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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/8822-8.txt b/8822-8.txt new file mode 100644 index 0000000..68f7db5 --- /dev/null +++ b/8822-8.txt @@ -0,0 +1,9926 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Révolution, by +François-Alphonse Aulard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les grands orateurs de la Révolution + Mirabeau--Vergniaud--Danton--Robespierre + +Author: François-Alphonse Aulard + +Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8822] +Release Date: September, 2005 +First Posted: August 13, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS DE LA *** + + + + +Produced by Distributed Proofreaders + + + + + + + + + + +LES GRANDS ORATEURS DE LA RÉVOLUTION + + +MIRABEAU--VERGNIAUD--DANTON--ROBESPIERRE + +par + +FRANÇOIS-ALPHONSE AULARD + + + + +[Illustration] + + + + + +MIRABEAU + + + + +_I.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE MIRABEAU_ + + +Nul homme ne fut peut-être mieux préparé que Mirabeau à la carrière +oratoire. Ces conditions de savoir universel réclamées par les anciens, +il les remplissait mieux que personne en 1789. Sa lecture était +prodigieuse, grâce aux longues années qu'il avait passées en prison. Ni +au château d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes, les +livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes +sortes: romans, histoire, journaux, pamphlets, traités de géométrie, de +physique, de mathématiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de +les lui refuser, son éloquence irrésistible séduit et conquiert geôliers +et gardiens. Loin d'être isolé, par sa captivité, du mouvement des +idées, il reste en contact quotidien avec le développement intellectuel +de son époque. C'est peu de lire: il prend des notes, fait des extraits, +envoie chaque jour à Sophie un journal où ses impressions de lecteur +tiennent autant de place que ses effusions d'amoureux, commente et +traduit Tacite, compose son _Essai sur les lettres de cachet et sur les +prisons d'État_, un essai sur la _Tolérance_, et, pour l'éducation de +l'enfant que va lui donner sa maîtresse, une mythologie, une grammaire +française, un cours de littérature ancienne et moderne; enfin, pour +décider Sophie à vacciner cet enfant, un traité de l'inoculation. Ce ne +sont là que ses griffonnages de prisonnier. Les livres qu'il publie +attestent une diversité d'études plus grande encore: le commerce, la +finance, les eaux de Paris, le magnétisme, l'agiotage, Bicètre, +l'économie politique, la statistique, il n'est aucun sujet à la mode à +la fin du XVIIIe siècle, même la littérature obscène, qu'il n'ait abordé +et qu'il n'ait traité avec éclat, scandale, succès. Il n'ignorait rien +de ce qui intéressait ses contemporains et ce qu'il avait appris, il se +l'assimilait assez vite pour paraître l'avoir su de naissance. Oui, +comme l'orateur antique, il pouvait discourir heureusement sur n'importe +quel sujet et étonner l'Assemblée constituante de la variété de ses +connaissances: qu'il s'agisse de politique générale, de finances, de +mines ou de testaments, il paraît tour à tour spécialiste dans chacune +de ces questions. Que dis-je spécialiste? Ceux-là même auxquels il doit +sa science récente s'instruisent à l'entendre, et c'est ainsi que les +rhéteurs d'Athènes et de Rome se représentaient l'orateur digne de ce +nom: «Que Sulpicius, dit Cicéron, ait à parler sur l'art militaire, il +aura recours aux lumières de Marius; mais ensuite, en l'entendant +parler, Marius sera tenté de croire que Sulpicius sait mieux la guerre +que lui.» + +Mais si Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'était pas seulement +pour devenir «un honnête homme» à la mode du XVIIIe siècle, ou, comme +nous disons aujourd'hui, par curiosité de dilettante: le but de ces +études ne cessa d'être, à son insu peut-être, l'art de la parole. +Directement ou indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il écrit ne +va servir qu'à perfectionner en lui ce don de l'éloquence qui lui était +naturel. Tous ses livres sont des discours, et il n'écrit pas une phrase +qui ne soit faite pour être lue à haute voix, déclamée. Même dans ses +lettres d'amour, même dans ses confidences à Sophie, il est orateur, il +s'adresse à un public que son imagination lui crée, et, après avoir +tutoyé tendrement son amie, il s'écrie: «_Voyez_ la Hollande, cette +école et ce théâtre de tolérance....». Disculpant sa maîtresse, il +introduit par la pensée tout un auditoire dans sa cellule de Vincennes: +«_Voulez-vous_, dit-il dans une lettre à Sophie, qu'elle ait fait une +imprudence? elle seule l'a expiée. Personne au monde, qu'elle et son +amant, n'a été puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur démarche. +Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus +affreux des voeux? la persévérance dans ses opinions et ses sentiments? +la hauteur de ses démarches au milieu de la plus cruelle détresse? la +décence de sa conduite dans des circonstances si critiques?... Si ce ne +sont pas là des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi.» + +Il s'exerça plus directement à l'éloquence, du fond même de son cachot +de Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce +pas une véritable péroraison que la fin de cette lettre à M. de Maurepas +pour lui demander à prendre du service en Amérique ou aux Indes? «Ici, +dit-il, j'ai cessé de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la +mort. J'y végète inutilement pour la nature entière. Laissez-moi mettre +les mers entre mon père et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah! +oui, je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire, +ou des actions qui démentiront bien haut mes lâches, mes perfides +calomniateurs, et feront peut-être regretter les années qu'on m'a ôtées. +Relégué au bout du monde, je ne serai pas moins prisonnier relativement +à la France que je ne le suis ici; et le roi aura un sujet de plus qui +lui dévouera sa vie.» + +Le mémoire à son père, écrit de Vincennes, est un long plaidoyer qui +marque un grand progrès dans l'éloquence de Mirabeau. C'est à la +postérité qu'il s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il +nous charme et nous ravit, sans que jamais l'intérêt languisse. Tout est +calculé avec un art surprenant pour rendre l'_Ami des hommes_ odieux et +son fils sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou +ne dévie. Son père l'avait exilé à Maurique, à cause des dettes qu'il +avait contractées aussitôt après son mariage: + +«Entière résignation de ma part, dit-il, profonde tranquillité, +rigoureuse économie. Et ne croyez pas, s'il vous plaît, mon père, que ce +fût impossible de trouver de l'argent. Non, je vous jure; je m'en fusse +aisément procuré et à bon marché; la preuve en est qu'au moment où je +crus madame de Mirabeau grosse pour la seconde fois, je m'assurai des +fonds nécessaires pour la réception de mon enfant à Malte, si son sexe +lui permettait d'y entrer. Je trouvai, à 4p. 100, cet argent, que je +laissai en dépôt jusqu'à l'événement. Si je n'empruntais pas, c'est donc +parce que je ne voulais pas emprunter; j'étais sévèrement résolu d'être +invariablement rangé. Alors vous me fites interdire.» + +Veut-on un exemple de narration rapide et de modestie oratoire? Les +Parlements Maupeou avaient la faveur du père de Mirabeau: «On sait que +les nouveaux parlementaires cabalaient avec véhémence contre nous (les +nobles). Mon beau-père lutta vigoureusement contre eux dans l'assemblée +de la noblesse. On prétendit que j'avais contribuée réchauffer et à le +soutenir, ce dont assurément il n'avait pas besoin; car on ne peut être +meilleur ami ni meilleur patriote. On opinait d'apparat. Le hasard fit +que mon discours produisit quelque sensation. Nous triomphâmes. C'était +un grand crime; mais enfin, ce crime m'était commun avec tous les +honnêtes gens....» + +La péroraison est longue et pathétique. Il faut en citer une partie pour +montrer ce qu'était déjà Mirabeau dix ans avant son élection