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+The Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Révolution, by
+François-Alphonse Aulard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les grands orateurs de la Révolution
+ Mirabeau--Vergniaud--Danton--Robespierre
+
+Author: François-Alphonse Aulard
+
+Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8822]
+Release Date: September, 2005
+First Posted: August 13, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS DE LA ***
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+Produced by Distributed Proofreaders
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+LES GRANDS ORATEURS DE LA RÉVOLUTION
+
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+MIRABEAU--VERGNIAUD--DANTON--ROBESPIERRE
+
+par
+
+FRANÇOIS-ALPHONSE AULARD
+
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+[Illustration]
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+MIRABEAU
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+_I.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE MIRABEAU_
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+
+Nul homme ne fut peut-être mieux préparé que Mirabeau à la carrière
+oratoire. Ces conditions de savoir universel réclamées par les anciens,
+il les remplissait mieux que personne en 1789. Sa lecture était
+prodigieuse, grâce aux longues années qu'il avait passées en prison. Ni
+au château d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes, les
+livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes
+sortes: romans, histoire, journaux, pamphlets, traités de géométrie, de
+physique, de mathématiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de
+les lui refuser, son éloquence irrésistible séduit et conquiert geôliers
+et gardiens. Loin d'être isolé, par sa captivité, du mouvement des
+idées, il reste en contact quotidien avec le développement intellectuel
+de son époque. C'est peu de lire: il prend des notes, fait des extraits,
+envoie chaque jour à Sophie un journal où ses impressions de lecteur
+tiennent autant de place que ses effusions d'amoureux, commente et
+traduit Tacite, compose son _Essai sur les lettres de cachet et sur les
+prisons d'État_, un essai sur la _Tolérance_, et, pour l'éducation de
+l'enfant que va lui donner sa maîtresse, une mythologie, une grammaire
+française, un cours de littérature ancienne et moderne; enfin, pour
+décider Sophie à vacciner cet enfant, un traité de l'inoculation. Ce ne
+sont là que ses griffonnages de prisonnier. Les livres qu'il publie
+attestent une diversité d'études plus grande encore: le commerce, la
+finance, les eaux de Paris, le magnétisme, l'agiotage, Bicètre,
+l'économie politique, la statistique, il n'est aucun sujet à la mode à
+la fin du XVIIIe siècle, même la littérature obscène, qu'il n'ait abordé
+et qu'il n'ait traité avec éclat, scandale, succès. Il n'ignorait rien
+de ce qui intéressait ses contemporains et ce qu'il avait appris, il se
+l'assimilait assez vite pour paraître l'avoir su de naissance. Oui,
+comme l'orateur antique, il pouvait discourir heureusement sur n'importe
+quel sujet et étonner l'Assemblée constituante de la variété de ses
+connaissances: qu'il s'agisse de politique générale, de finances, de
+mines ou de testaments, il paraît tour à tour spécialiste dans chacune
+de ces questions. Que dis-je spécialiste? Ceux-là même auxquels il doit
+sa science récente s'instruisent à l'entendre, et c'est ainsi que les
+rhéteurs d'Athènes et de Rome se représentaient l'orateur digne de ce
+nom: «Que Sulpicius, dit Cicéron, ait à parler sur l'art militaire, il
+aura recours aux lumières de Marius; mais ensuite, en l'entendant
+parler, Marius sera tenté de croire que Sulpicius sait mieux la guerre
+que lui.»
+
+Mais si Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'était pas seulement
+pour devenir «un honnête homme» à la mode du XVIIIe siècle, ou, comme
+nous disons aujourd'hui, par curiosité de dilettante: le but de ces
+études ne cessa d'être, à son insu peut-être, l'art de la parole.
+Directement ou indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il écrit ne
+va servir qu'à perfectionner en lui ce don de l'éloquence qui lui était
+naturel. Tous ses livres sont des discours, et il n'écrit pas une phrase
+qui ne soit faite pour être lue à haute voix, déclamée. Même dans ses
+lettres d'amour, même dans ses confidences à Sophie, il est orateur, il
+s'adresse à un public que son imagination lui crée, et, après avoir
+tutoyé tendrement son amie, il s'écrie: «_Voyez_ la Hollande, cette
+école et ce théâtre de tolérance....». Disculpant sa maîtresse, il
+introduit par la pensée tout un auditoire dans sa cellule de Vincennes:
+«_Voulez-vous_, dit-il dans une lettre à Sophie, qu'elle ait fait une
+imprudence? elle seule l'a expiée. Personne au monde, qu'elle et son
+amant, n'a été puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur démarche.
+Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus
+affreux des voeux? la persévérance dans ses opinions et ses sentiments?
+la hauteur de ses démarches au milieu de la plus cruelle détresse? la
+décence de sa conduite dans des circonstances si critiques?... Si ce ne
+sont pas là des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi.»
+
+Il s'exerça plus directement à l'éloquence, du fond même de son cachot
+de Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce
+pas une véritable péroraison que la fin de cette lettre à M. de Maurepas
+pour lui demander à prendre du service en Amérique ou aux Indes? «Ici,
+dit-il, j'ai cessé de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la
+mort. J'y végète inutilement pour la nature entière. Laissez-moi mettre
+les mers entre mon père et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah!
+oui, je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire,
+ou des actions qui démentiront bien haut mes lâches, mes perfides
+calomniateurs, et feront peut-être regretter les années qu'on m'a ôtées.
+Relégué au bout du monde, je ne serai pas moins prisonnier relativement
+à la France que je ne le suis ici; et le roi aura un sujet de plus qui
+lui dévouera sa vie.»
+
+Le mémoire à son père, écrit de Vincennes, est un long plaidoyer qui
+marque un grand progrès dans l'éloquence de Mirabeau. C'est à la
+postérité qu'il s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il
+nous charme et nous ravit, sans que jamais l'intérêt languisse. Tout est
+calculé avec un art surprenant pour rendre l'_Ami des hommes_ odieux et
+son fils sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou
+ne dévie. Son père l'avait exilé à Maurique, à cause des dettes qu'il
+avait contractées aussitôt après son mariage:
+
+«Entière résignation de ma part, dit-il, profonde tranquillité,
+rigoureuse économie. Et ne croyez pas, s'il vous plaît, mon père, que ce
+fût impossible de trouver de l'argent. Non, je vous jure; je m'en fusse
+aisément procuré et à bon marché; la preuve en est qu'au moment où je
+crus madame de Mirabeau grosse pour la seconde fois, je m'assurai des
+fonds nécessaires pour la réception de mon enfant à Malte, si son sexe
+lui permettait d'y entrer. Je trouvai, à 4p. 100, cet argent, que je
+laissai en dépôt jusqu'à l'événement. Si je n'empruntais pas, c'est donc
+parce que je ne voulais pas emprunter; j'étais sévèrement résolu d'être
+invariablement rangé. Alors vous me fites interdire.»
+
+Veut-on un exemple de narration rapide et de modestie oratoire? Les
+Parlements Maupeou avaient la faveur du père de Mirabeau: «On sait que
+les nouveaux parlementaires cabalaient avec véhémence contre nous (les
+nobles). Mon beau-père lutta vigoureusement contre eux dans l'assemblée
+de la noblesse. On prétendit que j'avais contribuée réchauffer et à le
+soutenir, ce dont assurément il n'avait pas besoin; car on ne peut être
+meilleur ami ni meilleur patriote. On opinait d'apparat. Le hasard fit
+que mon discours produisit quelque sensation. Nous triomphâmes. C'était
+un grand crime; mais enfin, ce crime m'était commun avec tous les
+honnêtes gens....»
+
+La péroraison est longue et pathétique. Il faut en citer une partie pour
+montrer ce qu'était déjà Mirabeau dix ans avant son élection aux Etats
+généraux: «Je vous ai supplié d'être juge dans votre propre cause; je
+vous supplie de vous interroger dans la rigidité de votre devoir et le
+plus intérieur de votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire
+et de me condamner seul? de vous élever au-dessus des lois et des formes
+pour me proscrire? Quoi! mon père, vous, le défenseur célèbre et
+éloquent de la _propriété_, vous attentez, de votre simple autorité, à
+celle de ma personne! Quoi! mon père, vous, l'_Ami des hommes_, vous
+traitez avec un tel despotisme votre fils! Quoi! mon père, on ne peut
+statuer sur la liberté, l'honneur ou la vie du moindre de vos valets,
+que sept juges n'aient prononcé, et vous décidez arbitrairement de mon
+sort!»
+
+Alors, par un procédé familier aux avocats, il suppose que l'_Ami des
+hommes_ fait lui-même le plaidoyer de son fils. «Voilà, mon père,
+l'ébauche de ce que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un
+courtisan, sans doute; mais vous n'avez point mis dans mes veines le
+sang d'un esclave. J'ose dire: _je suis né libre_, dans les lieux où
+tout me crie: _non, tu ne l'es pas_. Et ce courage est digne de vous. Je
+vous adresse des vérités respectueuses, mais hautes et fortes, et il est
+digne de vous de les entendre et d'en convenir....
+
+«Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon père, je ne le puis.
+Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que
+j'envisage des humains; que j'aie des ressources littéraires, depuis si
+longtemps unique soulagement à mes maux; que je sache si mon fils
+respire et ce qu'il fait....
+
+«Quoi qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par
+l'honneur, qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre,
+que la fin de cette année 1778 ne me verra point vivant au donjon de
+Vincennes. Je profère hardiment un tel serment; car la liberté de
+disposer de sa vie est la seule que l'on ne puisse ôter à l'homme, même
+en le gênant sur les moyens.
+
+«Il ne tient maintenant qu'à vous, mon père, d'user de ce droit
+qu'avaient les Romains, et qui fait frémir la nature. Prononcez mon
+arrêt de mort, si vous êtes altéré de mon sang, et votre silence suffit
+pour le prononcer. Rendez-moi la liberté, ce bien inaliénable, cette âme
+de la vie, si vous voulez que je conserve celle-ci....»
+
+Ainsi, Mirabeau passa une partie de sa vie à plaider sa cause auprès de
+son père, à chercher le point faible de cet homme cuirassé d'orgueil et
+de préjugés, plus difficile à émouvoir que ne le sera jamais l'Assemblée
+constituante, même en ses jours de méfiance. C'est un discours que le
+futur orateur recommence chaque jour et à chaque lettre qu'il écrit soit
+à son père, soit à son oncle. C'est un thème éternel qu'il ne cesse de
+traiter, dont il refait cent fois la forme, essayant ses forces à cette
+tâche ardue, s'assouplissant à cette gymnastique quotidienne, épurant,
+fortifiant son génie. Inappréciable service que rendit à son fils, bien
+malgré lui, le jaloux et le plus intraitable des tyrans domestiques,
+auquel l'éloquence même et le génie de sa victime déplaisaient! Il se
+trouva que Mirabeau dut à son père, à l'escrime terrible qu'il lui
+imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la
+solidité de son jeu, et peut-être son attitude impassible à la tribune.
+
+Telle fut la première école de Mirabeau: c'est ainsi qu'il préluda, par
+des _déclamations_ dont le sujet était emprunté à sa vie, aux exercices
+de la tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhétorique, ce qui
+arrivait aux orateurs romains dans leurs _suasories_ et leurs
+_controverses_: il n'évitait pas le mauvais goût, recherchait
+l'antithèse et le trait, tombait dans ces défauts dont le contact du
+public et la vérité des choses débarrassent plus tard les vrais
+orateurs, mais qui brillent comme des qualités dans toutes les
+conférences de jeunes avocats.
+
+Une autre école plus sérieuse acheva de le former et de le mûrir; ce
+furent ses procès, dans lesquels il voulut se défendre lui-même. Le
+barreau l'attirait. En prison, chose singulière! il est l'avocat
+consultant de ses geôliers, par bon coeur et aussi pour satisfaire, ne
+fût-ce que par écrit, ses besoins oratoires. Ainsi, au château d'If, il
+compose un mémoire pour le commandant Dallègre, qui avait un procès; au
+fort de Joux, il écrit sur les affaires municipales de la ville de
+Pontarlier, et il rédige une défense d'un portefaix nommé Jeanret, sans
+compter un mémoire sur les salines de Franche-Comté. L'_Avis aux
+Hessois_, publié à Clèves (1777), pendant son séjour en Hollande, est un
+véritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il collabora la même
+année à un mémoire publié par sa mère contre son père. Enfin, prisonnier
+volontaire à Pontarlier, il publie contre M. Monnier d'éloquents
+mémoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il peut
+dire fièrement: «Si ce n'est pas là de l'éloquence inconnue à nos
+siècles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si précieux
+et si rare.» Son procès avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il
+le plaida lui-même, mit le dernier sceau à sa réputation par les
+qualités extrajuridiques qu'il y déploya. Il s'y montra, sinon bon
+avocat, du moins grand orateur, grand moraliste, grand acteur, soulevant
+et apaisant d'un geste les plus tragiques passions, tour à tour tendre
+et véhément, suppliant et impérieux, mêlant la modestie la plus
+gracieuse à des colères de Titan.
+
+Il s'éleva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il força
+l'admiration même de son père. Celui-ci écrivit au bailli: «C'est
+dommage que tous ne l'entendissent pas: car il a tant parlé, tant hurlé,
+tant rugi, que la crinière du lion était blanche d'écume et distillait
+la sueur.» Quant à son adversaire, Portalis, «qu'il a fallu, écrit le
+bailli, emporter évanoui et foudroyé hors de la salle, il n'a plus
+relevé du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le
+terrassa».
+
+Quelle préparation à la tribune que cette joute oratoire avec un homme
+comme Portalis, devant une foule immense et à moitié hostile, au milieu
+d'une ville agitée de passions déjà politiques et révolutionnaires! Et
+ce fut une bonne fortune pour Mirabeau de n'avoir remporté comme
+orateur, avant d'entrer dans la vie politique, que des succès
+difficiles. Quel piège en effet pour un homme public de débuter devant
+des auditoires bienveillants et gagnés d'avance, qui retrouvent et
+applaudissent leurs propres pensées sur ses lèvres, qui lui ôtent
+l'occasion de dissiper des préventions, de réfuter des interruptions,
+d'échauffer une atmosphère glacée, en un mot de s'instruire en luttant
+et de connaître toute l'étendue de ses forces! Ces favoris d'un collège
+électoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement émoussés par les
+louanges, ignorants d'eux-mêmes, faciles à déconcerter. A la première
+contradiction, qu'ils prennent pour un échec, ils s'irritent, se
+dégoûtent, se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes
+dangereuses: il avait appris à plaider sa cause, de vive voix ou la
+plume à la main, dans les conditions les plus défavorables, contre
+l'universelle malveillance dont son père menait le choeur. Il sera bien
+difficile d'intimider un athlète si habitué au péril, si cuirassé contre
+le découragement: les orages parlementaires, les interruptions, et, ce
+qui est plus dangereux aux novices, les conversations qu'on devine et
+qu'on n'entend pas, ces difficultés ne seront pour lui que jeux
+d'enfant.
+
+Mais, quand même Mirabeau aurait apporté aux Etats généraux une
+instruction plus étendue encore, une expérience oratoire plus consommée,
+un génie plus éminent, tous ces avantages n'auraient pas suffi à faire
+de lui un grand orateur politique, s'il ne s'y était joint une qualité
+suprême dont l'absence cause et explique l'infériorité parlementaire de
+plus d'un homme d'esprit: je veux parler du goût passionné des affaires
+publiques. Bien avant la réunion des Etats, il se fait donner une
+mission diplomatique à Berlin, visite les ministres, leur écrit, les
+conseille, considère comme de son ressort tout ce qui intéresse la
+politique de la France, chef de parti sans parti, journaliste sans
+journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays où il n'y avait
+pas de vie publique. Econduit, ridiculisé, calomnié, il ne se rebute
+pas: il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il
+écrive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus avisés; il
+conseille et prédit la réunion des Etats généraux quand personne n'y
+songeait encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'intéresse plus que
+le sien. Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son procès que du
+procès intenté par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il
+s'inquiète, du fond de sa misère, des finances de son pays. En veut-on
+une preuve? Au moment où il songeait à forcer son père à rendre ses
+comptes de tutelle, il était venu de Liège à Paris pour consulter ses
+avocats et ses hommes d'affaires. Sa maîtresse, la tendre madame de
+Néhra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxiété, court l'y rejoindre et
+lui demande des nouvelles de son procès: «Oui, à propos, me dit-il, je
+voulais vous demander où j'en suis?--Comment! lui dis-je, ce voyage a
+été entrepris en partie pour vous en occuper; vous avez vu MM. Treilhard
+et Gérard de Melsy?--Moi? dit-il; non, en vérité: j'ai vu à peine
+Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose à faire que de penser à
+toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez-
+vous que l'affreux agiotage est à son comble? Savez-vous que nous sommes
+au moment où il n'y a peut-être pas un sou dans le Trésor public? Je
+souriais de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si
+peu et s'affliger si fort de la détresse publique.»
+
+Il accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements
+sur l'opinion des provinces, une correspondance énorme venue de tous les
+coins de la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents
+politiques, préparation à la vie publique dont nous avons vu de nos
+jours un exemple célèbre, mais dont on ne pouvait s'expliquer la raison
+sous l'ancien régime. La seule carrière possible pour Mirabeau, c'était
+la carrière d'homme d'Etat, d'orateur. Que cette carrière ne s'ouvrît
+pas devant lui, que la Révolution tardât, ses vices ne suffisant plus à
+le distraire, il mourait maniaque ou fou, à la fois ridicule et
+déshonoré.
+
+Cette vocation fatale, irrésistible, s'alliait à une santé de fer, à une
+figure imposante dans sa laideur, à une voix sonore et à un air de
+dignité noble et paisible. Ses défauts extérieurs, choquants chez un
+homme privé, devenaient autant de qualités chez un tribun. Son attitude
+et son costume, de mauvais ton dans un salon, [1] s'harmonisaient, au
+contraire, à la tribune, avec sa tête éloquente, ses regards
+extraordinaires. En réalité, il n'avait tout son prix, au moral et au
+physique, que quand il parlait en public. Le Midi seul forme ces natures
+merveilleuses, faites pour la représentation, pour la vie tumultueuse en
+plein air, pour le contact incessant de la foule, natures que la
+solitude rapetisse et enlaidit, que la publicité grandit et transfigure,
+et pour lesquelles l'éloquence est le plus impérieux des besoins.
+
+
+Note:
+
+[1] «En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frappé de son
+extérieur. Il avait une stature haute, carrée, épaisse. La tête, déjà
+forte au delà des proportions ordinaires, était encore grossie par une
+énorme chevelure bouclée et poudrée. Il portait un habit de ville dont
+les boutons, en pierres de couleur, étaient d'une grandeur démesurée;
+des boucles de soulier également très grandes. On remarquait enfin dans
+toute sa toilette, une exagération des modes du jour, qui ne s'accordait
+guère avec le bon goût des gens de la cour. Les traits de sa figure
+étaient enlaidis par des marques de petite vérole. Il avait le regard
+couvert, mais ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer
+poli, il exagérait ses révérences; ses premières paroles furent des
+compliments prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les
+formes ni le langage de la société dans laquelle il se trouvait, et
+quoique, par sa naissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient,
+on voyait néanmoins tout de suite à ses manières qu'il manquait de
+l'aisance que donne l'habitude du grand monde....
+
+
+«.... Mais, après le dîner, M. de Meilhan ayant amené la conversation
+sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper
+d'abord comme ridicule dans l'extérieur de Mirabeau disparut à
+l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses
+idées, et il entraîna tout le monde par sa manière brillante et
+énergique de les exprimer.» (_Correspondance de Mirabeau et de La
+Marck_, t. I. p. 86.)
+
+[Illustration: HONORÉ GABRIEL COMTE DE MIRABEAU]
+
+_Député de la Sénéchaussée d'Aix à l'Assemblée Nationale en 1789. Elu
+président le 29 Janvier 1791. Mort le 2 Avril 1791._
+
+A Paris, chez l'AUTEUR, Quay des Augustins No. 71 au 3e.]
+
+Tel était Mirabeau à la veille d'entrer dans la vie publique, réunissant
+dans sa personne toutes les conditions d'éloquence parfaite qu'ont
+énumérées un Cicéron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, porté
+par la nature et par les circonstances, va dépasser ce Cicéron, qu'il
+aimait à lire, et qui sait? atteindre Démosthène, d'autant plus que ces
+grandes vérités, ces admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'à
+nous les harangues antiques, il aura la bonne fortune d'être le premier
+à les exprimer à la tribune française qu'il inaugure. Un public tout
+neuf au plaisir d'écouter, voilà son auditoire. Les passions et les
+idées de toute la France, et de la France du XVIIIe siècle encore
+philosophe, enthousiaste, héroïque, voilà la matière de ses harangues.
+Jamais le génie ne rencontra de si belles et de si faciles
+circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du
+discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la
+carrière oratoire de Mirabeau, nous rêvions mieux. Après ces élans
+sublimes, pourquoi ces chutes, ces langueurs, ces sommeils? Pourquoi la
+pensée du grand homme se dérobe-t-elle parfois comme à dessein, au lieu
+de se développer d'un discours à l'autre avec harmonie et clarté?
+Pourquoi la déclamation succède-t-elle tout à coup à l'accent sincère,
+aux beautés solides et simples? C'est qu'il manquait à Mirabeau un
+avantage que ses collègues de la Constituante possédaient presque tous:
+la considération publique. Aujourd'hui que nous ne voyons plus de
+l'orateur que le côté glorieux, nous ne pouvons nous figurer avec quel
+mépris il fut accueilli à Versailles. On ne lui parlait pas; on
+considérait, même à gauche, sa présence comme un scandale. Outre que ce
+transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une légende
+déshonorante s'attachait à son nom. Les calomnies de son père avaient
+fait leur chemin, et tous les vices semblaient marqués hideusement sur
+cette figure ravagée. L'_Ami des hommes_, qui avait obtenu contre son
+fils jusqu'à dix-sept lettres de cachet, avait laissé publier, lors du
+procès d'Aix, un recueil de ses lettres intimes où il disait de Mirabeau
+tout ce que pouvaient lui inspirer la haine et une colère habilement
+attisée par M. de Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais époux,
+mauvais père, Mirabeau pouvait-il être un bon citoyen? Et encore on lui
+eût pardonné ses vices et ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manqué
+même à l'honneur. On parlait tout haut de sa bassesse et de sa vénalité.
+Son éloquence au début étonnait, effrayait, ne convainquait pas. _On ne
+croyait pas ce qu'il disait._
+
+Il parvint à séduire, à arracher l'assentiment, à décider certains votes
+par l'éclat éblouissant de la vérité; il obtint une grande influence,
+mais il n'atteignit jamais à l'autorité. Souvent son génie même se
+tournait contre lui, et plus les imaginations étaient flattées, plus les
+consciences résistaient. Déboires, affronts, mépris les moins déguisés,
+il subit tout, accepta tout, dans la pensée de se réhabiliter enfin. Il
+n'y parvint jamais tout à fait. «Dans certains moments, écrit Etienne
+Dumont, il aurait consenti à passer au travers des flammes pour purifier
+le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer, à demi suffoqué de douleur, en
+disant avec amertume: «J'expie bien cruellement les erreurs de ma
+jeunesse». Voilà pourquoi il tombait quelquefois dans la déclamation.
+Désireux de donner au public une bonne idée de lui-même, il n'y pouvait
+parvenir; le désaccord de sa vie et de ses paroles était trop flagrant.
+Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit justement un philosophe
+ancien, c'est de paraître à ses auditeurs tel qu'il veut paraître en
+effet. Et c'était bien là le but secret de Mirabeau; il voulait paraître
+honnête. Mais, comme l'ajoute Cicéron en termes qui s'appliquent
+cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive à cette éloquence suprême
+que par la dignité de la vie: _id fieri vitae dignitate_.
+
+
+
+
+_II.--LA POLITIQUE DE MIRABEAU_
+
+
+Quelle était la politique de Mirabeau? A cette question souvent posée,
+aucune réponse satisfaisante n'a été faite. Ceux qui ont écrit avant la
+publication de la correspondance de Mirabeau et de La Marck (1851) ne
+connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme extérieur, que ses desseins
+avoués, que sa politique officielle. Ceux qui ont écrit depuis n'ont
+plus vu que l'homme intérieur, que l'intrigant payé, que le conspirateur
+mystérieux. Là, dit-on, c'est un tribun, presque un démagogue; ici c'est
+un Machiavel, un professeur de tyrannie. En public, excite et lance la
+Révolution; en secret il la retient et semble lui préparer des pièges.
+Comment démêler sa véritable pensée au milieu de ces contradictions?
+
+Écartons d'abord une hypothèse qui se présente tout de suite à l'esprit.
+Mirabeau, pourrait-on dire, n'eut pas à proprement parler de politique:
+il vécut d'expédients, au jour le jour, éloquent si le hasard lui
+faisait rencontrer la vérité, languissant ou obscur quand il se
+trompait.--Sans doute il n'est pas d'homme politique dont chaque pas
+soit guidé par un dessein immuable: il n'en est pas non plus qui ne rêve
+un certain état de choses plus heureux pour ses concitoyens et pour lui.
+Eh bien, Mirabeau croyait que l'état politique le plus souhaitable pour
+la France et pour lui-même, c'était un état mixte, moitié absolutisme et
+moitié liberté, où subsisterait ce qui était supportable dans l'ancien
+régime et ce qui était immédiatement possible dans les systèmes
+nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle que nous
+l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrète pour la
+cour, écrite le 14 octobre 1790, il résume en ces termes les principes
+de sa politique:
+
+«Que doit-on entendre par les bases de la Constitution?
+
+«Réponse:
+
+«Royauté héréditaire dans la dynastie des Bourbons; corps législatif
+périodiquement élu et permanent, borné dans ses fonctions à la
+confection de la loi; unité et très grande latitude du pouvoir exécutif
+suprême dans tout ce qui tient à l'administration du royaume, à
+l'exécution des lois, à la direction de la force publique; attribution
+exclusive de l'impôt au corps législatif; nouvelle division du royaume,
+justice gratuite, liberté de la presse; responsabilité des ministres;
+vente des biens du domaine et du clergé; établissement d'une liste
+civile, et plus de distinction d'ordres; plus de privilèges ni
+d'exemptions pécuniaires; plus de féodalité ni de parlement: plus de
+corps de noblesse ni de clergé; plus de pays d'états ni de corps de
+province:--voilà ce que j'entends par les bases de la Constitution.
+Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles
+se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique.»
+
+Dans sa pensée, le défenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi,
+et le soutien du roi, c'est le peuple. Appuyés l'un sur l'autre, ils
+triomphent du clergé et de la noblesse, et à cette alliance le roi gagne
+son pouvoir, le peuple sa liberté. C'est la _démocratie royale_ de
+Wimpffen, c'est l'idée de la Constituante et de la France en 1789.
+
+Mais quelle est l'autorité la plus ancienne, la plus forte, celle du roi
+ou celle du peuple? Le 8 octobre 1789, cette question se pose, à propos
+de la formule à employer pour la promulgation des lois. Doit-on
+continuer à dire: _Louis, par la grâce de Dieu_...? Oui, dit Mirabeau.--
+Et les droits du peuple? «Si les rois, répond-il, sont rois par la grâce
+de Dieu, les nations sont souveraines par la grâce de Dieu. On peut
+aisément tout concilier.»--Opérer cette conciliation (non aisée, mais
+impossible), telle est la fonction du gouvernement, du ministère.--
+Conciliation? non: assujettissement de l'un des deux souverains à
+l'autre, du corps à la tête, du peuple au roi. Il faut flatter, duper,
+aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une liberté,
+sous prétexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter l'opinion
+publique, et pour cette capture les moyens les plus cachés sont les plus
+efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le
+peuple; c'est pour le bonheur du peuple.
+
+Le mot de république, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou risée.
+La république, c'est pour lui le retour à l'état de barbarie; c'est le
+chaos; c'est la destruction de l'état social. Et il montre cependant
+plus de sens politique que les rares républicains qui existaient alors,
+en ce qu'il craint l'arrivée prochaine de la république, tandis que
+ceux-là ne l'espèrent même pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme
+cela arrive, il se trompe sur les desseins de ses adversaires en leur
+attribuant la clairvoyance qu'il est seul à posséder. En voyant combien
+les Constituants ont affaibli le pouvoir royal, il ne peut s'imaginer
+qu'ils ne préparent pas secrètement les voies à la république, et il
+écrit à la cour le 14 octobre 1790: «Je sais que ... les législateurs,
+consultant les craintes du moment plutôt que l'avenir, hésitant entre le
+pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes
+républicaines dont ils prévoyaient le danger, craignant même que le roi
+ne désertât sa haute magistrature, ou ne voulût reconquérir la plénitude
+de son autorité; je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexité, les
+législateurs n'ont formé, en quelque sorte, l'édifice de la constitution
+qu'avec des pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la voûte,
+et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de manière qu'ils
+pussent opter entre la république et la monarchie, et que la royauté fût
+conservée ou inutile, selon les événements, selon la réalité ou la
+fausseté des périls dont ils se croiraient menacés. Ce que je viens de
+dire est le mot d'une grande énigme.»
+
+C'est faire beaucoup d'honneur aux Lameth et à Barnave que de leur
+prêter des vues aussi profondes: les événements les menaient; ils ne se
+doutaient pas toujours du lendemain: comment croire qu'ils songeassent à
+un avenir, qui, en 1790, semblait éloigné d'un siècle.
+
+Cette aversion de Mirabeau pour la démocratie pure et pour les théories
+du _Contrat social_ s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du
+pouvoir royal. Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil
+sans cesse répété, à la tribune même (10 octobre 1789): «Ne multipliez
+pas de vaines déclamations; ravivez le pouvoir exécutif; sachez le
+maintenir, étayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement,
+la société tombe en dissolution, et rien ne peut nous préserver des
+horreurs de l'anarchie.»
+
+Son royalisme n'est pas seulement théorique; il se considère
+personnellement comme le champion nécessaire de la royauté. Ne croyons
+pas que le besoin d'argent l'ait rapproché de la cour; il se sent né
+pour la servir et pour la bien servir, et, tout de suite, il s'offre.
+Quand cela? En 1790, quand il succombe à la misère et que la situation
+politique l'effraie? Non: à son arrivée dans la vie politique, à la
+première heure, à la première minute, au moment même où il songe à
+entrer aux États généraux, _cinq mois avant les élections_. Il écrit, le
+28 décembre 1788, à M. de Montmorin:
+
+«Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis être aux
+États généraux.... En nous entendant, il me serait très aisé d'éluder
+les difficultés ou de surmonter les obstacles; et certes il n'y a pas
+trop de trois mois pour se préparer, lier sa partie, et se montrer digne
+et influent défenseur du trône et de la chose publique.»
+
+Ce rôle de défenseur du trône, si beau qu'il pût paraître en 1788, est-
+il vraiment celui auquel son genre d'éloquence semblait destiner
+Mirabeau? Pourquoi ne voulut-il pas être en effet un tribun populaire,
+le conseiller, l'interprète, l'initiateur de la démocratie? Pourquoi,
+victime de l'ancien régime, ne rêva-t-il pas une république dirigée par
+sa voix puissante?
+
+Ses sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'éducation, mais de
+la naissance. C'est à son père qu'il devait cet orgueil de caste qu'il
+ne prit jamais la peine de cacher. On sait qu'après l'abolition des
+titres de noblesse, il continua à se faire appeler Monsieur le comte, à
+sortir en voiture armoriée. Voilà la première raison pour laquelle il
+était royaliste.
+
+La seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis à Vincennes, le
+régime démocratique l'aurait laissé de côté, dans les rangs obscurs. Il
+comprenait très bien que le dérèglement de sa vie lui aurait fermé la
+carrière politique dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle
+parlementaire, ou plutôt cette monarchie qu'il imaginait, dans laquelle
+le peuple et le roi ne faisaient qu'un contre les ordres privilégiés,
+semblait lui assurer un rôle digne de son génie. Il excellait, nous le
+savons, dans l'éloquence et dans l'intrigue: la tribune du parlement lui
+permettait d'être orateur, et la nécessité de concilier deux choses
+inconciliables, la souveraineté populaire et la souveraineté royale,
+ouvrait un champ illimité à son habileté un peu policière. Éblouir par
+son éloquence, séduire par son adresse, jouer un beau rôle représentatif
+et, en secret, préparer par de petits moyens, par des hommes
+secondaires, de grands effets politiques, c'était là son idéal. Et que
+ne le réalisa-t-il? Les d'Orléans étaient sous sa main; il pouvait leur
+donner la royauté. C'était même le seul moyen de réaliser son rêve de
+monarchie mitigée. Mais dès qu'il vit le duc d'Orléans, en 1788, chez le
+comte de La Marck, il le jugea et dit «que ce prince ne lui inspirait ni
+goût ni confiance». Plus tard il répétait qu'_il n'en voudrait même pas
+pour son valet_. C'est donc avec la branche aînée qu'il veut fonder le
+seul régime dont il puisse être l'orateur et le ministre.
+
+Ses opinions, on le voit, sont fondées sur son intérêt, ou, si on aime
+mieux, sur l'intérêt de son génie. Il lui faut, ce sont ses propres
+expressions, un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande
+gloire. C'est heureux sans doute qu'il ait préparé les conditions les
+plus favorables à l'épanouissement de son éloquence, mais avouons que sa
+politique ne reposait sur aucune conviction morale. Et voilà la
+troisième raison pour laquelle il n'embrassa pas franchement et
+complètement la cause du XVIIIme siècle. Ses contemporains, philosophes
+et politiques, précurseurs et acteurs de la révolution, diffèrent de
+doctrine et de système; mais ils se rapprochent en un point, c'est
+qu'ils ont une foi ardente en l'humanité; ils la croient bonne,
+raisonnable, perfectible; ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de
+lui ôter ses chaînes, de lui rendre ses droits, de l'amener à la
+virilité par la liberté. Ils croient fermement à la justice: c'est là
+l'évangile de 1789, qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore
+obscurci. Cette foi est étrangère à Mirabeau: ce n'est ni sur la raison
+ni sur le droit qu'il compte pour établir son système, mais sur le
+génie, sur la ruse. Sa politique, toute florentine, est plus vieille ou
+plus jeune que cet âge. Quand, en décembre 1790, déjà payé par la cour,
+il présente son plan secret de résistance, le comte de La Marck écrit
+finement à Mercy-Argenteau: «Ce plan est trop compliqué, ainsi que vous
+l'avez remarqué, monsieur le comte, on dirait qu'il est fait pour
+d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz, par
+exemple, l'aurait très bien fait exécuter; mais nous ne sommes plus au
+temps de la Fronde.»
+
+Si la foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres.
+Il se refusait, ce trop fin politique, à croire au désintéressement de
+ce peuple de 1789, affamé pourtant de justice. «Tous les Français,
+disait-il, veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des
+promesses, et vous verriez bientôt le parti du roi prédominant partout.»
+Il calomniait son temps, et, osons le dire, le jugeait d'après lui-même.
+Non, ce n'est pas pour le seul bien-être que nos pères se levèrent
+contre la royauté. Le sens profond de la Révolution échappait à
+Mirabeau.
+
+Dans les questions religieuses, il montrait la même ingéniosité et le
+même aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'était jamais sérieusement
+demandé si la liberté était compatible avec le catholicisme? Il n'a pas
+de solution pour ce grave problème. Dans son _Essai sur les lettres de
+cachet_, il prétend montrer qu'une société civile peut vivre sans
+détruire une religion hostile au principe même de cette société. Il
+suffit, dit-il, que les «ministres des autels soient circonscrits dans
+leur état», et il passe. Le même homme vote et défend la constitution
+civile du clergé, et ce n'est que des circonstances qu'il apprend
+l'hostilité irréconciliable de l'Église. En décembre 1789, il disait à
+sa soeur, Mme du Saillant: «La liberté nationale avait trois ennemis: le
+clergé, la noblesse et les parlements. _Le premier n'est plus de ce
+siècle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le
+tuer._» Telles sont les vues de Mirabeau: il croit morts des hommes qui
+vont faire reculer la Révolution! C'est qu'au fond il est indiffèrent en
+religion. Les grands problèmes qu'il appelle dédaigneusement
+métaphysiques n'ont jamais préoccupé ce méridional. Les pensées hautes
+et générales sur la destinée de l'homme lui sont inconnues et répugnent
+à sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une dextérité
+et un tact infinis, mais aucune idée supérieure.
+
+Qu'en résulte-t-il? C'est qu'en éloquence comme en politique il ne
+demande pas ses succès à ce qu'on appelle l'éternelle morale. On ne
+trouvera pas dans ses discours un seul de ces lieux communs qui sont
+beaux dans tous les temps; nul appel à la conscience humaine; nul élan
+vers une justice plus haute; nul accent d'amour ou de piété pour les
+hommes. Ces mots se trouvent, il le faut bien, dans ses harangues; mais
+les choses mêmes n'y sont pas, puisqu'elles n'étaient pas dans son âme.
+Il y a des cordes que les orateurs de second ordre, un Rabaut Saint-
+Etienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que Mirabeau ne touche
+jamais. Qu'on ne s'y trompe pas: c'est là le caractère de cet orateur,
+d'avoir été grand sans puiser son inspiration aux sources morales; ç'a
+été son originalité et sa faiblesse à la fois.
+
+Comment donc se fait-il applaudir? D'abord par son incontestable
+patriotisme, par les paroles vraiment _nationales_ qu'il sait prononcer
+avec un accent vrai, et puis par la manière émouvante dont il parle de
+lui, encore de lui, toujours de lui. C'est sans cesse son _moi_ tragique
+et superbe qui occupe la scène. Ses discours ne sont qu'une vaste
+apologie de sa personne, un plaidoyer sans cesse renouvelé, une
+recherche acharnée et une revendication anxieuse de l'estime des hommes,
+qu'il va conquérir et qui lui échappe toujours. Le sentiment qui anime
+cette éloquence, ce n'est pas la dignité, c'est l'orgueil. Ange déchu,
+il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains,
+exaltant dans un style passionné ses souffrances et ses colères. Que ce
+soit aux États de Provence, à l'Assemblée constituante, lors de
+l'affaire du Châtelet, ou encore dans sa correspondance secrète avec la
+cour, je retrouve partout cette même poursuite de la réhabilitation.
+C'est peu d'être admiré: il veut être estimé, et, naïvement, il intrigue
+pour forcer l'estime. L'Assemblée ne se lasse pas de cette magnifique
+apologie; elle applaudit sans accorder ce qu'on lui demande, pas même la
+présidence, qu'on n'obtiendra qu'une fois, et encore en mendiant les
+voix de l'extrême droite. Le jour où Mirabeau touche au ministère, à un
+honneur qui peut refaire sa réputation, l'Assemblée le précipite en
+souriant. Ses idées, elle les accueille, elle les vote; mais sa
+personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattées de cette
+éloquence incomparable; sa raison en est satisfaite: son coeur n'en est
+pas touché. C'est un duel qui l'intéresse et qui désespère Mirabeau: il
+en meurt.
+
+
+
+
+_III.--LES DISCOURS DE MIRABEAU_
+
+
+Justifions ces remarques générales sur la politique et l'inspiration
+oratoire de Mirabeau par quelques exemples empruntés à ses principaux
+discours.
+
+Aux États de Provence, il défend le règlement royal contre la noblesse
+qui voulait faire les élections selon l'antique constitution de la
+«nation provençale». C'est là pour lui un admirable terrain, qui lui
+donne confiance et lui permet de lutter contre le mépris de ses
+collègues: «Si la noblesse veut m'empêcher d'arriver, disait-il, il
+faudra qu'elle m'assassine, comme Gracchus.» Cependant les outrages dont
+on l'abreuva, malgré sa bonne volonté, le forcèrent à prendre une allure
+d'opposition qui était bien loin de ses principes. «Ces gens-là,
+écrivait-il alors, me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si
+je ne me tenais pas à quatre.» Il tenait néanmoins à l'estime de la
+noblesse et il chercha à se justifier devant elle dans un discours que
+la prorogation des Etats l'empêcha de prononcer, mais qu'il fit imprimer
+et répandre. C'est la première en date de ses justifications publiques:
+
+«Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai désiré que mon ordre fût assez
+habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arraché
+demain; j'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire de provoquer
+l'assemblée des trois ordres, que toute la Provence demande à l'envi....
+Voilà le crime de l'_ennemi de la paix_! ou plutôt j'ai cru que le
+peuple pouvait avoir raison.... Ah! sans doute, un patricien souillé
+d'une telle pensée mérite des supplices! Mais je suis bien plus coupable
+qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours
+raison; que son infatigable patience attend constamment les derniers
+excès de l'oppression pour se résoudre à la résistance; qu'il ne résiste
+jamais assez longtemps pour obtenir la réparation de tous ses griefs;
+qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable à ses ennemis, il lui
+suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus
+invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser à faire.... Je
+pense ainsi; punissez l'ennemi de la paix.»
+
+S'adressant aux nobles et aux membres du clergé, il profère ces paroles
+menaçantes et souvent citées:
+
+«Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont
+implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais
+quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un de leur
+sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient
+d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier
+des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il
+lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et
+de cette poussière naquit Marius: Marius, moins grand pour avoir
+exterminé les Cambres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de
+la noblesse!»
+
+Dans une péroraison d'un caractère tout personnel, il tire de très
+grands effets de l'affirmation de sa sincérité, affirmation qui n'était
+pas inutile:
+
+«Pour moi, qui dans ma carrière publique n'ai jamais craint que d'avoir
+tort; moi qui, enveloppé de ma conscience et armé de principes,
+braverais l'univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent
+dans l'assemblée nationale, soit que mes voeux vous y accompagnent, de
+vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes,
+toutes les convulsions, en un mot, des préjugés expirants, ne m'en
+imposeront pas. Eh! comment s'arrêterait-il aujourd'hui dans sa course
+civique, celui qui, le premier d'entre les Français, a professé
+hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans un temps où les
+circonstances étaient bien moins urgentes, et la tâche bien plus
+périlleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai été,
+je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique,
+l'homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là
+plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles! Car les privilèges
+finiront, mais le peuple est éternel.»
+
+Exclu de l'assemblée de la noblesse comme _non-possédant_, c'est avec
+déchirement qu'il se sépara des hommes de sa condition, et qu'il se vit
+forcé de prendre un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut
+assez aveugle pour voir en Mirabeau un séditieux; elle le traitait
+volontiers d'_enragé_. A quoi il répondait: «C'est une grande raison de
+m'élire, si je suis un chien enragé; car le despotisme et les privilèges
+mourront de ma morsure.» Mais ce n'est là qu'un accès de colère: ce
+prétendu démagogue, quelques jours plus tard, calme le peuple de
+Marseille, soulevé contre une taxe du pain, par les conseils les plus
+sages, les plus modérés. Et pourquoi le peuple doit-il se résigner? Pour
+faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il termine une
+proclamation où il avait mis à la portée de tous quelques vérités
+économiques:
+
+«Oui, mes amis, on dira partout: les Marseillais sont de bien braves
+gens; le roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi
+que nous invoquons sans cesse; et il vous aimera, il vous en estimera
+davantage. Comment pourrions-nous résister au plaisir que nous lui
+allons faire, quand il est précisément d'accord avec nos plus pressants
+intérêts? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans
+verser des larmes de joie?»
+
+Nous avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait
+l'enthousiasme de ses contemporains, et qu'il traitait de métaphysique
+le culte des principes. Dans un des premiers discours qu'il prononça aux
+États généraux, il formula en ces termes son empirisme politique:
+
+«N'allez pas croire que le peuple s'intéresse aux discussions
+métaphysiques qui nous ont agités jusqu'ici. Elles ont plus d'importance
+qu'on ne leur en donnera sans doute; elles sont le développement et la
+conséquence du principe de la représentation nationale, base de toute
+constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaître le
+système de ses droits et la saine théorie de la liberté. Le peuple veut
+des soulagements, parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le
+peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous
+l'horrible faix dont on l'écrase; mais il demande seulement de ne payer
+que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misère....
+
+«Il est cette différence essentielle entre le métaphysicien, qui, dans
+la méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté, et
+l'homme d'État, qui est obligé de tenir compte des antécédents, des
+difficultés, des obstacles; il est, dis-je, cette différence entre
+l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe
+qu'à _ce qui est_ et l'autre s'occupe de _ce qui peut être_.
+
+«Le métaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans
+peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves,
+ni des abîmes; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler
+sans cesse qu'on marche sur la terre, et qu'on n'est plus dans le monde
+idéal [Note: Séance du 15 juin 1789.].»
+
+Faut-il s'étonner que ce cours de politique appliquée n'ait pas été
+chaudement accueilli? Ce n'était certes pas le moment, en juin 1789, de
+se rappeler qu'on «marchait sur la terre», et de quitter le «monde
+idéal». Il fallait au contraire ne pas regarder les difficultés, les
+périls, les baïonnettes dont on était entouré, marcher la tête haute,
+les yeux fixés vers l'idéal populaire et vaincre, comme on le fit, par
+la foi. Que les communes, au contraire, eussent recours aux recettes
+d'une politique prudente, elles étaient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs
+un piège que leur tend Mirabeau, quand, dans ce même discours, il
+propose à ses collègues de s'intituler _représentants du peuple
+français_? Comment fallait-il entendre le mot _peuple_? Était-ce
+_populus_ ou _plebs_? N'y avait-il pas à craindre que la cour ne voulût
+comprendre _plebs_ et que le Tiers ne se trouvât avoir consacré la
+distinction des ordres? L'abbé Siéyès vit le danger, retira sa formule
+(_Assemblée des représentants connus et vérifiés_) et se rallia à celle
+de Legrand (_Assemblée nationale_), qui contenait déjà la Révolution.
+Quant à Mirabeau, il affecta de ne pas comprendre le sens des objections
+et, en rhéteur, répondant à ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du
+mépris où l'on tenait ce beau mot de peuple:
+
+«Je persévère dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait
+attaquée, je veux dire la qualification de _peuple français_; je
+l'adopte, je la défends, je la proclame, par la raison qui la fait
+combattre.
+
+«Oui, c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respecté en
+France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé;
+parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la
+vanité se révolte; parce qu'il est prononcé avec mépris dans les
+chambres des aristocrates; c'est pour cela même, Messieurs, que nous
+devons nous imposer, non seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de
+le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les
+coeurs....
+
+«Représentants du peuple, daignez me répondre. Irez-vous dire à vos
+commettants que vous avez repoussé ce nom de peuple? que si vous n'avez
+pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherché à éluder cette dénomination
+qui ne vous paraît pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus
+fastueux que celui qu'ils vous ont conféré? Eh! ne voyez-vous pas que le
+nom de _représentants du peuple_ vous est nécessaire, parce qu'il vous
+attache le peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne seriez
+que des individus, de faibles roseaux qu'on briserait un à un! Ne voyez-
+vous pas qu'il vous faut le nom du peuple, parce qu'il donne à connaître
+au peuple que nous avons lié notre sort au sien, ce qui lui apprendra à
+reposer sur nous toutes ses pensées, toutes ses espérances!
+
+«Plus habiles que nous, les héros bataves qui fondèrent la liberté de
+leur pays prirent le nom de _gueux_; ils ne voulurent que ce titre,
+parce que le mépris de leurs tyrans avait prétendu les en flétrir, et ce
+titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le
+despotisme avilissaient, fut à la fois leur force, leur gloire et le
+gage de leur succès. Les amis de la liberté choisissent le nom qui les
+sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus; ils s'appelleront
+les _remontrants_ en Amérique, les _pâtres_ en Suisse, les _gueux_ dans
+les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur
+ôteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront
+su s'honorer.» (Séance du 16 juin 1789.)
+
+Ces déclamations furent accueillies par des murmures mérités, et le rôle
+que Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu à
+éloigner de lui la confiance de l'Assemblée. Que voulait-il donc?
+Maintenir les ordres privilégiés? Nous avons vu qu'il les considère
+comme un obstacle à la liberté, et qu'il les supprime dans ses
+programmes secrets. Il voulait seulement embarrasser la marche des
+communes dont l'audace l'inquiétait déjà, comme elle inquiétait la cour.
+Le «défenseur du trône» tremblait, dès les premiers jours de la
+Révolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les communes
+soumissent leurs décrets à la sanction de Louis XVI. Cette sanction, ce
+_veto_ était pour lui le palladium des libertés publiques: «Je crois,
+avait-il dit la veille, le _veto_ du roi tellement nécessaire, que
+j'aimerais mieux vivre à Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait
+pas.»
+
+A cette époque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour;
+mais l'attitude qu'il venait de prendre semblait devoir le désigner à
+l'attention du roi. Il se posait en conciliateur entre les deux partis.
+Il marquait d'avance les limites de la Révolution. Voyant qu'on ne
+venait pas à lui, il alla, par l'entremise de Malouet, voir Necker. Il
+en reçut l'accueil le plus injurieux. Justement dépité, il changea
+d'allure, résolut de montrer sa force et sa popularité et de s'imposer
+en menaçant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les discours démocratiques
+par lesquels il releva le courage de l'Assemblée, après la séance royale
+du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de Dreux-Brézé. Cette
+apostrophe si célèbre a donné le change sur la véritable politique de
+Mirabeau: l'attitude qu'il prit ce jour-là est restée fixée dans la
+mémoire populaire. La légende représente le prétendu tribun montrant du
+doigt la porte au courtisan terrifié, sortant à reculons comme devant le
+roi. Ce coup de théâtre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il
+avait ce jour-là menacé le pouvoir absolu. La cour fut effrayée de cette
+infraction insolente à l'étiquette, si bien que de part et d'autre on se
+trompa sur les véritables intentions du grand orateur, et l'on vit une
+politique là où il n'y avait qu'une boutade, qu'un accès d'impatience et
+de colère.
+
+Il fut inquiet lui-même d'avoir révélé d'un geste et d'un mot la
+fragilité du pouvoir royal, et dans la séance du 27 juin il essaya
+visiblement de réparer son imprudence:
+
+«Messieurs, je sais que les événements inopinés d'un jour trop mémorable
+ont affligé les coeurs patriotes, mais qu'ils ne les ébranleront pas. A
+la hauteur où la raison a placé les représentants de la nation, ils
+jugent sainement les objets et ne sont point trompés par les apparences
+qu'au travers des préjugés et des passions on aperçoit comme autant de
+fantômes.
+
+«Si nos rois, instruits que la défiance est la première sagesse de ceux
+qui portent le sceptre, ont permis à de simples cours de judicature de
+leur présenter des remontrances, d'en appeler à leur volonté mieux
+éclairée; si nos rois, persuadés qu'il n'appartient qu'à un despote
+imbécile de se croire infaillible, cédèrent tant de fois aux avis de
+leurs Parlements,--comment le prince qui a eu le noble courage de
+convoquer l'Assemblée nationale n'en écouterait-il pas les membres avec
+autant de faveur que des cours de judicature, qui défendent aussi
+souvent leurs intérêts personnels que ceux des peuples? En éclairant la
+religion du roi, lorsque des conseils violents l'auront trompé, les
+députés du peuple assureront leur triomphe; ils invoqueront toujours la
+liberté du monarque; ce ne sera pas en vain, dès qu'il aura voulu
+prendre sur lui-même de ne se fier qu'à la droiture de ses intentions et
+de sortir du piège qu'on a su tendre à sa vertu....»
+
+Et il proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi
+que pour le peuple:
+
+«Tels que nous nous sommes montrés depuis le moment où vous nous avez
+confié les plus nobles intérêts, tels nous serons toujours, affermis
+dans la résolution de travailler, de concert avec notre roi, non pas à
+des biens passagers, mais à la condition même du royaume; déterminés à
+voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des
+innombrables avantages que la nature et la liberté nous promettent, à
+soulager le peuple souffrant des campagnes, à remédier au découragement
+de la misère, qui étouffe les vertus et l'industrie, n'estimant rien à
+l'égal des lois qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune;
+non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'à
+l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde, mais ne voulant
+point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple; désirant enfin,
+pour unique récompense de nos travaux, de voir tous les enfants de cette
+immense patrie réunis dans les mêmes sentiments, heureux du bonheur de
+tous, et chérissant le père commun dont le règne aura été l'époque de la
+régénération de la France.»
+
+Le lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemblée résolut de demander
+pour la troisième fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau,
+s'adressant à la députation, improvisa ce discours, qui porte à un si
+haut degré l'empreinte de son génie, et qui fut inspiré par une colère
+non jouée:
+
+«Eh bien! dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes
+investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des
+favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et
+leurs présents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étrangers,
+gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies
+l'asservissement de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la
+destruction de l'Assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais
+même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique
+barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemy.
+
+«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses
+aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans
+Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que ses conseillers
+féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris
+fidèle et affamé.»
+
+Sur ces entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens
+prétendent que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et
+ajouta: «Le silence des peuples est la leçon des rois.» Quand même il
+aurait prononcé ces paroles qui, avec l'apostrophe à la députation, sont
+les plus fortes qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne
+peut pas dire qu'il ait manqué un instant à son rôle de «défenseur du
+trône». L'indignation et l'écoeurement que lui faisait éprouver la
+politique de la cour expliquent aisément ces sorties. Et puis, ne
+voulait-il pas faire peur à l'entourage de Louis XVI, affirmer une fois
+de plus son influence populaire, et, en se mettant au premier rang des
+révolutionnaires, se désigner plus nettement comme l'homme
+indispensable?
+
+Cette intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il
+présente un projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres.
+Mounier proteste, au nom de la séparation des pouvoirs, et s'attire
+cette réplique, où se trouvent les idées les plus sages, les plus vraies
+de Mirabeau, celles aussi qu'il a le plus à coeur:
+
+«Vous oubliez que nous ne prétendons point à placer ni déplacer les
+ministres en vertu de nos décrets, mais seulement à manifester l'opinion
+de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh! comment nous refuseriez-
+vous ce simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les
+accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces
+artisans d'iniquités dont, par une contradiction palpable, vous nous
+proposez de contempler les oeuvres dans un respectueux silence? Ne
+voyez-vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que
+vous, combien je suis plus modéré? Vous n'admettez aucun intervalle
+entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou
+punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi, j'avertis avant de
+dénoncer, je récuse avant de flétrir, j'offre une retraite à
+l'inconsidération ou à l'incapacité avant de les traiter de crimes. Qui
+de nous a plus de mesure et d'équité?
+
+«Mais voyez la Grande-Bretagne: que d'agitation populaire n'y occasionne
+pas ce droit que vous réclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre....
+L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh!
+par quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de
+terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette île fameuse, cet
+inépuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amis
+de la liberté? Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore
+pour l'éternelle instruction du monde: l'Angleterre développe tous les
+germes d'industrie, exploite tous les filons de la prospérité humaine,
+et tout à l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa
+constitution avec toute la vigueur de la plus énergique jeunesse, et
+l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques....
+Vous ne pensiez donc qu'à quelques discussions parlementaires (là, comme
+ailleurs, ce n'est souvent que du partage, qui n'a guère d'autre
+importance que l'intérêt de la loquacité); ou plutôt c'est apparemment
+la dernière dissolution du parlement qui vous effraie.»
+
+Nous avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des «principes
+métaphysiques», et il le prouva en s'abstenant de paraître à la nuit du
+4 août et en blâmant autant qu'il le pouvait sans se dépopulariser, non
+l'insuffisance des sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel
+on avait procédé. Il n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme
+d'une puérilité. Il fut cependant rapporteur du Comité chargé d'élaborer
+la Déclaration des droits, mais rapporteur plus docile que convaincu.
+Tantôt il demande l'ajournement, tantôt que la déclaration ne figure pas
+en tête, mais à la fin de la Constitution. Il faut lire dans Etienne
+Dumont combien Mirabeau et ses collaborateurs se moquaient du rapport
+qu'il déposa. Cette «métaphysique» leur semble un jouet d'enfant.
+
+Il était encouragé dans son mépris pour l'idée révolutionnaire par
+Etienne Dumont et les Genevois pédants qui l'entouraient, mais surtout
+par son intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, étranger député
+au parlement français par suite d'un vieux droit féodal, ancien
+serviteur de l'Autriche, conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau
+et âme de ce que le peuple appelait justement le comité autrichien. «Le
+comte Auguste de La Marck, dit Madame Campan, se dévoua à des
+négociations utiles au roi auprès des chefs des factieux.» Ce fin
+diplomate, cet intrigant émérite capta bientôt la confiance de Mirabeau,
+quoiqu'il siégeât à l'extrême droite: «Avec un aristocrate comme vous,
+lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours facilement.» La Marck fut
+charmé de trouver si monarchique celui qu'il prenait pour un démagogue.
+Il caressa son rêve d'être ministre et lui reprocha son opposition:
+«Mais, répondait Mirabeau, quelle position m'est-il donc possible de
+prendre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me placer dans
+le parti de l'opposition, qui est révolutionnaire, ou risquer de perdre
+ma popularité qui est ma force.»
+
+C'est à ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur
+le _veto_ (1er septembre), qui reflète fidèlement ses hésitations et ses
+contradictions intimes.
+
+Son raisonnement est celui-ci:
+
+Le roi a les mêmes intérêts que le peuple: ce qu'il fait pour lui-même,
+il le fait pour le peuple. Or les représentants peuvent former une
+aristocratie dangereuse pour la liberté. C'est contre cette aristocratie
+que le _veto_ est nécessaire. Les représentants auront aussi leur
+_veto_, le refus de l'impôt.
+
+C'est la théorie de la _démocratie royale_ que nous connaissons déjà.--
+Voici l'objection telle que Mirabeau la présente:
+
+«Quand le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemblée nationale lui
+propose, il est à supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux
+intérêts nationaux, ou qu'elle usurpe sur le pouvoir exécutif qui réside
+en lui et qu'il doit défendre; dans ce cas, il en appelle à la nation,
+elle nomme une nouvelle législature, elle confie son voeu à ses nouveaux
+représentants, par conséquent elle prononce; il faut que le Roi se
+soumette ou qu'il dénie l'autorité du tribunal suprême auquel lui-même
+en avait appelé.»
+
+Et il avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui
+montrent combien peu il se laissait prendre à ses propres sophismes:
+
+«Cette objection est très spécieuse, et _je ne suis parvenu à en sentir
+la faiblesse_ qu'en examinant la question sous tous ses aspects; mais on
+a pu déjà voir et l'on remarquera davantage encore:
+
+«1° Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde
+législature n'apporte pas le voeu du peuple;
+
+«2° Elle suppose faussement que le roi sera tenté de prolonger son
+_veto_ contre le voeu connu de la nation;
+
+«3° Elle suppose que le _veto suspensif_ n'a point d'inconvénient,
+tandis qu'à plusieurs égards il a les mêmes inconvénients que si l'on
+n'accordait au roi aucun _veto_.»
+
+Si le roi n'a pas le droit de s'opposer à certaines lois, il les
+exécutera à contre-coeur; peut-être même usera-t-il de violence ou de
+corruption envers l'Assemblée. Si, au contraire, il a sanctionné des
+lois, il s'est engagé par cela même à les faire exécuter fidèlement.
+C'est ainsi que le _veto_ devient le _Palladium_ des libertés publiques,
+d'après Mirabeau.
+
+Il reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur
+la dénomination de l'Assemblée. Ce n'est plus l'homme qui apostropha
+Dreux-Brézé, c'est un candidat à la faveur royale.
+
+Le peuple de Paris, qui n'était pas dans le secret, ne voulut pas en
+croire ses oreilles: le soir même on répétait au Palais-Royal que
+Mirabeau avait parlé contre l'infâme _veto_.
+
+Cependant La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole
+populaire. En septembre 1789, peu après ce discours, il lui prêta
+cinquante louis et s'engagea à renouveler ce prêt chaque mois. Il acquit
+ainsi le droit de morigéner le grand orateur, et il en usa: «Dans
+plusieurs circonstances dit-il, lorsque je fus irrité de son langage
+révolutionnaire à la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup
+d'humeur.... Eh bien! je l'ai vu alors répandre des larmes comme un
+enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincérité sur
+laquelle on ne pouvait se tromper.» Il est le mentor de Mirabeau, qui
+lui écrit: «Je boite sans soutien quand j'ai été vingt-quatre heures
+sans vous voir.» Et: «Allez, mon cher comte, et faites à votre tête, car
+vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que
+toute la verve de l'imagination ou les élans de la sensibilité toujours
+mobile.» Ce La Marck fut le mauvais génie de Mirabeau: il l'enfonça
+chaque jour davantage dans les idées de la réaction, lui faisant honte
+de ses tendances libérales, surveillant sévèrement son éloquence
+factieuse. Veut-on une preuve de cette influence? Dès que La Marck
+s'absente, voyage, Mirabeau s'émancipe, et La Marck écrit qu'il est
+affligé «de le voir rentrer de plus en plus dans les idées
+révolutionnaires». Mais dès que le tentateur revient, Mirabeau se modère
+et se calme.
+
+Après les journées des 5 et 6 octobre (auxquelles il ne prit aucune
+part, puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck), il remit à celui-ci
+un mémoire pour _Monsieur_, où il conseille au roi de se retirer en
+Normandie, d'y appeler l'Assemblée, et dans ses conversations avec son
+ami, il va jusqu'à demander et appeler de ses voeux la guerre civile
+«qui retrempe les âmes». Tout le mois d'octobre se passe en intrigues;
+on lui laisse entrevoir le ministère, et néanmoins la reine dit à La
+Marck: «Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être
+réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau.» Cependant, il a
+besoin d'une grande place très lucrative. On lui propose l'ambassade de
+Constantinople: il refuse. La Fayette lui offre cinquante mille francs
+pris sur la partie de la liste civile dont il a la disposition. Mais ce
+qu'il veut, c'est le ministère. Enfin il va faire sauter Necker sur la
+question des subsistances et il espère le remplacer, quand ses
+espérances sont à jamais brisées par le décret de l'Assemblée du 7
+novembre 1789, qui interdit l'accès du ministère aux députés. A cette
+occasion, il prononça un discours éloquent, ironique, désespéré. Après
+avoir brièvement résumé sa doctrine et montré l'utilité d'un ministère
+pris dans le Parlement, il déclara ces principes si évidents que la
+proposition devait avoir un but secret, qu'elle devait viser ou l'auteur
+de la motion ou lui-même: «Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce
+qu'il est possible que sa modestie embarrassée ou son courage mal
+affermi aient redouté quelque grande marque de confiance, et qu'il ait
+voulu se ménager le moyen de la refuser en faisant admettre une
+exclusion générale. (Ironie écrasante: il s'agit d'un Blin!) .... Voici
+donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose: c'est de borner
+l'exclusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la
+sénéchaussée d'Aix.» Quel commentaire à ce discours que la lecture des
+lettres de Mirabeau de septembre à octobre, dont chaque ligne exprime
+son désir fiévreux d'être ministre! Le décret de l'Assemblée fut pour
+lui un coup terrible.
+
+C'est en mars 1790 que la cour se décide enfin à faire demander à La
+Marck par l'intermédiaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il
+était aux Pays-Bas), et d'offrir à Mirabeau, non pas le ministère, mais
+la fonction de conseiller secret. Menée à l'insu du cabinet, la
+négociation aboutit, et Mirabeau remet un plan écrit (10 mars 1790): il
+s'agit surtout de faire évader le roi et de traiter avec La Fayette, ou
+de l'écarter et de le perdre. La reine, enchantée, offre de payer les
+dettes de Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet à La Marck, pour
+Mirabeau, quatre bons de 250.000 livres chacun, payables à la fin de la
+législature. Mirabeau ne devait jamais toucher ce million, puisqu'il
+mourut avant cette date; mais il toucha des appointements fixes de 6.000
+francs par mois, plus 300 francs pour son secrétaire et confident De
+Comps. Quand ces conditions furent fixées, «il laissa échapper, dit La
+Marck, une ivresse de bonheur, dont l'excès je l'avoue m'étonna un peu».
+Il prit, malgré les représentations de La Marck, un grand train de
+maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des achats
+considérables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3
+juillet 1790, il eut avec la reine, à Saint-Cloud, une entrevue secrète
+dont il sortit enthousiasmé pour «la fille de Marie-Thérèse ... le seul
+homme que le roi ait près de lui». Il remit des notes secrètes pleines
+de conseils conformes à sa politique machiavélique, poussant le roi à
+renvoyer Necker, ce qu'on voulait bien, et à l'appeler lui-même au
+ministère, ce qu'on ne voulait à aucun prix. Il dut le comprendre, se
+résigna à son rôle mystérieux et resta le chef d'une camarilla obscure.
+Il voulait du moins que son autorité fût, sinon apparente, du moins
+sérieuse et durable, et il proposait en ces termes la formation d'un
+_ministère secret_:
+
+«Puisqu'on est réduit à choisir de nouveaux ministres, on doublerait
+sur-le-champ leurs forces, ou plutôt on aurait un _ministère secret_ à
+l'abri des orages, susceptible d'une grande durée, propre à correspondre
+et avec la cour et avec les conseillers du dehors, capable des
+combinaisons les plus habiles, et dont les ministres, sans que leur
+amour-propre en fût blessé, ne seraient que les organes; car l'art de
+s'emparer de l'esprit des chefs, l'art de les maîtriser sans qu'ils le
+voulussent, sans même qu'ils s'en doutassent, serait le premier trait
+d'habileté des hommes dont je veux parler.... De tels hommes pourraient
+avoir les rapports les plus étendus, sans qu'aucune de leurs liaisons
+éveillât la méfiance. Livrés à une longue carrière, ils conserveraient,
+d'un ministère à l'autre, le fil des mêmes idées, des mêmes projets, et
+l'on pourrait enfin établir l'art de gouverner sur des bases
+permanentes.»
+
+Il n'obtint même pas ce ministère secret, il ne fut même pas un
+conseiller écouté; on lisait ses _notes_ et on n'en tenait pas compte;
+on ne comprenait même pas à quel grand politique on avait affaire. «Eh
+quoi! disait-il amèrement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t-
+elle donc au joueur?» Et voici comment il appréciait cette cour à
+laquelle il se vendait: «Du côté de la cour, oh! quelles balles de
+coton! quels tâtonneurs! quelle pusillanimité! quelle insouciance! quel
+assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de
+petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de
+_nolontés_, d'amour et de haines avortées!... Ils voudraient bien
+trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un
+homme, eussent l'âme d'un laquais.»
+
+Il méprise ceux qui sont aux affaires: «Jamais des animalcules plus
+imperceptibles n'essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus
+vaste théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des géants.»
+Quant à l'Assemblée, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et,
+dans son grand mémoire de décembre 1790, qui est tout un plan de
+gouvernement par la corruption, il indique cyniquement les moyens de
+perdre l'Assemblée trop populaire: «J'indiquerai, dit-il, quelques
+moyens de lui tendre des pièges pour dévoiler ceux qu'elle prépare à la
+nation; d'embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa
+faiblesse; d'exciter sa jalousie pour éveiller celle des corps
+administratifs; enfin, de lui faire usurper de plus en plus tous les
+pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie.» Ici, ne craignons pas de le
+dire, il est un traître, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses
+cendres du Panthéon.
+
+Ainsi, conseiller secret de la cour, mais conseiller à demi dédaigné,
+orateur _payé, mais non vendu_, en ce sens qu'il ne changeait pas
+d'opinion pour de l'argent, mais qu'il recevait le salaire de ses
+services, âprement désireux d'être ministre et désespérant de le
+devenir, à la fin ennemi haineux de cette assemblée dont il ne pouvait
+forcer la confiance, tel il fut depuis le 10 mars 1790 jusqu'à sa mort,
+et c'est à cette lumière qu'il faut lire ses discours. En voici trois,
+que nous examinerons rapidement à ce point de vue: le discours sur le
+droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790); le discours sur
+l'adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le
+projet de loi relatif aux émigrés (28 février 1791).
+
+On sait dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le
+droit de paix et de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne: le
+ministère français, alléguant le pacte de famille, demanda les fonds
+nécessaires pour armer quatorze vaisseaux. Mais à qui appartient le
+droit de déclarer la guerre? A la nation, d'après Lameth, Barnave et les
+patriotes. Au roi, d'après Mirabeau, et il prononce un discours confus,
+embarrassé, louche, où il met en lumière, l'inconvénient d'accorder ce
+droit au Corps législatif:
+
+«Voyez les assemblées politiques; c'est toujours sous le charme de la
+passion qu'elles ont décrété la guerre. Vous le connaissez tous, le
+trait de ce matelot qui fit, en 1740, résoudre la guerre de l'Angleterre
+contre l'Espagne. _Quand les Espagnols m'ayant mutilé, me présentèrent
+la mort, je recommandai mon âme à Dieu et ma vengeance a ma patrie_.
