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+The Project Gutenberg EBook of Ma captivite en Abyssinie ...sous
+l'empereur Theodoros, by Dr. Henri Blanc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Ma captivite en Abyssinie ...sous l'empereur Theodoros
+
+Author: Dr. Henri Blanc
+
+Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8876]
+Release Date: September, 2005
+First Posted: August 21, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE ***
+
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+Produced by Joshua Hutchinson, Marc D'Hooghe and the Project
+Gutenberg Distributed Proofreaders.
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+MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE SOUS L'EMPEREUR THÉODOROS
+
+PAR
+
+LE DR H. BLANC
+
+CHIRURGIEN DE L'ARMÉE ANGLAISE AUX INDES
+
+Ouvrage traduit de l'anglais par Madame ARBOUSSE-BASTIDE
+
+
+[Illustration: VUE DE MAGDALA]
+
+
+AVEC DES DÉTAILS SUR L'EMPEREUR THÉODOROS
+
+SA VIE, SES MOEURS, SON PEUPLE, SON PAYS
+
+
+
+
+PRÉFACE DE L'AUTEUR
+
+
+J'entreprends la tâche d'écrire le récit de notre captivité en
+Abyssinie, afin de satisfaire la curiosité naturelle qui m'a été
+témoignée par un grand nombre de connaissances et d'amis désireux
+d'obtenir des détails tant sur les causes mêmes de cette captivité
+que sur la manière dont nous avons été traités, les événements de
+notre vie quotidienne, et le caractère et les habitudes de
+l'empereur Théodoros.
+
+J'ai essayé de donner une esquisse exacte de la carrière de ce
+souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple.
+J'ai parlé encore de ses amis et de ses ennemis.
+
+Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai jugé
+nécessaire de dire quelques mots des Européens qui out joué un rôle
+dans cet étrange imbroglio de _l'affaire abyssinienne_. Ces diverses
+informations m'ont été fournies soit par mon expérience personnelle
+et les événements survenus pendant ma captivité, soit par les
+communications de certains indigènes bien informés. J'ai eu, pour
+préparer ce travail, les loisirs forcés de plusieurs mois de prison.
+
+Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associées,
+dans les annales britanniques, au succès triomphant de l'expédition si
+habilement organisée par le commandant lord Napier _de Magdala_. Ce
+dernier titre, donné à l'honorable général anglais, a été le digne
+couronnement d'une longue et glorieuse carrière.
+
+
+
+
+MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE
+
+
+
+
+I
+
+
+L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son
+armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
+caractère.--Sa famille et sa vie privée.
+
+Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Théodoros, était né
+dans le Kouara, vers l'an 1818. Son père était un noble d'Abyssinie,
+et son oncle, le célèbre Dejatch Comfou, pendant plusieurs années,
+avait gouverné les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc.
+A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nommé par la mère de Ras-Ali,
+Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mécontent de ce poste qui
+n'offrait qu'un petit champ à son ambition, il se dégagea de son
+serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce
+nom. Plusieurs généraux furent envoyés pour châtier le jeune soldat;
+mais tantôt il évitait leurs poursuites et tantôt battait leurs
+troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien reçu,
+il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef très-bienveillant, mais faible,
+eut la pensée de rattacher à sa cause le jeune chef rebelle en lui
+donnant sa fille Tawaritch, qui était d'une grande beauté. Lij-Kassa
+revint à Kouara et pendant quelque temps parut fidèle à sa souveraine.
+Il fit plusieurs expéditions de pillage dans le bas pays, mit à feu et
+à sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expéditions
+traînant après lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des
+troupeaux de bétail.
+
+Les succès de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion,
+la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait à ceux qui
+servaient sa cause, rassemblèrent bientôt autour de lui une bande de
+vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractère ambitieux, il
+forma dès lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si
+fertiles qu'il avait si souvent dévastées. Elevé dans un couvent, il
+avait étudié les sujets théologiques, mais il s'était particulièrement
+rendu familière l'histoire de l'Abyssinie. Son éducation, supérieure
+à celle de son entourage, exerça une grande influence sur son avenir.
+Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractère
+religieux, et il était profondément pénétré de l'idée, que la race
+musulmane ayant, depuis des siècles, empiété sur les pays chrétiens,
+le but de sa vie devait être désormais le rétablissement de l'ancien
+empire d'Ethiopie. Sollicité à la fois par son ambition et son
+fanatisme, il s'avança dans la direction de Kédaref, à la tête de
+16,000 guerriers; mais il connut bientôt la supériorité d'une
+petite troupe bien armée et bien conduite, sur de nombreuses bandes
+indisciplinées. Près de Kédaref, il se trouva face à face avec ses
+mortels ennemis, les Turcs, qui n'étaient qu'une poignée, mais encore
+trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent
+démoralisés et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer à
+son rêve chéri.
+
+Au lieu de retourner au siège du gouvernement, il fut obligé, à cause
+d'une grave blessure reçue pendant le combat, de s'arrêter sur les
+frontières du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mère de l'état
+dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache
+(salaire exigé par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait
+toujours détesté Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui
+offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier était tombé pour
+abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un
+petit morceau de viande, accompagné d'un message insultant. Près de
+la couche du chef blessé, se tenait la courageuse compagne qui avait
+partagé ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouïe du message
+ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle
+fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit à Kassa
+qu'elle aimait les braves, mais qu'elle détestait les poltrons, et
+qu'elle ne resterait pas auprès de lui s'il ne vengeait cette insulte
+dans le sang. Ces paroles passionnées tombèrent dans des oreilles bien
+préparées pour les recevoir, et la soif de la vengeance pénétra dans
+le coeur de Kassa. Aussitôt qu'il eut recouvré assez de forces, il
+retourna à Kouara et se proclama ouvertement indépendant.
+
+Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer à sa cour; mais la
+sommation fut renvoyée avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent
+expédiés pour forcer Kassa à se soumettre, mais le jeune commandant
+battit facilement tous ces envoyés; tandis que leurs compagnons
+d'armes, charmés par les manières insinuantes du jeune chef et
+alléchés par ses splendides promesses, s'enrôlaient sous les drapeaux
+de Kassa. La femme de ce dernier exerçait toujours une grande
+influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisément s'emparer du
+pouvoir suprême; et, comme il hésitait encore, elle le menaça de
+l'abandonner. Kassa ne résista pas plus longtemps; il marcha vers
+Godjam, entraînant tout sur son passage. La bataille de Djisella,
+livrée en 1853, décida du sort de Ras-Ali. Son armée était à peine
+engagée qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali
+abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis
+que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquérant.
+Au bout de peu d'années, de Shoa à Metemma, de Godjam à Bagos, tout
+tremblait devant l'empereur Théodoros et obéissait à son commandement.
+Pour consacrer son nouveau titre, il désira se faire couronner; ce
+fut après la bataille de Deraskié, livrée en février 1855, qui lui
+soumettait le Tigré et réduisait son plus formidable ennemi Dejatch
+Oubié. Après cette nouvelle victoire, Théodoros tourna ses armes
+redoutées contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-même Magdala; il
+ravagea et détruisit si complètement les riches plaines des Gallas,
+qu'en désespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrèrent
+dans les rangs de son armée et tournèrent leurs armes contre leurs
+concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la
+longue oppression des chrétiens depuis si longtemps victimes des
+fréquentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier
+l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faîte de son
+ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimée femme. Il sentit
+profondément son malheur. Elle avait été son fidèle conseiller, la
+compagne inséparable de sa vie aventureuse, l'être qu'il avait le plus
+aimé; et tant qu'il vécut, il chérit sa mémoire. En 1866, un de ses
+partisans m'ayant supplié, en sa présence, de demeurer quelques jours
+auprès de sa femme mourante, Théodoros baissa la tête et pleura au
+souvenir de la sienne morte depuis plusieurs années et qu'il avait
+aimée si profondément.
+
+La carrière de Théodoros peut se diviser en trois périodes distinctes:
+la première, de son enfance jusqu'à la mort de sa première femme; la
+seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'à la mort de M. Bell; la
+troisième depuis ce dernier événement jusqu'à sa propre mort. La
+première période que nous avons décrite fut la période des promesses;
+la seconde, qui s'étend de 1853 à 1860, renferme bien des choses
+louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses
+actions soient indignes de la première partie de sa carrière. De 1860
+à 1866, il semble avoir abandonné petit à petit toute retenue, au
+point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautés inutiles.
+Ses principales guerres, pendant la seconde période, furent
+dirigées contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre
+Dejatch-Oubié, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons déjà raconté à
+la bataille de Deraskié, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois,
+il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs
+chefs importants, il leur promit de les relâcher aussitôt que son
+empire serait entièrement pacifié.
+
+En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul
+Plowden, et il eut les honneurs de la journée; mais il perdit
+son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de
+l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Théodoros
+s'avança avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau
+Négoussié, qui s'était rendu maître de tout le nord de l'Abyssinie;
+par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire,
+mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautés et par des
+violations de la foi jurée. Il fit couper les pieds et les mains à
+Agau Négoussié, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des
+jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour
+rafraîchir ses lèvres enfiévrées. Sa cruelle vengeance ne s'arrêta
+pas là. Plusieurs des chefs compromis, qui s'étaient soumis sur
+la promesse solennelle d'une amnistie, furent livrés aux mains du
+bourreau ou envoyés chargés de chaînes pour languir toute leur vie
+dans quelque prison de province. Pendant près de trois ans, l'autorité
+de Théodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignée de
+rebelles s'étaient bien levés ici et là, mais à l'exception de Tadla
+Gwalu, qui ne put être chassé de sa forteresse, dans le sud du Godjam,
+tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublèrent
+nullement la tranquillité de son règne.
+
+Quoique conquérant et doué du génie militaire, Théodoros fut mauvais
+administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats à sa cause, il leur
+prodigua d'immenses sommes; il fut alors forcé d'imposer à ses sujets
+des impôts exorbitants, épuisant ainsi le pays de ses dernières
+ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tête d'une
+puissante armée, effrayé à la pensée de congédier tous ses hommes, il
+se sentit entraîné à étendre ses conquêtes. Le rêve de ses plus jeunes
+ans devint une idée fixe, et il se crut appelé de Dieu à rétablir,
+dans sa première grandeur, le vieil empire éthiopien.
+
+Il ne pouvait toutefois oublier qu'il était incapable de se battre,
+avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armées et
+disciplinées de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa défaite à
+Kédaref; il songea donc à obtenir ce qu'il désirait par la diplomatie.
+Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres étrangers, que
+la France et l'Angleterre étaient fières de la protection qu'elles
+accordaient aux chrétiens dans toutes les parties du monde. Il écrivit
+alors aux souverains de ces deux pays, les invitant à se joindre à lui
+dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis
+de sa lettre à la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette
+assertion: «Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai réduit les
+Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de
+mes ancêtres. Ils refusent.» Il mentionne la mort de M. Plowden et de
+M. Bell, et il ajoute: «J'ai exterminé leurs ennemis (ceux qui avaient
+tué ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste à
+gagner: c'est votre amitié.» Il conclut en disant: «Voyez combien les
+mahométans oppriment les chrétiens!»
+
+L'armée de Théodoros à cette époque était composée de cent à cent
+cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par
+soldat, son camp devait se composer environ de cinq à six cent mille
+personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fût de 3
+millions d'âmes, il fallait donc qu'un quart de cette population fût
+payée, nourrie, vêtue par le reste des habitants.
+
+Pendant quelques années, le prestige de Théodoros était tel, que cette
+terrible oppression fut tranquillement acceptée; à la fin cependant
+les paysans, à moitié affamés et à demi-vêtus, trouvant qu'avec tous
+leurs sacrifices ils étaient loin de satisfaire à l'accroissement
+journalier des exigences d'un si terrible maître, abandonnèrent leurs
+plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs
+qui restaient encore, ils se retirèrent sur les plateaux élevés ou
+s'enfermèrent dans des vallées perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et
+dans le Tigré, la rébellion éclata simultanément. Théodoros avait
+abandonné depuis quelque temps son idée de conquête à l'étranger, et
+il avait fait tout son possible pour écraser l'esprit de rébellion
+de son peuple. Tandis que les provinces rebelles étaient mises an
+pillage, les paysans, protégés par leurs hautes montagnes, ne
+purent être attaqués; ils attendirent tranquillement le départ de
+l'envahisseur, et puis retournèrent à leurs huttes désolées, cultivant
+juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, à quelques
+exceptions près, les paysans évitèrent la vengeance terrible de leur
+nouvel empereur. Son armée eut bientôt à souffrir de cette façon de
+guerroyer. Le nombre des provinces à dévaster diminuait d'année à
+année; une grande famine éclata; d'immenses territoires, tels que ceux
+de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, après
+avoir été pillés, ne furent plus cultivés. Les soldats, autrefois bien
+entretenus, rôdaient maintenant à demi affamés et mal vêtus, ayant
+perdu toute confiance dans leurs chefs, les désertions devinrent
+nombreuses, et plusieurs retournèrent dans leurs provinces natales se
+joindre au nombre des mécontents.
+
+La chute de Théodoros fut plus rapide que son élévation. Il ne fut
+jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de
+Négoussié, personne n'osa lui résister; mais il était impuissant
+contre la passivité et la tactique à la Fabius de leurs chefs. Ne se
+fixant jamais, toujours en marche, son armée diminuait de force de
+jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout
+disparaissait à son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y
+avait pas de nourriture! A la fin, poussé à la dernière extrémité,
+il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son
+ancienne armée, que de piller les provinces qui lui étaient restées
+fidèles.
+
+Lorsque je rencontrai pour la première fois Théodoros, en janvier
+1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint
+plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez légèrement courbé,
+la bouche grande et les lèvres si minces, qu'elles étaient à peine
+visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutôt que
+musculeux, il excellait dans les exercices à cheval, dans l'usage de
+la lance, et à pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression
+de ses yeux noirs, à demi fermés, était étrange; s'il était de bonne
+humeur, cette expression était tendre, accompagnée d'une douce
+timidité de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il était en
+colère, ses yeux farouches et injectés de sang semblaient lancer du
+feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entière était
+effrayante: son visage noir prenait une teinte cendrée, ses lèvres
+minces et comprimées ne traçaient qu'une ligne légère autour de sa
+bouche, ses cheveux noirs se hérissaient, et sa manière d'agir tout
+entière était un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus
+ingouvernable fureur.
+
+De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de
+jours avant sa mort, quand nous le rencontrâmes, il avait encore
+toute la dignité d'un souverain, l'amabilité et la bonne éducation
+du gentleman le plus accompli. Son sourire était si attrayant, ses
+paroles étaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire
+que ce monarque si affable fût un fourbe consommé.
+
+Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruauté,
+sans alléguer quelque excuse spécieuse, de manière à faire croire que,
+dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice.
+Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants étaient trop
+favorables aux Européens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyés avait
+été trahi par les habitants de cette ville. Il détruisit Zagé, grande
+et populeuse cité, _parce qu_'il prétendait qu'un prêtre de cette
+ville avait été grossier à son égard. Il fit charger de chaînes son
+père adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris à son service
+une servante que lui, Théodoros, avait renvoyée. Tesemma Engeddah,
+chef héréditaire de Gahinte, encourut sa disgrâce _parce que_, après
+une bataille contre les rebelles, il s'était montré trop sévère;
+tandis que notre geôlier en chef fut pris an milieu du camp et jeté
+dans les fers, _parce qu_'il avait été autrefois l'ami du roi de Shoa.
+Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle.
+Quant à nous, il nous arrêta sous prétexte que nous n'avions pas amené
+les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tué, simplement
+pour avoir porté la main à son visage, et il emprisonna le consul
+Cameron pour être allé chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporté
+une réponse à sa lettre.
+
+Théodoros avait tous les goûts du Bédouin rôdeur. Il aimait la vie des
+camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armée gracieusement
+campée autour d'une colline qu'il avait lui-même choisie; et il
+préférait au palais que les Portugais avaient érigé à Gondar pour un
+roi plus sédentaire que lui, les délices des courses imprévues pendant
+les magnifiques et fraîches nuits de l'Abyssinie. Sa maison était
+parfaitement réglée; le même esprit d'ordre qui lui avait fait
+introduire comme une sorte de discipline dans son armée, se montrait
+aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque
+département était sous le contrôle d'un chef qui était directement
+responsable devant l'empereur de tout ce qui dépendait du département
+qui lui était confié. Parmi ses officiers, tous hommes de position
+élevée, les uns étaient les surintendants des cuisiniers, des femmes
+qui préparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des
+porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appelés
+_Baldéras_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages,
+celle des serviteurs; les Bedjerand, du trésor, des approvisionnements,
+etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_
+ou chambellans; l'Afa-Négus ou bouche du roi était l'interprète.
+
+Une chose étrange, c'est que Théodoros préférait pour son service
+personnel, ceux qui avaient servi des Européens. Son laquais, le
+seul qui soit resté avec lui jusqu'à la fin, avait été serviteur de
+Barroni, vice-consul à Massowah. Un autre, un jeune homme nommé Paul,
+était un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient été au
+service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet,
+qui était assidûment auprès de lui, les autres, quoique demeurant dans
+la même enceinte, étaient plus spécialement chargés du soin de ses
+fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait
+aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il
+réclamât souvent leur présence; mais c'était un honneur qu'il
+donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le
+gouvernement de quelque province éloignée. Tout le service de la
+maison était confié à des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient
+l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Théodoros,
+selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles étaient des
+esclaves, qu'il avait enlevées à un marchand d'esclaves, au temps même
+où il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme à la traite
+des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un
+officier supérieur et son régiment avaient l'honneur de procéder, dans
+le ruisseau le plus rapproché, an lavage du linge de l'empereur, ainsi
+qu'à celui de la maison impériale. Personne, pas même le plus petit
+page, ne pouvait, sous peine de mort, pénétrer dans son harem. Il
+avait un grand nombre d'eunuques, la plupart étaient des Gallas; des
+soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas
+infligent à leurs ennemis blessés. La reine, ou la favorite du moment,
+avait une tente ou une maison à elle; et plusieurs eunuques la
+servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient à la porte de sa
+tente, et étaient responsables de la vertu de la dame confiée à leur
+soin. Quant à ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses
+vives et passagères affections, délaissées maintenant, elles étaient
+entassées dix ou vingt ensemble dans la même tente ou la même hutte.
+Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, étaient tout ce qu'il
+accordait à ces pauvres abandonnées.
+
+Théodoros était plus bigot que religieux. Avant tout, il était
+superstitieux, et cela à un degré incroyable pour un homme si
+supérieur à tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs
+astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes,
+surtout avant d'entreprendre ses expéditions, et dont l'influence
+sur lui était étonnante. Il haïssait les prêtres, méprisait leur
+ignorance, dédaignait leurs doctrines et se raillait des histoires
+merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se
+mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-église,
+d'une armée de prêtres, de desservants, de diacres, et ne passait
+jamais devant une église sans en baiser le seuil.
+
+Quoiqu'il sût lire et écrire, jamais il ne s'abaissa à correspondre
+personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours
+accompagner par plusieurs secrétaires auxquels il dictait ses lettres;
+sa mémoire était si prodigieuse qu'il pouvait dicter une réponse à une
+lettre reçue des mois et même des années auparavant, ou discourir
+sur des sujets ou des événements arrivés dans un passé
+très-éloigné.--Supposons-le en campagne. Sur une colline éloignée
+s'élève une petite tente en flanelle rouge: c'est là que Théodoros a
+fixé sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'église; près
+de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis à côté,
+une autre tente destinée à sa précédente favorite, qui voyage avec lui
+jusqu'à ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer à Magdala,
+où des centaines d'entre elles sont retenues prisonnières, s'occupant
+à filer du coton pour les _shamas_[1] de leur maître et pour leurs
+propres vêtements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinées
+à ses secrétaires, à ses pages, à ses domestiques, ainsi qu'aux
+provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long séjour à un
+endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son
+peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de défense. Bien
+que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard.
+Pendant la nuit, la colline sur laquelle il était établi était
+entourée de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets
+sous son oreiller et plusieurs fusils chargés à ses côtés. Il avait
+une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eût
+été préparée par la reine ou sa remplaçante, et goûtée soit par ses
+domestiques, soit par la reine elle-même. Il en était de même pour
+sa boisson: que ce fût de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne
+présentait la coupe à Sa Majesté sans que l'échanson et plusieurs de
+ceux qui étaient présents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une
+exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam à Gaffat.
+Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta
+du brandy, et sans souffrir que personne y goûtât avant lui, il avala
+sans hésiter le breuvage tout entier.
+
+C'était un mari très-jaloux, que l'empereur Théodoros. Non-seulement
+il prenait les précautions que j'ai mentionnées plus haut, mais il ne
+permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent
+avec le camp, excepté cependant les derniers mois de sa vie, et
+lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit
+bien caché, et accompagné d'une forte garde d'eunuques. Malheur à
+celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hâtait pas de
+leur tourner le dos jusqu'à ce qu'ils fussent passés! Une fois, un
+soldat, qui était de garde, se glissa près de la tente de la reine, et
+s'enhardissant dans les ténèbres de la nuit, il murmura à l'une des
+servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer
+par-dessous la tente. Malheureusement il fut aperçu par un des
+eunuques, qui le saisit et l'amena immédiatement auprès de Sa Majesté.
+Après avoir entendu le récit de cette aventure, Théodoros, qui était
+par bonheur bien disposé en ce moment, demanda an coupable s'il aimait
+passionnément le tej; le pauvre malheureux tout tremblant répondit que
+oui.--«Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre
+heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de girâf,[3] pour
+lui enseigner à ne pas aller une autre fois près de la tente de la
+reine.» L'empereur Théodoros, qui avait une grande connaissance des
+femmes de son pays, était convaincu que ces précautions n'étaient pas
+inutiles. Dans l'une de ses visites à Magdala, l'un des chefs de cette
+province, se plaignit à lui de ce qu'on avait trouvé, dans la chambre
+de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Théodoros se
+mit à rire et lui dit: «Quoi d'étonnant, fou que vous êtes; je ne suis
+pas sûr de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!»
+
+Théodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien
+peu d'instants au sommeil. Quelquefois à deux heures, le plus tard à
+quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui étaient
+présentées. Vers la fin, son caractère s'était tellement aigri qu'il
+tenait les plaideurs à distance; toutefois il garda ses anciennes
+habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore,
+assis solitaire sur une pierre, plongé dans de profondes méditations,
+ou dans une prière silencieuse. Il fut toujours très-sobre pour sa
+nourriture et ne supporta jamais les excès de table. Il faisait
+rarement plus d'un repas par jour; lequel était composé d'_injera_[4]
+et de poivre rouge les jours de jeune; de _wât_ (sorte de plat composé
+de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours
+de fêtes, il donnait habituellement de grands dîners à ses officiers
+et quelquefois même à toute son armée. Dans ces festins, le
+_brindo_[5] était aussi bien accueilli par le souverain que par les
+officiers. Dans ces repas publics, l'empereur était habituellement
+assis sur une estrade élevée au bout de la table. Personne, excepté
+peut-être M. Bell, n'a été vu mangeant des mêmes mets apportés exprès
+pour Théodoros; mais lorsqu'il voulait spécialement honorer quelqu'un
+de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui,
+ou les faisait placer sur son estrade à côté de lui, ou bien encore,
+ce qui était un grand honneur, il faisait passer au favori les restes
+de son propre dîner.
+
+Cet infortuné Théodoros, quelques années avant sa mort, prit
+l'habitude de s'enivrer. Jusqu'à trois ou quatre heures après-midi, il
+était en possession de lui-même et recevait les affaires du jour; mais
+après sa sieste, invariablement il était ivre. Quant à ses vêtements,
+ils étaient très-simples: ils se composaient seulement du _shama_
+ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche
+à l'européenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux,
+trop longs pour un Abyssinien, étaient partagés en trois parties qui
+tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie,
+sa chevelure avait été fort négligée; depuis des mois, elle n'avait
+pas été tressée. C'était pour témoigner la douleur qu'il ressentait à
+cause de la méchanceté de son peuple; il ne voulut jamais se
+laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les délices des
+Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicité de sa toilette.
+Il nous dit que pendant le peu d'années de paix qui avaient suivi la
+conquête du pays, il avait l'habitude de paraître en public comme un
+roi doit le faire; mais depuis qu'il avait été forcé, par le mauvais
+vouloir de son peuple, à être en guerre constante avec ses sujets, il
+avait adopté le costume des soldats, comme étant plus en rapport avec
+sa mauvaise fortune. Cependant, après même que sa chute fut devenue
+imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement
+vêtu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brodés, enrichis
+de velours et chamarrés d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour
+éblouir son peuple. Celui-ci savait qu'il était pauvre, et quoique
+Théodoros détestât la pompe on elle-même, il désirait laisser cette
+impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien
+déchu, il était toujours--le roi.
+
+Tout le temps que vécut sa première femme, Théodoros non-seulement
+eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun
+des officiers de sa maison ni des chefs qui étaient auprès de lui
+vécussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860,
+Théodoros aperçut, dans une église, une belle jeune fille, priant
+silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frappé de sa modestie
+et de sa beauté, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle était la fille
+unique de Dejatch Oubié, prince du Tigré, son ancien rival, qu'il
+avait détrôné et qui était en ce moment son prisonnier. Il demanda sa
+main et reçut un refus poli. La jeune fille désirait se retirer dans
+un couvent et se consacrer au service de Dieu. Théodoros n'était
+pas un homme à se laisser facilement contrarier dans ses désirs. Il
+proposa à Oubié de le mettre en liberté, à la seule condition qu'il le
+retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence
+pour décider sa fille à accepter la main de Théodoros. A la fin,
+Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux
+père, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer.
+Cette union fut malheureuse; Théodoros, à son grand désappointement,
+ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection,
+l'aveugle dévouement qu'il avait rencontré dans la compagne de sa
+jeunesse. Waizero Terunish était fière, et elle considéra toujours
+son mari comme un parvenu. Elle ne lui témoigna jamais ni respect ni
+affection. Théodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa
+première femme, se retirait toutes les après-midi, lorsqu'il était
+ennuyé et fatigué, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva
+pas un cordial accueil. Le regard de sa femme était froid et plein
+d'arrogance, et elle alla jusqu'à le recevoir sans la courtoisie
+ordinaire due à son rang. Un jour même elle eut l'air de ne pas
+l'apercevoir, ne lui offrit pas de siège, et lorsqu'il s'informa de sa
+santé, elle ne daigna pas lui répondre. Elle tenait, en ce moment,
+un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Théodoros lui demanda
+pourquoi elle ne lui répondait pas, elle répliqua avec calme et
+sans détourner les yeux de dessus son livre: «Parce que je suis en
+conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous,
+le pieux roi David.»
+
+Théodoros finit par l'envoyer à Magdala avec son nouveau-né, Alamayou
+(j'ai vu le monde), et il prit pour sa favorite une veuve de Yedjou,
+nommée Waizero Tamagno, femme grossière, aux regards lascifs et mère
+de cinq enfants. Elle prit un tel ascendant sur l'esprit de Théodoros,
+que celui-ci déclara publiquement qu'il répudiait Terunish et
+divorçait avec elle, et que, désormais, Tamagno devait être considérée
+par tous comme la reine. Cependant Tamagno eut bientôt de nombreuses
+rivales; mais en femme habile, au lieu de se plaindre, elle poussa
+Théodoros dans ses débauches, et le reçut toujours avec un gracieux
+sourire. Elle répondit on jour à son volage seigneur, qui s'étonnait
+de sa _complaisance:_ «Pourquoi serais-je jalouse? Je sais bien que
+vous n'aimez que moi; qu'est-ce que cela peut me faire que vous vous
+arrêtiez, de temps en temps, auprès des quelques fleurs, que vous
+embaumez de votre souffle?»
+
+Bien que Théodoros ait eu plusieurs enfants, Alamayou est le seul
+légitime. Le plus âgé de tous ses enfants est un garçon d'environ
+vingt-deux ans, appelé le prince Meshisho; il est gros, méchant et
+paresseux. Quoique Théodoros nous l'ait présenté à Zagé pour qu'il
+devint ami des Anglais, cependant il ne l'aimait pas. Ce jeune homme
+était si différent de Théodoros, que celui-ci avait douté sérieusement
+qu'il fût son fils. Ses cinq ou six autres enfants, issus de ses
+relations illégitimes avec ses concubines, résidaient à Magdala et
+étaient élevés dans le harem. Il s'était fort peu enquis d'eux: mais
+toutes les fois qu'il passait à Magdala, il envoyait chercher Alamayou
+et passait des heures entières à jouer avec lui. Quelques jours avant
+sa mort, il le présenta à M. Rassam en disant: «Alamayou, pourquoi ne
+saluez-vous pas votre père?» Puis à la fin de l'audience, il l'envoya
+pour nous accompagner jusqu'à notre quartier.
+
+La mère d'Alamayou ne se plaignit jamais; quoique délaissée par son
+mari, elle lui fut toujours fidèle. Elle employait habituellement
+toutes ses journées à lire le livre qu'elle aimait par-dessus tout,
+les Psaumes, ou bien la _Vie des Saints_ et de la Vierge Marie. Elle
+n'avait d'autre distraction que d'élever à ses côtés ce fils unique
+et bien-aimé, pour lequel elle ressentait une si profonde affection.
+Lorsque Menilek, roi de Shoa, fit sa manifestation devant l'Amba, une
+trahison étant à craindre, elle renvoya son fils, et faisant appeler
+les officiers et les soldats, elle leur fît jurer fidélité an trône.
+Deux jours avant sa mort, Théodoros fit venir sa femme qu'il n'avait
+pas vue depuis plusieurs années, et passa une après-midi entière avec
+elle et son fils.
+
+Après la prise de Magdala, Waizero Terunish et Waizero Tamagno sa
+rivale furent envoyées à notre première prison, où elles furent
+protégées et traitées avec sympathie. Il m'échut en partage de les
+recevoir a leur arrivée; et je fis mes efforts pour leur inspirer
+toute confiance, apaiser leur terreur, et les assurer que sous le
+pavillon britannique, elles seraient traitées avec honneur et respect.
+
+C'était le 13 avril 1866 que Théodoros, alors puissant, nous avait
+traîtreusement arrêtés dans sa propre maison; et chose étrange, ce fut
+le 13 avril, deux ans plus tard, que son corps fut porté dans notre
+tente, pendant que sa femme et sa favorite recevaient l'hospitalité
+sous le toit de ceux mêmes qu'il avait si longtemps maltraités.
+
+Les deux reines et le jeune Alamayou accompagnèrent l'armée anglaise
+dans sa retraite. Waizero Tamagno, dès qu'elle put retourner
+prudemment chez elle a Yedjow, nous quitta avec beaucoup de
+témoignages de sensibilité et de gratitude pour toutes les boutés et
+les attentions dont elle avait été l'objet, surtout de la part du
+commandant en chef. Mais la pauvre Terunish mourut à Aikullet.
+Sou fils Alamayou, fils de Théodoros et petit-fils d'Oubié, vient
+d'atteindre, orphelin et exilé, le rivage britannique, où il est
+certain de trouver les égards et les soins affectueux dus à son
+infortune.
+
+
+Notes:
+
+[1] Shamas, vêtement bland de colon, brodé de rouge, tissé dans le
+pays.
+
+[2] La wancha est une grande coupe de corne.
+
+[3] Girâf, fouet de peau d'hippopotame.
+
+[4] L'injerna est une espèce de gâteau fait de petites graines de
+teff.
+
+[5] Brindo, boeuf cru.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
+mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de
+Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
+mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863.
+
+L'Abyssinie semble avoir été, de tout temps, un objet de fascination
+pour les Européens. Les deux premiers, dont le nom est lié aux
+dernières affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui
+entrèrent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce
+pays sons le nom de Johannes, fut le premier attaché à la fortune de
+Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut élevé au rang de
+basha (capitaine); mais il paraît que Ras-Ali ne lui accorda jamais
+une grande confiance. Il le toléra plutôt à cause de l'amitié que M.
+Bell avait inspirée à son ami, M. Plowden, que pour la propre personne
+du capitaine. Bell, peu de temps après, épousa une jeune demoiselle
+d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de
+cette union; deux filles, mariées toutes les deux à des serviteurs de
+souverains européens, et un fils, qui quitta le pays en même temps
+que les captifs. Bell combattit à côté de Ras-Ali à la bataille
+d'Amba-Djisella, qui fut si fatale à ce prince; mais il se retira vers
+la fia du combat dans une église, pour y attendre, en prière, l'issue
+des événements. Théodoros ayant eu connaissance de sa présence dans le
+sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et
+par serment qu'il serait traité en ami. Bell obéit, et désormais une
+étroite amitié se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur.
+
+Bell, au bout de peu d'années, s'était tellement identifié aux
+Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les
+vêtements que pour la nourriture. C'était un homme d'un jugement sain,
+courageux, bien élevé, et qui appréciait tout ce qui est grand et bon.
+Il avait vu en Théodoros un idéal qu'il avait souvent rêvé, et il
+s'était attaché à lui d'une affection tout à fait désintéressée,
+poussée presque jusqu'à l'adoration. Théodoros l'éleva au rang de
+_likamaquas_ (chambellan) et le garda toujours auprès de lui. Bell
+dormait à la porte de la tente de son ami, mangeait du même plat que
+lui, l'accompagnait dans toutes ses expéditions, et souvent, à la
+sollicitation de l'empereur, il passait des heures à lui raconter
+les merveilles de la vie civilisée, les avantages de la discipline
+militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Théodoros plusieurs
+fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens;
+mais les Abyssiniens étaient tellement revêches à la tactique
+européenne, que les résultats qu'il obtint furent à peu près
+insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-même.
+Théodoros manifesta le désir à son ami de le voir marié selon le rite
+de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut
+décidé, ce fut la famille de sa femme qui, à sa grande surprise,
+refusa son consentement. Alors l'empereur se présenta avec une esclave
+galla qui était mariée, et il remplit l'office de père de la fiancée.
+
+Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les
+Européens qui pénétrèrent à cette époque dans le pays, étaient sûrs de
+trouver en lui un ami dévoué. L'amitié fraternelle qui unissait Bell
+et Plowden ne fit que croître avec le temps. Lorsque Bell apprit le
+meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ
+sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva
+inopinément près du lieu où Plowden avait été tué. Théodoros se
+promenait à cheval, un peu en avant de son armée, avant à ses côtés
+son fidèle chambellan, lorsqu'à l'entrée d'un petit bois, les deux
+frères Garad apparurent tout à coup au milieu du chemin, à quelques
+pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menaçait son maître,
+Bell se précipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de
+son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier
+de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitôt l'autre frère, qui
+surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui
+perça le coeur. Théodoros fut prompt à venger son ami, car à peine
+Bell était-il couché dans la poussière, que son meurtrier était
+mortellement blessé par l'empereur lui-même. Théodoros ordonna que la
+place fût assiégée, et tous les compagnons d'armes de Garad (au
+nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacrés
+de sang-froid. Théodoros porta le deuil de son fidèle ami pendant
+plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi
+soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus
+l'avertir honnêtement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait
+Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait
+montrée à Bell, confiance si nécessaire pour rendre les conseils
+profitables.
+
+Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que
+Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait
+de servir le souverain régnant, il est évident que Plowden s'évertuait
+à se faire nommer représentant de l'Angleterre dans ce pays encore
+inconnu, et qu'il aurait voulu être traité par le gouverneur de
+l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un
+petit _imperium in imperio_. Il ne fut pas toujours droit dans ses
+entreprises. Il suggéra à Ras-Ali d'envoyer des présents à la reine et
+les porta lui-même; il s'efforça de représenter à lord Palmerston
+les avantages qui résulteraient d'un traité avec l'Abyssinie, parla
+longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et
+opprimaient les chrétiens, etc., etc. Il finit par persuader le
+secrétaire des affaires étrangères de le nommer consul d'Abyssinie.
+C'est une justice à lui rendre que personne mieux que lui n'était
+capable d'occuper ce poste: il était estimé de tout le monde, et son
+nom sera toujours prononcé avec respect. Il ne s'identifia pas, comme
+Bell, à la nation. Il se vêtit toujours à l'européenne, et sa maison
+fut toujours tenue à l'anglaise. D'un autre côté, il montra un grand
+amour pour le cérémonial. Il ne voyageait jamais sans être accompagné
+de plusieurs centaines de serviteurs, tous armés: vaine parade; car,
+le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun
+secours.
+
+Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien reçu
+par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un
+traité. Ras-Ali était un débauché, un esprit faible: tout ce qu'il
+désirait, c'était qu'on le laissât agir à sa guise, et, par la même
+raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait.
+Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un étendard.
+Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: «N'exigez pas que
+je le protége; je ne me soucie pas de ces choses-là, et je ne crois
+pas que mon peuple l'aime.» Plowden éleva l'étendard britannique
+au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout était mis en
+pièces par la populace. «Ne vous le disais-je pas?» Ce fut toute la
+consolation qu'il reçut du gouverneur du pays. Après la disgrâce de
+Ras-Ali, ainsi que je l'ai déjà raconté, Bell, qui avait accompagné
+Théodoros, écrivait à ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme
+et dépeignait dans un langage vraiment éloquent les qualités
+excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon
+lui, Plowden devait se présenter au plus tôt, attendu que le puissant
+capitaine serait avant peu le maître de toute l'Abyssinie.
+
+Cette réception de Théodoros fut tout à fait courtoise, mais bien
+différente des précédentes. Théodoros fut on ne peut plus aimable; il
+offrit de l'argent, mais il refusa de reconnaître M. Plowden comme
+consul et ne ratifia point le traité passé entre Plowden et Ras-Ali.
+Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au
+sujet de Théodoros: c'était le réformateur du pays; il avait introduit
+une certaine discipline dans son armée, et, selon les propres paroles
+de Plowden: «c'était un honnête homme, pratiquant la justice, et,
+quoique ferme, point du tout cruel.»
+
+Pendant les dernières années de sa vie, l'opinion de Plowden changea
+complètement. Théodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne
+fut que par égard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence
+vis-à-vis de lui. Une fois, Sa Majesté pria Plowden de l'accompagner à
+Magdala; arrivé au but de son voyage, Théodoros fit appeler le chef du
+pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur
+son projet de charger de chaînes Plowden. Ce prince, qui avait une
+grande estime pour Plowden, fit observer à Sa Majesté qu'il lui
+suffisait de faire surveiller de près l'étranger, et qu'il serait
+ainsi moins compromis auprès de son prisonnier. Plowden retourna donc
+dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entouré
+d'espions. Tout ce qu'il faisait était rapporté à l'empereur, et
+pendant quelque temps, sous un prétexte ou sous un autre, il ne lui
+fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant
+découragé et sa santé ayant été ébranlée, Plowden insista pour partir.
+Sa Majesté céda à sa requête; mais il l'avertit en même temps que
+les routes étaient infestées de rebelles et de voleurs, et l'engagea
+fortement à retarder son retour. Il m'a été dit, par quelqu'un de bien
+informé, que Théodoros n'accorda la demande à Plowden, que parce qu'il
+était persuadé que ce voyage était impossible.
+
+Toutefois Plowden confiant dans sa popularité, et aussi dans sa
+prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar
+il fut attaqué et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin
+de Théodoros. Il est probable qu'il aurait été relâché moyennant une
+rançon, sans une circonstance tout à fait malheureuse. Plowden malade
+et fatigué s'étant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis
+que Garad lui parlait, porta la main à son ceinturon pour prendre son
+mouchoir de poche, ainsi que l'a raconté son domestique; mais le chef
+rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance
+qu'il tenait à la main et le blessa mortellement. Plowden fut acheté
+par des marchands de Gondar, mais il mourut bientôt après des suites
+de sa blessure en mars 1860.
+
+Pendant notre séjour à Kuarata, au temps où nous étions en grande
+faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datées de
+l'année qui avait précédé sa mort, nous furent apportées. Comme ses
+impressions et son opinion étaient changées! Il savait maintenant ce
+que valaient les belles paroles de l'empereur; il prévoyait qu'avant
+peu de temps une haïssable tyrannie remplacerait la conduite ferme
+mais juste, qu'il avait autrefois tant admirée. Je me souviens
+parfaitement qu'à Zagé, lorsque notre bagage nous fut apporté quelques
+instants après notre arrestation, avec quelle hâte et quelle anxiété
+Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle
+devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux
+papier avant qu'il fût détruit.
+
+Si Bell et Plowden eussent été en vie, on se demande si Théodoros
+ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les
+différends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon
+compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai déjà dit, n'aimait pas
+Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rançon aux marchands de Gondar,
+mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien à qui il
+comptait cet argent et il le rattrapa quelques années plus tard et
+_avec intérêt_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la
+manière dont Plowden était mort, et il avait l'habitude d'ajouter:
+«Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il était armé, et il
+s'est laissé tuer sans se défendre.» C'était une méchante accusation
+de la part de Théodoros, qui savait fort bien que Plowden était si
+malade à cette époque qu'il pouvait à peine marcher, et que s'il
+portait un pistolet, ce pistolet n'était pas chargé. Peu de temps
+avant sa mort, Théodoros, en plusieurs circonstances, ayant parlé dans
+des termes trop durs de l'aînée des filles de Bell, quelques-uns de
+ses amis lui représentèrent qu'il ne devait pas oublier qu'elle
+était la fille d'un homme mort en le protégeant. Théodoros répondit
+tranquillement: «Bell était un poltron, il n'eût jamais porté un
+bouclier!»
+
+Quelques mois après que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut
+été répandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron
+fut nommé an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il
+n'arriva à Massowah qu'en février 1862, et à Gondar qu'au mois de
+juillet de la même année. Le capitaine Cameron, non-seulement avait
+servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et
+traversé seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait
+été employé dans l'état-major du général William et avait été attaché
+plusieurs années au consulat. Il était vraiment bien qualifié pour ce
+poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il
+eut à faire à un homme séduisant, orgueilleux et rusé, et qui cachait
+ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva
+en présence de Théodoros devenu un vrai despote. A sa première visite
+Cameron fut reçu avec honneur et traité par l'empereur avec beaucoup
+de respect, et lorsqu'il s'éloigna en octobre 1862, il fut chargé de
+présents, escorté par les serviteurs mêmes de l'empereur et _presque_
+reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai même comme M.
+Rassam et moi, tout d'abord il se laissa complétement séduire par les
+bonnes manières de Théodoros et ne sut pas discerner le vrai caractère
+de l'homme avec lequel il avait eu à faire, et ce ne fut que trop tard
+qu'il apprit à connaître la valeur réelle de cette gracieuse réception
+et de ces flatteries dont on l'avait si libéralement gratifié.
+
+D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Théodoros à la
+reine Victoria par un messager indigène, et il partit pour la province
+de Bogos où il avait jugé sa présence nécessaire. Pendant son séjour
+dans cette province, il découvrit que Samuel, le _baldéraba_[6] que
+Théodoros lui avait donné, homme fin plutôt que traître, intriguait
+avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur
+de son maître impérial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait
+convenable, pour éviter plus tard d'avoir des difficultés avec le
+gouvernement turc, de laisser Samuel en arrière avec les serviteurs
+dont il n'avait que faire. Samuel fut blessé de n'avoir pas été
+choisi pour accompagner M. Cameron à travers le désert du Soudan, et
+quoiqu'il prétendît être bien aise de cet arrangement, il écrivit
+peu de temps après une longue lettre à son maître, dans laquelle il
+parlait de M. Cameron dans des termes tout à fait défavorables.
+
+Arrivé à Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez
+des amis, il demanda à ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur
+danse de guerre, quelques-uns refusèrent, d'autres consentirent,
+mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprécier cette
+réjouissance, ils cessèrent bientôt. (Je mentionne ce fait parce que
+Théodoros le considéra comme une offense à sa personne, et que ce fut
+un prétexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite
+vindicative.) Arrivé à Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la
+fièvre, écrivit à Sa Majesté pour l'informer de son arrivée, et lui
+demanda la permission de se rendre à la station missionnaire de
+Djenda; ce qui lui fut accordé.
+
+M. Bardel, Français d'origine, avait accompagné M. Cameron, dans son
+premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel
+quitta le consul Cameron pour entrer au service de Théodoros. A
+cette époque Théodoros envoya à M. Cameron une lettre pour la reine
+d'Angleterre, il en remit aussi une à M. Bardel pour l'empereur des
+Français. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul français à
+Massowah, arriva en Abyssinie; il était porteur de lettres de créance
+pour l'empereur Théodoros; il apportait aussi avec lui de petits
+présents destinés à Sa Majesté au nom de l'empereur Napoléon III. M.
+Lejean ne fut traité comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui
+revint à Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une réponse
+du secrétaire des affaires étrangères qu'il remit à Théodoros, comme
+une pièce émanant de l'empereur Napoléon lui-même (un Afa-Négus). Tous
+les Européens de Gondar furent sommés d'assister à la lecture de la
+lettre. Après cette lecture, le roi assis à la fenêtre de son palais
+demanda à M. Bardel comment il avait été reçu.
+
+«Très-mal, répondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de
+l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla à l'oreille de Sa Majesté
+que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux
+étrangers. Sur ce, sans plus de façons, l'empereur me tourna le dos.»
+
+Théodoros à ces mots prit la lettre et la déchira à morceaux en
+disant: «Quel est ce Napoléon? Est-ce que mes ancêtres ne sont pas
+plus grands que les siens? Si Dieu l'a élevé si haut, ne peut-il pas
+m'élever aussi?» Après cela il fit délivrer un sauf-conduit à M.
+Lejean avec ordre de quitter immédiatement le pays.
+
+--L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de
+la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir
+M. Lejean, de peur que les Français ne trouvassent un prétexte pour
+s'établir quelque part dans la contrée et que leurs prêtres n'en
+profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours après le
+départ de M. Lejean, Théodoros regrettant d'avoir favorisé ce départ,
+envoya des messagers sur sa route pour l'arrêter et le ramener à
+Gondar.
+
+Dans l'automne de 1863, les Européens établis en Abyssinie étaient au
+nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec
+lui, la mission de Bâle, la mission d'Ecosse, les missionnaires de
+la société de Londres pour la conversion des Juifs et quelques
+aventuriers.
+
+En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme
+pionniers d'une mission que l'évêque Gobat désirait fonder dans ce
+pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en même
+temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censés suffire à leurs
+besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une
+petite rémunération si la chose était jugée nécessaire. Ils devaient
+ouvrir des écoles et saisir toutes les occasions de prêcher la Parole
+de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans différentes directions.
+Lors des premières difficultés qui survinrent au commencement du règne
+de Théodoros, le nombre des missionnaires laïques et des aventuriers
+qui s'étaient joints à eux (généralement désignés sous le nom de _gens
+de Gaffat_ du nom de la ville où ils résidaient), s'élevait à huit. M.
+Flad, quelque temps auparavant, avait abandonné la mission de Bâle en
+faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs.
+
+Les _gens de Gaffat_ jouèrent un rôle important dans les difficultés
+qui, en 1863, surgirent entre Sa Majesté abyssinienne et les Européens
+établis dans le pays. Leur position n'était nullement enviable:
+non-seulement ils devaient plaire à Sa Majesté, mais surtout ils
+étaient préoccupés d'éviter l'emprisonnement et les chaînes. Afin de
+s'attacher le caractère changeant du souverain, ils l'intéressaient à
+leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en
+rapport avec ses goûts d'enfant pour la nouveauté. A leur arrivée dans
+le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions
+de l'évêque de Jérusalem. Mais Théodoros ayant appris qu'ils étaient
+de bons ouvriers, leur envoya dire: «Je n'ai pas besoin de professeurs
+chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?» Ils se
+soumirent de bonne grâce et se mirent à la disposition de Sa Majesté.
+Gaffat, situé à la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor,
+leur fut désigné comme lieu de résidence. Ils bâtirent là des maisons
+à moitié européennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc.
+Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils
+quitteraient plus difficilement le pays, Théodoros leur ordonna de
+se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospéra, et
+l'empereur pendant longtemps fut très-libéral à leur égard. Il leur
+donna à profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin
+toutes les choses de première nécessité. Il leur fit aussi présent de
+boucliers d'argent, de selles brodées d'or, de mules, de chevaux, etc.
+Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or
+ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la
+contrée, c'est qu'ils jouissaient de tous les privilèges d'un ras
+(gouverneur).
+
+Théodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il espérait
+quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientôt de tout ce
+qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il
+conçut la pensée d'avoir des canons et des mortiers dans son
+empire. Il insinua doucement son désir aux Européens qui refusèrent
+formellement en déclarant qu'ils n'avaient aucune idée d'un pareil
+travail. Théodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible
+d'obtenir ce qu'il désirait. Il se montra fort mécontent et fronça
+les sourcils. Alors ils demandèrent en tremblant quel serait le bon
+plaisir de Sa Majesté. Théodoros exigea des canons: ils essayèrent
+aussitôt d'en fondre. Sa Majesté sourit; il savait quels étaient les
+hommes auxquels il avait affaire. Après les fusils et les canons, ils
+firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis
+encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns
+furent chargés de faire des routes, les autres d'établir des
+fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigènes leur
+étaient confiés, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il
+est de fait qu'avec leur concours ils exécutèrent plusieurs travaux
+remarquables. J'ai été un jour témoin de la dureté avec laquelle ils
+étaient traités. Théodoros leur parlait d'un ton menaçant, parce
+qu'une pure bagatelle l'avait contrarié. Je ne comprends pas leur
+complète soumission à cette volonté defer; mais je ne puis les blâmer.
+Ils avaient plié une première fois et avaient accepté ses bontés; et
+maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils désiraient plus que
+jamais ne pas lui déplaire, afin de rester en possession de leurs
+biens et de leurs familles.
+
+Une autre station de missionnaires avait été établie à Djenda. Ceux-ci
+ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant
+avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion
+des Fellahs ou des Juifs indigènes. Ils refusèrent tout travail à
+Théodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il était persuadé
+que tout Européen est apte à toute sorte de travail. Il attribua leur
+refus à un mauvais vouloir à son égard, et il attendit une occasion de
+faire éclater son mécontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient
+pas très-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des
+égards les uns pour les autres et un esprit fraternel régnait entre
+les deux stations.
+
+Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux
+missionnaires de la Société écossaise, d'un homme nommé Cornélius,[8]
+amené en Abyssinie par M. Stern, lors de sa première tournée; de M. et
+Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagné M.
+Stern dans son second voyage. Le révérend Henri Stern fut réellement
+un martyr de sa foi. Véritable type du courageux renoncement
+missionnaire, il avait exposé sa vie en Arabie, où, avec conviction
+et s'oubliant complètement, il avait entrepris un voyage dangereux
+et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_ à ses
+frères les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'était à peine échappé et
+comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit
+un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'établir une mission
+dans ce pays où vivait encore un millier de Juifs.
+
+M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien reçu et bien
+traité par Sa Majesté. A son retour en Europe il publia une relation
+de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_.
+Dans cet ouvrage, M. Stern parle très-favorablement de Théodoros; mais
+comme c'était un historien très-véridique, il donna sur la famille de
+l'empereur quelques détails qui, jusqu'à un certain point, furent la
+cause des souffrances auxquelles il fut exposé plus tard. Peu de temps
+après, quelques articles parurent dans un journal égyptien, et on les
+attribua à M. Stern. L'on y faisait des réflexions sévères sur le
+mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours nié être l'auteur de
+ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern,
+ayons cru à sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais
+ajouté foi à son démenti. Jusqu'à la fin ils l'ont accusé d'être
+l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conservé
+du ressentiment.
+
+M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de
+l'automne de 1862, accompagné cette fois de M. et Madame Rosenthal.
+Ils arrivèrent à Djenda en avril 1863.
+
+Aussitôt que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrivée de M. Stern
+à Massowah, ils se rendirent en corps auprès de Théodoros et le
+supplièrent de ne pas laisser s'établir M. Stern en Abyssinie. Sa
+Majesté donna une réponse évasive et n'accorda point la demande; au
+contraire, il se réjouissait à la pensée de voir naître l'inimitié
+entre les Européens vivant dans son royaume, et il était plein de joie
+à la pensée des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et
+de leur rivalité. M. Stern s'aperçut bientôt du grand changement
+qui s'était produit dans le caractère de Théodoros et pendant ses
+différents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion
+de constater la cruauté de cet homme, qu'il avait peu auparavant
+tant estimé et admiré. L'Abouna, à cette époque, avait de fréquents
+froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement à ce
+dernier ses vices, et comme il avait toujours estimé M. Stern, il le
+visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitié était connue
+de l'empereur qui l'attribua à des intelligences entre l'évêque et le
+prêtre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'était imaginé que
+ces entrevues avaient pour but de mettre à la disposition de l'Abouna,
+moyennant une certaine somme, le terrain d'une église, située en
+Egypte.
+
+Pour nous résumer, tel était l'état des différents partis quand
+l'orage éclata sur la tête de l'infortuné M. Stern, M. Bell et M.
+Plowden, les seuls Européens qui aient eu quelque influence sur
+l'esprit de l'empereur, étaient morts. Les _gens de Gaffat_
+travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en
+sa présence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de
+leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce
+temps, le capitaine Cameron et ses gens étaient retenus à Gondar,
+et ne pouvaient être informés des différends qui, malheureusement,
+divisaient les autres Européens.
+
+
+Notes:
+
+[6] Interprète, généralement donné aux étrangers pour remplir le rôle
+d'espions.
+
+[7] Evèque abyssinien.
+
+[8] Il mourut à Gaffat au commencement de 1865.
+
+
+
+
+III
+
+
+Emprisonnement de M. Stern.--M. Kérans arrive avec des lettres et un
+tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour
+de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des
+étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des
+Européens expliquée.
+
+
+Tel était l'état des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission
+de retourner à la côte. Malheureusement il lui fut impossible de se
+servir de cette permission. M. Stern, avant son départ, fut passer
+quelques jours à Gondar. Il eut la pensée, mais trop tard, d'aller
+présenter ses respects à Sa Majesté. Pendant son court séjour dans
+cette ville, il avait accepté l'hospitalité de l'évêque. Le 13
+octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagné une partie
+du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la
+plaine de Waggera, M. Stern aperçut la tente royale. Ce qui se passa
+ensuite est très-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis
+à mort, et, dès cette heure, sans aucune pitié chargé de chaînes,
+torturé et traîné de prison en prison, jusqu'au jour de sa délivrance
+à Magdala par l'armée britannique.
+
+A propos de la conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers, je dois
+à la vérité de faire connaître la cause des malheurs survenus à
+M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait
+incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal,
+produits comme charge contre lui, furent seulement découverts
+plusieurs semaines après les premières cruautés qui lui avaient
+été infligées. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence
+insignifiants, contribuèrent à faire de M. Stern la première victime
+du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pensée
+qu'un Européen dans son pays fût occupé à autre chose qu'à travailler
+pour lui. A sa première entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci
+en Abyssinie, Théodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'écria
+dans un mouvement de colère: «J'en ai assez de vos Bibles.» De plus,
+Théodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir à ses
+_enfants de Gaffat_. Aussi, immédiatement après l'emprisonnement de M.
+Stern, leur écrivait-il: «J'ai enchaîné votre ennemi et le mien.»
+
+Ce furent les méchantes insinuations des _gens de Gaffat_
+qui déterminèrent la conduite de Théodoros. Nous en avons eu
+accidentellement la preuve à notre retour d'Abyssinie. A Antalo,
+j'avais quelques amis à dîner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le
+soir, Pierre Beru, Abyssinien élevé à Malte, et qui avait été un des
+interprètes du livre de M. Stern dans son procès à Gondar, entra dans
+la tente, et étant un peu excité, il dit à M. Stern que trois choses
+avaient appelé sur lui la vengeance de Théodoros. Premièrement,
+la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amitié qu'il avait
+témoignée à l'Abouna; troisièmement, son manque d'égards vis-à-vis de
+l'empereur pendant son séjour à Gondar.
+
+Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait à Gondar. Il venait pour
+remplir les fonctions de secrétaire privé du capitaine Cameron. Il
+apportait quelques lettres à M. Cameron, parmi lesquelles il y en
+avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner à son
+poste à Massowah. De tous les captifs, aucun ne mérite une plus grande
+sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en
+Abyssinie, il eut à supporter pendant quatre années la prison et les
+chaînes, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps
+malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Théodoros
+donnait pour prétexte à sa conduite qu'on l'avait insulté en lui
+offrant un tapis représentant Gérard, le tueur de lions. «Gérard dans
+son costume de zouave, disait Théodoros, représente les Turcs;
+le lion, c'est moi-même, que les infidèles veulent abattre; le
+domestique, un Français;» mais il ajoutait: «Je ne vois pas les
+Anglais qui devraient être près de moi.» Le pauvre M. Kerans jouit
+seulement quelques semaines à Gondar d'une demi-liberté. Il avait
+donné en son nom un fusil à Sa Majesté (le tapis avait été envoyé par
+le capitaine Speedy, qui avait été précédemment en Abyssinie); chaque
+matin, Samuel, qui était le _balderaba_ des Européens, se présentait
+avec les compliments plus ou moins sincères de Théodoros. A sa
+première visite, il lui demanda: «L'empereur désire savoir ce qui vous
+ferait plaisir?» M. Kerans répondit: «Un cheval, un bouclier et
+une lance.» Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa
+Majesté, quel genre de cheval il préférerait; et ainsi de suite,
+jusqu'à ce que le pauvre garçon, qui était obligé chaque jour de se
+courber jusqu'à terre en reconnaissance du don supposé, commença à
+supposer qu'on se jouait de lui.
+
+Peu de jours après l'arrivée de M. Kerans, le consul Cameron fut
+appelé au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester là jusqu'à
+nouvel ordre. Il se considérait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne
+lui fût pas permis d'aller à Gondar, que prétextant sa mauvaise santé,
+il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron
+attendit jusqu'au commencement de janvier, espérant tous les jours
+recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait,
+il se vit obligé d'obéir aux instructions qu'il avait reçues; il
+informa Théodoros que, d'après les ordres de son gouvernement qui lui
+prescrivaient de retourner à Massowah, il priait Sa Majesté de lui
+accorder cette permission.
+
+Dans la matinée du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs européens,
+les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux
+derniers, retenus dans les chaînes depuis quelque temps), furent
+mandés par Sa Majesté. Ils furent introduits dans une tente renfermée
+dans l'enceinte particulière de Théodoros, ayant deux pièces de douze
+placées à l'entrée et pointées dans la direction de la tente.
+L'enceinte était pleine de soldats, et tout était arrangé pour rendre
+la résistance impossible. Peu d'instants après l'arrivée de M. Cameron,
+Théodoros lui envoya plusieurs messagers chargés de différentes
+questions, telles que: «Où est la réponse à la lettre dont je vous
+avais chargé pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous à mes
+ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?...» Le dernier message, qui
+lui fut adressé, fut celui-ci: «Je vous garderai prisonnier jusqu'à ce
+que j'aie reçu une réponse, et que je sache si vous êtes oui ou non
+consul.» Aussitôt les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut
+jeté par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes
+chaînes aux pieds. Les captifs furent tous placés dans une tente située
+dans l'enceinte impériale. Pendant quelque temps, à part leurs fers,
+ils n'eurent à subir aucun mauvais traitement.
+
+Le 3 février suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom
+de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'épier
+un général égyptien, qui, à la tête de forces considérables, occupait,
+depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situé sur les
+frontières du nord-ouest et le plus rapproché de l'Abyssinie. Le jour
+suivant les _gens de Gaffat_ furent mandés par l'empereur pour être
+consultés sur la question de rendre la liberté aux captifs européens.
+D'après leurs conseils, deux missionnaires de la société d'Ecosse,
+deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornélius furent délivrés de
+leurs fers, et il leur fut permis de retourner à Gaffat parmi les
+ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron
+qu'il solliciterait son élargissement, ainsi que l'autorisation de
+son départ, si lui, Cameron, voulait s'engager par écrit, qu'aucune
+démarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger
+l'insulte qui lui avait été faite dans la personne de son
+représentant. M. Cameron, ne se croyant pas autorisé à prendre une
+telle responsabilité, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel
+ayant offensé Sa Majesté, ou plutôt Sa Majesté n'ayant plus besoin de
+M. Bardel, celui-ci fut envoyé rejoindre ceux qu'il avait contribué,
+pour sa bonne part, à faire emprisonner.
+
+Le révérend M. Stern a très-bien décrit la douloureuse captivité
+que lui et ses compagnons ont eu à supporter avant leur premier
+élargissement, lors de leur arrivée dans la mission an commencement de
+1865; comment ils furent traînés de Gondar à Azazo; l'horrible torture
+qui leur fut infligée le 12 du mois de mai; leur longue marche dans
+les chaînes d'Azazo à Magdala; leur emprisonnement à l'Amba (nom
+général donné aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune,
+et la multiplicité des souffrances qu'ils eurent à supporter ainsi
+pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons à dire que le 14 février
+1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier
+avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, étaient:
+le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie,
+Makerer, Piétro et MM. Stern et Rosenthal.
+
+Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent et la plus grande partie de ce
+que j'ai à raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la
+conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers. Il est certain (un
+grand nombre de faits sont là pour l'attester) que Théodoros, pendant
+plusieurs années, les insulta systématiquement. Il agissait ainsi
+soit pour éblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il
+croyait à la complète impunité de ses plus grossières iniquités.
+
+En décembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva
+en Abyssinie, porteur de certains présents pour Théodoros, et de
+l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La réputation de
+Théodoros s'était répandue an loin du côté du Soudan, et probablement
+les autorités égyptiennes, dans la pensée de sauver cette province du
+pillage, ou bien, voulant éviter une guerre dispendieuse avec leur
+puissant voisin, adoptèrent cet expédient comme le meilleur à suivre
+pour apaiser la colère de leur ancien ennemi. Selon son usage,
+Théodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il
+infligea au respectable patriarche, sur ce prétexte que la croix
+en diamants, qui lui était présentée, était une insulte: «C'est la
+preuve, disait-il, qu'ils me considèrent comme vassal.» Le patriarche
+alors proposa d'envoyer une lettre accompagnée de présents convenables
+an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait à
+Théodoros des armes à feu, des canons et des officiers pour dresser
+ses troupes; Sa Majesté aussitôt se récria en disant: «Je comprends,
+ils désirent maintenant me déclarer leur tributaire.»
+
+Il est très-probable que Théodoros, toujours jaloux du pouvoir de
+l'Eglise, profita de la présence de son plus haut dignitaire pour
+montrer à son armée qui elle avait à craindre et à qui elle devait
+obéir. Sous le prétexte mentionné plus haut, il fit un jour bâtir une
+baie autour de la résidence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant
+plusieurs jours, le fils aîné de l'Eglise cophte, tenir son Père en
+prison. Théodoros, plusieurs fois, avait été excommunié par l'évêque,
+aussi se réjouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit
+à cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le
+patriarche d'enlever l'excommunication lancée par son inférieur.
+Toutefois, au bout d'un certain temps, Théodoros absous laissa partir
+le vieillard qu'il avait épouvanté.
+
+Le patriarche, à son retour, fit son rapport: mais la réputation de
+justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon était si
+grande que, loin d'être cru, le gouvernement turc attribua l'échec
+survenu, dans les négociations à l'inaptitude de son agent; et bientôt
+après, il organisa une autre ambassade sur une plus grande échelle, la
+faisant accompagner de nombreux et magnifiques présents, et la mettant
+sous les ordres d'un officier expérimenté et fidèle, Abdul Rahman-Bey.
+
+Ces envoyés égyptiens arrivèrent à Dembea en mars 1859. Tout d'abord
+Théodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les
+ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce
+moment le pays ne fût pas sûr, il prit son hôte avec lui et partit
+pour Magdala, qu'il estimait être une résidence plus conforme à ses
+projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia même complètement,
+et le malheureux y demeura près de deux ans, à demi prisonnier. Mais
+ayant reçu plusieurs lettres où des menaces étaient énergiquement
+exprimées de la part du gouvernement égyptien, Théodoros permit à
+son prisonnier de partir, mais il lui annonça qu'il serait volé, en
+touchant à la frontière, par le gouverneur de Tschelga. Théodoros,
+après le départ d'Abdul-Rahman-Bey, écrivit an gouvernement égyptien,
+niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au préjudice de
+l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela
+l'infortuné bey, craignant que ses dénégations ne tournassent contre
+lui, s'empoisonna à Berber.
+
+Sa troisième victime fut le naïb d'Arkiko. Il avait accompagné
+l'empereur à Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit
+mettre en prison et le fit charger de chaînes. Ce ne fut que sur les
+remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer
+qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre
+la pareille, que Sa Majesté comprit la prudence de ces avis et permit
+à son prisonnier de retourner dans son pays.
+
+Le même jour que le naïb d'Arkiko était fait prisonnier, M. Lejean,
+membre du service diplomatique français, dégoûté de l'Abyssinie et du
+manque de confort de la vie des camps, se présentait devant l'empereur
+pour le supplier de le laisser partir. Théodoros ne voulant pas
+accorder l'entrevue désirée et M. Lejean persistant dans sa demande,
+il lui fut répondu que Sa Majesté était en route pour Godjam. Chaque
+jour accroissait ainsi les difficultés de son retour. Une telle
+arrogance ne pouvait être tolérée. Théodoros avait défié l'Egypte; et
+maintenant il allait défier la France. M. Lejean fut saisi et eut à
+demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures.
+Il ne fut relâché qu'en envoyant une humble excuse et en renonçant
+an désir de quitter le pays. Il fut envoyé à Gaffat avec l'ordre de
+rester là jusqu'au retour de M. Bardel.
+
+Théodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le
+patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte était gardé à demi
+prisonnier pendant plusieurs années; il enchaînait le naïb, il
+insultait et enchaînait le consul français et le chassait du pays; et
+pourtant rien de mal ne lui était arrivé; an contraire, son influence
+au camp était bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous
+les barbares auraient fait et pensé exactement comme lui. Il en arriva
+bientôt à cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit
+dans l'impossibilité où l'on était d'arriver jusqu'à lui, quels que
+fussent les mauvais traitements qu'il infligeât aux étrangers, aucune
+punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fût sa conviction, la chose
+est parfaitement démontrée par sa brutalité toujours plus grande et
+sa conduite toujours plus méchante, et toujours plus outrageante à
+l'égard des captifs britanniques. Théodoros à la fin ne prit
+aucune peine pour cacher son mépris pour les Européens et leurs
+gouvernements.
+
+Il savait qu'an mois d'août 1864, il y avait déjà un mois, une réponse
+de sa lettre à la reine d'Angleterre était arrivée à Massowah: «Qu'on
+attende mon bon plaisir,» fut la seule réponse qu'il fit lorsqu'on le
+lui annonça. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance
+de cette lettre et du message qui lui avait été envoyé, si sa chute
+rapide, n'avait «vers la fin» modifié sa conduite. Lorsque nous
+arrivâmes à Massowah en juillet 1864, Théodoros était encore
+tout-puissant, à la tête d'une grande armée, et maître de la plus
+grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus
+désastreuses. Il perdit là non-seulement son éclat royal, mais aussi
+une grande partie de son armée. Les Gallas profitèrent de l'occasion
+et inquiétèrent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et
+probablement il pensa que l'amitié de l'Angleterre pouvait lui être
+utile, peut-être même entrevit-il la possibilité d'amener cette
+puissance à une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi
+qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente répugnance, il nous
+accorda la permission si longtemps désirée d'entrer dans le pays. Nous
+pouvons comprendre maintenant jusqu'à un certain point, cet étrange
+caractère d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques
+notions des moeurs européennes, Théodoros eût désiré ardemment posséder
+les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais
+comment y réussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son
+amitié en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de
+phrases. Il fut bientôt convaincu qu'il pouvait impunément insulter
+les étrangers ou les envoyés d'un Etat allié et il finit par croire,
+après avoir maltraité les Européens, qu'il pouvait tout aussi bien
+garder en otage un homme aussi important qu'un consul.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
+Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné
+par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec
+Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée
+d'une lettre de l'empereur.
+
+Au printemps de 1864, une rumeur vague se répandit qu'un potentat
+africain avait emprisonné un consul britannique. Le fait parut si
+étrange que peu de personnes crurent à cette nouvelle. Il fut bientôt
+certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nommé Théodoros, avait
+enfermé et chargé de chaînes le capitaine Cameron, consul accrédité
+à cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires établis dans cette
+contrée. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portée à
+M. Speedy, vice-consul à Massowah; elle renfermait le nombre et le nom
+des captifs et donnait à entendre que leur élargissement dépendait
+entièrement de la réception d'une lettre officielle, en réponse à
+celle que le roi avait envoyée quelques mois auparavant à la reine
+Victoria.
+
+Il est évident que beaucoup de difficultés se présentaient au sujet
+de la demande exprimée par le consul Cameron. Peu de personnes
+connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur était si
+singulière, si contraire à tous les précédents, qu'il y avait de
+quoi réfléchir pour savoir comment se mettre en communication avec
+l'empereur abyssinien sans exposer la liberté de ceux qu'on enverrait.
+
+Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre
+de M. Colquhoun, agent de Sa Majesté et consul général d'Egypte, datée
+du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte
+Russell, «qu'on aura beaucoup de difficultés pour arriver jusqu'à
+Théodoros.» Il attendait en ce moment-là des nouvelles du gouvernement
+de Bombay, pour savoir quels étaient les moyens qu'il pourrait mettre
+à la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de
+praticable; il ajoutait: «Excepté par Aden je ne vois réellement
+aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire à une
+nature douce comme le dernier roi! mais il paraît qu'il (Théodoros)
+est sujet à des accès de rage qui parfois le privent de sa raison et
+rendent _son approche dangereuse_.»
+
+Le 16 juin, le ministère des affaires étrangères choisit, pour la
+tâche difficile et périlleuse de mandataire auprès de Théodoros,
+M. Hormuzd Rassam, représentant politique résidant à Aden. Des
+instructions furent envoyées à ce délégué afin qu'il se tînt
+promptement prêt à partir pour Massowah, pour aller solliciter
+l'élargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Européens
+détenus par le roi Théodoros. Une lettre de Sa Majesté la reine
+d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour
+l'Abouna, et une autre du même au roi Théodoros, furent envoyées en
+même temps à M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam
+devait être transporté à Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait
+à la fois informer Théodoros de son arrivée, lui porter une lettre de
+la reine d'Angleterre, et par la même occasion, faire remettre les
+lettres du patriarche à l'Abouna et à l'empereur. Il devait attendre
+une réponse à Massowah, avant de décider s'il irait lui-même ou s'il
+enverrait la lettre de la reine pour la délivrance du capitaine
+Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois
+adopter n'importe quelle démarche qui lui paraîtrait la plus favorable
+pour réussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se
+placer dans une position qui pût causer des embarras an gouvernement
+britannique.
+
+Or il arriva que, juste au moment où M. Rassam apprenait qu'il avait
+été choisi pour remplir la tâche difficile, de transmettre une lettre
+de la reine d'Angleterre à l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller
+ensemble faire une excursion à Lahej, petite ville arabe, située
+environ à vingt-cinq milles d'Aden. Nous causâmes longtemps sur
+cette étrange contrée, et comme j'avais manifesté un grand désir
+d'accompagner M. Rassam à la cour d'Abyssinie, cet ami proposa
+aussitôt au colonel Merewether, représentant politique à Aden, de
+me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel
+Merewether accorda immédiatement et qui fut promptement sanctionnée
+par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dûmes
+attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre
+avait été retenue en Egypte pour être traduite. Ce ne fut donc que le
+20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittâmes Aden pour nous rendre à
+Massowah, sur le steamer de Sa Majesté le _Dalhousie_.
+
+Le 23 au matin, à une distance d'environ trente milles de la côte,
+nous aperçûmes le haut pays d'Abyssinie, formé de plusieurs chaînes
+de montagnes superposées, courant toutes du nord au sud; les plus
+éloignées étaient les plus élevées. Quelques pics, entre autres le
+Taranta, s'élèvent à la hauteur d'environ 12 à 13 mille pieds.
+
+A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus
+en plus distincts, nous aperçûmes une petite île semée de blanches
+maisons entourées de vertes pelouses et réfléchissant leur ombre
+protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit
+éprouver une sensation délicieuse; on eût dit que nous touchions
+à l'un de ces lieux enchantés de l'Orient, si souvent décrits, si
+rarement aperçus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous
+poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous
+semblait trop lente encore. Mais petit à petit, comme nous approchions
+de la côte, nos illusions disparurent une à une; les gracieuses
+images s'évanouirent, et la réalité toute crue ne nous offrit que des
+buissons marécageux, une berge sablonneuse et calcinée, des huttes
+sales et misérables.
+
+Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant
+notre imagination, nous trouvâmes (et malheureusement, nous restâmes
+assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre résidence
+temporaire pouvait se décrire en trois mots: soleil brûlant, saleté et
+désolation.
+
+Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces îles
+de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est élevée que de
+quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de
+longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est séparée de
+la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa
+distance d'Arkiko, petite ville située à l'extrémité ouest de la baie,
+est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une
+autre petite île de corail tout à fait parallèle à la première,
+couverte de buissons et de plusieurs autres genres de végétation, est
+toute fière de posséder la tombe d'un chelk vénéré: elle est entre
+Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite
+méridionale de la baie.
+
+Toute la partie occidentale de l'île de Massowah est couverte de
+maisons; quelques-unes hautes de deux étages, sont bâties en rocher de
+corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits
+en chaume. Les premières sont habitées par les plus riches négociants,
+les représentants de la Turquie, quelques Banians, les consuls
+européens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinée
+a jetés sur cette côte inhospitalière. Il n'y a pas un édifice digne
+d'être mentionné: la résidence du pacha n'est qu'un grand hôtel lourd
+et remarquable seulement par sa saleté. Pendant notre séjour, les
+mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletés dans la cour
+et dans l'escalier du palais, n'étaient pas supportables; il est plus
+facile de se les imaginer que de les décrire. Les quelques mosquées
+qui se trouvent à Massowah sont sans importance, ce sont de misérables
+édifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction
+en ce moment, promet d'être un peu mieux que les précédentes.
+
+Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles étroites
+et irrégulières qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez
+proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je
+ne saurais le dire. Excepté devant la résidence du pacha, aucun espace
+n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont
+pour la plupart bâties les unes contre les autres, quelques-unes même
+sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce
+pays si peu connu, qu'il donne lieu à de nombreuses contestations.
+
+Le port est situé au centre de l'île, du côté opposé aux portes de la
+ville, qui sont régulièrement fermées à huit heures du soir; la raison
+de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de
+débarquer dans aucune autre partie de l'île que sur la sale jetée. Sur
+le port, quelques huttes avaient été bâties par le douanier et ses
+employés; puis autour de ces dernières il s'en éleva d'autres,
+construites par les marchands et les Bédouins parfumés au suif. Ce
+sont eux qui enregistrent les entrées, et exigent les impôts selon
+leur caprice, avant même que les marchandises soient expédiées aux
+_Banians_, ou consignées dans le bazar pour la vente. Ce dernier est
+une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville.
+Le beau Bédouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigène et les
+flâneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir à hanter cet
+endroit de la ville; car quoique _parfumé_ d'exhalaisons impossibles à
+décrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie
+de la journée c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressée.
+
+La partie est de la ville renferme le cimetière, les fontaines
+publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit
+fort.
+
+Le cimetière commence à la dernière maison de la ville; les limites
+entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter
+de l'espace entre les sépultures, les réservoirs publics sont placés
+parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon
+état. Après les fortes pluies, le terrain déchiré ouvre une issue aux
+eaux qui se rendent dans les réservoirs, entraînant les saletés et les
+détritus accumulés pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent
+des fragments de corps humains présentant tous les degrés de
+décomposition. L'eau n'en est pas moins estimée et, chose étrange, ne
+produit aucun mauvais effet.
+
+A l'extrémité nord et à l'extrémité sud de l'île, deux édifices ont
+été bâtis, l'un l'emblème de l'amour et de la paix, l'autre celui de
+la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il
+serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal;
+plusieurs inclinent à croire que c'est la demeure des révérends Pères.
+Le fort paraît considérable, mais seulement à une grande distance; car
+plus on approche plus il ressemble à un débris des derniers âges, une
+ruine croulante déjà trop ébranlée pour supporter plus longtemps ses
+trois vieux canons, couchés sar le sol. Ce n'était pas la peur des
+ennemis qui les avait fait placer là, mais la frayeur du canonnier qui
+avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pièces.--Du côté
+opposé, la maison des missions conservant la blancheur immaculée,
+semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutôt que
+repoussant l'étranger. Mais à l'intérieur, est-ce que ce ne sont que
+des paroles d'amour qui ébranlent les échos de leurs dômes? Est-ce que
+les paroles de paix sont les seules que laissent échapper ses murs?
+Quoique des volumes témoignent de son passé, et bien que l'histoire
+de l'Eglise romaine soit écrite en lettres de sang sur toute la terre
+d'Abyssinie, nous voulons espérer que les craintes du peuple sont
+sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les
+missionnaires chrétiens, s'efforcent de faire prospérer une seule
+chose: la cause du Christ.
+
+Massowah, de même que tous les pays environnants, dépend de
+l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en reçoit. Le _jovaree_
+est la principale nourriture; le blé est peu en usage; le riz est la
+nourriture favorite de la haute classe. Des chèvres et des moutons
+sont tués journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares
+occasions; la viande de chameau est la plus estimée, mais, à cause de
+la cherté de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances
+qu'il est permis d'en tuer.
+
+Les habitants étant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le
+tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au
+bazar. La quantité d'eau fournie par les quelques réservoirs, en
+assez bon état pour la contenir, étant insuffisante pour toute la
+population, on en apporte journellement des puits situés à quelques
+milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportée
+dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est
+amenée dans des barques à travers la baie. D'où qu'elle vienne, cette
+eau est toujours saumâtre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette
+raison et aussi à cause d'une plus grande facilité dans le transport,
+que cette dernière est meilleur marché et achetée seulement par les
+plus pauvres habitants.
+
+Afin d'éviter d'inutiles répétitions, avant de parler de la
+population, du climat, des maladies, etc., etc., il est nécessaire de
+dire quelque chose du pays voisin.
+
+Environ à quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_,
+grand village d'environ mille feux, le premier endroit où nous avons
+rencontré de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les
+terres, nous rencontrâmes _Moncullou_, village plus petit, mais mieux
+bâti. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de
+_Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau à l'est de
+Haitoomloo, composent toute la partie habitée de cette région stérile.
+Le plus rapproché des villages est ensuite _Ailat_, situé à environ
+vingt milles de Massowah et bâti sur la première terrasse des
+montagnes de l'Abyssinie, à environ 600 pieds au-dessus du niveau de
+la mer. Tous les autres villages dont nous avons parlé sont situés an
+milieu d'une plaine sablonneuse et désolée; quelques mimosas, quelques
+aloès, de rares plantes de séné et de maigres cactus s'efforcent de
+chercher leur nourriture dans ce sable brûlé. La résidence des consuls
+anglais et français dans cette région brille comme une oasis dans le
+désert; ils y ont transporté de grands pins afin d'acclimater cet
+arbre dans ce pays, où du reste il pousse très-bien.
+
+Les puits sont la richesse des villages, leur véritable existence.
+Très-probablement, les huttes ont été ajoutées aux huttes dans leur
+voisinage jusqu'à ce que des villages entiers se sont élevés, toujours
+entourés par une étendue déserte et brûlée. Les puits y sont au nombre
+de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermés, souvent de nouveaux
+puits sont creusés afin d'entretenir un approvisionnement constant
+d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est
+qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumâtre, tandis que
+dans ceux qu'on a nouvellement creusés l'eau est toujours douce. Cette
+eau provient de deux sources différentes: d'abord des hautes montagnes
+du voisinage. La pluie qui filtre et imprègne le sol ne peut pénétrer
+que jusqu'à une certaine profondeur à cause de la nature volcanique de
+la couche inférieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre à
+une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration
+de la mer. Les puits, quoique creusés à environ quatre milles de
+la côte, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par
+conséquent au-dessous du niveau de la mer.
+
+La preuve d'un courant souterrain, dû à la présence des hautes chaînes
+de montagnes, devient plus évidente à mesure que le voyageur avance
+dans l'intérieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux
+et stérile, cependant on aperçoit une certaine végétation, les arbres
+et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus
+haute taille. A quelques milles dans l'intérieur des terres, pendant
+les mois d'été, il est toujours possible de se procurer de l'eau en
+creusant à quelques pieds dans le lit desséché d'un torrent.
+
+Il m'est souvent venu à la pensée que le bien qu'avaient produit les
+puits artésiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans
+ces régions. La localité semble même plus favorable, et j'espère que
+ces pays désolés du Samhar, de même que le grand désert africain,
+seront un jour transformés en une fertile contrée.
+
+Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore être d'une grande utilité.
+A notre arrivée à Moncullou, nous trouvâmes l'eau des puits dépendant
+de la résidence du consul à peine potable, à cause de son goût
+saumâtre; nous nettoyâmes le puits, une grande quantité de sable d'un
+goût salé en fut extraite et nous creusâmes jusqu'à ce que le roc
+apparût. Le résultat de nos travaux fut que nous eûmes le meilleur
+puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent
+faites, de la part même du pacha. Malheureusement, les ancêtres des
+Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et
+comme toute innovation est toujours détestée par les races à demi
+civilisées, le fait fut admiré mais non imité.
+
+Arkiko, à l'extrémité de la baie, est plus près des montagnes que les
+villages situés au nord de Massowah, mais le village est entièrement
+bâti sur la berge; les puits, qui ne sont pas à cent pas de la
+mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du côté nord, par
+conséquent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court à
+parcourir, retiennent une plus grande quantité de particules salines,
+de sorte que, s'il ne s'y mêlait une petite quantité d'eau douce des
+montagnes, elle serait tout à fait impotable.
+
+Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux
+thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat.
+Pendant l'été de 1865 nous fîmes une petite excursion dans la baie
+d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont à
+plusieurs milles de la côte, et à l'exception de quelques fragments de
+colonnes brisées, elles ne renferment aucune trace des premières et
+importantes colonies. Cette localité est beaucoup plus chaude que
+Massowah; on ne voyait aucune végétation, ni aucune trace d'habitation
+sur ces bords désolés. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en
+traversant le même pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports,
+des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante
+qui avait surgi an milieu du désert.
+
+Les sources d'Adulis[9] sont seulement à quelques centaines de pas des
+bords de la mer; elles sont environnées de champs de verdure couverts
+d'une puissante végétation et sont le rendez-vous de myriades
+d'oiseaux et de quadrupèdes, qui, matin et soir, arrivent par essaims
+pour se désaltérer.
+
+A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique,
+sur un petit plateau, entre de hautes montagnes taillées a pic. A sa
+source la température est de 141 degrés Fahrenheit[11], mais comme ses
+eaux serpentent le long de différents ravins, elles se refroidissent
+graduellement jusqu'à ce qu'elles ne différent presque pas des
+ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes à boire,
+et employées par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins
+usuels; elles sont même très-estimées des Bédouins. A cause de leurs
+propriétés médicales, un grand nombre de personnes affluent à
+ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravinés et
+volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande variété
+de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il paraît qu'elles sont
+surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la
+peau. Probablement, dans ces cas, toute espèce d'eaux chaudes agirait
+de la même manière, vu l'état morbide des téguments chez ces races
+sales et qui ne se lavent jamais.
+
+La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant
+que j'en puis être certain), s'élève à environ 10,000 habitants. Le
+peuple de Massowah est loin d'être une race pure; an contraire, c'est
+un mélange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits
+sont généralement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart
+sont courts et bouclés; la peau est brune, les lèvres souvent
+épaisses, les dents égales et blanches. Les hommes sont d'une taille
+moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop
+petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est
+ignorant et superstitieux, n'ayant conservé que quelques-unes des
+vertus de ses ancêtres, mais ayant gardé tous leurs vices. Il y a une
+grande différence chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et
+de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des
+travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir,
+et vont par bandes à la recherche de leur nourriture et de leur eau.
+Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de
+marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane
+arrive de l'intérieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de
+miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux.
+Quelles peuvent être les affaires de cinq cents marchands! Comment la
+valeur de cinquante francs de miel environ, et 250 à 300 francs de
+grain peuvent-ils procurer un bénéfice suffisant pour babiller et
+nourrir non-seulement les négociants eux-mêmes, mais aussi leur
+famille? C'est un problème que j'ai en vain cherché à résoudre.
+
+Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'être une charge pour les
+pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du
+moins à Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli
+revenu à leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais
+paresseux, se traînant tout le jour à l'ombre de leur hutte, et
+qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui
+journellement faisaient plusieurs fois le voyage à Massowah, pour
+porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en général de
+huit à seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien
+faites, leurs cheveux, proprement tressés, tombent sur les épaules.
+Une petite étoffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est
+le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aisées portent
+de plus une autre étoffe gracieusement attachée à leurs épaules comme
+le plaid écossais. Leur narine droite est ornée d'un petit anneau de
+cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise ornée
+de boutons, c'est beaucoup plus estimé; aussi pendant notre séjour,
+nos boutons furent-ils mis à contribution.
+
+Si nous considérons que Massowah est située sous les tropiques,
+qu'elle ne possède aucun courant d'eau, qu'elle est entourée de
+déserts brûlants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons
+à cette conclusion que le climat doit en être brûlant et aride.
+
+De novembre à mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans
+une maison ou sous une tente, la température est agréable; mais du
+mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent
+étouffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin
+avant le réveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombée,
+tous les animaux de la création, bêtes et gens, sont saisis d'une
+sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui règne alors vous saisit
+de crainte et il produit un douloureux effet.
+
+Du mois de mai an mois d'août, il y a de fréquents ouragans de sable.
+Ils commencent d'habitude à quatre heures de l'après-midi (quelquefois
+cependant le matin), et leur durée peut varier de quelques minutes
+seulement à une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan éclate,
+l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout à fait sombre; un nuage
+noir s'étend de la mer à la chaîne de montagnes, et, en avançant, il
+obscurcit le soleil.
+
+Quelques minutes d'un calme profond s'écoulent, puis tout à coup la
+noire colonne s'approche; tout semble disparaître devant elle, et le
+rugissement de la terrible tempête de vent et de sable déchaînée sur
+la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et
+sec qui souffle après le vent de la mer paraît froid, bien que le
+thermomètre monte à 100 ou 115 degrés. Après la tempête, une douce
+brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne
+peut se figurer la quantité de sable transportée par ces ouragans. Il
+est de fait que, pendant la tempête, nous ne pouvions distinguer à
+une très-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par
+exemple.
+
+Il pleut rarement; seulement en août et novembre il fait quelques
+ondées.
+
+En ce qui concerne les Européens, le climat, tel que nous I'avons
+décrit, ne peut être considéré comme nuisible; il débilite et
+affaiblit le système, et prédispose aux maladies des tropiques, mais
+il les engendre rarement. J'ai été témoin de quelques cas de scorbut
+dus à l'eau saumâtre et à l'absence de végétaux; mais ces cas ne se
+propagèrent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant
+tout mon séjour, je n'en ai compté que trois ou quatre cas. Les
+fièvres sont communes parmi les naturels après la saison des pluies;
+mais bien qu'il y ait de temps à autre quelques cas de fièvres
+pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fièvres
+intermittentes qui cèdent promptement au traitement ordinaire.
+
+La petite vérole de tout temps y fait de terribles ravages.
+Lorsqu'elle éclate, un cas bénin est choisi, et l'on inocule le virus
+à une grande quantité de gens. La mortalité est considérable parmi
+ceux qui subissent l'opération. Plusieurs fois en été j'ai reçu du
+virus, et j'ai essayé de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je
+l'attribuais à l'extrême chaleur du climat, mais pendant les froids je
+renouvelai l'opération, et je ne réussis pas davantage. Les cas les
+plus nombreux de mortalité sont dus aux accouchements, chose étrange,
+ainsi que dans toutes les contrées de l'est, où la femme est
+sédentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce
+résultat. Après son accouchement, la femme est placée sur un _alga_
+ou petit lit indigène, sous lequel est entretenu un feu de plantes
+aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement délivrée.
+Les cas de diarrhée furent fréquents pendant l'été de 1865, et la
+dyssenterie, à la même époque, causa plusieurs morts. Ou rencontre
+rarement des maladies des yeux, excepté de simples inflammations
+produites par la chaleur et l'éclat du soleil. Je souffris moi-même
+d'une ophthalmie, et je fus obligé de retourner à Aden pendant
+quelques semaines. Je n'ai rencontré aucun cas de maladie de poumons,
+et les affections des bronchites semblent entièrement inconnues. J'ai
+soigné un cas de névralgie et un de rhumatisme goutteux.
+
+Pendant plusieurs années, les sauterelles avaient causé de grands
+dommages aux récoltes. En 1864, elles amenèrent une telle disette,
+une telle cherté des objets de première nécessité, qu'en 1865 les
+provinces du Tigré, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient été
+entièrement ravagées par les essaims de sauterelles, se trouvèrent
+sans aucun approvisionnement de l'intérieur. Le gouverneur du pays
+envoya à Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et
+du riz, afin d'échapper à l'horreur d'une famine complète. Toutefois,
+beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces
+misérables à moitié affamés furent victimes d'une maladie semblable au
+choléra. Ce dernier fléau fit son apparition en octobre 1865, comme
+nous faisions nos préparatifs pour un voyage à l'intérieur. L'épidémie
+se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de
+l'insuffisance de nourriture ou de sa qualité inférieure devinrent
+aisément la proie du fléau; un bien petit nombre de ceux qui furent
+atteints en réchappèrent. Pendant notre résidence à Massowah, cinq
+membres de la petite communauté d'Européens moururent; deux furent
+frappés d'apoplexie, deux s'éteignirent de faiblesse, et un autre
+mourut du choléra. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha
+lui-même fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande
+faiblesse et d'une perte complète de forces dans les organes
+digestifs. Il fut guéri par des bains de mer pris à propos.
+
+Les Bédouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants,
+ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les
+exorcismes. L'homme qui exerce la médecine est généralement âgé;
+c'est un cheik, respectable voyant, grand bélître à la mine béate. Sa
+prescription habituelle consiste à écrire quelques ligues du Koran sur
+un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il
+fait boire an malade. D'autres fois, le passage est écrit sur un
+petit carré de cuir rouge et appliqué sur le siège de la maladie. Le
+_mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entière
+efficacité des Paroles de la Vache révélée, il opère plus rapidement
+son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade,
+ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prières
+favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait été
+combattu auparavant, essayerait d'empêcher l'effet bienfaisant du
+crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la
+formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que supérieur
+en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances médicales
+sont bien restreintes. Il possède quelques remèdes qui lui out été
+donnés par des voyageurs; mais comme il ignore complètement leurs
+propriétés et la quantité voulue a employer, aussi les garde-t-il fort
+sagement sur une étagère, pour la grande admiration des indigènes, et
+fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opère pas de
+merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrère_
+n'est pas beaucoup recherché, quoiqu'il en impose à la crédulité des
+gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontrés en _consultation_,
+il a toujours témoigné une grande modestie, reconnaissant parfaitement
+son ignorance.
+
+Massowah, ainsi que je l'ai déjà constaté, est bâtie sur un rocher
+de corail. La plus grande partie de la côte est formée de pareils
+rochers, qui s'élèvent en falaises quelquefois à la hauteur de 30
+pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12],
+les rochers volcaniques commencent à se montrer, semés de tout côté et
+comme jetés négligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isolés et
+comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientôt,
+croissant en nombre et en hauteur, jusqu'à ce qu'ils atteignent la
+montagne elle-même, où chaque pierre atteste sa provenance volcanique.
+
+La flore de ce pays est peu variée et appartient, sauf quelques
+rares exceptions, à la famille des légumineuses.--Plusieurs variétés
+d'antilopes rôdent dans le désert. Les perdrix, les pigeons et
+quelques espèces de palmipèdes y arrivent en grand nombre à certaines
+saisons de l'année. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre
+animal utile à l'homme. Les principaux hôtes de ces contrées sont
+les hyènes, les serpents, les scorpions et une quantité innombrable
+d'insectes.
+
+Nous demeurâmes à Massowah du 23 juillet 1864 au 8 août 1865, date de
+notre départ pour l'Egypte, où nous allions dans le but de recevoir
+des instructions, lorsque nous reçùmes une lettre de l'empereur
+Théodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur
+était si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous
+soupirions ardemment après notre retour à Aden et aux Indes, car nous
+avions abandonné tout espoir de faire accepter notre mission par
+l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait été épargnée, aucun
+obstacle ne s'était présenté qu'on n'eût essayé de le vaincre,
+aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'état des
+prisonniers ou pour les secourir n'avait été négligée. Tous les moyens
+avaient été employés pour persuader l'obstiné monarque de réclamer la
+lettre qu'il affirmait être si désireux de recevoir. Le jour même
+de notre arrivée à Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour
+engager des messagers à partir pour la cour abyssinienne et informer
+Sa Majesté éthiopienne, que des officiers étaient arrivés à la côte,
+porteurs d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. Mais telle
+était la crainte du nom de Théodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup
+de difficultés et sur la promesse d'une large rétribution, que nous
+pûmes décider quelques personnes à accepter cette mission. Le soir du
+24, le lendemain de notre arrivée, nos messagers partirent chargés de
+remettre à l'Abouna et à l'empereur des lettres du patriarche et de M.
+Rassam. Nos envoyés promirent d'être de retour avant la fin du mois.
+
+M. Rassam, dans sa lettre à l'empereur Théodoros, l'informait fort
+convenablement qu'il était arrivé à Massowah le jour précédent,
+porteur d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre à l'adresse
+de Sa Majesté l'empereur Théodoros, et qu'il désirait la remettre en
+main propre. Il l'informait également qu'il attendait la réponse à
+Massowah, et qu'il désirait, si Sa Majesté voulait qu'il l'apportât
+lui-même, qu'on lui fournît une escorte sûre. Toutefois il laissait
+le choix à Théodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les
+prisonniers accompagnés d'une personne digne de confiance, à laquelle
+on délivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en
+avertissant Sa Majesté que son ambassade à la reine Victoria avait été
+agréée, et que si elle atteignait la côte avant le départ de M. Rassam
+pour Aden, il prendrait toutes les mesures nécessaires pour qu'elle
+parvînt en Angleterre en sûreté.
+
+Un mois, six semaines, deux mois s'écoulèrent dans l'attente
+incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent
+épuisées. Peut-être, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est
+possible que le roi les ait retenus; peut-être ont-ils perdu ce qui
+leur avait été remis, en traversant quelque rivière, etc., etc. Mais
+comme aucune nouvelle positive ne pouvait être obtenue sur l'exacte
+condition des captifs, il était impossible de rester plus longtemps
+dans un tel état d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore
+une fois d'expédier de nouveaux messagers, non sans de grandes
+difficultés, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet,
+accompagnée d'une note explicative. D'un autre côté, des envoyés
+secrets étaient en même temps expédiés an camp de l'empereur, pour
+s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans
+différentes parties du pays, d'où nous supposions qu'il était possible
+d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps après, ayant réussi à
+nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient
+été autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur
+écrivîmes une lettre en anglais, en français et en allemand, ne
+sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer
+quelles mesures il y aurait à prendre afin d'obtenir l'élargissement
+des prisonniers.
+
+Nous attendîmes encore sur cette plage déserte de Massowah, espérant
+toujours cette réponse tant désirée; rien n'arriva, mais le jour de
+Noël nous reçûmes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux
+Européens auxquels nous avions écrit. Ils nous informaient tous les
+deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Européens étaient
+dues à ce qu'il n'avait pas été répondu à la lettre de l'empereur, et
+ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tôt la lettre qu'il avait
+apportée pour Sa Majesté. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'était
+pas convenable que le gouvernement britannique forçât l'empereur à
+recevoir une lettre signée par la reine d'Angleterre, lorsque ce
+dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette
+susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions étaient
+changées et qu'il ne s'en souciait plus.
+
+Sur ces entrefaites arrivèrent quelques serviteurs des prisonniers,
+porteurs de lettres de leurs maîtres; d'autres personnes avaient été
+expédiées de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent
+étaient ainsi régulièrement envoyés aux captifs qui, en retour, nous
+informaient de leur état et des faits et gestes de l'empereur. Notre
+présence à Massowah n'avait pas eu peut-être une grande importance
+politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyâmes
+aux prisonniers, leur misère aurait été décuplée, si même ils
+n'avaient pas succombé aux privations et aux souffrances.
+
+Les amis des captifs et le public lui-même, presque partout, sans
+tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa
+mission, et des grandes difficultés qu'il avait rencontrées,
+attribuaient le manque de réussite à l'inactivité du représentant de
+l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donnés, quelques-uns furent
+suivis, mais on n'obtint aucun résultat. Le bruit circulait que l'une
+des raisons de Sa Majesté pour ne pas nous donner une réponse, c'était
+que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se
+regardait comme offensé et ne consentirait jamais à nous reconnaître.
+Pour obvier à cette difficulté, en février 1865, le gouvernement
+décida d'adjoindre à notre ambassade an autre officier militaire;
+ainsi que les journaux de cette époque le rapportaient, on espérait
+obtenir beaucoup de ces nouvelles démarches. En conséquence le
+lieutenant Prideaux, du corps de réserve de Sa Majesté Britannique à
+Bombay, arriva en mai à Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa
+présence sur la côte n'eut aucune influence sur l'esprit de Théodoros.
+Le seul avantage que nous acquîmes par sa présence à la mission, ce
+fut d'avoir un agréable compagnon, qui fut ainsi condamné à passer
+avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus
+chauds de l'année, dans le brûlant climat de Massowah. Plusieurs mois
+s'écoulèrent; toujours point de réponse. La condition des prisonniers
+était des plus précaires; c'était avec beaucoup d'appréhension qu'ils
+voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres étaient
+désespérées, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur
+fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la
+rébellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de
+les approvisionner selon leurs besoins.
+
+A la fin de mars, nous nous déterminâmes à tenter un dernier effort,
+et à demander notre rappel si la chose échouait. Nous avions entendu
+raconter par Samuel, comment il avait été mêlé à cette affaire, et
+nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de
+son maître. Dès que nous l'eûmes informé que nous désirions faire
+parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous
+aurions une réponse. Encore une fois nos espérances se réveillèrent
+et nous crûmes à une réussite. Les quarante jours s'écoulèrent, puis
+deux, puis trois mois et nous n'entendîmes parler de rien. Il semblait
+qu'une fatalité atteignît tous nos messagers; quelle que fût la classe
+à laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du naïb, ou
+attachés à la cour de Théodoros, le résultat était toujours le même,
+non-seulement ils ne rapportaient aucune réponse, mais nous ne les
+revoyions plus.
+
+Le temps désigné pour la mission de M. Rassam à Massowah étant passé,
+sans avoir donné aucun résultat satisfaisant, il fut décidé à la fin
+que l'on recourrait à un autre moyen.
+
+Au mois de février 1865, un Cophte, Abdul Melak, se présenta an
+consulat de Jeddah, prétendant arriver d'Abyssinie porteur d'un
+message de l'Abouna an consul général anglais en Egypte. Il affirmait
+que s'il obtenait du consul général une déclaration par laquelle
+on s'engagerait, si l'empereur relâchait les prisonniers, à ne pas
+poursuivre l'offense qui avait été faite à la nation anglaise,
+l'Abouna de son côté se faisait fort d'obtenir la libération des
+prisonniers et garantissait leur sécurité. Cet imposteur, qui n'avait
+jamais été en Abyssinie, donna des détails si étonnants qu'il en
+imposa complètement an conseil de Jeddah et au consul général. Le fait
+cependant qu'il prétendait avoir traversé Massowah sans se présenter
+à M. Rassam, était déjà suspect; si ces messieurs avaient possédé les
+plus légères connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient découvert la
+supercherie, lorsque le soi-disant délégué acheta quelques présents
+_convenables_ pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En
+Abyssinie, le tabac est regardé comme impur par les prêtres; aucun
+d'eux ne fume, et en admettant même, que dans sa vie privée, l'Abouna
+eût de temps en temps quelque faiblesse pour ce végétal, toutefois il
+aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrète que possible.
+Ainsi lui présenter une pipe d'ambre aurait été une insulte gratuite
+faite à un homme, qui était supposé devoir rendre un service
+important. C'était la marque la plus irrécusable d'un manque complet
+de connaissance des usages des prêtres d'Abyssinie. Cependant on fit
+partir cet homme, qui vécut plusieurs mois parmi les tribus arabes,
+situées entre Kassala et Metemma, protégé par le certificat qui le
+déclarait ambassadeur et le recommandait à la protection des tribus
+qu'il traversait. Nous le rencontrâmes non loin de Kassala. Il
+confessa la trahison dont il s'était rendu coupable, et fut tout
+réjoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux
+autorités turques pour le faire prisonnier.
+
+Le gouvernement décida enfin de nous rappeler et désigna pour nous
+remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingué.
+
+Au commencement de juillet, nous fîmes une courte excursion dans
+le pays d'Habab, situé au nord de Massowah; à notre retour nous
+rencontrâmes dans le désert de Chab des parents du naïb, qui nous
+informèrent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) était de retour avec
+une réponse de Sa Majesté et qu'il nous attendait impatiemment; que
+nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais
+ce qui était encore plus réjouissant, c'était la nouvelle apportée
+par eux que Théodoros, par égard pour nous, avait relâché le consul
+Cameron et ses compagnons de captivité. Le 12 juillet, Ibrahim arriva.
+Il nous donna de nombreux détails touchant l'élargissement du consul;
+récit qui fut confirmé quelques jours après par un ami de ce dernier
+ainsi que par nos premiers délégués. Je crois, d'après ce que j'ai
+appris plus tard, que Théodoros fut le premier auteur du mensonge,
+eu donnant ordre à ses officiers, publiquement et en présence des
+messagers, de délivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les
+messagers ajoutèrent d'eux-mêmes à ceci, qu'ils avaient vu le consul
+Cameron _après_ son élargissement.
+
+La réponse que Théodoros à la fin accordait à toutes nos demandes
+répétées, n'était ni courtoise, ni même polie; elle n'était ni
+scellée, ni signée. Il nous ordonnait de partir par la route longue
+et malsaine du Soudan, et arrivés à Metemma, il nous ordonnait de
+l'informer de notre présence, afin qu'il nous fournît une escorte.
+Nous ne fîmes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre
+semblait plutôt l'oeuvre d'un fou, que d'un être raisonnable. J'en
+choisis quelques extraits comme curiosité dans son genre. Il disait:
+
+«L'Abouna Salama, un juif nommé Kokab (M. Stern), et un autre appelé
+consul Cameron (envoyé par vous) sont la cause que je ne vous ai pas
+écrit en mon nom. Je les ai traités avec honneur et avec amitié
+dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je
+m'efforçais de cultiver l'amitié de la reine d'Angleterre, ils m'ont
+trahi.
+
+«Plowden et Johannes (John Bell), qui étaient aussi Anglais, out été
+tués dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai reçu de Dieu, j'ai vengé
+leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages
+déjà nommés abusèrent de cela et me dénoncèrent comme meurtrier
+moi-même. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se présenta à moi comme
+serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis présent d'une robe
+d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je
+lui demandai de me mettre en relation d'amitié avec sa reine.
+
+«Lorsqu'il partit pour sa mission, il alla séjourner quelque temps
+parmi les Turcs, puis revint vers moi.
+
+«Je lui demandai alors des nouvelles de la lettre que j'avais envoyée
+par son entremise à la reine d'Angleterre. Il me répondit qu'il
+n'avait aucune connaissance de cette lettre. Qu'ai-je fait, je vous le
+demande, pour qu'ils me haïssent et me traitent de la sorte? Par le
+pouvoir de Dieu, mon Créateur, je garde le silence.»
+
+Sur ces entrefaites, le steamer _Victoria_ arriva à Massowah le 23
+juillet; nous n'avions encore reçu aucune lettre du consul Cameron
+ni des autres captifs. Par le _Victoria_ nous fûmes informés que M.
+Rassam était rappelé et que M. Palgrave le remplaçait. Mais les choses
+avaient soudainement changé et M. Rassam ne pouvait qu'en référer au
+gouvernement pour de nouvelles instructions. Nous partîmes alors pour
+l'Egypte, où nous arrivâmes le 5 septembre.
+
+Par l'intermédiaire du consul général de Sa Majesté, le gouvernement
+avait appris que nous avions reçu une lettre de Théodoros, nous
+accordant la permission d'entrer en Abyssinie; que la lettre manquait
+de courtoisie et n'était pas signée; que le consul Cameron avait été
+mis en liberté, et, bien que M. Cameron eût toujours insisté auprès de
+nous pour que nous ne partissions pas pour l'intérieur de l'Abyssinie
+sans un sauf-conduit, nous dûmes promptement partir, le gouvernement
+considérant la chose comme opportune. On donna ordre à M. Palgrave de
+rester et à M. Rassam, son compagnon, de partir; une certaine somme
+nous fut remise pour des présents; des lettres du gouverneur du Soudan
+furent obtenues; et les provisions et les objets nécessaires au voyage
+étant achetés, nous retournâmes à Massowah où nous arrivâmes le 25
+septembre. Là nous apprîmes que des envoyés des prisonniers étaient
+arrivés; qu'ils avaient été pris par des soldats; et qu'ils avaient
+rapporté verbalement que, loin d'avoir été relâchés, les captifs
+avaient vu de nouvelles chaînes s'ajouter aux premières. Comme nous ne
+pouvions trouver personne pour nous accompagner à travers le désert du
+Soudan, (le climat en étant très-malsain à cette époque de l'année,
+nous étions an milieu d'octobre), nous pensâmes qu'il était convenable
+d'aller à Aden, afin d'obtenir des informations exactes sur les
+lettres des captifs ainsi que sur leur condition actuelle. Là nous
+tînmes conseil avec le représentant politique de ce poste sur la
+convenance de condescendre à la requête de l'empereur, vu l'aspect
+nouveau et tout différent sous lequel se présentaient les choses.
+
+Quoique le capitaine Cameron, dans toutes ses premières lettres, eût
+constamment insisté auprès de nous pour nous engager à ne pas entrer
+en Abyssinie, toutefois dans le dernier billet reçu il nous suppliait
+de venir tout de suite; que si nous condescendions à ce désir nous
+aurions la preuve des grands périls que couraient les prisonniers. Le
+résident politique alors, prenant en considération le dernier appel du
+capitaine Cameron à M. Rassam, consentit à la demande de Théodoros et
+nous engagea à partir, espérant un bon résultat de ce voyage.
+
+Après un court séjour à Aden, nous entrâmes encore à Massowah, et le
+plus promptement possible, nous fîmes nos arrangements pour le long
+voyage que nous avions en perspective. Malheureusement le choléra
+venait de faire son apparition, les indigènes n'étaient pas disposés
+à traverser les plaines de Braka et de Taka, à cause de la fièvre
+pernicieuse, jamais aussi mortelle qu'à cette époque de l'année, et il
+fallut requérir toute l'influence des autorités locales pour assurer
+notre prompt départ.
+
+
+Notes:
+
+[9]Peu de temps avant notre départ pour l'intérieur de l'Abyssinie,
+plusieurs échantillons de ces eaux avaient été recueillis et envoyés à
+Bombay pour être analysés.
+
+[10] Ces eaux out été envoyées à Bombay en novembre 1864.
+
+[11] 78°, 34 centigrades.
+
+[12] Au delà de Moncullou et de Haitoomloo.
+
+
+
+
+V.
+
+
+De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
+M. Marcopoli.--Le Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte
+nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
+dans le Soudan.
+
+Dans l'après midi du 15 octobre, tous nos préparatifs étant à peu près
+complets, la mission, composée de M. H. Rassam, du lieutenant W.-F.
+Prideaux, de l'état-major de Sa Majesté à Bombay, et de moi-même,
+partit pour cette dangereuse entreprise. Nous étions accompagnés par
+un neveu du naïb d'Arkiko. Une escorte de Turcs irréguliers avait été
+gracieusement envoyée par le pacha, pour protéger nos six chameaux
+chargés de notre bagage, de nos provisions et des présents destinés au
+monarque éthiopien. Nous prîmes aussi avec nous quelques Portugais,
+des serviteurs indiens et des indigènes de Massowah, comme muletiers.
+
+Au commencement d'un voyage, il manque toujours quelque chose. Dans
+cette circonstance, plusieurs chameliers se trouvèrent dépourvus de
+cordes. Les malles, les porte-manteaux furent semés sur la route,
+et la nuit était déjà avancée, lorsque le dernier chameau atteignit
+Moncullou. Une halte devint de toute nécessité. Cet arrêt momentané
+fut fait dans l'après-midi du 16. De Moncullou, notre route traversait
+vers le nord ouest le pays de Chob, triste désert de sable, coupé par
+deux torrents, généralement à sec; n'importe dans quelle saison, on
+peut obtenir une eau bourbeuse en creusant leur lit de sable.
+La rapidité avec laquelle ces torrents se forment est des plus
+étonnantes.
+
+Pendant l'été de 1865, nous fîmes une excursion à Af-Abed, dans le
+pays de Habab. A notre retour, tandis que nous traversions le désert,
+nous eûmes à supporter une forte tempête. Nous avions à peine atteint
+notre campement sur la rive méridionale du courant d'eau, la moitié
+de nos chameaux avaient déjà traversé le lit desséché de la rivière,
+lorsque soudainement nous entendîmes un rugissement épouvantable,
+immédiatement suivi d'un affreux torrent. Dans ce lit que nous venions
+de voir vide, maintenant coulait un fleuve puissant, entraînant les
+arbres, les rochers et même tous les êtres vivants qui, en ce moment,
+essayaient de le traverser. Notre bagage et nos serviteurs se
+trouvaient précisément sur la rive opposée, et bien que nous ne
+fussions qu'à un jet de pierre du bord si soudainement séparé de
+nous, nous dûmes passer la nuit sur la terre nue, n'ayant pour toute
+couverture que nos habits.
+
+Au centre du désert de Chob s'élève l'_Amba-Goneb_, roche basaltique
+en forme de cône, qui compte plusieurs centaines de pieds de hauteur
+et qui est placée là comme une sentinelle avancée des montagnes
+voisines. Le soir du 18, nous atteignîmes _Aïn_, et d'un désert
+affreux, à la réverbération fatigante, nous passâmes dans une
+charmante vallée arrosée par un petit ruisseau, frais et limpide,
+serpentant à l'ombre des mimosas et des tamarins, et unissant sa
+fraîcheur à l'ardente et luxuriante végétation des tropiques.[13]
+
+Nous fûmes assez heureux pour laisser le choléra derrière nous. A
+part quelques cas de diarrhée, facilement arrêtés, la compagnie tout
+entière jouit d'une excellente santé. Chacun de nous était plein
+d'ardeur à la perspective de visiter des régions presque inconnues,
+surtout après avoir dit adieu à Massowah, où nous avions passé de
+longs et tristes mois dans une attente pleine d'anxiété.
+
+D'Aïn à Mahaber[14] la route est des plus pittoresques; elle suit
+le courant de la petite rivière d'Aïn, tantôt emprisonnée par
+des murailles perpendiculaires de basalte ou de trachyte, tantôt
+serpentant sur un petit plateau tout verdoyant et bordé de hauteurs
+coniques, couvertes jusqu'à leur sommet de mimosas, d'énormes cactus,
+animées par des hordes d'antilopes, qui, bondissant de rochers en
+rochers, effarouchent par leurs caprices les innombrables hôtes de ces
+contrées, les gigantesques babouins. La vallée elle-même, embellie
+par la présence de nombreux oiseaux, au riche plumage et à la voix
+enchanteresse, retentit des cris perçants des nombreuses pintades, si
+familières que le bruit répété de nos armes à feu ne les dérangeait
+pas le moins du monde.
+
+A Mahaber, nous fûmes obligés de demeurer plusieurs jours pour
+attendre de nouveaux chameaux. Les Hababs, qui devaient nous
+les fournir, effrayés par le neveu chevelu du naïb et par les
+bashi-bozouks, se cachaient, et ce ne fut qu'après beaucoup de
+pourparlers et l'assurance répétée que chacun d'eux serait payé, que
+les chameaux firent leur apparition. Les Hababs sont de grandes tribus
+pastorales, habitant le Ad-Temariam, pays montagneux et arrosé, situé
+à environ cinquante milles an nord-ouest de Massowah, entre le 38e et
+le 39e degré de longitude, et 16e et 16,30 degré de latitude. C'est
+là qu'on rencontre le plus beau type du Bédouin errant: de taille
+moyenne, musculeux, bien fait, il prétend être d'origine abyssinienne.
+A l'exception de la teinte un peu plus sombre de la peau,
+certainement, sous tous les autres rapports, ces Bédouins ne diffèrent
+pas des habitants de la plaine, et ont quelque chose des premières
+races africaines. Il y a cinquante ans, c'était une tribu chrétienne
+de nom, dernièrement convertie au mahométisme par un vieux cheik
+encore vivant, qui réside près de Moncullou, et est un objet de grande
+vénération dans tout le Samhar. Une fois leurs doutes tombés et leurs
+soupçons _endormis_, les Hababs se montrèrent serviables, obligeants,
+pleins de bon vouloir.
+
+La reconnaissance n'est pas une vertu commune en Afrique, an moins
+autant que j'ai pu eu juger par ma propre expérience. La chose est si
+rare que je suis heureux d'en rapporter un exemple qui me revient à la
+mémoire. Dans notre première excursion dans l'Ad-Temariam, j'avais vu
+plusieurs malades, parmi lesquels un jeune homme qui souffrait d'une
+fièvre rémittente et je lui donnai quelques remèdes. Apprenant notre
+arrivée à Mahaber, il vint pour me remercier, m'apportant comme
+offrande une petite outre de miel. Il excusa l'absence de son vieux
+père, qui, disait-il, aurait désiré me baiser les pieds, mais la
+distance (environ huit milles) était trop grande pour ses forces de
+vieillard.
+
+Je dois aussi ajouter ici qu'un jeune voyageur, M. Marcopoli, nous
+avait accompagnés de Massowali. Il allait à Metemma, par la voie de
+Kassala, pour assister à la foire annuelle qui se tient tous les
+hivers dans cette ville. Il profita de notre séjour à Mahaber pour
+aller à Keren, dans le Bogos, où l'appelaient certaines affaires,
+comptant nous rejoindre quelques relais plus loin. Nous primes notre
+carte pour calculer la distance de notre halte actuelle à Bogos,
+qui nous parut de dix-huit milles an plus. Comme il était pourvu
+d'excellentes mules, il devait atteindre Metemma en quatre ou cinq
+heures. Il partit, en conséquence, à la pointe du jour, et ne s'arrêta
+pas une seule fois; mais la nuit était déjà fort avancée avant qu'il
+aperçût les lumières du premier village sur le plateau du Bogos:
+cela arrive à beaucoup de voyageurs induits en erreur par les cartes
+géographiques. L'anxiété du pauvre hommes fut grande. Bientôt après
+que la nuit fut venue, il aperçut une bête fauve. Je suppose que c'est
+son imagination, excitée an plus haut point par la peur, qui évoqua le
+fantôme de quelque horrible animal, un lion, un tigre, il ne sait
+pas exactement; mais, quoi qu'il en soit, il vit ou crut voir, une
+horrible bête de proie qui le regardait fixement à travers les
+broussailles, avec des yeux rouges et ardents, guettant tous ses
+mouvements pour sauter en temps opportun sur sa faible proie.
+Cependant il arriva à Keren en sûreté.
+
+Il apprit que nous étions attendus par les habitants du Bogos, qui
+croyaient que nous passerions par la route supérieure. A notre
+arrivée, on devait semer des fleurs devant nous, nous souhaiter la
+bienvenue par des danses et des chants à notre louange; l'officier
+commandant les troupes devait nous rendre les honneurs militaires; le
+gouverneur civil se proposait de nous recevoir avec somptuosité: en un
+mot, une magnifique réception devait être faite aux amis anglais du
+puissant Théodoros. Le désappointement fut on ne peut plus grand
+lorsque M. Marcopoli informa les Bogosites, que notre route était
+dans une direction tout opposée à leur belle province. Le commandant
+militaire décida alors qu'il accompagnerait M. Marcopoli à son retour,
+afin de nous payer son tribut de respect à notre station. M. Marcopoli
+en fut bien réjoui; il avait gardé un trop vivant souvenir de _son
+lion_ pour ne pas être heureux à la pensée d'avoir un compagnon de
+route.
+
+A la fin de la soirée, l'officier abyssinien et ses hommes partirent
+ayant eu soin, avant de se mettre eu marche, de s'administrer force
+rasades de tej pour se garder du froid. Une fois en marche, nos
+cavaliers se mirent à caracoler de la plus fantastique manière, tantôt
+courant bride abattue sur le pauvre Marcopoli, la lance eu arrêt, et
+faisant volte-face juste lorsque la pointe de leur arme touchait déjà
+sa poitrine; tantôt fondant sur lui et faisant feu de leurs pistolets
+chargés, mais a poudre et à 60 ou 80 centimètres seulement de sa
+tête. Marcopoli était fort mal à son aise avec cette escorte ivre et
+belliqueuse; mais ne connaissant pas leur langue, il n'avait rien à
+faire que de paraître enchanté.
+
+De bonne heure dans la matinée, à notre seconde étape de Mahaber, ce
+spécimen de soldats abyssiniens firent leur apparition, c'était une
+poignée de coquins à la mine la plus scélérate que j'aie jamais
+rencontrée pendant tout mon séjour en Abyssinie. Evidemment Théodoros
+n'était pas très-difficile dans le choix des officiers qu'il plaçait
+aux avant-postes les plus éloignés; à moins qu'il ne considérât les
+plus insolents et les plus désordonnés comme les plus propres à
+remplir cette charge. Ils nous offrirent une vache qu'ils avaient
+volée sur leur route, et nous prièrent de ne pas oublier de faire
+savoir à leur maître qu'ils étaient venus au-devant de nous à une
+grande distance, afin de nous présenter leurs hommages. Après les
+avoir fait rafraîchir avec quelques verres de brandy, et s'être
+partagés une mince collation, ils baisèrent la terre eu signe de
+reconnaissance pour les bonnes choses qu'ils avaient reçues eu retour
+de leur don, et ils partirent--à notre grande satisfaction.
+
+Le 23, nous quittâmes Mahaber nous dirigeant vers l'ouest et longeant,
+pendant plus de huit milles, la charmante vallée d'Aïn. Ensuite, nous
+tournâmes vers la gauche, allant ainsi dans la direction du sud-ouest
+jusqu'à ce que nous arrivâmes dans la province de Barka; de nouveau,
+notre route reprit la direction du nord-ouest jusqu'à Zaga. De
+ce point jusqu'à Kassala, notre direction générale fut vers le
+sud-ouest[15] De Mahaber à Adarté la route est des plus agréables;
+pendant plusieurs jours, nous montâmes continuellement, et plus nous
+avancions dans ces régions montagneuses, plus aussi nous trouvions le
+pays délicieux, à la vue d'une végétation abondante et splendide.
+
+Le 25, nous traversâmes l'_Anseba_, grande rivière roulant ses eaux
+dans les provinces élevées du Bogos, de l'Hamasein et du Mensa, et se
+jetant dans la rivière de Barka à Tjab[16].
+
+Nous passâmes une journée délicieuse dans la magnifique vallée
+d'Anseba; cependant craignant le danger de rester, après le coucher
+du soleil, sur ces bords fleuris, mais malsains, nous plantâmes notre
+tente sur un terrain plus haut, à quelque distance de là, et le matin
+suivant, nous partîmes pour Haboob, le point le plus haut que nous
+devions atteindre avant de descendre dans le Barka, à travers le
+passage difficile du Lookum. Après une descente à pic de plus de 2,000
+pieds, la route glisse vers le bas pays de Barka.
+
+D'Aïn à Haboob[17] le pays est, en général, bien boisé et arrosé
+par d'innombrables ruisseaux. Le sol est formé de débris de roches
+volcaniques, spécialement de feldspath; la pierre ponce abonde
+dans les ravins. Les lits des ruisseaux sont les seules routes des
+voyageurs. Cette chaîne de montagnes tout entière est une région
+très-agréable, d'autant plus charmante qu'elle s'élève entre les côtes
+arides de la mer Rouge et les plaines brûlées et unies du Soudan. La
+province de Barka est une prairie sans fin, élevée d'environ 2,500
+pieds, et parsemée de petits bois de mimosas rabougris.
+
+De Baria à Metemma, le sol est formé généralement d'alluvion.
+
+L'eau y est rare; presque toujours, un mois après la saison des
+pluies, toutes les rivières sont à sec; et l'on ne peut obtenir de
+l'eau qu'en creusant le sable du lit desséché de la rivière de Barka
+et de ses affluents. Lorsque nous traversâmes ces plaines quelques
+portions en étaient encore vertes; mais lorsque nous y revînmes
+quelques mois plus tard, ces prairies étaient plus desséchées que le
+désert lui-même.
+
+Nos jolis chanteurs d'Aïn avaient disparu. L'oiseau de Guinée était
+devenu rare et l'on ne rencontrait que quelques chétives antilopes
+errant sur l'étendue déserte. Par contre, nous étions réveillés par
+le rugissement du lion et le miaulement de la byène, et nous avions
+grand'peine à protéger nos moutons et nos chèvres contre le léopard
+tacheté qui guettait autour de nos tentes.
+
+Le 13 octobre, nous arrivâmes à Zaga, grande région de plaine située à
+la jonction du Barka et du Mogareib. Ici comme presque partout, on ne
+trouve de l'eau qu'eu creusant des puits dans le lit des rivières.
+Mais on en a obtenu une quantité suffisante pour décider les Beni-Amer
+à y établir leur campement d'hiver.
+
+Ce jour-là, nous avions parcouru un long trajet à cause de l'absence
+de l'eau sur notre route. Nous étions partis à deux heures de
+l'après-midi, et nous n'arrivâmes à notre halte (située dans le lit
+même du torrent et à quelques mètres du camp des Beni-Amer), qu'une
+couple d'heures avant la pointe du jour. Nous étions si endormis et si
+fatigués que vers la fin de notre marche nous avions toutes les peines
+du monde à nous tenir en selle, et ce ne fut pas trop tôt quand notre
+guide nous donna le réjouissant avertissement que nous étions arrivés.
+Nous étendîmes aussitôt sur la terre nos couvertures en peau de vache
+que nous portions avec nous, et nous couvrant de nos habits, nous nous
+couchâmes immédiatement. J'avais offert à M. Marcopoli de partager ma
+couche, sa couverture ne nous ayant pas encore rejoints, et an bout
+de quelques minutes, nous étions tous les deux plongés dans ce lourd
+sommeil qui accompagne toujours l'épuisement causé par une longue
+marche. Je me souviens de l'ennui que j'éprouvai en me sentant
+violemment secoué par mon compagnon de lit qui, d'une voix tremblante,
+me soufflait dans l'oreille: «Regardez là!» Je compris aussitôt son
+regard d'angoisse et de terreur, car deux magnifiques lions, à peine
+éloignés de vingt pas, buvaient près du puits creusé par les Arabes.
+Je pensai, et je le dis à M. Marcopoli, que, n'ayant pas d'armes à feu
+avec nous, le plus sage était de dormir et de rester aussi tranquilles
+que possible. Je lui en donnai l'exemple et ne m'éveillai que fort
+tard dans la matinée, lorsque déjà le soleil lançait ses rayons
+brûlants sur nos têtes découvertes. M. Marcopoli, la terreur et
+l'égarement encore empreints sur sa physionomie, était toujours assis
+près de moi. Il me dit qu'il n'avait pas dormi, mais qu'il avait
+surveillé les lions: ils étaient restés fort longtemps buvant,
+rugissant et se battant les flancs de leurs queues, et même lorsqu'ils
+étaient partis, ils avaient continué leurs terribles rugissements,
+qui allaient en s'éloignant, à mesure que les premiers rayons du jour
+perçaient l'horizon.
+
+Sans aucun doute, nous venions d'échapper à un terrible danger, car
+cette nuit même, un lion avait emporté un homme et un enfant qui
+étaient couchés en dehors du camp des Arabes. Le cheik des Beni-Amer,
+pendant les quelques jours que nous passâmes à Zaga, avec une
+véritable hospitalité arabe, plaça toujours des gardes pendant la
+nuit autour de nos tentes, pour surveiller les grands feux qu'ils
+allumaient, dans le but de tenir à une distance respectueuse ces
+malencontreux rôdeurs de nuit.
+
+Nous étions convenus avec les Hababs, que nous changerions nos
+chameaux en cet endroit, mais il nous fut impossible d'en obtenir
+d'autres ni par argent ni par amitié. Il est fort heureux pour nous
+que les Bédouins aient reconnu enfin que tous les hommes blancs
+n'étaient pas des Turcs, autrement nous eussions été emprisonnés,
+sans espoir d'en sortir, an centre du pays de Barka. Les Beni-Amer ne
+voulurent jamais avouer qu'ils avaient des chameaux, bien que nous en
+vissions plus de dix mille qui paissaient sous nos yeux.
+
+Les Beni-Amer sont Arabes, ils parlent l'arabe, et ont gardé jusqu'à
+présent tous les caractères de cette race. Un Bédouin rôdeur et un
+Beni-Amer sont tellement semblables qu'il semble incroyable que les
+Beni-Amer n'aient gardé aucun souvenir de leur arrivée sur les côtes
+d'Afrique, et de la cause qui a poussé leurs ancêtres loin de leur
+pays natal. Leurs cheveux longs, noirs et soyeux n'ont pas encore
+pris l'apparence laineuse de ceux des fils de Cam; leurs petites
+extrémités, leurs membres finement attachés, leur nez droit, leurs
+lèvres minces, leur teint bronzé, les distinguent des Shankallas, des
+Barias et de toutes ces races mélangées des plateaux. Ils portent un
+morceau de drap long de quelques mètres, jeté autour de leur corps
+avec l'élégance particulière aux sauvages. Avec ce mince chiffon ils
+se feront toujours remarquer comme le mendiant italien, non-seulement
+par leurs formes bien prises, mais aussi par l'impudence et
+l'effronterie qui se manifestent dans le brillant éclat de leurs yeux
+noirs. Les Beni-Amer, comme leurs frères des côtes arabes, possèdent
+à un haut degré ce défaut si bien décrit par un voyageur distingué de
+l'Orient et qui les appelle: une race bavarde et criarde. Ils payent
+un tribut spécial au gouvernement égyptien, et la raison pour laquelle
+nous ne pûmes obtenir de chameaux était que, les troupes étant en
+mouvement, ils craignaient qu'à leur arrivée à Kassala, pressés par le
+service du gouvernement, non-seulement ils ne fussent pas payés par
+nous, mais vraisemblablement qu'on leur enlevât un grand nombre de
+leurs chameaux. Cette tribu rôde le long des rives du Barka et de ses
+affluents. Zaga n'est que leur station d'hiver; d'autres fois ils
+parcourent les immenses plaines au nord du Barka à la recherche des
+pâturages et de l'eau nécessaires à leurs innombrables troupeaux.
+Sur tout le pays de Zaga des camps apparaissent dans toutes les
+directions; leurs troupeaux de bétail, particulièrement de chameaux,
+semblent sans nombre: tout indique que ce sont de riches et puissantes
+tribus.
+
+Nous campâmes près de leur quartier général où réside le cheik de
+tous les Beni-Amer, Ahmed, entouré par ses femmes, ses enfants et
+son peuple. C'est un homme d'âge moyen, se distinguant de ses rusés
+compagnons par un regard fin et subtil. Il fut aimable pour nous,
+et nous offrit quelques moutons et des vaches. Son camp couvrait
+plusieurs acres de terre, le tout était entouré d'une forte défense.
+Les huttes sont rangées en forme circulaire à quelques pieds de la
+haie; l'espace ouvert au centre est réservé aux bestiaux, toujours
+recueillis pendant la nuit. La petite hutte du chef entourée de bois
+et de gazon, contraste agréablement avec la demeure de ses sujets. Les
+plus chétives de ces huttes de forme arrondie, sont faites de pieux
+piqués en terre; quelques lambeaux de natte grossière jetés par-dessus
+complètent la structure. Elles n'ont pas plus de quatre pieds de haut;
+et leur circonférence est d'environ douze pieds; toutefois, on voyait
+à travers l'étroite ouverture apparaître huit ou dix faces mal lavées,
+où brillaient des yeux noirs et effrayés, épiant les étranges hommes
+blancs. La petite vérole y faisait alors de grands ravages, et la
+fièvre journellement emportait quelque victime. Je donnai des remèdes
+à plusieurs malades, et de bons conseils hygiéniques au cheik Ahmed.
+Il écouta avec un respect bienveillant toutes les bonnes choses qui
+tombaient des lèvres de l'hakee. «Il verrait;» jamais ses ancêtres
+n'avaient fait ainsi auparavant, et avec la bigoterie et la
+superstition musulmanes, il mit fin à la conversation par un
+Allah-Kareem!...[18]
+
+Le 3 novembre, nous étions encore en marche. Le 5, nous arrivâmes à
+Sabderat, premier village _non nomade_ que nous rencontrions depuis
+notre départ de Moncullou. Ce village, semblable extérieurement à ceux
+du Semhar, est bâti sur la pente d'une haute montagne granitique,
+divisée en deux du sommet à la base. De nombreux puits sont creusés
+dans le lit du torrent qui le partage. Les habitants des deux bords
+sont souvent en contestation pour la possession de leur liquide
+précieux; et quand l'eau jaillissante a disparu, les passions humaines
+s'éveillent, le lit tranquille du torrent devient le théâtre de
+disputes et de guerres.
+
+Le matin du 6 novembre, nous entrâmes à Kassala. Le neveu du naïb nous
+avait précédés, afin d'informer le gouverneur de notre arrivée et
+de lui présenter la lettre de recommandation adressée pour nous aux
+autorités par le pacha d'Egypte. Pour nous rendre les honneurs dus aux
+porteurs d'un firman de leur maître, le gouverneur envoya toute la
+garnison à notre rencontre à quelques milles au delà de la ville,
+chargée de nous présenter une excuse polie, de son absence due à la
+maladie. L'ancien associé de la maison grecque, Paniotti, vint aussi
+nous souhaiter la bienvenue et nous offrir l'hospitalité de sa maison
+et de sa table.
+
+Kassala, capitale du Takka, ville fortifiée, située près de la rivière
+Gash, renferme environ 10,000 habitants; elle est bâtie sur le modèle
+le plus moderne des villes égyptiennes, les édifices publics aussi
+bien que les constructions privées sont de boue. L'arsenal, les
+casernes sont les seules constructions de quelque importance. De
+magnifiques jardins out été créés à peu de distance de la ville près
+de la rivière Gash par une petite communauté d'Européens. Mais avant
+et après la saison des pluies, le pays est très malsain. Pendant ces
+quelques mois, de mauvaises fièvres et la dyssenterie font beaucoup de
+ravages.
+
+Kassala était autrefois une ville très-prospère, le centre de tout le
+commerce de cette immense étendue de pays compris entre Massowah et
+Suakin jusqu'au Nil, et de la Nubie à l'Abyssinie. Mais à l'époque
+de notre passage, elle semblait déserte, couverte de ruines et d'une
+abondante végétation, et dépourvue des choses les plus nécessaires
+à la vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, fréquentée
+seulement par quelques fidèles citoyens, semblables à des spectres
+et déjà atteints de la peste. Kassala avait eu à supporter l'épreuve
+d'une révolte des troupes nubiennes. Les fièvres pernicieuses, la
+terrible dyssenterie et le choléra avaient décimé également les
+rebelles et les royalistes; la guerre et la maladie s'étaient donné
+la main pour transformer cet oasis du Soudan en un désert pénible
+à contempler. La révolte des troupes avait éclaté en juillet.
+Les troupes n'avaient point touché de paye depuis deux ans, et
+lorsqu'elles réclamèrent cet arriéré, elles essuyèrent un refus
+catégorique. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les
+soldats aient été prompts à écouter les paroles trompeuses et les
+extravagantes promesses qui leur étaient faites par un de leurs chefs
+subalternes, nommé Denda, et descendant des premiers rois de Nubie.
+Ils mûrirent leur complot en grand secret, et chacun fut terrifié un
+beau matin d'apprendre que les soldats noirs venaient de se déclarer
+en révolte ouverte, avaient massacré leurs officiers, et ne trouvant
+plus aucune contrainte, se laissaient aller à leur inclination
+naturelle qui est le carnage et le pillage. Quelques Egyptiens
+réguliers, par bonheur, avaient pris possession de l'arsenal, et
+tinrent tête à ces sauvages furieux jusqu'à ce que des troupes
+arrivassent de Kédaref et de Khartoum. Les Européens et les Egyptiens
+défendirent courageusement la partie de la ville qu'ils habitaient.
+Ils élevèrent des murailles et de petites défenses de terre entre eux
+et les révoltés, et continuellement en alerte, à cause de leur petit
+nombre, ils repoussèrent avec bravoure les assauts de leurs ennemis
+pour défendre leurs vies et leurs propriétés. Les troupes égyptiennes
+arrivèrent de tous côtés et secoururent la ville assiégée. Plus de
+mille révoltés furent tués près des portes de la ville; un autre
+millier environ furent pris et exécutés, et ceux qui espéraient
+échapper à la vengeance de l'impitoyable pacha, en fuyant dans le
+désert, furent traqués comme des bêtes fauves par les Bédouins
+rôdeurs. Bien que l'ordre fût rétabli à notre passage, cependant il ne
+fut pas facile d'obtenir des chameaux. Il fallut tout le pouvoir et
+toute la force de persuasion des autorités pour décider les Arabes
+Shukrie à nous laisser entrer dans la ville et à nous accompagner à
+Kédaref.
+
+C'est à Kassala que nous apprîmes la triste fin de l'entreprise du
+comte de Bisson. Il paraît que le comte de Bisson, jadis officier
+de l'armée napolitaine, avait épousé dans un âge avancé une riche
+héritière, belle et accomplie en toutes choses et fille d'un armateur.
+C'était un mariage de convenance: un titre échangé contre la richesse
+et la beauté. Dans l'automne de 1864, M. de Bisson arriva à Kassala,
+accompagné d'une cinquantaine d'aventuriers, le rebut de toutes les
+nations, qui s'étaient enrôlés sous l'étendard de l'ambition du comte
+avec cette promesse que la richesse et le pouvoir seraient avant peu
+leur partage. La pensée de M. de Bisson était de jouer le rôle d'un
+second Moïse; il ne voulait pas seulement coloniser, mais aussi
+convertir. Il ne doutait pas que le sauvage Bédouin des plaines du
+Barka, non-seulement le reconnût pour son chef, mais il était persuadé
+que cet être errant, abandonnant ses fausses croyances, tomberait
+prosterné devant l'autel qu'il voulait ériger dans le désert. Environ
+cent villes arabes se laissèrent persuader de se joindre au parti
+européen, ramassis de gens bons à rien et de vagabonds qui s'étaient
+parés d'un uniforme militaire, qui avaient adopté le _rifle_, le
+pistolet et l'épée, qui portaient avec eux leurs provisions, qui
+étaient ponctuels dans leur service et toujours prêts à faire leurs
+salamalecks, mais rebelles à toute discipline et à toutes les notions
+de civilisation que le comte et ses officiers s'efforçaient de leur
+inculquer.
+
+Leur départ de Kassala pour le pays découlant de lait et de miel, fut
+tout à fait théâtral; en tête, à cheval sur un chameau, un galant
+capitaine (il avait donné sa démission du service autrichien) jouait
+sur un cor de chasse une fanfare de départ; derrière lui le second
+commandant, monté sur un fougueux coursier et suivi par une portion
+des forces européennes, qui, avec une attitude militaire et marchant
+en rangs serrés, s'en allaient comme des hommes qui ont pour esclave
+la victoire. Derrière eux venait le comte lui-même, dans un uniforme
+éclatant de général, la poitrine couverte de décorations que les
+souverains avaient été fiers de décerner à un si noble coeur; près de
+lui, sa superbe femme cavalcadait gracieusement, admirant son mari
+coiffé du pittoresque képi et vêtu de l'uniforme rouge des zouaves
+français; Après eux, fermant la marche, la masse des Arabes, le
+pillage écrit dans leurs brillants yeux noirs, marchait d'un pas
+tranquille et facile aussi régulièrement que l'on pouvait s'y attendre
+d'hommes qui détestaient l'ordre et avaient été dressés en si peu de
+temps. Ai-je besoin de dire que l'expédition manqua complètement? Les
+Arabes de la plaine refusèrent de reconnaître un autre roi et pontife
+dans la personne du comte. Ils furent même assez méchants pour engager
+ceux de leurs frères qui avaient accepté de le servir, à retourner à
+leurs premières occupations, et _oublièrent de laisser_ derrière
+eux leurs armes, leurs vêtements, etc., etc., qui leur avaient été
+distribués lorsqu'ils s'étaient engagés an service du comte.
+
+Le retour à Kassala fut plus modeste. Les _fiers conquérants_
+n'avaient plus de cor de chasse; les brillants uniformes s'étaient
+salis en route et les vêtements avaient été raccommodés; le général
+lui-même avait adopté le costume civil; la dame seule était toujours
+gaie, souriante et pleine de beauté comme auparavant; mais aucun Arabe
+à l'accoutrement fastueux ne fermait le cortège, épuisé et mourant de
+faim. M. de Bisson avait échoué. Pourquoi? Parce que le gouvernement
+égyptien n'avait fourni aucun des secours qu'il avait promis de
+fournir, mais an contraire, avait arrêté les approvisionnements que
+le comte se croyait en droit de recevoir. Une demande de je ne sais
+combien de millions fut faite alors au gouvernement. Un envoyé fut
+dépêché à cet effet; mais à ce qu'il parait la demande ne fut pas
+prise au sérieux, et les prétentions du comte furent déclarées
+absurdes et déraisonnables. Bientôt après le comte et sa femme
+retournèrent à Nice, laissant à Kassala les débris de l'armée
+européenne, qui consistaient en quelques hommes que n'avait pas
+emportés la fièvre ou toute autre maladie pernicieuse.
+
+Pendant la révolte des troupes nubiennes, le peu de ces soldats qui
+n'étaient pas à l'hôpital ou sur la route de Kartoum ou de Massowah,
+se battirent bien; même deux d'entre eux payèrent de leur vie leur
+vaillante conduite dans une sortie; ils gagnèrent ainsi par leur
+bravoure dans ces temps difficiles, le respect qu'ils avaient perdu
+pendant de longs jours d'inaction.
+
+M. de Bisson s'était montré très-ingénieux à répandre le plus de faux
+rapports possible sur la condition des captifs retenus par Théodoros;
+et même jusqu'au moment où l'armée fut en marche pour leur délivrance,
+des comptes rendus _très-exacts_ parurent sur le relâchement des
+Anglais par Théodoros. Une autre fois un rapport menteur fut répandu,
+prétendant qu'il avait été livré dans le Tigré, entre Théodoros et un
+puissant ennemi, une bataille qu'on disait avoir duré trois jours sans
+aucune apparence de succès d'aucun côté; que Théodoros, ayant aperçu
+dans le camp ennemi quelques Européens, avait aussitôt envoyé l'ordre
+de notre exécution immédiate; enfin, que le porteur de la sentence
+s'étant rendu auprès de l'impératrice, qui résidait alors à Gondar,
+l'agent de M. de Bisson avait usé de son influence pour arrêter
+l'exécution. Tout absurdes et ridicules que fussent ces rapports, ils
+n'en produisaient pas moins une grande angoisse momentanée sur les
+parents et les amis des captifs.
+
+Pendant cinq jours que nous passâmes à Kassala, je suis heureux de
+pouvoir dire que j'ai pu soulager plusieurs malades, parmi lesquels
+notre hôte lui-même, et un de ses convives, jeune officier égyptien
+bien élevé, qui fut conduit aux portes du tombeau par une violente
+attaque de dyssenterie. Un colonel nubien nous fit appeler un matin;
+il nous engagea fortement à nous arrêter avant qu'il ne fût trop tard.
+Il connaissait la façon d'agir de Théodoros, et il nous assura que
+nous ne rencontrerions qu'imposture et trahison auprès de lui. Nous
+lui apprîmes alors que nous avions un mandat officiel et que nous
+étions obligés d'obéir; il n'ajouta plus rien mais il nous dit adieu
+d'une voix pleine de tristesse.
+
+
+Notes:
+
+[13] La distance de Massowah à Aïn est environ de 44 milles.
+
+[14] D'Aïn à Mahaber on compte environ 30 milles.
+
+[15] La distance de Mahaber à Adarté, sur la frontière du Barka, est
+environ de 50 milles, et d'Adarté à Kassala environ 130 milles.
+
+[16] Tjab, latitude de 17° 10', longitude 37° 15'.
+
+[17] L'Anseba, à l'endroit ou nous le traversumes, est à environ 4,000
+pieds au-dessus du niveau de la mer, et Haboob à environ 4,500 pieds.
+
+[18] Dieu est miséricordieux.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Départ de Kassula.--Le Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite
+de Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché
+hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur
+émigration dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros.
+
+Dans l'après-midi du 10 novembre nous partîmes pour Kédaref. Notre
+route en ce moment avait une direction plus méridionale. Le 13,
+nous traversâmes l'Atbara, tributaire du Nil, apportant au Père des
+fleuves, les eaux de l'Abyssinie septentrionale. Le 17, nous entrâmes
+dans Sheik-Abu-Sin, capitale de la province de Kédaref.[19] Nos
+chameliers appartenaient à la tribu des Shukrie-Arabes, tribu
+semi-pastorale, semi-agricole, et qui réside principalement dans le
+voisinage et le long des rives de l'Atbara, ou bien va errer sur
+l'immense plaine située entre cette rivière et le Nil. Les Shukrie
+sont plus abâtardis que les Beni-Amer, parce qu'ils se sont davantage
+mêlés aux Nubiens ainsi qu'aux peuplades qui demeurent dans ces
+régions. Ils parlent un mauvais arabe. Quelques-uns ont gardé tous
+les traits et toutes les apparences générales de la race originelle,
+tandis que d'autres sont considérés comme des mulâtres et que même
+quelques-uns se distinguent difficilement des Nubiens ou Takruries.
+
+De Kassala à Kédaref, nous traversâmes une plaine interminable,
+couverte d'une herbe haute, parsemée de bouquets de mimosas, trop
+chétifs pour offrir les délices d'une ombre protectrice pendant
+l'accablante chaleur de midi. De tous côtés à l'horizon on aperçoit
+des sommets isolés: le Djebel-Kassala à quelques milles an sud de la
+capitale du Takka; vers l'orient, le Ela-Hugel et le Ubo-Gamel furent
+en vue pendant plusieurs jours; tandis que vers l'ouest, perdus
+presque dans la brume de l'horizon, apparaissaient successivement les
+contours du Derked et du Kossanot.
+
+La vallée de l'Atbara avec sa végétation luxuriante, habitée par
+toutes les variétés de l'espèce emplumée, visitée par les puissants
+quadrupèdes altérés des prairies, présentait un spectacle si grand
+dans sa sauvage beauté, que nous nous arrachâmes difficilement à ses
+bosquets ombrageux: Si notre devise n'avait pas été: «En avant!» nous
+eussions, bravant la fièvre, passé quelques jours dans ces régions
+vertes et odoriférantes.
+
+Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, bâties
+en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant à la
+société Paniotti, notre hôte de Kassala, fut mise à notre disposition.
+A peine arrivés, nous reçûmes la visite d'un marchand grec qui vint me
+consulter pour une roideur à la jointure du bras et de l'avant-bras,
+causée par la blessure d'un coup de fusil. Il paraît que quelques
+années auparavant, tandis qu'il était à cheval sur un chameau pendant
+une partie de chasse à l'éléphant, son fusil chargé d'une demi-once de
+poudre, partit de lui-même, il n'a jamais su comment. Tous les os de
+l'avant-bras avaient été broyés; la cicatrice de cette affreuse plaie
+montrait les souffrances qu'il avait supportées, et c'était pour moi
+en vérité un prodige que, résidant comme il faisait dans un climat
+chaud et malsain, privé de soins médicaux, non-seulement il n'eût pas
+succombé aux suites de la blessure, mais encore qu'il eût sauvé le
+membre. Je considérais la guérison comme très-extraordinaire et, comme
+d'ailleurs il n'y avait rien à faire, je lui conseillai de laisser son
+bras tranquille.
+
+Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendîmes sa politesse.
+Tandis que nous savourions notre café avec lui et d'autres _grandeurs_
+du pays, on nous annonça que Tisso-Gobazé, l'un des rebelles, avait
+battu Théodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit
+qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait à nous en
+informer en arrivant à Metemma; si la nouvelle n'était pas vraie, de
+retourner sur nos pas, mais _quoi qu'il en fût_, de ne pas entrer en
+Abyssinie si Théodoros en était encore le maître. Il nous cita alors
+plusieurs exemples de la fourberie et de la cruauté de Théodoros;
+malheureusement nous ne tînmes pas compte de ses paroles, parce que
+nous savions qu'une vieille animosité existait entre les chrétiens
+de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma
+cette rumeur ne s'était pas encore répandue; toutefois nous n'avions
+pas le choix et nous n'eûmes pas la pensée un seul instant de
+rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission
+quels qu'en fussent les périls.
+
+A Kédaref, nous fûmes assez heureux pour tomber sur un jour de marché,
+et, par conséquent, avoir toutes les facilités pour échanger nos
+chameaux. Le même soir, nous étions de nouveau en route, nous
+dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, décrivant un angle
+avec notre première direction et marchant juste vers le soleil levant.
+
+Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernière ville et le Gash,
+nous avions d'abord aperçu quelque culture; mais ce n'était rien en
+comparaison de l'étendue immense de champs cultivés commençant depuis
+notre départ de Sheik-Abu-Sin, et s'étendant sans interruption à
+travers les provinces de Kédaref et de Galabat. Des villages se
+montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur.
+A mesure que nous avancions, ces éminences croissaient en élévation
+jusqu'à ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et
+finissaient par se joindre à la grande chaîne à laquelle appartenaient
+les pics élevés de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se
+montrèrent à nous.
+
+Nous arrivâmes à Metemma dans l'après-midi du 21 novembre. En
+I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fûmes
+reçus par son _alter ego_, qui mit une des résidences impériales
+(une misérable grange) à la disposition des _«grands hommes de
+l'Angleterre.»_ Si nous déduisons le septième jour pendant lequel nous
+dûmes nous arrêter à cause de la difficulté que nous eûmes à obtenir
+des chameaux, nous fîmes notre voyage entre Massowah et Metemma
+(environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut
+extrêmement triste et fatigant. A part quelques agréables régions,
+telle que celle d'Aïn à Haboob, les vallées de l'Anseba et d'Atbara,
+et le pays qui s'étend de Kédaref à Galabat, nous ne traversâmes que
+des savanes sans fin; nous ne rencontrâmes pas un être humain, pas une
+hutte, seulement, de temps à autre, quelques antilopes, des traces
+d'éléphants, etc., et nous n'entendîmes aucun bruit, si ce n'est le
+rugissement des bêtes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquée
+par des lions; malheureusement nous ne les vîmes pas, parce que
+dans ces deux occasions nous étions couchés; mais chaque nuit, nous
+entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un
+tonnerre éloigné dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.
+
+La chaleur du jour était parfois réellement accablante. Afin de
+laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos
+tentes de très-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures
+à attendre le bon plaisir de nos chameliers, à I'ombre étroite d'un
+mimosa, nous efforçant vainement de trouver, sous son feuillage
+rabougri, un abri contre les rayons brûlants du soleil. Nuit après
+nuit, que ce fût à la clarté de la lune ou à la simple clarté des
+étoiles, nous allions toujours: la tâche était devant nous, et
+notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tôt ce pays où nos
+compatriotes languissaient dans les chaînes. Déjà en selle entre trois
+et quatre heures de l'après-midi, nous avions souvent forcé nos mules
+harassées à marcher, jusqu'à ce que l'étoile du matin eût disparu
+devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu à
+boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres
+de cuir; et presque toujours cette eau tiède et dégoûtante était si
+rare et si précieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte
+pour calmer notre peau brûlée ou rafraîchir notre système épuisé par
+une ablution à propos.
+
+Malgré les privations, les inconvénients, les refus et les dangers de
+toute espèce que l'on rencontre dans un voyage à travers le Soudan, à
+cette époque de l'année si malsaine, à force de soins et d'attentions
+nous arrivâmes à Metemma, sans avoir eu une seule mort à déplorer.
+Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigènes, même
+M. Rassam, eurent à souffrir plus ou moins de la fièvre. Ils se
+rétablirent tous insensiblement, et quelques semaines après notre
+départ pour l'Abyssinie, la majeure partie était en meilleure santé
+que lorsque nous avions quitté les côtes chaudes et étouffantes de la
+mer Rouge.
+
+Metemma, capitale du Galabat, province située sur la frontière
+occidentale de l'Abyssinie, est bâtie dans une grande vallée, à
+environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds
+du village, et sépare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui
+touche à l'Abyssinie, se trouve un petit village, habité par quelques
+négociants abyssiniens qui y résident pendant les mois d'hiver, époque
+d'un grand commerce avec l'intérieur du pays. Les huttes arrondies et
+coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes;
+la dimension et certains soins apportés dans la construction, sont
+les seules différences qui existent entre les demeures des riches et
+celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma
+sont inférieurs à plusieurs des huttes de ses sujets, probablement
+afin de dissiper le préjugé accrédité de sa richesse et des trésors
+incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises à notre
+disposition, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient sa propriété; elles
+étaient situées sur l'une des petites collines faisant face à la
+ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en
+effet, un peu moins malsaines que le terrain marécageux des bas-fonds.
+
+Bien que suivant la croyance du prophète de Médine, la capitale du
+Galabat ne peut se vanter de posséder une seule mosquée.
+
+Les habitants du Galabat sont Takruries, la race nègre du Darfour. Ils
+sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale,
+le reste est disséminé dans les divers villages situés ça et là au
+milieu des champs cultivés et des vastes prairies. La province tout
+entière est parfaitement apte à la culture. De petites collines
+arrondies, séparées par des vallées inclinées et arrosées par de frais
+ruisseaux, donnent un aspect agréable à la contrée; et si ce n'était
+que le pays est extrêmement malsain, on pourrait comprendre la
+préférence des pèlerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un
+compliment fait à leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour,
+dans leur pèlerinage à La Mecque, remarquèrent en passant cette
+province si favorisée, et ils s'imaginèrent que c'était là, moins
+les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pèlerins s'y
+établirent d'abord, et Metemma fut bâtie; d'autres suivirent leur
+exemple et, quoique appartenant à une race indolente et paresseuse,
+ils formèrent bientôt, va l'extrême fertilité du sol, une colonie
+prospère.
+
+Une fois établis, ils reconnurent le sultan, lui payèrent un tribut et
+furent gouvernés par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat
+s'aperçut bientôt que les Egyptiens et les Abyssiniens étaient bien
+plus à craindre que leur souverain éloigné, qui ne pouvait même les
+protéger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils
+tuèrent le vice-roi du Darfour et élurent un cheik choisi parmi eux.
+Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux
+Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel à tous les deux.
+
+Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs résultats: la
+colonie s'accrut et prospéra, le commerce fleurit, les Abyssiniens
+et les Egyptiens vinrent en foule à leurs marchés bien fournis, et,
+chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars à ces
+nègres rusés et nouvellement enrichis.
+
+Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis,
+le marché est tenu sur une grande place au centre du village. Les
+Abyssiniens y amènent des chevaux, des mules, du bétail et y apportent
+du miel; le marchand égyptien déploie dans sa cahute des toiles de
+l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes.
+Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargés de
+coton et de grains. La place du marché offre alors un spectacle animé.
+De partout on se presse; les chevaux sont examinés par des jockeys
+demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent à une allure furieuse
+leurs chétifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des
+spectateurs qui s'aventurent trop près.
+
+Ici, le coton est chargé sur des corbeilles, et prendra bientôt sa
+route pour Tschelga et Gondar; là, passent de grosses jeunes filles
+nubiennes, parfumées à l'huile de castor rancie, qui découle de leurs
+têtes laineuses sur leurs cous et sur leurs épaules, et dont la
+conséquence est de faire faire la grimace à une quantité de Français.
+Elles tiennent, à leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de
+leurs longs désirs et de leurs rêves. La scène entière est animée;
+la gaieté y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les
+marchés soient interminables et que chacun soit armé d'une lance ou
+d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun
+sang n'est jamais répandu, si ce n'est celui de quelque vache tuée
+pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs
+tranches de viande crue à l'ombre rafraîchissante des saules de la
+rivière.
+
+Le vendredi, la scène change complètement. Ce jour-là, la colonie tout
+entière est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquée,
+les Takruries consacrent leur saint jour par des cérémonies plus
+en rapport avec leurs goûts; ils affluent sur la place du marché
+transformée, à cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y
+amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant
+servi dans l'armée égyptienne pendant un certain temps, s'en sont
+retournés dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline
+militaire, et convaincus de la supériorité des mousquets sur les
+lances et les bâtons. Ils out persuadé à leurs concitoyens de former
+un régiment sur le modèle égyptien. De vieux mousquets ont été
+achetés, et le cheik Jumma a eu la gloire de créer pendant son règne
+le premier régiment ou plutôt le _Jumma_ lui-même.
+
+Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ
+une centaine de nègres grimaçants, à la tête laineuse et au nez
+aplati, marchaient autour d'une espèce de champ de Mars, en défilé
+indien, c'est-à-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se
+formèrent en ligne; mais ils n'étaient pas encore bien familiarisés
+avec les paroles de commandement: Demi-tour à droite, demi-tour à
+gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se
+déployait une rangée de dents allant d'une oreille à l'autre. Aussi
+le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien
+n'était impossible. On n'eut pas plus tôt crié: _«En place, repos!»_
+que les spectateurs s'élancèrent pour admirer de plus près et
+féliciter les futurs héros de Metemma.
+
+Le cheik Jumma est un vilain spécimen d'une vilaine race; il avait
+alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ridé
+très-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un
+nez si aplati, qu'on se demandait parfois si réellement il en avait
+un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'année
+à porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou à son autre
+maître, le pacha de Kartoum. Peu de jours après notre arrivée à
+Metemma, il arriva lui-même d'Abyssinie et nous fit une visite de
+politesse, accompagné d'une suite de serviteurs bigarrés et hurlants.
+Nous lui rendîmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut
+très-malhonnête, pour ne pas dire grossier.
+
+Pendant notre séjour, nous assistâmes à la grande fête annuelle de
+la réélection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries
+débouchèrent de toutes les directions, armés de bâtons ou de lances,
+quelques-uns sur des montures, la plupart à pied, tous criant et
+hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que,
+même avant d'avoir aperçu la poussière soulevée par une nouvelle bande
+d'arrivants, les oreilles étaient assourdies parleurs clameurs. Chaque
+guerrier takrurie, c'est-à-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter
+un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilège
+un dollar. Le droit de voter est acquis dès l'instant où l'on compte
+l'argent, et c'est l'argent qui décide du sort du gouverneur. Le cheik
+réélu (car, à la fête à laquelle nous assistâmes, l'ancien cheik fut
+réélu) avait tué des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et
+surtout il avait donné d'immenses jarres de merissa (espèce de bière
+aigre généralement estimée). Ce fut ainsi qu'il fêta pendant deux
+jours le corps entier des électeurs. Il serait difficile de dire
+lequel y est du sien, de l'électeur ou du cheik. Il va sans dire que
+chaque Takrurie mange et boit la valeur entière de son dollar. Il est
+satisfait d'avoir payé ... et ne désire qu'une chose: en avoir pour
+son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblème
+de la royauté, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que
+dure l'interrègne); mais les vaches ne sont pas plutôt abattues et le
+merissa versé à la ronde par des jeunes filles au teint d'ébène ou par
+les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore
+entendre, jusqu'à ce qu'il dégénère en un concert hurlant de deux
+mille nègres complétement ivres.
+
+Le matin suivant, l'assemblée entière se trouva réunie, _par ordre
+supérieur_, sur un terrain situé aux environs de la ville. Les
+guerriers, disposés en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma,
+qui les harangua en ces mots: «Nous sommes un peuple fort et puissant,
+qui n'a pas son égal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et
+de la lance.» De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance
+par l'adoption des armes à feu, la force réelle des Turcs. Il était
+parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armés, jetterait
+la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une
+_razia_ en Abyssinie et dit: «Nous prendrons les vaches, les esclaves,
+les chevaux et les mules, et en même temps nous réjouirons le coeur
+de notre maître, le grand Théodoros, en pillant son ennemi,
+Tisso-Gobazé!» Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de
+la foule excitée apprirent au vieux cheik que sa proposition était
+acceptée. Ces bandes partirent l'après-midi de ce même jour pour leur
+expédition, et ils durent surprendre quelque paisible province,
+car ils retournèrent au bout de peu de jours, chassant devant eux
+plusieurs centaines de têtes de bétail.
+
+Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est très-malsain. Les
+maladies principales sont la fièvre continue ou intermittente, la
+diarrhée et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui
+résiste bien à l'influence nuisible du climat, mais non pas les
+Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient sûrs de mourir dès
+les premiers mois qu'ils passeraient dans ces régions basses et
+infectées; les seconds probablement verraient leur santé ébranlée
+considérablement, mais résisteraient une ou deux saisons. Pendant
+notre séjour, j'ai été plusieurs fois appelé comme médecin. C'étaient,
+pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent
+généralement soulagées par des applications de teinture d'iode et par
+l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de
+potassium. Les diarrhées chroniques cédaient promptement à quelques
+doses d'huile de castor, accompagnée d'opium et d'acide tannique. Les
+dyssenteries aiguës et chroniques, je les traitais par l'ipécacuanha,
+accompagné d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et
+l'héritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie
+chronique; et bien que par mes soins il eût entièrement recouvré la
+santé, cependant son ingrat de père ne pensa jamais à moi pendant
+tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des
+tumeurs glanduleuses, peuvent être rangées aussi parmi les maladies
+régnantes.
+
+Les Takruries n'ont aucune connaissance de la médecine: les charmes
+sont, dans ce pays, le grand remède, comme dans tout le Soudan. Ils
+cherchent toujours à se garder des mauvais coups d'oeil et à se
+préserver des mauvais esprits et des génies; c'est pour cette raison
+que tous les individus, voire même les bêtes, mules, chevaux, bétail
+de toute espèce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute
+grandeur.
+
+Le lendemain de notre arrivée à Metemma, nous envoyâmes deux messagers
+porteurs d'une lettre à l'empereur Théodoros, pour l'informer que nous
+venions d'arriver à Metemma, le lieu qu'il nous avait désigné, et que
+nous n'attendions que son bon plaisir pour nous présenter devant lui.
+Nous craignions que ce mobile despote n'eût changé d'intention, et
+qu'il ne nous laissât un temps illimité dans ce pays malsain du
+Galabat. Un mois s'était à peine écoulé, et nous commencions à nous
+désespérer, lorsqu'à notre grande joie, le 25 décembre 1865, les
+envoyés que nous avions expédiés à notre arrivée, ainsi que ceux que
+nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route,
+revinrent nous apportant une lettre de Sa Majesté, polie et pleine
+de courtoisie. Il était aussi enjoint, par le même message, au cheik
+Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'à
+Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte
+accompagnée de quelques officiers de Théodoros, qui devaient se
+charger des arrangements à prendre pour transporter nos bagages au
+camp impérial.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
+Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
+de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la
+lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa
+Majesté à travers Metcha.--Sa conversation en route.
+
+Fatigués de Metemma, et soupirant après le moment où nous franchirions
+celte haute chaîne qui avait été un si formidable rempart à nos
+espérances et à nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fîmes
+nos préparatifs de départ, qui cependant fut retardé de quelques
+jours, à cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa
+dernière réélection, semblait prendre très-froidement les ordres qu'il
+avait reçus, et si nous n'eussions pas été plus pressés de pénétrer
+dans l'antre du tigre qu'il ne l'était lui de condescendre à ses
+désirs, nous fussions restés probablement bien des jours encore à la
+cour du cheik nègre. A force de demandes polies, de promesses, de
+menaces, le nombre de chameaux demandés nous fut à la fin fourni,
+et dans l'après-midi du 28 décembre 1865, nous passâmes le Rubicon
+éthiopien et fîmes halte pour la première fois sur la terre
+d'Ethiopie. Dans la matinée du 30, nous arrivâmes à Wochnee et nous
+plantâmes nos tentes sous quelques sycomores à peu de distance du
+village. Ainsi, notre première station en Abyssinie se fît au milieu
+de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondulé,
+s'élevait comme les vagues de la mer après un orage, tout couvert
+d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus
+irrégulier et plus accidenté, et nous dûmes traverser plusieurs ravins
+au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline.
+Petit à petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus
+escarpées, l'herbe de haute et verte qu'elle était devint courte et
+sèche; les sycomores, les cèdres et les grands arbres pour charpente
+commencèrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee,
+notre route se transformait en une succession de montées et de
+descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantôt dégringolant
+dans de profonds ravins, tantôt grimpant les côtes les plus
+perpendiculaires de la première chaîne de montagnes de l'Abyssinie.
+
+A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les
+chameliers, ayant déchargé leurs chameaux, allaient partir, lorsque
+arriva un des serviteurs des officiers envoyés par Sa Majesté pour
+nous recevoir. Il nous présenta les salutations de son maître, qui
+n'avait pu se présenter à nous étant occupé à chercher les porteurs de
+nos bagages; il nous engagea en même temps à garder nos chameaux pour
+la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette
+contrée.
+
+Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les
+chameliers. Ceux-ci refusèrent d'aller plus loin et après qu'ils se
+furent consultés, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le
+gouverneur et le serviteur de l'officier, s'étant entendus, après que
+les chameliers furent partis, allèrent au village voisin où se tenait
+un marché et y raccolèrent un certain nombre de soldats et de paysans.
+Puis, lorsque les chameliers traversèrent le village, à un signal
+donné, la bande entière fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux.
+Je suis fâché de l'avouer à la honte des Arabes et des Takruries, ces
+derniers, quoique bien armés, n'essayèrent même pas de résister, mais
+au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la
+crainte de perdre leurs bêtes de somme fit que leurs possesseurs
+revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux
+pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers
+ainsi qu'une vache à partager entre eux, moyennant quoi la paix et la
+bonne harmonie furent rétablies. Une couple d'heures plus tard, nous
+arrivions à Balwaha. Je compris alors les difficultés suscitées par
+les chameliers; réellement la route était trop mauvaise pour des
+chameaux: il fallait gravir deux montagnes élevées et très-escarpées
+et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et
+compactes.
+
+A Balwaha, nous campâmes dans un petit enclos naturel formé de
+magnifiques arbres au feuillage épais. Trois jours après notre
+arrivée, deux des officiers envoyés par Théodoros firent leur
+apparition; mais ils n'amenaient aucune bête avec eux. Nous étions
+arrivés malheureusement le dernier jour de la grande fête qui précède
+la Noël et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre
+patience jusqu'à ce que la fête fût passée.
+
+Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent réunis, mais la
+confusion était si grande, que nous ne pûmes partir que le lendemain
+et même ce jour-là nous ne fîmes qu'une très-courte étape d'environ
+quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut
+laissée derrière, car cela aurait demandé un renfort de Tschelga plus
+considérable pendant notre voyage. Le 9, nous fîmes une plus grande
+étape et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit sur un plateau situé
+vis-à-vis le fort élevé de Zer-Amba.
+
+Nous étions là tout à fait dans la montagne, et nous devions souvent
+monter ou descendre des pentes escarpés, nous étonnant de la facilité
+avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et
+semblables à une muraille. Le 10, nous avions encore la même route
+qui devenait de plus en plus mauvaise à mesure que nous avancions.
+Et lorsque nous eûmes fait l'ascension du pic le plus escarpé qui
+rejoignait le plateau abyssinien et que nous pûmes admirer la belle
+vue qui s'étendait à nos pieds, nous nous réjouîmes de grand coeur
+comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fîmes halte
+à quelques milles du marché de la ville de Tschelga, à un endroit
+appelé Wali-Dabba. Là, nous eûmes à échanger nos bêtes de somme et,
+par conséquent, nous dûmes attendre plusieurs jours jusqu'à ce que
+de nouvelles bêtes fussent arrivées ou que nous eussions fait un peu
+d'ordre. Dès cet instant, mes tracasseries commencèrent.
+
+A toute heure du jour, j'étais entouré d'une foule importune de tout
+âge et de tout sexe, affligée de tous les maux dont notre chair a
+hérité. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un
+instant notre camp avec mon fusil, pour aller à la recherche de
+quelque gibier; j'étais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route,
+à chaque halte de Wali-Dabba au camp de Théodoros dans le Damot, du
+lever du soleil à son coucher, je n'entendais pas autre chose que le
+cri incessant: «_Abiet, Abiet, medanite, medanite._»[20] Je faisais
+tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs
+heures ceux qui avaient besoin de remèdes. Mais cela ne contentait pas
+la majorité composée de syphilitiques, de lépreux, ou bien de ceux qui
+souffraient d'éléphantiasis, d'épilepsie, de scrofules, ou bien encore
+de malheureux qui avaient été mutilés par les cruels Gallas. Jour
+après jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient
+pu être admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de
+médecine surprenante du _hakeem_ s'ouvrirait pour eux. De nouveaux
+malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques guérisons de cas
+ordinaires de maladies, que j'avais pu opérer, répandirent ma renommée
+de tous côtés, elle arriva même jusqu'à mes compatriotes à Magdala.
+Ils entendirent parler d'un _hakeem_ anglais, qui était arrivé et qui
+pouvait rompre les os et les remettre en place immédiatement, de telle
+sorte que les gens opérés se mettaient à marcher comme le paralytique
+des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable,
+et je fus obligé de tenir ma tente fermée toute la journée; quand
+je la laissais ouverte, j'étais entouré d'une foule curieuse. Les
+officiers de l'escorte furent obligés de placer une garde tout autour
+de ma tente, ne permettant d'approcher qu'à leurs parents ou à leurs
+amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote était
+moins grande que l'amour de la vie et de la santé; et ces cas étaient
+innombrables.
+
+Le 13 janvier, nous commençâmes notre voyage pour nous rendre au
+camp de l'empereur; nous traversâmes successivement les provinces de
+Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandigé, l'Atchefur,
+l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana à notre gauche. Les
+trois premières provinces avaient encouru la colère de Théodoros,
+quelques années auparavant; tous les villages avaient été brûlés, les
+récoltes détruites, et la plupart des habitants étaient morts de
+faim; ceux qui restèrent furent incorporés dans l'armée impériale.
+Quelques-uns revenaient en ce moment à leurs habitations renversées,
+après avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au
+bout de trois ans, s'était lassé, et avait permis à ceux qui erraient
+dans les provinces éloignées, abandonnés et sans asile, de retourner
+au pays de leurs pères. De tous côtés, au milieu des ruines de ces
+villages autrefois en pleine prospérité, on voyait passer des paysans
+presque nus et à demi affamés, devant de petites huttes sur les
+cendres des habitations de leurs ancêtres, sur la terre qu'ils se
+préparaient à cultiver de nouveau. Hélas! ils ne savaient pas que
+cette même main impitoyable allait s'étendre de nouveau sur eux.
+L'Atchefur avait aussi été ravagé à la même époque; mais leur _crime_
+n'ayant pas été aussi grand, _le père de son peuple_ s'était contenté
+de les dépouiller de leurs propriétés, sans faire appel à l'incendie
+pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et
+bien bâtis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent être rangés parmi
+les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et
+misérable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils
+s'attendent toujours, à quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que
+juste la portion du sol capable de fournir à leurs premiers besoins.
+
+Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur auprès de l'empereur: il
+ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au même, il ne fit jamais un
+_séjour amical prolongé_ dans cette région. Les riches et abondantes
+moissons déjà prêtes pour la faucille, les nombreux troupeaux de
+bétail paissant les prairies parsemées de fleurs, les villages vastes
+et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que
+l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants,
+si leur riche et fertile sol n'était pas dévasté par des destructions
+inutiles, et si les habitants eux-mêmes n'étaient pas réduits par la
+guerre et l'effusion du sang, à périr de misère et de faim.
+
+Le camp de Théodoros était alors dans le Damot; il avait déjà tant
+brûlé, pillé et ravage à coeur joie qu'il n'y avait rien d'étonnant
+à ce que de la province d'Agau jusqu'à son camp nous n'eussions pas
+rencontré un être humain, à part notre escorte; pas une belle tête de
+bétail; pas un hameau souriant: c'était un contraste saisissant avec
+cet heureux Agau, que «saint Michel protège.»
+
+Le 25 janvier fut notre dernière journée de voyage. Nous avions passé
+la nuit précédente à une distance très-rapprochée du camp impérial.
+La tente noire et blanche de Théodoros, plantée sur le sommet d'une
+colline conique, se montrait dans toute sa fierté et contrastait avec
+le reste du camp comme la clarté du soleil levant avec les ténèbres
+des bas-fonds. Un murmure faible et éloigné, tel que celui qu'on
+entend à l'approche d'une grande cité, arrivait jusqu'à nous, porté
+par la douce brise du soir; et la fumée qui s'élevait autour de la
+noire colline, couronnée par ces tentes silencieuses, devait nous
+convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du
+despote africain, mais encore que nous étions déjà au milieu de ses
+armées innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expédiait
+messager sur messager; nous dûmes nous arrêter plusieurs fois, puis
+nous remettre en marche, puis nous arrêter de nouveau; enfin le chef
+de l'escorte vint nous avertir qu'il était temps de nous habiller.
+En conséquence, on éleva une petite tente, sous laquelle nous nous
+abritâmes pour passer nos uniformes. Après quoi, nous nous remîmes à
+monter; nous avions à peine parcouru une centaine de mètres, que tout
+à coup, à un coude de la route, nous nous trouvâmes en face d'une de
+ces scènes orientales qui rappela à notre mémoire les jours de Lobo et
+de Bruce.
+
+Une haute colline boisée, située juste en face de celle où se
+déployait la tente impériale, était couverte jusqu'à son extrême
+sommet par les fusiliers et les lanciers de Théodoros, tous en habits
+de fête; ils étaient vêtus de chemises de soie aux riches couleurs,
+tandis que le _lamb_[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs épaules;
+l'acier brillant de leurs lances miroitait à l'éclat du soleil en
+son méridien qui lançait ses rayons à travers le noir feuillage des
+cèdres. Dans la vallée, entre les deux collines, se tenait un corps de
+cavalerie d'environ 10,000 hommes, formés sur deux rangs, au milieu
+desquels nous avancions. A notre droite, vêtus de magnifiques
+vêtements, portant des boucliers d'argent, montés sur des chevaux
+ornés de brides richement plaquées, se tenaient le corps entier
+des officiers de l'armée de Sa Majesté, les gens de sa maison, les
+gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'élégantes
+montures; la plupart étaient assis sur le fier animal à l'oeil de feu,
+originaire des plateaux de l'Yedjow et des chaînes du Shoa. A notre
+gauche était la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son
+aristocratique vis-à-vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans
+leur allure, étaient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous
+vîmes leurs rangs bardés de fer, nous comprîmes de quelle terreur
+devaient être saisis ces pauvres paysans dispersés, lorsque Théodoros,
+à la tête de ses impitoyables compagnons si bien équipés et si bien
+armés, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant
+qu'on eût pu soupçonner sa présence, il était arrivé, avait tout
+ravagé et était reparti.
+
+Au centre opposé se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se
+distinguait de tous par ses manières comme il faut et par la grande
+simplicité de sa mise. Nu-tête, ceint du shama, en signe de respect,
+il nous délivra le message impérial de bienvenue, qui fut traduit en
+arabe par Samuel, demeuré près de lui, et dont les traits finement
+découpés et le maintien intelligent, démontraient sa supériorité sur
+les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous
+nous mîmes de nouveau en route, nous avançant toujours vers la tente
+impériale, précédés des hauts fonctionnaires à cheval et suivis par
+la cavalerie. Arrivés au pied de la colline, nous descendîmes de nos
+montures, et l'on nous conduisit à une petite tente en flanelle rouge,
+dressée pour notre réception sur la pente même de l'élévation.
+Nous nous arrêtâmes là quelques instants pour partager une légère
+collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que
+l'empereur était prêt à nous recevoir. Nous montâmes la colline à
+pied, escortés par Samuel et plusieurs officiers de la maison de
+l'empereur. Aussitôt que nous atteignîmes le sommet du petit plateau,
+un officier vint nous réitérer les salutations et les compliments de
+Sa Majesté. Nous avancions lentement à travers de magnifiques tentes
+en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui, à un
+signal donné, nous saluèrent par une salve de coups de fusil pas mal
+réussie, vu leur ignorance dans cette science.
+
+Arrivés à l'entrée de sa tente, l'empereur nous fit demander encore
+des nouvelles de notre santé. Ayant répondu avec tout le respect qui
+lui était dû à son message poli, nous nous avançâmes jusqu'à son
+trône, et lui remîmes en main la lettre de Sa Majesté la reine
+d'Angleterre. L'empereur la reçut très-poliment et nous invita à nous
+asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Théodoros était
+assis sur un alga, enveloppé jusqu'aux yeux par le shama, signe de
+grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et à sa gauche se
+tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vêtements de
+soie riches et éclatants, et devant lui veillait un de ses affidés
+intimes, tenant dans chaque main un pistolet double chargé. le roi se
+plaignit des prisonniers européens, regrettant que, par leur conduite,
+ils eussent rompu la première amitié qui existait entre les deux
+nations. Il était heureux de nous voir, et il espérait que tout
+s'arrangerait. Après quelques compliments échangés, et sous le
+prétexte que nous étions fatigués, venant de si loin, il nous fut
+permis de nous retirer.
+
+La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les
+propres mains de Sa Majesté abyssinienne, était en anglais, et aucune
+traduction n'y avait été ajoutée. Sa Majesté n'en avait pas rompu le
+sceau devant nous, probablement à cause de ses premiers officiers, car
+il n'aurait pas aimé qu'ils fussent témoins de son désappointement,
+si la lettre n'était pas selon ses désirs. Dès que nous fûmes rentrés
+dans nos tentes, la lettre nous fut renvoyée pour être traduite; mais
+comme nous n'avions avec nous aucun Européen qui connût la langue du
+pays, elle fut d'abord remise à M. Rassam, qui la traduisit en arabe
+à Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est à
+regretter qu'aucun des Européens fixés dans la contrée et habitués
+à parler cette langue ne nous ait accompagnés, pour interpréter ce
+document important devant Sa Majesté, car je crois que non-seulement
+la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu'à certains
+égards elle était incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple,
+fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur
+le succès de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la
+position de Théodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait été insérée
+dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise
+s'exprimait ainsi: «Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne
+receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez
+un entier crédit à tout ce qu'il vous dira de notre part.» Cette
+phrase avait été ainsi traduite: «Il fera pour vous tout ce que vous
+exigerez;» ou par d'autres mots ayant le même sens. Sa Majesté fut
+très-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire à la
+lettre de la reine, et il donna à entendre qu'avant peu de temps les
+captifs seraient relâchés.
+
+Le matin suivant, Théodoros nous envoya prendre. Il n'avait auprès
+de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait à l'entrée de sa tente,
+gracieusement penché sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa
+tente, et là, devant nous, il dicta à son secrétaire Samuel, en
+présence de Ras-Engeddah et de notre interprète, une lettre à la
+reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais
+l'intention d'expédier.
+
+Dans l'après-midi, nous eûmes l'honneur d'une autre entrevue à l'effet
+de lui offrir les présents que nous lui avions apportés. Il nous
+demanda aussitôt si les cadeaux lui étaient faits au nom de la reine
+ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'était au nom de la reine
+qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que
+ce n'était pas à cause de leur valeur, mais comme témoignage d'une
+puissance amie qui renouait des relations qu'il était très-heureux
+de reconnaître. Parmi les présents offerts se trouvait une glace. M.
+Rassam, en la lui présentant, lui dit que Sa Majesté Britannique avait
+eu l'intention de l'offrir à la reine. L'empereur l'examina avec
+gravité et répondit tranquillement qu'il n'avait pas été heureux dans
+sa vie conjugale, mais qu'il était sur le point de prendre une autre
+femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientôt après
+notre arrivée, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous
+furent envoyés en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de
+voyage fûmes approvisionnés par la cuisine impériale.
+
+Sa Majesté nous accompagna une partie du chemin conduisant à la mer de
+Tana, Kourata nous avant été désigné comme le lieu de notre résidence,
+jusqu'à l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de
+marche, nous restâmes en arrière, à cause de nos bagages, et nous
+fîmes l'expérience de ce que c'est que de voyager avec une armée
+abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tête avec le roi; les hommes
+du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les
+approvisionnements, marchaient lentement derrière nous. Il est
+impossible de se faire une idée du bruit et de la confusion qui
+régnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera à gué quelque petite
+rivière, ou lorsque la route était coupée par une pente taillée dans
+le roc nu. Des milliers de gens entassés poussaient, criaient, et l'on
+aurait fait de vains efforts pour pénétrer dans cette masse vivante.
+Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les bêtes de somme
+s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours
+plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois,
+désespérant de voir l'ordre se rétablir après des heures d'attente,
+nous allions à la recherche d'une autre route ou d'un gué où le
+bruit et la foule étaient moindres. Ce n'était que bien tard dans
+l'après-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous
+avions passé la journée entière à parcourir l'espace que l'empereur
+avait franchi dans une heure et demie. Théodoros ayant eu connaissance
+des inconvénients que nous avions eus en faisant transporter ainsi
+nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets
+légers et de marcher avec lui en tête de l'armée. Pendant les quelques
+jours qu'il nous accompagna, nous ne fournîmes que de courtes étapes,
+tout au plus dix milles par jour. Théodoros voyageait avec nous pour
+plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin
+par la mer de Tana, et comme le pays était entièrement dépeuplé, il
+fut obligé de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas
+cependant pillé cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais
+la moisson, prête pour la faucille, était debout, et sur un signe de
+l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande
+partie de ses soldats étaient ainsi occupés (le sabre, dans cette
+circonstance, fut employé comme un instrument de paix), le roi et sa
+cavalerie quittèrent le camp, et bientôt après la fumée qui s'éleva de
+tous côtés dénonça leur cruelle mission.
+
+Quelques-uns des incidents qui se passèrent pendant notre commun
+voyage avec Théodoros, méritent d'être racontés, car ils peignent son
+caractère et la nature de son amitié. Le second jour de notre voyage
+avec Sa Majesté, le 1er février, nous dûmes traverser le Nil Bleu,
+non loin de sa source; les bords en étaient glissants et escarpés, le
+tumulte était à son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants
+eussent été inévitablement noyés ou tués, si Théodoros n'avait envoyé
+quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage
+au moyen de leurs épées, tandis qu'il restait là jusqu'à ce que le
+dernier des hommes de son camp eût traversé. Lorsque nous arrivâmes,
+Sa Majesté nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures.
+Nous traversâmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment où nous
+atteignîmes le bord opposé, nous mîmes pied à terre et grimpâmes sur
+le tertre où se tenait Sa Majesté. Le sentier était si rapide et si
+glissant que M. Rassam, qui marchait en tête, eut quelque difficulté
+à atteindre le sommet; Théodoros voyant cela, s'avança, lui prit la
+main, et lui dit en arabe: «Ayez bon courage, n'ayez pas peur.»
+
+Le jour suivant, pendant la marche, Théodoros envoya Samuel, tantôt en
+avant, tantôt en arrière pour nous poser diverses questions, telles
+que: «Les Américains sont-ils en guerre?--Combien d'hommes ont été
+tués?--Combien de soldats avaient-ils?--Les Anglais se battent-ils
+avec les Achantis?--Ont-ils fait leur conquête?--Leur contrée est-elle
+malsaine?--Ressemble-t-elle à ce pays?--Pourquoi le roi de Dahomey
+met-il à mort ses sujets?--Quelle est sa religion?» Puis il nous fit
+faire ses excuses de ne nous avoir pas répondu plus tôt. Il avait eu
+des désagréments, nous dit-il, avec tous les Européens qui avaient
+pénétré dans son pays. Personne n'avait été bon comme Bell et Plowden,
+et il aurait aimé de savoir si l'Anglais qui avait abordé à Massowah
+était comme ces derniers. Sa bonhomie était telle qu'il avait supposé
+qu'il était bon, et à cause de cela, il avait décidé de le faire
+venir.
+
+Le 4, il nous envoya prendre encore. Il était seul, assis en plein
+air. Il nous fit asseoir sur un tapis près de lui, et nous parla
+longuement de sa vie passée. Il nous dit comment il se conduisait avec
+les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut;
+s'ils refusaient, il y allait lui-même et ravageait leur pays. Au
+troisième refus, pour employer ses propres paroles: «il envoyait leurs
+corps au sépulcre et leurs âmes en enfer.» Il nous dit aussi que Bell
+lui avait beaucoup parlé de la reine d'Angleterre, et que plusieurs
+fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout était
+même prêt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea
+en ennemi son premier ami. Il avait ordonné, nous dit-il, que des
+présents nous fussent offerts pour nous montrer sa considération, car
+il n'avait rien avec lui qui fût digne de nous être présenté; il avait
+eu du plaisir à nous voir et nous considérait comme trois frères.
+L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congédia, il nous informa
+que le jour suivant, il nous enverrait à Kourata pour y attendre
+l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Bientôt après être arrivés
+dans notre tente, M. Rassam reçut un billet poli qui l'informait qu'il
+recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui
+semblerait, mais toujours d'_une manière agréable au Seigneur_. Un
+message verbal me fut aussi envoyé pour savoir si je ne connaissais
+pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je répondis, d'après
+l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession
+de médecin.
+
+
+Notes:
+
+[19] De Kassalu à Kédaref, ou compte environ 120 milles.
+
+[20] Seigneur, seigneur, médecine, médecine.
+
+[21] Manteau de forme particulière en fourrure ou en velours.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
+navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les
+gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
+portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur à
+Zagé.--Les flatteries précèdent la violence.
+
+Le 6 février, Théodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le
+vîmes pas, mais avant notre départ, il nous fit remettre une lettre
+pour nous informer que, aussitôt que les prisonniers nous auraient
+rejoints, il ferait les démarches nécessaires pour que notre sortie du
+pays se fit avec _honneur et satisfaction_. L'officier qui avait reçu
+l'ordre d'aller à Magdala, afin de délivrer les captifs et de nous les
+amener, faisait partie de notre escorte; nous étions porteurs d'une
+humble apologie de Théodoros à notre reine; tout nous souriait; et,
+heureux au delà de toute expression par l'apparence du succès complet
+de notre mission, nous nous rappelions nos démarches d'un coeur léger
+et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans
+l'après-midi du 10 février, nous campâmes sur les bords de la mer de
+Tana, grand lac aux eaux fraîches et réservoir du Nil Bleu. Le fleuve
+fait son entrée par l'extrémité sud-ouest du lac, et en sort par
+son extrémité sud-est, les deux bras n'étant séparés que par le
+promontoire de Zagé.
+
+Le terrain sur lequel nous établîmes notre camp n'était pas loin de
+Kanoa, joli village dans le district de Wandigé; Kourata étant tout
+à fait à l'opposé, au nord-nord-est. Nous dûmes attendre plusieurs
+jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages
+et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout à fait
+primitif, sont faits d'une espèce de jonc, le papyrus des anciens. Les
+joncs sont liés ensemble, de façon à former une surface d'environ
+six pieds de largeur et de dix à vingt pieds de longueur. Les deux
+extrémités sont alors pliées en rouleau et serrées ensemble. Les
+passagers et le batelier sont assis sur un grand carré de joncs en
+faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en
+place par la cage extérieure, dont les extrémités pointues servent à
+avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas
+exact; ils sont pleins d'eau ou à peu près, comme un morceau de liège
+à demi submergé; leur flottaison est simplement une question de
+gravité spécifique. La manière employée pour faire avancer les
+bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont
+assis en avant et un autre en arrière. Ils se servent de longs bâtons,
+au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de
+gauche; à chaque coup, ils font jaillir l'écume, comme une douche par
+devant et par derrière, et le malheureux passager, qui auparavant a
+été ses bas et ses souliers, et relevé ses pantalons, trouve bientôt
+qu'il aurait été plus sage d'adopter un costume plus simple encore,
+et de suivre l'exemple des bateliers, à peu près nus.
+
+La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail à ses
+habitants et il ne leur faut pas des années pour construire une
+flotte; deux jours après notre arrivée, cinquante nouveaux bateaux
+avaient été lancés et plusieurs centaines avaient déjà fait la
+traversée de Zagé à l'île de Dek.
+
+Les quelques jours que nous passâmes sur les bords de la mer de Tana,
+peuvent être comptés parmi les plus heureux que nous ayons passés dans
+ce pays. Samuel, devenu noire _balderaba_ (interprète) et le chef de
+notre escorte, ne permettait pas à la foule d'envahir ma tente. Comme
+c'était un homme intelligent, et que ses parents et ses amis étaient
+moins nombreux que ceux de ses prédécesseurs, il ne laissait pénétrer
+que ceux auxquels une petite médecine devait suffire, ou ceux qu'il
+était forcé d'introduire; car en refusant à un petit chef ou à un
+homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se
+serait fait de sérieux ennemis. C'était ainsi une récréation au lieu
+d'une fatigue, que l'étude des maladies du pays, chose impossible
+auparavant, lorsque je ne pouvais me défendre contre l'importunité de
+la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de
+mon temps à la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards,
+les oies, etc., se montraient en abondance, et ils étaient si peu
+farouches que les survivants ne s'éloignaient jamais, au contraire,
+ils continuaient à se baigner, à chercher leur nourriture ou à lisser
+leurs brillantes plumes, malgré le voisinage des corps morts de leurs
+compagnons.
+
+Dans la matinée du 16, nous partîmes pour Dek, l'île la plus grande et
+la plus importante du lac de Tana; elle est située environ à mi-chemin
+de Kourata, notre futur lieu de résidence. Nous avions environ six
+heures de douches à supporter, notre marche étant de deux noeuds et
+demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle île;
+c'est un grand rocher plat et volcanique, entouré de petites collines
+formant plusieurs îles et faisant l'effet d'une couronne de perles.
+L'île entière est bien boisée, couverte d'une végétation puissante,
+peuplée de villages nombreux et prospères, et fiers de posséder quatre
+vieilles églises visitées des pèlerins et but de leurs dévotions. Nous
+passâmes la nuit au centre même de cette île si pittoresque, l'idéal
+d'une habitation terrestre. Hélas! peu de temps après nous apprîmes
+que le passage des hommes blancs avait été la cause de bien des
+larmes et d'une grande détresse pour les habitants arcadiens de cette
+paisible contrée! Ces populations reçurent l'ordre de nous fournir
+10,000 dollars. Les chefs, désespérés de l'impossibilité de lever une
+somme si considérable, firent un puissant appel à tous leurs amis et
+voisins, leur dépeignant sous de vives couleurs la colère du despote
+lorsqu’il apprendrait que ses ordres n'avaient pas été exécutés,
+et leur montrant en même temps le désert succédant à ces riches et
+heureuses campagnes. L'éloquence des uns, la menace des autres eurent
+un plein succès. Toutes les économies de l'année furent apportées au
+gouverneur; les anneaux et les chaînes d'argent, la dot et la fortune
+de maintes jeunes filles, furent ajoutées au shama nouvellement tissé
+par la matrone: tous furent réduits à la misère et tremblaient encore;
+et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces
+biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de
+leurs chagrins, ces pauvres blancs étrangers, cause innocente de leurs
+malheurs!
+
+Le lendemain matin, nous partîmes pour Kourata: la distance et les
+désagréments furent les mêmes que dans le voyage de la veille. De
+retour sur la terre ferme, nous saluâmes avec délices la fin de notre
+courte traversée. Nous fûmes reçus sur le rivage par le clergé, qui
+avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue
+avec toutes les pompes dues à la royauté: tel avait été l'ordre
+impérial. Deux des plus riches marchands de l'île nous réclamèrent
+comme leurs hôtes, au nom de leur royal maître; et montés sur de
+magnifiques mules, nous grimpâmes la colline sur laquelle est bâtie
+Kourata; le privilège de parcourir à cheval les rues sacrées ayant été
+accordé aux hôtes honorables du souverain du pays.
+
+Kourata est, après Gondar, la plus importante et la plus riche cité de
+l'Abyssinie; c'est une ville de prêtres et de marchands, élevée sur
+le penchant d'une colline baignée par les eaux de la mer de Tana.
+Plusieurs de ses maisons sont bâties en pierre, et la plupart étaient
+bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-là dans la contrée.
+L'église, érigée par la reine de Socinius, est considérée comme
+tellement sainte que la ville entière est sacrée, et que nul homme, à
+l'exception des évêques et de l'empereur, n'est autorisé à parcourir à
+cheval ses ruelles étroites et sombres. Il est impossible d'apercevoir
+la ville de la mer, les cèdres et les sycomores la voilent
+complétement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu,
+légitime orgueil des habitants. La colline tout entière d'ailleurs est
+couverte d'une telle végétation, qu'à une certaine distance, le pays
+ressemble plutôt à une forêt du Nouveau Monde, vierge de tout contact
+humain, qu'à la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au marché de
+l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous résidâmes dans
+l'intérieur de la ville, où plusieurs maisons avaient été mises à
+notre disposition; mais d'innombrables hôtes survinrent, je veux
+parler des légions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chassèrent
+bientôt. Nous obtînmes la permission de planter nos tentes sur les
+bords de la mer, sur une portion de terrain très-agréable, située à
+quelques mètres seulement de la ville, et où nous jouissions du double
+luxe de la fraîcheur de l'air et de l'abondance de l'eau.
+
+Quelques jours après notre arrivée à Kourata, nous fûmes rejoints
+par les _gens de Gaffat_. L'empereur leur avait écrit de venir et de
+rester avec nous pendant tout notre séjour, craignant, disait-il, que
+l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce
+pays si loin de nos concitoyens. Conformément aux instructions
+qu'ils avaient reçues, en arrivant près de notre campement, ils nous
+informèrent de leur arrivée et nous firent demander l'autorisation de
+se présenter devant nous. Je n'ai jamais été aussi surpris qu'à la vue
+de ces Européens vêtus des habits de fête des Abyssiniens: une chemise
+de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de même étoffe, le
+shama drapé sur leur épaule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart
+la tête découverte. Ils étaient depuis si longtemps en Abyssinie, que
+je ne doute pas qu'ils ne se considérassent comme très-bien mis; et si
+nous ne les admirâmes pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils
+s'établirent à peu de distance de notre campement. Au bout de deux
+jours arrivèrent leurs femmes et leurs enfants, et après quelques
+instants d'intimité, nous nous aperçûmes que parmi eux se trouvaient
+plusieurs hommes savants et bien élevés, et que ce n'étaient point des
+compagnons à dédaigner dans un pays si éloigné.
+
+Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et
+dans les chaînes, arrivèrent enfin. Nous préparâmes des tentes pour
+ceux qui n'en avaient pas et ils restèrent dans notre campement. Tous,
+plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu
+à supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous
+tâchâmes de les réjouir en parlant de notre prompt retour en Europe,
+regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M.
+Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il fût convenable, à
+cause du caractère soupçonneux de Théodoros, de paraître trop intimes
+avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et
+de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de
+l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient à construire
+des bateaux pour Théodoros, et ils étaient inquiets et anxieux chaque
+fois qu'un messager arrivait du camp impérial.
+
+Théodoros, après avoir pille la Metcha, fertile province située à
+l'extrémité sud du lac de Tana, détruisit la grande et populeuse ville
+de Zagé, et établit son camp sur une petite langue de terre joignant
+le promontoire de Zagé à la terre ferme. L'empereur était alors plein
+d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance,
+mit trente vaches à lait à notre disposition, nous fit parvenir de
+jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il écrivait une
+lettre pleine de courtoisie à M. Rassam. Tous nos interprètes, tous
+nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allèrent l'un après
+l'autre à Zagé, pour être investis de l'_ordre de la Chemise_. Au
+messager qui nous avait apporté la fausse nouvelle de l'élargissement
+du capitaine Cameron, il fit présent d'un _marguf_ ou shama brodé
+de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et réclama
+l'amitié de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine.
+Son premier stratagème avait parfaitement réussi puisqu'il nous avait
+fait venir jusqu'à lui. Lorsqu'un de nos interprètes, Omer-Ali,
+naturel de Massowah, alla à son tour pour être décoré, il trouva Sa
+Majesté assise près du rivage et faisant des cartouches. L'empereur
+lui dit: «Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne
+puis accoutumer mon esprit au départ de M. Stern et de M. Cameron;
+mais par égard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos
+maîtres parce qu'ils se sont toujours bien comportés, inclinant leurs
+têtes dans leurs mains aussitôt qu'ils s'approchaient de ma personne,
+pleins de respect pour moi en ma présence, tandis que M. Cameron avait
+l'habitude de se tirer les poils de la barbe à chaque instant.»
+
+Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer
+l'hésitation qui existait dans l'esprit de Théodoros au sujet des
+captifs. S'il eût été moins hésitant, ses bonnes qualités auraient pu
+prévaloir chez lui et il n'aurait pas donné le temps à des événements
+insignifiants de réveiller sa nature soupçonneuse.
+
+Théodoros, toujours préoccupé de passer pour un homme juste devant son
+peuple, témoigna le désir que les premiers captifs assistassent à
+une assemblée publique où nous nous rendrions ainsi que lui et ses
+soldats. Là ils reconnaîtraient qu'ils avaient eu tort, et ils
+imploreraient le pardon de Sa Majesté. On aurait ainsi une
+réconciliation publique et, après l'offre de quelques présents, il
+serait permis aux prisonniers de partir.
+
+Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne
+pas mettre en présence les prisonniers et Sa Majesté, de peur que la
+vue de ces derniers n'excitât de nouveau la colère du souverain. Tout
+paraissant marcher d'une façon tout à fait favorable, il crut prudent
+de faire son possible pour empêcher une rencontre entre les deux
+parties.
+
+Peu de temps après l'arrivée des prisonniers de Magdala, qui avaient
+été rejoints à Debra-Tabor par ceux qui étaient retenus là sur parole,
+Sa Majesté, à l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire
+paraître en sa présence comme elle en avait primitivement l'intention,
+fit appeler plusieurs de ses officiers, son secrétaire, etc., etc., à
+Kourata. Théodoros nous donna l'ordre également de nous rendre auprès
+de lui, afin d'avoir une séance publique où seraient lues certaines
+accusations contre les captifs, qui alors déclareraient s'ils étaient
+coupables ou si c'était l'empereur.
+
+Tous les captifs, les _gens de Gaffat_ et les officiers abyssiniens
+étant assemblés dans la tente de M. Rassam, l'officier impérial lut
+l'acte d'accusation. La première accusation était portée contre le
+capitaine Cameron. L'acte commençait par établir que M. Cameron
+s'étant présenté comme envoyé de la reine d'Angleterre, avait été reçu
+avec tout l'honneur et le respect dus à son rang, et que le meilleur
+accueil possible lui avait été fait. L'empereur avait accepté avec
+humilité les présents envoyés par la reine et d'après l'avis du
+docteur Cameron, qu'un échange de consuls entre les deux nations
+serait très-avantageux pour l'Abyssinie, Théodoros avait répondu ces
+propres paroles: «Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi;
+c'est très-bien.» Théodoros continuait en rapportant qu'il avait
+informé le consul que les Turcs étant ses ennemis, il le priait de
+protéger le message et les présents qu'il avait l'intention de faire
+parvenir à la reine d'Angleterre, à laquelle il avait envoyé une
+lettre d'amitié; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre à
+son adresse la lettre, l'avait envoyée aux Turcs qui haïssaient
+l'empereur, et devant lesquels il l'avait dénigré et insulté. De plus,
+au retour de M. Cameron, il lui avait demandé: «Où est la réponse à
+la lettre d'amitié que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait?» et
+celui-ci avait répondu: «Je ne sais pas!» Alors je lui dis, ajoutait
+Théodoros: «Vous n'êtes pas le serviteur de mon amie la reine
+d'Angleterre, ainsi que vous prétendiez l'être, et par la puissance de
+mon Créateur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier
+ces choses!»
+
+La seconde accusation était à l'adresse de M. Bardel; mais évidemment
+Théodoros était fatigué de son réquisitoire; car les accusations
+contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas spécifiées, quoique
+dans toute occasion il en ait référé plus tard à ses griefs contre
+eux. Ils furent englobés dans une même inculpation comme ayant agi en
+commun.
+
+«Les autres prisonniers m'ont trompé, poursuivait l'acte d'accusation;
+je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit être un bouclier
+pour son ami, et ils ne m'ont pas défendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas
+défendu? A cause de cela je leur ai ôté mon amitié.
+
+«Maintenant, par la puissance de Dieu, à cause de la reine, et du
+peuple britannique, et à cause de vous-mêmes, je leur rendrai mon
+amitié. Je désire que vous puissiez opérer entre nous une véritable
+réconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes
+excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai été trompé, je
+désire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant
+moi.»
+
+Après la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir
+s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il eût été absurde de
+leur part de ne pas reconnaître leurs erreurs et de ne pas demander
+pardon. Nous savions bien qu'ils étaient innocents, qu'on les
+calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient
+commises n'étaient pas à comparer aux souffrances qu'ils avaient eu
+à supporter. Mais en reconnaissant qu'ils étaient dans leur tort,
+ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillâmes.
+L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue
+amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication
+de la réponse que Théodoros devait, disait-il, envoyer par notre
+intermédiaire.
+
+Quoique tout parût marcher à souhait, cependant il n'y avait aucun
+doute qu'un orage était imminent; et bien que tout eût l'air de
+marcher encore sur un pied d'amitié pendant quelque temps, nous
+reconnûmes que nous n'eussions pas été si confiants, si nous avions
+eu une plus grande connaissance du caractère de Théodoros.
+
+Pendant notre voyage à Kourata, les serviteurs de Sa Majesté nous
+avaient demandé si nous avions quelques connaissances concernant la
+construction des navires. Nous répondîmes que nous n'en avions aucune.
+J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine
+Cameron serait employé à Kourata à la construction des navires. Il
+n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majesté d'avoir
+une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fûmes envoyés à
+Kourata, et les _gens de Gaffat_ expédiés pour nous y tenir compagnie,
+était évident: Théodoros s'imaginait que nous avions plus de
+connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions
+l'avouer, et espérait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les
+_gens de Gaffat_ reçurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils
+répondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils étaient prêts à
+travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en même
+temps, ils engageaient Sa Majesté à profiter de son amitié avec M.
+Rassam, pour prier ce dernier d'écrire qu'on lui envoyât des hommes
+propres à ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que
+la demande étant faite par M. Rassam, Sa Majesté n'obtînt ce qu'elle
+désirait.
+
+Peu de jours après, en effet, Théodoros écrivait à M. Rassam pour
+le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver.
+Jusque-là tout semblait marcher à souhait; mais je compris, an reçu de
+cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tête de M. Rassam. Deux
+voies lui étaient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se
+plaçant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait reçues de son
+gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requête;
+ou bien accepter, à la condition que les premiers prisonniers seraient
+autorisés à partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses
+compagnons, l'arrivée des constructeurs de navires. Au lieu de cela,
+M. Rassam prit un terme moyen. Il dit à Théodoros que, dans l'intérêt
+même de cette expédition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majesté
+lui permît de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait
+beaucoup mieux appuyer les désirs de l'empereur; que toutefois, s'il
+le voulait absolument, il écrirait.
+
+Théodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait
+obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hésiter quelques
+jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il
+désirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit
+immédiatement à l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par
+les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous
+priant d'aller passer un jour avec lui à Zagé; il ordonna en même
+temps à ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partîmes
+par le bateau indigène et nous atteignîmes Zagé après une douche de
+quatre heures; arrivés à une petite distance de notre destination,
+nous nous revêtîmes de nos uniformes. Nous fûmes reçus, à notre
+arrivée, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des
+écuries et plusieurs autres officiers supérieurs de la maison de
+l'empereur. Sa Majesté nous avait envoyé des salutations on ne peut
+plus aimables par le ras, et montés sur les magnifiques mules prises
+dans les écuries impériales, nous partîmes pour le lieu de résidence
+de l'empereur. Nous fûmes d'abord conduits sous une tente de soie, qui
+avait été dressée à très-peu de distance pour nous servir de salle de
+festin, et où nous devions attendre, tout en dégustant une collation
+que la reine nous avait fait préparer. Dans l'après-midi, l'empereur
+nous fit dire qu'il viendrait nous voir.
+
+Peu d'instants après nous allions à sa rencontre, lorsque, à notre
+grande surprise, nous le vîmes venir à nous, drapé dans ses vêtements
+et le bras droit découvert; signe d'infériorité et de profond respect,
+et honneur que Théodoros n'a jamais rendu à personne. Il fut souriant,
+plein d'amabilité, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam,
+et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la façon
+la plus affectueuse. Un instant après, nous lui rendîmes sa politesse.
+Nous le trouvâmes dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il
+nous salua gracieusement et nous fit asseoir à son côté. A sa gauche
+se tenaient son fils aîné, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses
+ouvriers étaient aussi présents, placés au centre de la salle en face
+de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets;
+il nous parla de ceux que nous avions apportés avec nous et nous les
+lui montrâmes, puis des fusils qui avaient été fabriqués sur son
+ordre, par un ouvrier qu'il avait à son service et frère d'un armurier
+résidant à Saint-Etienne, près de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets
+variés, sur les différents grades de son armée, nous présenta son
+fils, et lui ordonna à la fin de l'audience d'aller, avec les _gens de
+Gaffat_, nous escorter jusqu'à notre tente.
+
+Le jour suivant, Théodoros nous envoya de nouveau ses salutations
+amicales; mais nous ne le vîmes pas lui-même. Dans la matinée, il fit
+venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir
+s'il devait nous laisser partir où nous garder. Tous s'écrièrent:
+«Laissez-les partir.» Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous
+pourrions revenir pour les combattre: «Qu'ils reviennent, nous aurons
+alors Dieu pour nous!» s'écria l'empereur. Aussitôt qu'il eut renvoyé
+ses chefs, Théodoros fit venir les _gens de Gaffat_ et leur demanda ce
+qu'ils feraient à sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient
+fortement engagé à nous laisser partir. Mais il nous a été rapporté
+qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: «Tout le
+monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos
+ennemis et vous les tenez dans vos mains.» Sur le soir, l'empereur fut
+très-agité; il fit appeler les _gens de Gaffat_, et s'appuyant sur la
+grossière colonne de sa hutte, il leur dit: «Est-ce là une demeure
+digne d'un roi?» Quant à la conversation qui suivit, je ne pourrais en
+rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me
+dit que Sa Majesté était bien décidée à nous renvoyer, mais que M.
+Rassam n'ayant pas du tout parlé de ce que l'empereur avait tant à
+coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il
+craignait que Sa Majesté ne vît de très-mauvais oeil notre retour à
+Kourata, que l'autorisation du départ ne nous fût refusée, et que nous
+ne fussions retenus par la force.
+
+A notre retour à Kourata, la correspondance entre Théodoros et M.
+Rassam recommença. Les lettres habituellement ne contenaient rien
+d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers côtés
+avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers
+prisonniers, avec lesquels Théodoros désirait se réconcilier avant
+leur départ. Craignant que Théodoros ne se laissât aller à sa colère à
+la vue des captifs, M. Rassam s'efforçait, par toute espèce de moyens,
+d'empêcher l'entrevue qu'il redoutait tant; et même Sa Majesté parut
+s'être laissé convaincre par tous les raisonnements de _ses amis_ et
+consentir à leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers
+étaient inquiets et auraient préféré avoir à supporter quelque rude
+parole de l'empereur que d'exciter son caractère irritable. Mais il
+était alors trop tard. Théodoros avait déjà arrêté la résolution de
+retenir par la force ces mêmes prisonniers qu'il consentait à ne pas
+voir, et il faisait déjà élever une forteresse pour les y enfermer.