aux Etats +généraux: «Je vous ai supplié d'être juge dans votre propre cause; je +vous supplie de vous interroger dans la rigidité de votre devoir et le +plus intérieur de votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire +et de me condamner seul? de vous élever au-dessus des lois et des formes +pour me proscrire? Quoi! mon père, vous, le défenseur célèbre et +éloquent de la _propriété_, vous attentez, de votre simple autorité, à +celle de ma personne! Quoi! mon père, vous, l'_Ami des hommes_, vous +traitez avec un tel despotisme votre fils! Quoi! mon père, on ne peut +statuer sur la liberté, l'honneur ou la vie du moindre de vos valets, +que sept juges n'aient prononcé, et vous décidez arbitrairement de mon +sort!» + +Alors, par un procédé familier aux avocats, il suppose que l'_Ami des +hommes_ fait lui-même le plaidoyer de son fils. «Voilà, mon père, +l'ébauche de ce que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un +courtisan, sans doute; mais vous n'avez point mis dans mes veines le +sang d'un esclave. J'ose dire: _je suis né libre_, dans les lieux où +tout me crie: _non, tu ne l'es pas_. Et ce courage est digne de vous. Je +vous adresse des vérités respectueuses, mais hautes et fortes, et il est +digne de vous de les entendre et d'en convenir.... + +«Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon père, je ne le puis. +Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que +j'envisage des humains; que j'aie des ressources littéraires, depuis si +longtemps unique soulagement à mes maux; que je sache si mon fils +respire et ce qu'il fait.... + +«Quoi qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par +l'honneur, qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre, +que la fin de cette année 1778 ne me verra point vivant au donjon de +Vincennes. Je profère hardiment un tel serment; car la liberté de +disposer de sa vie est la seule que l'on ne puisse ôter à l'homme, même +en le gênant sur les moyens. + +«Il ne tient maintenant qu'à vous, mon père, d'user de ce droit +qu'avaient les Romains, et qui fait frémir la nature. Prononcez mon +arrêt de mort, si vous êtes altéré de mon sang, et votre silence suffit +pour le prononcer. Rendez-moi la liberté, ce bien inaliénable, cette âme +de la vie, si vous voulez que je conserve celle-ci....» + +Ainsi, Mirabeau passa une partie de sa vie à plaider sa cause auprès de +son père, à chercher le point faible de cet homme cuirassé d'orgueil et +de préjugés, plus difficile à émouvoir que ne le sera jamais l'Assemblée +constituante, même en ses jours de méfiance. C'est un discours que le +futur orateur recommence chaque jour et à chaque lettre qu'il écrit soit +à son père, soit à son oncle. C'est un thème éternel qu'il ne cesse de +traiter, dont il refait cent fois la forme, essayant ses forces à cette +tâche ardue, s'assouplissant à cette gymnastique quotidienne, épurant, +fortifiant son génie. Inappréciable service que rendit à son fils, bien +malgré lui, le jaloux et le plus intraitable des tyrans domestiques, +auquel l'éloquence même et le génie de sa victime déplaisaient! Il se +trouva que Mirabeau dut à son père, à l'escrime terrible qu'il lui +imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la +solidité de son jeu, et peut-être son attitude impassible à la tribune. + +Telle fut la première école de Mirabeau: c'est ainsi qu'il préluda, par +des _déclamations_ dont le sujet était emprunté à sa vie, aux exercices +de la tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhétorique, ce qui +arrivait aux orateurs romains dans leurs _suasories_ et leurs +_controverses_: il n'évitait pas le mauvais goût, recherchait +l'antithèse et le trait, tombait dans ces défauts dont le contact du +public et la vérité des choses débarrassent plus tard les vrais +orateurs, mais qui brillent comme des qualités dans toutes les +conférences de jeunes avocats. + +Une autre école plus sérieuse acheva de le former et de le mûrir; ce +furent ses procès, dans lesquels il voulut se défendre lui-même. Le +barreau l'attirait. En prison, chose singulière! il est l'avocat +consultant de ses geôliers, par bon coeur et aussi pour satisfaire, ne +fût-ce que par écrit, ses besoins oratoires. Ainsi, au château d'If, il +compose un mémoire pour le commandant Dallègre, qui avait un procès; au +fort de Joux, il écrit sur les affaires municipales de la ville de +Pontarlier, et il rédige une défense d'un portefaix nommé Jeanret, sans +compter un mémoire sur les salines de Franche-Comté. L'_Avis aux +Hessois_, publié à Clèves (1777), pendant son séjour en Hollande, est un +véritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il collabora la même +année à un mémoire publié par sa mère contre son père. Enfin, prisonnier +volontaire à Pontarlier, il publie contre M. Monnier d'éloquents +mémoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il peut +dire fièrement: «Si ce n'est pas là de l'éloquence inconnue à nos +siècles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si précieux +et si rare.» Son procès avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il +le plaida lui-même, mit le dernier sceau à sa réputation par les +qualités extrajuridiques qu'il y déploya. Il s'y montra, sinon bon +avocat, du moins grand orateur, grand moraliste, grand acteur, soulevant +et apaisant d'un geste les plus tragiques passions, tour à tour tendre +et véhément, suppliant et impérieux, mêlant la modestie la plus +gracieuse à des colères de Titan. + +Il s'éleva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il força +l'admiration même de son père. Celui-ci écrivit au bailli: «C'est +dommage que tous ne l'entendissent pas: car il a tant parlé, tant hurlé, +tant rugi, que la crinière du lion était blanche d'écume et distillait +la sueur.» Quant à son adversaire, Portalis, «qu'il a fallu, écrit le +bailli, emporter évanoui et foudroyé hors de la salle, il n'a plus +relevé du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le +terrassa». + +Quelle préparation à la tribune que cette joute oratoire avec un homme +comme Portalis, devant une foule immense et à moitié hostile, au milieu +d'une ville agitée de passions déjà politiques et révolutionnaires! Et +ce fut une bonne fortune pour Mirabeau de n'avoir remporté comme +orateur, avant d'entrer dans la vie politique, que des succès +difficiles. Quel piège en effet pour un homme public de débuter devant +des auditoires bienveillants et gagnés d'avance, qui retrouvent et +applaudissent leurs propres pensées sur ses lèvres, qui lui ôtent +l'occasion de dissiper des préventions, de réfuter des interruptions, +d'échauffer une atmosphère glacée, en un mot de s'instruire en luttant +et de connaître toute l'étendue de ses forces! Ces favoris d'un collège +électoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement émoussés par les +louanges, ignorants d'eux-mêmes, faciles à déconcerter. A la première +contradiction, qu'ils prennent pour un échec, ils s'irritent, se +dégoûtent, se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes +dangereuses: il avait appris à plaider sa cause, de vive voix ou la +plume à la main, dans les conditions les plus défavorables, contre +l'universelle malveillance dont son père menait le choeur. Il sera bien +difficile d'intimider un athlète si habitué au péril, si cuirassé contre +le découragement: les orages parlementaires, les interruptions, et, ce +qui est plus dangereux aux novices, les conversations qu'on devine et +qu'on n'entend pas, ces difficultés ne seront pour lui que jeux +d'enfant. + +Mais, quand même Mirabeau aurait apporté aux Etats généraux une +instruction plus étendue encore, une expérience oratoire plus consommée, +un génie plus éminent, tous ces avantages n'auraient pas suffi à faire +de lui un grand orateur politique, s'il ne s'y était joint une qualité +suprême dont l'absence cause et explique l'infériorité parlementaire de +plus d'un homme d'esprit: je veux parler du goût passionné des affaires +publiques. Bien avant la réunion des Etats, il se fait donner une +mission diplomatique à Berlin, visite les ministres, leur écrit, les +conseille, considère comme de son ressort tout ce qui intéresse la +politique de la France, chef de parti sans parti, journaliste sans +journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays où il n'y avait +pas de vie publique. Econduit, ridiculisé, calomnié, il ne se rebute +pas: il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il +écrive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus avisés; il +conseille et prédit la réunion des Etats généraux quand personne n'y +songeait encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'intéresse plus que +le sien. Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son procès que du +procès intenté par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il +s'inquiète, du fond de sa misère, des finances de son pays. En veut-on +une preuve? Au moment où il songeait à forcer son père à rendre ses +comptes de tutelle, il était venu de Liège à Paris pour consulter ses +avocats et ses hommes d'affaires. Sa maîtresse, la tendre madame de +Néhra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxiété, court l'y rejoindre et +lui demande des nouvelles de son procès: «Oui, à propos, me dit-il, je +voulais vous demander où j'en suis?--Comment! lui dis-je, ce voyage a +été entrepris en partie pour vous en occuper; vous avez vu MM. Treilhard +et Gérard de Melsy?--Moi? dit-il; non, en vérité: j'ai vu à peine +Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose à faire que de penser à +toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez- +vous que l'affreux agiotage est à son comble? Savez-vous que nous sommes +au moment où il n'y a peut-être pas un sou dans le Trésor public? Je +souriais de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si +peu et s'affliger si fort de la détresse publique.» + +Il accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements +sur l'opinion des provinces, une correspondance énorme venue de tous les +coins de la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents +politiques, préparation à la vie publique dont nous avons vu de nos +jours un exemple célèbre, mais dont on ne pouvait s'expliquer la raison +sous l'ancien régime. La seule carrière possible pour Mirabeau, c'était +la carrière d'homme d'Etat, d'orateur. Que cette carrière ne s'ouvrît +pas devant lui, que la Révolution tardât, ses vices ne suffisant plus à +le distraire, il mourait maniaque ou fou, à la fois ridicule et +déshonoré. + +Cette vocation fatale, irrésistible, s'alliait à une santé de fer, à une +figure imposante dans sa laideur, à une voix sonore et à un air de +dignité noble et paisible. Ses défauts extérieurs, choquants chez un +homme privé, devenaient autant de qualités chez un tribun. Son attitude +et son costume, de mauvais ton dans un salon, [1] s'harmonisaient, au +contraire, à la tribune, avec sa tête éloquente, ses regards +extraordinaires. En réalité, il n'avait tout son prix, au moral et au +physique, que quand il parlait en public. Le Midi seul forme ces natures +merveilleuses, faites pour la représentation, pour la vie tumultueuse en +plein air, pour le contact incessant de la foule, natures que la +solitude rapetisse et enlaidit, que la publicité grandit et transfigure, +et pour lesquelles l'éloquence est le plus impérieux des besoins. + + +Note: + +[1] «En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frappé de son +extérieur. Il avait une stature haute, carrée, épaisse. La tête, déjà +forte au delà des proportions ordinaires, était encore grossie par une +énorme chevelure bouclée et poudrée. Il portait un habit de ville dont +les boutons, en pierres de couleur, étaient d'une grandeur démesurée; +des boucles de soulier également très grandes. On remarquait enfin dans +toute sa toilette, une exagération des modes du jour, qui ne s'accordait +guère avec le bon goût des gens de la cour. Les traits de sa figure +étaient enlaidis par des marques de petite vérole. Il avait le regard +couvert, mais ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer +poli, il exagérait ses révérences; ses premières paroles furent des +compliments prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les +formes ni le langage de la société dans laquelle il se trouvait, et +quoique, par sa naissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient, +on voyait néanmoins tout de suite à ses manières qu'il manquait de +l'aisance que donne l'habitude du grand monde.... + + +«.... Mais, après le dîner, M. de Meilhan ayant amené la conversation +sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper +d'abord comme ridicule dans l'extérieur de Mirabeau disparut à +l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses +idées, et il entraîna tout le monde par sa manière brillante et +énergique de les exprimer.» (_Correspondance de Mirabeau et de La +Marck_, t. I. p. 86.) + +[Illustration: HONORÉ GABRIEL COMTE DE MIRABEAU] + +_Député de la Sénéchaussée d'Aix à l'Assemblée Nationale en 1789. Elu +président le 29 Janvier 1791. Mort le 2 Avril 1791._ + +A Paris, chez l'AUTEUR, Quay des Augustins No. 71 au 3e.] + +Tel était Mirabeau à la veille d'entrer dans la vie publique, réunissant +dans sa personne toutes les conditions d'éloquence parfaite qu'ont +énumérées un Cicéron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, porté +par la nature et par les circonstances, va dépasser ce Cicéron, qu'il +aimait à lire, et qui sait? atteindre Démosthène, d'autant plus que ces +grandes vérités, ces admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'à +nous les harangues antiques, il aura la bonne fortune d'être le premier +à les exprimer à la tribune française qu'il inaugure. Un public tout +neuf au plaisir d'écouter, voilà son auditoire. Les passions et les +idées de toute la France, et de la France du XVIIIe siècle encore +philosophe, enthousiaste, héroïque, voilà la matière de ses harangues. +Jamais le génie ne rencontra de si belles et de si faciles +circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du +discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la +carrière oratoire de Mirabeau, nous rêvions mieux. Après ces élans +sublimes, pourquoi ces chutes, ces langueurs, ces sommeils? Pourquoi la +pensée du grand homme se dérobe-t-elle parfois comme à dessein, au lieu +de se développer d'un discours à l'autre avec harmonie et clarté? +Pourquoi la déclamation succède-t-elle tout à coup à l'accent sincère, +aux beautés solides et simples? C'est qu'il manquait à Mirabeau un +avantage que ses collègues de la Constituante possédaient presque tous: +la considération publique. Aujourd'hui que nous ne voyons plus de +l'orateur que le côté glorieux, nous ne pouvons nous figurer avec quel +mépris il fut accueilli à Versailles. On ne lui parlait pas; on +considérait, même à gauche, sa présence comme un scandale. Outre que ce +transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une légende +déshonorante s'attachait à son nom. Les calomnies de son père avaient +fait leur chemin, et tous les vices semblaient marqués hideusement sur +cette figure ravagée. L'_Ami des hommes_, qui avait obtenu contre son +fils jusqu'à dix-sept lettres de cachet, avait laissé publier, lors du +procès d'Aix, un recueil de ses lettres intimes où il disait de Mirabeau +tout ce que pouvaient lui inspirer la haine et une colère habilement +attisée par M. de Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais époux, +mauvais père, Mirabeau pouvait-il être un bon citoyen? Et encore on lui +eût pardonné ses vices et ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manqué +même à l'honneur. On parlait tout haut de sa bassesse et de sa vénalité. +Son éloquence au début étonnait, effrayait, ne convainquait pas. _On ne +croyait pas ce qu'il disait._ + +Il parvint à séduire, à arracher l'assentiment, à décider certains votes +par l'éclat éblouissant de la vérité; il obtint une grande influence, +mais il n'atteignit jamais à l'autorité. Souvent son génie même se +tournait contre lui, et plus les imaginations étaient flattées, plus les +consciences résistaient. Déboires, affronts, mépris les moins déguisés, +il subit tout, accepta tout, dans la pensée de se réhabiliter enfin. Il +n'y parvint jamais tout à fait. «Dans certains moments, écrit Etienne +Dumont, il aurait consenti à passer au travers des flammes pour purifier +le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer, à demi suffoqué de douleur, en +disant avec amertume: «J'expie bien cruellement les erreurs de ma +jeunesse». Voilà pourquoi il tombait quelquefois dans la déclamation. +Désireux de donner au public une bonne idée de lui-même, il n'y pouvait +parvenir; le désaccord de sa vie et de ses paroles était trop flagrant. +Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit justement un philosophe +ancien, c'est de paraître à ses auditeurs tel qu'il veut paraître en +effet. Et c'était bien là le but secret de Mirabeau; il voulait paraître +honnête. Mais, comme l'ajoute Cicéron en termes qui s'appliquent +cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive à cette éloquence suprême +que par la dignité de la vie: _id fieri vitae dignitate_. + + + + +_II.