+C'était un homme bien éloquent que ce matelot; mais la guerre qu'il
+alluma n'était ni juste ni politique: ni le roi d'Angleterre ni les
+ministres ne la voulaient; l'émotion d'une assemblée, quoique moins
+nombreuse et plus assouplie que la nôtre aux combinaisons de
+l'insidieuse politique, en décida....
+
+«Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez-
+vous aussi facilement celui des lenteurs des délibérations sur une telle
+matière? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit
+paralysée, comme elle l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les
+Républiques? Ne craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore,
+soit parce que notre constitution prend insensiblement les formes d'une
+grande confédération, soit parce qu'il est inévitable que les
+départements n'acquièrent une grande influence sur le Corps législatif?
+Ne craignez-vous pas que le peuple, étant instruit que ses représentants
+déclarent la guerre en son nom, ne reçoive par cela même une impulsion
+dangereuse vers la démocratie, ou plutôt l'oligarchie; que le voeu de la
+guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit compris
+bientôt dans les pétitions, et ne donne à une grande masse d'hommes
+toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne
+craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit
+porté à franchir lui-même les limites de ses pouvoirs par les suites
+presque inévitables qu'entraîné l'exercice du droit de la guerre et de
+la paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre
+qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
+des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
+porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète
+qui serait par le fait un second pouvoir exécutif?
+
+«Ne comptez-vous encore pour rien l'inconvénient d'une assemblée non
+permanente, obligée de se rassembler dans le temps qu'il faudrait
+employer à délibérer; l'incertitude, l'hésitation qui accompagneront
+toutes les démarches du pouvoir exécutif, qui ne saura jamais jusqu'où
+les ordres provisoires pourront s'étendre; les inconvénients même d'une
+délibération publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix,
+délibérations dont tous les secrets d'un Etat (et longtemps encore nous
+aurons de pareils secrets) sont souvent les éléments?»
+
+Le roi aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation
+de convoquer aussitôt le Corps législatif, qui siégera pendant toute la
+guerre et réunira auprès de lui la garde nationale.
+
+Or, quel était le but de Mirabeau en prononçant ce discours? De trancher
+une question de «métaphysique» gouvernementale? Il la jugeait sans doute
+peu importante. Mais, attaché à la cour depuis le 10 mars, il cherchait
+à réaliser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se
+résument en ceci: que le roi se retire dans une place forte, et
+qu'entouré de l'armée il commence, s'il le faut, cette guerre civile
+«qui retrempe les âmes». En attribuant au roi le droit de paix et de
+guerre, Mirabeau ne songe qu'à lui donner le commandement de la force
+armée. La Marck l'avoue: «L'autorité du roi, dit-il, ne pouvait être
+rétablie que par la force armée; il fallait donc mettre cette force à sa
+disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre,
+qui est sans doute, de tous ses travaux législatifs, celui qui lui a
+fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but.»
+
+Ce n'est pas sans hésitations que Mirabeau s'était décidé à cette
+démarche, exigée sans doute par la cour, et dont il sentait toute la
+gravité. La veille il avait sondé les dispositions de ses ennemis, les
+Triumvirs. «Il était venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le
+banc immédiatement au-dessus du mien, afin de pouvoir causer avec moi.
+--Eh bien! lui dis-je, nous allons donc être demain en dissentiment, car
+on assure que le décret que vous proposerez ne sera guère dans les
+principes....--Qui a pu vous dire cela? Je n'ai communiqué mon projet à
+personne.--Si l'on ne m'a pas dit la vérité, il ne tient qu'à vous de
+me détromper; montrez-le moi.--Si vous voulez nous coaliser, j'y
+consens, répond Mirabeau en se penchant vers moi.--Mais nous sommes
+tous coalisés, repris-je à mon tour, car si vous voulez sincèrement la
+liberté et le bien public, vous nous trouverez toujours à côté de vous.
+--Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il; mais, si
+vous voulez aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai.» Je
+m'y rendis, et il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son
+décret; je ne le trouvais point clair, je le combattis. Il répliqua par
+l'exposition de ses motifs. Nous ne pûmes nous accorder et, comme il
+n'était pas sans inconvénient d'être aperçu en conversation suivie avec
+Mirabeau, je lui proposai de se rendre le soir chez Laborde, où il me
+trouverait avec Duport et Barnave.»
+
+Là on chercha à séduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la
+prochaine discussion. Il paraissait tenté, mais répétait qu'il avait des
+engagements, et disait qu'il _avait fait le calcul des voix_, qu'il
+était sûr de la victoire.
+
+On sait comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se
+ménager une retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et,
+le lendemain, obtint un succès d'éloquence qui masqua sa défaite.
+
+Il fit plus: il trouva moyen de désavouer et d'altérer son discours pour
+ressaisir la popularité qui lui échappait. Impopulaire en effet, il
+était perdu, et la cour le repoussait dédaigneusement. Or, quand on sut
+au dehors dans quel sens il avait parlé, ce fut une explosion de
+surprise et de douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux
+libelle: _Grande trahison découverte du comte de Mirabeau_, où on
+disait: «Prends garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de
+vipère de l'or, ce nectar brûlant, pour éteindre à jamais la soif qui te
+dévore; prends garde que le peuple ne promène ta tête, comme il a porté
+celle de Foullon, dont la bouche était remplie de foin. Le peuple est
+lent à s'irriter, mais il est terrible quand le jour de sa vengeance est
+arrivé; il est inexorable, il est cruel ce peuple, à raison de la
+grandeur des perfidies, à raison des espérances qu'on lui fait
+concevoir, à raison des hommages qu'on lui a surpris.»
+
+Effrayé de son impopularité naissante, il modifia son discours pour
+l'impression et l'envoya, ainsi modifié, aux 83 départements. Dans le
+texte du _Moniteur_, il déniait formellement au Corps législatif le
+droit de délibérer directement sur la paix et sur la guerre; dans le
+texte destiné aux départements, il déplaçait la question et se demandait
+seulement s'il était juste que le Corps législatif délibérât
+_exclusivement_, et se bornait à proposer que le roi concourût à la
+déclaration de guerre. Mirabeau, évidemment, se rétractait, mais ne
+voulait point paraître le faire. Alexandre de Lameth publia alors une
+brochure intitulée: _Examen du discours du comte de Mirabeau sur la
+question du droit de paix et de guerre_, par Alexandre Lameth, député à
+l'Assemblée nationale, juin 1790. Il y dévoile la mauvaise foi de
+Mirabeau et publie, en deux colonnes parallèles, les deux éditions de
+son discours, en soulignant les passages modifiés.
+
+Voici quelques-uns de ces passages:
+
+Dans son discours, Mirabeau avait dit que les hostilités de fait étaient
+la même chose que la guerre, et que le Corps législatif, ne pouvant
+empêcher ces hostilités, ne pouvait empêcher la guerre. Il imprime
+maintenant _état de guerre_ partout où il avait mis _guerre_ et il prend
+_état de guerre_ dans le sens d'_hostilité de fait_, disant que si le
+Parlement ne peut pas empêcher l'état de guerre, il peut empêcher la
+guerre, mais à condition d'être d'accord avec le roi, ce qui est juste
+l'opposé de ce qu'il avait dit à la tribune.
+
+Dans la première édition on lit:
+
+«Faire délibérer directement le Corps législatif sur la paix et sur la
+guerre..., ce serait faire d'un roi de France un stathouder, etc.»
+
+2e éd.: «Faire délibérer _exclusivement_ le Corps législatif, etc.»
+
+1re éd.: «Ce serait choisir, entre deux délégués de la nation celui qui...
+est cependant le moins propre sur une telle matière à prendre des
+délibérations utiles.»
+
+2e éd.: «... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement
+de l'autre des délibérations utiles sur cette matière.»
+
+Ces contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-mêmes sans se
+justifier, si l'on connaît la politique secrète de Mirabeau, qui est de
+tromper le peuple pour son bien, c'est-à-dire pour le roi, puisque le
+roi, c'est le peuple.
+
+C'est pour reconquérir cette popularité qui lui échappe et pour masquer
+sa servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et,
+oubliant son rôle d'homme payé, soulage sa conscience par une magnifique
+apologie de la Révolution. Tel il apparaît quand, le 21 octobre 1790, il
+glorifie avec colère le drapeau tricolore que l'on hésitait à substituer
+au drapeau blanc sur la flotte nationale:
+
+«Hé bien, parce que je ne sais quel succès d'une tactique frauduleuse
+dans la séance d'hier a gonflé les coeurs contre-révolutionnaires, en
+vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement
+subverties, tous les principes sont tellement dénaturés, on méconnaît
+tellement l'esprit public, qu'on ose dire à vous-mêmes, à la face du
+peuple qui nous entend, qu'il est des préjugés antiques qu'il faut
+respecter, comme si votre gloire et la sienne n'étaient pas de les voir
+anéantir, ces préjugés qu'on réclame! Qu'il est indigne de l'Assemblée
+nationale de tenir à de telles bagatelles, comme si la langue des signes
+n'était pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le
+premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le succès de
+leur fédération ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir
+froidement un langage qui, bien analysé, dit précisément: Nous nous
+croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-à-dire la
+couleur de la contre-révolution ... (_Murmures violents de la partie
+droite; les applaudissements de la gauche sont unanimes_), à la place
+des odieuses couleurs de la liberté! Cette observation est curieuse sans
+doute, mais son résultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop
+présumé.... (_Au côté droit:_) Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une
+si périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt et terrible!...
+
+(_Au milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots:
+C'est le langage d'un factieux._)
+
+«Calmez-vous, car cette imputation doit être l'objet d'une controverse
+régulière; nous sommes contraires en faits; vous dites que je tiens le
+langage d'un factieux. (_Plusieurs voix de la droite: Oui! oui!_)
+
+«Monsieur le président, je demande un jugement, et je pose le fait....
+(_Murmures._) Je prétends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux,
+je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondément criminel de mettre
+en question si une couleur destinée à nos flottes peut être différente
+de celle que l'Assemblée nationale a consacrée, que la nation, que le
+roi ont adoptée, peut être une couleur suspecte et proscrite! Je
+prétends que les véritables factieux, les véritables conspirateurs sont
+ceux qui parlent des préjugés qu'il faut ménager, en rappelant nos
+antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage?
+(_Applaudissements._)
+
+«Non, Messieurs, non! leur sotte présomption sera déçue; leurs sinistres
+présages, leurs hurlements blasphémateurs seront vains! Elles vogueront
+sur les mers, les couleurs nationales! Elles obtiendront le respect de
+toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la victoire,
+mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur
+toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans!...»
+
+Vertement tancé par son ami La Marck pour cette sortie «démagogique», il
+lui répond avec orgueil: «Hier, je n'ai point été un démagogue; j'ai été
+un grand citoyen, et peut-être un habile orateur. Quoi! ces stupides
+coquins, enivrés d'un succès de pur hasard, nous offrent tout platement
+la contre-révolution, et l'on croit que je ne tonnerai pas! En vérité,
+mon ami, je n'ai nulle envie de livrer à personne mon honneur et à la
+cour ma tête. Si je n'étais que politique, je dirais: «J'ai besoin que
+ces gens-là me craignent». Si j'étais leur homme, je dirais: «Ces gens-
+là ont besoin de me craindre». Mais je suis un bon citoyen, qui aime la
+gloire, l'honneur et la liberté avant tout, et, certes, Messieurs du
+rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer.»
+
+Hélas! une des causes de cette grande colère, c'était aussi qu'il avait
+appris que la course faisait conseiller, à son insu, par Bergasse.
+Blessé, indigné, il fut pour un instant l'homme que le peuple croyait
+voir en lui. Mais cet accès d'indépendance tomba vite; on revint à lui,
+et il se justifia, s'excusa: «Mon discours, écrit-il à la cour, qu'une
+attaque violente rendit très vif, c'est-à-dire très oratoire, fut
+cependant tourné tout entier vers l'éloge du monarque. Voilà ma
+conduite; qu'on la juge!»
+
+Dès lors, le _ministre secret_ resta docile et ne prononça plus de
+discours révolutionnaires. Il rendit à l'Assemblée mépris pour mépris,
+toujours soupçonné, toujours applaudi, s'enfonçant davantage dans les
+intrigues secrètes et se faisant l'illusion qu'on allait exécuter ses
+plans. Quand le Comité de constitution proposa une loi contre les
+émigrés, il s'éleva avec force contre cette loi qui, à ses yeux, avait
+surtout l'inconvénient de mettre entre les mains de l'Assemblée une
+prérogative du pouvoir exécutif. Il combattit la motion avec hauteur:
+
+«La formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les excès,
+de quelque espèce qu'ils soient, l'excès du zèle est aussi peu fait pour
+préparer la loi que tous autres excès. Ce n'est pas l'indignation qui
+doit proposer la loi, c'est la réflexion, c'est la justice, c'est
+surtout elle qui doit la porter; vous n'avez pas voulu faire à votre
+comité de constitution l'honneur que les Athéniens firent à Aristide,
+vous n'avez pas voulu qu'il fût le propre juge de la moralité de son
+projet de loi; mais le frémissement qui s'est manifesté dans l'Assemblée
+en l'entendant a montré que vous étiez aussi bons juges de cette
+moralité qu'Aristide lui-même, et que vous aviez bien fait de vous en
+réserver la juridiction. Je ne ferai pas à l'Assemblée cette injure, de
+croire qu'il soit nécessaire de démontrer que les trois articles qu'il
+vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code de Dracon,
+mais que certes ils n'entreront jamais dans les décrets de l'Assemblée
+nationale de France.
+
+«Ce que j'entreprendrais de démontrer peut-être, si la discussion
+portait sur cet aspect de la question, c'est que la barbarie même de la
+loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l'impraticabilité de
+cette loi. (_On crie d'une partie du côté gauche: non; et
+applaudissements du reste de la salle._) J'entreprendrai de démontrer et
+je le ferai, si l'occasion s'en présente, que nul autre mode légal,
+puisqu'on veut donner cette épithète de légal, puisqu'on l'a donnée
+jusqu'ici du moins à toutes les promulgations faites par les autorités
+légitimes, et qu'aucun autre mode légal qu'une commission dictatoriale
+n'est possible contre les émigrations. Certes je n'ignore pas qu'il est
+des cas urgents, qu'il est des situations critiques où des mesures de
+police sont indispensablement nécessaires, même contre les principes,
+même contre les lois reçues: c'est là la dictature de la nécessité.
+Comme la société ne doit être considérée alors que comme un homme tout-
+puissant dans l'état de nature, certes, cette mesure de police doit être
+prise, on n'en doute pas. Or le corps législatif formera la loi; dès
+lors que cette proposition aura reçu la sanction du contrôleur de la loi
+ou du chef suprême de la police sociale, nul doute que cette mesure de
+police ne soit aussi sacrée, tout aussi légitime, tout aussi obligatoire
+que toute autre ordonnance sociale. Mais entre une mesure de police et
+une loi, il est une distance immense; et vous le sentez assez, sans que
+j'aie besoin de m'expliquer davantage.
+
+«Messieurs, la loi sur les émigrations est, je le répète, une chose hors
+de votre puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est-à-dire
+infaisable; et il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne
+pouvez pas faire exécuter, et je déclare que moi-même, en anarchisant
+toutes les parties de l'empire, il m'est prouvé, par la série
+d'expériences de toutes les histoires, de tous les temps et de tous les
+gouvernements, que, malgré l'exécution la plus tyrannique, la plus
+concentrée dans les mains des Busiris, une loi contre les émigrants a
+toujours été inexécutée, parce qu'elle a toujours été inexécutable.
+(_Applaudissements, murmures._) Une mesure de police statuée et mise à
+exécution par une autorité légitime est sans doute dans votre puissance.
+
+«Il resterait à examiner s'il est dans votre devoir, c'est-à-dire s'il
+est utile et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les
+hommes autrement que par le bénéfice des lois, autrement que par le seul
+attrait de la liberté. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez
+prendre une mesure, il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette
+mesure de police; c'est donc une toute autre question, et si je
+m'étendais davantage sur ce point, je ne serais plus dans la question.
+La question est de savoir si le projet que propose le comité est
+délibérable, et je le nie. Je le nie, déclarant que, dans mon opinion
+personnelle (ce que je demanderais à développer, si j'en trouvais
+l'occasion), je serais, et j'en fais serment, délié à mes propres yeux
+de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient eu l'infamie
+d'établir une inquisition dictatoriale. (_Applaudissements; murmures du
+côté gauche._)
+
+«Certes, la popularité que j'ai ambitionnée (_murmures à gauche_), et
+dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible
+roseau, c'est un chêne dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est-
+à-dire dans l'imperturbable base des principes de la raison et de la
+justice.
+
+«Je pense que je serais déshonoré à mes propres yeux, si, dans aucun
+moment de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le
+prétendu droit de faire une loi de ce genre: entendons-nous; je ne dis
+pas de statuer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre
+les émigrations et les émigrants: je jure de ne lui obéir dans aucun
+cas, si elle était faite. J'ai l'honneur de vous proposer le décret
+suivant:
+
+«L'Assemblée nationale, ouï le rapport de son Comité de constitution,
+considérant qu'aucune loi sur les émigrants ne peut se concilier avec
+les principes de sa Constitution, passe à l'ordre du jour.» (_Grands
+murmures du côté gauche._)
+
+Dans cette phrase souvent répétée: _Je jure de ne lui obéir en aucun
+cas_, la lecture des notes secrètes nous montre autre chose qu'une
+figure oratoire. Mirabeau tendait à déconsidérer les décrets de cette
+Assemblée qu'il voulait perdre et ruiner, parce qu'elle répugnait à sa
+politique contre-révolutionnaire. Ce discours est la formule
+parlementaire des théories dont il entretenait le comte de La Marck et
+la reine.
+
+Nous avons dit que ce n'était pas aux principes de la morale éternelle,
+à la conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration
+oratoire. Met-il en lumière une seule grande vérité dans les discours
+que nous avons cités? La forme est véhémente, le fonds est une série
+d'arguments ingénieusement combinés, mais tous empruntés au sentiment de
+l'intérêt. Prenons maintenant le discours le plus célèbre de Mirabeau,
+et, dans ce discours, les passages que l'on cite comme chefs-d'oeuvre
+d'éloquence.
+
+Deux emprunts successifs avaient échoué. Necker propose un plan de
+finances réalisant diverses économies, mais dont la mesure la plus grave
+était un impôt provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, très
+habilement, propose de voter ce plan auquel on n'a rien à substituer
+immédiatement, et d'en laisser la responsabilité au ministre (26
+septembre 1789):
+
+«.... Deux siècles de déprédation, dit Mirabeau, et de brigandages ont
+creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir; et il faut le
+combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des
+propriétaires français: choisissez parmi les plus riches, afin de
+sacrifier moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un
+petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux
+mille notables possèdent de quoi combler le déficit; ramenez l'ordre
+dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez,
+immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme; il
+va se refermer.... Vous reculez d'horreur ... hommes inconséquents,
+hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la
+banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable
+sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel;
+car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le
+_déficit_. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous
+ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes
+qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-
+coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur
+unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de
+votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette
+catastrophe vomira sur la France; impassibles égoïstes qui pensez que
+les convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant
+d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes,
+êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront
+tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le
+nombre, ni la délicatesse?... Non, vous périrez, et dans la
+conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte
+de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables
+jouissances....
+
+Votez donc ce subside extraordinaire; puisse-t-il être suffisant! Votez-
+le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et
+non éclairés, vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre
+impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que
+les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous
+serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps, le
+malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule
+motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais
+d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers
+de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots
+forcenés: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère!_ Et
+certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions,
+ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est
+là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur ... et
+vous délibérez!»
+
+Le succès de Mirabeau fut prodigieux. «Il parlait, dit son collègue, le
+marquis de Ferrières, avec cet enthousiasme qui maîtrise le jugement et
+les volontés. Le silence du recueillement semblait lier toutes les
+pensées à des vérités grandes et terribles. Le premier sentiment fit
+place à un sentiment plus impérieux; et comme si chaque député se fût
+empressé de rejeter de sur sa tête cette responsabilité redoutable dont
+le menaçait Mirabeau, et qu'il eût vu tout à coup devant lui l'abîme du
+déficit appelant ses victimes, l'Assemblée se leva tout entière, demanda
+d'aller aux voix et rendit à l'unanimité le décret.»
+
+Assurément, ce discours si brillant, si animé, si rapide, n'est pas
+exempt de rhétorique; mais la rhétorique ne déplaisait pas toujours aux
+Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de
+leurs bancs. S'ils se laissèrent aller à l'enthousiasme, c'est que
+Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de
+salut public où sa personne n'était pour rien. Ces artistes, ces
+amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent
+de l'orateur, sans avoir à donner à l'homme la marque d'estime qu'ils
+lui avaient toujours refusée? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette
+belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de
+haute politique n'est invoqué; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous
+ne craignons pas d'y trouver des traces de déclamation. Cet _abîme, ces
+hommes qui reculent_, toute cette rhétorique pouvait être cachée par
+l'attitude et le geste; elle paraît aujourd'hui et nous empêche
+d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques.
+
+La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il
+est surtout grand, simple, sincère, quand il parle de lui pour se
+défendre et se louer. Nulle déclamation, nulle recherche; rien de
+factice ou d'apprêté. Écoutez-le, quand il répond à Barnave vainqueur,
+le 22 mai 1790:
+
+«C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que
+d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffère.
+Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les
+insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la
+rivalité, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On
+répand depuis huit jours que la section de l'Assemblée nationale qui
+veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la
+paix et de la guerre est parricide de la liberté publique; on répand les
+bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires
+pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans
+crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les
+plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une étrange manie,
+c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre
+les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible,
+devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher,
+toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de
+l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres
+aux préventions populaires.
+
+«Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe;
+et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de
+Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir
+qu'il est peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne; mais
+l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si
+aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de
+son pays, et surtout de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas
+une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la
+véritable gloire; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien
+public, indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire,
+cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses
+peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa
+destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du
+temps, ce juge incorruptible qui tait justice à tous. Que ceux qui
+prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui
+calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent
+d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées,
+ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de
+combattre; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui qui
+peut-être n'y a pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle
+étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté; qu'ils
+livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat
+toutes les oppressions, qui parlait aux Français de liberté, de
+constitution, de résistance, lorsque ses calomniateurs suçaient le lait
+des cours et vivaient de tous les préjugés dominants: que m'importe? Les
+coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière.»
+
+Cet exorde superbe, digne de l'antique, força l'admiration des plus
+implacables ennemis de Mirabeau. Là, rien n'a vieilli, tout est vivant
+parce que tout est vrai.
+
+Les mêmes qualités apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de
+lui-même à propos des prétendues révélations de l'agent secret, Thouard
+de Riolles (11 septembre 1790):
+
+«Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et
+mes succès, m'ont également appelé à la cause de la liberté; depuis le
+donjon de Vincennes et les différents forts du royaume où je n'avais pas
+élu domicile, mais où j'ai été arrêté pour différents motifs, il serait
+difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrât pas un
+grand et énergique amour de la liberté. J'ai vu cinquante-quatre lettres
+de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai
+eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai été partagé en aîné
+de Normandie. Si cet amour de la liberté m'a procuré de grandes
+jouissances, il m'a donné aussi de grandes peines et de grands
+tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singulière: la
+semaine prochaine, à ce que le Comité me fait espérer, on fera un
+rapport d'une affaire où je joue le rôle d'un conspirateur factieux;
+aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-révolutionnaire.
+Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration,
+procédure pour procédure; s'il faut même supplice pour supplice,
+permettez du moins que je sois un martyr révolutionnaire.»
+
+Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la
+comédie. La Marck s'y trompa cependant et le félicita cyniquement de son
+habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eût pas senti la
+sincérité de son accent. «En vérité, mon cher comte, lui écrivit-il
+brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas à ce point.»
+
+Quand il se défendit, à propos de la procédure du Châtelet, d'avoir pris
+part aux journées du 5 et du 6 octobre 1789, son éloquence triste et
+véhémente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on
+ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790).
+L'exorde est un modèle de convenance et de dignité:
+
+«Ce n'est pas pour me défendre que je monte à cette tribune; objet
+d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouvée et qui
+n'établirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me
+regarde point comme accusé; car si je croyais qu'un seul homme de sens
+(j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens à honneur les
+outrages) pût me croire accusable, je ne me défendrais pas dans cette
+assemblée. Je voudrais être jugé, et votre juridiction se bornant à
+décider si je dois ou ne dois pas être soumis à un jugement, il ne me
+resterait qu'une demande à faire à votre justice, et qu'une grâce à
+solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal.
+
+«Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me présente ici,
+c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'éclaircir des faits
+que mon profond mépris pour les libelles et mon insouciance trop grande
+peut-être pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer
+hors de cette assemblée; qui, cependant, accrédités par la malveillance,
+pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne
+sais quels soupçons de partialité. Ce que j'ai dédaigné, quand il ne
+s'agissait que de moi, je dois le scruter de près quand on m'attaque au
+sein de l'Assemblée nationale, et comme en faisant partie.
+
+«Les éclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous
+paraîtront sans doute, puisque mes témoins sont dans cette assemblée, et
+mes arguments dans la série des combinaisons les plus communes, offrent
+pourtant à mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficulté.
+
+«Ce n'est pas de réprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur
+depuis une année, et que l'on force enfin à s'exhaler. Dans cette
+affaire, le mépris est à côté de la haine, il l'émousse, il l'amortit,
+et quelle est l'âme assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne
+lui semble pas une jouissance!
+
+«Ce n'est pas même la difficulté de parler des tempêtes d'une juste
+révolution sans rappeler que, si le trône a des torts à excuser, la
+clémence nationale a eu des complots à mettre en oubli; car, puisqu'au
+sein de l'Assemblée le roi est venu adopter notre orageuse révolution,
+cette volonté magnanime, en faisant disparaître à jamais les apparences
+déplorables que des conseillers pervers avaient données jusqu'alors au
+premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas également effacé les
+apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver
+dans les mouvements populaires, et que la procédure du Châtelet semble
+avoir eu pour premier objet de raviver?
+
+«Non, la véritable difficulté du sujet est tout entière dans l'histoire
+même de la procédure; elle est profondément odieuse, cette histoire. Les
+fastes du crime offrent peu d'exemples d'une scélératesse tout à la fois
+si déshonorée et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux
+ne peut être révélé aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux
+qui ont suscité la procédure du Châtelet ont fait cette horrible
+combinaison que, si le succès leur échappait, ils trouveraient dans le
+patriotisme même de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur
+impunité; ils ont senti que l'esprit public de l'offensé tournerait à sa
+ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux
+machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compté: mais la
+patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore à de plus
+grands.
+
+«Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels;
+je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce à les éclairer
+autrement qu'en eux-mêmes et par eux-mêmes; je renonce, aujourd'hui du
+moins, à examiner les contradictions de la procédure et ses variantes,
+ses épisodes et ses obscurités, ses superfluités et ses réticences, les
+craintes qu'elle a données aux amis de la liberté et les espérances
+qu'elle a prodiguées à ses ennemis; son but secret et sa marche
+apparente; ses succès d'un moment et ses succès dans l'avenir; les
+frayeurs qu'on a voulu inspirer au trône, peut-être la reconnaissance
+que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours,
+le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et
+tragique scène; je me contenterai de discuter les trois principales
+accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une énigme dont
+votre comité a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon
+honneur de divulguer.»
+
+Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut écouté dans un religieux
+silence, et l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation.
+Jamais, à notre avis, Mirabeau ne fut plus éloquent que dans ce long
+plaidoyer: c'est que ce jour-là il fut honnête et sincère.
+
+
+
+
+_IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_
+
+
+Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons
+qu'ils furent non seulement préparés, mais entièrement ou presque
+entièrement rédigés par des collaborateurs, le marquis de Cazaux,
+Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le génie de
+Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le génie de
+Mirabeau qui, à la tribune, par l'action et la décision, leur donnait la
+vie [Note: J'ai longuement étudié cette part de la collaboration dans
+mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e éd., Paris, F.
+Rieder et Cie, 1905-07, in-8°, p. 137 à 168).].
+
+Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une idée
+de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau à la
+tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie?
+Bornons-nous à citer quelques souvenirs des contemporains.
+
+Voici d'abord une impression de femme: «On remarquait surtout, dit
+Madame de Staël, le comte de Mirabeau, et il était difficile de ne pas
+le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu; son immense
+chevelure le distinguait entre tous. On eût dit que sa force en
+dépendait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression à
+sa laideur même; et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance
+irrégulière, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la représentait
+dans un tribun du peuple.» «Je vais, dit Dulaure, décrire la figure de
+Mirabeau. Sa stature était moyenne. Ses membres musclés, ses formes
+athlétiques, correspondaient à la force de son âme. Sa tête volumineuse,
+couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages
+de la petite vérole avaient déformé les traits, constituaient sa
+laideur. Mais la largeur de son front, l'évasement de ses temporaux,
+signes du génie, son oeil vif et perçant, la chaleur de son action,
+embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie éloquente
+qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance à soumettre leur
+opinion à la sienne.»
+
+Vergniaud, dans son _Eloge funèbre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime
+ainsi: «D'abord sa prononciation était lente, sa poitrine semblait
+oppressée: on eût dit qu'il travaillait à forger la foudre. Bientôt son
+débit s'animait, des éclairs partaient de ses yeux, sa main menaçante
+balançait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la
+patrie. Les voûtes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue
+éclatante; il remplissait la tribune de sa majesté, il en était le
+dieu.»
+
+Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les détails les plus précis:
+
+«Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des
+traits fortement marqués et criblés de petite vérole. _On ne connaît
+pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il
+la croyait belle. Sa toilette était fort soignée. Il portait une énorme
+chevelure artistement arrangée, et qui augmentait le volume de sa tête.
+_Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui
+osât m'interrompre..._
+
+«A la tribune, il était immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots
+roulaient autour de lui sans l'émouvoir, et que même il restait maître
+de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les
+plus impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour
+en exprimer la force, l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand
+mépris pour la volubilité française... Il n'a jamais perdu la gravité
+d'un sénateur; et son défaut était peut-être un peu d'apprêt et de
+prétention à son début....
+
+«La voix de Mirabeau était pleine, mâle, sonore; elle remplissait
+l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se
+faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'élevant; il pouvait
+parcourir toutes les notes, et prononçait les finales avec tant de soin,
+qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa manière ordinaire était un
+peu traînante. Il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent,
+mais de manière à exciter l'intérêt. On le voyait, pour ainsi dire,
+chercher l'expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les
+termes, jusqu'à ce qu'il fût animé, et que les soufflets de la forge
+fussent en fonction.»
+
+[Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant
+Dreux-Brézé. (_Souvenir d'un sexagénaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland
+dit au contraire: «Mirabeau lui-même, avec la magie imposante d'un noble
+débit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus
+agréable.» (_Mémoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur
+Mirabeau à la tribune, le témoignage du jeune Thibaudeau (le futur
+conventionnel), dans son écrit posthume: _Biographie et Mémoires_.]
+
+On voit combien Victor Hugo a tort de prétendre que Mirabeau se démenait
+à la tribune et faisait de grands gestes: «Malheur à l'interrupteur!
+s'écrie le poète. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre,
+l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui,
+il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout
+entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou
+poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses
+vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il
+ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de
+la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup,
+toute phrase était flèche, il avait la furie au coeur; c'était terrible
+et superbe, c'était une colère bonne.»
+
+Au contraire, Mirabeau répondait très mal aux objections. C'était là son
+point faible. «Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur
+politique, c'était l'art de la discussion dans les matières qui
+l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et
+de preuves; il ne savait pas réfuter avec méthode; aussi, était-il
+réduit à abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son
+discours, et après une entrée brillante, il disparaissait et laissait le
+champ à ses adversaires; ce défaut tenait en partie à ce qu'il
+embrassait trop et ne méditait pas assez. Il s'avançait avec un discours
+qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu réfléchi: il ne
+s'était pas donné la peine de prévoir les objections et de discuter les
+détails; aussi était-il bien inférieur sous ce rapport à ces athlètes
+que nous voyons dans le parlement d'Angleterre.»
+
+Les colères léonines que prête à Mirabeau la légende inventée par Victor
+Hugo n'ont jamais existé que dans l'imagination du poète. Mirabeau était
+toujours calme et grave. Son sang-froid était imperturbable, et Etienne
+Dumont en cite un exemple étonnant:
+
+«Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la
+tribune, et à la tribune même, de petits billets au crayon; qu'il avait
+l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le
+corps de son discours avec la plus grande facilité. Garat le comparait à
+ces charlatans qui déchirent un papier en vingt pièces, l'avalent aux
+yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier.»
+
+On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de précis
+sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle était sa
+politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui
+autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but,
+qui était de mettre le lecteur à même de goûter les oeuvres du grand
+orateur: d'autres les ont jugées et les jugeront mieux et avec plus de
+loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre.
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+VERGNIAUD
+
+
+
+
+
+_I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTÈRE DE VERGNIAUD_
+
+
+Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son père et sa mère, à
+l'ancienne bourgeoisie du Limousin. «Sans posséder une grande fortune,
+dit son neveu Alluaud, le père de Vergniaud jouissait d'une honnête
+aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises.» Comme
+fournisseur des armées du roi, il se trouvait en relations avec
+l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitié avec le petit
+Vergniaud et l'admit souvent à sa table. L'enfant avait reçu dans la
+maison paternelle une éducation soignée, sous la direction d'un Jésuite
+instruit, l'abbé Roby, ami de la famille, homme versé dans les langues
+anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de
+l'_Enéide_ de Virgile. Vergniaud entra bientôt au collège de Limoges, et
+il était en troisième, d'après une tradition, quand «une fable que le
+jeune élève avait composée fit pressentir au célèbre administrateur quel
+serait un jour son talent». Lorsqu'il eut terminé avec succès ses cours
+de mathématiques et ses humanités, Turgot lui procura une bourse au
+collège du Plessis, où lui-même avait fait ses études. Ce bienfait vint
+d'autant plus à propos qu'à ce moment-là le père de Vergniaud eut de
+grands revers de fortune. La disette de 1770 à 1771 le ruina
+complètement, en l'empêchant de tenir ses engagements comme fournisseur
+des vivres du régiment de cavalerie en garnison à Limoges. Il dut vendre
+tout ce qu'il avait, «et ne se réserva pour toute ressource, dit
+Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme était
+assise. La valeur de ces maisons représentait à peine le montant des
+dettes qui restaient encore à payer».
+
+Cet événement changea la destinée du jeune Vergniaud. Après avoir fait
+sa philosophie au collège du Plessis, où il retrouva son compatriote
+Gorsas, il dut songer à une carrière où la pauvreté ne fût pas un
+obstacle, et il rentra au séminaire. Mais la vocation lui manqua, comme
+elle avait manqué à Turgot lui-même. Il ne put se dévouer à porter toute
+sa vie un masque sur le visage, et renonça bientôt à l'état
+ecclésiastique. «Je l'ai pris, écrivait-il à son beau-frère, sans savoir
+ce que je faisais; je l'ai quitté parce que je ne l'aimais pas.»
+
+C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du
+séminaire. Il pouvait espérer que son protecteur, alors ministre, lui
+donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement
+que Turgot le présenta à Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M.
+Dailly, directeur des vingtièmes, qui lui donna une place de
+surnuméraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en
+Limousin. Mais il perdit bientôt cette place, dont les occupations lui
+étaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la vérité, il
+inventa un prétexte, dont sa famille connut bientôt la fausseté. Il fit
+alors présenter à son père, par son beau-frère, ses excuses et ses
+regrets, mais du ton embarrassé d'un homme qui ne veut pas tout dire.
+«Quelque chose qu'on ait pu dire à mon père sur ma conduite, ce ne sont
+certainement pas les plaisirs qui m'ont détourné de mon devoir.» Et il
+se blâme d'avoir reculé l'instant où il ne sera plus un fardeau pour son
+père. «C'est assez d'en être un pour moi-même; je suis accablé par une
+mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire mes
+efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste
+toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse
+joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec
+franchise. Je vous dévoile un caractère qui n'est pas fort aimable, mais
+qui, j'espère, ne changera pas vos sentiments.»
+
+Est-ce un Obermann qu'il faut voir dans ce jeune homme de vingt-six ans,
+à la mélancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera
+plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague
+et presque philosophique. Mais, en 1779, cet échappé de séminaire rime
+de petits vers faciles et riants, et semble plus préoccupé de la vie
+mondaine que de sa propre psychologie. Peut-être faut-il voir, dans ce
+cri douloureux, un écho d'un sentiment plus vrai et plus profond que
+ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 à
+1780, Vergniaud semble avoir passé par une crise morale, au sortir de
+laquelle il sentit la stérilité et le vide de ses années de jeunesse. Il
+rougit d'être encore à la charge des siens, et revint à Limoges en 1780,
+repenti et confus, mais sans état et sans dessein. «Son beau-frère, dit
+M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. Étonné de la
+facilité de son élocution: «Que ne prends-tu donc l'état d'avocat, lui
+dit-il, si tu te sens les dispositions nécessaires pour y réussir?
+
+«--Je ne demanderais pas mieux, répond Vergniaud; mais comment subvenir
+à ma dépense jusqu'à ce que je sois en état de plaider?--Je t'aiderai.»
+Et cette réponse décida de son avenir.
+
+Il alla aussitôt faire son droit à Bordeaux, et, en août 1781, il était
+avocat. Le voilà sauvé, grâce au bon Alluaud, grâce à Dupaty, qui
+l'avait connu à Paris chez Thomas, et qui, nommé président à Bordeaux,
+se l'attacha comme secrétaire, aux appointements de 400 livres. Il fit
+plus, il révéla Vergniaud à Vergniaud lui-même, et, par ses écrits
+élevés, par sa conversation supérieure à ses écrits, animée de la belle
+philosophie humaine du XVIIIe siècle, il élargit le coeur et il féconda
+l'esprit de celui qui n'était encore qu'un versificateur et qui, à
+Bordeaux même, s'était rappelé au souvenir de son protecteur par un
+compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bonté de Dupaty a
+passé dans le génie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de
+ce disciple de Montesquieu, littérateur secondaire et oublié, mais
+philanthrope admirable, d'avoir préparé et nourri l'éloquence du plus
+grand des Girondins.
+
+ * * * * *
+
+Vergniaud plaida sa première cause le 13 avril 1782. Ce n'était pas sans
+impatience qu'il avait subi tant de délais, abrégés cependant par la
+faveur de Dupaty. «Je ne vous cache point, écrivait-il à son beau-frère,
+dès le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours
+me donne une envie démesurée de me mettre en mesure d'entrer le plus tôt
+possible en lice.» Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parlé, il
+se sent orateur et ne peut contenir sa joie. «Enfin, mon cher frère,
+j'ai plaidé ce matin....» Il a eu des succès; presque tous les avocats
+lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a loué. Dès lors sa fortune
+s'annonce.
+
+Il ne renonça pas cependant encore à ces exercices de versification qui
+avaient si souvent charmé sa paresse, et, la même année, il publia dans
+le _Mercure de France_ une _Épître aux astronomes_, signée _Vergniaud,
+avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres, à la gloire
+de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le poète, deux
+astres plus agréables à observer que ceux du firmament; allons les
+surprendre dans le bocage où elles se cachent:
+
+ Là, regardez à travers l'ombre
+ Scintiller ces deux yeux fripons,
+ Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds;
+ C'est en vain que la nuit est sombre:
+ Quand on est éclairé du flambeau de l'amour,
+ On voit la nuit comme le jour.
+
+Il ne quitta cette veine médiocre qu'une fois député. Jusqu'en 1791, la
+littérature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette
+brillante académie du Musée qui avait organisé des cours publics et des
+récitations. En 1790, il s'en sépare avec éclat, pour fuir l'intolérance
+des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrède et un de leurs
+amis, Furtado, un cercle littéraire qu'on appela ironiquement le _Comité
+des quatre_. Mais Guadet, Gensonné et d'autres patriotes s'adjoignirent
+bientôt à Vergniaud et se groupèrent autour de lui. C'est le noyau de la
+future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine littéraire dont
+elle gardera toujours la marque. Les membres du Musée firent des vers
+satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des épigrammes
+assez gaies, mais sans grande portée.
+
+En pleine maturité, à 37 ans, le goût littéraire de Vergniaud n'était ni
+très pur ni très élevé. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conservés à
+la bibliothèque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits poétiques,
+dont beaucoup sont copiés de sa main et qui dénotent les préférences les
+plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'écrire un roman par lettres,
+une comédie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses à peine
+ébauchées. On lui prête un roman en deux volumes: _Les amants
+républicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783
+et qu'on attribue aussi à J.-P. Déranger de Genève. Il est probable que
+Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et
+correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle à la
+révolution de Genève, ne peut être que d'un Genevois. On y trouve
+quelques descriptions de la nature, assez notables à cette date où
+Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales
+qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont très postérieures aux
+écrits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque
+tendresse dans les sentiments, un style coloré, tel est le caractère de
+cette oeuvre médiocre, qui, si Vergniaud y a touché, n'ajoute rien à
+l'idée que ses vers nous avaient donnée de sa littérature.
+
+Ainsi, ce grand orateur, en ses velléités littéraires, ne montra aucune
+originalité, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et
+Brissot abordaient dans leurs écrits les problèmes économiques, et que
+la plupart de ceux qui devaient briller après 1789 préparaient déjà,
+chacun dans son milieu, la Révolution, Vergniaud, indolent et gracieux,
+se laissait aller à la mode, et vivait en bel esprit, content de ses
+succès mondains et ne semblant pas écouter la voix sourde, mais déjà
+susceptible de la nation qui se réveillait.
+
+ * * * * *
+
+Nous touchons là au trait dominant de ce caractère, à une apathie que
+les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce tempérament mou,
+penser était une fatigue, une lutte. Il préférait rêver.
+
+ Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable!
+
+Ainsi débutait une pièce de vers composée par lui à Bordeaux et adressée
+à la famille Desèze. Un jour il arriva chez ses amis à la campagne, avec
+un gros porte-manteau. «Qu'avez-vous là? lui demanda Mme Desèze.--Des
+dossiers qu'il me faut étudier ces vacances, répond Vergniaud. Huit
+jours après, il faisait ses préparatifs de départ. «Mais vous n'avez pas
+délié vos paperasses», lui dit Mme Desèze. Vergniaud tire de sa poche
+deux écus: «J'ai encore six livres, répond-il: me croyez-vous assez sot
+pour travailler?» Le procureur Duisabeau racontait aussi «que, destinant
+un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son
+cabinet, et lui donnait une idée du premier procès, lorsque Vergniaud,
+qui bâillait depuis un instant, se lève, va ouvrir son secrétaire, et,
+s'apercevant qu'il lui reste encore quelque argent, engage le
+bienveillant procureur à s'adresser à un autre».
+
+M. Vatel, dans l'importante biographie qu'il a consacrée à Vergniaud
+[1], croit que les contemporains prirent pour de la somnolence un
+travail constant et conscient de méditation intérieure. Les esprits
+distingués qui jugèrent Vergniaud ont-ils pu commettre cette méprise
+grossière? Mme Roland regrette qu'il lui manque «la ténacité d'un homme
+laborieux». Etienne Dumont l'appelle «un homme indolent, qui parlait peu
+et qu'il fallait exciter». Meillan dit: «Il me fallut un jour réveiller
+son amour-propre par des duretés, pour l'engager à combattre je ne sais
+quelle proposition atroce qui venait d'être faite à la tribune.» Paganel
+prétend que la paresse _était son Armide_. Louvet s'écrie dans ses
+mémoires: «Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus
+souvent surmonté ton indolence naturelle?» Enfin Bailleul ajoute un
+trait de plus: «Après un admirable discours, il retombait dans son
+apathie accoutumée; il musait, jouait avec les petits enfants de Boyer-
+Fonfrède, et le moins enfant des trois n'était pas celui qu'on pensait.»
+Pour tout le monde il est _l'indolent Vergniaud_.
+
+[Note: _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud, manuscrits,
+lettres et papiers, pièces pour la plupart inédites, classées et
+annotées_, Paris, Bordeaux et Limoges, 1873, 2 vol. in-8.]
+
+Il faut entendre par là qu'il ne travaillait que par accès, quand la
+nécessité brutale dissipait ses rêveries, quand il se sentait touché au
+vif par une injustice ou éperonné par un danger. Alors, les admirables
+facultés qui sommeillaient en lui entraient brusquement en jeu; sa
+torpeur se secouait d'elle-même; il pensait fiévreusement et vite; il
+faisait beaucoup en peu de temps. C'était comme une crise qui se
+dénouait à la tribune. Quand il en descendait, on retrouvait le
+Vergniaud des jours ordinaires, apathique, indulgent, plus fataliste
+encore qu'imprévoyant, sans haine des personnes, sans crainte des
+événements. Il assistait au drame de la Révolution comme un spectateur
+dans son fauteuil. L'effarement, la trépidation de ses amis le
+laissaient calme. Il fut imperturbable dans la journée du 10 mars 1793,
+prêt à s'offrir pour le gouffre au 31 mai. Quand ce fut son tour d'aller
+mourir, il se leva froidement de sa place et se laissa emmener, en
+continuant je ne sais quel rêve commencé.
+
+Ainsi, nul ne fut plus actif que lui dans les moments où il préparait
+ses discours et où il les débitait; nul ne fut plus insouciant dans les
+nombreux entr'actes de sa vie politique. Son tempérament ne le portait
+ni à diriger, ni à prévoir. Son rôle lui semblait être de parler à la
+tribune: quand il ne parlait plus, il se considérait comme un acteur
+dans la coulisse, et il regardait jouer les autres, sans souffler et
+sans applaudir, comme si sa tâche était finie. Voilà pourquoi les
+nombreux efforts de son génie et ses «cent trente discours» ne le
+préservèrent pas de l'accusation de paresse: il la méritait en partie
+par les nombreux congés qu'il donnait à son activité.
+
+Mais, sans ces congés, qui l'empêchèrent en effet d'être un homme
+d'État, son éloquence aurait-elle eu la même puissance, la même
+fraîcheur? Si l'historien doit lui reprocher ces abdications
+volontaires, qui nuisirent à son parti et à la Révolution, le critique
+littéraire doit-il essayer de les nier ou de les pallier? N'est-ce pas
+l'originalité de Vergniaud que cette tension subite de son génie, après
+de si complètes détentes? Cet homme, qui se réveille comme d'un songe
+pour faire entendre tout à coup une éloquence élevée et poétique, et
+qui, à la tribune, comme s'il rejetait loin de lui par un brusque effort
+tous les éléments un peu lourds de sa nature, devient sublime et
+terrible, sait exciter la colère et l'amour, mène à son tour cette
+tragédie qu'il écoutait tout à l'heure en spectateur, et dont il est
+maintenant premier rôle, n'a-t-il pas donné à ses contemporains, par la
+magie même d'une telle métamorphose, des jouissances intellectuelles
+qu'ils auraient vainement demandées à un autre orateur?
+
+N'ôtons donc pas son indolence à Vergniaud: elle fait partie de son
+génie et de sa gloire; elle est la condition même de son éloquence.
+Admettons seulement que cette indolence n'était pas tout à fait oisive,
+qu'un travail latent s'opérait dans son âme à son insu, pendant qu'il
+regardait _couler l'eau_, et que cette secrète préparation aux luttes
+oratoires, analogue à cette vie intérieure de la nuit qui nous rend le
+lendemain nos idées de la veille plus nettes et plus fortes, était
+d'autant plus féconde que lui-même n'en avait nulle conscience. Aussi,
+quand le jour venu, il ouvrait en lui les sources mystérieuses de son
+inspiration, elles se trouvaient toutes remplies, et il y puisait à
+pleines mains les grandes idées, les belles formes, toute la matière de
+son éloquence. Pendant qu'il rêvait ou qu'il badinait, son oeuvre
+s'était comme cristallisée d'elle-même au plus profond de son âme.
+
+De même, il voyait les événements sans les regarder; et lui qui se
+piquait de n'être pas observateur, recevait et gardait en lui des
+notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique
+son activité, pour ainsi dire extérieure, fût absorbée dans sa jeunesse
+par des soucis frivoles, il respirait à son insu la philosophie du
+temps, et il se formait en lui une expérience, qu'il ne dirigea pas,
+mais qui se trouva nourrie et prête la première fois qu'il eut à
+s'occuper de politique. Quand il écrit de Bordeaux à sa famille, le 6
+mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, _étant des plus ignorants
+en politique_, il faut entendre par là, qu'il n'aimait pas à s'enquérir
+et que le menu détail lui déplaisait. Mais il était pénétré jusqu'au
+fond, sans qu'il s'en doutât peut-être, des généreuses colères qui
+fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il à plaider, en 1790,
+pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui échappe la peinture
+de l'état de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun écrivain
+de cette époque nous ait laissée.
+
+C'est donc un caractère complexe et, je crois, mal compris. D'autres
+traits, plus apparents néanmoins, ont été méconnus ou exagérés. On a vu
+en lui un épicurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne révèle
+chez Vergniaud des vices même élégants. Tout indique une bonne santé
+morale et physique, une gaîté sociable. S'il écrit à son beau-frère, en
+1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: «Nous nous
+consolerons en buvant du Saint-Émilion.» Bailleul nous l'a montré jouant
+avec les enfants de Fonfrède. «Dis à Vergniaud, écrit Mme Ducos à son
+mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de _Nanette-Nanon_, parce
+qu'elle servira à endormir notre enfant.» Il n'avait nul pédantisme,
+nulle morgue, mais plutôt la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses
+affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne
+sait comment payer son boulanger; président de l'Assemblée législative,
+il vit en étudiant pauvre. De sa probité scrupuleuse, il ne faut rien
+dire. Les hommes de la Révolution n'étaient pas seulement probes; ils
+étaient, en matière d'argent, d'une délicatesse presque naïve. Ce n'est
+pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de
+Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le père de Vergniaud mourut, il
+laissa des dettes considérables que son fils dut payer et dont il ne
+paraît pas avoir pu s'acquitter complètement. Sa pauvreté ne vient donc
+pas uniquement de sa nonchalance.
+
+Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve?
+Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut
+peut-être la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de
+précis là-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de
+Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration à la
+_Belle fermière_. Non, la comédienne n'est pas responsable, devant la
+postérité, des distractions et des absences reprochées à l'orateur par
+ses amis: il est à peu près prouvé qu'elle ne lui a jamais parlé. On a
+retrouvé, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adressées
+à Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui
+signe E... remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de
+l'avoir choisie pour l'_objet de ses distractions politiques_. Ce sont
+liaisons légères et fragiles, qui n'altèrent pas son génie oratoire.
+
+Il avait le culte de l'amitié, et il eut des amis passionnés Ducos et
+Boyer-Fonfrède, plus jeunes que lui, se disaient ses élèves et le
+regardaient comme un père. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui.
+
+Ses deux qualités éminentes étaient la franchise et la modestie. Baudin
+(des Ardennes), dans son éloge officiel des Girondins, montre «ce
+Vergniaud si modeste, si parfaitement étranger à toute intrigue, dont il
+ignorait les routes tortueuses....». Sa franchise paraîtra dans sa
+carrière politique. Sa modestie était peut-être un peu défigurée par son
+attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient
+observer, et elle éclate dans ses lettres.
+
+Tel était Vergniaud, grand coeur, esprit supérieurement doué, caractère
+apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De
+manières affables et gaies, il aimait le monde, la littérature frivole,
+et cependant une gravité méditative était au fond de lui, et on a raison
+de le représenter dans une attitude rêveuse. Ses contemporains nous ont
+laissé peu de détails sur son physique. «Il n'était pas beau à voir, dit
+Rousselin de Saint-Albin; mais il était divin à entendre.» M. Chauvot,
+qui a interrogé les contemporains, dit que, dans la foule, il n'eût
+arrêté les regards de personne: sa figure était sans expression, sa
+démarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collègue, affirme
+que «sa physionomie, plutôt laide que belle, respirait l'esprit et la
+bonté».
+
+Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin
+à la plume et à l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de
+Rousselin: «Vergniaud n'était pas beau à voir.» Et pourtant l'artiste a
+représenté l'orateur souriant d'un sourire un peu mélancolique, et il a
+mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renversé
+en arrière; le nez et le menton un peu forts, la figure usée, presque
+ridée. On dirait d'un homme de cinquante ans de tempérament maigre.
+L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il
+est possible que l'artiste ait voulu montrer le véritable et intime
+Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes
+différaient trop pour qu'on pût les fondre en une même image.
+
+[Note: M. Vatel, qui a donné une iconographie complète de Vergniaud dans
+ses _Recherches historiques sur les Girondins_, signale aussi un petit
+buste en terre cuite, qui fut sculpté d'après nature à la fin de mai
+1793, et qu'Alluaud a attribué au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait
+plutôt à Houdon ou à Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession
+de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est
+décédée eu 1887, et ses héritiers, interrogés par nous, ignorent ce
+qu'est devenu le buste, dont se sont inspirés Cartellier, auteur de la
+statue qui est maintenant au musée de Versailles, et Maurin, auteur de
+la lithographie qui se trouve dans l'_Iconographie_ de Delpech. Ch.
+Vatel a donné, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction
+photographique de l'oeuvre de Cartellier.]
+
+[Illustration: VERGNIAUD]
+
+A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne
+semblait que robuste; les larges épaules n'étaient plus massives, mais
+majestueuses. «Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux
+[Note: Le barreau de Bordeaux de 1775 à 1815, Paris, 1856, in-8.], il
+portait la tête haute; ses yeux noirs, sous des sourcils proéminents, se
+remplissaient d'éclat: ses lèvres épaisses semblaient modelées pour
+jeter la parole à grands flots.» Ajoutons «que le son de sa voix, d'une
+rondeur pleine, sonore et mélodieuse, saisissait l'oreille et allait à
+l'âme». Son geste, calme, réservé au début, était large et noble.
+
+
+
+
+_II.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD_
+
+
+Comment Vergniaud se prépara-t-il à l'éloquence politique? Il n'eut
+certes pas, nous le savons déjà, l'éducation oratoire d'un Mirabeau. Il
+n'était pas curieux, et il laissa plutôt l'expérience venir à lui qu'il
+ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le représenter comme un
+ignorant. Il avait fait de bonnes études classiques. Il avait lu
+Montesquieu et le possédait, comme tous les Français instruits en 1789.
+Si ses tentatives poétiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses
+relations mondaines lui avaient fait connaître les hommes. Mais il
+manquait, sur presque toutes les questions économiques, de connaissances
+précises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes
+notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait
+à préférer les idées générales aux faits et à user en toute occasion de
+cette philosophie généreuse et vague, qu'il devait à quelques lectures
+et à beaucoup de rêverie. En toutes circonstances, il comptait sur son
+génie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait
+travaillé sérieusement qu'une partie de l'éloquence, la forme, et il
+était devenu un artiste habile. Encouragé par les applaudissements du
+prétoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque naïve dans
+l'infaillibilité de sa rhétorique.
+
+Il y a des traces de préciosité et de mauvais goût dans ses premiers
+plaidoyers, comme dans ses essais poétiques. «On m'accuse, fait-il dire
+à une fille accusée d'infanticide, on m'accuse d'avoir flétri le
+printemps de mes jours, d'avoir cédé au désir de devenir mère avant
+qu'un noeud sacré eût légitimé ce désir et que la religion l'eût épuré
+aux autels de l'hymen. Que dis-je? on m'accuse, non pas d'avoir perdu
+toute pudeur, outragé la vertu, offensé la religion; je ne suis pas
+seulement une marâtre injuste et cruelle; je suis un monstre, l'horreur
+de l'humanité! On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le
+fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux
+immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par des
+animaux que la voracité appelait dans ce cloaque pour y chercher
+pâture.» C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'âge de trente ans.
+Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever,
+de nuit, des bestiaux séquestrés, il est encore subtil et prétentieux.
+«S'ils vous appartenaient, dit-il, développez-nous les causes de cet
+enlèvement furtif que vous méditiez, les motifs de cette extraordinaire
+générosité par laquelle vous cherchiez à séduire le gardien d'une
+marchandise dont vous auriez été le propriétaire? _N'aimez-vous à jouir
+que dans les ténèbres?_»
+
+Il se corrigea peu à peu de ces traits qui rappelaient trop l'_Almanach
+des Muses_ ou les récitations du Musée.
+
+En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, soulevés contre
+leur ancien seigneur, son génie paraît et s'élève assez haut pour
+interpréter les passions des misérables et des ignorants, étonnés d'être
+libres et grisés de cet air nouveau.
+
+Quoique les succès de Vergniaud au barreau eussent été réels, quoiqu'on
+l'eût applaudi plus d'une fois, contrairement à l'usage, [1] il n'était
+pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorité qu'il
+exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-là même qui devait
+demander la proscription des Girondins à la tête des sections de Paris,
+le fougueux Rousselin, déclarer qu'il était _divin à entendre_. Les
+Bordelais furent plus réfractaires à son éloquence, et il résulte du
+jugement porté par l'auteur du _Barreau de Bordeaux_, d'après les
+traditions locales, qu'à Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud
+un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui
+un charlatan. «Rhéteur admirable, dit M. Chauvot, _simulant à merveille
+la conviction la plus profonde_, Vergniaud tient surtout sa supériorité
+de la faculté qu'il possède de parler, avec l'imagination, le langage du
+coeur. Esprit plus étendu que juste, esprit poétique, enrichi par de
+sérieuses études et par la contemplation des beautés de la nature, qui
+eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus
+qu'à l'inspiration, ces formes éloquentes par lesquelles il excellait à
+rendre sa pensée: de là ces emprunts fréquents à l'histoire, à la
+mythologie, où il moissonnait avec bonheur; de là encore ce calme qui ne
+l'abandonne jamais, cette parole élégante et châtiée. On sent que son
+coeur s'échauffe rarement; mais, par une puissance que la nature a
+départie à peu d'hommes, il paraît que l'enthousiasme le plus vrai
+illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi,
+quand la cause intéressait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un
+drame, et un drame joué par un merveilleux acteur.» [2]
+
+[Note 1: C'est lui-même qui nous l'apprend dans sa correspondance;
+Vatel, _ouv. cité_, t. I, p. 115, 129, 135.]
+
+[Note 2: _Le Barreau de Bordeaux_, p. 99.]
+
+Qu'il y eût du rhéteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir;
+mais c'était un rhéteur sincère. Ce qui donnait le change aux Bordelais,
+c'était le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de
+Vergniaud et sa véhémence à la barre. Ce changement à vue leur semblait
+une comédie. Ils se trompaient, je crois: Vergniaud ne se masquait, ni
+ne se grimait en revêtant la toge; il montrait un côté de sa nature que
+le public ne pouvait connaître. Il était réellement _autre_ quand il
+parlait, aussi naturel et aussi sincère dans sa surexcitation des grands
+jours que dans son apathie quotidienne.
+
+ * * * * *
+
+Mais ce n'est pas seulement au barreau que Vergniaud put se préparer à
+l'éloquence politique. En 1790, les électeurs de la Gironde l'appelèrent
+à l'administration du département où il soutint, comme membre du
+Conseil, les mesures les plus populaires. C'est surtout aux Jacobins de
+Bordeaux qu'il préluda à son rôle futur d'orateur et de rédacteur de
+manifestes. Sa politique est alors d'interpréter la Constitution dans le
+sens libéral, [1] mais de s'y tenir, et, dans les questions religieuses,
+d'étaler une orthodoxie qui n'altéra en rien l'indépendance de ses
+opinions intimes.
+
+[Note: Après la fuite à Varennes, il n'hésita pas, dans une adresse à la
+Constituante, à demander la mise en jugement du roi.]
+
+MM. Chauvot et Vatel ont dépouillé les procès-verbaux du club de
+Bordeaux et donné les extraits des principaux discours de Vergniaud. On
+voit qu'en 1791, plus artiste qu'homme de parti, il professait pour
+Mirabeau une admiration presque idolâtre, quoique celui-ci déviât
+visiblement de la ligne populaire. Mais, dans un voyage à Paris, il
+avait entendu l'orateur et vu en lui le dieu de l'éloquence. Il rêvait
+déjà de l'imiter, et en effet il l'imitera plus d'une fois. Le 7 février
+1791, il décida les Jacobins de Bordeaux à commander au peintre Boze le
+portrait de Mirabeau et, le 17 avril, en qualité de président, il
+prononça un éloge funèbre du grand tribun, où je relève des indications
+curieuses sur l'idéal oratoire qu'il se proposait dès lors.
+
+Pour lui, le génie est tout. Racontant le duel de tribune que la
+discussion sur le droit de paix et de guerre avait amené entre Barnave
+et Mirabeau, il admire si fort l'exorde de celui-ci qu'il s'aveugle sur
+la faiblesse et sur le peu de sincérité de ses arguments: il n'admet pas
+que tant d'éloquence puisse avoir tort. A ses yeux, le vrai politique
+est avant tout un poète. N'est-ce pas son rôle futur qu'il trace à
+grands traits dans ce portrait de l'homme de génie? «Il embrasse, dans
+sa pensée bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes.
+Il n'est borné ni par la mer, ni par les montagnes. Les siècles futurs
+sont tous en sa présence, et il ne craint pas de régler leurs destinées.
+Quand il a posé les principes généraux, il en fait découler les
+principes secondaires....»
+
+Ce n'est pas seulement, pour Vergniaud, une théorie politique de poser
+d'abord les principes; ce sera la forme même de son argumentation
+oratoire. L'amour des idées générales amène la pompe du style, et le
+Girondin loue précisément dans Mirabeau cette qualité dangereuse qui
+sera plus d'une fois l'écueil de son propre talent, «qui garantit la
+précision, dit-il, d'une sécheresse fatigante, qui embellit la raison,
+qui donne un coloris magique à la plus aride discussion et qui fait
+jeter un voile séducteur jusque sur les écarts d'une éloquence dominée
+quelquefois par la fougue du patriotisme.»
+
+Ce _coloris magique_ et ce _voile séducteur_ seront précisément les
+artifices de Vergniaud, tour à tour agréables et fatigants. Il aime à
+orner ses sentiments les plus vrais. Sincèrement ému à l'idée de louer
+publiquement Mirabeau, pourquoi dit-il qu'il s'est senti _frappé d'un
+saisissement religieux_? Camille Desmoulins avait raconté avec son coeur
+la mort du grand homme. Vergniaud fait un récit d'écolier: «Mirabeau ...
+c'est en vain que sa patrie l'appelle, il ne l'entend plus: celui qui
+invita l'univers à porter le deuil du génie tutélaire de l'Amérique,
+parvenu lui-même au faîte de la gloire, vient de tomber à son tour au
+milieu de l'univers en pleurs. Mirabeau!... Il est mort.» Le citoyen P.-
+H. Duvigneau s'était écrié dans la même séance:
+
+ Où va ce peuple en désespoir?
+ D'où naissent cet effroi, ces publiques alarmes?...
+
+Vergniaud ne resta pas en arrière. Sur ce thème: «Mirabeau méritait les
+honneurs du Panthéon,» voici comment il brode: «Mais que vois-je? Un
+temple auguste s'élève vers les cieux: il est le chef-d'oeuvre des arts.
+J'approche pour admirer et je lis: _Aux grands hommes la patrie
+reconnaissante._ Ah! c'est un élysée qu'elle a créé pour ceux qui la
+rendirent heureuse.» Suit tout un développement selon les roueries de la
+rhétorique scolaire: P.-H. Duvigneau n'a pas fait mieux.
+
+Il était temps, on le voit, que Vergniaud fût appelé sur un plus vaste
+théâtre et quittât cette école bordelaise. Il avait besoin d'aller
+respirer l'air de Paris: il n'y perdra pas toute sa rhétorique, mais il
+deviendra plus difficile sur le choix de ses artifices, et d'ailleurs le
+sentiment du danger, en élevant son âme, épurera son goût. Il trouvera,
+lui aussi, le plus pur de son éloquence, non dans ses recettes
+compliquées dont il est trop fier, mais dans son patriotisme qui lui
+inspire déjà, dans l'éloge de Mirabeau, cette parole simple et vraie:
+«Si, comme lui, nous voulons mourir avec gloire, il faut, comme lui,
+consacrer notre vie au bonheur de la patrie et à la défense de la
+liberté.»
+
+ * * * * *
+
+Le 31 août 1791, Vergniaud fut nommé à l'Assemblée législative, le
+quatrième sur douze, avant Guadet, Gensonné et Grangeneuve. Les députés
+de la Gironde partirent ensemble dans la même voiture publique. «Un
+témoin fort respectable, dit Michelet, nullement enthousiaste, Allemand
+de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a
+raconté qu'en 1791, il était venu de Bordeaux à Paris par une voiture
+publique qui amenait les Girondins. C'étaient les Vergniaud, les Guadet,
+les Gensonn, les Ducos, les Fonfrède, [Note 1: C'est une erreur:
+Fonfrède ne fit pas partie de la Législative.] etc., la fameuse pléiade
+en qui se personnifia le génie de la nouvelle assemblée. L'Allemand,
+fort cultivé, très instruit des choses et des hommes, observait ses
+compagnons, et il en était charmé. C'étaient des hommes pleins d'énergie
+et de grâce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un
+dévouement sans borne aux idées. Avec cela, il vit bien vite qu'ils
+étaient fort ignorants, d'une étrange inexpérience, légers, parleurs et
+batailleurs, dominés (ce qui diminuait en eux l'invention et
+l'initiative) par les habitudes du barreau. Et, toutefois, le charme
+était tel qu'il ne se sépara pas d'eux. Dès lors, disait-il, je pris la
+France pour patrie, et j'y suis resté.»
+
+Cette ardeur des Girondins, si poétiquement dépeinte par Michelet, se
+montra, dès les premières séances de cette Assemblée composée d'hommes
+nouveaux et obscurs, qui se regardaient entre eux avec curiosité et
+inquiétude. Ce fut la députation de la Gironde qui rompit la glace,
+commença la bataille parlementaire et inaugura la tribune, établissant
+du coup son autorité sur l'Assemblée. Le 5 octobre 1791, Grangeneuve et
+Guadet ouvrent le feu, à propos du mode de correspondance entre le roi
+et le pouvoir législatif. Vergniaud prend deux fois la parole pour
+soutenir ses amis. C'est dans cette séance qu'on rendit le décret
+agressif sur le cérémonial avec lequel il convenait de recevoir le roi.
+Le rapport de ce décret, demandé le lendemain, fut combattu par
+Vergniaud en un petit discours fort applaudi. Le 7 octobre, il est nommé
+membre de la députation chargée d'aller au-devant du roi. Le 17, il est
+élu vice-président. Le 25, il prononce un grand discours sur la question
+des émigrés. Le voilà définitivement en scène. Il a la confiance et la
+sympathie de l'Assemblée. Désormais, sa biographie se confond avec
+l'histoire de la Législative, et ce serait nous écarter de notre but que
+de suivre pas à pas la carrière de Vergniaud. Examinons plutôt la
+matière de ses discours, c'est-à-dire sa politique; nous citerons
+ensuite des exemples de son éloquence, et nous étudierons sa méthode.
+
+
+
+
+_III.--LA POLITIQUE DE VERGNIAUD_
+
+
+Quand on parle de la politique des Girondins, il faut entendre que l'on
+signale seulement quelques traits de ressemblance entre des hommes fort
+divers, et qui n'obéissaient ni à un chef, ni presque jamais à un
+dessein concerté. Or, ce parti sans discipline ne comptait peut-être pas
+de membre plus indiscipliné que Vergniaud. Si la Gironde était fière de
+le posséder, il lui appartenait moins, dit Paganel, «par sa propre
+ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de
+l'honneur, que par une sorte de fraternité d'armes». Il vit à l'écart
+avec Fonfrède et Ducos, tous deux à demi montagnards. Gensonné parla, au
+Tribunal révolutionnaire, de réunions de «quelques patriotes» qui
+auraient eu lieu chez Vergniaud. Mais aucun contemporain n'a confirmé
+cette déposition, peut-être arrangée après coup dans le _Bulletin_ du
+Tribunal, dont ce ne serait pas le seul mensonge. Les ennemis des
+Girondins avaient intérêt à leur prêter un concert qui leur manquait et
+à cacher l'indépendance de Vergniaud et son isolement relatif, qui
+l'eussent lavé trop visiblement de l'accusation de conspirer. Il
+n'allait guère chez Valazé, ni même chez M'me Roland. Il n'était donc ni
+un chef de parti, ni même un homme de parti; et Brissot, disculpant ses
+amis d'être d'une faction, disait de Vergniaud _qu'il portait à un trop
+haut degré cette insouciance qui accompagne le talent et le fait aller
+seul_.
