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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ma captivite en Abyssinie ...sous l'empereur Theodoros + +Author: Dr. Henri Blanc + +Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8876] +Release Date: September, 2005 +First Posted: August 21, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE *** + + + + +Produced by Joshua Hutchinson, Marc D'Hooghe and the Project +Gutenberg Distributed Proofreaders. + + + + + + + + + + + +MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE SOUS L'EMPEREUR THÉODOROS + +PAR + +LE DR H. BLANC + +CHIRURGIEN DE L'ARMÉE ANGLAISE AUX INDES + +Ouvrage traduit de l'anglais par Madame ARBOUSSE-BASTIDE + + +[Illustration: VUE DE MAGDALA] + + +AVEC DES DÉTAILS SUR L'EMPEREUR THÉODOROS + +SA VIE, SES MOEURS, SON PEUPLE, SON PAYS + + + + +PRÉFACE DE L'AUTEUR + + +J'entreprends la tâche d'écrire le récit de notre captivité en +Abyssinie, afin de satisfaire la curiosité naturelle qui m'a été +témoignée par un grand nombre de connaissances et d'amis désireux +d'obtenir des détails tant sur les causes mêmes de cette captivité +que sur la manière dont nous avons été traités, les événements de +notre vie quotidienne, et le caractère et les habitudes de +l'empereur Théodoros. + +J'ai essayé de donner une esquisse exacte de la carrière de ce +souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple. +J'ai parlé encore de ses amis et de ses ennemis. + +Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai jugé +nécessaire de dire quelques mots des Européens qui out joué un rôle +dans cet étrange imbroglio de _l'affaire abyssinienne_. Ces diverses +informations m'ont été fournies soit par mon expérience personnelle +et les événements survenus pendant ma captivité, soit par les +communications de certains indigènes bien informés. J'ai eu, pour +préparer ce travail, les loisirs forcés de plusieurs mois de prison. + +Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associées, +dans les annales britanniques, au succès triomphant de l'expédition si +habilement organisée par le commandant lord Napier _de Magdala_. Ce +dernier titre, donné à l'honorable général anglais, a été le digne +couronnement d'une longue et glorieuse carrière. + + + + +MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE + + + + +I + + +L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son +armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son +caractère.--Sa famille et sa vie privée. + +Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Théodoros, était né +dans le Kouara, vers l'an 1818. Son père était un noble d'Abyssinie, +et son oncle, le célèbre Dejatch Comfou, pendant plusieurs années, +avait gouverné les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc. +A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nommé par la mère de Ras-Ali, +Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mécontent de ce poste qui +n'offrait qu'un petit champ à son ambition, il se dégagea de son +serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce +nom. Plusieurs généraux furent envoyés pour châtier le jeune soldat; +mais tantôt il évitait leurs poursuites et tantôt battait leurs +troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien reçu, +il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef très-bienveillant, mais faible, +eut la pensée de rattacher à sa cause le jeune chef rebelle en lui +donnant sa fille Tawaritch, qui était d'une grande beauté. Lij-Kassa +revint à Kouara et pendant quelque temps parut fidèle à sa souveraine. +Il fit plusieurs expéditions de pillage dans le bas pays, mit à feu et +à sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expéditions +traînant après lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des +troupeaux de bétail. + +Les succès de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion, +la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait à ceux qui +servaient sa cause, rassemblèrent bientôt autour de lui une bande de +vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractère ambitieux, il +forma dès lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si +fertiles qu'il avait si souvent dévastées. Elevé dans un couvent, il +avait étudié les sujets théologiques, mais il s'était particulièrement +rendu familière l'histoire de l'Abyssinie. Son éducation, supérieure +à celle de son entourage, exerça une grande influence sur son avenir. +Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractère +religieux, et il était profondément pénétré de l'idée, que la race +musulmane ayant, depuis des siècles, empiété sur les pays chrétiens, +le but de sa vie devait être désormais le rétablissement de l'ancien +empire d'Ethiopie. Sollicité à la fois par son ambition et son +fanatisme, il s'avança dans la direction de Kédaref, à la tête de +16,000 guerriers; mais il connut bientôt la supériorité d'une +petite troupe bien armée et bien conduite, sur de nombreuses bandes +indisciplinées. Près de Kédaref, il se trouva face à face avec ses +mortels ennemis, les Turcs, qui n'étaient qu'une poignée, mais encore +trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent +démoralisés et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer à +son rêve chéri. + +Au lieu de retourner au siège du gouvernement, il fut obligé, à cause +d'une grave blessure reçue pendant le combat, de s'arrêter sur les +frontières du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mère de l'état +dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache +(salaire exigé par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait +toujours détesté Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui +offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier était tombé pour +abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un +petit morceau de viande, accompagné d'un message insultant. Près de +la couche du chef blessé, se tenait la courageuse compagne qui avait +partagé ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouïe du message +ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle +fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit à Kassa +qu'elle aimait les braves, mais qu'elle détestait les poltrons, et +qu'elle ne resterait pas auprès de lui s'il ne vengeait cette insulte +dans le sang. Ces paroles passionnées tombèrent dans des oreilles bien +préparées pour les recevoir, et la soif de la vengeance pénétra dans +le coeur de Kassa. Aussitôt qu'il eut recouvré assez de forces, il +retourna à Kouara et se proclama ouvertement indépendant. + +Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer à sa cour; mais la +sommation fut renvoyée avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent +expédiés pour forcer Kassa à se soumettre, mais le jeune commandant +battit facilement tous ces envoyés; tandis que leurs compagnons +d'armes, charmés par les manières insinuantes du jeune chef et +alléchés par ses splendides promesses, s'enrôlaient sous les drapeaux +de Kassa. La femme de ce dernier exerçait toujours une grande +influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisément s'emparer du +pouvoir suprême; et, comme il hésitait encore, elle le menaça de +l'abandonner. Kassa ne résista pas plus longtemps; il marcha vers +Godjam, entraînant tout sur son passage. La bataille de Djisella, +livrée en 1853, décida du sort de Ras-Ali. Son armée était à peine +engagée qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali +abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis +que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquérant. +Au bout de peu d'années, de Shoa à Metemma, de Godjam à Bagos, tout +tremblait devant l'empereur Théodoros et obéissait à son commandement. +Pour consacrer son nouveau titre, il désira se faire couronner; ce +fut après la bataille de Deraskié, livrée en février 1855, qui lui +soumettait le Tigré et réduisait son plus formidable ennemi Dejatch +Oubié. Après cette nouvelle victoire, Théodoros tourna ses armes +redoutées contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-même Magdala; il +ravagea et détruisit si complètement les riches plaines des Gallas, +qu'en désespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrèrent +dans les rangs de son armée et tournèrent leurs armes contre leurs +concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la +longue oppression des chrétiens depuis si longtemps victimes des +fréquentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier +l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faîte de son +ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimée femme. Il sentit +profondément son malheur. Elle avait été son fidèle conseiller, la +compagne inséparable de sa vie aventureuse, l'être qu'il avait le plus +aimé; et tant qu'il vécut, il chérit sa mémoire. En 1866, un de ses +partisans m'ayant supplié, en sa présence, de demeurer quelques jours +auprès de sa femme mourante, Théodoros baissa la tête et pleura au +souvenir de la sienne morte depuis plusieurs années et qu'il avait +aimée si profondément. + +La carrière de Théodoros peut se diviser en trois périodes distinctes: +la première, de son enfance jusqu'à la mort de sa première femme; la +seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'à la mort de M. Bell; la +troisième depuis ce dernier événement jusqu'à sa propre mort. La +première période que nous avons décrite fut la période des promesses; +la seconde, qui s'étend de 1853 à 1860, renferme bien des choses +louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses +actions soient indignes de la première partie de sa carrière. De 1860 +à 1866, il semble avoir abandonné petit à petit toute retenue, au +point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautés inutiles. +Ses principales guerres, pendant la seconde période, furent +dirigées contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre +Dejatch-Oubié, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons déjà raconté à +la bataille de Deraskié, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois, +il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs +chefs importants, il leur promit de les relâcher aussitôt que son +empire serait entièrement pacifié. + +En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul +Plowden, et il eut les honneurs de la journée; mais il perdit +son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de +l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Théodoros +s'avança avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau +Négoussié, qui s'était rendu maître de tout le nord de l'Abyssinie; +par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire, +mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautés et par des +violations de la foi jurée. Il fit couper les pieds et les mains à +Agau Négoussié, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des +jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour +rafraîchir ses lèvres enfiévrées. Sa cruelle vengeance ne s'arrêta +pas là. Plusieurs des chefs compromis, qui s'étaient soumis sur +la promesse solennelle d'une amnistie, furent livrés aux mains du +bourreau ou envoyés chargés de chaînes pour languir toute leur vie +dans quelque prison de province. Pendant près de trois ans, l'autorité +de Théodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignée de +rebelles s'étaient bien levés ici et là, mais à l'exception de Tadla +Gwalu, qui ne put être chassé de sa forteresse, dans le sud du Godjam, +tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublèrent +nullement la tranquillité de son règne. + +Quoique conquérant et doué du génie militaire, Théodoros fut mauvais +administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats à sa cause, il leur +prodigua d'immenses sommes; il fut alors forcé d'imposer à ses sujets +des impôts exorbitants, épuisant ainsi le pays de ses dernières +ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tête d'une +puissante armée, effrayé à la pensée de congédier tous ses hommes, il +se sentit entraîné à étendre ses conquêtes. Le rêve de ses plus jeunes +ans devint une idée fixe, et il se crut appelé de Dieu à rétablir, +dans sa première grandeur, le vieil empire éthiopien. + +Il ne pouvait toutefois oublier qu'il était incapable de se battre, +avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armées et +disciplinées de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa défaite à +Kédaref; il songea donc à obtenir ce qu'il désirait par la diplomatie. +Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres étrangers, que +la France et l'Angleterre étaient fières de la protection qu'elles +accordaient aux chrétiens dans toutes les parties du monde. Il écrivit +alors aux souverains de ces deux pays, les invitant à se joindre à lui +dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis +de sa lettre à la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette +assertion: «Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai réduit les +Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de +mes ancêtres. Ils refusent.» Il mentionne la mort de M. Plowden et de +M. Bell, et il ajoute: «J'ai exterminé leurs ennemis (ceux qui avaient +tué ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste à +gagner: c'est votre amitié.» Il conclut en disant: «Voyez combien les +mahométans oppriment les chrétiens!» + +L'armée de Théodoros à cette époque était composée de cent à cent +cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par +soldat, son camp devait se composer environ de cinq à six cent mille +personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fût de 3 +millions d'âmes, il fallait donc qu'un quart de cette population fût +payée, nourrie, vêtue par le reste des habitants. + +Pendant quelques années, le prestige de Théodoros était tel, que cette +terrible oppression fut tranquillement acceptée; à la fin cependant +les paysans, à moitié affamés et à demi-vêtus, trouvant qu'avec tous +leurs sacrifices ils étaient loin de satisfaire à l'accroissement +journalier des exigences d'un si terrible maître, abandonnèrent leurs +plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs +qui restaient encore, ils se retirèrent sur les plateaux élevés ou +s'enfermèrent dans des vallées perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et +dans le Tigré, la rébellion éclata simultanément. Théodoros avait +abandonné depuis quelque temps son idée de conquête à l'étranger, et +il avait fait tout son possible pour écraser l'esprit de rébellion +de son peuple. Tandis que les provinces rebelles étaient mises an +pillage, les paysans, protégés par leurs hautes montagnes, ne +purent être attaqués; ils attendirent tranquillement le départ de +l'envahisseur, et puis retournèrent à leurs huttes désolées, cultivant +juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, à quelques +exceptions près, les paysans évitèrent la vengeance terrible de leur +nouvel empereur. Son armée eut bientôt à souffrir de cette façon de +guerroyer. Le nombre des provinces à dévaster diminuait d'année à +année; une grande famine éclata; d'immenses territoires, tels que ceux +de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, après +avoir été pillés, ne furent plus cultivés. Les soldats, autrefois bien +entretenus, rôdaient maintenant à demi affamés et mal vêtus, ayant +perdu toute confiance dans leurs chefs, les désertions devinrent +nombreuses, et plusieurs retournèrent dans leurs provinces natales se +joindre au nombre des mécontents. + +La chute de Théodoros fut plus rapide que son élévation. Il ne fut +jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de +Négoussié, personne n'osa lui résister; mais il était impuissant +contre la passivité et la tactique à la Fabius de leurs chefs. Ne se +fixant jamais, toujours en marche, son armée diminuait de force de +jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout +disparaissait à son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y +avait pas de nourriture! A la fin, poussé à la dernière extrémité, +il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son +ancienne armée, que de piller les provinces qui lui étaient restées +fidèles. + +Lorsque je rencontrai pour la première fois Théodoros, en janvier +1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint +plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez légèrement courbé, +la bouche grande et les lèvres si minces, qu'elles étaient à peine +visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutôt que +musculeux, il excellait dans les exercices à cheval, dans l'usage de +la lance, et à pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression +de ses yeux noirs, à demi fermés, était étrange; s'il était de bonne +humeur, cette expression était tendre, accompagnée d'une douce +timidité de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il était en +colère, ses yeux farouches et injectés de sang semblaient lancer du +feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entière était +effrayante: son visage noir prenait une teinte cendrée, ses lèvres +minces et comprimées ne traçaient qu'une ligne légère autour de sa +bouche, ses cheveux noirs se hérissaient, et sa manière d'agir tout +entière était un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus +ingouvernable fureur. + +De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de +jours avant sa mort, quand nous le rencontrâmes, il avait encore +toute la dignité d'un souverain, l'amabilité et la bonne éducation +du gentleman le plus accompli. Son sourire était si attrayant, ses +paroles étaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire +que ce monarque si affable fût un fourbe consommé. + +Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruauté, +sans alléguer quelque excuse spécieuse, de manière à faire croire que, +dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice. +Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants étaient trop +favorables aux Européens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyés avait +été trahi par les habitants de cette ville. Il détruisit Zagé, grande +et populeuse cité, _parce qu_'il prétendait qu'un prêtre de cette +ville avait été grossier à son égard. Il fit charger de chaînes son +père adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris à son service +une servante que lui, Théodoros, avait renvoyée. Tesemma Engeddah, +chef héréditaire de Gahinte, encourut sa disgrâce _parce que_, après +une bataille contre les rebelles, il s'était montré trop sévère; +tandis que notre geôlier en chef fut pris an milieu du camp et jeté +dans les fers, _parce qu_'il avait été autrefois l'ami du roi de Shoa. +Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle. +Quant à nous, il nous arrêta sous prétexte que nous n'avions pas amené +les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tué, simplement +pour avoir porté la main à son visage, et il emprisonna le consul +Cameron pour être allé chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporté +une réponse à sa lettre. + +Théodoros avait tous les goûts du Bédouin rôdeur. Il aimait la vie des +camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armée gracieusement +campée autour d'une colline qu'il avait lui-même choisie; et il +préférait au palais que les Portugais avaient érigé à Gondar pour un +roi plus sédentaire que lui, les délices des courses imprévues pendant +les magnifiques et fraîches nuits de l'Abyssinie. Sa maison était +parfaitement réglée; le même esprit d'ordre qui lui avait fait +introduire comme une sorte de discipline dans son armée, se montrait +aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque +département était sous le contrôle d'un chef qui était directement +responsable devant l'empereur de tout ce qui dépendait du département +qui lui était confié. Parmi ses officiers, tous hommes de position +élevée, les uns étaient les surintendants des cuisiniers, des femmes +qui préparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des +porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appelés +_Baldéras_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages, +celle des serviteurs; les Bedjerand, du trésor, des approvisionnements, +etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_ +ou chambellans; l'Afa-Négus ou bouche du roi était l'interprète. + +Une chose étrange, c'est que Théodoros préférait pour son service +personnel, ceux qui avaient servi des Européens. Son laquais, le +seul qui soit resté avec lui jusqu'à la fin, avait été serviteur de +Barroni, vice-consul à Massowah. Un autre, un jeune homme nommé Paul, +était un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient été au +service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet, +qui était assidûment auprès de lui, les autres, quoique demeurant dans +la même enceinte, étaient plus spécialement chargés du soin de ses +fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait +aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il +réclamât souvent leur présence; mais c'était un honneur qu'il +donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le +gouvernement de quelque province éloignée. Tout le service de la +maison était confié à des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient +l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Théodoros, +selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles étaient des +esclaves, qu'il avait enlevées à un marchand d'esclaves, au temps même +où il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme à la traite +des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un +officier supérieur et son régiment avaient l'honneur de procéder, dans +le ruisseau le plus rapproché, an lavage du linge de l'empereur, ainsi +qu'à celui de la maison impériale. Personne, pas même le plus petit +page, ne pouvait, sous peine de mort, pénétrer dans son harem. Il +avait un grand nombre d'eunuques, la plupart étaient des Gallas; des +soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas +infligent à leurs ennemis blessés. La reine, ou la favorite du moment, +avait une tente ou une maison à elle; et plusieurs eunuques la +servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient à la porte de sa +tente, et étaient responsables de la vertu de la dame confiée à leur +soin. Quant à ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses +vives et passagères affections, délaissées maintenant, elles étaient +entassées dix ou vingt ensemble dans la même tente ou la même hutte. +Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, étaient tout ce qu'il +accordait à ces pauvres abandonnées. + +Théodoros était plus bigot que religieux. Avant tout, il était +superstitieux, et cela à un degré incroyable pour un homme si +supérieur à tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs +astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes, +surtout avant d'entreprendre ses expéditions, et dont l'influence +sur lui était étonnante. Il haïssait les prêtres, méprisait leur +ignorance, dédaignait leurs doctrines et se raillait des histoires +merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se +mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-église, +d'une armée de prêtres, de desservants, de diacres, et ne passait +jamais devant une église sans en baiser le seuil. + +Quoiqu'il sût lire et écrire, jamais il ne s'abaissa à correspondre +personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours +accompagner par plusieurs secrétaires auxquels il dictait ses lettres; +sa mémoire était si prodigieuse qu'il pouvait dicter une réponse à une +lettre reçue des mois et même des années auparavant, ou discourir +sur des sujets ou des événements arrivés dans un passé +très-éloigné.--Supposons-le en campagne. Sur une colline éloignée +s'élève une petite tente en flanelle rouge: c'est là que Théodoros a +fixé sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'église; près +de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis à côté, +une autre tente destinée à sa précédente favorite, qui voyage avec lui +jusqu'à ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer à Magdala, +où des centaines d'entre elles sont retenues prisonnières, s'occupant +à filer du coton pour les _shamas_[1] de leur maître et pour leurs +propres vêtements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinées +à ses secrétaires, à ses pages, à ses domestiques, ainsi qu'aux +provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long séjour à un +endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son +peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de défense. Bien +que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard. +Pendant la nuit, la colline sur laquelle il était établi était +entourée de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets +sous son oreiller et plusieurs fusils chargés à ses côtés. Il avait +une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eût +été préparée par la reine ou sa remplaçante, et goûtée soit par ses +domestiques, soit par la reine elle-même. Il en était de même pour +sa boisson: que ce fût de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne +présentait la coupe à Sa Majesté sans que l'échanson et plusieurs de +ceux qui étaient présents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une +exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam à Gaffat. +Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta +du brandy, et sans souffrir que personne y goûtât avant lui, il avala +sans hésiter le breuvage tout entier. + +C'était un mari très-jaloux, que l'empereur Théodoros. Non-seulement +il prenait les précautions que j'ai mentionnées plus haut, mais il ne +permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent +avec le camp, excepté cependant les derniers mois de sa vie, et +lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit +bien caché, et accompagné d'une forte garde d'eunuques. Malheur à +celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hâtait pas de +leur tourner le dos jusqu'à ce qu'ils fussent passés! Une fois, un +soldat, qui était de garde, se glissa près de la tente de la reine, et +s'enhardissant dans les ténèbres de la nuit, il murmura à l'une des +servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer +par-dessous la tente. Malheureusement il fut aperçu par un des +eunuques, qui le saisit et l'amena immédiatement auprès de Sa Majesté. +Après avoir entendu le récit de cette aventure, Théodoros, qui était +par bonheur bien disposé en ce moment, demanda an coupable s'il aimait +passionnément le tej; le pauvre malheureux tout tremblant répondit que +oui.--«Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre +heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de girâf,[3] pour +lui enseigner à ne pas aller une autre fois près de la tente de la +reine.» L'empereur Théodoros, qui avait une grande connaissance des +femmes de son pays, était convaincu que ces précautions n'étaient pas +inutiles. Dans l'une de ses visites à Magdala, l'un des chefs de cette +province, se plaignit à lui de ce qu'on avait trouvé, dans la chambre +de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Théodoros se +mit à rire et lui dit: «Quoi d'étonnant, fou que vous êtes; je ne suis +pas sûr de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!» + +Théodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien +peu d'instants au sommeil. Quelquefois à deux heures, le plus tard à +quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui étaient +présentées. Vers la fin, son caractère s'était tellement aigri qu'il +tenait les plaideurs à distance; toutefois il garda ses anciennes +habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore, +assis solitaire sur une pierre, plongé dans de profondes méditations, +ou dans une prière silencieuse. Il fut toujours très-sobre pour sa +nourriture et ne supporta jamais les excès de table. Il faisait +rarement plus d'un repas par jour; lequel était composé d'_injera_[4] +et de poivre rouge les jours de jeune; de _wât_ (sorte de plat composé +de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours +de fêtes, il donnait habituellement de grands dîners à ses officiers +et quelquefois même à toute son armée. Dans ces festins, le +_brindo_[5] était aussi bien accueilli par le souverain que par les +officiers. Dans ces repas publics, l'empereur était habituellement +assis sur une estrade élevée au bout de la table. Personne, excepté +peut-être M. Bell, n'a été vu mangeant des mêmes mets apportés exprès +pour Théodoros; mais lorsqu'il voulait spécialement honorer quelqu'un +de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui, +ou les faisait placer sur son estrade à côté de lui, ou bien encore, +ce qui était un grand honneur, il faisait passer au favori les restes +de son propre dîner. + +Cet infortuné Théodoros, quelques années avant sa mort, prit +l'habitude de s'enivrer. Jusqu'à trois ou quatre heures après-midi, il +était en possession de lui-même et recevait les affaires du jour; mais +après sa sieste, invariablement il était ivre. Quant à ses vêtements, +ils étaient très-simples: ils se composaient seulement du _shama_ +ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche +à l'européenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux, +trop longs pour un Abyssinien, étaient partagés en trois parties qui +tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie, +sa chevelure avait été fort négligée; depuis des mois, elle n'avait +pas été tressée. C'était pour témoigner la douleur qu'il ressentait à +cause de la méchanceté de son peuple; il ne voulut jamais se +laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les délices des +Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicité de sa toilette. +Il nous dit que pendant le peu d'années de paix qui avaient suivi la +conquête du pays, il avait l'habitude de paraître en public comme un +roi doit le faire; mais depuis qu'il avait été forcé, par le mauvais +vouloir de son peuple, à être en guerre constante avec ses sujets, il +avait adopté le costume des soldats, comme étant plus en rapport avec +sa mauvaise fortune. Cependant, après même que sa chute fut devenue +imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement +vêtu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brodés, enrichis +de velours et chamarrés d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour +éblouir son peuple. Celui-ci savait qu'il était pauvre, et quoique +Théodoros détestât la pompe on elle-même, il désirait laisser cette +impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien +déchu, il était toujours--le roi. + +Tout le temps que vécut sa première femme, Théodoros non-seulement +eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun +des officiers de sa maison ni des chefs qui étaient auprès de lui +vécussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860, +Théodoros aperçut, dans une église, une belle jeune fille, priant +silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frappé de sa modestie +et de sa beauté, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle était la fille +unique de Dejatch Oubié, prince du Tigré, son ancien rival, qu'il +avait détrôné et qui était en ce moment son prisonnier. Il demanda sa +main et reçut un refus poli. La jeune fille désirait se retirer dans +un couvent et se consacrer au service de Dieu. Théodoros n'était +pas un homme à se laisser facilement contrarier dans ses désirs. Il +proposa à Oubié de le mettre en liberté, à la seule condition qu'il le +retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence +pour décider sa fille à accepter la main de Théodoros. A la fin, +Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux +père, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer. +Cette union fut malheureuse; Théodoros, à son grand désappointement, +ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection, +l'aveugle dévouement qu'il avait rencontré dans la compagne de sa +jeunesse. Waizero Terunish était fière, et elle considéra toujours +son mari comme un parvenu. Elle ne lui témoigna jamais ni respect ni +affection. Théodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa +première femme, se retirait toutes les après-midi, lorsqu'il était +ennuyé et fatigué, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva +pas un cordial accueil. Le regard de sa femme était froid et plein +d'arrogance, et elle alla jusqu'à le recevoir sans la courtoisie +ordinaire due à son rang. Un jour même elle eut l'air de ne pas +l'apercevoir, ne lui offrit pas de siège, et lorsqu'il s'informa de sa +santé, elle ne daigna pas lui répondre. Elle tenait, en ce moment, +un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Théodoros lui demanda +pourquoi elle ne lui répondait pas, elle répliqua avec calme et +sans détourner les yeux de dessus son livre: «Parce que je suis en +conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous, +le pieux roi David.» + +Théodoros finit par l'envoyer à Magdala avec son nouveau-né, Alamayou +(j'ai vu le monde), et il prit pour sa favorite une veuve de Yedjou, +nommée Waizero Tamagno, femme grossière, aux regards lascifs et mère +de cinq enfants. Elle prit un tel ascendant sur l'esprit de Théodoros, +que celui-ci déclara publiquement qu'il répudiait Terunish et +divorçait avec elle, et que, désormais, Tamagno devait être considérée +par tous comme la reine. Cependant Tamagno eut bientôt de nombreuses +rivales; mais en femme habile, au lieu de se plaindre, elle poussa +Théodoros dans ses débauches, et le reçut toujours avec un gracieux +sourire. Elle répondit on jour à son volage seigneur, qui s'étonnait +de sa _complaisance:_ «Pourquoi serais-je jalouse? Je sais bien que +vous n'aimez que moi; qu'est-ce que cela peut me faire que vous vous +arrêtiez, de temps en temps, auprès des quelques fleurs, que vous +embaumez de votre souffle?» + +Bien que Théodoros ait eu plusieurs enfants, Alamayou est le seul +légitime. Le plus âgé de tous ses enfants est un garçon d'environ +vingt-deux ans, appelé le prince Meshisho; il est gros, méchant et +paresseux. Quoique Théodoros nous l'ait présenté à Zagé pour qu'il +devint ami des Anglais, cependant il ne l'aimait pas. Ce jeune homme +était si différent de Théodoros, que celui-ci avait douté sérieusement +qu'il fût son fils. Ses cinq ou six autres enfants, issus de ses +relations illégitimes avec ses concubines, résidaient à Magdala et +étaient élevés dans le harem. Il s'était fort peu enquis d'eux: mais +toutes les fois qu'il passait à Magdala, il envoyait chercher Alamayou +et passait des heures entières à jouer avec lui. Quelques jours avant +sa mort, il le présenta à M. Rassam en disant: «Alamayou, pourquoi ne +saluez-vous pas votre père?» Puis à la fin de l'audience, il l'envoya +pour nous accompagner jusqu'à notre quartier. + +La mère d'Alamayou ne se plaignit jamais; quoique délaissée par son +mari, elle lui fut toujours fidèle. Elle employait habituellement +toutes ses journées à lire le livre qu'elle aimait par-dessus tout, +les Psaumes, ou bien la _Vie des Saints_ et de la Vierge Marie. Elle +n'avait d'autre distraction que d'élever à ses côtés ce fils unique +et bien-aimé, pour lequel elle ressentait une si profonde affection. +Lorsque Menilek, roi de Shoa, fit sa manifestation devant l'Amba, une +trahison étant à craindre, elle renvoya son fils, et faisant appeler +les officiers et les soldats, elle leur fît jurer fidélité an trône. +Deux jours avant sa mort, Théodoros fit venir sa femme qu'il n'avait +pas vue depuis plusieurs années, et passa une après-midi entière avec +elle et son fils. + +Après la prise de Magdala, Waizero Terunish et Waizero Tamagno sa +rivale furent envoyées à notre première prison, où elles furent +protégées et traitées avec sympathie. Il m'échut en partage de les +recevoir a leur arrivée; et je fis mes efforts pour leur inspirer +toute confiance, apaiser leur terreur, et les assurer que sous le +pavillon britannique, elles seraient traitées avec honneur et respect. + +C'était le 13 avril 1866 que Théodoros, alors puissant, nous avait +traîtreusement arrêtés dans sa propre maison; et chose étrange, ce fut +le 13 avril, deux ans plus tard, que son corps fut porté dans notre +tente, pendant que sa femme et sa favorite recevaient l'hospitalité +sous le toit de ceux mêmes qu'il avait si longtemps maltraités. + +Les deux reines et le jeune Alamayou accompagnèrent l'armée anglaise +dans sa retraite. Waizero Tamagno, dès qu'elle put retourner +prudemment chez elle a Yedjow, nous quitta avec beaucoup de +témoignages de sensibilité et de gratitude pour toutes les boutés et +les attentions dont elle avait été l'objet, surtout de la part du +commandant en chef. Mais la pauvre Terunish mourut à Aikullet. +Sou fils Alamayou, fils de Théodoros et petit-fils d'Oubié, vient +d'atteindre, orphelin et exilé, le rivage britannique, où il est +certain de trouver les égards et les soins affectueux dus à son +infortune. + + +Notes: + +[1] Shamas, vêtement bland de colon, brodé de rouge, tissé dans le +pays. + +[2] La wancha est une grande coupe de corne. + +[3] Girâf, fouet de peau d'hippopotame. + +[4] L'injerna est une espèce de gâteau fait de petites graines de +teff. + +[5] Brindo, boeuf cru. + + + + +II + + +Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur +mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de +Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la +mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863. + +L'Abyssinie semble avoir été, de tout temps, un objet de fascination +pour les Européens. Les deux premiers, dont le nom est lié aux +dernières affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui +entrèrent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce +pays sons le nom de Johannes, fut le premier attaché à la fortune de +Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut élevé au rang de +basha (capitaine); mais il paraît que Ras-Ali ne lui accorda jamais +une grande confiance. Il le toléra plutôt à cause de l'amitié que M. +Bell avait inspirée à son ami, M. Plowden, que pour la propre personne +du capitaine. Bell, peu de temps après, épousa une jeune demoiselle +d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de +cette union; deux filles, mariées toutes les deux à des serviteurs de +souverains européens, et un fils, qui quitta le pays en même temps +que les captifs. Bell combattit à côté de Ras-Ali à la bataille +d'Amba-Djisella, qui fut si fatale à ce prince; mais il se retira vers +la fia du combat dans une église, pour y attendre, en prière, l'issue +des événements. Théodoros ayant eu connaissance de sa présence dans le +sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et +par serment qu'il serait traité en ami. Bell obéit, et désormais une +étroite amitié se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur. + +Bell, au bout de peu d'années, s'était tellement identifié aux +Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les +vêtements que pour la nourriture. C'était un homme d'un jugement sain, +courageux, bien élevé, et qui appréciait tout ce qui est grand et bon. +Il avait vu en Théodoros un idéal qu'il avait souvent rêvé, et il +s'était attaché à lui d'une affection tout à fait désintéressée, +poussée presque jusqu'à l'adoration. Théodoros l'éleva au rang de +_likamaquas_ (chambellan) et le garda toujours auprès de lui. Bell +dormait à la porte de la tente de son ami, mangeait du même plat que +lui, l'accompagnait dans toutes ses expéditions, et souvent, à la +sollicitation de l'empereur, il passait des heures à lui raconter +les merveilles de la vie civilisée, les avantages de la discipline +militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Théodoros plusieurs +fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens; +mais les Abyssiniens étaient tellement revêches à la tactique +européenne, que les résultats qu'il obtint furent à peu près +insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-même. +Théodoros manifesta le désir à son ami de le voir marié selon le rite +de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut +décidé, ce fut la famille de sa femme qui, à sa grande surprise, +refusa son consentement. Alors l'empereur se présenta avec une esclave +galla qui était mariée, et il remplit l'office de père de la fiancée. + +Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les +Européens qui pénétrèrent à cette époque dans le pays, étaient sûrs de +trouver en lui un ami dévoué. L'amitié fraternelle qui unissait Bell +et Plowden ne fit que croître avec le temps. Lorsque Bell apprit le +meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ +sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva +inopinément près du lieu où Plowden avait été tué. Théodoros se +promenait à cheval, un peu en avant de son armée, avant à ses côtés +son fidèle chambellan, lorsqu'à l'entrée d'un petit bois, les deux +frères Garad apparurent tout à coup au milieu du chemin, à quelques +pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menaçait son maître, +Bell se précipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de +son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier +de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitôt l'autre frère, qui +surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui +perça le coeur. Théodoros fut prompt à venger son ami, car à peine +Bell était-il couché dans la poussière, que son meurtrier était +mortellement blessé par l'empereur lui-même. Théodoros ordonna que la +place fût assiégée, et tous les compagnons d'armes de Garad (au +nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacrés +de sang-froid. Théodoros porta le deuil de son fidèle ami pendant +plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi +soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus +l'avertir honnêtement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait +Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait +montrée à Bell, confiance si nécessaire pour rendre les conseils +profitables. + +Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que +Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait +de servir le souverain régnant, il est évident que Plowden s'évertuait +à se faire nommer représentant de l'Angleterre dans ce pays encore +inconnu, et qu'il aurait voulu être traité par le gouverneur de +l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un +petit _imperium in imperio_. Il ne fut pas toujours droit dans ses +entreprises. Il suggéra à Ras-Ali d'envoyer des présents à la reine et +les porta lui-même; il s'efforça de représenter à lord Palmerston +les avantages qui résulteraient d'un traité avec l'Abyssinie, parla +longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et +opprimaient les chrétiens, etc., etc. Il finit par persuader le +secrétaire des affaires étrangères de le nommer consul d'Abyssinie. +C'est une justice à lui rendre que personne mieux que lui n'était +capable d'occuper ce poste: il était estimé de tout le monde, et son +nom sera toujours prononcé avec respect. Il ne s'identifia pas, comme +Bell, à la nation. Il se vêtit toujours à l'européenne, et sa maison +fut toujours tenue à l'anglaise. D'un autre côté, il montra un grand +amour pour le cérémonial. Il ne voyageait jamais sans être accompagné +de plusieurs centaines de serviteurs, tous armés: vaine parade; car, +le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun +secours. + +Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien reçu +par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un +traité. Ras-Ali était un débauché, un esprit faible: tout ce qu'il +désirait, c'était qu'on le laissât agir à sa guise, et, par la même +raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait. +Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un étendard. +Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: «N'exigez pas que +je le protége; je ne me soucie pas de ces choses-là, et je ne crois +pas que mon peuple l'aime.» Plowden éleva l'étendard britannique +au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout était mis en +pièces par la populace. «Ne vous le disais-je pas?» Ce fut toute la +consolation qu'il reçut du gouverneur du pays. Après la disgrâce de +Ras-Ali, ainsi que je l'ai déjà raconté, Bell, qui avait accompagné +Théodoros, écrivait à ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme +et dépeignait dans un langage vraiment éloquent les qualités +excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon +lui, Plowden devait se présenter au plus tôt, attendu que le puissant +capitaine serait avant peu le maître de toute l'Abyssinie. + +Cette réception de Théodoros fut tout à fait courtoise, mais bien +différente des précédentes. Théodoros fut on ne peut plus aimable; il +offrit de l'argent, mais il refusa de reconnaître M. Plowden comme +consul et ne ratifia point le traité passé entre Plowden et Ras-Ali. +Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au +sujet de Théodoros: c'était le réformateur du pays; il avait introduit +une certaine discipline dans son armée, et, selon les propres paroles +de Plowden: «c'était un honnête homme, pratiquant la justice, et, +quoique ferme, point du tout cruel.» + +Pendant les dernières années de sa vie, l'opinion de Plowden changea +complètement. Théodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne +fut que par égard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence +vis-à-vis de lui. Une fois, Sa Majesté pria Plowden de l'accompagner à +Magdala; arrivé au but de son voyage, Théodoros fit appeler le chef du +pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur +son projet de charger de chaînes Plowden. Ce prince, qui avait une +grande estime pour Plowden, fit observer à Sa Majesté qu'il lui +suffisait de faire surveiller de près l'étranger, et qu'il serait +ainsi moins compromis auprès de son prisonnier. Plowden retourna donc +dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entouré +d'espions. Tout ce qu'il faisait était rapporté à l'empereur, et +pendant quelque temps, sous un prétexte ou sous un autre, il ne lui +fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant +découragé et sa santé ayant été ébranlée, Plowden insista pour partir. +Sa Majesté céda à sa requête; mais il l'avertit en même temps que +les routes étaient infestées de rebelles et de voleurs, et l'engagea +fortement à retarder son retour. Il m'a été dit, par quelqu'un de bien +informé, que Théodoros n'accorda la demande à Plowden, que parce qu'il +était persuadé que ce voyage était impossible. + +Toutefois Plowden confiant dans sa popularité, et aussi dans sa +prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar +il fut attaqué et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin +de Théodoros. Il est probable qu'il aurait été relâché moyennant une +rançon, sans une circonstance tout à fait malheureuse. Plowden malade +et fatigué s'étant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis +que Garad lui parlait, porta la main à son ceinturon pour prendre son +mouchoir de poche, ainsi que l'a raconté son domestique; mais le chef +rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance +qu'il tenait à la main et le blessa mortellement. Plowden fut acheté +par des marchands de Gondar, mais il mourut bientôt après des suites +de sa blessure en mars 1860. + +Pendant notre séjour à Kuarata, au temps où nous étions en grande +faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datées de +l'année qui avait précédé sa mort, nous furent apportées. Comme ses +impressions et son opinion étaient changées! Il savait maintenant ce +que valaient les belles paroles de l'empereur; il prévoyait qu'avant +peu de temps une haïssable tyrannie remplacerait la conduite ferme +mais juste, qu'il avait autrefois tant admirée. Je me souviens +parfaitement qu'à Zagé, lorsque notre bagage nous fut apporté quelques +instants après notre arrestation, avec quelle hâte et quelle anxiété +Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle +devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux +papier avant qu'il fût détruit. + +Si Bell et Plowden eussent été en vie, on se demande si Théodoros +ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les +différends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon +compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai déjà dit, n'aimait pas +Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rançon aux marchands de Gondar, +mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien à qui il +comptait cet argent et il le rattrapa quelques années plus tard et +_avec intérêt_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la +manière dont Plowden était mort, et il avait l'habitude d'ajouter: +«Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il était armé, et il +s'est laissé tuer sans se défendre.» C'était une méchante accusation +de la part de Théodoros, qui savait fort bien que Plowden était si +malade à cette époque qu'il pouvait à peine marcher, et que s'il +portait un pistolet, ce pistolet n'était pas chargé. Peu de temps +avant sa mort, Théodoros, en plusieurs circonstances, ayant parlé dans +des termes trop durs de l'aînée des filles de Bell, quelques-uns de +ses amis lui représentèrent qu'il ne devait pas oublier qu'elle +était la fille d'un homme mort en le protégeant. Théodoros répondit +tranquillement: «Bell était un poltron, il n'eût jamais porté un +bouclier!» + +Quelques mois après que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut +été répandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron +fut nommé an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il +n'arriva à Massowah qu'en février 1862, et à Gondar qu'au mois de +juillet de la même année. Le capitaine Cameron, non-seulement avait +servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et +traversé seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait +été employé dans l'état-major du général William et avait été attaché +plusieurs années au consulat. Il était vraiment bien qualifié pour ce +poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il +eut à faire à un homme séduisant, orgueilleux et rusé, et qui cachait +ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva +en présence de Théodoros devenu un vrai despote. A sa première visite +Cameron fut reçu avec honneur et traité par l'empereur avec beaucoup +de respect, et lorsqu'il s'éloigna en octobre 1862, il fut chargé de +présents, escorté par les serviteurs mêmes de l'empereur et _presque_ +reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai même comme M. +Rassam et moi, tout d'abord il se laissa complétement séduire par les +bonnes manières de Théodoros et ne sut pas discerner le vrai caractère +de l'homme avec lequel il avait eu à faire, et ce ne fut que trop tard +qu'il apprit à connaître la valeur réelle de cette gracieuse réception +et de ces flatteries dont on l'avait si libéralement gratifié. + +D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Théodoros à la +reine Victoria par un messager indigène, et il partit pour la province +de Bogos où il avait jugé sa présence nécessaire. Pendant son séjour +dans cette province, il découvrit que Samuel, le _baldéraba_[6] que +Théodoros lui avait donné, homme fin plutôt que traître, intriguait +avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur +de son maître impérial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait +convenable, pour éviter plus tard d'avoir des difficultés avec le +gouvernement turc, de laisser Samuel en arrière avec les serviteurs +dont il n'avait que faire. Samuel fut blessé de n'avoir pas été +choisi pour accompagner M. Cameron à travers le désert du Soudan, et +quoiqu'il prétendît être bien aise de cet arrangement, il écrivit +peu de temps après une longue lettre à son maître, dans laquelle il +parlait de M. Cameron dans des termes tout à fait défavorables. + +Arrivé à Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez +des amis, il demanda à ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur +danse de guerre, quelques-uns refusèrent, d'autres consentirent, +mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprécier cette +réjouissance, ils cessèrent bientôt. (Je mentionne ce fait parce que +Théodoros le considéra comme une offense à sa personne, et que ce fut +un prétexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite +vindicative.) Arrivé à Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la +fièvre, écrivit à Sa Majesté pour l'informer de son arrivée, et lui +demanda la permission de se rendre à la station missionnaire de +Djenda; ce qui lui fut accordé. + +M. Bardel, Français d'origine, avait accompagné M. Cameron, dans son +premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel +quitta le consul Cameron pour entrer au service de Théodoros. A +cette époque Théodoros envoya à M. Cameron une lettre pour la reine +d'Angleterre, il en remit aussi une à M. Bardel pour l'empereur des +Français. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul français à +Massowah, arriva en Abyssinie; il était porteur de lettres de créance +pour l'empereur Théodoros; il apportait aussi avec lui de petits +présents destinés à Sa Majesté au nom de l'empereur Napoléon III. M. +Lejean ne fut traité comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui +revint à Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une réponse +du secrétaire des affaires étrangères qu'il remit à Théodoros, comme +une pièce émanant de l'empereur Napoléon lui-même (un Afa-Négus). Tous +les Européens de Gondar furent sommés d'assister à la lecture de la +lettre. Après cette lecture, le roi assis à la fenêtre de son palais +demanda à M. Bardel comment il avait été reçu. + +«Très-mal, répondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de +l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla à l'oreille de Sa Majesté +que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux +étrangers. Sur ce, sans plus de façons, l'empereur me tourna le dos.» + +Théodoros à ces mots prit la lettre et la déchira à morceaux en +disant: «Quel est ce Napoléon? Est-ce que mes ancêtres ne sont pas +plus grands que les siens? Si Dieu l'a élevé si haut, ne peut-il pas +m'élever aussi?» Après cela il fit délivrer un sauf-conduit à M. +Lejean avec ordre de quitter immédiatement le pays. + +--L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de +la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir +M. Lejean, de peur que les Français ne trouvassent un prétexte pour +s'établir quelque part dans la contrée et que leurs prêtres n'en +profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours après le +départ de M. Lejean, Théodoros regrettant d'avoir favorisé ce départ, +envoya des messagers sur sa route pour l'arrêter et le ramener à +Gondar. + +Dans l'automne de 1863, les Européens établis en Abyssinie étaient au +nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec +lui, la mission de Bâle, la mission d'Ecosse, les missionnaires de +la société de Londres pour la conversion des Juifs et quelques +aventuriers. + +En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme +pionniers d'une mission que l'évêque Gobat désirait fonder dans ce +pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en même +temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censés suffire à leurs +besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une +petite rémunération si la chose était jugée nécessaire. Ils devaient +ouvrir des écoles et saisir toutes les occasions de prêcher la Parole +de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans différentes directions. +Lors des premières difficultés qui survinrent au commencement du règne +de Théodoros, le nombre des missionnaires laïques et des aventuriers +qui s'étaient joints à eux (généralement désignés sous le nom de _gens +de Gaffat_ du nom de la ville où ils résidaient), s'élevait à huit. M. +Flad, quelque temps auparavant, avait abandonné la mission de Bâle en +faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs. + +Les _gens de Gaffat_ jouèrent un rôle important dans les difficultés +qui, en 1863, surgirent entre Sa Majesté abyssinienne et les Européens +établis dans le pays. Leur position n'était nullement enviable: +non-seulement ils devaient plaire à Sa Majesté, mais surtout ils +étaient préoccupés d'éviter l'emprisonnement et les chaînes. Afin de +s'attacher le caractère changeant du souverain, ils l'intéressaient à +leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en +rapport avec ses goûts d'enfant pour la nouveauté. A leur arrivée dans +le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions +de l'évêque de Jérusalem. Mais Théodoros ayant appris qu'ils étaient +de bons ouvriers, leur envoya dire: «Je n'ai pas besoin de professeurs +chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?» Ils se +soumirent de bonne grâce et se mirent à la disposition de Sa Majesté. +Gaffat, situé à la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor, +leur fut désigné comme lieu de résidence. Ils bâtirent là des maisons +à moitié européennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc. +Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils +quitteraient plus difficilement le pays, Théodoros leur ordonna de +se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospéra, et +l'empereur pendant longtemps fut très-libéral à leur égard. Il leur +donna à profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin +toutes les choses de première nécessité. Il leur fit aussi présent de +boucliers d'argent, de selles brodées d'or, de mules, de chevaux, etc. +Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or +ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la +contrée, c'est qu'ils jouissaient de tous les privilèges d'un ras +(gouverneur). + +Théodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il espérait +quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientôt de tout ce +qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il +conçut la pensée d'avoir des canons et des mortiers dans son +empire. Il insinua doucement son désir aux Européens qui refusèrent +formellement en déclarant qu'ils n'avaient aucune idée d'un pareil +travail. Théodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible +d'obtenir ce qu'il désirait. Il se montra fort mécontent et fronça +les sourcils. Alors ils demandèrent en tremblant quel serait le bon +plaisir de Sa Majesté. Théodoros exigea des canons: ils essayèrent +aussitôt d'en fondre. Sa Majesté sourit; il savait quels étaient les +hommes auxquels il avait affaire. Après les fusils et les canons, ils +firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis +encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns +furent chargés de faire des routes, les autres d'établir des +fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigènes leur +étaient confiés, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il +est de fait qu'avec leur concours ils exécutèrent plusieurs travaux +remarquables. J'ai été un jour témoin de la dureté avec laquelle ils +étaient traités. Théodoros leur parlait d'un ton menaçant, parce +qu'une pure bagatelle l'avait contrarié. Je ne comprends pas leur +complète soumission à cette volonté defer; mais je ne puis les blâmer. +Ils avaient plié une première fois et avaient accepté ses bontés; et +maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils désiraient plus que +jamais ne pas lui déplaire, afin de rester en possession de leurs +biens et de leurs familles. + +Une autre station de missionnaires avait été établie à Djenda. Ceux-ci +ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant +avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion +des Fellahs ou des Juifs indigènes. Ils refusèrent tout travail à +Théodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il était persuadé +que tout Européen est apte à toute sorte de travail. Il attribua leur +refus à un mauvais vouloir à son égard, et il attendit une occasion de +faire éclater son mécontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient +pas très-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des +égards les uns pour les autres et un esprit fraternel régnait entre +les deux stations. + +Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux +missionnaires de la Société écossaise, d'un homme nommé Cornélius,[8] +amené en Abyssinie par M. Stern, lors de sa première tournée; de M. et +Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagné M. +Stern dans son second voyage. Le révérend Henri Stern fut réellement +un martyr de sa foi. Véritable type du courageux renoncement +missionnaire, il avait exposé sa vie en Arabie, où, avec conviction +et s'oubliant complètement, il avait entrepris un voyage dangereux +et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_ à ses +frères les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'était à peine échappé et +comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit +un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'établir une mission +dans ce pays où vivait encore un millier de Juifs. + +M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien reçu et bien +traité par Sa Majesté. A son retour en Europe il publia une relation +de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_. +Dans cet ouvrage, M. Stern parle très-favorablement de Théodoros; mais +comme c'était un historien très-véridique, il donna sur la famille de +l'empereur quelques détails qui, jusqu'à un certain point, furent la +cause des souffrances auxquelles il fut exposé plus tard. Peu de temps +après, quelques articles parurent dans un journal égyptien, et on les +attribua à M. Stern. L'on y faisait des réflexions sévères sur le +mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours nié être l'auteur de +ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern, +ayons cru à sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais +ajouté foi à son démenti. Jusqu'à la fin ils l'ont accusé d'être +l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conservé +du ressentiment. + +M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de +l'automne de 1862, accompagné cette fois de M. et Madame Rosenthal. +Ils arrivèrent à Djenda en avril 1863. + +Aussitôt que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrivée de M. Stern +à Massowah, ils se rendirent en corps auprès de Théodoros et le +supplièrent de ne pas laisser s'établir M. Stern en Abyssinie. Sa +Majesté donna une réponse évasive et n'accorda point la demande; au +contraire, il se réjouissait à la pensée de voir naître l'inimitié +entre les Européens vivant dans son royaume, et il était plein de joie +à la pensée des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et +de leur rivalité. M. Stern s'aperçut bientôt du grand changement +qui s'était produit dans le caractère de Théodoros et pendant ses +différents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion +de constater la cruauté de cet homme, qu'il avait peu auparavant +tant estimé et admiré. L'Abouna, à cette époque, avait de fréquents +froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement à ce +dernier ses vices, et comme il avait toujours estimé M. Stern, il le +visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitié était connue +de l'empereur qui l'attribua à des intelligences entre l'évêque et le +prêtre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'était imaginé que +ces entrevues avaient pour but de mettre à la disposition de l'Abouna, +moyennant une certaine somme, le terrain d'une église, située en +Egypte. + +Pour nous résumer, tel était l'état des différents partis quand +l'orage éclata sur la tête de l'infortuné M. Stern, M. Bell et M. +Plowden, les seuls Européens qui aient eu quelque influence sur +l'esprit de l'empereur, étaient morts. Les _gens de Gaffat_ +travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en +sa présence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de +leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce +temps, le capitaine Cameron et ses gens étaient retenus à Gondar, +et ne pouvaient être informés des différends qui, malheureusement, +divisaient les autres Européens. + + +Notes: + +[6] Interprète, généralement donné aux étrangers pour remplir le rôle +d'espions. + +[7] Evèque abyssinien. + +[8] Il mourut à Gaffat au commencement de 1865. + + + + +III + + +Emprisonnement de M. Stern.--M. Kérans arrive avec des lettres et un +tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour +de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des +étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des +Européens expliquée. + + +Tel était l'état des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission +de retourner à la côte. Malheureusement il lui fut impossible de se +servir de cette permission. M. Stern, avant son départ, fut passer +quelques jours à Gondar. Il eut la pensée, mais trop tard, d'aller +présenter ses respects à Sa Majesté. Pendant son court séjour dans +cette ville, il avait accepté l'hospitalité de l'évêque. Le 13 +octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagné une partie +du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la +plaine de Waggera, M. Stern aperçut la tente royale. Ce qui se passa +ensuite est très-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis +à mort, et, dès cette heure, sans aucune pitié chargé de chaînes, +torturé et traîné de prison en prison, jusqu'au jour de sa délivrance +à Magdala par l'armée britannique. + +A propos de la conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers, je dois +à la vérité de faire connaître la cause des malheurs survenus à +M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait +incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal, +produits comme charge contre lui, furent seulement découverts +plusieurs semaines après les premières cruautés qui lui avaient +été infligées. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence +insignifiants, contribuèrent à faire de M. Stern la première victime +du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pensée +qu'un Européen dans son pays fût occupé à autre chose qu'à travailler +pour lui. A sa première entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci +en Abyssinie, Théodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'écria +dans un mouvement de colère: «J'en ai assez de vos Bibles.» De plus, +Théodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir à ses +_enfants de Gaffat_. Aussi, immédiatement après l'emprisonnement de M. +Stern, leur écrivait-il: «J'ai enchaîné votre ennemi et le mien.» + +Ce furent les méchantes insinuations des _gens de Gaffat_ +qui déterminèrent la conduite de Théodoros. Nous en avons eu +accidentellement la preuve à notre retour d'Abyssinie. A Antalo, +j'avais quelques amis à dîner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le +soir, Pierre Beru, Abyssinien élevé à Malte, et qui avait été un des +interprètes du livre de M. Stern dans son procès à Gondar, entra dans +la tente, et étant un peu excité, il dit à M. Stern que trois choses +avaient appelé sur lui la vengeance de Théodoros. Premièrement, +la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amitié qu'il avait +témoignée à l'Abouna; troisièmement, son manque d'égards vis-à-vis de +l'empereur pendant son séjour à Gondar. + +Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait à Gondar. Il venait pour +remplir les fonctions de secrétaire privé du capitaine Cameron. Il +apportait quelques lettres à M. Cameron, parmi lesquelles il y en +avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner à son +poste à Massowah. De tous les captifs, aucun ne mérite une plus grande +sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en +Abyssinie, il eut à supporter pendant quatre années la prison et les +chaînes, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps +malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Théodoros +donnait pour prétexte à sa conduite qu'on l'avait insulté en lui +offrant un tapis représentant Gérard, le tueur de lions. «Gérard dans +son costume de zouave, disait Théodoros, représente les Turcs; +le lion, c'est moi-même, que les infidèles veulent abattre; le +domestique, un Français;» mais il ajoutait: «Je ne vois pas les +Anglais qui devraient être près de moi.» Le pauvre M. Kerans jouit +seulement quelques semaines à Gondar d'une demi-liberté. Il avait +donné en son nom un fusil à Sa Majesté (le tapis avait été envoyé par +le capitaine Speedy, qui avait été précédemment en Abyssinie); chaque +matin, Samuel, qui était le _balderaba_ des Européens, se présentait +avec les compliments plus ou moins sincères de Théodoros. A sa +première visite, il lui demanda: «L'empereur désire savoir ce qui vous +ferait plaisir?» M. Kerans répondit: «Un cheval, un bouclier et +une lance.» Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa +Majesté, quel genre de cheval il préférerait; et ainsi de suite, +jusqu'à ce que le pauvre garçon, qui était obligé chaque jour de se +courber jusqu'à terre en reconnaissance du don supposé, commença à +supposer qu'on se jouait de lui. + +Peu de jours après l'arrivée de M. Kerans, le consul Cameron fut +appelé au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester là jusqu'à +nouvel ordre. Il se considérait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne +lui fût pas permis d'aller à Gondar, que prétextant sa mauvaise santé, +il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron +attendit jusqu'au commencement de janvier, espérant tous les jours +recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait, +il se vit obligé d'obéir aux instructions qu'il avait reçues; il +informa Théodoros que, d'après les ordres de son gouvernement qui lui +prescrivaient de retourner à Massowah, il priait Sa Majesté de lui +accorder cette permission. + +Dans la matinée du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs européens, +les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux +derniers, retenus dans les chaînes depuis quelque temps), furent +mandés par Sa Majesté. Ils furent introduits dans une tente renfermée +dans l'enceinte particulière de Théodoros, ayant deux pièces de douze +placées à l'entrée et pointées dans la direction de la tente. +L'enceinte était pleine de soldats, et tout était arrangé pour rendre +la résistance impossible. Peu d'instants après l'arrivée de M. Cameron, +Théodoros lui envoya plusieurs messagers chargés de différentes +questions, telles que: «Où est la réponse à la lettre dont je vous +avais chargé pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous à mes +ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?...» Le dernier message, qui +lui fut adressé, fut celui-ci: «Je vous garderai prisonnier jusqu'à ce +que j'aie reçu une réponse, et que je sache si vous êtes oui ou non +consul.» Aussitôt les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut +jeté par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes +chaînes aux pieds. Les captifs furent tous placés dans une tente située +dans l'enceinte impériale. Pendant quelque temps, à part leurs fers, +ils n'eurent à subir aucun mauvais traitement. + +Le 3 février suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom +de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'épier +un général égyptien, qui, à la tête de forces considérables, occupait, +depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situé sur les +frontières du nord-ouest et le plus rapproché de l'Abyssinie. Le jour +suivant les _gens de Gaffat_ furent mandés par l'empereur pour être +consultés sur la question de rendre la liberté aux captifs européens. +D'après leurs conseils, deux missionnaires de la société d'Ecosse, +deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornélius furent délivrés de +leurs fers, et il leur fut permis de retourner à Gaffat parmi les +ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron +qu'il solliciterait son élargissement, ainsi que l'autorisation de +son départ, si lui, Cameron, voulait s'engager par écrit, qu'aucune +démarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger +l'insulte qui lui avait été faite dans la personne de son +représentant. M. Cameron, ne se croyant pas autorisé à prendre une +telle responsabilité, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel +ayant offensé Sa Majesté, ou plutôt Sa Majesté n'ayant plus besoin de +M. Bardel, celui-ci fut envoyé rejoindre ceux qu'il avait contribué, +pour sa bonne part, à faire emprisonner. + +Le révérend M. Stern a très-bien décrit la douloureuse captivité +que lui et ses compagnons ont eu à supporter avant leur premier +élargissement, lors de leur arrivée dans la mission an commencement de +1865; comment ils furent traînés de Gondar à Azazo; l'horrible torture +qui leur fut infligée le 12 du mois de mai; leur longue marche dans +les chaînes d'Azazo à Magdala; leur emprisonnement à l'Amba (nom +général donné aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune, +et la multiplicité des souffrances qu'ils eurent à supporter ainsi +pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons à dire que le 14 février +1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier +avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, étaient: +le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie, +Makerer, Piétro et MM. Stern et Rosenthal. + +Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent et la plus grande partie de ce +que j'ai à raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la +conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers. Il est certain (un +grand nombre de faits sont là pour l'attester) que Théodoros, pendant +plusieurs années, les insulta systématiquement. Il agissait ainsi +soit pour éblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il +croyait à la complète impunité de ses plus grossières iniquités. + +En décembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva +en Abyssinie, porteur de certains présents pour Théodoros, et de +l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La réputation de +Théodoros s'était répandue an loin du côté du Soudan, et probablement +les autorités égyptiennes, dans la pensée de sauver cette province du +pillage, ou bien, voulant éviter une guerre dispendieuse avec leur +puissant voisin, adoptèrent cet expédient comme le meilleur à suivre +pour apaiser la colère de leur ancien ennemi. Selon son usage, +Théodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il +infligea au respectable patriarche, sur ce prétexte que la croix +en diamants, qui lui était présentée, était une insulte: «C'est la +preuve, disait-il, qu'ils me considèrent comme vassal.» Le patriarche +alors proposa d'envoyer une lettre accompagnée de présents convenables +an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait à +Théodoros des armes à feu, des canons et des officiers pour dresser +ses troupes; Sa Majesté aussitôt se récria en disant: «Je comprends, +ils désirent maintenant me déclarer leur tributaire.» + +Il est très-probable que Théodoros, toujours jaloux du pouvoir de +l'Eglise, profita de la présence de son plus haut dignitaire pour +montrer à son armée qui elle avait à craindre et à qui elle devait +obéir. Sous le prétexte mentionné plus haut, il fit un jour bâtir une +baie autour de la résidence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant +plusieurs jours, le fils aîné de l'Eglise cophte, tenir son Père en +prison. Théodoros, plusieurs fois, avait été excommunié par l'évêque, +aussi se réjouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit +à cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le +patriarche d'enlever l'excommunication lancée par son inférieur. +Toutefois, au bout d'un certain temps, Théodoros absous laissa partir +le vieillard qu'il avait épouvanté. + +Le patriarche, à son retour, fit son rapport: mais la réputation de +justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon était si +grande que, loin d'être cru, le gouvernement turc attribua l'échec +survenu, dans les négociations à l'inaptitude de son agent; et bientôt +après, il organisa une autre ambassade sur une plus grande échelle, la +faisant accompagner de nombreux et magnifiques présents, et la mettant +sous les ordres d'un officier expérimenté et fidèle, Abdul Rahman-Bey. + +Ces envoyés égyptiens arrivèrent à Dembea en mars 1859. Tout d'abord +Théodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les +ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce +moment le pays ne fût pas sûr, il prit son hôte avec lui et partit +pour Magdala, qu'il estimait être une résidence plus conforme à ses +projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia même complètement, +et le malheureux y demeura près de deux ans, à demi prisonnier. Mais +ayant reçu plusieurs lettres où des menaces étaient énergiquement +exprimées de la part du gouvernement égyptien, Théodoros permit à +son prisonnier de partir, mais il lui annonça qu'il serait volé, en +touchant à la frontière, par le gouverneur de Tschelga. Théodoros, +après le départ d'Abdul-Rahman-Bey, écrivit an gouvernement égyptien, +niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au préjudice de +l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela +l'infortuné bey, craignant que ses dénégations ne tournassent contre +lui, s'empoisonna à Berber. + +Sa troisième victime fut le naïb d'Arkiko. Il avait accompagné +l'empereur à Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit +mettre en prison et le fit charger de chaînes. Ce ne fut que sur les +remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer +qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre +la pareille, que Sa Majesté comprit la prudence de ces avis et permit +à son prisonnier de retourner dans son pays. + +Le même jour que le naïb d'Arkiko était fait prisonnier, M. Lejean, +membre du service diplomatique français, dégoûté de l'Abyssinie et du +manque de confort de la vie des camps, se présentait devant l'empereur +pour le supplier de le laisser partir. Théodoros ne voulant pas +accorder l'entrevue désirée et M. Lejean persistant dans sa demande, +il lui fut répondu que Sa Majesté était en route pour Godjam. Chaque +jour accroissait ainsi les difficultés de son retour. Une telle +arrogance ne pouvait être tolérée. Théodoros avait défié l'Egypte; et +maintenant il allait défier la France. M. Lejean fut saisi et eut à +demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures. +Il ne fut relâché qu'en envoyant une humble excuse et en renonçant +an désir de quitter le pays. Il fut envoyé à Gaffat avec l'ordre de +rester là jusqu'au retour de M. Bardel. + +Théodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le +patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte était gardé à demi +prisonnier pendant plusieurs années; il enchaînait le naïb, il +insultait et enchaînait le consul français et le chassait du pays; et +pourtant rien de mal ne lui était arrivé; an contraire, son influence +au camp était bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous +les barbares auraient fait et pensé exactement comme lui. Il en arriva +bientôt à cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit +dans l'impossibilité où l'on était d'arriver jusqu'à lui, quels que +fussent les mauvais traitements qu'il infligeât aux étrangers, aucune +punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fût sa conviction, la chose +est parfaitement démontrée par sa brutalité toujours plus grande et +sa conduite toujours plus méchante, et toujours plus outrageante à +l'égard des captifs britanniques. Théodoros à la fin ne prit +aucune peine pour cacher son mépris pour les Européens et leurs +gouvernements. + +Il savait qu'an mois d'août 1864, il y avait déjà un mois, une réponse +de sa lettre à la reine d'Angleterre était arrivée à Massowah: «Qu'on +attende mon bon plaisir,» fut la seule réponse qu'il fit lorsqu'on le +lui annonça. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance +de cette lettre et du message qui lui avait été envoyé, si sa chute +rapide, n'avait «vers la fin» modifié sa conduite. Lorsque nous +arrivâmes à Massowah en juillet 1864, Théodoros était encore +tout-puissant, à la tête d'une grande armée, et maître de la plus +grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus +désastreuses. Il perdit là non-seulement son éclat royal, mais aussi +une grande partie de son armée. Les Gallas profitèrent de l'occasion +et inquiétèrent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et +probablement il pensa que l'amitié de l'Angleterre pouvait lui être +utile, peut-être même entrevit-il la possibilité d'amener cette +puissance à une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi +qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente répugnance, il nous +accorda la permission si longtemps désirée d'entrer dans le pays. Nous +pouvons comprendre maintenant jusqu'à un certain point, cet étrange +caractère d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques +notions des moeurs européennes, Théodoros eût désiré ardemment posséder +les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais +comment y réussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son +amitié en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de +phrases. Il fut bientôt convaincu qu'il pouvait impunément insulter +les étrangers ou les envoyés d'un Etat allié et il finit par croire, +après avoir maltraité les Européens, qu'il pouvait tout aussi bien +garder en otage un homme aussi important qu'un consul. + + + + +IV + + +La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M. +Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné +par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec +Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée +d'une lettre de l'empereur. + +Au printemps de 1864, une rumeur vague se répandit qu'un potentat +africain avait emprisonné un consul britannique. Le fait parut si +étrange que peu de personnes crurent à cette nouvelle. Il fut bientôt +certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nommé Théodoros, avait +enfermé et chargé de chaînes le capitaine Cameron, consul accrédité +à cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires établis dans cette +contrée. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portée à +M. Speedy, vice-consul à Massowah; elle renfermait le nombre et le nom +des captifs et donnait à entendre que leur élargissement dépendait +entièrement de la réception d'une lettre officielle, en réponse à +celle que le roi avait envoyée quelques mois auparavant à la reine +Victoria. + +Il est évident que beaucoup de difficultés se présentaient au sujet +de la demande exprimée par le consul Cameron. Peu de personnes +connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur était si +singulière, si contraire à tous les précédents, qu'il y avait de +quoi réfléchir pour savoir comment se mettre en communication avec +l'empereur abyssinien sans exposer la liberté de ceux qu'on enverrait. + +Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre +de M. Colquhoun, agent de Sa Majesté et consul général d'Egypte, datée +du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte +Russell, «qu'on aura beaucoup de difficultés pour arriver jusqu'à +Théodoros.» Il attendait en ce moment-là des nouvelles du gouvernement +de Bombay, pour savoir quels étaient les moyens qu'il pourrait mettre +à la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de +praticable; il ajoutait: «Excepté par Aden je ne vois réellement +aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire à une +nature douce comme le dernier roi! mais il paraît qu'il (Théodoros) +est sujet à des accès de rage qui parfois le privent de sa raison et +rendent _son approche dangereuse_.» + +Le 16 juin, le ministère des affaires étrangères choisit, pour la +tâche difficile et périlleuse de mandataire auprès de Théodoros, +M. Hormuzd Rassam, représentant politique résidant à Aden. Des +instructions furent envoyées à ce délégué afin qu'il se tînt +promptement prêt à partir pour Massowah, pour aller solliciter +l'élargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Européens +détenus par le roi Théodoros. Une lettre de Sa Majesté la reine +d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour +l'Abouna, et une autre du même au roi Théodoros, furent envoyées en +même temps à M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam +devait être transporté à Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait +à la fois informer Théodoros de son arrivée, lui porter une lettre de +la reine d'Angleterre, et par la même occasion, faire remettre les +lettres du patriarche à l'Abouna et à l'empereur. Il devait attendre +une réponse à Massowah, avant de décider s'il irait lui-même ou s'il +enverrait la lettre de la reine pour la délivrance du capitaine +Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois +adopter n'importe quelle démarche qui lui paraîtrait la plus favorable +pour réussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se +placer dans une position qui pût causer des embarras an gouvernement +britannique. + +Or il arriva que, juste au moment où M. Rassam apprenait qu'il avait +été choisi pour remplir la tâche difficile, de transmettre une lettre +de la reine d'Angleterre à l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller +ensemble faire une excursion à Lahej, petite ville arabe, située +environ à vingt-cinq milles d'Aden. Nous causâmes longtemps sur +cette étrange contrée, et comme j'avais manifesté un grand désir +d'accompagner M. Rassam à la cour d'Abyssinie, cet ami proposa +aussitôt au colonel Merewether, représentant politique à Aden, de +me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel +Merewether accorda immédiatement et qui fut promptement sanctionnée +par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dûmes +attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre +avait été retenue en Egypte pour être traduite. Ce ne fut donc que le +20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittâmes Aden pour nous rendre à +Massowah, sur le steamer de Sa Majesté le _Dalhousie_. + +Le 23 au matin, à une distance d'environ trente milles de la côte, +nous aperçûmes le haut pays d'Abyssinie, formé de plusieurs chaînes +de montagnes superposées, courant toutes du nord au sud; les plus +éloignées étaient les plus élevées. Quelques pics, entre autres le +Taranta, s'élèvent à la hauteur d'environ 12 à 13 mille pieds. + +A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus +en plus distincts, nous aperçûmes une petite île semée de blanches +maisons entourées de vertes pelouses et réfléchissant leur ombre +protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit +éprouver une sensation délicieuse; on eût dit que nous touchions +à l'un de ces lieux enchantés de l'Orient, si souvent décrits, si +rarement aperçus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous +poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous +semblait trop lente encore. Mais petit à petit, comme nous approchions +de la côte, nos illusions disparurent une à une; les gracieuses +images s'évanouirent, et la réalité toute crue ne nous offrit que des +buissons marécageux, une berge sablonneuse et calcinée, des huttes +sales et misérables. + +Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant +notre imagination, nous trouvâmes (et malheureusement, nous restâmes +assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre résidence +temporaire pouvait se décrire en trois mots: soleil brûlant, saleté et +désolation. + +Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces îles +de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est élevée que de +quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de +longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est séparée de +la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa +distance d'Arkiko, petite ville située à l'extrémité ouest de la baie, +est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une +autre petite île de corail tout à fait parallèle à la première, +couverte de buissons et de plusieurs autres genres de végétation, est +toute fière de posséder la tombe d'un chelk vénéré: elle est entre +Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite +méridionale de la baie. + +Toute la partie occidentale de l'île de Massowah est couverte de +maisons; quelques-unes hautes de deux étages, sont bâties en rocher de +corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits +en chaume. Les premières sont habitées par les plus riches négociants, +les représentants de la Turquie, quelques Banians, les consuls +européens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinée +a jetés sur cette côte inhospitalière. Il n'y a pas un édifice digne +d'être mentionné: la résidence du pacha n'est qu'un grand hôtel lourd +et remarquable seulement par sa saleté. Pendant notre séjour, les +mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletés dans la cour +et dans l'escalier du palais, n'étaient pas supportables; il est plus +facile de se les imaginer que de les décrire. Les quelques mosquées +qui se trouvent à Massowah sont sans importance, ce sont de misérables +édifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction +en ce moment, promet d'être un peu mieux que les précédentes. + +Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles étroites +et irrégulières qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez +proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je +ne saurais le dire. Excepté devant la résidence du pacha, aucun espace +n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont +pour la plupart bâties les unes contre les autres, quelques-unes même +sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce +pays si peu connu, qu'il donne lieu à de nombreuses contestations. + +Le port est situé au centre de l'île, du côté opposé aux portes de la +ville, qui sont régulièrement fermées à huit heures du soir; la raison +de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de +débarquer dans aucune autre partie de l'île que sur la sale jetée. Sur +le port, quelques huttes avaient été bâties par le douanier et ses +employés; puis autour de ces dernières il s'en éleva d'autres, +construites par les marchands et les Bédouins parfumés au suif. Ce +sont eux qui enregistrent les entrées, et exigent les impôts selon +leur caprice, avant même que les marchandises soient expédiées aux +_Banians_, ou consignées dans le bazar pour la vente. Ce dernier est +une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville. +Le beau Bédouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigène et les +flâneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir à hanter cet +endroit de la ville; car quoique _parfumé_ d'exhalaisons impossibles à +décrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie +de la journée c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressée. + +La partie est de la ville renferme le cimetière, les fontaines +publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit +fort. + +Le cimetière commence à la dernière maison de la ville; les limites +entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter +de l'espace entre les sépultures, les réservoirs publics sont placés +parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon +état. Après les fortes pluies, le terrain déchiré ouvre une issue aux +eaux qui se rendent dans les réservoirs, entraînant les saletés et les +détritus accumulés pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent +des fragments de corps humains présentant tous les degrés de +décomposition. L'eau n'en est pas moins estimée et, chose étrange, ne +produit aucun mauvais effet. + +A l'extrémité nord et à l'extrémité sud de l'île, deux édifices ont +été bâtis, l'un l'emblème de l'amour et de la paix, l'autre celui de +la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il +serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal; +plusieurs inclinent à croire que c'est la demeure des révérends Pères. +Le fort paraît considérable, mais seulement à une grande distance; car +plus on approche plus il ressemble à un débris des derniers âges, une +ruine croulante déjà trop ébranlée pour supporter plus longtemps ses +trois vieux canons, couchés sar le sol. Ce n'était pas la peur des +ennemis qui les avait fait placer là, mais la frayeur du canonnier qui +avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pièces.--Du côté +opposé, la maison des missions conservant la blancheur immaculée, +semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutôt que +repoussant l'étranger. Mais à l'intérieur, est-ce que ce ne sont que +des paroles d'amour qui ébranlent les échos de leurs dômes? Est-ce que +les paroles de paix sont les seules que laissent échapper ses murs? +Quoique des volumes témoignent de son passé, et bien que l'histoire +de l'Eglise romaine soit écrite en lettres de sang sur toute la terre +d'Abyssinie, nous voulons espérer que les craintes du peuple sont +sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les +missionnaires chrétiens, s'efforcent de faire prospérer une seule +chose: la cause du Christ. + +Massowah, de même que tous les pays environnants, dépend de +l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en reçoit. Le _jovaree_ +est la principale nourriture; le blé est peu en usage; le riz est la +nourriture favorite de la haute classe. Des chèvres et des moutons +sont tués journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares +occasions; la viande de chameau est la plus estimée, mais, à cause de +la cherté de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances +qu'il est permis d'en tuer. + +Les habitants étant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le +tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au +bazar. La quantité d'eau fournie par les quelques réservoirs, en +assez bon état pour la contenir, étant insuffisante pour toute la +population, on en apporte journellement des puits situés à quelques +milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportée +dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est +amenée dans des barques à travers la baie. D'où qu'elle vienne, cette +eau est toujours saumâtre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette +raison et aussi à cause d'une plus grande facilité dans le transport, +que cette dernière est meilleur marché et achetée seulement par les +plus pauvres habitants. + +Afin d'éviter d'inutiles répétitions, avant de parler de la +population, du climat, des maladies, etc., etc., il est nécessaire de +dire quelque chose du pays voisin. + +Environ à quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_, +grand village d'environ mille feux, le premier endroit où nous avons +rencontré de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les +terres, nous rencontrâmes _Moncullou_, village plus petit, mais mieux +bâti. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de +_Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau à l'est de +Haitoomloo, composent toute la partie habitée de cette région stérile. +Le plus rapproché des villages est ensuite _Ailat_, situé à environ +vingt milles de Massowah et bâti sur la première terrasse des +montagnes de l'Abyssinie, à environ 600 pieds au-dessus du niveau de +la mer. Tous les autres villages dont nous avons parlé sont situés an +milieu d'une plaine sablonneuse et désolée; quelques mimosas, quelques +aloès, de rares plantes de séné et de maigres cactus s'efforcent de +chercher leur nourriture dans ce sable brûlé. La résidence des consuls +anglais et français dans cette région brille comme une oasis dans le +désert; ils y ont transporté de grands pins afin d'acclimater cet +arbre dans ce pays, où du reste il pousse très-bien. + +Les puits sont la richesse des villages, leur véritable existence. +Très-probablement, les huttes ont été ajoutées aux huttes dans leur +voisinage jusqu'à ce que des villages entiers se sont élevés, toujours +entourés par une étendue déserte et brûlée. Les puits y sont au nombre +de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermés, souvent de nouveaux +puits sont creusés afin d'entretenir un approvisionnement constant +d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est +qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumâtre, tandis que +dans ceux qu'on a nouvellement creusés l'eau est toujours douce. Cette +eau provient de deux sources différentes: d'abord des hautes montagnes +du voisinage. La pluie qui filtre et imprègne le sol ne peut pénétrer +que jusqu'à une certaine profondeur à cause de la nature volcanique de +la couche inférieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre à +une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration +de la mer. Les puits, quoique creusés à environ quatre milles de +la côte, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par +conséquent au-dessous du niveau de la mer. + +La preuve d'un courant souterrain, dû à la présence des hautes chaînes +de montagnes, devient plus évidente à mesure que le voyageur avance +dans l'intérieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux +et stérile, cependant on aperçoit une certaine végétation, les arbres +et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus +haute taille. A quelques milles dans l'intérieur des terres, pendant +les mois d'été, il est toujours possible de se procurer de l'eau en +creusant à quelques pieds dans le lit desséché d'un torrent. + +Il m'est souvent venu à la pensée que le bien qu'avaient produit les +puits artésiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans +ces régions. La localité semble même plus favorable, et j'espère que +ces pays désolés du Samhar, de même que le grand désert africain, +seront un jour transformés en une fertile contrée. + +Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore être d'une grande utilité. +A notre arrivée à Moncullou, nous trouvâmes l'eau des puits dépendant +de la résidence du consul à peine potable, à cause de son goût +saumâtre; nous nettoyâmes le puits, une grande quantité de sable d'un +goût salé en fut extraite et nous creusâmes jusqu'à ce que le roc +apparût. Le résultat de nos travaux fut que nous eûmes le meilleur +puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent +faites, de la part même du pacha. Malheureusement, les ancêtres des +Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et +comme toute innovation est toujours détestée par les races à demi +civilisées, le fait fut admiré mais non imité. + +Arkiko, à l'extrémité de la baie, est plus près des montagnes que les +villages situés au nord de Massowah, mais le village est entièrement +bâti sur la berge; les puits, qui ne sont pas à cent pas de la +mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du côté nord, par +conséquent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court à +parcourir, retiennent une plus grande quantité de particules salines, +de sorte que, s'il ne s'y mêlait une petite quantité d'eau douce des +montagnes, elle serait tout à fait impotable. + +Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux +thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat. +Pendant l'été de 1865 nous fîmes une petite excursion dans la baie +d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont à +plusieurs milles de la côte, et à l'exception de quelques fragments de +colonnes brisées, elles ne renferment aucune trace des premières et +importantes colonies. Cette localité est beaucoup plus chaude que +Massowah; on ne voyait aucune végétation, ni aucune trace d'habitation +sur ces bords désolés. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en +traversant le même pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports, +des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante +qui avait surgi an milieu du désert. + +Les sources d'Adulis[9] sont seulement à quelques centaines de pas des +bords de la mer; elles sont environnées de champs de verdure couverts +d'une puissante végétation et sont le rendez-vous de myriades +d'oiseaux et de quadrupèdes, qui, matin et soir, arrivent par essaims +pour se désaltérer. + +A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique, +sur un petit plateau, entre de hautes montagnes taillées a pic. A sa +source la température est de 141 degrés Fahrenheit[11], mais comme ses +eaux serpentent le long de différents ravins, elles se refroidissent +graduellement jusqu'à ce qu'elles ne différent presque pas des +ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes à boire, +et employées par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins +usuels; elles sont même très-estimées des Bédouins. A cause de leurs +propriétés médicales, un grand nombre de personnes affluent à +ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravinés et +volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande variété +de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il paraît qu'elles sont +surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la +peau. Probablement, dans ces cas, toute espèce d'eaux chaudes agirait +de la même manière, vu l'état morbide des téguments chez ces races +sales et qui ne se lavent jamais. + +La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant +que j'en puis être certain), s'élève à environ 10,000 habitants. Le +peuple de Massowah est loin d'être une race pure; an contraire, c'est +un mélange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits +sont généralement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart +sont courts et bouclés; la peau est brune, les lèvres souvent +épaisses, les dents égales et blanches. Les hommes sont d'une taille +moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop +petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est +ignorant et superstitieux, n'ayant conservé que quelques-unes des +vertus de ses ancêtres, mais ayant gardé tous leurs vices. Il y a une +grande différence chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et +de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des +travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir, +et vont par bandes à la recherche de leur nourriture et de leur eau. +Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de +marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane +arrive de l'intérieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de +miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux. +Quelles peuvent être les affaires de cinq cents marchands! Comment la +valeur de cinquante francs de miel environ, et 250 à 300 francs de +grain peuvent-ils procurer un bénéfice suffisant pour babiller et +nourrir non-seulement les négociants eux-mêmes, mais aussi leur +famille? C'est un problème que j'ai en vain cherché à résoudre. + +Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'être une charge pour les +pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du +moins à Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli +revenu à leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais +paresseux, se traînant tout le jour à l'ombre de leur hutte, et +qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui +journellement faisaient plusieurs fois le voyage à Massowah, pour +porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en général de +huit à seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien +faites, leurs cheveux, proprement tressés, tombent sur les épaules. +Une petite étoffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est +le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aisées portent +de plus une autre étoffe gracieusement attachée à leurs épaules comme +le plaid écossais. Leur narine droite est ornée d'un petit anneau de +cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise ornée +de boutons, c'est beaucoup plus estimé; aussi pendant notre séjour, +nos boutons furent-ils mis à contribution. + +Si nous considérons que Massowah est située sous les tropiques, +qu'elle ne possède aucun courant d'eau, qu'elle est entourée de +déserts brûlants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons +à cette conclusion que le climat doit en être brûlant et aride. + +De novembre à mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans +une maison ou sous une tente, la température est agréable; mais du +mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent +étouffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin +avant le réveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombée, +tous les animaux de la création, bêtes et gens, sont saisis d'une +sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui règne alors vous saisit +de crainte et il produit un douloureux effet. + +Du mois de mai an mois d'août, il y a de fréquents ouragans de sable. +Ils commencent d'habitude à quatre heures de l'après-midi (quelquefois +cependant le matin), et leur durée peut varier de quelques minutes +seulement à une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan éclate, +l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout à fait sombre; un nuage +noir s'étend de la mer à la chaîne de montagnes, et, en avançant, il +obscurcit le soleil. + +Quelques minutes d'un calme profond s'écoulent, puis tout à coup la +noire colonne s'approche; tout semble disparaître devant elle, et le +rugissement de la terrible tempête de vent et de sable déchaînée sur +la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et +sec qui souffle après le vent de la mer paraît froid, bien que le +thermomètre monte à 100 ou 115 degrés. Après la tempête, une douce +brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne +peut se figurer la quantité de sable transportée par ces ouragans. Il +est de fait que, pendant la tempête, nous ne pouvions distinguer à +une très-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par +exemple. + +Il pleut rarement; seulement en août et novembre il fait quelques +ondées. + +En ce qui concerne les Européens, le climat, tel que nous I'avons +décrit, ne peut être considéré comme nuisible; il débilite et +affaiblit le système, et prédispose aux maladies des tropiques, mais +il les engendre rarement. J'ai été témoin de quelques cas de scorbut +dus à l'eau saumâtre et à l'absence de végétaux; mais ces cas ne se +propagèrent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant +tout mon séjour, je n'en ai compté que trois ou quatre cas. Les +fièvres sont communes parmi les naturels après la saison des pluies; +mais bien qu'il y ait de temps à autre quelques cas de fièvres +pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fièvres +intermittentes qui cèdent promptement au traitement ordinaire. + +La petite vérole de tout temps y fait de terribles ravages. +Lorsqu'elle éclate, un cas bénin est choisi, et l'on inocule le virus +à une grande quantité de gens. La mortalité est considérable parmi +ceux qui subissent l'opération. Plusieurs fois en été j'ai reçu du +virus, et j'ai essayé de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je +l'attribuais à l'extrême chaleur du climat, mais pendant les froids je +renouvelai l'opération, et je ne réussis pas davantage. Les cas les +plus nombreux de mortalité sont dus aux accouchements, chose étrange, +ainsi que dans toutes les contrées de l'est, où la femme est +sédentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce +résultat. Après son accouchement, la femme est placée sur un _alga_ +ou petit lit indigène, sous lequel est entretenu un feu de plantes +aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement délivrée. +Les cas de diarrhée furent fréquents pendant l'été de 1865, et la +dyssenterie, à la même époque, causa plusieurs morts. Ou rencontre +rarement des maladies des yeux, excepté de simples inflammations +produites par la chaleur et l'éclat du soleil. Je souffris moi-même +d'une ophthalmie, et je fus obligé de retourner à Aden pendant +quelques semaines. Je n'ai rencontré aucun cas de maladie de poumons, +et les affections des bronchites semblent entièrement inconnues. J'ai +soigné un cas de névralgie et un de rhumatisme goutteux. + +Pendant plusieurs années, les sauterelles avaient causé de grands +dommages aux récoltes. En 1864, elles amenèrent une telle disette, +une telle cherté des objets de première nécessité, qu'en 1865 les +provinces du Tigré, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient été +entièrement ravagées par les essaims de sauterelles, se trouvèrent +sans aucun approvisionnement de l'intérieur. Le gouverneur du pays +envoya à Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et +du riz, afin d'échapper à l'horreur d'une famine complète. Toutefois, +beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces +misérables à moitié affamés furent victimes d'une maladie semblable au +choléra. Ce dernier fléau fit son apparition en octobre 1865, comme +nous faisions nos préparatifs pour un voyage à l'intérieur. L'épidémie +se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de +l'insuffisance de nourriture ou de sa qualité inférieure devinrent +aisément la proie du fléau; un bien petit nombre de ceux qui furent +atteints en réchappèrent. Pendant notre résidence à Massowah, cinq +membres de la petite communauté d'Européens moururent; deux furent +frappés d'apoplexie, deux s'éteignirent de faiblesse, et un autre +mourut du choléra. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha +lui-même fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande +faiblesse et d'une perte complète de forces dans les organes +digestifs. Il fut guéri par des bains de mer pris à propos. + +Les Bédouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants, +ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les +exorcismes. L'homme qui exerce la médecine est généralement âgé; +c'est un cheik, respectable voyant, grand bélître à la mine béate. Sa +prescription habituelle consiste à écrire quelques ligues du Koran sur +un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il +fait boire an malade. D'autres fois, le passage est écrit sur un +petit carré de cuir rouge et appliqué sur le siège de la maladie. Le +_mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entière +efficacité des Paroles de la Vache révélée, il opère plus rapidement +son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade, +ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prières +favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait été +combattu auparavant, essayerait d'empêcher l'effet bienfaisant du +crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la +formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que supérieur +en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances médicales +sont bien restreintes. Il possède quelques remèdes qui lui out été +donnés par des voyageurs; mais comme il ignore complètement leurs +propriétés et la quantité voulue a employer, aussi les garde-t-il fort +sagement sur une étagère, pour la grande admiration des indigènes, et +fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opère pas de +merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrère_ +n'est pas beaucoup recherché, quoiqu'il en impose à la crédulité des +gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontrés en _consultation_, +il a toujours témoigné une grande modestie, reconnaissant parfaitement +son ignorance. + +Massowah, ainsi que je l'ai déjà constaté, est bâtie sur un rocher +de corail. La plus grande partie de la côte est formée de pareils +rochers, qui s'élèvent en falaises quelquefois à la hauteur de 30 +pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12], +les rochers volcaniques commencent à se montrer, semés de tout côté et +comme jetés négligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isolés et +comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientôt, +croissant en nombre et en hauteur, jusqu'à ce qu'ils atteignent la +montagne elle-même, où chaque pierre atteste sa provenance volcanique. + +La flore de ce pays est peu variée et appartient, sauf quelques +rares exceptions, à la famille des légumineuses.--Plusieurs variétés +d'antilopes rôdent dans le désert. Les perdrix, les pigeons et +quelques espèces de palmipèdes y arrivent en grand nombre à certaines +saisons de l'année. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre +animal utile à l'homme. Les principaux hôtes de ces contrées sont +les hyènes, les serpents, les scorpions et une quantité innombrable +d'insectes. + +Nous demeurâmes à Massowah du 23 juillet 1864 au 8 août 1865, date de +notre départ pour l'Egypte, où nous allions dans le but de recevoir +des instructions, lorsque nous reçùmes une lettre de l'empereur +Théodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur +était si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous +soupirions ardemment après notre retour à Aden et aux Indes, car nous +avions abandonné tout espoir de faire accepter notre mission par +l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait été épargnée, aucun +obstacle ne s'était présenté qu'on n'eût essayé de le vaincre, +aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'état des +prisonniers ou pour les secourir n'avait été négligée. Tous les moyens +avaient été employés pour persuader l'obstiné monarque de réclamer la +lettre qu'il affirmait être si désireux de recevoir. Le jour même +de notre arrivée à Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour +engager des messagers à partir pour la cour abyssinienne et informer +Sa Majesté éthiopienne, que des officiers étaient arrivés à la côte, +porteurs d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. Mais telle +était la crainte du nom de Théodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup +de difficultés et sur la promesse d'une large rétribution, que nous +pûmes décider quelques personnes à accepter cette mission. Le soir du +24, le lendemain de notre arrivée, nos messagers partirent chargés de +remettre à l'Abouna et à l'empereur des lettres du patriarche et de M. +Rassam. Nos envoyés promirent d'être de retour avant la fin du mois. + +M. Rassam, dans sa lettre à l'empereur Théodoros, l'informait fort +convenablement qu'il était arrivé à Massowah le jour précédent, +porteur d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre à l'adresse +de Sa Majesté l'empereur Théodoros, et qu'il désirait la remettre en +main propre. Il l'informait également qu'il attendait la réponse à +Massowah, et qu'il désirait, si Sa Majesté voulait qu'il l'apportât +lui-même, qu'on lui fournît une escorte sûre. Toutefois il laissait +le choix à Théodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les +prisonniers accompagnés d'une personne digne de confiance, à laquelle +on délivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en +avertissant Sa Majesté que son ambassade à la reine Victoria avait été +agréée, et que si elle atteignait la côte avant le départ de M. Rassam +pour Aden, il prendrait toutes les mesures nécessaires pour qu'elle +parvînt en Angleterre en sûreté. + +Un mois, six semaines, deux mois s'écoulèrent dans l'attente +incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent +épuisées. Peut-être, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est +possible que le roi les ait retenus; peut-être ont-ils perdu ce qui +leur avait été remis, en traversant quelque rivière, etc., etc. Mais +comme aucune nouvelle positive ne pouvait être obtenue sur l'exacte +condition des captifs, il était impossible de rester plus longtemps +dans un tel état d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore +une fois d'expédier de nouveaux messagers, non sans de grandes +difficultés, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet, +accompagnée d'une note explicative. D'un autre côté, des envoyés +secrets étaient en même temps expédiés an camp de l'empereur, pour +s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans +différentes parties du pays, d'où nous supposions qu'il était possible +d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps après, ayant réussi à +nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient +été autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur +écrivîmes une lettre en anglais, en français et en allemand, ne +sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer +quelles mesures il y aurait à prendre afin d'obtenir l'élargissement +des prisonniers. + +Nous attendîmes encore sur cette plage déserte de Massowah, espérant +toujours cette réponse tant désirée; rien n'arriva, mais le jour de +Noël nous reçûmes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux +Européens auxquels nous avions écrit. Ils nous informaient tous les +deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Européens étaient +dues à ce qu'il n'avait pas été répondu à la lettre de l'empereur, et +ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tôt la lettre qu'il avait +apportée pour Sa Majesté. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'était +pas convenable que le gouvernement britannique forçât l'empereur à +recevoir une lettre signée par la reine d'Angleterre, lorsque ce +dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette +susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions étaient +changées et qu'il ne s'en souciait plus. + +Sur ces entrefaites arrivèrent quelques serviteurs des prisonniers, +porteurs de lettres de leurs maîtres; d'autres personnes avaient été +expédiées de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent +étaient ainsi régulièrement envoyés aux captifs qui, en retour, nous +informaient de leur état et des faits et gestes de l'empereur. Notre +présence à Massowah n'avait pas eu peut-être une grande importance +politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyâmes +aux prisonniers, leur misère aurait été décuplée, si même ils +n'avaient pas succombé aux privations et aux souffrances. + +Les amis des captifs et le public lui-même, presque partout, sans +tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa +mission, et des grandes difficultés qu'il avait rencontrées, +attribuaient le manque de réussite à l'inactivité du représentant de +l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donnés, quelques-uns furent +suivis, mais on n'obtint aucun résultat. Le bruit circulait que l'une +des raisons de Sa Majesté pour ne pas nous donner une réponse, c'était +que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se +regardait comme offensé et ne consentirait jamais à nous reconnaître. +Pour obvier à cette difficulté, en février 1865, le gouvernement +décida d'adjoindre à notre ambassade an autre officier militaire; +ainsi que les journaux de cette époque le rapportaient, on espérait +obtenir beaucoup de ces nouvelles démarches. En conséquence le +lieutenant Prideaux, du corps de réserve de Sa Majesté Britannique à +Bombay, arriva en mai à Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa +présence sur la côte n'eut aucune influence sur l'esprit de Théodoros. +Le seul avantage que nous acquîmes par sa présence à la mission, ce +fut d'avoir un agréable compagnon, qui fut ainsi condamné à passer +avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus +chauds de l'année, dans le brûlant climat de Massowah. Plusieurs mois +s'écoulèrent; toujours point de réponse. La condition des prisonniers +était des plus précaires; c'était avec beaucoup d'appréhension qu'ils +voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres étaient +désespérées, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur +fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la +rébellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de +les approvisionner selon leurs besoins. + +A la fin de mars, nous nous déterminâmes à tenter un dernier effort, +et à demander notre rappel si la chose échouait. Nous avions entendu +raconter par Samuel, comment il avait été mêlé à cette affaire, et +nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de +son maître. Dès que nous l'eûmes informé que nous désirions faire +parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous +aurions une réponse. Encore une fois nos espérances se réveillèrent +et nous crûmes à une réussite. Les quarante jours s'écoulèrent, puis +deux, puis trois mois et nous n'entendîmes parler de rien. Il semblait +qu'une fatalité atteignît tous nos messagers; quelle que fût la classe +à laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du naïb, ou +attachés à la cour de Théodoros, le résultat était toujours le même, +non-seulement ils ne rapportaient aucune réponse, mais nous ne les +revoyions plus. + +Le temps désigné pour la mission de M. Rassam à Massowah étant passé, +sans avoir donné aucun résultat satisfaisant, il fut décidé à la fin +que l'on recourrait à un autre moyen. + +Au mois de février 1865, un Cophte, Abdul Melak, se présenta an +consulat de Jeddah, prétendant arriver d'Abyssinie porteur d'un +message de l'Abouna an consul général anglais en Egypte. Il affirmait +que s'il obtenait du consul général une déclaration par laquelle +on s'engagerait, si l'empereur relâchait les prisonniers, à ne pas +poursuivre l'offense qui avait été faite à la nation anglaise, +l'Abouna de son côté se faisait fort d'obtenir la libération des +prisonniers et garantissait leur sécurité. Cet imposteur, qui n'avait +jamais été en Abyssinie, donna des détails si étonnants qu'il en +imposa complètement an conseil de Jeddah et au consul général. Le fait +cependant qu'il prétendait avoir traversé Massowah sans se présenter +à M. Rassam, était déjà suspect; si ces messieurs avaient possédé les +plus légères connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient découvert la +supercherie, lorsque le soi-disant délégué acheta quelques présents +_convenables_ pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En +Abyssinie, le tabac est regardé comme impur par les prêtres; aucun +d'eux ne fume, et en admettant même, que dans sa vie privée, l'Abouna +eût de temps en temps quelque faiblesse pour ce végétal, toutefois il +aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrète que possible. +Ainsi lui présenter une pipe d'ambre aurait été une insulte gratuite +faite à un homme, qui était supposé devoir rendre un service +important. C'était la marque la plus irrécusable d'un manque complet +de connaissance des usages des prêtres d'Abyssinie. Cependant on fit +partir cet homme, qui vécut plusieurs mois parmi les tribus arabes, +situées entre Kassala et Metemma, protégé par le certificat qui le +déclarait ambassadeur et le recommandait à la protection des tribus +qu'il traversait. Nous le rencontrâmes non loin de Kassala. Il +confessa la trahison dont il s'était rendu coupable, et fut tout +réjoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux +autorités turques pour le faire prisonnier. + +Le gouvernement décida enfin de nous rappeler et désigna pour nous +remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingué. + +Au commencement de juillet, nous fîmes une courte excursion dans +le pays d'Habab, situé au nord de Massowah; à notre retour nous +rencontrâmes dans le désert de Chab des parents du naïb, qui nous +informèrent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) était de retour avec +une réponse de Sa Majesté et qu'il nous attendait impatiemment; que +nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais +ce qui était encore plus réjouissant, c'était la nouvelle apportée +par eux que Théodoros, par égard pour nous, avait relâché le consul +Cameron et ses compagnons de captivité. Le 12 juillet, Ibrahim arriva. +Il nous donna de nombreux détails touchant l'élargissement du consul; +récit qui fut confirmé quelques jours après par un ami de ce dernier +ainsi que par nos premiers délégués. Je crois, d'après ce que j'ai +appris plus tard, que Théodoros fut le premier auteur du mensonge, +eu donnant ordre à ses officiers, publiquement et en présence des +messagers, de délivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les +messagers ajoutèrent d'eux-mêmes à ceci, qu'ils avaient vu le consul +Cameron _après_ son élargissement. + +La réponse que Théodoros à la fin accordait à toutes nos demandes +répétées, n'était ni courtoise, ni même polie; elle n'était ni +scellée, ni signée. Il nous ordonnait de partir par la route longue +et malsaine du Soudan, et arrivés à Metemma, il nous ordonnait de +l'informer de notre présence, afin qu'il nous fournît une escorte. +Nous ne fîmes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre +semblait plutôt l'oeuvre d'un fou, que d'un être raisonnable. J'en +choisis quelques extraits comme curiosité dans son genre. Il disait: + +«L'Abouna Salama, un juif nommé Kokab (M. Stern), et un autre appelé +consul Cameron (envoyé par vous) sont la cause que je ne vous ai pas +écrit en mon nom. Je les ai traités avec honneur et avec amitié +dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je +m'efforçais de cultiver l'amitié de la reine d'Angleterre, ils m'ont +trahi. + +«Plowden et Johannes (John Bell), qui étaient aussi Anglais, out été +tués dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai reçu de Dieu, j'ai vengé +leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages +déjà nommés abusèrent de cela et me dénoncèrent comme meurtrier +moi-même. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se présenta à moi comme +serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis présent d'une robe +d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je +lui demandai de me mettre en relation d'amitié avec sa reine. + +«Lorsqu'il partit pour sa mission, il alla séjourner quelque temps +parmi les Turcs, puis revint vers moi. + +«Je lui demandai alors des nouvelles de la lettre que j'avais envoyée +par son entremise à la reine d'Angleterre. Il me répondit qu'il +n'avait aucune connaissance de cette lettre. Qu'ai-je fait, je vous le +demande, pour qu'ils me haïssent et me traitent de la sorte? Par le +pouvoir de Dieu, mon Créateur, je garde le silence.» + +Sur ces entrefaites, le steamer _Victoria_ arriva à Massowah le 23 +juillet; nous n'avions encore reçu aucune lettre du consul Cameron +ni des autres captifs. Par le _Victoria_ nous fûmes informés que M. +Rassam était rappelé et que M. Palgrave le remplaçait. Mais les choses +avaient soudainement changé et M. Rassam ne pouvait qu'en référer au +gouvernement pour de nouvelles instructions. Nous partîmes alors pour +l'Egypte, où nous arrivâmes le 5 septembre. + +Par l'intermédiaire du consul général de Sa Majesté, le gouvernement +avait appris que nous avions reçu une lettre de Théodoros, nous +accordant la permission d'entrer en Abyssinie; que la lettre manquait +de courtoisie et n'était pas signée; que le consul Cameron avait été +mis en liberté, et, bien que M. Cameron eût toujours insisté auprès de +nous pour que nous ne partissions pas pour l'intérieur de l'Abyssinie +sans un sauf-conduit, nous dûmes promptement partir, le gouvernement +considérant la chose comme opportune. On donna ordre à M. Palgrave de +rester et à M. Rassam, son compagnon, de partir; une certaine somme +nous fut remise pour des présents; des lettres du gouverneur du Soudan +furent obtenues; et les provisions et les objets nécessaires au voyage +étant achetés, nous retournâmes à Massowah où nous arrivâmes le 25 +septembre. Là nous apprîmes que des envoyés des prisonniers étaient +arrivés; qu'ils avaient été pris par des soldats; et qu'ils avaient +rapporté verbalement que, loin d'avoir été relâchés, les captifs +avaient vu de nouvelles chaînes s'ajouter aux premières. Comme nous ne +pouvions trouver personne pour nous accompagner à travers le désert du +Soudan, (le climat en étant très-malsain à cette époque de l'année, +nous étions an milieu d'octobre), nous pensâmes qu'il était convenable +d'aller à Aden, afin d'obtenir des informations exactes sur les +lettres des captifs ainsi que sur leur condition actuelle. Là nous +tînmes conseil avec le représentant politique de ce poste sur la +convenance de condescendre à la requête de l'empereur, vu l'aspect +nouveau et tout différent sous lequel se présentaient les choses. + +Quoique le capitaine Cameron, dans toutes ses premières lettres, eût +constamment insisté auprès de nous pour nous engager à ne pas entrer +en Abyssinie, toutefois dans le dernier billet reçu il nous suppliait +de venir tout de suite; que si nous condescendions à ce désir nous +aurions la preuve des grands périls que couraient les prisonniers. Le +résident politique alors, prenant en considération le dernier appel du +capitaine Cameron à M. Rassam, consentit à la demande de Théodoros et +nous engagea à partir, espérant un bon résultat de ce voyage. + +Après un court séjour à Aden, nous entrâmes encore à Massowah, et le +plus promptement possible, nous fîmes nos arrangements pour le long +voyage que nous avions en perspective. Malheureusement le choléra +venait de faire son apparition, les indigènes n'étaient pas disposés +à traverser les plaines de Braka et de Taka, à cause de la fièvre +pernicieuse, jamais aussi mortelle qu'à cette époque de l'année, et il +fallut requérir toute l'influence des autorités locales pour assurer +notre prompt départ. + + +Notes: + +[9]Peu de temps avant notre départ pour l'intérieur de l'Abyssinie, +plusieurs échantillons de ces eaux avaient été recueillis et envoyés à +Bombay pour être analysés. + +[10] Ces eaux out été envoyées à Bombay en novembre 1864. + +[11] 78°, 34 centigrades. + +[12] Au delà de Moncullou et de Haitoomloo. + + + + +V. + + +De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de +M. Marcopoli.--Le Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte +nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie +dans le Soudan. + +Dans l'après midi du 15 octobre, tous nos préparatifs étant à peu près +complets, la mission, composée de M. H. Rassam, du lieutenant W.-F. +Prideaux, de l'état-major de Sa Majesté à Bombay, et de moi-même, +partit pour cette dangereuse entreprise. Nous étions accompagnés par +un neveu du naïb d'Arkiko. Une escorte de Turcs irréguliers avait été +gracieusement envoyée par le pacha, pour protéger nos six chameaux +chargés de notre bagage, de nos provisions et des présents destinés au +monarque éthiopien. Nous prîmes aussi avec nous quelques Portugais, +des serviteurs indiens et des indigènes de Massowah, comme muletiers. + +Au commencement d'un voyage, il manque toujours quelque chose. Dans +cette circonstance, plusieurs chameliers se trouvèrent dépourvus de +cordes. Les malles, les porte-manteaux furent semés sur la route, +et la nuit était déjà avancée, lorsque le dernier chameau atteignit +Moncullou. Une halte devint de toute nécessité. Cet arrêt momentané +fut fait dans l'après-midi du 16. De Moncullou, notre route traversait +vers le nord ouest le pays de Chob, triste désert de sable, coupé par +deux torrents, généralement à sec; n'importe dans quelle saison, on +peut obtenir une eau bourbeuse en creusant leur lit de sable. +La rapidité avec laquelle ces torrents se forment est des plus +étonnantes. + +Pendant l'été de 1865, nous fîmes une excursion à Af-Abed, dans le +pays de Habab. A notre retour, tandis que nous traversions le désert, +nous eûmes à supporter une forte tempête. Nous avions à peine atteint +notre campement sur la rive méridionale du courant d'eau, la moitié +de nos chameaux avaient déjà traversé le lit desséché de la rivière, +lorsque soudainement nous entendîmes un rugissement épouvantable, +immédiatement suivi d'un affreux torrent. Dans ce lit que nous venions +de voir vide, maintenant coulait un fleuve puissant, entraînant les +arbres, les rochers et même tous les êtres vivants qui, en ce moment, +essayaient de le traverser. Notre bagage et nos serviteurs se +trouvaient précisément sur la rive opposée, et bien que nous ne +fussions qu'à un jet de pierre du bord si soudainement séparé de +nous, nous dûmes passer la nuit sur la terre nue, n'ayant pour toute +couverture que nos habits. + +Au centre du désert de Chob s'élève l'_Amba-Goneb_, roche basaltique +en forme de cône, qui compte plusieurs centaines de pieds de hauteur +et qui est placée là comme une sentinelle avancée des montagnes +voisines. Le soir du 18, nous atteignîmes _Aïn_, et d'un désert +affreux, à la réverbération fatigante, nous passâmes dans une +charmante vallée arrosée par un petit ruisseau, frais et limpide, +serpentant à l'ombre des mimosas et des tamarins, et unissant sa +fraîcheur à l'ardente et luxuriante végétation des tropiques.[13] + +Nous fûmes assez heureux pour laisser le choléra derrière nous. A +part quelques cas de diarrhée, facilement arrêtés, la compagnie tout +entière jouit d'une excellente santé. Chacun de nous était plein +d'ardeur à la perspective de visiter des régions presque inconnues, +surtout après avoir dit adieu à Massowah, où nous avions passé de +longs et tristes mois dans une attente pleine d'anxiété. + +D'Aïn à Mahaber[14] la route est des plus pittoresques; elle suit +le courant de la petite rivière d'Aïn, tantôt emprisonnée par +des murailles perpendiculaires de basalte ou de trachyte, tantôt +serpentant sur un petit plateau tout verdoyant et bordé de hauteurs +coniques, couvertes jusqu'à leur sommet de mimosas, d'énormes cactus, +animées par des hordes d'antilopes, qui, bondissant de rochers en +rochers, effarouchent par leurs caprices les innombrables hôtes de ces +contrées, les gigantesques babouins. La vallée elle-même, embellie +par la présence de nombreux oiseaux, au riche plumage et à la voix +enchanteresse, retentit des cris perçants des nombreuses pintades, si +familières que le bruit répété de nos armes à feu ne les dérangeait +pas le moins du monde. + +A Mahaber, nous fûmes obligés de demeurer plusieurs jours pour +attendre de nouveaux chameaux. Les Hababs, qui devaient nous +les fournir, effrayés par le neveu chevelu du naïb et par les +bashi-bozouks, se cachaient, et ce ne fut qu'après beaucoup de +pourparlers et l'assurance répétée que chacun d'eux serait payé, que +les chameaux firent leur apparition. Les Hababs sont de grandes tribus +pastorales, habitant le Ad-Temariam, pays montagneux et arrosé, situé +à environ cinquante milles an nord-ouest de Massowah, entre le 38e et +le 39e degré de longitude, et 16e et 16,30 degré de latitude. C'est +là qu'on rencontre le plus beau type du Bédouin errant: de taille +moyenne, musculeux, bien fait, il prétend être d'origine abyssinienne. +A l'exception de la teinte un peu plus sombre de la peau, +certainement, sous tous les autres rapports, ces Bédouins ne diffèrent +pas des habitants de la plaine, et ont quelque chose des premières +races africaines. Il y a cinquante ans, c'était une tribu chrétienne +de nom, dernièrement convertie au mahométisme par un vieux cheik +encore vivant, qui réside près de Moncullou, et est un objet de grande +vénération dans tout le Samhar. Une fois leurs doutes tombés et leurs +soupçons _endormis_, les Hababs se montrèrent serviables, obligeants, +pleins de bon vouloir. + +La reconnaissance n'est pas une vertu commune en Afrique, an moins +autant que j'ai pu eu juger par ma propre expérience. La chose est si +rare que je suis heureux d'en rapporter un exemple qui me revient à la +mémoire. Dans notre première excursion dans l'Ad-Temariam, j'avais vu +plusieurs malades, parmi lesquels un jeune homme qui souffrait d'une +fièvre rémittente et je lui donnai quelques remèdes. Apprenant notre +arrivée à Mahaber, il vint pour me remercier, m'apportant comme +offrande une petite outre de miel. Il excusa l'absence de son vieux +père, qui, disait-il, aurait désiré me baiser les pieds, mais la +distance (environ huit milles) était trop grande pour ses forces de +vieillard. + +Je dois aussi ajouter ici qu'un jeune voyageur, M. Marcopoli, nous +avait accompagnés de Massowali. Il allait à Metemma, par la voie de +Kassala, pour assister à la foire annuelle qui se tient tous les +hivers dans cette ville. Il profita de notre séjour à Mahaber pour +aller à Keren, dans le Bogos, où l'appelaient certaines affaires, +comptant nous rejoindre quelques relais plus loin. Nous primes notre +carte pour calculer la distance de notre halte actuelle à Bogos, +qui nous parut de dix-huit milles an plus. Comme il était pourvu +d'excellentes mules, il devait atteindre Metemma en quatre ou cinq +heures. Il partit, en conséquence, à la pointe du jour, et ne s'arrêta +pas une seule fois; mais la nuit était déjà fort avancée avant qu'il +aperçût les lumières du premier village sur le plateau du Bogos: +cela arrive à beaucoup de voyageurs induits en erreur par les cartes +géographiques. L'anxiété du pauvre hommes fut grande. Bientôt après +que la nuit fut venue, il aperçut une bête fauve. Je suppose que c'est +son imagination, excitée an plus haut point par la peur, qui évoqua le +fantôme de quelque horrible animal, un lion, un tigre, il ne sait +pas exactement; mais, quoi qu'il en soit, il vit ou crut voir, une +horrible bête de proie qui le regardait fixement à travers les +broussailles, avec des yeux rouges et ardents, guettant tous ses +mouvements pour sauter en temps opportun sur sa faible proie. +Cependant il arriva à Keren en sûreté. + +Il apprit que nous étions attendus par les habitants du Bogos, qui +croyaient que nous passerions par la route supérieure. A notre +arrivée, on devait semer des fleurs devant nous, nous souhaiter la +bienvenue par des danses et des chants à notre louange; l'officier +commandant les troupes devait nous rendre les honneurs militaires; le +gouverneur civil se proposait de nous recevoir avec somptuosité: en un +mot, une magnifique réception devait être faite aux amis anglais du +puissant Théodoros. Le désappointement fut on ne peut plus grand +lorsque M. Marcopoli informa les Bogosites, que notre route était +dans une direction tout opposée à leur belle province. Le commandant +militaire décida alors qu'il accompagnerait M. Marcopoli à son retour, +afin de nous payer son tribut de respect à notre station. M. Marcopoli +en fut bien réjoui; il avait gardé un trop vivant souvenir de _son +lion_ pour ne pas être heureux à la pensée d'avoir un compagnon de +route. + +A la fin de la soirée, l'officier abyssinien et ses hommes partirent +ayant eu soin, avant de se mettre eu marche, de s'administrer force +rasades de tej pour se garder du froid. Une fois en marche, nos +cavaliers se mirent à caracoler de la plus fantastique manière, tantôt +courant bride abattue sur le pauvre Marcopoli, la lance eu arrêt, et +faisant volte-face juste lorsque la pointe de leur arme touchait déjà +sa poitrine; tantôt fondant sur lui et faisant feu de leurs pistolets +chargés, mais a poudre et à 60 ou 80 centimètres seulement de sa +tête. Marcopoli était fort mal à son aise avec cette escorte ivre et +belliqueuse; mais ne connaissant pas leur langue, il n'avait rien à +faire que de paraître enchanté. + +De bonne heure dans la matinée, à notre seconde étape de Mahaber, ce +spécimen de soldats abyssiniens firent leur apparition, c'était une +poignée de coquins à la mine la plus scélérate que j'aie jamais +rencontrée pendant tout mon séjour en Abyssinie. Evidemment Théodoros +n'était pas très-difficile dans le choix des officiers qu'il plaçait +aux avant-postes les plus éloignés; à moins qu'il ne considérât les +plus insolents et les plus désordonnés comme les plus propres à +remplir cette charge. Ils nous offrirent une vache qu'ils avaient +volée sur leur route, et nous prièrent de ne pas oublier de faire +savoir à leur maître qu'ils étaient venus au-devant de nous à une +grande distance, afin de nous présenter leurs hommages. Après les +avoir fait rafraîchir avec quelques verres de brandy, et s'être +partagés une mince collation, ils baisèrent la terre eu signe de +reconnaissance pour les bonnes choses qu'ils avaient reçues eu retour +de leur don, et ils partirent--à notre grande satisfaction. + +Le 23, nous quittâmes Mahaber nous dirigeant vers l'ouest et longeant, +pendant plus de huit milles, la charmante vallée d'Aïn. Ensuite, nous +tournâmes vers la gauche, allant ainsi dans la direction du sud-ouest +jusqu'à ce que nous arrivâmes dans la province de Barka; de nouveau, +notre route reprit la direction du nord-ouest jusqu'à Zaga. De +ce point jusqu'à Kassala, notre direction générale fut vers le +sud-ouest[15] De Mahaber à Adarté la route est des plus agréables; +pendant plusieurs jours, nous montâmes continuellement, et plus nous +avancions dans ces régions montagneuses, plus aussi nous trouvions le +pays délicieux, à la vue d'une végétation abondante et splendide. + +Le 25, nous traversâmes l'_Anseba_, grande rivière roulant ses eaux +dans les provinces élevées du Bogos, de l'Hamasein et du Mensa, et se +jetant dans la rivière de Barka à Tjab[16]. + +Nous passâmes une journée délicieuse dans la magnifique vallée +d'Anseba; cependant craignant le danger de rester, après le coucher +du soleil, sur ces bords fleuris, mais malsains, nous plantâmes notre +tente sur un terrain plus haut, à quelque distance de là, et le matin +suivant, nous partîmes pour Haboob, le point le plus haut que nous +devions atteindre avant de descendre dans le Barka, à travers le +passage difficile du Lookum. Après une descente à pic de plus de 2,000 +pieds, la route glisse vers le bas pays de Barka. + +D'Aïn à Haboob[17] le pays est, en général, bien boisé et arrosé +par d'innombrables ruisseaux. Le sol est formé de débris de roches +volcaniques, spécialement de feldspath; la pierre ponce abonde +dans les ravins. Les lits des ruisseaux sont les seules routes des +voyageurs. Cette chaîne de montagnes tout entière est une région +très-agréable, d'autant plus charmante qu'elle s'élève entre les côtes +arides de la mer Rouge et les plaines brûlées et unies du Soudan. La +province de Barka est une prairie sans fin, élevée d'environ 2,500 +pieds, et parsemée de petits bois de mimosas rabougris. + +De Baria à Metemma, le sol est formé généralement d'alluvion. + +L'eau y est rare; presque toujours, un mois après la saison des +pluies, toutes les rivières sont à sec; et l'on ne peut obtenir de +l'eau qu'en creusant le sable du lit desséché de la rivière de Barka +et de ses affluents. Lorsque nous traversâmes ces plaines quelques +portions en étaient encore vertes; mais lorsque nous y revînmes +quelques mois plus tard, ces prairies étaient plus desséchées que le +désert lui-même. + +Nos jolis chanteurs d'Aïn avaient disparu. L'oiseau de Guinée était +devenu rare et l'on ne rencontrait que quelques chétives antilopes +errant sur l'étendue déserte. Par contre, nous étions réveillés par +le rugissement du lion et le miaulement de la byène, et nous avions +grand'peine à protéger nos moutons et nos chèvres contre le léopard +tacheté qui guettait autour de nos tentes. + +Le 13 octobre, nous arrivâmes à Zaga, grande région de plaine située à +la jonction du Barka et du Mogareib. Ici comme presque partout, on ne +trouve de l'eau qu'eu creusant des puits dans le lit des rivières. +Mais on en a obtenu une quantité suffisante pour décider les Beni-Amer +à y établir leur campement d'hiver. + +Ce jour-là, nous avions parcouru un long trajet à cause de l'absence +de l'eau sur notre route. Nous étions partis à deux heures de +l'après-midi, et nous n'arrivâmes à notre halte (située dans le lit +même du torrent et à quelques mètres du camp des Beni-Amer), qu'une +couple d'heures avant la pointe du jour. Nous étions si endormis et si +fatigués que vers la fin de notre marche nous avions toutes les peines +du monde à nous tenir en selle, et ce ne fut pas trop tôt quand notre +guide nous donna le réjouissant avertissement que nous étions arrivés. +Nous étendîmes aussitôt sur la terre nos couvertures en peau de vache +que nous portions avec nous, et nous couvrant de nos habits, nous nous +couchâmes immédiatement. J'avais offert à M. Marcopoli de partager ma +couche, sa couverture ne nous ayant pas encore rejoints, et an bout +de quelques minutes, nous étions tous les deux plongés dans ce lourd +sommeil qui accompagne toujours l'épuisement causé par une longue +marche. Je me souviens de l'ennui que j'éprouvai en me sentant +violemment secoué par mon compagnon de lit qui, d'une voix tremblante, +me soufflait dans l'oreille: «Regardez là!» Je compris aussitôt son +regard d'angoisse et de terreur, car deux magnifiques lions, à peine +éloignés de vingt pas, buvaient près du puits creusé par les Arabes. +Je pensai, et je le dis à M. Marcopoli, que, n'ayant pas d'armes à feu +avec nous, le plus sage était de dormir et de rester aussi tranquilles +que possible. Je lui en donnai l'exemple et ne m'éveillai que fort +tard dans la matinée, lorsque déjà le soleil lançait ses rayons +brûlants sur nos têtes découvertes. M. Marcopoli, la terreur et +l'égarement encore empreints sur sa physionomie, était toujours assis +près de moi. Il me dit qu'il n'avait pas dormi, mais qu'il avait +surveillé les lions: ils étaient restés fort longtemps buvant, +rugissant et se battant les flancs de leurs queues, et même lorsqu'ils +étaient partis, ils avaient continué leurs terribles rugissements, +qui allaient en s'éloignant, à mesure que les premiers rayons du jour +perçaient l'horizon. + +Sans aucun doute, nous venions d'échapper à un terrible danger, car +cette nuit même, un lion avait emporté un homme et un enfant qui +étaient couchés en dehors du camp des Arabes. Le cheik des Beni-Amer, +pendant les quelques jours que nous passâmes à Zaga, avec une +véritable hospitalité arabe, plaça toujours des gardes pendant la +nuit autour de nos tentes, pour surveiller les grands feux qu'ils +allumaient, dans le but de tenir à une distance respectueuse ces +malencontreux rôdeurs de nuit. + +Nous étions convenus avec les Hababs, que nous changerions nos +chameaux en cet endroit, mais il nous fut impossible d'en obtenir +d'autres ni par argent ni par amitié. Il est fort heureux pour nous +que les Bédouins aient reconnu enfin que tous les hommes blancs +n'étaient pas des Turcs, autrement nous eussions été emprisonnés, +sans espoir d'en sortir, an centre du pays de Barka. Les Beni-Amer ne +voulurent jamais avouer qu'ils avaient des chameaux, bien que nous en +vissions plus de dix mille qui paissaient sous nos yeux. + +Les Beni-Amer sont Arabes, ils parlent l'arabe, et ont gardé jusqu'à +présent tous les caractères de cette race. Un Bédouin rôdeur et un +Beni-Amer sont tellement semblables qu'il semble incroyable que les +Beni-Amer n'aient gardé aucun souvenir de leur arrivée sur les côtes +d'Afrique, et de la cause qui a poussé leurs ancêtres loin de leur +pays natal. Leurs cheveux longs, noirs et soyeux n'ont pas encore +pris l'apparence laineuse de ceux des fils de Cam; leurs petites +extrémités, leurs membres finement attachés, leur nez droit, leurs +lèvres minces, leur teint bronzé, les distinguent des Shankallas, des +Barias et de toutes ces races mélangées des plateaux. Ils portent un +morceau de drap long de quelques mètres, jeté autour de leur corps +avec l'élégance particulière aux sauvages. Avec ce mince chiffon ils +se feront toujours remarquer comme le mendiant italien, non-seulement +par leurs formes bien prises, mais aussi par l'impudence et +l'effronterie qui se manifestent dans le brillant éclat de leurs yeux +noirs. Les Beni-Amer, comme leurs frères des côtes arabes, possèdent +à un haut degré ce défaut si bien décrit par un voyageur distingué de +l'Orient et qui les appelle: une race bavarde et criarde. Ils payent +un tribut spécial au gouvernement égyptien, et la raison pour laquelle +nous ne pûmes obtenir de chameaux était que, les troupes étant en +mouvement, ils craignaient qu'à leur arrivée à Kassala, pressés par le +service du gouvernement, non-seulement ils ne fussent pas payés par +nous, mais vraisemblablement qu'on leur enlevât un grand nombre de +leurs chameaux. Cette tribu rôde le long des rives du Barka et de ses +affluents. Zaga n'est que leur station d'hiver; d'autres fois ils +parcourent les immenses plaines au nord du Barka à la recherche des +pâturages et de l'eau nécessaires à leurs innombrables troupeaux. +Sur tout le pays de Zaga des camps apparaissent dans toutes les +directions; leurs troupeaux de bétail, particulièrement de chameaux, +semblent sans nombre: tout indique que ce sont de riches et puissantes +tribus. + +Nous campâmes près de leur quartier général où réside le cheik de +tous les Beni-Amer, Ahmed, entouré par ses femmes, ses enfants et +son peuple. C'est un homme d'âge moyen, se distinguant de ses rusés +compagnons par un regard fin et subtil. Il fut aimable pour nous, +et nous offrit quelques moutons et des vaches. Son camp couvrait +plusieurs acres de terre, le tout était entouré d'une forte défense. +Les huttes sont rangées en forme circulaire à quelques pieds de la +haie; l'espace ouvert au centre est réservé aux bestiaux, toujours +recueillis pendant la nuit. La petite hutte du chef entourée de bois +et de gazon, contraste agréablement avec la demeure de ses sujets. Les +plus chétives de ces huttes de forme arrondie, sont faites de pieux +piqués en terre; quelques lambeaux de natte grossière jetés par-dessus +complètent la structure. Elles n'ont pas plus de quatre pieds de haut; +et leur circonférence est d'environ douze pieds; toutefois, on voyait +à travers l'étroite ouverture apparaître huit ou dix faces mal lavées, +où brillaient des yeux noirs et effrayés, épiant les étranges hommes +blancs. La petite vérole y faisait alors de grands ravages, et la +fièvre journellement emportait quelque victime. Je donnai des remèdes +à plusieurs malades, et de bons conseils hygiéniques au cheik Ahmed. +Il écouta avec un respect bienveillant toutes les bonnes choses qui +tombaient des lèvres de l'hakee. «Il verrait;» jamais ses ancêtres +n'avaient fait ainsi auparavant, et avec la bigoterie et la +superstition musulmanes, il mit fin à la conversation par un +Allah-Kareem!...[18] + +Le 3 novembre, nous étions encore en marche. Le 5, nous arrivâmes à +Sabderat, premier village _non nomade_ que nous rencontrions depuis +notre départ de Moncullou. Ce village, semblable extérieurement à ceux +du Semhar, est bâti sur la pente d'une haute montagne granitique, +divisée en deux du sommet à la base. De nombreux puits sont creusés +dans le lit du torrent qui le partage. Les habitants des deux bords +sont souvent en contestation pour la possession de leur liquide +précieux; et quand l'eau jaillissante a disparu, les passions humaines +s'éveillent, le lit tranquille du torrent devient le théâtre de +disputes et de guerres. + +Le matin du 6 novembre, nous entrâmes à Kassala. Le neveu du naïb nous +avait précédés, afin d'informer le gouverneur de notre arrivée et +de lui présenter la lettre de recommandation adressée pour nous aux +autorités par le pacha d'Egypte. Pour nous rendre les honneurs dus aux +porteurs d'un firman de leur maître, le gouverneur envoya toute la +garnison à notre rencontre à quelques milles au delà de la ville, +chargée de nous présenter une excuse polie, de son absence due à la +maladie. L'ancien associé de la maison grecque, Paniotti, vint aussi +nous souhaiter la bienvenue et nous offrir l'hospitalité de sa maison +et de sa table. + +Kassala, capitale du Takka, ville fortifiée, située près de la rivière +Gash, renferme environ 10,000 habitants; elle est bâtie sur le modèle +le plus moderne des villes égyptiennes, les édifices publics aussi +bien que les constructions privées sont de boue. L'arsenal, les +casernes sont les seules constructions de quelque importance. De +magnifiques jardins out été créés à peu de distance de la ville près +de la rivière Gash par une petite communauté d'Européens. Mais avant +et après la saison des pluies, le pays est très malsain. Pendant ces +quelques mois, de mauvaises fièvres et la dyssenterie font beaucoup de +ravages. + +Kassala était autrefois une ville très-prospère, le centre de tout le +commerce de cette immense étendue de pays compris entre Massowah et +Suakin jusqu'au Nil, et de la Nubie à l'Abyssinie. Mais à l'époque +de notre passage, elle semblait déserte, couverte de ruines et d'une +abondante végétation, et dépourvue des choses les plus nécessaires +à la vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, fréquentée +seulement par quelques fidèles citoyens, semblables à des spectres +et déjà atteints de la peste. Kassala avait eu à supporter l'épreuve +d'une révolte des troupes nubiennes. Les fièvres pernicieuses, la +terrible dyssenterie et le choléra avaient décimé également les +rebelles et les royalistes; la guerre et la maladie s'étaient donné +la main pour transformer cet oasis du Soudan en un désert pénible +à contempler. La révolte des troupes avait éclaté en juillet. +Les troupes n'avaient point touché de paye depuis deux ans, et +lorsqu'elles réclamèrent cet arriéré, elles essuyèrent un refus +catégorique. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les +soldats aient été prompts à écouter les paroles trompeuses et les +extravagantes promesses qui leur étaient faites par un de leurs chefs +subalternes, nommé Denda, et descendant des premiers rois de Nubie. +Ils mûrirent leur complot en grand secret, et chacun fut terrifié un +beau matin d'apprendre que les soldats noirs venaient de se déclarer +en révolte ouverte, avaient massacré leurs officiers, et ne trouvant +plus aucune contrainte, se laissaient aller à leur inclination +naturelle qui est le carnage et le pillage. Quelques Egyptiens +réguliers, par bonheur, avaient pris possession de l'arsenal, et +tinrent tête à ces sauvages furieux jusqu'à ce que des troupes +arrivassent de Kédaref et de Khartoum. Les Européens et les Egyptiens +défendirent courageusement la partie de la ville qu'ils habitaient. +Ils élevèrent des murailles et de petites défenses de terre entre eux +et les révoltés, et continuellement en alerte, à cause de leur petit +nombre, ils repoussèrent avec bravoure les assauts de leurs ennemis +pour défendre leurs vies et leurs propriétés. Les troupes égyptiennes +arrivèrent de tous côtés et secoururent la ville assiégée. Plus de +mille révoltés furent tués près des portes de la ville; un autre +millier environ furent pris et exécutés, et ceux qui espéraient +échapper à la vengeance de l'impitoyable pacha, en fuyant dans le +désert, furent traqués comme des bêtes fauves par les Bédouins +rôdeurs. Bien que l'ordre fût rétabli à notre passage, cependant il ne +fut pas facile d'obtenir des chameaux. Il fallut tout le pouvoir et +toute la force de persuasion des autorités pour décider les Arabes +Shukrie à nous laisser entrer dans la ville et à nous accompagner à +Kédaref. + +C'est à Kassala que nous apprîmes la triste fin de l'entreprise du +comte de Bisson. Il paraît que le comte de Bisson, jadis officier +de l'armée napolitaine, avait épousé dans un âge avancé une riche +héritière, belle et accomplie en toutes choses et fille d'un armateur. +C'était un mariage de convenance: un titre échangé contre la richesse +et la beauté. Dans l'automne de 1864, M. de Bisson arriva à Kassala, +accompagné d'une cinquantaine d'aventuriers, le rebut de toutes les +nations, qui s'étaient enrôlés sous l'étendard de l'ambition du comte +avec cette promesse que la richesse et le pouvoir seraient avant peu +leur partage. La pensée de M. de Bisson était de jouer le rôle d'un +second Moïse; il ne voulait pas seulement coloniser, mais aussi +convertir. Il ne doutait pas que le sauvage Bédouin des plaines du +Barka, non-seulement le reconnût pour son chef, mais il était persuadé +que cet être errant, abandonnant ses fausses croyances, tomberait +prosterné devant l'autel qu'il voulait ériger dans le désert. Environ +cent villes arabes se laissèrent persuader de se joindre au parti +européen, ramassis de gens bons à rien et de vagabonds qui s'étaient +parés d'un uniforme militaire, qui avaient adopté le _rifle_, le +pistolet et l'épée, qui portaient avec eux leurs provisions, qui +étaient ponctuels dans leur service et toujours prêts à faire leurs +salamalecks, mais rebelles à toute discipline et à toutes les notions +de civilisation que le comte et ses officiers s'efforçaient de leur +inculquer. + +Leur départ de Kassala pour le pays découlant de lait et de miel, fut +tout à fait théâtral; en tête, à cheval sur un chameau, un galant +capitaine (il avait donné sa démission du service autrichien) jouait +sur un cor de chasse une fanfare de départ; derrière lui le second +commandant, monté sur un fougueux coursier et suivi par une portion +des forces européennes, qui, avec une attitude militaire et marchant +en rangs serrés, s'en allaient comme des hommes qui ont pour esclave +la victoire. Derrière eux venait le comte lui-même, dans un uniforme +éclatant de général, la poitrine couverte de décorations que les +souverains avaient été fiers de décerner à un si noble coeur; près de +lui, sa superbe femme cavalcadait gracieusement, admirant son mari +coiffé du pittoresque képi et vêtu de l'uniforme rouge des zouaves +français; Après eux, fermant la marche, la masse des Arabes, le +pillage écrit dans leurs brillants yeux noirs, marchait d'un pas +tranquille et facile aussi régulièrement que l'on pouvait s'y attendre +d'hommes qui détestaient l'ordre et avaient été dressés en si peu de +temps. Ai-je besoin de dire que l'expédition manqua complètement? Les +Arabes de la plaine refusèrent de reconnaître un autre roi et pontife +dans la personne du comte. Ils furent même assez méchants pour engager +ceux de leurs frères qui avaient accepté de le servir, à retourner à +leurs premières occupations, et _oublièrent de laisser_ derrière +eux leurs armes, leurs vêtements, etc., etc., qui leur avaient été +distribués lorsqu'ils s'étaient engagés an service du comte. + +Le retour à Kassala fut plus modeste. Les _fiers conquérants_ +n'avaient plus de cor de chasse; les brillants uniformes s'étaient +salis en route et les vêtements avaient été raccommodés; le général +lui-même avait adopté le costume civil; la dame seule était toujours +gaie, souriante et pleine de beauté comme auparavant; mais aucun Arabe +à l'accoutrement fastueux ne fermait le cortège, épuisé et mourant de +faim. M. de Bisson avait échoué. Pourquoi? Parce que le gouvernement +égyptien n'avait fourni aucun des secours qu'il avait promis de +fournir, mais an contraire, avait arrêté les approvisionnements que +le comte se croyait en droit de recevoir. Une demande de je ne sais +combien de millions fut faite alors au gouvernement. Un envoyé fut +dépêché à cet effet; mais à ce qu'il parait la demande ne fut pas +prise au sérieux, et les prétentions du comte furent déclarées +absurdes et déraisonnables. Bientôt après le comte et sa femme +retournèrent à Nice, laissant à Kassala les débris de l'armée +européenne, qui consistaient en quelques hommes que n'avait pas +emportés la fièvre ou toute autre maladie pernicieuse. + +Pendant la révolte des troupes nubiennes, le peu de ces soldats qui +n'étaient pas à l'hôpital ou sur la route de Kartoum ou de Massowah, +se battirent bien; même deux d'entre eux payèrent de leur vie leur +vaillante conduite dans une sortie; ils gagnèrent ainsi par leur +bravoure dans ces temps difficiles, le respect qu'ils avaient perdu +pendant de longs jours d'inaction. + +M. de Bisson s'était montré très-ingénieux à répandre le plus de faux +rapports possible sur la condition des captifs retenus par Théodoros; +et même jusqu'au moment où l'armée fut en marche pour leur délivrance, +des comptes rendus _très-exacts_ parurent sur le relâchement des +Anglais par Théodoros. Une autre fois un rapport menteur fut répandu, +prétendant qu'il avait été livré dans le Tigré, entre Théodoros et un +puissant ennemi, une bataille qu'on disait avoir duré trois jours sans +aucune apparence de succès d'aucun côté; que Théodoros, ayant aperçu +dans le camp ennemi quelques Européens, avait aussitôt envoyé l'ordre +de notre exécution immédiate; enfin, que le porteur de la sentence +s'étant rendu auprès de l'impératrice, qui résidait alors à Gondar, +l'agent de M. de Bisson avait usé de son influence pour arrêter +l'exécution. Tout absurdes et ridicules que fussent ces rapports, ils +n'en produisaient pas moins une grande angoisse momentanée sur les +parents et les amis des captifs. + +Pendant cinq jours que nous passâmes à Kassala, je suis heureux de +pouvoir dire que j'ai pu soulager plusieurs malades, parmi lesquels +notre hôte lui-même, et un de ses convives, jeune officier égyptien +bien élevé, qui fut conduit aux portes du tombeau par une violente +attaque de dyssenterie. Un colonel nubien nous fit appeler un matin; +il nous engagea fortement à nous arrêter avant qu'il ne fût trop tard. +Il connaissait la façon d'agir de Théodoros, et il nous assura que +nous ne rencontrerions qu'imposture et trahison auprès de lui. Nous +lui apprîmes alors que nous avions un mandat officiel et que nous +étions obligés d'obéir; il n'ajouta plus rien mais il nous dit adieu +d'une voix pleine de tristesse. + + +Notes: + +[13] La distance de Massowah à Aïn est environ de 44 milles. + +[14] D'Aïn à Mahaber on compte environ 30 milles. + +[15] La distance de Mahaber à Adarté, sur la frontière du Barka, est +environ de 50 milles, et d'Adarté à Kassala environ 130 milles. + +[16] Tjab, latitude de 17° 10', longitude 37° 15'. + +[17] L'Anseba, à l'endroit ou nous le traversumes, est à environ 4,000 +pieds au-dessus du niveau de la mer, et Haboob à environ 4,500 pieds. + +[18] Dieu est miséricordieux. + + + + +VI + + +Départ de Kassula.