+
+Afin de détourner l'esprit de Théodoros de toutes ces préoccupations,
+M. Rassam l'engagea à fonder un ordre qui porterait le nom de:
+«L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon.» Les lois et
+les règlements de cet ordre furent promulgués, un ouvrier fit un
+modèle de médaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut
+approuvée par Sa Majesté, et il y eut neuf ordres différents: trois
+du premier rang, trois du second et trois du troisième. M. Rassam,
+Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent créés chevaliers du premier
+ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent créés chevaliers
+du second ordre; quant au troisième, je n'ai jamais su à qui il était
+destiné, à moins qu'il n'ait servi à décorer Beppo, sommelier de
+l'empereur.
+
+Malgré tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurâmes que
+nous n'avions plus rien à craindre, et que toutes choses avaient été
+parfaitement arrangées; nous bâtissions déjà des châteaux en Espagne,
+revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le
+_home_ bien-aimé; nous souriions aussi à la pensée d'aller griller nos
+têtes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos
+plans, nos espérances et nos belles visions reçurent la déception la
+plus cruelle.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
+anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
+amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ
+de M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata.
+
+Le 13 avril, nous fîmes notre troisième expérience des bateaux de
+jonc, parce que l'empereur désirait voir une fois de plus ses _chers
+amis_ avant notre départ. Les ouvriers européens de Gaffat nous
+accompagnèrent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent
+le même jour, mais par des routes différentes; le rendez-vous général
+fut désigné à Tankal, situé à l'extrémité nord-ouest du lac, où nos
+bagages devaient aussi nous rejoindre.
+
+A notre arrivée à Zagé, nous fûmes reçus avec tout le respect
+habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent à notre
+rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnachées furent
+amenées des écuries impériales. Nous descendîmes à l'entrée de la
+demeure impériale, et nous fûmes conduits dans la salle d'audience
+élevée dans l'enceinte fortifiée de la demeure de Sa Majesté. En
+entrant, nous fûmes surpris de voir la grande salle garnie des deux
+côtés d'officiers abyssiniens en habits de fête. Le trône avait été
+érigé à l'extrémité de la salle; mais il était vide, et l'espace qui
+restait était occupé par les pins grands officiers du royaume. Nous
+avions à peine fait quelques pas, précédés de Ras-Engeddah, quand ce
+dernier s'inclinant baisa le sol; nous crûmes que c'était un acte
+de respect pour le trône; mais ce n'était que le premier acte d'une
+infâme trahison. Aussitôt que le ras se fut prosterné, neuf hommes,
+placés là pour l'exécution de ce projet, se ruèrent sur nous, et en
+moins de temps que je ne mets à l'écrire, nos épées, nos ceinturons,
+nos chapeaux furent jetés à terre, nos uniformes arrachés, et les
+officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou,
+furent traînés dans la partie supérieure de la salle, dégradés et
+insultés en présence des courtisans et des grands officiers de la cour
+de Théodoros.
+
+Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent à nos
+côtés, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser
+plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah,
+Cantiba Hailo (le père adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers
+européens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, étaient
+puériles. «Où sont les prisonniers?--Pourquoi ne les avez-vous
+pas amenés?--Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma
+permission.--Je désire que vous me réconciliiez avec eux.--J'ai
+l'intention de donner des mules à ceux qui n'en out pas et de l'argent
+à ceux qui en manquent pour leur voyage.--Pourquoi leur avez-vous
+donné des armes à feu?--Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amitié de
+la reine d'Angleterre?--Pourquoi avez-vous envoyé des lettres à la
+côte?» Et d'autres insignifiances.
+
+La plupart des premiers officiers témoignèrent leur approbation à
+l'ouïe de nos réponses, chose rare à la cour d'Abyssinie. Evidemment
+ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de
+leur maître. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu
+qui traitait de la généalogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun
+rapport avec les accusations portées contre nous, je ne pus comprendre
+dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'était une
+faiblesse de ce _parvenu_ pour se glorifier devant nous de ses
+ancêtres. Le dernier message de Sa Majesté fut celui-ci: «J'ai fait
+appeler vos frères; lorsqu'ils seront arrivés, je verrai ce que j'ai à
+faire.»
+
+L'assemblée ayant été dissoute, nous attendîmes quelque temps, tandis
+qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure impériale.
+Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient
+suivis furent visités par Sa Majesté elle-même. Toutes nos armes,
+notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisqués; le
+restant nous fut renvoyé, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte à
+notre tente. Nous fîmes fièrement notre entrée dans notre nouvelle
+demeure, et nous étions à peine remis de la première surprise que nous
+avait causée cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vîmes arriver en
+abondance des vaches et du pain, envoyés pour nous par Théodoros;
+singulier contraste avec ses récents procédés!
+
+En même temps que nous étions les témoins de l'inconstance de
+la fortune, les captifs relâchés étaient appelés à un terrible
+désappointement. Leur sort était pire que le nôtre. Après deux heures
+de course à cheval, ils arrivèrent dans un village et furent laissés
+à l'ombre de quelques arbres, jusqu'à ce que leurs tentes fussent
+établies; après quoi on vint les prendre pour les conduire auprès
+du chef du village. Aussitôt qu'ils furent tous réunis, il entra un
+certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une
+lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majesté. Sur
+leur réponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent
+d'abord inquiets; mais ils s'imaginèrent que peut-être l'empereur leur
+avait envoyé cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonné
+de s'asseoir à cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne
+durèrent pas longtemps. A un signal donné par le chef de l'escorte,
+ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on
+leur fit la lecture de la lettre de Théodoros. Elle avait été adressée
+au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: «Au nom du Père, et du
+Fils, et du Saint-Esprit, à Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu,
+nous, Théodoros, le roi des rois, salut. Nous avons à nous plaindre
+de nos amis et des Européens, qui ont dit: «Nous partons peur notre
+pays.» Lorsque nous n'étions pas encore réconciliés. Jusqu'à ce que
+j'aie décidé ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes;
+mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les
+frappez pas.»
+
+Le soir, ils furent enchaînés deux à deux; on veilla sur leurs
+serviteurs, et l'on ne permit qu'à deux d'entre eux de préparer leur
+nourriture. Le lendemain matin, ils furent amenés à Kourata. Ils
+apprirent là notre arrestation, et même on leur donna à entendre que
+nous avions été tués. Les femmes des _gens de Gaffat_ les traitèrent
+avec douceur; ils étaient eux-mêmes dans une grande inquiétude au
+sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits
+par le bateau à Zagé. A leur arrivée, ils furent reçus par des gardes,
+qui les conduisirent dans un enclos fortifié; des mules avaient été
+amenées pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad;
+bientôt après, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du
+pain, etc., etc., en abondance.
+
+Les trois jours que nous passâmes sous notre tente à Zagé furent trois
+jours d'angoisse. Jusque-là nous n'avions vu que le beau coté
+des choses, l'humeur aimable du notre hôte, et nous n'étions pas
+accoutumés aux changements soudains de son caractère, ni à sa
+violence, ni à sa mauvaise foi. Dès que nos bagages furent arrivés,
+nous détruisîmes toutes les lettres, les papiers, les notes, les
+journaux que nous possédions, et nous adressâmes plusieurs fois des
+questions à Samuel sur notre avenir. Dans la matinée du second jour,
+Théodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitôt
+que les prisonniers seraient arrivés, tout irait bien. Nous lui fîmes
+passer quelques chemises que nous avions fait faire tout exprès
+pendant notre séjour à Kourata; il les reçut, mais refusa le savon qui
+les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous être utile pendant la
+route. Dans l'après-midi, nous l'aperçûmes à travers les interstices
+de sa tente, assis sur une plate-forme élevée à l'entrée de sa
+résidence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en
+conversation avec son favori, Ras-Engeddah, placé au-dessous de lui.
+
+Nous étions gardés nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors
+de nos tentes sans être suivis par un soldat; la nuit, si nous avions
+besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens
+étaient tous de vieux chefs de l'intimité de l'empereur, des hommes
+ayant une position et un rang élevés, qui exécutaient les ordres
+de leur maître, mais qui n'abusèrent jamais de leur influence pour
+aggraver notre position. Dans la soirée du 15 se passa un petit
+incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitôt un
+soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions à peine
+fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui
+m'accompagnait; aussitôt un officier de garde se jeta sur lui,
+jouant l'homme indigné et lui recommandant de laisser mon serviteur
+tranquille; en même temps il levait un bâton et le frappait sur le dos
+de plusieurs coups en disant: «Pourquoi les arrêtez-vous? Ils ne sont
+pas prisonniers; ce sont les amis du souverain.» Me retournant alors,
+je vis le chef et le soldat qui étouffaient de rire. Le lendemain
+matin, il était question d'accomplir la réconciliation. Théodoros
+désirait nous convaincre que nous étions toujours ses amis, et que
+nous ferions mieux de céder de bonne grâce, les arrestations du 13
+étant là pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en
+ennemis. Son plan n'était pas mauvais, et tous ses projets réussirent.
+
+Le 17, nous reçûmes l'ordre de Sa Majesté de nous rendre auprès
+de lui, désireux qu'il était de juger en notre présence ceux des
+Européens qui, disait-il, l'avaient insulté. Théodoros aimait beaucoup
+à poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il désirait faire
+sensation sur les Européens aussi bien que sur les indigènes, et leur
+donner une haute idée de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit
+sur un alga, en plein air, à l'entrée de la salle d'audience. Tous les
+grands officiers de son royaume se tenaient à sa gauche; à sa
+droite étaient les Européens; tout autour, les personnages les plus
+importants: puis venait un cercle formé par les soldats et les chefs
+inférieurs.
+
+Aussitôt que nous approchâmes, Sa Majesté se leva, nous salua et nous
+assura, en peu de mots, que nous étions toujours ses hôtes honorables,
+et non les envoyés d'une grande puissance qui l'avait si grossièrement
+insulté. On nous ordonna bientôt de nous asseoir; et au bout de
+quelques minutes de silence, nous vîmes arriver par la porte
+extérieure nos pauvres compatriotes, escortés comme des criminels et
+enchaînés deux à deux. On les fit mettre en face de Sa Majesté, qui,
+après les avoir regardés quelques secondes, s'enquit _avec douceur_ de
+leur santé, et comment ils avaient passé leur temps. Les prisonniers
+témoignèrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant
+plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le
+temps grimaça de plaisir à la vue des souffrances et de l'humiliation
+de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M.
+Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprès de nous. Tous les
+autres prisonniers furent laissés debout an soleil et furent chargés
+de répondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme;
+une seule fois, en s'adressant à nous, il parut un peu agité.
+
+Il demanda aux prisonniers: «Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume
+avant de prendre congé de moi?» Ils répondirent qu'ils avaient agi
+ainsi d'après les ordres de M. Rassam, duquel ils dépendaient. Il
+ajouta alors: «Pourquoi n'avez-vous pas demandé à M. Rassam de vous
+conduire auprès de moi, afin de nous réconcilier?» Se tournant alors
+vers M. Bassam, il lui dit: «C'est votre faute. Je vous avais bien
+dit de nous réconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?» M. Rassam
+répondit qu'il avait cru que l'acte écrit de réconciliation qui avait
+suivi l'assemblée publique des accusations contre les prisonniers,
+était suffisant.
+
+L'empereur répondit à M. Rassam: «Ne vous ai-je pas dit que je voulais
+leur donner des mules et de l'argent, et vous me répondîtes que vous
+aviez amené des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour
+leur retour dans leur pays? Maintenant, à cause de vous, les voilà
+dans les chaînes. Du jour où vous m'avez dit que vous désiriez les
+faire partir par une autre route que celle que je vous désignais, j'ai
+commencé à soupçonner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir
+dire dans votre pays, qu'ils avaient été mis en liberté par votre
+habileté et votre puissance.»
+
+Les crimes supposés des premiers prisonniers étant bien connus et
+cette assemblée n'ayant été qu'une reproduction de celle de Gondar, ce
+serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire
+que ces malheureux faussement accusés répondirent avec douceur et
+humilité, s'efforçant ainsi de détourner la colère du misérable au
+pouvoir duquel ils étaient tombés.
+
+La généalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam à David, cela
+marcha assez bien; de Menilek, fils supposé de Salomon, à Socinius,
+on donna peu de noms, peut-être ceux qui vécurent dans ces temps-là
+étaient-ils des patriarches à leur manière; mais quand on en vint
+aux aïeux de Théodoros même, les difficultés devinrent toujours plus
+grandes; en vérité, la chose était difficile, plusieurs témoignages
+furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla même
+jusqu'à invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comédien, pour attester
+le droit légal de Théodoros au trône de ces ancêtres.
+
+Nous fûmes encore appelés et la séance du 18 nous fut fatale. Après
+qu'on nous eut invités à nous asseoir, Théodoros fit venir devant lui
+ses gens et leur demanda s'il devait exiger un «kassa» (c'est-à-dire
+une réparation pour ce qu'il avait eu à souffrir de la part
+des Européens). Plusieurs d'entre eux ne répondirent pas
+très-distinctement; d'autres déclarèrent hautement que «le kassa était
+une bonne chose.» Sa Majesté conclut en disant, et en s'adressant à
+nous: «Seriez-vous mes maîtres? Vous resterez avec moi. Là où j'irai,
+vous irez; là où je m'arrêterai, vous vous arrêterez.» Aussitôt nous
+fûmes renvoyés à nos tentes et le capitaine Cameron fut autorisé à
+nous accompagner. Les autres Européens, toujours dans les chaînes,
+furent envoyés dans une autre partie du camp, où plusieurs semaines
+auparavant ou avait vu s'élever une forteresse, sans en connaître la
+destination.
+
+Le lendemain, nous fûmes encore conduits en présence de l'empereur;
+mais c'était pour une affaire privée. Les prisonniers furent d'abord
+amenés sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevés. Puis on nous
+conduisit en présence de Sa Majesté; les premiers prisonniers nous
+suivirent et les _gens de Gaffat_ entrèrent après nous et furent
+invités à s'asseoir à la droite de Théodoros. Aussitôt que les
+prisonniers entrèrent ils inclinèrent la tête jusqu'à terre et
+demandèrent grâce. Sa Majesté leur commanda aussitôt de se lever, et,
+après leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort à leur reprocher, il les
+assura qu'ils étaient ses amis; toutefois ils inclinèrent encore la
+tête jusqu'à terre et de nouveau demandèrent grâce. Ils demeurèrent
+dans cette attitude jusqu'à ce qu'il leur dit: «Par la grâce de Dieu,
+nous vous pardonnons!» Le capitaine Cameron lut alors à haute voix une
+lettre du docteur Beke et la pétition des prisonniers relâchés. La
+réconciliation opérée, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et
+M. Flad fut chargé de la faire parvenir. Nous eûmes alors toutes nos
+tentes établies dans un même espace entouré de fortifications qui
+avaient été élevées le matin sous la surveillance de Théodoros; nous
+fûmes de nouveau réunis, mais nous étions tous prisonniers. M. Flad
+nous quitta; nous nous attendions à ce que sa mission ne réussirait
+pas, et que l'Angleterre, dégoûtée de toutes ces trahisons, ne
+consentirait pas à pousser plus loin les négociations, mais
+insisterait sur sa première réclamation. Le jour du départ de M. Flad,
+sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reçu l'ordre de
+retourner à Kourata; nous eûmes beaucoup moins de rapport avec eux
+qu'auparavant, d'abord parce qu'ils étaient craintifs, et puis parce
+qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des
+_amis douteux_ du roi.
+
+Zagé était une des principales villes du district de Metaha, et il y
+avait peu de temps, très-prospère et très-populeuse, mais lorsque nous
+y arrivâmes, nous ne vîmes que ruines et néant; et nous n'aurions pu
+croire que peu de semaines auparavant cette colline était la demeure
+de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes
+prairies et de bois, avaient abrité une population riche et
+industrieuse.
+
+Quelques jours après l'assemblée de la réconciliation, Sa Majesté nous
+renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en même temps des
+mules, des épées et des boucliers montés en argent, et un peu plus
+tard des chevaux. Nous vîmes le souverain lui-même à diverses
+reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous
+allâmes avec lui examiner des fusils fabriqués par des ouvriers
+européens; un autre jour encore, nous allâmes ensemble à la chasse
+aux canards sur le lac; enfin, nous allâmes le voir jouer au
+divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforçait de
+paraître notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et
+deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit même tirer des salves
+d'artillerie et donna une grande fête le jour de naissance de la reine
+d'Angleterre. Malgré cela, nous étions malheureux: notre cage était
+gentille, mais c'était une cage, et l'expérience que nous avions
+acquise du caractère trompeur du roi nous mettait dans une crainte
+constante. Lorsque nous l'avions rencontré dans le Damot, et lorsque
+nous l'avions visité à Zagé, nous n'avions vu que l'acteur à la
+physionomie souriante; maintenant, il avait rejeté toute contrainte;
+des femmes étaient flagellées jusqu'à ce que mort s'ensuivît, près de
+nos tentes, et des soldats étaient enchaînés ou fouettés à mort pour
+le moindre prétexte. Le véritable caractère du tyran se montrait de
+jour en jour davantage, et nous commencions à craindre que notre
+position ne fût critique et dangereuse.
+
+Théodoros avait toujours la pensée de se fabriquer des bateaux; voyant
+que tous répugnaient à lui faire ce plaisir, il voulut se mettre à
+l'ouvrage lui-même; il fit construire un immense bateau de jonc à fond
+plat, d'une grande épaisseur et capable de supporter deux grandes
+roues mues par les mains. Dans le fait, il avait inventé le bateau
+à _aubes_, seulement l'agent moteur faisait défaut. Nous le vîmes
+plusieurs fois sur l'eau: les roues en étaient si grandes qu'elles
+réclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement.
+Il est curieux de voir que ce souverain passât son temps dans ces
+frivolités, tandis qu'il ne s'enquérait nullement de l'ennemi
+redoutable qui s'était avancé jusqu'à quatre milles à peine de son
+camp.
+
+Le choléra faisait des ravages dans le Tigré; et nous ne fûmes
+nullement surpris, lorsque nous apprîmes qu'il décimait d'autres
+provinces et que plusieurs cas s'étaient déclarés à Kourata. Le camp
+impérial était établi dans un lieu très-malsain, dans un terrain
+has et marécageux; les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie y
+sévissaient avec force. Ayant appris l'approche du fléau, Sa Majesté
+ordonna très-sagement que son camp fût transféré sur les hauteurs
+de Begember. Madame Rosenthal était en ce moment très-malade, et ne
+pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut
+autorisée à aller à Kourata par la voie du lac, accompagnée de son
+mari, du capitaine Cameron, dont la santé était délicate, et du
+docteur Blanc. Nous partîmes dans la soirée du 31 mai, et nous
+arrivâmes à Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent
+soufflait en ce moment et nous obligeait à de fréquentes stations sur
+les pointes de terre situées sous le vent, car la mer en courroux
+menaçait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernière
+traversée fut, dans toute l'acception du mot, le _nec plus ultra du
+discomfort_.
+
+
+
+
+X
+
+
+Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans
+le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée
+à Gaffat.--La fonderie transformée eu palais.--Jugement public à
+Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis
+à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne noire.--Voyage
+avec l'empereur à Aïbankal.--Nous sommes envoyés à Magdala: arrivée à
+l'Amba.
+
+A Kourata, quelques maisons inoccupées furent mises à notre
+disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les
+sales demeures indigènes. Le bruit courait que Théodoros avait
+l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le
+4, il nous fit une visite inattendue, accompagné seulement de
+quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna
+de même. Ras-Engeddah était arrivé environ une heure avant lui. Je fus
+averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi
+les _gens de Gaffat_, qui allèrent lui présenter leurs hommages. Sa
+Majesté, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma santé et comment
+je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il était
+venu. Je crois que c'était afin de juger par lui-même des ravages du
+choléra, car il fit bien des questions à ce sujet.
+
+Le 6 juin, Théodoros quitta Zagé avec son armée; M. Rassam et les
+autres prisonniers l'accompagnèrent; tous les lourds bagages avaient
+été envoyés par le bateau à Kourata. Le 9, Sa Majesté campa sur un
+promontoire, au sud de Kourata. Le choléra venait d'éclater dans le
+camp et journellement, on comptait près de cent morts. Dans l'espoir
+d'améliorer l'état sanitaire de l'armée, l'empereur transporta son
+camp sur un terrain situé à quelques milles au nord au-dessus de la
+ville; mais l'épidémie continua ses ravages avec une grande violence,
+et dans le camp et dans la ville. L'église était tellement pleine de
+cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes
+offraient le triste spectacle de morts innombrables entourés de leurs
+familles désolées, attendant des jours et des nuits que les tombeaux
+eussent été bénis dans le nouveau cimetière encombré par la foule. La
+petite vérole et la fièvre typhoïde firent aussi leur apparition, et
+frappèrent plusieurs de ceux qui avaient échappé au choléra.
+
+Le 22 juin, nous reçûmes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Théodoros
+ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la
+province plus saine et plus élevée de Begember. Le 13, de grand matin,
+le camp fut levé et nous campâmes, le soir même, sur le rivage du
+Gumaré tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet à parcourir touchait
+à sa fin. Nous avions constamment monté depuis notre départ de
+Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du
+14) était déjà élevé de plusieurs milliers de pieds au-dessus du
+lac; malgré cela le choléra, la petite vérole et la fièvre typhoïde
+continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majesté s'informa de quels
+moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables.
+Nous lui conseillâmes de partir immédiatement pour les plateaux plus
+élevés de Begember, de laisser ses malades à quelque distance de
+Debra-Tabor, de disperser son armée, aussi loin que possible, sur
+toutes ses provinces, choisissant les localités les plus saines et les
+plus isolées pour y envoyer les cas nouveaux qui se déclareraient. Il
+agit selon nos conseils et avant peu, nous eûmes la satisfaction de
+voir les épidémies perdre de leur violence, et an bout de quelques
+semaines disparaître entièrement.
+
+Le 16, nous fournîmes une très-longue marche. Nous partîmes environ
+à six heures de l'après-midi et nous ne fîmes aucune halte jusqu'à
+Debra-Tabor, où nous arrivâmes environ deux heures avant midi.
+Aussitôt que nous touchâmes le pied de la colline sur laquelle
+s'élevait la demeure impériale, nous reçûmes l'ordre de l'empereur de
+descendre de nos montures, et immédiatement, nous le vîmes venir à
+nous accompagné de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous
+rendîmes tous à Gaffat, station européenne située à trois milles
+à l'est de Debra-Tabor. En route, nous fûmes surpris par le plus
+terrible orage de grêle que j'aie jamais vu; telle en était la
+violence, que Théodoros fut obligé plusieurs fois de s'arrêter. La
+grêle tombait en masse si compacte, et les grêlons étaient d'une telle
+dimension, qu'il était presque impossible de les supporter. Enfin,
+nous arrivâmes à Gaffat gelés et trempés jusqu'aux os; mais l'empereur
+paraissait n'avoir souffert en aucune façon de cette douche, il nous
+servait de cicérone, nous montrant le lieu où nous étions, et nous
+donnant des explications sur les ateliers, les roues à eau, etc., etc.
+Quelques planches furent transformées en sièges, un feu fut allumé par
+ses ordres, et nous demeurâmes seuls avec lui pendant plus de trois
+heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis
+et les coussins avaient été oubliés à Debra-Tabor, et il renvoya
+Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitôt que ce dernier revint
+avec les porteurs, Théodoros montra la route de la colline de Gaffat,
+et de ses propres mains étendit les tapis, et plaça le trône dans la
+maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignées aux
+autres Européens, après quoi Théodoros nous quitta.
+
+Le 17 juin, les ouvriers européens qui étaient restés à Kourata,
+arrivèrent à Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'étaient
+plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur
+reconnut, d'après leur conduite, qu'ils étaient mécontents; cependant
+il les accompagna à Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des
+shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformée en une
+demeure convenable. Le trône y fut aussi placé, et lorsque tout fut
+arrangé, on nous fit appeler. Théodoros s'excusa de ce qu'il était
+obligé de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisée,
+ajoutant qu'il retournait à Debra-Tabor, mais que le lendemain, il
+tâcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hôtes.
+Conformément à cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous
+offrir plusieurs maisons situées sur une hauteur, en face de Gaffat,
+et qui avaient été préparées pour nous recevoir. Comme la maison de
+M. Rassam était plus petite, il profita de cela pour demander que
+l'empereur retirât le trône de sa chambre. Sa Majesté y consentit,
+bien qu'il eût garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et
+le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous
+figurâmes que nous étions là établis pour toute la saison des pluies.
+Le choléra et la fièvre typhoïde venaient de se manifester a Gaffat,
+et du matin an soir, j'étais constamment réclamé par des malades. L'un
+d'eux, la femme d'un Européen, me prit beaucoup de temps; elle eut
+d'abord une attaque de choléra, suivie de la fièvre typhoïde qui la
+mit aux portes du tombeau.
+
+Dans la matinée du 25 juin, nous reçûmes l'ordre de l'empereur, M.
+Rassam, ses compagnons, les prêtres et quelques autres, de nous rendre
+à Debra-Tabor pour assister à une accusation politique. Les ouvriers
+européens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnèrent. Arrivés à
+Debra-Tabor, nous fûmes surpris de n'être pas reçus avec la politesse
+habituelle, et d'être immédiatement conduits en présence de
+l'empereur; nous fûmes introduits dans une tente noire établie dans
+l'enceinte impériale. Nous pensâmes que cette accusation politique
+nous concernait, et nous étions assis depuis quelques minutes
+seulement, lorsque les ouvriers européens furent appelés par Sa
+Majesté. Ils revinrent bientôt après, suivis de Cantiba Hailo,
+de Samuel et d'un Aia-Négus (bouche du roi), porteurs du message
+impérial.
+
+La première et la plus importante des accusations était celle-ci:
+«J'ai reçu une lettre de Jérusalem dans laquelle il est dit que
+les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon
+royaume, de concert avec les Anglais et les Français.» La seconde
+accusation portait sur le même sujet; seulement, on ajoutait que
+M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait dû en
+avertir Sa Majesté. La troisième accusation était celle-ci: «N'est-il
+pas vrai que les chemins de fer égyptiens sont construits par les
+Anglais?»
+
+Quatrièmement: «N'avait-il pas donné une lettre au consul Cameron
+pour la reine d'Angleterre, et le consul n'était-il pas revenu sans
+réponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais
+s'était moqué de sa lettre?» Il y avait encore sept ou huit autres
+accusations, mais elles étaient insignifiantes et je ne m'en souviens
+pas. Peu de jours auparavant, un prêtre grec était arrivé de la côte
+porteur d'une lettre pour Sa Majesté: ces faits étaient-ils contenus
+dans cette lettre, ou bien était-ce seulement un prétexte inventé
+par Théodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait
+l'intention d'infliger à ses hôtes innocents; c'est ce qu'il serait
+impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur était
+celle-ci: «Vous devez rester ici; Sa Majesté ne peut pas plus
+longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres
+objets vous seront rendus.»
+
+M. Rosenthal obtînt la permission de retourner à Gaffat pour voir sa
+femme, je fus autorisé à le suivre, à cause de l'état critique
+dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres
+Européens demeurèrent dans la tente. M. Waldemeier, à cause de la
+maladie de sa femme, était resté à Gaffat; il fut effrayé lorsqu'il
+apprit nos contrariétés, craignant que cela ne privât sa femme des
+secours médicaux dont elle avait tant besoin dans l'état désespéré où
+elle se trouvait. Il me pria de retourner auprès d'elle, ne serait-ce
+qu'une heure, tandis qu'il courait à Debra-Tabor pour supplier
+Théodoros de me laisser avec lui jusqu'à ce que sa femme fût hors de
+danger. Madame Waldemeier était une fille de ce M. Bell que Théodoros
+aimait tant. Non-seulement il consentit à la demande de M. Waldemeier,
+mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvénient, il me
+permettrait de rester à Gaffat, les malades y étant nombreux, tandis
+qu'il exécuterait l'expédition qu'il avait projetée. Comme j'étais
+affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte
+surexcitation, je fus enchanté de ce projet de me laisser rester
+Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-même,
+le jour suivant, demandait à Théodoros que cette autorisation fût
+accordée, non-seulement à moi, mais aussi à quelques autres de nos
+compagnons. A cause de ma santé et de la position de M. Rosenthal, la
+permission nous fut accordée à tous les deux, mais elle fut refusée
+aux autres.
+
+Nous nous attendions chaque jour à entendre dire que le camp avait
+été levé, mais Sa Majesté n'en faisait rien. Chaque jour Théodoros
+envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait
+saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je
+l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et
+reçut mes salutations. M. Rassam et les autres Européens furent
+autorisés à venir nous voir à Gaffat; et quoique de temps en temps le
+nom de _Magdala_ fût prononcé, cependant il nous semblait que l'orage
+s'était dissipé et nous espérions avant peu être tous réunis à Gaffat,
+et y passer en paix la saison des pluies.
+
+Le 3 juillet un officier de Sa Majesté m'apporta les salutations de
+l'empereur, ajoutant que Sa Majesté devait venir inspecter les travaux
+et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis à la
+fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y
+rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard
+de terribles conséquences. Nous rencontrâmes l'empereur près de la
+fonderie marchant à la tête de son escorte: il nous demanda comment
+nous allions, et nous le saluâmes en ôtant nos chapeaux. Comme il
+repassait, les deux Européens avec lesquels j'avais fait la route, se
+couvrirent; sans songer combien Sa Majesté était susceptible pour tout
+ce qui concernait l'étiquette; je restai la tête découverte, quoique
+le soleil fût chaud et dangereux. Arrivé à la fonderie, l'empereur
+me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes
+l'ébauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et
+ensuite nous quitta. Dans la cour il passa près de M. Rosenthal, qui
+ne s'inclina pas, Théodoros ne s'informant pas de lui.
+
+Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux
+mendiant lui demanda l'aumône en disant: «Mes seigneurs (gaitotsh) les
+Européens out toujours été bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous
+pas aussi soulager ma misère!» En entendant l'expression de
+_seigneur_, appliquée aux ouvriers, Théodoros entra dans une terrible
+colère: «Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi?
+Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Deux individus de sa suite se
+précipitèrent sur le mendiant et se murent à le frapper de leurs
+bâtons; Théodoros criait toujours: «Frappez-le, frappez-le, par ma
+mort!» Le pauvre vieux impotent demandait grâce, avec une expression
+à fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au
+bout de quelques minutes nous n'eûmes devant nous qu'un cadavre étendu
+qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byène rugissante cette nuit-là
+put se repaître, sans être troublée, de ses restes abandonnés.
+
+Toutefois la rage de Théodoros ne fut point encore calmée; il s'avança
+de quelques pas, pais s'arrêtant il se retourna la lance en arrêt, les
+regards errants autour de lui; il était la personnification de la rage
+indomptable. Ses yeux rencontrèrent M. Rosenthal: «Saisissez-le!»
+s'écria-il. Immédiatement plusieurs soldats se ruèrent sur lui pour
+obéir an commandement impérial. «Saisissez l'homme qu'ils appellent le
+_hakeem_ (médecin).» Aussitôt une douzaine de scélérats tombèrent sur
+moi et m'empoignèrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les
+endroits qui offraient une prise. Théodoros s'adressa ensuite à M.
+Rosenthal en disant: «Ane que vous êtes, pourquoi m'appelez-vous le
+fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?» M. Rosenthal
+répondit: «Si je vous ai offensé, j'en demande pardon à Votre
+Majesté.» Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une
+façon inquiétante, et je croyais à chaque instant qu'il allait nous
+transpercer. Je craignais que, aveuglé par la colère, il ne fut plus
+maître de lui-même, et je comprenais que si une fois il se laissait
+dominer par ses passions, c'en était fait de nous.
+
+Heureusement pour nous Théodoros se tourna vers les ouvriers
+européens, les insultant dans des termes grossiers; «Vils esclaves! ne
+vous ai-je pas envoyé de l'argent? Qui êtes-vous que vous vous donniez
+le titre de _seigneurs_? Prenez garde!» Puis, s'adressant aux deux
+ouvriers que j'avais rencontrés sur la route de la fonderie, il leur
+dit: «Vous êtes fiers! qui êtes-vous? Des esclaves! des l'eûmes! des
+ânes galeux! vous vous couvrez la tête en ma présence! est-ce que vous
+ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas resté la tête découverte?
+Pauvres créatures que j'ai enrichies!» Se tournant alors de mon côté
+et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria:
+«Laissez-le aller; amenez-le-moi.» Tous me lâchèrent hormis un
+seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors:
+«Connaissez-vous l'arabe?» Quoique je comprisse un peu cette langue,
+je pensai qu'il était plus prudent, vu les circonstances, de répondre
+négativement. Alors il commanda à M. Schimper de traduire ce qu'il
+allait dire: «Vous, hakeem, vous êtes mon ami. Je n'ai rien a dire
+contre vous; mais les autres m'ont insulté et vous allez venir avec
+moi pour assister a leur jugement.» Il commanda ensuite à Cantiba
+Hailo de me donner sa mule, il monta à cheval, moi et M. Rosenthal
+allant à sa suite; ce dernier à pied, traîné sur toute la route par
+les soldats qui l'avaient saisi.
+
+Aussitôt après notre arrivée à Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre
+à M. Rassam, de venir avec les autres Européens; il avait quelque
+chose à leur dire. Théodoros s'assit sur un rocher à environ trente
+pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers
+supérieurs et derrière nous une ligne pressée de soldats. Il était
+toujours en colère, faisant sauter des pointes de rocher avec
+l'extrémité de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole.
+Il s'adressa une fois à M. Stern et lui demanda: «Est-ce d'un
+chrétien, d'un païen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous
+avez écrit votre livre, par quelle autorité l'avez-vous fait? Ceux
+qui m'ont insulté en votre présence, étaient-ils mes ennemis ou les
+vôtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?» etc. Puis il
+dit à M. Rassam: «Vous aussi vous m'avez manqué de respect. «Moi?»
+répondit M. Rassam. «Oui! quatre fois. Premièrement, vous avez lu le
+livre de M. Stern, dans lequel je suis insulté; secondement vous ne
+m'avez pas réconcilié avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu
+les faire partir du pays; troisièmement: votre gouvernement permet
+aux Turcs de garder Jérusalem, qui est mon héritage. La quatrième
+accusation je l'ai oubliée.» Il demanda ensuite à M. Rassam s'il
+savait que Jérusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens
+avaient été pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de
+Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui
+appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions.
+Enfin il dit à Samuel qui était l'interprète «Que diriez-vous si je
+chargeais de chaînes vos amis?» «Rien,» répondit Samuel; «n'êtes-vous
+pas le maître?» Des chaînes avaient été apportées, mais cette réponse
+l'avait calmé. Il s'adressa alors à l'un des chefs et lui dit:
+«Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?» L'autre, qui savait
+ce qu'il fallait répondre, lui dit: «Majesté, la maison vaudrait
+mieux.» Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent
+envoyés de la tente noire à la maison attenant à la sienne, et nous
+reçûmes l'ordre de nous y transporter.
+
+La maison qui nous était destinée, servait primitivement de
+pied-à-terre: elle était bâtie en pierre, entourée d'une grande
+verandah, et fermée seulement par une petite porte sans fenêtre ni
+aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allumé plusieurs
+bougies que nous pûmes nous reconnaître an milieu des profondes
+ténèbres qui régnaient en ce lieu, ce qui rappela, à mon souvenir,
+plusieurs scènes du drame terrible de Calcutta: _La Caverne noire_.
+Quelques soldats apportèrent nos couches, et une douzaine de gardiens
+s'assirent près de nous, tenant dans leurs mains des chandelles
+allumées. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit
+occasion pour se plaindre amèrement des mauvais traitements qu'il
+nous infligeait. Il dit: «Dites à Sa Majesté que j'ai fait tout mon
+possible pour établir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais
+lorsque les événements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en
+soient les conséquences, le blâme n'en retombera pas sur moi.»
+Théodoros nous renvoya ces paroles: «Que je vous traite bien ou que je
+vous traite mal, cela revient au même; mes ennemis diront toujours que
+je vous ai maltraités; ainsi cela ne fait rien.»
+
+Un peu plus tard, nous fûmes troublés par un message de l'empereur,
+nous faisant savoir qu'il ne pouvait être indifférent au bien-être de
+ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour
+le dissuader d'une telle démarche, il arriva bientôt accompagné par
+quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: «Ce
+soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que
+vous fussiez fâchas, et je suis venu boire avec vous.» A ces mots, il
+nous présenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-même l'exemple.
+
+Il fut calme et très-sérieux, bien qu'il voulût paraître gai. Il resta
+environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome
+fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses,
+il nous dit: «Mon père était fou, et quoique mon peuple ait dit
+quelquefois que j'étais fou moi-même, je ne l'ai jamais cru; mais
+maintenant je crois que je le suis.» M. Rassam répliqua: «Je vous en
+prie, ne dites pas de semblables choses.» Sa Majesté reprit: «Oui,
+oui, je suis fou.» Un instant après, il nous dit en nous quittant: «Ne
+vous arrêtez pas à la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous
+dis devant mon peuple, mais regardez à mou coeur. J'ai un motif pour
+cela.» En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'établir dehors et
+de ne point nous déranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou
+deux fois à une certaine distance, cependant ce fut la dernière
+conversation que nous eûmes avec lui.
+
+Les deux jours que nous passâmes dans la caverne noire à Debra-Tabor,
+tous réunis, obligés d'avoir des chandelles allumées nuit et jour,
+dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement
+des jours de torture morale et physique. Nous reçûmes avec joie
+l'annonce que nous allions être changés; toute alternative était
+préférable à notre position actuelle; que nous fussions enfermés dans
+une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous
+fussions enchaînés dans un amba, tout valait mieux que ce sombre
+emprisonnement, privé de tout comfort, même de la chère clarté du
+jour.
+
+A midi, le 5 juillet, nous fûmes informés que Sa Majesté était déjà
+partie, et que notre escorte attendait l'ordre du départ. Nous étions
+tous réjouis à la pensée de respirer l'air frais, et d'admirer les
+champs couverts de verdure et illuminés par un brillant soleil.
+Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois l'ordre de partir, nous ne
+donnâmes pas même une pensée aux inconvénients du voyage, tels que la
+pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournîmes qu'une
+petite course, et nous campâmes sur un plateau appelé Janmeda, à
+quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure,
+l'armée se mit en marche, mais nous attendîmes à l'arrière-garde trois
+heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Théodoros, assis sur un
+rocher, avait commandé à toutes ses forces, y compris sa suite, de
+prendre les devants, et comme nous, exposé à la pluie qui tombait
+et paraissant plongé dans des pensées profondes, il contemplait les
+différents corps de son armée à mesure qu'ils passaient devant lui.
+Nous étions sévèrement surveillés; plusieurs chefs, et les hommes
+qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un détachement
+marchait en tête, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne
+nous perdaient jamais de vue.
+
+Nous fîmes halte, cette après-midi, dans une grande plaine, près d'une
+éminence appelée Kulgualiko, sur laquelle s'élevaient les tentes
+impériales. Le lendemain, on adopta le même mode de départ et après
+avoir voyagé toute la nuit, nous nous reposâmes à Aïbankab, an pied du
+mont Guna, le pic le plus élevé du Begember, très-souvent couvert de
+neige dans la saison pluvieuse.
+
+Nous passâmes la journée du 8 à Aïbankab. Dans l'après-midi, Sa
+Majesté nous fit inviter à gravir la colline où il était établi, afin
+de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre
+position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent
+échangés, mais nous ne vîmes pas l'empereur.
+
+Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoyé.
+Il s'arrêta longtemps, et, à son départ, il nous avertit que nous
+marcherions en tête et que nos effets embarrassants nous seraient
+envoyés plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques
+articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules
+nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour
+lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter
+le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux même avec
+des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre
+destination, nous soupçonnions tous que Magdala et les chaînes
+seraient notre lot.
+
+Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent dès lors chargés
+de nous garder. Nous nous aperçûmes bientôt que nous étions traités
+plus sévèrement; un ou deux soldats à cheval avaient la garde spéciale
+de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas
+assez vite, ou courant, en tête de l'escorte, pour attendre l'arrivée
+de ceux qui étaient moins bien montés. Nous fîmes une très-longue
+étape ce jour-là, de neuf heures après-midi à quatre heures avant
+midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de
+nos effets arrivèrent bientôt après nous, mais les mules chargées des
+bagages n'arrivèrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue.
+N'ayant rien à manger, nous tuâmes un mouton et le fîmes griller
+devant le feu, à la façon abyssinienne; affamés et fatigués comme nous
+l'étions, il nous parut que c'était le repas le plus exquis que nous
+eussions jamais fait.
+
+Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de
+nous tenir prêts, et quelques instants plus tard nous étions en selle.
+
+Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent
+été nos espérances jusqu'alors sur notre destinée, elles étaient
+évanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin
+de Magdala pour avoir aucun doute là-dessus. Le commencement de la
+journée ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien
+cultivé; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ça et
+là quelques villages; de sombres touffes de cèdres embellissaient les
+sommets des collines éloignées, et annonçaient la présence de quelque
+église. Le paysage était beau et certainement plein d'attrait pour
+un artiste, mais pour des Européens, traînés comme du bétail par des
+barbares, les montées abruptes et les profondes vallées n'avaient
+aucun charme. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes en face
+d'un précipice à pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un
+quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter,
+afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchâmes encore environ deux
+heures et nous atteignîmes les portes de Begember. En face de nous
+s'élevait le plateau du Dahonte, à environ deux milles de distance,
+mais nous avions à monter une côte plus rapide encore que celle que
+nous laissions derrière nous, et un abîme plus profond aussi à passer
+pour atteindre cette colline. La vallée du Jiddah, affluent du Nil,
+était entre nous et notre lieu de halte. C'était comme un mince fil
+d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace
+étroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le
+sommet s'élève à trois mille pieds. Nous achevâmes notre course,
+fatigués et n'en pouvant plus.
+
+Cette nuit-là, nous stationnâmes à Magot, sur la première terrasse
+du plateau du Dahonte, environ à 500 pieds du sommet de la montagne.
+Notre tente fut là en même temps que nous, nos serviteurs apportaient
+quelques provisions, et nous nous arrangeâmes pour faire un frugal
+repas; mais nos bagages arrivèrent trop tard, et nous nous vîmes
+obligés de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq
+jours après notre arrivée à Magdala que l'autre partie de nos bagages
+nous atteignit. Jusque-là nous ne pûmes changer d'habits, et nous
+n'eûmes rien pour nous défendre contre le froid des nuits de la saison
+des pluies. Dans la matinée du 11, de bonne heure, nous continuâmes
+notre ascension, et nous arrivâmes enfin sur le magnifique plateau du
+Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze
+milles de diamètre, couverte, à l'époque de notre voyage, de produits
+différents et de magnifiques prairies, où paissaient des milliers
+de têtes de bétail et où les mules, les chevaux et d'innombrables
+troupeaux se montraient à chaque pas. De tous côtés, à l'horizon de
+cette plaine, s'élèvent de petites collines qui sont garnies de leur
+pied à leur sommet, de nombreux villages charmants et bien bâtis.
+Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus
+pittoresque que j'aie rencontrée en Abyssinie.
+
+Vers midi, nous arrivions à l'extrémité est du plateau, et là devant
+nous, apparut un de ces abîmes imposants, comme nous en avions déjà
+rencontré deux fois depuis notre départ de Debra-Tabor. Nous n'étions
+pas du tout réjouis à la pensée d'avoir à le descendre, pour passer
+à gué le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le précipice
+opposé, véritable muraille, pour compléter notre étape de la journée.
+Heureusement nos mules étaient si fatiguées que le chef de notre garde
+décida de s'arrêter pour la nuit à mi-côte, dans un des villages
+qui sont perchés sur les différentes terrasses du ces montagnes
+basaltiques. Le 12, nous continuâmes notre descente, nous traversâmes
+le Bechelo et fîmes l'ascension du plateau opposé, le Watat, où nous
+arrivâmes à onze heures du soir. Là, nous fîmes une bonne halte et
+nous partageâmes un frugal déjeuner envoyé par le chef de Magdala à
+Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part.
+
+De Watat à Magdala la route est une plaine inclinée, descendant
+constamment et graduellement à travers les plateaux élevés de la
+province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala étant sur
+les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes
+isolées, perpendiculaires et coupées à pic comme des murailles de
+basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou
+quelque portion détachée de la gigantesque masse voisine.
+
+La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser
+encore une on deux collines en forme de cônes pour y arriver. Magdala
+est bâtie sur deux hauteurs, séparées par le petit plateau d'Islamgie,
+les deux cônes sont distants seulement d'une centaine de pieds. La
+pointe nord est la plus élevée, mais à cause de l'absence d'eau et du
+peu d'espace, elle n'est pas habitée. C'est à Magdala que se trouve la
+plus importante forteresse de Théodoros, qui renferme ses trésors et
+sa prison.
+
+A Islamgee, l'ascension devint plus pénible; cependant, nous pûmes
+arriver à la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions
+plus du tout à descendre, mais que nous étions obligés, à cause de
+l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnâmes et allâmes
+à pied tous les quatre, laissant les bêtes trouver leur chemin comme
+elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela à la montée du Bechelo et
+du Jiddah. Le trajet de Watat à Magdala se fait généralement en cinq
+heures, mais nous en mimes près de sept, parce que nous faisions de
+fréquentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte à
+l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent à la rencontre de
+Bitwaddad-Tadla. C'était sans doute afin d'examiner notre lettre de
+cachet. Enfin, un à un, comptés comme des moutons, nous franchîmes
+la porte, et nous fûmes conduits dans an espace ouvert en face de
+l'habitation impériale. Là, nous rencontrâmes le ras (la tête de la
+montagne) et les six chefs supérieurs, qui président toujours avec lui
+le conseil dans les affaires de haute importance.
+
+Aussitôt qu'ils eurent salué le Bitwaddad, ils se retirèrent un peu à
+l'écart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques
+minutes, Samuel nous appela, et accompagnés par les chefs, escortés de
+leurs inférieurs, nous fûmes conduits dans une maison située près de
+l'enceinte impériale. Un feu y était allumé. Fatigués et abattus, la
+perspective d'un abri, après plusieurs jours passés à la pluie, nous
+réjouit, malgré nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retirés,
+laissant des gardes à la porte, nous nous mîmes à causer, à fumer et à
+dormir près du feu, oubliant entièrement que nous étions les victimes
+innocentes d'une infâme trahison. Deux maisons furent mises à notre
+disposition. L'une d'elles nous fut désignée pour y coucher et nous
+servir particulièrement d'habitation, et l'autre fut destinée aux
+domestiques et regardée comme notre cuisine.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
+nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération
+décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection
+de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des
+lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Gedjo.
+
+Il faisait complètement nuit à notre arrivée, la veille au soir. Notre
+première affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure.
+Elle consistait en deux buttes circulaires, entourées d'une forte haie
+épineuse attenante à l'enceinte impériale. La plus grande était dans
+un mauvais état, et comme le toit, au lieu d'être appuyé sur un pilier
+central, était supporté par une douzaine de colonnes latérales,
+formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinâmes à nos
+serviteurs et à notre _balderaba_ Samuel. Celle que nous gardâmes
+pour nous avait été bâtie par Ras-Hailo, lorsqu'il était le favori de
+Théodoros, mais qui depuis était tombé en disgrâce. Ras-Hailo ne fut
+pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et même, au
+bout de peu de temps, il avait été pardonné par son maître et élu chef
+de la Montagne; mais Théodoros, quelque temps après, lui retira encore
+son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya à la prison
+commune, enchaîné comme tous les autres prisonniers. Pour une maison
+abyssinienne, cette hutte n'était pas mal bâtie; le toit était le
+mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il était fait de
+bambous tressés, arrangés et assujettis par des cercles de la même
+matière. Lorsque Ras-Hailo eut été envoyé en prison, sa maison fut
+offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume,
+Théodoros s'en servit pour loger ses hôtes anglais.
+
+Pour nous tous, elle était petite; nous étions huit, et cette demeure
+ne pouvait contenir commodément que quatre personnes. Les soirées et
+les nuits étaient cruellement froides, et le feu occupant le centre
+de la chambre, quelques-uns d'entre nous étaient couchés la moitié du
+corps dans la chambre, et l'autre moitié dans un enfoncement humide.
+Tout d'abord nous sentîmes amèrement notre triste position. La saison
+des pluies était arrivée, et chaque jour la voix de l'orage se
+faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et
+moi-même) ne pouvions même pas changer de vêtements, et, couchés, nous
+n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu
+pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable
+de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de
+ses shamas.
+
+Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous
+procurer quoi que ce fût. On nous annonça que des provisions avaient
+été envoyées des greniers impériaux; les premiers captifs anglais
+souriaient à ces paroles, sachant par une amère expérience que les
+prisonniers de l'Amba de Magdala étaient regardés comme devant donner
+et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs prévisions étaient
+justes: nous ne reçûmes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui,
+en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il
+s'imagina même que ce tej était pour lui, car à chaque instant il en
+buvait avec ses camarades. Nous reçûmes aussi, un jour de fête, deux
+vaches maigres à l'air affamé, et desquelles, je puis le dire, je
+refusai le moindre morceau.
+
+Pour un Européen accoutumé à trouver sous la main tous les objets
+nécessaires à la vie, il peut paraître invraisemblable que dans toute
+l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi
+que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous
+un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions
+d'épiceries, nous nous adressions à eux. Notre nourriture était
+abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions étaient un peu
+meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans
+tout le pays, d'autre moulin à farine que ceux des boulangers, nous
+fûmes obligés d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la
+balle, et de l'écraser entre deux pierres, non pas avec les grosses
+meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments
+de rochers creusés, où le grain est réduit en farine, au moyen d'une
+espèce de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'était
+bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous
+pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers
+étaient toujours gâtés lorsqu'on nous les livrait, nous en fûmes
+bientôt dégoûtés, et quoique nous eussions aimé à varier notre
+nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait
+rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne
+pouvions qu'à grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions
+bien nous fournir de café en tout temps, mais nous n'avions pas de
+sucre; et pris sans lait ou avec du lait fumé, c'était une boisson
+si amère et si répugnante, que, au bout d'un certain temps, nous
+préférâmes nous en passer. Voici les détails du luxe de table que
+nous eûmes pendant toute notre captivité: un pain grossier, fort mal
+préparé, que l'on eût dit fait avec du verre pilé, et des plats qui
+revenaient toujours les mêmes: du mouton coriace, quelques vieux coqs,
+du beurre rance et du café amer. Le thé, le sucre, le vin, le poisson,
+les légumes, etc., etc., c'étaient choses impossibles à trouver
+même avec de l'argent. La mauvaise qualité et l'uniformité de notre
+nourriture n'étaient rien encore devant la perspective que nous avions
+de mourir de faim. Quelque grossières et insuffisantes que fussent
+ces choses, elles devaient nous manquer, dès que nous n'aurions plus
+d'argent.
+
+J'étais très-mal vêtu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la
+pensée de laisser mes effets aux soins des _gens de Gaffat_, et je
+n'avais pris avec moi que ce qui était indispensable pour la route.
+Mon unique paire de souliers, portée à la pluie, au soleil, dans la
+boue, était littéralement percée à jour; ils étaient tellement roidis,
+qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois à
+guérir; aussi jusqu'à l'arrivée de l'un de mes serviteurs, plusieurs
+mois plus tard, je marchai, ou plutôt je me traînai les pieds nus.
+
+La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de goûts différents
+est vraiment pénible. Nous étions huit Européens, grouillant tous dans
+un petit espace qui nous servait à la fois d'antichambre, de salle à
+manger et de dortoir; la plupart étrangers les uns aux autres, et unis
+seulement par une commune infortune. L'adversité est peu propre
+à améliorer les caractères; au contraire, elle nuit aux rapports
+sociaux; c'est tout an plus si l'éducation et la naissance vous
+apprennent à supporter et à accepter les plus grandes difficultés.
+Nous redoutions sur toutes choses cette familiarité qui se glisse si
+naturellement entre des hommes d'une position sociale tout à fait
+différente et vous expose à entendre des expressions grossières et
+avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'égalité avec l'un
+des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions été
+tranquilles, si une partie de la nuit n'eût été employée à parler, et
+si chacun de nous eût voulu pardonner silencieusement les défauts de
+ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la même
+indulgence.
+
+Une compagnie de soldats d'environ quinze à vingt hommes arrivaient
+chaque soir, un peu avant le crépuscule, et plantaient une petite
+tente noire de l'autre côté de notre porte. Comme il pleuvait souvent
+la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente;
+deux ou trois seulement, qui étaient censés veiller, sortaient pour
+dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous dérangeaient
+jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement
+où nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette époque, nous
+avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se
+promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent
+jamais changés pendant notre séjour; nous n'eûmes pas lieu d'être
+satisfaits de leur façon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos
+gardiens de jour n'étaient que des scélérats poltrons et des espions
+dangereux.
+
+Nous avions déjà passé trois jours à Magdala, et nous commencions à
+espérer que notre disgrâce se bornerait à un simple emprisonnement,
+lorsque environ vers midi, le 16, nous aperçûmes le chef, accompagné
+d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut
+appelé, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de
+l'autre côté de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et
+nous commencions à être inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec
+une physionomie sérieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans
+la chambre, que l'officier _avait à faire quelque petite chose avec
+nous._ Nous obéîmes et, au bout de quelques instants, le ras (le
+chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres
+personnes entrèrent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous armés
+jusqu'aux dents, s'établirent dans la chambre; les autres demeurèrent
+dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands
+témoignages de religion et force expressions dévotes; à chaque minute,
+les noms de Dieu et du Seigneur sont répétés et pris en vain. J'étais
+assis près de la porte, et la conversation m'intéressant peu, je
+regardais la foule mêlée du dehors, lorsque tout d'un coup j'aperçus
+deux ou trois hommes portant d'énormes chaînes. Je les montrai à M.
+Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destinées;
+il s'adressa en arabe, à ce sujet, à Samuel, et sur la réponse
+affirmative de ce dernier, nous comprîmes quel avait été le sujet de
+la longue consultation entre le chef et Samuel.
+
+Le ras alors mit fin à la conversation insignifiante qu'il avait tenue
+depuis son arrivée, et nous informa, dans des termes mesurés et polis,
+que c'était l'usage d'enchaîner tous les prisonniers envoyés dans ce
+lieu; il n'avait reçu aucune instruction de l'empereur; mais il en
+verrait un messager à Théodoros pour l'informer qu'il nous avait mis
+dans les fers, et il ne doutait nullement que son maître n'expédiât
+aussitôt l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous
+soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'être
+obligé de nous enchaîner. Le pauvre homme nous voulait réellement du
+bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manières
+comme il faut; il croyait que Théodoros regrettait déjà l'ordre
+inutile et cruel qu'il avait donné, et que peut-être, il saisirait
+l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois
+ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accusé
+d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les
+fers an camp, où il mourut bientôt après des tortures qui lui furent
+infligées.
+
+Les chaînes furent apportées, et la grande affaire du jour commença.
+Les uns après les autres, nous eûmes à subir l'opération, les premiers
+captifs étant les premiers servis et favorisés des chaînes les plus
+lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je
+retroussai mes pantalons, et je plaçai ma jambe droite sur une pierre
+mise là à cet effet. L'un des anneaux fut alors posé sur ma jambe, à
+deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau
+tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout
+entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer
+frappait contre l'os et me causait une douleur plus aiguë. Il fallut
+environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il
+fut travaillé jusqu'à ce qu'il n'y eût que l'épaisseur d'un doigt
+entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un
+sur l'autre furent encore martelés jusqu'à ce qu'ils se joignirent
+parfaitement. L'opération fut ensuite pratiquée à la jambe gauche. Je
+craignais toujours que le noir forgeron, venant à manquer le fer, ne
+me broyât la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre était
+écrasé; l'anneau s'était cassé juste quand l'opération allait finir.
+Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette
+fois, les fers furent rivés à l'entière satisfaction du forgeron et du
+chef.
+
+On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la
+chose n'était point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratiqué
+ce nouveau système de locomotion, je ne pus faire seulement que trois
+on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais
+profondément l'humiliation à laquelle nous étions soumis; mais je
+n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de
+la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre.
+Aussi, bondissant sur mes jambes, j'élevai mon bonnet et m'écriai à
+leur grand étonnement: «_God save the queen!_»(Dieu sauve la reine!)
+et m'en fus riant et chantant, comme si j'étais parfaitement heureux.
+Comme chaque détail de notre vie était rapporté à Théodoros, mon
+mépris pour ses chaînes devint public, et il en fut informé; mais il
+ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant
+allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que
+nous nous étions tous laissé enchaîner sans dire une parole; que même
+M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi
+les fers avec colère.
+
+Après l'opération, et lorsque chaque assistant de cette scène nous eut
+fait la politesse d'un: «_Que Dieu les ouvre!_» le messager que les
+chefs voulaient envoyer à Théodoros (un quidam du nom de Léh, grand
+espion et confident de l'empereur, le même qui avait apporté nos
+lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M.
+Rassam pourrait désirer envoyer à Sa Majesté. Celui-ci, en termes
+mesurés et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta
+sur lui la responsabilité des conséquences d'un traitement si injuste
+qui pouvait amener de terribles représailles. Malheureusement, Samuel,
+toujours craintif et tremblant que des chaînes ne lui fussent aussi
+réservées, refusa d'interpréter ce discours, et n'envoya que les
+compliments ordinaires.
+
+Lorsque nos geôliers furent, sortis, nous nous regardâmes les uns les
+autres, et nous nous trouvâmes si drôles, que, malgré notre
+chagrin, nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire. Les chaînes
+consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres
+plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau à l'autre; nous
+les portâmes bien près de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pûmes
+pas marcher; nos jambes étaient brisées et meurtries par suite du
+ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une
+telle douleur, que nous fûmes obligés d'introduire pendant le jour des
+bandages sous les chaînes. La nuit, je les enlevais, à cause de la
+constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui
+faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit
+que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais être
+soulagées; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous
+nous retournions d'un côté ou de l'antre, les chaînons, en heurtant
+l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous
+éveillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y
+fussions accoutumés et que nous pussions nous promener autour de notre
+enceinte plus commodément, cependant encore, de temps en temps, nous
+étions obligés de prendre du repos des journées entières, sans quoi,
+nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie
+de l'os la plus exposée an frottement des fers. Plusieurs mois même
+après que les fers m'eurent été ôtés, mes jambes étaient plus faibles
+qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enflés.
+
+Le soir où nous fûmes chargés de chaînes, nous dûmes couper nos
+pantalons sur le côté, afin de pouvoir les ôter. Pendant leur première
+captivité à Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers
+portaient des jupons ou des caleçons, à la façon indigène, qu'on leur
+avait enseigné à passer entre les jambes et les chaînes. Mais nous
+n'avions pas des vêtements semblables sous la main pour faire comme
+eux, et même, vu l'état de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu
+être question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La
+nécessité, dit-on, est la mère de l'industrie: dans cette occasion,
+j'inventai _les pantalons à la Magdala._ En ôtant les miens ce
+même jour, je les ouvris tout le long de la couture extérieure, et
+ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un
+côté, tandis que je faisais de l'autre des boutonnières aussi
+rapprochées que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines
+après, j'étais capable, aidé d'un indigène, de passer sous les anneaux
+des caleçons de calicot, et comme mes jambes se désenflaient, je pus
+mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la
+force de l'habitude, qu'à la fin, je quittais et mettais mes pantalons
+aussi facilement que si mes jambes eussent été libres.
+
+Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de
+bonne heure. Nous entendîmes le soir de l'opération une discussion an
+dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit,
+nommé Mara, descendant d'un Arménien et grand admirateur de Théodoros.
+Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'était efforcé de persuader
+l'officier de ne point nous déranger, mais qu'il insistait pour
+examiner nos chaînes et se convaincre qu'elles étaient comme elles
+devaient. Nous refusâmes d'abord de subir cette inspection; nous ne
+consentîmes qu'afin de nous débarrasser de cet homme, et nous nous
+mîmes à secouer nos chaînes sous le shama qui nous servait de
+couverture, à mesure qu'il passait devant nous.
+
+Nous nous attendions à demeurer an moins six mois à Magdala; il
+fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et
+aussi le temps de venir aux troupes qu'on expédierait pour nous mettre
+en liberté et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par
+l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si
+nécessaires à notre commodité. Samuel parla an ras et aux autres
+chefs, qui consentirent à nous donner une petite hutte et deux
+_godjos_ lorsqu'ils auraient assez rassemblé de bois pour construire
+une nouvelle enceinte. Le _godjo_ est une espèce de petite cabane,
+dont le toit est fait de bouts de tiges liées ensemble à leur
+extrémité, et tout entières recouvertes de paille. En attendant, on
+persuada à deux d'entre nos compagnons, Piétro et M. Ecrans, d'aller
+s'établir à la cuisine, où ils auraient plusieurs chambres et nous
+laisseraient ainsi plus d'espace.
+
+Notre première pensée, en arrivant à Magdala, avait été de communiquer
+la nouvelle à nos amis et au gouvernement; une fois que nous eûmes été
+enchaînés, nous comprîmes que chaque heure perdue était une journée
+ajoutée à notre misère et à notre _discomfort_, et que nous ne devions
+perdre aucun temps pour envoyer un fidèle messager à Massowah. Il nous
+était très-difficile d'écrire, mais surtout dans le commencement, où
+nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fûmes plus habitués à tout
+ce qui concernait nos envoyés. Toute la contrée jusqu'au Lasta
+était soumise encore à Théodoros, et nous étions obligés d'être
+très-circonspects dans nos expressions, dans le cas où la dépêche
+tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoyée. Le 18,
+notre paquet était prêt; mais, chose étonnante, ce fut la seule fois
+que la manière d'envoyer notre lettre nous inquiéta. Nous ne pouvions
+nous confier qu'à un homme qui eût demeuré quelque temps avec nous. A
+la fin, nous nous souvînmes d'un vieux serviteur de M. Cameron,
+qui avait été autrefois, en plusieurs circonstances, employé comme
+délégué, et nous fixâmes notre choix sur lui. C'était un bon homme, un
+marcheur de première force, mais très-querelleur, et capable de tout
+pour contrarier son adversaire. Pour le guider, à travers le pays
+rebelle, nous obtînmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch
+Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une réponse de
+M. Munzinger. Bientôt après avoir quitté Magdala, nos deux envoyés
+commencèrent à se quereller, et en arrivant aux avant-postes des
+rebelles, une question de préséance entre eux fit découvrir la
+missive; nos deux messagers furent saisis, liés de chaînes pendant
+quelques jours, et lorsqu'ils furent relâchés, on nous renvoya notre
+serviteur elles lettres furent brûlées. Plus tard, nous prîmes plus de
+précautions; les envoyés portèrent, dans leur ceinturon, les lettres
+dont la connaissance pouvait être dangereuse; d'autres fois, nous les
+cousîmes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme
+en portent les indigènes; ou bien encore, nous les piquâmes dans la
+partie de leurs vieux pantalons, près des coutures. Ceux qui nous
+répondaient de la côte usaient des mêmes précautions; et quoique nous
+ayons envoyé, pendant notre captivité, au moins quarante messagers,
+porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous
+n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne
+soit pas arrivé à destination.
+
+Bientôt se posa la question si importante pour nous de savoir comment
+nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Théodoros, à
+cette époque donnât un millier de dollars à chacun de ses ouvriers.
+Plusieurs d'entre eux connaissant l'état politique de la contrée, et
+comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait à sa fin, voulurent
+envoyer leur argent hors du pays et comme nous étions fort embarrassés
+pour nous en procurer, la chose fut bientôt arrangée à notre
+satisfaction mutuelle. Nous envoyâmes des gens à Debra-Tabor et comme
+la route était sûre, et que par des présents agréables nous nous
+étions faits des amis des chefs de districts traversés par la route de
+nos délégués, ceux-ci ne furent ni inquiétés ni volés. Ils portèrent
+les dollars dans des valises sur des mules chargées du grain ou de la
+fleur de farine que les _gens de Gaffat_ nous envoyaient de temps
+à autre, ou bien serrés dans les longues écharpes de coton que les
+Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent
+aussi données à M. Munzinger pour qu'il envoyât de l'argent à Metemma,
+où nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne
+fut que la seconde année de notre captivité que nous rencontrâmes de
+sérieuses difficultés de ce côté. La puissance de l'empereur diminuait
+de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes;
+le chemin de Metemma à Magdala fut interdit; les _gens de Gaffât_
+n'étaient pas épargnés; un moment il parut impossible de nous faire
+parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois eûmes-nous
+beaucoup de peine à nous procurer une somme quelconque, ayant employé
+pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles;
+mais ensuite ayant eu recours à l'influence de l'Evêque et à la
+protection de Wagshum Gobazé, l'argent reprit facilement le chemin
+de Magdala et nous délivra de nos craintes. Théodoros savait
+indirectement que nous envoyions des serviteurs à la côte, mais comme
+c'était l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller
+auprès des familles de leurs maîtres pour tacher d'en obtenir quelques
+secours, il ne pouvait pas trop nous le défendre, surtout ne nous
+ayant jamais rien fourni. Si nos messagers étaient tombés entre ses
+mains, il leur eût probablement volé leur argent mais il ne les aurait
+point insultés. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles
+que nous avons écrites étaient arrivées à sa connaissance, les envoyés
+eussent eu bien vite leur compte, et quant à nous notre sort eût été
+bien vite décidé aussi.
+
+Cela peut paraître invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont
+une race de voleurs, se sont montrés parfaitement honnêtes dans ces
+circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de
+dollars qui leur avaient été confiés: c'était pourtant une fortune
+pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas être ingrat vis-à-vis
+de ces hommes qui s'exposant à de grands dangers, la plupart du temps,
+faisaient leur trajet de Massowah à Magdala, pendant la nuit, et, par
+ce service rendu, nous empêchaient de mourir de faim: mais cependant
+je crois qu'ils agissaient d'après le vieil adage: que l'honnêteté est
+plutôt une bonne politique qu'une vertu innée. D'abord ils étaient
+largement rétribués, bien traités, et ils s'attendaient à une
+récompense ultérieure (qu'ils ont fidèlement reçue) dans le cas où
+la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des
+rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu'à les avertir,
+ou bien encore qu'à le faire savoir à l'Evêque pour qu'on eût arrêté
+les délinquants, qu'on leur eût enlevé le bien mal acquis, et qu'on
+les eût encore punis sévèrement. Tout cela leur était parfaitement
+connu.
+
+En considérant le passé je ne puis comprendre comment j'ai pu passer
+ces longs jours d'oisiveté si ennuyeux, toujours les mêmes pendant
+vingt-deux mois. Les chaînes n'étaient rien comparées au manque
+d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie
+journalière, le contenu eût été invariablement celui-ci: «Pris un bain
+(opération douloureuse à cause des chaînes qui n'étant plus entourées
+de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garçon tenait mes
+pantalons pour les passer entre les chaînes. Aujourd'hui le temps
+étant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons
+déjeuné de meilleur appétit après cette tâche remplie. Des malades
+viennent voir le médecin. Comme je suis médecin et apothicaire, je
+prescris les médecines et les ordonnances moi-même. Samuel ou tel
+autre ami indigène qui sait que mon tej est prêt, vient m'en demander
+un verre ou deux. Je suis allé fumer une pipe avec M. Cameron. Je me
+suis couché et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch,
+livre très-intéressant, mais fait exprès pour m'endormir. Cette
+après-midi je me suis couché, j'ai lu encore le Dictionnaire
+commercial. Nous avons dîné. (Je voudrais bien savoir quel était l'âge
+du coq que nous avons mangé?) Nous nous sommes traînés une heure entre
+les huttes; je me suis couché; j'ai pris l'_Appendix_ de Gadby; mais
+comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions même n'ont
+plus d'attrait pour moi. Un petit garçon a allumé le feu, le bois
+était vert et tout s'est rempli de fumée. J'ai joué une partie de
+whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent
+avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt
+points. Un petit garçon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out
+injuriés parce qu'ils avaient couché dehors et qu'il a plu. Bravo
+Samuel, vous êtes un fidèle ami.»
+
+Cette page imaginée aurait pu se représenter _ad infinitum_. Pour
+faire diversion, quelquefois nous écrivions à nos amis, ou bien
+nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours
+délicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service
+religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait régulièrement
+le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle était
+invariablement notre vie journalière. Il faut dire qu'à la fin nous
+en étions excédés. Nous eûmes aussi de temps en temps d'autres
+occupations, comme de bâtir une hutte, de créer un jardin, d'exciter
+sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; détails qui
+trouveront leur place dans ce récit.
+
+Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre
+résidence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours après que
+l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se
+consultèrent, discutèrent pendant longtemps et enfin se décidèrent à
+ouvrir une brèche dans l'enceinte afin de faire place aux trois
+huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui était chargé de la
+distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison à M.
+Rassam, prit un des _godjos_ pour lui-même, et donna la troisième à
+M. Prideaux et à moi. Kerans et Piétro restèrent dans la cuisine,
+et notre première habitation fut laissée à MM. Cameron, Stern et
+Rosenthal.
+
+Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous prîmes possession de
+notre nouvelle demeure. Sans exagération, si à Londres un chien était
+enfermé dans une semblable loge, je puis affirmer que son propriétaire
+serait poursuivi par la Société protectrice des animaux. Telle qu'elle
+était nous fûmes très-heureux de la posséder, et nous nous mîmes à
+l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en être
+question, mais pour nous préserver de la pluie.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
+de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'église.--La
+prison.--Gardes et geôliers.--Discipline.--Visite préalable de
+Théodoros à Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractère et antécédents
+de Samuel.--Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de
+luth.--Gardes de jour.--Nous bâtissons de nouvelles huttes.--Les
+serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
+est agrandie.
+
+L'Amba[22] de Magdala, situé à environ 320 milles de Zulla, et environ
+180 milles de Gondar,[23] s'élève dans la province de Worihaimanoo,
+sur la frontière de la province de Wallo-Galla. Il est d'un accès
+difficile à cause des vallées profondes et des ravins étroits et
+perpendiculaires qui le séparent des rivières de Bechelo, de Jiddah et
+de la plaine de Wallo. Il est isolé an milieu des gigantesques masses
+qui l'environnent, et vu du côté ouest il ressemble à un croissant. A
+l'extrême gauche de cette courbe apparaît le petit plateau des Fahla,
+qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus élevé que
+l'Amba et appelé Selassié (Trinité) à cause de l'église qui y a été
+érigée et qui porte ce nom. De Selassié à l'Amba de Magdala se trouve
+la grande plaine d'Islamgee; à plusieurs centaines de pieds au-dessous
+des pics qu'elle sépare, plusieurs villages ont été bâtis par les
+paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les
+soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi là
+quelques portions de terre qui leur ont été données et où ils peuvent
+élever des huttes pour eux et pour leur bétail. Le samedi un marché
+hebdomadaire, autrefois bien approvisionné, y est tenu au pied même du
+Selassié. De nombreux puits y ont été creusés pendant la sécheresse
+près des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision
+d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu'à Magdala la route est
+très-escarpée et très-pénible. A partir de la première barrière, elle
+suit le flanc de la montagne parfois très-abrupte. Du côté droit, les
+parois de l'Amba s'élèvent comme une gigantesque muraille surplombant
+sur un abîme. De la première à la seconde porte la route est
+excessivement étroite et escarpée, coupant à angle droit la première
+partie. De petites défenses de terre ont été élevées sur les flancs
+de la route près des portes pour protéger tous les points faibles. Le
+sommet de la hauteur est fortement défendu et entouré de meurtrières.
+Deux autres portes conduisent à l'Amba du pied de la montagne; l'une
+d'elles a été condamnée il y a quelque temps, mais l'autre appelée
+_Kafir Ber_, est ouverte du côté du pays de Galla. L'Amba est fortifié
+par la nature elle-même, et Théodoros a ajouté à la nature par des
+travaux considérables.
+
+Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irrégulier,
+d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus
+large, d'un mille de largueur. C'était une des plus puissantes
+forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches
+plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, très-facile à
+approvisionner. Magdala est à plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau
+de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant
+toute l'année sans exception, il faut allumer du feu, et quoique
+pendant les quelques mois qui précèdent la saison des pluies la
+température s'élève beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons
+jamais été incommodés par la chaleur. Les terres élevées qui entourent
+l'Amba à une certaine distance sont froides et stériles, ce qui est dû
+à l'altitude de ces parages; même plusieurs des pics du district de
+Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas.
+Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies,
+l'eau y est abondante, mais de mars aux premières semaines de juillet
+elle devient de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'on ne l'obtient
+qu'avec beaucoup de difficulté. Pour remédier à cet inconvénient,
+Théodoros, avec sa prévoyance habituelle, a fait construire plusieurs
+citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits
+favorables. Ses efforts ont été couronnés de succès; les puits ne
+donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette
+provision est constante et ne diminue pas de toute l'année. L'eau
+recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces réservoirs
+n'étant pas recouverts après les pluies, et l'eau entraînant toute
+espèce de détritus, devient bientôt tout à fait impotable. Les sources
+principales sont à Islamgee, il y en a bien quelques-unes à l'Amba
+lui-même; mais elles sont peu de chose quant à l'importance et au
+nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son
+sommet jusqu'à sa base. Magdala n'était pas seulement une forteresse
+pour Théodoros, c'était aussi une prison, un arsenal, un grenier et un
+lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi
+et le grenier étaient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest,
+un grand espace bien éclairé avait été laissé ouvert; derrière se
+trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; à
+gauche, les huttes des chefs et des soldats; à droite, sur une petite
+éminence les pied-à-terre et les magasins, le quartier des soldats,
+l'église, la prison; et par derrière encore un autre grand espace
+ouvert, regardant le plateau du Galla, le _Tanta_.
+
+Les habitations de Théodoros n'avaient rien de royal autour d'elles,
+elles étaient bâties sur le même modèle que les huttes ordinaires,
+seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il
+y tenait très-peu; il préférait sa tente plantée à Islamgee ou sur
+quelque sommet voisin, à la demeure la plus vaste et la plus commode
+de l'Amba. A sa répugnance pour toute espèce de maison, en général
+s'est ajouté depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande
+partie de ses maisons était occupée par ses femmes, ses concubines,
+ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain
+étaient dans la même enceinte, mais séparées des appartements de
+ses femmes par une forte défense. Les greniers consistent en une
+demi-douzaine de huttes très-élevées, et protégées de la pluie par
+un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des
+pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conservés dans
+des sacs de cuir empilés les uns sur les autres jusqu'aux toits. On
+dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait
+été amassé en quantité suffisante pour alimenter toute la garnison et
+tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures
+des chefs et des soldats étaient bâties sur le modèle des maisons
+circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aiguë. Les huttes des
+soldats de la classe inférieure étaient bâties sans ordre dans un
+espace étroit afin que si un incendie venait à éclater, ces huttes
+toujours au nombre de vingt ou trente et bâties sous le vent, une fois
+brûlées jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au fléau. Les chefs
+principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situées
+dans une même enceinte, entourées et séparées de celles des soldats
+par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Théodoros avait
+amassé à Magdala tous les débris de ses premières richesses. Quelques
+hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.;
+d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des
+shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des flèches, des chapeaux,
+et aussi le peu d'argent qu'il possédait et dont il s'était emparé à
+Gondar; les biens mêmes de ses ouvriers furent aussi envoyés à Magdala
+pour y être gardés. Tous les magasins d'approvisionnement furent
+couverts d'une espèce de drap noir, appelé _mâk_, et fabriqué dans le
+pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous
+dans une petite maison bâtie à cet effet dans l'enceinte des magasins
+pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois
+que c'était plutôt pour s'assurer personnellement que les _trésors_
+confiés à leurs soins étaient en parfait état et bien gardés.
+
+L'église de Magdala, consacrée an Sauveur du Monde (Medani Alum),
+n'était pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle était
+de récente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires
+tels que les Saints, la Vie des Apôtres, la Trinité, Dieu le Père et
+le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de
+bataille, perçant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait
+bénignement à ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient
+jamais été blanchis et toutes les âmes pieuses priaient pour
+l'accomplissement des promesses de Théodoros qui devait bâtir une
+église digne du nom qu'elle portait. L'enceinte était aussi nue que
+le saint lieu lui-même; aucun gracieux genévrier, aucun sycomore à la
+taille gigantesque, aucun _guicho_ au vert sombre n'embellissait le
+terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais
+ombrages aux centaines de prêtres, de desservants, de diacres qui
+journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se
+reposer après la fatigante cérémonie des psaumes de David, hurlés en
+dansant. Sur la même ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle
+était bâtie l'église, l'Abouna possédait quelques maisons et un
+jardin; mais malheureusement pour lui, quelques années plus tard, son
+pied-à-terre devint sa prison.
+
+La prison, geôle commune aux détenus politiques, aux voleurs et aux
+meurtriers, consistait en cinq ou six huttes défendues par une
+forte enceinte, et entourées des demeures privées des plus riches
+prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'étendent du
+penchant est de la colline, près du précipice, jusqu'à l'espace ouvert
+du côté du sud. A l'époque de notre captivité, elles ne contenaient
+pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts
+moururent des fièvres, cent soixante-quinze furent relâchés par Sa
+Majesté, trois cent sept furent exécutés, quatre-vingt-onze durent
+leur liberté à l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous
+certains rapports étaient très-sévères, sous d'autres elles étaient
+douces et à la hauteur de notre monde civilisé. Au coucher du soleil,
+les prisonniers étaient conduits au centre de l'enclos. A mesure
+qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers étaient
+examinés. Les femmes avaient une hutte à part, mais seulement depuis
+de récents changements; auparavant elles couchaient dans les mêmes
+huttes que les hommes. L'espace y était très-limité et les prisonniers
+y étaient entassés comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens
+eux-mêmes, cruels comme ils le sont, nous ont décrit des scènes
+nocturnes d'une façon terrible. Les huttes, emplies jusqu'à
+l'entassement, étaient fermées, l'atmosphère devenait fétide et les
+odeurs insupportables. Là étaient couchés côte à côte, et souvent
+assujettis par le cou à une fourche de bois, et pour des années, le
+pauvre vagabond affamé, et le guerrier victorieux qui avait versé son
+sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le
+fils de roi et le législateur conquérant. Au centre se tenaient les
+gardes, surveillant les chandelles allumées toute la nuit, riant et
+s'amusant à quelque jeu insignifiant et indifférents aux souffrances
+des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six
+heures avant midi dans ces régions), la porte de la prison était
+ouverte et ceux qui étaient assez riches pour posséder quelque chose
+allaient se restaurer dans des huttes élevées à cet effet dans le
+voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en
+foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience
+de gens affamés que la _bonté_ de l'empereur empêchait tout juste de
+mourir de faim. D'autres rôdaient par couples demandant l'aumône à
+leurs compagnons plus favorisés, et lorsqu'ils y étaient autorisés,
+allaient de maison en maison demander l'aumône au nom du Sauveur du
+Monde.
+
+Les gardes de la prison étaient les plus grands scélérats que j'aie
+jamais connus. Pendant plusieurs années ils avaient été en contact
+avec la misère sous ses plus tristes formes, et la dernière étincelle
+du respect humain s'était éteinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu
+de montrer de la pitié pour leurs prisonniers, qui étaient pour la
+plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient
+à la misère des captifs par la dureté et la cruauté de leur conduite
+envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays éloigné,
+aussitôt ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses
+rapaces geôliers. Mais ce n'était rien comparé aux tortures morales
+qu'ils infligeaient à leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux étaient
+enfermés dans l'Amba depuis des années et y avaient amené leurs
+familles pour les avoir auprès d'eux. Malheur aux femmes qui
+résistaient aux sollicitations de ces infâmes scélérats! Menacées
+et même battues, il y en avait peu qui résistassent; quelques-unes
+allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un
+homme d'un rang élevé ou un riche marchand quittait sa maison de jour,
+il savait que sa femme recevrait immédiatement l'amant de son choix,
+ou chose plus horrible à dire, l'homme qu'elle détestait mais qu'elle
+craignait.
+
+Telle était la vie quotidienne de ceux dont le tort avait été
+d'écouter les paroles mielleuses de Théodoros, erreur qui pesait plus
+lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Théodoros se rencontrant
+dans le voisinage, s'arrêtait quelques jours à Magdala, quelle
+anxiété, quelle angoisse, régnaient dans cette maudite place! Plus de
+maison de réunion, plus d'heures passées en famille ou avec les amis,
+plus de nourriture prise avec gaieté; les prisonniers devaient rester
+dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment à
+l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la liberté,
+soit pour mettre fin à leur existence. Laissez-nous prendre pour
+exemple la visite qu'il fit à Magdala aux premiers jours de juillet
+1865, à son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est
+certain qu'une longue suite de malheurs peut altérer les meilleures
+qualités d'un homme, et le porter à accomplir des actes dont l'idée
+seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel était le cas de Beru
+Goscho, autrefois gouverneur indépendant du Godjam. Depuis des
+années il languissait dans les chaînes. Dans l'espoir d'améliorer sa
+position, il eut la bassesse de rapporter à Sa Majesté que lorsque le
+bruit avait couru, que lui, Théodoros, avait été tué à Shoa, la plus
+grande partie des prisonniers s'en étaient réjouis. Sa Majesté, en
+apprenant cela, donna aussitôt l'ordre que tous les prisonniers
+politiques enchaînés par les pieds seulement le fassent aussitôt
+par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef,
+quelques jours plus tard, ayant envoyé l'un de ses serviteurs pour
+demander comme récompense qu'il lui fût permis d'avoir sa femme
+auprès de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,--chez les
+autres,--déclara qu'il était ennuyé de cette demande, et donna des
+ordres pour qu'on lui chargeât aussi les mains de chaînes. Mais ce
+n'était rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu
+pendant cette même visite de Théodoros. Après avoir soumis le pays de
+Galla, il réclama des otages. Pour répondre à cette exigence, la reine
+Workite lui envoya son fils, l'héritier du trône; et plusieurs chefs
+confiants dans la probité de Théodoros voulurent accompagner le jeune
+prince. Le futur héritier fut d'abord bien traité et même nommé chef
+de la montagne; mais bientôt, sous un prétexte quelconque, il tomba en
+disgrâce; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard
+on l'envoya à la geôle commune chargé de chaînes, où il souffrit
+plusieurs années.
+
+Menilek, petit-fils de Sehala Selassié, avait été amené auprès de
+l'empereur pendant sa jeunesse; il fut élevé par son ordre en liberté,
+et afin de donner plus de force à ses conquêtes, il lui donna sa fille
+en mariage. Au milieu de ses rêves Théodoros apprit tout à coup que
+Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il était déjà
+sur le point d'atteindre l'héritage de ses pères. Je ne saurais vous
+peindre la colère, la rage de l'empereur à cette nouvelle. Au moyen
+d'un télescope il put voir Menilek dans la plaine éloignée de Wallo,
+reçu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveuglé par la rage
+il ne pensa qu'à se venger. Il n'osa pas s'aventurer à poursuivre
+Menilek et s'attaqua à ses alliés; il avait sous la main ses victimes:
+le prince de Galla et ses chefs. Théodoros, monté sur son cheval,
+fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui
+languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient
+eu foi en sa parole, et alors se passa une scène horrible, dont je ne
+pourrais écrire les détails. Tous furent tués, ils étaient au nombre
+d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lancés
+vivants dans le précipice. Théodoros regretta plus tard ce moment de
+rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de
+Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire à
+l'évêque: «Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'êtes-vous
+pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et
+pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort?» La réponse de
+l'évêque fut simple et juste: «Parce que je voyais le sang écrit sur
+votre visage.» Toutefois Théodoros fut bien vite consolé. La pluie
+s'était fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour
+suivant il plut. Théodoros, tout souriant, s'adressa à ses soldats en
+leur disant: «Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait
+mourir les infidèles.»
+
+Telle est Magdala, cette roche nue et brûlée par le soleil, cette
+terre aride et déserte où nous avons passé près de deux ans captifs et
+enchaînés.
+
+Nous montâmes notre maison à peu de frais: deux peaux de vaches
+tannées furent tout ce que nous demandâmes. Celles-ci ajoutées à deux
+vieux tapis que Théodoros nous avait offerts à Zagé, étaient à peu
+près toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit
+de camp. Quelques-unes de nos connaissances étant arrivées peu de
+jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous.
+La saison des pluies avait été abondante, et le toit de notre godjo
+pliant sous le poids du chaume mouillé avait permis à l'eau de
+s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remédiâmes à cela aussi bien
+que nous pûmes au moyen d'un long bâton, mais c'était encore bien
+branlant et la gouttière coulait toujours plus fort. La terre
+détrempée ressemblait tout à fait à un marais irlandais, et si la
+paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un
+peu plus moelleux, n'avait pas été remuée tous les jours, l'humidité
+aurait pénétré même à travers le vieux tapis qui ornait notre demeure.
+Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade.
+Je trouvais qu'avec mes chaînes et ma cahute j'en avais assez, sans
+que la maladie par-dessus le marché vînt me jeter dans le désespoir.
+J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit
+plancher élevé, irrégulier et dur; mais préférable pour y dormir à la
+terre toujours mouillée.
+
+Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des
+pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fête de la Croix,
+le 25 septembre; car les indigènes nous avaient dit que cette saison
+prenait fin vers cette époque. J'avais apporté avec moi de Gaffat une
+grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforçais de l'étudier, mais
+mon esprit ne pouvait se fixer à un tel travail; et le livre dans
+les mains j'étais, par la pensée, à mille lieues de là, revoyant le
+_home_, ou rêvant éveillé des chers amis absents, ou bien encore
+d'indépendance et de liberté. Vers la fin du mois d'août, bientôt
+après le retour de notre malheureux messager, nous écrivîmes encore et
+nous envoyâmes un autre homme; nous eûmes alors d'abondantes preuves,
+que Samuel, d'abord notre interprète et maintenant notre geôlier,
+prenait tout à fait nos intérêts. Par ses bons arrangements le
+messager partit sans que personne en eût connaissance et il le fit
+arriver à Massowah avec ses lettres.
+
+J'ai parlé souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans
+ce récit. Il fut, dès le commencement, mêlé aux affaires des Européens
+et à cette époque il se montra plutôt leur ennemi que leur ami, mais
+depuis notre arrivée et pendant notre séjour il fut extrêmement bon
+à notre égard. C'était un homme fin et rusé, qui s'aperçut un des
+premiers que la puissance de Théodoros allait en décroissant. Il
+l'appelait déjà familièrement par son nom, et avait sa confiance; mais
+il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les
+rebelles et avec la côte.
+
+Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche cassée et mal arrangée;
+aussi, bien que Théodoros l'aimât beaucoup, il ne lui avait jamais
+confié aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le
+civil. Samuel n'aimait pas à parler de l'accident qui avait été cause
+de son infirmité, et répondait toujours d'une façon évasive aux
+questions qui lui étaient faites à ce sujet. Piétro, un Italien, grand
+blagueur, dont toutes les histoires n'étaient pas dignes de foi, nous
+racontait que Samuel avait eu la jambe cassée à son arrivée à Shoa,
+par un Anglais, qui lui ayant donné un coup de pied l'avait envoyé
+rouler dans un fossé au fond duquel en tombant il s'était cassé la
+jambe. C'était à cause de ce coup de pied, ajoutait Piétro, que Samuel
+haïssait tant les Anglais et qu'il s'était tourné si fortement contre
+eux; tout d'abord cela dut être ainsi; mais je crois que ce sentiment
+ne dura pas.
+
+Samuel se figurait qu'il était un homme important dans sa patrie. Son
+père avait été un petit cheik; et Théodoros, après la révolte des
+concitoyens de Samuel, avait nommé celui-ci gouverneur de son pays.
+Avec toute l'apparence d'une grande humilité, Samuel était très-fier,
+et en le traitant comme si réellement il eût été un grand personnage,
+on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisément qu'à un
+enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant
+notre séjour à Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva
+depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions à son
+égard. Lorsque chacun de nous vécut dans une hutte séparée, il ne
+permit jamais que les gardes dormissent dans l'intérieur de nos
+huttes. Il est vrai que la chose eût été difficile. Mais les
+Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe
+où; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et
+se servent de ces derniers comme de coussins. Quant à M. Rassam il
+n'avait point de gardes dans sa chambre, c'était l'homme important,
+le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal,
+n'étant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de posséder la
+compagnie de deux ou trois de ces scélérats; ceux qui se trouvaient
+dans la cuisine n'étaient pas mieux partagés, parce que la nuit on
+leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM.
+Kérans et Piétro, mais la _propriété_ du roi (c'est ainsi qu'ils
+désignaient nos amis).
+
+Samuel se fit bientôt des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain
+temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous
+prétexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous.
+M. Kérans, un bon savant Amharie, fut notre interprète dans ces
+occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi
+(maintenant le tuteur d'Alamayou), était un homme intelligent et
+honnête, mais enragé d'astronomie et passant des heures à s'informer
+de tout ce qui concerne le système solaire. Malheureusement, ou les
+explications n'étaient pas justes, ou il comprenait difficilement,
+car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer
+l'explication, jusqu'à ce qu'à la fin notre patience fut poussée à
+bout et que nous l'envoyâmes promener. L'autre était un jeune homme
+d'un bon naturel, appelé Afa-Négus-Meshisha, fils du précédent
+gouverneur de l'Amba; Théodoros à la mort du père de ce dernier, avait
+donné le titre à Meshisha, mais rien de plus. Sa passion était de
+jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel
+pouvait l'écouter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient
+pour nous faire fuir. Il nous était pourtant utile, car il nous
+donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de
+Théodoros, favorisé qu'il était par sa position de membre du conseil.
+
+Telle était notre seule société, à part nos propres personnes. Il
+est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus
+souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au
+lieu du café qu'il leur offrait primitivement; mais à moins que
+l'un d'eux eût besoin d'un remède, il était très-rare qu'ils nous
+honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour
+nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une
+profonde reconnaissance!) lorsque passant près de nos huttes, ils nous
+gratifiaient d'un aimable: «Puisse Dieu te délivrer!»
+
+Notre plus grand ennemi était un garde de jour, nommé Abu-Falek, vieux
+scélérat qui n'était heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal à
+quelqu'un; il était haï de tout le monde sur la montagne, et à cause
+de cela on le respectait. Le jour où il était de garde, il nous était
+très-difficile d'écrire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine
+tête grise entre la porte entrebâillée pour voir ce que nous faisions.
+Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que
+nos domestiques; nos écus nous préservèrent de sa méchanceté.
+
+Cependant, tout a une fin. Avec le Maskal (fête de la Croix) arriva le
+brillant soleil et l'hiver frais et agréable. Il y avait alors deux
+mois et demi que nous étions dans les chaînes, et nous nous attendions
+à chaque instant à recevoir quelque nouvelle _réconfortante_, qui nous
+dirait: «Ne craignez rien; nous arrivons.»
+
+Depuis notre arrivée à Magdala, nous n'avions reçu qu'une seule
+lettre, et plus de six mois s'étaient écoulés sans nouvelles de nos
+amis et sans aucun rapport quelconque avec l'Europe.
+
+Immédiatement après les pluies, M. Rassam avait réparé et arrangé sa
+maison, et bâti une nouvelle hutte. M. Rosenthal étant sur le point
+de nous rejoindre, Samuel obtint pour ce dernier un espace de terrain
+attenant à notre haie, et il y bâtit, pour cet ami et pour sa famille,
+une hutte qui fut plus tard entourée par la palissade commune. Samuel
+m'avait plusieurs fois parlé d'abattre notre vieux godjo, et de bâtir
+une plus grande demeure; mais je croyais que ce serait du temps perdu,
+m'attendant, avant quelques mois, à un changement quelconque dans
+notre position; j'avais aussi une autre raison, c'est que la partie de
+la vieille enceinte, en face de mon godjo, ne m'aurait alors laissé
+qu'un pied de terrain. Samuel me promit de faire tous ses efforts pour
+obtenir que l'enceinte fût reculée si je bâtissais. J'y consentis, et
+il se mit en devoir de remplir sa promesse; mais il échoua. Cependant,
+quelques semaines plus tard, un des chefs, que j'avais soigné depuis
+mon arrivée, dans le premier feu de sa reconnaissance pour sa
+guérison, prit sur lui d'abattre l'enceinte, et me promit d'envoyer
+ses hommes pour m'aider.
+
+Tous les matériaux, le bois, les bambous, les peaux de vache, le
+chaume, furent achetés au bas de la montagne, et, au bout de quelques
+jours, tout fut prêt. Je le fis savoir à mon malade. Il arriva
+avec une cinquantaine de soldats, qui, par son ordre, renversèrent
+l'enceinte et jetèrent à bas mon godjo. Le terrain fut alors nivelé,
+la circonférence de la hutte tracée avec un bâton, fixé au centre par
+un bout de corde, et l'on creusa un fossé profond d'environ un pied et
+demi. Deux gros bâtons furent placés à l'endroit où devait se trouver
+la porte, et chaque soldat se mit à charrier des branches avec
+lesquelles les murs furent élevés; on les plaça dans le fossé, et
+l'espace vide entre elles fut garni avec de la terre qu'on était allé
+chercher; ils avaient auparavant lié avec des lanières de cuir de
+vache des branches flexibles transversales, afin de leur conserver
+la ligne verticale, et la première partie de cette construction fut
+finie. Quelques jours plus tard, ils revinrent pour faire la charpente
+du toit et le placer sur les murs; il ne manquait plus que de couvrir
+de chaume notre demeure pour la rendre habitable. Les serviteurs
+apportèrent de l'eau et firent de la boue, avec laquelle ils
+recouvrirent toutes les parois du mur, et, une semaine après que notre
+godjo eut été démoli, M. Prideaux et moi nous donnâmes notre festin
+de prise de possession. Les soldats furent très-contents de leur
+_pourboire_, et ils arrivaient toujours en grand nombre lorsque nous
+réclamions leur aide, parce que nous les rétribuions très-largement;
+pour citer un exemple, les matériaux de notre hutte nous avaient coûté
+huit dollars, et nous en dépensâmes quatorze pour fêter ceux qui nous
+avaient aidés. Nous avions à présent sept pieds de terrain chacun;
+la table pouvait être dressée au milieu et le pliant offert à un
+visiteur. M. Rassam avait réussi à enduire l'intérieur de sa hutte
+au moyen d'une pierre sablonneuse et douce, d'une couleur un peu
+jaunâtre, que l'on rencontre dans le voisinage de l'Amba; nous
+mîmes aussi nos serviteurs à l'oeuvre, mais nous dûmes auparavant
+barbouiller nos murs à plusieurs reprises avec de la bouse de vache,
+afin de faire adhérer l'enduit plus fortement. Nous fûmes très-heureux
+de l'apparence propre et claire qu'avait notre hutte. Malheureusement,
+comme elle était placée entre deux enceintes élevées et entourée
+par les autres huttes, elle était très-sombre. Pour obvier à cet
+inconvénient, nous coupâmes une partie de la charpente du mur, et nous
+fîmes quatre fenêtres; c'était certainement une grande amélioration,
+mais, la nuit, le froid s'y faisait sentir bien vivement. Par bonheur,
+notre ami Zenab nous donna quelques parchemins; au moyen d'une
+vieille boîte, nous fîmes quelques cadres grossiers, et le parchemin,
+préalablement imbibé d'huile, nous servît de vitres.
+
+Nous fûmes obligés de garder une grande quantité de serviteurs, afin
+de nous préparer ce dont nous avions besoin. Quelques femmes furent
+chargées de nous moudre notre farine, d'autres de nous apporter l'eau
+et le bois. Des serviteurs allèrent an marché, ou dans les districts
+voisins, pour acheter le grain, les moutons, le miel, etc.; d'autres
+furent employés comme messagers à la côte ou à Gaffat. J'avais avec
+moi deux Portugais qui faisaient le tourment de ma vie, parce qu'ils
+se querellaient toujours, qu'ils buvaient souvent, et qu'ils étaient
+impertinents et paresseux. Les Portugais vivaient dans la cuisine;
+mais comme ils se battaient sans cesse avec les autres domestiques,
+et que nous étions ainsi privés de tout secours, parce que nous ne
+pouvions faire entendre nos ordres, je leur élevai une petite hutte.
+L'enceinte ayant encore été élargie par le chef, M. Cameron s'était
+bâti une maison pour lui, et M. Rosenthal en avait élevé une autre
+pour ses serviteurs; celle de mes Portugais était sur la même portion
+de terre, et avant la saison des pluies, j'en élevai encore une autre
+pour mes serviteurs abyssiniens, qui grommelaient et menaçaient de me
+quitter s'ils étaient obligés de passer encore une saison semblable
+sous une tente.
+
+Tous ces arrangements nous avaient pris quelque temps; nous avions été
+contents d'avoir quelque chose à faire, car ainsi les jours passaient
+plus vite, et le temps pesait moins lourdement sur nous. Notre Noël
+ne fut pas très-joyeux, et un nouvel an, nous ne nous fîmes pas des
+souhaits de retour d'années semblables; cependant, nous étions plus
+accoutumés à notre captivité, et, sous certains rapports, bien plus
+confortablement établis.
+
+
+Notes:
+
+[22] La forteresse.
+
+[23] D'après M. Markham.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
+--Ses deux lettres comparées.--Le général Merewether arrive à
+Massowah.--Danger d'envoyer des lettres à la côte.--Ras-Engeddah
+nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Résultats pleins
+de succès de la vaccine à Magdala.--Encore notre sentinelle de
+jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
+son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalière pendant la
+saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'échapper.--Le knout
+en Abyssinie.--Prophétie d'un homme mourant.
+
+Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoyé à Sa Majesté
+quelques mois auparavant, revint, le 28 décembre, porteur d'une lettre
+de Théodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre.
+L'empereur informait M. Rassam que M. Flad était arrivé à Massowah, et
+était chargé d'une lettre dont nous devions prendre connaissance.
+Sa Majesté engageait M. Rassam à attendre son arrivée, qui serait
+prochaine, pour se consulter avec lui sur la réponse à faire. Nous
+fûmes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il était
+clair qu'à la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractère
+de Théodoros était mieux connu, et que tous ses projets chimériques
+échoueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais.
+
+Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva à l'Amba, conduisant une
+fournée de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre
+de Théodoros. La lettre de Théodoros était impérieuse et vaine;
+d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M.
+Flad lui avait écrite; tout ce qu'il avait demandé avait été d'abord
+accepté, mais sur ces entrefaites, il avait changé sa manière de faire
+à notre égard; Théodoros nous donnait sa réponse projetée: il disait
+que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient été primitivement sur un pied
+d'amitié, et que, pour cette raison, il avait excessivement aimé
+les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, «ayant appris qu'ils
+m'avaient calomnié auprès des Turcs et qu'ils me haïssaient, je me
+suis dit: Est-ce que cela peut être? et le doute est entré dans
+mon coeur.» Il voulait évidemment passer sous silence les mauvais
+traitements qu'il nous avait infligés, car il ajoutait: «J'ai reçu
+dans ma maison, dans ma capitale, à Magdala, M. Rassam et sa suite,
+que vous m'avez délégués, et je les traiterai avec égards jusqu'à
+ce que j'aie obtenu un gage d'amitié.» Il terminait sa lettre en
+ordonnant à M. Rassam d'écrire aux autorités elles-mêmes, afin que les
+ouvriers lui fussent envoyés; il voulait que cette lettre de M. Rassam
+lui fût expédiée promptement, et que M. Flad arrivât sans retard.
+
+Cette lettre probablement n'avait été qu'un ballon d'essai; ce n'était
+pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien
+que sa seule chance était de flatter, de paraître humble, doux et
+ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre
+en prenant cette voie, et qu'un ton impérieux ne servirait nullement
+ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il
+poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoyé
+arriva du camp impérial avec une lettre du général Merewether, et une
+autre de Théodoros. Qu'elle était différente, cette dernière lettre,
+de celle qu'avait apportée Ras-Engeddah! Elle était insinuante,
+courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait,
+il implorait avec douceur; il commençait ainsi: «Maintenant, pour me
+prouver que vous voulez établir de bonnes relations d'amitié entre
+vous et moi, promettez-moi, dans votre réponse, de m'envoyer d'habiles
+ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le
+gage de notre amitié.» Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, à
+l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: «Et maintenant,
+quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de
+son peuple, de ses hôtes, m'humilierais-je davantage?» Il décrivait
+ensuite la réception qu'il avait faite à M. Rassam, la façon dont il
+l'avait traité, comment il avait relâché les premiers prisonniers le
+jour même de son arrivée, afin de condescendre aux désirs de notre
+reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant
+à M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir
+présentés auparavant; et terminait en disant: «Comme Salomon tomba aux
+pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds
+de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je désire que vous
+me les expédiiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils
+m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque
+ces choses seront terminées, je vous remercierai et vous renverrai par
+le pouvoir de Dieu.»
+
+M. Rassam répondit à Sa Majesté, en lui annonçant qu'il avait consenti
+à sa demande. L'envoyé, à son arrivée au camp de l'empereur fut
+bien reçu, on lui offrit une mule et on le dépêcha promptement à sa
+destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendîmes plus parler de
+rien.
+
+Le général Merewether, dans sa lettre à Théodoros, informait celui-ci
+qu'il était arrivé à Massowah avec les ouvriers et les présents, et
+que si les captifs lui étaient envoyés il permettrait aux ouvriers de
+rejoindre le camp de l'empereur. Nous fûmes bien heureux lorsque nous
+apprîmes que le général Merewether était chargé des négociations; nous
+connaissions son habileté; nous avions pleine confiance en son tact et
+en sa discrétion. Vraiment il mérite notre reconnaissance, car il fut
+l'ami des prisonniers; du moment où il débarqua à Massowah jusqu'au
+jour de notre liberté, il ne s'épargna aucune peine et aucun
+désagrément pour obtenir notre délivrance.
+
+Les messages circulaient maintenant plus régulièrement; nous écrivîmes
+de longs détails, touchant Théodoros, et la nécessité d'employer la
+force pour obtenir notre élargissement. Nous connaissions le danger
+auquel nous nous exposions; mais nous préférions mourir plutôt que de
+vivre d'une telle existence. Nous informâmes nos amis de tout ce
+que nous avions décidé; le soin de notre vie ne devait pas peser un
+instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force était la
+seule chance que nous eussions d'échapper à la mort et nous insistâmes
+pour qu'elle fût tentée. Nous donnâmes toutes les informations
+que nous pûmes sur les ressources du pays, sur les mouvements de
+Théodoros, la puissance de son armée, la route qu'il ferait suivre
+probablement à ses troupes sur la terre ferme, les moyens à prendre
+pour négocier avec lui et s'assurer le succès. Nous savions que si
+quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Théodoros, nous
+n'aurions ni pitié, ni merci à attendre; mais nous considérions que
+notre devoir était de nous soumettre à toute éventualité et d'aider de
+toute notre habileté ceux qui travaillaient à nous délivrer.
+
+A cette époque nous reçûmes souvent des nouvelles de nos amis, des
+journaux ou des articles détachés et mis sous enveloppe. On y parlait
+fort peu de la guerre; la presse, à quelques exceptions près, semblait
+considérer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait réussir.
+Les journalistes, à notre grand désespoir, discutaient sur les
+insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables
+vétilles. Deux mois et demi se passèrent encore dans une vie monotone.
+Mes remèdes tiraient à leur fin et le nombre de mes malades était
+grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remèdes.
+
+Le 19 mars Ras-Engeddah arriva à l'Amba avec un millier de soldats.
+Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres
+provisions diverses que Théodoros envoyait à Magdala pour y être plus
+en sûreté. En même temps il nous fît parvenir les provisions et les
+remèdes que le capitaine Goodfellow avait apportés à Metemma bientôt
+après l'arrivée de M. Flad. Je rendrai cette justice à Théodoros, que
+dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitôt que nous fûmes
+informés que plusieurs objets étaient arrivés pour nous à Metemma, M.
+Rassam écrivit à l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer
+des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter à Magdala.
+Théodoros répondit qu'il les aurait apportés lui-même, et donna
+l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers à Wochnee avec des
+instructions pour les différents chefs des districts, d'avoir à nous
+faire porter ce qu'on nous envoyait à Debra-Tabor. J'avais depuis
+longtemps épuisé mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces
+quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous
+régalâmes de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc.,
+etc., et nous fûmes plus gais; non pas tant à cause des provisions
+elles-mêmes, qu'à cause de la conduite de notre hôte à notre égard.
+
+Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre
+existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions à des
+événements importants, et rien ne se manifestait; à notre arrivée à
+Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde
+saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si
+long s'écoulerait sans amener un événement quelconque. Ce dont nous
+souffrions par-dessus tout, c'était de l'incertitude dans laquelle
+nous vivions; nous tremblions à la pensée des cruautés et des tortures
+que Théodoros infligeait à ses victimes; et chaque fois qu'un messager
+royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte à l'autre,
+échangeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois à nos
+compagnons de souffrance: «N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien
+qui nous concerne?»
+
+Le général Merewether avec une douce prévoyance, nous avait envoyé
+quelques graines, et nous nous en procurâmes quelques autres à Gaffat.
+L'enceinte de M. Rassam avait été élargie considérablement par les
+chefs, et il put se créer un joli jardin. Il avait auparavant semé
+quelques graines de tomates; ces plantes poussèrent admirablement
+bien, et M. Rassam avec beaucoup de goût, fit, au moyen de bambous,
+un très-joli treillage qui fut bientôt recouvert par ces plantes
+grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposées à
+la nôtre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de
+large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourâmes,
+enchantés d'avoir quelque chose à faire. Avec des bambous refendus
+nous fîmes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en
+carrés, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fête
+de notre reine, nous semâmes nos graines. Quelques-unes sortirent
+promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit
+pieds. La moutarde, les cressons, les radis prospérèrent. Mais notre
+jardin de fleurs, situé au centre, resta longtemps stérile et lorsqu'à
+la fin quelques plantes germèrent, ce furent seulement quelques
+espèces biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques
+pois, juste assez pour les goûter (notre jardin était trop petit pour
+pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des
+laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas
+d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de _tej_) de temps
+en temps quelques radis, ce fut là tout le luxe qui nous rendit
+immensément joyeux, après une nourriture uniquement composée de
+viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous
+transformâmes en jardin toutes les portions de terrain aptes à cela
+et nous eûmes le plaisir de manger quelques navets, passablement de
+laitues, et quelques choux. Bientôt après la saison des pluies, tout
+fut desséché; le soleil brûla nos trésors et nous laissa encore à
+notre éternel mouton et à nos volailles.
+
+Environ un mois avant les pluies de 1867, la fièvre, ayant un
+caractère malin, se déclara dans la prison commune. Le lieu était déjà
+assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de
+cette demeure n'aurait pu se décrire; lorsque environ cent cinquante
+hommes de tous rangs se trouvèrent couchés sur le terrain dans un état
+de prostration, en proie à la maladie, empoisonnant cette atmosphère
+déjà si impure, la scène était affreuse à voir, et digne du lieu de
+tourment décrit par le Dante. L'épidémie sévit jusqu'aux premières
+pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres
+auraient succombé, si heureusement quelques-unes des sentinelles
+n'eussent été atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de
+malades, leurs gardiens firent les sourds à toutes mes observations;
+mais dès qu'ils furent atteints eux-mêmes ils suivirent promptement
+mes conseils et ils purifièrent bien vite le lieu. A tous ceux qui
+réclamaient mes services je leur envoyais aussitôt un remède; et
+lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent à moi pour être soignées
+je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais à une condition: traiter
+avec plus de douceur les malheureux qui leur étaient confiés.
+
+Le général Merewether, toujours prévenant et bon, sachant que notre
+bien-être dépendait des termes d'amitié dans lesquels nous vivions
+avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes.
+J'expliquai à quelques-uns des indigènes les plus intelligents la
+merveilleuse propriété de cette substance et les engageai à m'apporter
+leurs enfants pour être inoculés. Parmi les races demi-civilisées
+il est souvent très-difficile d'introduire les bienfaits de la
+vaccination; mais ici ils furent acceptés par tous. Environ pendant
+six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours où je
+vaccinais; tellement qu'il nous était très-difficile de les contenir
+hors de chez nous tant ils étaient désireux de posséder ce fameux
+remède qui empêchait de mourir du _koufing_ (petite vérole). Mais il
+arriva que parmi les enfants qui me furent apportés, se trouva le fils
+du vieux Abu Falek (ou plutôt le fils de sa femme) le garde de jour
+dont j'ai déjà parlé. Il était d'un mauvais caractère et point
+complaisant; voulant s'épargner l'ennui d'apporter son enfant pour
+fournir du virus à d'autres, et en même temps afin de n'être pas
+accusé d'attachement trop fort à ses intérêts, il répandit le bruit
+que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientôt après.
+C'était la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore
+vaccinés, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je
+n'avais plus de tubes, je fus obligé d'interrompre une entreprise qui
+avait jusque-là si merveilleusement réussi.
+
+Les pluies de 1867 arrivèrent vers la fin de la première semaine
+de juillet. Nous étions mieux abrités et nous avions pris des
+arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant
+que les pluies ne commençassent à tomber; aussi étions-nous mieux que
+l'année précédente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les
+difficultés rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la
+côte, à cause de l'état politique du pays, cette seconde saison fut
+peut-être plus pénible et nous éprouva davantage.
+
+Les chefs de la Montagne n'avaient pas été longtemps à s'apercevoir
+que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'étaient présentés
+souvent avec _douceur_ dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour
+eux, ou des _shamas_ et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du
+tej, de l'arrack, qui était brassé par Samuel sous la direction de
+M. Bassam, qui partageait fréquemment et librement avec lui les plus
+pénibles travaux. Les chefs essayèrent de se nuire l'un l'autre.
+Chacun d'eux, dans sa visite privée prétendait être _notre meilleur
+ami_; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du
+conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans être aussitôt
+suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire défendre que l'on
+nous visitât. Pauvre Zénob, pendant plusieurs mois il ne prit plus
+aucune leçon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant
+ses femmes ou ses serviteurs! Ils allèrent même jusqu'à défendre aux
+soldats et aux chefs inférieurs de venir me demander des remèdes. Les
+soldats alors envoyèrent en corps leurs chefs inférieurs an ras et aux
+membres du conseil; ils réclamèrent même que la chose fut exposée à
+Théodoros; et, comme les chefs étaient loin d'être innocents et qu'ils
+ne craignaient rien tant que d'en référer à l'empereur, ils furent
+obligés de consentir à ce que chacun fût libre de venir et retirèrent
+leur interdiction.
+
+Théodoros, après la prise de Magdala, avait nommé un chef comme
+gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimité sur la garnison;
+mais quelques années plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs
+à titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an
+chef de la Montagne. Toujours soupçonneux, mais dans l'impossibilité
+de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus
+grandes précautions pour prévenir toute trahison, et pour être sûr
+que, s'il était obligé de s'éloigner pour une expédition lointaine, il
+pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il
+ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances
+importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait à faire touchant
+l'économie intérieure de la Montagne. Chaque chef de département et
+chaque chef de corps avait droit à une voix; les officiers commandant
+les troupes seraient choisis pour être messagers privés; le ras
+devait être considéré toujours comme le chef de la Montagne, mais son
+autorité limitée et sa grande responsabilité, devaient l'empêcher
+de tyranniser ses subordonnés. Vu ces circonstances, il n'est pas
+étonnant que, quoique législateur, il suivît l'avis des chefs
+subalternes qu'il savait être de grands adorateurs de Théodoros, ses
+fidèles espions et ses bien-aimés rapporteurs. Le chef de la Montagne
+à notre arrivée était Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de
+famille et la position dans le pays le faisaient considérer comme
+_dangereux_ par Théodoros, et qui, ainsi que je l'ai déjà rapporté,
+fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant,
+l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre
+qui fut donné seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une
+province grande ou petite) à Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de
+ras. Tous les umbels (colonels) avaient été nommés bitwaddad (quelque
+chose comme général de brigade), les bachas (capitaines) furent faits
+colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entière; de sorte
+qu'après ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers
+ou de sous-officiers, l'officier le moins élevé en grade était le
+sergent. Théodoros leur écrivit à tous pour les informer qu'ils
+recevraient la paye et les rations dues à leur rang et que, ainsi
+qu'il l'espérait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait
+si généreusement que même l'_enfant à naître s'en réjouirait dans le
+ventre de sa mère_. Théodoros dans trois ou quatre circonstances, des
+quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur
+leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils touchèrent
+pendant notre séjour; le sergent eut pour son compte environ huit
+dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vêtir, eux,
+leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant été
+fournie. Ils avaient d'abord été tous réjouis de leur élévation, la
+seule chose que Sa Majesté pût distribuer d'une main libérale; mais
+ils s'aperçurent bientôt que leurs dignités consistaient à être
+affamés, à avoir froid et aller presque nus, et ils furent les
+premiers à se moquer de leurs titres vains et sonores.
+
+Un parent éloigné de Théodoros, du côté de sa mère, et nommé
+Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laissé vacant par la démission
+de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour
+l'Eglise, il avait même été desservant, lorsque le brillant exemple
+de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillité qu'il
+s'était choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des
+camps. C'était un grand, gros et lourd compagnon, à la tête pelée et
+d'un bon caractère; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le
+pistolet, il ne put s'y habituer à cause du premier choix de sa vie,
+il demeura desservant d'Eglise. Son défaut fut toujours d'être trop
+faible; il n'eut jamais de décision dans le caractère, et se laissa
+influencer par le dernier qui lui parlait.
+
+Après ce dernier, le plus rapproché de lui en importance était
+Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que
+le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut très-malade quand
+nous arrivâmes, mais quoiqu'il ne put venir lui-même il s'intéressa
+toujours trop à nos affaires, s'informant à toute heure du jour de ce
+que nous faisions. A cet effet il envoyait l'aîné de ses fils,
+garçon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses
+compliments et nous demander des nouvelles de notre santé. Aussitôt
+qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-même à chaque instant me
+consulter, jusqu'à ce qu'enfin sa santé fût rétablie. Dans le premier
+feu de sa reconnaissance, il voulait bâtir notre maison. Mais la
+gratitude n'est pas une qualité persistante, en Abyssinie elle y est
+même assez rare; bientôt après Damash nous donna à entendre que si
+nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas
+l'_oublier_. M. Prideaux et moi avions peu d'argent à dépenser; mais
+comme on le connaissait pour un grand scélérat, nous pensâmes qu'il
+serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoyâmes,
+comme un gage d'amitié, un petit fragment de glace appartenant à M.
+Prideaux, la seule chose présentable que nous eussions en ce moment.
+La glace fortifia notre amitié pendant quelque temps; mais lorsqu'une
+seconde demande d'_un gage d'amitié_ nous fut faite, nous fîmes la
+sourde oreille à ses douces paroles, il n'eut plus les mêmes rapports
+avec nous; il nous appela des hommes méchants, il se moqua de nous,
+nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla même jusqu'à
+insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tête d'une façon
+menaçante; et, plus ou moins ivre, il quitta une après-midi la
+chambre de son bien-aimé et généreux ami M. Rassam. Damash avait
+le commandement de la moitié des fusiliers, environ deux cent
+soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux
+cents.
+
+Le troisième membre du conseil était Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de
+tous; il était chargé de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il eût
+abusé de sa position. Ses deux frères avaient commandé notre escorte
+de la frontière an camp impérial dans le Damot; sa mère, personne âgée
+et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les
+frères et la mère avaient été traités convenablement par nous, aussi
+étions-nous connus d'eux tous avant d'arriver à l'Amba. Ce chef se
+conduisit toujours très-poliment envers nous et se montra complaisant
+dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrivée de Théodoros,
+comme il savait que sa conduite à notre égard serait une charge contre
+lui, il s'enfuit an camp des Anglais.
+
+Il prépara sa fuite d'une manière très-intelligente. Selon les lois
+de la Montagne, un bitwad-dad même ne peut passer la porte sans
+l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques désertions,
+la permission n'était plus accordée. Sa femme et ses enfants étaient
+avec lui dans l'Amba, et depuis cette époque le chef était soupçonné;
+si sa famille était partie, il aurait été strictement surveillé. Sa
+mère avait suivi le camp de Théodoros, désireuse qu'elle était de
+voir son fils. Lorsque l'armée de Théodoros campa dans la vallée
+de Bechelo, elle demanda la permission d'aller à Magdala, et à son
+arrivée à Islamgee, elle envoya dire à son fils de donner l'ordre de
+la laisser passer à la porte, mais il refusa, déclarant publiquement
+que le motif de son refus était qu'il n'avait reçu aucun ordre de Sa
+Majesté pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur
+lui de l'introduire dans la forteresse. La mère avait été auparavant
+instruite du complot et joua très-bien son rôle, c'était jour de
+marché et à cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les
+soldats et leurs chefs inférieurs. En apprenant le refus de son fils
+de la faire entrer, elle poussa des cris de désespoir, s'arracha les
+cheveux et se désola de l'ingratitude de ce fils, prétendant que
+c'était uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long
+voyage. Les spectateurs s'intéressèrent à elle et en son nom
+envoyèrent encore vers le chef.
+
+Il demeura ferme: «Demain, dit-il, j'enverrai un mot à l'empereur;
+s'il vous permet d'entrer je serai très-heureux de vous recevoir,
+aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme
+et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir.» La vieille dame
+alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin
+tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous
+précipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagné par un de
+ses hommes et aidé de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit
+sa famille.
+
+Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassié; il était
+aussi chargé de la surveillance de la prison alternativement avec
+Hailo.
+
+C'était une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il paraît
+qu'il n'était pas aimé par les prisonniers, car après la prise de
+Magdala, les femmes se jetèrent sur lui et lui administrèrent une rude
+bastonnade. Il était remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait
+jamais rien, et bien qu'à plusieurs reprises de l'argent lui ait
+été offert il a toujours refusé. Dedjazmatch-Goji, qui avait le
+commandement de 500 lanciers, était aussi grand qu'il était gros; il
+n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un être, Théodoros.
+Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, chargé de la
+maison impériale, vieux homme un peu insignifiant, complétait le
+conseil.
+
+Quelles longues et tristes journées que ces journées de pluie de
+l'année 1867! Notre argent était devenu alors très-rare, et toute
+communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor était complètement
+interrompue. On parlait plus sérieusement de guerre dans le _home_, et
+sans nouvelle de nos amis, nous étions dans l'anxiété et très-désireux
+de connaître ce qui serait décidé. L'hiver ne nous permit pas de
+jardiner et nos autres occupations étaient insignifiantes. Nous
+écrivions (tâche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant
+dans leurs huttes); nous étudiions l'amharie, nous lisions le fameux
+Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des nôtres, et
+fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal,
+très-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantôt
+étudiait cette langue, tantôt chassait l'ennui si lourd, en apprenant,
+dans ses soirées, le français an moyen d'un fragment de l'_Histoire
+de la civilisation_ par M. Guizot. Si le ciel s'éclaircissait un peu,
+nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit
+chemin laissé entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques
+instants nous étions arrêtés subitement par un: «Le ras et les chefs
+arrivent.» Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous
+étions aperçus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous
+étions salués par un grossier: «Comment vas-tu? Bonne après-midi pour
+toi!» (la seconde personne du singulier est employée comme signe
+d'humiliation vis-à-vis d'un inférieur) et, ô misère! il nous fallait
+ôter nos chapeaux délabrés et rester la tête découverte. Nous les
+voyions se dandinant, prêts à crever d'orgueil, lorsque nous savions
+que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de
+se partager, avaient été achetés avec l'argent anglais; c'était je
+puis vous le dire dépitant. Comme ils acceptaient les moindres
+choses, c'eût été bien le moins qu'ils eussent été polis; or, tout au
+contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous
+eussions été des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des
+_ânes blancs_ comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre
+eux. Aidés de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils étaient bien
+plus honnêtes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment
+une amitié éternelle. J'ai souvent admiré la patience de M. Rassam. Il
+s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant
+de rasades de tej, jusqu'à ce qu'ils roulaient de leur place, et
+qu'ils devenaient un objet de risée, peut-être même un objet d'envie,
+pour les soldats qui devaient les aider à regagner leur maison. Avec
+tout cela c'étaient de viles créatures; pour plaire à Théodoros ils
+n'auraient reculé devant aucune infamie et ne se seraient laissé
+arrêter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque
+acte de cruauté plairait à leur maître ou plutôt à leur dieu, aucune
+considération d'amitié ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou
+attendrir leurs coeurs. Ils étaient bons pour M. Rassam parce que
+cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi
+satisfaire leur goût pour les boissons spiritueuses; mais si,
+n'ayant pas d'argent, nous eussions été réduits à faire appel à leur
+générosité, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous,
+desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas même fourni
+la misérable nourriture journalière des prisonniers abyssiniens.
+
+Ce fut vers cette époque que ces scélérats eurent l'occasion de
+montrer leur dévouement à leur maître. Un samedi deux prisonniers
+profitèrent de l'encombrement du marché pour essayer de se sauver.
+L'un d'eux, Lij Barié, était le fils d'un chef du Tigré; il y avait
+quelques années qu'il avait été emprisonné comme «_suspect_», ou
+plutôt parce qu'il pouvait devenir dangereux, étant beaucoup aimé dans
+sa province. Son compagnon de fuite était un jeune garçon, demi-Galla,
+de la frontière de Shoa, qui était depuis plusieurs années dans les
+chaînes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois,
+un éclat vola et alla frapper sa mère en pleine poitrine, et la tua.
+Théodoros était alors en expédition et pour se concilier l'évêque, il
+le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquête,
+disant que ce n'était pas dans sa juridiction. Théodoros, vexé du
+refus de l'évêque, envoya le jeune homme à Magdala, où il fut chargé
+de chaînes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barié,
+lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses
+chaînes, l'autre étant beaucoup trop fort; alors il assujettit les
+chaînes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put à une seule jambe
+au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vêtements d'une jeune
+servante, qui était dans sa confidence, et plaçant sur ses épaules le
+_gombo_ (espèce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison
+sans être aperçu. L'autre jeune homme heureusement était parvenu à
+se débarrasser des deux anneaux, et s'était glissé sans avoir été
+remarqué; n'ayant pas mis beaucoup de vêtements et ayant les membres
+libres, il atteignit bientôt la porte, et passa avec les gens de
+la suite d'un chef. Il était déjà loin et en sûreté lorsque sa
+disparition fut signalée.
+
+Lij Barié fut trompé dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une
+seule jambe, embarrassé par ses vêtements de femme et le _gombo_ sur
+les épaules, il ne put avancer promptement. Il était cependant déjà à
+mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme
+apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers
+lui, s'avança pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux
+tombèrent sur le bandage, et à son grand étonnement il aperçut une
+portion de la chaîne qui se montrait au travers. Il comprit aussitôt
+que c'était un prisonnier qui tâchait de s'échapper, et il suivit
+l'individu jusqu'à ce qu'il rencontrât quelques soldats; il leur
+communiqua ses soupçons et ceux-ci se précipitèrent sur Lij Barié et
+l'arrêtèrent. La foule fut bientôt ramassée autour de l'infortuné
+jeune homme, et l'alarme ayant été donnée qu'un prisonnier avait
+été pris comme il tentait de s'échapper, plusieurs des gardes se
+précipitèrent vers le lieu où on le gardait et aussitôt qu'ils eurent
+reconnu leur ancien pensionnaire, ils le réclamèrent comme leur
+propriété. En un instant tous ses vêtements lui furent déchirés sur le
+dos, et ces lâches le frappèrent du bout de leurs lances et avec le
+dos de leur sabre jusqu'à ce que son corps tout entier ne fût qu'une
+plaie et qu'il tombât sans connaissance, presque mourant sur la terre.
+Ce n'était pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de
+vengeance; ils le portèrent à la prison enchaîné des pieds et des
+mains, placèrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent
+ses pieds dans les ceps et le laissèrent là plusieurs jours, jusqu'à
+ce qu'on connût la volonté de l'empereur à son égard.
+
+Une recherche immédiate fut ordonnée concernant son compagnon de fuite
+ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier était déjà hors de
+leur atteinte, mais ils s'en vengèrent en s'emparant de la malheureuse
+jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblèrent immédiatement et la
+condamnèrent à recevoir une centaine de coups de la lourde girâf (fouet
+à lanières de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain
+matin le ras, accompagné d'un grand nombre de chefs et de soldats,
+arriva sur le lieu désigné pour l'exécution de la sentence. La jeune
+fille fut étendue sur la terre, on déchira ses vêtements et on lui lia
+avec des lanières de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la
+position horizontale. Un misérable fort et puissant fut chargé de mettre
+à exécution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait résonnait
+comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et
+déchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la _girâf_ devenait
+si lourde de sang qu'on était obligé de la nettoyer pour continuer.
+La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot.
+Lorsqu'elle fut relevée après le centième coup, les côtes étaient à nu
+et l'épine dorsale pouvait s'apercevoir à travers les flots de sang
+qui ruisselaient, la chair du dos ayant été entièrement enlevée par
+morceaux.
+
+Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la réponse
+de Théodoros. Lij Barié fut le premier à avoir les mains et les pieds
+coupés en présence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient
+ensuite être précipités tous les deux du haut de la montagne. Les
+chefs se firent un jour de fête de cette exécution; ils envoyèrent
+même une personne pour dire poliment à Samuel: «Venez et assistez à
+notre réjouissance.» Lij Barié fut apporté, une douzaine des plus
+forts soldats se jetèrent sur lui et de leurs sabres dégainés ils
+lui coupèrent les pieds et les mains avec toute la délicatesse
+d'Abyssiniens habiles à répandre le sang. Pendant qu'il était soumis à
+cette agonie, Lij Barié ne perdit jamais courage et conserva toujours
+sa présence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que,
+tandis qu'il était si cruellement meurtri, il _prophétisait_, à la
+lettre, le sort qui était réservé à ses meurtriers: «Lâches poltrons
+que vous êtes! vils serviteurs d'un scélérat! Ils ne peuvent s'emparer
+d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque
+celui-ci est désarmé et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu
+les Anglais viendront pour délivrer les leurs: ils vengeront dans
+votre sang les mauvais traitements que vous avez infligés à leurs
+concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maître de toutes
+vos lâchetés, de toutes vos cruautés et de tous vos meurtres.» Les
+scélérats ne firent que peu d'attention au brave garçon mourant; ils
+le précipitèrent dans l'abîme et puis tous ensemble se rendirent, pour
+finir une journée si bien commencée, chez M. Rassam et se partagèrent
+les faveurs de sa généreuse hospitalité.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des
+approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur fuite.--Ils
+réussissent.--Théodoros est volé.--Dainash poursuit les
+fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
+qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité
+des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de
+Mastiate.--Wakshum, Gabra, Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il
+sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan
+de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent à l'Amba.--L'influence
+de M. Rassam exagérée.
+
+Une autre _Maskal_ (fête de la Croix) était arrivée, et septembre
+promettait un bel et agréable hiver. Aucun changement ne s'était
+opéré dans notre vie journalière; c'était toujours la même routine,
+seulement nous commencions à être très-anxieux au sujet du retard de
+nos délégués à la côte, car notre argent touchait à sa fin, et
+tous les objets nécessaires à la vie s'élevaient à des prix
+extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous
+coûtaient, à cette époque, un dollar, tandis que, primitivement, à
+Magdala, pendant leur première captivité, nos compagnons en avaient de
+quinze à dix-huit du même poids pour trente sous. Bien que la valeur
+du sel se fût tant accrue, cependant les autres denrées n'avaient pas
+suivi la même proportion: elles avaient seulement baissé de qualité et
+de quantité. Quand le sel était abondant, nous pouvions avoir quatre
+vieilles volailles pour le même pris, qu'un morceau de sel Maintenant
+qu'elles étaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes
+choses étaient dans la même proportion, de sorte que nos dépenses
+s'étaient élevées de deux cents pour cent. Les approvisionnements des
+marchés avaient aussi diminué, et souvent nous ne pûmes acheter du
+grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne
+souffraient beaucoup aussi de cette rareté et de ces prix, élevés; ils
+mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachés à la mort
+par la générosité de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers.
+Heureusement, j'avais mis de côté une petite somme en cas d'accident;
+je croyais que le différend abyssinien touchait à sa fin en ce qui
+nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le
+reste à M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part
+des sommes qui lui étaient envoyées par l'agent de Massowah. Nous
+congédiâmes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous
+réduisîmes nos dépenses an minimum, et nous envoyâmes messagers sur
+messagers à la côte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le
+pourraient. A cette époque, si nous avions été pourvus d'une plus
+grande somme, je crois réellement que nous eussions pu acheter la
+montagne, tant les soldats de la garnison étaient découragés et prêts
+à se révolter, après les longues privations dont ils avaient souffert
+pour un maître avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de
+la côte fit tout ce qu'il put. Hôtes et messagers furent expédiés,
+mais l'état du pays était tel, qu'ils avaient dû cacher l'argent
+qu'ils portaient dans la maison d'un ami, à Adowa, et y demeurer
+plusieurs mois, jusqu'à ce que, avec beaucoup de prudence et en ne
+voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer à passer à travers les
+districts infestés de voleurs et en proie à la plus grande anarchie.
+
+Dans la matinée du 5 septembre, tandis que nous étions à déjeuner,
+l'un de nos interprètes entra précipitamment dans la hutte, et nous
+annonça que notre ami l'Afa-Négus Meshisha, le joueur de luth,
+et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des
+pied-à-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait été longuement
+prémédité et habilement exécuté. Au commencement des pluies, du
+terrain avait été alloué aux différents chefs et aux soldats dans la
+plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'étaient
+arrangés avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et
+qu'ils ensemençassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir
+le grain, et la récolte être partagée. D'autres, qui avaient des
+serviteurs, cultivèrent leur part eux-mêmes. Les lots de Bedjeram
+Comfou et de l'Afa-Négus Meshisha étaient tout à fait an pied de
+la montagne. Ils se chargèrent eux-mêmes de la culture, visitèrent
+parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyèrent
+leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes
+sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient
+reçu n'avait pas été mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou
+avait parlé, à ce sujet, au ras, qui l'engagea à semer du _tef;_ vu la
+rareté de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fît une
+seconde récolte. Comfou approuva fort l'idée et demanda au ras de lui
+envoyer, dans la matinée du 5, un permis pour passer aux portes. Le
+ras accepta. Dans cette même matinée, Meshisha alla trouver le ras
+et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda
+l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupçon,
+accorda la demande. Les deux amis, le même jour, envoyèrent plusieurs
+serviteurs pour préparer le champ; et afin de ne pas exciter les
+soupçons, ils avaient aussi envoyé leurs femmes, mais par une autre
+porte et sous le même prétexte. Comme les Gallas attaquaient souvent
+les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles
+des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien
+armés et précédés de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention
+aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que
+c'était du tef qu'ils allaient semer, récit qui concordait avec celui
+des serviteurs du ras lui-même. Ils partirent ainsi ouvertement, eu
+plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de
+la montagne. Arrivés au champ, ils ordonnèrent à leurs serviteurs de
+les suivre, et marchèrent promptement vers la plaine de Galla. Des
+soldats, qui travaillaient en ce moment à leurs champs, soupçonnèrent
+quelque ruse, et aussitôt retournèrent à l'Amba et communiquèrent
+leurs soupçons au ras. Je n'eus qu'à prendre un télescope pour voir
+les deux amis poursuivant leur chemin dans l'éloignement, sur la
+route qui menait à la plaine de Galla. Toute la garnison fut
+aussitôt appelée, et une poursuite immédiate fut ordonnée; mais dans
+l'intervalle, les fugitifs gagnèrent du terrain, et ils furent enfin
+aperçus, tranquillement arrêtés dans la plaine, en compagnie d'un
+corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence
+des braves de Magdala les engagea à ne pas courir la chance de
+l'aborder. A leur retour, ils trouvèrent, se cachant derrière les
+buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il
+parait que, effrayée et agitée, elle n'avait pu trouver le lieu du
+rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats
+eussent passé, lorsque les cris de son enfant attirèrent leur
+attention. Elle fut triomphalement ramenée, enchaînée pieds et mains,
+et jetée dans la prison commune pour _attendre des ordres_.
+
+Pendant que la garnison était envoyée à cette expédition infructueuse,
+les chefs s'étaient rassemblés, et comme l'un des fugitifs était le
+surintendant des greniers et des magasins, une recherche immédiate
+fut ordonnée, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporté une
+partie des trésors avant de prendre son congé sans cérémonie. A leur
+grande terreur, ils s'aperçurent bientôt que des étoffes de soie, des
+chapeaux, de la poudre, et même l'habit de gala de l'empereur, son
+fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande,
+avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef étaient pleins de
+dépouilles. Le ras comprit toute la gravité de sa position; il n'avait
+pas seulement été grossièrement trompé, mais des objets de la plus
+grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confiés à ses
+soins, avaient été volés par son premier ami. Il perdit aussitôt la
+tête; il se peignit la rage de Théodoros en apprenant la nouvelle; il
+se vit pensionnaire de la prison, chargé de chaînes, et peut-être même
+condamné à une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil
+et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus
+expérimentés lui conseillèrent d'avoir confiance dans ses relations
+d'amitié avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui;
+d'autres proposèrent une expédition dans le pays de Galla, une attaque
+de nuit dans le village où l'on supposait que les fugitifs avaient
+dû se réfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la
+soirée, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramèneraient,
+reprendraient leur bien perdu, et en même temps, massacreraient
+les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits
+compenseraient les pertes subies par leur royal maître, et feraient
+oublier l'autorisation trop facilement accordée.
+
+Ce dernier conseil prévalut; malgré l'opposition de quelques-uns,
+le ras écarta leurs objections; il était d'ailleurs si grandement
+compromis, qu'il saisit la première chance qui s'offrit à lui de se
+réhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Théodoros,
+le brave guerrier, fut chargé du commandement; après lui, venaient
+Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassié, et Dedjaymatch Gojé, tous de nos
+vieux amis, dont j'ai parlé plus haut. Deux cents fusiliers de Damash
+et deux cents lanciers de Gojé, soldats choisis, bien armés et bien
+montés, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils
+s'assemblèrent. Avant de partir, Damash, vêtu d'une chemise de soie,
+les épaules couvertes d'une élégante peau de tigre, armé d'une paire
+de pistolets et d'un fusil à deux coups, vint dans notre prison pour
+nous souhaiter le bonjour, ou plutôt pour satisfaire sa vanité, en
+se proposant à notre admiration de commande et pour obtenir _la
+bénédiction du départ_ de son cher ami M. Rassam, qui s'exécuta
+courtoisement.
+
+Deux fois déjà, pendant notre séjour à Magdala, Damash était parti
+pour Watat, village situé à environ douze milles de Magdala, non loin
+de l'endroit où le Béchélo sépare la province de Worahaimanoo du
+plateau de Dahonte. C'était là qu'était gardé le bétail de l'empereur,
+et des messagers avaient été envoyés à l'Amba par les paysans
+réclamant des secours immédiats; une bande de Gallas s'étaient
+montrés, et ils se sentaient eux-mêmes incapables de protéger les
+vaches de Théodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash à
+la tête de ses fusiliers avait chassé les Gallas, disaient ceux-ci à
+leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'était
+une ruse des gens de ce pays, qui désiraient qu'il fût rapporté à
+l'empereur combien ses sujets lui étaient fidèles, et combien ils
+étaient soigneux de protéger le bétail dont ils étaient chargés.
+Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés
+assuraient que, le cas se présentant, le résultat serait le même; les
+fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes
+les directions, à la vue de Damash et de ses vaillants compagnons,
+abandonnant leurs demeures et leurs biens à la merci des envahisseurs.
+
+Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiété; à la pointe du
+jour il alla avec ses amis sur la petite colline, près de la prison,
+et le télescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla.
+Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'était-il arrivé?
+Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles étaient
+les questions que chacun se posait: les hommes âgés secouaient la
+tête; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et
+ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et même notre
+vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions,
+s'écria: «Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans
+le pays de Galla, lorsque Théodoros lui-même n'aurait pas voulu y
+aller!» A la fin la nouvelle tant désirée que Damash et ses hommes
+revenaient, se répandit comme un éclair sur la montagne; on les avait
+vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils
+avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et
+les hommes furent bientôt aperçus dans la plaine; mais on remarqua
+qu'ils arrivaient en désordre comme on troupeau qui se sauve. On ne
+put s'en rendre compte qu'au moyen du télescope. Les troupes de la
+garnison furent aperçues faisant halte à une petite distance du ravin
+qu'ils avaient descendu; ils marchaient très-doucement. Quelque chose
+allait de travers évidemment; des cavaliers furent alors expédiés par
+le ras afin de s'informer du résultat de l'expédition. Ils revinrent
+apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientôt des
+gémissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blessés,
+des armes à feu perdues, les fugitifs en liberté: telles étaient, en
+somme, les nouvelles qu'ils rapportèrent an ras désespéré.
+
+La nuit précédente un Galla renégat avait conduit directement Damash
+et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait
+vu les fugitifs dans la matinée. Ils pensaient bien que c'était sous
+son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la
+nuit. D'abord tout marcha selon leurs désirs. Ils atteignirent le
+village en question une heure avant l'aurore, ils entourèrent aussitôt
+la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes était envoyé
+pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu;
+surpris dans leur sommeil les hommes furent tués avant d'être avertis
+de la présence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants
+seulement furent épargnés par ceux de ces assassins nocturnes qui
+étaient moins altérés de sang. Avant de s'établir pour y séjourner,
+Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-être une tentative serait
+faite pour les capturer, avertirent le chef d'être sur ses gardes, et
+lui proposèrent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte
+délabrée, à quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et
+pour le chef, ils adoptèrent ce prudent moyen; éveillés par les cris
+et les bruits qui venaient du village, ils bridèrent leurs montures,
+se mirent promptement en selle et furent prêts an combat avant même
+que leur présence eût été soupçonnée.
+
+Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son
+passage par le pillage, se glorifiant déjà de son élévation future et
+trop fier de ses succès. Il est vrai qu'il n'avait pas capturé les
+fugitifs; mais après tout c'était l'affaire du ras. Il avait conduit
+l'expédition, porté le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans
+avoir perdu un seul homme il retournait à l'Amba avec des prisonniers,
+des chevaux, des vaches, des mules et autres dépouilles de guerre. Il
+savait combien Théodoros s'en réjouirait, et il espérait déjà être
+l'heureux successeur du ras disgracié. Il était à peine à cent pas
+de la route plus courte qu'il se proposait de prendre à son retour
+conduisant du plateau de Tanta à la vallée, au-dessous de Magdala,
+lorsqu'il aperçut à l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui à
+franc étrier. Le bétail et les prisonniers sous la conduite de Gojé et
+de quelques hommes étaient déjà engagés dans la route étroite et
+la retraite était impossible. Il plaça ses fusiliers en face des
+cavaliers, au nombre de douze, espérant ainsi effrayer vivement ces
+derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le
+brave Mahomed Hamza avait à venger le sang de sa famille, et quoique à
+la tête de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats
+amharas. Il reçut un coup violent à la tête et tomba mort de son
+cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se
+rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur
+chef, et emportèrent son corps que tous craignaient de voir mutiler.
+Plusieurs cavaliers se précipitant dans toutes les directions,
+jetèrent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous côtés;
+des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec
+des lances et des pierres. Les frères de Mahomed soutenus alors par
+cinquante lances chargèrent à plusieurs reprises l'ennemi effrayé, et
+les chassèrent comme des moutons jusqu'au bord du précipice.
+
+Damash cependant n'était pas venu pour se battre, mais pour tuer; il
+n'était brave que lorsqu’il avait des prisonniers à maltraiter, des
+hommes sans défense à tuer, et des enfants à réduire en esclavage. Le
+bétail avait atteint la vallée basse et la route était libre, aussi
+jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et
+abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et
+roula plutôt qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut
+suivi par tous ses Amharas. Ce fut une déroute complète. Le terrain
+était jonché de mousquets, d'épées et de boucliers; les blessés et les
+morts furent abandonnés sur le champ de bataille. Les Gallas ne les
+poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger à cause
+de l'inégalité du terrain. Ils en tuèrent quelques-uns cependant avec
+des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla;
+leurs ennemis terrifiés, se précipitaient dans l'étroit passage, se
+bousculant l'un l'autre dans leur empressement à gagner la vallée, où
+ces lâches poltrons savaient bien qu'ils seraient en sûreté.
+
+Alors tous les blessés me furent apportés et pendant douze heures je
+fus occupé à préparer des bandages et à soigner les blessures. Dans
+plusieurs cas où je savais que la guérison était impossible j'en
+informai les parents des malades de peur que leur mort ne me fût
+attribuée, chose sérieuse dans notre position critique. Ceux qui
+étaient ainsi avertis cherchaient des remèdes indigènes, mais ils
+trouvaient bientôt que les charmes et les amulettes n'étaient pas
+efficaces et que ma prédiction n'avait été que trop vraie. Je me
+souviens d'un cas: un chef, qui avait été souvent de garde la nuit à
+notre prison, avait eu la jambe gauche complètement écrasée, par une
+pierre; sans entrer dans les détails techniques qu'il me suffise de
+dire que je déclarai l'amputation le seul remède possible, mais pour
+plaire aux chefs qui lui portaient un grand intérêt je consentis à
+soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'étais
+toujours du même avis et je les en informai. Le malade avait un petit
+_godjo_ bâti dans notre enceinte et il y demeura jusqu'à ce que je
+l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une
+amputation immédiate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un
+médecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais
+aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut torturé par ce
+charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu'à ce que la mort mît
+fin à ses souffrances.
+
+Deux jours après la sortie des troupes, une femme servant d'espion
+raconta que dans le ravin où les Amharas avaient été culbutés, elle
+avait aperçu deux hommes blessés cachés parmi les buissons, et encore
+vivants. Un vieux chef, un Galla renégat, accompagné de cent hommes,
+reçut l'ordre de partir, de tâcher de les ramener et d'enterrer les
+morts; ils craignaient d'être attaqués par les Gallas et s'attendaient
+à une certaine résistance. Ils n'aperçurent rien si ce n'est leur
+vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son
+_rifle_ sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de
+fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils
+rapportèrent les deux blessés, qui moururent tous les deux bientôt
+après. L'un avait la jambe gauche et le bras droit brisés; de plus,
+un coup d'épée lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il
+nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui
+avait causé encore une plus grande angoisse, c'était la peine qu'il
+avait eue d'empêcher les vautours, avec sa main gauche, de se repaître
+de ses entrailles.
+
+Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant;
+mais il n'y était pas seul. Damash avait abandonné ses hommes, il
+avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le
+cheval que l'empereur lui avait donné, ou plutôt prêté. Plusieurs
+chefs inférieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de
+Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent être retrouvés, et le
+nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu était encore
+plus grand. Plus tard Damash prétendit avoir été blessé, et nous ne le
+vîmes pas de longtemps, ce dont nous fûmes fort aises; mais ses amis
+nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques écorchures
+gagnées dans sa retraite un peu trop précipitée.
+
+Là où la force avait fait défaut on pensa que les négociations
+réussiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un
+des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient
+le retour du messager envoyé à Mastiate, reine de Galla, dont le
+camp était à quelques journées de distance. Les officiers de Magdala
+proposèrent aux prisonniers gallas de leur rendre la liberté à tous,
+hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur bétail enlevé, à la
+condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets
+dont ces derniers s'étaient emparés. La femme de l'un des principaux
+prisonniers consentit à porter la proposition. On doit dire à
+l'honneur des Gallas qu'ils refusèrent fièrement et même avec mépris,
+de livrer leurs hôtes, préférant, disaient-ils, voir leurs parents
+languir dans les chaînes, leur laisser supporter les tortures et même
+la mort, plutôt que de devoir leur liberté à une action déshonorante.
+
+Les grands de Magdala avaient désormais perdu tout espoir de justifier
+leur conduite aux yeux de Théodoros; la bonne entente n'existait plus
+dans leurs assemblées, ils s'accusaient l'un l'autre avec lâcheté, et
+ils envoyaient chacun séparément à Théodoros message sur message,
+se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur
+continuelle, s'attendant toujours à l'arrivée d'une dépêche impériale.
+Mais Théodoros environné de difficultés, presque privé de son Amba,
+était par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre à ce sujet
+était parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est
+qu'ils étaient infidèles, dans ce cas il était bien aise qu'ils
+eussent quitté l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui
+faisait? il en avait encore à leur donner, et quand il viendrait il
+prendrait sa revanche. Quelques-uns, très-peu, se laissèrent prendre
+à ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs
+attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux
+qu'ils s'étaient efforcés de ramener.
+
+Tout le monde soupçonnait Mastiate, la reine de Galla, de garder
+rancune de l'injure faite à son pays et de vouloir venger la mort de
+ses sujets massacrés par trahison. On craignait qu'elle ne détruisit
+la récolte du pied de l'Amba, n'empêchât le marché et n'affamât ainsi
+la place. On savait qu'elle avait deux puissants alliés avec Comfou
+et Meshisha et comme ce dernier avait déjà été sur la montagne il
+connaissait les différents passages par où conduire à la faveur de la
+nuit, les hôtes des Gallas. Une grande anxiété s'empara alors des gens
+de l'Amba et des précautions furent prises pour le défendre d'une
+surprise.
+
+Je crois que c'était vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle était
+sur le point de le mettre à exécution lorsqu'un danger sérieux réclama
+sa présence sur un autre point. Wokshum Gobazé, à la tête d'une
+puissante armée, envahissait son royaume.
+
+Nos jours de calme et de repos touchaient à leur fin; si aucun chef
+rebelle ne menaçait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une
+expédition pour notre délivrance avait été décidée dans la patrie, et
+de plus l'information moins réjouissante que Théodoros marchait dans
+notre direction, tout cela nous avait jetés dans un état d'excitation
+qui allait croissant. Un jour nous étions pleins d'espoir et le
+lendemain abattus et désespérés.
+
+La carrière de Wokshum Gobazé avait été pleine d'aventures. Dans sa
+jeunesse il avait accompagné son père Wakshum Gabra Medhin, chef
+héréditaire du Lasta, au camp impérial a la première campagne de
+Théodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la
+contrée. Le père de Gobazé encourut la colère de l'empereur et il
+était sur le point d'être exécuté lorsque l'évêque intercéda, et selon
+son habitude Théodoros accorda sa grâce. Peu de temps après Gobazé
+et son père saisirent une occasion favorable, désertèrent l'armée de
+Théodoros et se retirèrent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup
+d'efforts à faire pour persuader les montagnards d'épouser leur
+querelle, et ils se déclarèrent indépendants. Théodoros pour vaincre
+cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appelé Wakshum
+Teféri, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son
+parent, défit complètement son armée et conduisit son cousin lui-même
+enchaîné aux pieds du trône. Théodoros était alors à Wadela, haut
+plateau situé entre le Lasta et le Begemder. Il condamna à mort le
+chef rebelle; et comme sur ce plateau élevé les seuls arbres que l'on
+pût trouver étaient près de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu à
+l'un de ceux qui ombrageaient la tente impériale, où le corps de cet
+ennemi pouvait être aperçu au loin dans toutes les directions.
+Gobazé s'échappa, et quelques jours plus tard Théodoros, craignant
+l'influence de Wakshum Teféri, qui était très-aimé et admiré des
+soldats, le fit enchaîner, oubliant que c'était ce même Teféri qui
+s'était montré fidèle jusqu'à conduire à l'échafaud, son propre
+cousin. L'empereur donna pour prétexte que c'était lui qui avait
+favorisé la fuite de Gobazé.
+
+Pendant quelque temps Gobazé se tint caché dans les forteresses du
+haut pays du Lasta; mais il comprit bientôt que la puissance de
+l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans étaient
+mécontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et
+ayant rassemblé autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son
+père, il leva l'étendard de la révolte, et se proclama hautement le
+vengeur de sa race. Tout le Lasta bientôt le reconnut pour son chef.
+Sa législation était douce et avant peu il se trouva à la tête d'un
+parti considérable. Il avança vers le Tigré, subjugua les provinces
+de Enderta et de Wojjerat, pénétra dans le Tigré même, s'empara
+du lieutenant de Théodoros et laissa là le sien Dejatch Kassa. Il
+retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait conçu le plan
+d'étendre ses possessions du côté du Yedjow et du pays de Galla, afin
+de protéger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conquête
+qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les événements
+le favorisèrent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme
+son futur législateur. A son retour du Lasta il fut proclamé chef par
+les habitants de Wadela et en même temps de puissants fugitifs du
+Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour
+qu'il devint leur maître. Cependant il rencontra des ennemis dans
+l'exécution de ce projet, car une portion assez considérable de ceux
+qu'il commandait étaient pour une alliance avec les Wallo-Gallas:
+toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre
+après les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en
+conséquence l'un de ses parents à la tête d'une petite troupe pour
+soumettre le Dalanta; et presque aussitôt le Dahoute fut évacué par
+les Gallas et occupé par ses troupes. Au commencement de septembre
+Gobazé entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontière
+nord-est non loin du lac Haïk. Dès que la reine Mastiate apprit cette
+nouvelle elle se hâta de s'opposer à la marche du conquérant et fit
+camper son armée à quelques milles en avant de celle de Gobazé
+dans une grande plaine où sa splendide cavalerie devait avoir tout
+l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines
+les deux armées restèrent en présence l'une de l'autre: Gobazé
+attendait son ennemi sur un terrain montueux et raviné où les chevaux
+des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi
+avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son côté ne voulait
+point abandonner la position qu'elle s'était choisie et où elle était
+sûre d'écraser son ennemi.
+
+Longtemps auparavant Gobazé s'était mis en communication avec l'évêque
+et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait
+envoyé dire à l'évêque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant
+fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu même
+temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas où lui, Gobazé,
+marcherait vers la place. L'évêque répondit qu'il ferait tout ce qu'il
+pourrait et que aussitôt que l'Amba serait investi il agirait des
+pieds et des mains pour la réussite de ses plans. Gobazé lui renvoya
+son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de
+Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants
+qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait
+aussitôt. Cette demande était simplement absurde; si nous avions pu
+gagner ces trois hommes à notre cause nous pouvions parfaitement nous
+dispenser de la présence de Gobazé. L'évêque proposa ceci; Gobazé
+camperait à Islamgee; au moment où il paraîtrait au bas de la
+montagne, l'évêque nous livrerait, ainsi qu'à quelques autres hommes,
+des armes à feu et des munitions. Nous ouvririons nos chaînes, aidés
+de quelques serviteurs sur la fidélité desquels nous pouvions compter
+et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses prêtes,
+l'évêque sortirait revêtu de la pompe de l'Eglise portant la sainte
+croix, et excommunierait Théodoros et ses adhérents, plaçant sous une
+irrévocable malédiction tous ceux qui tenteraient de nous arrêter. Nos
+forces, y compris les Portugais, les indigènes de Massowah, et
+les envoyés, s'élevaient à environ vingt-cinq hommes; l'évêque en
+conduisait cinquante et était entouré d'environ deux cents prêtres ou
+desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en fût la nationalité,
+étaient prêts à se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces
+l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours
+le bas de la montagne malgré ceux qui tenteraient d'arrêter les plus
+avancés. L'évêque et les prêtres se tiendraient à la porte intérieure,
+tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte extérieure
+et la garderaient jusqu'à ce que le Wakshum et ses hommes, prêts à
+marcher, avançassent et prissent possession du fort.
+
+Le plan était excellent et nul doute qu'il n'eût réussi. Nous savions
+bien que nous n'avions à attendre ni grâce ni merci si nous étions
+repris, et nous nous serions laissé tuer tous jusqu'au dernier plutôt
+que de nous laisser faire prisonniers. En présence d'une bonne poignée
+d'hommes, déterminés à vendre chèrement leur vie, bien peu de soldats
+se seraient aventurés à nous attaquer ouvertement; la marche aurait
+été soudaine et la garnison eut été enlevée par surprise: de plus nous
+avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu
+avoir le courage de se jeter sur nous, auraient été retenus par la
+présence de l'évêque, et auraient plutôt baisé la terre sous ses pas,
+que d'encourir sa mortelle excommunication. L'évêque communiqua son
+plan à Gobazé et pendant quelques jours nous vécûmes dans un état
+d'excitation très-grande, espérant toujours que les envoyés allaient
+arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobazé avait tout
+accepté. Mais nous fûmes déçus dans nos espérances. Gobazé n'approuva
+nullement nos plans; il envoya dire à l'évêque: «Il est plus
+avantageux pour moi d'aller à Begember et d'attaquer là mon ennemi
+mortel: donnez-moi votre bénédiction. A la chute de Théodoros, l'Amba
+m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer
+Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable.» La
+bénédiction fut donnée, mais Gobazé fit de nouvelles réflexions; il
+n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son père, et nous apprîmes
+bientôt qu'il avait marché vers le Yedjow. Gobazé nous fut toujours
+favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protégea nos messagers
+dans leurs voyages à la côte, et fut toujours préoccupé de notre
+délivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se
+battre avec Théodoros lui-même.
+
+Gobazé et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un
+l'autre. Cette dernière avait été avertie que sous peu elle aurait
+à combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale
+Workite et elle fit les premiers pas d'une réconciliation. Elle envoya
+à Gobazé un cheval a titre de _Gage de paix_, mais Gobazé lui renvoya
+son présent accompagné d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces
+paroles: «qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation
+étant de filer le coton, il lui envoyait les instruments nécessaires à
+cela.» Cependant Gobazé apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonné
+depuis quelques mois, qu'il étendait sa puissance et marchait sur
+Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les
+provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate
+étant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle désirait
+très-facilement. Mastiate suivit Gobazé dans sa retraite, attendant
+qu'une circonstance favorable lui permît de l'attaquer. Gobazé
+comprenant les difficultés de sa position fit des avances à Mastiate
+qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de
+ne pas s'ingérer dans les affaires du Yedjow à la condition que les
+provinces nouvellement occupées du Dahonte et du Dalanta lui seraient
+cédées. Gobazé accepta ces conditions et la paix fut signée; il fut
+même convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies,
+alliance offensive et défensive. Mais cette dernière condition ne
+fut pas tenue, car bien peu de temps après Mastiate étant fortement
+inquiétée par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel
+allié.
+
+Quant à nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant
+plus que notre argent touchant à sa fin, nous étions cependant obligés
+de faire des présents aux nouveaux chefs établis par le conquérant
+du jour. Nous nous étions faits des amis des gouverneurs (Shums) que
+Théodoros avait laissés dans ces provinces, lorsque nous avions essayé
+de communiquer avec les députés de la reine de Galla. Nous nous étions
+aussi liés avec les envoyés de Gobazé lors de l'évacuation de ces
+districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas
+y revinrent; nous finîmes par nous assurer non-seulement de leur
+neutralité (car ils avaient déjà pillé plusieurs fois nos messagers)
+mais aussi nous obtînmes la promesse qu'ils seraient favorables
+à notre cause, en leur faisant force présents et encore plus de
+promesses. Sous ce rapport nous fûmes très-heureux; à notre arrivée
+nous fûmes préservés de beaucoup d'ennuis, et peut être d'accidents
+plus graves par l'argent que Théodoros donna aux ouvriers et qu'ils
+nous cédèrent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fûmes
+empêchés de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de
+côté; et enfin pour la troisième fois lorsque tout nous faisait défaut
+et que nous étions réduits à quelques sous provenant de la vente de
+nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous
+arriva porteur de plusieurs centaines de dollars.
+
+Tandis que Mastiate traitait avec Gobazé, son fils écrivait à M.
+Rassam et à l'évêque. Il demandait à celui-ci d'user de son influence
+pour l'aider à s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de
+nous traiter honorablement si nous consentions à rester dans le pays,
+ou bien de nous mettre à même d'atteindre la côte si nous désirions
+retourner dans notre patrie. Quant à l'évêque il lui promettait sa
+protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant
+qu'aucune injure ne serait faite à ce qu'il appelait _ses Idoles_.
+
+Pourvu que nous pussions nous échapper des griffes de Théodoros, peu
+nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous
+n'avions pas conservé l'espoir de quitter le pays; telle n'était pas
+du moins l'opinion de la majorité parmi nous; quels que fussent les
+événements, nous préférions tout à cette crainte journalière de la
+mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions
+été tourmentés jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aimé de tomber
+entre les mains des paysans ou de quelques officiers inférieurs. Les
+premiers nous auraient probablement mis à mort, par haine contre
+les blancs; les seconds nous auraient maltraités ou vendus au plus
+offrant. Les grands chefs révoltés auraient agi différemment: nous
+aurions été presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on
+nous eût permis de partir, dès que nous aurions compté une rançon
+convenable.
+
+Toutefois à Ali, à Gobazé, à Ahmed, fils de Mastiate, ou à Menilek,
+roi de Shoa, la réponse de M. Rassam fut la même: «Venez, envahissez
+la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous.»
+
+Cela nous amusa parfois de suivre ces différents rivaux de Théodoros
+qui s'efforçaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur
+était absent. Gobazé et Menilek avaient eu la pensée tous les deux
+de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala.
+Menilek avait écrit à l'évêque avant les pluies, pour l'informer qu'il
+allait venir prendre possession de _son_ Amba, et le prier en même
+temps de prendre soin de _sa_ propriété. A part l'honneur que leur
+aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les
+trois choses qu'ils estimaient être les plus favorables à leurs vues
+ambitieuses; le trône, la faveur de l'évêque, et les prisonniers
+anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les
+aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils
+étaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitié avec les
+chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes
+fabuleuses, de sorte que soit par amitié, soit par des présents, nous
+pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.
+
+Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs
+armées innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez
+courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la réputation d'être
+imprenable, et vraiment avec ces armées indigènes si mal organisées,
+la chose pouvait être vraie. Théodoros lui-même ne s'en était rendu
+maître que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique,
+avait évacué la place pendant la nuit. Théodoros avait établi son
+camp au pied de l'Amba, et tenté un assaut: mais bientôt il renonça
+à atteindre sa tâche désespérée avant les pluies; et ce ne fut que
+plusieurs jours après que les Gallas se furent retirés, qu'un des
+chefs, soupçonnant que le fort avait été abandonné, s'aventura à
+s'assurer du fait, et revint en informer Théodoros qui put alors
+entrer dans la place d'où avait fui l'ennemi.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros
+contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
+moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une armée dans le
+pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il
+investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
+--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
+meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi
+d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des
+troupes britanniques.
+
+Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'évêque d'Abyssinie, mourut après une
+longue et douloureuse maladie.
+
+L'Abouna Salama était, sous certains rapports, un homme remarquable.
+Deux caractères comme le sien et celui de Théodoros se rencontrent
+rarement à la fois dans ce pays éloigné. Tous les deux ambitieux,
+fiers, passionnés, ils devaient inévitablement, tôt ou tard, se
+heurter, et le plus fort écraser le plus faible.
+
+L'Abyssinie, pendant quelques années, avait été privée d'évêque. Les
+prêtres ne pouvaient plus être consacrés ni aucune église dédiée an
+culte chrétien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre
+tabernacle que celui béni par l'évêque du pays. Quoique Ras-Ali fût
+extérieurement chrétien et appartînt à une famille convertie, il avait
+cependant conservé trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses
+véritables amis et alliés, pour s'inquiéter, autrement que par un
+culte tout extérieur, de l'état religieux et des inconvénients
+auxquels était exposée la prêtrise par suite de la longue vacance de
+l'évêché.
+
+Dejatch Oubié était, à cette époque, gouverneur semi-indépendant du
+Tigré. D'une position de simple gouverneur, il s'était insensiblement
+élevé au pouvoir et se trouvait alors à la tête d'une grande armée,
+intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans
+des termes d'amitié avec Ras-Ali, le reconnaissant même, jusqu'à
+un certain point, comme son supérieur, cependant, il travaillait
+constamment et secrètement à détruire le pouvoir du ras, afin de
+régner à sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques
+chefs accompagnés de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique
+romain et évêque à Massowah, afin d'obtenir un évêque selon le rite
+abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le
+soutien du clergé, il se chargea de la grande dépense qu'entraîne la
+consécration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts,
+afin d'obtenir un évêque consacré qui favorisât l'Eglise catholique
+romaine; mais il fut déçu dans son attente, car le patriarche choisit
+pour cette dignité un jeune homme qui avait été élevé en partie dans
+une école anglaise, au Caire, et dont les croyances étaient plus
+favorables au protestantisme qu'à l'Eglise romaine, depuis si
+longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.
+
+Andraos, ce jeune prêtre, était seulement dans sa vingtième année.
+Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastère et la
+compagnie des moines, ses frères, pour aller vivre dans le pays
+d'Abyssinie, à demi civilisé et si éloigné, tout d'abord, il refusa
+l'honneur qui lui était fait. Il engagea ses supérieurs à porter leur
+choix sur un autre plus digne que lui, déclarant qu'il se sentait peu
+propre à cette oeuvre. Ses objections ne furent point écoutées, et
+comme il persistait toujours dans son refus, le supérieur de son
+couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'à ce
+qu'il consentît a se mettre à la tète de l'Eglise cophte. Il accepta
+enfin, et il fut oint et consacré évêque d'Abyssinie, sous le nom
+d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses cérémonies en usage. Il
+partit immédiatement après sur un bâtiment de guerre anglais, et
+arriva à Massowah au commencement de l'année 1841.
+
+Dejatch Oubié le reçut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux
+villages et tout un district aux autres possessions de l'évêque, et
+fit tous ses efforts pour le gagner à sa cause. Il y réussit au delà
+de ses espérances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'être
+gagné à la cause d'Oubié contre Ras-Ali, proposa l'attaque dès son
+arrivée. Par son intermédiaire, une alliance fut conclue entre son ami
+Oubié et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent
+de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le
+pouvoir qu'il avait usurpé, et de se partager le gouvernement de
+l'Abyssinie, sans oublier les droits attribués à l'évêque, et qui
+consistaient dans le tiers du revenu de la contrée.
+
+Oubié et Goscho Beru, selon que c'était convenu, livrèrent bataille à
+Ras-Ali, près de Debra-Tabor, et mirent son armée en complète déroute;
+Ras-Ali ne put s'échapper que très-difficilement du champ de bataille,
+accompagné de quelques guerriers heureusement bien montés. Mais il
+arriva qu'Oubié célébra ses succès par des rasades trop multipliées et
+trop considérables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armée de
+Ras-Ali étant entrés dans sa tente, et trouvant le vainqueur de
+leur maître ivre-mort, profitèrent de son triste état pour le faire
+prisonnier. Ce revirement soudain changea complètement la face des
+événements. Quelques cavaliers partirent aussitôt au galop de leurs
+montures pour aller avertir leur maître, qu'ils rejoignirent vers le
+soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire à sa bonne fortune;
+mais d'autres soldats étant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali
+retourna aussitôt à Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de détresse,
+et dicta lui-même les conditions du traité à son vainqueur captif.
+Oubié fut pardonné, et il lui fut permis de retourner dans le Tigré,
+l'évêque étant responsable de sa fidélité. Ras-Ali traita l'évêque
+avec toutes sortes de respects, et il se jeta à ses pieds, le
+suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis,
+l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidèle disciple ni de
+volonté plus dévouée aux désirs de son chef. L'évêque, désormais par
+ses relations d'amitié avec tout le monde, adoré de tous, ne tarda
+pas à faire sentir son autorité; et si Théodoros eût été un homme
+ordinaire, l'Abouna Salama eût été l'Hildebrand de l'Abyssinie.
+
+Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam,
+et pendant la période de révolution qui se termina par la chute de
+Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses propriétés du Tigré,
+vivant là en paix sous la protection de son ami Oubié. Dès son
+arrivée en Abyssinie, il avait manifesté la plus amère opposition
+aux catholiques romains, inimitié provenant non pas tant de ses
+convictions que du fait que quelques-unes de ses propriétés avaient
+été saisies à Jeddah, à l'instigation des prêtres romains. Il est vrai
+que ces prêtres, par son influence, avaient été rançonnés, volés,
+maltraités et expulsés de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint à
+l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigré, Salama excommunia
+publiquement ce dernier, sous prétexte que Kassa était l'ami des
+catholiques romains, qu'il protégeait leur évêque de Jacobis, et qu'il
+ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais
+Kassa se montra l'égal de l'Abouna: il nia l'accusation et répondit
+«que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis
+pouvait ôter l'excommunication.» L'évêque, alarmé de l'influence
+qu'aurait pu obtenir le prélat ennemi, offrit de retirer son anathème,
+à condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant été
+acceptées, l'Abouna Salama consentit bientôt après à placer sur
+la tête de l'usurpateur, sous le nom de Théodoros II, la couronne
+d'Abyssinie, dans la même église qu'Oubié avait fait ériger pour son
+propre couronnement.
+
+Satisfait des complaisances de l'évêque, Théodoros lui témoigna les
+plus grands respects. Il portait son siège ou marchait devant lui
+portant une lame et un bouclier, comme s'il n'était que son serviteur,
+et, en toute occasion, se prosternait jusqu'à terre et lui baisait la
+main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que
+son influence sur Théodoros était sans bornes, comme sur Ras-Ali
+et sur Oubié; il fut trompé par l'apparence d'humilité, de sincère
+admiration et de dévotion de Théodoros. Et plus ce dernier se montrait
+humble, plus aussi l'évêque se montrait publiquement arrogant. Mais
+il n'avait pas connu encore le caractère de cet empereur qu'il
+avait sacré, et se surfaisant son importance, il finit par se faire
+ouvertement de Théodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au
+moment où l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Théodoros
+alla pour lui présenter ses salutations; arrivé à la tente de
+l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'évêque lui envoya dire
+qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre
+longtemps. Théodoros attendit; mais comme le temps s'écoulait et que
+l'évêque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrité: il était
+désormais l'ennemi du prélat, et brûlait de se venger.
+
+A partir de ce moment, ils vécurent dans une inimitié ouverte ou
+légèrement masquée, travaillant à l'abaissement l'un de l'autre. Si le
+règne de Théodoros eût été un règne pacifique, l'Abouna l'eut emporté;
+mais l'empereur, entouré comme il l'était d'une forte armée composée
+d'hommes qui lui étaient dévoués, trouva parmi eux des oreilles toutes
+prêtes à croire les récits qui lui étaient faits sur la conduite de
+l'évêque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais très-populaire;
+sans être avare, il n'était pas libéral. L'amitié se témoigne, en
+Abyssinie, an moyen de présents; c'est ainsi pour tout le monde;
+chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la
+popularité, les prodigue d'une main généreuse. L'empereur profita de
+ce manque de libéralité chez l'évêque pour faire valoir sa générosité
+à lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le négoce à coeur; que, au
+lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays,
+comme c'était autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des
+caravanes, à Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expédiant son
+gain en Egypte. Petit à petit, Théodoros agit sur l'esprit de son
+peuple et finit par le persuader que, après tout, l'évêque n'était
+qu'un homme comme tous les autres. Déjà, dans le camp de l'empereur,
+il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Théodoros se plaignit
+que son honneur avait été attaqué par ce même évêque que tous
+adoraient.
+
+Théodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin
+d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il
+nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invité
+ses officiers à un déjeuner public, l'évêque, profitant de son
+absence, et sous prétexte de confesser la reine, était entré dans sa
+tente. Lorsque Théodoros revint, après le déjeuner, s'étant présenté à
+la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle était en
+conférence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner.
+Le soir, il se présenta encore à la tente de sa femme. Lorsqu'il
+entra, elle s'élança vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein,
+elle lui raconta qu'elle lui avait été involontairement infidèle dans
+la journée, mais elle n'avait pu résister à la violence de l'évêque.
+Il l'avait pardonnée, disait-il, parce qu'elle était innocente; quant
+an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger
+d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de
+l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela était de l'invention de
+Théodoros; mais celui-ci avait évidemment répété la même histoire tout
+autour de lui, jusqu'à ce qu'il avait fini par y croire lui-même.
+
+L'Abouna Salama perdit de son crédit, quoique probablement bien peu
+de personnes ajoutassent foi aux récits de l'empereur. D'après le
+proverbe, «Calomnions, il en restera toujours quelque chose,» le
+caractère de l'Abouna perdit de sa dignité, et désormais, il ne compta
+ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis à
+lui étaient tous des amis intimes de Théodoros. En public, ce dernier
+le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrât pas la même
+humilité qu'auparavant; par égard pour son peuple, il faisait une
+différence entre la personne de l'Abouna et son caractère officiel, le
+respectant à cause de la foi chrétienne, mais montrant le plus grand
+mépris pour sa conduite privée.
+
+Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand
+sujet de dissentiments entre eux. Théodoros ne pouvait souffrir une
+puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'était
+battu avec rage pour arriver à être le seul dominateur de l'Abyssinie;
+il fit tous ses efforts pour jeter le mépris sur l'Abouna, et dès
+qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et
+l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les
+revenus de l'Eglise, et aussi par la même occasion quelques biens
+héréditaires de l'évêque, et se déclara ouvertement le chef de
+l'Eglise. La colère de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un
+tempérament naturellement violent, il insulta grossièrement Théodoros
+dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent même
+indécentes, la haine intense qui brûlait dans le coeur du prélat se
+manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais dû
+sortir de sa bouche. L'évêque n'avait jamais eu un caractère tolérant.
+J'ai raconté déjà plus d'un cas de ses intolérances vis-à-vis des
+catholiques romains. Il les persécuta chaque fois qu'il le put;
+ainsi pendant qu'il était prisonnier à Magdala, il ne voulut jamais
+s'employer à obtenir la liberté d'un malheureux Abyssinien qui depuis
+des années avait été jeté dans les chaînes sur ses instances, par la
+seule raison que cet infortuné avait visité Rome et en était revenu
+converti. Il était plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne
+voulut pas entendre parler de _conversions_ au protestantisme. Les
+missionnaires pouvaient instruire, mais là finissait leur tâche; et
+lorsqu'il arriva que des juifs, à la suite des instructions de nos
+missionnaires furent amenés à accepter le christianisme, ils ne purent
+être baptisés que dans l'église abyssinienne, dans laquelle ils furent
+reçus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des
+Européens, à moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il
+rendit de grands services aux captifs; il leur fit même parvenir de
+petites sommes à l'époque de leur plus grande pénurie, et lorsqu'ils
+étaient dans une grande détresse. Mais son amitié était dangereuse.
+Théodoros soupçonnait et haïssait tous ceux qui étaient dans des
+relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les
+Européens eurent à supporter à Azzazoo ne fut due qu'à cette cause; et
+les querelles et les réconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat
+ne furent pas étrangères aux traitements dont nous fûmes les victimes.
+L'Abouna quitta Azzazoo en même temps que le camp impérial, après les
+pluies de 1864.
+
+Une grave rébellion venait d'éclater dans le Shoa et Théodoros,
+laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats à
+Magdala, voulait faire une petite excursion à travers le pays des
+Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter
+une attaque. Il avait été fort contrarié du refus de l'évêque de
+l'accompagner dans cette expédition. Les gens de Shoa sont les plus
+bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect
+pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait été vu dans la compagnie de
+Théodoros, il est probable que plusieurs des chefs révoltés auraient
+déposé les armes et fait leur soumission. Mais l'évêque, qui ne
+pensait qu'à son fertile district du Tigré, proposa à l'empereur
+de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et après que la
+rébellion serait réprimée dans cette partie du royaume ils
+devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue à cet effet fut
+très-orageuse; et Théodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en
+venir aux partis extrêmes. L'Abouna Salama resta à Magdala, selon son
+désir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais chargé de chaînes; bien
+qu'il m'ait été raconté que plusieurs fois Théodoros avait été sur le
+point de le commander, les fers étant déjà prêts; mais il fut toujours
+retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi
+de son peuple. Il fut permis à l'évêque d'aller jusqu'à l'église, s'il
+le désirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours à sa
+porte; quelquefois même plusieurs soldats passèrent la nuit dans
+l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'étaient que des
+espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidèle, si ce n'est
+quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient été donnés à son
+arrivée par Théodoros, et un cophte qui, avec quelques prêtres,
+avait accompagné le patriarche David dans sa visite en Abyssinie;
+quelques-uns de ces gens entrèrent au service du roi, tandis que
+d'autres, comme le cophte dont j'ai parlé, se vouèrent à leur
+compatriote et évêque.
+
+Pendant l'emprisonnement des premiers captifs à Magdala, leurs
+relations avec l'évêque furent très-limitées. Ils ne se virent jamais;
+mais de temps en temps un jeune esclave de l'évêque portait ou un
+message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque
+fragment de nouvelles, la plupart du temps exagérées, sur les faits et
+gestes des rebelles, toujours acceptées comme vraies par le crédule
+évêque, ou encore quelques simples informations sur la médecine, etc.
+
+Le jour de notre arrivée et pendant que les chefs lisaient à Théodoros
+les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parlé
+vint auprès de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de
+l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maître pouvait le prévoir,
+nous n'avions rien de mauvais à craindre pour le présent, mais que
+l'avenir n'était pas rassurant. Nous savions que l'évêque entretenait
+de fréquentes relations avec les grands chefs en révolte. Théodoros
+aussi connaissait le fait et n'en haïssait que plus l'évêque. Celui-ci
+s'était toujours montré bien disposé à notre égard; et, comme il était
+aussi désireux que nous d'échapper au pouvoir de Théodoros, nous
+jugeâmes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui.
+Mais les difficultés étaient énormes. Rien n'aurait pu porter plus
+de préjudice à nos projets que la dénonciation à l'empereur de nos
+communications avec l'évêque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous
+servir, car une profonde inimitié existait entre lui et l'évêque. Il
+fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne
+entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire
+si sagement que non-seulement il réussit, mais que, après une mutuelle
+explication, les deux ennemis devinrent des amis dévoués. Mais jusqu'à
+ce que cette difficulté eût été surmontée, nous dûmes agir avec de
+grandes précautions.
+
+Le petit esclave devint bientôt suspect à notre sentinelle. Il eût été
+dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait
+d'un moment à l'autre être arrêté et fouillé. Nous employâmes alors
+une servante qui était connue de l'évêque pour avoir habité la
+montagne avec les premiers captifs. L'évêque accepta avec joie notre
+proposition de nous échapper de l'Amba et, téméraire autant qu'il
+était prompt, il nous donna tout de suite de grandes espérances; mais
+quand nous en vînmes aux détails du complot, tout autant que cela
+nous concernait, nous le trouvâmes tout à fait impraticable. D'abord
+l'évêque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage
+afin de passer inaperçu aux portes. Une fois libre, il devait
+rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et déposer Théodoros,
+et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublié évidemment
+qu'Oubié et Ras-Ali étaient âgés, que l'homme qui possédait Magdala
+se souciait fort peu d'une excommunication et que, déposé on non,
+Théodoros serait toujours le véritable roi. L'évêque aurait pu
+réussir; mais eût-on su, ou bien eût-on ignoré que nous avions pris
+part à sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colère
+furieuse du monarque.
+
+Après la réconciliation de l'évêque et de Samuel, nos relations avec
+le premier furent plus fréquentes et plus intimes. Il fut toujours
+disposé à nous aider de toutes ses connaissances; il nous prêta
+quelques dollars lorsque nous étions en peine pour nous en procurer;
+il écrivit aux rebelles de protéger nos envoyés, les invitant à venir
+à notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je
+crois même qu'il eût accepté une réconciliation avec l'homme par
+lequel il avait été injurié, si seulement cela eût pu nous être utile.
+
+Trompé dans son ambition, privé de ses biens, humilié, sans pouvoir,
+sans liberté, l'Abouna Salama succomba à la tentation trop commune aux
+hommes qui souffrent beaucoup. Sans société, menant une vie dure et
+misanthropique, il oublia que la sobriété en toute circonstance est
+nécessaire à la santé et que les excès de la table ne conviennent
+nullement à une réclusion forcée. Un ennui constant ajouté à des
+habitudes d'intempérance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le
+courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermédiaire
+d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la santé par
+mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit
+mes prescriptions que très-peu de temps; bientôt se fit sentir la
+privation des excitants auxquels il était habitué depuis des années,
+et il eut de nouveau recours à ces stimulants. Il eut une plus
+sérieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette époque Samuel
+pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermédiaire,
+et comme il était très-intelligent il pouvait me rendre un compte
+très-exact de son état. Pendant quelque temps la santé de l'évêque
+s'améliora; mais il fut encore plus déraisonnable qu'au commencement.
+A peine était-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission
+plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un
+peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas
+étonnant qu'une rechute ait été la conséquence d'une telle conduite;
+bien que je lui eusse montré le danger d'agir de la sorte, il n'en
+tint aucun compte.
+
+Au commencement d'octobre l'état de santé de l'évêque empira
+tellement, qu'il fît demander au ras et aux chefs de me permettre de
+le visiter. Ils se réunirent pour se consulter, et à l'unanimité
+en référèrent à M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je
+voudrais aller le soigner. Je répondis qu'autant que je le pourrais,
+j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirèrent pour
+réfléchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Théodoros
+ne serait pas fâché que son ennemi mourût, et qu'il pourrait au
+contraire se mettre en colère s'il apprenait que l'évêque avait été
+mis en rapport avec les Européens; sur quoi on décida de lui refuser
+sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours à la vache
+sacrée. Avec l'Abouna nous perdîmes un puissant allié et un bon ami;
+le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait
+réussi à devenir le maître de l'Amba, la protection de Salama eût été
+d'une valeur inappréciable; non pas que son influence eût suffi à
+assurer notre élargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous
+n'aurions rencontré auprès des grands chefs rebelles que de bons
+traitements et des égards de politesse.
+
+Le messager envoyé pour annoncer la mort de l'Abouna à l'empereur,
+était fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne
+sachant pas de quelle manière Théodoros recevrait la nouvelle. Il
+choisit un terme moyen et décida qu'il ne paraîtrait ni triste ni
+joyeux. Théodoros en apprenant la chose, s'écria: «Dieu soit béni! mon
+ennemi est mort!» Puis s'adressant au messager, il ajouta: «Vous êtes
+fou! Pourquoi en arrivant ne vous êtes-vous pas écrié: «Miserach!
+(bonne nouvelle!)» Je vous eusse donné ma meilleure mule!»
+
+Avec la mort de l'évêque, nos espérances déjà si faibles, semblèrent
+s'évanouir pour jamais. Wakshum Gobazé, par son traité avec Mastiate,
+avait renoncé à ses prétentions sur Magdala; et quand bien même
+Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siège
+de l'Amba, nul doute qu'il ne fût retourné sur ses pas dès qu'il
+aurait appris la mort de son ami qu'il était si désireux de mettre en
+liberté. Nous n'avions aucun renseignement précis sur les démarches
+tentées par les nôtres pour notre délivrance; et bien que certains
+du débarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque
+contre-temps ne fût survenu dans les derniers moments qui eût fait
+abandonner l'expédition, ou ne l'eût fait remplacer par quelque
+nouveau projet plus ou moins chimérique. Nous avions reçu une petite
+somme en dernier lieu; mais comme tout était rare et cher, nous étions
+très-avares de notre argent, et nous refusâmes de donner plusieurs
+_témoignages d'amitié_, bien que ce fût une chose dangereuse dans
+notre position.
+
+Nous croyions (les événements se chargèrent de nous prouver que nous
+nous étions trompés), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou
+quelque chef haut placé et d'une grande influence se présentait au
+pied de l'Amba, les misérables mécontents et à demi affamés qui
+l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le
+recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait
+jamais aux Gallas. Ils étaient leurs ennemis depuis des années, et la
+dernière expédition de pillage que les soldats de la montagne avaient
+opérée sur leur territoire avait accru cette inimitié et détruit toute
+chance de réconciliation. Ce qu'il y avait le plus à craindre, c'est
+que Mastiate qui par son traité avec Gobazé, venait d'entrer en
+possession de tous les districts environnant Magdala et y avait établi
+une garnison, ne voulût naturellement s'emparer d'une forteresse tout
+entourée de ses possessions. Peu de jours après le départ de Gobazé
+pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser
+d'approvisionner l'Amba et défendit à ses sujets de fournir le marché
+hebdomadaire; elle fixa même un jour de rendez-vous non loin de
+Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyées en détachement dans le
+Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contrée à plusieurs milles à
+la ronde et de réduire ainsi la garnison par la famine.
+
+Les Wallo-Gallas sont une belle race, supérieure aux Abyssiniens en
+élégance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intérieur de
+l'Afrique, ils firent leur première apparition en Abyssinie, vers
+le milieu du seizième siècle. Ces hordes envahirent les plus belles
+provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en
+courage et en équitation, que non-seulement ils parcoururent tout le
+pays, mais ils y vécurent plusieurs années des seuls produits du
+sol dans une imprudente sécurité. Au bout d'un certain temps ils
+s'établirent sur le magnifique plateau qui s'étend de la rivière de
+Bechelo aux collines élevées de Shoa, et du Nil au bas pays habité par
+les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractères de leur
+race, ils adoptèrent cependant en partie les moeurs et les coutumes
+des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entièrement leurs
+habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol,
+se bâtissant des demeures permanentes, et jusqu'à un certain point
+adoptant dans leurs vêtements et leur nourriture, le genre de vie et
+les usages des premiers habitants.
+
+En général le Galla est grand, bien fait, élancé, nerveux; les cheveux
+des hommes et des femmes sont longs, épais, ondulés plutôt que crépus,
+et ressemblent assez aux cheveux des Européens mal peignés, mais
+ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crâne des
+Abyssiniens. Les vêtements des deux races sont identiques à peu de
+chose près; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux
+des Gallas sont plus courts et plus étroits que ceux des habitants du
+Tigré. Ils portent un grand vêtement de coton, qui leur sert de robe
+pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule différence,
+c'est que les Gallas brodent rarement sur le côté de leur vêtement la
+rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux
+peuples est tout à fait semblable, tous les deux font leurs délices de
+la viande de vache crue, du _shiro_, plat de pois épicé et chaud, du
+wàt, et du teps (viande rôtie), seulement ils diffèrent dans le grain
+qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnément le pain
+fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable
+à notre pain et se prépare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls
+grains qui prospèrent dans ces hautes régions. Les femmes des Gallas
+sont belles en général; et lorsqu'elles ne sont pas exposées au soleil,
+leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lèvres roses, leurs
+cheveux longs, noirs et élégamment tressés, leurs petites mains, leurs
+formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles
+filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du
+cou à la cheville et retenue à la taille par les plis amples d'une
+ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines
+petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux
+blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effilés, sont les objets
+reconnus comme indispensables à la toilette d'une amazone galla aussi
+bien que d'une dame amhara.
+
+La différence la plus grande est dans la religion. Lors de leur
+première apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres
+branches de la même famille, qui vivent encore solitaires dans
+l'intérieur des terres sans relations avec les étrangers, étaient
+plongés dans la plus grossière idolâtrie, adorant même les arbres
+et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme
+matérielle de leur culte, adressaient leurs adorations à un être
+appelé _inconnu_, qu'ils tâchaient de se rendre propice par des
+sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information
+précise sur l'époque de leur conversion à l'islamisme; ce qu'il y a
+de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par
+toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le
+culte idolâtre, et très-peu de familles ont adopté la foi chrétienne.
+
+Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs
+habitudes morales et sociales, à première vue elles nous paraîtront
+aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen
+plus approfondi nous montrera que la dégradation de l'une d'elles
+n'est pas si profonde, et même par contraste elle nous paraîtra
+presque pure dans sa simplicité. La vie de l'Amhara est une vie toute
+sensuelle, toute de débauche; rarement la conversation a pour sujet
+des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porté que celui
+de _libertin_ et les femmes elles-mêmes sont fières d'une telle
+distinction; une prostituée n'est pas regardée comme telle. Les plus
+riches, les plus nobles, les plus haut placées sont sans pudeur en
+amour et même mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses à la
+fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre répéter
+quelle est _vertueuse_; il lui semblerait qu'on veut dire par là
+qu'elle est désagréable à voir, ou de quelque autre défaut nuisible à
+la multiplicité des intrigues.
+
+Dans quelques localités du pays des Gallas, la famille a conservé les
+moeurs patriarcales. Le père est aussi absolu dans son humble hutte
+que le chef à la tête de sa tribu. Si un homme marié est obligé de
+quitter son village pour un voyage à l'étranger, sa femme aussitôt est
+recueillie par le frère de son mari qui se charge de lui servir de
+protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prévalu pendant
+longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans très-peu de localités;
+il est partout pratiqué sur le plateau qui s'élève entre le Bechelo,
+le Dalanta et le Dahonte, où les familles gallas isolées des autres
+tribus, ont conservé plusieurs des usages de leurs ancêtres. Un
+étranger invité sous le toit d'un chef galla trouverait dans la même
+hutte enfumée des individus de plusieurs générations. Le lourd toit de
+chacune d'elles, supporté par dix ou douze piliers, laisse au milieu
+un espace ouvert où se tiennent les matrones près du feu pour préparer
+le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.
+
+La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites
+branches coupées à l'arbre le plus voisin; en face est placé le
+simple alga du _seigneur du manoir_. Près de son lit hennit sa cavale
+favorite, l'enfant gâtée des jeunes et des vieux. Dans une autre
+partie séparée de la hutte se trouvent les provisions de froment et
+d'orge. Après le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis,
+fatigués de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne
+de son foyer était couchée, il conduit alors son hôte dans la partie
+de la hutte qui lui est réservée et où un lit d'herbes parfumées lui a
+été préparé sur une peau de vache.
+
+Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu
+qu'à suivre son chef. Cet état de choses constitue une milice
+permanente, une armée toujours prête, mais sans discipline. Aussitôt
+que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux
+est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sellé,
+le jeune fils s'élance au-devant de son père pour lui tenir sa seconde
+lance, et de chaque hameau, de chaque demeure à l'apparence pacifique,
+se précipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque
+Théodoros en personne envahit leur pays à la tête de ses milliers de
+soldats, ils dirent adieu à leurs foyers. Sa main impitoyable mit le
+feu à leurs fermes et à leurs villages partout où il comptait des
+ennemis. Les paysans sans défense s'enfuirent pour sauver leur vie,
+sachant bien qu'ils n'avaient à attendre ni grâce ni merci s'ils
+tombaient en son pouvoir.
+
+Les Gallas sont divisés en sept tribus. Elles ne diffèrent en rien
+entre elles, la seule chose qui les sépare ce sont les guerres
+civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: _l'union
+fait la force_, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie
+tout aussi aisément que leurs pères s'emparèrent des plateaux qu'ils
+habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre
+eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays
+environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Mariés, les Alis,
+ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverné le pays pendant
+plusieurs années. Malheureusement, à l'époque de notre captivité,
+comme cela avait été trop souvent le cas auparavant, ils étaient en
+proie à de vaines jalousies, à de mesquines rivalités, qui les avaient
+affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois à l'Abyssinie
+entière, ils étaient au contraire tout simplement des instruments de
+vengeance entre les mains des rois et des chefs chrétiens. Toujours
+une moitié des leurs s'est battue contre l'autre moitié; aussi ne
+pouvaient-ils songer à des guerres éloignées, leurs ennemis étant à
+leurs portes.
+
+Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux
+femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la première
+dont il a été question dans un chapitre précédent, fut tué par
+Théodoros dans la fuite de Menilek à Shoa, et Workite n'eut d'autre
+alternative que d'implorer l'hospitalité du jeune roi qu'elle avait
+sacrifié.
+
+Deux ans à peine s'étaient écoulés que Mastiate se trouvait
+en possession du pouvoir suprême qui lui avait été confié, du
+consentement unanime des chefs, comme régente de son fils jusqu'à ce
+qu'il eut atteint sa majorité.
+
+Menilek, après sa fuite, n'eut pas une tâche facile à remplir: le chef
+qui s'était mis à la tête de la rébellion, et qui après avoir repoussé
+Théodoros lui avait infligé un honteux échec, se déclara indépendant
+et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reçu
+par une petite portion de ses fidèles partisans; Workite aussi était
+accompagnée de quelques guerriers fidèles; et plus tard un assez grand
+nombre de chefs ayant abandonné l'usurpateur pour se ranger sous
+l'étendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle,
+qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, défit
+complètement son armée et le fit lui-même prisonnier.
+
+Cette victoire fut suivie de près par la soumission de Shoa; chefs
+après chefs vinrent déposer leurs armes et reconnaître pour leur
+roi le petit-fils de Sabela Selassié. Une fois ses droits reconnus,
+Menilek conduisit son armée contre les nombreuses tribus de Gallas,
+qui habitent les belles provinces situées entre la frontière sud-est
+de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqué. Mais au lieu de rançonner
+ces races agricoles, comme avait fait son père, il leur promit de les
+traiter honorablement, en vassaux soumis à un pouvoir bienveillant,
+moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clémence, de
+cette générosité inattendue, acceptèrent volontiers ses conditions;
+et, d'ennemis qu'ils étaient primitivement, ils devinrent ses fidèles
+guerriers, et l'accompagnèrent dans toutes ses expéditions. Théodoros
+avait laissé une forte garnison dans un amba déclaré imprenable et
+situé sur la frontière nord de Shoa dans une position qui dominait
+le passage conduisant du pays de Galla aux collines élevées de Shoa.
+Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi
+cette dernière forteresse de Théodoros, et après un mois de siège, la
+garnison, qui avait supplié plusieurs fois son maître de lui envoyer
+du renfort, finit par céder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek
+traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honorés de
+charges dans sa maison, d'autres reçurent des titres et des places, ou
+bien furent placés dans des postes de confiance.
+
+Menilek devait beaucoup à Workite; sans sa protection opportune,
+il eût été poursuivi, et comme Shoa lui avait fermé ses portes, sa
+position lui eût fait courir de grands dangers. Il n'avait point
+oublié cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifié son
+fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance était
+immense, et rien ne pouvait dédommager la reine de son dévouement.
+Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacré, il pouvait et
+voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rétablir
+la reine déchue sur le trône qu'elle avait perdu à cause de lui. A la
+fin d'octobre 1867, Menilek à la tête d'une armée d'environ quarante
+à cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux à trois
+mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entrée dans la
+plaine de Wallo-Galla: il déclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais
+en ami; non pour détruire et piller, mais pour rétablir dans ses
+droits Workite, la reine dépossédée. Celle-ci était accompagnée d'un
+jeune garçon qu'elle assurait être son petit-fils, fils du prince qui
+avait été tué deux ans auparavant à Magdala; elle prouva qu'il était
+né dans le pays de Galla, avant qu'elle partît pour Shoa, et qu'il
+était le fruit d'une de ces unions si fréquentes dans le pays; elle
+l'avait emmené, disait-elle, lorsqu'elle était allée chercher un
+refuge auprès de celui qu'elle avait sauvé. Afin d'empêcher toute
+tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose
+secrète. Cependant son histoire ne fut admise que par très-peu de
+personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut
+toutefois un prétexte offert à la plupart de ses premiers partisans
+pour s'attacher à sa cause, et s'ils n'acceptèrent pas le conte dans
+leur for intérieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.
+
+Les chefs des Gallas hésitèrent quelque temps. Menilek garda sa
+parole; il ne pilla jamais ni n'inquiéta personne et recueillit
+bientôt la récompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyèrent
+leur soumission et reconnurent Workite comme régente de son
+petit-fils. Mastiate, en présence d'une telle défection, adopta la
+conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armée,
+devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit
+quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y
+avait plus rien à craindre de ce côté, et que les droits de Workite
+avaient été aussi bien établis que possible, partit accompagné d'une
+partie des troupes de sa nouvelle alliée et marcha contre Magdala.
+
+Menilek évidemment comptait beaucoup sur le mécontentement si connu de
+la garnison, et il espérait, par l'intermédiaire de l'évêque dont il
+ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam,
+qu'il trouverait à son arrivée un parti qui l'aiderait du moins, s'il
+ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'évêque
+eût vécu, il aurait réussi, soit par la crainte, soit par la menace,
+à ouvrir les portes de l'Amba à son ami bien-aimé. Aito-Dargie avait
+bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'être assisté
+dans cette entreprise; mais ils n'étaient pas assez forts et au
+dernier moment ils manquèrent de courage.
+
+Quant à M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant
+sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait
+prendre trop de précautions, car il y avait beaucoup de raisons de
+craindre que cette grande entreprise ne se terminât en une vaine
+démonstration. Il donna toutefois de grands encouragements à Menilek,
+lui offrant l'amitié de l'Angleterre, et même l'assurant qu'il serait
+reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais
+notre délivrance. Il l'engagea à camper à Selassié, à tirer deux
+charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne
+se rendait pas, à aller camper entre Arogié et le Bechelo, afin
+d'empêcher Théodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivée de nos
+troupes.
+
+Nous fûmes bien trompés par Wakshum Gobazé qui pendant six semaines
+fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre
+côté nous nous attendions à ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer
+de _son_ Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous
+mettre dans un état pénible d'attente journalière, Menilek se fit
+désirer plus d'un mois. Nous avions déjà renoncé à le voir, lorsqu'à
+notre grande surprise, dans la matinée du 30 novembre, nous aperçûmes
+un camp établi sur le penchant nord du Tenta; et à l'extrémité d'une
+petite éminence dominant le plateau opposé à Magdala, nous vîmes se
+dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce
+jeune prince ambitieux s'intitulait déjà le _Roi des rois_. Mais notre
+étonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendîmes le
+bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mêlé aux décharges d'un
+petit canon. Nous eûmes alors plus de confiance dans le courage de
+Menilek que nous n'en avions eu jusque-là, croyant que, protégée par
+le feu de ses mousquets, l'élite de ses troupes assaillirait la
+place. Sachant le peu de résistance qu'il rencontrerait nous nous
+réjouissions déjà à la perspective de notre délivrance, ou tout au
+moins à l'avantage d'un changement de maître. Nous n'avions pas encore
+fini de nous féliciter, lorsque le feu cessa tout à coup; comme tout
+était parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il était
+arrivé; quelques-unes de nos sentinelles entrèrent dans notre hutte
+et nous demandèrent si nous avions entendu la _prouesse_ de Menilek.
+Hélas! il n'était que trop vrai que c'était une vaine fanfaronnade:
+Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de
+portée, pour effrayer la garnison et l'amener à se soumettre.
+Satisfait ensuite du travail de sa journée, il avait fait retirer ses
+troupes dans leurs tentes, attendant le résultat de leur manifestation
+martiale.
+
+Le campement de Menilek dans la plaine de Galla était plein de péril
+pour nous, et ne pouvait lui être d'aucun avantage. Le lendemain matin
+il nous envoya une dépêche par l'intermédiaire de Aito-Dargie, nous
+demandant ce qu'il devait faire. Nous lui démontrâmes encore fortement
+la nécessité d'attaquer l'Amba du côté d'Islamgee; et dans le cas où
+un assaut lui paraîtrait impossible, nous le pressâmes d'arrêter toute
+communication entre la forteresse et le camp impérial. Notre plus
+grande crainte était que Théodoros, venant à apprendre que Menilek
+donnait l'assaut à son Amba, n'envoyât l'ordre immédiat d'exécuter
+tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris.
+Sans contredit, une grande inimitié existait dans l'Amba contre
+Théodoros, et si Menilek avait donné suite à ses projets, sous peu de
+jours il eût vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campé
+sur le terrain qu'il s'était d'abord choisi, et ne fit aucune
+tentative pour nous délivrer.
+
+Waizero Terunish se conduisit très-bien en cette occasion; elle donna
+un adderash (festin public), présidé par son fils Alamayou, à tous
+les chefs de la montagne. Comme c'était un festin de jour il ne
+fut composé que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme
+les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal,
+l'enthousiasme ne fut pas considérable. Cela eut pourtant pour effet
+de forcer les chefs et les soldats à proclamer ouvertement leur
+fidélité à Théodoros; avec ces partisans toujours assez forts et
+desquels elle n'avait pas à craindre de trahison, elle se prépara
+à s'emparer des mécontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se
+déclarer en rébellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux
+dont les allures étaient déjà suspectes et ceux qui avaient pris des
+engagements avec Menilek et accepté ses présents, prirent peur. On
+envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mêmes nous fûmes pleins de
+crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque
+nous le vîmes revenir. S'étant aperçue que quelques chefs ne s'étaient
+pas montrés, la reine s'informa quelle avait été la cause de leur
+absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort
+en faveur de Menilek, ceux-ci donnèrent des explications qui furent
+acceptées à condition que le lendemain ils se trouveraient dans
+l'enceinte royale et que là en présence de la garnison entière, ils
+proclameraient leur fidélité. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient
+promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans
+leurs expressions de dévouement à Théodoros, et dans leurs outrages
+_au gros garçon_ qui s'était aventuré près d'une forteresse confiée à
+leurs soins.
+
+La reine avait célébré sa fête d'une façon très-convenable. Le ras et
+les chefs se consultèrent pour savoir s'il ne serait pas bon de
+faire quelque chose de leur côté pour montrer leur affection et leur
+dévouement à leur maître. Mais que faire? Ils avaient déjà placé des
+gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protégé tous les points
+faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'à inquiéter les prisonniers.
+Le second jour après l'arrivée de Menilek en face de la montagne,
+Samuel reçut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une
+hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M.
+Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et
+insista pour que l'ordre fût retiré. Je crois que son influence
+fut secondée en cette circonstance par _une douceur_ qu'il glissa
+délicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient
+aussi décidé, et le lendemain matin l'ordre fut confirmé, que tous les
+serviteurs, excepté ceux de M. Rassam, seraient renvoyés au bas de la
+montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employés
+par M. Rassam furent aussi obligés de partir. Ils me permirent ainsi
+qu'à M. Prideaux, à part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun
+une porteuse d'eau et un petit garçon. Je n'avais pas de maison à
+Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une
+tente, aussi nos pauvres compagnons eussent été très-mal si le
+capitaine Cameron ne les eût admis, avec sa bienveillance ordinaire,
+à partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fûmes
+très-contrariés par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore
+bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour
+retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et
+une _douceur_ au ras, pour obtenir ce que je voulais.
+
+Comme l'on peut s'y attendre les détenus abyssiniens ne furent pas non
+plus épargnés; presque tous leurs serviteurs furent envoyés au bas
+de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre
+prisonniers qui fut chargé journellement de leur porter le bois, l'eau
+et de préparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligés de quitter
+les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le même lieu
+tout encombré. Tout le monde était dans l'attente de savoir si Menilek
+se déciderait à quelque chose, et mettrait fin ainsi à cet état
+d'anxiété.
+
+De grand matin, le 3 décembre, nous apprîmes, par nos domestiques,
+que Menilek avait levé son camp et qu'il se mettait en marche. Où
+allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa
+confiance, nous nous flattâmes qu'il avait suivi nos conseils, et que
+nous le verrions bientôt à Selassié ou sur le plateau d'Islamgee. Nous
+passâmes une matinée pleine d'angoisses: les chefs paraissaient
+fort inquiets; évidemment, ils s'attendaient à un assaut dans cette
+direction, et nous fûmes avertis que nous serions appelés à renforcer
+les fusiliers si l'Amba était attaqué. Toutefois, notre attente fut
+courte. Une fumée s'élevant au loin et dans la direction du chemin de
+Shoa nous montra clairement que le futur conquérant, sans tenter le
+moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit,
+avait brûlé quelques misérables villages, dont les habitants étaient
+des partisans de Mastiate.
+
+L'excuse que Menilek donna de sa retraite précipitée fut que ses
+provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs
+avec lui, il ne pouvait se faire préparer du pain; ses troupes étant
+affamées et mécontentes, il s'était décidé à retourner à Shoa pour se
+procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionné dans
+le voisinage de Magdala, jusqu'à ce que la forteresse se rendît. La
+vérité était, qu'à son grand désappointement, il avait entendu de
+son camp un feu de mousqueterie tiré pendant qu'il faisait sa
+démonstration; il était persuadé que, pour aussi bien que le plan eût
+été concerté, sa seule chance de réussite était dans la longueur du
+temps et dans les effets produits par la famine qu'amène toujours un
+long siège. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il
+était l'allié de Workite et dans une contrée amie. Il aurait pu même
+en obtenir beaucoup des districts sans défense de Worahaimanoo,
+Dalanta, etc., etc., qui auraient été tout à fait disposés à lui
+envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance
+qu'il ne les inquiéterait pas. Mais si cette fusillade dérangea un peu
+ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible
+vapeur de fumée, le fit lâchement s'enfuir. Qui sait? Cette fumée
+venait peut-être du camp du terrible Théodoros. Il était, il est vrai,
+toujours très-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-père était
+un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante
+armée ne serait-elle pas dispersée comme la balle par le vent, au cri
+de: «Théodoros arrive!» C'était bien à craindre, et il conclut que le
+plus tôt qu'il pourrait s'éloigner serait le meilleur.
+
+Notre désappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre
+rage, notre indignation, notre mépris, devant une telle lâcheté.
+Ce _gros garçon_, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le
+méprisions, nous le haïssions. Si nous avions été assez imprudents
+pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus?
+Menilek, sans doute bien renseigné, aurait probablement réussi si
+l'évêque eût vécu seulement quelques semaines de plus. Les choses,
+telles qu'elles étaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il
+n'avait jamais quitté Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis
+le siège devant l'Amba. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la
+forteresse aurait été entourée, et jamais Théodoros ni ses envoyés ne
+se seraient aventurés au sud du Béchelo, si Mastiate se fût trouvée là
+avec ses vingt mille cavaliers.
+
+Après la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne
+plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigènes,
+qui toujours s'en allaient en fumée. A partir de cette époque,
+j'entendis dire avec la plus grande indifférence que tel ou tel
+marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Théodoros,
+envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les
+gens de la forteresse et _notre ami_ Théodoros. Nous étions depuis
+longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporté la
+nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiété. Notre impatience
+devint encore plus grande lorsque nous vîmes que nous n'avions rien
+à attendre des indigènes. Nous pensions bien que l'expédition de
+l'Angleterre était en voie d'exécution; nous sentions que quelque
+chose devait se passer, mais nous soupirions après la certitude.
+
+Oh! comme je me souviens du 13 décembre, glorieux jour pour nous!
+Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimée avec
+plus de joie et de bonheur que nous ne lûmes, ce jour-là, la bonne et
+chère lettre de notre excellent ami le général Merewether! Les troupes
+anglaises avaient débarqué. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes
+étaient dans le même pays qui nous voyait captifs! Rades et jetées
+étaient franchies, régiment après régiment avait quitté les côtes de
+l'Inde, et quelques-uns déjà marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie,
+pour nous délivrer ou nous venger! C'était trop délicieux pour être
+cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc
+être terminé par la liberté ou par la mort! Tout était préférable au
+prolongement de notre esclavage. Théodoros arrivait.--Qu'importe?
+Merewether n'était-il pas là, le brave commandant, le galant officier,
+le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, à
+la tête des troupes britanniques, impossible d'être plus longtemps
+en butte à l'injure de mesquines vexations. Nous étions même prêts à
+subir un sort pire, si tel devait être notre lot; mais le prestige de
+l'Angleterre serait rétabli, et le sang de ses enfants ne resterait
+pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul
+n'a connu, sinon celui qui a passé des mois entiers d'agonie morale,
+suivis d'une joie soudaine. Nous riions à coeur joie d'avoir eu
+seulement un moment l'idée de nous fier à des poltrons comme Gobazé et
+Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous réconfortait.
+Nous les suivions par la pensée, et dans nos coeurs, nous souffrions
+de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient à
+supporter avant d'avoir pu rendre _libres les captifs_. De nouveau, la
+Noël et le nouvel an nous trouvèrent dans les fers à Magdala; mais,
+cette fois, nous étions heureux; cette fois était la dernière, et,
+quels que fussent les événements, nous étions pleins d'espoir dans
+notre délivrance: nous nous transportions, par la pensée, aux fêtes de
+Noël de l'année suivante, que nous passerions au _home_.
+
+
+Note:
+
+[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'évoque doit être prêtre
+cophte, ordonné an Caire. La dépense occasionnée par la consécration
+d'un évêque est d'environ 10,000 dollars.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Ce que faisait Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite
+à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur Gondar.--Les
+églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de Théodoros.--L'insurrection
+croît en forces.--Les desseins de l'empereur sur Kourata échouent.--M.
+Bardel trahit les nouveaux ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers
+les gens de Gaffat--Son expédition sur Foggera échoue.