+
+Cette insouciance native de Vergniaud, il est difficile de n'y pas
+revenir dans une esquisse de sa politique. «C'était un Démosthène, dit
+son collègue Paganel, auquel on pouvait reprocher ce que l'orateur grec
+reprochait aux Athéniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des
+plaisirs. Il sommeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis que
+l'ennemi gagnait du terrain, cernait la République et la poussait dans
+l'abîme avec ses défenseurs.... Je n'ai pas connu d'homme plus impropre
+à jouer un premier rôle sur le théâtre de la Révolution. Dans
+l'imminence du danger, il se montra plus disposé à attendre la mort qu'à
+la porter dans les rangs ennemis.» Et Paganel ajoute cette comparaison
+piquante: «Représentez-vous un homme que d'autres hommes entourent et
+entraînent, qui ne cherche pas une issue pour s'échapper, mais qui
+resterait là, si le cercle se rompait et le laissait libre. Tel était
+Vergniaud parmi les Girondins.»
+
+Il ne faut pas demander à ce rêveur nonchalant les idées pratiques d'un
+Mirabeau ou d'un Danton. Il n'a guère le sentiment de ce qu'il convient
+de faire aujourd'hui ou demain. Ses conseils ne sont jamais ni nets ni
+impérieux. Il dira, par exemple (3 juillet 1792): «Je vais hasarder de
+vous présenter quelques idées....» Ce n'est pas avec ces formules
+timides qu'on décide les hommes. Ne cherchez pas davantage, dans ses
+discours, une théorie suivie, un _credo_ politique. Il ne parle jamais
+en oracle ou en possesseur de la vérité. Il aime au contraire à
+protester contre cette «théologie politique qui érige, dit-il, ses
+décisions sur toutes questions en autant de dogmes, qui menace tous les
+incrédules de ses autoda-fé et qui, par ses persécutions, glace l'ardeur
+révolutionnaire dans les âmes que la nature n'a pas douées d'une grande
+énergie».
+
+On l'a présenté comme un disciple convaincu de Montesquieu. D'autre
+part, il appelle J.-J. Rousseau le _philosophe immortel_ et lui
+emprunte, dans son discours du 25 octobre 1791, la distinction de
+l'homme naturel et de l'homme social, ce qui ne l'empêche pas, le 17
+avril 1798, de réfuter cette distinction dans un débat sur la
+Déclaration des Droits dont l'interprétation du _Contrat social_ était
+le point de départ. A-t-il même conscience de posséder une doctrine? En
+tout cas, ce n'est pas dans les idées religieuses qu'il faut chercher le
+point de départ de sa politique ou l'inspiration de son éloquence. Vrai
+fils du XVIIIe siècle, il croit qu'avec un sourire railleur il
+supprimera le problème religieux, n'en veut pas voir les côtés sociaux
+et passe outre avec dédain.
+
+Son idéal est celui que l'on peut prêter à la Gironde en général: un
+état où les plus instruits, les mieux doués gouverneraient la masse
+ignorante; où les sciences, les arts, toute la floraison de l'esprit
+humain, se développeraient dans les conditions les plus libres et les
+plus favorables; où il s'agirait moins de rendre l'humanité plus
+vertueuse que de la rendre plus belle et plus heureuse; où le pouvoir
+viendrait aux plus éloquents et aux plus persuasifs, plutôt qu'aux plus
+impeccables et aux plus forts. C'est autre chose que la république
+puritaine de Billaud-Varenne et de Saint-Just. Si c'est une erreur de
+croire, avec un de ses collègues, qu'il ne fut jamais républicain, _ni
+par goût, ni par conviction_, il est vrai de dire qu'il ne fut jamais
+démocrate, même à la façon de Brissot. Il aima la plèbe comme galerie
+applaudissante; mais il ne prit jamais les artisans et les paysans au
+sérieux comme citoyens. Où plaçait-il donc la souveraineté? De qui son
+aristocratie de mérite tiendrait-elle ses pouvoirs? Il ne mettait pas de
+précision dans ses rêveries: pour lui, le génie devait se désigner tout
+seul et s'imposer par son rayonnement.
+
+Ainsi, quoiqu'il fût pénétré, autant que ses contemporains, de
+Montesquieu et de Rousseau, ni le système anglais, ni la démocratie pure
+ne satisfaisaient son imagination. Il rêvait autre chose et se laissait
+hanter par une belle et vague chimère, irréductible en projets de loi,
+et qui le dégoûtait de la réalité. Il s'éprit, en artiste héroïque, du
+rôle le plus courageux, parce qu'il lui semblait le plus beau; et toute
+sa politique pratique ne fut en vérité que d'être chevaleresque. Tant
+que la cour sembla dangereuse, il la combattit; quand le parti populaire
+sembla le plus fort, il l'attaqua et périt dans la lutte. Le roi et la
+plèbe étaient en effet les deux ennemis de ses instincts libéraux, et il
+éprouvait une égale répugnance pour le despotisme des Tuileries et pour
+le despotisme de la rue. Aussi resta-t-il seul, charmant les oreilles,
+mais sans influence véritable sur les âmes.
+
+Nous avons saisi dans son caractère un côté fataliste: sa conduite
+politique est inspirée aussi par un fatalisme que ses amis prenaient
+pour de l'aveuglement. «Pourquoi ses yeux, disait Louvet, ont-ils refusé
+de voir? Après le 10 mars, ils se fermaient encore. Ils ne se sont
+ouverts qu'au 31 mai, hélas! et trop tard.» Ses yeux voyaient, quoi
+qu'en dit Louvet, mais sa raison ne trouvait pas le remède. Il
+s'enveloppait alors dans sa rêverie et attendait. Ou bien, détournant
+ses regards de la politique, il se réfugiait dans la vie privée, dans la
+famille que lui formaient ses amis. Il était aussi l'hôte assidu de
+Sauvan dont la gracieuse fille Adèle le rassérénait, et de Talma, dont
+la Julie le captivait par son esprit et sa bonté. Il lui fallait une
+société brillante, et il aimait le théâtre avec passion. Il recherchait
+partout la beauté et le génie: je crois bien qu'au fond, c'était là
+toute sa politique.
+
+Ai-je besoin de dire qu'avec toute sa nonchalance, il était patriote?
+Qui ne l'était, dans cet âge de foi? Mais le patriotisme de Vergniaud
+eut tout de suite une exubérance guerrière. Après Brissot, qui fut plus
+ardent à pousser la France dans son duel avec l'Europe? Je ne crois pas
+qu'il ait été sensible aux raisons politiques de cette déclaration de
+guerre héroïque: son imagination fut sans doute touchée de la beauté de
+cette lutte d'un seul peuple contre tous les rois; il aimait la guerre
+en poète.
+
+En résumé, il rêve une république irréalisable et il s'abstient du
+maniement des affaires. Ce n'est pas assez pour lui de renoncer à toute
+influence directe: il considère son rôle de représentant du peuple comme
+purement oratoire. Puisqu'il ne peut réaliser ses rêves, il dira du
+moins de grandes et belles choses. «Gardons-nous des abstractions
+métaphysiques, dit-il le 9 novembre 1792. La nature a donné aux hommes
+des passions; c'est par les passions qu'il faut les gouverner et les
+rendre heureux. La nature a surtout gravé dans le coeur de l'homme
+l'amour de la gloire, de la patrie, de la liberté: passions sublimes,
+qui doublent la force, exaltent le courage et enfantent les actions
+héroïques qui donnent l'immortalité aux hommes et font le bonheur des
+nations qui savent entretenir ce feu sacré.» C'est son seul dessein
+pratique d'entretenir ainsi le feu sacré et d'encourager, par ses nobles
+périodes, l'énergie révolutionnaire. Il donna aux hommes de 1792 une
+haute idée d'eux-mêmes; il embellit à leurs propres yeux leurs actes et
+leurs passions; il leur fit voir l'harmonie et la beauté de ce désordre
+apparent où s'agitait la France. Dans cet ordre d'idées, plus il fut
+poète, plus il fut utile.
+
+
+
+
+_IV.--LES DISCOURS DE VERGNIAUD JUSQU'AU 10 AOUT 1792_
+
+
+Comment ces idées et ces tendances un peu vagues, inspirent-elles son
+éloquence?
+
+D'abord, cette république _libérale_ qu'il rêvait se laisse entrevoir
+dans son discours sur la Constitution (8 mai 1793). Mais il ne pose
+aucun principe formel: il attaque la république de Saint-Just et de
+Robespierre, plus encore qu'il ne propose la sienne:
+
+«Rousseau, Montesquieu, dit-il, et tous les hommes qui ont écrit sur les
+gouvernements nous disent que l'égalité de la démocratie s'évanouit là
+où le luxe s'introduit, que les républiques ne peuvent se soutenir que
+par la vertu, et que la vertu se corrompt par les richesses. Pensez-vous
+que ces maximes, appliquées seulement par leurs auteurs à des États
+circonscrits, comme les républiques de la Grèce, dans d'étroites
+limites, doivent l'être rigoureusement et sans modification à la
+république française? Voulez-vous lui créer un gouvernement austère,
+pauvre et guerrier, comme celui de Sparte? Dans ce cas, soyez
+conséquents comme Lycurgue: comme lui, partagez les terres entre tous
+les citoyens; proscrivez à jamais les métaux que la cupidité humaine
+arracha aux entrailles de la terre; brûlez même les assignats dont le
+luxe pourrait aussi s'aider, et que la lutte soit le seul travail de
+tous les Français. Etouffez leur industrie, ne mettez entre leurs mains
+que la scie et la hache. Flétrissez par l'infamie, l'exercice de tous
+les métiers utiles. Déshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que
+les hommes auxquels vous aurez accordé le titre de citoyens ne paient
+plus d'impôts. Que d'autres hommes, auxquels vous refuserez ce titre,
+soient tributaires et fournissent à vos dépenses. Ayez des étrangers
+pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et
+faites dépendre votre subsistance de vos esclaves.»
+
+Il continue à réfuter par l'absurde le gouvernement puritain de ses
+adversaires:
+
+«Ainsi ce législateur serait insensé, qui dirait aux Français: Vous avez
+des plaines fertiles, ne semez pas de grains; des vignes excellentes, ne
+faites pas de vin. Votre terre, par l'abondance de ses productions et la
+variété de ses fruits, peut fournir et aux besoins et aux délices de la
+vie, gardez-vous de la cultiver. Vous avez des fleuves sur lesquels vos
+départements peuvent transporter leurs productions diverses, et par
+d'heureux échanges établir dans toute la République l'équilibre des
+jouissances: gardez-vous de naviguer. Vous êtes nés industrieux: gardez-
+vous d'avoir des manufactures. L'Océan et la Méditerranée vous prêtent
+leurs flots pour établir une communication fraternelle et une
+circulation de richesses avec tous les peuples du globe: gardez-vous
+d'avoir des vaisseaux. Il ne manquerait plus que d'ajouter à ce langage:
+Dans vos climats tempérés, le soleil vous éclaire d'une lumière douce et
+bienfaisante, renoncez-y; et, comme le malheureux Lapon, ensevelissez-
+vous six mois de l'année dans un souterrain. Vous avez du génie,
+efforcez-vous de ne point penser; dégradez l'ouvrage de la nature,
+abjurez votre qualité d'hommes, et, pour courir après une perfection
+idéale, une vertu chimérique, rendez-vous semblables aux brutes.»
+
+Après cette satire des discours montagnards, Vergniaud suppose à toute
+théorie constitutionnelle ce point de départ: «Je pense que vous voulez
+profiter de sa sensibilité, pour le porter aux vertus qui font la force
+des républiques; de son activité industrieuse, pour multiplier les
+sources de sa prospérité; de sa position géographique, pour agrandir son
+commerce; de son amour pour l'égalité, pour en faire l'ami de tous les
+peuples; de sa force et de son courage, pour lui donner une attitude qui
+contienne tous les tyrans; de l'énergie de son caractère trempé dans les
+orages de la Révolution, pour l'exciter aux actions héroïques; de son
+génie enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des arts, ces
+inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et
+la gloire de l'espèce humaine.»
+
+Il part de là pour proposer l'établissement d'_institutions morales_,
+destinées, dit-il, à faire aimer le gouvernement, à corriger les défauts
+et perfectionner les qualités du caractère national, à inspirer
+l'enthousiasme de la liberté et de la patrie. Mais quelles seront ces
+institutions? Il n'en dit rien. Trace-t-il au moins l'esquisse d'une
+Constitution? Pas davantage. Il conclut en proposant une série de
+questions où il est impossible de démêler une pensée politique.
+
+Mais n'avons-nous pas deviné son idéal dans ce passage, où il semble
+donner pour but à la politique «de faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des
+arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le
+bonheur et la gloire de l'espèce humaine»? Déjà ses préoccupations à ce
+sujet avaient paru, dès le 19 octobre 1791, dans la réponse qu'il fit,
+en qualité de vice-président de l'Assemblée législative, à une
+députation d'artistes demandant un règlement plus libéral pour
+l'exposition annuelle de peinture:
+
+«La Grèce, dit-il, se rendit célèbre dans l'univers par son amour pour
+la liberté et pour les beaux-arts. Dans la suite, ces deux passions
+répandirent sur l'Italie un éclat immortel. Encore aujourd'hui, tous les
+hommes sensibles accourent à Rome pour y pleurer sur la cendre des
+Catons et admirer les chefs-d'oeuvre du génie. Le peuple français,
+chargé de chaînes, mais créé par la nature pour être grand, a vu
+s'élever de son sein des hommes qui ont rivalisé avec les artistes de la
+Grèce et de l'Italie, et qui ont conquis à leur patrie plusieurs siècles
+de gloire. Enfin, il est devenu libre, ce peuple généreux; et sans doute
+que son génie, prenant un essor plus hardi, va désormais, par des
+conceptions nouvelles, commander les respects de la postérité. Sans
+doute que, brûlant de l'amour de la patrie, avide de la liberté et de la
+gloire, le coeur encore palpitant des mouvements qu'imprima la
+Révolution, l'artiste heureux, avec un ciseau créateur ou un pinceau
+magique, va reproduire pour les générations futures le plus mémorable
+des événements, et les hommes qui, par leur courage ou leur sagesse,
+l'ont préparé et consommé. Croyez que l'Assemblée nationale encouragera
+de toutes ses forces des arts qui, par un si bel emploi, peuvent exciter
+aux grandes actions, et contribuer ainsi au bonheur du genre humain.
+Elle sait que les barrières qui vous séparent de l'Académie ne vous
+séparent point de l'immortalité. Elle sait que c'est étouffer le génie
+que de l'entraver par des règlements inutiles; et, dans le décret que
+vous sollicitez, elle conciliera les mesures à prendre pour les progrès
+des arts avec la liberté, qui seule peut les porter à leur plus haut
+degré de perfection. L'Assemblée nationale vous invite à sa séance.»
+
+Vergniaud est à peu près le seul à parler ainsi des effets que doit
+produire la Révolution dans le domaine de l'art. Il est à peu près le
+seul à conserver des besoins esthétiques dans une crise qui absorbe
+toute l'imagination de ses collègues. Au milieu de la tourmente, quand
+l'émotion énerve ou affole tous les autres, il garde sa curiosité de
+dilettante et un vif sentiment du _décorum_ parlementaire, même au point
+de vue du local où siège l'Assemblée. Ainsi, il souffre de la laideur de
+la salle du Manège: «L'homme qu'enflamme l'amour de la liberté, dit-il
+le 13 août 1792, et en qui la nature a gravé le sentiment du beau dans
+les arts, ne peut arrêter sa pensée et ses regards sur cette étroite
+enceinte, sans se demander à lui-même s'il est bien vrai que ce soit là
+le sanctuaire de nos lois....»
+
+ * * * * *
+
+Avant le 10 août, Vergniaud attaque les intrigues de la cour; après le
+10 août, il combat les excès populaires. Il y a donc deux périodes
+distinctes dans l'histoire de son éloquence.
+
+Dans la première, il a pour lui le peuple, l'Assemblée, l'opinion. Dès
+le 25 octobre 1791, il s'est rendu célèbre par son discours sur les
+émigrations, discours soigneusement préparé, où il n'ose pas encore
+s'abandonner, comme plus tard, à toutes les inspirations de son génie,
+mais où il se montre vraiment indigné contre les intrigues de la famille
+royale, émigrée ou complice.
+
+Il examine d'abord une première question: Est-il des circonstances dans
+lesquelles les droits naturels de l'homme puissent permettre à une
+nation de prendre une mesure quelconque relative aux émigrations? Il
+démontre que les doctrines mêmes du _Contrat social_, sagement
+interprétées, donnent à la société le droit de défendre sa vie menacée
+par des membres déserteurs. Alors il se demande si la France se trouve
+dans ces circonstances. «Je n'ai point l'intention, dit-il, d'exciter
+ici de vaines terreurs dont je suis bien éloigné d'être frappé moi-même.
+Non, ils ne sont point redoutables, ces factieux aussi ridicules
+qu'insolents, qui décorent leur rassemblement convulsif du nom bizarre
+de _France extérieure_! Chaque jour leurs ressources s'épuisent;
+l'augmentation de leur nombre ne fait que les pousser plus rapidement
+vers la pénurie la plus absolue de tous moyens d'existence; les roubles
+de la fière Catherine et les millions de la Hollande se consument en
+voyages, en négociations, en préparatifs désordonnés, et ne suffisent
+pas d'ailleurs au faste des chefs de la rébellion: bientôt on verra ces
+superbes mendiants, qui n'ont pu s'acclimater à la terre de l'égalité,
+expier dans la honte et la misère les crimes de leur orgueil, et tourner
+des yeux trempés de larmes vers la patrie qu'ils ont abandonnée! Et
+quand leur rage, plus forte que leur repentir, les précipiterait les
+armes à la main sur son territoire, s'ils n'ont pas de soutien chez les
+puissances étrangères, s'ils sont livrés à leurs propres forces, que
+seraient-ils, si ce n'est de misérables pygmées qui, dans un accès de
+délire, se hasarderaient à parodier l'entreprise des Titans contre le
+ciel? (_On applaudit._)»
+
+Mais à défaut de danger immédiat, il y a une conspiration criminelle
+contre laquelle il faut se prémunir. Attend-on d'avoir des preuves
+légales pour la combattre? «Des preuves légales! Vous comptez donc pour
+rien le sang qu'elles vous coûteraient! Des preuves légales! Ah!
+prévenons plutôt les désastres qui pourraient nous les procurer! Prenons
+enfin des mesures vigoureuses; ne souffrons plus que des factieux
+qualifient notre générosité de faiblesse; imposons à l'Europe par la
+fierté de notre contenance; dissipons ce fantôme de contre-révolution
+autour duquel vont se rallier les insensés qui la désirent; débarrassons
+la nation de ce bourdonnement continuel d'insectes avides de son sang,
+qui l'inquiète et la fatigue; rendons le calme au peuple!
+(_Applaudissements._)»
+
+Où tendent ces objections? A endormir le peuple dans une fausse
+sécurité. «On ne cesse depuis quelque temps de crier que la Révolution
+est faite; mais on n'ajoute pas que des hommes travaillent sourdement à
+la contre-révolution: il semble qu'on n'ait d'autre but que d'éteindre
+l'esprit public, lorsque jamais il ne fut plus nécessaire de
+l'entretenir dans toute sa force; il semble qu'en recommandant l'amour
+pour les lois, on redoute de parler de l'amour pour la liberté! S'il
+n'existe plus aucune espèce de danger, d'où viennent ces troubles
+intérieurs qui déchirent les départements, cet embarras dans les
+affaires publiques? Pourquoi ce cordon d'émigrants qui, s'étendant
+chaque jour, cerne une partie de nos frontières? Qu'on m'explique ces
+apparitions alternatives de quelques hommes de Coblentz aux Tuileries et
+de quelques hommes des Tuileries à Coblentz. Qu'ont de commun des hommes
+qui ont fait serment de renverser la Constitution avec un roi qui a fait
+serment de la maintenir?»
+
+Quelles sont les mesures que la nation doit prendre? Il faut d'abord
+frapper les émigrés dans leurs biens. Il faut ensuite inviter les
+princes à rentrer, sous peine d'être déchus de leur droit. Louis XVI ne
+s'y refusera pas:
+
+«Quels succès d'ailleurs ne peut-il pas se flatter d'obtenir auprès des
+princes fugitifs par ses sollicitations fraternelles, et même par ses
+ordres, pendant le délai que vous leur accorderez pour rentrer dans le
+royaume? Au reste, s'il arrivait qu'il échouât dans ses efforts, si les
+princes se montraient insensibles aux accents de sa tendresse en même
+temps qu'ils résisteraient à ses ordres, ne serait-ce pas une preuve aux
+yeux de la France et de l'Europe que, mauvais frères et mauvais
+citoyens, ils sont aussi jaloux d'usurper par une contre-révolution
+l'autorité dont la constitution investit le roi, que de renverser la
+constitution elle-même? (_Applaudissements._) Dans cette grande
+occasion, leur conduite lui dévoilera le fond de leur coeur, et s'il a
+le chagrin de n'y pas trouver les sentiments d'amour et d'obéissance
+qu'ils lui doivent, que, défenseur de la constitution et de la liberté,
+il s'adresse au coeur des Français, il y trouvera de quoi se dédommager
+de ses pertes. (_Longs applaudissements._)»
+
+Cette habileté généreuse répondit aux sentiments du peuple, qui était
+tout prêt à acclamer Louis XVI, s'il se fût montré loyal. Le même
+souffle populaire se retrouve dans les discours de Vergniaud contre
+Duportail (28 octobre 1791), à propos de Saint-Domingue (17 novembre),
+contre les députés de la Droite qui troublent l'ordre pendant sa
+présidence, et dont «les étranges motions, les cris tumultueux sont plus
+dangereux pour la patrie que les rassemblements de Worms et de
+Coblentz», sur les prêtres réfractaires (18 novembre), contre la
+proposition d'imprimer le discours du ministre de la guerre (10
+décembre).
+
+Le 27 décembre, il lut un projet d'adresse au peuple, que l'Assemblée
+écarta comme déclamatoire, sur cette observation d'un des membres: «Sous
+certains points de vue, cette adresse est purement déclamatoire, et par
+conséquent inconvenante, puisque l'Assemblée ne doit parler que le
+langage des faits.» On voit que les collègues de Vergniaud faisaient,
+dès lors, plus de cas de son éloquence que de son tact politique.
+
+Mais il excelle à flageller les hommes de la cour. Le 13 janvier 1792,
+le ministre de la marine, Bertrand, avait donné des explications peu
+franches sur les émigrations des officiers de marine. «Je ne veux point,
+dit Vergniaud, faire de discours. Je ne présenterai qu'un syllogisme
+fort simple. Le ministre a trompé l'Assemblée sur le nombre des
+officiers qui sont dans les ports: c'est un principe en morale qu'il
+faut adopter en politique, que tout homme qui trompe est indigne de la
+confiance.»
+
+Le 18 janvier, il prononce un grand discours sur la nécessité de
+déclarer la guerre à l'empereur, et il est l'interprète, non seulement
+de la Gironde, mais de la France:
+
+«Vos ennemis, dit-il, savent que la conquête de la liberté a exigé de
+vous de grands sacrifices pécuniaires, ils savent que vos préparatifs de
+défense sont ruineux, ils espèrent que des citoyens qui ont abandonné, à
+la voix de la patrie, leurs femmes, leurs enfants, qui ont préféré les
+périls et les travaux de la guerre aux douceurs paisibles qu'ils
+goûtaient dans leurs foyers, ils espèrent, dis-je, que ces citoyens
+dévoués et courageux, fatigués d'habiter un camp devant lequel il ne se
+présente pas d'ennemi, quitteront vos frontières et les laisseront sans
+défense; tandis que dans l'intérieur, quelques millions semés avec
+adresse précipiteront la chute de vos changes vers le terme le plus
+désastreux, augmenteront le prix des matières de première nécessité,
+susciteront des insurrections, où le peuple égaré détruira lui-même ses
+droits en croyant les défendre. Alors vos ennemis feront avancer une
+armée formidable pour vous donner des fers. Voilà la guerre qu'on vous
+fait; voilà celle qu'on veut vous faire. (_On applaudit._)
+
+«Le peuple a juré de maintenir la Constitution, parce qu'il est certain
+d'être heureux par elle; mais si vous le laissez dans un état qui
+demande chaque jour des sacrifices plus pénibles, des efforts plus
+courageux; si vous épuisez le trésor national par cette guerre de
+préparatifs, le jour de cet épuisement ne sera-t-il pas le dernier
+moment de la Constitution? L'état où nous sommes est un véritable état
+de destruction qui peut nous conduire à l'opprobre et à la mort. (_On
+applaudit à plusieurs reprises._) Aux armes donc, aux armes! Citoyens,
+hommes libres, défendez votre liberté, assurez l'espoir de celle du
+genre humain, ou bien vous ne mériterez pas même sa pitié dans vos
+malheurs. (_Les applaudissements recommencent._)»
+
+Il n'est pas moins éloquent contre les ennemis de l'intérieur, contre la
+cour elle-même, quand, le 10 mars 1792, il appuie la demande
+d'accusation contre le ministre des affaires étrangères, Delessart. Il
+n'a peut-être pas prononcé de discours plus véhément, ni plus applaudi:
+
+«J'ajouterai, dit-il, un fait qui est échappé à la mémoire de M.
+Brissot. Et, ici, ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une
+voix plaintive--qui sort de l'épouvantable glacière d'Avignon. Elle vous
+crie: Le décret de réunion du Comtat à la France a été rendu au mois de
+novembre dernier; s'il nous eût été envoyé sur-le-champ, peut-être qu'il
+nous eût apporté la paix et eût éteint nos funestes divisions. Peut-être
+que le moment où nous aurions connu légalement notre réunion à la France
+nous aurait tous réunis au même sentiment; peut-être qu'en devenant
+Français, nous aurions abjuré l'esprit de haine, et serions devenus tous
+frères; peut-être, enfin, que nous n'aurions pas été victimes d'un
+massacre abominable, et que notre sol n'eût pas été déshonoré par le
+plus atroce des forfaits. Mais M. Delessart, alors ministre de
+l'intérieur, a gardé pendant plus de deux mois ce décret dans son
+portefeuille, et dans cet intervalle, nos dissensions ont continué; dans
+cet intervalle, de nouveaux crimes ont souillé notre déplorable patrie;
+c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutilés qui demandent vengeance
+contre votre ministre. (_On applaudit à plusieurs reprises._)
+«Permettez-moi une réflexion. Lorsqu'on proposa à l'Assemblée
+constituante de décréter le despotisme de la religion chrétienne,
+Mirabeau prononça ces paroles: «De cette tribune où je vous parle, on
+aperçoit la fenêtre d'où la main d'un monarque français, armée contre
+ses sujets par d'exécrables factieux, qui mêlaient des intérêts
+personnels aux intérêts sacrés de la religion, tira l'arquebuse qui fut
+le signal de la Saint-Barthélémy.» Et moi aussi je m'écrie: De cette
+tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des conseillers
+pervers égarent et trompent le roi que la Constitution nous a donné,
+forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner, et préparent les
+manoeuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les
+fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on combine
+les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après
+nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie, et par
+toutes les fureurs de la guerre civile. (_La salle retentit
+d'applaudissements._)
+
+«Le jour est arrivé où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à
+tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et
+la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, et au nom du
+despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom
+de la loi. (_Les applaudissements redoublent et se prolongent._)
+Qu'elles y pénètrent tous les coeurs. Que tous ceux qui l'habitent
+sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au roi.
+Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et
+qu'il n'y sera pas une seule tête convaincue d'être criminelle, qui
+puisse échapper à son glaive. Je demande qu'on mette aux voix le décret
+d'accusation. (_M. Vergniaud descend de la tribune au milieu des plus
+vifs applaudissements._)»
+
+Les mêmes sentiments se retrouvent dans ses discours très démocratiques
+sur le licenciement de la garde du roi (29 mai) et sur la lettre de La
+Fayette. Mais il faut en venir à la grande harangue du 3 juillet 1792,
+sur la situation de la France, où son exaltation révolutionnaire est au
+plus haut point. Ce fut, dit justement Louis Blanc, un grand jour que
+celui-là dans l'histoire de l'éloquence.
+
+A ce moment, la trahison de la cour était visible. Vergniaud fit frémir
+la nation en en rassemblant les preuves. Il parla d'abord de la
+politique de Louis XVI à l'intérieur:
+
+«Le roi a refusé sa sanction à votre décret sur les troubles religieux.
+Je ne sais si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre
+encore sous les voûtes du palais des Tuileries; si l'hypocrisie
+sanguinaire des jésuites Lachaise et Letellier revit dans l'âme de
+quelque scélérat, brûlant de voir se renouveler les Saint-Barthélémy et
+les Dragonnades; je ne sais si le coeur du roi est troublé par des idées
+fantastiques qu'on lui suggère, et sa conscience égarée par les terreurs
+religieuses dont on l'environne.
+
+«Mais il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser
+d'être l'ennemi le plus dangereux de la Révolution, qu'il veut
+encourager, par l'impunité, les tentatives criminelles de l'ambition
+pontificale, et rendre aux orgueilleux suppôts de la tiare la puissance
+désastreuse dont ils ont également opprimé les peuples et les rois. Il
+n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être
+l'ennemi du peuple, qu'il approuve ou même qu'il voie avec indifférence
+les manoeuvres sourdes employées pour diviser les citoyens, jeter des
+ferments de haine dans le sein des âmes sensibles, et étouffer, au nom
+de la Divinité, les sentiments les plus doux dont elle a composé la
+félicité des hommes. Il n'est pas permis de croire, sans lui faire
+injure et l'accuser lui-même d'être l'ennemi de la loi, qu'il se refuse
+à l'adoption des mesures répressives contre le fanatisme, pour porter
+les citoyens à des excès que le désespoir inspire et que les lois
+condamnent; qu'il aime mieux exposer les prêtres insermentés, même alors
+qu'ils ne troublent pas l'ordre, à des vengeances arbitraires, que les
+soumettre à une loi qui, ne frappant que sur les perturbateurs,
+couvrirait les innocents d'une égide inviolable. Enfin, il n'est pas
+permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être l'ennemi de
+l'empire, qu'il veuille perpétuer les séditions et éterniser les
+désordres et tous les mouvements révolutionnaires qui poussent l'empire
+à la guerre civile et le précipitent, par la guerre civile, à sa
+dissolution.»
+
+Ces ironies redoutables faisaient tomber le masque de Louis XVI et le
+montraient trahissant la Révolution à l'intérieur et à l'extérieur. Là,
+Vergniaud affecte de séparer la cause du roi de celle de ses courtisans,
+et il commence ce tableau célèbre des intrigues royalistes et ces
+apostrophes terribles, où il donne toute la mesure de son génie. Citons
+entièrement ces paroles, qui ont eu la fortune rare de se graver dans la
+mémoire des contemporains:
+
+«C'est au nom du roi, dit-il, que les princes français ont tenté de
+soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe; c'est pour
+_venger la dignité_ du roi que s'est conclu le traité de Pilnitz, et
+formée l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin;
+c'est pour _défendre le roi_ qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les
+drapeaux de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du corps;
+c'est pour _venir au secours du roi_ que les émigrés sollicitent et
+obtiennent de l'emploi dans les armées autrichiennes, et s'apprêtent à
+déchirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers
+de la _prérogative royale_, que d'autres preux, pleins d'honneur et de
+délicatesse, abandonnent leur poste en présence de l'ennemi, trahissent
+leurs serments, volent les caisses, travaillent à corrompre leurs
+soldats, et placent ainsi leur gloire dans la lâcheté, le parjure, la
+subordination, le vol et les assassinats; c'est contre la nation ou
+l'Assemblée nationale seule, et pour le _maintien de la splendeur du
+trône_, que le roi de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre, et que
+le roi de Prusse marche vers nos frontières; c'est _au nom du roi_ que
+la liberté est attaquée, et que, si l'on parvenait à la renverser, on
+démembrerait bientôt l'empire pour en indemniser de leurs frais les
+puissances coalisées; car on connaît la générosité des rois, on sait
+avec quel désintéressement ils envoient leurs armées pour désoler une
+terre étrangère, et jusqu'à quel point on peut croire qu'ils
+épuiseraient leurs trésors pour soutenir une guerre qui ne devrait pas
+leur être profitable. Enfin, tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler
+sur nos têtes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du
+roi qui en est le prétexte ou la cause.
+
+«Or, je lis dans la Constitution, chap. II, section 1re, art. VI: «Si le
+roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la
+nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle
+entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la
+royauté.»
+
+«Maintenant, je vous demande ce qu'il faut entendre par un acte formel
+d'opposition; la raison me dit que c'est l'acte d'une résistance
+proportionnée, autant qu'il est possible, au danger, et faite dans un
+temps utile pour pouvoir l'éviter.
+
+«Par exemple, si, dans la guerre actuelle, 100.000 Autrichiens
+dirigeaient leur marche vers la Flandre, ou 100.000 Prussiens vers
+l'Alsace, et que le roi, qui est le chef suprême de la force publique,
+n'opposât à chacune de ces deux redoutables armées qu'un détachement de
+10 ou 20.000 hommes, pourrait-on dire qu'il a employé des moyens de
+résistance convenables, qu'il a rempli le voeu de la Constitution et
+fait l'acte formel qu'elle exige de lui?
+
+«Si le roi, chargé de veiller à la sûreté extérieure de l'Etat, de
+notifier au Corps législatif les hostilités imminentes, instruit des
+mouvements de l'armée prussienne, et n'en donnant aucune connaissance à
+l'Assemblée nationale; instruit, ou du moins, pouvant présumer que cette
+armée nous attaquera dans un mois, disposait avec lenteur les
+préparatifs de répulsion; si l'on avait une juste inquiétude sur les
+progrès que les ennemis pourraient faire dans l'intérieur de la France,
+et qu'un camp de réserve fût évidemment nécessaire pour prévenir ou
+arrêter ces progrès; s'il existait un décret qui rendît infaillible et
+prompte la formation de ce camp; si le roi rejetait ce décret et lui
+substituait un plan dont le succès fût incertain, et demandât pour son
+exécution un temps si considérable que les ennemis auraient celui de la
+rendre impossible; si le Corps législatif rendait des décrets de sûreté
+générale; que l'urgence du péril ne permît aucun délai; que cependant la
+sanction fût refusée ou différée pendant deux mois; si le roi laissait
+le commandement d'une armée à un général intrigant, devenu suspect à la
+nation par les fautes les plus graves, les attentats les plus
+caractérisés à la Constitution; si un autre général, nourri loin de la
+corruption des cours, et familier avec la victoire, demandait pour la
+gloire de nos armes un renfort qu'il serait facile de lui accorder; si,
+par un refus, le roi lui disait clairement: Je te défends de vaincre;
+si, mettant à profit cette funeste temporisation, tant d'incohérence
+dans notre marche politique, ou plutôt une si constante persévérance
+dans la perfidie, la ligue des tyrans portait des atteintes mortelles à
+la liberté, pourrait-on dire que le roi a fait la résistance
+constitutionnelle, qu'il a rempli, pour la défense de l'Etat, le voeu de
+la Constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit?
+
+«Souffrez que je raisonne encore dans cette supposition douloureuse.
+J'ai exagéré plusieurs faits, j'en énoncerai même tout à l'heure, qui,
+je l'espère, n'existeront jamais, pour ôter tout prétexte à des
+applications qui sont purement hypothétiques, mais j'ai besoin d'un
+développement complet pour montrer la vérité sans nuages.
+
+«Si tel était le résultat de la conduite dont je viens de tracer le
+tableau, que la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât,
+que la Constitution fût ébranlée, que la contre-révolution fût là, et
+que le roi vous dît pour sa justification:
+
+«Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir
+que pour relever ma puissance qu'ils supposent anéantie; venger ma
+dignité, qu'il supposent flétrie; me rendre mes droits royaux, qu'ils
+supposent compromis ou perdus; mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur
+complice; j'ai obéi à la Constitution, qui m'ordonne de m'opposer par un
+acte formel à leurs entreprises, puisque j'ai mis des armées en
+campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop faibles, mais la
+Constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner.
+Il est vrai que je les ai rassemblées trop tard; mais la Constitution ne
+désigne pas le temps auquel je devais les assembler. Il est vrai que des
+camps de réserve auraient pu les soutenir; mais la Constitution ne
+m'oblige pas à former des camps de réserve.
+
+«Il est vrai que, lorsque les généraux s'avançaient en vainqueurs sur le
+territoire ennemi, je leur ai ordonné de s'arrêter; mais la Constitution
+ne me prescrit pas de remporter des victoires; elle me défend même les
+conquêtes. Il est vrai qu'on a tenté de désorganiser les armées par des
+démissions combinées d'officiers, et je n'ai fait aucun effort pour
+arrêter le cours de ces démissions, mais la Constitution n'a pas prévu
+ce que j'aurais à faire en pareil délit. Il est vrai que mes ministres
+ont continuellement trompé l'Assemblée nationale sur le nombre, la
+disposition des troupes et leurs approvisionnements; que j'ai gardé le
+plus longtemps que j'ai pu ceux qui entravaient la marche du
+gouvernement constitutionnel, le moins possible ceux qui s'efforçaient
+de lui donner du ressort; mais la Constitution ne fait dépendre leur
+nomination que de ma volonté, et nulle part elle n'ordonne que je donne
+ma confiance aux patriotes et que je chasse les contre-révolutionnaires.
+Il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets utiles ou même
+nécessaires, et que j'ai refusé de les sanctionner; mais j'en avais le
+droit: il est sacré, car je le tiens de la Constitution. Il est vrai,
+enfin, que la contre-révolution se fait, que le despotisme va remettre
+entre mes mains son sceptre de fer; que je vous punirai d'avoir eu
+l'insolence de vouloir être libres; mais j'ai fait tout ce que la
+Constitution me prescrit; il n'est émané de moi aucun acte que la
+Constitution condamne; il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité
+pour elle, de mon zèle pour sa défense. (_On applaudit à plusieurs
+reprises._)
+
+«Si, dis-je, il était possible que, dans les calamités d'une guerre
+funeste, dans un bouleversement contre-révolutionnaire, le roi des
+Français leur tînt ce langage dérisoire; s'il était possible qu'il leur
+parlât jamais de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi
+insultante, ne seraient-ils pas en droit de lui répondre:
+
+«--O roi qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vérité
+ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes
+par des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des osselets; qui
+n'avez feint d'aimer les lois que pour parvenir à la puissance qui vous
+servirait à les braver; la Constitution, que pour qu'elle ne vous
+précipitât pas du trône, où vous aviez besoin de rester pour la
+détruire; la nation, que pour assurer le succès de vos perfidies en lui
+inspirant de la confiance: pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec
+d'hypocrites protestations, nous donner le change sur la cause de nos
+malheurs, par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes?
+
+«Etait-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des forces
+dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite?
+Etait-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à fortifier
+l'intérieur du royaume, ou de faire des préparatifs de résistance pour
+l'époque où nous serions déjà devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous
+défendre que de choisir des généraux qui attaquaient eux-mêmes la
+Constitution, ou d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? Etait-
+ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la
+désorganisation continuelle du ministère? La Constitution vous laissa-t-
+elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-
+elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle
+enfin le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes
+prérogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et
+l'Empire? Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu
+émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible,
+vous n'avez pas rempli le voeu de la Constitution; elle est peut-être
+renversée: mais vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure:
+vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se
+remportaient en votre nom sur la liberté; mais vous ne recueillerez
+point le fruit de ces indignes triomphes: vous n'êtes plus rien pour
+cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple
+que vous avez si lâchement trahi. (_Les applaudissements recommencent
+avec plus de force dans la très grande majorité de l'Assemblée._)»
+
+
+
+
+_V. LES DISCOURS DE VERGNIAUD DU 10 AOUT 1792 AU 2 JUIN 1793_.
+
+
+Ou les mots n'ont aucun sens, ou le discours du 3 juillet 1792 signifie
+qu'il n'y a plus rien à faire avec le prince. Cependant, les conclusions
+de Vergniaud ne tendent ni à détruire la royauté, ni à changer de roi.
+Après avoir perdu Louis XVI moralement dans cette redoutable
+philippique, il se refuse à le perdre politiquement. Personne n'avait pu
+croire que cette hypothèse si magnifiquement déroulée fût autre chose
+qu'une habileté oratoire destinée à rendre plus sanglante l'accusation
+insinuée. O puissance de la rhétorique! Vergniaud en vient à prendre au
+sérieux cette figure, et, la crainte d'une victoire populaire aidant, il
+se dit que ce traître est peut-être moins incurablement traître qu'il ne
+l'a laissé entendre lui-même. Il s'oppose à une révolution parlementaire
+et paisible qui aurait économisé à la France le sang versé au 10 août,
+et, le 24 juillet, il décide l'Assemblée à passer à l'ordre du jour sur
+une pétition qui demandait la déchéance.
+
+Il fait plus: il signe avec Guadet, dans les derniers jours de juillet,
+la fameuse consultation rédigée par Gensonné et envoyée aux Tuileries
+par l'intermédiaire du peintre Boze. Le 29 juillet, il écrit lui-même à
+Boze une lettre où il donne au roi les conseils les plus propres à le
+sauver. Sans désavouer son discours, il promet la paix à Louis s'il veut
+défendre sincèrement la Constitution et former un ministère où
+prendraient place des patriotes de la Constituante, par exemple Roederer
+et Petion. Assurément, il n'y eut pas là l'ombre d'une trahison ou d'une
+défection, et quand, le 3 janvier 1793, Gasparin et Robespierre jeune
+dénoncèrent cette démarche comme criminelle, la Convention eut raison de
+passer à l'ordre du jour. Toutefois, c'est un épilogue bien inattendu au
+discours du 3 juillet que ces conseils donnés secrètement au «tyran
+Lysandre» par celui-là même qui l'avait si sévèrement démasqué. Il
+n'était guère politique de chercher à raffermir un trône qu'on avait
+soi-même déclaré vermoulu. On avait provoqué une révolution, et
+maintenant on la redoutait. «Un nouveau ferment révolutionnaire,
+écrivait Vergniaud à Boze, tourmente dans sa base une organisation
+politique que le temps n'a pas consolidée. Ce désespoir peut en
+accélérer le développement avec une rapidité qui échapperait à la
+vigilance des autorités constituées et à l'action de la loi.» Vergniaud
+craignait ce _ferment révolutionnaire_; il essaya cette démarche
+imprudente, par excès de prudence et par défiance de l'insurrection
+imminente. La Commission extraordinaire attendit fiévreusement la
+réponse du roi, bien décidée à ne point faiblir, si la cour ne cédait
+pas. Thierry envoya des phrases évasives et presque dédaigneuses. Dès
+lors, on discuta sérieusement les avantages comparés de la déchéance et
+de la suspension. Mais ces hésitations avaient enlevé à la Gironde toute
+influence sur les événements. Le 10 août se fit en dehors d'elle, et
+elle ne put que le ratifier par la suspension, dont Vergniaud lui-même
+devait rédiger la formule.
+
+Il sortit amoindri et blessé de ces démarches honorables, en somme, mais
+irréfléchies. Ce républicain, dans la crainte de voir surgir une autre
+république que la sienne, fut sur le point de croire à la parole du
+«tyran Lysandre». Heureusement pour lui qu'on ne répondit pas à ses
+avances: perdu dans l'opinion, il n'aurait pas pu rendre à la Révolution
+les services qu'elle reçut de lui dans le mois de septembre 1792.
+
+Ces services consistèrent à aider Danton de son éloquence dans ses
+efforts pour dresser la France contre l'ennemi. Sans rancune contre
+l'homme du 10 août, et plus patriote en cela que ses amis politiques,
+Vergniaud joua un rôle utile en électrisant les âmes par ses paroles
+ardentes. Il s'agissait d'élever les courages au-dessus de la réalité,
+au-dessus même des impossibilités physiques. L'homme pratique, dans ces
+conditions critiques, fut justement le chimérique Vergniaud; et sa
+grandiose rhétorique exalta efficacement les volontés. Les deux appels
+au camp retentirent dans tous les coeurs:
+
+«Pourquoi, disait-il, le 2 septembre, les retranchements du camp qui est
+sous les remparts de la cité ne sont-ils pas plus avancés? Où sont les
+bêches, les pioches, et tous les instruments qui ont élevé l'autel de la
+Fédération et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande
+ardeur pour les fêtes, sans doute vous n'en aurez pas moins pour les
+combats; vous avez chanté, célébré la liberté; il faut la défendre. Nous
+n'avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois environnés
+d'armées puissantes. Je demande que la commune de Paris concerte avec le
+pouvoir exécutif les mesures qu'elle est dans l'intention de prendre. Je
+demande aussi que l'Assemblée nationale, qui, dans ce moment-ci, est
+plutôt un grand Comité militaire qu'un Corps législatif, envoie à
+l'instant, et chaque jour, douze commissaires au camp, non pour exhorter
+par de vains discours les citoyens, mais pour piocher eux-mêmes, car il
+n'est plus temps de discourir; il faut piocher la fosse de nos ennemis,
+et chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre. (_Des acclamations
+universelles se font entendre dans les tribunes. L'assemblée se lève
+tout entière, et décrète la proposition de Vergniaud._)»
+
+Il est notable que, dans ces paroles inspirées par la politique
+dantonienne, Vergniaud prend la précision, la familiarité, le style de
+Danton. Le 16 septembre 1792, il répète cet appel au camp, en y mêlant
+un blâme discret des journées de septembre:
+
+«O citoyens de Paris! je vous le demande avec la plus profonde émotion,
+ne démasquerez-vous jamais ces hommes pervers qui n'ont, pour obtenir
+votre confiance, d'autres droits que la bassesse de leurs moyens et
+l'audace de leurs prétentions? Citoyens, lorsque l'ennemi s'avance, et
+qu'un homme, au lieu de vous inviter à prendre l'épée pour le repousser,
+vous engage à égorger froidement des femmes ou des citoyens désarmés,
+celui-là est ennemi de votre gloire, de votre bonheur, il vous trompe
+pour vous perdre. Lorsqu'au contraire un homme ne vous parle des
+Prussiens que pour vous indiquer le coeur où vous devez frapper,
+lorsqu'il ne vous propose la victoire que par des moyens dignes de votre
+courage, celui-là est ami de votre gloire, ami de votre bonheur, il veut
+vous sauver. Citoyens, abjurez donc vos dissensions intestines; que
+votre profonde indignation pour le crime encourage les hommes de bien à
+se montrer. Faites cesser les proscriptions, et vous verrez aussitôt se
+réunir à vous une foule de défenseurs de la liberté. Allez tous ensemble
+au camp: c'est là qu'est votre salut.
+
+«J'entends dire chaque jour: Nous pouvons éprouver une défaite. Que
+feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non, si Paris est
+dans un état de défense respectable; si vous préparez des postes d'où
+vous puissiez opposer une forte résistance: car alors l'ennemi
+craindrait d'être poursuivi et enveloppé par les débris des armées qu'il
+aurait vaincues, et d'en être écrasé comme Samson sous les ruines du
+temple qu'il renversa. Mais, si une terreur panique ou une fausse
+sécurité engourdissent notre courage et nos bras; si nous livrons sans
+défense les postes d'où l'on pourra bombarder cette cité, il serait bien
+insensé de ne pas s'avancer vers une ville qui, par son inaction, aurait
+paru l'appeler elle-même; qui n'aurait pas su s'emparer des positions où
+elle aurait pu le vaincre. Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi!
+tandis que vos frères, que vos concitoyens, par un dévouement héroïque,
+abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs
+femmes, leurs enfants, demeurerez-vous plongés dans une molle oisiveté?
+N'avez-vous d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant sans
+cesse, comme les Athéniens: _Qu'y a-t-il aujourd'hui de nouveau?_ Ah!
+détestons cette avilissante mollesse! Au camp, citoyens, au camp! Tandis
+que nos frères, pour notre défense, arrosent peut-être de leur sang les
+plaines de la Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelque sueur les
+plaines de Saint-Denis, pour protéger leur retraite. Au camp, citoyens,
+au camp! Oublions tout, excepté la patrie! Au camp, au camp!»
+
+Le _Journal des Débats et Décrets_ appelle ce discours «le plus beau
+morceau d'éloquence qu'on ait improvisé dans l'Assemblée actuelle».
+Celle-ci en fut si touchée qu'elle enjoignit à Vergniaud de donner à son
+improvisation la forme d'une adresse au peuple, et cette adresse fut
+décrétée le lendemain 17 septembre.
+
+Son patriotisme n'était pas de la xénophobie. C'était un patriotisme
+large et humanitaire. Ainsi, plus tard, à la Convention, le 9 novembre
+1792, à propos des victoires remportées en Belgique, il dira:
+
+«.... Ne négligeons pas d'entretenir ce feu sacré par tous les moyens
+que nous offrent les circonstances.
+
+«L'aliment le plus efficace pour le vivifier, ce sont les fêtes
+publiques. Rappelez-vous la fédération de 1790. Quel coeur n'a pas, dans
+ces moments d'enthousiasme et d'allégresse, palpité pour la patrie? Vous
+rappelez-vous les fêtes funèbres que nous célébrâmes pour les patriotes
+morts dans la journée du 10 août? Quel est celui d'entre nous qui, le
+coeur oppressé de douleur, mais l'âme exaltée par l'enthousiasme de la
+vraie gloire, ne sentit pas alors le désir, le besoin de venger ces
+héros de la liberté? Eh bien! c'est par de pareilles fêtes que vous
+ranimerez sans cesse le civisme. Chantez donc, chantez une victoire qui
+sera celle de l'humanité. Il a péri des hommes, mais c'est pour qu'il
+n'en périsse plus. Je le jure, au nom de la fraternité universelle que
+vous allez établir, chacun de vos combats sera un pas de fait vers la
+paix, l'humanité et le bonheur des peuples. (_On applaudit._)»
+
+Tel est le caractère de l'éloquence patriotique dans Vergniaud: on sent
+qu'il est heureux de s'élever au-dessus de la lutte des partis, et
+d'oublier, dans ces discours héroïques, la politique intérieure et ses
+propres contradictions.
+
+En effet, il a déjà commencé sa lutte contre la Commune de Paris et les
+excès révolutionnaires. Nous avons vu que, patriotiquement, il avait
+d'abord jeté un voile sur les journées de septembre, qu'il alla même
+jusqu'à laisser tomber le mot d'_insurrection légitime_, et qu'il
+réserva toute sa colère contre les meneurs, surtout contre les
+signataires de la célèbre circulaire qui enjoignait aux départements
+d'imiter Paris. Dès le 17 septembre 1792, il s'était élevé en ces termes
+contre la tyrannie de la Commune:
+
+«Il est temps de briser ces chaînes honteuses, d'écraser cette nouvelle
+tyrannie; il est temps que ceux qui ont fait trembler les hommes de bien
+tremblent à leur tour. Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards à leurs
+ordres. Eh! dans la nuit du 2 septembre, dans cette nuit de
+proscription, n'a-t-on pas voulu les diriger contre plusieurs députés et
+contre moi? Ne nous a-t-on pas dénoncés au peuple comme des traîtres?
+Heureusement, c'est en effet le peuple qui était là; les assassins
+étaient occupés ailleurs. La voix de la calomnie ne produisit aucun
+effet, et la mienne peut encore se faire entendre ici; et, je vous en
+atteste, elle tonnera de tout ce qu'elle a de force contre les crimes et
+les tyrans. Eh! que m'importent des poignards et des sicaires!
+qu'importe la vie aux représentants du peuple, quand il s'agit de son
+salut! Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait abattre la
+pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tête de son fils, il
+s'écriait: Périssent mon nom et ma mémoire, pourvu que la Suisse soit
+libre! (_On applaudit._)
+
+«Et nous aussi nous dirons: Périsse l'Assemblée nationale et sa mémoire,
+pourvu que la France soit libre! (Les députés se lèvent par un mouvement
+unanime en criant: _Oui, oui, périsse notre mémoire, pourvu que la
+France soit libre!_ Les tribunes se lèvent en même temps, et répondent
+par des applaudissements réitérés au mouvement de l'Assemblée.) Périsse
+l'Assemblée nationale et sa mémoire, si elle épargne un crime qui
+imprimerait une tache au nom français; si sa vigueur apprend aux nations
+de l'Europe que, malgré les calomnies dont on cherche à flétrir la
+France, il est encore, et au sein même de l'anarchie momentanée où des
+brigands nous ont plongés, il est encore dans notre patrie quelques
+vertus publiques, et qu'on y respecte l'humanité! Périsse l'Assemblée
+nationale et sa mémoire, si, sur nos cendres, nos successeurs plus
+heureux peuvent établir l'édifice d'une constitution qui assure le
+bonheur de la France, et consolide le règne de la liberté et de
+l'égalité! Je demande que les membres de la Commune répondent sur leur
+tête de la sûreté de tous les prisonniers. (_Les applaudissements
+recommencent et se prolongent._)»
+
+ * * * * *
+
+Ce sont les dernières paroles que Vergniaud prononça à la Législative.
+Il fut élu, à une grande majorité, député de la Gironde à la Convention,
+le premier d'une liste où il avait fait mettre les noms de Siéyès et de
+Condorcet. Il accepta son mandat avec résignation et tristesse: il se
+sentait impuissant et prenait déjà des attitudes de victime fière.
+«Quant à ma nomination, écrivait-il à son beau-frère, je vous avoue que
+l'épuisement de mes forces morales me la rend aussi pénible que
+flatteuse; et si les temps eussent été calmes, si l'horizon de Paris ne
+paraissait pas encore chargé d'orages, s'il n'y avait eu aucun danger à
+courir en restant, si je n'avais pas cru que je pouvais être utile pour
+lutter contre quelques scélérats dont je connais ou je soupçonne les
+projets, je n'aurais pas hésité à refuser. Mais, dans les circonstances
+actuelles, c'eût été une lâcheté et un crime, et je reste.»
+
+Dès le 24 septembre 1792, il reprend la lutte contre la Montagne en
+appuyant un projet de loi de Kersaint contre ceux qui poussent à
+l'anarchie et à l'assassinat. Le 25, les écrits de Marat sont dénoncés.
+Marat se défend. «S'il est un malheur, répond Vergniaud, pour un
+représentant du peuple c'est, pour mon coeur, celui d'être obligé de
+remplacer à cette tribune un homme chargé de décrets de prise de corps
+qu'il n'a pas purgés.»
+
+Cette pudeur et ce style de légiste soulevèrent des murmures. Marat
+cria: «Je m'en fais gloire.» Chabot dit: «Sont-ce les décrets du
+Châtelet dont on parle?» Et Tallien: «Sont-ce ceux dont il a été honoré
+pour avoir terrassé La Fayette?» Vergniaud reprit: «C'est le malheur
+d'être obligé de remplacer un homme contre lequel il a été rendu un
+décret d'accusation, et qui a élevé sa tête audacieuse au-dessus des
+lois; un homme enfin tout dégoûtant de calomnies, de fiel et de sang.»
+Il donne ensuite lecture de la circulaire de la Commune signée Sergent,
+Panis, Marat, etc. «Que dirai-je, s'écrie-t-il, de l'invitation formelle
+qu'on y fait au meurtre et à l'assassinat? Que le peuple, lassé d'une
+longue suite de trahisons, se soit enfin levé, qu'il ait tiré de ses
+ennemis connus une vengeance éclatante: je ne vois là qu'une résistance
+à l'oppression. Et s'il se livre à quelques excès qui outrepassent les
+bornes de la justice, je n'y vois que le crime de ceux qui les ont
+provoqués par leurs trahisons. Le bon citoyen jette un voile sur ces
+désordres partiels; il ne parle que des actes de courage du peuple, que
+de l'ardeur des citoyens, que de la gloire dont se couvre un peuple qui
+sait briser ses chaînes; et il cherche à faire disparaître, autant qu'il
+est en lui, les taches qui pourraient ternir l'histoire d'une si
+mémorable révolution. Mais que des hommes revêtus d'un pouvoir public
+qui, par la nature même des fonctions qu'ils ont acceptées, se sont
+chargés de parler au peuple le langage de la loi, et de le contenir dans
+les bornes de la justice par tout l'ascendant de la raison; que ces
+hommes prêchent le meurtre, qu'ils en fassent l'apologie, il me semble
+que c'est là un degré de perversité qui ne saurait se concevoir que dans
+un temps où toute morale serait bannie de la terre.»
+
+Arrivons au grand discours de Vergniaud sur l'appel au peuple (31
+décembre 1792), qui est en même temps son acte politique le plus
+important. Il n'est pas douteux qu'il n'ait voulu sauver Louis XVI; il
+n'admet pas un instant que les électeurs puissent voter la mort. Il
+donne contre le rejet de sa proposition toutes les raisons qui militent,
+d'après lui, contre la condamnation du roi.
+
+«Il est probable, dit-il, qu'un des motifs pour lesquels l'Angleterre ne
+rompt pas ouvertement la neutralité, et qui déterminent l'Espagne à la
+promettre, c'est la crainte de hâter la perte de Louis par une accession
+à la ligue formée contre nous. Soit que Louis vive, soit qu'il meure, il
+est possible que ces puissances se déclarent nos ennemies; mais la
+condamnation donne une probabilité de plus à la déclaration, et il est
+sûr que si la déclaration a lieu, sa mort en sera le prétexte.»
+
+Est-il possible de dire plus nettement que voter l'appel au peuple,
+c'est laisser la vie au roi? Et pourquoi veut-il donc le sauver? est-ce
+par sympathie? Il lui adresse de durs reproches à plusieurs reprises.
+Est-ce par souvenir des relations indirectes qu'il a eues avec lui par
+l'intermédiaire de Boze? Peut-être ne se sent-il pas le droit de faire
+périr celui qu'il a conseillé. La principale raison, c'est qu'il voit
+dans cette condamnation une victoire démagogique. Avec Brissot et toute
+la Gironde, il veut, par l'appel au peuple, submerger la volonté de
+Paris dans celle des départements. Ses amis furent enthousiasmés.
+«Vergniaud, dit le _Patriote français_, a fait preuve d'un prodigieux
+talent, en parlant d'abondance sur cette grande affaire, mais en parlant
+comme les fameux orateurs de l'antiquité, lorsqu'ils traitaient des
+intérêts de la république dans les assemblées du peuple.»
+
+En terminant il avait dit: «En tout cas, je déclare que, quel que puisse
+être le décret qui sera rendu par la Convention, je regarderais comme
+traître à la patrie celui qui ne s'y soumettrait pas. Les opinions sont
+libres jusqu'à la manifestation du voeu de la majorité; elles le sont
+même après; mais alors, du moins, l'obéissance est un devoir.»
+
+Cette déclaration explique son brusque changement d'attitude après le
+rejet de l'appel au peuple. Il avait voulu se soustraire à la
+responsabilité d'un juge. Mais, forcé de juger et convaincu de la
+culpabilité de Louis, il se croit obligé d'appliquer la loi telle
+qu'elle est, et vote la mort. Justement il présidait, et il eut à
+prononcer l'arrêt. «Citoyens, dit-il, je vais proclamer le résultat du
+scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice; j'espère que
+l'humanité vous engagera à garder le plus profond silence. Quand la
+justice a parlé l'humanité doit avoir son tour.» Il fut conséquent avec
+lui-même en votant contre le sursis.
+
+Cette conduite à la fois loyale et complexe, qui devait suggérer aux
+royalistes les plus basses calomnies, ne fut pas comprise par le peuple
+de Paris. Vergniaud avait voulu faire juger Louis XVI par ces assemblées
+primaires, qui l'auraient acquitté sans doute: donc, il était royaliste.
+Cet homme franc et limpide prit, aux yeux des tribunes, la figure d'un
+traître à la solde des émigrés et des Autrichiens; et son hostilité
+envers les révolutionnaires avancés, en s'accentuant de jour en jour
+davantage, accrut ces soupçons, sincères chez la multitude, affectés
+chez les Robespierristes, et avivés avec art par tous ceux qui
+n'aimaient ni le génie, ni l'insouciance un peu dédaigneuse du plus
+éloquent des Girondins.
+
+Dès lors, la vie de Vergniaud fut un combat à mort contre la Montagne.
+Le 10 mars 1798, il s'éleva contre l'institution du Tribunal
+révolutionnaire: «Lorsqu'on vous propose, dit-il, de décréter
+l'établissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle
+de Venise, nous mourrons tous plutôt que d'y consentir.» Il
+reconnaissait pourtant (discours du 13 mars) que «ce tribunal, s'il
+était organisé d'après les principes de la justice, pourrait être
+utile».
+
+Le lendemain de l'insurrection avortée du 10 mars, les Girondins
+sentirent le besoin de s'unir plus étroitement. Une vingtaine d'entre
+eux, dit Louvet, s'assemblèrent et chargèrent Vergniaud de dénoncer à la
+France le récent attentat contre la Convention. Ce ne fut pas sans peine
+que Vergniaud, interrompu par Marat, put commencer son discours. Il
+chercha surtout à montrer que c'était l'impunité des excès populaires
+qui avait amené cette dictature de l'émeute, et il protesta contre
+l'intolérance des terroristes:
+
+«On a vu, dit il, se développer cet étrange système de liberté, d'après
+lequel on vous dit: Vous êtes libres; mais pensez comme nous sur telle
+ou telle question d'économie politique, ou nous vous dénonçons aux
+vengeances du peuple. Vous êtes libres; mais courbez la tête devant
+l'idole que nous encensons, ou nous vous dénonçons aux vengeances du
+peuple. Vous êtes libres; mais associez-vous à nous pour persécuter les
+hommes dont nous redoutons la probité et les lumières, ou nous vous
+désignerons par des dénominations ridicules, et nous vous dénoncerons
+aux vengeances du peuple. Alors, citoyens, il a été permis de craindre
+que la révolution, comme Saturne dévorant successivement tous ses
+enfants, n'engendrât enfin le despotisme avec les calamités qui
+l'accompagnent.»
+
+Mais il évite avec soin, dans son récit des événements du 10 mars,
+toutes les récriminations personnelles qui auraient pu diviser davantage
+les patriotes. Sa péroraison n'a rien d'amer, et il prêche plutôt la
+réconciliation:
+
+«Et toi peuple infortuné, seras-tu plus longtemps dupe des hypocrites,
+qui aiment mieux obtenir tes applaudissements que les mériter, et
+surprendre la faveur, en flattant tes passions, que de te rendre un seul
+service?...
+
+«Un tyran de l'antiquité avait un lit de fer sur lequel il faisait
+étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le
+lit, disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins pour leur
+faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'égalité, et voilà celle des
+scélérats qui te déchirent par leurs fureurs. L'égalité, pour l'homme
+social, n'est que celle des droits. Elle n'est pas plus celle des
+fortunes que celle des tailles, celle des forces, de l'esprit, de
+l'activité, de l'industrie et du travail.
+
+«On te la présente souvent sous l'emblème de deux tigres qui se
+déchirent. Vois-la sous l'emblème plus consolant de deux frères qui
+s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter, fille de la haine et de
+la jalousie, est toujours armée de poignards. La vraie égalité, celle de
+la nature, au lieu de les diviser, unit les hommes par les liens d'une
+fraternité universelle. C'est celle qui seule peut faire ton bonheur et
+celui du monde. Ta liberté! des monstres l'étouffent, et offrent à ton
+culte égaré la licence. La licence, comme tous les faux dieux, a ses
+druides qui veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces
+prêtres cruels subir le sort de leurs prédécesseurs! puisse l'infamie
+sceller à jamais la pierre déshonorée qui couvrira leurs cendres?
+
+«Et vous, mes collègues, le moment est venu: il faut choisir enfin entre
+une énergie qui vous sauve et la faiblesse qui perd tous les
+gouvernements, entre les lois et l'anarchie, entre la république et la
+tyrannie. Si, ôtant au crime la popularité qu'il a usurpée sur la vertu,
+vous déployez contre lui une grande vigueur, tout est sauvé. Si vous
+mollissez, jouets de toutes les factions, victimes de tous les
+conspirateurs, vous serez bientôt esclaves.»
+
+Patriotiquement, Vergniaud attribuait aux manoeuvres de l'aristocratie
+et de Pitt tous les excès du peuple, et en particulier le complot du 10
+mars. Les Girondins furent très mécontents de ces ménagements, et le
+Comité Valazé chargea Louvet de réparer la prétendue maladresse de
+Vergniaud; mais Louvet ne put obtenir la parole.
+
+On voit que Vergniaud planait toujours plus haut que les rancunes, les
+récriminations et les romans où se complaisaient la plupart de ses amis.
+Il n'attaque que pour se défendre, comme lorsqu'il répondit, le 10 avril
+1793, aux accusations de Robespierre; mais alors son dédain est
+accablant:
+
+«J'oserai répondre à M. Robespierre qui, par un roman perfide,
+artificieusement écrit dans le silence du cabinet, et par de froides
+ironies, vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la
+Convention; j'oserai lui répondre sans méditation: je n'ai pas, comme
+lui, besoin d'art; il suffit de mon âme.
+
+«Je parlerai non pour moi: c'est le coeur navré de la plus profonde
+douleur que, lorsque la patrie réclame tous les instants de notre
+existence politique, je vois la Convention réduite, par des
+dénonciations où l'absurdité seule peut égaler la scélératesse, à la
+nécessité de s'occuper de misérables intérêts individuels; je parlerai
+pour la patrie, au sort de laquelle, sur les bords de l'abîme où on l'a
+conduite, les destinées d'un de ses représentants, qui peut et qui veut
+la servir, ne sont pas tout à fait étrangères; je parlerai non pour moi,
+je sais que dans les révolutions la lie des nations s'agite, et
+s'élevant sur la surface politique, paraît quelques moments dominer les
+hommes de bien. Dans mon intérêt personnel, j'aurais attendu patiemment
+que ce règne passager s'évanouît; mais puisqu'on brise le ressort qui
+comprimait mon âme indignée, je parlerai pour éclairer la France qu'on
+égare. Ma voix qui, de cette tribune, a porté plus d'une fois la terreur
+dans ce palais d'où elle a concouru à précipiter le tyran, la portera
+aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur tyranie à
+celle de la royauté.»
+
+Il passe ensuite en revue les dix-huit chefs d'accusation que
+Robespierre a portés contre la Gironde, et les réfute d'autant plus
+aisément qu'on avait choisi, non les plus vraisemblables, mais les plus
+redoutables. On avait dit, par exemple, que les Girondins calomniaient
+Paris et qu'ils étaient des modérés:
+
+«Robespierre, répond Vergniaud, nous accuse d'avoir _calomnié Paris_.
+Lui seul et ses amis ont calomnié cette ville célèbre. Ma pensée s'est
+toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont souillé
+la Révolution; mais j'ai constamment soutenu qu'elles étaient l'ouvrage,
+non du peuple, mais de quelques scélérats accourus de toutes les parties
+de la république, pour vivre de pillage et de meurtre, dans une ville
+dont l'immensité et les agitations continuelles ouvraient la plus grande
+carrière à leurs criminelles espérances; et pour la gloire même du
+peuple, j'ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois.
+
+«D'autres, au contraire, pour assurer l'impunité des brigands et leur
+ménager sans doute de nouveaux massacres et de nouveaux pillages, ont
+fait l'apologie de leurs crimes, et les ont tous attribués au peuple;
+or, qui calomnie le peuple, ou de l'homme qui le soutient innocent des
+crimes de quelques brigands étrangers, ou de celui qui s'obstine à
+imputer au peuple entier l'odieux de ces scènes de sang?
+(_Applaudissements._--_Marat_: Ce sont des vengeances nationales!)»
+
+La réponse à l'accusation de modérantisme est noble et juste:
+
+«Enfin Robespierre nous accuse d'être devenus tout à coup des _modérés_,
+des Feuillants.