--Le Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite +de Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché +hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur +émigration dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros. + +Dans l'après-midi du 10 novembre nous partîmes pour Kédaref. Notre +route en ce moment avait une direction plus méridionale. Le 13, +nous traversâmes l'Atbara, tributaire du Nil, apportant au Père des +fleuves, les eaux de l'Abyssinie septentrionale. Le 17, nous entrâmes +dans Sheik-Abu-Sin, capitale de la province de Kédaref.[19] Nos +chameliers appartenaient à la tribu des Shukrie-Arabes, tribu +semi-pastorale, semi-agricole, et qui réside principalement dans le +voisinage et le long des rives de l'Atbara, ou bien va errer sur +l'immense plaine située entre cette rivière et le Nil. Les Shukrie +sont plus abâtardis que les Beni-Amer, parce qu'ils se sont davantage +mêlés aux Nubiens ainsi qu'aux peuplades qui demeurent dans ces +régions. Ils parlent un mauvais arabe. Quelques-uns ont gardé tous +les traits et toutes les apparences générales de la race originelle, +tandis que d'autres sont considérés comme des mulâtres et que même +quelques-uns se distinguent difficilement des Nubiens ou Takruries. + +De Kassala à Kédaref, nous traversâmes une plaine interminable, +couverte d'une herbe haute, parsemée de bouquets de mimosas, trop +chétifs pour offrir les délices d'une ombre protectrice pendant +l'accablante chaleur de midi. De tous côtés à l'horizon on aperçoit +des sommets isolés: le Djebel-Kassala à quelques milles an sud de la +capitale du Takka; vers l'orient, le Ela-Hugel et le Ubo-Gamel furent +en vue pendant plusieurs jours; tandis que vers l'ouest, perdus +presque dans la brume de l'horizon, apparaissaient successivement les +contours du Derked et du Kossanot. + +La vallée de l'Atbara avec sa végétation luxuriante, habitée par +toutes les variétés de l'espèce emplumée, visitée par les puissants +quadrupèdes altérés des prairies, présentait un spectacle si grand +dans sa sauvage beauté, que nous nous arrachâmes difficilement à ses +bosquets ombrageux: Si notre devise n'avait pas été: «En avant!» nous +eussions, bravant la fièvre, passé quelques jours dans ces régions +vertes et odoriférantes. + +Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, bâties +en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant à la +société Paniotti, notre hôte de Kassala, fut mise à notre disposition. +A peine arrivés, nous reçûmes la visite d'un marchand grec qui vint me +consulter pour une roideur à la jointure du bras et de l'avant-bras, +causée par la blessure d'un coup de fusil. Il paraît que quelques +années auparavant, tandis qu'il était à cheval sur un chameau pendant +une partie de chasse à l'éléphant, son fusil chargé d'une demi-once de +poudre, partit de lui-même, il n'a jamais su comment. Tous les os de +l'avant-bras avaient été broyés; la cicatrice de cette affreuse plaie +montrait les souffrances qu'il avait supportées, et c'était pour moi +en vérité un prodige que, résidant comme il faisait dans un climat +chaud et malsain, privé de soins médicaux, non-seulement il n'eût pas +succombé aux suites de la blessure, mais encore qu'il eût sauvé le +membre. Je considérais la guérison comme très-extraordinaire et, comme +d'ailleurs il n'y avait rien à faire, je lui conseillai de laisser son +bras tranquille. + +Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendîmes sa politesse. +Tandis que nous savourions notre café avec lui et d'autres _grandeurs_ +du pays, on nous annonça que Tisso-Gobazé, l'un des rebelles, avait +battu Théodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit +qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait à nous en +informer en arrivant à Metemma; si la nouvelle n'était pas vraie, de +retourner sur nos pas, mais _quoi qu'il en fût_, de ne pas entrer en +Abyssinie si Théodoros en était encore le maître. Il nous cita alors +plusieurs exemples de la fourberie et de la cruauté de Théodoros; +malheureusement nous ne tînmes pas compte de ses paroles, parce que +nous savions qu'une vieille animosité existait entre les chrétiens +de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma +cette rumeur ne s'était pas encore répandue; toutefois nous n'avions +pas le choix et nous n'eûmes pas la pensée un seul instant de +rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission +quels qu'en fussent les périls. + +A Kédaref, nous fûmes assez heureux pour tomber sur un jour de marché, +et, par conséquent, avoir toutes les facilités pour échanger nos +chameaux. Le même soir, nous étions de nouveau en route, nous +dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, décrivant un angle +avec notre première direction et marchant juste vers le soleil levant. + +Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernière ville et le Gash, +nous avions d'abord aperçu quelque culture; mais ce n'était rien en +comparaison de l'étendue immense de champs cultivés commençant depuis +notre départ de Sheik-Abu-Sin, et s'étendant sans interruption à +travers les provinces de Kédaref et de Galabat. Des villages se +montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur. +A mesure que nous avancions, ces éminences croissaient en élévation +jusqu'à ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et +finissaient par se joindre à la grande chaîne à laquelle appartenaient +les pics élevés de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se +montrèrent à nous. + +Nous arrivâmes à Metemma dans l'après-midi du 21 novembre. En +I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fûmes +reçus par son _alter ego_, qui mit une des résidences impériales +(une misérable grange) à la disposition des _«grands hommes de +l'Angleterre.»_ Si nous déduisons le septième jour pendant lequel nous +dûmes nous arrêter à cause de la difficulté que nous eûmes à obtenir +des chameaux, nous fîmes notre voyage entre Massowah et Metemma +(environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut +extrêmement triste et fatigant. A part quelques agréables régions, +telle que celle d'Aïn à Haboob, les vallées de l'Anseba et d'Atbara, +et le pays qui s'étend de Kédaref à Galabat, nous ne traversâmes que +des savanes sans fin; nous ne rencontrâmes pas un être humain, pas une +hutte, seulement, de temps à autre, quelques antilopes, des traces +d'éléphants, etc., et nous n'entendîmes aucun bruit, si ce n'est le +rugissement des bêtes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquée +par des lions; malheureusement nous ne les vîmes pas, parce que +dans ces deux occasions nous étions couchés; mais chaque nuit, nous +entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un +tonnerre éloigné dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies. + +La chaleur du jour était parfois réellement accablante. Afin de +laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos +tentes de très-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures +à attendre le bon plaisir de nos chameliers, à I'ombre étroite d'un +mimosa, nous efforçant vainement de trouver, sous son feuillage +rabougri, un abri contre les rayons brûlants du soleil. Nuit après +nuit, que ce fût à la clarté de la lune ou à la simple clarté des +étoiles, nous allions toujours: la tâche était devant nous, et +notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tôt ce pays où nos +compatriotes languissaient dans les chaînes. Déjà en selle entre trois +et quatre heures de l'après-midi, nous avions souvent forcé nos mules +harassées à marcher, jusqu'à ce que l'étoile du matin eût disparu +devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu à +boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres +de cuir; et presque toujours cette eau tiède et dégoûtante était si +rare et si précieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte +pour calmer notre peau brûlée ou rafraîchir notre système épuisé par +une ablution à propos. + +Malgré les privations, les inconvénients, les refus et les dangers de +toute espèce que l'on rencontre dans un voyage à travers le Soudan, à +cette époque de l'année si malsaine, à force de soins et d'attentions +nous arrivâmes à Metemma, sans avoir eu une seule mort à déplorer. +Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigènes, même +M. Rassam, eurent à souffrir plus ou moins de la fièvre. Ils se +rétablirent tous insensiblement, et quelques semaines après notre +départ pour l'Abyssinie, la majeure partie était en meilleure santé +que lorsque nous avions quitté les côtes chaudes et étouffantes de la +mer Rouge. + +Metemma, capitale du Galabat, province située sur la frontière +occidentale de l'Abyssinie, est bâtie dans une grande vallée, à +environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds +du village, et sépare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui +touche à l'Abyssinie, se trouve un petit village, habité par quelques +négociants abyssiniens qui y résident pendant les mois d'hiver, époque +d'un grand commerce avec l'intérieur du pays. Les huttes arrondies et +coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes; +la dimension et certains soins apportés dans la construction, sont +les seules différences qui existent entre les demeures des riches et +celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma +sont inférieurs à plusieurs des huttes de ses sujets, probablement +afin de dissiper le préjugé accrédité de sa richesse et des trésors +incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises à notre +disposition, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient sa propriété; elles +étaient situées sur l'une des petites collines faisant face à la +ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en +effet, un peu moins malsaines que le terrain marécageux des bas-fonds. + +Bien que suivant la croyance du prophète de Médine, la capitale du +Galabat ne peut se vanter de posséder une seule mosquée. + +Les habitants du Galabat sont Takruries, la race nègre du Darfour. Ils +sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale, +le reste est disséminé dans les divers villages situés ça et là au +milieu des champs cultivés et des vastes prairies. La province tout +entière est parfaitement apte à la culture. De petites collines +arrondies, séparées par des vallées inclinées et arrosées par de frais +ruisseaux, donnent un aspect agréable à la contrée; et si ce n'était +que le pays est extrêmement malsain, on pourrait comprendre la +préférence des pèlerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un +compliment fait à leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour, +dans leur pèlerinage à La Mecque, remarquèrent en passant cette +province si favorisée, et ils s'imaginèrent que c'était là, moins +les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pèlerins s'y +établirent d'abord, et Metemma fut bâtie; d'autres suivirent leur +exemple et, quoique appartenant à une race indolente et paresseuse, +ils formèrent bientôt, va l'extrême fertilité du sol, une colonie +prospère. + +Une fois établis, ils reconnurent le sultan, lui payèrent un tribut et +furent gouvernés par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat +s'aperçut bientôt que les Egyptiens et les Abyssiniens étaient bien +plus à craindre que leur souverain éloigné, qui ne pouvait même les +protéger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils +tuèrent le vice-roi du Darfour et élurent un cheik choisi parmi eux. +Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux +Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel à tous les deux. + +Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs résultats: la +colonie s'accrut et prospéra, le commerce fleurit, les Abyssiniens +et les Egyptiens vinrent en foule à leurs marchés bien fournis, et, +chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars à ces +nègres rusés et nouvellement enrichis. + +Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis, +le marché est tenu sur une grande place au centre du village. Les +Abyssiniens y amènent des chevaux, des mules, du bétail et y apportent +du miel; le marchand égyptien déploie dans sa cahute des toiles de +l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes. +Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargés de +coton et de grains. La place du marché offre alors un spectacle animé. +De partout on se presse; les chevaux sont examinés par des jockeys +demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent à une allure furieuse +leurs chétifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des +spectateurs qui s'aventurent trop près. + +Ici, le coton est chargé sur des corbeilles, et prendra bientôt sa +route pour Tschelga et Gondar; là, passent de grosses jeunes filles +nubiennes, parfumées à l'huile de castor rancie, qui découle de leurs +têtes laineuses sur leurs cous et sur leurs épaules, et dont la +conséquence est de faire faire la grimace à une quantité de Français. +Elles tiennent, à leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de +leurs longs désirs et de leurs rêves. La scène entière est animée; +la gaieté y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les +marchés soient interminables et que chacun soit armé d'une lance ou +d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun +sang n'est jamais répandu, si ce n'est celui de quelque vache tuée +pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs +tranches de viande crue à l'ombre rafraîchissante des saules de la +rivière. + +Le vendredi, la scène change complètement. Ce jour-là, la colonie tout +entière est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquée, +les Takruries consacrent leur saint jour par des cérémonies plus +en rapport avec leurs goûts; ils affluent sur la place du marché +transformée, à cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y +amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant +servi dans l'armée égyptienne pendant un certain temps, s'en sont +retournés dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline +militaire, et convaincus de la supériorité des mousquets sur les +lances et les bâtons. Ils out persuadé à leurs concitoyens de former +un régiment sur le modèle égyptien. De vieux mousquets ont été +achetés, et le cheik Jumma a eu la gloire de créer pendant son règne +le premier régiment ou plutôt le _Jumma_ lui-même. + +Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ +une centaine de nègres grimaçants, à la tête laineuse et au nez +aplati, marchaient autour d'une espèce de champ de Mars, en défilé +indien, c'est-à-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se +formèrent en ligne; mais ils n'étaient pas encore bien familiarisés +avec les paroles de commandement: Demi-tour à droite, demi-tour à +gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se +déployait une rangée de dents allant d'une oreille à l'autre. Aussi +le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien +n'était impossible. On n'eut pas plus tôt crié: _«En place, repos!»_ +que les spectateurs s'élancèrent pour admirer de plus près et +féliciter les futurs héros de Metemma. + +Le cheik Jumma est un vilain spécimen d'une vilaine race; il avait +alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ridé +très-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un +nez si aplati, qu'on se demandait parfois si réellement il en avait +un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'année +à porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou à son autre +maître, le pacha de Kartoum. Peu de jours après notre arrivée à +Metemma, il arriva lui-même d'Abyssinie et nous fit une visite de +politesse, accompagné d'une suite de serviteurs bigarrés et hurlants. +Nous lui rendîmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut +très-malhonnête, pour ne pas dire grossier. + +Pendant notre séjour, nous assistâmes à la grande fête annuelle de +la réélection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries +débouchèrent de toutes les directions, armés de bâtons ou de lances, +quelques-uns sur des montures, la plupart à pied, tous criant et +hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que, +même avant d'avoir aperçu la poussière soulevée par une nouvelle bande +d'arrivants, les oreilles étaient assourdies parleurs clameurs. Chaque +guerrier takrurie, c'est-à-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter +un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilège +un dollar. Le droit de voter est acquis dès l'instant où l'on compte +l'argent, et c'est l'argent qui décide du sort du gouverneur. Le cheik +réélu (car, à la fête à laquelle nous assistâmes, l'ancien cheik fut +réélu) avait tué des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et +surtout il avait donné d'immenses jarres de merissa (espèce de bière +aigre généralement estimée). Ce fut ainsi qu'il fêta pendant deux +jours le corps entier des électeurs. Il serait difficile de dire +lequel y est du sien, de l'électeur ou du cheik. Il va sans dire que +chaque Takrurie mange et boit la valeur entière de son dollar. Il est +satisfait d'avoir payé ... et ne désire qu'une chose: en avoir pour +son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblème +de la royauté, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que +dure l'interrègne); mais les vaches ne sont pas plutôt abattues et le +merissa versé à la ronde par des jeunes filles au teint d'ébène ou par +les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore +entendre, jusqu'à ce qu'il dégénère en un concert hurlant de deux +mille nègres complétement ivres. + +Le matin suivant, l'assemblée entière se trouva réunie, _par ordre +supérieur_, sur un terrain situé aux environs de la ville. Les +guerriers, disposés en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma, +qui les harangua en ces mots: «Nous sommes un peuple fort et puissant, +qui n'a pas son égal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et +de la lance.» De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance +par l'adoption des armes à feu, la force réelle des Turcs. Il était +parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armés, jetterait +la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une +_razia_ en Abyssinie et dit: «Nous prendrons les vaches, les esclaves, +les chevaux et les mules, et en même temps nous réjouirons le coeur +de notre maître, le grand Théodoros, en pillant son ennemi, +Tisso-Gobazé!» Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de +la foule excitée apprirent au vieux cheik que sa proposition était +acceptée. Ces bandes partirent l'après-midi de ce même jour pour leur +expédition, et ils durent surprendre quelque paisible province, +car ils retournèrent au bout de peu de jours, chassant devant eux +plusieurs centaines de têtes de bétail. + +Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est très-malsain. Les +maladies principales sont la fièvre continue ou intermittente, la +diarrhée et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui +résiste bien à l'influence nuisible du climat, mais non pas les +Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient sûrs de mourir dès +les premiers mois qu'ils passeraient dans ces régions basses et +infectées; les seconds probablement verraient leur santé ébranlée +considérablement, mais résisteraient une ou deux saisons. Pendant +notre séjour, j'ai été plusieurs fois appelé comme médecin. C'étaient, +pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent +généralement soulagées par des applications de teinture d'iode et par +l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de +potassium. Les diarrhées chroniques cédaient promptement à quelques +doses d'huile de castor, accompagnée d'opium et d'acide tannique. Les +dyssenteries aiguës et chroniques, je les traitais par l'ipécacuanha, +accompagné d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et +l'héritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie +chronique; et bien que par mes soins il eût entièrement recouvré la +santé, cependant son ingrat de père ne pensa jamais à moi pendant +tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des +tumeurs glanduleuses, peuvent être rangées aussi parmi les maladies +régnantes. + +Les Takruries n'ont aucune connaissance de la médecine: les charmes +sont, dans ce pays, le grand remède, comme dans tout le Soudan. Ils +cherchent toujours à se garder des mauvais coups d'oeil et à se +préserver des mauvais esprits et des génies; c'est pour cette raison +que tous les individus, voire même les bêtes, mules, chevaux, bétail +de toute espèce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute +grandeur. + +Le lendemain de notre arrivée à Metemma, nous envoyâmes deux messagers +porteurs d'une lettre à l'empereur Théodoros, pour l'informer que nous +venions d'arriver à Metemma, le lieu qu'il nous avait désigné, et que +nous n'attendions que son bon plaisir pour nous présenter devant lui. +Nous craignions que ce mobile despote n'eût changé d'intention, et +qu'il ne nous laissât un temps illimité dans ce pays malsain du +Galabat. Un mois s'était à peine écoulé, et nous commencions à nous +désespérer, lorsqu'à notre grande joie, le 25 décembre 1865, les +envoyés que nous avions expédiés à notre arrivée, ainsi que ceux que +nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route, +revinrent nous apportant une lettre de Sa Majesté, polie et pleine +de courtoisie. Il était aussi enjoint, par le même message, au cheik +Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'à +Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte +accompagnée de quelques officiers de Théodoros, qui devaient se +charger des arrangements à prendre pour transporter nos bagages au +camp impérial. + + + + +VII + + +Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les +Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application +de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la +lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa +Majesté à travers Metcha.--Sa conversation en route. + +Fatigués de Metemma, et soupirant après le moment où nous franchirions +celte haute chaîne qui avait été un si formidable rempart à nos +espérances et à nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fîmes +nos préparatifs de départ, qui cependant fut retardé de quelques +jours, à cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa +dernière réélection, semblait prendre très-froidement les ordres qu'il +avait reçus, et si nous n'eussions pas été plus pressés de pénétrer +dans l'antre du tigre qu'il ne l'était lui de condescendre à ses +désirs, nous fussions restés probablement bien des jours encore à la +cour du cheik nègre. A force de demandes polies, de promesses, de +menaces, le nombre de chameaux demandés nous fut à la fin fourni, +et dans l'après-midi du 28 décembre 1865, nous passâmes le Rubicon +éthiopien et fîmes halte pour la première fois sur la terre +d'Ethiopie. Dans la matinée du 30, nous arrivâmes à Wochnee et nous +plantâmes nos tentes sous quelques sycomores à peu de distance du +village. Ainsi, notre première station en Abyssinie se fît au milieu +de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondulé, +s'élevait comme les vagues de la mer après un orage, tout couvert +d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus +irrégulier et plus accidenté, et nous dûmes traverser plusieurs ravins +au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline. +Petit à petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus +escarpées, l'herbe de haute et verte qu'elle était devint courte et +sèche; les sycomores, les cèdres et les grands arbres pour charpente +commencèrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee, +notre route se transformait en une succession de montées et de +descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantôt dégringolant +dans de profonds ravins, tantôt grimpant les côtes les plus +perpendiculaires de la première chaîne de montagnes de l'Abyssinie. + +A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les +chameliers, ayant déchargé leurs chameaux, allaient partir, lorsque +arriva un des serviteurs des officiers envoyés par Sa Majesté pour +nous recevoir. Il nous présenta les salutations de son maître, qui +n'avait pu se présenter à nous étant occupé à chercher les porteurs de +nos bagages; il nous engagea en même temps à garder nos chameaux pour +la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette +contrée. + +Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les +chameliers. Ceux-ci refusèrent d'aller plus loin et après qu'ils se +furent consultés, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le +gouverneur et le serviteur de l'officier, s'étant entendus, après que +les chameliers furent partis, allèrent au village voisin où se tenait +un marché et y raccolèrent un certain nombre de soldats et de paysans. +Puis, lorsque les chameliers traversèrent le village, à un signal +donné, la bande entière fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux. +Je suis fâché de l'avouer à la honte des Arabes et des Takruries, ces +derniers, quoique bien armés, n'essayèrent même pas de résister, mais +au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la +crainte de perdre leurs bêtes de somme fit que leurs possesseurs +revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux +pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers +ainsi qu'une vache à partager entre eux, moyennant quoi la paix et la +bonne harmonie furent rétablies. Une couple d'heures plus tard, nous +arrivions à Balwaha. Je compris alors les difficultés suscitées par +les chameliers; réellement la route était trop mauvaise pour des +chameaux: il fallait gravir deux montagnes élevées et très-escarpées +et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et +compactes. + +A Balwaha, nous campâmes dans un petit enclos naturel formé de +magnifiques arbres au feuillage épais. Trois jours après notre +arrivée, deux des officiers envoyés par Théodoros firent leur +apparition; mais ils n'amenaient aucune bête avec eux. Nous étions +arrivés malheureusement le dernier jour de la grande fête qui précède +la Noël et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre +patience jusqu'à ce que la fête fût passée. + +Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent réunis, mais la +confusion était si grande, que nous ne pûmes partir que le lendemain +et même ce jour-là nous ne fîmes qu'une très-courte étape d'environ +quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut +laissée derrière, car cela aurait demandé un renfort de Tschelga plus +considérable pendant notre voyage. Le 9, nous fîmes une plus grande +étape et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit sur un plateau situé +vis-à-vis le fort élevé de Zer-Amba. + +Nous étions là tout à fait dans la montagne, et nous devions souvent +monter ou descendre des pentes escarpés, nous étonnant de la facilité +avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et +semblables à une muraille. Le 10, nous avions encore la même route +qui devenait de plus en plus mauvaise à mesure que nous avancions. +Et lorsque nous eûmes fait l'ascension du pic le plus escarpé qui +rejoignait le plateau abyssinien et que nous pûmes admirer la belle +vue qui s'étendait à nos pieds, nous nous réjouîmes de grand coeur +comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fîmes halte +à quelques milles du marché de la ville de Tschelga, à un endroit +appelé Wali-Dabba. Là, nous eûmes à échanger nos bêtes de somme et, +par conséquent, nous dûmes attendre plusieurs jours jusqu'à ce que +de nouvelles bêtes fussent arrivées ou que nous eussions fait un peu +d'ordre. Dès cet instant, mes tracasseries commencèrent. + +A toute heure du jour, j'étais entouré d'une foule importune de tout +âge et de tout sexe, affligée de tous les maux dont notre chair a +hérité. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un +instant notre camp avec mon fusil, pour aller à la recherche de +quelque gibier; j'étais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route, +à chaque halte de Wali-Dabba au camp de Théodoros dans le Damot, du +lever du soleil à son coucher, je n'entendais pas autre chose que le +cri incessant: «_Abiet, Abiet, medanite, medanite._»[20] Je faisais +tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs +heures ceux qui avaient besoin de remèdes. Mais cela ne contentait pas +la majorité composée de syphilitiques, de lépreux, ou bien de ceux qui +souffraient d'éléphantiasis, d'épilepsie, de scrofules, ou bien encore +de malheureux qui avaient été mutilés par les cruels Gallas. Jour +après jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient +pu être admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de +médecine surprenante du _hakeem_ s'ouvrirait pour eux. De nouveaux +malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques guérisons de cas +ordinaires de maladies, que j'avais pu opérer, répandirent ma renommée +de tous côtés, elle arriva même jusqu'à mes compatriotes à Magdala. +Ils entendirent parler d'un _hakeem_ anglais, qui était arrivé et qui +pouvait rompre les os et les remettre en place immédiatement, de telle +sorte que les gens opérés se mettaient à marcher comme le paralytique +des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable, +et je fus obligé de tenir ma tente fermée toute la journée; quand +je la laissais ouverte, j'étais entouré d'une foule curieuse. Les +officiers de l'escorte furent obligés de placer une garde tout autour +de ma tente, ne permettant d'approcher qu'à leurs parents ou à leurs +amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote était +moins grande que l'amour de la vie et de la santé; et ces cas étaient +innombrables. + +Le 13 janvier, nous commençâmes notre voyage pour nous rendre au +camp de l'empereur; nous traversâmes successivement les provinces de +Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandigé, l'Atchefur, +l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana à notre gauche. Les +trois premières provinces avaient encouru la colère de Théodoros, +quelques années auparavant; tous les villages avaient été brûlés, les +récoltes détruites, et la plupart des habitants étaient morts de +faim; ceux qui restèrent furent incorporés dans l'armée impériale. +Quelques-uns revenaient en ce moment à leurs habitations renversées, +après avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au +bout de trois ans, s'était lassé, et avait permis à ceux qui erraient +dans les provinces éloignées, abandonnés et sans asile, de retourner +au pays de leurs pères. De tous côtés, au milieu des ruines de ces +villages autrefois en pleine prospérité, on voyait passer des paysans +presque nus et à demi affamés, devant de petites huttes sur les +cendres des habitations de leurs ancêtres, sur la terre qu'ils se +préparaient à cultiver de nouveau. Hélas! ils ne savaient pas que +cette même main impitoyable allait s'étendre de nouveau sur eux. +L'Atchefur avait aussi été ravagé à la même époque; mais leur _crime_ +n'ayant pas été aussi grand, _le père de son peuple_ s'était contenté +de les dépouiller de leurs propriétés, sans faire appel à l'incendie +pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et +bien bâtis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent être rangés parmi +les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et +misérable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils +s'attendent toujours, à quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que +juste la portion du sol capable de fournir à leurs premiers besoins. + +Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur auprès de l'empereur: il +ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au même, il ne fit jamais un +_séjour amical prolongé_ dans cette région. Les riches et abondantes +moissons déjà prêtes pour la faucille, les nombreux troupeaux de +bétail paissant les prairies parsemées de fleurs, les villages vastes +et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que +l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants, +si leur riche et fertile sol n'était pas dévasté par des destructions +inutiles, et si les habitants eux-mêmes n'étaient pas réduits par la +guerre et l'effusion du sang, à périr de misère et de faim. + +Le camp de Théodoros était alors dans le Damot; il avait déjà tant +brûlé, pillé et ravage à coeur joie qu'il n'y avait rien d'étonnant +à ce que de la province d'Agau jusqu'à son camp nous n'eussions pas +rencontré un être humain, à part notre escorte; pas une belle tête de +bétail; pas un hameau souriant: c'était un contraste saisissant avec +cet heureux Agau, que «saint Michel protège.» + +Le 25 janvier fut notre dernière journée de voyage. Nous avions passé +la nuit précédente à une distance très-rapprochée du camp impérial. +La tente noire et blanche de Théodoros, plantée sur le sommet d'une +colline conique, se montrait dans toute sa fierté et contrastait avec +le reste du camp comme la clarté du soleil levant avec les ténèbres +des bas-fonds. Un murmure faible et éloigné, tel que celui qu'on +entend à l'approche d'une grande cité, arrivait jusqu'à nous, porté +par la douce brise du soir; et la fumée qui s'élevait autour de la +noire colline, couronnée par ces tentes silencieuses, devait nous +convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du +despote africain, mais encore que nous étions déjà au milieu de ses +armées innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expédiait +messager sur messager; nous dûmes nous arrêter plusieurs fois, puis +nous remettre en marche, puis nous arrêter de nouveau; enfin le chef +de l'escorte vint nous avertir qu'il était temps de nous habiller. +En conséquence, on éleva une petite tente, sous laquelle nous nous +abritâmes pour passer nos uniformes. Après quoi, nous nous remîmes à +monter; nous avions à peine parcouru une centaine de mètres, que tout +à coup, à un coude de la route, nous nous trouvâmes en face d'une de +ces scènes orientales qui rappela à notre mémoire les jours de Lobo et +de Bruce. + +Une haute colline boisée, située juste en face de celle où se +déployait la tente impériale, était couverte jusqu'à son extrême +sommet par les fusiliers et les lanciers de Théodoros, tous en habits +de fête; ils étaient vêtus de chemises de soie aux riches couleurs, +tandis que le _lamb_[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs épaules; +l'acier brillant de leurs lances miroitait à l'éclat du soleil en +son méridien qui lançait ses rayons à travers le noir feuillage des +cèdres. Dans la vallée, entre les deux collines, se tenait un corps de +cavalerie d'environ 10,000 hommes, formés sur deux rangs, au milieu +desquels nous avancions. A notre droite, vêtus de magnifiques +vêtements, portant des boucliers d'argent, montés sur des chevaux +ornés de brides richement plaquées, se tenaient le corps entier +des officiers de l'armée de Sa Majesté, les gens de sa maison, les +gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'élégantes +montures; la plupart étaient assis sur le fier animal à l'oeil de feu, +originaire des plateaux de l'Yedjow et des chaînes du Shoa. A notre +gauche était la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son +aristocratique vis-à-vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans +leur allure, étaient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous +vîmes leurs rangs bardés de fer, nous comprîmes de quelle terreur +devaient être saisis ces pauvres paysans dispersés, lorsque Théodoros, +à la tête de ses impitoyables compagnons si bien équipés et si bien +armés, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant +qu'on eût pu soupçonner sa présence, il était arrivé, avait tout +ravagé et était reparti. + +Au centre opposé se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se +distinguait de tous par ses manières comme il faut et par la grande +simplicité de sa mise. Nu-tête, ceint du shama, en signe de respect, +il nous délivra le message impérial de bienvenue, qui fut traduit en +arabe par Samuel, demeuré près de lui, et dont les traits finement +découpés et le maintien intelligent, démontraient sa supériorité sur +les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous +nous mîmes de nouveau en route, nous avançant toujours vers la tente +impériale, précédés des hauts fonctionnaires à cheval et suivis par +la cavalerie. Arrivés au pied de la colline, nous descendîmes de nos +montures, et l'on nous conduisit à une petite tente en flanelle rouge, +dressée pour notre réception sur la pente même de l'élévation. +Nous nous arrêtâmes là quelques instants pour partager une légère +collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que +l'empereur était prêt à nous recevoir. Nous montâmes la colline à +pied, escortés par Samuel et plusieurs officiers de la maison de +l'empereur. Aussitôt que nous atteignîmes le sommet du petit plateau, +un officier vint nous réitérer les salutations et les compliments de +Sa Majesté. Nous avancions lentement à travers de magnifiques tentes +en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui, à un +signal donné, nous saluèrent par une salve de coups de fusil pas mal +réussie, vu leur ignorance dans cette science. + +Arrivés à l'entrée de sa tente, l'empereur nous fit demander encore +des nouvelles de notre santé. Ayant répondu avec tout le respect qui +lui était dû à son message poli, nous nous avançâmes jusqu'à son +trône, et lui remîmes en main la lettre de Sa Majesté la reine +d'Angleterre. L'empereur la reçut très-poliment et nous invita à nous +asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Théodoros était +assis sur un alga, enveloppé jusqu'aux yeux par le shama, signe de +grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et à sa gauche se +tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vêtements de +soie riches et éclatants, et devant lui veillait un de ses affidés +intimes, tenant dans chaque main un pistolet double chargé. le roi se +plaignit des prisonniers européens, regrettant que, par leur conduite, +ils eussent rompu la première amitié qui existait entre les deux +nations. Il était heureux de nous voir, et il espérait que tout +s'arrangerait. Après quelques compliments échangés, et sous le +prétexte que nous étions fatigués, venant de si loin, il nous fut +permis de nous retirer. + +La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les +propres mains de Sa Majesté abyssinienne, était en anglais, et aucune +traduction n'y avait été ajoutée. Sa Majesté n'en avait pas rompu le +sceau devant nous, probablement à cause de ses premiers officiers, car +il n'aurait pas aimé qu'ils fussent témoins de son désappointement, +si la lettre n'était pas selon ses désirs. Dès que nous fûmes rentrés +dans nos tentes, la lettre nous fut renvoyée pour être traduite; mais +comme nous n'avions avec nous aucun Européen qui connût la langue du +pays, elle fut d'abord remise à M. Rassam, qui la traduisit en arabe +à Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est à +regretter qu'aucun des Européens fixés dans la contrée et habitués +à parler cette langue ne nous ait accompagnés, pour interpréter ce +document important devant Sa Majesté, car je crois que non-seulement +la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu'à certains +égards elle était incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple, +fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur +le succès de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la +position de Théodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait été insérée +dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise +s'exprimait ainsi: «Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne +receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez +un entier crédit à tout ce qu'il vous dira de notre part.» Cette +phrase avait été ainsi traduite: «Il fera pour vous tout ce que vous +exigerez;» ou par d'autres mots ayant le même sens. Sa Majesté fut +très-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire à la +lettre de la reine, et il donna à entendre qu'avant peu de temps les +captifs seraient relâchés. + +Le matin suivant, Théodoros nous envoya prendre. Il n'avait auprès +de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait à l'entrée de sa tente, +gracieusement penché sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa +tente, et là, devant nous, il dicta à son secrétaire Samuel, en +présence de Ras-Engeddah et de notre interprète, une lettre à la +reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais +l'intention d'expédier. + +Dans l'après-midi, nous eûmes l'honneur d'une autre entrevue à l'effet +de lui offrir les présents que nous lui avions apportés. Il nous +demanda aussitôt si les cadeaux lui étaient faits au nom de la reine +ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'était au nom de la reine +qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que +ce n'était pas à cause de leur valeur, mais comme témoignage d'une +puissance amie qui renouait des relations qu'il était très-heureux +de reconnaître. Parmi les présents offerts se trouvait une glace. M. +Rassam, en la lui présentant, lui dit que Sa Majesté Britannique avait +eu l'intention de l'offrir à la reine. L'empereur l'examina avec +gravité et répondit tranquillement qu'il n'avait pas été heureux dans +sa vie conjugale, mais qu'il était sur le point de prendre une autre +femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientôt après +notre arrivée, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous +furent envoyés en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de +voyage fûmes approvisionnés par la cuisine impériale. + +Sa Majesté nous accompagna une partie du chemin conduisant à la mer de +Tana, Kourata nous avant été désigné comme le lieu de notre résidence, +jusqu'à l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de +marche, nous restâmes en arrière, à cause de nos bagages, et nous +fîmes l'expérience de ce que c'est que de voyager avec une armée +abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tête avec le roi; les hommes +du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les +approvisionnements, marchaient lentement derrière nous. Il est +impossible de se faire une idée du bruit et de la confusion qui +régnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera à gué quelque petite +rivière, ou lorsque la route était coupée par une pente taillée dans +le roc nu. Des milliers de gens entassés poussaient, criaient, et l'on +aurait fait de vains efforts pour pénétrer dans cette masse vivante. +Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les bêtes de somme +s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours +plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois, +désespérant de voir l'ordre se rétablir après des heures d'attente, +nous allions à la recherche d'une autre route ou d'un gué où le +bruit et la foule étaient moindres. Ce n'était que bien tard dans +l'après-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous +avions passé la journée entière à parcourir l'espace que l'empereur +avait franchi dans une heure et demie. Théodoros ayant eu connaissance +des inconvénients que nous avions eus en faisant transporter ainsi +nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets +légers et de marcher avec lui en tête de l'armée. Pendant les quelques +jours qu'il nous accompagna, nous ne fournîmes que de courtes étapes, +tout au plus dix milles par jour. Théodoros voyageait avec nous pour +plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin +par la mer de Tana, et comme le pays était entièrement dépeuplé, il +fut obligé de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas +cependant pillé cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais +la moisson, prête pour la faucille, était debout, et sur un signe de +l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande +partie de ses soldats étaient ainsi occupés (le sabre, dans cette +circonstance, fut employé comme un instrument de paix), le roi et sa +cavalerie quittèrent le camp, et bientôt après la fumée qui s'éleva de +tous côtés dénonça leur cruelle mission. + +Quelques-uns des incidents qui se passèrent pendant notre commun +voyage avec Théodoros, méritent d'être racontés, car ils peignent son +caractère et la nature de son amitié. Le second jour de notre voyage +avec Sa Majesté, le 1er février, nous dûmes traverser le Nil Bleu, +non loin de sa source; les bords en étaient glissants et escarpés, le +tumulte était à son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants +eussent été inévitablement noyés ou tués, si Théodoros n'avait envoyé +quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage +au moyen de leurs épées, tandis qu'il restait là jusqu'à ce que le +dernier des hommes de son camp eût traversé. Lorsque nous arrivâmes, +Sa Majesté nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures. +Nous traversâmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment où nous +atteignîmes le bord opposé, nous mîmes pied à terre et grimpâmes sur +le tertre où se tenait Sa Majesté. Le sentier était si rapide et si +glissant que M. Rassam, qui marchait en tête, eut quelque difficulté +à atteindre le sommet; Théodoros voyant cela, s'avança, lui prit la +main, et lui dit en arabe: «Ayez bon courage, n'ayez pas peur.» + +Le jour suivant, pendant la marche, Théodoros envoya Samuel, tantôt en +avant, tantôt en arrière pour nous poser diverses questions, telles +que: «Les Américains sont-ils en guerre?--Combien d'hommes ont été +tués?--Combien de soldats avaient-ils?--Les Anglais se battent-ils +avec les Achantis?--Ont-ils fait leur conquête?--Leur contrée est-elle +malsaine?--Ressemble-t-elle à ce pays?--Pourquoi le roi de Dahomey +met-il à mort ses sujets?--Quelle est sa religion?» Puis il nous fit +faire ses excuses de ne nous avoir pas répondu plus tôt. Il avait eu +des désagréments, nous dit-il, avec tous les Européens qui avaient +pénétré dans son pays. Personne n'avait été bon comme Bell et Plowden, +et il aurait aimé de savoir si l'Anglais qui avait abordé à Massowah +était comme ces derniers. Sa bonhomie était telle qu'il avait supposé +qu'il était bon, et à cause de cela, il avait décidé de le faire +venir. + +Le 4, il nous envoya prendre encore. Il était seul, assis en plein +air. Il nous fit asseoir sur un tapis près de lui, et nous parla +longuement de sa vie passée. Il nous dit comment il se conduisait avec +les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut; +s'ils refusaient, il y allait lui-même et ravageait leur pays. Au +troisième refus, pour employer ses propres paroles: «il envoyait leurs +corps au sépulcre et leurs âmes en enfer.» Il nous dit aussi que Bell +lui avait beaucoup parlé de la reine d'Angleterre, et que plusieurs +fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout était +même prêt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea +en ennemi son premier ami. Il avait ordonné, nous dit-il, que des +présents nous fussent offerts pour nous montrer sa considération, car +il n'avait rien avec lui qui fût digne de nous être présenté; il avait +eu du plaisir à nous voir et nous considérait comme trois frères. +L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congédia, il nous informa +que le jour suivant, il nous enverrait à Kourata pour y attendre +l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Bientôt après être arrivés +dans notre tente, M. Rassam reçut un billet poli qui l'informait qu'il +recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui +semblerait, mais toujours d'_une manière agréable au Seigneur_. Un +message verbal me fut aussi envoyé pour savoir si je ne connaissais +pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je répondis, d'après +l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession +de médecin. + + +Notes: + +[19] De Kassalu à Kédaref, ou compte environ 120 milles. + +[20] Seigneur, seigneur, médecine, médecine. + +[21] Manteau de forme particulière en fourrure ou en velours. + + + + +VIII + + +Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La +navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les +gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations +portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur à +Zagé.--Les flatteries précèdent la violence. + +Le 6 février, Théodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le +vîmes pas, mais avant notre départ, il nous fit remettre une lettre +pour nous informer que, aussitôt que les prisonniers nous auraient +rejoints, il ferait les démarches nécessaires pour que notre sortie du +pays se fit avec _honneur et satisfaction_. L'officier qui avait reçu +l'ordre d'aller à Magdala, afin de délivrer les captifs et de nous les +amener, faisait partie de notre escorte; nous étions porteurs d'une +humble apologie de Théodoros à notre reine; tout nous souriait; et, +heureux au delà de toute expression par l'apparence du succès complet +de notre mission, nous nous rappelions nos démarches d'un coeur léger +et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans +l'après-midi du 10 février, nous campâmes sur les bords de la mer de +Tana, grand lac aux eaux fraîches et réservoir du Nil Bleu. Le fleuve +fait son entrée par l'extrémité sud-ouest du lac, et en sort par +son extrémité sud-est, les deux bras n'étant séparés que par le +promontoire de Zagé. + +Le terrain sur lequel nous établîmes notre camp n'était pas loin de +Kanoa, joli village dans le district de Wandigé; Kourata étant tout +à fait à l'opposé, au nord-nord-est. Nous dûmes attendre plusieurs +jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages +et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout à fait +primitif, sont faits d'une espèce de jonc, le papyrus des anciens. Les +joncs sont liés ensemble, de façon à former une surface d'environ +six pieds de largeur et de dix à vingt pieds de longueur. Les deux +extrémités sont alors pliées en rouleau et serrées ensemble. Les +passagers et le batelier sont assis sur un grand carré de joncs en +faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en +place par la cage extérieure, dont les extrémités pointues servent à +avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas +exact; ils sont pleins d'eau ou à peu près, comme un morceau de liège +à demi submergé; leur flottaison est simplement une question de +gravité spécifique. La manière employée pour faire avancer les +bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont +assis en avant et un autre en arrière. Ils se servent de longs bâtons, +au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de +gauche; à chaque coup, ils font jaillir l'écume, comme une douche par +devant et par derrière, et le malheureux passager, qui auparavant a +été ses bas et ses souliers, et relevé ses pantalons, trouve bientôt +qu'il aurait été plus sage d'adopter un costume plus simple encore, +et de suivre l'exemple des bateliers, à peu près nus. + +La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail à ses +habitants et il ne leur faut pas des années pour construire une +flotte; deux jours après notre arrivée, cinquante nouveaux bateaux +avaient été lancés et plusieurs centaines avaient déjà fait la +traversée de Zagé à l'île de Dek. + +Les quelques jours que nous passâmes sur les bords de la mer de Tana, +peuvent être comptés parmi les plus heureux que nous ayons passés dans +ce pays. Samuel, devenu noire _balderaba_ (interprète) et le chef de +notre escorte, ne permettait pas à la foule d'envahir ma tente. Comme +c'était un homme intelligent, et que ses parents et ses amis étaient +moins nombreux que ceux de ses prédécesseurs, il ne laissait pénétrer +que ceux auxquels une petite médecine devait suffire, ou ceux qu'il +était forcé d'introduire; car en refusant à un petit chef ou à un +homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se +serait fait de sérieux ennemis. C'était ainsi une récréation au lieu +d'une fatigue, que l'étude des maladies du pays, chose impossible +auparavant, lorsque je ne pouvais me défendre contre l'importunité de +la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de +mon temps à la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards, +les oies, etc., se montraient en abondance, et ils étaient si peu +farouches que les survivants ne s'éloignaient jamais, au contraire, +ils continuaient à se baigner, à chercher leur nourriture ou à lisser +leurs brillantes plumes, malgré le voisinage des corps morts de leurs +compagnons. + +Dans la matinée du 16, nous partîmes pour Dek, l'île la plus grande et +la plus importante du lac de Tana; elle est située environ à mi-chemin +de Kourata, notre futur lieu de résidence. Nous avions environ six +heures de douches à supporter, notre marche étant de deux noeuds et +demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle île; +c'est un grand rocher plat et volcanique, entouré de petites collines +formant plusieurs îles et faisant l'effet d'une couronne de perles. +L'île entière est bien boisée, couverte d'une végétation puissante, +peuplée de villages nombreux et prospères, et fiers de posséder quatre +vieilles églises visitées des pèlerins et but de leurs dévotions. Nous +passâmes la nuit au centre même de cette île si pittoresque, l'idéal +d'une habitation terrestre. Hélas! peu de temps après nous apprîmes +que le passage des hommes blancs avait été la cause de bien des +larmes et d'une grande détresse pour les habitants arcadiens de cette +paisible contrée! Ces populations reçurent l'ordre de nous fournir +10,000 dollars. Les chefs, désespérés de l'impossibilité de lever une +somme si considérable, firent un puissant appel à tous leurs amis et +voisins, leur dépeignant sous de vives couleurs la colère du despote +lorsqu’il apprendrait que ses ordres n'avaient pas été exécutés, +et leur montrant en même temps le désert succédant à ces riches et +heureuses campagnes. L'éloquence des uns, la menace des autres eurent +un plein succès. Toutes les économies de l'année furent apportées au +gouverneur; les anneaux et les chaînes d'argent, la dot et la fortune +de maintes jeunes filles, furent ajoutées au shama nouvellement tissé +par la matrone: tous furent réduits à la misère et tremblaient encore; +et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces +biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de +leurs chagrins, ces pauvres blancs étrangers, cause innocente de leurs +malheurs! + +Le lendemain matin, nous partîmes pour Kourata: la distance et les +désagréments furent les mêmes que dans le voyage de la veille. De +retour sur la terre ferme, nous saluâmes avec délices la fin de notre +courte traversée. Nous fûmes reçus sur le rivage par le clergé, qui +avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue +avec toutes les pompes dues à la royauté: tel avait été l'ordre +impérial. Deux des plus riches marchands de l'île nous réclamèrent +comme leurs hôtes, au nom de leur royal maître; et montés sur de +magnifiques mules, nous grimpâmes la colline sur laquelle est bâtie +Kourata; le privilège de parcourir à cheval les rues sacrées ayant été +accordé aux hôtes honorables du souverain du pays. + +Kourata est, après Gondar, la plus importante et la plus riche cité de +l'Abyssinie; c'est une ville de prêtres et de marchands, élevée sur +le penchant d'une colline baignée par les eaux de la mer de Tana. +Plusieurs de ses maisons sont bâties en pierre, et la plupart étaient +bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-là dans la contrée. +L'église, érigée par la reine de Socinius, est considérée comme +tellement sainte que la ville entière est sacrée, et que nul homme, à +l'exception des évêques et de l'empereur, n'est autorisé à parcourir à +cheval ses ruelles étroites et sombres. Il est impossible d'apercevoir +la ville de la mer, les cèdres et les sycomores la voilent +complétement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu, +légitime orgueil des habitants. La colline tout entière d'ailleurs est +couverte d'une telle végétation, qu'à une certaine distance, le pays +ressemble plutôt à une forêt du Nouveau Monde, vierge de tout contact +humain, qu'à la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au marché de +l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous résidâmes dans +l'intérieur de la ville, où plusieurs maisons avaient été mises à +notre disposition; mais d'innombrables hôtes survinrent, je veux +parler des légions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chassèrent +bientôt. Nous obtînmes la permission de planter nos tentes sur les +bords de la mer, sur une portion de terrain très-agréable, située à +quelques mètres seulement de la ville, et où nous jouissions du double +luxe de la fraîcheur de l'air et de l'abondance de l'eau. + +Quelques jours après notre arrivée à Kourata, nous fûmes rejoints +par les _gens de Gaffat_. L'empereur leur avait écrit de venir et de +rester avec nous pendant tout notre séjour, craignant, disait-il, que +l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce +pays si loin de nos concitoyens. Conformément aux instructions +qu'ils avaient reçues, en arrivant près de notre campement, ils nous +informèrent de leur arrivée et nous firent demander l'autorisation de +se présenter devant nous. Je n'ai jamais été aussi surpris qu'à la vue +de ces Européens vêtus des habits de fête des Abyssiniens: une chemise +de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de même étoffe, le +shama drapé sur leur épaule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart +la tête découverte. Ils étaient depuis si longtemps en Abyssinie, que +je ne doute pas qu'ils ne se considérassent comme très-bien mis; et si +nous ne les admirâmes pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils +s'établirent à peu de distance de notre campement. Au bout de deux +jours arrivèrent leurs femmes et leurs enfants, et après quelques +instants d'intimité, nous nous aperçûmes que parmi eux se trouvaient +plusieurs hommes savants et bien élevés, et que ce n'étaient point des +compagnons à dédaigner dans un pays si éloigné. + +Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et +dans les chaînes, arrivèrent enfin. Nous préparâmes des tentes pour +ceux qui n'en avaient pas et ils restèrent dans notre campement. Tous, +plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu +à supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous +tâchâmes de les réjouir en parlant de notre prompt retour en Europe, +regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M. +Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il fût convenable, à +cause du caractère soupçonneux de Théodoros, de paraître trop intimes +avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et +de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de +l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient à construire +des bateaux pour Théodoros, et ils étaient inquiets et anxieux chaque +fois qu'un messager arrivait du camp impérial. + +Théodoros, après avoir pille la Metcha, fertile province située à +l'extrémité sud du lac de Tana, détruisit la grande et populeuse ville +de Zagé, et établit son camp sur une petite langue de terre joignant +le promontoire de Zagé à la terre ferme. L'empereur était alors plein +d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance, +mit trente vaches à lait à notre disposition, nous fit parvenir de +jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il écrivait une +lettre pleine de courtoisie à M. Rassam. Tous nos interprètes, tous +nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allèrent l'un après +l'autre à Zagé, pour être investis de l'_ordre de la Chemise_. Au +messager qui nous avait apporté la fausse nouvelle de l'élargissement +du capitaine Cameron, il fit présent d'un _marguf_ ou shama brodé +de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et réclama +l'amitié de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine. +Son premier stratagème avait parfaitement réussi puisqu'il nous avait +fait venir jusqu'à lui. Lorsqu'un de nos interprètes, Omer-Ali, +naturel de Massowah, alla à son tour pour être décoré, il trouva Sa +Majesté assise près du rivage et faisant des cartouches. L'empereur +lui dit: «Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne +puis accoutumer mon esprit au départ de M. Stern et de M. Cameron; +mais par égard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos +maîtres parce qu'ils se sont toujours bien comportés, inclinant leurs +têtes dans leurs mains aussitôt qu'ils s'approchaient de ma personne, +pleins de respect pour moi en ma présence, tandis que M. Cameron avait +l'habitude de se tirer les poils de la barbe à chaque instant.» + +Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer +l'hésitation qui existait dans l'esprit de Théodoros au sujet des +captifs. S'il eût été moins hésitant, ses bonnes qualités auraient pu +prévaloir chez lui et il n'aurait pas donné le temps à des événements +insignifiants de réveiller sa nature soupçonneuse. + +Théodoros, toujours préoccupé de passer pour un homme juste devant son +peuple, témoigna le désir que les premiers captifs assistassent à +une assemblée publique où nous nous rendrions ainsi que lui et ses +soldats. Là ils reconnaîtraient qu'ils avaient eu tort, et ils +imploreraient le pardon de Sa Majesté. On aurait ainsi une +réconciliation publique et, après l'offre de quelques présents, il +serait permis aux prisonniers de partir. + +Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne +pas mettre en présence les prisonniers et Sa Majesté, de peur que la +vue de ces derniers n'excitât de nouveau la colère du souverain. Tout +paraissant marcher d'une façon tout à fait favorable, il crut prudent +de faire son possible pour empêcher une rencontre entre les deux +parties. + +Peu de temps après l'arrivée des prisonniers de Magdala, qui avaient +été rejoints à Debra-Tabor par ceux qui étaient retenus là sur parole, +Sa Majesté, à l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire +paraître en sa présence comme elle en avait primitivement l'intention, +fit appeler plusieurs de ses officiers, son secrétaire, etc., etc., à +Kourata. Théodoros nous donna l'ordre également de nous rendre auprès +de lui, afin d'avoir une séance publique où seraient lues certaines +accusations contre les captifs, qui alors déclareraient s'ils étaient +coupables ou si c'était l'empereur. + +Tous les captifs, les _gens de Gaffat_ et les officiers abyssiniens +étant assemblés dans la tente de M. Rassam, l'officier impérial lut +l'acte d'accusation. La première accusation était portée contre le +capitaine Cameron. L'acte commençait par établir que M. Cameron +s'étant présenté comme envoyé de la reine d'Angleterre, avait été reçu +avec tout l'honneur et le respect dus à son rang, et que le meilleur +accueil possible lui avait été fait. L'empereur avait accepté avec +humilité les présents envoyés par la reine et d'après l'avis du +docteur Cameron, qu'un échange de consuls entre les deux nations +serait très-avantageux pour l'Abyssinie, Théodoros avait répondu ces +propres paroles: «Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi; +c'est très-bien.» Théodoros continuait en rapportant qu'il avait +informé le consul que les Turcs étant ses ennemis, il le priait de +protéger le message et les présents qu'il avait l'intention de faire +parvenir à la reine d'Angleterre, à laquelle il avait envoyé une +lettre d'amitié; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre à +son adresse la lettre, l'avait envoyée aux Turcs qui haïssaient +l'empereur, et devant lesquels il l'avait dénigré et insulté. De plus, +au retour de M. Cameron, il lui avait demandé: «Où est la réponse à +la lettre d'amitié que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait?» et +celui-ci avait répondu: «Je ne sais pas!» Alors je lui dis, ajoutait +Théodoros: «Vous n'êtes pas le serviteur de mon amie la reine +d'Angleterre, ainsi que vous prétendiez l'être, et par la puissance de +mon Créateur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier +ces choses!» + +La seconde accusation était à l'adresse de M. Bardel; mais évidemment +Théodoros était fatigué de son réquisitoire; car les accusations +contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas spécifiées, quoique +dans toute occasion il en ait référé plus tard à ses griefs contre +eux. Ils furent englobés dans une même inculpation comme ayant agi en +commun. + +«Les autres prisonniers m'ont trompé, poursuivait l'acte d'accusation; +je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit être un bouclier +pour son ami, et ils ne m'ont pas défendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas +défendu? A cause de cela je leur ai ôté mon amitié. + +«Maintenant, par la puissance de Dieu, à cause de la reine, et du +peuple britannique, et à cause de vous-mêmes, je leur rendrai mon +amitié. Je désire que vous puissiez opérer entre nous une véritable +réconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes +excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai été trompé, je +désire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant +moi.» + +Après la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir +s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il eût été absurde de +leur part de ne pas reconnaître leurs erreurs et de ne pas demander +pardon. Nous savions bien qu'ils étaient innocents, qu'on les +calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient +commises n'étaient pas à comparer aux souffrances qu'ils avaient eu +à supporter. Mais en reconnaissant qu'ils étaient dans leur tort, +ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillâmes. +L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue +amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication +de la réponse que Théodoros devait, disait-il, envoyer par notre +intermédiaire. + +Quoique tout parût marcher à souhait, cependant il n'y avait aucun +doute qu'un orage était imminent; et bien que tout eût l'air de +marcher encore sur un pied d'amitié pendant quelque temps, nous +reconnûmes que nous n'eussions pas été si confiants, si nous avions +eu une plus grande connaissance du caractère de Théodoros. + +Pendant notre voyage à Kourata, les serviteurs de Sa Majesté nous +avaient demandé si nous avions quelques connaissances concernant la +construction des navires. Nous répondîmes que nous n'en avions aucune. +J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine +Cameron serait employé à Kourata à la construction des navires. Il +n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majesté d'avoir +une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fûmes envoyés à +Kourata, et les _gens de Gaffat_ expédiés pour nous y tenir compagnie, +était évident: Théodoros s'imaginait que nous avions plus de +connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions +l'avouer, et espérait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les +_gens de Gaffat_ reçurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils +répondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils étaient prêts à +travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en même +temps, ils engageaient Sa Majesté à profiter de son amitié avec M. +Rassam, pour prier ce dernier d'écrire qu'on lui envoyât des hommes +propres à ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que +la demande étant faite par M. Rassam, Sa Majesté n'obtînt ce qu'elle +désirait. + +Peu de jours après, en effet, Théodoros écrivait à M. Rassam pour +le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver. +Jusque-là tout semblait marcher à souhait; mais je compris, an reçu de +cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tête de M. Rassam. Deux +voies lui étaient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se +plaçant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait reçues de son +gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requête; +ou bien accepter, à la condition que les premiers prisonniers seraient +autorisés à partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses +compagnons, l'arrivée des constructeurs de navires. Au lieu de cela, +M. Rassam prit un terme moyen. Il dit à Théodoros que, dans l'intérêt +même de cette expédition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majesté +lui permît de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait +beaucoup mieux appuyer les désirs de l'empereur; que toutefois, s'il +le voulait absolument, il écrirait. + +Théodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait +obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hésiter quelques +jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il +désirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit +immédiatement à l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par +les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous +priant d'aller passer un jour avec lui à Zagé; il ordonna en même +temps à ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partîmes +par le bateau indigène et nous atteignîmes Zagé après une douche de +quatre heures; arrivés à une petite distance de notre destination, +nous nous revêtîmes de nos uniformes. Nous fûmes reçus, à notre +arrivée, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des +écuries et plusieurs autres officiers supérieurs de la maison de +l'empereur. Sa Majesté nous avait envoyé des salutations on ne peut +plus aimables par le ras, et montés sur les magnifiques mules prises +dans les écuries impériales, nous partîmes pour le lieu de résidence +de l'empereur. Nous fûmes d'abord conduits sous une tente de soie, qui +avait été dressée à très-peu de distance pour nous servir de salle de +festin, et où nous devions attendre, tout en dégustant une collation +que la reine nous avait fait préparer. Dans l'après-midi, l'empereur +nous fit dire qu'il viendrait nous voir. + +Peu d'instants après nous allions à sa rencontre, lorsque, à notre +grande surprise, nous le vîmes venir à nous, drapé dans ses vêtements +et le bras droit découvert; signe d'infériorité et de profond respect, +et honneur que Théodoros n'a jamais rendu à personne. Il fut souriant, +plein d'amabilité, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam, +et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la façon +la plus affectueuse. Un instant après, nous lui rendîmes sa politesse. +Nous le trouvâmes dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il +nous salua gracieusement et nous fit asseoir à son côté. A sa gauche +se tenaient son fils aîné, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses +ouvriers étaient aussi présents, placés au centre de la salle en face +de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets; +il nous parla de ceux que nous avions apportés avec nous et nous les +lui montrâmes, puis des fusils qui avaient été fabriqués sur son +ordre, par un ouvrier qu'il avait à son service et frère d'un armurier +résidant à Saint-Etienne, près de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets +variés, sur les différents grades de son armée, nous présenta son +fils, et lui ordonna à la fin de l'audience d'aller, avec les _gens de +Gaffat_, nous escorter jusqu'à notre tente. + +Le jour suivant, Théodoros nous envoya de nouveau ses salutations +amicales; mais nous ne le vîmes pas lui-même. Dans la matinée, il fit +venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir +s'il devait nous laisser partir où nous garder. Tous s'écrièrent: +«Laissez-les partir.» Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous +pourrions revenir pour les combattre: «Qu'ils reviennent, nous aurons +alors Dieu pour nous!» s'écria l'empereur. Aussitôt qu'il eut renvoyé +ses chefs, Théodoros fit venir les _gens de Gaffat_ et leur demanda ce +qu'ils feraient à sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient +fortement engagé à nous laisser partir. Mais il nous a été rapporté +qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: «Tout le +monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos +ennemis et vous les tenez dans vos mains.» Sur le soir, l'empereur fut +très-agité; il fit appeler les _gens de Gaffat_, et s'appuyant sur la +grossière colonne de sa hutte, il leur dit: «Est-ce là une demeure +digne d'un roi?» Quant à la conversation qui suivit, je ne pourrais en +rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me +dit que Sa Majesté était bien décidée à nous renvoyer, mais que M. +Rassam n'ayant pas du tout parlé de ce que l'empereur avait tant à +coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il +craignait que Sa Majesté ne vît de très-mauvais oeil notre retour à +Kourata, que l'autorisation du départ ne nous fût refusée, et que nous +ne fussions retenus par la force. + +A notre retour à Kourata, la correspondance entre Théodoros et M. +Rassam recommença. Les lettres habituellement ne contenaient rien +d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers côtés +avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers +prisonniers, avec lesquels Théodoros désirait se réconcilier avant +leur départ. Craignant que Théodoros ne se laissât aller à sa colère à +la vue des captifs, M. Rassam s'efforçait, par toute espèce de moyens, +d'empêcher l'entrevue qu'il redoutait tant; et même Sa Majesté parut +s'être laissé convaincre par tous les raisonnements de _ses amis_ et +consentir à leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers +étaient inquiets et auraient préféré avoir à supporter quelque rude +parole de l'empereur que d'exciter son caractère irritable. Mais il +était alors trop tard. Théodoros avait déjà arrêté la résolution de +retenir par la force ces mêmes prisonniers qu'il consentait à ne pas +voir, et il faisait déjà élever une forteresse pour les y enfermer. + +Afin de détourner l'esprit de Théodoros de toutes ces préoccupations, +M. Rassam l'engagea à fonder un ordre qui porterait le nom de: +«L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon.» Les lois et +les règlements de cet ordre furent promulgués, un ouvrier fit un +modèle de médaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut +approuvée par Sa Majesté, et il y eut neuf ordres différents: trois +du premier rang, trois du second et trois du troisième. M. Rassam, +Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent créés chevaliers du premier +ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent créés chevaliers +du second ordre; quant au troisième, je n'ai jamais su à qui il était +destiné, à moins qu'il n'ait servi à décorer Beppo, sommelier de +l'empereur. + +Malgré tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurâmes que +nous n'avions plus rien à craindre, et que toutes choses avaient été +parfaitement arrangées; nous bâtissions déjà des châteaux en Espagne, +revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le +_home_ bien-aimé; nous souriions aussi à la pensée d'aller griller nos +têtes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos +plans, nos espérances et nos belles visions reçurent la déception la +plus cruelle. + + + + +IX + + +Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers +anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont +amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ +de M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata. + +Le 13 avril, nous fîmes notre troisième expérience des bateaux de +jonc, parce que l'empereur désirait voir une fois de plus ses _chers +amis_ avant notre départ. Les ouvriers européens de Gaffat nous +accompagnèrent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent +le même jour, mais par des routes différentes; le rendez-vous général +fut désigné à Tankal, situé à l'extrémité nord-ouest du lac, où nos +bagages devaient aussi nous rejoindre. + +A notre arrivée à Zagé, nous fûmes reçus avec tout le respect +habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent à notre +rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnachées furent +amenées des écuries impériales. Nous descendîmes à l'entrée de la +demeure impériale, et nous fûmes conduits dans la salle d'audience +élevée dans l'enceinte fortifiée de la demeure de Sa Majesté. En +entrant, nous fûmes surpris de voir la grande salle garnie des deux +côtés d'officiers abyssiniens en habits de fête. Le trône avait été +érigé à l'extrémité de la salle; mais il était vide, et l'espace qui +restait était occupé par les pins grands officiers du royaume. Nous +avions à peine fait quelques pas, précédés de Ras-Engeddah, quand ce +dernier s'inclinant baisa le sol; nous crûmes que c'était un acte +de respect pour le trône; mais ce n'était que le premier acte d'une +infâme trahison. Aussitôt que le ras se fut prosterné, neuf hommes, +placés là pour l'exécution de ce projet, se ruèrent sur nous, et en +moins de temps que je ne mets à l'écrire, nos épées, nos ceinturons, +nos chapeaux furent jetés à terre, nos uniformes arrachés, et les +officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou, +furent traînés dans la partie supérieure de la salle, dégradés et +insultés en présence des courtisans et des grands officiers de la cour +de Théodoros. + +Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent à nos +côtés, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser +plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah, +Cantiba Hailo (le père adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers +européens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, étaient +puériles. «Où sont les prisonniers?--Pourquoi ne les avez-vous +pas amenés?--Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma +permission.--Je désire que vous me réconciliiez avec eux.--J'ai +l'intention de donner des mules à ceux qui n'en out pas et de l'argent +à ceux qui en manquent pour leur voyage.--Pourquoi leur avez-vous +donné des armes à feu?--Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amitié de +la reine d'Angleterre?--Pourquoi avez-vous envoyé des lettres à la +côte?» Et d'autres insignifiances. + +La plupart des premiers officiers témoignèrent leur approbation à +l'ouïe de nos réponses, chose rare à la cour d'Abyssinie. Evidemment +ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de +leur maître. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu +qui traitait de la généalogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun +rapport avec les accusations portées contre nous, je ne pus comprendre +dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'était une +faiblesse de ce _parvenu_ pour se glorifier devant nous de ses +ancêtres. Le dernier message de Sa Majesté fut celui-ci: «J'ai fait +appeler vos frères; lorsqu'ils seront arrivés, je verrai ce que j'ai à +faire.» + +L'assemblée ayant été dissoute, nous attendîmes quelque temps, tandis +qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure impériale. +Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient +suivis furent visités par Sa Majesté elle-même. Toutes nos armes, +notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisqués; le +restant nous fut renvoyé, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte à +notre tente. Nous fîmes fièrement notre entrée dans notre nouvelle +demeure, et nous étions à peine remis de la première surprise que nous +avait causée cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vîmes arriver en +abondance des vaches et du pain, envoyés pour nous par Théodoros; +singulier contraste avec ses récents procédés! + +En même temps que nous étions les témoins de l'inconstance de +la fortune, les captifs relâchés étaient appelés à un terrible +désappointement. Leur sort était pire que le nôtre. Après deux heures +de course à cheval, ils arrivèrent dans un village et furent laissés +à l'ombre de quelques arbres, jusqu'à ce que leurs tentes fussent +établies; après quoi on vint les prendre pour les conduire auprès +du chef du village. Aussitôt qu'ils furent tous réunis, il entra un +certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une +lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majesté. Sur +leur réponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent +d'abord inquiets; mais ils s'imaginèrent que peut-être l'empereur leur +avait envoyé cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonné +de s'asseoir à cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne +durèrent pas longtemps. A un signal donné par le chef de l'escorte, +ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on +leur fit la lecture de la lettre de Théodoros. Elle avait été adressée +au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: «Au nom du Père, et du +Fils, et du Saint-Esprit, à Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu, +nous, Théodoros, le roi des rois, salut. Nous avons à nous plaindre +de nos amis et des Européens, qui ont dit: «Nous partons peur notre +pays.» Lorsque nous n'étions pas encore réconciliés. Jusqu'à ce que +j'aie décidé ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes; +mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les +frappez pas.» + +Le soir, ils furent enchaînés deux à deux; on veilla sur leurs +serviteurs, et l'on ne permit qu'à deux d'entre eux de préparer leur +nourriture. Le lendemain matin, ils furent amenés à Kourata. Ils +apprirent là notre arrestation, et même on leur donna à entendre que +nous avions été tués. Les femmes des _gens de Gaffat_ les traitèrent +avec douceur; ils étaient eux-mêmes dans une grande inquiétude au +sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits +par le bateau à Zagé. A leur arrivée, ils furent reçus par des gardes, +qui les conduisirent dans un enclos fortifié; des mules avaient été +amenées pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad; +bientôt après, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du +pain, etc., etc., en abondance. + +Les trois jours que nous passâmes sous notre tente à Zagé furent trois +jours d'angoisse. Jusque-là nous n'avions vu que le beau coté +des choses, l'humeur aimable du notre hôte, et nous n'étions pas +accoutumés aux changements soudains de son caractère, ni à sa +violence, ni à sa mauvaise foi. Dès que nos bagages furent arrivés, +nous détruisîmes toutes les lettres, les papiers, les notes, les +journaux que nous possédions, et nous adressâmes plusieurs fois des +questions à Samuel sur notre avenir. Dans la matinée du second jour, +Théodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitôt +que les prisonniers seraient arrivés, tout irait bien. Nous lui fîmes +passer quelques chemises que nous avions fait faire tout exprès +pendant notre séjour à Kourata; il les reçut, mais refusa le savon qui +les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous être utile pendant la +route. Dans l'après-midi, nous l'aperçûmes à travers les interstices +de sa tente, assis sur une plate-forme élevée à l'entrée de sa +résidence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en +conversation avec son favori, Ras-Engeddah, placé au-dessous de lui. + +Nous étions gardés nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors +de nos tentes sans être suivis par un soldat; la nuit, si nous avions +besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens +étaient tous de vieux chefs de l'intimité de l'empereur, des hommes +ayant une position et un rang élevés, qui exécutaient les ordres +de leur maître, mais qui n'abusèrent jamais de leur influence pour +aggraver notre position. Dans la soirée du 15 se passa un petit +incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitôt un +soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions à peine +fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui +m'accompagnait; aussitôt un officier de garde se jeta sur lui, +jouant l'homme indigné et lui recommandant de laisser mon serviteur +tranquille; en même temps il levait un bâton et le frappait sur le dos +de plusieurs coups en disant: «Pourquoi les arrêtez-vous? Ils ne sont +pas prisonniers; ce sont les amis du souverain.» Me retournant alors, +je vis le chef et le soldat qui étouffaient de rire. Le lendemain +matin, il était question d'accomplir la réconciliation. Théodoros +désirait nous convaincre que nous étions toujours ses amis, et que +nous ferions mieux de céder de bonne grâce, les arrestations du 13 +étant là pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en +ennemis. Son plan n'était pas mauvais, et tous ses projets réussirent. + +Le 17, nous reçûmes l'ordre de Sa Majesté de nous rendre auprès +de lui, désireux qu'il était de juger en notre présence ceux des +Européens qui, disait-il, l'avaient insulté. Théodoros aimait beaucoup +à poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il désirait faire +sensation sur les Européens aussi bien que sur les indigènes, et leur +donner une haute idée de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit +sur un alga, en plein air, à l'entrée de la salle d'audience. Tous les +grands officiers de son royaume se tenaient à sa gauche; à sa +droite étaient les Européens; tout autour, les personnages les plus +importants: puis venait un cercle formé par les soldats et les chefs +inférieurs. + +Aussitôt que nous approchâmes, Sa Majesté se leva, nous salua et nous +assura, en peu de mots, que nous étions toujours ses hôtes honorables, +et non les envoyés d'une grande puissance qui l'avait si grossièrement +insulté. On nous ordonna bientôt de nous asseoir; et au bout de +quelques minutes de silence, nous vîmes arriver par la porte +extérieure nos pauvres compatriotes, escortés comme des criminels et +enchaînés deux à deux. On les fit mettre en face de Sa Majesté, qui, +après les avoir regardés quelques secondes, s'enquit _avec douceur_ de +leur santé, et comment ils avaient passé leur temps. Les prisonniers +témoignèrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant +plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le +temps grimaça de plaisir à la vue des souffrances et de l'humiliation +de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M. +Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprès de nous. Tous les +autres prisonniers furent laissés debout an soleil et furent chargés +de répondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme; +une seule fois, en s'adressant à nous, il parut un peu agité. + +Il demanda aux prisonniers: «Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume +avant de prendre congé de moi?» Ils répondirent qu'ils avaient agi +ainsi d'après les ordres de M. Rassam, duquel ils dépendaient. Il +ajouta alors: «Pourquoi n'avez-vous pas demandé à M. Rassam de vous +conduire auprès de moi, afin de nous réconcilier?» Se tournant alors +vers M. Bassam, il lui dit: «C'est votre faute. Je vous avais bien +dit de nous réconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?» M. Rassam +répondit qu'il avait cru que l'acte écrit de réconciliation qui avait +suivi l'assemblée publique des accusations contre les prisonniers, +était suffisant. + +L'empereur répondit à M. Rassam: «Ne vous ai-je pas dit que je voulais +leur donner des mules et de l'argent, et vous me répondîtes que vous +aviez amené des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour +leur retour dans leur pays? Maintenant, à cause de vous, les voilà +dans les chaînes. Du jour où vous m'avez dit que vous désiriez les +faire partir par une autre route que celle que je vous désignais, j'ai +commencé à soupçonner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir +dire dans votre pays, qu'ils avaient été mis en liberté par votre +habileté et votre puissance.» + +Les crimes supposés des premiers prisonniers étant bien connus et +cette assemblée n'ayant été qu'une reproduction de celle de Gondar, ce +serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire +que ces malheureux faussement accusés répondirent avec douceur et +humilité, s'efforçant ainsi de détourner la colère du misérable au +pouvoir duquel ils étaient tombés. + +La généalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam à David, cela +marcha assez bien; de Menilek, fils supposé de Salomon, à Socinius, +on donna peu de noms, peut-être ceux qui vécurent dans ces temps-là +étaient-ils des patriarches à leur manière; mais quand on en vint +aux aïeux de Théodoros même, les difficultés devinrent toujours plus +grandes; en vérité, la chose était difficile, plusieurs témoignages +furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla même +jusqu'à invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comédien, pour attester +le droit légal de Théodoros au trône de ces ancêtres. + +Nous fûmes encore appelés et la séance du 18 nous fut fatale. Après +qu'on nous eut invités à nous asseoir, Théodoros fit venir devant lui +ses gens et leur demanda s'il devait exiger un «kassa» (c'est-à-dire +une réparation pour ce qu'il avait eu à souffrir de la part +des Européens). Plusieurs d'entre eux ne répondirent pas +très-distinctement; d'autres déclarèrent hautement que «le kassa était +une bonne chose.» Sa Majesté conclut en disant, et en s'adressant à +nous: «Seriez-vous mes maîtres? Vous resterez avec moi. Là où j'irai, +vous irez; là où je m'arrêterai, vous vous arrêterez.» Aussitôt nous +fûmes renvoyés à nos tentes et le capitaine Cameron fut autorisé à +nous accompagner. Les autres Européens, toujours dans les chaînes, +furent envoyés dans une autre partie du camp, où plusieurs semaines +auparavant ou avait vu s'élever une forteresse, sans en connaître la +destination. + +Le lendemain, nous fûmes encore conduits en présence de l'empereur; +mais c'était pour une affaire privée. Les prisonniers furent d'abord +amenés sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevés. Puis on nous +conduisit en présence de Sa Majesté; les premiers prisonniers nous +suivirent et les _gens de Gaffat_ entrèrent après nous et furent +invités à s'asseoir à la droite de Théodoros. Aussitôt que les +prisonniers entrèrent ils inclinèrent la tête jusqu'à terre et +demandèrent grâce. Sa Majesté leur commanda aussitôt de se lever, et, +après leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort à leur reprocher, il les +assura qu'ils étaient ses amis; toutefois ils inclinèrent encore la +tête jusqu'à terre et de nouveau demandèrent grâce. Ils demeurèrent +dans cette attitude jusqu'à ce qu'il leur dit: «Par la grâce de Dieu, +nous vous pardonnons!» Le capitaine Cameron lut alors à haute voix une +lettre du docteur Beke et la pétition des prisonniers relâchés. La +réconciliation opérée, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et +M. Flad fut chargé de la faire parvenir. Nous eûmes alors toutes nos +tentes établies dans un même espace entouré de fortifications qui +avaient été élevées le matin sous la surveillance de Théodoros; nous +fûmes de nouveau réunis, mais nous étions tous prisonniers. M. Flad +nous quitta; nous nous attendions à ce que sa mission ne réussirait +pas, et que l'Angleterre, dégoûtée de toutes ces trahisons, ne +consentirait pas à pousser plus loin les négociations, mais +insisterait sur sa première réclamation. Le jour du départ de M. Flad, +sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reçu l'ordre de +retourner à Kourata; nous eûmes beaucoup moins de rapport avec eux +qu'auparavant, d'abord parce qu'ils étaient craintifs, et puis parce +qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des +_amis douteux_ du roi. + +Zagé était une des principales villes du district de Metaha, et il y +avait peu de temps, très-prospère et très-populeuse, mais lorsque nous +y arrivâmes, nous ne vîmes que ruines et néant; et nous n'aurions pu +croire que peu de semaines auparavant cette colline était la demeure +de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes +prairies et de bois, avaient abrité une population riche et +industrieuse. + +Quelques jours après l'assemblée de la réconciliation, Sa Majesté nous +renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en même temps des +mules, des épées et des boucliers montés en argent, et un peu plus +tard des chevaux. Nous vîmes le souverain lui-même à diverses +reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous +allâmes avec lui examiner des fusils fabriqués par des ouvriers +européens; un autre jour encore, nous allâmes ensemble à la chasse +aux canards sur le lac; enfin, nous allâmes le voir jouer au +divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforçait de +paraître notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et +deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit même tirer des salves +d'artillerie et donna une grande fête le jour de naissance de la reine +d'Angleterre. Malgré cela, nous étions malheureux: notre cage était +gentille, mais c'était une cage, et l'expérience que nous avions +acquise du caractère trompeur du roi nous mettait dans une crainte +constante. Lorsque nous l'avions rencontré dans le Damot, et lorsque +nous l'avions visité à Zagé, nous n'avions vu que l'acteur à la +physionomie souriante; maintenant, il avait rejeté toute contrainte; +des femmes étaient flagellées jusqu'à ce que mort s'ensuivît, près de +nos tentes, et des soldats étaient enchaînés ou fouettés à mort pour +le moindre prétexte. Le véritable caractère du tyran se montrait de +jour en jour davantage, et nous commencions à craindre que notre +position ne fût critique et dangereuse. + +Théodoros avait toujours la pensée de se fabriquer des bateaux; voyant +que tous répugnaient à lui faire ce plaisir, il voulut se mettre à +l'ouvrage lui-même; il fit construire un immense bateau de jonc à fond +plat, d'une grande épaisseur et capable de supporter deux grandes +roues mues par les mains. Dans le fait, il avait inventé le bateau +à _aubes_, seulement l'agent moteur faisait défaut. Nous le vîmes +plusieurs fois sur l'eau: les roues en étaient si grandes qu'elles +réclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement. +Il est curieux de voir que ce souverain passât son temps dans ces +frivolités, tandis qu'il ne s'enquérait nullement de l'ennemi +redoutable qui s'était avancé jusqu'à quatre milles à peine de son +camp. + +Le choléra faisait des ravages dans le Tigré; et nous ne fûmes +nullement surpris, lorsque nous apprîmes qu'il décimait d'autres +provinces et que plusieurs cas s'étaient déclarés à Kourata. Le camp +impérial était établi dans un lieu très-malsain, dans un terrain +has et marécageux; les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie y +sévissaient avec force. Ayant appris l'approche du fléau, Sa Majesté +ordonna très-sagement que son camp fût transféré sur les hauteurs +de Begember. Madame Rosenthal était en ce moment très-malade, et ne +pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut +autorisée à aller à Kourata par la voie du lac, accompagnée de son +mari, du capitaine Cameron, dont la santé était délicate, et du +docteur Blanc. Nous partîmes dans la soirée du 31 mai, et nous +arrivâmes à Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent +soufflait en ce moment et nous obligeait à de fréquentes stations sur +les pointes de terre situées sous le vent, car la mer en courroux +menaçait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernière +traversée fut, dans toute l'acception du mot, le _nec plus ultra du +discomfort_. + + + + +X + + +Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans +le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée +à Gaffat.--La fonderie transformée eu palais.--Jugement public à +Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis +à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne noire.--Voyage +avec l'empereur à Aïbankal.--Nous sommes envoyés à Magdala: arrivée à +l'Amba. + +A Kourata, quelques maisons inoccupées furent mises à notre +disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les +sales demeures indigènes. Le bruit courait que Théodoros avait +l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le +4, il nous fit une visite inattendue, accompagné seulement de +quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna +de même. Ras-Engeddah était arrivé environ une heure avant lui. Je fus +averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi +les _gens de Gaffat_, qui allèrent lui présenter leurs hommages. Sa +Majesté, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma santé et comment +je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il était +venu. Je crois que c'était afin de juger par lui-même des ravages du +choléra, car il fit bien des questions à ce sujet. + +Le 6 juin, Théodoros quitta Zagé avec son armée; M. Rassam et les +autres prisonniers l'accompagnèrent; tous les lourds bagages avaient +été envoyés par le bateau à Kourata. Le 9, Sa Majesté campa sur un +promontoire, au sud de Kourata. Le choléra venait d'éclater dans le +camp et journellement, on comptait près de cent morts. Dans l'espoir +d'améliorer l'état sanitaire de l'armée, l'empereur transporta son +camp sur un terrain situé à quelques milles au nord au-dessus de la +ville; mais l'épidémie continua ses ravages avec une grande violence, +et dans le camp et dans la ville. L'église était tellement pleine de +cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes +offraient le triste spectacle de morts innombrables entourés de leurs +familles désolées, attendant des jours et des nuits que les tombeaux +eussent été bénis dans le nouveau cimetière encombré par la foule. La +petite vérole et la fièvre typhoïde firent aussi leur apparition, et +frappèrent plusieurs de ceux qui avaient échappé au choléra. + +Le 22 juin, nous reçûmes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Théodoros +ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la +province plus saine et plus élevée de Begember. Le 13, de grand matin, +le camp fut levé et nous campâmes, le soir même, sur le rivage du +Gumaré tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet à parcourir touchait +à sa fin. Nous avions constamment monté depuis notre départ de +Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du +14) était déjà élevé de plusieurs milliers de pieds au-dessus du +lac; malgré cela le choléra, la petite vérole et la fièvre typhoïde +continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majesté s'informa de quels +moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables. +Nous lui conseillâmes de partir immédiatement pour les plateaux plus +élevés de Begember, de laisser ses malades à quelque distance de +Debra-Tabor, de disperser son armée, aussi loin que possible, sur +toutes ses provinces, choisissant les localités les plus saines et les +plus isolées pour y envoyer les cas nouveaux qui se déclareraient. Il +agit selon nos conseils et avant peu, nous eûmes la satisfaction de +voir les épidémies perdre de leur violence, et an bout de quelques +semaines disparaître entièrement. + +Le 16, nous fournîmes une très-longue marche. Nous partîmes environ +à six heures de l'après-midi et nous ne fîmes aucune halte jusqu'à +Debra-Tabor, où nous arrivâmes environ deux heures avant midi. +Aussitôt que nous touchâmes le pied de la colline sur laquelle +s'élevait la demeure impériale, nous reçûmes l'ordre de l'empereur de +descendre de nos montures, et immédiatement, nous le vîmes venir à +nous accompagné de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous +rendîmes tous à Gaffat, station européenne située à trois milles +à l'est de Debra-Tabor. En route, nous fûmes surpris par le plus +terrible orage de grêle que j'aie jamais vu; telle en était la +violence, que Théodoros fut obligé plusieurs fois de s'arrêter. La +grêle tombait en masse si compacte, et les grêlons étaient d'une telle +dimension, qu'il était presque impossible de les supporter. Enfin, +nous arrivâmes à Gaffat gelés et trempés jusqu'aux os; mais l'empereur +paraissait n'avoir souffert en aucune façon de cette douche, il nous +servait de cicérone, nous montrant le lieu où nous étions, et nous +donnant des explications sur les ateliers, les roues à eau, etc., etc. +Quelques planches furent transformées en sièges, un feu fut allumé par +ses ordres, et nous demeurâmes seuls avec lui pendant plus de trois +heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis +et les coussins avaient été oubliés à Debra-Tabor, et il renvoya +Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitôt que ce dernier revint +avec les porteurs, Théodoros montra la route de la colline de Gaffat, +et de ses propres mains étendit les tapis, et plaça le trône dans la +maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignées aux +autres Européens, après quoi Théodoros nous quitta. + +Le 17 juin, les ouvriers européens qui étaient restés à Kourata, +arrivèrent à Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'étaient +plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur +reconnut, d'après leur conduite, qu'ils étaient mécontents; cependant +il les accompagna à Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des +shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformée en une +demeure convenable. Le trône y fut aussi placé, et lorsque tout fut +arrangé, on nous fit appeler. Théodoros s'excusa de ce qu'il était +obligé de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisée, +ajoutant qu'il retournait à Debra-Tabor, mais que le lendemain, il +tâcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hôtes. +Conformément à cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous +offrir plusieurs maisons situées sur une hauteur, en face de Gaffat, +et qui avaient été préparées pour nous recevoir. Comme la maison de +M. Rassam était plus petite, il profita de cela pour demander que +l'empereur retirât le trône de sa chambre. Sa Majesté y consentit, +bien qu'il eût garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et +le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous +figurâmes que nous étions là établis pour toute la saison des pluies. +Le choléra et la fièvre typhoïde venaient de se manifester a Gaffat, +et du matin an soir, j'étais constamment réclamé par des malades. L'un +d'eux, la femme d'un Européen, me prit beaucoup de temps; elle eut +d'abord une attaque de choléra, suivie de la fièvre typhoïde qui la +mit aux portes du tombeau. + +Dans la matinée du 25 juin, nous reçûmes l'ordre de l'empereur, M. +Rassam, ses compagnons, les prêtres et quelques autres, de nous rendre +à Debra-Tabor pour assister à une accusation politique. Les ouvriers +européens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnèrent. Arrivés à +Debra-Tabor, nous fûmes surpris de n'être pas reçus avec la politesse +habituelle, et d'être immédiatement conduits en présence de +l'empereur; nous fûmes introduits dans une tente noire établie dans +l'enceinte impériale. Nous pensâmes que cette accusation politique +nous concernait, et nous étions assis depuis quelques minutes +seulement, lorsque les ouvriers européens furent appelés par Sa +Majesté. Ils revinrent bientôt après, suivis de Cantiba Hailo, +de Samuel et d'un Aia-Négus (bouche du roi), porteurs du message +impérial. + +La première et la plus importante des accusations était celle-ci: +«J'ai reçu une lettre de Jérusalem dans laquelle il est dit que +les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon +royaume, de concert avec les Anglais et les Français.» La seconde +accusation portait sur le même sujet; seulement, on ajoutait que +M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait dû en +avertir Sa Majesté. La troisième accusation était celle-ci: «N'est-il +pas vrai que les chemins de fer égyptiens sont construits par les +Anglais?» + +Quatrièmement: «N'avait-il pas donné une lettre au consul Cameron +pour la reine d'Angleterre, et le consul n'était-il pas revenu sans +réponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais +s'était moqué de sa lettre?» Il y avait encore sept ou huit autres +accusations, mais elles étaient insignifiantes et je ne m'en souviens +pas. Peu de jours auparavant, un prêtre grec était arrivé de la côte +porteur d'une lettre pour Sa Majesté: ces faits étaient-ils contenus +dans cette lettre, ou bien était-ce seulement un prétexte inventé +par Théodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait +l'intention d'infliger à ses hôtes innocents; c'est ce qu'il serait +impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur était +celle-ci: «Vous devez rester ici; Sa Majesté ne peut pas plus +longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres +objets vous seront rendus.» + +M. Rosenthal obtînt la permission de retourner à Gaffat pour voir sa +femme, je fus autorisé à le suivre, à cause de l'état critique +dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres +Européens demeurèrent dans la tente. M. Waldemeier, à cause de la +maladie de sa femme, était resté à Gaffat; il fut effrayé lorsqu'il +apprit nos contrariétés, craignant que cela ne privât sa femme des +secours médicaux dont elle avait tant besoin dans l'état désespéré où +elle se trouvait. Il me pria de retourner auprès d'elle, ne serait-ce +qu'une heure, tandis qu'il courait à Debra-Tabor pour supplier +Théodoros de me laisser avec lui jusqu'à ce que sa femme fût hors de +danger. Madame Waldemeier était une fille de ce M. Bell que Théodoros +aimait tant. Non-seulement il consentit à la demande de M. Waldemeier, +mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvénient, il me +permettrait de rester à Gaffat, les malades y étant nombreux, tandis +qu'il exécuterait l'expédition qu'il avait projetée. Comme j'étais +affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte +surexcitation, je fus enchanté de ce projet de me laisser rester +Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-même, +le jour suivant, demandait à Théodoros que cette autorisation fût +accordée, non-seulement à moi, mais aussi à quelques autres de nos +compagnons. A cause de ma santé et de la position de M. Rosenthal, la +permission nous fut accordée à tous les deux, mais elle fut refusée +aux autres. + +Nous nous attendions chaque jour à entendre dire que le camp avait +été levé, mais Sa Majesté n'en faisait rien. Chaque jour Théodoros +envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait +saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je +l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et +reçut mes salutations. M. Rassam et les autres Européens furent +autorisés à venir nous voir à Gaffat; et quoique de temps en temps le +nom de _Magdala_ fût prononcé, cependant il nous semblait que l'orage +s'était dissipé et nous espérions avant peu être tous réunis à Gaffat, +et y passer en paix la saison des pluies. + +Le 3 juillet un officier de Sa Majesté m'apporta les salutations de +l'empereur, ajoutant que Sa Majesté devait venir inspecter les travaux +et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis à la +fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y +rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard +de terribles conséquences. Nous rencontrâmes l'empereur près de la +fonderie marchant à la tête de son escorte: il nous demanda comment +nous allions, et nous le saluâmes en ôtant nos chapeaux. Comme il +repassait, les deux Européens avec lesquels j'avais fait la route, se +couvrirent; sans songer combien Sa Majesté était susceptible pour tout +ce qui concernait l'étiquette; je restai la tête découverte, quoique +le soleil fût chaud et dangereux. Arrivé à la fonderie, l'empereur +me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes +l'ébauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et +ensuite nous quitta. Dans la cour il passa près de M. Rosenthal, qui +ne s'inclina pas, Théodoros ne s'informant pas de lui. + +Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux +mendiant lui demanda l'aumône en disant: «Mes seigneurs (gaitotsh) les +Européens out toujours été bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous +pas aussi soulager ma misère!» En entendant l'expression de +_seigneur_, appliquée aux ouvriers, Théodoros entra dans une terrible +colère: «Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi? +Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Deux individus de sa suite se +précipitèrent sur le mendiant et se murent à le frapper de leurs +bâtons; Théodoros criait toujours: «Frappez-le, frappez-le, par ma +mort!» Le pauvre vieux impotent demandait grâce, avec une expression +à fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au +bout de quelques minutes nous n'eûmes devant nous qu'un cadavre étendu +qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byène rugissante cette nuit-là +put se repaître, sans être troublée, de ses restes abandonnés. + +Toutefois la rage de Théodoros ne fut point encore calmée; il s'avança +de quelques pas, pais s'arrêtant il se retourna la lance en arrêt, les +regards errants autour de lui; il était la personnification de la rage +indomptable. Ses yeux rencontrèrent M. Rosenthal: «Saisissez-le!» +s'écria-il. Immédiatement plusieurs soldats se ruèrent sur lui pour +obéir an commandement impérial. «Saisissez l'homme qu'ils appellent le +_hakeem_ (médecin).» Aussitôt une douzaine de scélérats tombèrent sur +moi et m'empoignèrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les +endroits qui offraient une prise. Théodoros s'adressa ensuite à M. +Rosenthal en disant: «Ane que vous êtes, pourquoi m'appelez-vous le +fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?» M. Rosenthal +répondit: «Si je vous ai offensé, j'en demande pardon à Votre +Majesté.» Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une +façon inquiétante, et je croyais à chaque instant qu'il allait nous +transpercer. Je craignais que, aveuglé par la colère, il ne fut plus +maître de lui-même, et je comprenais que si une fois il se laissait +dominer par ses passions, c'en était fait de nous. + +Heureusement pour nous Théodoros se tourna vers les ouvriers +européens, les insultant dans des termes grossiers; «Vils esclaves! ne +vous ai-je pas envoyé de l'argent? Qui êtes-vous que vous vous donniez +le titre de _seigneurs_? Prenez garde!» Puis, s'adressant aux deux +ouvriers que j'avais rencontrés sur la route de la fonderie, il leur +dit: «Vous êtes fiers! qui êtes-vous? Des esclaves! des l'eûmes! des +ânes galeux! vous vous couvrez la tête en ma présence! est-ce que vous +ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas resté la tête découverte? +Pauvres créatures que j'ai enrichies!» Se tournant alors de mon côté +et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria: +«Laissez-le aller; amenez-le-moi.» Tous me lâchèrent hormis un +seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors: +«Connaissez-vous l'arabe?» Quoique je comprisse un peu cette langue, +je pensai qu'il était plus prudent, vu les circonstances, de répondre +négativement. Alors il commanda à M. Schimper de traduire ce qu'il +allait dire: «Vous, hakeem, vous êtes mon ami. Je n'ai rien a dire +contre vous; mais les autres m'ont insulté et vous allez venir avec +moi pour assister a leur jugement.» Il commanda ensuite à Cantiba +Hailo de me donner sa mule, il monta à cheval, moi et M. Rosenthal +allant à sa suite; ce dernier à pied, traîné sur toute la route par +les soldats qui l'avaient saisi. + +Aussitôt après notre arrivée à Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre +à M. Rassam, de venir avec les autres Européens; il avait quelque +chose à leur dire. Théodoros s'assit sur un rocher à environ trente +pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers +supérieurs et derrière nous une ligne pressée de soldats. Il était +toujours en colère, faisant sauter des pointes de rocher avec +l'extrémité de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole. +Il s'adressa une fois à M. Stern et lui demanda: «Est-ce d'un +chrétien, d'un païen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous +avez écrit votre livre, par quelle autorité l'avez-vous fait? Ceux +qui m'ont insulté en votre présence, étaient-ils mes ennemis ou les +vôtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?» etc. Puis il +dit à M. Rassam: «Vous aussi vous m'avez manqué de respect. «Moi?» +répondit M. Rassam. «Oui! quatre fois. Premièrement, vous avez lu le +livre de M. Stern, dans lequel je suis insulté; secondement vous ne +m'avez pas réconcilié avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu +les faire partir du pays; troisièmement: votre gouvernement permet +aux Turcs de garder Jérusalem, qui est mon héritage. La quatrième +accusation je l'ai oubliée.» Il demanda ensuite à M. Rassam s'il +savait que Jérusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens +avaient été pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de +Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui +appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions. +Enfin il dit à Samuel qui était l'interprète «Que diriez-vous si je +chargeais de chaînes vos amis?» «Rien,» répondit Samuel; «n'êtes-vous +pas le maître?» Des chaînes avaient été apportées, mais cette réponse +l'avait calmé. Il s'adressa alors à l'un des chefs et lui dit: +«Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?» L'autre, qui savait +ce qu'il fallait répondre, lui dit: «Majesté, la maison vaudrait +mieux.» Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent +envoyés de la tente noire à la maison attenant à la sienne, et nous +reçûmes l'ordre de nous y transporter. + +La maison qui nous était destinée, servait primitivement de +pied-à-terre: elle était bâtie en pierre, entourée d'une grande +verandah, et fermée seulement par une petite porte sans fenêtre ni +aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allumé plusieurs +bougies que nous pûmes nous reconnaître an milieu des profondes +ténèbres qui régnaient en ce lieu, ce qui rappela, à mon souvenir, +plusieurs scènes du drame terrible de Calcutta: _La Caverne noire_. +Quelques soldats apportèrent nos couches, et une douzaine de gardiens +s'assirent près de nous, tenant dans leurs mains des chandelles +allumées. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit +occasion pour se plaindre amèrement des mauvais traitements qu'il +nous infligeait. Il dit: «Dites à Sa Majesté que j'ai fait tout mon +possible pour établir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais +lorsque les événements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en +soient les conséquences, le blâme n'en retombera pas sur moi.» +Théodoros nous renvoya ces paroles: «Que je vous traite bien ou que je +vous traite mal, cela revient au même; mes ennemis diront toujours que +je vous ai maltraités; ainsi cela ne fait rien.» + +Un peu plus tard, nous fûmes troublés par un message de l'empereur, +nous faisant savoir qu'il ne pouvait être indifférent au bien-être de +ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour +le dissuader d'une telle démarche, il arriva bientôt accompagné par +quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: «Ce +soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que +vous fussiez fâchas, et je suis venu boire avec vous.» A ces mots, il +nous présenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-même l'exemple. + +Il fut calme et très-sérieux, bien qu'il voulût paraître gai. Il resta +environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome +fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses, +il nous dit: «Mon père était fou, et quoique mon peuple ait dit +quelquefois que j'étais fou moi-même, je ne l'ai jamais cru; mais +maintenant je crois que je le suis.» M. Rassam répliqua: «Je vous en +prie, ne dites pas de semblables choses.» Sa Majesté reprit: «Oui, +oui, je suis fou.» Un instant après, il nous dit en nous quittant: «Ne +vous arrêtez pas à la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous +dis devant mon peuple, mais regardez à mou coeur. J'ai un motif pour +cela.» En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'établir dehors et +de ne point nous déranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou +deux fois à une certaine distance, cependant ce fut la dernière +conversation que nous eûmes avec lui. + +Les deux jours que nous passâmes dans la caverne noire à Debra-Tabor, +tous réunis, obligés d'avoir des chandelles allumées nuit et jour, +dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement +des jours de torture morale et physique. Nous reçûmes avec joie +l'annonce que nous allions être changés; toute alternative était +préférable à notre position actuelle; que nous fussions enfermés dans +une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous +fussions enchaînés dans un amba, tout valait mieux que ce sombre +emprisonnement, privé de tout comfort, même de la chère clarté du +jour. + +A midi, le 5 juillet, nous fûmes informés que Sa Majesté était déjà +partie, et que notre escorte attendait l'ordre du départ. Nous étions +tous réjouis à la pensée de respirer l'air frais, et d'admirer les +champs couverts de verdure et illuminés par un brillant soleil. +Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois l'ordre de partir, nous ne +donnâmes pas même une pensée aux inconvénients du voyage, tels que la +pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournîmes qu'une +petite course, et nous campâmes sur un plateau appelé Janmeda, à +quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure, +l'armée se mit en marche, mais nous attendîmes à l'arrière-garde trois +heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Théodoros, assis sur un +rocher, avait commandé à toutes ses forces, y compris sa suite, de +prendre les devants, et comme nous, exposé à la pluie qui tombait +et paraissant plongé dans des pensées profondes, il contemplait les +différents corps de son armée à mesure qu'ils passaient devant lui. +Nous étions sévèrement surveillés; plusieurs chefs, et les hommes +qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un détachement +marchait en tête, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne +nous perdaient jamais de vue. + +Nous fîmes halte, cette après-midi, dans une grande plaine, près d'une +éminence appelée Kulgualiko, sur laquelle s'élevaient les tentes +impériales. Le lendemain, on adopta le même mode de départ et après +avoir voyagé toute la nuit, nous nous reposâmes à Aïbankab, an pied du +mont Guna, le pic le plus élevé du Begember, très-souvent couvert de +neige dans la saison pluvieuse. + +Nous passâmes la journée du 8 à Aïbankab. Dans l'après-midi, Sa +Majesté nous fit inviter à gravir la colline où il était établi, afin +de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre +position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent +échangés, mais nous ne vîmes pas l'empereur. + +Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoyé. +Il s'arrêta longtemps, et, à son départ, il nous avertit que nous +marcherions en tête et que nos effets embarrassants nous seraient +envoyés plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques +articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules +nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour +lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter +le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux même avec +des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre +destination, nous soupçonnions tous que Magdala et les chaînes +seraient notre lot. + +Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent dès lors chargés +de nous garder. Nous nous aperçûmes bientôt que nous étions traités +plus sévèrement; un ou deux soldats à cheval avaient la garde spéciale +de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas +assez vite, ou courant, en tête de l'escorte, pour attendre l'arrivée +de ceux qui étaient moins bien montés. Nous fîmes une très-longue +étape ce jour-là, de neuf heures après-midi à quatre heures avant +midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de +nos effets arrivèrent bientôt après nous, mais les mules chargées des +bagages n'arrivèrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue. +N'ayant rien à manger, nous tuâmes un mouton et le fîmes griller +devant le feu, à la façon abyssinienne; affamés et fatigués comme nous +l'étions, il nous parut que c'était le repas le plus exquis que nous +eussions jamais fait. + +Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de +nous tenir prêts, et quelques instants plus tard nous étions en selle. + +Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent +été nos espérances jusqu'alors sur notre destinée, elles étaient +évanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin +de Magdala pour avoir aucun doute là-dessus. Le commencement de la +journée ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien +cultivé; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ça et +là quelques villages; de sombres touffes de cèdres embellissaient les +sommets des collines éloignées, et annonçaient la présence de quelque +église. Le paysage était beau et certainement plein d'attrait pour +un artiste, mais pour des Européens, traînés comme du bétail par des +barbares, les montées abruptes et les profondes vallées n'avaient +aucun charme. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes en face +d'un précipice à pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un +quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter, +afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchâmes encore environ deux +heures et nous atteignîmes les portes de Begember. En face de nous +s'élevait le plateau du Dahonte, à environ deux milles de distance, +mais nous avions à monter une côte plus rapide encore que celle que +nous laissions derrière nous, et un abîme plus profond aussi à passer +pour atteindre cette colline. La vallée du Jiddah, affluent du Nil, +était entre nous et notre lieu de halte. C'était comme un mince fil +d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace +étroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le +sommet s'élève à trois mille pieds. Nous achevâmes notre course, +fatigués et n'en pouvant plus. + +Cette nuit-là, nous stationnâmes à Magot, sur la première terrasse +du plateau du Dahonte, environ à 500 pieds du sommet de la montagne. +Notre tente fut là en même temps que nous, nos serviteurs apportaient +quelques provisions, et nous nous arrangeâmes pour faire un frugal +repas; mais nos bagages arrivèrent trop tard, et nous nous vîmes +obligés de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq +jours après notre arrivée à Magdala que l'autre partie de nos bagages +nous atteignit. Jusque-là nous ne pûmes changer d'habits, et nous +n'eûmes rien pour nous défendre contre le froid des nuits de la saison +des pluies. Dans la matinée du 11, de bonne heure, nous continuâmes +notre ascension, et nous arrivâmes enfin sur le magnifique plateau du +Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze +milles de diamètre, couverte, à l'époque de notre voyage, de produits +différents et de magnifiques prairies, où paissaient des milliers +de têtes de bétail et où les mules, les chevaux et d'innombrables +troupeaux se montraient à chaque pas. De tous côtés, à l'horizon de +cette plaine, s'élèvent de petites collines qui sont garnies de leur +pied à leur sommet, de nombreux villages charmants et bien bâtis. +Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus +pittoresque que j'aie rencontrée en Abyssinie. + +Vers midi, nous arrivions à l'extrémité est du plateau, et là devant +nous, apparut un de ces abîmes imposants, comme nous en avions déjà +rencontré deux fois depuis notre départ de Debra-Tabor. Nous n'étions +pas du tout réjouis à la pensée d'avoir à le descendre, pour passer +à gué le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le précipice +opposé, véritable muraille, pour compléter notre étape de la journée. +Heureusement nos mules étaient si fatiguées que le chef de notre garde +décida de s'arrêter pour la nuit à mi-côte, dans un des villages +qui sont perchés sur les différentes terrasses du ces montagnes +basaltiques. Le 12, nous continuâmes notre descente, nous traversâmes +le Bechelo et fîmes l'ascension du plateau opposé, le Watat, où nous +arrivâmes à onze heures du soir. Là, nous fîmes une bonne halte et +nous partageâmes un frugal déjeuner envoyé par le chef de Magdala à +Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part. + +De Watat à Magdala la route est une plaine inclinée, descendant +constamment et graduellement à travers les plateaux élevés de la +province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala étant sur +les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes +isolées, perpendiculaires et coupées à pic comme des murailles de +basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou +quelque portion détachée de la gigantesque masse voisine. + +La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser +encore une on deux collines en forme de cônes pour y arriver. Magdala +est bâtie sur deux hauteurs, séparées par le petit plateau d'Islamgie, +les deux cônes sont distants seulement d'une centaine de pieds. La +pointe nord est la plus élevée, mais à cause de l'absence d'eau et du +peu d'espace, elle n'est pas habitée. C'est à Magdala que se trouve la +plus importante forteresse de Théodoros, qui renferme ses trésors et +sa prison. + +A Islamgee, l'ascension devint plus pénible; cependant, nous pûmes +arriver à la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions +plus du tout à descendre, mais que nous étions obligés, à cause de +l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnâmes et allâmes +à pied tous les quatre, laissant les bêtes trouver leur chemin comme +elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela à la montée du Bechelo et +du Jiddah. Le trajet de Watat à Magdala se fait généralement en cinq +heures, mais nous en mimes près de sept, parce que nous faisions de +fréquentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte à +l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent à la rencontre de +Bitwaddad-Tadla. C'était sans doute afin d'examiner notre lettre de +cachet. Enfin, un à un, comptés comme des moutons, nous franchîmes +la porte, et nous fûmes conduits dans an espace ouvert en face de +l'habitation impériale. Là, nous rencontrâmes le ras (la tête de la +montagne) et les six chefs supérieurs, qui président toujours avec lui +le conseil dans les affaires de haute importance. + +Aussitôt qu'ils eurent salué le Bitwaddad, ils se retirèrent un peu à +l'écart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques +minutes, Samuel nous appela, et accompagnés par les chefs, escortés de +leurs inférieurs, nous fûmes conduits dans une maison située près de +l'enceinte impériale. Un feu y était allumé. Fatigués et abattus, la +perspective d'un abri, après plusieurs jours passés à la pluie, nous +réjouit, malgré nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retirés, +laissant des gardes à la porte, nous nous mîmes à causer, à fumer et à +dormir près du feu, oubliant entièrement que nous étions les victimes +innocentes d'une infâme trahison. Deux maisons furent mises à notre +disposition. L'une d'elles nous fut désignée pour y coucher et nous +servir particulièrement d'habitation, et l'autre fut destinée aux +domestiques et regardée comme notre cuisine. + + + + +XI + + +Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec +nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération +décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection +de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des +lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Gedjo. + +Il faisait complètement nuit à notre arrivée, la veille au soir. Notre +première affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure. +Elle consistait en deux buttes circulaires, entourées d'une forte haie +épineuse attenante à l'enceinte impériale. La plus grande était dans +un mauvais état, et comme le toit, au lieu d'être appuyé sur un pilier +central, était supporté par une douzaine de colonnes latérales, +formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinâmes à nos +serviteurs et à notre _balderaba_ Samuel. Celle que nous gardâmes +pour nous avait été bâtie par Ras-Hailo, lorsqu'il était le favori de +Théodoros, mais qui depuis était tombé en disgrâce. Ras-Hailo ne fut +pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et même, au +bout de peu de temps, il avait été pardonné par son maître et élu chef +de la Montagne; mais Théodoros, quelque temps après, lui retira encore +son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya à la prison +commune, enchaîné comme tous les autres prisonniers. Pour une maison +abyssinienne, cette hutte n'était pas mal bâtie; le toit était le +mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il était fait de +bambous tressés, arrangés et assujettis par des cercles de la même +matière. Lorsque Ras-Hailo eut été envoyé en prison, sa maison fut +offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume, +Théodoros s'en servit pour loger ses hôtes anglais. + +Pour nous tous, elle était petite; nous étions huit, et cette demeure +ne pouvait contenir commodément que quatre personnes. Les soirées et +les nuits étaient cruellement froides, et le feu occupant le centre +de la chambre, quelques-uns d'entre nous étaient couchés la moitié du +corps dans la chambre, et l'autre moitié dans un enfoncement humide. +Tout d'abord nous sentîmes amèrement notre triste position. La saison +des pluies était arrivée, et chaque jour la voix de l'orage se +faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et +moi-même) ne pouvions même pas changer de vêtements, et, couchés, nous +n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu +pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable +de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de +ses shamas. + +Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous +procurer quoi que ce fût. On nous annonça que des provisions avaient +été envoyées des greniers impériaux; les premiers captifs anglais +souriaient à ces paroles, sachant par une amère expérience que les +prisonniers de l'Amba de Magdala étaient regardés comme devant donner +et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs prévisions étaient +justes: nous ne reçûmes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui, +en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il +s'imagina même que ce tej était pour lui, car à chaque instant il en +buvait avec ses camarades. Nous reçûmes aussi, un jour de fête, deux +vaches maigres à l'air affamé, et desquelles, je puis le dire, je +refusai le moindre morceau. + +Pour un Européen accoutumé à trouver sous la main tous les objets +nécessaires à la vie, il peut paraître invraisemblable que dans toute +l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi +que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous +un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions +d'épiceries, nous nous adressions à eux. Notre nourriture était +abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions étaient un peu +meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans +tout le pays, d'autre moulin à farine que ceux des boulangers, nous +fûmes obligés d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la +balle, et de l'écraser entre deux pierres, non pas avec les grosses +meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments +de rochers creusés, où le grain est réduit en farine, au moyen d'une +espèce de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'était +bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous +pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers +étaient toujours gâtés lorsqu'on nous les livrait, nous en fûmes +bientôt dégoûtés, et quoique nous eussions aimé à varier notre +nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait +rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne +pouvions qu'à grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions +bien nous fournir de café en tout temps, mais nous n'avions pas de +sucre; et pris sans lait ou avec du lait fumé, c'était une boisson +si amère et si répugnante, que, au bout d'un certain temps, nous +préférâmes nous en passer. Voici les détails du luxe de table que +nous eûmes pendant toute notre captivité: un pain grossier, fort mal +préparé, que l'on eût dit fait avec du verre pilé, et des plats qui +revenaient toujours les mêmes: du mouton coriace, quelques vieux coqs, +du beurre rance et du café amer. Le thé, le sucre, le vin, le poisson, +les légumes, etc., etc., c'étaient choses impossibles à trouver +même avec de l'argent. La mauvaise qualité et l'uniformité de notre +nourriture n'étaient rien encore devant la perspective que nous avions +de mourir de faim. Quelque grossières et insuffisantes que fussent +ces choses, elles devaient nous manquer, dès que nous n'aurions plus +d'argent. + +J'étais très-mal vêtu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la +pensée de laisser mes effets aux soins des _gens de Gaffat_, et je +n'avais pris avec moi que ce qui était indispensable pour la route. +Mon unique paire de souliers, portée à la pluie, au soleil, dans la +boue, était littéralement percée à jour; ils étaient tellement roidis, +qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois à +guérir; aussi jusqu'à l'arrivée de l'un de mes serviteurs, plusieurs +mois plus tard, je marchai, ou plutôt je me traînai les pieds nus. + +La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de goûts différents +est vraiment pénible. Nous étions huit Européens, grouillant tous dans +un petit espace qui nous servait à la fois d'antichambre, de salle à +manger et de dortoir; la plupart étrangers les uns aux autres, et unis +seulement par une commune infortune. L'adversité est peu propre +à améliorer les caractères; au contraire, elle nuit aux rapports +sociaux; c'est tout an plus si l'éducation et la naissance vous +apprennent à supporter et à accepter les plus grandes difficultés. +Nous redoutions sur toutes choses cette familiarité qui se glisse si +naturellement entre des hommes d'une position sociale tout à fait +différente et vous expose à entendre des expressions grossières et +avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'égalité avec l'un +des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions été +tranquilles, si une partie de la nuit n'eût été employée à parler, et +si chacun de nous eût voulu pardonner silencieusement les défauts de +ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la même +indulgence. + +Une compagnie de soldats d'environ quinze à vingt hommes arrivaient +chaque soir, un peu avant le crépuscule, et plantaient une petite +tente noire de l'autre côté de notre porte. Comme il pleuvait souvent +la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente; +deux ou trois seulement, qui étaient censés veiller, sortaient pour +dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous dérangeaient +jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement +où nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette époque, nous +avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se +promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent +jamais changés pendant notre séjour; nous n'eûmes pas lieu d'être +satisfaits de leur façon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos +gardiens de jour n'étaient que des scélérats poltrons et des espions +dangereux. + +Nous avions déjà passé trois jours à Magdala, et nous commencions à +espérer que notre disgrâce se bornerait à un simple emprisonnement, +lorsque environ vers midi, le 16, nous aperçûmes le chef, accompagné +d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut +appelé, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de +l'autre côté de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et +nous commencions à être inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec +une physionomie sérieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans +la chambre, que l'officier _avait à faire quelque petite chose avec +nous._ Nous obéîmes et, au bout de quelques instants, le ras (le +chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres +personnes entrèrent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous armés +jusqu'aux dents, s'établirent dans la chambre; les autres demeurèrent +dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands +témoignages de religion et force expressions dévotes; à chaque minute, +les noms de Dieu et du Seigneur sont répétés et pris en vain. J'étais +assis près de la porte, et la conversation m'intéressant peu, je +regardais la foule mêlée du dehors, lorsque tout d'un coup j'aperçus +deux ou trois hommes portant d'énormes chaînes. Je les montrai à M. +Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destinées; +il s'adressa en arabe, à ce sujet, à Samuel, et sur la réponse +affirmative de ce dernier, nous comprîmes quel avait été le sujet de +la longue consultation entre le chef et Samuel. + +Le ras alors mit fin à la conversation insignifiante qu'il avait tenue +depuis son arrivée, et nous informa, dans des termes mesurés et polis, +que c'était l'usage d'enchaîner tous les prisonniers envoyés dans ce +lieu; il n'avait reçu aucune instruction de l'empereur; mais il en +verrait un messager à Théodoros pour l'informer qu'il nous avait mis +dans les fers, et il ne doutait nullement que son maître n'expédiât +aussitôt l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous +soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'être +obligé de nous enchaîner. Le pauvre homme nous voulait réellement du +bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manières +comme il faut; il croyait que Théodoros regrettait déjà l'ordre +inutile et cruel qu'il avait donné, et que peut-être, il saisirait +l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois +ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accusé +d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les +fers an camp, où il mourut bientôt après des tortures qui lui furent +infligées. + +Les chaînes furent apportées, et la grande affaire du jour commença. +Les uns après les autres, nous eûmes à subir l'opération, les premiers +captifs étant les premiers servis et favorisés des chaînes les plus +lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je +retroussai mes pantalons, et je plaçai ma jambe droite sur une pierre +mise là à cet effet. L'un des anneaux fut alors posé sur ma jambe, à +deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau +tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout +entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer +frappait contre l'os et me causait une douleur plus aiguë. Il fallut +environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il +fut travaillé jusqu'à ce qu'il n'y eût que l'épaisseur d'un doigt +entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un +sur l'autre furent encore martelés jusqu'à ce qu'ils se joignirent +parfaitement. L'opération fut ensuite pratiquée à la jambe gauche. Je +craignais toujours que le noir forgeron, venant à manquer le fer, ne +me broyât la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre était +écrasé; l'anneau s'était cassé juste quand l'opération allait finir. +Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette +fois, les fers furent rivés à l'entière satisfaction du forgeron et du +chef. + +On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la +chose n'était point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratiqué +ce nouveau système de locomotion, je ne pus faire seulement que trois +on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais +profondément l'humiliation à laquelle nous étions soumis; mais je +n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de +la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre. +Aussi, bondissant sur mes jambes, j'élevai mon bonnet et m'écriai à +leur grand étonnement: «_God save the queen!_»(Dieu sauve la reine!) +et m'en fus riant et chantant, comme si j'étais parfaitement heureux. +Comme chaque détail de notre vie était rapporté à Théodoros, mon +mépris pour ses chaînes devint public, et il en fut informé; mais il +ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant +allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que +nous nous étions tous laissé enchaîner sans dire une parole; que même +M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi +les fers avec colère. + +Après l'opération, et lorsque chaque assistant de cette scène nous eut +fait la politesse d'un: «_Que Dieu les ouvre!_» le messager que les +chefs voulaient envoyer à Théodoros (un quidam du nom de Léh, grand +espion et confident de l'empereur, le même qui avait apporté nos +lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M. +Rassam pourrait désirer envoyer à Sa Majesté. Celui-ci, en termes +mesurés et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta +sur lui la responsabilité des conséquences d'un traitement si injuste +qui pouvait amener de terribles représailles. Malheureusement, Samuel, +toujours craintif et tremblant que des chaînes ne lui fussent aussi +réservées, refusa d'interpréter ce discours, et n'envoya que les +compliments ordinaires. + +Lorsque nos geôliers furent, sortis, nous nous regardâmes les uns les +autres, et nous nous trouvâmes si drôles, que, malgré notre +chagrin, nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire. Les chaînes +consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres +plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau à l'autre; nous +les portâmes bien près de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pûmes +pas marcher; nos jambes étaient brisées et meurtries par suite du +ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une +telle douleur, que nous fûmes obligés d'introduire pendant le jour des +bandages sous les chaînes. La nuit, je les enlevais, à cause de la +constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui +faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit +que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais être +soulagées; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous +nous retournions d'un côté ou de l'antre, les chaînons, en heurtant +l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous +éveillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y +fussions accoutumés et que nous pussions nous promener autour de notre +enceinte plus commodément, cependant encore, de temps en temps, nous +étions obligés de prendre du repos des journées entières, sans quoi, +nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie +de l'os la plus exposée an frottement des fers. Plusieurs mois même +après que les fers m'eurent été ôtés, mes jambes étaient plus faibles +qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enflés. + +Le soir où nous fûmes chargés de chaînes, nous dûmes couper nos +pantalons sur le côté, afin de pouvoir les ôter. Pendant leur première +captivité à Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers +portaient des jupons ou des caleçons, à la façon indigène, qu'on leur +avait enseigné à passer entre les jambes et les chaînes. Mais nous +n'avions pas des vêtements semblables sous la main pour faire comme +eux, et même, vu l'état de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu +être question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La +nécessité, dit-on, est la mère de l'industrie: dans cette occasion, +j'inventai _les pantalons à la Magdala._ En ôtant les miens ce +même jour, je les ouvris tout le long de la couture extérieure, et +ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un +côté, tandis que je faisais de l'autre des boutonnières aussi +rapprochées que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines +après, j'étais capable, aidé d'un indigène, de passer sous les anneaux +des caleçons de calicot, et comme mes jambes se désenflaient, je pus +mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la +force de l'habitude, qu'à la fin, je quittais et mettais mes pantalons +aussi facilement que si mes jambes eussent été libres. + +Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de +bonne heure. Nous entendîmes le soir de l'opération une discussion an +dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit, +nommé Mara, descendant d'un Arménien et grand admirateur de Théodoros. +Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'était efforcé de persuader +l'officier de ne point nous déranger, mais qu'il insistait pour +examiner nos chaînes et se convaincre qu'elles étaient comme elles +devaient. Nous refusâmes d'abord de subir cette inspection; nous ne +consentîmes qu'afin de nous débarrasser de cet homme, et nous nous +mîmes à secouer nos chaînes sous le shama qui nous servait de +couverture, à mesure qu'il passait devant nous. + +Nous nous attendions à demeurer an moins six mois à Magdala; il +fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et +aussi le temps de venir aux troupes qu'on expédierait pour nous mettre +en liberté et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par +l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si +nécessaires à notre commodité. Samuel parla an ras et aux autres +chefs, qui consentirent à nous donner une petite hutte et deux +_godjos_ lorsqu'ils auraient assez rassemblé de bois pour construire +une nouvelle enceinte. Le _godjo_ est une espèce de petite cabane, +dont le toit est fait de bouts de tiges liées ensemble à leur +extrémité, et tout entières recouvertes de paille. En attendant, on +persuada à deux d'entre nos compagnons, Piétro et M. Ecrans, d'aller +s'établir à la cuisine, où ils auraient plusieurs chambres et nous +laisseraient ainsi plus d'espace. + +Notre première pensée, en arrivant à Magdala, avait été de communiquer +la nouvelle à nos amis et au gouvernement; une fois que nous eûmes été +enchaînés, nous comprîmes que chaque heure perdue était une journée +ajoutée à notre misère et à notre _discomfort_, et que nous ne devions +perdre aucun temps pour envoyer un fidèle messager à Massowah. Il nous +était très-difficile d'écrire, mais surtout dans le commencement, où +nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fûmes plus habitués à tout +ce qui concernait nos envoyés. Toute la contrée jusqu'au Lasta +était soumise encore à Théodoros, et nous étions obligés d'être +très-circonspects dans nos expressions, dans le cas où la dépêche +tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoyée. Le 18, +notre paquet était prêt; mais, chose étonnante, ce fut la seule fois +que la manière d'envoyer notre lettre nous inquiéta. Nous ne pouvions +nous confier qu'à un homme qui eût demeuré quelque temps avec nous. A +la fin, nous nous souvînmes d'un vieux serviteur de M. Cameron, +qui avait été autrefois, en plusieurs circonstances, employé comme +délégué, et nous fixâmes notre choix sur lui. C'était un bon homme, un +marcheur de première force, mais très-querelleur, et capable de tout +pour contrarier son adversaire. Pour le guider, à travers le pays +rebelle, nous obtînmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch +Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une réponse de +M. Munzinger. Bientôt après avoir quitté Magdala, nos deux envoyés +commencèrent à se quereller, et en arrivant aux avant-postes des +rebelles, une question de préséance entre eux fit découvrir la +missive; nos deux messagers furent saisis, liés de chaînes pendant +quelques jours, et lorsqu'ils furent relâchés, on nous renvoya notre +serviteur elles lettres furent brûlées. Plus tard, nous prîmes plus de +précautions; les envoyés portèrent, dans leur ceinturon, les lettres +dont la connaissance pouvait être dangereuse; d'autres fois, nous les +cousîmes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme +en portent les indigènes; ou bien encore, nous les piquâmes dans la +partie de leurs vieux pantalons, près des coutures. Ceux qui nous +répondaient de la côte usaient des mêmes précautions; et quoique nous +ayons envoyé, pendant notre captivité, au moins quarante messagers, +porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous +n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne +soit pas arrivé à destination. + +Bientôt se posa la question si importante pour nous de savoir comment +nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Théodoros, à +cette époque donnât un millier de dollars à chacun de ses ouvriers. +Plusieurs d'entre eux connaissant l'état politique de la contrée, et +comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait à sa fin, voulurent +envoyer leur argent hors du pays et comme nous étions fort embarrassés +pour nous en procurer, la chose fut bientôt arrangée à notre +satisfaction mutuelle. Nous envoyâmes des gens à Debra-Tabor et comme +la route était sûre, et que par des présents agréables nous nous +étions faits des amis des chefs de districts traversés par la route de +nos délégués, ceux-ci ne furent ni inquiétés ni volés. Ils portèrent +les dollars dans des valises sur des mules chargées du grain ou de la +fleur de farine que les _gens de Gaffat_ nous envoyaient de temps +à autre, ou bien serrés dans les longues écharpes de coton que les +Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent +aussi données à M. Munzinger pour qu'il envoyât de l'argent à Metemma, +où nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne +fut que la seconde année de notre captivité que nous rencontrâmes de +sérieuses difficultés de ce côté. La puissance de l'empereur diminuait +de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes; +le chemin de Metemma à Magdala fut interdit; les _gens de Gaffât_ +n'étaient pas épargnés; un moment il parut impossible de nous faire +parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois eûmes-nous +beaucoup de peine à nous procurer une somme quelconque, ayant employé +pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles; +mais ensuite ayant eu recours à l'influence de l'Evêque et à la +protection de Wagshum Gobazé, l'argent reprit facilement le chemin +de Magdala et nous délivra de nos craintes. Théodoros savait +indirectement que nous envoyions des serviteurs à la côte, mais comme +c'était l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller +auprès des familles de leurs maîtres pour tacher d'en obtenir quelques +secours, il ne pouvait pas trop nous le défendre, surtout ne nous +ayant jamais rien fourni. Si nos messagers étaient tombés entre ses +mains, il leur eût probablement volé leur argent mais il ne les aurait +point insultés. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles +que nous avons écrites étaient arrivées à sa connaissance, les envoyés +eussent eu bien vite leur compte, et quant à nous notre sort eût été +bien vite décidé aussi. + +Cela peut paraître invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont +une race de voleurs, se sont montrés parfaitement honnêtes dans ces +circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de +dollars qui leur avaient été confiés: c'était pourtant une fortune +pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas être ingrat vis-à-vis +de ces hommes qui s'exposant à de grands dangers, la plupart du temps, +faisaient leur trajet de Massowah à Magdala, pendant la nuit, et, par +ce service rendu, nous empêchaient de mourir de faim: mais cependant +je crois qu'ils agissaient d'après le vieil adage: que l'honnêteté est +plutôt une bonne politique qu'une vertu innée. D'abord ils étaient +largement rétribués, bien traités, et ils s'attendaient à une +récompense ultérieure (qu'ils ont fidèlement reçue) dans le cas où +la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des +rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu'à les avertir, +ou bien encore qu'à le faire savoir à l'Evêque pour qu'on eût arrêté +les délinquants, qu'on leur eût enlevé le bien mal acquis, et qu'on +les eût encore punis sévèrement. Tout cela leur était parfaitement +connu. + +En considérant le passé je ne puis comprendre comment j'ai pu passer +ces longs jours d'oisiveté si ennuyeux, toujours les mêmes pendant +vingt-deux mois. Les chaînes n'étaient rien comparées au manque +d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie +journalière, le contenu eût été invariablement celui-ci: «Pris un bain +(opération douloureuse à cause des chaînes qui n'étant plus entourées +de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garçon tenait mes +pantalons pour les passer entre les chaînes. Aujourd'hui le temps +étant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons +déjeuné de meilleur appétit après cette tâche remplie. Des malades +viennent voir le médecin. Comme je suis médecin et apothicaire, je +prescris les médecines et les ordonnances moi-même. Samuel ou tel +autre ami indigène qui sait que mon tej est prêt, vient m'en demander +un verre ou deux. Je suis allé fumer une pipe avec M. Cameron. Je me +suis couché et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch, +livre très-intéressant, mais fait exprès pour m'endormir. Cette +après-midi je me suis couché, j'ai lu encore le Dictionnaire +commercial. Nous avons dîné. (Je voudrais bien savoir quel était l'âge +du coq que nous avons mangé?) Nous nous sommes traînés une heure entre +les huttes; je me suis couché; j'ai pris l'_Appendix_ de Gadby; mais +comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions même n'ont +plus d'attrait pour moi. Un petit garçon a allumé le feu, le bois +était vert et tout s'est rempli de fumée. J'ai joué une partie de +whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent +avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt +points. Un petit garçon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out +injuriés parce qu'ils avaient couché dehors et qu'il a plu. Bravo +Samuel, vous êtes un fidèle ami.» + +Cette page imaginée aurait pu se représenter _ad infinitum_. Pour +faire diversion, quelquefois nous écrivions à nos amis, ou bien +nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours +délicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service +religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait régulièrement +le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle était +invariablement notre vie journalière. Il faut dire qu'à la fin nous +en étions excédés. Nous eûmes aussi de temps en temps d'autres +occupations, comme de bâtir une hutte, de créer un jardin, d'exciter +sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; détails qui +trouveront leur place dans ce récit. + +Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre +résidence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours après que +l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se +consultèrent, discutèrent pendant longtemps et enfin se décidèrent à +ouvrir une brèche dans l'enceinte afin de faire place aux trois +huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui était chargé de la +distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison à M. +Rassam, prit un des _godjos_ pour lui-même, et donna la troisième à +M. Prideaux et à moi. Kerans et Piétro restèrent dans la cuisine, +et notre première habitation fut laissée à MM. Cameron, Stern et +Rosenthal. + +Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous prîmes possession de +notre nouvelle demeure. Sans exagération, si à Londres un chien était +enfermé dans une semblable loge, je puis affirmer que son propriétaire +serait poursuivi par la Société protectrice des animaux. Telle qu'elle +était nous fûmes très-heureux de la posséder, et nous nous mîmes à +l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en être +question, mais pour nous préserver de la pluie. + + + + +XII + + +Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons +de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'église.--La +prison.--Gardes et geôliers.--Discipline.--Visite préalable de +Théodoros à Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractère et antécédents +de Samuel.--Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de +luth.--Gardes de jour.--Nous bâtissons de nouvelles huttes.