+
+Théodoros ne demeura à Aibankak que quelques jours après notre départ,
+puis il retourna à Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: «Vous
+verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des
+pluies,» et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigré
+avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies,
+pour soumettre la rébellion qu'il avait laissé s'agiter plusieurs
+années sans s'en inquiéter. Il est très-probable que s'il eût adopté
+ce plan, il aurait regagné son prestige et facilement réduit ces
+provinces à l'obéissance. Nul ne fut plus ennemi de Théodoros que
+lui-même; il semblait parfois possédé d'un malin esprit qui le faisait
+être l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes
+fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la
+rébellion dans une certaine étendue; mais toutes ses actions, du jour
+où nous le quittâmes jusqu'à son arrivée à Islamgee, semblaient être
+calculées pour accélérer sa chute.
+
+Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la _terre des
+moutons_, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau élevé de
+sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrosé,
+bien cultivé et très-peuplé. Les habitants en sont belliqueux et
+braves pour des Abyssiniens, et jusque-là avaient été fidèles
+à Théodoros. Ils ont plus d'une fois repoussé les rebelles qui
+s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois
+auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du
+Begemder sur la frontière de l'est, attaqua une armée, envoyée à
+Begemder par Gobazé, la battit complètement et en mit à mort tous
+les hommes, excepté quelques chefs, réservés pour être envoyés à
+l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.
+
+Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et
+approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches,
+etc. etc., de plus, quand l'empereur séjourne dans cette province,
+elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore
+dix mille hommes à l'armée, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.
+
+Aussi Théodoros leur préfère-t-il les hommes de Dembea, qui se
+montrent plus adroits dans l'usage des armes à feu.
+
+Le Begemder, dit le proverbe, _est_ le faiseur et le destructeur des
+rois. Ce fut bien le cas pour Théodoros. Après la bataille de Ras-Ali,
+le Begemder le reconnut pour son maître et fut ainsi la cause qu'on
+le regarda désormais comme le futur législateur de toute la contrée.
+Théodoros connaissait parfaitement les difficultés qu'il avait à
+surmonter, et ayant pris ses précautions il se crut maître du succès.
+D'abord ce ne furent que sourires: il récompensa les chefs, flatta les
+paysans; assurant que son séjour serait court, qu'il allait partir
+d'un jour à l'autre. Le tribut annuel fut payé, l'empereur fit de
+magnifiques présents à plusieurs chefs; il leur donna une quantité de
+chemises de soie, et déclara qu'aussitôt que les Européens auraient
+fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam
+et avec ses nouveaux mortiers il détruirait le repaire du principal
+rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs à venir s'établir dans
+son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en était fait
+des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultés qui lui furent
+nuisibles. Théodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le
+tribut d'une année, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner
+plus amplement son armée. Il devait partir pour longtemps et ne les
+importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs
+firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars,
+le blé, le bétail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le
+chemin du camp et des trésors du roi. Mais les paysans finirent par se
+fatiguer et refusèrent d'écouter plus longtemps les sollicitations de
+leurs chefs. Théodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de
+bonnes paroles, prit un ton menaçant et impérieux. L'un après l'autre
+il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prétexte;
+c'était pour éprouver leur fidélité. Il savait bien qu'ils finiraient
+par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les
+relâcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces
+malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir
+la délivrance de leurs chefs, apportèrent tout ce qu'ils avaient comme
+rançon. A la fin, chefs et paysans s'aperçurent que tous leurs efforts
+étaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maître.
+
+Cet état de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps,
+d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Théodoros
+vécut lui et son armée sans difficulté et sans inquiétude. Il ne fit
+d'autre expédition que celle de Gondar. Il haïssait cette cité de
+prêtres et de marchands, toujours prête à recevoir à bras ouverts
+quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte
+d'être inquiété dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait
+les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois
+déjà Théodoros avait exhalé sa rage contre cette malheureuse cité, il
+avait envoyé à différentes reprises ses soldats pour la piller, et les
+riches marchands musulmans n'avaient échappé à la destruction, eux et
+leurs maisons, qu'en comptant des sommes énormes. Ce n'était plus la
+fameuse cité de Fasilodas, la ville riche et commerciale décrite par
+les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions
+si souvent répétées du roi. Cette métropole abyssinienne ne pouvait
+plus répondre aux appels faits à sa richesse. Mais restent encore
+debout ses quarante-quatre églises, entourées de magnifiques arbres
+qui donnaient à la capitale un aspect tout à fait pittoresque.
+Nul n'avait osé étendre une main sacrilège sur ces sanctuaires et
+jusqu'alors Théodoros lui-même avait reculé devant une telle action.
+Mais maintenant il avait habitué son esprit à la pensée du sacrilège;
+l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trésors de Selassié
+rempliraient ses coffres vides; ces églises devaient périr avec la
+riche cité; rien ne serait laissé que le souvenir de son passage,
+aucun toit n'abriterait plus le peuple dépossédé.
+
+Dans l'après-midi du 1er décembre, Théodoros partit pour son
+expédition meurtrière, prenant avec lui seulement ses hommes d'élite,
+ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrêta pas
+jusqu'à son arrivée, le lendemain matin, an pied de la colline sur
+laquelle s'élevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles
+dans seize heures. Mais quoiqu'il fût tombé soudainement sur son
+ennemi, c'était déjà trop tard; la nouvelle de son approche avait
+couru plus vite que lui. Le _joyeux elelta_ retentissait de maison en
+maison; les habitants, épouvantés à la pensée de la terrible calamité
+que leur présageait une telle visite, affectaient cependant de
+paraître heureux. Les députés des rebelles avaient en ce moment quitté
+la ville, et accompagnés de quelques centaines de cavaliers, ils
+attendaient à peu de distance le résultat de la venue de Théodoros.
+Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les
+maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'église jusqu'à la hutte
+la plus misérable, et chassa devant lui, comme un vil bétail, les dix
+mille habitants qui étaient restés dans cette grande cité. Puis le
+travail de destruction commença: des feux furent allumés de maison en
+maison; les églises, les palais, les habitations les plus remarquables
+du pays, ne furent bientôt plus qu'un monceau de ruines noircies par
+la fumée. Les prêtres regardaient ce sacrilège d'un oeil désolé;
+quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres même étaient
+allés jusqu'à maudire! Sur un ordre donné par Théodoros cent des
+prêtres les plus âgés furent jetés dans les flammes! Mais sa fureur
+insatiable demandait d'autres victimes. Où étaient les jeunes filles
+qui lui avaient souhaité la bienvenue à son arrivée? N'étaient-ce pas
+leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? «Qu'on les
+amène!» s'écria le féroce tyran, et toutes ces malheureuses furent
+jetées vivantes dans le foyer de l'incendie.
+
+L'expédition avait _fait merveille_: Gondar était entièrement détruit.
+Quatre églises d'un rang inférieur avaient seules échappé à la ruine.
+L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal.
+Théodoros fut reçu à son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs
+du triomphe qui accompagnent une victoire. Les _gens de Gaffat_
+vinrent au-devant de lui avec des torches allumées, le comparant an
+pieux Ezéchias. Si l'étoile de Théodoros avait pâli devant ses actes
+de barbarie, elle se voila complètement à partir de ce jour; tout lui
+fut désormais contraire; le succès ne connut plus ses armes.
+
+L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils
+avancèrent sans bruit mais sûrement, s'emparant des districts les uns
+après les autres, jusqu'à ce que toutes les provinces acceptèrent
+leur autorité, s'accordant dans un commun anathème contre le monarque
+sacrilége, qui n'avait pas hésité à détruire des églises que les
+musulmans Gallas eux-mêmes avaient respectées. Tant que les soldats
+eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils
+voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de première
+nécessité devinrent rares au camp impérial. Théodoros s'adressa aux
+chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais
+paysans à apporter des provisions. Mais les paysans ne les écoutèrent
+pas, ils répondirent aux chefs: «Que le roi vous mette en liberté et
+alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien
+que vous agissez par contrainte.» Théodoros ordonna alors qu'on
+torturât les chefs: «S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de
+l'argent,» disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des épargnes,
+ils les envoyèrent; car la torture est pire que la pauvreté; mais cela
+n'améliora pas leur condition. Théodoros croyait qu'ils en avaient
+davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien
+envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur étaient
+journellement infligés; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs
+soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du
+despote.
+
+Les désertions devinrent plus fréquentes; les chefs partaient
+ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier
+jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frères opprimés, les
+paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnèrent une
+cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Théodoros, dans
+cet état de choses, en revint à ses moeurs primitives. Il pilla
+et nourrit son armée de son pillage. Mais les gens de Begemder ne
+voulurent pas inquiéter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait
+pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il
+dépêcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de
+Mahdera-Mariam contre ceux de Esté, les districts d'une province
+contre ceux d'une autre plus éloignée, choisissant si possible des
+hommes qui eussent quelque animosité entre eux. D'abord il réussit
+et revint de ses expéditions avec de grandes provisions; mais ses
+terribles cruautés finirent par lasser les paysans. Se joignant aux
+déserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassèrent
+hors de chez eux, puis ils envoyèrent leurs familles dans des
+provinces éloignées et cessèrent de cultiver le sol à plusieurs milles
+au delà de Debra-Tabor.
+
+En mars 1867 Théodoros partit pour Kourata, la troisième ville de
+l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce
+après Gondar et Adowa. Mais cette fois il échoua complètement. Depuis
+son expédition de Gondar tous les paysans étaient toujours en alerte
+dans tous les districts environnants: des feux de signaux étaient
+allumés, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes
+échappaient an tyran.
+
+A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches
+négociants, les prêtres, tout le monde s'était embarqué emportant son
+avoir dans de petits bateaux indigènes, hors de portée des fusils de
+Théodoros, attendant tranquillement son départ pour retourner dans
+leur _home_. Théodoros eut un grand désappointement; il s'attendait
+à rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se
+venger, mais il fut encore déçu. Ses soldats désertaient en masse;
+bien peu lui restaient encore, il commanda de détruire Kourata. La
+ville sacrée, ses maisons, ses rues, ses arbres même avaient été
+consacrés au service de Dieu; un tel sacrilège était au-dessus même de
+la scélératesse des soldats abyssiniens. Théodoros dut s'en retourner
+à Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua à ravager les
+campagnes, mais avec bien peu de succès; chaque fois les difficultés
+étaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur première frayeur;
+ils se défendaient chez eux et défiaient même les chefs élégamment
+équipés; quelques partisans encore restaient fidèles à leur souverain;
+mais le jour n'était pas éloigné où tout prestige étant tombé il se
+trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacré.
+
+La position des Européens était vraiment pénible. Rien n'est à
+comparer à tout ce qu'ils ont eu à souffrir pendant la dernière année
+de leur séjour, pour plaire à ce tigre féroce, enragé et furibond.
+Théodoros était complètement changé; quiconque l'eût connu dans les
+premiers jours de sa puissance n'eût plus reconnu le jeune prince
+élégant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans
+l'homicide monomane de Debra-Tabor.
+
+Peu de jours avant notre départ pour Magdala (après l'assemblée
+politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement
+arrêtés, prévoyant que nous serions bientôt jetés en prison et
+probablement enchaînés, profitèrent d'une permission antérieure qui
+les autorisait à rester auprès de Madame Flad pendant l'absence de son
+mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaçait. Mackelvie,
+l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se
+prétendant malade, demeura aussi en arrière, et bientôt après prit du
+service auprès de Sa Majesté. Mackerer, autre prisonnier, serviteur
+aussi du capitaine Cameron, était déjà au service de l'empereur,
+préférant cette position à une seconde captivité à Magdala. Ils
+s'inquiétaient fort peu alors du temps qu'ils avaient à passer à ce
+service.
+
+Madame Rosenthal, à cause de sa santé, ne put alors nous accompagner.
+Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre
+son mari, mais toujours sous quelque prétexte spécieux cette
+autorisation lui fut refusée jusqu'à deux mois avant notre
+élargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le même sort, ayant
+été confiés aux _gens de Gaffat_ par son mari au moment de son départ.
+
+Le nombre des Européens retenus par Théodoros pendant notre captivité
+à Magdala, y compris M. Bardel, était de quinze, sans compter deux
+dames et plusieurs personnes d'une classe inférieure.
+
+Théodoros ne fut pas plutôt retourné à Debra-Tabor, après nous avoir
+envoyés à Magdala, qu'il créa, avec l'aide des Européens, une fonderie
+de canons, de grosseurs et de poids différents, ainsi que des mortiers
+de fort calibre. Gaffat, où la fonderie avait été établie, était
+située à quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Théodoros
+avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagné
+du surintendant des travaux. Ces jours-là les quatre Européens
+qui n'avaient pas été conduits à Magdala (M. Staiger et ses amis)
+habituellement venaient présenter leurs hommages à l'empereur; mais
+ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient été mis en
+apprentissage chez les _gens de Gaffat_ et s'efforçaient de plaire à
+l'empereur qui, pour les encourager, leur fit présent d'une chemise de
+soie et de 100 dollars à chacun.
+
+Un matin que, selon leur usage, ils étaient venus, Théodoros d'une
+voix pleine de colère leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas
+comme les autres. Ils s'aperçurent aussitôt à son ton, à ses manières,
+qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous
+cet ordre ils se mirent à l'ouvrage. Théodoros, pour témoigner sa
+satisfaction, ordonna qu'ils fussent revêtus de robes d'honneur et
+leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillèrent à la
+fonderie, mais plus tard ils furent envoyés avec M. Bardel pour
+faire des routes pour l'artillerie; Théodoros, selon sa précaution
+ordinaire, en faisait faire deux à la fois, une dans la direction de
+Magdala, l'autre conduisant à Godjam; c'était afin que tout son peuple
+aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.
+
+A cette même époque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrèrent à des
+sources thermales, situées non loin de Debra-Tabor, où ils s'étaient
+rendus avec l'autorisation de Sa Majesté, pour le rétablissement de
+leur santé. Bien que M. Bardel ne fût pas le bienvenu, étant justement
+détesté de tout le monde, cependant une douce intimité s'établit entre
+ces messieurs, et dans une heure d'épanchement M. Brandeis révéla à M.
+Bardel un complot d'évasion projeté avec ces messieurs, lui offrant
+en même temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils
+retournèrent à Debra-Tabor ou du moins à quelque distance de cette
+ville où était leur chantier de travail.
+
+Ils se mirent alors à l'oeuvre pour compléter les divers arrangements
+à prendre, et enfin tout étant prêt, ils choisirent la nuit du 25
+février pour leur évasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant
+jeté un coup d'oeil dans la tente où tous se trouvaient assemblés, et
+voyant que tout était prêt, prétendit avoir oublié quelque chose chez
+lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y
+consentirent; mais M. Bardel étant monté à cheval, partit au galop
+pour aller trouver Théodoros. Cet homme sans principes, que les
+Abyssiniens eux-mêmes regardaient avec défiance, avait bassement
+trahi, sans pitié pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'étaient
+fiés à lui. Théodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que
+les quatre Européens qu'il avait pris à son service, ainsi que M.
+Mackerer, étaient sur le point de déserter: «Mais n'êtes-vous pas
+aussi un des leurs?» lui demanda Théodoros. M. Bardel avoua qu'en
+effet il faisait partie du complot; mais que c'était afin de prouver
+son attachement à son maître en le lui révélant; que d'ailleurs
+il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Théodoros aussitôt
+l'accompagna à la tente où les autres attendaient avec anxiété le
+retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur étonnement et leur
+effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traître!
+
+Théodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si
+ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils répondirent qu'il leur
+tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrés aux soldats
+qui accompagnaient sa Majesté, et chacun d'eux lié à l'un de ses
+serviteurs, se vit mettre les chaînes aux pieds et aux mains. Tous
+leurs compagnons furent dépouillés de leurs vêtements, frappés de
+verges, et plusieurs même en moururent. Leur position dès ce jour-là
+fut des plus terribles, ils furent enfermés d'abord avec une centaine
+d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent témoins de
+l'exécution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient été leurs
+camarades de lit, aussi s'attendaient-ils à chaque instant à payer de
+leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un
+certain temps Théodoros les traita un peu mieux que les autres
+prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur
+permit de mettre leurs vêtements et les autorisa à avoir des
+serviteurs pour leur préparer leur nourriture.
+
+En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part
+quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre,
+_le Zer Amba_, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire
+sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les
+ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais
+craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles,
+Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit
+pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des
+nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers
+ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse.
+
+Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline
+sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur
+dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions
+sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si
+éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad,
+qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des
+préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à
+Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un
+des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux
+auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services:
+«Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de
+cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque
+chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant
+votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.»
+Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous,
+sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les
+suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard
+elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments
+de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se
+remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté
+dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de
+maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de
+la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.
+
+Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile
+située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien.
+Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre
+partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam
+lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous
+donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les
+flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement
+employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait
+emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de
+chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les _gens de Gaffat_
+se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner
+les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un
+immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut
+établie et le _Grand Sébastopol_ qui était destiné à l'écraser et à
+être notre moyen de salut, fut commencé.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
+de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin
+de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son
+armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé
+à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre
+Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le _Grand Sébastopol_
+est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son
+camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le
+Dalanta.
+
+Peu de temps après que les _gens de Gaffat_, eurent été dirigés sur
+Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Théodoros à
+Dembea, le 26 avril. Leur première rencontre ne fut pas très-aimable.
+M. Flad remit à Sa Majesté la lettre de la reine d'Angleterre ainsi
+que celles du général Merewether, du docteur Beke et des parents des
+premiers prisonniers. En présentant la lettre du général Merewether
+à Théodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un présent de ce
+Monsieur, un excellent télescope. Théodoros lui demanda de le voir. Le
+télescope fut difficile à mettre à la portée de la vue de Théodoros,
+et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en
+place à cause de l'impatience de Sa Majesté qui lui dit: «Emportez-le
+dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce
+n'est pas un bon télescope: je sais qu'il m'a été envoyé parce qu'il
+n'était pas bon.»
+
+Théodoros ensuite ordonna à chacun de se retirer et ayant invité M.
+Flad à s'asseoir, il lui demanda: «Avez-vous vu la reine?» M. Flad lui
+répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait été gracieusement reçu
+et qu'il avait à communiquer à Sa Majesté un message verbal de la part
+de la reine. «Qu'est-ce que c'est?» demanda aussitôt Théodoros. M.
+Flad répondit: «La reine d'Angleterre m'a chargé de vous informer,
+que si vous ne renvoyez pas au plus tôt dans leur pays ceux que vous
+retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre
+à aucun témoignage d'amitié de sa part.» Théodoros écouta fort
+attentivement et même se fit répéter le message plusieurs fois.
+Après un certain silence, il dit à M. Flad: «Je leur ai demandé un
+témoignage d'amitié, et ils me l'ont refusé. S'ils veulent venir et se
+battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle _femme_ si je ne les bats
+pas.»
+
+Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs présents de la part
+du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres
+personnes; il avait mis à part les provisions qu'il avait apportées
+pour nous, mais tout fut envoyé dans la tente royale, ainsi que 1,000
+dollars qui nous étaient destinés. Théodoros s'empara de tout sous
+prétexte que les routes étaient dangereuses, et qu'il enverrait un
+mot à M. Rassam à Magdala à ce sujet. Le 29, Théodoros fit prendre de
+nouveau le télescope: l'un de ses officiers l'ayant examiné le trouva
+excellent, mais Théodoros prétendit qu'il ne pouvait rien apercevoir
+au travers: «Il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon,»
+répétait-il, «c'est la même histoire qu'il y a quelques années lorsque
+Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans;
+mais par la puissance de Dieu j'enchaînai le porteur du tapis.
+L'individu qui m'envoie le télescope a voulu se moquer de moi, c'est
+comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent
+télescope avec lequel tu ne verras rien.» M. Flad fit tout ce qu'il
+put pour désabuser Sa Majesté et la convaincre que le télescope lui
+avait été envoyé comme témoignage d'amitié; mais Théodoros devenant de
+plus en plus colère, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.
+
+Le mardi 30, Théodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonça qu'il
+allait l'envoyer rejoindre sa famille à Debra-Tabor. M. Flad saisit
+cette occasion pour lui faire le récit complet des rapports que
+les rebelles avaient avec la France, et leur désir de se mettre en
+relation avec nous; il assura à Théodoros que s'il ne se conformait
+pas à la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre
+désastreuse. Théodoros écouta avec beaucoup de froideur et
+d'indifférence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui répondit
+tranquillement: «N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai
+foi dans le Seigneur et j'espérerai en lui; je ne me confie pas en
+ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros
+comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes.» Il
+ajouta que bien qu'il n'eût pas enchaîné M. Rassam, cela revenait au
+même; que celui-ci ne lui aurait jamais envoyé des ouvriers. Il savait
+déjà du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'étaient pas ses
+amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'était parce
+qu'il leur devait personnellement des égards. Il finit en disant:
+«Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui décidera sur le champ de
+bataille.»
+
+Théodoros avait exhalé sa colère à propos du télescope afin de cacher
+son désappointement sur la question politique. Il avait dit une fois
+à l'un des ouvriers, an moment où il écrivait à M. Flad de lui amener
+des artisans: «Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous
+me traitiez de fou, si par mon habileté je ne les oblige pas à faire
+ce que je veux.» Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eût gardés
+comme otages, Théodoros reçut une dépêche catégorique déclarant «qu'il
+ne devait espérer aucun témoignage d'amitié qu'il n'eût d'abord mis
+en liberté tous ceux qu'il avait si longtemps et si déloyalement
+détenus.» Sa réponse, pleine d'humilité, devait plaire à ses
+partisans; ils étaient superstitieux et ignorants et avaient une
+certaine confiance en ses paroles pleines d'espérance.
+
+Les désertions avaient considérablement amoindri les troupes de
+Théodoros. Il connaissait très-bien la fascination qu'exerce une
+nombreuse armée dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter
+ses forces affaiblies, après avoir pillé quatre ou cinq fois Dembea
+et Taccosa, il dépêcha une proclamation aux paysans dans les termes
+suivants: «Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni bétail. Ce n'est pas
+moi qui vous en ai privés: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et
+je vous conduirai dans des lieux où vous aurez de quoi manger et du
+bétail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la
+colère de Dieu est venue sur vous.» Il fit de même pour le district
+de Begemder qu'il avait complètement détruit; et plusieurs de ces
+malheureux affamés et misérables, ne sachant où aller ni comment
+vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.
+
+La position de Théodoros n'était pas une position enviable. Dans le
+mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls
+cavaliers qui lui restassent, quittèrent son camp ouvertement en
+plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs
+serviteurs. Théodoros craignit en poursuivant les déserteurs de
+fournir une nouvelle occasion de désertion à une partie des soldats
+qui lui restaient et qui probablement auraient profité de la
+circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards.
+Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nommé Zallallou, à
+la tête de deux cents cavaliers, s'était enfui dans sa patrie, et par
+son influence, tous les paysans de ce district s'étaient armés et
+s'étaient préparés à défendre leur pays contre Théodoros et son armée
+affamée. Le même jour qu'il quittait le camp impérial, Zallallou
+rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, où
+ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient
+leur fut enlevé, leurs vêtements leur furent arrachés et ils furent
+faits prisonniers pendant quelques jours.
+
+Ce fut environ vers cette époque que les provinces de Dahonte et de
+Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassèrent les gouverneurs que
+Théodoros leur avait imposés et s'emparèrent des bestiaux, des mules,
+des chevaux appartenant à la garnison de Magdala et qui avaient été
+envoyés dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des
+pluies, à cause de la rareté de l'eau sur l'Amba. Théodoros pouvait
+à peine appeler _son empire_ la petite portion de terrain qui lui
+restait encore de cette vaste contrée qu'il possédait au commencement,
+en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'était un roi sans royaume
+et un général sans armée. Magdala et Zer-Amba étaient toujours occupés
+par ses troupes; mais à part ces deux forts, il ne lui restait plus
+rien; son camp ne se composait que de soldats mutinés où la désertion
+avait fait de tels vides qu'à peine pouvait-il compter six à sept
+mille hommes, dont la majorité se composait de paysans qui l'avaient
+suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour
+de Debra-Tabor le pays ne présentait qu'un désert et Théodoros voyait
+arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune
+provision dans son camp et il avait à nourrir un grand nombre de
+serviteurs, le peuple de Gondar et une armée innombrable de bouches
+inutiles.
+
+Il ne fallait pas songer à piller le Begemder; les paysans étaient
+toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils étaient sur pied,
+tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portée des fusiliers qui
+accompagnaient l'empereur. Théodoros se souvint alors d'un district
+qui n'avait pas encore été pillé, c'était le Belessa, situé an
+nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre complètement les habitants,
+quelques jours auparavant il annonça qu'il allait faire une expédition
+dans une direction tout à fait opposée et pour que son armée eût
+une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui
+possédaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent,
+sous peine de mort, pour accompagner l'expédition. Les habitants de
+Belessa, loin d'être surpris, avaient été informés de ses projets par
+leurs espions, et Théodoros, à son grand désappointement, s'aperçut
+avant d'arriver que leurs villages étaient en feu, les paysans ayant
+préféré détruire eux-mêmes leurs demeures que de les voir dévaster.
+Sous la conduite d'un chef intrépide, Lij-Abitou, jeune homme d'une
+bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les
+paysans bien armés avaient pris position sur un petit plateau, séparé
+seulement par un ravin étroit de la route que devait suivre Théodoros.
+Au grand étonnement de celui-ci, au lieu de se sauver à la vue des
+chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne
+reculèrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montés
+s'avancèrent hors des rangs pour défier Théodoros lui-même. Les
+astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'était pas favorable,
+car après que plusieurs des chefs qui avaient porté le défi eurent été
+tués sur le champ de bataille, Théodoros refusa de conduire ses hommes
+en personne, et sans essayer même de résister, il donna l'ordre de se
+retirer. Belessa était sauvé; ces voleurs affaiblis, mourants de
+faim, que Théodoros appelait des soldats passèrent une nuit pleine
+d'angoisses; fatigués, affamés et gelés, ils n'osèrent dormir, car les
+paysans auraient pu les surprendre et les attaquer à tout moment. Les
+cruautés exercées par Théodoros après son retour de Debra-Tabor furent
+terribles; elles sont trop horribles même pour être racontées. A la
+fin fatigué de se venger sur des innocents, sa pensée se tourna vers
+un lieu qu'il pourrait aisément piller; c'était l'île de Metraha.
+
+Cette île, située dans la mer de Tana, à vingt milles environ an nord
+de Kourata, est séparée de la terre ferme seulement par quelques
+centaines de mètres. C'était un asile protégé par le caractère sacré
+des prêtres et des moines qui y résidaient en paix; et en même temps
+les marchands et les propriétaires y envoyaient leurs biens et leurs
+provisions pour y être plus en sûreté. Théodoros n'eut aucun scrupule
+de violer le sanctuaire de l'île. Depuis longtemps il avait violé
+l'asile que l'église offre à tous et il n'hésita pas à ajouter un
+autre sacrilège à ses crimes si nombreux. A son arrivée à Metraha
+il ordonna à ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils
+étaient occupés à ces constructions, un prêtre arriva dans un bateau,
+et s'approchant à portée de la voix s'informa de ce que désirait
+l'empereur. Théodoros lui dit que c'était le grain qu'ils avaient dans
+leurs greniers. Le prêtre répondit qu'ils le lui enverraient; mais
+Théodoros voulant autre chose que le grain dit au prêtre qu'il n'avait
+rien à craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires.
+Il s'engagea solennellement à ne pas les inquiéter, et à n'emporter
+rien que le grain qu'ils avaient. Le prêtre retourna dans l'île,
+informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec
+l'empereur, et la majorité s'étant prononcée pour satisfaire à la
+requête du souverain, il fut décidé que tous les bateaux convenables
+seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui
+n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent
+dans leurs canots, et ramèrent dans une direction opposée. Théodoros
+ordonna aussitôt que l'on fît feu sur eux avec les petits canons qu'on
+avait apportés; on obéit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita
+encore plus l'empereur. Dès que Théodoros et la meilleure partie de
+son armée eurent abordé dans l'île, ils enfermèrent tous les habitants
+qui étaient restés, dans les plus grandes maisons, et après s'être
+emparés de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils
+avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brûlèrent vivants
+les prêtres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque
+temps l'abondance régna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand
+canon avait été mis à exécution; le jour où il devait être terminé
+arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxiété
+le résultat de leurs travaux. Les Européens, consternés, aperçurent
+bientôt qu'ils avaient manqué leur affaire. Théodoros pourtant ne se
+montra point fâché, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer
+encore, que peut-être ils réussiraient mieux une seconde fois. Il
+examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver
+la cause de l'insuccès; et il s'aperçut bientôt qu'il était dû à la
+présence de l'eau autour du moule. On se remit aussitôt à l'ouvrage,
+Théodoros fit ouvrir une grande et profonde tranchée sur le bord du
+moule. Ce drainage enleva toute humidité et une seconde tentative
+réussit complètement. Théodoros fut transporté de joie; il fit de
+magnifiques présents aux ouvriers et fit préparer tout ce qui était
+nécessaire pour porter avec lui cette immense pièce.
+
+Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Théodoros ne firent que
+croître; en vérité le châtiment de sa conduite perverse se faisait
+sentir bien lourdement, et pour sa fière nature ce devait être une
+agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Théodoros
+que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment
+pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde.
+Ils avaient fini par inspirer une telle terreur à ces soldats que pour
+les protéger et en même temps pour empêcher la désertion jusqu'à un
+certain point, Théodoros avait fait élever une grande défense au pied
+de la colline sur laquelle son camp était établi. Les deux ennemis se
+livraient une guerre d'extermination; Théodoros n'avait aucune pitié
+pour les paysans dont il parvenait à s'emparer; de leur côté ceux-ci
+torturaient et mettaient à mort tous les hommes du camp de l'empereur
+qu'ils pouvaient surprendre. Le récit détaillé des atrocités commises
+par l'empereur pendant le dernier mois de son séjour à Begemder serait
+trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire
+qu'il brûla vivants ou condamna à des morts plus cruelles encore dans
+ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage était
+si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant
+ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colère
+sur les quelques compagnons qui lui étaient restés fidèles et qui
+partageaient son sort. C'étaient des chefs qui avaient vécu des années
+auprès de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des
+hommes âgés et respectables qui l'avaient protégé aux premiers jours
+de son règne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert à cause de
+leur fidélité, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire
+ses injustes violences. Plusieurs succombèrent à des maladies lentes,
+dans les chaînes ou dans la torture, sans autre crime que celui
+d'avoir aimé leur maître.
+
+Les désertions continuaient toujours, mais les difficultés pour
+s'échapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent
+mettaient à mort les fugitifs et les dépouillaient de tout ce qu'ils
+avaient. Les portes de l'enceinte étaient gardées nuit et jour par
+des hommes fidèles, et souvent il fallait beaucoup d'habileté et de
+persévérance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a été raconté une
+anecdote qui montre à quels stratagèmes les soldats étaient obligés de
+recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et
+demie environ avant le coucher du soleil, une femme se présenta à la
+porte, ayant sur la tête un grand panier plat semblable à ceux dont on
+se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les
+yeux, que son frère était couché à très-peu de distance de l'enceinte,
+si dangereusement blessé qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait
+bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle
+lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se présenta
+à la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant
+en même temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle
+lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut
+entrer dans une grande colère, disant que c'était sa femme qui s'était
+donné un rendez-vous avec son amant; et il menaça de le dénoncer à
+l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait être loin
+et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables;
+le soldat sortit aussitôt; mais comme on devait s'y attendre il ne
+reparut plus.
+
+Aux difficultés et aux ennuis suscités par un grand corps de paysans
+armés, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le
+fléau de la famine: un petit pain abyssinien coûtait un dollar; un
+kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se
+procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim.
+Lorsque le grain que l'on avait dérobé à Metraha fut achevé, il n'y
+eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages était
+chose impossible, et tant que Théodoros ne changerait pas son camp,
+il ne devait pas espérer de se procurer les moindres provisions. Déjà
+toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore
+étaient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient paître dans
+l'enceinte de ce camp vicié, l'herbe y ayant déjà été broutée; et
+quant à les conduire dans un champ de verdure, loin de là, c'était
+tout à fait impraticable. Les pauvres bêtes tombaient l'une après
+l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'élevaient de
+leurs cadavres. Toutes les vaches avaient été tuées auparavant par
+ordre de Théodoros. Un jour, après une de ses razzias, il avait ramené
+à Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les
+paysans s'approchèrent à une certaine distance et se mirent à implorer
+la pitié de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux,
+sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Théodoros allait leur
+accorder leur demande lorsqu'un de ces misérables qui le servaient lui
+dit: «Votre Majesté ignore-t-elle qu'il y a une prophétie dans le
+pays disant qu'un roi s'emparera de tout le bétail; quand les paysans
+viendront et le supplieront de leur rendre leur bétail, le roi se
+laissera toucher; mais bientôt après il mourra?» Théodoros répondit:
+«C'est bon, la prophétie ne s'applique pas à moi.» Et immédiatement il
+donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenées comme
+celles qui étaient encore dans les champs autour du camp, fussent
+abattues. L'ordre fut promptement exécuté et l'on m'a dit que ce
+jour-là on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes
+brûlées dans la plaine à très-peu de distance du camp.
+
+Le lendemain Théodoros, assis devant sa hutte, aperçut un homme qui
+gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda
+s'il n'avait pas entendu l'ordre donné la veille. Le paysan répondit
+que oui, mais qu'il n'avait pas tué sa bête parce que sa femme étant
+morte la veille en donnant le jour à un enfant, il l'avait gardée à
+cause de son lait. Théodoros lui dit: «Pourquoi cela, ne saviez-vous
+pas que je serais un père pour votre enfant? Mettez cet homme à mort,
+dit-il à ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour
+moi.»
+
+Les fourgons étant prêts, Théodoros se décida à marcher vers Magdala.
+La peste engendrée par la famine et par les miasmes qui provenaient
+des monceaux de cadavres non enterrés, aggravait le mauvais état
+des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prévoir qu'avant peu de
+semaines l'armée tout entière aurait péri de maladie ou de besoin. Le
+10 octobre, Sa Majesté commanda à ses soldats de mettre le feu à leurs
+tentes à Debra-Tabor et de détruire entièrement toute trace de leur
+passage: ne laissant pour souvenir de son séjour qu'une seule église
+élevée en expiation du sacrilège de Gondar. Cette expédition fut la
+plus pénible qu'il eût jamais faite; nul ne se fût aventuré dans une
+semblable entreprise, et aucun homme n'eût tenté le rude voyage
+qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'énergie, toute
+la persévérance, toute la volonté de fer dont il était doué, pour
+surmonter de si effrayantes difficultés.
+
+Théodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins
+affaiblis par la faim ou la maladie, mécontents et n'attendant qu'une
+occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs
+au contraire était de quarante à cinquante mille, tous gens sans
+espérance et inutiles, qu'il fallait protéger et nourrir. Il avait
+encore plusieurs centaines de prisonniers à surveiller, beaucoup de
+bagages à porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un
+d'eux, le fameux _Sébastopol_, pesait à lui seul de quinze à seize
+mille livres; il était escorté de dix chariots et le tout traîné par
+des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Théodoros ne se
+laissa pas abattre par ces circonstances défavorables; il sembla
+pendant quelque temps avoir repris sa première énergie, et traita
+ses serviteurs avec plus d'égards. Son étape journalière n'était pas
+longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus.
+Une partie du camp partait de grand matin, traînant les chariots, et
+protégeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui
+les suivaient toujours à une certaine distance, épiant l'occasion
+favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui
+leur avaient été infligés par l'empereur; une autre partie restait en
+arrière pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour
+de la première escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour,
+emportant ce qui avait été laissé dans la matinée. L'oeuvre de la
+journée n'était point encore accomplie: le blé n'étant pas encore mûr
+et couvrant les champs qu'ils traversaient, Théodoros les engageait,
+en leur montrant l'exemple, à arracher les épis encore verts, à les
+froisser entre les mains et à se rassasier ainsi par ce frugal repas;
+puis ils allaient se désaltérer à la source voisine. De Debra-Tabor
+à Checheo, telle fut la tâche journalière de cette faible armée de
+Théodoros: des soldats attelés aux fourgons et aux chariots à la place
+des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte
+la contrée ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que
+l'orge non mûri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour
+ni nuit: telle fut la retraite de cette armée qui ne trouverait pas
+son égale dans toutes les annales de l'histoire.
+
+Les prisonniers furent les plus maltraités; plusieurs étaient
+enchaînés des pieds et des mains, même les Européens; pour faire une
+courte promenade dans ces conditions c'est déjà fatigant; mais faire
+un mille et demi ou deux milles, sur une route inégale, avec les mains
+et les pieds chargés de fer, c'est une des plus cruelles tortures
+qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal,
+dès qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules
+aux Européens pour qu'ils n'allassent pas à pied. Au bout de quelque
+temps, M. Staiger ayant à faire un habit de gala pour l'empereur, les
+fers lui furent ôtés des mains ainsi qu'aux cinq autres Européens.
+Les prisonniers indigènes réclamèrent qu'on les autorisât à avoir une
+monture. Sa Majesté, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit
+dire qu'ils recevraient l'autorisation demandée moyennant un dollar
+chacun. Théodoros devait être bien gêné en vérité pour exiger une
+telle misère. Plusieurs de ces prisonniers acceptèrent la condition et
+moyennant quelques petits présents offerts aux chefs possesseurs de
+mules, ils voyagèrent plus commodément.
+
+A Aibankab, Théodoros s'arrêta quelques jours afin de laisser reposer
+son armée. Près de là s'élèvent deux monceaux de pierres qui ont fait
+donner à ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire racontée
+dans le pays à ce sujet. Une reine à la tête de son armée fit une
+expédition contre les Gallas; en partant elle ordonna à chacun de ses
+soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ,
+et au retour elle donna encore l'ordre à ceux qui restaient de jeter
+chacun une pierre à côté du premier monceau. Le premier tas est
+très-grand et le second très-petit; on dit que la reine, jugeant par
+la différence combien grandes étaient les pertes qu'elle avait faites,
+ne s'aventura plus contre les Gallas.
+
+A Kimer-Dengea Théodoros rencontra une caravane de marchands de sel
+en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs
+marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la
+caravane lui répondit poliment, qu'il avait entendu dire par des
+marchands que Sa Majesté avait l'habitude de brûler les gens vivants
+et que par conséquent il avait eu peur de se rendre auprès de lui.
+Théodoros lui dit: «Il est vrai que je suis un méchant homme, mais si
+vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traités; mais comme
+vous préférez les rebelles, j'aurai soin qu'à l'avenir vous n'alliez
+plus les trouver.» Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous
+les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit
+des sentinelles à la porte et ensuite y fit mettre le feu.
+
+Les paysans de Gahinte auxquels Théodoros fit offrir une amnistie
+refusèrent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur
+offrir un pardon complet, à condition qu'ils retourneraient à lui.
+Ils finirent par lui envoyer quelques prêtres pour voir comment se
+conduirait Sa Majesté. Théodoros les reçut très-bien, et leur promit
+qu'il n'entrerait pas à Gahinte; il leur demandait seulement quelques
+vivres; mais pour lui prouver leur sincérité ils devaient lui envoyer
+de chaque village une personne influente qui résiderait dans son camp
+jusqu'à son départ de Begemder. Heureusement pour eux les habitants
+n'acceptèrent pas ces conditions; Théodoros était trop prudent pour
+s'aventurer dans leur vallée; il se contenta de ravager autour de
+son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes
+quelques pauvres misérables qui avaient été assez simples pour aller
+le rejoindre sur la foi de sa proclamation.
+
+Théodoros arriva au pied d'une montée rapide qui mène de Begemder à
+Checheo, le 22 novembre. Jusque-là la route n'avait pas été mauvaise;
+mais maintenant se dressait devant lui une côte perpendiculaire, où
+il fut obligé d'abattre d'énormes rochers pour s'ouvrir une route à
+travers le basalte afin de pouvoir traîner ses chariots, ses fusils,
+ses mortiers sur le Zébite, plateau situé au-dessus de la colline.
+
+C'est vers cette époque qu'il reçut la première nouvelle du
+débarquement des troupes britanniques à Zulla. Une après-midi il dit
+aux Européens: «Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette
+nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques ânes veulent me
+voler mes esclaves.» Les Européens agirent comme d'habitude, et se
+retirèrent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit, à l'exception d'un
+homme âgé appelé Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait été souffrant
+de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent éveillés par des
+soldats, d'après l'ordre de l'empereur, qui leur avait commandé de
+les lui amener. Ils furent tous enfermés dans une petite tente sous
+l'accusation de frivoles méfaits. Il ne leur fut pas permis de
+retourner chez eux cette nuit-là; un lourd paquet de chaînes furent
+apportées, mais quelques chefs ayant représenté à Sa Majesté que sans
+le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de
+faire la route et de conduire les chariots; qu'où pourrait d'ailleurs
+les enchaînera leur arrivée à Magdala, Théodoros consentit à ce qu'on
+les laissât libres. Il leur permit même de se retirer de jour dans
+leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit,
+pour leur propre sûreté, leur dit-il, et à cause des mauvaises
+dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule
+tente à quelques mètres de la sienne; sauf les quelques premiers jours
+ils furent toujours traités comme des prisonniers pendant la nuit, et
+le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril.
+
+Depuis le grand matin jusqu'à la nuit Théodoros travaillait rudement;
+de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou
+aidait ses gens à combler quelque ravin. Nul n'eût osé se retirer
+tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni à boire ni à manger
+lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand
+il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui
+erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait à leurs dépens et les
+insultait, puis il les faisait périr cruellement d'une façon ou d'une
+autre; mais, vis-à-vis des soldats, depuis son départ de Debra-Tabor,
+il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de
+verges et de les emprisonner comme c'était son habitude auparavant.
+Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se
+plaçant sur une roche escarpée, il s'adressa à eux dans ces termes:
+«Je sais que vous me haïssez tous; vous voudriez tous prendre la
+fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul
+et vous êtes des milliers.» Après un silence de quelques secondes,
+il ajouta: «Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un
+après l'autre.»
+
+Le 15 décembre la route étant terminée, il amena ses chariots sur la
+plaine de Zébite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de
+ce district croyant que Théodoros ne pourrait jamais atteindre leur
+plateau avec tous les embarras qu'il traînait à sa suite, bien
+qu'ils fussent prêts à s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient
+transporté ni grains ni bestiaux; aussi Théodoros pour la première
+fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite armée, et même
+faire quelques provisions pour l'avenir. De Zébite à Wadela la route
+est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tâche était
+facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il
+s'établit à Bet-Hor.
+
+Mais les difficultés de son entreprise étaient loin de toucher à leur
+fin, et il avait devant lui une route qui aurait découragé un tout
+autre homme que lui; quoiqu'il ne fût pas à plus de cinquante milles
+de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route
+sur la pente escarpée de deux précipices, de traverser deux rivières,
+et de gravir deux collines à pic. Il se mit sans broncher à l'ouvrage.
+Petit à petit il fit une route digne d'un ingénieur européen, y
+conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en même temps, et
+tint éloignés par la terreur de son nom, Wakshum Gobazé et son oncle
+Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils
+eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils étaient inquiets
+sur la direction qu'il prendrait, et tout disposés pour leur compte
+à décamper an premier signe qui leur ferait croire que Théodoros
+marchait dans la direction des provinces qu'ils _protégeaient_. Le 10
+janvier il commença à opérer sa descente; il atteignit la vallée de
+Jeddah le 28 du même mois, remonta la côte opposée, et campa dans la
+plaine de Dalanta le 20 février 1868.
+
+
+Note:
+
+[25] Monceau de pierres.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Théodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments à cette
+époque.--Une amnistie accordée au Dalanta.--La garnison de Magdala
+rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés
+dans la forteresse.--Conversation de Théodoros avec M. Flad et M.
+Waldmeier sur l'arrivée des troupes.--La lettre de sir Robert Napier
+à Théodoros tombe entre nos mains.--Théodoros ravage le Dalanta.--Il
+trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
+M. Rassain et Théodoros.--Les fers sont ôtés à M. Rassam.--Théodoros
+arrive à Islamgee.--Sa querelle avec les prêtres.--Sa première visite
+à l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant à
+la garnison.
+
+Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre départ de
+Debra-Tabor jusqu'à son arrivée dans le voisinage de l'Amba. Pendant
+tout ce temps, sauf quelques billets adressées à M. Rassam touchant la
+lettre de la reine Victoria, et ceux adressés à M. Flad au sujet des
+ouvriers, nous n'eûmes que très-peu de relations avec lui. Pendant
+quelque temps les porteurs de dépêches rencontrèrent tant de
+difficultés que Théodoros craignant que ses messages écrits ne
+tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des
+messages verbaux. Chaque envoyé nous apportait les salutations de Sa
+Majesté; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre
+du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en réponse à
+celui qu'il avait reçu.
+
+La tenue officielle des courriers de l'empereur était trop connue pour
+qu'ils pussent traverser les districts en rébellion; aussi nous
+nous réjouissions de ce que toute communication était pour jamais
+interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune
+Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva à l'Amba
+porteur d'une lettre de Sa Majesté. Le jeune garçon avait erré de
+droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant à part ce
+qu'il reçut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touché la moindre
+chose pour avoir exposé sa vie; quelques individus qui avaient des
+amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous
+furent très-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec
+celle de M. Flad, et comme ils étaient bien récompensés, nous pouvions
+leur confier les lettres les plus dangereuses. C'était pour nous un
+amusement que d'avoir pour intermédiaire, entre nous et nos amis du
+camp impérial, le messager de l'empereur lui-même; c'était une petite
+trahison bien permise.
+
+Après son arrivée à Bet-Hor, Théodoros envoya une déclaration aux
+districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon
+complet pour le passé, s'engageant, _par la Mort du Christ_, à ne plus
+piller ni inquiéter les habitants de ces provinces s'ils rentraient
+sous sa domination. Gobazé ayant promis de défendre ces districts,
+ils refusèrent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta
+voyant que Gobazé au lieu de venir vers eux se tournait du coté de
+Théodoros, pensèrent qu'après tout c'était peut-être le meilleur
+parti à prendre que d'accepter les offres de la dépêche. Ne pouvant
+résister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du
+maître. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se décida à s'opposer par
+la force des armes à toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet
+de ravager la province. L'empereur ayant toujours parlé, à tous ses
+gens, de M. Rassam, dans des termes très-affectueux, celui-ci fut
+chargé, par le chef de l'Amba, d'écrire à Théodoros pour le féliciter
+de son arrivée dans le voisinage. Cette circonstance se répéta dans
+toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces
+lettres furent toujours bien traités par Sa Majesté. Théodoros écrivit
+aussi une ou deux fois à M. Rassam, et nous eûmes une répétition de la
+correspondance édifiante et polie qui s'était échangée déjà entre eux
+dans les beaux jours qui suivirent notre arrivée.
+
+Le mois de janvier 1868 fut pour nous une période de grande
+préoccupation morale, qui dura jusqu'à la fin de l'affaire
+abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensité à mesure que nous
+touchions an dénoûment, car nous savions bien que c'était notre vie
+qui était en jeu. Mais il y a quelque chose dans la durée même des
+événements trop préoccupants, qui émousse la sensibilité et endurcit
+le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais à la
+longue on arrive à tout supporter pour ainsi dire avec indifférence
+et impassibilité. Nous avions éprouvé tant de secousses depuis trois
+mois, tant de fois nous nous étions attendus à être torturés ou tués,
+que les jours où nous fûmes en réalité placés entre l'espoir d'une
+délivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup,
+et une fois passée, nous n'y avons en quelque sorte plus pensé.
+
+Théodoros, étant réconcilié avec _ses enfants_ du Dalanta, la tâche
+lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aidèrent
+dans la construction de ses routes, d'autres lui apportèrent une
+partie de leurs provisions à Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba
+pouvant désormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte,
+ils se rendirent auprès de lui, ne laissant sur la montagne que
+quelques hommes âgés et les sentinelles ordinaires pour garder les
+prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave
+lieutenant Goji, accompagnés de sept ou huit cents hommes, partirent
+pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'éloignèrent pas sans battement
+de coeur à la perspective de la réception qui leur serait faite par
+Théodoros. Ils adoraient à distance leur empereur, mais le redoutaient
+en s'approchant de lui. Sa Majesté cependant les reçut très-bien; mais
+ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement;
+pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paraître
+en aucune façon son mécontentement à regard de quelques-uns.
+
+Quelques jours plus tard, étant arrivé dans le Dalanta, il renvoya sa
+garnison de Magdala, pour accompagner à l'Amba les prisonniers qu'il
+avait avec lui, y compris les Européens, et par la même occasion il
+envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux
+ouvriers. Il fut aussi permis à Madame Rosenthal d'accompagner
+l'expédition, et tous arrivèrent à l'Amba dans l'après-midi du 26
+janvier. Les cinq Européens étant arrivés on donna la hutte de
+l'interprète à M. et à Madame Rosenthal; la plus grande dont on put
+disposer fut réservée pour les autres. Nous étions bien heureux d'être
+tous réunis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses à nous
+raconter, et nous avions aussi beaucoup à leur dire sur notre façon
+de vivre. Nous étions surtout tout joyeux de l'arrivée de Madame
+Rosenthal, car notre crainte mortelle était qu'une colonne flottante
+de notre armée ne fut détachée du corps principal, pour être envoyée
+au-devant de Théodoros afin de lui couper la retraite vers la
+montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame
+Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractère de Théodoros, qui
+avait probablement gardé ces prisonniers comme une garantie contre la
+fuite de ses captifs de Magdala.
+
+Les envoyés allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois
+même deux fois dans un jour, du camp à l'Amba. Tout d'abord nous
+avions vu avec crainte l'arrivée de Théodoros dans le voisinage à
+cause de la facilité des communications; mais comme c'était un mal
+contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolâmes comme nous
+pûmes, et tout en craignant un sort pire nous nous répétâmes qu'il
+fallait en espérer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage
+de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montré
+toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre,
+nous avait tenus an courant de ce que faisait Théodoros et de toutes
+leurs conversations. Il nous écrivit au commencement de février pour
+nous informer que, d'après certains entretiens qu'il avait eus avec
+les officiers de la maison de l'empereur, il était certain que Sa
+Majesté connaissait le débarquement de nos troupes. De plus, M. Flad
+avait reçu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie,
+pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si
+Théodoros pouvait espérer que les intentions de l'Angleterre à son
+égard étaient toujours pacifiques.
+
+Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majesté ne fût
+an courant du débarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu
+sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder
+le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il était arrivé dans le
+voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait
+souvent donné des preuves qu'il s'attendait sous peu à se rencontrer
+avec des soldats européens. Le 8 février, Théodoros dit à M.
+Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien élevé et très-intelligent
+(pour lequel l'empereur avait eu certains égards, bien que plus tard
+il l'ait mené un peu rudement), qu'il avait reçu des nouvelles de la
+côte qui l'informaient du débarquement de nos troupes à Zulla. Le
+lendemain il fit venir M. Flad, l'attira près de lui et lui dit: «Les
+gens dont vous m'avez apporté une lettre, et que vous disiez devoir
+venir sont arrivés et out débarqué à Zulla. Ils sont venus par la
+plaine salée. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle
+de la plaine salée est très-malsaine.»
+
+M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde,
+c'était la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient
+atteindre la chaîne de montagnes d'Agame, Théodoros lui répondit:
+«Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficultés, mais
+pour eux c'aurait été un jeu que de faire des routes. Il me semble que
+c'est la volonté de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que
+je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne
+pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezéchias et de
+Sennachérib.» Théodoros paraissait d'un calme affecté pendant cette
+conversation. Deux jours après il dit à quelques ouvriers: «Il n'y
+en a pas pour longtemps avant que je voie une armée européenne
+disciplinée. Je suis comme Siméon: il était vieux, mais avant de
+mourir il eut le coeur réjoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je
+suis bien vieux; mais j'espère que Dieu m'épargnera pour voir ces
+soldats européens. Mes soldats ne sont rien comparés à une armée
+disciplinée dans laquelle mille hommes obéissent an commandement
+d'un seul.» Evidemment il conservait l'espoir que les événements qui
+allaient se passer tourneraient à son avantage. Une autre fois il dit
+à M. Waldmeier: «Nous avons une prophétie dans le pays qui dit qu'un
+roi européen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, après
+cela, un roi régnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait
+jamais régné. Cette prophétie est sur le point de s'accomplir, mais je
+ne sais si je sois le roi désigné ou si ce sera un autre.»
+
+Nous fûmes très-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions
+toujours pensé qu'il connaissait le débarquement de nos troupes; mais
+comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous étions dans le
+doute à cet égard, et nous craignions sa première colère lorsqu'il
+apprendrait cet événement.
+
+Le 15 février une lettre du commandant en chef, adressée à Théodoros,
+nous fut remise par le délégué qui en avait été chargé, parce qu'il
+redoutait de la remettre à main propre. Cela nous mettait dans une
+position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en
+amharie, il valait mieux qu'elle ne fût pas arrivée entre les mains
+de Théodoros, attendu que sur plusieurs points très-importants, cette
+traduction avait, dans une autre circonstance, donné un sens tout
+différent de l'original. J'étais tout réjoui du langage plein de
+fermeté du commandant.
+
+La lettre était aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et
+fier, même dans ma captivité, qu'un général anglais eût enfin déchiré
+le voile de fausse humilité qui trop longtemps avait obscurci le génie
+fier et intrépide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifiés par
+la conviction que l'heure avait sonné où le droit prévaudrait sur
+l'injustice, et où l'impitoyable despote qui avait agi à notre égard
+avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son
+iniquité.
+
+Vu les dernières nouvelles que nous avions reçues du camp impérial,
+nous craignîmes que Théodoros voulût se venger sur nous de tous
+ses désappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans
+renversés par le débarquement de notre armée; c'est pourquoi nous
+décidâmes de garder le document important qui nous était tombé
+accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une
+arme défensive toute puissante, dans le cas où un changement aurait
+lieu dans la conduite que Théodoros avait adoptée, depuis que nous
+avions appris l'arrivée des hommes envoyés pour effectuer notre
+délivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas à
+craindre constamment.
+
+La conduite pacifique de Théodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les
+habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et désireux de lui
+prouver leur dévouement, firent tout ce qui était en leur pouvoir,
+charriant ses provisions à l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous
+sa direction. La fidélité avec laquelle il avait gardé sa parole
+vis-à-vis des habitants du Dalanta décida d'autres districts du
+voisinage à lui envoyer des députations pour implorer leur pardon, lui
+offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements,
+s'il voulait leur accorder les mêmes faveurs qu'an peuple du Dalanta.
+Si Théodoros avait été sage, il avait là une excellente occasion de
+regagner une portion de ce royaume qui lui échappait; et s'il eût
+toujours été fidèle à sa parole, toutes les provinces l'une après
+l'autre, dégoûtées de la pusillanimité de leurs chefs de révolte,
+seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur était trop
+amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne
+lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le
+district était excessivement riche en grain et en bétail, insouciant
+de son véritable intérêt, le 17 février il donna l'ordre à ses soldats
+d'aller fouiller les maisons des paysans.
+
+Pris à l'improviste, un très-petit nombre d'entre eux cherchèrent à
+résister. Théodoros réussit donc an delà de son attente: grains et
+bestiaux affluaient an camp; et afin d'économiser ses provisions,
+Théodoros autorisa les habitants de Gondar, qui étaient encore avec
+lui, à s'en aller vivre où bon leur semblerait, avec leurs femmes et
+leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son
+départ de Checheo, il avait organisé une bande de pillards composée
+uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp:
+Théodoros était tout réjoui de leur air martial, et l'une d'elles
+ayant tué un chef inférieur et lui ayant apporté le sabre de son
+adversaire, il en fut tellement enchanté, qu'il lui donna un
+commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions
+assez le caractère de l'empereur pour savoir que si une fois encore
+il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitôt cette
+politesse, cette aménité qu'il nous avait montrée dans ces derniers
+temps, et que probablement le débarquement de nos troupes changerait
+ses dispositions à notre égard. Nous ne fûmes donc pas étonnés
+d'entendre dire qu'il s'était pris de querelle avec les Européens qui
+se trouvaient encore auprès de lui. Il est probable aussi que vers
+cette époque quelque copie du manifeste du commandant envoyée aux
+différents chefs, lui était tombée entre les mains, attendu qu'on
+l'a retrouvée parmi ses papiers après sa mort. Sans cela on ne
+comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre
+raison il commença à suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant
+de se tenir prêts à travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne
+leur permit pas de se rendre à leur ouvrage.
+
+Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se
+mit à causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'armée
+anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait
+un acte de sagesse de la part de Sa Majesté de se rendre favorable
+l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute
+l'Abyssinie. L'officier s'étant hâté de rapporter cette conversation à
+Théodoros, celui-ci entra dans une grande colère et fît appeler tous
+les Européens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande,
+qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux
+ardents ces pauvres étrangers et tenant son épée à la main d'une façon
+menaçante. À la fin il s'arrêta devant M. Waldmeier, et l'interpella
+dans des termes insolents: «Qui êtes-vous? chien que vous êtes. Rien
+qu'un âne, un misérable venu d'un pays éloigné pour être mon esclave,
+que j'ai payé et nourri des années? Que pouvez-vous comprendre, vous,
+mendiant, à mes affaires? Est-ce que vous prétendez m'enseigner ce que
+je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que
+vous comprenez quelque chose à cela?» Puis il se jeta sur le sol et
+lui dit: «Prenez mon épée et tuez-moi; mais ne me déshonorez pas,» M.
+Waldmeier tomba alors à ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se
+leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever à son tour, il
+lui ordonna de le suivre.
+
+Le 18 février Théodoros établit son camp sur le plateau du Dalanta,
+et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur télescope, pouvaient
+suivre une partie de l'armée en marche sur la route qui descend
+jusqu'an Bechelo. Théodoros avait capturé environ un millier de
+prisonniers lorsqu'il avait dévasté le Dalanta, et c'étaient ces
+hommes qui, accompagnés d'une forte escorte, marchaient vers le
+Bechelo; mais ils étaient à peine à mi-chemin, que l'empereur leur fit
+dire de retourner dans leur province.
+
+Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le
+camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui
+étaient restés à Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte
+de trahison de la part de leur maître, car cela ne présageait rien de
+bon pour eux malgré les privations qu'ils avaient eu à supporter, dans
+l'accomplissement des charges dont ils avaient été investis. Nous
+eûmes beaucoup de peine à trouver des messagers qui voulussent
+traverser la vallée du Bechelo à cause de l'état de trouble du pays,
+depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apportèrent
+étaient assez bonnes. Sa Majesté s'était réconciliée avec M. Waldmeier
+et traitait de nouveau ses ouvriers avec égard et douceur. Cependant
+Théodoros ne les avait pas encore autorisés à aller travailler, et
+ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne,
+précaution à laquelle il avait renoncé pendant quelque temps. Il
+causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Européens, de
+l'arrivée de nos troupes; parfois il témoignait le désir de se battre
+avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout à fait
+conciliantes. Il avait parlé de nous en dernier lieu avec dureté;
+mais contrairement à son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec
+colère. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait
+grandement offensé quelques années auparavant. Cette dame y faisait
+allusion à l'invasion probable des Anglais et des Français, et
+ajoutait qu'elle ne croyait pas que Théodoros en éprouvât de la
+crainte. Celui-ci disait alors: «Madame Flad a raison: ils approchent,
+et je ne les crains pas.»
+
+Le 14 mars, Sa Majesté suivie de tous ses chariots, ses canons, ses
+mortiers, arriva dans la vallée du Bechelo. D'après une lettre que
+nous reçûmes de M. Flad, il paraissait que Sa Majesté avait grande
+hâte d'arriver à Magdala. Les Européens étaient toujours traités
+convenablement, mais strictement surveillés jour et nuit. Evidemment
+l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans
+le camp britannique. Il dit une fois à M. Waldmeier, en qui il avait
+plus de confiance qu'en personne: «Par la charité et par l'amitié ils
+auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent
+avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'épargneront pas. Eh
+bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai.»
+
+Le 16 il dépêcha un envoyé à l'Amba pour annoncer à ses gens la bonne
+nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani
+aussitôt lui écrivit pour le féliciter de ses succès. M. Rassam
+certainement mérite des éloges quant aux efforts constants qu'il a
+faits, pour faire naître chez Théodoros cette amitié que notre consul
+ressentait à l'égard de ce souverain, et afin de le convaincre de la
+sincère admiration et du profond dévouement que le temps n'avait pas
+affaiblis, et que même la captivité et les chaînes ne purent
+détruire. La position officielle de M. Rassam l'avait placé bien plus
+avantageusement que les autres prisonniers à la cour d'Abyssinie, elle
+lui permettait de se faire des amis de tous les délégués royaux, et de
+tout le personnel spécialement attaché à Sa Majesté; aussi, soit an
+camp, soit à l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui.
+Ne connaissant pas la source des libéralités de M. Rassam, les
+courtisans, et Sa Majesté elle-même, finirent par croire que M.
+Prideaux et moi, étions des êtres inférieurs, des individus sans
+importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied
+d'égalité avec l'homme éminent, libéral et beau parleur, qui seul et
+en dehors de toute considération, complimentait Sa Majesté.
+
+Théodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand
+matin, le 18, il expédia M. Flad, son secrétaire et plusieurs
+officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amitiés pour ce consul, afin
+d'avertir le chef de l'Amba qu'il eût à ôter les fers de _son ami_.
+Théodoros dans cette lettre à M. Rassam, oubliant sans doute que
+plusieurs fois déjà il avait fait mention de ses fers, lui disait
+qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoyé à
+Magdala il avait simplement chargé ses gens de le surveiller, mais non
+de le charger de chaînes. Il lui fit passer également 2,000 dollars,
+et lui fit dire qu'à cause de l'état de révolte du pays il n'avait pu
+aller le saluer, et qu'il espérait qu'il voudrait bien accepter, en
+même temps que les dollars, un présent de cent moutons et de cinquante
+vaches. Il n'était fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et
+j'avoue que nous fûmes assez fous pour nous sentir fort malheureux de
+cela. Probablement que vingt mois de captivité avaient affaibli
+aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre
+circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste,
+nous eûmes bientôt oublié cette impression, à la pensée que
+l'indépendance et la liberté allaient être notre partage dès que le
+drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il paraît que notre
+mécontentement avait été remarqué et un espion était parti aussitôt
+pour le camp de Sa Majesté afin de l'informer que nous avions été
+très-fâchés que l'ordre n'eût pas été donné de nous ôter nos fers.
+
+Le même soir M. Flad retourna au camp impérial, qui était déjà établi
+sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain
+matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous
+avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout
+de M. Prideaux et de moi; M. Flad répondit à Sa Majesté que nous
+étions en bonne santé, mais fâchés qu'il eût fait une différence entre
+nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation,
+puis il répondit à M. Flad: «J'ai su que lorsqu'on les mit dans les
+chaînes M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs
+avaient été très en colère. Je ne suis pas fâché contre eux, ils ne
+m'ont fait aucun tort; dès que je serai auprès de M. Rassam, je leur
+ôterai aussi leurs chaînes.
+
+M. Flad expliqua alors à Sa Majesté combien nous avions été déçus; que
+des gens qui avaient entendu l'ordre apporté d'enlever les fers de
+M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux
+étaient compris dans cette faveur, et avaient aussitôt couru pour nous
+annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait
+été aussi très-fâché que ses compagnons n'eussent pas le même sort que
+lui, qu'ils lui en avaient demandé la raison, mais que ne connaissant
+pas les motifs de Sa Majesté, il n'avait pu leur répondre. Théodoros
+toujours souriant répondit: «S'il y a seulement un peu d'amitié, tout
+ira bien.»
+
+Le 25 mars, dans la soirée, l'empereur établit son camp sur le plateau
+d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui
+avait été traîné jusqu'au pied de la montagne; et certes ç'avait été
+un rude travail.
+
+De bonne heure, dans la matinée du 26, les prêtres de l'Amba et tous
+les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orné,
+se rendirent à Islamgee pour féliciter l'empereur de son arrivée.
+Théodoros les reçut avec beaucoup d'affabilité et les renvoya en leur
+disant: «Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je
+le partagerai avec vous. Vous serez vêtus comme moi-même et je vous
+nourrirai de mon blé.» Ils étaient sur le point de partir lorsqu'un
+vieux prêtre bigot, qui s'était toujours montré notre ennemi, se
+retournant, s'adressa à Sa Majesté dans les termes suivants: «Oh! mon
+souverain, n'abandonnez pas votre religion!» Théodoros tout à fait
+surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le prêtre aussitôt
+s'écria d'un ton élevé et avec vivacité: «Vous ne jeûnez plus, vous
+n'observez plus les fêtes des saints; je crains que vous ne suiviez
+bientôt la religion des Français.» Théodoros se tournant alors vers
+quelques-uns des Européens qui étaient près de lui, leur dit: «Tous
+ai-je jamais parlé de votre religion? Vous ai-je jamais montré
+quelques désirs de suivre votre croyance?» Ils lui répondirent:
+«Certainement non.» Puis s'adressant aux prêtres qui écoutaient avec
+mécontentement cette conversation, il leur dit: «Jugez cet homme.»
+Les prêtres ne se consultèrent pas longtemps et ils s'écrièrent d'un
+commun accord: «L'homme qui insulte son roi est digne de mort.» Les
+soldats aussitôt se jetèrent sur lui, lui déchirèrent les vêtements et
+l'auraient tué sur place si Théodoros n'eût modifié le jugement. Il
+ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyât à l'Amba et que
+pendant sept jours il ne lui fût donné nipain ni eau.
+
+Un autre prêtre qui, dans une autre circonstance avait aussi insulté
+Sa Majesté fut envoyé en prison en même temps. Ce prêtre avait dit
+à quelques-uns des espions de l'empereur maître portait trois
+_matabs_[26]: l'un parce qu'il était musulman ayant brûlé les églises;
+le second parce qu'il était Français, n'observant plus les jours
+de jeûne; le troisième pour faire croire à son peuple qu'il était
+chrétien.
+
+Le lendemain matin nous fûmes éveillés par le joyeux _elelta_, espèce
+de cri aigu poussé par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un
+grand et heureux événement. Dans cette circonstance quelque chose
+de plaintif et de tremblant était mêlé à ce cri de joie obligé qui
+accueillit Théodoros dans l'Amba. Des tapis furent étendus sur
+l'espace ouvert devant son habitation, le trône fut apporté et
+somptueusement paré de soie, et le parasol impérial fut déployé pour
+protéger Sa Majesté des rayons brûlants du soleil. En voyant tous ces
+préparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assemblés
+au-devant de la maison impériale, nous nous attendions à être appelés
+bientôt pour une assemblée semblable à celle de la réconciliation de
+Zagé. Nous fûmes trompés dans notre attente; ce n'était que pour une
+affaire privée que l'empereur avait quitté son camp et avait convoqué
+une cour de justice.
+
+Depuis longtemps plusieurs accusations avaient été insinuées contre
+deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa
+Majesté désirait faire une enquête; elle écouta tranquillement les
+accusateurs, et ayant également entendu la défense, elle demanda
+l'opinion des chefs présents. Ils lui conseillèrent d'oublier les
+accusations en vertu des bons services antérieurs rendus par les
+accusés; ajoutant que toutefois on ne pourrait désormais avoir
+confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait déserté auparavant,
+et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant
+qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus
+si l'ennemi se présentait devant l'Amba pendant l'une des absences de
+l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi
+au lieu de défendre la place. L'empereur accepta cette décision et
+déclara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison
+actuelle partirait le même jour pour le camp. Mais comme les
+provisions de grain pouvaient être un fardeau pour eux, on les
+laisserait; il donnerait également l'ordre aux écrivains de faire un
+récit détaillé de tout ce qu'ils avaient délibéré, et pour que la
+chose se fit ainsi qu'il l'avait décidé, il les payerait en argent et
+garderait le grain. Il fit aussi venir les deux prêtres condamnés la
+veille, les fit mettre en liberté, et leur dit qu'il les pardonnait,
+mais qu'ils devaient quitter le pays immédiatement. Avant de partir
+Théodoros envoya dire à M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu
+l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigué; il
+ajouta: «Vos gens sont tout près, ils viennent pour vous délivrer.»
+Les soldats de la garnison étaient fort mécontents de partir, aussi
+furent-ils très-réjouis lorsque le lendemain de bonne heure ils
+apprirent que Théodoros avait donné contre-ordre. Il leur pardonnait,
+disait-il, à cause de leurs longs et fidèles services. Le ras fut mis
+à la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut
+envoyé pour prendre sa place, tandis que la garnison était renforcée
+de quatre cents mousquetaires.
+
+Il est probable que Théodoros désirait connaître la quantité de blé
+que possédait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il
+est probable aussi que la clémence dont il usa vis-à-vis des soldats,
+était due à la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses
+ordres de pillage; ils étaient d'ailleurs bien disposés à son égard vu
+l'argent qu'il leur avait distribué peu de temps auparavant.
+
+
+Note:
+
+[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du
+cou et qui est un signe que l'on appartient à la religion chrétienne
+d'Abyssinie.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir
+tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il
+fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
+délivrés de nos chaînes--L'opération décrite.--Notre réception
+par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à
+Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore
+enchaînés sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne peut voler ses
+propres bestiaux.
+
+Le 28 mars, nous tous, à l'exception de M. Rassam, fumes appelés et
+placés en ligne pour être comptés par le nouveau ras; pais, environ
+vers les dix heures du soir, comme nous étions à nous déshabiller,
+Samuel vint nous informer qu'il avait reçu des ordres pour nous
+entasser tous, excepté H. Rassam, dans une même hutte pour cette nuit;
+toutefois comme aucune d'elles n'était assez spacieuse, il avait
+obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et
+M. Kerans furent placés ensemble et quatre misérables de triste
+apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumées, furent postés
+de chaque côté de la porte pour prévenir toute évasion. Samuel et deux
+chefs dormirent dans la même chambre que M. Rassam et j'ai toujours
+soupçonné que Samuel cette fois était là plutôt comme prisonnier que
+comme gardien.
+
+Nous dormîmes fort peu, nous nous attendions à un changement
+quelconque dans la matinée. Dix ou quinze soldats, les plus grands
+scélérats du camp, avaient été ajoutés à notre garde de jour, et nous
+fûmes encore plus inquiets lorsque, dans la matinée du lendemain,
+nous apprîmes que Théodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le
+courant de la journée pour passer en revue la garnison.
+
+Environ vers trois heures de l'après-midi quelques-uns de nos
+domestiques se précipitèrent dans notre tente pour nous dire que
+Théodoros venait d'arriver à l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre.
+Un instant après M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de
+la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majesté avait le temps
+en sortant de l'église elle le ferait appeler. Une tente en flanelle
+rouge, emblème de la royauté, fut dressée aussitôt et des tapis furent
+étendus tout autour. Mais lorsque Théodoros sortit de l'église il
+était dans une grande colère; il saisit un prêtre par la barbe et lui
+dit: «Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne
+puisse m'engager à le faire, je me couperai la gorge.» Il jeta ensuite
+son épée sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'évêque, en un
+mot se conduisit tout à fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela
+M. Meyer qui se tenait à quelque distance, et lui commanda d'aller
+auprès de M. Rassam pour lui dire de sa part: «Vos troupes arrivent.
+Je vous ferai mettre dans les fers à cause de cela. Je n'ai pas obtenu
+ce que je voulais. Tenez auprès de moi avec le même vêtement que vous
+portiez auparavant.
+
+Nous étions tous très-craintifs an sujet de cette entrevue, Théodoros
+étant dans de très-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa
+bien. Aussitôt que M. Rassam s'approcha de la tente impériale,
+Théodoros alla à sa rencontre, lui toucha la main et le pria de
+s'asseoir. Il lui dit alors: «Je ne vous dirai pas que je n'ai pu
+apporter mon trône puisque vous savez qu'il est à Magdala, mais par
+égard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous représentez auprès
+de moi, je désire être assis sur le même tapis que vous.» Au bout d'un
+instant il dit à M. Rassam: «Ces deux personnes qui sont venues avec
+vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez répondre
+d'elles, je ferai ouvrir leurs chaînes.» M. Rassam se leva et lui dit:
+«Non-seulement je réponds de ces personnes; mais si elles faisaient
+quelque chose qui déplût a Votre Majesté, ne dites pas, c'est M. Blanc
+ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi.» Théodoros
+alors dit à M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre
+qu'on nous délivrât de nos chaînes, et comme Sa Majesté insista, M.
+Bassam nomma M. Flad et Samuel.
+
+Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad
+pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrivée de M. Flad et de
+Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam où M. Flad nous
+fit de la part de Sa Majesté la communication suivante: «Vous n'êtes
+ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous êtes. Je vous ai
+chargés de chaînes parce que j'en avais fait autant à M. Rassam;
+maintenant je vous délivre de ces chaînes parce que ce dernier veut
+bien répondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour
+vous et pour moi.»
+
+Après cela on nous fît asseoir; un coin de fer fut enfoncé à l'endroit
+où les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermédiaire fut
+jugé suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir
+furent passées an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos
+jambes sur une grande pierre apportée là tout exprès. De chaque côté
+un grand bâton fut fixé dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes
+se mirent à marteler de toute leur force se servant de la pierre comme
+point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit à petit
+les chaînons s'ouvrirent jusqu'à ce que l'espace fut assez grand pour
+passer le pied.
+
+La même opération se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une
+demi-heure pour ouvrir mes chaînes et un peu plus de temps pour ouvrir
+celles de M. Prideaux. Bien que très-heureux à la perspective d'avoir
+le libre usage de nos membres, toutefois l'opération qu'il nous avait
+fallu souffrir avait été rude. Comme nous étions en faveur, les
+soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser,
+cependant la douleur était parfois intolérable, car de temps en temps
+le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la
+pression était si forte qu'il nous semblait que notre jambe fût mise
+en pièces.
+
+Nous nous mîmes aussitôt à marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi
+légères que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous
+vacillions comme un homme ivre; si nous venions à rencontrer une
+petite pierre nous levions involontairement le pied à une hauteur
+ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le
+plus léger exercice était suivi d'une grande fatigue.
+
+Théodoros ayant témoigné le désir que nous lui fussions présentés en
+uniforme, nous nous habillâmes aussitôt que nous fûmes libres. Comme
+j'avais été le premier débarrassé de mes fers, j'étais prêt lorsque
+M. Prideaux entra; mais il était à peine délivré, et il prenait ses
+vêtements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoyés
+par Théodoros pour nous faire hâter.
+
+Connaissant l'humeur changeante de leur maître, tous les chefs
+présents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M.
+Prideaux par un: «Hâtez-vous, hâtez-vous!» Agité, et depuis des mois
+ayant perdu l'habitude des vêtements civilisés, et de plus, incapable
+de diriger promptement ses pieds, dans sa précipitation il déchira
+ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant
+attendre plus longtemps nous dûmes partir. Heureusement que nous
+avions quelques épingles sous la main; et que le chapeau faisant
+office d'écran, l'accident fut caché, sinon réparé. A notre arrivée
+dans la tente impériale, Sa Majesté, après nous avoir cordialement
+salués, nous dit.
+
+«Je vous ai enchaînés parce que votre peuple croyait que je n'étais
+pas un roi puissant; maintenant que vos maîtres vont arriver je vous
+ai relâchés pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien;
+Christ m'est témoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur
+contre vous trois. Vous êtes venus dans mon pays connaissant la
+conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien.
+Asseyez-vous.»
+
+Lorsque nous fûmes assis, il commanda qu'on nous servît du tej, et se
+mit à causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «Je suis
+comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un
+avortement, une fille ou un garçon; j'espère que ce sera un garçon.
+Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres à la fleur de
+leur âge, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prématurément
+retranchés; quant à ma fin, Dieu seul la connaît.» Il présenta ensuite
+son fils à M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si
+notre demeure était confortable: M. Rassam lui ayant répondu que grâce
+à sa protection nous avions tout ce que nous désirions, et que Sa
+Majesté serait contente si elle voyait la gentille habitation que
+nous occupions. Théodoros levant les yeux an ciel lui dit: «Mon
+ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous
+voudrez, même ma propre chair, et je vous le donnerai.»
+
+Sa Majesté pendant tout le temps de l'entrevue, fut très-polie;
+Théodoros nous parut enchanté des réponses de M. Rassam et rit à
+coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittâmes il nous fit
+accompagner à nos tentes par son fils et quelques-uns des Européens.
+
+J'ai entendu dire par deux des Européens qui étaient présents,
+qu'avant, comme pendant notre entrevue, Théodoros s'était montré plus
+cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous ôtait nos fers, il
+eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit:
+«M. Stern m'avait blessé, mais il faudrait qu'il arrivât bien des
+choses avant que je le blessasse, lui.» Il lui dit encore: «Je me
+battrai; vous pourrez voir mon corps étendu sans vie et vous direz
+alors: Voilà un homme méchant qui m'a déshonoré moi et les miens, et
+peut-être que vous ne m'ensevelirez pas.»
+
+Après qu'il nous eut quittés, Théodoros passa en revue ses troupes et
+leur parla de nous: «Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-lâ;
+ce sont des délégués; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi
+ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-là je les tuerai s'ils
+m'insultent.» Comme il passait la porte pour retourner à son camp, il
+appela le ras et lui dit: «M. Rassam et ses compagnons ne sont pas
+prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux
+seulement.»
+
+Cette nuit-là nous n'eûmes aucun garde dans l'intérieur de notre
+chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusâmes point de la permission
+de nous promener dans tout l'Amba, nous restâmes tranquillement dans
+notre enceinte.
+
+En arrivant à son camp, Théodoros rassembla ses gens et leur dit:
+«Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce
+n'est point un faux bruit, c'est la vérité.» Un soldat étant sorti des
+rangs, s'écria: «Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons.»
+Théodoros regarda cet homme et lui dit: «Vous êtes fou! vous ne savez
+ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des éléphants, des
+fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre
+eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en était ainsi, ils
+ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre à mort M. Rassam, parce
+qu'il a appelé ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort:
+il est vrai que je l'ai chargé de chaînes, mais c'est votre faute à
+vous, gens de Magdala, vous auriez dû me donner de meilleurs conseils.
+Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui
+arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes trésors et me
+tueraient ainsi que vous.»
+
+Le lendemain matin, 30, un message fut envoyé aux ouvriers européens
+demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il
+y avait encore bien des rochers à franchir. En partant pour aller
+travailler on leur enleva les chaînes des pieds, ou les enchaîna deux
+à deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente
+fut dressée pour eux, et à leur arrivée on leur donna du tej, de la
+viande et du pain, de la part de Sa Majesté.
+
+Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne réception
+que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait
+subitement de dessein, et que souvent même il témoignait une grande
+amitié, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre
+à mort ses pauvres dupes. Cependant nous étions assez heureux et nous
+avions assez de courage, sachant que la fin était proche; nous avions
+tout remis entre les mains de Dieu, et nous espérions que tout irait
+bien.
+
+Le 1er avril nous apprîmes que la veille Théodoros s'était enivré et
+avait beaucoup bavardé. Vers dix heures du matin un grand nombre de
+soldats arrivèrent en toute hâte du camp. (Ces mouvements brusques des
+soldats nous déplaisaient toujours.) Mais an lieu de se diriger vers
+notre enceinte, ainsi que nous l'avions craint, ils allèrent dans
+la direction des magasins, et bientôt après nous les vîmes passer
+revenant sur leurs pas et portant les canons que Théodoros avait
+sur la montagne, la poudre, les balles, etc. Nous supposâmes que
+l'empereur avait décidé de défendre Sélassié, ou qu'il avait envoyé
+prendre ses armes parce qu'il avait l'intention, c'était l'opinion
+générale, de faire un grand déploiement de forces.
+
+Le 2 au matin, quelques chefs furent envoyés par l'empereur pour nous
+informer que Sa Majesté nous ordonnait de partir immédiatement pour
+Islamgee. D'après ce que nous connaissions de l'humeur changeante de
+Théodoros, nous ne savions ce qui nous attendait, si ce serait une
+bonne réception, un emprisonnement ou pis encore; mais comme nous n'y
+pouvions rien, nous nous habillâmes, et, accompagnés des chefs, nous
+quittâmes nos huttes, peut-être pour ne plus les revoir, et nous
+descendîmes an camp situé an pied de la montagne. C'était pour la
+première fois, excepté le jour où l'on nous délivra de nos chaînes,
+que nous sortions de notre enceinte. Nous n'avions qu'une idée
+imparfaite de l'Amba, et nous fûmes étonnés de le trouver si grand.
+L'espace compris entre les portes était plus vaste, le passage sur
+la pente de l'Amba était plus abrupt et plus large que nous ne nous
+l'étions imaginé d'après nos souvenirs de vingt et un mois.
+
+Nous trouvâmes Théodoros assis sur un monceau de pierres, à environ
+vingt mètres au-dessous d'Islamgee, à côté de la route que l'on venait
+de terminer et sur laquelle on allait traîner les canons, les mortiers
+et les fourgons. Du lieu qu'il s'était choisi il pouvait voir toute
+la route jusqu'an pied d'Islamgee où tous ses gens travaillaient avec
+ardeur à attacher de longues courroies de cuir aux fourgons, et,
+sous la direction des Européens, arrangeaient tout pour l'ascension.
+L'empereur était vêtu très-simplement, la seule différence qu'il y eût
+dans ses vêtements entre lui et ses officiers placés à dix mètres plus
+loin, consistait dans la soie avec laquelle était brodé son shama;
+il tenait une épée dans sa main et deux pistolets pendaient à sa
+ceinture. Il nous accueillit cordialement et nous fit asseoir derrière
+lui. Il nous donnait là une grande preuve de confiance, qu'il n'aurait
+certainement pas accordée à son plus cher ami abyssinien; car nous
+n'aurions en qu'à lui donner soudainement une poussée et il eût roulé
+an fond du précipice.
+
+La route qui avait été faite pour monter la côte d'Islamgee était
+large mais très-rapide, et la pente moyenne était d'un mètre sur
+trois; à mi-chemin elle tournait à angle droit, et nous avions de
+sérieuses craintes pour ce bout de route à cause des lourds fourgons
+qu'il fallait y faire passer. À notre arrivée l'empereur nous parla
+peu étant très-occupé à regarder les fourgons au bas de la côte; mais
+dès que le plus lourd mortier fut en vue, il nous le montra et demanda
+à M. Rassam ce qu'il en pensait. Nous admirâmes tons la lourde pièce,
+et M. Rassam, après avoir complimenté Sa Majesté sur ce travail
+important, ajouta que sous peu nos concitoyens auraient le plaisir de
+l'admirer comme nous. Samuel qui était notre interprète en ce moment,
+devint tout pâle, mais comme l'empereur comprenait un peu l'arabe, il
+fut obligé de traduire exactement la pensée de M. Rassam, bien que
+cela le contrariât Théodoros sourit et envoya Samuel dire à M.
+Waldmeier que M. Rassam avait dit vrai. Quelques minutes plus tard Sa
+Majesté s'étant levée, nous nous levâmes aussi, et M. Rassam lui dit
+par l'intermédiaire de Samuel, que pour réjouir tout à fait son coeur,
+il le suppliait d'être assez aimable pour délivrer de leurs fers ses
+compagnons restés enchaînés à l'Amba. Pour le coup non-seulement
+Samuel pâlit, mais il secoua la tête refusant de parler d'an tel
+sujet. M. Rassam alors répéta sa requête et sur un ton de voix plus
+élevé, ce qui fit que Théodoros, ayant cherché l'interprète autour
+de lui, Samuel fut obligé de remplir son office. Sa Majesté parut
+mécontente et même un peu ennuyée; mais au bout d'un instant elle
+donna l'ordre à quelques hommes de sa suite, ainsi qu'à Samuel, de
+partir pour l'Amba afin de faire délivrer les cinq Européens qui
+étaient encore dans les fers.
+
+L'empereur ensuite alla se promener au-dessous de l'angle que formait
+la route et dirigea le rude travail occasionné par le transport de si
+lourdes masses sur un plan incliné. Il nous envoya de l'autre côté du
+chemin, où nous pouvions bien embrasser toute la scène, et ordonna à
+plusieurs de ses premiers officiers de nous surveiller. Nul mieux que
+Théodoros n'eût pu diriger une si difficile opération; les courroies
+de cuir ayant déjà beaucoup servi, cassaient toujours et nous
+craignions à chaque instant que quelque accident n'arrivât, et qu'an
+dernier moment le lourd mortier _Sébastopol_ ne roulât an fond de
+l'abîme. Nous nous représentions alors quelle serait la colère de
+Sa Majesté; et notre proximité de sa personne nous faisait prier
+intérieurement que rien de semblable n'arrivât. Nous étions bien
+placés pour voir l'opération: Théodoros se tenant sur un fragment de
+rocher en saillie, penché sur son épée, envoyait à chaque instant son
+aide de camp avec des instructions pour ceux qui dirigeaient les cinq
+ou six cents hommes attelés aux courroies. Parfois lorsque le bruit
+était trop grand ou qu'il avait besoin de donner quelque instruction
+générale, il n'avait qu'à élever la main et aussitôt tout bruit
+cessait an milieu de cet essaim d'ouvriers, et la voix claire de
+Théodoros se faisait seule entendre dans ce profond silence produit
+par un seul geste de l'empereur.
+
+Enfin le lourd mortier atteignit le plateau d'Islamgee. Nous nous
+bâtâmes de rejoindre Sa Majesté pour la féliciter sur l'achèvement de
+sa grande entreprise, Théodoros nous engagea alors à mieux examiner
+cette forte pièce. Sautant aussitôt sur le fourgon, nous l'admirâmes
+beaucoup, exprimant en même temps à haute voix notre étonnement et
+notre plaisir aux spectateurs. Sa Majesté était évidemment enchantée
+des éloges que nous donnions à son oeuvre favorite. Il nous engagea à
+nous asseoir près de lui sur le bord du plateau d'Islamgee, tandis que
+l'on achèverait d'amener les antres canons et les autres fourgons. Le
+travail considérable qu'il avait fallu pour traîner le _Sébastopol_ du
+poids de seize mille livres, bien que quelques autres canons fussent
+encore assez lourds, fit considérer le restant de l'opération comme un
+jeu d'enfant, et quoique présente Sa Majesté n'intervint plus.
+
+Nous demeurâmes encore avec l'empereur plusieurs heures à causer
+tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en
+plus chaud, Sa Majesté insista pour que nous nous couvrissions la
+tête, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demandé la
+permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais
+voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses
+serviteurs, l'ouvrit et mêle fit passer. Il nous parla de toutes
+les difficultés qu'il avait rencontrées et comment les paysans lui
+refusaient absolument leur concours. Il nous dit: «J'ai été obligé
+d'ouvrir mes chemins et de traîner mes fourgons pendant le jour, et
+de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien à manger.»
+Toute la contrée, disait-il, était en rébellion. Lorsqu'on parvenait
+à s'emparer de quelqu'un de sa suite, immédiatement on le mettait à
+mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les
+brûlait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus
+tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste.
+Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos éléphants, de
+nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que
+douze mille hommes de troupes avaient débarqué, mais que cinq ou six
+mille seulement s'avançaient sur Magdala; et il ajouta: «Mais tout se
+passera pacifiquement.» Théodoros lui dit: «Dieu seul le sait: Il y
+a quelque temps, lorsque les Français entrèrent dans le pays sous le
+règne de ce voleur Agau Négoussié, je marchai promptement contre eux,
+mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas allé à la
+rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demandé ce qu'ils
+venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va
+toute mon armée et, nous montrant l'Amba, voilà tout mon empire. Mais
+je les attendrai ici, et après cela, que la volonté de Dieu soit
+faite.»
+
+Il nous parla ensuite de la guerre de Crimée, du dernier différend
+survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils à aiguille, et
+nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur
+d'Autriche, ou s'ils s'étaient emparés de son pays. M. Rassam lui dit
+que les fusils à aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient
+décidé la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite
+ayant été conclue, l'empereur d'Autriche avait dû compter une large
+indemnité, et qu'une partie de son territoire avait été annexée à la
+Prusse, tandis que ses alliés avaient perdu leurs Etats. Sa Majesté
+écouta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement
+cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fierté de ses
+lèvres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position
+actuelle, que si peu d'hommes fussent considérés comme suffisants pour
+le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM.
+Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: «Vous ne m'avez fait
+jamais aucun tort. Je sais que vous êtes de grands hommes dans votre
+patrie, et je suis très-fâché de vous avoir maltraités sans cause.»
+
+Lorsque le dernier fourgon eut été mis en place, Théodoros se leva et
+nous invita à le suivre; nous marchâmes à quelques mètres derrière
+lui, et lorsque Samuel, qui était allé donner des ordres à l'effet de
+nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son
+intermédiaire, plusieurs questions touchant l'épaisseur de son gros
+mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M.
+Rassam répondit qu'il n'était qu'un employé civil, et qu'il ne savait
+rien de ces choses. Alors il s'adressa à moi, mais M. Rassam lui ayant
+dit encore que je n'avais étudié que la médecine, dès lors il cessa
+ses questions, nous conduisit à la tente préparée pour nous, et
+nous ayant souhaité une bonne après-midi, il se retira. Un déjeuner
+abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gâteaux
+européens, que Madame Waldmeier avait préparés d'après les ordres de
+l'empereur, nous furent envoyés pour être distribués entre nous. Peu
+d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appelés.
+
+On aurait dit que déjà Théodoros avait trop bu, tant il parlait avec
+volubilité, s'informant pourquoi il n'avait reçu aucun avertissement
+du débarquement de nos troupes, et si ce n'était pas l'usage qu'un roi
+avertît un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M.
+Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air très-alarmés, comme
+s'il était rare de voir Théodoros plein d'affabilité le matin, et puis
+le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caressés
+quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau
+appelés. Théodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il
+avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte à
+régler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le
+fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta
+que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous
+escorter. Il dit à M. Waldmeier: «Dites à M. Rassam qu'un petit feu de
+la grosseur d'un pois, s'il n'est pris à temps, peut causer une grande
+catastrophe. C'est à M. Rassam à l'éteindre avant qu'il ne prenne de
+l'extension.» Nous fûmes bien aise de retourner sains et saufs dans
+notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de
+leurs fers, l'air content et pleins d'espérance.
+
+Le lendemain matin, M. Rassam fit demander à l'empereur qu'il voulût
+bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de
+l'armée britannique, des bonnes dispositions de Sa Majesté vis-à-vis
+des Européens en son pouvoir; mais Théodoros répondit qu'il ne
+désirait pas qu'on lui écrivît, attendu qu'il n'avait pas délivré les
+captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par
+pure amitié pour M. Rassam.
+
+Comme Théodoros, en maintes circonstances, avait exprimé son
+étonnement de n'avoir reçu aucune communication du commandant en
+chef, nous pensâmes qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par
+l'intermédiaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie à l'empereur,
+pour l'informer du motif de l'expédition. Nous fîmes savoir à Sir
+Napier que la lettre qu'il avait adressée à Théodoros avant le
+débarquement avait été gardée par M. Rassam; et que, plus tard,
+l'_ultimatum_ envoyé par lord Stanley, dénonçant notre intervention
+armée, était tombé encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu
+de remettre cette pièce à l'empereur, notre ami l'avait anéantie.
+
+Les cinq Européens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent chargés de
+faire des boulets pour les canons de Sa Majesté; mais comme aucun des
+Européens ne voulut répondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les
+mains enchaînées, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le
+travail. Dans la soirée du 16, Théodoros envoya demander à M. Rassam
+s'il voulait répondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne
+pouvait en répondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majesté, et
+qu'ils résideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre
+Européen ayant consenti à répondre d'eux, leurs mains ne firent plus
+enchaînées, et les captifs furent simplement gardés la nuit dans leurs
+tentes.
+
+Les approvisionnements commençant à diminuer, pendant quelques jours
+il fut question d'une expédition dans le voisinage. Le Dahonte fut
+considéré comme le lien le plus propice. Toutefois, Théodoros ne
+voulant pas exposer sa petite armée à une défaite, ne s'aventura
+pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens,
+c'est-à-dire qu'il ravagea les quelques villages situés au pied de
+l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, où
+étaient gardés ses bestiaux. Théodoros rencontra plus de résistance
+qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut
+plusieurs soldats tués, et le butin qu'il remporta fut insignifiant.
+
+Les soldats qui gardaient la montagne étaient plus découragés que
+jamais; ayant peu l'idée des grands événements qui se préparaient, ils
+voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim
+sur leur rocher si l'empereur s'éloignait. De temps en temps, nous
+recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient
+cousus dans les pantalons usés de quelque paysan; ainsi, nous savions
+que nos libérateurs approchaient, et nous attendions le jour peu
+éloigné où notre sort se déciderait. Nous souffrions beaucoup plus de
+cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver à chaque
+instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception
+par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns
+des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
+massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de
+Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs
+relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée an camp britannique.
+
+Dans la soirée du 7 avril, nous apprîmes indirectement que, dans la
+matinée du lendemain, tous les prisonniers devaient être appelés
+devant Sa Majesté, qui, en ce moment, campait an pied de Selassié, et
+qui, selon toute probabilité, ne retournerait pas à l'Amba. A la chute
+du jour, un envoyé arriva de la part de Théodoros, nous ordonnant de
+descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont
+nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables
+circonstances, nous revêtîmes nos uniformes, et nous partîmes pour
+le camp de l'empereur, accompagnés des premiers prisonniers. En
+approchant de Selassié, nous aperçûmes Théodoros entouré de plusieurs
+officiers et de soldats se tenant près de leurs fusils, et causant
+avec quelques-uns des ouvriers européens. Il nous salua poliment et
+nous pria de nous avancer et de nous tenir près de lui. M. Cameron
+était très-incommodé par le soleil; il pouvait à peine se tenir
+debout, et nous craignions à chaque instant qu'il ne se laissât
+tomber. En le voyant si fatigué, Théodoros nous demanda ce qu'il
+avait. Nous lui répondîmes qu'il se trouvait mal, et qu'il voulût bien
+l'autoriser à s'asseoir, ce qu'il accorda immédiatement. Théodoros
+salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se
+trouvaient; puis, apercevant le révérend M. Stern, il lui dit en
+souriant: «Okokab (étoile), pourquoi vous êtes-vous tressé les
+cheveux?»[27] Avant qu'il pût répondre, Samuel dit à l'empereur:
+«Majesté, ils ne sont pas tressés, ils tombent naturellement sur ses
+épaules.»
+
+L'empereur ensuite se retira un peu en arrière de la foule, et nous
+dit à nous trois et à M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une
+grande pierre et nous invita aussi à nous asseoir, puis il nous dit:
+«Je vous ai envoyé prendre, parce que je désirais m'occuper de votre
+sûreté. Lorsque vos concitoyens seront là et qu'ils feront feu, je
+vous mettrai en lieu sûr; et si vous veniez à être aussi en danger, je
+vous ferais changer de nouveau.» Il nous demanda si nos tentes étaient
+arrivées, et sur notre réponse négative, il ordonna aussitôt que l'on
+dressât l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous
+environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta
+l'anecdote de Damoclès, nous questionna sur nos lois, cita les
+Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet à un autre, parlant de
+toute espèce de choses parfaitement étrangères à ce qui, an fond,
+l'inquiétait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paraître calme
+et aimable, mais nous découvrîmes bientôt qu'il était travaillé par de
+grandes préoccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait reçus
+à Zagé, nous avions été frappés de la simplicité de sa mise,
+qui ressemblait, sous bien des rapports, à celle de ses soldats
+ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopté des
+vêtements plus fastueux, mais rien ne peut être comparé à l'habit
+d'arlequin qu'il portait ce jour-là.
+
+Après nous avoir renvoyés, il remonta la colline sur laquelle étaient
+établies nos tentes, et pendant deux heures, à environ cinquante
+mètres plus loin, entouré de son armée, il bavarda à coeur joie. Il
+discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait
+faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment
+des termes de dédain vis-à-vis de ses ennemis qui s'avançaient.
+S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avancé à Arogié,
+il leur dit: qu'à l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre
+jusqu'à ce que ceux-ci eussent tiré, et, avant que l'ennemi eût eu le
+temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs épées;
+puis, leur montrant les vêtements somptueux qu'il avait mis dans cette
+occasion, il ajouta: «Votre valeur aura sa récompense; vous vous
+enrichirez de dépouilles, dont les riches vêtements que je porte
+ne peuvent vous donner qu'une faible idée.» Lorsqu'il eut fini sa
+harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit
+de ne pas faire attention à tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne
+signifiait rien; mais qu'il était obligé de parler ainsi publiquement
+afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa
+au sommet du Selassié, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et
+s'assurer des mouvements de l'armée anglaise.
+
+Le lendemain 8, nous vîmes Sa Majesté, mais seulement à distance,
+assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement
+avec ceux qui l'entouraient. Dans l'après-midi, l'empereur monta
+encore au sommet du Selassié et nous fit dire qu'il n'avait rien
+aperçu; mais que nos compatriotes ne pouvaient être loin, car une
+femme était venue l'informer, le soir précédent, qu'on avait aperçu
+des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo.
+
+La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontré sur la route tous
+les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les
+mains et les pieds enchaînés et étant obligés, dans ces conditions,
+de parcourir cette descente rapide et irrégulière. Leur aspect eût
+inspiré de la pitié aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre
+eux n'avaient pour tout vêtement qu'une loque autour des reins, et
+ressemblaient à de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau
+rendue dégoûtante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous
+avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, hélas! que trop
+raison de craindre que ce ne fût pas pour un bon motif qu'on les eût
+arrachés de leur prison, où ils avaient passé des années de misère;
+cependant ce même jour Théodoros donna l'ordre qu'on en relâchât
+environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers
+qui avaient été emprisonnés sans cause, pendant une des crises
+d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps.
+
+Bientôt après son retour de Selassié, sa clémence étant épuisée,
+Théodoros ordonna l'exécution de sept prisonniers, parmi lesquels se
+trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers
+qui avait fui en septembre); pauvres êtres innocents sur lesquels le
+despote se vengeait de la désertion de leur père et de leur mari! Ils
+furent lancés par les _braves Amharas_ et leurs corps roulèrent au
+fond du précipice le plus voisin. Théodoros ensuite m'envoya dire
+d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente
+voisine. L'ayant vu et lui ayant laissé mes prescriptions, je visitai
+ensuite quelques-uns des Européens et leurs familles; je les trouvai
+tous extrêmement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le
+parti qu'adopterait Théodoros.
+
+Dans la matinée du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers
+européens nous avertirent que Théodoros faisait faire une route pour
+transporter une partie de son artillerie à Fahla, sur la pointe qui
+commandait le Bechelo; ils ajoutèrent qu'avant de partir, il avait
+donné l'ordre de relâcher environ cent prisonniers, surtout des
+femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'après-midi,
+l'empereur étant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu
+une quantité de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et
+quatre éléphants, mais très peu d'hommes. Il avait aussi remarqué,
+disait-il, quelques petits animaux blancs, à tête noire, mais il
+n'avait pu savoir ce que c'était. Nous ne le savions pas, cependant
+nous le conjecturâmes aussitôt et nous répondîmes que probablement
+c'étaient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire:
+«Je suis fatigué de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder
+pendant quelque temps. Pourquoi êtes-vous des gens si lents?»
+
+Une tempête terrible éclata; elle avait déjà considérablement diminué
+lorsque nous vîmes des soldats se dirigeant de tous les côtés vers
+le précipice, situé à deux cents mètres à peine de notre tente. Nous
+apprîmes bientôt que Sa Majesté, dans un moment de forte colère, avait
+quitté sa tente et s'était rendue à la maison des serviteurs de M.
+Rassam où l'on avait enfermé les prisonniers de Magdala depuis qu'ils
+avaient été amenés à Islamgee.
+
+Ainsi que je l'ai déjà raconté, le même jour Théodoros avait fait
+mettre en liberté un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient,
+croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se
+mirent à demander à grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient été
+privés depuis deux jours, les gens qui les servaient étant partis et
+ne s'étant plus montrés depuis leur départ de Magdala. Aux cris de:
+«Abiet, Abiet,»[28] Théodoros, qui se reposait en se permettant
+d'abondantes libations, ayant demandé à ceux qui l'entouraient ce que
+c'était, on lui répondit que les prisonniers demandaient du pain et de
+l'eau. Théodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant à ses hommes
+de le suivre s'écria: «Je leur apprendrai à demander de la nourriture,
+lorsque mes fidèles soldats meurent de faim!» Arrivé au lieu où
+étaient enfermés les prisonniers, ivre et aveuglé de colère, il
+ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux
+premiers avec son sabre; le troisième était un jeune enfant: sa main
+s'arrêta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre
+créature, il fut jeté vivant au fond du précipice par les ordres de
+Théodoros. Il parut en quelque sorte un peu calmé après les deux
+premières exécutions, et il y eut un certain ordre dans celles qui
+suivirent. A chaque prisonnier qui lui était amené il s'enquérait de
+son nom, de son pays et de _son crime_. Le plus grand nombre furent
+jugés coupables et précipités dans l'abîme; là se tenaient des
+mousquetaires qui avaient été envoyés tout exprès pour achever ceux
+qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait
+toujours quelques-uns qui échappaient à la mort malgré leur terrible
+chute; environ trois cent sept victimes furent mises à mort, et
+quatre-vingt-onze réservées pour une autre fois! Ces derniers, chose
+étrange, étaient tous des officiers importants, dont la plupart
+s'étaient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majesté le savait
+bien, étaient ses ennemis mortels.
+
+La crainte qui nous avait saisis est facile à comprendre; nous
+pouvions voir la ligne épaisse de soldats qui se tenait derrière
+l'empereur, et dont les décharges d'armes à feu se comptaient au
+nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien
+grand était le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec intérêt de
+nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car
+c'eût été peut-être dangereux pour eux, que Théodoros se fût souvenu
+des Européens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur
+s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla
+point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun
+bruit, une douce confiance sur notre sort commença à renaître, à la
+pensée que nous étions sauvés encore pour cette fois.
+
+Nous n'avons jamais douté que, lorsque Théodoros nous fit venir avec
+tous les autres prisonniers, son intention ne fût de nous mettre tous
+à mort. Sa clémence apparente n'était qu'un voile pour masquer ses
+intentions, et faire naître des espérances de liberté dans les coeurs
+mêmes de ceux dont il avait résolu le supplice.
+
+Le 10, de bonne heure, Sa Majesté nous fît ordonner de nous tenir
+prêts pour retourner à Magdala. Peu d'instants après, un autre message
+nous fut envoyé pour nous dire: «Quelle est cette femme qui envoie ses
+soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de dépêches à vos
+concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission,
+l'alliance d'amitié entre vous et moi sera rompue.» Nous avions
+dépêché, quelques jours auparavant, an général Merewether, un jeune
+garçon, pour le prier d'envoyer une lettre à Théodoros, qui, dans
+plusieurs circonstances, avait témoigné son étonnement de ne recevoir
+aucune communication de l'armée. À peine avions-nous reçu le premier
+message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du général
+en chef pour l'empereur. Cette lettre était parfaite, telle que nous
+l'avions désirée; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni
+promesses, si ce n'est que Théodoros serait traité honorablement s'il
+remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitôt,
+nous envoyâmes Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R.
+Napier était arrivée, qui lui était destinée: «Ce n'est pas l'usage,
+dit-il; je sais ce que j'ai à faire.» Toutefois, an bout de quelques
+instants, il fit venir secrètement Samuel et lui en demanda le
+contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les
+principaux points. Sa Majesté écouta attentivement, mais ne fit aucune
+remarque. Une mule des écuries impériales fut envoyée à M. Rassam, et
+l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et à moi
+de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur était
+refusée aux autres prisonniers. A notre retour à Magdala, nous fûmes
+salués par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur
+la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fîmes
+apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendîmes avec crainte
+les nouveaux caprices de ce despote inconstant.
+
+Vers midi, la garnison entière de l'Amba reçut l'ordre de prendre les
+armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes âgés et
+les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurèrent sur la
+montagne. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, un terrible
+ouragan se déchaîna sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que
+nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de
+fusil éloignés et quelques autres plus sourds, mais plus rapprochés.
+Parfois, nous nous croyions bien sûrs d'avoir entendu le bruit de
+quelque décharge, mais nous riions de cette pensée, et nous nous
+moquions de ce que les roulements prolongés du tonnerre pussent agir
+de telle sorte sur notre imagination surexcitée, an point de nous
+faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant désirée d'une
+attaque de notre armée. Un peu après quatre heures, l'orage diminua,
+et alors la méprise ne fut plus possible; le son dur et prolongé des
+fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement
+et distinctement. Mais qu'est-ce que c'était? Nul d'entre nous ne le
+savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux _elelta_
+retentit d'Islamgee à l'Amba, où il fut répété par les familles des
+soldats. les doutes alors s'évanouirent; évidemment, le roi s'amusait
+seulement à _parader_: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et
+l'_elelta_ n'eût point retenti si Théodoros s'était aventuré à la
+rencontre des troupes britanniques.
+
+Nous étions profondément endormis, tout à fuit ignorants de la
+glorieuse bataille qui venait d'être remportée à quelques milles de
+notre prison, lorsque nous fûmes éveillés par un domestique, qui nous
+dit de nous habiller promptement et de nous rendre à la demeure de M.
+Rassam, où des messagers venaient d'arriver de la part de Théodoros.
+Nous trouvâmes, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier
+et Flad, accompagnés de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour
+porter la dépêche. Ce fut là que nous entendîmes parler, pour la
+première fois, de la bataille de _Fahla_, et que nous apprîmes, en
+même temps, que nous étions hors de danger: le despote humilié ayant
+reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait méprisé pendant des
+années. La dépêche impériale était ainsi conçue: «Je croyais que vos
+compatriotes, qui viennent d'arriver, n'étaient que des femmes; mais
+maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai été vaincu par
+l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi
+faire la paix, avec votre peuple.»
+
+M. Rassam lui fit dire aussitôt qu'il était venu en Abyssinie
+pour unir les deux peuples par un traité de paix, et qu'après ces
+événements, il désirait plus que jamais arriver à cet heureux
+résultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant
+Prideaux comme son représentant à lui, et M. Flad, ou tout autre
+Européen qui attrait sa confiance, comme représentant de Sa Majesté;
+ils pourraient aussi être accompagnés de l'un de ses chefs supérieurs;
+mais il ajoutait que si Sa Majesté voulait remettre immédiatement tous
+ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette démarche
+deviendrait tout à fait inutile. Les deux Européens et les autres
+délégués restèrent quelques instants pour se restaurer et se
+rafraîchir; ils nous apprirent que Sa Majesté avait pris une batterie
+d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes
+à Arégu, elle avait cédé à l'importunité des chefs, et leur avait
+permis d'aller où bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les
+Abyssiniens, poussés par la perspective d'un grand butin, avaient
+descendu précipitamment la colline. Sa Majesté commandait
+l'artillerie, qui était servie par les ouvriers européens, sous la
+direction d'un cophte, autrefois domestique de l'évêque, et de Ly
+Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la première
+décharge, la plus grosse pièce, _le Théodoros_, avait éclaté, les
+Abyssiniens ayant par mégarde mis deux boulets pour la charger. A la
+tombée de la nuit, l'empereur avait envoyé des hommes pour rapatrier
+son armée, mais de nombreux messagers furent expédiés sans résultat;
+à la fin de la journée, quelques restes de l'armée furent aperçus se
+glissant lentement le long de la pente escarpée, et, pour la première
+fois, Théodoros entendit le récit de son désastre. Fitaurari[29]
+Gabrié, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des
+braves, était couché sur le champ de bataille; il s'informa de tous
+ses autres officiers, et la seule réponse qu'on lui fit, fut: «Mort!
+mort! mort!» Abattu, vaincu enfin, Théodoros, sans prononcer une
+parole, revint à sa tente, n'ayant d'autre pensée que d'en appeler à
+l'amitié de ses captifs et à la générosité de ses ennemis.
+
+En retournant à la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le
+firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagnés
+dans leur expédition. Il paraît que, tout le temps de leur absence,
+Théodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente très-agité et
+demanda aux Européens: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent que,
+d'après ses ordres, ils avaient parlé à son ami M. Rassam, et que ce
+dernier avait conseillé d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur
+leur coupa la parole et, d'un ton de colère, s'écria: «Mêlez-vous
+de vos propres affaires et allez à vos tentes!» Les deux Européens
+attendaient toujours, espérant que Sa Majesté reprendrait son calme;
+mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une
+violente colère et, d'une voix éclatante, leur ordonna de se retirer
+tout de suite.
+
+Environ vers quatre heures de l'après-midi, l'empereur fit appeler
+MM. Flad et Waldmeier. Dès qu'ils furent en sa présence, il leur dit:
+«Entendez-vous ces gémissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait
+perdu quelque frère ou quelque ami. Que sera-ce quand l'armée anglaise
+tout entière sera arrivée? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil.»
+M. Waldmeier lui répondit: «Majesté, faites la paix.--Et vous,
+Monsieur Flad, que me dites-vous?--Majesté, répondit M. Flad, vous
+devez accepter la proposition de M. Rassam.» Théodoros demeura
+quelques minutes enseveli dans de profondes réflexions, la tête cachée
+entre les mains, puis il ajouta: «Très-bien; retournez à Magdala, et
+dites à M. Bassam que je compte sur son amitié pour me faire conclure
+la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils.» M. Flad
+nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait auprès de
+l'empereur.
+
+Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arrivèrent à Islamgee, ils
+furent conduits auprès de l'empereur, qu'ils trouvèrent assis hors de
+sa tente sur une pierre, et vêtu comme à l'ordinaire. Il les reçut
+très-gracieusement, et ordonna aussitôt qu'on sellat une de ses plus
+belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils étaient fatigués de
+leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les
+rafraîchir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des
+paroles suivantes: «J'avais pensé, avant ces derniers événements, que
+j'étais un souverain puissant et fort; mais j'ai découvert à présent
+que vous êtes plus forts; maintenant, faisons la paix.» Ils partirent
+donc accompagnés de Dejatch Alamé, gendre de l'empereur, et se
+dirigèrent vers Arogié, où était le camp britannique. Ils y arrivèrent
+après avoir galopé pendant deux heures, et furent chaudement
+accueillis et salués par tous. Ils s'arrêtèrent fort peu de temps au
+camp et s'en retournèrent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui
+s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorité; il
+assurait Théodoros que, s'il se soumettait aux désirs de la reine
+d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers européens au camp
+britannique, il serait traité honorablement, lui et sa famille.
+
+Sir Robert Napier reçut Dejatch Alamé avec beaucoup de courtoisie
+(ce qui fut immédiatement communiqué à l'empereur par un messager
+spécial). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il
+lui dit que, non-seulement tous les Européens devaient être envoyés
+immédiatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-même
+reconnaître ses torts vis-à-vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta
+que, si Sa Majesté acceptait ces conditions, elle serait traitée avec
+tous les lui, honneurs dus à son rang, mais que, si un seul Européen
+venait à être maltraité entre ses mains, il ne devait s'attendre à
+aucune pitié, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le
+dernier meurtrier fût puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays,
+devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mère. Il montra ensuite
+à Alamé quelques-uns des _jouets_ qu'il avait apportés avec lui, et
+lui en expliqua les effets.
+
+An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Théodoros, ils
+trouvèrent ce dernier assis sur le pic de Selassié, surveillant le
+camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent
+rejoints, à leur arrivée, par M. Waldmeier, et ils se dirigèrent tous
+ensemble vers Sa Majesté, pour lui présenter la lettre de Sir Robert
+Napier. On la lui traduisit deux fois; à la fin de la seconde lecture,
+l'empereur demanda d'un ton décidé: «Que veulent-ils dire par être
+traité avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je
+me soumette à mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus à
+un prisonnier?» M. Prideaux répondit que le commandant en chef ne lui
+avait rien dit, que toutes ses conditions étaient contenues dans
+la lettre, et que l'armée anglaise était entrée dans la contrée
+uniquement pour délivrer leurs concitoyens: cette mission une fois
+remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette réponse ne lui plut
+pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus;
+mais se maîtrisant,il pria ces messieurs de se retirer à quelques pas,
+et il dicta une lettre à son secrétaire. Cette lettre, commencée avant
+l'arrivée de Prideaux, n'était qu'une page incohérente, non scellée,
+et dans laquelle il déclarait, entre autres choses, qu'il ne s'était
+jamais soumis à aucun homme, et qu'il n'était pas prêt à le faire.
+Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert
+Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de
+s'éloigner au plus tôt, ne voulant pas même lui permettre de prendre
+un verre d'eau, sous prétexte qu'il n'avait pas de temps à perdre.
+
+Deux heures de course à cheval ramenèrent encore MM. Prideaux et Flad
+au camp britannique. Sir Robert Napier, malgré tout le regret qu'il
+en éprouvait, après les avoir laissés reposer quelques instants, les
+renvoya à Théodoros. C'était bien la vraie manière d'en user avec lui;
+la fermeté seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves
+que l'espèce d'adoration dont on l'avait entouré, était la cause que
+toutes nos démarches n'avaient abouti qu'à une correspondance absurde
+et sans aucun résultat. Il ne pouvait être donné aucune réponse à la
+folle communication que Théodoros avait envoyée; une dépêche verbale,
+en tout conforme an premier message du commandant en chef, était tout
+ce qu'il y avait à faire.
+
+Nous étions toujours au pouvoir de Théodoros; nous n'étions pas encore
+libres; cependant, bientôt notre sort devait être décidé: nous ne
+pouvions rien, et nous étions prêts à nous soumettre d'aussi bonne
+grâce que possible à ce qui pouvait nous arriver d'un instant à
+l'autre. M. Flad ayant laissé sa femme et ses enfants à Islamgee, il
+ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le
+cas était différent: il était revenu, cependant, comme un honnête
+homme et un compagnon dévoué, prêt à sacrifier sa vie en s'efforçant
+de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort
+presque certaine, pour obéir à son devoir. Aucun des braves soldats
+qui out vaillamment sacrifié leur vie an service de la reine Victoria
+n'est allé plus noblement au-devant delà mort. Heureusement, comme
+ils approchaient de Selassié, ils rencontrèrent M. Meyer, ouvrier
+européen, qui leur apprit l'heureux événement auquel nous devions
+tous notre liberté et notre départ pour le camp. Ils firent faire
+volte-face à leurs montures avec beaucoup de joie, et allèrent
+apporter la bonne nouvelle à nos compatriotes inquiets.
+
+Mais il nous fallait cependant retourner encore à Magdala. Nous
+demeurâmes tout le jour dans une grande préoccupation, ne sachant,
+pour le moment, quelle conduite Théodoros adopterait à notre égard.
+Je soignai plusieurs des blessés, et je vis plusieurs des soldats
+qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils étaient tous
+abattus et déclaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: «Quelle
+est, disaient-ils, la façon de se battre de vos concitoyens? Lorsque
+nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour;
+avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et
+blessés parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de
+tué, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite.» Les aboyeurs
+(canons) les épouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en
+faisaient était exacte, c'étaient, en vérité, de puissantes armes.
+
+Au bout de peu de temps, Théodoros, ayant reçu une réponse de Sir
+Robert Napier, et ayant envoyé MM. Flad et Prideaux pour la seconde
+fois, appela auprès de lui ses principaux officiers et quelques
+ouvriers européens, et tint une espèce de conseil; mais il s'échauffa
+tellement et il finit par être si exalté et si fou, qu'à grand'peine
+put-on l'empêcher de se suicider. Ses officiers le blâmèrent de sa
+faiblesse et lui proposèrent de nous mettre immédiatement à mort, ou
+de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y
+brûler vivants à l'approche de nos soldats. Sa Majesté ne fit aucune
+attention à ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda à MM.
+Meyer et Saalmüller, deux ouvriers européens, de se tenir prêts à nous
+accompagner an camp anglais. En même temps, il envoya deux de ses
+principaux chefs, Bitwaddad Hassenié et Ras-Bissawur, auprès de
+nous pour nous dire: «Partez immédiatement pour aller trouver vos
+concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain.»
+
+Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs étaient
+tristes et abattus, et Samuel était si agité, qu'il ne sut nous donner
+l'explication de cette subite décision. Nous appelâmes nos serviteurs
+pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils
+nous souhaitèrent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins
+affecté de nos gardes paraissait encore triste et mélancolique;
+l'impression générale, tant des officiers que la nôtre, était que nous
+étions conduits, non au camp britannique, mais à une mort certaine. Il
+n'eût servi à rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous
+habillâmes, heureux encore de voir finir notre captivité, quelle que
+dût en être la fin. Nous saluâmes nos serviteurs, et nous partîmes
+pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions,
+Samuel et les chefs eurent un petit entretien où ils décidèrent que,
+Théodoros étant tout à fait fou de colère, ils ne négligeraient rien
+pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir
+à cette colère qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un
+soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour
+demander à Sa Majesté la faveur d'une dernière entrevue, déclarant que
+nous ne saurions le quitter sans l'avoir saluée auparavant.
+
+Arrivés au pied de l'Amba, nous trouvâmes les mules que l'empereur
+nous avait envoyées, selon sa coutume, et nous fîmes seller les nôtres
+par les ouvriers européens. Le lieu paraissait désert, et, jusqu'à la
+tente impériale, nous ne rencontrâmes que quelques soldats; mais en
+avançant, nous aperçûmes les hauteurs du Selassié et du Fahla, toutes
+couvertes des misérables restes de l'armée de Théodoros.
+
+A environ cent mètres de la tente impériale, nous rencontrâmes le
+soldat envoyé par les officiers et par Samuel, pour demander une
+dernière entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi
+n'était pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassié, et qu'il ne
+recevrait que son ami bien-aimé, M. Rassam. Des ordres alors furent
+donnés par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire
+M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres
+prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du côté de Selassié,
+et M. Rassam devait passer par un chemin, à cinquante mètres environ
+plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque
+nous reçûmes l'ordre de nous arrêter. Les soldats nous apprirent que
+l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre
+jusqu'à ce que l'entrevue eût eu lieu.
+
+Au bout de quelques instants, on nous invita à avancer, l'empereur
+ayant quitté M. Rassam, et ce dernier étant déjà en route.
+
+Je marchais en tête de notre troupe, lorsque je fus tout stupéfait,
+après avoir fait quelques pas, de me trouver, au détour du chemin,
+face à face avec Théodoros. Je m'aperçus aussitôt qu'il était fort eu
+colère. Derrière lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous armés
+de mousquets. L'endroit où il s'était arrêté formait une petite
+plate-forme si étroite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un
+côté de la plate-forme, s'ouvrait un profond abîme, et à l'autre
+extrémité, le roc s'élevait taillé à pic comme une haute muraille:
+évidemment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il eût
+nourri contre nous de sinistres projets.
+
+Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tête tournée de
+l'autre côté: il parlait à voix basse au soldat le plus rapproché de
+lui et étendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'étais, en ce
+moment, prêt à tout, et je ne doutai pas on instant que notre dernière
+heure ne fût venue.
+
+Théodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il
+m'aperçut aussitôt, me contempla deux on trois minutes, me tendit la
+main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais
+et me souhaita le bonjour.
+
+Le lendemain, le principal officier me dit qu'à l'instant de notre
+rencontre, Théodoros était indécis s'il nous mettrait à mort. Il avait
+permis à M. Rassam de partir, à cause de son amitié personnelle pour
+loi, et quant à nous, nous avions la vie sauve grâce à ce que les yeux
+de Sa Majesté s'étaient d'abord arrêtés sur moi, duquel il n'avait
+jamais eu à se plaindre, mais que les choses eussent tourné autrement
+si sa colère avait été éveillée par la vue de ceux qu'il haïssait.
+
+Quelques minutes plus tard, nous rejoignîmes M. Rassam, et nous
+marchâmes aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam
+me raconta ce que Théodoros lui avait dit: «Il se fait nuit: vous
+feriez peut-être mieux d'attendre ici jusqu'à demain.» M. Rassam lui
+avait répondu: «Comme voudra Votre Majesté.--Ne tergiversez jamais;
+allez.» L'empereur et M. Rassam se serrèrent tous deux la main,
+regrettant l'un et l'autre leur séparation, et M. Rassam ayant promis
+de revenir le lendemain de bonne heure.
+
+Nous avions déjà atteint les postes avancés du camp impérial, lorsque
+quelques soldats nous crièrent de nous arrêter. Théodoros aurait-il
+encore changé d'idée? Si près de la liberté, la mort ou la captivité
+devaient-elles être notre partage? Telles furent les pensées qui
+assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte durée, car
+nous aperçûmes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur
+portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majesté
+s'était emparée à Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les
+renvoyâmes à l'empereur, en le remerciant, et nous achevâmes notre
+voyage.
+
+Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions échappé belle.
+Il parait qu'après notre départ, Théodoros s'étant assis sur une
+pierre, la tête entre les mains, s'était mis à pleurer. Ras-Engeddah
+lui dit alors: «Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes
+blancs, mettez-les tous à mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien
+combattez et mourez.» Théodoros lui répondit brusquement par ces
+paroles: «Tous n'êtes qu'un âne! N'en ai-je pas mis assez à mort
+ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes
+blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?»
+
+Bien que très-loin déjà du camp impérial, et en vue presque de nos
+sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes
+de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours,
+craignant à chaque instant que Théodoros, regrettant sa clémence, ne
+nous eût fait suivre pour nous faire arrêter avant que nous eussions
+atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait déjà délivrés une
+fois dans ce jour, comme par miracle, nous protégea jusqu'à la fin;
+nous arrivâmes enfin, et nous pénétrâmes dans les rangs de l'armée
+britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous
+entendîmes alors le son si doux à nos oreilles des voix anglaises, les
+témoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressâmes
+les mains de ces chers amis, qui avaient travaillé avec tant de zèle à
+notre délivrance.
+
+
+Notes:
+
+[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les
+prêtres se rasent la tête une fois par mois.
+
+[28] Abiet, maître, seigneur; expression habituelle employée par les
+mendiants pour demander l'aumône.
+
+[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Dans la matinée du 12, le lendemain de notre délivrance, Théodoros
+envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir écrit la
+dépêche impertinente du jour précédent. En même temps il priait le
+commandant en chef d'accepter un présent de mille vaches. D'après la
+coutume abyssinienne, c'était une proposition de paix qui, une fois
+acceptée, anéantissait toute disposition d'hostilité.
+
+Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses
+amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Européens avec
+leurs familles étaient toujours entre les mains de Théodoros. Les
+Européens qui nous avaient accompagnés la veille et qui avaient
+passé la nuit an camp, furent renvoyés de bonne heure le lendemain à
+Théodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut chargé de demander
+la liberté de tous les Européens et de toutes leurs familles. Une
+_chaise_ et des porteurs furent envoyés en même temps pour mistress
+Flad dont la santé ne lui permettait pas d'aller à cheval. Avant son
+départ, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef
+avait accepté les vaches; à ce propos il y eut une malencontreuse
+erreur qui égara et déçut Théodoros, mais qui arriva tellement à
+propos qu'elle sauva probablement la vie aux Européens encore en son
+pouvoir.
+
+Lorsque les Européens étaient revenus à Selassié pour y conduire leurs
+familles, Samuel s'étant avancé vers l'empereur, celui-ci lui fît
+aussitôt cette question: «Mes vaches sont-elles acceptées?» Samuel,
+s'inclinant respectueusement lui dit: «Le ras anglais vous fait dire:
+J'ai accepté votre présent; puisse Dieu vous le rendre!» En entendant
+cela, Théodoros fit un long soupir comme s'il était délivré d'une
+grande angoisse, et il dit aux Européens: «Prenez vos familles et
+partez.» Puis, se tournant vers M. Waldmeier, il lui dit: «Vous aussi,
+vous pouvez me quitter; allez-vous-en; à présent que j'ai l'amitié de
+l'Angleterre, si j'ai besoin de dix Waldmeier, je n'ai qu'à les
+leur demander.» Dans l'après-midi, les ouvriers européens et leurs
+familles, M. Staiger et sa suite, mistress Flad et ses enfants, Samuel
+et nos serviteurs, enfin tous les prisonniers firent leur entrée au
+camp britannique. Il leur avait été permis de prendre tout ce qui leur
+appartenait et au moment de leur départ, Théodoros était si joyeux
+qu'il les salua.
+
+Le samedi 11, Sir Robert Napier avait clairement expliqué à Dejatch
+Alamé quel était le plan qu'il avait adopté; il désirait non-seulement
+que les captifs fussent renvoyés mais que Théodoros lui-même vint au
+camp britannique avant vingt-quatre heures, sans quoi les hostilités
+recommenceraient; mais Dejatch Alamé, connaissant les difficultés
+qu'il y aurait à faire consentir Théodoros à cette dernière condition,
+insista tellement auprès de Sir Napier, que celui-ci étendit jusqu'à
+quarante-huit heures le terme de son ultimatum.
+
+Dans la matinée du 13, l'empereur n'ayant pas encore reparu an camp,
+il devint urgent de le forcer à le faire, et des mesures étaient
+prises pour achever le travail si bien commencé, lorsque plusieurs des
+plus grands officiers de l'armée de Théodoros firent leur apparition,
+déclarant qu'ils venaient en leur propre nom et en celui des soldats
+de la garnison, pour déposer les armes et rendre la forteresse; ils
+ajoutaient que Théodoros, accompagné d'une cinquantaine d'hommes,
+avait pris la fuite pendant la nuit.
+
+Il paraît que le soir, en apprenant que les vaches n'avaient pas été
+acceptées, mais se trouvaient au delà des sentinelles anglaises,
+Théodoros crut qu'il avait été trompé, et que s'il tombait entre les
+mains des Anglais, il serait enchaîné ou mis à mort. Toute la nuit, il
+marcha vers Selassié, anxieux et abattu, et de bonne heure, dans la
+matinée, il ordonna à ses gens de le suivre. Mais au lieu de lui
+obéir, ceux-ci se retirèrent dans une autre partie de la plaine.
+Théodoros en arrêta deux des plus rapprochés; mais ce dernier acte
+n'empêcha pas la défection; seulement ils s'enfuirent plus loin.
+
+Avec le peu d'hommes qui le suivaient, il passa par le Kafir-Ber,
+mais il n'avait fait que quelques pas lorsqu'il aperçut les Gallas
+s'avançant de tous côtés dans l'intention de l'entourer, lui et sa
+suite. Il dit alors à ses quelques fidèles compagnons: «Laissez-moi,
+je mourrai seul.» Ceux-ci refusèrent; alors il leur dit: «Vous avez
+raison; retournons à la montagne; il vaut mieux mourir de la main des
+chrétiens.»
+
+La soumission de l'armée, l'assaut de Magdala, le suicide de
+Théodoros, sont des faits trop bien connus pour que j'en fasse ici le
+récit. J'entrai dans la forteresse bientôt après que les troupes s'en
+furent emparées. Un des premiers objets qui attira mon attention fut
+le cadavre de Théodoros. Il avait sur les lèvres ce même sourire que
+nous avions vu si souvent, et qui donnait un air de grandeur calme au
+visage de celui dont la carrière avait été si remarquable et dont les
+cruautés ne pourront jamais être effacées de sa biographie. Mais dans
+ses derniers moments il retrouva l'ardeur des jours de sa jeunesse,
+combattit avec courage et préféra la mort à l'humiliation d'être fait
+prisonnier.
+
+Je restai cette nuit-là à Magdala. Il me parut étrange de passer un
+jour en homme libre, dans cette même hutte où j'avais été si longtemps
+enfermé comme prisonnier. Les soldats anglais gardaient maintenant nos
+anciennes prisons; le cadavre de Théodoros était couché dans l'une de
+ces huttes. Dans l'espace seulement de quarante-huit heures, notre
+position avait tellement changé, qu'il était difficile de s'en rendre
+compte. Je craignais tant d'être victime d'une illusion, et j'étais
+tellement ému, que je ne pus dormir.
+
+Le général Wilby, son aide de camp le capitaine Cappel et son
+commandant de brigade, le major Hicks, partagèrent ma tente; affamés
+et fatigués, ils s'accommodèrent aussi bien que nous du simple plat de
+teps abyssinien, de la sauce au poivre et du tej, que nous nous étions
+procurés dans les greniers de la demeure royale. Le lendemain, nous
+retournâmes à Arogié, et là, pendant tout mon séjour, je reçus
+l'hospitalité du général Merewether. Le 16, nous partîmes pour
+Dalanta, avec quelques-uns des captifs libérés, et nous y attendîmes
+quelques jours le reste des troupes; enfin, le 21, après que Sir
+Robert Napier nous eut présentés à nos libérateurs, nous partîmes pour
+la côte, et nous arrivâmes à Zulla le 28 mai.
+
+En faisant un retour sur le passé, moi, homme libre, dans un pays
+libre, ce passé m'apparaît comme un songe horrible, un faible anneau
+dans la chaîne de ma vie; et lorsque je me souviens que notre
+délivrance fut suivie immédiatement du suicide de ce despote aux
+grandes passions, qui nous avait tenus en son pouvoir, je ne puis
+trouver de meilleure explication, pour résoudre ce problème difficile,
+que les paroles inscrites par notre vaillant compatriote de Kerans,
+sur la bannière qui flotta à Ahascragh, lors de son bienheureux
+retour: «Dieu est amour, il nous a donné la liberté.»
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son
+armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
+caractère.--Sa famille et sa vie privée.
+
+CHAPITRE II.
+
+Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
+mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de
+Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
+mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863.
+
+CHAPITRE III.
+
+Emprisonnement de M. Stern.--M. Kerans arrive avec des lettres et un
+tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour
+de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des
+étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des
+Européens expliquée.
+
+CHAPITRE IV.
+
+La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
+Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné
+par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec
+Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée
+d'une lettre de l'empereur.
+
+CHAPITRE V.
+
+De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
+M. Marcopoli.--Les Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte
+nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
+dans le Soudan.
+
+CHAPITRE VI.
+
+Départ de Kassala.--Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite de
+Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché
+hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur émigration
+dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros.
+
+CHAPITRE VII.
+
+Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
+Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
+de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la
+lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa
+Majesté à Metcha.--Sa conversation en route.
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
+navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les
+gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
+portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur a
+Zagé.--Les flatteries précèdent la violence.
+
+CHAPITRE IX.
+
+Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
+anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
+amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ de
+M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata.
+
+CHAPITRE X.
+
+Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans
+le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée à
+Gaffat.--La fonderie transformée en palais.--Jugement public à
+Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal faits
+prisonniers à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne
+noire.--Voyage avec l'empereur à Aïbankab.--Nous sommes envoyés à
+Magdala; arrivée à l'Amba.
+
+CHAPITRE XI.
+
+Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
+nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération
+décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection
+de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des
+lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Godjo.
+
+CHAPITRE XII.
+
+Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
+de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'église.--La
+prison.--Gardes et geôliers.--Discipline.--Visite préalable de
+Théodoros à Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractère et antécédents
+de Samuel.--Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de
+luth.--Gardes de jour.--Nous bâtissons de nouvelles huttes.--Les
+serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
+est agrandie.
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
+--Ses deux lettres comparées.--Le général Merewether arrive à
+Massowah.--Danger d'envoyer des lettres à la côte.--Ras-Engeddah
+nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Résultats pleins
+de succès de la vaccine à Magdala.--Encore notre sentinelle de
+jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
+son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalière pendant la
+saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'échapper.--Le knout
+en Abyssinie.--Prophétie d'un homme mourant.
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des
+approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur
+fuite.--Ils réussissent.--Théodoros est volé.--Damash poursuit les
+fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
+qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité
+des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de
+Mastiate.--Wakshum Gabra Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il
+sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan
+de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent pour l'Amba.
+--L'influence de M. Rassam exagérée.
+
+CHAPITRE XV.
+
+Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros
+contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
+moeurs et leurs coutumes.--Menilek paraît avec une armée dans le
+pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il
+investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
+--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
+meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi
+d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des
+troupes britanniques.
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Conduite de Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite
+à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur
+Gondar.--Les églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de
+Théodoros.--L'insurrection croît en forces.--Les desseins de
+l'empereur sur Kourata échouent.--M. Bardel trahit les nouveaux
+ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers les gens de Gaffat.--Son
+expédition sur Foggera échoue.
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
+de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin
+de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son
+armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé
+à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre
+Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le grand _Sébastopol_
+est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son
+camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le
+Dalanta.
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Théodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments à cette
+époque.--Une amnistie accordée au Dalanta.--La garnison de Magdala
+rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés
+dans la forteresse.--Conversation de Théodoros avec MM. Flad et
+Waldmeier sur l'arrivée des troupes.--La lettre de Sir Robert Napier
+à Théodoros tombe entre nos mains.--Théodoros ravage le Dalanta.--Il
+trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
+M. Rassam et Théodoros.--Les fers sont ôtés à M. Rassam.--Théodoros
+arrive à Islamgee.--Sa querelle avec les prêtres.--Sa première visite
+à l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant à
+la garnison.
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir
+tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il
+fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
+délivrés de nos chaînes.--L'opération décrite.--Notre réception
+par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à
+Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore
+enchaînes sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne réussit point à
+se voler lui-même.
+
+CHAPITRE XX.
+
+Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception
+par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns
+des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
+massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de
+Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs
+relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée au camp britannique.
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ma captivite en Abyssinie ...sous
+l'empereur Theodoros, by Dr. Henri Blanc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE ***
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+The Project Gutenberg EBook of Ma captivite en Abyssinie, by Dr. Henri Blanc
+
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Ma captivite en Abyssinie
+ ...sous l'empereur Theodoros
+
+Author: Dr. Henri Blanc
+
+Release Date: September, 2005 [EBook #8876]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on August 21, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE ***
+
+
+
+
+Produced by Joshua Hutchinson, Marc D'Hooghe and the Project Gutenberg
+Distributed Proofreaders.
+
+
+
+
+
+MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE SOUS L'EMPEREUR THEODOROS
+
+PAR
+
+LE DR H. BLANC
+
+CHIRURGIEN DE L'ARMEE ANGLAISE AUX INDES
+
+Ouvrage traduit de l'anglais par Madame ARBOUSSE-BASTIDE
+
+
+[Illustration: VUE DE MAGDALA]
+
+
+AVEC DES DETAILS SUR L'EMPEREUR THEODOROS
+
+SA VIE, SES MOEURS, SON PEUPLE, SON PAYS
+
+
+
+
+PREFACE DE L'AUTEUR
+
+
+J'entreprends la tache d'ecrire le recit de notre captivite en
+Abyssinie, afin de satisfaire la curiosite naturelle qui m'a ete
+temoignee par un grand nombre de connaissances et d'amis desireux
+d'obtenir des details tant sur les causes memes de cette captivite
+que sur la maniere dont nous avons ete traites, les evenements de
+notre vie quotidienne, et le caractere et les habitudes de
+l'empereur Theodoros.
+
+J'ai essaye de donner une esquisse exacte de la carriere de ce
+souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple.
+J'ai parle encore de ses amis et de ses ennemis.
+
+Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai juge
+necessaire de dire quelques mots des Europeens qui out joue un role
+dans cet etrange imbroglio de _l'affaire abyssinienne_. Ces diverses
+informations m'ont ete fournies soit par mon experience personnelle
+et les evenements survenus pendant ma captivite, soit par les
+communications de certains indigenes bien informes. J'ai eu, pour
+preparer ce travail, les loisirs forces de plusieurs mois de prison.
+
+Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associees,
+dans les annales britanniques, au succes triomphant de l'expedition si
+habilement organisee par le commandant lord Napier _de Magdala_. Ce
+dernier titre, donne a l'honorable general anglais, a ete le digne
+couronnement d'une longue et glorieuse carriere.
+
+
+
+
+MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE
+
+
+
+
+I
+
+
+L'empereur Theodoros.--Son elevation a l'empire et ses conquetes.--Son
+armee et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
+caractere.--Sa famille et sa vie privee.
+
+Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Theodoros, etait ne
+dans le Kouara, vers l'an 1818. Son pere etait un noble d'Abyssinie,
+et son oncle, le celebre Dejatch Comfou, pendant plusieurs annees,
+avait gouverne les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc.
+A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nomme par la mere de Ras-Ali,
+Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mecontent de ce poste qui
+n'offrait qu'un petit champ a son ambition, il se degagea de son
+serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce
+nom. Plusieurs generaux furent envoyes pour chatier le jeune soldat;
+mais tantot il evitait leurs poursuites et tantot battait leurs
+troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien recu,
+il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef tres-bienveillant, mais faible,
+eut la pensee de rattacher a sa cause le jeune chef rebelle en lui
+donnant sa fille Tawaritch, qui etait d'une grande beaute. Lij-Kassa
+revint a Kouara et pendant quelque temps parut fidele a sa souveraine.
+Il fit plusieurs expeditions de pillage dans le bas pays, mit a feu et
+a sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expeditions
+trainant apres lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des
+troupeaux de betail.
+
+Les succes de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion,
+la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait a ceux qui
+servaient sa cause, rassemblerent bientot autour de lui une bande de
+vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractere ambitieux, il
+forma des lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si
+fertiles qu'il avait si souvent devastees. Eleve dans un couvent, il
+avait etudie les sujets theologiques, mais il s'etait particulierement
+rendu familiere l'histoire de l'Abyssinie. Son education, superieure
+a celle de son entourage, exerca une grande influence sur son avenir.
+Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractere
+religieux, et il etait profondement penetre de l'idee, que la race
+musulmane ayant, depuis des siecles, empiete sur les pays chretiens,
+le but de sa vie devait etre desormais le retablissement de l'ancien
+empire d'Ethiopie. Sollicite a la fois par son ambition et son
+fanatisme, il s'avanca dans la direction de Kedaref, a la tete de
+16,000 guerriers; mais il connut bientot la superiorite d'une
+petite troupe bien armee et bien conduite, sur de nombreuses bandes
+indisciplinees. Pres de Kedaref, il se trouva face a face avec ses
+mortels ennemis, les Turcs, qui n'etaient qu'une poignee, mais encore
+trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent
+demoralises et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer a
+son reve cheri.
+
+Au lieu de retourner au siege du gouvernement, il fut oblige, a cause
+d'une grave blessure recue pendant le combat, de s'arreter sur les
+frontieres du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mere de l'etat
+dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache
+(salaire exige par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait
+toujours deteste Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui
+offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier etait tombe pour
+abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un
+petit morceau de viande, accompagne d'un message insultant. Pres de
+la couche du chef blesse, se tenait la courageuse compagne qui avait
+partage ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouie du message
+ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle
+fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit a Kassa
+qu'elle aimait les braves, mais qu'elle detestait les poltrons, et
+qu'elle ne resterait pas aupres de lui s'il ne vengeait cette insulte
+dans le sang. Ces paroles passionnees tomberent dans des oreilles bien
+preparees pour les recevoir, et la soif de la vengeance penetra dans
+le coeur de Kassa. Aussitot qu'il eut recouvre assez de forces, il
+retourna a Kouara et se proclama ouvertement independant.
+
+Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer a sa cour; mais la
+sommation fut renvoyee avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent
+expedies pour forcer Kassa a se soumettre, mais le jeune commandant
+battit facilement tous ces envoyes; tandis que leurs compagnons
+d'armes, charmes par les manieres insinuantes du jeune chef et
+alleches par ses splendides promesses, s'enrolaient sous les drapeaux
+de Kassa. La femme de ce dernier exercait toujours une grande
+influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisement s'emparer du
+pouvoir supreme; et, comme il hesitait encore, elle le menaca de
+l'abandonner. Kassa ne resista pas plus longtemps; il marcha vers
+Godjam, entrainant tout sur son passage. La bataille de Djisella,
+livree en 1853, decida du sort de Ras-Ali. Son armee etait a peine
+engagee qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali
+abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis
+que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquerant.
+Au bout de peu d'annees, de Shoa a Metemma, de Godjam a Bagos, tout
+tremblait devant l'empereur Theodoros et obeissait a son commandement.
+Pour consacrer son nouveau titre, il desira se faire couronner; ce
+fut apres la bataille de Deraskie, livree en fevrier 1855, qui lui
+soumettait le Tigre et reduisait son plus formidable ennemi Dejatch
+Oubie. Apres cette nouvelle victoire, Theodoros tourna ses armes
+redoutees contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-meme Magdala; il
+ravagea et detruisit si completement les riches plaines des Gallas,
+qu'en desespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrerent
+dans les rangs de son armee et tournerent leurs armes contre leurs
+concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la
+longue oppression des chretiens depuis si longtemps victimes des
+frequentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier
+l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faite de son
+ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimee femme. Il sentit
+profondement son malheur. Elle avait ete son fidele conseiller, la
+compagne inseparable de sa vie aventureuse, l'etre qu'il avait le plus
+aime; et tant qu'il vecut, il cherit sa memoire. En 1866, un de ses
+partisans m'ayant supplie, en sa presence, de demeurer quelques jours
+aupres de sa femme mourante, Theodoros baissa la tete et pleura au
+souvenir de la sienne morte depuis plusieurs annees et qu'il avait
+aimee si profondement.
+
+La carriere de Theodoros peut se diviser en trois periodes distinctes:
+la premiere, de son enfance jusqu'a la mort de sa premiere femme; la
+seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'a la mort de M. Bell; la
+troisieme depuis ce dernier evenement jusqu'a sa propre mort. La
+premiere periode que nous avons decrite fut la periode des promesses;
+la seconde, qui s'etend de 1853 a 1860, renferme bien des choses
+louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses
+actions soient indignes de la premiere partie de sa carriere. De 1860
+a 1866, il semble avoir abandonne petit a petit toute retenue, au
+point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautes inutiles.
+Ses principales guerres, pendant la seconde periode, furent
+dirigees contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre
+Dejatch-Oubie, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons deja raconte a
+la bataille de Deraskie, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois,
+il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs
+chefs importants, il leur promit de les relacher aussitot que son
+empire serait entierement pacifie.
+
+En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul
+Plowden, et il eut les honneurs de la journee; mais il perdit
+son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de
+l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Theodoros
+s'avanca avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau
+Negoussie, qui s'etait rendu maitre de tout le nord de l'Abyssinie;
+par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire,
+mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautes et par des
+violations de la foi juree. Il fit couper les pieds et les mains a
+Agau Negoussie, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des
+jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour
+rafraichir ses levres enfievrees. Sa cruelle vengeance ne s'arreta
+pas la. Plusieurs des chefs compromis, qui s'etaient soumis sur
+la promesse solennelle d'une amnistie, furent livres aux mains du
+bourreau ou envoyes charges de chaines pour languir toute leur vie
+dans quelque prison de province. Pendant pres de trois ans, l'autorite
+de Theodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignee de
+rebelles s'etaient bien leves ici et la, mais a l'exception de Tadla
+Gwalu, qui ne put etre chasse de sa forteresse, dans le sud du Godjam,
+tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublerent
+nullement la tranquillite de son regne.
+
+Quoique conquerant et doue du genie militaire, Theodoros fut mauvais
+administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats a sa cause, il leur
+prodigua d'immenses sommes; il fut alors force d'imposer a ses sujets
+des impots exorbitants, epuisant ainsi le pays de ses dernieres
+ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tete d'une
+puissante armee, effraye a la pensee de congedier tous ses hommes, il
+se sentit entraine a etendre ses conquetes. Le reve de ses plus jeunes
+ans devint une idee fixe, et il se crut appele de Dieu a retablir,
+dans sa premiere grandeur, le vieil empire ethiopien.
+
+Il ne pouvait toutefois oublier qu'il etait incapable de se battre,
+avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armees et
+disciplinees de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa defaite a
+Kedaref; il songea donc a obtenir ce qu'il desirait par la diplomatie.
+Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres etrangers, que
+la France et l'Angleterre etaient fieres de la protection qu'elles
+accordaient aux chretiens dans toutes les parties du monde. Il ecrivit
+alors aux souverains de ces deux pays, les invitant a se joindre a lui
+dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis
+de sa lettre a la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette
+assertion: "Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai reduit les
+Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de
+mes ancetres. Ils refusent." Il mentionne la mort de M. Plowden et de
+M. Bell, et il ajoute: "J'ai extermine leurs ennemis (ceux qui avaient
+tue ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste a
+gagner: c'est votre amitie." Il conclut en disant: "Voyez combien les
+mahometans oppriment les chretiens!"
+
+L'armee de Theodoros a cette epoque etait composee de cent a cent
+cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par
+soldat, son camp devait se composer environ de cinq a six cent mille
+personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fut de 3
+millions d'ames, il fallait donc qu'un quart de cette population fut
+payee, nourrie, vetue par le reste des habitants.
+
+Pendant quelques annees, le prestige de Theodoros etait tel, que cette
+terrible oppression fut tranquillement acceptee; a la fin cependant
+les paysans, a moitie affames et a demi-vetus, trouvant qu'avec tous
+leurs sacrifices ils etaient loin de satisfaire a l'accroissement
+journalier des exigences d'un si terrible maitre, abandonnerent leurs
+plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs
+qui restaient encore, ils se retirerent sur les plateaux eleves ou
+s'enfermerent dans des vallees perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et
+dans le Tigre, la rebellion eclata simultanement. Theodoros avait
+abandonne depuis quelque temps son idee de conquete a l'etranger, et
+il avait fait tout son possible pour ecraser l'esprit de rebellion
+de son peuple. Tandis que les provinces rebelles etaient mises an
+pillage, les paysans, proteges par leurs hautes montagnes, ne
+purent etre attaques; ils attendirent tranquillement le depart de
+l'envahisseur, et puis retournerent a leurs huttes desolees, cultivant
+juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, a quelques
+exceptions pres, les paysans eviterent la vengeance terrible de leur
+nouvel empereur. Son armee eut bientot a souffrir de cette facon de
+guerroyer. Le nombre des provinces a devaster diminuait d'annee a
+annee; une grande famine eclata; d'immenses territoires, tels que ceux
+de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, apres
+avoir ete pilles, ne furent plus cultives. Les soldats, autrefois bien
+entretenus, rodaient maintenant a demi affames et mal vetus, ayant
+perdu toute confiance dans leurs chefs, les desertions devinrent
+nombreuses, et plusieurs retournerent dans leurs provinces natales se
+joindre au nombre des mecontents.
+
+La chute de Theodoros fut plus rapide que son elevation. Il ne fut
+jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de
+Negoussie, personne n'osa lui resister; mais il etait impuissant
+contre la passivite et la tactique a la Fabius de leurs chefs. Ne se
+fixant jamais, toujours en marche, son armee diminuait de force de
+jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout
+disparaissait a son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y
+avait pas de nourriture! A la fin, pousse a la derniere extremite,
+il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son
+ancienne armee, que de piller les provinces qui lui etaient restees
+fideles.
+
+Lorsque je rencontrai pour la premiere fois Theodoros, en janvier
+1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint
+plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez legerement courbe,
+la bouche grande et les levres si minces, qu'elles etaient a peine
+visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutot que
+musculeux, il excellait dans les exercices a cheval, dans l'usage de
+la lance, et a pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression
+de ses yeux noirs, a demi fermes, etait etrange; s'il etait de bonne
+humeur, cette expression etait tendre, accompagnee d'une douce
+timidite de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il etait en
+colere, ses yeux farouches et injectes de sang semblaient lancer du
+feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entiere etait
+effrayante: son visage noir prenait une teinte cendree, ses levres
+minces et comprimees ne tracaient qu'une ligne legere autour de sa
+bouche, ses cheveux noirs se herissaient, et sa maniere d'agir tout
+entiere etait un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus
+ingouvernable fureur.
+
+De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de
+jours avant sa mort, quand nous le rencontrames, il avait encore
+toute la dignite d'un souverain, l'amabilite et la bonne education
+du gentleman le plus accompli. Son sourire etait si attrayant, ses
+paroles etaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire
+que ce monarque si affable fut un fourbe consomme.
+
+Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruaute,
+sans alleguer quelque excuse specieuse, de maniere a faire croire que,
+dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice.
+Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants etaient trop
+favorables aux Europeens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyes avait
+ete trahi par les habitants de cette ville. Il detruisit Zage, grande
+et populeuse cite, _parce qu_'il pretendait qu'un pretre de cette
+ville avait ete grossier a son egard. Il fit charger de chaines son
+pere adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris a son service
+une servante que lui, Theodoros, avait renvoyee. Tesemma Engeddah,
+chef hereditaire de Gahinte, encourut sa disgrace _parce que_, apres
+une bataille contre les rebelles, il s'etait montre trop severe;
+tandis que notre geolier en chef fut pris an milieu du camp et jete
+dans les fers, _parce qu_'il avait ete autrefois l'ami du roi de Shoa.
+Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle.
+Quant a nous, il nous arreta sous pretexte que nous n'avions pas amene
+les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tue, simplement
+pour avoir porte la main a son visage, et il emprisonna le consul
+Cameron pour etre alle chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporte
+une reponse a sa lettre.
+
+Theodoros avait tous les gouts du Bedouin rodeur. Il aimait la vie des
+camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armee gracieusement
+campee autour d'une colline qu'il avait lui-meme choisie; et il
+preferait au palais que les Portugais avaient erige a Gondar pour un
+roi plus sedentaire que lui, les delices des courses imprevues pendant
+les magnifiques et fraiches nuits de l'Abyssinie. Sa maison etait
+parfaitement reglee; le meme esprit d'ordre qui lui avait fait
+introduire comme une sorte de discipline dans son armee, se montrait
+aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque
+departement etait sous le controle d'un chef qui etait directement
+responsable devant l'empereur de tout ce qui dependait du departement
+qui lui etait confie. Parmi ses officiers, tous hommes de position
+elevee, les uns etaient les surintendants des cuisiniers, des femmes
+qui preparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des
+porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appeles
+_Balderas_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages,
+celle des serviteurs; les Bedjerand, du tresor, des approvisionnements,
+etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_
+ou chambellans; l'Afa-Negus ou bouche du roi etait l'interprete.
+
+Une chose etrange, c'est que Theodoros preferait pour son service
+personnel, ceux qui avaient servi des Europeens. Son laquais, le
+seul qui soit reste avec lui jusqu'a la fin, avait ete serviteur de
+Barroni, vice-consul a Massowah. Un autre, un jeune homme nomme Paul,
+etait un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient ete au
+service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet,
+qui etait assidument aupres de lui, les autres, quoique demeurant dans
+la meme enceinte, etaient plus specialement charges du soin de ses
+fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait
+aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il
+reclamat souvent leur presence; mais c'etait un honneur qu'il
+donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le
+gouvernement de quelque province eloignee. Tout le service de la
+maison etait confie a des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient
+l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Theodoros,
+selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles etaient des
+esclaves, qu'il avait enlevees a un marchand d'esclaves, au temps meme
+ou il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme a la traite
+des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un
+officier superieur et son regiment avaient l'honneur de proceder, dans
+le ruisseau le plus rapproche, an lavage du linge de l'empereur, ainsi
+qu'a celui de la maison imperiale. Personne, pas meme le plus petit
+page, ne pouvait, sous peine de mort, penetrer dans son harem. Il
+avait un grand nombre d'eunuques, la plupart etaient des Gallas; des
+soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas
+infligent a leurs ennemis blesses. La reine, ou la favorite du moment,
+avait une tente ou une maison a elle; et plusieurs eunuques la
+servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient a la porte de sa
+tente, et etaient responsables de la vertu de la dame confiee a leur
+soin. Quant a ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses
+vives et passageres affections, delaissees maintenant, elles etaient
+entassees dix ou vingt ensemble dans la meme tente ou la meme hutte.
+Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, etaient tout ce qu'il
+accordait a ces pauvres abandonnees.
+
+Theodoros etait plus bigot que religieux. Avant tout, il etait
+superstitieux, et cela a un degre incroyable pour un homme si
+superieur a tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs
+astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes,
+surtout avant d'entreprendre ses expeditions, et dont l'influence
+sur lui etait etonnante. Il haissait les pretres, meprisait leur
+ignorance, dedaignait leurs doctrines et se raillait des histoires
+merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se
+mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-eglise,
+d'une armee de pretres, de desservants, de diacres, et ne passait
+jamais devant une eglise sans en baiser le seuil.
+
+Quoiqu'il sut lire et ecrire, jamais il ne s'abaissa a correspondre
+personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours
+accompagner par plusieurs secretaires auxquels il dictait ses lettres;
+sa memoire etait si prodigieuse qu'il pouvait dicter une reponse a une
+lettre recue des mois et meme des annees auparavant, ou discourir
+sur des sujets ou des evenements arrives dans un passe
+tres-eloigne.--Supposons-le en campagne. Sur une colline eloignee
+s'eleve une petite tente en flanelle rouge: c'est la que Theodoros a
+fixe sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'eglise; pres
+de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis a cote,
+une autre tente destinee a sa precedente favorite, qui voyage avec lui
+jusqu'a ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer a Magdala,
+ou des centaines d'entre elles sont retenues prisonnieres, s'occupant
+a filer du coton pour les _shamas_[1] de leur maitre et pour leurs
+propres vetements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinees
+a ses secretaires, a ses pages, a ses domestiques, ainsi qu'aux
+provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long sejour a un
+endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son
+peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de defense. Bien
+que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard.
+Pendant la nuit, la colline sur laquelle il etait etabli etait
+entouree de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets
+sous son oreiller et plusieurs fusils charges a ses cotes. Il avait
+une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eut
+ete preparee par la reine ou sa remplacante, et goutee soit par ses
+domestiques, soit par la reine elle-meme. Il en etait de meme pour
+sa boisson: que ce fut de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne
+presentait la coupe a Sa Majeste sans que l'echanson et plusieurs de
+ceux qui etaient presents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une
+exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam a Gaffat.
+Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta
+du brandy, et sans souffrir que personne y goutat avant lui, il avala
+sans hesiter le breuvage tout entier.
+
+C'etait un mari tres-jaloux, que l'empereur Theodoros. Non-seulement
+il prenait les precautions que j'ai mentionnees plus haut, mais il ne
+permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent
+avec le camp, excepte cependant les derniers mois de sa vie, et
+lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit
+bien cache, et accompagne d'une forte garde d'eunuques. Malheur a
+celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hatait pas de
+leur tourner le dos jusqu'a ce qu'ils fussent passes! Une fois, un
+soldat, qui etait de garde, se glissa pres de la tente de la reine, et
+s'enhardissant dans les tenebres de la nuit, il murmura a l'une des
+servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer
+par-dessous la tente. Malheureusement il fut apercu par un des
+eunuques, qui le saisit et l'amena immediatement aupres de Sa Majeste.
+Apres avoir entendu le recit de cette aventure, Theodoros, qui etait
+par bonheur bien dispose en ce moment, demanda an coupable s'il aimait
+passionnement le tej; le pauvre malheureux tout tremblant repondit que
+oui.--"Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre
+heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de giraf,[3] pour
+lui enseigner a ne pas aller une autre fois pres de la tente de la
+reine." L'empereur Theodoros, qui avait une grande connaissance des
+femmes de son pays, etait convaincu que ces precautions n'etaient pas
+inutiles. Dans l'une de ses visites a Magdala, l'un des chefs de cette
+province, se plaignit a lui de ce qu'on avait trouve, dans la chambre
+de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Theodoros se
+mit a rire et lui dit: "Quoi d'etonnant, fou que vous etes; je ne suis
+pas sur de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!"
+
+Theodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien
+peu d'instants au sommeil. Quelquefois a deux heures, le plus tard a
+quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui etaient
+presentees. Vers la fin, son caractere s'etait tellement aigri qu'il
+tenait les plaideurs a distance; toutefois il garda ses anciennes
+habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore,
+assis solitaire sur une pierre, plonge dans de profondes meditations,
+ou dans une priere silencieuse. Il fut toujours tres-sobre pour sa
+nourriture et ne supporta jamais les exces de table. Il faisait
+rarement plus d'un repas par jour; lequel etait compose d'_injera_[4]
+et de poivre rouge les jours de jeune; de _wat_ (sorte de plat compose
+de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours
+de fetes, il donnait habituellement de grands diners a ses officiers
+et quelquefois meme a toute son armee. Dans ces festins, le
+_brindo_[5] etait aussi bien accueilli par le souverain que par les
+officiers. Dans ces repas publics, l'empereur etait habituellement
+assis sur une estrade elevee au bout de la table. Personne, excepte
+peut-etre M. Bell, n'a ete vu mangeant des memes mets apportes expres
+pour Theodoros; mais lorsqu'il voulait specialement honorer quelqu'un
+de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui,
+ou les faisait placer sur son estrade a cote de lui, ou bien encore,
+ce qui etait un grand honneur, il faisait passer au favori les restes
+de son propre diner.
+
+Cet infortune Theodoros, quelques annees avant sa mort, prit
+l'habitude de s'enivrer. Jusqu'a trois ou quatre heures apres-midi, il
+etait en possession de lui-meme et recevait les affaires du jour; mais
+apres sa sieste, invariablement il etait ivre. Quant a ses vetements,
+ils etaient tres-simples: ils se composaient seulement du _shama_
+ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche
+a l'europeenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux,
+trop longs pour un Abyssinien, etaient partages en trois parties qui
+tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie,
+sa chevelure avait ete fort negligee; depuis des mois, elle n'avait
+pas ete tressee. C'etait pour temoigner la douleur qu'il ressentait a
+cause de la mechancete de son peuple; il ne voulut jamais se
+laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les delices des
+Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicite de sa toilette.
+Il nous dit que pendant le peu d'annees de paix qui avaient suivi la
+conquete du pays, il avait l'habitude de paraitre en public comme un
+roi doit le faire; mais depuis qu'il avait ete force, par le mauvais
+vouloir de son peuple, a etre en guerre constante avec ses sujets, il
+avait adopte le costume des soldats, comme etant plus en rapport avec
+sa mauvaise fortune. Cependant, apres meme que sa chute fut devenue
+imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement
+vetu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brodes, enrichis
+de velours et chamarres d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour
+eblouir son peuple. Celui-ci savait qu'il etait pauvre, et quoique
+Theodoros detestat la pompe on elle-meme, il desirait laisser cette
+impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien
+dechu, il etait toujours--le roi.
+
+Tout le temps que vecut sa premiere femme, Theodoros non-seulement
+eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun
+des officiers de sa maison ni des chefs qui etaient aupres de lui
+vecussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860,
+Theodoros apercut, dans une eglise, une belle jeune fille, priant
+silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frappe de sa modestie
+et de sa beaute, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle etait la fille
+unique de Dejatch Oubie, prince du Tigre, son ancien rival, qu'il
+avait detrone et qui etait en ce moment son prisonnier. Il demanda sa
+main et recut un refus poli. La jeune fille desirait se retirer dans
+un couvent et se consacrer au service de Dieu. Theodoros n'etait
+pas un homme a se laisser facilement contrarier dans ses desirs. Il
+proposa a Oubie de le mettre en liberte, a la seule condition qu'il le
+retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence
+pour decider sa fille a accepter la main de Theodoros. A la fin,
+Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux
+pere, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer.
+Cette union fut malheureuse; Theodoros, a son grand desappointement,
+ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection,
+l'aveugle devouement qu'il avait rencontre dans la compagne de sa
+jeunesse. Waizero Terunish etait fiere, et elle considera toujours
+son mari comme un parvenu. Elle ne lui temoigna jamais ni respect ni
+affection. Theodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa
+premiere femme, se retirait toutes les apres-midi, lorsqu'il etait
+ennuye et fatigue, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva
+pas un cordial accueil. Le regard de sa femme etait froid et plein
+d'arrogance, et elle alla jusqu'a le recevoir sans la courtoisie
+ordinaire due a son rang. Un jour meme elle eut l'air de ne pas
+l'apercevoir, ne lui offrit pas de siege, et lorsqu'il s'informa de sa
+sante, elle ne daigna pas lui repondre. Elle tenait, en ce moment,
+un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Theodoros lui demanda
+pourquoi elle ne lui repondait pas, elle repliqua avec calme et
+sans detourner les yeux de dessus son livre: "Parce que je suis en
+conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous,
+le pieux roi David."
+
+Theodoros finit par l'envoyer a Magdala avec son nouveau-ne, Alamayou
+(j'ai vu le monde), et il prit pour sa favorite une veuve de Yedjou,
+nommee Waizero Tamagno, femme grossiere, aux regards lascifs et mere
+de cinq enfants. Elle prit un tel ascendant sur l'esprit de Theodoros,
+que celui-ci declara publiquement qu'il repudiait Terunish et
+divorcait avec elle, et que, desormais, Tamagno devait etre consideree
+par tous comme la reine. Cependant Tamagno eut bientot de nombreuses
+rivales; mais en femme habile, au lieu de se plaindre, elle poussa
+Theodoros dans ses debauches, et le recut toujours avec un gracieux
+sourire. Elle repondit on jour a son volage seigneur, qui s'etonnait
+de sa _complaisance:_ "Pourquoi serais-je jalouse? Je sais bien que
+vous n'aimez que moi; qu'est-ce que cela peut me faire que vous vous
+arretiez, de temps en temps, aupres des quelques fleurs, que vous
+embaumez de votre souffle?"
+
+Bien que Theodoros ait eu plusieurs enfants, Alamayou est le seul
+legitime. Le plus age de tous ses enfants est un garcon d'environ
+vingt-deux ans, appele le prince Meshisho; il est gros, mechant et
+paresseux. Quoique Theodoros nous l'ait presente a Zage pour qu'il
+devint ami des Anglais, cependant il ne l'aimait pas. Ce jeune homme
+etait si different de Theodoros, que celui-ci avait doute serieusement
+qu'il fut son fils. Ses cinq ou six autres enfants, issus de ses
+relations illegitimes avec ses concubines, residaient a Magdala et
+etaient eleves dans le harem. Il s'etait fort peu enquis d'eux: mais
+toutes les fois qu'il passait a Magdala, il envoyait chercher Alamayou
+et passait des heures entieres a jouer avec lui. Quelques jours avant
+sa mort, il le presenta a M. Rassam en disant: "Alamayou, pourquoi ne
+saluez-vous pas votre pere?" Puis a la fin de l'audience, il l'envoya
+pour nous accompagner jusqu'a notre quartier.
+
+La mere d'Alamayou ne se plaignit jamais; quoique delaissee par son
+mari, elle lui fut toujours fidele. Elle employait habituellement
+toutes ses journees a lire le livre qu'elle aimait par-dessus tout,
+les Psaumes, ou bien la _Vie des Saints_ et de la Vierge Marie. Elle
+n'avait d'autre distraction que d'elever a ses cotes ce fils unique
+et bien-aime, pour lequel elle ressentait une si profonde affection.
+Lorsque Menilek, roi de Shoa, fit sa manifestation devant l'Amba, une
+trahison etant a craindre, elle renvoya son fils, et faisant appeler
+les officiers et les soldats, elle leur fit jurer fidelite an trone.
+Deux jours avant sa mort, Theodoros fit venir sa femme qu'il n'avait
+pas vue depuis plusieurs annees, et passa une apres-midi entiere avec
+elle et son fils.
+
+Apres la prise de Magdala, Waizero Terunish et Waizero Tamagno sa
+rivale furent envoyees a notre premiere prison, ou elles furent
+protegees et traitees avec sympathie. Il m'echut en partage de les
+recevoir a leur arrivee; et je fis mes efforts pour leur inspirer
+toute confiance, apaiser leur terreur, et les assurer que sous le
+pavillon britannique, elles seraient traitees avec honneur et respect.
+
+C'etait le 13 avril 1866 que Theodoros, alors puissant, nous avait
+traitreusement arretes dans sa propre maison; et chose etrange, ce fut
+le 13 avril, deux ans plus tard, que son corps fut porte dans notre
+tente, pendant que sa femme et sa favorite recevaient l'hospitalite
+sous le toit de ceux memes qu'il avait si longtemps maltraites.
+
+Les deux reines et le jeune Alamayou accompagnerent l'armee anglaise
+dans sa retraite. Waizero Tamagno, des qu'elle put retourner
+prudemment chez elle a Yedjow, nous quitta avec beaucoup de
+temoignages de sensibilite et de gratitude pour toutes les boutes et
+les attentions dont elle avait ete l'objet, surtout de la part du
+commandant en chef. Mais la pauvre Terunish mourut a Aikullet.
+Sou fils Alamayou, fils de Theodoros et petit-fils d'Oubie, vient
+d'atteindre, orphelin et exile, le rivage britannique, ou il est
+certain de trouver les egards et les soins affectueux dus a son
+infortune.
+
+
+Notes:
+
+[1] Shamas, vetement bland de colon, brode de rouge, tisse dans le
+pays.
+
+[2] La wancha est une grande coupe de corne.
+
+[3] Giraf, fouet de peau d'hippopotame.
+
+[4] L'injerna est une espece de gateau fait de petites graines de
+teff.
+
+[5] Brindo, boeuf cru.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les Europeens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
+mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la reponse de
+Napoleon III a Theodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
+mission de Djenda.--Etat des affaires a la fin de 1863.
+
+L'Abyssinie semble avoir ete, de tout temps, un objet de fascination
+pour les Europeens. Les deux premiers, dont le nom est lie aux
+dernieres affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui
+entrerent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce
+pays sons le nom de Johannes, fut le premier attache a la fortune de
+Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut eleve au rang de
+basha (capitaine); mais il parait que Ras-Ali ne lui accorda jamais
+une grande confiance. Il le tolera plutot a cause de l'amitie que M.
+Bell avait inspiree a son ami, M. Plowden, que pour la propre personne
+du capitaine. Bell, peu de temps apres, epousa une jeune demoiselle
+d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de
+cette union; deux filles, mariees toutes les deux a des serviteurs de
+souverains europeens, et un fils, qui quitta le pays en meme temps
+que les captifs. Bell combattit a cote de Ras-Ali a la bataille
+d'Amba-Djisella, qui fut si fatale a ce prince; mais il se retira vers
+la fia du combat dans une eglise, pour y attendre, en priere, l'issue
+des evenements. Theodoros ayant eu connaissance de sa presence dans le
+sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et
+par serment qu'il serait traite en ami. Bell obeit, et desormais une
+etroite amitie se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur.
+
+Bell, au bout de peu d'annees, s'etait tellement identifie aux
+Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les
+vetements que pour la nourriture. C'etait un homme d'un jugement sain,
+courageux, bien eleve, et qui appreciait tout ce qui est grand et bon.
+Il avait vu en Theodoros un ideal qu'il avait souvent reve, et il
+s'etait attache a lui d'une affection tout a fait desinteressee,
+poussee presque jusqu'a l'adoration. Theodoros l'eleva au rang de
+_likamaquas_ (chambellan) et le garda toujours aupres de lui. Bell
+dormait a la porte de la tente de son ami, mangeait du meme plat que
+lui, l'accompagnait dans toutes ses expeditions, et souvent, a la
+sollicitation de l'empereur, il passait des heures a lui raconter
+les merveilles de la vie civilisee, les avantages de la discipline
+militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Theodoros plusieurs
+fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens;
+mais les Abyssiniens etaient tellement reveches a la tactique
+europeenne, que les resultats qu'il obtint furent a peu pres
+insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-meme.
+Theodoros manifesta le desir a son ami de le voir marie selon le rite
+de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut
+decide, ce fut la famille de sa femme qui, a sa grande surprise,
+refusa son consentement. Alors l'empereur se presenta avec une esclave
+galla qui etait mariee, et il remplit l'office de pere de la fiancee.
+
+Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les
+Europeens qui penetrerent a cette epoque dans le pays, etaient surs de
+trouver en lui un ami devoue. L'amitie fraternelle qui unissait Bell
+et Plowden ne fit que croitre avec le temps. Lorsque Bell apprit le
+meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ
+sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva
+inopinement pres du lieu ou Plowden avait ete tue. Theodoros se
+promenait a cheval, un peu en avant de son armee, avant a ses cotes
+son fidele chambellan, lorsqu'a l'entree d'un petit bois, les deux
+freres Garad apparurent tout a coup au milieu du chemin, a quelques
+pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menacait son maitre,
+Bell se precipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de
+son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier
+de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitot l'autre frere, qui
+surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui
+perca le coeur. Theodoros fut prompt a venger son ami, car a peine
+Bell etait-il couche dans la poussiere, que son meurtrier etait
+mortellement blesse par l'empereur lui-meme. Theodoros ordonna que la
+place fut assiegee, et tous les compagnons d'armes de Garad (au
+nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacres
+de sang-froid. Theodoros porta le deuil de son fidele ami pendant
+plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi
+soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus
+l'avertir honnetement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait
+Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait
+montree a Bell, confiance si necessaire pour rendre les conseils
+profitables.
+
+Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que
+Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait
+de servir le souverain regnant, il est evident que Plowden s'evertuait
+a se faire nommer representant de l'Angleterre dans ce pays encore
+inconnu, et qu'il aurait voulu etre traite par le gouverneur de
+l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un
+petit _imperium in imperio_. Il ne fut pas toujours droit dans ses
+entreprises. Il suggera a Ras-Ali d'envoyer des presents a la reine et
+les porta lui-meme; il s'efforca de representer a lord Palmerston
+les avantages qui resulteraient d'un traite avec l'Abyssinie, parla
+longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et
+opprimaient les chretiens, etc., etc. Il finit par persuader le
+secretaire des affaires etrangeres de le nommer consul d'Abyssinie.
+C'est une justice a lui rendre que personne mieux que lui n'etait
+capable d'occuper ce poste: il etait estime de tout le monde, et son
+nom sera toujours prononce avec respect. Il ne s'identifia pas, comme
+Bell, a la nation. Il se vetit toujours a l'europeenne, et sa maison
+fut toujours tenue a l'anglaise. D'un autre cote, il montra un grand
+amour pour le ceremonial. Il ne voyageait jamais sans etre accompagne
+de plusieurs centaines de serviteurs, tous armes: vaine parade; car,
+le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun
+secours.
+
+Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien recu
+par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un
+traite. Ras-Ali etait un debauche, un esprit faible: tout ce qu'il
+desirait, c'etait qu'on le laissat agir a sa guise, et, par la meme
+raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait.
+Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un etendard.
+Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: "N'exigez pas que
+je le protege; je ne me soucie pas de ces choses-la, et je ne crois
+pas que mon peuple l'aime." Plowden eleva l'etendard britannique
+au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout etait mis en
+pieces par la populace. "Ne vous le disais-je pas?" Ce fut toute la
+consolation qu'il recut du gouverneur du pays. Apres la disgrace de
+Ras-Ali, ainsi que je l'ai deja raconte, Bell, qui avait accompagne
+Theodoros, ecrivait a ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme
+et depeignait dans un langage vraiment eloquent les qualites
+excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon
+lui, Plowden devait se presenter au plus tot, attendu que le puissant
+capitaine serait avant peu le maitre de toute l'Abyssinie.
+
+Cette reception de Theodoros fut tout a fait courtoise, mais bien
+differente des precedentes. Theodoros fut on ne peut plus aimable; il
+offrit de l'argent, mais il refusa de reconnaitre M. Plowden comme
+consul et ne ratifia point le traite passe entre Plowden et Ras-Ali.
+Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au
+sujet de Theodoros: c'etait le reformateur du pays; il avait introduit
+une certaine discipline dans son armee, et, selon les propres paroles
+de Plowden: "c'etait un honnete homme, pratiquant la justice, et,
+quoique ferme, point du tout cruel."
+
+Pendant les dernieres annees de sa vie, l'opinion de Plowden changea
+completement. Theodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne
+fut que par egard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence
+vis-a-vis de lui. Une fois, Sa Majeste pria Plowden de l'accompagner a
+Magdala; arrive au but de son voyage, Theodoros fit appeler le chef du
+pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur
+son projet de charger de chaines Plowden. Ce prince, qui avait une
+grande estime pour Plowden, fit observer a Sa Majeste qu'il lui
+suffisait de faire surveiller de pres l'etranger, et qu'il serait
+ainsi moins compromis aupres de son prisonnier. Plowden retourna donc
+dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entoure
+d'espions. Tout ce qu'il faisait etait rapporte a l'empereur, et
+pendant quelque temps, sous un pretexte ou sous un autre, il ne lui
+fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant
+decourage et sa sante ayant ete ebranlee, Plowden insista pour partir.
+Sa Majeste ceda a sa requete; mais il l'avertit en meme temps que
+les routes etaient infestees de rebelles et de voleurs, et l'engagea
+fortement a retarder son retour. Il m'a ete dit, par quelqu'un de bien
+informe, que Theodoros n'accorda la demande a Plowden, que parce qu'il
+etait persuade que ce voyage etait impossible.
+
+Toutefois Plowden confiant dans sa popularite, et aussi dans sa
+prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar
+il fut attaque et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin
+de Theodoros. Il est probable qu'il aurait ete relache moyennant une
+rancon, sans une circonstance tout a fait malheureuse. Plowden malade
+et fatigue s'etant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis
+que Garad lui parlait, porta la main a son ceinturon pour prendre son
+mouchoir de poche, ainsi que l'a raconte son domestique; mais le chef
+rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance
+qu'il tenait a la main et le blessa mortellement. Plowden fut achete
+par des marchands de Gondar, mais il mourut bientot apres des suites
+de sa blessure en mars 1860.
+
+Pendant notre sejour a Kuarata, au temps ou nous etions en grande
+faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datees de
+l'annee qui avait precede sa mort, nous furent apportees. Comme ses
+impressions et son opinion etaient changees! Il savait maintenant ce
+que valaient les belles paroles de l'empereur; il prevoyait qu'avant
+peu de temps une haissable tyrannie remplacerait la conduite ferme
+mais juste, qu'il avait autrefois tant admiree. Je me souviens
+parfaitement qu'a Zage, lorsque notre bagage nous fut apporte quelques
+instants apres notre arrestation, avec quelle hate et quelle anxiete
+Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle
+devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux
+papier avant qu'il fut detruit.
+
+Si Bell et Plowden eussent ete en vie, on se demande si Theodoros
+ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les
+differends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon
+compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai deja dit, n'aimait pas
+Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rancon aux marchands de Gondar,
+mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien a qui il
+comptait cet argent et il le rattrapa quelques annees plus tard et
+_avec interet_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la
+maniere dont Plowden etait mort, et il avait l'habitude d'ajouter:
+"Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il etait arme, et il
+s'est laisse tuer sans se defendre." C'etait une mechante accusation
+de la part de Theodoros, qui savait fort bien que Plowden etait si
+malade a cette epoque qu'il pouvait a peine marcher, et que s'il
+portait un pistolet, ce pistolet n'etait pas charge. Peu de temps
+avant sa mort, Theodoros, en plusieurs circonstances, ayant parle dans
+des termes trop durs de l'ainee des filles de Bell, quelques-uns de
+ses amis lui representerent qu'il ne devait pas oublier qu'elle
+etait la fille d'un homme mort en le protegeant. Theodoros repondit
+tranquillement: "Bell etait un poltron, il n'eut jamais porte un
+bouclier!"
+
+Quelques mois apres que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut
+ete repandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron
+fut nomme an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il
+n'arriva a Massowah qu'en fevrier 1862, et a Gondar qu'au mois de
+juillet de la meme annee. Le capitaine Cameron, non-seulement avait
+servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et
+traverse seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait
+ete employe dans l'etat-major du general William et avait ete attache
+plusieurs annees au consulat. Il etait vraiment bien qualifie pour ce
+poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il
+eut a faire a un homme seduisant, orgueilleux et ruse, et qui cachait
+ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva
+en presence de Theodoros devenu un vrai despote. A sa premiere visite
+Cameron fut recu avec honneur et traite par l'empereur avec beaucoup
+de respect, et lorsqu'il s'eloigna en octobre 1862, il fut charge de
+presents, escorte par les serviteurs memes de l'empereur et _presque_
+reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai meme comme M.
+Rassam et moi, tout d'abord il se laissa completement seduire par les
+bonnes manieres de Theodoros et ne sut pas discerner le vrai caractere
+de l'homme avec lequel il avait eu a faire, et ce ne fut que trop tard
+qu'il apprit a connaitre la valeur reelle de cette gracieuse reception
+et de ces flatteries dont on l'avait si liberalement gratifie.
+
+D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Theodoros a la
+reine Victoria par un messager indigene, et il partit pour la province
+de Bogos ou il avait juge sa presence necessaire. Pendant son sejour
+dans cette province, il decouvrit que Samuel, le _balderaba_[6] que
+Theodoros lui avait donne, homme fin plutot que traitre, intriguait
+avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur
+de son maitre imperial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait
+convenable, pour eviter plus tard d'avoir des difficultes avec le
+gouvernement turc, de laisser Samuel en arriere avec les serviteurs
+dont il n'avait que faire. Samuel fut blesse de n'avoir pas ete
+choisi pour accompagner M. Cameron a travers le desert du Soudan, et
+quoiqu'il pretendit etre bien aise de cet arrangement, il ecrivit
+peu de temps apres une longue lettre a son maitre, dans laquelle il
+parlait de M. Cameron dans des termes tout a fait defavorables.
+
+Arrive a Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez
+des amis, il demanda a ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur
+danse de guerre, quelques-uns refuserent, d'autres consentirent,
+mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprecier cette
+rejouissance, ils cesserent bientot. (Je mentionne ce fait parce que
+Theodoros le considera comme une offense a sa personne, et que ce fut
+un pretexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite
+vindicative.) Arrive a Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la
+fievre, ecrivit a Sa Majeste pour l'informer de son arrivee, et lui
+demanda la permission de se rendre a la station missionnaire de
+Djenda; ce qui lui fut accorde.
+
+M. Bardel, Francais d'origine, avait accompagne M. Cameron, dans son
+premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel
+quitta le consul Cameron pour entrer au service de Theodoros. A
+cette epoque Theodoros envoya a M. Cameron une lettre pour la reine
+d'Angleterre, il en remit aussi une a M. Bardel pour l'empereur des
+Francais. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul francais a
+Massowah, arriva en Abyssinie; il etait porteur de lettres de creance
+pour l'empereur Theodoros; il apportait aussi avec lui de petits
+presents destines a Sa Majeste au nom de l'empereur Napoleon III. M.
+Lejean ne fut traite comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui
+revint a Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une reponse
+du secretaire des affaires etrangeres qu'il remit a Theodoros, comme
+une piece emanant de l'empereur Napoleon lui-meme (un Afa-Negus). Tous
+les Europeens de Gondar furent sommes d'assister a la lecture de la
+lettre. Apres cette lecture, le roi assis a la fenetre de son palais
+demanda a M. Bardel comment il avait ete recu.
+
+"Tres-mal, repondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de
+l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla a l'oreille de Sa Majeste
+que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux
+etrangers. Sur ce, sans plus de facons, l'empereur me tourna le dos."
+
+Theodoros a ces mots prit la lettre et la dechira a morceaux en
+disant: "Quel est ce Napoleon? Est-ce que mes ancetres ne sont pas
+plus grands que les siens? Si Dieu l'a eleve si haut, ne peut-il pas
+m'elever aussi?" Apres cela il fit delivrer un sauf-conduit a M.
+Lejean avec ordre de quitter immediatement le pays.
+
+--L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de
+la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir
+M. Lejean, de peur que les Francais ne trouvassent un pretexte pour
+s'etablir quelque part dans la contree et que leurs pretres n'en
+profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours apres le
+depart de M. Lejean, Theodoros regrettant d'avoir favorise ce depart,
+envoya des messagers sur sa route pour l'arreter et le ramener a
+Gondar.
+
+Dans l'automne de 1863, les Europeens etablis en Abyssinie etaient au
+nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec
+lui, la mission de Bale, la mission d'Ecosse, les missionnaires de
+la societe de Londres pour la conversion des Juifs et quelques
+aventuriers.
+
+En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme
+pionniers d'une mission que l'eveque Gobat desirait fonder dans ce
+pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en meme
+temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censes suffire a leurs
+besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une
+petite remuneration si la chose etait jugee necessaire. Ils devaient
+ouvrir des ecoles et saisir toutes les occasions de precher la Parole
+de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans differentes directions.
+Lors des premieres difficultes qui survinrent au commencement du regne
+de Theodoros, le nombre des missionnaires laiques et des aventuriers
+qui s'etaient joints a eux (generalement designes sous le nom de _gens
+de Gaffat_ du nom de la ville ou ils residaient), s'elevait a huit. M.
+Flad, quelque temps auparavant, avait abandonne la mission de Bale en
+faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs.
+
+Les _gens de Gaffat_ jouerent un role important dans les difficultes
+qui, en 1863, surgirent entre Sa Majeste abyssinienne et les Europeens
+etablis dans le pays. Leur position n'etait nullement enviable:
+non-seulement ils devaient plaire a Sa Majeste, mais surtout ils
+etaient preoccupes d'eviter l'emprisonnement et les chaines. Afin de
+s'attacher le caractere changeant du souverain, ils l'interessaient a
+leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en
+rapport avec ses gouts d'enfant pour la nouveaute. A leur arrivee dans
+le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions
+de l'eveque de Jerusalem. Mais Theodoros ayant appris qu'ils etaient
+de bons ouvriers, leur envoya dire: "Je n'ai pas besoin de professeurs
+chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?" Ils se
+soumirent de bonne grace et se mirent a la disposition de Sa Majeste.
+Gaffat, situe a la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor,
+leur fut designe comme lieu de residence. Ils batirent la des maisons
+a moitie europeennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc.
+Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils
+quitteraient plus difficilement le pays, Theodoros leur ordonna de
+se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospera, et
+l'empereur pendant longtemps fut tres-liberal a leur egard. Il leur
+donna a profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin
+toutes les choses de premiere necessite. Il leur fit aussi present de
+boucliers d'argent, de selles brodees d'or, de mules, de chevaux, etc.
+Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or
+ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la
+contree, c'est qu'ils jouissaient de tous les privileges d'un ras
+(gouverneur).
+
+Theodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il esperait
+quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientot de tout ce
+qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il
+concut la pensee d'avoir des canons et des mortiers dans son
+empire. Il insinua doucement son desir aux Europeens qui refuserent
+formellement en declarant qu'ils n'avaient aucune idee d'un pareil
+travail. Theodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible
+d'obtenir ce qu'il desirait. Il se montra fort mecontent et fronca
+les sourcils. Alors ils demanderent en tremblant quel serait le bon
+plaisir de Sa Majeste. Theodoros exigea des canons: ils essayerent
+aussitot d'en fondre. Sa Majeste sourit; il savait quels etaient les
+hommes auxquels il avait affaire. Apres les fusils et les canons, ils
+firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis
+encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns
+furent charges de faire des routes, les autres d'etablir des
+fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigenes leur
+etaient confies, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il
+est de fait qu'avec leur concours ils executerent plusieurs travaux
+remarquables. J'ai ete un jour temoin de la durete avec laquelle ils
+etaient traites. Theodoros leur parlait d'un ton menacant, parce
+qu'une pure bagatelle l'avait contrarie. Je ne comprends pas leur
+complete soumission a cette volonte defer; mais je ne puis les blamer.
+Ils avaient plie une premiere fois et avaient accepte ses bontes; et
+maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils desiraient plus que
+jamais ne pas lui deplaire, afin de rester en possession de leurs
+biens et de leurs familles.
+
+Une autre station de missionnaires avait ete etablie a Djenda. Ceux-ci
+ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant
+avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion
+des Fellahs ou des Juifs indigenes. Ils refuserent tout travail a
+Theodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il etait persuade
+que tout Europeen est apte a toute sorte de travail. Il attribua leur
+refus a un mauvais vouloir a son egard, et il attendit une occasion de
+faire eclater son mecontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient
+pas tres-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des
+egards les uns pour les autres et un esprit fraternel regnait entre
+les deux stations.
+
+Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux
+missionnaires de la Societe ecossaise, d'un homme nomme Cornelius,[8]
+amene en Abyssinie par M. Stern, lors de sa premiere tournee; de M. et
+Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagne M.
+Stern dans son second voyage. Le reverend Henri Stern fut reellement
+un martyr de sa foi. Veritable type du courageux renoncement
+missionnaire, il avait expose sa vie en Arabie, ou, avec conviction
+et s'oubliant completement, il avait entrepris un voyage dangereux
+et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_ a ses
+freres les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'etait a peine echappe et
+comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit
+un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'etablir une mission
+dans ce pays ou vivait encore un millier de Juifs.
+
+M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien recu et bien
+traite par Sa Majeste. A son retour en Europe il publia une relation
+de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_.
+Dans cet ouvrage, M. Stern parle tres-favorablement de Theodoros; mais
+comme c'etait un historien tres-veridique, il donna sur la famille de
+l'empereur quelques details qui, jusqu'a un certain point, furent la
+cause des souffrances auxquelles il fut expose plus tard. Peu de temps
+apres, quelques articles parurent dans un journal egyptien, et on les
+attribua a M. Stern. L'on y faisait des reflexions severes sur le
+mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours nie etre l'auteur de
+ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern,
+ayons cru a sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais
+ajoute foi a son dementi. Jusqu'a la fin ils l'ont accuse d'etre
+l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conserve
+du ressentiment.
+
+M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de
+l'automne de 1862, accompagne cette fois de M. et Madame Rosenthal.
+Ils arriverent a Djenda en avril 1863.
+
+Aussitot que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrivee de M. Stern
+a Massowah, ils se rendirent en corps aupres de Theodoros et le
+supplierent de ne pas laisser s'etablir M. Stern en Abyssinie. Sa
+Majeste donna une reponse evasive et n'accorda point la demande; au
+contraire, il se rejouissait a la pensee de voir naitre l'inimitie
+entre les Europeens vivant dans son royaume, et il etait plein de joie
+a la pensee des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et
+de leur rivalite. M. Stern s'apercut bientot du grand changement
+qui s'etait produit dans le caractere de Theodoros et pendant ses
+differents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion
+de constater la cruaute de cet homme, qu'il avait peu auparavant
+tant estime et admire. L'Abouna, a cette epoque, avait de frequents
+froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement a ce
+dernier ses vices, et comme il avait toujours estime M. Stern, il le
+visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitie etait connue
+de l'empereur qui l'attribua a des intelligences entre l'eveque et le
+pretre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'etait imagine que
+ces entrevues avaient pour but de mettre a la disposition de l'Abouna,
+moyennant une certaine somme, le terrain d'une eglise, situee en
+Egypte.
+
+Pour nous resumer, tel etait l'etat des differents partis quand
+l'orage eclata sur la tete de l'infortune M. Stern, M. Bell et M.
+Plowden, les seuls Europeens qui aient eu quelque influence sur
+l'esprit de l'empereur, etaient morts. Les _gens de Gaffat_
+travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en
+sa presence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de
+leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce
+temps, le capitaine Cameron et ses gens etaient retenus a Gondar,
+et ne pouvaient etre informes des differends qui, malheureusement,
+divisaient les autres Europeens.
+
+
+Notes:
+
+[6] Interprete, generalement donne aux etrangers pour remplir le role
+d'espions.
+
+[7] Eveque abyssinien.
+
+[8] Il mourut a Gaffat au commencement de 1865.
+
+
+
+
+III
+
+
+Emprisonnement de M. Stern.--M. Kerans arrive avec des lettres et un
+tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont charges de chaines.--Retour
+de M. Bardel du Soudan.--Procedes de Theodoros vis-a-vis des
+etrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivite des
+Europeens expliquee.
+
+
+Tel etait l'etat des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission
+de retourner a la cote. Malheureusement il lui fut impossible de se
+servir de cette permission. M. Stern, avant son depart, fut passer
+quelques jours a Gondar. Il eut la pensee, mais trop tard, d'aller
+presenter ses respects a Sa Majeste. Pendant son court sejour dans
+cette ville, il avait accepte l'hospitalite de l'eveque. Le 13
+octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagne une partie
+du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la
+plaine de Waggera, M. Stern apercut la tente royale. Ce qui se passa
+ensuite est tres-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis
+a mort, et, des cette heure, sans aucune pitie charge de chaines,
+torture et traine de prison en prison, jusqu'au jour de sa delivrance
+a Magdala par l'armee britannique.
+
+A propos de la conduite de Theodoros vis-a-vis des etrangers, je dois
+a la verite de faire connaitre la cause des malheurs survenus a
+M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait
+incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal,
+produits comme charge contre lui, furent seulement decouverts
+plusieurs semaines apres les premieres cruautes qui lui avaient
+ete infligees. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence
+insignifiants, contribuerent a faire de M. Stern la premiere victime
+du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pensee
+qu'un Europeen dans son pays fut occupe a autre chose qu'a travailler
+pour lui. A sa premiere entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci
+en Abyssinie, Theodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'ecria
+dans un mouvement de colere: "J'en ai assez de vos Bibles." De plus,
+Theodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir a ses
+_enfants de Gaffat_. Aussi, immediatement apres l'emprisonnement de M.
+Stern, leur ecrivait-il: "J'ai enchaine votre ennemi et le mien."
+
+Ce furent les mechantes insinuations des _gens de Gaffat_
+qui determinerent la conduite de Theodoros. Nous en avons eu
+accidentellement la preuve a notre retour d'Abyssinie. A Antalo,
+j'avais quelques amis a diner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le
+soir, Pierre Beru, Abyssinien eleve a Malte, et qui avait ete un des
+interpretes du livre de M. Stern dans son proces a Gondar, entra dans
+la tente, et etant un peu excite, il dit a M. Stern que trois choses
+avaient appele sur lui la vengeance de Theodoros. Premierement,
+la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amitie qu'il avait
+temoignee a l'Abouna; troisiemement, son manque d'egards vis-a-vis de
+l'empereur pendant son sejour a Gondar.
+
+Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait a Gondar. Il venait pour
+remplir les fonctions de secretaire prive du capitaine Cameron. Il
+apportait quelques lettres a M. Cameron, parmi lesquelles il y en
+avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner a son
+poste a Massowah. De tous les captifs, aucun ne merite une plus grande
+sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en
+Abyssinie, il eut a supporter pendant quatre annees la prison et les
+chaines, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps
+malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Theodoros
+donnait pour pretexte a sa conduite qu'on l'avait insulte en lui
+offrant un tapis representant Gerard, le tueur de lions. "Gerard dans
+son costume de zouave, disait Theodoros, represente les Turcs;
+le lion, c'est moi-meme, que les infideles veulent abattre; le
+domestique, un Francais;" mais il ajoutait: "Je ne vois pas les
+Anglais qui devraient etre pres de moi." Le pauvre M. Kerans jouit
+seulement quelques semaines a Gondar d'une demi-liberte. Il avait
+donne en son nom un fusil a Sa Majeste (le tapis avait ete envoye par
+le capitaine Speedy, qui avait ete precedemment en Abyssinie); chaque
+matin, Samuel, qui etait le _balderaba_ des Europeens, se presentait
+avec les compliments plus ou moins sinceres de Theodoros. A sa
+premiere visite, il lui demanda: "L'empereur desire savoir ce qui vous
+ferait plaisir?" M. Kerans repondit: "Un cheval, un bouclier et
+une lance." Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa
+Majeste, quel genre de cheval il prefererait; et ainsi de suite,
+jusqu'a ce que le pauvre garcon, qui etait oblige chaque jour de se
+courber jusqu'a terre en reconnaissance du don suppose, commenca a
+supposer qu'on se jouait de lui.
+
+Peu de jours apres l'arrivee de M. Kerans, le consul Cameron fut
+appele au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester la jusqu'a
+nouvel ordre. Il se considerait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne
+lui fut pas permis d'aller a Gondar, que pretextant sa mauvaise sante,
+il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron
+attendit jusqu'au commencement de janvier, esperant tous les jours
+recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait,
+il se vit oblige d'obeir aux instructions qu'il avait recues; il
+informa Theodoros que, d'apres les ordres de son gouvernement qui lui
+prescrivaient de retourner a Massowah, il priait Sa Majeste de lui
+accorder cette permission.
+
+Dans la matinee du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs europeens,
+les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux
+derniers, retenus dans les chaines depuis quelque temps), furent
+mandes par Sa Majeste. Ils furent introduits dans une tente renfermee
+dans l'enceinte particuliere de Theodoros, ayant deux pieces de douze
+placees a l'entree et pointees dans la direction de la tente.
+L'enceinte etait pleine de soldats, et tout etait arrange pour rendre
+la resistance impossible. Peu d'instants apres l'arrivee de M. Cameron,
+Theodoros lui envoya plusieurs messagers charges de differentes
+questions, telles que: "Ou est la reponse a la lettre dont je vous
+avais charge pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous a mes
+ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?..." Le dernier message, qui
+lui fut adresse, fut celui-ci: "Je vous garderai prisonnier jusqu'a ce
+que j'aie recu une reponse, et que je sache si vous etes oui ou non
+consul." Aussitot les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut
+jete par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes
+chaines aux pieds. Les captifs furent tous places dans une tente situee
+dans l'enceinte imperiale. Pendant quelque temps, a part leurs fers,
+ils n'eurent a subir aucun mauvais traitement.
+
+Le 3 fevrier suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom
+de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'epier
+un general egyptien, qui, a la tete de forces considerables, occupait,
+depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situe sur les
+frontieres du nord-ouest et le plus rapproche de l'Abyssinie. Le jour
+suivant les _gens de Gaffat_ furent mandes par l'empereur pour etre
+consultes sur la question de rendre la liberte aux captifs europeens.
+D'apres leurs conseils, deux missionnaires de la societe d'Ecosse,
+deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornelius furent delivres de
+leurs fers, et il leur fut permis de retourner a Gaffat parmi les
+ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron
+qu'il solliciterait son elargissement, ainsi que l'autorisation de
+son depart, si lui, Cameron, voulait s'engager par ecrit, qu'aucune
+demarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger
+l'insulte qui lui avait ete faite dans la personne de son
+representant. M. Cameron, ne se croyant pas autorise a prendre une
+telle responsabilite, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel
+ayant offense Sa Majeste, ou plutot Sa Majeste n'ayant plus besoin de
+M. Bardel, celui-ci fut envoye rejoindre ceux qu'il avait contribue,
+pour sa bonne part, a faire emprisonner.
+
+Le reverend M. Stern a tres-bien decrit la douloureuse captivite
+que lui et ses compagnons ont eu a supporter avant leur premier
+elargissement, lors de leur arrivee dans la mission an commencement de
+1865; comment ils furent traines de Gondar a Azazo; l'horrible torture
+qui leur fut infligee le 12 du mois de mai; leur longue marche dans
+les chaines d'Azazo a Magdala; leur emprisonnement a l'Amba (nom
+general donne aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune,
+et la multiplicite des souffrances qu'ils eurent a supporter ainsi
+pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons a dire que le 14 fevrier
+1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier
+avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, etaient:
+le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie,
+Makerer, Pietro et MM. Stern et Rosenthal.
+
+Tout ce que j'ai dit jusqu'a present et la plus grande partie de ce
+que j'ai a raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la
+conduite de Theodoros vis-a-vis des etrangers. Il est certain (un
+grand nombre de faits sont la pour l'attester) que Theodoros, pendant
+plusieurs annees, les insulta systematiquement. Il agissait ainsi
+soit pour eblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il
+croyait a la complete impunite de ses plus grossieres iniquites.
+
+En decembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva
+en Abyssinie, porteur de certains presents pour Theodoros, et de
+l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La reputation de
+Theodoros s'etait repandue an loin du cote du Soudan, et probablement
+les autorites egyptiennes, dans la pensee de sauver cette province du
+pillage, ou bien, voulant eviter une guerre dispendieuse avec leur
+puissant voisin, adopterent cet expedient comme le meilleur a suivre
+pour apaiser la colere de leur ancien ennemi. Selon son usage,
+Theodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il
+infligea au respectable patriarche, sur ce pretexte que la croix
+en diamants, qui lui etait presentee, etait une insulte: "C'est la
+preuve, disait-il, qu'ils me considerent comme vassal." Le patriarche
+alors proposa d'envoyer une lettre accompagnee de presents convenables
+an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait a
+Theodoros des armes a feu, des canons et des officiers pour dresser
+ses troupes; Sa Majeste aussitot se recria en disant: "Je comprends,
+ils desirent maintenant me declarer leur tributaire."
+
+Il est tres-probable que Theodoros, toujours jaloux du pouvoir de
+l'Eglise, profita de la presence de son plus haut dignitaire pour
+montrer a son armee qui elle avait a craindre et a qui elle devait
+obeir. Sous le pretexte mentionne plus haut, il fit un jour batir une
+baie autour de la residence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant
+plusieurs jours, le fils aine de l'Eglise cophte, tenir son Pere en
+prison. Theodoros, plusieurs fois, avait ete excommunie par l'eveque,
+aussi se rejouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit
+a cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le
+patriarche d'enlever l'excommunication lancee par son inferieur.
+Toutefois, au bout d'un certain temps, Theodoros absous laissa partir
+le vieillard qu'il avait epouvante.
+
+Le patriarche, a son retour, fit son rapport: mais la reputation de
+justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon etait si
+grande que, loin d'etre cru, le gouvernement turc attribua l'echec
+survenu, dans les negociations a l'inaptitude de son agent; et bientot
+apres, il organisa une autre ambassade sur une plus grande echelle, la
+faisant accompagner de nombreux et magnifiques presents, et la mettant
+sous les ordres d'un officier experimente et fidele, Abdul Rahman-Bey.
+
+Ces envoyes egyptiens arriverent a Dembea en mars 1859. Tout d'abord
+Theodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les
+ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce
+moment le pays ne fut pas sur, il prit son hote avec lui et partit
+pour Magdala, qu'il estimait etre une residence plus conforme a ses
+projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia meme completement,
+et le malheureux y demeura pres de deux ans, a demi prisonnier. Mais
+ayant recu plusieurs lettres ou des menaces etaient energiquement
+exprimees de la part du gouvernement egyptien, Theodoros permit a
+son prisonnier de partir, mais il lui annonca qu'il serait vole, en
+touchant a la frontiere, par le gouverneur de Tschelga. Theodoros,
+apres le depart d'Abdul-Rahman-Bey, ecrivit an gouvernement egyptien,
+niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au prejudice de
+l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela
+l'infortune bey, craignant que ses denegations ne tournassent contre
+lui, s'empoisonna a Berber.
+
+Sa troisieme victime fut le naib d'Arkiko. Il avait accompagne
+l'empereur a Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit
+mettre en prison et le fit charger de chaines. Ce ne fut que sur les
+remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer
+qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre
+la pareille, que Sa Majeste comprit la prudence de ces avis et permit
+a son prisonnier de retourner dans son pays.
+
+Le meme jour que le naib d'Arkiko etait fait prisonnier, M. Lejean,
+membre du service diplomatique francais, degoute de l'Abyssinie et du
+manque de confort de la vie des camps, se presentait devant l'empereur
+pour le supplier de le laisser partir. Theodoros ne voulant pas
+accorder l'entrevue desiree et M. Lejean persistant dans sa demande,
+il lui fut repondu que Sa Majeste etait en route pour Godjam. Chaque
+jour accroissait ainsi les difficultes de son retour. Une telle
+arrogance ne pouvait etre toleree. Theodoros avait defie l'Egypte; et
+maintenant il allait defier la France. M. Lejean fut saisi et eut a
+demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures.
+Il ne fut relache qu'en envoyant une humble excuse et en renoncant
+an desir de quitter le pays. Il fut envoye a Gaffat avec l'ordre de
+rester la jusqu'au retour de M. Bardel.
+
+Theodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le
+patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte etait garde a demi
+prisonnier pendant plusieurs annees; il enchainait le naib, il
+insultait et enchainait le consul francais et le chassait du pays; et
+pourtant rien de mal ne lui etait arrive; an contraire, son influence
+au camp etait bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous
+les barbares auraient fait et pense exactement comme lui. Il en arriva
+bientot a cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit
+dans l'impossibilite ou l'on etait d'arriver jusqu'a lui, quels que
+fussent les mauvais traitements qu'il infligeat aux etrangers, aucune
+punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fut sa conviction, la chose
+est parfaitement demontree par sa brutalite toujours plus grande et
+sa conduite toujours plus mechante, et toujours plus outrageante a
+l'egard des captifs britanniques. Theodoros a la fin ne prit
+aucune peine pour cacher son mepris pour les Europeens et leurs
+gouvernements.
+
+Il savait qu'an mois d'aout 1864, il y avait deja un mois, une reponse
+de sa lettre a la reine d'Angleterre etait arrivee a Massowah: "Qu'on
+attende mon bon plaisir," fut la seule reponse qu'il fit lorsqu'on le
+lui annonca. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance
+de cette lettre et du message qui lui avait ete envoye, si sa chute
+rapide, n'avait "vers la fin" modifie sa conduite. Lorsque nous
+arrivames a Massowah en juillet 1864, Theodoros etait encore
+tout-puissant, a la tete d'une grande armee, et maitre de la plus
+grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus
+desastreuses. Il perdit la non-seulement son eclat royal, mais aussi
+une grande partie de son armee. Les Gallas profiterent de l'occasion
+et inquieterent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et
+probablement il pensa que l'amitie de l'Angleterre pouvait lui etre
+utile, peut-etre meme entrevit-il la possibilite d'amener cette
+puissance a une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi
+qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente repugnance, il nous
+accorda la permission si longtemps desiree d'entrer dans le pays. Nous
+pouvons comprendre maintenant jusqu'a un certain point, cet etrange
+caractere d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques
+notions des moeurs europeennes, Theodoros eut desire ardemment posseder
+les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais
+comment y reussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son
+amitie en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de
+phrases. Il fut bientot convaincu qu'il pouvait impunement insulter
+les etrangers ou les envoyes d'un Etat allie et il finit par croire,
+apres avoir maltraite les Europeens, qu'il pouvait tout aussi bien
+garder en otage un homme aussi important qu'un consul.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
+Rassam est choisi pour aller a la cour de Gondar, ou il est accompagne
+par le docteur Blanc.--Delais et difficultes pour communiquer avec
+Theodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivee
+d'une lettre de l'empereur.
+
+Au printemps de 1864, une rumeur vague se repandit qu'un potentat
+africain avait emprisonne un consul britannique. Le fait parut si
+etrange que peu de personnes crurent a cette nouvelle. Il fut bientot
+certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nomme Theodoros, avait
+enferme et charge de chaines le capitaine Cameron, consul accredite
+a cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires etablis dans cette
+contree. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portee a
+M. Speedy, vice-consul a Massowah; elle renfermait le nombre et le nom
+des captifs et donnait a entendre que leur elargissement dependait
+entierement de la reception d'une lettre officielle, en reponse a
+celle que le roi avait envoyee quelques mois auparavant a la reine
+Victoria.
+
+Il est evident que beaucoup de difficultes se presentaient au sujet
+de la demande exprimee par le consul Cameron. Peu de personnes
+connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur etait si
+singuliere, si contraire a tous les precedents, qu'il y avait de
+quoi reflechir pour savoir comment se mettre en communication avec
+l'empereur abyssinien sans exposer la liberte de ceux qu'on enverrait.
+
+Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre
+de M. Colquhoun, agent de Sa Majeste et consul general d'Egypte, datee
+du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte
+Russell, "qu'on aura beaucoup de difficultes pour arriver jusqu'a
+Theodoros." Il attendait en ce moment-la des nouvelles du gouvernement
+de Bombay, pour savoir quels etaient les moyens qu'il pourrait mettre
+a la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de
+praticable; il ajoutait: "Excepte par Aden je ne vois reellement
+aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire a une
+nature douce comme le dernier roi! mais il parait qu'il (Theodoros)
+est sujet a des acces de rage qui parfois le privent de sa raison et
+rendent _son approche dangereuse_."
+
+Le 16 juin, le ministere des affaires etrangeres choisit, pour la
+tache difficile et perilleuse de mandataire aupres de Theodoros,
+M. Hormuzd Rassam, representant politique residant a Aden. Des
+instructions furent envoyees a ce delegue afin qu'il se tint
+promptement pret a partir pour Massowah, pour aller solliciter
+l'elargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Europeens
+detenus par le roi Theodoros. Une lettre de Sa Majeste la reine
+d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour
+l'Abouna, et une autre du meme au roi Theodoros, furent envoyees en
+meme temps a M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam
+devait etre transporte a Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait
+a la fois informer Theodoros de son arrivee, lui porter une lettre de
+la reine d'Angleterre, et par la meme occasion, faire remettre les
+lettres du patriarche a l'Abouna et a l'empereur. Il devait attendre
+une reponse a Massowah, avant de decider s'il irait lui-meme ou s'il
+enverrait la lettre de la reine pour la delivrance du capitaine
+Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois
+adopter n'importe quelle demarche qui lui paraitrait la plus favorable
+pour reussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se
+placer dans une position qui put causer des embarras an gouvernement
+britannique.