+
+«Nous modérés! Je ne l'étais pas, le 10 août, Robespierre, quand tu
+étais caché dans ta cave. Des modérés! Non, je ne le suis pas dans ce
+sens que je veuille éteindre l'énergie nationale. Je sais que la liberté
+est toujours active comme la flamme, qu'elle est inconciliable avec ce
+calme parfait qui ne convient qu'à des esclaves. Si on n'eût voulu que
+nourrir ce feu sacré qui brûle dans mon coeur aussi ardemment que dans
+celui des hommes qui parlent sans cesse de l'impétuosité de leur
+caractère, de si grands dissentiments n'auraient pas éclaté dans cette
+assemblée. Je sais aussi que, dans des temps révolutionnaires, il y
+aurait autant de folie à prétendre calmer à volonté l'effervescence du
+peuple, qu'à commander aux flots de la mer d'être tranquilles quand ils
+sont battus par les vents. Mais c'est au législateur à prévenir autant
+qu'il peut les désastres de la tempête par de sages conseils; et si,
+sous prétexte de révolution, il faut, pour être patriote, se déclarer le
+protecteur du meurtre et du brigandage, je suis _modéré_.
+
+«Depuis l'abolition de la royauté, j'ai beaucoup entendu parler de
+révolution. Je me suis dit il n'y en a plus que deux possibles: celle
+des propriétés ou la loi agraire, et celle qui nous ramènerait au
+despotisme. J'ai pris la ferme résolution de combattre l'une et l'autre
+et tous les moyens indirects qui pourraient nous y conduire. Si c'est là
+être modéré, nous le sommes tous: car tous nous avons voté la peine de
+mort contre tout citoyen qui proposerait l'une ou l'autre.
+
+«J'ai aussi beaucoup entendu parler d'insurrection, de faire lever le
+peuple et je l'avoue, j'en ai gémi. Ou l'insurrection a un objet
+déterminé, ou elle n'en a pas: au dernier cas, c'est une convulsion pour
+le corps politique qui, ne pouvant lui produire aucun bien, doit
+nécessairement lui faire beaucoup de mal. La volonté de la faire naître
+ne peut entrer que dans le coeur d'un mauvais citoyen. Si l'insurrection
+a un objet déterminé, quel peut-il être? de transporter l'exercice de la
+souveraineté dans la république. L'exercice de la souveraineté est
+confié à la représentation nationale. Donc ceux qui parlent
+d'insurrection veulent détruire la représentation nationale; donc ils
+veulent remettre l'exercice de la souveraineté à un petit nombre
+d'hommes, ou le transporter sur la tête d'un seul citoyen; donc ils
+veulent fonder un gouvernement aristocratique, ou rétablir la royauté.
+Dans les deux cas, ils conspirent contre la république et la liberté, et
+s'il faut, ou les approuver pour être patriote, ou être modéré en les
+combattant, je suis modéré. (_On applaudit._) Lorsque la statue de la
+Liberté est sur le trône, l'insurrection ne peut être provoquée que par
+les amis de la royauté. A force de crier au peuple qu'il fallait qu'il
+se levât, à force de lui parler, non pas le langage des lois, mais celui
+des passions, on a fourni des armes à l'aristocratie; prenant la livrée
+et le langage du sans-culottisme, elle a crié dans le département du
+Finistère: Vous êtes malheureux, les assignats perdent, il faut vous
+lever en masse. Voilà comment des exagérations ont nui à la République.
+
+«Nous sommes des modérés! Mais au profit de qui avons-nous montré cette
+grande modération? Au profit des émigrés? Nous avons adopté contre eux
+toutes les mesures de rigueur que commandaient également et la justice
+et l'intérêt national. Au profit des conspirateurs du dedans? Nous
+n'avons cessé d'appeler sur leur tête le glaive de la loi; mais j'ai
+repoussé la loi qui menaçait de proscrire l'innocent comme le coupable.
+On parlait sans cesse de mesures terribles, de mesures révolutionnaires.
+Je les voulais aussi, ces mesures terribles, mais contre les seuls
+ennemis de la patrie. Je ne voulais pas qu'elles compromissent la sûreté
+des bons citoyens, parce que quelques scélérats auraient intérêt à les
+perdre; je voulais des punitions et non des proscriptions. Quelques
+hommes ont paru faire consister leur patriotisme à tourmenter, à faire
+verser des larmes. J'aurais voulu qu'il ne fît que des heureux. La
+Convention est le centre autour duquel doivent se rallier tous les
+citoyens. Peut-être que leurs regards ne se fixent pas toujours sur elle
+sans inquiétude et sans effroi. J'aurais voulu qu'elle fût le centre de
+toutes les affections et de toutes les espérances. On a cherché à
+consommer la révolution par la terreur, j'aurais voulu la consommer par
+l'amour. Enfin, je n'ai pas pensé que, semblablement aux prêtres et aux
+farouches ministres de l'Inquisition, qui ne parlent de leur Dieu de
+miséricorde qu'au milieu des bûchers, nous dussions parler de liberté au
+milieu des poignards et des bourreaux. (_On applaudit._)
+
+«Nous, des _modérés_! Ah! qu'on nous rende grâce de cete modération dont
+on nous fait un crime. Si, lorsque dans cette tribune on est venu
+secouer les torches de la discorde et outrager avec la plus insolente
+audace la majorité des représentants du peuple; si, lorsqu'on s'est
+écrié avec autant de fureur que d'imprudence: _plus de trêve, plus de
+paix entre nous_, nous eussions cédé aux mouvements de la plus juste
+indignation, si nous avions accepté le cartel contre-révolutionnaire que
+l'on nous présentait: je le déclare à mes accusateurs, de quelques
+soupçons dont on nous environne, de quelques calomnies dont on veuille
+nous flétrir, nos noms sont encore plus estimés que les leurs; on aurait
+vu accourir de tous les départements, pour combattre les hommes du 2
+septembre, des hommes également redoutables à l'anarchie et aux tyrans.
+Nos accusateurs et nous, nous serions peut-être déjà consumés par le feu
+de la guerre civile. Notre modération a sauvé la république de ce fléau
+terrible, et par notre silence nous avons bien mérité de la patrie. (_On
+applaudit._)»
+
+Le discours de Vergniaud obtint, dit le conventionnel Baudin (des
+Ardennes), _le silence de l'admiration_, non seulement des Girondins,
+«mais aussi d'un auditoire évidemment dévoué à ses détracteurs».
+
+Les événements se précipitent. Le 15 avril, les sections demandent
+l'expulsion des Brissotins. C'est ici que se montra la grandeur d'âme de
+Vergniaud. Ses amis proposaient un appel au peuple qui eût sauvé la
+Gironde et compromis la France: il fit repousser cette mesure:
+
+«La convocation des assemblées primaires, dit-il héroïquement, est une
+mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la République et la
+liberté; et s'il faut ou décréter cette convocation, ou nous livrer aux
+vengeances de nos ennemis; si vous êtes réduits à cette alternative,
+citoyens, n'hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique.
+Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie!»
+
+Rien de plus cornélien n'a été dit à la tribune, et il n'y a peut-être
+pas, dans l'antiquité, de trait de dévouement à la patrie qui soit plus
+sincère et plus sublime. Le grand coeur de Vergniaud lui montre ici la
+véritable nécessité politique où leurs fautes ont acculé les malheureux
+Girondins. La Révolution ne peut plus avancer, si deux partis d'égale
+force la tire en sens contraire. Il faut que le mieux organisé élimine
+l'autre, et c'est un Girondin qui par une divination de son patriotisme,
+offre de sacrifier la Gironde! Danton était-il présent? Entendit-il ces
+paroles magnanimes? Comme il dut frémir! C'était son style, son âme;
+c'était lui-même qu'il retrouvait, mais trop tard dans Vergniaud. Unis,
+ces deux hommes, le poète et le politique, auraient représenté les deux
+instincts de la révolution, et presque tout le génie de la France.
+
+Sans doute, la Convention improuva la pétition comme calomnieuse; mais
+Vergniaud ne se fit aucune illusion et se prépara à tomber dans une
+attitude digne de lui. Pendant ces deux derniers mois, ce nonchalant
+développa une activité surprenante et parla sur les sujets les plus
+divers, sur les subsistances et sur le maximum (17 avril 1793), sur la
+liberté de conscience (19 avril), sur les secours aux familles des
+défenseurs de la patrie (4 mai), sur la formation d'une armée de
+domestiques (8 mai), enfin sur la Constitution (même jour).
+
+Le 17 mai, il répond à Couthon, qui avait demandé aux Girondins leur
+démission:
+
+«Celui d'entre nous qui se retirerait pour échapper à des soupçons
+calomniateurs serait un lâche; et certes Couthon a, là, suggéré à
+l'aristocratie un moyen infaillible de dissoudre l'Assemblée; il lui
+suffirait, pour la désorganiser, d'en attaquer successivement tous les
+membres par les mêmes impostures. Quant à moi et à ceux de mes collègues
+contre lesquels, peut-être, s'est dirigée la proposition de Couthon, je
+demande acte à la Convention de l'extrême modération avec laquelle j'ai
+parlé au milieu des interruptions les plus violentes; du serment que je
+fais d'employer constamment tous mes efforts pour prévenir cet incendie
+des passions qui nous fait tant de mal. Mais je déclare aussi, et il est
+bon que tous les Parisiens m'entendent, je déclare que si, à force de
+persécutions, d'outrages, de violences, on nous forçait en effet à nous
+retirer; si l'on provoquait ainsi une scission fatale, le département de
+la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait violé
+la représentation nationale, et rompu l'unité de la république. (_Nous
+faisons tous la même déclaration! s'écrient un grand nombre de
+membres._)»
+
+Cette menace de guerre civile n'est guère dans le ton du discours si
+généreux du 20 avril: ce n'est pas du Vergniaud, c'est du Guadet, du
+Buzot. Ici, il a cédé pour un instant à l'influence de ses amis, presque
+tous altérés de vengeance et inspirés par une femme.
+
+Le 20 mai, il protesta contre les interruptions des tribunes et les
+désordres qui paralysent la Convention:
+
+«Citoyens, nous avons deux ennemis puissants à vaincre: le despotisme
+armé au dehors, qui presse et attaque la République sur tous ses points
+extérieurs; l'anarchie au dedans, qui travaille sans relâche à la
+dissolution de toutes ses parties intérieures. Nous ne pouvons combattre
+nous-mêmes le premier de ces ennemis terribles. La gloire en est
+réservée à nos bataillons. Combattons corps à corps le second, c'est
+notre devoir: assez et trop longtemps il nous a tourmentés; assez et
+trop longtemps nous avons soutenu contre lui une lutte aussi pénible
+pour nous, que désastreuse pour la patrie; il faut voir enfin qui
+l'emportera, du génie de la liberté ou de celui des brigands: offrons,
+sans pâlir, nos coeurs aux poignards, mais délivrons la patrie d'un
+fléau qui la dévore. Nos bataillons versent, chaque jour, leur sang pour
+abattre les tyrans; versons le nôtre, s'il le faut, pour terrasser
+l'anarchie; triomphons enfin, ou périssons, ou ensevelissons-nous à
+jamais sous les ruines du temple de la liberté.»
+
+Le 24, il appuie en ces termes les mesures énergiques proposées par la
+Commission des Douze: «Citoyens, montrez-vous dignes enfin de votre
+mission, osez attaquer de front vos assassins; vous les verrez rentrer
+dans la poussière. Voulez-vous attendre lâchement qu'ils viennent vous
+plonger le poignard dans le sein? S'il en est ainsi, vous trahissez le
+plus sacré de vos devoirs! vous abandonnez le peuple sans constitution à
+la fureur de vos meurtriers; et vous êtes les complices de tous les maux
+qu'ils lui feront souffrir. L'unité de la République tient à la
+conservation de tous les représentants du peuple. On ne saurait le
+publier à cette tribune, aucun de nous ne mourra sans vengeance, nos
+départements sont debout. Les conspirateurs le savent; et c'est parce
+qu'ils le savent, c'est pour faire naître une guerre civile générale,
+qu'ils conspirent. Sans doute, la liberté survivrait à ces nouveaux
+orages; mais il pourrait arriver que, sanglante, elle fut contrainte à
+chercher un asile dans les départements méridionaux. Pourquoi vous
+rendriez-vous coupables de l'esclavage du Nord? n'a-t-il pas versé assez
+de sang pour la liberté, et ne devez-vous pas lui en assurer la
+jouissance? Sauvez, par votre fermeté, l'unité de la République; sauvez,
+par votre fermeté, la liberté pour tous les Français, surtout ne vous y
+méprenez pas, la faiblesse ici serait lâcheté. Frappez les coupables:
+vous n'entendrez plus parler de conjuration, la patrie est sauvée. N'en
+avez-vous point le courage? Abdiquez vos fonctions, et demandez à la
+France des successeurs plus dignes de sa confiance.
+
+ * * * * *
+
+Nous sommes au 31 mai. Au début de la séance, il s'oppose à la
+discussion immédiate sur la suppression de la Commission des Douze:
+
+«La Convention ne doit pas à mon avis, s'occuper en ce moment de cette
+délibération. Elle ne doit pas entendre le rapport, parce que ce rapport
+heurterait nécessairement les passions, ce qu'il faut éviter dans un
+jour de fermentation. Il s'agit de la dignité de la Convention. Il faut
+qu'elle prouve à la France qu'elle est libre. Eh bien! pour le prouver,
+il ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la Commission. Je demande donc
+l'ajournement à demain. Il importe à la Convention de savoir qui a donné
+l'ordre de sonner le tocsin, de tirer le canon d'alarme. (_Quelques
+voix_: La résistance à l'oppression!) Je rappelle ce que j'ai dit en
+commençant: c'est que s'il y a un combat, il sera, quel qu'en soit le
+succès, la perte de la République. Je demande que le commandant général
+soit mandé à la barre et que nous jurions de mourir tous à notre poste.»
+
+Au même moment, on entendit le canon d'alarme que les violents avaient
+réussi à faire tirer. Paris s'était déjà mis aux portes pour voir passer
+l'insurrection. Mais les heures s'écoulaient, l'après-midi se passait,
+et la tranquillité régnait encore quoique tout fût préparé pour une
+révolution, Vergniaud crut habile et juste de constater, par un hommage
+rendu à Paris, l'échec du gouvernement: «Citoyens, dit-il, on vient de
+vous dire [1] que tous les bons citoyens devaient se rallier: certes,
+lorsque j'ai proposé aux membres de la Convention de jurer qu'ils
+mourraient tous à leur poste, mon intention était certainement d'inviter
+tous les membres à se réunir pour sauver la République. Je suis loin
+d'accuser la majorité ni la minorité des habitants de Paris; ce jour
+suffira pour faire voir combien Paris aime la liberté. Il suffit de
+parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses
+patrouilles qui y circulent, pour décréter que Paris a bien mérité de la
+patrie. (_Oui, oui, aux voix!_ s'écrie-t-on dans toutes les parties de
+la salle.) Oui, je demande que vous décrétiez que les sections de Paris
+ont bien mérité de la patrie en maintenant la tranquillité dans ce jour
+de crise, et que vous les invitiez à continuer d'exercer la même
+surveillance jusqu'à ce que tous les complots soient déjoués.»
+
+[Note: Couthon avait dit: «Que tous ceux qui veulent sauver la
+République se rallient; je ne suis ni de Marat ni de Brissot, je suis à
+ma conscience. Que tous ceux qui ne sont que du parti de la liberté se
+réunissent et la liberté est sauvée.»]
+
+Ces propositions, dit le _Procès-verbal de la Convention_, sont vivement
+applaudies et décrétées dans les termes suivants:
+
+«La Convention nationale déclare à l'unanimité que les sections de Paris
+ont bien mérité de la patrie, par le zèle qu'elles ont mis aujourd'hui à
+rétablir l'ordre, à faire respecter les personnes et les propriétés et à
+assurer la liberté et la dignité de la représentation nationale. La
+Convention nationale invite les sections de Paris à continuer leur
+surveillance jusqu'à l'instant où elles seront averties par les
+autorités constituées du retour du calme et de l'ordre public.»
+
+Mais bientôt la situation se modifie. Une députation de la Commune
+réclame le décret d'accusation contre les vingt-deux. Puis le directoire
+du département de Paris paraît à la barre et demande par la bouche de
+Lulier, procureur général syndic, le même décret d'accusation. Alors
+Barère, au nom du Comité de Salut public, présente un projet de décret
+contre la Commission des Douze. A ce moment plusieurs membres du côté
+gauche passent au côté droit et y siègent pour céder leurs places aux
+pétitionnaires, qui, tout à l'heure, voteront avec la Montagne. La
+Convention est entourée par la force armée. Vergniaud ne perd pas
+courage; et, comme Osselin soutient «l'adoption en masse des projets de
+Barère», il interpelle le président Mallarmé et demande qu'il consulte
+l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer. Repoussé, il propose
+que, conformément à l'article 1er du projet de Barère, le commandant de
+la force armée, de service auprès de la Convention, soit mandé pour
+recevoir les ordres du président. On lui ferme la bouche en criant: _Aux
+voix!_ Alors il tente une démarche très hardie et qui aurait eu de
+graves résultats, si elle avait réussi: «La Convention nationale ne peut
+pas délibérer, dit-il, dans l'état où elle est. Je demande qu'elle aille
+se joindre à la force armée qui est sur la place, et se mette sous sa
+protection.» Et il sort. Quelques membres du côté droit le suivent. Il y
+eut alors une seconde d'hésitation, mais presque tous restèrent,
+intimidés par ce cri de Chabot: «Je demande l'appel nominal afin de
+connaître les absents!» Si la majorité de la Convention avait suivi
+Vergniaud, la face des événements changeait. Mais, laissé seul, il
+rentra bientôt au milieu des huées des galeries. Déjà Robespierre était
+à la tribune. En voyant rentrer Vergniaud, il dit: «Je n'occuperai point
+l'assemblée de la fuite ou du retour de ceux qui ont déserté ses
+séances.» Vergniaud indomptable s'écria: «Je demande la parole.»
+Robespierre continua en défendant avec prolixité le projet Barère.
+Vergniaud l'interrompit avec son dédain: «Concluez donc», dit-il. Oui,
+repartit Robespierre, je vais conclure, et contre vous, contre vous
+qui....» Et il improvisa ce célèbre mouvement qui porta le coup de grâce
+à la Gironde. Le projet de Barère fut voté. Alors le véritable peuple
+envahit la salle et fraternisa avec les représentants.
+
+Le lendemain, 1er juin, les hostilités recommencèrent par une
+proposition de Vergniaud lui-même, qui demanda que le Comité de Salut
+public fût chargé de faire un rapport sur ce pouvoir révolutionnaire
+«que nous ne reconnaissons pas, dit-il, puisqu'il n'y a plus de
+révolution à faire». La Convention vota aussitôt cette motion. Elle
+s'occupa, quelques instants, de la fixation de l'ordre du jour. Puis
+Barère apporta à la tribune, non plus le rapport demandé par Vergniaud,
+mais un projet de proclamation aux Français, où il présentait sous un
+jour favorable les événements de la veille, allant jusqu'à dire que la
+liberté des opinions avait régné «même dans la chaleur des débats de la
+Convention».
+
+Vergniaud proposa d'envoyer, pour toute adresse, le décret portant que
+les sections ont bien mérité de la patrie. C'était sagement décréter
+l'oubli des excès commis. C'était, au fond, dire la même chose que
+Barère. Mais les Girondins désavouèrent encore une fois Vergniaud.
+Louvet traita le projet de Barère de projet de mensonge. Lasource
+proposa une adresse très courte, mais où les divisions des patriotes
+étaient imprudemment constatées et où étaient dénoncés «les malveillants
+qui ont formé un complot». Legendre s'écria: «Ce sont tous les patriotes
+qui ont sonné le tocsin!» Et Chabot insulta les Girondins. Se tournant
+du côté de Vergniaud, il parla de ceux «qui avaient abandonné lâchement
+leur poste après avoir fait serment d'y mourir». Vergniaud, harcelé à la
+fois par ses adversaires et ses amis, se rallia par point d'honneur au
+projet de Lasource. Il parla, suivant l'expression du _Patriote
+français_, avec une énergie qui semblait croître avec le danger:
+
+«On parle sans cesse d'étouffer les haines et sans cesse, on les
+rallume. On nous reproche aujourd'hui d'être des modérés; mais je
+m'honore d'un modérantisme qui peut sauver la patrie, quand nous la
+perdons par nos divisions.
+
+«Je pense que faire une adresse au peuple français serait prendre une
+mesure indiscrète. Je respecte la volonté du peuple français; je
+respecte même la volonté d'une section de ce peuple; et, si les sections
+de Paris avaient elles-mêmes sonné le tocsin et fermé les barrières, je
+dirais à la France: C'est le peuple de Paris; je respecte ses motifs;
+jugez-les.
+
+[Illustration: JOURNÉES DES 31 MAI, 1ER ET 2 JUIN 1793. ou 12, 13 et 14
+Prairial An 1er de la République]
+
+«Mais pouvons-nous dissimuler que le mouvement opéré ne soit l'ouvrage
+de quelques intrigants, de quelques factieux? Vous en faut-il la preuve?
+Un homme en écharpe, j'ignore s'il est de la municipalité, alla dire aux
+habitants du faubourg Saint-Antoine: _Eh quoi! vous restez tranquilles,
+quand la section de la Butte-des-Moulins est en contre-révolution, que
+la cocarde blanche y est arborée!_ Alors les généreux habitants de ce
+faubourg, toujours amis de la liberté, sont descendus avec leurs canons
+pour détruire ce nouveau Coblentz. Cependant on excitait à la défiance
+les habitants de la section de la Butte-des-Moulins. Bientôt on est en
+présence, mais on s'explique, on reconnaît la ruse, on fraternise, et
+l'on s'embrasse. Les sentiments du peuple sont bons, tout nous l'a
+prouvé; mais des agitateurs l'ont fait parler. Il ne faut rien dire qui
+ne soit vrai.»
+
+On sait le reste: la Commune revint à la charge, et, le lendemain, la
+Convention, violentée, vota l'arrestation des Girondins.
+
+
+
+
+_VI.--LES LETTRES POLITIQUES DE VERGNIAUD ET SA DÉFENSE_
+
+
+Vergniaud, arrêté, écrivit le lendemain, au président de la Convention,
+une lettre qui n'est pas seulement instructive pour l'histoire du 2
+juin; elle est aussi éloquente que ses plus beaux discours:
+
+«Citoyen président, je sortis hier de l'Assemblée entre une et deux
+heures. Il n'y avait alors aucune apparence de trouble autour de la
+Convention. Bientôt on vint me dire dans une maison où j'étais avec
+quelques collègues que les citoyens des tribunes s'étaient emparés des
+passages qui conduisent à la salle de nos séances, et, que là ils
+arrêtaient les représentants du peuple, dont les noms se trouvent sur la
+liste de proscription dressée par la Commune de Paris. Toujours prêt à
+obéir à la loi, je ne crus point devoir m'exposer à des violences qu'il
+n'est plus en mon pouvoir de réprimer.
+
+«J'ai appris, cette nuit, qu'un décret me mettait en arrestation chez
+moi: je me soumets.
+
+«On a proposé comme moyen de rétablir le calme, que les députés
+proscrits donnassent leur démission. Je n'imagine pas qu'on puisse me
+soupçonner de trouver de grandes jouissances dans les persécutions que
+j'éprouve depuis le mois de septembre; mais je suis tellement assuré de
+l'estime et de la bienveillance de tous mes commettants, que je
+craindrais de voir ma démission devenir, dans mon département, la source
+de troubles beaucoup plus funestes que ceux que l'on veut apaiser et
+qu'il était si facile de ne pas exciter. Dans quelque temps, Paris sera
+bien étonné qu'on l'ait tenu trois jours sous les armes pour assiéger
+quelques individus dont tous les moyens de défense contre leurs ennemis
+consistent dans la pureté de leurs consciences.
+
+«Puisse, au reste, la violence qui m'est faite n'être fatale qu'à moi-
+même. Puisse le peuple, dont on parle si souvent et qu'on sert si mal,
+le peuple qu'on m'accuse de ne pas aimer, lorsqu'il n'est aucune de mes
+opinions qui ne renferme un hommage à sa souveraineté et un voeu pour
+son bonheur; puisse, dis-je, le peuple n'avoir pas à souffrir d'un
+mouvement auquel viennent de se livrer mes persécuteurs! Puissent-ils
+eux-mêmes sauver la patrie! Je leur pardonnerai de grand coeur et le mal
+qu'ils m'ont fait, et le mal plus grand peut-être qu'ils ont voulu me
+faire.»
+
+La Convention avait décrété que le Comité de Salut public lui ferait,
+sous trois jours, un rapport sur les complots dont les Girondins étaient
+accusés. Mais ce rapport fut indéfiniment ajourné et Vergniaud écrivit,
+le 6 juin 1793, au président de la Convention, une lettre d'un tout
+autre ton que la précédente, où il traite ses accusateurs d'imposteurs
+et demande leur tête pour leurs crimes contre la Convention et contre la
+patrie. Le 28 juin, il rédigeait encore une _Lettre à Barère et à Robert
+Lindet, membres du Comité de Salut public_, sorte d'appel à l'opinion,
+où toute sa douleur se donne carrière avec une sorte d'âpreté à la
+manière d'André Chénier.
+
+«Hommes qui vendez lâchement vos consciences et le bonheur de la
+République pour conserver une popularité qui vous échappe, et acquérir
+une célébrité qui vous fuit!
+
+«Vous peignez dans vos rapports les représentants du peuple,
+illégalement arrêtés, comme des factieux et des instigateurs de la
+guerre civile.
+
+«Je vous dénonce à mon tour à la France comme des _imposteurs_ et des
+_assassins_.
+
+«Et je vais prouver ma dénonciation:
+
+«Vous êtes des _imposteurs_, car si vous pensiez que les membres que
+vous accusez fussent coupables, vous auriez déjà fait un rapport et
+sollicité contre eux un décret d'accusation, qui flatterait tant votre
+haine et la fureur de leurs ennemis.
+
+«Vous êtes des _imposteurs_ car, si ce que vous dites, si ce que vous
+avez à dire était la vérité, vous ne redouteriez pas de les rappeler
+pour entendre les rapports qui les intéressent, et de les attaquer en
+[leur] présence.
+
+«Vous êtes des _assassins_; car vous ne savez les frapper que par
+derrière; vous ne les accusez pas devant les tribunaux où la loi leur
+accorderait la parole pour se défendre; vous ne savez les insulter qu'à
+la tribune, après les en avoir écartés par la violence, et lorsqu'ils ne
+peuvent plus y monter pour vous confondre.
+
+«Vous êtes des _imposteurs_; car vous les accusez d'exciter dans la
+république des troubles que vous seuls et quelques autres membres
+dominateurs de votre Comité avez fomentés.»
+
+Et il continue sa dénonciation vengeresse en répétant toujours, comme un
+refrain, ces deux mots: _assassins, imposteurs_. C'est un véritable
+discours, un des plus oratoires même que Vergniaud ait composés, le plus
+nerveux peut-être. Voici sa péroraison:
+
+«Je reprends. Vous n'aviez aucune inculpation fondée à présenter contre
+les membres dénoncés.
+
+«Vous avez dit:
+
+«Si nous faisons sur-le-champ un rapport, il faut proclamer leur
+innocence et les rappeler.
+
+«Mais alors qu'est-ce que notre révolution du 31 mai?
+
+«Que dirons-nous au peuple et aux hommes dont nous nous sommes servis
+pour la mettre en mouvement?
+
+«Comment, dans le sein de la Convention, soutiendrons-nous la présence
+de nos victimes?
+
+«Si nous ne faisons point de rapport, l'indignation soulèvera plusieurs
+départements contre nous. Eh bien! nous traiterons cette insurrection de
+rébellion. Il ne sera plus question de celle que nous avons excitée à
+Paris, ni de justifier ses motifs.
+
+«L'insurrection des départements, qui ne sera que le résultat de notre
+conduite, nous en accuserons les hommes que nous avons si cruellement
+persécutés.
+
+«Leur crime, ce sera la haine que nous aurons méritée, en foulant aux
+pieds, pour mieux les opprimer, et les droits des représentants du
+peuple et ceux même de l'humanité.
+
+«Lâches! voilà vos perfides combinaisons!
+
+«Ma vie peut être en votre puissance.
+
+«Vous avez dans les dilapidations effrayantes du ministère de la guerre,
+pour lesquelles vous vous montrez si indulgents, une liste civile qui
+vous fournit les moyens de combiner de nouveaux mouvements et de
+nouvelles atrocités.
+
+«Mon coeur est prêt: il brave le fer des assassins et celui des
+bourreaux.
+
+«Ma mort serait le dernier crime de nos modernes décemvirs.
+
+«Loin de la craindre, je la souhaite: bientôt le peuple éclairé par
+elle, se délivrerait enfin de leur horrible tyrannie.»
+
+Incarcérés d'abord au palais du Luxembourg, Vergniaud et ses amis furent
+répartis entre les prisons ordinaires, après que la Convention les eut
+décrétés d'accusation, le 28 juillet 1793. Vergniaud fut transféré à la
+Force avec Valazé, et le 12 août, il écrivit à la Convention pour
+demander des juges. Cette fois, son ton est calme; il ne se plaint pas
+du décret d'accusation porté contre lui; il veut seulement parler à des
+juges et au peuple:
+
+«Je veux enfin, dit-il, développer devant le peuple toute mon âme,
+toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. On
+a voulu me la ravir; peut-être a-t-on réussi. Eh bien, je veux la
+reconquérir, et j'ai dans ma conscience la certitude du succès.
+
+«Si ensuite mes ennemis veulent ma vie, je la leur abandonnerai
+volontiers.
+
+«Ils m'ont exclu de la Convention parce que mes opinions n'étaient pas
+toujours conformes aux leurs.
+
+«Ils n'ont voulu gouverner que d'après leurs vues politiques.
+
+«Qu'ils gouvernent! qu'ils assurent le triomphe de la liberté sur les
+despotes coalisés contre elle! qu'ils fassent le bonheur du peuple!
+qu'ils fassent fleurir la France par de sages lois!
+
+«Je ne me vengerai du mal qu'ils m'ont fait qu'en proclamant moi-même le
+service qu'ils auront rendu à la patrie!»
+
+Cette lettre ne fut ni lue ni publiée: faire connaître ces patriotiques
+paroles, ce désintéressement si noble, c'eût été sauver Vergniaud.
+
+Le 6 octobre 1798, il fut transféré à la Conciergerie et le 18, Dumas
+l'interrogea. Il répondit nettement à des questions perfidement posées.
+Il nia avoir provoqué un soulèvement départemental, et, en effet, dans
+sa correspondance avec les Jacobins de Bordeaux, tant incriminée, il n'y
+a qu'une demande éventuelle d'un secours pour venir, en cas
+d'insurrection parisienne, «forcer à la paix les hommes qui provoquent à
+la guerre civile». Il entra, à ce sujet, dans des développements qui
+embarrassèrent tellement Dumas, qu'il refusa de les insérer dans le
+procès-verbal de l'interrogatoire où ce refus est constaté. Déjà on
+fermait la bouche à Vergniaud.
+
+Cependant il préparait soigneusement sa défense. Il se croyait presque
+sûr d'un acquittement, si on le laissait parler, tant était grande la
+confiance des Girondins en la toute-puissance de la parole! Un
+contemporain raconte qu'ils trépignaient de joie, dans leur prison,
+quand ils avaient trouvé un bon argument.
+
+On sait comment les choses se passèrent. Vergniaud n'eut la parole que
+pour répondre aux dépositions des témoins, et encore ses réponses
+furent-elles tronquées et peut-être défigurées dans le compte-rendu
+officiel. La plupart cependant paraissent dignes de son caractère.
+
+D'abord, à la déposition de Pache, maire de Paris, qui avait reproché
+aux Girondins leur projet de garde départementale, il répond en
+rappelant qu'il a voté contre ce projet, et il réfute brièvement
+d'autres inculpations du même témoin.
+
+Chaumette déposa ensuite. «Il est étonnant, s'écria Vergniaud, que les
+membres de la municipalité et ceux de la Convention, nos accusateurs,
+viennent déposer contre nous.» Puis il justifia son rôle au 10 août;
+dans les explications qu'il donne sur les termes dans lesquels il
+proposa la suspension, il y a une obscurité, qui n'est évidemment pas la
+faute de son talent, mais celle des perfides rédacteurs du compte-rendu.
+Serré de près par Chaumette, qui objectait l'article du projet de décret
+relatif au gouverneur du prince royal, il repartit: «Lorsque je
+rédigeais cet article, le combat n'était pas fini, la victoire pouvait
+favoriser le despotisme, et, dans ce cas, le tyran n'aurait pas manqué
+de faire le procès aux patriotes; c'est au milieu de ces incertitudes
+que je proposai de donner un gouverneur au fils de Capet, afin de
+laisser entre les ennemis (_sic_: les mains?) du peuple un otage qui lui
+serait devenu très utile dans le cas où il aurait été vaincu par la
+tyrannie.»
+
+Mais il prononça un véritable discours, qui dura plus d'une heure, en
+réponse à la déposition de Hébert. Le _Bulletin_ du Tribunal a beau le
+mutiler et en éteindre la flamme, l'extrait qu'il en donne est
+admirable.
+
+«Le premier fait que le témoin m'impute est d'avoir formé, dans
+l'Assemblée législative, une faction pour opprimer la liberté. Était-ce
+former une faction oppressive de la liberté que de faire prêter un
+serment à la garde constitutionnelle du roi et de la faire casser
+ensuite comme contre-révolutionnaire? Je l'ai fait. Était-ce former une
+faction oppressive de la liberté que de dévoiler les perfidies des
+ministres, et, particulièrement celles de Delessart? Je l'ai fait.
+Était-ce former une faction oppressive de la liberté lorsque le roi se
+servait des tribunaux pour faire punir les patriotes, que de dénoncer le
+premier ces juges prévaricateurs. Je l'ai fait. Était-ce former une
+faction oppressive de la liberté que de venir au premier coup de tocsin,
+dans la nuit du 9 au 10 août, présider l'Assemblée législative? Je l'ai
+fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté que
+d'attaquer La Fayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction
+oppressive de la liberté, que d'attaquer Narbonne, comme j'avais fait de
+La Fayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la
+liberté, que de m'élever contre les pétitionnaires désignés sous le nom
+des huit et des vingt-mille, et de m'opposer à ce qu'on leur accordât
+les honneurs de la séance? Je l'ai fait, etc.»
+
+Vergniaud continue cette énumération de faits qui prouvent la division
+qui existait, en 1791 et au commencement de 1792, entre son parti et
+celui de Montmorin, Delessart, Narbonne, La Fayette; il allègue que
+cette conduite doit le dispenser de répondre aux reproches qui lui sont
+faits pour sa conduite postérieure au 10 août; il pense qu'il ne doit
+pas être soupçonné d'avoir, comme on l'en accuse, varié dans les
+principes, pour former une coalition nouvelle sur les débris de celle
+que l'insurrection du peuple avait renversée. En effet, dit-il, «j'ai eu
+le droit d'estimer Roland, les opinions sont libres, et j'ai partagé ce
+délit avec une partie de la France. J'atteste qu'on ne m'a vu dîner que
+cinq à six fois chez lui, et ceci ne prouve aucune coalition.» Il se
+défend même d'avoir eu des intimités avec Brissot et Gensonné. Il répond
+aussi au reproche de s'être opposé obstinément à la déchéance, quand on
+pouvait la décréter.
+
+«Le 25 juillet, un membre, ajoute-t-il, emporté par son patriotisme,
+demanda que le rapport sur la déchéance fût fait le lendemain. L'opinion
+n'était pas encore formée; alors, que fis-je? Je cherchai à temporiser,
+non pour écarter cette mesure que je désirais aussi, mais pour avoir le
+temps d'y préparer les esprits.
+
+«Le témoin a encore parlé de la réponse que j'ai faite au tyran, le 18
+avril, et de la protection que je lui ai accordée. J'ai déjà répondu à
+cette inculpation, et certes il est étonnant qu'on veuille faire de
+cette réponse un acte d'accusation contre moi, quand l'Assemblée elle-
+même ne l'improuva pas.
+
+«Le témoin nous a accusés d'avoir voulu dissoudre et diffamer la
+municipalité de Paris. Qu'on ouvre les journaux, et l'on verra si jamais
+j'ai fait une seule diffamation.
+
+«Voilà ce que j'avais à répondre à la déposition du citoyen Hébert.»
+
+Quel dommage qu'une prétendue raison d'État ait ainsi mutilé cette
+défense de Vergniaud! Encore ne lui prête-t-on, dans cette analyse, que
+des paroles conformes à son caractère et à la vérité. Mais la perfidie
+du rédacteur s'exerce sur la réponse qu'il fit à l'accusation d'avoir
+adressé aux Jacobins de Bordeaux, après le 31 mai, de véritables appels
+à la guerre civile. On sait que Vergniaud, resta, jusqu'au bout,
+observateur formaliste des lois, tout comme Robespierre; et on peut voir
+que ses lettres aux Bordelais n'ont rien de séditieux. Son patriotisme
+était opposé au soulèvement de la province contre Paris. Pour le perdre,
+il fallait lui prêter la réponse ambiguë que voici:
+
+«Citoyens jurés, vous avez entendu la lecture de deux copies de lettres
+que le désespoir et la douleur m'ont fait écrire à Bordeaux. Ces deux
+lettres, j'aurais pu les désavouer, parce qu'on ne reproduit pas les
+originaux; mais je les avoue parce qu'elles sont de moi. Depuis que je
+suis à Paris, je n'avais écrit que deux lettres dans mon département,
+jusqu'à l'époque du mois de mai. Citoyens, si j'avais été un
+conspirateur, me serais-je borné d'écrire à Bordeaux, et n'aurais-je
+point tenté de soulever d'autres départements? Et si je vous rappelais
+les motifs qui m'ont engagé d'écrire à Bordeaux dans cette circonstance,
+peut-être paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer.»
+
+Non, Vergniaud n'a pas pu prendre cette attitude contrite d'un coupable
+surpris et convaincu. Il n'a pas fait ce plaisir à ses ennemis, ni ce
+tort à sa cause. La preuve, c'est que, quelques heures plus tard, comme
+on revenait sur sa correspondance avec Bordeaux, il dit fièrement:
+«Depuis mon arrestation, j'ai écrit plusieurs fois à Bordeaux. Dire que
+dans ces lettres j'ai fait l'éloge de la journée du 31 serait une
+lâcheté, et, pour sauver ma vie, je n'en ferai point. Je n'ai pas voulu
+soulever mon pays en ma faveur; j'ai fait le sacrifice de ma personne.»
+Voilà le véritable Vergniaud: les mensonges du compte-rendu ne peuvent
+le défigurer complètement.
+
+Mais s'il ne put prononcer la longue apologie qu'il avait préparée, il
+laissa du moins des notes qui nous permettent de retrouver son plan et
+ses arguments. [Note: Arch. nat., W, 292. Ces notes ont été publiées
+pour la première fois par M. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 253.]
+
+Il avait divisé son discours en cinq parties où il répondait à cinq
+chefs d'accusation:
+
+«Je suis accusé, dit-il:
+
+1° De royalisme;
+
+2° De fédéralisme;
+
+3° D'avoir voulu la guerre civile;
+
+4° La guerre avec toute l'Europe;
+
+5° D'avoir tenu à une faction.»
+
+1° _Royalisme_. Il trouve des arguments en sa faveur dans son attitude
+du 6 octobre 1791 à propos du cérémonial à observer avec le roi, dans
+ses discours sur le serment de la garde royale (20 avril 1792), sur la
+sanction du décret relatif à la Haute-cour nationale, sur Delessart, sur
+la cassation de la garde du roi, sur l'affaire Larivière, sur la
+situation générale (3 juillet); dans sa présidence du 9 au 10 août; dans
+la proposition qu'il fit du décret de suspension; enfin dans ses travaux
+depuis le 10 août à la Commission des Vingt-et-un. Il réfute ensuite ce
+qu'on a dit sur son attitude royaliste aux approches du 10 août. Quant à
+la lettre à Boze, il rappelle combien la dénonciation de Gasparin a été
+tardive. Ses intentions patriotiques sont prouvées par les circonstances
+dans lesquelles il a signé cette lettre, par son ignorance du mouvement
+révolutionnaire, par sa conduite postérieure. S'il ne proposa que la
+suspension et non pas la déchéance, c'était pour éviter la nomination
+d'un régent; et si un article du décret portait qu'il sera nommé un
+gouverneur au prince royal, c'était à la fois pour donner un otage au
+peuple et «pour ne pas manifester l'envie de renverser la Constitution».
+On lui a reproché la manière dont il présenta le décret de suspension:
+«Si j'avais eu des regrets monarchiques, me serais-je mis en avant?»--
+S'il a voté l'appel au peuple, c'était pour éloigner de la Convention la
+responsabilité du jugement; mais il a voté pour la mort et contre le
+sursis. Et Dumouriez?--Il n'a eu aucune relation avec lui ni pendant son
+ministère, ni pendant son généralat. Il ne l'a jamais défendu comme
+l'ont fait certains Montagnards. «Nous avons parlé comme Dumouriez?--
+Oui, quand il a parlé comme les patriotes.» Il répond avec dédain et en
+peu de mots à l'accusation d'avoir voulu rétablir «le petit Capet» sur
+le trône, à celle d'être le complice de Dillon. Lui royaliste! Quels
+étaient ses moyens pour faire un roi? Lui ambitieux! «Je n'ai eu ni
+l'ambition des places, ni celle du crédit, ni celle de la fortune: j'ai
+vécu pauvre. Quel titre au-dessus de celui de Représentant du peuple?»
+
+2° _Fédéralisme_. «Quel intérêt? N'est-il pas plus beau pour un
+ambitieux de gouverner une grande République qu'un département?» Mais il
+a voulu la garde départementale? C'est faux. Mais il a calomnié Paris
+pour l'isoler des départements? C'est faux. Qui a plus calomnié Paris
+qu'un de ses adversaires, Barère? «Personne plus que moi n'idolâtre la
+gloire de Paris. Si j'ai parlé contre les provocations au pillage,
+c'était pour éviter que, lorsque Paris serait appauvri, on ne nous
+accusât.» Et il rappelle le décret qu'il fit rendre au 31 mai en
+l'honneur de Paris. Mais, dit-il, «nous faisons une révolution d'hommes
+libres, et non pas de brigands. Peut-être ne serait-il pas difficile de
+prouver que l'on connaissait les préparatifs de ce pillage que quelques
+prétendus amis de la liberté appellent du saint nom d'insurrection.--Si
+je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou
+insensé, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous
+verriez que, sans être ni sorcier ni prophète, on pouvait présager ce
+qui vient d'arriver.--Disons toute la vérité. Il est des hommes qui
+veulent légitimer le vol, qui flagornent et bercent les citoyens peu
+fortunés de je ne sais quelles idées subversives de tous les principes
+sociaux.»
+
+3° _Guerre civile_. «L'ai-je voulue, avant ou depuis le 31 mai? Avant?
+quel but? Pour un roi? Pour le fédéralisme? Quelles de mes actions
+induisent à le croire? Mon opinion sur l'appel? J'y déclare que je
+regarde comme traîtres [ceux qui pousseraient à la guerre civile].»
+
+«On dit que j'ai mis le trouble dans la Convention. Jamais je n'ai
+dénoncé, jamais je n'ai répondu aux injures. J'ai pu montrer quelquefois
+de l'aigreur, mais j'ai toujours ramené le calme.»
+
+Il prouve ensuite, par un récit détaillé de sa conduite avant le 31 mai,
+que, dénoncé, menacé, en danger de mort, il n'a jamais provoqué à la
+guerre civile. Quant à Toulon livré, c'est la faute du 2 juin, et non
+celle de Vergniaud.
+
+4° _Guerre avec toute l'Europe_. Il justifie la déclaration de guerre,
+et montre que Danton et Barère y ont contribué.
+
+5° _Faction_. Il y avait entre les Girondins des relations d'estime,
+aucune coalition d'opinions. Et Vergniaud rappelle la diversité de leurs
+votes dans le procès de Louis XVI. Quant à sa camaraderie avec Fonfrède
+et Ducos, elle n'a jamais influencé leurs opinions. «Leur crime et ma
+consolation [c'est] de m'avoir aimé.» Et il plaide généreusement leur
+cause: «S'il faut le sang d'un Girondin, que le mien suffise. Ils
+pourraient réparer par leurs talents et leurs services [les torts qu'on
+leur a faits dans l'esprit du peuple]. D'ailleurs ils sont pères, époux.
+Quant à moi, élevé dans l'infortune..., ma mort ne fera pas un
+malheureux.»
+
+_Conclusion_. «Comment tant d'accusations, si nous sommes innocents?» Il
+reconnaît là les haines aveugles de l'esprit du passé: «On nous a
+assimilés au côté droit de l'Assemblée constituante et à celui de
+l'Assemblée législative. Quelle erreur! Aucun décret contraire au peuple
+n'a été appuyé par nous.» Il s'est élevé contre les arrestations
+arbitraires, qui sont maintenant _des couronnes civiques_; il a voulu
+défendre l'innocence: c'est pour cela qu'on l'a accusé de modérantisme.
+Mais «existe-t-il une représentation nationale sans liberté d'opinions?»
+L'Assemblée se détruira elle-même, si elle fait le procès à la minorité.
+«Que d'hommes timides n'oseront plus défendre les intérêts du peuple!
+Point de parti d'opposition dans un sénat, point de liberté.» Pour lui,
+il a voté tantôt avec la Montagne, tantôt contre.
+
+Pourquoi rendre les Girondins responsables des malheurs de la France?
+Après tout, quand nous avons eu de l'influence, il y a eu des victoires,
+tandis que, «par un hasard singulier, les échecs d'Aix-la-Chapelle, la
+guerre de la Vendée, l'affaire du 10 mars ont éclaté dans le même
+temps».
+
+Lui aristocrate! Ce n'est ni son intérêt, ni son caractère. «Je n'ai pas
+flatté pour mieux servir.» «J'ai préféré quelquefois déplaire au peuple
+et ouvrir un bon avis. Malheur à qui préfère sa popularité!» Et il
+énumère tous les services qu'il a rendus au peuple. Il lui a aussi
+consacré sa vie; «vous la lui devez, s'il la veut.--S'il faut des
+victimes à la liberté, nous nous honorerons de l'être (_sic_). Vous la
+lui devez encore [ma vie], si la liberté court des dangers.--Sauvez-moi
+de la tache de la Vendée.--Je mourrai content si c'est pour les
+républicains.»
+
+Si habile que soit cette défense, quand même Vergniaud aurait pu la
+prononcer, elle n'aurait pas sauvé sa tête. Mais telle qu'elle est, dans
+sa forme rudimentaire, elle préserve sa mémoire des reproches qu'ont
+mérités d'autres Girondins. Si Buzot et Guadet ont paru préférer le soin
+de leur vengeance au salut de la Révolution, on voit que Vergniaud resta
+toujours, même dans les misères et dans les tentations d'une injuste
+captivité, le patriote sublime qui disait aux Montagnards: «Jetez-nous
+dans le gouffre et sauvez la patrie.» C'est avec douleur qu'il a connu
+les commencements de guerre civile tentés par ses amis fugitifs. C'est
+avec angoisse qu'il a vu comme une ombre de déshonneur se projeter sur
+tout le parti de la Gironde. Les Girondins pactisant avec les royalistes
+et l'étranger! Il n'a pu supporter cet opprobre et il a écrit noblement:
+«Sauvez-moi de la tache de la Vendée!» Cet orateur à la conduite
+politique un peu flottante, à l'idéal trop élevé, aux dégoûts de rêveur
+raffiné, s'est senti, dans sa prison, délivré des laideurs de la
+réalité, séparé du spectacle écoeurant des hommes et des choses, et il a
+pu réaliser en son coeur sa chimère, assouvir dans l'infortune sa soif
+d'héroïsme, et mourir en républicain.
+
+On connaît l'issue du procès. Mais ce qu'on sait moins, c'est que
+l'opinion, quoi qu'en dise Michelet, ne fut pas indifférente au sort des
+Girondins. On a cinq lettres de Pache à Hanriot, datées du 3 au 10
+brumaire, et qui témoignent de l'inquiétude inspirée à la Montagne et à
+la Commune par les sympathies qui restaient aux accusés. Pache prévient
+d'abord Hanriot _qu'il y a beaucoup de monde dans la grande salle du
+palais de justice_, et l'invite à envoyer un renfort pour maintenir la
+tranquillité et le silence. Le 6 brumaire, il l'engage à surveiller les
+abords de la Conciergerie. Le 9 brumaire, la parole des Girondins et de
+Vergniaud produit sans doute un grand effet; car, dit Pache, «il serait
+possible que les malveillants redoublassent d'efforts aujourd'hui pour
+occasionner du mouvement». Le 10 brumaire, quand le jugement est rendu,
+Pache demande qu'on prenne des précautions pour assurer la tranquillité,
+et donne l'ordre de ne pas faire de visites domiciliaires, vu les
+circonstances. Ce luxe de précautions permet-il de dire, avec Michelet,
+que _l'attention de Paris était ailleurs_? Et n'est-ce point une
+satisfaction de penser que les accents suprêmes de Vergniaud ne
+restèrent pas sans écho?
+
+Il demeura impassible en présence de la scène émouvante qui suivit le
+prononcé du jugement: il paraissait, dit Vilate, ennuyé de la longueur
+d'un spectacle si déchirant. Riouffe, qui a laissé des détails sur les
+derniers instants des Girondins, dit de Vergniaud: «Tantôt grave, tantôt
+moins sérieux, il nous citait une foule de vers plaisants dont sa
+mémoire était ornée, et quelquefois il nous faisait jouir des derniers
+accents de cette éloquence sublime, qui était déjà perdue pour
+l'univers, puisque les barbares l'empêchaient de parler.» Il s'était
+muni d'un poison très subtil que lui avait donné Condorcet; «mais
+lorsqu'il vit que ses jeunes amis (Fonfrède et Ducos), pour lesquels il
+avait eu des espérances partageaient son malheur, il remit sa fiole à
+l'officier de garde et résolut de périr avec eux». L'aumônier de
+l'Hôtel-Dieu essaya vainement de le confesser: il mourut en philosophe.
+
+
+
+
+_VII.--LA MÉTHODE ORATOIRE DE VERGNIAUD_
+
+
+Nous connaissons maintenant les principaux traits de la carrière
+oratoire de Vergniaud. Il reste à parler de sa méthode et de son style.
+
+Et d'abord, improvisait-il?
+
+Comme avocat, il écrivait et lisait ses plaidoiries: on le voit et on le
+sait. Il ne fit d'ailleurs que suivre en cela les usages du barreau de
+Bordeaux.
+
+A la tribune, il ne lisait pas. Mais récitait-il? Mme Roland, dans le
+portrait qu'elle a tracé de lui, parle de _ses discours préparés_, et
+dit _qu'il n'improvisait pas, comme Guadet_. Cependant il parla sans
+préparation, le 16 mai 1792, sur les prêtres insermentés, et dit lui-
+même de la motion qu'il fit dans cette occasion: «Au reste, je la livre
+à votre réflexion; n'ayant pu prévoir que cette matière serait mise
+inopinément à l'ordre du jour, je n'ai pu moi-même la méditer ni en
+préparer les développements.» Son grand discours du 31 décembre 1792,
+sur l'appel au peuple, donna aux contemporains l'impression d'une
+éloquence improvisée. Il en fut de même de son opinion du 13 mars 1793.
+La Convention en avait voté l'impression. Craignant qu'il n'en atténuât
+les phrases les plus vives et les plus compromettantes pour la Gironde,
+Thuriot et Tallien demandèrent qu'il déposât son manuscrit sur le bureau
+de l'Assemblée. Vergniaud laissa entendre qu'il avait improvisé: «S'il
+fallait donner la copie littérale, dit-il, de ce que j'ai prononcé,
+j'avouerai que cela ne me serait pas possible: ainsi, à ce sujet, je
+demande moi-même le rapport du décret qui en a ordonné l'impression.»
+Enfin sa longue réponse à Robespierre (10 avril 1793), qu'il prononça
+séance tenante, est généralement considérée comme une improvisation.
+
+On hésite cependant à appeler Vergniaud un improvisateur dans le sens
+propre du terme. Sans doute, il imagina brusquement, pour le fond et
+pour la forme, nombre de petites harangues dont il ne pouvait avoir
+prévu ni l'occasion ni le sujet, comme celles que lui inspirèrent, sur-
+le-champ, les événements du 31 mai. Mais est-il possible d'admettre
+qu'il inventa de même les développements si méthodiques, si combinés, si
+proportionnés entre eux, qui forment le fond des discours sur l'appel au
+peuple, sur la journée du 10 mars, sur les accusations de Robespierre?
+Sans doute il n'est pas en état, le 13 mars 1793, de déposer son
+manuscrit sur le bureau de la Convention; mais il avait été chargé, par
+le Comité Valazé, quarante-huit heures auparavant, de prendre la parole
+dans cette circonstance au nom des Girondins. Il avait donc eu le temps
+de se préparer. Le discours sur l'appel au peuple fut peut-être débité
+sans le secours d'un manuscrit; mais s'il est un sujet que Vergniaud ait
+eu le temps de méditer, c'est le procès de Louis XVI. L'occasion de sa
+réponse à Robespierre ne pouvait être prévue; mais l'accusation même
+flottait, pour ainsi dire, dans l'air; il avait pu la saisir dans toutes
+les feuilles montagnardes. Son apologie s'était préparée d'elle-même
+dans sa tête; son discours était fait; il ne restait plus qu'à l'adapter
+à la circonstance qui le forcerait à le prononcer, ce qu'il fit
+d'ailleurs avec une prestesse heureuse.
+
+Il n'improvisait qu'à moitié ses grands discours. Il les avait préparés
+fortement, et parlait d'ordinaire sur des notes.
+
+Nous savons déjà, grâce au manuscrit de sa défense, quel était le
+caractère de ces notes. La charpente du discours s'y trouvait marquée
+avec beaucoup de relief, dans un plan solide, clair, classique. Tout s'y
+ramenait à cinq ou six idées maîtresses, comme dans la rhétorique de la
+chaire. On voit que la première préoccupation de l'orateur était de
+répartir en des paragraphes nettement délimités les principaux chefs de
+son argumentation. Ainsi, pour sa défense, cinq points, comme dans un
+sermon de Bourdaloue, et un numérotage dont il n'aurait sans doute pas
+fait grâce à l'auditeur: 1° _royalisme_; 2° _fédération_; 3° _guerre
+civile_; 4° _guerre étrangère_; 5° _faction_. Et chacun de ces
+développements aura un certain nombre de subdivisions. Ainsi le premier
+développement, _royalisme_, comprend seize paragraphes, soit neuf
+arguments et sept objections avec réponse. Peu de phrases complètes: des
+indications sommaires faciles à distinguer d'un coup d'oeil et qui
+guideront la mémoire de l'orateur ou dont la présence le rassurera, sans
+qu'il ait presque besoin de baisser les yeux sur son papier.
+
+Vergniaud montait donc à la tribune avec un plan écrit, dont les
+divisions et les subdivisions se détachaient et où les arguments étaient
+rangés selon une graduation rigoureuse: d'abord le dessein général du
+discours, puis les groupes d'idées qui forment ce dessein, puis les
+idées isolées, enfin les faits complexes et les faits simples sur
+lesquels s'appuient les arguments. On dirait d'un ouvrage de menuiserie
+compliqué, dans lequel cinq ou six tiroirs, ouverts l'un après l'autre,
+laisseraient voir des cases qui contiendraient d'autres boîtes plus
+petites, lesquelles, ouvertes à leur tour, en renfermeraient de
+minuscules. C'est dans ces dernières seulement que l'ouvrier a placé les
+faits, ces faits qui, dans notre éloquence contemporaine, viennent en
+première ligne, et auxquels, à cette époque, Danton fut le seul à donner
+une place d'honneur.
+
+Aidé de cette machine savante, mais dont il a le secret, Vergniaud n'a
+pas de crainte de s'égarer: il n'a qu'à toucher dans un ordre déterminé
+les différents ressorts; les compartiments s'ouvrent et se ferment tour
+à tour, et toute l'argumentation en sort, sans encombre et sans erreur.
+L'orateur est sûr de ne rien oublier, de ne rien intervertir, de donner
+à chaque argument toute sa valeur. Son esprit se tranquillise sur la
+conduite même de son discours: toute son imagination peut jouer, sans
+inquiétude, le rôle qu'il lui a assigné.
+
+Ce rôle, c'est l'élocution proprement dite, et c'est ici que Vergniaud
+improvise davantage; c'est ici qu'il dépend des circonstances, du
+hasard, de son humeur. Il s'agit de trouver sur l'heure même, la forme
+de ces arguments, encore nus sur le papier et dessinés d'un trait
+sommaire. Ou plutôt les idées, dans le manuscrit, sont présentées sous
+forme implicite; il s'agit de les dérouler et de leur donner tout leur
+lustre. C'est alors que Vergniaud écoute son démon intérieur et qu'il
+met en jeu ses plus hautes facultés. Si le plan est fait d'avance, le
+style et l'action sont en partie improvisés, et, comme l'orateur n'est
+pleinement lui-même qu'à la tribune, ce second effort se trouve être
+plus heureux que le premier; l'exécution vaut mieux que la matière, et
+il y a plus d'art inspiré dans la draperie que dans le corps même du
+discours.
+
+Mais cette part laissée à l'imprévu, Vergniaud la restreint encore, en
+joueur habile qui se défie de la fortune. Ainsi tout le style n'est pas
+improvisé. Certains ornements sont esquissés d'avance; il ne reste plus
+qu'à en finir le détail. Par exemple, ces comparaisons antiques, qui
+semblent suggérées au girondin dans la chaleur même de la parole et de
+l'action ne lui échappent jamais: il les a prévues; il en a calculé le
+nombre et fixé la place. Sa défense devait renfermer quatre allusions à
+l'antiquité. 1° Première partie, paragraphe septième: «Sur le reproche
+de Billaud-Varenne d'avoir voté pour l'appel et pour la mort, voyez
+l'histoire de la soeur de Caligula.» Vergniaud veut dire: «Vous m'avez
+fait voter la mort du roi, et vous me reprochez ce vote. Vous faites
+comme Caligula qui, après avoir débauché ses soeurs, les exila comme
+adultères.» 2° Troisième partie: Il veut dire qu'il saurait souffrir
+pour ses opinions, et il ajoute cette indication à développer:
+«Présentez-moi le réchaud de Scaevola.» 3° Un peu plus loin, il écrit
+les noms de Rutilius et d'Aristide, qui furent exilés pour leur vertu,
+comme Vergniaud va être guillotiné pour son amour de la justice. Mais il
+s'aperçoit que l'exil à Smyrne de P. Rutilius Rufus n'est pas assez
+connu du public, et, en marge de ses notes, il remplace ce nom par celui
+de Thémistocle. 4° Enfin, dans la cinquième partie, à l'appui de cette
+idée qu'il ne faut pas préférer sa popularité à la vérité, il se
+proposait d'alléguer les grands hommes de l'antiquité victimes de leur
+droiture.
+
+Le même nombre d'allusions, comme l'a justement remarqué M. Vatel, se
+retrouve dans les quatre grands discours de Vergniaud, où elles sont
+espacées à peu près de la même manière que dans le projet de défense,
+amenées avec art et sobrement développées.
+
+Ainsi, dans le discours du 3 juillet 1792, il représente les députés
+comme «placés sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre». Il
+compare Louis XVI au tyran Lysandre. Il se demande si le jour n'est pas
+venu «de réunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont
+Aventin». Il offre à ses collègues un moyen de vivre dans la mémoire des
+hommes: «Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolèrent aux
+Thermopyles; ces vieillards vénérables qui, sortant du sénat romain,
+allèrent attendre, sur le seuil de leurs portes, la mort, que des
+vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux.» L'orateur avait fait
+en sorte que chaque développement reçût un ornement antique.
+
+Dans le discours sur l'appel au peuple, il est question de Catilina et
+de la minorité insolente qui le suivait; les Montagnards sont appelés
+des «Catilinas» et ironiquement «ces vaillants Brutus». Si les Girondins
+sont dénoncés au peuple, ils savent «que Tiberius Gracchus périt par les
+mains d'un peuple égaré qu'il avait constamment défendu». Il n'y a pas
+grand courage à frapper Louis vaincu: «Un soldat cimbre entre dans la
+prison de Marius pour l'égorger. Effrayé à l'aspect de sa victime, il
+s'enfuit sans oser le frapper. Si ce soldat eût été membre d'un sénat,
+doutez-vous qu'il eût hésité à voter la mort du tyran?»--Même nombre,
+même distribution d'allusions classiques que dans le projet de défense.
+
+Le 13 mars 1793, alors que «les émissaires de Catilina ne se présentent
+pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de
+venir jusque dans cette enceinte déployer les signes de la contre-
+révolution», il ne peut garder un silence qui deviendrait une véritable
+trahison. Il montre la Révolution, «comme Saturne, dévorant
+successivement tous ses enfants [1]». Si la Convention a échappé au
+péril, c'est que «plus d'un Brutus veillait à sa sûreté et que, si parmi
+ses membres elle avait trouvé des décemvirs, ils n'auraient pas vécu
+plus d'un jour». «Un tyran de l'antiquité, dit-il au peuple, avait un
+lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes, mutilant celles
+qui étaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles
+qui l'étaient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait
+l'égalité; et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leur
+fureur.» [Note: Cette comparaison avait déjà été plus d'une fois
+apportée à la tribune. Ainsi Français (de Nantes), s'adressant à la Rome
+papale, avait dit; «Es-tu donc comme Saturne à qui il faut tous les
+soirs des holocaustes nouveaux?» _Moniteur_, réimpression, t. XII, p.
+305.]
+
+Enfin, dans sa réplique à Robespierre (10 avril 1793), il s'élève contre
+ceux «qui s'efforcent de nous faire entr'égorger comme les soldats de
+Cadmus, pour livrer notre place vacante au premier despote qu'ils ont
+l'audace de vouloir nous donner». Repoussant l'accusation de haïr Paris,
+il rappelle qu'il a dit dans la Commission des Vingt-et-un: «Si
+l'Assemblée législative sortait de Paris, ce ne pourrait être que comme
+Thémistocle sortit d'Athènes, c'est-à-dire avec tous les citoyens, etc.»
+A propos de Fournier, l'Américain mandé au Tribunal révolutionnaire
+comme témoin et non comme accusé: «C'est à peu près comme si, à Rome, le
+sénat eût décrété que Lentulus pourrait servir de témoin dans la
+conjuration de Catilina.»
+
+Il est à remarquer que, dans ces quatre exemples, les allusions antiques
+offrent comme un résumé de toute l'argumentation: c'est que Vergniaud, à
+dessein, en a orné de préférence les points les plus saillants de son
+discours. Son but est de laisser dans la mémoire de l'auditeur une
+formule élégante et classique qu'il ne puisse oublier et qui fasse vivre
+l'idée qu'elle contient. Il y a réussi dans la comparaison de la
+Révolution avec Saturne, qui est restée populaire. Il a été moins
+heureux dans les autres comparaisons, comme dans celle des soldats de
+Cadmus. Ce sont de froides et laborieuses élégances.
+
+S'il allègue aussi les modernes, Cromwell, quelques orateurs
+contemporains, et Mirabeau, qu'il imite ou cite à plusieurs reprises,
+c'est aux orateurs anciens, c'est à Démosthène qu'il fait allusion plus
+volontiers. Le 16 septembre 1792, il dit aux Athéniens de Paris:
+«N'avez-vous pas d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant
+sans cesse, comme les Athéniens: _Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui?_»
+Le 18 janvier de la même année, à propos de la guerre, il avait récité
+un des passages les plus célèbres des _Philippiques:_ «Je puis appliquer
+à vos mesures le langage que tenait en pareille circonstance Démosthène
+aux Athéniens: «Vous vous conduisez à l'égard des Macédoniens, leur
+disait-il, comme ces barbares qui paraissent dans nos jeux, à l'égard de
+leurs adversaires. Quand on les frappe au bras, ils portent la main au
+bras...» Et, après avoir cité tout le passage, il reprend: «Et moi
+aussi, s'il était possible que vous vous livrassiez à une dangereuse
+sécurité, parce qu'on vous annonce que les émigrés s'éloignent de
+l'Electorat de Trêves, si vous vous laissiez séduire par des nouvelles
+insidieuses, ou des faits qui ne prouvent rien, ou des promesses
+insignifiantes, je vous dirais: Vous apprend-on qu'il se rassemble des
+émigrés à Worms et à Coblentz? vous envoyez une armée sur les bords du
+Rhin. Vous dit-on qu'ils se rassemblent dans les Pays-Bas? vous envoyez
+une armée en Flandre. Vous dit-on qu'ils s'enfoncent dans le sein de
+l'Allemagne? vous posez les armes.
+
+«Publie-t-on des lettres, des offices dans lesquels on vous insulte?
+alors votre indignation s'excite, et vous voulez combattre. Vous
+adoucit-on par des paroles flatteuses, vous flatte-t-on de fausses
+espérances? alors vous songez à la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les
+émigrés de Léopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui disposent de vos
+armées. Ce sont eux qui en règlent tous les mouvements. Ce sont eux qui
+disposent de vos citoyens, de vos trésors: ils sont les arbitres de
+votre destinée. (_Très vifs applaudissements réitérés. Bravo! bravo!_)»
+
+Certes, il faut savoir gré à Vergniaud de n'avoir pas prodigué davantage
+ces ornements chers à son temps. On peut même, à tout prendre, le ranger
+parmi ceux qui, à la tribune, ont le moins abusé de la Grèce et de Rome.
+Mais qu'il est loin, sous ce rapport, de la discrétion de son rival
+Danton! L'orateur cordelier rencontre les allusions classiques, tandis
+que l'orateur girondin les cherche. Celui-là mêle des noms romains ou
+grecs à quelques passages de ses discours, parce que c'est la langue
+courante de ses contemporains, parce que ce pédantisme est une manière
+d'être plus clair; celui-ci ajoute après coup une parure antique
+savamment choisie. C'est un peu le procédé laborieux d'André Chénier
+dans ses oeuvres en prose. Ce n'est pas la spontanéité et l'exubérance
+de Camille Desmoulins, qui a su, par son génie, raviver ces fleurs
+fanées, en semer tout son style, sans ennuyer, et rendre agréables, même
+pour nous, tant de Brutus, de Thémistocles, de Publicolas, de Nérons, si
+fastidieux chez les autres.
+
+La prose de Vergniaud n'a pas cette verve et ce naturel. Tout y est
+calculé pour émouvoir dans les règles et plaire de la bonne façon,
+c'est-à-dire avec la méthode des orateurs antiques et des grands
+sermonnaires français. La noblesse et la majesté sont les deux qualités
+que recherche l'orateur et qu'il rencontre le plus souvent. Il excelle à
+élever le débat au-dessus des misères et des laideurs de la réalité. Il
+emporte les esprits dans les régions sereines où sa propre rêverie le
+fait vivre d'ordinaire. Ce ne sont qu'idées sublimes ou délicates, que
+périodes harmonieuses comme celles d'un Massillon, que beaux mots et
+beaux sons dont jouissent l'oreille et l'esprit tout à l'heure blessés
+par les cris brutaux des tribunes ou les balbutiements diffus des
+orateurs sans génie. L'orateur écarte avec adresse tout ce qui, dans les
+choses dont il parle, peut donner des impressions chagrines, ou
+triviales, ou écoeurantes. Son art n'admet aucune idée qui ne soit belle
+ou haute, aucune forme qui ne soit élégante ou splendide et ici son art
+est d'accord avec son âme.
+
+Mais trop souvent, si ses idées paraissent élevées, elles sont vagues et
+abstraites; si ses mots sont souvent nobles, ils sont rarement précis et
+vrais. Lui aussi, dans la tourmente révolutionnaire, il veut sacrifier
+aux grâces académiques. Il nomme les objets par les termes les plus
+généraux; il désigne par des périphrases décentes les hommes et les
+choses qui lui semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle
+prose oratoire. A-t-il à préciser un détail technique? Sa délicatesse
+s'effarouche, et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793),
+il prend des précautions presque pudiques pour parler de la nécessité de
+restreindre la consommation des boeufs: «Une autre mesure, dit-il, que
+je vais vous soumettre vous paraîtra peut-être ridicule au premier
+aspect...» Il fallait que le bon goût classique exerçât encore une
+tyrannie bien puissante pour qu'un homme si grand, en de si grandes
+circonstances, en avril 1793, eût encore peur du ridicule littéraire!