--Les +serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte +est agrandie. + +L'Amba[22] de Magdala, situé à environ 320 milles de Zulla, et environ +180 milles de Gondar,[23] s'élève dans la province de Worihaimanoo, +sur la frontière de la province de Wallo-Galla. Il est d'un accès +difficile à cause des vallées profondes et des ravins étroits et +perpendiculaires qui le séparent des rivières de Bechelo, de Jiddah et +de la plaine de Wallo. Il est isolé an milieu des gigantesques masses +qui l'environnent, et vu du côté ouest il ressemble à un croissant. A +l'extrême gauche de cette courbe apparaît le petit plateau des Fahla, +qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus élevé que +l'Amba et appelé Selassié (Trinité) à cause de l'église qui y a été +érigée et qui porte ce nom. De Selassié à l'Amba de Magdala se trouve +la grande plaine d'Islamgee; à plusieurs centaines de pieds au-dessous +des pics qu'elle sépare, plusieurs villages ont été bâtis par les +paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les +soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi là +quelques portions de terre qui leur ont été données et où ils peuvent +élever des huttes pour eux et pour leur bétail. Le samedi un marché +hebdomadaire, autrefois bien approvisionné, y est tenu au pied même du +Selassié. De nombreux puits y ont été creusés pendant la sécheresse +près des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision +d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu'à Magdala la route est +très-escarpée et très-pénible. A partir de la première barrière, elle +suit le flanc de la montagne parfois très-abrupte. Du côté droit, les +parois de l'Amba s'élèvent comme une gigantesque muraille surplombant +sur un abîme. De la première à la seconde porte la route est +excessivement étroite et escarpée, coupant à angle droit la première +partie. De petites défenses de terre ont été élevées sur les flancs +de la route près des portes pour protéger tous les points faibles. Le +sommet de la hauteur est fortement défendu et entouré de meurtrières. +Deux autres portes conduisent à l'Amba du pied de la montagne; l'une +d'elles a été condamnée il y a quelque temps, mais l'autre appelée +_Kafir Ber_, est ouverte du côté du pays de Galla. L'Amba est fortifié +par la nature elle-même, et Théodoros a ajouté à la nature par des +travaux considérables. + +Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irrégulier, +d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus +large, d'un mille de largueur. C'était une des plus puissantes +forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches +plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, très-facile à +approvisionner. Magdala est à plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau +de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant +toute l'année sans exception, il faut allumer du feu, et quoique +pendant les quelques mois qui précèdent la saison des pluies la +température s'élève beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons +jamais été incommodés par la chaleur. Les terres élevées qui entourent +l'Amba à une certaine distance sont froides et stériles, ce qui est dû +à l'altitude de ces parages; même plusieurs des pics du district de +Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas. +Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies, +l'eau y est abondante, mais de mars aux premières semaines de juillet +elle devient de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'on ne l'obtient +qu'avec beaucoup de difficulté. Pour remédier à cet inconvénient, +Théodoros, avec sa prévoyance habituelle, a fait construire plusieurs +citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits +favorables. Ses efforts ont été couronnés de succès; les puits ne +donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette +provision est constante et ne diminue pas de toute l'année. L'eau +recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces réservoirs +n'étant pas recouverts après les pluies, et l'eau entraînant toute +espèce de détritus, devient bientôt tout à fait impotable. Les sources +principales sont à Islamgee, il y en a bien quelques-unes à l'Amba +lui-même; mais elles sont peu de chose quant à l'importance et au +nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son +sommet jusqu'à sa base. Magdala n'était pas seulement une forteresse +pour Théodoros, c'était aussi une prison, un arsenal, un grenier et un +lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi +et le grenier étaient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest, +un grand espace bien éclairé avait été laissé ouvert; derrière se +trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; à +gauche, les huttes des chefs et des soldats; à droite, sur une petite +éminence les pied-à-terre et les magasins, le quartier des soldats, +l'église, la prison; et par derrière encore un autre grand espace +ouvert, regardant le plateau du Galla, le _Tanta_. + +Les habitations de Théodoros n'avaient rien de royal autour d'elles, +elles étaient bâties sur le même modèle que les huttes ordinaires, +seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il +y tenait très-peu; il préférait sa tente plantée à Islamgee ou sur +quelque sommet voisin, à la demeure la plus vaste et la plus commode +de l'Amba. A sa répugnance pour toute espèce de maison, en général +s'est ajouté depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande +partie de ses maisons était occupée par ses femmes, ses concubines, +ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain +étaient dans la même enceinte, mais séparées des appartements de +ses femmes par une forte défense. Les greniers consistent en une +demi-douzaine de huttes très-élevées, et protégées de la pluie par +un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des +pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conservés dans +des sacs de cuir empilés les uns sur les autres jusqu'aux toits. On +dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait +été amassé en quantité suffisante pour alimenter toute la garnison et +tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures +des chefs et des soldats étaient bâties sur le modèle des maisons +circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aiguë. Les huttes des +soldats de la classe inférieure étaient bâties sans ordre dans un +espace étroit afin que si un incendie venait à éclater, ces huttes +toujours au nombre de vingt ou trente et bâties sous le vent, une fois +brûlées jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au fléau. Les chefs +principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situées +dans une même enceinte, entourées et séparées de celles des soldats +par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Théodoros avait +amassé à Magdala tous les débris de ses premières richesses. Quelques +hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.; +d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des +shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des flèches, des chapeaux, +et aussi le peu d'argent qu'il possédait et dont il s'était emparé à +Gondar; les biens mêmes de ses ouvriers furent aussi envoyés à Magdala +pour y être gardés. Tous les magasins d'approvisionnement furent +couverts d'une espèce de drap noir, appelé _mâk_, et fabriqué dans le +pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous +dans une petite maison bâtie à cet effet dans l'enceinte des magasins +pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois +que c'était plutôt pour s'assurer personnellement que les _trésors_ +confiés à leurs soins étaient en parfait état et bien gardés. + +L'église de Magdala, consacrée an Sauveur du Monde (Medani Alum), +n'était pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle était +de récente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires +tels que les Saints, la Vie des Apôtres, la Trinité, Dieu le Père et +le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de +bataille, perçant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait +bénignement à ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient +jamais été blanchis et toutes les âmes pieuses priaient pour +l'accomplissement des promesses de Théodoros qui devait bâtir une +église digne du nom qu'elle portait. L'enceinte était aussi nue que +le saint lieu lui-même; aucun gracieux genévrier, aucun sycomore à la +taille gigantesque, aucun _guicho_ au vert sombre n'embellissait le +terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais +ombrages aux centaines de prêtres, de desservants, de diacres qui +journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se +reposer après la fatigante cérémonie des psaumes de David, hurlés en +dansant. Sur la même ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle +était bâtie l'église, l'Abouna possédait quelques maisons et un +jardin; mais malheureusement pour lui, quelques années plus tard, son +pied-à-terre devint sa prison. + +La prison, geôle commune aux détenus politiques, aux voleurs et aux +meurtriers, consistait en cinq ou six huttes défendues par une +forte enceinte, et entourées des demeures privées des plus riches +prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'étendent du +penchant est de la colline, près du précipice, jusqu'à l'espace ouvert +du côté du sud. A l'époque de notre captivité, elles ne contenaient +pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts +moururent des fièvres, cent soixante-quinze furent relâchés par Sa +Majesté, trois cent sept furent exécutés, quatre-vingt-onze durent +leur liberté à l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous +certains rapports étaient très-sévères, sous d'autres elles étaient +douces et à la hauteur de notre monde civilisé. Au coucher du soleil, +les prisonniers étaient conduits au centre de l'enclos. A mesure +qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers étaient +examinés. Les femmes avaient une hutte à part, mais seulement depuis +de récents changements; auparavant elles couchaient dans les mêmes +huttes que les hommes. L'espace y était très-limité et les prisonniers +y étaient entassés comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens +eux-mêmes, cruels comme ils le sont, nous ont décrit des scènes +nocturnes d'une façon terrible. Les huttes, emplies jusqu'à +l'entassement, étaient fermées, l'atmosphère devenait fétide et les +odeurs insupportables. Là étaient couchés côte à côte, et souvent +assujettis par le cou à une fourche de bois, et pour des années, le +pauvre vagabond affamé, et le guerrier victorieux qui avait versé son +sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le +fils de roi et le législateur conquérant. Au centre se tenaient les +gardes, surveillant les chandelles allumées toute la nuit, riant et +s'amusant à quelque jeu insignifiant et indifférents aux souffrances +des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six +heures avant midi dans ces régions), la porte de la prison était +ouverte et ceux qui étaient assez riches pour posséder quelque chose +allaient se restaurer dans des huttes élevées à cet effet dans le +voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en +foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience +de gens affamés que la _bonté_ de l'empereur empêchait tout juste de +mourir de faim. D'autres rôdaient par couples demandant l'aumône à +leurs compagnons plus favorisés, et lorsqu'ils y étaient autorisés, +allaient de maison en maison demander l'aumône au nom du Sauveur du +Monde. + +Les gardes de la prison étaient les plus grands scélérats que j'aie +jamais connus. Pendant plusieurs années ils avaient été en contact +avec la misère sous ses plus tristes formes, et la dernière étincelle +du respect humain s'était éteinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu +de montrer de la pitié pour leurs prisonniers, qui étaient pour la +plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient +à la misère des captifs par la dureté et la cruauté de leur conduite +envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays éloigné, +aussitôt ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses +rapaces geôliers. Mais ce n'était rien comparé aux tortures morales +qu'ils infligeaient à leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux étaient +enfermés dans l'Amba depuis des années et y avaient amené leurs +familles pour les avoir auprès d'eux. Malheur aux femmes qui +résistaient aux sollicitations de ces infâmes scélérats! Menacées +et même battues, il y en avait peu qui résistassent; quelques-unes +allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un +homme d'un rang élevé ou un riche marchand quittait sa maison de jour, +il savait que sa femme recevrait immédiatement l'amant de son choix, +ou chose plus horrible à dire, l'homme qu'elle détestait mais qu'elle +craignait. + +Telle était la vie quotidienne de ceux dont le tort avait été +d'écouter les paroles mielleuses de Théodoros, erreur qui pesait plus +lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Théodoros se rencontrant +dans le voisinage, s'arrêtait quelques jours à Magdala, quelle +anxiété, quelle angoisse, régnaient dans cette maudite place! Plus de +maison de réunion, plus d'heures passées en famille ou avec les amis, +plus de nourriture prise avec gaieté; les prisonniers devaient rester +dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment à +l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la liberté, +soit pour mettre fin à leur existence. Laissez-nous prendre pour +exemple la visite qu'il fit à Magdala aux premiers jours de juillet +1865, à son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est +certain qu'une longue suite de malheurs peut altérer les meilleures +qualités d'un homme, et le porter à accomplir des actes dont l'idée +seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel était le cas de Beru +Goscho, autrefois gouverneur indépendant du Godjam. Depuis des +années il languissait dans les chaînes. Dans l'espoir d'améliorer sa +position, il eut la bassesse de rapporter à Sa Majesté que lorsque le +bruit avait couru, que lui, Théodoros, avait été tué à Shoa, la plus +grande partie des prisonniers s'en étaient réjouis. Sa Majesté, en +apprenant cela, donna aussitôt l'ordre que tous les prisonniers +politiques enchaînés par les pieds seulement le fassent aussitôt +par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef, +quelques jours plus tard, ayant envoyé l'un de ses serviteurs pour +demander comme récompense qu'il lui fût permis d'avoir sa femme +auprès de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,--chez les +autres,--déclara qu'il était ennuyé de cette demande, et donna des +ordres pour qu'on lui chargeât aussi les mains de chaînes. Mais ce +n'était rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu +pendant cette même visite de Théodoros. Après avoir soumis le pays de +Galla, il réclama des otages. Pour répondre à cette exigence, la reine +Workite lui envoya son fils, l'héritier du trône; et plusieurs chefs +confiants dans la probité de Théodoros voulurent accompagner le jeune +prince. Le futur héritier fut d'abord bien traité et même nommé chef +de la montagne; mais bientôt, sous un prétexte quelconque, il tomba en +disgrâce; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard +on l'envoya à la geôle commune chargé de chaînes, où il souffrit +plusieurs années. + +Menilek, petit-fils de Sehala Selassié, avait été amené auprès de +l'empereur pendant sa jeunesse; il fut élevé par son ordre en liberté, +et afin de donner plus de force à ses conquêtes, il lui donna sa fille +en mariage. Au milieu de ses rêves Théodoros apprit tout à coup que +Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il était déjà +sur le point d'atteindre l'héritage de ses pères. Je ne saurais vous +peindre la colère, la rage de l'empereur à cette nouvelle. Au moyen +d'un télescope il put voir Menilek dans la plaine éloignée de Wallo, +reçu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveuglé par la rage +il ne pensa qu'à se venger. Il n'osa pas s'aventurer à poursuivre +Menilek et s'attaqua à ses alliés; il avait sous la main ses victimes: +le prince de Galla et ses chefs. Théodoros, monté sur son cheval, +fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui +languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient +eu foi en sa parole, et alors se passa une scène horrible, dont je ne +pourrais écrire les détails. Tous furent tués, ils étaient au nombre +d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lancés +vivants dans le précipice. Théodoros regretta plus tard ce moment de +rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de +Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire à +l'évêque: «Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'êtes-vous +pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et +pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort?» La réponse de +l'évêque fut simple et juste: «Parce que je voyais le sang écrit sur +votre visage.» Toutefois Théodoros fut bien vite consolé. La pluie +s'était fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour +suivant il plut. Théodoros, tout souriant, s'adressa à ses soldats en +leur disant: «Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait +mourir les infidèles.» + +Telle est Magdala, cette roche nue et brûlée par le soleil, cette +terre aride et déserte où nous avons passé près de deux ans captifs et +enchaînés. + +Nous montâmes notre maison à peu de frais: deux peaux de vaches +tannées furent tout ce que nous demandâmes. Celles-ci ajoutées à deux +vieux tapis que Théodoros nous avait offerts à Zagé, étaient à peu +près toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit +de camp. Quelques-unes de nos connaissances étant arrivées peu de +jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous. +La saison des pluies avait été abondante, et le toit de notre godjo +pliant sous le poids du chaume mouillé avait permis à l'eau de +s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remédiâmes à cela aussi bien +que nous pûmes au moyen d'un long bâton, mais c'était encore bien +branlant et la gouttière coulait toujours plus fort. La terre +détrempée ressemblait tout à fait à un marais irlandais, et si la +paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un +peu plus moelleux, n'avait pas été remuée tous les jours, l'humidité +aurait pénétré même à travers le vieux tapis qui ornait notre demeure. +Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade. +Je trouvais qu'avec mes chaînes et ma cahute j'en avais assez, sans +que la maladie par-dessus le marché vînt me jeter dans le désespoir. +J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit +plancher élevé, irrégulier et dur; mais préférable pour y dormir à la +terre toujours mouillée. + +Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des +pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fête de la Croix, +le 25 septembre; car les indigènes nous avaient dit que cette saison +prenait fin vers cette époque. J'avais apporté avec moi de Gaffat une +grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforçais de l'étudier, mais +mon esprit ne pouvait se fixer à un tel travail; et le livre dans +les mains j'étais, par la pensée, à mille lieues de là, revoyant le +_home_, ou rêvant éveillé des chers amis absents, ou bien encore +d'indépendance et de liberté. Vers la fin du mois d'août, bientôt +après le retour de notre malheureux messager, nous écrivîmes encore et +nous envoyâmes un autre homme; nous eûmes alors d'abondantes preuves, +que Samuel, d'abord notre interprète et maintenant notre geôlier, +prenait tout à fait nos intérêts. Par ses bons arrangements le +messager partit sans que personne en eût connaissance et il le fit +arriver à Massowah avec ses lettres. + +J'ai parlé souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans +ce récit. Il fut, dès le commencement, mêlé aux affaires des Européens +et à cette époque il se montra plutôt leur ennemi que leur ami, mais +depuis notre arrivée et pendant notre séjour il fut extrêmement bon +à notre égard. C'était un homme fin et rusé, qui s'aperçut un des +premiers que la puissance de Théodoros allait en décroissant. Il +l'appelait déjà familièrement par son nom, et avait sa confiance; mais +il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les +rebelles et avec la côte. + +Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche cassée et mal arrangée; +aussi, bien que Théodoros l'aimât beaucoup, il ne lui avait jamais +confié aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le +civil. Samuel n'aimait pas à parler de l'accident qui avait été cause +de son infirmité, et répondait toujours d'une façon évasive aux +questions qui lui étaient faites à ce sujet. Piétro, un Italien, grand +blagueur, dont toutes les histoires n'étaient pas dignes de foi, nous +racontait que Samuel avait eu la jambe cassée à son arrivée à Shoa, +par un Anglais, qui lui ayant donné un coup de pied l'avait envoyé +rouler dans un fossé au fond duquel en tombant il s'était cassé la +jambe. C'était à cause de ce coup de pied, ajoutait Piétro, que Samuel +haïssait tant les Anglais et qu'il s'était tourné si fortement contre +eux; tout d'abord cela dut être ainsi; mais je crois que ce sentiment +ne dura pas. + +Samuel se figurait qu'il était un homme important dans sa patrie. Son +père avait été un petit cheik; et Théodoros, après la révolte des +concitoyens de Samuel, avait nommé celui-ci gouverneur de son pays. +Avec toute l'apparence d'une grande humilité, Samuel était très-fier, +et en le traitant comme si réellement il eût été un grand personnage, +on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisément qu'à un +enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant +notre séjour à Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva +depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions à son +égard. Lorsque chacun de nous vécut dans une hutte séparée, il ne +permit jamais que les gardes dormissent dans l'intérieur de nos +huttes. Il est vrai que la chose eût été difficile. Mais les +Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe +où; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et +se servent de ces derniers comme de coussins. Quant à M. Rassam il +n'avait point de gardes dans sa chambre, c'était l'homme important, +le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal, +n'étant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de posséder la +compagnie de deux ou trois de ces scélérats; ceux qui se trouvaient +dans la cuisine n'étaient pas mieux partagés, parce que la nuit on +leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM. +Kérans et Piétro, mais la _propriété_ du roi (c'est ainsi qu'ils +désignaient nos amis). + +Samuel se fit bientôt des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain +temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous +prétexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous. +M. Kérans, un bon savant Amharie, fut notre interprète dans ces +occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi +(maintenant le tuteur d'Alamayou), était un homme intelligent et +honnête, mais enragé d'astronomie et passant des heures à s'informer +de tout ce qui concerne le système solaire. Malheureusement, ou les +explications n'étaient pas justes, ou il comprenait difficilement, +car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer +l'explication, jusqu'à ce qu'à la fin notre patience fut poussée à +bout et que nous l'envoyâmes promener. L'autre était un jeune homme +d'un bon naturel, appelé Afa-Négus-Meshisha, fils du précédent +gouverneur de l'Amba; Théodoros à la mort du père de ce dernier, avait +donné le titre à Meshisha, mais rien de plus. Sa passion était de +jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel +pouvait l'écouter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient +pour nous faire fuir. Il nous était pourtant utile, car il nous +donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de +Théodoros, favorisé qu'il était par sa position de membre du conseil. + +Telle était notre seule société, à part nos propres personnes. Il +est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus +souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au +lieu du café qu'il leur offrait primitivement; mais à moins que +l'un d'eux eût besoin d'un remède, il était très-rare qu'ils nous +honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour +nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une +profonde reconnaissance!) lorsque passant près de nos huttes, ils nous +gratifiaient d'un aimable: «Puisse Dieu te délivrer!» + +Notre plus grand ennemi était un garde de jour, nommé Abu-Falek, vieux +scélérat qui n'était heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal à +quelqu'un; il était haï de tout le monde sur la montagne, et à cause +de cela on le respectait. Le jour où il était de garde, il nous était +très-difficile d'écrire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine +tête grise entre la porte entrebâillée pour voir ce que nous faisions. +Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que +nos domestiques; nos écus nous préservèrent de sa méchanceté. + +Cependant, tout a une fin. Avec le Maskal (fête de la Croix) arriva le +brillant soleil et l'hiver frais et agréable. Il y avait alors deux +mois et demi que nous étions dans les chaînes, et nous nous attendions +à chaque instant à recevoir quelque nouvelle _réconfortante_, qui nous +dirait: «Ne craignez rien; nous arrivons.» + +Depuis notre arrivée à Magdala, nous n'avions reçu qu'une seule +lettre, et plus de six mois s'étaient écoulés sans nouvelles de nos +amis et sans aucun rapport quelconque avec l'Europe. + +Immédiatement après les pluies, M. Rassam avait réparé et arrangé sa +maison, et bâti une nouvelle hutte. M. Rosenthal étant sur le point +de nous rejoindre, Samuel obtint pour ce dernier un espace de terrain +attenant à notre haie, et il y bâtit, pour cet ami et pour sa famille, +une hutte qui fut plus tard entourée par la palissade commune. Samuel +m'avait plusieurs fois parlé d'abattre notre vieux godjo, et de bâtir +une plus grande demeure; mais je croyais que ce serait du temps perdu, +m'attendant, avant quelques mois, à un changement quelconque dans +notre position; j'avais aussi une autre raison, c'est que la partie de +la vieille enceinte, en face de mon godjo, ne m'aurait alors laissé +qu'un pied de terrain. Samuel me promit de faire tous ses efforts pour +obtenir que l'enceinte fût reculée si je bâtissais. J'y consentis, et +il se mit en devoir de remplir sa promesse; mais il échoua. Cependant, +quelques semaines plus tard, un des chefs, que j'avais soigné depuis +mon arrivée, dans le premier feu de sa reconnaissance pour sa +guérison, prit sur lui d'abattre l'enceinte, et me promit d'envoyer +ses hommes pour m'aider. + +Tous les matériaux, le bois, les bambous, les peaux de vache, le +chaume, furent achetés au bas de la montagne, et, au bout de quelques +jours, tout fut prêt. Je le fis savoir à mon malade. Il arriva +avec une cinquantaine de soldats, qui, par son ordre, renversèrent +l'enceinte et jetèrent à bas mon godjo. Le terrain fut alors nivelé, +la circonférence de la hutte tracée avec un bâton, fixé au centre par +un bout de corde, et l'on creusa un fossé profond d'environ un pied et +demi. Deux gros bâtons furent placés à l'endroit où devait se trouver +la porte, et chaque soldat se mit à charrier des branches avec +lesquelles les murs furent élevés; on les plaça dans le fossé, et +l'espace vide entre elles fut garni avec de la terre qu'on était allé +chercher; ils avaient auparavant lié avec des lanières de cuir de +vache des branches flexibles transversales, afin de leur conserver +la ligne verticale, et la première partie de cette construction fut +finie. Quelques jours plus tard, ils revinrent pour faire la charpente +du toit et le placer sur les murs; il ne manquait plus que de couvrir +de chaume notre demeure pour la rendre habitable. Les serviteurs +apportèrent de l'eau et firent de la boue, avec laquelle ils +recouvrirent toutes les parois du mur, et, une semaine après que notre +godjo eut été démoli, M. Prideaux et moi nous donnâmes notre festin +de prise de possession. Les soldats furent très-contents de leur +_pourboire_, et ils arrivaient toujours en grand nombre lorsque nous +réclamions leur aide, parce que nous les rétribuions très-largement; +pour citer un exemple, les matériaux de notre hutte nous avaient coûté +huit dollars, et nous en dépensâmes quatorze pour fêter ceux qui nous +avaient aidés. Nous avions à présent sept pieds de terrain chacun; +la table pouvait être dressée au milieu et le pliant offert à un +visiteur. M. Rassam avait réussi à enduire l'intérieur de sa hutte +au moyen d'une pierre sablonneuse et douce, d'une couleur un peu +jaunâtre, que l'on rencontre dans le voisinage de l'Amba; nous +mîmes aussi nos serviteurs à l'oeuvre, mais nous dûmes auparavant +barbouiller nos murs à plusieurs reprises avec de la bouse de vache, +afin de faire adhérer l'enduit plus fortement. Nous fûmes très-heureux +de l'apparence propre et claire qu'avait notre hutte. Malheureusement, +comme elle était placée entre deux enceintes élevées et entourée +par les autres huttes, elle était très-sombre. Pour obvier à cet +inconvénient, nous coupâmes une partie de la charpente du mur, et nous +fîmes quatre fenêtres; c'était certainement une grande amélioration, +mais, la nuit, le froid s'y faisait sentir bien vivement. Par bonheur, +notre ami Zenab nous donna quelques parchemins; au moyen d'une +vieille boîte, nous fîmes quelques cadres grossiers, et le parchemin, +préalablement imbibé d'huile, nous servît de vitres. + +Nous fûmes obligés de garder une grande quantité de serviteurs, afin +de nous préparer ce dont nous avions besoin. Quelques femmes furent +chargées de nous moudre notre farine, d'autres de nous apporter l'eau +et le bois. Des serviteurs allèrent an marché, ou dans les districts +voisins, pour acheter le grain, les moutons, le miel, etc.; d'autres +furent employés comme messagers à la côte ou à Gaffat. J'avais avec +moi deux Portugais qui faisaient le tourment de ma vie, parce qu'ils +se querellaient toujours, qu'ils buvaient souvent, et qu'ils étaient +impertinents et paresseux. Les Portugais vivaient dans la cuisine; +mais comme ils se battaient sans cesse avec les autres domestiques, +et que nous étions ainsi privés de tout secours, parce que nous ne +pouvions faire entendre nos ordres, je leur élevai une petite hutte. +L'enceinte ayant encore été élargie par le chef, M. Cameron s'était +bâti une maison pour lui, et M. Rosenthal en avait élevé une autre +pour ses serviteurs; celle de mes Portugais était sur la même portion +de terre, et avant la saison des pluies, j'en élevai encore une autre +pour mes serviteurs abyssiniens, qui grommelaient et menaçaient de me +quitter s'ils étaient obligés de passer encore une saison semblable +sous une tente. + +Tous ces arrangements nous avaient pris quelque temps; nous avions été +contents d'avoir quelque chose à faire, car ainsi les jours passaient +plus vite, et le temps pesait moins lourdement sur nous. Notre Noël +ne fut pas très-joyeux, et un nouvel an, nous ne nous fîmes pas des +souhaits de retour d'années semblables; cependant, nous étions plus +accoutumés à notre captivité, et, sous certains rapports, bien plus +confortablement établis. + + +Notes: + +[22] La forteresse. + +[23] D'après M. Markham. + + + + +XIII + + +Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers. +--Ses deux lettres comparées.--Le général Merewether arrive à +Massowah.--Danger d'envoyer des lettres à la côte.--Ras-Engeddah +nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Résultats pleins +de succès de la vaccine à Magdala.--Encore notre sentinelle de +jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et +son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalière pendant la +saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'échapper.--Le knout +en Abyssinie.--Prophétie d'un homme mourant. + +Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoyé à Sa Majesté +quelques mois auparavant, revint, le 28 décembre, porteur d'une lettre +de Théodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre. +L'empereur informait M. Rassam que M. Flad était arrivé à Massowah, et +était chargé d'une lettre dont nous devions prendre connaissance. +Sa Majesté engageait M. Rassam à attendre son arrivée, qui serait +prochaine, pour se consulter avec lui sur la réponse à faire. Nous +fûmes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il était +clair qu'à la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractère +de Théodoros était mieux connu, et que tous ses projets chimériques +échoueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais. + +Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva à l'Amba, conduisant une +fournée de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre +de Théodoros. La lettre de Théodoros était impérieuse et vaine; +d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M. +Flad lui avait écrite; tout ce qu'il avait demandé avait été d'abord +accepté, mais sur ces entrefaites, il avait changé sa manière de faire +à notre égard; Théodoros nous donnait sa réponse projetée: il disait +que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient été primitivement sur un pied +d'amitié, et que, pour cette raison, il avait excessivement aimé +les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, «ayant appris qu'ils +m'avaient calomnié auprès des Turcs et qu'ils me haïssaient, je me +suis dit: Est-ce que cela peut être? et le doute est entré dans +mon coeur.» Il voulait évidemment passer sous silence les mauvais +traitements qu'il nous avait infligés, car il ajoutait: «J'ai reçu +dans ma maison, dans ma capitale, à Magdala, M. Rassam et sa suite, +que vous m'avez délégués, et je les traiterai avec égards jusqu'à +ce que j'aie obtenu un gage d'amitié.» Il terminait sa lettre en +ordonnant à M. Rassam d'écrire aux autorités elles-mêmes, afin que les +ouvriers lui fussent envoyés; il voulait que cette lettre de M. Rassam +lui fût expédiée promptement, et que M. Flad arrivât sans retard. + +Cette lettre probablement n'avait été qu'un ballon d'essai; ce n'était +pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien +que sa seule chance était de flatter, de paraître humble, doux et +ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre +en prenant cette voie, et qu'un ton impérieux ne servirait nullement +ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il +poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoyé +arriva du camp impérial avec une lettre du général Merewether, et une +autre de Théodoros. Qu'elle était différente, cette dernière lettre, +de celle qu'avait apportée Ras-Engeddah! Elle était insinuante, +courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait, +il implorait avec douceur; il commençait ainsi: «Maintenant, pour me +prouver que vous voulez établir de bonnes relations d'amitié entre +vous et moi, promettez-moi, dans votre réponse, de m'envoyer d'habiles +ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le +gage de notre amitié.» Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, à +l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: «Et maintenant, +quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de +son peuple, de ses hôtes, m'humilierais-je davantage?» Il décrivait +ensuite la réception qu'il avait faite à M. Rassam, la façon dont il +l'avait traité, comment il avait relâché les premiers prisonniers le +jour même de son arrivée, afin de condescendre aux désirs de notre +reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant +à M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir +présentés auparavant; et terminait en disant: «Comme Salomon tomba aux +pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds +de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je désire que vous +me les expédiiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils +m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque +ces choses seront terminées, je vous remercierai et vous renverrai par +le pouvoir de Dieu.» + +M. Rassam répondit à Sa Majesté, en lui annonçant qu'il avait consenti +à sa demande. L'envoyé, à son arrivée au camp de l'empereur fut +bien reçu, on lui offrit une mule et on le dépêcha promptement à sa +destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendîmes plus parler de +rien. + +Le général Merewether, dans sa lettre à Théodoros, informait celui-ci +qu'il était arrivé à Massowah avec les ouvriers et les présents, et +que si les captifs lui étaient envoyés il permettrait aux ouvriers de +rejoindre le camp de l'empereur. Nous fûmes bien heureux lorsque nous +apprîmes que le général Merewether était chargé des négociations; nous +connaissions son habileté; nous avions pleine confiance en son tact et +en sa discrétion. Vraiment il mérite notre reconnaissance, car il fut +l'ami des prisonniers; du moment où il débarqua à Massowah jusqu'au +jour de notre liberté, il ne s'épargna aucune peine et aucun +désagrément pour obtenir notre délivrance. + +Les messages circulaient maintenant plus régulièrement; nous écrivîmes +de longs détails, touchant Théodoros, et la nécessité d'employer la +force pour obtenir notre élargissement. Nous connaissions le danger +auquel nous nous exposions; mais nous préférions mourir plutôt que de +vivre d'une telle existence. Nous informâmes nos amis de tout ce +que nous avions décidé; le soin de notre vie ne devait pas peser un +instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force était la +seule chance que nous eussions d'échapper à la mort et nous insistâmes +pour qu'elle fût tentée. Nous donnâmes toutes les informations +que nous pûmes sur les ressources du pays, sur les mouvements de +Théodoros, la puissance de son armée, la route qu'il ferait suivre +probablement à ses troupes sur la terre ferme, les moyens à prendre +pour négocier avec lui et s'assurer le succès. Nous savions que si +quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Théodoros, nous +n'aurions ni pitié, ni merci à attendre; mais nous considérions que +notre devoir était de nous soumettre à toute éventualité et d'aider de +toute notre habileté ceux qui travaillaient à nous délivrer. + +A cette époque nous reçûmes souvent des nouvelles de nos amis, des +journaux ou des articles détachés et mis sous enveloppe. On y parlait +fort peu de la guerre; la presse, à quelques exceptions près, semblait +considérer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait réussir. +Les journalistes, à notre grand désespoir, discutaient sur les +insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables +vétilles. Deux mois et demi se passèrent encore dans une vie monotone. +Mes remèdes tiraient à leur fin et le nombre de mes malades était +grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remèdes. + +Le 19 mars Ras-Engeddah arriva à l'Amba avec un millier de soldats. +Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres +provisions diverses que Théodoros envoyait à Magdala pour y être plus +en sûreté. En même temps il nous fît parvenir les provisions et les +remèdes que le capitaine Goodfellow avait apportés à Metemma bientôt +après l'arrivée de M. Flad. Je rendrai cette justice à Théodoros, que +dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitôt que nous fûmes +informés que plusieurs objets étaient arrivés pour nous à Metemma, M. +Rassam écrivit à l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer +des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter à Magdala. +Théodoros répondit qu'il les aurait apportés lui-même, et donna +l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers à Wochnee avec des +instructions pour les différents chefs des districts, d'avoir à nous +faire porter ce qu'on nous envoyait à Debra-Tabor. J'avais depuis +longtemps épuisé mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces +quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous +régalâmes de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc., +etc., et nous fûmes plus gais; non pas tant à cause des provisions +elles-mêmes, qu'à cause de la conduite de notre hôte à notre égard. + +Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre +existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions à des +événements importants, et rien ne se manifestait; à notre arrivée à +Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde +saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si +long s'écoulerait sans amener un événement quelconque. Ce dont nous +souffrions par-dessus tout, c'était de l'incertitude dans laquelle +nous vivions; nous tremblions à la pensée des cruautés et des tortures +que Théodoros infligeait à ses victimes; et chaque fois qu'un messager +royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte à l'autre, +échangeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois à nos +compagnons de souffrance: «N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien +qui nous concerne?» + +Le général Merewether avec une douce prévoyance, nous avait envoyé +quelques graines, et nous nous en procurâmes quelques autres à Gaffat. +L'enceinte de M. Rassam avait été élargie considérablement par les +chefs, et il put se créer un joli jardin. Il avait auparavant semé +quelques graines de tomates; ces plantes poussèrent admirablement +bien, et M. Rassam avec beaucoup de goût, fit, au moyen de bambous, +un très-joli treillage qui fut bientôt recouvert par ces plantes +grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposées à +la nôtre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de +large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourâmes, +enchantés d'avoir quelque chose à faire. Avec des bambous refendus +nous fîmes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en +carrés, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fête +de notre reine, nous semâmes nos graines. Quelques-unes sortirent +promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit +pieds. La moutarde, les cressons, les radis prospérèrent. Mais notre +jardin de fleurs, situé au centre, resta longtemps stérile et lorsqu'à +la fin quelques plantes germèrent, ce furent seulement quelques +espèces biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques +pois, juste assez pour les goûter (notre jardin était trop petit pour +pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des +laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas +d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de _tej_) de temps +en temps quelques radis, ce fut là tout le luxe qui nous rendit +immensément joyeux, après une nourriture uniquement composée de +viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous +transformâmes en jardin toutes les portions de terrain aptes à cela +et nous eûmes le plaisir de manger quelques navets, passablement de +laitues, et quelques choux. Bientôt après la saison des pluies, tout +fut desséché; le soleil brûla nos trésors et nous laissa encore à +notre éternel mouton et à nos volailles. + +Environ un mois avant les pluies de 1867, la fièvre, ayant un +caractère malin, se déclara dans la prison commune. Le lieu était déjà +assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de +cette demeure n'aurait pu se décrire; lorsque environ cent cinquante +hommes de tous rangs se trouvèrent couchés sur le terrain dans un état +de prostration, en proie à la maladie, empoisonnant cette atmosphère +déjà si impure, la scène était affreuse à voir, et digne du lieu de +tourment décrit par le Dante. L'épidémie sévit jusqu'aux premières +pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres +auraient succombé, si heureusement quelques-unes des sentinelles +n'eussent été atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de +malades, leurs gardiens firent les sourds à toutes mes observations; +mais dès qu'ils furent atteints eux-mêmes ils suivirent promptement +mes conseils et ils purifièrent bien vite le lieu. A tous ceux qui +réclamaient mes services je leur envoyais aussitôt un remède; et +lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent à moi pour être soignées +je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais à une condition: traiter +avec plus de douceur les malheureux qui leur étaient confiés. + +Le général Merewether, toujours prévenant et bon, sachant que notre +bien-être dépendait des termes d'amitié dans lesquels nous vivions +avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes. +J'expliquai à quelques-uns des indigènes les plus intelligents la +merveilleuse propriété de cette substance et les engageai à m'apporter +leurs enfants pour être inoculés. Parmi les races demi-civilisées +il est souvent très-difficile d'introduire les bienfaits de la +vaccination; mais ici ils furent acceptés par tous. Environ pendant +six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours où je +vaccinais; tellement qu'il nous était très-difficile de les contenir +hors de chez nous tant ils étaient désireux de posséder ce fameux +remède qui empêchait de mourir du _koufing_ (petite vérole). Mais il +arriva que parmi les enfants qui me furent apportés, se trouva le fils +du vieux Abu Falek (ou plutôt le fils de sa femme) le garde de jour +dont j'ai déjà parlé. Il était d'un mauvais caractère et point +complaisant; voulant s'épargner l'ennui d'apporter son enfant pour +fournir du virus à d'autres, et en même temps afin de n'être pas +accusé d'attachement trop fort à ses intérêts, il répandit le bruit +que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientôt après. +C'était la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore +vaccinés, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je +n'avais plus de tubes, je fus obligé d'interrompre une entreprise qui +avait jusque-là si merveilleusement réussi. + +Les pluies de 1867 arrivèrent vers la fin de la première semaine +de juillet. Nous étions mieux abrités et nous avions pris des +arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant +que les pluies ne commençassent à tomber; aussi étions-nous mieux que +l'année précédente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les +difficultés rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la +côte, à cause de l'état politique du pays, cette seconde saison fut +peut-être plus pénible et nous éprouva davantage. + +Les chefs de la Montagne n'avaient pas été longtemps à s'apercevoir +que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'étaient présentés +souvent avec _douceur_ dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour +eux, ou des _shamas_ et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du +tej, de l'arrack, qui était brassé par Samuel sous la direction de +M. Bassam, qui partageait fréquemment et librement avec lui les plus +pénibles travaux. Les chefs essayèrent de se nuire l'un l'autre. +Chacun d'eux, dans sa visite privée prétendait être _notre meilleur +ami_; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du +conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans être aussitôt +suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire défendre que l'on +nous visitât. Pauvre Zénob, pendant plusieurs mois il ne prit plus +aucune leçon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant +ses femmes ou ses serviteurs! Ils allèrent même jusqu'à défendre aux +soldats et aux chefs inférieurs de venir me demander des remèdes. Les +soldats alors envoyèrent en corps leurs chefs inférieurs an ras et aux +membres du conseil; ils réclamèrent même que la chose fut exposée à +Théodoros; et, comme les chefs étaient loin d'être innocents et qu'ils +ne craignaient rien tant que d'en référer à l'empereur, ils furent +obligés de consentir à ce que chacun fût libre de venir et retirèrent +leur interdiction. + +Théodoros, après la prise de Magdala, avait nommé un chef comme +gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimité sur la garnison; +mais quelques années plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs +à titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an +chef de la Montagne. Toujours soupçonneux, mais dans l'impossibilité +de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus +grandes précautions pour prévenir toute trahison, et pour être sûr +que, s'il était obligé de s'éloigner pour une expédition lointaine, il +pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il +ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances +importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait à faire touchant +l'économie intérieure de la Montagne. Chaque chef de département et +chaque chef de corps avait droit à une voix; les officiers commandant +les troupes seraient choisis pour être messagers privés; le ras +devait être considéré toujours comme le chef de la Montagne, mais son +autorité limitée et sa grande responsabilité, devaient l'empêcher +de tyranniser ses subordonnés. Vu ces circonstances, il n'est pas +étonnant que, quoique législateur, il suivît l'avis des chefs +subalternes qu'il savait être de grands adorateurs de Théodoros, ses +fidèles espions et ses bien-aimés rapporteurs. Le chef de la Montagne +à notre arrivée était Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de +famille et la position dans le pays le faisaient considérer comme +_dangereux_ par Théodoros, et qui, ainsi que je l'ai déjà rapporté, +fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant, +l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre +qui fut donné seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une +province grande ou petite) à Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de +ras. Tous les umbels (colonels) avaient été nommés bitwaddad (quelque +chose comme général de brigade), les bachas (capitaines) furent faits +colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entière; de sorte +qu'après ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers +ou de sous-officiers, l'officier le moins élevé en grade était le +sergent. Théodoros leur écrivit à tous pour les informer qu'ils +recevraient la paye et les rations dues à leur rang et que, ainsi +qu'il l'espérait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait +si généreusement que même l'_enfant à naître s'en réjouirait dans le +ventre de sa mère_. Théodoros dans trois ou quatre circonstances, des +quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur +leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils touchèrent +pendant notre séjour; le sergent eut pour son compte environ huit +dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vêtir, eux, +leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant été +fournie. Ils avaient d'abord été tous réjouis de leur élévation, la +seule chose que Sa Majesté pût distribuer d'une main libérale; mais +ils s'aperçurent bientôt que leurs dignités consistaient à être +affamés, à avoir froid et aller presque nus, et ils furent les +premiers à se moquer de leurs titres vains et sonores. + +Un parent éloigné de Théodoros, du côté de sa mère, et nommé +Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laissé vacant par la démission +de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour +l'Eglise, il avait même été desservant, lorsque le brillant exemple +de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillité qu'il +s'était choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des +camps. C'était un grand, gros et lourd compagnon, à la tête pelée et +d'un bon caractère; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le +pistolet, il ne put s'y habituer à cause du premier choix de sa vie, +il demeura desservant d'Eglise. Son défaut fut toujours d'être trop +faible; il n'eut jamais de décision dans le caractère, et se laissa +influencer par le dernier qui lui parlait. + +Après ce dernier, le plus rapproché de lui en importance était +Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que +le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut très-malade quand +nous arrivâmes, mais quoiqu'il ne put venir lui-même il s'intéressa +toujours trop à nos affaires, s'informant à toute heure du jour de ce +que nous faisions. A cet effet il envoyait l'aîné de ses fils, +garçon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses +compliments et nous demander des nouvelles de notre santé. Aussitôt +qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-même à chaque instant me +consulter, jusqu'à ce qu'enfin sa santé fût rétablie. Dans le premier +feu de sa reconnaissance, il voulait bâtir notre maison. Mais la +gratitude n'est pas une qualité persistante, en Abyssinie elle y est +même assez rare; bientôt après Damash nous donna à entendre que si +nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas +l'_oublier_. M. Prideaux et moi avions peu d'argent à dépenser; mais +comme on le connaissait pour un grand scélérat, nous pensâmes qu'il +serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoyâmes, +comme un gage d'amitié, un petit fragment de glace appartenant à M. +Prideaux, la seule chose présentable que nous eussions en ce moment. +La glace fortifia notre amitié pendant quelque temps; mais lorsqu'une +seconde demande d'_un gage d'amitié_ nous fut faite, nous fîmes la +sourde oreille à ses douces paroles, il n'eut plus les mêmes rapports +avec nous; il nous appela des hommes méchants, il se moqua de nous, +nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla même jusqu'à +insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tête d'une façon +menaçante; et, plus ou moins ivre, il quitta une après-midi la +chambre de son bien-aimé et généreux ami M. Rassam. Damash avait +le commandement de la moitié des fusiliers, environ deux cent +soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux +cents. + +Le troisième membre du conseil était Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de +tous; il était chargé de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il eût +abusé de sa position. Ses deux frères avaient commandé notre escorte +de la frontière an camp impérial dans le Damot; sa mère, personne âgée +et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les +frères et la mère avaient été traités convenablement par nous, aussi +étions-nous connus d'eux tous avant d'arriver à l'Amba. Ce chef se +conduisit toujours très-poliment envers nous et se montra complaisant +dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrivée de Théodoros, +comme il savait que sa conduite à notre égard serait une charge contre +lui, il s'enfuit an camp des Anglais. + +Il prépara sa fuite d'une manière très-intelligente. Selon les lois +de la Montagne, un bitwad-dad même ne peut passer la porte sans +l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques désertions, +la permission n'était plus accordée. Sa femme et ses enfants étaient +avec lui dans l'Amba, et depuis cette époque le chef était soupçonné; +si sa famille était partie, il aurait été strictement surveillé. Sa +mère avait suivi le camp de Théodoros, désireuse qu'elle était de +voir son fils. Lorsque l'armée de Théodoros campa dans la vallée +de Bechelo, elle demanda la permission d'aller à Magdala, et à son +arrivée à Islamgee, elle envoya dire à son fils de donner l'ordre de +la laisser passer à la porte, mais il refusa, déclarant publiquement +que le motif de son refus était qu'il n'avait reçu aucun ordre de Sa +Majesté pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur +lui de l'introduire dans la forteresse. La mère avait été auparavant +instruite du complot et joua très-bien son rôle, c'était jour de +marché et à cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les +soldats et leurs chefs inférieurs. En apprenant le refus de son fils +de la faire entrer, elle poussa des cris de désespoir, s'arracha les +cheveux et se désola de l'ingratitude de ce fils, prétendant que +c'était uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long +voyage. Les spectateurs s'intéressèrent à elle et en son nom +envoyèrent encore vers le chef. + +Il demeura ferme: «Demain, dit-il, j'enverrai un mot à l'empereur; +s'il vous permet d'entrer je serai très-heureux de vous recevoir, +aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme +et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir.» La vieille dame +alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin +tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous +précipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagné par un de +ses hommes et aidé de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit +sa famille. + +Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassié; il était +aussi chargé de la surveillance de la prison alternativement avec +Hailo. + +C'était une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il paraît +qu'il n'était pas aimé par les prisonniers, car après la prise de +Magdala, les femmes se jetèrent sur lui et lui administrèrent une rude +bastonnade. Il était remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait +jamais rien, et bien qu'à plusieurs reprises de l'argent lui ait +été offert il a toujours refusé. Dedjazmatch-Goji, qui avait le +commandement de 500 lanciers, était aussi grand qu'il était gros; il +n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un être, Théodoros. +Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, chargé de la +maison impériale, vieux homme un peu insignifiant, complétait le +conseil. + +Quelles longues et tristes journées que ces journées de pluie de +l'année 1867! Notre argent était devenu alors très-rare, et toute +communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor était complètement +interrompue. On parlait plus sérieusement de guerre dans le _home_, et +sans nouvelle de nos amis, nous étions dans l'anxiété et très-désireux +de connaître ce qui serait décidé. L'hiver ne nous permit pas de +jardiner et nos autres occupations étaient insignifiantes. Nous +écrivions (tâche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant +dans leurs huttes); nous étudiions l'amharie, nous lisions le fameux +Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des nôtres, et +fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal, +très-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantôt +étudiait cette langue, tantôt chassait l'ennui si lourd, en apprenant, +dans ses soirées, le français an moyen d'un fragment de l'_Histoire +de la civilisation_ par M. Guizot. Si le ciel s'éclaircissait un peu, +nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit +chemin laissé entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques +instants nous étions arrêtés subitement par un: «Le ras et les chefs +arrivent.» Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous +étions aperçus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous +étions salués par un grossier: «Comment vas-tu? Bonne après-midi pour +toi!» (la seconde personne du singulier est employée comme signe +d'humiliation vis-à-vis d'un inférieur) et, ô misère! il nous fallait +ôter nos chapeaux délabrés et rester la tête découverte. Nous les +voyions se dandinant, prêts à crever d'orgueil, lorsque nous savions +que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de +se partager, avaient été achetés avec l'argent anglais; c'était je +puis vous le dire dépitant. Comme ils acceptaient les moindres +choses, c'eût été bien le moins qu'ils eussent été polis; or, tout au +contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous +eussions été des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des +_ânes blancs_ comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre +eux. Aidés de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils étaient bien +plus honnêtes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment +une amitié éternelle. J'ai souvent admiré la patience de M. Rassam. Il +s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant +de rasades de tej, jusqu'à ce qu'ils roulaient de leur place, et +qu'ils devenaient un objet de risée, peut-être même un objet d'envie, +pour les soldats qui devaient les aider à regagner leur maison. Avec +tout cela c'étaient de viles créatures; pour plaire à Théodoros ils +n'auraient reculé devant aucune infamie et ne se seraient laissé +arrêter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque +acte de cruauté plairait à leur maître ou plutôt à leur dieu, aucune +considération d'amitié ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou +attendrir leurs coeurs. Ils étaient bons pour M. Rassam parce que +cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi +satisfaire leur goût pour les boissons spiritueuses; mais si, +n'ayant pas d'argent, nous eussions été réduits à faire appel à leur +générosité, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous, +desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas même fourni +la misérable nourriture journalière des prisonniers abyssiniens. + +Ce fut vers cette époque que ces scélérats eurent l'occasion de +montrer leur dévouement à leur maître. Un samedi deux prisonniers +profitèrent de l'encombrement du marché pour essayer de se sauver. +L'un d'eux, Lij Barié, était le fils d'un chef du Tigré; il y avait +quelques années qu'il avait été emprisonné comme «_suspect_», ou +plutôt parce qu'il pouvait devenir dangereux, étant beaucoup aimé dans +sa province. Son compagnon de fuite était un jeune garçon, demi-Galla, +de la frontière de Shoa, qui était depuis plusieurs années dans les +chaînes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois, +un éclat vola et alla frapper sa mère en pleine poitrine, et la tua. +Théodoros était alors en expédition et pour se concilier l'évêque, il +le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquête, +disant que ce n'était pas dans sa juridiction. Théodoros, vexé du +refus de l'évêque, envoya le jeune homme à Magdala, où il fut chargé +de chaînes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barié, +lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses +chaînes, l'autre étant beaucoup trop fort; alors il assujettit les +chaînes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put à une seule jambe +au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vêtements d'une jeune +servante, qui était dans sa confidence, et plaçant sur ses épaules le +_gombo_ (espèce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison +sans être aperçu. L'autre jeune homme heureusement était parvenu à +se débarrasser des deux anneaux, et s'était glissé sans avoir été +remarqué; n'ayant pas mis beaucoup de vêtements et ayant les membres +libres, il atteignit bientôt la porte, et passa avec les gens de +la suite d'un chef. Il était déjà loin et en sûreté lorsque sa +disparition fut signalée. + +Lij Barié fut trompé dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une +seule jambe, embarrassé par ses vêtements de femme et le _gombo_ sur +les épaules, il ne put avancer promptement. Il était cependant déjà à +mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme +apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers +lui, s'avança pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux +tombèrent sur le bandage, et à son grand étonnement il aperçut une +portion de la chaîne qui se montrait au travers. Il comprit aussitôt +que c'était un prisonnier qui tâchait de s'échapper, et il suivit +l'individu jusqu'à ce qu'il rencontrât quelques soldats; il leur +communiqua ses soupçons et ceux-ci se précipitèrent sur Lij Barié et +l'arrêtèrent. La foule fut bientôt ramassée autour de l'infortuné +jeune homme, et l'alarme ayant été donnée qu'un prisonnier avait +été pris comme il tentait de s'échapper, plusieurs des gardes se +précipitèrent vers le lieu où on le gardait et aussitôt qu'ils eurent +reconnu leur ancien pensionnaire, ils le réclamèrent comme leur +propriété. En un instant tous ses vêtements lui furent déchirés sur le +dos, et ces lâches le frappèrent du bout de leurs lances et avec le +dos de leur sabre jusqu'à ce que son corps tout entier ne fût qu'une +plaie et qu'il tombât sans connaissance, presque mourant sur la terre. +Ce n'était pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de +vengeance; ils le portèrent à la prison enchaîné des pieds et des +mains, placèrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent +ses pieds dans les ceps et le laissèrent là plusieurs jours, jusqu'à +ce qu'on connût la volonté de l'empereur à son égard. + +Une recherche immédiate fut ordonnée concernant son compagnon de fuite +ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier était déjà hors de +leur atteinte, mais ils s'en vengèrent en s'emparant de la malheureuse +jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblèrent immédiatement et la +condamnèrent à recevoir une centaine de coups de la lourde girâf (fouet +à lanières de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain +matin le ras, accompagné d'un grand nombre de chefs et de soldats, +arriva sur le lieu désigné pour l'exécution de la sentence. La jeune +fille fut étendue sur la terre, on déchira ses vêtements et on lui lia +avec des lanières de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la +position horizontale. Un misérable fort et puissant fut chargé de mettre +à exécution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait résonnait +comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et +déchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la _girâf_ devenait +si lourde de sang qu'on était obligé de la nettoyer pour continuer. +La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot. +Lorsqu'elle fut relevée après le centième coup, les côtes étaient à nu +et l'épine dorsale pouvait s'apercevoir à travers les flots de sang +qui ruisselaient, la chair du dos ayant été entièrement enlevée par +morceaux. + +Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la réponse +de Théodoros. Lij Barié fut le premier à avoir les mains et les pieds +coupés en présence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient +ensuite être précipités tous les deux du haut de la montagne. Les +chefs se firent un jour de fête de cette exécution; ils envoyèrent +même une personne pour dire poliment à Samuel: «Venez et assistez à +notre réjouissance.» Lij Barié fut apporté, une douzaine des plus +forts soldats se jetèrent sur lui et de leurs sabres dégainés ils +lui coupèrent les pieds et les mains avec toute la délicatesse +d'Abyssiniens habiles à répandre le sang. Pendant qu'il était soumis à +cette agonie, Lij Barié ne perdit jamais courage et conserva toujours +sa présence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que, +tandis qu'il était si cruellement meurtri, il _prophétisait_, à la +lettre, le sort qui était réservé à ses meurtriers: «Lâches poltrons +que vous êtes! vils serviteurs d'un scélérat! Ils ne peuvent s'emparer +d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque +celui-ci est désarmé et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu +les Anglais viendront pour délivrer les leurs: ils vengeront dans +votre sang les mauvais traitements que vous avez infligés à leurs +concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maître de toutes +vos lâchetés, de toutes vos cruautés et de tous vos meurtres.» Les +scélérats ne firent que peu d'attention au brave garçon mourant; ils +le précipitèrent dans l'abîme et puis tous ensemble se rendirent, pour +finir une journée si bien commencée, chez M. Rassam et se partagèrent +les faveurs de sa généreuse hospitalité. + + + + +XIV + + +Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des +approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur fuite.--Ils +réussissent.--Théodoros est volé.--Dainash poursuit les +fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve +qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité +des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de +Mastiate.--Wakshum, Gabra, Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il +sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan +de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent à l'Amba.--L'influence +de M. Rassam exagérée. + +Une autre _Maskal_ (fête de la Croix) était arrivée, et septembre +promettait un bel et agréable hiver. Aucun changement ne s'était +opéré dans notre vie journalière; c'était toujours la même routine, +seulement nous commencions à être très-anxieux au sujet du retard de +nos délégués à la côte, car notre argent touchait à sa fin, et +tous les objets nécessaires à la vie s'élevaient à des prix +extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous +coûtaient, à cette époque, un dollar, tandis que, primitivement, à +Magdala, pendant leur première captivité, nos compagnons en avaient de +quinze à dix-huit du même poids pour trente sous. Bien que la valeur +du sel se fût tant accrue, cependant les autres denrées n'avaient pas +suivi la même proportion: elles avaient seulement baissé de qualité et +de quantité. Quand le sel était abondant, nous pouvions avoir quatre +vieilles volailles pour le même pris, qu'un morceau de sel Maintenant +qu'elles étaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes +choses étaient dans la même proportion, de sorte que nos dépenses +s'étaient élevées de deux cents pour cent. Les approvisionnements des +marchés avaient aussi diminué, et souvent nous ne pûmes acheter du +grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne +souffraient beaucoup aussi de cette rareté et de ces prix, élevés; ils +mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachés à la mort +par la générosité de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers. +Heureusement, j'avais mis de côté une petite somme en cas d'accident; +je croyais que le différend abyssinien touchait à sa fin en ce qui +nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le +reste à M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part +des sommes qui lui étaient envoyées par l'agent de Massowah. Nous +congédiâmes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous +réduisîmes nos dépenses an minimum, et nous envoyâmes messagers sur +messagers à la côte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le +pourraient. A cette époque, si nous avions été pourvus d'une plus +grande somme, je crois réellement que nous eussions pu acheter la +montagne, tant les soldats de la garnison étaient découragés et prêts +à se révolter, après les longues privations dont ils avaient souffert +pour un maître avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de +la côte fit tout ce qu'il put. Hôtes et messagers furent expédiés, +mais l'état du pays était tel, qu'ils avaient dû cacher l'argent +qu'ils portaient dans la maison d'un ami, à Adowa, et y demeurer +plusieurs mois, jusqu'à ce que, avec beaucoup de prudence et en ne +voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer à passer à travers les +districts infestés de voleurs et en proie à la plus grande anarchie. + +Dans la matinée du 5 septembre, tandis que nous étions à déjeuner, +l'un de nos interprètes entra précipitamment dans la hutte, et nous +annonça que notre ami l'Afa-Négus Meshisha, le joueur de luth, +et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des +pied-à-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait été longuement +prémédité et habilement exécuté. Au commencement des pluies, du +terrain avait été alloué aux différents chefs et aux soldats dans la +plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'étaient +arrangés avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et +qu'ils ensemençassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir +le grain, et la récolte être partagée. D'autres, qui avaient des +serviteurs, cultivèrent leur part eux-mêmes. Les lots de Bedjeram +Comfou et de l'Afa-Négus Meshisha étaient tout à fait an pied de +la montagne. Ils se chargèrent eux-mêmes de la culture, visitèrent +parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyèrent +leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes +sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient +reçu n'avait pas été mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou +avait parlé, à ce sujet, au ras, qui l'engagea à semer du _tef;_ vu la +rareté de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fît une +seconde récolte. Comfou approuva fort l'idée et demanda au ras de lui +envoyer, dans la matinée du 5, un permis pour passer aux portes. Le +ras accepta. Dans cette même matinée, Meshisha alla trouver le ras +et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda +l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupçon, +accorda la demande. Les deux amis, le même jour, envoyèrent plusieurs +serviteurs pour préparer le champ; et afin de ne pas exciter les +soupçons, ils avaient aussi envoyé leurs femmes, mais par une autre +porte et sous le même prétexte. Comme les Gallas attaquaient souvent +les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles +des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien +armés et précédés de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention +aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que +c'était du tef qu'ils allaient semer, récit qui concordait avec celui +des serviteurs du ras lui-même. Ils partirent ainsi ouvertement, eu +plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de +la montagne. Arrivés au champ, ils ordonnèrent à leurs serviteurs de +les suivre, et marchèrent promptement vers la plaine de Galla. Des +soldats, qui travaillaient en ce moment à leurs champs, soupçonnèrent +quelque ruse, et aussitôt retournèrent à l'Amba et communiquèrent +leurs soupçons au ras. Je n'eus qu'à prendre un télescope pour voir +les deux amis poursuivant leur chemin dans l'éloignement, sur la +route qui menait à la plaine de Galla. Toute la garnison fut +aussitôt appelée, et une poursuite immédiate fut ordonnée; mais dans +l'intervalle, les fugitifs gagnèrent du terrain, et ils furent enfin +aperçus, tranquillement arrêtés dans la plaine, en compagnie d'un +corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence +des braves de Magdala les engagea à ne pas courir la chance de +l'aborder. A leur retour, ils trouvèrent, se cachant derrière les +buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il +parait que, effrayée et agitée, elle n'avait pu trouver le lieu du +rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats +eussent passé, lorsque les cris de son enfant attirèrent leur +attention. Elle fut triomphalement ramenée, enchaînée pieds et mains, +et jetée dans la prison commune pour _attendre des ordres_. + +Pendant que la garnison était envoyée à cette expédition infructueuse, +les chefs s'étaient rassemblés, et comme l'un des fugitifs était le +surintendant des greniers et des magasins, une recherche immédiate +fut ordonnée, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporté une +partie des trésors avant de prendre son congé sans cérémonie. A leur +grande terreur, ils s'aperçurent bientôt que des étoffes de soie, des +chapeaux, de la poudre, et même l'habit de gala de l'empereur, son +fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande, +avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef étaient pleins de +dépouilles. Le ras comprit toute la gravité de sa position; il n'avait +pas seulement été grossièrement trompé, mais des objets de la plus +grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confiés à ses +soins, avaient été volés par son premier ami. Il perdit aussitôt la +tête; il se peignit la rage de Théodoros en apprenant la nouvelle; il +se vit pensionnaire de la prison, chargé de chaînes, et peut-être même +condamné à une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil +et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus +expérimentés lui conseillèrent d'avoir confiance dans ses relations +d'amitié avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui; +d'autres proposèrent une expédition dans le pays de Galla, une attaque +de nuit dans le village où l'on supposait que les fugitifs avaient +dû se réfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la +soirée, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramèneraient, +reprendraient leur bien perdu, et en même temps, massacreraient +les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits +compenseraient les pertes subies par leur royal maître, et feraient +oublier l'autorisation trop facilement accordée. + +Ce dernier conseil prévalut; malgré l'opposition de quelques-uns, +le ras écarta leurs objections; il était d'ailleurs si grandement +compromis, qu'il saisit la première chance qui s'offrit à lui de se +réhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Théodoros, +le brave guerrier, fut chargé du commandement; après lui, venaient +Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassié, et Dedjaymatch Gojé, tous de nos +vieux amis, dont j'ai parlé plus haut. Deux cents fusiliers de Damash +et deux cents lanciers de Gojé, soldats choisis, bien armés et bien +montés, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils +s'assemblèrent. Avant de partir, Damash, vêtu d'une chemise de soie, +les épaules couvertes d'une élégante peau de tigre, armé d'une paire +de pistolets et d'un fusil à deux coups, vint dans notre prison pour +nous souhaiter le bonjour, ou plutôt pour satisfaire sa vanité, en +se proposant à notre admiration de commande et pour obtenir _la +bénédiction du départ_ de son cher ami M. Rassam, qui s'exécuta +courtoisement. + +Deux fois déjà, pendant notre séjour à Magdala, Damash était parti +pour Watat, village situé à environ douze milles de Magdala, non loin +de l'endroit où le Béchélo sépare la province de Worahaimanoo du +plateau de Dahonte. C'était là qu'était gardé le bétail de l'empereur, +et des messagers avaient été envoyés à l'Amba par les paysans +réclamant des secours immédiats; une bande de Gallas s'étaient +montrés, et ils se sentaient eux-mêmes incapables de protéger les +vaches de Théodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash à +la tête de ses fusiliers avait chassé les Gallas, disaient ceux-ci à +leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'était +une ruse des gens de ce pays, qui désiraient qu'il fût rapporté à +l'empereur combien ses sujets lui étaient fidèles, et combien ils +étaient soigneux de protéger le bétail dont ils étaient chargés. +Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés +assuraient que, le cas se présentant, le résultat serait le même; les +fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes +les directions, à la vue de Damash et de ses vaillants compagnons, +abandonnant leurs demeures et leurs biens à la merci des envahisseurs. + +Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiété; à la pointe du +jour il alla avec ses amis sur la petite colline, près de la prison, +et le télescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla. +Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'était-il arrivé? +Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles étaient +les questions que chacun se posait: les hommes âgés secouaient la +tête; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et +ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et même notre +vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions, +s'écria: «Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans +le pays de Galla, lorsque Théodoros lui-même n'aurait pas voulu y +aller!» A la fin la nouvelle tant désirée que Damash et ses hommes +revenaient, se répandit comme un éclair sur la montagne; on les avait +vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils +avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et +les hommes furent bientôt aperçus dans la plaine; mais on remarqua +qu'ils arrivaient en désordre comme on troupeau qui se sauve. On ne +put s'en rendre compte qu'au moyen du télescope. Les troupes de la +garnison furent aperçues faisant halte à une petite distance du ravin +qu'ils avaient descendu; ils marchaient très-doucement. Quelque chose +allait de travers évidemment; des cavaliers furent alors expédiés par +le ras afin de s'informer du résultat de l'expédition. Ils revinrent +apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientôt des +gémissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blessés, +des armes à feu perdues, les fugitifs en liberté: telles étaient, en +somme, les nouvelles qu'ils rapportèrent an ras désespéré. + +La nuit précédente un Galla renégat avait conduit directement Damash +et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait +vu les fugitifs dans la matinée. Ils pensaient bien que c'était sous +son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la +nuit. D'abord tout marcha selon leurs désirs. Ils atteignirent le +village en question une heure avant l'aurore, ils entourèrent aussitôt +la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes était envoyé +pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu; +surpris dans leur sommeil les hommes furent tués avant d'être avertis +de la présence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants +seulement furent épargnés par ceux de ces assassins nocturnes qui +étaient moins altérés de sang. Avant de s'établir pour y séjourner, +Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-être une tentative serait +faite pour les capturer, avertirent le chef d'être sur ses gardes, et +lui proposèrent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte +délabrée, à quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et +pour le chef, ils adoptèrent ce prudent moyen; éveillés par les cris +et les bruits qui venaient du village, ils bridèrent leurs montures, +se mirent promptement en selle et furent prêts an combat avant même +que leur présence eût été soupçonnée. + +Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son +passage par le pillage, se glorifiant déjà de son élévation future et +trop fier de ses succès. Il est vrai qu'il n'avait pas capturé les +fugitifs; mais après tout c'était l'affaire du ras. Il avait conduit +l'expédition, porté le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans +avoir perdu un seul homme il retournait à l'Amba avec des prisonniers, +des chevaux, des vaches, des mules et autres dépouilles de guerre. Il +savait combien Théodoros s'en réjouirait, et il espérait déjà être +l'heureux successeur du ras disgracié. Il était à peine à cent pas +de la route plus courte qu'il se proposait de prendre à son retour +conduisant du plateau de Tanta à la vallée, au-dessous de Magdala, +lorsqu'il aperçut à l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui à +franc étrier. Le bétail et les prisonniers sous la conduite de Gojé et +de quelques hommes étaient déjà engagés dans la route étroite et +la retraite était impossible. Il plaça ses fusiliers en face des +cavaliers, au nombre de douze, espérant ainsi effrayer vivement ces +derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le +brave Mahomed Hamza avait à venger le sang de sa famille, et quoique à +la tête de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats +amharas. Il reçut un coup violent à la tête et tomba mort de son +cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se +rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur +chef, et emportèrent son corps que tous craignaient de voir mutiler. +Plusieurs cavaliers se précipitant dans toutes les directions, +jetèrent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous côtés; +des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec +des lances et des pierres. Les frères de Mahomed soutenus alors par +cinquante lances chargèrent à plusieurs reprises l'ennemi effrayé, et +les chassèrent comme des moutons jusqu'au bord du précipice. + +Damash cependant n'était pas venu pour se battre, mais pour tuer; il +n'était brave que lorsqu’il avait des prisonniers à maltraiter, des +hommes sans défense à tuer, et des enfants à réduire en esclavage. Le +bétail avait atteint la vallée basse et la route était libre, aussi +jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et +abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et +roula plutôt qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut +suivi par tous ses Amharas. Ce fut une déroute complète. Le terrain +était jonché de mousquets, d'épées et de boucliers; les blessés et les +morts furent abandonnés sur le champ de bataille. Les Gallas ne les +poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger à cause +de l'inégalité du terrain. Ils en tuèrent quelques-uns cependant avec +des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla; +leurs ennemis terrifiés, se précipitaient dans l'étroit passage, se +bousculant l'un l'autre dans leur empressement à gagner la vallée, où +ces lâches poltrons savaient bien qu'ils seraient en sûreté. + +Alors tous les blessés me furent apportés et pendant douze heures je +fus occupé à préparer des bandages et à soigner les blessures. Dans +plusieurs cas où je savais que la guérison était impossible j'en +informai les parents des malades de peur que leur mort ne me fût +attribuée, chose sérieuse dans notre position critique. Ceux qui +étaient ainsi avertis cherchaient