+
+Or il arriva que, juste au moment ou M. Rassam apprenait qu'il avait
+ete choisi pour remplir la tache difficile, de transmettre une lettre
+de la reine d'Angleterre a l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller
+ensemble faire une excursion a Lahej, petite ville arabe, situee
+environ a vingt-cinq milles d'Aden. Nous causames longtemps sur
+cette etrange contree, et comme j'avais manifeste un grand desir
+d'accompagner M. Rassam a la cour d'Abyssinie, cet ami proposa
+aussitot au colonel Merewether, representant politique a Aden, de
+me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel
+Merewether accorda immediatement et qui fut promptement sanctionnee
+par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dumes
+attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre
+avait ete retenue en Egypte pour etre traduite. Ce ne fut donc que le
+20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittames Aden pour nous rendre a
+Massowah, sur le steamer de Sa Majeste le _Dalhousie_.
+
+Le 23 au matin, a une distance d'environ trente milles de la cote,
+nous apercumes le haut pays d'Abyssinie, forme de plusieurs chaines
+de montagnes superposees, courant toutes du nord au sud; les plus
+eloignees etaient les plus elevees. Quelques pics, entre autres le
+Taranta, s'elevent a la hauteur d'environ 12 a 13 mille pieds.
+
+A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus
+en plus distincts, nous apercumes une petite ile semee de blanches
+maisons entourees de vertes pelouses et reflechissant leur ombre
+protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit
+eprouver une sensation delicieuse; on eut dit que nous touchions
+a l'un de ces lieux enchantes de l'Orient, si souvent decrits, si
+rarement apercus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous
+poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous
+semblait trop lente encore. Mais petit a petit, comme nous approchions
+de la cote, nos illusions disparurent une a une; les gracieuses
+images s'evanouirent, et la realite toute crue ne nous offrit que des
+buissons marecageux, une berge sablonneuse et calcinee, des huttes
+sales et miserables.
+
+Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant
+notre imagination, nous trouvames (et malheureusement, nous restames
+assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre residence
+temporaire pouvait se decrire en trois mots: soleil brulant, salete et
+desolation.
+
+Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces iles
+de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est elevee que de
+quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de
+longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est separee de
+la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa
+distance d'Arkiko, petite ville situee a l'extremite ouest de la baie,
+est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une
+autre petite ile de corail tout a fait parallele a la premiere,
+couverte de buissons et de plusieurs autres genres de vegetation, est
+toute fiere de posseder la tombe d'un chelk venere: elle est entre
+Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite
+meridionale de la baie.
+
+Toute la partie occidentale de l'ile de Massowah est couverte de
+maisons; quelques-unes hautes de deux etages, sont baties en rocher de
+corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits
+en chaume. Les premieres sont habitees par les plus riches negociants,
+les representants de la Turquie, quelques Banians, les consuls
+europeens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinee
+a jetes sur cette cote inhospitaliere. Il n'y a pas un edifice digne
+d'etre mentionne: la residence du pacha n'est qu'un grand hotel lourd
+et remarquable seulement par sa salete. Pendant notre sejour, les
+mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletes dans la cour
+et dans l'escalier du palais, n'etaient pas supportables; il est plus
+facile de se les imaginer que de les decrire. Les quelques mosquees
+qui se trouvent a Massowah sont sans importance, ce sont de miserables
+edifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction
+en ce moment, promet d'etre un peu mieux que les precedentes.
+
+Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles etroites
+et irregulieres qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez
+proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je
+ne saurais le dire. Excepte devant la residence du pacha, aucun espace
+n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont
+pour la plupart baties les unes contre les autres, quelques-unes meme
+sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce
+pays si peu connu, qu'il donne lieu a de nombreuses contestations.
+
+Le port est situe au centre de l'ile, du cote oppose aux portes de la
+ville, qui sont regulierement fermees a huit heures du soir; la raison
+de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de
+debarquer dans aucune autre partie de l'ile que sur la sale jetee. Sur
+le port, quelques huttes avaient ete baties par le douanier et ses
+employes; puis autour de ces dernieres il s'en eleva d'autres,
+construites par les marchands et les Bedouins parfumes au suif. Ce
+sont eux qui enregistrent les entrees, et exigent les impots selon
+leur caprice, avant meme que les marchandises soient expediees aux
+_Banians_, ou consignees dans le bazar pour la vente. Ce dernier est
+une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville.
+Le beau Bedouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigene et les
+flaneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir a hanter cet
+endroit de la ville; car quoique _parfume_ d'exhalaisons impossibles a
+decrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie
+de la journee c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressee.
+
+La partie est de la ville renferme le cimetiere, les fontaines
+publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit
+fort.
+
+Le cimetiere commence a la derniere maison de la ville; les limites
+entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter
+de l'espace entre les sepultures, les reservoirs publics sont places
+parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon
+etat. Apres les fortes pluies, le terrain dechire ouvre une issue aux
+eaux qui se rendent dans les reservoirs, entrainant les saletes et les
+detritus accumules pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent
+des fragments de corps humains presentant tous les degres de
+decomposition. L'eau n'en est pas moins estimee et, chose etrange, ne
+produit aucun mauvais effet.
+
+A l'extremite nord et a l'extremite sud de l'ile, deux edifices ont
+ete batis, l'un l'embleme de l'amour et de la paix, l'autre celui de
+la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il
+serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal;
+plusieurs inclinent a croire que c'est la demeure des reverends Peres.
+Le fort parait considerable, mais seulement a une grande distance; car
+plus on approche plus il ressemble a un debris des derniers ages, une
+ruine croulante deja trop ebranlee pour supporter plus longtemps ses
+trois vieux canons, couches sar le sol. Ce n'etait pas la peur des
+ennemis qui les avait fait placer la, mais la frayeur du canonnier qui
+avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pieces.--Du cote
+oppose, la maison des missions conservant la blancheur immaculee,
+semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutot que
+repoussant l'etranger. Mais a l'interieur, est-ce que ce ne sont que
+des paroles d'amour qui ebranlent les echos de leurs domes? Est-ce que
+les paroles de paix sont les seules que laissent echapper ses murs?
+Quoique des volumes temoignent de son passe, et bien que l'histoire
+de l'Eglise romaine soit ecrite en lettres de sang sur toute la terre
+d'Abyssinie, nous voulons esperer que les craintes du peuple sont
+sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les
+missionnaires chretiens, s'efforcent de faire prosperer une seule
+chose: la cause du Christ.
+
+Massowah, de meme que tous les pays environnants, depend de
+l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en recoit. Le _jovaree_
+est la principale nourriture; le ble est peu en usage; le riz est la
+nourriture favorite de la haute classe. Des chevres et des moutons
+sont tues journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares
+occasions; la viande de chameau est la plus estimee, mais, a cause de
+la cherte de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances
+qu'il est permis d'en tuer.
+
+Les habitants etant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le
+tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au
+bazar. La quantite d'eau fournie par les quelques reservoirs, en
+assez bon etat pour la contenir, etant insuffisante pour toute la
+population, on en apporte journellement des puits situes a quelques
+milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportee
+dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est
+amenee dans des barques a travers la baie. D'ou qu'elle vienne, cette
+eau est toujours saumatre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette
+raison et aussi a cause d'une plus grande facilite dans le transport,
+que cette derniere est meilleur marche et achetee seulement par les
+plus pauvres habitants.
+
+Afin d'eviter d'inutiles repetitions, avant de parler de la
+population, du climat, des maladies, etc., etc., il est necessaire de
+dire quelque chose du pays voisin.
+
+Environ a quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_,
+grand village d'environ mille feux, le premier endroit ou nous avons
+rencontre de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les
+terres, nous rencontrames _Moncullou_, village plus petit, mais mieux
+bati. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de
+_Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau a l'est de
+Haitoomloo, composent toute la partie habitee de cette region sterile.
+Le plus rapproche des villages est ensuite _Ailat_, situe a environ
+vingt milles de Massowah et bati sur la premiere terrasse des
+montagnes de l'Abyssinie, a environ 600 pieds au-dessus du niveau de
+la mer. Tous les autres villages dont nous avons parle sont situes an
+milieu d'une plaine sablonneuse et desolee; quelques mimosas, quelques
+aloes, de rares plantes de sene et de maigres cactus s'efforcent de
+chercher leur nourriture dans ce sable brule. La residence des consuls
+anglais et francais dans cette region brille comme une oasis dans le
+desert; ils y ont transporte de grands pins afin d'acclimater cet
+arbre dans ce pays, ou du reste il pousse tres-bien.
+
+Les puits sont la richesse des villages, leur veritable existence.
+Tres-probablement, les huttes ont ete ajoutees aux huttes dans leur
+voisinage jusqu'a ce que des villages entiers se sont eleves, toujours
+entoures par une etendue deserte et brulee. Les puits y sont au nombre
+de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermes, souvent de nouveaux
+puits sont creuses afin d'entretenir un approvisionnement constant
+d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est
+qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumatre, tandis que
+dans ceux qu'on a nouvellement creuses l'eau est toujours douce. Cette
+eau provient de deux sources differentes: d'abord des hautes montagnes
+du voisinage. La pluie qui filtre et impregne le sol ne peut penetrer
+que jusqu'a une certaine profondeur a cause de la nature volcanique de
+la couche inferieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre a
+une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration
+de la mer. Les puits, quoique creuses a environ quatre milles de
+la cote, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par
+consequent au-dessous du niveau de la mer.
+
+La preuve d'un courant souterrain, du a la presence des hautes chaines
+de montagnes, devient plus evidente a mesure que le voyageur avance
+dans l'interieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux
+et sterile, cependant on apercoit une certaine vegetation, les arbres
+et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus
+haute taille. A quelques milles dans l'interieur des terres, pendant
+les mois d'ete, il est toujours possible de se procurer de l'eau en
+creusant a quelques pieds dans le lit desseche d'un torrent.
+
+Il m'est souvent venu a la pensee que le bien qu'avaient produit les
+puits artesiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans
+ces regions. La localite semble meme plus favorable, et j'espere que
+ces pays desoles du Samhar, de meme que le grand desert africain,
+seront un jour transformes en une fertile contree.
+
+Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore etre d'une grande utilite.
+A notre arrivee a Moncullou, nous trouvames l'eau des puits dependant
+de la residence du consul a peine potable, a cause de son gout
+saumatre; nous nettoyames le puits, une grande quantite de sable d'un
+gout sale en fut extraite et nous creusames jusqu'a ce que le roc
+apparut. Le resultat de nos travaux fut que nous eumes le meilleur
+puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent
+faites, de la part meme du pacha. Malheureusement, les ancetres des
+Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et
+comme toute innovation est toujours detestee par les races a demi
+civilisees, le fait fut admire mais non imite.
+
+Arkiko, a l'extremite de la baie, est plus pres des montagnes que les
+villages situes au nord de Massowah, mais le village est entierement
+bati sur la berge; les puits, qui ne sont pas a cent pas de la
+mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du cote nord, par
+consequent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court a
+parcourir, retiennent une plus grande quantite de particules salines,
+de sorte que, s'il ne s'y melait une petite quantite d'eau douce des
+montagnes, elle serait tout a fait impotable.
+
+Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux
+thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat.
+Pendant l'ete de 1865 nous fimes une petite excursion dans la baie
+d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont a
+plusieurs milles de la cote, et a l'exception de quelques fragments de
+colonnes brisees, elles ne renferment aucune trace des premieres et
+importantes colonies. Cette localite est beaucoup plus chaude que
+Massowah; on ne voyait aucune vegetation, ni aucune trace d'habitation
+sur ces bords desoles. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en
+traversant le meme pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports,
+des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante
+qui avait surgi an milieu du desert.
+
+Les sources d'Adulis[9] sont seulement a quelques centaines de pas des
+bords de la mer; elles sont environnees de champs de verdure couverts
+d'une puissante vegetation et sont le rendez-vous de myriades
+d'oiseaux et de quadrupedes, qui, matin et soir, arrivent par essaims
+pour se desalterer.
+
+A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique,
+sur un petit plateau, entre de hautes montagnes taillees a pic. A sa
+source la temperature est de 141 degres Fahrenheit[11], mais comme ses
+eaux serpentent le long de differents ravins, elles se refroidissent
+graduellement jusqu'a ce qu'elles ne different presque pas des
+ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes a boire,
+et employees par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins
+usuels; elles sont meme tres-estimees des Bedouins. A cause de leurs
+proprietes medicales, un grand nombre de personnes affluent a
+ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravines et
+volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande variete
+de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il parait qu'elles sont
+surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la
+peau. Probablement, dans ces cas, toute espece d'eaux chaudes agirait
+de la meme maniere, vu l'etat morbide des teguments chez ces races
+sales et qui ne se lavent jamais.
+
+La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant
+que j'en puis etre certain), s'eleve a environ 10,000 habitants. Le
+peuple de Massowah est loin d'etre une race pure; an contraire, c'est
+un melange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits
+sont generalement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart
+sont courts et boucles; la peau est brune, les levres souvent
+epaisses, les dents egales et blanches. Les hommes sont d'une taille
+moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop
+petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est
+ignorant et superstitieux, n'ayant conserve que quelques-unes des
+vertus de ses ancetres, mais ayant garde tous leurs vices. Il y a une
+grande difference chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et
+de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des
+travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir,
+et vont par bandes a la recherche de leur nourriture et de leur eau.
+Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de
+marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane
+arrive de l'interieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de
+miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux.
+Quelles peuvent etre les affaires de cinq cents marchands! Comment la
+valeur de cinquante francs de miel environ, et 250 a 300 francs de
+grain peuvent-ils procurer un benefice suffisant pour babiller et
+nourrir non-seulement les negociants eux-memes, mais aussi leur
+famille? C'est un probleme que j'ai en vain cherche a resoudre.
+
+Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'etre une charge pour les
+pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du
+moins a Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli
+revenu a leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais
+paresseux, se trainant tout le jour a l'ombre de leur hutte, et
+qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui
+journellement faisaient plusieurs fois le voyage a Massowah, pour
+porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en general de
+huit a seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien
+faites, leurs cheveux, proprement tresses, tombent sur les epaules.
+Une petite etoffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est
+le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aisees portent
+de plus une autre etoffe gracieusement attachee a leurs epaules comme
+le plaid ecossais. Leur narine droite est ornee d'un petit anneau de
+cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise ornee
+de boutons, c'est beaucoup plus estime; aussi pendant notre sejour,
+nos boutons furent-ils mis a contribution.
+
+Si nous considerons que Massowah est situee sous les tropiques,
+qu'elle ne possede aucun courant d'eau, qu'elle est entouree de
+deserts brulants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons
+a cette conclusion que le climat doit en etre brulant et aride.
+
+De novembre a mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans
+une maison ou sous une tente, la temperature est agreable; mais du
+mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent
+etouffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin
+avant le reveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombee,
+tous les animaux de la creation, betes et gens, sont saisis d'une
+sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui regne alors vous saisit
+de crainte et il produit un douloureux effet.
+
+Du mois de mai an mois d'aout, il y a de frequents ouragans de sable.
+Ils commencent d'habitude a quatre heures de l'apres-midi (quelquefois
+cependant le matin), et leur duree peut varier de quelques minutes
+seulement a une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan eclate,
+l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout a fait sombre; un nuage
+noir s'etend de la mer a la chaine de montagnes, et, en avancant, il
+obscurcit le soleil.
+
+Quelques minutes d'un calme profond s'ecoulent, puis tout a coup la
+noire colonne s'approche; tout semble disparaitre devant elle, et le
+rugissement de la terrible tempete de vent et de sable dechainee sur
+la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et
+sec qui souffle apres le vent de la mer parait froid, bien que le
+thermometre monte a 100 ou 115 degres. Apres la tempete, une douce
+brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne
+peut se figurer la quantite de sable transportee par ces ouragans. Il
+est de fait que, pendant la tempete, nous ne pouvions distinguer a
+une tres-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par
+exemple.
+
+Il pleut rarement; seulement en aout et novembre il fait quelques
+ondees.
+
+En ce qui concerne les Europeens, le climat, tel que nous I'avons
+decrit, ne peut etre considere comme nuisible; il debilite et
+affaiblit le systeme, et predispose aux maladies des tropiques, mais
+il les engendre rarement. J'ai ete temoin de quelques cas de scorbut
+dus a l'eau saumatre et a l'absence de vegetaux; mais ces cas ne se
+propagerent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant
+tout mon sejour, je n'en ai compte que trois ou quatre cas. Les
+fievres sont communes parmi les naturels apres la saison des pluies;
+mais bien qu'il y ait de temps a autre quelques cas de fievres
+pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fievres
+intermittentes qui cedent promptement au traitement ordinaire.
+
+La petite verole de tout temps y fait de terribles ravages.
+Lorsqu'elle eclate, un cas benin est choisi, et l'on inocule le virus
+a une grande quantite de gens. La mortalite est considerable parmi
+ceux qui subissent l'operation. Plusieurs fois en ete j'ai recu du
+virus, et j'ai essaye de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je
+l'attribuais a l'extreme chaleur du climat, mais pendant les froids je
+renouvelai l'operation, et je ne reussis pas davantage. Les cas les
+plus nombreux de mortalite sont dus aux accouchements, chose etrange,
+ainsi que dans toutes les contrees de l'est, ou la femme est
+sedentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce
+resultat. Apres son accouchement, la femme est placee sur un _alga_
+ou petit lit indigene, sous lequel est entretenu un feu de plantes
+aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement delivree.
+Les cas de diarrhee furent frequents pendant l'ete de 1865, et la
+dyssenterie, a la meme epoque, causa plusieurs morts. Ou rencontre
+rarement des maladies des yeux, excepte de simples inflammations
+produites par la chaleur et l'eclat du soleil. Je souffris moi-meme
+d'une ophthalmie, et je fus oblige de retourner a Aden pendant
+quelques semaines. Je n'ai rencontre aucun cas de maladie de poumons,
+et les affections des bronchites semblent entierement inconnues. J'ai
+soigne un cas de nevralgie et un de rhumatisme goutteux.
+
+Pendant plusieurs annees, les sauterelles avaient cause de grands
+dommages aux recoltes. En 1864, elles amenerent une telle disette,
+une telle cherte des objets de premiere necessite, qu'en 1865 les
+provinces du Tigre, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient ete
+entierement ravagees par les essaims de sauterelles, se trouverent
+sans aucun approvisionnement de l'interieur. Le gouverneur du pays
+envoya a Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et
+du riz, afin d'echapper a l'horreur d'une famine complete. Toutefois,
+beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces
+miserables a moitie affames furent victimes d'une maladie semblable au
+cholera. Ce dernier fleau fit son apparition en octobre 1865, comme
+nous faisions nos preparatifs pour un voyage a l'interieur. L'epidemie
+se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de
+l'insuffisance de nourriture ou de sa qualite inferieure devinrent
+aisement la proie du fleau; un bien petit nombre de ceux qui furent
+atteints en rechapperent. Pendant notre residence a Massowah, cinq
+membres de la petite communaute d'Europeens moururent; deux furent
+frappes d'apoplexie, deux s'eteignirent de faiblesse, et un autre
+mourut du cholera. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha
+lui-meme fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande
+faiblesse et d'une perte complete de forces dans les organes
+digestifs. Il fut gueri par des bains de mer pris a propos.
+
+Les Bedouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants,
+ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les
+exorcismes. L'homme qui exerce la medecine est generalement age;
+c'est un cheik, respectable voyant, grand belitre a la mine beate. Sa
+prescription habituelle consiste a ecrire quelques ligues du Koran sur
+un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il
+fait boire an malade. D'autres fois, le passage est ecrit sur un
+petit carre de cuir rouge et applique sur le siege de la maladie. Le
+_mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entiere
+efficacite des Paroles de la Vache revelee, il opere plus rapidement
+son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade,
+ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prieres
+favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait ete
+combattu auparavant, essayerait d'empecher l'effet bienfaisant du
+crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la
+formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que superieur
+en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances medicales
+sont bien restreintes. Il possede quelques remedes qui lui out ete
+donnes par des voyageurs; mais comme il ignore completement leurs
+proprietes et la quantite voulue a employer, aussi les garde-t-il fort
+sagement sur une etagere, pour la grande admiration des indigenes, et
+fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opere pas de
+merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrere_
+n'est pas beaucoup recherche, quoiqu'il en impose a la credulite des
+gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontres en _consultation_,
+il a toujours temoigne une grande modestie, reconnaissant parfaitement
+son ignorance.
+
+Massowah, ainsi que je l'ai deja constate, est batie sur un rocher
+de corail. La plus grande partie de la cote est formee de pareils
+rochers, qui s'elevent en falaises quelquefois a la hauteur de 30
+pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12],
+les rochers volcaniques commencent a se montrer, semes de tout cote et
+comme jetes negligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isoles et
+comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientot,
+croissant en nombre et en hauteur, jusqu'a ce qu'ils atteignent la
+montagne elle-meme, ou chaque pierre atteste sa provenance volcanique.
+
+La flore de ce pays est peu variee et appartient, sauf quelques
+rares exceptions, a la famille des legumineuses.--Plusieurs varietes
+d'antilopes rodent dans le desert. Les perdrix, les pigeons et
+quelques especes de palmipedes y arrivent en grand nombre a certaines
+saisons de l'annee. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre
+animal utile a l'homme. Les principaux hotes de ces contrees sont
+les hyenes, les serpents, les scorpions et une quantite innombrable
+d'insectes.
+
+Nous demeurames a Massowah du 23 juillet 1864 au 8 aout 1865, date de
+notre depart pour l'Egypte, ou nous allions dans le but de recevoir
+des instructions, lorsque nous recumes une lettre de l'empereur
+Theodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur
+etait si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous
+soupirions ardemment apres notre retour a Aden et aux Indes, car nous
+avions abandonne tout espoir de faire accepter notre mission par
+l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait ete epargnee, aucun
+obstacle ne s'etait presente qu'on n'eut essaye de le vaincre,
+aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'etat des
+prisonniers ou pour les secourir n'avait ete negligee. Tous les moyens
+avaient ete employes pour persuader l'obstine monarque de reclamer la
+lettre qu'il affirmait etre si desireux de recevoir. Le jour meme
+de notre arrivee a Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour
+engager des messagers a partir pour la cour abyssinienne et informer
+Sa Majeste ethiopienne, que des officiers etaient arrives a la cote,
+porteurs d'une lettre de Sa Majeste la reine d'Angleterre. Mais telle
+etait la crainte du nom de Theodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup
+de difficultes et sur la promesse d'une large retribution, que nous
+pumes decider quelques personnes a accepter cette mission. Le soir du
+24, le lendemain de notre arrivee, nos messagers partirent charges de
+remettre a l'Abouna et a l'empereur des lettres du patriarche et de M.
+Rassam. Nos envoyes promirent d'etre de retour avant la fin du mois.
+
+M. Rassam, dans sa lettre a l'empereur Theodoros, l'informait fort
+convenablement qu'il etait arrive a Massowah le jour precedent,
+porteur d'une lettre de Sa Majeste la reine d'Angleterre a l'adresse
+de Sa Majeste l'empereur Theodoros, et qu'il desirait la remettre en
+main propre. Il l'informait egalement qu'il attendait la reponse a
+Massowah, et qu'il desirait, si Sa Majeste voulait qu'il l'apportat
+lui-meme, qu'on lui fournit une escorte sure. Toutefois il laissait
+le choix a Theodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les
+prisonniers accompagnes d'une personne digne de confiance, a laquelle
+on delivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en
+avertissant Sa Majeste que son ambassade a la reine Victoria avait ete
+agreee, et que si elle atteignait la cote avant le depart de M. Rassam
+pour Aden, il prendrait toutes les mesures necessaires pour qu'elle
+parvint en Angleterre en surete.
+
+Un mois, six semaines, deux mois s'ecoulerent dans l'attente
+incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent
+epuisees. Peut-etre, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est
+possible que le roi les ait retenus; peut-etre ont-ils perdu ce qui
+leur avait ete remis, en traversant quelque riviere, etc., etc. Mais
+comme aucune nouvelle positive ne pouvait etre obtenue sur l'exacte
+condition des captifs, il etait impossible de rester plus longtemps
+dans un tel etat d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore
+une fois d'expedier de nouveaux messagers, non sans de grandes
+difficultes, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet,
+accompagnee d'une note explicative. D'un autre cote, des envoyes
+secrets etaient en meme temps expedies an camp de l'empereur, pour
+s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans
+differentes parties du pays, d'ou nous supposions qu'il etait possible
+d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps apres, ayant reussi a
+nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient
+ete autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur
+ecrivimes une lettre en anglais, en francais et en allemand, ne
+sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer
+quelles mesures il y aurait a prendre afin d'obtenir l'elargissement
+des prisonniers.
+
+Nous attendimes encore sur cette plage deserte de Massowah, esperant
+toujours cette reponse tant desiree; rien n'arriva, mais le jour de
+Noel nous recumes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux
+Europeens auxquels nous avions ecrit. Ils nous informaient tous les
+deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Europeens etaient
+dues a ce qu'il n'avait pas ete repondu a la lettre de l'empereur, et
+ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tot la lettre qu'il avait
+apportee pour Sa Majeste. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'etait
+pas convenable que le gouvernement britannique forcat l'empereur a
+recevoir une lettre signee par la reine d'Angleterre, lorsque ce
+dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette
+susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions etaient
+changees et qu'il ne s'en souciait plus.
+
+Sur ces entrefaites arriverent quelques serviteurs des prisonniers,
+porteurs de lettres de leurs maitres; d'autres personnes avaient ete
+expediees de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent
+etaient ainsi regulierement envoyes aux captifs qui, en retour, nous
+informaient de leur etat et des faits et gestes de l'empereur. Notre
+presence a Massowah n'avait pas eu peut-etre une grande importance
+politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyames
+aux prisonniers, leur misere aurait ete decuplee, si meme ils
+n'avaient pas succombe aux privations et aux souffrances.
+
+Les amis des captifs et le public lui-meme, presque partout, sans
+tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa
+mission, et des grandes difficultes qu'il avait rencontrees,
+attribuaient le manque de reussite a l'inactivite du representant de
+l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donnes, quelques-uns furent
+suivis, mais on n'obtint aucun resultat. Le bruit circulait que l'une
+des raisons de Sa Majeste pour ne pas nous donner une reponse, c'etait
+que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se
+regardait comme offense et ne consentirait jamais a nous reconnaitre.
+Pour obvier a cette difficulte, en fevrier 1865, le gouvernement
+decida d'adjoindre a notre ambassade an autre officier militaire;
+ainsi que les journaux de cette epoque le rapportaient, on esperait
+obtenir beaucoup de ces nouvelles demarches. En consequence le
+lieutenant Prideaux, du corps de reserve de Sa Majeste Britannique a
+Bombay, arriva en mai a Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa
+presence sur la cote n'eut aucune influence sur l'esprit de Theodoros.
+Le seul avantage que nous acquimes par sa presence a la mission, ce
+fut d'avoir un agreable compagnon, qui fut ainsi condamne a passer
+avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus
+chauds de l'annee, dans le brulant climat de Massowah. Plusieurs mois
+s'ecoulerent; toujours point de reponse. La condition des prisonniers
+etait des plus precaires; c'etait avec beaucoup d'apprehension qu'ils
+voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres etaient
+desesperees, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur
+fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la
+rebellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de
+les approvisionner selon leurs besoins.
+
+A la fin de mars, nous nous determinames a tenter un dernier effort,
+et a demander notre rappel si la chose echouait. Nous avions entendu
+raconter par Samuel, comment il avait ete mele a cette affaire, et
+nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de
+son maitre. Des que nous l'eumes informe que nous desirions faire
+parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous
+aurions une reponse. Encore une fois nos esperances se reveillerent
+et nous crumes a une reussite. Les quarante jours s'ecoulerent, puis
+deux, puis trois mois et nous n'entendimes parler de rien. Il semblait
+qu'une fatalite atteignit tous nos messagers; quelle que fut la classe
+a laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du naib, ou
+attaches a la cour de Theodoros, le resultat etait toujours le meme,
+non-seulement ils ne rapportaient aucune reponse, mais nous ne les
+revoyions plus.
+
+Le temps designe pour la mission de M. Rassam a Massowah etant passe,
+sans avoir donne aucun resultat satisfaisant, il fut decide a la fin
+que l'on recourrait a un autre moyen.
+
+Au mois de fevrier 1865, un Cophte, Abdul Melak, se presenta an
+consulat de Jeddah, pretendant arriver d'Abyssinie porteur d'un
+message de l'Abouna an consul general anglais en Egypte. Il affirmait
+que s'il obtenait du consul general une declaration par laquelle
+on s'engagerait, si l'empereur relachait les prisonniers, a ne pas
+poursuivre l'offense qui avait ete faite a la nation anglaise,
+l'Abouna de son cote se faisait fort d'obtenir la liberation des
+prisonniers et garantissait leur securite. Cet imposteur, qui n'avait
+jamais ete en Abyssinie, donna des details si etonnants qu'il en
+imposa completement an conseil de Jeddah et au consul general. Le fait
+cependant qu'il pretendait avoir traverse Massowah sans se presenter
+a M. Rassam, etait deja suspect; si ces messieurs avaient possede les
+plus legeres connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient decouvert la
+supercherie, lorsque le soi-disant delegue acheta quelques presents
+_convenables_ pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En
+Abyssinie, le tabac est regarde comme impur par les pretres; aucun
+d'eux ne fume, et en admettant meme, que dans sa vie privee, l'Abouna
+eut de temps en temps quelque faiblesse pour ce vegetal, toutefois il
+aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrete que possible.
+Ainsi lui presenter une pipe d'ambre aurait ete une insulte gratuite
+faite a un homme, qui etait suppose devoir rendre un service
+important. C'etait la marque la plus irrecusable d'un manque complet
+de connaissance des usages des pretres d'Abyssinie. Cependant on fit
+partir cet homme, qui vecut plusieurs mois parmi les tribus arabes,
+situees entre Kassala et Metemma, protege par le certificat qui le
+declarait ambassadeur et le recommandait a la protection des tribus
+qu'il traversait. Nous le rencontrames non loin de Kassala. Il
+confessa la trahison dont il s'etait rendu coupable, et fut tout
+rejoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux
+autorites turques pour le faire prisonnier.
+
+Le gouvernement decida enfin de nous rappeler et designa pour nous
+remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingue.
+
+Au commencement de juillet, nous fimes une courte excursion dans
+le pays d'Habab, situe au nord de Massowah; a notre retour nous
+rencontrames dans le desert de Chab des parents du naib, qui nous
+informerent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) etait de retour avec
+une reponse de Sa Majeste et qu'il nous attendait impatiemment; que
+nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais
+ce qui etait encore plus rejouissant, c'etait la nouvelle apportee
+par eux que Theodoros, par egard pour nous, avait relache le consul
+Cameron et ses compagnons de captivite. Le 12 juillet, Ibrahim arriva.
+Il nous donna de nombreux details touchant l'elargissement du consul;
+recit qui fut confirme quelques jours apres par un ami de ce dernier
+ainsi que par nos premiers delegues. Je crois, d'apres ce que j'ai
+appris plus tard, que Theodoros fut le premier auteur du mensonge,
+eu donnant ordre a ses officiers, publiquement et en presence des
+messagers, de delivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les
+messagers ajouterent d'eux-memes a ceci, qu'ils avaient vu le consul
+Cameron _apres_ son elargissement.
+
+La reponse que Theodoros a la fin accordait a toutes nos demandes
+repetees, n'etait ni courtoise, ni meme polie; elle n'etait ni
+scellee, ni signee. Il nous ordonnait de partir par la route longue
+et malsaine du Soudan, et arrives a Metemma, il nous ordonnait de
+l'informer de notre presence, afin qu'il nous fournit une escorte.
+Nous ne fimes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre
+semblait plutot l'oeuvre d'un fou, que d'un etre raisonnable. J'en
+choisis quelques extraits comme curiosite dans son genre. Il disait:
+
+"L'Abouna Salama, un juif nomme Kokab (M. Stern), et un autre appele
+consul Cameron (envoye par vous) sont la cause que je ne vous ai pas
+ecrit en mon nom. Je les ai traites avec honneur et avec amitie
+dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je
+m'efforcais de cultiver l'amitie de la reine d'Angleterre, ils m'ont
+trahi.
+
+"Plowden et Johannes (John Bell), qui etaient aussi Anglais, out ete
+tues dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai recu de Dieu, j'ai venge
+leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages
+deja nommes abuserent de cela et me denoncerent comme meurtrier
+moi-meme. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se presenta a moi comme
+serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis present d'une robe
+d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je
+lui demandai de me mettre en relation d'amitie avec sa reine.
+
+"Lorsqu'il partit pour sa mission, il alla sejourner quelque temps
+parmi les Turcs, puis revint vers moi.
+
+"Je lui demandai alors des nouvelles de la lettre que j'avais envoyee
+par son entremise a la reine d'Angleterre. Il me repondit qu'il
+n'avait aucune connaissance de cette lettre. Qu'ai-je fait, je vous le
+demande, pour qu'ils me haissent et me traitent de la sorte? Par le
+pouvoir de Dieu, mon Createur, je garde le silence."
+
+Sur ces entrefaites, le steamer _Victoria_ arriva a Massowah le 23
+juillet; nous n'avions encore recu aucune lettre du consul Cameron
+ni des autres captifs. Par le _Victoria_ nous fumes informes que M.
+Rassam etait rappele et que M. Palgrave le remplacait. Mais les choses
+avaient soudainement change et M. Rassam ne pouvait qu'en referer au
+gouvernement pour de nouvelles instructions. Nous partimes alors pour
+l'Egypte, ou nous arrivames le 5 septembre.
+
+Par l'intermediaire du consul general de Sa Majeste, le gouvernement
+avait appris que nous avions recu une lettre de Theodoros, nous
+accordant la permission d'entrer en Abyssinie; que la lettre manquait
+de courtoisie et n'etait pas signee; que le consul Cameron avait ete
+mis en liberte, et, bien que M. Cameron eut toujours insiste aupres de
+nous pour que nous ne partissions pas pour l'interieur de l'Abyssinie
+sans un sauf-conduit, nous dumes promptement partir, le gouvernement
+considerant la chose comme opportune. On donna ordre a M. Palgrave de
+rester et a M. Rassam, son compagnon, de partir; une certaine somme
+nous fut remise pour des presents; des lettres du gouverneur du Soudan
+furent obtenues; et les provisions et les objets necessaires au voyage
+etant achetes, nous retournames a Massowah ou nous arrivames le 25
+septembre. La nous apprimes que des envoyes des prisonniers etaient
+arrives; qu'ils avaient ete pris par des soldats; et qu'ils avaient
+rapporte verbalement que, loin d'avoir ete relaches, les captifs
+avaient vu de nouvelles chaines s'ajouter aux premieres. Comme nous ne
+pouvions trouver personne pour nous accompagner a travers le desert du
+Soudan, (le climat en etant tres-malsain a cette epoque de l'annee,
+nous etions an milieu d'octobre), nous pensames qu'il etait convenable
+d'aller a Aden, afin d'obtenir des informations exactes sur les
+lettres des captifs ainsi que sur leur condition actuelle. La nous
+tinmes conseil avec le representant politique de ce poste sur la
+convenance de condescendre a la requete de l'empereur, vu l'aspect
+nouveau et tout different sous lequel se presentaient les choses.
+
+Quoique le capitaine Cameron, dans toutes ses premieres lettres, eut
+constamment insiste aupres de nous pour nous engager a ne pas entrer
+en Abyssinie, toutefois dans le dernier billet recu il nous suppliait
+de venir tout de suite; que si nous condescendions a ce desir nous
+aurions la preuve des grands perils que couraient les prisonniers. Le
+resident politique alors, prenant en consideration le dernier appel du
+capitaine Cameron a M. Rassam, consentit a la demande de Theodoros et
+nous engagea a partir, esperant un bon resultat de ce voyage.
+
+Apres un court sejour a Aden, nous entrames encore a Massowah, et le
+plus promptement possible, nous fimes nos arrangements pour le long
+voyage que nous avions en perspective. Malheureusement le cholera
+venait de faire son apparition, les indigenes n'etaient pas disposes
+a traverser les plaines de Braka et de Taka, a cause de la fievre
+pernicieuse, jamais aussi mortelle qu'a cette epoque de l'annee, et il
+fallut requerir toute l'influence des autorites locales pour assurer
+notre prompt depart.
+
+
+Notes:
+
+[9]Peu de temps avant notre depart pour l'interieur de l'Abyssinie,
+plusieurs echantillons de ces eaux avaient ete recueillis et envoyes a
+Bombay pour etre analyses.
+
+[10] Ces eaux out ete envoyees a Bombay en novembre 1864.
+
+[11] 78 deg., 34 centigrades.
+
+[12] Au dela de Moncullou et de Haitoomloo.
+
+
+
+
+V.
+
+
+De Massowah a Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
+M. Marcopoli.--Le Beni-Amer.--Arrivee a Kassala.--La revolte
+nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
+dans le Soudan.
+
+Dans l'apres midi du 15 octobre, tous nos preparatifs etant a peu pres
+complets, la mission, composee de M. H. Rassam, du lieutenant W.-F.
+Prideaux, de l'etat-major de Sa Majeste a Bombay, et de moi-meme,
+partit pour cette dangereuse entreprise. Nous etions accompagnes par
+un neveu du naib d'Arkiko. Une escorte de Turcs irreguliers avait ete
+gracieusement envoyee par le pacha, pour proteger nos six chameaux
+charges de notre bagage, de nos provisions et des presents destines au
+monarque ethiopien. Nous primes aussi avec nous quelques Portugais,
+des serviteurs indiens et des indigenes de Massowah, comme muletiers.
+
+Au commencement d'un voyage, il manque toujours quelque chose. Dans
+cette circonstance, plusieurs chameliers se trouverent depourvus de
+cordes. Les malles, les porte-manteaux furent semes sur la route,
+et la nuit etait deja avancee, lorsque le dernier chameau atteignit
+Moncullou. Une halte devint de toute necessite. Cet arret momentane
+fut fait dans l'apres-midi du 16. De Moncullou, notre route traversait
+vers le nord ouest le pays de Chob, triste desert de sable, coupe par
+deux torrents, generalement a sec; n'importe dans quelle saison, on
+peut obtenir une eau bourbeuse en creusant leur lit de sable.
+La rapidite avec laquelle ces torrents se forment est des plus
+etonnantes.
+
+Pendant l'ete de 1865, nous fimes une excursion a Af-Abed, dans le
+pays de Habab. A notre retour, tandis que nous traversions le desert,
+nous eumes a supporter une forte tempete. Nous avions a peine atteint
+notre campement sur la rive meridionale du courant d'eau, la moitie
+de nos chameaux avaient deja traverse le lit desseche de la riviere,
+lorsque soudainement nous entendimes un rugissement epouvantable,
+immediatement suivi d'un affreux torrent. Dans ce lit que nous venions
+de voir vide, maintenant coulait un fleuve puissant, entrainant les
+arbres, les rochers et meme tous les etres vivants qui, en ce moment,
+essayaient de le traverser. Notre bagage et nos serviteurs se
+trouvaient precisement sur la rive opposee, et bien que nous ne
+fussions qu'a un jet de pierre du bord si soudainement separe de
+nous, nous dumes passer la nuit sur la terre nue, n'ayant pour toute
+couverture que nos habits.
+
+Au centre du desert de Chob s'eleve l'_Amba-Goneb_, roche basaltique
+en forme de cone, qui compte plusieurs centaines de pieds de hauteur
+et qui est placee la comme une sentinelle avancee des montagnes
+voisines. Le soir du 18, nous atteignimes _Ain_, et d'un desert
+affreux, a la reverberation fatigante, nous passames dans une
+charmante vallee arrosee par un petit ruisseau, frais et limpide,
+serpentant a l'ombre des mimosas et des tamarins, et unissant sa
+fraicheur a l'ardente et luxuriante vegetation des tropiques.[13]
+
+Nous fumes assez heureux pour laisser le cholera derriere nous. A
+part quelques cas de diarrhee, facilement arretes, la compagnie tout
+entiere jouit d'une excellente sante. Chacun de nous etait plein
+d'ardeur a la perspective de visiter des regions presque inconnues,
+surtout apres avoir dit adieu a Massowah, ou nous avions passe de
+longs et tristes mois dans une attente pleine d'anxiete.
+
+D'Ain a Mahaber[14] la route est des plus pittoresques; elle suit
+le courant de la petite riviere d'Ain, tantot emprisonnee par
+des murailles perpendiculaires de basalte ou de trachyte, tantot
+serpentant sur un petit plateau tout verdoyant et borde de hauteurs
+coniques, couvertes jusqu'a leur sommet de mimosas, d'enormes cactus,
+animees par des hordes d'antilopes, qui, bondissant de rochers en
+rochers, effarouchent par leurs caprices les innombrables hotes de ces
+contrees, les gigantesques babouins. La vallee elle-meme, embellie
+par la presence de nombreux oiseaux, au riche plumage et a la voix
+enchanteresse, retentit des cris percants des nombreuses pintades, si
+familieres que le bruit repete de nos armes a feu ne les derangeait
+pas le moins du monde.
+
+A Mahaber, nous fumes obliges de demeurer plusieurs jours pour
+attendre de nouveaux chameaux. Les Hababs, qui devaient nous
+les fournir, effrayes par le neveu chevelu du naib et par les
+bashi-bozouks, se cachaient, et ce ne fut qu'apres beaucoup de
+pourparlers et l'assurance repetee que chacun d'eux serait paye, que
+les chameaux firent leur apparition. Les Hababs sont de grandes tribus
+pastorales, habitant le Ad-Temariam, pays montagneux et arrose, situe
+a environ cinquante milles an nord-ouest de Massowah, entre le 38e et
+le 39e degre de longitude, et 16e et 16,30 degre de latitude. C'est
+la qu'on rencontre le plus beau type du Bedouin errant: de taille
+moyenne, musculeux, bien fait, il pretend etre d'origine abyssinienne.
+A l'exception de la teinte un peu plus sombre de la peau,
+certainement, sous tous les autres rapports, ces Bedouins ne different
+pas des habitants de la plaine, et ont quelque chose des premieres
+races africaines. Il y a cinquante ans, c'etait une tribu chretienne
+de nom, dernierement convertie au mahometisme par un vieux cheik
+encore vivant, qui reside pres de Moncullou, et est un objet de grande
+veneration dans tout le Samhar. Une fois leurs doutes tombes et leurs
+soupcons _endormis_, les Hababs se montrerent serviables, obligeants,
+pleins de bon vouloir.
+
+La reconnaissance n'est pas une vertu commune en Afrique, an moins
+autant que j'ai pu eu juger par ma propre experience. La chose est si
+rare que je suis heureux d'en rapporter un exemple qui me revient a la
+memoire. Dans notre premiere excursion dans l'Ad-Temariam, j'avais vu
+plusieurs malades, parmi lesquels un jeune homme qui souffrait d'une
+fievre remittente et je lui donnai quelques remedes. Apprenant notre
+arrivee a Mahaber, il vint pour me remercier, m'apportant comme
+offrande une petite outre de miel. Il excusa l'absence de son vieux
+pere, qui, disait-il, aurait desire me baiser les pieds, mais la
+distance (environ huit milles) etait trop grande pour ses forces de
+vieillard.
+
+Je dois aussi ajouter ici qu'un jeune voyageur, M. Marcopoli, nous
+avait accompagnes de Massowali. Il allait a Metemma, par la voie de
+Kassala, pour assister a la foire annuelle qui se tient tous les
+hivers dans cette ville. Il profita de notre sejour a Mahaber pour
+aller a Keren, dans le Bogos, ou l'appelaient certaines affaires,
+comptant nous rejoindre quelques relais plus loin. Nous primes notre
+carte pour calculer la distance de notre halte actuelle a Bogos,
+qui nous parut de dix-huit milles an plus. Comme il etait pourvu
+d'excellentes mules, il devait atteindre Metemma en quatre ou cinq
+heures. Il partit, en consequence, a la pointe du jour, et ne s'arreta
+pas une seule fois; mais la nuit etait deja fort avancee avant qu'il
+apercut les lumieres du premier village sur le plateau du Bogos:
+cela arrive a beaucoup de voyageurs induits en erreur par les cartes
+geographiques. L'anxiete du pauvre hommes fut grande. Bientot apres
+que la nuit fut venue, il apercut une bete fauve. Je suppose que c'est
+son imagination, excitee an plus haut point par la peur, qui evoqua le
+fantome de quelque horrible animal, un lion, un tigre, il ne sait
+pas exactement; mais, quoi qu'il en soit, il vit ou crut voir, une
+horrible bete de proie qui le regardait fixement a travers les
+broussailles, avec des yeux rouges et ardents, guettant tous ses
+mouvements pour sauter en temps opportun sur sa faible proie.
+Cependant il arriva a Keren en surete.
+
+Il apprit que nous etions attendus par les habitants du Bogos, qui
+croyaient que nous passerions par la route superieure. A notre
+arrivee, on devait semer des fleurs devant nous, nous souhaiter la
+bienvenue par des danses et des chants a notre louange; l'officier
+commandant les troupes devait nous rendre les honneurs militaires; le
+gouverneur civil se proposait de nous recevoir avec somptuosite: en un
+mot, une magnifique reception devait etre faite aux amis anglais du
+puissant Theodoros. Le desappointement fut on ne peut plus grand
+lorsque M. Marcopoli informa les Bogosites, que notre route etait
+dans une direction tout opposee a leur belle province. Le commandant
+militaire decida alors qu'il accompagnerait M. Marcopoli a son retour,
+afin de nous payer son tribut de respect a notre station. M. Marcopoli
+en fut bien rejoui; il avait garde un trop vivant souvenir de _son
+lion_ pour ne pas etre heureux a la pensee d'avoir un compagnon de
+route.
+
+A la fin de la soiree, l'officier abyssinien et ses hommes partirent
+ayant eu soin, avant de se mettre eu marche, de s'administrer force
+rasades de tej pour se garder du froid. Une fois en marche, nos
+cavaliers se mirent a caracoler de la plus fantastique maniere, tantot
+courant bride abattue sur le pauvre Marcopoli, la lance eu arret, et
+faisant volte-face juste lorsque la pointe de leur arme touchait deja
+sa poitrine; tantot fondant sur lui et faisant feu de leurs pistolets
+charges, mais a poudre et a 60 ou 80 centimetres seulement de sa
+tete. Marcopoli etait fort mal a son aise avec cette escorte ivre et
+belliqueuse; mais ne connaissant pas leur langue, il n'avait rien a
+faire que de paraitre enchante.
+
+De bonne heure dans la matinee, a notre seconde etape de Mahaber, ce
+specimen de soldats abyssiniens firent leur apparition, c'etait une
+poignee de coquins a la mine la plus scelerate que j'aie jamais
+rencontree pendant tout mon sejour en Abyssinie. Evidemment Theodoros
+n'etait pas tres-difficile dans le choix des officiers qu'il placait
+aux avant-postes les plus eloignes; a moins qu'il ne considerat les
+plus insolents et les plus desordonnes comme les plus propres a
+remplir cette charge. Ils nous offrirent une vache qu'ils avaient
+volee sur leur route, et nous prierent de ne pas oublier de faire
+savoir a leur maitre qu'ils etaient venus au-devant de nous a une
+grande distance, afin de nous presenter leurs hommages. Apres les
+avoir fait rafraichir avec quelques verres de brandy, et s'etre
+partages une mince collation, ils baiserent la terre eu signe de
+reconnaissance pour les bonnes choses qu'ils avaient recues eu retour
+de leur don, et ils partirent--a notre grande satisfaction.
+
+Le 23, nous quittames Mahaber nous dirigeant vers l'ouest et longeant,
+pendant plus de huit milles, la charmante vallee d'Ain. Ensuite, nous
+tournames vers la gauche, allant ainsi dans la direction du sud-ouest
+jusqu'a ce que nous arrivames dans la province de Barka; de nouveau,
+notre route reprit la direction du nord-ouest jusqu'a Zaga. De
+ce point jusqu'a Kassala, notre direction generale fut vers le
+sud-ouest[15] De Mahaber a Adarte la route est des plus agreables;
+pendant plusieurs jours, nous montames continuellement, et plus nous
+avancions dans ces regions montagneuses, plus aussi nous trouvions le
+pays delicieux, a la vue d'une vegetation abondante et splendide.
+
+Le 25, nous traversames l'_Anseba_, grande riviere roulant ses eaux
+dans les provinces elevees du Bogos, de l'Hamasein et du Mensa, et se
+jetant dans la riviere de Barka a Tjab[16].
+
+Nous passames une journee delicieuse dans la magnifique vallee
+d'Anseba; cependant craignant le danger de rester, apres le coucher
+du soleil, sur ces bords fleuris, mais malsains, nous plantames notre
+tente sur un terrain plus haut, a quelque distance de la, et le matin
+suivant, nous partimes pour Haboob, le point le plus haut que nous
+devions atteindre avant de descendre dans le Barka, a travers le
+passage difficile du Lookum. Apres une descente a pic de plus de 2,000
+pieds, la route glisse vers le bas pays de Barka.
+
+D'Ain a Haboob[17] le pays est, en general, bien boise et arrose
+par d'innombrables ruisseaux. Le sol est forme de debris de roches
+volcaniques, specialement de feldspath; la pierre ponce abonde
+dans les ravins. Les lits des ruisseaux sont les seules routes des
+voyageurs. Cette chaine de montagnes tout entiere est une region
+tres-agreable, d'autant plus charmante qu'elle s'eleve entre les cotes
+arides de la mer Rouge et les plaines brulees et unies du Soudan. La
+province de Barka est une prairie sans fin, elevee d'environ 2,500
+pieds, et parsemee de petits bois de mimosas rabougris.
+
+De Baria a Metemma, le sol est forme generalement d'alluvion.
+
+L'eau y est rare; presque toujours, un mois apres la saison des
+pluies, toutes les rivieres sont a sec; et l'on ne peut obtenir de
+l'eau qu'en creusant le sable du lit desseche de la riviere de Barka
+et de ses affluents. Lorsque nous traversames ces plaines quelques
+portions en etaient encore vertes; mais lorsque nous y revinmes
+quelques mois plus tard, ces prairies etaient plus dessechees que le
+desert lui-meme.
+
+Nos jolis chanteurs d'Ain avaient disparu. L'oiseau de Guinee etait
+devenu rare et l'on ne rencontrait que quelques chetives antilopes
+errant sur l'etendue deserte. Par contre, nous etions reveilles par
+le rugissement du lion et le miaulement de la byene, et nous avions
+grand'peine a proteger nos moutons et nos chevres contre le leopard
+tachete qui guettait autour de nos tentes.
+
+Le 13 octobre, nous arrivames a Zaga, grande region de plaine situee a
+la jonction du Barka et du Mogareib. Ici comme presque partout, on ne
+trouve de l'eau qu'eu creusant des puits dans le lit des rivieres.
+Mais on en a obtenu une quantite suffisante pour decider les Beni-Amer
+a y etablir leur campement d'hiver.
+
+Ce jour-la, nous avions parcouru un long trajet a cause de l'absence
+de l'eau sur notre route. Nous etions partis a deux heures de
+l'apres-midi, et nous n'arrivames a notre halte (situee dans le lit
+meme du torrent et a quelques metres du camp des Beni-Amer), qu'une
+couple d'heures avant la pointe du jour. Nous etions si endormis et si
+fatigues que vers la fin de notre marche nous avions toutes les peines
+du monde a nous tenir en selle, et ce ne fut pas trop tot quand notre
+guide nous donna le rejouissant avertissement que nous etions arrives.
+Nous etendimes aussitot sur la terre nos couvertures en peau de vache
+que nous portions avec nous, et nous couvrant de nos habits, nous nous
+couchames immediatement. J'avais offert a M. Marcopoli de partager ma
+couche, sa couverture ne nous ayant pas encore rejoints, et an bout
+de quelques minutes, nous etions tous les deux plonges dans ce lourd
+sommeil qui accompagne toujours l'epuisement cause par une longue
+marche. Je me souviens de l'ennui que j'eprouvai en me sentant
+violemment secoue par mon compagnon de lit qui, d'une voix tremblante,
+me soufflait dans l'oreille: "Regardez la!" Je compris aussitot son
+regard d'angoisse et de terreur, car deux magnifiques lions, a peine
+eloignes de vingt pas, buvaient pres du puits creuse par les Arabes.
+Je pensai, et je le dis a M. Marcopoli, que, n'ayant pas d'armes a feu
+avec nous, le plus sage etait de dormir et de rester aussi tranquilles
+que possible. Je lui en donnai l'exemple et ne m'eveillai que fort
+tard dans la matinee, lorsque deja le soleil lancait ses rayons
+brulants sur nos tetes decouvertes. M. Marcopoli, la terreur et
+l'egarement encore empreints sur sa physionomie, etait toujours assis
+pres de moi. Il me dit qu'il n'avait pas dormi, mais qu'il avait
+surveille les lions: ils etaient restes fort longtemps buvant,
+rugissant et se battant les flancs de leurs queues, et meme lorsqu'ils
+etaient partis, ils avaient continue leurs terribles rugissements,
+qui allaient en s'eloignant, a mesure que les premiers rayons du jour
+percaient l'horizon.
+
+Sans aucun doute, nous venions d'echapper a un terrible danger, car
+cette nuit meme, un lion avait emporte un homme et un enfant qui
+etaient couches en dehors du camp des Arabes. Le cheik des Beni-Amer,
+pendant les quelques jours que nous passames a Zaga, avec une
+veritable hospitalite arabe, placa toujours des gardes pendant la
+nuit autour de nos tentes, pour surveiller les grands feux qu'ils
+allumaient, dans le but de tenir a une distance respectueuse ces
+malencontreux rodeurs de nuit.
+
+Nous etions convenus avec les Hababs, que nous changerions nos
+chameaux en cet endroit, mais il nous fut impossible d'en obtenir
+d'autres ni par argent ni par amitie. Il est fort heureux pour nous
+que les Bedouins aient reconnu enfin que tous les hommes blancs
+n'etaient pas des Turcs, autrement nous eussions ete emprisonnes,
+sans espoir d'en sortir, an centre du pays de Barka. Les Beni-Amer ne
+voulurent jamais avouer qu'ils avaient des chameaux, bien que nous en
+vissions plus de dix mille qui paissaient sous nos yeux.
+
+Les Beni-Amer sont Arabes, ils parlent l'arabe, et ont garde jusqu'a
+present tous les caracteres de cette race. Un Bedouin rodeur et un
+Beni-Amer sont tellement semblables qu'il semble incroyable que les
+Beni-Amer n'aient garde aucun souvenir de leur arrivee sur les cotes
+d'Afrique, et de la cause qui a pousse leurs ancetres loin de leur
+pays natal. Leurs cheveux longs, noirs et soyeux n'ont pas encore
+pris l'apparence laineuse de ceux des fils de Cam; leurs petites
+extremites, leurs membres finement attaches, leur nez droit, leurs
+levres minces, leur teint bronze, les distinguent des Shankallas, des
+Barias et de toutes ces races melangees des plateaux. Ils portent un
+morceau de drap long de quelques metres, jete autour de leur corps
+avec l'elegance particuliere aux sauvages. Avec ce mince chiffon ils
+se feront toujours remarquer comme le mendiant italien, non-seulement
+par leurs formes bien prises, mais aussi par l'impudence et
+l'effronterie qui se manifestent dans le brillant eclat de leurs yeux
+noirs. Les Beni-Amer, comme leurs freres des cotes arabes, possedent
+a un haut degre ce defaut si bien decrit par un voyageur distingue de
+l'Orient et qui les appelle: une race bavarde et criarde. Ils payent
+un tribut special au gouvernement egyptien, et la raison pour laquelle
+nous ne pumes obtenir de chameaux etait que, les troupes etant en
+mouvement, ils craignaient qu'a leur arrivee a Kassala, presses par le
+service du gouvernement, non-seulement ils ne fussent pas payes par
+nous, mais vraisemblablement qu'on leur enlevat un grand nombre de
+leurs chameaux. Cette tribu rode le long des rives du Barka et de ses
+affluents. Zaga n'est que leur station d'hiver; d'autres fois ils
+parcourent les immenses plaines au nord du Barka a la recherche des
+paturages et de l'eau necessaires a leurs innombrables troupeaux.
+Sur tout le pays de Zaga des camps apparaissent dans toutes les
+directions; leurs troupeaux de betail, particulierement de chameaux,
+semblent sans nombre: tout indique que ce sont de riches et puissantes
+tribus.
+
+Nous campames pres de leur quartier general ou reside le cheik de
+tous les Beni-Amer, Ahmed, entoure par ses femmes, ses enfants et
+son peuple. C'est un homme d'age moyen, se distinguant de ses ruses
+compagnons par un regard fin et subtil. Il fut aimable pour nous,
+et nous offrit quelques moutons et des vaches. Son camp couvrait
+plusieurs acres de terre, le tout etait entoure d'une forte defense.
+Les huttes sont rangees en forme circulaire a quelques pieds de la
+haie; l'espace ouvert au centre est reserve aux bestiaux, toujours
+recueillis pendant la nuit. La petite hutte du chef entouree de bois
+et de gazon, contraste agreablement avec la demeure de ses sujets. Les
+plus chetives de ces huttes de forme arrondie, sont faites de pieux
+piques en terre; quelques lambeaux de natte grossiere jetes par-dessus
+completent la structure. Elles n'ont pas plus de quatre pieds de haut;
+et leur circonference est d'environ douze pieds; toutefois, on voyait
+a travers l'etroite ouverture apparaitre huit ou dix faces mal lavees,
+ou brillaient des yeux noirs et effrayes, epiant les etranges hommes
+blancs. La petite verole y faisait alors de grands ravages, et la
+fievre journellement emportait quelque victime. Je donnai des remedes
+a plusieurs malades, et de bons conseils hygieniques au cheik Ahmed.
+Il ecouta avec un respect bienveillant toutes les bonnes choses qui
+tombaient des levres de l'hakee. "Il verrait;" jamais ses ancetres
+n'avaient fait ainsi auparavant, et avec la bigoterie et la
+superstition musulmanes, il mit fin a la conversation par un
+Allah-Kareem!...[18]
+
+Le 3 novembre, nous etions encore en marche. Le 5, nous arrivames a
+Sabderat, premier village _non nomade_ que nous rencontrions depuis
+notre depart de Moncullou. Ce village, semblable exterieurement a ceux
+du Semhar, est bati sur la pente d'une haute montagne granitique,
+divisee en deux du sommet a la base. De nombreux puits sont creuses
+dans le lit du torrent qui le partage. Les habitants des deux bords
+sont souvent en contestation pour la possession de leur liquide
+precieux; et quand l'eau jaillissante a disparu, les passions humaines
+s'eveillent, le lit tranquille du torrent devient le theatre de
+disputes et de guerres.
+
+Le matin du 6 novembre, nous entrames a Kassala. Le neveu du naib nous
+avait precedes, afin d'informer le gouverneur de notre arrivee et
+de lui presenter la lettre de recommandation adressee pour nous aux
+autorites par le pacha d'Egypte. Pour nous rendre les honneurs dus aux
+porteurs d'un firman de leur maitre, le gouverneur envoya toute la
+garnison a notre rencontre a quelques milles au dela de la ville,
+chargee de nous presenter une excuse polie, de son absence due a la
+maladie. L'ancien associe de la maison grecque, Paniotti, vint aussi
+nous souhaiter la bienvenue et nous offrir l'hospitalite de sa maison
+et de sa table.
+
+Kassala, capitale du Takka, ville fortifiee, situee pres de la riviere
+Gash, renferme environ 10,000 habitants; elle est batie sur le modele
+le plus moderne des villes egyptiennes, les edifices publics aussi
+bien que les constructions privees sont de boue. L'arsenal, les
+casernes sont les seules constructions de quelque importance. De
+magnifiques jardins out ete crees a peu de distance de la ville pres
+de la riviere Gash par une petite communaute d'Europeens. Mais avant
+et apres la saison des pluies, le pays est tres malsain. Pendant ces
+quelques mois, de mauvaises fievres et la dyssenterie font beaucoup de
+ravages.
+
+Kassala etait autrefois une ville tres-prospere, le centre de tout le
+commerce de cette immense etendue de pays compris entre Massowah et
+Suakin jusqu'au Nil, et de la Nubie a l'Abyssinie. Mais a l'epoque
+de notre passage, elle semblait deserte, couverte de ruines et d'une
+abondante vegetation, et depourvue des choses les plus necessaires
+a la vie. Elle n'etait plus que l'ombre d'elle-meme, frequentee
+seulement par quelques fideles citoyens, semblables a des spectres
+et deja atteints de la peste. Kassala avait eu a supporter l'epreuve
+d'une revolte des troupes nubiennes. Les fievres pernicieuses, la
+terrible dyssenterie et le cholera avaient decime egalement les
+rebelles et les royalistes; la guerre et la maladie s'etaient donne
+la main pour transformer cet oasis du Soudan en un desert penible
+a contempler. La revolte des troupes avait eclate en juillet.
+Les troupes n'avaient point touche de paye depuis deux ans, et
+lorsqu'elles reclamerent cet arriere, elles essuyerent un refus
+categorique. Dans ces conditions, il n'est pas etonnant que les
+soldats aient ete prompts a ecouter les paroles trompeuses et les
+extravagantes promesses qui leur etaient faites par un de leurs chefs
+subalternes, nomme Denda, et descendant des premiers rois de Nubie.
+Ils murirent leur complot en grand secret, et chacun fut terrifie un
+beau matin d'apprendre que les soldats noirs venaient de se declarer
+en revolte ouverte, avaient massacre leurs officiers, et ne trouvant
+plus aucune contrainte, se laissaient aller a leur inclination
+naturelle qui est le carnage et le pillage. Quelques Egyptiens
+reguliers, par bonheur, avaient pris possession de l'arsenal, et
+tinrent tete a ces sauvages furieux jusqu'a ce que des troupes
+arrivassent de Kedaref et de Khartoum. Les Europeens et les Egyptiens
+defendirent courageusement la partie de la ville qu'ils habitaient.
+Ils eleverent des murailles et de petites defenses de terre entre eux
+et les revoltes, et continuellement en alerte, a cause de leur petit
+nombre, ils repousserent avec bravoure les assauts de leurs ennemis
+pour defendre leurs vies et leurs proprietes. Les troupes egyptiennes
+arriverent de tous cotes et secoururent la ville assiegee. Plus de
+mille revoltes furent tues pres des portes de la ville; un autre
+millier environ furent pris et executes, et ceux qui esperaient
+echapper a la vengeance de l'impitoyable pacha, en fuyant dans le
+desert, furent traques comme des betes fauves par les Bedouins
+rodeurs. Bien que l'ordre fut retabli a notre passage, cependant il ne
+fut pas facile d'obtenir des chameaux. Il fallut tout le pouvoir et
+toute la force de persuasion des autorites pour decider les Arabes
+Shukrie a nous laisser entrer dans la ville et a nous accompagner a
+Kedaref.
+
+C'est a Kassala que nous apprimes la triste fin de l'entreprise du
+comte de Bisson. Il parait que le comte de Bisson, jadis officier
+de l'armee napolitaine, avait epouse dans un age avance une riche
+heritiere, belle et accomplie en toutes choses et fille d'un armateur.
+C'etait un mariage de convenance: un titre echange contre la richesse
+et la beaute. Dans l'automne de 1864, M. de Bisson arriva a Kassala,
+accompagne d'une cinquantaine d'aventuriers, le rebut de toutes les
+nations, qui s'etaient enroles sous l'etendard de l'ambition du comte
+avec cette promesse que la richesse et le pouvoir seraient avant peu
+leur partage. La pensee de M. de Bisson etait de jouer le role d'un
+second Moise; il ne voulait pas seulement coloniser, mais aussi
+convertir. Il ne doutait pas que le sauvage Bedouin des plaines du
+Barka, non-seulement le reconnut pour son chef, mais il etait persuade
+que cet etre errant, abandonnant ses fausses croyances, tomberait
+prosterne devant l'autel qu'il voulait eriger dans le desert. Environ
+cent villes arabes se laisserent persuader de se joindre au parti
+europeen, ramassis de gens bons a rien et de vagabonds qui s'etaient
+pares d'un uniforme militaire, qui avaient adopte le _rifle_, le
+pistolet et l'epee, qui portaient avec eux leurs provisions, qui
+etaient ponctuels dans leur service et toujours prets a faire leurs
+salamalecks, mais rebelles a toute discipline et a toutes les notions
+de civilisation que le comte et ses officiers s'efforcaient de leur
+inculquer.
+
+Leur depart de Kassala pour le pays decoulant de lait et de miel, fut
+tout a fait theatral; en tete, a cheval sur un chameau, un galant
+capitaine (il avait donne sa demission du service autrichien) jouait
+sur un cor de chasse une fanfare de depart; derriere lui le second
+commandant, monte sur un fougueux coursier et suivi par une portion
+des forces europeennes, qui, avec une attitude militaire et marchant
+en rangs serres, s'en allaient comme des hommes qui ont pour esclave
+la victoire. Derriere eux venait le comte lui-meme, dans un uniforme
+eclatant de general, la poitrine couverte de decorations que les
+souverains avaient ete fiers de decerner a un si noble coeur; pres de
+lui, sa superbe femme cavalcadait gracieusement, admirant son mari
+coiffe du pittoresque kepi et vetu de l'uniforme rouge des zouaves
+francais; Apres eux, fermant la marche, la masse des Arabes, le
+pillage ecrit dans leurs brillants yeux noirs, marchait d'un pas
+tranquille et facile aussi regulierement que l'on pouvait s'y attendre
+d'hommes qui detestaient l'ordre et avaient ete dresses en si peu de
+temps. Ai-je besoin de dire que l'expedition manqua completement? Les
+Arabes de la plaine refuserent de reconnaitre un autre roi et pontife
+dans la personne du comte. Ils furent meme assez mechants pour engager
+ceux de leurs freres qui avaient accepte de le servir, a retourner a
+leurs premieres occupations, et _oublierent de laisser_ derriere
+eux leurs armes, leurs vetements, etc., etc., qui leur avaient ete
+distribues lorsqu'ils s'etaient engages an service du comte.
+
+Le retour a Kassala fut plus modeste. Les _fiers conquerants_
+n'avaient plus de cor de chasse; les brillants uniformes s'etaient
+salis en route et les vetements avaient ete raccommodes; le general
+lui-meme avait adopte le costume civil; la dame seule etait toujours
+gaie, souriante et pleine de beaute comme auparavant; mais aucun Arabe
+a l'accoutrement fastueux ne fermait le cortege, epuise et mourant de
+faim. M. de Bisson avait echoue. Pourquoi? Parce que le gouvernement
+egyptien n'avait fourni aucun des secours qu'il avait promis de
+fournir, mais an contraire, avait arrete les approvisionnements que
+le comte se croyait en droit de recevoir. Une demande de je ne sais
+combien de millions fut faite alors au gouvernement. Un envoye fut
+depeche a cet effet; mais a ce qu'il parait la demande ne fut pas
+prise au serieux, et les pretentions du comte furent declarees
+absurdes et deraisonnables. Bientot apres le comte et sa femme
+retournerent a Nice, laissant a Kassala les debris de l'armee
+europeenne, qui consistaient en quelques hommes que n'avait pas
+emportes la fievre ou toute autre maladie pernicieuse.
+
+Pendant la revolte des troupes nubiennes, le peu de ces soldats qui
+n'etaient pas a l'hopital ou sur la route de Kartoum ou de Massowah,
+se battirent bien; meme deux d'entre eux payerent de leur vie leur
+vaillante conduite dans une sortie; ils gagnerent ainsi par leur
+bravoure dans ces temps difficiles, le respect qu'ils avaient perdu
+pendant de longs jours d'inaction.
+
+M. de Bisson s'etait montre tres-ingenieux a repandre le plus de faux
+rapports possible sur la condition des captifs retenus par Theodoros;
+et meme jusqu'au moment ou l'armee fut en marche pour leur delivrance,
+des comptes rendus _tres-exacts_ parurent sur le relachement des
+Anglais par Theodoros. Une autre fois un rapport menteur fut repandu,
+pretendant qu'il avait ete livre dans le Tigre, entre Theodoros et un
+puissant ennemi, une bataille qu'on disait avoir dure trois jours sans
+aucune apparence de succes d'aucun cote; que Theodoros, ayant apercu
+dans le camp ennemi quelques Europeens, avait aussitot envoye l'ordre
+de notre execution immediate; enfin, que le porteur de la sentence
+s'etant rendu aupres de l'imperatrice, qui residait alors a Gondar,
+l'agent de M. de Bisson avait use de son influence pour arreter
+l'execution. Tout absurdes et ridicules que fussent ces rapports, ils
+n'en produisaient pas moins une grande angoisse momentanee sur les
+parents et les amis des captifs.
+
+Pendant cinq jours que nous passames a Kassala, je suis heureux de
+pouvoir dire que j'ai pu soulager plusieurs malades, parmi lesquels
+notre hote lui-meme, et un de ses convives, jeune officier egyptien
+bien eleve, qui fut conduit aux portes du tombeau par une violente
+attaque de dyssenterie. Un colonel nubien nous fit appeler un matin;
+il nous engagea fortement a nous arreter avant qu'il ne fut trop tard.
+Il connaissait la facon d'agir de Theodoros, et il nous assura que
+nous ne rencontrerions qu'imposture et trahison aupres de lui. Nous
+lui apprimes alors que nous avions un mandat officiel et que nous
+etions obliges d'obeir; il n'ajouta plus rien mais il nous dit adieu
+d'une voix pleine de tristesse.
+
+
+Notes:
+
+[13] La distance de Massowah a Ain est environ de 44 milles.
+
+[14] D'Ain a Mahaber on compte environ 30 milles.
+
+[15] La distance de Mahaber a Adarte, sur la frontiere du Barka, est
+environ de 50 milles, et d'Adarte a Kassala environ 130 milles.
+
+[16] Tjab, latitude de 17 deg. 10', longitude 37 deg. 15'.
+
+[17] L'Anseba, a l'endroit ou nous le traversumes, est a environ 4,000
+pieds au-dessus du niveau de la mer, et Haboob a environ 4,500 pieds.
+
+[18] Dieu est misericordieux.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Depart de Kassula.--Le Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la defaite
+de Theodoros par Tisso-Gobaze.--Arrivee a Metemma.--Marche
+hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur
+emigration dans l'Abyssinie.--Arrivee de lettres de Theodoros.
+
+Dans l'apres-midi du 10 novembre nous partimes pour Kedaref. Notre
+route en ce moment avait une direction plus meridionale. Le 13,
+nous traversames l'Atbara, tributaire du Nil, apportant au Pere des
+fleuves, les eaux de l'Abyssinie septentrionale. Le 17, nous entrames
+dans Sheik-Abu-Sin, capitale de la province de Kedaref.[19] Nos
+chameliers appartenaient a la tribu des Shukrie-Arabes, tribu
+semi-pastorale, semi-agricole, et qui reside principalement dans le
+voisinage et le long des rives de l'Atbara, ou bien va errer sur
+l'immense plaine situee entre cette riviere et le Nil. Les Shukrie
+sont plus abatardis que les Beni-Amer, parce qu'ils se sont davantage
+meles aux Nubiens ainsi qu'aux peuplades qui demeurent dans ces
+regions. Ils parlent un mauvais arabe. Quelques-uns ont garde tous
+les traits et toutes les apparences generales de la race originelle,
+tandis que d'autres sont consideres comme des mulatres et que meme
+quelques-uns se distinguent difficilement des Nubiens ou Takruries.
+
+De Kassala a Kedaref, nous traversames une plaine interminable,
+couverte d'une herbe haute, parsemee de bouquets de mimosas, trop
+chetifs pour offrir les delices d'une ombre protectrice pendant
+l'accablante chaleur de midi. De tous cotes a l'horizon on apercoit
+des sommets isoles: le Djebel-Kassala a quelques milles an sud de la
+capitale du Takka; vers l'orient, le Ela-Hugel et le Ubo-Gamel furent
+en vue pendant plusieurs jours; tandis que vers l'ouest, perdus
+presque dans la brume de l'horizon, apparaissaient successivement les
+contours du Derked et du Kossanot.
+
+La vallee de l'Atbara avec sa vegetation luxuriante, habitee par
+toutes les varietes de l'espece emplumee, visitee par les puissants
+quadrupedes alteres des prairies, presentait un spectacle si grand
+dans sa sauvage beaute, que nous nous arrachames difficilement a ses
+bosquets ombrageux: Si notre devise n'avait pas ete: "En avant!" nous
+eussions, bravant la fievre, passe quelques jours dans ces regions
+vertes et odoriferantes.
+
+Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, baties
+en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant a la
+societe Paniotti, notre hote de Kassala, fut mise a notre disposition.
+A peine arrives, nous recumes la visite d'un marchand grec qui vint me
+consulter pour une roideur a la jointure du bras et de l'avant-bras,
+causee par la blessure d'un coup de fusil. Il parait que quelques
+annees auparavant, tandis qu'il etait a cheval sur un chameau pendant
+une partie de chasse a l'elephant, son fusil charge d'une demi-once de
+poudre, partit de lui-meme, il n'a jamais su comment. Tous les os de
+l'avant-bras avaient ete broyes; la cicatrice de cette affreuse plaie
+montrait les souffrances qu'il avait supportees, et c'etait pour moi
+en verite un prodige que, residant comme il faisait dans un climat
+chaud et malsain, prive de soins medicaux, non-seulement il n'eut pas
+succombe aux suites de la blessure, mais encore qu'il eut sauve le
+membre. Je considerais la guerison comme tres-extraordinaire et, comme
+d'ailleurs il n'y avait rien a faire, je lui conseillai de laisser son
+bras tranquille.
+
+Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendimes sa politesse.
+Tandis que nous savourions notre cafe avec lui et d'autres _grandeurs_
+du pays, on nous annonca que Tisso-Gobaze, l'un des rebelles, avait
+battu Theodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit
+qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait a nous en
+informer en arrivant a Metemma; si la nouvelle n'etait pas vraie, de
+retourner sur nos pas, mais _quoi qu'il en fut_, de ne pas entrer en
+Abyssinie si Theodoros en etait encore le maitre. Il nous cita alors
+plusieurs exemples de la fourberie et de la cruaute de Theodoros;
+malheureusement nous ne tinmes pas compte de ses paroles, parce que
+nous savions qu'une vieille animosite existait entre les chretiens
+de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma
+cette rumeur ne s'etait pas encore repandue; toutefois nous n'avions
+pas le choix et nous n'eumes pas la pensee un seul instant de
+rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission
+quels qu'en fussent les perils.
+
+A Kedaref, nous fumes assez heureux pour tomber sur un jour de marche,
+et, par consequent, avoir toutes les facilites pour echanger nos
+chameaux. Le meme soir, nous etions de nouveau en route, nous
+dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, decrivant un angle
+avec notre premiere direction et marchant juste vers le soleil levant.
+
+Entre Sabderat et Kassala, et entre cette derniere ville et le Gash,
+nous avions d'abord apercu quelque culture; mais ce n'etait rien en
+comparaison de l'etendue immense de champs cultives commencant depuis
+notre depart de Sheik-Abu-Sin, et s'etendant sans interruption a
+travers les provinces de Kedaref et de Galabat. Des villages se
+montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur.
+A mesure que nous avancions, ces eminences croissaient en elevation
+jusqu'a ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et
+finissaient par se joindre a la grande chaine a laquelle appartenaient
+les pics eleves de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se
+montrerent a nous.
+
+Nous arrivames a Metemma dans l'apres-midi du 21 novembre. En
+I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fumes
+recus par son _alter ego_, qui mit une des residences imperiales
+(une miserable grange) a la disposition des _"grands hommes de
+l'Angleterre."_ Si nous deduisons le septieme jour pendant lequel nous
+dumes nous arreter a cause de la difficulte que nous eumes a obtenir
+des chameaux, nous fimes notre voyage entre Massowah et Metemma
+(environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut
+extremement triste et fatigant. A part quelques agreables regions,
+telle que celle d'Ain a Haboob, les vallees de l'Anseba et d'Atbara,
+et le pays qui s'etend de Kedaref a Galabat, nous ne traversames que
+des savanes sans fin; nous ne rencontrames pas un etre humain, pas une
+hutte, seulement, de temps a autre, quelques antilopes, des traces
+d'elephants, etc., et nous n'entendimes aucun bruit, si ce n'est le
+rugissement des betes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquee
+par des lions; malheureusement nous ne les vimes pas, parce que
+dans ces deux occasions nous etions couches; mais chaque nuit, nous
+entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un
+tonnerre eloigne dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.
+
+La chaleur du jour etait parfois reellement accablante. Afin de
+laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos
+tentes de tres-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures
+a attendre le bon plaisir de nos chameliers, a I'ombre etroite d'un
+mimosa, nous efforcant vainement de trouver, sous son feuillage
+rabougri, un abri contre les rayons brulants du soleil. Nuit apres
+nuit, que ce fut a la clarte de la lune ou a la simple clarte des
+etoiles, nous allions toujours: la tache etait devant nous, et
+notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tot ce pays ou nos
+compatriotes languissaient dans les chaines. Deja en selle entre trois
+et quatre heures de l'apres-midi, nous avions souvent force nos mules
+harassees a marcher, jusqu'a ce que l'etoile du matin eut disparu
+devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu a
+boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres
+de cuir; et presque toujours cette eau tiede et degoutante etait si
+rare et si precieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte
+pour calmer notre peau brulee ou rafraichir notre systeme epuise par
+une ablution a propos.
+
+Malgre les privations, les inconvenients, les refus et les dangers de
+toute espece que l'on rencontre dans un voyage a travers le Soudan, a
+cette epoque de l'annee si malsaine, a force de soins et d'attentions
+nous arrivames a Metemma, sans avoir eu une seule mort a deplorer.
+Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigenes, meme
+M. Rassam, eurent a souffrir plus ou moins de la fievre. Ils se
+retablirent tous insensiblement, et quelques semaines apres notre
+depart pour l'Abyssinie, la majeure partie etait en meilleure sante
+que lorsque nous avions quitte les cotes chaudes et etouffantes de la
+mer Rouge.
+
+Metemma, capitale du Galabat, province situee sur la frontiere
+occidentale de l'Abyssinie, est batie dans une grande vallee, a
+environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds
+du village, et separe le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui
+touche a l'Abyssinie, se trouve un petit village, habite par quelques
+negociants abyssiniens qui y resident pendant les mois d'hiver, epoque
+d'un grand commerce avec l'interieur du pays. Les huttes arrondies et
+coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes;
+la dimension et certains soins apportes dans la construction, sont
+les seules differences qui existent entre les demeures des riches et
+celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma
+sont inferieurs a plusieurs des huttes de ses sujets, probablement
+afin de dissiper le prejuge accredite de sa richesse et des tresors
+incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises a notre
+disposition, ainsi que je l'ai deja dit, etaient sa propriete; elles
+etaient situees sur l'une des petites collines faisant face a la
+ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en
+effet, un peu moins malsaines que le terrain marecageux des bas-fonds.
+
+Bien que suivant la croyance du prophete de Medine, la capitale du
+Galabat ne peut se vanter de posseder une seule mosquee.
+
+Les habitants du Galabat sont Takruries, la race negre du Darfour. Ils
+sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale,
+le reste est dissemine dans les divers villages situes ca et la au
+milieu des champs cultives et des vastes prairies. La province tout
+entiere est parfaitement apte a la culture. De petites collines
+arrondies, separees par des vallees inclinees et arrosees par de frais
+ruisseaux, donnent un aspect agreable a la contree; et si ce n'etait
+que le pays est extremement malsain, on pourrait comprendre la
+preference des pelerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un
+compliment fait a leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour,
+dans leur pelerinage a La Mecque, remarquerent en passant cette
+province si favorisee, et ils s'imaginerent que c'etait la, moins
+les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pelerins s'y
+etablirent d'abord, et Metemma fut batie; d'autres suivirent leur
+exemple et, quoique appartenant a une race indolente et paresseuse,
+ils formerent bientot, va l'extreme fertilite du sol, une colonie
+prospere.
+
+Une fois etablis, ils reconnurent le sultan, lui payerent un tribut et
+furent gouvernes par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat
+s'apercut bientot que les Egyptiens et les Abyssiniens etaient bien
+plus a craindre que leur souverain eloigne, qui ne pouvait meme les
+proteger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils
+tuerent le vice-roi du Darfour et elurent un cheik choisi parmi eux.
+Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux
+Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel a tous les deux.
+
+Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs resultats: la
+colonie s'accrut et prospera, le commerce fleurit, les Abyssiniens
+et les Egyptiens vinrent en foule a leurs marches bien fournis, et,
+chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars a ces
+negres ruses et nouvellement enrichis.
+
+Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis,
+le marche est tenu sur une grande place au centre du village. Les
+Abyssiniens y amenent des chevaux, des mules, du betail et y apportent
+du miel; le marchand egyptien deploie dans sa cahute des toiles de
+l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes.
+Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux charges de
+coton et de grains. La place du marche offre alors un spectacle anime.
+De partout on se presse; les chevaux sont examines par des jockeys
+demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent a une allure furieuse
+leurs chetifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des
+spectateurs qui s'aventurent trop pres.
+
+Ici, le coton est charge sur des corbeilles, et prendra bientot sa
+route pour Tschelga et Gondar; la, passent de grosses jeunes filles
+nubiennes, parfumees a l'huile de castor rancie, qui decoule de leurs
+tetes laineuses sur leurs cous et sur leurs epaules, et dont la
+consequence est de faire faire la grimace a une quantite de Francais.
+Elles tiennent, a leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de
+leurs longs desirs et de leurs reves. La scene entiere est animee;
+la gaiete y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les
+marches soient interminables et que chacun soit arme d'une lance ou
+d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun
+sang n'est jamais repandu, si ce n'est celui de quelque vache tuee
+pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs
+tranches de viande crue a l'ombre rafraichissante des saules de la
+riviere.
+
+Le vendredi, la scene change completement. Ce jour-la, la colonie tout
+entiere est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquee,
+les Takruries consacrent leur saint jour par des ceremonies plus
+en rapport avec leurs gouts; ils affluent sur la place du marche
+transformee, a cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y
+amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant
+servi dans l'armee egyptienne pendant un certain temps, s'en sont
+retournes dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline
+militaire, et convaincus de la superiorite des mousquets sur les
+lances et les batons. Ils out persuade a leurs concitoyens de former
+un regiment sur le modele egyptien. De vieux mousquets ont ete
+achetes, et le cheik Jumma a eu la gloire de creer pendant son regne
+le premier regiment ou plutot le _Jumma_ lui-meme.
+
+Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ
+une centaine de negres grimacants, a la tete laineuse et au nez
+aplati, marchaient autour d'une espece de champ de Mars, en defile
+indien, c'est-a-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se
+formerent en ligne; mais ils n'etaient pas encore bien familiarises
+avec les paroles de commandement: Demi-tour a droite, demi-tour a
+gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se
+deployait une rangee de dents allant d'une oreille a l'autre. Aussi
+le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien
+n'etait impossible. On n'eut pas plus tot crie: _"En place, repos!"_
+que les spectateurs s'elancerent pour admirer de plus pres et
+feliciter les futurs heros de Metemma.
+
+Le cheik Jumma est un vilain specimen d'une vilaine race; il avait
+alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ride
+tres-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un
+nez si aplati, qu'on se demandait parfois si reellement il en avait
+un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'annee
+a porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou a son autre
+maitre, le pacha de Kartoum. Peu de jours apres notre arrivee a
+Metemma, il arriva lui-meme d'Abyssinie et nous fit une visite de
+politesse, accompagne d'une suite de serviteurs bigarres et hurlants.
+Nous lui rendimes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut
+tres-malhonnete, pour ne pas dire grossier.
+
+Pendant notre sejour, nous assistames a la grande fete annuelle de
+la reelection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries
+deboucherent de toutes les directions, armes de batons ou de lances,
+quelques-uns sur des montures, la plupart a pied, tous criant et
+hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que,
+meme avant d'avoir apercu la poussiere soulevee par une nouvelle bande
+d'arrivants, les oreilles etaient assourdies parleurs clameurs. Chaque
+guerrier takrurie, c'est-a-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter
+un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilege
+un dollar. Le droit de voter est acquis des l'instant ou l'on compte
+l'argent, et c'est l'argent qui decide du sort du gouverneur. Le cheik
+reelu (car, a la fete a laquelle nous assistames, l'ancien cheik fut
+reelu) avait tue des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et
+surtout il avait donne d'immenses jarres de merissa (espece de biere
+aigre generalement estimee). Ce fut ainsi qu'il feta pendant deux
+jours le corps entier des electeurs. Il serait difficile de dire
+lequel y est du sien, de l'electeur ou du cheik. Il va sans dire que
+chaque Takrurie mange et boit la valeur entiere de son dollar. Il est
+satisfait d'avoir paye ... et ne desire qu'une chose: en avoir pour
+son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul embleme
+de la royaute, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que
+dure l'interregne); mais les vaches ne sont pas plutot abattues et le
+merissa verse a la ronde par des jeunes filles au teint d'ebene ou par
+les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore
+entendre, jusqu'a ce qu'il degenere en un concert hurlant de deux
+mille negres completement ivres.
+
+Le matin suivant, l'assemblee entiere se trouva reunie, _par ordre
+superieur_, sur un terrain situe aux environs de la ville. Les
+guerriers, disposes en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma,
+qui les harangua en ces mots: "Nous sommes un peuple fort et puissant,
+qui n'a pas son egal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et
+de la lance." De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance
+par l'adoption des armes a feu, la force reelle des Turcs. Il etait
+parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armes, jetterait
+la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une
+_razia_ en Abyssinie et dit: "Nous prendrons les vaches, les esclaves,
+les chevaux et les mules, et en meme temps nous rejouirons le coeur
+de notre maitre, le grand Theodoros, en pillant son ennemi,
+Tisso-Gobaze!" Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de
+la foule excitee apprirent au vieux cheik que sa proposition etait
+acceptee. Ces bandes partirent l'apres-midi de ce meme jour pour leur
+expedition, et ils durent surprendre quelque paisible province,
+car ils retournerent au bout de peu de jours, chassant devant eux
+plusieurs centaines de tetes de betail.
+
+Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est tres-malsain. Les
+maladies principales sont la fievre continue ou intermittente, la
+diarrhee et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui
+resiste bien a l'influence nuisible du climat, mais non pas les
+Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient surs de mourir des
+les premiers mois qu'ils passeraient dans ces regions basses et
+infectees; les seconds probablement verraient leur sante ebranlee
+considerablement, mais resisteraient une ou deux saisons. Pendant
+notre sejour, j'ai ete plusieurs fois appele comme medecin. C'etaient,
+pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent
+generalement soulagees par des applications de teinture d'iode et par
+l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de
+potassium. Les diarrhees chroniques cedaient promptement a quelques
+doses d'huile de castor, accompagnee d'opium et d'acide tannique. Les
+dyssenteries aigues et chroniques, je les traitais par l'ipecacuanha,
+accompagne d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et
+l'heritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie
+chronique; et bien que par mes soins il eut entierement recouvre la
+sante, cependant son ingrat de pere ne pensa jamais a moi pendant
+tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des
+tumeurs glanduleuses, peuvent etre rangees aussi parmi les maladies
+regnantes.
+
+Les Takruries n'ont aucune connaissance de la medecine: les charmes
+sont, dans ce pays, le grand remede, comme dans tout le Soudan. Ils
+cherchent toujours a se garder des mauvais coups d'oeil et a se
+preserver des mauvais esprits et des genies; c'est pour cette raison
+que tous les individus, voire meme les betes, mules, chevaux, betail
+de toute espece sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute
+grandeur.
+
+Le lendemain de notre arrivee a Metemma, nous envoyames deux messagers
+porteurs d'une lettre a l'empereur Theodoros, pour l'informer que nous
+venions d'arriver a Metemma, le lieu qu'il nous avait designe, et que
+nous n'attendions que son bon plaisir pour nous presenter devant lui.
+Nous craignions que ce mobile despote n'eut change d'intention, et
+qu'il ne nous laissat un temps illimite dans ce pays malsain du
+Galabat. Un mois s'etait a peine ecoule, et nous commencions a nous
+desesperer, lorsqu'a notre grande joie, le 25 decembre 1865, les
+envoyes que nous avions expedies a notre arrivee, ainsi que ceux que
+nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route,
+revinrent nous apportant une lettre de Sa Majeste, polie et pleine
+de courtoisie. Il etait aussi enjoint, par le meme message, au cheik
+Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'a
+Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte
+accompagnee de quelques officiers de Theodoros, qui devaient se
+charger des arrangements a prendre pour transporter nos bagages au
+camp imperial.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Entree en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
+Abyssiniens a Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
+de la medecine.--Premiere reception de Sa Majeste.--Traduction de la
+lettre de la reine Victoria et presents offerts.--Nous accompagnons Sa
+Majeste a travers Metcha.--Sa conversation en route.
+
+Fatigues de Metemma, et soupirant apres le moment ou nous franchirions
+celte haute chaine qui avait ete un si formidable rempart a nos
+esperances et a nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fimes
+nos preparatifs de depart, qui cependant fut retarde de quelques
+jours, a cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa
+derniere reelection, semblait prendre tres-froidement les ordres qu'il
+avait recus, et si nous n'eussions pas ete plus presses de penetrer
+dans l'antre du tigre qu'il ne l'etait lui de condescendre a ses
+desirs, nous fussions restes probablement bien des jours encore a la
+cour du cheik negre. A force de demandes polies, de promesses, de
+menaces, le nombre de chameaux demandes nous fut a la fin fourni,
+et dans l'apres-midi du 28 decembre 1865, nous passames le Rubicon
+ethiopien et fimes halte pour la premiere fois sur la terre
+d'Ethiopie. Dans la matinee du 30, nous arrivames a Wochnee et nous
+plantames nos tentes sous quelques sycomores a peu de distance du
+village. Ainsi, notre premiere station en Abyssinie se fit au milieu
+de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondule,
+s'elevait comme les vagues de la mer apres un orage, tout couvert
+d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus
+irregulier et plus accidente, et nous dumes traverser plusieurs ravins
+au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline.
+Petit a petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus
+escarpees, l'herbe de haute et verte qu'elle etait devint courte et
+seche; les sycomores, les cedres et les grands arbres pour charpente
+commencerent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee,
+notre route se transformait en une succession de montees et de
+descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantot degringolant
+dans de profonds ravins, tantot grimpant les cotes les plus
+perpendiculaires de la premiere chaine de montagnes de l'Abyssinie.
+
+A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les
+chameliers, ayant decharge leurs chameaux, allaient partir, lorsque
+arriva un des serviteurs des officiers envoyes par Sa Majeste pour
+nous recevoir. Il nous presenta les salutations de son maitre, qui
+n'avait pu se presenter a nous etant occupe a chercher les porteurs de
+nos bagages; il nous engagea en meme temps a garder nos chameaux pour
+la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette
+contree.
+
+Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les
+chameliers. Ceux-ci refuserent d'aller plus loin et apres qu'ils se
+furent consultes, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le
+gouverneur et le serviteur de l'officier, s'etant entendus, apres que
+les chameliers furent partis, allerent au village voisin ou se tenait
+un marche et y raccolerent un certain nombre de soldats et de paysans.
+Puis, lorsque les chameliers traverserent le village, a un signal
+donne, la bande entiere fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux.
+Je suis fache de l'avouer a la honte des Arabes et des Takruries, ces
+derniers, quoique bien armes, n'essayerent meme pas de resister, mais
+au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la
+crainte de perdre leurs betes de somme fit que leurs possesseurs
+revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux
+pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers
+ainsi qu'une vache a partager entre eux, moyennant quoi la paix et la
+bonne harmonie furent retablies. Une couple d'heures plus tard, nous
+arrivions a Balwaha. Je compris alors les difficultes suscitees par
+les chameliers; reellement la route etait trop mauvaise pour des
+chameaux: il fallait gravir deux montagnes elevees et tres-escarpees
+et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et
+compactes.
+
+A Balwaha, nous campames dans un petit enclos naturel forme de
+magnifiques arbres au feuillage epais. Trois jours apres notre
+arrivee, deux des officiers envoyes par Theodoros firent leur
+apparition; mais ils n'amenaient aucune bete avec eux. Nous etions
+arrives malheureusement le dernier jour de la grande fete qui precede
+la Noel et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre
+patience jusqu'a ce que la fete fut passee.
+
+Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent reunis, mais la
+confusion etait si grande, que nous ne pumes partir que le lendemain
+et meme ce jour-la nous ne fimes qu'une tres-courte etape d'environ
+quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut
+laissee derriere, car cela aurait demande un renfort de Tschelga plus
+considerable pendant notre voyage. Le 9, nous fimes une plus grande
+etape et nous nous arretames pour passer la nuit sur un plateau situe
+vis-a-vis le fort eleve de Zer-Amba.
+
+Nous etions la tout a fait dans la montagne, et nous devions souvent
+monter ou descendre des pentes escarpes, nous etonnant de la facilite
+avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et
+semblables a une muraille. Le 10, nous avions encore la meme route
+qui devenait de plus en plus mauvaise a mesure que nous avancions.
+Et lorsque nous eumes fait l'ascension du pic le plus escarpe qui
+rejoignait le plateau abyssinien et que nous pumes admirer la belle
+vue qui s'etendait a nos pieds, nous nous rejouimes de grand coeur
+comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fimes halte
+a quelques milles du marche de la ville de Tschelga, a un endroit
+appele Wali-Dabba. La, nous eumes a echanger nos betes de somme et,
+par consequent, nous dumes attendre plusieurs jours jusqu'a ce que
+de nouvelles betes fussent arrivees ou que nous eussions fait un peu
+d'ordre. Des cet instant, mes tracasseries commencerent.
+
+A toute heure du jour, j'etais entoure d'une foule importune de tout
+age et de tout sexe, affligee de tous les maux dont notre chair a
+herite. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un
+instant notre camp avec mon fusil, pour aller a la recherche de
+quelque gibier; j'etais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route,
+a chaque halte de Wali-Dabba au camp de Theodoros dans le Damot, du
+lever du soleil a son coucher, je n'entendais pas autre chose que le
+cri incessant: "_Abiet, Abiet, medanite, medanite._"[20] Je faisais
+tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs
+heures ceux qui avaient besoin de remedes. Mais cela ne contentait pas
+la majorite composee de syphilitiques, de lepreux, ou bien de ceux qui
+souffraient d'elephantiasis, d'epilepsie, de scrofules, ou bien encore
+de malheureux qui avaient ete mutiles par les cruels Gallas. Jour
+apres jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient
+pu etre admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de
+medecine surprenante du _hakeem_ s'ouvrirait pour eux. De nouveaux
+malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques guerisons de cas
+ordinaires de maladies, que j'avais pu operer, repandirent ma renommee
+de tous cotes, elle arriva meme jusqu'a mes compatriotes a Magdala.
+Ils entendirent parler d'un _hakeem_ anglais, qui etait arrive et qui
+pouvait rompre les os et les remettre en place immediatement, de telle
+sorte que les gens operes se mettaient a marcher comme le paralytique
+des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable,
+et je fus oblige de tenir ma tente fermee toute la journee; quand
+je la laissais ouverte, j'etais entoure d'une foule curieuse. Les
+officiers de l'escorte furent obliges de placer une garde tout autour
+de ma tente, ne permettant d'approcher qu'a leurs parents ou a leurs
+amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote etait
+moins grande que l'amour de la vie et de la sante; et ces cas etaient
+innombrables.
+
+Le 13 janvier, nous commencames notre voyage pour nous rendre au
+camp de l'empereur; nous traversames successivement les provinces de
+Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandige, l'Atchefur,
+l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana a notre gauche. Les
+trois premieres provinces avaient encouru la colere de Theodoros,
+quelques annees auparavant; tous les villages avaient ete brules, les
+recoltes detruites, et la plupart des habitants etaient morts de
+faim; ceux qui resterent furent incorpores dans l'armee imperiale.
+Quelques-uns revenaient en ce moment a leurs habitations renversees,
+apres avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au
+bout de trois ans, s'etait lasse, et avait permis a ceux qui erraient
+dans les provinces eloignees, abandonnes et sans asile, de retourner
+au pays de leurs peres. De tous cotes, au milieu des ruines de ces
+villages autrefois en pleine prosperite, on voyait passer des paysans
+presque nus et a demi affames, devant de petites huttes sur les
+cendres des habitations de leurs ancetres, sur la terre qu'ils se
+preparaient a cultiver de nouveau. Helas! ils ne savaient pas que
+cette meme main impitoyable allait s'etendre de nouveau sur eux.
+L'Atchefur avait aussi ete ravage a la meme epoque; mais leur _crime_
+n'ayant pas ete aussi grand, _le pere de son peuple_ s'etait contente
+de les depouiller de leurs proprietes, sans faire appel a l'incendie
+pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et
+bien batis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent etre ranges parmi
+les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et
+miserable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils
+s'attendent toujours, a quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que
+juste la portion du sol capable de fournir a leurs premiers besoins.
+
+Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur aupres de l'empereur: il
+ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au meme, il ne fit jamais un
+_sejour amical prolonge_ dans cette region. Les riches et abondantes
+moissons deja pretes pour la faucille, les nombreux troupeaux de
+betail paissant les prairies parsemees de fleurs, les villages vastes
+et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que
+l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants,
+si leur riche et fertile sol n'etait pas devaste par des destructions
+inutiles, et si les habitants eux-memes n'etaient pas reduits par la
+guerre et l'effusion du sang, a perir de misere et de faim.
+
+Le camp de Theodoros etait alors dans le Damot; il avait deja tant
+brule, pille et ravage a coeur joie qu'il n'y avait rien d'etonnant
+a ce que de la province d'Agau jusqu'a son camp nous n'eussions pas
+rencontre un etre humain, a part notre escorte; pas une belle tete de
+betail; pas un hameau souriant: c'etait un contraste saisissant avec
+cet heureux Agau, que "saint Michel protege."
+
+Le 25 janvier fut notre derniere journee de voyage. Nous avions passe
+la nuit precedente a une distance tres-rapprochee du camp imperial.
+La tente noire et blanche de Theodoros, plantee sur le sommet d'une
+colline conique, se montrait dans toute sa fierte et contrastait avec
+le reste du camp comme la clarte du soleil levant avec les tenebres
+des bas-fonds. Un murmure faible et eloigne, tel que celui qu'on
+entend a l'approche d'une grande cite, arrivait jusqu'a nous, porte
+par la douce brise du soir; et la fumee qui s'elevait autour de la
+noire colline, couronnee par ces tentes silencieuses, devait nous
+convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du
+despote africain, mais encore que nous etions deja au milieu de ses
+armees innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expediait
+messager sur messager; nous dumes nous arreter plusieurs fois, puis
+nous remettre en marche, puis nous arreter de nouveau; enfin le chef
+de l'escorte vint nous avertir qu'il etait temps de nous habiller.
+En consequence, on eleva une petite tente, sous laquelle nous nous
+abritames pour passer nos uniformes. Apres quoi, nous nous remimes a
+monter; nous avions a peine parcouru une centaine de metres, que tout
+a coup, a un coude de la route, nous nous trouvames en face d'une de
+ces scenes orientales qui rappela a notre memoire les jours de Lobo et
+de Bruce.
+
+Une haute colline boisee, situee juste en face de celle ou se
+deployait la tente imperiale, etait couverte jusqu'a son extreme
+sommet par les fusiliers et les lanciers de Theodoros, tous en habits
+de fete; ils etaient vetus de chemises de soie aux riches couleurs,
+tandis que le _lamb_[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs epaules;
+l'acier brillant de leurs lances miroitait a l'eclat du soleil en
+son meridien qui lancait ses rayons a travers le noir feuillage des
+cedres. Dans la vallee, entre les deux collines, se tenait un corps de
+cavalerie d'environ 10,000 hommes, formes sur deux rangs, au milieu
+desquels nous avancions. A notre droite, vetus de magnifiques
+vetements, portant des boucliers d'argent, montes sur des chevaux
+ornes de brides richement plaquees, se tenaient le corps entier
+des officiers de l'armee de Sa Majeste, les gens de sa maison, les
+gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'elegantes
+montures; la plupart etaient assis sur le fier animal a l'oeil de feu,
+originaire des plateaux de l'Yedjow et des chaines du Shoa. A notre
+gauche etait la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son
+aristocratique vis-a-vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans
+leur allure, etaient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous
+vimes leurs rangs bardes de fer, nous comprimes de quelle terreur
+devaient etre saisis ces pauvres paysans disperses, lorsque Theodoros,
+a la tete de ses impitoyables compagnons si bien equipes et si bien
+armes, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant
+qu'on eut pu soupconner sa presence, il etait arrive, avait tout
+ravage et etait reparti.
+
+Au centre oppose se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se
+distinguait de tous par ses manieres comme il faut et par la grande
+simplicite de sa mise. Nu-tete, ceint du shama, en signe de respect,
+il nous delivra le message imperial de bienvenue, qui fut traduit en
+arabe par Samuel, demeure pres de lui, et dont les traits finement
+decoupes et le maintien intelligent, demontraient sa superiorite sur
+les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous
+nous mimes de nouveau en route, nous avancant toujours vers la tente
+imperiale, precedes des hauts fonctionnaires a cheval et suivis par
+la cavalerie. Arrives au pied de la colline, nous descendimes de nos
+montures, et l'on nous conduisit a une petite tente en flanelle rouge,
+dressee pour notre reception sur la pente meme de l'elevation.
+Nous nous arretames la quelques instants pour partager une legere
+collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que
+l'empereur etait pret a nous recevoir. Nous montames la colline a
+pied, escortes par Samuel et plusieurs officiers de la maison de
+l'empereur. Aussitot que nous atteignimes le sommet du petit plateau,
+un officier vint nous reiterer les salutations et les compliments de
+Sa Majeste. Nous avancions lentement a travers de magnifiques tentes
+en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui, a un
+signal donne, nous saluerent par une salve de coups de fusil pas mal
+reussie, vu leur ignorance dans cette science.
+
+Arrives a l'entree de sa tente, l'empereur nous fit demander encore
+des nouvelles de notre sante. Ayant repondu avec tout le respect qui
+lui etait du a son message poli, nous nous avancames jusqu'a son
+trone, et lui remimes en main la lettre de Sa Majeste la reine
+d'Angleterre. L'empereur la recut tres-poliment et nous invita a nous
+asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Theodoros etait
+assis sur un alga, enveloppe jusqu'aux yeux par le shama, signe de
+grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et a sa gauche se
+tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vetements de
+soie riches et eclatants, et devant lui veillait un de ses affides
+intimes, tenant dans chaque main un pistolet double charge. le roi se
+plaignit des prisonniers europeens, regrettant que, par leur conduite,
+ils eussent rompu la premiere amitie qui existait entre les deux
+nations. Il etait heureux de nous voir, et il esperait que tout
+s'arrangerait. Apres quelques compliments echanges, et sous le
+pretexte que nous etions fatigues, venant de si loin, il nous fut
+permis de nous retirer.
+
+La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les
+propres mains de Sa Majeste abyssinienne, etait en anglais, et aucune
+traduction n'y avait ete ajoutee. Sa Majeste n'en avait pas rompu le
+sceau devant nous, probablement a cause de ses premiers officiers, car
+il n'aurait pas aime qu'ils fussent temoins de son desappointement,
+si la lettre n'etait pas selon ses desirs. Des que nous fumes rentres
+dans nos tentes, la lettre nous fut renvoyee pour etre traduite; mais
+comme nous n'avions avec nous aucun Europeen qui connut la langue du
+pays, elle fut d'abord remise a M. Rassam, qui la traduisit en arabe
+a Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est a
+regretter qu'aucun des Europeens fixes dans la contree et habitues
+a parler cette langue ne nous ait accompagnes, pour interpreter ce
+document important devant Sa Majeste, car je crois que non-seulement
+la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu'a certains
+egards elle etait incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple,
+fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur
+le succes de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la
+position de Theodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait ete inseree
+dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise
+s'exprimait ainsi: "Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne
+receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez
+un entier credit a tout ce qu'il vous dira de notre part." Cette
+phrase avait ete ainsi traduite: "Il fera pour vous tout ce que vous
+exigerez;" ou par d'autres mots ayant le meme sens. Sa Majeste fut
+tres-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire a la
+lettre de la reine, et il donna a entendre qu'avant peu de temps les
+captifs seraient relaches.
+
+Le matin suivant, Theodoros nous envoya prendre. Il n'avait aupres
+de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait a l'entree de sa tente,
+gracieusement penche sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa
+tente, et la, devant nous, il dicta a son secretaire Samuel, en
+presence de Ras-Engeddah et de notre interprete, une lettre a la
+reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais
+l'intention d'expedier.
+
+Dans l'apres-midi, nous eumes l'honneur d'une autre entrevue a l'effet
+de lui offrir les presents que nous lui avions apportes. Il nous
+demanda aussitot si les cadeaux lui etaient faits au nom de la reine
+ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'etait au nom de la reine
+qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que
+ce n'etait pas a cause de leur valeur, mais comme temoignage d'une
+puissance amie qui renouait des relations qu'il etait tres-heureux
+de reconnaitre. Parmi les presents offerts se trouvait une glace. M.
+Rassam, en la lui presentant, lui dit que Sa Majeste Britannique avait
+eu l'intention de l'offrir a la reine. L'empereur l'examina avec
+gravite et repondit tranquillement qu'il n'avait pas ete heureux dans
+sa vie conjugale, mais qu'il etait sur le point de prendre une autre
+femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientot apres
+notre arrivee, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous
+furent envoyes en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de
+voyage fumes approvisionnes par la cuisine imperiale.
+
+Sa Majeste nous accompagna une partie du chemin conduisant a la mer de
+Tana, Kourata nous avant ete designe comme le lieu de notre residence,
+jusqu'a l'arrivee de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de
+marche, nous restames en arriere, a cause de nos bagages, et nous
+fimes l'experience de ce que c'est que de voyager avec une armee
+abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tete avec le roi; les hommes
+du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les
+approvisionnements, marchaient lentement derriere nous. Il est
+impossible de se faire une idee du bruit et de la confusion qui
+regnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera a gue quelque petite
+riviere, ou lorsque la route etait coupee par une pente taillee dans
+le roc nu. Des milliers de gens entasses poussaient, criaient, et l'on
+aurait fait de vains efforts pour penetrer dans cette masse vivante.
+Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les betes de somme
+s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours
+plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois,
+desesperant de voir l'ordre se retablir apres des heures d'attente,
+nous allions a la recherche d'une autre route ou d'un gue ou le
+bruit et la foule etaient moindres. Ce n'etait que bien tard dans
+l'apres-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous
+avions passe la journee entiere a parcourir l'espace que l'empereur
+avait franchi dans une heure et demie. Theodoros ayant eu connaissance
+des inconvenients que nous avions eus en faisant transporter ainsi
+nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets
+legers et de marcher avec lui en tete de l'armee. Pendant les quelques
+jours qu'il nous accompagna, nous ne fournimes que de courtes etapes,
+tout au plus dix milles par jour. Theodoros voyageait avec nous pour
+plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin
+par la mer de Tana, et comme le pays etait entierement depeuple, il
+fut oblige de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas
+cependant pille cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais
+la moisson, prete pour la faucille, etait debout, et sur un signe de
+l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande
+partie de ses soldats etaient ainsi occupes (le sabre, dans cette
+circonstance, fut employe comme un instrument de paix), le roi et sa
+cavalerie quitterent le camp, et bientot apres la fumee qui s'eleva de
+tous cotes denonca leur cruelle mission.
+
+Quelques-uns des incidents qui se passerent pendant notre commun
+voyage avec Theodoros, meritent d'etre racontes, car ils peignent son
+caractere et la nature de son amitie. Le second jour de notre voyage
+avec Sa Majeste, le 1er fevrier, nous dumes traverser le Nil Bleu,
+non loin de sa source; les bords en etaient glissants et escarpes, le
+tumulte etait a son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants
+eussent ete inevitablement noyes ou tues, si Theodoros n'avait envoye
+quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage
+au moyen de leurs epees, tandis qu'il restait la jusqu'a ce que le
+dernier des hommes de son camp eut traverse. Lorsque nous arrivames,
+Sa Majeste nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures.
+Nous traversames donc l'eau sur nos mules, mais au moment ou nous
+atteignimes le bord oppose, nous mimes pied a terre et grimpames sur
+le tertre ou se tenait Sa Majeste. Le sentier etait si rapide et si
+glissant que M. Rassam, qui marchait en tete, eut quelque difficulte
+a atteindre le sommet; Theodoros voyant cela, s'avanca, lui prit la
+main, et lui dit en arabe: "Ayez bon courage, n'ayez pas peur."
+
+Le jour suivant, pendant la marche, Theodoros envoya Samuel, tantot en
+avant, tantot en arriere pour nous poser diverses questions, telles
+que: "Les Americains sont-ils en guerre?--Combien d'hommes ont ete
+tues?--Combien de soldats avaient-ils?--Les Anglais se battent-ils
+avec les Achantis?--Ont-ils fait leur conquete?--Leur contree est-elle
+malsaine?--Ressemble-t-elle a ce pays?--Pourquoi le roi de Dahomey
+met-il a mort ses sujets?--Quelle est sa religion?" Puis il nous fit
+faire ses excuses de ne nous avoir pas repondu plus tot. Il avait eu
+des desagrements, nous dit-il, avec tous les Europeens qui avaient
+penetre dans son pays. Personne n'avait ete bon comme Bell et Plowden,
+et il aurait aime de savoir si l'Anglais qui avait aborde a Massowah
+etait comme ces derniers. Sa bonhomie etait telle qu'il avait suppose
+qu'il etait bon, et a cause de cela, il avait decide de le faire
+venir.
+
+Le 4, il nous envoya prendre encore. Il etait seul, assis en plein
+air. Il nous fit asseoir sur un tapis pres de lui, et nous parla
+longuement de sa vie passee. Il nous dit comment il se conduisait avec
+les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut;
+s'ils refusaient, il y allait lui-meme et ravageait leur pays. Au
+troisieme refus, pour employer ses propres paroles: "il envoyait leurs
+corps au sepulcre et leurs ames en enfer." Il nous dit aussi que Bell
+lui avait beaucoup parle de la reine d'Angleterre, et que plusieurs
+fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout etait
+meme pret quand le capitaine Cameron, par son influence, changea
+en ennemi son premier ami. Il avait ordonne, nous dit-il, que des
+presents nous fussent offerts pour nous montrer sa consideration, car
+il n'avait rien avec lui qui fut digne de nous etre presente; il avait
+eu du plaisir a nous voir et nous considerait comme trois freres.
+L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congedia, il nous informa
+que le jour suivant, il nous enverrait a Kourata pour y attendre
+l'arrivee de nos compatriotes de Magdala. Bientot apres etre arrives
+dans notre tente, M. Rassam recut un billet poli qui l'informait qu'il
+recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui
+semblerait, mais toujours d'_une maniere agreable au Seigneur_. Un
+message verbal me fut aussi envoye pour savoir si je ne connaissais
+pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je repondis, d'apres
+l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession
+de medecin.
+
+
+Notes:
+
+[19] De Kassalu a Kedaref, ou compte environ 120 milles.
+
+[20] Seigneur, seigneur, medecine, medecine.
+
+[21] Manteau de forme particuliere en fourrure ou en velours.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
+navigation abyssinienne.--L'ile de Dek.--Arrivee a Kourata.--Les
+gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
+portees contre ces derniers.--Premiere visite au camp de l'empereur a
+Zage.--Les flatteries precedent la violence.
+
+Le 6 fevrier, Theodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le
+vimes pas, mais avant notre depart, il nous fit remettre une lettre
+pour nous informer que, aussitot que les prisonniers nous auraient
+rejoints, il ferait les demarches necessaires pour que notre sortie du
+pays se fit avec _honneur et satisfaction_. L'officier qui avait recu
+l'ordre d'aller a Magdala, afin de delivrer les captifs et de nous les
+amener, faisait partie de notre escorte; nous etions porteurs d'une
+humble apologie de Theodoros a notre reine; tout nous souriait; et,
+heureux au dela de toute expression par l'apparence du succes complet
+de notre mission, nous nous rappelions nos demarches d'un coeur leger
+et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans
+l'apres-midi du 10 fevrier, nous campames sur les bords de la mer de
+Tana, grand lac aux eaux fraiches et reservoir du Nil Bleu. Le fleuve
+fait son entree par l'extremite sud-ouest du lac, et en sort par
+son extremite sud-est, les deux bras n'etant separes que par le
+promontoire de Zage.
+
+Le terrain sur lequel nous etablimes notre camp n'etait pas loin de
+Kanoa, joli village dans le district de Wandige; Kourata etant tout
+a fait a l'oppose, au nord-nord-est. Nous dumes attendre plusieurs
+jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages
+et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout a fait
+primitif, sont faits d'une espece de jonc, le papyrus des anciens. Les
+joncs sont lies ensemble, de facon a former une surface d'environ
+six pieds de largeur et de dix a vingt pieds de longueur. Les deux
+extremites sont alors pliees en rouleau et serrees ensemble. Les
+passagers et le batelier sont assis sur un grand carre de joncs en
+faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en
+place par la cage exterieure, dont les extremites pointues servent a
+avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas
+exact; ils sont pleins d'eau ou a peu pres, comme un morceau de liege
+a demi submerge; leur flottaison est simplement une question de
+gravite specifique. La maniere employee pour faire avancer les
+bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont
+assis en avant et un autre en arriere. Ils se servent de longs batons,
+au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de
+gauche; a chaque coup, ils font jaillir l'ecume, comme une douche par
+devant et par derriere, et le malheureux passager, qui auparavant a
+ete ses bas et ses souliers, et releve ses pantalons, trouve bientot
+qu'il aurait ete plus sage d'adopter un costume plus simple encore,
+et de suivre l'exemple des bateliers, a peu pres nus.
+
+La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail a ses
+habitants et il ne leur faut pas des annees pour construire une
+flotte; deux jours apres notre arrivee, cinquante nouveaux bateaux
+avaient ete lances et plusieurs centaines avaient deja fait la
+traversee de Zage a l'ile de Dek.
+
+Les quelques jours que nous passames sur les bords de la mer de Tana,
+peuvent etre comptes parmi les plus heureux que nous ayons passes dans
+ce pays. Samuel, devenu noire _balderaba_ (interprete) et le chef de
+notre escorte, ne permettait pas a la foule d'envahir ma tente. Comme
+c'etait un homme intelligent, et que ses parents et ses amis etaient
+moins nombreux que ceux de ses predecesseurs, il ne laissait penetrer
+que ceux auxquels une petite medecine devait suffire, ou ceux qu'il
+etait force d'introduire; car en refusant a un petit chef ou a un
+homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se
+serait fait de serieux ennemis. C'etait ainsi une recreation au lieu
+d'une fatigue, que l'etude des maladies du pays, chose impossible
+auparavant, lorsque je ne pouvais me defendre contre l'importunite de
+la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de
+mon temps a la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards,
+les oies, etc., se montraient en abondance, et ils etaient si peu
+farouches que les survivants ne s'eloignaient jamais, au contraire,
+ils continuaient a se baigner, a chercher leur nourriture ou a lisser
+leurs brillantes plumes, malgre le voisinage des corps morts de leurs
+compagnons.
+
+Dans la matinee du 16, nous partimes pour Dek, l'ile la plus grande et
+la plus importante du lac de Tana; elle est situee environ a mi-chemin
+de Kourata, notre futur lieu de residence. Nous avions environ six
+heures de douches a supporter, notre marche etant de deux noeuds et
+demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle ile;
+c'est un grand rocher plat et volcanique, entoure de petites collines
+formant plusieurs iles et faisant l'effet d'une couronne de perles.
+L'ile entiere est bien boisee, couverte d'une vegetation puissante,
+peuplee de villages nombreux et prosperes, et fiers de posseder quatre
+vieilles eglises visitees des pelerins et but de leurs devotions. Nous
+passames la nuit au centre meme de cette ile si pittoresque, l'ideal
+d'une habitation terrestre. Helas! peu de temps apres nous apprimes
+que le passage des hommes blancs avait ete la cause de bien des
+larmes et d'une grande detresse pour les habitants arcadiens de cette
+paisible contree! Ces populations recurent l'ordre de nous fournir
+10,000 dollars. Les chefs, desesperes de l'impossibilite de lever une
+somme si considerable, firent un puissant appel a tous leurs amis et
+voisins, leur depeignant sous de vives couleurs la colere du despote
+lorsqu'il apprendrait que ses ordres n'avaient pas ete executes,
+et leur montrant en meme temps le desert succedant a ces riches et
+heureuses campagnes. L'eloquence des uns, la menace des autres eurent
+un plein succes. Toutes les economies de l'annee furent apportees au
+gouverneur; les anneaux et les chaines d'argent, la dot et la fortune
+de maintes jeunes filles, furent ajoutees au shama nouvellement tisse
+par la matrone: tous furent reduits a la misere et tremblaient encore;
+et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces
+biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de
+leurs chagrins, ces pauvres blancs etrangers, cause innocente de leurs
+malheurs!
+
+Le lendemain matin, nous partimes pour Kourata: la distance et les
+desagrements furent les memes que dans le voyage de la veille. De
+retour sur la terre ferme, nous saluames avec delices la fin de notre
+courte traversee. Nous fumes recus sur le rivage par le clerge, qui
+avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue
+avec toutes les pompes dues a la royaute: tel avait ete l'ordre
+imperial. Deux des plus riches marchands de l'ile nous reclamerent
+comme leurs hotes, au nom de leur royal maitre; et montes sur de
+magnifiques mules, nous grimpames la colline sur laquelle est batie
+Kourata; le privilege de parcourir a cheval les rues sacrees ayant ete
+accorde aux hotes honorables du souverain du pays.
+
+Kourata est, apres Gondar, la plus importante et la plus riche cite de
+l'Abyssinie; c'est une ville de pretres et de marchands, elevee sur
+le penchant d'une colline baignee par les eaux de la mer de Tana.
+Plusieurs de ses maisons sont baties en pierre, et la plupart etaient
+bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-la dans la contree.
+L'eglise, erigee par la reine de Socinius, est consideree comme
+tellement sainte que la ville entiere est sacree, et que nul homme, a
+l'exception des eveques et de l'empereur, n'est autorise a parcourir a
+cheval ses ruelles etroites et sombres. Il est impossible d'apercevoir
+la ville de la mer, les cedres et les sycomores la voilent
+completement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu,
+legitime orgueil des habitants. La colline tout entiere d'ailleurs est
+couverte d'une telle vegetation, qu'a une certaine distance, le pays
+ressemble plutot a une foret du Nouveau Monde, vierge de tout contact
+humain, qu'a la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au marche de
+l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous residames dans
+l'interieur de la ville, ou plusieurs maisons avaient ete mises a
+notre disposition; mais d'innombrables hotes survinrent, je veux
+parler des legions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chasserent
+bientot. Nous obtinmes la permission de planter nos tentes sur les
+bords de la mer, sur une portion de terrain tres-agreable, situee a
+quelques metres seulement de la ville, et ou nous jouissions du double
+luxe de la fraicheur de l'air et de l'abondance de l'eau.
+
+Quelques jours apres notre arrivee a Kourata, nous fumes rejoints
+par les _gens de Gaffat_. L'empereur leur avait ecrit de venir et de
+rester avec nous pendant tout notre sejour, craignant, disait-il, que
+l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce
+pays si loin de nos concitoyens. Conformement aux instructions
+qu'ils avaient recues, en arrivant pres de notre campement, ils nous
+informerent de leur arrivee et nous firent demander l'autorisation de
+se presenter devant nous. Je n'ai jamais ete aussi surpris qu'a la vue
+de ces Europeens vetus des habits de fete des Abyssiniens: une chemise
+de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de meme etoffe, le
+shama drape sur leur epaule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart
+la tete decouverte. Ils etaient depuis si longtemps en Abyssinie, que
+je ne doute pas qu'ils ne se considerassent comme tres-bien mis; et si
+nous ne les admirames pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils
+s'etablirent a peu de distance de notre campement. Au bout de deux
+jours arriverent leurs femmes et leurs enfants, et apres quelques
+instants d'intimite, nous nous apercumes que parmi eux se trouvaient
+plusieurs hommes savants et bien eleves, et que ce n'etaient point des
+compagnons a dedaigner dans un pays si eloigne.
+
+Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et
+dans les chaines, arriverent enfin. Nous preparames des tentes pour
+ceux qui n'en avaient pas et ils resterent dans notre campement. Tous,
+plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu
+a supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous
+tachames de les rejouir en parlant de notre prompt retour en Europe,
+regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M.
+Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il fut convenable, a
+cause du caractere soupconneux de Theodoros, de paraitre trop intimes
+avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et
+de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de
+l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient a construire
+des bateaux pour Theodoros, et ils etaient inquiets et anxieux chaque
+fois qu'un messager arrivait du camp imperial.
+
+Theodoros, apres avoir pille la Metcha, fertile province situee a
+l'extremite sud du lac de Tana, detruisit la grande et populeuse ville
+de Zage, et etablit son camp sur une petite langue de terre joignant
+le promontoire de Zage a la terre ferme. L'empereur etait alors plein
+d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance,
+mit trente vaches a lait a notre disposition, nous fit parvenir de
+jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il ecrivait une
+lettre pleine de courtoisie a M. Rassam. Tous nos interpretes, tous
+nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allerent l'un apres
+l'autre a Zage, pour etre investis de l'_ordre de la Chemise_. Au
+messager qui nous avait apporte la fausse nouvelle de l'elargissement
+du capitaine Cameron, il fit present d'un _marguf_ ou shama brode
+de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et reclama
+l'amitie de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine.
+Son premier stratageme avait parfaitement reussi puisqu'il nous avait
+fait venir jusqu'a lui. Lorsqu'un de nos interpretes, Omer-Ali,
+naturel de Massowah, alla a son tour pour etre decore, il trouva Sa
+Majeste assise pres du rivage et faisant des cartouches. L'empereur
+lui dit: "Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne
+puis accoutumer mon esprit au depart de M. Stern et de M. Cameron;
+mais par egard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos
+maitres parce qu'ils se sont toujours bien comportes, inclinant leurs
+tetes dans leurs mains aussitot qu'ils s'approchaient de ma personne,
+pleins de respect pour moi en ma presence, tandis que M. Cameron avait
+l'habitude de se tirer les poils de la barbe a chaque instant."
+
+Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer
+l'hesitation qui existait dans l'esprit de Theodoros au sujet des
+captifs. S'il eut ete moins hesitant, ses bonnes qualites auraient pu
+prevaloir chez lui et il n'aurait pas donne le temps a des evenements
+insignifiants de reveiller sa nature soupconneuse.
+
+Theodoros, toujours preoccupe de passer pour un homme juste devant son
+peuple, temoigna le desir que les premiers captifs assistassent a
+une assemblee publique ou nous nous rendrions ainsi que lui et ses
+soldats. La ils reconnaitraient qu'ils avaient eu tort, et ils
+imploreraient le pardon de Sa Majeste. On aurait ainsi une
+reconciliation publique et, apres l'offre de quelques presents, il
+serait permis aux prisonniers de partir.
+
+Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne
+pas mettre en presence les prisonniers et Sa Majeste, de peur que la
+vue de ces derniers n'excitat de nouveau la colere du souverain. Tout
+paraissant marcher d'une facon tout a fait favorable, il crut prudent
+de faire son possible pour empecher une rencontre entre les deux
+parties.
+
+Peu de temps apres l'arrivee des prisonniers de Magdala, qui avaient
+ete rejoints a Debra-Tabor par ceux qui etaient retenus la sur parole,
+Sa Majeste, a l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire
+paraitre en sa presence comme elle en avait primitivement l'intention,
+fit appeler plusieurs de ses officiers, son secretaire, etc., etc., a
+Kourata. Theodoros nous donna l'ordre egalement de nous rendre aupres
+de lui, afin d'avoir une seance publique ou seraient lues certaines
+accusations contre les captifs, qui alors declareraient s'ils etaient
+coupables ou si c'etait l'empereur.
+
+Tous les captifs, les _gens de Gaffat_ et les officiers abyssiniens
+etant assembles dans la tente de M. Rassam, l'officier imperial lut
+l'acte d'accusation. La premiere accusation etait portee contre le
+capitaine Cameron. L'acte commencait par etablir que M. Cameron
+s'etant presente comme envoye de la reine d'Angleterre, avait ete recu
+avec tout l'honneur et le respect dus a son rang, et que le meilleur
+accueil possible lui avait ete fait. L'empereur avait accepte avec
+humilite les presents envoyes par la reine et d'apres l'avis du
+docteur Cameron, qu'un echange de consuls entre les deux nations
+serait tres-avantageux pour l'Abyssinie, Theodoros avait repondu ces
+propres paroles: "Je suis enchante de vous entendre parler ainsi;
+c'est tres-bien." Theodoros continuait en rapportant qu'il avait
+informe le consul que les Turcs etant ses ennemis, il le priait de
+proteger le message et les presents qu'il avait l'intention de faire
+parvenir a la reine d'Angleterre, a laquelle il avait envoye une
+lettre d'amitie; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre a
+son adresse la lettre, l'avait envoyee aux Turcs qui haissaient
+l'empereur, et devant lesquels il l'avait denigre et insulte. De plus,
+au retour de M. Cameron, il lui avait demande: "Ou est la reponse a
+la lettre d'amitie que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait?" et
+celui-ci avait repondu: "Je ne sais pas!" Alors je lui dis, ajoutait
+Theodoros: "Vous n'etes pas le serviteur de mon amie la reine
+d'Angleterre, ainsi que vous pretendiez l'etre, et par la puissance de
+mon Createur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier
+ces choses!"
+
+La seconde accusation etait a l'adresse de M. Bardel; mais evidemment
+Theodoros etait fatigue de son requisitoire; car les accusations
+contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas specifiees, quoique
+dans toute occasion il en ait refere plus tard a ses griefs contre
+eux. Ils furent englobes dans une meme inculpation comme ayant agi en
+commun.
+
+"Les autres prisonniers m'ont trompe, poursuivait l'acte d'accusation;
+je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit etre un bouclier
+pour son ami, et ils ne m'ont pas defendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas
+defendu? A cause de cela je leur ai ote mon amitie.
+
+"Maintenant, par la puissance de Dieu, a cause de la reine, et du
+peuple britannique, et a cause de vous-memes, je leur rendrai mon
+amitie. Je desire que vous puissiez operer entre nous une veritable
+reconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes
+excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai ete trompe, je
+desire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant
+moi."
+
+Apres la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir
+s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il eut ete absurde de
+leur part de ne pas reconnaitre leurs erreurs et de ne pas demander
+pardon. Nous savions bien qu'ils etaient innocents, qu'on les
+calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient
+commises n'etaient pas a comparer aux souffrances qu'ils avaient eu
+a supporter. Mais en reconnaissant qu'ils etaient dans leur tort,
+ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillames.
+L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue
+amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication
+de la reponse que Theodoros devait, disait-il, envoyer par notre
+intermediaire.
+
+Quoique tout parut marcher a souhait, cependant il n'y avait aucun
+doute qu'un orage etait imminent; et bien que tout eut l'air de
+marcher encore sur un pied d'amitie pendant quelque temps, nous
+reconnumes que nous n'eussions pas ete si confiants, si nous avions
+eu une plus grande connaissance du caractere de Theodoros.
+
+Pendant notre voyage a Kourata, les serviteurs de Sa Majeste nous
+avaient demande si nous avions quelques connaissances concernant la
+construction des navires. Nous repondimes que nous n'en avions aucune.
+J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine
+Cameron serait employe a Kourata a la construction des navires. Il
+n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majeste d'avoir
+une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fumes envoyes a
+Kourata, et les _gens de Gaffat_ expedies pour nous y tenir compagnie,
+etait evident: Theodoros s'imaginait que nous avions plus de
+connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions
+l'avouer, et esperait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les
+_gens de Gaffat_ recurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils
+repondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils etaient prets a
+travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en meme
+temps, ils engageaient Sa Majeste a profiter de son amitie avec M.
+Rassam, pour prier ce dernier d'ecrire qu'on lui envoyat des hommes
+propres a ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que
+la demande etant faite par M. Rassam, Sa Majeste n'obtint ce qu'elle
+desirait.
+
+Peu de jours apres, en effet, Theodoros ecrivait a M. Rassam pour
+le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver.
+Jusque-la tout semblait marcher a souhait; mais je compris, an recu de
+cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tete de M. Rassam. Deux
+voies lui etaient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se
+placant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait recues de son
+gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requete;
+ou bien accepter, a la condition que les premiers prisonniers seraient
+autorises a partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses
+compagnons, l'arrivee des constructeurs de navires. Au lieu de cela,
+M. Rassam prit un terme moyen. Il dit a Theodoros que, dans l'interet
+meme de cette expedition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majeste
+lui permit de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait
+beaucoup mieux appuyer les desirs de l'empereur; que toutefois, s'il
+le voulait absolument, il ecrirait.
+
+Theodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait
+obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hesiter quelques
+jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il
+desirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit
+immediatement a l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par
+les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous
+priant d'aller passer un jour avec lui a Zage; il ordonna en meme
+temps a ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partimes
+par le bateau indigene et nous atteignimes Zage apres une douche de
+quatre heures; arrives a une petite distance de notre destination,
+nous nous revetimes de nos uniformes. Nous fumes recus, a notre
+arrivee, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des
+ecuries et plusieurs autres officiers superieurs de la maison de
+l'empereur. Sa Majeste nous avait envoye des salutations on ne peut
+plus aimables par le ras, et montes sur les magnifiques mules prises
+dans les ecuries imperiales, nous partimes pour le lieu de residence
+de l'empereur. Nous fumes d'abord conduits sous une tente de soie, qui
+avait ete dressee a tres-peu de distance pour nous servir de salle de
+festin, et ou nous devions attendre, tout en degustant une collation
+que la reine nous avait fait preparer. Dans l'apres-midi, l'empereur
+nous fit dire qu'il viendrait nous voir.
+
+Peu d'instants apres nous allions a sa rencontre, lorsque, a notre
+grande surprise, nous le vimes venir a nous, drape dans ses vetements
+et le bras droit decouvert; signe d'inferiorite et de profond respect,
+et honneur que Theodoros n'a jamais rendu a personne. Il fut souriant,
+plein d'amabilite, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam,
+et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la facon
+la plus affectueuse. Un instant apres, nous lui rendimes sa politesse.
+Nous le trouvames dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il
+nous salua gracieusement et nous fit asseoir a son cote. A sa gauche
+se tenaient son fils aine, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses
+ouvriers etaient aussi presents, places au centre de la salle en face
+de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets;
+il nous parla de ceux que nous avions apportes avec nous et nous les
+lui montrames, puis des fusils qui avaient ete fabriques sur son
+ordre, par un ouvrier qu'il avait a son service et frere d'un armurier
+residant a Saint-Etienne, pres de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets
+varies, sur les differents grades de son armee, nous presenta son
+fils, et lui ordonna a la fin de l'audience d'aller, avec les _gens de
+Gaffat_, nous escorter jusqu'a notre tente.
+
+Le jour suivant, Theodoros nous envoya de nouveau ses salutations
+amicales; mais nous ne le vimes pas lui-meme. Dans la matinee, il fit
+venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir
+s'il devait nous laisser partir ou nous garder. Tous s'ecrierent:
+"Laissez-les partir." Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous
+pourrions revenir pour les combattre: "Qu'ils reviennent, nous aurons
+alors Dieu pour nous!" s'ecria l'empereur. Aussitot qu'il eut renvoye
+ses chefs, Theodoros fit venir les _gens de Gaffat_ et leur demanda ce
+qu'ils feraient a sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient
+fortement engage a nous laisser partir. Mais il nous a ete rapporte
+qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: "Tout le
+monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos
+ennemis et vous les tenez dans vos mains." Sur le soir, l'empereur fut
+tres-agite; il fit appeler les _gens de Gaffat_, et s'appuyant sur la
+grossiere colonne de sa hutte, il leur dit: "Est-ce la une demeure
+digne d'un roi?" Quant a la conversation qui suivit, je ne pourrais en
+rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me
+dit que Sa Majeste etait bien decidee a nous renvoyer, mais que M.
+Rassam n'ayant pas du tout parle de ce que l'empereur avait tant a
+coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il
+craignait que Sa Majeste ne vit de tres-mauvais oeil notre retour a
+Kourata, que l'autorisation du depart ne nous fut refusee, et que nous
+ne fussions retenus par la force.
+
+A notre retour a Kourata, la correspondance entre Theodoros et M.
+Rassam recommenca. Les lettres habituellement ne contenaient rien
+d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers cotes
+avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers
+prisonniers, avec lesquels Theodoros desirait se reconcilier avant
+leur depart. Craignant que Theodoros ne se laissat aller a sa colere a
+la vue des captifs, M. Rassam s'efforcait, par toute espece de moyens,
+d'empecher l'entrevue qu'il redoutait tant; et meme Sa Majeste parut
+s'etre laisse convaincre par tous les raisonnements de _ses amis_ et
+consentir a leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers
+etaient inquiets et auraient prefere avoir a supporter quelque rude
+parole de l'empereur que d'exciter son caractere irritable. Mais il
+etait alors trop tard. Theodoros avait deja arrete la resolution de
+retenir par la force ces memes prisonniers qu'il consentait a ne pas
+voir, et il faisait deja elever une forteresse pour les y enfermer.
+
+Afin de detourner l'esprit de Theodoros de toutes ces preoccupations,
+M. Rassam l'engagea a fonder un ordre qui porterait le nom de:
+"L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon." Les lois et
+les reglements de cet ordre furent promulgues, un ouvrier fit un
+modele de medaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut
+approuvee par Sa Majeste, et il y eut neuf ordres differents: trois
+du premier rang, trois du second et trois du troisieme. M. Rassam,
+Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent crees chevaliers du premier
+ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent crees chevaliers
+du second ordre; quant au troisieme, je n'ai jamais su a qui il etait
+destine, a moins qu'il n'ait servi a decorer Beppo, sommelier de
+l'empereur.
+
+Malgre tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurames que
+nous n'avions plus rien a craindre, et que toutes choses avaient ete
+parfaitement arrangees; nous batissions deja des chateaux en Espagne,
+revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le
+_home_ bien-aime; nous souriions aussi a la pensee d'aller griller nos
+tetes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos
+plans, nos esperances et nos belles visions recurent la deception la
+plus cruelle.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Seconde visite a Zage.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
+anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
+amenes enchaines a Zage.--Jugement public.--Reconciliation.--Depart
+de M. Flad.--Emprisonnement a Zage.--Depart pour Kourata.
+
+Le 13 avril, nous fimes notre troisieme experience des bateaux de
+jonc, parce que l'empereur desirait voir une fois de plus ses _chers
+amis_ avant notre depart. Les ouvriers europeens de Gaffat nous
+accompagnerent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent
+le meme jour, mais par des routes differentes; le rendez-vous general
+fut designe a Tankal, situe a l'extremite nord-ouest du lac, ou nos
+bagages devaient aussi nous rejoindre.
+
+A notre arrivee a Zage, nous fumes recus avec tout le respect
+habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent a notre
+rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnachees furent
+amenees des ecuries imperiales. Nous descendimes a l'entree de la
+demeure imperiale, et nous fumes conduits dans la salle d'audience
+elevee dans l'enceinte fortifiee de la demeure de Sa Majeste. En
+entrant, nous fumes surpris de voir la grande salle garnie des deux
+cotes d'officiers abyssiniens en habits de fete. Le trone avait ete
+erige a l'extremite de la salle; mais il etait vide, et l'espace qui
+restait etait occupe par les pins grands officiers du royaume. Nous
+avions a peine fait quelques pas, precedes de Ras-Engeddah, quand ce
+dernier s'inclinant baisa le sol; nous crumes que c'etait un acte
+de respect pour le trone; mais ce n'etait que le premier acte d'une
+infame trahison. Aussitot que le ras se fut prosterne, neuf hommes,
+places la pour l'execution de ce projet, se ruerent sur nous, et en
+moins de temps que je ne mets a l'ecrire, nos epees, nos ceinturons,
+nos chapeaux furent jetes a terre, nos uniformes arraches, et les
+officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou,
+furent traines dans la partie superieure de la salle, degrades et
+insultes en presence des courtisans et des grands officiers de la cour
+de Theodoros.
+
+Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent a nos
+cotes, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser
+plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah,
+Cantiba Hailo (le pere adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers
+europeens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, etaient
+pueriles. "Ou sont les prisonniers?--Pourquoi ne les avez-vous
+pas amenes?--Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma
+permission.--Je desire que vous me reconciliiez avec eux.--J'ai
+l'intention de donner des mules a ceux qui n'en out pas et de l'argent
+a ceux qui en manquent pour leur voyage.--Pourquoi leur avez-vous
+donne des armes a feu?--Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amitie de
+la reine d'Angleterre?--Pourquoi avez-vous envoye des lettres a la
+cote?" Et d'autres insignifiances.
+
+La plupart des premiers officiers temoignerent leur approbation a
+l'ouie de nos reponses, chose rare a la cour d'Abyssinie. Evidemment
+ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de
+leur maitre. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu
+qui traitait de la genealogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun
+rapport avec les accusations portees contre nous, je ne pus comprendre
+dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'etait une
+faiblesse de ce _parvenu_ pour se glorifier devant nous de ses
+ancetres. Le dernier message de Sa Majeste fut celui-ci: "J'ai fait
+appeler vos freres; lorsqu'ils seront arrives, je verrai ce que j'ai a
+faire."
+
+L'assemblee ayant ete dissoute, nous attendimes quelque temps, tandis
+qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure imperiale.
+Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient
+suivis furent visites par Sa Majeste elle-meme. Toutes nos armes,
+notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisques; le
+restant nous fut renvoye, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte a
+notre tente. Nous fimes fierement notre entree dans notre nouvelle
+demeure, et nous etions a peine remis de la premiere surprise que nous
+avait causee cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vimes arriver en
+abondance des vaches et du pain, envoyes pour nous par Theodoros;
+singulier contraste avec ses recents procedes!
+
+En meme temps que nous etions les temoins de l'inconstance de
+la fortune, les captifs relaches etaient appeles a un terrible
+desappointement. Leur sort etait pire que le notre. Apres deux heures
+de course a cheval, ils arriverent dans un village et furent laisses
+a l'ombre de quelques arbres, jusqu'a ce que leurs tentes fussent
+etablies; apres quoi on vint les prendre pour les conduire aupres
+du chef du village. Aussitot qu'ils furent tous reunis, il entra un
+certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une
+lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majeste. Sur
+leur reponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent
+d'abord inquiets; mais ils s'imaginerent que peut-etre l'empereur leur
+avait envoye cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonne
+de s'asseoir a cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne
+durerent pas longtemps. A un signal donne par le chef de l'escorte,
+ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on
+leur fit la lecture de la lettre de Theodoros. Elle avait ete adressee
+au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: "Au nom du Pere, et du
+Fils, et du Saint-Esprit, a Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu,
+nous, Theodoros, le roi des rois, salut. Nous avons a nous plaindre
+de nos amis et des Europeens, qui ont dit: "Nous partons peur notre
+pays." Lorsque nous n'etions pas encore reconcilies. Jusqu'a ce que
+j'aie decide ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes;
+mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les
+frappez pas."
+
+Le soir, ils furent enchaines deux a deux; on veilla sur leurs
+serviteurs, et l'on ne permit qu'a deux d'entre eux de preparer leur
+nourriture. Le lendemain matin, ils furent amenes a Kourata. Ils
+apprirent la notre arrestation, et meme on leur donna a entendre que
+nous avions ete tues. Les femmes des _gens de Gaffat_ les traiterent
+avec douceur; ils etaient eux-memes dans une grande inquietude au
+sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits
+par le bateau a Zage. A leur arrivee, ils furent recus par des gardes,
+qui les conduisirent dans un enclos fortifie; des mules avaient ete
+amenees pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad;
+bientot apres, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du
+pain, etc., etc., en abondance.
+
+Les trois jours que nous passames sous notre tente a Zage furent trois
+jours d'angoisse. Jusque-la nous n'avions vu que le beau cote
+des choses, l'humeur aimable du notre hote, et nous n'etions pas
+accoutumes aux changements soudains de son caractere, ni a sa
+violence, ni a sa mauvaise foi. Des que nos bagages furent arrives,
+nous detruisimes toutes les lettres, les papiers, les notes, les
+journaux que nous possedions, et nous adressames plusieurs fois des
+questions a Samuel sur notre avenir. Dans la matinee du second jour,
+Theodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitot
+que les prisonniers seraient arrives, tout irait bien. Nous lui fimes
+passer quelques chemises que nous avions fait faire tout expres
+pendant notre sejour a Kourata; il les recut, mais refusa le savon qui
+les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous etre utile pendant la
+route. Dans l'apres-midi, nous l'apercumes a travers les interstices
+de sa tente, assis sur une plate-forme elevee a l'entree de sa
+residence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en
+conversation avec son favori, Ras-Engeddah, place au-dessous de lui.
+
+Nous etions gardes nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors
+de nos tentes sans etre suivis par un soldat; la nuit, si nous avions
+besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens
+etaient tous de vieux chefs de l'intimite de l'empereur, des hommes
+ayant une position et un rang eleves, qui executaient les ordres
+de leur maitre, mais qui n'abuserent jamais de leur influence pour
+aggraver notre position. Dans la soiree du 15 se passa un petit
+incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitot un
+soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions a peine
+fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui
+m'accompagnait; aussitot un officier de garde se jeta sur lui,
+jouant l'homme indigne et lui recommandant de laisser mon serviteur
+tranquille; en meme temps il levait un baton et le frappait sur le dos
+de plusieurs coups en disant: "Pourquoi les arretez-vous? Ils ne sont
+pas prisonniers; ce sont les amis du souverain." Me retournant alors,
+je vis le chef et le soldat qui etouffaient de rire. Le lendemain
+matin, il etait question d'accomplir la reconciliation. Theodoros
+desirait nous convaincre que nous etions toujours ses amis, et que
+nous ferions mieux de ceder de bonne grace, les arrestations du 13
+etant la pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en
+ennemis. Son plan n'etait pas mauvais, et tous ses projets reussirent.
+
+Le 17, nous recumes l'ordre de Sa Majeste de nous rendre aupres
+de lui, desireux qu'il etait de juger en notre presence ceux des
+Europeens qui, disait-il, l'avaient insulte. Theodoros aimait beaucoup
+a poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il desirait faire
+sensation sur les Europeens aussi bien que sur les indigenes, et leur
+donner une haute idee de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit
+sur un alga, en plein air, a l'entree de la salle d'audience. Tous les
+grands officiers de son royaume se tenaient a sa gauche; a sa
+droite etaient les Europeens; tout autour, les personnages les plus
+importants: puis venait un cercle forme par les soldats et les chefs
+inferieurs.
+
+Aussitot que nous approchames, Sa Majeste se leva, nous salua et nous
+assura, en peu de mots, que nous etions toujours ses hotes honorables,
+et non les envoyes d'une grande puissance qui l'avait si grossierement
+insulte. On nous ordonna bientot de nous asseoir; et au bout de
+quelques minutes de silence, nous vimes arriver par la porte
+exterieure nos pauvres compatriotes, escortes comme des criminels et
+enchaines deux a deux. On les fit mettre en face de Sa Majeste, qui,
+apres les avoir regardes quelques secondes, s'enquit _avec douceur_ de
+leur sante, et comment ils avaient passe leur temps. Les prisonniers
+temoignerent leur reconnaissance de ces compliments en baisant
+plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le
+temps grimaca de plaisir a la vue des souffrances et de l'humiliation
+de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M.
+Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir aupres de nous. Tous les
+autres prisonniers furent laisses debout an soleil et furent charges
+de repondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme;
+une seule fois, en s'adressant a nous, il parut un peu agite.
+
+Il demanda aux prisonniers: "Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume
+avant de prendre conge de moi?" Ils repondirent qu'ils avaient agi
+ainsi d'apres les ordres de M. Rassam, duquel ils dependaient. Il
+ajouta alors: "Pourquoi n'avez-vous pas demande a M. Rassam de vous
+conduire aupres de moi, afin de nous reconcilier?" Se tournant alors
+vers M. Bassam, il lui dit: "C'est votre faute. Je vous avais bien
+dit de nous reconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?" M. Rassam
+repondit qu'il avait cru que l'acte ecrit de reconciliation qui avait
+suivi l'assemblee publique des accusations contre les prisonniers,
+etait suffisant.
+
+L'empereur repondit a M. Rassam: "Ne vous ai-je pas dit que je voulais
+leur donner des mules et de l'argent, et vous me repondites que vous
+aviez amene des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour
+leur retour dans leur pays? Maintenant, a cause de vous, les voila
+dans les chaines. Du jour ou vous m'avez dit que vous desiriez les
+faire partir par une autre route que celle que je vous designais, j'ai
+commence a soupconner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir
+dire dans votre pays, qu'ils avaient ete mis en liberte par votre
+habilete et votre puissance."
+
+Les crimes supposes des premiers prisonniers etant bien connus et
+cette assemblee n'ayant ete qu'une reproduction de celle de Gondar, ce
+serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire
+que ces malheureux faussement accuses repondirent avec douceur et
+humilite, s'efforcant ainsi de detourner la colere du miserable au
+pouvoir duquel ils etaient tombes.
+
+La genealogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam a David, cela
+marcha assez bien; de Menilek, fils suppose de Salomon, a Socinius,
+on donna peu de noms, peut-etre ceux qui vecurent dans ces temps-la
+etaient-ils des patriarches a leur maniere; mais quand on en vint
+aux aieux de Theodoros meme, les difficultes devinrent toujours plus
+grandes; en verite, la chose etait difficile, plusieurs temoignages
+furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla meme
+jusqu'a invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comedien, pour attester
+le droit legal de Theodoros au trone de ces ancetres.
+
+Nous fumes encore appeles et la seance du 18 nous fut fatale. Apres
+qu'on nous eut invites a nous asseoir, Theodoros fit venir devant lui
+ses gens et leur demanda s'il devait exiger un "kassa" (c'est-a-dire
+une reparation pour ce qu'il avait eu a souffrir de la part
+des Europeens). Plusieurs d'entre eux ne repondirent pas
+tres-distinctement; d'autres declarerent hautement que "le kassa etait
+une bonne chose." Sa Majeste conclut en disant, et en s'adressant a
+nous: "Seriez-vous mes maitres? Vous resterez avec moi. La ou j'irai,
+vous irez; la ou je m'arreterai, vous vous arreterez." Aussitot nous
+fumes renvoyes a nos tentes et le capitaine Cameron fut autorise a
+nous accompagner. Les autres Europeens, toujours dans les chaines,
+furent envoyes dans une autre partie du camp, ou plusieurs semaines
+auparavant ou avait vu s'elever une forteresse, sans en connaitre la
+destination.
+
+Le lendemain, nous fumes encore conduits en presence de l'empereur;
+mais c'etait pour une affaire privee. Les prisonniers furent d'abord
+amenes sous nos tentes et leurs fers leur furent enleves. Puis on nous
+conduisit en presence de Sa Majeste; les premiers prisonniers nous
+suivirent et les _gens de Gaffat_ entrerent apres nous et furent
+invites a s'asseoir a la droite de Theodoros. Aussitot que les
+prisonniers entrerent ils inclinerent la tete jusqu'a terre et
+demanderent grace. Sa Majeste leur commanda aussitot de se lever, et,
+apres leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort a leur reprocher, il les
+assura qu'ils etaient ses amis; toutefois ils inclinerent encore la
+tete jusqu'a terre et de nouveau demanderent grace. Ils demeurerent
+dans cette attitude jusqu'a ce qu'il leur dit: "Par la grace de Dieu,
+nous vous pardonnons!" Le capitaine Cameron lut alors a haute voix une
+lettre du docteur Beke et la petition des prisonniers relaches. La
+reconciliation operee, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et
+M. Flad fut charge de la faire parvenir. Nous eumes alors toutes nos
+tentes etablies dans un meme espace entoure de fortifications qui
+avaient ete elevees le matin sous la surveillance de Theodoros; nous
+fumes de nouveau reunis, mais nous etions tous prisonniers. M. Flad
+nous quitta; nous nous attendions a ce que sa mission ne reussirait
+pas, et que l'Angleterre, degoutee de toutes ces trahisons, ne
+consentirait pas a pousser plus loin les negociations, mais
+insisterait sur sa premiere reclamation. Le jour du depart de M. Flad,
+sa femme accompagna les ouvriers qui avaient recu l'ordre de
+retourner a Kourata; nous eumes beaucoup moins de rapport avec eux
+qu'auparavant, d'abord parce qu'ils etaient craintifs, et puis parce
+qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des
+_amis douteux_ du roi.
+
+Zage etait une des principales villes du district de Metaha, et il y
+avait peu de temps, tres-prospere et tres-populeuse, mais lorsque nous
+y arrivames, nous ne vimes que ruines et neant; et nous n'aurions pu
+croire que peu de semaines auparavant cette colline etait la demeure
+de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes
+prairies et de bois, avaient abrite une population riche et
+industrieuse.
+
+Quelques jours apres l'assemblee de la reconciliation, Sa Majeste nous
+renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en meme temps des
+mules, des epees et des boucliers montes en argent, et un peu plus
+tard des chevaux. Nous vimes le souverain lui-meme a diverses
+reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous
+allames avec lui examiner des fusils fabriques par des ouvriers
+europeens; un autre jour encore, nous allames ensemble a la chasse
+aux canards sur le lac; enfin, nous allames le voir jouer au
+divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforcait de
+paraitre notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et
+deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit meme tirer des salves
+d'artillerie et donna une grande fete le jour de naissance de la reine
+d'Angleterre. Malgre cela, nous etions malheureux: notre cage etait
+gentille, mais c'etait une cage, et l'experience que nous avions
+acquise du caractere trompeur du roi nous mettait dans une crainte
+constante. Lorsque nous l'avions rencontre dans le Damot, et lorsque
+nous l'avions visite a Zage, nous n'avions vu que l'acteur a la
+physionomie souriante; maintenant, il avait rejete toute contrainte;
+des femmes etaient flagellees jusqu'a ce que mort s'ensuivit, pres de
+nos tentes, et des soldats etaient enchaines ou fouettes a mort pour
+le moindre pretexte. Le veritable caractere du tyran se montrait de
+jour en jour davantage, et nous commencions a craindre que notre
+position ne fut critique et dangereuse.
+
+Theodoros avait toujours la pensee de se fabriquer des bateaux; voyant
+que tous repugnaient a lui faire ce plaisir, il voulut se mettre a
+l'ouvrage lui-meme; il fit construire un immense bateau de jonc a fond
+plat, d'une grande epaisseur et capable de supporter deux grandes
+roues mues par les mains. Dans le fait, il avait invente le bateau
+a _aubes_, seulement l'agent moteur faisait defaut. Nous le vimes
+plusieurs fois sur l'eau: les roues en etaient si grandes qu'elles
+reclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement.
+Il est curieux de voir que ce souverain passat son temps dans ces
+frivolites, tandis qu'il ne s'enquerait nullement de l'ennemi
+redoutable qui s'etait avance jusqu'a quatre milles a peine de son
+camp.
+
+Le cholera faisait des ravages dans le Tigre; et nous ne fumes
+nullement surpris, lorsque nous apprimes qu'il decimait d'autres
+provinces et que plusieurs cas s'etaient declares a Kourata. Le camp
+imperial etait etabli dans un lieu tres-malsain, dans un terrain
+has et marecageux; les fievres, la diarrhee et la dyssenterie y
+sevissaient avec force. Ayant appris l'approche du fleau, Sa Majeste
+ordonna tres-sagement que son camp fut transfere sur les hauteurs
+de Begember. Madame Rosenthal etait en ce moment tres-malade, et ne
+pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut
+autorisee a aller a Kourata par la voie du lac, accompagnee de son
+mari, du capitaine Cameron, dont la sante etait delicate, et du
+docteur Blanc. Nous partimes dans la soiree du 31 mai, et nous
+arrivames a Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent
+soufflait en ce moment et nous obligeait a de frequentes stations sur
+les pointes de terre situees sous le vent, car la mer en courroux
+menacait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette derniere
+traversee fut, dans toute l'acception du mot, le _nec plus ultra du
+discomfort_.
+
+
+
+
+X
+
+
+Seconde residence a Kourata.--Le cholera et le typhus eclatent dans
+le camp.--L'empereur se decide a aller a Debra-Tabor.--Arrivee
+a Gaffat.--La fonderie transformee eu palais.--Jugement public a
+Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis
+a Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne noire.--Voyage
+avec l'empereur a Aibankal.--Nous sommes envoyes a Magdala: arrivee a
+l'Amba.
+
+A Kourata, quelques maisons inoccupees furent mises a notre
+disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les
+sales demeures indigenes. Le bruit courait que Theodoros avait
+l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le
+4, il nous fit une visite inattendue, accompagne seulement de
+quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna
+de meme. Ras-Engeddah etait arrive environ une heure avant lui. Je fus
+averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi
+les _gens de Gaffat_, qui allerent lui presenter leurs hommages. Sa
+Majeste, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma sante et comment
+je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il etait
+venu. Je crois que c'etait afin de juger par lui-meme des ravages du
+cholera, car il fit bien des questions a ce sujet.
+
+Le 6 juin, Theodoros quitta Zage avec son armee; M. Rassam et les
+autres prisonniers l'accompagnerent; tous les lourds bagages avaient
+ete envoyes par le bateau a Kourata. Le 9, Sa Majeste campa sur un
+promontoire, au sud de Kourata. Le cholera venait d'eclater dans le
+camp et journellement, on comptait pres de cent morts. Dans l'espoir
+d'ameliorer l'etat sanitaire de l'armee, l'empereur transporta son
+camp sur un terrain situe a quelques milles au nord au-dessus de la
+ville; mais l'epidemie continua ses ravages avec une grande violence,
+et dans le camp et dans la ville. L'eglise etait tellement pleine de
+cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes
+offraient le triste spectacle de morts innombrables entoures de leurs
+familles desolees, attendant des jours et des nuits que les tombeaux
+eussent ete benis dans le nouveau cimetiere encombre par la foule. La
+petite verole et la fievre typhoide firent aussi leur apparition, et
+frapperent plusieurs de ceux qui avaient echappe au cholera.
+
+Le 22 juin, nous recumes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Theodoros
+ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la
+province plus saine et plus elevee de Begember. Le 13, de grand matin,
+le camp fut leve et nous campames, le soir meme, sur le rivage du
+Gumare tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet a parcourir touchait
+a sa fin. Nous avions constamment monte depuis notre depart de
+Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du
+14) etait deja eleve de plusieurs milliers de pieds au-dessus du
+lac; malgre cela le cholera, la petite verole et la fievre typhoide
+continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majeste s'informa de quels
+moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables.
+Nous lui conseillames de partir immediatement pour les plateaux plus
+eleves de Begember, de laisser ses malades a quelque distance de
+Debra-Tabor, de disperser son armee, aussi loin que possible, sur
+toutes ses provinces, choisissant les localites les plus saines et les
+plus isolees pour y envoyer les cas nouveaux qui se declareraient. Il
+agit selon nos conseils et avant peu, nous eumes la satisfaction de
+voir les epidemies perdre de leur violence, et an bout de quelques
+semaines disparaitre entierement.
+
+Le 16, nous fournimes une tres-longue marche. Nous partimes environ
+a six heures de l'apres-midi et nous ne fimes aucune halte jusqu'a
+Debra-Tabor, ou nous arrivames environ deux heures avant midi.
+Aussitot que nous touchames le pied de la colline sur laquelle
+s'elevait la demeure imperiale, nous recumes l'ordre de l'empereur de
+descendre de nos montures, et immediatement, nous le vimes venir a
+nous accompagne de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous
+rendimes tous a Gaffat, station europeenne situee a trois milles
+a l'est de Debra-Tabor. En route, nous fumes surpris par le plus
+terrible orage de grele que j'aie jamais vu; telle en etait la
+violence, que Theodoros fut oblige plusieurs fois de s'arreter. La
+grele tombait en masse si compacte, et les grelons etaient d'une telle
+dimension, qu'il etait presque impossible de les supporter. Enfin,
+nous arrivames a Gaffat geles et trempes jusqu'aux os; mais l'empereur
+paraissait n'avoir souffert en aucune facon de cette douche, il nous
+servait de cicerone, nous montrant le lieu ou nous etions, et nous
+donnant des explications sur les ateliers, les roues a eau, etc., etc.
+Quelques planches furent transformees en sieges, un feu fut allume par
+ses ordres, et nous demeurames seuls avec lui pendant plus de trois
+heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis
+et les coussins avaient ete oublies a Debra-Tabor, et il renvoya
+Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitot que ce dernier revint
+avec les porteurs, Theodoros montra la route de la colline de Gaffat,
+et de ses propres mains etendit les tapis, et placa le trone dans la
+maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignees aux
+autres Europeens, apres quoi Theodoros nous quitta.
+
+Le 17 juin, les ouvriers europeens qui etaient restes a Kourata,
+arriverent a Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'etaient
+plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur
+reconnut, d'apres leur conduite, qu'ils etaient mecontents; cependant
+il les accompagna a Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des
+shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformee en une
+demeure convenable. Le trone y fut aussi place, et lorsque tout fut
+arrange, on nous fit appeler. Theodoros s'excusa de ce qu'il etait
+oblige de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisee,
+ajoutant qu'il retournait a Debra-Tabor, mais que le lendemain, il
+tacherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hotes.
+Conformement a cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous
+offrir plusieurs maisons situees sur une hauteur, en face de Gaffat,
+et qui avaient ete preparees pour nous recevoir. Comme la maison de
+M. Rassam etait plus petite, il profita de cela pour demander que
+l'empereur retirat le trone de sa chambre. Sa Majeste y consentit,
+bien qu'il eut garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et
+le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous
+figurames que nous etions la etablis pour toute la saison des pluies.
+Le cholera et la fievre typhoide venaient de se manifester a Gaffat,
+et du matin an soir, j'etais constamment reclame par des malades. L'un
+d'eux, la femme d'un Europeen, me prit beaucoup de temps; elle eut
+d'abord une attaque de cholera, suivie de la fievre typhoide qui la
+mit aux portes du tombeau.
+
+Dans la matinee du 25 juin, nous recumes l'ordre de l'empereur, M.
+Rassam, ses compagnons, les pretres et quelques autres, de nous rendre
+a Debra-Tabor pour assister a une accusation politique. Les ouvriers
+europeens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnerent. Arrives a
+Debra-Tabor, nous fumes surpris de n'etre pas recus avec la politesse
+habituelle, et d'etre immediatement conduits en presence de
+l'empereur; nous fumes introduits dans une tente noire etablie dans
+l'enceinte imperiale. Nous pensames que cette accusation politique
+nous concernait, et nous etions assis depuis quelques minutes
+seulement, lorsque les ouvriers europeens furent appeles par Sa
+Majeste. Ils revinrent bientot apres, suivis de Cantiba Hailo,
+de Samuel et d'un Aia-Negus (bouche du roi), porteurs du message
+imperial.
+
+La premiere et la plus importante des accusations etait celle-ci:
+"J'ai recu une lettre de Jerusalem dans laquelle il est dit que
+les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon
+royaume, de concert avec les Anglais et les Francais." La seconde
+accusation portait sur le meme sujet; seulement, on ajoutait que
+M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait du en
+avertir Sa Majeste. La troisieme accusation etait celle-ci: "N'est-il
+pas vrai que les chemins de fer egyptiens sont construits par les
+Anglais?"
+
+Quatriemement: "N'avait-il pas donne une lettre au consul Cameron
+pour la reine d'Angleterre, et le consul n'etait-il pas revenu sans
+reponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais
+s'etait moque de sa lettre?" Il y avait encore sept ou huit autres
+accusations, mais elles etaient insignifiantes et je ne m'en souviens
+pas. Peu de jours auparavant, un pretre grec etait arrive de la cote
+porteur d'une lettre pour Sa Majeste: ces faits etaient-ils contenus
+dans cette lettre, ou bien etait-ce seulement un pretexte invente
+par Theodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait
+l'intention d'infliger a ses hotes innocents; c'est ce qu'il serait
+impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur etait
+celle-ci: "Vous devez rester ici; Sa Majeste ne peut pas plus
+longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres
+objets vous seront rendus."
+
+M. Rosenthal obtint la permission de retourner a Gaffat pour voir sa
+femme, je fus autorise a le suivre, a cause de l'etat critique
+dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres
+Europeens demeurerent dans la tente. M. Waldemeier, a cause de la
+maladie de sa femme, etait reste a Gaffat; il fut effraye lorsqu'il
+apprit nos contrarietes, craignant que cela ne privat sa femme des
+secours medicaux dont elle avait tant besoin dans l'etat desespere ou
+elle se trouvait. Il me pria de retourner aupres d'elle, ne serait-ce
+qu'une heure, tandis qu'il courait a Debra-Tabor pour supplier
+Theodoros de me laisser avec lui jusqu'a ce que sa femme fut hors de
+danger. Madame Waldemeier etait une fille de ce M. Bell que Theodoros
+aimait tant. Non-seulement il consentit a la demande de M. Waldemeier,
+mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvenient, il me
+permettrait de rester a Gaffat, les malades y etant nombreux, tandis
+qu'il executerait l'expedition qu'il avait projetee. Comme j'etais
+affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte
+surexcitation, je fus enchante de ce projet de me laisser rester
+Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-meme,
+le jour suivant, demandait a Theodoros que cette autorisation fut
+accordee, non-seulement a moi, mais aussi a quelques autres de nos
+compagnons. A cause de ma sante et de la position de M. Rosenthal, la
+permission nous fut accordee a tous les deux, mais elle fut refusee
+aux autres.
+
+Nous nous attendions chaque jour a entendre dire que le camp avait
+ete leve, mais Sa Majeste n'en faisait rien. Chaque jour Theodoros
+envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait
+saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je
+l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et
+recut mes salutations. M. Rassam et les autres Europeens furent
+autorises a venir nous voir a Gaffat; et quoique de temps en temps le
+nom de _Magdala_ fut prononce, cependant il nous semblait que l'orage
+s'etait dissipe et nous esperions avant peu etre tous reunis a Gaffat,
+et y passer en paix la saison des pluies.
+
+Le 3 juillet un officier de Sa Majeste m'apporta les salutations de
+l'empereur, ajoutant que Sa Majeste devait venir inspecter les travaux
+et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis a la
+fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y
+rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard
+de terribles consequences. Nous rencontrames l'empereur pres de la
+fonderie marchant a la tete de son escorte: il nous demanda comment
+nous allions, et nous le saluames en otant nos chapeaux. Comme il
+repassait, les deux Europeens avec lesquels j'avais fait la route, se
+couvrirent; sans songer combien Sa Majeste etait susceptible pour tout
+ce qui concernait l'etiquette; je restai la tete decouverte, quoique
+le soleil fut chaud et dangereux. Arrive a la fonderie, l'empereur
+me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes
+l'ebauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et
+ensuite nous quitta. Dans la cour il passa pres de M. Rosenthal, qui
+ne s'inclina pas, Theodoros ne s'informant pas de lui.
+
+Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux
+mendiant lui demanda l'aumone en disant: "Mes seigneurs (gaitotsh) les
+Europeens out toujours ete bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous
+pas aussi soulager ma misere!" En entendant l'expression de
+_seigneur_, appliquee aux ouvriers, Theodoros entra dans une terrible
+colere: "Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi?
+Frappez-le, frappez-le, par ma mort!" Deux individus de sa suite se
+precipiterent sur le mendiant et se murent a le frapper de leurs
+batons; Theodoros criait toujours: "Frappez-le, frappez-le, par ma
+mort!" Le pauvre vieux impotent demandait grace, avec une expression
+a fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au
+bout de quelques minutes nous n'eumes devant nous qu'un cadavre etendu
+qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byene rugissante cette nuit-la
+put se repaitre, sans etre troublee, de ses restes abandonnes.
+
+Toutefois la rage de Theodoros ne fut point encore calmee; il s'avanca
+de quelques pas, pais s'arretant il se retourna la lance en arret, les
+regards errants autour de lui; il etait la personnification de la rage
+indomptable. Ses yeux rencontrerent M. Rosenthal: "Saisissez-le!"
+s'ecria-il. Immediatement plusieurs soldats se ruerent sur lui pour
+obeir an commandement imperial. "Saisissez l'homme qu'ils appellent le
+_hakeem_ (medecin)." Aussitot une douzaine de scelerats tomberent sur
+moi et m'empoignerent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les
+endroits qui offraient une prise. Theodoros s'adressa ensuite a M.
+Rosenthal en disant: "Ane que vous etes, pourquoi m'appelez-vous le
+fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?" M. Rosenthal
+repondit: "Si je vous ai offense, j'en demande pardon a Votre
+Majeste." Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une
+facon inquietante, et je croyais a chaque instant qu'il allait nous
+transpercer. Je craignais que, aveugle par la colere, il ne fut plus
+maitre de lui-meme, et je comprenais que si une fois il se laissait
+dominer par ses passions, c'en etait fait de nous.
+
+Heureusement pour nous Theodoros se tourna vers les ouvriers
+europeens, les insultant dans des termes grossiers; "Vils esclaves! ne
+vous ai-je pas envoye de l'argent? Qui etes-vous que vous vous donniez
+le titre de _seigneurs_? Prenez garde!" Puis, s'adressant aux deux
+ouvriers que j'avais rencontres sur la route de la fonderie, il leur
+dit: "Vous etes fiers! qui etes-vous? Des esclaves! des l'eumes! des
+anes galeux! vous vous couvrez la tete en ma presence! est-ce que vous
+ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas reste la tete decouverte?
+Pauvres creatures que j'ai enrichies!" Se tournant alors de mon cote
+et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria:
+"Laissez-le aller; amenez-le-moi." Tous me lacherent hormis un
+seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors:
+"Connaissez-vous l'arabe?" Quoique je comprisse un peu cette langue,
+je pensai qu'il etait plus prudent, vu les circonstances, de repondre
+negativement. Alors il commanda a M. Schimper de traduire ce qu'il
+allait dire: "Vous, hakeem, vous etes mon ami. Je n'ai rien a dire
+contre vous; mais les autres m'ont insulte et vous allez venir avec
+moi pour assister a leur jugement." Il commanda ensuite a Cantiba
+Hailo de me donner sa mule, il monta a cheval, moi et M. Rosenthal
+allant a sa suite; ce dernier a pied, traine sur toute la route par
+les soldats qui l'avaient saisi.
+
+Aussitot apres notre arrivee a Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre
+a M. Rassam, de venir avec les autres Europeens; il avait quelque
+chose a leur dire. Theodoros s'assit sur un rocher a environ trente
+pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers
+superieurs et derriere nous une ligne pressee de soldats. Il etait
+toujours en colere, faisant sauter des pointes de rocher avec
+l'extremite de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole.
+Il s'adressa une fois a M. Stern et lui demanda: "Est-ce d'un
+chretien, d'un paien ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous
+avez ecrit votre livre, par quelle autorite l'avez-vous fait? Ceux
+qui m'ont insulte en votre presence, etaient-ils mes ennemis ou les
+votres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?" etc. Puis il
+dit a M. Rassam: "Vous aussi vous m'avez manque de respect. "Moi?"
+repondit M. Rassam. "Oui! quatre fois. Premierement, vous avez lu le
+livre de M. Stern, dans lequel je suis insulte; secondement vous ne
+m'avez pas reconcilie avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu
+les faire partir du pays; troisiemement: votre gouvernement permet
+aux Turcs de garder Jerusalem, qui est mon heritage. La quatrieme
+accusation je l'ai oubliee." Il demanda ensuite a M. Rassam s'il
+savait que Jerusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens
+avaient ete pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de
+Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui
+appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions.
+Enfin il dit a Samuel qui etait l'interprete "Que diriez-vous si je
+chargeais de chaines vos amis?" "Rien," repondit Samuel; "n'etes-vous
+pas le maitre?" Des chaines avaient ete apportees, mais cette reponse
+l'avait calme. Il s'adressa alors a l'un des chefs et lui dit:
+"Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?" L'autre, qui savait
+ce qu'il fallait repondre, lui dit: "Majeste, la maison vaudrait
+mieux." Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent
+envoyes de la tente noire a la maison attenant a la sienne, et nous
+recumes l'ordre de nous y transporter.
+
+La maison qui nous etait destinee, servait primitivement de
+pied-a-terre: elle etait batie en pierre, entouree d'une grande
+verandah, et fermee seulement par une petite porte sans fenetre ni
+aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allume plusieurs
+bougies que nous pumes nous reconnaitre an milieu des profondes
+tenebres qui regnaient en ce lieu, ce qui rappela, a mon souvenir,
+plusieurs scenes du drame terrible de Calcutta: _La Caverne noire_.
+Quelques soldats apporterent nos couches, et une douzaine de gardiens
+s'assirent pres de nous, tenant dans leurs mains des chandelles
+allumees. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit
+occasion pour se plaindre amerement des mauvais traitements qu'il
+nous infligeait. Il dit: "Dites a Sa Majeste que j'ai fait tout mon
+possible pour etablir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais
+lorsque les evenements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en
+soient les consequences, le blame n'en retombera pas sur moi."
+Theodoros nous renvoya ces paroles: "Que je vous traite bien ou que je
+vous traite mal, cela revient au meme; mes ennemis diront toujours que
+je vous ai maltraites; ainsi cela ne fait rien."
+
+Un peu plus tard, nous fumes troubles par un message de l'empereur,
+nous faisant savoir qu'il ne pouvait etre indifferent au bien-etre de
+ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour
+le dissuader d'une telle demarche, il arriva bientot accompagne par
+quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: "Ce
+soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que
+vous fussiez fachas, et je suis venu boire avec vous." A ces mots, il
+nous presenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-meme l'exemple.
+
+Il fut calme et tres-serieux, bien qu'il voulut paraitre gai. Il resta
+environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome
+fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses,
+il nous dit: "Mon pere etait fou, et quoique mon peuple ait dit
+quelquefois que j'etais fou moi-meme, je ne l'ai jamais cru; mais
+maintenant je crois que je le suis." M. Rassam repliqua: "Je vous en
+prie, ne dites pas de semblables choses." Sa Majeste reprit: "Oui,
+oui, je suis fou." Un instant apres, il nous dit en nous quittant: "Ne
+vous arretez pas a la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous
+dis devant mon peuple, mais regardez a mou coeur. J'ai un motif pour
+cela." En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'etablir dehors et
+de ne point nous deranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou
+deux fois a une certaine distance, cependant ce fut la derniere
+conversation que nous eumes avec lui.
+
+Les deux jours que nous passames dans la caverne noire a Debra-Tabor,
+tous reunis, obliges d'avoir des chandelles allumees nuit et jour,
+dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement
+des jours de torture morale et physique. Nous recumes avec joie
+l'annonce que nous allions etre changes; toute alternative etait
+preferable a notre position actuelle; que nous fussions enfermes dans
+une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous
+fussions enchaines dans un amba, tout valait mieux que ce sombre
+emprisonnement, prive de tout comfort, meme de la chere clarte du
+jour.
+
+A midi, le 5 juillet, nous fumes informes que Sa Majeste etait deja
+partie, et que notre escorte attendait l'ordre du depart. Nous etions
+tous rejouis a la pensee de respirer l'air frais, et d'admirer les
+champs couverts de verdure et illumines par un brillant soleil.
+Nous ne nous fimes pas repeter deux fois l'ordre de partir, nous ne
+donnames pas meme une pensee aux inconvenients du voyage, tels que la
+pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournimes qu'une
+petite course, et nous campames sur un plateau appele Janmeda, a
+quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure,
+l'armee se mit en marche, mais nous attendimes a l'arriere-garde trois
+heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Theodoros, assis sur un
+rocher, avait commande a toutes ses forces, y compris sa suite, de
+prendre les devants, et comme nous, expose a la pluie qui tombait
+et paraissant plonge dans des pensees profondes, il contemplait les
+differents corps de son armee a mesure qu'ils passaient devant lui.
+Nous etions severement surveilles; plusieurs chefs, et les hommes
+qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un detachement
+marchait en tete, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne
+nous perdaient jamais de vue.
+
+Nous fimes halte, cette apres-midi, dans une grande plaine, pres d'une
+eminence appelee Kulgualiko, sur laquelle s'elevaient les tentes
+imperiales. Le lendemain, on adopta le meme mode de depart et apres
+avoir voyage toute la nuit, nous nous reposames a Aibankab, an pied du
+mont Guna, le pic le plus eleve du Begember, tres-souvent couvert de
+neige dans la saison pluvieuse.
+
+Nous passames la journee du 8 a Aibankab. Dans l'apres-midi, Sa
+Majeste nous fit inviter a gravir la colline ou il etait etabli, afin
+de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre
+position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent
+echanges, mais nous ne vimes pas l'empereur.
+
+Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoye.
+Il s'arreta longtemps, et, a son depart, il nous avertit que nous
+marcherions en tete et que nos effets embarrassants nous seraient
+envoyes plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques
+articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules
+nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour
+lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter
+le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux meme avec
+des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre
+destination, nous soupconnions tous que Magdala et les chaines
+seraient notre lot.
+
+Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent des lors charges
+de nous garder. Nous nous apercumes bientot que nous etions traites
+plus severement; un ou deux soldats a cheval avaient la garde speciale
+de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas
+assez vite, ou courant, en tete de l'escorte, pour attendre l'arrivee
+de ceux qui etaient moins bien montes. Nous fimes une tres-longue
+etape ce jour-la, de neuf heures apres-midi a quatre heures avant
+midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de
+nos effets arriverent bientot apres nous, mais les mules chargees des
+bagages n'arriverent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue.
+N'ayant rien a manger, nous tuames un mouton et le fimes griller
+devant le feu, a la facon abyssinienne; affames et fatigues comme nous
+l'etions, il nous parut que c'etait le repas le plus exquis que nous
+eussions jamais fait.
+
+Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de
+nous tenir prets, et quelques instants plus tard nous etions en selle.
+
+Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent
+ete nos esperances jusqu'alors sur notre destinee, elles etaient
+evanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin
+de Magdala pour avoir aucun doute la-dessus. Le commencement de la
+journee ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien
+cultive; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ca et
+la quelques villages; de sombres touffes de cedres embellissaient les
+sommets des collines eloignees, et annoncaient la presence de quelque
+eglise. Le paysage etait beau et certainement plein d'attrait pour
+un artiste, mais pour des Europeens, traines comme du betail par des
+barbares, les montees abruptes et les profondes vallees n'avaient
+aucun charme. Apres quelques heures de marche, nous arrivames en face
+d'un precipice a pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un
+quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter,
+afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchames encore environ deux
+heures et nous atteignimes les portes de Begember. En face de nous
+s'elevait le plateau du Dahonte, a environ deux milles de distance,
+mais nous avions a monter une cote plus rapide encore que celle que
+nous laissions derriere nous, et un abime plus profond aussi a passer
+pour atteindre cette colline. La vallee du Jiddah, affluent du Nil,
+etait entre nous et notre lieu de halte. C'etait comme un mince fil
+d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace
+etroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le
+sommet s'eleve a trois mille pieds. Nous achevames notre course,
+fatigues et n'en pouvant plus.
+
+Cette nuit-la, nous stationnames a Magot, sur la premiere terrasse
+du plateau du Dahonte, environ a 500 pieds du sommet de la montagne.
+Notre tente fut la en meme temps que nous, nos serviteurs apportaient
+quelques provisions, et nous nous arrangeames pour faire un frugal
+repas; mais nos bagages arriverent trop tard, et nous nous vimes
+obliges de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq
+jours apres notre arrivee a Magdala que l'autre partie de nos bagages
+nous atteignit. Jusque-la nous ne pumes changer d'habits, et nous
+n'eumes rien pour nous defendre contre le froid des nuits de la saison
+des pluies. Dans la matinee du 11, de bonne heure, nous continuames
+notre ascension, et nous arrivames enfin sur le magnifique plateau du
+Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze
+milles de diametre, couverte, a l'epoque de notre voyage, de produits
+differents et de magnifiques prairies, ou paissaient des milliers
+de tetes de betail et ou les mules, les chevaux et d'innombrables
+troupeaux se montraient a chaque pas. De tous cotes, a l'horizon de
+cette plaine, s'elevent de petites collines qui sont garnies de leur
+pied a leur sommet, de nombreux villages charmants et bien batis.
+Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus
+pittoresque que j'aie rencontree en Abyssinie.
+
+Vers midi, nous arrivions a l'extremite est du plateau, et la devant
+nous, apparut un de ces abimes imposants, comme nous en avions deja
+rencontre deux fois depuis notre depart de Debra-Tabor. Nous n'etions
+pas du tout rejouis a la pensee d'avoir a le descendre, pour passer
+a gue le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le precipice
+oppose, veritable muraille, pour completer notre etape de la journee.
+Heureusement nos mules etaient si fatiguees que le chef de notre garde
+decida de s'arreter pour la nuit a mi-cote, dans un des villages
+qui sont perches sur les differentes terrasses du ces montagnes
+basaltiques. Le 12, nous continuames notre descente, nous traversames
+le Bechelo et fimes l'ascension du plateau oppose, le Watat, ou nous
+arrivames a onze heures du soir. La, nous fimes une bonne halte et
+nous partageames un frugal dejeuner envoye par le chef de Magdala a
+Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part.
+
+De Watat a Magdala la route est une plaine inclinee, descendant
+constamment et graduellement a travers les plateaux eleves de la
+province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala etant sur
+les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes
+isolees, perpendiculaires et coupees a pic comme des murailles de
+basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou
+quelque portion detachee de la gigantesque masse voisine.
+
+La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser
+encore une on deux collines en forme de cones pour y arriver. Magdala
+est batie sur deux hauteurs, separees par le petit plateau d'Islamgie,
+les deux cones sont distants seulement d'une centaine de pieds. La
+pointe nord est la plus elevee, mais a cause de l'absence d'eau et du
+peu d'espace, elle n'est pas habitee. C'est a Magdala que se trouve la
+plus importante forteresse de Theodoros, qui renferme ses tresors et
+sa prison.
+
+A Islamgee, l'ascension devint plus penible; cependant, nous pumes
+arriver a la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions
+plus du tout a descendre, mais que nous etions obliges, a cause de
+l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnames et allames
+a pied tous les quatre, laissant les betes trouver leur chemin comme
+elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela a la montee du Bechelo et
+du Jiddah. Le trajet de Watat a Magdala se fait generalement en cinq
+heures, mais nous en mimes pres de sept, parce que nous faisions de
+frequentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte a
+l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent a la rencontre de
+Bitwaddad-Tadla. C'etait sans doute afin d'examiner notre lettre de
+cachet. Enfin, un a un, comptes comme des moutons, nous franchimes
+la porte, et nous fumes conduits dans an espace ouvert en face de
+l'habitation imperiale. La, nous rencontrames le ras (la tete de la
+montagne) et les six chefs superieurs, qui president toujours avec lui
+le conseil dans les affaires de haute importance.
+
+Aussitot qu'ils eurent salue le Bitwaddad, ils se retirerent un peu a
+l'ecart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques
+minutes, Samuel nous appela, et accompagnes par les chefs, escortes de
+leurs inferieurs, nous fumes conduits dans une maison situee pres de
+l'enceinte imperiale. Un feu y etait allume. Fatigues et abattus, la
+perspective d'un abri, apres plusieurs jours passes a la pluie, nous
+rejouit, malgre nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retires,
+laissant des gardes a la porte, nous nous mimes a causer, a fumer et a
+dormir pres du feu, oubliant entierement que nous etions les victimes
+innocentes d'une infame trahison. Deux maisons furent mises a notre
+disposition. L'une d'elles nous fut designee pour y coucher et nous
+servir particulierement d'habitation, et l'autre fut destinee aux
+domestiques et regardee comme notre cuisine.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Notre premiere maison a Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
+nous.--Impressions d'un Europeen charge de chaines.--L'operation
+decrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Defection
+de notre premier messager.--Comment nous obtinmes de l'argent et des
+lettres.--Un journal a Magdala.--Une saison des pluies dans le Gedjo.
+
+Il faisait completement nuit a notre arrivee, la veille au soir. Notre
+premiere affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure.
+Elle consistait en deux buttes circulaires, entourees d'une forte haie
+epineuse attenante a l'enceinte imperiale. La plus grande etait dans
+un mauvais etat, et comme le toit, au lieu d'etre appuye sur un pilier
+central, etait supporte par une douzaine de colonnes laterales,
+formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinames a nos
+serviteurs et a notre _balderaba_ Samuel. Celle que nous gardames
+pour nous avait ete batie par Ras-Hailo, lorsqu'il etait le favori de
+Theodoros, mais qui depuis etait tombe en disgrace. Ras-Hailo ne fut
+pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et meme, au
+bout de peu de temps, il avait ete pardonne par son maitre et elu chef
+de la Montagne; mais Theodoros, quelque temps apres, lui retira encore
+son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya a la prison
+commune, enchaine comme tous les autres prisonniers. Pour une maison
+abyssinienne, cette hutte n'etait pas mal batie; le toit etait le
+mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il etait fait de
+bambous tresses, arranges et assujettis par des cercles de la meme
+matiere. Lorsque Ras-Hailo eut ete envoye en prison, sa maison fut
+offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume,
+Theodoros s'en servit pour loger ses hotes anglais.
+
+Pour nous tous, elle etait petite; nous etions huit, et cette demeure
+ne pouvait contenir commodement que quatre personnes. Les soirees et
+les nuits etaient cruellement froides, et le feu occupant le centre
+de la chambre, quelques-uns d'entre nous etaient couches la moitie du
+corps dans la chambre, et l'autre moitie dans un enfoncement humide.
+Tout d'abord nous sentimes amerement notre triste position. La saison
+des pluies etait arrivee, et chaque jour la voix de l'orage se
+faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et
+moi-meme) ne pouvions meme pas changer de vetements, et, couches, nous
+n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu
+pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable
+de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de
+ses shamas.
+
+Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous
+procurer quoi que ce fut. On nous annonca que des provisions avaient
+ete envoyees des greniers imperiaux; les premiers captifs anglais
+souriaient a ces paroles, sachant par une amere experience que les
+prisonniers de l'Amba de Magdala etaient regardes comme devant donner
+et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs previsions etaient
+justes: nous ne recumes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui,
+en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il
+s'imagina meme que ce tej etait pour lui, car a chaque instant il en
+buvait avec ses camarades. Nous recumes aussi, un jour de fete, deux
+vaches maigres a l'air affame, et desquelles, je puis le dire, je
+refusai le moindre morceau.
+
+Pour un Europeen accoutume a trouver sous la main tous les objets
+necessaires a la vie, il peut paraitre invraisemblable que dans toute
+l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi
+que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous
+un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions
+d'epiceries, nous nous adressions a eux. Notre nourriture etait
+abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions etaient un peu
+meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans
+tout le pays, d'autre moulin a farine que ceux des boulangers, nous
+fumes obliges d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la
+balle, et de l'ecraser entre deux pierres, non pas avec les grosses
+meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments
+de rochers creuses, ou le grain est reduit en farine, au moyen d'une
+espece de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'etait
+bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous
+pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers
+etaient toujours gates lorsqu'on nous les livrait, nous en fumes
+bientot degoutes, et quoique nous eussions aime a varier notre
+nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait
+rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne
+pouvions qu'a grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions
+bien nous fournir de cafe en tout temps, mais nous n'avions pas de
+sucre; et pris sans lait ou avec du lait fume, c'etait une boisson
+si amere et si repugnante, que, au bout d'un certain temps, nous
+preferames nous en passer. Voici les details du luxe de table que
+nous eumes pendant toute notre captivite: un pain grossier, fort mal
+prepare, que l'on eut dit fait avec du verre pile, et des plats qui
+revenaient toujours les memes: du mouton coriace, quelques vieux coqs,
+du beurre rance et du cafe amer. Le the, le sucre, le vin, le poisson,
+les legumes, etc., etc., c'etaient choses impossibles a trouver
+meme avec de l'argent. La mauvaise qualite et l'uniformite de notre
+nourriture n'etaient rien encore devant la perspective que nous avions
+de mourir de faim. Quelque grossieres et insuffisantes que fussent
+ces choses, elles devaient nous manquer, des que nous n'aurions plus
+d'argent.
+
+J'etais tres-mal vetu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la
+pensee de laisser mes effets aux soins des _gens de Gaffat_, et je
+n'avais pris avec moi que ce qui etait indispensable pour la route.
+Mon unique paire de souliers, portee a la pluie, au soleil, dans la
+boue, etait litteralement percee a jour; ils etaient tellement roidis,
+qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois a
+guerir; aussi jusqu'a l'arrivee de l'un de mes serviteurs, plusieurs
+mois plus tard, je marchai, ou plutot je me trainai les pieds nus.
+
+La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de gouts differents
+est vraiment penible. Nous etions huit Europeens, grouillant tous dans
+un petit espace qui nous servait a la fois d'antichambre, de salle a
+manger et de dortoir; la plupart etrangers les uns aux autres, et unis
+seulement par une commune infortune. L'adversite est peu propre
+a ameliorer les caracteres; au contraire, elle nuit aux rapports
+sociaux; c'est tout an plus si l'education et la naissance vous
+apprennent a supporter et a accepter les plus grandes difficultes.
+Nous redoutions sur toutes choses cette familiarite qui se glisse si
+naturellement entre des hommes d'une position sociale tout a fait
+differente et vous expose a entendre des expressions grossieres et
+avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'egalite avec l'un
+des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions ete
+tranquilles, si une partie de la nuit n'eut ete employee a parler, et
+si chacun de nous eut voulu pardonner silencieusement les defauts de
+ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la meme
+indulgence.
+
+Une compagnie de soldats d'environ quinze a vingt hommes arrivaient
+chaque soir, un peu avant le crepuscule, et plantaient une petite
+tente noire de l'autre cote de notre porte. Comme il pleuvait souvent
+la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente;
+deux ou trois seulement, qui etaient censes veiller, sortaient pour
+dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous derangeaient
+jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement
+ou nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette epoque, nous
+avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se
+promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent
+jamais changes pendant notre sejour; nous n'eumes pas lieu d'etre
+satisfaits de leur facon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos
+gardiens de jour n'etaient que des scelerats poltrons et des espions
+dangereux.
+
+Nous avions deja passe trois jours a Magdala, et nous commencions a
+esperer que notre disgrace se bornerait a un simple emprisonnement,
+lorsque environ vers midi, le 16, nous apercumes le chef, accompagne
+d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut
+appele, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de
+l'autre cote de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et
+nous commencions a etre inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec
+une physionomie serieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans
+la chambre, que l'officier _avait a faire quelque petite chose avec
+nous._ Nous obeimes et, au bout de quelques instants, le ras (le
+chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres
+personnes entrerent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous armes
+jusqu'aux dents, s'etablirent dans la chambre; les autres demeurerent
+dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands
+temoignages de religion et force expressions devotes; a chaque minute,
+les noms de Dieu et du Seigneur sont repetes et pris en vain. J'etais
+assis pres de la porte, et la conversation m'interessant peu, je
+regardais la foule melee du dehors, lorsque tout d'un coup j'apercus
+deux ou trois hommes portant d'enormes chaines. Je les montrai a M.
+Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destinees;
+il s'adressa en arabe, a ce sujet, a Samuel, et sur la reponse
+affirmative de ce dernier, nous comprimes quel avait ete le sujet de
+la longue consultation entre le chef et Samuel.
+
+Le ras alors mit fin a la conversation insignifiante qu'il avait tenue
+depuis son arrivee, et nous informa, dans des termes mesures et polis,
+que c'etait l'usage d'enchainer tous les prisonniers envoyes dans ce
+lieu; il n'avait recu aucune instruction de l'empereur; mais il en
+verrait un messager a Theodoros pour l'informer qu'il nous avait mis
+dans les fers, et il ne doutait nullement que son maitre n'expediat
+aussitot l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous
+soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'etre
+oblige de nous enchainer. Le pauvre homme nous voulait reellement du
+bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manieres
+comme il faut; il croyait que Theodoros regrettait deja l'ordre
+inutile et cruel qu'il avait donne, et que peut-etre, il saisirait
+l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois
+ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accuse
+d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les
+fers an camp, ou il mourut bientot apres des tortures qui lui furent
+infligees.
+
+Les chaines furent apportees, et la grande affaire du jour commenca.
+Les uns apres les autres, nous eumes a subir l'operation, les premiers
+captifs etant les premiers servis et favorises des chaines les plus
+lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je
+retroussai mes pantalons, et je placai ma jambe droite sur une pierre
+mise la a cet effet. L'un des anneaux fut alors pose sur ma jambe, a
+deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau
+tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout
+entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer
+frappait contre l'os et me causait une douleur plus aigue. Il fallut
+environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il
+fut travaille jusqu'a ce qu'il n'y eut que l'epaisseur d'un doigt
+entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un
+sur l'autre furent encore marteles jusqu'a ce qu'ils se joignirent
+parfaitement. L'operation fut ensuite pratiquee a la jambe gauche. Je
+craignais toujours que le noir forgeron, venant a manquer le fer, ne
+me broyat la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre etait
+ecrase; l'anneau s'etait casse juste quand l'operation allait finir.
+Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette
+fois, les fers furent rives a l'entiere satisfaction du forgeron et du
+chef.
+
+On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la
+chose n'etait point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratique
+ce nouveau systeme de locomotion, je ne pus faire seulement que trois
+on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais
+profondement l'humiliation a laquelle nous etions soumis; mais je
+n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de
+la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre.
+Aussi, bondissant sur mes jambes, j'elevai mon bonnet et m'ecriai a
+leur grand etonnement: "_God save the queen!_"(Dieu sauve la reine!)
+et m'en fus riant et chantant, comme si j'etais parfaitement heureux.
+Comme chaque detail de notre vie etait rapporte a Theodoros, mon
+mepris pour ses chaines devint public, et il en fut informe; mais il
+ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant
+allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que
+nous nous etions tous laisse enchainer sans dire une parole; que meme
+M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi
+les fers avec colere.
+
+Apres l'operation, et lorsque chaque assistant de cette scene nous eut
+fait la politesse d'un: "_Que Dieu les ouvre!_" le messager que les
+chefs voulaient envoyer a Theodoros (un quidam du nom de Leh, grand
+espion et confident de l'empereur, le meme qui avait apporte nos
+lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M.
+Rassam pourrait desirer envoyer a Sa Majeste. Celui-ci, en termes
+mesures et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta
+sur lui la responsabilite des consequences d'un traitement si injuste
+qui pouvait amener de terribles represailles. Malheureusement, Samuel,
+toujours craintif et tremblant que des chaines ne lui fussent aussi
+reservees, refusa d'interpreter ce discours, et n'envoya que les
+compliments ordinaires.
+
+Lorsque nos geoliers furent, sortis, nous nous regardames les uns les
+autres, et nous nous trouvames si droles, que, malgre notre
+chagrin, nous ne pumes nous empecher d'eclater de rire. Les chaines
+consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres
+plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau a l'autre; nous
+les portames bien pres de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pumes
+pas marcher; nos jambes etaient brisees et meurtries par suite du
+ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une
+telle douleur, que nous fumes obliges d'introduire pendant le jour des
+bandages sous les chaines. La nuit, je les enlevais, a cause de la
+constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui
+faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit
+que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais etre
+soulagees; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous
+nous retournions d'un cote ou de l'antre, les chainons, en heurtant
+l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous
+eveillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y
+fussions accoutumes et que nous pussions nous promener autour de notre
+enceinte plus commodement, cependant encore, de temps en temps, nous
+etions obliges de prendre du repos des journees entieres, sans quoi,
+nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie
+de l'os la plus exposee an frottement des fers. Plusieurs mois meme
+apres que les fers m'eurent ete otes, mes jambes etaient plus faibles
+qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enfles.
+
+Le soir ou nous fumes charges de chaines, nous dumes couper nos
+pantalons sur le cote, afin de pouvoir les oter. Pendant leur premiere
+captivite a Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers
+portaient des jupons ou des calecons, a la facon indigene, qu'on leur
+avait enseigne a passer entre les jambes et les chaines. Mais nous
+n'avions pas des vetements semblables sous la main pour faire comme
+eux, et meme, vu l'etat de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu
+etre question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La
+necessite, dit-on, est la mere de l'industrie: dans cette occasion,
+j'inventai _les pantalons a la Magdala._ En otant les miens ce
+meme jour, je les ouvris tout le long de la couture exterieure, et
+ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un
+cote, tandis que je faisais de l'autre des boutonnieres aussi
+rapprochees que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines
+apres, j'etais capable, aide d'un indigene, de passer sous les anneaux
+des calecons de calicot, et comme mes jambes se desenflaient, je pus
+mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la
+force de l'habitude, qu'a la fin, je quittais et mettais mes pantalons
+aussi facilement que si mes jambes eussent ete libres.
+
+Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de
+bonne heure. Nous entendimes le soir de l'operation une discussion an
+dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit,
+nomme Mara, descendant d'un Armenien et grand admirateur de Theodoros.
+Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'etait efforce de persuader
+l'officier de ne point nous deranger, mais qu'il insistait pour
+examiner nos chaines et se convaincre qu'elles etaient comme elles
+devaient. Nous refusames d'abord de subir cette inspection; nous ne
+consentimes qu'afin de nous debarrasser de cet homme, et nous nous
+mimes a secouer nos chaines sous le shama qui nous servait de
+couverture, a mesure qu'il passait devant nous.
+
+Nous nous attendions a demeurer an moins six mois a Magdala; il
+fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et
+aussi le temps de venir aux troupes qu'on expedierait pour nous mettre
+en liberte et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par
+l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si
+necessaires a notre commodite. Samuel parla an ras et aux autres
+chefs, qui consentirent a nous donner une petite hutte et deux
+_godjos_ lorsqu'ils auraient assez rassemble de bois pour construire
+une nouvelle enceinte. Le _godjo_ est une espece de petite cabane,
+dont le toit est fait de bouts de tiges liees ensemble a leur
+extremite, et tout entieres recouvertes de paille. En attendant, on
+persuada a deux d'entre nos compagnons, Pietro et M. Ecrans, d'aller
+s'etablir a la cuisine, ou ils auraient plusieurs chambres et nous
+laisseraient ainsi plus d'espace.
+
+Notre premiere pensee, en arrivant a Magdala, avait ete de communiquer
+la nouvelle a nos amis et au gouvernement; une fois que nous eumes ete
+enchaines, nous comprimes que chaque heure perdue etait une journee
+ajoutee a notre misere et a notre _discomfort_, et que nous ne devions
+perdre aucun temps pour envoyer un fidele messager a Massowah. Il nous
+etait tres-difficile d'ecrire, mais surtout dans le commencement, ou
+nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fumes plus habitues a tout
+ce qui concernait nos envoyes. Toute la contree jusqu'au Lasta
+etait soumise encore a Theodoros, et nous etions obliges d'etre
+tres-circonspects dans nos expressions, dans le cas ou la depeche
+tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoyee. Le 18,
+notre paquet etait pret; mais, chose etonnante, ce fut la seule fois
+que la maniere d'envoyer notre lettre nous inquieta. Nous ne pouvions
+nous confier qu'a un homme qui eut demeure quelque temps avec nous. A
+la fin, nous nous souvinmes d'un vieux serviteur de M. Cameron,
+qui avait ete autrefois, en plusieurs circonstances, employe comme
+delegue, et nous fixames notre choix sur lui. C'etait un bon homme, un
+marcheur de premiere force, mais tres-querelleur, et capable de tout
+pour contrarier son adversaire. Pour le guider, a travers le pays
+rebelle, nous obtinmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch
+Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une reponse de
+M. Munzinger. Bientot apres avoir quitte Magdala, nos deux envoyes
+commencerent a se quereller, et en arrivant aux avant-postes des
+rebelles, une question de preseance entre eux fit decouvrir la
+missive; nos deux messagers furent saisis, lies de chaines pendant
+quelques jours, et lorsqu'ils furent relaches, on nous renvoya notre
+serviteur elles lettres furent brulees. Plus tard, nous primes plus de
+precautions; les envoyes porterent, dans leur ceinturon, les lettres
+dont la connaissance pouvait etre dangereuse; d'autres fois, nous les
+cousimes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme
+en portent les indigenes; ou bien encore, nous les piquames dans la
+partie de leurs vieux pantalons, pres des coutures. Ceux qui nous
+repondaient de la cote usaient des memes precautions; et quoique nous
+ayons envoye, pendant notre captivite, au moins quarante messagers,
+porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous
+n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne
+soit pas arrive a destination.
+
+Bientot se posa la question si importante pour nous de savoir comment
+nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Theodoros, a
+cette epoque donnat un millier de dollars a chacun de ses ouvriers.
+Plusieurs d'entre eux connaissant l'etat politique de la contree, et
+comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait a sa fin, voulurent
+envoyer leur argent hors du pays et comme nous etions fort embarrasses
+pour nous en procurer, la chose fut bientot arrangee a notre
+satisfaction mutuelle. Nous envoyames des gens a Debra-Tabor et comme
+la route etait sure, et que par des presents agreables nous nous
+etions faits des amis des chefs de districts traverses par la route de
+nos delegues, ceux-ci ne furent ni inquietes ni voles. Ils porterent
+les dollars dans des valises sur des mules chargees du grain ou de la
+fleur de farine que les _gens de Gaffat_ nous envoyaient de temps
+a autre, ou bien serres dans les longues echarpes de coton que les
+Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent
+aussi donnees a M. Munzinger pour qu'il envoyat de l'argent a Metemma,
+ou nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne
+fut que la seconde annee de notre captivite que nous rencontrames de
+serieuses difficultes de ce cote. La puissance de l'empereur diminuait
+de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes;
+le chemin de Metemma a Magdala fut interdit; les _gens de Gaffat_
+n'etaient pas epargnes; un moment il parut impossible de nous faire
+parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois eumes-nous
+beaucoup de peine a nous procurer une somme quelconque, ayant employe
+pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles;
+mais ensuite ayant eu recours a l'influence de l'Eveque et a la
+protection de Wagshum Gobaze, l'argent reprit facilement le chemin
+de Magdala et nous delivra de nos craintes. Theodoros savait
+indirectement que nous envoyions des serviteurs a la cote, mais comme
+c'etait l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller
+aupres des familles de leurs maitres pour tacher d'en obtenir quelques
+secours, il ne pouvait pas trop nous le defendre, surtout ne nous
+ayant jamais rien fourni. Si nos messagers etaient tombes entre ses
+mains, il leur eut probablement vole leur argent mais il ne les aurait
+point insultes. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles
+que nous avons ecrites etaient arrivees a sa connaissance, les envoyes
+eussent eu bien vite leur compte, et quant a nous notre sort eut ete
+bien vite decide aussi.
+
+Cela peut paraitre invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont
+une race de voleurs, se sont montres parfaitement honnetes dans ces
+circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de
+dollars qui leur avaient ete confies: c'etait pourtant une fortune
+pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas etre ingrat vis-a-vis
+de ces hommes qui s'exposant a de grands dangers, la plupart du temps,
+faisaient leur trajet de Massowah a Magdala, pendant la nuit, et, par
+ce service rendu, nous empechaient de mourir de faim: mais cependant
+je crois qu'ils agissaient d'apres le vieil adage: que l'honnetete est
+plutot une bonne politique qu'une vertu innee. D'abord ils etaient
+largement retribues, bien traites, et ils s'attendaient a une
+recompense ulterieure (qu'ils ont fidelement recue) dans le cas ou
+la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des
+rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu'a les avertir,
+ou bien encore qu'a le faire savoir a l'Eveque pour qu'on eut arrete
+les delinquants, qu'on leur eut enleve le bien mal acquis, et qu'on
+les eut encore punis severement. Tout cela leur etait parfaitement
+connu.
+
+En considerant le passe je ne puis comprendre comment j'ai pu passer
+ces longs jours d'oisivete si ennuyeux, toujours les memes pendant
+vingt-deux mois. Les chaines n'etaient rien comparees au manque
+d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie
+journaliere, le contenu eut ete invariablement celui-ci: "Pris un bain
+(operation douloureuse a cause des chaines qui n'etant plus entourees
+de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garcon tenait mes
+pantalons pour les passer entre les chaines. Aujourd'hui le temps
+etant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons
+dejeune de meilleur appetit apres cette tache remplie. Des malades
+viennent voir le medecin. Comme je suis medecin et apothicaire, je
+prescris les medecines et les ordonnances moi-meme. Samuel ou tel
+autre ami indigene qui sait que mon tej est pret, vient m'en demander
+un verre ou deux. Je suis alle fumer une pipe avec M. Cameron. Je me
+suis couche et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch,
+livre tres-interessant, mais fait expres pour m'endormir. Cette
+apres-midi je me suis couche, j'ai lu encore le Dictionnaire
+commercial. Nous avons dine. (Je voudrais bien savoir quel etait l'age
+du coq que nous avons mange?) Nous nous sommes traines une heure entre
+les huttes; je me suis couche; j'ai pris l'_Appendix_ de Gadby; mais
+comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions meme n'ont
+plus d'attrait pour moi. Un petit garcon a allume le feu, le bois
+etait vert et tout s'est rempli de fumee. J'ai joue une partie de
+whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent
+avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt
+points. Un petit garcon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out
+injuries parce qu'ils avaient couche dehors et qu'il a plu. Bravo
+Samuel, vous etes un fidele ami."
+
+Cette page imaginee aurait pu se representer _ad infinitum_. Pour
+faire diversion, quelquefois nous ecrivions a nos amis, ou bien
+nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours
+delicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service
+religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait regulierement
+le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle etait
+invariablement notre vie journaliere. Il faut dire qu'a la fin nous
+en etions excedes. Nous eumes aussi de temps en temps d'autres
+occupations, comme de batir une hutte, de creer un jardin, d'exciter
+sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; details qui
+trouveront leur place dans ce recit.
+
+Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre
+residence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours apres que
+l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se
+consulterent, discuterent pendant longtemps et enfin se deciderent a
+ouvrir une breche dans l'enceinte afin de faire place aux trois
+huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui etait charge de la
+distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison a M.
+Rassam, prit un des _godjos_ pour lui-meme, et donna la troisieme a
+M. Prideaux et a moi. Kerans et Pietro resterent dans la cuisine,
+et notre premiere habitation fut laissee a MM. Cameron, Stern et
+Rosenthal.
+
+Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous primes possession de
+notre nouvelle demeure. Sans exageration, si a Londres un chien etait
+enferme dans une semblable loge, je puis affirmer que son proprietaire
+serait poursuivi par la Societe protectrice des animaux. Telle qu'elle
+etait nous fumes tres-heureux de la posseder, et nous nous mimes a
+l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en etre
+question, mais pour nous preserver de la pluie.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
+de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'eglise.--La
+prison.--Gardes et geoliers.--Discipline.--Visite prealable de
+Theodoros a Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractere et antecedents
+de Samuel.--Nos amis Zenab l'astronome et Meshisba le joueur de
+luth.--Gardes de jour.--Nous batissons de nouvelles huttes.--Les
+serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
+est agrandie.