--LA POLITIQUE DE MIRABEAU_ + + +Quelle était la politique de Mirabeau? A cette question souvent posée, +aucune réponse satisfaisante n'a été faite. Ceux qui ont écrit avant la +publication de la correspondance de Mirabeau et de La Marck (1851) ne +connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme extérieur, que ses desseins +avoués, que sa politique officielle. Ceux qui ont écrit depuis n'ont +plus vu que l'homme intérieur, que l'intrigant payé, que le conspirateur +mystérieux. Là, dit-on, c'est un tribun, presque un démagogue; ici c'est +un Machiavel, un professeur de tyrannie. En public, excite et lance la +Révolution; en secret il la retient et semble lui préparer des pièges. +Comment démêler sa véritable pensée au milieu de ces contradictions? + +Écartons d'abord une hypothèse qui se présente tout de suite à l'esprit. +Mirabeau, pourrait-on dire, n'eut pas à proprement parler de politique: +il vécut d'expédients, au jour le jour, éloquent si le hasard lui +faisait rencontrer la vérité, languissant ou obscur quand il se +trompait.--Sans doute il n'est pas d'homme politique dont chaque pas +soit guidé par un dessein immuable: il n'en est pas non plus qui ne rêve +un certain état de choses plus heureux pour ses concitoyens et pour lui. +Eh bien, Mirabeau croyait que l'état politique le plus souhaitable pour +la France et pour lui-même, c'était un état mixte, moitié absolutisme et +moitié liberté, où subsisterait ce qui était supportable dans l'ancien +régime et ce qui était immédiatement possible dans les systèmes +nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle que nous +l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrète pour la +cour, écrite le 14 octobre 1790, il résume en ces termes les principes +de sa politique: + +«Que doit-on entendre par les bases de la Constitution? + +«Réponse: + +«Royauté héréditaire dans la dynastie des Bourbons; corps législatif +périodiquement élu et permanent, borné dans ses fonctions à la +confection de la loi; unité et très grande latitude du pouvoir exécutif +suprême dans tout ce qui tient à l'administration du royaume, à +l'exécution des lois, à la direction de la force publique; attribution +exclusive de l'impôt au corps législatif; nouvelle division du royaume, +justice gratuite, liberté de la presse; responsabilité des ministres; +vente des biens du domaine et du clergé; établissement d'une liste +civile, et plus de distinction d'ordres; plus de privilèges ni +d'exemptions pécuniaires; plus de féodalité ni de parlement: plus de +corps de noblesse ni de clergé; plus de pays d'états ni de corps de +province:--voilà ce que j'entends par les bases de la Constitution. +Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles +se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique.» + +Dans sa pensée, le défenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi, +et le soutien du roi, c'est le peuple. Appuyés l'un sur l'autre, ils +triomphent du clergé et de la noblesse, et à cette alliance le roi gagne +son pouvoir, le peuple sa liberté. C'est la _démocratie royale_ de +Wimpffen, c'est l'idée de la Constituante et de la France en 1789. + +Mais quelle est l'autorité la plus ancienne, la plus forte, celle du roi +ou celle du peuple? Le 8 octobre 1789, cette question se pose, à propos +de la formule à employer pour la promulgation des lois. Doit-on +continuer à dire: _Louis, par la grâce de Dieu_...? Oui, dit Mirabeau.-- +Et les droits du peuple? «Si les rois, répond-il, sont rois par la grâce +de Dieu, les nations sont souveraines par la grâce de Dieu. On peut +aisément tout concilier.»--Opérer cette conciliation (non aisée, mais +impossible), telle est la fonction du gouvernement, du ministère.-- +Conciliation? non: assujettissement de l'un des deux souverains à +l'autre, du corps à la tête, du peuple au roi. Il faut flatter, duper, +aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une liberté, +sous prétexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter l'opinion +publique, et pour cette capture les moyens les plus cachés sont les plus +efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le +peuple; c'est pour le bonheur du peuple. + +Le mot de république, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou risée. +La république, c'est pour lui le retour à l'état de barbarie; c'est le +chaos; c'est la destruction de l'état social. Et il montre cependant +plus de sens politique que les rares républicains qui existaient alors, +en ce qu'il craint l'arrivée prochaine de la république, tandis que +ceux-là ne l'espèrent même pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme +cela arrive, il se trompe sur les desseins de ses adversaires en leur +attribuant la clairvoyance qu'il est seul à posséder. En voyant combien +les Constituants ont affaibli le pouvoir royal, il ne peut s'imaginer +qu'ils ne préparent pas secrètement les voies à la république, et il +écrit à la cour le 14 octobre 1790: «Je sais que ... les législateurs, +consultant les craintes du moment plutôt que l'avenir, hésitant entre le +pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes +républicaines dont ils prévoyaient le danger, craignant même que le roi +ne désertât sa haute magistrature, ou ne voulût reconquérir la plénitude +de son autorité; je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexité, les +législateurs n'ont formé, en quelque sorte, l'édifice de la constitution +qu'avec des pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la voûte, +et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de manière qu'ils +pussent opter entre la république et la monarchie, et que la royauté fût +conservée ou inutile, selon les événements, selon la réalité ou la +fausseté des périls dont ils se croiraient menacés. Ce que je viens de +dire est le mot d'une grande énigme.» + +C'est faire beaucoup d'honneur aux Lameth et à Barnave que de leur +prêter des vues aussi profondes: les événements les menaient; ils ne se +doutaient pas toujours du lendemain: comment croire qu'ils songeassent à +un avenir, qui, en 1790, semblait éloigné d'un siècle. + +Cette aversion de Mirabeau pour la démocratie pure et pour les théories +du _Contrat social_ s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du +pouvoir royal. Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil +sans cesse répété, à la tribune même (10 octobre 1789): «Ne multipliez +pas de vaines déclamations; ravivez le pouvoir exécutif; sachez le +maintenir, étayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement, +la société tombe en dissolution, et rien ne peut nous préserver des +horreurs de l'anarchie.» + +Son royalisme n'est pas seulement théorique; il se considère +personnellement comme le champion nécessaire de la royauté. Ne croyons +pas que le besoin d'argent l'ait rapproché de la cour; il se sent né +pour la servir et pour la bien servir, et, tout de suite, il s'offre. +Quand cela? En 1790, quand il succombe à la misère et que la situation +politique l'effraie? Non: à son arrivée dans la vie politique, à la +première heure, à la première minute, au moment même où il songe à +entrer aux États généraux, _cinq mois avant les élections_. Il écrit, le +28 décembre 1788, à M. de Montmorin: + +«Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis être aux +États généraux.... En nous entendant, il me serait très aisé d'éluder +les difficultés ou de surmonter les obstacles; et certes il n'y a pas +trop de trois mois pour se préparer, lier sa partie, et se montrer digne +et influent défenseur du trône et de la chose publique.» + +Ce rôle de défenseur du trône, si beau qu'il pût paraître en 1788, est- +il vraiment celui auquel son genre d'éloquence semblait destiner +Mirabeau? Pourquoi ne voulut-il pas être en effet un tribun populaire, +le conseiller, l'interprète, l'initiateur de la démocratie? Pourquoi, +victime de l'ancien régime, ne rêva-t-il pas une république dirigée par +sa voix puissante? + +Ses sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'éducation, mais de +la naissance. C'est à son père qu'il devait cet orgueil de caste qu'il +ne prit jamais la peine de cacher. On sait qu'après l'abolition des +titres de noblesse, il continua à se faire appeler Monsieur le comte, à +sortir en voiture armoriée. Voilà la première raison pour laquelle il +était royaliste. + +La seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis à Vincennes, le +régime démocratique l'aurait laissé de côté, dans les rangs obscurs. Il +comprenait très bien que le dérèglement de sa vie lui aurait fermé la +carrière politique dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle +parlementaire, ou plutôt cette monarchie qu'il imaginait, dans laquelle +le peuple et le roi ne faisaient qu'un contre les ordres privilégiés, +semblait lui assurer un rôle digne de son génie. Il excellait, nous le +savons, dans l'éloquence et dans l'intrigue: la tribune du parlement lui +permettait d'être orateur, et la nécessité de concilier deux choses +inconciliables, la souveraineté populaire et la souveraineté royale, +ouvrait un champ illimité à son habileté un peu policière. Éblouir par +son éloquence, séduire par son adresse, jouer un beau rôle représentatif +et, en secret, préparer par de petits moyens, par des hommes +secondaires, de grands effets politiques, c'était là son idéal. Et que +ne le réalisa-t-il? Les d'Orléans étaient sous sa main; il pouvait leur +donner la royauté. C'était même le seul moyen de réaliser son rêve de +monarchie mitigée. Mais dès qu'il vit le duc d'Orléans, en 1788, chez le +comte de La Marck, il le jugea et dit «que ce prince ne lui inspirait ni +goût ni confiance». Plus tard il répétait qu'_il n'en voudrait même pas +pour son valet_. C'est donc avec la branche aînée qu'il veut fonder le +seul régime dont il puisse être l'orateur et le ministre. + +Ses opinions, on le voit, sont fondées sur son intérêt, ou, si on aime +mieux, sur l'intérêt de son génie. Il lui faut, ce sont ses propres +expressions, un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande +gloire. C'est heureux sans doute qu'il ait préparé les conditions les +plus favorables à l'épanouissement de son éloquence, mais avouons que sa +politique ne reposait sur aucune conviction morale. Et voilà la +troisième raison pour laquelle il n'embrassa pas franchement et +complètement la cause du XVIIIme siècle. Ses contemporains, philosophes +et politiques, précurseurs et acteurs de la révolution, diffèrent de +doctrine et de système; mais ils se rapprochent en un point, c'est +qu'ils ont une foi ardente en l'humanité; ils la croient bonne, +raisonnable, perfectible; ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de +lui ôter ses chaînes, de lui rendre ses droits, de l'amener à la +virilité par la liberté. Ils croient fermement à la justice: c'est là +l'évangile de 1789, qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore +obscurci. Cette foi est étrangère à Mirabeau: ce n'est ni sur la raison +ni sur le droit qu'il compte pour établir son système, mais sur le +génie, sur la ruse. Sa politique, toute florentine, est plus vieille ou +plus jeune que cet âge. Quand, en décembre 1790, déjà payé par la cour, +il présente son plan secret de résistance, le comte de La Marck écrit +finement à Mercy-Argenteau: «Ce plan est trop compliqué, ainsi que vous +l'avez remarqué, monsieur le comte, on dirait qu'il est fait pour +d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz, par +exemple, l'aurait très bien fait exécuter; mais nous ne sommes plus au +temps de la Fronde.» + +Si la foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres. +Il se refusait, ce trop fin politique, à croire au désintéressement de +ce peuple de 1789, affamé pourtant de justice. «Tous les Français, +disait-il, veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des +promesses, et vous verriez bientôt le parti du roi prédominant partout.» +Il calomniait son temps, et, osons le dire, le jugeait d'après lui-même. +Non, ce n'est pas pour le seul bien-être que nos pères se levèrent +contre la royauté. Le sens profond de la Révolution échappait à +Mirabeau. + +Dans les questions religieuses, il montrait la même ingéniosité et le +même aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'était jamais sérieusement +demandé si la liberté était compatible avec le catholicisme? Il n'a pas +de solution pour ce grave problème. Dans son _Essai sur les lettres de +cachet_, il prétend montrer qu'une société civile peut vivre sans +détruire une religion hostile au principe même de cette société. Il +suffit, dit-il, que les «ministres des autels soient circonscrits dans +leur état», et il passe. Le même homme vote et défend la constitution +civile du clergé, et ce n'est que des circonstances qu'il apprend +l'hostilité irréconciliable de l'Église. En décembre 1789, il disait à +sa soeur, Mme du Saillant: «La liberté nationale avait trois ennemis: le +clergé, la noblesse et les parlements. _Le premier n'est plus de ce +siècle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le +tuer._» Telles sont les vues de Mirabeau: il croit morts des hommes qui +vont faire reculer la Révolution! C'est qu'au fond il est indiffèrent en +religion. Les grands problèmes qu'il appelle dédaigneusement +métaphysiques n'ont jamais préoccupé ce méridional. Les pensées hautes +et générales sur la destinée de l'homme lui sont inconnues et répugnent +à sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une dextérité +et un tact infinis, mais aucune idée supérieure. + +Qu'en résulte-t-il? C'est qu'en éloquence comme en politique il ne +demande pas ses succès à ce qu'on appelle l'éternelle morale. On ne +trouvera pas dans ses discours un seul de ces lieux communs qui sont +beaux dans tous les temps; nul appel à la conscience humaine; nul élan +vers une justice plus haute; nul accent d'amour ou de piété pour les +hommes. Ces mots se trouvent, il le faut bien, dans ses harangues; mais +les choses mêmes n'y sont pas, puisqu'elles n'étaient pas dans son âme. +Il y a des cordes que les orateurs de second ordre, un Rabaut Saint- +Etienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que Mirabeau ne touche +jamais. Qu'on ne s'y trompe pas: c'est là le caractère de cet orateur, +d'avoir été grand sans puiser son inspiration aux sources morales; ç'a +été son originalité et sa faiblesse à la fois. + +Comment donc se fait-il applaudir? D'abord par son incontestable +patriotisme, par les paroles vraiment _nationales_ qu'il sait prononcer +avec un accent vrai, et puis par la manière émouvante dont il parle de +lui, encore de lui, toujours de lui. C'est sans cesse son _moi_ tragique +et superbe qui occupe la scène. Ses discours ne sont qu'une vaste +apologie de sa personne, un plaidoyer sans cesse renouvelé, une +recherche acharnée et une revendication anxieuse de l'estime des hommes, +qu'il va conquérir et qui lui échappe toujours. Le sentiment qui anime +cette éloquence, ce n'est pas la dignité, c'est l'orgueil. Ange déchu, +il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains, +exaltant dans un style passionné ses souffrances et ses colères. Que ce +soit aux États de Provence, à l'Assemblée constituante, lors de +l'affaire du Châtelet, ou encore dans sa correspondance secrète avec la +cour, je retrouve partout cette même poursuite de la réhabilitation. +C'est peu d'être admiré: il veut être estimé, et, naïvement, il intrigue +pour forcer l'estime. L'Assemblée ne se lasse pas de cette magnifique +apologie; elle applaudit sans accorder ce qu'on lui demande, pas même la +présidence, qu'on n'obtiendra qu'une fois, et encore en mendiant les +voix de l'extrême droite. Le jour où Mirabeau touche au ministère, à un +honneur qui peut refaire sa réputation, l'Assemblée le précipite en +souriant. Ses idées, elle les accueille, elle les vote; mais sa +personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattées de cette +éloquence incomparable; sa raison en est satisfaite: son coeur n'en est +pas touché. C'est un duel qui l'intéresse et qui désespère Mirabeau: il +en meurt. + + + + +_III.