des remèdes indigènes, mais ils +trouvaient bientôt que les charmes et les amulettes n'étaient pas +efficaces et que ma prédiction n'avait été que trop vraie. Je me +souviens d'un cas: un chef, qui avait été souvent de garde la nuit à +notre prison, avait eu la jambe gauche complètement écrasée, par une +pierre; sans entrer dans les détails techniques qu'il me suffise de +dire que je déclarai l'amputation le seul remède possible, mais pour +plaire aux chefs qui lui portaient un grand intérêt je consentis à +soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'étais +toujours du même avis et je les en informai. Le malade avait un petit +_godjo_ bâti dans notre enceinte et il y demeura jusqu'à ce que je +l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une +amputation immédiate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un +médecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais +aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut torturé par ce +charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu'à ce que la mort mît +fin à ses souffrances. + +Deux jours après la sortie des troupes, une femme servant d'espion +raconta que dans le ravin où les Amharas avaient été culbutés, elle +avait aperçu deux hommes blessés cachés parmi les buissons, et encore +vivants. Un vieux chef, un Galla renégat, accompagné de cent hommes, +reçut l'ordre de partir, de tâcher de les ramener et d'enterrer les +morts; ils craignaient d'être attaqués par les Gallas et s'attendaient +à une certaine résistance. Ils n'aperçurent rien si ce n'est leur +vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son +_rifle_ sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de +fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils +rapportèrent les deux blessés, qui moururent tous les deux bientôt +après. L'un avait la jambe gauche et le bras droit brisés; de plus, +un coup d'épée lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il +nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui +avait causé encore une plus grande angoisse, c'était la peine qu'il +avait eue d'empêcher les vautours, avec sa main gauche, de se repaître +de ses entrailles. + +Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant; +mais il n'y était pas seul. Damash avait abandonné ses hommes, il +avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le +cheval que l'empereur lui avait donné, ou plutôt prêté. Plusieurs +chefs inférieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de +Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent être retrouvés, et le +nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu était encore +plus grand. Plus tard Damash prétendit avoir été blessé, et nous ne le +vîmes pas de longtemps, ce dont nous fûmes fort aises; mais ses amis +nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques écorchures +gagnées dans sa retraite un peu trop précipitée. + +Là où la force avait fait défaut on pensa que les négociations +réussiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un +des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient +le retour du messager envoyé à Mastiate, reine de Galla, dont le +camp était à quelques journées de distance. Les officiers de Magdala +proposèrent aux prisonniers gallas de leur rendre la liberté à tous, +hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur bétail enlevé, à la +condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets +dont ces derniers s'étaient emparés. La femme de l'un des principaux +prisonniers consentit à porter la proposition. On doit dire à +l'honneur des Gallas qu'ils refusèrent fièrement et même avec mépris, +de livrer leurs hôtes, préférant, disaient-ils, voir leurs parents +languir dans les chaînes, leur laisser supporter les tortures et même +la mort, plutôt que de devoir leur liberté à une action déshonorante. + +Les grands de Magdala avaient désormais perdu tout espoir de justifier +leur conduite aux yeux de Théodoros; la bonne entente n'existait plus +dans leurs assemblées, ils s'accusaient l'un l'autre avec lâcheté, et +ils envoyaient chacun séparément à Théodoros message sur message, +se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur +continuelle, s'attendant toujours à l'arrivée d'une dépêche impériale. +Mais Théodoros environné de difficultés, presque privé de son Amba, +était par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre à ce sujet +était parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est +qu'ils étaient infidèles, dans ce cas il était bien aise qu'ils +eussent quitté l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui +faisait? il en avait encore à leur donner, et quand il viendrait il +prendrait sa revanche. Quelques-uns, très-peu, se laissèrent prendre +à ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs +attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux +qu'ils s'étaient efforcés de ramener. + +Tout le monde soupçonnait Mastiate, la reine de Galla, de garder +rancune de l'injure faite à son pays et de vouloir venger la mort de +ses sujets massacrés par trahison. On craignait qu'elle ne détruisit +la récolte du pied de l'Amba, n'empêchât le marché et n'affamât ainsi +la place. On savait qu'elle avait deux puissants alliés avec Comfou +et Meshisha et comme ce dernier avait déjà été sur la montagne il +connaissait les différents passages par où conduire à la faveur de la +nuit, les hôtes des Gallas. Une grande anxiété s'empara alors des gens +de l'Amba et des précautions furent prises pour le défendre d'une +surprise. + +Je crois que c'était vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle était +sur le point de le mettre à exécution lorsqu'un danger sérieux réclama +sa présence sur un autre point. Wokshum Gobazé, à la tête d'une +puissante armée, envahissait son royaume. + +Nos jours de calme et de repos touchaient à leur fin; si aucun chef +rebelle ne menaçait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une +expédition pour notre délivrance avait été décidée dans la patrie, et +de plus l'information moins réjouissante que Théodoros marchait dans +notre direction, tout cela nous avait jetés dans un état d'excitation +qui allait croissant. Un jour nous étions pleins d'espoir et le +lendemain abattus et désespérés. + +La carrière de Wokshum Gobazé avait été pleine d'aventures. Dans sa +jeunesse il avait accompagné son père Wakshum Gabra Medhin, chef +héréditaire du Lasta, au camp impérial a la première campagne de +Théodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la +contrée. Le père de Gobazé encourut la colère de l'empereur et il +était sur le point d'être exécuté lorsque l'évêque intercéda, et selon +son habitude Théodoros accorda sa grâce. Peu de temps après Gobazé +et son père saisirent une occasion favorable, désertèrent l'armée de +Théodoros et se retirèrent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup +d'efforts à faire pour persuader les montagnards d'épouser leur +querelle, et ils se déclarèrent indépendants. Théodoros pour vaincre +cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appelé Wakshum +Teféri, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son +parent, défit complètement son armée et conduisit son cousin lui-même +enchaîné aux pieds du trône. Théodoros était alors à Wadela, haut +plateau situé entre le Lasta et le Begemder. Il condamna à mort le +chef rebelle; et comme sur ce plateau élevé les seuls arbres que l'on +pût trouver étaient près de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu à +l'un de ceux qui ombrageaient la tente impériale, où le corps de cet +ennemi pouvait être aperçu au loin dans toutes les directions. +Gobazé s'échappa, et quelques jours plus tard Théodoros, craignant +l'influence de Wakshum Teféri, qui était très-aimé et admiré des +soldats, le fit enchaîner, oubliant que c'était ce même Teféri qui +s'était montré fidèle jusqu'à conduire à l'échafaud, son propre +cousin. L'empereur donna pour prétexte que c'était lui qui avait +favorisé la fuite de Gobazé. + +Pendant quelque temps Gobazé se tint caché dans les forteresses du +haut pays du Lasta; mais il comprit bientôt que la puissance de +l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans étaient +mécontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et +ayant rassemblé autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son +père, il leva l'étendard de la révolte, et se proclama hautement le +vengeur de sa race. Tout le Lasta bientôt le reconnut pour son chef. +Sa législation était douce et avant peu il se trouva à la tête d'un +parti considérable. Il avança vers le Tigré, subjugua les provinces +de Enderta et de Wojjerat, pénétra dans le Tigré même, s'empara +du lieutenant de Théodoros et laissa là le sien Dejatch Kassa. Il +retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait conçu le plan +d'étendre ses possessions du côté du Yedjow et du pays de Galla, afin +de protéger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conquête +qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les événements +le favorisèrent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme +son futur législateur. A son retour du Lasta il fut proclamé chef par +les habitants de Wadela et en même temps de puissants fugitifs du +Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour +qu'il devint leur maître. Cependant il rencontra des ennemis dans +l'exécution de ce projet, car une portion assez considérable de ceux +qu'il commandait étaient pour une alliance avec les Wallo-Gallas: +toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre +après les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en +conséquence l'un de ses parents à la tête d'une petite troupe pour +soumettre le Dalanta; et presque aussitôt le Dahoute fut évacué par +les Gallas et occupé par ses troupes. Au commencement de septembre +Gobazé entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontière +nord-est non loin du lac Haïk. Dès que la reine Mastiate apprit cette +nouvelle elle se hâta de s'opposer à la marche du conquérant et fit +camper son armée à quelques milles en avant de celle de Gobazé +dans une grande plaine où sa splendide cavalerie devait avoir tout +l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines +les deux armées restèrent en présence l'une de l'autre: Gobazé +attendait son ennemi sur un terrain montueux et raviné où les chevaux +des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi +avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son côté ne voulait +point abandonner la position qu'elle s'était choisie et où elle était +sûre d'écraser son ennemi. + +Longtemps auparavant Gobazé s'était mis en communication avec l'évêque +et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait +envoyé dire à l'évêque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant +fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu même +temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas où lui, Gobazé, +marcherait vers la place. L'évêque répondit qu'il ferait tout ce qu'il +pourrait et que aussitôt que l'Amba serait investi il agirait des +pieds et des mains pour la réussite de ses plans. Gobazé lui renvoya +son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de +Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants +qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait +aussitôt. Cette demande était simplement absurde; si nous avions pu +gagner ces trois hommes à notre cause nous pouvions parfaitement nous +dispenser de la présence de Gobazé. L'évêque proposa ceci; Gobazé +camperait à Islamgee; au moment où il paraîtrait au bas de la +montagne, l'évêque nous livrerait, ainsi qu'à quelques autres hommes, +des armes à feu et des munitions. Nous ouvririons nos chaînes, aidés +de quelques serviteurs sur la fidélité desquels nous pouvions compter +et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses prêtes, +l'évêque sortirait revêtu de la pompe de l'Eglise portant la sainte +croix, et excommunierait Théodoros et ses adhérents, plaçant sous une +irrévocable malédiction tous ceux qui tenteraient de nous arrêter. Nos +forces, y compris les Portugais, les indigènes de Massowah, et +les envoyés, s'élevaient à environ vingt-cinq hommes; l'évêque en +conduisait cinquante et était entouré d'environ deux cents prêtres ou +desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en fût la nationalité, +étaient prêts à se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces +l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours +le bas de la montagne malgré ceux qui tenteraient d'arrêter les plus +avancés. L'évêque et les prêtres se tiendraient à la porte intérieure, +tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte extérieure +et la garderaient jusqu'à ce que le Wakshum et ses hommes, prêts à +marcher, avançassent et prissent possession du fort. + +Le plan était excellent et nul doute qu'il n'eût réussi. Nous savions +bien que nous n'avions à attendre ni grâce ni merci si nous étions +repris, et nous nous serions laissé tuer tous jusqu'au dernier plutôt +que de nous laisser faire prisonniers. En présence d'une bonne poignée +d'hommes, déterminés à vendre chèrement leur vie, bien peu de soldats +se seraient aventurés à nous attaquer ouvertement; la marche aurait +été soudaine et la garnison eut été enlevée par surprise: de plus nous +avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu +avoir le courage de se jeter sur nous, auraient été retenus par la +présence de l'évêque, et auraient plutôt baisé la terre sous ses pas, +que d'encourir sa mortelle excommunication. L'évêque communiqua son +plan à Gobazé et pendant quelques jours nous vécûmes dans un état +d'excitation très-grande, espérant toujours que les envoyés allaient +arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobazé avait tout +accepté. Mais nous fûmes déçus dans nos espérances. Gobazé n'approuva +nullement nos plans; il envoya dire à l'évêque: «Il est plus +avantageux pour moi d'aller à Begember et d'attaquer là mon ennemi +mortel: donnez-moi votre bénédiction. A la chute de Théodoros, l'Amba +m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer +Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable.» La +bénédiction fut donnée, mais Gobazé fit de nouvelles réflexions; il +n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son père, et nous apprîmes +bientôt qu'il avait marché vers le Yedjow. Gobazé nous fut toujours +favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protégea nos messagers +dans leurs voyages à la côte, et fut toujours préoccupé de notre +délivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se +battre avec Théodoros lui-même. + +Gobazé et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un +l'autre. Cette dernière avait été avertie que sous peu elle aurait +à combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale +Workite et elle fit les premiers pas d'une réconciliation. Elle envoya +à Gobazé un cheval a titre de _Gage de paix_, mais Gobazé lui renvoya +son présent accompagné d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces +paroles: «qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation +étant de filer le coton, il lui envoyait les instruments nécessaires à +cela.» Cependant Gobazé apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonné +depuis quelques mois, qu'il étendait sa puissance et marchait sur +Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les +provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate +étant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle désirait +très-facilement. Mastiate suivit Gobazé dans sa retraite, attendant +qu'une circonstance favorable lui permît de l'attaquer. Gobazé +comprenant les difficultés de sa position fit des avances à Mastiate +qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de +ne pas s'ingérer dans les affaires du Yedjow à la condition que les +provinces nouvellement occupées du Dahonte et du Dalanta lui seraient +cédées. Gobazé accepta ces conditions et la paix fut signée; il fut +même convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies, +alliance offensive et défensive. Mais cette dernière condition ne +fut pas tenue, car bien peu de temps après Mastiate étant fortement +inquiétée par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel +allié. + +Quant à nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant +plus que notre argent touchant à sa fin, nous étions cependant obligés +de faire des présents aux nouveaux chefs établis par le conquérant +du jour. Nous nous étions faits des amis des gouverneurs (Shums) que +Théodoros avait laissés dans ces provinces, lorsque nous avions essayé +de communiquer avec les députés de la reine de Galla. Nous nous étions +aussi liés avec les envoyés de Gobazé lors de l'évacuation de ces +districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas +y revinrent; nous finîmes par nous assurer non-seulement de leur +neutralité (car ils avaient déjà pillé plusieurs fois nos messagers) +mais aussi nous obtînmes la promesse qu'ils seraient favorables +à notre cause, en leur faisant force présents et encore plus de +promesses. Sous ce rapport nous fûmes très-heureux; à notre arrivée +nous fûmes préservés de beaucoup d'ennuis, et peut être d'accidents +plus graves par l'argent que Théodoros donna aux ouvriers et qu'ils +nous cédèrent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fûmes +empêchés de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de +côté; et enfin pour la troisième fois lorsque tout nous faisait défaut +et que nous étions réduits à quelques sous provenant de la vente de +nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous +arriva porteur de plusieurs centaines de dollars. + +Tandis que Mastiate traitait avec Gobazé, son fils écrivait à M. +Rassam et à l'évêque. Il demandait à celui-ci d'user de son influence +pour l'aider à s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de +nous traiter honorablement si nous consentions à rester dans le pays, +ou bien de nous mettre à même d'atteindre la côte si nous désirions +retourner dans notre patrie. Quant à l'évêque il lui promettait sa +protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant +qu'aucune injure ne serait faite à ce qu'il appelait _ses Idoles_. + +Pourvu que nous pussions nous échapper des griffes de Théodoros, peu +nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous +n'avions pas conservé l'espoir de quitter le pays; telle n'était pas +du moins l'opinion de la majorité parmi nous; quels que fussent les +événements, nous préférions tout à cette crainte journalière de la +mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions +été tourmentés jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aimé de tomber +entre les mains des paysans ou de quelques officiers inférieurs. Les +premiers nous auraient probablement mis à mort, par haine contre +les blancs; les seconds nous auraient maltraités ou vendus au plus +offrant. Les grands chefs révoltés auraient agi différemment: nous +aurions été presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on +nous eût permis de partir, dès que nous aurions compté une rançon +convenable. + +Toutefois à Ali, à Gobazé, à Ahmed, fils de Mastiate, ou à Menilek, +roi de Shoa, la réponse de M. Rassam fut la même: «Venez, envahissez +la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous.» + +Cela nous amusa parfois de suivre ces différents rivaux de Théodoros +qui s'efforçaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur +était absent. Gobazé et Menilek avaient eu la pensée tous les deux +de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala. +Menilek avait écrit à l'évêque avant les pluies, pour l'informer qu'il +allait venir prendre possession de _son_ Amba, et le prier en même +temps de prendre soin de _sa_ propriété. A part l'honneur que leur +aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les +trois choses qu'ils estimaient être les plus favorables à leurs vues +ambitieuses; le trône, la faveur de l'évêque, et les prisonniers +anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les +aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils +étaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitié avec les +chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes +fabuleuses, de sorte que soit par amitié, soit par des présents, nous +pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix. + +Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs +armées innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez +courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la réputation d'être +imprenable, et vraiment avec ces armées indigènes si mal organisées, +la chose pouvait être vraie. Théodoros lui-même ne s'en était rendu +maître que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique, +avait évacué la place pendant la nuit. Théodoros avait établi son +camp au pied de l'Amba, et tenté un assaut: mais bientôt il renonça +à atteindre sa tâche désespérée avant les pluies; et ce ne fut que +plusieurs jours après que les Gallas se furent retirés, qu'un des +chefs, soupçonnant que le fort avait été abandonné, s'aventura à +s'assurer du fait, et revint en informer Théodoros qui put alors +entrer dans la place d'où avait fui l'ennemi. + + + + +XV + + +Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros +contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs +moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une armée dans le +pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il +investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine. +--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas +meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi +d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des +troupes britanniques. + +Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'évêque d'Abyssinie, mourut après une +longue et douloureuse maladie. + +L'Abouna Salama était, sous certains rapports, un homme remarquable. +Deux caractères comme le sien et celui de Théodoros se rencontrent +rarement à la fois dans ce pays éloigné. Tous les deux ambitieux, +fiers, passionnés, ils devaient inévitablement, tôt ou tard, se +heurter, et le plus fort écraser le plus faible. + +L'Abyssinie, pendant quelques années, avait été privée d'évêque. Les +prêtres ne pouvaient plus être consacrés ni aucune église dédiée an +culte chrétien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre +tabernacle que celui béni par l'évêque du pays. Quoique Ras-Ali fût +extérieurement chrétien et appartînt à une famille convertie, il avait +cependant conservé trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses +véritables amis et alliés, pour s'inquiéter, autrement que par un +culte tout extérieur, de l'état religieux et des inconvénients +auxquels était exposée la prêtrise par suite de la longue vacance de +l'évêché. + +Dejatch Oubié était, à cette époque, gouverneur semi-indépendant du +Tigré. D'une position de simple gouverneur, il s'était insensiblement +élevé au pouvoir et se trouvait alors à la tête d'une grande armée, +intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans +des termes d'amitié avec Ras-Ali, le reconnaissant même, jusqu'à +un certain point, comme son supérieur, cependant, il travaillait +constamment et secrètement à détruire le pouvoir du ras, afin de +régner à sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques +chefs accompagnés de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique +romain et évêque à Massowah, afin d'obtenir un évêque selon le rite +abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le +soutien du clergé, il se chargea de la grande dépense qu'entraîne la +consécration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts, +afin d'obtenir un évêque consacré qui favorisât l'Eglise catholique +romaine; mais il fut déçu dans son attente, car le patriarche choisit +pour cette dignité un jeune homme qui avait été élevé en partie dans +une école anglaise, au Caire, et dont les croyances étaient plus +favorables au protestantisme qu'à l'Eglise romaine, depuis si +longtemps connue comme l'adversaire des cophtes. + +Andraos, ce jeune prêtre, était seulement dans sa vingtième année. +Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastère et la +compagnie des moines, ses frères, pour aller vivre dans le pays +d'Abyssinie, à demi civilisé et si éloigné, tout d'abord, il refusa +l'honneur qui lui était fait. Il engagea ses supérieurs à porter leur +choix sur un autre plus digne que lui, déclarant qu'il se sentait peu +propre à cette oeuvre. Ses objections ne furent point écoutées, et +comme il persistait toujours dans son refus, le supérieur de son +couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'à ce +qu'il consentît a se mettre à la tète de l'Eglise cophte. Il accepta +enfin, et il fut oint et consacré évêque d'Abyssinie, sous le nom +d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses cérémonies en usage. Il +partit immédiatement après sur un bâtiment de guerre anglais, et +arriva à Massowah au commencement de l'année 1841. + +Dejatch Oubié le reçut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux +villages et tout un district aux autres possessions de l'évêque, et +fit tous ses efforts pour le gagner à sa cause. Il y réussit au delà +de ses espérances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'être +gagné à la cause d'Oubié contre Ras-Ali, proposa l'attaque dès son +arrivée. Par son intermédiaire, une alliance fut conclue entre son ami +Oubié et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent +de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le +pouvoir qu'il avait usurpé, et de se partager le gouvernement de +l'Abyssinie, sans oublier les droits attribués à l'évêque, et qui +consistaient dans le tiers du revenu de la contrée. + +Oubié et Goscho Beru, selon que c'était convenu, livrèrent bataille à +Ras-Ali, près de Debra-Tabor, et mirent son armée en complète déroute; +Ras-Ali ne put s'échapper que très-difficilement du champ de bataille, +accompagné de quelques guerriers heureusement bien montés. Mais il +arriva qu'Oubié célébra ses succès par des rasades trop multipliées et +trop considérables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armée de +Ras-Ali étant entrés dans sa tente, et trouvant le vainqueur de +leur maître ivre-mort, profitèrent de son triste état pour le faire +prisonnier. Ce revirement soudain changea complètement la face des +événements. Quelques cavaliers partirent aussitôt au galop de leurs +montures pour aller avertir leur maître, qu'ils rejoignirent vers le +soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire à sa bonne fortune; +mais d'autres soldats étant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali +retourna aussitôt à Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de détresse, +et dicta lui-même les conditions du traité à son vainqueur captif. +Oubié fut pardonné, et il lui fut permis de retourner dans le Tigré, +l'évêque étant responsable de sa fidélité. Ras-Ali traita l'évêque +avec toutes sortes de respects, et il se jeta à ses pieds, le +suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis, +l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidèle disciple ni de +volonté plus dévouée aux désirs de son chef. L'évêque, désormais par +ses relations d'amitié avec tout le monde, adoré de tous, ne tarda +pas à faire sentir son autorité; et si Théodoros eût été un homme +ordinaire, l'Abouna Salama eût été l'Hildebrand de l'Abyssinie. + +Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam, +et pendant la période de révolution qui se termina par la chute de +Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses propriétés du Tigré, +vivant là en paix sous la protection de son ami Oubié. Dès son +arrivée en Abyssinie, il avait manifesté la plus amère opposition +aux catholiques romains, inimitié provenant non pas tant de ses +convictions que du fait que quelques-unes de ses propriétés avaient +été saisies à Jeddah, à l'instigation des prêtres romains. Il est vrai +que ces prêtres, par son influence, avaient été rançonnés, volés, +maltraités et expulsés de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint à +l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigré, Salama excommunia +publiquement ce dernier, sous prétexte que Kassa était l'ami des +catholiques romains, qu'il protégeait leur évêque de Jacobis, et qu'il +ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais +Kassa se montra l'égal de l'Abouna: il nia l'accusation et répondit +«que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis +pouvait ôter l'excommunication.» L'évêque, alarmé de l'influence +qu'aurait pu obtenir le prélat ennemi, offrit de retirer son anathème, +à condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant été +acceptées, l'Abouna Salama consentit bientôt après à placer sur +la tête de l'usurpateur, sous le nom de Théodoros II, la couronne +d'Abyssinie, dans la même église qu'Oubié avait fait ériger pour son +propre couronnement. + +Satisfait des complaisances de l'évêque, Théodoros lui témoigna les +plus grands respects. Il portait son siège ou marchait devant lui +portant une lame et un bouclier, comme s'il n'était que son serviteur, +et, en toute occasion, se prosternait jusqu'à terre et lui baisait la +main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que +son influence sur Théodoros était sans bornes, comme sur Ras-Ali +et sur Oubié; il fut trompé par l'apparence d'humilité, de sincère +admiration et de dévotion de Théodoros. Et plus ce dernier se montrait +humble, plus aussi l'évêque se montrait publiquement arrogant. Mais +il n'avait pas connu encore le caractère de cet empereur qu'il +avait sacré, et se surfaisant son importance, il finit par se faire +ouvertement de Théodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au +moment où l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Théodoros +alla pour lui présenter ses salutations; arrivé à la tente de +l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'évêque lui envoya dire +qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre +longtemps. Théodoros attendit; mais comme le temps s'écoulait et que +l'évêque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrité: il était +désormais l'ennemi du prélat, et brûlait de se venger. + +A partir de ce moment, ils vécurent dans une inimitié ouverte ou +légèrement masquée, travaillant à l'abaissement l'un de l'autre. Si le +règne de Théodoros eût été un règne pacifique, l'Abouna l'eut emporté; +mais l'empereur, entouré comme il l'était d'une forte armée composée +d'hommes qui lui étaient dévoués, trouva parmi eux des oreilles toutes +prêtes à croire les récits qui lui étaient faits sur la conduite de +l'évêque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais très-populaire; +sans être avare, il n'était pas libéral. L'amitié se témoigne, en +Abyssinie, an moyen de présents; c'est ainsi pour tout le monde; +chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la +popularité, les prodigue d'une main généreuse. L'empereur profita de +ce manque de libéralité chez l'évêque pour faire valoir sa générosité +à lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le négoce à coeur; que, au +lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays, +comme c'était autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des +caravanes, à Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expédiant son +gain en Egypte. Petit à petit, Théodoros agit sur l'esprit de son +peuple et finit par le persuader que, après tout, l'évêque n'était +qu'un homme comme tous les autres. Déjà, dans le camp de l'empereur, +il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Théodoros se plaignit +que son honneur avait été attaqué par ce même évêque que tous +adoraient. + +Théodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin +d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il +nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invité +ses officiers à un déjeuner public, l'évêque, profitant de son +absence, et sous prétexte de confesser la reine, était entré dans sa +tente. Lorsque Théodoros revint, après le déjeuner, s'étant présenté à +la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle était en +conférence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner. +Le soir, il se présenta encore à la tente de sa femme. Lorsqu'il +entra, elle s'élança vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein, +elle lui raconta qu'elle lui avait été involontairement infidèle dans +la journée, mais elle n'avait pu résister à la violence de l'évêque. +Il l'avait pardonnée, disait-il, parce qu'elle était innocente; quant +an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger +d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de +l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela était de l'invention de +Théodoros; mais celui-ci avait évidemment répété la même histoire tout +autour de lui, jusqu'à ce qu'il avait fini par y croire lui-même. + +L'Abouna Salama perdit de son crédit, quoique probablement bien peu +de personnes ajoutassent foi aux récits de l'empereur. D'après le +proverbe, «Calomnions, il en restera toujours quelque chose,» le +caractère de l'Abouna perdit de sa dignité, et désormais, il ne compta +ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis à +lui étaient tous des amis intimes de Théodoros. En public, ce dernier +le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrât pas la même +humilité qu'auparavant; par égard pour son peuple, il faisait une +différence entre la personne de l'Abouna et son caractère officiel, le +respectant à cause de la foi chrétienne, mais montrant le plus grand +mépris pour sa conduite privée. + +Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand +sujet de dissentiments entre eux. Théodoros ne pouvait souffrir une +puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'était +battu avec rage pour arriver à être le seul dominateur de l'Abyssinie; +il fit tous ses efforts pour jeter le mépris sur l'Abouna, et dès +qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et +l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les +revenus de l'Eglise, et aussi par la même occasion quelques biens +héréditaires de l'évêque, et se déclara ouvertement le chef de +l'Eglise. La colère de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un +tempérament naturellement violent, il insulta grossièrement Théodoros +dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent même +indécentes, la haine intense qui brûlait dans le coeur du prélat se +manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais dû +sortir de sa bouche. L'évêque n'avait jamais eu un caractère tolérant. +J'ai raconté déjà plus d'un cas de ses intolérances vis-à-vis des +catholiques romains. Il les persécuta chaque fois qu'il le put; +ainsi pendant qu'il était prisonnier à Magdala, il ne voulut jamais +s'employer à obtenir la liberté d'un malheureux Abyssinien qui depuis +des années avait été jeté dans les chaînes sur ses instances, par la +seule raison que cet infortuné avait visité Rome et en était revenu +converti. Il était plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne +voulut pas entendre parler de _conversions_ au protestantisme. Les +missionnaires pouvaient instruire, mais là finissait leur tâche; et +lorsqu'il arriva que des juifs, à la suite des instructions de nos +missionnaires furent amenés à accepter le christianisme, ils ne purent +être baptisés que dans l'église abyssinienne, dans laquelle ils furent +reçus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des +Européens, à moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il +rendit de grands services aux captifs; il leur fit même parvenir de +petites sommes à l'époque de leur plus grande pénurie, et lorsqu'ils +étaient dans une grande détresse. Mais son amitié était dangereuse. +Théodoros soupçonnait et haïssait tous ceux qui étaient dans des +relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les +Européens eurent à supporter à Azzazoo ne fut due qu'à cette cause; et +les querelles et les réconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat +ne furent pas étrangères aux traitements dont nous fûmes les victimes. +L'Abouna quitta Azzazoo en même temps que le camp impérial, après les +pluies de 1864. + +Une grave rébellion venait d'éclater dans le Shoa et Théodoros, +laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats à +Magdala, voulait faire une petite excursion à travers le pays des +Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter +une attaque. Il avait été fort contrarié du refus de l'évêque de +l'accompagner dans cette expédition. Les gens de Shoa sont les plus +bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect +pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait été vu dans la compagnie de +Théodoros, il est probable que plusieurs des chefs révoltés auraient +déposé les armes et fait leur soumission. Mais l'évêque, qui ne +pensait qu'à son fertile district du Tigré, proposa à l'empereur +de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et après que la +rébellion serait réprimée dans cette partie du royaume ils +devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue à cet effet fut +très-orageuse; et Théodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en +venir aux partis extrêmes. L'Abouna Salama resta à Magdala, selon son +désir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais chargé de chaînes; bien +qu'il m'ait été raconté que plusieurs fois Théodoros avait été sur le +point de le commander, les fers étant déjà prêts; mais il fut toujours +retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi +de son peuple. Il fut permis à l'évêque d'aller jusqu'à l'église, s'il +le désirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours à sa +porte; quelquefois même plusieurs soldats passèrent la nuit dans +l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'étaient que des +espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidèle, si ce n'est +quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient été donnés à son +arrivée par Théodoros, et un cophte qui, avec quelques prêtres, +avait accompagné le patriarche David dans sa visite en Abyssinie; +quelques-uns de ces gens entrèrent au service du roi, tandis que +d'autres, comme le cophte dont j'ai parlé, se vouèrent à leur +compatriote et évêque. + +Pendant l'emprisonnement des premiers captifs à Magdala, leurs +relations avec l'évêque furent très-limitées. Ils ne se virent jamais; +mais de temps en temps un jeune esclave de l'évêque portait ou un +message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque +fragment de nouvelles, la plupart du temps exagérées, sur les faits et +gestes des rebelles, toujours acceptées comme vraies par le crédule +évêque, ou encore quelques simples informations sur la médecine, etc. + +Le jour de notre arrivée et pendant que les chefs lisaient à Théodoros +les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parlé +vint auprès de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de +l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maître pouvait le prévoir, +nous n'avions rien de mauvais à craindre pour le présent, mais que +l'avenir n'était pas rassurant. Nous savions que l'évêque entretenait +de fréquentes relations avec les grands chefs en révolte. Théodoros +aussi connaissait le fait et n'en haïssait que plus l'évêque. Celui-ci +s'était toujours montré bien disposé à notre égard; et, comme il était +aussi désireux que nous d'échapper au pouvoir de Théodoros, nous +jugeâmes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui. +Mais les difficultés étaient énormes. Rien n'aurait pu porter plus +de préjudice à nos projets que la dénonciation à l'empereur de nos +communications avec l'évêque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous +servir, car une profonde inimitié existait entre lui et l'évêque. Il +fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne +entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire +si sagement que non-seulement il réussit, mais que, après une mutuelle +explication, les deux ennemis devinrent des amis dévoués. Mais jusqu'à +ce que cette difficulté eût été surmontée, nous dûmes agir avec de +grandes précautions. + +Le petit esclave devint bientôt suspect à notre sentinelle. Il eût été +dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait +d'un moment à l'autre être arrêté et fouillé. Nous employâmes alors +une servante qui était connue de l'évêque pour avoir habité la +montagne avec les premiers captifs. L'évêque accepta avec joie notre +proposition de nous échapper de l'Amba et, téméraire autant qu'il +était prompt, il nous donna tout de suite de grandes espérances; mais +quand nous en vînmes aux détails du complot, tout autant que cela +nous concernait, nous le trouvâmes tout à fait impraticable. D'abord +l'évêque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage +afin de passer inaperçu aux portes. Une fois libre, il devait +rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et déposer Théodoros, +et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublié évidemment +qu'Oubié et Ras-Ali étaient âgés, que l'homme qui possédait Magdala +se souciait fort peu d'une excommunication et que, déposé on non, +Théodoros serait toujours le véritable roi. L'évêque aurait pu +réussir; mais eût-on su, ou bien eût-on ignoré que nous avions pris +part à sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colère +furieuse du monarque. + +Après la réconciliation de l'évêque et de Samuel, nos relations avec +le premier furent plus fréquentes et plus intimes. Il fut toujours +disposé à nous aider de toutes ses connaissances; il nous prêta +quelques dollars lorsque nous étions en peine pour nous en procurer; +il écrivit aux rebelles de protéger nos envoyés, les invitant à venir +à notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je +crois même qu'il eût accepté une réconciliation avec l'homme par +lequel il avait été injurié, si seulement cela eût pu nous être utile. + +Trompé dans son ambition, privé de ses biens, humilié, sans pouvoir, +sans liberté, l'Abouna Salama succomba à la tentation trop commune aux +hommes qui souffrent beaucoup. Sans société, menant une vie dure et +misanthropique, il oublia que la sobriété en toute circonstance est +nécessaire à la santé et que les excès de la table ne conviennent +nullement à une réclusion forcée. Un ennui constant ajouté à des +habitudes d'intempérance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le +courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermédiaire +d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la santé par +mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit +mes prescriptions que très-peu de temps; bientôt se fit sentir la +privation des excitants auxquels il était habitué depuis des années, +et il eut de nouveau recours à ces stimulants. Il eut une plus +sérieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette époque Samuel +pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermédiaire, +et comme il était très-intelligent il pouvait me rendre un compte +très-exact de son état. Pendant quelque temps la santé de l'évêque +s'améliora; mais il fut encore plus déraisonnable qu'au commencement. +A peine était-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission +plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un +peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas +étonnant qu'une rechute ait été la conséquence d'une telle conduite; +bien que je lui eusse montré le danger d'agir de la sorte, il n'en +tint aucun compte. + +Au commencement d'octobre l'état de santé de l'évêque empira +tellement, qu'il fît demander au ras et aux chefs de me permettre de +le visiter. Ils se réunirent pour se consulter, et à l'unanimité +en référèrent à M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je +voudrais aller le soigner. Je répondis qu'autant que je le pourrais, +j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirèrent pour +réfléchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Théodoros +ne serait pas fâché que son ennemi mourût, et qu'il pourrait au +contraire se mettre en colère s'il apprenait que l'évêque avait été +mis en rapport avec les Européens; sur quoi on décida de lui refuser +sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours à la vache +sacrée. Avec l'Abouna nous perdîmes un puissant allié et un bon ami; +le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait +réussi à devenir le maître de l'Amba, la protection de Salama eût été +d'une valeur inappréciable; non pas que son influence eût suffi à +assurer notre élargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous +n'aurions rencontré auprès des grands chefs rebelles que de bons +traitements et des égards de politesse. + +Le messager envoyé pour annoncer la mort de l'Abouna à l'empereur, +était fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne +sachant pas de quelle manière Théodoros recevrait la nouvelle. Il +choisit un terme moyen et décida qu'il ne paraîtrait ni triste ni +joyeux. Théodoros en apprenant la chose, s'écria: «Dieu soit béni! mon +ennemi est mort!» Puis s'adressant au messager, il ajouta: «Vous êtes +fou! Pourquoi en arrivant ne vous êtes-vous pas écrié: «Miserach! +(bonne nouvelle!)» Je vous eusse donné ma meilleure mule!» + +Avec la mort de l'évêque, nos espérances déjà si faibles, semblèrent +s'évanouir pour jamais. Wakshum Gobazé, par son traité avec Mastiate, +avait renoncé à ses prétentions sur Magdala; et quand bien même +Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siège +de l'Amba, nul doute qu'il ne fût retourné sur ses pas dès qu'il +aurait appris la mort de son ami qu'il était si désireux de mettre en +liberté. Nous n'avions aucun renseignement précis sur les démarches +tentées par les nôtres pour notre délivrance; et bien que certains +du débarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque +contre-temps ne fût survenu dans les derniers moments qui eût fait +abandonner l'expédition, ou ne l'eût fait remplacer par quelque +nouveau projet plus ou moins chimérique. Nous avions reçu une petite +somme en dernier lieu; mais comme tout était rare et cher, nous étions +très-avares de notre argent, et nous refusâmes de donner plusieurs +_témoignages d'amitié_, bien que ce fût une chose dangereuse dans +notre position. + +Nous croyions (les événements se chargèrent de nous prouver que nous +nous étions trompés), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou +quelque chef haut placé et d'une grande influence se présentait au +pied de l'Amba, les misérables mécontents et à demi affamés qui +l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le +recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait +jamais aux Gallas. Ils étaient leurs ennemis depuis des années, et la +dernière expédition de pillage que les soldats de la montagne avaient +opérée sur leur territoire avait accru cette inimitié et détruit toute +chance de réconciliation. Ce qu'il y avait le plus à craindre, c'est +que Mastiate qui par son traité avec Gobazé, venait d'entrer en +possession de tous les districts environnant Magdala et y avait établi +une garnison, ne voulût naturellement s'emparer d'une forteresse tout +entourée de ses possessions. Peu de jours après le départ de Gobazé +pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser +d'approvisionner l'Amba et défendit à ses sujets de fournir le marché +hebdomadaire; elle fixa même un jour de rendez-vous non loin de +Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyées en détachement dans le +Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contrée à plusieurs milles à +la ronde et de réduire ainsi la garnison par la famine. + +Les Wallo-Gallas sont une belle race, supérieure aux Abyssiniens en +élégance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intérieur de +l'Afrique, ils firent leur première apparition en Abyssinie, vers +le milieu du seizième siècle. Ces hordes envahirent les plus belles +provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en +courage et en équitation, que non-seulement ils parcoururent tout le +pays, mais ils y vécurent plusieurs années des seuls produits du +sol dans une imprudente sécurité. Au bout d'un certain temps ils +s'établirent sur le magnifique plateau qui s'étend de la rivière de +Bechelo aux collines élevées de Shoa, et du Nil au bas pays habité par +les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractères de leur +race, ils adoptèrent cependant en partie les moeurs et les coutumes +des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entièrement leurs +habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol, +se bâtissant des demeures permanentes, et jusqu'à un certain point +adoptant dans leurs vêtements et leur nourriture, le genre de vie et +les usages des premiers habitants. + +En général le Galla est grand, bien fait, élancé, nerveux; les cheveux +des hommes et des femmes sont longs, épais, ondulés plutôt que crépus, +et ressemblent assez aux cheveux des Européens mal peignés, mais +ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crâne des +Abyssiniens. Les vêtements des deux races sont identiques à peu de +chose près; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux +des Gallas sont plus courts et plus étroits que ceux des habitants du +Tigré. Ils portent un grand vêtement de coton, qui leur sert de robe +pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule différence, +c'est que les Gallas brodent rarement sur le côté de leur vêtement la +rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux +peuples est tout à fait semblable, tous les deux font leurs délices de +la viande de vache crue, du _shiro_, plat de pois épicé et chaud, du +wàt, et du teps (viande rôtie), seulement ils diffèrent dans le grain +qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnément le pain +fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable +à notre pain et se prépare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls +grains qui prospèrent dans ces hautes régions. Les femmes des Gallas +sont belles en général; et lorsqu'elles ne sont pas exposées au soleil, +leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lèvres roses, leurs +cheveux longs, noirs et élégamment tressés, leurs petites mains, leurs +formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles +filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du +cou à la cheville et retenue à la taille par les plis amples d'une +ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines +petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux +blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effilés, sont les objets +reconnus comme indispensables à la toilette d'une amazone galla aussi +bien que d'une dame amhara. + +La différence la plus grande est dans la religion. Lors de leur +première apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres +branches de la même famille, qui vivent encore solitaires dans +l'intérieur des terres sans relations avec les étrangers, étaient +plongés dans la plus grossière idolâtrie, adorant même les arbres +et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme +matérielle de leur culte, adressaient leurs adorations à un être +appelé _inconnu_, qu'ils tâchaient de se rendre propice par des +sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information +précise sur l'époque de leur conversion à l'islamisme; ce qu'il y a +de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par +toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le +culte idolâtre, et très-peu de familles ont adopté la foi chrétienne. + +Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs +habitudes morales et sociales, à première vue elles nous paraîtront +aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen +plus approfondi nous montrera que la dégradation de l'une d'elles +n'est pas si profonde, et même par contraste elle nous paraîtra +presque pure dans sa simplicité. La vie de l'Amhara est une vie toute +sensuelle, toute de débauche; rarement la conversation a pour sujet +des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porté que celui +de _libertin_ et les femmes elles-mêmes sont fières d'une telle +distinction; une prostituée n'est pas regardée comme telle. Les plus +riches, les plus nobles, les plus haut placées sont sans pudeur en +amour et même mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses à la +fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre répéter +quelle est _vertueuse_; il lui semblerait qu'on veut dire par là +qu'elle est désagréable à voir, ou de quelque autre défaut nuisible à +la multiplicité des intrigues. + +Dans quelques localités du pays des Gallas, la famille a conservé les +moeurs patriarcales. Le père est aussi absolu dans son humble hutte +que le chef à la tête de sa tribu. Si un homme marié est obligé de +quitter son village pour un voyage à l'étranger, sa femme aussitôt est +recueillie par le frère de son mari qui se charge de lui servir de +protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prévalu pendant +longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans très-peu de localités; +il est partout pratiqué sur le plateau qui s'élève entre le Bechelo, +le Dalanta et le Dahonte, où les familles gallas isolées des autres +tribus, ont conservé plusieurs des usages de leurs ancêtres. Un +étranger invité sous le toit d'un chef galla trouverait dans la même +hutte enfumée des individus de plusieurs générations. Le lourd toit de +chacune d'elles, supporté par dix ou douze piliers, laisse au milieu +un espace ouvert où se tiennent les matrones près du feu pour préparer +le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants. + +La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites +branches coupées à l'arbre le plus voisin; en face est placé le +simple alga du _seigneur du manoir_. Près de son lit hennit sa cavale +favorite, l'enfant gâtée des jeunes et des vieux. Dans une autre +partie séparée de la hutte se trouvent les provisions de froment et +d'orge. Après le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis, +fatigués de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne +de son foyer était couchée, il conduit alors son hôte dans la partie +de la hutte qui lui est réservée et où un lit d'herbes parfumées lui a +été préparé sur une peau de vache. + +Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu +qu'à suivre son chef. Cet état de choses constitue une milice +permanente, une armée toujours prête, mais sans discipline. Aussitôt +que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux +est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sellé, +le jeune fils s'élance au-devant de son père pour lui tenir sa seconde +lance, et de chaque hameau, de chaque demeure à l'apparence pacifique, +se précipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque +Théodoros en personne envahit leur pays à la tête de ses milliers de +soldats, ils dirent adieu à leurs foyers. Sa main impitoyable mit le +feu à leurs fermes et à leurs villages partout où il comptait des +ennemis. Les paysans sans défense s'enfuirent pour sauver leur vie, +sachant bien qu'ils n'avaient à attendre ni grâce ni merci s'ils +tombaient en son pouvoir. + +Les Gallas sont divisés en sept tribus. Elles ne diffèrent en rien +entre elles, la seule chose qui les sépare ce sont les guerres +civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: _l'union +fait la force_, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie +tout aussi aisément que leurs pères s'emparèrent des plateaux qu'ils +habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre +eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays +environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Mariés, les Alis, +ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverné le pays pendant +plusieurs années. Malheureusement, à l'époque de notre captivité, +comme cela avait été trop souvent le cas auparavant, ils étaient en +proie à de vaines jalousies, à de mesquines rivalités, qui les avaient +affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois à l'Abyssinie +entière, ils étaient au contraire tout simplement des instruments de +vengeance entre les mains des rois et des chefs chrétiens. Toujours +une moitié des leurs s'est battue contre l'autre moitié; aussi ne +pouvaient-ils songer à des guerres éloignées, leurs ennemis étant à +leurs portes. + +Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux +femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la première +dont il a été question dans un chapitre précédent, fut tué par +Théodoros dans la fuite de Menilek à Shoa, et Workite n'eut d'autre +alternative que d'implorer l'hospitalité du jeune roi qu'elle avait +sacrifié. + +Deux ans à peine s'étaient écoulés que Mastiate se trouvait +en possession du pouvoir suprême qui lui avait été confié, du +consentement unanime des chefs, comme régente de son fils jusqu'à ce +qu'il eut atteint sa majorité. + +Menilek, après sa fuite, n'eut pas une tâche facile à remplir: le chef +qui s'était mis à la tête de la rébellion, et qui après avoir repoussé +Théodoros lui avait infligé un honteux échec, se déclara indépendant +et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reçu +par une petite portion de ses fidèles partisans; Workite aussi était +accompagnée de quelques guerriers fidèles; et plus tard un assez grand +nombre de chefs ayant abandonné l'usurpateur pour se ranger sous +l'étendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle, +qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, défit +complètement son armée et le fit lui-même prisonnier. + +Cette victoire fut suivie de près par la soumission de Shoa; chefs +après chefs vinrent déposer leurs armes et reconnaître pour leur +roi le petit-fils de Sabela Selassié. Une fois ses droits reconnus, +Menilek conduisit son armée contre les nombreuses tribus de Gallas, +qui habitent les belles provinces situées entre la frontière sud-est +de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqué. Mais au lieu de rançonner +ces races agricoles, comme avait fait son père, il leur promit de les +traiter honorablement, en vassaux soumis à un pouvoir bienveillant, +moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clémence, de +cette générosité inattendue, acceptèrent volontiers ses conditions; +et, d'ennemis qu'ils étaient primitivement, ils devinrent ses fidèles +guerriers, et l'accompagnèrent dans toutes ses expéditions. Théodoros +avait laissé une forte garnison dans un amba déclaré imprenable et +situé sur la frontière nord de Shoa dans une position qui dominait +le passage conduisant du pays de Galla aux collines élevées de Shoa. +Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi +cette dernière forteresse de Théodoros, et après un mois de siège, la +garnison, qui avait supplié plusieurs fois son maître de lui envoyer +du renfort, finit par céder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek +traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honorés de +charges dans sa maison, d'autres reçurent des titres et des places, ou +bien furent placés dans des postes de confiance. + +Menilek devait beaucoup à Workite; sans sa protection opportune, +il eût été poursuivi, et comme Shoa lui avait fermé ses portes, sa +position lui eût fait courir de grands dangers. Il n'avait point +oublié cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifié son +fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance était +immense, et rien ne pouvait dédommager la reine de son dévouement. +Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacré, il pouvait et +voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rétablir +la reine déchue sur le trône qu'elle avait perdu à cause de lui. A la +fin d'octobre 1867, Menilek à la tête d'une armée d'environ quarante +à cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux à trois +mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entrée dans la +plaine de Wallo-Galla: il déclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais +en ami; non pour détruire et piller, mais pour rétablir dans ses +droits Workite, la reine dépossédée. Celle-ci était accompagnée d'un +jeune garçon qu'elle assurait être son petit-fils, fils du prince qui +avait été tué deux ans auparavant à Magdala; elle prouva qu'il était +né dans le pays de Galla, avant qu'elle partît pour Shoa, et qu'il +était le fruit d'une de ces unions si fréquentes dans le pays; elle +l'avait emmené, disait-elle, lorsqu'elle était allée chercher un +refuge auprès de celui qu'elle avait sauvé. Afin d'empêcher toute +tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose +secrète. Cependant son histoire ne fut admise que par très-peu de +personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut +toutefois un prétexte offert à la plupart de ses premiers partisans +pour s'attacher à sa cause, et s'ils n'acceptèrent pas le conte dans +leur for intérieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi. + +Les chefs des Gallas hésitèrent quelque temps. Menilek garda sa +parole; il ne pilla jamais ni n'inquiéta personne et recueillit +bientôt la récompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyèrent +leur soumission et reconnurent Workite comme régente de son +petit-fils. Mastiate, en présence d'une telle défection, adopta la +conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armée, +devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit +quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y +avait plus rien à craindre de ce côté, et que les droits de Workite +avaient été aussi bien établis que possible, partit accompagné d'une +partie des troupes de sa nouvelle alliée et marcha contre Magdala. + +Menilek évidemment comptait beaucoup sur le mécontentement si connu de +la garnison, et il espérait, par l'intermédiaire de l'évêque dont il +ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam, +qu'il trouverait à son arrivée un parti qui l'aiderait du moins, s'il +ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'évêque +eût vécu, il aurait réussi, soit par la crainte, soit par la menace, +à ouvrir les portes de l'Amba à son ami bien-aimé. Aito-Dargie avait +bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'être assisté +dans cette entreprise; mais ils n'étaient pas assez forts et au +dernier moment ils manquèrent de courage. + +Quant à M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant +sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait +prendre trop de précautions, car il y avait beaucoup de raisons de +craindre que cette grande entreprise ne se terminât en une vaine +démonstration. Il donna toutefois de grands encouragements à Menilek, +lui offrant l'amitié de l'Angleterre, et même l'assurant qu'il serait +reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais +notre délivrance. Il l'engagea à camper à Selassié, à tirer deux +charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne +se rendait pas, à aller camper entre Arogié et le Bechelo, afin +d'empêcher Théodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivée de nos +troupes. + +Nous fûmes bien trompés par Wakshum Gobazé qui pendant six semaines +fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre +côté nous nous attendions à ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer +de _son_ Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous +mettre dans un état pénible d'attente journalière, Menilek se fit +désirer plus d'un mois. Nous avions déjà renoncé à le voir, lorsqu'à +notre grande surprise, dans la matinée du 30 novembre, nous aperçûmes +un camp établi sur le penchant nord du Tenta; et à l'extrémité d'une +petite éminence dominant le plateau opposé à Magdala, nous vîmes se +dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce +jeune prince ambitieux s'intitulait déjà le _Roi des rois_. Mais notre +étonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendîmes le +bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mêlé aux décharges d'un +petit canon. Nous eûmes alors plus de confiance dans le courage de +Menilek que nous n'en avions eu jusque-là, croyant que, protégée par +le feu de ses mousquets, l'élite de ses troupes assaillirait la +place. Sachant le peu de résistance qu'il rencontrerait nous nous +réjouissions déjà à la perspective de notre délivrance, ou tout au +moins à l'avantage d'un changement de maître. Nous n'avions pas encore +fini de nous féliciter, lorsque le feu cessa tout à coup; comme tout +était parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il était +arrivé; quelques-unes de nos sentinelles entrèrent dans notre hutte +et nous demandèrent si nous avions entendu la _prouesse_ de Menilek. +Hélas! il n'était que trop vrai que c'était une vaine fanfaronnade: +Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de +portée, pour effrayer la garnison et l'amener à se soumettre. +Satisfait ensuite du travail de sa journée, il avait fait retirer ses +troupes dans leurs tentes, attendant le résultat de leur manifestation +martiale. + +Le campement de Menilek dans la plaine de Galla était plein de péril +pour nous, et ne pouvait lui être d'aucun avantage. Le lendemain matin +il nous envoya une dépêche par l'intermédiaire de Aito-Dargie, nous +demandant ce qu'il devait faire. Nous lui démontrâmes encore fortement +la nécessité d'attaquer l'Amba du côté d'Islamgee; et dans le cas où +un assaut lui paraîtrait impossible, nous le pressâmes d'arrêter toute +communication entre la forteresse et le camp impérial. Notre plus +grande crainte était que Théodoros, venant à apprendre que Menilek +donnait l'assaut à son Amba, n'envoyât l'ordre immédiat d'exécuter +tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris. +Sans contredit, une grande inimitié existait dans l'Amba contre +Théodoros, et si Menilek avait donné suite à ses projets, sous peu de +jours il eût vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campé +sur le terrain qu'il s'était d'abord choisi, et ne fit aucune +tentative pour nous délivrer. + +Waizero Terunish se conduisit très-bien en cette occasion; elle donna +un adderash (festin public), présidé par son fils Alamayou, à tous +les chefs de la montagne. Comme c'était un festin de jour il ne +fut composé que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme +les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal, +l'enthousiasme ne fut pas considérable. Cela eut pourtant pour effet +de forcer les chefs et les soldats à proclamer ouvertement leur +fidélité à Théodoros; avec ces partisans toujours assez forts et +desquels elle n'avait pas à craindre de trahison, elle se prépara +à s'emparer des mécontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se +déclarer en rébellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux +dont les allures étaient déjà suspectes et ceux qui avaient pris des +engagements avec Menilek et accepté ses présents, prirent peur. On +envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mêmes nous fûmes pleins de +crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque +nous le vîmes revenir. S'étant aperçue que quelques chefs ne s'étaient +pas montrés, la reine s'informa quelle avait été la cause de leur +absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort +en faveur de Menilek, ceux-ci donnèrent des explications qui furent +acceptées à condition que le lendemain ils se trouveraient dans +l'enceinte royale et que là en présence de la garnison entière, ils +proclameraient leur fidélité. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient +promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans +leurs expressions de dévouement à Théodoros, et dans leurs outrages +_au gros garçon_ qui s'était aventuré près d'une forteresse confiée à +leurs soins. + +La reine avait célébré sa fête d'une façon très-convenable. Le ras et +les chefs se consultèrent pour savoir s'il ne serait pas bon de +faire quelque chose de leur côté pour montrer leur affection et leur +dévouement à leur maître. Mais que faire? Ils avaient déjà placé des +gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protégé tous les points +faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'à inquiéter les prisonniers. +Le second jour après l'arrivée de Menilek en face de la montagne, +Samuel reçut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une +hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M. +Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et +insista pour que l'ordre fût retiré. Je crois que son influence +fut secondée en cette circonstance par _une douceur_ qu'il glissa +délicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient +aussi décidé, et le lendemain matin l'ordre fut confirmé, que tous les +serviteurs, excepté ceux de M. Rassam, seraient renvoyés au bas de la +montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employés +par M. Rassam furent aussi obligés de partir. Ils me permirent ainsi +qu'à M. Prideaux, à part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun +une porteuse d'eau et un petit garçon. Je n'avais pas de maison à +Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une +tente, aussi nos pauvres compagnons eussent été très-mal si le +capitaine Cameron ne les eût admis, avec sa bienveillance ordinaire, +à partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fûmes +très-contrariés par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore +bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour +retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et +une _douceur_ au ras, pour obtenir ce que je voulais. + +Comme l'on peut s'y attendre les détenus abyssiniens ne furent pas non +plus épargnés; presque tous leurs serviteurs furent envoyés au bas +de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre +prisonniers qui fut chargé journellement de leur porter le bois, l'eau +et de préparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligés de quitter +les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le même lieu +tout encombré. Tout le monde était dans l'attente de savoir si Menilek +se déciderait à quelque chose, et mettrait fin ainsi à cet état +d'anxiété. + +De grand matin, le 3 décembre, nous apprîmes, par nos domestiques, +que Menilek avait levé son camp et qu'il se mettait en marche. Où +allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa +confiance, nous nous flattâmes qu'il avait suivi nos conseils, et que +nous le verrions bientôt à Selassié ou sur le plateau d'Islamgee. Nous +passâmes une matinée pleine d'angoisses: les chefs paraissaient +fort inquiets; évidemment, ils s'attendaient à un assaut dans cette +direction, et nous fûmes avertis que nous serions appelés à renforcer +les fusiliers si l'Amba était attaqué. Toutefois, notre attente fut +courte. Une fumée s'élevant au loin et dans la direction du chemin de +Shoa nous montra clairement que le futur conquérant, sans tenter le +moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit, +avait brûlé quelques misérables villages, dont les habitants étaient +des partisans de Mastiate. + +L'excuse que Menilek donna de sa retraite précipitée fut que ses +provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs +avec lui, il ne pouvait se faire préparer du pain; ses troupes étant +affamées et mécontentes, il s'était décidé à retourner à Shoa pour se +procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionné dans +le voisinage de Magdala, jusqu'à ce que la forteresse se rendît. La +vérité était, qu'à son grand désappointement, il avait entendu de +son camp un feu de mousqueterie tiré pendant qu'il faisait sa +démonstration; il était persuadé que, pour aussi bien que le plan eût +été concerté, sa seule chance de réussite était dans la longueur du +temps et dans les effets produits par la famine qu'amène toujours un +long siège. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il +était l'allié de Workite et dans une contrée amie. Il aurait pu même +en obtenir beaucoup des districts sans défense de Worahaimanoo, +Dalanta, etc., etc., qui auraient été tout à fait disposés à lui +envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance +qu'il ne les inquiéterait pas. Mais si cette fusillade dérangea un peu +ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible +vapeur de fumée, le fit lâchement s'enfuir. Qui sait? Cette fumée +venait peut-être du camp du terrible Théodoros. Il était, il est vrai, +toujours très-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-père était +un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante +armée ne serait-elle pas dispersée comme la balle par le vent, au cri +de: «Théodoros arrive!» C'était bien à craindre, et il conclut que le +plus tôt qu'il pourrait s'éloigner serait le meilleur. + +Notre désappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre +rage, notre indignation, notre mépris, devant une telle lâcheté. +Ce _gros garçon_, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le +méprisions, nous le haïssions. Si nous avions été assez imprudents +pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus? +Menilek, sans doute bien renseigné, aurait probablement réussi si +l'évêque eût vécu seulement quelques semaines de plus. Les choses, +telles qu'elles étaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il +n'avait jamais quitté Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis +le siège devant l'Amba. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la +forteresse aurait été entourée, et jamais Théodoros ni ses envoyés ne +se seraient aventurés au sud du Béchelo, si Mastiate se fût trouvée là +avec ses vingt mille cavaliers. + +Après la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne +plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigènes, +qui toujours s'en allaient en fumée. A partir de cette époque, +j'entendis dire avec la plus grande indifférence que tel ou tel +marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Théodoros, +envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les +gens de la forteresse et _notre ami_ Théodoros. Nous étions depuis +longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporté la +nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiété. Notre impatience +devint encore plus grande lorsque nous vîmes que nous n'avions rien +à attendre des indigènes. Nous pensions bien que l'expédition de +l'Angleterre était en voie d'exécution; nous sentions que quelque +chose devait se passer, mais nous soupirions après la certitude. + +Oh! comme je me souviens du 13 décembre, glorieux jour pour nous! +Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimée avec +plus de joie et de bonheur que nous ne lûmes, ce jour-là, la bonne et +chère lettre de notre excellent ami le général Merewether! Les troupes +anglaises avaient débarqué. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes +étaient dans le même pays qui nous voyait captifs! Rades et jetées +étaient franchies, régiment après régiment avait quitté les côtes de +l'Inde, et quelques-uns déjà marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie, +pour nous délivrer ou nous venger! C'était trop délicieux pour être +cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc +être terminé par la liberté ou par la mort! Tout était préférable au +prolongement de notre esclavage. Théodoros arrivait.--Qu'importe? +Merewether n'était-il pas là, le brave commandant, le galant officier, +le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, à +la tête des troupes britanniques, impossible d'être plus longtemps +en butte à l'injure de mesquines vexations. Nous étions même prêts à +subir un sort pire, si tel devait être notre lot; mais le prestige de +l'Angleterre serait rétabli, et le sang de ses enfants ne resterait +pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul +n'a connu, sinon celui qui a passé des mois entiers d'agonie morale, +suivis d'une joie soudaine. Nous riions à coeur joie d'avoir eu +seulement un moment l'idée de nous fier à des poltrons comme Gobazé et +Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous réconfortait. +Nous les suivions par la pensée, et dans nos coeurs, nous souffrions +de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient à +supporter avant d'avoir pu rendre _libres les captifs_. De nouveau, la +Noël et le nouvel an nous trouvèrent dans les fers à Magdala; mais, +cette fois, nous étions heureux; cette fois était la dernière, et, +quels que fussent les événements, nous étions pleins d'espoir dans +notre délivrance: nous nous transportions, par la pensée, aux fêtes de +Noël de l'année suivante, que nous passerions au _home_. + + +Note: + +[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'évoque doit être prêtre +cophte, ordonné an Caire. La dépense occasionnée par la consécration +d'un évêque est d'environ 10,000 dollars. + + + + +XVI + + +Ce que faisait Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite +à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur Gondar.--Les +églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de Théodoros.--L'insurrection +croît en forces.--Les desseins de l'empereur sur Kourata échouent.