+
+Certes, Marat fut injuste, quoique fin connaisseur en exercices de
+style, quand, à la tribune, le 13 mars 1793, il traitait l'éloquence de
+Vergniaud de _vain batelage_. Mais avait-il complètement tort quand il
+souriait des «discours fleuris» et des «phrases parasites» de son
+adversaire? N'y a-t-il pas trop de fleurs et trop de fard dans le
+discours du 3 juillet 1792? Partout, n'y a-t-il pas trop d'épithètes,
+trop de synonymes, trop de mots placés là pour compléter plutôt le son
+que l'idée? Sauf dans les passages où l'indignation lui fait oublier
+l'art, rarement Vergniaud rencontre du premier coup le mot juste. C'est
+par une accumulation de termes qu'il approche de la clarté, qu'il en
+donne l'illusion et qu'il séduit son auditeur plus encore qu'il ne
+l'éclaire et le convaincre.
+
+C'est la faute de sa méthode. Ses notes sont si complètes, à en juger
+par celles de sa défense, que la part laissée à l'improvisation est
+vraiment trop réduite. L'écrivain, par la multiplicité et la précision
+des traits qu'il a fixés sur le papier, n'a laissé à l'improvisateur
+qu'une besogne d'arrangeur, je ne dis pas de phrases, mais de mots.
+Parfois cette besogne est capitale, tant la forme importe dans l'art de
+l'éloquence. Parfois, nous l'avons vu, Vergniaud s'y montre artiste de
+génie. Mais trop souvent, empêché, par la rigueur de son plan,
+d'improviser des idées, il ne peut satisfaire son imagination que par un
+exercice stérile de paraphrase: alors il tourne sans fin et sans fruit
+sa période, démesurément chargée de mots inutiles, quelquefois
+impropres, souvent emphatiques, sans que l'idée progresse d'un pas;
+alors, avec toute sa sincérité, il est rhéteur, et Marat a raison de
+sourire.
+
+Il est rare, toutefois, qu'il paraisse franchement déclamateur. A le
+lire, on hésite souvent sur le sentiment qu'on éprouve. Plus d'un
+passage de Vergniaud, même parmi les plus célèbres, semble à égale
+distance du bon et du mauvais goût, de l'éloquence et de la mauvaise
+rhétorique, comme l'apostrophe aux émigrés dans le discours du 25
+octobre 1791. Il abuse aussi des expressions qu'on ne peut ni proscrire
+ni louer, et il dira volontiers: «Ouvrez les annales du monde...» Il
+aime ces métaphores trop communes et trop vagues. A vrai dire, ses
+comparaisons un peu prolongées sont rarement justes dans toutes leurs
+parties. Je sais bien qu'il a heureusement rapproché les inquiétudes
+causées par les émigrés à la nation _du bourdonnement continuel
+d'insectes avides de son sang_; mais cette justesse familière n'est
+qu'une exception dans son style: trop souvent il se mêle à ses
+comparaisons autant d'inexactitude que de noblesse, comme quand il dit,
+dans son discours sur l'appel au peuple: «Craignez qu'au milieu de ses
+triomphes, la France ne ressemble à ces monuments fameux qui, dans
+l'Égypte, ont vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne de leur
+grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il? des cendres inanimées
+et le silence des tombeaux.»
+
+On voit que ce mauvais goût consiste moins dans l'exagération des
+pensées que dans le vague et dans l'inexactitude des comparaisons. C'est
+un mauvais goût propre à Vergniaud. Il ne donne guère toutefois dans le
+genre d'emphase qui est à la mode autour de lui, excepté dans ce passage
+du même discours:
+
+«Irez-vous trouver ces faux amis [les inspirateurs de septembre], ces
+perfides flatteurs, qui vous auraient précipités dans l'abîme? Ah!
+fuyez-les plutôt; redoutez leur réponse; je vais vous l'apprendre. Vous
+leur demanderiez du pain, ils vous diraient: Allez dans les carrières
+disputer à la terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous
+avons égorgées; ou voulez-vous du sang? prenez, en voici. Du sang et des
+cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous offrir... Vous
+frémissez, citoyens! O ma patrie! je demande acte à mon tour des efforts
+que je fais pour te sauver de cette crise déplorable.»
+
+Mais les figures de rhétorique que Vergniaud aime ne déplaisent pas
+toujours. Il en est une qui revient sans cesse dans ses discours, qu'il
+ramène avec insistance toutes les fois qu'il veut frapper un grand coup,
+et qui ne laisse pas, si visible que soit l'artifice, de produire, même
+sur nous, le plus grand effet. Je veux parler de la _répétition_, qu'il
+avait employée déjà avec prédilection dans ses plaidoyers et qui devait
+jouer un grand rôle, on le voit, dans le développement de sa défense.
+Rien de plus brillant et de plus fort que ce procédé tel qu'il le
+renouvelle par son génie. Rien de plus calculé et rien qui sente moins
+le calcul que ce refrain ramené en tête ou à la fin d'une dizaine de
+développements tantôt ironiques, tantôt indignés, comme lorsque, le 10
+avril 1793, il répète chaque grief de Robespierre en s'élevant à chaque
+reprise d'un degré plus haut dans la colère et dans le dédain. _Nous
+modérés!_... et cette exclamation retombe, chaque fois plus lourdement,
+chaque fois de plus haut, sur la calomnie qu'elle écrase. Une autre
+répétition qui souleva un vif enthousiasme, ce fut quand, le 17
+septembre 1792, Vergniaud s'écria trois fois: «Périsse l'Assemblée
+nationale et sa mémoire...» et posa trois hypothèses dans lesquelles ce
+sacrifice sauvait la patrie. On se rappelle que tous les députés se
+levèrent et répétèrent le cri de Vergniaud. Mais c'est dans le grand
+discours du 3 juillet 1792 que cette figure est employée avec le plus
+d'art. Qu'on se souvienne de ce trait: _C'est au nom du roi_, lancé à
+tant de reprises sur le masque de Louis XVI qu'il brise et fait tomber.
+Et que dire de cette ironie redoutable qui revient quatre fois de suite
+et quatre fois couvre Louis XVI de confusion: _Il n'est pas permis de
+croire sans lui faire injure_... qu'il agisse comme il agit. De tels
+artifices portaient l'effroi dans les Tuileries et la colère dans le
+coeur des patriotes; il y faut voir autre chose qu'un calcul de rhéteur:
+c'était une inspiration du coeur et, chez Vergniaud, les mouvements les
+plus passionnés revêtaient aussitôt une forme compliquée.
+
+Ces répétitions, en effet, ne sont pas seulement propres à ses discours
+préparés; elles se retrouvent jusque dans ses improvisations, avec la
+même symétrie, la même gradation. Ainsi, le 6 mai 1793, Marat s'opposait
+à l'admission, aux honneurs de la séance, des pétitionnaires de la
+section de Bonconseil venus pour se plaindre de l'anarchie. Vergniaud
+répond à l'improviste:
+
+«Je conviens, citoyens, que lorsque des hommes parlent de respect pour
+la Convention nationale, ils doivent être appelés intrigants par ceux
+qui cherchent sans cesse à l'avilir. Je conviens que lorsque des hommes
+parlent de maintenir la sûreté des personnes, ils doivent être appelés
+intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au meurtre. Je conviens,
+que lorsque des hommes parlent de maintenir les propriétés, ils doivent
+être appelés intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au pillage.
+Je conviens que lorsque des hommes parlent d'obéissance aux lois, ils
+doivent être appelés intrigants par ceux qui ne veulent que l'anarchie.
+Je conviens que lorsque des hommes viennent ici prêter des serments de
+l'exécution desquels dépend le bonheur du peuple, ils doivent être
+appelés intrigants par ceux-là qui veulent perpétuer la misère du
+peuple....»
+
+On peut conclure de ces exemples, d'abord que les idées s'offraient à
+Vergniaud, intérieurement, sous la forme de figures savantes et que,
+parmi ces figures, la répétition s'adaptait davantage à la nature de son
+esprit. Nul orateur, dans la Révolution, n'en a fait un tel usage. Ce
+qui lui convenait et ce qui lui plaisait dans ce procédé, c'était qu'il
+facilitait la gradation ascendante des sentiments et des mots: l'orateur
+pouvait ainsi s'élever, par bonds successifs, toujours plus haut, et
+planer enfin sans paraître avoir perdu pied. A ces exclamations répétées
+succédait un développement large, brillant, harmonieux, où il mettait
+ses plus nobles abstractions et sa plus suave musique.
+
+Enfin, si l'on considère la suite de ses discours depuis le 5 octobre
+1791 jusqu'au 31 mai 1793, c'est toujours la même méthode qu'on y
+retrouve, mais ce n'est pas le même succès. Tandis que d'autres, comme
+Isnard, vont en déclinant et ne peuvent se maintenir au niveau d'un trop
+heureux début, Vergniaud, au contraire, ne cesse de se perfectionner et
+de grandir. Il est meilleur le 3 juillet 1792 qu'il ne l'a été huit mois
+auparavant dans son discours sur les émigrés; et son dernier grand
+discours, sa réponse à Robespierre (10 avril 1793), surpasse tous les
+autres. La lecture de ses notes nous donne à croire qu'au Tribunal
+révolutionnaire il se serait encore élevé au-dessus de lui-même. C'est
+que les circonstances l'avaient dépouillé de plus en plus de son
+caractère d'avocat. Dans les commencements il plaidait une cause qu'il
+croyait gagner, et il la plaidait avec tout l'artifice qui lui avait
+valu ses succès de barreau. Bientôt il désespère de gagner cette cause
+noble et chimérique de la Gironde: ce sont alors, dans des plaidoiries
+prononcées sans confiance, des élans plus spontanés, une vraie douleur,
+de beaux cris de fierté. Enfin il ne plaide même plus, il renonce même à
+un simulacre de lutte pour la victoire: du haut de la tribune il
+s'adresse à la postérité; il arrache le masque à ses adversaires et il
+montre toute son âme. Alors, on voit à plein son dévouement stoïque à la
+patrie, sa grande et sereine bonté, la pureté de son coeur, la force de
+son génie qui s'exerce sans les entraves d'une discipline de parti.
+Alors Vergniaud n'est plus un girondin: aucune haine ne l'agite. Il
+n'est plus un conventionnel: aucun vote ne peut sanctionner son
+éloquence. Tourné vers le siècle à venir, c'est à nous qu'il parle;
+c'est nous qu'il fait jouir de toute la poésie de son âme en chantant
+ses illusions mortes et son désir ardent de mourir pour la Révolution.
+C'est dans ces moments-là qu'il est le plus orateur, parce qu'il n'y
+parle que de lui, et, comme il arrive à Mirabeau, comme il arrive à tous
+les orateurs, c'est son _moi_ qui a inspiré à Vergniaud son éloquence la
+plus sublime.
+
+Si donc il est de moins en moins rhéteur, c'est que les circonstances
+l'ont amené à être de plus en plus lui-même et à se dégager tout à fait
+de son parti et même de son temps. Mais, je le répète, sa méthode ne
+change pas avec son inspiration. Jusque dans ces lettres si vivantes
+qu'il écrivait à la Convention du fond de sa captivité, on retrouve
+le même ordre dans les idées, le même choix dans les ornements, les
+mêmes procédés dans le style. Cette rhétorique lui venait sans doute
+moins de l'école que de son caractère et c'est là le trait qui le
+distingue si nettement de ses rivaux en éloquence: ses émotions les
+plus sincères s'exprimaient dans des formes aussi artificielles que ses
+idées d'homme de parti ou d'avocat. Seulement, ces formes nous plaisent
+quand Vergniaud est sous l'empire d'un sentiment violent; elles nous
+fatiguent et nous importunent quand il plaide sans passion.
+
+Il y avait probablement autant d'art dans son action que dans son style.
+En parlant de son physique, nous avons dit à peu près tout ce qu'on sait
+sur ce point si important et si mal connu. Baudin (des Ardennes), dans
+son éloge des Girondins, dit qu'il était _ravissant_ à entendre et il
+ajoute: «Son geste, sa déclamation, tout le rendait entraînant.» Nous ne
+savons rien de plus et, si nous pouvons dire que son action était à la
+fois savante et naturelle, c'est par conjecture. Toujours est-il qu'elle
+entraînait l'auditoire et qu'elle devait être en parfait accord avec le
+style et la pensée pour produire les effets qu'enregistrent les
+journaux. Ainsi, au milieu du discours sur l'appel au peuple, Vergniaud
+s'arrêta un instant: il y eut alors, dit le _Journal des Débats_, «un
+moment d'admiration silencieuse». A un passage de son opinion sur la
+guerre (18 janvier 1792), le _Logographe_ signale cette interruption
+naïve d'un collègue: _Voilà la vraie éloquence!_ Plusieurs fois
+l'Assemblée entière, ravie d'un art si complet, se leva dans un accès
+d'admiration enthousiaste. Presque toujours, on était suspendu aux
+lèvres de Vergniaud. «Lorsqu'il montait à la tribune, dit un de ses
+collègues, l'attention était universelle: tous les partis écoutaient et
+les causeurs les plus intrépides étaient forcés de céder à l'ascendant
+magique de sa voix.» Il reposait les âmes des inquiétudes de la lutte et
+leur offrait de nobles intermèdes aux difficultés de la Révolution. Et
+les moins sensibles à ces chants de sirène ne furent pas ceux qui se
+bouchèrent les oreilles pour ne pas l'entendre et lui fermèrent la
+bouche pour le tuer. A ce point de vue, c'est au Tribunal
+révolutionnaire que le génie de Vergniaud reçut le plus précieux
+hommage.
+
+Voilà tout ce que nous savons sur l'éloquence de ce grand orateur, et
+nous sentons toute l'insuffisance, toutes les lacunes du portrait que
+nous venons d'esquisser. Mais l'histoire ne nous a pas fourni d'autres
+traits: ceux qu'on rencontre en plus dans les écrits de Nodier et de
+Lamartine ont été imaginés par ces deux poètes. Notre grand Michelet
+lui-même a souvent rêvé à propos de Vergniaud. Il est difficile, quand
+on parle d'un des Girondins, d'oublier les belles fantaisies dont leur
+légende a été brodée. Y avons-nous réussi tout à fait? En tout cas, nous
+avons préféré d'être incomplet, plutôt que de rien produire qu'un
+document certain ne nous suggérât. Mais il est un trait de la
+physionomie de Vergniaud que nous avons rencontré plus d'une fois et
+qu'il valait mieux réserver pour la fin de cette étude, parce que c'est
+là le meilleur Vergniaud, le Vergniaud le plus intime et le plus vrai.
+Son protecteur Dupaty avait dit un jour: «L'humanité est une lumière.»
+L'humanité fut la religion de Vergniaud, comme elle avait été sans doute
+celle de l'auteur de _Don Juan_. Son mot caractéristique, c'est
+_humanité_. Il revient cent fois dans ses plaidoiries. Il résonne sans
+cesse dans ses discours. Le 6 octobre 1792, il félicite Montesquieu
+d'avoir fondé la conquête de la Savoie «sur l'_humanité_, sur l'humanité
+sans laquelle il n'y a pour les hommes d'autre liberté que celle dont
+jouissent les tigres au sein des forêts». Et le 9 novembre il s'écrie:
+«Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l'_humanité_.»
+Enfin c'est l'_humanité_ qui inspire presque toute l'admirable réplique
+à Robespierre. C'est là que se trouve ce mot qu'il faut répéter, parce
+que Vergniaud y a mis son âme: _On a cherché à consommer la révolution
+par la terreur; j'aurais voulu la consommer par l'amour._
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DANTON
+
+
+
+
+I. LE TEXTE DES DISCOURS DE DANTON
+
+
+A lire ce qui reste des discours de Danton, à étudier dans les faits
+l'influence de sa parole, on devine que cette éloquence fut plus
+originale que celle de Mirabeau, de Robespierre et de Vergniaud, et on
+sent qu'il n'y eut pas, dans toute la Révolution, d'orateur plus grand
+que ce véritable homme d'État. Mais sa gloire fut aussitôt obscurcie par
+le peu de soin qu'il en prenait, et surtout par une légende calomnieuse
+à laquelle concoururent à l'envi royalistes, girondins et
+robespierristes: tous les vices, toutes les erreurs, toutes les
+bassesses furent prêtés jusqu'à nos jours à ce vaincu, et, pour
+déshonorer l'homme du 10 août, le mensonge usurpa une précision
+effrontée. Villiaumé le premier, en 1850, opposa à cette légende
+quelques faits; puis vint M. Bougeart, qui écrivit tout un livre pour
+réhabiliter Danton; mais son mauvais style nuisit à ses arguments. C'est
+à M. le docteur Robinet que revient l'honneur d'avoir trouvé et réuni
+avec méthode d'irrécusables documents, d'une authenticité éclatante et
+parfois _notariée_, propres à établir la certitude dans les esprits les
+plus méticuleux. Il faudrait un volume entier, ne fût-ce que pour
+esquisser la biographie de Danton, telle que la critique vient de la
+renouveler, pour faire connaître, même sommairement, l'homme, le
+politique et l'orateur. Ce grand sujet nous tente depuis longtemps, mais
+dans une histoire générale de l'éloquence parlementaire, on ne peut
+qu'en indiquer les principaux points, et fixer quelques-uns des
+caractères de cette parole, où revit toute la Révolution.
+
+La première remarque à faire, et elle explique le caractère équivoque de
+la réputation oratoire de Danton, c'est que ses discours furent
+reproduits d'une manière encore plus défectueuse que ceux de ses rivaux.
+
+Cet orateur qui n'écrivait jamais, qui n'avait pas même, disait-il, de
+correspondance privée, se livrait entièrement à l'inspiration de l'heure
+présente. Ni ses phrases, ni même l'ordre de ses idées n'étaient fixés
+dans son esprit, quand il se mettait à parler, comme le prouve la
+soudaineté imprévue de presque toutes ses apparitions à la tribune et le
+perpétuel défi que ses plus belles harangues semblent porter à ces
+règles de la rhétorique classique. Il était improvisateur dans la force
+du terme, pour le fond comme pour la forme, jusqu'à ne prendre aucun
+soin de sa réputation auprès de la postérité. Je ne crois même pas qu'il
+existe une seule opinion de lui imprimée par ordre de la Convention.
+Quant à la manière dont les journaux reproduisaient ses paroles, il ne
+s'en inquiétait point et ne daignait pas rectifier: toute son attention
+était réservée à la politique active, et ses rares loisirs absorbés par
+la vie de famille. Nul ne fut plus indifférent à cette gloire littéraire
+si fort prisée par ses contemporains, depuis Garat jusqu'à Robespierre.
+
+Nous souffrons aujourd'hui de cette négligence. Ses paroles, aux
+Jacobins notamment, furent longtemps résumées en quelques lignes sèches
+et obscures, et le plus souvent en style indirect, par le journal du
+club, si indigent et si infidèle. Plus tard, le _Journal de la
+Montagne_, qui reproduit si complaisamment les paroles de Robespierre,
+affecte d'abréger les plus importantes harangues de son fougueux rival.
+
+Un des principaux discours de Danton, celui du 21 janvier 1793, fut
+énormément mutilé par le _Moniteur_: on n'en trouvera un compte rendu
+développé que dans le _Logotachygraphe_ et dans le _Républicain
+français_. Le discours sur Marat (12 avril 1792) n'est reproduit en
+détail que par le _Logotachygraphe_. Les dernières paroles que Danton
+prononça à la tribune de la Convention sont étrangement dénaturées par
+le _Moniteur_. Le _Républicain français_ a seul pris la peine ou eut le
+courage d'y mettre un ordre clair. Le 26 août 1793, aux Jacobins, Danton
+prononça une longue apologie personnelle où, à propos de son second
+mariage, il rendait compte de sa fortune de manière à se faire applaudir
+du plus soupçonneux des auditoires: les journaux n'insérèrent qu'une
+analyse insignifiante.
+
+Nous avons pu suivre, dans les plaidoyers de Vergniaud, les progrès de
+son éducation oratoire: l'insouciance de Danton laissa dans l'oubli son
+oeuvre d'avocat. On a cependant retrouvé quelques mémoires judiciaires
+de lui. Mais on n'a publié aucun de ses plaidoyers.
+
+Voici une lacune plus sérieuse dans la collection des discours de
+Danton. Nous n'avons pas la harangue qui fut sans doute son chef-
+d'oeuvre, à en juger par les effets qu'elle produisit, je veux parler de
+sa défense au Tribunal révolutionnaire. L'officieux _Bulletin_ l'altéra,
+la réduisit à quelques phrases incohérentes, et les notes de Topino-
+Lebrun, qui font paraître ces altérations et rectifient plus d'un point
+capital, sont trop informes pour nous permettre de restituer le vrai
+texte. Les détails qu'on a sur cette tragédie disent assez de quel
+miracle d'éloquence le tribun étonna des oreilles prévenues et
+malveillantes. Le président tenta d'éteindre avec sa sonnette la voix de
+l'accusé, comme Thuriot étouffera, au 9 thermidor, la voix de
+Robespierre: il n'y put parvenir: «Un citoyen qui a été témoin des
+débats, écrit un contemporain, nous a rapporté que Danton fait trembler
+juges et jurés. Il écrase de sa voix la sonnette du président. Celui-ci
+lui disait: «Est-ce que vous n'entendez pas la sonnette?--Président, lui
+répondit Danton, la voix d'un homme qui a à défendre sa vie et son
+honneur doit vaincre le bruit de la sonnette.» Le public murmurait
+pendant les débats; Danton s'écria: «Peuple, vous me jugerez quand
+j'aurai tout dit: ma voix ne doit pas être seulement entendue de vous,
+mais de toute la France.» Cette voix surhumaine se faisait entendre par
+les fenêtres, de la foule amassée sur le quai de la Seine, et déjà cette
+foule s'émouvait. L'auditoire intérieur, composé d'âmes dures et
+hostiles, robespierristes, royalistes ou indifférents, ne put résister à
+la vue de l'homme, au son de sa voix, à la vérité de ses raisons. Il
+éclata en applaudissements, et le président dut ôter la parole à Danton
+et demander une loi contre lui. Croit-on que l'éloquence ait jamais
+remporté un triomphe plus surprenant? Et quelle perte irréparable que
+celle du suprême discours de Danton?
+
+Si incomplète, si mutilée que soit cette oeuvre oratoire, telle était la
+force des formules de Danton, telle était la vie de son style, que
+beaucoup de ses phrases s'incrustèrent dans la mémoire indifférente ou
+hostile des faiseurs de comptes rendus, et nous sont ainsi parvenues,
+presque malgré eux, dans leur beauté originale. [Note: Ces lignes ont
+été écrites avant que parût la bonne édition critique des discours de
+Danton que M. André Fribourg a donnée dans la collection de la Société
+de l'histoire de la Révolution.]
+
+
+
+
+_II.--LE CARACTÈRE ET L'ÉDUCATION DE DANTON_
+
+
+Sur l'homme même, allons au plus pressé, et disons par quels traits
+précis la critique a remplacé la caricature légendaire où Danton
+apparaissait crapuleux, vénal et ignorant.
+
+ * * * * *
+
+C'était, à coup sûr, une nature énergique, violente même, dont
+l'exubérance fougueuse étonnait au premier abord. Mais cette fougue se
+connaissait, se modérait, se raisonnait au besoin, et, en somme, se
+tournait toujours au bien. Depuis longtemps Danton avait su se
+discipliner et devenir maître de ses passions. Sa mère, puis sa femme,
+l'y avaient aidé, sans doute; mais c'est surtout sa propre volonté,
+éclairée et fortifiée par les souvenirs scolaires des grands Romains,
+par les leçons de la philosophie, qui avait opéré cette réforme
+merveilleuse. A voir cette figure ravagée, à entendre cette parole
+parfois brusque, cette gaîté souvent gauloise, des observateurs
+superficiels ou prévenus s'imaginaient un fanfaron grossier, libertin,
+crapuleux. Rien de plus faux que ces suppositions: cet homme de famille
+et de foyer vécut avec pureté et modestie, sans qu'on lui connût d'autre
+amour que celui de sa femme, sans autres plaisirs que ceux qu'il
+partageait avec les siens. Ajoutons que, bon camarade au collège, il
+resta tel toute sa vie avec ses amis. Il avait le culte de l'amitié, et
+le don, si précieux, de la cordialité: sa joie était de réunir à sa
+table ses condisciples, ses compagnons de lutte. Son grand coeur
+s'ouvrait à des sentiments plus larges encore: il aimait ses
+concitoyens, la vue du peuple le réjouissait. Durant les courts séjours
+qu'il fit à Arcis, dans sa maison natale qui donnait sur la place
+principale, il se plaisait à dîner, fenêtres ouvertes, à la vue de tous,
+non par ostentation, mais par bonhomie et fraternité. Loin de haïr ses
+ennemis, il ne pouvait pas leur garder rancune: il avait toujours la
+main tendue vers ceux qui l'insultaient le plus grièvement, vers les
+Girondins comme vers les Robespierristes. Il ne voyait que la patrie,
+l'humanité. Les autres le comprenaient mal; ils cherchaient à expliquer
+par de bas calculs ce patriotique oubli des injures. La vérité n'éclata
+que plus tard. En 1829, quelqu'un disait à Royer-Collard, qui avait
+connu Danton, mais qui n'aimait pas sa politique: «Il paraît que Danton
+avait un beau caractère». «Dites magnanime, monsieur!» s'écria le froid
+doctrinaire avec une sorte d'enthousiasme.
+
+On a dit que Danton avait trafiqué de sa conscience et s'était vendu à
+la cour. Il faut réfuter cette accusation qui fait de lui un
+déclamateur. Où prit-il, dit-on, les 71.000 francs avec lesquels il paya
+sa charge d'avocat au conseil? Voici où il les prit. Grâce à une action
+hypothécaire de 90.000 livres que ses tantes lui donnèrent sur leurs
+biens, il put emprunter loyalement à diverses personnes, notamment à son
+futur beau-père. Mais, le jour de son mariage, il toucha en espèces la
+moitié de la dot de sa femme, soit 20.000 francs; il avait 15.000 francs
+en argent, provenant d'un reliquat de patrimoine, et 12.000 francs en
+terres; total: 47.000 francs. Il lui restait à trouver 24.000 francs
+pour se libérer complètement. Or, il paya son office en plusieurs fois
+et son dernier paiement n'eut lieu que deux ans après son entrée en
+fonctions, le 3 décembre 1789. Put-il économiser cette somme en deux ans
+et demi sur le revenu annuel de sa charge que tout le monde évalue à
+25.000 francs environ? En d'autres termes, sur 72.000 ou 73.000 francs
+qu'il gagna dans ces trente-deux mois, put-il, avec ses goûts simples,
+économiser 24.000 francs? Poser la question, n'est-ce pas la résoudre?
+
+Ceux qui veulent à tout prix que Danton soit un malhonnête homme
+affirment qu'en 1791, lors de la suppression de ces offices d'avocats au
+conseil, il fut remboursé deux fois: une première fois par la nation,
+légalement; une seconde fois par le roi, secrètement. Certes, le roi
+aurait bien mal placé son argent: car Danton ne cessa d'agir en franc
+révolutionnaire. Mais on objecte qu'à l'infamie de ce marché scandaleux,
+Danton put ajouter celle de manquer de parole à son corrupteur. Et sur
+quoi l'accuse-t-on de cette double perfidie? Sur ce qu'il acheta
+quelques biens nationaux. Mais quand il fut remboursé des 71.000 francs
+que lui avait coûté sa charge, il n'avait pas de dettes et il avait même
+pu faire des économies sur les 50.000 francs qu'il gagna pendant les
+deux dernières années qu'il fut avocat au conseil. Voilà donc les
+dépenses de Danton expliquées, contrôlées. Ces choses ont été dites
+déjà. Mais la passion politique ne veut rien entendre.
+
+ * * * * *
+
+Dans les oeuvres posthumes de Roederer, il y a deux morceaux sur Danton.
+Après l'avoir traité de _dogue_ et de _crapule_, Roederer ajoute ce
+trait bien naturel de la part d'un pédant: «Sans instruction!»--Au
+contraire, Danton avait fait de bonnes études classiques à Troyes, dans
+une pension laïque dont les élèves suivaient les cours du collège des
+Oratoriens. Son ami Rousselin et son camarade Béon nous ont laissé de
+curieux détails sur ces années scolaires. «Il préférait, dit Béon, à
+toute autre lecture celle de Rome républicaine. Il s'exerçait à chercher
+des expressions énergiques, des tournures hardies, des expressions
+nouvelles; car il aimait à franciser les mots latins, dans les
+traductions à faire de Tive-Live et autres historiens romains.»
+Rousselin ajoute que ses amplifications renfermaient toujours quelques
+traits saillants et originaux, qui provoquaient les applaudissements de
+ses camarades et du maître. «Toute la classe attendait avec impatience
+que le professeur désignât Danton pour lire lui-même ses compositions.»
+Il obtint en rhétorique les prix de discours français, de narration et
+de version latine. Ce bagage classique, auquel on attachait tant de prix
+alors, il en possédait donc tout ce qu'il en fallait avoir, et sa
+scolarité avait été la même que celle de Mirabeau, de Camille, de
+Vergniaud, de Robespierre, des plus lettrés d'entre les hommes de la
+Révolution.
+
+Ce n'est pas au collège seulement que Danton avait appris le latin, dont
+la connaissance semblait à l'esprit ultra-classique des Jacobins une
+condition indispensable de la parole et de l'action politique. «Son
+neveu, M. Marcel Seurat, dit le Dr Robinet, se rappelle que son oncle
+parlait volontiers cette langue, suivant l'habitude des lettrés du
+temps, notamment avec le Dr Senthex, qui s'était profondément attaché à
+lui et qui l'accompagnait souvent à Arcis.» Rousselin conte même à ce
+sujet une anecdote caractéristique. Quand Danton, dit-il, eut acheté sa
+charge d'avocat au conseil, ses collègues, sans l'avoir averti d'avance,
+lui demandèrent, à brûle-pourpoint et comme par gracieuseté, de pérorer
+«sur la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la
+justice», et d'improviser séance tenante ce discours en langue latine.
+C'était, dit plus tard le récipiendaire lui-même, lui proposer de
+marcher sur des charbons, mais il ne recula point et il vivifia, de son
+souffle déjà puissant, les vieilles formes qu'on lui imposait. «Il dit
+que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d'une
+corporation consacrée à la défense des intérêts privés et publics de la
+société, il désirait que le gouvernement sentît assez la gravité de la
+situation pour y porter remède par des moyens simples, naturels et tirés
+de son autorité; qu'en présence des besoins impérieux du pays, il
+fallait se résigner à se sacrifier; que la noblesse et le clergé, qui
+étaient en possession des richesses de la France, devaient donner
+l'exemple; que, quant à lui, il ne pouvait voir, dans la lutte du
+Parlement qui éclatait alors, que l'intérêt de quelques particuliers,
+mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il déclarait qu'à ses yeux
+l'horizon apparaissait sinistre, et qu'il sentait venir une révolution
+terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente années, elle se
+ferait aimablement par la force des choses et le progrès des lumières.
+Il répéta dans ce discours, qui ressemblait au cri prophétique de
+Cassandre: _Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à
+ceux qui les font!_»
+
+Les jeunes avocats, frais émoulus du collège, comprenaient et se
+gaudissaient. Les vieux avaient saisi au passage des mots inquiétants,
+tels que _motus populorum, ira gentium, salus populorum, suprema lex_;
+méfiants, ils demandèrent à Danton d'écrire et de déposer cette
+déclamation aussi séditieuse que cicéronienne. Mais, déjà, Danton
+n'écrivait pas, ne voulait pas écrire: il proposa de répéter sa
+harangue, pour qu'on pût la mieux juger: «Le remède, dit Rousselin, eût
+été pire que le mal. L'aréopage trouva que c'était déjà bien assez de ce
+qu'on avait entendu, et la majorité s'opposa avec vivacité à la
+récidive.»
+
+Mais ce n'est que par malice et ébaudissement que, ce jour-là, le futur
+orateur se barbouilla de latin. Certes, les Diafoirus ne manquèrent pas
+dans la Révolution, il leur laissa leurs grimaces et leur culte puéril
+pour l'antiquité scolaire. Il prit l'attitude d'un homme moderne,
+franchement tourné vers l'avenir, non sans traditions, mais sans
+pédantisme, qui se sert du passé et en profite sans en subir l'étreinte
+rétrograde. Il est de son temps, aussi franc de pensée et aussi libre de
+scolastique que l'élève fabuleux de Rabelais. Sa toute première enfance
+paraît avoir été formée par des exercices plus physiques encore
+qu'intellectuels, selon Jean-Jacques, et au sortir du collège, il put
+dire comme cet autre: _J'aime bien les anciens, mais je ne les adore
+pas_. Laissant là l'école, il voulut être français. Par-dessus tous les
+poètes, il aima Corneille, dans lequel il se plaisait à voir un
+précurseur de la Révolution: «Corneille, disait-il à la tribune de la
+Convention (13 août 1793), Corneille faisait des épîtres dédicatoires à
+Montauron, mais Corneille avait fait _le Cid_, _Cinna_; Corneille avait
+parlé en Romain, et celui qui avait dit: _Pour être plus qu'un roi, tu
+te crois quelque chose_, était un vrai républicain.»
+
+Sur ses lectures françaises, Rousselin donne des détails précis. A
+Paris, faisant son droit et retenu au lit par une convalescence longue,
+il voulut lire et lut _toute_ l'Encyclopédie. Il n'est pas besoin de
+dire qu'il se nourrissait, comme tous ses contemporains, de Rousseau, de
+Voltaire et de ce Montesquieu dont il disait: «Je n'ai qu'un regret,
+c'est de retrouver dans l'écrivain qui vous porte si loin et si haut, le
+président d'un Parlement.» Et pourtant cet esprit si peu académique
+était assez souple pour goûter même les grâces académiques de Buffon,
+dont sa puissante mémoire retenait des pages entières.
+
+Mais ce qui caractérise le mieux le tour qu'il voulut donner à sa
+culture intellectuelle, c'est la composition de sa bibliothèque, dont M.
+Robinet a publié le catalogue d'après l'inventaire de 1793. Presque
+aucun auteur ancien ne s'y trouve en original, quoique Danton fût, on
+l'a vu, en état de comprendre au moins les latins. Voici deux Virgiles,
+l'un italien par Caro, l'autre anglais par Dryden. Voici un Plutarque en
+anglais, un Démosthène en français. Le hasard n'a certes pas présidé à
+ce choix de livres, d'ailleurs peu nombreux: on sent des préférences
+d'humoristique, une fantaisie personnelle et antipédante, surtout un vif
+sentiment de la _modernité_ française et étrangère.
+
+Il savait et parlait l'anglais, cette langue de la politique
+indispensable à l'homme d'Etat, si familière à Robespierre et à Brissot.
+C'est en anglais qu'il converse, d'après Riouffe, avec Thomas Paine. Il
+a dans sa bibliothèque Shakespeare, Pope, Richardson, Robertson,
+Johnson, Adam Smith, dans le texte anglais. Il a aussi, par un caprice,
+du même goût, la traduction anglaise de _Gil Blas_; et il ne faut pas
+croire qu'à la fin du XVIIIe siècle, cette anglomanie littéraire fût
+aussi fréquente que l'anglomanie somptuaire ou politique, qui courait
+les rues.
+
+A côté de Rabelais, que son époque ne lisait guère, Danton avait placé
+quelques livres italiens sévèrement choisis. «Tout en dédaignant la
+littérature frivole, dit Rousselin, et n'ayant jamais lu de roman que
+les chefs-d'oeuvre consacrés qui sont des peintures de moeurs, il apprit
+en même temps la langue italienne, assez pour lire le Tasse, Arioste et
+même le Dante.» M. Manuel Seurat ajoutait, d'après le docteur Robinet,
+qu'il parlait souvent l'italien avec sa belle-mère, Mme Soldini-
+Charpentier, dont c'était la langue maternelle.--Telle était la variété
+originale que ce prétendu ignorant avait su mettre dans son savoir.
+
+
+
+
+_III.--L'INSPIRATION ORATOIRE DE DANTON_
+
+
+Cherchons quelle était l'inspiration oratoire de Danton, c'est-à-dire à
+quelles idées religieuses, philosophiques et politiques se rattacha
+l'ensemble de ses discours.
+
+ * * * * *
+
+Si Robespierre se trompa en voulant, d'après Rousseau, créer une
+religion d'Etat, il eut raison de placer au premier plan de sa politique
+la solution des questions religieuses. Son erreur même atteste qu'il
+voyait la vraie difficulté de la Révolution, et que le dénouement, bon
+ou mauvais, dépendrait de l'attitude prise vis-à-vis des religions.
+Danton ne parut pas se soucier de ce grand problème, et il n'avait pas,
+à proprement parler, de politique religieuse. Ses apologistes font de
+lui (mais sans preuves) un disciple de Diderot. Etait-il _athée avec
+délices_, comme le fut, dit-on, André Chénier? Non, ces voluptés de la
+raison satisfaite ou égarée et de la pensée qui s'exerce spécialement
+furent étrangères à ce Français actif et heureux de vivre. Il ne
+philosophe que dans la crise finale, en face de la mort, et, là, d'un
+mot net, il proclame avec sécurité son sentiment. «Ma demeure sera
+bientôt dans le néant....» dit-il au Tribunal révolutionnaire et, au
+commencement de sa défense, il reprend cette courte profession de foi:
+«Je l'ai dit et je le répète: _Mon domicile est bientôt dans le néant et
+mon nom au Panthéon._» Ce fier aveu ne dut-il pas soulager à demi la
+conscience du véritable meurtrier de Danton, de ce Robespierre,
+inquisiteur du Dieu de Jean-Jacques? Il put se dire qu'évidemment sa
+victime n'était pas orthodoxe.
+
+[Illustration: ATTAQUE DES TUILERIES, LE 10 AOUT 1792]
+
+Il est probable que Danton n'attachait qu'une importance secondaire à ce
+qui préoccupait si fort son rival. Il semble vouloir ignorer les
+rapports de la religion et de la politique, par dédain philosophique ou
+par impuissance naturelle. Quand la question se présente, il l'ajourne
+systématiquement. Ainsi, le 25 septembre 1792, il répond à Cambon, qui
+avait proposé de réduire le traitement du clergé: «Par motion d'ordre,
+je demande que, pour ne pas vous jeter dans une discussion immense, vous
+distinguiez le clergé en général des prêtres qui n'ont pas voulu être
+citoyens; occupez-vous à réduire le traitement de ces traîtres qui
+s'engraissaient des sueurs du peuple, et renvoyez la grande question à
+un autre moment. (_On applaudit._)» Le 30 novembre suivant, il s'oppose
+à la suppression du salaire des prêtres: «On bouleversera la France,
+dit-il, par l'application trop précipitée des principes que je chéris,
+mais pour lesquels le peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas
+mûr encore.» Et, avec une attitude toute girondine, il affirme sa libre-
+pensée, et déclare en même temps la religion provisoirement utile au
+peuple: «On s'est appuyé sur des idées philosophiques qui me sont
+chères, car je ne connais d'autre bien que celui de l'univers, d'autre
+culte que celui de la justice et de la liberté.... Quand vous aurez eu
+pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait pénétrer
+la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de parler au peuple
+morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare, c'est un crime de
+lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut
+trouver encore quelque consolation». Quand on tente une solution
+radicale, quand les hébertistes veulent continuer Voltaire et détruire
+le christianisme par le ridicule, il accueille mal cette tentative, et
+parle avec mauvaise humeur contre ces «mascarades antireligieuses», où
+il ne voit qu'une infraction aux convenances parlementaires. «Il y a un
+décret, dit-il le 6 frimaire an II, qui porte que les prêtres qui
+abdiqueront iront apporter leur renonciation au comité. Je demande
+l'exécution de ce décret; car je ne doute pas qu'ils ne viennent
+successivement abjurer l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur
+la démarche d'hommes qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons
+nous engouer pour personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de
+l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prêtre
+de l'incrédulité: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y
+ait plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention.
+Que les individus qui voudront déposer sur l'autel de la patrie les
+dépouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophée. Notre
+mission n'est pas de recevoir sans cesse des députations qui répètent
+toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux félicitations.
+Je demande qu'on pose la barrière.» Ici la rondeur et la franchise du
+langage cachent mal l'incertitude de la pensée. Faute d'idées
+personnelles sur le problème religieux, Danton incline en apparence vers
+les sentiments de Robespierre. Le même jour, sa nonchalance à prendre un
+parti raisonné sur ce point l'entraîne à se prononcer contre les
+tendances qu'il manifestera au Tribunal révolutionnaire, et à accepter
+officiellement la croyance à l'Être suprême. Que dis-je, à accepter?
+c'est lui qui le premier proposa la religion d'Etat rêvée par
+Robespierre, et, dans un instant de défaillance morale ou par une
+tactique parlementaire vraiment trop compliquée, se fit l'interprète des
+conceptions mystiques de son adversaire. Oui, seize jours après la fête
+de la Raison, où certains dantonistes avaient déployé le même zèle que
+les hébertistes, quand les échos de l'hymne philosophique retentissaient
+encore à Notre-Dame, Danton, sous prétexte de donner _une centralité à
+l'instruction publique_, demanda que le peuple pût se réunir dans un
+vaste temple, orné et égayé par les arts, et il ajoutait: «Le peuple
+aura des fêtes dans lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême,
+au maître de la nature: car nous n'avons pas voulu anéantir la
+superstition pour établir le règne de l'athéisme.» Et, avec un visible
+embarras, il vantait l'influence des fêtes nationales et les bons effets
+de l'instruction publique, en termes contradictoires avec sa proposition
+jacobine d'organiser une religion d'Etat déiste, en termes qu'on eût dit
+empruntés à Diderot ou à Condorcet.
+
+Il y eut alors, parmi les dantonistes qui ne faisaient pas partie de
+l'entourage intime, un instant d'étonnement, de stupeur. Thuriot, sur la
+motion duquel la Convention avait assisté à la fête de la Raison,
+feignit de n'avoir pas entendu la motion robespierriste de son ami:
+«Mais ce que demande Danton est fait, dit-il. Le Comité d'instruction
+publique est chargé de vous présenter des vues sur cet objet». Et il fit
+mettre à l'ordre du jour d'une prochaine séance le débat sur
+l'organisation de l'instruction publique. Quant à la proposition de
+Danton, on la renvoya au Comité, sans spécifier qu'il s'agissait du
+culte de l'Être suprême ou de la tenue des fêtes nationales. C'est ainsi
+que les dantonistes firent échouer l'intrigue si habile de Robespierre
+et réparèrent la défaillance de leur chef. Il y eut là, semble-t-il, un
+incident vif et grave, où il faut voir, non un acte d'hypocrisie de
+Danton, mais cette _incapacité religieuse_ qui lui a été si durement
+reprochée par Edgar Quinet.
+
+ * * * * *
+
+La métaphysique, comme on disait alors, n'était pas moins étrangère à la
+politique de Danton que les idées religieuses. Il n'affectait pas, à
+proprement parler, de principes. Il laissait Robespierre prêcher à son
+aise l'Evangile de Jean-Jacques et ne semblait pas croire aux vérités
+sociales, pas plus qu'au déisme, dont ces vérités étaient pour
+Robespierre la conséquence naturelle. Les idées morales, telles que les
+entendaient les adeptes du _Contrat social_, n'inspirent nulle part son
+éloquence. Il ne catéchise jamais. A l'expérience seule il emprunte ses
+vues et ses conseils, et son empirisme était bien fait pour plaire à nos
+modernes positivistes.
+
+Ceux-ci, cependant, exagèrent: si l'éloquence de Danton n'avait jamais
+procédé que de faits tangibles ou démontrables, elle n'eût pas agi sur
+ses contemporains. Danton repoussait, je l'admets, Dieu et l'immortalité
+de l'âme: mais il croyait d'instinct, et comme on croit en religion, aux
+deux divinités incontestées de la Révolution: la Justice et la Patrie.
+Ce sont les deux idées indémontrées grâce auxquelles son éloquence
+touche les coeurs et pousse les hommes au seul genre d'action que ne
+puisse conseiller une philosophie utilitaire: au sacrifice. Lui-même est
+prêt à donner sa vie pour le succès de la Révolution, et il ne croit pas
+faire un marché de dupe, quoiqu'il n'espère aucun salaire ultérieur. Il
+avait donc certaines croyances irraisonnées, contraires ou supérieures
+au bon sens, par lesquelles il réchauffait sa parole et faisait germer
+dans les âmes l'enthousiasme et le goût de cette générosité absurde et
+divine qui porta nos pères à mourir pour cette abstraction, la Patrie,
+et pour cette chimère, la justice.
+
+Ainsi, les robespierristes calomniaient ce juste et ce patriote quand
+ils l'accusaient de ne point croire à la morale. Il avait, lui aussi,
+une morale; sans morale eût-il pu se faire entendre du peuple qui,
+réuni, ne comprend pas la langue de l'intérêt? Mais cette morale de
+Danton, plus sommaire que celle de Robespierre, se réduisait à un double
+postulatum, sur lequel il évitait même de disserter. Robespierre, du
+haut de la tribune, raisonne sa morale, la professe, la prêche et ne
+craint pas d'être pédant. Danton constate en lui-même et chez autrui
+l'existence des deux sentiments dont nous avons parlé, et il en fait
+l'inspiration, la flamme de son éloquence, sans chercher à les
+démontrer, à les expliquer.
+
+Si les principes diffèrent chez ces deux orateurs, leur but n'est pas le
+même. Robespierre, à l'exemple de Rousseau, rêve de moraliser le monde.
+Danton n'a pas ces visées ambitieuses: il ne cherche pas à réformer
+l'homme intérieur, mais à entourer ses concitoyens des meilleures
+conditions matérielles pour vivre dans la liberté, l'égalité et la
+fraternité. Il ne tend pas à faire violence au génie de la nation et à
+changer Athènes en Sparte, comme on disait alors. Il conseillerait
+plutôt à la race française d'abonder dans son propre sens, de développer
+ses qualités héréditaires et d'être heureuse conformément à son
+caractère. Mais il ne croit pas que les gouvernants aient charge d'âme
+ni que les députés à la Convention soient des professeurs de morale. Ils
+auront, d'après lui, rempli leur tâche, s'ils résolvent les difficultés
+de l'heure présente, s'ils chassent l'ennemi du sol français, s'ils
+abattent à l'intérieur les partisans de l'ancien régime, s'ils donnent à
+la France l'indépendance et la liberté.
+
+Il suit de là que la politique de Robespierre se meut tout entière dans
+le passé et dans l'avenir, qu'elle tient un compte énorme des idées, un
+compte médiocre des faits. La politique de Danton ne s'occupe que des
+sentiments et des choses de l'heure présente. Robespierre donne une
+direction aux hommes. Danton leur indique le moyen de se tirer d'affaire
+le jour même. Rarement Robespierre dit ce qu'il faut faire, dans telle
+circonstance. Toujours Danton indique la mesure à prendre immédiatement.
+
+C'est sa force, c'est la raison de son influence décisive en vingt
+conjonctures importantes. Mais c'est aussi le secret de sa faiblesse et
+la raison de sa chute. Il se condamnait, par son affectation
+d'empirisme, à toujours réussir. Les échecs de Robespierre le
+relevaient: c'était méchanceté des hommes et nouvelle preuve de la
+nécessité de les rendre meilleurs. Les échecs de Danton le diminuaient:
+c'était un démenti à sa perspicacité, à son génie. La morale dont se
+couvrait Robespierre fut son bouclier: si on n'eût fait croire que
+c'était là un masque, si on n'eût montré en lui le Tartufe, eût-on
+jamais pu lui ôter l'amour de ce peuple si sensible aux idées morales?
+Eût-on jamais pu, si coupable qu'il fût, le vaincre et l'abattre sans le
+calomnier? Au contraire, le peuple abandonna Danton dès qu'il fut
+vaincu, parce que sa politique affectait de reposer en partie sur
+l'habileté et l'audace. Il ne fut pleuré que d'une élite qui avait
+compris sa pensée et pénétré son coeur.
+
+ * * * * *
+
+Précisons maintenant et demandons à Danton lui-même les éléments de sa
+politique. Nous savons en général quelle fut son _invention oratoire_:
+empruntons des exemples à ses discours.
+
+Voici d'abord une protestation formelle contre la «métaphysique» en
+politique: «Une révolution, dit-il le 5 pluviôse an II, ne peut se faire
+géométriquement.» La Convention n'est pas pour lui un concile destiné à
+définir la morale, à incliner ou contraindre les âmes dans un sens
+meilleur: «Nous ne sommes, sous le rapport politique, dit-il, qu'une
+commission nationale que le peuple encourage par ses applaudissements.»
+
+Robespierre, dépositaire de l'orthodoxie, admet ou rejette, selon la
+nuance des opinions. Il ne faut être à ses yeux ni en deçà ni au delà de
+la vérité. Cette ferme certitude exclut la tolérance, la conciliation:
+ceux qui pensent autrement sont _les méchants_: point de pacte avec eux.
+Danton, en sceptique, provoque au contraire les adhésions, appelle et
+attire toutes les bonnes volontés: c'est que la Patrie et la Justice
+sont des divinités bienveillantes: «Rapprochons-nous, rapprochons-nous
+fraternellement....» «Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutôt
+que tel autre, mais que vous prêchiez l'union.» Il n'a de colère que
+contre ceux qui se cantonnent et s'excluent les uns les autres: «Vous
+qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous
+occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme traîtres à
+la patrie; je vous mets tous sur la même ligne.» C'est au nom de la
+_raison_ qu'il affecte de convoquer les hommes, recherchant les mots de
+ralliement les plus généraux, les bannières les plus larges: «L'énergie,
+dit-il, fonde les républiques; la sagesse et la conciliation les rendent
+immortelles. On finirait bientôt par voir naître des partis. Il n'en
+faut qu'un, celui de la raison....». Robespierre aurait dit: «Il n'en
+faut qu'un, celui de la _vertu_», et Robespierre ne voyait de _vertu_
+que dans l'évangile du _Vicaire savoyard_.
+
+La défaite ou la victoire de la _vertu_, voilà le cheval de bataille de
+Robespierre. Contre qui les ennemis intérieurs sont-ils coalisés? Contre
+le peuple? Contre la Révolution? Dites plutôt: contre la _vertu_. Par ce
+terme abstrait, que désigne au fond l'orateur moraliste? Ses partisans,
+ou mieux ses coreligionnaires en Jean-Jacques. Partout où il dit la
+_vertu_, Danton dit plutôt la _France_; par exemple, le 30 mars 1793:
+«Non, la France ne sera pas réasservie», ou le 21 janvier de la même
+année: «La France entière ne saura plus sur qui poser sa confiance.» Aux
+entités de son rival il oppose des réalités vivantes et actuelles. La
+patrie, pour lui, est-ce, comme Robespierre, une réunion idéale d'âmes
+possédées de la vérité, est-ce une patrie mystique? Non, ce sont des
+personnes, des villes, un sol, c'est Paris, c'est Arcis-sur-Aube, c'est
+la France, cette France qu'on ne peut quitter. Qui ne se représente,
+sans effort, Robespierre, en exil, se consolant avec sa pensée,
+jouissant de sa cité idéale qu'il a emportée avec lui et y vivant comme
+à Paris ou à Arras? Mais s'imagine-t-on Danton loin de la France?
+_Emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers?_ [Note:
+Convention, séance du 18 nivôse, an III: «_Legendre_: Ecoutez ce mot
+d'un de vos collègues qui a été guillotiné. Il avait été prévenu du sort
+qui l'attendait; quelques jours avant qu'il fut arrêté, on lui
+conseillait de fuir: «Eh quoi! répondit-il, emporte-t-on sa patrie sous
+la semelle de ses souliers?» _Plusieurs voix_: C'est Danton! _Legendre_:
+L'histoire et la postérité jugeront l'homme qui a prononcé ces
+paroles.»]
+
+Il suit de là que, si Robespierre s'inquiète surtout des ennemis
+intérieurs, des _hétérodoxes_, Danton s'inquiète davantage de repousser
+l'invasion allemande. Ces disputes sur les principes, si chères à
+Robespierre, il les écarte comme byzantines. «Toutes nos altercations
+tuent-elles un Prussien?» Il n'est rien, d'après lui, qui ne doive
+tendre à fonder d'abord l'indépendance du pays en chassant l'étranger.
+S'il dit, avec la brutalité du temps: _Il faut tuer les ennemis
+intérieurs_, il ajoute aussitôt: _pour triompher des ennemis
+extérieurs_. Plus son pâle et mystique rival se tourmente des progrès de
+l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait
+comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Français
+au nom de la France. Ses paroles vivent encore: «Le tocsin qu'on va
+sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis
+de la patrie. (_On applaudit._) Pour les vaincre, messieurs, il nous
+faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France
+est sauvée.» C'est dans ce sens qu'il pouvait dire: «Faisons marcher la
+France, et nous irons glorieux à la postérité.» Il apparaît à nos yeux,
+en effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie
+sauvée.
+
+Cette patrie, il en affirme la personnalité à toute occasion, et il aime
+à en proclamer l'unité, et cela par des images sensibles, sans
+mysticisme de langage: «Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent
+donner la main aux citoyens de Dunkerque.» Et il venait de s'écrier dans
+le même discours: «Aucun de nous n'appartient à tel ou tel département:
+il appartient à la France entière.»
+
+Il voit volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend
+qu'à cette heure de crise la capitale doit réellement commander au reste
+du corps. Sans aller jusqu'à la naïve adoration du bon Anacharsis
+Cloots, qui regardait Paris comme la Mecque du genre humain, Danton
+défend et loue «le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge
+bien ceux qui le servent, peuple qui se compose de citoyens pris dans
+tous les départements..., qui sera toujours la terreur des ennemis de la
+liberté. Paris est le centre où tout vient aboutir; Paris sera le foyer
+qui recevra tous les rayons du patriotisme français, et en brûlera tous
+les ennemis. On n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a créé
+la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui triomphera avec la
+liberté et passera avec elle à l'immortalité».
+
+Telle est l'idée que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est
+la tête, idée nette et concrète. De même, le peuple n'est pas pour lui
+une force mystérieuse, une abstraction: ce sont des Français, ouvriers
+et paysans, répandus sur les places publiques, dans leur costume de
+travail, ou courbés sur leurs outils, ou en marche vers la frontière.
+Tandis que Robespierre divinise le peuple, comme un instrument de Dieu,
+et s'abîme devant lui en méditations, Danton le coudoie dans les rues de
+Paris, le voit en chair et en os, lui parle familièrement. La fraternité
+n'est pas pour lui, comme pour Robespierre, un agenouillement devant le
+dieu du Vicaire savoyard: c'est un repas en commun, entre braves gens du
+même pays. On dit qu'à Arcis il mangeait fenêtres ouvertes, mêlé à tous.
+C'est ainsi qu'il comprend la fraternité, et qu'il l'explique à la
+Convention: «Il faut, dit-il, que nous ayons la satisfaction de voir
+bientôt ceux de nos frères qui ont bien mérité de la patrie en la
+défendant, manger ensemble et sous nos yeux à la gamelle patriotique.»
+Et il aime à dire à ses collègues: «Montrez-vous peuple.... Il faut que
+la Convention soit peuple.»
+
+Il sut donc parler au coeur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une
+fois: «Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre
+raison.» Il prétend, en effet, à une politique purement raisonnable,
+uniquement inspirée de l'expérience et du bon sens, et c'est là l'autre
+face de son génie. Lui-même, au lendemain des plus nuageuses
+dissertations de Robespierre, se plaît à exagérer son empirisme, à
+parler de la _machine politique_, dont le gouvernement est la grande
+roue à laquelle il faut, en cas de besoin, adapter une _manivelle_. S'il
+conseille une mesure, c'est sous une forme aussitôt applicable, c'est à
+un besoin de l'heure même qu'il répond, c'est à l'instant même qu'on
+devra exécuter le décret proposé. Ainsi, à propos de la défense de la
+Belgique: «Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que la
+Convention nomme des commissaires qui, _ce soir_, se rendront dans
+toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront
+prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberté et de leurs
+serments, à voler à la défense de la Belgique.» De même, quand il s'agit
+de révolutionner la Hollande: «Faites donc partir vos commissaires;
+soutenez-les par votre énergie; qu'ils partent _ce soir, cette nuit
+même_.» Et il répète dans la même séance: «Que vos commissaires partent
+à l'instant..., que _demain_ vos commissaires soient partis.» Par là, il
+ne donne pas seulement à la Convention le goût de la promptitude, si
+utile à une politique de défense nationale, il rassure aussi les esprits
+effrayés par les désastres récents, il ôte aux hommes le temps de la
+réflexion, du découragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes
+le vide que tant de mécomptes faisaient dans les coeurs. Ce politique
+habile ne laissa pas à la nation un instant pour douter et, tant que
+dura sa toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa
+d'agir.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, l'âme de l'éloquence de Danton était le patriotisme; ses moyens,
+l'expérience et le bon sens. Est-ce tout? N'y a-t-il pas à démêler
+d'autres éléments? On a parlé souvent, à propos de ce tribun, de
+terrorisme et de modérantisme. Peut-on juger son éloquence, sans savoir
+s'il était un homme de sang ou un homme de réaction et s'il méritait ces
+deux reproches qui, partis de camps opposés, ne s'excluent pas forcément
+entre eux? La réponse se trouve dans les livres de MM. Bougeart et
+Robinet, après qui l'histoire et l'apologie de Danton ne sont plus à
+faire. Mais toute politique a deux faces: action et réaction. Après
+avoir provoqué, on arrête ou on ramène. Après avoir détruit, on fonde.
+Quel rôle ces tendances diverses jouent-elles dans l'éloquence de
+Danton?
+
+Nous savons qu'il n'était pas haineux, et les mémoires du royaliste
+Beugnot nous le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est-
+elle un de ses _motifs_ oratoires? Voici les journées de septembre:
+Marat les loue, les Girondins les excusent. Que fait Danton, je ne dis
+pas dans la légende, mais dans l'histoire? Il y assiste avec tristesse,
+reste à son poste, tandis que Roland et les autres ministres veulent
+déserter, et se garde de toute parole d'approbation. C'est une calomnie
+trop légèrement acceptée, même par ses apologistes, que de lui prêter
+cette distinction cynique entre le _ministre de la Révolution_ et le
+_ministre de la justice_. Le propos n'est pas prouvé: j'ai le droit de
+le dire inventé. Et à la tribune? A la tribune, il ne parla qu'une fois
+des journées de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes:
+«Puisqu'on a osé, dans cette assemblée, rappeler ces journées sanglantes
+sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un
+tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si
+cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je
+dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui auront été les témoins
+de ces mouvements, que nulle puissance humaine n'était dans le cas
+d'arrêter le débordement de la vengeance nationale.»
+
+Mais ne poussa-t-il pas, dans cette même séance, à l'organisation du
+Tribunal révolutionnaire? N'est-il pas un complice du système
+terroriste? Il le fut, mais à son corps défendant, quand d'autres s'y
+complaisaient. Loin de nous l'idée de glorifier aucun des meurtres de la
+Révolution: l'usage de la peine de mort fut, si l'on veut, sa tache et
+sa perte. Mais enfin comment ne pas distinguer Danton et Marat, dont la
+sensibilité barbare se réjouit de la mort des anciens oppresseurs du
+peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M. Hamel, parait avoir
+allègrement remercié son Dieu quand l'échafaud le délivrait des ennemis
+de la _vertu_?
+
+Quand Danton parlait du _débordement de la vengeance nationale_, il
+disait le fond de sa pensée politique. Il lui semblait que, si l'on
+voulait garder la direction du mouvement, il fallait faire une part à la
+colère du peuple, à ces haines héréditairement transmises depuis tant de
+siècles et accrues encore par la permanence des griefs. Faire la part du
+sang! Chose horrible, qui n'était pas nécessaire, mais qu'il crut, avec
+ses contemporains, indispensable. Sa politique fut d'élever un échafaud
+pour empêcher des massacres, pour porter du moins quelque lumière et
+quelque choix dans la «vengeance nationale». Et, ce qui condamne cette
+mesure, c'est qu'au lieu de _vengeance_, on fut obligé de dire
+_justice_! Quoi qu'il en soit, reconnaissons que Danton, de bonne foi,
+fit le possible pour que la Révolution gardât quelque mesure envers ses
+ennemis, et, dès la première séance de la Convention, il développa cette
+idée qu'il faut faire faire justice au peuple pour qu'il ne la fasse pas
+lui-même. Il combat généreusement le soupçon, ce pourvoyeur de la
+guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie défiante de Robespierre:
+«Je vous invite, citoyens, à ne pas montrer cette envie de trouver sans
+cesse des coupables.... Laissons à la guillotine de l'opinion quelque
+chose à faire.»
+
+Et les Girondins? et le 31 mai?--Danton n'est pas homme à reculer devant
+les responsabilités: «Je le proclame à la face de la France, dit-il peu
+de jours après ces événements, sans les canons du 31 mai, sans
+l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la
+loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai
+appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que s'il y avait dans
+la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous résisterions à
+l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases inébranlables.»
+Mais s'il condamnait la politique des Girondins, il aimait leurs
+personnes, il estimait leurs talents, il avait fait le possible pour les
+rallier: «Vingt fois, disait-il à Garat, je leur ai offert la paix; ils
+ne l'ont pas voulue: ils refusaient de me croire, pour conserver le
+droit de me perdre.» Il se résigna à les écarter des affaires, dans
+l'intérêt public. Mais les destinait-il à l'échafaud? Garat, qui alla le
+voir au moment où il fut question de juger la Gironde, lui prête une
+attitude bien conforme à son caractère: «J'allai, dit-il, chez Danton:
+il était malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa
+maladie était surtout une profonde douleur et une grande consternation
+de tout ce qui se préparait. _Je ne pourrai pas les sauver_, furent les
+premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes
+les forces de cet homme qu'on a comparé à un athlète, étaient abattues,
+de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes
+auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare: il lui restait
+pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos.» [Note:
+Garat, _Mémoire sur la Révolution ou exposé de ma conduite dans les
+affaires et dans les fonctions publiques_, Paris, an III, in-8°, p.
+187.--Il ne savait pas haïr, et un jour, à propos d'un homme qu'il
+fréquentait sans l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, dignes
+de Térence: «Je vois souvent X..., dont le caractère atrabilaire ne
+m'inspire aucune confiance; je sais qu'il me dénigre toutes les fois
+qu'il en trouve l'occasion; je pourrais au besoin produire plus d'un
+témoin: en voilà plus qu'il ne faut sans doute pour cesser de voir cet
+homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu dès l'enfance lutter
+contre sa mauvaise fortune; que je lui ai fait un peu de bien; que je
+puis encore lui être utile, alors je m'oublie moi-même pour le plaindre
+d'être si malheureusement né; sa présence devient une espèce d'étreinte
+qui m'ôte jusqu'à la force d'examiner sa conduite envers moi.» _Notes et
+souvenirs de Courtois_ (de l'Aube), publiés par le Dr Robinet dans la
+revue _La Révolution française_, t. XII, p. 1.000.]
+
+Il accepte donc la terreur comme une nécessité, il ne l'aime pas. Il
+parle de ces mesures de salut public d'un tout autre accent que
+Robespierre et que Marat. Quant aux chimères politiques, ce prétendu
+démagogue les écarte en toute occasion; il s'oppose énergiquement à
+l'adoption de lois agraires et rassure les propriétaires du haut de la
+tribune. La République qu'il rêve n'est point une Sparte, encore moins
+une démagogie. On l'a appelé barbare. Danton barbare! Ecoutez-le lui-
+même: «Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur
+esclavage! Mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares: après
+avoir fondé la liberté, nous l'embellirons.» Il croit que quand le
+temple de la liberté sera _assis_, il faudra _le décorer_. Et il ajoute:
+«Nous n'avons point fondé une république de Wisigoths; après l'avoir
+solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la décorer.»
+
+Si, au fond du coeur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le
+veulent Saint-Just et Robespierre, qu'un modérantiste, qu'un faux
+révolutionnaire? Il a répondu d'avance à cette accusation hypocrite, le
+jour où il s'est écrié à la tribune: «Il vaudrait mieux outrer la
+liberté et la Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre
+espérance de rétroaction.» Et il avait dit déjà: «Faites attention à
+cette grande vérité, c'est que, s'il fallait choisir entre deux excès,
+il vaudrait mieux se jeter du côté de la liberté que de rebrousser vers
+l'esclavage.» Voici d'ailleurs la nuance exacte de son prétendu
+modérantisme: «Déclarons, dit-il à la tribune de la Convention, que nul
+n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un citoyen; défendons
+contre toute atteinte ce principe: que la loi n'émane que de la
+Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté législative: rappelons
+ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont
+pris les mesures qu'on nous a rapportées, et que nul représentant du
+peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en concordance avec nos décrets
+révolutionnaires, avec les principes de la liberté, et d'après les
+instructions qui leur seront transmises par le comité de salut public.
+Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec
+le compas de la raison et du génie qu'on peut élever et consolider
+l'édifice de la société.... Oui, nous voulons marcher révolutionnairement,
+dût le sol de la République s'anéantir, mais, après avoir donné tout à la
+vigueur, donnons beaucoup à la sagesse; c'est dela constitution de ces
+deux éléments que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.»
+Si nous faisions une histoire suivie de la politique de Danton, nous
+rappellerions que ses amis, d'accord avec lui, voulaient, il est vrai,
+_un Comité de clémence_. Mais était-ce réaction,--ou justice? Et les
+robespierristes eux-mêmes n'y songeaient- ils pas? La clémence ne
+devait-elle pas être le don de joyeux avènement du pontife-dictateur? La
+clémence! chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il voulait la confisquer
+à son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule un gouvernement
+pourrait s'établir. Robespierre voulait, lui aussi, la clémence: mais il
+la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces
+considérations sont étrangères à l'étude des idées oratoires de Danton:
+nulle part, dans ses discours, il n'use de cet argument; jamais, en public,
+il n'aborde ce thème, même par voie d'allusion. Il parle de raison, de
+sagesse, non de clémence: il sait trop bien le parti terrible que ses
+rivaux tireraient contre lui, aux yeux du peuple encore altéré de vengeance
+et affolé de peur, d'un mot que tout homme éclairé portait alors gravé au
+fond du coeur et que, seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer.
+
+ * * * * *
+
+Tels sont les éléments de l'inspiration oratoire de Danton. Sa force, on
+le voit, fut dans son patriotisme et dans son bon sens pratique. Sa
+faiblesse, nous l'avons déjà indiqué, fut précisément d'affecter
+l'empirisme, de se taire sur les principes, d'appeler le gouvernement
+_une roue, une manivelle_, de se condamner, en ne s'appuyant pas sur les
+idées supérieures dont vit le peuple, à une infaillibilité perpétuelle
+de prévision et de succès. Il semble presque, à lire ses discours que
+les échecs ne viennent jamais des torts, mais des fautes, que l'habileté
+est la reine du monde, que la vertu n'est pas indispensable pour fonder
+et faire vivre un gouvernement. Et puis cet homme si moral, si
+désintéressé, prête aux autres les vices et les bassesses dont lui-même
+est exempt. Il croit trop à la puissance de l'argent; il parle trop
+souvent d'argent à la tribune, quand Robespierre n'y parlait que des
+principes. Le 18 octobre 1792, à propos de sa reddition de comptes,
+n'est-il pas forcé de reconnaître qu'il a plus dépensé que ses collègues
+pour de secrètes mesures révolutionnaires? En septembre 1793, il croit
+et il déclare qu'avec de l'or on vaincra l'insurrection lyonnaise: «Les
+revers que nous éprouvons, dit-il, nous prouvent qu'aux moyens
+révolutionnaires nous devons joindre les moyens politiques. Je dis
+qu'avec trois ou quatre millions nous eussions déjà reconquis Toulon à
+la France, et fait pendre les traîtres qui l'ont livrée aux Anglais. Vos
+décrets n'y parvenaient pas. Eh bien! l'or corrupteur de vos ennemis n'y
+est-il pas entré? Vous avez mis cinquante millions à la disposition du
+comité de salut public. Mais cette somme ne suffit pas. Sans doute,
+vingt, trente, cent millions seront bien employés, quand ils serviront à
+reconquérir la liberté. _Si à Lyon on eût RÉCOMPENSÉ le patriotisme des
+sociétés populaires_, cette ville ne serait pas dans l'état où elle se
+trouve. Certes, il n'est personne qui ne sache qu'il faut des dépenses
+secrètes pour sauver la patrie.» Tout le monde le savait, en effet. Mais
+dans ces premiers temps de la liberté, on rougissait de parler d'argent
+à la tribune. Corrompre ses ennemis, c'était un expédient sur lequel on
+aimait à se taire. Quant à reconnaître pécuniairement le zèle des
+républicains, un tel cynisme n'était pas encore entré dans les moeurs.