+
+L'Amba[22] de Magdala, situe a environ 320 milles de Zulla, et environ
+180 milles de Gondar,[23] s'eleve dans la province de Worihaimanoo,
+sur la frontiere de la province de Wallo-Galla. Il est d'un acces
+difficile a cause des vallees profondes et des ravins etroits et
+perpendiculaires qui le separent des rivieres de Bechelo, de Jiddah et
+de la plaine de Wallo. Il est isole an milieu des gigantesques masses
+qui l'environnent, et vu du cote ouest il ressemble a un croissant. A
+l'extreme gauche de cette courbe apparait le petit plateau des Fahla,
+qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus eleve que
+l'Amba et appele Selassie (Trinite) a cause de l'eglise qui y a ete
+erigee et qui porte ce nom. De Selassie a l'Amba de Magdala se trouve
+la grande plaine d'Islamgee; a plusieurs centaines de pieds au-dessous
+des pics qu'elle separe, plusieurs villages ont ete batis par les
+paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les
+soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi la
+quelques portions de terre qui leur ont ete donnees et ou ils peuvent
+elever des huttes pour eux et pour leur betail. Le samedi un marche
+hebdomadaire, autrefois bien approvisionne, y est tenu au pied meme du
+Selassie. De nombreux puits y ont ete creuses pendant la secheresse
+pres des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision
+d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu'a Magdala la route est
+tres-escarpee et tres-penible. A partir de la premiere barriere, elle
+suit le flanc de la montagne parfois tres-abrupte. Du cote droit, les
+parois de l'Amba s'elevent comme une gigantesque muraille surplombant
+sur un abime. De la premiere a la seconde porte la route est
+excessivement etroite et escarpee, coupant a angle droit la premiere
+partie. De petites defenses de terre ont ete elevees sur les flancs
+de la route pres des portes pour proteger tous les points faibles. Le
+sommet de la hauteur est fortement defendu et entoure de meurtrieres.
+Deux autres portes conduisent a l'Amba du pied de la montagne; l'une
+d'elles a ete condamnee il y a quelque temps, mais l'autre appelee
+_Kafir Ber_, est ouverte du cote du pays de Galla. L'Amba est fortifie
+par la nature elle-meme, et Theodoros a ajoute a la nature par des
+travaux considerables.
+
+Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irregulier,
+d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus
+large, d'un mille de largueur. C'etait une des plus puissantes
+forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches
+plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, tres-facile a
+approvisionner. Magdala est a plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau
+de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant
+toute l'annee sans exception, il faut allumer du feu, et quoique
+pendant les quelques mois qui precedent la saison des pluies la
+temperature s'eleve beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons
+jamais ete incommodes par la chaleur. Les terres elevees qui entourent
+l'Amba a une certaine distance sont froides et steriles, ce qui est du
+a l'altitude de ces parages; meme plusieurs des pics du district de
+Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas.
+Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies,
+l'eau y est abondante, mais de mars aux premieres semaines de juillet
+elle devient de plus en plus rare, jusqu'a ce qu'on ne l'obtient
+qu'avec beaucoup de difficulte. Pour remedier a cet inconvenient,
+Theodoros, avec sa prevoyance habituelle, a fait construire plusieurs
+citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits
+favorables. Ses efforts ont ete couronnes de succes; les puits ne
+donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette
+provision est constante et ne diminue pas de toute l'annee. L'eau
+recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces reservoirs
+n'etant pas recouverts apres les pluies, et l'eau entrainant toute
+espece de detritus, devient bientot tout a fait impotable. Les sources
+principales sont a Islamgee, il y en a bien quelques-unes a l'Amba
+lui-meme; mais elles sont peu de chose quant a l'importance et au
+nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son
+sommet jusqu'a sa base. Magdala n'etait pas seulement une forteresse
+pour Theodoros, c'etait aussi une prison, un arsenal, un grenier et un
+lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi
+et le grenier etaient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest,
+un grand espace bien eclaire avait ete laisse ouvert; derriere se
+trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; a
+gauche, les huttes des chefs et des soldats; a droite, sur une petite
+eminence les pied-a-terre et les magasins, le quartier des soldats,
+l'eglise, la prison; et par derriere encore un autre grand espace
+ouvert, regardant le plateau du Galla, le _Tanta_.
+
+Les habitations de Theodoros n'avaient rien de royal autour d'elles,
+elles etaient baties sur le meme modele que les huttes ordinaires,
+seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il
+y tenait tres-peu; il preferait sa tente plantee a Islamgee ou sur
+quelque sommet voisin, a la demeure la plus vaste et la plus commode
+de l'Amba. A sa repugnance pour toute espece de maison, en general
+s'est ajoute depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande
+partie de ses maisons etait occupee par ses femmes, ses concubines,
+ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain
+etaient dans la meme enceinte, mais separees des appartements de
+ses femmes par une forte defense. Les greniers consistent en une
+demi-douzaine de huttes tres-elevees, et protegees de la pluie par
+un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des
+pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conserves dans
+des sacs de cuir empiles les uns sur les autres jusqu'aux toits. On
+dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait
+ete amasse en quantite suffisante pour alimenter toute la garnison et
+tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures
+des chefs et des soldats etaient baties sur le modele des maisons
+circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aigue. Les huttes des
+soldats de la classe inferieure etaient baties sans ordre dans un
+espace etroit afin que si un incendie venait a eclater, ces huttes
+toujours au nombre de vingt ou trente et baties sous le vent, une fois
+brulees jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au fleau. Les chefs
+principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situees
+dans une meme enceinte, entourees et separees de celles des soldats
+par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Theodoros avait
+amasse a Magdala tous les debris de ses premieres richesses. Quelques
+hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.;
+d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des
+shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des fleches, des chapeaux,
+et aussi le peu d'argent qu'il possedait et dont il s'etait empare a
+Gondar; les biens memes de ses ouvriers furent aussi envoyes a Magdala
+pour y etre gardes. Tous les magasins d'approvisionnement furent
+couverts d'une espece de drap noir, appele _mak_, et fabrique dans le
+pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous
+dans une petite maison batie a cet effet dans l'enceinte des magasins
+pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois
+que c'etait plutot pour s'assurer personnellement que les _tresors_
+confies a leurs soins etaient en parfait etat et bien gardes.
+
+L'eglise de Magdala, consacree an Sauveur du Monde (Medani Alum),
+n'etait pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle etait
+de recente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires
+tels que les Saints, la Vie des Apotres, la Trinite, Dieu le Pere et
+le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de
+bataille, percant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait
+benignement a ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient
+jamais ete blanchis et toutes les ames pieuses priaient pour
+l'accomplissement des promesses de Theodoros qui devait batir une
+eglise digne du nom qu'elle portait. L'enceinte etait aussi nue que
+le saint lieu lui-meme; aucun gracieux genevrier, aucun sycomore a la
+taille gigantesque, aucun _guicho_ au vert sombre n'embellissait le
+terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais
+ombrages aux centaines de pretres, de desservants, de diacres qui
+journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se
+reposer apres la fatigante ceremonie des psaumes de David, hurles en
+dansant. Sur la meme ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle
+etait batie l'eglise, l'Abouna possedait quelques maisons et un
+jardin; mais malheureusement pour lui, quelques annees plus tard, son
+pied-a-terre devint sa prison.
+
+La prison, geole commune aux detenus politiques, aux voleurs et aux
+meurtriers, consistait en cinq ou six huttes defendues par une
+forte enceinte, et entourees des demeures privees des plus riches
+prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'etendent du
+penchant est de la colline, pres du precipice, jusqu'a l'espace ouvert
+du cote du sud. A l'epoque de notre captivite, elles ne contenaient
+pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts
+moururent des fievres, cent soixante-quinze furent relaches par Sa
+Majeste, trois cent sept furent executes, quatre-vingt-onze durent
+leur liberte a l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous
+certains rapports etaient tres-severes, sous d'autres elles etaient
+douces et a la hauteur de notre monde civilise. Au coucher du soleil,
+les prisonniers etaient conduits au centre de l'enclos. A mesure
+qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers etaient
+examines. Les femmes avaient une hutte a part, mais seulement depuis
+de recents changements; auparavant elles couchaient dans les memes
+huttes que les hommes. L'espace y etait tres-limite et les prisonniers
+y etaient entasses comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens
+eux-memes, cruels comme ils le sont, nous ont decrit des scenes
+nocturnes d'une facon terrible. Les huttes, emplies jusqu'a
+l'entassement, etaient fermees, l'atmosphere devenait fetide et les
+odeurs insupportables. La etaient couches cote a cote, et souvent
+assujettis par le cou a une fourche de bois, et pour des annees, le
+pauvre vagabond affame, et le guerrier victorieux qui avait verse son
+sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le
+fils de roi et le legislateur conquerant. Au centre se tenaient les
+gardes, surveillant les chandelles allumees toute la nuit, riant et
+s'amusant a quelque jeu insignifiant et indifferents aux souffrances
+des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six
+heures avant midi dans ces regions), la porte de la prison etait
+ouverte et ceux qui etaient assez riches pour posseder quelque chose
+allaient se restaurer dans des huttes elevees a cet effet dans le
+voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en
+foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience
+de gens affames que la _bonte_ de l'empereur empechait tout juste de
+mourir de faim. D'autres rodaient par couples demandant l'aumone a
+leurs compagnons plus favorises, et lorsqu'ils y etaient autorises,
+allaient de maison en maison demander l'aumone au nom du Sauveur du
+Monde.
+
+Les gardes de la prison etaient les plus grands scelerats que j'aie
+jamais connus. Pendant plusieurs annees ils avaient ete en contact
+avec la misere sous ses plus tristes formes, et la derniere etincelle
+du respect humain s'etait eteinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu
+de montrer de la pitie pour leurs prisonniers, qui etaient pour la
+plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient
+a la misere des captifs par la durete et la cruaute de leur conduite
+envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays eloigne,
+aussitot ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses
+rapaces geoliers. Mais ce n'etait rien compare aux tortures morales
+qu'ils infligeaient a leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux etaient
+enfermes dans l'Amba depuis des annees et y avaient amene leurs
+familles pour les avoir aupres d'eux. Malheur aux femmes qui
+resistaient aux sollicitations de ces infames scelerats! Menacees
+et meme battues, il y en avait peu qui resistassent; quelques-unes
+allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un
+homme d'un rang eleve ou un riche marchand quittait sa maison de jour,
+il savait que sa femme recevrait immediatement l'amant de son choix,
+ou chose plus horrible a dire, l'homme qu'elle detestait mais qu'elle
+craignait.
+
+Telle etait la vie quotidienne de ceux dont le tort avait ete
+d'ecouter les paroles mielleuses de Theodoros, erreur qui pesait plus
+lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Theodoros se rencontrant
+dans le voisinage, s'arretait quelques jours a Magdala, quelle
+anxiete, quelle angoisse, regnaient dans cette maudite place! Plus de
+maison de reunion, plus d'heures passees en famille ou avec les amis,
+plus de nourriture prise avec gaiete; les prisonniers devaient rester
+dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment a
+l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la liberte,
+soit pour mettre fin a leur existence. Laissez-nous prendre pour
+exemple la visite qu'il fit a Magdala aux premiers jours de juillet
+1865, a son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est
+certain qu'une longue suite de malheurs peut alterer les meilleures
+qualites d'un homme, et le porter a accomplir des actes dont l'idee
+seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel etait le cas de Beru
+Goscho, autrefois gouverneur independant du Godjam. Depuis des
+annees il languissait dans les chaines. Dans l'espoir d'ameliorer sa
+position, il eut la bassesse de rapporter a Sa Majeste que lorsque le
+bruit avait couru, que lui, Theodoros, avait ete tue a Shoa, la plus
+grande partie des prisonniers s'en etaient rejouis. Sa Majeste, en
+apprenant cela, donna aussitot l'ordre que tous les prisonniers
+politiques enchaines par les pieds seulement le fassent aussitot
+par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef,
+quelques jours plus tard, ayant envoye l'un de ses serviteurs pour
+demander comme recompense qu'il lui fut permis d'avoir sa femme
+aupres de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,--chez les
+autres,--declara qu'il etait ennuye de cette demande, et donna des
+ordres pour qu'on lui chargeat aussi les mains de chaines. Mais ce
+n'etait rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu
+pendant cette meme visite de Theodoros. Apres avoir soumis le pays de
+Galla, il reclama des otages. Pour repondre a cette exigence, la reine
+Workite lui envoya son fils, l'heritier du trone; et plusieurs chefs
+confiants dans la probite de Theodoros voulurent accompagner le jeune
+prince. Le futur heritier fut d'abord bien traite et meme nomme chef
+de la montagne; mais bientot, sous un pretexte quelconque, il tomba en
+disgrace; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard
+on l'envoya a la geole commune charge de chaines, ou il souffrit
+plusieurs annees.
+
+Menilek, petit-fils de Sehala Selassie, avait ete amene aupres de
+l'empereur pendant sa jeunesse; il fut eleve par son ordre en liberte,
+et afin de donner plus de force a ses conquetes, il lui donna sa fille
+en mariage. Au milieu de ses reves Theodoros apprit tout a coup que
+Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il etait deja
+sur le point d'atteindre l'heritage de ses peres. Je ne saurais vous
+peindre la colere, la rage de l'empereur a cette nouvelle. Au moyen
+d'un telescope il put voir Menilek dans la plaine eloignee de Wallo,
+recu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveugle par la rage
+il ne pensa qu'a se venger. Il n'osa pas s'aventurer a poursuivre
+Menilek et s'attaqua a ses allies; il avait sous la main ses victimes:
+le prince de Galla et ses chefs. Theodoros, monte sur son cheval,
+fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui
+languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient
+eu foi en sa parole, et alors se passa une scene horrible, dont je ne
+pourrais ecrire les details. Tous furent tues, ils etaient au nombre
+d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lances
+vivants dans le precipice. Theodoros regretta plus tard ce moment de
+rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de
+Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire a
+l'eveque: "Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'etes-vous
+pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et
+pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort?" La reponse de
+l'eveque fut simple et juste: "Parce que je voyais le sang ecrit sur
+votre visage." Toutefois Theodoros fut bien vite console. La pluie
+s'etait fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour
+suivant il plut. Theodoros, tout souriant, s'adressa a ses soldats en
+leur disant: "Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait
+mourir les infideles."
+
+Telle est Magdala, cette roche nue et brulee par le soleil, cette
+terre aride et deserte ou nous avons passe pres de deux ans captifs et
+enchaines.
+
+Nous montames notre maison a peu de frais: deux peaux de vaches
+tannees furent tout ce que nous demandames. Celles-ci ajoutees a deux
+vieux tapis que Theodoros nous avait offerts a Zage, etaient a peu
+pres toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit
+de camp. Quelques-unes de nos connaissances etant arrivees peu de
+jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous.
+La saison des pluies avait ete abondante, et le toit de notre godjo
+pliant sous le poids du chaume mouille avait permis a l'eau de
+s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remediames a cela aussi bien
+que nous pumes au moyen d'un long baton, mais c'etait encore bien
+branlant et la gouttiere coulait toujours plus fort. La terre
+detrempee ressemblait tout a fait a un marais irlandais, et si la
+paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un
+peu plus moelleux, n'avait pas ete remuee tous les jours, l'humidite
+aurait penetre meme a travers le vieux tapis qui ornait notre demeure.
+Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade.
+Je trouvais qu'avec mes chaines et ma cahute j'en avais assez, sans
+que la maladie par-dessus le marche vint me jeter dans le desespoir.
+J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit
+plancher eleve, irregulier et dur; mais preferable pour y dormir a la
+terre toujours mouillee.
+
+Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des
+pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fete de la Croix,
+le 25 septembre; car les indigenes nous avaient dit que cette saison
+prenait fin vers cette epoque. J'avais apporte avec moi de Gaffat une
+grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforcais de l'etudier, mais
+mon esprit ne pouvait se fixer a un tel travail; et le livre dans
+les mains j'etais, par la pensee, a mille lieues de la, revoyant le
+_home_, ou revant eveille des chers amis absents, ou bien encore
+d'independance et de liberte. Vers la fin du mois d'aout, bientot
+apres le retour de notre malheureux messager, nous ecrivimes encore et
+nous envoyames un autre homme; nous eumes alors d'abondantes preuves,
+que Samuel, d'abord notre interprete et maintenant notre geolier,
+prenait tout a fait nos interets. Par ses bons arrangements le
+messager partit sans que personne en eut connaissance et il le fit
+arriver a Massowah avec ses lettres.
+
+J'ai parle souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans
+ce recit. Il fut, des le commencement, mele aux affaires des Europeens
+et a cette epoque il se montra plutot leur ennemi que leur ami, mais
+depuis notre arrivee et pendant notre sejour il fut extremement bon
+a notre egard. C'etait un homme fin et ruse, qui s'apercut un des
+premiers que la puissance de Theodoros allait en decroissant. Il
+l'appelait deja familierement par son nom, et avait sa confiance; mais
+il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les
+rebelles et avec la cote.
+
+Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche cassee et mal arrangee;
+aussi, bien que Theodoros l'aimat beaucoup, il ne lui avait jamais
+confie aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le
+civil. Samuel n'aimait pas a parler de l'accident qui avait ete cause
+de son infirmite, et repondait toujours d'une facon evasive aux
+questions qui lui etaient faites a ce sujet. Pietro, un Italien, grand
+blagueur, dont toutes les histoires n'etaient pas dignes de foi, nous
+racontait que Samuel avait eu la jambe cassee a son arrivee a Shoa,
+par un Anglais, qui lui ayant donne un coup de pied l'avait envoye
+rouler dans un fosse au fond duquel en tombant il s'etait casse la
+jambe. C'etait a cause de ce coup de pied, ajoutait Pietro, que Samuel
+haissait tant les Anglais et qu'il s'etait tourne si fortement contre
+eux; tout d'abord cela dut etre ainsi; mais je crois que ce sentiment
+ne dura pas.
+
+Samuel se figurait qu'il etait un homme important dans sa patrie. Son
+pere avait ete un petit cheik; et Theodoros, apres la revolte des
+concitoyens de Samuel, avait nomme celui-ci gouverneur de son pays.
+Avec toute l'apparence d'une grande humilite, Samuel etait tres-fier,
+et en le traitant comme si reellement il eut ete un grand personnage,
+on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisement qu'a un
+enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant
+notre sejour a Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva
+depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions a son
+egard. Lorsque chacun de nous vecut dans une hutte separee, il ne
+permit jamais que les gardes dormissent dans l'interieur de nos
+huttes. Il est vrai que la chose eut ete difficile. Mais les
+Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe
+ou; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et
+se servent de ces derniers comme de coussins. Quant a M. Rassam il
+n'avait point de gardes dans sa chambre, c'etait l'homme important,
+le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal,
+n'etant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de posseder la
+compagnie de deux ou trois de ces scelerats; ceux qui se trouvaient
+dans la cuisine n'etaient pas mieux partages, parce que la nuit on
+leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM.
+Kerans et Pietro, mais la _propriete_ du roi (c'est ainsi qu'ils
+designaient nos amis).
+
+Samuel se fit bientot des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain
+temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous
+pretexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous.
+M. Kerans, un bon savant Amharie, fut notre interprete dans ces
+occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi
+(maintenant le tuteur d'Alamayou), etait un homme intelligent et
+honnete, mais enrage d'astronomie et passant des heures a s'informer
+de tout ce qui concerne le systeme solaire. Malheureusement, ou les
+explications n'etaient pas justes, ou il comprenait difficilement,
+car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer
+l'explication, jusqu'a ce qu'a la fin notre patience fut poussee a
+bout et que nous l'envoyames promener. L'autre etait un jeune homme
+d'un bon naturel, appele Afa-Negus-Meshisha, fils du precedent
+gouverneur de l'Amba; Theodoros a la mort du pere de ce dernier, avait
+donne le titre a Meshisha, mais rien de plus. Sa passion etait de
+jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel
+pouvait l'ecouter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient
+pour nous faire fuir. Il nous etait pourtant utile, car il nous
+donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de
+Theodoros, favorise qu'il etait par sa position de membre du conseil.
+
+Telle etait notre seule societe, a part nos propres personnes. Il
+est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus
+souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au
+lieu du cafe qu'il leur offrait primitivement; mais a moins que
+l'un d'eux eut besoin d'un remede, il etait tres-rare qu'ils nous
+honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour
+nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une
+profonde reconnaissance!) lorsque passant pres de nos huttes, ils nous
+gratifiaient d'un aimable: "Puisse Dieu te delivrer!"
+
+Notre plus grand ennemi etait un garde de jour, nomme Abu-Falek, vieux
+scelerat qui n'etait heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal a
+quelqu'un; il etait hai de tout le monde sur la montagne, et a cause
+de cela on le respectait. Le jour ou il etait de garde, il nous etait
+tres-difficile d'ecrire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine
+tete grise entre la porte entrebaillee pour voir ce que nous faisions.
+Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que
+nos domestiques; nos ecus nous preserverent de sa mechancete.
+
+Cependant, tout a une fin. Avec le Maskal (fete de la Croix) arriva le
+brillant soleil et l'hiver frais et agreable. Il y avait alors deux
+mois et demi que nous etions dans les chaines, et nous nous attendions
+a chaque instant a recevoir quelque nouvelle _reconfortante_, qui nous
+dirait: "Ne craignez rien; nous arrivons."
+
+Depuis notre arrivee a Magdala, nous n'avions recu qu'une seule
+lettre, et plus de six mois s'etaient ecoules sans nouvelles de nos
+amis et sans aucun rapport quelconque avec l'Europe.
+
+Immediatement apres les pluies, M. Rassam avait repare et arrange sa
+maison, et bati une nouvelle hutte. M. Rosenthal etant sur le point
+de nous rejoindre, Samuel obtint pour ce dernier un espace de terrain
+attenant a notre haie, et il y batit, pour cet ami et pour sa famille,
+une hutte qui fut plus tard entouree par la palissade commune. Samuel
+m'avait plusieurs fois parle d'abattre notre vieux godjo, et de batir
+une plus grande demeure; mais je croyais que ce serait du temps perdu,
+m'attendant, avant quelques mois, a un changement quelconque dans
+notre position; j'avais aussi une autre raison, c'est que la partie de
+la vieille enceinte, en face de mon godjo, ne m'aurait alors laisse
+qu'un pied de terrain. Samuel me promit de faire tous ses efforts pour
+obtenir que l'enceinte fut reculee si je batissais. J'y consentis, et
+il se mit en devoir de remplir sa promesse; mais il echoua. Cependant,
+quelques semaines plus tard, un des chefs, que j'avais soigne depuis
+mon arrivee, dans le premier feu de sa reconnaissance pour sa
+guerison, prit sur lui d'abattre l'enceinte, et me promit d'envoyer
+ses hommes pour m'aider.
+
+Tous les materiaux, le bois, les bambous, les peaux de vache, le
+chaume, furent achetes au bas de la montagne, et, au bout de quelques
+jours, tout fut pret. Je le fis savoir a mon malade. Il arriva
+avec une cinquantaine de soldats, qui, par son ordre, renverserent
+l'enceinte et jeterent a bas mon godjo. Le terrain fut alors nivele,
+la circonference de la hutte tracee avec un baton, fixe au centre par
+un bout de corde, et l'on creusa un fosse profond d'environ un pied et
+demi. Deux gros batons furent places a l'endroit ou devait se trouver
+la porte, et chaque soldat se mit a charrier des branches avec
+lesquelles les murs furent eleves; on les placa dans le fosse, et
+l'espace vide entre elles fut garni avec de la terre qu'on etait alle
+chercher; ils avaient auparavant lie avec des lanieres de cuir de
+vache des branches flexibles transversales, afin de leur conserver
+la ligne verticale, et la premiere partie de cette construction fut
+finie. Quelques jours plus tard, ils revinrent pour faire la charpente
+du toit et le placer sur les murs; il ne manquait plus que de couvrir
+de chaume notre demeure pour la rendre habitable. Les serviteurs
+apporterent de l'eau et firent de la boue, avec laquelle ils
+recouvrirent toutes les parois du mur, et, une semaine apres que notre
+godjo eut ete demoli, M. Prideaux et moi nous donnames notre festin
+de prise de possession. Les soldats furent tres-contents de leur
+_pourboire_, et ils arrivaient toujours en grand nombre lorsque nous
+reclamions leur aide, parce que nous les retribuions tres-largement;
+pour citer un exemple, les materiaux de notre hutte nous avaient coute
+huit dollars, et nous en depensames quatorze pour feter ceux qui nous
+avaient aides. Nous avions a present sept pieds de terrain chacun;
+la table pouvait etre dressee au milieu et le pliant offert a un
+visiteur. M. Rassam avait reussi a enduire l'interieur de sa hutte
+au moyen d'une pierre sablonneuse et douce, d'une couleur un peu
+jaunatre, que l'on rencontre dans le voisinage de l'Amba; nous
+mimes aussi nos serviteurs a l'oeuvre, mais nous dumes auparavant
+barbouiller nos murs a plusieurs reprises avec de la bouse de vache,
+afin de faire adherer l'enduit plus fortement. Nous fumes tres-heureux
+de l'apparence propre et claire qu'avait notre hutte. Malheureusement,
+comme elle etait placee entre deux enceintes elevees et entouree
+par les autres huttes, elle etait tres-sombre. Pour obvier a cet
+inconvenient, nous coupames une partie de la charpente du mur, et nous
+fimes quatre fenetres; c'etait certainement une grande amelioration,
+mais, la nuit, le froid s'y faisait sentir bien vivement. Par bonheur,
+notre ami Zenab nous donna quelques parchemins; au moyen d'une
+vieille boite, nous fimes quelques cadres grossiers, et le parchemin,
+prealablement imbibe d'huile, nous servit de vitres.
+
+Nous fumes obliges de garder une grande quantite de serviteurs, afin
+de nous preparer ce dont nous avions besoin. Quelques femmes furent
+chargees de nous moudre notre farine, d'autres de nous apporter l'eau
+et le bois. Des serviteurs allerent an marche, ou dans les districts
+voisins, pour acheter le grain, les moutons, le miel, etc.; d'autres
+furent employes comme messagers a la cote ou a Gaffat. J'avais avec
+moi deux Portugais qui faisaient le tourment de ma vie, parce qu'ils
+se querellaient toujours, qu'ils buvaient souvent, et qu'ils etaient
+impertinents et paresseux. Les Portugais vivaient dans la cuisine;
+mais comme ils se battaient sans cesse avec les autres domestiques,
+et que nous etions ainsi prives de tout secours, parce que nous ne
+pouvions faire entendre nos ordres, je leur elevai une petite hutte.
+L'enceinte ayant encore ete elargie par le chef, M. Cameron s'etait
+bati une maison pour lui, et M. Rosenthal en avait eleve une autre
+pour ses serviteurs; celle de mes Portugais etait sur la meme portion
+de terre, et avant la saison des pluies, j'en elevai encore une autre
+pour mes serviteurs abyssiniens, qui grommelaient et menacaient de me
+quitter s'ils etaient obliges de passer encore une saison semblable
+sous une tente.
+
+Tous ces arrangements nous avaient pris quelque temps; nous avions ete
+contents d'avoir quelque chose a faire, car ainsi les jours passaient
+plus vite, et le temps pesait moins lourdement sur nous. Notre Noel
+ne fut pas tres-joyeux, et un nouvel an, nous ne nous fimes pas des
+souhaits de retour d'annees semblables; cependant, nous etions plus
+accoutumes a notre captivite, et, sous certains rapports, bien plus
+confortablement etablis.
+
+
+Notes:
+
+[22] La forteresse.
+
+[23] D'apres M. Markham.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Theodoros ecrit a M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
+--Ses deux lettres comparees.--Le general Merewether arrive a
+Massowah.--Danger d'envoyer des lettres a la cote.--Ras-Engeddah
+nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Resultats pleins
+de succes de la vaccine a Magdala.--Encore notre sentinelle de
+jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
+son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journaliere pendant la
+saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'echapper.--Le knout
+en Abyssinie.--Prophetie d'un homme mourant.
+
+Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoye a Sa Majeste
+quelques mois auparavant, revint, le 28 decembre, porteur d'une lettre
+de Theodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre.
+L'empereur informait M. Rassam que M. Flad etait arrive a Massowah, et
+etait charge d'une lettre dont nous devions prendre connaissance.
+Sa Majeste engageait M. Rassam a attendre son arrivee, qui serait
+prochaine, pour se consulter avec lui sur la reponse a faire. Nous
+fumes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il etait
+clair qu'a la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractere
+de Theodoros etait mieux connu, et que tous ses projets chimeriques
+echoueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais.
+
+Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva a l'Amba, conduisant une
+fournee de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre
+de Theodoros. La lettre de Theodoros etait imperieuse et vaine;
+d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M.
+Flad lui avait ecrite; tout ce qu'il avait demande avait ete d'abord
+accepte, mais sur ces entrefaites, il avait change sa maniere de faire
+a notre egard; Theodoros nous donnait sa reponse projetee: il disait
+que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient ete primitivement sur un pied
+d'amitie, et que, pour cette raison, il avait excessivement aime
+les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, "ayant appris qu'ils
+m'avaient calomnie aupres des Turcs et qu'ils me haissaient, je me
+suis dit: Est-ce que cela peut etre? et le doute est entre dans
+mon coeur." Il voulait evidemment passer sous silence les mauvais
+traitements qu'il nous avait infliges, car il ajoutait: "J'ai recu
+dans ma maison, dans ma capitale, a Magdala, M. Rassam et sa suite,
+que vous m'avez delegues, et je les traiterai avec egards jusqu'a
+ce que j'aie obtenu un gage d'amitie." Il terminait sa lettre en
+ordonnant a M. Rassam d'ecrire aux autorites elles-memes, afin que les
+ouvriers lui fussent envoyes; il voulait que cette lettre de M. Rassam
+lui fut expediee promptement, et que M. Flad arrivat sans retard.
+
+Cette lettre probablement n'avait ete qu'un ballon d'essai; ce n'etait
+pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien
+que sa seule chance etait de flatter, de paraitre humble, doux et
+ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre
+en prenant cette voie, et qu'un ton imperieux ne servirait nullement
+ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il
+poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoye
+arriva du camp imperial avec une lettre du general Merewether, et une
+autre de Theodoros. Qu'elle etait differente, cette derniere lettre,
+de celle qu'avait apportee Ras-Engeddah! Elle etait insinuante,
+courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait,
+il implorait avec douceur; il commencait ainsi: "Maintenant, pour me
+prouver que vous voulez etablir de bonnes relations d'amitie entre
+vous et moi, promettez-moi, dans votre reponse, de m'envoyer d'habiles
+ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le
+gage de notre amitie." Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, a
+l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: "Et maintenant,
+quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de
+son peuple, de ses hotes, m'humilierais-je davantage?" Il decrivait
+ensuite la reception qu'il avait faite a M. Rassam, la facon dont il
+l'avait traite, comment il avait relache les premiers prisonniers le
+jour meme de son arrivee, afin de condescendre aux desirs de notre
+reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant
+a M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir
+presentes auparavant; et terminait en disant: "Comme Salomon tomba aux
+pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds
+de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je desire que vous
+me les expediiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils
+m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque
+ces choses seront terminees, je vous remercierai et vous renverrai par
+le pouvoir de Dieu."
+
+M. Rassam repondit a Sa Majeste, en lui annoncant qu'il avait consenti
+a sa demande. L'envoye, a son arrivee au camp de l'empereur fut
+bien recu, on lui offrit une mule et on le depecha promptement a sa
+destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendimes plus parler de
+rien.
+
+Le general Merewether, dans sa lettre a Theodoros, informait celui-ci
+qu'il etait arrive a Massowah avec les ouvriers et les presents, et
+que si les captifs lui etaient envoyes il permettrait aux ouvriers de
+rejoindre le camp de l'empereur. Nous fumes bien heureux lorsque nous
+apprimes que le general Merewether etait charge des negociations; nous
+connaissions son habilete; nous avions pleine confiance en son tact et
+en sa discretion. Vraiment il merite notre reconnaissance, car il fut
+l'ami des prisonniers; du moment ou il debarqua a Massowah jusqu'au
+jour de notre liberte, il ne s'epargna aucune peine et aucun
+desagrement pour obtenir notre delivrance.
+
+Les messages circulaient maintenant plus regulierement; nous ecrivimes
+de longs details, touchant Theodoros, et la necessite d'employer la
+force pour obtenir notre elargissement. Nous connaissions le danger
+auquel nous nous exposions; mais nous preferions mourir plutot que de
+vivre d'une telle existence. Nous informames nos amis de tout ce
+que nous avions decide; le soin de notre vie ne devait pas peser un
+instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force etait la
+seule chance que nous eussions d'echapper a la mort et nous insistames
+pour qu'elle fut tentee. Nous donnames toutes les informations
+que nous pumes sur les ressources du pays, sur les mouvements de
+Theodoros, la puissance de son armee, la route qu'il ferait suivre
+probablement a ses troupes sur la terre ferme, les moyens a prendre
+pour negocier avec lui et s'assurer le succes. Nous savions que si
+quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Theodoros, nous
+n'aurions ni pitie, ni merci a attendre; mais nous considerions que
+notre devoir etait de nous soumettre a toute eventualite et d'aider de
+toute notre habilete ceux qui travaillaient a nous delivrer.
+
+A cette epoque nous recumes souvent des nouvelles de nos amis, des
+journaux ou des articles detaches et mis sous enveloppe. On y parlait
+fort peu de la guerre; la presse, a quelques exceptions pres, semblait
+considerer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait reussir.
+Les journalistes, a notre grand desespoir, discutaient sur les
+insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables
+vetilles. Deux mois et demi se passerent encore dans une vie monotone.
+Mes remedes tiraient a leur fin et le nombre de mes malades etait
+grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remedes.
+
+Le 19 mars Ras-Engeddah arriva a l'Amba avec un millier de soldats.
+Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres
+provisions diverses que Theodoros envoyait a Magdala pour y etre plus
+en surete. En meme temps il nous fit parvenir les provisions et les
+remedes que le capitaine Goodfellow avait apportes a Metemma bientot
+apres l'arrivee de M. Flad. Je rendrai cette justice a Theodoros, que
+dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitot que nous fumes
+informes que plusieurs objets etaient arrives pour nous a Metemma, M.
+Rassam ecrivit a l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer
+des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter a Magdala.
+Theodoros repondit qu'il les aurait apportes lui-meme, et donna
+l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers a Wochnee avec des
+instructions pour les differents chefs des districts, d'avoir a nous
+faire porter ce qu'on nous envoyait a Debra-Tabor. J'avais depuis
+longtemps epuise mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces
+quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous
+regalames de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc.,
+etc., et nous fumes plus gais; non pas tant a cause des provisions
+elles-memes, qu'a cause de la conduite de notre hote a notre egard.
+
+Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre
+existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions a des
+evenements importants, et rien ne se manifestait; a notre arrivee a
+Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde
+saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si
+long s'ecoulerait sans amener un evenement quelconque. Ce dont nous
+souffrions par-dessus tout, c'etait de l'incertitude dans laquelle
+nous vivions; nous tremblions a la pensee des cruautes et des tortures
+que Theodoros infligeait a ses victimes; et chaque fois qu'un messager
+royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte a l'autre,
+echangeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois a nos
+compagnons de souffrance: "N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien
+qui nous concerne?"
+
+Le general Merewether avec une douce prevoyance, nous avait envoye
+quelques graines, et nous nous en procurames quelques autres a Gaffat.
+L'enceinte de M. Rassam avait ete elargie considerablement par les
+chefs, et il put se creer un joli jardin. Il avait auparavant seme
+quelques graines de tomates; ces plantes pousserent admirablement
+bien, et M. Rassam avec beaucoup de gout, fit, au moyen de bambous,
+un tres-joli treillage qui fut bientot recouvert par ces plantes
+grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposees a
+la notre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de
+large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourames,
+enchantes d'avoir quelque chose a faire. Avec des bambous refendus
+nous fimes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en
+carres, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fete
+de notre reine, nous semames nos graines. Quelques-unes sortirent
+promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit
+pieds. La moutarde, les cressons, les radis prospererent. Mais notre
+jardin de fleurs, situe au centre, resta longtemps sterile et lorsqu'a
+la fin quelques plantes germerent, ce furent seulement quelques
+especes biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques
+pois, juste assez pour les gouter (notre jardin etait trop petit pour
+pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des
+laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas
+d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de _tej_) de temps
+en temps quelques radis, ce fut la tout le luxe qui nous rendit
+immensement joyeux, apres une nourriture uniquement composee de
+viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous
+transformames en jardin toutes les portions de terrain aptes a cela
+et nous eumes le plaisir de manger quelques navets, passablement de
+laitues, et quelques choux. Bientot apres la saison des pluies, tout
+fut desseche; le soleil brula nos tresors et nous laissa encore a
+notre eternel mouton et a nos volailles.
+
+Environ un mois avant les pluies de 1867, la fievre, ayant un
+caractere malin, se declara dans la prison commune. Le lieu etait deja
+assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de
+cette demeure n'aurait pu se decrire; lorsque environ cent cinquante
+hommes de tous rangs se trouverent couches sur le terrain dans un etat
+de prostration, en proie a la maladie, empoisonnant cette atmosphere
+deja si impure, la scene etait affreuse a voir, et digne du lieu de
+tourment decrit par le Dante. L'epidemie sevit jusqu'aux premieres
+pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres
+auraient succombe, si heureusement quelques-unes des sentinelles
+n'eussent ete atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de
+malades, leurs gardiens firent les sourds a toutes mes observations;
+mais des qu'ils furent atteints eux-memes ils suivirent promptement
+mes conseils et ils purifierent bien vite le lieu. A tous ceux qui
+reclamaient mes services je leur envoyais aussitot un remede; et
+lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent a moi pour etre soignees
+je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais a une condition: traiter
+avec plus de douceur les malheureux qui leur etaient confies.
+
+Le general Merewether, toujours prevenant et bon, sachant que notre
+bien-etre dependait des termes d'amitie dans lesquels nous vivions
+avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes.
+J'expliquai a quelques-uns des indigenes les plus intelligents la
+merveilleuse propriete de cette substance et les engageai a m'apporter
+leurs enfants pour etre inocules. Parmi les races demi-civilisees
+il est souvent tres-difficile d'introduire les bienfaits de la
+vaccination; mais ici ils furent acceptes par tous. Environ pendant
+six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours ou je
+vaccinais; tellement qu'il nous etait tres-difficile de les contenir
+hors de chez nous tant ils etaient desireux de posseder ce fameux
+remede qui empechait de mourir du _koufing_ (petite verole). Mais il
+arriva que parmi les enfants qui me furent apportes, se trouva le fils
+du vieux Abu Falek (ou plutot le fils de sa femme) le garde de jour
+dont j'ai deja parle. Il etait d'un mauvais caractere et point
+complaisant; voulant s'epargner l'ennui d'apporter son enfant pour
+fournir du virus a d'autres, et en meme temps afin de n'etre pas
+accuse d'attachement trop fort a ses interets, il repandit le bruit
+que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientot apres.
+C'etait la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore
+vaccines, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je
+n'avais plus de tubes, je fus oblige d'interrompre une entreprise qui
+avait jusque-la si merveilleusement reussi.
+
+Les pluies de 1867 arriverent vers la fin de la premiere semaine
+de juillet. Nous etions mieux abrites et nous avions pris des
+arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant
+que les pluies ne commencassent a tomber; aussi etions-nous mieux que
+l'annee precedente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les
+difficultes rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la
+cote, a cause de l'etat politique du pays, cette seconde saison fut
+peut-etre plus penible et nous eprouva davantage.
+
+Les chefs de la Montagne n'avaient pas ete longtemps a s'apercevoir
+que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'etaient presentes
+souvent avec _douceur_ dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour
+eux, ou des _shamas_ et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du
+tej, de l'arrack, qui etait brasse par Samuel sous la direction de
+M. Bassam, qui partageait frequemment et librement avec lui les plus
+penibles travaux. Les chefs essayerent de se nuire l'un l'autre.
+Chacun d'eux, dans sa visite privee pretendait etre _notre meilleur
+ami_; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du
+conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans etre aussitot
+suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire defendre que l'on
+nous visitat. Pauvre Zenob, pendant plusieurs mois il ne prit plus
+aucune lecon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant
+ses femmes ou ses serviteurs! Ils allerent meme jusqu'a defendre aux
+soldats et aux chefs inferieurs de venir me demander des remedes. Les
+soldats alors envoyerent en corps leurs chefs inferieurs an ras et aux
+membres du conseil; ils reclamerent meme que la chose fut exposee a
+Theodoros; et, comme les chefs etaient loin d'etre innocents et qu'ils
+ne craignaient rien tant que d'en referer a l'empereur, ils furent
+obliges de consentir a ce que chacun fut libre de venir et retirerent
+leur interdiction.
+
+Theodoros, apres la prise de Magdala, avait nomme un chef comme
+gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimite sur la garnison;
+mais quelques annees plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs
+a titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an
+chef de la Montagne. Toujours soupconneux, mais dans l'impossibilite
+de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus
+grandes precautions pour prevenir toute trahison, et pour etre sur
+que, s'il etait oblige de s'eloigner pour une expedition lointaine, il
+pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il
+ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances
+importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait a faire touchant
+l'economie interieure de la Montagne. Chaque chef de departement et
+chaque chef de corps avait droit a une voix; les officiers commandant
+les troupes seraient choisis pour etre messagers prives; le ras
+devait etre considere toujours comme le chef de la Montagne, mais son
+autorite limitee et sa grande responsabilite, devaient l'empecher
+de tyranniser ses subordonnes. Vu ces circonstances, il n'est pas
+etonnant que, quoique legislateur, il suivit l'avis des chefs
+subalternes qu'il savait etre de grands adorateurs de Theodoros, ses
+fideles espions et ses bien-aimes rapporteurs. Le chef de la Montagne
+a notre arrivee etait Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de
+famille et la position dans le pays le faisaient considerer comme
+_dangereux_ par Theodoros, et qui, ainsi que je l'ai deja rapporte,
+fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant,
+l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre
+qui fut donne seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une
+province grande ou petite) a Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de
+ras. Tous les umbels (colonels) avaient ete nommes bitwaddad (quelque
+chose comme general de brigade), les bachas (capitaines) furent faits
+colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entiere; de sorte
+qu'apres ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers
+ou de sous-officiers, l'officier le moins eleve en grade etait le
+sergent. Theodoros leur ecrivit a tous pour les informer qu'ils
+recevraient la paye et les rations dues a leur rang et que, ainsi
+qu'il l'esperait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait
+si genereusement que meme l'_enfant a naitre s'en rejouirait dans le
+ventre de sa mere_. Theodoros dans trois ou quatre circonstances, des
+quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur
+leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils toucherent
+pendant notre sejour; le sergent eut pour son compte environ huit
+dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vetir, eux,
+leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant ete
+fournie. Ils avaient d'abord ete tous rejouis de leur elevation, la
+seule chose que Sa Majeste put distribuer d'une main liberale; mais
+ils s'apercurent bientot que leurs dignites consistaient a etre
+affames, a avoir froid et aller presque nus, et ils furent les
+premiers a se moquer de leurs titres vains et sonores.
+
+Un parent eloigne de Theodoros, du cote de sa mere, et nomme
+Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laisse vacant par la demission
+de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour
+l'Eglise, il avait meme ete desservant, lorsque le brillant exemple
+de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillite qu'il
+s'etait choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des
+camps. C'etait un grand, gros et lourd compagnon, a la tete pelee et
+d'un bon caractere; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le
+pistolet, il ne put s'y habituer a cause du premier choix de sa vie,
+il demeura desservant d'Eglise. Son defaut fut toujours d'etre trop
+faible; il n'eut jamais de decision dans le caractere, et se laissa
+influencer par le dernier qui lui parlait.
+
+Apres ce dernier, le plus rapproche de lui en importance etait
+Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que
+le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut tres-malade quand
+nous arrivames, mais quoiqu'il ne put venir lui-meme il s'interessa
+toujours trop a nos affaires, s'informant a toute heure du jour de ce
+que nous faisions. A cet effet il envoyait l'aine de ses fils,
+garcon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses
+compliments et nous demander des nouvelles de notre sante. Aussitot
+qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-meme a chaque instant me
+consulter, jusqu'a ce qu'enfin sa sante fut retablie. Dans le premier
+feu de sa reconnaissance, il voulait batir notre maison. Mais la
+gratitude n'est pas une qualite persistante, en Abyssinie elle y est
+meme assez rare; bientot apres Damash nous donna a entendre que si
+nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas
+l'_oublier_. M. Prideaux et moi avions peu d'argent a depenser; mais
+comme on le connaissait pour un grand scelerat, nous pensames qu'il
+serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoyames,
+comme un gage d'amitie, un petit fragment de glace appartenant a M.
+Prideaux, la seule chose presentable que nous eussions en ce moment.
+La glace fortifia notre amitie pendant quelque temps; mais lorsqu'une
+seconde demande d'_un gage d'amitie_ nous fut faite, nous fimes la
+sourde oreille a ses douces paroles, il n'eut plus les memes rapports
+avec nous; il nous appela des hommes mechants, il se moqua de nous,
+nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla meme jusqu'a
+insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tete d'une facon
+menacante; et, plus ou moins ivre, il quitta une apres-midi la
+chambre de son bien-aime et genereux ami M. Rassam. Damash avait
+le commandement de la moitie des fusiliers, environ deux cent
+soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux
+cents.
+
+Le troisieme membre du conseil etait Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de
+tous; il etait charge de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il eut
+abuse de sa position. Ses deux freres avaient commande notre escorte
+de la frontiere an camp imperial dans le Damot; sa mere, personne agee
+et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les
+freres et la mere avaient ete traites convenablement par nous, aussi
+etions-nous connus d'eux tous avant d'arriver a l'Amba. Ce chef se
+conduisit toujours tres-poliment envers nous et se montra complaisant
+dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrivee de Theodoros,
+comme il savait que sa conduite a notre egard serait une charge contre
+lui, il s'enfuit an camp des Anglais.
+
+Il prepara sa fuite d'une maniere tres-intelligente. Selon les lois
+de la Montagne, un bitwad-dad meme ne peut passer la porte sans
+l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques desertions,
+la permission n'etait plus accordee. Sa femme et ses enfants etaient
+avec lui dans l'Amba, et depuis cette epoque le chef etait soupconne;
+si sa famille etait partie, il aurait ete strictement surveille. Sa
+mere avait suivi le camp de Theodoros, desireuse qu'elle etait de
+voir son fils. Lorsque l'armee de Theodoros campa dans la vallee
+de Bechelo, elle demanda la permission d'aller a Magdala, et a son
+arrivee a Islamgee, elle envoya dire a son fils de donner l'ordre de
+la laisser passer a la porte, mais il refusa, declarant publiquement
+que le motif de son refus etait qu'il n'avait recu aucun ordre de Sa
+Majeste pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur
+lui de l'introduire dans la forteresse. La mere avait ete auparavant
+instruite du complot et joua tres-bien son role, c'etait jour de
+marche et a cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les
+soldats et leurs chefs inferieurs. En apprenant le refus de son fils
+de la faire entrer, elle poussa des cris de desespoir, s'arracha les
+cheveux et se desola de l'ingratitude de ce fils, pretendant que
+c'etait uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long
+voyage. Les spectateurs s'interesserent a elle et en son nom
+envoyerent encore vers le chef.
+
+Il demeura ferme: "Demain, dit-il, j'enverrai un mot a l'empereur;
+s'il vous permet d'entrer je serai tres-heureux de vous recevoir,
+aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme
+et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir." La vieille dame
+alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin
+tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous
+precipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagne par un de
+ses hommes et aide de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit
+sa famille.
+
+Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassie; il etait
+aussi charge de la surveillance de la prison alternativement avec
+Hailo.
+
+C'etait une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il parait
+qu'il n'etait pas aime par les prisonniers, car apres la prise de
+Magdala, les femmes se jeterent sur lui et lui administrerent une rude
+bastonnade. Il etait remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait
+jamais rien, et bien qu'a plusieurs reprises de l'argent lui ait
+ete offert il a toujours refuse. Dedjazmatch-Goji, qui avait le
+commandement de 500 lanciers, etait aussi grand qu'il etait gros; il
+n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un etre, Theodoros.
+Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, charge de la
+maison imperiale, vieux homme un peu insignifiant, completait le
+conseil.
+
+Quelles longues et tristes journees que ces journees de pluie de
+l'annee 1867! Notre argent etait devenu alors tres-rare, et toute
+communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor etait completement
+interrompue. On parlait plus serieusement de guerre dans le _home_, et
+sans nouvelle de nos amis, nous etions dans l'anxiete et tres-desireux
+de connaitre ce qui serait decide. L'hiver ne nous permit pas de
+jardiner et nos autres occupations etaient insignifiantes. Nous
+ecrivions (tache plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant
+dans leurs huttes); nous etudiions l'amharie, nous lisions le fameux
+Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des notres, et
+fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal,
+tres-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantot
+etudiait cette langue, tantot chassait l'ennui si lourd, en apprenant,
+dans ses soirees, le francais an moyen d'un fragment de l'_Histoire
+de la civilisation_ par M. Guizot. Si le ciel s'eclaircissait un peu,
+nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit
+chemin laisse entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques
+instants nous etions arretes subitement par un: "Le ras et les chefs
+arrivent." Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous
+etions apercus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous
+etions salues par un grossier: "Comment vas-tu? Bonne apres-midi pour
+toi!" (la seconde personne du singulier est employee comme signe
+d'humiliation vis-a-vis d'un inferieur) et, o misere! il nous fallait
+oter nos chapeaux delabres et rester la tete decouverte. Nous les
+voyions se dandinant, prets a crever d'orgueil, lorsque nous savions
+que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de
+se partager, avaient ete achetes avec l'argent anglais; c'etait je
+puis vous le dire depitant. Comme ils acceptaient les moindres
+choses, c'eut ete bien le moins qu'ils eussent ete polis; or, tout au
+contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous
+eussions ete des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des
+_anes blancs_ comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre
+eux. Aides de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils etaient bien
+plus honnetes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment
+une amitie eternelle. J'ai souvent admire la patience de M. Rassam. Il
+s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant
+de rasades de tej, jusqu'a ce qu'ils roulaient de leur place, et
+qu'ils devenaient un objet de risee, peut-etre meme un objet d'envie,
+pour les soldats qui devaient les aider a regagner leur maison. Avec
+tout cela c'etaient de viles creatures; pour plaire a Theodoros ils
+n'auraient recule devant aucune infamie et ne se seraient laisse
+arreter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque
+acte de cruaute plairait a leur maitre ou plutot a leur dieu, aucune
+consideration d'amitie ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou
+attendrir leurs coeurs. Ils etaient bons pour M. Rassam parce que
+cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi
+satisfaire leur gout pour les boissons spiritueuses; mais si,
+n'ayant pas d'argent, nous eussions ete reduits a faire appel a leur
+generosite, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous,
+desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas meme fourni
+la miserable nourriture journaliere des prisonniers abyssiniens.
+
+Ce fut vers cette epoque que ces scelerats eurent l'occasion de
+montrer leur devouement a leur maitre. Un samedi deux prisonniers
+profiterent de l'encombrement du marche pour essayer de se sauver.
+L'un d'eux, Lij Barie, etait le fils d'un chef du Tigre; il y avait
+quelques annees qu'il avait ete emprisonne comme "_suspect_", ou
+plutot parce qu'il pouvait devenir dangereux, etant beaucoup aime dans
+sa province. Son compagnon de fuite etait un jeune garcon, demi-Galla,
+de la frontiere de Shoa, qui etait depuis plusieurs annees dans les
+chaines, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois,
+un eclat vola et alla frapper sa mere en pleine poitrine, et la tua.
+Theodoros etait alors en expedition et pour se concilier l'eveque, il
+le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquete,
+disant que ce n'etait pas dans sa juridiction. Theodoros, vexe du
+refus de l'eveque, envoya le jeune homme a Magdala, ou il fut charge
+de chaines et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barie,
+lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses
+chaines, l'autre etant beaucoup trop fort; alors il assujettit les
+chaines avec l'autre anneau aussi bien qu'il put a une seule jambe
+au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vetements d'une jeune
+servante, qui etait dans sa confidence, et placant sur ses epaules le
+_gombo_ (espece de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison
+sans etre apercu. L'autre jeune homme heureusement etait parvenu a
+se debarrasser des deux anneaux, et s'etait glisse sans avoir ete
+remarque; n'ayant pas mis beaucoup de vetements et ayant les membres
+libres, il atteignit bientot la porte, et passa avec les gens de
+la suite d'un chef. Il etait deja loin et en surete lorsque sa
+disparition fut signalee.
+
+Lij Barie fut trompe dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une
+seule jambe, embarrasse par ses vetements de femme et le _gombo_ sur
+les epaules, il ne put avancer promptement. Il etait cependant deja a
+mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme
+apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers
+lui, s'avanca pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux
+tomberent sur le bandage, et a son grand etonnement il apercut une
+portion de la chaine qui se montrait au travers. Il comprit aussitot
+que c'etait un prisonnier qui tachait de s'echapper, et il suivit
+l'individu jusqu'a ce qu'il rencontrat quelques soldats; il leur
+communiqua ses soupcons et ceux-ci se precipiterent sur Lij Barie et
+l'arreterent. La foule fut bientot ramassee autour de l'infortune
+jeune homme, et l'alarme ayant ete donnee qu'un prisonnier avait
+ete pris comme il tentait de s'echapper, plusieurs des gardes se
+precipiterent vers le lieu ou on le gardait et aussitot qu'ils eurent
+reconnu leur ancien pensionnaire, ils le reclamerent comme leur
+propriete. En un instant tous ses vetements lui furent dechires sur le
+dos, et ces laches le frapperent du bout de leurs lances et avec le
+dos de leur sabre jusqu'a ce que son corps tout entier ne fut qu'une
+plaie et qu'il tombat sans connaissance, presque mourant sur la terre.
+Ce n'etait pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de
+vengeance; ils le porterent a la prison enchaine des pieds et des
+mains, placerent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent
+ses pieds dans les ceps et le laisserent la plusieurs jours, jusqu'a
+ce qu'on connut la volonte de l'empereur a son egard.
+
+Une recherche immediate fut ordonnee concernant son compagnon de fuite
+ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier etait deja hors de
+leur atteinte, mais ils s'en vengerent en s'emparant de la malheureuse
+jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblerent immediatement et la
+condamnerent a recevoir une centaine de coups de la lourde giraf (fouet
+a lanieres de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain
+matin le ras, accompagne d'un grand nombre de chefs et de soldats,
+arriva sur le lieu designe pour l'execution de la sentence. La jeune
+fille fut etendue sur la terre, on dechira ses vetements et on lui lia
+avec des lanieres de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la
+position horizontale. Un miserable fort et puissant fut charge de mettre
+a execution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait resonnait
+comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et
+dechirait un lambeau de chair; tous les dix coups la _giraf_ devenait
+si lourde de sang qu'on etait oblige de la nettoyer pour continuer.
+La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot.
+Lorsqu'elle fut relevee apres le centieme coup, les cotes etaient a nu
+et l'epine dorsale pouvait s'apercevoir a travers les flots de sang
+qui ruisselaient, la chair du dos ayant ete entierement enlevee par
+morceaux.
+
+Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la reponse
+de Theodoros. Lij Barie fut le premier a avoir les mains et les pieds
+coupes en presence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient
+ensuite etre precipites tous les deux du haut de la montagne. Les
+chefs se firent un jour de fete de cette execution; ils envoyerent
+meme une personne pour dire poliment a Samuel: "Venez et assistez a
+notre rejouissance." Lij Barie fut apporte, une douzaine des plus
+forts soldats se jeterent sur lui et de leurs sabres degaines ils
+lui couperent les pieds et les mains avec toute la delicatesse
+d'Abyssiniens habiles a repandre le sang. Pendant qu'il etait soumis a
+cette agonie, Lij Barie ne perdit jamais courage et conserva toujours
+sa presence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que,
+tandis qu'il etait si cruellement meurtri, il _prophetisait_, a la
+lettre, le sort qui etait reserve a ses meurtriers: "Laches poltrons
+que vous etes! vils serviteurs d'un scelerat! Ils ne peuvent s'emparer
+d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque
+celui-ci est desarme et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu
+les Anglais viendront pour delivrer les leurs: ils vengeront dans
+votre sang les mauvais traitements que vous avez infliges a leurs
+concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maitre de toutes
+vos lachetes, de toutes vos cruautes et de tous vos meurtres." Les
+scelerats ne firent que peu d'attention au brave garcon mourant; ils
+le precipiterent dans l'abime et puis tous ensemble se rendirent, pour
+finir une journee si bien commencee, chez M. Rassam et se partagerent
+les faveurs de sa genereuse hospitalite.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rarete et cherte des
+approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur fuite.--Ils
+reussissent.--Theodoros est vole.--Dainash poursuit les
+fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
+qui peut.--Les blesses laisses sur le champ de bataille.--Hospitalite
+des Gallas.--Lettre de Theodoros a ce sujet.--Malheurs de
+Mastiate.--Wakshum, Gabra, Medhim.--Recit de la vie de Gobaze.--Il
+sollicite la cooperation de l'eveque pour s'emparer de Magdala.--Plan
+de l'eveque.--Tous les chefs rivaux intriguent a l'Amba.--L'influence
+de M. Rassam exageree.
+
+Une autre _Maskal_ (fete de la Croix) etait arrivee, et septembre
+promettait un bel et agreable hiver. Aucun changement ne s'etait
+opere dans notre vie journaliere; c'etait toujours la meme routine,
+seulement nous commencions a etre tres-anxieux au sujet du retard de
+nos delegues a la cote, car notre argent touchait a sa fin, et
+tous les objets necessaires a la vie s'elevaient a des prix
+extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous
+coutaient, a cette epoque, un dollar, tandis que, primitivement, a
+Magdala, pendant leur premiere captivite, nos compagnons en avaient de
+quinze a dix-huit du meme poids pour trente sous. Bien que la valeur
+du sel se fut tant accrue, cependant les autres denrees n'avaient pas
+suivi la meme proportion: elles avaient seulement baisse de qualite et
+de quantite. Quand le sel etait abondant, nous pouvions avoir quatre
+vieilles volailles pour le meme pris, qu'un morceau de sel Maintenant
+qu'elles etaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes
+choses etaient dans la meme proportion, de sorte que nos depenses
+s'etaient elevees de deux cents pour cent. Les approvisionnements des
+marches avaient aussi diminue, et souvent nous ne pumes acheter du
+grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne
+souffraient beaucoup aussi de cette rarete et de ces prix, eleves; ils
+mendiaient continuellement, et plusieurs furent arraches a la mort
+par la generosite de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers.
+Heureusement, j'avais mis de cote une petite somme en cas d'accident;
+je croyais que le differend abyssinien touchait a sa fin en ce qui
+nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le
+reste a M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part
+des sommes qui lui etaient envoyees par l'agent de Massowah. Nous
+congediames autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous
+reduisimes nos depenses an minimum, et nous envoyames messagers sur
+messagers a la cote, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le
+pourraient. A cette epoque, si nous avions ete pourvus d'une plus
+grande somme, je crois reellement que nous eussions pu acheter la
+montagne, tant les soldats de la garnison etaient decourages et prets
+a se revolter, apres les longues privations dont ils avaient souffert
+pour un maitre avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de
+la cote fit tout ce qu'il put. Hotes et messagers furent expedies,
+mais l'etat du pays etait tel, qu'ils avaient du cacher l'argent
+qu'ils portaient dans la maison d'un ami, a Adowa, et y demeurer
+plusieurs mois, jusqu'a ce que, avec beaucoup de prudence et en ne
+voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer a passer a travers les
+districts infestes de voleurs et en proie a la plus grande anarchie.
+
+Dans la matinee du 5 septembre, tandis que nous etions a dejeuner,
+l'un de nos interpretes entra precipitamment dans la hutte, et nous
+annonca que notre ami l'Afa-Negus Meshisha, le joueur de luth,
+et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des
+pied-a-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait ete longuement
+premedite et habilement execute. Au commencement des pluies, du
+terrain avait ete alloue aux differents chefs et aux soldats dans la
+plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'etaient
+arranges avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et
+qu'ils ensemencassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir
+le grain, et la recolte etre partagee. D'autres, qui avaient des
+serviteurs, cultiverent leur part eux-memes. Les lots de Bedjeram
+Comfou et de l'Afa-Negus Meshisha etaient tout a fait an pied de
+la montagne. Ils se chargerent eux-memes de la culture, visiterent
+parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyerent
+leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes
+sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient
+recu n'avait pas ete mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou
+avait parle, a ce sujet, au ras, qui l'engagea a semer du _tef;_ vu la
+rarete de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fit une
+seconde recolte. Comfou approuva fort l'idee et demanda au ras de lui
+envoyer, dans la matinee du 5, un permis pour passer aux portes. Le
+ras accepta. Dans cette meme matinee, Meshisha alla trouver le ras
+et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda
+l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupcon,
+accorda la demande. Les deux amis, le meme jour, envoyerent plusieurs
+serviteurs pour preparer le champ; et afin de ne pas exciter les
+soupcons, ils avaient aussi envoye leurs femmes, mais par une autre
+porte et sous le meme pretexte. Comme les Gallas attaquaient souvent
+les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles
+des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien
+armes et precedes de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention
+aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que
+c'etait du tef qu'ils allaient semer, recit qui concordait avec celui
+des serviteurs du ras lui-meme. Ils partirent ainsi ouvertement, eu
+plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de
+la montagne. Arrives au champ, ils ordonnerent a leurs serviteurs de
+les suivre, et marcherent promptement vers la plaine de Galla. Des
+soldats, qui travaillaient en ce moment a leurs champs, soupconnerent
+quelque ruse, et aussitot retournerent a l'Amba et communiquerent
+leurs soupcons au ras. Je n'eus qu'a prendre un telescope pour voir
+les deux amis poursuivant leur chemin dans l'eloignement, sur la
+route qui menait a la plaine de Galla. Toute la garnison fut
+aussitot appelee, et une poursuite immediate fut ordonnee; mais dans
+l'intervalle, les fugitifs gagnerent du terrain, et ils furent enfin
+apercus, tranquillement arretes dans la plaine, en compagnie d'un
+corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence
+des braves de Magdala les engagea a ne pas courir la chance de
+l'aborder. A leur retour, ils trouverent, se cachant derriere les
+buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il
+parait que, effrayee et agitee, elle n'avait pu trouver le lieu du
+rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats
+eussent passe, lorsque les cris de son enfant attirerent leur
+attention. Elle fut triomphalement ramenee, enchainee pieds et mains,
+et jetee dans la prison commune pour _attendre des ordres_.
+
+Pendant que la garnison etait envoyee a cette expedition infructueuse,
+les chefs s'etaient rassembles, et comme l'un des fugitifs etait le
+surintendant des greniers et des magasins, une recherche immediate
+fut ordonnee, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporte une
+partie des tresors avant de prendre son conge sans ceremonie. A leur
+grande terreur, ils s'apercurent bientot que des etoffes de soie, des
+chapeaux, de la poudre, et meme l'habit de gala de l'empereur, son
+fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande,
+avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef etaient pleins de
+depouilles. Le ras comprit toute la gravite de sa position; il n'avait
+pas seulement ete grossierement trompe, mais des objets de la plus
+grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confies a ses
+soins, avaient ete voles par son premier ami. Il perdit aussitot la
+tete; il se peignit la rage de Theodoros en apprenant la nouvelle; il
+se vit pensionnaire de la prison, charge de chaines, et peut-etre meme
+condamne a une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil
+et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus
+experimentes lui conseillerent d'avoir confiance dans ses relations
+d'amitie avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui;
+d'autres proposerent une expedition dans le pays de Galla, une attaque
+de nuit dans le village ou l'on supposait que les fugitifs avaient
+du se refugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la
+soiree, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les rameneraient,
+reprendraient leur bien perdu, et en meme temps, massacreraient
+les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits
+compenseraient les pertes subies par leur royal maitre, et feraient
+oublier l'autorisation trop facilement accordee.
+
+Ce dernier conseil prevalut; malgre l'opposition de quelques-uns,
+le ras ecarta leurs objections; il etait d'ailleurs si grandement
+compromis, qu'il saisit la premiere chance qui s'offrit a lui de se
+rehabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Theodoros,
+le brave guerrier, fut charge du commandement; apres lui, venaient
+Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassie, et Dedjaymatch Goje, tous de nos
+vieux amis, dont j'ai parle plus haut. Deux cents fusiliers de Damash
+et deux cents lanciers de Goje, soldats choisis, bien armes et bien
+montes, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils
+s'assemblerent. Avant de partir, Damash, vetu d'une chemise de soie,
+les epaules couvertes d'une elegante peau de tigre, arme d'une paire
+de pistolets et d'un fusil a deux coups, vint dans notre prison pour
+nous souhaiter le bonjour, ou plutot pour satisfaire sa vanite, en
+se proposant a notre admiration de commande et pour obtenir _la
+benediction du depart_ de son cher ami M. Rassam, qui s'executa
+courtoisement.
+
+Deux fois deja, pendant notre sejour a Magdala, Damash etait parti
+pour Watat, village situe a environ douze milles de Magdala, non loin
+de l'endroit ou le Bechelo separe la province de Worahaimanoo du
+plateau de Dahonte. C'etait la qu'etait garde le betail de l'empereur,
+et des messagers avaient ete envoyes a l'Amba par les paysans
+reclamant des secours immediats; une bande de Gallas s'etaient
+montres, et ils se sentaient eux-memes incapables de proteger les
+vaches de Theodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash a
+la tete de ses fusiliers avait chasse les Gallas, disaient ceux-ci a
+leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'etait
+une ruse des gens de ce pays, qui desiraient qu'il fut rapporte a
+l'empereur combien ses sujets lui etaient fideles, et combien ils
+etaient soigneux de proteger le betail dont ils etaient charges.
+Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexperimentes
+assuraient que, le cas se presentant, le resultat serait le meme; les
+fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes
+les directions, a la vue de Damash et de ses vaillants compagnons,
+abandonnant leurs demeures et leurs biens a la merci des envahisseurs.
+
+Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiete; a la pointe du
+jour il alla avec ses amis sur la petite colline, pres de la prison,
+et le telescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla.
+Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'etait-il arrive?
+Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles etaient
+les questions que chacun se posait: les hommes ages secouaient la
+tete; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et
+ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et meme notre
+vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions,
+s'ecria: "Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans
+le pays de Galla, lorsque Theodoros lui-meme n'aurait pas voulu y
+aller!" A la fin la nouvelle tant desiree que Damash et ses hommes
+revenaient, se repandit comme un eclair sur la montagne; on les avait
+vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils
+avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et
+les hommes furent bientot apercus dans la plaine; mais on remarqua
+qu'ils arrivaient en desordre comme on troupeau qui se sauve. On ne
+put s'en rendre compte qu'au moyen du telescope. Les troupes de la
+garnison furent apercues faisant halte a une petite distance du ravin
+qu'ils avaient descendu; ils marchaient tres-doucement. Quelque chose
+allait de travers evidemment; des cavaliers furent alors expedies par
+le ras afin de s'informer du resultat de l'expedition. Ils revinrent
+apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientot des
+gemissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blesses,
+des armes a feu perdues, les fugitifs en liberte: telles etaient, en
+somme, les nouvelles qu'ils rapporterent an ras desespere.
+
+La nuit precedente un Galla renegat avait conduit directement Damash
+et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait
+vu les fugitifs dans la matinee. Ils pensaient bien que c'etait sous
+son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la
+nuit. D'abord tout marcha selon leurs desirs. Ils atteignirent le
+village en question une heure avant l'aurore, ils entourerent aussitot
+la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes etait envoye
+pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu;
+surpris dans leur sommeil les hommes furent tues avant d'etre avertis
+de la presence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants
+seulement furent epargnes par ceux de ces assassins nocturnes qui
+etaient moins alteres de sang. Avant de s'etablir pour y sejourner,
+Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-etre une tentative serait
+faite pour les capturer, avertirent le chef d'etre sur ses gardes, et
+lui proposerent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte
+delabree, a quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et
+pour le chef, ils adopterent ce prudent moyen; eveilles par les cris
+et les bruits qui venaient du village, ils briderent leurs montures,
+se mirent promptement en selle et furent prets an combat avant meme
+que leur presence eut ete soupconnee.
+
+Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son
+passage par le pillage, se glorifiant deja de son elevation future et
+trop fier de ses succes. Il est vrai qu'il n'avait pas capture les
+fugitifs; mais apres tout c'etait l'affaire du ras. Il avait conduit
+l'expedition, porte le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans
+avoir perdu un seul homme il retournait a l'Amba avec des prisonniers,
+des chevaux, des vaches, des mules et autres depouilles de guerre. Il
+savait combien Theodoros s'en rejouirait, et il esperait deja etre
+l'heureux successeur du ras disgracie. Il etait a peine a cent pas
+de la route plus courte qu'il se proposait de prendre a son retour
+conduisant du plateau de Tanta a la vallee, au-dessous de Magdala,
+lorsqu'il apercut a l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui a
+franc etrier. Le betail et les prisonniers sous la conduite de Goje et
+de quelques hommes etaient deja engages dans la route etroite et
+la retraite etait impossible. Il placa ses fusiliers en face des
+cavaliers, au nombre de douze, esperant ainsi effrayer vivement ces
+derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le
+brave Mahomed Hamza avait a venger le sang de sa famille, et quoique a
+la tete de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats
+amharas. Il recut un coup violent a la tete et tomba mort de son
+cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se
+rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur
+chef, et emporterent son corps que tous craignaient de voir mutiler.
+Plusieurs cavaliers se precipitant dans toutes les directions,
+jeterent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous cotes;
+des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec
+des lances et des pierres. Les freres de Mahomed soutenus alors par
+cinquante lances chargerent a plusieurs reprises l'ennemi effraye, et
+les chasserent comme des moutons jusqu'au bord du precipice.
+
+Damash cependant n'etait pas venu pour se battre, mais pour tuer; il
+n'etait brave que lorsqu'il avait des prisonniers a maltraiter, des
+hommes sans defense a tuer, et des enfants a reduire en esclavage. Le
+betail avait atteint la vallee basse et la route etait libre, aussi
+jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et
+abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et
+roula plutot qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut
+suivi par tous ses Amharas. Ce fut une deroute complete. Le terrain
+etait jonche de mousquets, d'epees et de boucliers; les blesses et les
+morts furent abandonnes sur le champ de bataille. Les Gallas ne les
+poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger a cause
+de l'inegalite du terrain. Ils en tuerent quelques-uns cependant avec
+des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla;
+leurs ennemis terrifies, se precipitaient dans l'etroit passage, se
+bousculant l'un l'autre dans leur empressement a gagner la vallee, ou
+ces laches poltrons savaient bien qu'ils seraient en surete.
+
+Alors tous les blesses me furent apportes et pendant douze heures je
+fus occupe a preparer des bandages et a soigner les blessures. Dans
+plusieurs cas ou je savais que la guerison etait impossible j'en
+informai les parents des malades de peur que leur mort ne me fut
+attribuee, chose serieuse dans notre position critique. Ceux qui
+etaient ainsi avertis cherchaient des remedes indigenes, mais ils
+trouvaient bientot que les charmes et les amulettes n'etaient pas
+efficaces et que ma prediction n'avait ete que trop vraie. Je me
+souviens d'un cas: un chef, qui avait ete souvent de garde la nuit a
+notre prison, avait eu la jambe gauche completement ecrasee, par une
+pierre; sans entrer dans les details techniques qu'il me suffise de
+dire que je declarai l'amputation le seul remede possible, mais pour
+plaire aux chefs qui lui portaient un grand interet je consentis a
+soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'etais
+toujours du meme avis et je les en informai. Le malade avait un petit
+_godjo_ bati dans notre enceinte et il y demeura jusqu'a ce que je
+l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une
+amputation immediate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un
+medecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais
+aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut torture par ce
+charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu'a ce que la mort mit
+fin a ses souffrances.
+
+Deux jours apres la sortie des troupes, une femme servant d'espion
+raconta que dans le ravin ou les Amharas avaient ete culbutes, elle
+avait apercu deux hommes blesses caches parmi les buissons, et encore
+vivants. Un vieux chef, un Galla renegat, accompagne de cent hommes,
+recut l'ordre de partir, de tacher de les ramener et d'enterrer les
+morts; ils craignaient d'etre attaques par les Gallas et s'attendaient
+a une certaine resistance. Ils n'apercurent rien si ce n'est leur
+vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son
+_rifle_ sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de
+fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils
+rapporterent les deux blesses, qui moururent tous les deux bientot
+apres. L'un avait la jambe gauche et le bras droit brises; de plus,
+un coup d'epee lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il
+nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui
+avait cause encore une plus grande angoisse, c'etait la peine qu'il
+avait eue d'empecher les vautours, avec sa main gauche, de se repaitre
+de ses entrailles.
+
+Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant;
+mais il n'y etait pas seul. Damash avait abandonne ses hommes, il
+avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le
+cheval que l'empereur lui avait donne, ou plutot prete. Plusieurs
+chefs inferieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de
+Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent etre retrouves, et le
+nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu etait encore
+plus grand. Plus tard Damash pretendit avoir ete blesse, et nous ne le
+vimes pas de longtemps, ce dont nous fumes fort aises; mais ses amis
+nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques ecorchures
+gagnees dans sa retraite un peu trop precipitee.
+
+La ou la force avait fait defaut on pensa que les negociations
+reussiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un
+des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient
+le retour du messager envoye a Mastiate, reine de Galla, dont le
+camp etait a quelques journees de distance. Les officiers de Magdala
+proposerent aux prisonniers gallas de leur rendre la liberte a tous,
+hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur betail enleve, a la
+condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets
+dont ces derniers s'etaient empares. La femme de l'un des principaux
+prisonniers consentit a porter la proposition. On doit dire a
+l'honneur des Gallas qu'ils refuserent fierement et meme avec mepris,
+de livrer leurs hotes, preferant, disaient-ils, voir leurs parents
+languir dans les chaines, leur laisser supporter les tortures et meme
+la mort, plutot que de devoir leur liberte a une action deshonorante.
+
+Les grands de Magdala avaient desormais perdu tout espoir de justifier
+leur conduite aux yeux de Theodoros; la bonne entente n'existait plus
+dans leurs assemblees, ils s'accusaient l'un l'autre avec lachete, et
+ils envoyaient chacun separement a Theodoros message sur message,
+se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur
+continuelle, s'attendant toujours a l'arrivee d'une depeche imperiale.
+Mais Theodoros environne de difficultes, presque prive de son Amba,
+etait par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre a ce sujet
+etait parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est
+qu'ils etaient infideles, dans ce cas il etait bien aise qu'ils
+eussent quitte l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui
+faisait? il en avait encore a leur donner, et quand il viendrait il
+prendrait sa revanche. Quelques-uns, tres-peu, se laisserent prendre
+a ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs
+attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux
+qu'ils s'etaient efforces de ramener.
+
+Tout le monde soupconnait Mastiate, la reine de Galla, de garder
+rancune de l'injure faite a son pays et de vouloir venger la mort de
+ses sujets massacres par trahison. On craignait qu'elle ne detruisit
+la recolte du pied de l'Amba, n'empechat le marche et n'affamat ainsi
+la place. On savait qu'elle avait deux puissants allies avec Comfou
+et Meshisha et comme ce dernier avait deja ete sur la montagne il
+connaissait les differents passages par ou conduire a la faveur de la
+nuit, les hotes des Gallas. Une grande anxiete s'empara alors des gens
+de l'Amba et des precautions furent prises pour le defendre d'une
+surprise.
+
+Je crois que c'etait vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle etait
+sur le point de le mettre a execution lorsqu'un danger serieux reclama
+sa presence sur un autre point. Wokshum Gobaze, a la tete d'une
+puissante armee, envahissait son royaume.
+
+Nos jours de calme et de repos touchaient a leur fin; si aucun chef
+rebelle ne menacait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une
+expedition pour notre delivrance avait ete decidee dans la patrie, et
+de plus l'information moins rejouissante que Theodoros marchait dans
+notre direction, tout cela nous avait jetes dans un etat d'excitation
+qui allait croissant. Un jour nous etions pleins d'espoir et le
+lendemain abattus et desesperes.
+
+La carriere de Wokshum Gobaze avait ete pleine d'aventures. Dans sa
+jeunesse il avait accompagne son pere Wakshum Gabra Medhin, chef
+hereditaire du Lasta, au camp imperial a la premiere campagne de
+Theodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la
+contree. Le pere de Gobaze encourut la colere de l'empereur et il
+etait sur le point d'etre execute lorsque l'eveque interceda, et selon
+son habitude Theodoros accorda sa grace. Peu de temps apres Gobaze
+et son pere saisirent une occasion favorable, deserterent l'armee de
+Theodoros et se retirerent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup
+d'efforts a faire pour persuader les montagnards d'epouser leur
+querelle, et ils se declarerent independants. Theodoros pour vaincre
+cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appele Wakshum
+Teferi, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son
+parent, defit completement son armee et conduisit son cousin lui-meme
+enchaine aux pieds du trone. Theodoros etait alors a Wadela, haut
+plateau situe entre le Lasta et le Begemder. Il condamna a mort le
+chef rebelle; et comme sur ce plateau eleve les seuls arbres que l'on
+put trouver etaient pres de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu a
+l'un de ceux qui ombrageaient la tente imperiale, ou le corps de cet
+ennemi pouvait etre apercu au loin dans toutes les directions.
+Gobaze s'echappa, et quelques jours plus tard Theodoros, craignant
+l'influence de Wakshum Teferi, qui etait tres-aime et admire des
+soldats, le fit enchainer, oubliant que c'etait ce meme Teferi qui
+s'etait montre fidele jusqu'a conduire a l'echafaud, son propre
+cousin. L'empereur donna pour pretexte que c'etait lui qui avait
+favorise la fuite de Gobaze.
+
+Pendant quelque temps Gobaze se tint cache dans les forteresses du
+haut pays du Lasta; mais il comprit bientot que la puissance de
+l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans etaient
+mecontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et
+ayant rassemble autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son
+pere, il leva l'etendard de la revolte, et se proclama hautement le
+vengeur de sa race. Tout le Lasta bientot le reconnut pour son chef.
+Sa legislation etait douce et avant peu il se trouva a la tete d'un
+parti considerable. Il avanca vers le Tigre, subjugua les provinces
+de Enderta et de Wojjerat, penetra dans le Tigre meme, s'empara
+du lieutenant de Theodoros et laissa la le sien Dejatch Kassa. Il
+retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait concu le plan
+d'etendre ses possessions du cote du Yedjow et du pays de Galla, afin
+de proteger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conquete
+qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les evenements
+le favoriserent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme
+son futur legislateur. A son retour du Lasta il fut proclame chef par
+les habitants de Wadela et en meme temps de puissants fugitifs du
+Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour
+qu'il devint leur maitre. Cependant il rencontra des ennemis dans
+l'execution de ce projet, car une portion assez considerable de ceux
+qu'il commandait etaient pour une alliance avec les Wallo-Gallas:
+toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre
+apres les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en
+consequence l'un de ses parents a la tete d'une petite troupe pour
+soumettre le Dalanta; et presque aussitot le Dahoute fut evacue par
+les Gallas et occupe par ses troupes. Au commencement de septembre
+Gobaze entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontiere
+nord-est non loin du lac Haik. Des que la reine Mastiate apprit cette
+nouvelle elle se hata de s'opposer a la marche du conquerant et fit
+camper son armee a quelques milles en avant de celle de Gobaze
+dans une grande plaine ou sa splendide cavalerie devait avoir tout
+l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines
+les deux armees resterent en presence l'une de l'autre: Gobaze
+attendait son ennemi sur un terrain montueux et ravine ou les chevaux
+des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi
+avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son cote ne voulait
+point abandonner la position qu'elle s'etait choisie et ou elle etait
+sure d'ecraser son ennemi.
+
+Longtemps auparavant Gobaze s'etait mis en communication avec l'eveque
+et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait
+envoye dire a l'eveque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant
+fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu meme
+temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas ou lui, Gobaze,
+marcherait vers la place. L'eveque repondit qu'il ferait tout ce qu'il
+pourrait et que aussitot que l'Amba serait investi il agirait des
+pieds et des mains pour la reussite de ses plans. Gobaze lui renvoya
+son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de
+Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants
+qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait
+aussitot. Cette demande etait simplement absurde; si nous avions pu
+gagner ces trois hommes a notre cause nous pouvions parfaitement nous
+dispenser de la presence de Gobaze. L'eveque proposa ceci; Gobaze
+camperait a Islamgee; au moment ou il paraitrait au bas de la
+montagne, l'eveque nous livrerait, ainsi qu'a quelques autres hommes,
+des armes a feu et des munitions. Nous ouvririons nos chaines, aides
+de quelques serviteurs sur la fidelite desquels nous pouvions compter
+et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses pretes,
+l'eveque sortirait revetu de la pompe de l'Eglise portant la sainte
+croix, et excommunierait Theodoros et ses adherents, placant sous une
+irrevocable malediction tous ceux qui tenteraient de nous arreter. Nos
+forces, y compris les Portugais, les indigenes de Massowah, et
+les envoyes, s'elevaient a environ vingt-cinq hommes; l'eveque en
+conduisait cinquante et etait entoure d'environ deux cents pretres ou
+desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en fut la nationalite,
+etaient prets a se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces
+l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours
+le bas de la montagne malgre ceux qui tenteraient d'arreter les plus
+avances. L'eveque et les pretres se tiendraient a la porte interieure,
+tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte exterieure
+et la garderaient jusqu'a ce que le Wakshum et ses hommes, prets a
+marcher, avancassent et prissent possession du fort.
+
+Le plan etait excellent et nul doute qu'il n'eut reussi. Nous savions
+bien que nous n'avions a attendre ni grace ni merci si nous etions
+repris, et nous nous serions laisse tuer tous jusqu'au dernier plutot
+que de nous laisser faire prisonniers. En presence d'une bonne poignee
+d'hommes, determines a vendre cherement leur vie, bien peu de soldats
+se seraient aventures a nous attaquer ouvertement; la marche aurait
+ete soudaine et la garnison eut ete enlevee par surprise: de plus nous
+avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu
+avoir le courage de se jeter sur nous, auraient ete retenus par la
+presence de l'eveque, et auraient plutot baise la terre sous ses pas,
+que d'encourir sa mortelle excommunication. L'eveque communiqua son
+plan a Gobaze et pendant quelques jours nous vecumes dans un etat
+d'excitation tres-grande, esperant toujours que les envoyes allaient
+arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobaze avait tout
+accepte. Mais nous fumes decus dans nos esperances. Gobaze n'approuva
+nullement nos plans; il envoya dire a l'eveque: "Il est plus
+avantageux pour moi d'aller a Begember et d'attaquer la mon ennemi
+mortel: donnez-moi votre benediction. A la chute de Theodoros, l'Amba
+m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer
+Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable." La
+benediction fut donnee, mais Gobaze fit de nouvelles reflexions; il
+n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son pere, et nous apprimes
+bientot qu'il avait marche vers le Yedjow. Gobaze nous fut toujours
+favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protegea nos messagers
+dans leurs voyages a la cote, et fut toujours preoccupe de notre
+delivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se
+battre avec Theodoros lui-meme.
+
+Gobaze et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un
+l'autre. Cette derniere avait ete avertie que sous peu elle aurait
+a combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale
+Workite et elle fit les premiers pas d'une reconciliation. Elle envoya
+a Gobaze un cheval a titre de _Gage de paix_, mais Gobaze lui renvoya
+son present accompagne d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces
+paroles: "qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation
+etant de filer le coton, il lui envoyait les instruments necessaires a
+cela." Cependant Gobaze apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonne
+depuis quelques mois, qu'il etendait sa puissance et marchait sur
+Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les
+provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate
+etant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle desirait
+tres-facilement. Mastiate suivit Gobaze dans sa retraite, attendant
+qu'une circonstance favorable lui permit de l'attaquer. Gobaze
+comprenant les difficultes de sa position fit des avances a Mastiate
+qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de
+ne pas s'ingerer dans les affaires du Yedjow a la condition que les
+provinces nouvellement occupees du Dahonte et du Dalanta lui seraient
+cedees. Gobaze accepta ces conditions et la paix fut signee; il fut
+meme convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies,
+alliance offensive et defensive. Mais cette derniere condition ne
+fut pas tenue, car bien peu de temps apres Mastiate etant fortement
+inquietee par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel
+allie.
+
+Quant a nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant
+plus que notre argent touchant a sa fin, nous etions cependant obliges
+de faire des presents aux nouveaux chefs etablis par le conquerant
+du jour. Nous nous etions faits des amis des gouverneurs (Shums) que
+Theodoros avait laisses dans ces provinces, lorsque nous avions essaye
+de communiquer avec les deputes de la reine de Galla. Nous nous etions
+aussi lies avec les envoyes de Gobaze lors de l'evacuation de ces
+districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas
+y revinrent; nous finimes par nous assurer non-seulement de leur
+neutralite (car ils avaient deja pille plusieurs fois nos messagers)
+mais aussi nous obtinmes la promesse qu'ils seraient favorables
+a notre cause, en leur faisant force presents et encore plus de
+promesses. Sous ce rapport nous fumes tres-heureux; a notre arrivee
+nous fumes preserves de beaucoup d'ennuis, et peut etre d'accidents
+plus graves par l'argent que Theodoros donna aux ouvriers et qu'ils
+nous cederent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fumes
+empeches de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de
+cote; et enfin pour la troisieme fois lorsque tout nous faisait defaut
+et que nous etions reduits a quelques sous provenant de la vente de
+nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous
+arriva porteur de plusieurs centaines de dollars.
+
+Tandis que Mastiate traitait avec Gobaze, son fils ecrivait a M.
+Rassam et a l'eveque. Il demandait a celui-ci d'user de son influence
+pour l'aider a s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de
+nous traiter honorablement si nous consentions a rester dans le pays,
+ou bien de nous mettre a meme d'atteindre la cote si nous desirions
+retourner dans notre patrie. Quant a l'eveque il lui promettait sa
+protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant
+qu'aucune injure ne serait faite a ce qu'il appelait _ses Idoles_.
+
+Pourvu que nous pussions nous echapper des griffes de Theodoros, peu
+nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous
+n'avions pas conserve l'espoir de quitter le pays; telle n'etait pas
+du moins l'opinion de la majorite parmi nous; quels que fussent les
+evenements, nous preferions tout a cette crainte journaliere de la
+mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions
+ete tourmentes jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aime de tomber
+entre les mains des paysans ou de quelques officiers inferieurs. Les
+premiers nous auraient probablement mis a mort, par haine contre
+les blancs; les seconds nous auraient maltraites ou vendus au plus
+offrant. Les grands chefs revoltes auraient agi differemment: nous
+aurions ete presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on
+nous eut permis de partir, des que nous aurions compte une rancon
+convenable.
+
+Toutefois a Ali, a Gobaze, a Ahmed, fils de Mastiate, ou a Menilek,
+roi de Shoa, la reponse de M. Rassam fut la meme: "Venez, envahissez
+la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous."
+
+Cela nous amusa parfois de suivre ces differents rivaux de Theodoros
+qui s'efforcaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur
+etait absent. Gobaze et Menilek avaient eu la pensee tous les deux
+de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala.
+Menilek avait ecrit a l'eveque avant les pluies, pour l'informer qu'il
+allait venir prendre possession de _son_ Amba, et le prier en meme
+temps de prendre soin de _sa_ propriete. A part l'honneur que leur
+aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les
+trois choses qu'ils estimaient etre les plus favorables a leurs vues
+ambitieuses; le trone, la faveur de l'eveque, et les prisonniers
+anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les
+aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils
+etaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitie avec les
+chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes
+fabuleuses, de sorte que soit par amitie, soit par des presents, nous
+pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.
+
+Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs
+armees innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez
+courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la reputation d'etre
+imprenable, et vraiment avec ces armees indigenes si mal organisees,
+la chose pouvait etre vraie. Theodoros lui-meme ne s'en etait rendu
+maitre que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique,
+avait evacue la place pendant la nuit. Theodoros avait etabli son
+camp au pied de l'Amba, et tente un assaut: mais bientot il renonca
+a atteindre sa tache desesperee avant les pluies; et ce ne fut que
+plusieurs jours apres que les Gallas se furent retires, qu'un des
+chefs, soupconnant que le fort avait ete abandonne, s'aventura a
+s'assurer du fait, et revint en informer Theodoros qui put alors
+entrer dans la place d'ou avait fui l'ennemi.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Theodoros
+contre lui.--Son emprisonnement a Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
+moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une armee dans le
+pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoye a lui par M. Rassam.--Il
+investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
+--Precautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
+meilleure.--Les effets de la fumee sur Menilek.--Desappointement suivi
+d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du debarquement des
+troupes britanniques.
+
+Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'eveque d'Abyssinie, mourut apres une
+longue et douloureuse maladie.
+
+L'Abouna Salama etait, sous certains rapports, un homme remarquable.
+Deux caracteres comme le sien et celui de Theodoros se rencontrent
+rarement a la fois dans ce pays eloigne. Tous les deux ambitieux,
+fiers, passionnes, ils devaient inevitablement, tot ou tard, se
+heurter, et le plus fort ecraser le plus faible.
+
+L'Abyssinie, pendant quelques annees, avait ete privee d'eveque. Les
+pretres ne pouvaient plus etre consacres ni aucune eglise dediee an
+culte chretien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre
+tabernacle que celui beni par l'eveque du pays. Quoique Ras-Ali fut
+exterieurement chretien et appartint a une famille convertie, il avait
+cependant conserve trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses
+veritables amis et allies, pour s'inquieter, autrement que par un
+culte tout exterieur, de l'etat religieux et des inconvenients
+auxquels etait exposee la pretrise par suite de la longue vacance de
+l'eveche.
+
+Dejatch Oubie etait, a cette epoque, gouverneur semi-independant du
+Tigre. D'une position de simple gouverneur, il s'etait insensiblement
+eleve au pouvoir et se trouvait alors a la tete d'une grande armee,
+intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans
+des termes d'amitie avec Ras-Ali, le reconnaissant meme, jusqu'a
+un certain point, comme son superieur, cependant, il travaillait
+constamment et secretement a detruire le pouvoir du ras, afin de
+regner a sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques
+chefs accompagnes de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique
+romain et eveque a Massowah, afin d'obtenir un eveque selon le rite
+abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le
+soutien du clerge, il se chargea de la grande depense qu'entraine la
+consecration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts,
+afin d'obtenir un eveque consacre qui favorisat l'Eglise catholique
+romaine; mais il fut decu dans son attente, car le patriarche choisit
+pour cette dignite un jeune homme qui avait ete eleve en partie dans
+une ecole anglaise, au Caire, et dont les croyances etaient plus
+favorables au protestantisme qu'a l'Eglise romaine, depuis si
+longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.
+
+Andraos, ce jeune pretre, etait seulement dans sa vingtieme annee.
+Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastere et la
+compagnie des moines, ses freres, pour aller vivre dans le pays
+d'Abyssinie, a demi civilise et si eloigne, tout d'abord, il refusa
+l'honneur qui lui etait fait. Il engagea ses superieurs a porter leur
+choix sur un autre plus digne que lui, declarant qu'il se sentait peu
+propre a cette oeuvre. Ses objections ne furent point ecoutees, et
+comme il persistait toujours dans son refus, le superieur de son
+couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'a ce
+qu'il consentit a se mettre a la tete de l'Eglise cophte. Il accepta
+enfin, et il fut oint et consacre eveque d'Abyssinie, sous le nom
+d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses ceremonies en usage. Il
+partit immediatement apres sur un batiment de guerre anglais, et
+arriva a Massowah au commencement de l'annee 1841.
+
+Dejatch Oubie le recut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux
+villages et tout un district aux autres possessions de l'eveque, et
+fit tous ses efforts pour le gagner a sa cause. Il y reussit au dela
+de ses esperances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'etre
+gagne a la cause d'Oubie contre Ras-Ali, proposa l'attaque des son
+arrivee. Par son intermediaire, une alliance fut conclue entre son ami
+Oubie et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent
+de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le
+pouvoir qu'il avait usurpe, et de se partager le gouvernement de
+l'Abyssinie, sans oublier les droits attribues a l'eveque, et qui
+consistaient dans le tiers du revenu de la contree.
+
+Oubie et Goscho Beru, selon que c'etait convenu, livrerent bataille a
+Ras-Ali, pres de Debra-Tabor, et mirent son armee en complete deroute;
+Ras-Ali ne put s'echapper que tres-difficilement du champ de bataille,
+accompagne de quelques guerriers heureusement bien montes. Mais il
+arriva qu'Oubie celebra ses succes par des rasades trop multipliees et
+trop considerables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armee de
+Ras-Ali etant entres dans sa tente, et trouvant le vainqueur de
+leur maitre ivre-mort, profiterent de son triste etat pour le faire
+prisonnier. Ce revirement soudain changea completement la face des
+evenements. Quelques cavaliers partirent aussitot au galop de leurs
+montures pour aller avertir leur maitre, qu'ils rejoignirent vers le
+soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire a sa bonne fortune;
+mais d'autres soldats etant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali
+retourna aussitot a Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de detresse,
+et dicta lui-meme les conditions du traite a son vainqueur captif.
+Oubie fut pardonne, et il lui fut permis de retourner dans le Tigre,
+l'eveque etant responsable de sa fidelite. Ras-Ali traita l'eveque
+avec toutes sortes de respects, et il se jeta a ses pieds, le
+suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis,
+l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidele disciple ni de
+volonte plus devouee aux desirs de son chef. L'eveque, desormais par
+ses relations d'amitie avec tout le monde, adore de tous, ne tarda
+pas a faire sentir son autorite; et si Theodoros eut ete un homme
+ordinaire, l'Abouna Salama eut ete l'Hildebrand de l'Abyssinie.
+
+Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam,
+et pendant la periode de revolution qui se termina par la chute de
+Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses proprietes du Tigre,
+vivant la en paix sous la protection de son ami Oubie. Des son
+arrivee en Abyssinie, il avait manifeste la plus amere opposition
+aux catholiques romains, inimitie provenant non pas tant de ses
+convictions que du fait que quelques-unes de ses proprietes avaient
+ete saisies a Jeddah, a l'instigation des pretres romains. Il est vrai
+que ces pretres, par son influence, avaient ete ranconnes, voles,
+maltraites et expulses de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint a
+l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigre, Salama excommunia
+publiquement ce dernier, sous pretexte que Kassa etait l'ami des
+catholiques romains, qu'il protegeait leur eveque de Jacobis, et qu'il
+ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais
+Kassa se montra l'egal de l'Abouna: il nia l'accusation et repondit
+"que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis
+pouvait oter l'excommunication." L'eveque, alarme de l'influence
+qu'aurait pu obtenir le prelat ennemi, offrit de retirer son anatheme,
+a condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant ete
+acceptees, l'Abouna Salama consentit bientot apres a placer sur
+la tete de l'usurpateur, sous le nom de Theodoros II, la couronne
+d'Abyssinie, dans la meme eglise qu'Oubie avait fait eriger pour son
+propre couronnement.
+
+Satisfait des complaisances de l'eveque, Theodoros lui temoigna les
+plus grands respects. Il portait son siege ou marchait devant lui
+portant une lame et un bouclier, comme s'il n'etait que son serviteur,
+et, en toute occasion, se prosternait jusqu'a terre et lui baisait la
+main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que
+son influence sur Theodoros etait sans bornes, comme sur Ras-Ali
+et sur Oubie; il fut trompe par l'apparence d'humilite, de sincere
+admiration et de devotion de Theodoros. Et plus ce dernier se montrait
+humble, plus aussi l'eveque se montrait publiquement arrogant. Mais
+il n'avait pas connu encore le caractere de cet empereur qu'il
+avait sacre, et se surfaisant son importance, il finit par se faire
+ouvertement de Theodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au
+moment ou l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Theodoros
+alla pour lui presenter ses salutations; arrive a la tente de
+l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'eveque lui envoya dire
+qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre
+longtemps. Theodoros attendit; mais comme le temps s'ecoulait et que
+l'eveque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrite: il etait
+desormais l'ennemi du prelat, et brulait de se venger.
+
+A partir de ce moment, ils vecurent dans une inimitie ouverte ou
+legerement masquee, travaillant a l'abaissement l'un de l'autre. Si le
+regne de Theodoros eut ete un regne pacifique, l'Abouna l'eut emporte;
+mais l'empereur, entoure comme il l'etait d'une forte armee composee
+d'hommes qui lui etaient devoues, trouva parmi eux des oreilles toutes
+pretes a croire les recits qui lui etaient faits sur la conduite de
+l'eveque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais tres-populaire;
+sans etre avare, il n'etait pas liberal. L'amitie se temoigne, en
+Abyssinie, an moyen de presents; c'est ainsi pour tout le monde;
+chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la
+popularite, les prodigue d'une main genereuse. L'empereur profita de
+ce manque de liberalite chez l'eveque pour faire valoir sa generosite
+a lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le negoce a coeur; que, au
+lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays,
+comme c'etait autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des
+caravanes, a Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expediant son
+gain en Egypte. Petit a petit, Theodoros agit sur l'esprit de son
+peuple et finit par le persuader que, apres tout, l'eveque n'etait
+qu'un homme comme tous les autres. Deja, dans le camp de l'empereur,
+il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Theodoros se plaignit
+que son honneur avait ete attaque par ce meme eveque que tous
+adoraient.
+
+Theodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin
+d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il
+nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invite
+ses officiers a un dejeuner public, l'eveque, profitant de son
+absence, et sous pretexte de confesser la reine, etait entre dans sa
+tente. Lorsque Theodoros revint, apres le dejeuner, s'etant presente a
+la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle etait en
+conference religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner.
+Le soir, il se presenta encore a la tente de sa femme. Lorsqu'il
+entra, elle s'elanca vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein,
+elle lui raconta qu'elle lui avait ete involontairement infidele dans
+la journee, mais elle n'avait pu resister a la violence de l'eveque.
+Il l'avait pardonnee, disait-il, parce qu'elle etait innocente; quant
+an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger
+d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de
+l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela etait de l'invention de
+Theodoros; mais celui-ci avait evidemment repete la meme histoire tout
+autour de lui, jusqu'a ce qu'il avait fini par y croire lui-meme.
+
+L'Abouna Salama perdit de son credit, quoique probablement bien peu
+de personnes ajoutassent foi aux recits de l'empereur. D'apres le
+proverbe, "Calomnions, il en restera toujours quelque chose," le
+caractere de l'Abouna perdit de sa dignite, et desormais, il ne compta
+ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis a
+lui etaient tous des amis intimes de Theodoros. En public, ce dernier
+le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrat pas la meme
+humilite qu'auparavant; par egard pour son peuple, il faisait une
+difference entre la personne de l'Abouna et son caractere officiel, le
+respectant a cause de la foi chretienne, mais montrant le plus grand
+mepris pour sa conduite privee.
+
+Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand
+sujet de dissentiments entre eux. Theodoros ne pouvait souffrir une
+puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'etait
+battu avec rage pour arriver a etre le seul dominateur de l'Abyssinie;
+il fit tous ses efforts pour jeter le mepris sur l'Abouna, et des
+qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et
+l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les
+revenus de l'Eglise, et aussi par la meme occasion quelques biens
+hereditaires de l'eveque, et se declara ouvertement le chef de
+l'Eglise. La colere de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un
+temperament naturellement violent, il insulta grossierement Theodoros
+dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent meme
+indecentes, la haine intense qui brulait dans le coeur du prelat se
+manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais du
+sortir de sa bouche. L'eveque n'avait jamais eu un caractere tolerant.
+J'ai raconte deja plus d'un cas de ses intolerances vis-a-vis des
+catholiques romains. Il les persecuta chaque fois qu'il le put;
+ainsi pendant qu'il etait prisonnier a Magdala, il ne voulut jamais
+s'employer a obtenir la liberte d'un malheureux Abyssinien qui depuis
+des annees avait ete jete dans les chaines sur ses instances, par la
+seule raison que cet infortune avait visite Rome et en etait revenu
+converti. Il etait plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne
+voulut pas entendre parler de _conversions_ au protestantisme. Les
+missionnaires pouvaient instruire, mais la finissait leur tache; et
+lorsqu'il arriva que des juifs, a la suite des instructions de nos
+missionnaires furent amenes a accepter le christianisme, ils ne purent
+etre baptises que dans l'eglise abyssinienne, dans laquelle ils furent
+recus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des
+Europeens, a moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il
+rendit de grands services aux captifs; il leur fit meme parvenir de
+petites sommes a l'epoque de leur plus grande penurie, et lorsqu'ils
+etaient dans une grande detresse. Mais son amitie etait dangereuse.
+Theodoros soupconnait et haissait tous ceux qui etaient dans des
+relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les
+Europeens eurent a supporter a Azzazoo ne fut due qu'a cette cause; et
+les querelles et les reconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat
+ne furent pas etrangeres aux traitements dont nous fumes les victimes.
+L'Abouna quitta Azzazoo en meme temps que le camp imperial, apres les
+pluies de 1864.
+
+Une grave rebellion venait d'eclater dans le Shoa et Theodoros,
+laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats a
+Magdala, voulait faire une petite excursion a travers le pays des
+Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter
+une attaque. Il avait ete fort contrarie du refus de l'eveque de
+l'accompagner dans cette expedition. Les gens de Shoa sont les plus
+bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect
+pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait ete vu dans la compagnie de
+Theodoros, il est probable que plusieurs des chefs revoltes auraient
+depose les armes et fait leur soumission. Mais l'eveque, qui ne
+pensait qu'a son fertile district du Tigre, proposa a l'empereur
+de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et apres que la
+rebellion serait reprimee dans cette partie du royaume ils
+devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue a cet effet fut
+tres-orageuse; et Theodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en
+venir aux partis extremes. L'Abouna Salama resta a Magdala, selon son
+desir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais charge de chaines; bien
+qu'il m'ait ete raconte que plusieurs fois Theodoros avait ete sur le
+point de le commander, les fers etant deja prets; mais il fut toujours
+retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi
+de son peuple. Il fut permis a l'eveque d'aller jusqu'a l'eglise, s'il
+le desirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours a sa
+porte; quelquefois meme plusieurs soldats passerent la nuit dans
+l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'etaient que des
+espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidele, si ce n'est
+quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient ete donnes a son
+arrivee par Theodoros, et un cophte qui, avec quelques pretres,
+avait accompagne le patriarche David dans sa visite en Abyssinie;
+quelques-uns de ces gens entrerent au service du roi, tandis que
+d'autres, comme le cophte dont j'ai parle, se vouerent a leur
+compatriote et eveque.
+
+Pendant l'emprisonnement des premiers captifs a Magdala, leurs
+relations avec l'eveque furent tres-limitees. Ils ne se virent jamais;
+mais de temps en temps un jeune esclave de l'eveque portait ou un
+message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque
+fragment de nouvelles, la plupart du temps exagerees, sur les faits et
+gestes des rebelles, toujours acceptees comme vraies par le credule
+eveque, ou encore quelques simples informations sur la medecine, etc.
+
+Le jour de notre arrivee et pendant que les chefs lisaient a Theodoros
+les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parle
+vint aupres de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de
+l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maitre pouvait le prevoir,
+nous n'avions rien de mauvais a craindre pour le present, mais que
+l'avenir n'etait pas rassurant. Nous savions que l'eveque entretenait
+de frequentes relations avec les grands chefs en revolte. Theodoros
+aussi connaissait le fait et n'en haissait que plus l'eveque. Celui-ci
+s'etait toujours montre bien dispose a notre egard; et, comme il etait
+aussi desireux que nous d'echapper au pouvoir de Theodoros, nous
+jugeames de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui.
+Mais les difficultes etaient enormes. Rien n'aurait pu porter plus
+de prejudice a nos projets que la denonciation a l'empereur de nos
+communications avec l'eveque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous
+servir, car une profonde inimitie existait entre lui et l'eveque. Il
+fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne
+entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire
+si sagement que non-seulement il reussit, mais que, apres une mutuelle
+explication, les deux ennemis devinrent des amis devoues. Mais jusqu'a
+ce que cette difficulte eut ete surmontee, nous dumes agir avec de
+grandes precautions.
+
+Le petit esclave devint bientot suspect a notre sentinelle. Il eut ete
+dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait
+d'un moment a l'autre etre arrete et fouille. Nous employames alors
+une servante qui etait connue de l'eveque pour avoir habite la
+montagne avec les premiers captifs. L'eveque accepta avec joie notre
+proposition de nous echapper de l'Amba et, temeraire autant qu'il
+etait prompt, il nous donna tout de suite de grandes esperances; mais
+quand nous en vinmes aux details du complot, tout autant que cela
+nous concernait, nous le trouvames tout a fait impraticable. D'abord
+l'eveque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage
+afin de passer inapercu aux portes. Une fois libre, il devait
+rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et deposer Theodoros,
+et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublie evidemment
+qu'Oubie et Ras-Ali etaient ages, que l'homme qui possedait Magdala
+se souciait fort peu d'une excommunication et que, depose on non,
+Theodoros serait toujours le veritable roi. L'eveque aurait pu
+reussir; mais eut-on su, ou bien eut-on ignore que nous avions pris
+part a sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colere
+furieuse du monarque.
+
+Apres la reconciliation de l'eveque et de Samuel, nos relations avec
+le premier furent plus frequentes et plus intimes. Il fut toujours
+dispose a nous aider de toutes ses connaissances; il nous preta
+quelques dollars lorsque nous etions en peine pour nous en procurer;
+il ecrivit aux rebelles de proteger nos envoyes, les invitant a venir
+a notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je
+crois meme qu'il eut accepte une reconciliation avec l'homme par
+lequel il avait ete injurie, si seulement cela eut pu nous etre utile.
+
+Trompe dans son ambition, prive de ses biens, humilie, sans pouvoir,
+sans liberte, l'Abouna Salama succomba a la tentation trop commune aux
+hommes qui souffrent beaucoup. Sans societe, menant une vie dure et
+misanthropique, il oublia que la sobriete en toute circonstance est
+necessaire a la sante et que les exces de la table ne conviennent
+nullement a une reclusion forcee. Un ennui constant ajoute a des
+habitudes d'intemperance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le
+courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermediaire
+d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la sante par
+mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit
+mes prescriptions que tres-peu de temps; bientot se fit sentir la
+privation des excitants auxquels il etait habitue depuis des annees,
+et il eut de nouveau recours a ces stimulants. Il eut une plus
+serieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette epoque Samuel
+pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermediaire,
+et comme il etait tres-intelligent il pouvait me rendre un compte
+tres-exact de son etat. Pendant quelque temps la sante de l'eveque
+s'ameliora; mais il fut encore plus deraisonnable qu'au commencement.
+A peine etait-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission
+plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un
+peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas
+etonnant qu'une rechute ait ete la consequence d'une telle conduite;
+bien que je lui eusse montre le danger d'agir de la sorte, il n'en
+tint aucun compte.
+
+Au commencement d'octobre l'etat de sante de l'eveque empira
+tellement, qu'il fit demander au ras et aux chefs de me permettre de
+le visiter. Ils se reunirent pour se consulter, et a l'unanimite
+en refererent a M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je
+voudrais aller le soigner. Je repondis qu'autant que je le pourrais,
+j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirerent pour
+reflechir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Theodoros
+ne serait pas fache que son ennemi mourut, et qu'il pourrait au
+contraire se mettre en colere s'il apprenait que l'eveque avait ete
+mis en rapport avec les Europeens; sur quoi on decida de lui refuser
+sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours a la vache
+sacree. Avec l'Abouna nous perdimes un puissant allie et un bon ami;
+le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait
+reussi a devenir le maitre de l'Amba, la protection de Salama eut ete
+d'une valeur inappreciable; non pas que son influence eut suffi a
+assurer notre elargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous
+n'aurions rencontre aupres des grands chefs rebelles que de bons
+traitements et des egards de politesse.
+
+Le messager envoye pour annoncer la mort de l'Abouna a l'empereur,
+etait fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne
+sachant pas de quelle maniere Theodoros recevrait la nouvelle. Il
+choisit un terme moyen et decida qu'il ne paraitrait ni triste ni
+joyeux. Theodoros en apprenant la chose, s'ecria: "Dieu soit beni! mon
+ennemi est mort!" Puis s'adressant au messager, il ajouta: "Vous etes
+fou! Pourquoi en arrivant ne vous etes-vous pas ecrie: "Miserach!
+(bonne nouvelle!)" Je vous eusse donne ma meilleure mule!"
+
+Avec la mort de l'eveque, nos esperances deja si faibles, semblerent
+s'evanouir pour jamais. Wakshum Gobaze, par son traite avec Mastiate,
+avait renonce a ses pretentions sur Magdala; et quand bien meme
+Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siege
+de l'Amba, nul doute qu'il ne fut retourne sur ses pas des qu'il
+aurait appris la mort de son ami qu'il etait si desireux de mettre en
+liberte. Nous n'avions aucun renseignement precis sur les demarches
+tentees par les notres pour notre delivrance; et bien que certains
+du debarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque
+contre-temps ne fut survenu dans les derniers moments qui eut fait
+abandonner l'expedition, ou ne l'eut fait remplacer par quelque
+nouveau projet plus ou moins chimerique. Nous avions recu une petite
+somme en dernier lieu; mais comme tout etait rare et cher, nous etions
+tres-avares de notre argent, et nous refusames de donner plusieurs
+_temoignages d'amitie_, bien que ce fut une chose dangereuse dans
+notre position.
+
+Nous croyions (les evenements se chargerent de nous prouver que nous
+nous etions trompes), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou
+quelque chef haut place et d'une grande influence se presentait au
+pied de l'Amba, les miserables mecontents et a demi affames qui
+l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le
+recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait
+jamais aux Gallas. Ils etaient leurs ennemis depuis des annees, et la
+derniere expedition de pillage que les soldats de la montagne avaient
+operee sur leur territoire avait accru cette inimitie et detruit toute
+chance de reconciliation. Ce qu'il y avait le plus a craindre, c'est
+que Mastiate qui par son traite avec Gobaze, venait d'entrer en
+possession de tous les districts environnant Magdala et y avait etabli
+une garnison, ne voulut naturellement s'emparer d'une forteresse tout
+entouree de ses possessions. Peu de jours apres le depart de Gobaze
+pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser
+d'approvisionner l'Amba et defendit a ses sujets de fournir le marche
+hebdomadaire; elle fixa meme un jour de rendez-vous non loin de
+Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyees en detachement dans le
+Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contree a plusieurs milles a
+la ronde et de reduire ainsi la garnison par la famine.
+
+Les Wallo-Gallas sont une belle race, superieure aux Abyssiniens en
+elegance, en bravoure et en courage. Originaires de l'interieur de
+l'Afrique, ils firent leur premiere apparition en Abyssinie, vers
+le milieu du seizieme siecle. Ces hordes envahirent les plus belles
+provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en
+courage et en equitation, que non-seulement ils parcoururent tout le
+pays, mais ils y vecurent plusieurs annees des seuls produits du
+sol dans une imprudente securite. Au bout d'un certain temps ils
+s'etablirent sur le magnifique plateau qui s'etend de la riviere de
+Bechelo aux collines elevees de Shoa, et du Nil au bas pays habite par
+les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caracteres de leur
+race, ils adopterent cependant en partie les moeurs et les coutumes
+des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entierement leurs
+habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol,
+se batissant des demeures permanentes, et jusqu'a un certain point
+adoptant dans leurs vetements et leur nourriture, le genre de vie et
+les usages des premiers habitants.
+
+En general le Galla est grand, bien fait, elance, nerveux; les cheveux
+des hommes et des femmes sont longs, epais, ondules plutot que crepus,
+et ressemblent assez aux cheveux des Europeens mal peignes, mais
+ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crane des
+Abyssiniens. Les vetements des deux races sont identiques a peu de
+chose pres; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux
+des Gallas sont plus courts et plus etroits que ceux des habitants du
+Tigre. Ils portent un grand vetement de coton, qui leur sert de robe
+pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule difference,
+c'est que les Gallas brodent rarement sur le cote de leur vetement la
+rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux
+peuples est tout a fait semblable, tous les deux font leurs delices de
+la viande de vache crue, du _shiro_, plat de pois epice et chaud, du
+wat, et du teps (viande rotie), seulement ils different dans le grain
+qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnement le pain
+fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable
+a notre pain et se prepare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls
+grains qui prosperent dans ces hautes regions. Les femmes des Gallas
+sont belles en general; et lorsqu'elles ne sont pas exposees au soleil,
+leurs grands yeux noirs et brillants, leurs levres roses, leurs
+cheveux longs, noirs et elegamment tresses, leurs petites mains, leurs
+formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles
+filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du
+cou a la cheville et retenue a la taille par les plis amples d'une
+ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines
+petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux
+blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effiles, sont les objets
+reconnus comme indispensables a la toilette d'une amazone galla aussi
+bien que d'une dame amhara.
+
+La difference la plus grande est dans la religion. Lors de leur
+premiere apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres
+branches de la meme famille, qui vivent encore solitaires dans
+l'interieur des terres sans relations avec les etrangers, etaient
+plonges dans la plus grossiere idolatrie, adorant meme les arbres
+et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme
+materielle de leur culte, adressaient leurs adorations a un etre
+appele _inconnu_, qu'ils tachaient de se rendre propice par des
+sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information
+precise sur l'epoque de leur conversion a l'islamisme; ce qu'il y a
+de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par
+toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le
+culte idolatre, et tres-peu de familles ont adopte la foi chretienne.
+
+Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs
+habitudes morales et sociales, a premiere vue elles nous paraitront
+aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen
+plus approfondi nous montrera que la degradation de l'une d'elles
+n'est pas si profonde, et meme par contraste elle nous paraitra
+presque pure dans sa simplicite. La vie de l'Amhara est une vie toute
+sensuelle, toute de debauche; rarement la conversation a pour sujet
+des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porte que celui
+de _libertin_ et les femmes elles-memes sont fieres d'une telle
+distinction; une prostituee n'est pas regardee comme telle. Les plus
+riches, les plus nobles, les plus haut placees sont sans pudeur en
+amour et meme mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses a la
+fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre repeter
+quelle est _vertueuse_; il lui semblerait qu'on veut dire par la
+qu'elle est desagreable a voir, ou de quelque autre defaut nuisible a
+la multiplicite des intrigues.
+
+Dans quelques localites du pays des Gallas, la famille a conserve les
+moeurs patriarcales. Le pere est aussi absolu dans son humble hutte
+que le chef a la tete de sa tribu. Si un homme marie est oblige de
+quitter son village pour un voyage a l'etranger, sa femme aussitot est
+recueillie par le frere de son mari qui se charge de lui servir de
+protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prevalu pendant
+longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans tres-peu de localites;
+il est partout pratique sur le plateau qui s'eleve entre le Bechelo,
+le Dalanta et le Dahonte, ou les familles gallas isolees des autres
+tribus, ont conserve plusieurs des usages de leurs ancetres. Un
+etranger invite sous le toit d'un chef galla trouverait dans la meme
+hutte enfumee des individus de plusieurs generations. Le lourd toit de
+chacune d'elles, supporte par dix ou douze piliers, laisse au milieu
+un espace ouvert ou se tiennent les matrones pres du feu pour preparer
+le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.
+
+La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites
+branches coupees a l'arbre le plus voisin; en face est place le
+simple alga du _seigneur du manoir_. Pres de son lit hennit sa cavale
+favorite, l'enfant gatee des jeunes et des vieux. Dans une autre
+partie separee de la hutte se trouvent les provisions de froment et
+d'orge. Apres le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis,
+fatigues de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne
+de son foyer etait couchee, il conduit alors son hote dans la partie
+de la hutte qui lui est reservee et ou un lit d'herbes parfumees lui a
+ete prepare sur une peau de vache.
+
+Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu
+qu'a suivre son chef. Cet etat de choses constitue une milice
+permanente, une armee toujours prete, mais sans discipline. Aussitot
+que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux
+est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est selle,
+le jeune fils s'elance au-devant de son pere pour lui tenir sa seconde
+lance, et de chaque hameau, de chaque demeure a l'apparence pacifique,
+se precipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque
+Theodoros en personne envahit leur pays a la tete de ses milliers de
+soldats, ils dirent adieu a leurs foyers. Sa main impitoyable mit le
+feu a leurs fermes et a leurs villages partout ou il comptait des
+ennemis. Les paysans sans defense s'enfuirent pour sauver leur vie,
+sachant bien qu'ils n'avaient a attendre ni grace ni merci s'ils
+tombaient en son pouvoir.
+
+Les Gallas sont divises en sept tribus. Elles ne different en rien
+entre elles, la seule chose qui les separe ce sont les guerres
+civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: _l'union
+fait la force_, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie
+tout aussi aisement que leurs peres s'emparerent des plateaux qu'ils
+habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre
+eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays
+environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Maries, les Alis,
+ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverne le pays pendant
+plusieurs annees. Malheureusement, a l'epoque de notre captivite,
+comme cela avait ete trop souvent le cas auparavant, ils etaient en
+proie a de vaines jalousies, a de mesquines rivalites, qui les avaient
+affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois a l'Abyssinie
+entiere, ils etaient au contraire tout simplement des instruments de
+vengeance entre les mains des rois et des chefs chretiens. Toujours
+une moitie des leurs s'est battue contre l'autre moitie; aussi ne
+pouvaient-ils songer a des guerres eloignees, leurs ennemis etant a
+leurs portes.
+
+Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux
+femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la premiere
+dont il a ete question dans un chapitre precedent, fut tue par
+Theodoros dans la fuite de Menilek a Shoa, et Workite n'eut d'autre
+alternative que d'implorer l'hospitalite du jeune roi qu'elle avait
+sacrifie.
+
+Deux ans a peine s'etaient ecoules que Mastiate se trouvait
+en possession du pouvoir supreme qui lui avait ete confie, du
+consentement unanime des chefs, comme regente de son fils jusqu'a ce
+qu'il eut atteint sa majorite.
+
+Menilek, apres sa fuite, n'eut pas une tache facile a remplir: le chef
+qui s'etait mis a la tete de la rebellion, et qui apres avoir repousse
+Theodoros lui avait inflige un honteux echec, se declara independant
+et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien recu
+par une petite portion de ses fideles partisans; Workite aussi etait
+accompagnee de quelques guerriers fideles; et plus tard un assez grand
+nombre de chefs ayant abandonne l'usurpateur pour se ranger sous
+l'etendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle,
+qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, defit
+completement son armee et le fit lui-meme prisonnier.
+
+Cette victoire fut suivie de pres par la soumission de Shoa; chefs
+apres chefs vinrent deposer leurs armes et reconnaitre pour leur
+roi le petit-fils de Sabela Selassie. Une fois ses droits reconnus,
+Menilek conduisit son armee contre les nombreuses tribus de Gallas,
+qui habitent les belles provinces situees entre la frontiere sud-est
+de Shoa et le lac pittoresque de Guaraque. Mais au lieu de ranconner
+ces races agricoles, comme avait fait son pere, il leur promit de les
+traiter honorablement, en vassaux soumis a un pouvoir bienveillant,
+moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clemence, de
+cette generosite inattendue, accepterent volontiers ses conditions;
+et, d'ennemis qu'ils etaient primitivement, ils devinrent ses fideles
+guerriers, et l'accompagnerent dans toutes ses expeditions. Theodoros
+avait laisse une forte garnison dans un amba declare imprenable et
+situe sur la frontiere nord de Shoa dans une position qui dominait
+le passage conduisant du pays de Galla aux collines elevees de Shoa.
+Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi
+cette derniere forteresse de Theodoros, et apres un mois de siege, la
+garnison, qui avait supplie plusieurs fois son maitre de lui envoyer
+du renfort, finit par ceder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek
+traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honores de
+charges dans sa maison, d'autres recurent des titres et des places, ou
+bien furent places dans des postes de confiance.
+
+Menilek devait beaucoup a Workite; sans sa protection opportune,
+il eut ete poursuivi, et comme Shoa lui avait ferme ses portes, sa
+position lui eut fait courir de grands dangers. Il n'avait point
+oublie cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifie son
+fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance etait
+immense, et rien ne pouvait dedommager la reine de son devouement.
+Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacre, il pouvait et
+voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, retablir
+la reine dechue sur le trone qu'elle avait perdu a cause de lui. A la
+fin d'octobre 1867, Menilek a la tete d'une armee d'environ quarante
+a cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux a trois
+mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entree dans la
+plaine de Wallo-Galla: il declara qu'il ne venait pas en ennemi, mais
+en ami; non pour detruire et piller, mais pour retablir dans ses
+droits Workite, la reine depossedee. Celle-ci etait accompagnee d'un
+jeune garcon qu'elle assurait etre son petit-fils, fils du prince qui
+avait ete tue deux ans auparavant a Magdala; elle prouva qu'il etait
+ne dans le pays de Galla, avant qu'elle partit pour Shoa, et qu'il
+etait le fruit d'une de ces unions si frequentes dans le pays; elle
+l'avait emmene, disait-elle, lorsqu'elle etait allee chercher un
+refuge aupres de celui qu'elle avait sauve. Afin d'empecher toute
+tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose
+secrete. Cependant son histoire ne fut admise que par tres-peu de
+personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut
+toutefois un pretexte offert a la plupart de ses premiers partisans
+pour s'attacher a sa cause, et s'ils n'accepterent pas le conte dans
+leur for interieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.
+
+Les chefs des Gallas hesiterent quelque temps. Menilek garda sa
+parole; il ne pilla jamais ni n'inquieta personne et recueillit
+bientot la recompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyerent
+leur soumission et reconnurent Workite comme regente de son
+petit-fils. Mastiate, en presence d'une telle defection, adopta la
+conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armee,
+devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit
+quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y
+avait plus rien a craindre de ce cote, et que les droits de Workite
+avaient ete aussi bien etablis que possible, partit accompagne d'une
+partie des troupes de sa nouvelle alliee et marcha contre Magdala.
+
+Menilek evidemment comptait beaucoup sur le mecontentement si connu de
+la garnison, et il esperait, par l'intermediaire de l'eveque dont il
+ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam,
+qu'il trouverait a son arrivee un parti qui l'aiderait du moins, s'il
+ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'eveque
+eut vecu, il aurait reussi, soit par la crainte, soit par la menace,
+a ouvrir les portes de l'Amba a son ami bien-aime. Aito-Dargie avait
+bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'etre assiste
+dans cette entreprise; mais ils n'etaient pas assez forts et au
+dernier moment ils manquerent de courage.
+
+Quant a M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant
+sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait
+prendre trop de precautions, car il y avait beaucoup de raisons de
+craindre que cette grande entreprise ne se terminat en une vaine
+demonstration. Il donna toutefois de grands encouragements a Menilek,
+lui offrant l'amitie de l'Angleterre, et meme l'assurant qu'il serait
+reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais
+notre delivrance. Il l'engagea a camper a Selassie, a tirer deux
+charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne
+se rendait pas, a aller camper entre Arogie et le Bechelo, afin
+d'empecher Theodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivee de nos
+troupes.
+
+Nous fumes bien trompes par Wakshum Gobaze qui pendant six semaines
+fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre
+cote nous nous attendions a ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer
+de _son_ Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous
+mettre dans un etat penible d'attente journaliere, Menilek se fit
+desirer plus d'un mois. Nous avions deja renonce a le voir, lorsqu'a
+notre grande surprise, dans la matinee du 30 novembre, nous apercumes
+un camp etabli sur le penchant nord du Tenta; et a l'extremite d'une
+petite eminence dominant le plateau oppose a Magdala, nous vimes se
+dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce
+jeune prince ambitieux s'intitulait deja le _Roi des rois_. Mais notre
+etonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendimes le
+bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mele aux decharges d'un
+petit canon. Nous eumes alors plus de confiance dans le courage de
+Menilek que nous n'en avions eu jusque-la, croyant que, protegee par
+le feu de ses mousquets, l'elite de ses troupes assaillirait la
+place. Sachant le peu de resistance qu'il rencontrerait nous nous
+rejouissions deja a la perspective de notre delivrance, ou tout au
+moins a l'avantage d'un changement de maitre. Nous n'avions pas encore
+fini de nous feliciter, lorsque le feu cessa tout a coup; comme tout
+etait parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il etait
+arrive; quelques-unes de nos sentinelles entrerent dans notre hutte
+et nous demanderent si nous avions entendu la _prouesse_ de Menilek.
+Helas! il n'etait que trop vrai que c'etait une vaine fanfaronnade:
+Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de
+portee, pour effrayer la garnison et l'amener a se soumettre.
+Satisfait ensuite du travail de sa journee, il avait fait retirer ses
+troupes dans leurs tentes, attendant le resultat de leur manifestation
+martiale.
+
+Le campement de Menilek dans la plaine de Galla etait plein de peril
+pour nous, et ne pouvait lui etre d'aucun avantage. Le lendemain matin
+il nous envoya une depeche par l'intermediaire de Aito-Dargie, nous
+demandant ce qu'il devait faire. Nous lui demontrames encore fortement
+la necessite d'attaquer l'Amba du cote d'Islamgee; et dans le cas ou
+un assaut lui paraitrait impossible, nous le pressames d'arreter toute
+communication entre la forteresse et le camp imperial. Notre plus
+grande crainte etait que Theodoros, venant a apprendre que Menilek
+donnait l'assaut a son Amba, n'envoyat l'ordre immediat d'executer
+tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris.
+Sans contredit, une grande inimitie existait dans l'Amba contre
+Theodoros, et si Menilek avait donne suite a ses projets, sous peu de
+jours il eut vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campe
+sur le terrain qu'il s'etait d'abord choisi, et ne fit aucune
+tentative pour nous delivrer.
+
+Waizero Terunish se conduisit tres-bien en cette occasion; elle donna
+un adderash (festin public), preside par son fils Alamayou, a tous
+les chefs de la montagne. Comme c'etait un festin de jour il ne
+fut compose que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme
+les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal,
+l'enthousiasme ne fut pas considerable. Cela eut pourtant pour effet
+de forcer les chefs et les soldats a proclamer ouvertement leur
+fidelite a Theodoros; avec ces partisans toujours assez forts et
+desquels elle n'avait pas a craindre de trahison, elle se prepara
+a s'emparer des mecontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se
+declarer en rebellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux
+dont les allures etaient deja suspectes et ceux qui avaient pris des
+engagements avec Menilek et accepte ses presents, prirent peur. On
+envoya appeler Samuel; il trembla; nous-memes nous fumes pleins de
+crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque
+nous le vimes revenir. S'etant apercue que quelques chefs ne s'etaient
+pas montres, la reine s'informa quelle avait ete la cause de leur
+absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort
+en faveur de Menilek, ceux-ci donnerent des explications qui furent
+acceptees a condition que le lendemain ils se trouveraient dans
+l'enceinte royale et que la en presence de la garnison entiere, ils
+proclameraient leur fidelite. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient
+promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans
+leurs expressions de devouement a Theodoros, et dans leurs outrages
+_au gros garcon_ qui s'etait aventure pres d'une forteresse confiee a
+leurs soins.
+
+La reine avait celebre sa fete d'une facon tres-convenable. Le ras et
+les chefs se consulterent pour savoir s'il ne serait pas bon de
+faire quelque chose de leur cote pour montrer leur affection et leur
+devouement a leur maitre. Mais que faire? Ils avaient deja place des
+gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protege tous les points
+faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'a inquieter les prisonniers.
+Le second jour apres l'arrivee de Menilek en face de la montagne,
+Samuel recut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une
+hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M.
+Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et
+insista pour que l'ordre fut retire. Je crois que son influence
+fut secondee en cette circonstance par _une douceur_ qu'il glissa
+delicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient
+aussi decide, et le lendemain matin l'ordre fut confirme, que tous les
+serviteurs, excepte ceux de M. Rassam, seraient renvoyes au bas de la
+montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employes
+par M. Rassam furent aussi obliges de partir. Ils me permirent ainsi
+qu'a M. Prideaux, a part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun
+une porteuse d'eau et un petit garcon. Je n'avais pas de maison a
+Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une
+tente, aussi nos pauvres compagnons eussent ete tres-mal si le
+capitaine Cameron ne les eut admis, avec sa bienveillance ordinaire,
+a partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fumes
+tres-contraries par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore
+bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour
+retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et
+une _douceur_ au ras, pour obtenir ce que je voulais.
+
+Comme l'on peut s'y attendre les detenus abyssiniens ne furent pas non
+plus epargnes; presque tous leurs serviteurs furent envoyes au bas
+de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre
+prisonniers qui fut charge journellement de leur porter le bois, l'eau
+et de preparer leur nourriture. Ils ne furent pas obliges de quitter
+les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le meme lieu
+tout encombre. Tout le monde etait dans l'attente de savoir si Menilek
+se deciderait a quelque chose, et mettrait fin ainsi a cet etat
+d'anxiete.
+
+De grand matin, le 3 decembre, nous apprimes, par nos domestiques,
+que Menilek avait leve son camp et qu'il se mettait en marche. Ou
+allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa
+confiance, nous nous flattames qu'il avait suivi nos conseils, et que
+nous le verrions bientot a Selassie ou sur le plateau d'Islamgee. Nous
+passames une matinee pleine d'angoisses: les chefs paraissaient
+fort inquiets; evidemment, ils s'attendaient a un assaut dans cette
+direction, et nous fumes avertis que nous serions appeles a renforcer
+les fusiliers si l'Amba etait attaque. Toutefois, notre attente fut
+courte. Une fumee s'elevant au loin et dans la direction du chemin de
+Shoa nous montra clairement que le futur conquerant, sans tenter le
+moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit,
+avait brule quelques miserables villages, dont les habitants etaient
+des partisans de Mastiate.
+
+L'excuse que Menilek donna de sa retraite precipitee fut que ses
+provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs
+avec lui, il ne pouvait se faire preparer du pain; ses troupes etant
+affamees et mecontentes, il s'etait decide a retourner a Shoa pour se
+procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionne dans
+le voisinage de Magdala, jusqu'a ce que la forteresse se rendit. La
+verite etait, qu'a son grand desappointement, il avait entendu de
+son camp un feu de mousqueterie tire pendant qu'il faisait sa
+demonstration; il etait persuade que, pour aussi bien que le plan eut
+ete concerte, sa seule chance de reussite etait dans la longueur du
+temps et dans les effets produits par la famine qu'amene toujours un
+long siege. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il
+etait l'allie de Workite et dans une contree amie. Il aurait pu meme
+en obtenir beaucoup des districts sans defense de Worahaimanoo,
+Dalanta, etc., etc., qui auraient ete tout a fait disposes a lui
+envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance
+qu'il ne les inquieterait pas. Mais si cette fusillade derangea un peu
+ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible
+vapeur de fumee, le fit lachement s'enfuir. Qui sait? Cette fumee
+venait peut-etre du camp du terrible Theodoros. Il etait, il est vrai,
+toujours tres-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-pere etait
+un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante
+armee ne serait-elle pas dispersee comme la balle par le vent, au cri
+de: "Theodoros arrive!" C'etait bien a craindre, et il conclut que le
+plus tot qu'il pourrait s'eloigner serait le meilleur.
+
+Notre desappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre
+rage, notre indignation, notre mepris, devant une telle lachete.
+Ce _gros garcon_, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le
+meprisions, nous le haissions. Si nous avions ete assez imprudents
+pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus?
+Menilek, sans doute bien renseigne, aurait probablement reussi si
+l'eveque eut vecu seulement quelques semaines de plus. Les choses,
+telles qu'elles etaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il
+n'avait jamais quitte Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis
+le siege devant l'Amba. Un peu plus tot ou un peu plus tard, la
+forteresse aurait ete entouree, et jamais Theodoros ni ses envoyes ne
+se seraient aventures au sud du Bechelo, si Mastiate se fut trouvee la
+avec ses vingt mille cavaliers.
+
+Apres la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne
+plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigenes,
+qui toujours s'en allaient en fumee. A partir de cette epoque,
+j'entendis dire avec la plus grande indifference que tel ou tel
+marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Theodoros,
+envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les
+gens de la forteresse et _notre ami_ Theodoros. Nous etions depuis
+longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporte la
+nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiete. Notre impatience
+devint encore plus grande lorsque nous vimes que nous n'avions rien
+a attendre des indigenes. Nous pensions bien que l'expedition de
+l'Angleterre etait en voie d'execution; nous sentions que quelque
+chose devait se passer, mais nous soupirions apres la certitude.
+
+Oh! comme je me souviens du 13 decembre, glorieux jour pour nous!
+Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimee avec
+plus de joie et de bonheur que nous ne lumes, ce jour-la, la bonne et
+chere lettre de notre excellent ami le general Merewether! Les troupes
+anglaises avaient debarque. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes
+etaient dans le meme pays qui nous voyait captifs! Rades et jetees
+etaient franchies, regiment apres regiment avait quitte les cotes de
+l'Inde, et quelques-uns deja marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie,
+pour nous delivrer ou nous venger! C'etait trop delicieux pour etre
+cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc
+etre termine par la liberte ou par la mort! Tout etait preferable au
+prolongement de notre esclavage. Theodoros arrivait.--Qu'importe?
+Merewether n'etait-il pas la, le brave commandant, le galant officier,
+le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, a
+la tete des troupes britanniques, impossible d'etre plus longtemps
+en butte a l'injure de mesquines vexations. Nous etions meme prets a
+subir un sort pire, si tel devait etre notre lot; mais le prestige de
+l'Angleterre serait retabli, et le sang de ses enfants ne resterait
+pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul
+n'a connu, sinon celui qui a passe des mois entiers d'agonie morale,
+suivis d'une joie soudaine. Nous riions a coeur joie d'avoir eu
+seulement un moment l'idee de nous fier a des poltrons comme Gobaze et
+Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous reconfortait.
+Nous les suivions par la pensee, et dans nos coeurs, nous souffrions
+de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient a
+supporter avant d'avoir pu rendre _libres les captifs_. De nouveau, la
+Noel et le nouvel an nous trouverent dans les fers a Magdala; mais,
+cette fois, nous etions heureux; cette fois etait la derniere, et,
+quels que fussent les evenements, nous etions pleins d'espoir dans
+notre delivrance: nous nous transportions, par la pensee, aux fetes de
+Noel de l'annee suivante, que nous passerions au _home_.
+
+
+Note:
+
+[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'evoque doit etre pretre
+cophte, ordonne an Caire. La depense occasionnee par la consecration
+d'un eveque est d'environ 10,000 dollars.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Ce que faisait Theodoros pendant notre sejour a Magdala.--Sa conduite
+a Begemder.--Une rebellion eclate.--Marche forcee sur Gondar.--Les
+eglises sont pillees et brulees.--Cruautes de Theodoros.--L'insurrection
+croit en forces.--Les desseins de l'empereur sur Kourata echouent.--M.
+Bardel trahit les nouveaux ouvriers.--Ingratitude de Theodoros envers
+les gens de Gaffat--Son expedition sur Foggera echoue.
+
+Theodoros ne demeura a Aibankak que quelques jours apres notre depart,
+puis il retourna a Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: "Vous
+verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des
+pluies," et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigre
+avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies,
+pour soumettre la rebellion qu'il avait laisse s'agiter plusieurs
+annees sans s'en inquieter. Il est tres-probable que s'il eut adopte
+ce plan, il aurait regagne son prestige et facilement reduit ces
+provinces a l'obeissance. Nul ne fut plus ennemi de Theodoros que
+lui-meme; il semblait parfois possede d'un malin esprit qui le faisait
+etre l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes
+fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la
+rebellion dans une certaine etendue; mais toutes ses actions, du jour
+ou nous le quittames jusqu'a son arrivee a Islamgee, semblaient etre
+calculees pour accelerer sa chute.
+
+Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la _terre des
+moutons_, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau eleve de
+sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrose,
+bien cultive et tres-peuple. Les habitants en sont belliqueux et
+braves pour des Abyssiniens, et jusque-la avaient ete fideles
+a Theodoros. Ils ont plus d'une fois repousse les rebelles qui
+s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois
+auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du
+Begemder sur la frontiere de l'est, attaqua une armee, envoyee a
+Begemder par Gobaze, la battit completement et en mit a mort tous
+les hommes, excepte quelques chefs, reserves pour etre envoyes a
+l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.
+
+Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et
+approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches,
+etc. etc., de plus, quand l'empereur sejourne dans cette province,
+elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore
+dix mille hommes a l'armee, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.
+
+Aussi Theodoros leur prefere-t-il les hommes de Dembea, qui se
+montrent plus adroits dans l'usage des armes a feu.
+
+Le Begemder, dit le proverbe, _est_ le faiseur et le destructeur des
+rois. Ce fut bien le cas pour Theodoros. Apres la bataille de Ras-Ali,
+le Begemder le reconnut pour son maitre et fut ainsi la cause qu'on
+le regarda desormais comme le futur legislateur de toute la contree.
+Theodoros connaissait parfaitement les difficultes qu'il avait a
+surmonter, et ayant pris ses precautions il se crut maitre du succes.
+D'abord ce ne furent que sourires: il recompensa les chefs, flatta les
+paysans; assurant que son sejour serait court, qu'il allait partir
+d'un jour a l'autre. Le tribut annuel fut paye, l'empereur fit de
+magnifiques presents a plusieurs chefs; il leur donna une quantite de
+chemises de soie, et declara qu'aussitot que les Europeens auraient
+fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam
+et avec ses nouveaux mortiers il detruirait le repaire du principal
+rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs a venir s'etablir dans
+son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en etait fait
+des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultes qui lui furent
+nuisibles. Theodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le
+tribut d'une annee, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner
+plus amplement son armee. Il devait partir pour longtemps et ne les
+importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs
+firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars,
+le ble, le betail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le
+chemin du camp et des tresors du roi. Mais les paysans finirent par se
+fatiguer et refuserent d'ecouter plus longtemps les sollicitations de
+leurs chefs. Theodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de
+bonnes paroles, prit un ton menacant et imperieux. L'un apres l'autre
+il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon pretexte;
+c'etait pour eprouver leur fidelite. Il savait bien qu'ils finiraient
+par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les
+relacherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces
+malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir
+la delivrance de leurs chefs, apporterent tout ce qu'ils avaient comme
+rancon. A la fin, chefs et paysans s'apercurent que tous leurs efforts
+etaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maitre.
+
+Cet etat de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps,
+d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Theodoros
+vecut lui et son armee sans difficulte et sans inquietude. Il ne fit
+d'autre expedition que celle de Gondar. Il haissait cette cite de
+pretres et de marchands, toujours prete a recevoir a bras ouverts
+quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte
+d'etre inquiete dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait
+les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois
+deja Theodoros avait exhale sa rage contre cette malheureuse cite, il
+avait envoye a differentes reprises ses soldats pour la piller, et les
+riches marchands musulmans n'avaient echappe a la destruction, eux et
+leurs maisons, qu'en comptant des sommes enormes. Ce n'etait plus la
+fameuse cite de Fasilodas, la ville riche et commerciale decrite par
+les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions
+si souvent repetees du roi. Cette metropole abyssinienne ne pouvait
+plus repondre aux appels faits a sa richesse. Mais restent encore
+debout ses quarante-quatre eglises, entourees de magnifiques arbres
+qui donnaient a la capitale un aspect tout a fait pittoresque.
+Nul n'avait ose etendre une main sacrilege sur ces sanctuaires et
+jusqu'alors Theodoros lui-meme avait recule devant une telle action.
+Mais maintenant il avait habitue son esprit a la pensee du sacrilege;
+l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les tresors de Selassie
+rempliraient ses coffres vides; ces eglises devaient perir avec la
+riche cite; rien ne serait laisse que le souvenir de son passage,
+aucun toit n'abriterait plus le peuple depossede.
+
+Dans l'apres-midi du 1er decembre, Theodoros partit pour son
+expedition meurtriere, prenant avec lui seulement ses hommes d'elite,
+ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arreta pas
+jusqu'a son arrivee, le lendemain matin, an pied de la colline sur
+laquelle s'elevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles
+dans seize heures. Mais quoiqu'il fut tombe soudainement sur son
+ennemi, c'etait deja trop tard; la nouvelle de son approche avait
+couru plus vite que lui. Le _joyeux elelta_ retentissait de maison en
+maison; les habitants, epouvantes a la pensee de la terrible calamite
+que leur presageait une telle visite, affectaient cependant de
+paraitre heureux. Les deputes des rebelles avaient en ce moment quitte
+la ville, et accompagnes de quelques centaines de cavaliers, ils
+attendaient a peu de distance le resultat de la venue de Theodoros.
+Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les
+maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'eglise jusqu'a la hutte
+la plus miserable, et chassa devant lui, comme un vil betail, les dix
+mille habitants qui etaient restes dans cette grande cite. Puis le
+travail de destruction commenca: des feux furent allumes de maison en
+maison; les eglises, les palais, les habitations les plus remarquables
+du pays, ne furent bientot plus qu'un monceau de ruines noircies par
+la fumee. Les pretres regardaient ce sacrilege d'un oeil desole;
+quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres meme etaient
+alles jusqu'a maudire! Sur un ordre donne par Theodoros cent des
+pretres les plus ages furent jetes dans les flammes! Mais sa fureur
+insatiable demandait d'autres victimes. Ou etaient les jeunes filles
+qui lui avaient souhaite la bienvenue a son arrivee? N'etaient-ce pas
+leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? "Qu'on les
+amene!" s'ecria le feroce tyran, et toutes ces malheureuses furent
+jetees vivantes dans le foyer de l'incendie.
+
+L'expedition avait _fait merveille_: Gondar etait entierement detruit.
+Quatre eglises d'un rang inferieur avaient seules echappe a la ruine.
+L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal.
+Theodoros fut recu a son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs
+du triomphe qui accompagnent une victoire. Les _gens de Gaffat_
+vinrent au-devant de lui avec des torches allumees, le comparant an
+pieux Ezechias. Si l'etoile de Theodoros avait pali devant ses actes
+de barbarie, elle se voila completement a partir de ce jour; tout lui
+fut desormais contraire; le succes ne connut plus ses armes.
+
+L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils
+avancerent sans bruit mais surement, s'emparant des districts les uns
+apres les autres, jusqu'a ce que toutes les provinces accepterent
+leur autorite, s'accordant dans un commun anatheme contre le monarque
+sacrilege, qui n'avait pas hesite a detruire des eglises que les
+musulmans Gallas eux-memes avaient respectees. Tant que les soldats
+eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils
+voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de premiere
+necessite devinrent rares au camp imperial. Theodoros s'adressa aux
+chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais
+paysans a apporter des provisions. Mais les paysans ne les ecouterent
+pas, ils repondirent aux chefs: "Que le roi vous mette en liberte et
+alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien
+que vous agissez par contrainte." Theodoros ordonna alors qu'on
+torturat les chefs: "S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de
+l'argent," disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des epargnes,
+ils les envoyerent; car la torture est pire que la pauvrete; mais cela
+n'ameliora pas leur condition. Theodoros croyait qu'ils en avaient
+davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien
+envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur etaient
+journellement infliges; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs
+soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du
+despote.
+
+Les desertions devinrent plus frequentes; les chefs partaient
+ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier
+jetait son arme offensive et allait rejoindre ses freres opprimes, les
+paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnerent une
+cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Theodoros, dans
+cet etat de choses, en revint a ses moeurs primitives. Il pilla
+et nourrit son armee de son pillage. Mais les gens de Begemder ne
+voulurent pas inquieter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait
+pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il
+depecha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de
+Mahdera-Mariam contre ceux de Este, les districts d'une province
+contre ceux d'une autre plus eloignee, choisissant si possible des
+hommes qui eussent quelque animosite entre eux. D'abord il reussit
+et revint de ses expeditions avec de grandes provisions; mais ses
+terribles cruautes finirent par lasser les paysans. Se joignant aux
+deserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chasserent
+hors de chez eux, puis ils envoyerent leurs familles dans des
+provinces eloignees et cesserent de cultiver le sol a plusieurs milles
+au dela de Debra-Tabor.
+
+En mars 1867 Theodoros partit pour Kourata, la troisieme ville de
+l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce
+apres Gondar et Adowa. Mais cette fois il echoua completement. Depuis
+son expedition de Gondar tous les paysans etaient toujours en alerte
+dans tous les districts environnants: des feux de signaux etaient
+allumes, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes
+echappaient an tyran.
+
+A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches
+negociants, les pretres, tout le monde s'etait embarque emportant son
+avoir dans de petits bateaux indigenes, hors de portee des fusils de
+Theodoros, attendant tranquillement son depart pour retourner dans
+leur _home_. Theodoros eut un grand desappointement; il s'attendait
+a rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se
+venger, mais il fut encore decu. Ses soldats desertaient en masse;
+bien peu lui restaient encore, il commanda de detruire Kourata. La
+ville sacree, ses maisons, ses rues, ses arbres meme avaient ete
+consacres au service de Dieu; un tel sacrilege etait au-dessus meme de
+la sceleratesse des soldats abyssiniens. Theodoros dut s'en retourner
+a Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua a ravager les
+campagnes, mais avec bien peu de succes; chaque fois les difficultes
+etaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur premiere frayeur;
+ils se defendaient chez eux et defiaient meme les chefs elegamment
+equipes; quelques partisans encore restaient fideles a leur souverain;
+mais le jour n'etait pas eloigne ou tout prestige etant tombe il se
+trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacre.
+
+La position des Europeens etait vraiment penible. Rien n'est a
+comparer a tout ce qu'ils ont eu a souffrir pendant la derniere annee
+de leur sejour, pour plaire a ce tigre feroce, enrage et furibond.
+Theodoros etait completement change; quiconque l'eut connu dans les
+premiers jours de sa puissance n'eut plus reconnu le jeune prince
+elegant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans
+l'homicide monomane de Debra-Tabor.
+
+Peu de jours avant notre depart pour Magdala (apres l'assemblee
+politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement
+arretes, prevoyant que nous serions bientot jetes en prison et
+probablement enchaines, profiterent d'une permission anterieure qui
+les autorisait a rester aupres de Madame Flad pendant l'absence de son
+mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menacait. Mackelvie,
+l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se
+pretendant malade, demeura aussi en arriere, et bientot apres prit du
+service aupres de Sa Majeste. Mackerer, autre prisonnier, serviteur
+aussi du capitaine Cameron, etait deja au service de l'empereur,
+preferant cette position a une seconde captivite a Magdala. Ils
+s'inquietaient fort peu alors du temps qu'ils avaient a passer a ce
+service.
+
+Madame Rosenthal, a cause de sa sante, ne put alors nous accompagner.
+Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre
+son mari, mais toujours sous quelque pretexte specieux cette
+autorisation lui fut refusee jusqu'a deux mois avant notre
+elargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le meme sort, ayant
+ete confies aux _gens de Gaffat_ par son mari au moment de son depart.
+
+Le nombre des Europeens retenus par Theodoros pendant notre captivite
+a Magdala, y compris M. Bardel, etait de quinze, sans compter deux
+dames et plusieurs personnes d'une classe inferieure.
+
+Theodoros ne fut pas plutot retourne a Debra-Tabor, apres nous avoir
+envoyes a Magdala, qu'il crea, avec l'aide des Europeens, une fonderie
+de canons, de grosseurs et de poids differents, ainsi que des mortiers
+de fort calibre. Gaffat, ou la fonderie avait ete etablie, etait
+situee a quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Theodoros
+avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagne
+du surintendant des travaux. Ces jours-la les quatre Europeens
+qui n'avaient pas ete conduits a Magdala (M. Staiger et ses amis)
+habituellement venaient presenter leurs hommages a l'empereur; mais
+ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient ete mis en
+apprentissage chez les _gens de Gaffat_ et s'efforcaient de plaire a
+l'empereur qui, pour les encourager, leur fit present d'une chemise de
+soie et de 100 dollars a chacun.
+
+Un matin que, selon leur usage, ils etaient venus, Theodoros d'une
+voix pleine de colere leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas
+comme les autres. Ils s'apercurent aussitot a son ton, a ses manieres,
+qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous
+cet ordre ils se mirent a l'ouvrage. Theodoros, pour temoigner sa
+satisfaction, ordonna qu'ils fussent revetus de robes d'honneur et
+leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillerent a la
+fonderie, mais plus tard ils furent envoyes avec M. Bardel pour
+faire des routes pour l'artillerie; Theodoros, selon sa precaution
+ordinaire, en faisait faire deux a la fois, une dans la direction de
+Magdala, l'autre conduisant a Godjam; c'etait afin que tout son peuple
+aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.
+
+A cette meme epoque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrerent a des
+sources thermales, situees non loin de Debra-Tabor, ou ils s'etaient
+rendus avec l'autorisation de Sa Majeste, pour le retablissement de
+leur sante. Bien que M. Bardel ne fut pas le bienvenu, etant justement
+deteste de tout le monde, cependant une douce intimite s'etablit entre
+ces messieurs, et dans une heure d'epanchement M. Brandeis revela a M.
+Bardel un complot d'evasion projete avec ces messieurs, lui offrant
+en meme temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils
+retournerent a Debra-Tabor ou du moins a quelque distance de cette
+ville ou etait leur chantier de travail.
+
+Ils se mirent alors a l'oeuvre pour completer les divers arrangements
+a prendre, et enfin tout etant pret, ils choisirent la nuit du 25
+fevrier pour leur evasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant
+jete un coup d'oeil dans la tente ou tous se trouvaient assembles, et
+voyant que tout etait pret, pretendit avoir oublie quelque chose chez
+lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y
+consentirent; mais M. Bardel etant monte a cheval, partit au galop
+pour aller trouver Theodoros. Cet homme sans principes, que les
+Abyssiniens eux-memes regardaient avec defiance, avait bassement
+trahi, sans pitie pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'etaient
+fies a lui. Theodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que
+les quatre Europeens qu'il avait pris a son service, ainsi que M.
+Mackerer, etaient sur le point de deserter: "Mais n'etes-vous pas
+aussi un des leurs?" lui demanda Theodoros. M. Bardel avoua qu'en
+effet il faisait partie du complot; mais que c'etait afin de prouver
+son attachement a son maitre en le lui revelant; que d'ailleurs
+il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Theodoros aussitot
+l'accompagna a la tente ou les autres attendaient avec anxiete le
+retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur etonnement et leur
+effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traitre!
+
+Theodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si
+ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils repondirent qu'il leur
+tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livres aux soldats
+qui accompagnaient sa Majeste, et chacun d'eux lie a l'un de ses
+serviteurs, se vit mettre les chaines aux pieds et aux mains. Tous
+leurs compagnons furent depouilles de leurs vetements, frappes de
+verges, et plusieurs meme en moururent. Leur position des ce jour-la
+fut des plus terribles, ils furent enfermes d'abord avec une centaine
+d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent temoins de
+l'execution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient ete leurs
+camarades de lit, aussi s'attendaient-ils a chaque instant a payer de
+leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un
+certain temps Theodoros les traita un peu mieux que les autres
+prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur
+permit de mettre leurs vetements et les autorisa a avoir des
+serviteurs pour leur preparer leur nourriture.
+
+En avril 1867 la rebellion avait pris une telle extension, que, a part
+quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre,
+_le Zer Amba_, pres de Tschelga, Theodoros ne pouvait pas meme dire
+sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente etait plantee. Les
+ouvriers europeens avaient fabrique quelques fusils pour lui; mais
+craignant qu'a Gaffat ils ne fussent enleves par des rebelles,
+Theodoros se decida a les faire transporter a son camp. Il prit
+pour pretexte la reception d'une lettre de M. Flad, parut fache des
+nouvelles qu'il avait recues, et couvrit ainsi son ingratitude envers
+ses fideles serviteurs d'une excuse specieuse.
+
+Le 14 avril, Theodoros alla a Gaffat, s'arreta au pied de la colline
+sur laquelle cette ville est batie, fit appeler les Europeens et leur
+dit qu'il avait recu une lettre de M. Flad, traitant des questions
+serieuses, et que, ne pouvant se fier a eux, comme ils etaient si
+eloignes de lui, ils iraient a Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad,
+qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des
+preparatifs etaient faits pour la reception des troupes anglaises a
+Kedaref, mais que s'il etait tue ils mourraient les premiers. L'un
+des Europeens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux
+auxquels ils etaient soumis apres de longs et fideles services:
+"Tuez-nous tout a fait, s'ecria-t-il, mais ne nous deshonorez pas de
+cette maniere; si dans la lettre que vous avez recue il y a quelque
+chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant
+votre peuple? La mort est preferable a d'injustes soupcons."
+Theodoros, en colere, lui ordonna de se taire, et les envoya tous,
+sous escorte, a Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les
+suivirent; toutes leurs proprietes furent confisquees, mais plus tard
+elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments
+de travail leur ayant ete renvoyes, l'ordre leur fut donne de se
+remettre a l'ouvrage. Une fois les Europeens et les fusils en surete
+dans son camp, Theodoros quitta Debra-Tabor pour une expedition de
+maraudage; mais a Begemder il rencontra une resistance si opiniatre de
+la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.
+
+Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile
+situee an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien.
+Tout le grain avait ete enfoui, et le betail transporte dans une autre
+partie eloignee de la contree. L'un de nos delegues, que M. Rassam
+lui avait envoye, le trouva dans cette plaine et a son retour il nous
+donna les plus tristes details sur la conduite de l'empereur: les
+flagellations, la bastonnade, les executions etaient journellement
+employees, et il etait devenu si avide d'argent, qu'il avait
+emprisonne plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rancon de
+chacun d'eux a 100 dollars. Pendant son absence les _gens de Gaffat_
+se consulterent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner
+les faveurs de l'empereur, et ils deciderent de lui fabriquer un
+immense mortier. Theodoros en fut tout rejoui. Une fonderie fut
+etablie et le _Grand Sebastopol_ qui etait destine a l'ecraser et a
+etre notre moyen de salut, fut commence.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Arrivee de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
+de la reine d'Angleterre.--L'episode du telescope.--On prend soin
+de nos interets.--Theodoros ne cedera qu'a la force.--Il recrute son
+armee.--Ras-Adilou et Zallallou desertent.--L'empereur est repousse
+a Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expedition contre
+Metraha.--Ses cruautes dans cette localite.--Le _Grand Sebastopol_
+est fabrique.--La famine et la peste obligent l'empereur a lever son
+camp.--Difficultes de sa marche vers Magdala.--Son arrivee dans le
+Dalanta.
+
+Peu de temps apres que les _gens de Gaffat_, eurent ete diriges sur
+Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Theodoros a
+Dembea, le 26 avril. Leur premiere rencontre ne fut pas tres-aimable.
+M. Flad remit a Sa Majeste la lettre de la reine d'Angleterre ainsi
+que celles du general Merewether, du docteur Beke et des parents des
+premiers prisonniers. En presentant la lettre du general Merewether
+a Theodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un present de ce
+Monsieur, un excellent telescope. Theodoros lui demanda de le voir. Le
+telescope fut difficile a mettre a la portee de la vue de Theodoros,
+et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en
+place a cause de l'impatience de Sa Majeste qui lui dit: "Emportez-le
+dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce
+n'est pas un bon telescope: je sais qu'il m'a ete envoye parce qu'il
+n'etait pas bon."
+
+Theodoros ensuite ordonna a chacun de se retirer et ayant invite M.
+Flad a s'asseoir, il lui demanda: "Avez-vous vu la reine?" M. Flad lui
+repondit affirmativement, ajoutant qu'il avait ete gracieusement recu
+et qu'il avait a communiquer a Sa Majeste un message verbal de la part
+de la reine. "Qu'est-ce que c'est?" demanda aussitot Theodoros. M.
+Flad repondit: "La reine d'Angleterre m'a charge de vous informer,
+que si vous ne renvoyez pas au plus tot dans leur pays ceux que vous
+retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre
+a aucun temoignage d'amitie de sa part." Theodoros ecouta fort
+attentivement et meme se fit repeter le message plusieurs fois.
+Apres un certain silence, il dit a M. Flad: "Je leur ai demande un
+temoignage d'amitie, et ils me l'ont refuse. S'ils veulent venir et se
+battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle _femme_ si je ne les bats
+pas."
+
+Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs presents de la part
+du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres
+personnes; il avait mis a part les provisions qu'il avait apportees
+pour nous, mais tout fut envoye dans la tente royale, ainsi que 1,000
+dollars qui nous etaient destines. Theodoros s'empara de tout sous
+pretexte que les routes etaient dangereuses, et qu'il enverrait un
+mot a M. Rassam a Magdala a ce sujet. Le 29, Theodoros fit prendre de
+nouveau le telescope: l'un de ses officiers l'ayant examine le trouva
+excellent, mais Theodoros pretendit qu'il ne pouvait rien apercevoir
+au travers: "Il m'a ete envoye parce qu'il n'etait pas bon,"
+repetait-il, "c'est la meme histoire qu'il y a quelques annees lorsque
+Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans;
+mais par la puissance de Dieu j'enchainai le porteur du tapis.
+L'individu qui m'envoie le telescope a voulu se moquer de moi, c'est
+comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent
+telescope avec lequel tu ne verras rien." M. Flad fit tout ce qu'il
+put pour desabuser Sa Majeste et la convaincre que le telescope lui
+avait ete envoye comme temoignage d'amitie; mais Theodoros devenant de
+plus en plus colere, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.
+
+Le mardi 30, Theodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonca qu'il
+allait l'envoyer rejoindre sa famille a Debra-Tabor. M. Flad saisit
+cette occasion pour lui faire le recit complet des rapports que
+les rebelles avaient avec la France, et leur desir de se mettre en
+relation avec nous; il assura a Theodoros que s'il ne se conformait
+pas a la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre
+desastreuse. Theodoros ecouta avec beaucoup de froideur et
+d'indifference et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui repondit
+tranquillement: "N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai
+foi dans le Seigneur et j'espererai en lui; je ne me confie pas en
+ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros
+comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes." Il
+ajouta que bien qu'il n'eut pas enchaine M. Rassam, cela revenait au
+meme; que celui-ci ne lui aurait jamais envoye des ouvriers. Il savait
+deja du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'etaient pas ses
+amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'etait parce
+qu'il leur devait personnellement des egards. Il finit en disant:
+"Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui decidera sur le champ de
+bataille."
+
+Theodoros avait exhale sa colere a propos du telescope afin de cacher
+son desappointement sur la question politique. Il avait dit une fois
+a l'un des ouvriers, an moment ou il ecrivait a M. Flad de lui amener
+des artisans: "Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous
+me traitiez de fou, si par mon habilete je ne les oblige pas a faire
+ce que je veux." Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eut gardes
+comme otages, Theodoros recut une depeche categorique declarant "qu'il
+ne devait esperer aucun temoignage d'amitie qu'il n'eut d'abord mis
+en liberte tous ceux qu'il avait si longtemps et si deloyalement
+detenus." Sa reponse, pleine d'humilite, devait plaire a ses
+partisans; ils etaient superstitieux et ignorants et avaient une
+certaine confiance en ses paroles pleines d'esperance.
+
+Les desertions avaient considerablement amoindri les troupes de
+Theodoros. Il connaissait tres-bien la fascination qu'exerce une
+nombreuse armee dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter
+ses forces affaiblies, apres avoir pille quatre ou cinq fois Dembea
+et Taccosa, il depecha une proclamation aux paysans dans les termes
+suivants: "Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni betail. Ce n'est pas
+moi qui vous en ai prives: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et
+je vous conduirai dans des lieux ou vous aurez de quoi manger et du
+betail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la
+colere de Dieu est venue sur vous." Il fit de meme pour le district
+de Begemder qu'il avait completement detruit; et plusieurs de ces
+malheureux affames et miserables, ne sachant ou aller ni comment
+vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.
+
+La position de Theodoros n'etait pas une position enviable. Dans le
+mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls
+cavaliers qui lui restassent, quitterent son camp ouvertement en
+plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs
+serviteurs. Theodoros craignit en poursuivant les deserteurs de
+fournir une nouvelle occasion de desertion a une partie des soldats
+qui lui restaient et qui probablement auraient profite de la
+circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards.
+Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nomme Zallallou, a
+la tete de deux cents cavaliers, s'etait enfui dans sa patrie, et par
+son influence, tous les paysans de ce district s'etaient armes et
+s'etaient prepares a defendre leur pays contre Theodoros et son armee
+affamee. Le meme jour qu'il quittait le camp imperial, Zallallou
+rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, ou
+ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient
+leur fut enleve, leurs vetements leur furent arraches et ils furent
+faits prisonniers pendant quelques jours.
+
+Ce fut environ vers cette epoque que les provinces de Dahonte et de
+Dalanta prirent parti pour les Gallas, chasserent les gouverneurs que
+Theodoros leur avait imposes et s'emparerent des bestiaux, des mules,
+des chevaux appartenant a la garnison de Magdala et qui avaient ete
+envoyes dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des
+pluies, a cause de la rarete de l'eau sur l'Amba. Theodoros pouvait
+a peine appeler _son empire_ la petite portion de terrain qui lui
+restait encore de cette vaste contree qu'il possedait au commencement,
+en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'etait un roi sans royaume
+et un general sans armee. Magdala et Zer-Amba etaient toujours occupes
+par ses troupes; mais a part ces deux forts, il ne lui restait plus
+rien; son camp ne se composait que de soldats mutines ou la desertion
+avait fait de tels vides qu'a peine pouvait-il compter six a sept
+mille hommes, dont la majorite se composait de paysans qui l'avaient
+suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour
+de Debra-Tabor le pays ne presentait qu'un desert et Theodoros voyait
+arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune
+provision dans son camp et il avait a nourrir un grand nombre de
+serviteurs, le peuple de Gondar et une armee innombrable de bouches
+inutiles.
+
+Il ne fallait pas songer a piller le Begemder; les paysans etaient
+toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils etaient sur pied,
+tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portee des fusiliers qui
+accompagnaient l'empereur. Theodoros se souvint alors d'un district
+qui n'avait pas encore ete pille, c'etait le Belessa, situe an
+nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre completement les habitants,
+quelques jours auparavant il annonca qu'il allait faire une expedition
+dans une direction tout a fait opposee et pour que son armee eut
+une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui
+possedaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent,
+sous peine de mort, pour accompagner l'expedition. Les habitants de
+Belessa, loin d'etre surpris, avaient ete informes de ses projets par
+leurs espions, et Theodoros, a son grand desappointement, s'apercut
+avant d'arriver que leurs villages etaient en feu, les paysans ayant
+prefere detruire eux-memes leurs demeures que de les voir devaster.
+Sous la conduite d'un chef intrepide, Lij-Abitou, jeune homme d'une
+bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les
+paysans bien armes avaient pris position sur un petit plateau, separe
+seulement par un ravin etroit de la route que devait suivre Theodoros.
+Au grand etonnement de celui-ci, au lieu de se sauver a la vue des
+chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne
+reculerent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montes
+s'avancerent hors des rangs pour defier Theodoros lui-meme. Les
+astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'etait pas favorable,
+car apres que plusieurs des chefs qui avaient porte le defi eurent ete
+tues sur le champ de bataille, Theodoros refusa de conduire ses hommes
+en personne, et sans essayer meme de resister, il donna l'ordre de se
+retirer. Belessa etait sauve; ces voleurs affaiblis, mourants de
+faim, que Theodoros appelait des soldats passerent une nuit pleine
+d'angoisses; fatigues, affames et geles, ils n'oserent dormir, car les
+paysans auraient pu les surprendre et les attaquer a tout moment. Les
+cruautes exercees par Theodoros apres son retour de Debra-Tabor furent
+terribles; elles sont trop horribles meme pour etre racontees. A la
+fin fatigue de se venger sur des innocents, sa pensee se tourna vers
+un lieu qu'il pourrait aisement piller; c'etait l'ile de Metraha.
+
+Cette ile, situee dans la mer de Tana, a vingt milles environ an nord
+de Kourata, est separee de la terre ferme seulement par quelques
+centaines de metres. C'etait un asile protege par le caractere sacre
+des pretres et des moines qui y residaient en paix; et en meme temps
+les marchands et les proprietaires y envoyaient leurs biens et leurs
+provisions pour y etre plus en surete. Theodoros n'eut aucun scrupule
+de violer le sanctuaire de l'ile. Depuis longtemps il avait viole
+l'asile que l'eglise offre a tous et il n'hesita pas a ajouter un
+autre sacrilege a ses crimes si nombreux. A son arrivee a Metraha
+il ordonna a ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils
+etaient occupes a ces constructions, un pretre arriva dans un bateau,
+et s'approchant a portee de la voix s'informa de ce que desirait
+l'empereur. Theodoros lui dit que c'etait le grain qu'ils avaient dans
+leurs greniers. Le pretre repondit qu'ils le lui enverraient; mais
+Theodoros voulant autre chose que le grain dit au pretre qu'il n'avait
+rien a craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires.
+Il s'engagea solennellement a ne pas les inquieter, et a n'emporter
+rien que le grain qu'ils avaient. Le pretre retourna dans l'ile,
+informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec
+l'empereur, et la majorite s'etant prononcee pour satisfaire a la
+requete du souverain, il fut decide que tous les bateaux convenables
+seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui
+n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent
+dans leurs canots, et ramerent dans une direction opposee. Theodoros
+ordonna aussitot que l'on fit feu sur eux avec les petits canons qu'on
+avait apportes; on obeit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita
+encore plus l'empereur. Des que Theodoros et la meilleure partie de
+son armee eurent aborde dans l'ile, ils enfermerent tous les habitants
+qui etaient restes, dans les plus grandes maisons, et apres s'etre
+empares de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils
+avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brulerent vivants
+les pretres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque
+temps l'abondance regna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand
+canon avait ete mis a execution; le jour ou il devait etre termine
+arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxiete
+le resultat de leurs travaux. Les Europeens, consternes, apercurent
+bientot qu'ils avaient manque leur affaire. Theodoros pourtant ne se
+montra point fache, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer
+encore, que peut-etre ils reussiraient mieux une seconde fois. Il
+examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver
+la cause de l'insucces; et il s'apercut bientot qu'il etait du a la
+presence de l'eau autour du moule. On se remit aussitot a l'ouvrage,
+Theodoros fit ouvrir une grande et profonde tranchee sur le bord du
+moule. Ce drainage enleva toute humidite et une seconde tentative
+reussit completement. Theodoros fut transporte de joie; il fit de
+magnifiques presents aux ouvriers et fit preparer tout ce qui etait
+necessaire pour porter avec lui cette immense piece.
+
+Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Theodoros ne firent que
+croitre; en verite le chatiment de sa conduite perverse se faisait
+sentir bien lourdement, et pour sa fiere nature ce devait etre une
+agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Theodoros
+que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment
+pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde.
+Ils avaient fini par inspirer une telle terreur a ces soldats que pour
+les proteger et en meme temps pour empecher la desertion jusqu'a un
+certain point, Theodoros avait fait elever une grande defense au pied
+de la colline sur laquelle son camp etait etabli. Les deux ennemis se
+livraient une guerre d'extermination; Theodoros n'avait aucune pitie
+pour les paysans dont il parvenait a s'emparer; de leur cote ceux-ci
+torturaient et mettaient a mort tous les hommes du camp de l'empereur
+qu'ils pouvaient surprendre. Le recit detaille des atrocites commises
+par l'empereur pendant le dernier mois de son sejour a Begemder serait
+trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire
+qu'il brula vivants ou condamna a des morts plus cruelles encore dans
+ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage etait
+si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant
+ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colere
+sur les quelques compagnons qui lui etaient restes fideles et qui
+partageaient son sort. C'etaient des chefs qui avaient vecu des annees
+aupres de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des
+hommes ages et respectables qui l'avaient protege aux premiers jours
+de son regne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert a cause de
+leur fidelite, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire
+ses injustes violences. Plusieurs succomberent a des maladies lentes,
+dans les chaines ou dans la torture, sans autre crime que celui
+d'avoir aime leur maitre.
+
+Les desertions continuaient toujours, mais les difficultes pour
+s'echapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent
+mettaient a mort les fugitifs et les depouillaient de tout ce qu'ils
+avaient. Les portes de l'enceinte etaient gardees nuit et jour par
+des hommes fideles, et souvent il fallait beaucoup d'habilete et de
+perseverance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a ete raconte une
+anecdote qui montre a quels stratagemes les soldats etaient obliges de
+recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et
+demie environ avant le coucher du soleil, une femme se presenta a la
+porte, ayant sur la tete un grand panier plat semblable a ceux dont on
+se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les
+yeux, que son frere etait couche a tres-peu de distance de l'enceinte,
+si dangereusement blesse qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait
+bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle
+lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se presenta
+a la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant
+en meme temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle
+lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut
+entrer dans une grande colere, disant que c'etait sa femme qui s'etait
+donne un rendez-vous avec son amant; et il menaca de le denoncer a
+l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait etre loin
+et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables;
+le soldat sortit aussitot; mais comme on devait s'y attendre il ne
+reparut plus.
+
+Aux difficultes et aux ennuis suscites par un grand corps de paysans
+armes, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le
+fleau de la famine: un petit pain abyssinien coutait un dollar; un
+kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se
+procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim.
+Lorsque le grain que l'on avait derobe a Metraha fut acheve, il n'y
+eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages etait
+chose impossible, et tant que Theodoros ne changerait pas son camp,
+il ne devait pas esperer de se procurer les moindres provisions. Deja
+toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore
+etaient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient paitre dans
+l'enceinte de ce camp vicie, l'herbe y ayant deja ete broutee; et
+quant a les conduire dans un champ de verdure, loin de la, c'etait
+tout a fait impraticable. Les pauvres betes tombaient l'une apres
+l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'elevaient de
+leurs cadavres. Toutes les vaches avaient ete tuees auparavant par
+ordre de Theodoros. Un jour, apres une de ses razzias, il avait ramene
+a Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les
+paysans s'approcherent a une certaine distance et se mirent a implorer
+la pitie de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux,
+sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Theodoros allait leur
+accorder leur demande lorsqu'un de ces miserables qui le servaient lui
+dit: "Votre Majeste ignore-t-elle qu'il y a une prophetie dans le
+pays disant qu'un roi s'emparera de tout le betail; quand les paysans
+viendront et le supplieront de leur rendre leur betail, le roi se
+laissera toucher; mais bientot apres il mourra?" Theodoros repondit:
+"C'est bon, la prophetie ne s'applique pas a moi." Et immediatement il
+donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenees comme
+celles qui etaient encore dans les champs autour du camp, fussent
+abattues. L'ordre fut promptement execute et l'on m'a dit que ce
+jour-la on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes
+brulees dans la plaine a tres-peu de distance du camp.
+
+Le lendemain Theodoros, assis devant sa hutte, apercut un homme qui
+gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda
+s'il n'avait pas entendu l'ordre donne la veille. Le paysan repondit
+que oui, mais qu'il n'avait pas tue sa bete parce que sa femme etant
+morte la veille en donnant le jour a un enfant, il l'avait gardee a
+cause de son lait. Theodoros lui dit: "Pourquoi cela, ne saviez-vous
+pas que je serais un pere pour votre enfant? Mettez cet homme a mort,
+dit-il a ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour
+moi."
+
+Les fourgons etant prets, Theodoros se decida a marcher vers Magdala.
+La peste engendree par la famine et par les miasmes qui provenaient
+des monceaux de cadavres non enterres, aggravait le mauvais etat
+des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prevoir qu'avant peu de
+semaines l'armee tout entiere aurait peri de maladie ou de besoin. Le
+10 octobre, Sa Majeste commanda a ses soldats de mettre le feu a leurs
+tentes a Debra-Tabor et de detruire entierement toute trace de leur
+passage: ne laissant pour souvenir de son sejour qu'une seule eglise
+elevee en expiation du sacrilege de Gondar. Cette expedition fut la
+plus penible qu'il eut jamais faite; nul ne se fut aventure dans une
+semblable entreprise, et aucun homme n'eut tente le rude voyage
+qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'energie, toute
+la perseverance, toute la volonte de fer dont il etait doue, pour
+surmonter de si effrayantes difficultes.
+
+Theodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins
+affaiblis par la faim ou la maladie, mecontents et n'attendant qu'une
+occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs
+au contraire etait de quarante a cinquante mille, tous gens sans
+esperance et inutiles, qu'il fallait proteger et nourrir. Il avait
+encore plusieurs centaines de prisonniers a surveiller, beaucoup de
+bagages a porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un
+d'eux, le fameux _Sebastopol_, pesait a lui seul de quinze a seize
+mille livres; il etait escorte de dix chariots et le tout traine par
+des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Theodoros ne se
+laissa pas abattre par ces circonstances defavorables; il sembla
+pendant quelque temps avoir repris sa premiere energie, et traita
+ses serviteurs avec plus d'egards. Son etape journaliere n'etait pas
+longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus.
+Une partie du camp partait de grand matin, trainant les chariots, et
+protegeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui
+les suivaient toujours a une certaine distance, epiant l'occasion
+favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui
+leur avaient ete infliges par l'empereur; une autre partie restait en
+arriere pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour
+de la premiere escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour,
+emportant ce qui avait ete laisse dans la matinee. L'oeuvre de la
+journee n'etait point encore accomplie: le ble n'etant pas encore mur
+et couvrant les champs qu'ils traversaient, Theodoros les engageait,
+en leur montrant l'exemple, a arracher les epis encore verts, a les
+froisser entre les mains et a se rassasier ainsi par ce frugal repas;
+puis ils allaient se desalterer a la source voisine. De Debra-Tabor
+a Checheo, telle fut la tache journaliere de cette faible armee de
+Theodoros: des soldats atteles aux fourgons et aux chariots a la place
+des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte
+la contree ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que
+l'orge non muri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour
+ni nuit: telle fut la retraite de cette armee qui ne trouverait pas
+son egale dans toutes les annales de l'histoire.
+
+Les prisonniers furent les plus maltraites; plusieurs etaient
+enchaines des pieds et des mains, meme les Europeens; pour faire une
+courte promenade dans ces conditions c'est deja fatigant; mais faire
+un mille et demi ou deux milles, sur une route inegale, avec les mains
+et les pieds charges de fer, c'est une des plus cruelles tortures
+qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal,
+des qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules
+aux Europeens pour qu'ils n'allassent pas a pied. Au bout de quelque
+temps, M. Staiger ayant a faire un habit de gala pour l'empereur, les
+fers lui furent otes des mains ainsi qu'aux cinq autres Europeens.
+Les prisonniers indigenes reclamerent qu'on les autorisat a avoir une
+monture. Sa Majeste, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit
+dire qu'ils recevraient l'autorisation demandee moyennant un dollar
+chacun. Theodoros devait etre bien gene en verite pour exiger une
+telle misere. Plusieurs de ces prisonniers accepterent la condition et
+moyennant quelques petits presents offerts aux chefs possesseurs de
+mules, ils voyagerent plus commodement.
+
+A Aibankab, Theodoros s'arreta quelques jours afin de laisser reposer
+son armee. Pres de la s'elevent deux monceaux de pierres qui ont fait
+donner a ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire racontee
+dans le pays a ce sujet. Une reine a la tete de son armee fit une
+expedition contre les Gallas; en partant elle ordonna a chacun de ses
+soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ,
+et au retour elle donna encore l'ordre a ceux qui restaient de jeter
+chacun une pierre a cote du premier monceau. Le premier tas est
+tres-grand et le second tres-petit; on dit que la reine, jugeant par
+la difference combien grandes etaient les pertes qu'elle avait faites,
+ne s'aventura plus contre les Gallas.
+
+A Kimer-Dengea Theodoros rencontra une caravane de marchands de sel
+en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs
+marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la
+caravane lui repondit poliment, qu'il avait entendu dire par des
+marchands que Sa Majeste avait l'habitude de bruler les gens vivants
+et que par consequent il avait eu peur de se rendre aupres de lui.
+Theodoros lui dit: "Il est vrai que je suis un mechant homme, mais si
+vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traites; mais comme
+vous preferez les rebelles, j'aurai soin qu'a l'avenir vous n'alliez
+plus les trouver." Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous
+les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit
+des sentinelles a la porte et ensuite y fit mettre le feu.
+
+Les paysans de Gahinte auxquels Theodoros fit offrir une amnistie
+refuserent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur
+offrir un pardon complet, a condition qu'ils retourneraient a lui.
+Ils finirent par lui envoyer quelques pretres pour voir comment se
+conduirait Sa Majeste. Theodoros les recut tres-bien, et leur promit
+qu'il n'entrerait pas a Gahinte; il leur demandait seulement quelques
+vivres; mais pour lui prouver leur sincerite ils devaient lui envoyer
+de chaque village une personne influente qui residerait dans son camp
+jusqu'a son depart de Begemder. Heureusement pour eux les habitants
+n'accepterent pas ces conditions; Theodoros etait trop prudent pour
+s'aventurer dans leur vallee; il se contenta de ravager autour de
+son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes
+quelques pauvres miserables qui avaient ete assez simples pour aller
+le rejoindre sur la foi de sa proclamation.
+
+Theodoros arriva au pied d'une montee rapide qui mene de Begemder a
+Checheo, le 22 novembre. Jusque-la la route n'avait pas ete mauvaise;
+mais maintenant se dressait devant lui une cote perpendiculaire, ou
+il fut oblige d'abattre d'enormes rochers pour s'ouvrir une route a
+travers le basalte afin de pouvoir trainer ses chariots, ses fusils,
+ses mortiers sur le Zebite, plateau situe au-dessus de la colline.
+
+C'est vers cette epoque qu'il recut la premiere nouvelle du
+debarquement des troupes britanniques a Zulla. Une apres-midi il dit
+aux Europeens: "Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette
+nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques anes veulent me
+voler mes esclaves." Les Europeens agirent comme d'habitude, et se
+retirerent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit, a l'exception d'un
+homme age appele Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait ete souffrant
+de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent eveilles par des
+soldats, d'apres l'ordre de l'empereur, qui leur avait commande de
+les lui amener. Ils furent tous enfermes dans une petite tente sous
+l'accusation de frivoles mefaits. Il ne leur fut pas permis de
+retourner chez eux cette nuit-la; un lourd paquet de chaines furent
+apportees, mais quelques chefs ayant represente a Sa Majeste que sans
+le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de
+faire la route et de conduire les chariots; qu'ou pourrait d'ailleurs
+les enchainera leur arrivee a Magdala, Theodoros consentit a ce qu'on
+les laissat libres. Il leur permit meme de se retirer de jour dans
+leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit,
+pour leur propre surete, leur dit-il, et a cause des mauvaises
+dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule
+tente a quelques metres de la sienne; sauf les quelques premiers jours
+ils furent toujours traites comme des prisonniers pendant la nuit, et
+le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril.
+
+Depuis le grand matin jusqu'a la nuit Theodoros travaillait rudement;
+de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou
+aidait ses gens a combler quelque ravin. Nul n'eut ose se retirer
+tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni a boire ni a manger
+lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand
+il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui
+erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait a leurs depens et les
+insultait, puis il les faisait perir cruellement d'une facon ou d'une
+autre; mais, vis-a-vis des soldats, depuis son depart de Debra-Tabor,
+il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de
+verges et de les emprisonner comme c'etait son habitude auparavant.
+Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se
+placant sur une roche escarpee, il s'adressa a eux dans ces termes:
+"Je sais que vous me haissez tous; vous voudriez tous prendre la
+fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul
+et vous etes des milliers." Apres un silence de quelques secondes,
+il ajouta: "Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un
+apres l'autre."
+
+Le 15 decembre la route etant terminee, il amena ses chariots sur la
+plaine de Zebite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de
+ce district croyant que Theodoros ne pourrait jamais atteindre leur
+plateau avec tous les embarras qu'il trainait a sa suite, bien
+qu'ils fussent prets a s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient
+transporte ni grains ni bestiaux; aussi Theodoros pour la premiere
+fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite armee, et meme
+faire quelques provisions pour l'avenir. De Zebite a Wadela la route
+est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tache etait
+facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il
+s'etablit a Bet-Hor.
+
+Mais les difficultes de son entreprise etaient loin de toucher a leur
+fin, et il avait devant lui une route qui aurait decourage un tout
+autre homme que lui; quoiqu'il ne fut pas a plus de cinquante milles
+de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route
+sur la pente escarpee de deux precipices, de traverser deux rivieres,
+et de gravir deux collines a pic. Il se mit sans broncher a l'ouvrage.
+Petit a petit il fit une route digne d'un ingenieur europeen, y
+conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en meme temps, et
+tint eloignes par la terreur de son nom, Wakshum Gobaze et son oncle
+Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils
+eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils etaient inquiets
+sur la direction qu'il prendrait, et tout disposes pour leur compte
+a decamper an premier signe qui leur ferait croire que Theodoros
+marchait dans la direction des provinces qu'ils _protegeaient_. Le 10
+janvier il commenca a operer sa descente; il atteignit la vallee de
+Jeddah le 28 du meme mois, remonta la cote opposee, et campa dans la
+plaine de Dalanta le 20 fevrier 1868.
+
+
+Note:
+
+[25] Monceau de pierres.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Theodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments a cette
+epoque.--Une amnistie accordee au Dalanta.--La garnison de Magdala
+rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Europeens sont envoyes
+dans la forteresse.--Conversation de Theodoros avec M. Flad et M.
+Waldmeier sur l'arrivee des troupes.--La lettre de sir Robert Napier
+a Theodoros tombe entre nos mains.--Theodoros ravage le Dalanta.--Il
+trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
+M. Rassain et Theodoros.--Les fers sont otes a M. Rassam.--Theodoros
+arrive a Islamgee.--Sa querelle avec les pretres.--Sa premiere visite
+a l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant a
+la garnison.
+
+Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre depart de
+Debra-Tabor jusqu'a son arrivee dans le voisinage de l'Amba. Pendant
+tout ce temps, sauf quelques billets adressees a M. Rassam touchant la
+lettre de la reine Victoria, et ceux adresses a M. Flad au sujet des
+ouvriers, nous n'eumes que tres-peu de relations avec lui. Pendant
+quelque temps les porteurs de depeches rencontrerent tant de
+difficultes que Theodoros craignant que ses messages ecrits ne
+tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des
+messages verbaux. Chaque envoye nous apportait les salutations de Sa
+Majeste; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre
+du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en reponse a
+celui qu'il avait recu.
+
+La tenue officielle des courriers de l'empereur etait trop connue pour
+qu'ils pussent traverser les districts en rebellion; aussi nous
+nous rejouissions de ce que toute communication etait pour jamais
+interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune
+Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva a l'Amba
+porteur d'une lettre de Sa Majeste. Le jeune garcon avait erre de
+droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant a part ce
+qu'il recut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touche la moindre
+chose pour avoir expose sa vie; quelques individus qui avaient des
+amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous
+furent tres-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec
+celle de M. Flad, et comme ils etaient bien recompenses, nous pouvions
+leur confier les lettres les plus dangereuses. C'etait pour nous un
+amusement que d'avoir pour intermediaire, entre nous et nos amis du
+camp imperial, le messager de l'empereur lui-meme; c'etait une petite
+trahison bien permise.
+
+Apres son arrivee a Bet-Hor, Theodoros envoya une declaration aux
+districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon
+complet pour le passe, s'engageant, _par la Mort du Christ_, a ne plus
+piller ni inquieter les habitants de ces provinces s'ils rentraient
+sous sa domination. Gobaze ayant promis de defendre ces districts,
+ils refuserent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta
+voyant que Gobaze au lieu de venir vers eux se tournait du cote de
+Theodoros, penserent qu'apres tout c'etait peut-etre le meilleur
+parti a prendre que d'accepter les offres de la depeche. Ne pouvant
+resister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du
+maitre. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se decida a s'opposer par
+la force des armes a toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet
+de ravager la province. L'empereur ayant toujours parle, a tous ses
+gens, de M. Rassam, dans des termes tres-affectueux, celui-ci fut
+charge, par le chef de l'Amba, d'ecrire a Theodoros pour le feliciter
+de son arrivee dans le voisinage. Cette circonstance se repeta dans
+toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces
+lettres furent toujours bien traites par Sa Majeste. Theodoros ecrivit
+aussi une ou deux fois a M. Rassam, et nous eumes une repetition de la
+correspondance edifiante et polie qui s'etait echangee deja entre eux
+dans les beaux jours qui suivirent notre arrivee.
+
+Le mois de janvier 1868 fut pour nous une periode de grande
+preoccupation morale, qui dura jusqu'a la fin de l'affaire
+abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensite a mesure que nous
+touchions an denoument, car nous savions bien que c'etait notre vie
+qui etait en jeu. Mais il y a quelque chose dans la duree meme des
+evenements trop preoccupants, qui emousse la sensibilite et endurcit
+le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais a la
+longue on arrive a tout supporter pour ainsi dire avec indifference
+et impassibilite. Nous avions eprouve tant de secousses depuis trois
+mois, tant de fois nous nous etions attendus a etre tortures ou tues,
+que les jours ou nous fumes en realite places entre l'espoir d'une
+delivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup,
+et une fois passee, nous n'y avons en quelque sorte plus pense.
+
+Theodoros, etant reconcilie avec _ses enfants_ du Dalanta, la tache
+lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aiderent
+dans la construction de ses routes, d'autres lui apporterent une
+partie de leurs provisions a Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba
+pouvant desormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte,
+ils se rendirent aupres de lui, ne laissant sur la montagne que
+quelques hommes ages et les sentinelles ordinaires pour garder les
+prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave
+lieutenant Goji, accompagnes de sept ou huit cents hommes, partirent
+pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'eloignerent pas sans battement
+de coeur a la perspective de la reception qui leur serait faite par
+Theodoros. Ils adoraient a distance leur empereur, mais le redoutaient
+en s'approchant de lui. Sa Majeste cependant les recut tres-bien; mais
+ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement;
+pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paraitre
+en aucune facon son mecontentement a regard de quelques-uns.
+
+Quelques jours plus tard, etant arrive dans le Dalanta, il renvoya sa
+garnison de Magdala, pour accompagner a l'Amba les prisonniers qu'il
+avait avec lui, y compris les Europeens, et par la meme occasion il
+envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux
+ouvriers. Il fut aussi permis a Madame Rosenthal d'accompagner
+l'expedition, et tous arriverent a l'Amba dans l'apres-midi du 26
+janvier. Les cinq Europeens etant arrives on donna la hutte de
+l'interprete a M. et a Madame Rosenthal; la plus grande dont on put
+disposer fut reservee pour les autres. Nous etions bien heureux d'etre
+tous reunis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses a nous
+raconter, et nous avions aussi beaucoup a leur dire sur notre facon
+de vivre. Nous etions surtout tout joyeux de l'arrivee de Madame
+Rosenthal, car notre crainte mortelle etait qu'une colonne flottante
+de notre armee ne fut detachee du corps principal, pour etre envoyee
+au-devant de Theodoros afin de lui couper la retraite vers la
+montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame
+Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractere de Theodoros, qui
+avait probablement garde ces prisonniers comme une garantie contre la
+fuite de ses captifs de Magdala.
+
+Les envoyes allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois
+meme deux fois dans un jour, du camp a l'Amba. Tout d'abord nous
+avions vu avec crainte l'arrivee de Theodoros dans le voisinage a
+cause de la facilite des communications; mais comme c'etait un mal
+contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolames comme nous
+pumes, et tout en craignant un sort pire nous nous repetames qu'il
+fallait en esperer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage
+de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montre
+toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre,
+nous avait tenus an courant de ce que faisait Theodoros et de toutes
+leurs conversations. Il nous ecrivit au commencement de fevrier pour
+nous informer que, d'apres certains entretiens qu'il avait eus avec
+les officiers de la maison de l'empereur, il etait certain que Sa
+Majeste connaissait le debarquement de nos troupes. De plus, M. Flad
+avait recu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie,
+pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si
+Theodoros pouvait esperer que les intentions de l'Angleterre a son
+egard etaient toujours pacifiques.
+
+Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majeste ne fut
+an courant du debarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu
+sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder
+le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il etait arrive dans le
+voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait
+souvent donne des preuves qu'il s'attendait sous peu a se rencontrer
+avec des soldats europeens. Le 8 fevrier, Theodoros dit a M.
+Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien eleve et tres-intelligent
+(pour lequel l'empereur avait eu certains egards, bien que plus tard
+il l'ait mene un peu rudement), qu'il avait recu des nouvelles de la
+cote qui l'informaient du debarquement de nos troupes a Zulla. Le
+lendemain il fit venir M. Flad, l'attira pres de lui et lui dit: "Les
+gens dont vous m'avez apporte une lettre, et que vous disiez devoir
+venir sont arrives et out debarque a Zulla. Ils sont venus par la
+plaine salee. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle
+de la plaine salee est tres-malsaine."
+
+M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde,
+c'etait la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient
+atteindre la chaine de montagnes d'Agame, Theodoros lui repondit:
+"Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficultes, mais
+pour eux c'aurait ete un jeu que de faire des routes. Il me semble que
+c'est la volonte de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que
+je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne
+pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezechias et de
+Sennacherib." Theodoros paraissait d'un calme affecte pendant cette
+conversation. Deux jours apres il dit a quelques ouvriers: "Il n'y
+en a pas pour longtemps avant que je voie une armee europeenne
+disciplinee. Je suis comme Simeon: il etait vieux, mais avant de
+mourir il eut le coeur rejoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je
+suis bien vieux; mais j'espere que Dieu m'epargnera pour voir ces
+soldats europeens. Mes soldats ne sont rien compares a une armee
+disciplinee dans laquelle mille hommes obeissent an commandement
+d'un seul." Evidemment il conservait l'espoir que les evenements qui
+allaient se passer tourneraient a son avantage. Une autre fois il dit
+a M. Waldmeier: "Nous avons une prophetie dans le pays qui dit qu'un
+roi europeen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, apres
+cela, un roi regnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait
+jamais regne. Cette prophetie est sur le point de s'accomplir, mais je
+ne sais si je sois le roi designe ou si ce sera un autre."
+
+Nous fumes tres-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions
+toujours pense qu'il connaissait le debarquement de nos troupes; mais
+comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous etions dans le
+doute a cet egard, et nous craignions sa premiere colere lorsqu'il
+apprendrait cet evenement.
+
+Le 15 fevrier une lettre du commandant en chef, adressee a Theodoros,
+nous fut remise par le delegue qui en avait ete charge, parce qu'il
+redoutait de la remettre a main propre. Cela nous mettait dans une
+position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en
+amharie, il valait mieux qu'elle ne fut pas arrivee entre les mains
+de Theodoros, attendu que sur plusieurs points tres-importants, cette
+traduction avait, dans une autre circonstance, donne un sens tout
+different de l'original. J'etais tout rejoui du langage plein de
+fermete du commandant.
+
+La lettre etait aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et
+fier, meme dans ma captivite, qu'un general anglais eut enfin dechire
+le voile de fausse humilite qui trop longtemps avait obscurci le genie
+fier et intrepide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifies par
+la conviction que l'heure avait sonne ou le droit prevaudrait sur
+l'injustice, et ou l'impitoyable despote qui avait agi a notre egard
+avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son
+iniquite.
+
+Vu les dernieres nouvelles que nous avions recues du camp imperial,
+nous craignimes que Theodoros voulut se venger sur nous de tous
+ses desappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans
+renverses par le debarquement de notre armee; c'est pourquoi nous
+decidames de garder le document important qui nous etait tombe
+accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une
+arme defensive toute puissante, dans le cas ou un changement aurait
+lieu dans la conduite que Theodoros avait adoptee, depuis que nous
+avions appris l'arrivee des hommes envoyes pour effectuer notre
+delivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas a
+craindre constamment.
+
+La conduite pacifique de Theodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les
+habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et desireux de lui
+prouver leur devouement, firent tout ce qui etait en leur pouvoir,
+charriant ses provisions a l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous
+sa direction. La fidelite avec laquelle il avait garde sa parole
+vis-a-vis des habitants du Dalanta decida d'autres districts du
+voisinage a lui envoyer des deputations pour implorer leur pardon, lui
+offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements,
+s'il voulait leur accorder les memes faveurs qu'an peuple du Dalanta.
+Si Theodoros avait ete sage, il avait la une excellente occasion de
+regagner une portion de ce royaume qui lui echappait; et s'il eut
+toujours ete fidele a sa parole, toutes les provinces l'une apres
+l'autre, degoutees de la pusillanimite de leurs chefs de revolte,
+seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur etait trop
+amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne
+lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le
+district etait excessivement riche en grain et en betail, insouciant
+de son veritable interet, le 17 fevrier il donna l'ordre a ses soldats
+d'aller fouiller les maisons des paysans.
+
+Pris a l'improviste, un tres-petit nombre d'entre eux chercherent a
+resister. Theodoros reussit donc an dela de son attente: grains et
+bestiaux affluaient an camp; et afin d'economiser ses provisions,
+Theodoros autorisa les habitants de Gondar, qui etaient encore avec
+lui, a s'en aller vivre ou bon leur semblerait, avec leurs femmes et
+leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son
+depart de Checheo, il avait organise une bande de pillards composee
+uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp:
+Theodoros etait tout rejoui de leur air martial, et l'une d'elles
+ayant tue un chef inferieur et lui ayant apporte le sabre de son
+adversaire, il en fut tellement enchante, qu'il lui donna un
+commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions
+assez le caractere de l'empereur pour savoir que si une fois encore
+il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitot cette
+politesse, cette amenite qu'il nous avait montree dans ces derniers
+temps, et que probablement le debarquement de nos troupes changerait
+ses dispositions a notre egard. Nous ne fumes donc pas etonnes
+d'entendre dire qu'il s'etait pris de querelle avec les Europeens qui
+se trouvaient encore aupres de lui. Il est probable aussi que vers
+cette epoque quelque copie du manifeste du commandant envoyee aux
+differents chefs, lui etait tombee entre les mains, attendu qu'on
+l'a retrouvee parmi ses papiers apres sa mort. Sans cela on ne
+comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre
+raison il commenca a suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant
+de se tenir prets a travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne
+leur permit pas de se rendre a leur ouvrage.
+
+Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se
+mit a causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'armee
+anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait
+un acte de sagesse de la part de Sa Majeste de se rendre favorable
+l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute
+l'Abyssinie. L'officier s'etant hate de rapporter cette conversation a
+Theodoros, celui-ci entra dans une grande colere et fit appeler tous
+les Europeens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande,
+qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux
+ardents ces pauvres etrangers et tenant son epee a la main d'une facon
+menacante. A la fin il s'arreta devant M. Waldmeier, et l'interpella
+dans des termes insolents: "Qui etes-vous? chien que vous etes. Rien
+qu'un ane, un miserable venu d'un pays eloigne pour etre mon esclave,
+que j'ai paye et nourri des annees? Que pouvez-vous comprendre, vous,
+mendiant, a mes affaires? Est-ce que vous pretendez m'enseigner ce que
+je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que
+vous comprenez quelque chose a cela?" Puis il se jeta sur le sol et
+lui dit: "Prenez mon epee et tuez-moi; mais ne me deshonorez pas," M.
+Waldmeier tomba alors a ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se
+leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever a son tour, il
+lui ordonna de le suivre.
+
+Le 18 fevrier Theodoros etablit son camp sur le plateau du Dalanta,
+et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur telescope, pouvaient
+suivre une partie de l'armee en marche sur la route qui descend
+jusqu'an Bechelo. Theodoros avait capture environ un millier de
+prisonniers lorsqu'il avait devaste le Dalanta, et c'etaient ces
+hommes qui, accompagnes d'une forte escorte, marchaient vers le
+Bechelo; mais ils etaient a peine a mi-chemin, que l'empereur leur fit
+dire de retourner dans leur province.
+
+Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le
+camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui
+etaient restes a Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte
+de trahison de la part de leur maitre, car cela ne presageait rien de
+bon pour eux malgre les privations qu'ils avaient eu a supporter, dans
+l'accomplissement des charges dont ils avaient ete investis. Nous
+eumes beaucoup de peine a trouver des messagers qui voulussent
+traverser la vallee du Bechelo a cause de l'etat de trouble du pays,
+depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apporterent
+etaient assez bonnes. Sa Majeste s'etait reconciliee avec M. Waldmeier
+et traitait de nouveau ses ouvriers avec egard et douceur. Cependant
+Theodoros ne les avait pas encore autorises a aller travailler, et
+ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne,
+precaution a laquelle il avait renonce pendant quelque temps. Il
+causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Europeens, de
+l'arrivee de nos troupes; parfois il temoignait le desir de se battre
+avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout a fait
+conciliantes. Il avait parle de nous en dernier lieu avec durete;
+mais contrairement a son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec
+colere. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait
+grandement offense quelques annees auparavant. Cette dame y faisait
+allusion a l'invasion probable des Anglais et des Francais, et
+ajoutait qu'elle ne croyait pas que Theodoros en eprouvat de la
+crainte. Celui-ci disait alors: "Madame Flad a raison: ils approchent,
+et je ne les crains pas."
+
+Le 14 mars, Sa Majeste suivie de tous ses chariots, ses canons, ses
+mortiers, arriva dans la vallee du Bechelo. D'apres une lettre que
+nous recumes de M. Flad, il paraissait que Sa Majeste avait grande
+hate d'arriver a Magdala. Les Europeens etaient toujours traites
+convenablement, mais strictement surveilles jour et nuit. Evidemment
+l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans
+le camp britannique. Il dit une fois a M. Waldmeier, en qui il avait
+plus de confiance qu'en personne: "Par la charite et par l'amitie ils
+auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent
+avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'epargneront pas. Eh
+bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai."
+
+Le 16 il depecha un envoye a l'Amba pour annoncer a ses gens la bonne
+nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani
+aussitot lui ecrivit pour le feliciter de ses succes. M. Rassam
+certainement merite des eloges quant aux efforts constants qu'il a
+faits, pour faire naitre chez Theodoros cette amitie que notre consul
+ressentait a l'egard de ce souverain, et afin de le convaincre de la
+sincere admiration et du profond devouement que le temps n'avait pas
+affaiblis, et que meme la captivite et les chaines ne purent
+detruire. La position officielle de M. Rassam l'avait place bien plus
+avantageusement que les autres prisonniers a la cour d'Abyssinie, elle
+lui permettait de se faire des amis de tous les delegues royaux, et de
+tout le personnel specialement attache a Sa Majeste; aussi, soit an
+camp, soit a l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui.
+Ne connaissant pas la source des liberalites de M. Rassam, les
+courtisans, et Sa Majeste elle-meme, finirent par croire que M.
+Prideaux et moi, etions des etres inferieurs, des individus sans
+importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied
+d'egalite avec l'homme eminent, liberal et beau parleur, qui seul et
+en dehors de toute consideration, complimentait Sa Majeste.
+
+Theodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand
+matin, le 18, il expedia M. Flad, son secretaire et plusieurs
+officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amities pour ce consul, afin
+d'avertir le chef de l'Amba qu'il eut a oter les fers de _son ami_.
+Theodoros dans cette lettre a M. Rassam, oubliant sans doute que
+plusieurs fois deja il avait fait mention de ses fers, lui disait
+qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoye a
+Magdala il avait simplement charge ses gens de le surveiller, mais non
+de le charger de chaines. Il lui fit passer egalement 2,000 dollars,
+et lui fit dire qu'a cause de l'etat de revolte du pays il n'avait pu
+aller le saluer, et qu'il esperait qu'il voudrait bien accepter, en
+meme temps que les dollars, un present de cent moutons et de cinquante
+vaches. Il n'etait fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et
+j'avoue que nous fumes assez fous pour nous sentir fort malheureux de
+cela. Probablement que vingt mois de captivite avaient affaibli
+aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre
+circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste,
+nous eumes bientot oublie cette impression, a la pensee que
+l'independance et la liberte allaient etre notre partage des que le
+drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il parait que notre
+mecontentement avait ete remarque et un espion etait parti aussitot
+pour le camp de Sa Majeste afin de l'informer que nous avions ete
+tres-faches que l'ordre n'eut pas ete donne de nous oter nos fers.
+
+Le meme soir M. Flad retourna au camp imperial, qui etait deja etabli
+sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain
+matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous
+avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout
+de M. Prideaux et de moi; M. Flad repondit a Sa Majeste que nous
+etions en bonne sante, mais faches qu'il eut fait une difference entre
+nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation,
+puis il repondit a M. Flad: "J'ai su que lorsqu'on les mit dans les
+chaines M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs
+avaient ete tres en colere. Je ne suis pas fache contre eux, ils ne
+m'ont fait aucun tort; des que je serai aupres de M. Rassam, je leur
+oterai aussi leurs chaines.
+
+M. Flad expliqua alors a Sa Majeste combien nous avions ete decus; que
+des gens qui avaient entendu l'ordre apporte d'enlever les fers de
+M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux
+etaient compris dans cette faveur, et avaient aussitot couru pour nous
+annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait
+ete aussi tres-fache que ses compagnons n'eussent pas le meme sort que
+lui, qu'ils lui en avaient demande la raison, mais que ne connaissant
+pas les motifs de Sa Majeste, il n'avait pu leur repondre. Theodoros
+toujours souriant repondit: "S'il y a seulement un peu d'amitie, tout
+ira bien."
+
+Le 25 mars, dans la soiree, l'empereur etablit son camp sur le plateau
+d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui
+avait ete traine jusqu'au pied de la montagne; et certes c'avait ete
+un rude travail.
+
+De bonne heure, dans la matinee du 26, les pretres de l'Amba et tous
+les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orne,
+se rendirent a Islamgee pour feliciter l'empereur de son arrivee.
+Theodoros les recut avec beaucoup d'affabilite et les renvoya en leur
+disant: "Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je
+le partagerai avec vous. Vous serez vetus comme moi-meme et je vous
+nourrirai de mon ble." Ils etaient sur le point de partir lorsqu'un
+vieux pretre bigot, qui s'etait toujours montre notre ennemi, se
+retournant, s'adressa a Sa Majeste dans les termes suivants: "Oh! mon
+souverain, n'abandonnez pas votre religion!" Theodoros tout a fait
+surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le pretre aussitot
+s'ecria d'un ton eleve et avec vivacite: "Vous ne jeunez plus, vous
+n'observez plus les fetes des saints; je crains que vous ne suiviez
+bientot la religion des Francais." Theodoros se tournant alors vers
+quelques-uns des Europeens qui etaient pres de lui, leur dit: "Tous
+ai-je jamais parle de votre religion? Vous ai-je jamais montre
+quelques desirs de suivre votre croyance?" Ils lui repondirent:
+"Certainement non." Puis s'adressant aux pretres qui ecoutaient avec
+mecontentement cette conversation, il leur dit: "Jugez cet homme."
+Les pretres ne se consulterent pas longtemps et ils s'ecrierent d'un
+commun accord: "L'homme qui insulte son roi est digne de mort." Les
+soldats aussitot se jeterent sur lui, lui dechirerent les vetements et
+l'auraient tue sur place si Theodoros n'eut modifie le jugement. Il
+ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyat a l'Amba et que
+pendant sept jours il ne lui fut donne nipain ni eau.
+
+Un autre pretre qui, dans une autre circonstance avait aussi insulte
+Sa Majeste fut envoye en prison en meme temps. Ce pretre avait dit
+a quelques-uns des espions de l'empereur maitre portait trois
+_matabs_[26]: l'un parce qu'il etait musulman ayant brule les eglises;
+le second parce qu'il etait Francais, n'observant plus les jours
+de jeune; le troisieme pour faire croire a son peuple qu'il etait
+chretien.
+
+Le lendemain matin nous fumes eveilles par le joyeux _elelta_, espece
+de cri aigu pousse par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un
+grand et heureux evenement. Dans cette circonstance quelque chose
+de plaintif et de tremblant etait mele a ce cri de joie oblige qui
+accueillit Theodoros dans l'Amba. Des tapis furent etendus sur
+l'espace ouvert devant son habitation, le trone fut apporte et
+somptueusement pare de soie, et le parasol imperial fut deploye pour
+proteger Sa Majeste des rayons brulants du soleil. En voyant tous ces
+preparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assembles
+au-devant de la maison imperiale, nous nous attendions a etre appeles
+bientot pour une assemblee semblable a celle de la reconciliation de
+Zage. Nous fumes trompes dans notre attente; ce n'etait que pour une
+affaire privee que l'empereur avait quitte son camp et avait convoque
+une cour de justice.