--M. +Bardel trahit les nouveaux ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers +les gens de Gaffat--Son expédition sur Foggera échoue. + +Théodoros ne demeura à Aibankak que quelques jours après notre départ, +puis il retourna à Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: «Vous +verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des +pluies,» et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigré +avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies, +pour soumettre la rébellion qu'il avait laissé s'agiter plusieurs +années sans s'en inquiéter. Il est très-probable que s'il eût adopté +ce plan, il aurait regagné son prestige et facilement réduit ces +provinces à l'obéissance. Nul ne fut plus ennemi de Théodoros que +lui-même; il semblait parfois possédé d'un malin esprit qui le faisait +être l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes +fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la +rébellion dans une certaine étendue; mais toutes ses actions, du jour +où nous le quittâmes jusqu'à son arrivée à Islamgee, semblaient être +calculées pour accélérer sa chute. + +Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la _terre des +moutons_, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau élevé de +sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrosé, +bien cultivé et très-peuplé. Les habitants en sont belliqueux et +braves pour des Abyssiniens, et jusque-là avaient été fidèles +à Théodoros. Ils ont plus d'une fois repoussé les rebelles qui +s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois +auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du +Begemder sur la frontière de l'est, attaqua une armée, envoyée à +Begemder par Gobazé, la battit complètement et en mit à mort tous +les hommes, excepté quelques chefs, réservés pour être envoyés à +l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir. + +Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et +approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches, +etc. etc., de plus, quand l'empereur séjourne dans cette province, +elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore +dix mille hommes à l'armée, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs. + +Aussi Théodoros leur préfère-t-il les hommes de Dembea, qui se +montrent plus adroits dans l'usage des armes à feu. + +Le Begemder, dit le proverbe, _est_ le faiseur et le destructeur des +rois. Ce fut bien le cas pour Théodoros. Après la bataille de Ras-Ali, +le Begemder le reconnut pour son maître et fut ainsi la cause qu'on +le regarda désormais comme le futur législateur de toute la contrée. +Théodoros connaissait parfaitement les difficultés qu'il avait à +surmonter, et ayant pris ses précautions il se crut maître du succès. +D'abord ce ne furent que sourires: il récompensa les chefs, flatta les +paysans; assurant que son séjour serait court, qu'il allait partir +d'un jour à l'autre. Le tribut annuel fut payé, l'empereur fit de +magnifiques présents à plusieurs chefs; il leur donna une quantité de +chemises de soie, et déclara qu'aussitôt que les Européens auraient +fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam +et avec ses nouveaux mortiers il détruirait le repaire du principal +rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs à venir s'établir dans +son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en était fait +des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultés qui lui furent +nuisibles. Théodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le +tribut d'une année, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner +plus amplement son armée. Il devait partir pour longtemps et ne les +importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs +firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars, +le blé, le bétail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le +chemin du camp et des trésors du roi. Mais les paysans finirent par se +fatiguer et refusèrent d'écouter plus longtemps les sollicitations de +leurs chefs. Théodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de +bonnes paroles, prit un ton menaçant et impérieux. L'un après l'autre +il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prétexte; +c'était pour éprouver leur fidélité. Il savait bien qu'ils finiraient +par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les +relâcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces +malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir +la délivrance de leurs chefs, apportèrent tout ce qu'ils avaient comme +rançon. A la fin, chefs et paysans s'aperçurent que tous leurs efforts +étaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maître. + +Cet état de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps, +d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Théodoros +vécut lui et son armée sans difficulté et sans inquiétude. Il ne fit +d'autre expédition que celle de Gondar. Il haïssait cette cité de +prêtres et de marchands, toujours prête à recevoir à bras ouverts +quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte +d'être inquiété dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait +les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois +déjà Théodoros avait exhalé sa rage contre cette malheureuse cité, il +avait envoyé à différentes reprises ses soldats pour la piller, et les +riches marchands musulmans n'avaient échappé à la destruction, eux et +leurs maisons, qu'en comptant des sommes énormes. Ce n'était plus la +fameuse cité de Fasilodas, la ville riche et commerciale décrite par +les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions +si souvent répétées du roi. Cette métropole abyssinienne ne pouvait +plus répondre aux appels faits à sa richesse. Mais restent encore +debout ses quarante-quatre églises, entourées de magnifiques arbres +qui donnaient à la capitale un aspect tout à fait pittoresque. +Nul n'avait osé étendre une main sacrilège sur ces sanctuaires et +jusqu'alors Théodoros lui-même avait reculé devant une telle action. +Mais maintenant il avait habitué son esprit à la pensée du sacrilège; +l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trésors de Selassié +rempliraient ses coffres vides; ces églises devaient périr avec la +riche cité; rien ne serait laissé que le souvenir de son passage, +aucun toit n'abriterait plus le peuple dépossédé. + +Dans l'après-midi du 1er décembre, Théodoros partit pour son +expédition meurtrière, prenant avec lui seulement ses hommes d'élite, +ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrêta pas +jusqu'à son arrivée, le lendemain matin, an pied de la colline sur +laquelle s'élevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles +dans seize heures. Mais quoiqu'il fût tombé soudainement sur son +ennemi, c'était déjà trop tard; la nouvelle de son approche avait +couru plus vite que lui. Le _joyeux elelta_ retentissait de maison en +maison; les habitants, épouvantés à la pensée de la terrible calamité +que leur présageait une telle visite, affectaient cependant de +paraître heureux. Les députés des rebelles avaient en ce moment quitté +la ville, et accompagnés de quelques centaines de cavaliers, ils +attendaient à peu de distance le résultat de la venue de Théodoros. +Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les +maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'église jusqu'à la hutte +la plus misérable, et chassa devant lui, comme un vil bétail, les dix +mille habitants qui étaient restés dans cette grande cité. Puis le +travail de destruction commença: des feux furent allumés de maison en +maison; les églises, les palais, les habitations les plus remarquables +du pays, ne furent bientôt plus qu'un monceau de ruines noircies par +la fumée. Les prêtres regardaient ce sacrilège d'un oeil désolé; +quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres même étaient +allés jusqu'à maudire! Sur un ordre donné par Théodoros cent des +prêtres les plus âgés furent jetés dans les flammes! Mais sa fureur +insatiable demandait d'autres victimes. Où étaient les jeunes filles +qui lui avaient souhaité la bienvenue à son arrivée? N'étaient-ce pas +leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? «Qu'on les +amène!» s'écria le féroce tyran, et toutes ces malheureuses furent +jetées vivantes dans le foyer de l'incendie. + +L'expédition avait _fait merveille_: Gondar était entièrement détruit. +Quatre églises d'un rang inférieur avaient seules échappé à la ruine. +L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal. +Théodoros fut reçu à son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs +du triomphe qui accompagnent une victoire. Les _gens de Gaffat_ +vinrent au-devant de lui avec des torches allumées, le comparant an +pieux Ezéchias. Si l'étoile de Théodoros avait pâli devant ses actes +de barbarie, elle se voila complètement à partir de ce jour; tout lui +fut désormais contraire; le succès ne connut plus ses armes. + +L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils +avancèrent sans bruit mais sûrement, s'emparant des districts les uns +après les autres, jusqu'à ce que toutes les provinces acceptèrent +leur autorité, s'accordant dans un commun anathème contre le monarque +sacrilége, qui n'avait pas hésité à détruire des églises que les +musulmans Gallas eux-mêmes avaient respectées. Tant que les soldats +eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils +voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de première +nécessité devinrent rares au camp impérial. Théodoros s'adressa aux +chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais +paysans à apporter des provisions. Mais les paysans ne les écoutèrent +pas, ils répondirent aux chefs: «Que le roi vous mette en liberté et +alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien +que vous agissez par contrainte.» Théodoros ordonna alors qu'on +torturât les chefs: «S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de +l'argent,» disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des épargnes, +ils les envoyèrent; car la torture est pire que la pauvreté; mais cela +n'améliora pas leur condition. Théodoros croyait qu'ils en avaient +davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien +envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur étaient +journellement infligés; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs +soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du +despote. + +Les désertions devinrent plus fréquentes; les chefs partaient +ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier +jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frères opprimés, les +paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnèrent une +cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Théodoros, dans +cet état de choses, en revint à ses moeurs primitives. Il pilla +et nourrit son armée de son pillage. Mais les gens de Begemder ne +voulurent pas inquiéter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait +pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il +dépêcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de +Mahdera-Mariam contre ceux de Esté, les districts d'une province +contre ceux d'une autre plus éloignée, choisissant si possible des +hommes qui eussent quelque animosité entre eux. D'abord il réussit +et revint de ses expéditions avec de grandes provisions; mais ses +terribles cruautés finirent par lasser les paysans. Se joignant aux +déserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassèrent +hors de chez eux, puis ils envoyèrent leurs familles dans des +provinces éloignées et cessèrent de cultiver le sol à plusieurs milles +au delà de Debra-Tabor. + +En mars 1867 Théodoros partit pour Kourata, la troisième ville de +l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce +après Gondar et Adowa. Mais cette fois il échoua complètement. Depuis +son expédition de Gondar tous les paysans étaient toujours en alerte +dans tous les districts environnants: des feux de signaux étaient +allumés, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes +échappaient an tyran. + +A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches +négociants, les prêtres, tout le monde s'était embarqué emportant son +avoir dans de petits bateaux indigènes, hors de portée des fusils de +Théodoros, attendant tranquillement son départ pour retourner dans +leur _home_. Théodoros eut un grand désappointement; il s'attendait +à rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se +venger, mais il fut encore déçu. Ses soldats désertaient en masse; +bien peu lui restaient encore, il commanda de détruire Kourata. La +ville sacrée, ses maisons, ses rues, ses arbres même avaient été +consacrés au service de Dieu; un tel sacrilège était au-dessus même de +la scélératesse des soldats abyssiniens. Théodoros dut s'en retourner +à Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua à ravager les +campagnes, mais avec bien peu de succès; chaque fois les difficultés +étaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur première frayeur; +ils se défendaient chez eux et défiaient même les chefs élégamment +équipés; quelques partisans encore restaient fidèles à leur souverain; +mais le jour n'était pas éloigné où tout prestige étant tombé il se +trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacré. + +La position des Européens était vraiment pénible. Rien n'est à +comparer à tout ce qu'ils ont eu à souffrir pendant la dernière année +de leur séjour, pour plaire à ce tigre féroce, enragé et furibond. +Théodoros était complètement changé; quiconque l'eût connu dans les +premiers jours de sa puissance n'eût plus reconnu le jeune prince +élégant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans +l'homicide monomane de Debra-Tabor. + +Peu de jours avant notre départ pour Magdala (après l'assemblée +politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement +arrêtés, prévoyant que nous serions bientôt jetés en prison et +probablement enchaînés, profitèrent d'une permission antérieure qui +les autorisait à rester auprès de Madame Flad pendant l'absence de son +mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaçait. Mackelvie, +l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se +prétendant malade, demeura aussi en arrière, et bientôt après prit du +service auprès de Sa Majesté. Mackerer, autre prisonnier, serviteur +aussi du capitaine Cameron, était déjà au service de l'empereur, +préférant cette position à une seconde captivité à Magdala. Ils +s'inquiétaient fort peu alors du temps qu'ils avaient à passer à ce +service. + +Madame Rosenthal, à cause de sa santé, ne put alors nous accompagner. +Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre +son mari, mais toujours sous quelque prétexte spécieux cette +autorisation lui fut refusée jusqu'à deux mois avant notre +élargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le même sort, ayant +été confiés aux _gens de Gaffat_ par son mari au moment de son départ. + +Le nombre des Européens retenus par Théodoros pendant notre captivité +à Magdala, y compris M. Bardel, était de quinze, sans compter deux +dames et plusieurs personnes d'une classe inférieure. + +Théodoros ne fut pas plutôt retourné à Debra-Tabor, après nous avoir +envoyés à Magdala, qu'il créa, avec l'aide des Européens, une fonderie +de canons, de grosseurs et de poids différents, ainsi que des mortiers +de fort calibre. Gaffat, où la fonderie avait été établie, était +située à quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Théodoros +avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagné +du surintendant des travaux. Ces jours-là les quatre Européens +qui n'avaient pas été conduits à Magdala (M. Staiger et ses amis) +habituellement venaient présenter leurs hommages à l'empereur; mais +ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient été mis en +apprentissage chez les _gens de Gaffat_ et s'efforçaient de plaire à +l'empereur qui, pour les encourager, leur fit présent d'une chemise de +soie et de 100 dollars à chacun. + +Un matin que, selon leur usage, ils étaient venus, Théodoros d'une +voix pleine de colère leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas +comme les autres. Ils s'aperçurent aussitôt à son ton, à ses manières, +qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous +cet ordre ils se mirent à l'ouvrage. Théodoros, pour témoigner sa +satisfaction, ordonna qu'ils fussent revêtus de robes d'honneur et +leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillèrent à la +fonderie, mais plus tard ils furent envoyés avec M. Bardel pour +faire des routes pour l'artillerie; Théodoros, selon sa précaution +ordinaire, en faisait faire deux à la fois, une dans la direction de +Magdala, l'autre conduisant à Godjam; c'était afin que tout son peuple +aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements. + +A cette même époque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrèrent à des +sources thermales, situées non loin de Debra-Tabor, où ils s'étaient +rendus avec l'autorisation de Sa Majesté, pour le rétablissement de +leur santé. Bien que M. Bardel ne fût pas le bienvenu, étant justement +détesté de tout le monde, cependant une douce intimité s'établit entre +ces messieurs, et dans une heure d'épanchement M. Brandeis révéla à M. +Bardel un complot d'évasion projeté avec ces messieurs, lui offrant +en même temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils +retournèrent à Debra-Tabor ou du moins à quelque distance de cette +ville où était leur chantier de travail. + +Ils se mirent alors à l'oeuvre pour compléter les divers arrangements +à prendre, et enfin tout étant prêt, ils choisirent la nuit du 25 +février pour leur évasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant +jeté un coup d'oeil dans la tente où tous se trouvaient assemblés, et +voyant que tout était prêt, prétendit avoir oublié quelque chose chez +lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y +consentirent; mais M. Bardel étant monté à cheval, partit au galop +pour aller trouver Théodoros. Cet homme sans principes, que les +Abyssiniens eux-mêmes regardaient avec défiance, avait bassement +trahi, sans pitié pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'étaient +fiés à lui. Théodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que +les quatre Européens qu'il avait pris à son service, ainsi que M. +Mackerer, étaient sur le point de déserter: «Mais n'êtes-vous pas +aussi un des leurs?» lui demanda Théodoros. M. Bardel avoua qu'en +effet il faisait partie du complot; mais que c'était afin de prouver +son attachement à son maître en le lui révélant; que d'ailleurs +il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Théodoros aussitôt +l'accompagna à la tente où les autres attendaient avec anxiété le +retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur étonnement et leur +effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traître! + +Théodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si +ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils répondirent qu'il leur +tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrés aux soldats +qui accompagnaient sa Majesté, et chacun d'eux lié à l'un de ses +serviteurs, se vit mettre les chaînes aux pieds et aux mains. Tous +leurs compagnons furent dépouillés de leurs vêtements, frappés de +verges, et plusieurs même en moururent. Leur position dès ce jour-là +fut des plus terribles, ils furent enfermés d'abord avec une centaine +d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent témoins de +l'exécution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient été leurs +camarades de lit, aussi s'attendaient-ils à chaque instant à payer de +leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un +certain temps Théodoros les traita un peu mieux que les autres +prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur +permit de mettre leurs vêtements et les autorisa à avoir des +serviteurs pour leur préparer leur nourriture. + +En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part +quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre, +_le Zer Amba_, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire +sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les +ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais +craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles, +Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit +pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des +nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers +ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse. + +Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline +sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur +dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions +sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si +éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad, +qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des +préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à +Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un +des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux +auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services: +«Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de +cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque +chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant +votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.» +Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous, +sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les +suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard +elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments +de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se +remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté +dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de +maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de +la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer. + +Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile +située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien. +Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre +partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam +lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous +donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les +flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement +employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait +emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de +chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les _gens de Gaffat_ +se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner +les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un +immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut +établie et le _Grand Sébastopol_ qui était destiné à l'écraser et à +être notre moyen de salut, fut commencé. + + + + +XVII + + +Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message +de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin +de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son +armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé +à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre +Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le _Grand Sébastopol_ +est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son +camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le +Dalanta. + +Peu de temps après que les _gens de Gaffat_, eurent été dirigés sur +Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Théodoros à +Dembea, le 26 avril. Leur première rencontre ne fut pas très-aimable. +M. Flad remit à Sa Majesté la lettre de la reine d'Angleterre ainsi +que celles du général Merewether, du docteur Beke et des parents des +premiers prisonniers. En présentant la lettre du général Merewether +à Théodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un présent de ce +Monsieur, un excellent télescope. Théodoros lui demanda de le voir. Le +télescope fut difficile à mettre à la portée de la vue de Théodoros, +et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en +place à cause de l'impatience de Sa Majesté qui lui dit: «Emportez-le +dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce +n'est pas un bon télescope: je sais qu'il m'a été envoyé parce qu'il +n'était pas bon.» + +Théodoros ensuite ordonna à chacun de se retirer et ayant invité M. +Flad à s'asseoir, il lui demanda: «Avez-vous vu la reine?» M. Flad lui +répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait été gracieusement reçu +et qu'il avait à communiquer à Sa Majesté un message verbal de la part +de la reine. «Qu'est-ce que c'est?» demanda aussitôt Théodoros. M. +Flad répondit: «La reine d'Angleterre m'a chargé de vous informer, +que si vous ne renvoyez pas au plus tôt dans leur pays ceux que vous +retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre +à aucun témoignage d'amitié de sa part.» Théodoros écouta fort +attentivement et même se fit répéter le message plusieurs fois. +Après un certain silence, il dit à M. Flad: «Je leur ai demandé un +témoignage d'amitié, et ils me l'ont refusé. S'ils veulent venir et se +battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle _femme_ si je ne les bats +pas.» + +Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs présents de la part +du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres +personnes; il avait mis à part les provisions qu'il avait apportées +pour nous, mais tout fut envoyé dans la tente royale, ainsi que 1,000 +dollars qui nous étaient destinés. Théodoros s'empara de tout sous +prétexte que les routes étaient dangereuses, et qu'il enverrait un +mot à M. Rassam à Magdala à ce sujet. Le 29, Théodoros fit prendre de +nouveau le télescope: l'un de ses officiers l'ayant examiné le trouva +excellent, mais Théodoros prétendit qu'il ne pouvait rien apercevoir +au travers: «Il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon,» +répétait-il, «c'est la même histoire qu'il y a quelques années lorsque +Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans; +mais par la puissance de Dieu j'enchaînai le porteur du tapis. +L'individu qui m'envoie le télescope a voulu se moquer de moi, c'est +comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent +télescope avec lequel tu ne verras rien.» M. Flad fit tout ce qu'il +put pour désabuser Sa Majesté et la convaincre que le télescope lui +avait été envoyé comme témoignage d'amitié; mais Théodoros devenant de +plus en plus colère, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire. + +Le mardi 30, Théodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonça qu'il +allait l'envoyer rejoindre sa famille à Debra-Tabor. M. Flad saisit +cette occasion pour lui faire le récit complet des rapports que +les rebelles avaient avec la France, et leur désir de se mettre en +relation avec nous; il assura à Théodoros que s'il ne se conformait +pas à la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre +désastreuse. Théodoros écouta avec beaucoup de froideur et +d'indifférence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui répondit +tranquillement: «N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai +foi dans le Seigneur et j'espérerai en lui; je ne me confie pas en +ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros +comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes.» Il +ajouta que bien qu'il n'eût pas enchaîné M. Rassam, cela revenait au +même; que celui-ci ne lui aurait jamais envoyé des ouvriers. Il savait +déjà du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'étaient pas ses +amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'était parce +qu'il leur devait personnellement des égards. Il finit en disant: +«Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui décidera sur le champ de +bataille.» + +Théodoros avait exhalé sa colère à propos du télescope afin de cacher +son désappointement sur la question politique. Il avait dit une fois +à l'un des ouvriers, an moment où il écrivait à M. Flad de lui amener +des artisans: «Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous +me traitiez de fou, si par mon habileté je ne les oblige pas à faire +ce que je veux.» Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eût gardés +comme otages, Théodoros reçut une dépêche catégorique déclarant «qu'il +ne devait espérer aucun témoignage d'amitié qu'il n'eût d'abord mis +en liberté tous ceux qu'il avait si longtemps et si déloyalement +détenus.» Sa réponse, pleine d'humilité, devait plaire à ses +partisans; ils étaient superstitieux et ignorants et avaient une +certaine confiance en ses paroles pleines d'espérance. + +Les désertions avaient considérablement amoindri les troupes de +Théodoros. Il connaissait très-bien la fascination qu'exerce une +nombreuse armée dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter +ses forces affaiblies, après avoir pillé quatre ou cinq fois Dembea +et Taccosa, il dépêcha une proclamation aux paysans dans les termes +suivants: «Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni bétail. Ce n'est pas +moi qui vous en ai privés: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et +je vous conduirai dans des lieux où vous aurez de quoi manger et du +bétail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la +colère de Dieu est venue sur vous.» Il fit de même pour le district +de Begemder qu'il avait complètement détruit; et plusieurs de ces +malheureux affamés et misérables, ne sachant où aller ni comment +vivre, furent bien aises d'accepter ses offres. + +La position de Théodoros n'était pas une position enviable. Dans le +mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls +cavaliers qui lui restassent, quittèrent son camp ouvertement en +plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs +serviteurs. Théodoros craignit en poursuivant les déserteurs de +fournir une nouvelle occasion de désertion à une partie des soldats +qui lui restaient et qui probablement auraient profité de la +circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards. +Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nommé Zallallou, à +la tête de deux cents cavaliers, s'était enfui dans sa patrie, et par +son influence, tous les paysans de ce district s'étaient armés et +s'étaient préparés à défendre leur pays contre Théodoros et son armée +affamée. Le même jour qu'il quittait le camp impérial, Zallallou +rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, où +ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient +leur fut enlevé, leurs vêtements leur furent arrachés et ils furent +faits prisonniers pendant quelques jours. + +Ce fut environ vers cette époque que les provinces de Dahonte et de +Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassèrent les gouverneurs que +Théodoros leur avait imposés et s'emparèrent des bestiaux, des mules, +des chevaux appartenant à la garnison de Magdala et qui avaient été +envoyés dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des +pluies, à cause de la rareté de l'eau sur l'Amba. Théodoros pouvait +à peine appeler _son empire_ la petite portion de terrain qui lui +restait encore de cette vaste contrée qu'il possédait au commencement, +en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'était un roi sans royaume +et un général sans armée. Magdala et Zer-Amba étaient toujours occupés +par ses troupes; mais à part ces deux forts, il ne lui restait plus +rien; son camp ne se composait que de soldats mutinés où la désertion +avait fait de tels vides qu'à peine pouvait-il compter six à sept +mille hommes, dont la majorité se composait de paysans qui l'avaient +suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour +de Debra-Tabor le pays ne présentait qu'un désert et Théodoros voyait +arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune +provision dans son camp et il avait à nourrir un grand nombre de +serviteurs, le peuple de Gondar et une armée innombrable de bouches +inutiles. + +Il ne fallait pas songer à piller le Begemder; les paysans étaient +toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils étaient sur pied, +tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portée des fusiliers qui +accompagnaient l'empereur. Théodoros se souvint alors d'un district +qui n'avait pas encore été pillé, c'était le Belessa, situé an +nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre complètement les habitants, +quelques jours auparavant il annonça qu'il allait faire une expédition +dans une direction tout à fait opposée et pour que son armée eût +une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui +possédaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent, +sous peine de mort, pour accompagner l'expédition. Les habitants de +Belessa, loin d'être surpris, avaient été informés de ses projets par +leurs espions, et Théodoros, à son grand désappointement, s'aperçut +avant d'arriver que leurs villages étaient en feu, les paysans ayant +préféré détruire eux-mêmes leurs demeures que de les voir dévaster. +Sous la conduite d'un chef intrépide, Lij-Abitou, jeune homme d'une +bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les +paysans bien armés avaient pris position sur un petit plateau, séparé +seulement par un ravin étroit de la route que devait suivre Théodoros. +Au grand étonnement de celui-ci, au lieu de se sauver à la vue des +chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne +reculèrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montés +s'avancèrent hors des rangs pour défier Théodoros lui-même. Les +astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'était pas favorable, +car après que plusieurs des chefs qui avaient porté le défi eurent été +tués sur le champ de bataille, Théodoros refusa de conduire ses hommes +en personne, et sans essayer même de résister, il donna l'ordre de se +retirer. Belessa était sauvé; ces voleurs affaiblis, mourants de +faim, que Théodoros appelait des soldats passèrent une nuit pleine +d'angoisses; fatigués, affamés et gelés, ils n'osèrent dormir, car les +paysans auraient pu les surprendre et les attaquer à tout moment. Les +cruautés exercées par Théodoros après son retour de Debra-Tabor furent +terribles; elles sont trop horribles même pour être racontées. A la +fin fatigué de se venger sur des innocents, sa pensée se tourna vers +un lieu qu'il pourrait aisément piller; c'était l'île de Metraha. + +Cette île, située dans la mer de Tana, à vingt milles environ an nord +de Kourata, est séparée de la terre ferme seulement par quelques +centaines de mètres. C'était un asile protégé par le caractère sacré +des prêtres et des moines qui y résidaient en paix; et en même temps +les marchands et les propriétaires y envoyaient leurs biens et leurs +provisions pour y être plus en sûreté. Théodoros n'eut aucun scrupule +de violer le sanctuaire de l'île. Depuis longtemps il avait violé +l'asile que l'église offre à tous et il n'hésita pas à ajouter un +autre sacrilège à ses crimes si nombreux. A son arrivée à Metraha +il ordonna à ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils +étaient occupés à ces constructions, un prêtre arriva dans un bateau, +et s'approchant à portée de la voix s'informa de ce que désirait +l'empereur. Théodoros lui dit que c'était le grain qu'ils avaient dans +leurs greniers. Le prêtre répondit qu'ils le lui enverraient; mais +Théodoros voulant autre chose que le grain dit au prêtre qu'il n'avait +rien à craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires. +Il s'engagea solennellement à ne pas les inquiéter, et à n'emporter +rien que le grain qu'ils avaient. Le prêtre retourna dans l'île, +informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec +l'empereur, et la majorité s'étant prononcée pour satisfaire à la +requête du souverain, il fut décidé que tous les bateaux convenables +seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui +n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent +dans leurs canots, et ramèrent dans une direction opposée. Théodoros +ordonna aussitôt que l'on fît feu sur eux avec les petits canons qu'on +avait apportés; on obéit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita +encore plus l'empereur. Dès que Théodoros et la meilleure partie de +son armée eurent abordé dans l'île, ils enfermèrent tous les habitants +qui étaient restés, dans les plus grandes maisons, et après s'être +emparés de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils +avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brûlèrent vivants +les prêtres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque +temps l'abondance régna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand +canon avait été mis à exécution; le jour où il devait être terminé +arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxiété +le résultat de leurs travaux. Les Européens, consternés, aperçurent +bientôt qu'ils avaient manqué leur affaire. Théodoros pourtant ne se +montra point fâché, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer +encore, que peut-être ils réussiraient mieux une seconde fois. Il +examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver +la cause de l'insuccès; et il s'aperçut bientôt qu'il était dû à la +présence de l'eau autour du moule. On se remit aussitôt à l'ouvrage, +Théodoros fit ouvrir une grande et profonde tranchée sur le bord du +moule. Ce drainage enleva toute humidité et une seconde tentative +réussit complètement. Théodoros fut transporté de joie; il fit de +magnifiques présents aux ouvriers et fit préparer tout ce qui était +nécessaire pour porter avec lui cette immense pièce. + +Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Théodoros ne firent que +croître; en vérité le châtiment de sa conduite perverse se faisait +sentir bien lourdement, et pour sa fière nature ce devait être une +agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Théodoros +que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment +pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde. +Ils avaient fini par inspirer une telle terreur à ces soldats que pour +les protéger et en même temps pour empêcher la désertion jusqu'à un +certain point, Théodoros avait fait élever une grande défense au pied +de la colline sur laquelle son camp était établi. Les deux ennemis se +livraient une guerre d'extermination; Théodoros n'avait aucune pitié +pour les paysans dont il parvenait à s'emparer; de leur côté ceux-ci +torturaient et mettaient à mort tous les hommes du camp de l'empereur +qu'ils pouvaient surprendre. Le récit détaillé des atrocités commises +par l'empereur pendant le dernier mois de son séjour à Begemder serait +trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire +qu'il brûla vivants ou condamna à des morts plus cruelles encore dans +ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage était +si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant +ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colère +sur les quelques compagnons qui lui étaient restés fidèles et qui +partageaient son sort. C'étaient des chefs qui avaient vécu des années +auprès de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des +hommes âgés et respectables qui l'avaient protégé aux premiers jours +de son règne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert à cause de +leur fidélité, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire +ses injustes violences. Plusieurs succombèrent à des maladies lentes, +dans les chaînes ou dans la torture, sans autre crime que celui +d'avoir aimé leur maître. + +Les désertions continuaient toujours, mais les difficultés pour +s'échapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent +mettaient à mort les fugitifs et les dépouillaient de tout ce qu'ils +avaient. Les portes de l'enceinte étaient gardées nuit et jour par +des hommes fidèles, et souvent il fallait beaucoup d'habileté et de +persévérance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a été raconté une +anecdote qui montre à quels stratagèmes les soldats étaient obligés de +recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et +demie environ avant le coucher du soleil, une femme se présenta à la +porte, ayant sur la tête un grand panier plat semblable à ceux dont on +se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les +yeux, que son frère était couché à très-peu de distance de l'enceinte, +si dangereusement blessé qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait +bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle +lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se présenta +à la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant +en même temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle +lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut +entrer dans une grande colère, disant que c'était sa femme qui s'était +donné un rendez-vous avec son amant; et il menaça de le dénoncer à +l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait être loin +et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables; +le soldat sortit aussitôt; mais comme on devait s'y attendre il ne +reparut plus. + +Aux difficultés et aux ennuis suscités par un grand corps de paysans +armés, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le +fléau de la famine: un petit pain abyssinien coûtait un dollar; un +kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se +procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim. +Lorsque le grain que l'on avait dérobé à Metraha fut achevé, il n'y +eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages était +chose impossible, et tant que Théodoros ne changerait pas son camp, +il ne devait pas espérer de se procurer les moindres provisions. Déjà +toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore +étaient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient paître dans +l'enceinte de ce camp vicié, l'herbe y ayant déjà été broutée; et +quant à les conduire dans un champ de verdure, loin de là, c'était +tout à fait impraticable. Les pauvres bêtes tombaient l'une après +l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'élevaient de +leurs cadavres. Toutes les vaches avaient été tuées auparavant par +ordre de Théodoros. Un jour, après une de ses razzias, il avait ramené +à Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les +paysans s'approchèrent à une certaine distance et se mirent à implorer +la pitié de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux, +sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Théodoros allait leur +accorder leur demande lorsqu'un de ces misérables qui le servaient lui +dit: «Votre Majesté ignore-t-elle qu'il y a une prophétie dans le +pays disant qu'un roi s'emparera de tout le bétail; quand les paysans +viendront et le supplieront de leur rendre leur bétail, le roi se +laissera toucher; mais bientôt après il mourra?» Théodoros répondit: +«C'est bon, la prophétie ne s'applique pas à moi.» Et immédiatement il +donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenées comme +celles qui étaient encore dans les champs autour du camp, fussent +abattues. L'ordre fut promptement exécuté et l'on m'a dit que ce +jour-là on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes +brûlées dans la plaine à très-peu de distance du camp. + +Le lendemain Théodoros, assis devant sa hutte, aperçut un homme qui +gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda +s'il n'avait pas entendu l'ordre donné la veille. Le paysan répondit +que oui, mais qu'il n'avait pas tué sa bête parce que sa femme étant +morte la veille en donnant le jour à un enfant, il l'avait gardée à +cause de son lait. Théodoros lui dit: «Pourquoi cela, ne saviez-vous +pas que je serais un père pour votre enfant? Mettez cet homme à mort, +dit-il à ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour +moi.» + +Les fourgons étant prêts, Théodoros se décida à marcher vers Magdala. +La peste engendrée par la famine et par les miasmes qui provenaient +des monceaux de cadavres non enterrés, aggravait le mauvais état +des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prévoir qu'avant peu de +semaines l'armée tout entière aurait péri de maladie ou de besoin. Le +10 octobre, Sa Majesté commanda à ses soldats de mettre le feu à leurs +tentes à Debra-Tabor et de détruire entièrement toute trace de leur +passage: ne laissant pour souvenir de son séjour qu'une seule église +élevée en expiation du sacrilège de Gondar. Cette expédition fut la +plus pénible qu'il eût jamais faite; nul ne se fût aventuré dans une +semblable entreprise, et aucun homme n'eût tenté le rude voyage +qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'énergie, toute +la persévérance, toute la volonté de fer dont il était doué, pour +surmonter de si effrayantes difficultés. + +Théodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins +affaiblis par la faim ou la maladie, mécontents et n'attendant qu'une +occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs +au contraire était de quarante à cinquante mille, tous gens sans +espérance et inutiles, qu'il fallait protéger et nourrir. Il avait +encore plusieurs centaines de prisonniers à surveiller, beaucoup de +bagages à porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un +d'eux, le fameux _Sébastopol_, pesait à lui seul de quinze à seize +mille livres; il était escorté de dix chariots et le tout traîné par +des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Théodoros ne se +laissa pas abattre par ces circonstances défavorables; il sembla +pendant quelque temps avoir repris sa première énergie, et traita +ses serviteurs avec plus d'égards. Son étape journalière n'était pas +longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus. +Une partie du camp partait de grand matin, traînant les chariots, et +protégeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui +les suivaient toujours à une certaine distance, épiant l'occasion +favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui +leur avaient été infligés par l'empereur; une autre partie restait en +arrière pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour +de la première escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour, +emportant ce qui avait été laissé dans la matinée. L'oeuvre de la +journée n'était point encore accomplie: le blé n'étant pas encore mûr +et couvrant les champs qu'ils traversaient, Théodoros les engageait, +en leur montrant l'exemple, à arracher les épis encore verts, à les +froisser entre les mains et à se rassasier ainsi par ce frugal repas; +puis ils allaient se désaltérer à la source voisine. De Debra-Tabor +à Checheo, telle fut la tâche journalière de cette faible armée de +Théodoros: des soldats attelés aux fourgons et aux chariots à la place +des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte +la contrée ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que +l'orge non mûri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour +ni nuit: telle fut la retraite de cette armée qui ne trouverait pas +son égale dans toutes les annales de l'histoire. + +Les prisonniers furent les plus maltraités; plusieurs étaient +enchaînés des pieds et des mains, même les Européens; pour faire une +courte promenade dans ces conditions c'est déjà fatigant; mais faire +un mille et demi ou deux milles, sur une route inégale, avec les mains +et les pieds chargés de fer, c'est une des plus cruelles tortures +qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal, +dès qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules +aux Européens pour qu'ils n'allassent pas à pied. Au bout de quelque +temps, M. Staiger ayant à faire un habit de gala pour l'empereur, les +fers lui furent ôtés des mains ainsi qu'aux cinq autres Européens. +Les prisonniers indigènes réclamèrent qu'on les autorisât à avoir une +monture. Sa Majesté, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit +dire qu'ils recevraient l'autorisation demandée moyennant un dollar +chacun. Théodoros devait être bien gêné en vérité pour exiger une +telle misère. Plusieurs de ces prisonniers acceptèrent la condition et +moyennant quelques petits présents offerts aux chefs possesseurs de +mules, ils voyagèrent plus commodément. + +A Aibankab, Théodoros s'arrêta quelques jours afin de laisser reposer +son armée. Près de là s'élèvent deux monceaux de pierres qui ont fait +donner à ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire racontée +dans le pays à ce sujet. Une reine à la tête de son armée fit une +expédition contre les Gallas; en partant elle ordonna à chacun de ses +soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ, +et au retour elle donna encore l'ordre à ceux qui restaient de jeter +chacun une pierre à côté du premier monceau. Le premier tas est +très-grand et le second très-petit; on dit que la reine, jugeant par +la différence combien grandes étaient les pertes qu'elle avait faites, +ne s'aventura plus contre les Gallas. + +A Kimer-Dengea Théodoros rencontra une caravane de marchands de sel +en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs +marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la +caravane lui répondit poliment, qu'il avait entendu dire par des +marchands que Sa Majesté avait l'habitude de brûler les gens vivants +et que par conséquent il avait eu peur de se rendre auprès de lui. +Théodoros lui dit: «Il est vrai que je suis un méchant homme, mais si +vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traités; mais comme +vous préférez les rebelles, j'aurai soin qu'à l'avenir vous n'alliez +plus les trouver.» Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous +les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit +des sentinelles à la porte et ensuite y fit mettre le feu. + +Les paysans de Gahinte auxquels Théodoros fit offrir une amnistie +refusèrent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur +offrir un pardon complet, à condition qu'ils retourneraient à lui. +Ils finirent par lui envoyer quelques prêtres pour voir comment se +conduirait Sa Majesté. Théodoros les reçut très-bien, et leur promit +qu'il n'entrerait pas à Gahinte; il leur demandait seulement quelques +vivres; mais pour lui prouver leur sincérité ils devaient lui envoyer +de chaque village une personne influente qui résiderait dans son camp +jusqu'à son départ de Begemder. Heureusement pour eux les habitants +n'acceptèrent pas ces conditions; Théodoros était trop prudent pour +s'aventurer dans leur vallée; il se contenta de ravager autour de +son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes +quelques pauvres misérables qui avaient été assez simples pour aller +le rejoindre sur la foi de sa proclamation. + +Théodoros arriva au pied d'une montée rapide qui mène de Begemder à +Checheo, le 22 novembre. Jusque-là la route n'avait pas été mauvaise; +mais maintenant se dressait devant lui une côte perpendiculaire, où +il fut obligé d'abattre d'énormes rochers pour s'ouvrir une route à +travers le basalte afin de pouvoir traîner ses chariots, ses fusils, +ses mortiers sur le Zébite, plateau situé au-dessus de la colline. + +C'est vers cette époque qu'il reçut la première nouvelle du +débarquement des troupes britanniques à Zulla. Une après-midi il dit +aux Européens: «Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette +nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques ânes veulent me +voler mes esclaves.» Les Européens agirent comme d'habitude, et se +retirèrent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit, à l'exception d'un +homme âgé appelé Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait été souffrant +de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent éveillés par des +soldats, d'après l'ordre de l'empereur, qui leur avait commandé de +les lui amener. Ils furent tous enfermés dans une petite tente sous +l'accusation de frivoles méfaits. Il ne leur fut pas permis de +retourner chez eux cette nuit-là; un lourd paquet de chaînes furent +apportées, mais quelques chefs ayant représenté à Sa Majesté que sans +le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de +faire la route et de conduire les chariots; qu'où pourrait d'ailleurs +les enchaînera leur arrivée à Magdala, Théodoros consentit à ce qu'on +les laissât libres. Il leur permit même de se retirer de jour dans +leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit, +pour leur propre sûreté, leur dit-il, et à cause des mauvaises +dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule +tente à quelques mètres de la sienne; sauf les quelques premiers jours +ils furent toujours traités comme des prisonniers pendant la nuit, et +le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril. + +Depuis le grand matin jusqu'à la nuit Théodoros travaillait rudement; +de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou +aidait ses gens à combler quelque ravin. Nul n'eût osé se retirer +tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni à boire ni à manger +lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand +il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui +erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait à leurs dépens et les +insultait, puis il les faisait périr cruellement d'une façon ou d'une +autre; mais, vis-à-vis des soldats, depuis son départ de Debra-Tabor, +il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de +verges et de les emprisonner comme c'était son habitude auparavant. +Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se +plaçant sur une roche escarpée, il s'adressa à eux dans ces termes: +«Je sais que vous me haïssez tous; vous voudriez tous prendre la +fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul +et vous êtes des milliers.» Après un silence de quelques secondes, +il ajouta: «Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un +après l'autre.» + +Le 15 décembre la route étant terminée, il amena ses chariots sur la +plaine de Zébite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de +ce district croyant que Théodoros ne pourrait jamais atteindre leur +plateau avec tous les embarras qu'il traînait à sa suite, bien +qu'ils fussent prêts à s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient +transporté ni grains ni bestiaux; aussi Théodoros pour la première +fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite armée, et même +faire quelques provisions pour l'avenir. De Zébite à Wadela la route +est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tâche était +facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il +s'établit à Bet-Hor. + +Mais les difficultés de son entreprise étaient loin de toucher à leur +fin, et il avait devant lui une route qui aurait découragé un tout +autre homme que lui; quoiqu'il ne fût pas à plus de cinquante milles +de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route +sur la pente escarpée de deux précipices, de traverser deux rivières, +et de gravir deux collines à pic. Il se mit sans broncher à l'ouvrage. +Petit à petit il fit une route digne d'un ingénieur européen, y +conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en même temps, et +tint éloignés par la terreur de son nom, Wakshum Gobazé et son oncle +Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils +eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils étaient inquiets +sur la direction qu'il prendrait, et tout disposés pour leur compte +à décamper an premier signe qui leur ferait croire que Théodoros +marchait dans la direction des provinces qu'ils _protégeaient_. Le 10 +janvier il commença à opérer sa descente; il atteignit la vallée de +Jeddah le 28 du même mois, remonta la côte opposée, et campa dans la +plaine de Dalanta le 20 février 1868. + + +Note: + +[25] Monceau de pierres. + + + + +XVIII + + +Théodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments à cette +époque.--Une amnistie accordée au Dalanta.--La garnison de Magdala +rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés +dans la forteresse.--Conversation de Théodoros avec M. Flad et M. +Waldmeier sur l'arrivée des troupes.--La lettre de sir Robert Napier +à Théodoros tombe entre nos mains.--Théodoros ravage le Dalanta.--Il +trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre +M. Rassain et Théodoros.--Les fers sont ôtés à M. Rassam.--Théodoros +arrive à Islamgee.--Sa querelle avec les prêtres.--Sa première visite +à l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant à +la garnison. + +Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre départ de +Debra-Tabor jusqu'à son arrivée dans le voisinage de l'Amba. Pendant +tout ce temps, sauf quelques billets adressées à M. Rassam touchant la +lettre de la reine Victoria, et ceux adressés à M. Flad au sujet des +ouvriers, nous n'eûmes que très-peu de relations avec lui. Pendant +quelque temps les porteurs de dépêches rencontrèrent tant de +difficultés que Théodoros craignant que ses messages écrits ne +tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des +messages verbaux. Chaque envoyé nous apportait les salutations de Sa +Majesté; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre +du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en réponse à +celui qu'il avait reçu. + +La tenue officielle des courriers de l'empereur était trop connue pour +qu'ils pussent traverser les districts en rébellion; aussi nous +nous réjouissions de ce que toute communication était pour jamais +interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune +Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva à l'Amba +porteur d'une lettre de Sa Majesté. Le jeune garçon avait erré de +droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant à part ce +qu'il reçut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touché la moindre +chose pour avoir exposé sa vie; quelques individus qui avaient des +amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous +furent très-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec +celle de M. Flad, et comme ils étaient bien récompensés, nous pouvions +leur confier les lettres les plus dangereuses. C'était pour nous un +amusement que d'avoir pour intermédiaire, entre nous et nos amis du +camp impérial, le messager de l'empereur lui-même; c'était une petite +trahison bien permise. + +Après son arrivée à Bet-Hor, Théodoros envoya une déclaration aux +districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon +complet pour le passé, s'engageant, _par la Mort du Christ_, à ne plus +piller ni inquiéter les habitants de ces provinces s'ils rentraient +sous sa domination. Gobazé ayant promis de défendre ces districts, +ils refusèrent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta +voyant que Gobazé au lieu de venir vers eux se tournait du coté de +Théodoros, pensèrent qu'après tout c'était peut-être le meilleur +parti à prendre que d'accepter les offres de la dépêche. Ne pouvant +résister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du +maître. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se décida à s'opposer par +la force des armes à toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet +de ravager la province. L'empereur ayant toujours parlé, à tous ses +gens, de M. Rassam, dans des termes très-affectueux, celui-ci fut +chargé, par le chef de l'Amba, d'écrire à Théodoros pour le féliciter +de son arrivée dans le voisinage. Cette circonstance se répéta dans +toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces +lettres furent toujours bien traités par Sa Majesté. Théodoros écrivit +aussi une ou deux fois à M. Rassam, et nous eûmes une répétition de la +correspondance édifiante et polie qui s'était échangée déjà entre eux +dans les beaux jours qui suivirent notre arrivée. + +Le mois de janvier 1868 fut pour nous une période de grande +préoccupation morale, qui dura jusqu'à la fin de l'affaire +abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensité à mesure que nous +touchions an dénoûment, car nous savions bien que c'était notre vie +qui était en jeu. Mais il y a quelque chose dans la durée même des +événements trop préoccupants, qui émousse la sensibilité et endurcit +le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais à la +longue on arrive à tout supporter pour ainsi dire avec indifférence +et impassibilité. Nous avions éprouvé tant de secousses depuis trois +mois, tant de fois nous nous étions attendus à être torturés ou tués, +que les jours où nous fûmes en réalité placés entre l'espoir d'une +délivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup, +et une fois passée, nous n'y avons en quelque sorte plus pensé. + +Théodoros, étant réconcilié avec _ses enfants_ du Dalanta, la tâche +lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aidèrent +dans la construction de ses routes, d'autres lui apportèrent une +partie de leurs provisions à Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba +pouvant désormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte, +ils se rendirent auprès de lui, ne laissant sur la montagne que +quelques hommes âgés et les sentinelles ordinaires pour garder les +prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave +lieutenant Goji, accompagnés de sept ou huit cents hommes, partirent +pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'éloignèrent pas sans battement +de coeur à la perspective de la réception qui leur serait faite par +Théodoros. Ils adoraient à distance leur empereur, mais le redoutaient +en s'approchant de lui. Sa Majesté cependant les reçut très-bien; mais +ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement; +pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paraître +en aucune façon son mécontentement à regard de quelques-uns. + +Quelques jours plus tard, étant arrivé dans le Dalanta, il renvoya sa +garnison de Magdala, pour accompagner à l'Amba les prisonniers qu'il +avait avec lui, y compris les Européens, et par la même occasion il +envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux +ouvriers. Il fut aussi permis à Madame Rosenthal d'accompagner +l'expédition, et tous arrivèrent à l'Amba dans l'après-midi du 26 +janvier. Les cinq Européens étant arrivés on donna la hutte de +l'interprète à M. et à Madame Rosenthal; la plus grande dont on put +disposer fut réservée pour les autres. Nous étions bien heureux d'être +tous réunis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses à nous +raconter, et nous avions aussi beaucoup à leur dire sur notre façon +de vivre. Nous étions surtout tout joyeux de l'arrivée de Madame +Rosenthal, car notre crainte mortelle était qu'une colonne flottante +de notre armée ne fut détachée du corps principal, pour être envoyée +au-devant de Théodoros afin de lui couper la retraite vers la +montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame +Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractère de Théodoros, qui +avait probablement gardé ces prisonniers comme une garantie contre la +fuite de ses captifs de Magdala. + +Les envoyés allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois +même deux fois dans un jour, du camp à l'Amba. Tout d'abord nous +avions vu avec crainte l'arrivée de Théodoros dans le voisinage à +cause de la facilité des communications; mais comme c'était un mal +contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolâmes comme nous +pûmes, et tout en craignant un sort pire nous nous répétâmes qu'il +fallait en espérer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage +de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montré +toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre, +nous avait tenus an courant de ce que faisait Théodoros et de toutes +leurs conversations. Il nous écrivit au commencement de février pour +nous informer que, d'après certains entretiens qu'il avait eus avec +les officiers de la maison de l'empereur, il était certain que Sa +Majesté connaissait le débarquement de nos troupes. De plus, M. Flad +avait reçu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie, +pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si +Théodoros pouvait espérer que les intentions de l'Angleterre à son +égard étaient toujours pacifiques. + +Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majesté ne fût +an courant du débarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu +sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder +le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il était arrivé dans le +voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait +souvent donné des preuves qu'il s'attendait sous peu à se rencontrer +avec des soldats européens. Le 8 février, Théodoros dit à M. +Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien élevé et très-intelligent +(pour lequel l'empereur avait eu certains égards, bien que plus tard +il l'ait mené un peu rudement), qu'il avait reçu des nouvelles de la +côte qui l'informaient du débarquement de nos troupes à Zulla. Le +lendemain il fit venir M. Flad, l'attira près de lui et lui dit: «Les +gens dont vous m'avez apporté une lettre, et que vous disiez devoir +venir sont arrivés et out débarqué à Zulla. Ils sont venus par la +plaine salée. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle +de la plaine salée est très-malsaine.» + +M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde, +c'était la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient +atteindre la chaîne de montagnes d'Agame, Théodoros lui répondit: +«Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficultés, mais +pour eux c'aurait été un jeu que de faire des routes. Il me semble que +c'est la volonté de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que +je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne +pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezéchias et de +Sennachérib.» Théodoros paraissait d'un calme affecté pendant cette +conversation. Deux jours après il dit à quelques ouvriers: «Il n'y +en a pas pour longtemps avant que je voie une armée européenne +disciplinée. Je suis comme Siméon: il était vieux, mais avant de +mourir il eut le coeur réjoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je +suis bien vieux; mais j'espère que Dieu m'épargnera pour voir ces +soldats européens. Mes soldats ne sont rien comparés à une armée +disciplinée dans laquelle mille hommes obéissent an commandement +d'un seul.» Evidemment il conservait l'espoir que les événements qui +allaient se passer tourneraient à son avantage. Une autre fois il dit +à M. Waldmeier: «Nous avons une prophétie dans le pays qui dit qu'un +roi européen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, après +cela, un roi régnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait +jamais régné. Cette prophétie est sur le point de s'accomplir, mais je +ne sais si je sois le roi désigné ou si ce sera un autre.» + +Nous fûmes très-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions +toujours pensé qu'il connaissait le débarquement de nos troupes; mais +comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous étions dans le +doute à cet égard, et nous craignions sa première colère lorsqu'il +apprendrait cet événement. + +Le 15 février une lettre du commandant en chef, adressée à Théodoros, +nous fut remise par le délégué qui en avait été chargé, parce qu'il +redoutait de la remettre à main propre. Cela nous mettait dans une +position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en +amharie, il valait mieux qu'elle ne fût pas arrivée entre les mains +de Théodoros, attendu que sur plusieurs points très-importants, cette +traduction avait, dans une autre circonstance, donné un sens tout +différent de l'original. J'étais tout réjoui du langage plein de +fermeté du commandant. + +La lettre était aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et +fier, même dans ma captivité, qu'un général anglais eût enfin déchiré +le voile de fausse humilité qui trop longtemps avait obscurci le génie +fier et intrépide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifiés par +la conviction que l'heure avait sonné où le droit prévaudrait sur +l'injustice, et où l'impitoyable despote qui avait agi à notre égard +avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son +iniquité. + +Vu les dernières nouvelles que nous avions reçues du camp impérial, +nous craignîmes que Théodoros voulût se venger sur nous de tous +ses désappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans +renversés par le débarquement de notre armée; c'est pourquoi nous +décidâmes de garder le document important qui nous était tombé +accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une +arme défensive toute puissante, dans le cas où un changement aurait +lieu dans la conduite que Théodoros avait adoptée, depuis que nous +avions appris l'arrivée des hommes envoyés pour effectuer notre +délivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas à +craindre constamment. + +La conduite pacifique de Théodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les +habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et désireux de lui +prouver leur dévouement, firent tout ce qui était en leur pouvoir, +charriant ses provisions à l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous +sa direction. La fidélité avec laquelle il avait gardé sa parole +vis-à-vis des habitants du Dalanta décida d'autres districts du +voisinage à lui envoyer des députations pour implorer leur pardon, lui +offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements, +s'il voulait leur accorder les mêmes faveurs qu'an peuple du Dalanta. +Si Théodoros avait été sage, il avait là une excellente occasion de +regagner une portion de ce royaume qui lui échappait; et s'il eût +toujours été fidèle à sa parole, toutes les provinces l'une après +l'autre, dégoûtées de la pusillanimité de leurs chefs de révolte, +seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur était trop +amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne +lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le +district était excessivement riche en grain et en bétail, insouciant +de son véritable intérêt, le 17 février il donna l'ordre à ses soldats +d'aller fouiller les maisons des paysans. + +Pris à l'improviste, un très-petit nombre d'entre eux cherchèrent à +résister. Théodoros réussit donc an delà de son attente: grains et +bestiaux affluaient an camp; et afin d'économiser ses provisions, +Théodoros autorisa les habitants de Gondar, qui étaient encore avec +lui, à s'en aller vivre où bon leur semblerait, avec leurs femmes et +leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son +départ de Checheo, il avait organisé une bande de pillards composée +uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp: +Théodoros était tout réjoui de leur air martial, et l'une d'elles +ayant tué un chef inférieur et lui ayant apporté le sabre de son +adversaire, il en fut tellement enchanté, qu'il lui donna un +commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions +assez le caractère de l'empereur pour savoir que si une fois encore +il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitôt cette +politesse, cette aménité qu'il nous avait montrée dans ces derniers +temps, et que probablement le débarquement de nos troupes changerait +ses dispositions à notre égard. Nous ne fûmes donc pas étonnés +d'entendre dire qu'il s'était pris de querelle avec les Européens qui +se trouvaient encore auprès de lui. Il est probable aussi que vers +cette époque quelque copie du manifeste du commandant envoyée aux +différents chefs, lui était tombée entre les mains, attendu qu'on +l'a retrouvée parmi ses papiers après sa mort. Sans cela on ne +comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre +raison il commença à suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant +de se tenir prêts à travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne +leur permit pas de se rendre à leur ouvrage. + +Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se +mit à causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'armée +anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait +un acte de sagesse de la part de Sa Majesté de se rendre favorable +l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute +l'Abyssinie. L'officier s'étant hâté de rapporter cette conversation à +Théodoros, celui-ci entra dans une grande colère et fît appeler tous +les Européens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande, +qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux +ardents ces pauvres étrangers et tenant son épée à la main d'une façon +menaçante. À la fin il s'arrêta devant M. Waldmeier, et l'interpella +dans des termes insolents: «Qui êtes-vous? chien que vous êtes. Rien +qu'un âne, un misérable venu d'un pays éloigné pour être mon esclave, +que j'ai payé et nourri des années? Que pouvez-vous comprendre, vous, +mendiant, à mes affaires? Est-ce que vous prétendez m'enseigner ce que +je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que +vous comprenez quelque chose à cela?» Puis il se jeta sur le sol et +lui dit: «Prenez mon épée et tuez-moi; mais ne me déshonorez pas,» M. +Waldmeier tomba alors à ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se +leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever à son tour, il +lui ordonna de le suivre. + +Le 18 février Théodoros établit son camp sur le plateau du Dalanta, +et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur télescope, pouvaient +suivre une partie de l'armée en marche sur la route qui descend +jusqu'an Bechelo. Théodoros avait capturé environ un millier de +prisonniers lorsqu'il avait dévasté le Dalanta, et c'étaient ces +hommes qui, accompagnés d'une forte escorte, marchaient vers le +Bechelo; mais ils étaient à peine à mi-chemin, que l'empereur leur fit +dire de retourner dans leur province. + +Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le +camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui +étaient restés à Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte +de trahison de la part de leur maître, car cela ne présageait rien de +bon pour eux malgré les privations qu'ils avaient eu à supporter, dans +l'accomplissement des charges dont ils avaient été investis. Nous +eûmes beaucoup de peine à trouver des messagers qui voulussent +traverser la vallée du Bechelo à cause de l'état de trouble du pays, +depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apportèrent +étaient assez bonnes. Sa Majesté s'était réconciliée avec M. Waldmeier +et traitait de nouveau ses ouvriers avec égard et douceur. Cependant +Théodoros ne les avait pas encore autorisés à aller travailler, et +ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne, +précaution à laquelle il avait renoncé pendant quelque temps. Il +causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Européens, de +l'arrivée de nos troupes; parfois il témoignait le désir de se battre +avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout à fait +conciliantes. Il avait parlé de nous en dernier lieu avec dureté; +mais contrairement à son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec +colère. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait +grandement offensé quelques années auparavant. Cette dame y faisait +allusion à l'invasion probable des Anglais et des Français, et +ajoutait qu'elle ne croyait pas que Théodoros en éprouvât de la +crainte. Celui-ci disait alors: «Madame Flad a raison: ils approchent, +et je ne les crains pas.» + +Le 14 mars, Sa Majesté suivie de tous ses chariots, ses canons, ses +mortiers, arriva dans la vallée du Bechelo. D'après une lettre que +nous reçûmes de M. Flad, il paraissait que Sa Majesté avait grande +hâte d'arriver à Magdala. Les Européens étaient toujours traités +convenablement, mais strictement surveillés jour et nuit. Evidemment +l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans +le camp britannique. Il dit une fois à M. Waldmeier, en qui il avait +plus de confiance qu'en personne: «Par la charité et par l'amitié ils +auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent +avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'épargneront pas. Eh +bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai.» + +Le 16 il dépêcha un envoyé à l'Amba pour annoncer à ses gens la bonne +nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani +aussitôt lui écrivit pour le féliciter de ses succès. M. Rassam +certainement mérite des éloges quant aux efforts constants qu'il a +faits, pour faire naître chez Théodoros cette amitié que notre consul +ressentait à l'égard de ce souverain, et afin de le convaincre de la +sincère admiration et du profond dévouement que le temps n'avait pas +affaiblis, et que même la captivité et les chaînes ne purent +détruire. La position officielle de M. Rassam l'avait placé bien plus +avantageusement que les autres prisonniers à la cour d'Abyssinie, elle +lui permettait de se faire des amis de tous les délégués royaux, et de +tout le personnel spécialement attaché à Sa Majesté; aussi, soit an +camp, soit à l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui. +Ne connaissant pas la source des libéralités de M. Rassam, les +courtisans, et Sa Majesté elle-même, finirent par croire que M. +Prideaux et moi, étions des êtres inférieurs, des individus sans +importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied +d'égalité avec l'homme éminent, libéral et beau parleur, qui seul et +en dehors de toute considération, complimentait Sa Majesté. + +Théodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand +matin, le 18, il expédia M. Flad, son secrétaire et plusieurs +officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amitiés pour ce consul, afin +d'avertir le chef de l'Amba qu'il eût à ôter les fers de _son ami_. +Théodoros dans cette lettre à M. Rassam, oubliant sans doute que +plusieurs fois déjà il avait fait mention de ses fers, lui disait +qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoyé à +Magdala il avait simplement chargé ses gens de le surveiller, mais non +de le charger de chaînes. Il lui fit passer également 2,000 dollars, +et lui fit dire qu'à cause de l'état de révolte du pays il n'avait pu +aller le saluer, et qu'il espérait qu'il voudrait bien accepter, en +même temps que les dollars, un présent de cent moutons et de cinquante +vaches. Il n'était fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et +j'avoue que nous fûmes assez fous pour nous sentir fort malheureux de +cela. Probablement que vingt mois de captivité avaient affaibli +aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre +circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste, +nous eûmes bientôt oublié cette impression, à la pensée que +l'indépendance et la liberté allaient être notre partage dès que le +drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il paraît que notre +mécontentement avait été remarqué et un espion était parti aussitôt +pour le camp de Sa Majesté afin de l'informer que nous avions été +très-fâchés que l'ordre n'eût pas été donné de nous ôter nos fers. + +Le même soir M. Flad retourna au camp impérial, qui était déjà établi +sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain +matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous +avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout +de M. Prideaux et de moi; M. Flad répondit à Sa Majesté que nous +étions en bonne santé, mais fâchés qu'il eût fait une différence entre +nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation, +puis il répondit à M. Flad: «J'ai su que lorsqu'on les mit dans les +chaînes M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs +avaient été très en colère. Je ne suis pas fâché contre eux, ils ne +m'ont fait aucun tort; dès que je serai auprès de M. Rassam, je leur +ôterai aussi leurs chaînes. + +M. Flad expliqua alors à Sa Majesté combien nous avions été déçus; que +des gens qui avaient entendu l'ordre apporté d'enlever les fers de +M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux +étaient compris dans cette faveur, et avaient aussitôt couru pour nous +annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait +été aussi très-fâché que ses compagnons n'eussent pas le même sort que +lui, qu'ils lui en avaient demandé la raison, mais que ne connaissant +pas les motifs de Sa Majesté, il n'avait pu leur répondre. Théodoros +toujours souriant répondit: «S'il y a seulement un peu d'amitié, tout +ira bien.» + +Le 25 mars, dans la soirée, l'empereur établit son camp sur le plateau +d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui +avait été traîné jusqu'au pied de la montagne; et certes ç'avait été +un rude travail. + +De bonne heure, dans la matinée du 26, les prêtres de l'Amba et tous +les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orné, +se rendirent à Islamgee pour féliciter l'empereur de son arrivée. +Théodoros les reçut avec beaucoup d'affabilité et les renvoya en leur +disant: «Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je +le partagerai avec vous. Vous serez vêtus comme moi-même et je vous +nourrirai de mon blé.» Ils étaient sur le point de partir lorsqu'un +vieux prêtre bigot, qui s'était toujours montré notre ennemi, se +retournant, s'adressa à Sa Majesté dans les termes suivants: «Oh! mon +souverain, n'abandonnez pas votre religion!» Théodoros tout à fait +surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le prêtre aussitôt +s'écria d'un ton élevé et avec vivacité: «Vous ne jeûnez plus, vous +n'observez plus les fêtes des saints; je crains que vous ne suiviez +bientôt la religion des Français.» Théodoros se tournant alors vers +quelques-uns des Européens qui étaient près de lui, leur dit: «Tous +ai-je jamais parlé de votre religion? Vous ai-je jamais montré +quelques désirs de suivre votre croyance?» Ils lui répondirent: +«Certainement non.» Puis s'adressant aux prêtres qui écoutaient avec +mécontentement cette conversation, il leur dit: «Jugez cet homme.» +Les prêtres ne se consultèrent pas longtemps et ils s'écrièrent d'un +commun accord: «L'homme qui insulte son roi est digne de mort.» Les +soldats aussitôt se jetèrent sur lui, lui déchirèrent les vêtements et +l'auraient tué sur place si Théodoros n'eût modifié le jugement. Il +ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyât à l'Amba et que +pendant sept jours il ne lui fût donné nipain ni eau. + +Un autre prêtre qui, dans une autre circonstance avait aussi insulté +Sa Majesté fut envoyé en prison en même temps. Ce prêtre avait dit +à quelques-uns des espions de l'empereur maître portait trois +_matabs_[26]: l'un parce qu'il était musulman ayant brûlé les églises; +le second parce qu'il était Français, n'observant plus les jours +de jeûne; le troisième pour faire croire à son peuple qu'il était +chrétien. + +Le lendemain matin nous fûmes éveillés par le joyeux _elelta_, espèce +de cri aigu poussé par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un +grand et heureux événement. Dans cette circonstance quelque chose +de plaintif et de tremblant était mêlé à ce cri de joie obligé qui +accueillit Théodoros dans l'Amba. Des tapis furent étendus sur +l'espace ouvert devant son habitation, le trône fut apporté et +somptueusement paré de soie, et le parasol impérial fut déployé pour +protéger Sa Majesté des rayons brûlants du soleil. En voyant tous ces +préparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assemblés +au-devant de la maison impériale, nous nous attendions à être appelés +bientôt pour une assemblée semblable à celle de la réconciliation de +Zagé. Nous fûmes trompés dans notre attente; ce n'était que pour une +affaire privée que l'empereur avait quitté son camp et avait convoqué +une cour de justice. + +Depuis longtemps plusieurs accusations avaient été insinuées contre +deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa +Majesté désirait faire une enquête; elle écouta tranquillement les +accusateurs, et ayant également entendu la défense, elle demanda +l'opinion des chefs présents. Ils lui conseillèrent d'oublier les +accusations en vertu des bons services antérieurs rendus par les +accusés; ajoutant que toutefois on ne pourrait désormais avoir +confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait déserté auparavant, +et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant +qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus +si l'ennemi se présentait devant l'Amba pendant l'une des absences de +l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi +au lieu de défendre la place. L'empereur accepta cette décision et +déclara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison +actuelle partirait le même jour pour le camp. Mais comme les +provisions de grain pouvaient être un fardeau pour eux, on les +laisserait; il donnerait également l'ordre aux écrivains de faire un +récit détaillé de tout ce qu'ils avaient délibéré, et pour que la +chose se fit ainsi qu'il l'avait décidé, il les payerait en argent et +garderait le grain. Il fit aussi venir les deux prêtres condamnés la +veille, les fit mettre en liberté, et leur dit qu'il les pardonnait, +mais qu'ils devaient quitter le pays immédiatement. Avant de partir +Théodoros envoya dire à M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu +l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigué; il +ajouta: «Vos gens sont tout près, ils viennent pour vous délivrer.» +Les soldats de la garnison étaient fort mécontents de partir, aussi +furent-ils très-réjouis lorsque le lendemain de bonne heure ils +apprirent que Théodoros avait donné contre-ordre. Il leur pardonnait, +disait-il, à cause de leurs longs et fidèles services. Le ras fut mis +à la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut +envoyé pour prendre sa place, tandis que la garnison était renforcée +de quatre cents mousquetaires. + +Il est probable que Théodoros désirait connaître la quantité de blé +que possédait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il +est probable aussi que la clémence dont il usa vis-à-vis des soldats, +était due à la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses +ordres de pillage; ils étaient d'ailleurs bien disposés à son égard vu +l'argent qu'il leur avait distribué peu de temps auparavant. + + +Note: + +[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du +cou et qui est un signe que l'on appartient à la religion chrétienne +d'Abyssinie. + + + + +XIX. + + +Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir +tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il +fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons +délivrés de nos chaînes--L'opération décrite.