+On eut honte, quand on entendit Danton regretter à la tribune qu'on
+n'eût pas _récompensé_ le patriotisme des sociétés populaires. C'était
+là un langage nouveau, que personne encore n'avait tenu dans la
+Révolution, pas même Mirabeau. Danton n'effleura ce thème que deux fois;
+mais son éloquence l'y déconsidéra.
+
+Il parut corruptible, lui qui se vantait de corrompre. Ceux qui
+lancèrent contre lui l'accusation mensongère de vénalité, accusation
+aujourd'hui réfutée, mais indélébile, connaissaient trop la nature
+humaine pour ignorer qu'un homme vénal prodigue au contraire les
+protestations vertueuses et parle plus qu'un autre de conscience et de
+probité. Qui avait fait sonner plus haut son désintéressement que
+Mirabeau? Si Danton, lui aussi, eût été payé, ne se fût-il pas gardé de
+parler de vénalité, de corruption? Mais la calomnie n'en fit pas moins
+son chemin, et le peuple ne pardonna pas à Danton son goût pour les
+dépenses secrètes et l'argent qu'il avait manié pendant son ministère.
+Le préjugé vulgaire qu'à toucher de l'or on s'enrichit diminua le
+prestige du grand tribun, et, en ouvrant la voie à la calomnie, ôta de
+l'autorité à son éloquence.
+
+
+
+
+_IV.--LA COMPOSITION ET LE STYLE DES DISCOURS DE DANTON_
+
+
+Il faut reconnaître, avant de passer de l'étude des idées à celle du
+style, que cette unanimité des contemporains à refuser aux discours de
+Danton un mérite littéraire qu'on accordait à Robespierre, que ce soin
+que prennent tous les mémorialistes de l'appeler, ou à peu près, _le
+Mirabeau de la populace_, qu'un tel accord dans l'appréciation de son
+éloquence ne peut être entièrement l'effet d'une entente mensongère.
+L'éloquence de Danton déconcertait, sinon le peuple, du moins ses
+collègues, et surtout les lettrés, qui étaient nombreux encore à la
+Convention. Est-ce un effet de ce cynisme qu'on lui attribue? Emaillait-
+il ses discours d'apostrophes à la Duchesne? Il est impossible
+d'extraire de ses oeuvres oratoires une seule parole, je ne dis pas
+obscène ou grossière, mais simplement déplacée. Manqua-t-il jamais aux
+convenances parlementaires? Il en semble au contraire le gardien
+intolérant. Il s'oppose aux mascarades anticatholiques dans la
+Convention et à ces défilés incessants de processions chantantes ou
+hurlantes. L'antipathie des lettrés pour son éloquence ne venait donc
+pas des motifs qu'ils alléguaient, mais, sans qu'ils s'en rendissent
+bien compte, de ce que Danton rejetait les règles de la rhétorique
+traditionnelle. Ses harangues ne sont ni composées, ni écrites comme
+celles des anciens ou même de Mirabeau et de Robespierre.
+
+D'abord, les idées chez Danton ne sont pas distribuées comme on le veut
+au collège. Les orateurs classiques ne traitent qu'un sujet à la fois et
+recherchent avant tout l'unité d'intérêt. L'improvisateur Danton
+n'observe pas toujours cette loi: il lui arrive de traiter toutes les
+questions du jour, dans le même discours, en les plaçant d'après leur
+ordre d'urgence. Il veut répondre, en une seule fois, à toutes les
+préoccupations présentes, et donner des solutions à toutes les
+difficultés pendantes. Ainsi le 21 janvier 1793, il traite, à propos de
+l'assassinat de Le Peletier, dans un discours de moyenne étendue,
+jusqu'à sept sujets différents:
+
+1° Eloge funèbre de Le Peletier; 2° opinion de Danton sur Petion; 3°
+attaques violentes contre Roland; 4° des visites domiciliaires; 5°
+nécessité d'augmenter les attributions du Comité de sûreté générale; 6°
+nécessité de faire la guerre à l'Europe avec plus d'énergie; éloge du
+courage des soldats; 7° proposition d'enlever au ministre de la guerre
+une partie de ses fonctions qui l'écrasent.
+
+Et cependant l'incohérence n'est ici qu'apparente: toutes ces questions
+si diverses se tiennent, dans l'esprit de l'auditeur, par un lien que
+Danton croit inutile de lui montrer. Ces mesures multiples répondent
+toutes à une même préoccupation et tendent à un seul but: le salut
+immédiat de la Révolution. A distance, il nous semble que les
+transitions manquent: mais pour l'auditeur de 1793, dont ces idées
+étaient toute l'âme, point n'était besoin d'artifice pour que son
+attention passât d'un objet à un autre. Au contraire: les lenteurs,
+parfois utiles, de la rhétorique, l'eussent fait languir. Dans cette
+époque de crise (et quelle époque! le jour même de la mort de Louis
+XVI!) où des soucis bien divers s'éveillaient au même instant dans le
+même esprit, quelle satisfaction n'était-ce pas d'obtenir à la fois
+autant de réponses rassurantes qu'on se faisait de questions anxieuses!
+Quelle source d'autorité pour un orateur que de pouvoir, par cette
+simultanéité des arguments, faire taire les doutes et calmer les
+inquiétudes à l'instant même où on les sentait naître!
+
+Parfois aussi, par un procédé contraire, Danton sait concentrer sur un
+seul point l'attention perfidement dispersée par un orateur ennemi.
+Citons intégralement, comme un modèle d'unité apparente et réelle, le
+discours qu'il prononça dans la séance du 25 septembre 1792, en réponse
+aux accusations girondines si variées et si incohérentes:
+
+«C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
+République française, que celui qui amène entre nous une explication
+fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
+veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête
+tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de
+triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et
+indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferais, moi,
+cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce
+n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut
+inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses
+membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai donc
+que de moi.
+
+«Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
+trois ans j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberté.
+Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon
+caractère, j'ai apporté dans le conseil toute l'activité et tout le zèle
+du citoyen embrasé de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui puisse
+m'accuser à cet égard, qu'il se lève, et qu'il parle. Il existe, il est
+vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour
+le parti républicain, ce qu'étaient celles de Royou pour le parti
+aristocratique: c'est Marat. Assez et trop longtemps, l'on m'a accusé
+d'être l'auteur des écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du
+citoyen qui vous préside [Petion]. Il lut, votre président, la lettre
+menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen; il a été témoin d'une
+altercation qui a eu lieu entre lui et moi à la mairie. Mais j'attribue
+ces exagérations aux vexations que ce citoyen a éprouvées. Je crois que
+les souterrains dans lesquels il a été enfermé ont ulcéré son âme.... Il
+est très vrai que d'excellents citoyens ont pu être républicains par
+excès, il faut en convenir; mais n'accusons pas pour quelques individus
+exagérés une députation tout entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à
+Paris; je suis né dans un département vers lequel je tourne toujours mes
+regards avec un sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient à
+tel ou tel département, il appartient à la France entière. Faisons donc
+tourner cette discussion au profit de l'intérêt public.
+
+«Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
+voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette loi,
+portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
+déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, après
+avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité,
+anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il est
+parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la France;
+faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine de mort
+contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible. Elle doit
+avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille veulent donner
+la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort
+contre quiconque voudrait détruire l'unité en France, et je propose de
+décréter que la Convention nationale pose pour base du gouvernement
+qu'elle va établir l'unité de représentation et d'exécution. Ce ne sera
+pas sans frémir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie;
+alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts. (_On applaudit._)»
+
+Ce n'est peut-être pas là le plus beau discours de Danton: mais nulle
+part il n'a montré plus de simplicité, une éloquence plus familière, une
+aversion plus marquée pour la rhétorique scolaire.
+
+ * * * * *
+
+C'est pourquoi, j'imagine, on le traitait ainsi d'orateur populaire, non
+qu'il montât sur les bornes (c'est une vision de Michelet), mais parce
+qu'il pratiquait une rhétorique nouvelle, née des besoins de l'heure
+présente. Autre audace littéraire, qui devait scandaliser l'académicien
+d'Arras! il supprimait souvent avec l'exorde toute indication préalable
+du sujet. Il se levait pour la riposte ou l'attaque à la seconde même où
+l'occasion le voulait et entrait aussitôt au milieu des choses. C'est
+une règle de la rhétorique qu'à un sujet important il faut un exorde
+grave et de haut style. Or, quel sujet plus tragique que la discussion
+sur la manière de juger Louis XVI? Voyez comme Danton débute simplement:
+«La première question qui se présente est de savoir si le décret que
+vous devez porter sur Louis sera, comme tous les autres, rendu à la
+majorité.» Le 8 mars 1793, on discutait le rapport de Delacroix. Les
+circonstances étaient tristes et les affaires de Belgique allaient mal.
+Robespierre parla et débuta par un exorde classiquement adapté aux
+circonstances: «Citoyens, quelque critiques que paraissent les nouvelles
+circonstances dans lesquelles se trouvent la république, je n'y puis
+voir qu'un nouveau gage du succès de la liberté....» Danton, qui lui
+succéda à la tribune, affecta au contraire une simplicité nue dès les
+premiers mots: «Nous avons plusieurs fois, dit-il, fait l'expérience que
+tel est le caractère français, qu'il lui faut des dangers pour trouver
+toute son énergie. Eh bien! ce moment est arrivé.»
+
+Mais il commit, en matière d'exorde, de plus fortes hérésies
+littéraires. Le croira-t-on? Il commença souvent ses discours par la
+conjonction _et_,--en démagogue qu'il était! Ainsi le 15 juillet 1791,
+aux Jacobins, il débute en ces termes: «Et moi aussi, j'aime la paix,
+mais non la paix de l'esclavage.» Et à la Convention, le 29 octobre
+1792, à propos d'une proposition d'Albitte et de Tallien: «Et moi, je
+demande à l'appuyer. J'ai peine à concevoir....» Suit un des plus longs
+discours qu'il ait prononcés. Enfin, le 2 décembre 1793, un citoyen se
+présente à la barre et commence la lecture d'un poème à la louange de
+Marat: Danton l'interrompt: «Et moi aussi j'ai défendu Marat contre ses
+ennemis, et moi aussi j'ai apprécié les vertus de ce républicain; mais,
+après avoir fait son apothéose patriotique, il est inutile d'entendre
+tous les jours son éloge funèbre et les discours ampoulés sur le même
+sujet:
+
+ Il nous faut des travaux, et non pas des discours.
+
+«Je demande que le pétitionnaire nous dise clairement et sans emphase
+l'objet de sa pétition.»
+
+_Clairement et sans emphase_, c'est bien là la devise littéraire de
+Danton. Mais s'il supprime souvent l'exorde, ce n'est pas négligence
+chez lui, c'est habileté consommée: il se fait plus bref pour frapper
+plus fort. Quand l'exorde est nécessaire, nul ne sait en user avec plus
+d'art. Violemment accusé par Lasource (26 septembre 1792), il n'entre
+pas tout d'un coup dans sa justification, mais il prépare les auditeurs
+par ce préambule ironique: «Citoyens, c'est un beau jour pour la nation,
+c'est un beau jour pour la République française, que celui qui amène
+entre vous une explication fraternelle.»
+
+ * * * * *
+
+On pourrait appliquer les mêmes remarques aux autres parties du
+discours. Ainsi, pas de péroraison. Dans les _preuves_, Danton viole à
+plaisir les règles adorées de Robespierre. Sa dialectique est décousue.
+Ses arguments ne se succèdent pas dans l'ordre enseigné dans les
+manuels. Il effleure un motif, passe à un autre, puis revient au premier
+qu'il quitte pour y revenir une dernière fois et s'y fixer. D'autres
+convainquent d'abord la raison, puis touchent le coeur: il s'adresse à
+la fois à toutes les facultés. C'est le désordre d'une conversation
+familière. Ce sont à la fois des élans de bon sens et de sensibilité. On
+est déconcerté. Roederer, ahuri, se plaint que Danton soit _sans
+logique, sans dialectique_.... «Jamais de discussion, jamais de
+raisonnement!» s'écrie douloureusement le littérateur, et il ajoute,
+sans se rendre compte de la portée de l'éloge: «Tout ce qui pouvait
+s'enlever par un mouvement, il l'enlevait.» C'est que, dans ses
+discours, circulait une logique secrète, d'autant plus efficace qu'elle
+se cachait, menant d'un bond les esprits à la conviction agissante.
+L'effet de cette dialectique n'était pas de faire penser, de jeter des
+doutes, d'indiquer des probabilités, de mettre en jeu tout l'appareil
+intime de la réflexion et du raisonnement: on était au contraire
+dispensé de peser le pour et le contre; on se levait et on faisait ce
+que l'orateur avait dit de faire.
+
+Avouons-le cependant: cette absence de transition, qui est le caractère
+le plus frappant de ses discours, nous fatigue parfois à la lecture.
+Nous, qui avons appris ces événements, nous n'en possédons pas les
+rapports comme ceux qui les vivaient. Il nous faut, pour ne pas perdre
+le fil, une certaine tension d'esprit dont les contemporains étaient
+dispensés par la présence même des faits indiqués, et aussi, ne
+l'oublions pas, par l'action de l'orateur, qui, d'un geste ou d'une
+inflexion, donnait la transition aujourd'hui absente.
+
+ * * * * *
+
+Si des lettrés du temps étaient choqués de la manière peu classique dont
+Danton disposait ses idées, que devaient-ils penser de son style? La
+période continuelle chez Mirabeau, chez Barnave, chez Robespierre, est
+rare chez Danton. Ce sont de courtes phrases, hachées, abruptes, dont
+les vides étaient comblés par l'action. Dire l'indispensable dans le
+moins de mots possible, voilà le but de cet orateur. Ce n'est pas
+seulement vitesse de l'homme d'action, c'est aussi délicatesse d'un goût
+pur. Danton a horreur du banal, du convenu. Il évite ces fleurs de
+rhétorique, si vite fanées, dont se paraient à l'envi Girondins et
+Montagnards. Et, d'abord, il ne cite que modérément l'antiquité. Rome et
+Sparte, qui fournissent à ses collègues tout un arsenal d'exemples et de
+traits, n'apparaissent que rarement dans ses discours, et sans nul
+pédantisme. Nous avons relevé en tout une dizaine d'allusions à
+l'antiquité: on va voir si elles sont sobres.
+
+D'abord, dans son discours d'installation comme substitut en janvier
+1792, il rappelle le mot de Mirabeau qu'il n'y a pas loin du Capitole à
+la roche Tarpéienne, et il emploie les termes de _plébiscite_ et
+_d'ostracisme_.
+
+Aux Jacobins, le 5 juin 1792, «après avoir, dit le journal du club,
+rapporté la loi rendue à Rome contre l'expulsion des Tarquins par
+Valérius Publicola, loi qui permettait à tout citoyen de tuer, sans
+aucune forme judiciaire, tout homme convaincu d'avoir manifesté une
+opinion contraire à la loi de l'Etat, avec obligation de prouver ensuite
+le délit de la personne qu'il avait tuée ainsi, M. Danton propose deux
+mesures pour remédier aux dangers auxquels la chose publique est
+exposée».
+
+Il reprend cette comparaison à la Convention, 27 mars 1793: «A Rome,
+Valérius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait la
+peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie.» Et quant aux
+autres passages où il est question de l'antiquité, les voici tous: «Que
+le Français, en touchant la terre de son pays, _comme le géant de la
+fable_, reprenne de nouvelles forces.» «Le peuple, _comme le Jupiter de
+l'Olympe_, d'un seul signe fera rentrer dans le néant tous les ennemis.»
+«Nous avons fait notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les
+dénonciations, sûr que ma tête, loin de tomber, _sera la tête de Méduse_
+qui fera trembler tous les aristocrates.» «Ainsi un peuple de
+l'antiquité construisait ses murs, en tenant d'une main la truelle et de
+l'autre l'épée pour repousser ses ennemis.» «Nos commissaires sont
+dignes de la nation et de la Convention nationale, ils ne doivent pas
+craindre le tonneau de Régulus.» «Les Romains discutaient publiquement
+les grandes affaires de l'Etat et la conduite des individus. Mais ils
+oubliaient bientôt les querelles particulières, lorsque l'ennemi était
+aux portes de Rome.» «Après une guerre longue et meurtrière, les
+législateurs d'Athènes, qui s'y connaissaient aussi, pour réparer la
+perte que l'Etat avait faite de ses concitoyens, ordonnèrent à ceux qui
+restaient d'avoir plusieurs femmes.»
+
+Je ne crois pas qu'on puisse relever, dans toute l'oeuvre oratoire de
+Danton, d'autres allusions à l'antiquité. Et encore ces allusions sont-
+elles sobres, souvent détournées, toujours amenées presque de force par
+le sujet traité, par l'occasion survenue, avec si peu de pédantisme que
+la plupart seraient encore tolérables aujourd'hui qu'on se pique tant de
+ne plus citer les Grecs et les Latins. C'est que Danton est un génie
+tout moderne: les auteurs anciens, nous l'avons vu, n'étaient
+représentés que par des traductions dans sa bibliothèque, où les textes
+des écrivains anglais et italiens tenaient une place d'honneur à côté
+des classiques français. Chez Danton, l'homme de goût était d'accord
+avec le politique pour bannir ces oripeaux de collège dont tous les
+révolutionnaires, sauf peut-être Mirabeau, se paraient avec orgueil. Sa
+République n'est pas une résurrection du passé, une exhumation érudite:
+elle est née du présent et elle y vit, les yeux tournés vers l'avenir.
+La langue de Danton est moderne et française comme sa politique.
+
+ * * * * *
+
+De même, les métaphores qui abondent dans son style n'ont rien de
+classique: ou elles sont simples et familières, tirées de la vie
+quotidienne, ou il les invente et les crée. Jamais il ne les emprunte à
+l'arsenal académique où Robespierre et les autres se fournissent.
+
+Voici des exemples de cette simplicité alors nouvelle, presque
+scandaleuse:
+
+«Je lui répondis (à La Fayette) que le peuple, d'un seul mouvement,
+_balayerait_ ses ennemis quand il le voudrait.»
+
+Ailleurs, il parle de la nécessité «de placer un prud'homme dans la
+composition des tribunaux, d'y placer un citoyen, un homme de bon sens,
+reconnu pour tel dans son canton, pour réprimer l'esprit de dubitation
+qu'ont souvent les hommes _barbouillés_ de la science de la justice».
+
+A propos du projet d'impôt sur les riches: «Paris a un luxe et des
+richesses considérables; eh bien! par ce décret, _cette éponge va être
+pressée_.»
+
+Nous avons vu qu'il appelait le _gouvernail de l'État_ une _manivelle_.
+Il reprend cette expression: «Ce qui épouvante l'Europe, c'est de voir
+la _manivelle_ de ce gouvernement entre les mains de ce comité, qui est
+l'assemblée elle-même.»
+
+Enfin, à propos du cautionnement exigé de certains fonctionnaires:
+«C'est encore une _rouille_ de l'ancien régime à faire disparaître.»
+
+Ce sont là des métaphores vieilles comme la langue, mais bannies
+jusqu'alors de la prose noble, laissées au peuple, et que Danton apporte
+le premier à la tribune.
+
+Les métaphores qu'il invente, il en emprunte les éléments aux choses du
+jour, aux impressions présentes, à la guerre, à l'industrie, à la
+science, à la Révolution même: «La Constitution ... est une batterie qui
+fait un feu à mitraille contre les ennemis de la liberté.»
+
+«Une nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère
+dans le creuset. La statue de la liberté n'est pas fondue. Ce métal
+bouillonne. Si vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous
+brûlés.»
+
+«Quoi! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point
+d'appui, et vous n'avez pas encore bouleversé le monde.»
+
+Il dit à Dumouriez, aux Jacobins: «Que la pique du peuple brise le
+sceptre des rois, et que les couronnes tombent devant ce bonnet rouge
+dont la société vous a honoré.»
+
+La pique populaire, que chacun voit ou tient, joue chez Danton le rôle
+du glaive classique: «Rappelons-nous que, si c'est avec _la pique_ que
+l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on peut
+élever et consolider l'édifice de la société.»
+
+Plusieurs de ces métaphores sont devenues proverbes, comme cette autre,
+à propos de l'éducation nationale:
+
+«C'est dans les écoles nationales que l'enfant doit sucer le lait
+républicain.» Mais, à force d'éviter le banal, Danton tombe une ou deux
+fois dans le bizarre: «Je me suis retranché dans la citadelle de la
+raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les
+scélérats qui ont voulu m'accuser.» _Ce canon de la vérité_ est une
+image fausse qui plut aux contemporains, mais dont le goût de quelques
+critiques est justement choqué. Toutefois, parmi tant de métaphores
+heureusement créées, je ne vois que celle-là, et _la tête de roi jetée
+comme un gant_, qui ne satisfasse pas l'imagination. On les pardonnera
+d'autant plus aisément à Danton, qu'il improvisait son style.
+
+Parfois il s'élève et divinise deux des sentiments populaires. D'abord
+il montre la Patrie en face des émigrés: «Que leur dit la Patrie?
+Malheureux! vous m'avez abandonnée au moment du danger; je vous repousse
+de mon sein. Ne revenez plus sur mon territoire: je deviendrais un
+gouffre pour vous.» Il personnifie aussi la liberté: «S'il est vrai _que
+la liberté soit descendue du ciel_, elle viendra nous aider à exterminer
+tous nos ennemis.» «Oui, les clairons de la guerre sonneront; oui,
+_l'ange exterminateur de la liberté_ fera tomber ces satellites du
+despotisme.» «(La guerre) renversera ce ministère stupide qui a cru que
+les talents de l'ancien régime pouvaient étouffer le génie de la liberté
+qui plane sur la France.» «Citoyens, c'est _le génie de la liberté_ qui
+a lancé le char de la Révolution.»
+
+La Liberté et la Patrie, voilà tout l'Olympe métaphorique de Danton.
+
+D'autres métaphores, mais plus rares, montrent que ce prétendu barbare
+n'est pas insensible à la beauté de la Révolution considérée en elle-
+même et comme un spectacle. Il aime à la comparer à une tragédie, et,
+bafouant le bicamérisme, il dit avec esprit: «Il y aura toujours unité
+de lieu, de temps et d'action, et la pièce restera.» Et plus tard, à
+propos de la pièce de Laya, _l'Ami des Lois_: «Il s'agit de la tragédie
+que vous devez donner aux nations; il s'agit de faire tomber sous la
+hache des lois la tête d'un tyran, et non de misérables comédies.»
+
+Danton pouvait dire, dans sa réponse à l'imprécation d'Isnard contre
+Paris: «Je me connais aussi, moi, en figures oratoires.»
+
+Ajoutons que ces figures ne sont jamais un ornement, ni même une forme
+supplémentaire de sa pensée. Danton n'exprime pas deux fois la même
+idée. Il cherche et il donne la formule la plus frappante, et il passe
+sans redoubler, différent sur ce point encore de tous ses rivaux en
+éloquence. Une métaphore, dans ses discours, c'est toujours une vue
+politique importante, soit qu'il parle «de cette fièvre nationale qui a
+produit des miracles dont s'étonnera la postérité», soit qu'il excuse
+les erreurs de la Révolution en montrant que «jamais trône n'a été
+fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens», et que
+«lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver à la République, il
+dépasse son but par la force de projection qu'il s'est donnée».
+
+ * * * * *
+
+C'est que Danton, même quand il parle sans figures, évite les longs
+raisonnements et recherche le trait. Il a horreur du développement, de
+la tirade. Il résume ses idées les plus essentielles en quelques mots
+topiques et pittoresques. Ses discours sont une série d'apophtegmes
+brillants et forts. Toute sa politique, ainsi résumée en phrases
+proverbiales, circule dans le peuple et se fixe dans les mémoires.
+Parfois, c'est du Corneille, comme lorsqu'il dit à la Convention: «Ne
+craignez rien du monde!» ou: «Il faut pour économiser le sang des
+hommes, leurs sueurs, il faut la prodigalité.» Ou encore, au 31 mai: «Il
+est temps que nous marchions fièrement dans la carrière.» Ou enfin, dans
+sa défense au Tribunal révolutionnaire: «J'embrasserais mon ennemi pour
+la patrie, à laquelle je donnerai mon corps à dévorer.»
+
+C'est surtout quand il parle des ennemis extérieurs qu'il trouve des
+traits inoubliables: «Tout appartient à la patrie, quand la patrie est
+en danger.» «Soyons terribles, faisons la guerre en lions.» «C'est à
+coups de canons qu'il faut signifier la Constitution à nos ennemis.»
+«Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car
+nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre
+notre indépendance.»
+
+Il excelle à exprimer une vue philosophique en quelques mots brefs et
+nets, qu'on ne peut plus oublier: «Soyez comme la nature; elle voit la
+conservation de l'espèce: ne regardez pas les individus.»
+
+Cette concision heureuse ne met-elle pas Danton au rang de nos écrivains
+les plus français? Ce politique n'apportait-il pas à la tribune
+certaines qualités des auteurs du XVIIe siècle? Oui, pour un La
+Rochefoucauld et pour un Danton, aussi dissemblables entre eux que la
+Convention diffère du salon de Mme de Sablé, brille un même idéal
+littéraire: dire le plus de choses dans le moins de mots possibles, et
+forcer l'attention à force de brièveté. L'ancien frondeur fait tenir en
+deux lignes toute une psychologie morale; l'orateur Cordelier condense
+en dix mots toute une philosophie de l'histoire, tout un cours de
+politique à l'adresse des modérés et des timides de 1793: «S'il n'y
+avait pas eu des hommes ardents, dit-il, si le peuple lui-même n'avait
+pas été violent, il n'y aurait pas eu de Révolution.» C'est par cette
+interprétation profonde de la réalité présente que Danton s'élève
+souvent au-dessus de Robespierre, orateur parfois élevé, mais critique
+moins pénétrant, penseur absorbé par sa conscience.
+
+
+Mais, ne l'oublions pas, la plus grande qualité du style oratoire de
+Danton, c'est que sa force concise, en frappant les esprits, les
+incline, non à réfléchir, mais à agir. On ne pouvait résister à la voix
+de l'orateur; toute l'âme était remuée par des objurgations comme celle-
+ci, merveille d'art savant et de pathétique naïf: «Le peuple n'a que du
+sang, et il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses!»
+
+ * * * * *
+
+Tel est le caractère des métaphores et des traits qui ont servi de
+formule à la politique de Danton. Cette politique fait le fonds de ses
+discours: il s'y mêle peu de questions étrangères aux mesures à prendre
+le jour même. Mais l'orateur, ayant à répondre à des accusations
+immédiates et à combattre des adversaires, est obligé, en quelques
+circonstances, de parler de lui-même ou des autres. Ici encore son style
+n'est qu'à lui.
+
+En effet, tandis que Robespierre et les Girondins enveloppent leurs
+invectives de formes classiques et vagues, que même leurs injures sont
+empruntées au style noble, Danton use du style familier et en tire les
+effets oratoires les plus imprévus. Pour Robespierre, un adversaire
+méprisable est un _monstre_ (c'est ainsi qu'il appelle Danton
+guillotiné); pour Danton, c'est un _coquin_. A l'épithète académique il
+préfère l'adjectif populaire et vrai. Les hommes qu'il stigmatise ainsi
+sont tués du coup dans leur prestige. Il dit, par exemple: «_Un vieux
+coquin_, Dupont de Nemours, de l'assemblée constituante, a intrigué dans
+sa section....». Biauzat ne voulait pas qu'on se méfiât des intentions
+du roi en cas de guerre. Danton: «L'_insignifiant_ M. Biauzat....».
+Petion avait demandé des poursuites contre les signataires d'une adresse
+hostile à Roland: «La proposition de Petion est _insignifiante_.» Aux
+Jacobins, quand on apprend l'arrestation du roi à Varennes, Danton
+l'appelle dédaigneusement _individu royal_: «L'individu royal, dit-il,
+ne peut plus être roi, dès qu'il est imbécile.» Il dit de même:
+«L'_individu_ Dumouriez.» «Je n'aime point l'_individu_ Marat.» A propos
+de l'émigration de La Fayette, il remarque qu'il n'a porté aux ennemis
+«que son misérable individu». Il l'appelle ailleurs _ce vil eunuque de
+la Révolution_. La Gironde ne lui pardonna jamais le trait qu'il lança
+du haut de la tribune contre Mme Roland. Nous l'avons déjà dit: il
+s'agissait de provoquer la démission du ministre de l'intérieur:
+«Personne, dit Danton, ne rend plus justice que moi à Roland; mais je
+vous dirai: si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi à
+Mme Roland; car tout le monde sait que Roland n'était pas seul dans son
+département.» Robespierre, en pareil cas, eût procédé par une allusion
+très enveloppée, selon la règle du genre académique qui veut qu'il soit
+de bon goût d'indiquer les personnes sans les nommer. Danton, qui avait
+souffert des intrigues de Mme Roland, dédaigna les circonlocutions et
+usa d'un trait brutal et vrai, qui déconcerta ses adversaires, et les
+découvrit à l'opinion populaire.
+
+Il sait donc, quoique sans fiel, déverser le ridicule sur ses
+adversaires, et son style franc et rude ne les atteint pas moins que les
+subtiles et doucereuses épigrammes de Robespierre. Celui-ci a le tort de
+laisser voir trop de haine: Danton ne montre que du mépris, un mépris
+sans ressentiment personnel, mais d'autant plus terrible qu'il est la
+vengeance du bon sens blessé ou du patriotisme indigné.
+
+ * * * * *
+
+S'il parle des autres avec une liberté peu académique, il ne manque pas
+moins aux règles de la rhétorique quand il parle de lui-même. L'école
+croit qu'à la tribune le moi est haïssable: Danton est de l'avis opposé,
+et il a raison. Les plus beaux passages de Mirabeau et de Robespierre ne
+sont-ils pas justement ceux où ces orateurs se mettent en scène, se
+louent ou se défendent? Mais ils ne parlent que de leur être moral; ils
+se gardent de toute allusion à leur personne physique. Mirabeau disait
+bien à Etienne Dumont qu'il n'avait qu'à secouer sa crinière pour jeter
+l'effroi: mais il eût craint de faire rire en avouant publiquement de
+pareilles prétentions. Danton n'a pas ces pudeurs. Avec une audace sans
+exemple dans la patrie du ridicule, le jour de son installation comme
+substitut du procureur de la commune, il trace son propre portrait et
+débute par cette phrase, qui étonna les gens de goût: «La nature m'a
+donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la
+liberté.»
+
+On connaît la laideur de sa figure ravagée par la petite vérole et par
+un accident de sa première enfance. Lui-même parle de _sa tête de
+Méduse_, «qui fera trembler tous les aristocrates». Il se vante, aux
+Jacobins, d'avoir «ces traits qui caractérisent la figure d'un homme
+libre». Enfin, dans sa défense suprême, se tournant vers les jurés du
+Tribunal révolutionnaire, il s'écrie fièrement: «Ai-je la face
+hypocrite?»
+
+Il parle, sans fausse modestie, mais non sans tact, de ses qualités: «Je
+l'avoue, je crois valoir un autre citoyen français....». «Pendant la
+durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon caractère.»
+
+Ce caractère, voici comment il l'explique, en janvier 1792, dans ce même
+discours d'installation comme substitut du procureur de la commune:
+«Exempt du malheur d'être né d'une de ces races privilégiées suivant nos
+vieilles institutions, et par cela même presque toujours abâtardies,
+j'ai conservé, en créant seul mon existence civile, toute ma vigueur
+native, sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie privée,
+soit dans la profession que j'avais embrassée, de prouver que je savais
+allier le sang-froid de la raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté
+du caractère. Si, dès les premiers jours de notre régénération, j'ai
+éprouvé tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à
+paraître exagéré, pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une
+première proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes
+qui voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux
+qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce qu'on
+devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les serpents
+de l'aristocratie.»
+
+Sa prétention, c'est d'allier la sagesse politique à l'ardeur
+révolutionnaire. Déjà, le 1er février 1791, dans sa lettre à l'Assemblée
+électorale qui l'avait nommé membre du département de Paris, il se dit
+capable d'unir la modération «aux élans d'un patriotisme bouillant».
+Cette déclaration revient sans cesse dans ses discours: «Je sais allier
+à l'impétuosité du caractère le flegme qui convient à un homme choisi
+par le peuple pour faire ses lois.» «Je ne suis pas un agitateur.»
+Enfin, il dit ironiquement: «J'ai cru longtemps que, quelle que fût
+l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la
+nature m'a départis.»
+
+Il aime aussi à se proclamer exempt de haine: «Je ne suis pas fait pour
+être soupçonné de ressentiment.» «Je suis sans fiel, non par vertu, mais
+par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai
+pas besoin.» «La nature m'a fait impétueux, mais exempt de haine.»
+
+Aussi n'en veut-il pas à ses ennemis: il dédaigne leurs calomnies et
+refuse, imprudemment, d'y répondre: «Quels que doivent être, écrit-il à
+ses électeurs, le flux et le reflux de l'opinion sur ma vie publique...,
+je prends l'engagement de n'opposer à mes détracteurs que mes
+actions elles-mêmes». Et à la Convention: «Que m'importent toutes les
+chimères que l'on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir
+la patrie?» «Ce n'est pas être homme public que de craindre la
+calomnie.»
+
+Au Tribunal révolutionnaire, il réfute l'accusation de vénalité en
+exaltant, non sa probité, mais son génie, et Topino-Lebrun lui entend
+dire: «Moi, vendu? Un homme de ma trempe est impayable!» D'après le
+_Bulletin du tribunal_, il aurait parlé en outre des vertus qu'annonçait
+sa figure: «Les hommes de ma trempe sont impayables; c'est sur leur
+front qu'est imprimé, en caractères ineffaçables, le sceau de la
+liberté, le génie républicain.»
+
+Son style s'élève encore quand il exalte son patriotisme: «Je mets de
+côté toutes les passions: elles me sont toutes parfaitement étrangères,
+excepté celle du bien public.... Je leur disais: Eh! que m'importe ma
+réputation! que la France soit libre et que mon nom soit flétri! Que
+m'importe d'être appelé buveur de sang? Eh bien! buvons le sang des
+ennemis de l'humanité, s'il le faut; combattons, conquérons la liberté.»
+Il se plaît à répéter qu'il mourrait, qu'il mourra pour la patrie: «Si
+jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la victoire nous est
+assurée, si jamais des passions particulières pouvaient prévaloir sur
+l'amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abîme pour
+la liberté, je voudrais m'y précipiter tout le premier.» Et il fait au
+Tribunal révolutionnaire cette déclaration dont la sérénité donne à son
+style une allure presque classique: «Jamais l'ambition ni la cupidité
+n'eurent de puissance sur moi; jamais elles ne dirigèrent mes actions;
+jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique: tout
+entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux sacrifice de toute mon
+existence.»
+
+D'une façon à la fois familière et cornélienne, il parle de lui à la
+troisième personne dans cette même défense: «Danton est bon fils.»
+«Depuis deux jours, le tribunal connaît Danton; demain il espère
+s'endormir dans le sein de la gloire. Jamais il n'a demandé grâce, et on
+le verra voler à l'échafaud avec la sérénité ordinaire au calme et à
+l'innocence.»
+
+Enfin, il a conscience d'être un Français, non seulement par le
+patriotisme, le bon sens lumineux, l'audace heureuse, mais par des
+qualités plus familières et plus intimes. Quoique des circonstances
+tragiques l'aient toujours inspiré, il n'est pas un génie tragique: «Je
+porte dans mon caractère, dit-il à la Convention, une bonne portion de
+la gaieté française, et je la conserverai, je l'espère.» Ce Champenois
+se sent le compatriote de La Fontaine, et il laisse à Robespierre les
+mélancolies de Jean-Jacques Rousseau.
+
+C'est ainsi qu'il parle de lui-même et qu'il se peint au physique et au
+moral, avec une ingénuité digne de Montaigne, qui semblera peut-être de
+l'effronterie, mais qui était, pour le peuple de Paris (l'auditoire
+idéal de Danton), une franchise heureuse, une confiance aimable, ou du
+moins toujours pardonnée. Si nous avons insisté de la sorte sur ces
+confidences personnelles échappées à Danton du haut de la tribune, c'est
+qu'elles donnent la plus juste idée de son style oratoire. Car est-on
+jamais plus soi-même que quand on parle de soi? C'est dans la forme de
+tels aveux qu'on surprend le style d'un écrivain ou d'un orateur, son
+vrai style, c'est-à-dire la manière d'être la plus durable de son être
+moral; et, dans ces confidences, ce qui fait juger un homme, n'est-ce
+pas moins ce qu'il avoue, que la façon dont il l'avoue? Cet aveu
+involontaire et inconscient, qui s'échappe, en quelque sorte, du style
+même de l'orateur, montre l'homme bien mieux que les portraits
+contradictoires émanés de l'étourderie ou de la passion des
+contemporains. Oui, le grand patriote était bien tel qu'il se montrait,
+homme de bon sens, homme ardent et modéré, vraiment peuple, c'est-à-dire
+vraiment national, terroriste par force et par préjugé, plus pur de sang
+que les plus timides de ses collègues; en tous cas, pur de haine, et
+quant au génie, français et moderne, doué d'un sentiment très vif, trop
+vif même, des nécessités de l'heure présente.--C'est même pour ce
+dernier motif, avouons-le, que certaines régions sublimes et sereines,
+où planait la pensée de cet antipathique de Robespierre et où atteignait
+parfois son éloquence, restèrent fermées ou inconnues à Danton.
+
+
+
+
+_V.--DANTON A LA TRIBUNE_
+
+
+Il est évident que, chez Danton comme chez Mirabeau, l'action joue le
+premier rôle. Danton improvise: Danton cherche à produire un grand effet
+de terreur ou d'enthousiasme, à mettre ceux-là hors d'eux-mêmes pour une
+activité immédiate et fiévreuse, à stupéfier ceux-ci pour l'obéissance
+ou l'inertie. Oui, son éloquence est faite de raison et d'imagination:
+mais c'est aussi, selon le mot classique, le corps qui parle au corps.
+Danton à la tribune dégage de sa personne une influence toute physique
+qui va surexciter ou engourdir les volontés.--Comment cette fascination
+s'exerçait-elle? Les contemporains ont plutôt constaté les effets de
+Danton qu'ils en ont décrit les moyens. Ils disent que ses formes
+athlétiques effrayaient, que sa figure devenait féroce à la tribune. La
+voix aussi était terrible. «Il le savait, dit Garat, et il en était bien
+aise, pour faire plus de peur en faisant moins de mal.» Cette voix de
+Stentor, dit Levasseur, retentissait au milieu de l'Assemblée, comme le
+canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brèche. Je suis porté à
+croire que son geste était sobre et large. Mais les contemporains sont
+muets à cet égard. On sait seulement qu'il se campait fièrement, la tête
+renversée en arrière. La mimique de son visage était parlante et il
+savait ainsi rendre éloquent même son silence, comme le jour où Lasource
+osa l'accuser de conspiration royaliste avec Dumouriez: «Immobile sur
+son banc, il relevait sa lèvre avec une expression de mépris qui lui
+était propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annonçait
+en même temps la colère et le dédain; son attitude contrastait avec les
+mouvements de son visage, et l'on voyait, dans ce mélange bizarre de
+calme et d'agitation, qu'il n'interrompait pas son adversaire parce
+qu'il lui serait facile de lui répondre, et qu'il était certain de
+l'écraser.» [Note: _Mémoires de Levasseur_, t. I, p. 138. Ces mémoires
+ont été rédigés par Achille Roche, mais sur des notes fournies par
+Levasseur lui-même. Le fond en est donc authentique, et, dans le passage
+que nous citons, il semble qu'il y ait l'accent d'un homme qui a _vu_.]
+
+Cette apparence de force physique, qui était une partie de son
+éloquence, lui venait de sa toute première éducation qui fut, pour ainsi
+dire, confiée à la nature selon le goût du temps et les préceptes de
+Jean-Jacques Rousseau. Nourri par une vache, il prit ses premiers ébats
+au milieu des animaux dans les champs. C'est ainsi qu'un double accident
+le défigura pour la vie: un taureau lui enleva, d'un coup de corne, la
+lèvre supérieure. Il s'exposa de nouveau avec insouciance: un second
+coup de corne lui écrasa le nez. Plus tard, la petite vérole le marqua
+profondément. De là vient sa laideur si visible, mais que faisaient
+oublier les yeux pleins de feu, un grand air d'intelligence et de bonté.
+Merlin (de Thionville), qui l'aimait, disait qu'il avait l'air d'un
+dogue, et Thibaudeau, qui ne l'aimait pas, lui trouvait, au repos, une
+figure calme et riante.
+
+Voilà ce que nous apprennent les portraits de Danton que les
+contemporains ont écrits: ceux qu'ils ont dessinés ou peints sont plus
+instructifs.
+
+[Illustration: DANTON]
+
+Il y a d'abord le dessin de Bonneville, que la gravure a popularisé.
+C'est le Danton classique, tête énergique, attitude oratoire, visage
+grêlé, avec une trace assez vague du double accident d'enfance. La
+poitrine découverte, à la mode des portraitistes du temps, laisse voir
+le célèbre «cou de taureau». Les cheveux sont soigneusement relevés en
+rouleaux à la hauteur des oreilles.--On a remarqué une ressemblance
+frappante entre ce portrait et un dessin à la plume de David, reproduit
+dans l'oeuvre du maître, publiée par son petit-fils. Même pose, même
+expression, avec un peu plus de douceur pourtant et d'urbanité, même
+atténuation des traces de l'accident d'enfance.
+
+David avait fait aussi un portrait à l'huile que les Prussiens volèrent,
+dit-on, en 1815 à Arcis. Il en existe, dans la galerie de la famille de
+Saint-Albin, une copie que Michelet a vue et décrite avec poésie, sans
+paraître savoir que c'était une copie. «J'ai sous les yeux, dit-il, un
+portrait de cette personnification terrible, trop cruellement fidèle, de
+notre Révolution, un portrait qu'esquissa David, puis il le laissa,
+effrayé, découragé, se sentant peu capable encore de peindre un pareil
+objet. Un élève consciencieux reprit l'oeuvre, et simplement, lentement,
+servilement même, il peignit chaque détail, cheveu par cheveu, poil à
+poil, creusant une à une les marques de la petite vérole, les crevasses,
+montagnes et vallées de ce visage bouleversé.... C'est le Pluton de
+l'éloquence.... C'est un Oedipe dévoué, qui, possédé de son énigme,
+porte en soi, pour en être dévoré, ce terrible sphinx.» Sans avoir vu ce
+portrait, il faut protester contre cette belle page lyrique. Danton
+était un génie simple et clair, tout bon sens et tout coeur, nullement
+complexe ou mystérieux, absolument autre que ne l'a montré le grand
+écrivain.
+
+Il y a aussi au musée de Lille un croquis de David où on voit Danton de
+profil. C'est le Danton un peu fatigué et alourdi de 1794. L'artiste,
+tout en restant vrai, a cédé à quelques préoccupations caricaturales,
+ou, si l'on aime mieux, interprétatives. La commissure des lèvres est
+fortement relevée, le nez grossi, le sourcil touffu et proéminent; dans
+les autres portraits, l'oeil est petit, ici, il n'y a plus d'oeil du
+tout.--Ce croquis est frappant, génial, comme tout ce que la réalité a
+inspiré à David: il est certain qu'il a saisi, à la Convention, une
+attitude caractéristique de l'orateur écoutant et _bougonnant_ à part
+lui. [Note: Détail curieux, le _démagogue échevelé_ portait encore un
+_catogan_, en 1794.]
+
+Nous avons vu aussi une photographie d'un croquis de Danton sur la
+charrette, fait au vol par David, qui avait déjà saisi de même Marie-
+Antoinette. Mais ne croyez pas que la passion ait guidé ici le crayon de
+l'ami de Robespierre. Non, si le politique, en David, fut défaillant et
+incohérent, le peintre resta le plus souvent respectueux de son art.
+C'est en artiste qu'il vit et représenta la silhouette de Danton courant
+à l'échafaud, la bouche béante et l'oeil vague. [Note: L'original a fait
+partie de la collection du peintre Chenavard. Je ne sais où il se trouve
+aujourd'hui.]
+
+Voulez-vous maintenant voir le vaincu de germinal dans un des entr'actes
+du merveilleux drame oratoire qu'il joua au Tribunal révolutionnaire?
+Voici un croquis étonnant, [Note: Collection de M. Clémenceau.]
+furtivement surpris et comme dérobé par Vivant-Denon, le peintre favori
+de Robespierre, qui, dit-on, assis à bonne place au tribunal, trompa
+l'absolue interdiction de _portraiturer_ les accusés, en crayonnant à la
+hâte au fond de son chapeau. Là, Danton écoute, écrasé, écroulé sur lui-
+même, le visage plissé et subitement vieilli, les yeux noyés dans les
+rides, l'air hébété d'un homme assommé par la calomnie ou d'un forçat
+déformé par le bagne, ou encore d'un dévot abêti par la grâce et échoué
+au banc d'oeuvre. [Note: Ce dessin ne se trouve pas dans l'_Oeuvre_ de
+Vivant-Denon par la Fizelière (2 vol. in-4, 1872-1873), et c'est
+pourtant là une des productions les plus originales de l'artiste qui,
+étrange destinée! fut l'ami intime de Mme de Pompadour, de Robespierre
+et de Napoléon.]
+
+Les yeux pleins de ce dessin horriblement réaliste, regardez une
+photographie du portrait de Danton attribué à Greuze, qu'un amateur de
+Nancy exposa au Trocadéro en 1878. Quel contraste! L'écouteur engourdi
+de Vivant-Denon est un fier et doux adolescent amoureux et gracieux
+comme un héros de Racine, mais sans fadeur et sans préciosité. Danton a
+là vingt ans, un duvet de jeunesse, un air de joie confiante et de
+juvénile langueur. Mais est-ce bien Danton? Oui, voilà son cou puissant,
+et c'est ainsi qu'il portait la tête. Mais où sont ses cicatrices, son
+nez épaté, ses sourcils en broussailles? J'aimerais une preuve, une
+présomption, autre que le dire de l'amateur qui possède ce joli
+portrait.
+
+Le portrait le plus authentique, celui que la famille jugeait le plus
+ressemblant, c'est la peinture anonyme que le docteur Robinet a léguée
+au musée de la ville de Paris et dont nous donnons une reproduction.
+
+J'ai donné, je crois, les principaux traits physiques et moraux de
+l'éloquence de Danton. Il eût peut-être été, lui qui ne joua jamais au
+littérateur, une des plus hautes gloires littéraires de la France, s'il
+eût vécu, s'il eût triomphé, si les circonstances eussent permis de
+recueillir intégralement les monuments de sa parole.
+
+
+
+
+ROBESPIERRE
+
+
+
+
+_I.--ROBESPIERRE A LA CONSTITUANTE_
+
+
+Quelque opinion que l'on ait sur l'éloquence et sur la politique de
+Robespierre, une remarque s'impose d'abord: c'est que son caractère ne
+fut pas sympathique à ses contemporains. Il eut des séides, et pas un
+ami, comme l'a dit très bien Louis Blanc. Il manquait, dit-on, de
+cordialité, éloignait toute confiance familière et, quand il descendait
+de la tribune, vainqueur ou vaincu, aucune main empressée ne se tendait
+vers la sienne: une atmosphère glaciale l'entourait et faisait le vide
+autour de lui. Sauf au club des Jacobins, si son éloquence touchait les
+esprits et ne laissait pas les coeurs insensibles, sa personne ne
+bénéficiait jamais des mouvements généreux que provoquaient ses
+discours. Cet ami de l'humanité semblait nourrir contre les hommes une
+sombre et mystérieuse rancune, et on se demandait, on se demande encore
+d'où lui venait cette misanthropie cachée sous ses paroles les plus
+nobles et les plus confiantes. C'est là le trait le plus frappant de son
+éloquence; c'est le premier point qu'il nous faut élucider.
+
+Etait-ce, comme l'a dit Michelet, la misère qui lui donnait de
+l'amertume? Mais Robespierre touchait, comme les autres députés, dix-
+huit livres par jour. Ces appointements, aujourd'hui modestes,
+constituaient, en 1789, une aisance très large: c'était une fortune pour
+un homme de goûts simples. Oui, Robespierre était riche comparativement
+à Brissot, à Camille Desmoulins, à Loustallot et à tant d'autres qui, en
+1789, ne gagnaient peut-être pas, avec leur succès d'écrivains, la
+moitié de l'indemnité d'un député. La légende de l'habit noir emprunté
+par l'avocat d'Arras pour un deuil officiel ne repose, que nous
+sachions, sur aucun témoignage sérieux. Comme tant d'autres à cette
+époque, Robespierre n'avait pas de fortune personnelle; mais sa
+profession (chose rare en ce temps-là) lui donnait amplement de quoi
+vivre.
+
+On l'a représenté orphelin dès son enfance, déjà chef de famille,
+préoccupé et inquiet de sa vie avant l'âge: de là, dit-on, ce pli de
+gravité et ce visage sombre. Sans doute, il perdit sa mère à sept ans et
+son père à neuf ans. Mais il fut recueilli et élevé, avec son frère,
+chez ses aïeux maternels. Les soins de la famille ne lui manquèrent donc
+pas. On le mit au collège d'Arras et il n'y fut pas l'écolier taciturne
+qu'on veut trouver dans le futur héros de la Terreur: ses biographes
+nous l'y montrent bon élève, insouciant et gai comme les autres enfants,
+jouant volontiers à la chapelle, élevant des oiseaux, se plaisant aux
+récréations de son âge. Bientôt l'évêque d'Arras obtint pour ce bon
+sujet une des bourses dont l'abbé de Saint-Waast disposait au collège
+Louis-le-Grand. C'est ici que s'assombrit, dans quelques écrits, la
+légende de l'orphelin. Pauvre boursier raillé, exploité, victime,
+comment pouvait-il éviter la misanthropie?
+
+On oublie que jamais les boursiers des grands collèges officiels ne
+furent traités autrement que leurs camarades. Camille Desmoulins était
+lui aussi, en même temps, boursier à Louis-le-Grand, et il resta
+optimiste et souriant jusqu'à l'échafaud. Sans doute Robespierre perdit
+alors son correspondant vénéré, l'abbé de Laroche, et sa jeune soeur
+Henriette. Mais ces deuils l'affectèrent sans modifier son caractère: il
+resta, la douleur passée, un enfant comme les autres. Déjà il a le
+bonheur de sentir se former ses opinions: «Un de ses professeurs de
+rhétorique, dit M. Hamel, le doux et savant Hérivaux, dont il était
+particulièrement apprécié et chéri, ne contribua pas peu à développer en
+lui les idées républicaines. Epris des actes et de l'éloquence
+d'Athènes, enthousiasmé des hauts faits de Rome, admirateur des moeurs
+austères de Sparte, le brave homme s'était fait l'apôtre d'un
+gouvernement idéal et, en expliquant à ses jeunes auditeurs les
+meilleurs passages des plus purs auteurs de l'antiquité, il essayait de
+leur souffler le feu de ses ardentes convictions. Robespierre, dont les
+compositions respiraient toujours une sorte de morale stoïcienne et
+d'enthousiasme sacré de la liberté, avait été surnommé par lui le
+_Romain_.» [1] Il était donc aimé, estimé de ses maîtres. Quand Louis
+XVI vint visiter le collège, c'est lui qui fut chargé de le haranguer,
+et le principal corrigea avec indulgence le discours du _Romain_ où les
+remontrances politiques se mêlaient aux louanges obligées. Il faut
+n'avoir pas vécu dans cette république en miniature qu'on appelle un
+collège pour s'imaginer qu'un _fort_, comme l'était Robespierre, qu'un
+héros des concours scolaires, ait pu y jouer, de près ou de loin, le
+rôle d'un souffre-douleur.
+
+[Note: _Histoire de Robespierre, d'après des papiers de famille et des
+documents entièrement inédits_, 1863-1867, 3 vol. in-8, t. I, p. 17.]
+
+Ses études finies, connut-il de précoces épreuves capables de le porter
+au noir? Après avoir obtenu pour son frère Augustin la survivance de sa
+bourse, il fit son droit sous le patronage du collège Louis-le-Grand,
+qui lui accorda une gratification pécuniaire avec un certificat
+élogieux. Alors âgé de vingt ans, en 1778, il eut avec Jean-Jacques
+Rousseau une entrevue qui décida peut-être de sa vocation et de sa
+destinée. Reçu avocat, il retourne à Arras, y plaide, s'y fait
+connaître, est nommé juge au tribunal civil et criminel de l'évêque
+d'Arras, résigne ses fonctions pour ne pas avoir de condamnations
+capitales à prononcer et éprouve toutes les joies de la popularité. Il
+rédige, en 1789, à la nouvelle de la convocation des Etats généraux, une
+adresse très hardie sur la nécessité de réformer les Etats d'Artois, et,
+mis en lumière par cette publication, il est nommé à trente et un ans,
+député du Tiers de la gouvernance d'Arras aux Etats généraux.
+
+Est-ce là, je le demande, une jeunesse malheureuse, une carrière
+manquée? Admettons que Robespierre, avocat à Arras, fût déjà grave:
+était-il, comme on le veut, triste et amer? Membre de la joyeuse
+académie des _Rosati_, il rimait, en rieuse compagnie; d'aimables
+bouquets à Chloris, de petits vers galants, se montrant gai et frivole
+quand il le fallait, ne laissant rien paraître d'un _être à part_, d'un
+Timon. Ce n'est ni dans la retraite ni au milieu des disgrâces du sort
+ou des hommes que l'orateur de la Convention se prépara à ses tragiques
+destinées: son enfance et sa jeunesse ressemblèrent à celles des plus
+favorisés d'entre ses contemporains. Dans les rangs du Tiers état
+d'avant la Révolution, il était, à tout prendre, un des heureux.
+
+Ce n'est donc pas dans sa condition antérieure qu'il faut chercher la
+cause de sa visible amertume et de cette noire rancune dont il semblait
+rongé; il n'apportait aux Etats généraux aucun grief personnel contre la
+société et contre les hommes. Mais il fut peut-être blessé des sourires
+railleurs avec lesquels, dit-on, on accueillit sa première apparition à
+la tribune, d'autant que les moqueries s'adressèrent moins à ses
+opinions politiques qu'à sa personne. Son habit olive, sa raideur, sa
+gaucherie provinciale furent, à première vue, ridicules. Le style
+travaillé et suranné des discours qu'il lisait à la tribune mit en gaîté
+les assistants. Les députés de la noblesse d'Artois, Beaumez et les
+autres, commencèrent contre lui une petite guerre de quolibets, de
+sourires, de haussements d'épaules qui piquèrent et firent saigner son
+amour-propre, si on en croit une tradition orale rapportée surtout par
+Michelet. L'homme politique eût peut-être dédaigné ces sarcasmes; mais
+le lettré en demeura profondément ulcéré, outragé dans sa dignité.
+
+C'est que, sauf l'abbé Maury, personne à la Constituante ne fut plus
+jaloux que lui de sa renommée d'homme de lettres. Académicien de
+province, il était habitué à faire applaudir son talent d'écrivain et
+d'orateur, et à ses couronnes d'élève du lycée de Louis-le-Grand il
+avait ajouté, à la mode du temps, des lauriers cueillis à différents
+concours. L'année 1783 avait été une date mémorable dans sa vie: en même
+temps que l'académie d'Arras l'admettait dans son sein, l'académie de
+Metz le couronnait pour un mémoire sur la réversibilité du crime, où se
+trouvent déjà quelques-unes des formules qu'il répétera volontiers à la
+Convention. En 1785, il n'obtint de l'académie d'Amiens qu'un accessit
+pour un éloge de Gresset. Ce demi-succès le porta à réserver ses oeuvres
+à l'académie d'Arras, dont il devint l'orateur habituel et préféré,
+bientôt le président. A cette tribune pacifique, il exerça et fixa ses
+aptitudes à l'éloquence d'apparat, débitant de longues dissertations
+d'un style facile, un peu mou, un peu fleuri, pâle reflet de Rousseau,
+d'une composition sage, bien ordonnée, très classique, presque scolaire,
+toujours sur des sujets de droit naturel et de morale. Il prit là son
+habitude de généraliser, de disserter en dehors du temps présent et de
+glorifier en beau style les principes innés. Bien écrire et bien dire,
+ce fut sa peine et son souci quotidien. Sa correspondance n'est pas
+moins travaillée que ses mémoires académiques: il badine dans l'intimité
+avec un art laborieux, avec un apprêt qui va jusqu'au pédantisme.
+Remerciant une demoiselle d'un envoi de serins, il lui dit avec effort:
+«Ils sont très jolis; nous nous attendions qu'étant élevés par vous, ils
+seraient encore plus doux et les plus sociables de tous les serins.
+Quelle fut notre surprise, lorsqu'en approchant de leur cage, nous les
+vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui faisait
+craindre pour leurs jours! Et voilà le manège qu'ils recommencent toutes
+les fois qu'ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan
+d'éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d'où leur vient ce
+caractère sauvage? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent pour le
+char de Vénus, montre ce naturel farouche? Un visage comme le vôtre n'a-
+t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines?
+Ou bien serait-ce qu'après l'avoir vu ils ne pourraient plus en
+supporter d'autres?» Il semble, même dans ses lettres familières,
+concourir pour un prix de littérature.
+
+On comprend maintenant quelle fut la déception du bel esprit d'Arras
+quand son beau style, si apprécié dans sa province, lui valut, aux Etats
+généraux, un succès de ridicule. Les journaux firent chorus avec les
+députés, et, dès qu'on eut constaté cette susceptibilité aiguë et cet
+amour-propre maladif de lauréat, ce fut une cible à laquelle chacun
+visa. La pire malignité fut de défigurer son nom dans les comptes
+rendus. On l'appelait _Robetspierre_ ou _Robert-Pierre_, ou, par une
+cruauté plus raffinée, on le désignait par _M_... ou simplement par: _Un
+membre_, ou: _Un député des communes_, et on lui ôtait jusqu'à la
+consolation de faire lire sa prose dans l'Artois. D'ordinaire, on
+résumait ses opinions en quelques lignes. Parfois même on ne soufflait
+mot de son discours, et quand l'infortuné se cherchait le lendemain dans
+la feuille de Barère ou dans celle de Le Hodey, il y trouvait tous les
+discours de la séance, sauf le sien. Les rancunes littéraires sont
+vivaces: la sienne fut inexorable et éternelle. Il ne rit plus, il fixa
+sur sa figure un masque sombre et, ne pouvant se faire prendre au
+sérieux, il se fit prendre au tragique. Par l'effroi qu'il inspira, il
+devait regagner, à Paris, la faveur et les applaudissements goûtés jadis
+à Arras. Lui dont on avait ri sans pitié, il vint un moment où on n'osa
+plus ne pas l'applaudir....
+
+Voilà, selon nous, l'explication de l'amertume farouche que fit paraître
+Robespierre. C'est ainsi qu'en lui les humiliations du lettré firent
+tort à l'orateur et à l'homme d'État. Il lui manqua ce don de
+cordialité, qui donnait du charme à Mirabeau, à Cazalès et à Danton.
+Accueilli par les sifflets, il garda une attitude défiante et
+soupçonneuse, même au milieu de ses plus grands succès de tribune.
+
+Mais est-ce là tout Robespierre? Sa politique et son éloquence ne
+furent-elles que la revanche d'un amour-propre littéraire grièvement
+blessé? Cet homme remarquable eut assurément d'autres visées, un autre
+génie. La manière d'être que nous venons d'expliquer ne fut qu'un aspect
+de sa personnalité, qu'une apparence: il fallait néanmoins s'y arrêter,
+puisqu'un orateur n'est en général que ce qu'il paraît être, puisque
+même un rictus involontaire, même un _tic_ de sa physionomie font partie
+de son éloquence et qu'à la tribune l'homme intérieur n'est connu et
+jugé que d'après l'homme extérieur.
+
+Était-il vraiment ridicule à ses débuts? Les journaux donnent peu de
+détails sur son compte à cette époque, et les auteurs de mémoires, qui
+pour la plupart écrivirent après avoir subi la terreur qu'il inspira, se
+vengent trop visiblement de leur peur en défigurant leurs premières
+impressions. Malgré eux, ils le représentent, dès juin et juillet 1789,
+comme un monstre à figure de coquin. «J'ai causé deux fois avec
+Robespierre, dit Etienne Dumont; il avait un aspect sinistre; il ne
+regardait point en face; il avait dans les yeux un clignotement
+continuel et pénible.» Nous chercherions vainement, chez les
+contemporains, un souvenir juste et vrai de Robespierre débutant. Ce qui
+est certain, c'est qu'il dut s'imposer et devint l'orateur qu'il fut au
+milieu des difficultés les plus décourageantes. Excellente école: il s'y
+débarrassa de son air et de son style d'Arras; à force de raturer et de
+limer, il rencontra l'expression juste et frappante. Les quolibets de
+ses ennemis l'empêchèrent de se contenter trop aisément. Lui qui,
+d'abord, de son propre aveu, «avait une timidité d'enfant, tremblait
+toujours en s'approchant de la tribune et ne se sentait plus au moment
+où il commençait à parler», il s'enhardit bientôt, se fit une manière
+personnelle, dont il était maître aux derniers mois de l'Assemblée
+constituante. Ses collègues procédaient de Montesquieu; chez lui, le
+fond et la forme sont inspirés de Rousseau. Il parle déjà, à la tribune
+de la Constituante, la langue de la Convention et il exprime en 1790 les
+idées de 1793.
+
+Qui ne connaît sa politique? Dans la Constituante, il renonça à toute
+influence présente ou prochaine. Il se fit «l'homme des principes»,
+l'homme de l'avenir. Il comprit, presque seul, que la Révolution ne
+faisait que commencer, qu'elle userait et rejetterait ses premiers
+instruments. Son souci fut de se réserver, intact et fort, pour les
+luttes terribles auxquelles on ne faisait que préluder. Dès l'origine il
+rompt avec les constitutionnels et les triumvirs. «Son rôle, dit très
+justement Michelet, fut dès lors simple et fort. Il devint le grand
+obstacle de ceux qu'il avait quittés. Hommes d'affaires et de parti, à
+chaque transaction qu'ils essayaient entre les principes et les
+intérêts, entre le droit et les circonstances, ils rencontrèrent une
+borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre
+leurs solutions bâtardes, anglo-françaises, soi-disant constitutionnelles,
+il présentait des théories, non spécialement françaises, mais générales,
+universelles, d'après le _Contrat social_, l'idéal législatif de Rousseau
+et de Mably.
+
+«Ils intriguaient, s'agitaient, et lui, immuable. Ils se mêlaient à
+tout, pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute manière;
+lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs; lui, un
+philosophe, un prêtre du droit. Il ne pouvait manquer de les user à la
+longue.
+
+«Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il
+s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guère sur le
+terrain scabreux des voies et moyens. Il dit _ce qu'on devait_ faire,
+rarement, très rarement, _comment on pouvait_ le faire.»
+
+ * * * * *
+
+En effet, quand on passe des discours de Mirabeau et de Barnave à ceux
+de Robespierre, on est transporté dans un monde tout différent, monde
+idéal où les difficultés et les contradictions de la vie réelle n'ont
+pas d'écho. Ce n'est pas Robespierre qui se moquerait, comme ces deux
+orateurs, de la théorie et la métaphysique. Il ne voit, ne glorifie
+qu'une chose: le droit pur. Le premier avant 89, dans ses écrits, il
+emploie usuellement les mots d'égalité, de liberté et surtout de
+fraternité. Il ne suppose pas un instant qu'on puisse transiger avec les
+exigences de la morale: obéir à la morale, c'est pour lui toute la
+politique. «Comment l'intérêt social, dit-il, à propos de l'éligibilité
+des juifs, pourrait-il être fondé sur la violation des principes
+éternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de toute
+société?» Il se pose comme l'Alceste de l'Assemblée, irrité du sarcasme
+des Philintes politiques, mais se roidissant et allant néanmoins son
+chemin, sans se gêner pour rompre en visière avec les compromis et les
+défaillances. Sa rhétorique, c'est d'être honnête envers et contre tous
+et, s'il l'est avec pédantisme, est-ce une raison pour suspecter sa
+sincérité? Oui, la plupart riaient; mais Mirabeau ne s'y trompait pas et
+répétait: «Il ira loin: il croit tout ce qu'il dit.» Voyez de quel ton
+vraiment indigné il apostrophe, en juin 1789, la députation envoyée par
+le clergé aux communes pour leur demander de délibérer sur la rareté des
+grains et leur faire consacrer, par cette délibération isolée, la
+séparation des ordres:
+
+«Allez, et dites à vos collègues que, s'ils ont tant d'impatience à
+soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du
+peuple; dites-leur de ne plus retarder nos opérations par des délais
+affectés; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous
+faire abandonner les résolutions que nous avons prises, ou plutôt,
+ministres de la religion, dignes imitateurs de votre maître, renoncez à
+ce luxe qui vous entoure, à cet éclat qui blesse l'indigence; reprenez
+la modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous
+escortent; vendez ces équipages superbes et convertissez ce vil superflu
+en aliments pour les pauvres.»
+
+Mais il se sent encore ridicule, et ce n'est que le 20 octobre qu'il se
+fait enfin écouter à propos de la loi martiale.
+
+Bientôt les rieurs commencent à se taire, et le 16 janvier 1790 il peut
+défendre, sans être interrompu, le peuple de Toulon, qui avait incarcéré
+illégalement des fonctionnaires hostiles à la Révolution.
+
+Dès lors, il est en possession de sa méthode oratoire et d'un genre
+d'argumentation dont il ne sortira pas pendant toute la durée de la
+Constituante. Quelle que soit la réforme que proposent ses collègues de
+la gauche, il la combat comme trop modérée, comme trop peu favorable au
+peuple. Quels que soient les excès et les sévices commis par la
+multitude, il les excuse et les présente comme de faibles taches à un
+beau tableau. Que parle-t-on de la violence populaire? Le peuple montre
+plutôt une patience inconcevable; après tant de siècles de servitude et
+de tortures, il se contente, au jour de sa victoire, de brûler quelques
+châteaux et de pendre quelques aristocrates. Y a-t-il là matière à tant
+s'indigner? «Qu'on ne vienne donc pas, dit-il le 22 février 1790,
+calomnier le peuple! J'appelle le témoignage de la France entière; je
+laisse ses ennemis exagérer les voies de fait, s'écrier que la
+Révolution a été signalée par des barbaries. Moi, j'atteste tous les
+bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais révolution n'a
+coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu un peuple immense,
+maître de sa destinée, rentrer dans l'ordre au milieu de tous les
+pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprimé pendant tant de
+siècles. Sa douceur, sa modération inaltérables ont seules déconcerté
+les manoeuvres de ses ennemis; et on l'accuse devant ses représentants!»
+Tel est le thème que Robespierre ne cesse de développer à la tribune,
+affectant de planer plus haut que les accidents et les crimes isolés,
+jugeant l'ensemble de la Révolution alors que ses contemporains n'en
+regardaient que le détail. Cette placidité étonnait et scandalisait les
+Constituants, mais elle commençait déjà à plaire aux tribunes et à la
+rue. Aux Jacobins, Robespierre fait de rapides progrès. Assidu aux
+séances, parleur infatigable, il s'impose à la célèbre société, s'en
+fait aimer, s'y dédommage des premières rebuffades de ses collègues.
+Bientôt les Jacobins ont la primeur des discours destinés à la
+Constituante et, en 1791, ils sont déjà séduits, conquis, sous le charme
+et presque sous le joug. Robespierre peut se croire encore à la tribune
+et devant l'auditoire de l'Académie d'Arras. Il triomphe et jouit
+d'unanimes et constants applaudissements qui ne s'adressent pas moins au
+lettré qu'au politique.
+
+Cependant, depuis le jour où il a fait taire les rieurs, il n'a cessé de
+parler à l'Assemblée. Il a dit son mot dans toutes les discussions à
+l'ordre du jour. Éligibilité des comédiens et des juifs, égalité
+politique (marc d'argent), établissement des jurés en toute matière,
+permanence des districts, droit de paix et de guerre, tribunal de
+cassation, constitution civile du clergé, réunion d'Avignon, affaire de
+Nancy, résistance des parlements, organisation du jury, droit de tester,
+extension de la garde nationale, droit de pétition, droits politiques
+des hommes de couleur, réélection des Constituants, abolition de la
+peine de mort, licenciement des officiers de l'armée, liberté de la
+presse, inviolabilité royale, établissement des conventions nationales,
+revision de la Constitution, il parle longuement sur toutes ces
+questions si variées, sans qu'on puisse l'accuser, comme l'abbé Maury,
+de déclamation: car son but est moins de traiter à fond ces sujets que
+de montrer dans quels rapports ils sont avec les principes de la morale.