+
+Depuis longtemps plusieurs accusations avaient ete insinuees contre
+deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa
+Majeste desirait faire une enquete; elle ecouta tranquillement les
+accusateurs, et ayant egalement entendu la defense, elle demanda
+l'opinion des chefs presents. Ils lui conseillerent d'oublier les
+accusations en vertu des bons services anterieurs rendus par les
+accuses; ajoutant que toutefois on ne pourrait desormais avoir
+confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait deserte auparavant,
+et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant
+qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus
+si l'ennemi se presentait devant l'Amba pendant l'une des absences de
+l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi
+au lieu de defendre la place. L'empereur accepta cette decision et
+declara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison
+actuelle partirait le meme jour pour le camp. Mais comme les
+provisions de grain pouvaient etre un fardeau pour eux, on les
+laisserait; il donnerait egalement l'ordre aux ecrivains de faire un
+recit detaille de tout ce qu'ils avaient delibere, et pour que la
+chose se fit ainsi qu'il l'avait decide, il les payerait en argent et
+garderait le grain. Il fit aussi venir les deux pretres condamnes la
+veille, les fit mettre en liberte, et leur dit qu'il les pardonnait,
+mais qu'ils devaient quitter le pays immediatement. Avant de partir
+Theodoros envoya dire a M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu
+l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigue; il
+ajouta: "Vos gens sont tout pres, ils viennent pour vous delivrer."
+Les soldats de la garnison etaient fort mecontents de partir, aussi
+furent-ils tres-rejouis lorsque le lendemain de bonne heure ils
+apprirent que Theodoros avait donne contre-ordre. Il leur pardonnait,
+disait-il, a cause de leurs longs et fideles services. Le ras fut mis
+a la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut
+envoye pour prendre sa place, tandis que la garnison etait renforcee
+de quatre cents mousquetaires.
+
+Il est probable que Theodoros desirait connaitre la quantite de ble
+que possedait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il
+est probable aussi que la clemence dont il usa vis-a-vis des soldats,
+etait due a la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses
+ordres de pillage; ils etaient d'ailleurs bien disposes a son egard vu
+l'argent qu'il leur avait distribue peu de temps auparavant.
+
+
+Note:
+
+[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du
+cou et qui est un signe que l'on appartient a la religion chretienne
+d'Abyssinie.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Nous sommes comptes par le nouveau gouverneur et obliges de dormir
+tous dans la meme hutte.--Seconde visite de Theodoros a l'Amba.--Il
+fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
+delivres de nos chaines--L'operation decrite.--Notre reception
+par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sebastopol_ arrive a
+Islamgee.--Conversation avec Sa Majeste.--Les prisonniers encore
+enchaines sont delivres de leurs fers.--Theodoros ne peut voler ses
+propres bestiaux.
+
+Le 28 mars, nous tous, a l'exception de M. Rassam, fumes appeles et
+places en ligne pour etre comptes par le nouveau ras; pais, environ
+vers les dix heures du soir, comme nous etions a nous deshabiller,
+Samuel vint nous informer qu'il avait recu des ordres pour nous
+entasser tous, excepte H. Rassam, dans une meme hutte pour cette nuit;
+toutefois comme aucune d'elles n'etait assez spacieuse, il avait
+obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et
+M. Kerans furent places ensemble et quatre miserables de triste
+apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumees, furent postes
+de chaque cote de la porte pour prevenir toute evasion. Samuel et deux
+chefs dormirent dans la meme chambre que M. Rassam et j'ai toujours
+soupconne que Samuel cette fois etait la plutot comme prisonnier que
+comme gardien.
+
+Nous dormimes fort peu, nous nous attendions a un changement
+quelconque dans la matinee. Dix ou quinze soldats, les plus grands
+scelerats du camp, avaient ete ajoutes a notre garde de jour, et nous
+fumes encore plus inquiets lorsque, dans la matinee du lendemain,
+nous apprimes que Theodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le
+courant de la journee pour passer en revue la garnison.
+
+Environ vers trois heures de l'apres-midi quelques-uns de nos
+domestiques se precipiterent dans notre tente pour nous dire que
+Theodoros venait d'arriver a l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre.
+Un instant apres M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de
+la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majeste avait le temps
+en sortant de l'eglise elle le ferait appeler. Une tente en flanelle
+rouge, embleme de la royaute, fut dressee aussitot et des tapis furent
+etendus tout autour. Mais lorsque Theodoros sortit de l'eglise il
+etait dans une grande colere; il saisit un pretre par la barbe et lui
+dit: "Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne
+puisse m'engager a le faire, je me couperai la gorge." Il jeta ensuite
+son epee sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'eveque, en un
+mot se conduisit tout a fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela
+M. Meyer qui se tenait a quelque distance, et lui commanda d'aller
+aupres de M. Rassam pour lui dire de sa part: "Vos troupes arrivent.
+Je vous ferai mettre dans les fers a cause de cela. Je n'ai pas obtenu
+ce que je voulais. Tenez aupres de moi avec le meme vetement que vous
+portiez auparavant.
+
+Nous etions tous tres-craintifs an sujet de cette entrevue, Theodoros
+etant dans de tres-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa
+bien. Aussitot que M. Rassam s'approcha de la tente imperiale,
+Theodoros alla a sa rencontre, lui toucha la main et le pria de
+s'asseoir. Il lui dit alors: "Je ne vous dirai pas que je n'ai pu
+apporter mon trone puisque vous savez qu'il est a Magdala, mais par
+egard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous representez aupres
+de moi, je desire etre assis sur le meme tapis que vous." Au bout d'un
+instant il dit a M. Rassam: "Ces deux personnes qui sont venues avec
+vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez repondre
+d'elles, je ferai ouvrir leurs chaines." M. Rassam se leva et lui dit:
+"Non-seulement je reponds de ces personnes; mais si elles faisaient
+quelque chose qui deplut a Votre Majeste, ne dites pas, c'est M. Blanc
+ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi." Theodoros
+alors dit a M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre
+qu'on nous delivrat de nos chaines, et comme Sa Majeste insista, M.
+Bassam nomma M. Flad et Samuel.
+
+Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad
+pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrivee de M. Flad et de
+Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam ou M. Flad nous
+fit de la part de Sa Majeste la communication suivante: "Vous n'etes
+ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous etes. Je vous ai
+charges de chaines parce que j'en avais fait autant a M. Rassam;
+maintenant je vous delivre de ces chaines parce que ce dernier veut
+bien repondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour
+vous et pour moi."
+
+Apres cela on nous fit asseoir; un coin de fer fut enfonce a l'endroit
+ou les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermediaire fut
+juge suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir
+furent passees an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos
+jambes sur une grande pierre apportee la tout expres. De chaque cote
+un grand baton fut fixe dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes
+se mirent a marteler de toute leur force se servant de la pierre comme
+point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit a petit
+les chainons s'ouvrirent jusqu'a ce que l'espace fut assez grand pour
+passer le pied.
+
+La meme operation se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une
+demi-heure pour ouvrir mes chaines et un peu plus de temps pour ouvrir
+celles de M. Prideaux. Bien que tres-heureux a la perspective d'avoir
+le libre usage de nos membres, toutefois l'operation qu'il nous avait
+fallu souffrir avait ete rude. Comme nous etions en faveur, les
+soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser,
+cependant la douleur etait parfois intolerable, car de temps en temps
+le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la
+pression etait si forte qu'il nous semblait que notre jambe fut mise
+en pieces.
+
+Nous nous mimes aussitot a marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi
+legeres que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous
+vacillions comme un homme ivre; si nous venions a rencontrer une
+petite pierre nous levions involontairement le pied a une hauteur
+ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le
+plus leger exercice etait suivi d'une grande fatigue.
+
+Theodoros ayant temoigne le desir que nous lui fussions presentes en
+uniforme, nous nous habillames aussitot que nous fumes libres. Comme
+j'avais ete le premier debarrasse de mes fers, j'etais pret lorsque
+M. Prideaux entra; mais il etait a peine delivre, et il prenait ses
+vetements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoyes
+par Theodoros pour nous faire hater.
+
+Connaissant l'humeur changeante de leur maitre, tous les chefs
+presents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M.
+Prideaux par un: "Hatez-vous, hatez-vous!" Agite, et depuis des mois
+ayant perdu l'habitude des vetements civilises, et de plus, incapable
+de diriger promptement ses pieds, dans sa precipitation il dechira
+ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant
+attendre plus longtemps nous dumes partir. Heureusement que nous
+avions quelques epingles sous la main; et que le chapeau faisant
+office d'ecran, l'accident fut cache, sinon repare. A notre arrivee
+dans la tente imperiale, Sa Majeste, apres nous avoir cordialement
+salues, nous dit.
+
+"Je vous ai enchaines parce que votre peuple croyait que je n'etais
+pas un roi puissant; maintenant que vos maitres vont arriver je vous
+ai relaches pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien;
+Christ m'est temoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur
+contre vous trois. Vous etes venus dans mon pays connaissant la
+conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien.
+Asseyez-vous."
+
+Lorsque nous fumes assis, il commanda qu'on nous servit du tej, et se
+mit a causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: "Je suis
+comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un
+avortement, une fille ou un garcon; j'espere que ce sera un garcon.
+Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres a la fleur de
+leur age, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prematurement
+retranches; quant a ma fin, Dieu seul la connait." Il presenta ensuite
+son fils a M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si
+notre demeure etait confortable: M. Rassam lui ayant repondu que grace
+a sa protection nous avions tout ce que nous desirions, et que Sa
+Majeste serait contente si elle voyait la gentille habitation que
+nous occupions. Theodoros levant les yeux an ciel lui dit: "Mon
+ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous
+voudrez, meme ma propre chair, et je vous le donnerai."
+
+Sa Majeste pendant tout le temps de l'entrevue, fut tres-polie;
+Theodoros nous parut enchante des reponses de M. Rassam et rit a
+coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittames il nous fit
+accompagner a nos tentes par son fils et quelques-uns des Europeens.
+
+J'ai entendu dire par deux des Europeens qui etaient presents,
+qu'avant, comme pendant notre entrevue, Theodoros s'etait montre plus
+cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous otait nos fers, il
+eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit:
+"M. Stern m'avait blesse, mais il faudrait qu'il arrivat bien des
+choses avant que je le blessasse, lui." Il lui dit encore: "Je me
+battrai; vous pourrez voir mon corps etendu sans vie et vous direz
+alors: Voila un homme mechant qui m'a deshonore moi et les miens, et
+peut-etre que vous ne m'ensevelirez pas."
+
+Apres qu'il nous eut quittes, Theodoros passa en revue ses troupes et
+leur parla de nous: "Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-la;
+ce sont des delegues; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi
+ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-la je les tuerai s'ils
+m'insultent." Comme il passait la porte pour retourner a son camp, il
+appela le ras et lui dit: "M. Rassam et ses compagnons ne sont pas
+prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux
+seulement."
+
+Cette nuit-la nous n'eumes aucun garde dans l'interieur de notre
+chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusames point de la permission
+de nous promener dans tout l'Amba, nous restames tranquillement dans
+notre enceinte.
+
+En arrivant a son camp, Theodoros rassembla ses gens et leur dit:
+"Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce
+n'est point un faux bruit, c'est la verite." Un soldat etant sorti des
+rangs, s'ecria: "Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons."
+Theodoros regarda cet homme et lui dit: "Vous etes fou! vous ne savez
+ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des elephants, des
+fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre
+eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en etait ainsi, ils
+ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre a mort M. Rassam, parce
+qu'il a appele ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort:
+il est vrai que je l'ai charge de chaines, mais c'est votre faute a
+vous, gens de Magdala, vous auriez du me donner de meilleurs conseils.
+Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui
+arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes tresors et me
+tueraient ainsi que vous."
+
+Le lendemain matin, 30, un message fut envoye aux ouvriers europeens
+demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il
+y avait encore bien des rochers a franchir. En partant pour aller
+travailler on leur enleva les chaines des pieds, ou les enchaina deux
+a deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente
+fut dressee pour eux, et a leur arrivee on leur donna du tej, de la
+viande et du pain, de la part de Sa Majeste.
+
+Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne reception
+que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait
+subitement de dessein, et que souvent meme il temoignait une grande
+amitie, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre
+a mort ses pauvres dupes. Cependant nous etions assez heureux et nous
+avions assez de courage, sachant que la fin etait proche; nous avions
+tout remis entre les mains de Dieu, et nous esperions que tout irait
+bien.
+
+Le 1er avril nous apprimes que la veille Theodoros s'etait enivre et
+avait beaucoup bavarde. Vers dix heures du matin un grand nombre de
+soldats arriverent en toute hate du camp. (Ces mouvements brusques des
+soldats nous deplaisaient toujours.) Mais an lieu de se diriger vers
+notre enceinte, ainsi que nous l'avions craint, ils allerent dans
+la direction des magasins, et bientot apres nous les vimes passer
+revenant sur leurs pas et portant les canons que Theodoros avait
+sur la montagne, la poudre, les balles, etc. Nous supposames que
+l'empereur avait decide de defendre Selassie, ou qu'il avait envoye
+prendre ses armes parce qu'il avait l'intention, c'etait l'opinion
+generale, de faire un grand deploiement de forces.
+
+Le 2 au matin, quelques chefs furent envoyes par l'empereur pour nous
+informer que Sa Majeste nous ordonnait de partir immediatement pour
+Islamgee. D'apres ce que nous connaissions de l'humeur changeante de
+Theodoros, nous ne savions ce qui nous attendait, si ce serait une
+bonne reception, un emprisonnement ou pis encore; mais comme nous n'y
+pouvions rien, nous nous habillames, et, accompagnes des chefs, nous
+quittames nos huttes, peut-etre pour ne plus les revoir, et nous
+descendimes an camp situe an pied de la montagne. C'etait pour la
+premiere fois, excepte le jour ou l'on nous delivra de nos chaines,
+que nous sortions de notre enceinte. Nous n'avions qu'une idee
+imparfaite de l'Amba, et nous fumes etonnes de le trouver si grand.
+L'espace compris entre les portes etait plus vaste, le passage sur
+la pente de l'Amba etait plus abrupt et plus large que nous ne nous
+l'etions imagine d'apres nos souvenirs de vingt et un mois.
+
+Nous trouvames Theodoros assis sur un monceau de pierres, a environ
+vingt metres au-dessous d'Islamgee, a cote de la route que l'on venait
+de terminer et sur laquelle on allait trainer les canons, les mortiers
+et les fourgons. Du lieu qu'il s'etait choisi il pouvait voir toute
+la route jusqu'an pied d'Islamgee ou tous ses gens travaillaient avec
+ardeur a attacher de longues courroies de cuir aux fourgons, et,
+sous la direction des Europeens, arrangeaient tout pour l'ascension.
+L'empereur etait vetu tres-simplement, la seule difference qu'il y eut
+dans ses vetements entre lui et ses officiers places a dix metres plus
+loin, consistait dans la soie avec laquelle etait brode son shama;
+il tenait une epee dans sa main et deux pistolets pendaient a sa
+ceinture. Il nous accueillit cordialement et nous fit asseoir derriere
+lui. Il nous donnait la une grande preuve de confiance, qu'il n'aurait
+certainement pas accordee a son plus cher ami abyssinien; car nous
+n'aurions en qu'a lui donner soudainement une poussee et il eut roule
+an fond du precipice.
+
+La route qui avait ete faite pour monter la cote d'Islamgee etait
+large mais tres-rapide, et la pente moyenne etait d'un metre sur
+trois; a mi-chemin elle tournait a angle droit, et nous avions de
+serieuses craintes pour ce bout de route a cause des lourds fourgons
+qu'il fallait y faire passer. A notre arrivee l'empereur nous parla
+peu etant tres-occupe a regarder les fourgons au bas de la cote; mais
+des que le plus lourd mortier fut en vue, il nous le montra et demanda
+a M. Rassam ce qu'il en pensait. Nous admirames tons la lourde piece,
+et M. Rassam, apres avoir complimente Sa Majeste sur ce travail
+important, ajouta que sous peu nos concitoyens auraient le plaisir de
+l'admirer comme nous. Samuel qui etait notre interprete en ce moment,
+devint tout pale, mais comme l'empereur comprenait un peu l'arabe, il
+fut oblige de traduire exactement la pensee de M. Rassam, bien que
+cela le contrariat Theodoros sourit et envoya Samuel dire a M.
+Waldmeier que M. Rassam avait dit vrai. Quelques minutes plus tard Sa
+Majeste s'etant levee, nous nous levames aussi, et M. Rassam lui dit
+par l'intermediaire de Samuel, que pour rejouir tout a fait son coeur,
+il le suppliait d'etre assez aimable pour delivrer de leurs fers ses
+compagnons restes enchaines a l'Amba. Pour le coup non-seulement
+Samuel palit, mais il secoua la tete refusant de parler d'an tel
+sujet. M. Rassam alors repeta sa requete et sur un ton de voix plus
+eleve, ce qui fit que Theodoros, ayant cherche l'interprete autour
+de lui, Samuel fut oblige de remplir son office. Sa Majeste parut
+mecontente et meme un peu ennuyee; mais au bout d'un instant elle
+donna l'ordre a quelques hommes de sa suite, ainsi qu'a Samuel, de
+partir pour l'Amba afin de faire delivrer les cinq Europeens qui
+etaient encore dans les fers.
+
+L'empereur ensuite alla se promener au-dessous de l'angle que formait
+la route et dirigea le rude travail occasionne par le transport de si
+lourdes masses sur un plan incline. Il nous envoya de l'autre cote du
+chemin, ou nous pouvions bien embrasser toute la scene, et ordonna a
+plusieurs de ses premiers officiers de nous surveiller. Nul mieux que
+Theodoros n'eut pu diriger une si difficile operation; les courroies
+de cuir ayant deja beaucoup servi, cassaient toujours et nous
+craignions a chaque instant que quelque accident n'arrivat, et qu'an
+dernier moment le lourd mortier _Sebastopol_ ne roulat an fond de
+l'abime. Nous nous representions alors quelle serait la colere de
+Sa Majeste; et notre proximite de sa personne nous faisait prier
+interieurement que rien de semblable n'arrivat. Nous etions bien
+places pour voir l'operation: Theodoros se tenant sur un fragment de
+rocher en saillie, penche sur son epee, envoyait a chaque instant son
+aide de camp avec des instructions pour ceux qui dirigeaient les cinq
+ou six cents hommes atteles aux courroies. Parfois lorsque le bruit
+etait trop grand ou qu'il avait besoin de donner quelque instruction
+generale, il n'avait qu'a elever la main et aussitot tout bruit
+cessait an milieu de cet essaim d'ouvriers, et la voix claire de
+Theodoros se faisait seule entendre dans ce profond silence produit
+par un seul geste de l'empereur.
+
+Enfin le lourd mortier atteignit le plateau d'Islamgee. Nous nous
+batames de rejoindre Sa Majeste pour la feliciter sur l'achevement de
+sa grande entreprise, Theodoros nous engagea alors a mieux examiner
+cette forte piece. Sautant aussitot sur le fourgon, nous l'admirames
+beaucoup, exprimant en meme temps a haute voix notre etonnement et
+notre plaisir aux spectateurs. Sa Majeste etait evidemment enchantee
+des eloges que nous donnions a son oeuvre favorite. Il nous engagea a
+nous asseoir pres de lui sur le bord du plateau d'Islamgee, tandis que
+l'on acheverait d'amener les antres canons et les autres fourgons. Le
+travail considerable qu'il avait fallu pour trainer le _Sebastopol_ du
+poids de seize mille livres, bien que quelques autres canons fussent
+encore assez lourds, fit considerer le restant de l'operation comme un
+jeu d'enfant, et quoique presente Sa Majeste n'intervint plus.
+
+Nous demeurames encore avec l'empereur plusieurs heures a causer
+tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en
+plus chaud, Sa Majeste insista pour que nous nous couvrissions la
+tete, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demande la
+permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais
+voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses
+serviteurs, l'ouvrit et mele fit passer. Il nous parla de toutes
+les difficultes qu'il avait rencontrees et comment les paysans lui
+refusaient absolument leur concours. Il nous dit: "J'ai ete oblige
+d'ouvrir mes chemins et de trainer mes fourgons pendant le jour, et
+de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien a manger."
+Toute la contree, disait-il, etait en rebellion. Lorsqu'on parvenait
+a s'emparer de quelqu'un de sa suite, immediatement on le mettait a
+mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les
+brulait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus
+tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste.
+Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos elephants, de
+nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que
+douze mille hommes de troupes avaient debarque, mais que cinq ou six
+mille seulement s'avancaient sur Magdala; et il ajouta: "Mais tout se
+passera pacifiquement." Theodoros lui dit: "Dieu seul le sait: Il y
+a quelque temps, lorsque les Francais entrerent dans le pays sous le
+regne de ce voleur Agau Negoussie, je marchai promptement contre eux,
+mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas alle a la
+rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demande ce qu'ils
+venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va
+toute mon armee et, nous montrant l'Amba, voila tout mon empire. Mais
+je les attendrai ici, et apres cela, que la volonte de Dieu soit
+faite."
+
+Il nous parla ensuite de la guerre de Crimee, du dernier differend
+survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils a aiguille, et
+nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur
+d'Autriche, ou s'ils s'etaient empares de son pays. M. Rassam lui dit
+que les fusils a aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient
+decide la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite
+ayant ete conclue, l'empereur d'Autriche avait du compter une large
+indemnite, et qu'une partie de son territoire avait ete annexee a la
+Prusse, tandis que ses allies avaient perdu leurs Etats. Sa Majeste
+ecouta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement
+cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fierte de ses
+levres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position
+actuelle, que si peu d'hommes fussent consideres comme suffisants pour
+le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM.
+Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: "Vous ne m'avez fait
+jamais aucun tort. Je sais que vous etes de grands hommes dans votre
+patrie, et je suis tres-fache de vous avoir maltraites sans cause."
+
+Lorsque le dernier fourgon eut ete mis en place, Theodoros se leva et
+nous invita a le suivre; nous marchames a quelques metres derriere
+lui, et lorsque Samuel, qui etait alle donner des ordres a l'effet de
+nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son
+intermediaire, plusieurs questions touchant l'epaisseur de son gros
+mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M.
+Rassam repondit qu'il n'etait qu'un employe civil, et qu'il ne savait
+rien de ces choses. Alors il s'adressa a moi, mais M. Rassam lui ayant
+dit encore que je n'avais etudie que la medecine, des lors il cessa
+ses questions, nous conduisit a la tente preparee pour nous, et
+nous ayant souhaite une bonne apres-midi, il se retira. Un dejeuner
+abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gateaux
+europeens, que Madame Waldmeier avait prepares d'apres les ordres de
+l'empereur, nous furent envoyes pour etre distribues entre nous. Peu
+d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appeles.
+
+On aurait dit que deja Theodoros avait trop bu, tant il parlait avec
+volubilite, s'informant pourquoi il n'avait recu aucun avertissement
+du debarquement de nos troupes, et si ce n'etait pas l'usage qu'un roi
+avertit un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M.
+Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air tres-alarmes, comme
+s'il etait rare de voir Theodoros plein d'affabilite le matin, et puis
+le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caresses
+quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau
+appeles. Theodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il
+avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte a
+regler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le
+fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta
+que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous
+escorter. Il dit a M. Waldmeier: "Dites a M. Rassam qu'un petit feu de
+la grosseur d'un pois, s'il n'est pris a temps, peut causer une grande
+catastrophe. C'est a M. Rassam a l'eteindre avant qu'il ne prenne de
+l'extension." Nous fumes bien aise de retourner sains et saufs dans
+notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de
+leurs fers, l'air content et pleins d'esperance.
+
+Le lendemain matin, M. Rassam fit demander a l'empereur qu'il voulut
+bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de
+l'armee britannique, des bonnes dispositions de Sa Majeste vis-a-vis
+des Europeens en son pouvoir; mais Theodoros repondit qu'il ne
+desirait pas qu'on lui ecrivit, attendu qu'il n'avait pas delivre les
+captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par
+pure amitie pour M. Rassam.
+
+Comme Theodoros, en maintes circonstances, avait exprime son
+etonnement de n'avoir recu aucune communication du commandant en
+chef, nous pensames qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par
+l'intermediaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie a l'empereur,
+pour l'informer du motif de l'expedition. Nous fimes savoir a Sir
+Napier que la lettre qu'il avait adressee a Theodoros avant le
+debarquement avait ete gardee par M. Rassam; et que, plus tard,
+l'_ultimatum_ envoye par lord Stanley, denoncant notre intervention
+armee, etait tombe encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu
+de remettre cette piece a l'empereur, notre ami l'avait aneantie.
+
+Les cinq Europeens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent charges de
+faire des boulets pour les canons de Sa Majeste; mais comme aucun des
+Europeens ne voulut repondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les
+mains enchainees, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le
+travail. Dans la soiree du 16, Theodoros envoya demander a M. Rassam
+s'il voulait repondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne
+pouvait en repondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majeste, et
+qu'ils resideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre
+Europeen ayant consenti a repondre d'eux, leurs mains ne firent plus
+enchainees, et les captifs furent simplement gardes la nuit dans leurs
+tentes.
+
+Les approvisionnements commencant a diminuer, pendant quelques jours
+il fut question d'une expedition dans le voisinage. Le Dahonte fut
+considere comme le lien le plus propice. Toutefois, Theodoros ne
+voulant pas exposer sa petite armee a une defaite, ne s'aventura
+pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens,
+c'est-a-dire qu'il ravagea les quelques villages situes au pied de
+l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, ou
+etaient gardes ses bestiaux. Theodoros rencontra plus de resistance
+qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut
+plusieurs soldats tues, et le butin qu'il remporta fut insignifiant.
+
+Les soldats qui gardaient la montagne etaient plus decourages que
+jamais; ayant peu l'idee des grands evenements qui se preparaient, ils
+voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim
+sur leur rocher si l'empereur s'eloignait. De temps en temps, nous
+recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient
+cousus dans les pantalons uses de quelque paysan; ainsi, nous savions
+que nos liberateurs approchaient, et nous attendions le jour peu
+eloigne ou notre sort se deciderait. Nous souffrions beaucoup plus de
+cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver a chaque
+instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre reception
+par Theodoros.--Il harangue ses troupes et relache quelques-uns
+des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
+massacre.--Nous sommes renvoyes a Magdala.--Effets de la bataille de
+Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyes pour negocier.--Les captifs
+relaches.--Ils l'echappent belle.--Leur arrivee an camp britannique.
+
+Dans la soiree du 7 avril, nous apprimes indirectement que, dans la
+matinee du lendemain, tous les prisonniers devaient etre appeles
+devant Sa Majeste, qui, en ce moment, campait an pied de Selassie, et
+qui, selon toute probabilite, ne retournerait pas a l'Amba. A la chute
+du jour, un envoye arriva de la part de Theodoros, nous ordonnant de
+descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont
+nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables
+circonstances, nous revetimes nos uniformes, et nous partimes pour
+le camp de l'empereur, accompagnes des premiers prisonniers. En
+approchant de Selassie, nous apercumes Theodoros entoure de plusieurs
+officiers et de soldats se tenant pres de leurs fusils, et causant
+avec quelques-uns des ouvriers europeens. Il nous salua poliment et
+nous pria de nous avancer et de nous tenir pres de lui. M. Cameron
+etait tres-incommode par le soleil; il pouvait a peine se tenir
+debout, et nous craignions a chaque instant qu'il ne se laissat
+tomber. En le voyant si fatigue, Theodoros nous demanda ce qu'il
+avait. Nous lui repondimes qu'il se trouvait mal, et qu'il voulut bien
+l'autoriser a s'asseoir, ce qu'il accorda immediatement. Theodoros
+salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se
+trouvaient; puis, apercevant le reverend M. Stern, il lui dit en
+souriant: "Okokab (etoile), pourquoi vous etes-vous tresse les
+cheveux?"[27] Avant qu'il put repondre, Samuel dit a l'empereur:
+"Majeste, ils ne sont pas tresses, ils tombent naturellement sur ses
+epaules."
+
+L'empereur ensuite se retira un peu en arriere de la foule, et nous
+dit a nous trois et a M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une
+grande pierre et nous invita aussi a nous asseoir, puis il nous dit:
+"Je vous ai envoye prendre, parce que je desirais m'occuper de votre
+surete. Lorsque vos concitoyens seront la et qu'ils feront feu, je
+vous mettrai en lieu sur; et si vous veniez a etre aussi en danger, je
+vous ferais changer de nouveau." Il nous demanda si nos tentes etaient
+arrivees, et sur notre reponse negative, il ordonna aussitot que l'on
+dressat l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous
+environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta
+l'anecdote de Damocles, nous questionna sur nos lois, cita les
+Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet a un autre, parlant de
+toute espece de choses parfaitement etrangeres a ce qui, an fond,
+l'inquietait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paraitre calme
+et aimable, mais nous decouvrimes bientot qu'il etait travaille par de
+grandes preoccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait recus
+a Zage, nous avions ete frappes de la simplicite de sa mise,
+qui ressemblait, sous bien des rapports, a celle de ses soldats
+ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopte des
+vetements plus fastueux, mais rien ne peut etre compare a l'habit
+d'arlequin qu'il portait ce jour-la.
+
+Apres nous avoir renvoyes, il remonta la colline sur laquelle etaient
+etablies nos tentes, et pendant deux heures, a environ cinquante
+metres plus loin, entoure de son armee, il bavarda a coeur joie. Il
+discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait
+faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment
+des termes de dedain vis-a-vis de ses ennemis qui s'avancaient.
+S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avance a Arogie,
+il leur dit: qu'a l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre
+jusqu'a ce que ceux-ci eussent tire, et, avant que l'ennemi eut eu le
+temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs epees;
+puis, leur montrant les vetements somptueux qu'il avait mis dans cette
+occasion, il ajouta: "Votre valeur aura sa recompense; vous vous
+enrichirez de depouilles, dont les riches vetements que je porte
+ne peuvent vous donner qu'une faible idee." Lorsqu'il eut fini sa
+harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit
+de ne pas faire attention a tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne
+signifiait rien; mais qu'il etait oblige de parler ainsi publiquement
+afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa
+au sommet du Selassie, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et
+s'assurer des mouvements de l'armee anglaise.
+
+Le lendemain 8, nous vimes Sa Majeste, mais seulement a distance,
+assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement
+avec ceux qui l'entouraient. Dans l'apres-midi, l'empereur monta
+encore au sommet du Selassie et nous fit dire qu'il n'avait rien
+apercu; mais que nos compatriotes ne pouvaient etre loin, car une
+femme etait venue l'informer, le soir precedent, qu'on avait apercu
+des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo.
+
+La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontre sur la route tous
+les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les
+mains et les pieds enchaines et etant obliges, dans ces conditions,
+de parcourir cette descente rapide et irreguliere. Leur aspect eut
+inspire de la pitie aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre
+eux n'avaient pour tout vetement qu'une loque autour des reins, et
+ressemblaient a de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau
+rendue degoutante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous
+avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, helas! que trop
+raison de craindre que ce ne fut pas pour un bon motif qu'on les eut
+arraches de leur prison, ou ils avaient passe des annees de misere;
+cependant ce meme jour Theodoros donna l'ordre qu'on en relachat
+environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers
+qui avaient ete emprisonnes sans cause, pendant une des crises
+d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps.
+
+Bientot apres son retour de Selassie, sa clemence etant epuisee,
+Theodoros ordonna l'execution de sept prisonniers, parmi lesquels se
+trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers
+qui avait fui en septembre); pauvres etres innocents sur lesquels le
+despote se vengeait de la desertion de leur pere et de leur mari! Ils
+furent lances par les _braves Amharas_ et leurs corps roulerent au
+fond du precipice le plus voisin. Theodoros ensuite m'envoya dire
+d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente
+voisine. L'ayant vu et lui ayant laisse mes prescriptions, je visitai
+ensuite quelques-uns des Europeens et leurs familles; je les trouvai
+tous extremement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le
+parti qu'adopterait Theodoros.
+
+Dans la matinee du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers
+europeens nous avertirent que Theodoros faisait faire une route pour
+transporter une partie de son artillerie a Fahla, sur la pointe qui
+commandait le Bechelo; ils ajouterent qu'avant de partir, il avait
+donne l'ordre de relacher environ cent prisonniers, surtout des
+femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'apres-midi,
+l'empereur etant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu
+une quantite de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et
+quatre elephants, mais tres peu d'hommes. Il avait aussi remarque,
+disait-il, quelques petits animaux blancs, a tete noire, mais il
+n'avait pu savoir ce que c'etait. Nous ne le savions pas, cependant
+nous le conjecturames aussitot et nous repondimes que probablement
+c'etaient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire:
+"Je suis fatigue de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder
+pendant quelque temps. Pourquoi etes-vous des gens si lents?"
+
+Une tempete terrible eclata; elle avait deja considerablement diminue
+lorsque nous vimes des soldats se dirigeant de tous les cotes vers
+le precipice, situe a deux cents metres a peine de notre tente. Nous
+apprimes bientot que Sa Majeste, dans un moment de forte colere, avait
+quitte sa tente et s'etait rendue a la maison des serviteurs de M.
+Rassam ou l'on avait enferme les prisonniers de Magdala depuis qu'ils
+avaient ete amenes a Islamgee.
+
+Ainsi que je l'ai deja raconte, le meme jour Theodoros avait fait
+mettre en liberte un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient,
+croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se
+mirent a demander a grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient ete
+prives depuis deux jours, les gens qui les servaient etant partis et
+ne s'etant plus montres depuis leur depart de Magdala. Aux cris de:
+"Abiet, Abiet,"[28] Theodoros, qui se reposait en se permettant
+d'abondantes libations, ayant demande a ceux qui l'entouraient ce que
+c'etait, on lui repondit que les prisonniers demandaient du pain et de
+l'eau. Theodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant a ses hommes
+de le suivre s'ecria: "Je leur apprendrai a demander de la nourriture,
+lorsque mes fideles soldats meurent de faim!" Arrive au lieu ou
+etaient enfermes les prisonniers, ivre et aveugle de colere, il
+ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux
+premiers avec son sabre; le troisieme etait un jeune enfant: sa main
+s'arreta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre
+creature, il fut jete vivant au fond du precipice par les ordres de
+Theodoros. Il parut en quelque sorte un peu calme apres les deux
+premieres executions, et il y eut un certain ordre dans celles qui
+suivirent. A chaque prisonnier qui lui etait amene il s'enquerait de
+son nom, de son pays et de _son crime_. Le plus grand nombre furent
+juges coupables et precipites dans l'abime; la se tenaient des
+mousquetaires qui avaient ete envoyes tout expres pour achever ceux
+qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait
+toujours quelques-uns qui echappaient a la mort malgre leur terrible
+chute; environ trois cent sept victimes furent mises a mort, et
+quatre-vingt-onze reservees pour une autre fois! Ces derniers, chose
+etrange, etaient tous des officiers importants, dont la plupart
+s'etaient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majeste le savait
+bien, etaient ses ennemis mortels.
+
+La crainte qui nous avait saisis est facile a comprendre; nous
+pouvions voir la ligne epaisse de soldats qui se tenait derriere
+l'empereur, et dont les decharges d'armes a feu se comptaient au
+nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien
+grand etait le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec interet de
+nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car
+c'eut ete peut-etre dangereux pour eux, que Theodoros se fut souvenu
+des Europeens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur
+s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla
+point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun
+bruit, une douce confiance sur notre sort commenca a renaitre, a la
+pensee que nous etions sauves encore pour cette fois.
+
+Nous n'avons jamais doute que, lorsque Theodoros nous fit venir avec
+tous les autres prisonniers, son intention ne fut de nous mettre tous
+a mort. Sa clemence apparente n'etait qu'un voile pour masquer ses
+intentions, et faire naitre des esperances de liberte dans les coeurs
+memes de ceux dont il avait resolu le supplice.
+
+Le 10, de bonne heure, Sa Majeste nous fit ordonner de nous tenir
+prets pour retourner a Magdala. Peu d'instants apres, un autre message
+nous fut envoye pour nous dire: "Quelle est cette femme qui envoie ses
+soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de depeches a vos
+concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission,
+l'alliance d'amitie entre vous et moi sera rompue." Nous avions
+depeche, quelques jours auparavant, an general Merewether, un jeune
+garcon, pour le prier d'envoyer une lettre a Theodoros, qui, dans
+plusieurs circonstances, avait temoigne son etonnement de ne recevoir
+aucune communication de l'armee. A peine avions-nous recu le premier
+message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du general
+en chef pour l'empereur. Cette lettre etait parfaite, telle que nous
+l'avions desiree; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni
+promesses, si ce n'est que Theodoros serait traite honorablement s'il
+remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitot,
+nous envoyames Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R.
+Napier etait arrivee, qui lui etait destinee: "Ce n'est pas l'usage,
+dit-il; je sais ce que j'ai a faire." Toutefois, an bout de quelques
+instants, il fit venir secretement Samuel et lui en demanda le
+contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les
+principaux points. Sa Majeste ecouta attentivement, mais ne fit aucune
+remarque. Une mule des ecuries imperiales fut envoyee a M. Rassam, et
+l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et a moi
+de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur etait
+refusee aux autres prisonniers. A notre retour a Magdala, nous fumes
+salues par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur
+la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fimes
+apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendimes avec crainte
+les nouveaux caprices de ce despote inconstant.
+
+Vers midi, la garnison entiere de l'Amba recut l'ordre de prendre les
+armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes ages et
+les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurerent sur la
+montagne. Entre trois et quatre heures de l'apres-midi, un terrible
+ouragan se dechaina sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que
+nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de
+fusil eloignes et quelques autres plus sourds, mais plus rapproches.
+Parfois, nous nous croyions bien surs d'avoir entendu le bruit de
+quelque decharge, mais nous riions de cette pensee, et nous nous
+moquions de ce que les roulements prolonges du tonnerre pussent agir
+de telle sorte sur notre imagination surexcitee, an point de nous
+faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant desiree d'une
+attaque de notre armee. Un peu apres quatre heures, l'orage diminua,
+et alors la meprise ne fut plus possible; le son dur et prolonge des
+fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement
+et distinctement. Mais qu'est-ce que c'etait? Nul d'entre nous ne le
+savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux _elelta_
+retentit d'Islamgee a l'Amba, ou il fut repete par les familles des
+soldats. les doutes alors s'evanouirent; evidemment, le roi s'amusait
+seulement a _parader_: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et
+l'_elelta_ n'eut point retenti si Theodoros s'etait aventure a la
+rencontre des troupes britanniques.
+
+Nous etions profondement endormis, tout a fuit ignorants de la
+glorieuse bataille qui venait d'etre remportee a quelques milles de
+notre prison, lorsque nous fumes eveilles par un domestique, qui nous
+dit de nous habiller promptement et de nous rendre a la demeure de M.
+Rassam, ou des messagers venaient d'arriver de la part de Theodoros.
+Nous trouvames, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier
+et Flad, accompagnes de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour
+porter la depeche. Ce fut la que nous entendimes parler, pour la
+premiere fois, de la bataille de _Fahla_, et que nous apprimes, en
+meme temps, que nous etions hors de danger: le despote humilie ayant
+reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait meprise pendant des
+annees. La depeche imperiale etait ainsi concue: "Je croyais que vos
+compatriotes, qui viennent d'arriver, n'etaient que des femmes; mais
+maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai ete vaincu par
+l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi
+faire la paix, avec votre peuple."
+
+M. Rassam lui fit dire aussitot qu'il etait venu en Abyssinie
+pour unir les deux peuples par un traite de paix, et qu'apres ces
+evenements, il desirait plus que jamais arriver a cet heureux
+resultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant
+Prideaux comme son representant a lui, et M. Flad, ou tout autre
+Europeen qui attrait sa confiance, comme representant de Sa Majeste;
+ils pourraient aussi etre accompagnes de l'un de ses chefs superieurs;
+mais il ajoutait que si Sa Majeste voulait remettre immediatement tous
+ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette demarche
+deviendrait tout a fait inutile. Les deux Europeens et les autres
+delegues resterent quelques instants pour se restaurer et se
+rafraichir; ils nous apprirent que Sa Majeste avait pris une batterie
+d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes
+a Aregu, elle avait cede a l'importunite des chefs, et leur avait
+permis d'aller ou bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les
+Abyssiniens, pousses par la perspective d'un grand butin, avaient
+descendu precipitamment la colline. Sa Majeste commandait
+l'artillerie, qui etait servie par les ouvriers europeens, sous la
+direction d'un cophte, autrefois domestique de l'eveque, et de Ly
+Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la premiere
+decharge, la plus grosse piece, _le Theodoros_, avait eclate, les
+Abyssiniens ayant par megarde mis deux boulets pour la charger. A la
+tombee de la nuit, l'empereur avait envoye des hommes pour rapatrier
+son armee, mais de nombreux messagers furent expedies sans resultat;
+a la fin de la journee, quelques restes de l'armee furent apercus se
+glissant lentement le long de la pente escarpee, et, pour la premiere
+fois, Theodoros entendit le recit de son desastre. Fitaurari[29]
+Gabrie, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des
+braves, etait couche sur le champ de bataille; il s'informa de tous
+ses autres officiers, et la seule reponse qu'on lui fit, fut: "Mort!
+mort! mort!" Abattu, vaincu enfin, Theodoros, sans prononcer une
+parole, revint a sa tente, n'ayant d'autre pensee que d'en appeler a
+l'amitie de ses captifs et a la generosite de ses ennemis.
+
+En retournant a la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le
+firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagnes
+dans leur expedition. Il parait que, tout le temps de leur absence,
+Theodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente tres-agite et
+demanda aux Europeens: "Que voulez-vous?" Ils lui repondirent que,
+d'apres ses ordres, ils avaient parle a son ami M. Rassam, et que ce
+dernier avait conseille d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur
+leur coupa la parole et, d'un ton de colere, s'ecria: "Melez-vous
+de vos propres affaires et allez a vos tentes!" Les deux Europeens
+attendaient toujours, esperant que Sa Majeste reprendrait son calme;
+mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une
+violente colere et, d'une voix eclatante, leur ordonna de se retirer
+tout de suite.
+
+Environ vers quatre heures de l'apres-midi, l'empereur fit appeler
+MM. Flad et Waldmeier. Des qu'ils furent en sa presence, il leur dit:
+"Entendez-vous ces gemissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait
+perdu quelque frere ou quelque ami. Que sera-ce quand l'armee anglaise
+tout entiere sera arrivee? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil."
+M. Waldmeier lui repondit: "Majeste, faites la paix.--Et vous,
+Monsieur Flad, que me dites-vous?--Majeste, repondit M. Flad, vous
+devez accepter la proposition de M. Rassam." Theodoros demeura
+quelques minutes enseveli dans de profondes reflexions, la tete cachee
+entre les mains, puis il ajouta: "Tres-bien; retournez a Magdala, et
+dites a M. Bassam que je compte sur son amitie pour me faire conclure
+la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils." M. Flad
+nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait aupres de
+l'empereur.
+
+Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arriverent a Islamgee, ils
+furent conduits aupres de l'empereur, qu'ils trouverent assis hors de
+sa tente sur une pierre, et vetu comme a l'ordinaire. Il les recut
+tres-gracieusement, et ordonna aussitot qu'on sellat une de ses plus
+belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils etaient fatigues de
+leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les
+rafraichir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des
+paroles suivantes: "J'avais pense, avant ces derniers evenements, que
+j'etais un souverain puissant et fort; mais j'ai decouvert a present
+que vous etes plus forts; maintenant, faisons la paix." Ils partirent
+donc accompagnes de Dejatch Alame, gendre de l'empereur, et se
+dirigerent vers Arogie, ou etait le camp britannique. Ils y arriverent
+apres avoir galope pendant deux heures, et furent chaudement
+accueillis et salues par tous. Ils s'arreterent fort peu de temps au
+camp et s'en retournerent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui
+s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorite; il
+assurait Theodoros que, s'il se soumettait aux desirs de la reine
+d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers europeens au camp
+britannique, il serait traite honorablement, lui et sa famille.
+
+Sir Robert Napier recut Dejatch Alame avec beaucoup de courtoisie
+(ce qui fut immediatement communique a l'empereur par un messager
+special). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il
+lui dit que, non-seulement tous les Europeens devaient etre envoyes
+immediatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-meme
+reconnaitre ses torts vis-a-vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta
+que, si Sa Majeste acceptait ces conditions, elle serait traitee avec
+tous les lui, honneurs dus a son rang, mais que, si un seul Europeen
+venait a etre maltraite entre ses mains, il ne devait s'attendre a
+aucune pitie, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le
+dernier meurtrier fut puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays,
+devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mere. Il montra ensuite
+a Alame quelques-uns des _jouets_ qu'il avait apportes avec lui, et
+lui en expliqua les effets.
+
+An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Theodoros, ils
+trouverent ce dernier assis sur le pic de Selassie, surveillant le
+camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent
+rejoints, a leur arrivee, par M. Waldmeier, et ils se dirigerent tous
+ensemble vers Sa Majeste, pour lui presenter la lettre de Sir Robert
+Napier. On la lui traduisit deux fois; a la fin de la seconde lecture,
+l'empereur demanda d'un ton decide: "Que veulent-ils dire par etre
+traite avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je
+me soumette a mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus a
+un prisonnier?" M. Prideaux repondit que le commandant en chef ne lui
+avait rien dit, que toutes ses conditions etaient contenues dans
+la lettre, et que l'armee anglaise etait entree dans la contree
+uniquement pour delivrer leurs concitoyens: cette mission une fois
+remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette reponse ne lui plut
+pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus;
+mais se maitrisant,il pria ces messieurs de se retirer a quelques pas,
+et il dicta une lettre a son secretaire. Cette lettre, commencee avant
+l'arrivee de Prideaux, n'etait qu'une page incoherente, non scellee,
+et dans laquelle il declarait, entre autres choses, qu'il ne s'etait
+jamais soumis a aucun homme, et qu'il n'etait pas pret a le faire.
+Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert
+Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de
+s'eloigner au plus tot, ne voulant pas meme lui permettre de prendre
+un verre d'eau, sous pretexte qu'il n'avait pas de temps a perdre.
+
+Deux heures de course a cheval ramenerent encore MM. Prideaux et Flad
+au camp britannique. Sir Robert Napier, malgre tout le regret qu'il
+en eprouvait, apres les avoir laisses reposer quelques instants, les
+renvoya a Theodoros. C'etait bien la vraie maniere d'en user avec lui;
+la fermete seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves
+que l'espece d'adoration dont on l'avait entoure, etait la cause que
+toutes nos demarches n'avaient abouti qu'a une correspondance absurde
+et sans aucun resultat. Il ne pouvait etre donne aucune reponse a la
+folle communication que Theodoros avait envoyee; une depeche verbale,
+en tout conforme an premier message du commandant en chef, etait tout
+ce qu'il y avait a faire.
+
+Nous etions toujours au pouvoir de Theodoros; nous n'etions pas encore
+libres; cependant, bientot notre sort devait etre decide: nous ne
+pouvions rien, et nous etions prets a nous soumettre d'aussi bonne
+grace que possible a ce qui pouvait nous arriver d'un instant a
+l'autre. M. Flad ayant laisse sa femme et ses enfants a Islamgee, il
+ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le
+cas etait different: il etait revenu, cependant, comme un honnete
+homme et un compagnon devoue, pret a sacrifier sa vie en s'efforcant
+de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort
+presque certaine, pour obeir a son devoir. Aucun des braves soldats
+qui out vaillamment sacrifie leur vie an service de la reine Victoria
+n'est alle plus noblement au-devant dela mort. Heureusement, comme
+ils approchaient de Selassie, ils rencontrerent M. Meyer, ouvrier
+europeen, qui leur apprit l'heureux evenement auquel nous devions
+tous notre liberte et notre depart pour le camp. Ils firent faire
+volte-face a leurs montures avec beaucoup de joie, et allerent
+apporter la bonne nouvelle a nos compatriotes inquiets.
+
+Mais il nous fallait cependant retourner encore a Magdala. Nous
+demeurames tout le jour dans une grande preoccupation, ne sachant,
+pour le moment, quelle conduite Theodoros adopterait a notre egard.
+Je soignai plusieurs des blesses, et je vis plusieurs des soldats
+qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils etaient tous
+abattus et declaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: "Quelle
+est, disaient-ils, la facon de se battre de vos concitoyens? Lorsque
+nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour;
+avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et
+blesses parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de
+tue, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite." Les aboyeurs
+(canons) les epouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en
+faisaient etait exacte, c'etaient, en verite, de puissantes armes.
+
+Au bout de peu de temps, Theodoros, ayant recu une reponse de Sir
+Robert Napier, et ayant envoye MM. Flad et Prideaux pour la seconde
+fois, appela aupres de lui ses principaux officiers et quelques
+ouvriers europeens, et tint une espece de conseil; mais il s'echauffa
+tellement et il finit par etre si exalte et si fou, qu'a grand'peine
+put-on l'empecher de se suicider. Ses officiers le blamerent de sa
+faiblesse et lui proposerent de nous mettre immediatement a mort, ou
+de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y
+bruler vivants a l'approche de nos soldats. Sa Majeste ne fit aucune
+attention a ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda a MM.
+Meyer et Saalmueller, deux ouvriers europeens, de se tenir prets a nous
+accompagner an camp anglais. En meme temps, il envoya deux de ses
+principaux chefs, Bitwaddad Hassenie et Ras-Bissawur, aupres de
+nous pour nous dire: "Partez immediatement pour aller trouver vos
+concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain."
+
+Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs etaient
+tristes et abattus, et Samuel etait si agite, qu'il ne sut nous donner
+l'explication de cette subite decision. Nous appelames nos serviteurs
+pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils
+nous souhaiterent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins
+affecte de nos gardes paraissait encore triste et melancolique;
+l'impression generale, tant des officiers que la notre, etait que nous
+etions conduits, non au camp britannique, mais a une mort certaine. Il
+n'eut servi a rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous
+habillames, heureux encore de voir finir notre captivite, quelle que
+dut en etre la fin. Nous saluames nos serviteurs, et nous partimes
+pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions,
+Samuel et les chefs eurent un petit entretien ou ils deciderent que,
+Theodoros etant tout a fait fou de colere, ils ne negligeraient rien
+pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir
+a cette colere qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un
+soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour
+demander a Sa Majeste la faveur d'une derniere entrevue, declarant que
+nous ne saurions le quitter sans l'avoir saluee auparavant.
+
+Arrives au pied de l'Amba, nous trouvames les mules que l'empereur
+nous avait envoyees, selon sa coutume, et nous fimes seller les notres
+par les ouvriers europeens. Le lieu paraissait desert, et, jusqu'a la
+tente imperiale, nous ne rencontrames que quelques soldats; mais en
+avancant, nous apercumes les hauteurs du Selassie et du Fahla, toutes
+couvertes des miserables restes de l'armee de Theodoros.
+
+A environ cent metres de la tente imperiale, nous rencontrames le
+soldat envoye par les officiers et par Samuel, pour demander une
+derniere entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi
+n'etait pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassie, et qu'il ne
+recevrait que son ami bien-aime, M. Rassam. Des ordres alors furent
+donnes par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire
+M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres
+prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du cote de Selassie,
+et M. Rassam devait passer par un chemin, a cinquante metres environ
+plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque
+nous recumes l'ordre de nous arreter. Les soldats nous apprirent que
+l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre
+jusqu'a ce que l'entrevue eut eu lieu.
+
+Au bout de quelques instants, on nous invita a avancer, l'empereur
+ayant quitte M. Rassam, et ce dernier etant deja en route.
+
+Je marchais en tete de notre troupe, lorsque je fus tout stupefait,
+apres avoir fait quelques pas, de me trouver, au detour du chemin,
+face a face avec Theodoros. Je m'apercus aussitot qu'il etait fort eu
+colere. Derriere lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous armes
+de mousquets. L'endroit ou il s'etait arrete formait une petite
+plate-forme si etroite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un
+cote de la plate-forme, s'ouvrait un profond abime, et a l'autre
+extremite, le roc s'elevait taille a pic comme une haute muraille:
+evidemment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il eut
+nourri contre nous de sinistres projets.
+
+Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tete tournee de
+l'autre cote: il parlait a voix basse au soldat le plus rapproche de
+lui et etendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'etais, en ce
+moment, pret a tout, et je ne doutai pas on instant que notre derniere
+heure ne fut venue.
+
+Theodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il
+m'apercut aussitot, me contempla deux on trois minutes, me tendit la
+main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais
+et me souhaita le bonjour.
+
+Le lendemain, le principal officier me dit qu'a l'instant de notre
+rencontre, Theodoros etait indecis s'il nous mettrait a mort. Il avait
+permis a M. Rassam de partir, a cause de son amitie personnelle pour
+loi, et quant a nous, nous avions la vie sauve grace a ce que les yeux
+de Sa Majeste s'etaient d'abord arretes sur moi, duquel il n'avait
+jamais eu a se plaindre, mais que les choses eussent tourne autrement
+si sa colere avait ete eveillee par la vue de ceux qu'il haissait.
+
+Quelques minutes plus tard, nous rejoignimes M. Rassam, et nous
+marchames aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam
+me raconta ce que Theodoros lui avait dit: "Il se fait nuit: vous
+feriez peut-etre mieux d'attendre ici jusqu'a demain." M. Rassam lui
+avait repondu: "Comme voudra Votre Majeste.--Ne tergiversez jamais;
+allez." L'empereur et M. Rassam se serrerent tous deux la main,
+regrettant l'un et l'autre leur separation, et M. Rassam ayant promis
+de revenir le lendemain de bonne heure.
+
+Nous avions deja atteint les postes avances du camp imperial, lorsque
+quelques soldats nous crierent de nous arreter. Theodoros aurait-il
+encore change d'idee? Si pres de la liberte, la mort ou la captivite
+devaient-elles etre notre partage? Telles furent les pensees qui
+assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte duree, car
+nous apercumes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur
+portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majeste
+s'etait emparee a Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les
+renvoyames a l'empereur, en le remerciant, et nous achevames notre
+voyage.
+
+Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions echappe belle.
+Il parait qu'apres notre depart, Theodoros s'etant assis sur une
+pierre, la tete entre les mains, s'etait mis a pleurer. Ras-Engeddah
+lui dit alors: "Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes
+blancs, mettez-les tous a mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien
+combattez et mourez." Theodoros lui repondit brusquement par ces
+paroles: "Tous n'etes qu'un ane! N'en ai-je pas mis assez a mort
+ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes
+blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?"
+
+Bien que tres-loin deja du camp imperial, et en vue presque de nos
+sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes
+de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours,
+craignant a chaque instant que Theodoros, regrettant sa clemence, ne
+nous eut fait suivre pour nous faire arreter avant que nous eussions
+atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait deja delivres une
+fois dans ce jour, comme par miracle, nous protegea jusqu'a la fin;
+nous arrivames enfin, et nous penetrames dans les rangs de l'armee
+britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous
+entendimes alors le son si doux a nos oreilles des voix anglaises, les
+temoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressames
+les mains de ces chers amis, qui avaient travaille avec tant de zele a
+notre delivrance.
+
+
+Notes:
+
+[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les
+pretres se rasent la tete une fois par mois.
+
+[28] Abiet, maitre, seigneur; expression habituelle employee par les
+mendiants pour demander l'aumone.
+
+[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Dans la matinee du 12, le lendemain de notre delivrance, Theodoros
+envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir ecrit la
+depeche impertinente du jour precedent. En meme temps il priait le
+commandant en chef d'accepter un present de mille vaches. D'apres la
+coutume abyssinienne, c'etait une proposition de paix qui, une fois
+acceptee, aneantissait toute disposition d'hostilite.
+
+Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses
+amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Europeens avec
+leurs familles etaient toujours entre les mains de Theodoros. Les
+Europeens qui nous avaient accompagnes la veille et qui avaient
+passe la nuit an camp, furent renvoyes de bonne heure le lendemain a
+Theodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut charge de demander
+la liberte de tous les Europeens et de toutes leurs familles. Une
+_chaise_ et des porteurs furent envoyes en meme temps pour mistress
+Flad dont la sante ne lui permettait pas d'aller a cheval. Avant son
+depart, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef
+avait accepte les vaches; a ce propos il y eut une malencontreuse
+erreur qui egara et decut Theodoros, mais qui arriva tellement a
+propos qu'elle sauva probablement la vie aux Europeens encore en son
+pouvoir.
+
+Lorsque les Europeens etaient revenus a Selassie pour y conduire leurs
+familles, Samuel s'etant avance vers l'empereur, celui-ci lui fit
+aussitot cette question: "Mes vaches sont-elles acceptees?" Samuel,
+s'inclinant respectueusement lui dit: "Le ras anglais vous fait dire:
+J'ai accepte votre present; puisse Dieu vous le rendre!" En entendant
+cela, Theodoros fit un long soupir comme s'il etait delivre d'une
+grande angoisse, et il dit aux Europeens: "Prenez vos familles et
+partez." Puis, se tournant vers M. Waldmeier, il lui dit: "Vous aussi,
+vous pouvez me quitter; allez-vous-en; a present que j'ai l'amitie de
+l'Angleterre, si j'ai besoin de dix Waldmeier, je n'ai qu'a les
+leur demander." Dans l'apres-midi, les ouvriers europeens et leurs
+familles, M. Staiger et sa suite, mistress Flad et ses enfants, Samuel
+et nos serviteurs, enfin tous les prisonniers firent leur entree au
+camp britannique. Il leur avait ete permis de prendre tout ce qui leur
+appartenait et au moment de leur depart, Theodoros etait si joyeux
+qu'il les salua.
+
+Le samedi 11, Sir Robert Napier avait clairement explique a Dejatch
+Alame quel etait le plan qu'il avait adopte; il desirait non-seulement
+que les captifs fussent renvoyes mais que Theodoros lui-meme vint au
+camp britannique avant vingt-quatre heures, sans quoi les hostilites
+recommenceraient; mais Dejatch Alame, connaissant les difficultes
+qu'il y aurait a faire consentir Theodoros a cette derniere condition,
+insista tellement aupres de Sir Napier, que celui-ci etendit jusqu'a
+quarante-huit heures le terme de son ultimatum.
+
+Dans la matinee du 13, l'empereur n'ayant pas encore reparu an camp,
+il devint urgent de le forcer a le faire, et des mesures etaient
+prises pour achever le travail si bien commence, lorsque plusieurs des
+plus grands officiers de l'armee de Theodoros firent leur apparition,
+declarant qu'ils venaient en leur propre nom et en celui des soldats
+de la garnison, pour deposer les armes et rendre la forteresse; ils
+ajoutaient que Theodoros, accompagne d'une cinquantaine d'hommes,
+avait pris la fuite pendant la nuit.
+
+Il parait que le soir, en apprenant que les vaches n'avaient pas ete
+acceptees, mais se trouvaient au dela des sentinelles anglaises,
+Theodoros crut qu'il avait ete trompe, et que s'il tombait entre les
+mains des Anglais, il serait enchaine ou mis a mort. Toute la nuit, il
+marcha vers Selassie, anxieux et abattu, et de bonne heure, dans la
+matinee, il ordonna a ses gens de le suivre. Mais au lieu de lui
+obeir, ceux-ci se retirerent dans une autre partie de la plaine.
+Theodoros en arreta deux des plus rapproches; mais ce dernier acte
+n'empecha pas la defection; seulement ils s'enfuirent plus loin.
+
+Avec le peu d'hommes qui le suivaient, il passa par le Kafir-Ber,
+mais il n'avait fait que quelques pas lorsqu'il apercut les Gallas
+s'avancant de tous cotes dans l'intention de l'entourer, lui et sa
+suite. Il dit alors a ses quelques fideles compagnons: "Laissez-moi,
+je mourrai seul." Ceux-ci refuserent; alors il leur dit: "Vous avez
+raison; retournons a la montagne; il vaut mieux mourir de la main des
+chretiens."
+
+La soumission de l'armee, l'assaut de Magdala, le suicide de
+Theodoros, sont des faits trop bien connus pour que j'en fasse ici le
+recit. J'entrai dans la forteresse bientot apres que les troupes s'en
+furent emparees. Un des premiers objets qui attira mon attention fut
+le cadavre de Theodoros. Il avait sur les levres ce meme sourire que
+nous avions vu si souvent, et qui donnait un air de grandeur calme au
+visage de celui dont la carriere avait ete si remarquable et dont les
+cruautes ne pourront jamais etre effacees de sa biographie. Mais dans
+ses derniers moments il retrouva l'ardeur des jours de sa jeunesse,
+combattit avec courage et prefera la mort a l'humiliation d'etre fait
+prisonnier.
+
+Je restai cette nuit-la a Magdala. Il me parut etrange de passer un
+jour en homme libre, dans cette meme hutte ou j'avais ete si longtemps
+enferme comme prisonnier. Les soldats anglais gardaient maintenant nos
+anciennes prisons; le cadavre de Theodoros etait couche dans l'une de
+ces huttes. Dans l'espace seulement de quarante-huit heures, notre
+position avait tellement change, qu'il etait difficile de s'en rendre
+compte. Je craignais tant d'etre victime d'une illusion, et j'etais
+tellement emu, que je ne pus dormir.
+
+Le general Wilby, son aide de camp le capitaine Cappel et son
+commandant de brigade, le major Hicks, partagerent ma tente; affames
+et fatigues, ils s'accommoderent aussi bien que nous du simple plat de
+teps abyssinien, de la sauce au poivre et du tej, que nous nous etions
+procures dans les greniers de la demeure royale. Le lendemain, nous
+retournames a Arogie, et la, pendant tout mon sejour, je recus
+l'hospitalite du general Merewether. Le 16, nous partimes pour
+Dalanta, avec quelques-uns des captifs liberes, et nous y attendimes
+quelques jours le reste des troupes; enfin, le 21, apres que Sir
+Robert Napier nous eut presentes a nos liberateurs, nous partimes pour
+la cote, et nous arrivames a Zulla le 28 mai.
+
+En faisant un retour sur le passe, moi, homme libre, dans un pays
+libre, ce passe m'apparait comme un songe horrible, un faible anneau
+dans la chaine de ma vie; et lorsque je me souviens que notre
+delivrance fut suivie immediatement du suicide de ce despote aux
+grandes passions, qui nous avait tenus en son pouvoir, je ne puis
+trouver de meilleure explication, pour resoudre ce probleme difficile,
+que les paroles inscrites par notre vaillant compatriote de Kerans,
+sur la banniere qui flotta a Ahascragh, lors de son bienheureux
+retour: "Dieu est amour, il nous a donne la liberte."
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'empereur Theodoros.--Son elevation a l'empire et ses conquetes.--Son
+armee et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
+caractere.--Sa famille et sa vie privee.
+
+CHAPITRE II.
+
+Les Europeens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
+mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la reponse de
+Napoleon III a Theodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
+mission de Djenda.--Etat des affaires a la fin de 1863.
+
+CHAPITRE III.
+
+Emprisonnement de M. Stern.--M. Kerans arrive avec des lettres et un
+tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont charges de chaines.--Retour
+de M. Bardel du Soudan.--Procedes de Theodoros vis-a-vis des
+etrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivite des
+Europeens expliquee.
+
+CHAPITRE IV.
+
+La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
+Rassam est choisi pour aller a la cour de Gondar, ou il est accompagne
+par le docteur Blanc.--Delais et difficultes pour communiquer avec
+Theodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivee
+d'une lettre de l'empereur.
+
+CHAPITRE V.
+
+De Massowah a Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
+M. Marcopoli.--Les Beni-Amer.--Arrivee a Kassala.--La revolte
+nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
+dans le Soudan.
+
+CHAPITRE VI.
+
+Depart de Kassala.--Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la defaite de
+Theodoros par Tisso-Gobaze.--Arrivee a Metemma.--Marche
+hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur emigration
+dans l'Abyssinie.--Arrivee de lettres de Theodoros.
+
+CHAPITRE VII.
+
+Entree en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
+Abyssiniens a Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
+de la medecine.--Premiere reception de Sa Majeste.--Traduction de la
+lettre de la reine Victoria et presents offerts.--Nous accompagnons Sa
+Majeste a Metcha.--Sa conversation en route.
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
+navigation abyssinienne.--L'ile de Dek.--Arrivee a Kourata.--Les
+gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
+portees contre ces derniers.--Premiere visite au camp de l'empereur a
+Zage.--Les flatteries precedent la violence.
+
+CHAPITRE IX.
+
+Seconde visite a Zage.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
+anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
+amenes enchaines a Zage.--Jugement public.--Reconciliation.--Depart de
+M. Flad.--Emprisonnement a Zage.--Depart pour Kourata.
+
+CHAPITRE X.
+
+Seconde residence a Kourata.--Le cholera et le typhus eclatent dans
+le camp.--L'empereur se decide a aller a Debra-Tabor.--Arrivee a
+Gaffat.--La fonderie transformee en palais.--Jugement public a
+Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal faits
+prisonniers a Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne
+noire.--Voyage avec l'empereur a Aibankab.--Nous sommes envoyes a
+Magdala; arrivee a l'Amba.
+
+CHAPITRE XI.
+
+Notre premiere maison a Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
+nous.--Impressions d'un Europeen charge de chaines.--L'operation
+decrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Defection
+de notre premier messager.--Comment nous obtinmes de l'argent et des
+lettres.--Un journal a Magdala.--Une saison des pluies dans le Godjo.
+
+CHAPITRE XII.
+
+Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
+de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'eglise.--La
+prison.--Gardes et geoliers.--Discipline.--Visite prealable de
+Theodoros a Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractere et antecedents
+de Samuel.--Nos amis Zenab l'astronome et Meshisba le joueur de
+luth.--Gardes de jour.--Nous batissons de nouvelles huttes.--Les
+serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
+est agrandie.
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Theodoros ecrit a M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
+--Ses deux lettres comparees.--Le general Merewether arrive a
+Massowah.--Danger d'envoyer des lettres a la cote.--Ras-Engeddah
+nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Resultats pleins
+de succes de la vaccine a Magdala.--Encore notre sentinelle de
+jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
+son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journaliere pendant la
+saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'echapper.--Le knout
+en Abyssinie.--Prophetie d'un homme mourant.
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rarete et cherte des
+approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur
+fuite.--Ils reussissent.--Theodoros est vole.--Damash poursuit les
+fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
+qui peut.--Les blesses laisses sur le champ de bataille.--Hospitalite
+des Gallas.--Lettre de Theodoros a ce sujet.--Malheurs de
+Mastiate.--Wakshum Gabra Medhim.--Recit de la vie de Gobaze.--Il
+sollicite la cooperation de l'eveque pour s'emparer de Magdala.--Plan
+de l'eveque.--Tous les chefs rivaux intriguent pour l'Amba.
+--L'influence de M. Rassam exageree.
+
+CHAPITRE XV.
+
+Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Theodoros
+contre lui.--Son emprisonnement a Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
+moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une armee dans le
+pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoye a lui par M. Rassam.--Il
+investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
+--Precautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
+meilleure.--Les effets de la fumee sur Menilek.--Desappointement suivi
+d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du debarquement des
+troupes britanniques.
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Conduite de Theodoros pendant notre sejour a Magdala.--Sa conduite
+a Begemder.--Une rebellion eclate.--Marche forcee sur
+Gondar.--Les eglises sont pillees et brulees.--Cruautes de
+Theodoros.--L'insurrection croit en forces.--Les desseins de
+l'empereur sur Kourata echouent.--M. Bardel trahit les nouveaux
+ouvriers.--Ingratitude de Theodoros envers les gens de Gaffat.--Son
+expedition sur Foggera echoue.
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Arrivee de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
+de la reine d'Angleterre.--L'episode du telescope.--On prend soin
+de nos interets.--Theodoros ne cedera qu'a la force.--Il recrute son
+armee.--Ras-Adilou et Zallallou desertent.--L'empereur est repousse
+a Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expedition contre
+Metraha.--Ses cruautes dans cette localite.--Le grand _Sebastopol_
+est fabrique.--La famine et la peste obligent l'empereur a lever son
+camp.--Difficultes de sa marche vers Magdala.--Son arrivee dans le
+Dalanta.
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Theodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments a cette
+epoque.--Une amnistie accordee au Dalanta.--La garnison de Magdala
+rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Europeens sont envoyes
+dans la forteresse.--Conversation de Theodoros avec MM. Flad et
+Waldmeier sur l'arrivee des troupes.--La lettre de Sir Robert Napier
+a Theodoros tombe entre nos mains.--Theodoros ravage le Dalanta.--Il
+trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
+M. Rassam et Theodoros.--Les fers sont otes a M. Rassam.--Theodoros
+arrive a Islamgee.--Sa querelle avec les pretres.--Sa premiere visite
+a l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant a
+la garnison.
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Nous sommes comptes par le nouveau gouverneur et obliges de dormir
+tous dans la meme hutte.--Seconde visite de Theodoros a l'Amba.--Il
+fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
+delivres de nos chaines.--L'operation decrite.--Notre reception
+par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sebastopol_ arrive a
+Islamgee.--Conversation avec Sa Majeste.--Les prisonniers encore
+enchaines sont delivres de leurs fers.--Theodoros ne reussit point a
+se voler lui-meme.
+
+CHAPITRE XX.
+
+Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre reception
+par Theodoros.--Il harangue ses troupes et relache quelques-uns
+des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
+massacre.--Nous sommes renvoyes a Magdala.--Effets de la bataille de
+Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyes pour negocier.--Les captifs
+relaches.--Ils l'echappent belle.--Leur arrivee au camp britannique.
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Ma captivite en Abyssinie, by Dr. Henri Blanc
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE ***
+
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+Produced by Joshua Hutchinson, Marc D'Hooghe and the Project Gutenberg
+Distributed Proofreaders.
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+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
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+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
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+++ b/old/8mcpt10.txt
@@ -0,0 +1,11009 @@
+The Project Gutenberg EBook of Ma captivite en Abyssinie, by Dr. Henri Blanc
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
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+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Ma captivite en Abyssinie
+ ...sous l'empereur Theodoros
+
+Author: Dr. Henri Blanc
+
+Release Date: September, 2005 [EBook #8876]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on August 21, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE ***
+
+
+
+
+Produced by Joshua Hutchinson, Marc D'Hooghe and the Project Gutenberg
+Distributed Proofreaders.
+
+
+
+
+
+MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE SOUS L'EMPEREUR THÉODOROS
+
+PAR
+
+LE DR H. BLANC
+
+CHIRURGIEN DE L'ARMÉE ANGLAISE AUX INDES
+
+Ouvrage traduit de l'anglais par Madame ARBOUSSE-BASTIDE
+
+
+[Illustration: VUE DE MAGDALA]
+
+
+AVEC DES DÉTAILS SUR L'EMPEREUR THÉODOROS
+
+SA VIE, SES MOEURS, SON PEUPLE, SON PAYS
+
+
+
+
+PRÉFACE DE L'AUTEUR
+
+
+J'entreprends la tâche d'écrire le récit de notre captivité en
+Abyssinie, afin de satisfaire la curiosité naturelle qui m'a été
+témoignée par un grand nombre de connaissances et d'amis désireux
+d'obtenir des détails tant sur les causes mêmes de cette captivité
+que sur la manière dont nous avons été traités, les événements de
+notre vie quotidienne, et le caractère et les habitudes de
+l'empereur Théodoros.
+
+J'ai essayé de donner une esquisse exacte de la carrière de ce
+souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple.
+J'ai parlé encore de ses amis et de ses ennemis.
+
+Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai jugé
+nécessaire de dire quelques mots des Européens qui out joué un rôle
+dans cet étrange imbroglio de _l'affaire abyssinienne_. Ces diverses
+informations m'ont été fournies soit par mon expérience personnelle
+et les événements survenus pendant ma captivité, soit par les
+communications de certains indigènes bien informés. J'ai eu, pour
+préparer ce travail, les loisirs forcés de plusieurs mois de prison.
+
+Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associées,
+dans les annales britanniques, au succès triomphant de l'expédition si
+habilement organisée par le commandant lord Napier _de Magdala_. Ce
+dernier titre, donné à l'honorable général anglais, a été le digne
+couronnement d'une longue et glorieuse carrière.
+
+
+
+
+MA CAPTIVITÉ EN ABYSSINIE
+
+
+
+
+I
+
+
+L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son
+armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
+caractère.--Sa famille et sa vie privée.
+
+Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Théodoros, était né
+dans le Kouara, vers l'an 1818. Son père était un noble d'Abyssinie,
+et son oncle, le célèbre Dejatch Comfou, pendant plusieurs années,
+avait gouverné les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc.
+A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nommé par la mère de Ras-Ali,
+Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mécontent de ce poste qui
+n'offrait qu'un petit champ à son ambition, il se dégagea de son
+serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce
+nom. Plusieurs généraux furent envoyés pour châtier le jeune soldat;
+mais tantôt il évitait leurs poursuites et tantôt battait leurs
+troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien reçu,
+il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef très-bienveillant, mais faible,
+eut la pensée de rattacher à sa cause le jeune chef rebelle en lui
+donnant sa fille Tawaritch, qui était d'une grande beauté. Lij-Kassa
+revint à Kouara et pendant quelque temps parut fidèle à sa souveraine.
+Il fit plusieurs expéditions de pillage dans le bas pays, mit à feu et
+à sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expéditions
+traînant après lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des
+troupeaux de bétail.
+
+Les succès de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion,
+la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait à ceux qui
+servaient sa cause, rassemblèrent bientôt autour de lui une bande de
+vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractère ambitieux, il
+forma dès lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si
+fertiles qu'il avait si souvent dévastées. Elevé dans un couvent, il
+avait étudié les sujets théologiques, mais il s'était particulièrement
+rendu familière l'histoire de l'Abyssinie. Son éducation, supérieure
+à celle de son entourage, exerça une grande influence sur son avenir.
+Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractère
+religieux, et il était profondément pénétré de l'idée, que la race
+musulmane ayant, depuis des siècles, empiété sur les pays chrétiens,
+le but de sa vie devait être désormais le rétablissement de l'ancien
+empire d'Ethiopie. Sollicité à la fois par son ambition et son
+fanatisme, il s'avança dans la direction de Kédaref, à la tête de
+16,000 guerriers; mais il connut bientôt la supériorité d'une
+petite troupe bien armée et bien conduite, sur de nombreuses bandes
+indisciplinées. Près de Kédaref, il se trouva face à face avec ses
+mortels ennemis, les Turcs, qui n'étaient qu'une poignée, mais encore
+trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent
+démoralisés et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer à
+son rêve chéri.
+
+Au lieu de retourner au siège du gouvernement, il fut obligé, à cause
+d'une grave blessure reçue pendant le combat, de s'arrêter sur les
+frontières du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mère de l'état
+dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache
+(salaire exigé par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait
+toujours détesté Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui
+offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier était tombé pour
+abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un
+petit morceau de viande, accompagné d'un message insultant. Près de
+la couche du chef blessé, se tenait la courageuse compagne qui avait
+partagé ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouïe du message
+ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle
+fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit à Kassa
+qu'elle aimait les braves, mais qu'elle détestait les poltrons, et
+qu'elle ne resterait pas auprès de lui s'il ne vengeait cette insulte
+dans le sang. Ces paroles passionnées tombèrent dans des oreilles bien
+préparées pour les recevoir, et la soif de la vengeance pénétra dans
+le coeur de Kassa. Aussitôt qu'il eut recouvré assez de forces, il
+retourna à Kouara et se proclama ouvertement indépendant.
+
+Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer à sa cour; mais la
+sommation fut renvoyée avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent
+expédiés pour forcer Kassa à se soumettre, mais le jeune commandant
+battit facilement tous ces envoyés; tandis que leurs compagnons
+d'armes, charmés par les manières insinuantes du jeune chef et
+alléchés par ses splendides promesses, s'enrôlaient sous les drapeaux
+de Kassa. La femme de ce dernier exerçait toujours une grande
+influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisément s'emparer du
+pouvoir suprême; et, comme il hésitait encore, elle le menaça de
+l'abandonner. Kassa ne résista pas plus longtemps; il marcha vers
+Godjam, entraînant tout sur son passage. La bataille de Djisella,
+livrée en 1853, décida du sort de Ras-Ali. Son armée était à peine
+engagée qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali
+abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis
+que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquérant.
+Au bout de peu d'années, de Shoa à Metemma, de Godjam à Bagos, tout
+tremblait devant l'empereur Théodoros et obéissait à son commandement.
+Pour consacrer son nouveau titre, il désira se faire couronner; ce
+fut après la bataille de Deraskié, livrée en février 1855, qui lui
+soumettait le Tigré et réduisait son plus formidable ennemi Dejatch
+Oubié. Après cette nouvelle victoire, Théodoros tourna ses armes
+redoutées contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-même Magdala; il
+ravagea et détruisit si complètement les riches plaines des Gallas,
+qu'en désespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrèrent
+dans les rangs de son armée et tournèrent leurs armes contre leurs
+concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la
+longue oppression des chrétiens depuis si longtemps victimes des
+fréquentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier
+l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faîte de son
+ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimée femme. Il sentit
+profondément son malheur. Elle avait été son fidèle conseiller, la
+compagne inséparable de sa vie aventureuse, l'être qu'il avait le plus
+aimé; et tant qu'il vécut, il chérit sa mémoire. En 1866, un de ses
+partisans m'ayant supplié, en sa présence, de demeurer quelques jours
+auprès de sa femme mourante, Théodoros baissa la tête et pleura au
+souvenir de la sienne morte depuis plusieurs années et qu'il avait
+aimée si profondément.
+
+La carrière de Théodoros peut se diviser en trois périodes distinctes:
+la première, de son enfance jusqu'à la mort de sa première femme; la
+seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'à la mort de M. Bell; la
+troisième depuis ce dernier événement jusqu'à sa propre mort. La
+première période que nous avons décrite fut la période des promesses;
+la seconde, qui s'étend de 1853 à 1860, renferme bien des choses
+louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses
+actions soient indignes de la première partie de sa carrière. De 1860
+à 1866, il semble avoir abandonné petit à petit toute retenue, au
+point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautés inutiles.
+Ses principales guerres, pendant la seconde période, furent
+dirigées contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre
+Dejatch-Oubié, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons déjà raconté à
+la bataille de Deraskié, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois,
+il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs
+chefs importants, il leur promit de les relâcher aussitôt que son
+empire serait entièrement pacifié.
+
+En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul
+Plowden, et il eut les honneurs de la journée; mais il perdit
+son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de
+l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Théodoros
+s'avança avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau
+Négoussié, qui s'était rendu maître de tout le nord de l'Abyssinie;
+par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire,
+mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautés et par des
+violations de la foi jurée. Il fit couper les pieds et les mains à
+Agau Négoussié, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des
+jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour
+rafraîchir ses lèvres enfiévrées. Sa cruelle vengeance ne s'arrêta
+pas là. Plusieurs des chefs compromis, qui s'étaient soumis sur
+la promesse solennelle d'une amnistie, furent livrés aux mains du
+bourreau ou envoyés chargés de chaînes pour languir toute leur vie
+dans quelque prison de province. Pendant près de trois ans, l'autorité
+de Théodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignée de
+rebelles s'étaient bien levés ici et là, mais à l'exception de Tadla
+Gwalu, qui ne put être chassé de sa forteresse, dans le sud du Godjam,
+tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublèrent
+nullement la tranquillité de son règne.
+
+Quoique conquérant et doué du génie militaire, Théodoros fut mauvais
+administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats à sa cause, il leur
+prodigua d'immenses sommes; il fut alors forcé d'imposer à ses sujets
+des impôts exorbitants, épuisant ainsi le pays de ses dernières
+ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tête d'une
+puissante armée, effrayé à la pensée de congédier tous ses hommes, il
+se sentit entraîné à étendre ses conquêtes. Le rêve de ses plus jeunes
+ans devint une idée fixe, et il se crut appelé de Dieu à rétablir,
+dans sa première grandeur, le vieil empire éthiopien.
+
+Il ne pouvait toutefois oublier qu'il était incapable de se battre,
+avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armées et
+disciplinées de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa défaite à
+Kédaref; il songea donc à obtenir ce qu'il désirait par la diplomatie.
+Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres étrangers, que
+la France et l'Angleterre étaient fières de la protection qu'elles
+accordaient aux chrétiens dans toutes les parties du monde. Il écrivit
+alors aux souverains de ces deux pays, les invitant à se joindre à lui
+dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis
+de sa lettre à la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette
+assertion: «Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai réduit les
+Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de
+mes ancêtres. Ils refusent.» Il mentionne la mort de M. Plowden et de
+M. Bell, et il ajoute: «J'ai exterminé leurs ennemis (ceux qui avaient
+tué ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste à
+gagner: c'est votre amitié.» Il conclut en disant: «Voyez combien les
+mahométans oppriment les chrétiens!»
+
+L'armée de Théodoros à cette époque était composée de cent à cent
+cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par
+soldat, son camp devait se composer environ de cinq à six cent mille
+personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fût de 3
+millions d'âmes, il fallait donc qu'un quart de cette population fût
+payée, nourrie, vêtue par le reste des habitants.
+
+Pendant quelques années, le prestige de Théodoros était tel, que cette
+terrible oppression fut tranquillement acceptée; à la fin cependant
+les paysans, à moitié affamés et à demi-vêtus, trouvant qu'avec tous
+leurs sacrifices ils étaient loin de satisfaire à l'accroissement
+journalier des exigences d'un si terrible maître, abandonnèrent leurs
+plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs
+qui restaient encore, ils se retirèrent sur les plateaux élevés ou
+s'enfermèrent dans des vallées perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et
+dans le Tigré, la rébellion éclata simultanément. Théodoros avait
+abandonné depuis quelque temps son idée de conquête à l'étranger, et
+il avait fait tout son possible pour écraser l'esprit de rébellion
+de son peuple. Tandis que les provinces rebelles étaient mises an
+pillage, les paysans, protégés par leurs hautes montagnes, ne
+purent être attaqués; ils attendirent tranquillement le départ de
+l'envahisseur, et puis retournèrent à leurs huttes désolées, cultivant
+juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, à quelques
+exceptions près, les paysans évitèrent la vengeance terrible de leur
+nouvel empereur. Son armée eut bientôt à souffrir de cette façon de
+guerroyer. Le nombre des provinces à dévaster diminuait d'année à
+année; une grande famine éclata; d'immenses territoires, tels que ceux
+de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, après
+avoir été pillés, ne furent plus cultivés. Les soldats, autrefois bien
+entretenus, rôdaient maintenant à demi affamés et mal vêtus, ayant
+perdu toute confiance dans leurs chefs, les désertions devinrent
+nombreuses, et plusieurs retournèrent dans leurs provinces natales se
+joindre au nombre des mécontents.
+
+La chute de Théodoros fut plus rapide que son élévation. Il ne fut
+jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de
+Négoussié, personne n'osa lui résister; mais il était impuissant
+contre la passivité et la tactique à la Fabius de leurs chefs. Ne se
+fixant jamais, toujours en marche, son armée diminuait de force de
+jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout
+disparaissait à son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y
+avait pas de nourriture! A la fin, poussé à la dernière extrémité,
+il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son
+ancienne armée, que de piller les provinces qui lui étaient restées
+fidèles.
+
+Lorsque je rencontrai pour la première fois Théodoros, en janvier
+1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint
+plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez légèrement courbé,
+la bouche grande et les lèvres si minces, qu'elles étaient à peine
+visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutôt que
+musculeux, il excellait dans les exercices à cheval, dans l'usage de
+la lance, et à pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression
+de ses yeux noirs, à demi fermés, était étrange; s'il était de bonne
+humeur, cette expression était tendre, accompagnée d'une douce
+timidité de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il était en
+colère, ses yeux farouches et injectés de sang semblaient lancer du
+feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entière était
+effrayante: son visage noir prenait une teinte cendrée, ses lèvres
+minces et comprimées ne traçaient qu'une ligne légère autour de sa
+bouche, ses cheveux noirs se hérissaient, et sa manière d'agir tout
+entière était un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus
+ingouvernable fureur.
+
+De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de
+jours avant sa mort, quand nous le rencontrâmes, il avait encore
+toute la dignité d'un souverain, l'amabilité et la bonne éducation
+du gentleman le plus accompli. Son sourire était si attrayant, ses
+paroles étaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire
+que ce monarque si affable fût un fourbe consommé.
+
+Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruauté,
+sans alléguer quelque excuse spécieuse, de manière à faire croire que,
+dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice.
+Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants étaient trop
+favorables aux Européens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyés avait
+été trahi par les habitants de cette ville. Il détruisit Zagé, grande
+et populeuse cité, _parce qu_'il prétendait qu'un prêtre de cette
+ville avait été grossier à son égard. Il fit charger de chaînes son
+père adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris à son service
+une servante que lui, Théodoros, avait renvoyée. Tesemma Engeddah,
+chef héréditaire de Gahinte, encourut sa disgrâce _parce que_, après
+une bataille contre les rebelles, il s'était montré trop sévère;
+tandis que notre geôlier en chef fut pris an milieu du camp et jeté
+dans les fers, _parce qu_'il avait été autrefois l'ami du roi de Shoa.
+Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle.
+Quant à nous, il nous arrêta sous prétexte que nous n'avions pas amené
+les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tué, simplement
+pour avoir porté la main à son visage, et il emprisonna le consul
+Cameron pour être allé chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporté
+une réponse à sa lettre.
+
+Théodoros avait tous les goûts du Bédouin rôdeur. Il aimait la vie des
+camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armée gracieusement
+campée autour d'une colline qu'il avait lui-même choisie; et il
+préférait au palais que les Portugais avaient érigé à Gondar pour un
+roi plus sédentaire que lui, les délices des courses imprévues pendant
+les magnifiques et fraîches nuits de l'Abyssinie. Sa maison était
+parfaitement réglée; le même esprit d'ordre qui lui avait fait
+introduire comme une sorte de discipline dans son armée, se montrait
+aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque
+département était sous le contrôle d'un chef qui était directement
+responsable devant l'empereur de tout ce qui dépendait du département
+qui lui était confié. Parmi ses officiers, tous hommes de position
+élevée, les uns étaient les surintendants des cuisiniers, des femmes
+qui préparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des
+porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appelés
+_Baldéras_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages,
+celle des serviteurs; les Bedjerand, du trésor, des approvisionnements,
+etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_
+ou chambellans; l'Afa-Négus ou bouche du roi était l'interprète.
+
+Une chose étrange, c'est que Théodoros préférait pour son service
+personnel, ceux qui avaient servi des Européens. Son laquais, le
+seul qui soit resté avec lui jusqu'à la fin, avait été serviteur de
+Barroni, vice-consul à Massowah. Un autre, un jeune homme nommé Paul,
+était un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient été au
+service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet,
+qui était assidûment auprès de lui, les autres, quoique demeurant dans
+la même enceinte, étaient plus spécialement chargés du soin de ses
+fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait
+aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il
+réclamât souvent leur présence; mais c'était un honneur qu'il
+donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le
+gouvernement de quelque province éloignée. Tout le service de la
+maison était confié à des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient
+l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Théodoros,
+selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles étaient des
+esclaves, qu'il avait enlevées à un marchand d'esclaves, au temps même
+où il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme à la traite
+des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un
+officier supérieur et son régiment avaient l'honneur de procéder, dans
+le ruisseau le plus rapproché, an lavage du linge de l'empereur, ainsi
+qu'à celui de la maison impériale. Personne, pas même le plus petit
+page, ne pouvait, sous peine de mort, pénétrer dans son harem. Il
+avait un grand nombre d'eunuques, la plupart étaient des Gallas; des
+soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas
+infligent à leurs ennemis blessés. La reine, ou la favorite du moment,
+avait une tente ou une maison à elle; et plusieurs eunuques la
+servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient à la porte de sa
+tente, et étaient responsables de la vertu de la dame confiée à leur
+soin. Quant à ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses
+vives et passagères affections, délaissées maintenant, elles étaient
+entassées dix ou vingt ensemble dans la même tente ou la même hutte.
+Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, étaient tout ce qu'il
+accordait à ces pauvres abandonnées.
+
+Théodoros était plus bigot que religieux. Avant tout, il était
+superstitieux, et cela à un degré incroyable pour un homme si
+supérieur à tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs
+astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes,
+surtout avant d'entreprendre ses expéditions, et dont l'influence
+sur lui était étonnante. Il haïssait les prêtres, méprisait leur
+ignorance, dédaignait leurs doctrines et se raillait des histoires
+merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se
+mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-église,
+d'une armée de prêtres, de desservants, de diacres, et ne passait
+jamais devant une église sans en baiser le seuil.
+
+Quoiqu'il sût lire et écrire, jamais il ne s'abaissa à correspondre
+personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours
+accompagner par plusieurs secrétaires auxquels il dictait ses lettres;
+sa mémoire était si prodigieuse qu'il pouvait dicter une réponse à une
+lettre reçue des mois et même des années auparavant, ou discourir
+sur des sujets ou des événements arrivés dans un passé
+très-éloigné.--Supposons-le en campagne. Sur une colline éloignée
+s'élève une petite tente en flanelle rouge: c'est là que Théodoros a
+fixé sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'église; près
+de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis à côté,
+une autre tente destinée à sa précédente favorite, qui voyage avec lui
+jusqu'à ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer à Magdala,
+où des centaines d'entre elles sont retenues prisonnières, s'occupant
+à filer du coton pour les _shamas_[1] de leur maître et pour leurs
+propres vêtements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinées
+à ses secrétaires, à ses pages, à ses domestiques, ainsi qu'aux
+provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long séjour à un
+endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son
+peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de défense. Bien
+que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard.
+Pendant la nuit, la colline sur laquelle il était établi était
+entourée de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets
+sous son oreiller et plusieurs fusils chargés à ses côtés. Il avait
+une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eût
+été préparée par la reine ou sa remplaçante, et goûtée soit par ses
+domestiques, soit par la reine elle-même. Il en était de même pour
+sa boisson: que ce fût de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne
+présentait la coupe à Sa Majesté sans que l'échanson et plusieurs de
+ceux qui étaient présents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une
+exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam à Gaffat.
+Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta
+du brandy, et sans souffrir que personne y goûtât avant lui, il avala
+sans hésiter le breuvage tout entier.
+
+C'était un mari très-jaloux, que l'empereur Théodoros. Non-seulement
+il prenait les précautions que j'ai mentionnées plus haut, mais il ne
+permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent
+avec le camp, excepté cependant les derniers mois de sa vie, et
+lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit
+bien caché, et accompagné d'une forte garde d'eunuques. Malheur à
+celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hâtait pas de
+leur tourner le dos jusqu'à ce qu'ils fussent passés! Une fois, un
+soldat, qui était de garde, se glissa près de la tente de la reine, et
+s'enhardissant dans les ténèbres de la nuit, il murmura à l'une des
+servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer
+par-dessous la tente. Malheureusement il fut aperçu par un des
+eunuques, qui le saisit et l'amena immédiatement auprès de Sa Majesté.
+Après avoir entendu le récit de cette aventure, Théodoros, qui était
+par bonheur bien disposé en ce moment, demanda an coupable s'il aimait
+passionnément le tej; le pauvre malheureux tout tremblant répondit que
+oui.--«Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre
+heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de girâf,[3] pour
+lui enseigner à ne pas aller une autre fois près de la tente de la
+reine.» L'empereur Théodoros, qui avait une grande connaissance des
+femmes de son pays, était convaincu que ces précautions n'étaient pas
+inutiles. Dans l'une de ses visites à Magdala, l'un des chefs de cette
+province, se plaignit à lui de ce qu'on avait trouvé, dans la chambre
+de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Théodoros se
+mit à rire et lui dit: «Quoi d'étonnant, fou que vous êtes; je ne suis
+pas sûr de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!»
+
+Théodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien
+peu d'instants au sommeil. Quelquefois à deux heures, le plus tard à
+quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui étaient
+présentées. Vers la fin, son caractère s'était tellement aigri qu'il
+tenait les plaideurs à distance; toutefois il garda ses anciennes
+habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore,
+assis solitaire sur une pierre, plongé dans de profondes méditations,
+ou dans une prière silencieuse. Il fut toujours très-sobre pour sa
+nourriture et ne supporta jamais les excès de table. Il faisait
+rarement plus d'un repas par jour; lequel était composé d'_injera_[4]
+et de poivre rouge les jours de jeune; de _wât_ (sorte de plat composé
+de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours
+de fêtes, il donnait habituellement de grands dîners à ses officiers
+et quelquefois même à toute son armée. Dans ces festins, le
+_brindo_[5] était aussi bien accueilli par le souverain que par les
+officiers. Dans ces repas publics, l'empereur était habituellement
+assis sur une estrade élevée au bout de la table. Personne, excepté
+peut-être M. Bell, n'a été vu mangeant des mêmes mets apportés exprès
+pour Théodoros; mais lorsqu'il voulait spécialement honorer quelqu'un
+de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui,
+ou les faisait placer sur son estrade à côté de lui, ou bien encore,
+ce qui était un grand honneur, il faisait passer au favori les restes
+de son propre dîner.
+
+Cet infortuné Théodoros, quelques années avant sa mort, prit
+l'habitude de s'enivrer. Jusqu'à trois ou quatre heures après-midi, il
+était en possession de lui-même et recevait les affaires du jour; mais
+après sa sieste, invariablement il était ivre. Quant à ses vêtements,
+ils étaient très-simples: ils se composaient seulement du _shama_
+ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche
+à l'européenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux,
+trop longs pour un Abyssinien, étaient partagés en trois parties qui
+tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie,
+sa chevelure avait été fort négligée; depuis des mois, elle n'avait
+pas été tressée. C'était pour témoigner la douleur qu'il ressentait à
+cause de la méchanceté de son peuple; il ne voulut jamais se
+laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les délices des
+Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicité de sa toilette.
+Il nous dit que pendant le peu d'années de paix qui avaient suivi la
+conquête du pays, il avait l'habitude de paraître en public comme un
+roi doit le faire; mais depuis qu'il avait été forcé, par le mauvais
+vouloir de son peuple, à être en guerre constante avec ses sujets, il
+avait adopté le costume des soldats, comme étant plus en rapport avec
+sa mauvaise fortune. Cependant, après même que sa chute fut devenue
+imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement
+vêtu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brodés, enrichis
+de velours et chamarrés d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour
+éblouir son peuple. Celui-ci savait qu'il était pauvre, et quoique
+Théodoros détestât la pompe on elle-même, il désirait laisser cette
+impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien
+déchu, il était toujours--le roi.
+
+Tout le temps que vécut sa première femme, Théodoros non-seulement
+eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun
+des officiers de sa maison ni des chefs qui étaient auprès de lui
+vécussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860,
+Théodoros aperçut, dans une église, une belle jeune fille, priant
+silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frappé de sa modestie
+et de sa beauté, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle était la fille
+unique de Dejatch Oubié, prince du Tigré, son ancien rival, qu'il
+avait détrôné et qui était en ce moment son prisonnier. Il demanda sa
+main et reçut un refus poli. La jeune fille désirait se retirer dans
+un couvent et se consacrer au service de Dieu. Théodoros n'était
+pas un homme à se laisser facilement contrarier dans ses désirs. Il
+proposa à Oubié de le mettre en liberté, à la seule condition qu'il le
+retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence
+pour décider sa fille à accepter la main de Théodoros. A la fin,
+Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux
+père, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer.
+Cette union fut malheureuse; Théodoros, à son grand désappointement,
+ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection,
+l'aveugle dévouement qu'il avait rencontré dans la compagne de sa
+jeunesse. Waizero Terunish était fière, et elle considéra toujours
+son mari comme un parvenu. Elle ne lui témoigna jamais ni respect ni
+affection. Théodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa
+première femme, se retirait toutes les après-midi, lorsqu'il était
+ennuyé et fatigué, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva
+pas un cordial accueil. Le regard de sa femme était froid et plein
+d'arrogance, et elle alla jusqu'à le recevoir sans la courtoisie
+ordinaire due à son rang. Un jour même elle eut l'air de ne pas
+l'apercevoir, ne lui offrit pas de siège, et lorsqu'il s'informa de sa
+santé, elle ne daigna pas lui répondre. Elle tenait, en ce moment,
+un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Théodoros lui demanda
+pourquoi elle ne lui répondait pas, elle répliqua avec calme et
+sans détourner les yeux de dessus son livre: «Parce que je suis en
+conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous,
+le pieux roi David.»
+
+Théodoros finit par l'envoyer à Magdala avec son nouveau-né, Alamayou
+(j'ai vu le monde), et il prit pour sa favorite une veuve de Yedjou,
+nommée Waizero Tamagno, femme grossière, aux regards lascifs et mère
+de cinq enfants. Elle prit un tel ascendant sur l'esprit de Théodoros,
+que celui-ci déclara publiquement qu'il répudiait Terunish et
+divorçait avec elle, et que, désormais, Tamagno devait être considérée
+par tous comme la reine. Cependant Tamagno eut bientôt de nombreuses
+rivales; mais en femme habile, au lieu de se plaindre, elle poussa
+Théodoros dans ses débauches, et le reçut toujours avec un gracieux
+sourire. Elle répondit on jour à son volage seigneur, qui s'étonnait
+de sa _complaisance:_ «Pourquoi serais-je jalouse? Je sais bien que
+vous n'aimez que moi; qu'est-ce que cela peut me faire que vous vous
+arrêtiez, de temps en temps, auprès des quelques fleurs, que vous
+embaumez de votre souffle?»
+
+Bien que Théodoros ait eu plusieurs enfants, Alamayou est le seul
+légitime. Le plus âgé de tous ses enfants est un garçon d'environ
+vingt-deux ans, appelé le prince Meshisho; il est gros, méchant et
+paresseux. Quoique Théodoros nous l'ait présenté à Zagé pour qu'il
+devint ami des Anglais, cependant il ne l'aimait pas. Ce jeune homme
+était si différent de Théodoros, que celui-ci avait douté sérieusement
+qu'il fût son fils. Ses cinq ou six autres enfants, issus de ses
+relations illégitimes avec ses concubines, résidaient à Magdala et
+étaient élevés dans le harem. Il s'était fort peu enquis d'eux: mais
+toutes les fois qu'il passait à Magdala, il envoyait chercher Alamayou
+et passait des heures entières à jouer avec lui. Quelques jours avant
+sa mort, il le présenta à M. Rassam en disant: «Alamayou, pourquoi ne
+saluez-vous pas votre père?» Puis à la fin de l'audience, il l'envoya
+pour nous accompagner jusqu'à notre quartier.
+
+La mère d'Alamayou ne se plaignit jamais; quoique délaissée par son
+mari, elle lui fut toujours fidèle. Elle employait habituellement
+toutes ses journées à lire le livre qu'elle aimait par-dessus tout,
+les Psaumes, ou bien la _Vie des Saints_ et de la Vierge Marie. Elle
+n'avait d'autre distraction que d'élever à ses côtés ce fils unique
+et bien-aimé, pour lequel elle ressentait une si profonde affection.
+Lorsque Menilek, roi de Shoa, fit sa manifestation devant l'Amba, une
+trahison étant à craindre, elle renvoya son fils, et faisant appeler
+les officiers et les soldats, elle leur fît jurer fidélité an trône.
+Deux jours avant sa mort, Théodoros fit venir sa femme qu'il n'avait
+pas vue depuis plusieurs années, et passa une après-midi entière avec
+elle et son fils.
+
+Après la prise de Magdala, Waizero Terunish et Waizero Tamagno sa
+rivale furent envoyées à notre première prison, où elles furent
+protégées et traitées avec sympathie. Il m'échut en partage de les
+recevoir a leur arrivée; et je fis mes efforts pour leur inspirer
+toute confiance, apaiser leur terreur, et les assurer que sous le
+pavillon britannique, elles seraient traitées avec honneur et respect.
+
+C'était le 13 avril 1866 que Théodoros, alors puissant, nous avait
+traîtreusement arrêtés dans sa propre maison; et chose étrange, ce fut
+le 13 avril, deux ans plus tard, que son corps fut porté dans notre
+tente, pendant que sa femme et sa favorite recevaient l'hospitalité
+sous le toit de ceux mêmes qu'il avait si longtemps maltraités.
+
+Les deux reines et le jeune Alamayou accompagnèrent l'armée anglaise
+dans sa retraite. Waizero Tamagno, dès qu'elle put retourner
+prudemment chez elle a Yedjow, nous quitta avec beaucoup de
+témoignages de sensibilité et de gratitude pour toutes les boutés et
+les attentions dont elle avait été l'objet, surtout de la part du
+commandant en chef. Mais la pauvre Terunish mourut à Aikullet.
+Sou fils Alamayou, fils de Théodoros et petit-fils d'Oubié, vient
+d'atteindre, orphelin et exilé, le rivage britannique, où il est
+certain de trouver les égards et les soins affectueux dus à son
+infortune.
+
+
+Notes:
+
+[1] Shamas, vêtement bland de colon, brodé de rouge, tissé dans le
+pays.
+
+[2] La wancha est une grande coupe de corne.
+
+[3] Girâf, fouet de peau d'hippopotame.
+
+[4] L'injerna est une espèce de gâteau fait de petites graines de
+teff.
+
+[5] Brindo, boeuf cru.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
+mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de
+Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
+mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863.
+
+L'Abyssinie semble avoir été, de tout temps, un objet de fascination
+pour les Européens. Les deux premiers, dont le nom est lié aux
+dernières affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui
+entrèrent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce
+pays sons le nom de Johannes, fut le premier attaché à la fortune de
+Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut élevé au rang de
+basha (capitaine); mais il paraît que Ras-Ali ne lui accorda jamais
+une grande confiance. Il le toléra plutôt à cause de l'amitié que M.
+Bell avait inspirée à son ami, M. Plowden, que pour la propre personne
+du capitaine. Bell, peu de temps après, épousa une jeune demoiselle
+d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de
+cette union; deux filles, mariées toutes les deux à des serviteurs de
+souverains européens, et un fils, qui quitta le pays en même temps
+que les captifs. Bell combattit à côté de Ras-Ali à la bataille
+d'Amba-Djisella, qui fut si fatale à ce prince; mais il se retira vers
+la fia du combat dans une église, pour y attendre, en prière, l'issue
+des événements. Théodoros ayant eu connaissance de sa présence dans le
+sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et
+par serment qu'il serait traité en ami. Bell obéit, et désormais une
+étroite amitié se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur.
+
+Bell, au bout de peu d'années, s'était tellement identifié aux
+Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les
+vêtements que pour la nourriture. C'était un homme d'un jugement sain,
+courageux, bien élevé, et qui appréciait tout ce qui est grand et bon.
+Il avait vu en Théodoros un idéal qu'il avait souvent rêvé, et il
+s'était attaché à lui d'une affection tout à fait désintéressée,
+poussée presque jusqu'à l'adoration. Théodoros l'éleva au rang de
+_likamaquas_ (chambellan) et le garda toujours auprès de lui. Bell
+dormait à la porte de la tente de son ami, mangeait du même plat que
+lui, l'accompagnait dans toutes ses expéditions, et souvent, à la
+sollicitation de l'empereur, il passait des heures à lui raconter
+les merveilles de la vie civilisée, les avantages de la discipline
+militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Théodoros plusieurs
+fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens;
+mais les Abyssiniens étaient tellement revêches à la tactique
+européenne, que les résultats qu'il obtint furent à peu près
+insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-même.
+Théodoros manifesta le désir à son ami de le voir marié selon le rite
+de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut
+décidé, ce fut la famille de sa femme qui, à sa grande surprise,
+refusa son consentement. Alors l'empereur se présenta avec une esclave
+galla qui était mariée, et il remplit l'office de père de la fiancée.
+
+Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les
+Européens qui pénétrèrent à cette époque dans le pays, étaient sûrs de
+trouver en lui un ami dévoué. L'amitié fraternelle qui unissait Bell
+et Plowden ne fit que croître avec le temps. Lorsque Bell apprit le
+meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ
+sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva
+inopinément près du lieu où Plowden avait été tué. Théodoros se
+promenait à cheval, un peu en avant de son armée, avant à ses côtés
+son fidèle chambellan, lorsqu'à l'entrée d'un petit bois, les deux
+frères Garad apparurent tout à coup au milieu du chemin, à quelques
+pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menaçait son maître,
+Bell se précipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de
+son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier
+de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitôt l'autre frère, qui
+surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui
+perça le coeur. Théodoros fut prompt à venger son ami, car à peine
+Bell était-il couché dans la poussière, que son meurtrier était
+mortellement blessé par l'empereur lui-même. Théodoros ordonna que la
+place fût assiégée, et tous les compagnons d'armes de Garad (au
+nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacrés
+de sang-froid. Théodoros porta le deuil de son fidèle ami pendant
+plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi
+soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus
+l'avertir honnêtement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait
+Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait
+montrée à Bell, confiance si nécessaire pour rendre les conseils
+profitables.
+
+Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que
+Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait
+de servir le souverain régnant, il est évident que Plowden s'évertuait
+à se faire nommer représentant de l'Angleterre dans ce pays encore
+inconnu, et qu'il aurait voulu être traité par le gouverneur de
+l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un
+petit _imperium in imperio_. Il ne fut pas toujours droit dans ses
+entreprises. Il suggéra à Ras-Ali d'envoyer des présents à la reine et
+les porta lui-même; il s'efforça de représenter à lord Palmerston
+les avantages qui résulteraient d'un traité avec l'Abyssinie, parla
+longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et
+opprimaient les chrétiens, etc., etc. Il finit par persuader le
+secrétaire des affaires étrangères de le nommer consul d'Abyssinie.
+C'est une justice à lui rendre que personne mieux que lui n'était
+capable d'occuper ce poste: il était estimé de tout le monde, et son
+nom sera toujours prononcé avec respect. Il ne s'identifia pas, comme
+Bell, à la nation. Il se vêtit toujours à l'européenne, et sa maison
+fut toujours tenue à l'anglaise. D'un autre côté, il montra un grand
+amour pour le cérémonial. Il ne voyageait jamais sans être accompagné
+de plusieurs centaines de serviteurs, tous armés: vaine parade; car,
+le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun
+secours.
+
+Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien reçu
+par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un
+traité. Ras-Ali était un débauché, un esprit faible: tout ce qu'il
+désirait, c'était qu'on le laissât agir à sa guise, et, par la même
+raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait.
+Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un étendard.
+Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: «N'exigez pas que
+je le protége; je ne me soucie pas de ces choses-là, et je ne crois
+pas que mon peuple l'aime.» Plowden éleva l'étendard britannique
+au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout était mis en
+pièces par la populace. «Ne vous le disais-je pas?» Ce fut toute la
+consolation qu'il reçut du gouverneur du pays. Après la disgrâce de
+Ras-Ali, ainsi que je l'ai déjà raconté, Bell, qui avait accompagné
+Théodoros, écrivait à ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme
+et dépeignait dans un langage vraiment éloquent les qualités
+excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon
+lui, Plowden devait se présenter au plus tôt, attendu que le puissant
+capitaine serait avant peu le maître de toute l'Abyssinie.
+
+Cette réception de Théodoros fut tout à fait courtoise, mais bien
+différente des précédentes. Théodoros fut on ne peut plus aimable; il
+offrit de l'argent, mais il refusa de reconnaître M. Plowden comme
+consul et ne ratifia point le traité passé entre Plowden et Ras-Ali.
+Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au
+sujet de Théodoros: c'était le réformateur du pays; il avait introduit
+une certaine discipline dans son armée, et, selon les propres paroles
+de Plowden: «c'était un honnête homme, pratiquant la justice, et,
+quoique ferme, point du tout cruel.»
+
+Pendant les dernières années de sa vie, l'opinion de Plowden changea
+complètement. Théodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne
+fut que par égard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence
+vis-à-vis de lui. Une fois, Sa Majesté pria Plowden de l'accompagner à
+Magdala; arrivé au but de son voyage, Théodoros fit appeler le chef du
+pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur
+son projet de charger de chaînes Plowden. Ce prince, qui avait une
+grande estime pour Plowden, fit observer à Sa Majesté qu'il lui
+suffisait de faire surveiller de près l'étranger, et qu'il serait
+ainsi moins compromis auprès de son prisonnier. Plowden retourna donc
+dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entouré
+d'espions. Tout ce qu'il faisait était rapporté à l'empereur, et
+pendant quelque temps, sous un prétexte ou sous un autre, il ne lui
+fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant
+découragé et sa santé ayant été ébranlée, Plowden insista pour partir.
+Sa Majesté céda à sa requête; mais il l'avertit en même temps que
+les routes étaient infestées de rebelles et de voleurs, et l'engagea
+fortement à retarder son retour. Il m'a été dit, par quelqu'un de bien
+informé, que Théodoros n'accorda la demande à Plowden, que parce qu'il
+était persuadé que ce voyage était impossible.
+
+Toutefois Plowden confiant dans sa popularité, et aussi dans sa
+prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar
+il fut attaqué et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin
+de Théodoros. Il est probable qu'il aurait été relâché moyennant une
+rançon, sans une circonstance tout à fait malheureuse. Plowden malade
+et fatigué s'étant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis
+que Garad lui parlait, porta la main à son ceinturon pour prendre son
+mouchoir de poche, ainsi que l'a raconté son domestique; mais le chef
+rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance
+qu'il tenait à la main et le blessa mortellement. Plowden fut acheté
+par des marchands de Gondar, mais il mourut bientôt après des suites
+de sa blessure en mars 1860.
+
+Pendant notre séjour à Kuarata, au temps où nous étions en grande
+faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datées de
+l'année qui avait précédé sa mort, nous furent apportées. Comme ses
+impressions et son opinion étaient changées! Il savait maintenant ce
+que valaient les belles paroles de l'empereur; il prévoyait qu'avant
+peu de temps une haïssable tyrannie remplacerait la conduite ferme
+mais juste, qu'il avait autrefois tant admirée. Je me souviens
+parfaitement qu'à Zagé, lorsque notre bagage nous fut apporté quelques
+instants après notre arrestation, avec quelle hâte et quelle anxiété
+Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle
+devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux
+papier avant qu'il fût détruit.
+
+Si Bell et Plowden eussent été en vie, on se demande si Théodoros
+ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les
+différends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon
+compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai déjà dit, n'aimait pas
+Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rançon aux marchands de Gondar,
+mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien à qui il
+comptait cet argent et il le rattrapa quelques années plus tard et
+_avec intérêt_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la
+manière dont Plowden était mort, et il avait l'habitude d'ajouter:
+«Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il était armé, et il
+s'est laissé tuer sans se défendre.» C'était une méchante accusation
+de la part de Théodoros, qui savait fort bien que Plowden était si
+malade à cette époque qu'il pouvait à peine marcher, et que s'il
+portait un pistolet, ce pistolet n'était pas chargé. Peu de temps
+avant sa mort, Théodoros, en plusieurs circonstances, ayant parlé dans
+des termes trop durs de l'aînée des filles de Bell, quelques-uns de
+ses amis lui représentèrent qu'il ne devait pas oublier qu'elle
+était la fille d'un homme mort en le protégeant. Théodoros répondit
+tranquillement: «Bell était un poltron, il n'eût jamais porté un
+bouclier!»
+
+Quelques mois après que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut
+été répandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron
+fut nommé an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il
+n'arriva à Massowah qu'en février 1862, et à Gondar qu'au mois de
+juillet de la même année. Le capitaine Cameron, non-seulement avait
+servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et
+traversé seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait
+été employé dans l'état-major du général William et avait été attaché
+plusieurs années au consulat. Il était vraiment bien qualifié pour ce
+poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il
+eut à faire à un homme séduisant, orgueilleux et rusé, et qui cachait
+ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva
+en présence de Théodoros devenu un vrai despote. A sa première visite
+Cameron fut reçu avec honneur et traité par l'empereur avec beaucoup
+de respect, et lorsqu'il s'éloigna en octobre 1862, il fut chargé de
+présents, escorté par les serviteurs mêmes de l'empereur et _presque_
+reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai même comme M.
+Rassam et moi, tout d'abord il se laissa complétement séduire par les
+bonnes manières de Théodoros et ne sut pas discerner le vrai caractère
+de l'homme avec lequel il avait eu à faire, et ce ne fut que trop tard
+qu'il apprit à connaître la valeur réelle de cette gracieuse réception
+et de ces flatteries dont on l'avait si libéralement gratifié.
+
+D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Théodoros à la
+reine Victoria par un messager indigène, et il partit pour la province
+de Bogos où il avait jugé sa présence nécessaire. Pendant son séjour
+dans cette province, il découvrit que Samuel, le _baldéraba_[6] que
+Théodoros lui avait donné, homme fin plutôt que traître, intriguait
+avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur
+de son maître impérial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait
+convenable, pour éviter plus tard d'avoir des difficultés avec le
+gouvernement turc, de laisser Samuel en arrière avec les serviteurs
+dont il n'avait que faire. Samuel fut blessé de n'avoir pas été
+choisi pour accompagner M. Cameron à travers le désert du Soudan, et
+quoiqu'il prétendît être bien aise de cet arrangement, il écrivit
+peu de temps après une longue lettre à son maître, dans laquelle il
+parlait de M. Cameron dans des termes tout à fait défavorables.
+
+Arrivé à Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez
+des amis, il demanda à ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur
+danse de guerre, quelques-uns refusèrent, d'autres consentirent,
+mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprécier cette
+réjouissance, ils cessèrent bientôt. (Je mentionne ce fait parce que
+Théodoros le considéra comme une offense à sa personne, et que ce fut
+un prétexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite
+vindicative.) Arrivé à Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la
+fièvre, écrivit à Sa Majesté pour l'informer de son arrivée, et lui
+demanda la permission de se rendre à la station missionnaire de
+Djenda; ce qui lui fut accordé.
+
+M. Bardel, Français d'origine, avait accompagné M. Cameron, dans son
+premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel
+quitta le consul Cameron pour entrer au service de Théodoros. A
+cette époque Théodoros envoya à M. Cameron une lettre pour la reine
+d'Angleterre, il en remit aussi une à M. Bardel pour l'empereur des
+Français. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul français à
+Massowah, arriva en Abyssinie; il était porteur de lettres de créance
+pour l'empereur Théodoros; il apportait aussi avec lui de petits
+présents destinés à Sa Majesté au nom de l'empereur Napoléon III. M.
+Lejean ne fut traité comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui
+revint à Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une réponse
+du secrétaire des affaires étrangères qu'il remit à Théodoros, comme
+une pièce émanant de l'empereur Napoléon lui-même (un Afa-Négus). Tous
+les Européens de Gondar furent sommés d'assister à la lecture de la
+lettre. Après cette lecture, le roi assis à la fenêtre de son palais
+demanda à M. Bardel comment il avait été reçu.
+
+«Très-mal, répondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de
+l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla à l'oreille de Sa Majesté
+que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux
+étrangers. Sur ce, sans plus de façons, l'empereur me tourna le dos.»
+
+Théodoros à ces mots prit la lettre et la déchira à morceaux en
+disant: «Quel est ce Napoléon? Est-ce que mes ancêtres ne sont pas
+plus grands que les siens? Si Dieu l'a élevé si haut, ne peut-il pas
+m'élever aussi?» Après cela il fit délivrer un sauf-conduit à M.
+Lejean avec ordre de quitter immédiatement le pays.
+
+--L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de
+la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir
+M. Lejean, de peur que les Français ne trouvassent un prétexte pour
+s'établir quelque part dans la contrée et que leurs prêtres n'en
+profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours après le
+départ de M. Lejean, Théodoros regrettant d'avoir favorisé ce départ,
+envoya des messagers sur sa route pour l'arrêter et le ramener à
+Gondar.
+
+Dans l'automne de 1863, les Européens établis en Abyssinie étaient au
+nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec
+lui, la mission de Bâle, la mission d'Ecosse, les missionnaires de
+la société de Londres pour la conversion des Juifs et quelques
+aventuriers.
+
+En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme
+pionniers d'une mission que l'évêque Gobat désirait fonder dans ce
+pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en même
+temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censés suffire à leurs
+besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une
+petite rémunération si la chose était jugée nécessaire. Ils devaient
+ouvrir des écoles et saisir toutes les occasions de prêcher la Parole
+de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans différentes directions.
+Lors des premières difficultés qui survinrent au commencement du règne
+de Théodoros, le nombre des missionnaires laïques et des aventuriers
+qui s'étaient joints à eux (généralement désignés sous le nom de _gens
+de Gaffat_ du nom de la ville où ils résidaient), s'élevait à huit. M.
+Flad, quelque temps auparavant, avait abandonné la mission de Bâle en
+faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs.
+
+Les _gens de Gaffat_ jouèrent un rôle important dans les difficultés
+qui, en 1863, surgirent entre Sa Majesté abyssinienne et les Européens
+établis dans le pays. Leur position n'était nullement enviable:
+non-seulement ils devaient plaire à Sa Majesté, mais surtout ils
+étaient préoccupés d'éviter l'emprisonnement et les chaînes. Afin de
+s'attacher le caractère changeant du souverain, ils l'intéressaient à
+leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en
+rapport avec ses goûts d'enfant pour la nouveauté. A leur arrivée dans
+le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions
+de l'évêque de Jérusalem. Mais Théodoros ayant appris qu'ils étaient
+de bons ouvriers, leur envoya dire: «Je n'ai pas besoin de professeurs
+chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?» Ils se
+soumirent de bonne grâce et se mirent à la disposition de Sa Majesté.
+Gaffat, situé à la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor,
+leur fut désigné comme lieu de résidence. Ils bâtirent là des maisons
+à moitié européennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc.
+Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils
+quitteraient plus difficilement le pays, Théodoros leur ordonna de
+se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospéra, et
+l'empereur pendant longtemps fut très-libéral à leur égard. Il leur
+donna à profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin
+toutes les choses de première nécessité. Il leur fit aussi présent de
+boucliers d'argent, de selles brodées d'or, de mules, de chevaux, etc.
+Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or
+ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la
+contrée, c'est qu'ils jouissaient de tous les privilèges d'un ras
+(gouverneur).
+
+Théodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il espérait
+quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientôt de tout ce
+qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il
+conçut la pensée d'avoir des canons et des mortiers dans son
+empire. Il insinua doucement son désir aux Européens qui refusèrent
+formellement en déclarant qu'ils n'avaient aucune idée d'un pareil
+travail. Théodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible
+d'obtenir ce qu'il désirait. Il se montra fort mécontent et fronça
+les sourcils. Alors ils demandèrent en tremblant quel serait le bon
+plaisir de Sa Majesté. Théodoros exigea des canons: ils essayèrent
+aussitôt d'en fondre. Sa Majesté sourit; il savait quels étaient les
+hommes auxquels il avait affaire. Après les fusils et les canons, ils
+firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis
+encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns
+furent chargés de faire des routes, les autres d'établir des
+fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigènes leur
+étaient confiés, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il
+est de fait qu'avec leur concours ils exécutèrent plusieurs travaux
+remarquables. J'ai été un jour témoin de la dureté avec laquelle ils
+étaient traités. Théodoros leur parlait d'un ton menaçant, parce
+qu'une pure bagatelle l'avait contrarié. Je ne comprends pas leur
+complète soumission à cette volonté defer; mais je ne puis les blâmer.
+Ils avaient plié une première fois et avaient accepté ses bontés; et
+maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils désiraient plus que
+jamais ne pas lui déplaire, afin de rester en possession de leurs
+biens et de leurs familles.
+
+Une autre station de missionnaires avait été établie à Djenda. Ceux-ci
+ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant
+avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion
+des Fellahs ou des Juifs indigènes. Ils refusèrent tout travail à
+Théodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il était persuadé
+que tout Européen est apte à toute sorte de travail. Il attribua leur
+refus à un mauvais vouloir à son égard, et il attendit une occasion de
+faire éclater son mécontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient
+pas très-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des
+égards les uns pour les autres et un esprit fraternel régnait entre
+les deux stations.
+
+Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux
+missionnaires de la Société écossaise, d'un homme nommé Cornélius,[8]
+amené en Abyssinie par M. Stern, lors de sa première tournée; de M. et
+Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagné M.
+Stern dans son second voyage. Le révérend Henri Stern fut réellement
+un martyr de sa foi. Véritable type du courageux renoncement
+missionnaire, il avait exposé sa vie en Arabie, où, avec conviction
+et s'oubliant complètement, il avait entrepris un voyage dangereux
+et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_ à ses
+frères les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'était à peine échappé et
+comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit
+un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'établir une mission
+dans ce pays où vivait encore un millier de Juifs.
+
+M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien reçu et bien
+traité par Sa Majesté. A son retour en Europe il publia une relation
+de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_.
+Dans cet ouvrage, M. Stern parle très-favorablement de Théodoros; mais
+comme c'était un historien très-véridique, il donna sur la famille de
+l'empereur quelques détails qui, jusqu'à un certain point, furent la
+cause des souffrances auxquelles il fut exposé plus tard. Peu de temps
+après, quelques articles parurent dans un journal égyptien, et on les
+attribua à M. Stern. L'on y faisait des réflexions sévères sur le
+mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours nié être l'auteur de
+ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern,
+ayons cru à sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais
+ajouté foi à son démenti. Jusqu'à la fin ils l'ont accusé d'être
+l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conservé
+du ressentiment.
+
+M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de
+l'automne de 1862, accompagné cette fois de M. et Madame Rosenthal.
+Ils arrivèrent à Djenda en avril 1863.
+
+Aussitôt que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrivée de M. Stern
+à Massowah, ils se rendirent en corps auprès de Théodoros et le
+supplièrent de ne pas laisser s'établir M. Stern en Abyssinie. Sa
+Majesté donna une réponse évasive et n'accorda point la demande; au
+contraire, il se réjouissait à la pensée de voir naître l'inimitié
+entre les Européens vivant dans son royaume, et il était plein de joie
+à la pensée des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et
+de leur rivalité. M. Stern s'aperçut bientôt du grand changement
+qui s'était produit dans le caractère de Théodoros et pendant ses
+différents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion
+de constater la cruauté de cet homme, qu'il avait peu auparavant
+tant estimé et admiré. L'Abouna, à cette époque, avait de fréquents
+froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement à ce
+dernier ses vices, et comme il avait toujours estimé M. Stern, il le
+visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitié était connue
+de l'empereur qui l'attribua à des intelligences entre l'évêque et le
+prêtre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'était imaginé que
+ces entrevues avaient pour but de mettre à la disposition de l'Abouna,
+moyennant une certaine somme, le terrain d'une église, située en
+Egypte.
+
+Pour nous résumer, tel était l'état des différents partis quand
+l'orage éclata sur la tête de l'infortuné M. Stern, M. Bell et M.
+Plowden, les seuls Européens qui aient eu quelque influence sur
+l'esprit de l'empereur, étaient morts. Les _gens de Gaffat_
+travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en
+sa présence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de
+leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce
+temps, le capitaine Cameron et ses gens étaient retenus à Gondar,
+et ne pouvaient être informés des différends qui, malheureusement,
+divisaient les autres Européens.
+
+
+Notes:
+
+[6] Interprète, généralement donné aux étrangers pour remplir le rôle
+d'espions.
+
+[7] Evèque abyssinien.
+
+[8] Il mourut à Gaffat au commencement de 1865.
+
+
+
+
+III
+
+
+Emprisonnement de M. Stern.--M. Kérans arrive avec des lettres et un
+tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour
+de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des
+étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des
+Européens expliquée.
+
+
+Tel était l'état des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission
+de retourner à la côte. Malheureusement il lui fut impossible de se
+servir de cette permission. M. Stern, avant son départ, fut passer
+quelques jours à Gondar. Il eut la pensée, mais trop tard, d'aller
+présenter ses respects à Sa Majesté. Pendant son court séjour dans
+cette ville, il avait accepté l'hospitalité de l'évêque. Le 13
+octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagné une partie
+du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la
+plaine de Waggera, M. Stern aperçut la tente royale. Ce qui se passa
+ensuite est très-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis
+à mort, et, dès cette heure, sans aucune pitié chargé de chaînes,
+torturé et traîné de prison en prison, jusqu'au jour de sa délivrance
+à Magdala par l'armée britannique.
+
+A propos de la conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers, je dois
+à la vérité de faire connaître la cause des malheurs survenus à
+M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait
+incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal,
+produits comme charge contre lui, furent seulement découverts
+plusieurs semaines après les premières cruautés qui lui avaient
+été infligées. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence
+insignifiants, contribuèrent à faire de M. Stern la première victime
+du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pensée
+qu'un Européen dans son pays fût occupé à autre chose qu'à travailler
+pour lui. A sa première entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci
+en Abyssinie, Théodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'écria
+dans un mouvement de colère: «J'en ai assez de vos Bibles.» De plus,
+Théodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir à ses
+_enfants de Gaffat_. Aussi, immédiatement après l'emprisonnement de M.
+Stern, leur écrivait-il: «J'ai enchaîné votre ennemi et le mien.»
+
+Ce furent les méchantes insinuations des _gens de Gaffat_
+qui déterminèrent la conduite de Théodoros. Nous en avons eu
+accidentellement la preuve à notre retour d'Abyssinie. A Antalo,
+j'avais quelques amis à dîner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le
+soir, Pierre Beru, Abyssinien élevé à Malte, et qui avait été un des
+interprètes du livre de M. Stern dans son procès à Gondar, entra dans
+la tente, et étant un peu excité, il dit à M. Stern que trois choses
+avaient appelé sur lui la vengeance de Théodoros. Premièrement,
+la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amitié qu'il avait
+témoignée à l'Abouna; troisièmement, son manque d'égards vis-à-vis de
+l'empereur pendant son séjour à Gondar.
+
+Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait à Gondar. Il venait pour
+remplir les fonctions de secrétaire privé du capitaine Cameron. Il
+apportait quelques lettres à M. Cameron, parmi lesquelles il y en
+avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner à son
+poste à Massowah. De tous les captifs, aucun ne mérite une plus grande
+sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en
+Abyssinie, il eut à supporter pendant quatre années la prison et les
+chaînes, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps
+malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Théodoros
+donnait pour prétexte à sa conduite qu'on l'avait insulté en lui
+offrant un tapis représentant Gérard, le tueur de lions. «Gérard dans
+son costume de zouave, disait Théodoros, représente les Turcs;
+le lion, c'est moi-même, que les infidèles veulent abattre; le
+domestique, un Français;» mais il ajoutait: «Je ne vois pas les
+Anglais qui devraient être près de moi.» Le pauvre M. Kerans jouit
+seulement quelques semaines à Gondar d'une demi-liberté. Il avait
+donné en son nom un fusil à Sa Majesté (le tapis avait été envoyé par
+le capitaine Speedy, qui avait été précédemment en Abyssinie); chaque
+matin, Samuel, qui était le _balderaba_ des Européens, se présentait
+avec les compliments plus ou moins sincères de Théodoros. A sa
+première visite, il lui demanda: «L'empereur désire savoir ce qui vous
+ferait plaisir?» M. Kerans répondit: «Un cheval, un bouclier et
+une lance.» Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa
+Majesté, quel genre de cheval il préférerait; et ainsi de suite,
+jusqu'à ce que le pauvre garçon, qui était obligé chaque jour de se
+courber jusqu'à terre en reconnaissance du don supposé, commença à
+supposer qu'on se jouait de lui.
+
+Peu de jours après l'arrivée de M. Kerans, le consul Cameron fut
+appelé au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester là jusqu'à
+nouvel ordre. Il se considérait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne
+lui fût pas permis d'aller à Gondar, que prétextant sa mauvaise santé,
+il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron
+attendit jusqu'au commencement de janvier, espérant tous les jours
+recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait,
+il se vit obligé d'obéir aux instructions qu'il avait reçues; il
+informa Théodoros que, d'après les ordres de son gouvernement qui lui
+prescrivaient de retourner à Massowah, il priait Sa Majesté de lui
+accorder cette permission.
+
+Dans la matinée du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs européens,
+les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux
+derniers, retenus dans les chaînes depuis quelque temps), furent
+mandés par Sa Majesté. Ils furent introduits dans une tente renfermée
+dans l'enceinte particulière de Théodoros, ayant deux pièces de douze
+placées à l'entrée et pointées dans la direction de la tente.
+L'enceinte était pleine de soldats, et tout était arrangé pour rendre
+la résistance impossible. Peu d'instants après l'arrivée de M. Cameron,
+Théodoros lui envoya plusieurs messagers chargés de différentes
+questions, telles que: «Où est la réponse à la lettre dont je vous
+avais chargé pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous à mes
+ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?...» Le dernier message, qui
+lui fut adressé, fut celui-ci: «Je vous garderai prisonnier jusqu'à ce
+que j'aie reçu une réponse, et que je sache si vous êtes oui ou non
+consul.» Aussitôt les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut
+jeté par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes
+chaînes aux pieds. Les captifs furent tous placés dans une tente située
+dans l'enceinte impériale. Pendant quelque temps, à part leurs fers,
+ils n'eurent à subir aucun mauvais traitement.
+
+Le 3 février suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom
+de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'épier
+un général égyptien, qui, à la tête de forces considérables, occupait,
+depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situé sur les
+frontières du nord-ouest et le plus rapproché de l'Abyssinie. Le jour
+suivant les _gens de Gaffat_ furent mandés par l'empereur pour être
+consultés sur la question de rendre la liberté aux captifs européens.
+D'après leurs conseils, deux missionnaires de la société d'Ecosse,
+deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornélius furent délivrés de
+leurs fers, et il leur fut permis de retourner à Gaffat parmi les
+ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron
+qu'il solliciterait son élargissement, ainsi que l'autorisation de
+son départ, si lui, Cameron, voulait s'engager par écrit, qu'aucune
+démarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger
+l'insulte qui lui avait été faite dans la personne de son
+représentant. M. Cameron, ne se croyant pas autorisé à prendre une
+telle responsabilité, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel
+ayant offensé Sa Majesté, ou plutôt Sa Majesté n'ayant plus besoin de
+M. Bardel, celui-ci fut envoyé rejoindre ceux qu'il avait contribué,
+pour sa bonne part, à faire emprisonner.
+
+Le révérend M. Stern a très-bien décrit la douloureuse captivité
+que lui et ses compagnons ont eu à supporter avant leur premier
+élargissement, lors de leur arrivée dans la mission an commencement de
+1865; comment ils furent traînés de Gondar à Azazo; l'horrible torture
+qui leur fut infligée le 12 du mois de mai; leur longue marche dans
+les chaînes d'Azazo à Magdala; leur emprisonnement à l'Amba (nom
+général donné aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune,
+et la multiplicité des souffrances qu'ils eurent à supporter ainsi
+pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons à dire que le 14 février
+1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier
+avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, étaient:
+le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie,
+Makerer, Piétro et MM. Stern et Rosenthal.
+
+Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent et la plus grande partie de ce
+que j'ai à raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la
+conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers. Il est certain (un
+grand nombre de faits sont là pour l'attester) que Théodoros, pendant
+plusieurs années, les insulta systématiquement. Il agissait ainsi
+soit pour éblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il
+croyait à la complète impunité de ses plus grossières iniquités.
+
+En décembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva
+en Abyssinie, porteur de certains présents pour Théodoros, et de
+l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La réputation de
+Théodoros s'était répandue an loin du côté du Soudan, et probablement
+les autorités égyptiennes, dans la pensée de sauver cette province du
+pillage, ou bien, voulant éviter une guerre dispendieuse avec leur
+puissant voisin, adoptèrent cet expédient comme le meilleur à suivre
+pour apaiser la colère de leur ancien ennemi. Selon son usage,
+Théodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il
+infligea au respectable patriarche, sur ce prétexte que la croix
+en diamants, qui lui était présentée, était une insulte: «C'est la
+preuve, disait-il, qu'ils me considèrent comme vassal.» Le patriarche
+alors proposa d'envoyer une lettre accompagnée de présents convenables
+an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait à
+Théodoros des armes à feu, des canons et des officiers pour dresser
+ses troupes; Sa Majesté aussitôt se récria en disant: «Je comprends,
+ils désirent maintenant me déclarer leur tributaire.»
+
+Il est très-probable que Théodoros, toujours jaloux du pouvoir de
+l'Eglise, profita de la présence de son plus haut dignitaire pour
+montrer à son armée qui elle avait à craindre et à qui elle devait
+obéir. Sous le prétexte mentionné plus haut, il fit un jour bâtir une
+baie autour de la résidence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant
+plusieurs jours, le fils aîné de l'Eglise cophte, tenir son Père en
+prison. Théodoros, plusieurs fois, avait été excommunié par l'évêque,
+aussi se réjouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit
+à cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le
+patriarche d'enlever l'excommunication lancée par son inférieur.
+Toutefois, au bout d'un certain temps, Théodoros absous laissa partir
+le vieillard qu'il avait épouvanté.
+
+Le patriarche, à son retour, fit son rapport: mais la réputation de
+justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon était si
+grande que, loin d'être cru, le gouvernement turc attribua l'échec
+survenu, dans les négociations à l'inaptitude de son agent; et bientôt
+après, il organisa une autre ambassade sur une plus grande échelle, la
+faisant accompagner de nombreux et magnifiques présents, et la mettant
+sous les ordres d'un officier expérimenté et fidèle, Abdul Rahman-Bey.
+
+Ces envoyés égyptiens arrivèrent à Dembea en mars 1859. Tout d'abord
+Théodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les
+ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce
+moment le pays ne fût pas sûr, il prit son hôte avec lui et partit
+pour Magdala, qu'il estimait être une résidence plus conforme à ses
+projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia même complètement,
+et le malheureux y demeura près de deux ans, à demi prisonnier. Mais
+ayant reçu plusieurs lettres où des menaces étaient énergiquement
+exprimées de la part du gouvernement égyptien, Théodoros permit à
+son prisonnier de partir, mais il lui annonça qu'il serait volé, en
+touchant à la frontière, par le gouverneur de Tschelga. Théodoros,
+après le départ d'Abdul-Rahman-Bey, écrivit an gouvernement égyptien,
+niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au préjudice de
+l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela
+l'infortuné bey, craignant que ses dénégations ne tournassent contre
+lui, s'empoisonna à Berber.
+
+Sa troisième victime fut le naïb d'Arkiko. Il avait accompagné
+l'empereur à Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit
+mettre en prison et le fit charger de chaînes. Ce ne fut que sur les
+remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer
+qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre
+la pareille, que Sa Majesté comprit la prudence de ces avis et permit
+à son prisonnier de retourner dans son pays.
+
+Le même jour que le naïb d'Arkiko était fait prisonnier, M. Lejean,
+membre du service diplomatique français, dégoûté de l'Abyssinie et du
+manque de confort de la vie des camps, se présentait devant l'empereur
+pour le supplier de le laisser partir. Théodoros ne voulant pas
+accorder l'entrevue désirée et M. Lejean persistant dans sa demande,
+il lui fut répondu que Sa Majesté était en route pour Godjam. Chaque
+jour accroissait ainsi les difficultés de son retour. Une telle
+arrogance ne pouvait être tolérée. Théodoros avait défié l'Egypte; et
+maintenant il allait défier la France. M. Lejean fut saisi et eut à
+demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures.
+Il ne fut relâché qu'en envoyant une humble excuse et en renonçant
+an désir de quitter le pays. Il fut envoyé à Gaffat avec l'ordre de
+rester là jusqu'au retour de M. Bardel.
+
+Théodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le
+patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte était gardé à demi
+prisonnier pendant plusieurs années; il enchaînait le naïb, il
+insultait et enchaînait le consul français et le chassait du pays; et
+pourtant rien de mal ne lui était arrivé; an contraire, son influence
+au camp était bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous
+les barbares auraient fait et pensé exactement comme lui. Il en arriva
+bientôt à cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit
+dans l'impossibilité où l'on était d'arriver jusqu'à lui, quels que
+fussent les mauvais traitements qu'il infligeât aux étrangers, aucune
+punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fût sa conviction, la chose
+est parfaitement démontrée par sa brutalité toujours plus grande et
+sa conduite toujours plus méchante, et toujours plus outrageante à
+l'égard des captifs britanniques. Théodoros à la fin ne prit
+aucune peine pour cacher son mépris pour les Européens et leurs
+gouvernements.
+
+Il savait qu'an mois d'août 1864, il y avait déjà un mois, une réponse
+de sa lettre à la reine d'Angleterre était arrivée à Massowah: «Qu'on
+attende mon bon plaisir,» fut la seule réponse qu'il fit lorsqu'on le
+lui annonça. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance
+de cette lettre et du message qui lui avait été envoyé, si sa chute
+rapide, n'avait «vers la fin» modifié sa conduite. Lorsque nous
+arrivâmes à Massowah en juillet 1864, Théodoros était encore
+tout-puissant, à la tête d'une grande armée, et maître de la plus
+grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus
+désastreuses. Il perdit là non-seulement son éclat royal, mais aussi
+une grande partie de son armée. Les Gallas profitèrent de l'occasion
+et inquiétèrent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et
+probablement il pensa que l'amitié de l'Angleterre pouvait lui être
+utile, peut-être même entrevit-il la possibilité d'amener cette
+puissance à une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi
+qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente répugnance, il nous
+accorda la permission si longtemps désirée d'entrer dans le pays. Nous
+pouvons comprendre maintenant jusqu'à un certain point, cet étrange
+caractère d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques
+notions des moeurs européennes, Théodoros eût désiré ardemment posséder
+les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais
+comment y réussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son
+amitié en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de
+phrases. Il fut bientôt convaincu qu'il pouvait impunément insulter
+les étrangers ou les envoyés d'un Etat allié et il finit par croire,
+après avoir maltraité les Européens, qu'il pouvait tout aussi bien
+garder en otage un homme aussi important qu'un consul.
+
+
+
+
+IV
+
+
+La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
+Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné
+par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec
+Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée
+d'une lettre de l'empereur.
+
+Au printemps de 1864, une rumeur vague se répandit qu'un potentat
+africain avait emprisonné un consul britannique. Le fait parut si
+étrange que peu de personnes crurent à cette nouvelle. Il fut bientôt
+certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nommé Théodoros, avait
+enfermé et chargé de chaînes le capitaine Cameron, consul accrédité
+à cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires établis dans cette
+contrée. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portée à
+M. Speedy, vice-consul à Massowah; elle renfermait le nombre et le nom
+des captifs et donnait à entendre que leur élargissement dépendait
+entièrement de la réception d'une lettre officielle, en réponse à
+celle que le roi avait envoyée quelques mois auparavant à la reine
+Victoria.
+
+Il est évident que beaucoup de difficultés se présentaient au sujet
+de la demande exprimée par le consul Cameron. Peu de personnes
+connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur était si
+singulière, si contraire à tous les précédents, qu'il y avait de
+quoi réfléchir pour savoir comment se mettre en communication avec
+l'empereur abyssinien sans exposer la liberté de ceux qu'on enverrait.
+
+Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre
+de M. Colquhoun, agent de Sa Majesté et consul général d'Egypte, datée
+du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte
+Russell, «qu'on aura beaucoup de difficultés pour arriver jusqu'à
+Théodoros.» Il attendait en ce moment-là des nouvelles du gouvernement
+de Bombay, pour savoir quels étaient les moyens qu'il pourrait mettre
+à la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de
+praticable; il ajoutait: «Excepté par Aden je ne vois réellement
+aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire à une
+nature douce comme le dernier roi! mais il paraît qu'il (Théodoros)
+est sujet à des accès de rage qui parfois le privent de sa raison et
+rendent _son approche dangereuse_.»
+
+Le 16 juin, le ministère des affaires étrangères choisit, pour la
+tâche difficile et périlleuse de mandataire auprès de Théodoros,
+M. Hormuzd Rassam, représentant politique résidant à Aden. Des
+instructions furent envoyées à ce délégué afin qu'il se tînt
+promptement prêt à partir pour Massowah, pour aller solliciter
+l'élargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Européens
+détenus par le roi Théodoros. Une lettre de Sa Majesté la reine
+d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour
+l'Abouna, et une autre du même au roi Théodoros, furent envoyées en
+même temps à M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam
+devait être transporté à Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait
+à la fois informer Théodoros de son arrivée, lui porter une lettre de
+la reine d'Angleterre, et par la même occasion, faire remettre les
+lettres du patriarche à l'Abouna et à l'empereur. Il devait attendre
+une réponse à Massowah, avant de décider s'il irait lui-même ou s'il
+enverrait la lettre de la reine pour la délivrance du capitaine
+Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois
+adopter n'importe quelle démarche qui lui paraîtrait la plus favorable
+pour réussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se
+placer dans une position qui pût causer des embarras an gouvernement
+britannique.
+
+Or il arriva que, juste au moment où M. Rassam apprenait qu'il avait
+été choisi pour remplir la tâche difficile, de transmettre une lettre
+de la reine d'Angleterre à l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller
+ensemble faire une excursion à Lahej, petite ville arabe, située
+environ à vingt-cinq milles d'Aden. Nous causâmes longtemps sur
+cette étrange contrée, et comme j'avais manifesté un grand désir
+d'accompagner M. Rassam à la cour d'Abyssinie, cet ami proposa
+aussitôt au colonel Merewether, représentant politique à Aden, de
+me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel
+Merewether accorda immédiatement et qui fut promptement sanctionnée
+par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dûmes
+attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre
+avait été retenue en Egypte pour être traduite. Ce ne fut donc que le
+20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittâmes Aden pour nous rendre à
+Massowah, sur le steamer de Sa Majesté le _Dalhousie_.
+
+Le 23 au matin, à une distance d'environ trente milles de la côte,
+nous aperçûmes le haut pays d'Abyssinie, formé de plusieurs chaînes
+de montagnes superposées, courant toutes du nord au sud; les plus
+éloignées étaient les plus élevées. Quelques pics, entre autres le
+Taranta, s'élèvent à la hauteur d'environ 12 à 13 mille pieds.
+
+A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus
+en plus distincts, nous aperçûmes une petite île semée de blanches
+maisons entourées de vertes pelouses et réfléchissant leur ombre
+protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit
+éprouver une sensation délicieuse; on eût dit que nous touchions
+à l'un de ces lieux enchantés de l'Orient, si souvent décrits, si
+rarement aperçus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous
+poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous
+semblait trop lente encore. Mais petit à petit, comme nous approchions
+de la côte, nos illusions disparurent une à une; les gracieuses
+images s'évanouirent, et la réalité toute crue ne nous offrit que des
+buissons marécageux, une berge sablonneuse et calcinée, des huttes
+sales et misérables.
+
+Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant
+notre imagination, nous trouvâmes (et malheureusement, nous restâmes
+assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre résidence
+temporaire pouvait se décrire en trois mots: soleil brûlant, saleté et
+désolation.
+
+Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces îles
+de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est élevée que de
+quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de
+longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est séparée de
+la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa
+distance d'Arkiko, petite ville située à l'extrémité ouest de la baie,
+est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une
+autre petite île de corail tout à fait parallèle à la première,
+couverte de buissons et de plusieurs autres genres de végétation, est
+toute fière de posséder la tombe d'un chelk vénéré: elle est entre
+Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite
+méridionale de la baie.
+
+Toute la partie occidentale de l'île de Massowah est couverte de
+maisons; quelques-unes hautes de deux étages, sont bâties en rocher de
+corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits
+en chaume. Les premières sont habitées par les plus riches négociants,
+les représentants de la Turquie, quelques Banians, les consuls
+européens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinée
+a jetés sur cette côte inhospitalière. Il n'y a pas un édifice digne
+d'être mentionné: la résidence du pacha n'est qu'un grand hôtel lourd
+et remarquable seulement par sa saleté. Pendant notre séjour, les
+mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletés dans la cour
+et dans l'escalier du palais, n'étaient pas supportables; il est plus
+facile de se les imaginer que de les décrire. Les quelques mosquées
+qui se trouvent à Massowah sont sans importance, ce sont de misérables
+édifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction
+en ce moment, promet d'être un peu mieux que les précédentes.
+
+Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles étroites
+et irrégulières qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez
+proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je
+ne saurais le dire. Excepté devant la résidence du pacha, aucun espace
+n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont
+pour la plupart bâties les unes contre les autres, quelques-unes même
+sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce
+pays si peu connu, qu'il donne lieu à de nombreuses contestations.
+
+Le port est situé au centre de l'île, du côté opposé aux portes de la
+ville, qui sont régulièrement fermées à huit heures du soir; la raison
+de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de
+débarquer dans aucune autre partie de l'île que sur la sale jetée. Sur
+le port, quelques huttes avaient été bâties par le douanier et ses
+employés; puis autour de ces dernières il s'en éleva d'autres,
+construites par les marchands et les Bédouins parfumés au suif. Ce
+sont eux qui enregistrent les entrées, et exigent les impôts selon
+leur caprice, avant même que les marchandises soient expédiées aux
+_Banians_, ou consignées dans le bazar pour la vente. Ce dernier est
+une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville.
+Le beau Bédouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigène et les
+flâneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir à hanter cet
+endroit de la ville; car quoique _parfumé_ d'exhalaisons impossibles à
+décrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie
+de la journée c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressée.
+
+La partie est de la ville renferme le cimetière, les fontaines
+publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit
+fort.
+
+Le cimetière commence à la dernière maison de la ville; les limites
+entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter
+de l'espace entre les sépultures, les réservoirs publics sont placés
+parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon
+état. Après les fortes pluies, le terrain déchiré ouvre une issue aux
+eaux qui se rendent dans les réservoirs, entraînant les saletés et les
+détritus accumulés pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent
+des fragments de corps humains présentant tous les degrés de
+décomposition. L'eau n'en est pas moins estimée et, chose étrange, ne
+produit aucun mauvais effet.
+
+A l'extrémité nord et à l'extrémité sud de l'île, deux édifices ont
+été bâtis, l'un l'emblème de l'amour et de la paix, l'autre celui de
+la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il
+serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal;
+plusieurs inclinent à croire que c'est la demeure des révérends Pères.
+Le fort paraît considérable, mais seulement à une grande distance; car
+plus on approche plus il ressemble à un débris des derniers âges, une
+ruine croulante déjà trop ébranlée pour supporter plus longtemps ses
+trois vieux canons, couchés sar le sol. Ce n'était pas la peur des
+ennemis qui les avait fait placer là, mais la frayeur du canonnier qui
+avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pièces.--Du côté
+opposé, la maison des missions conservant la blancheur immaculée,
+semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutôt que
+repoussant l'étranger. Mais à l'intérieur, est-ce que ce ne sont que
+des paroles d'amour qui ébranlent les échos de leurs dômes? Est-ce que
+les paroles de paix sont les seules que laissent échapper ses murs?
+Quoique des volumes témoignent de son passé, et bien que l'histoire
+de l'Eglise romaine soit écrite en lettres de sang sur toute la terre
+d'Abyssinie, nous voulons espérer que les craintes du peuple sont
+sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les
+missionnaires chrétiens, s'efforcent de faire prospérer une seule
+chose: la cause du Christ.
+
+Massowah, de même que tous les pays environnants, dépend de
+l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en reçoit. Le _jovaree_
+est la principale nourriture; le blé est peu en usage; le riz est la
+nourriture favorite de la haute classe. Des chèvres et des moutons
+sont tués journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares
+occasions; la viande de chameau est la plus estimée, mais, à cause de
+la cherté de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances
+qu'il est permis d'en tuer.
+
+Les habitants étant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le
+tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au
+bazar. La quantité d'eau fournie par les quelques réservoirs, en
+assez bon état pour la contenir, étant insuffisante pour toute la
+population, on en apporte journellement des puits situés à quelques
+milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportée
+dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est
+amenée dans des barques à travers la baie. D'où qu'elle vienne, cette
+eau est toujours saumâtre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette
+raison et aussi à cause d'une plus grande facilité dans le transport,
+que cette dernière est meilleur marché et achetée seulement par les
+plus pauvres habitants.
+
+Afin d'éviter d'inutiles répétitions, avant de parler de la
+population, du climat, des maladies, etc., etc., il est nécessaire de
+dire quelque chose du pays voisin.
+
+Environ à quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_,
+grand village d'environ mille feux, le premier endroit où nous avons
+rencontré de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les
+terres, nous rencontrâmes _Moncullou_, village plus petit, mais mieux
+bâti. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de
+_Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau à l'est de
+Haitoomloo, composent toute la partie habitée de cette région stérile.
+Le plus rapproché des villages est ensuite _Ailat_, situé à environ
+vingt milles de Massowah et bâti sur la première terrasse des
+montagnes de l'Abyssinie, à environ 600 pieds au-dessus du niveau de
+la mer. Tous les autres villages dont nous avons parlé sont situés an
+milieu d'une plaine sablonneuse et désolée; quelques mimosas, quelques
+aloès, de rares plantes de séné et de maigres cactus s'efforcent de
+chercher leur nourriture dans ce sable brûlé. La résidence des consuls
+anglais et français dans cette région brille comme une oasis dans le
+désert; ils y ont transporté de grands pins afin d'acclimater cet
+arbre dans ce pays, où du reste il pousse très-bien.
+
+Les puits sont la richesse des villages, leur véritable existence.
+Très-probablement, les huttes ont été ajoutées aux huttes dans leur
+voisinage jusqu'à ce que des villages entiers se sont élevés, toujours
+entourés par une étendue déserte et brûlée. Les puits y sont au nombre
+de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermés, souvent de nouveaux
+puits sont creusés afin d'entretenir un approvisionnement constant
+d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est
+qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumâtre, tandis que
+dans ceux qu'on a nouvellement creusés l'eau est toujours douce. Cette
+eau provient de deux sources différentes: d'abord des hautes montagnes
+du voisinage. La pluie qui filtre et imprègne le sol ne peut pénétrer
+que jusqu'à une certaine profondeur à cause de la nature volcanique de
+la couche inférieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre à
+une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration
+de la mer. Les puits, quoique creusés à environ quatre milles de
+la côte, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par
+conséquent au-dessous du niveau de la mer.
+
+La preuve d'un courant souterrain, dû à la présence des hautes chaînes
+de montagnes, devient plus évidente à mesure que le voyageur avance
+dans l'intérieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux
+et stérile, cependant on aperçoit une certaine végétation, les arbres
+et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus
+haute taille. A quelques milles dans l'intérieur des terres, pendant
+les mois d'été, il est toujours possible de se procurer de l'eau en
+creusant à quelques pieds dans le lit desséché d'un torrent.
+
+Il m'est souvent venu à la pensée que le bien qu'avaient produit les
+puits artésiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans
+ces régions. La localité semble même plus favorable, et j'espère que
+ces pays désolés du Samhar, de même que le grand désert africain,
+seront un jour transformés en une fertile contrée.
+
+Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore être d'une grande utilité.
+A notre arrivée à Moncullou, nous trouvâmes l'eau des puits dépendant
+de la résidence du consul à peine potable, à cause de son goût
+saumâtre; nous nettoyâmes le puits, une grande quantité de sable d'un
+goût salé en fut extraite et nous creusâmes jusqu'à ce que le roc
+apparût. Le résultat de nos travaux fut que nous eûmes le meilleur
+puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent
+faites, de la part même du pacha. Malheureusement, les ancêtres des
+Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et
+comme toute innovation est toujours détestée par les races à demi
+civilisées, le fait fut admiré mais non imité.
+
+Arkiko, à l'extrémité de la baie, est plus près des montagnes que les
+villages situés au nord de Massowah, mais le village est entièrement
+bâti sur la berge; les puits, qui ne sont pas à cent pas de la
+mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du côté nord, par
+conséquent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court à
+parcourir, retiennent une plus grande quantité de particules salines,
+de sorte que, s'il ne s'y mêlait une petite quantité d'eau douce des
+montagnes, elle serait tout à fait impotable.
+
+Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux
+thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat.
+Pendant l'été de 1865 nous fîmes une petite excursion dans la baie
+d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont à
+plusieurs milles de la côte, et à l'exception de quelques fragments de
+colonnes brisées, elles ne renferment aucune trace des premières et
+importantes colonies. Cette localité est beaucoup plus chaude que
+Massowah; on ne voyait aucune végétation, ni aucune trace d'habitation
+sur ces bords désolés. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en
+traversant le même pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports,
+des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante
+qui avait surgi an milieu du désert.
+
+Les sources d'Adulis[9] sont seulement à quelques centaines de pas des
+bords de la mer; elles sont environnées de champs de verdure couverts
+d'une puissante végétation et sont le rendez-vous de myriades
+d'oiseaux et de quadrupèdes, qui, matin et soir, arrivent par essaims
+pour se désaltérer.
+
+A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique,
+sur un petit plateau, entre de hautes montagnes taillées a pic. A sa
+source la température est de 141 degrés Fahrenheit[11], mais comme ses
+eaux serpentent le long de différents ravins, elles se refroidissent
+graduellement jusqu'à ce qu'elles ne différent presque pas des
+ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes à boire,
+et employées par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins
+usuels; elles sont même très-estimées des Bédouins. A cause de leurs
+propriétés médicales, un grand nombre de personnes affluent à
+ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravinés et
+volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande variété
+de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il paraît qu'elles sont
+surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la
+peau. Probablement, dans ces cas, toute espèce d'eaux chaudes agirait
+de la même manière, vu l'état morbide des téguments chez ces races
+sales et qui ne se lavent jamais.
+
+La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant
+que j'en puis être certain), s'élève à environ 10,000 habitants. Le
+peuple de Massowah est loin d'être une race pure; an contraire, c'est
+un mélange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits
+sont généralement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart
+sont courts et bouclés; la peau est brune, les lèvres souvent
+épaisses, les dents égales et blanches. Les hommes sont d'une taille
+moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop
+petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est
+ignorant et superstitieux, n'ayant conservé que quelques-unes des
+vertus de ses ancêtres, mais ayant gardé tous leurs vices. Il y a une
+grande différence chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et
+de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des
+travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir,
+et vont par bandes à la recherche de leur nourriture et de leur eau.
+Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de
+marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane
+arrive de l'intérieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de
+miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux.
+Quelles peuvent être les affaires de cinq cents marchands! Comment la
+valeur de cinquante francs de miel environ, et 250 à 300 francs de
+grain peuvent-ils procurer un bénéfice suffisant pour babiller et
+nourrir non-seulement les négociants eux-mêmes, mais aussi leur
+famille? C'est un problème que j'ai en vain cherché à résoudre.
+
+Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'être une charge pour les
+pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du
+moins à Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli
+revenu à leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais
+paresseux, se traînant tout le jour à l'ombre de leur hutte, et
+qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui
+journellement faisaient plusieurs fois le voyage à Massowah, pour
+porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en général de
+huit à seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien
+faites, leurs cheveux, proprement tressés, tombent sur les épaules.
+Une petite étoffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est
+le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aisées portent
+de plus une autre étoffe gracieusement attachée à leurs épaules comme
+le plaid écossais. Leur narine droite est ornée d'un petit anneau de
+cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise ornée
+de boutons, c'est beaucoup plus estimé; aussi pendant notre séjour,
+nos boutons furent-ils mis à contribution.
+
+Si nous considérons que Massowah est située sous les tropiques,
+qu'elle ne possède aucun courant d'eau, qu'elle est entourée de
+déserts brûlants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons
+à cette conclusion que le climat doit en être brûlant et aride.
+
+De novembre à mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans
+une maison ou sous une tente, la température est agréable; mais du
+mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent
+étouffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin
+avant le réveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombée,
+tous les animaux de la création, bêtes et gens, sont saisis d'une
+sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui règne alors vous saisit
+de crainte et il produit un douloureux effet.
+
+Du mois de mai an mois d'août, il y a de fréquents ouragans de sable.
+Ils commencent d'habitude à quatre heures de l'après-midi (quelquefois
+cependant le matin), et leur durée peut varier de quelques minutes
+seulement à une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan éclate,
+l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout à fait sombre; un nuage
+noir s'étend de la mer à la chaîne de montagnes, et, en avançant, il
+obscurcit le soleil.
+
+Quelques minutes d'un calme profond s'écoulent, puis tout à coup la
+noire colonne s'approche; tout semble disparaître devant elle, et le
+rugissement de la terrible tempête de vent et de sable déchaînée sur
+la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et
+sec qui souffle après le vent de la mer paraît froid, bien que le
+thermomètre monte à 100 ou 115 degrés. Après la tempête, une douce
+brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne
+peut se figurer la quantité de sable transportée par ces ouragans. Il
+est de fait que, pendant la tempête, nous ne pouvions distinguer à
+une très-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par
+exemple.
+
+Il pleut rarement; seulement en août et novembre il fait quelques
+ondées.
+
+En ce qui concerne les Européens, le climat, tel que nous I'avons
+décrit, ne peut être considéré comme nuisible; il débilite et
+affaiblit le système, et prédispose aux maladies des tropiques, mais
+il les engendre rarement. J'ai été témoin de quelques cas de scorbut
+dus à l'eau saumâtre et à l'absence de végétaux; mais ces cas ne se
+propagèrent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant
+tout mon séjour, je n'en ai compté que trois ou quatre cas. Les
+fièvres sont communes parmi les naturels après la saison des pluies;
+mais bien qu'il y ait de temps à autre quelques cas de fièvres
+pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fièvres
+intermittentes qui cèdent promptement au traitement ordinaire.
+
+La petite vérole de tout temps y fait de terribles ravages.
+Lorsqu'elle éclate, un cas bénin est choisi, et l'on inocule le virus
+à une grande quantité de gens. La mortalité est considérable parmi
+ceux qui subissent l'opération. Plusieurs fois en été j'ai reçu du
+virus, et j'ai essayé de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je
+l'attribuais à l'extrême chaleur du climat, mais pendant les froids je
+renouvelai l'opération, et je ne réussis pas davantage. Les cas les
+plus nombreux de mortalité sont dus aux accouchements, chose étrange,
+ainsi que dans toutes les contrées de l'est, où la femme est
+sédentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce
+résultat. Après son accouchement, la femme est placée sur un _alga_
+ou petit lit indigène, sous lequel est entretenu un feu de plantes
+aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement délivrée.
+Les cas de diarrhée furent fréquents pendant l'été de 1865, et la
+dyssenterie, à la même époque, causa plusieurs morts. Ou rencontre
+rarement des maladies des yeux, excepté de simples inflammations
+produites par la chaleur et l'éclat du soleil. Je souffris moi-même
+d'une ophthalmie, et je fus obligé de retourner à Aden pendant
+quelques semaines. Je n'ai rencontré aucun cas de maladie de poumons,
+et les affections des bronchites semblent entièrement inconnues. J'ai
+soigné un cas de névralgie et un de rhumatisme goutteux.
+
+Pendant plusieurs années, les sauterelles avaient causé de grands
+dommages aux récoltes. En 1864, elles amenèrent une telle disette,
+une telle cherté des objets de première nécessité, qu'en 1865 les
+provinces du Tigré, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient été
+entièrement ravagées par les essaims de sauterelles, se trouvèrent
+sans aucun approvisionnement de l'intérieur. Le gouverneur du pays
+envoya à Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et
+du riz, afin d'échapper à l'horreur d'une famine complète. Toutefois,
+beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces
+misérables à moitié affamés furent victimes d'une maladie semblable au
+choléra. Ce dernier fléau fit son apparition en octobre 1865, comme
+nous faisions nos préparatifs pour un voyage à l'intérieur. L'épidémie
+se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de
+l'insuffisance de nourriture ou de sa qualité inférieure devinrent
+aisément la proie du fléau; un bien petit nombre de ceux qui furent
+atteints en réchappèrent. Pendant notre résidence à Massowah, cinq
+membres de la petite communauté d'Européens moururent; deux furent
+frappés d'apoplexie, deux s'éteignirent de faiblesse, et un autre
+mourut du choléra. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha
+lui-même fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande
+faiblesse et d'une perte complète de forces dans les organes
+digestifs. Il fut guéri par des bains de mer pris à propos.
+
+Les Bédouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants,
+ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les
+exorcismes. L'homme qui exerce la médecine est généralement âgé;
+c'est un cheik, respectable voyant, grand bélître à la mine béate. Sa
+prescription habituelle consiste à écrire quelques ligues du Koran sur
+un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il
+fait boire an malade. D'autres fois, le passage est écrit sur un
+petit carré de cuir rouge et appliqué sur le siège de la maladie. Le
+_mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entière
+efficacité des Paroles de la Vache révélée, il opère plus rapidement
+son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade,
+ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prières
+favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait été
+combattu auparavant, essayerait d'empêcher l'effet bienfaisant du
+crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la
+formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que supérieur
+en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances médicales
+sont bien restreintes. Il possède quelques remèdes qui lui out été
+donnés par des voyageurs; mais comme il ignore complètement leurs
+propriétés et la quantité voulue a employer, aussi les garde-t-il fort
+sagement sur une étagère, pour la grande admiration des indigènes, et
+fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opère pas de
+merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrère_
+n'est pas beaucoup recherché, quoiqu'il en impose à la crédulité des
+gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontrés en _consultation_,
+il a toujours témoigné une grande modestie, reconnaissant parfaitement
+son ignorance.
+
+Massowah, ainsi que je l'ai déjà constaté, est bâtie sur un rocher
+de corail. La plus grande partie de la côte est formée de pareils
+rochers, qui s'élèvent en falaises quelquefois à la hauteur de 30
+pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12],
+les rochers volcaniques commencent à se montrer, semés de tout côté et
+comme jetés négligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isolés et
+comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientôt,
+croissant en nombre et en hauteur, jusqu'à ce qu'ils atteignent la
+montagne elle-même, où chaque pierre atteste sa provenance volcanique.
+
+La flore de ce pays est peu variée et appartient, sauf quelques
+rares exceptions, à la famille des légumineuses.--Plusieurs variétés
+d'antilopes rôdent dans le désert. Les perdrix, les pigeons et
+quelques espèces de palmipèdes y arrivent en grand nombre à certaines
+saisons de l'année. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre
+animal utile à l'homme. Les principaux hôtes de ces contrées sont
+les hyènes, les serpents, les scorpions et une quantité innombrable
+d'insectes.
+
+Nous demeurâmes à Massowah du 23 juillet 1864 au 8 août 1865, date de
+notre départ pour l'Egypte, où nous allions dans le but de recevoir
+des instructions, lorsque nous reçùmes une lettre de l'empereur
+Théodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur
+était si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous
+soupirions ardemment après notre retour à Aden et aux Indes, car nous
+avions abandonné tout espoir de faire accepter notre mission par
+l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait été épargnée, aucun
+obstacle ne s'était présenté qu'on n'eût essayé de le vaincre,
+aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'état des
+prisonniers ou pour les secourir n'avait été négligée. Tous les moyens
+avaient été employés pour persuader l'obstiné monarque de réclamer la
+lettre qu'il affirmait être si désireux de recevoir. Le jour même
+de notre arrivée à Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour
+engager des messagers à partir pour la cour abyssinienne et informer
+Sa Majesté éthiopienne, que des officiers étaient arrivés à la côte,
+porteurs d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. Mais telle
+était la crainte du nom de Théodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup
+de difficultés et sur la promesse d'une large rétribution, que nous
+pûmes décider quelques personnes à accepter cette mission. Le soir du
+24, le lendemain de notre arrivée, nos messagers partirent chargés de
+remettre à l'Abouna et à l'empereur des lettres du patriarche et de M.
+Rassam. Nos envoyés promirent d'être de retour avant la fin du mois.
+
+M. Rassam, dans sa lettre à l'empereur Théodoros, l'informait fort
+convenablement qu'il était arrivé à Massowah le jour précédent,
+porteur d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre à l'adresse
+de Sa Majesté l'empereur Théodoros, et qu'il désirait la remettre en
+main propre. Il l'informait également qu'il attendait la réponse à
+Massowah, et qu'il désirait, si Sa Majesté voulait qu'il l'apportât
+lui-même, qu'on lui fournît une escorte sûre. Toutefois il laissait
+le choix à Théodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les
+prisonniers accompagnés d'une personne digne de confiance, à laquelle
+on délivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en
+avertissant Sa Majesté que son ambassade à la reine Victoria avait été
+agréée, et que si elle atteignait la côte avant le départ de M. Rassam
+pour Aden, il prendrait toutes les mesures nécessaires pour qu'elle
+parvînt en Angleterre en sûreté.
+
+Un mois, six semaines, deux mois s'écoulèrent dans l'attente
+incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent
+épuisées. Peut-être, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est
+possible que le roi les ait retenus; peut-être ont-ils perdu ce qui
+leur avait été remis, en traversant quelque rivière, etc., etc. Mais
+comme aucune nouvelle positive ne pouvait être obtenue sur l'exacte
+condition des captifs, il était impossible de rester plus longtemps
+dans un tel état d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore
+une fois d'expédier de nouveaux messagers, non sans de grandes
+difficultés, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet,
+accompagnée d'une note explicative. D'un autre côté, des envoyés
+secrets étaient en même temps expédiés an camp de l'empereur, pour
+s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans
+différentes parties du pays, d'où nous supposions qu'il était possible
+d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps après, ayant réussi à
+nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient
+été autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur
+écrivîmes une lettre en anglais, en français et en allemand, ne
+sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer
+quelles mesures il y aurait à prendre afin d'obtenir l'élargissement
+des prisonniers.
+
+Nous attendîmes encore sur cette plage déserte de Massowah, espérant
+toujours cette réponse tant désirée; rien n'arriva, mais le jour de
+Noël nous reçûmes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux
+Européens auxquels nous avions écrit. Ils nous informaient tous les
+deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Européens étaient
+dues à ce qu'il n'avait pas été répondu à la lettre de l'empereur, et
+ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tôt la lettre qu'il avait
+apportée pour Sa Majesté. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'était
+pas convenable que le gouvernement britannique forçât l'empereur à
+recevoir une lettre signée par la reine d'Angleterre, lorsque ce
+dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette
+susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions étaient
+changées et qu'il ne s'en souciait plus.
+
+Sur ces entrefaites arrivèrent quelques serviteurs des prisonniers,
+porteurs de lettres de leurs maîtres; d'autres personnes avaient été
+expédiées de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent
+étaient ainsi régulièrement envoyés aux captifs qui, en retour, nous
+informaient de leur état et des faits et gestes de l'empereur. Notre
+présence à Massowah n'avait pas eu peut-être une grande importance
+politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyâmes
+aux prisonniers, leur misère aurait été décuplée, si même ils
+n'avaient pas succombé aux privations et aux souffrances.
+
+Les amis des captifs et le public lui-même, presque partout, sans
+tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa
+mission, et des grandes difficultés qu'il avait rencontrées,
+attribuaient le manque de réussite à l'inactivité du représentant de
+l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donnés, quelques-uns furent
+suivis, mais on n'obtint aucun résultat. Le bruit circulait que l'une
+des raisons de Sa Majesté pour ne pas nous donner une réponse, c'était
+que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se
+regardait comme offensé et ne consentirait jamais à nous reconnaître.
+Pour obvier à cette difficulté, en février 1865, le gouvernement
+décida d'adjoindre à notre ambassade an autre officier militaire;
+ainsi que les journaux de cette époque le rapportaient, on espérait
+obtenir beaucoup de ces nouvelles démarches. En conséquence le
+lieutenant Prideaux, du corps de réserve de Sa Majesté Britannique à
+Bombay, arriva en mai à Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa
+présence sur la côte n'eut aucune influence sur l'esprit de Théodoros.
+Le seul avantage que nous acquîmes par sa présence à la mission, ce
+fut d'avoir un agréable compagnon, qui fut ainsi condamné à passer
+avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus
+chauds de l'année, dans le brûlant climat de Massowah. Plusieurs mois
+s'écoulèrent; toujours point de réponse. La condition des prisonniers
+était des plus précaires; c'était avec beaucoup d'appréhension qu'ils
+voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres étaient
+désespérées, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur
+fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la
+rébellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de
+les approvisionner selon leurs besoins.
+
+A la fin de mars, nous nous déterminâmes à tenter un dernier effort,
+et à demander notre rappel si la chose échouait. Nous avions entendu
+raconter par Samuel, comment il avait été mêlé à cette affaire, et
+nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de
+son maître. Dès que nous l'eûmes informé que nous désirions faire
+parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous
+aurions une réponse. Encore une fois nos espérances se réveillèrent
+et nous crûmes à une réussite. Les quarante jours s'écoulèrent, puis
+deux, puis trois mois et nous n'entendîmes parler de rien. Il semblait
+qu'une fatalité atteignît tous nos messagers; quelle que fût la classe
+à laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du naïb, ou
+attachés à la cour de Théodoros, le résultat était toujours le même,
+non-seulement ils ne rapportaient aucune réponse, mais nous ne les
+revoyions plus.
+
+Le temps désigné pour la mission de M. Rassam à Massowah étant passé,
+sans avoir donné aucun résultat satisfaisant, il fut décidé à la fin
+que l'on recourrait à un autre moyen.
+
+Au mois de février 1865, un Cophte, Abdul Melak, se présenta an
+consulat de Jeddah, prétendant arriver d'Abyssinie porteur d'un
+message de l'Abouna an consul général anglais en Egypte. Il affirmait
+que s'il obtenait du consul général une déclaration par laquelle
+on s'engagerait, si l'empereur relâchait les prisonniers, à ne pas
+poursuivre l'offense qui avait été faite à la nation anglaise,
+l'Abouna de son côté se faisait fort d'obtenir la libération des
+prisonniers et garantissait leur sécurité. Cet imposteur, qui n'avait
+jamais été en Abyssinie, donna des détails si étonnants qu'il en
+imposa complètement an conseil de Jeddah et au consul général. Le fait
+cependant qu'il prétendait avoir traversé Massowah sans se présenter
+à M. Rassam, était déjà suspect; si ces messieurs avaient possédé les
+plus légères connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient découvert la
+supercherie, lorsque le soi-disant délégué acheta quelques présents
+_convenables_ pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En
+Abyssinie, le tabac est regardé comme impur par les prêtres; aucun
+d'eux ne fume, et en admettant même, que dans sa vie privée, l'Abouna
+eût de temps en temps quelque faiblesse pour ce végétal, toutefois il
+aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrète que possible.
+Ainsi lui présenter une pipe d'ambre aurait été une insulte gratuite
+faite à un homme, qui était supposé devoir rendre un service
+important. C'était la marque la plus irrécusable d'un manque complet
+de connaissance des usages des prêtres d'Abyssinie. Cependant on fit
+partir cet homme, qui vécut plusieurs mois parmi les tribus arabes,
+situées entre Kassala et Metemma, protégé par le certificat qui le
+déclarait ambassadeur et le recommandait à la protection des tribus
+qu'il traversait. Nous le rencontrâmes non loin de Kassala. Il
+confessa la trahison dont il s'était rendu coupable, et fut tout
+réjoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux
+autorités turques pour le faire prisonnier.
+
+Le gouvernement décida enfin de nous rappeler et désigna pour nous
+remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingué.
+
+Au commencement de juillet, nous fîmes une courte excursion dans
+le pays d'Habab, situé au nord de Massowah; à notre retour nous
+rencontrâmes dans le désert de Chab des parents du naïb, qui nous
+informèrent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) était de retour avec
+une réponse de Sa Majesté et qu'il nous attendait impatiemment; que
+nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais
+ce qui était encore plus réjouissant, c'était la nouvelle apportée
+par eux que Théodoros, par égard pour nous, avait relâché le consul
+Cameron et ses compagnons de captivité. Le 12 juillet, Ibrahim arriva.
+Il nous donna de nombreux détails touchant l'élargissement du consul;
+récit qui fut confirmé quelques jours après par un ami de ce dernier
+ainsi que par nos premiers délégués. Je crois, d'après ce que j'ai
+appris plus tard, que Théodoros fut le premier auteur du mensonge,
+eu donnant ordre à ses officiers, publiquement et en présence des
+messagers, de délivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les
+messagers ajoutèrent d'eux-mêmes à ceci, qu'ils avaient vu le consul
+Cameron _après_ son élargissement.
+
+La réponse que Théodoros à la fin accordait à toutes nos demandes
+répétées, n'était ni courtoise, ni même polie; elle n'était ni
+scellée, ni signée. Il nous ordonnait de partir par la route longue
+et malsaine du Soudan, et arrivés à Metemma, il nous ordonnait de
+l'informer de notre présence, afin qu'il nous fournît une escorte.
+Nous ne fîmes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre
+semblait plutôt l'oeuvre d'un fou, que d'un être raisonnable. J'en
+choisis quelques extraits comme curiosité dans son genre. Il disait:
+
+«L'Abouna Salama, un juif nommé Kokab (M. Stern), et un autre appelé
+consul Cameron (envoyé par vous) sont la cause que je ne vous ai pas
+écrit en mon nom. Je les ai traités avec honneur et avec amitié
+dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je
+m'efforçais de cultiver l'amitié de la reine d'Angleterre, ils m'ont
+trahi.
+
+«Plowden et Johannes (John Bell), qui étaient aussi Anglais, out été
+tués dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai reçu de Dieu, j'ai vengé
+leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages
+déjà nommés abusèrent de cela et me dénoncèrent comme meurtrier
+moi-même. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se présenta à moi comme
+serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis présent d'une robe
+d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je
+lui demandai de me mettre en relation d'amitié avec sa reine.
+
+«Lorsqu'il partit pour sa mission, il alla séjourner quelque temps
+parmi les Turcs, puis revint vers moi.
+
+«Je lui demandai alors des nouvelles de la lettre que j'avais envoyée
+par son entremise à la reine d'Angleterre. Il me répondit qu'il
+n'avait aucune connaissance de cette lettre. Qu'ai-je fait, je vous le
+demande, pour qu'ils me haïssent et me traitent de la sorte? Par le
+pouvoir de Dieu, mon Créateur, je garde le silence.»
+
+Sur ces entrefaites, le steamer _Victoria_ arriva à Massowah le 23
+juillet; nous n'avions encore reçu aucune lettre du consul Cameron
+ni des autres captifs. Par le _Victoria_ nous fûmes informés que M.
+Rassam était rappelé et que M. Palgrave le remplaçait. Mais les choses
+avaient soudainement changé et M. Rassam ne pouvait qu'en référer au
+gouvernement pour de nouvelles instructions. Nous partîmes alors pour
+l'Egypte, où nous arrivâmes le 5 septembre.
+
+Par l'intermédiaire du consul général de Sa Majesté, le gouvernement
+avait appris que nous avions reçu une lettre de Théodoros, nous
+accordant la permission d'entrer en Abyssinie; que la lettre manquait
+de courtoisie et n'était pas signée; que le consul Cameron avait été
+mis en liberté, et, bien que M. Cameron eût toujours insisté auprès de
+nous pour que nous ne partissions pas pour l'intérieur de l'Abyssinie
+sans un sauf-conduit, nous dûmes promptement partir, le gouvernement
+considérant la chose comme opportune. On donna ordre à M. Palgrave de
+rester et à M. Rassam, son compagnon, de partir; une certaine somme
+nous fut remise pour des présents; des lettres du gouverneur du Soudan
+furent obtenues; et les provisions et les objets nécessaires au voyage
+étant achetés, nous retournâmes à Massowah où nous arrivâmes le 25
+septembre. Là nous apprîmes que des envoyés des prisonniers étaient
+arrivés; qu'ils avaient été pris par des soldats; et qu'ils avaient
+rapporté verbalement que, loin d'avoir été relâchés, les captifs
+avaient vu de nouvelles chaînes s'ajouter aux premières. Comme nous ne
+pouvions trouver personne pour nous accompagner à travers le désert du
+Soudan, (le climat en étant très-malsain à cette époque de l'année,
+nous étions an milieu d'octobre), nous pensâmes qu'il était convenable
+d'aller à Aden, afin d'obtenir des informations exactes sur les
+lettres des captifs ainsi que sur leur condition actuelle. Là nous
+tînmes conseil avec le représentant politique de ce poste sur la
+convenance de condescendre à la requête de l'empereur, vu l'aspect
+nouveau et tout différent sous lequel se présentaient les choses.
+
+Quoique le capitaine Cameron, dans toutes ses premières lettres, eût
+constamment insisté auprès de nous pour nous engager à ne pas entrer
+en Abyssinie, toutefois dans le dernier billet reçu il nous suppliait
+de venir tout de suite; que si nous condescendions à ce désir nous
+aurions la preuve des grands périls que couraient les prisonniers. Le
+résident politique alors, prenant en considération le dernier appel du
+capitaine Cameron à M. Rassam, consentit à la demande de Théodoros et
+nous engagea à partir, espérant un bon résultat de ce voyage.
+
+Après un court séjour à Aden, nous entrâmes encore à Massowah, et le
+plus promptement possible, nous fîmes nos arrangements pour le long
+voyage que nous avions en perspective. Malheureusement le choléra
+venait de faire son apparition, les indigènes n'étaient pas disposés
+à traverser les plaines de Braka et de Taka, à cause de la fièvre
+pernicieuse, jamais aussi mortelle qu'à cette époque de l'année, et il
+fallut requérir toute l'influence des autorités locales pour assurer
+notre prompt départ.
+
+
+Notes:
+
+[9]Peu de temps avant notre départ pour l'intérieur de l'Abyssinie,
+plusieurs échantillons de ces eaux avaient été recueillis et envoyés à
+Bombay pour être analysés.
+
+[10] Ces eaux out été envoyées à Bombay en novembre 1864.
+
+[11] 78°, 34 centigrades.
+
+[12] Au delà de Moncullou et de Haitoomloo.
+
+
+
+
+V.
+
+
+De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
+M. Marcopoli.--Le Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte
+nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
+dans le Soudan.
+
+Dans l'après midi du 15 octobre, tous nos préparatifs étant à peu près
+complets, la mission, composée de M. H. Rassam, du lieutenant W.-F.
+Prideaux, de l'état-major de Sa Majesté à Bombay, et de moi-même,
+partit pour cette dangereuse entreprise. Nous étions accompagnés par
+un neveu du naïb d'Arkiko. Une escorte de Turcs irréguliers avait été
+gracieusement envoyée par le pacha, pour protéger nos six chameaux
+chargés de notre bagage, de nos provisions et des présents destinés au
+monarque éthiopien. Nous prîmes aussi avec nous quelques Portugais,
+des serviteurs indiens et des indigènes de Massowah, comme muletiers.
+
+Au commencement d'un voyage, il manque toujours quelque chose. Dans
+cette circonstance, plusieurs chameliers se trouvèrent dépourvus de
+cordes. Les malles, les porte-manteaux furent semés sur la route,
+et la nuit était déjà avancée, lorsque le dernier chameau atteignit
+Moncullou. Une halte devint de toute nécessité. Cet arrêt momentané
+fut fait dans l'après-midi du 16. De Moncullou, notre route traversait
+vers le nord ouest le pays de Chob, triste désert de sable, coupé par
+deux torrents, généralement à sec; n'importe dans quelle saison, on
+peut obtenir une eau bourbeuse en creusant leur lit de sable.
+La rapidité avec laquelle ces torrents se forment est des plus
+étonnantes.
+
+Pendant l'été de 1865, nous fîmes une excursion à Af-Abed, dans le
+pays de Habab. A notre retour, tandis que nous traversions le désert,
+nous eûmes à supporter une forte tempête. Nous avions à peine atteint
+notre campement sur la rive méridionale du courant d'eau, la moitié
+de nos chameaux avaient déjà traversé le lit desséché de la rivière,
+lorsque soudainement nous entendîmes un rugissement épouvantable,
+immédiatement suivi d'un affreux torrent. Dans ce lit que nous venions
+de voir vide, maintenant coulait un fleuve puissant, entraînant les
+arbres, les rochers et même tous les êtres vivants qui, en ce moment,
+essayaient de le traverser. Notre bagage et nos serviteurs se
+trouvaient précisément sur la rive opposée, et bien que nous ne
+fussions qu'à un jet de pierre du bord si soudainement séparé de
+nous, nous dûmes passer la nuit sur la terre nue, n'ayant pour toute
+couverture que nos habits.
+
+Au centre du désert de Chob s'élève l'_Amba-Goneb_, roche basaltique
+en forme de cône, qui compte plusieurs centaines de pieds de hauteur
+et qui est placée là comme une sentinelle avancée des montagnes
+voisines. Le soir du 18, nous atteignîmes _Aïn_, et d'un désert
+affreux, à la réverbération fatigante, nous passâmes dans une
+charmante vallée arrosée par un petit ruisseau, frais et limpide,
+serpentant à l'ombre des mimosas et des tamarins, et unissant sa
+fraîcheur à l'ardente et luxuriante végétation des tropiques.[13]
+
+Nous fûmes assez heureux pour laisser le choléra derrière nous. A
+part quelques cas de diarrhée, facilement arrêtés, la compagnie tout
+entière jouit d'une excellente santé. Chacun de nous était plein
+d'ardeur à la perspective de visiter des régions presque inconnues,
+surtout après avoir dit adieu à Massowah, où nous avions passé de
+longs et tristes mois dans une attente pleine d'anxiété.
+
+D'Aïn à Mahaber[14] la route est des plus pittoresques; elle suit
+le courant de la petite rivière d'Aïn, tantôt emprisonnée par
+des murailles perpendiculaires de basalte ou de trachyte, tantôt
+serpentant sur un petit plateau tout verdoyant et bordé de hauteurs
+coniques, couvertes jusqu'à leur sommet de mimosas, d'énormes cactus,
+animées par des hordes d'antilopes, qui, bondissant de rochers en
+rochers, effarouchent par leurs caprices les innombrables hôtes de ces
+contrées, les gigantesques babouins. La vallée elle-même, embellie
+par la présence de nombreux oiseaux, au riche plumage et à la voix
+enchanteresse, retentit des cris perçants des nombreuses pintades, si
+familières que le bruit répété de nos armes à feu ne les dérangeait
+pas le moins du monde.
+
+A Mahaber, nous fûmes obligés de demeurer plusieurs jours pour
+attendre de nouveaux chameaux. Les Hababs, qui devaient nous
+les fournir, effrayés par le neveu chevelu du naïb et par les
+bashi-bozouks, se cachaient, et ce ne fut qu'après beaucoup de
+pourparlers et l'assurance répétée que chacun d'eux serait payé, que
+les chameaux firent leur apparition. Les Hababs sont de grandes tribus
+pastorales, habitant le Ad-Temariam, pays montagneux et arrosé, situé
+à environ cinquante milles an nord-ouest de Massowah, entre le 38e et
+le 39e degré de longitude, et 16e et 16,30 degré de latitude. C'est
+là qu'on rencontre le plus beau type du Bédouin errant: de taille
+moyenne, musculeux, bien fait, il prétend être d'origine abyssinienne.
+A l'exception de la teinte un peu plus sombre de la peau,
+certainement, sous tous les autres rapports, ces Bédouins ne diffèrent
+pas des habitants de la plaine, et ont quelque chose des premières
+races africaines. Il y a cinquante ans, c'était une tribu chrétienne
+de nom, dernièrement convertie au mahométisme par un vieux cheik
+encore vivant, qui réside près de Moncullou, et est un objet de grande
+vénération dans tout le Samhar. Une fois leurs doutes tombés et leurs
+soupçons _endormis_, les Hababs se montrèrent serviables, obligeants,
+pleins de bon vouloir.
+
+La reconnaissance n'est pas une vertu commune en Afrique, an moins
+autant que j'ai pu eu juger par ma propre expérience. La chose est si
+rare que je suis heureux d'en rapporter un exemple qui me revient à la
+mémoire. Dans notre première excursion dans l'Ad-Temariam, j'avais vu
+plusieurs malades, parmi lesquels un jeune homme qui souffrait d'une
+fièvre rémittente et je lui donnai quelques remèdes. Apprenant notre
+arrivée à Mahaber, il vint pour me remercier, m'apportant comme
+offrande une petite outre de miel. Il excusa l'absence de son vieux
+père, qui, disait-il, aurait désiré me baiser les pieds, mais la
+distance (environ huit milles) était trop grande pour ses forces de
+vieillard.
+
+Je dois aussi ajouter ici qu'un jeune voyageur, M. Marcopoli, nous
+avait accompagnés de Massowali. Il allait à Metemma, par la voie de
+Kassala, pour assister à la foire annuelle qui se tient tous les
+hivers dans cette ville. Il profita de notre séjour à Mahaber pour
+aller à Keren, dans le Bogos, où l'appelaient certaines affaires,
+comptant nous rejoindre quelques relais plus loin. Nous primes notre
+carte pour calculer la distance de notre halte actuelle à Bogos,
+qui nous parut de dix-huit milles an plus. Comme il était pourvu
+d'excellentes mules, il devait atteindre Metemma en quatre ou cinq
+heures. Il partit, en conséquence, à la pointe du jour, et ne s'arrêta
+pas une seule fois; mais la nuit était déjà fort avancée avant qu'il
+aperçût les lumières du premier village sur le plateau du Bogos:
+cela arrive à beaucoup de voyageurs induits en erreur par les cartes
+géographiques. L'anxiété du pauvre hommes fut grande. Bientôt après
+que la nuit fut venue, il aperçut une bête fauve. Je suppose que c'est
+son imagination, excitée an plus haut point par la peur, qui évoqua le
+fantôme de quelque horrible animal, un lion, un tigre, il ne sait
+pas exactement; mais, quoi qu'il en soit, il vit ou crut voir, une
+horrible bête de proie qui le regardait fixement à travers les
+broussailles, avec des yeux rouges et ardents, guettant tous ses
+mouvements pour sauter en temps opportun sur sa faible proie.
+Cependant il arriva à Keren en sûreté.
+
+Il apprit que nous étions attendus par les habitants du Bogos, qui
+croyaient que nous passerions par la route supérieure. A notre
+arrivée, on devait semer des fleurs devant nous, nous souhaiter la
+bienvenue par des danses et des chants à notre louange; l'officier
+commandant les troupes devait nous rendre les honneurs militaires; le
+gouverneur civil se proposait de nous recevoir avec somptuosité: en un
+mot, une magnifique réception devait être faite aux amis anglais du
+puissant Théodoros. Le désappointement fut on ne peut plus grand
+lorsque M. Marcopoli informa les Bogosites, que notre route était
+dans une direction tout opposée à leur belle province. Le commandant
+militaire décida alors qu'il accompagnerait M. Marcopoli à son retour,
+afin de nous payer son tribut de respect à notre station. M. Marcopoli
+en fut bien réjoui; il avait gardé un trop vivant souvenir de _son
+lion_ pour ne pas être heureux à la pensée d'avoir un compagnon de
+route.
+
+A la fin de la soirée, l'officier abyssinien et ses hommes partirent
+ayant eu soin, avant de se mettre eu marche, de s'administrer force
+rasades de tej pour se garder du froid. Une fois en marche, nos
+cavaliers se mirent à caracoler de la plus fantastique manière, tantôt
+courant bride abattue sur le pauvre Marcopoli, la lance eu arrêt, et
+faisant volte-face juste lorsque la pointe de leur arme touchait déjà
+sa poitrine; tantôt fondant sur lui et faisant feu de leurs pistolets
+chargés, mais a poudre et à 60 ou 80 centimètres seulement de sa
+tête. Marcopoli était fort mal à son aise avec cette escorte ivre et
+belliqueuse; mais ne connaissant pas leur langue, il n'avait rien à
+faire que de paraître enchanté.
+
+De bonne heure dans la matinée, à notre seconde étape de Mahaber, ce
+spécimen de soldats abyssiniens firent leur apparition, c'était une
+poignée de coquins à la mine la plus scélérate que j'aie jamais
+rencontrée pendant tout mon séjour en Abyssinie. Evidemment Théodoros
+n'était pas très-difficile dans le choix des officiers qu'il plaçait
+aux avant-postes les plus éloignés; à moins qu'il ne considérât les
+plus insolents et les plus désordonnés comme les plus propres à
+remplir cette charge. Ils nous offrirent une vache qu'ils avaient
+volée sur leur route, et nous prièrent de ne pas oublier de faire
+savoir à leur maître qu'ils étaient venus au-devant de nous à une
+grande distance, afin de nous présenter leurs hommages. Après les
+avoir fait rafraîchir avec quelques verres de brandy, et s'être
+partagés une mince collation, ils baisèrent la terre eu signe de
+reconnaissance pour les bonnes choses qu'ils avaient reçues eu retour
+de leur don, et ils partirent--à notre grande satisfaction.
+
+Le 23, nous quittâmes Mahaber nous dirigeant vers l'ouest et longeant,
+pendant plus de huit milles, la charmante vallée d'Aïn. Ensuite, nous
+tournâmes vers la gauche, allant ainsi dans la direction du sud-ouest
+jusqu'à ce que nous arrivâmes dans la province de Barka; de nouveau,
+notre route reprit la direction du nord-ouest jusqu'à Zaga. De
+ce point jusqu'à Kassala, notre direction générale fut vers le
+sud-ouest[15] De Mahaber à Adarté la route est des plus agréables;
+pendant plusieurs jours, nous montâmes continuellement, et plus nous
+avancions dans ces régions montagneuses, plus aussi nous trouvions le
+pays délicieux, à la vue d'une végétation abondante et splendide.
+
+Le 25, nous traversâmes l'_Anseba_, grande rivière roulant ses eaux
+dans les provinces élevées du Bogos, de l'Hamasein et du Mensa, et se
+jetant dans la rivière de Barka à Tjab[16].
+
+Nous passâmes une journée délicieuse dans la magnifique vallée
+d'Anseba; cependant craignant le danger de rester, après le coucher
+du soleil, sur ces bords fleuris, mais malsains, nous plantâmes notre
+tente sur un terrain plus haut, à quelque distance de là, et le matin
+suivant, nous partîmes pour Haboob, le point le plus haut que nous
+devions atteindre avant de descendre dans le Barka, à travers le
+passage difficile du Lookum. Après une descente à pic de plus de 2,000
+pieds, la route glisse vers le bas pays de Barka.
+
+D'Aïn à Haboob[17] le pays est, en général, bien boisé et arrosé
+par d'innombrables ruisseaux. Le sol est formé de débris de roches
+volcaniques, spécialement de feldspath; la pierre ponce abonde
+dans les ravins. Les lits des ruisseaux sont les seules routes des
+voyageurs. Cette chaîne de montagnes tout entière est une région
+très-agréable, d'autant plus charmante qu'elle s'élève entre les côtes
+arides de la mer Rouge et les plaines brûlées et unies du Soudan. La
+province de Barka est une prairie sans fin, élevée d'environ 2,500
+pieds, et parsemée de petits bois de mimosas rabougris.
+
+De Baria à Metemma, le sol est formé généralement d'alluvion.
+
+L'eau y est rare; presque toujours, un mois après la saison des
+pluies, toutes les rivières sont à sec; et l'on ne peut obtenir de
+l'eau qu'en creusant le sable du lit desséché de la rivière de Barka
+et de ses affluents. Lorsque nous traversâmes ces plaines quelques
+portions en étaient encore vertes; mais lorsque nous y revînmes
+quelques mois plus tard, ces prairies étaient plus desséchées que le
+désert lui-même.
+
+Nos jolis chanteurs d'Aïn avaient disparu. L'oiseau de Guinée était
+devenu rare et l'on ne rencontrait que quelques chétives antilopes
+errant sur l'étendue déserte. Par contre, nous étions réveillés par
+le rugissement du lion et le miaulement de la byène, et nous avions
+grand'peine à protéger nos moutons et nos chèvres contre le léopard
+tacheté qui guettait autour de nos tentes.
+
+Le 13 octobre, nous arrivâmes à Zaga, grande région de plaine située à
+la jonction du Barka et du Mogareib. Ici comme presque partout, on ne
+trouve de l'eau qu'eu creusant des puits dans le lit des rivières.
+Mais on en a obtenu une quantité suffisante pour décider les Beni-Amer
+à y établir leur campement d'hiver.
+
+Ce jour-là, nous avions parcouru un long trajet à cause de l'absence
+de l'eau sur notre route. Nous étions partis à deux heures de
+l'après-midi, et nous n'arrivâmes à notre halte (située dans le lit
+même du torrent et à quelques mètres du camp des Beni-Amer), qu'une
+couple d'heures avant la pointe du jour. Nous étions si endormis et si
+fatigués que vers la fin de notre marche nous avions toutes les peines
+du monde à nous tenir en selle, et ce ne fut pas trop tôt quand notre
+guide nous donna le réjouissant avertissement que nous étions arrivés.
+Nous étendîmes aussitôt sur la terre nos couvertures en peau de vache
+que nous portions avec nous, et nous couvrant de nos habits, nous nous
+couchâmes immédiatement. J'avais offert à M. Marcopoli de partager ma
+couche, sa couverture ne nous ayant pas encore rejoints, et an bout
+de quelques minutes, nous étions tous les deux plongés dans ce lourd
+sommeil qui accompagne toujours l'épuisement causé par une longue
+marche. Je me souviens de l'ennui que j'éprouvai en me sentant
+violemment secoué par mon compagnon de lit qui, d'une voix tremblante,
+me soufflait dans l'oreille: «Regardez là!» Je compris aussitôt son
+regard d'angoisse et de terreur, car deux magnifiques lions, à peine
+éloignés de vingt pas, buvaient près du puits creusé par les Arabes.
+Je pensai, et je le dis à M. Marcopoli, que, n'ayant pas d'armes à feu
+avec nous, le plus sage était de dormir et de rester aussi tranquilles
+que possible. Je lui en donnai l'exemple et ne m'éveillai que fort
+tard dans la matinée, lorsque déjà le soleil lançait ses rayons
+brûlants sur nos têtes découvertes. M. Marcopoli, la terreur et
+l'égarement encore empreints sur sa physionomie, était toujours assis
+près de moi. Il me dit qu'il n'avait pas dormi, mais qu'il avait
+surveillé les lions: ils étaient restés fort longtemps buvant,
+rugissant et se battant les flancs de leurs queues, et même lorsqu'ils
+étaient partis, ils avaient continué leurs terribles rugissements,
+qui allaient en s'éloignant, à mesure que les premiers rayons du jour
+perçaient l'horizon.
+
+Sans aucun doute, nous venions d'échapper à un terrible danger, car
+cette nuit même, un lion avait emporté un homme et un enfant qui
+étaient couchés en dehors du camp des Arabes. Le cheik des Beni-Amer,
+pendant les quelques jours que nous passâmes à Zaga, avec une
+véritable hospitalité arabe, plaça toujours des gardes pendant la
+nuit autour de nos tentes, pour surveiller les grands feux qu'ils
+allumaient, dans le but de tenir à une distance respectueuse ces
+malencontreux rôdeurs de nuit.
+
+Nous étions convenus avec les Hababs, que nous changerions nos
+chameaux en cet endroit, mais il nous fut impossible d'en obtenir
+d'autres ni par argent ni par amitié. Il est fort heureux pour nous
+que les Bédouins aient reconnu enfin que tous les hommes blancs
+n'étaient pas des Turcs, autrement nous eussions été emprisonnés,
+sans espoir d'en sortir, an centre du pays de Barka. Les Beni-Amer ne
+voulurent jamais avouer qu'ils avaient des chameaux, bien que nous en
+vissions plus de dix mille qui paissaient sous nos yeux.
+
+Les Beni-Amer sont Arabes, ils parlent l'arabe, et ont gardé jusqu'à
+présent tous les caractères de cette race. Un Bédouin rôdeur et un
+Beni-Amer sont tellement semblables qu'il semble incroyable que les
+Beni-Amer n'aient gardé aucun souvenir de leur arrivée sur les côtes
+d'Afrique, et de la cause qui a poussé leurs ancêtres loin de leur
+pays natal. Leurs cheveux longs, noirs et soyeux n'ont pas encore
+pris l'apparence laineuse de ceux des fils de Cam; leurs petites
+extrémités, leurs membres finement attachés, leur nez droit, leurs
+lèvres minces, leur teint bronzé, les distinguent des Shankallas, des
+Barias et de toutes ces races mélangées des plateaux. Ils portent un
+morceau de drap long de quelques mètres, jeté autour de leur corps
+avec l'élégance particulière aux sauvages. Avec ce mince chiffon ils
+se feront toujours remarquer comme le mendiant italien, non-seulement
+par leurs formes bien prises, mais aussi par l'impudence et
+l'effronterie qui se manifestent dans le brillant éclat de leurs yeux
+noirs. Les Beni-Amer, comme leurs frères des côtes arabes, possèdent
+à un haut degré ce défaut si bien décrit par un voyageur distingué de
+l'Orient et qui les appelle: une race bavarde et criarde. Ils payent
+un tribut spécial au gouvernement égyptien, et la raison pour laquelle
+nous ne pûmes obtenir de chameaux était que, les troupes étant en
+mouvement, ils craignaient qu'à leur arrivée à Kassala, pressés par le
+service du gouvernement, non-seulement ils ne fussent pas payés par
+nous, mais vraisemblablement qu'on leur enlevât un grand nombre de
+leurs chameaux. Cette tribu rôde le long des rives du Barka et de ses
+affluents. Zaga n'est que leur station d'hiver; d'autres fois ils
+parcourent les immenses plaines au nord du Barka à la recherche des
+pâturages et de l'eau nécessaires à leurs innombrables troupeaux.
+Sur tout le pays de Zaga des camps apparaissent dans toutes les
+directions; leurs troupeaux de bétail, particulièrement de chameaux,
+semblent sans nombre: tout indique que ce sont de riches et puissantes
+tribus.
+
+Nous campâmes près de leur quartier général où réside le cheik de
+tous les Beni-Amer, Ahmed, entouré par ses femmes, ses enfants et
+son peuple. C'est un homme d'âge moyen, se distinguant de ses rusés
+compagnons par un regard fin et subtil. Il fut aimable pour nous,
+et nous offrit quelques moutons et des vaches. Son camp couvrait
+plusieurs acres de terre, le tout était entouré d'une forte défense.
+Les huttes sont rangées en forme circulaire à quelques pieds de la
+haie; l'espace ouvert au centre est réservé aux bestiaux, toujours
+recueillis pendant la nuit. La petite hutte du chef entourée de bois
+et de gazon, contraste agréablement avec la demeure de ses sujets. Les
+plus chétives de ces huttes de forme arrondie, sont faites de pieux
+piqués en terre; quelques lambeaux de natte grossière jetés par-dessus
+complètent la structure. Elles n'ont pas plus de quatre pieds de haut;
+et leur circonférence est d'environ douze pieds; toutefois, on voyait
+à travers l'étroite ouverture apparaître huit ou dix faces mal lavées,
+où brillaient des yeux noirs et effrayés, épiant les étranges hommes
+blancs. La petite vérole y faisait alors de grands ravages, et la
+fièvre journellement emportait quelque victime. Je donnai des remèdes
+à plusieurs malades, et de bons conseils hygiéniques au cheik Ahmed.
+Il écouta avec un respect bienveillant toutes les bonnes choses qui
+tombaient des lèvres de l'hakee. «Il verrait;» jamais ses ancêtres
+n'avaient fait ainsi auparavant, et avec la bigoterie et la
+superstition musulmanes, il mit fin à la conversation par un
+Allah-Kareem!...[18]
+
+Le 3 novembre, nous étions encore en marche. Le 5, nous arrivâmes à
+Sabderat, premier village _non nomade_ que nous rencontrions depuis
+notre départ de Moncullou. Ce village, semblable extérieurement à ceux
+du Semhar, est bâti sur la pente d'une haute montagne granitique,
+divisée en deux du sommet à la base. De nombreux puits sont creusés
+dans le lit du torrent qui le partage. Les habitants des deux bords
+sont souvent en contestation pour la possession de leur liquide
+précieux; et quand l'eau jaillissante a disparu, les passions humaines
+s'éveillent, le lit tranquille du torrent devient le théâtre de
+disputes et de guerres.
+
+Le matin du 6 novembre, nous entrâmes à Kassala. Le neveu du naïb nous
+avait précédés, afin d'informer le gouverneur de notre arrivée et
+de lui présenter la lettre de recommandation adressée pour nous aux
+autorités par le pacha d'Egypte. Pour nous rendre les honneurs dus aux
+porteurs d'un firman de leur maître, le gouverneur envoya toute la
+garnison à notre rencontre à quelques milles au delà de la ville,
+chargée de nous présenter une excuse polie, de son absence due à la
+maladie. L'ancien associé de la maison grecque, Paniotti, vint aussi
+nous souhaiter la bienvenue et nous offrir l'hospitalité de sa maison
+et de sa table.
+
+Kassala, capitale du Takka, ville fortifiée, située près de la rivière
+Gash, renferme environ 10,000 habitants; elle est bâtie sur le modèle
+le plus moderne des villes égyptiennes, les édifices publics aussi
+bien que les constructions privées sont de boue. L'arsenal, les
+casernes sont les seules constructions de quelque importance. De
+magnifiques jardins out été créés à peu de distance de la ville près
+de la rivière Gash par une petite communauté d'Européens. Mais avant
+et après la saison des pluies, le pays est très malsain. Pendant ces
+quelques mois, de mauvaises fièvres et la dyssenterie font beaucoup de
+ravages.
+
+Kassala était autrefois une ville très-prospère, le centre de tout le
+commerce de cette immense étendue de pays compris entre Massowah et
+Suakin jusqu'au Nil, et de la Nubie à l'Abyssinie. Mais à l'époque
+de notre passage, elle semblait déserte, couverte de ruines et d'une
+abondante végétation, et dépourvue des choses les plus nécessaires
+à la vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, fréquentée
+seulement par quelques fidèles citoyens, semblables à des spectres
+et déjà atteints de la peste. Kassala avait eu à supporter l'épreuve
+d'une révolte des troupes nubiennes. Les fièvres pernicieuses, la
+terrible dyssenterie et le choléra avaient décimé également les
+rebelles et les royalistes; la guerre et la maladie s'étaient donné
+la main pour transformer cet oasis du Soudan en un désert pénible
+à contempler. La révolte des troupes avait éclaté en juillet.
+Les troupes n'avaient point touché de paye depuis deux ans, et
+lorsqu'elles réclamèrent cet arriéré, elles essuyèrent un refus
+catégorique. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les
+soldats aient été prompts à écouter les paroles trompeuses et les
+extravagantes promesses qui leur étaient faites par un de leurs chefs
+subalternes, nommé Denda, et descendant des premiers rois de Nubie.
+Ils mûrirent leur complot en grand secret, et chacun fut terrifié un
+beau matin d'apprendre que les soldats noirs venaient de se déclarer
+en révolte ouverte, avaient massacré leurs officiers, et ne trouvant
+plus aucune contrainte, se laissaient aller à leur inclination
+naturelle qui est le carnage et le pillage. Quelques Egyptiens
+réguliers, par bonheur, avaient pris possession de l'arsenal, et
+tinrent tête à ces sauvages furieux jusqu'à ce que des troupes
+arrivassent de Kédaref et de Khartoum. Les Européens et les Egyptiens
+défendirent courageusement la partie de la ville qu'ils habitaient.
+Ils élevèrent des murailles et de petites défenses de terre entre eux
+et les révoltés, et continuellement en alerte, à cause de leur petit
+nombre, ils repoussèrent avec bravoure les assauts de leurs ennemis
+pour défendre leurs vies et leurs propriétés. Les troupes égyptiennes
+arrivèrent de tous côtés et secoururent la ville assiégée. Plus de
+mille révoltés furent tués près des portes de la ville; un autre
+millier environ furent pris et exécutés, et ceux qui espéraient
+échapper à la vengeance de l'impitoyable pacha, en fuyant dans le
+désert, furent traqués comme des bêtes fauves par les Bédouins
+rôdeurs. Bien que l'ordre fût rétabli à notre passage, cependant il ne
+fut pas facile d'obtenir des chameaux. Il fallut tout le pouvoir et
+toute la force de persuasion des autorités pour décider les Arabes
+Shukrie à nous laisser entrer dans la ville et à nous accompagner à
+Kédaref.
+
+C'est à Kassala que nous apprîmes la triste fin de l'entreprise du
+comte de Bisson. Il paraît que le comte de Bisson, jadis officier
+de l'armée napolitaine, avait épousé dans un âge avancé une riche
+héritière, belle et accomplie en toutes choses et fille d'un armateur.