--Notre réception +par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à +Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore +enchaînés sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne peut voler ses +propres bestiaux. + +Le 28 mars, nous tous, à l'exception de M. Rassam, fumes appelés et +placés en ligne pour être comptés par le nouveau ras; pais, environ +vers les dix heures du soir, comme nous étions à nous déshabiller, +Samuel vint nous informer qu'il avait reçu des ordres pour nous +entasser tous, excepté H. Rassam, dans une même hutte pour cette nuit; +toutefois comme aucune d'elles n'était assez spacieuse, il avait +obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et +M. Kerans furent placés ensemble et quatre misérables de triste +apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumées, furent postés +de chaque côté de la porte pour prévenir toute évasion. Samuel et deux +chefs dormirent dans la même chambre que M. Rassam et j'ai toujours +soupçonné que Samuel cette fois était là plutôt comme prisonnier que +comme gardien. + +Nous dormîmes fort peu, nous nous attendions à un changement +quelconque dans la matinée. Dix ou quinze soldats, les plus grands +scélérats du camp, avaient été ajoutés à notre garde de jour, et nous +fûmes encore plus inquiets lorsque, dans la matinée du lendemain, +nous apprîmes que Théodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le +courant de la journée pour passer en revue la garnison. + +Environ vers trois heures de l'après-midi quelques-uns de nos +domestiques se précipitèrent dans notre tente pour nous dire que +Théodoros venait d'arriver à l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre. +Un instant après M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de +la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majesté avait le temps +en sortant de l'église elle le ferait appeler. Une tente en flanelle +rouge, emblème de la royauté, fut dressée aussitôt et des tapis furent +étendus tout autour. Mais lorsque Théodoros sortit de l'église il +était dans une grande colère; il saisit un prêtre par la barbe et lui +dit: «Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne +puisse m'engager à le faire, je me couperai la gorge.» Il jeta ensuite +son épée sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'évêque, en un +mot se conduisit tout à fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela +M. Meyer qui se tenait à quelque distance, et lui commanda d'aller +auprès de M. Rassam pour lui dire de sa part: «Vos troupes arrivent. +Je vous ferai mettre dans les fers à cause de cela. Je n'ai pas obtenu +ce que je voulais. Tenez auprès de moi avec le même vêtement que vous +portiez auparavant. + +Nous étions tous très-craintifs an sujet de cette entrevue, Théodoros +étant dans de très-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa +bien. Aussitôt que M. Rassam s'approcha de la tente impériale, +Théodoros alla à sa rencontre, lui toucha la main et le pria de +s'asseoir. Il lui dit alors: «Je ne vous dirai pas que je n'ai pu +apporter mon trône puisque vous savez qu'il est à Magdala, mais par +égard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous représentez auprès +de moi, je désire être assis sur le même tapis que vous.» Au bout d'un +instant il dit à M. Rassam: «Ces deux personnes qui sont venues avec +vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez répondre +d'elles, je ferai ouvrir leurs chaînes.» M. Rassam se leva et lui dit: +«Non-seulement je réponds de ces personnes; mais si elles faisaient +quelque chose qui déplût a Votre Majesté, ne dites pas, c'est M. Blanc +ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi.» Théodoros +alors dit à M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre +qu'on nous délivrât de nos chaînes, et comme Sa Majesté insista, M. +Bassam nomma M. Flad et Samuel. + +Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad +pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrivée de M. Flad et de +Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam où M. Flad nous +fit de la part de Sa Majesté la communication suivante: «Vous n'êtes +ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous êtes. Je vous ai +chargés de chaînes parce que j'en avais fait autant à M. Rassam; +maintenant je vous délivre de ces chaînes parce que ce dernier veut +bien répondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour +vous et pour moi.» + +Après cela on nous fît asseoir; un coin de fer fut enfoncé à l'endroit +où les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermédiaire fut +jugé suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir +furent passées an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos +jambes sur une grande pierre apportée là tout exprès. De chaque côté +un grand bâton fut fixé dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes +se mirent à marteler de toute leur force se servant de la pierre comme +point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit à petit +les chaînons s'ouvrirent jusqu'à ce que l'espace fut assez grand pour +passer le pied. + +La même opération se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une +demi-heure pour ouvrir mes chaînes et un peu plus de temps pour ouvrir +celles de M. Prideaux. Bien que très-heureux à la perspective d'avoir +le libre usage de nos membres, toutefois l'opération qu'il nous avait +fallu souffrir avait été rude. Comme nous étions en faveur, les +soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser, +cependant la douleur était parfois intolérable, car de temps en temps +le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la +pression était si forte qu'il nous semblait que notre jambe fût mise +en pièces. + +Nous nous mîmes aussitôt à marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi +légères que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous +vacillions comme un homme ivre; si nous venions à rencontrer une +petite pierre nous levions involontairement le pied à une hauteur +ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le +plus léger exercice était suivi d'une grande fatigue. + +Théodoros ayant témoigné le désir que nous lui fussions présentés en +uniforme, nous nous habillâmes aussitôt que nous fûmes libres. Comme +j'avais été le premier débarrassé de mes fers, j'étais prêt lorsque +M. Prideaux entra; mais il était à peine délivré, et il prenait ses +vêtements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoyés +par Théodoros pour nous faire hâter. + +Connaissant l'humeur changeante de leur maître, tous les chefs +présents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M. +Prideaux par un: «Hâtez-vous, hâtez-vous!» Agité, et depuis des mois +ayant perdu l'habitude des vêtements civilisés, et de plus, incapable +de diriger promptement ses pieds, dans sa précipitation il déchira +ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant +attendre plus longtemps nous dûmes partir. Heureusement que nous +avions quelques épingles sous la main; et que le chapeau faisant +office d'écran, l'accident fut caché, sinon réparé. A notre arrivée +dans la tente impériale, Sa Majesté, après nous avoir cordialement +salués, nous dit. + +«Je vous ai enchaînés parce que votre peuple croyait que je n'étais +pas un roi puissant; maintenant que vos maîtres vont arriver je vous +ai relâchés pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien; +Christ m'est témoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur +contre vous trois. Vous êtes venus dans mon pays connaissant la +conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien. +Asseyez-vous.» + +Lorsque nous fûmes assis, il commanda qu'on nous servît du tej, et se +mit à causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «Je suis +comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un +avortement, une fille ou un garçon; j'espère que ce sera un garçon. +Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres à la fleur de +leur âge, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prématurément +retranchés; quant à ma fin, Dieu seul la connaît.» Il présenta ensuite +son fils à M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si +notre demeure était confortable: M. Rassam lui ayant répondu que grâce +à sa protection nous avions tout ce que nous désirions, et que Sa +Majesté serait contente si elle voyait la gentille habitation que +nous occupions. Théodoros levant les yeux an ciel lui dit: «Mon +ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous +voudrez, même ma propre chair, et je vous le donnerai.» + +Sa Majesté pendant tout le temps de l'entrevue, fut très-polie; +Théodoros nous parut enchanté des réponses de M. Rassam et rit à +coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittâmes il nous fit +accompagner à nos tentes par son fils et quelques-uns des Européens. + +J'ai entendu dire par deux des Européens qui étaient présents, +qu'avant, comme pendant notre entrevue, Théodoros s'était montré plus +cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous ôtait nos fers, il +eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: +«M. Stern m'avait blessé, mais il faudrait qu'il arrivât bien des +choses avant que je le blessasse, lui.» Il lui dit encore: «Je me +battrai; vous pourrez voir mon corps étendu sans vie et vous direz +alors: Voilà un homme méchant qui m'a déshonoré moi et les miens, et +peut-être que vous ne m'ensevelirez pas.» + +Après qu'il nous eut quittés, Théodoros passa en revue ses troupes et +leur parla de nous: «Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-lâ; +ce sont des délégués; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi +ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-là je les tuerai s'ils +m'insultent.» Comme il passait la porte pour retourner à son camp, il +appela le ras et lui dit: «M. Rassam et ses compagnons ne sont pas +prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux +seulement.» + +Cette nuit-là nous n'eûmes aucun garde dans l'intérieur de notre +chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusâmes point de la permission +de nous promener dans tout l'Amba, nous restâmes tranquillement dans +notre enceinte. + +En arrivant à son camp, Théodoros rassembla ses gens et leur dit: +«Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce +n'est point un faux bruit, c'est la vérité.» Un soldat étant sorti des +rangs, s'écria: «Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons.» +Théodoros regarda cet homme et lui dit: «Vous êtes fou! vous ne savez +ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des éléphants, des +fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre +eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en était ainsi, ils +ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre à mort M. Rassam, parce +qu'il a appelé ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort: +il est vrai que je l'ai chargé de chaînes, mais c'est votre faute à +vous, gens de Magdala, vous auriez dû me donner de meilleurs conseils. +Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui +arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes trésors et me +tueraient ainsi que vous.» + +Le lendemain matin, 30, un message fut envoyé aux ouvriers européens +demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il +y avait encore bien des rochers à franchir. En partant pour aller +travailler on leur enleva les chaînes des pieds, ou les enchaîna deux +à deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente +fut dressée pour eux, et à leur arrivée on leur donna du tej, de la +viande et du pain, de la part de Sa Majesté. + +Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne réception +que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait +subitement de dessein, et que souvent même il témoignait une grande +amitié, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre +à mort ses pauvres dupes. Cependant nous étions assez heureux et nous +avions assez de courage, sachant que la fin était proche; nous avions +tout remis entre les mains de Dieu, et nous espérions que tout irait +bien. + +Le 1er avril nous apprîmes que la veille Théodoros s'était enivré et +avait beaucoup bavardé. Vers dix heures du matin un grand nombre de +soldats arrivèrent en toute hâte du camp. (Ces mouvements brusques des +soldats nous déplaisaient toujours.) Mais an lieu de se diriger vers +notre enceinte, ainsi que nous l'avions craint, ils allèrent dans +la direction des magasins, et bientôt après nous les vîmes passer +revenant sur leurs pas et portant les canons que Théodoros avait +sur la montagne, la poudre, les balles, etc. Nous supposâmes que +l'empereur avait décidé de défendre Sélassié, ou qu'il avait envoyé +prendre ses armes parce qu'il avait l'intention, c'était l'opinion +générale, de faire un grand déploiement de forces. + +Le 2 au matin, quelques chefs furent envoyés par l'empereur pour nous +informer que Sa Majesté nous ordonnait de partir immédiatement pour +Islamgee. D'après ce que nous connaissions de l'humeur changeante de +Théodoros, nous ne savions ce qui nous attendait, si ce serait une +bonne réception, un emprisonnement ou pis encore; mais comme nous n'y +pouvions rien, nous nous habillâmes, et, accompagnés des chefs, nous +quittâmes nos huttes, peut-être pour ne plus les revoir, et nous +descendîmes an camp situé an pied de la montagne. C'était pour la +première fois, excepté le jour où l'on nous délivra de nos chaînes, +que nous sortions de notre enceinte. Nous n'avions qu'une idée +imparfaite de l'Amba, et nous fûmes étonnés de le trouver si grand. +L'espace compris entre les portes était plus vaste, le passage sur +la pente de l'Amba était plus abrupt et plus large que nous ne nous +l'étions imaginé d'après nos souvenirs de vingt et un mois. + +Nous trouvâmes Théodoros assis sur un monceau de pierres, à environ +vingt mètres au-dessous d'Islamgee, à côté de la route que l'on venait +de terminer et sur laquelle on allait traîner les canons, les mortiers +et les fourgons. Du lieu qu'il s'était choisi il pouvait voir toute +la route jusqu'an pied d'Islamgee où tous ses gens travaillaient avec +ardeur à attacher de longues courroies de cuir aux fourgons, et, +sous la direction des Européens, arrangeaient tout pour l'ascension. +L'empereur était vêtu très-simplement, la seule différence qu'il y eût +dans ses vêtements entre lui et ses officiers placés à dix mètres plus +loin, consistait dans la soie avec laquelle était brodé son shama; +il tenait une épée dans sa main et deux pistolets pendaient à sa +ceinture. Il nous accueillit cordialement et nous fit asseoir derrière +lui. Il nous donnait là une grande preuve de confiance, qu'il n'aurait +certainement pas accordée à son plus cher ami abyssinien; car nous +n'aurions en qu'à lui donner soudainement une poussée et il eût roulé +an fond du précipice. + +La route qui avait été faite pour monter la côte d'Islamgee était +large mais très-rapide, et la pente moyenne était d'un mètre sur +trois; à mi-chemin elle tournait à angle droit, et nous avions de +sérieuses craintes pour ce bout de route à cause des lourds fourgons +qu'il fallait y faire passer. À notre arrivée l'empereur nous parla +peu étant très-occupé à regarder les fourgons au bas de la côte; mais +dès que le plus lourd mortier fut en vue, il nous le montra et demanda +à M. Rassam ce qu'il en pensait. Nous admirâmes tons la lourde pièce, +et M. Rassam, après avoir complimenté Sa Majesté sur ce travail +important, ajouta que sous peu nos concitoyens auraient le plaisir de +l'admirer comme nous. Samuel qui était notre interprète en ce moment, +devint tout pâle, mais comme l'empereur comprenait un peu l'arabe, il +fut obligé de traduire exactement la pensée de M. Rassam, bien que +cela le contrariât Théodoros sourit et envoya Samuel dire à M. +Waldmeier que M. Rassam avait dit vrai. Quelques minutes plus tard Sa +Majesté s'étant levée, nous nous levâmes aussi, et M. Rassam lui dit +par l'intermédiaire de Samuel, que pour réjouir tout à fait son coeur, +il le suppliait d'être assez aimable pour délivrer de leurs fers ses +compagnons restés enchaînés à l'Amba. Pour le coup non-seulement +Samuel pâlit, mais il secoua la tête refusant de parler d'an tel +sujet. M. Rassam alors répéta sa requête et sur un ton de voix plus +élevé, ce qui fit que Théodoros, ayant cherché l'interprète autour +de lui, Samuel fut obligé de remplir son office. Sa Majesté parut +mécontente et même un peu ennuyée; mais au bout d'un instant elle +donna l'ordre à quelques hommes de sa suite, ainsi qu'à Samuel, de +partir pour l'Amba afin de faire délivrer les cinq Européens qui +étaient encore dans les fers. + +L'empereur ensuite alla se promener au-dessous de l'angle que formait +la route et dirigea le rude travail occasionné par le transport de si +lourdes masses sur un plan incliné. Il nous envoya de l'autre côté du +chemin, où nous pouvions bien embrasser toute la scène, et ordonna à +plusieurs de ses premiers officiers de nous surveiller. Nul mieux que +Théodoros n'eût pu diriger une si difficile opération; les courroies +de cuir ayant déjà beaucoup servi, cassaient toujours et nous +craignions à chaque instant que quelque accident n'arrivât, et qu'an +dernier moment le lourd mortier _Sébastopol_ ne roulât an fond de +l'abîme. Nous nous représentions alors quelle serait la colère de +Sa Majesté; et notre proximité de sa personne nous faisait prier +intérieurement que rien de semblable n'arrivât. Nous étions bien +placés pour voir l'opération: Théodoros se tenant sur un fragment de +rocher en saillie, penché sur son épée, envoyait à chaque instant son +aide de camp avec des instructions pour ceux qui dirigeaient les cinq +ou six cents hommes attelés aux courroies. Parfois lorsque le bruit +était trop grand ou qu'il avait besoin de donner quelque instruction +générale, il n'avait qu'à élever la main et aussitôt tout bruit +cessait an milieu de cet essaim d'ouvriers, et la voix claire de +Théodoros se faisait seule entendre dans ce profond silence produit +par un seul geste de l'empereur. + +Enfin le lourd mortier atteignit le plateau d'Islamgee. Nous nous +bâtâmes de rejoindre Sa Majesté pour la féliciter sur l'achèvement de +sa grande entreprise, Théodoros nous engagea alors à mieux examiner +cette forte pièce. Sautant aussitôt sur le fourgon, nous l'admirâmes +beaucoup, exprimant en même temps à haute voix notre étonnement et +notre plaisir aux spectateurs. Sa Majesté était évidemment enchantée +des éloges que nous donnions à son oeuvre favorite. Il nous engagea à +nous asseoir près de lui sur le bord du plateau d'Islamgee, tandis que +l'on achèverait d'amener les antres canons et les autres fourgons. Le +travail considérable qu'il avait fallu pour traîner le _Sébastopol_ du +poids de seize mille livres, bien que quelques autres canons fussent +encore assez lourds, fit considérer le restant de l'opération comme un +jeu d'enfant, et quoique présente Sa Majesté n'intervint plus. + +Nous demeurâmes encore avec l'empereur plusieurs heures à causer +tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en +plus chaud, Sa Majesté insista pour que nous nous couvrissions la +tête, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demandé la +permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais +voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses +serviteurs, l'ouvrit et mêle fit passer. Il nous parla de toutes +les difficultés qu'il avait rencontrées et comment les paysans lui +refusaient absolument leur concours. Il nous dit: «J'ai été obligé +d'ouvrir mes chemins et de traîner mes fourgons pendant le jour, et +de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien à manger.» +Toute la contrée, disait-il, était en rébellion. Lorsqu'on parvenait +à s'emparer de quelqu'un de sa suite, immédiatement on le mettait à +mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les +brûlait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus +tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste. +Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos éléphants, de +nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que +douze mille hommes de troupes avaient débarqué, mais que cinq ou six +mille seulement s'avançaient sur Magdala; et il ajouta: «Mais tout se +passera pacifiquement.» Théodoros lui dit: «Dieu seul le sait: Il y +a quelque temps, lorsque les Français entrèrent dans le pays sous le +règne de ce voleur Agau Négoussié, je marchai promptement contre eux, +mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas allé à la +rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demandé ce qu'ils +venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va +toute mon armée et, nous montrant l'Amba, voilà tout mon empire. Mais +je les attendrai ici, et après cela, que la volonté de Dieu soit +faite.» + +Il nous parla ensuite de la guerre de Crimée, du dernier différend +survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils à aiguille, et +nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur +d'Autriche, ou s'ils s'étaient emparés de son pays. M. Rassam lui dit +que les fusils à aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient +décidé la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite +ayant été conclue, l'empereur d'Autriche avait dû compter une large +indemnité, et qu'une partie de son territoire avait été annexée à la +Prusse, tandis que ses alliés avaient perdu leurs Etats. Sa Majesté +écouta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement +cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fierté de ses +lèvres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position +actuelle, que si peu d'hommes fussent considérés comme suffisants pour +le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM. +Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: «Vous ne m'avez fait +jamais aucun tort. Je sais que vous êtes de grands hommes dans votre +patrie, et je suis très-fâché de vous avoir maltraités sans cause.» + +Lorsque le dernier fourgon eut été mis en place, Théodoros se leva et +nous invita à le suivre; nous marchâmes à quelques mètres derrière +lui, et lorsque Samuel, qui était allé donner des ordres à l'effet de +nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son +intermédiaire, plusieurs questions touchant l'épaisseur de son gros +mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M. +Rassam répondit qu'il n'était qu'un employé civil, et qu'il ne savait +rien de ces choses. Alors il s'adressa à moi, mais M. Rassam lui ayant +dit encore que je n'avais étudié que la médecine, dès lors il cessa +ses questions, nous conduisit à la tente préparée pour nous, et +nous ayant souhaité une bonne après-midi, il se retira. Un déjeuner +abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gâteaux +européens, que Madame Waldmeier avait préparés d'après les ordres de +l'empereur, nous furent envoyés pour être distribués entre nous. Peu +d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appelés. + +On aurait dit que déjà Théodoros avait trop bu, tant il parlait avec +volubilité, s'informant pourquoi il n'avait reçu aucun avertissement +du débarquement de nos troupes, et si ce n'était pas l'usage qu'un roi +avertît un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M. +Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air très-alarmés, comme +s'il était rare de voir Théodoros plein d'affabilité le matin, et puis +le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caressés +quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau +appelés. Théodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il +avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte à +régler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le +fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta +que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous +escorter. Il dit à M. Waldmeier: «Dites à M. Rassam qu'un petit feu de +la grosseur d'un pois, s'il n'est pris à temps, peut causer une grande +catastrophe. C'est à M. Rassam à l'éteindre avant qu'il ne prenne de +l'extension.» Nous fûmes bien aise de retourner sains et saufs dans +notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de +leurs fers, l'air content et pleins d'espérance. + +Le lendemain matin, M. Rassam fit demander à l'empereur qu'il voulût +bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de +l'armée britannique, des bonnes dispositions de Sa Majesté vis-à-vis +des Européens en son pouvoir; mais Théodoros répondit qu'il ne +désirait pas qu'on lui écrivît, attendu qu'il n'avait pas délivré les +captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par +pure amitié pour M. Rassam. + +Comme Théodoros, en maintes circonstances, avait exprimé son +étonnement de n'avoir reçu aucune communication du commandant en +chef, nous pensâmes qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par +l'intermédiaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie à l'empereur, +pour l'informer du motif de l'expédition. Nous fîmes savoir à Sir +Napier que la lettre qu'il avait adressée à Théodoros avant le +débarquement avait été gardée par M. Rassam; et que, plus tard, +l'_ultimatum_ envoyé par lord Stanley, dénonçant notre intervention +armée, était tombé encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu +de remettre cette pièce à l'empereur, notre ami l'avait anéantie. + +Les cinq Européens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent chargés de +faire des boulets pour les canons de Sa Majesté; mais comme aucun des +Européens ne voulut répondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les +mains enchaînées, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le +travail. Dans la soirée du 16, Théodoros envoya demander à M. Rassam +s'il voulait répondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne +pouvait en répondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majesté, et +qu'ils résideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre +Européen ayant consenti à répondre d'eux, leurs mains ne firent plus +enchaînées, et les captifs furent simplement gardés la nuit dans leurs +tentes. + +Les approvisionnements commençant à diminuer, pendant quelques jours +il fut question d'une expédition dans le voisinage. Le Dahonte fut +considéré comme le lien le plus propice. Toutefois, Théodoros ne +voulant pas exposer sa petite armée à une défaite, ne s'aventura +pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens, +c'est-à-dire qu'il ravagea les quelques villages situés au pied de +l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, où +étaient gardés ses bestiaux. Théodoros rencontra plus de résistance +qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut +plusieurs soldats tués, et le butin qu'il remporta fut insignifiant. + +Les soldats qui gardaient la montagne étaient plus découragés que +jamais; ayant peu l'idée des grands événements qui se préparaient, ils +voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim +sur leur rocher si l'empereur s'éloignait. De temps en temps, nous +recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient +cousus dans les pantalons usés de quelque paysan; ainsi, nous savions +que nos libérateurs approchaient, et nous attendions le jour peu +éloigné où notre sort se déciderait. Nous souffrions beaucoup plus de +cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver à chaque +instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir. + + + + +XX + + +Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception +par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns +des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le +massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de +Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs +relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée an camp britannique. + +Dans la soirée du 7 avril, nous apprîmes indirectement que, dans la +matinée du lendemain, tous les prisonniers devaient être appelés +devant Sa Majesté, qui, en ce moment, campait an pied de Selassié, et +qui, selon toute probabilité, ne retournerait pas à l'Amba. A la chute +du jour, un envoyé arriva de la part de Théodoros, nous ordonnant de +descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont +nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables +circonstances, nous revêtîmes nos uniformes, et nous partîmes pour +le camp de l'empereur, accompagnés des premiers prisonniers. En +approchant de Selassié, nous aperçûmes Théodoros entouré de plusieurs +officiers et de soldats se tenant près de leurs fusils, et causant +avec quelques-uns des ouvriers européens. Il nous salua poliment et +nous pria de nous avancer et de nous tenir près de lui. M. Cameron +était très-incommodé par le soleil; il pouvait à peine se tenir +debout, et nous craignions à chaque instant qu'il ne se laissât +tomber. En le voyant si fatigué, Théodoros nous demanda ce qu'il +avait. Nous lui répondîmes qu'il se trouvait mal, et qu'il voulût bien +l'autoriser à s'asseoir, ce qu'il accorda immédiatement. Théodoros +salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se +trouvaient; puis, apercevant le révérend M. Stern, il lui dit en +souriant: «Okokab (étoile), pourquoi vous êtes-vous tressé les +cheveux?»[27] Avant qu'il pût répondre, Samuel dit à l'empereur: +«Majesté, ils ne sont pas tressés, ils tombent naturellement sur ses +épaules.» + +L'empereur ensuite se retira un peu en arrière de la foule, et nous +dit à nous trois et à M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une +grande pierre et nous invita aussi à nous asseoir, puis il nous dit: +«Je vous ai envoyé prendre, parce que je désirais m'occuper de votre +sûreté. Lorsque vos concitoyens seront là et qu'ils feront feu, je +vous mettrai en lieu sûr; et si vous veniez à être aussi en danger, je +vous ferais changer de nouveau.» Il nous demanda si nos tentes étaient +arrivées, et sur notre réponse négative, il ordonna aussitôt que l'on +dressât l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous +environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta +l'anecdote de Damoclès, nous questionna sur nos lois, cita les +Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet à un autre, parlant de +toute espèce de choses parfaitement étrangères à ce qui, an fond, +l'inquiétait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paraître calme +et aimable, mais nous découvrîmes bientôt qu'il était travaillé par de +grandes préoccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait reçus +à Zagé, nous avions été frappés de la simplicité de sa mise, +qui ressemblait, sous bien des rapports, à celle de ses soldats +ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopté des +vêtements plus fastueux, mais rien ne peut être comparé à l'habit +d'arlequin qu'il portait ce jour-là. + +Après nous avoir renvoyés, il remonta la colline sur laquelle étaient +établies nos tentes, et pendant deux heures, à environ cinquante +mètres plus loin, entouré de son armée, il bavarda à coeur joie. Il +discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait +faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment +des termes de dédain vis-à-vis de ses ennemis qui s'avançaient. +S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avancé à Arogié, +il leur dit: qu'à l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre +jusqu'à ce que ceux-ci eussent tiré, et, avant que l'ennemi eût eu le +temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs épées; +puis, leur montrant les vêtements somptueux qu'il avait mis dans cette +occasion, il ajouta: «Votre valeur aura sa récompense; vous vous +enrichirez de dépouilles, dont les riches vêtements que je porte +ne peuvent vous donner qu'une faible idée.» Lorsqu'il eut fini sa +harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit +de ne pas faire attention à tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne +signifiait rien; mais qu'il était obligé de parler ainsi publiquement +afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa +au sommet du Selassié, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et +s'assurer des mouvements de l'armée anglaise. + +Le lendemain 8, nous vîmes Sa Majesté, mais seulement à distance, +assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement +avec ceux qui l'entouraient. Dans l'après-midi, l'empereur monta +encore au sommet du Selassié et nous fit dire qu'il n'avait rien +aperçu; mais que nos compatriotes ne pouvaient être loin, car une +femme était venue l'informer, le soir précédent, qu'on avait aperçu +des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo. + +La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontré sur la route tous +les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les +mains et les pieds enchaînés et étant obligés, dans ces conditions, +de parcourir cette descente rapide et irrégulière. Leur aspect eût +inspiré de la pitié aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre +eux n'avaient pour tout vêtement qu'une loque autour des reins, et +ressemblaient à de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau +rendue dégoûtante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous +avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, hélas! que trop +raison de craindre que ce ne fût pas pour un bon motif qu'on les eût +arrachés de leur prison, où ils avaient passé des années de misère; +cependant ce même jour Théodoros donna l'ordre qu'on en relâchât +environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers +qui avaient été emprisonnés sans cause, pendant une des crises +d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps. + +Bientôt après son retour de Selassié, sa clémence étant épuisée, +Théodoros ordonna l'exécution de sept prisonniers, parmi lesquels se +trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers +qui avait fui en septembre); pauvres êtres innocents sur lesquels le +despote se vengeait de la désertion de leur père et de leur mari! Ils +furent lancés par les _braves Amharas_ et leurs corps roulèrent au +fond du précipice le plus voisin. Théodoros ensuite m'envoya dire +d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente +voisine. L'ayant vu et lui ayant laissé mes prescriptions, je visitai +ensuite quelques-uns des Européens et leurs familles; je les trouvai +tous extrêmement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le +parti qu'adopterait Théodoros. + +Dans la matinée du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers +européens nous avertirent que Théodoros faisait faire une route pour +transporter une partie de son artillerie à Fahla, sur la pointe qui +commandait le Bechelo; ils ajoutèrent qu'avant de partir, il avait +donné l'ordre de relâcher environ cent prisonniers, surtout des +femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'après-midi, +l'empereur étant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu +une quantité de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et +quatre éléphants, mais très peu d'hommes. Il avait aussi remarqué, +disait-il, quelques petits animaux blancs, à tête noire, mais il +n'avait pu savoir ce que c'était. Nous ne le savions pas, cependant +nous le conjecturâmes aussitôt et nous répondîmes que probablement +c'étaient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire: +«Je suis fatigué de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder +pendant quelque temps. Pourquoi êtes-vous des gens si lents?» + +Une tempête terrible éclata; elle avait déjà considérablement diminué +lorsque nous vîmes des soldats se dirigeant de tous les côtés vers +le précipice, situé à deux cents mètres à peine de notre tente. Nous +apprîmes bientôt que Sa Majesté, dans un moment de forte colère, avait +quitté sa tente et s'était rendue à la maison des serviteurs de M. +Rassam où l'on avait enfermé les prisonniers de Magdala depuis qu'ils +avaient été amenés à Islamgee. + +Ainsi que je l'ai déjà raconté, le même jour Théodoros avait fait +mettre en liberté un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient, +croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se +mirent à demander à grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient été +privés depuis deux jours, les gens qui les servaient étant partis et +ne s'étant plus montrés depuis leur départ de Magdala. Aux cris de: +«Abiet, Abiet,»[28] Théodoros, qui se reposait en se permettant +d'abondantes libations, ayant demandé à ceux qui l'entouraient ce que +c'était, on lui répondit que les prisonniers demandaient du pain et de +l'eau. Théodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant à ses hommes +de le suivre s'écria: «Je leur apprendrai à demander de la nourriture, +lorsque mes fidèles soldats meurent de faim!» Arrivé au lieu où +étaient enfermés les prisonniers, ivre et aveuglé de colère, il +ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux +premiers avec son sabre; le troisième était un jeune enfant: sa main +s'arrêta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre +créature, il fut jeté vivant au fond du précipice par les ordres de +Théodoros. Il parut en quelque sorte un peu calmé après les deux +premières exécutions, et il y eut un certain ordre dans celles qui +suivirent. A chaque prisonnier qui lui était amené il s'enquérait de +son nom, de son pays et de _son crime_. Le plus grand nombre furent +jugés coupables et précipités dans l'abîme; là se tenaient des +mousquetaires qui avaient été envoyés tout exprès pour achever ceux +qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait +toujours quelques-uns qui échappaient à la mort malgré leur terrible +chute; environ trois cent sept victimes furent mises à mort, et +quatre-vingt-onze réservées pour une autre fois! Ces derniers, chose +étrange, étaient tous des officiers importants, dont la plupart +s'étaient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majesté le savait +bien, étaient ses ennemis mortels. + +La crainte qui nous avait saisis est facile à comprendre; nous +pouvions voir la ligne épaisse de soldats qui se tenait derrière +l'empereur, et dont les décharges d'armes à feu se comptaient au +nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien +grand était le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec intérêt de +nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car +c'eût été peut-être dangereux pour eux, que Théodoros se fût souvenu +des Européens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur +s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla +point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun +bruit, une douce confiance sur notre sort commença à renaître, à la +pensée que nous étions sauvés encore pour cette fois. + +Nous n'avons jamais douté que, lorsque Théodoros nous fit venir avec +tous les autres prisonniers, son intention ne fût de nous mettre tous +à mort. Sa clémence apparente n'était qu'un voile pour masquer ses +intentions, et faire naître des espérances de liberté dans les coeurs +mêmes de ceux dont il avait résolu le supplice. + +Le 10, de bonne heure, Sa Majesté nous fît ordonner de nous tenir +prêts pour retourner à Magdala. Peu d'instants après, un autre message +nous fut envoyé pour nous dire: «Quelle est cette femme qui envoie ses +soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de dépêches à vos +concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission, +l'alliance d'amitié entre vous et moi sera rompue.» Nous avions +dépêché, quelques jours auparavant, an général Merewether, un jeune +garçon, pour le prier d'envoyer une lettre à Théodoros, qui, dans +plusieurs circonstances, avait témoigné son étonnement de ne recevoir +aucune communication de l'armée. À peine avions-nous reçu le premier +message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du général +en chef pour l'empereur. Cette lettre était parfaite, telle que nous +l'avions désirée; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni +promesses, si ce n'est que Théodoros serait traité honorablement s'il +remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitôt, +nous envoyâmes Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R. +Napier était arrivée, qui lui était destinée: «Ce n'est pas l'usage, +dit-il; je sais ce que j'ai à faire.» Toutefois, an bout de quelques +instants, il fit venir secrètement Samuel et lui en demanda le +contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les +principaux points. Sa Majesté écouta attentivement, mais ne fit aucune +remarque. Une mule des écuries impériales fut envoyée à M. Rassam, et +l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et à moi +de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur était +refusée aux autres prisonniers. A notre retour à Magdala, nous fûmes +salués par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur +la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fîmes +apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendîmes avec crainte +les nouveaux caprices de ce despote inconstant. + +Vers midi, la garnison entière de l'Amba reçut l'ordre de prendre les +armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes âgés et +les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurèrent sur la +montagne. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, un terrible +ouragan se déchaîna sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que +nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de +fusil éloignés et quelques autres plus sourds, mais plus rapprochés. +Parfois, nous nous croyions bien sûrs d'avoir entendu le bruit de +quelque décharge, mais nous riions de cette pensée, et nous nous +moquions de ce que les roulements prolongés du tonnerre pussent agir +de telle sorte sur notre imagination surexcitée, an point de nous +faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant désirée d'une +attaque de notre armée. Un peu après quatre heures, l'orage diminua, +et alors la méprise ne fut plus possible; le son dur et prolongé des +fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement +et distinctement. Mais qu'est-ce que c'était? Nul d'entre nous ne le +savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux _elelta_ +retentit d'Islamgee à l'Amba, où il fut répété par les familles des +soldats. les doutes alors s'évanouirent; évidemment, le roi s'amusait +seulement à _parader_: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et +l'_elelta_ n'eût point retenti si Théodoros s'était aventuré à la +rencontre des troupes britanniques. + +Nous étions profondément endormis, tout à fuit ignorants de la +glorieuse bataille qui venait d'être remportée à quelques milles de +notre prison, lorsque nous fûmes éveillés par un domestique, qui nous +dit de nous habiller promptement et de nous rendre à la demeure de M. +Rassam, où des messagers venaient d'arriver de la part de Théodoros. +Nous trouvâmes, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier +et Flad, accompagnés de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour +porter la dépêche. Ce fut là que nous entendîmes parler, pour la +première fois, de la bataille de _Fahla_, et que nous apprîmes, en +même temps, que nous étions hors de danger: le despote humilié ayant +reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait méprisé pendant des +années. La dépêche impériale était ainsi conçue: «Je croyais que vos +compatriotes, qui viennent d'arriver, n'étaient que des femmes; mais +maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai été vaincu par +l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi +faire la paix, avec votre peuple.» + +M. Rassam lui fit dire aussitôt qu'il était venu en Abyssinie +pour unir les deux peuples par un traité de paix, et qu'après ces +événements, il désirait plus que jamais arriver à cet heureux +résultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant +Prideaux comme son représentant à lui, et M. Flad, ou tout autre +Européen qui attrait sa confiance, comme représentant de Sa Majesté; +ils pourraient aussi être accompagnés de l'un de ses chefs supérieurs; +mais il ajoutait que si Sa Majesté voulait remettre immédiatement tous +ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette démarche +deviendrait tout à fait inutile. Les deux Européens et les autres +délégués restèrent quelques instants pour se restaurer et se +rafraîchir; ils nous apprirent que Sa Majesté avait pris une batterie +d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes +à Arégu, elle avait cédé à l'importunité des chefs, et leur avait +permis d'aller où bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les +Abyssiniens, poussés par la perspective d'un grand butin, avaient +descendu précipitamment la colline. Sa Majesté commandait +l'artillerie, qui était servie par les ouvriers européens, sous la +direction d'un cophte, autrefois domestique de l'évêque, et de Ly +Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la première +décharge, la plus grosse pièce, _le Théodoros_, avait éclaté, les +Abyssiniens ayant par mégarde mis deux boulets pour la charger. A la +tombée de la nuit, l'empereur avait envoyé des hommes pour rapatrier +son armée, mais de nombreux messagers furent expédiés sans résultat; +à la fin de la journée, quelques restes de l'armée furent aperçus se +glissant lentement le long de la pente escarpée, et, pour la première +fois, Théodoros entendit le récit de son désastre. Fitaurari[29] +Gabrié, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des +braves, était couché sur le champ de bataille; il s'informa de tous +ses autres officiers, et la seule réponse qu'on lui fit, fut: «Mort! +mort! mort!» Abattu, vaincu enfin, Théodoros, sans prononcer une +parole, revint à sa tente, n'ayant d'autre pensée que d'en appeler à +l'amitié de ses captifs et à la générosité de ses ennemis. + +En retournant à la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le +firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagnés +dans leur expédition. Il paraît que, tout le temps de leur absence, +Théodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente très-agité et +demanda aux Européens: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent que, +d'après ses ordres, ils avaient parlé à son ami M. Rassam, et que ce +dernier avait conseillé d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur +leur coupa la parole et, d'un ton de colère, s'écria: «Mêlez-vous +de vos propres affaires et allez à vos tentes!» Les deux Européens +attendaient toujours, espérant que Sa Majesté reprendrait son calme; +mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une +violente colère et, d'une voix éclatante, leur ordonna de se retirer +tout de suite. + +Environ vers quatre heures de l'après-midi, l'empereur fit appeler +MM. Flad et Waldmeier. Dès qu'ils furent en sa présence, il leur dit: +«Entendez-vous ces gémissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait +perdu quelque frère ou quelque ami. Que sera-ce quand l'armée anglaise +tout entière sera arrivée? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil.» +M. Waldmeier lui répondit: «Majesté, faites la paix.--Et vous, +Monsieur Flad, que me dites-vous?--Majesté, répondit M. Flad, vous +devez accepter la proposition de M. Rassam.» Théodoros demeura +quelques minutes enseveli dans de profondes réflexions, la tête cachée +entre les mains, puis il ajouta: «Très-bien; retournez à Magdala, et +dites à M. Bassam que je compte sur son amitié pour me faire conclure +la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils.» M. Flad +nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait auprès de +l'empereur. + +Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arrivèrent à Islamgee, ils +furent conduits auprès de l'empereur, qu'ils trouvèrent assis hors de +sa tente sur une pierre, et vêtu comme à l'ordinaire. Il les reçut +très-gracieusement, et ordonna aussitôt qu'on sellat une de ses plus +belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils étaient fatigués de +leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les +rafraîchir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des +paroles suivantes: «J'avais pensé, avant ces derniers événements, que +j'étais un souverain puissant et fort; mais j'ai découvert à présent +que vous êtes plus forts; maintenant, faisons la paix.» Ils partirent +donc accompagnés de Dejatch Alamé, gendre de l'empereur, et se +dirigèrent vers Arogié, où était le camp britannique. Ils y arrivèrent +après avoir galopé pendant deux heures, et furent chaudement +accueillis et salués par tous. Ils s'arrêtèrent fort peu de temps au +camp et s'en retournèrent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui +s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorité; il +assurait Théodoros que, s'il se soumettait aux désirs de la reine +d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers européens au camp +britannique, il serait traité honorablement, lui et sa famille. + +Sir Robert Napier reçut Dejatch Alamé avec beaucoup de courtoisie +(ce qui fut immédiatement communiqué à l'empereur par un messager +spécial). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il +lui dit que, non-seulement tous les Européens devaient être envoyés +immédiatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-même +reconnaître ses torts vis-à-vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta +que, si Sa Majesté acceptait ces conditions, elle serait traitée avec +tous les lui, honneurs dus à son rang, mais que, si un seul Européen +venait à être maltraité entre ses mains, il ne devait s'attendre à +aucune pitié, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le +dernier meurtrier fût puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays, +devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mère. Il montra ensuite +à Alamé quelques-uns des _jouets_ qu'il avait apportés avec lui, et +lui en expliqua les effets. + +An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Théodoros, ils +trouvèrent ce dernier assis sur le pic de Selassié, surveillant le +camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent +rejoints, à leur arrivée, par M. Waldmeier, et ils se dirigèrent tous +ensemble vers Sa Majesté, pour lui présenter la lettre de Sir Robert +Napier. On la lui traduisit deux fois; à la fin de la seconde lecture, +l'empereur demanda d'un ton décidé: «Que veulent-ils dire par être +traité avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je +me soumette à mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus à +un prisonnier?» M. Prideaux répondit que le commandant en chef ne lui +avait rien dit, que toutes ses conditions étaient contenues dans +la lettre, et que l'armée anglaise était entrée dans la contrée +uniquement pour délivrer leurs concitoyens: cette mission une fois +remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette réponse ne lui plut +pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus; +mais se maîtrisant,il pria ces messieurs de se retirer à quelques pas, +et il dicta une lettre à son secrétaire. Cette lettre, commencée avant +l'arrivée de Prideaux, n'était qu'une page incohérente, non scellée, +et dans laquelle il déclarait, entre autres choses, qu'il ne s'était +jamais soumis à aucun homme, et qu'il n'était pas prêt à le faire. +Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert +Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de +s'éloigner au plus tôt, ne voulant pas même lui permettre de prendre +un verre d'eau, sous prétexte qu'il n'avait pas de temps à perdre. + +Deux heures de course à cheval ramenèrent encore MM. Prideaux et Flad +au camp britannique. Sir Robert Napier, malgré tout le regret qu'il +en éprouvait, après les avoir laissés reposer quelques instants, les +renvoya à Théodoros. C'était bien la vraie manière d'en user avec lui; +la fermeté seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves +que l'espèce d'adoration dont on l'avait entouré, était la cause que +toutes nos démarches n'avaient abouti qu'à une correspondance absurde +et sans aucun résultat. Il ne pouvait être donné aucune réponse à la +folle communication que Théodoros avait envoyée; une dépêche verbale, +en tout conforme an premier message du commandant en chef, était tout +ce qu'il y avait à faire. + +Nous étions toujours au pouvoir de Théodoros; nous n'étions pas encore +libres; cependant, bientôt notre sort devait être décidé: nous ne +pouvions rien, et nous étions prêts à nous soumettre d'aussi bonne +grâce que possible à ce qui pouvait nous arriver d'un instant à +l'autre. M. Flad ayant laissé sa femme et ses enfants à Islamgee, il +ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le +cas était différent: il était revenu, cependant, comme un honnête +homme et un compagnon dévoué, prêt à sacrifier sa vie en s'efforçant +de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort +presque certaine, pour obéir à son devoir. Aucun des braves soldats +qui out vaillamment sacrifié leur vie an service de la reine Victoria +n'est allé plus noblement au-devant delà mort. Heureusement, comme +ils approchaient de Selassié, ils rencontrèrent M. Meyer, ouvrier +européen, qui leur apprit l'heureux événement auquel nous devions +tous notre liberté et notre départ pour le camp. Ils firent faire +volte-face à leurs montures avec beaucoup de joie, et allèrent +apporter la bonne nouvelle à nos compatriotes inquiets. + +Mais il nous fallait cependant retourner encore à Magdala. Nous +demeurâmes tout le jour dans une grande préoccupation, ne sachant, +pour le moment, quelle conduite Théodoros adopterait à notre égard. +Je soignai plusieurs des blessés, et je vis plusieurs des soldats +qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils étaient tous +abattus et déclaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: «Quelle +est, disaient-ils, la façon de se battre de vos concitoyens? Lorsque +nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour; +avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et +blessés parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de +tué, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite.» Les aboyeurs +(canons) les épouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en +faisaient était exacte, c'étaient, en vérité, de puissantes armes. + +Au bout de peu de temps, Théodoros, ayant reçu une réponse de Sir +Robert Napier, et ayant envoyé MM. Flad et Prideaux pour la seconde +fois, appela auprès de lui ses principaux officiers et quelques +ouvriers européens, et tint une espèce de conseil; mais il s'échauffa +tellement et il finit par être si exalté et si fou, qu'à grand'peine +put-on l'empêcher de se suicider. Ses officiers le blâmèrent de sa +faiblesse et lui proposèrent de nous mettre immédiatement à mort, ou +de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y +brûler vivants à l'approche de nos soldats. Sa Majesté ne fit aucune +attention à ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda à MM. +Meyer et Saalmüller, deux ouvriers européens, de se tenir prêts à nous +accompagner an camp anglais. En même temps, il envoya deux de ses +principaux chefs, Bitwaddad Hassenié et Ras-Bissawur, auprès de +nous pour nous dire: «Partez immédiatement pour aller trouver vos +concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain.» + +Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs étaient +tristes et abattus, et Samuel était si agité, qu'il ne sut nous donner +l'explication de cette subite décision. Nous appelâmes nos serviteurs +pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils +nous souhaitèrent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins +affecté de nos gardes paraissait encore triste et mélancolique; +l'impression générale, tant des officiers que la nôtre, était que nous +étions conduits, non au camp britannique, mais à une mort certaine. Il +n'eût servi à rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous +habillâmes, heureux encore de voir finir notre captivité, quelle que +dût en être la fin. Nous saluâmes nos serviteurs, et nous partîmes +pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions, +Samuel et les chefs eurent un petit entretien où ils décidèrent que, +Théodoros étant tout à fait fou de colère, ils ne négligeraient rien +pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir +à cette colère qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un +soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour +demander à Sa Majesté la faveur d'une dernière entrevue, déclarant que +nous ne saurions le quitter sans l'avoir saluée auparavant. + +Arrivés au pied de l'Amba, nous trouvâmes les mules que l'empereur +nous avait envoyées, selon sa coutume, et nous fîmes seller les nôtres +par les ouvriers européens. Le lieu paraissait désert, et, jusqu'à la +tente impériale, nous ne rencontrâmes que quelques soldats; mais en +avançant, nous aperçûmes les hauteurs du Selassié et du Fahla, toutes +couvertes des misérables restes de l'armée de Théodoros. + +A environ cent mètres de la tente impériale, nous rencontrâmes le +soldat envoyé par les officiers et par Samuel, pour demander une +dernière entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi +n'était pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassié, et qu'il ne +recevrait que son ami bien-aimé, M. Rassam. Des ordres alors furent +donnés par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire +M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres +prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du côté de Selassié, +et M. Rassam devait passer par un chemin, à cinquante mètres environ +plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque +nous reçûmes l'ordre de nous arrêter. Les soldats nous apprirent que +l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre +jusqu'à ce que l'entrevue eût eu lieu. + +Au bout de quelques instants, on nous invita à avancer, l'empereur +ayant quitté M. Rassam, et ce dernier étant déjà en route. + +Je marchais en tête de notre troupe, lorsque je fus tout stupéfait, +après avoir fait quelques pas, de me trouver, au détour du chemin, +face à face avec Théodoros. Je m'aperçus aussitôt qu'il était fort eu +colère. Derrière lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous armés +de mousquets. L'endroit où il s'était arrêté formait une petite +plate-forme si étroite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un +côté de la plate-forme, s'ouvrait un profond abîme, et à l'autre +extrémité, le roc s'élevait taillé à pic comme une haute muraille: +évidemment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il eût +nourri contre nous de sinistres projets. + +Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tête tournée de +l'autre côté: il parlait à voix basse au soldat le plus rapproché de +lui et étendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'étais, en ce +moment, prêt à tout, et je ne doutai pas on instant que notre dernière +heure ne fût venue. + +Théodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il +m'aperçut aussitôt, me contempla deux on trois minutes, me tendit la +main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais +et me souhaita le bonjour. + +Le lendemain, le principal officier me dit qu'à l'instant de notre +rencontre, Théodoros était indécis s'il nous mettrait à mort. Il avait +permis à M. Rassam de partir, à cause de son amitié personnelle pour +loi, et quant à nous, nous avions la vie sauve grâce à ce que les yeux +de Sa Majesté s'étaient d'abord arrêtés sur moi, duquel il n'avait +jamais eu à se plaindre, mais que les choses eussent tourné autrement +si sa colère avait été éveillée par la vue de ceux qu'il haïssait. + +Quelques minutes plus tard, nous rejoignîmes M. Rassam, et nous +marchâmes aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam +me raconta ce que Théodoros lui avait dit: «Il se fait nuit: vous +feriez peut-être mieux d'attendre ici jusqu'à demain.» M. Rassam lui +avait répondu: «Comme voudra Votre Majesté.--Ne tergiversez jamais; +allez.» L'empereur et M. Rassam se serrèrent tous deux la main, +regrettant l'un et l'autre leur séparation, et M. Rassam ayant promis +de revenir le lendemain de bonne heure. + +Nous avions déjà atteint les postes avancés du camp impérial, lorsque +quelques soldats nous crièrent de nous arrêter. Théodoros aurait-il +encore changé d'idée? Si près de la liberté, la mort ou la captivité +devaient-elles être notre partage? Telles furent les pensées qui +assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte durée, car +nous aperçûmes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur +portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majesté +s'était emparée à Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les +renvoyâmes à l'empereur, en le remerciant, et nous achevâmes notre +voyage. + +Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions échappé belle. +Il parait qu'après notre départ, Théodoros s'étant assis sur une +pierre, la tête entre les mains, s'était mis à pleurer. Ras-Engeddah +lui dit alors: «Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes +blancs, mettez-les tous à mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien +combattez et mourez.» Théodoros lui répondit brusquement par ces +paroles: «Tous n'êtes qu'un âne! N'en ai-je pas mis assez à mort +ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes +blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?» + +Bien que très-loin déjà du camp impérial, et en vue presque de nos +sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes +de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours, +craignant à chaque instant que Théodoros, regrettant sa clémence, ne +nous eût fait suivre pour nous faire arrêter avant que nous eussions +atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait déjà délivrés une +fois dans ce jour, comme par miracle, nous protégea jusqu'à la fin; +nous arrivâmes enfin, et nous pénétrâmes dans les rangs de l'armée +britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous +entendîmes alors le son si doux à nos oreilles des voix anglaises, les +témoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressâmes +les mains de ces chers amis, qui avaient travaillé avec tant de zèle à +notre délivrance. + + +Notes: + +[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les +prêtres se rasent la tête une fois par mois. + +[28] Abiet, maître, seigneur; expression habituelle employée par les +mendiants pour demander l'aumône. + +[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde. + + + + +CONCLUSION + + +Dans la matinée du 12, le lendemain de notre délivrance, Théodoros +envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir écrit la +dépêche impertinente du jour précédent. En même temps il priait le +commandant en chef d'accepter un présent de mille vaches. D'après la +coutume abyssinienne, c'était une proposition de paix qui, une fois +acceptée, anéantissait toute disposition d'hostilité. + +Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses +amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Européens avec +leurs familles étaient toujours entre les mains de Théodoros. Les +Européens qui nous avaient accompagnés la veille et qui avaient +passé la nuit an camp, furent renvoyés de bonne heure le lendemain à +Théodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut chargé de demander +la liberté de tous les Européens et de toutes leurs familles. Une +_chaise_ et des porteurs furent envoyés en même temps pour mistress +Flad dont la santé ne lui permettait pas d'aller à cheval. Avant son +départ, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef +avait accepté les vaches; à ce propos il y eut une malencontreuse +erreur qui égara et déçut Théodoros, mais qui arriva tellement à +propos qu'elle sauva probablement la vie aux Européens encore en son +pouvoir. + +Lorsque les Européens étaient revenus à Selassié pour y conduire leurs +familles, Samuel s'étant avancé vers l'empereur, celui-ci lui fît +aussitôt cette question: «Mes vaches sont-elles acceptées?» Samuel, +s'inclinant respectueusement lui dit: «Le ras anglais vous fait dire: +J'ai accepté votre présent; puisse Dieu vous le rendre!» En entendant +cela, Théodoros fit un long soupir comme s'il était délivré d'une +grande angoisse, et il dit aux Européens: «Prenez vos familles et +partez.» Puis, se tournant vers M. Waldmeier, il lui dit: «Vous aussi, +vous pouvez me quitter; allez-vous-en; à présent que j'ai l'amitié de +l'Angleterre, si j'ai besoin de dix Waldmeier, je n'ai qu'à les +leur demander.» Dans l'après-midi, les ouvriers européens et leurs +familles, M. Staiger et sa suite, mistress Flad et ses enfants, Samuel +et nos serviteurs, enfin tous les prisonniers firent leur entrée au +camp britannique. Il leur avait été permis de prendre tout ce qui leur +appartenait et au moment de leur départ, Théodoros était si joyeux +qu'il les salua. + +Le samedi 11, Sir Robert Napier avait clairement expliqué à Dejatch +Alamé quel était le plan qu'il avait adopté; il désirait non-seulement +que les captifs fussent renvoyés mais que Théodoros lui-même vint au +camp britannique avant vingt-quatre heures, sans quoi les hostilités +recommenceraient; mais Dejatch Alamé, connaissant les difficultés +qu'il y aurait à faire consentir Théodoros à cette dernière condition, +insista tellement auprès de Sir Napier, que celui-ci étendit jusqu'à +quarante-huit heures le terme de son ultimatum. + +Dans la matinée du 13, l'empereur n'ayant pas encore reparu an camp, +il devint urgent de le forcer à le faire, et des mesures étaient +prises pour achever le travail si bien commencé, lorsque plusieurs des +plus grands officiers de l'armée de Théodoros firent leur apparition, +déclarant qu'ils venaient en leur propre nom et en celui des soldats +de la garnison, pour déposer les armes et rendre la forteresse; ils +ajoutaient que Théodoros, accompagné d'une cinquantaine d'hommes, +avait pris la fuite pendant la nuit. + +Il paraît que le soir, en apprenant que les vaches n'avaient pas été +acceptées, mais se trouvaient au delà des sentinelles anglaises, +Théodoros crut qu'il avait été trompé, et que s'il tombait entre les +mains des Anglais, il serait enchaîné ou mis à mort. Toute la nuit, il +marcha vers Selassié, anxieux et abattu, et de bonne heure, dans la +matinée, il ordonna à ses gens de le suivre. Mais au lieu de lui +obéir, ceux-ci se retirèrent dans une autre partie de la plaine. +Théodoros en arrêta deux des plus rapprochés; mais ce dernier acte +n'empêcha pas la défection; seulement ils s'enfuirent plus loin. + +Avec le peu d'hommes qui le suivaient, il passa par le Kafir-Ber, +mais il n'avait fait que quelques pas lorsqu'il aperçut les Gallas +s'avançant de tous côtés dans l'intention de l'entourer, lui et sa +suite. Il dit alors à ses quelques fidèles compagnons: «Laissez-moi, +je mourrai seul.» Ceux-ci refusèrent; alors il leur dit: «Vous avez +raison; retournons à la montagne; il vaut mieux mourir de la main des +chrétiens.» + +La soumission de l'armée, l'assaut de Magdala, le suicide de +Théodoros, sont des faits trop bien connus pour que j'en fasse ici le +récit. J'entrai dans la forteresse bientôt après que les troupes s'en +furent emparées. Un des premiers objets qui attira mon attention fut +le cadavre de Théodoros. Il avait sur les lèvres ce même sourire que +nous avions vu si souvent, et qui donnait un air de grandeur calme au +visage de celui dont la carrière avait été si remarquable et dont les +cruautés ne pourront jamais être effacées de sa biographie. Mais dans +ses derniers moments il retrouva l'ardeur des jours de sa jeunesse, +combattit avec courage et préféra la mort à l'humiliation d'être fait +prisonnier. + +Je restai cette nuit-là à Magdala. Il me parut étrange de passer un +jour en homme libre, dans cette même hutte où j'avais été si longtemps +enfermé comme prisonnier. Les soldats anglais gardaient maintenant nos +anciennes prisons; le cadavre de Théodoros était couché dans l'une de +ces huttes. Dans l'espace seulement de quarante-huit heures, notre +position avait tellement changé, qu'il était difficile de s'en rendre +compte. Je craignais tant d'être victime d'une illusion, et j'étais +tellement ému, que je ne pus dormir. + +Le général Wilby, son aide de camp le capitaine Cappel et son +commandant de brigade, le major Hicks, partagèrent ma tente; affamés +et fatigués, ils s'accommodèrent aussi bien que nous du simple plat de +teps abyssinien, de la sauce au poivre et du tej, que nous nous étions +procurés dans les greniers de la demeure royale. Le lendemain, nous +retournâmes à Arogié, et là, pendant tout mon séjour, je reçus +l'hospitalité du général Merewether. Le 16, nous partîmes pour +Dalanta, avec quelques-uns des captifs libérés, et nous y attendîmes +quelques jours le reste des troupes; enfin, le 21, après que Sir +Robert Napier nous eut présentés à nos libérateurs, nous partîmes pour +la côte, et nous arrivâmes à Zulla le 28 mai. + +En faisant un retour sur le passé, moi, homme libre, dans un pays +libre, ce passé m'apparaît comme un songe horrible, un faible anneau +dans la chaîne de ma vie; et lorsque je me souviens que notre +délivrance fut suivie immédiatement du suicide de ce despote aux +grandes passions, qui nous avait tenus en son pouvoir, je ne puis +trouver de meilleure explication, pour résoudre ce problème difficile, +que les paroles inscrites par notre vaillant compatriote de Kerans, +sur la bannière qui flotta à Ahascragh, lors de son bienheureux +retour: «Dieu est amour, il nous a donné la liberté.» + +FIN. + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + +CHAPITRE PREMIER. + +L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son +armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son +caractère.--Sa famille et sa vie privée. + +CHAPITRE II. + +Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur +mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de +Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la +mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863. + +CHAPITRE III. + +Emprisonnement de M. Stern.--M. Kerans arrive avec des lettres et un +tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour +de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des +étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des +Européens expliquée. + +CHAPITRE IV. + +La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M. +Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné +par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec +Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée +d'une lettre de l'empereur. + +CHAPITRE V. + +De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de +M. Marcopoli.--Les Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte +nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie +dans le Soudan. + +CHAPITRE VI. + +Départ de Kassala.--Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite de +Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché +hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur émigration +dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros. + +CHAPITRE VII. + +Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les +Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application +de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la +lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa +Majesté à Metcha.--Sa conversation en route. + +CHAPITRE VIII. + +Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La +navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les +gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations +portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur a +Zagé.--Les flatteries précèdent la violence. + +CHAPITRE IX. + +Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers +anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont +amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ de +M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata. + +CHAPITRE X. + +Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans +le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée à +Gaffat.--La fonderie transformée en palais.--Jugement public à +Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal faits +prisonniers à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne +noire.--Voyage avec l'empereur à Aïbankab.--Nous sommes envoyés à +Magdala; arrivée à l'Amba. + +CHAPITRE XI. + +Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec +nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération +décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection +de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des +lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Godjo. + +CHAPITRE XII. + +Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons +de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'église.--La +prison.--Gardes et geôliers.--Discipline.--Visite préalable de +Théodoros à Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractère et antécédents +de Samuel.--Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de +luth.--Gardes de jour.--Nous bâtissons de nouvelles huttes.--Les +serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte +est agrandie. + +CHAPITRE XIII. + +Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers. +--Ses deux lettres comparées.--Le général Merewether arrive à +Massowah.--Danger d'envoyer des lettres à la côte.--Ras-Engeddah +nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Résultats pleins +de succès de la vaccine à Magdala.--Encore notre sentinelle de +jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et +son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalière pendant la +saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'échapper.--Le knout +en Abyssinie.--Prophétie d'un homme mourant. + + +CHAPITRE XIV. + +Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des +approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur +fuite.--Ils réussissent.--Théodoros est volé.--Damash poursuit les +fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve +qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité +des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de +Mastiate.--Wakshum Gabra Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il +sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan +de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent pour l'Amba. +--L'influence de M. Rassam exagérée. + +CHAPITRE XV. + +Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros +contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs +moeurs et leurs coutumes.--Menilek paraît avec une armée dans le +pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il +investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine. +--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas +meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi +d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des +troupes britanniques. + +CHAPITRE XVI. + +Conduite de Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite +à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur +Gondar.--Les églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de +Théodoros.--L'insurrection croît en forces.--Les desseins de +l'empereur sur Kourata échouent.--M. Bardel trahit les nouveaux +ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers les gens de Gaffat.--Son +expédition sur Foggera échoue. + +CHAPITRE XVII. + +Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message +de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin +de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son +armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé +à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre +Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le grand _Sébastopol_ +est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son +camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le +Dalanta. + +CHAPITRE XVIII. + +Théodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments à cette +époque.--Une amnistie accordée au Dalanta.--La garnison de Magdala +rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés +dans la forteresse.--Conversation de Théodoros avec MM. Flad et +Waldmeier sur l'arrivée des troupes.--La lettre de Sir Robert Napier +à Théodoros tombe entre nos mains.--Théodoros ravage le Dalanta.--Il +trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre +M. Rassam et Théodoros.--Les fers sont ôtés à M. Rassam.--Théodoros +arrive à Islamgee.--Sa querelle avec les prêtres.--Sa première visite +à l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant à +la garnison. + +CHAPITRE XIX. + +Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir +tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il +fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons +délivrés de nos chaînes.--L'opération décrite.--Notre réception +par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à +Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore +enchaînes sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne réussit point à +se voler lui-même. + +CHAPITRE XX. + +Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception +par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns +des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le +massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de +Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs +relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée au camp britannique. + + +CONCLUSION. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ma captivite en Abyssinie ...sous +l'empereur Theodoros, by Dr. Henri Blanc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE *** + +***** This file should be named 8876-8.txt or 8876-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/8/7/8876/ + +Produced by Joshua Hutchinson, Marc D'Hooghe and the Project +Gutenberg Distributed Proofreaders. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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