+Il excelle à dégager le côté théorique des questions, à élever le débat.
+
+Il aime aussi, nous l'avons dit, à prendre la défense du peuple, à
+justifier ses erreurs, à confondre ses détracteurs. Il a mis toutes ses
+qualités et tous ses défauts dans ses opinions sur les troubles des
+provinces, sur l'adjonction des simples soldats aux conseils de guerre,
+sur l'admission des indigents aux fonctions politiques. Il veut être, à
+la Constituante, l'avocat des pauvres et des humbles. Quoi d'étonnant
+que sa popularité devienne formidable et que sa toute-puissance aux
+Jacobins finisse par lui donner de l'autorité, même à l'Assemblée
+constituante?
+
+Cette autorité devint telle qu'il décida l'Assemblée à voter sa propre
+mort. C'est en effet sur sa proposition que fut porté le décret relatif
+à la non-rééligibilité des Constituants, et voici la péroraison du
+discours par lequel il défendit sa motion le 16 mai 1791:
+
+«Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts
+de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait
+au moins de l'imprudence pour tout le monde à se charger encore pour
+deux ans du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même et
+la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que pour
+le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les
+contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à
+des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur
+nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards
+seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors
+de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en
+restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet empire,
+nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières;
+nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de
+l'ordre, des lois et de la liberté. (_On applaudit à plusieurs
+reprises._)
+
+«Oui voilà, dans ce moment, la manière la plus digne de nous, et la plus
+utile à nos concitoyens, de signaler notre zèle pour leurs intérêts.
+Rien n'élève les âmes des peuples, rien ne forme les moeurs publiques,
+comme les vertus des législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand
+exemple d'amour pour l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la
+patrie; donnez-le à vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à
+influer sur le sort des nations; que les Français comparent le
+commencement de votre carrière avec la manière dont vous l'aurez
+terminée et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux époques où vous
+vous serez montrés plus purs, plus grands, plus dignes de leur
+confiance.
+
+«Je n'insisterai pas plus longtemps: il me semble que pour l'intérêt
+même de cette mesure, pour l'honneur des principes de l'Assemblée, cette
+motion ne doit pas être décrétée avec trop de lenteur. Je crois qu'elle
+est liée aux principes généraux de la rééligibilité des membres de la
+législature; mais je crois aussi qu'elle en est indépendante sous
+d'autres rapports; mais je crois que les raisons que j'ai présentées
+sont tellement décisives, que l'Assemblée peut décréter dès ce moment
+que les membres de l'Assemblée nationale actuelle ne pourront être
+réélus à la première législature. (_L'Assemblée applaudit à plusieurs
+reprises.--La très grande majorité demande à aller aux voix._)»
+
+Le 31 mai 1791, après la lecture de la lettre insidieuse de l'abbé
+Raynal, ce n'est ni Barnave, ni Thouret, ni Le Chapelier, ni aucun des
+chefs de la gauche qui répond au nom de l'Assemblée, c'est Robespierre.
+Et il le fait avec infiniment de tact et de dignité:
+
+«J'ignore, dit-il, quelle impression a faite sur vos esprits la lettre
+dont vous venez d'entendre la lecture; quant à moi, l'Assemblée ne m'a
+jamais paru autant au-dessus de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vue
+écouter avec une tranquillité si expressive la censure la plus véhémente
+de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite. (_La partie gauche
+et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises._) Je ne sais, mais
+cette lettre me paraît instructive dans un sens bien différent de celui
+où elle a été faite. En effet, une réflexion m'a frappé en entendant
+cette lecture. Cet homme célèbre, qui, à côté de tant d'opinions qui
+furent accusées jadis de pécher par un excès d'exagération, a cependant
+publié des vérités utiles à la liberté, cet homme, depuis le
+commencement de la Révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses
+concitoyens ni vous; et dans quel moment rompt-il le silence? dans un
+moment où les ennemis de la Révolution réunissent leurs efforts pour
+l'arrêter dans son cours. (_Les applaudissements recommencent._) Je suis
+bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, je ne dis pas de
+l'Assemblée, mais de l'opinion publique, sur un homme qui conserve un
+grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une
+circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire son grand âge. (_On
+applaudit._)
+
+«Je pardonne même, sinon à ceux qui auraient pu contribuer à sa
+démarche, du moins à ceux qui sont tentés d'y applaudir, parce que je
+suis persuadé qu'elle produira dans le public un effet tout contraire à
+celui qu'on en attend. Elle est donc bien favorable au peuple, dira-t-
+on, elle est donc bien funeste à la tyrannie, cette Constitution,
+puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la décrier,
+puisque, pour y réussir, on se sert d'un homme qui, jusqu'à ce moment,
+n'était connu dans l'Europe que par son amour passionné pour la liberté,
+et qui était jadis accusé de licence par ceux qui le prennent
+aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héros (_Nouveaux
+applaudissements_), et que sous son nom, on produit les opinions les
+plus contraires aux siennes, les absurdités mêmes que l'on trouve dans
+la bouche des ennemis les plus déclarés de la Révolution; non plus
+simplement ces reproches imbéciles prodigués contre ce que l'Assemblée
+nationale a fait pour la liberté, mais contre la liberté elle-même? Car
+n'est-ce pas attaquer la liberté que de dénoncer à l'univers, comme les
+crimes des Français, ce trouble, ce tiraillement qui est une crise si
+naturelle de la liberté que, sans cette crise, le despotisme et la
+servitude seraient incurables?
+
+«Nous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner.
+C'est en ce moment où, par une démarche extraordinaire, on vous annonce
+clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est
+l'acharnement des ennemis de l'Assemblée et de la Révolution; c'est en
+ce moment que je ne crains point de renouveler en votre nom le serment
+de suivre toujours les principes sacrés qui ont été la base de votre
+Constitution, de ne jamais nous écarter de ces principes par une voie
+oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui serait le seul
+moyen de ne laisser à nos successeurs et à la nation que troubles et
+anarchie. Je ne veux point m'occuper davantage de la lettre de M. l'abbé
+Raynal; l'Assemblée s'est honorée en en entendant la lecture. Je demande
+qu'on passe à l'ordre du jour. (_M. Robespierre descend de la tribune au
+milieu des applaudissements de la partie gauche et de toutes les
+tribunes._)»
+
+Ce beau discours déjoua les intrigues des monarchiens, et Malouet lui-
+même, dans ses Mémoires, reconnaît que Robespierre fut éloquent ce jour-
+là. Remarquons aussi qu'il improvisa, lui qui était habitué à écrire ses
+opinions: son talent n'avait pas moins grandi que son autorité
+politique.
+
+Après le départ du roi, cette autorité s'accrut encore. Tous les yeux se
+tournèrent vers celui qui n'avait cessé de flétrir les transactions
+hypocrites et qui n'avait jamais cru à la sincérité de Louis XVI. Le
+soir même du 21 juin, il prononça aux Jacobins un long discours, qui
+malheureusement n'a pas été recueilli en entier, mais dont nous avons
+quelques phrases intéressantes, ainsi conçues: «Peut-être, en vous
+parlant avec cette franchise, vais-je attirer sur moi les haines de tous
+les partis. Ils sentiront bien que jamais ils ne viendront à bout de
+leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un seul homme juste et
+courageux qui déjouera continuellement leurs projets et qui, méprisant
+la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop heureux si sa
+mort pouvait être utile à la liberté de sa patrie.» Alors, dit le
+procès-verbal de la séance, «le saint enthousiasme de la vertu s'est
+emparé de toute l'assemblée, et chaque membre a juré, au nom de la
+liberté, de défendre Robespierre au péril même de sa vie».
+
+Camille Desmoulins, dans son journal, ajoute ces détails: «...Lorsque
+cet excellent citoyen, au milieu de son discours, parla de la certitude
+de payer de sa tête les vérités qu'il venait de dire, m'étant écrié:
+_Nous mourrons tous avant toi!_ l'impression que son éloquence naturelle
+et la force de ses discours faisaient sur l'Assemblée était telle que
+plus de huit cents personnes se levèrent toutes à la fois, et,
+entraînées comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de
+se rallier autour de Robespierre et offrirent un tableau admirable par
+le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de
+tout leur visage et par l'inattendu de cette inspiration soudaine.»
+
+Mme Roland, qui était présente, dit que la scène fut «vraiment
+surprenante et pathétique».
+
+Robespierre ne se prononça que tard pour la république; il suivit et
+encouragea presque les hésitations de l'opinion et des Jacobins,
+auxquels il disait, le 13 juillet 1791: «On m'a accusé d'être
+républicain; on m'a fait trop d'honneur: je ne le suis pas. Si l'on
+m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré: je ne le suis pas
+non plus.»
+
+Et, le 14, il prononça un éloquent discours contre l'inviolabilité
+royale, un des plus puissants que la Constituante ait entendus:
+
+«...Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante
+dans l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre
+social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par
+le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir:
+la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus
+saint; la seconde, que comme il est armé d'un grand pouvoir, il est bien
+plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats.
+
+«Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni: telle est
+la loi.... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez
+décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait
+attenter impunément à la liberté, à l'existence de la nation, et
+insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir
+d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si vous
+aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait pas
+cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le
+souverain reprenait ses droits! «Vous avez décrété l'inviolabilité;
+mais aussi, messieurs, avez-vous jamais eu quelque doute sur l'intention
+qui vous avait dicté ce décret? Avez-vous jamais pu vous dissimuler à
+vous-mêmes que l'inviolabilité du roi était intimement liée à la
+responsabilité des ministres; que vous aviez décrété l'une et l'autre
+parce que, dans le fait, vous aviez transféré du roi aux ministres
+l'exercice réel de la puissance exécutive, et que, les ministres étant
+les véritables coupables, c'était sur eux que devaient porter les
+prévarications que le pouvoir exécutif pourrait faire? De ce système il
+résulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration,
+puisqu'aucun acte du gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux
+qu'il pourrait faire sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la
+loi conserve sa puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un
+acte personnel à un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par
+exemple, d'un assassinat commis par un individu? Cet acte est-il nul et
+sans effet, ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde?
+
+«Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que
+la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras.... Mais si le roi,
+en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du
+mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle
+serait donc la personne responsable?
+
+«Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certain excès,
+on lui nommerait un régent.... Mais si on lui nommait un régent, il
+serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de
+l'inviolabilité. Que les Comités s'expliquent donc clairement, et qu'ils
+nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable.
+
+«Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait
+votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme ou votre fille,
+lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout
+permis?... Permettriez-vous au citoyen de se venger! Alors vous
+substituez la violence particulière, la justice privée de chaque
+individu à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez cela
+établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité absolue
+est le soutien, la base immuable de l'ordre social!
+
+«Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières,
+qu'est-ce que tous ces forfaits auprès de ceux qui menacent le salut et
+le bonheur du peuple! Si un roi appelait sur sa patrie toutes les
+horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de
+rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir
+sous ses ruines la liberté et le bonheur du monde entier, serait-il
+inviolable?
+
+«Le roi est inviolable! Mais, vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous
+étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime?
+
+«Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à
+l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux
+hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats.
+Ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation,
+conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord
+revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses
+mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, n'est-
+ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger perpétuel? Et
+à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous le
+revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions personnelles, si ce
+n'est à attaquer la liberté et les lois, à se venger de ceux qui auront
+constamment défendu contre lui la cause publique? Au contraire, les
+ressorts du gouvernement se relâchent-ils dans ses mains, alors les
+rênes du gouvernement flottent nécessairement entre les mains de
+quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le caresseront,
+l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom.
+
+«Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un
+gouvernement faible; c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut
+envisager la question actuelle: qu'on me garantisse contre ce danger,
+qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les
+factieux, et je souscris à tout ce que vos comités pourront vous
+proposer.
+
+«Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme: je déclare que
+j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne
+suffît pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous
+le joug d'un autre despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de
+ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d'un
+petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi vous, je
+l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je ne
+vois non plus personne disposé à le souffrir. Mais je vois des
+coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un peuple
+libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs mains les
+moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion; mais la
+perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait alarmer la
+liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue durée
+d'un gouvernement oligarchique.
+
+«Cela est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient
+s'élever, se fortifier, se coaliser, ne seraient-elles pas un peu
+ralenties, si l'on voyait dans une perspective plus prochaine la fin du
+pouvoir immense dont nous sommes revêtus, si elles n'étaient plus
+favorisées en quelque sorte par la suspension indéfinie de la nomination
+des nouveaux représentants de la nation, dans un temps où il faudrait
+profiter peut-être du calme qui nous reste, dans un temps où l'esprit
+public, éveillé par les dangers de la patrie, semble nous promettre les
+choix les plus heureux? La nation ne verra-t-elle pas avec quelque
+inquiétude la prolongation indéfinie de ces délais éternels qui peuvent
+favoriser la corruption et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit
+ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je crains les factions,
+je crains les dangers.
+
+«Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut
+substituer des mesures générales évidemment puisées dans l'intérêt de la
+paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire un
+mot: elles ne peuvent que vous déshonorer; et si j'étais réduit à voir
+sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je
+demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les
+accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la
+gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même.
+
+«Dans les principes de vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a
+point de délit!... Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas
+de complices. Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse,
+immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c'est une lâche
+injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour
+se repaître du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes;
+vous ne pensez pas qu'il voie sans douleur ses représentants suivre
+encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à
+sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le
+peuple pour prolonger impunément l'injustice et la tyrannie! Non,
+messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables ou prononcer
+l'absolution générale de tous les coupables.
+
+«Voici en dernier mot l'avis que je propose:
+
+«Je propose que l'Assemblée décrète: 1° qu'elle consultera le voeu de la
+nation pour statuer sur le sort du roi; 2° que l'Assemblée nationale
+lève le décret qui suspend la nomination des représentants ses
+successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis des
+Comités.
+
+«Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je
+demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une
+marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur
+lequel on veut jeter un voile!»
+
+Les aristocrates furent tellement épouvantés de ce discours qu'ils
+firent passer Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Suède transmet
+gravement, le 18 juillet, ce bruit à son maître, et le dément avec la
+même gravité le 23 juillet.
+
+
+
+
+_II.--LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_
+
+
+Nous venons de voir Robespierre à la Constituante, sa vertu puritaine,
+sa vanité littéraire, son talent grandissant peu à peu. Mais ce n'est là
+qu'une esquisse incomplète de cette personnalité en voie de formation et
+qui s'ignorait peut-être encore. Très simple au début, la figure de
+l'avocat d'Arras devient de jour en jour plus complexe: de cet orateur
+raide et monotone que nous avons vu à l'oeuvre en 1791, il va sortir peu
+à peu un politique astucieux, mystérieux, presque indéchiffrable. On
+peut dire qu'il fut, jusqu'à un certain point, un hypocrite, et qu'il
+érigea l'hypocrisie en système de gouvernement. Son idéal politique
+était si étranger à la conscience de ses contemporains, qu'il ne pouvait
+le réaliser qu'en le leur déguisant à moitié, et cette dissimulation ne
+répugna nullement à sa nature orgueilleuse et timide, où une pensée
+courageuse était servie par le plus lâche des organismes physiques. Nul
+homme ne fut moins capable de faire le coup de poing ou de manier le
+sabre, et pourtant nul ne fut plus sensible aux injures. Aussi ses
+vengeances furent-elles d'un traître, et comme son inquiétude nerveuse
+l'empêchait d'affronter Danton, il le fit tomber dans un piège.
+Cependant par une éloquence mystique, chaque jour plus grave et plus
+décente, il exerçait une influence religieuse sur les âmes et marchait
+au souverain pouvoir. Est-ce par ambition ou par foi qu'il s'efforçait
+d'établir en France une nouvelle forme du christianisme? Je ne crois pas
+que la sincérité de ce fanatique puisse être suspectée dans sa croyance
+aux dogmes prônés par le Vicaire Savoyard; mais il se considérait comme
+le seul pontife possible du culte néo-chrétien qu'il rêvait.
+
+En politique, il affecte une orthodoxie étroite et immuable; il
+excommunie ceux qui s'écartent d'un millimètre de la ligne ténue, du
+point unique où est, selon lui, la vérité. Veut-il tuer le pauvre
+Cloots? «Tu étais toujours, lui crie-t-il, au-dessus ou au-dessous de la
+Montagne.» Quelles têtes demande-t-il dans son discours du 8 thermidor?
+Celles des misérables «qui sont toujours en deçà ou au delà de la
+vérité». C'est là que son hypocrisie est surtout odieuse. Car il ne
+cessa lui-même de varier sur toutes les grandes questions de politique
+purement gouvernementale. Ses contradictions furent aussi rapprochées
+que violentes. Son hostilité à l'idée républicaine avant le 10 août est
+trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en donner des preuves: eh bien!
+lui qui, jusqu'en 1792, ricanait au mot de république, il s'indigne, en
+1794, contre ceux qui n'ont pas toujours été républicains, et il ose
+écrire, dans son rapport sur l'Etre suprême: «Les chefs des factions qui
+partagèrent les deux premières législatures, trop lâches pour croire à
+la République, trop corrompus pour la vouloir, ne cessèrent de conspirer
+pour effacer des coeurs des hommes les principes éternels que leur
+propre politique les avait d'abord obligés à proclamer.»
+
+Pour lui, la question de la forme du gouvernement est secondaire, la
+question religieuse est presque tout. La monarchie, se dit-il, fera
+peut-être l'oeuvre de _conversion_ nationale: soutenons la monarchie.
+Celle-ci se dérobe; essayons de la république. La république ne
+convertit pas les âmes: préparons un pontificat dictatorial.
+
+ * * * * *
+
+C'est donc dans les tendances mystiques qu'est l'âme de l'éloquence de
+Robespierre. La lecture du _Contrat social_ l'a instruit: mais la
+_Profession de foi du Vicaire savoyard_ est sa bible, la source
+ordinaire de son inspiration oratoire. Précisons donc, avant de citer
+l'orateur lui-même, la pensée religieuse de son maître.
+
+C'est à coup sûr une pensée chrétienne. A la philosophie des
+encyclopédistes, Rousseau oppose l'Evangile tel que sa conscience
+calviniste l'interprète; à la science, il oppose la tradition et
+l'autorité; son homme primitif et idéal n'était pas seulement né
+vertueux, il était né chrétien, et la civilisation ne l'a pas seulement
+rendu vicieux, elle l'a rendu aussi philosophe. Le ramener à lui-même, à
+la nature, ce sera le ramener au christianisme, non au christianisme
+romain, mais au christianisme pur et original. Voici comment le Vicaire
+savoyard opère ce retour à la nature, qui est la religion évangélique.
+
+C'est d'abord une prétendue _table rase_, mais moins rase encore que
+celle de Descartes. En réalité, Rousseau n'élimine provisoirement de son
+esprit que les opinions ou les préjugés qui gênent sa théorie. Tout de
+suite, sur cette table rase, il aperçoit et il adopte trois dogmes: 1°
+Je crois qu'une volonté meut l'univers et anime la nature. 2° Si la
+matière mue me montre une volonté, la matière mue selon certaines lois
+me montre une intelligence qui est Dieu. 3° L'homme est libre de ses
+actions et, comme tel, animé d'une substance immatérielle.
+
+[Illustration: M. M. J. ROBESPIERRE
+
+_Député du Dépt de Paris à la Convention Nationale en 1792_
+
+_Rue du Théâtre Français No 4_]
+
+Sur ces trois principes, Rousseau bâtit une théodicée et une morale. Il
+orne son Dieu des attributs classiques, tout en affectant d'écarter
+toute métaphysique, et il reprend les formules même des Pères de
+l'Église. Il y a une providence (Robespierre saura le rappeler à
+Guadet), mais, comme l'homme est libre, ce qu'il fait librement ne doit
+pas être imputé à la providence. C'est sa faute s'il est méchant ou
+malheureux. Quant aux injustices de cette vie, c'est que Dieu attend
+l'achèvement de notre oeuvre pour nous punir ou nous récompenser. Notre
+âme immatérielle survivra au corps «assez pour le maintien de l'ordre»,
+peut-être même toujours. Dans cette autre vie, la conscience sera la
+plus efficace des sanctions. «C'est alors que la volupté pure qui naît
+du consentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili
+distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera
+préparé.» Et c'est ici que se place cette belle apologie de la
+conscience: «Conscience! conscience! instinct divin, etc.»
+
+Voilà ce qu'il y a de nouveau et d'anti-chrétien dans Rousseau. Un pas
+de plus et il semble qu'il dirait: Dieu, c'est la loi morale, Dieu est
+dans la conscience, brisant ainsi, pour une formule supérieure, le vieux
+moule religieux. Mais aussitôt il retombe, selon le mot de Quinet, dans
+la nuit du moyen âge. Après de vagues attaques contre les religions
+positives, l'hérédité et l'éducation rabattent son audace d'un instant
+et il s'écrie en bon chrétien: «Si la vie et la mort de Socrate sont
+d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu.» Faut-il
+sortir du christianisme? Non: il faut «respecter en silence ce qu'on ne
+saurait ni rejeter, ni comprendre, et s'humilier devant le grand Etre
+qui seul sait la vérité». Je suis né calviniste; dois-je rester
+calviniste? demande le jeune homme au vicaire: «Reprenez la religion de
+vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre coeur et ne la quittez
+plus.» Et si j'étais catholique? Eh bien, il faudrait rester catholique.
+Moi qui vous parle, depuis que je suis déiste, je me sens meilleur
+prêtre romain; je dis toujours la messe, je la dis même avec plus de
+plaisir et de soin. Le dernier mot du déisme de Rousseau est celui de
+l'athéisme de Montaigne. L'auteur de l'_Emile_ et celui de l'_Apologie
+de Raymond Sebond_, libres en théorie, prêchent l'esclavage intellectuel
+dans la pratique, et leur conclusion à tous deux est qu'il faut vivre et
+mourir dans la religion natale.
+
+Mais il y a autre chose dans Rousseau que cette théorie spéculative. On
+y trouve un projet de culte national, dont l'idée ne s'accorde guère
+avec le conseil de rester chacun dans sa religion. Déjà dans la
+profession de foi du Vicaire, Rousseau, après avoir déclaré que _la
+forme du vêtement du prêtre_ était chose secondaire, reconnaissait que
+le culte extérieur doit être uniforme pour le bon ordre et que c'était
+là une affaire de police. Dans le _Contrat social_, il est explicite:
+«Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile dont il
+appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme
+dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels
+il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle.» Ces dogmes
+indispensables sont, d'après Rousseau, l'existence de la divinité
+puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante; la vie
+à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, et la
+sainteté du contrat social et des lois. Vous êtes libres de ne pas y
+croire; mais si vous n'y croyez pas, vous serez banni, non comme impie,
+mais comme insociable. D'ailleurs la tolérance est à l'ordre du jour, la
+tolérance est un de nos dogmes négatifs. Telle est la religion civile de
+Rousseau.
+
+ * * * * *
+
+Parmi tant d'idées contradictoires, la plupart des hommes de la
+Révolution choisirent, pour la conduite de leur vie, celles qui
+s'écartaient le moins de la philosophie du siècle. Les Girondins
+acceptaient un déisme vague, mais écartaient par un sourire l'idée d'une
+constante intervention providentielle dans les affaires humaines. Tous,
+ou à peu près, firent leur joie et leur force d'une morale fondée sur la
+seule conscience, morale si éloquemment rajeunie par Rousseau. J'estime
+que les volontaires de l'an II, les héros du 10 août, et, avant que
+l'émigration fût devenue dévote, plus d'un émigré, moururent pour la
+seule satisfaction de leur conscience, sans espoir ou crainte d'une
+sanction ultérieure, et que l'influence de Rousseau ne fut pas étrangère
+à cet héroïsme désintéressé. Il y a plus: ce qu'on remarque de plus
+noble dans la vie de Robespierre lui vient de cet éveil de sa conscience
+provoqué par la lecture de l'_Emile_, comme ce qu'il y a de plus beau
+dans son éloquence procède de ce pur sentiment moral, tout humain, tout
+indépendant de la métaphysique qui inspira le culte de l'Etre suprême.
+Il est orateur, il s'élève au-dessus de lui-même quand il rappelle qu'à
+la Constituante il n'aurait pu résister au dédain s'il n'avait été
+soutenu par sa conscience et quand, à l'heure tragique, il s'écrie
+noblement: «Otez-moi ma conscience, et je suis le plus malheureux des
+hommes!»
+
+C'est pour avoir proclamé ce culte de la conscience que Rousseau fut
+idolâtré dans la Révolution, et non pour ses efforts contradictoires en
+vue de maintenir les antiques formules chrétiennes et en vue de créer
+une religion civile. Robespierre se sépara de ses contemporains et
+n'entraîna avec lui qu'un petit groupe d'hommes sincères, comme Couthon,
+le jour où il voulut suivre le maître dans ses contradictions, réaliser
+l'idéal du culte de l'Etre suprême et en même temps vivre en bons termes
+avec les différentes sectes du christianisme. On voit déjà dans quelles
+incohérences de conduite le fit tomber cette fidélité trop littérale à
+laquelle le condamnaient d'ailleurs son éducation et son tempérament.
+
+Né catholique, il resta catholique dans la même mesure que Jean-Jacques
+était resté calviniste. Ecoutez-le: «J'ai été, dès le collège, un assez
+mauvais catholique», dit-il aux Jacobins le 21 novembre 1793, dans un
+discours anti-hébertiste. Il se garde bien de dire: je ne suis pas
+catholique. Mais il ne faut pas se le représenter pratiquant. La vérité
+c'est que, dans son adolescence, il fut touché de l'esprit du siècle et
+s'éloigna des formules catholiques avec une gravité philosophique.
+L'abbé Proyart, sous-principal du collège Louis-le-Grand, a raconté,
+dans une page peu connue et qu'il faut citer, comment Robespierre, à
+l'âge de quinze ou seize ans, se comportait dans les choses religieuses.
+
+Après avoir esquissé le caractère sombre et farouche de ce _constant
+adorateur de ses pensées_, et dit que _l'étude était son Dieu_, l'abbé
+écrit, en 1795: «De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison
+d'éducation, il n'en est point qui coûtassent plus à Robespierre et qui
+parussent le contrarier davantage que ceux qui avaient plus directement
+la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piété, n'avaient
+pas réussi à lui en inspirer le goût dans l'enfance, il ne le prit pas
+dans un âge plus avancé, au contraire. La prière, les instructions
+religieuses, les offices divins, la fréquentation du sacrement de
+pénitence, tout cela lui était odieux, et la manière dont il
+s'acquittait de ces devoirs ne décelait que trop d'opposition de son
+coeur à leur égard. Obligé de comparaître à ces divers exercices, il y
+portait l'attitude passive de l'automate. Il fallait qu'il eût des
+Heures à la main; il les avait, mais il n'en tournait pas les feuillets.
+Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lèvres; ses camarades
+chantaient, il restait muet, et, jusqu'au milieu des saints mystères et
+au pied de l'autel chargé de la Victime sainte, où la surveillance
+contenait son extérieur, il était aisé de s'apercevoir que ses
+affections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s'offrait à
+ses adorations.» Il dit aussi que Robespierre communiait souvent, par
+hypocrisie, mais il ajoute que tous les élèves de Louis-le-Grand
+communiaient. Il ajoute aussi que, dans les derniers temps de ses
+études, le jeune homme, s'émancipant, ne communiait plus.
+
+C'est au sortir du collège, en 1778, qu'il eut cette entrevue avec
+l'auteur de l'_Emile_, dont son imagination garda l'empreinte. En même
+temps, il entretenait les plus affectueuses relations avec son ancien
+professeur, l'abbé Audrein qui devait être son collègue à la Convention,
+et avec l'abbé Proyart, alors retiré à Saint-Denis. On voit que si, dans
+sa jeunesse, il ne pratiquait plus, ses relations le rattachaient au
+catholicisme, en même temps qu'il s'éprenait de Rousseau avec une ardeur
+qu'une entrevue avec le grand homme tourna en dévotion [Note: Charlotte
+Robespierre cite dans ses mémoires (Lapouneraye, _OEuvres de
+Robespierre_, t. II, p. 475), une dédicace que son frère avait projeté
+d'adresser aux mânes de Rousseau: «Je t'ai vu dans tes derniers jours,
+disait Robespierre, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie
+orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte
+des noirs chagrins, auxquels t'avaient condamné les injustices des
+hommes. Dès lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se
+dévoue au culte de la vérité; elles ne m'ont pas effrayé. La confiance
+d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme
+vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples, qui environne sa
+mémoire des honneurs que lui ont donnés ses contemporains. Comme toi, je
+voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix même
+d'un trépas prématuré.»].
+
+Mais je ne vois pas qu'avant 1792 sa politique religieuse ait différé de
+celle de la majorité des Constituants, et qu'il ait tâché de préciser la
+théologie du Vicaire. Toutefois, il n'est pas inadmissible que, sous
+l'influence des réels déboires et des blessures d'amour-propre dont il
+fut centriste, en 1789 et en 1790, son âme, naturellement mystique, ait
+cherché dans l'étude dévote du texte de Rousseau une consolation
+religieuse. Il est possible qu'alors un vague déisme et l'idée de
+conscience n'aient pas suffi à ce triste coeur, hanté des souvenirs de
+toute sa première enfance, et qu'il se soit senti chrétien en méditant
+l'_Emile_. Les résultats de ce travail latent parurent avec force aux
+Jacobins, le 26 mars 1792, quand il répondit à Guadet, qu'avait
+impatienté sa pieuse affirmation de la Providence. Mais l'étonnement des
+contemporains montra combien la religiosité de Robespierre dépassait la
+moyenne des opinions jacobines et révolutionnaires. Il y eut un sourire,
+que réprima la gravité déjà terrible de l'orateur mystique.
+
+On sentit bientôt que toute la philosophie encyclopédiste, tout l'esprit
+laïque et libre de la Révolution étaient menacés par ce sombre
+doctrinaire. En septembre 1792, il fallut mener toute une campagne pour
+obtenir de la Commune qu'elle débaptisât la rue Sainte-Anne en rue
+Helvétius. L'opinion se prononça franchement et ironiquement contre
+Robespierre et le gouvernement s'engagea lui-même dans le sens
+encyclopédiste. Le _Moniteur_ du 8 octobre inséra une lettre de
+Grouvelle à Manuel qui était une longue apologie d'Helvétius et
+Grouvelle était secrétaire du Conseil exécutif provisoire. On vit alors
+avec stupeur que Robespierre avait réussi à gagner la majorité des
+Jacobins à ses idées anti-philosophiques, et, le 5 décembre, le buste
+d'Helvétius, qui ornait le club, fut brisé et foulé aux pieds en même
+temps que celui de Mirabeau: «Helvétius, s'était écrié Robespierre,
+Helvétius était un intrigant, un misérable bel esprit, un être immoral,
+un des cruels persécuteurs de ce bon J.-J. Rousseau, le plus digne de
+nos hommages. Si Helvétius avait existé de nos jours, n'allez pas croire
+qu'il eût embrassé la cause de la liberté; il eût augmenté la foule des
+intrigants beaux-esprits qui désolent aujourd'hui la patrie.» Le
+surlendemain, dit le journal du club, «un membre, fâché que la société
+ait brisé le buste d'Helvétius, sans entendre sa défense par la bouche
+de ses amis, demande que l'on consacre un buste nouveau à la mémoire de
+l'auteur de l'_Esprit_. Des murmures interrompent le défenseur officieux
+d'Helvétius, et la société passe à l'ordre du jour....»
+
+Voilà dans quel état d'esprit Robespierre avait mis ses plus fidèles
+auditeurs, outrant même la pensée du maître: car Rousseau avait écrit,
+en 1758, à Deleyre que, si le livre d'Helvétius était dangereux,
+l'auteur était un honnête homme, et ses actions valaient mieux que ses
+écrits. Mais il ne faudrait pas croire que l'opinion fût devenue hostile
+aux philosophes avec les Jacobins. D'abord les Girondins protestèrent,
+et il y eut dans le journal de Prudhomme une amère critique de
+l'iconoclaste, sous ce titre: _L'ombre d'Helvétius aux Jacobins_. Déjà,
+le 9 novembre 1792, la _Chronique de Paris_ avait inséré un portrait
+satirique de Robespierre, où l'ennemi du «philosophisme» était montré
+comme un prêtre au milieu de ses dévotes, morceau piquant et méchant,
+dont l'auteur était, d'après Vilate, le pasteur protestant Rabaut Saint-
+Etienne. On peut dire qu'à l'origine de cette entreprise religieuse de
+Robespierre, il y a contre lui un déchaînement des éléments les plus
+actifs et les plus intelligents de l'opinion, au moins parisienne.
+
+C'est donc, pour le dire en passant, une vue fausse que celle qui
+présente cet orateur comme uniquement occupé de prévoir l'opinion pour
+la suivre et la flatter. Au moins dans les choses religieuses, il eut, à
+partir de 1792, un dessein très arrêté, une volonté forte contre
+l'entraînement populaire, une fermeté remarquable à se raidir contre
+presque tout Paris, dont l'incrédulité philosophique s'amusait des
+gamineries d'Hébert. Ses plus solides appuis dans cette lutte, sont les
+femmes d'abord, et puis quelques bourgeois libéraux de province que des
+documents nous montrent, surtout dans les petites villes, moralement
+préparés à la religion de Rousseau. Mais ce sont là pour Robespierre des
+adhésions isolées ou compromettantes: quand on considère la masse
+hostile ou indifférente des révolutionnaires parisiens, girondins,
+hébertistes ou dantonistes, il apparaît presque seul contre tous, et
+c'est à force d'éloquence qu'il change véritablement les âmes, et groupe
+autour de lui une église.
+
+ * * * * *
+
+Il ne faut pas croire que tout son dessein éclate au début même de cette
+campagne de prédication religieuse. Il prépare habilement et lentement
+les esprits, et déconsidère d'abord ses adversaires aux yeux des
+Jacobins, comme incapables de comprendre le sérieux de la vie. Avec un
+art infini, il sait rendre suspecte au peuple de Paris, jusqu'à la gaîté
+des Girondins et des Dantonistes. Ses discours sont plus d'une fois la
+paraphrase de ce mot de Jean-Jacques: «Le méchant se craint et se fuit;
+il s'égaie en se jetant hors de lui-même; il tourne autour de lui des
+yeux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse; sans la satire amère,
+sans la raillerie insultante, il serait toujours triste, le ris moqueur
+est son seul plaisir.» Le méchant, pour Rousseau, c'était Voltaire,
+c'était Diderot, avec leur gaîté païenne; pour Robespierre, c'est Louvet
+avec sa raillerie insultante, c'est Fabre d'Eglantine avec sa lorgnette
+de théâtre ironiquement braquée sur le Pontife. Car il voit ses ennemis,
+ceux de sa religion, à travers les formules mêmes du Vicaire. Plus il
+avance dans l'exécution de son dessein secret, plus il se rapproche de
+la lettre même de Rousseau, plus il s'en approprie les thèmes oratoires.
+Que de fois, il paraphrase à la tribune l'éloquente et vraiment belle
+tirade de l'auteur de l'_Emile_, sur la _surdité_ des matérialistes! Que
+de fois il reprend les appels de Rousseau à Caton, à Brutus, à Jésus, en
+les ajustant au ton de la tribune! Rousseau avait dit, dans une note de
+l'_Emile_, que le fanatisme était moins funeste à un Etat que
+l'athéisme, et laissé entendre qu'il n'y a pas de vice pire que
+l'irréligion. Appliquant ces idées et ces formules, le 21 novembre 1793,
+Robespierre déclare aux Jacobins, à propos des Hébertistes, qu'ils
+doivent moins s'inquiéter du fanatisme, du philosophisme. C'est là qu'il
+prononce son mot fameux: «L'athéisme est aristocratique.»
+
+En même temps, il suit le maître dans ses contradictions; et lui qui se
+pique d'établir un autre culte, il prend le catholicisme sous sa
+protection, ne peut souffrir même la vue d'un hérétique. C'est avec
+fureur et dégoût qu'à la Convention (5 décembre 1793) il nomme «ce
+Rabaut, _ce ministre protestant_..., ce monstre...», qui, le même jour,
+montait sur l'échafaud; et il déclare soudoyés par l'étranger, tous les
+ennemis du catholicisme. Le 22 frimaire an II, dans son terrible
+discours contre Cloots aux Jacobins (il le fit rayer en attendant
+mieux), son principal grief fut que l'orateur du genre humain avait
+décidé l'évêque Gobel à se défroquer. Sa protection s'étend au clergé:
+il s'oppose avec colère à toute mesure tendant à ne le plus payer et à
+préparer la séparation de l'Eglise et de l'Etat; et le 26 frimaire an
+II, il fait rejeter une proposition tendant à rayer des Jacobins tous
+les prêtres, en même temps que tous les nobles. On se demande quels plus
+grands services les intérêts religieux pouvaient recevoir d'une
+politique, en pleine Terreur. Quant à la religion civile, la motion d'en
+consacrer par une loi le principal dogme, l'existence de Dieu, éclata
+dans la Convention dès le 17 avril 1793, au fort même de la lutte entre
+la Gironde et la Montagne. Mais Robespierre n'osa pas encore se mettre
+en avant, et ce fut un obscur député de Cayenne, André Pomme, qui tâta
+l'opinion. Son échec ajourna le dessein de l'Incorruptible au moment où
+il croirait ses adversaires supprimés ou domptés.
+
+La chute de la Gironde ne le rassura pas: elle donna d'abord la
+prépondérance au parti dantoniste, qui répugnait par essence à toute
+politique mystique, et pendant toute cette année 1793, surtout à partir
+de la mort du mélancolique Marat, le peuple de Paris laissa libre et
+joyeuse carrière à ses instincts héréditaires d'irréligion frondeuse.
+Chaumette, Cloots, Hébert entreprennent de détruire le catholicisme par
+l'insulte et la raillerie, et ils mènent dans les églises saccagées une
+carmagnole voltairienne. C'est l'époque du culte antichrétien de la
+Raison dont l'histoire n'est pas encore faite, mais qui eut un caractère
+prononcé d'opposition à la politique religieuse qu'on avait vu poindre
+dans les homélies jacobines de Robespierre. Celui-ci parut dépassé et
+démodé sans retour, le jour où, sur la proposition du dantoniste
+Thuriot, la Convention se rendit en corps à la fête de la déesse Raison,
+à Notre-Dame, afin d'y chanter des hymnes inspirées par l'esprit le plus
+hostile à la profession de foi du Vicaire savoyard (20 brumaire, an II).
+
+Toutefois si Robespierre avait contre lui Paris, il avait pour lui la
+grande force morale et politique de ce temps-là, le seul instrument de
+propapande organisée et, en quelque sorte, officielle: le club des
+Jacobins. Depuis l'échec de la motion présentée par André Pomme, il
+n'avait pas cessé un instant sa propagande religieuse, domptant les
+esprits les plus voltairiens par la monotonie même de sa prédication
+infatigable, convertissant son auditoire quotidien avec une éloquence
+dont sa sincérité faisait la force et dont l'enthousiasme des femmes des
+galeries achevait le succès. Ceux qui résistèrent furent épurés, comme
+Thuriot, ou destinés à la guillotine, comme Hébert. Il n'y eut bientôt
+plus aux Jacobins que de fanatiques partisans de la doctrine du Vicaire.
+La force de cette église groupée autour de Robespierre eût été
+invincible, si l'opinion publique l'avait soutenue. Mais, à partir du
+jour où les Jacobins, fermés et réduits, s'organisèrent en secte
+religieuse, s'ils purent dominer un instant Paris et la France par le
+pouvoir matériel qui avait survécu à leur ancienne popularité, leur
+autorité morale disparut peu à peu, et la Révolution ne se reconnut plus
+dans cette coterie violente et mystique: de là vient la défaite de la
+Société-Mère au 9 thermidor.
+
+Mais, après la fête de la Raison, le club robespierriste avait tenté
+toute une réaction légale contre les tendances antithéologiques, et
+appuyé le coup hardi, merveilleux, par lequel Robespierre essaya de
+mater violemment l'opinion. Nous l'avons vu: il réussit à faire porter à
+la tribune le premier article de son _credo_, non plus par un André
+Pomme, mais par l'orateur même, dont la gloire balançait la sienne, par
+le disciple de Diderot, par Danton en personne (6 frimaire an II). Mais
+les Dantonistes s'opposèrent à cette concession de leur chef, et firent
+échouer cette motion.
+
+Danton ne la renouvela pas; il ne l'avait émise que du bout des lèvres
+et sous la pression de Robespierre. Celui-ci se tut et attendit encore:
+il attendit la mort des Hébertistes, il attendit la mort des
+Dantonistes. Alors seulement il osa. Danton périt le 16 germinal; le 17,
+Couthon annonça tout un programme gouvernemental et oratoire, dont
+l'article essentiel devait être un projet de fête décadaire dédiée à
+l'Eternel. Cette fois, personne ne se permit de protester contre cette
+tentative, pour faire de Dieu une personne politique, et pour imposer
+des moeurs, comme dit justement M. Foucart, qui ajoute avec esprit: «Le
+plan de Robespierre, pour achever la moralisation de la France, était
+fait en trois points, comme celui d'un prédicateur: annonce de Dieu,
+proclamation légale de Dieu, fête légale de Dieu.» Couthon avait annoncé
+Dieu, avec succès et au milieu des applaudissements; un mois plus tard,
+Robespierre en personne le proclama, dans la séance du 18 floréal an II,
+et en fit décréter la reconnaissance et le culte.
+
+Quant au rapport, qu'il lut dans cette occasion, au nom du Comité de
+salut public, on peut dire qu'il avait passé sa vie entière à le
+préparer: depuis un an, depuis la motion d'André Pomme, cette vaste
+composition oratoire devait exister dans ses parties essentielles et
+dans ses tirades les plus brillantes. Le plan seul en fut modifié à
+mesure que les circonstances fortifiaient ou supprimaient les
+adversaires du déisme d'Etat; dans ce cadre large et mobile, Robespierre
+glissait sans cesse de nouveaux développements inspirés par les
+péripéties de sa lutte sourde contre l'irréligion. Le discours s'enflait
+chaque jour: il était énorme quand l'orateur put enfin le produire à la
+tribune, et la lecture en fut interminable, quoique l'attention de
+l'auditoire fût soutenue par le caractère même de l'orateur, que
+l'échafaud avait rendu tout-puissant, par la curiosité d'apprendre enfin
+quelle religion allait couronner le siècle de Voltaire, et, il faut
+l'avouer, par la réelle beauté de certains mouvements où le moraliste
+avait mis tout son coeur.
+
+Il débute par déclarer que les victoires de la République donnent une
+occasion pour faire le bonheur de la France, en appliquant certaines
+«vérités profondes» qui délivreront les hommes d'un état violent et
+injuste. Ces vérités, c'est que «l'art de gouverner a été, jusqu'à nos
+jours, l'art de tromper et de corrompre les hommes; il ne doit être que
+celui de les éclairer et de les rendre meilleurs». Et, après avoir posé
+cette maxime banale et plausible, Robespierre s'avance par un chemin
+tortueux vers son véritable dessein. Ce sont d'abord des anathèmes
+lancés à la monarchie, cette école de vice. Puis vient cette remarque,
+que les factieux récemment vaincus étaient tous vicieux. Ainsi La
+Fayette, Brissot, Danton, corrompaient le peuple à l'envi, et mettaient
+une sorte de piété à perdre les âmes. «Ils avaient usurpé une espèce de
+sacerdoce politique», s'écrie l'orateur, en prêtant aux autres ses
+propres arrière-pensées et ses formules. «Ils avaient érigé l'immoralité
+non-seulement en système, mais en religion.» «Que voulaient-ils, ceux
+qui, au sein des conspirations dont nous étions environnés, au milieu
+des embarras d'une telle guerre, au moment où les torches de la discorde
+civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup les cultes par la
+violence pour s'ériger eux-mêmes en apôtres fougueux du néant et en
+missionnaires fanatiques de l'athéisme?»
+
+L'athéisme! Et à ce mot, par lequel Robespierre désigne au fond toute la
+philosophie des encyclopédistes, son imagination s'émeut et tourne avec
+chaleur un de ces morceaux dignes de Jean-Jacques par lesquels il
+rivalise avec l'éloquence de la chaire: «Vous qui regrettez un ami
+vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même a
+échappé au trépas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une
+épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne reste plus
+d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un
+assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle!
+L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe;
+aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et
+l'opprimé! Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à
+l'innocence le sceptre de la raison pour le remettre entre les mains du
+crime, attrister la vertu, dégrader l'humanité?»
+
+Ce n'est pas comme philosophe, dit-il, qu'il attaque ainsi l'athéisme,
+c'est comme politique. «Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile
+au monde et bon dans la pratique est la vérité. L'idée de l'Etre suprême
+et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice: elle
+est donc sociale et républicaine.» Le déisme fut la religion de Socrate
+et celle de Léonidas, «et il y a loin de Socrate à Chaumette et de
+Léonidas au _Père Duchesne_». Là-dessus, Robespierre s'engage dans un
+éloge pompeux de Gaton et de Brutus dont l'héroïsme s'inspira, dit-il,
+de la doctrine de Zénon et non du matérialisme d'Épicure. Personne n'osa
+interrompre l'orateur pour lui faire remarquer que justement les
+stoïciens ne croyaient ni à un Dieu personnel, ni à l'immortalité de
+l'âme, et que Marc-Aurèle n'eût pas sacrifié à l'Etre suprême de
+Rousseau. Mais, depuis longtemps, on ne faisait plus d'objections à
+Robespierre: on écoutait en silence, avec curiosité, stupeur ou
+hypocrisie.
+
+Il continuait son homélie en montrant que tous les conspirateurs avaient
+été des athées. «Nous avons entendu, qui croit à cet excès d'impudeur?
+nous avons entendu dans une société populaire, le traître Guadet
+dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de Providence! Nous avons
+entendu, quelque temps après, Hébert en accuser un autre pour avoir
+écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné qui, en
+votre présence même, à votre tribune, pérorèrent avec chaleur pour
+bannir du préambule de la Constitution le nom de l'Etre suprême que vous
+y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de
+gloire, de postérité (lisez: _Danton qui n'appréciait pas mon
+éloquence_), Danton, dont le système était d'avilir ce qui peut élever
+l'âme; Danton, qui était froid et muet dans les plus grands dangers de
+la liberté, parla après eux avec beaucoup de véhémence en faveur de la
+même opinion. D'où vient ce singulier accord?... Ils sentaient que, pour
+détruire la liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce
+qui tend à justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur, etc.»
+
+Après avoir loué Rousseau du ton dont Lucrèce exalte Épicure,
+Robespierre se tournait vers les prêtres, et, d'un air à la fois irrité
+et rassurant, il opposait à leur culte corrompu le culte pur des vrais
+déistes, dont il faisait un éloge vraiment ému et éloquent. Ce culte
+doit être national, et il le sera si toute l'éducation publique est
+dirigée vers un même but religieux et surtout si des fêtes populaires et
+officielles glorifient la divinité. L'orateur compte sur les femmes pour
+défendre et maintenir son oeuvre: «O femmes françaises, chérissez la
+liberté...; servez-vous de votre empire pour étendre celui de la vertu
+républicaine! O femmes françaises, vous êtes dignes de l'amour et du
+respect de la terre!»
+
+Mais sera-t-on libre d'être philosophe à la manière de Diderot? La
+réponse est vague et terrible: «Malheur à celui qui cherche à éteindre
+le sublime enthousiasme!...» La nouvelle religion nationale ne laissera
+aux hommes que la liberté du bien. Et l'orateur termine par ce conseil
+hardi qui caractérise nettement toute sa politique religieuse et morale:
+«Commandez à la victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant.
+Les ennemis de la République ce sont des hommes corrompus.» En
+conséquence, la Convention reconnut, par un décret, l'existence de
+l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme, et elle organisa des fêtes
+religieuses.
+
+Si Robespierre avait loué Rousseau, il n'avait pas affecté de parler
+toujours au nom de Rousseau et il avait paru prétendre à quelque
+originalité religieuse, de même qu'il avait laissé dans l'ombre les
+conséquences les plus illibérales de la proclamation du déisme comme
+religion d'État. Ses acolytes sont plus explicites: le 27 floréal, une
+députation des Jacobins vint constater à la barre la conformité du
+décret avec le texte même du dernier chapitre du _Contrat social_, et
+cette constatation fut un suprême éloge. En même temps, l'orateur de la
+députation justifia la Terreur robespierriste par le simple énoncé des
+principes moraux, religieux et politiques de Jean-Jacques. On nous
+reproche, dit-il, comme une sorte de suicide, d'avoir exterminé Hébert
+et Danton: «mais ils n'étaient pas vertueux; ils ne furent jamais
+Jacobins». Quel signe distingue donc les vrais Jacobins? «Les vrais
+Jacobins sont ceux en qui les vertus privées offrent une garantie sûre
+des vertus politiques. Les vrais Jacobins sont ceux qui professent
+hautement les articles qu'on ne doit pas regarder comme dogmes de
+religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels, dit Jean-
+Jacques, il est impossible d'être un bon citoyen, l'existence de la
+Divinité, la vie à venir, la sainteté du contrat social et des lois. Sur
+ces bases immuables de la morale publique, doit s'asseoir notre
+République une, indivisible et impérissable. Rallions-nous tous autour
+de ces principes sacrés.»
+
+Est-ce là un _Credo_ obligatoire? «Nous ne pouvons obliger personne à
+croire à ces principes», répond l'orateur jacobin. Et que ferez-vous, si
+quelques-uns n'y croient pas? «Les conspirateurs seuls peuvent chercher
+un asile dans l'anéantissement total de leur être.» Or, les
+conspirateurs sont punis de mort. Donc, si les athées ne sont pas
+punissables comme athées, ils doivent être guillotinés comme
+conspirateurs.
+
+S'il y avait dans la Convention des philosophes ou des indifférents qui
+crurent, comme dira plus tard Cambon, avoir adopté un décret sans but et
+sans objet et donné au mysticisme de Robespierre une satisfaction
+innocente, on voit qu'ils furent bien vite détrompés: la démarche des
+Jacobins leur montra qu'ils avaient, sans le vouloir, fondé une religion
+et institué un pontife. Déjà Couthon, au moment où Robespierre
+descendait de la tribune, s'était écrié que la Providence avait été
+offensée, qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour l'apaiser par un
+affichage à profusion, afin qu'on pût _lire sur les murs et les guérites
+qu'elle était la véritable profession de foi du peuple français_. Le 23
+floréal, la Commune, épurée dans un sens robespierriste, reconnut, elle
+aussi, l'Etre suprême. Le même jour, le Comité de salut public organisa
+le pontificat, arrêtant que le discours de Robespierre serait lu pendant
+un mois dans les temples. Cependant, en province, comme à Paris, des
+agents du nouveau culte s'emparaient des ci-devant églises; quelques-
+uns, dit Cambon (dans son discours du 18 septembre 1794), gravèrent en
+lettres d'or sur les portes de ces temples les paroles de leur maître.
+Ils provoquèrent même un pétitionnement pour que le culte de l'Etre
+suprême fût salarié.
+
+A une religion naissante il faut un miracle. Robespierre obtint un
+miracle dont sa personne fut même l'objet. Le nouveau Dieu le préserva
+merveilleusement du couteau de Cécile Renault. Mais, il fit en même
+temps un second miracle dont son pontife se fût volontiers passé: il
+sauva les jours de Collot d'Herbois, assassiné par Ladmiral. Les
+robespierristes célébrèrent surtout le premier de ces incidents; les
+futurs thermidoriens mirent toute leur malice à faire mousser le second,
+comme Barère faisait mousser les victoires. Ce fut un assaut fort
+comique d'ironiques doléances. Mais les robespierristes purent donner un
+éclat officiel à leurs actions de grâces. Le 6 prairial, les membres du
+tribunal du premier arrondissement vinrent remercier l'Etre suprême à la
+barre et se réjouir de ce que leur âme était immortelle; plusieurs
+sections déclarèrent que Dieu avait détourné le bras des meurtriers pour
+reconnaître le décret du 18 floréal. Le 7, les Jacobins et d'autres
+sections vinrent adorer la Providence pour ce miracle robespierriste. Le
+vrai Paris, qui avait déserté ce club épuré, ces sections épurées,
+regardait et laissait faire avec une curiosité narquoise.
+
+Enfin, le 20 prairial an II (8 juin 1794), eut lieu la célèbre fête, si
+souvent racontée, où il y eut, quoi qu'on en ait dit, plus de fleurs que
+d'enthousiasme. On a lu Michelet, et on sait quel rôle joua Robespierre
+dans cette cérémonie qu'il présidait. Ses deux discours furent de
+brillantes paraphrases de Rousseau. Il loua l'Etre suprême en disant:
+«Tout ce qui est bon est son ouvrage ou c'est lui-même. Le mal
+appartient à l'homme...» Et il ajouta: «L'Auteur de la nature avait lié
+tous les mortels par une chaîne immense d'amour et de félicité:
+périssent les tyrans qui ont osé la briser!» Périssent aussi les ennemis
+de la religion et de Robespierre! Demain nous relèverons l'échafaud. Le
+second discours se terminait par une prière mystique et ardente,
+inspirée par une évidente sincérité: car la bonne foi de Robespierre ne
+fut pas douteuse dans ces manifestations mystiques; et c'est elle qui
+donne de la grandeur à son orgueil, de l'éloquence à son fanatisme. Si
+le siècle avait pu être converti, il l'aurait été par cet apôtre; mais
+dans l'apôtre il ne vit que le prêtre, et il se détourna avec répugnance
+et raillerie.
+
+Cependant la nouvelle religion s'affirmait, sinon dans les esprits, du
+moins dans les actes officiels. Le 11 messidor an II, la Commission
+d'instruction publique interdisait formellement aux théâtres de
+représenter la fête de l'Etre suprême, et l'arrêté qu'elle prit à ce
+sujet fût approuvé par le Comité de salut public le 13 messidor. [1] La
+profession de foi du Vicaire savoyard était donc devenue la loi de
+l'État, quand la révolution du 9 thermidor la ruina en même temps que
+son fondateur.
+
+[Note: J. Guillaume, _Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de
+la Convention nationale_, t. IV, p. 714.]
+
+Mais dira-t-on avec Edgar Quinet qu'il fut timide, cet homme qui lutta
+presque seul contre l'esprit encyclopédiste ou sèchement déiste de ses
+contemporains? Dira-t-on que l'audace novatrice manqua au créateur de la
+fête et du culte de l'Etre suprême? Il échoua uniquement parce que la
+France de 1794, j'entends la France instruite, n'était plus chrétienne:
+son éducation la rattachait à la philosophie du siècle, ses habitudes
+héréditaires la retenaient dans les formes catholiques, qu'elle savait
+mortes, mais auxquelles elle jugeait inutile de substituer une autre
+formule théologique. Il y a là, ce semble, l'explication de l'échec
+religieux de Robespierre, et du succès de la politique concordataire de
+Bonaparte. Si Robespierre eût vécu, l'indifférence générale l'aurait
+forcé à se rallier au catholicisme, au catholicisme romain, mais servi
+par de bons prêtres comme ceux dont il faisait ses amis personnels,
+Torné, Audrein, dom Gerle et d'autres. Comme l'étude de son
+développement intérieur nous l'a fait prévoir, la pensée du pontife de
+l'Etre suprême, aurait sans doute été ramenée à la religion natale par
+le même circuit qu'avait suivi la pensée de Montaigne et celle de
+Rousseau.
+
+
+
+
+_III.--LES PRINCIPAUX DISCOURS DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_
+
+
+Tels furent les éléments essentiels de l'inspiration de Robespierre.
+Faut-il le suivre dans toute sa carrière, depuis la fin de la
+Constituante jusqu'au 9 thermidor? Dans cet espace de moins de trois
+années, cet orateur infatigable fut sans cesse sur la brèche, et
+prononça des centaines de discours. Bornons-nous à mettre en lumière les
+harangues qu'il composa dans les circonstances capitales de sa vie, dans
+sa querelle avec les Girondins sur la guerre, dans sa rivalité avec
+Danton, dans ses tentatives de dictature religieuse, enfin dans la crise
+finale, en thermidor.
+
+ * * * * *
+
+Quand Robespierre revint à Paris, à la fin de l'année 1791, il eut une
+surprise désagréable pour son esprit lent: pendant son absence, une
+saute de vent avait bouleversé l'atmosphère politique, et l'opinion,
+oubliant la métaphysique constitutionnelle qui avait occupé les derniers
+jours de la Constituante, discutait avec fièvre sur la guerre. On le
+sait: la Cour et les Feuillants la voulaient courte, restreinte aux
+petits princes allemands, avec l'arrière-pensée de lever ainsi une armée
+contre la Révolution; les Girondins la voulaient générale, européenne,
+indéfinie, espérant que cette force aveugle, une fois déchaînée,
+porterait dans le monde les principes de 1789, et ruinerait les
+résistances et les intrigues de Louis XVI. Avec sa nature hésitante,
+Robespierre ne sut d'abord où se tourner. Un instant, par contagion, il
+fut presque belliqueux et, aux Jacobins, le 28 novembre 1791, menaça
+Léopold «du cercle de Popilius». Mais bientôt la réflexion réveilla en
+lui trois sentiments fort divers: une méfiance envers la cour, dont la
+politique belliqueuse ferait le jeu; une horreur de moraliste pour la
+guerre, horreur sincère et presque physique; enfin une crainte jalouse
+de se voir dépossédé par Brissot de la première place. Il crut qu'en
+étant l'homme de la paix, il se réservait intact et fort pour le jour de
+la défaite, qui lui semblait probable et prochain. Certes, ses calculs
+ou ses pressentiments le tromperont; et les victoires françaises, en le
+rendant inutile, contribueront à sa chute finale. Mais comment cet
+esprit étroit, timoré, formaliste, aurait-il pu s'imaginer, en décembre
+1791, que les armées informes de la Révolution l'emporteraient sur
+l'expérience et la discipline des soldats de l'Europe?
+
+Pourtant, les idées guerrières étaient déjà si fortes qu'il ne put les
+attaquer qu'en biaisant. Sa première réponse à Brissot (Jacobins, 18
+décembre 1791) se résume dans cette phrase d'exorde: «Je veux aussi la
+guerre, mais comme l'intérêt de la nation la demande; domptons nos
+ennemis intérieurs, et ensuite marchons contre nos ennemis étrangers.»
+Le 2 janvier 1792, il refait son discours, commence à se poser en
+prédicateur de la Révolution, répétant ses homélies pour ceux qui n'ont
+pu les entendre ou qui les ont mal écoutées. Mais, cette fois que
+l'opinion est préparée, il retire ses premières concessions à l'esprit
+belliqueux, contre lequel éclate franchement toute sa haine d'homme
+d'étude et de parlementaire: «La guerre, dit-il, est bonne pour les
+officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui
+spéculent sur ces sortes d'événements; elle est bonne pour les
+ministres, dont elle couvre les opérations d'un voile sacré...» Cette
+idée, parfois déguisée, est au fond de tout ce discours, où Robespierre
+attaque, avec un art infini, les passions les plus populaires et les
+plus françaises, les préjugés les plus généreux de la Révolution. Lui
+qu'on représente dédaigneux de l'expérience, épris de la théorie pure,
+il se moque ce jour-là de «ceux qui règlent le destin des empires par
+des figures de rhétorique». «Il est fâcheux, dit-il, que la vérité et le
+bon sens démentent ces magnifiques prédictions; il est dans la nature
+des choses que la marche de la raison soit lentement progressive.» Sur
+les illusions de la propagande armée, il jette goutte à goutte l'eau
+froide de son ironie: «La plus extravagante idée qui puisse naître dans
+la tête d'un politique est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer
+à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et
+sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés; et le premier
+conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser
+comme des ennemis.» Ses sarcasmes n'épargnent même pas les principes de
+1789, où Brissot voit un talisman: «La déclaration des droits n'est
+point la lumière du soleil qui éclaire au même instant tous les hommes;
+ce n'est point la foudre qui frappe en même temps tous les trônes. Il
+est plus facile de l'écrire sur le papier ou de le graver sur l'airain
+que de rétablir dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés
+par l'ignorance, par les passions et par le despotisme.» Et, d'un ton
+presque voltairien, il raille Cloots, qui a cru voir «descendre du ciel
+l'ange de la liberté pour se mettre à la tête de nos légions, et
+exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l'univers».
+
+Quels ennemis poursuivra cette guerre? les émigrés? Mais «traiter comme
+une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, déjuger, de
+punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de France
+extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de l'univers
+La Fayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une
+illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux
+ennemis du dedans qui les favorisent?... Mais que dis-je? en avons-nous,
+des ennemis du dedans? Non, vous n'en connaissez pas; vous ne connaissez
+que Coblentz. N'avez-vous pas dit que le siège du mal est à Coblentz? Il
+n'est donc pas à Paris? Il n'y a donc aucune relation entre Coblentz et
+un autre lieu qui n'est pas loin de nous? Quoi! vous osez dire que ce
+qui a fait rétrograder la Révolution, c'est la peur qu'inspirent à la
+nation les aristocrates fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous
+attendez de cette nation des prodiges de tous les genres! Apprenez donc
+qu'au jugement de tous les Français éclairés, le véritable Coblentz est
+en France; que celui de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts
+d'une conspiration profonde tramée contre la liberté, dont le foyer,
+dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez
+tout cela, vous êtes étrangers à tout ce qui se passe dans ce pays-ci.
+Si vous le savez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi détourner l'attention
+publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres
+objets, pour nous conduire dans le piège où ils nous attendent?»
+
+Il était difficile de serrer Brissot de plus près, de lui mieux couper
+la retraite, de le harceler de coups plus forts et plus rapides. Il n'y
+a rien là de nuageux, de mystique; c'est une dialectique serrée, et,
+tranchons le mot, admirable.
+
+Mais il ne suffit pas à Robespierre d'avoir raison et de réduire ses
+adversaires au silence: il veut replacer au premier plan, en pleine
+lumière, sa personnalité dont une longue absence a pu effacer les
+traits. Dans son exorde, il montre avec habileté le beau côté du rôle
+impopulaire que sa sagesse lui impose: «De deux opinions, dit-il, qui
+ont été balancées dans cette assemblée, l'une a pour elle toutes les
+idées qui flattent l'imagination, toutes les espérances brillantes qui
+animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux, soutenu de tous
+les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut
+employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuyée que sur la
+froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la
+première; pour être utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude
+de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci
+que je me déclare.» Dans sa péroraison, il emploie, pour se louer, un
+procédé auquel il reviendra sans mesure jusqu'à la fin de sa carrière:
+il se suppose attaqué, menacé, et il se plaint et se défend. Mais, cette
+fois, il le fait avec autant de tact que de verve. «Apprenez que je ne
+suis point le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre
+fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela; je méprise
+quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire
+plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des noms
+pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa cause:
+serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui l'abandonnent, en
+présentant la conduite contraire comme un effort d'héroïsme et de vertu?
+Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que le résultat naturel du
+caractère de tout homme qui n'est point dégradé. L'amour de la justice,
+de l'humanité, de la liberté est une passion comme une autre: quand elle
+est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a ouvert son âme à des
+passions d'une autre espèce, comme à la soif de l'or et des honneurs, on
+leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanité, et le
+peuple et la patrie. Voilà le secret du coeur humain; voilà toute la
+différence qui existe entre le crime et la probité, entre les tyrans et
+les bienfaiteurs de leur pays.»
+
+En terminant, Robespierre, sûr de son auditoire, annonça une troisième
+harangue sur le même sujet; et, en effet, le 11 janvier 1792, il
+développa encore les mêmes arguments, avec plus d'abondance et non sans
+quelque rhétorique. Cette fois, il s'attacha surtout à démontrer que
+pour une guerre révolutionnaire, il n'y a ni soldats, ni généraux: «Où
+est-il, le général qui, imperturbable défenseur des droits du peuple,
+éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonné des cours,
+dont la vertu austère est attestée par la disgrâce de la cour; ce
+général, dont les mains pures du sang innocent et des dons honteux du
+despotisme sont dignes de porter devant nous l'étendard sacré de la
+liberté? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Brutus, ce héros
+encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits, qu'il vienne;
+mettons-le à notre tête.... Où est-il! Où sont-ils ces héros qui, au 14
+juillet, trompant l'espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds
+de la patrie alarmée? Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider
+nos efforts victorieux.... Où êtes-vous? Hélas! on arracherait plutôt sa
+proie à la mort, qu'au désespoir ses victimes! Citoyens qui, les
+premiers, signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille,
+venez; la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs. Hélas!
+on ne vous trouve nulle part....» Quoiqu'il prolonge à l'excès ces
+apostrophes, il en tire parfois d'heureux effets: «Venez au moins,
+gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévouées à la défense de
+nos frontières, dans cette guerre dont une cour perfide nous menace;
+venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis deux ans vous
+demandez des armes, et vous n'en avez pas?...» Eh bien! s'il en est
+ainsi, pourquoi les Jacobins ne marchaient-ils pas eux-mêmes à Léopold,
+comme le veut Louvet? «Mais quoi! voilà tous les orateurs de guerre qui
+m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que _M. le comte de
+Narbonne_ conduise toute cette affaire: qu'il faut marcher sous les
+ordres de _M. le marquis de La Fayette_; que c'est au pouvoir exécutif
+qu'il appartient de mener la nation à la victoire et à la liberté. Ah!
+Francais, ce seul mot a rompu tout le charme: il anéantit tous mes
+projets. Adieu la liberté des peuples. Si tous les sceptres des princes
+d'Allemagne sont brisés, ce ne sera pas par de telles mains.» Si
+l'opinion resta belliqueuse, si on ne suivit point les conseils de
+Robespierre, la réputation oratoire de l'austère moraliste fut accrue
+par ce discours. C'est, disait Fréron, dans son _Orateur du peuple_, un
+chef-d'oeuvre d'éloquence qui doit rester dans toutes les familles.
+
+Ce fut dès lors entre Robespierre et la Gironde une lutte oratoire de
+tous les jours, dont on ne peut retenir ici que quelques traits. A
+l'éloquent éloge de Condorcet et des Encyclopédistes que lui infligea
+Brissot, le 25 avril 1792, Robespierre répondit trois jours après, par
+une apologie personnelle qu'il faut citer:
+
+«Vous demandez, dit-il, ce que j'ai fait. Oh! une grande chose sans
+doute: j'ai donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à
+l'Assemblée constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste
+caractère, elle devait donner au peuple un grand exemple de
+désintéressement et de magnanimité; que les vertus des législateurs
+devaient être la première leçon des citoyens, et je lui ai proposé de
+décréter qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu à la seconde
+législature, cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans
+cela, peut-être beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière;
+et qui peut répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-
+même appelé à la place qu'occupent aujourd'hui Brissot et Condorcet?
+Cette action ne peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le
+panégyrique de son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa
+gloire académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous
+jugions des hommes qu'il a appelés _nos maîtres en patriotisme et en
+liberté_. J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autres
+maîtres que la nature.
+
+«Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands
+hommes de l'ancien régime; que si les académiciens et les géomètres que
+M. Brissot nous propose pour modèles ont combattu et ridiculisé les
+prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les rois,
+dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel
+acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la
+personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de ce
+vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de
+ce temps-là, mérita des honneurs publics prostitués depuis par
+l'intrigue à des charlatans politiques et à de misérables héros? Quoi
+qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que, dans le système de M.
+Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je
+viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de
+mes adversaires.»
+
+ * * * * *
+
+On a vu plus haut que la révolution du 10 août 1792, s'étant faite sans
+Robespierre, l'avait amoindri au profit de Danton et de la Gironde
+_extra parlementaire_, agissante et franchement républicaine. A la
+Convention, il se sentait isolé, suspecté, menacé. Il risquait de tomber
+au rang de faiseur de placards, si Barbaroux et Louvet ne lui avaient
+ouvert la tribune pour une longue série d'apologies personnelles aussi
+irréfutables que peu convaincantes. Cet accusé, auquel les étourdis de
+la Gironde ne reprochaient aucun acte précis, eut beau jeu pour être
+modeste, pour préparer habilement l'opinion en sa faveur et se donner un
+prestige de victime calomniée.