+C'était un mariage de convenance: un titre échangé contre la richesse
+et la beauté. Dans l'automne de 1864, M. de Bisson arriva à Kassala,
+accompagné d'une cinquantaine d'aventuriers, le rebut de toutes les
+nations, qui s'étaient enrôlés sous l'étendard de l'ambition du comte
+avec cette promesse que la richesse et le pouvoir seraient avant peu
+leur partage. La pensée de M. de Bisson était de jouer le rôle d'un
+second Moïse; il ne voulait pas seulement coloniser, mais aussi
+convertir. Il ne doutait pas que le sauvage Bédouin des plaines du
+Barka, non-seulement le reconnût pour son chef, mais il était persuadé
+que cet être errant, abandonnant ses fausses croyances, tomberait
+prosterné devant l'autel qu'il voulait ériger dans le désert. Environ
+cent villes arabes se laissèrent persuader de se joindre au parti
+européen, ramassis de gens bons à rien et de vagabonds qui s'étaient
+parés d'un uniforme militaire, qui avaient adopté le _rifle_, le
+pistolet et l'épée, qui portaient avec eux leurs provisions, qui
+étaient ponctuels dans leur service et toujours prêts à faire leurs
+salamalecks, mais rebelles à toute discipline et à toutes les notions
+de civilisation que le comte et ses officiers s'efforçaient de leur
+inculquer.
+
+Leur départ de Kassala pour le pays découlant de lait et de miel, fut
+tout à fait théâtral; en tête, à cheval sur un chameau, un galant
+capitaine (il avait donné sa démission du service autrichien) jouait
+sur un cor de chasse une fanfare de départ; derrière lui le second
+commandant, monté sur un fougueux coursier et suivi par une portion
+des forces européennes, qui, avec une attitude militaire et marchant
+en rangs serrés, s'en allaient comme des hommes qui ont pour esclave
+la victoire. Derrière eux venait le comte lui-même, dans un uniforme
+éclatant de général, la poitrine couverte de décorations que les
+souverains avaient été fiers de décerner à un si noble coeur; près de
+lui, sa superbe femme cavalcadait gracieusement, admirant son mari
+coiffé du pittoresque képi et vêtu de l'uniforme rouge des zouaves
+français; Après eux, fermant la marche, la masse des Arabes, le
+pillage écrit dans leurs brillants yeux noirs, marchait d'un pas
+tranquille et facile aussi régulièrement que l'on pouvait s'y attendre
+d'hommes qui détestaient l'ordre et avaient été dressés en si peu de
+temps. Ai-je besoin de dire que l'expédition manqua complètement? Les
+Arabes de la plaine refusèrent de reconnaître un autre roi et pontife
+dans la personne du comte. Ils furent même assez méchants pour engager
+ceux de leurs frères qui avaient accepté de le servir, à retourner à
+leurs premières occupations, et _oublièrent de laisser_ derrière
+eux leurs armes, leurs vêtements, etc., etc., qui leur avaient été
+distribués lorsqu'ils s'étaient engagés an service du comte.
+
+Le retour à Kassala fut plus modeste. Les _fiers conquérants_
+n'avaient plus de cor de chasse; les brillants uniformes s'étaient
+salis en route et les vêtements avaient été raccommodés; le général
+lui-même avait adopté le costume civil; la dame seule était toujours
+gaie, souriante et pleine de beauté comme auparavant; mais aucun Arabe
+à l'accoutrement fastueux ne fermait le cortège, épuisé et mourant de
+faim. M. de Bisson avait échoué. Pourquoi? Parce que le gouvernement
+égyptien n'avait fourni aucun des secours qu'il avait promis de
+fournir, mais an contraire, avait arrêté les approvisionnements que
+le comte se croyait en droit de recevoir. Une demande de je ne sais
+combien de millions fut faite alors au gouvernement. Un envoyé fut
+dépêché à cet effet; mais à ce qu'il parait la demande ne fut pas
+prise au sérieux, et les prétentions du comte furent déclarées
+absurdes et déraisonnables. Bientôt après le comte et sa femme
+retournèrent à Nice, laissant à Kassala les débris de l'armée
+européenne, qui consistaient en quelques hommes que n'avait pas
+emportés la fièvre ou toute autre maladie pernicieuse.
+
+Pendant la révolte des troupes nubiennes, le peu de ces soldats qui
+n'étaient pas à l'hôpital ou sur la route de Kartoum ou de Massowah,
+se battirent bien; même deux d'entre eux payèrent de leur vie leur
+vaillante conduite dans une sortie; ils gagnèrent ainsi par leur
+bravoure dans ces temps difficiles, le respect qu'ils avaient perdu
+pendant de longs jours d'inaction.
+
+M. de Bisson s'était montré très-ingénieux à répandre le plus de faux
+rapports possible sur la condition des captifs retenus par Théodoros;
+et même jusqu'au moment où l'armée fut en marche pour leur délivrance,
+des comptes rendus _très-exacts_ parurent sur le relâchement des
+Anglais par Théodoros. Une autre fois un rapport menteur fut répandu,
+prétendant qu'il avait été livré dans le Tigré, entre Théodoros et un
+puissant ennemi, une bataille qu'on disait avoir duré trois jours sans
+aucune apparence de succès d'aucun côté; que Théodoros, ayant aperçu
+dans le camp ennemi quelques Européens, avait aussitôt envoyé l'ordre
+de notre exécution immédiate; enfin, que le porteur de la sentence
+s'étant rendu auprès de l'impératrice, qui résidait alors à Gondar,
+l'agent de M. de Bisson avait usé de son influence pour arrêter
+l'exécution. Tout absurdes et ridicules que fussent ces rapports, ils
+n'en produisaient pas moins une grande angoisse momentanée sur les
+parents et les amis des captifs.
+
+Pendant cinq jours que nous passâmes à Kassala, je suis heureux de
+pouvoir dire que j'ai pu soulager plusieurs malades, parmi lesquels
+notre hôte lui-même, et un de ses convives, jeune officier égyptien
+bien élevé, qui fut conduit aux portes du tombeau par une violente
+attaque de dyssenterie. Un colonel nubien nous fit appeler un matin;
+il nous engagea fortement à nous arrêter avant qu'il ne fût trop tard.
+Il connaissait la façon d'agir de Théodoros, et il nous assura que
+nous ne rencontrerions qu'imposture et trahison auprès de lui. Nous
+lui apprîmes alors que nous avions un mandat officiel et que nous
+étions obligés d'obéir; il n'ajouta plus rien mais il nous dit adieu
+d'une voix pleine de tristesse.
+
+
+Notes:
+
+[13] La distance de Massowah à Aïn est environ de 44 milles.
+
+[14] D'Aïn à Mahaber on compte environ 30 milles.
+
+[15] La distance de Mahaber à Adarté, sur la frontière du Barka, est
+environ de 50 milles, et d'Adarté à Kassala environ 130 milles.
+
+[16] Tjab, latitude de 17° 10', longitude 37° 15'.
+
+[17] L'Anseba, à l'endroit ou nous le traversumes, est à environ 4,000
+pieds au-dessus du niveau de la mer, et Haboob à environ 4,500 pieds.
+
+[18] Dieu est miséricordieux.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Départ de Kassula.--Le Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite
+de Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché
+hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur
+émigration dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros.
+
+Dans l'après-midi du 10 novembre nous partîmes pour Kédaref. Notre
+route en ce moment avait une direction plus méridionale. Le 13,
+nous traversâmes l'Atbara, tributaire du Nil, apportant au Père des
+fleuves, les eaux de l'Abyssinie septentrionale. Le 17, nous entrâmes
+dans Sheik-Abu-Sin, capitale de la province de Kédaref.[19] Nos
+chameliers appartenaient à la tribu des Shukrie-Arabes, tribu
+semi-pastorale, semi-agricole, et qui réside principalement dans le
+voisinage et le long des rives de l'Atbara, ou bien va errer sur
+l'immense plaine située entre cette rivière et le Nil. Les Shukrie
+sont plus abâtardis que les Beni-Amer, parce qu'ils se sont davantage
+mêlés aux Nubiens ainsi qu'aux peuplades qui demeurent dans ces
+régions. Ils parlent un mauvais arabe. Quelques-uns ont gardé tous
+les traits et toutes les apparences générales de la race originelle,
+tandis que d'autres sont considérés comme des mulâtres et que même
+quelques-uns se distinguent difficilement des Nubiens ou Takruries.
+
+De Kassala à Kédaref, nous traversâmes une plaine interminable,
+couverte d'une herbe haute, parsemée de bouquets de mimosas, trop
+chétifs pour offrir les délices d'une ombre protectrice pendant
+l'accablante chaleur de midi. De tous côtés à l'horizon on aperçoit
+des sommets isolés: le Djebel-Kassala à quelques milles an sud de la
+capitale du Takka; vers l'orient, le Ela-Hugel et le Ubo-Gamel furent
+en vue pendant plusieurs jours; tandis que vers l'ouest, perdus
+presque dans la brume de l'horizon, apparaissaient successivement les
+contours du Derked et du Kossanot.
+
+La vallée de l'Atbara avec sa végétation luxuriante, habitée par
+toutes les variétés de l'espèce emplumée, visitée par les puissants
+quadrupèdes altérés des prairies, présentait un spectacle si grand
+dans sa sauvage beauté, que nous nous arrachâmes difficilement à ses
+bosquets ombrageux: Si notre devise n'avait pas été: «En avant!» nous
+eussions, bravant la fièvre, passé quelques jours dans ces régions
+vertes et odoriférantes.
+
+Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, bâties
+en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant à la
+société Paniotti, notre hôte de Kassala, fut mise à notre disposition.
+A peine arrivés, nous reçûmes la visite d'un marchand grec qui vint me
+consulter pour une roideur à la jointure du bras et de l'avant-bras,
+causée par la blessure d'un coup de fusil. Il paraît que quelques
+années auparavant, tandis qu'il était à cheval sur un chameau pendant
+une partie de chasse à l'éléphant, son fusil chargé d'une demi-once de
+poudre, partit de lui-même, il n'a jamais su comment. Tous les os de
+l'avant-bras avaient été broyés; la cicatrice de cette affreuse plaie
+montrait les souffrances qu'il avait supportées, et c'était pour moi
+en vérité un prodige que, résidant comme il faisait dans un climat
+chaud et malsain, privé de soins médicaux, non-seulement il n'eût pas
+succombé aux suites de la blessure, mais encore qu'il eût sauvé le
+membre. Je considérais la guérison comme très-extraordinaire et, comme
+d'ailleurs il n'y avait rien à faire, je lui conseillai de laisser son
+bras tranquille.
+
+Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendîmes sa politesse.
+Tandis que nous savourions notre café avec lui et d'autres _grandeurs_
+du pays, on nous annonça que Tisso-Gobazé, l'un des rebelles, avait
+battu Théodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit
+qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait à nous en
+informer en arrivant à Metemma; si la nouvelle n'était pas vraie, de
+retourner sur nos pas, mais _quoi qu'il en fût_, de ne pas entrer en
+Abyssinie si Théodoros en était encore le maître. Il nous cita alors
+plusieurs exemples de la fourberie et de la cruauté de Théodoros;
+malheureusement nous ne tînmes pas compte de ses paroles, parce que
+nous savions qu'une vieille animosité existait entre les chrétiens
+de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma
+cette rumeur ne s'était pas encore répandue; toutefois nous n'avions
+pas le choix et nous n'eûmes pas la pensée un seul instant de
+rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission
+quels qu'en fussent les périls.
+
+A Kédaref, nous fûmes assez heureux pour tomber sur un jour de marché,
+et, par conséquent, avoir toutes les facilités pour échanger nos
+chameaux. Le même soir, nous étions de nouveau en route, nous
+dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, décrivant un angle
+avec notre première direction et marchant juste vers le soleil levant.
+
+Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernière ville et le Gash,
+nous avions d'abord aperçu quelque culture; mais ce n'était rien en
+comparaison de l'étendue immense de champs cultivés commençant depuis
+notre départ de Sheik-Abu-Sin, et s'étendant sans interruption à
+travers les provinces de Kédaref et de Galabat. Des villages se
+montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur.
+A mesure que nous avancions, ces éminences croissaient en élévation
+jusqu'à ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et
+finissaient par se joindre à la grande chaîne à laquelle appartenaient
+les pics élevés de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se
+montrèrent à nous.
+
+Nous arrivâmes à Metemma dans l'après-midi du 21 novembre. En
+I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fûmes
+reçus par son _alter ego_, qui mit une des résidences impériales
+(une misérable grange) à la disposition des _«grands hommes de
+l'Angleterre.»_ Si nous déduisons le septième jour pendant lequel nous
+dûmes nous arrêter à cause de la difficulté que nous eûmes à obtenir
+des chameaux, nous fîmes notre voyage entre Massowah et Metemma
+(environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut
+extrêmement triste et fatigant. A part quelques agréables régions,
+telle que celle d'Aïn à Haboob, les vallées de l'Anseba et d'Atbara,
+et le pays qui s'étend de Kédaref à Galabat, nous ne traversâmes que
+des savanes sans fin; nous ne rencontrâmes pas un être humain, pas une
+hutte, seulement, de temps à autre, quelques antilopes, des traces
+d'éléphants, etc., et nous n'entendîmes aucun bruit, si ce n'est le
+rugissement des bêtes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquée
+par des lions; malheureusement nous ne les vîmes pas, parce que
+dans ces deux occasions nous étions couchés; mais chaque nuit, nous
+entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un
+tonnerre éloigné dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.
+
+La chaleur du jour était parfois réellement accablante. Afin de
+laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos
+tentes de très-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures
+à attendre le bon plaisir de nos chameliers, à I'ombre étroite d'un
+mimosa, nous efforçant vainement de trouver, sous son feuillage
+rabougri, un abri contre les rayons brûlants du soleil. Nuit après
+nuit, que ce fût à la clarté de la lune ou à la simple clarté des
+étoiles, nous allions toujours: la tâche était devant nous, et
+notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tôt ce pays où nos
+compatriotes languissaient dans les chaînes. Déjà en selle entre trois
+et quatre heures de l'après-midi, nous avions souvent forcé nos mules
+harassées à marcher, jusqu'à ce que l'étoile du matin eût disparu
+devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu à
+boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres
+de cuir; et presque toujours cette eau tiède et dégoûtante était si
+rare et si précieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte
+pour calmer notre peau brûlée ou rafraîchir notre système épuisé par
+une ablution à propos.
+
+Malgré les privations, les inconvénients, les refus et les dangers de
+toute espèce que l'on rencontre dans un voyage à travers le Soudan, à
+cette époque de l'année si malsaine, à force de soins et d'attentions
+nous arrivâmes à Metemma, sans avoir eu une seule mort à déplorer.
+Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigènes, même
+M. Rassam, eurent à souffrir plus ou moins de la fièvre. Ils se
+rétablirent tous insensiblement, et quelques semaines après notre
+départ pour l'Abyssinie, la majeure partie était en meilleure santé
+que lorsque nous avions quitté les côtes chaudes et étouffantes de la
+mer Rouge.
+
+Metemma, capitale du Galabat, province située sur la frontière
+occidentale de l'Abyssinie, est bâtie dans une grande vallée, à
+environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds
+du village, et sépare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui
+touche à l'Abyssinie, se trouve un petit village, habité par quelques
+négociants abyssiniens qui y résident pendant les mois d'hiver, époque
+d'un grand commerce avec l'intérieur du pays. Les huttes arrondies et
+coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes;
+la dimension et certains soins apportés dans la construction, sont
+les seules différences qui existent entre les demeures des riches et
+celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma
+sont inférieurs à plusieurs des huttes de ses sujets, probablement
+afin de dissiper le préjugé accrédité de sa richesse et des trésors
+incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises à notre
+disposition, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient sa propriété; elles
+étaient situées sur l'une des petites collines faisant face à la
+ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en
+effet, un peu moins malsaines que le terrain marécageux des bas-fonds.
+
+Bien que suivant la croyance du prophète de Médine, la capitale du
+Galabat ne peut se vanter de posséder une seule mosquée.
+
+Les habitants du Galabat sont Takruries, la race nègre du Darfour. Ils
+sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale,
+le reste est disséminé dans les divers villages situés ça et là au
+milieu des champs cultivés et des vastes prairies. La province tout
+entière est parfaitement apte à la culture. De petites collines
+arrondies, séparées par des vallées inclinées et arrosées par de frais
+ruisseaux, donnent un aspect agréable à la contrée; et si ce n'était
+que le pays est extrêmement malsain, on pourrait comprendre la
+préférence des pèlerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un
+compliment fait à leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour,
+dans leur pèlerinage à La Mecque, remarquèrent en passant cette
+province si favorisée, et ils s'imaginèrent que c'était là, moins
+les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pèlerins s'y
+établirent d'abord, et Metemma fut bâtie; d'autres suivirent leur
+exemple et, quoique appartenant à une race indolente et paresseuse,
+ils formèrent bientôt, va l'extrême fertilité du sol, une colonie
+prospère.
+
+Une fois établis, ils reconnurent le sultan, lui payèrent un tribut et
+furent gouvernés par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat
+s'aperçut bientôt que les Egyptiens et les Abyssiniens étaient bien
+plus à craindre que leur souverain éloigné, qui ne pouvait même les
+protéger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils
+tuèrent le vice-roi du Darfour et élurent un cheik choisi parmi eux.
+Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux
+Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel à tous les deux.
+
+Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs résultats: la
+colonie s'accrut et prospéra, le commerce fleurit, les Abyssiniens
+et les Egyptiens vinrent en foule à leurs marchés bien fournis, et,
+chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars à ces
+nègres rusés et nouvellement enrichis.
+
+Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis,
+le marché est tenu sur une grande place au centre du village. Les
+Abyssiniens y amènent des chevaux, des mules, du bétail et y apportent
+du miel; le marchand égyptien déploie dans sa cahute des toiles de
+l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes.
+Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargés de
+coton et de grains. La place du marché offre alors un spectacle animé.
+De partout on se presse; les chevaux sont examinés par des jockeys
+demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent à une allure furieuse
+leurs chétifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des
+spectateurs qui s'aventurent trop près.
+
+Ici, le coton est chargé sur des corbeilles, et prendra bientôt sa
+route pour Tschelga et Gondar; là, passent de grosses jeunes filles
+nubiennes, parfumées à l'huile de castor rancie, qui découle de leurs
+têtes laineuses sur leurs cous et sur leurs épaules, et dont la
+conséquence est de faire faire la grimace à une quantité de Français.
+Elles tiennent, à leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de
+leurs longs désirs et de leurs rêves. La scène entière est animée;
+la gaieté y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les
+marchés soient interminables et que chacun soit armé d'une lance ou
+d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun
+sang n'est jamais répandu, si ce n'est celui de quelque vache tuée
+pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs
+tranches de viande crue à l'ombre rafraîchissante des saules de la
+rivière.
+
+Le vendredi, la scène change complètement. Ce jour-là, la colonie tout
+entière est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquée,
+les Takruries consacrent leur saint jour par des cérémonies plus
+en rapport avec leurs goûts; ils affluent sur la place du marché
+transformée, à cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y
+amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant
+servi dans l'armée égyptienne pendant un certain temps, s'en sont
+retournés dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline
+militaire, et convaincus de la supériorité des mousquets sur les
+lances et les bâtons. Ils out persuadé à leurs concitoyens de former
+un régiment sur le modèle égyptien. De vieux mousquets ont été
+achetés, et le cheik Jumma a eu la gloire de créer pendant son règne
+le premier régiment ou plutôt le _Jumma_ lui-même.
+
+Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ
+une centaine de nègres grimaçants, à la tête laineuse et au nez
+aplati, marchaient autour d'une espèce de champ de Mars, en défilé
+indien, c'est-à-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se
+formèrent en ligne; mais ils n'étaient pas encore bien familiarisés
+avec les paroles de commandement: Demi-tour à droite, demi-tour à
+gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se
+déployait une rangée de dents allant d'une oreille à l'autre. Aussi
+le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien
+n'était impossible. On n'eut pas plus tôt crié: _«En place, repos!»_
+que les spectateurs s'élancèrent pour admirer de plus près et
+féliciter les futurs héros de Metemma.
+
+Le cheik Jumma est un vilain spécimen d'une vilaine race; il avait
+alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ridé
+très-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un
+nez si aplati, qu'on se demandait parfois si réellement il en avait
+un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'année
+à porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou à son autre
+maître, le pacha de Kartoum. Peu de jours après notre arrivée à
+Metemma, il arriva lui-même d'Abyssinie et nous fit une visite de
+politesse, accompagné d'une suite de serviteurs bigarrés et hurlants.
+Nous lui rendîmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut
+très-malhonnête, pour ne pas dire grossier.
+
+Pendant notre séjour, nous assistâmes à la grande fête annuelle de
+la réélection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries
+débouchèrent de toutes les directions, armés de bâtons ou de lances,
+quelques-uns sur des montures, la plupart à pied, tous criant et
+hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que,
+même avant d'avoir aperçu la poussière soulevée par une nouvelle bande
+d'arrivants, les oreilles étaient assourdies parleurs clameurs. Chaque
+guerrier takrurie, c'est-à-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter
+un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilège
+un dollar. Le droit de voter est acquis dès l'instant où l'on compte
+l'argent, et c'est l'argent qui décide du sort du gouverneur. Le cheik
+réélu (car, à la fête à laquelle nous assistâmes, l'ancien cheik fut
+réélu) avait tué des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et
+surtout il avait donné d'immenses jarres de merissa (espèce de bière
+aigre généralement estimée). Ce fut ainsi qu'il fêta pendant deux
+jours le corps entier des électeurs. Il serait difficile de dire
+lequel y est du sien, de l'électeur ou du cheik. Il va sans dire que
+chaque Takrurie mange et boit la valeur entière de son dollar. Il est
+satisfait d'avoir payé ... et ne désire qu'une chose: en avoir pour
+son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblème
+de la royauté, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que
+dure l'interrègne); mais les vaches ne sont pas plutôt abattues et le
+merissa versé à la ronde par des jeunes filles au teint d'ébène ou par
+les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore
+entendre, jusqu'à ce qu'il dégénère en un concert hurlant de deux
+mille nègres complétement ivres.
+
+Le matin suivant, l'assemblée entière se trouva réunie, _par ordre
+supérieur_, sur un terrain situé aux environs de la ville. Les
+guerriers, disposés en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma,
+qui les harangua en ces mots: «Nous sommes un peuple fort et puissant,
+qui n'a pas son égal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et
+de la lance.» De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance
+par l'adoption des armes à feu, la force réelle des Turcs. Il était
+parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armés, jetterait
+la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une
+_razia_ en Abyssinie et dit: «Nous prendrons les vaches, les esclaves,
+les chevaux et les mules, et en même temps nous réjouirons le coeur
+de notre maître, le grand Théodoros, en pillant son ennemi,
+Tisso-Gobazé!» Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de
+la foule excitée apprirent au vieux cheik que sa proposition était
+acceptée. Ces bandes partirent l'après-midi de ce même jour pour leur
+expédition, et ils durent surprendre quelque paisible province,
+car ils retournèrent au bout de peu de jours, chassant devant eux
+plusieurs centaines de têtes de bétail.
+
+Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est très-malsain. Les
+maladies principales sont la fièvre continue ou intermittente, la
+diarrhée et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui
+résiste bien à l'influence nuisible du climat, mais non pas les
+Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient sûrs de mourir dès
+les premiers mois qu'ils passeraient dans ces régions basses et
+infectées; les seconds probablement verraient leur santé ébranlée
+considérablement, mais résisteraient une ou deux saisons. Pendant
+notre séjour, j'ai été plusieurs fois appelé comme médecin. C'étaient,
+pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent
+généralement soulagées par des applications de teinture d'iode et par
+l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de
+potassium. Les diarrhées chroniques cédaient promptement à quelques
+doses d'huile de castor, accompagnée d'opium et d'acide tannique. Les
+dyssenteries aiguës et chroniques, je les traitais par l'ipécacuanha,
+accompagné d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et
+l'héritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie
+chronique; et bien que par mes soins il eût entièrement recouvré la
+santé, cependant son ingrat de père ne pensa jamais à moi pendant
+tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des
+tumeurs glanduleuses, peuvent être rangées aussi parmi les maladies
+régnantes.
+
+Les Takruries n'ont aucune connaissance de la médecine: les charmes
+sont, dans ce pays, le grand remède, comme dans tout le Soudan. Ils
+cherchent toujours à se garder des mauvais coups d'oeil et à se
+préserver des mauvais esprits et des génies; c'est pour cette raison
+que tous les individus, voire même les bêtes, mules, chevaux, bétail
+de toute espèce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute
+grandeur.
+
+Le lendemain de notre arrivée à Metemma, nous envoyâmes deux messagers
+porteurs d'une lettre à l'empereur Théodoros, pour l'informer que nous
+venions d'arriver à Metemma, le lieu qu'il nous avait désigné, et que
+nous n'attendions que son bon plaisir pour nous présenter devant lui.
+Nous craignions que ce mobile despote n'eût changé d'intention, et
+qu'il ne nous laissât un temps illimité dans ce pays malsain du
+Galabat. Un mois s'était à peine écoulé, et nous commencions à nous
+désespérer, lorsqu'à notre grande joie, le 25 décembre 1865, les
+envoyés que nous avions expédiés à notre arrivée, ainsi que ceux que
+nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route,
+revinrent nous apportant une lettre de Sa Majesté, polie et pleine
+de courtoisie. Il était aussi enjoint, par le même message, au cheik
+Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'à
+Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte
+accompagnée de quelques officiers de Théodoros, qui devaient se
+charger des arrangements à prendre pour transporter nos bagages au
+camp impérial.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
+Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
+de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la
+lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa
+Majesté à travers Metcha.--Sa conversation en route.
+
+Fatigués de Metemma, et soupirant après le moment où nous franchirions
+celte haute chaîne qui avait été un si formidable rempart à nos
+espérances et à nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fîmes
+nos préparatifs de départ, qui cependant fut retardé de quelques
+jours, à cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa
+dernière réélection, semblait prendre très-froidement les ordres qu'il
+avait reçus, et si nous n'eussions pas été plus pressés de pénétrer
+dans l'antre du tigre qu'il ne l'était lui de condescendre à ses
+désirs, nous fussions restés probablement bien des jours encore à la
+cour du cheik nègre. A force de demandes polies, de promesses, de
+menaces, le nombre de chameaux demandés nous fut à la fin fourni,
+et dans l'après-midi du 28 décembre 1865, nous passâmes le Rubicon
+éthiopien et fîmes halte pour la première fois sur la terre
+d'Ethiopie. Dans la matinée du 30, nous arrivâmes à Wochnee et nous
+plantâmes nos tentes sous quelques sycomores à peu de distance du
+village. Ainsi, notre première station en Abyssinie se fît au milieu
+de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondulé,
+s'élevait comme les vagues de la mer après un orage, tout couvert
+d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus
+irrégulier et plus accidenté, et nous dûmes traverser plusieurs ravins
+au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline.
+Petit à petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus
+escarpées, l'herbe de haute et verte qu'elle était devint courte et
+sèche; les sycomores, les cèdres et les grands arbres pour charpente
+commencèrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee,
+notre route se transformait en une succession de montées et de
+descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantôt dégringolant
+dans de profonds ravins, tantôt grimpant les côtes les plus
+perpendiculaires de la première chaîne de montagnes de l'Abyssinie.
+
+A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les
+chameliers, ayant déchargé leurs chameaux, allaient partir, lorsque
+arriva un des serviteurs des officiers envoyés par Sa Majesté pour
+nous recevoir. Il nous présenta les salutations de son maître, qui
+n'avait pu se présenter à nous étant occupé à chercher les porteurs de
+nos bagages; il nous engagea en même temps à garder nos chameaux pour
+la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette
+contrée.
+
+Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les
+chameliers. Ceux-ci refusèrent d'aller plus loin et après qu'ils se
+furent consultés, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le
+gouverneur et le serviteur de l'officier, s'étant entendus, après que
+les chameliers furent partis, allèrent au village voisin où se tenait
+un marché et y raccolèrent un certain nombre de soldats et de paysans.
+Puis, lorsque les chameliers traversèrent le village, à un signal
+donné, la bande entière fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux.
+Je suis fâché de l'avouer à la honte des Arabes et des Takruries, ces
+derniers, quoique bien armés, n'essayèrent même pas de résister, mais
+au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la
+crainte de perdre leurs bêtes de somme fit que leurs possesseurs
+revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux
+pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers
+ainsi qu'une vache à partager entre eux, moyennant quoi la paix et la
+bonne harmonie furent rétablies. Une couple d'heures plus tard, nous
+arrivions à Balwaha. Je compris alors les difficultés suscitées par
+les chameliers; réellement la route était trop mauvaise pour des
+chameaux: il fallait gravir deux montagnes élevées et très-escarpées
+et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et
+compactes.
+
+A Balwaha, nous campâmes dans un petit enclos naturel formé de
+magnifiques arbres au feuillage épais. Trois jours après notre
+arrivée, deux des officiers envoyés par Théodoros firent leur
+apparition; mais ils n'amenaient aucune bête avec eux. Nous étions
+arrivés malheureusement le dernier jour de la grande fête qui précède
+la Noël et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre
+patience jusqu'à ce que la fête fût passée.
+
+Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent réunis, mais la
+confusion était si grande, que nous ne pûmes partir que le lendemain
+et même ce jour-là nous ne fîmes qu'une très-courte étape d'environ
+quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut
+laissée derrière, car cela aurait demandé un renfort de Tschelga plus
+considérable pendant notre voyage. Le 9, nous fîmes une plus grande
+étape et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit sur un plateau situé
+vis-à-vis le fort élevé de Zer-Amba.
+
+Nous étions là tout à fait dans la montagne, et nous devions souvent
+monter ou descendre des pentes escarpés, nous étonnant de la facilité
+avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et
+semblables à une muraille. Le 10, nous avions encore la même route
+qui devenait de plus en plus mauvaise à mesure que nous avancions.
+Et lorsque nous eûmes fait l'ascension du pic le plus escarpé qui
+rejoignait le plateau abyssinien et que nous pûmes admirer la belle
+vue qui s'étendait à nos pieds, nous nous réjouîmes de grand coeur
+comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fîmes halte
+à quelques milles du marché de la ville de Tschelga, à un endroit
+appelé Wali-Dabba. Là, nous eûmes à échanger nos bêtes de somme et,
+par conséquent, nous dûmes attendre plusieurs jours jusqu'à ce que
+de nouvelles bêtes fussent arrivées ou que nous eussions fait un peu
+d'ordre. Dès cet instant, mes tracasseries commencèrent.
+
+A toute heure du jour, j'étais entouré d'une foule importune de tout
+âge et de tout sexe, affligée de tous les maux dont notre chair a
+hérité. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un
+instant notre camp avec mon fusil, pour aller à la recherche de
+quelque gibier; j'étais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route,
+à chaque halte de Wali-Dabba au camp de Théodoros dans le Damot, du
+lever du soleil à son coucher, je n'entendais pas autre chose que le
+cri incessant: «_Abiet, Abiet, medanite, medanite._»[20] Je faisais
+tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs
+heures ceux qui avaient besoin de remèdes. Mais cela ne contentait pas
+la majorité composée de syphilitiques, de lépreux, ou bien de ceux qui
+souffraient d'éléphantiasis, d'épilepsie, de scrofules, ou bien encore
+de malheureux qui avaient été mutilés par les cruels Gallas. Jour
+après jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient
+pu être admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de
+médecine surprenante du _hakeem_ s'ouvrirait pour eux. De nouveaux
+malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques guérisons de cas
+ordinaires de maladies, que j'avais pu opérer, répandirent ma renommée
+de tous côtés, elle arriva même jusqu'à mes compatriotes à Magdala.
+Ils entendirent parler d'un _hakeem_ anglais, qui était arrivé et qui
+pouvait rompre les os et les remettre en place immédiatement, de telle
+sorte que les gens opérés se mettaient à marcher comme le paralytique
+des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable,
+et je fus obligé de tenir ma tente fermée toute la journée; quand
+je la laissais ouverte, j'étais entouré d'une foule curieuse. Les
+officiers de l'escorte furent obligés de placer une garde tout autour
+de ma tente, ne permettant d'approcher qu'à leurs parents ou à leurs
+amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote était
+moins grande que l'amour de la vie et de la santé; et ces cas étaient
+innombrables.
+
+Le 13 janvier, nous commençâmes notre voyage pour nous rendre au
+camp de l'empereur; nous traversâmes successivement les provinces de
+Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandigé, l'Atchefur,
+l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana à notre gauche. Les
+trois premières provinces avaient encouru la colère de Théodoros,
+quelques années auparavant; tous les villages avaient été brûlés, les
+récoltes détruites, et la plupart des habitants étaient morts de
+faim; ceux qui restèrent furent incorporés dans l'armée impériale.
+Quelques-uns revenaient en ce moment à leurs habitations renversées,
+après avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au
+bout de trois ans, s'était lassé, et avait permis à ceux qui erraient
+dans les provinces éloignées, abandonnés et sans asile, de retourner
+au pays de leurs pères. De tous côtés, au milieu des ruines de ces
+villages autrefois en pleine prospérité, on voyait passer des paysans
+presque nus et à demi affamés, devant de petites huttes sur les
+cendres des habitations de leurs ancêtres, sur la terre qu'ils se
+préparaient à cultiver de nouveau. Hélas! ils ne savaient pas que
+cette même main impitoyable allait s'étendre de nouveau sur eux.
+L'Atchefur avait aussi été ravagé à la même époque; mais leur _crime_
+n'ayant pas été aussi grand, _le père de son peuple_ s'était contenté
+de les dépouiller de leurs propriétés, sans faire appel à l'incendie
+pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et
+bien bâtis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent être rangés parmi
+les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et
+misérable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils
+s'attendent toujours, à quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que
+juste la portion du sol capable de fournir à leurs premiers besoins.
+
+Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur auprès de l'empereur: il
+ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au même, il ne fit jamais un
+_séjour amical prolongé_ dans cette région. Les riches et abondantes
+moissons déjà prêtes pour la faucille, les nombreux troupeaux de
+bétail paissant les prairies parsemées de fleurs, les villages vastes
+et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que
+l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants,
+si leur riche et fertile sol n'était pas dévasté par des destructions
+inutiles, et si les habitants eux-mêmes n'étaient pas réduits par la
+guerre et l'effusion du sang, à périr de misère et de faim.
+
+Le camp de Théodoros était alors dans le Damot; il avait déjà tant
+brûlé, pillé et ravage à coeur joie qu'il n'y avait rien d'étonnant
+à ce que de la province d'Agau jusqu'à son camp nous n'eussions pas
+rencontré un être humain, à part notre escorte; pas une belle tête de
+bétail; pas un hameau souriant: c'était un contraste saisissant avec
+cet heureux Agau, que «saint Michel protège.»
+
+Le 25 janvier fut notre dernière journée de voyage. Nous avions passé
+la nuit précédente à une distance très-rapprochée du camp impérial.
+La tente noire et blanche de Théodoros, plantée sur le sommet d'une
+colline conique, se montrait dans toute sa fierté et contrastait avec
+le reste du camp comme la clarté du soleil levant avec les ténèbres
+des bas-fonds. Un murmure faible et éloigné, tel que celui qu'on
+entend à l'approche d'une grande cité, arrivait jusqu'à nous, porté
+par la douce brise du soir; et la fumée qui s'élevait autour de la
+noire colline, couronnée par ces tentes silencieuses, devait nous
+convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du
+despote africain, mais encore que nous étions déjà au milieu de ses
+armées innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expédiait
+messager sur messager; nous dûmes nous arrêter plusieurs fois, puis
+nous remettre en marche, puis nous arrêter de nouveau; enfin le chef
+de l'escorte vint nous avertir qu'il était temps de nous habiller.
+En conséquence, on éleva une petite tente, sous laquelle nous nous
+abritâmes pour passer nos uniformes. Après quoi, nous nous remîmes à
+monter; nous avions à peine parcouru une centaine de mètres, que tout
+à coup, à un coude de la route, nous nous trouvâmes en face d'une de
+ces scènes orientales qui rappela à notre mémoire les jours de Lobo et
+de Bruce.
+
+Une haute colline boisée, située juste en face de celle où se
+déployait la tente impériale, était couverte jusqu'à son extrême
+sommet par les fusiliers et les lanciers de Théodoros, tous en habits
+de fête; ils étaient vêtus de chemises de soie aux riches couleurs,
+tandis que le _lamb_[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs épaules;
+l'acier brillant de leurs lances miroitait à l'éclat du soleil en
+son méridien qui lançait ses rayons à travers le noir feuillage des
+cèdres. Dans la vallée, entre les deux collines, se tenait un corps de
+cavalerie d'environ 10,000 hommes, formés sur deux rangs, au milieu
+desquels nous avancions. A notre droite, vêtus de magnifiques
+vêtements, portant des boucliers d'argent, montés sur des chevaux
+ornés de brides richement plaquées, se tenaient le corps entier
+des officiers de l'armée de Sa Majesté, les gens de sa maison, les
+gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'élégantes
+montures; la plupart étaient assis sur le fier animal à l'oeil de feu,
+originaire des plateaux de l'Yedjow et des chaînes du Shoa. A notre
+gauche était la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son
+aristocratique vis-à-vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans
+leur allure, étaient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous
+vîmes leurs rangs bardés de fer, nous comprîmes de quelle terreur
+devaient être saisis ces pauvres paysans dispersés, lorsque Théodoros,
+à la tête de ses impitoyables compagnons si bien équipés et si bien
+armés, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant
+qu'on eût pu soupçonner sa présence, il était arrivé, avait tout
+ravagé et était reparti.
+
+Au centre opposé se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se
+distinguait de tous par ses manières comme il faut et par la grande
+simplicité de sa mise. Nu-tête, ceint du shama, en signe de respect,
+il nous délivra le message impérial de bienvenue, qui fut traduit en
+arabe par Samuel, demeuré près de lui, et dont les traits finement
+découpés et le maintien intelligent, démontraient sa supériorité sur
+les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous
+nous mîmes de nouveau en route, nous avançant toujours vers la tente
+impériale, précédés des hauts fonctionnaires à cheval et suivis par
+la cavalerie. Arrivés au pied de la colline, nous descendîmes de nos
+montures, et l'on nous conduisit à une petite tente en flanelle rouge,
+dressée pour notre réception sur la pente même de l'élévation.
+Nous nous arrêtâmes là quelques instants pour partager une légère
+collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que
+l'empereur était prêt à nous recevoir. Nous montâmes la colline à
+pied, escortés par Samuel et plusieurs officiers de la maison de
+l'empereur. Aussitôt que nous atteignîmes le sommet du petit plateau,
+un officier vint nous réitérer les salutations et les compliments de
+Sa Majesté. Nous avancions lentement à travers de magnifiques tentes
+en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui, à un
+signal donné, nous saluèrent par une salve de coups de fusil pas mal
+réussie, vu leur ignorance dans cette science.
+
+Arrivés à l'entrée de sa tente, l'empereur nous fit demander encore
+des nouvelles de notre santé. Ayant répondu avec tout le respect qui
+lui était dû à son message poli, nous nous avançâmes jusqu'à son
+trône, et lui remîmes en main la lettre de Sa Majesté la reine
+d'Angleterre. L'empereur la reçut très-poliment et nous invita à nous
+asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Théodoros était
+assis sur un alga, enveloppé jusqu'aux yeux par le shama, signe de
+grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et à sa gauche se
+tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vêtements de
+soie riches et éclatants, et devant lui veillait un de ses affidés
+intimes, tenant dans chaque main un pistolet double chargé. le roi se
+plaignit des prisonniers européens, regrettant que, par leur conduite,
+ils eussent rompu la première amitié qui existait entre les deux
+nations. Il était heureux de nous voir, et il espérait que tout
+s'arrangerait. Après quelques compliments échangés, et sous le
+prétexte que nous étions fatigués, venant de si loin, il nous fut
+permis de nous retirer.
+
+La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les
+propres mains de Sa Majesté abyssinienne, était en anglais, et aucune
+traduction n'y avait été ajoutée. Sa Majesté n'en avait pas rompu le
+sceau devant nous, probablement à cause de ses premiers officiers, car
+il n'aurait pas aimé qu'ils fussent témoins de son désappointement,
+si la lettre n'était pas selon ses désirs. Dès que nous fûmes rentrés
+dans nos tentes, la lettre nous fut renvoyée pour être traduite; mais
+comme nous n'avions avec nous aucun Européen qui connût la langue du
+pays, elle fut d'abord remise à M. Rassam, qui la traduisit en arabe
+à Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est à
+regretter qu'aucun des Européens fixés dans la contrée et habitués
+à parler cette langue ne nous ait accompagnés, pour interpréter ce
+document important devant Sa Majesté, car je crois que non-seulement
+la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu'à certains
+égards elle était incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple,
+fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur
+le succès de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la
+position de Théodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait été insérée
+dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise
+s'exprimait ainsi: «Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne
+receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez
+un entier crédit à tout ce qu'il vous dira de notre part.» Cette
+phrase avait été ainsi traduite: «Il fera pour vous tout ce que vous
+exigerez;» ou par d'autres mots ayant le même sens. Sa Majesté fut
+très-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire à la
+lettre de la reine, et il donna à entendre qu'avant peu de temps les
+captifs seraient relâchés.
+
+Le matin suivant, Théodoros nous envoya prendre. Il n'avait auprès
+de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait à l'entrée de sa tente,
+gracieusement penché sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa
+tente, et là, devant nous, il dicta à son secrétaire Samuel, en
+présence de Ras-Engeddah et de notre interprète, une lettre à la
+reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais
+l'intention d'expédier.
+
+Dans l'après-midi, nous eûmes l'honneur d'une autre entrevue à l'effet
+de lui offrir les présents que nous lui avions apportés. Il nous
+demanda aussitôt si les cadeaux lui étaient faits au nom de la reine
+ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'était au nom de la reine
+qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que
+ce n'était pas à cause de leur valeur, mais comme témoignage d'une
+puissance amie qui renouait des relations qu'il était très-heureux
+de reconnaître. Parmi les présents offerts se trouvait une glace. M.
+Rassam, en la lui présentant, lui dit que Sa Majesté Britannique avait
+eu l'intention de l'offrir à la reine. L'empereur l'examina avec
+gravité et répondit tranquillement qu'il n'avait pas été heureux dans
+sa vie conjugale, mais qu'il était sur le point de prendre une autre
+femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientôt après
+notre arrivée, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous
+furent envoyés en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de
+voyage fûmes approvisionnés par la cuisine impériale.
+
+Sa Majesté nous accompagna une partie du chemin conduisant à la mer de
+Tana, Kourata nous avant été désigné comme le lieu de notre résidence,
+jusqu'à l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de
+marche, nous restâmes en arrière, à cause de nos bagages, et nous
+fîmes l'expérience de ce que c'est que de voyager avec une armée
+abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tête avec le roi; les hommes
+du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les
+approvisionnements, marchaient lentement derrière nous. Il est
+impossible de se faire une idée du bruit et de la confusion qui
+régnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera à gué quelque petite
+rivière, ou lorsque la route était coupée par une pente taillée dans
+le roc nu. Des milliers de gens entassés poussaient, criaient, et l'on
+aurait fait de vains efforts pour pénétrer dans cette masse vivante.
+Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les bêtes de somme
+s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours
+plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois,
+désespérant de voir l'ordre se rétablir après des heures d'attente,
+nous allions à la recherche d'une autre route ou d'un gué où le
+bruit et la foule étaient moindres. Ce n'était que bien tard dans
+l'après-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous
+avions passé la journée entière à parcourir l'espace que l'empereur
+avait franchi dans une heure et demie. Théodoros ayant eu connaissance
+des inconvénients que nous avions eus en faisant transporter ainsi
+nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets
+légers et de marcher avec lui en tête de l'armée. Pendant les quelques
+jours qu'il nous accompagna, nous ne fournîmes que de courtes étapes,
+tout au plus dix milles par jour. Théodoros voyageait avec nous pour
+plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin
+par la mer de Tana, et comme le pays était entièrement dépeuplé, il
+fut obligé de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas
+cependant pillé cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais
+la moisson, prête pour la faucille, était debout, et sur un signe de
+l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande
+partie de ses soldats étaient ainsi occupés (le sabre, dans cette
+circonstance, fut employé comme un instrument de paix), le roi et sa
+cavalerie quittèrent le camp, et bientôt après la fumée qui s'éleva de
+tous côtés dénonça leur cruelle mission.
+
+Quelques-uns des incidents qui se passèrent pendant notre commun
+voyage avec Théodoros, méritent d'être racontés, car ils peignent son
+caractère et la nature de son amitié. Le second jour de notre voyage
+avec Sa Majesté, le 1er février, nous dûmes traverser le Nil Bleu,
+non loin de sa source; les bords en étaient glissants et escarpés, le
+tumulte était à son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants
+eussent été inévitablement noyés ou tués, si Théodoros n'avait envoyé
+quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage
+au moyen de leurs épées, tandis qu'il restait là jusqu'à ce que le
+dernier des hommes de son camp eût traversé. Lorsque nous arrivâmes,
+Sa Majesté nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures.
+Nous traversâmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment où nous
+atteignîmes le bord opposé, nous mîmes pied à terre et grimpâmes sur
+le tertre où se tenait Sa Majesté. Le sentier était si rapide et si
+glissant que M. Rassam, qui marchait en tête, eut quelque difficulté
+à atteindre le sommet; Théodoros voyant cela, s'avança, lui prit la
+main, et lui dit en arabe: «Ayez bon courage, n'ayez pas peur.»
+
+Le jour suivant, pendant la marche, Théodoros envoya Samuel, tantôt en
+avant, tantôt en arrière pour nous poser diverses questions, telles
+que: «Les Américains sont-ils en guerre?--Combien d'hommes ont été
+tués?--Combien de soldats avaient-ils?--Les Anglais se battent-ils
+avec les Achantis?--Ont-ils fait leur conquête?--Leur contrée est-elle
+malsaine?--Ressemble-t-elle à ce pays?--Pourquoi le roi de Dahomey
+met-il à mort ses sujets?--Quelle est sa religion?» Puis il nous fit
+faire ses excuses de ne nous avoir pas répondu plus tôt. Il avait eu
+des désagréments, nous dit-il, avec tous les Européens qui avaient
+pénétré dans son pays. Personne n'avait été bon comme Bell et Plowden,
+et il aurait aimé de savoir si l'Anglais qui avait abordé à Massowah
+était comme ces derniers. Sa bonhomie était telle qu'il avait supposé
+qu'il était bon, et à cause de cela, il avait décidé de le faire
+venir.
+
+Le 4, il nous envoya prendre encore. Il était seul, assis en plein
+air. Il nous fit asseoir sur un tapis près de lui, et nous parla
+longuement de sa vie passée. Il nous dit comment il se conduisait avec
+les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut;
+s'ils refusaient, il y allait lui-même et ravageait leur pays. Au
+troisième refus, pour employer ses propres paroles: «il envoyait leurs
+corps au sépulcre et leurs âmes en enfer.» Il nous dit aussi que Bell
+lui avait beaucoup parlé de la reine d'Angleterre, et que plusieurs
+fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout était
+même prêt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea
+en ennemi son premier ami. Il avait ordonné, nous dit-il, que des
+présents nous fussent offerts pour nous montrer sa considération, car
+il n'avait rien avec lui qui fût digne de nous être présenté; il avait
+eu du plaisir à nous voir et nous considérait comme trois frères.
+L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congédia, il nous informa
+que le jour suivant, il nous enverrait à Kourata pour y attendre
+l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Bientôt après être arrivés
+dans notre tente, M. Rassam reçut un billet poli qui l'informait qu'il
+recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui
+semblerait, mais toujours d'_une manière agréable au Seigneur_. Un
+message verbal me fut aussi envoyé pour savoir si je ne connaissais
+pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je répondis, d'après
+l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession
+de médecin.
+
+
+Notes:
+
+[19] De Kassalu à Kédaref, ou compte environ 120 milles.
+
+[20] Seigneur, seigneur, médecine, médecine.
+
+[21] Manteau de forme particulière en fourrure ou en velours.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
+navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les
+gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
+portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur à
+Zagé.--Les flatteries précèdent la violence.
+
+Le 6 février, Théodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le
+vîmes pas, mais avant notre départ, il nous fit remettre une lettre
+pour nous informer que, aussitôt que les prisonniers nous auraient
+rejoints, il ferait les démarches nécessaires pour que notre sortie du
+pays se fit avec _honneur et satisfaction_. L'officier qui avait reçu
+l'ordre d'aller à Magdala, afin de délivrer les captifs et de nous les
+amener, faisait partie de notre escorte; nous étions porteurs d'une
+humble apologie de Théodoros à notre reine; tout nous souriait; et,
+heureux au delà de toute expression par l'apparence du succès complet
+de notre mission, nous nous rappelions nos démarches d'un coeur léger
+et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans
+l'après-midi du 10 février, nous campâmes sur les bords de la mer de
+Tana, grand lac aux eaux fraîches et réservoir du Nil Bleu. Le fleuve
+fait son entrée par l'extrémité sud-ouest du lac, et en sort par
+son extrémité sud-est, les deux bras n'étant séparés que par le
+promontoire de Zagé.
+
+Le terrain sur lequel nous établîmes notre camp n'était pas loin de
+Kanoa, joli village dans le district de Wandigé; Kourata étant tout
+à fait à l'opposé, au nord-nord-est. Nous dûmes attendre plusieurs
+jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages
+et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout à fait
+primitif, sont faits d'une espèce de jonc, le papyrus des anciens. Les
+joncs sont liés ensemble, de façon à former une surface d'environ
+six pieds de largeur et de dix à vingt pieds de longueur. Les deux
+extrémités sont alors pliées en rouleau et serrées ensemble. Les
+passagers et le batelier sont assis sur un grand carré de joncs en
+faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en
+place par la cage extérieure, dont les extrémités pointues servent à
+avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas
+exact; ils sont pleins d'eau ou à peu près, comme un morceau de liège
+à demi submergé; leur flottaison est simplement une question de
+gravité spécifique. La manière employée pour faire avancer les
+bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont
+assis en avant et un autre en arrière. Ils se servent de longs bâtons,
+au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de
+gauche; à chaque coup, ils font jaillir l'écume, comme une douche par
+devant et par derrière, et le malheureux passager, qui auparavant a
+été ses bas et ses souliers, et relevé ses pantalons, trouve bientôt
+qu'il aurait été plus sage d'adopter un costume plus simple encore,
+et de suivre l'exemple des bateliers, à peu près nus.
+
+La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail à ses
+habitants et il ne leur faut pas des années pour construire une
+flotte; deux jours après notre arrivée, cinquante nouveaux bateaux
+avaient été lancés et plusieurs centaines avaient déjà fait la
+traversée de Zagé à l'île de Dek.
+
+Les quelques jours que nous passâmes sur les bords de la mer de Tana,
+peuvent être comptés parmi les plus heureux que nous ayons passés dans
+ce pays. Samuel, devenu noire _balderaba_ (interprète) et le chef de
+notre escorte, ne permettait pas à la foule d'envahir ma tente. Comme
+c'était un homme intelligent, et que ses parents et ses amis étaient
+moins nombreux que ceux de ses prédécesseurs, il ne laissait pénétrer
+que ceux auxquels une petite médecine devait suffire, ou ceux qu'il
+était forcé d'introduire; car en refusant à un petit chef ou à un
+homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se
+serait fait de sérieux ennemis. C'était ainsi une récréation au lieu
+d'une fatigue, que l'étude des maladies du pays, chose impossible
+auparavant, lorsque je ne pouvais me défendre contre l'importunité de
+la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de
+mon temps à la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards,
+les oies, etc., se montraient en abondance, et ils étaient si peu
+farouches que les survivants ne s'éloignaient jamais, au contraire,
+ils continuaient à se baigner, à chercher leur nourriture ou à lisser
+leurs brillantes plumes, malgré le voisinage des corps morts de leurs
+compagnons.
+
+Dans la matinée du 16, nous partîmes pour Dek, l'île la plus grande et
+la plus importante du lac de Tana; elle est située environ à mi-chemin
+de Kourata, notre futur lieu de résidence. Nous avions environ six
+heures de douches à supporter, notre marche étant de deux noeuds et
+demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle île;
+c'est un grand rocher plat et volcanique, entouré de petites collines
+formant plusieurs îles et faisant l'effet d'une couronne de perles.
+L'île entière est bien boisée, couverte d'une végétation puissante,
+peuplée de villages nombreux et prospères, et fiers de posséder quatre
+vieilles églises visitées des pèlerins et but de leurs dévotions. Nous
+passâmes la nuit au centre même de cette île si pittoresque, l'idéal
+d'une habitation terrestre. Hélas! peu de temps après nous apprîmes
+que le passage des hommes blancs avait été la cause de bien des
+larmes et d'une grande détresse pour les habitants arcadiens de cette
+paisible contrée! Ces populations reçurent l'ordre de nous fournir
+10,000 dollars. Les chefs, désespérés de l'impossibilité de lever une
+somme si considérable, firent un puissant appel à tous leurs amis et
+voisins, leur dépeignant sous de vives couleurs la colère du despote
+lorsqu’il apprendrait que ses ordres n'avaient pas été exécutés,
+et leur montrant en même temps le désert succédant à ces riches et
+heureuses campagnes. L'éloquence des uns, la menace des autres eurent
+un plein succès. Toutes les économies de l'année furent apportées au
+gouverneur; les anneaux et les chaînes d'argent, la dot et la fortune
+de maintes jeunes filles, furent ajoutées au shama nouvellement tissé
+par la matrone: tous furent réduits à la misère et tremblaient encore;
+et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces
+biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de
+leurs chagrins, ces pauvres blancs étrangers, cause innocente de leurs
+malheurs!
+
+Le lendemain matin, nous partîmes pour Kourata: la distance et les
+désagréments furent les mêmes que dans le voyage de la veille. De
+retour sur la terre ferme, nous saluâmes avec délices la fin de notre
+courte traversée. Nous fûmes reçus sur le rivage par le clergé, qui
+avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue
+avec toutes les pompes dues à la royauté: tel avait été l'ordre
+impérial. Deux des plus riches marchands de l'île nous réclamèrent
+comme leurs hôtes, au nom de leur royal maître; et montés sur de
+magnifiques mules, nous grimpâmes la colline sur laquelle est bâtie
+Kourata; le privilège de parcourir à cheval les rues sacrées ayant été
+accordé aux hôtes honorables du souverain du pays.
+
+Kourata est, après Gondar, la plus importante et la plus riche cité de
+l'Abyssinie; c'est une ville de prêtres et de marchands, élevée sur
+le penchant d'une colline baignée par les eaux de la mer de Tana.
+Plusieurs de ses maisons sont bâties en pierre, et la plupart étaient
+bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-là dans la contrée.
+L'église, érigée par la reine de Socinius, est considérée comme
+tellement sainte que la ville entière est sacrée, et que nul homme, à
+l'exception des évêques et de l'empereur, n'est autorisé à parcourir à
+cheval ses ruelles étroites et sombres. Il est impossible d'apercevoir
+la ville de la mer, les cèdres et les sycomores la voilent
+complétement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu,
+légitime orgueil des habitants. La colline tout entière d'ailleurs est
+couverte d'une telle végétation, qu'à une certaine distance, le pays
+ressemble plutôt à une forêt du Nouveau Monde, vierge de tout contact
+humain, qu'à la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au marché de
+l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous résidâmes dans
+l'intérieur de la ville, où plusieurs maisons avaient été mises à
+notre disposition; mais d'innombrables hôtes survinrent, je veux
+parler des légions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chassèrent
+bientôt. Nous obtînmes la permission de planter nos tentes sur les
+bords de la mer, sur une portion de terrain très-agréable, située à
+quelques mètres seulement de la ville, et où nous jouissions du double
+luxe de la fraîcheur de l'air et de l'abondance de l'eau.
+
+Quelques jours après notre arrivée à Kourata, nous fûmes rejoints
+par les _gens de Gaffat_. L'empereur leur avait écrit de venir et de
+rester avec nous pendant tout notre séjour, craignant, disait-il, que
+l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce
+pays si loin de nos concitoyens. Conformément aux instructions
+qu'ils avaient reçues, en arrivant près de notre campement, ils nous
+informèrent de leur arrivée et nous firent demander l'autorisation de
+se présenter devant nous. Je n'ai jamais été aussi surpris qu'à la vue
+de ces Européens vêtus des habits de fête des Abyssiniens: une chemise
+de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de même étoffe, le
+shama drapé sur leur épaule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart
+la tête découverte. Ils étaient depuis si longtemps en Abyssinie, que
+je ne doute pas qu'ils ne se considérassent comme très-bien mis; et si
+nous ne les admirâmes pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils
+s'établirent à peu de distance de notre campement. Au bout de deux
+jours arrivèrent leurs femmes et leurs enfants, et après quelques
+instants d'intimité, nous nous aperçûmes que parmi eux se trouvaient
+plusieurs hommes savants et bien élevés, et que ce n'étaient point des
+compagnons à dédaigner dans un pays si éloigné.
+
+Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et
+dans les chaînes, arrivèrent enfin. Nous préparâmes des tentes pour
+ceux qui n'en avaient pas et ils restèrent dans notre campement. Tous,
+plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu
+à supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous
+tâchâmes de les réjouir en parlant de notre prompt retour en Europe,
+regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M.
+Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il fût convenable, à
+cause du caractère soupçonneux de Théodoros, de paraître trop intimes
+avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et
+de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de
+l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient à construire
+des bateaux pour Théodoros, et ils étaient inquiets et anxieux chaque
+fois qu'un messager arrivait du camp impérial.
+
+Théodoros, après avoir pille la Metcha, fertile province située à
+l'extrémité sud du lac de Tana, détruisit la grande et populeuse ville
+de Zagé, et établit son camp sur une petite langue de terre joignant
+le promontoire de Zagé à la terre ferme. L'empereur était alors plein
+d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance,
+mit trente vaches à lait à notre disposition, nous fit parvenir de
+jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il écrivait une
+lettre pleine de courtoisie à M. Rassam. Tous nos interprètes, tous
+nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allèrent l'un après
+l'autre à Zagé, pour être investis de l'_ordre de la Chemise_. Au
+messager qui nous avait apporté la fausse nouvelle de l'élargissement
+du capitaine Cameron, il fit présent d'un _marguf_ ou shama brodé
+de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et réclama
+l'amitié de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine.
+Son premier stratagème avait parfaitement réussi puisqu'il nous avait
+fait venir jusqu'à lui. Lorsqu'un de nos interprètes, Omer-Ali,
+naturel de Massowah, alla à son tour pour être décoré, il trouva Sa
+Majesté assise près du rivage et faisant des cartouches. L'empereur
+lui dit: «Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne
+puis accoutumer mon esprit au départ de M. Stern et de M. Cameron;
+mais par égard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos
+maîtres parce qu'ils se sont toujours bien comportés, inclinant leurs
+têtes dans leurs mains aussitôt qu'ils s'approchaient de ma personne,
+pleins de respect pour moi en ma présence, tandis que M. Cameron avait
+l'habitude de se tirer les poils de la barbe à chaque instant.»
+
+Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer
+l'hésitation qui existait dans l'esprit de Théodoros au sujet des
+captifs. S'il eût été moins hésitant, ses bonnes qualités auraient pu
+prévaloir chez lui et il n'aurait pas donné le temps à des événements
+insignifiants de réveiller sa nature soupçonneuse.
+
+Théodoros, toujours préoccupé de passer pour un homme juste devant son
+peuple, témoigna le désir que les premiers captifs assistassent à
+une assemblée publique où nous nous rendrions ainsi que lui et ses
+soldats. Là ils reconnaîtraient qu'ils avaient eu tort, et ils
+imploreraient le pardon de Sa Majesté. On aurait ainsi une
+réconciliation publique et, après l'offre de quelques présents, il
+serait permis aux prisonniers de partir.
+
+Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne
+pas mettre en présence les prisonniers et Sa Majesté, de peur que la
+vue de ces derniers n'excitât de nouveau la colère du souverain. Tout
+paraissant marcher d'une façon tout à fait favorable, il crut prudent
+de faire son possible pour empêcher une rencontre entre les deux
+parties.
+
+Peu de temps après l'arrivée des prisonniers de Magdala, qui avaient
+été rejoints à Debra-Tabor par ceux qui étaient retenus là sur parole,
+Sa Majesté, à l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire
+paraître en sa présence comme elle en avait primitivement l'intention,
+fit appeler plusieurs de ses officiers, son secrétaire, etc., etc., à
+Kourata. Théodoros nous donna l'ordre également de nous rendre auprès
+de lui, afin d'avoir une séance publique où seraient lues certaines
+accusations contre les captifs, qui alors déclareraient s'ils étaient
+coupables ou si c'était l'empereur.
+
+Tous les captifs, les _gens de Gaffat_ et les officiers abyssiniens
+étant assemblés dans la tente de M. Rassam, l'officier impérial lut
+l'acte d'accusation. La première accusation était portée contre le
+capitaine Cameron. L'acte commençait par établir que M. Cameron
+s'étant présenté comme envoyé de la reine d'Angleterre, avait été reçu
+avec tout l'honneur et le respect dus à son rang, et que le meilleur
+accueil possible lui avait été fait. L'empereur avait accepté avec
+humilité les présents envoyés par la reine et d'après l'avis du
+docteur Cameron, qu'un échange de consuls entre les deux nations
+serait très-avantageux pour l'Abyssinie, Théodoros avait répondu ces
+propres paroles: «Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi;
+c'est très-bien.» Théodoros continuait en rapportant qu'il avait
+informé le consul que les Turcs étant ses ennemis, il le priait de
+protéger le message et les présents qu'il avait l'intention de faire
+parvenir à la reine d'Angleterre, à laquelle il avait envoyé une
+lettre d'amitié; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre à
+son adresse la lettre, l'avait envoyée aux Turcs qui haïssaient
+l'empereur, et devant lesquels il l'avait dénigré et insulté. De plus,
+au retour de M. Cameron, il lui avait demandé: «Où est la réponse à
+la lettre d'amitié que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait?» et
+celui-ci avait répondu: «Je ne sais pas!» Alors je lui dis, ajoutait
+Théodoros: «Vous n'êtes pas le serviteur de mon amie la reine
+d'Angleterre, ainsi que vous prétendiez l'être, et par la puissance de
+mon Créateur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier
+ces choses!»
+
+La seconde accusation était à l'adresse de M. Bardel; mais évidemment
+Théodoros était fatigué de son réquisitoire; car les accusations
+contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas spécifiées, quoique
+dans toute occasion il en ait référé plus tard à ses griefs contre
+eux. Ils furent englobés dans une même inculpation comme ayant agi en
+commun.
+
+«Les autres prisonniers m'ont trompé, poursuivait l'acte d'accusation;
+je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit être un bouclier
+pour son ami, et ils ne m'ont pas défendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas
+défendu? A cause de cela je leur ai ôté mon amitié.
+
+«Maintenant, par la puissance de Dieu, à cause de la reine, et du
+peuple britannique, et à cause de vous-mêmes, je leur rendrai mon
+amitié. Je désire que vous puissiez opérer entre nous une véritable
+réconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes
+excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai été trompé, je
+désire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant
+moi.»
+
+Après la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir
+s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il eût été absurde de
+leur part de ne pas reconnaître leurs erreurs et de ne pas demander
+pardon. Nous savions bien qu'ils étaient innocents, qu'on les
+calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient
+commises n'étaient pas à comparer aux souffrances qu'ils avaient eu
+à supporter. Mais en reconnaissant qu'ils étaient dans leur tort,
+ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillâmes.
+L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue
+amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication
+de la réponse que Théodoros devait, disait-il, envoyer par notre
+intermédiaire.
+
+Quoique tout parût marcher à souhait, cependant il n'y avait aucun
+doute qu'un orage était imminent; et bien que tout eût l'air de
+marcher encore sur un pied d'amitié pendant quelque temps, nous
+reconnûmes que nous n'eussions pas été si confiants, si nous avions
+eu une plus grande connaissance du caractère de Théodoros.
+
+Pendant notre voyage à Kourata, les serviteurs de Sa Majesté nous
+avaient demandé si nous avions quelques connaissances concernant la
+construction des navires. Nous répondîmes que nous n'en avions aucune.
+J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine
+Cameron serait employé à Kourata à la construction des navires. Il
+n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majesté d'avoir
+une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fûmes envoyés à
+Kourata, et les _gens de Gaffat_ expédiés pour nous y tenir compagnie,
+était évident: Théodoros s'imaginait que nous avions plus de
+connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions
+l'avouer, et espérait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les
+_gens de Gaffat_ reçurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils
+répondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils étaient prêts à
+travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en même
+temps, ils engageaient Sa Majesté à profiter de son amitié avec M.
+Rassam, pour prier ce dernier d'écrire qu'on lui envoyât des hommes
+propres à ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que
+la demande étant faite par M. Rassam, Sa Majesté n'obtînt ce qu'elle
+désirait.
+
+Peu de jours après, en effet, Théodoros écrivait à M. Rassam pour
+le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver.
+Jusque-là tout semblait marcher à souhait; mais je compris, an reçu de
+cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tête de M. Rassam. Deux
+voies lui étaient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se
+plaçant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait reçues de son
+gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requête;
+ou bien accepter, à la condition que les premiers prisonniers seraient
+autorisés à partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses
+compagnons, l'arrivée des constructeurs de navires. Au lieu de cela,
+M. Rassam prit un terme moyen. Il dit à Théodoros que, dans l'intérêt
+même de cette expédition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majesté
+lui permît de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait
+beaucoup mieux appuyer les désirs de l'empereur; que toutefois, s'il
+le voulait absolument, il écrirait.
+
+Théodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait
+obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hésiter quelques
+jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il
+désirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit
+immédiatement à l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par
+les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous
+priant d'aller passer un jour avec lui à Zagé; il ordonna en même
+temps à ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partîmes
+par le bateau indigène et nous atteignîmes Zagé après une douche de
+quatre heures; arrivés à une petite distance de notre destination,
+nous nous revêtîmes de nos uniformes. Nous fûmes reçus, à notre
+arrivée, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des
+écuries et plusieurs autres officiers supérieurs de la maison de
+l'empereur. Sa Majesté nous avait envoyé des salutations on ne peut
+plus aimables par le ras, et montés sur les magnifiques mules prises
+dans les écuries impériales, nous partîmes pour le lieu de résidence
+de l'empereur. Nous fûmes d'abord conduits sous une tente de soie, qui
+avait été dressée à très-peu de distance pour nous servir de salle de
+festin, et où nous devions attendre, tout en dégustant une collation
+que la reine nous avait fait préparer. Dans l'après-midi, l'empereur
+nous fit dire qu'il viendrait nous voir.
+
+Peu d'instants après nous allions à sa rencontre, lorsque, à notre
+grande surprise, nous le vîmes venir à nous, drapé dans ses vêtements
+et le bras droit découvert; signe d'infériorité et de profond respect,
+et honneur que Théodoros n'a jamais rendu à personne. Il fut souriant,
+plein d'amabilité, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam,
+et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la façon
+la plus affectueuse. Un instant après, nous lui rendîmes sa politesse.
+Nous le trouvâmes dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il
+nous salua gracieusement et nous fit asseoir à son côté. A sa gauche
+se tenaient son fils aîné, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses
+ouvriers étaient aussi présents, placés au centre de la salle en face
+de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets;
+il nous parla de ceux que nous avions apportés avec nous et nous les
+lui montrâmes, puis des fusils qui avaient été fabriqués sur son
+ordre, par un ouvrier qu'il avait à son service et frère d'un armurier
+résidant à Saint-Etienne, près de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets
+variés, sur les différents grades de son armée, nous présenta son
+fils, et lui ordonna à la fin de l'audience d'aller, avec les _gens de
+Gaffat_, nous escorter jusqu'à notre tente.
+
+Le jour suivant, Théodoros nous envoya de nouveau ses salutations
+amicales; mais nous ne le vîmes pas lui-même. Dans la matinée, il fit
+venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir
+s'il devait nous laisser partir où nous garder. Tous s'écrièrent:
+«Laissez-les partir.» Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous
+pourrions revenir pour les combattre: «Qu'ils reviennent, nous aurons
+alors Dieu pour nous!» s'écria l'empereur. Aussitôt qu'il eut renvoyé
+ses chefs, Théodoros fit venir les _gens de Gaffat_ et leur demanda ce
+qu'ils feraient à sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient
+fortement engagé à nous laisser partir. Mais il nous a été rapporté
+qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: «Tout le
+monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos
+ennemis et vous les tenez dans vos mains.» Sur le soir, l'empereur fut
+très-agité; il fit appeler les _gens de Gaffat_, et s'appuyant sur la
+grossière colonne de sa hutte, il leur dit: «Est-ce là une demeure
+digne d'un roi?» Quant à la conversation qui suivit, je ne pourrais en
+rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me
+dit que Sa Majesté était bien décidée à nous renvoyer, mais que M.
+Rassam n'ayant pas du tout parlé de ce que l'empereur avait tant à
+coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il
+craignait que Sa Majesté ne vît de très-mauvais oeil notre retour à
+Kourata, que l'autorisation du départ ne nous fût refusée, et que nous
+ne fussions retenus par la force.
+
+A notre retour à Kourata, la correspondance entre Théodoros et M.
+Rassam recommença. Les lettres habituellement ne contenaient rien
+d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers côtés
+avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers
+prisonniers, avec lesquels Théodoros désirait se réconcilier avant
+leur départ. Craignant que Théodoros ne se laissât aller à sa colère à
+la vue des captifs, M. Rassam s'efforçait, par toute espèce de moyens,
+d'empêcher l'entrevue qu'il redoutait tant; et même Sa Majesté parut
+s'être laissé convaincre par tous les raisonnements de _ses amis_ et
+consentir à leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers
+étaient inquiets et auraient préféré avoir à supporter quelque rude
+parole de l'empereur que d'exciter son caractère irritable. Mais il
+était alors trop tard. Théodoros avait déjà arrêté la résolution de
+retenir par la force ces mêmes prisonniers qu'il consentait à ne pas
+voir, et il faisait déjà élever une forteresse pour les y enfermer.
+
+Afin de détourner l'esprit de Théodoros de toutes ces préoccupations,
+M. Rassam l'engagea à fonder un ordre qui porterait le nom de:
+«L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon.» Les lois et
+les règlements de cet ordre furent promulgués, un ouvrier fit un
+modèle de médaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut
+approuvée par Sa Majesté, et il y eut neuf ordres différents: trois
+du premier rang, trois du second et trois du troisième. M. Rassam,
+Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent créés chevaliers du premier
+ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent créés chevaliers
+du second ordre; quant au troisième, je n'ai jamais su à qui il était
+destiné, à moins qu'il n'ait servi à décorer Beppo, sommelier de
+l'empereur.
+
+Malgré tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurâmes que
+nous n'avions plus rien à craindre, et que toutes choses avaient été
+parfaitement arrangées; nous bâtissions déjà des châteaux en Espagne,
+revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le
+_home_ bien-aimé; nous souriions aussi à la pensée d'aller griller nos
+têtes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos
+plans, nos espérances et nos belles visions reçurent la déception la
+plus cruelle.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
+anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
+amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ
+de M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata.
+
+Le 13 avril, nous fîmes notre troisième expérience des bateaux de
+jonc, parce que l'empereur désirait voir une fois de plus ses _chers
+amis_ avant notre départ. Les ouvriers européens de Gaffat nous
+accompagnèrent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent
+le même jour, mais par des routes différentes; le rendez-vous général
+fut désigné à Tankal, situé à l'extrémité nord-ouest du lac, où nos
+bagages devaient aussi nous rejoindre.
+
+A notre arrivée à Zagé, nous fûmes reçus avec tout le respect
+habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent à notre
+rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnachées furent
+amenées des écuries impériales. Nous descendîmes à l'entrée de la
+demeure impériale, et nous fûmes conduits dans la salle d'audience
+élevée dans l'enceinte fortifiée de la demeure de Sa Majesté. En
+entrant, nous fûmes surpris de voir la grande salle garnie des deux
+côtés d'officiers abyssiniens en habits de fête. Le trône avait été
+érigé à l'extrémité de la salle; mais il était vide, et l'espace qui
+restait était occupé par les pins grands officiers du royaume. Nous
+avions à peine fait quelques pas, précédés de Ras-Engeddah, quand ce
+dernier s'inclinant baisa le sol; nous crûmes que c'était un acte
+de respect pour le trône; mais ce n'était que le premier acte d'une
+infâme trahison. Aussitôt que le ras se fut prosterné, neuf hommes,
+placés là pour l'exécution de ce projet, se ruèrent sur nous, et en
+moins de temps que je ne mets à l'écrire, nos épées, nos ceinturons,
+nos chapeaux furent jetés à terre, nos uniformes arrachés, et les
+officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou,
+furent traînés dans la partie supérieure de la salle, dégradés et
+insultés en présence des courtisans et des grands officiers de la cour
+de Théodoros.
+
+Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent à nos
+côtés, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser
+plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah,
+Cantiba Hailo (le père adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers
+européens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, étaient
+puériles. «Où sont les prisonniers?--Pourquoi ne les avez-vous
+pas amenés?--Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma
+permission.--Je désire que vous me réconciliiez avec eux.--J'ai
+l'intention de donner des mules à ceux qui n'en out pas et de l'argent
+à ceux qui en manquent pour leur voyage.--Pourquoi leur avez-vous
+donné des armes à feu?--Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amitié de
+la reine d'Angleterre?--Pourquoi avez-vous envoyé des lettres à la
+côte?» Et d'autres insignifiances.
+
+La plupart des premiers officiers témoignèrent leur approbation à
+l'ouïe de nos réponses, chose rare à la cour d'Abyssinie. Evidemment
+ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de
+leur maître. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu
+qui traitait de la généalogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun
+rapport avec les accusations portées contre nous, je ne pus comprendre
+dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'était une
+faiblesse de ce _parvenu_ pour se glorifier devant nous de ses
+ancêtres. Le dernier message de Sa Majesté fut celui-ci: «J'ai fait
+appeler vos frères; lorsqu'ils seront arrivés, je verrai ce que j'ai à
+faire.»
+
+L'assemblée ayant été dissoute, nous attendîmes quelque temps, tandis
+qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure impériale.
+Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient
+suivis furent visités par Sa Majesté elle-même. Toutes nos armes,
+notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisqués; le
+restant nous fut renvoyé, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte à
+notre tente. Nous fîmes fièrement notre entrée dans notre nouvelle
+demeure, et nous étions à peine remis de la première surprise que nous
+avait causée cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vîmes arriver en
+abondance des vaches et du pain, envoyés pour nous par Théodoros;
+singulier contraste avec ses récents procédés!
+
+En même temps que nous étions les témoins de l'inconstance de
+la fortune, les captifs relâchés étaient appelés à un terrible
+désappointement. Leur sort était pire que le nôtre. Après deux heures
+de course à cheval, ils arrivèrent dans un village et furent laissés
+à l'ombre de quelques arbres, jusqu'à ce que leurs tentes fussent
+établies; après quoi on vint les prendre pour les conduire auprès
+du chef du village. Aussitôt qu'ils furent tous réunis, il entra un
+certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une
+lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majesté. Sur
+leur réponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent
+d'abord inquiets; mais ils s'imaginèrent que peut-être l'empereur leur
+avait envoyé cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonné
+de s'asseoir à cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne
+durèrent pas longtemps. A un signal donné par le chef de l'escorte,
+ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on
+leur fit la lecture de la lettre de Théodoros. Elle avait été adressée
+au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: «Au nom du Père, et du
+Fils, et du Saint-Esprit, à Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu,
+nous, Théodoros, le roi des rois, salut. Nous avons à nous plaindre
+de nos amis et des Européens, qui ont dit: «Nous partons peur notre
+pays.» Lorsque nous n'étions pas encore réconciliés. Jusqu'à ce que
+j'aie décidé ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes;
+mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les
+frappez pas.»
+
+Le soir, ils furent enchaînés deux à deux; on veilla sur leurs
+serviteurs, et l'on ne permit qu'à deux d'entre eux de préparer leur
+nourriture. Le lendemain matin, ils furent amenés à Kourata. Ils
+apprirent là notre arrestation, et même on leur donna à entendre que
+nous avions été tués. Les femmes des _gens de Gaffat_ les traitèrent
+avec douceur; ils étaient eux-mêmes dans une grande inquiétude au
+sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits
+par le bateau à Zagé. A leur arrivée, ils furent reçus par des gardes,
+qui les conduisirent dans un enclos fortifié; des mules avaient été
+amenées pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad;
+bientôt après, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du
+pain, etc., etc., en abondance.
+
+Les trois jours que nous passâmes sous notre tente à Zagé furent trois
+jours d'angoisse. Jusque-là nous n'avions vu que le beau coté
+des choses, l'humeur aimable du notre hôte, et nous n'étions pas
+accoutumés aux changements soudains de son caractère, ni à sa
+violence, ni à sa mauvaise foi. Dès que nos bagages furent arrivés,
+nous détruisîmes toutes les lettres, les papiers, les notes, les
+journaux que nous possédions, et nous adressâmes plusieurs fois des
+questions à Samuel sur notre avenir. Dans la matinée du second jour,
+Théodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitôt
+que les prisonniers seraient arrivés, tout irait bien. Nous lui fîmes
+passer quelques chemises que nous avions fait faire tout exprès
+pendant notre séjour à Kourata; il les reçut, mais refusa le savon qui
+les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous être utile pendant la
+route. Dans l'après-midi, nous l'aperçûmes à travers les interstices
+de sa tente, assis sur une plate-forme élevée à l'entrée de sa
+résidence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en
+conversation avec son favori, Ras-Engeddah, placé au-dessous de lui.
+
+Nous étions gardés nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors
+de nos tentes sans être suivis par un soldat; la nuit, si nous avions
+besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens
+étaient tous de vieux chefs de l'intimité de l'empereur, des hommes
+ayant une position et un rang élevés, qui exécutaient les ordres
+de leur maître, mais qui n'abusèrent jamais de leur influence pour
+aggraver notre position. Dans la soirée du 15 se passa un petit
+incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitôt un
+soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions à peine
+fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui
+m'accompagnait; aussitôt un officier de garde se jeta sur lui,
+jouant l'homme indigné et lui recommandant de laisser mon serviteur
+tranquille; en même temps il levait un bâton et le frappait sur le dos
+de plusieurs coups en disant: «Pourquoi les arrêtez-vous? Ils ne sont
+pas prisonniers; ce sont les amis du souverain.» Me retournant alors,
+je vis le chef et le soldat qui étouffaient de rire. Le lendemain
+matin, il était question d'accomplir la réconciliation. Théodoros
+désirait nous convaincre que nous étions toujours ses amis, et que
+nous ferions mieux de céder de bonne grâce, les arrestations du 13
+étant là pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en
+ennemis. Son plan n'était pas mauvais, et tous ses projets réussirent.
+
+Le 17, nous reçûmes l'ordre de Sa Majesté de nous rendre auprès
+de lui, désireux qu'il était de juger en notre présence ceux des
+Européens qui, disait-il, l'avaient insulté. Théodoros aimait beaucoup
+à poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il désirait faire
+sensation sur les Européens aussi bien que sur les indigènes, et leur
+donner une haute idée de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit
+sur un alga, en plein air, à l'entrée de la salle d'audience. Tous les
+grands officiers de son royaume se tenaient à sa gauche; à sa
+droite étaient les Européens; tout autour, les personnages les plus
+importants: puis venait un cercle formé par les soldats et les chefs
+inférieurs.
+
+Aussitôt que nous approchâmes, Sa Majesté se leva, nous salua et nous
+assura, en peu de mots, que nous étions toujours ses hôtes honorables,
+et non les envoyés d'une grande puissance qui l'avait si grossièrement
+insulté. On nous ordonna bientôt de nous asseoir; et au bout de
+quelques minutes de silence, nous vîmes arriver par la porte
+extérieure nos pauvres compatriotes, escortés comme des criminels et
+enchaînés deux à deux. On les fit mettre en face de Sa Majesté, qui,
+après les avoir regardés quelques secondes, s'enquit _avec douceur_ de
+leur santé, et comment ils avaient passé leur temps. Les prisonniers
+témoignèrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant
+plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le
+temps grimaça de plaisir à la vue des souffrances et de l'humiliation
+de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M.
+Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprès de nous. Tous les
+autres prisonniers furent laissés debout an soleil et furent chargés
+de répondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme;
+une seule fois, en s'adressant à nous, il parut un peu agité.
+
+Il demanda aux prisonniers: «Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume
+avant de prendre congé de moi?» Ils répondirent qu'ils avaient agi
+ainsi d'après les ordres de M. Rassam, duquel ils dépendaient. Il
+ajouta alors: «Pourquoi n'avez-vous pas demandé à M. Rassam de vous
+conduire auprès de moi, afin de nous réconcilier?» Se tournant alors
+vers M. Bassam, il lui dit: «C'est votre faute. Je vous avais bien
+dit de nous réconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?» M. Rassam
+répondit qu'il avait cru que l'acte écrit de réconciliation qui avait
+suivi l'assemblée publique des accusations contre les prisonniers,
+était suffisant.
+
+L'empereur répondit à M. Rassam: «Ne vous ai-je pas dit que je voulais
+leur donner des mules et de l'argent, et vous me répondîtes que vous
+aviez amené des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour
+leur retour dans leur pays? Maintenant, à cause de vous, les voilà
+dans les chaînes. Du jour où vous m'avez dit que vous désiriez les
+faire partir par une autre route que celle que je vous désignais, j'ai
+commencé à soupçonner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir
+dire dans votre pays, qu'ils avaient été mis en liberté par votre
+habileté et votre puissance.»
+
+Les crimes supposés des premiers prisonniers étant bien connus et
+cette assemblée n'ayant été qu'une reproduction de celle de Gondar, ce
+serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire
+que ces malheureux faussement accusés répondirent avec douceur et
+humilité, s'efforçant ainsi de détourner la colère du misérable au
+pouvoir duquel ils étaient tombés.
+
+La généalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam à David, cela
+marcha assez bien; de Menilek, fils supposé de Salomon, à Socinius,
+on donna peu de noms, peut-être ceux qui vécurent dans ces temps-là
+étaient-ils des patriarches à leur manière; mais quand on en vint
+aux aïeux de Théodoros même, les difficultés devinrent toujours plus
+grandes; en vérité, la chose était difficile, plusieurs témoignages
+furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla même
+jusqu'à invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comédien, pour attester
+le droit légal de Théodoros au trône de ces ancêtres.
+
+Nous fûmes encore appelés et la séance du 18 nous fut fatale. Après
+qu'on nous eut invités à nous asseoir, Théodoros fit venir devant lui
+ses gens et leur demanda s'il devait exiger un «kassa» (c'est-à-dire
+une réparation pour ce qu'il avait eu à souffrir de la part
+des Européens). Plusieurs d'entre eux ne répondirent pas
+très-distinctement; d'autres déclarèrent hautement que «le kassa était
+une bonne chose.» Sa Majesté conclut en disant, et en s'adressant à
+nous: «Seriez-vous mes maîtres? Vous resterez avec moi. Là où j'irai,
+vous irez; là où je m'arrêterai, vous vous arrêterez.» Aussitôt nous
+fûmes renvoyés à nos tentes et le capitaine Cameron fut autorisé à
+nous accompagner. Les autres Européens, toujours dans les chaînes,
+furent envoyés dans une autre partie du camp, où plusieurs semaines
+auparavant ou avait vu s'élever une forteresse, sans en connaître la
+destination.
+
+Le lendemain, nous fûmes encore conduits en présence de l'empereur;
+mais c'était pour une affaire privée. Les prisonniers furent d'abord
+amenés sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevés. Puis on nous
+conduisit en présence de Sa Majesté; les premiers prisonniers nous
+suivirent et les _gens de Gaffat_ entrèrent après nous et furent
+invités à s'asseoir à la droite de Théodoros. Aussitôt que les
+prisonniers entrèrent ils inclinèrent la tête jusqu'à terre et
+demandèrent grâce. Sa Majesté leur commanda aussitôt de se lever, et,
+après leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort à leur reprocher, il les
+assura qu'ils étaient ses amis; toutefois ils inclinèrent encore la
+tête jusqu'à terre et de nouveau demandèrent grâce. Ils demeurèrent
+dans cette attitude jusqu'à ce qu'il leur dit: «Par la grâce de Dieu,
+nous vous pardonnons!» Le capitaine Cameron lut alors à haute voix une
+lettre du docteur Beke et la pétition des prisonniers relâchés. La
+réconciliation opérée, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et
+M. Flad fut chargé de la faire parvenir. Nous eûmes alors toutes nos
+tentes établies dans un même espace entouré de fortifications qui
+avaient été élevées le matin sous la surveillance de Théodoros; nous
+fûmes de nouveau réunis, mais nous étions tous prisonniers. M. Flad
+nous quitta; nous nous attendions à ce que sa mission ne réussirait
+pas, et que l'Angleterre, dégoûtée de toutes ces trahisons, ne
+consentirait pas à pousser plus loin les négociations, mais
+insisterait sur sa première réclamation. Le jour du départ de M. Flad,
+sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reçu l'ordre de
+retourner à Kourata; nous eûmes beaucoup moins de rapport avec eux
+qu'auparavant, d'abord parce qu'ils étaient craintifs, et puis parce
+qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des
+_amis douteux_ du roi.
+
+Zagé était une des principales villes du district de Metaha, et il y
+avait peu de temps, très-prospère et très-populeuse, mais lorsque nous
+y arrivâmes, nous ne vîmes que ruines et néant; et nous n'aurions pu
+croire que peu de semaines auparavant cette colline était la demeure
+de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes
+prairies et de bois, avaient abrité une population riche et
+industrieuse.
+
+Quelques jours après l'assemblée de la réconciliation, Sa Majesté nous
+renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en même temps des
+mules, des épées et des boucliers montés en argent, et un peu plus
+tard des chevaux. Nous vîmes le souverain lui-même à diverses
+reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous
+allâmes avec lui examiner des fusils fabriqués par des ouvriers
+européens; un autre jour encore, nous allâmes ensemble à la chasse
+aux canards sur le lac; enfin, nous allâmes le voir jouer au
+divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforçait de
+paraître notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et
+deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit même tirer des salves
+d'artillerie et donna une grande fête le jour de naissance de la reine
+d'Angleterre. Malgré cela, nous étions malheureux: notre cage était
+gentille, mais c'était une cage, et l'expérience que nous avions
+acquise du caractère trompeur du roi nous mettait dans une crainte
+constante. Lorsque nous l'avions rencontré dans le Damot, et lorsque
+nous l'avions visité à Zagé, nous n'avions vu que l'acteur à la
+physionomie souriante; maintenant, il avait rejeté toute contrainte;
+des femmes étaient flagellées jusqu'à ce que mort s'ensuivît, près de
+nos tentes, et des soldats étaient enchaînés ou fouettés à mort pour
+le moindre prétexte. Le véritable caractère du tyran se montrait de
+jour en jour davantage, et nous commencions à craindre que notre
+position ne fût critique et dangereuse.
+
+Théodoros avait toujours la pensée de se fabriquer des bateaux; voyant
+que tous répugnaient à lui faire ce plaisir, il voulut se mettre à
+l'ouvrage lui-même; il fit construire un immense bateau de jonc à fond
+plat, d'une grande épaisseur et capable de supporter deux grandes
+roues mues par les mains. Dans le fait, il avait inventé le bateau
+à _aubes_, seulement l'agent moteur faisait défaut. Nous le vîmes
+plusieurs fois sur l'eau: les roues en étaient si grandes qu'elles
+réclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement.
+Il est curieux de voir que ce souverain passât son temps dans ces
+frivolités, tandis qu'il ne s'enquérait nullement de l'ennemi
+redoutable qui s'était avancé jusqu'à quatre milles à peine de son
+camp.
+
+Le choléra faisait des ravages dans le Tigré; et nous ne fûmes
+nullement surpris, lorsque nous apprîmes qu'il décimait d'autres
+provinces et que plusieurs cas s'étaient déclarés à Kourata. Le camp
+impérial était établi dans un lieu très-malsain, dans un terrain
+has et marécageux; les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie y
+sévissaient avec force. Ayant appris l'approche du fléau, Sa Majesté
+ordonna très-sagement que son camp fût transféré sur les hauteurs
+de Begember. Madame Rosenthal était en ce moment très-malade, et ne
+pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut
+autorisée à aller à Kourata par la voie du lac, accompagnée de son
+mari, du capitaine Cameron, dont la santé était délicate, et du
+docteur Blanc. Nous partîmes dans la soirée du 31 mai, et nous
+arrivâmes à Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent
+soufflait en ce moment et nous obligeait à de fréquentes stations sur
+les pointes de terre situées sous le vent, car la mer en courroux
+menaçait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernière
+traversée fut, dans toute l'acception du mot, le _nec plus ultra du
+discomfort_.
+
+
+
+
+X
+
+
+Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans
+le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée
+à Gaffat.--La fonderie transformée eu palais.--Jugement public à
+Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis
+à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne noire.--Voyage
+avec l'empereur à Aïbankal.--Nous sommes envoyés à Magdala: arrivée à
+l'Amba.
+
+A Kourata, quelques maisons inoccupées furent mises à notre
+disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les
+sales demeures indigènes. Le bruit courait que Théodoros avait
+l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le
+4, il nous fit une visite inattendue, accompagné seulement de
+quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna
+de même. Ras-Engeddah était arrivé environ une heure avant lui. Je fus
+averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi
+les _gens de Gaffat_, qui allèrent lui présenter leurs hommages. Sa
+Majesté, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma santé et comment
+je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il était
+venu. Je crois que c'était afin de juger par lui-même des ravages du
+choléra, car il fit bien des questions à ce sujet.
+
+Le 6 juin, Théodoros quitta Zagé avec son armée; M. Rassam et les
+autres prisonniers l'accompagnèrent; tous les lourds bagages avaient
+été envoyés par le bateau à Kourata. Le 9, Sa Majesté campa sur un
+promontoire, au sud de Kourata. Le choléra venait d'éclater dans le
+camp et journellement, on comptait près de cent morts. Dans l'espoir
+d'améliorer l'état sanitaire de l'armée, l'empereur transporta son
+camp sur un terrain situé à quelques milles au nord au-dessus de la
+ville; mais l'épidémie continua ses ravages avec une grande violence,
+et dans le camp et dans la ville. L'église était tellement pleine de
+cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes
+offraient le triste spectacle de morts innombrables entourés de leurs
+familles désolées, attendant des jours et des nuits que les tombeaux
+eussent été bénis dans le nouveau cimetière encombré par la foule. La
+petite vérole et la fièvre typhoïde firent aussi leur apparition, et
+frappèrent plusieurs de ceux qui avaient échappé au choléra.
+
+Le 22 juin, nous reçûmes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Théodoros
+ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la
+province plus saine et plus élevée de Begember. Le 13, de grand matin,
+le camp fut levé et nous campâmes, le soir même, sur le rivage du
+Gumaré tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet à parcourir touchait
+à sa fin. Nous avions constamment monté depuis notre départ de
+Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du
+14) était déjà élevé de plusieurs milliers de pieds au-dessus du
+lac; malgré cela le choléra, la petite vérole et la fièvre typhoïde
+continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majesté s'informa de quels
+moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables.
+Nous lui conseillâmes de partir immédiatement pour les plateaux plus
+élevés de Begember, de laisser ses malades à quelque distance de
+Debra-Tabor, de disperser son armée, aussi loin que possible, sur
+toutes ses provinces, choisissant les localités les plus saines et les
+plus isolées pour y envoyer les cas nouveaux qui se déclareraient. Il
+agit selon nos conseils et avant peu, nous eûmes la satisfaction de
+voir les épidémies perdre de leur violence, et an bout de quelques
+semaines disparaître entièrement.
+
+Le 16, nous fournîmes une très-longue marche. Nous partîmes environ
+à six heures de l'après-midi et nous ne fîmes aucune halte jusqu'à
+Debra-Tabor, où nous arrivâmes environ deux heures avant midi.
+Aussitôt que nous touchâmes le pied de la colline sur laquelle
+s'élevait la demeure impériale, nous reçûmes l'ordre de l'empereur de
+descendre de nos montures, et immédiatement, nous le vîmes venir à
+nous accompagné de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous
+rendîmes tous à Gaffat, station européenne située à trois milles
+à l'est de Debra-Tabor. En route, nous fûmes surpris par le plus
+terrible orage de grêle que j'aie jamais vu; telle en était la
+violence, que Théodoros fut obligé plusieurs fois de s'arrêter. La
+grêle tombait en masse si compacte, et les grêlons étaient d'une telle
+dimension, qu'il était presque impossible de les supporter. Enfin,
+nous arrivâmes à Gaffat gelés et trempés jusqu'aux os; mais l'empereur
+paraissait n'avoir souffert en aucune façon de cette douche, il nous
+servait de cicérone, nous montrant le lieu où nous étions, et nous
+donnant des explications sur les ateliers, les roues à eau, etc., etc.
+Quelques planches furent transformées en sièges, un feu fut allumé par
+ses ordres, et nous demeurâmes seuls avec lui pendant plus de trois
+heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis
+et les coussins avaient été oubliés à Debra-Tabor, et il renvoya
+Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitôt que ce dernier revint
+avec les porteurs, Théodoros montra la route de la colline de Gaffat,
+et de ses propres mains étendit les tapis, et plaça le trône dans la
+maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignées aux
+autres Européens, après quoi Théodoros nous quitta.
+
+Le 17 juin, les ouvriers européens qui étaient restés à Kourata,
+arrivèrent à Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'étaient
+plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur
+reconnut, d'après leur conduite, qu'ils étaient mécontents; cependant
+il les accompagna à Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des
+shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformée en une
+demeure convenable. Le trône y fut aussi placé, et lorsque tout fut
+arrangé, on nous fit appeler. Théodoros s'excusa de ce qu'il était
+obligé de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisée,
+ajoutant qu'il retournait à Debra-Tabor, mais que le lendemain, il
+tâcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hôtes.
+Conformément à cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous
+offrir plusieurs maisons situées sur une hauteur, en face de Gaffat,
+et qui avaient été préparées pour nous recevoir. Comme la maison de
+M. Rassam était plus petite, il profita de cela pour demander que
+l'empereur retirât le trône de sa chambre. Sa Majesté y consentit,
+bien qu'il eût garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et
+le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous
+figurâmes que nous étions là établis pour toute la saison des pluies.
+Le choléra et la fièvre typhoïde venaient de se manifester a Gaffat,
+et du matin an soir, j'étais constamment réclamé par des malades. L'un
+d'eux, la femme d'un Européen, me prit beaucoup de temps; elle eut
+d'abord une attaque de choléra, suivie de la fièvre typhoïde qui la
+mit aux portes du tombeau.
+
+Dans la matinée du 25 juin, nous reçûmes l'ordre de l'empereur, M.
+Rassam, ses compagnons, les prêtres et quelques autres, de nous rendre
+à Debra-Tabor pour assister à une accusation politique. Les ouvriers
+européens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnèrent. Arrivés à
+Debra-Tabor, nous fûmes surpris de n'être pas reçus avec la politesse
+habituelle, et d'être immédiatement conduits en présence de
+l'empereur; nous fûmes introduits dans une tente noire établie dans
+l'enceinte impériale. Nous pensâmes que cette accusation politique
+nous concernait, et nous étions assis depuis quelques minutes
+seulement, lorsque les ouvriers européens furent appelés par Sa
+Majesté. Ils revinrent bientôt après, suivis de Cantiba Hailo,
+de Samuel et d'un Aia-Négus (bouche du roi), porteurs du message
+impérial.
+
+La première et la plus importante des accusations était celle-ci:
+«J'ai reçu une lettre de Jérusalem dans laquelle il est dit que
+les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon
+royaume, de concert avec les Anglais et les Français.» La seconde
+accusation portait sur le même sujet; seulement, on ajoutait que
+M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait dû en
+avertir Sa Majesté. La troisième accusation était celle-ci: «N'est-il
+pas vrai que les chemins de fer égyptiens sont construits par les
+Anglais?»
+
+Quatrièmement: «N'avait-il pas donné une lettre au consul Cameron
+pour la reine d'Angleterre, et le consul n'était-il pas revenu sans
+réponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais
+s'était moqué de sa lettre?» Il y avait encore sept ou huit autres
+accusations, mais elles étaient insignifiantes et je ne m'en souviens
+pas. Peu de jours auparavant, un prêtre grec était arrivé de la côte
+porteur d'une lettre pour Sa Majesté: ces faits étaient-ils contenus
+dans cette lettre, ou bien était-ce seulement un prétexte inventé
+par Théodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait
+l'intention d'infliger à ses hôtes innocents; c'est ce qu'il serait
+impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur était
+celle-ci: «Vous devez rester ici; Sa Majesté ne peut pas plus
+longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres
+objets vous seront rendus.»
+
+M. Rosenthal obtînt la permission de retourner à Gaffat pour voir sa
+femme, je fus autorisé à le suivre, à cause de l'état critique
+dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres
+Européens demeurèrent dans la tente. M. Waldemeier, à cause de la
+maladie de sa femme, était resté à Gaffat; il fut effrayé lorsqu'il
+apprit nos contrariétés, craignant que cela ne privât sa femme des
+secours médicaux dont elle avait tant besoin dans l'état désespéré où
+elle se trouvait. Il me pria de retourner auprès d'elle, ne serait-ce
+qu'une heure, tandis qu'il courait à Debra-Tabor pour supplier
+Théodoros de me laisser avec lui jusqu'à ce que sa femme fût hors de
+danger. Madame Waldemeier était une fille de ce M. Bell que Théodoros
+aimait tant. Non-seulement il consentit à la demande de M. Waldemeier,
+mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvénient, il me
+permettrait de rester à Gaffat, les malades y étant nombreux, tandis
+qu'il exécuterait l'expédition qu'il avait projetée. Comme j'étais
+affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte
+surexcitation, je fus enchanté de ce projet de me laisser rester
+Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-même,
+le jour suivant, demandait à Théodoros que cette autorisation fût
+accordée, non-seulement à moi, mais aussi à quelques autres de nos
+compagnons. A cause de ma santé et de la position de M. Rosenthal, la
+permission nous fut accordée à tous les deux, mais elle fut refusée
+aux autres.
+
+Nous nous attendions chaque jour à entendre dire que le camp avait
+été levé, mais Sa Majesté n'en faisait rien. Chaque jour Théodoros
+envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait
+saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je
+l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et
+reçut mes salutations. M. Rassam et les autres Européens furent
+autorisés à venir nous voir à Gaffat; et quoique de temps en temps le
+nom de _Magdala_ fût prononcé, cependant il nous semblait que l'orage
+s'était dissipé et nous espérions avant peu être tous réunis à Gaffat,
+et y passer en paix la saison des pluies.
+
+Le 3 juillet un officier de Sa Majesté m'apporta les salutations de
+l'empereur, ajoutant que Sa Majesté devait venir inspecter les travaux
+et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis à la
+fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y
+rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard
+de terribles conséquences. Nous rencontrâmes l'empereur près de la
+fonderie marchant à la tête de son escorte: il nous demanda comment
+nous allions, et nous le saluâmes en ôtant nos chapeaux. Comme il
+repassait, les deux Européens avec lesquels j'avais fait la route, se
+couvrirent; sans songer combien Sa Majesté était susceptible pour tout
+ce qui concernait l'étiquette; je restai la tête découverte, quoique
+le soleil fût chaud et dangereux. Arrivé à la fonderie, l'empereur
+me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes
+l'ébauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et
+ensuite nous quitta. Dans la cour il passa près de M. Rosenthal, qui
+ne s'inclina pas, Théodoros ne s'informant pas de lui.
+
+Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux
+mendiant lui demanda l'aumône en disant: «Mes seigneurs (gaitotsh) les
+Européens out toujours été bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous
+pas aussi soulager ma misère!» En entendant l'expression de
+_seigneur_, appliquée aux ouvriers, Théodoros entra dans une terrible
+colère: «Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi?
+Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Deux individus de sa suite se
+précipitèrent sur le mendiant et se murent à le frapper de leurs
+bâtons; Théodoros criait toujours: «Frappez-le, frappez-le, par ma
+mort!» Le pauvre vieux impotent demandait grâce, avec une expression
+à fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au
+bout de quelques minutes nous n'eûmes devant nous qu'un cadavre étendu
+qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byène rugissante cette nuit-là
+put se repaître, sans être troublée, de ses restes abandonnés.
+
+Toutefois la rage de Théodoros ne fut point encore calmée; il s'avança
+de quelques pas, pais s'arrêtant il se retourna la lance en arrêt, les
+regards errants autour de lui; il était la personnification de la rage
+indomptable. Ses yeux rencontrèrent M. Rosenthal: «Saisissez-le!»
+s'écria-il. Immédiatement plusieurs soldats se ruèrent sur lui pour
+obéir an commandement impérial. «Saisissez l'homme qu'ils appellent le
+_hakeem_ (médecin).» Aussitôt une douzaine de scélérats tombèrent sur
+moi et m'empoignèrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les
+endroits qui offraient une prise. Théodoros s'adressa ensuite à M.
+Rosenthal en disant: «Ane que vous êtes, pourquoi m'appelez-vous le
+fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?» M. Rosenthal
+répondit: «Si je vous ai offensé, j'en demande pardon à Votre
+Majesté.» Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une
+façon inquiétante, et je croyais à chaque instant qu'il allait nous
+transpercer. Je craignais que, aveuglé par la colère, il ne fut plus
+maître de lui-même, et je comprenais que si une fois il se laissait
+dominer par ses passions, c'en était fait de nous.
+
+Heureusement pour nous Théodoros se tourna vers les ouvriers
+européens, les insultant dans des termes grossiers; «Vils esclaves! ne
+vous ai-je pas envoyé de l'argent? Qui êtes-vous que vous vous donniez
+le titre de _seigneurs_? Prenez garde!» Puis, s'adressant aux deux
+ouvriers que j'avais rencontrés sur la route de la fonderie, il leur
+dit: «Vous êtes fiers! qui êtes-vous? Des esclaves! des l'eûmes! des
+ânes galeux! vous vous couvrez la tête en ma présence! est-ce que vous
+ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas resté la tête découverte?
+Pauvres créatures que j'ai enrichies!» Se tournant alors de mon côté
+et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria:
+«Laissez-le aller; amenez-le-moi.» Tous me lâchèrent hormis un
+seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors:
+«Connaissez-vous l'arabe?» Quoique je comprisse un peu cette langue,
+je pensai qu'il était plus prudent, vu les circonstances, de répondre
+négativement. Alors il commanda à M. Schimper de traduire ce qu'il
+allait dire: «Vous, hakeem, vous êtes mon ami. Je n'ai rien a dire
+contre vous; mais les autres m'ont insulté et vous allez venir avec
+moi pour assister a leur jugement.» Il commanda ensuite à Cantiba
+Hailo de me donner sa mule, il monta à cheval, moi et M. Rosenthal
+allant à sa suite; ce dernier à pied, traîné sur toute la route par
+les soldats qui l'avaient saisi.
+
+Aussitôt après notre arrivée à Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre
+à M. Rassam, de venir avec les autres Européens; il avait quelque
+chose à leur dire. Théodoros s'assit sur un rocher à environ trente
+pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers
+supérieurs et derrière nous une ligne pressée de soldats. Il était
+toujours en colère, faisant sauter des pointes de rocher avec
+l'extrémité de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole.
+Il s'adressa une fois à M. Stern et lui demanda: «Est-ce d'un
+chrétien, d'un païen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous
+avez écrit votre livre, par quelle autorité l'avez-vous fait? Ceux
+qui m'ont insulté en votre présence, étaient-ils mes ennemis ou les
+vôtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?» etc. Puis il
+dit à M. Rassam: «Vous aussi vous m'avez manqué de respect. «Moi?»
+répondit M. Rassam. «Oui! quatre fois. Premièrement, vous avez lu le
+livre de M. Stern, dans lequel je suis insulté; secondement vous ne
+m'avez pas réconcilié avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu
+les faire partir du pays; troisièmement: votre gouvernement permet
+aux Turcs de garder Jérusalem, qui est mon héritage. La quatrième
+accusation je l'ai oubliée.» Il demanda ensuite à M. Rassam s'il
+savait que Jérusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens
+avaient été pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de
+Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui
+appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions.
+Enfin il dit à Samuel qui était l'interprète «Que diriez-vous si je
+chargeais de chaînes vos amis?» «Rien,» répondit Samuel; «n'êtes-vous
+pas le maître?» Des chaînes avaient été apportées, mais cette réponse
+l'avait calmé. Il s'adressa alors à l'un des chefs et lui dit:
+«Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?» L'autre, qui savait
+ce qu'il fallait répondre, lui dit: «Majesté, la maison vaudrait
+mieux.» Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent
+envoyés de la tente noire à la maison attenant à la sienne, et nous
+reçûmes l'ordre de nous y transporter.
+
+La maison qui nous était destinée, servait primitivement de
+pied-à-terre: elle était bâtie en pierre, entourée d'une grande
+verandah, et fermée seulement par une petite porte sans fenêtre ni
+aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allumé plusieurs
+bougies que nous pûmes nous reconnaître an milieu des profondes
+ténèbres qui régnaient en ce lieu, ce qui rappela, à mon souvenir,
+plusieurs scènes du drame terrible de Calcutta: _La Caverne noire_.
+Quelques soldats apportèrent nos couches, et une douzaine de gardiens
+s'assirent près de nous, tenant dans leurs mains des chandelles
+allumées. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit
+occasion pour se plaindre amèrement des mauvais traitements qu'il
+nous infligeait. Il dit: «Dites à Sa Majesté que j'ai fait tout mon
+possible pour établir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais
+lorsque les événements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en
+soient les conséquences, le blâme n'en retombera pas sur moi.»
+Théodoros nous renvoya ces paroles: «Que je vous traite bien ou que je
+vous traite mal, cela revient au même; mes ennemis diront toujours que
+je vous ai maltraités; ainsi cela ne fait rien.»
+
+Un peu plus tard, nous fûmes troublés par un message de l'empereur,
+nous faisant savoir qu'il ne pouvait être indifférent au bien-être de
+ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour
+le dissuader d'une telle démarche, il arriva bientôt accompagné par
+quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: «Ce
+soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que
+vous fussiez fâchas, et je suis venu boire avec vous.» A ces mots, il
+nous présenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-même l'exemple.
+
+Il fut calme et très-sérieux, bien qu'il voulût paraître gai. Il resta
+environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome
+fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses,
+il nous dit: «Mon père était fou, et quoique mon peuple ait dit
+quelquefois que j'étais fou moi-même, je ne l'ai jamais cru; mais
+maintenant je crois que je le suis.» M. Rassam répliqua: «Je vous en
+prie, ne dites pas de semblables choses.» Sa Majesté reprit: «Oui,
+oui, je suis fou.» Un instant après, il nous dit en nous quittant: «Ne
+vous arrêtez pas à la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous
+dis devant mon peuple, mais regardez à mou coeur. J'ai un motif pour
+cela.» En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'établir dehors et
+de ne point nous déranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou
+deux fois à une certaine distance, cependant ce fut la dernière
+conversation que nous eûmes avec lui.
+
+Les deux jours que nous passâmes dans la caverne noire à Debra-Tabor,
+tous réunis, obligés d'avoir des chandelles allumées nuit et jour,
+dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement
+des jours de torture morale et physique. Nous reçûmes avec joie
+l'annonce que nous allions être changés; toute alternative était
+préférable à notre position actuelle; que nous fussions enfermés dans
+une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous
+fussions enchaînés dans un amba, tout valait mieux que ce sombre
+emprisonnement, privé de tout comfort, même de la chère clarté du
+jour.
+
+A midi, le 5 juillet, nous fûmes informés que Sa Majesté était déjà
+partie, et que notre escorte attendait l'ordre du départ. Nous étions
+tous réjouis à la pensée de respirer l'air frais, et d'admirer les
+champs couverts de verdure et illuminés par un brillant soleil.
+Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois l'ordre de partir, nous ne
+donnâmes pas même une pensée aux inconvénients du voyage, tels que la
+pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournîmes qu'une
+petite course, et nous campâmes sur un plateau appelé Janmeda, à
+quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure,
+l'armée se mit en marche, mais nous attendîmes à l'arrière-garde trois
+heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Théodoros, assis sur un
+rocher, avait commandé à toutes ses forces, y compris sa suite, de
+prendre les devants, et comme nous, exposé à la pluie qui tombait
+et paraissant plongé dans des pensées profondes, il contemplait les
+différents corps de son armée à mesure qu'ils passaient devant lui.
+Nous étions sévèrement surveillés; plusieurs chefs, et les hommes
+qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un détachement
+marchait en tête, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne
+nous perdaient jamais de vue.
+
+Nous fîmes halte, cette après-midi, dans une grande plaine, près d'une
+éminence appelée Kulgualiko, sur laquelle s'élevaient les tentes
+impériales. Le lendemain, on adopta le même mode de départ et après
+avoir voyagé toute la nuit, nous nous reposâmes à Aïbankab, an pied du
+mont Guna, le pic le plus élevé du Begember, très-souvent couvert de
+neige dans la saison pluvieuse.
+
+Nous passâmes la journée du 8 à Aïbankab. Dans l'après-midi, Sa
+Majesté nous fit inviter à gravir la colline où il était établi, afin
+de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre
+position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent
+échangés, mais nous ne vîmes pas l'empereur.
+
+Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoyé.
+Il s'arrêta longtemps, et, à son départ, il nous avertit que nous
+marcherions en tête et que nos effets embarrassants nous seraient
+envoyés plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques
+articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules
+nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour
+lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter
+le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux même avec
+des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre
+destination, nous soupçonnions tous que Magdala et les chaînes
+seraient notre lot.
+
+Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent dès lors chargés
+de nous garder. Nous nous aperçûmes bientôt que nous étions traités
+plus sévèrement; un ou deux soldats à cheval avaient la garde spéciale
+de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas
+assez vite, ou courant, en tête de l'escorte, pour attendre l'arrivée
+de ceux qui étaient moins bien montés. Nous fîmes une très-longue
+étape ce jour-là, de neuf heures après-midi à quatre heures avant
+midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de
+nos effets arrivèrent bientôt après nous, mais les mules chargées des
+bagages n'arrivèrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue.
+N'ayant rien à manger, nous tuâmes un mouton et le fîmes griller
+devant le feu, à la façon abyssinienne; affamés et fatigués comme nous
+l'étions, il nous parut que c'était le repas le plus exquis que nous
+eussions jamais fait.
+
+Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de
+nous tenir prêts, et quelques instants plus tard nous étions en selle.
+
+Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent
+été nos espérances jusqu'alors sur notre destinée, elles étaient
+évanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin
+de Magdala pour avoir aucun doute là-dessus. Le commencement de la
+journée ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien
+cultivé; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ça et
+là quelques villages; de sombres touffes de cèdres embellissaient les
+sommets des collines éloignées, et annonçaient la présence de quelque
+église. Le paysage était beau et certainement plein d'attrait pour
+un artiste, mais pour des Européens, traînés comme du bétail par des
+barbares, les montées abruptes et les profondes vallées n'avaient
+aucun charme. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes en face
+d'un précipice à pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un
+quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter,
+afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchâmes encore environ deux
+heures et nous atteignîmes les portes de Begember. En face de nous
+s'élevait le plateau du Dahonte, à environ deux milles de distance,
+mais nous avions à monter une côte plus rapide encore que celle que
+nous laissions derrière nous, et un abîme plus profond aussi à passer
+pour atteindre cette colline. La vallée du Jiddah, affluent du Nil,
+était entre nous et notre lieu de halte. C'était comme un mince fil
+d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace
+étroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le
+sommet s'élève à trois mille pieds. Nous achevâmes notre course,
+fatigués et n'en pouvant plus.
+
+Cette nuit-là, nous stationnâmes à Magot, sur la première terrasse
+du plateau du Dahonte, environ à 500 pieds du sommet de la montagne.
+Notre tente fut là en même temps que nous, nos serviteurs apportaient
+quelques provisions, et nous nous arrangeâmes pour faire un frugal
+repas; mais nos bagages arrivèrent trop tard, et nous nous vîmes
+obligés de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq
+jours après notre arrivée à Magdala que l'autre partie de nos bagages
+nous atteignit. Jusque-là nous ne pûmes changer d'habits, et nous
+n'eûmes rien pour nous défendre contre le froid des nuits de la saison
+des pluies. Dans la matinée du 11, de bonne heure, nous continuâmes
+notre ascension, et nous arrivâmes enfin sur le magnifique plateau du
+Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze
+milles de diamètre, couverte, à l'époque de notre voyage, de produits
+différents et de magnifiques prairies, où paissaient des milliers
+de têtes de bétail et où les mules, les chevaux et d'innombrables
+troupeaux se montraient à chaque pas. De tous côtés, à l'horizon de
+cette plaine, s'élèvent de petites collines qui sont garnies de leur
+pied à leur sommet, de nombreux villages charmants et bien bâtis.
+Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus
+pittoresque que j'aie rencontrée en Abyssinie.
+
+Vers midi, nous arrivions à l'extrémité est du plateau, et là devant
+nous, apparut un de ces abîmes imposants, comme nous en avions déjà
+rencontré deux fois depuis notre départ de Debra-Tabor. Nous n'étions
+pas du tout réjouis à la pensée d'avoir à le descendre, pour passer
+à gué le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le précipice
+opposé, véritable muraille, pour compléter notre étape de la journée.
+Heureusement nos mules étaient si fatiguées que le chef de notre garde
+décida de s'arrêter pour la nuit à mi-côte, dans un des villages
+qui sont perchés sur les différentes terrasses du ces montagnes
+basaltiques. Le 12, nous continuâmes notre descente, nous traversâmes
+le Bechelo et fîmes l'ascension du plateau opposé, le Watat, où nous
+arrivâmes à onze heures du soir. Là, nous fîmes une bonne halte et
+nous partageâmes un frugal déjeuner envoyé par le chef de Magdala à
+Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part.
+
+De Watat à Magdala la route est une plaine inclinée, descendant
+constamment et graduellement à travers les plateaux élevés de la
+province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala étant sur
+les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes
+isolées, perpendiculaires et coupées à pic comme des murailles de
+basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou
+quelque portion détachée de la gigantesque masse voisine.
+
+La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser
+encore une on deux collines en forme de cônes pour y arriver. Magdala
+est bâtie sur deux hauteurs, séparées par le petit plateau d'Islamgie,
+les deux cônes sont distants seulement d'une centaine de pieds. La
+pointe nord est la plus élevée, mais à cause de l'absence d'eau et du
+peu d'espace, elle n'est pas habitée. C'est à Magdala que se trouve la
+plus importante forteresse de Théodoros, qui renferme ses trésors et
+sa prison.
+
+A Islamgee, l'ascension devint plus pénible; cependant, nous pûmes
+arriver à la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions
+plus du tout à descendre, mais que nous étions obligés, à cause de
+l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnâmes et allâmes
+à pied tous les quatre, laissant les bêtes trouver leur chemin comme
+elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela à la montée du Bechelo et
+du Jiddah. Le trajet de Watat à Magdala se fait généralement en cinq
+heures, mais nous en mimes près de sept, parce que nous faisions de
+fréquentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte à
+l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent à la rencontre de
+Bitwaddad-Tadla. C'était sans doute afin d'examiner notre lettre de
+cachet. Enfin, un à un, comptés comme des moutons, nous franchîmes
+la porte, et nous fûmes conduits dans an espace ouvert en face de
+l'habitation impériale. Là, nous rencontrâmes le ras (la tête de la
+montagne) et les six chefs supérieurs, qui président toujours avec lui
+le conseil dans les affaires de haute importance.
+
+Aussitôt qu'ils eurent salué le Bitwaddad, ils se retirèrent un peu à
+l'écart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques
+minutes, Samuel nous appela, et accompagnés par les chefs, escortés de
+leurs inférieurs, nous fûmes conduits dans une maison située près de
+l'enceinte impériale. Un feu y était allumé. Fatigués et abattus, la
+perspective d'un abri, après plusieurs jours passés à la pluie, nous
+réjouit, malgré nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retirés,
+laissant des gardes à la porte, nous nous mîmes à causer, à fumer et à
+dormir près du feu, oubliant entièrement que nous étions les victimes
+innocentes d'une infâme trahison. Deux maisons furent mises à notre
+disposition. L'une d'elles nous fut désignée pour y coucher et nous
+servir particulièrement d'habitation, et l'autre fut destinée aux
+domestiques et regardée comme notre cuisine.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
+nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération
+décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection
+de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des
+lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Gedjo.
+
+Il faisait complètement nuit à notre arrivée, la veille au soir. Notre
+première affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure.
+Elle consistait en deux buttes circulaires, entourées d'une forte haie
+épineuse attenante à l'enceinte impériale. La plus grande était dans
+un mauvais état, et comme le toit, au lieu d'être appuyé sur un pilier
+central, était supporté par une douzaine de colonnes latérales,
+formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinâmes à nos
+serviteurs et à notre _balderaba_ Samuel. Celle que nous gardâmes
+pour nous avait été bâtie par Ras-Hailo, lorsqu'il était le favori de
+Théodoros, mais qui depuis était tombé en disgrâce. Ras-Hailo ne fut
+pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et même, au
+bout de peu de temps, il avait été pardonné par son maître et élu chef
+de la Montagne; mais Théodoros, quelque temps après, lui retira encore
+son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya à la prison
+commune, enchaîné comme tous les autres prisonniers. Pour une maison
+abyssinienne, cette hutte n'était pas mal bâtie; le toit était le
+mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il était fait de
+bambous tressés, arrangés et assujettis par des cercles de la même
+matière. Lorsque Ras-Hailo eut été envoyé en prison, sa maison fut
+offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume,
+Théodoros s'en servit pour loger ses hôtes anglais.
+
+Pour nous tous, elle était petite; nous étions huit, et cette demeure
+ne pouvait contenir commodément que quatre personnes. Les soirées et
+les nuits étaient cruellement froides, et le feu occupant le centre
+de la chambre, quelques-uns d'entre nous étaient couchés la moitié du
+corps dans la chambre, et l'autre moitié dans un enfoncement humide.
+Tout d'abord nous sentîmes amèrement notre triste position. La saison
+des pluies était arrivée, et chaque jour la voix de l'orage se
+faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et
+moi-même) ne pouvions même pas changer de vêtements, et, couchés, nous
+n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu
+pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable
+de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de
+ses shamas.
+
+Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous
+procurer quoi que ce fût. On nous annonça que des provisions avaient
+été envoyées des greniers impériaux; les premiers captifs anglais
+souriaient à ces paroles, sachant par une amère expérience que les
+prisonniers de l'Amba de Magdala étaient regardés comme devant donner
+et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs prévisions étaient
+justes: nous ne reçûmes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui,
+en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il
+s'imagina même que ce tej était pour lui, car à chaque instant il en
+buvait avec ses camarades. Nous reçûmes aussi, un jour de fête, deux
+vaches maigres à l'air affamé, et desquelles, je puis le dire, je
+refusai le moindre morceau.
+
+Pour un Européen accoutumé à trouver sous la main tous les objets
+nécessaires à la vie, il peut paraître invraisemblable que dans toute
+l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi
+que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous
+un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions
+d'épiceries, nous nous adressions à eux. Notre nourriture était
+abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions étaient un peu
+meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans
+tout le pays, d'autre moulin à farine que ceux des boulangers, nous
+fûmes obligés d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la
+balle, et de l'écraser entre deux pierres, non pas avec les grosses
+meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments
+de rochers creusés, où le grain est réduit en farine, au moyen d'une
+espèce de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'était
+bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous
+pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers
+étaient toujours gâtés lorsqu'on nous les livrait, nous en fûmes
+bientôt dégoûtés, et quoique nous eussions aimé à varier notre
+nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait
+rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne
+pouvions qu'à grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions
+bien nous fournir de café en tout temps, mais nous n'avions pas de
+sucre; et pris sans lait ou avec du lait fumé, c'était une boisson
+si amère et si répugnante, que, au bout d'un certain temps, nous
+préférâmes nous en passer. Voici les détails du luxe de table que
+nous eûmes pendant toute notre captivité: un pain grossier, fort mal
+préparé, que l'on eût dit fait avec du verre pilé, et des plats qui
+revenaient toujours les mêmes: du mouton coriace, quelques vieux coqs,
+du beurre rance et du café amer. Le thé, le sucre, le vin, le poisson,
+les légumes, etc., etc., c'étaient choses impossibles à trouver
+même avec de l'argent. La mauvaise qualité et l'uniformité de notre
+nourriture n'étaient rien encore devant la perspective que nous avions
+de mourir de faim. Quelque grossières et insuffisantes que fussent
+ces choses, elles devaient nous manquer, dès que nous n'aurions plus
+d'argent.
+
+J'étais très-mal vêtu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la
+pensée de laisser mes effets aux soins des _gens de Gaffat_, et je
+n'avais pris avec moi que ce qui était indispensable pour la route.
+Mon unique paire de souliers, portée à la pluie, au soleil, dans la
+boue, était littéralement percée à jour; ils étaient tellement roidis,
+qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois à
+guérir; aussi jusqu'à l'arrivée de l'un de mes serviteurs, plusieurs
+mois plus tard, je marchai, ou plutôt je me traînai les pieds nus.
+
+La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de goûts différents
+est vraiment pénible. Nous étions huit Européens, grouillant tous dans
+un petit espace qui nous servait à la fois d'antichambre, de salle à
+manger et de dortoir; la plupart étrangers les uns aux autres, et unis
+seulement par une commune infortune. L'adversité est peu propre
+à améliorer les caractères; au contraire, elle nuit aux rapports
+sociaux; c'est tout an plus si l'éducation et la naissance vous
+apprennent à supporter et à accepter les plus grandes difficultés.
+Nous redoutions sur toutes choses cette familiarité qui se glisse si
+naturellement entre des hommes d'une position sociale tout à fait
+différente et vous expose à entendre des expressions grossières et
+avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'égalité avec l'un
+des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions été
+tranquilles, si une partie de la nuit n'eût été employée à parler, et
+si chacun de nous eût voulu pardonner silencieusement les défauts de
+ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la même
+indulgence.
+
+Une compagnie de soldats d'environ quinze à vingt hommes arrivaient
+chaque soir, un peu avant le crépuscule, et plantaient une petite
+tente noire de l'autre côté de notre porte. Comme il pleuvait souvent
+la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente;
+deux ou trois seulement, qui étaient censés veiller, sortaient pour
+dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous dérangeaient
+jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement
+où nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette époque, nous
+avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se
+promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent
+jamais changés pendant notre séjour; nous n'eûmes pas lieu d'être
+satisfaits de leur façon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos
+gardiens de jour n'étaient que des scélérats poltrons et des espions
+dangereux.
+
+Nous avions déjà passé trois jours à Magdala, et nous commencions à
+espérer que notre disgrâce se bornerait à un simple emprisonnement,
+lorsque environ vers midi, le 16, nous aperçûmes le chef, accompagné
+d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut
+appelé, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de
+l'autre côté de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et
+nous commencions à être inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec
+une physionomie sérieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans
+la chambre, que l'officier _avait à faire quelque petite chose avec
+nous._ Nous obéîmes et, au bout de quelques instants, le ras (le
+chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres
+personnes entrèrent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous armés
+jusqu'aux dents, s'établirent dans la chambre; les autres demeurèrent
+dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands
+témoignages de religion et force expressions dévotes; à chaque minute,
+les noms de Dieu et du Seigneur sont répétés et pris en vain. J'étais
+assis près de la porte, et la conversation m'intéressant peu, je
+regardais la foule mêlée du dehors, lorsque tout d'un coup j'aperçus
+deux ou trois hommes portant d'énormes chaînes. Je les montrai à M.
+Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destinées;
+il s'adressa en arabe, à ce sujet, à Samuel, et sur la réponse
+affirmative de ce dernier, nous comprîmes quel avait été le sujet de
+la longue consultation entre le chef et Samuel.
+
+Le ras alors mit fin à la conversation insignifiante qu'il avait tenue
+depuis son arrivée, et nous informa, dans des termes mesurés et polis,
+que c'était l'usage d'enchaîner tous les prisonniers envoyés dans ce
+lieu; il n'avait reçu aucune instruction de l'empereur; mais il en
+verrait un messager à Théodoros pour l'informer qu'il nous avait mis
+dans les fers, et il ne doutait nullement que son maître n'expédiât
+aussitôt l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous
+soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'être
+obligé de nous enchaîner. Le pauvre homme nous voulait réellement du
+bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manières
+comme il faut; il croyait que Théodoros regrettait déjà l'ordre
+inutile et cruel qu'il avait donné, et que peut-être, il saisirait
+l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois
+ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accusé
+d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les
+fers an camp, où il mourut bientôt après des tortures qui lui furent
+infligées.
+
+Les chaînes furent apportées, et la grande affaire du jour commença.
+Les uns après les autres, nous eûmes à subir l'opération, les premiers
+captifs étant les premiers servis et favorisés des chaînes les plus
+lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je
+retroussai mes pantalons, et je plaçai ma jambe droite sur une pierre
+mise là à cet effet. L'un des anneaux fut alors posé sur ma jambe, à
+deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau
+tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout
+entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer
+frappait contre l'os et me causait une douleur plus aiguë. Il fallut
+environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il
+fut travaillé jusqu'à ce qu'il n'y eût que l'épaisseur d'un doigt
+entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un
+sur l'autre furent encore martelés jusqu'à ce qu'ils se joignirent
+parfaitement. L'opération fut ensuite pratiquée à la jambe gauche. Je
+craignais toujours que le noir forgeron, venant à manquer le fer, ne
+me broyât la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre était
+écrasé; l'anneau s'était cassé juste quand l'opération allait finir.
+Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette
+fois, les fers furent rivés à l'entière satisfaction du forgeron et du
+chef.
+
+On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la
+chose n'était point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratiqué
+ce nouveau système de locomotion, je ne pus faire seulement que trois
+on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais
+profondément l'humiliation à laquelle nous étions soumis; mais je
+n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de
+la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre.
+Aussi, bondissant sur mes jambes, j'élevai mon bonnet et m'écriai à
+leur grand étonnement: «_God save the queen!_»(Dieu sauve la reine!)
+et m'en fus riant et chantant, comme si j'étais parfaitement heureux.
+Comme chaque détail de notre vie était rapporté à Théodoros, mon
+mépris pour ses chaînes devint public, et il en fut informé; mais il
+ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant
+allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que
+nous nous étions tous laissé enchaîner sans dire une parole; que même
+M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi
+les fers avec colère.
+
+Après l'opération, et lorsque chaque assistant de cette scène nous eut
+fait la politesse d'un: «_Que Dieu les ouvre!_» le messager que les
+chefs voulaient envoyer à Théodoros (un quidam du nom de Léh, grand
+espion et confident de l'empereur, le même qui avait apporté nos
+lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M.
+Rassam pourrait désirer envoyer à Sa Majesté. Celui-ci, en termes
+mesurés et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta
+sur lui la responsabilité des conséquences d'un traitement si injuste
+qui pouvait amener de terribles représailles. Malheureusement, Samuel,
+toujours craintif et tremblant que des chaînes ne lui fussent aussi
+réservées, refusa d'interpréter ce discours, et n'envoya que les
+compliments ordinaires.
+
+Lorsque nos geôliers furent, sortis, nous nous regardâmes les uns les
+autres, et nous nous trouvâmes si drôles, que, malgré notre
+chagrin, nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire. Les chaînes
+consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres
+plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau à l'autre; nous
+les portâmes bien près de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pûmes
+pas marcher; nos jambes étaient brisées et meurtries par suite du
+ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une
+telle douleur, que nous fûmes obligés d'introduire pendant le jour des
+bandages sous les chaînes. La nuit, je les enlevais, à cause de la
+constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui
+faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit
+que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais être
+soulagées; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous
+nous retournions d'un côté ou de l'antre, les chaînons, en heurtant
+l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous
+éveillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y
+fussions accoutumés et que nous pussions nous promener autour de notre
+enceinte plus commodément, cependant encore, de temps en temps, nous
+étions obligés de prendre du repos des journées entières, sans quoi,
+nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie
+de l'os la plus exposée an frottement des fers. Plusieurs mois même
+après que les fers m'eurent été ôtés, mes jambes étaient plus faibles
+qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enflés.
+
+Le soir où nous fûmes chargés de chaînes, nous dûmes couper nos
+pantalons sur le côté, afin de pouvoir les ôter. Pendant leur première
+captivité à Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers
+portaient des jupons ou des caleçons, à la façon indigène, qu'on leur
+avait enseigné à passer entre les jambes et les chaînes. Mais nous
+n'avions pas des vêtements semblables sous la main pour faire comme
+eux, et même, vu l'état de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu
+être question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La
+nécessité, dit-on, est la mère de l'industrie: dans cette occasion,
+j'inventai _les pantalons à la Magdala._ En ôtant les miens ce
+même jour, je les ouvris tout le long de la couture extérieure, et
+ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un
+côté, tandis que je faisais de l'autre des boutonnières aussi
+rapprochées que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines
+après, j'étais capable, aidé d'un indigène, de passer sous les anneaux
+des caleçons de calicot, et comme mes jambes se désenflaient, je pus
+mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la
+force de l'habitude, qu'à la fin, je quittais et mettais mes pantalons
+aussi facilement que si mes jambes eussent été libres.
+
+Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de
+bonne heure. Nous entendîmes le soir de l'opération une discussion an
+dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit,
+nommé Mara, descendant d'un Arménien et grand admirateur de Théodoros.
+Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'était efforcé de persuader
+l'officier de ne point nous déranger, mais qu'il insistait pour
+examiner nos chaînes et se convaincre qu'elles étaient comme elles
+devaient. Nous refusâmes d'abord de subir cette inspection; nous ne
+consentîmes qu'afin de nous débarrasser de cet homme, et nous nous
+mîmes à secouer nos chaînes sous le shama qui nous servait de
+couverture, à mesure qu'il passait devant nous.
+
+Nous nous attendions à demeurer an moins six mois à Magdala; il
+fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et
+aussi le temps de venir aux troupes qu'on expédierait pour nous mettre
+en liberté et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par
+l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si
+nécessaires à notre commodité. Samuel parla an ras et aux autres
+chefs, qui consentirent à nous donner une petite hutte et deux
+_godjos_ lorsqu'ils auraient assez rassemblé de bois pour construire
+une nouvelle enceinte. Le _godjo_ est une espèce de petite cabane,
+dont le toit est fait de bouts de tiges liées ensemble à leur
+extrémité, et tout entières recouvertes de paille. En attendant, on
+persuada à deux d'entre nos compagnons, Piétro et M. Ecrans, d'aller
+s'établir à la cuisine, où ils auraient plusieurs chambres et nous
+laisseraient ainsi plus d'espace.
+
+Notre première pensée, en arrivant à Magdala, avait été de communiquer
+la nouvelle à nos amis et au gouvernement; une fois que nous eûmes été
+enchaînés, nous comprîmes que chaque heure perdue était une journée
+ajoutée à notre misère et à notre _discomfort_, et que nous ne devions
+perdre aucun temps pour envoyer un fidèle messager à Massowah. Il nous
+était très-difficile d'écrire, mais surtout dans le commencement, où
+nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fûmes plus habitués à tout
+ce qui concernait nos envoyés. Toute la contrée jusqu'au Lasta
+était soumise encore à Théodoros, et nous étions obligés d'être
+très-circonspects dans nos expressions, dans le cas où la dépêche
+tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoyée. Le 18,
+notre paquet était prêt; mais, chose étonnante, ce fut la seule fois
+que la manière d'envoyer notre lettre nous inquiéta. Nous ne pouvions
+nous confier qu'à un homme qui eût demeuré quelque temps avec nous. A
+la fin, nous nous souvînmes d'un vieux serviteur de M. Cameron,
+qui avait été autrefois, en plusieurs circonstances, employé comme
+délégué, et nous fixâmes notre choix sur lui. C'était un bon homme, un
+marcheur de première force, mais très-querelleur, et capable de tout
+pour contrarier son adversaire. Pour le guider, à travers le pays
+rebelle, nous obtînmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch
+Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une réponse de
+M. Munzinger. Bientôt après avoir quitté Magdala, nos deux envoyés
+commencèrent à se quereller, et en arrivant aux avant-postes des
+rebelles, une question de préséance entre eux fit découvrir la
+missive; nos deux messagers furent saisis, liés de chaînes pendant
+quelques jours, et lorsqu'ils furent relâchés, on nous renvoya notre
+serviteur elles lettres furent brûlées. Plus tard, nous prîmes plus de
+précautions; les envoyés portèrent, dans leur ceinturon, les lettres
+dont la connaissance pouvait être dangereuse; d'autres fois, nous les
+cousîmes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme
+en portent les indigènes; ou bien encore, nous les piquâmes dans la
+partie de leurs vieux pantalons, près des coutures. Ceux qui nous
+répondaient de la côte usaient des mêmes précautions; et quoique nous
+ayons envoyé, pendant notre captivité, au moins quarante messagers,
+porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous
+n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne
+soit pas arrivé à destination.
+
+Bientôt se posa la question si importante pour nous de savoir comment
+nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Théodoros, à
+cette époque donnât un millier de dollars à chacun de ses ouvriers.
+Plusieurs d'entre eux connaissant l'état politique de la contrée, et
+comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait à sa fin, voulurent
+envoyer leur argent hors du pays et comme nous étions fort embarrassés
+pour nous en procurer, la chose fut bientôt arrangée à notre
+satisfaction mutuelle. Nous envoyâmes des gens à Debra-Tabor et comme
+la route était sûre, et que par des présents agréables nous nous
+étions faits des amis des chefs de districts traversés par la route de
+nos délégués, ceux-ci ne furent ni inquiétés ni volés. Ils portèrent
+les dollars dans des valises sur des mules chargées du grain ou de la
+fleur de farine que les _gens de Gaffat_ nous envoyaient de temps
+à autre, ou bien serrés dans les longues écharpes de coton que les
+Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent
+aussi données à M. Munzinger pour qu'il envoyât de l'argent à Metemma,
+où nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne
+fut que la seconde année de notre captivité que nous rencontrâmes de
+sérieuses difficultés de ce côté. La puissance de l'empereur diminuait
+de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes;
+le chemin de Metemma à Magdala fut interdit; les _gens de Gaffât_
+n'étaient pas épargnés; un moment il parut impossible de nous faire
+parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois eûmes-nous
+beaucoup de peine à nous procurer une somme quelconque, ayant employé
+pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles;
+mais ensuite ayant eu recours à l'influence de l'Evêque et à la
+protection de Wagshum Gobazé, l'argent reprit facilement le chemin
+de Magdala et nous délivra de nos craintes. Théodoros savait
+indirectement que nous envoyions des serviteurs à la côte, mais comme
+c'était l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller
+auprès des familles de leurs maîtres pour tacher d'en obtenir quelques
+secours, il ne pouvait pas trop nous le défendre, surtout ne nous
+ayant jamais rien fourni. Si nos messagers étaient tombés entre ses
+mains, il leur eût probablement volé leur argent mais il ne les aurait
+point insultés. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles
+que nous avons écrites étaient arrivées à sa connaissance, les envoyés
+eussent eu bien vite leur compte, et quant à nous notre sort eût été
+bien vite décidé aussi.
+
+Cela peut paraître invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont
+une race de voleurs, se sont montrés parfaitement honnêtes dans ces
+circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de
+dollars qui leur avaient été confiés: c'était pourtant une fortune
+pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas être ingrat vis-à-vis
+de ces hommes qui s'exposant à de grands dangers, la plupart du temps,
+faisaient leur trajet de Massowah à Magdala, pendant la nuit, et, par
+ce service rendu, nous empêchaient de mourir de faim: mais cependant
+je crois qu'ils agissaient d'après le vieil adage: que l'honnêteté est
+plutôt une bonne politique qu'une vertu innée. D'abord ils étaient
+largement rétribués, bien traités, et ils s'attendaient à une
+récompense ultérieure (qu'ils ont fidèlement reçue) dans le cas où
+la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des
+rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu'à les avertir,
+ou bien encore qu'à le faire savoir à l'Evêque pour qu'on eût arrêté
+les délinquants, qu'on leur eût enlevé le bien mal acquis, et qu'on
+les eût encore punis sévèrement. Tout cela leur était parfaitement
+connu.
+
+En considérant le passé je ne puis comprendre comment j'ai pu passer
+ces longs jours d'oisiveté si ennuyeux, toujours les mêmes pendant
+vingt-deux mois. Les chaînes n'étaient rien comparées au manque
+d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie
+journalière, le contenu eût été invariablement celui-ci: «Pris un bain
+(opération douloureuse à cause des chaînes qui n'étant plus entourées
+de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garçon tenait mes
+pantalons pour les passer entre les chaînes. Aujourd'hui le temps
+étant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons
+déjeuné de meilleur appétit après cette tâche remplie. Des malades
+viennent voir le médecin. Comme je suis médecin et apothicaire, je
+prescris les médecines et les ordonnances moi-même. Samuel ou tel
+autre ami indigène qui sait que mon tej est prêt, vient m'en demander
+un verre ou deux. Je suis allé fumer une pipe avec M. Cameron. Je me
+suis couché et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch,
+livre très-intéressant, mais fait exprès pour m'endormir. Cette
+après-midi je me suis couché, j'ai lu encore le Dictionnaire
+commercial. Nous avons dîné. (Je voudrais bien savoir quel était l'âge
+du coq que nous avons mangé?) Nous nous sommes traînés une heure entre
+les huttes; je me suis couché; j'ai pris l'_Appendix_ de Gadby; mais
+comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions même n'ont
+plus d'attrait pour moi. Un petit garçon a allumé le feu, le bois
+était vert et tout s'est rempli de fumée. J'ai joué une partie de
+whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent
+avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt
+points. Un petit garçon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out
+injuriés parce qu'ils avaient couché dehors et qu'il a plu. Bravo
+Samuel, vous êtes un fidèle ami.»
+
+Cette page imaginée aurait pu se représenter _ad infinitum_. Pour
+faire diversion, quelquefois nous écrivions à nos amis, ou bien
+nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours
+délicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service
+religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait régulièrement
+le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle était
+invariablement notre vie journalière. Il faut dire qu'à la fin nous
+en étions excédés. Nous eûmes aussi de temps en temps d'autres
+occupations, comme de bâtir une hutte, de créer un jardin, d'exciter
+sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; détails qui
+trouveront leur place dans ce récit.
+
+Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre
+résidence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours après que
+l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se
+consultèrent, discutèrent pendant longtemps et enfin se décidèrent à
+ouvrir une brèche dans l'enceinte afin de faire place aux trois
+huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui était chargé de la
+distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison à M.
+Rassam, prit un des _godjos_ pour lui-même, et donna la troisième à
+M. Prideaux et à moi. Kerans et Piétro restèrent dans la cuisine,
+et notre première habitation fut laissée à MM. Cameron, Stern et
+Rosenthal.
+
+Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous prîmes possession de
+notre nouvelle demeure. Sans exagération, si à Londres un chien était
+enfermé dans une semblable loge, je puis affirmer que son propriétaire
+serait poursuivi par la Société protectrice des animaux. Telle qu'elle
+était nous fûmes très-heureux de la posséder, et nous nous mîmes à
+l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en être
+question, mais pour nous préserver de la pluie.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
+de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'église.--La
+prison.--Gardes et geôliers.--Discipline.--Visite préalable de
+Théodoros à Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractère et antécédents
+de Samuel.--Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de
+luth.--Gardes de jour.--Nous bâtissons de nouvelles huttes.--Les
+serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
+est agrandie.
+
+L'Amba[22] de Magdala, situé à environ 320 milles de Zulla, et environ
+180 milles de Gondar,[23] s'élève dans la province de Worihaimanoo,
+sur la frontière de la province de Wallo-Galla. Il est d'un accès
+difficile à cause des vallées profondes et des ravins étroits et
+perpendiculaires qui le séparent des rivières de Bechelo, de Jiddah et
+de la plaine de Wallo. Il est isolé an milieu des gigantesques masses
+qui l'environnent, et vu du côté ouest il ressemble à un croissant. A
+l'extrême gauche de cette courbe apparaît le petit plateau des Fahla,
+qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus élevé que
+l'Amba et appelé Selassié (Trinité) à cause de l'église qui y a été
+érigée et qui porte ce nom. De Selassié à l'Amba de Magdala se trouve
+la grande plaine d'Islamgee; à plusieurs centaines de pieds au-dessous
+des pics qu'elle sépare, plusieurs villages ont été bâtis par les
+paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les
+soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi là
+quelques portions de terre qui leur ont été données et où ils peuvent
+élever des huttes pour eux et pour leur bétail. Le samedi un marché
+hebdomadaire, autrefois bien approvisionné, y est tenu au pied même du
+Selassié. De nombreux puits y ont été creusés pendant la sécheresse
+près des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision
+d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu'à Magdala la route est
+très-escarpée et très-pénible. A partir de la première barrière, elle
+suit le flanc de la montagne parfois très-abrupte. Du côté droit, les
+parois de l'Amba s'élèvent comme une gigantesque muraille surplombant
+sur un abîme. De la première à la seconde porte la route est
+excessivement étroite et escarpée, coupant à angle droit la première
+partie. De petites défenses de terre ont été élevées sur les flancs
+de la route près des portes pour protéger tous les points faibles. Le
+sommet de la hauteur est fortement défendu et entouré de meurtrières.
+Deux autres portes conduisent à l'Amba du pied de la montagne; l'une
+d'elles a été condamnée il y a quelque temps, mais l'autre appelée
+_Kafir Ber_, est ouverte du côté du pays de Galla. L'Amba est fortifié
+par la nature elle-même, et Théodoros a ajouté à la nature par des
+travaux considérables.
+
+Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irrégulier,
+d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus
+large, d'un mille de largueur. C'était une des plus puissantes
+forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches
+plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, très-facile à
+approvisionner. Magdala est à plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau
+de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant
+toute l'année sans exception, il faut allumer du feu, et quoique
+pendant les quelques mois qui précèdent la saison des pluies la
+température s'élève beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons
+jamais été incommodés par la chaleur. Les terres élevées qui entourent
+l'Amba à une certaine distance sont froides et stériles, ce qui est dû
+à l'altitude de ces parages; même plusieurs des pics du district de
+Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas.
+Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies,
+l'eau y est abondante, mais de mars aux premières semaines de juillet
+elle devient de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'on ne l'obtient
+qu'avec beaucoup de difficulté. Pour remédier à cet inconvénient,
+Théodoros, avec sa prévoyance habituelle, a fait construire plusieurs
+citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits
+favorables. Ses efforts ont été couronnés de succès; les puits ne
+donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette
+provision est constante et ne diminue pas de toute l'année. L'eau
+recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces réservoirs
+n'étant pas recouverts après les pluies, et l'eau entraînant toute
+espèce de détritus, devient bientôt tout à fait impotable. Les sources
+principales sont à Islamgee, il y en a bien quelques-unes à l'Amba
+lui-même; mais elles sont peu de chose quant à l'importance et au
+nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son
+sommet jusqu'à sa base. Magdala n'était pas seulement une forteresse
+pour Théodoros, c'était aussi une prison, un arsenal, un grenier et un
+lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi
+et le grenier étaient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest,
+un grand espace bien éclairé avait été laissé ouvert; derrière se
+trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; à
+gauche, les huttes des chefs et des soldats; à droite, sur une petite
+éminence les pied-à-terre et les magasins, le quartier des soldats,
+l'église, la prison; et par derrière encore un autre grand espace
+ouvert, regardant le plateau du Galla, le _Tanta_.
+
+Les habitations de Théodoros n'avaient rien de royal autour d'elles,
+elles étaient bâties sur le même modèle que les huttes ordinaires,
+seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il
+y tenait très-peu; il préférait sa tente plantée à Islamgee ou sur
+quelque sommet voisin, à la demeure la plus vaste et la plus commode
+de l'Amba. A sa répugnance pour toute espèce de maison, en général
+s'est ajouté depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande
+partie de ses maisons était occupée par ses femmes, ses concubines,
+ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain
+étaient dans la même enceinte, mais séparées des appartements de
+ses femmes par une forte défense. Les greniers consistent en une
+demi-douzaine de huttes très-élevées, et protégées de la pluie par
+un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des
+pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conservés dans
+des sacs de cuir empilés les uns sur les autres jusqu'aux toits. On
+dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait
+été amassé en quantité suffisante pour alimenter toute la garnison et
+tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures
+des chefs et des soldats étaient bâties sur le modèle des maisons
+circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aiguë. Les huttes des
+soldats de la classe inférieure étaient bâties sans ordre dans un
+espace étroit afin que si un incendie venait à éclater, ces huttes
+toujours au nombre de vingt ou trente et bâties sous le vent, une fois
+brûlées jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au fléau. Les chefs
+principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situées
+dans une même enceinte, entourées et séparées de celles des soldats
+par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Théodoros avait
+amassé à Magdala tous les débris de ses premières richesses. Quelques
+hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.;
+d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des
+shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des flèches, des chapeaux,
+et aussi le peu d'argent qu'il possédait et dont il s'était emparé à
+Gondar; les biens mêmes de ses ouvriers furent aussi envoyés à Magdala
+pour y être gardés. Tous les magasins d'approvisionnement furent
+couverts d'une espèce de drap noir, appelé _mâk_, et fabriqué dans le
+pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous
+dans une petite maison bâtie à cet effet dans l'enceinte des magasins
+pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois
+que c'était plutôt pour s'assurer personnellement que les _trésors_
+confiés à leurs soins étaient en parfait état et bien gardés.
+
+L'église de Magdala, consacrée an Sauveur du Monde (Medani Alum),
+n'était pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle était
+de récente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires
+tels que les Saints, la Vie des Apôtres, la Trinité, Dieu le Père et
+le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de
+bataille, perçant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait
+bénignement à ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient
+jamais été blanchis et toutes les âmes pieuses priaient pour
+l'accomplissement des promesses de Théodoros qui devait bâtir une
+église digne du nom qu'elle portait. L'enceinte était aussi nue que
+le saint lieu lui-même; aucun gracieux genévrier, aucun sycomore à la
+taille gigantesque, aucun _guicho_ au vert sombre n'embellissait le
+terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais
+ombrages aux centaines de prêtres, de desservants, de diacres qui
+journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se
+reposer après la fatigante cérémonie des psaumes de David, hurlés en
+dansant. Sur la même ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle
+était bâtie l'église, l'Abouna possédait quelques maisons et un
+jardin; mais malheureusement pour lui, quelques années plus tard, son
+pied-à-terre devint sa prison.
+
+La prison, geôle commune aux détenus politiques, aux voleurs et aux
+meurtriers, consistait en cinq ou six huttes défendues par une
+forte enceinte, et entourées des demeures privées des plus riches
+prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'étendent du
+penchant est de la colline, près du précipice, jusqu'à l'espace ouvert
+du côté du sud. A l'époque de notre captivité, elles ne contenaient
+pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts
+moururent des fièvres, cent soixante-quinze furent relâchés par Sa
+Majesté, trois cent sept furent exécutés, quatre-vingt-onze durent
+leur liberté à l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous
+certains rapports étaient très-sévères, sous d'autres elles étaient
+douces et à la hauteur de notre monde civilisé. Au coucher du soleil,
+les prisonniers étaient conduits au centre de l'enclos. A mesure
+qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers étaient
+examinés. Les femmes avaient une hutte à part, mais seulement depuis
+de récents changements; auparavant elles couchaient dans les mêmes
+huttes que les hommes. L'espace y était très-limité et les prisonniers
+y étaient entassés comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens
+eux-mêmes, cruels comme ils le sont, nous ont décrit des scènes
+nocturnes d'une façon terrible. Les huttes, emplies jusqu'à
+l'entassement, étaient fermées, l'atmosphère devenait fétide et les
+odeurs insupportables. Là étaient couchés côte à côte, et souvent
+assujettis par le cou à une fourche de bois, et pour des années, le
+pauvre vagabond affamé, et le guerrier victorieux qui avait versé son
+sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le
+fils de roi et le législateur conquérant. Au centre se tenaient les
+gardes, surveillant les chandelles allumées toute la nuit, riant et
+s'amusant à quelque jeu insignifiant et indifférents aux souffrances
+des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six
+heures avant midi dans ces régions), la porte de la prison était
+ouverte et ceux qui étaient assez riches pour posséder quelque chose
+allaient se restaurer dans des huttes élevées à cet effet dans le
+voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en
+foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience
+de gens affamés que la _bonté_ de l'empereur empêchait tout juste de
+mourir de faim. D'autres rôdaient par couples demandant l'aumône à
+leurs compagnons plus favorisés, et lorsqu'ils y étaient autorisés,
+allaient de maison en maison demander l'aumône au nom du Sauveur du
+Monde.
+
+Les gardes de la prison étaient les plus grands scélérats que j'aie
+jamais connus. Pendant plusieurs années ils avaient été en contact
+avec la misère sous ses plus tristes formes, et la dernière étincelle
+du respect humain s'était éteinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu
+de montrer de la pitié pour leurs prisonniers, qui étaient pour la
+plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient
+à la misère des captifs par la dureté et la cruauté de leur conduite
+envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays éloigné,
+aussitôt ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses
+rapaces geôliers. Mais ce n'était rien comparé aux tortures morales
+qu'ils infligeaient à leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux étaient
+enfermés dans l'Amba depuis des années et y avaient amené leurs
+familles pour les avoir auprès d'eux. Malheur aux femmes qui
+résistaient aux sollicitations de ces infâmes scélérats! Menacées
+et même battues, il y en avait peu qui résistassent; quelques-unes
+allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un
+homme d'un rang élevé ou un riche marchand quittait sa maison de jour,
+il savait que sa femme recevrait immédiatement l'amant de son choix,
+ou chose plus horrible à dire, l'homme qu'elle détestait mais qu'elle
+craignait.
+
+Telle était la vie quotidienne de ceux dont le tort avait été
+d'écouter les paroles mielleuses de Théodoros, erreur qui pesait plus
+lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Théodoros se rencontrant
+dans le voisinage, s'arrêtait quelques jours à Magdala, quelle
+anxiété, quelle angoisse, régnaient dans cette maudite place! Plus de
+maison de réunion, plus d'heures passées en famille ou avec les amis,
+plus de nourriture prise avec gaieté; les prisonniers devaient rester
+dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment à
+l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la liberté,
+soit pour mettre fin à leur existence. Laissez-nous prendre pour
+exemple la visite qu'il fit à Magdala aux premiers jours de juillet
+1865, à son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est
+certain qu'une longue suite de malheurs peut altérer les meilleures
+qualités d'un homme, et le porter à accomplir des actes dont l'idée
+seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel était le cas de Beru
+Goscho, autrefois gouverneur indépendant du Godjam. Depuis des
+années il languissait dans les chaînes. Dans l'espoir d'améliorer sa
+position, il eut la bassesse de rapporter à Sa Majesté que lorsque le
+bruit avait couru, que lui, Théodoros, avait été tué à Shoa, la plus
+grande partie des prisonniers s'en étaient réjouis. Sa Majesté, en
+apprenant cela, donna aussitôt l'ordre que tous les prisonniers
+politiques enchaînés par les pieds seulement le fassent aussitôt
+par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef,
+quelques jours plus tard, ayant envoyé l'un de ses serviteurs pour
+demander comme récompense qu'il lui fût permis d'avoir sa femme
+auprès de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,--chez les
+autres,--déclara qu'il était ennuyé de cette demande, et donna des
+ordres pour qu'on lui chargeât aussi les mains de chaînes. Mais ce
+n'était rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu
+pendant cette même visite de Théodoros. Après avoir soumis le pays de
+Galla, il réclama des otages. Pour répondre à cette exigence, la reine
+Workite lui envoya son fils, l'héritier du trône; et plusieurs chefs
+confiants dans la probité de Théodoros voulurent accompagner le jeune
+prince. Le futur héritier fut d'abord bien traité et même nommé chef
+de la montagne; mais bientôt, sous un prétexte quelconque, il tomba en
+disgrâce; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard
+on l'envoya à la geôle commune chargé de chaînes, où il souffrit
+plusieurs années.
+
+Menilek, petit-fils de Sehala Selassié, avait été amené auprès de
+l'empereur pendant sa jeunesse; il fut élevé par son ordre en liberté,
+et afin de donner plus de force à ses conquêtes, il lui donna sa fille
+en mariage. Au milieu de ses rêves Théodoros apprit tout à coup que
+Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il était déjà
+sur le point d'atteindre l'héritage de ses pères. Je ne saurais vous
+peindre la colère, la rage de l'empereur à cette nouvelle. Au moyen
+d'un télescope il put voir Menilek dans la plaine éloignée de Wallo,
+reçu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveuglé par la rage
+il ne pensa qu'à se venger. Il n'osa pas s'aventurer à poursuivre
+Menilek et s'attaqua à ses alliés; il avait sous la main ses victimes:
+le prince de Galla et ses chefs. Théodoros, monté sur son cheval,
+fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui
+languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient
+eu foi en sa parole, et alors se passa une scène horrible, dont je ne
+pourrais écrire les détails. Tous furent tués, ils étaient au nombre
+d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lancés
+vivants dans le précipice. Théodoros regretta plus tard ce moment de
+rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de
+Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire à
+l'évêque: «Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'êtes-vous
+pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et
+pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort?» La réponse de
+l'évêque fut simple et juste: «Parce que je voyais le sang écrit sur
+votre visage.» Toutefois Théodoros fut bien vite consolé. La pluie
+s'était fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour
+suivant il plut. Théodoros, tout souriant, s'adressa à ses soldats en
+leur disant: «Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait
+mourir les infidèles.»
+
+Telle est Magdala, cette roche nue et brûlée par le soleil, cette
+terre aride et déserte où nous avons passé près de deux ans captifs et
+enchaînés.
+
+Nous montâmes notre maison à peu de frais: deux peaux de vaches
+tannées furent tout ce que nous demandâmes. Celles-ci ajoutées à deux
+vieux tapis que Théodoros nous avait offerts à Zagé, étaient à peu
+près toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit
+de camp. Quelques-unes de nos connaissances étant arrivées peu de
+jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous.
+La saison des pluies avait été abondante, et le toit de notre godjo
+pliant sous le poids du chaume mouillé avait permis à l'eau de
+s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remédiâmes à cela aussi bien
+que nous pûmes au moyen d'un long bâton, mais c'était encore bien
+branlant et la gouttière coulait toujours plus fort. La terre
+détrempée ressemblait tout à fait à un marais irlandais, et si la
+paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un
+peu plus moelleux, n'avait pas été remuée tous les jours, l'humidité
+aurait pénétré même à travers le vieux tapis qui ornait notre demeure.
+Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade.
+Je trouvais qu'avec mes chaînes et ma cahute j'en avais assez, sans
+que la maladie par-dessus le marché vînt me jeter dans le désespoir.
+J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit
+plancher élevé, irrégulier et dur; mais préférable pour y dormir à la
+terre toujours mouillée.
+
+Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des
+pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fête de la Croix,
+le 25 septembre; car les indigènes nous avaient dit que cette saison
+prenait fin vers cette époque. J'avais apporté avec moi de Gaffat une
+grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforçais de l'étudier, mais
+mon esprit ne pouvait se fixer à un tel travail; et le livre dans
+les mains j'étais, par la pensée, à mille lieues de là, revoyant le
+_home_, ou rêvant éveillé des chers amis absents, ou bien encore
+d'indépendance et de liberté. Vers la fin du mois d'août, bientôt
+après le retour de notre malheureux messager, nous écrivîmes encore et
+nous envoyâmes un autre homme; nous eûmes alors d'abondantes preuves,
+que Samuel, d'abord notre interprète et maintenant notre geôlier,
+prenait tout à fait nos intérêts. Par ses bons arrangements le
+messager partit sans que personne en eût connaissance et il le fit
+arriver à Massowah avec ses lettres.
+
+J'ai parlé souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans
+ce récit. Il fut, dès le commencement, mêlé aux affaires des Européens
+et à cette époque il se montra plutôt leur ennemi que leur ami, mais
+depuis notre arrivée et pendant notre séjour il fut extrêmement bon
+à notre égard. C'était un homme fin et rusé, qui s'aperçut un des
+premiers que la puissance de Théodoros allait en décroissant. Il
+l'appelait déjà familièrement par son nom, et avait sa confiance; mais
+il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les
+rebelles et avec la côte.
+
+Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche cassée et mal arrangée;
+aussi, bien que Théodoros l'aimât beaucoup, il ne lui avait jamais
+confié aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le
+civil. Samuel n'aimait pas à parler de l'accident qui avait été cause
+de son infirmité, et répondait toujours d'une façon évasive aux
+questions qui lui étaient faites à ce sujet. Piétro, un Italien, grand
+blagueur, dont toutes les histoires n'étaient pas dignes de foi, nous
+racontait que Samuel avait eu la jambe cassée à son arrivée à Shoa,
+par un Anglais, qui lui ayant donné un coup de pied l'avait envoyé
+rouler dans un fossé au fond duquel en tombant il s'était cassé la
+jambe. C'était à cause de ce coup de pied, ajoutait Piétro, que Samuel
+haïssait tant les Anglais et qu'il s'était tourné si fortement contre
+eux; tout d'abord cela dut être ainsi; mais je crois que ce sentiment
+ne dura pas.
+
+Samuel se figurait qu'il était un homme important dans sa patrie. Son
+père avait été un petit cheik; et Théodoros, après la révolte des
+concitoyens de Samuel, avait nommé celui-ci gouverneur de son pays.
+Avec toute l'apparence d'une grande humilité, Samuel était très-fier,
+et en le traitant comme si réellement il eût été un grand personnage,
+on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisément qu'à un
+enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant
+notre séjour à Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva
+depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions à son
+égard. Lorsque chacun de nous vécut dans une hutte séparée, il ne
+permit jamais que les gardes dormissent dans l'intérieur de nos
+huttes. Il est vrai que la chose eût été difficile. Mais les
+Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe
+où; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et
+se servent de ces derniers comme de coussins. Quant à M. Rassam il
+n'avait point de gardes dans sa chambre, c'était l'homme important,
+le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal,
+n'étant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de posséder la
+compagnie de deux ou trois de ces scélérats; ceux qui se trouvaient
+dans la cuisine n'étaient pas mieux partagés, parce que la nuit on
+leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM.
+Kérans et Piétro, mais la _propriété_ du roi (c'est ainsi qu'ils
+désignaient nos amis).
+
+Samuel se fit bientôt des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain
+temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous
+prétexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous.
+M. Kérans, un bon savant Amharie, fut notre interprète dans ces
+occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi
+(maintenant le tuteur d'Alamayou), était un homme intelligent et
+honnête, mais enragé d'astronomie et passant des heures à s'informer
+de tout ce qui concerne le système solaire. Malheureusement, ou les
+explications n'étaient pas justes, ou il comprenait difficilement,
+car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer
+l'explication, jusqu'à ce qu'à la fin notre patience fut poussée à
+bout et que nous l'envoyâmes promener. L'autre était un jeune homme
+d'un bon naturel, appelé Afa-Négus-Meshisha, fils du précédent
+gouverneur de l'Amba; Théodoros à la mort du père de ce dernier, avait
+donné le titre à Meshisha, mais rien de plus. Sa passion était de
+jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel
+pouvait l'écouter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient
+pour nous faire fuir. Il nous était pourtant utile, car il nous
+donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de
+Théodoros, favorisé qu'il était par sa position de membre du conseil.
+
+Telle était notre seule société, à part nos propres personnes. Il
+est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus
+souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au
+lieu du café qu'il leur offrait primitivement; mais à moins que
+l'un d'eux eût besoin d'un remède, il était très-rare qu'ils nous
+honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour
+nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une
+profonde reconnaissance!) lorsque passant près de nos huttes, ils nous
+gratifiaient d'un aimable: «Puisse Dieu te délivrer!»
+
+Notre plus grand ennemi était un garde de jour, nommé Abu-Falek, vieux
+scélérat qui n'était heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal à
+quelqu'un; il était haï de tout le monde sur la montagne, et à cause
+de cela on le respectait. Le jour où il était de garde, il nous était
+très-difficile d'écrire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine
+tête grise entre la porte entrebâillée pour voir ce que nous faisions.
+Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que
+nos domestiques; nos écus nous préservèrent de sa méchanceté.
+
+Cependant, tout a une fin. Avec le Maskal (fête de la Croix) arriva le
+brillant soleil et l'hiver frais et agréable. Il y avait alors deux
+mois et demi que nous étions dans les chaînes, et nous nous attendions
+à chaque instant à recevoir quelque nouvelle _réconfortante_, qui nous
+dirait: «Ne craignez rien; nous arrivons.»
+
+Depuis notre arrivée à Magdala, nous n'avions reçu qu'une seule
+lettre, et plus de six mois s'étaient écoulés sans nouvelles de nos
+amis et sans aucun rapport quelconque avec l'Europe.
+
+Immédiatement après les pluies, M. Rassam avait réparé et arrangé sa
+maison, et bâti une nouvelle hutte. M. Rosenthal étant sur le point
+de nous rejoindre, Samuel obtint pour ce dernier un espace de terrain
+attenant à notre haie, et il y bâtit, pour cet ami et pour sa famille,
+une hutte qui fut plus tard entourée par la palissade commune. Samuel
+m'avait plusieurs fois parlé d'abattre notre vieux godjo, et de bâtir
+une plus grande demeure; mais je croyais que ce serait du temps perdu,
+m'attendant, avant quelques mois, à un changement quelconque dans
+notre position; j'avais aussi une autre raison, c'est que la partie de
+la vieille enceinte, en face de mon godjo, ne m'aurait alors laissé
+qu'un pied de terrain. Samuel me promit de faire tous ses efforts pour
+obtenir que l'enceinte fût reculée si je bâtissais. J'y consentis, et
+il se mit en devoir de remplir sa promesse; mais il échoua. Cependant,
+quelques semaines plus tard, un des chefs, que j'avais soigné depuis
+mon arrivée, dans le premier feu de sa reconnaissance pour sa
+guérison, prit sur lui d'abattre l'enceinte, et me promit d'envoyer
+ses hommes pour m'aider.
+
+Tous les matériaux, le bois, les bambous, les peaux de vache, le
+chaume, furent achetés au bas de la montagne, et, au bout de quelques
+jours, tout fut prêt. Je le fis savoir à mon malade. Il arriva
+avec une cinquantaine de soldats, qui, par son ordre, renversèrent
+l'enceinte et jetèrent à bas mon godjo. Le terrain fut alors nivelé,
+la circonférence de la hutte tracée avec un bâton, fixé au centre par
+un bout de corde, et l'on creusa un fossé profond d'environ un pied et
+demi. Deux gros bâtons furent placés à l'endroit où devait se trouver
+la porte, et chaque soldat se mit à charrier des branches avec
+lesquelles les murs furent élevés; on les plaça dans le fossé, et
+l'espace vide entre elles fut garni avec de la terre qu'on était allé
+chercher; ils avaient auparavant lié avec des lanières de cuir de
+vache des branches flexibles transversales, afin de leur conserver
+la ligne verticale, et la première partie de cette construction fut
+finie. Quelques jours plus tard, ils revinrent pour faire la charpente
+du toit et le placer sur les murs; il ne manquait plus que de couvrir
+de chaume notre demeure pour la rendre habitable. Les serviteurs
+apportèrent de l'eau et firent de la boue, avec laquelle ils
+recouvrirent toutes les parois du mur, et, une semaine après que notre
+godjo eut été démoli, M. Prideaux et moi nous donnâmes notre festin
+de prise de possession. Les soldats furent très-contents de leur
+_pourboire_, et ils arrivaient toujours en grand nombre lorsque nous
+réclamions leur aide, parce que nous les rétribuions très-largement;
+pour citer un exemple, les matériaux de notre hutte nous avaient coûté
+huit dollars, et nous en dépensâmes quatorze pour fêter ceux qui nous
+avaient aidés. Nous avions à présent sept pieds de terrain chacun;
+la table pouvait être dressée au milieu et le pliant offert à un
+visiteur. M. Rassam avait réussi à enduire l'intérieur de sa hutte
+au moyen d'une pierre sablonneuse et douce, d'une couleur un peu
+jaunâtre, que l'on rencontre dans le voisinage de l'Amba; nous
+mîmes aussi nos serviteurs à l'oeuvre, mais nous dûmes auparavant
+barbouiller nos murs à plusieurs reprises avec de la bouse de vache,
+afin de faire adhérer l'enduit plus fortement. Nous fûmes très-heureux
+de l'apparence propre et claire qu'avait notre hutte. Malheureusement,
+comme elle était placée entre deux enceintes élevées et entourée
+par les autres huttes, elle était très-sombre. Pour obvier à cet
+inconvénient, nous coupâmes une partie de la charpente du mur, et nous
+fîmes quatre fenêtres; c'était certainement une grande amélioration,
+mais, la nuit, le froid s'y faisait sentir bien vivement. Par bonheur,
+notre ami Zenab nous donna quelques parchemins; au moyen d'une
+vieille boîte, nous fîmes quelques cadres grossiers, et le parchemin,
+préalablement imbibé d'huile, nous servît de vitres.
+
+Nous fûmes obligés de garder une grande quantité de serviteurs, afin
+de nous préparer ce dont nous avions besoin. Quelques femmes furent
+chargées de nous moudre notre farine, d'autres de nous apporter l'eau
+et le bois. Des serviteurs allèrent an marché, ou dans les districts
+voisins, pour acheter le grain, les moutons, le miel, etc.; d'autres
+furent employés comme messagers à la côte ou à Gaffat. J'avais avec
+moi deux Portugais qui faisaient le tourment de ma vie, parce qu'ils
+se querellaient toujours, qu'ils buvaient souvent, et qu'ils étaient
+impertinents et paresseux. Les Portugais vivaient dans la cuisine;
+mais comme ils se battaient sans cesse avec les autres domestiques,
+et que nous étions ainsi privés de tout secours, parce que nous ne
+pouvions faire entendre nos ordres, je leur élevai une petite hutte.
+L'enceinte ayant encore été élargie par le chef, M. Cameron s'était
+bâti une maison pour lui, et M. Rosenthal en avait élevé une autre
+pour ses serviteurs; celle de mes Portugais était sur la même portion
+de terre, et avant la saison des pluies, j'en élevai encore une autre
+pour mes serviteurs abyssiniens, qui grommelaient et menaçaient de me
+quitter s'ils étaient obligés de passer encore une saison semblable
+sous une tente.
+
+Tous ces arrangements nous avaient pris quelque temps; nous avions été
+contents d'avoir quelque chose à faire, car ainsi les jours passaient
+plus vite, et le temps pesait moins lourdement sur nous. Notre Noël
+ne fut pas très-joyeux, et un nouvel an, nous ne nous fîmes pas des
+souhaits de retour d'années semblables; cependant, nous étions plus
+accoutumés à notre captivité, et, sous certains rapports, bien plus
+confortablement établis.
+
+
+Notes:
+
+[22] La forteresse.
+
+[23] D'après M. Markham.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
+--Ses deux lettres comparées.--Le général Merewether arrive à
+Massowah.--Danger d'envoyer des lettres à la côte.--Ras-Engeddah
+nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Résultats pleins
+de succès de la vaccine à Magdala.--Encore notre sentinelle de
+jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
+son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalière pendant la
+saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'échapper.--Le knout
+en Abyssinie.--Prophétie d'un homme mourant.
+
+Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoyé à Sa Majesté
+quelques mois auparavant, revint, le 28 décembre, porteur d'une lettre
+de Théodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre.
+L'empereur informait M. Rassam que M. Flad était arrivé à Massowah, et
+était chargé d'une lettre dont nous devions prendre connaissance.
+Sa Majesté engageait M. Rassam à attendre son arrivée, qui serait
+prochaine, pour se consulter avec lui sur la réponse à faire. Nous
+fûmes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il était
+clair qu'à la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractère
+de Théodoros était mieux connu, et que tous ses projets chimériques
+échoueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais.
+
+Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva à l'Amba, conduisant une
+fournée de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre
+de Théodoros. La lettre de Théodoros était impérieuse et vaine;
+d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M.
+Flad lui avait écrite; tout ce qu'il avait demandé avait été d'abord
+accepté, mais sur ces entrefaites, il avait changé sa manière de faire
+à notre égard; Théodoros nous donnait sa réponse projetée: il disait
+que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient été primitivement sur un pied
+d'amitié, et que, pour cette raison, il avait excessivement aimé
+les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, «ayant appris qu'ils
+m'avaient calomnié auprès des Turcs et qu'ils me haïssaient, je me
+suis dit: Est-ce que cela peut être? et le doute est entré dans
+mon coeur.» Il voulait évidemment passer sous silence les mauvais
+traitements qu'il nous avait infligés, car il ajoutait: «J'ai reçu
+dans ma maison, dans ma capitale, à Magdala, M. Rassam et sa suite,
+que vous m'avez délégués, et je les traiterai avec égards jusqu'à
+ce que j'aie obtenu un gage d'amitié.» Il terminait sa lettre en
+ordonnant à M. Rassam d'écrire aux autorités elles-mêmes, afin que les
+ouvriers lui fussent envoyés; il voulait que cette lettre de M. Rassam
+lui fût expédiée promptement, et que M. Flad arrivât sans retard.
+
+Cette lettre probablement n'avait été qu'un ballon d'essai; ce n'était
+pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien
+que sa seule chance était de flatter, de paraître humble, doux et
+ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre
+en prenant cette voie, et qu'un ton impérieux ne servirait nullement
+ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il
+poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoyé
+arriva du camp impérial avec une lettre du général Merewether, et une
+autre de Théodoros. Qu'elle était différente, cette dernière lettre,
+de celle qu'avait apportée Ras-Engeddah! Elle était insinuante,
+courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait,
+il implorait avec douceur; il commençait ainsi: «Maintenant, pour me
+prouver que vous voulez établir de bonnes relations d'amitié entre
+vous et moi, promettez-moi, dans votre réponse, de m'envoyer d'habiles
+ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le
+gage de notre amitié.» Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, à
+l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: «Et maintenant,
+quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de
+son peuple, de ses hôtes, m'humilierais-je davantage?» Il décrivait
+ensuite la réception qu'il avait faite à M. Rassam, la façon dont il
+l'avait traité, comment il avait relâché les premiers prisonniers le
+jour même de son arrivée, afin de condescendre aux désirs de notre
+reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant
+à M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir
+présentés auparavant; et terminait en disant: «Comme Salomon tomba aux
+pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds
+de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je désire que vous
+me les expédiiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils
+m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque
+ces choses seront terminées, je vous remercierai et vous renverrai par
+le pouvoir de Dieu.»
+
+M. Rassam répondit à Sa Majesté, en lui annonçant qu'il avait consenti
+à sa demande. L'envoyé, à son arrivée au camp de l'empereur fut
+bien reçu, on lui offrit une mule et on le dépêcha promptement à sa
+destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendîmes plus parler de
+rien.
+
+Le général Merewether, dans sa lettre à Théodoros, informait celui-ci
+qu'il était arrivé à Massowah avec les ouvriers et les présents, et
+que si les captifs lui étaient envoyés il permettrait aux ouvriers de
+rejoindre le camp de l'empereur. Nous fûmes bien heureux lorsque nous
+apprîmes que le général Merewether était chargé des négociations; nous
+connaissions son habileté; nous avions pleine confiance en son tact et
+en sa discrétion. Vraiment il mérite notre reconnaissance, car il fut
+l'ami des prisonniers; du moment où il débarqua à Massowah jusqu'au
+jour de notre liberté, il ne s'épargna aucune peine et aucun
+désagrément pour obtenir notre délivrance.
+
+Les messages circulaient maintenant plus régulièrement; nous écrivîmes
+de longs détails, touchant Théodoros, et la nécessité d'employer la
+force pour obtenir notre élargissement. Nous connaissions le danger
+auquel nous nous exposions; mais nous préférions mourir plutôt que de
+vivre d'une telle existence. Nous informâmes nos amis de tout ce
+que nous avions décidé; le soin de notre vie ne devait pas peser un
+instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force était la
+seule chance que nous eussions d'échapper à la mort et nous insistâmes
+pour qu'elle fût tentée. Nous donnâmes toutes les informations
+que nous pûmes sur les ressources du pays, sur les mouvements de
+Théodoros, la puissance de son armée, la route qu'il ferait suivre
+probablement à ses troupes sur la terre ferme, les moyens à prendre
+pour négocier avec lui et s'assurer le succès. Nous savions que si
+quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Théodoros, nous
+n'aurions ni pitié, ni merci à attendre; mais nous considérions que
+notre devoir était de nous soumettre à toute éventualité et d'aider de
+toute notre habileté ceux qui travaillaient à nous délivrer.
+
+A cette époque nous reçûmes souvent des nouvelles de nos amis, des
+journaux ou des articles détachés et mis sous enveloppe. On y parlait
+fort peu de la guerre; la presse, à quelques exceptions près, semblait
+considérer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait réussir.
+Les journalistes, à notre grand désespoir, discutaient sur les
+insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables
+vétilles. Deux mois et demi se passèrent encore dans une vie monotone.
+Mes remèdes tiraient à leur fin et le nombre de mes malades était
+grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remèdes.
+
+Le 19 mars Ras-Engeddah arriva à l'Amba avec un millier de soldats.
+Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres
+provisions diverses que Théodoros envoyait à Magdala pour y être plus
+en sûreté. En même temps il nous fît parvenir les provisions et les
+remèdes que le capitaine Goodfellow avait apportés à Metemma bientôt
+après l'arrivée de M. Flad. Je rendrai cette justice à Théodoros, que
+dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitôt que nous fûmes
+informés que plusieurs objets étaient arrivés pour nous à Metemma, M.
+Rassam écrivit à l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer
+des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter à Magdala.
+Théodoros répondit qu'il les aurait apportés lui-même, et donna
+l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers à Wochnee avec des
+instructions pour les différents chefs des districts, d'avoir à nous
+faire porter ce qu'on nous envoyait à Debra-Tabor. J'avais depuis
+longtemps épuisé mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces
+quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous
+régalâmes de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc.,
+etc., et nous fûmes plus gais; non pas tant à cause des provisions
+elles-mêmes, qu'à cause de la conduite de notre hôte à notre égard.
+
+Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre
+existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions à des
+événements importants, et rien ne se manifestait; à notre arrivée à
+Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde
+saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si
+long s'écoulerait sans amener un événement quelconque. Ce dont nous
+souffrions par-dessus tout, c'était de l'incertitude dans laquelle
+nous vivions; nous tremblions à la pensée des cruautés et des tortures
+que Théodoros infligeait à ses victimes; et chaque fois qu'un messager
+royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte à l'autre,
+échangeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois à nos
+compagnons de souffrance: «N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien
+qui nous concerne?»
+
+Le général Merewether avec une douce prévoyance, nous avait envoyé
+quelques graines, et nous nous en procurâmes quelques autres à Gaffat.
+L'enceinte de M. Rassam avait été élargie considérablement par les
+chefs, et il put se créer un joli jardin. Il avait auparavant semé
+quelques graines de tomates; ces plantes poussèrent admirablement
+bien, et M. Rassam avec beaucoup de goût, fit, au moyen de bambous,
+un très-joli treillage qui fut bientôt recouvert par ces plantes
+grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposées à
+la nôtre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de
+large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourâmes,
+enchantés d'avoir quelque chose à faire. Avec des bambous refendus
+nous fîmes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en
+carrés, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fête
+de notre reine, nous semâmes nos graines. Quelques-unes sortirent
+promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit
+pieds. La moutarde, les cressons, les radis prospérèrent. Mais notre
+jardin de fleurs, situé au centre, resta longtemps stérile et lorsqu'à
+la fin quelques plantes germèrent, ce furent seulement quelques
+espèces biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques
+pois, juste assez pour les goûter (notre jardin était trop petit pour
+pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des
+laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas
+d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de _tej_) de temps
+en temps quelques radis, ce fut là tout le luxe qui nous rendit
+immensément joyeux, après une nourriture uniquement composée de
+viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous
+transformâmes en jardin toutes les portions de terrain aptes à cela
+et nous eûmes le plaisir de manger quelques navets, passablement de
+laitues, et quelques choux. Bientôt après la saison des pluies, tout
+fut desséché; le soleil brûla nos trésors et nous laissa encore à
+notre éternel mouton et à nos volailles.
+
+Environ un mois avant les pluies de 1867, la fièvre, ayant un
+caractère malin, se déclara dans la prison commune. Le lieu était déjà
+assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de
+cette demeure n'aurait pu se décrire; lorsque environ cent cinquante
+hommes de tous rangs se trouvèrent couchés sur le terrain dans un état
+de prostration, en proie à la maladie, empoisonnant cette atmosphère
+déjà si impure, la scène était affreuse à voir, et digne du lieu de
+tourment décrit par le Dante. L'épidémie sévit jusqu'aux premières
+pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres
+auraient succombé, si heureusement quelques-unes des sentinelles
+n'eussent été atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de
+malades, leurs gardiens firent les sourds à toutes mes observations;
+mais dès qu'ils furent atteints eux-mêmes ils suivirent promptement
+mes conseils et ils purifièrent bien vite le lieu. A tous ceux qui
+réclamaient mes services je leur envoyais aussitôt un remède; et
+lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent à moi pour être soignées
+je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais à une condition: traiter
+avec plus de douceur les malheureux qui leur étaient confiés.
+
+Le général Merewether, toujours prévenant et bon, sachant que notre
+bien-être dépendait des termes d'amitié dans lesquels nous vivions
+avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes.
+J'expliquai à quelques-uns des indigènes les plus intelligents la
+merveilleuse propriété de cette substance et les engageai à m'apporter
+leurs enfants pour être inoculés. Parmi les races demi-civilisées
+il est souvent très-difficile d'introduire les bienfaits de la
+vaccination; mais ici ils furent acceptés par tous. Environ pendant
+six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours où je
+vaccinais; tellement qu'il nous était très-difficile de les contenir
+hors de chez nous tant ils étaient désireux de posséder ce fameux
+remède qui empêchait de mourir du _koufing_ (petite vérole). Mais il
+arriva que parmi les enfants qui me furent apportés, se trouva le fils
+du vieux Abu Falek (ou plutôt le fils de sa femme) le garde de jour
+dont j'ai déjà parlé. Il était d'un mauvais caractère et point
+complaisant; voulant s'épargner l'ennui d'apporter son enfant pour
+fournir du virus à d'autres, et en même temps afin de n'être pas
+accusé d'attachement trop fort à ses intérêts, il répandit le bruit
+que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientôt après.
+C'était la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore
+vaccinés, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je
+n'avais plus de tubes, je fus obligé d'interrompre une entreprise qui
+avait jusque-là si merveilleusement réussi.
+
+Les pluies de 1867 arrivèrent vers la fin de la première semaine
+de juillet. Nous étions mieux abrités et nous avions pris des
+arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant
+que les pluies ne commençassent à tomber; aussi étions-nous mieux que
+l'année précédente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les
+difficultés rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la
+côte, à cause de l'état politique du pays, cette seconde saison fut
+peut-être plus pénible et nous éprouva davantage.
+
+Les chefs de la Montagne n'avaient pas été longtemps à s'apercevoir
+que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'étaient présentés
+souvent avec _douceur_ dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour
+eux, ou des _shamas_ et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du
+tej, de l'arrack, qui était brassé par Samuel sous la direction de
+M. Bassam, qui partageait fréquemment et librement avec lui les plus
+pénibles travaux. Les chefs essayèrent de se nuire l'un l'autre.
+Chacun d'eux, dans sa visite privée prétendait être _notre meilleur
+ami_; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du
+conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans être aussitôt
+suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire défendre que l'on
+nous visitât. Pauvre Zénob, pendant plusieurs mois il ne prit plus
+aucune leçon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant
+ses femmes ou ses serviteurs! Ils allèrent même jusqu'à défendre aux
+soldats et aux chefs inférieurs de venir me demander des remèdes. Les
+soldats alors envoyèrent en corps leurs chefs inférieurs an ras et aux
+membres du conseil; ils réclamèrent même que la chose fut exposée à
+Théodoros; et, comme les chefs étaient loin d'être innocents et qu'ils
+ne craignaient rien tant que d'en référer à l'empereur, ils furent
+obligés de consentir à ce que chacun fût libre de venir et retirèrent
+leur interdiction.
+
+Théodoros, après la prise de Magdala, avait nommé un chef comme
+gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimité sur la garnison;
+mais quelques années plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs
+à titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an
+chef de la Montagne. Toujours soupçonneux, mais dans l'impossibilité
+de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus
+grandes précautions pour prévenir toute trahison, et pour être sûr
+que, s'il était obligé de s'éloigner pour une expédition lointaine, il
+pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il
+ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances
+importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait à faire touchant
+l'économie intérieure de la Montagne. Chaque chef de département et
+chaque chef de corps avait droit à une voix; les officiers commandant
+les troupes seraient choisis pour être messagers privés; le ras
+devait être considéré toujours comme le chef de la Montagne, mais son
+autorité limitée et sa grande responsabilité, devaient l'empêcher
+de tyranniser ses subordonnés. Vu ces circonstances, il n'est pas
+étonnant que, quoique législateur, il suivît l'avis des chefs
+subalternes qu'il savait être de grands adorateurs de Théodoros, ses
+fidèles espions et ses bien-aimés rapporteurs. Le chef de la Montagne
+à notre arrivée était Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de
+famille et la position dans le pays le faisaient considérer comme
+_dangereux_ par Théodoros, et qui, ainsi que je l'ai déjà rapporté,
+fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant,
+l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre
+qui fut donné seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une
+province grande ou petite) à Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de
+ras. Tous les umbels (colonels) avaient été nommés bitwaddad (quelque
+chose comme général de brigade), les bachas (capitaines) furent faits
+colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entière; de sorte
+qu'après ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers
+ou de sous-officiers, l'officier le moins élevé en grade était le
+sergent. Théodoros leur écrivit à tous pour les informer qu'ils
+recevraient la paye et les rations dues à leur rang et que, ainsi
+qu'il l'espérait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait
+si généreusement que même l'_enfant à naître s'en réjouirait dans le
+ventre de sa mère_. Théodoros dans trois ou quatre circonstances, des
+quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur
+leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils touchèrent
+pendant notre séjour; le sergent eut pour son compte environ huit
+dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vêtir, eux,
+leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant été
+fournie. Ils avaient d'abord été tous réjouis de leur élévation, la
+seule chose que Sa Majesté pût distribuer d'une main libérale; mais
+ils s'aperçurent bientôt que leurs dignités consistaient à être
+affamés, à avoir froid et aller presque nus, et ils furent les
+premiers à se moquer de leurs titres vains et sonores.
+
+Un parent éloigné de Théodoros, du côté de sa mère, et nommé
+Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laissé vacant par la démission
+de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour
+l'Eglise, il avait même été desservant, lorsque le brillant exemple
+de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillité qu'il
+s'était choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des
+camps. C'était un grand, gros et lourd compagnon, à la tête pelée et
+d'un bon caractère; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le
+pistolet, il ne put s'y habituer à cause du premier choix de sa vie,
+il demeura desservant d'Eglise. Son défaut fut toujours d'être trop
+faible; il n'eut jamais de décision dans le caractère, et se laissa
+influencer par le dernier qui lui parlait.
+
+Après ce dernier, le plus rapproché de lui en importance était
+Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que
+le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut très-malade quand
+nous arrivâmes, mais quoiqu'il ne put venir lui-même il s'intéressa
+toujours trop à nos affaires, s'informant à toute heure du jour de ce
+que nous faisions. A cet effet il envoyait l'aîné de ses fils,
+garçon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses
+compliments et nous demander des nouvelles de notre santé. Aussitôt
+qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-même à chaque instant me
+consulter, jusqu'à ce qu'enfin sa santé fût rétablie. Dans le premier
+feu de sa reconnaissance, il voulait bâtir notre maison. Mais la
+gratitude n'est pas une qualité persistante, en Abyssinie elle y est
+même assez rare; bientôt après Damash nous donna à entendre que si
+nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas
+l'_oublier_. M. Prideaux et moi avions peu d'argent à dépenser; mais
+comme on le connaissait pour un grand scélérat, nous pensâmes qu'il
+serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoyâmes,
+comme un gage d'amitié, un petit fragment de glace appartenant à M.
+Prideaux, la seule chose présentable que nous eussions en ce moment.
+La glace fortifia notre amitié pendant quelque temps; mais lorsqu'une
+seconde demande d'_un gage d'amitié_ nous fut faite, nous fîmes la
+sourde oreille à ses douces paroles, il n'eut plus les mêmes rapports
+avec nous; il nous appela des hommes méchants, il se moqua de nous,
+nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla même jusqu'à
+insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tête d'une façon
+menaçante; et, plus ou moins ivre, il quitta une après-midi la
+chambre de son bien-aimé et généreux ami M. Rassam. Damash avait
+le commandement de la moitié des fusiliers, environ deux cent
+soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux
+cents.
+
+Le troisième membre du conseil était Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de
+tous; il était chargé de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il eût
+abusé de sa position. Ses deux frères avaient commandé notre escorte
+de la frontière an camp impérial dans le Damot; sa mère, personne âgée
+et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les
+frères et la mère avaient été traités convenablement par nous, aussi
+étions-nous connus d'eux tous avant d'arriver à l'Amba. Ce chef se
+conduisit toujours très-poliment envers nous et se montra complaisant
+dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrivée de Théodoros,
+comme il savait que sa conduite à notre égard serait une charge contre
+lui, il s'enfuit an camp des Anglais.
+
+Il prépara sa fuite d'une manière très-intelligente. Selon les lois
+de la Montagne, un bitwad-dad même ne peut passer la porte sans
+l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques désertions,
+la permission n'était plus accordée. Sa femme et ses enfants étaient
+avec lui dans l'Amba, et depuis cette époque le chef était soupçonné;
+si sa famille était partie, il aurait été strictement surveillé. Sa
+mère avait suivi le camp de Théodoros, désireuse qu'elle était de
+voir son fils. Lorsque l'armée de Théodoros campa dans la vallée
+de Bechelo, elle demanda la permission d'aller à Magdala, et à son
+arrivée à Islamgee, elle envoya dire à son fils de donner l'ordre de
+la laisser passer à la porte, mais il refusa, déclarant publiquement
+que le motif de son refus était qu'il n'avait reçu aucun ordre de Sa
+Majesté pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur
+lui de l'introduire dans la forteresse. La mère avait été auparavant
+instruite du complot et joua très-bien son rôle, c'était jour de
+marché et à cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les
+soldats et leurs chefs inférieurs. En apprenant le refus de son fils
+de la faire entrer, elle poussa des cris de désespoir, s'arracha les
+cheveux et se désola de l'ingratitude de ce fils, prétendant que
+c'était uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long
+voyage. Les spectateurs s'intéressèrent à elle et en son nom
+envoyèrent encore vers le chef.
+
+Il demeura ferme: «Demain, dit-il, j'enverrai un mot à l'empereur;
+s'il vous permet d'entrer je serai très-heureux de vous recevoir,
+aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme
+et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir.» La vieille dame
+alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin
+tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous
+précipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagné par un de
+ses hommes et aidé de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit
+sa famille.
+
+Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassié; il était
+aussi chargé de la surveillance de la prison alternativement avec
+Hailo.
+
+C'était une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il paraît
+qu'il n'était pas aimé par les prisonniers, car après la prise de
+Magdala, les femmes se jetèrent sur lui et lui administrèrent une rude
+bastonnade. Il était remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait
+jamais rien, et bien qu'à plusieurs reprises de l'argent lui ait
+été offert il a toujours refusé. Dedjazmatch-Goji, qui avait le
+commandement de 500 lanciers, était aussi grand qu'il était gros; il
+n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un être, Théodoros.
+Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, chargé de la
+maison impériale, vieux homme un peu insignifiant, complétait le
+conseil.
+
+Quelles longues et tristes journées que ces journées de pluie de
+l'année 1867! Notre argent était devenu alors très-rare, et toute
+communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor était complètement
+interrompue. On parlait plus sérieusement de guerre dans le _home_, et
+sans nouvelle de nos amis, nous étions dans l'anxiété et très-désireux
+de connaître ce qui serait décidé. L'hiver ne nous permit pas de
+jardiner et nos autres occupations étaient insignifiantes. Nous
+écrivions (tâche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant
+dans leurs huttes); nous étudiions l'amharie, nous lisions le fameux
+Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des nôtres, et
+fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal,
+très-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantôt
+étudiait cette langue, tantôt chassait l'ennui si lourd, en apprenant,
+dans ses soirées, le français an moyen d'un fragment de l'_Histoire
+de la civilisation_ par M. Guizot. Si le ciel s'éclaircissait un peu,
+nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit
+chemin laissé entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques
+instants nous étions arrêtés subitement par un: «Le ras et les chefs
+arrivent.» Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous
+étions aperçus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous
+étions salués par un grossier: «Comment vas-tu? Bonne après-midi pour
+toi!» (la seconde personne du singulier est employée comme signe
+d'humiliation vis-à-vis d'un inférieur) et, ô misère! il nous fallait
+ôter nos chapeaux délabrés et rester la tête découverte. Nous les
+voyions se dandinant, prêts à crever d'orgueil, lorsque nous savions
+que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de
+se partager, avaient été achetés avec l'argent anglais; c'était je
+puis vous le dire dépitant. Comme ils acceptaient les moindres
+choses, c'eût été bien le moins qu'ils eussent été polis; or, tout au
+contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous
+eussions été des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des
+_ânes blancs_ comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre
+eux. Aidés de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils étaient bien
+plus honnêtes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment
+une amitié éternelle. J'ai souvent admiré la patience de M. Rassam. Il
+s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant
+de rasades de tej, jusqu'à ce qu'ils roulaient de leur place, et
+qu'ils devenaient un objet de risée, peut-être même un objet d'envie,
+pour les soldats qui devaient les aider à regagner leur maison. Avec
+tout cela c'étaient de viles créatures; pour plaire à Théodoros ils
+n'auraient reculé devant aucune infamie et ne se seraient laissé
+arrêter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque
+acte de cruauté plairait à leur maître ou plutôt à leur dieu, aucune
+considération d'amitié ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou
+attendrir leurs coeurs. Ils étaient bons pour M. Rassam parce que
+cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi
+satisfaire leur goût pour les boissons spiritueuses; mais si,
+n'ayant pas d'argent, nous eussions été réduits à faire appel à leur
+générosité, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous,
+desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas même fourni
+la misérable nourriture journalière des prisonniers abyssiniens.
+
+Ce fut vers cette époque que ces scélérats eurent l'occasion de
+montrer leur dévouement à leur maître. Un samedi deux prisonniers
+profitèrent de l'encombrement du marché pour essayer de se sauver.
+L'un d'eux, Lij Barié, était le fils d'un chef du Tigré; il y avait
+quelques années qu'il avait été emprisonné comme «_suspect_», ou
+plutôt parce qu'il pouvait devenir dangereux, étant beaucoup aimé dans
+sa province. Son compagnon de fuite était un jeune garçon, demi-Galla,
+de la frontière de Shoa, qui était depuis plusieurs années dans les
+chaînes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois,
+un éclat vola et alla frapper sa mère en pleine poitrine, et la tua.
+Théodoros était alors en expédition et pour se concilier l'évêque, il
+le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquête,
+disant que ce n'était pas dans sa juridiction. Théodoros, vexé du
+refus de l'évêque, envoya le jeune homme à Magdala, où il fut chargé
+de chaînes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barié,
+lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses
+chaînes, l'autre étant beaucoup trop fort; alors il assujettit les
+chaînes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put à une seule jambe
+au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vêtements d'une jeune
+servante, qui était dans sa confidence, et plaçant sur ses épaules le
+_gombo_ (espèce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison
+sans être aperçu. L'autre jeune homme heureusement était parvenu à
+se débarrasser des deux anneaux, et s'était glissé sans avoir été
+remarqué; n'ayant pas mis beaucoup de vêtements et ayant les membres
+libres, il atteignit bientôt la porte, et passa avec les gens de
+la suite d'un chef. Il était déjà loin et en sûreté lorsque sa
+disparition fut signalée.
+
+Lij Barié fut trompé dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une
+seule jambe, embarrassé par ses vêtements de femme et le _gombo_ sur
+les épaules, il ne put avancer promptement. Il était cependant déjà à
+mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme
+apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers
+lui, s'avança pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux
+tombèrent sur le bandage, et à son grand étonnement il aperçut une
+portion de la chaîne qui se montrait au travers. Il comprit aussitôt
+que c'était un prisonnier qui tâchait de s'échapper, et il suivit
+l'individu jusqu'à ce qu'il rencontrât quelques soldats; il leur
+communiqua ses soupçons et ceux-ci se précipitèrent sur Lij Barié et
+l'arrêtèrent. La foule fut bientôt ramassée autour de l'infortuné
+jeune homme, et l'alarme ayant été donnée qu'un prisonnier avait
+été pris comme il tentait de s'échapper, plusieurs des gardes se
+précipitèrent vers le lieu où on le gardait et aussitôt qu'ils eurent
+reconnu leur ancien pensionnaire, ils le réclamèrent comme leur
+propriété. En un instant tous ses vêtements lui furent déchirés sur le
+dos, et ces lâches le frappèrent du bout de leurs lances et avec le
+dos de leur sabre jusqu'à ce que son corps tout entier ne fût qu'une
+plaie et qu'il tombât sans connaissance, presque mourant sur la terre.
+Ce n'était pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de
+vengeance; ils le portèrent à la prison enchaîné des pieds et des
+mains, placèrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent
+ses pieds dans les ceps et le laissèrent là plusieurs jours, jusqu'à
+ce qu'on connût la volonté de l'empereur à son égard.
+
+Une recherche immédiate fut ordonnée concernant son compagnon de fuite
+ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier était déjà hors de
+leur atteinte, mais ils s'en vengèrent en s'emparant de la malheureuse
+jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblèrent immédiatement et la
+condamnèrent à recevoir une centaine de coups de la lourde girâf (fouet
+à lanières de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain
+matin le ras, accompagné d'un grand nombre de chefs et de soldats,
+arriva sur le lieu désigné pour l'exécution de la sentence. La jeune
+fille fut étendue sur la terre, on déchira ses vêtements et on lui lia
+avec des lanières de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la
+position horizontale. Un misérable fort et puissant fut chargé de mettre
+à exécution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait résonnait
+comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et
+déchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la _girâf_ devenait
+si lourde de sang qu'on était obligé de la nettoyer pour continuer.
+La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot.
+Lorsqu'elle fut relevée après le centième coup, les côtes étaient à nu
+et l'épine dorsale pouvait s'apercevoir à travers les flots de sang
+qui ruisselaient, la chair du dos ayant été entièrement enlevée par
+morceaux.
+
+Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la réponse
+de Théodoros. Lij Barié fut le premier à avoir les mains et les pieds
+coupés en présence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient
+ensuite être précipités tous les deux du haut de la montagne. Les
+chefs se firent un jour de fête de cette exécution; ils envoyèrent
+même une personne pour dire poliment à Samuel: «Venez et assistez à
+notre réjouissance.» Lij Barié fut apporté, une douzaine des plus
+forts soldats se jetèrent sur lui et de leurs sabres dégainés ils
+lui coupèrent les pieds et les mains avec toute la délicatesse
+d'Abyssiniens habiles à répandre le sang. Pendant qu'il était soumis à
+cette agonie, Lij Barié ne perdit jamais courage et conserva toujours
+sa présence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que,
+tandis qu'il était si cruellement meurtri, il _prophétisait_, à la
+lettre, le sort qui était réservé à ses meurtriers: «Lâches poltrons
+que vous êtes! vils serviteurs d'un scélérat! Ils ne peuvent s'emparer
+d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque
+celui-ci est désarmé et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu
+les Anglais viendront pour délivrer les leurs: ils vengeront dans
+votre sang les mauvais traitements que vous avez infligés à leurs
+concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maître de toutes
+vos lâchetés, de toutes vos cruautés et de tous vos meurtres.» Les
+scélérats ne firent que peu d'attention au brave garçon mourant; ils
+le précipitèrent dans l'abîme et puis tous ensemble se rendirent, pour
+finir une journée si bien commencée, chez M. Rassam et se partagèrent
+les faveurs de sa généreuse hospitalité.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des
+approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur fuite.--Ils
+réussissent.--Théodoros est volé.--Dainash poursuit les
+fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
+qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité
+des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de
+Mastiate.--Wakshum, Gabra, Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il
+sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan
+de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent à l'Amba.--L'influence
+de M. Rassam exagérée.
+
+Une autre _Maskal_ (fête de la Croix) était arrivée, et septembre
+promettait un bel et agréable hiver. Aucun changement ne s'était
+opéré dans notre vie journalière; c'était toujours la même routine,
+seulement nous commencions à être très-anxieux au sujet du retard de
+nos délégués à la côte, car notre argent touchait à sa fin, et
+tous les objets nécessaires à la vie s'élevaient à des prix
+extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous
+coûtaient, à cette époque, un dollar, tandis que, primitivement, à
+Magdala, pendant leur première captivité, nos compagnons en avaient de
+quinze à dix-huit du même poids pour trente sous. Bien que la valeur
+du sel se fût tant accrue, cependant les autres denrées n'avaient pas
+suivi la même proportion: elles avaient seulement baissé de qualité et
+de quantité. Quand le sel était abondant, nous pouvions avoir quatre
+vieilles volailles pour le même pris, qu'un morceau de sel Maintenant
+qu'elles étaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes
+choses étaient dans la même proportion, de sorte que nos dépenses
+s'étaient élevées de deux cents pour cent. Les approvisionnements des
+marchés avaient aussi diminué, et souvent nous ne pûmes acheter du
+grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne
+souffraient beaucoup aussi de cette rareté et de ces prix, élevés; ils
+mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachés à la mort
+par la générosité de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers.
+Heureusement, j'avais mis de côté une petite somme en cas d'accident;
+je croyais que le différend abyssinien touchait à sa fin en ce qui
+nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le
+reste à M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part
+des sommes qui lui étaient envoyées par l'agent de Massowah. Nous
+congédiâmes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous
+réduisîmes nos dépenses an minimum, et nous envoyâmes messagers sur
+messagers à la côte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le
+pourraient. A cette époque, si nous avions été pourvus d'une plus
+grande somme, je crois réellement que nous eussions pu acheter la
+montagne, tant les soldats de la garnison étaient découragés et prêts
+à se révolter, après les longues privations dont ils avaient souffert
+pour un maître avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de
+la côte fit tout ce qu'il put. Hôtes et messagers furent expédiés,
+mais l'état du pays était tel, qu'ils avaient dû cacher l'argent
+qu'ils portaient dans la maison d'un ami, à Adowa, et y demeurer
+plusieurs mois, jusqu'à ce que, avec beaucoup de prudence et en ne
+voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer à passer à travers les
+districts infestés de voleurs et en proie à la plus grande anarchie.
+
+Dans la matinée du 5 septembre, tandis que nous étions à déjeuner,
+l'un de nos interprètes entra précipitamment dans la hutte, et nous
+annonça que notre ami l'Afa-Négus Meshisha, le joueur de luth,
+et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des
+pied-à-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait été longuement
+prémédité et habilement exécuté. Au commencement des pluies, du
+terrain avait été alloué aux différents chefs et aux soldats dans la
+plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'étaient
+arrangés avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et
+qu'ils ensemençassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir
+le grain, et la récolte être partagée. D'autres, qui avaient des
+serviteurs, cultivèrent leur part eux-mêmes. Les lots de Bedjeram
+Comfou et de l'Afa-Négus Meshisha étaient tout à fait an pied de
+la montagne. Ils se chargèrent eux-mêmes de la culture, visitèrent
+parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyèrent
+leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes
+sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient
+reçu n'avait pas été mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou
+avait parlé, à ce sujet, au ras, qui l'engagea à semer du _tef;_ vu la
+rareté de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fît une
+seconde récolte. Comfou approuva fort l'idée et demanda au ras de lui
+envoyer, dans la matinée du 5, un permis pour passer aux portes. Le
+ras accepta. Dans cette même matinée, Meshisha alla trouver le ras
+et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda
+l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupçon,
+accorda la demande. Les deux amis, le même jour, envoyèrent plusieurs
+serviteurs pour préparer le champ; et afin de ne pas exciter les
+soupçons, ils avaient aussi envoyé leurs femmes, mais par une autre
+porte et sous le même prétexte. Comme les Gallas attaquaient souvent
+les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles
+des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien
+armés et précédés de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention
+aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que
+c'était du tef qu'ils allaient semer, récit qui concordait avec celui
+des serviteurs du ras lui-même. Ils partirent ainsi ouvertement, eu
+plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de
+la montagne. Arrivés au champ, ils ordonnèrent à leurs serviteurs de
+les suivre, et marchèrent promptement vers la plaine de Galla. Des
+soldats, qui travaillaient en ce moment à leurs champs, soupçonnèrent
+quelque ruse, et aussitôt retournèrent à l'Amba et communiquèrent
+leurs soupçons au ras. Je n'eus qu'à prendre un télescope pour voir
+les deux amis poursuivant leur chemin dans l'éloignement, sur la
+route qui menait à la plaine de Galla. Toute la garnison fut
+aussitôt appelée, et une poursuite immédiate fut ordonnée; mais dans
+l'intervalle, les fugitifs gagnèrent du terrain, et ils furent enfin
+aperçus, tranquillement arrêtés dans la plaine, en compagnie d'un
+corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence
+des braves de Magdala les engagea à ne pas courir la chance de
+l'aborder. A leur retour, ils trouvèrent, se cachant derrière les
+buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il
+parait que, effrayée et agitée, elle n'avait pu trouver le lieu du
+rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats
+eussent passé, lorsque les cris de son enfant attirèrent leur
+attention. Elle fut triomphalement ramenée, enchaînée pieds et mains,
+et jetée dans la prison commune pour _attendre des ordres_.
+
+Pendant que la garnison était envoyée à cette expédition infructueuse,
+les chefs s'étaient rassemblés, et comme l'un des fugitifs était le
+surintendant des greniers et des magasins, une recherche immédiate
+fut ordonnée, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporté une
+partie des trésors avant de prendre son congé sans cérémonie. A leur
+grande terreur, ils s'aperçurent bientôt que des étoffes de soie, des
+chapeaux, de la poudre, et même l'habit de gala de l'empereur, son
+fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande,
+avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef étaient pleins de
+dépouilles. Le ras comprit toute la gravité de sa position; il n'avait
+pas seulement été grossièrement trompé, mais des objets de la plus
+grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confiés à ses
+soins, avaient été volés par son premier ami. Il perdit aussitôt la
+tête; il se peignit la rage de Théodoros en apprenant la nouvelle; il
+se vit pensionnaire de la prison, chargé de chaînes, et peut-être même
+condamné à une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil
+et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus
+expérimentés lui conseillèrent d'avoir confiance dans ses relations
+d'amitié avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui;
+d'autres proposèrent une expédition dans le pays de Galla, une attaque
+de nuit dans le village où l'on supposait que les fugitifs avaient
+dû se réfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la
+soirée, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramèneraient,
+reprendraient leur bien perdu, et en même temps, massacreraient
+les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits
+compenseraient les pertes subies par leur royal maître, et feraient
+oublier l'autorisation trop facilement accordée.
+
+Ce dernier conseil prévalut; malgré l'opposition de quelques-uns,
+le ras écarta leurs objections; il était d'ailleurs si grandement
+compromis, qu'il saisit la première chance qui s'offrit à lui de se
+réhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Théodoros,
+le brave guerrier, fut chargé du commandement; après lui, venaient
+Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassié, et Dedjaymatch Gojé, tous de nos
+vieux amis, dont j'ai parlé plus haut. Deux cents fusiliers de Damash
+et deux cents lanciers de Gojé, soldats choisis, bien armés et bien
+montés, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils
+s'assemblèrent. Avant de partir, Damash, vêtu d'une chemise de soie,
+les épaules couvertes d'une élégante peau de tigre, armé d'une paire
+de pistolets et d'un fusil à deux coups, vint dans notre prison pour
+nous souhaiter le bonjour, ou plutôt pour satisfaire sa vanité, en
+se proposant à notre admiration de commande et pour obtenir _la
+bénédiction du départ_ de son cher ami M. Rassam, qui s'exécuta
+courtoisement.