--LES DISCOURS DE MIRABEAU_ + + +Justifions ces remarques générales sur la politique et l'inspiration +oratoire de Mirabeau par quelques exemples empruntés à ses principaux +discours. + +Aux États de Provence, il défend le règlement royal contre la noblesse +qui voulait faire les élections selon l'antique constitution de la +«nation provençale». C'est là pour lui un admirable terrain, qui lui +donne confiance et lui permet de lutter contre le mépris de ses +collègues: «Si la noblesse veut m'empêcher d'arriver, disait-il, il +faudra qu'elle m'assassine, comme Gracchus.» Cependant les outrages dont +on l'abreuva, malgré sa bonne volonté, le forcèrent à prendre une allure +d'opposition qui était bien loin de ses principes. «Ces gens-là, +écrivait-il alors, me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si +je ne me tenais pas à quatre.» Il tenait néanmoins à l'estime de la +noblesse et il chercha à se justifier devant elle dans un discours que +la prorogation des Etats l'empêcha de prononcer, mais qu'il fit imprimer +et répandre. C'est la première en date de ses justifications publiques: + +«Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai désiré que mon ordre fût assez +habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arraché +demain; j'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire de provoquer +l'assemblée des trois ordres, que toute la Provence demande à l'envi.... +Voilà le crime de l'_ennemi de la paix_! ou plutôt j'ai cru que le +peuple pouvait avoir raison.... Ah! sans doute, un patricien souillé +d'une telle pensée mérite des supplices! Mais je suis bien plus coupable +qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours +raison; que son infatigable patience attend constamment les derniers +excès de l'oppression pour se résoudre à la résistance; qu'il ne résiste +jamais assez longtemps pour obtenir la réparation de tous ses griefs; +qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable à ses ennemis, il lui +suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus +invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser à faire.... Je +pense ainsi; punissez l'ennemi de la paix.» + +S'adressant aux nobles et aux membres du clergé, il profère ces paroles +menaçantes et souvent citées: + +«Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont +implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais +quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un de leur +sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient +d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier +des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il +lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et +de cette poussière naquit Marius: Marius, moins grand pour avoir +exterminé les Cambres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de +la noblesse!» + +Dans une péroraison d'un caractère tout personnel, il tire de très +grands effets de l'affirmation de sa sincérité, affirmation qui n'était +pas inutile: + +«Pour moi, qui dans ma carrière publique n'ai jamais craint que d'avoir +tort; moi qui, enveloppé de ma conscience et armé de principes, +braverais l'univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent +dans l'assemblée nationale, soit que mes voeux vous y accompagnent, de +vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes, +toutes les convulsions, en un mot, des préjugés expirants, ne m'en +imposeront pas. Eh! comment s'arrêterait-il aujourd'hui dans sa course +civique, celui qui, le premier d'entre les Français, a professé +hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans un temps où les +circonstances étaient bien moins urgentes, et la tâche bien plus +périlleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai été, +je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique, +l'homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là +plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles! Car les privilèges +finiront, mais le peuple est éternel.» + +Exclu de l'assemblée de la noblesse comme _non-possédant_, c'est avec +déchirement qu'il se sépara des hommes de sa condition, et qu'il se vit +forcé de prendre un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut +assez aveugle pour voir en Mirabeau un séditieux; elle le traitait +volontiers d'_enragé_. A quoi il répondait: «C'est une grande raison de +m'élire, si je suis un chien enragé; car le despotisme et les privilèges +mourront de ma morsure.» Mais ce n'est là qu'un accès de colère: ce +prétendu démagogue, quelques jours plus tard, calme le peuple de +Marseille, soulevé contre une taxe du pain, par les conseils les plus +sages, les plus modérés. Et pourquoi le peuple doit-il se résigner? Pour +faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il termine une +proclamation où il avait mis à la portée de tous quelques vérités +économiques: + +«Oui, mes amis, on dira partout: les Marseillais sont de bien braves +gens; le roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi +que nous invoquons sans cesse; et il vous aimera, il vous en estimera +davantage. Comment pourrions-nous résister au plaisir que nous lui +allons faire, quand il est précisément d'accord avec nos plus pressants +intérêts? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans +verser des larmes de joie?» + +Nous avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait +l'enthousiasme de ses contemporains, et qu'il traitait de métaphysique +le culte des principes. Dans un des premiers discours qu'il prononça aux +États généraux, il formula en ces termes son empirisme politique: + +«N'allez pas croire que le peuple s'intéresse aux discussions +métaphysiques qui nous ont agités jusqu'ici. Elles ont plus d'importance +qu'on ne leur en donnera sans doute; elles sont le développement et la +conséquence du principe de la représentation nationale, base de toute +constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaître le +système de ses droits et la saine théorie de la liberté. Le peuple veut +des soulagements, parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le +peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous +l'horrible faix dont on l'écrase; mais il demande seulement de ne payer +que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misère.... + +«Il est cette différence essentielle entre le métaphysicien, qui, dans +la méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté, et +l'homme d'État, qui est obligé de tenir compte des antécédents, des +difficultés, des obstacles; il est, dis-je, cette différence entre +l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe +qu'à _ce qui est_ et l'autre s'occupe de _ce qui peut être_. + +«Le métaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans +peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves, +ni des abîmes; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler +sans cesse qu'on marche sur la terre, et qu'on n'est plus dans le monde +idéal [Note: Séance du 15 juin 1789.].» + +Faut-il s'étonner que ce cours de politique appliquée n'ait pas été +chaudement accueilli? Ce n'était certes pas le moment, en juin 1789, de +se rappeler qu'on «marchait sur la terre», et de quitter le «monde +idéal». Il fallait au contraire ne pas regarder les difficultés, les +périls, les baïonnettes dont on était entouré, marcher la tête haute, +les yeux fixés vers l'idéal populaire et vaincre, comme on le fit, par +la foi. Que les communes, au contraire, eussent recours aux recettes +d'une politique prudente, elles étaient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs +un piège que leur tend Mirabeau, quand, dans ce même discours, il +propose à ses collègues de s'intituler _représentants du peuple +français_? Comment fallait-il entendre le mot _peuple_? Était-ce +_populus_ ou _plebs_? N'y avait-il pas à craindre que la cour ne voulût +comprendre _plebs_ et que le Tiers ne se trouvât avoir consacré la +distinction des ordres? L'abbé Siéyès vit le danger, retira sa formule +(_Assemblée des représentants connus et vérifiés_) et se rallia à celle +de Legrand (_Assemblée nationale_), qui contenait déjà la Révolution. +Quant à Mirabeau, il affecta de ne pas comprendre le sens des objections +et, en rhéteur, répondant à ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du +mépris où l'on tenait ce beau mot de peuple: + +«Je persévère dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait +attaquée, je veux dire la qualification de _peuple français_; je +l'adopte, je la défends, je la proclame, par la raison qui la fait +combattre. + +«Oui, c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respecté en +France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé; +parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la +vanité se révolte; parce qu'il est prononcé avec mépris dans les +chambres des aristocrates; c'est pour cela même, Messieurs, que nous +devons nous imposer, non seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de +le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les +coeurs.... + +«Représentants du peuple, daignez me répondre. Irez-vous dire à vos +commettants que vous avez repoussé ce nom de peuple? que si vous n'avez +pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherché à éluder cette dénomination +qui ne vous paraît pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus +fastueux que celui qu'ils vous ont conféré? Eh! ne voyez-vous pas que le +nom de _représentants du peuple_ vous est nécessaire, parce qu'il vous +attache le peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne seriez +que des individus, de faibles roseaux qu'on briserait un à un! Ne voyez- +vous pas qu'il vous faut le nom du peuple, parce qu'il donne à connaître +au peuple que nous avons lié notre sort au sien, ce qui lui apprendra à +reposer sur nous toutes ses pensées, toutes ses espérances! + +«Plus habiles que nous, les héros bataves qui fondèrent la liberté de +leur pays prirent le nom de _gueux_; ils ne voulurent que ce titre, +parce que le mépris de leurs tyrans avait prétendu les en flétrir, et ce +titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le +despotisme avilissaient, fut à la fois leur force, leur gloire et le +gage de leur succès. Les amis de la liberté choisissent le nom qui les +sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus; ils s'appelleront +les _remontrants_ en Amérique, les _pâtres_ en Suisse, les _gueux_ dans +les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur +ôteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront +su s'honorer.» (Séance du 16 juin 1789.) + +Ces déclamations furent accueillies par des murmures mérités, et le rôle +que Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu à +éloigner de lui la confiance de l'Assemblée. Que voulait-il donc? +Maintenir les ordres privilégiés? Nous avons vu qu'il les considère +comme un obstacle à la liberté, et qu'il les supprime dans ses +programmes secrets. Il voulait seulement embarrasser la marche des +communes dont l'audace l'inquiétait déjà, comme elle inquiétait la cour. +Le «défenseur du trône» tremblait, dès les premiers jours de la +Révolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les communes +soumissent leurs décrets à la sanction de Louis XVI. Cette sanction, ce +_veto_ était pour lui le palladium des libertés publiques: «Je crois, +avait-il dit la veille, le _veto_ du roi tellement nécessaire, que +j'aimerais mieux vivre à Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait +pas.» + +A cette époque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour; +mais l'attitude qu'il venait de prendre semblait devoir le désigner à +l'attention du roi. Il se posait en conciliateur entre les deux partis. +Il marquait d'avance les limites de la Révolution. Voyant qu'on ne +venait pas à lui, il alla, par l'entremise de Malouet, voir Necker. Il +en reçut l'accueil le plus injurieux. Justement dépité, il changea +d'allure, résolut de montrer sa force et sa popularité et de s'imposer +en menaçant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les discours démocratiques +par lesquels il releva le courage de l'Assemblée, après la séance royale +du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de Dreux-Brézé. Cette +apostrophe si célèbre a donné le change sur la véritable politique de +Mirabeau: l'attitude qu'il prit ce jour-là est restée fixée dans la +mémoire populaire. La légende représente le prétendu tribun montrant du +doigt la porte au courtisan terrifié, sortant à reculons comme devant le +roi. Ce coup de théâtre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il +avait ce jour-là menacé le pouvoir absolu. La cour fut effrayée de cette +infraction insolente à l'étiquette, si bien que de part et d'autre on se +trompa sur les véritables intentions du grand orateur, et l'on vit une +politique là où il n'y avait qu'une boutade, qu'un accès d'impatience et +de colère. + +Il fut inquiet lui-même d'avoir révélé d'un geste et d'un mot la +fragilité du pouvoir royal, et dans la séance du 27 juin il essaya +visiblement de réparer son imprudence: + +«Messieurs, je sais que les événements inopinés d'un jour trop mémorable +ont affligé les coeurs patriotes, mais qu'ils ne les ébranleront pas. A +la hauteur où la raison a placé les représentants de la nation, ils +jugent sainement les objets et ne sont point trompés par les apparences +qu'au travers des préjugés et des passions on aperçoit comme autant de +fantômes. + +«Si nos rois, instruits que la défiance est la première sagesse de ceux +qui portent le sceptre, ont permis à de simples cours de judicature de +leur présenter des remontrances, d'en appeler à leur volonté mieux +éclairée; si nos rois, persuadés qu'il n'appartient qu'à un despote +imbécile de se croire infaillible, cédèrent tant de fois aux avis de +leurs Parlements,--comment le prince qui a eu le noble courage de +convoquer l'Assemblée nationale n'en écouterait-il pas les membres avec +autant de faveur que des cours de judicature, qui défendent aussi +souvent leurs intérêts personnels que ceux des peuples? En éclairant la +religion du roi, lorsque des conseils violents l'auront trompé, les +députés du peuple assureront leur triomphe; ils invoqueront toujours la +liberté du monarque; ce ne sera pas en vain, dès qu'il aura voulu +prendre sur lui-même de ne se fier qu'à la droiture de ses intentions et +de sortir du piège qu'on a su tendre à sa vertu....» + +Et il proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi +que pour le peuple: + +«Tels que nous nous sommes montrés depuis le moment où vous nous avez +confié les plus nobles intérêts, tels nous serons toujours, affermis +dans la résolution de travailler, de concert avec notre roi, non pas à +des biens passagers, mais à la condition même du royaume; déterminés à +voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des +innombrables avantages que