+
+Ce n'était pas assez: il voulut reprendre à Danton cette première place,
+à l'avant-garde de la démocratie, que lui avait donnée son énergie au 10
+août. L'avocat qui s'était caché pendant l'attaque du château eut tout à
+coup une grande hardiesse en face du roi vaincu et captif. Son discours
+du 3 décembre 1792 exprima cette idée violente qu'il fallait tuer Louis
+XVI et non le juger. Robespierre se donna ce jour-là un style concis,
+haché, abrupt. Il sut être terrible et clair: «Il n'y a point ici, dit-
+il, de procès à faire. Louis n'est point un accusé; vous n'êtes pas des
+juges; vous ne pouvez être que des hommes d'Etat et les représentants de
+la nation. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou contre un
+homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence
+nationale à exercer... Louis fut roi, et la république est fondée; la
+question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a
+été détrôné par ses crimes; Louis dénonçait le peuple français comme
+rebelle; il a appelé, pour le châtier, les armes des tyrans, ses
+confrères; la victoire et le peuple ont décidé que lui seul était
+rebelle: Louis ne peut donc être jugé; il est déjà jugé. Il est
+condamné, ou la République n'est point absoute. Proposer de faire le
+procès à Louis XVI, de quelque manière que ce puisse être, c'est
+rétrograder vers le despotisme royal et constitutionnel; c'est une idée
+contre-révolutionnaire, car c'est mettre la révolution elle-même en
+litige. En effet, si Louis peut être encore l'objet d'un procès, Louis
+peut être absous; il peut être innocent, que dis-je? Il est présumé
+l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis
+peut être présumé innocent, que devient la Révolution? Si Louis est
+innocent, tous les défenseurs de la Liberté deviennent des
+calomniateurs.» Et il demanda que, sans débats, on guillotinât l'accusé.
+
+C'est ainsi qu'il dépassait les hommes du 10 août par une violence qui,
+dans le fond, devait répugner à son caractère de légiste. Mais il en
+voulait plus à la Gironde qu'au roi et, quand la proposition d'appel au
+peuple eut compromis le parti Brissot-Guadet, il ne cessa de le
+poursuivre de ses dénonciations, rendant impossible l'union des
+patriotes rêvée par Danton et Condorcet, et dans laquelle son influence
+et sa personne auraient été éclipsées.
+
+On sait que le projet de Constitution présenté par Condorcet était très
+démocratique. Robespierre craignit que cela ne rendît les Girondins
+populaires. Aussi peut-on dire que c'est par une sorte de surenchère à
+la politique des Girondins que, dans son discours du 24 avril 1793, sur
+la propriété, il exprime à la Convention des idées que nous appellerions
+aujourd'hui socialistes:
+
+«... Demandez, dit-il, à ce marchand de chair humaine, ce que c'est que
+la propriété; il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'on
+appelle un navire, où il a encaissé et serré des hommes qui paraissent
+vivants: «Voilà mes propriétés, je les ai achetées tant par tête.»
+Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit
+l'univers bouleversé depuis qu'il n'en a plus: il vous donnera de la
+propriété des idées à peu près semblables.
+
+«Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne: ils vous
+diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit,
+le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer,
+d'avilir et de s'assurer légalement et monarchiquement les 25 millions
+d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon
+plaisir.
+
+«Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe
+de morale. Pourquoi notre déclaration des droits semblerait-elle
+présenter la même erreur en définissant la liberté «le premier des biens
+de l'homme, le plus «sacré des droits qu'il tient de la nature?» Nous
+avons dit avec raison qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui;
+pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est
+une institution sociale, comme si les lois éternelles de la nature
+étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez
+multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice
+de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer
+la nature et la légitimité, de manière que votre déclaration paraît
+faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs,
+pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces
+vices en consacrant les vérités suivantes:
+
+«I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
+disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.
+
+«II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
+l'obligation de respecter les droits d'autrui.
+
+«III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
+l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
+
+«IV. Toute possession, tout trafic qui voile ce principe est illicite et
+immoral.» [Note: Voir mon _Histoire politique de la Révolution_, p.
+290.]
+
+Le 26 mai 1798, c'est Robespierre qui décida les Jacobins à
+l'insurrection, et il le fit en termes singulièrement énergiques.
+
+«J'invite le peuple, dit-il, à se mettre, dans la Convention nationale,
+en insurrection contre tous les députés corrompus. (_Applaudissements._)
+Je déclare qu'ayant reçu du peuple le droit de défendre ses droits, je
+regarde comme mon oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me refuse la
+parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre
+le président, et contre tous les membres qui siègent dans la Convention.
+(_Applaudissements._)» Toute la société se leva et se déclara en
+insurrection contre les _députés corrompus_.
+
+Au 31 mai, on sait dans quelles circonstances Robespierre porta le coup
+de grâce aux Girondins. Il défendait, avec quelque diffusion, la
+proposition de Barère contre la commission des Douze. Vergniaud,
+impatienté, lui cria: «Concluez donc!»--«Oui, je vais conclure, répondit-
+il, et contre vous! contre vous qui, après la révolution du 10 août,
+avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui
+n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez
+voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez!
+contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes
+dont Dumouriez demandait la tête! contre vous, dont les vengeances
+criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation dont vous voulez
+faire un crime à ceux qui sont vos victimes! Eh bien! ma conclusion,
+c'est le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et
+contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires.»
+
+ * * * * *
+
+Cette âpreté éloquente qu'il portait dans l'art d'accuser donna un
+accent original et vraiment terrible au discours qu'il prononça, le
+14 germinal an II, contre Danton. J'ai déjà indiqué que Robespierre
+fut, à n'en pas douter, l'assassin de Danton, quoi qu'en aient dit
+Louis Blanc et Ernest Hamel. En vain ils allèguent que Robespierre
+défendit son rival aux Jacobins (13 brumaire an II). Oui; mais comment
+le défendit- il? Coupé (de l'Oise) avait accusé le tribun de modérantisme.
+Danton répondit avec feu dans un long discours dont le _Moniteur_
+n'analyse que la première partie: «L'orateur, dit l'auteur robespierriste
+du compte rendu, après plusieurs morceaux véhéments, prononcés avec une
+abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits, termine par
+demander qu'il soit nommé une commission de douze membres, chargée
+d'examiner les accusations dirigées contre lui, afin qu'il puisse y
+répondre en présence du peuple.»
+
+Robespierre profita de cette attitude d'accusé maladroitement prise par
+Danton, pour l'accabler de sa bienveillance hautaine, pour le diminuer
+par de perfides concessions à ses accusateurs. Sans doute, il déclara
+que Danton était un patriote calomnié; et Danton, absous, fut embrassé
+par le président du club. Mais l'Incorruptible avait, comme en passant,
+établi deux griefs, alors formidables, contre son rival: «La Convention,
+dit-il, sait que j'étais divisé d'opinion avec Danton; que, dans le
+temps des trahisons avec Dumouriez, mes soupçons avaient devancé les
+siens. Je lui reprochai alors de n'être plus irrité contre ce monstre.
+Je lui reprochai alors de n'avoir pas poursuivi Brissot et ses complices
+avec assez de rapidité, et je jure que ce sont là les seuls reproches
+que je lui ai faits....» Les seuls reproches! Mais voilà Danton suspect
+d'indulgence pour Dumouriez et pour les Girondins. N'était-ce pas le
+marquer d'avance pour le Tribunal révolutionnaire? «Je me trompe peut-
+être sur Danton, ajoutait Robespierre; mais, vu dans sa famille, il ne
+mérite que des éloges. Sous le rapport politique, je l'ai observé: une
+différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin,
+quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis,
+conclurai-je qu'il trahissait sa patrie? Non; je la lui ai toujours vu
+servir avec zèle.» _Une différence d'opinion!_ Mais pour Robespierre il
+n'y avait, en dehors de l'orthodoxie politique et religieuse, qu'erreur,
+vice et mensonge.--Ainsi, sous prétexte de disculper Danton de
+modérantisme, le Pontife avait attesté, signalé l'indulgence et
+l'aveuglement de l'homme du 10 août. Au sortir de cette séance fameuse,
+chacun pouvait se dire: «Oui, Robespierre, le généreux Robespierre a
+sauvé Danton; mais Danton est suspect, Danton pense mal en politique.»
+
+L'Incorruptible ne perdit aucune occasion d'ôter à son rival sa
+popularité en le présentant comme un indulgent, dupe ou complice de la
+réaction. On sait qu'il avait vu les premiers numéros du _Vieux
+Cordelier_ et encouragé Camille dans son appel à la clémence: voulait-il
+perdre ainsi et Camille et Danton? L'embarras qu'il montra quand ce fait
+lui fut rappelé à la tribune semble autoriser les suppositions les plus
+défavorables. Il est incontestable qu'en cette occasion il fut aussi
+déloyal que cruel envers Camille. Je vois aussi qu'il tendait
+fréquemment des pièges à la bonne foi de Danton. On connaît l'affaire
+des soixante-quinze Girondins désignés par Amar, officiellement sauvés
+par Robespierre, troupeau tour à tour rassuré et tremblant, future
+majorité robespierriste pour le jour où le dictateur arrêterait la
+Révolution et fixerait son pouvoir personnel. Après Thermidor, Clauzel
+rappelait un jour ce fait à la tribune. Alors, le bon Legendre voulut
+ôter à l'assassin de Danton le bénéfice de cette clémence, si intéressée
+qu'elle fût. «Je vais vous dire, s'écria-t-il (3 germinal an III), ce
+qui arriva dans un dîner où je me trouvai avec Robespierre et Danton. Le
+premier lui dit que la République ne pourrait s'établir que sur les
+cadavres des Soixante-treize; Danton répondit qu'il s'opposerait à leur
+supplice.--Robespierre lui répondit qu'il voyait bien qu'il était le
+chef de la faction des indulgents.» Legendre n'avait pas compris
+l'hypocrisie d'une réponse qui ne tendait qu'à constater une fois de
+plus l'indulgence de Danton. Mais celui-ci avait vu très clair dans le
+jeu de son adversaire; il se sentait miné et menacé par lui. Peu de jour
+avant son arrestation, un de ces Girondins inquiets le consulta sur ce
+qu'il y avait à craindre ou à espérer. «Danton, dit Bailleul, lui prit
+d'une main le haut de la tête, de l'autre le menton, et, faisant jouer
+la tête sur son pivot: «Sois tranquille, dit-il avec cette voix qu'on
+lui connaissait, ta tête est plus assurée sur tes épaules que la
+mienne.» L'insouciance du tribun, son refus de fuir n'étaient donc pas
+de l'ignorance, de l'aveuglement. Il devinait les mauvais desseins de
+Robespierre, mais il ne croyait pas le péril si proche, et il comptait,
+pour sauver sa tête, sur sa propre éloquence, sur sa popularité.
+
+On a fait grand bruit du mot naïf de Billaud-Varenne, au 9 thermidor:
+«La première fois, dit-il, que je dénonçai Danton au Comité, Robespierre
+se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je
+voulais perdre les meilleurs patriotes.» Indignation de commande!
+l'occasion n'était pas mûre encore pour perdre Danton; il fallait
+d'abord détruire les hébertistes, ses alliés possibles en cas de danger
+commun. Hébert une fois guillotiné, Robespierre consentit à abandonner
+Danton, suivant l'expression de Billaud-Varenne; il céda aux
+objurgations patriotiques de Saint-Just, et sacrifia l'amitié à la
+patrie, si on en croit Louis Blanc, qui s'écrie avec émotion: «Ah! quel
+trouble ne dut pas être le sien en ces moments funestes!» Oui, je le
+crois, Robespierre au Comité se fait prier pour accepter la tête de son
+rival. Oui, Billaud, Saint-Just le gourmandèrent: je vois, j'entends
+cette scène shakespearienne: Iago refusant ce qu'il brûle d'obtenir. Et,
+certes, les larmes de ce faux Brutus nous duperaient encore, nous
+croirions aux angoisses de son coeur, quand il vit Danton destiné à
+l'échafaud, si nous n'avions pas la preuve écrite que lui-même fournit à
+la calomnie les armes dont elle frappa les accusés de germinal. On a
+retrouvé et publié en 1841 les notes secrètes qu'il fournit à Saint-
+Just, comme une _matière_ pour composer son terrible rapport. Là s'étale
+et siffle toute sa haine contre celui qu'il avait feint de défendre aux
+Jacobins. Là, il ment avec joie contre son frère d'armes; et ses
+mensonges sont aussi odieux que ridicules, soit qu'il accuse Danton
+d'avoir trahi et vendu la Révolution, soit qu'il lui reproche d'avoir
+voulu se cacher au 10 août. C'est sur ce texte même, orné et mis au
+point par Saint-Just, que fut condamné celui qui, la veille encore,
+tendait fraternellement la main à Robespierre. [Note: Discours de
+Billaud du 12 fructidor an II: «La veille où (_sic_) Robespierre
+consentit à l'abandonner, ils avaient été ensemble à une campagne, à
+quatre lieues de Paris, et étaient revenus dans la même voiture.» C'est
+peut-être à cette campagne qu'eut lieu le dîner dont parlent Vilain-
+Daubigny et Prudhomme, et où Robespierre resta sourd à la voix
+fraternelle de Danton.]
+
+Que deviennent, en présence de ce document, les allégations de Charlotte
+Robespierre? Elle dit, dans ses mémoires, que son frère voulait sauver
+Danton. Et quelle preuve donne-t-elle? qu'en apprenant l'arrestation de
+Desmoulins, Robespierre se rendit à sa prison pour le supplier de
+revenir aux principes. Pourquoi Camille ne voulut-il pas voir son ami?
+Celui-ci dut, à son vif regret, l'abandonner à son sort. Mais il avait
+voulu le sauver. Or, Camille et Danton étaient trop liés pour qu'on pût
+sauver l'un sans l'autre. Voilà le raisonnement de Charlotte
+Robespierre: elle ne peut croire que son frère n'ait pas voulu sauver un
+ami, un fidèle camarade avec qui elle vivait familièrement, faisant
+sauter le petit Horace Desmoulins sur ses genoux. Qu'eût-elle dit si
+elle avait pu lire, dans les Notes secrètes, cette impitoyable critique
+du pauvre Camille et surtout les lignes où Robespierre, sur une
+plaisanterie cynique de Danton, prête au pamphlétaire les moeurs les
+plus infâmes? Sur Camille comme sur Danton, il n'y a rien, dans le
+rapport de Saint-Just, qui n'ait été soufflé par Robespierre.
+
+[Illustration: ATTAQUE DE LA MAISON COMMUNE DE PARIS, le 29 Juillet 1794
+ou 9 Thermidor An 2ème de la République]
+
+Danton, avons-nous dit, comptait sur son éloquence pour sauver sa tête.
+Il eût suffi, en effet, qu'il fût libre de parler soit à la barre de la
+Convention, soit au Tribunal révolutionnaire, pour que son procès se
+terminât par un triomphe, comme celui de Marat. Mais il ne s'agissait
+pas de juger Danton: «_Nous voulons_, avait dit Vadier, _vider ce turbot
+farci_.» Il fallait d'abord le bâillonner, ce qu'on ne pouvait faire
+sans l'aveu de Robespierre. Si celui-ci, le 11 germinal, avait appuyé
+Legendre qui demandait que Danton fût entendu, Danton était sauvé. Que
+dis-je? si Robespierre se fût tu sur la motion de Legendre, Danton
+obtenait audience. Il y eut un instant de trouble et de révolte dans
+l'assemblée à l'idée de livrer l'homme du 10 août sans l'avoir entendu.
+C'est alors que l'Incorruptible prononça cet infernal discours où il mit
+toutes ses colères, toute sa haine fraternelle, une énergie farouche,
+une éloquence terrible. En voici les principaux passages:
+
+«A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée;
+aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a
+parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet,
+qu'il s'agit d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques
+hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce
+changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de
+cette assemblée, de ceux surtout qui siègent dans un côté qui s'honore
+d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté?
+Pourquoi une doctrine, qui paraissait naguère criminelle et méprisable,
+est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand
+elle fut proposée par Danton, pour Basire, Chabot et Fabre d'Eglantine,
+a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de
+cette assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si
+l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt
+du peuple français. (_Applaudissements._)
+
+«... Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une
+prétendue idole pourrie depuis longtemps; ou si, dans sa chute, elle
+écrasera la Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton
+ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissot, à Petion, à Chabot, à Hébert
+même, et à tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de
+leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi Danton
+est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre d'Eglantine, son ami
+et son confident, dont il a été l'ardent défenseur? En quoi est-il
+supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus
+trompés, et d'autres qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour de lui
+pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a trompé les
+patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit éprouver la
+sévérité des amis de la liberté....
+
+«Et à moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire
+croire qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'à
+moi; on me l'a présenté comme un homme auquel je devais m'accoler, comme
+un bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart qui, une fois
+renversé, me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit,
+les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de
+leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison,
+qu'une foi antique dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir
+mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare qu'aucun de
+ces grands motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère impression. Je
+déclare que s'il était vrai que les dangers de Danton dussent devenir
+les miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un pas de plus
+pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une
+calamité publique. Que m'importent les dangers? Ma vie est à la patrie;
+mon coeur est exempt de crainte; et si je mourais, ce serait sans
+reproche et sans ignominie. (_On applaudit à plusieurs reprises._)
+
+«... Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour
+la patrie; déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté: car
+c'est avoir outragé la liberté que d'avoir mis en question s'il fallait
+donner plus de faveur à un citoyen qu'à un autre: tenter de rompre ici
+cette égalité, c'est censurer indirectement les décrets salutaires que
+vous avez portés dans plusieurs circonstances, les jugements que vous
+avez rendus contre les conspirateurs; c'est défendre aussi indirectement
+ces conspirateurs qu'on veut soustraire au glaive de la justice, parce
+qu'on a avec eux un intérêt commun; c'est rompre l'égalité. Il est donc
+de la dignité de la représentation nationale de maintenir les principes.
+Je demande la question préalable sur la proposition de Legendre.»
+
+On sait quel effet cette admirable et homicide harangue produisit sur
+Legendre et sur la Convention tout entière. Une stupeur engourdit les
+âmes. La peur, la lâcheté fermèrent les bouches et livrèrent au bourreau
+la victime demandée. Jamais l'éloquence n'exerça, dans des circonstances
+plus tragiques, une influence plus prodigieuse et plus criminelle.
+
+ * * * * *
+
+La mort des Dantonistes, en supprimant la liberté de contradiction,
+donna toute carrière à la rhétorique d'apparat où se complaisait
+Robespierre, et comme lettré et comme prédicateur. Déjà il s'était plu à
+faire la théorie d'une république fondée sur la vertu telle que l'entend
+Jean-Jacques dans son rapport sur les principes du gouvernement
+révolutionnaire (5 nivôse an II). Ces idées constituent le fond du
+célèbre rapport du 18 pluviôse suivant, _sur les principes de morale
+politique_. C'est là qu'il balance avec le plus d'art et de bonheur ses
+antithèses favorites sur la vertu comparée au vice.
+
+«Nous voulons, dit-il, un ordre de choses où toutes les passions basses
+et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et
+généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de
+mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne
+naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistrat,
+le magistrat au peuple et le peuple à la justice; où la patrie assure le
+bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil
+de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les âmes
+s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments
+républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; où
+les arts soient les décorations de la liberté, qui les ennoblit; le
+commerce, la source de la richesse publique, et non pas seulement de
+l'opulence monstrueuse de quelques maisons.
+
+«Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la
+probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux
+bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris
+du vice au mépris du malheur, etc.»
+
+J'ai déjà parlé du fameux discours du 18 floréal an II, _sur les
+rapports des idées religieuses et morales avec les principes
+républicains et sur les fêtes nationales_, où Robespierre proclama
+l'existence et organisa le culte de l'Être suprême. Il y a là, parmi des
+banalités diffuses, de beaux morceaux dignes de Jean-Jacques. Les deux
+harangues à la fête même de l'Être suprême ne me semblent pas mériter,
+au point de vue littéraire, l'enthousiasme lyrique de Louis Blanc. Mais
+les circonstances donnèrent une importance extraordinaire à la parole de
+l'orateur, dont la tenue, l'attitude, étonnèrent le peuple et
+éveillèrent l'ironie de ses collègues. L'imagerie populaire a représenté
+Robespierre en habit bleu, cheveux poudrés, air de gala, prêchant à la
+foule la religion nouvelle. On sait que le hasard ou la malignité laissa
+un intervalle entre la Convention et son président, quand le cortège se
+mit en marche. «A le voir, dit Fiévée, à vingt pas en avant des membres
+de la Convention et des autorités convoquées, paré sans avoir l'air plus
+noble, tenant à la main un bouquet composé d'épis de blé et de fleurs,
+on pouvait distinguer les efforts qu'il faisait pour étouffer son
+orgueil; mais, au moment où les acteurs des théâtres de Paris, en
+costumes grecs, chantèrent la dernière strophe d'une hymne adressée soi-
+disant à l'Être suprême, et qui se terminait par ces vers qu'on
+adressait réellement à Robespierre au nom du peuple français: _S'il a
+rougi d'obéir à des rois, il est fier de t'avoir pour maître_, à ce
+moment, tout ce que l'homme renfermait d'ambition dans son sein éclata
+sur son visage: il se crut à la fois roi et Dieu.»
+
+C'est alors qu'à demi voix, les amis de Danton le menacèrent et
+l'insultèrent à l'envi. Cette scène est trop connue pour qu'il faille la
+rappeler en détail: disons seulement que jamais orateur ne parla dans
+une occasion aussi extraordinaire, à la fois politique et pontife,
+président de la Convention et fondateur d'un culte nouveau, acclamé
+officiellement et injurié tout bas par son entourage, portant dans son
+coeur et sur son visage la joie d'avoir réalisé un rêve surhumain et la
+rage d'être outragé dans son triomphe. Puis il se sentit perdu, et Mme
+Le Bas l'entendit murmurer mélancoliquement, à son retour chez Duplay:
+«Vous ne me verrez plus longtemps.»
+
+ * * * * *
+
+L'effroyable loi du 22 prairial an II tendait à supprimer ceux qui
+avaient hué le Pontife à la fête de l'Être suprême, dantonistes et
+indépendants. On sait comment ceux-ci firent la révolution de Thermidor,
+pour sauver leur tête, avec l'aide du terroriste Billaud. Je ne veux pas
+raconter, après M. d'Héricault, les préliminaires de cette journée
+célèbre ni cette _répétition générale_ de son discours suprême que
+Robespierre fit aux Jacobins, le 13 messidor. Voici seulement deux
+points qui me paraissent hors de doute, quoi qu'en dise le spirituel
+critique, et qui expliquent tout ce discours: 1° Robespierre voulait la
+fin de la Terreur, mais après la destruction de ses ennemis personnels,
+dantonistes attardés comme Tallien, Thuriot, Dubois-Crancé, Bourdon (de
+l'Oise), ou ultra-terroristes comme Billaud et les billaudistes: ces
+hommes disparus, _une volonté unique_ aurait dirigé la République dans
+une voie légale, humaine, pacifique, et Robespierre aurait été le
+dictateur par persuasion, le Périclès de cet ordre nouveau; 2° tout en
+gardant son influence sur les affaires, tout en gouvernant par sa
+signature ou par ses manoeuvres secrètes dans son bureau de police, avec
+Saint-Just et Couthon, il crut devoir s'absenter pendant quatre décades
+des séances du Comité de salut public. Pourquoi? par dégoût des hommes?
+par lassitude morale? Peut-être; mais surtout pour séparer
+ostensiblement sa personne des rivaux qu'il voulait perdre.
+L'orgueilleux croyait les isoler. C'est lui qui s'isola. En délivrant
+ses collègues de sa figure, de son éloquence, de toute sa personne
+redoutable, il leur donna le courage et la liberté de conspirer contre
+lui. Ecoutez les aveux de Billaud-Varenne (12 fructidor an II):
+«L'absence de Robespierre du Comité a été utile à la patrie, car il nous
+a laissé le temps de combiner nos moyens pour l'abattre; vous sentez
+que, s'il s'y était rendu exactement, il nous aurait beaucoup gênés.
+Saint-Just et Couthon, qui y étaient fort exacts, ont été pour nous des
+espions très incommodes.»
+
+De ces deux remarques, il suit que le discours du 8 thermidor fut
+forcément ambigu, et que l'orateur, ayant laissé respirer ses ennemis,
+eut affaire à plus forte partie que s'il n'avait pas interrompu pendant
+un mois l'action terrifiante de son éloquence. On s'était fait un
+courage en son absence; on osa regarder en face cette tête de Méduse,
+selon le mot de Boucher Saint-Sauveur. D'autre part, il y a deux
+tendances dans le discours: la clémence et la rigueur. Robespierre, dit
+M. d'Héricault, mourut dans la peau d'un terroriste: il ne voulait que
+régulariser la Terreur à son profit. Robespierre, disent Louis Blanc et
+M. Hamel, périt parce qu'il voulait faire enfin ce qu'avaient proposé
+trop tôt Camille et Danton, parce qu'il voulait renverser l'échafaud.
+Les uns et les autres ont raison; Robespierre voulait dire: «Je
+renverserai l'échafaud, non demain, mais après-demain, quand cette
+poignée de méchants y aura monté.» Mais il enveloppa ce programme dans
+des formules vagues, où toute la Convention se sentit désignée. Et puis,
+quelle garantie avait-on que ces quelques victimes lui suffiraient? En
+sauvant la tête des collègues menacés, chacun crut sauver la sienne.
+
+Quelque confiance que Robespierre eût dans la puissance de sa parole, je
+crois qu'à la veille de prononcer son discours, il avait senti, connu
+les résistances que sa faute avait rendues possibles, et peut-être même
+s'était-il dit que l'obscurité de ses paroles effraieraient le Centre et
+la Droite. Oui, il était trop informé pour compter outre mesure sur
+l'appui problématique des Soixante-Quinze, et des hommes comme Durand-
+Maillane. Mais cet esprit lent et orgueilleux ne sut pas, ne voulut pas
+changer son plan d'attaque et de défense. Dirai-je que son amour-propre
+littéraire répugna à sacrifier un discours tout rédigé? Il est positif
+qu'il travaillait depuis longtemps à ce discours, qu'il y avait mis
+toute son âme, que c'eût été pour lui une souffrance de supprimer ce
+beau testament politique. On n'aime pas Robespierre; mais on ne peut
+nier qu'il n'eût l'âme assez grande pour se consoler d'un échec et de la
+mort par l'idée de laisser après lui un chef-d'oeuvre oratoire.[2]
+
+
+Note:
+
+[2]Il n'est pas moins préoccupé de passer pour un honnête homme aux yeux
+de la postérité, comme l'indique ce beau mouvement de son discours: «Les
+lâches! ils voudraient donc me faire descendre au tombeau avec
+ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d'un
+tyran!» La même préoccupation lui avait inspiré, dans les derniers temps
+de sa vie, ces vers que nous a transmis Charlotte Robespierre:
+
+ Le seul tourment du juste à son heure dernière,
+ Et le seul dont alors je serai déchiré,
+ C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie
+ Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie,
+ De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.
+
+Sa crainte se réalisa, à en croire le compte rendu de la séance du 9
+thermidor publié par un journal peu connu, la _Correspondance politique
+de Paris et des départements_: «Robespierre demande en vain la parole:
+_il est hué par le peuple_.» Cf. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 167.
+
+
+La promenade mélancolique qu'on lui prête la veille de son duel, ses
+prévisions funèbres, tout cela n'est pas une comédie comme il en joua
+souvent pour apitoyer sur lui-même.
+
+Mais je crois aussi que, quand il relisait son discours, son orgueil lui
+rendait la confiance, et qu'une fois à la tribune, écouté et applaudi,
+enivré lui-même de sa parole, il se crut sûr de vaincre et que la
+désillusion finale lui fut amère.
+
+On sait que le _Moniteur_, pour plaire aux vainqueurs, résuma les
+paroles du vaincu en dix lignes insignifiantes. Seul, le _Républicain
+français_ osa en donner une analyse étendue et fidèle. Mais le texte
+complet ne fut imprimé que plusieurs semaines après la mort de
+Robespierre. On ignore donc quels sont les passages que la Convention a
+particulièrement applaudis, ceux qui l'ont laissée froide ou méfiante,
+et jamais il n'aurait été plus intéressant d'avoir ces notes si
+incomplètes et si précieuses à la fois que les journaux donnaient sur
+l'attitude de l'auditoire.
+
+Robespierre, après un exorde classique et une vague esquisse de sa
+politique, également éloignée de la violence hébertiste et de
+l'indulgence dantonienne, fit un appel indirect aux honnêtes gens de la
+Droite. Puis il réfuta en ces termes les accusations de dictature:
+
+«Quel terrible usage les ennemis de la république ont fait du seul nom
+d'une magistrature romaine! Et si leur érudition nous est si fatale, que
+sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues! Je ne parle point de
+leurs armées; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et à
+tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule, qu'ils
+m'ont expédiée les premiers: il y a trop d'insolence, à des rois, qui ne
+sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en
+distribuer à d'autres....» Qu'un représentant du peuple qui sent la
+dignité de ce caractère sacré, «qu'un citoyen français digne de ce nom
+puisse abaisser ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules
+qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la dégradation
+civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra
+vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de
+croire à la vertu! Que dis-je, _vertu_! C'est une passion naturelle sans
+doute; mais comment la connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne
+s'ouvrirent jamais qu'à des passions lâches et féroces; ces misérables
+intrigants qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale,
+qui marchèrent dans la révolution à la suite de quelque personnage
+important et ambitieux, de je ne sais quel prince méprisé, comme jadis
+nos laquais sur les pas de leurs maîtres?... Mais elle existe, je vous
+en atteste, âmes sensibles et pures; elle existe, cette passion tendre,
+impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes;
+cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les
+opprimés, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans
+lequel une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un
+autre crime; elle existe cette ambition généreuse de fonder sur la terre
+la première République du monde!...
+
+«Ils m'appellent tyran.... Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds,
+je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les
+crimes, et ils seraient reconnaissants! Si je l'étais, les rois que nous
+avons vaincus, loin de me dénoncer (quel tendre intérêt ils portent à
+notre liberté!), me prêteraient leur coupable appui; je transigerais
+avec eux....
+
+«Qui suis-je, moi qu'on accuse? Un esclave de la liberté, un martyr
+vivant de la République, la victime autant que l'ennemi du crime. Tous
+les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes, les plus
+légitimes de la part des autres sont des crimes pour moi; un homme est
+calomnié dès qu'il me connaît; on pardonne à d'autres leurs forfaits; on
+me fait un crime de mon zèle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus
+malheureux de tous les hommes; je ne jouis pas même des droits du
+citoyen; que dis-je! il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs
+d'un représentant du peuple.
+
+«Quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en
+leur disant: _C'est Robespierre qui le veut, nous ne pouvons pas nous en
+dispenser...._ On disait aux nobles: _C'est lui seul qui vous a
+proscrits_; on disait en même temps aux patriotes: _Il veut sauver les
+nobles_; on disait aux prêtres: _C'est lui seul qui vous poursuit; sans
+lui, vous seriez paisibles et triomphants_; on disait aux fanatiques:
+_C'est lui qui détruit la religion_; on disait aux patriotes persécutés:
+_C'est lui qui l'a ordonné, ou qui ne veut pas l'empêcher_. On me
+renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les
+causes, en disant: _Votre sort dépend de lui seul_. Des hommes apostés
+dans les lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en
+avait dans le lieu des séances du tribunal révolutionnaire, dans les
+lieux où les ennemis de la patrie expient leurs forfaits; ils disaient:
+_Voilà des malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause?
+Robespierre._ On s'est attaché particulièrement à prouver que le
+tribunal révolutionnaire était un _tribunal de sang_, créé par moi seul,
+et que je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de
+bien, et même tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis
+de tous les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan
+de proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par
+les émissaires de la tyrannie. Mais qui étaient-ils, ces
+calomniateurs?...»
+
+Ce sont ceux qui ont blasphémé à la fête de l'Etre Suprême: «Croirait-on
+qu'au sein de l'allégresse publique, des hommes aient répondu par des
+signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple? Croira-t-on que
+le président de la Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut
+insulté par eux, et que ces hommes étaient des représentants du peuple?
+Ce seul trait explique tout ce qui s'est passé depuis. La première
+tentative que firent les malveillants fut de chercher à avilir les
+grands principes que vous aviez proclamés et à effacer le souvenir
+touchant de la fête nationale: tel fut le but du caractère et de la
+solennité qu'on donna à ce qu'on appelait l'affaire de _Catherine
+Théos_....
+
+«Oh! je la leur abandonnerai sans regret, ma vie! J'ai l'expérience du
+passé, et je vois l'avenir! Quel ami de la patrie peut vouloir survivre
+au moment où il n'est plus permis de la servir et de défendre
+l'innocence opprimée! Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où
+l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un
+mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules
+occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de l'humanité?...
+En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a
+roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je
+l'avoue, d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur
+des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de
+l'humanité, et je m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des
+Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux
+et tous les gens de bien. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de
+la liberté accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts
+aussi! Les bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des
+conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent
+abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine!...
+Non, Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel!... Citoyens,
+effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui
+jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence
+opprimée, et qui insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: _la mort
+est le commencement de l'immortalité!_»
+
+Dans sa péroraison, il changea de ton et de but. C'est là qu'avec
+d'effrayantes et vagues formules, il désignait de nouvelles victimes
+pour l'échafaud:
+
+«... Quel est le remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les
+bureaux du Comité de sûreté générale, épurer ce comité lui-même, et le
+subordonner au Comité de salut public; épurer le Comité de salut public
+lui-même, constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de
+la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi
+toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur
+leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté: tels sont les
+principes. S'il est impossible de les réclamer sans passer pour un
+ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la
+tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire; car que peut-
+on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays?
+
+«Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps
+n'est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la
+patrie; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant
+que la horde des fripons dominera.»
+
+Cette vaste harangue, diffuse et inégale, mais où brillent des traits
+sublimes, sembla d'abord assurer la victoire à Robespierre. Déjà la
+Convention avait ordonné l'impression et l'envoi aux départements; mais
+les conspirateurs jetèrent le masque et jouèrent résolument leur tête,
+accusant l'orateur de dictature. Le décret fut rapporté, et la querelle
+suprême remise au lendemain.
+
+Le soir du même jour, Robespierre lut son discours aux Jacobins. Il y
+remporta le plus vif succès et mit le club en rébellion morale contre la
+Convention, malgré l'opposition de Billaud et de Collot. Mais on ne
+connaît cette séance oratoire que par les confidences de Billaud lui-
+même, narrateur trop partial pour être exact et complet. [1] Le seul
+fait certain, c'est que, le lendemain, Robespierre et Saint-Just se
+présentèrent à la Convention avec l'appui notoire de la plus grande
+autorité révolutionnaire. Si Robespierre avait pu parler, la journée
+tournait en sa faveur; mais la sonnette de Thuriot étouffa sa voix,
+rendant ainsi à son éloquence le suprême hommage qu'on avait rendu à
+Vergniaud et à Danton, quand on les avait bâillonnés pour les tuer.
+
+[Note: _Réponse de J.-N. Billaud aux inculpations qui lui sont
+personnelles_, an III, in-8°. Voici les paroles qu'il prête à
+Robespierre: «Aux agitations de cette assemblée, a-t-il dit, il est aisé
+de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin à la
+Convention. Il est facile de voir que les factieux craignent d'être
+dévoilés en présence du peuple; au reste, je les remercie de s'être
+signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir fait connaître mes
+ennemis et ceux de la patrie.»--Après ce préambule, Robespierre lit le
+discours qu'il avait prononcé à la Convention. Il est accueilli par des
+applaudissements nombreux; et la portion de la Société qui ne paraissait
+point l'approuver, ne fait qu'exciter la colère....»]
+
+
+
+
+_IV.--LA RHÉTORIQUE DE ROBESPIERRE_
+
+
+Charles Nodier est presque le seul écrivain qui ait discuté le mérite
+littéraire de Robespierre, mais il l'a fait avec sa fantaisie
+extravagante et paradoxale, avec un air de mystification. On n'a pas
+encore sérieusement préparé les éléments d'une critique de ce talent
+oratoire, qui s'imposa et régna un temps sur la France. Voyons donc ce
+que les contemporains pensaient de cet homme politique considéré comme
+orateur, ce que lui-même pensait de lui, quels sont les principaux
+procédés de sa rhétorique.
+
+ * * * * *
+
+A la Constituante, Robespierre s'était montré préoccupé de sa réputation
+d'homme de lettres, avec une irritabilité douloureuse d'amour-propre.
+Sous le politique austère et déjà redoutable, on démêlait en lui le
+candidat au prix d'éloquence. On a vu quels sarcasmes lui attira cette
+vanité littéraire, et comment, sous le feu de la raillerie, il s'éleva
+au-dessus de lui-même dans les derniers mois de la législature, soit
+qu'il improvisât une réponse à la consultation réactionnaire de l'abbé
+Raynal, soit qu'il demandât l'inéligibilité des représentants actuels.
+Depuis ce moment jusqu'à sa mort, il ne cessa de faire des progrès, à
+force d'application fiévreuse, et de monter chaque jour d'un degré,
+comme orateur, dans son estime et dans celle du public: son discours
+testamentaire du 8 thermidor couronnera avec éclat tant de luttes
+intimes contre la lenteur de sa propre imagination, tant de fermeté
+patiente contre les moqueries ou l'indifférence de l'opinion.
+
+En 1792 et en 1793, ces progrès sont attestés par les procédés mêmes
+dont usent ses ennemis pour atténuer les effets de son éloquence. Ce
+sont des gamineries inconvenantes comme celle de Louvet lui bâillant au
+nez ou de Rabaut affectant la plus ironique inattention. Dans ses
+mémoires, l'auteur de _Faublas_, surpris par l'éclosion du talent
+oratoire de Robespierre, voit là un phénomène qu'une collaboration
+secrète peut seule expliquer: «Détestable auteur et très mince écrivain,
+dit-il, il n'a aujourd'hui d'autre talent que celui qu'il est en état
+d'acheter.» Non, Robespierre n'eut pas ses faiseurs, comme Mirabeau, et
+il n'y a pas à craindre, quoi qu'en dise Mercier, qu'un Pellenc ou un
+Reybaz revendique la paternité des discours sur la guerre ou de
+l'homélie sur l'Etre suprême. «Il y règne une trop grande unité, dit
+justement M. d'Héricault, on y trouve trop les traces d'un tempérament
+et de défauts qui eussent disparu sous la main d'hommes comme Sieyès ou
+Saint-Just ou Fabre d'Eglantine, ou l'obscur prêtre apostat qu'on
+désigne aussi comme son secrétaire-compositeur.» La vérité, c'est que
+ses ennemis le calomnient jusque dans son talent, dont ils font ainsi un
+involontaire éloge.
+
+On ne peut contester ni la quantité ni la qualité de ses succès
+oratoires: il est sûr qu'aux Jacobins l'enthousiasme pour sa parole
+devint peu à peu du fanatisme. Ne dites pas que sa dictature, une fois
+fondée, lui valut des applaudissements serviles ou payés: à l'époque où
+il a contre lui la majorité des Jacobins eux-mêmes (fin 1791), comme à
+l'époque où il inaugure son attitude religieuse au milieu du Paris
+d'Hébert et de Chaumette, il remporte, lui qui est presque seul contre
+presque tous, des triomphes de tribune qu'il faut bien attribuer tout
+entiers à son talent et à son caractère. On voit que son éloquence
+travaillée, académique, toujours grave et décente, imperturbablement
+sérieuse et dogmatique, plaisait au peuple, lui semblait le comble de
+l'art, un beau mystère de science et de foi. Quelques lettrés
+s'étonnaient de cette faveur; et Baudin (des Ardennes), dans son
+panégyrique des Girondins, se demandera comment une parole si ornée et
+guindée a pu en imposer si longtemps aux âmes incultes. «La popularité,
+dit-il, ne se trouvait ni dans son langage, ni dans ses manières; ses
+discours, éternellement polémiques, toujours vagues et souvent prolixes,
+n'avaient ni un but assez sensible, ni des résultats assez frappants, ni
+des applications assez prochaines pour séduire le peuple.» Ils le
+séduisaient cependant, par les qualités même ou les défauts que signale
+Baudin. A la fin, aux Jacobins, dit Daunou, «il pouvait discourir à son
+gré sans crainte de contradiction ni de murmures: il recueillait, il
+savourait les longs applaudissements d'un immense auditoire». [1] Un
+fait peu connu donnera une juste idée de l'enthousiasme presque
+religieux qu'il excitait parmi les frères et amis dès la fin de 1792:
+les membres de la Société ouvraient une souscription pour imprimer et
+répandre ses principaux discours.
+
+[Note: Taillandier, _Documents biographiques sur Daunou_, p. 293.]
+
+Mais que pensaient de son talent les rares esprits dont les passions du
+temps n'avaient pas altéré tout à fait la finesse critique? André
+Chénier raille quelque part «les beaux sermons sur la Providence de ce
+parleur connu par sa féroce démence». Le plus grand styliste d'alors,
+Camille Desmoulins, est parfois lyrique sur l'éloquence de
+l'Incorruptible. Tantôt, il trouve qu'aux Jacobins, dans le débat sur la
+guerre, «le talent de Robespierre s'est élevé à une hauteur désespérante
+pour les ennemis de la liberté; il a été sublime, il a arraché des
+larmes». Tantôt il s'écrie, à propos de la réponse à Louvet: «Qu'est-ce
+que l'éloquence et le talent, si vous n'en trouvez pas dans ce discours
+admirable de Robespierre, où j'ai retrouvé d'un bout à l'autre l'ironie
+de Socrate et la finesse des _Provinciales_, mêlées de deux ou trois
+traits comparables aux plus beaux endroits de Démosthène?» Certes, ces
+éloges ont leur poids; mais Camille, bon camarade, partisan exalté, ne
+se laisse-t-il pas aveugler ici par son admiration pour le caractère de
+Robespierre? Ne se monte-t-il pas un peu la tête, par passion politique,
+quand sa plume attique et légère compare à Socrate et à Pascal le
+rhéteur laborieux? Ses éloges feront place à un froid dédain quand
+l'auteur du _Vieux Cordelier_ se sera rapproché de Danton.
+
+Un autre hommage vint à Robespierre et dut flatter voluptueusement son
+amour-propre: l'arbitre du goût académique, La Harpe, lui écrivit, en
+1794, pour le féliciter de son discours sur l'Etre suprême,--comme si
+l'admiration ralliait l'ancien régime au génie de Robespierre. Mais
+bientôt La Harpe se vengea de sa propre platitude en écrivant contre la
+littérature révolutionnaire des pages furibondes. Tous ces jugements
+sont donc entachés de partialité, et je ne trouve une note juste, une
+impression froide et équitable, encore qu'un peu sévère, que dans les
+mémoires du littérateur Garat. «Dans Robespierre, dit-il, à travers le
+bavardage insignifiant de ses improvisations journalières, à travers son
+rabâchage éternel sur les droits de l'homme, sur la souveraineté du
+peuple, sur les principes dont il parlait sans cesse, et sur lesquels il
+n'a jamais répandu une seule vue un peu exacte et un peu neuve, je
+croyais apercevoir, surtout quand il imprimait, les germes d'un talent
+qui pouvait croître, qui croissait réellement, et dont le développement
+entier pouvait faire un jour beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Je le
+voyais, dans son style, occupé à étudier et à imiter ces formes de la
+langue qui ont de l'élégance, de la noblesse et de l'éclat. D'après les
+formes mêmes qu'il imitait et qu'il reproduisait le plus souvent, il
+m'était facile de deviner que toutes ses études, il les faisait surtout
+dans Rousseau.»
+
+C'est bien là l'opinion des rares contemporains qui ont gardé assez de
+sang-froid pour juger dans Robespierre l'artiste et l'orateur: il est à
+leurs yeux un bon élève, un imitateur appliqué de Rousseau. Le même
+Garat dit ailleurs de celui qu'il appelle le _dictateur oratoire_: «Il
+cherche curieusement et laborieusement les formes et les expressions
+élégantes du style: il écrit, le plus souvent, ayant près de lui, à demi
+ouvert, le roman où respirent en langage enchanteur les passions les
+plus tendres du coeur et les tableaux les plus doux de la nature, la
+_Nouvelle Héloïse_.» Robespierre ne laissait échapper d'ailleurs aucune
+occasion de se présenter comme un disciple, un champion du bon Jean-
+Jacques. Mais surtout il tient à passer pour un écrivain décent et
+noble, selon la tradition académique. Après la gloire de réformateur
+moral et religieux, il ambitionne surtout celle d'être pour la postérité
+un orateur classique. Le faible Garat veut-il flatter cet homme
+terrible? Il lui écrit: «Votre discours sur le jugement de Louis Capet
+et ce rapport (sur les puissances étrangères), sont les plus beaux
+morceaux qui aient paru dans la Révolution; ils passeront dans les
+écoles de la République comme des _modèles classiques_.»
+
+Oui, tenir un jour une place dans une anthologie oratoire, vivre dans la
+mémoire des générations futures comme le mieux disant des orateurs
+moralistes, être l'objet d'enthousiastes biographies scolaires, où il
+apparaîtrait dans son attitude studieuse et austère, comme un
+instituteur du genre humain et le premier disciple de Jean-Jacques, tel
+est l'idéal de ce rêveur né pédagogue. Certes, il n'imagine cette gloire
+qu'à travers les souvenirs de l'antiquité grecque et romaine, et toute
+sa religiosité ne l'empêche pas de s'offrir à lui-même comme modèles les
+grands harangueurs de Rome et d'Athènes. Mais l'orateur antique se
+piquait d'être un politique complet, d'exceller dans toutes les
+fonctions de la vie publique, au forum, au temple, à la palestre, à
+l'armée. Presque tout ce rôle a été repris, au fort de la Terreur, par
+quelques hommes d'Etat républicains qui parlaient et agissaient à la
+fois, comme Saint-Just, qu'on vit tout ensemble homme de guerre et de
+tribune, comme la plupart des représentants missionnaires. Couthon lui-
+même, le paralytique Couthon, se montrait presque aussi capable d'agir
+que de pérorer. Robespierre est, avec Barère, un des rares
+révolutionnaires de marque qui n'ait reproduit en sa personne qu'une des
+faces de l'orateur antique. Tout son rôle fut de parler. Il attribua une
+importance exclusive à l'éloquence considérée comme éloquence, inspirée
+non par des faits, mais par la méditation solitaire, visant moins à
+provoquer des actes que des pensées et des sentiments. Cette conception
+toute littéraire de l'art de la parole fit le prestige et la faiblesse
+de la politique de Robespierre. Les appels qu'il adressa, en artiste, à
+l'imagination et à la sensibilité de ses contemporains, lui valurent des
+applaudissements et une flatteuse renommée chez ces Français épris de la
+virtuosité oratoire. Mais son erreur fut de penser que la parole
+suffisait à tout. Cette confiance imperturbable dans la toute-puissance
+de l'outil qu'il forgeait et polissait sans cesse lui fit croire qu'il
+possédait un talisman pour vaincre ses ennemis, sans avoir besoin
+d'agir; voilà pourquoi, dans la séance du 8 thermidor, il n'apporta pas
+d'autre machine de guerre qu'un rouleau de papier.
+
+[Illustration: ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE]
+
+ * * * * *
+
+Si on veut maintenant étudier de plus près comment lui viennent ses
+idées, comment il les dispose et les exprime, il faut d'abord remarquer
+que son imagination est lente et laborieuse. Elle ne s'éveille et ne
+s'échauffe que dans le silence du cabinet. Même alors, elle est inhabile
+à cet écart si commun en France et au dix-huitième siècle de saisir
+rapidement les rapports entre les idées, art qui est le fond de l'esprit
+de conversation, alors si florissant. A ce point de vue comme au point
+de vue de l'inspiration, Robespierre n'offre ni les qualités ni les
+défauts de notre race. Il s'assimile avec peine ce que d'autres ont
+pensé et il pense maigrement. Je crois que M. d'Héricault a eu raison de
+dire: «Son esprit lent, son cerveau aisément troublé par des
+appréhensions et où toute pensée nouvelle ne se présentait jamais
+qu'avec des formes indécises ou menaçantes, le rendaient rebelle à toute
+idée survenant brusquement.» [Note: _La Révolution de Thermidor_, p.
+115.] Ainsi l'idée de république, subitement produite après la fuite à
+Varennes, le déconcerte et lui répugne pendant de longs mois. Là où
+d'autres Français ont déjà évolué dans une pirouette, il lui faut un
+délai infini pour achever un lent et circonspect travail d'intime
+changement d'opinion. De même dans la mise en ordre de ses propres
+pensées, c'est avec peine qu'il passe d'un argument à un autre, c'est
+avec raideur qu'il quitte une attitude oratoire pour en revêtir une
+seconde, même prévue et déjà essayée par lui. Il lui faut une ornière,
+il s'y plaît, la suit jusqu'au bout, et la prolonge chaque jour
+davantage. De là ces éternelles redites, ce délayage, ce retour des
+mêmes thèmes chaque fois plus développés. Il ne se sent en sûreté, il
+n'est maître de lui que dans une formule qui lui soit familière. Les
+interruptions le dérangent et l'exaspèrent: tous ont ri d'un sarcasme
+avant qu'il en ait saisi la portée. Même un compliment brusque le
+déconcerte: il craint un piège, un sous-entendu. Il lui faut une galerie
+muette et applaudissante, et il n'excelle que dans le monologue: «son
+rôle de pontife lui plaît en partie comme monologue», [Note: Cette fine
+remarque est de M. d'Héricault, _ibid._, p 206.] parce qu'il lui assure
+un assentiment silencieux, un droit à n'être jamais interrompu, c'est-à-
+dire désarçonné.
+
+Michelet nous le montre courbé sous la lampe de Duplay et raturant,
+raturant encore, raturant sans cesse, comme un écolier qui s'applique et
+dont l'imagination laborieuse ne peut ni aboutir ni se contenter. Il y a
+du vrai dans cette vue. Pourtant, voici un renseignement tout autre sur
+sa méthode de composition. Je l'emprunte à Villiers qui, en 1790, avait
+passé sept mois auprès de Robespierre, comme secrétaire bénévole et non
+payé, et dont, à ce titre, les _Souvenirs_ ont quelque intérêt pour
+l'histoire: «Robespierre, dit-il, écrivait vite correctement, et j'ai
+copié de ses plus longs discours qui n'avait pas six ratures.» Comment
+concilier cette indication avec l'aspect si souvent décrit, que présente
+le manuscrit du discours du 8 thermidor, dont quelques pages sont noires
+de ratures?
+
+Cette apparente contradiction entre ce témoignage et ce document va nous
+donner le secret de la méthode de composition et de style de
+Robespierre.
+
+Quel est le caractère des ratures du fameux manuscrit? L'auteur supprime
+des tirades, des paragraphes; il les supprime en les raturant tout
+entiers. Mais presque jamais il n'efface un mot, un membre de phrase,
+pour les remplacer. Il change le fond; il touche très peu à la forme.
+D'où il suit qu'il modifie sans cesse le plan de son discours, qu'il en
+corrige rarement le style. Villiers a donc raison de dire: «Robespierre
+écrivait vite», et la tradition n'a pas tort de dire: «Robespierre
+composait péniblement, et ses discours sentaient l'huile».
+
+On a vu comment l'homélie sur l'Etre suprême, composée longtemps avant
+le jour où elle fut prononcée, s'était peu à peu accrue d'incessantes
+additions dans la pensée et sous la plume de l'auteur, jusqu'à former
+une harangue énorme. De même, la plupart des grands discours de
+Robespierre ont été ainsi inventés et formés d'avance, avant l'heure de
+leur publication. Puis, dans sa mémoire ou sur le papier, ces discours,
+en attendant l'occasion de paraître enfin, commençaient à se développer,
+à s'annexer toutes les idées nouvelles que les faits suggéraient. Leur
+cadre mobile, sans cesse distendu, défait et reformé, recevait
+incessamment des arguments inattendus, semblables pour la forme, fort
+disparates pour le fond, parfois contradictoires. L'heure de la tribune
+sonnait, et le discours se produisait, sans que cet incessant travail de
+développement fût achevé: à vrai dire, Robespierre eût attendu vingt ans
+l'heure décisive, que son oeuvre n'eût pas été plus fixée pour cela.
+Chacun de ses discours est l'histoire de son âme depuis la dernière fois
+qu'il a pris la parole.
+
+Il arrive que l'étendue de son poème sans cesse enflé inquiète son goût;
+alors, non sans douleur, il retranche quelques-uns de ces morceaux,
+parce qu'il le faut, parce qu'il ne peut lire à la tribune _tout_ ce que
+lui a suggéré son imagination en politique et en morale depuis son
+dernier discours. De là, les ratures du manuscrit du 8 thermidor. Mais
+chacun de ces morceaux s'est présenté à son esprit dans une forme aisée,
+abondante, analogue à sa pensée; sa plume a écrit sous la dictée facile
+de son imagination sans cesse en travail solitaire, de sa méditation qui
+tourne et s'évertue sans relâche, comme une roue dans une usine. C'est
+aussi la facilité acquise du _nullus dies sine linea_: en Robespierre,
+le scribe aide l'auteur.
+
+Mais le développement du discours ne s'arrête pas toujours quand
+l'orateur descend de la tribune; il arrive à Robespierre de reprendre sa
+harangue, de la répéter, revue et augmentée, de l'imposer jusqu'à trois
+fois à ses auditeurs, comme le discours sur la guerre, dont les trois
+éditions successives marquent chacune un progrès d'abondance sur la
+précédente. Ce rabâchage est un besoin d'esprit chez ce prédicateur; et
+Michelet a finement montré qu'une telle monotonie, à coup sûr
+littéraire, se trouve être un bon moyen politique et par conséquent
+oratoire.
+
+Le style de Robespierre fut toujours académique. Rarement il sortit de
+sa bouche ou de sa plume un mot trivial, familier ou qui reflétât le ton
+simple et négligé de la conversation. Il ne désigne guère que par des
+périphrases ou des allusions les réalités actuelles, les faits et les
+hommes trop récents pour que l'imagination ait eu le temps de les
+ennoblir. Même les réalités de sa propre politique, le Tribunal
+révolutionnaire, la guillotine, la dictature, la Terreur, il hésite à
+les nommer de leur nom, alors qu'il les désigne le plus clairement. Si
+les monuments de la Révolution disparaissaient un jour, et qu'il ne
+restât que les discours de Robespierre pour faire connaître les
+institutions, les hommes, la langue de l'époque, l'érudit pâlirait en
+vain sur ces généralités vagues, si conformes aux préceptes de Buffon.
+Il semble que l'orateur parle, écrive en dehors du temps et de l'espace,
+pour tous les moments et pour tous les lieux. Ecrit-il donc mal? Non,
+certes, en ce sens que son style convient justement à sa pensée, qui
+est, elle-même, générale, abstraite, issue de la méditation solitaire
+dans le silence du cabinet. Il ne se guinde pas pour écrire ainsi: ses
+idées se présentent à lui sous cette forme académique, et chez lui le
+langage extérieur est d'accord avec ce que les philosophes appellent le
+langage intérieur.
+
+Quand il nomme, il ne nomme guère que les morts, que l'échafaud a déjà
+transfigurés pour la haine ou pour l'amour. Tant que Brissot, Hébert,
+Danton firent partie de la réalité tangible et par conséquent triviale
+aux yeux du spiritualisme classique, il évite de prononcer leur nom.
+Sitôt que Sanson a fait tomber leurs têtes, ils deviennent, aux yeux de
+Robespierre, les personnifications du vice et de l'erreur. Ce ne sont
+plus des hommes, ce sont des types: il peut les nommer, sans faillir au
+goût, mais il les ennoblit aussitôt d'une épithète classiquement
+injurieuse, et il dit: _Danton, ce monstre..._, autant par tactique
+littéraire que par pudeur politique.
+
+Enfin, cette rhétorique deviendra entre ses mains une arme de tyrannie.
+Ses vagues allusions porteront l'effroi ou le repentir chez ses ennemis:
+elles lui permettront de ne pas s'engager trop, de reculer à temps si
+l'effet est manqué ou si l'opinion proteste. Oui, ces formules de manuel
+glacent de terreur les ennemis de ce virtuose en l'art de parler. Si on
+ne se défend pas, on est perdu. Si on se défend, on se reconnaît donc?
+Un jour, Bourdon (de l'Oise) se voit désigné par une de ces périphrases
+si claires à la fois et si entortillées. Il se sent déjà bouclé, couché
+sur la bascule. Il pousse un cri, un hoquet d'agonie. Robespierre
+s'interrompt, dirige son binocle vers lui, et dit froidement: «Je n'ai
+pas nommé Bourdon; malheur à qui se nomme!»
+
+Il serait curieux d'étudier en détail l'emploi qu'il fait des figures de
+rhétorique, à la fois comme moyen littéraire et comme moyen politique.
+Il pratique avec prédilection la réticence, l'omission, la
+prétermission, que sais-je encore? tous les modes de diction qui
+éveillent en l'auditeur des sentiments vagues, une admiration vague, une
+terreur vague, une vague espérance. Il fait peser sur les esprits comme
+la tyrannie de l'incertitude; et un des effets les plus profonds de son
+éloquence, c'est qu'on se disait, après l'avoir ouï: Qu'a-t-il voulu
+dire? Quelle est sa vraie pensée?» Ce mystère redoublait la fidélité
+ardente de ses dévots et l'effroi lâche de ses ennemis.
+
+Je l'ai dit: ce qui me frappe en Robespierre, ce qui nous déconcerte,
+c'est qu'il est d'une autre race que les autres hommes d'État français.
+On retrouverait, je crois, dans la série de nos politiques remarquables,
+et je cite au hasard Henri IV, Richelieu, Mirabeau, Danton, Napoléon
+lui-même, qui sut se franciser, on retrouverait, dis-je, des
+ressemblances fondamentales, une pensée claire, peu d'imagination, le
+goût et le don d'agir. Robespierre, qui gouverna la France par la
+persuasion, fut au contraire un mystique et un inactif. Je retrouve ce
+même tempérament antifrancais dans le style oratoire du pontife de
+l'Etre suprême. Il lui manque ce que possédait à un si haut degré
+l'éloquence de Mirabeau, de Vergniaud, de Danton, je peux dire _le
+trait_. Robespierre n'a pas d'esprit, pas de mots frappés en médailles,
+pas de formules vives, courtes et suggestives. Il rêve, il déduit, il
+raisonne, il parle pour lui, quand la parole de Danton est vive, hachée,
+sautillante comme eût pu l'être une conversation lyrique avec Diderot.
+Le Français a peur d'ennuyer, il se hâte, ou s'il s'attarde, il
+s'excuse: Robespierre prend son temps et ses aises. Il est lent et
+monotone. Il n'est remarquable, que quand il est sublime et il le
+devient deux ou trois fois quand il parle de la conscience, de sa
+conscience à lui, de la haute dignité de sa vie et de sa pensée. Mais
+quel singulier phénomène, et antipathique à notre race, qu'une éloquence
+où on ne retrouve rien de l'esprit de Rabelais, de Molière, de Pascal,
+de Voltaire!
+
+ * * * * *
+
+Michelet, Louis Blanc, M. d'Héricault ont représenté Robespierre, décrit
+son action, monotone comme son style et pourtant puissante. Ses
+portraits sont tous dissemblables et contradictoires. Charlotte
+Robespierre affirme, dans ses mémoires, que le plus ressemblant est
+celui de la collection Delpech, où il a un air de douceur que démentent
+presque tous les témoignages. Boilly l'a représenté jeune, gras,
+florissant, l'air studieux et un peu borné (musée Carnavalet). Mais,
+parmi tant de portraits célèbres, j'incline à croire que le dessin de
+Bonneville, auquel tous les autres ressemblent par quelque point, est la
+plus fidèle image de Robespierre tel que le peuple le voyait. Ses
+ennemis s'accordent à comparer sa figure à celle d'un chat sauvage. [1]
+Beaulieu dit: «C'était, en 1789, un homme de trente ans, de petite
+taille, d'une figure mesquine et fortement marquée de petite vérole; sa
+voix était aigre et criarde, presque toujours sur le diapason de la
+violence; des mouvements brusques, quelquefois convulsifs, révélaient
+l'agitation de son âme. Son teint pâle et plombé, son regard sombre et
+équivoque, tout en lui annonçait la haine et l'envie.» [2] Le témoignage
+de Thibaudeau est analogue: «Il était d'une taille moyenne, avait la
+figure maigre et la physionomie froide, le teint bilieux et le regard
+faux, des manières sèches et affectées, le ton impérieux, le rire forcé
+et sardonique. Chef des sans-culottes, il était soigné dans ses
+vêtements, et il avait conservé la poudre, lorsque personne n'en portait
+plus....» [3] Etienne Dumont, qui avait causé avec lui, trouvait qu'il
+ne regardait point en face et qu'il avait dans les yeux un clignotement
+continuel et pénible. [4] Toutes ces impressions ont été résumées dans
+un pamphlet thermidorien d'une façon qui a semblé aux contemporains si
+heureuse et si vraie que les innombrables factums qui parurent presque
+en même temps le plagièrent mot pour mot:
+
+«Sa taille était de cinq pieds deux ou trois pouces; son corps jeté
+d'aplomb; sa démarche ferme, vive et même un peu brusque; il crispait
+souvent ses mains comme par une espèce de contraction de nerfs; le même
+mouvement se faisait sentir dans ses épaules et dans son cou, qu'il
+agitait convulsivement à droite et à gauche; ses habits étaient d'une
+propreté élégante, et sa chevelure toujours soignée; sa physionomie, un
+peu renfrognée, n'avait rien de remarquable; son teint était livide,
+bilieux; ses yeux mornes et éteints; un clignement fréquent semblait la
+suite de l'agitation convulsive dont je viens de parler; il portait
+toujours des conserves. Il savait adoucir avec art sa voix naturellement
+aigre et criarde, et donner de la grâce à son accent artésien; mais il
+n'avait jamais regardé en face un honnête homme.» [5]
+
+
+[Note 1: Mercier, _Nouveau Paris_, t. VI, p. 11; Buzot, _Mémoires_, éd.
+Dauban, 43, 159; et surtout Merlin (de Thionville), _Portrait de
+Robespierre_: «Cette figure changea de physionomie: ce fut d'abord la
+mine inquiète, mais assez douce, du chat domestique, ensuite la mine
+farouche du chat sauvage, puis la mine féroce du chat tigre.»]
+
+[Note 2: Biographie Michaud, 1re éd., 1824.]
+
+[Note 3: _Mémoires_, t. I, p. 58.--Son protégé, le peintre Vivant-Denon,
+se rappelait l'avoir vu «poudré à blanc, portant un gilet de mousseline
+brochée, avec un liseré de couleur tendre, et vêtu de tout point avec la
+propreté et la recherche d'un petit-maître de 1789». Biographie Rabbe,
+art. _Denon_.]
+
+[Note 4: _Souvenirs sur Mirabeau_, p. 250.--Ajoutons ce témoignage de
+l'abbé Proyart, sur le physique de Robespierre adolescent: «Il portait
+sur de larges épaules une tête assez petite. Il avait les cheveux
+châtains-blonds, le visage arrondi, la peau médiocrement gravée de
+petite vérole, le teint livide, le nez petit et rond, les yeux bleus
+pâles et un peu enfoncés, le regard indécis, l'abord froid et
+repoussant. Il ne riait jamais. A peine souriait-il quelquefois; encore
+n'était-ce ordinairement que d'un sourire moqueur...» _La vie et les
+crimes de Robespierre_, p. 52.]
+
+[Note 5: _Vie secrète, politique et curieuse de M. J. Maximilien
+Robespierre_, par L. Duperron, Paris, an II, in-8.]
+
+Michelet parle des deux binocles qu'il maniait à la tribune avec
+dextérité. Il portait à la fois des bésicles vertes, qui reposaient ses
+yeux fatigués, et un binocle qu'il appliquait de temps en temps sur ses
+lunettes pour regarder ses auditeurs: en 1794, ce maniement glaçait de
+terreur les personnes qu'il fixait du haut de la tribune.
+
+Fiévée le vit aux Jacobins dans une des séances fameuses où il parla
+contre Hébert, et il nous a donné un croquis de son action oratoire:
+
+«Robespierre s'avança lentement. Ayant conservé à peu près seul à cette
+époque le costume et la coiffure en usage avant la Révolution, petit,
+maigre, il ressemblait assez à un tailleur de l'ancien régime; il
+portait des bésicles, soit qu'il en eût besoin, soit qu'elles lui
+servissent à cacher les mouvements de sa physionomie austère et sans
+aucune dignité. Son débit était lent, ses phrases étaient si longues que
+chaque fois qu'il s'arrêtait en relevant ses lunettes sur son front, on
+pouvait croire qu'il n'avait plus rien à dire; mais, après avoir promené
+son regard sur tous les points de la salle, il rabaissait ses lunettes,
+puis ajoutait quelques phrases aux périodes déjà si allongées lorsqu'il
+les avait suspendues.»
+
+Voilà ce que les contemporains nous ont laissé de plus vraisemblable sur
+le physique de Robespierre, sur son attitude à la tribune; le reste
+n'est que passion et fantaisie.
+
+
+
+
+TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE
+
+ * * * * *
+
+PLANCHE I
+
+PORTRAIT DE MIRABEAU
+
+D'après un dessin de J. Guérin gravé par Frésinger, conservé au Cabinet
+des Estampes.
+
+
+PLANCHE II
+
+PORTRAIT DE VERGNIAUD
+
+D'après une lithographie de Maurin, publiée dans l'_Iconographie _de
+Delpech.
+
+
+PLANCHE III
+
+LE 31 MAI 1793
+
+D'après une gravure de Swebach-Desfontaines et Berthault, conservée au
+Cabinet des Estampes.
+
+
+PLANCHE IV
+
+ATTAQUE DES TUILERIES LE 10 AOUT 1792
+
+D'après une gravure exécutée par Villeneuve, conservée au Cabinet des
+Estampes.
+
+
+PLANCHE V
+
+PORTRAIT DE DANTON
+
+D'après une peinture anonyme du Musée de la Ville de Paris.
+
+
+PLANCHE VI
+
+PORTRAIT DE ROBESPIERRE
+
+D'après un dessin de Bonneville gravé par B. Gautier, conservé au
+Cabinet des Estampes.
+
+
+PLANCHE VII
+
+ATTAQUE DE L'HOTEL DE VILLE LE 9 THERMIDOR
+
+D'après une eau-forte de Duplessi-Bertaux, conservée au Cabinet des
+Estampes.
+
+
+PLANCHE VIII
+
+ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE
+
+D'après une gravure reproduite par Montjoie dans _La Conjuration de
+Maximilien Robespierre,_ 2e édit., Paris, 1796, in-8°. [Note: Les
+vignettes qui illustrent ce volume sont extraites de l'ouvrage de MM. A.
+Boppe et Raoul Bonnet, _Les Vignettes emblématiques sous la Révolution_,
+Paris, 1911, in fol. Nous remercions vivement M.R. Bonnet de
+l'obligeance qu'il a mise à nous les communiquer. (_Note des
+Editeurs._)]
+
+ * * * * *
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+MIRABEAU
+
+I.--L'éducation oratoire de Mirabeau
+
+II.--La politique de Mirabeau
+
+III.--Les discours de Mirabeau
+
+IV.--Mirabeau à la tribune
+
+
+VERGNIAUD
+
+I.--La jeunesse et le caractère de Vergniaud
+
+II.--L'éducation oratoire de Vergniaud
+
+III.--La politique de Vergniaud
+
+IV.--Les discours de Vergniaud jusqu'au 10 août 1792
+
+V.--Les lettres politiques et la défense de Vergniaud
+
+VI.--La méthode oratoire de Vergniaud
+
+
+DANTON
+
+I.--Le texte des discours de Danton
+
+II.--Le caractère et l'éducation de Danton
+
+III.--L'inspiration oratoire de Danton
+
+IV.--La composition et le style des discours de Danton
+
+V.--Danton à la tribune
+
+
+ROBESPIERRE
+
+I.--Robespierre à la Constituante
+
+II.--La politique religieuse de Robespierre à la Convention
+
+III.--Les principaux discours de Robespierre à la Convention
+
+IV.--La rhétorique de Robespierre
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Révolution, by
+François-Alphonse Aulard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS DE LA ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+
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+
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at 809
+North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
+contact links and up to date contact information can be found at the
+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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