+
+Deux fois déjà, pendant notre séjour à Magdala, Damash était parti
+pour Watat, village situé à environ douze milles de Magdala, non loin
+de l'endroit où le Béchélo sépare la province de Worahaimanoo du
+plateau de Dahonte. C'était là qu'était gardé le bétail de l'empereur,
+et des messagers avaient été envoyés à l'Amba par les paysans
+réclamant des secours immédiats; une bande de Gallas s'étaient
+montrés, et ils se sentaient eux-mêmes incapables de protéger les
+vaches de Théodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash à
+la tête de ses fusiliers avait chassé les Gallas, disaient ceux-ci à
+leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'était
+une ruse des gens de ce pays, qui désiraient qu'il fût rapporté à
+l'empereur combien ses sujets lui étaient fidèles, et combien ils
+étaient soigneux de protéger le bétail dont ils étaient chargés.
+Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés
+assuraient que, le cas se présentant, le résultat serait le même; les
+fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes
+les directions, à la vue de Damash et de ses vaillants compagnons,
+abandonnant leurs demeures et leurs biens à la merci des envahisseurs.
+
+Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiété; à la pointe du
+jour il alla avec ses amis sur la petite colline, près de la prison,
+et le télescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla.
+Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'était-il arrivé?
+Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles étaient
+les questions que chacun se posait: les hommes âgés secouaient la
+tête; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et
+ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et même notre
+vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions,
+s'écria: «Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans
+le pays de Galla, lorsque Théodoros lui-même n'aurait pas voulu y
+aller!» A la fin la nouvelle tant désirée que Damash et ses hommes
+revenaient, se répandit comme un éclair sur la montagne; on les avait
+vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils
+avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et
+les hommes furent bientôt aperçus dans la plaine; mais on remarqua
+qu'ils arrivaient en désordre comme on troupeau qui se sauve. On ne
+put s'en rendre compte qu'au moyen du télescope. Les troupes de la
+garnison furent aperçues faisant halte à une petite distance du ravin
+qu'ils avaient descendu; ils marchaient très-doucement. Quelque chose
+allait de travers évidemment; des cavaliers furent alors expédiés par
+le ras afin de s'informer du résultat de l'expédition. Ils revinrent
+apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientôt des
+gémissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blessés,
+des armes à feu perdues, les fugitifs en liberté: telles étaient, en
+somme, les nouvelles qu'ils rapportèrent an ras désespéré.
+
+La nuit précédente un Galla renégat avait conduit directement Damash
+et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait
+vu les fugitifs dans la matinée. Ils pensaient bien que c'était sous
+son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la
+nuit. D'abord tout marcha selon leurs désirs. Ils atteignirent le
+village en question une heure avant l'aurore, ils entourèrent aussitôt
+la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes était envoyé
+pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu;
+surpris dans leur sommeil les hommes furent tués avant d'être avertis
+de la présence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants
+seulement furent épargnés par ceux de ces assassins nocturnes qui
+étaient moins altérés de sang. Avant de s'établir pour y séjourner,
+Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-être une tentative serait
+faite pour les capturer, avertirent le chef d'être sur ses gardes, et
+lui proposèrent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte
+délabrée, à quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et
+pour le chef, ils adoptèrent ce prudent moyen; éveillés par les cris
+et les bruits qui venaient du village, ils bridèrent leurs montures,
+se mirent promptement en selle et furent prêts an combat avant même
+que leur présence eût été soupçonnée.
+
+Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son
+passage par le pillage, se glorifiant déjà de son élévation future et
+trop fier de ses succès. Il est vrai qu'il n'avait pas capturé les
+fugitifs; mais après tout c'était l'affaire du ras. Il avait conduit
+l'expédition, porté le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans
+avoir perdu un seul homme il retournait à l'Amba avec des prisonniers,
+des chevaux, des vaches, des mules et autres dépouilles de guerre. Il
+savait combien Théodoros s'en réjouirait, et il espérait déjà être
+l'heureux successeur du ras disgracié. Il était à peine à cent pas
+de la route plus courte qu'il se proposait de prendre à son retour
+conduisant du plateau de Tanta à la vallée, au-dessous de Magdala,
+lorsqu'il aperçut à l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui à
+franc étrier. Le bétail et les prisonniers sous la conduite de Gojé et
+de quelques hommes étaient déjà engagés dans la route étroite et
+la retraite était impossible. Il plaça ses fusiliers en face des
+cavaliers, au nombre de douze, espérant ainsi effrayer vivement ces
+derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le
+brave Mahomed Hamza avait à venger le sang de sa famille, et quoique à
+la tête de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats
+amharas. Il reçut un coup violent à la tête et tomba mort de son
+cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se
+rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur
+chef, et emportèrent son corps que tous craignaient de voir mutiler.
+Plusieurs cavaliers se précipitant dans toutes les directions,
+jetèrent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous côtés;
+des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec
+des lances et des pierres. Les frères de Mahomed soutenus alors par
+cinquante lances chargèrent à plusieurs reprises l'ennemi effrayé, et
+les chassèrent comme des moutons jusqu'au bord du précipice.
+
+Damash cependant n'était pas venu pour se battre, mais pour tuer; il
+n'était brave que lorsqu’il avait des prisonniers à maltraiter, des
+hommes sans défense à tuer, et des enfants à réduire en esclavage. Le
+bétail avait atteint la vallée basse et la route était libre, aussi
+jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et
+abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et
+roula plutôt qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut
+suivi par tous ses Amharas. Ce fut une déroute complète. Le terrain
+était jonché de mousquets, d'épées et de boucliers; les blessés et les
+morts furent abandonnés sur le champ de bataille. Les Gallas ne les
+poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger à cause
+de l'inégalité du terrain. Ils en tuèrent quelques-uns cependant avec
+des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla;
+leurs ennemis terrifiés, se précipitaient dans l'étroit passage, se
+bousculant l'un l'autre dans leur empressement à gagner la vallée, où
+ces lâches poltrons savaient bien qu'ils seraient en sûreté.
+
+Alors tous les blessés me furent apportés et pendant douze heures je
+fus occupé à préparer des bandages et à soigner les blessures. Dans
+plusieurs cas où je savais que la guérison était impossible j'en
+informai les parents des malades de peur que leur mort ne me fût
+attribuée, chose sérieuse dans notre position critique. Ceux qui
+étaient ainsi avertis cherchaient des remèdes indigènes, mais ils
+trouvaient bientôt que les charmes et les amulettes n'étaient pas
+efficaces et que ma prédiction n'avait été que trop vraie. Je me
+souviens d'un cas: un chef, qui avait été souvent de garde la nuit à
+notre prison, avait eu la jambe gauche complètement écrasée, par une
+pierre; sans entrer dans les détails techniques qu'il me suffise de
+dire que je déclarai l'amputation le seul remède possible, mais pour
+plaire aux chefs qui lui portaient un grand intérêt je consentis à
+soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'étais
+toujours du même avis et je les en informai. Le malade avait un petit
+_godjo_ bâti dans notre enceinte et il y demeura jusqu'à ce que je
+l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une
+amputation immédiate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un
+médecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais
+aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut torturé par ce
+charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu'à ce que la mort mît
+fin à ses souffrances.
+
+Deux jours après la sortie des troupes, une femme servant d'espion
+raconta que dans le ravin où les Amharas avaient été culbutés, elle
+avait aperçu deux hommes blessés cachés parmi les buissons, et encore
+vivants. Un vieux chef, un Galla renégat, accompagné de cent hommes,
+reçut l'ordre de partir, de tâcher de les ramener et d'enterrer les
+morts; ils craignaient d'être attaqués par les Gallas et s'attendaient
+à une certaine résistance. Ils n'aperçurent rien si ce n'est leur
+vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son
+_rifle_ sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de
+fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils
+rapportèrent les deux blessés, qui moururent tous les deux bientôt
+après. L'un avait la jambe gauche et le bras droit brisés; de plus,
+un coup d'épée lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il
+nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui
+avait causé encore une plus grande angoisse, c'était la peine qu'il
+avait eue d'empêcher les vautours, avec sa main gauche, de se repaître
+de ses entrailles.
+
+Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant;
+mais il n'y était pas seul. Damash avait abandonné ses hommes, il
+avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le
+cheval que l'empereur lui avait donné, ou plutôt prêté. Plusieurs
+chefs inférieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de
+Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent être retrouvés, et le
+nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu était encore
+plus grand. Plus tard Damash prétendit avoir été blessé, et nous ne le
+vîmes pas de longtemps, ce dont nous fûmes fort aises; mais ses amis
+nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques écorchures
+gagnées dans sa retraite un peu trop précipitée.
+
+Là où la force avait fait défaut on pensa que les négociations
+réussiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un
+des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient
+le retour du messager envoyé à Mastiate, reine de Galla, dont le
+camp était à quelques journées de distance. Les officiers de Magdala
+proposèrent aux prisonniers gallas de leur rendre la liberté à tous,
+hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur bétail enlevé, à la
+condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets
+dont ces derniers s'étaient emparés. La femme de l'un des principaux
+prisonniers consentit à porter la proposition. On doit dire à
+l'honneur des Gallas qu'ils refusèrent fièrement et même avec mépris,
+de livrer leurs hôtes, préférant, disaient-ils, voir leurs parents
+languir dans les chaînes, leur laisser supporter les tortures et même
+la mort, plutôt que de devoir leur liberté à une action déshonorante.
+
+Les grands de Magdala avaient désormais perdu tout espoir de justifier
+leur conduite aux yeux de Théodoros; la bonne entente n'existait plus
+dans leurs assemblées, ils s'accusaient l'un l'autre avec lâcheté, et
+ils envoyaient chacun séparément à Théodoros message sur message,
+se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur
+continuelle, s'attendant toujours à l'arrivée d'une dépêche impériale.
+Mais Théodoros environné de difficultés, presque privé de son Amba,
+était par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre à ce sujet
+était parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est
+qu'ils étaient infidèles, dans ce cas il était bien aise qu'ils
+eussent quitté l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui
+faisait? il en avait encore à leur donner, et quand il viendrait il
+prendrait sa revanche. Quelques-uns, très-peu, se laissèrent prendre
+à ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs
+attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux
+qu'ils s'étaient efforcés de ramener.
+
+Tout le monde soupçonnait Mastiate, la reine de Galla, de garder
+rancune de l'injure faite à son pays et de vouloir venger la mort de
+ses sujets massacrés par trahison. On craignait qu'elle ne détruisit
+la récolte du pied de l'Amba, n'empêchât le marché et n'affamât ainsi
+la place. On savait qu'elle avait deux puissants alliés avec Comfou
+et Meshisha et comme ce dernier avait déjà été sur la montagne il
+connaissait les différents passages par où conduire à la faveur de la
+nuit, les hôtes des Gallas. Une grande anxiété s'empara alors des gens
+de l'Amba et des précautions furent prises pour le défendre d'une
+surprise.
+
+Je crois que c'était vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle était
+sur le point de le mettre à exécution lorsqu'un danger sérieux réclama
+sa présence sur un autre point. Wokshum Gobazé, à la tête d'une
+puissante armée, envahissait son royaume.
+
+Nos jours de calme et de repos touchaient à leur fin; si aucun chef
+rebelle ne menaçait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une
+expédition pour notre délivrance avait été décidée dans la patrie, et
+de plus l'information moins réjouissante que Théodoros marchait dans
+notre direction, tout cela nous avait jetés dans un état d'excitation
+qui allait croissant. Un jour nous étions pleins d'espoir et le
+lendemain abattus et désespérés.
+
+La carrière de Wokshum Gobazé avait été pleine d'aventures. Dans sa
+jeunesse il avait accompagné son père Wakshum Gabra Medhin, chef
+héréditaire du Lasta, au camp impérial a la première campagne de
+Théodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la
+contrée. Le père de Gobazé encourut la colère de l'empereur et il
+était sur le point d'être exécuté lorsque l'évêque intercéda, et selon
+son habitude Théodoros accorda sa grâce. Peu de temps après Gobazé
+et son père saisirent une occasion favorable, désertèrent l'armée de
+Théodoros et se retirèrent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup
+d'efforts à faire pour persuader les montagnards d'épouser leur
+querelle, et ils se déclarèrent indépendants. Théodoros pour vaincre
+cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appelé Wakshum
+Teféri, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son
+parent, défit complètement son armée et conduisit son cousin lui-même
+enchaîné aux pieds du trône. Théodoros était alors à Wadela, haut
+plateau situé entre le Lasta et le Begemder. Il condamna à mort le
+chef rebelle; et comme sur ce plateau élevé les seuls arbres que l'on
+pût trouver étaient près de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu à
+l'un de ceux qui ombrageaient la tente impériale, où le corps de cet
+ennemi pouvait être aperçu au loin dans toutes les directions.
+Gobazé s'échappa, et quelques jours plus tard Théodoros, craignant
+l'influence de Wakshum Teféri, qui était très-aimé et admiré des
+soldats, le fit enchaîner, oubliant que c'était ce même Teféri qui
+s'était montré fidèle jusqu'à conduire à l'échafaud, son propre
+cousin. L'empereur donna pour prétexte que c'était lui qui avait
+favorisé la fuite de Gobazé.
+
+Pendant quelque temps Gobazé se tint caché dans les forteresses du
+haut pays du Lasta; mais il comprit bientôt que la puissance de
+l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans étaient
+mécontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et
+ayant rassemblé autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son
+père, il leva l'étendard de la révolte, et se proclama hautement le
+vengeur de sa race. Tout le Lasta bientôt le reconnut pour son chef.
+Sa législation était douce et avant peu il se trouva à la tête d'un
+parti considérable. Il avança vers le Tigré, subjugua les provinces
+de Enderta et de Wojjerat, pénétra dans le Tigré même, s'empara
+du lieutenant de Théodoros et laissa là le sien Dejatch Kassa. Il
+retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait conçu le plan
+d'étendre ses possessions du côté du Yedjow et du pays de Galla, afin
+de protéger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conquête
+qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les événements
+le favorisèrent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme
+son futur législateur. A son retour du Lasta il fut proclamé chef par
+les habitants de Wadela et en même temps de puissants fugitifs du
+Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour
+qu'il devint leur maître. Cependant il rencontra des ennemis dans
+l'exécution de ce projet, car une portion assez considérable de ceux
+qu'il commandait étaient pour une alliance avec les Wallo-Gallas:
+toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre
+après les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en
+conséquence l'un de ses parents à la tête d'une petite troupe pour
+soumettre le Dalanta; et presque aussitôt le Dahoute fut évacué par
+les Gallas et occupé par ses troupes. Au commencement de septembre
+Gobazé entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontière
+nord-est non loin du lac Haïk. Dès que la reine Mastiate apprit cette
+nouvelle elle se hâta de s'opposer à la marche du conquérant et fit
+camper son armée à quelques milles en avant de celle de Gobazé
+dans une grande plaine où sa splendide cavalerie devait avoir tout
+l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines
+les deux armées restèrent en présence l'une de l'autre: Gobazé
+attendait son ennemi sur un terrain montueux et raviné où les chevaux
+des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi
+avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son côté ne voulait
+point abandonner la position qu'elle s'était choisie et où elle était
+sûre d'écraser son ennemi.
+
+Longtemps auparavant Gobazé s'était mis en communication avec l'évêque
+et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait
+envoyé dire à l'évêque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant
+fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu même
+temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas où lui, Gobazé,
+marcherait vers la place. L'évêque répondit qu'il ferait tout ce qu'il
+pourrait et que aussitôt que l'Amba serait investi il agirait des
+pieds et des mains pour la réussite de ses plans. Gobazé lui renvoya
+son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de
+Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants
+qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait
+aussitôt. Cette demande était simplement absurde; si nous avions pu
+gagner ces trois hommes à notre cause nous pouvions parfaitement nous
+dispenser de la présence de Gobazé. L'évêque proposa ceci; Gobazé
+camperait à Islamgee; au moment où il paraîtrait au bas de la
+montagne, l'évêque nous livrerait, ainsi qu'à quelques autres hommes,
+des armes à feu et des munitions. Nous ouvririons nos chaînes, aidés
+de quelques serviteurs sur la fidélité desquels nous pouvions compter
+et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses prêtes,
+l'évêque sortirait revêtu de la pompe de l'Eglise portant la sainte
+croix, et excommunierait Théodoros et ses adhérents, plaçant sous une
+irrévocable malédiction tous ceux qui tenteraient de nous arrêter. Nos
+forces, y compris les Portugais, les indigènes de Massowah, et
+les envoyés, s'élevaient à environ vingt-cinq hommes; l'évêque en
+conduisait cinquante et était entouré d'environ deux cents prêtres ou
+desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en fût la nationalité,
+étaient prêts à se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces
+l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours
+le bas de la montagne malgré ceux qui tenteraient d'arrêter les plus
+avancés. L'évêque et les prêtres se tiendraient à la porte intérieure,
+tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte extérieure
+et la garderaient jusqu'à ce que le Wakshum et ses hommes, prêts à
+marcher, avançassent et prissent possession du fort.
+
+Le plan était excellent et nul doute qu'il n'eût réussi. Nous savions
+bien que nous n'avions à attendre ni grâce ni merci si nous étions
+repris, et nous nous serions laissé tuer tous jusqu'au dernier plutôt
+que de nous laisser faire prisonniers. En présence d'une bonne poignée
+d'hommes, déterminés à vendre chèrement leur vie, bien peu de soldats
+se seraient aventurés à nous attaquer ouvertement; la marche aurait
+été soudaine et la garnison eut été enlevée par surprise: de plus nous
+avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu
+avoir le courage de se jeter sur nous, auraient été retenus par la
+présence de l'évêque, et auraient plutôt baisé la terre sous ses pas,
+que d'encourir sa mortelle excommunication. L'évêque communiqua son
+plan à Gobazé et pendant quelques jours nous vécûmes dans un état
+d'excitation très-grande, espérant toujours que les envoyés allaient
+arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobazé avait tout
+accepté. Mais nous fûmes déçus dans nos espérances. Gobazé n'approuva
+nullement nos plans; il envoya dire à l'évêque: «Il est plus
+avantageux pour moi d'aller à Begember et d'attaquer là mon ennemi
+mortel: donnez-moi votre bénédiction. A la chute de Théodoros, l'Amba
+m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer
+Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable.» La
+bénédiction fut donnée, mais Gobazé fit de nouvelles réflexions; il
+n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son père, et nous apprîmes
+bientôt qu'il avait marché vers le Yedjow. Gobazé nous fut toujours
+favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protégea nos messagers
+dans leurs voyages à la côte, et fut toujours préoccupé de notre
+délivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se
+battre avec Théodoros lui-même.
+
+Gobazé et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un
+l'autre. Cette dernière avait été avertie que sous peu elle aurait
+à combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale
+Workite et elle fit les premiers pas d'une réconciliation. Elle envoya
+à Gobazé un cheval a titre de _Gage de paix_, mais Gobazé lui renvoya
+son présent accompagné d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces
+paroles: «qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation
+étant de filer le coton, il lui envoyait les instruments nécessaires à
+cela.» Cependant Gobazé apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonné
+depuis quelques mois, qu'il étendait sa puissance et marchait sur
+Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les
+provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate
+étant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle désirait
+très-facilement. Mastiate suivit Gobazé dans sa retraite, attendant
+qu'une circonstance favorable lui permît de l'attaquer. Gobazé
+comprenant les difficultés de sa position fit des avances à Mastiate
+qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de
+ne pas s'ingérer dans les affaires du Yedjow à la condition que les
+provinces nouvellement occupées du Dahonte et du Dalanta lui seraient
+cédées. Gobazé accepta ces conditions et la paix fut signée; il fut
+même convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies,
+alliance offensive et défensive. Mais cette dernière condition ne
+fut pas tenue, car bien peu de temps après Mastiate étant fortement
+inquiétée par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel
+allié.
+
+Quant à nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant
+plus que notre argent touchant à sa fin, nous étions cependant obligés
+de faire des présents aux nouveaux chefs établis par le conquérant
+du jour. Nous nous étions faits des amis des gouverneurs (Shums) que
+Théodoros avait laissés dans ces provinces, lorsque nous avions essayé
+de communiquer avec les députés de la reine de Galla. Nous nous étions
+aussi liés avec les envoyés de Gobazé lors de l'évacuation de ces
+districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas
+y revinrent; nous finîmes par nous assurer non-seulement de leur
+neutralité (car ils avaient déjà pillé plusieurs fois nos messagers)
+mais aussi nous obtînmes la promesse qu'ils seraient favorables
+à notre cause, en leur faisant force présents et encore plus de
+promesses. Sous ce rapport nous fûmes très-heureux; à notre arrivée
+nous fûmes préservés de beaucoup d'ennuis, et peut être d'accidents
+plus graves par l'argent que Théodoros donna aux ouvriers et qu'ils
+nous cédèrent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fûmes
+empêchés de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de
+côté; et enfin pour la troisième fois lorsque tout nous faisait défaut
+et que nous étions réduits à quelques sous provenant de la vente de
+nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous
+arriva porteur de plusieurs centaines de dollars.
+
+Tandis que Mastiate traitait avec Gobazé, son fils écrivait à M.
+Rassam et à l'évêque. Il demandait à celui-ci d'user de son influence
+pour l'aider à s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de
+nous traiter honorablement si nous consentions à rester dans le pays,
+ou bien de nous mettre à même d'atteindre la côte si nous désirions
+retourner dans notre patrie. Quant à l'évêque il lui promettait sa
+protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant
+qu'aucune injure ne serait faite à ce qu'il appelait _ses Idoles_.
+
+Pourvu que nous pussions nous échapper des griffes de Théodoros, peu
+nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous
+n'avions pas conservé l'espoir de quitter le pays; telle n'était pas
+du moins l'opinion de la majorité parmi nous; quels que fussent les
+événements, nous préférions tout à cette crainte journalière de la
+mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions
+été tourmentés jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aimé de tomber
+entre les mains des paysans ou de quelques officiers inférieurs. Les
+premiers nous auraient probablement mis à mort, par haine contre
+les blancs; les seconds nous auraient maltraités ou vendus au plus
+offrant. Les grands chefs révoltés auraient agi différemment: nous
+aurions été presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on
+nous eût permis de partir, dès que nous aurions compté une rançon
+convenable.
+
+Toutefois à Ali, à Gobazé, à Ahmed, fils de Mastiate, ou à Menilek,
+roi de Shoa, la réponse de M. Rassam fut la même: «Venez, envahissez
+la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous.»
+
+Cela nous amusa parfois de suivre ces différents rivaux de Théodoros
+qui s'efforçaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur
+était absent. Gobazé et Menilek avaient eu la pensée tous les deux
+de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala.
+Menilek avait écrit à l'évêque avant les pluies, pour l'informer qu'il
+allait venir prendre possession de _son_ Amba, et le prier en même
+temps de prendre soin de _sa_ propriété. A part l'honneur que leur
+aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les
+trois choses qu'ils estimaient être les plus favorables à leurs vues
+ambitieuses; le trône, la faveur de l'évêque, et les prisonniers
+anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les
+aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils
+étaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitié avec les
+chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes
+fabuleuses, de sorte que soit par amitié, soit par des présents, nous
+pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.
+
+Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs
+armées innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez
+courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la réputation d'être
+imprenable, et vraiment avec ces armées indigènes si mal organisées,
+la chose pouvait être vraie. Théodoros lui-même ne s'en était rendu
+maître que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique,
+avait évacué la place pendant la nuit. Théodoros avait établi son
+camp au pied de l'Amba, et tenté un assaut: mais bientôt il renonça
+à atteindre sa tâche désespérée avant les pluies; et ce ne fut que
+plusieurs jours après que les Gallas se furent retirés, qu'un des
+chefs, soupçonnant que le fort avait été abandonné, s'aventura à
+s'assurer du fait, et revint en informer Théodoros qui put alors
+entrer dans la place d'où avait fui l'ennemi.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros
+contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
+moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une armée dans le
+pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il
+investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
+--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
+meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi
+d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des
+troupes britanniques.
+
+Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'évêque d'Abyssinie, mourut après une
+longue et douloureuse maladie.
+
+L'Abouna Salama était, sous certains rapports, un homme remarquable.
+Deux caractères comme le sien et celui de Théodoros se rencontrent
+rarement à la fois dans ce pays éloigné. Tous les deux ambitieux,
+fiers, passionnés, ils devaient inévitablement, tôt ou tard, se
+heurter, et le plus fort écraser le plus faible.
+
+L'Abyssinie, pendant quelques années, avait été privée d'évêque. Les
+prêtres ne pouvaient plus être consacrés ni aucune église dédiée an
+culte chrétien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre
+tabernacle que celui béni par l'évêque du pays. Quoique Ras-Ali fût
+extérieurement chrétien et appartînt à une famille convertie, il avait
+cependant conservé trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses
+véritables amis et alliés, pour s'inquiéter, autrement que par un
+culte tout extérieur, de l'état religieux et des inconvénients
+auxquels était exposée la prêtrise par suite de la longue vacance de
+l'évêché.
+
+Dejatch Oubié était, à cette époque, gouverneur semi-indépendant du
+Tigré. D'une position de simple gouverneur, il s'était insensiblement
+élevé au pouvoir et se trouvait alors à la tête d'une grande armée,
+intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans
+des termes d'amitié avec Ras-Ali, le reconnaissant même, jusqu'à
+un certain point, comme son supérieur, cependant, il travaillait
+constamment et secrètement à détruire le pouvoir du ras, afin de
+régner à sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques
+chefs accompagnés de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique
+romain et évêque à Massowah, afin d'obtenir un évêque selon le rite
+abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le
+soutien du clergé, il se chargea de la grande dépense qu'entraîne la
+consécration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts,
+afin d'obtenir un évêque consacré qui favorisât l'Eglise catholique
+romaine; mais il fut déçu dans son attente, car le patriarche choisit
+pour cette dignité un jeune homme qui avait été élevé en partie dans
+une école anglaise, au Caire, et dont les croyances étaient plus
+favorables au protestantisme qu'à l'Eglise romaine, depuis si
+longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.
+
+Andraos, ce jeune prêtre, était seulement dans sa vingtième année.
+Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastère et la
+compagnie des moines, ses frères, pour aller vivre dans le pays
+d'Abyssinie, à demi civilisé et si éloigné, tout d'abord, il refusa
+l'honneur qui lui était fait. Il engagea ses supérieurs à porter leur
+choix sur un autre plus digne que lui, déclarant qu'il se sentait peu
+propre à cette oeuvre. Ses objections ne furent point écoutées, et
+comme il persistait toujours dans son refus, le supérieur de son
+couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'à ce
+qu'il consentît a se mettre à la tète de l'Eglise cophte. Il accepta
+enfin, et il fut oint et consacré évêque d'Abyssinie, sous le nom
+d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses cérémonies en usage. Il
+partit immédiatement après sur un bâtiment de guerre anglais, et
+arriva à Massowah au commencement de l'année 1841.
+
+Dejatch Oubié le reçut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux
+villages et tout un district aux autres possessions de l'évêque, et
+fit tous ses efforts pour le gagner à sa cause. Il y réussit au delà
+de ses espérances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'être
+gagné à la cause d'Oubié contre Ras-Ali, proposa l'attaque dès son
+arrivée. Par son intermédiaire, une alliance fut conclue entre son ami
+Oubié et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent
+de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le
+pouvoir qu'il avait usurpé, et de se partager le gouvernement de
+l'Abyssinie, sans oublier les droits attribués à l'évêque, et qui
+consistaient dans le tiers du revenu de la contrée.
+
+Oubié et Goscho Beru, selon que c'était convenu, livrèrent bataille à
+Ras-Ali, près de Debra-Tabor, et mirent son armée en complète déroute;
+Ras-Ali ne put s'échapper que très-difficilement du champ de bataille,
+accompagné de quelques guerriers heureusement bien montés. Mais il
+arriva qu'Oubié célébra ses succès par des rasades trop multipliées et
+trop considérables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armée de
+Ras-Ali étant entrés dans sa tente, et trouvant le vainqueur de
+leur maître ivre-mort, profitèrent de son triste état pour le faire
+prisonnier. Ce revirement soudain changea complètement la face des
+événements. Quelques cavaliers partirent aussitôt au galop de leurs
+montures pour aller avertir leur maître, qu'ils rejoignirent vers le
+soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire à sa bonne fortune;
+mais d'autres soldats étant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali
+retourna aussitôt à Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de détresse,
+et dicta lui-même les conditions du traité à son vainqueur captif.
+Oubié fut pardonné, et il lui fut permis de retourner dans le Tigré,
+l'évêque étant responsable de sa fidélité. Ras-Ali traita l'évêque
+avec toutes sortes de respects, et il se jeta à ses pieds, le
+suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis,
+l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidèle disciple ni de
+volonté plus dévouée aux désirs de son chef. L'évêque, désormais par
+ses relations d'amitié avec tout le monde, adoré de tous, ne tarda
+pas à faire sentir son autorité; et si Théodoros eût été un homme
+ordinaire, l'Abouna Salama eût été l'Hildebrand de l'Abyssinie.
+
+Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam,
+et pendant la période de révolution qui se termina par la chute de
+Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses propriétés du Tigré,
+vivant là en paix sous la protection de son ami Oubié. Dès son
+arrivée en Abyssinie, il avait manifesté la plus amère opposition
+aux catholiques romains, inimitié provenant non pas tant de ses
+convictions que du fait que quelques-unes de ses propriétés avaient
+été saisies à Jeddah, à l'instigation des prêtres romains. Il est vrai
+que ces prêtres, par son influence, avaient été rançonnés, volés,
+maltraités et expulsés de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint à
+l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigré, Salama excommunia
+publiquement ce dernier, sous prétexte que Kassa était l'ami des
+catholiques romains, qu'il protégeait leur évêque de Jacobis, et qu'il
+ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais
+Kassa se montra l'égal de l'Abouna: il nia l'accusation et répondit
+«que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis
+pouvait ôter l'excommunication.» L'évêque, alarmé de l'influence
+qu'aurait pu obtenir le prélat ennemi, offrit de retirer son anathème,
+à condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant été
+acceptées, l'Abouna Salama consentit bientôt après à placer sur
+la tête de l'usurpateur, sous le nom de Théodoros II, la couronne
+d'Abyssinie, dans la même église qu'Oubié avait fait ériger pour son
+propre couronnement.
+
+Satisfait des complaisances de l'évêque, Théodoros lui témoigna les
+plus grands respects. Il portait son siège ou marchait devant lui
+portant une lame et un bouclier, comme s'il n'était que son serviteur,
+et, en toute occasion, se prosternait jusqu'à terre et lui baisait la
+main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que
+son influence sur Théodoros était sans bornes, comme sur Ras-Ali
+et sur Oubié; il fut trompé par l'apparence d'humilité, de sincère
+admiration et de dévotion de Théodoros. Et plus ce dernier se montrait
+humble, plus aussi l'évêque se montrait publiquement arrogant. Mais
+il n'avait pas connu encore le caractère de cet empereur qu'il
+avait sacré, et se surfaisant son importance, il finit par se faire
+ouvertement de Théodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au
+moment où l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Théodoros
+alla pour lui présenter ses salutations; arrivé à la tente de
+l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'évêque lui envoya dire
+qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre
+longtemps. Théodoros attendit; mais comme le temps s'écoulait et que
+l'évêque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrité: il était
+désormais l'ennemi du prélat, et brûlait de se venger.
+
+A partir de ce moment, ils vécurent dans une inimitié ouverte ou
+légèrement masquée, travaillant à l'abaissement l'un de l'autre. Si le
+règne de Théodoros eût été un règne pacifique, l'Abouna l'eut emporté;
+mais l'empereur, entouré comme il l'était d'une forte armée composée
+d'hommes qui lui étaient dévoués, trouva parmi eux des oreilles toutes
+prêtes à croire les récits qui lui étaient faits sur la conduite de
+l'évêque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais très-populaire;
+sans être avare, il n'était pas libéral. L'amitié se témoigne, en
+Abyssinie, an moyen de présents; c'est ainsi pour tout le monde;
+chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la
+popularité, les prodigue d'une main généreuse. L'empereur profita de
+ce manque de libéralité chez l'évêque pour faire valoir sa générosité
+à lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le négoce à coeur; que, au
+lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays,
+comme c'était autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des
+caravanes, à Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expédiant son
+gain en Egypte. Petit à petit, Théodoros agit sur l'esprit de son
+peuple et finit par le persuader que, après tout, l'évêque n'était
+qu'un homme comme tous les autres. Déjà, dans le camp de l'empereur,
+il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Théodoros se plaignit
+que son honneur avait été attaqué par ce même évêque que tous
+adoraient.
+
+Théodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin
+d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il
+nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invité
+ses officiers à un déjeuner public, l'évêque, profitant de son
+absence, et sous prétexte de confesser la reine, était entré dans sa
+tente. Lorsque Théodoros revint, après le déjeuner, s'étant présenté à
+la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle était en
+conférence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner.
+Le soir, il se présenta encore à la tente de sa femme. Lorsqu'il
+entra, elle s'élança vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein,
+elle lui raconta qu'elle lui avait été involontairement infidèle dans
+la journée, mais elle n'avait pu résister à la violence de l'évêque.
+Il l'avait pardonnée, disait-il, parce qu'elle était innocente; quant
+an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger
+d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de
+l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela était de l'invention de
+Théodoros; mais celui-ci avait évidemment répété la même histoire tout
+autour de lui, jusqu'à ce qu'il avait fini par y croire lui-même.
+
+L'Abouna Salama perdit de son crédit, quoique probablement bien peu
+de personnes ajoutassent foi aux récits de l'empereur. D'après le
+proverbe, «Calomnions, il en restera toujours quelque chose,» le
+caractère de l'Abouna perdit de sa dignité, et désormais, il ne compta
+ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis à
+lui étaient tous des amis intimes de Théodoros. En public, ce dernier
+le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrât pas la même
+humilité qu'auparavant; par égard pour son peuple, il faisait une
+différence entre la personne de l'Abouna et son caractère officiel, le
+respectant à cause de la foi chrétienne, mais montrant le plus grand
+mépris pour sa conduite privée.
+
+Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand
+sujet de dissentiments entre eux. Théodoros ne pouvait souffrir une
+puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'était
+battu avec rage pour arriver à être le seul dominateur de l'Abyssinie;
+il fit tous ses efforts pour jeter le mépris sur l'Abouna, et dès
+qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et
+l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les
+revenus de l'Eglise, et aussi par la même occasion quelques biens
+héréditaires de l'évêque, et se déclara ouvertement le chef de
+l'Eglise. La colère de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un
+tempérament naturellement violent, il insulta grossièrement Théodoros
+dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent même
+indécentes, la haine intense qui brûlait dans le coeur du prélat se
+manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais dû
+sortir de sa bouche. L'évêque n'avait jamais eu un caractère tolérant.
+J'ai raconté déjà plus d'un cas de ses intolérances vis-à-vis des
+catholiques romains. Il les persécuta chaque fois qu'il le put;
+ainsi pendant qu'il était prisonnier à Magdala, il ne voulut jamais
+s'employer à obtenir la liberté d'un malheureux Abyssinien qui depuis
+des années avait été jeté dans les chaînes sur ses instances, par la
+seule raison que cet infortuné avait visité Rome et en était revenu
+converti. Il était plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne
+voulut pas entendre parler de _conversions_ au protestantisme. Les
+missionnaires pouvaient instruire, mais là finissait leur tâche; et
+lorsqu'il arriva que des juifs, à la suite des instructions de nos
+missionnaires furent amenés à accepter le christianisme, ils ne purent
+être baptisés que dans l'église abyssinienne, dans laquelle ils furent
+reçus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des
+Européens, à moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il
+rendit de grands services aux captifs; il leur fit même parvenir de
+petites sommes à l'époque de leur plus grande pénurie, et lorsqu'ils
+étaient dans une grande détresse. Mais son amitié était dangereuse.
+Théodoros soupçonnait et haïssait tous ceux qui étaient dans des
+relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les
+Européens eurent à supporter à Azzazoo ne fut due qu'à cette cause; et
+les querelles et les réconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat
+ne furent pas étrangères aux traitements dont nous fûmes les victimes.
+L'Abouna quitta Azzazoo en même temps que le camp impérial, après les
+pluies de 1864.
+
+Une grave rébellion venait d'éclater dans le Shoa et Théodoros,
+laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats à
+Magdala, voulait faire une petite excursion à travers le pays des
+Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter
+une attaque. Il avait été fort contrarié du refus de l'évêque de
+l'accompagner dans cette expédition. Les gens de Shoa sont les plus
+bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect
+pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait été vu dans la compagnie de
+Théodoros, il est probable que plusieurs des chefs révoltés auraient
+déposé les armes et fait leur soumission. Mais l'évêque, qui ne
+pensait qu'à son fertile district du Tigré, proposa à l'empereur
+de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et après que la
+rébellion serait réprimée dans cette partie du royaume ils
+devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue à cet effet fut
+très-orageuse; et Théodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en
+venir aux partis extrêmes. L'Abouna Salama resta à Magdala, selon son
+désir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais chargé de chaînes; bien
+qu'il m'ait été raconté que plusieurs fois Théodoros avait été sur le
+point de le commander, les fers étant déjà prêts; mais il fut toujours
+retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi
+de son peuple. Il fut permis à l'évêque d'aller jusqu'à l'église, s'il
+le désirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours à sa
+porte; quelquefois même plusieurs soldats passèrent la nuit dans
+l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'étaient que des
+espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidèle, si ce n'est
+quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient été donnés à son
+arrivée par Théodoros, et un cophte qui, avec quelques prêtres,
+avait accompagné le patriarche David dans sa visite en Abyssinie;
+quelques-uns de ces gens entrèrent au service du roi, tandis que
+d'autres, comme le cophte dont j'ai parlé, se vouèrent à leur
+compatriote et évêque.
+
+Pendant l'emprisonnement des premiers captifs à Magdala, leurs
+relations avec l'évêque furent très-limitées. Ils ne se virent jamais;
+mais de temps en temps un jeune esclave de l'évêque portait ou un
+message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque
+fragment de nouvelles, la plupart du temps exagérées, sur les faits et
+gestes des rebelles, toujours acceptées comme vraies par le crédule
+évêque, ou encore quelques simples informations sur la médecine, etc.
+
+Le jour de notre arrivée et pendant que les chefs lisaient à Théodoros
+les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parlé
+vint auprès de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de
+l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maître pouvait le prévoir,
+nous n'avions rien de mauvais à craindre pour le présent, mais que
+l'avenir n'était pas rassurant. Nous savions que l'évêque entretenait
+de fréquentes relations avec les grands chefs en révolte. Théodoros
+aussi connaissait le fait et n'en haïssait que plus l'évêque. Celui-ci
+s'était toujours montré bien disposé à notre égard; et, comme il était
+aussi désireux que nous d'échapper au pouvoir de Théodoros, nous
+jugeâmes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui.
+Mais les difficultés étaient énormes. Rien n'aurait pu porter plus
+de préjudice à nos projets que la dénonciation à l'empereur de nos
+communications avec l'évêque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous
+servir, car une profonde inimitié existait entre lui et l'évêque. Il
+fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne
+entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire
+si sagement que non-seulement il réussit, mais que, après une mutuelle
+explication, les deux ennemis devinrent des amis dévoués. Mais jusqu'à
+ce que cette difficulté eût été surmontée, nous dûmes agir avec de
+grandes précautions.
+
+Le petit esclave devint bientôt suspect à notre sentinelle. Il eût été
+dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait
+d'un moment à l'autre être arrêté et fouillé. Nous employâmes alors
+une servante qui était connue de l'évêque pour avoir habité la
+montagne avec les premiers captifs. L'évêque accepta avec joie notre
+proposition de nous échapper de l'Amba et, téméraire autant qu'il
+était prompt, il nous donna tout de suite de grandes espérances; mais
+quand nous en vînmes aux détails du complot, tout autant que cela
+nous concernait, nous le trouvâmes tout à fait impraticable. D'abord
+l'évêque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage
+afin de passer inaperçu aux portes. Une fois libre, il devait
+rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et déposer Théodoros,
+et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublié évidemment
+qu'Oubié et Ras-Ali étaient âgés, que l'homme qui possédait Magdala
+se souciait fort peu d'une excommunication et que, déposé on non,
+Théodoros serait toujours le véritable roi. L'évêque aurait pu
+réussir; mais eût-on su, ou bien eût-on ignoré que nous avions pris
+part à sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colère
+furieuse du monarque.
+
+Après la réconciliation de l'évêque et de Samuel, nos relations avec
+le premier furent plus fréquentes et plus intimes. Il fut toujours
+disposé à nous aider de toutes ses connaissances; il nous prêta
+quelques dollars lorsque nous étions en peine pour nous en procurer;
+il écrivit aux rebelles de protéger nos envoyés, les invitant à venir
+à notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je
+crois même qu'il eût accepté une réconciliation avec l'homme par
+lequel il avait été injurié, si seulement cela eût pu nous être utile.
+
+Trompé dans son ambition, privé de ses biens, humilié, sans pouvoir,
+sans liberté, l'Abouna Salama succomba à la tentation trop commune aux
+hommes qui souffrent beaucoup. Sans société, menant une vie dure et
+misanthropique, il oublia que la sobriété en toute circonstance est
+nécessaire à la santé et que les excès de la table ne conviennent
+nullement à une réclusion forcée. Un ennui constant ajouté à des
+habitudes d'intempérance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le
+courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermédiaire
+d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la santé par
+mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit
+mes prescriptions que très-peu de temps; bientôt se fit sentir la
+privation des excitants auxquels il était habitué depuis des années,
+et il eut de nouveau recours à ces stimulants. Il eut une plus
+sérieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette époque Samuel
+pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermédiaire,
+et comme il était très-intelligent il pouvait me rendre un compte
+très-exact de son état. Pendant quelque temps la santé de l'évêque
+s'améliora; mais il fut encore plus déraisonnable qu'au commencement.
+A peine était-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission
+plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un
+peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas
+étonnant qu'une rechute ait été la conséquence d'une telle conduite;
+bien que je lui eusse montré le danger d'agir de la sorte, il n'en
+tint aucun compte.
+
+Au commencement d'octobre l'état de santé de l'évêque empira
+tellement, qu'il fît demander au ras et aux chefs de me permettre de
+le visiter. Ils se réunirent pour se consulter, et à l'unanimité
+en référèrent à M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je
+voudrais aller le soigner. Je répondis qu'autant que je le pourrais,
+j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirèrent pour
+réfléchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Théodoros
+ne serait pas fâché que son ennemi mourût, et qu'il pourrait au
+contraire se mettre en colère s'il apprenait que l'évêque avait été
+mis en rapport avec les Européens; sur quoi on décida de lui refuser
+sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours à la vache
+sacrée. Avec l'Abouna nous perdîmes un puissant allié et un bon ami;
+le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait
+réussi à devenir le maître de l'Amba, la protection de Salama eût été
+d'une valeur inappréciable; non pas que son influence eût suffi à
+assurer notre élargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous
+n'aurions rencontré auprès des grands chefs rebelles que de bons
+traitements et des égards de politesse.
+
+Le messager envoyé pour annoncer la mort de l'Abouna à l'empereur,
+était fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne
+sachant pas de quelle manière Théodoros recevrait la nouvelle. Il
+choisit un terme moyen et décida qu'il ne paraîtrait ni triste ni
+joyeux. Théodoros en apprenant la chose, s'écria: «Dieu soit béni! mon
+ennemi est mort!» Puis s'adressant au messager, il ajouta: «Vous êtes
+fou! Pourquoi en arrivant ne vous êtes-vous pas écrié: «Miserach!
+(bonne nouvelle!)» Je vous eusse donné ma meilleure mule!»
+
+Avec la mort de l'évêque, nos espérances déjà si faibles, semblèrent
+s'évanouir pour jamais. Wakshum Gobazé, par son traité avec Mastiate,
+avait renoncé à ses prétentions sur Magdala; et quand bien même
+Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siège
+de l'Amba, nul doute qu'il ne fût retourné sur ses pas dès qu'il
+aurait appris la mort de son ami qu'il était si désireux de mettre en
+liberté. Nous n'avions aucun renseignement précis sur les démarches
+tentées par les nôtres pour notre délivrance; et bien que certains
+du débarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque
+contre-temps ne fût survenu dans les derniers moments qui eût fait
+abandonner l'expédition, ou ne l'eût fait remplacer par quelque
+nouveau projet plus ou moins chimérique. Nous avions reçu une petite
+somme en dernier lieu; mais comme tout était rare et cher, nous étions
+très-avares de notre argent, et nous refusâmes de donner plusieurs
+_témoignages d'amitié_, bien que ce fût une chose dangereuse dans
+notre position.
+
+Nous croyions (les événements se chargèrent de nous prouver que nous
+nous étions trompés), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou
+quelque chef haut placé et d'une grande influence se présentait au
+pied de l'Amba, les misérables mécontents et à demi affamés qui
+l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le
+recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait
+jamais aux Gallas. Ils étaient leurs ennemis depuis des années, et la
+dernière expédition de pillage que les soldats de la montagne avaient
+opérée sur leur territoire avait accru cette inimitié et détruit toute
+chance de réconciliation. Ce qu'il y avait le plus à craindre, c'est
+que Mastiate qui par son traité avec Gobazé, venait d'entrer en
+possession de tous les districts environnant Magdala et y avait établi
+une garnison, ne voulût naturellement s'emparer d'une forteresse tout
+entourée de ses possessions. Peu de jours après le départ de Gobazé
+pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser
+d'approvisionner l'Amba et défendit à ses sujets de fournir le marché
+hebdomadaire; elle fixa même un jour de rendez-vous non loin de
+Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyées en détachement dans le
+Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contrée à plusieurs milles à
+la ronde et de réduire ainsi la garnison par la famine.
+
+Les Wallo-Gallas sont une belle race, supérieure aux Abyssiniens en
+élégance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intérieur de
+l'Afrique, ils firent leur première apparition en Abyssinie, vers
+le milieu du seizième siècle. Ces hordes envahirent les plus belles
+provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en
+courage et en équitation, que non-seulement ils parcoururent tout le
+pays, mais ils y vécurent plusieurs années des seuls produits du
+sol dans une imprudente sécurité. Au bout d'un certain temps ils
+s'établirent sur le magnifique plateau qui s'étend de la rivière de
+Bechelo aux collines élevées de Shoa, et du Nil au bas pays habité par
+les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractères de leur
+race, ils adoptèrent cependant en partie les moeurs et les coutumes
+des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entièrement leurs
+habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol,
+se bâtissant des demeures permanentes, et jusqu'à un certain point
+adoptant dans leurs vêtements et leur nourriture, le genre de vie et
+les usages des premiers habitants.
+
+En général le Galla est grand, bien fait, élancé, nerveux; les cheveux
+des hommes et des femmes sont longs, épais, ondulés plutôt que crépus,
+et ressemblent assez aux cheveux des Européens mal peignés, mais
+ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crâne des
+Abyssiniens. Les vêtements des deux races sont identiques à peu de
+chose près; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux
+des Gallas sont plus courts et plus étroits que ceux des habitants du
+Tigré. Ils portent un grand vêtement de coton, qui leur sert de robe
+pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule différence,
+c'est que les Gallas brodent rarement sur le côté de leur vêtement la
+rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux
+peuples est tout à fait semblable, tous les deux font leurs délices de
+la viande de vache crue, du _shiro_, plat de pois épicé et chaud, du
+wàt, et du teps (viande rôtie), seulement ils diffèrent dans le grain
+qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnément le pain
+fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable
+à notre pain et se prépare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls
+grains qui prospèrent dans ces hautes régions. Les femmes des Gallas
+sont belles en général; et lorsqu'elles ne sont pas exposées au soleil,
+leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lèvres roses, leurs
+cheveux longs, noirs et élégamment tressés, leurs petites mains, leurs
+formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles
+filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du
+cou à la cheville et retenue à la taille par les plis amples d'une
+ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines
+petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux
+blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effilés, sont les objets
+reconnus comme indispensables à la toilette d'une amazone galla aussi
+bien que d'une dame amhara.
+
+La différence la plus grande est dans la religion. Lors de leur
+première apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres
+branches de la même famille, qui vivent encore solitaires dans
+l'intérieur des terres sans relations avec les étrangers, étaient
+plongés dans la plus grossière idolâtrie, adorant même les arbres
+et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme
+matérielle de leur culte, adressaient leurs adorations à un être
+appelé _inconnu_, qu'ils tâchaient de se rendre propice par des
+sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information
+précise sur l'époque de leur conversion à l'islamisme; ce qu'il y a
+de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par
+toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le
+culte idolâtre, et très-peu de familles ont adopté la foi chrétienne.
+
+Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs
+habitudes morales et sociales, à première vue elles nous paraîtront
+aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen
+plus approfondi nous montrera que la dégradation de l'une d'elles
+n'est pas si profonde, et même par contraste elle nous paraîtra
+presque pure dans sa simplicité. La vie de l'Amhara est une vie toute
+sensuelle, toute de débauche; rarement la conversation a pour sujet
+des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porté que celui
+de _libertin_ et les femmes elles-mêmes sont fières d'une telle
+distinction; une prostituée n'est pas regardée comme telle. Les plus
+riches, les plus nobles, les plus haut placées sont sans pudeur en
+amour et même mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses à la
+fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre répéter
+quelle est _vertueuse_; il lui semblerait qu'on veut dire par là
+qu'elle est désagréable à voir, ou de quelque autre défaut nuisible à
+la multiplicité des intrigues.
+
+Dans quelques localités du pays des Gallas, la famille a conservé les
+moeurs patriarcales. Le père est aussi absolu dans son humble hutte
+que le chef à la tête de sa tribu. Si un homme marié est obligé de
+quitter son village pour un voyage à l'étranger, sa femme aussitôt est
+recueillie par le frère de son mari qui se charge de lui servir de
+protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prévalu pendant
+longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans très-peu de localités;
+il est partout pratiqué sur le plateau qui s'élève entre le Bechelo,
+le Dalanta et le Dahonte, où les familles gallas isolées des autres
+tribus, ont conservé plusieurs des usages de leurs ancêtres. Un
+étranger invité sous le toit d'un chef galla trouverait dans la même
+hutte enfumée des individus de plusieurs générations. Le lourd toit de
+chacune d'elles, supporté par dix ou douze piliers, laisse au milieu
+un espace ouvert où se tiennent les matrones près du feu pour préparer
+le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.
+
+La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites
+branches coupées à l'arbre le plus voisin; en face est placé le
+simple alga du _seigneur du manoir_. Près de son lit hennit sa cavale
+favorite, l'enfant gâtée des jeunes et des vieux. Dans une autre
+partie séparée de la hutte se trouvent les provisions de froment et
+d'orge. Après le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis,
+fatigués de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne
+de son foyer était couchée, il conduit alors son hôte dans la partie
+de la hutte qui lui est réservée et où un lit d'herbes parfumées lui a
+été préparé sur une peau de vache.
+
+Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu
+qu'à suivre son chef. Cet état de choses constitue une milice
+permanente, une armée toujours prête, mais sans discipline. Aussitôt
+que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux
+est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sellé,
+le jeune fils s'élance au-devant de son père pour lui tenir sa seconde
+lance, et de chaque hameau, de chaque demeure à l'apparence pacifique,
+se précipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque
+Théodoros en personne envahit leur pays à la tête de ses milliers de
+soldats, ils dirent adieu à leurs foyers. Sa main impitoyable mit le
+feu à leurs fermes et à leurs villages partout où il comptait des
+ennemis. Les paysans sans défense s'enfuirent pour sauver leur vie,
+sachant bien qu'ils n'avaient à attendre ni grâce ni merci s'ils
+tombaient en son pouvoir.
+
+Les Gallas sont divisés en sept tribus. Elles ne diffèrent en rien
+entre elles, la seule chose qui les sépare ce sont les guerres
+civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: _l'union
+fait la force_, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie
+tout aussi aisément que leurs pères s'emparèrent des plateaux qu'ils
+habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre
+eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays
+environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Mariés, les Alis,
+ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverné le pays pendant
+plusieurs années. Malheureusement, à l'époque de notre captivité,
+comme cela avait été trop souvent le cas auparavant, ils étaient en
+proie à de vaines jalousies, à de mesquines rivalités, qui les avaient
+affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois à l'Abyssinie
+entière, ils étaient au contraire tout simplement des instruments de
+vengeance entre les mains des rois et des chefs chrétiens. Toujours
+une moitié des leurs s'est battue contre l'autre moitié; aussi ne
+pouvaient-ils songer à des guerres éloignées, leurs ennemis étant à
+leurs portes.
+
+Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux
+femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la première
+dont il a été question dans un chapitre précédent, fut tué par
+Théodoros dans la fuite de Menilek à Shoa, et Workite n'eut d'autre
+alternative que d'implorer l'hospitalité du jeune roi qu'elle avait
+sacrifié.
+
+Deux ans à peine s'étaient écoulés que Mastiate se trouvait
+en possession du pouvoir suprême qui lui avait été confié, du
+consentement unanime des chefs, comme régente de son fils jusqu'à ce
+qu'il eut atteint sa majorité.
+
+Menilek, après sa fuite, n'eut pas une tâche facile à remplir: le chef
+qui s'était mis à la tête de la rébellion, et qui après avoir repoussé
+Théodoros lui avait infligé un honteux échec, se déclara indépendant
+et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reçu
+par une petite portion de ses fidèles partisans; Workite aussi était
+accompagnée de quelques guerriers fidèles; et plus tard un assez grand
+nombre de chefs ayant abandonné l'usurpateur pour se ranger sous
+l'étendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle,
+qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, défit
+complètement son armée et le fit lui-même prisonnier.
+
+Cette victoire fut suivie de près par la soumission de Shoa; chefs
+après chefs vinrent déposer leurs armes et reconnaître pour leur
+roi le petit-fils de Sabela Selassié. Une fois ses droits reconnus,
+Menilek conduisit son armée contre les nombreuses tribus de Gallas,
+qui habitent les belles provinces situées entre la frontière sud-est
+de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqué. Mais au lieu de rançonner
+ces races agricoles, comme avait fait son père, il leur promit de les
+traiter honorablement, en vassaux soumis à un pouvoir bienveillant,
+moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clémence, de
+cette générosité inattendue, acceptèrent volontiers ses conditions;
+et, d'ennemis qu'ils étaient primitivement, ils devinrent ses fidèles
+guerriers, et l'accompagnèrent dans toutes ses expéditions. Théodoros
+avait laissé une forte garnison dans un amba déclaré imprenable et
+situé sur la frontière nord de Shoa dans une position qui dominait
+le passage conduisant du pays de Galla aux collines élevées de Shoa.
+Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi
+cette dernière forteresse de Théodoros, et après un mois de siège, la
+garnison, qui avait supplié plusieurs fois son maître de lui envoyer
+du renfort, finit par céder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek
+traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honorés de
+charges dans sa maison, d'autres reçurent des titres et des places, ou
+bien furent placés dans des postes de confiance.
+
+Menilek devait beaucoup à Workite; sans sa protection opportune,
+il eût été poursuivi, et comme Shoa lui avait fermé ses portes, sa
+position lui eût fait courir de grands dangers. Il n'avait point
+oublié cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifié son
+fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance était
+immense, et rien ne pouvait dédommager la reine de son dévouement.
+Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacré, il pouvait et
+voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rétablir
+la reine déchue sur le trône qu'elle avait perdu à cause de lui. A la
+fin d'octobre 1867, Menilek à la tête d'une armée d'environ quarante
+à cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux à trois
+mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entrée dans la
+plaine de Wallo-Galla: il déclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais
+en ami; non pour détruire et piller, mais pour rétablir dans ses
+droits Workite, la reine dépossédée. Celle-ci était accompagnée d'un
+jeune garçon qu'elle assurait être son petit-fils, fils du prince qui
+avait été tué deux ans auparavant à Magdala; elle prouva qu'il était
+né dans le pays de Galla, avant qu'elle partît pour Shoa, et qu'il
+était le fruit d'une de ces unions si fréquentes dans le pays; elle
+l'avait emmené, disait-elle, lorsqu'elle était allée chercher un
+refuge auprès de celui qu'elle avait sauvé. Afin d'empêcher toute
+tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose
+secrète. Cependant son histoire ne fut admise que par très-peu de
+personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut
+toutefois un prétexte offert à la plupart de ses premiers partisans
+pour s'attacher à sa cause, et s'ils n'acceptèrent pas le conte dans
+leur for intérieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.
+
+Les chefs des Gallas hésitèrent quelque temps. Menilek garda sa
+parole; il ne pilla jamais ni n'inquiéta personne et recueillit
+bientôt la récompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyèrent
+leur soumission et reconnurent Workite comme régente de son
+petit-fils. Mastiate, en présence d'une telle défection, adopta la
+conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armée,
+devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit
+quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y
+avait plus rien à craindre de ce côté, et que les droits de Workite
+avaient été aussi bien établis que possible, partit accompagné d'une
+partie des troupes de sa nouvelle alliée et marcha contre Magdala.
+
+Menilek évidemment comptait beaucoup sur le mécontentement si connu de
+la garnison, et il espérait, par l'intermédiaire de l'évêque dont il
+ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam,
+qu'il trouverait à son arrivée un parti qui l'aiderait du moins, s'il
+ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'évêque
+eût vécu, il aurait réussi, soit par la crainte, soit par la menace,
+à ouvrir les portes de l'Amba à son ami bien-aimé. Aito-Dargie avait
+bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'être assisté
+dans cette entreprise; mais ils n'étaient pas assez forts et au
+dernier moment ils manquèrent de courage.
+
+Quant à M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant
+sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait
+prendre trop de précautions, car il y avait beaucoup de raisons de
+craindre que cette grande entreprise ne se terminât en une vaine
+démonstration. Il donna toutefois de grands encouragements à Menilek,
+lui offrant l'amitié de l'Angleterre, et même l'assurant qu'il serait
+reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais
+notre délivrance. Il l'engagea à camper à Selassié, à tirer deux
+charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne
+se rendait pas, à aller camper entre Arogié et le Bechelo, afin
+d'empêcher Théodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivée de nos
+troupes.
+
+Nous fûmes bien trompés par Wakshum Gobazé qui pendant six semaines
+fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre
+côté nous nous attendions à ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer
+de _son_ Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous
+mettre dans un état pénible d'attente journalière, Menilek se fit
+désirer plus d'un mois. Nous avions déjà renoncé à le voir, lorsqu'à
+notre grande surprise, dans la matinée du 30 novembre, nous aperçûmes
+un camp établi sur le penchant nord du Tenta; et à l'extrémité d'une
+petite éminence dominant le plateau opposé à Magdala, nous vîmes se
+dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce
+jeune prince ambitieux s'intitulait déjà le _Roi des rois_. Mais notre
+étonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendîmes le
+bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mêlé aux décharges d'un
+petit canon. Nous eûmes alors plus de confiance dans le courage de
+Menilek que nous n'en avions eu jusque-là, croyant que, protégée par
+le feu de ses mousquets, l'élite de ses troupes assaillirait la
+place. Sachant le peu de résistance qu'il rencontrerait nous nous
+réjouissions déjà à la perspective de notre délivrance, ou tout au
+moins à l'avantage d'un changement de maître. Nous n'avions pas encore
+fini de nous féliciter, lorsque le feu cessa tout à coup; comme tout
+était parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il était
+arrivé; quelques-unes de nos sentinelles entrèrent dans notre hutte
+et nous demandèrent si nous avions entendu la _prouesse_ de Menilek.
+Hélas! il n'était que trop vrai que c'était une vaine fanfaronnade:
+Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de
+portée, pour effrayer la garnison et l'amener à se soumettre.
+Satisfait ensuite du travail de sa journée, il avait fait retirer ses
+troupes dans leurs tentes, attendant le résultat de leur manifestation
+martiale.
+
+Le campement de Menilek dans la plaine de Galla était plein de péril
+pour nous, et ne pouvait lui être d'aucun avantage. Le lendemain matin
+il nous envoya une dépêche par l'intermédiaire de Aito-Dargie, nous
+demandant ce qu'il devait faire. Nous lui démontrâmes encore fortement
+la nécessité d'attaquer l'Amba du côté d'Islamgee; et dans le cas où
+un assaut lui paraîtrait impossible, nous le pressâmes d'arrêter toute
+communication entre la forteresse et le camp impérial. Notre plus
+grande crainte était que Théodoros, venant à apprendre que Menilek
+donnait l'assaut à son Amba, n'envoyât l'ordre immédiat d'exécuter
+tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris.
+Sans contredit, une grande inimitié existait dans l'Amba contre
+Théodoros, et si Menilek avait donné suite à ses projets, sous peu de
+jours il eût vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campé
+sur le terrain qu'il s'était d'abord choisi, et ne fit aucune
+tentative pour nous délivrer.
+
+Waizero Terunish se conduisit très-bien en cette occasion; elle donna
+un adderash (festin public), présidé par son fils Alamayou, à tous
+les chefs de la montagne. Comme c'était un festin de jour il ne
+fut composé que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme
+les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal,
+l'enthousiasme ne fut pas considérable. Cela eut pourtant pour effet
+de forcer les chefs et les soldats à proclamer ouvertement leur
+fidélité à Théodoros; avec ces partisans toujours assez forts et
+desquels elle n'avait pas à craindre de trahison, elle se prépara
+à s'emparer des mécontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se
+déclarer en rébellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux
+dont les allures étaient déjà suspectes et ceux qui avaient pris des
+engagements avec Menilek et accepté ses présents, prirent peur. On
+envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mêmes nous fûmes pleins de
+crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque
+nous le vîmes revenir. S'étant aperçue que quelques chefs ne s'étaient
+pas montrés, la reine s'informa quelle avait été la cause de leur
+absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort
+en faveur de Menilek, ceux-ci donnèrent des explications qui furent
+acceptées à condition que le lendemain ils se trouveraient dans
+l'enceinte royale et que là en présence de la garnison entière, ils
+proclameraient leur fidélité. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient
+promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans
+leurs expressions de dévouement à Théodoros, et dans leurs outrages
+_au gros garçon_ qui s'était aventuré près d'une forteresse confiée à
+leurs soins.
+
+La reine avait célébré sa fête d'une façon très-convenable. Le ras et
+les chefs se consultèrent pour savoir s'il ne serait pas bon de
+faire quelque chose de leur côté pour montrer leur affection et leur
+dévouement à leur maître. Mais que faire? Ils avaient déjà placé des
+gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protégé tous les points
+faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'à inquiéter les prisonniers.
+Le second jour après l'arrivée de Menilek en face de la montagne,
+Samuel reçut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une
+hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M.
+Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et
+insista pour que l'ordre fût retiré. Je crois que son influence
+fut secondée en cette circonstance par _une douceur_ qu'il glissa
+délicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient
+aussi décidé, et le lendemain matin l'ordre fut confirmé, que tous les
+serviteurs, excepté ceux de M. Rassam, seraient renvoyés au bas de la
+montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employés
+par M. Rassam furent aussi obligés de partir. Ils me permirent ainsi
+qu'à M. Prideaux, à part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun
+une porteuse d'eau et un petit garçon. Je n'avais pas de maison à
+Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une
+tente, aussi nos pauvres compagnons eussent été très-mal si le
+capitaine Cameron ne les eût admis, avec sa bienveillance ordinaire,
+à partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fûmes
+très-contrariés par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore
+bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour
+retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et
+une _douceur_ au ras, pour obtenir ce que je voulais.
+
+Comme l'on peut s'y attendre les détenus abyssiniens ne furent pas non
+plus épargnés; presque tous leurs serviteurs furent envoyés au bas
+de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre
+prisonniers qui fut chargé journellement de leur porter le bois, l'eau
+et de préparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligés de quitter
+les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le même lieu
+tout encombré. Tout le monde était dans l'attente de savoir si Menilek
+se déciderait à quelque chose, et mettrait fin ainsi à cet état
+d'anxiété.
+
+De grand matin, le 3 décembre, nous apprîmes, par nos domestiques,
+que Menilek avait levé son camp et qu'il se mettait en marche. Où
+allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa
+confiance, nous nous flattâmes qu'il avait suivi nos conseils, et que
+nous le verrions bientôt à Selassié ou sur le plateau d'Islamgee. Nous
+passâmes une matinée pleine d'angoisses: les chefs paraissaient
+fort inquiets; évidemment, ils s'attendaient à un assaut dans cette
+direction, et nous fûmes avertis que nous serions appelés à renforcer
+les fusiliers si l'Amba était attaqué. Toutefois, notre attente fut
+courte. Une fumée s'élevant au loin et dans la direction du chemin de
+Shoa nous montra clairement que le futur conquérant, sans tenter le
+moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit,
+avait brûlé quelques misérables villages, dont les habitants étaient
+des partisans de Mastiate.
+
+L'excuse que Menilek donna de sa retraite précipitée fut que ses
+provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs
+avec lui, il ne pouvait se faire préparer du pain; ses troupes étant
+affamées et mécontentes, il s'était décidé à retourner à Shoa pour se
+procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionné dans
+le voisinage de Magdala, jusqu'à ce que la forteresse se rendît. La
+vérité était, qu'à son grand désappointement, il avait entendu de
+son camp un feu de mousqueterie tiré pendant qu'il faisait sa
+démonstration; il était persuadé que, pour aussi bien que le plan eût
+été concerté, sa seule chance de réussite était dans la longueur du
+temps et dans les effets produits par la famine qu'amène toujours un
+long siège. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il
+était l'allié de Workite et dans une contrée amie. Il aurait pu même
+en obtenir beaucoup des districts sans défense de Worahaimanoo,
+Dalanta, etc., etc., qui auraient été tout à fait disposés à lui
+envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance
+qu'il ne les inquiéterait pas. Mais si cette fusillade dérangea un peu
+ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible
+vapeur de fumée, le fit lâchement s'enfuir. Qui sait? Cette fumée
+venait peut-être du camp du terrible Théodoros. Il était, il est vrai,
+toujours très-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-père était
+un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante
+armée ne serait-elle pas dispersée comme la balle par le vent, au cri
+de: «Théodoros arrive!» C'était bien à craindre, et il conclut que le
+plus tôt qu'il pourrait s'éloigner serait le meilleur.
+
+Notre désappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre
+rage, notre indignation, notre mépris, devant une telle lâcheté.
+Ce _gros garçon_, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le
+méprisions, nous le haïssions. Si nous avions été assez imprudents
+pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus?
+Menilek, sans doute bien renseigné, aurait probablement réussi si
+l'évêque eût vécu seulement quelques semaines de plus. Les choses,
+telles qu'elles étaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il
+n'avait jamais quitté Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis
+le siège devant l'Amba. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la
+forteresse aurait été entourée, et jamais Théodoros ni ses envoyés ne
+se seraient aventurés au sud du Béchelo, si Mastiate se fût trouvée là
+avec ses vingt mille cavaliers.
+
+Après la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne
+plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigènes,
+qui toujours s'en allaient en fumée. A partir de cette époque,
+j'entendis dire avec la plus grande indifférence que tel ou tel
+marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Théodoros,
+envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les
+gens de la forteresse et _notre ami_ Théodoros. Nous étions depuis
+longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporté la
+nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiété. Notre impatience
+devint encore plus grande lorsque nous vîmes que nous n'avions rien
+à attendre des indigènes. Nous pensions bien que l'expédition de
+l'Angleterre était en voie d'exécution; nous sentions que quelque
+chose devait se passer, mais nous soupirions après la certitude.
+
+Oh! comme je me souviens du 13 décembre, glorieux jour pour nous!
+Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimée avec
+plus de joie et de bonheur que nous ne lûmes, ce jour-là, la bonne et
+chère lettre de notre excellent ami le général Merewether! Les troupes
+anglaises avaient débarqué. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes
+étaient dans le même pays qui nous voyait captifs! Rades et jetées
+étaient franchies, régiment après régiment avait quitté les côtes de
+l'Inde, et quelques-uns déjà marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie,
+pour nous délivrer ou nous venger! C'était trop délicieux pour être
+cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc
+être terminé par la liberté ou par la mort! Tout était préférable au
+prolongement de notre esclavage. Théodoros arrivait.--Qu'importe?
+Merewether n'était-il pas là, le brave commandant, le galant officier,
+le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, à
+la tête des troupes britanniques, impossible d'être plus longtemps
+en butte à l'injure de mesquines vexations. Nous étions même prêts à
+subir un sort pire, si tel devait être notre lot; mais le prestige de
+l'Angleterre serait rétabli, et le sang de ses enfants ne resterait
+pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul
+n'a connu, sinon celui qui a passé des mois entiers d'agonie morale,
+suivis d'une joie soudaine. Nous riions à coeur joie d'avoir eu
+seulement un moment l'idée de nous fier à des poltrons comme Gobazé et
+Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous réconfortait.
+Nous les suivions par la pensée, et dans nos coeurs, nous souffrions
+de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient à
+supporter avant d'avoir pu rendre _libres les captifs_. De nouveau, la
+Noël et le nouvel an nous trouvèrent dans les fers à Magdala; mais,
+cette fois, nous étions heureux; cette fois était la dernière, et,
+quels que fussent les événements, nous étions pleins d'espoir dans
+notre délivrance: nous nous transportions, par la pensée, aux fêtes de
+Noël de l'année suivante, que nous passerions au _home_.
+
+
+Note:
+
+[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'évoque doit être prêtre
+cophte, ordonné an Caire. La dépense occasionnée par la consécration
+d'un évêque est d'environ 10,000 dollars.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Ce que faisait Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite
+à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur Gondar.--Les
+églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de Théodoros.--L'insurrection
+croît en forces.--Les desseins de l'empereur sur Kourata échouent.--M.
+Bardel trahit les nouveaux ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers
+les gens de Gaffat--Son expédition sur Foggera échoue.
+
+Théodoros ne demeura à Aibankak que quelques jours après notre départ,
+puis il retourna à Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: «Vous
+verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des
+pluies,» et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigré
+avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies,
+pour soumettre la rébellion qu'il avait laissé s'agiter plusieurs
+années sans s'en inquiéter. Il est très-probable que s'il eût adopté
+ce plan, il aurait regagné son prestige et facilement réduit ces
+provinces à l'obéissance. Nul ne fut plus ennemi de Théodoros que
+lui-même; il semblait parfois possédé d'un malin esprit qui le faisait
+être l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes
+fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la
+rébellion dans une certaine étendue; mais toutes ses actions, du jour
+où nous le quittâmes jusqu'à son arrivée à Islamgee, semblaient être
+calculées pour accélérer sa chute.
+
+Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la _terre des
+moutons_, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau élevé de
+sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrosé,
+bien cultivé et très-peuplé. Les habitants en sont belliqueux et
+braves pour des Abyssiniens, et jusque-là avaient été fidèles
+à Théodoros. Ils ont plus d'une fois repoussé les rebelles qui
+s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois
+auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du
+Begemder sur la frontière de l'est, attaqua une armée, envoyée à
+Begemder par Gobazé, la battit complètement et en mit à mort tous
+les hommes, excepté quelques chefs, réservés pour être envoyés à
+l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.
+
+Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et
+approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches,
+etc. etc., de plus, quand l'empereur séjourne dans cette province,
+elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore
+dix mille hommes à l'armée, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.
+
+Aussi Théodoros leur préfère-t-il les hommes de Dembea, qui se
+montrent plus adroits dans l'usage des armes à feu.
+
+Le Begemder, dit le proverbe, _est_ le faiseur et le destructeur des
+rois. Ce fut bien le cas pour Théodoros. Après la bataille de Ras-Ali,
+le Begemder le reconnut pour son maître et fut ainsi la cause qu'on
+le regarda désormais comme le futur législateur de toute la contrée.
+Théodoros connaissait parfaitement les difficultés qu'il avait à
+surmonter, et ayant pris ses précautions il se crut maître du succès.
+D'abord ce ne furent que sourires: il récompensa les chefs, flatta les
+paysans; assurant que son séjour serait court, qu'il allait partir
+d'un jour à l'autre. Le tribut annuel fut payé, l'empereur fit de
+magnifiques présents à plusieurs chefs; il leur donna une quantité de
+chemises de soie, et déclara qu'aussitôt que les Européens auraient
+fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam
+et avec ses nouveaux mortiers il détruirait le repaire du principal
+rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs à venir s'établir dans
+son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en était fait
+des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultés qui lui furent
+nuisibles. Théodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le
+tribut d'une année, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner
+plus amplement son armée. Il devait partir pour longtemps et ne les
+importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs
+firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars,
+le blé, le bétail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le
+chemin du camp et des trésors du roi. Mais les paysans finirent par se
+fatiguer et refusèrent d'écouter plus longtemps les sollicitations de
+leurs chefs. Théodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de
+bonnes paroles, prit un ton menaçant et impérieux. L'un après l'autre
+il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prétexte;
+c'était pour éprouver leur fidélité. Il savait bien qu'ils finiraient
+par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les
+relâcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces
+malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir
+la délivrance de leurs chefs, apportèrent tout ce qu'ils avaient comme
+rançon. A la fin, chefs et paysans s'aperçurent que tous leurs efforts
+étaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maître.
+
+Cet état de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps,
+d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Théodoros
+vécut lui et son armée sans difficulté et sans inquiétude. Il ne fit
+d'autre expédition que celle de Gondar. Il haïssait cette cité de
+prêtres et de marchands, toujours prête à recevoir à bras ouverts
+quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte
+d'être inquiété dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait
+les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois
+déjà Théodoros avait exhalé sa rage contre cette malheureuse cité, il
+avait envoyé à différentes reprises ses soldats pour la piller, et les
+riches marchands musulmans n'avaient échappé à la destruction, eux et
+leurs maisons, qu'en comptant des sommes énormes. Ce n'était plus la
+fameuse cité de Fasilodas, la ville riche et commerciale décrite par
+les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions
+si souvent répétées du roi. Cette métropole abyssinienne ne pouvait
+plus répondre aux appels faits à sa richesse. Mais restent encore
+debout ses quarante-quatre églises, entourées de magnifiques arbres
+qui donnaient à la capitale un aspect tout à fait pittoresque.
+Nul n'avait osé étendre une main sacrilège sur ces sanctuaires et
+jusqu'alors Théodoros lui-même avait reculé devant une telle action.
+Mais maintenant il avait habitué son esprit à la pensée du sacrilège;
+l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trésors de Selassié
+rempliraient ses coffres vides; ces églises devaient périr avec la
+riche cité; rien ne serait laissé que le souvenir de son passage,
+aucun toit n'abriterait plus le peuple dépossédé.
+
+Dans l'après-midi du 1er décembre, Théodoros partit pour son
+expédition meurtrière, prenant avec lui seulement ses hommes d'élite,
+ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrêta pas
+jusqu'à son arrivée, le lendemain matin, an pied de la colline sur
+laquelle s'élevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles
+dans seize heures. Mais quoiqu'il fût tombé soudainement sur son
+ennemi, c'était déjà trop tard; la nouvelle de son approche avait
+couru plus vite que lui. Le _joyeux elelta_ retentissait de maison en
+maison; les habitants, épouvantés à la pensée de la terrible calamité
+que leur présageait une telle visite, affectaient cependant de
+paraître heureux. Les députés des rebelles avaient en ce moment quitté
+la ville, et accompagnés de quelques centaines de cavaliers, ils
+attendaient à peu de distance le résultat de la venue de Théodoros.
+Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les
+maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'église jusqu'à la hutte
+la plus misérable, et chassa devant lui, comme un vil bétail, les dix
+mille habitants qui étaient restés dans cette grande cité. Puis le
+travail de destruction commença: des feux furent allumés de maison en
+maison; les églises, les palais, les habitations les plus remarquables
+du pays, ne furent bientôt plus qu'un monceau de ruines noircies par
+la fumée. Les prêtres regardaient ce sacrilège d'un oeil désolé;
+quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres même étaient
+allés jusqu'à maudire! Sur un ordre donné par Théodoros cent des
+prêtres les plus âgés furent jetés dans les flammes! Mais sa fureur
+insatiable demandait d'autres victimes. Où étaient les jeunes filles
+qui lui avaient souhaité la bienvenue à son arrivée? N'étaient-ce pas
+leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? «Qu'on les
+amène!» s'écria le féroce tyran, et toutes ces malheureuses furent
+jetées vivantes dans le foyer de l'incendie.
+
+L'expédition avait _fait merveille_: Gondar était entièrement détruit.
+Quatre églises d'un rang inférieur avaient seules échappé à la ruine.
+L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal.
+Théodoros fut reçu à son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs
+du triomphe qui accompagnent une victoire. Les _gens de Gaffat_
+vinrent au-devant de lui avec des torches allumées, le comparant an
+pieux Ezéchias. Si l'étoile de Théodoros avait pâli devant ses actes
+de barbarie, elle se voila complètement à partir de ce jour; tout lui
+fut désormais contraire; le succès ne connut plus ses armes.
+
+L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils
+avancèrent sans bruit mais sûrement, s'emparant des districts les uns
+après les autres, jusqu'à ce que toutes les provinces acceptèrent
+leur autorité, s'accordant dans un commun anathème contre le monarque
+sacrilége, qui n'avait pas hésité à détruire des églises que les
+musulmans Gallas eux-mêmes avaient respectées. Tant que les soldats
+eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils
+voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de première
+nécessité devinrent rares au camp impérial. Théodoros s'adressa aux
+chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais
+paysans à apporter des provisions. Mais les paysans ne les écoutèrent
+pas, ils répondirent aux chefs: «Que le roi vous mette en liberté et
+alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien
+que vous agissez par contrainte.» Théodoros ordonna alors qu'on
+torturât les chefs: «S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de
+l'argent,» disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des épargnes,
+ils les envoyèrent; car la torture est pire que la pauvreté; mais cela
+n'améliora pas leur condition. Théodoros croyait qu'ils en avaient
+davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien
+envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur étaient
+journellement infligés; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs
+soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du
+despote.
+
+Les désertions devinrent plus fréquentes; les chefs partaient
+ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier
+jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frères opprimés, les
+paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnèrent une
+cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Théodoros, dans
+cet état de choses, en revint à ses moeurs primitives. Il pilla
+et nourrit son armée de son pillage. Mais les gens de Begemder ne
+voulurent pas inquiéter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait
+pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il
+dépêcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de
+Mahdera-Mariam contre ceux de Esté, les districts d'une province
+contre ceux d'une autre plus éloignée, choisissant si possible des
+hommes qui eussent quelque animosité entre eux. D'abord il réussit
+et revint de ses expéditions avec de grandes provisions; mais ses
+terribles cruautés finirent par lasser les paysans. Se joignant aux
+déserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassèrent
+hors de chez eux, puis ils envoyèrent leurs familles dans des
+provinces éloignées et cessèrent de cultiver le sol à plusieurs milles
+au delà de Debra-Tabor.
+
+En mars 1867 Théodoros partit pour Kourata, la troisième ville de
+l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce
+après Gondar et Adowa. Mais cette fois il échoua complètement. Depuis
+son expédition de Gondar tous les paysans étaient toujours en alerte
+dans tous les districts environnants: des feux de signaux étaient
+allumés, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes
+échappaient an tyran.
+
+A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches
+négociants, les prêtres, tout le monde s'était embarqué emportant son
+avoir dans de petits bateaux indigènes, hors de portée des fusils de
+Théodoros, attendant tranquillement son départ pour retourner dans
+leur _home_. Théodoros eut un grand désappointement; il s'attendait
+à rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se
+venger, mais il fut encore déçu. Ses soldats désertaient en masse;
+bien peu lui restaient encore, il commanda de détruire Kourata. La
+ville sacrée, ses maisons, ses rues, ses arbres même avaient été
+consacrés au service de Dieu; un tel sacrilège était au-dessus même de
+la scélératesse des soldats abyssiniens. Théodoros dut s'en retourner
+à Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua à ravager les
+campagnes, mais avec bien peu de succès; chaque fois les difficultés
+étaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur première frayeur;
+ils se défendaient chez eux et défiaient même les chefs élégamment
+équipés; quelques partisans encore restaient fidèles à leur souverain;
+mais le jour n'était pas éloigné où tout prestige étant tombé il se
+trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacré.
+
+La position des Européens était vraiment pénible. Rien n'est à
+comparer à tout ce qu'ils ont eu à souffrir pendant la dernière année
+de leur séjour, pour plaire à ce tigre féroce, enragé et furibond.
+Théodoros était complètement changé; quiconque l'eût connu dans les
+premiers jours de sa puissance n'eût plus reconnu le jeune prince
+élégant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans
+l'homicide monomane de Debra-Tabor.
+
+Peu de jours avant notre départ pour Magdala (après l'assemblée
+politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement
+arrêtés, prévoyant que nous serions bientôt jetés en prison et
+probablement enchaînés, profitèrent d'une permission antérieure qui
+les autorisait à rester auprès de Madame Flad pendant l'absence de son
+mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaçait. Mackelvie,
+l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se
+prétendant malade, demeura aussi en arrière, et bientôt après prit du
+service auprès de Sa Majesté. Mackerer, autre prisonnier, serviteur
+aussi du capitaine Cameron, était déjà au service de l'empereur,
+préférant cette position à une seconde captivité à Magdala. Ils
+s'inquiétaient fort peu alors du temps qu'ils avaient à passer à ce
+service.
+
+Madame Rosenthal, à cause de sa santé, ne put alors nous accompagner.
+Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre
+son mari, mais toujours sous quelque prétexte spécieux cette
+autorisation lui fut refusée jusqu'à deux mois avant notre
+élargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le même sort, ayant
+été confiés aux _gens de Gaffat_ par son mari au moment de son départ.
+
+Le nombre des Européens retenus par Théodoros pendant notre captivité
+à Magdala, y compris M. Bardel, était de quinze, sans compter deux
+dames et plusieurs personnes d'une classe inférieure.
+
+Théodoros ne fut pas plutôt retourné à Debra-Tabor, après nous avoir
+envoyés à Magdala, qu'il créa, avec l'aide des Européens, une fonderie
+de canons, de grosseurs et de poids différents, ainsi que des mortiers
+de fort calibre. Gaffat, où la fonderie avait été établie, était
+située à quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Théodoros
+avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagné
+du surintendant des travaux. Ces jours-là les quatre Européens
+qui n'avaient pas été conduits à Magdala (M. Staiger et ses amis)
+habituellement venaient présenter leurs hommages à l'empereur; mais
+ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient été mis en
+apprentissage chez les _gens de Gaffat_ et s'efforçaient de plaire à
+l'empereur qui, pour les encourager, leur fit présent d'une chemise de
+soie et de 100 dollars à chacun.
+
+Un matin que, selon leur usage, ils étaient venus, Théodoros d'une
+voix pleine de colère leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas
+comme les autres. Ils s'aperçurent aussitôt à son ton, à ses manières,
+qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous
+cet ordre ils se mirent à l'ouvrage. Théodoros, pour témoigner sa
+satisfaction, ordonna qu'ils fussent revêtus de robes d'honneur et
+leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillèrent à la
+fonderie, mais plus tard ils furent envoyés avec M. Bardel pour
+faire des routes pour l'artillerie; Théodoros, selon sa précaution
+ordinaire, en faisait faire deux à la fois, une dans la direction de
+Magdala, l'autre conduisant à Godjam; c'était afin que tout son peuple
+aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.
+
+A cette même époque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrèrent à des
+sources thermales, situées non loin de Debra-Tabor, où ils s'étaient
+rendus avec l'autorisation de Sa Majesté, pour le rétablissement de
+leur santé. Bien que M. Bardel ne fût pas le bienvenu, étant justement
+détesté de tout le monde, cependant une douce intimité s'établit entre
+ces messieurs, et dans une heure d'épanchement M. Brandeis révéla à M.
+Bardel un complot d'évasion projeté avec ces messieurs, lui offrant
+en même temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils
+retournèrent à Debra-Tabor ou du moins à quelque distance de cette
+ville où était leur chantier de travail.
+
+Ils se mirent alors à l'oeuvre pour compléter les divers arrangements
+à prendre, et enfin tout étant prêt, ils choisirent la nuit du 25
+février pour leur évasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant
+jeté un coup d'oeil dans la tente où tous se trouvaient assemblés, et
+voyant que tout était prêt, prétendit avoir oublié quelque chose chez
+lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y
+consentirent; mais M. Bardel étant monté à cheval, partit au galop
+pour aller trouver Théodoros. Cet homme sans principes, que les
+Abyssiniens eux-mêmes regardaient avec défiance, avait bassement
+trahi, sans pitié pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'étaient
+fiés à lui. Théodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que
+les quatre Européens qu'il avait pris à son service, ainsi que M.
+Mackerer, étaient sur le point de déserter: «Mais n'êtes-vous pas
+aussi un des leurs?» lui demanda Théodoros. M. Bardel avoua qu'en
+effet il faisait partie du complot; mais que c'était afin de prouver
+son attachement à son maître en le lui révélant; que d'ailleurs
+il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Théodoros aussitôt
+l'accompagna à la tente où les autres attendaient avec anxiété le
+retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur étonnement et leur
+effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traître!
+
+Théodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si
+ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils répondirent qu'il leur
+tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrés aux soldats
+qui accompagnaient sa Majesté, et chacun d'eux lié à l'un de ses
+serviteurs, se vit mettre les chaînes aux pieds et aux mains. Tous
+leurs compagnons furent dépouillés de leurs vêtements, frappés de
+verges, et plusieurs même en moururent. Leur position dès ce jour-là
+fut des plus terribles, ils furent enfermés d'abord avec une centaine
+d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent témoins de
+l'exécution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient été leurs
+camarades de lit, aussi s'attendaient-ils à chaque instant à payer de
+leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un
+certain temps Théodoros les traita un peu mieux que les autres
+prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur
+permit de mettre leurs vêtements et les autorisa à avoir des
+serviteurs pour leur préparer leur nourriture.
+
+En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part
+quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre,
+_le Zer Amba_, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire
+sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les
+ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais
+craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles,
+Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit
+pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des
+nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers
+ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse.
+
+Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline
+sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur
+dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions
+sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si
+éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad,
+qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des
+préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à
+Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un
+des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux
+auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services:
+«Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de
+cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque
+chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant
+votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.»
+Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous,
+sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les
+suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard
+elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments
+de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se
+remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté
+dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de
+maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de
+la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.
+
+Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile
+située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien.
+Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre
+partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam
+lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous
+donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les
+flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement
+employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait
+emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de
+chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les _gens de Gaffat_
+se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner
+les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un
+immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut
+établie et le _Grand Sébastopol_ qui était destiné à l'écraser et à
+être notre moyen de salut, fut commencé.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
+de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin
+de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son
+armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé
+à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre
+Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le _Grand Sébastopol_
+est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son
+camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le
+Dalanta.
+
+Peu de temps après que les _gens de Gaffat_, eurent été dirigés sur
+Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Théodoros à
+Dembea, le 26 avril. Leur première rencontre ne fut pas très-aimable.
+M. Flad remit à Sa Majesté la lettre de la reine d'Angleterre ainsi
+que celles du général Merewether, du docteur Beke et des parents des
+premiers prisonniers. En présentant la lettre du général Merewether
+à Théodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un présent de ce
+Monsieur, un excellent télescope. Théodoros lui demanda de le voir. Le
+télescope fut difficile à mettre à la portée de la vue de Théodoros,
+et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en
+place à cause de l'impatience de Sa Majesté qui lui dit: «Emportez-le
+dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce
+n'est pas un bon télescope: je sais qu'il m'a été envoyé parce qu'il
+n'était pas bon.»
+
+Théodoros ensuite ordonna à chacun de se retirer et ayant invité M.
+Flad à s'asseoir, il lui demanda: «Avez-vous vu la reine?» M. Flad lui
+répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait été gracieusement reçu
+et qu'il avait à communiquer à Sa Majesté un message verbal de la part
+de la reine. «Qu'est-ce que c'est?» demanda aussitôt Théodoros. M.
+Flad répondit: «La reine d'Angleterre m'a chargé de vous informer,
+que si vous ne renvoyez pas au plus tôt dans leur pays ceux que vous
+retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre
+à aucun témoignage d'amitié de sa part.» Théodoros écouta fort
+attentivement et même se fit répéter le message plusieurs fois.
+Après un certain silence, il dit à M. Flad: «Je leur ai demandé un
+témoignage d'amitié, et ils me l'ont refusé. S'ils veulent venir et se
+battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle _femme_ si je ne les bats
+pas.»
+
+Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs présents de la part
+du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres
+personnes; il avait mis à part les provisions qu'il avait apportées
+pour nous, mais tout fut envoyé dans la tente royale, ainsi que 1,000
+dollars qui nous étaient destinés. Théodoros s'empara de tout sous
+prétexte que les routes étaient dangereuses, et qu'il enverrait un
+mot à M. Rassam à Magdala à ce sujet. Le 29, Théodoros fit prendre de
+nouveau le télescope: l'un de ses officiers l'ayant examiné le trouva
+excellent, mais Théodoros prétendit qu'il ne pouvait rien apercevoir
+au travers: «Il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon,»
+répétait-il, «c'est la même histoire qu'il y a quelques années lorsque
+Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans;
+mais par la puissance de Dieu j'enchaînai le porteur du tapis.
+L'individu qui m'envoie le télescope a voulu se moquer de moi, c'est
+comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent
+télescope avec lequel tu ne verras rien.» M. Flad fit tout ce qu'il
+put pour désabuser Sa Majesté et la convaincre que le télescope lui
+avait été envoyé comme témoignage d'amitié; mais Théodoros devenant de
+plus en plus colère, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.
+
+Le mardi 30, Théodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonça qu'il
+allait l'envoyer rejoindre sa famille à Debra-Tabor. M. Flad saisit
+cette occasion pour lui faire le récit complet des rapports que
+les rebelles avaient avec la France, et leur désir de se mettre en
+relation avec nous; il assura à Théodoros que s'il ne se conformait
+pas à la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre
+désastreuse. Théodoros écouta avec beaucoup de froideur et
+d'indifférence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui répondit
+tranquillement: «N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai
+foi dans le Seigneur et j'espérerai en lui; je ne me confie pas en
+ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros
+comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes.» Il
+ajouta que bien qu'il n'eût pas enchaîné M. Rassam, cela revenait au
+même; que celui-ci ne lui aurait jamais envoyé des ouvriers. Il savait
+déjà du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'étaient pas ses
+amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'était parce
+qu'il leur devait personnellement des égards. Il finit en disant:
+«Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui décidera sur le champ de
+bataille.»
+
+Théodoros avait exhalé sa colère à propos du télescope afin de cacher
+son désappointement sur la question politique. Il avait dit une fois
+à l'un des ouvriers, an moment où il écrivait à M. Flad de lui amener
+des artisans: «Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous
+me traitiez de fou, si par mon habileté je ne les oblige pas à faire
+ce que je veux.» Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eût gardés
+comme otages, Théodoros reçut une dépêche catégorique déclarant «qu'il
+ne devait espérer aucun témoignage d'amitié qu'il n'eût d'abord mis
+en liberté tous ceux qu'il avait si longtemps et si déloyalement
+détenus.» Sa réponse, pleine d'humilité, devait plaire à ses
+partisans; ils étaient superstitieux et ignorants et avaient une
+certaine confiance en ses paroles pleines d'espérance.
+
+Les désertions avaient considérablement amoindri les troupes de
+Théodoros. Il connaissait très-bien la fascination qu'exerce une
+nombreuse armée dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter
+ses forces affaiblies, après avoir pillé quatre ou cinq fois Dembea
+et Taccosa, il dépêcha une proclamation aux paysans dans les termes
+suivants: «Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni bétail. Ce n'est pas
+moi qui vous en ai privés: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et
+je vous conduirai dans des lieux où vous aurez de quoi manger et du
+bétail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la
+colère de Dieu est venue sur vous.» Il fit de même pour le district
+de Begemder qu'il avait complètement détruit; et plusieurs de ces
+malheureux affamés et misérables, ne sachant où aller ni comment
+vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.
+
+La position de Théodoros n'était pas une position enviable. Dans le
+mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls
+cavaliers qui lui restassent, quittèrent son camp ouvertement en
+plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs
+serviteurs. Théodoros craignit en poursuivant les déserteurs de
+fournir une nouvelle occasion de désertion à une partie des soldats
+qui lui restaient et qui probablement auraient profité de la
+circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards.
+Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nommé Zallallou, à
+la tête de deux cents cavaliers, s'était enfui dans sa patrie, et par
+son influence, tous les paysans de ce district s'étaient armés et
+s'étaient préparés à défendre leur pays contre Théodoros et son armée
+affamée. Le même jour qu'il quittait le camp impérial, Zallallou
+rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, où
+ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient
+leur fut enlevé, leurs vêtements leur furent arrachés et ils furent
+faits prisonniers pendant quelques jours.
+
+Ce fut environ vers cette époque que les provinces de Dahonte et de
+Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassèrent les gouverneurs que
+Théodoros leur avait imposés et s'emparèrent des bestiaux, des mules,
+des chevaux appartenant à la garnison de Magdala et qui avaient été
+envoyés dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des
+pluies, à cause de la rareté de l'eau sur l'Amba. Théodoros pouvait
+à peine appeler _son empire_ la petite portion de terrain qui lui
+restait encore de cette vaste contrée qu'il possédait au commencement,
+en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'était un roi sans royaume
+et un général sans armée. Magdala et Zer-Amba étaient toujours occupés
+par ses troupes; mais à part ces deux forts, il ne lui restait plus
+rien; son camp ne se composait que de soldats mutinés où la désertion
+avait fait de tels vides qu'à peine pouvait-il compter six à sept
+mille hommes, dont la majorité se composait de paysans qui l'avaient
+suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour
+de Debra-Tabor le pays ne présentait qu'un désert et Théodoros voyait
+arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune
+provision dans son camp et il avait à nourrir un grand nombre de
+serviteurs, le peuple de Gondar et une armée innombrable de bouches
+inutiles.
+
+Il ne fallait pas songer à piller le Begemder; les paysans étaient
+toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils étaient sur pied,
+tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portée des fusiliers qui
+accompagnaient l'empereur. Théodoros se souvint alors d'un district
+qui n'avait pas encore été pillé, c'était le Belessa, situé an
+nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre complètement les habitants,
+quelques jours auparavant il annonça qu'il allait faire une expédition
+dans une direction tout à fait opposée et pour que son armée eût
+une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui
+possédaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent,
+sous peine de mort, pour accompagner l'expédition. Les habitants de
+Belessa, loin d'être surpris, avaient été informés de ses projets par
+leurs espions, et Théodoros, à son grand désappointement, s'aperçut
+avant d'arriver que leurs villages étaient en feu, les paysans ayant
+préféré détruire eux-mêmes leurs demeures que de les voir dévaster.
+Sous la conduite d'un chef intrépide, Lij-Abitou, jeune homme d'une
+bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les
+paysans bien armés avaient pris position sur un petit plateau, séparé
+seulement par un ravin étroit de la route que devait suivre Théodoros.
+Au grand étonnement de celui-ci, au lieu de se sauver à la vue des
+chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne
+reculèrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montés
+s'avancèrent hors des rangs pour défier Théodoros lui-même. Les
+astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'était pas favorable,
+car après que plusieurs des chefs qui avaient porté le défi eurent été
+tués sur le champ de bataille, Théodoros refusa de conduire ses hommes
+en personne, et sans essayer même de résister, il donna l'ordre de se
+retirer. Belessa était sauvé; ces voleurs affaiblis, mourants de
+faim, que Théodoros appelait des soldats passèrent une nuit pleine
+d'angoisses; fatigués, affamés et gelés, ils n'osèrent dormir, car les
+paysans auraient pu les surprendre et les attaquer à tout moment. Les
+cruautés exercées par Théodoros après son retour de Debra-Tabor furent
+terribles; elles sont trop horribles même pour être racontées. A la
+fin fatigué de se venger sur des innocents, sa pensée se tourna vers
+un lieu qu'il pourrait aisément piller; c'était l'île de Metraha.
+
+Cette île, située dans la mer de Tana, à vingt milles environ an nord
+de Kourata, est séparée de la terre ferme seulement par quelques
+centaines de mètres. C'était un asile protégé par le caractère sacré
+des prêtres et des moines qui y résidaient en paix; et en même temps
+les marchands et les propriétaires y envoyaient leurs biens et leurs
+provisions pour y être plus en sûreté. Théodoros n'eut aucun scrupule
+de violer le sanctuaire de l'île. Depuis longtemps il avait violé
+l'asile que l'église offre à tous et il n'hésita pas à ajouter un
+autre sacrilège à ses crimes si nombreux. A son arrivée à Metraha
+il ordonna à ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils
+étaient occupés à ces constructions, un prêtre arriva dans un bateau,
+et s'approchant à portée de la voix s'informa de ce que désirait
+l'empereur. Théodoros lui dit que c'était le grain qu'ils avaient dans
+leurs greniers. Le prêtre répondit qu'ils le lui enverraient; mais
+Théodoros voulant autre chose que le grain dit au prêtre qu'il n'avait
+rien à craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires.
+Il s'engagea solennellement à ne pas les inquiéter, et à n'emporter
+rien que le grain qu'ils avaient. Le prêtre retourna dans l'île,
+informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec
+l'empereur, et la majorité s'étant prononcée pour satisfaire à la
+requête du souverain, il fut décidé que tous les bateaux convenables
+seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui
+n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent
+dans leurs canots, et ramèrent dans une direction opposée. Théodoros
+ordonna aussitôt que l'on fît feu sur eux avec les petits canons qu'on
+avait apportés; on obéit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita
+encore plus l'empereur. Dès que Théodoros et la meilleure partie de
+son armée eurent abordé dans l'île, ils enfermèrent tous les habitants
+qui étaient restés, dans les plus grandes maisons, et après s'être
+emparés de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils
+avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brûlèrent vivants
+les prêtres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque
+temps l'abondance régna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand
+canon avait été mis à exécution; le jour où il devait être terminé
+arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxiété
+le résultat de leurs travaux. Les Européens, consternés, aperçurent
+bientôt qu'ils avaient manqué leur affaire. Théodoros pourtant ne se
+montra point fâché, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer
+encore, que peut-être ils réussiraient mieux une seconde fois. Il
+examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver
+la cause de l'insuccès; et il s'aperçut bientôt qu'il était dû à la
+présence de l'eau autour du moule. On se remit aussitôt à l'ouvrage,
+Théodoros fit ouvrir une grande et profonde tranchée sur le bord du
+moule. Ce drainage enleva toute humidité et une seconde tentative
+réussit complètement. Théodoros fut transporté de joie; il fit de
+magnifiques présents aux ouvriers et fit préparer tout ce qui était
+nécessaire pour porter avec lui cette immense pièce.
+
+Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Théodoros ne firent que
+croître; en vérité le châtiment de sa conduite perverse se faisait
+sentir bien lourdement, et pour sa fière nature ce devait être une
+agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Théodoros
+que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment
+pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde.
+Ils avaient fini par inspirer une telle terreur à ces soldats que pour
+les protéger et en même temps pour empêcher la désertion jusqu'à un
+certain point, Théodoros avait fait élever une grande défense au pied
+de la colline sur laquelle son camp était établi. Les deux ennemis se
+livraient une guerre d'extermination; Théodoros n'avait aucune pitié
+pour les paysans dont il parvenait à s'emparer; de leur côté ceux-ci
+torturaient et mettaient à mort tous les hommes du camp de l'empereur
+qu'ils pouvaient surprendre. Le récit détaillé des atrocités commises
+par l'empereur pendant le dernier mois de son séjour à Begemder serait
+trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire
+qu'il brûla vivants ou condamna à des morts plus cruelles encore dans
+ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage était
+si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant
+ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colère
+sur les quelques compagnons qui lui étaient restés fidèles et qui
+partageaient son sort. C'étaient des chefs qui avaient vécu des années
+auprès de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des
+hommes âgés et respectables qui l'avaient protégé aux premiers jours
+de son règne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert à cause de
+leur fidélité, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire
+ses injustes violences. Plusieurs succombèrent à des maladies lentes,
+dans les chaînes ou dans la torture, sans autre crime que celui
+d'avoir aimé leur maître.
+
+Les désertions continuaient toujours, mais les difficultés pour
+s'échapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent
+mettaient à mort les fugitifs et les dépouillaient de tout ce qu'ils
+avaient. Les portes de l'enceinte étaient gardées nuit et jour par
+des hommes fidèles, et souvent il fallait beaucoup d'habileté et de
+persévérance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a été raconté une
+anecdote qui montre à quels stratagèmes les soldats étaient obligés de
+recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et
+demie environ avant le coucher du soleil, une femme se présenta à la
+porte, ayant sur la tête un grand panier plat semblable à ceux dont on
+se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les
+yeux, que son frère était couché à très-peu de distance de l'enceinte,
+si dangereusement blessé qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait
+bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle
+lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se présenta
+à la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant
+en même temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle
+lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut
+entrer dans une grande colère, disant que c'était sa femme qui s'était
+donné un rendez-vous avec son amant; et il menaça de le dénoncer à
+l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait être loin
+et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables;
+le soldat sortit aussitôt; mais comme on devait s'y attendre il ne
+reparut plus.
+
+Aux difficultés et aux ennuis suscités par un grand corps de paysans
+armés, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le
+fléau de la famine: un petit pain abyssinien coûtait un dollar; un
+kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se
+procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim.
+Lorsque le grain que l'on avait dérobé à Metraha fut achevé, il n'y
+eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages était
+chose impossible, et tant que Théodoros ne changerait pas son camp,
+il ne devait pas espérer de se procurer les moindres provisions. Déjà
+toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore
+étaient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient paître dans
+l'enceinte de ce camp vicié, l'herbe y ayant déjà été broutée; et
+quant à les conduire dans un champ de verdure, loin de là, c'était
+tout à fait impraticable. Les pauvres bêtes tombaient l'une après
+l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'élevaient de
+leurs cadavres. Toutes les vaches avaient été tuées auparavant par
+ordre de Théodoros. Un jour, après une de ses razzias, il avait ramené
+à Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les
+paysans s'approchèrent à une certaine distance et se mirent à implorer
+la pitié de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux,
+sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Théodoros allait leur
+accorder leur demande lorsqu'un de ces misérables qui le servaient lui
+dit: «Votre Majesté ignore-t-elle qu'il y a une prophétie dans le
+pays disant qu'un roi s'emparera de tout le bétail; quand les paysans
+viendront et le supplieront de leur rendre leur bétail, le roi se
+laissera toucher; mais bientôt après il mourra?» Théodoros répondit:
+«C'est bon, la prophétie ne s'applique pas à moi.» Et immédiatement il
+donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenées comme
+celles qui étaient encore dans les champs autour du camp, fussent
+abattues. L'ordre fut promptement exécuté et l'on m'a dit que ce
+jour-là on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes
+brûlées dans la plaine à très-peu de distance du camp.
+
+Le lendemain Théodoros, assis devant sa hutte, aperçut un homme qui
+gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda
+s'il n'avait pas entendu l'ordre donné la veille. Le paysan répondit
+que oui, mais qu'il n'avait pas tué sa bête parce que sa femme étant
+morte la veille en donnant le jour à un enfant, il l'avait gardée à
+cause de son lait. Théodoros lui dit: «Pourquoi cela, ne saviez-vous
+pas que je serais un père pour votre enfant? Mettez cet homme à mort,
+dit-il à ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour
+moi.»
+
+Les fourgons étant prêts, Théodoros se décida à marcher vers Magdala.
+La peste engendrée par la famine et par les miasmes qui provenaient
+des monceaux de cadavres non enterrés, aggravait le mauvais état
+des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prévoir qu'avant peu de
+semaines l'armée tout entière aurait péri de maladie ou de besoin. Le
+10 octobre, Sa Majesté commanda à ses soldats de mettre le feu à leurs
+tentes à Debra-Tabor et de détruire entièrement toute trace de leur
+passage: ne laissant pour souvenir de son séjour qu'une seule église
+élevée en expiation du sacrilège de Gondar. Cette expédition fut la
+plus pénible qu'il eût jamais faite; nul ne se fût aventuré dans une
+semblable entreprise, et aucun homme n'eût tenté le rude voyage
+qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'énergie, toute
+la persévérance, toute la volonté de fer dont il était doué, pour
+surmonter de si effrayantes difficultés.
+
+Théodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins
+affaiblis par la faim ou la maladie, mécontents et n'attendant qu'une
+occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs
+au contraire était de quarante à cinquante mille, tous gens sans
+espérance et inutiles, qu'il fallait protéger et nourrir. Il avait
+encore plusieurs centaines de prisonniers à surveiller, beaucoup de
+bagages à porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un
+d'eux, le fameux _Sébastopol_, pesait à lui seul de quinze à seize
+mille livres; il était escorté de dix chariots et le tout traîné par
+des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Théodoros ne se
+laissa pas abattre par ces circonstances défavorables; il sembla
+pendant quelque temps avoir repris sa première énergie, et traita
+ses serviteurs avec plus d'égards. Son étape journalière n'était pas
+longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus.
+Une partie du camp partait de grand matin, traînant les chariots, et
+protégeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui
+les suivaient toujours à une certaine distance, épiant l'occasion
+favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui
+leur avaient été infligés par l'empereur; une autre partie restait en
+arrière pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour
+de la première escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour,
+emportant ce qui avait été laissé dans la matinée. L'oeuvre de la
+journée n'était point encore accomplie: le blé n'étant pas encore mûr
+et couvrant les champs qu'ils traversaient, Théodoros les engageait,
+en leur montrant l'exemple, à arracher les épis encore verts, à les
+froisser entre les mains et à se rassasier ainsi par ce frugal repas;
+puis ils allaient se désaltérer à la source voisine. De Debra-Tabor
+à Checheo, telle fut la tâche journalière de cette faible armée de
+Théodoros: des soldats attelés aux fourgons et aux chariots à la place
+des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte
+la contrée ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que
+l'orge non mûri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour
+ni nuit: telle fut la retraite de cette armée qui ne trouverait pas
+son égale dans toutes les annales de l'histoire.
+
+Les prisonniers furent les plus maltraités; plusieurs étaient
+enchaînés des pieds et des mains, même les Européens; pour faire une
+courte promenade dans ces conditions c'est déjà fatigant; mais faire
+un mille et demi ou deux milles, sur une route inégale, avec les mains
+et les pieds chargés de fer, c'est une des plus cruelles tortures
+qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal,
+dès qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules
+aux Européens pour qu'ils n'allassent pas à pied. Au bout de quelque
+temps, M. Staiger ayant à faire un habit de gala pour l'empereur, les
+fers lui furent ôtés des mains ainsi qu'aux cinq autres Européens.
+Les prisonniers indigènes réclamèrent qu'on les autorisât à avoir une
+monture. Sa Majesté, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit
+dire qu'ils recevraient l'autorisation demandée moyennant un dollar
+chacun. Théodoros devait être bien gêné en vérité pour exiger une
+telle misère. Plusieurs de ces prisonniers acceptèrent la condition et
+moyennant quelques petits présents offerts aux chefs possesseurs de
+mules, ils voyagèrent plus commodément.
+
+A Aibankab, Théodoros s'arrêta quelques jours afin de laisser reposer
+son armée. Près de là s'élèvent deux monceaux de pierres qui ont fait
+donner à ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire racontée
+dans le pays à ce sujet. Une reine à la tête de son armée fit une
+expédition contre les Gallas; en partant elle ordonna à chacun de ses
+soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ,
+et au retour elle donna encore l'ordre à ceux qui restaient de jeter
+chacun une pierre à côté du premier monceau. Le premier tas est
+très-grand et le second très-petit; on dit que la reine, jugeant par
+la différence combien grandes étaient les pertes qu'elle avait faites,
+ne s'aventura plus contre les Gallas.
+
+A Kimer-Dengea Théodoros rencontra une caravane de marchands de sel
+en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs
+marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la
+caravane lui répondit poliment, qu'il avait entendu dire par des
+marchands que Sa Majesté avait l'habitude de brûler les gens vivants
+et que par conséquent il avait eu peur de se rendre auprès de lui.
+Théodoros lui dit: «Il est vrai que je suis un méchant homme, mais si
+vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traités; mais comme
+vous préférez les rebelles, j'aurai soin qu'à l'avenir vous n'alliez
+plus les trouver.» Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous
+les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit
+des sentinelles à la porte et ensuite y fit mettre le feu.
+
+Les paysans de Gahinte auxquels Théodoros fit offrir une amnistie
+refusèrent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur
+offrir un pardon complet, à condition qu'ils retourneraient à lui.
+Ils finirent par lui envoyer quelques prêtres pour voir comment se
+conduirait Sa Majesté. Théodoros les reçut très-bien, et leur promit
+qu'il n'entrerait pas à Gahinte; il leur demandait seulement quelques
+vivres; mais pour lui prouver leur sincérité ils devaient lui envoyer
+de chaque village une personne influente qui résiderait dans son camp
+jusqu'à son départ de Begemder. Heureusement pour eux les habitants
+n'acceptèrent pas ces conditions; Théodoros était trop prudent pour
+s'aventurer dans leur vallée; il se contenta de ravager autour de
+son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes
+quelques pauvres misérables qui avaient été assez simples pour aller
+le rejoindre sur la foi de sa proclamation.
+
+Théodoros arriva au pied d'une montée rapide qui mène de Begemder à
+Checheo, le 22 novembre. Jusque-là la route n'avait pas été mauvaise;
+mais maintenant se dressait devant lui une côte perpendiculaire, où
+il fut obligé d'abattre d'énormes rochers pour s'ouvrir une route à
+travers le basalte afin de pouvoir traîner ses chariots, ses fusils,
+ses mortiers sur le Zébite, plateau situé au-dessus de la colline.
+
+C'est vers cette époque qu'il reçut la première nouvelle du
+débarquement des troupes britanniques à Zulla. Une après-midi il dit
+aux Européens: «Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette
+nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques ânes veulent me
+voler mes esclaves.» Les Européens agirent comme d'habitude, et se
+retirèrent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit, à l'exception d'un
+homme âgé appelé Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait été souffrant
+de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent éveillés par des
+soldats, d'après l'ordre de l'empereur, qui leur avait commandé de
+les lui amener. Ils furent tous enfermés dans une petite tente sous
+l'accusation de frivoles méfaits. Il ne leur fut pas permis de
+retourner chez eux cette nuit-là; un lourd paquet de chaînes furent
+apportées, mais quelques chefs ayant représenté à Sa Majesté que sans
+le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de
+faire la route et de conduire les chariots; qu'où pourrait d'ailleurs
+les enchaînera leur arrivée à Magdala, Théodoros consentit à ce qu'on
+les laissât libres. Il leur permit même de se retirer de jour dans
+leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit,
+pour leur propre sûreté, leur dit-il, et à cause des mauvaises
+dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule
+tente à quelques mètres de la sienne; sauf les quelques premiers jours
+ils furent toujours traités comme des prisonniers pendant la nuit, et
+le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril.
+
+Depuis le grand matin jusqu'à la nuit Théodoros travaillait rudement;
+de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou
+aidait ses gens à combler quelque ravin. Nul n'eût osé se retirer
+tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni à boire ni à manger
+lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand
+il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui
+erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait à leurs dépens et les
+insultait, puis il les faisait périr cruellement d'une façon ou d'une
+autre; mais, vis-à-vis des soldats, depuis son départ de Debra-Tabor,
+il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de
+verges et de les emprisonner comme c'était son habitude auparavant.
+Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se
+plaçant sur une roche escarpée, il s'adressa à eux dans ces termes:
+«Je sais que vous me haïssez tous; vous voudriez tous prendre la
+fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul
+et vous êtes des milliers.» Après un silence de quelques secondes,
+il ajouta: «Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un
+après l'autre.»
+
+Le 15 décembre la route étant terminée, il amena ses chariots sur la
+plaine de Zébite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de
+ce district croyant que Théodoros ne pourrait jamais atteindre leur
+plateau avec tous les embarras qu'il traînait à sa suite, bien
+qu'ils fussent prêts à s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient
+transporté ni grains ni bestiaux; aussi Théodoros pour la première
+fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite armée, et même
+faire quelques provisions pour l'avenir. De Zébite à Wadela la route
+est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tâche était
+facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il
+s'établit à Bet-Hor.
+
+Mais les difficultés de son entreprise étaient loin de toucher à leur
+fin, et il avait devant lui une route qui aurait découragé un tout
+autre homme que lui; quoiqu'il ne fût pas à plus de cinquante milles
+de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route
+sur la pente escarpée de deux précipices, de traverser deux rivières,
+et de gravir deux collines à pic. Il se mit sans broncher à l'ouvrage.
+Petit à petit il fit une route digne d'un ingénieur européen, y
+conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en même temps, et
+tint éloignés par la terreur de son nom, Wakshum Gobazé et son oncle
+Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils
+eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils étaient inquiets
+sur la direction qu'il prendrait, et tout disposés pour leur compte
+à décamper an premier signe qui leur ferait croire que Théodoros
+marchait dans la direction des provinces qu'ils _protégeaient_. Le 10
+janvier il commença à opérer sa descente; il atteignit la vallée de
+Jeddah le 28 du même mois, remonta la côte opposée, et campa dans la
+plaine de Dalanta le 20 février 1868.
+
+
+Note:
+
+[25] Monceau de pierres.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Théodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments à cette
+époque.--Une amnistie accordée au Dalanta.--La garnison de Magdala
+rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés
+dans la forteresse.--Conversation de Théodoros avec M. Flad et M.
+Waldmeier sur l'arrivée des troupes.--La lettre de sir Robert Napier
+à Théodoros tombe entre nos mains.--Théodoros ravage le Dalanta.--Il
+trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
+M. Rassain et Théodoros.--Les fers sont ôtés à M. Rassam.--Théodoros
+arrive à Islamgee.--Sa querelle avec les prêtres.--Sa première visite
+à l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant à
+la garnison.
+
+Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre départ de
+Debra-Tabor jusqu'à son arrivée dans le voisinage de l'Amba. Pendant
+tout ce temps, sauf quelques billets adressées à M. Rassam touchant la
+lettre de la reine Victoria, et ceux adressés à M. Flad au sujet des
+ouvriers, nous n'eûmes que très-peu de relations avec lui. Pendant
+quelque temps les porteurs de dépêches rencontrèrent tant de
+difficultés que Théodoros craignant que ses messages écrits ne
+tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des
+messages verbaux. Chaque envoyé nous apportait les salutations de Sa
+Majesté; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre
+du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en réponse à
+celui qu'il avait reçu.
+
+La tenue officielle des courriers de l'empereur était trop connue pour
+qu'ils pussent traverser les districts en rébellion; aussi nous
+nous réjouissions de ce que toute communication était pour jamais
+interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune
+Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva à l'Amba
+porteur d'une lettre de Sa Majesté. Le jeune garçon avait erré de
+droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant à part ce
+qu'il reçut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touché la moindre
+chose pour avoir exposé sa vie; quelques individus qui avaient des
+amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous
+furent très-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec
+celle de M. Flad, et comme ils étaient bien récompensés, nous pouvions
+leur confier les lettres les plus dangereuses. C'était pour nous un
+amusement que d'avoir pour intermédiaire, entre nous et nos amis du
+camp impérial, le messager de l'empereur lui-même; c'était une petite
+trahison bien permise.
+
+Après son arrivée à Bet-Hor, Théodoros envoya une déclaration aux
+districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon
+complet pour le passé, s'engageant, _par la Mort du Christ_, à ne plus
+piller ni inquiéter les habitants de ces provinces s'ils rentraient
+sous sa domination. Gobazé ayant promis de défendre ces districts,
+ils refusèrent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta
+voyant que Gobazé au lieu de venir vers eux se tournait du coté de
+Théodoros, pensèrent qu'après tout c'était peut-être le meilleur
+parti à prendre que d'accepter les offres de la dépêche. Ne pouvant
+résister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du
+maître. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se décida à s'opposer par
+la force des armes à toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet
+de ravager la province. L'empereur ayant toujours parlé, à tous ses
+gens, de M. Rassam, dans des termes très-affectueux, celui-ci fut
+chargé, par le chef de l'Amba, d'écrire à Théodoros pour le féliciter
+de son arrivée dans le voisinage. Cette circonstance se répéta dans
+toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces
+lettres furent toujours bien traités par Sa Majesté. Théodoros écrivit
+aussi une ou deux fois à M. Rassam, et nous eûmes une répétition de la
+correspondance édifiante et polie qui s'était échangée déjà entre eux
+dans les beaux jours qui suivirent notre arrivée.
+
+Le mois de janvier 1868 fut pour nous une période de grande
+préoccupation morale, qui dura jusqu'à la fin de l'affaire
+abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensité à mesure que nous
+touchions an dénoûment, car nous savions bien que c'était notre vie
+qui était en jeu. Mais il y a quelque chose dans la durée même des
+événements trop préoccupants, qui émousse la sensibilité et endurcit
+le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais à la
+longue on arrive à tout supporter pour ainsi dire avec indifférence
+et impassibilité. Nous avions éprouvé tant de secousses depuis trois
+mois, tant de fois nous nous étions attendus à être torturés ou tués,
+que les jours où nous fûmes en réalité placés entre l'espoir d'une
+délivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup,
+et une fois passée, nous n'y avons en quelque sorte plus pensé.
+
+Théodoros, étant réconcilié avec _ses enfants_ du Dalanta, la tâche
+lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aidèrent
+dans la construction de ses routes, d'autres lui apportèrent une
+partie de leurs provisions à Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba
+pouvant désormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte,
+ils se rendirent auprès de lui, ne laissant sur la montagne que
+quelques hommes âgés et les sentinelles ordinaires pour garder les
+prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave
+lieutenant Goji, accompagnés de sept ou huit cents hommes, partirent
+pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'éloignèrent pas sans battement
+de coeur à la perspective de la réception qui leur serait faite par
+Théodoros. Ils adoraient à distance leur empereur, mais le redoutaient
+en s'approchant de lui. Sa Majesté cependant les reçut très-bien; mais
+ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement;
+pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paraître
+en aucune façon son mécontentement à regard de quelques-uns.
+
+Quelques jours plus tard, étant arrivé dans le Dalanta, il renvoya sa
+garnison de Magdala, pour accompagner à l'Amba les prisonniers qu'il
+avait avec lui, y compris les Européens, et par la même occasion il
+envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux
+ouvriers. Il fut aussi permis à Madame Rosenthal d'accompagner
+l'expédition, et tous arrivèrent à l'Amba dans l'après-midi du 26
+janvier. Les cinq Européens étant arrivés on donna la hutte de
+l'interprète à M. et à Madame Rosenthal; la plus grande dont on put
+disposer fut réservée pour les autres. Nous étions bien heureux d'être
+tous réunis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses à nous
+raconter, et nous avions aussi beaucoup à leur dire sur notre façon
+de vivre. Nous étions surtout tout joyeux de l'arrivée de Madame
+Rosenthal, car notre crainte mortelle était qu'une colonne flottante
+de notre armée ne fut détachée du corps principal, pour être envoyée
+au-devant de Théodoros afin de lui couper la retraite vers la
+montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame
+Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractère de Théodoros, qui
+avait probablement gardé ces prisonniers comme une garantie contre la
+fuite de ses captifs de Magdala.
+
+Les envoyés allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois
+même deux fois dans un jour, du camp à l'Amba. Tout d'abord nous
+avions vu avec crainte l'arrivée de Théodoros dans le voisinage à
+cause de la facilité des communications; mais comme c'était un mal
+contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolâmes comme nous
+pûmes, et tout en craignant un sort pire nous nous répétâmes qu'il
+fallait en espérer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage
+de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montré
+toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre,
+nous avait tenus an courant de ce que faisait Théodoros et de toutes
+leurs conversations. Il nous écrivit au commencement de février pour
+nous informer que, d'après certains entretiens qu'il avait eus avec
+les officiers de la maison de l'empereur, il était certain que Sa
+Majesté connaissait le débarquement de nos troupes. De plus, M. Flad
+avait reçu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie,
+pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si
+Théodoros pouvait espérer que les intentions de l'Angleterre à son
+égard étaient toujours pacifiques.
+
+Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majesté ne fût
+an courant du débarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu
+sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder
+le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il était arrivé dans le
+voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait
+souvent donné des preuves qu'il s'attendait sous peu à se rencontrer
+avec des soldats européens. Le 8 février, Théodoros dit à M.
+Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien élevé et très-intelligent
+(pour lequel l'empereur avait eu certains égards, bien que plus tard
+il l'ait mené un peu rudement), qu'il avait reçu des nouvelles de la
+côte qui l'informaient du débarquement de nos troupes à Zulla. Le
+lendemain il fit venir M. Flad, l'attira près de lui et lui dit: «Les
+gens dont vous m'avez apporté une lettre, et que vous disiez devoir
+venir sont arrivés et out débarqué à Zulla. Ils sont venus par la
+plaine salée. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle
+de la plaine salée est très-malsaine.»
+
+M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde,
+c'était la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient
+atteindre la chaîne de montagnes d'Agame, Théodoros lui répondit:
+«Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficultés, mais
+pour eux c'aurait été un jeu que de faire des routes. Il me semble que
+c'est la volonté de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que
+je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne
+pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezéchias et de
+Sennachérib.» Théodoros paraissait d'un calme affecté pendant cette
+conversation. Deux jours après il dit à quelques ouvriers: «Il n'y
+en a pas pour longtemps avant que je voie une armée européenne
+disciplinée. Je suis comme Siméon: il était vieux, mais avant de
+mourir il eut le coeur réjoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je
+suis bien vieux; mais j'espère que Dieu m'épargnera pour voir ces
+soldats européens. Mes soldats ne sont rien comparés à une armée
+disciplinée dans laquelle mille hommes obéissent an commandement
+d'un seul.» Evidemment il conservait l'espoir que les événements qui
+allaient se passer tourneraient à son avantage. Une autre fois il dit
+à M. Waldmeier: «Nous avons une prophétie dans le pays qui dit qu'un
+roi européen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, après
+cela, un roi régnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait
+jamais régné. Cette prophétie est sur le point de s'accomplir, mais je
+ne sais si je sois le roi désigné ou si ce sera un autre.»
+
+Nous fûmes très-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions
+toujours pensé qu'il connaissait le débarquement de nos troupes; mais
+comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous étions dans le
+doute à cet égard, et nous craignions sa première colère lorsqu'il
+apprendrait cet événement.
+
+Le 15 février une lettre du commandant en chef, adressée à Théodoros,
+nous fut remise par le délégué qui en avait été chargé, parce qu'il
+redoutait de la remettre à main propre. Cela nous mettait dans une
+position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en
+amharie, il valait mieux qu'elle ne fût pas arrivée entre les mains
+de Théodoros, attendu que sur plusieurs points très-importants, cette
+traduction avait, dans une autre circonstance, donné un sens tout
+différent de l'original. J'étais tout réjoui du langage plein de
+fermeté du commandant.
+
+La lettre était aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et
+fier, même dans ma captivité, qu'un général anglais eût enfin déchiré
+le voile de fausse humilité qui trop longtemps avait obscurci le génie
+fier et intrépide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifiés par
+la conviction que l'heure avait sonné où le droit prévaudrait sur
+l'injustice, et où l'impitoyable despote qui avait agi à notre égard
+avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son
+iniquité.
+
+Vu les dernières nouvelles que nous avions reçues du camp impérial,
+nous craignîmes que Théodoros voulût se venger sur nous de tous
+ses désappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans
+renversés par le débarquement de notre armée; c'est pourquoi nous
+décidâmes de garder le document important qui nous était tombé
+accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une
+arme défensive toute puissante, dans le cas où un changement aurait
+lieu dans la conduite que Théodoros avait adoptée, depuis que nous
+avions appris l'arrivée des hommes envoyés pour effectuer notre
+délivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas à
+craindre constamment.
+
+La conduite pacifique de Théodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les
+habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et désireux de lui
+prouver leur dévouement, firent tout ce qui était en leur pouvoir,
+charriant ses provisions à l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous
+sa direction. La fidélité avec laquelle il avait gardé sa parole
+vis-à-vis des habitants du Dalanta décida d'autres districts du
+voisinage à lui envoyer des députations pour implorer leur pardon, lui
+offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements,
+s'il voulait leur accorder les mêmes faveurs qu'an peuple du Dalanta.
+Si Théodoros avait été sage, il avait là une excellente occasion de
+regagner une portion de ce royaume qui lui échappait; et s'il eût
+toujours été fidèle à sa parole, toutes les provinces l'une après
+l'autre, dégoûtées de la pusillanimité de leurs chefs de révolte,
+seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur était trop
+amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne
+lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le
+district était excessivement riche en grain et en bétail, insouciant
+de son véritable intérêt, le 17 février il donna l'ordre à ses soldats
+d'aller fouiller les maisons des paysans.
+
+Pris à l'improviste, un très-petit nombre d'entre eux cherchèrent à
+résister. Théodoros réussit donc an delà de son attente: grains et
+bestiaux affluaient an camp; et afin d'économiser ses provisions,
+Théodoros autorisa les habitants de Gondar, qui étaient encore avec
+lui, à s'en aller vivre où bon leur semblerait, avec leurs femmes et
+leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son
+départ de Checheo, il avait organisé une bande de pillards composée
+uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp:
+Théodoros était tout réjoui de leur air martial, et l'une d'elles
+ayant tué un chef inférieur et lui ayant apporté le sabre de son
+adversaire, il en fut tellement enchanté, qu'il lui donna un
+commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions
+assez le caractère de l'empereur pour savoir que si une fois encore
+il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitôt cette
+politesse, cette aménité qu'il nous avait montrée dans ces derniers
+temps, et que probablement le débarquement de nos troupes changerait
+ses dispositions à notre égard. Nous ne fûmes donc pas étonnés
+d'entendre dire qu'il s'était pris de querelle avec les Européens qui
+se trouvaient encore auprès de lui. Il est probable aussi que vers
+cette époque quelque copie du manifeste du commandant envoyée aux
+différents chefs, lui était tombée entre les mains, attendu qu'on
+l'a retrouvée parmi ses papiers après sa mort. Sans cela on ne
+comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre
+raison il commença à suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant
+de se tenir prêts à travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne
+leur permit pas de se rendre à leur ouvrage.
+
+Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se
+mit à causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'armée
+anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait
+un acte de sagesse de la part de Sa Majesté de se rendre favorable
+l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute
+l'Abyssinie. L'officier s'étant hâté de rapporter cette conversation à
+Théodoros, celui-ci entra dans une grande colère et fît appeler tous
+les Européens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande,
+qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux
+ardents ces pauvres étrangers et tenant son épée à la main d'une façon
+menaçante. À la fin il s'arrêta devant M. Waldmeier, et l'interpella
+dans des termes insolents: «Qui êtes-vous? chien que vous êtes. Rien
+qu'un âne, un misérable venu d'un pays éloigné pour être mon esclave,
+que j'ai payé et nourri des années? Que pouvez-vous comprendre, vous,
+mendiant, à mes affaires? Est-ce que vous prétendez m'enseigner ce que
+je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que
+vous comprenez quelque chose à cela?» Puis il se jeta sur le sol et
+lui dit: «Prenez mon épée et tuez-moi; mais ne me déshonorez pas,» M.
+Waldmeier tomba alors à ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se
+leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever à son tour, il
+lui ordonna de le suivre.
+
+Le 18 février Théodoros établit son camp sur le plateau du Dalanta,
+et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur télescope, pouvaient
+suivre une partie de l'armée en marche sur la route qui descend
+jusqu'an Bechelo. Théodoros avait capturé environ un millier de
+prisonniers lorsqu'il avait dévasté le Dalanta, et c'étaient ces
+hommes qui, accompagnés d'une forte escorte, marchaient vers le
+Bechelo; mais ils étaient à peine à mi-chemin, que l'empereur leur fit
+dire de retourner dans leur province.
+
+Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le
+camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui
+étaient restés à Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte
+de trahison de la part de leur maître, car cela ne présageait rien de
+bon pour eux malgré les privations qu'ils avaient eu à supporter, dans
+l'accomplissement des charges dont ils avaient été investis. Nous
+eûmes beaucoup de peine à trouver des messagers qui voulussent
+traverser la vallée du Bechelo à cause de l'état de trouble du pays,
+depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apportèrent
+étaient assez bonnes. Sa Majesté s'était réconciliée avec M. Waldmeier
+et traitait de nouveau ses ouvriers avec égard et douceur. Cependant
+Théodoros ne les avait pas encore autorisés à aller travailler, et
+ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne,
+précaution à laquelle il avait renoncé pendant quelque temps. Il
+causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Européens, de
+l'arrivée de nos troupes; parfois il témoignait le désir de se battre
+avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout à fait
+conciliantes. Il avait parlé de nous en dernier lieu avec dureté;
+mais contrairement à son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec
+colère. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait
+grandement offensé quelques années auparavant. Cette dame y faisait
+allusion à l'invasion probable des Anglais et des Français, et
+ajoutait qu'elle ne croyait pas que Théodoros en éprouvât de la
+crainte. Celui-ci disait alors: «Madame Flad a raison: ils approchent,
+et je ne les crains pas.»
+
+Le 14 mars, Sa Majesté suivie de tous ses chariots, ses canons, ses
+mortiers, arriva dans la vallée du Bechelo. D'après une lettre que
+nous reçûmes de M. Flad, il paraissait que Sa Majesté avait grande
+hâte d'arriver à Magdala. Les Européens étaient toujours traités
+convenablement, mais strictement surveillés jour et nuit. Evidemment
+l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans
+le camp britannique. Il dit une fois à M. Waldmeier, en qui il avait
+plus de confiance qu'en personne: «Par la charité et par l'amitié ils
+auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent
+avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'épargneront pas. Eh
+bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai.»
+
+Le 16 il dépêcha un envoyé à l'Amba pour annoncer à ses gens la bonne
+nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani
+aussitôt lui écrivit pour le féliciter de ses succès. M. Rassam
+certainement mérite des éloges quant aux efforts constants qu'il a
+faits, pour faire naître chez Théodoros cette amitié que notre consul
+ressentait à l'égard de ce souverain, et afin de le convaincre de la
+sincère admiration et du profond dévouement que le temps n'avait pas
+affaiblis, et que même la captivité et les chaînes ne purent
+détruire. La position officielle de M. Rassam l'avait placé bien plus
+avantageusement que les autres prisonniers à la cour d'Abyssinie, elle
+lui permettait de se faire des amis de tous les délégués royaux, et de
+tout le personnel spécialement attaché à Sa Majesté; aussi, soit an
+camp, soit à l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui.
+Ne connaissant pas la source des libéralités de M. Rassam, les
+courtisans, et Sa Majesté elle-même, finirent par croire que M.
+Prideaux et moi, étions des êtres inférieurs, des individus sans
+importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied
+d'égalité avec l'homme éminent, libéral et beau parleur, qui seul et
+en dehors de toute considération, complimentait Sa Majesté.
+
+Théodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand
+matin, le 18, il expédia M. Flad, son secrétaire et plusieurs
+officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amitiés pour ce consul, afin
+d'avertir le chef de l'Amba qu'il eût à ôter les fers de _son ami_.
+Théodoros dans cette lettre à M. Rassam, oubliant sans doute que
+plusieurs fois déjà il avait fait mention de ses fers, lui disait
+qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoyé à
+Magdala il avait simplement chargé ses gens de le surveiller, mais non
+de le charger de chaînes. Il lui fit passer également 2,000 dollars,
+et lui fit dire qu'à cause de l'état de révolte du pays il n'avait pu
+aller le saluer, et qu'il espérait qu'il voudrait bien accepter, en
+même temps que les dollars, un présent de cent moutons et de cinquante
+vaches. Il n'était fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et
+j'avoue que nous fûmes assez fous pour nous sentir fort malheureux de
+cela. Probablement que vingt mois de captivité avaient affaibli
+aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre
+circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste,
+nous eûmes bientôt oublié cette impression, à la pensée que
+l'indépendance et la liberté allaient être notre partage dès que le
+drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il paraît que notre
+mécontentement avait été remarqué et un espion était parti aussitôt
+pour le camp de Sa Majesté afin de l'informer que nous avions été
+très-fâchés que l'ordre n'eût pas été donné de nous ôter nos fers.
+
+Le même soir M. Flad retourna au camp impérial, qui était déjà établi
+sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain
+matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous
+avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout
+de M. Prideaux et de moi; M. Flad répondit à Sa Majesté que nous
+étions en bonne santé, mais fâchés qu'il eût fait une différence entre
+nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation,
+puis il répondit à M. Flad: «J'ai su que lorsqu'on les mit dans les
+chaînes M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs
+avaient été très en colère. Je ne suis pas fâché contre eux, ils ne
+m'ont fait aucun tort; dès que je serai auprès de M. Rassam, je leur
+ôterai aussi leurs chaînes.
+
+M. Flad expliqua alors à Sa Majesté combien nous avions été déçus; que
+des gens qui avaient entendu l'ordre apporté d'enlever les fers de
+M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux
+étaient compris dans cette faveur, et avaient aussitôt couru pour nous
+annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait
+été aussi très-fâché que ses compagnons n'eussent pas le même sort que
+lui, qu'ils lui en avaient demandé la raison, mais que ne connaissant
+pas les motifs de Sa Majesté, il n'avait pu leur répondre. Théodoros
+toujours souriant répondit: «S'il y a seulement un peu d'amitié, tout
+ira bien.»
+
+Le 25 mars, dans la soirée, l'empereur établit son camp sur le plateau
+d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui
+avait été traîné jusqu'au pied de la montagne; et certes ç'avait été
+un rude travail.
+
+De bonne heure, dans la matinée du 26, les prêtres de l'Amba et tous
+les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orné,
+se rendirent à Islamgee pour féliciter l'empereur de son arrivée.
+Théodoros les reçut avec beaucoup d'affabilité et les renvoya en leur
+disant: «Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je
+le partagerai avec vous. Vous serez vêtus comme moi-même et je vous
+nourrirai de mon blé.» Ils étaient sur le point de partir lorsqu'un
+vieux prêtre bigot, qui s'était toujours montré notre ennemi, se
+retournant, s'adressa à Sa Majesté dans les termes suivants: «Oh! mon
+souverain, n'abandonnez pas votre religion!» Théodoros tout à fait
+surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le prêtre aussitôt
+s'écria d'un ton élevé et avec vivacité: «Vous ne jeûnez plus, vous
+n'observez plus les fêtes des saints; je crains que vous ne suiviez
+bientôt la religion des Français.» Théodoros se tournant alors vers
+quelques-uns des Européens qui étaient près de lui, leur dit: «Tous
+ai-je jamais parlé de votre religion? Vous ai-je jamais montré
+quelques désirs de suivre votre croyance?» Ils lui répondirent:
+«Certainement non.» Puis s'adressant aux prêtres qui écoutaient avec
+mécontentement cette conversation, il leur dit: «Jugez cet homme.»
+Les prêtres ne se consultèrent pas longtemps et ils s'écrièrent d'un
+commun accord: «L'homme qui insulte son roi est digne de mort.» Les
+soldats aussitôt se jetèrent sur lui, lui déchirèrent les vêtements et
+l'auraient tué sur place si Théodoros n'eût modifié le jugement. Il
+ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyât à l'Amba et que
+pendant sept jours il ne lui fût donné nipain ni eau.
+
+Un autre prêtre qui, dans une autre circonstance avait aussi insulté
+Sa Majesté fut envoyé en prison en même temps. Ce prêtre avait dit
+à quelques-uns des espions de l'empereur maître portait trois
+_matabs_[26]: l'un parce qu'il était musulman ayant brûlé les églises;
+le second parce qu'il était Français, n'observant plus les jours
+de jeûne; le troisième pour faire croire à son peuple qu'il était
+chrétien.
+
+Le lendemain matin nous fûmes éveillés par le joyeux _elelta_, espèce
+de cri aigu poussé par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un
+grand et heureux événement. Dans cette circonstance quelque chose
+de plaintif et de tremblant était mêlé à ce cri de joie obligé qui
+accueillit Théodoros dans l'Amba. Des tapis furent étendus sur
+l'espace ouvert devant son habitation, le trône fut apporté et
+somptueusement paré de soie, et le parasol impérial fut déployé pour
+protéger Sa Majesté des rayons brûlants du soleil. En voyant tous ces
+préparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assemblés
+au-devant de la maison impériale, nous nous attendions à être appelés
+bientôt pour une assemblée semblable à celle de la réconciliation de
+Zagé. Nous fûmes trompés dans notre attente; ce n'était que pour une
+affaire privée que l'empereur avait quitté son camp et avait convoqué
+une cour de justice.
+
+Depuis longtemps plusieurs accusations avaient été insinuées contre
+deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa
+Majesté désirait faire une enquête; elle écouta tranquillement les
+accusateurs, et ayant également entendu la défense, elle demanda
+l'opinion des chefs présents. Ils lui conseillèrent d'oublier les
+accusations en vertu des bons services antérieurs rendus par les
+accusés; ajoutant que toutefois on ne pourrait désormais avoir
+confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait déserté auparavant,
+et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant
+qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus
+si l'ennemi se présentait devant l'Amba pendant l'une des absences de
+l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi
+au lieu de défendre la place. L'empereur accepta cette décision et
+déclara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison
+actuelle partirait le même jour pour le camp. Mais comme les
+provisions de grain pouvaient être un fardeau pour eux, on les
+laisserait; il donnerait également l'ordre aux écrivains de faire un
+récit détaillé de tout ce qu'ils avaient délibéré, et pour que la
+chose se fit ainsi qu'il l'avait décidé, il les payerait en argent et
+garderait le grain. Il fit aussi venir les deux prêtres condamnés la
+veille, les fit mettre en liberté, et leur dit qu'il les pardonnait,
+mais qu'ils devaient quitter le pays immédiatement. Avant de partir
+Théodoros envoya dire à M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu
+l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigué; il
+ajouta: «Vos gens sont tout près, ils viennent pour vous délivrer.»
+Les soldats de la garnison étaient fort mécontents de partir, aussi
+furent-ils très-réjouis lorsque le lendemain de bonne heure ils
+apprirent que Théodoros avait donné contre-ordre. Il leur pardonnait,
+disait-il, à cause de leurs longs et fidèles services. Le ras fut mis
+à la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut
+envoyé pour prendre sa place, tandis que la garnison était renforcée
+de quatre cents mousquetaires.
+
+Il est probable que Théodoros désirait connaître la quantité de blé
+que possédait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il
+est probable aussi que la clémence dont il usa vis-à-vis des soldats,
+était due à la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses
+ordres de pillage; ils étaient d'ailleurs bien disposés à son égard vu
+l'argent qu'il leur avait distribué peu de temps auparavant.
+
+
+Note:
+
+[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du
+cou et qui est un signe que l'on appartient à la religion chrétienne
+d'Abyssinie.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir
+tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il
+fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
+délivrés de nos chaînes--L'opération décrite.--Notre réception
+par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à
+Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore
+enchaînés sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne peut voler ses
+propres bestiaux.
+
+Le 28 mars, nous tous, à l'exception de M. Rassam, fumes appelés et
+placés en ligne pour être comptés par le nouveau ras; pais, environ
+vers les dix heures du soir, comme nous étions à nous déshabiller,
+Samuel vint nous informer qu'il avait reçu des ordres pour nous
+entasser tous, excepté H. Rassam, dans une même hutte pour cette nuit;
+toutefois comme aucune d'elles n'était assez spacieuse, il avait
+obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et
+M. Kerans furent placés ensemble et quatre misérables de triste
+apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumées, furent postés
+de chaque côté de la porte pour prévenir toute évasion. Samuel et deux
+chefs dormirent dans la même chambre que M. Rassam et j'ai toujours
+soupçonné que Samuel cette fois était là plutôt comme prisonnier que
+comme gardien.
+
+Nous dormîmes fort peu, nous nous attendions à un changement
+quelconque dans la matinée. Dix ou quinze soldats, les plus grands
+scélérats du camp, avaient été ajoutés à notre garde de jour, et nous
+fûmes encore plus inquiets lorsque, dans la matinée du lendemain,
+nous apprîmes que Théodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le
+courant de la journée pour passer en revue la garnison.
+
+Environ vers trois heures de l'après-midi quelques-uns de nos
+domestiques se précipitèrent dans notre tente pour nous dire que
+Théodoros venait d'arriver à l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre.
+Un instant après M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de
+la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majesté avait le temps
+en sortant de l'église elle le ferait appeler. Une tente en flanelle
+rouge, emblème de la royauté, fut dressée aussitôt et des tapis furent
+étendus tout autour. Mais lorsque Théodoros sortit de l'église il
+était dans une grande colère; il saisit un prêtre par la barbe et lui
+dit: «Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne
+puisse m'engager à le faire, je me couperai la gorge.» Il jeta ensuite
+son épée sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'évêque, en un
+mot se conduisit tout à fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela
+M. Meyer qui se tenait à quelque distance, et lui commanda d'aller
+auprès de M. Rassam pour lui dire de sa part: «Vos troupes arrivent.
+Je vous ferai mettre dans les fers à cause de cela. Je n'ai pas obtenu
+ce que je voulais. Tenez auprès de moi avec le même vêtement que vous
+portiez auparavant.
+
+Nous étions tous très-craintifs an sujet de cette entrevue, Théodoros
+étant dans de très-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa
+bien. Aussitôt que M. Rassam s'approcha de la tente impériale,
+Théodoros alla à sa rencontre, lui toucha la main et le pria de
+s'asseoir. Il lui dit alors: «Je ne vous dirai pas que je n'ai pu
+apporter mon trône puisque vous savez qu'il est à Magdala, mais par
+égard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous représentez auprès
+de moi, je désire être assis sur le même tapis que vous.» Au bout d'un
+instant il dit à M. Rassam: «Ces deux personnes qui sont venues avec
+vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez répondre
+d'elles, je ferai ouvrir leurs chaînes.» M. Rassam se leva et lui dit:
+«Non-seulement je réponds de ces personnes; mais si elles faisaient
+quelque chose qui déplût a Votre Majesté, ne dites pas, c'est M. Blanc
+ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi.» Théodoros
+alors dit à M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre
+qu'on nous délivrât de nos chaînes, et comme Sa Majesté insista, M.
+Bassam nomma M. Flad et Samuel.
+
+Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad
+pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrivée de M. Flad et de
+Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam où M. Flad nous
+fit de la part de Sa Majesté la communication suivante: «Vous n'êtes
+ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous êtes. Je vous ai
+chargés de chaînes parce que j'en avais fait autant à M. Rassam;
+maintenant je vous délivre de ces chaînes parce que ce dernier veut
+bien répondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour
+vous et pour moi.»
+
+Après cela on nous fît asseoir; un coin de fer fut enfoncé à l'endroit
+où les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermédiaire fut
+jugé suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir
+furent passées an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos
+jambes sur une grande pierre apportée là tout exprès. De chaque côté
+un grand bâton fut fixé dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes
+se mirent à marteler de toute leur force se servant de la pierre comme
+point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit à petit
+les chaînons s'ouvrirent jusqu'à ce que l'espace fut assez grand pour
+passer le pied.
+
+La même opération se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une
+demi-heure pour ouvrir mes chaînes et un peu plus de temps pour ouvrir
+celles de M. Prideaux. Bien que très-heureux à la perspective d'avoir
+le libre usage de nos membres, toutefois l'opération qu'il nous avait
+fallu souffrir avait été rude. Comme nous étions en faveur, les
+soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser,
+cependant la douleur était parfois intolérable, car de temps en temps
+le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la
+pression était si forte qu'il nous semblait que notre jambe fût mise
+en pièces.
+
+Nous nous mîmes aussitôt à marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi
+légères que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous
+vacillions comme un homme ivre; si nous venions à rencontrer une
+petite pierre nous levions involontairement le pied à une hauteur
+ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le
+plus léger exercice était suivi d'une grande fatigue.
+
+Théodoros ayant témoigné le désir que nous lui fussions présentés en
+uniforme, nous nous habillâmes aussitôt que nous fûmes libres. Comme
+j'avais été le premier débarrassé de mes fers, j'étais prêt lorsque
+M. Prideaux entra; mais il était à peine délivré, et il prenait ses
+vêtements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoyés
+par Théodoros pour nous faire hâter.
+
+Connaissant l'humeur changeante de leur maître, tous les chefs
+présents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M.
+Prideaux par un: «Hâtez-vous, hâtez-vous!» Agité, et depuis des mois
+ayant perdu l'habitude des vêtements civilisés, et de plus, incapable
+de diriger promptement ses pieds, dans sa précipitation il déchira
+ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant
+attendre plus longtemps nous dûmes partir. Heureusement que nous
+avions quelques épingles sous la main; et que le chapeau faisant
+office d'écran, l'accident fut caché, sinon réparé. A notre arrivée
+dans la tente impériale, Sa Majesté, après nous avoir cordialement
+salués, nous dit.
+
+«Je vous ai enchaînés parce que votre peuple croyait que je n'étais
+pas un roi puissant; maintenant que vos maîtres vont arriver je vous
+ai relâchés pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien;
+Christ m'est témoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur
+contre vous trois. Vous êtes venus dans mon pays connaissant la
+conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien.
+Asseyez-vous.»
+
+Lorsque nous fûmes assis, il commanda qu'on nous servît du tej, et se
+mit à causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «Je suis
+comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un
+avortement, une fille ou un garçon; j'espère que ce sera un garçon.
+Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres à la fleur de
+leur âge, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prématurément
+retranchés; quant à ma fin, Dieu seul la connaît.» Il présenta ensuite
+son fils à M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si
+notre demeure était confortable: M. Rassam lui ayant répondu que grâce
+à sa protection nous avions tout ce que nous désirions, et que Sa
+Majesté serait contente si elle voyait la gentille habitation que
+nous occupions. Théodoros levant les yeux an ciel lui dit: «Mon
+ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous
+voudrez, même ma propre chair, et je vous le donnerai.»
+
+Sa Majesté pendant tout le temps de l'entrevue, fut très-polie;
+Théodoros nous parut enchanté des réponses de M. Rassam et rit à
+coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittâmes il nous fit
+accompagner à nos tentes par son fils et quelques-uns des Européens.
+
+J'ai entendu dire par deux des Européens qui étaient présents,
+qu'avant, comme pendant notre entrevue, Théodoros s'était montré plus
+cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous ôtait nos fers, il
+eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit:
+«M. Stern m'avait blessé, mais il faudrait qu'il arrivât bien des
+choses avant que je le blessasse, lui.» Il lui dit encore: «Je me
+battrai; vous pourrez voir mon corps étendu sans vie et vous direz
+alors: Voilà un homme méchant qui m'a déshonoré moi et les miens, et
+peut-être que vous ne m'ensevelirez pas.»
+
+Après qu'il nous eut quittés, Théodoros passa en revue ses troupes et
+leur parla de nous: «Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-lâ;
+ce sont des délégués; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi
+ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-là je les tuerai s'ils
+m'insultent.» Comme il passait la porte pour retourner à son camp, il
+appela le ras et lui dit: «M. Rassam et ses compagnons ne sont pas
+prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux
+seulement.»
+
+Cette nuit-là nous n'eûmes aucun garde dans l'intérieur de notre
+chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusâmes point de la permission
+de nous promener dans tout l'Amba, nous restâmes tranquillement dans
+notre enceinte.
+
+En arrivant à son camp, Théodoros rassembla ses gens et leur dit:
+«Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce
+n'est point un faux bruit, c'est la vérité.» Un soldat étant sorti des
+rangs, s'écria: «Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons.»
+Théodoros regarda cet homme et lui dit: «Vous êtes fou! vous ne savez
+ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des éléphants, des
+fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre
+eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en était ainsi, ils
+ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre à mort M. Rassam, parce
+qu'il a appelé ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort:
+il est vrai que je l'ai chargé de chaînes, mais c'est votre faute à
+vous, gens de Magdala, vous auriez dû me donner de meilleurs conseils.
+Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui
+arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes trésors et me
+tueraient ainsi que vous.»
+
+Le lendemain matin, 30, un message fut envoyé aux ouvriers européens
+demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il
+y avait encore bien des rochers à franchir. En partant pour aller
+travailler on leur enleva les chaînes des pieds, ou les enchaîna deux
+à deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente
+fut dressée pour eux, et à leur arrivée on leur donna du tej, de la
+viande et du pain, de la part de Sa Majesté.
+
+Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne réception
+que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait
+subitement de dessein, et que souvent même il témoignait une grande
+amitié, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre
+à mort ses pauvres dupes. Cependant nous étions assez heureux et nous
+avions assez de courage, sachant que la fin était proche; nous avions
+tout remis entre les mains de Dieu, et nous espérions que tout irait
+bien.
+
+Le 1er avril nous apprîmes que la veille Théodoros s'était enivré et
+avait beaucoup bavardé. Vers dix heures du matin un grand nombre de
+soldats arrivèrent en toute hâte du camp. (Ces mouvements brusques des
+soldats nous déplaisaient toujours.) Mais an lieu de se diriger vers
+notre enceinte, ainsi que nous l'avions craint, ils allèrent dans
+la direction des magasins, et bientôt après nous les vîmes passer
+revenant sur leurs pas et portant les canons que Théodoros avait
+sur la montagne, la poudre, les balles, etc. Nous supposâmes que
+l'empereur avait décidé de défendre Sélassié, ou qu'il avait envoyé
+prendre ses armes parce qu'il avait l'intention, c'était l'opinion
+générale, de faire un grand déploiement de forces.
+
+Le 2 au matin, quelques chefs furent envoyés par l'empereur pour nous
+informer que Sa Majesté nous ordonnait de partir immédiatement pour
+Islamgee. D'après ce que nous connaissions de l'humeur changeante de
+Théodoros, nous ne savions ce qui nous attendait, si ce serait une
+bonne réception, un emprisonnement ou pis encore; mais comme nous n'y
+pouvions rien, nous nous habillâmes, et, accompagnés des chefs, nous
+quittâmes nos huttes, peut-être pour ne plus les revoir, et nous
+descendîmes an camp situé an pied de la montagne. C'était pour la
+première fois, excepté le jour où l'on nous délivra de nos chaînes,
+que nous sortions de notre enceinte. Nous n'avions qu'une idée
+imparfaite de l'Amba, et nous fûmes étonnés de le trouver si grand.
+L'espace compris entre les portes était plus vaste, le passage sur
+la pente de l'Amba était plus abrupt et plus large que nous ne nous
+l'étions imaginé d'après nos souvenirs de vingt et un mois.
+
+Nous trouvâmes Théodoros assis sur un monceau de pierres, à environ
+vingt mètres au-dessous d'Islamgee, à côté de la route que l'on venait
+de terminer et sur laquelle on allait traîner les canons, les mortiers
+et les fourgons. Du lieu qu'il s'était choisi il pouvait voir toute
+la route jusqu'an pied d'Islamgee où tous ses gens travaillaient avec
+ardeur à attacher de longues courroies de cuir aux fourgons, et,
+sous la direction des Européens, arrangeaient tout pour l'ascension.
+L'empereur était vêtu très-simplement, la seule différence qu'il y eût
+dans ses vêtements entre lui et ses officiers placés à dix mètres plus
+loin, consistait dans la soie avec laquelle était brodé son shama;
+il tenait une épée dans sa main et deux pistolets pendaient à sa
+ceinture. Il nous accueillit cordialement et nous fit asseoir derrière
+lui. Il nous donnait là une grande preuve de confiance, qu'il n'aurait
+certainement pas accordée à son plus cher ami abyssinien; car nous
+n'aurions en qu'à lui donner soudainement une poussée et il eût roulé
+an fond du précipice.
+
+La route qui avait été faite pour monter la côte d'Islamgee était
+large mais très-rapide, et la pente moyenne était d'un mètre sur
+trois; à mi-chemin elle tournait à angle droit, et nous avions de
+sérieuses craintes pour ce bout de route à cause des lourds fourgons
+qu'il fallait y faire passer. À notre arrivée l'empereur nous parla
+peu étant très-occupé à regarder les fourgons au bas de la côte; mais
+dès que le plus lourd mortier fut en vue, il nous le montra et demanda
+à M. Rassam ce qu'il en pensait. Nous admirâmes tons la lourde pièce,
+et M. Rassam, après avoir complimenté Sa Majesté sur ce travail
+important, ajouta que sous peu nos concitoyens auraient le plaisir de
+l'admirer comme nous. Samuel qui était notre interprète en ce moment,
+devint tout pâle, mais comme l'empereur comprenait un peu l'arabe, il
+fut obligé de traduire exactement la pensée de M. Rassam, bien que
+cela le contrariât Théodoros sourit et envoya Samuel dire à M.
+Waldmeier que M. Rassam avait dit vrai. Quelques minutes plus tard Sa
+Majesté s'étant levée, nous nous levâmes aussi, et M. Rassam lui dit
+par l'intermédiaire de Samuel, que pour réjouir tout à fait son coeur,
+il le suppliait d'être assez aimable pour délivrer de leurs fers ses
+compagnons restés enchaînés à l'Amba. Pour le coup non-seulement
+Samuel pâlit, mais il secoua la tête refusant de parler d'an tel
+sujet. M. Rassam alors répéta sa requête et sur un ton de voix plus
+élevé, ce qui fit que Théodoros, ayant cherché l'interprète autour
+de lui, Samuel fut obligé de remplir son office. Sa Majesté parut
+mécontente et même un peu ennuyée; mais au bout d'un instant elle
+donna l'ordre à quelques hommes de sa suite, ainsi qu'à Samuel, de
+partir pour l'Amba afin de faire délivrer les cinq Européens qui
+étaient encore dans les fers.
+
+L'empereur ensuite alla se promener au-dessous de l'angle que formait
+la route et dirigea le rude travail occasionné par le transport de si
+lourdes masses sur un plan incliné. Il nous envoya de l'autre côté du
+chemin, où nous pouvions bien embrasser toute la scène, et ordonna à
+plusieurs de ses premiers officiers de nous surveiller. Nul mieux que
+Théodoros n'eût pu diriger une si difficile opération; les courroies
+de cuir ayant déjà beaucoup servi, cassaient toujours et nous
+craignions à chaque instant que quelque accident n'arrivât, et qu'an
+dernier moment le lourd mortier _Sébastopol_ ne roulât an fond de
+l'abîme. Nous nous représentions alors quelle serait la colère de
+Sa Majesté; et notre proximité de sa personne nous faisait prier
+intérieurement que rien de semblable n'arrivât. Nous étions bien
+placés pour voir l'opération: Théodoros se tenant sur un fragment de
+rocher en saillie, penché sur son épée, envoyait à chaque instant son
+aide de camp avec des instructions pour ceux qui dirigeaient les cinq
+ou six cents hommes attelés aux courroies. Parfois lorsque le bruit
+était trop grand ou qu'il avait besoin de donner quelque instruction
+générale, il n'avait qu'à élever la main et aussitôt tout bruit
+cessait an milieu de cet essaim d'ouvriers, et la voix claire de
+Théodoros se faisait seule entendre dans ce profond silence produit
+par un seul geste de l'empereur.
+
+Enfin le lourd mortier atteignit le plateau d'Islamgee. Nous nous
+bâtâmes de rejoindre Sa Majesté pour la féliciter sur l'achèvement de
+sa grande entreprise, Théodoros nous engagea alors à mieux examiner
+cette forte pièce. Sautant aussitôt sur le fourgon, nous l'admirâmes
+beaucoup, exprimant en même temps à haute voix notre étonnement et
+notre plaisir aux spectateurs. Sa Majesté était évidemment enchantée
+des éloges que nous donnions à son oeuvre favorite. Il nous engagea à
+nous asseoir près de lui sur le bord du plateau d'Islamgee, tandis que
+l'on achèverait d'amener les antres canons et les autres fourgons. Le
+travail considérable qu'il avait fallu pour traîner le _Sébastopol_ du
+poids de seize mille livres, bien que quelques autres canons fussent
+encore assez lourds, fit considérer le restant de l'opération comme un
+jeu d'enfant, et quoique présente Sa Majesté n'intervint plus.
+
+Nous demeurâmes encore avec l'empereur plusieurs heures à causer
+tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en
+plus chaud, Sa Majesté insista pour que nous nous couvrissions la
+tête, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demandé la
+permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais
+voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses
+serviteurs, l'ouvrit et mêle fit passer. Il nous parla de toutes
+les difficultés qu'il avait rencontrées et comment les paysans lui
+refusaient absolument leur concours. Il nous dit: «J'ai été obligé
+d'ouvrir mes chemins et de traîner mes fourgons pendant le jour, et
+de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien à manger.»
+Toute la contrée, disait-il, était en rébellion. Lorsqu'on parvenait
+à s'emparer de quelqu'un de sa suite, immédiatement on le mettait à
+mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les
+brûlait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus
+tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste.
+Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos éléphants, de
+nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que
+douze mille hommes de troupes avaient débarqué, mais que cinq ou six
+mille seulement s'avançaient sur Magdala; et il ajouta: «Mais tout se
+passera pacifiquement.» Théodoros lui dit: «Dieu seul le sait: Il y
+a quelque temps, lorsque les Français entrèrent dans le pays sous le
+règne de ce voleur Agau Négoussié, je marchai promptement contre eux,
+mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas allé à la
+rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demandé ce qu'ils
+venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va
+toute mon armée et, nous montrant l'Amba, voilà tout mon empire. Mais
+je les attendrai ici, et après cela, que la volonté de Dieu soit
+faite.»
+
+Il nous parla ensuite de la guerre de Crimée, du dernier différend
+survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils à aiguille, et
+nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur
+d'Autriche, ou s'ils s'étaient emparés de son pays. M. Rassam lui dit
+que les fusils à aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient
+décidé la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite
+ayant été conclue, l'empereur d'Autriche avait dû compter une large
+indemnité, et qu'une partie de son territoire avait été annexée à la
+Prusse, tandis que ses alliés avaient perdu leurs Etats. Sa Majesté
+écouta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement
+cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fierté de ses
+lèvres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position
+actuelle, que si peu d'hommes fussent considérés comme suffisants pour
+le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM.
+Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: «Vous ne m'avez fait
+jamais aucun tort. Je sais que vous êtes de grands hommes dans votre
+patrie, et je suis très-fâché de vous avoir maltraités sans cause.»
+
+Lorsque le dernier fourgon eut été mis en place, Théodoros se leva et
+nous invita à le suivre; nous marchâmes à quelques mètres derrière
+lui, et lorsque Samuel, qui était allé donner des ordres à l'effet de
+nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son
+intermédiaire, plusieurs questions touchant l'épaisseur de son gros
+mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M.
+Rassam répondit qu'il n'était qu'un employé civil, et qu'il ne savait
+rien de ces choses. Alors il s'adressa à moi, mais M. Rassam lui ayant
+dit encore que je n'avais étudié que la médecine, dès lors il cessa
+ses questions, nous conduisit à la tente préparée pour nous, et
+nous ayant souhaité une bonne après-midi, il se retira. Un déjeuner
+abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gâteaux
+européens, que Madame Waldmeier avait préparés d'après les ordres de
+l'empereur, nous furent envoyés pour être distribués entre nous. Peu
+d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appelés.
+
+On aurait dit que déjà Théodoros avait trop bu, tant il parlait avec
+volubilité, s'informant pourquoi il n'avait reçu aucun avertissement
+du débarquement de nos troupes, et si ce n'était pas l'usage qu'un roi
+avertît un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M.
+Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air très-alarmés, comme
+s'il était rare de voir Théodoros plein d'affabilité le matin, et puis
+le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caressés
+quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau
+appelés. Théodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il
+avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte à
+régler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le
+fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta
+que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous
+escorter. Il dit à M. Waldmeier: «Dites à M. Rassam qu'un petit feu de
+la grosseur d'un pois, s'il n'est pris à temps, peut causer une grande
+catastrophe. C'est à M. Rassam à l'éteindre avant qu'il ne prenne de
+l'extension.» Nous fûmes bien aise de retourner sains et saufs dans
+notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de
+leurs fers, l'air content et pleins d'espérance.
+
+Le lendemain matin, M. Rassam fit demander à l'empereur qu'il voulût
+bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de
+l'armée britannique, des bonnes dispositions de Sa Majesté vis-à-vis
+des Européens en son pouvoir; mais Théodoros répondit qu'il ne
+désirait pas qu'on lui écrivît, attendu qu'il n'avait pas délivré les
+captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par
+pure amitié pour M. Rassam.
+
+Comme Théodoros, en maintes circonstances, avait exprimé son
+étonnement de n'avoir reçu aucune communication du commandant en
+chef, nous pensâmes qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par
+l'intermédiaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie à l'empereur,
+pour l'informer du motif de l'expédition. Nous fîmes savoir à Sir
+Napier que la lettre qu'il avait adressée à Théodoros avant le
+débarquement avait été gardée par M. Rassam; et que, plus tard,
+l'_ultimatum_ envoyé par lord Stanley, dénonçant notre intervention
+armée, était tombé encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu
+de remettre cette pièce à l'empereur, notre ami l'avait anéantie.
+
+Les cinq Européens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent chargés de
+faire des boulets pour les canons de Sa Majesté; mais comme aucun des
+Européens ne voulut répondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les
+mains enchaînées, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le
+travail. Dans la soirée du 16, Théodoros envoya demander à M. Rassam
+s'il voulait répondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne
+pouvait en répondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majesté, et
+qu'ils résideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre
+Européen ayant consenti à répondre d'eux, leurs mains ne firent plus
+enchaînées, et les captifs furent simplement gardés la nuit dans leurs
+tentes.
+
+Les approvisionnements commençant à diminuer, pendant quelques jours
+il fut question d'une expédition dans le voisinage. Le Dahonte fut
+considéré comme le lien le plus propice. Toutefois, Théodoros ne
+voulant pas exposer sa petite armée à une défaite, ne s'aventura
+pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens,
+c'est-à-dire qu'il ravagea les quelques villages situés au pied de
+l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, où
+étaient gardés ses bestiaux. Théodoros rencontra plus de résistance
+qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut
+plusieurs soldats tués, et le butin qu'il remporta fut insignifiant.
+
+Les soldats qui gardaient la montagne étaient plus découragés que
+jamais; ayant peu l'idée des grands événements qui se préparaient, ils
+voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim
+sur leur rocher si l'empereur s'éloignait. De temps en temps, nous
+recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient
+cousus dans les pantalons usés de quelque paysan; ainsi, nous savions
+que nos libérateurs approchaient, et nous attendions le jour peu
+éloigné où notre sort se déciderait. Nous souffrions beaucoup plus de
+cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver à chaque
+instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception
+par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns
+des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
+massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de
+Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs
+relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée an camp britannique.
+
+Dans la soirée du 7 avril, nous apprîmes indirectement que, dans la
+matinée du lendemain, tous les prisonniers devaient être appelés
+devant Sa Majesté, qui, en ce moment, campait an pied de Selassié, et
+qui, selon toute probabilité, ne retournerait pas à l'Amba. A la chute
+du jour, un envoyé arriva de la part de Théodoros, nous ordonnant de
+descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont
+nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables
+circonstances, nous revêtîmes nos uniformes, et nous partîmes pour
+le camp de l'empereur, accompagnés des premiers prisonniers. En
+approchant de Selassié, nous aperçûmes Théodoros entouré de plusieurs
+officiers et de soldats se tenant près de leurs fusils, et causant
+avec quelques-uns des ouvriers européens. Il nous salua poliment et
+nous pria de nous avancer et de nous tenir près de lui. M. Cameron
+était très-incommodé par le soleil; il pouvait à peine se tenir
+debout, et nous craignions à chaque instant qu'il ne se laissât
+tomber. En le voyant si fatigué, Théodoros nous demanda ce qu'il
+avait. Nous lui répondîmes qu'il se trouvait mal, et qu'il voulût bien
+l'autoriser à s'asseoir, ce qu'il accorda immédiatement. Théodoros
+salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se
+trouvaient; puis, apercevant le révérend M. Stern, il lui dit en
+souriant: «Okokab (étoile), pourquoi vous êtes-vous tressé les
+cheveux?»[27] Avant qu'il pût répondre, Samuel dit à l'empereur:
+«Majesté, ils ne sont pas tressés, ils tombent naturellement sur ses
+épaules.»
+
+L'empereur ensuite se retira un peu en arrière de la foule, et nous
+dit à nous trois et à M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une
+grande pierre et nous invita aussi à nous asseoir, puis il nous dit:
+«Je vous ai envoyé prendre, parce que je désirais m'occuper de votre
+sûreté. Lorsque vos concitoyens seront là et qu'ils feront feu, je
+vous mettrai en lieu sûr; et si vous veniez à être aussi en danger, je
+vous ferais changer de nouveau.» Il nous demanda si nos tentes étaient
+arrivées, et sur notre réponse négative, il ordonna aussitôt que l'on
+dressât l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous
+environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta
+l'anecdote de Damoclès, nous questionna sur nos lois, cita les
+Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet à un autre, parlant de
+toute espèce de choses parfaitement étrangères à ce qui, an fond,
+l'inquiétait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paraître calme
+et aimable, mais nous découvrîmes bientôt qu'il était travaillé par de
+grandes préoccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait reçus
+à Zagé, nous avions été frappés de la simplicité de sa mise,
+qui ressemblait, sous bien des rapports, à celle de ses soldats
+ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopté des
+vêtements plus fastueux, mais rien ne peut être comparé à l'habit
+d'arlequin qu'il portait ce jour-là.
+
+Après nous avoir renvoyés, il remonta la colline sur laquelle étaient
+établies nos tentes, et pendant deux heures, à environ cinquante
+mètres plus loin, entouré de son armée, il bavarda à coeur joie. Il
+discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait
+faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment
+des termes de dédain vis-à-vis de ses ennemis qui s'avançaient.
+S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avancé à Arogié,
+il leur dit: qu'à l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre
+jusqu'à ce que ceux-ci eussent tiré, et, avant que l'ennemi eût eu le
+temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs épées;
+puis, leur montrant les vêtements somptueux qu'il avait mis dans cette
+occasion, il ajouta: «Votre valeur aura sa récompense; vous vous
+enrichirez de dépouilles, dont les riches vêtements que je porte
+ne peuvent vous donner qu'une faible idée.» Lorsqu'il eut fini sa
+harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit
+de ne pas faire attention à tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne
+signifiait rien; mais qu'il était obligé de parler ainsi publiquement
+afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa
+au sommet du Selassié, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et
+s'assurer des mouvements de l'armée anglaise.
+
+Le lendemain 8, nous vîmes Sa Majesté, mais seulement à distance,
+assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement
+avec ceux qui l'entouraient. Dans l'après-midi, l'empereur monta
+encore au sommet du Selassié et nous fit dire qu'il n'avait rien
+aperçu; mais que nos compatriotes ne pouvaient être loin, car une
+femme était venue l'informer, le soir précédent, qu'on avait aperçu
+des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo.
+
+La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontré sur la route tous
+les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les
+mains et les pieds enchaînés et étant obligés, dans ces conditions,
+de parcourir cette descente rapide et irrégulière. Leur aspect eût
+inspiré de la pitié aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre
+eux n'avaient pour tout vêtement qu'une loque autour des reins, et
+ressemblaient à de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau
+rendue dégoûtante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous
+avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, hélas! que trop
+raison de craindre que ce ne fût pas pour un bon motif qu'on les eût
+arrachés de leur prison, où ils avaient passé des années de misère;
+cependant ce même jour Théodoros donna l'ordre qu'on en relâchât
+environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers
+qui avaient été emprisonnés sans cause, pendant une des crises
+d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps.
+
+Bientôt après son retour de Selassié, sa clémence étant épuisée,
+Théodoros ordonna l'exécution de sept prisonniers, parmi lesquels se
+trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers
+qui avait fui en septembre); pauvres êtres innocents sur lesquels le
+despote se vengeait de la désertion de leur père et de leur mari! Ils
+furent lancés par les _braves Amharas_ et leurs corps roulèrent au
+fond du précipice le plus voisin. Théodoros ensuite m'envoya dire
+d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente
+voisine. L'ayant vu et lui ayant laissé mes prescriptions, je visitai
+ensuite quelques-uns des Européens et leurs familles; je les trouvai
+tous extrêmement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le
+parti qu'adopterait Théodoros.
+
+Dans la matinée du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers
+européens nous avertirent que Théodoros faisait faire une route pour
+transporter une partie de son artillerie à Fahla, sur la pointe qui
+commandait le Bechelo; ils ajoutèrent qu'avant de partir, il avait
+donné l'ordre de relâcher environ cent prisonniers, surtout des
+femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'après-midi,
+l'empereur étant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu
+une quantité de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et
+quatre éléphants, mais très peu d'hommes. Il avait aussi remarqué,
+disait-il, quelques petits animaux blancs, à tête noire, mais il
+n'avait pu savoir ce que c'était. Nous ne le savions pas, cependant
+nous le conjecturâmes aussitôt et nous répondîmes que probablement
+c'étaient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire:
+«Je suis fatigué de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder
+pendant quelque temps. Pourquoi êtes-vous des gens si lents?»
+
+Une tempête terrible éclata; elle avait déjà considérablement diminué
+lorsque nous vîmes des soldats se dirigeant de tous les côtés vers
+le précipice, situé à deux cents mètres à peine de notre tente. Nous
+apprîmes bientôt que Sa Majesté, dans un moment de forte colère, avait
+quitté sa tente et s'était rendue à la maison des serviteurs de M.
+Rassam où l'on avait enfermé les prisonniers de Magdala depuis qu'ils
+avaient été amenés à Islamgee.
+
+Ainsi que je l'ai déjà raconté, le même jour Théodoros avait fait
+mettre en liberté un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient,
+croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se
+mirent à demander à grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient été
+privés depuis deux jours, les gens qui les servaient étant partis et
+ne s'étant plus montrés depuis leur départ de Magdala. Aux cris de:
+«Abiet, Abiet,»[28] Théodoros, qui se reposait en se permettant
+d'abondantes libations, ayant demandé à ceux qui l'entouraient ce que
+c'était, on lui répondit que les prisonniers demandaient du pain et de
+l'eau. Théodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant à ses hommes
+de le suivre s'écria: «Je leur apprendrai à demander de la nourriture,
+lorsque mes fidèles soldats meurent de faim!» Arrivé au lieu où
+étaient enfermés les prisonniers, ivre et aveuglé de colère, il
+ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux
+premiers avec son sabre; le troisième était un jeune enfant: sa main
+s'arrêta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre
+créature, il fut jeté vivant au fond du précipice par les ordres de
+Théodoros. Il parut en quelque sorte un peu calmé après les deux
+premières exécutions, et il y eut un certain ordre dans celles qui
+suivirent. A chaque prisonnier qui lui était amené il s'enquérait de
+son nom, de son pays et de _son crime_. Le plus grand nombre furent
+jugés coupables et précipités dans l'abîme; là se tenaient des
+mousquetaires qui avaient été envoyés tout exprès pour achever ceux
+qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait
+toujours quelques-uns qui échappaient à la mort malgré leur terrible
+chute; environ trois cent sept victimes furent mises à mort, et
+quatre-vingt-onze réservées pour une autre fois! Ces derniers, chose
+étrange, étaient tous des officiers importants, dont la plupart
+s'étaient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majesté le savait
+bien, étaient ses ennemis mortels.
+
+La crainte qui nous avait saisis est facile à comprendre; nous
+pouvions voir la ligne épaisse de soldats qui se tenait derrière
+l'empereur, et dont les décharges d'armes à feu se comptaient au
+nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien
+grand était le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec intérêt de
+nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car
+c'eût été peut-être dangereux pour eux, que Théodoros se fût souvenu
+des Européens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur
+s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla
+point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun
+bruit, une douce confiance sur notre sort commença à renaître, à la
+pensée que nous étions sauvés encore pour cette fois.
+
+Nous n'avons jamais douté que, lorsque Théodoros nous fit venir avec
+tous les autres prisonniers, son intention ne fût de nous mettre tous
+à mort. Sa clémence apparente n'était qu'un voile pour masquer ses
+intentions, et faire naître des espérances de liberté dans les coeurs
+mêmes de ceux dont il avait résolu le supplice.
+
+Le 10, de bonne heure, Sa Majesté nous fît ordonner de nous tenir
+prêts pour retourner à Magdala. Peu d'instants après, un autre message
+nous fut envoyé pour nous dire: «Quelle est cette femme qui envoie ses
+soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de dépêches à vos
+concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission,
+l'alliance d'amitié entre vous et moi sera rompue.» Nous avions
+dépêché, quelques jours auparavant, an général Merewether, un jeune
+garçon, pour le prier d'envoyer une lettre à Théodoros, qui, dans
+plusieurs circonstances, avait témoigné son étonnement de ne recevoir
+aucune communication de l'armée. À peine avions-nous reçu le premier
+message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du général
+en chef pour l'empereur. Cette lettre était parfaite, telle que nous
+l'avions désirée; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni
+promesses, si ce n'est que Théodoros serait traité honorablement s'il
+remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitôt,
+nous envoyâmes Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R.
+Napier était arrivée, qui lui était destinée: «Ce n'est pas l'usage,
+dit-il; je sais ce que j'ai à faire.» Toutefois, an bout de quelques
+instants, il fit venir secrètement Samuel et lui en demanda le
+contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les
+principaux points. Sa Majesté écouta attentivement, mais ne fit aucune
+remarque. Une mule des écuries impériales fut envoyée à M. Rassam, et
+l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et à moi
+de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur était
+refusée aux autres prisonniers. A notre retour à Magdala, nous fûmes
+salués par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur
+la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fîmes
+apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendîmes avec crainte
+les nouveaux caprices de ce despote inconstant.
+
+Vers midi, la garnison entière de l'Amba reçut l'ordre de prendre les
+armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes âgés et
+les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurèrent sur la
+montagne. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, un terrible
+ouragan se déchaîna sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que
+nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de
+fusil éloignés et quelques autres plus sourds, mais plus rapprochés.
+Parfois, nous nous croyions bien sûrs d'avoir entendu le bruit de
+quelque décharge, mais nous riions de cette pensée, et nous nous
+moquions de ce que les roulements prolongés du tonnerre pussent agir
+de telle sorte sur notre imagination surexcitée, an point de nous
+faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant désirée d'une
+attaque de notre armée. Un peu après quatre heures, l'orage diminua,
+et alors la méprise ne fut plus possible; le son dur et prolongé des
+fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement
+et distinctement. Mais qu'est-ce que c'était? Nul d'entre nous ne le
+savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux _elelta_
+retentit d'Islamgee à l'Amba, où il fut répété par les familles des
+soldats. les doutes alors s'évanouirent; évidemment, le roi s'amusait
+seulement à _parader_: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et
+l'_elelta_ n'eût point retenti si Théodoros s'était aventuré à la
+rencontre des troupes britanniques.
+
+Nous étions profondément endormis, tout à fuit ignorants de la
+glorieuse bataille qui venait d'être remportée à quelques milles de
+notre prison, lorsque nous fûmes éveillés par un domestique, qui nous
+dit de nous habiller promptement et de nous rendre à la demeure de M.
+Rassam, où des messagers venaient d'arriver de la part de Théodoros.
+Nous trouvâmes, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier
+et Flad, accompagnés de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour
+porter la dépêche. Ce fut là que nous entendîmes parler, pour la
+première fois, de la bataille de _Fahla_, et que nous apprîmes, en
+même temps, que nous étions hors de danger: le despote humilié ayant
+reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait méprisé pendant des
+années. La dépêche impériale était ainsi conçue: «Je croyais que vos
+compatriotes, qui viennent d'arriver, n'étaient que des femmes; mais
+maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai été vaincu par
+l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi
+faire la paix, avec votre peuple.»
+
+M. Rassam lui fit dire aussitôt qu'il était venu en Abyssinie
+pour unir les deux peuples par un traité de paix, et qu'après ces
+événements, il désirait plus que jamais arriver à cet heureux
+résultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant
+Prideaux comme son représentant à lui, et M. Flad, ou tout autre
+Européen qui attrait sa confiance, comme représentant de Sa Majesté;
+ils pourraient aussi être accompagnés de l'un de ses chefs supérieurs;
+mais il ajoutait que si Sa Majesté voulait remettre immédiatement tous
+ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette démarche
+deviendrait tout à fait inutile. Les deux Européens et les autres
+délégués restèrent quelques instants pour se restaurer et se
+rafraîchir; ils nous apprirent que Sa Majesté avait pris une batterie
+d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes
+à Arégu, elle avait cédé à l'importunité des chefs, et leur avait
+permis d'aller où bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les
+Abyssiniens, poussés par la perspective d'un grand butin, avaient
+descendu précipitamment la colline. Sa Majesté commandait
+l'artillerie, qui était servie par les ouvriers européens, sous la
+direction d'un cophte, autrefois domestique de l'évêque, et de Ly
+Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la première
+décharge, la plus grosse pièce, _le Théodoros_, avait éclaté, les
+Abyssiniens ayant par mégarde mis deux boulets pour la charger. A la
+tombée de la nuit, l'empereur avait envoyé des hommes pour rapatrier
+son armée, mais de nombreux messagers furent expédiés sans résultat;
+à la fin de la journée, quelques restes de l'armée furent aperçus se
+glissant lentement le long de la pente escarpée, et, pour la première
+fois, Théodoros entendit le récit de son désastre. Fitaurari[29]
+Gabrié, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des
+braves, était couché sur le champ de bataille; il s'informa de tous
+ses autres officiers, et la seule réponse qu'on lui fit, fut: «Mort!
+mort! mort!» Abattu, vaincu enfin, Théodoros, sans prononcer une
+parole, revint à sa tente, n'ayant d'autre pensée que d'en appeler à
+l'amitié de ses captifs et à la générosité de ses ennemis.
+
+En retournant à la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le
+firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagnés
+dans leur expédition. Il paraît que, tout le temps de leur absence,
+Théodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente très-agité et
+demanda aux Européens: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent que,
+d'après ses ordres, ils avaient parlé à son ami M. Rassam, et que ce
+dernier avait conseillé d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur
+leur coupa la parole et, d'un ton de colère, s'écria: «Mêlez-vous
+de vos propres affaires et allez à vos tentes!» Les deux Européens
+attendaient toujours, espérant que Sa Majesté reprendrait son calme;
+mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une
+violente colère et, d'une voix éclatante, leur ordonna de se retirer
+tout de suite.
+
+Environ vers quatre heures de l'après-midi, l'empereur fit appeler
+MM. Flad et Waldmeier. Dès qu'ils furent en sa présence, il leur dit:
+«Entendez-vous ces gémissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait
+perdu quelque frère ou quelque ami. Que sera-ce quand l'armée anglaise
+tout entière sera arrivée? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil.»
+M. Waldmeier lui répondit: «Majesté, faites la paix.--Et vous,
+Monsieur Flad, que me dites-vous?--Majesté, répondit M. Flad, vous
+devez accepter la proposition de M. Rassam.» Théodoros demeura
+quelques minutes enseveli dans de profondes réflexions, la tête cachée
+entre les mains, puis il ajouta: «Très-bien; retournez à Magdala, et
+dites à M. Bassam que je compte sur son amitié pour me faire conclure
+la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils.» M. Flad
+nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait auprès de
+l'empereur.
+
+Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arrivèrent à Islamgee, ils
+furent conduits auprès de l'empereur, qu'ils trouvèrent assis hors de
+sa tente sur une pierre, et vêtu comme à l'ordinaire. Il les reçut
+très-gracieusement, et ordonna aussitôt qu'on sellat une de ses plus
+belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils étaient fatigués de
+leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les
+rafraîchir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des
+paroles suivantes: «J'avais pensé, avant ces derniers événements, que
+j'étais un souverain puissant et fort; mais j'ai découvert à présent
+que vous êtes plus forts; maintenant, faisons la paix.» Ils partirent
+donc accompagnés de Dejatch Alamé, gendre de l'empereur, et se
+dirigèrent vers Arogié, où était le camp britannique. Ils y arrivèrent
+après avoir galopé pendant deux heures, et furent chaudement
+accueillis et salués par tous. Ils s'arrêtèrent fort peu de temps au
+camp et s'en retournèrent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui
+s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorité; il
+assurait Théodoros que, s'il se soumettait aux désirs de la reine
+d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers européens au camp
+britannique, il serait traité honorablement, lui et sa famille.
+
+Sir Robert Napier reçut Dejatch Alamé avec beaucoup de courtoisie
+(ce qui fut immédiatement communiqué à l'empereur par un messager
+spécial). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il
+lui dit que, non-seulement tous les Européens devaient être envoyés
+immédiatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-même
+reconnaître ses torts vis-à-vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta
+que, si Sa Majesté acceptait ces conditions, elle serait traitée avec
+tous les lui, honneurs dus à son rang, mais que, si un seul Européen
+venait à être maltraité entre ses mains, il ne devait s'attendre à
+aucune pitié, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le
+dernier meurtrier fût puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays,
+devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mère. Il montra ensuite
+à Alamé quelques-uns des _jouets_ qu'il avait apportés avec lui, et
+lui en expliqua les effets.
+
+An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Théodoros, ils
+trouvèrent ce dernier assis sur le pic de Selassié, surveillant le
+camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent
+rejoints, à leur arrivée, par M. Waldmeier, et ils se dirigèrent tous
+ensemble vers Sa Majesté, pour lui présenter la lettre de Sir Robert
+Napier. On la lui traduisit deux fois; à la fin de la seconde lecture,
+l'empereur demanda d'un ton décidé: «Que veulent-ils dire par être
+traité avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je
+me soumette à mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus à
+un prisonnier?» M. Prideaux répondit que le commandant en chef ne lui
+avait rien dit, que toutes ses conditions étaient contenues dans
+la lettre, et que l'armée anglaise était entrée dans la contrée
+uniquement pour délivrer leurs concitoyens: cette mission une fois
+remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette réponse ne lui plut
+pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus;
+mais se maîtrisant,il pria ces messieurs de se retirer à quelques pas,
+et il dicta une lettre à son secrétaire. Cette lettre, commencée avant
+l'arrivée de Prideaux, n'était qu'une page incohérente, non scellée,
+et dans laquelle il déclarait, entre autres choses, qu'il ne s'était
+jamais soumis à aucun homme, et qu'il n'était pas prêt à le faire.
+Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert
+Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de
+s'éloigner au plus tôt, ne voulant pas même lui permettre de prendre
+un verre d'eau, sous prétexte qu'il n'avait pas de temps à perdre.
+
+Deux heures de course à cheval ramenèrent encore MM. Prideaux et Flad
+au camp britannique. Sir Robert Napier, malgré tout le regret qu'il
+en éprouvait, après les avoir laissés reposer quelques instants, les
+renvoya à Théodoros. C'était bien la vraie manière d'en user avec lui;
+la fermeté seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves
+que l'espèce d'adoration dont on l'avait entouré, était la cause que
+toutes nos démarches n'avaient abouti qu'à une correspondance absurde
+et sans aucun résultat. Il ne pouvait être donné aucune réponse à la
+folle communication que Théodoros avait envoyée; une dépêche verbale,
+en tout conforme an premier message du commandant en chef, était tout
+ce qu'il y avait à faire.
+
+Nous étions toujours au pouvoir de Théodoros; nous n'étions pas encore
+libres; cependant, bientôt notre sort devait être décidé: nous ne
+pouvions rien, et nous étions prêts à nous soumettre d'aussi bonne
+grâce que possible à ce qui pouvait nous arriver d'un instant à
+l'autre. M. Flad ayant laissé sa femme et ses enfants à Islamgee, il
+ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le
+cas était différent: il était revenu, cependant, comme un honnête
+homme et un compagnon dévoué, prêt à sacrifier sa vie en s'efforçant
+de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort
+presque certaine, pour obéir à son devoir. Aucun des braves soldats
+qui out vaillamment sacrifié leur vie an service de la reine Victoria
+n'est allé plus noblement au-devant delà mort. Heureusement, comme
+ils approchaient de Selassié, ils rencontrèrent M. Meyer, ouvrier
+européen, qui leur apprit l'heureux événement auquel nous devions
+tous notre liberté et notre départ pour le camp. Ils firent faire
+volte-face à leurs montures avec beaucoup de joie, et allèrent
+apporter la bonne nouvelle à nos compatriotes inquiets.
+
+Mais il nous fallait cependant retourner encore à Magdala. Nous
+demeurâmes tout le jour dans une grande préoccupation, ne sachant,
+pour le moment, quelle conduite Théodoros adopterait à notre égard.
+Je soignai plusieurs des blessés, et je vis plusieurs des soldats
+qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils étaient tous
+abattus et déclaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: «Quelle
+est, disaient-ils, la façon de se battre de vos concitoyens? Lorsque
+nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour;
+avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et
+blessés parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de
+tué, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite.» Les aboyeurs
+(canons) les épouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en
+faisaient était exacte, c'étaient, en vérité, de puissantes armes.
+
+Au bout de peu de temps, Théodoros, ayant reçu une réponse de Sir
+Robert Napier, et ayant envoyé MM. Flad et Prideaux pour la seconde
+fois, appela auprès de lui ses principaux officiers et quelques
+ouvriers européens, et tint une espèce de conseil; mais il s'échauffa
+tellement et il finit par être si exalté et si fou, qu'à grand'peine
+put-on l'empêcher de se suicider. Ses officiers le blâmèrent de sa
+faiblesse et lui proposèrent de nous mettre immédiatement à mort, ou
+de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y
+brûler vivants à l'approche de nos soldats. Sa Majesté ne fit aucune
+attention à ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda à MM.
+Meyer et Saalmüller, deux ouvriers européens, de se tenir prêts à nous
+accompagner an camp anglais. En même temps, il envoya deux de ses
+principaux chefs, Bitwaddad Hassenié et Ras-Bissawur, auprès de
+nous pour nous dire: «Partez immédiatement pour aller trouver vos
+concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain.»
+
+Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs étaient
+tristes et abattus, et Samuel était si agité, qu'il ne sut nous donner
+l'explication de cette subite décision. Nous appelâmes nos serviteurs
+pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils
+nous souhaitèrent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins
+affecté de nos gardes paraissait encore triste et mélancolique;
+l'impression générale, tant des officiers que la nôtre, était que nous
+étions conduits, non au camp britannique, mais à une mort certaine. Il
+n'eût servi à rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous
+habillâmes, heureux encore de voir finir notre captivité, quelle que
+dût en être la fin. Nous saluâmes nos serviteurs, et nous partîmes
+pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions,
+Samuel et les chefs eurent un petit entretien où ils décidèrent que,
+Théodoros étant tout à fait fou de colère, ils ne négligeraient rien
+pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir
+à cette colère qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un
+soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour
+demander à Sa Majesté la faveur d'une dernière entrevue, déclarant que
+nous ne saurions le quitter sans l'avoir saluée auparavant.
+
+Arrivés au pied de l'Amba, nous trouvâmes les mules que l'empereur
+nous avait envoyées, selon sa coutume, et nous fîmes seller les nôtres
+par les ouvriers européens. Le lieu paraissait désert, et, jusqu'à la
+tente impériale, nous ne rencontrâmes que quelques soldats; mais en
+avançant, nous aperçûmes les hauteurs du Selassié et du Fahla, toutes
+couvertes des misérables restes de l'armée de Théodoros.
+
+A environ cent mètres de la tente impériale, nous rencontrâmes le
+soldat envoyé par les officiers et par Samuel, pour demander une
+dernière entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi
+n'était pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassié, et qu'il ne
+recevrait que son ami bien-aimé, M. Rassam. Des ordres alors furent
+donnés par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire
+M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres
+prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du côté de Selassié,
+et M. Rassam devait passer par un chemin, à cinquante mètres environ
+plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque
+nous reçûmes l'ordre de nous arrêter. Les soldats nous apprirent que
+l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre
+jusqu'à ce que l'entrevue eût eu lieu.
+
+Au bout de quelques instants, on nous invita à avancer, l'empereur
+ayant quitté M. Rassam, et ce dernier étant déjà en route.
+
+Je marchais en tête de notre troupe, lorsque je fus tout stupéfait,
+après avoir fait quelques pas, de me trouver, au détour du chemin,
+face à face avec Théodoros. Je m'aperçus aussitôt qu'il était fort eu
+colère. Derrière lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous armés
+de mousquets. L'endroit où il s'était arrêté formait une petite
+plate-forme si étroite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un
+côté de la plate-forme, s'ouvrait un profond abîme, et à l'autre
+extrémité, le roc s'élevait taillé à pic comme une haute muraille:
+évidemment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il eût
+nourri contre nous de sinistres projets.
+
+Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tête tournée de
+l'autre côté: il parlait à voix basse au soldat le plus rapproché de
+lui et étendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'étais, en ce
+moment, prêt à tout, et je ne doutai pas on instant que notre dernière
+heure ne fût venue.
+
+Théodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il
+m'aperçut aussitôt, me contempla deux on trois minutes, me tendit la
+main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais
+et me souhaita le bonjour.
+
+Le lendemain, le principal officier me dit qu'à l'instant de notre
+rencontre, Théodoros était indécis s'il nous mettrait à mort. Il avait
+permis à M. Rassam de partir, à cause de son amitié personnelle pour
+loi, et quant à nous, nous avions la vie sauve grâce à ce que les yeux
+de Sa Majesté s'étaient d'abord arrêtés sur moi, duquel il n'avait
+jamais eu à se plaindre, mais que les choses eussent tourné autrement
+si sa colère avait été éveillée par la vue de ceux qu'il haïssait.
+
+Quelques minutes plus tard, nous rejoignîmes M. Rassam, et nous
+marchâmes aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam
+me raconta ce que Théodoros lui avait dit: «Il se fait nuit: vous
+feriez peut-être mieux d'attendre ici jusqu'à demain.» M. Rassam lui
+avait répondu: «Comme voudra Votre Majesté.--Ne tergiversez jamais;
+allez.» L'empereur et M. Rassam se serrèrent tous deux la main,
+regrettant l'un et l'autre leur séparation, et M. Rassam ayant promis
+de revenir le lendemain de bonne heure.
+
+Nous avions déjà atteint les postes avancés du camp impérial, lorsque
+quelques soldats nous crièrent de nous arrêter. Théodoros aurait-il
+encore changé d'idée? Si près de la liberté, la mort ou la captivité
+devaient-elles être notre partage? Telles furent les pensées qui
+assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte durée, car
+nous aperçûmes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur
+portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majesté
+s'était emparée à Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les
+renvoyâmes à l'empereur, en le remerciant, et nous achevâmes notre
+voyage.
+
+Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions échappé belle.
+Il parait qu'après notre départ, Théodoros s'étant assis sur une
+pierre, la tête entre les mains, s'était mis à pleurer. Ras-Engeddah
+lui dit alors: «Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes
+blancs, mettez-les tous à mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien
+combattez et mourez.» Théodoros lui répondit brusquement par ces
+paroles: «Tous n'êtes qu'un âne! N'en ai-je pas mis assez à mort
+ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes
+blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?»
+
+Bien que très-loin déjà du camp impérial, et en vue presque de nos
+sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes
+de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours,
+craignant à chaque instant que Théodoros, regrettant sa clémence, ne
+nous eût fait suivre pour nous faire arrêter avant que nous eussions
+atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait déjà délivrés une
+fois dans ce jour, comme par miracle, nous protégea jusqu'à la fin;
+nous arrivâmes enfin, et nous pénétrâmes dans les rangs de l'armée
+britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous
+entendîmes alors le son si doux à nos oreilles des voix anglaises, les
+témoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressâmes
+les mains de ces chers amis, qui avaient travaillé avec tant de zèle à
+notre délivrance.
+
+
+Notes:
+
+[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les
+prêtres se rasent la tête une fois par mois.
+
+[28] Abiet, maître, seigneur; expression habituelle employée par les
+mendiants pour demander l'aumône.
+
+[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Dans la matinée du 12, le lendemain de notre délivrance, Théodoros
+envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir écrit la
+dépêche impertinente du jour précédent. En même temps il priait le
+commandant en chef d'accepter un présent de mille vaches. D'après la
+coutume abyssinienne, c'était une proposition de paix qui, une fois
+acceptée, anéantissait toute disposition d'hostilité.
+
+Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses
+amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Européens avec
+leurs familles étaient toujours entre les mains de Théodoros. Les
+Européens qui nous avaient accompagnés la veille et qui avaient
+passé la nuit an camp, furent renvoyés de bonne heure le lendemain à
+Théodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut chargé de demander
+la liberté de tous les Européens et de toutes leurs familles. Une
+_chaise_ et des porteurs furent envoyés en même temps pour mistress
+Flad dont la santé ne lui permettait pas d'aller à cheval. Avant son
+départ, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef
+avait accepté les vaches; à ce propos il y eut une malencontreuse
+erreur qui égara et déçut Théodoros, mais qui arriva tellement à
+propos qu'elle sauva probablement la vie aux Européens encore en son
+pouvoir.
+
+Lorsque les Européens étaient revenus à Selassié pour y conduire leurs
+familles, Samuel s'étant avancé vers l'empereur, celui-ci lui fît
+aussitôt cette question: «Mes vaches sont-elles acceptées?» Samuel,
+s'inclinant respectueusement lui dit: «Le ras anglais vous fait dire:
+J'ai accepté votre présent; puisse Dieu vous le rendre!» En entendant
+cela, Théodoros fit un long soupir comme s'il était délivré d'une
+grande angoisse, et il dit aux Européens: «Prenez vos familles et
+partez.» Puis, se tournant vers M. Waldmeier, il lui dit: «Vous aussi,
+vous pouvez me quitter; allez-vous-en; à présent que j'ai l'amitié de
+l'Angleterre, si j'ai besoin de dix Waldmeier, je n'ai qu'à les
+leur demander.» Dans l'après-midi, les ouvriers européens et leurs
+familles, M. Staiger et sa suite, mistress Flad et ses enfants, Samuel
+et nos serviteurs, enfin tous les prisonniers firent leur entrée au
+camp britannique. Il leur avait été permis de prendre tout ce qui leur
+appartenait et au moment de leur départ, Théodoros était si joyeux
+qu'il les salua.
+
+Le samedi 11, Sir Robert Napier avait clairement expliqué à Dejatch
+Alamé quel était le plan qu'il avait adopté; il désirait non-seulement
+que les captifs fussent renvoyés mais que Théodoros lui-même vint au
+camp britannique avant vingt-quatre heures, sans quoi les hostilités
+recommenceraient; mais Dejatch Alamé, connaissant les difficultés
+qu'il y aurait à faire consentir Théodoros à cette dernière condition,
+insista tellement auprès de Sir Napier, que celui-ci étendit jusqu'à
+quarante-huit heures le terme de son ultimatum.
+
+Dans la matinée du 13, l'empereur n'ayant pas encore reparu an camp,
+il devint urgent de le forcer à le faire, et des mesures étaient
+prises pour achever le travail si bien commencé, lorsque plusieurs des
+plus grands officiers de l'armée de Théodoros firent leur apparition,
+déclarant qu'ils venaient en leur propre nom et en celui des soldats
+de la garnison, pour déposer les armes et rendre la forteresse; ils
+ajoutaient que Théodoros, accompagné d'une cinquantaine d'hommes,
+avait pris la fuite pendant la nuit.
+
+Il paraît que le soir, en apprenant que les vaches n'avaient pas été
+acceptées, mais se trouvaient au delà des sentinelles anglaises,
+Théodoros crut qu'il avait été trompé, et que s'il tombait entre les
+mains des Anglais, il serait enchaîné ou mis à mort. Toute la nuit, il
+marcha vers Selassié, anxieux et abattu, et de bonne heure, dans la
+matinée, il ordonna à ses gens de le suivre. Mais au lieu de lui
+obéir, ceux-ci se retirèrent dans une autre partie de la plaine.
+Théodoros en arrêta deux des plus rapprochés; mais ce dernier acte
+n'empêcha pas la défection; seulement ils s'enfuirent plus loin.
+
+Avec le peu d'hommes qui le suivaient, il passa par le Kafir-Ber,
+mais il n'avait fait que quelques pas lorsqu'il aperçut les Gallas
+s'avançant de tous côtés dans l'intention de l'entourer, lui et sa
+suite. Il dit alors à ses quelques fidèles compagnons: «Laissez-moi,
+je mourrai seul.» Ceux-ci refusèrent; alors il leur dit: «Vous avez
+raison; retournons à la montagne; il vaut mieux mourir de la main des
+chrétiens.»
+
+La soumission de l'armée, l'assaut de Magdala, le suicide de
+Théodoros, sont des faits trop bien connus pour que j'en fasse ici le
+récit. J'entrai dans la forteresse bientôt après que les troupes s'en
+furent emparées. Un des premiers objets qui attira mon attention fut
+le cadavre de Théodoros. Il avait sur les lèvres ce même sourire que
+nous avions vu si souvent, et qui donnait un air de grandeur calme au
+visage de celui dont la carrière avait été si remarquable et dont les
+cruautés ne pourront jamais être effacées de sa biographie. Mais dans
+ses derniers moments il retrouva l'ardeur des jours de sa jeunesse,
+combattit avec courage et préféra la mort à l'humiliation d'être fait
+prisonnier.
+
+Je restai cette nuit-là à Magdala. Il me parut étrange de passer un
+jour en homme libre, dans cette même hutte où j'avais été si longtemps
+enfermé comme prisonnier. Les soldats anglais gardaient maintenant nos
+anciennes prisons; le cadavre de Théodoros était couché dans l'une de
+ces huttes. Dans l'espace seulement de quarante-huit heures, notre
+position avait tellement changé, qu'il était difficile de s'en rendre
+compte. Je craignais tant d'être victime d'une illusion, et j'étais
+tellement ému, que je ne pus dormir.
+
+Le général Wilby, son aide de camp le capitaine Cappel et son
+commandant de brigade, le major Hicks, partagèrent ma tente; affamés
+et fatigués, ils s'accommodèrent aussi bien que nous du simple plat de
+teps abyssinien, de la sauce au poivre et du tej, que nous nous étions
+procurés dans les greniers de la demeure royale. Le lendemain, nous
+retournâmes à Arogié, et là, pendant tout mon séjour, je reçus
+l'hospitalité du général Merewether. Le 16, nous partîmes pour
+Dalanta, avec quelques-uns des captifs libérés, et nous y attendîmes
+quelques jours le reste des troupes; enfin, le 21, après que Sir
+Robert Napier nous eut présentés à nos libérateurs, nous partîmes pour
+la côte, et nous arrivâmes à Zulla le 28 mai.
+
+En faisant un retour sur le passé, moi, homme libre, dans un pays
+libre, ce passé m'apparaît comme un songe horrible, un faible anneau
+dans la chaîne de ma vie; et lorsque je me souviens que notre
+délivrance fut suivie immédiatement du suicide de ce despote aux
+grandes passions, qui nous avait tenus en son pouvoir, je ne puis
+trouver de meilleure explication, pour résoudre ce problème difficile,
+que les paroles inscrites par notre vaillant compatriote de Kerans,
+sur la bannière qui flotta à Ahascragh, lors de son bienheureux
+retour: «Dieu est amour, il nous a donné la liberté.»
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son
+armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
+caractère.--Sa famille et sa vie privée.
+
+CHAPITRE II.
+
+Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur
+mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de
+Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la
+mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863.
+
+CHAPITRE III.
+
+Emprisonnement de M. Stern.--M. Kerans arrive avec des lettres et un
+tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour
+de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des
+étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des
+Européens expliquée.
+
+CHAPITRE IV.
+
+La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
+Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné
+par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec
+Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée
+d'une lettre de l'empereur.
+
+CHAPITRE V.
+
+De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de
+M. Marcopoli.--Les Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte
+nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie
+dans le Soudan.
+
+CHAPITRE VI.
+
+Départ de Kassala.--Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite de
+Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché
+hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur émigration
+dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros.
+
+CHAPITRE VII.
+
+Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les
+Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application
+de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la
+lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa
+Majesté à Metcha.--Sa conversation en route.
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La
+navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les
+gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations
+portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur a
+Zagé.--Les flatteries précèdent la violence.
+
+CHAPITRE IX.
+
+Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
+anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
+amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ de
+M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata.
+
+CHAPITRE X.
+
+Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans
+le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée à
+Gaffat.--La fonderie transformée en palais.--Jugement public à
+Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal faits
+prisonniers à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne
+noire.--Voyage avec l'empereur à Aïbankab.--Nous sommes envoyés à
+Magdala; arrivée à l'Amba.
+
+CHAPITRE XI.
+
+Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
+nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération
+décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection
+de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des
+lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Godjo.
+
+CHAPITRE XII.
+
+Description de Magdala.--Climat et provision d'eau.--Les maisons
+de l'empereur.--Son harem et ses magasins.--L'église.--La
+prison.--Gardes et geôliers.--Discipline.--Visite préalable de
+Théodoros à Magdala.--Massacre des Gallas.--Caractère et antécédents
+de Samuel.--Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de
+luth.--Gardes de jour.--Nous bâtissons de nouvelles huttes.--Les
+serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.--Notre enceinte
+est agrandie.
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers.
+--Ses deux lettres comparées.--Le général Merewether arrive à
+Massowah.--Danger d'envoyer des lettres à la côte.--Ras-Engeddah
+nous apporte quelques provisions.--Notre jardin.--Résultats pleins
+de succès de la vaccine à Magdala.--Encore notre sentinelle de
+jour.--Seconde saison des pluies.--Les chefs sont jaloux.--Le ras et
+son conseil.--Damash, Hailo, etc., etc.--Vie journalière pendant la
+saison des pluies.--Deux prisonniers tentent de s'échapper.--Le knout
+en Abyssinie.--Prophétie d'un homme mourant.
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des
+approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur
+fuite.--Ils réussissent.--Théodoros est volé.--Damash poursuit les
+fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve
+qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité
+des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de
+Mastiate.--Wakshum Gabra Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il
+sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan
+de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent pour l'Amba.
+--L'influence de M. Rassam exagérée.
+
+CHAPITRE XV.
+
+Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros
+contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
+moeurs et leurs coutumes.--Menilek paraît avec une armée dans le
+pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il
+investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
+--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
+meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi
+d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des
+troupes britanniques.
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Conduite de Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite
+à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur
+Gondar.--Les églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de
+Théodoros.--L'insurrection croît en forces.--Les desseins de
+l'empereur sur Kourata échouent.--M. Bardel trahit les nouveaux
+ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers les gens de Gaffat.--Son
+expédition sur Foggera échoue.
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
+de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin
+de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son
+armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé
+à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre
+Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le grand _Sébastopol_
+est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son
+camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le
+Dalanta.
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Théodoros dans le voisinage de Magdala.--Nos sentiments à cette
+époque.--Une amnistie accordée au Dalanta.--La garnison de Magdala
+rejoint l'empereur.--M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés
+dans la forteresse.--Conversation de Théodoros avec MM. Flad et
+Waldmeier sur l'arrivée des troupes.--La lettre de Sir Robert Napier
+à Théodoros tombe entre nos mains.--Théodoros ravage le Dalanta.--Il
+trompe M. Waldmeier.--On arrive au Bechelo.--Correspondance entre
+M. Rassam et Théodoros.--Les fers sont ôtés à M. Rassam.--Théodoros
+arrive à Islamgee.--Sa querelle avec les prêtres.--Sa première visite
+à l'Amba.--Jugement de deux chefs.--Il nomme un nouveau commandant à
+la garnison.
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir
+tous dans la même hutte.--Seconde visite de Théodoros à l'Amba.--Il
+fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons
+délivrés de nos chaînes.--L'opération décrite.--Notre réception
+par l'empereur.--On nous envoie visiter le _Sébastopol_ arrivé à
+Islamgee.--Conversation avec Sa Majesté.--Les prisonniers encore
+enchaînes sont délivrés de leurs fers.--Théodoros ne réussit point à
+se voler lui-même.
+
+CHAPITRE XX.
+
+Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception
+par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns
+des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le
+massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de
+Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs
+relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée au camp britannique.
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Ma captivite en Abyssinie, by Dr. Henri Blanc
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE ***
+
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new file mode 100644
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+++ b/old/8mcpt10.zip
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