la nature et la liberté nous promettent, à +soulager le peuple souffrant des campagnes, à remédier au découragement +de la misère, qui étouffe les vertus et l'industrie, n'estimant rien à +l'égal des lois qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune; +non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'à +l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde, mais ne voulant +point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple; désirant enfin, +pour unique récompense de nos travaux, de voir tous les enfants de cette +immense patrie réunis dans les mêmes sentiments, heureux du bonheur de +tous, et chérissant le père commun dont le règne aura été l'époque de la +régénération de la France.» + +Le lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemblée résolut de demander +pour la troisième fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau, +s'adressant à la députation, improvisa ce discours, qui porte à un si +haut degré l'empreinte de son génie, et qui fut inspiré par une colère +non jouée: + +«Eh bien! dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes +investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des +favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et +leurs présents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étrangers, +gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies +l'asservissement de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la +destruction de l'Assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais +même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique +barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemy. + +«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses +aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans +Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que ses conseillers +féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris +fidèle et affamé.» + +Sur ces entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens +prétendent que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et +ajouta: «Le silence des peuples est la leçon des rois.» Quand même il +aurait prononcé ces paroles qui, avec l'apostrophe à la députation, sont +les plus fortes qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne +peut pas dire qu'il ait manqué un instant à son rôle de «défenseur du +trône». L'indignation et l'écoeurement que lui faisait éprouver la +politique de la cour expliquent aisément ces sorties. Et puis, ne +voulait-il pas faire peur à l'entourage de Louis XVI, affirmer une fois +de plus son influence populaire, et, en se mettant au premier rang des +révolutionnaires, se désigner plus nettement comme l'homme +indispensable? + +Cette intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il +présente un projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres. +Mounier proteste, au nom de la séparation des pouvoirs, et s'attire +cette réplique, où se trouvent les idées les plus sages, les plus vraies +de Mirabeau, celles aussi qu'il a le plus à coeur: + +«Vous oubliez que nous ne prétendons point à placer ni déplacer les +ministres en vertu de nos décrets, mais seulement à manifester l'opinion +de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh! comment nous refuseriez- +vous ce simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les +accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces +artisans d'iniquités dont, par une contradiction palpable, vous nous +proposez de contempler les oeuvres dans un respectueux silence? Ne +voyez-vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que +vous, combien je suis plus modéré? Vous n'admettez aucun intervalle +entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou +punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi, j'avertis avant de +dénoncer, je récuse avant de flétrir, j'offre une retraite à +l'inconsidération ou à l'incapacité avant de les traiter de crimes. Qui +de nous a plus de mesure et d'équité? + +«Mais voyez la Grande-Bretagne: que d'agitation populaire n'y occasionne +pas ce droit que vous réclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre.... +L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh! +par quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de +terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette île fameuse, cet +inépuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amis +de la liberté? Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore +pour l'éternelle instruction du monde: l'Angleterre développe tous les +germes d'industrie, exploite tous les filons de la prospérité humaine, +et tout à l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa +constitution avec toute la vigueur de la plus énergique jeunesse, et +l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques.... +Vous ne pensiez donc qu'à quelques discussions parlementaires (là, comme +ailleurs, ce n'est souvent que du partage, qui n'a guère d'autre +importance que l'intérêt de la loquacité); ou plutôt c'est apparemment +la dernière dissolution du parlement qui vous effraie.» + +Nous avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des «principes +métaphysiques», et il le prouva en s'abstenant de paraître à la nuit du +4 août et en blâmant autant qu'il le pouvait sans se dépopulariser, non +l'insuffisance des sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel +on avait procédé. Il n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme +d'une puérilité. Il fut cependant rapporteur du Comité chargé d'élaborer +la Déclaration des droits, mais rapporteur plus docile que convaincu. +Tantôt il demande l'ajournement, tantôt que la déclaration ne figure pas +en tête, mais à la fin de la Constitution. Il faut lire dans Etienne +Dumont combien Mirabeau et ses collaborateurs se moquaient du rapport +qu'il déposa. Cette «métaphysique» leur semble un jouet d'enfant. + +Il était encouragé dans son mépris pour l'idée révolutionnaire par +Etienne Dumont et les Genevois pédants qui l'entouraient, mais surtout +par son intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, étranger député +au parlement français par suite d'un vieux droit féodal, ancien +serviteur de l'Autriche, conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau +et âme de ce que le peuple appelait justement le comité autrichien. «Le +comte Auguste de La Marck, dit Madame Campan, se dévoua à des +négociations utiles au roi auprès des chefs des factieux.» Ce fin +diplomate, cet intrigant émérite capta bientôt la confiance de Mirabeau, +quoiqu'il siégeât à l'extrême droite: «Avec un aristocrate comme vous, +lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours facilement.» La Marck fut +charmé de trouver si monarchique celui qu'il prenait pour un démagogue. +Il caressa son rêve d'être ministre et lui reprocha son opposition: +«Mais, répondait Mirabeau, quelle position m'est-il donc possible de +prendre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me placer dans +le parti de l'opposition, qui est révolutionnaire, ou risquer de perdre +ma popularité qui est ma force.» + +C'est à ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur +le _veto_ (1er septembre), qui reflète fidèlement ses hésitations et ses +contradictions intimes. + +Son raisonnement est celui-ci: + +Le roi a les mêmes intérêts que le peuple: ce qu'il fait pour lui-même, +il le fait pour le peuple. Or les représentants peuvent former une +aristocratie dangereuse pour la liberté. C'est contre cette aristocratie +que le _veto_ est nécessaire. Les représentants auront aussi leur +_veto_, le refus de l'impôt. + +C'est la théorie de la _démocratie royale_ que nous connaissons déjà.-- +Voici l'objection telle que Mirabeau la présente: + +«Quand le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemblée nationale lui +propose, il est à supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux +intérêts nationaux, ou qu'elle usurpe sur le pouvoir exécutif qui réside +en lui et qu'il doit défendre; dans ce cas, il en appelle à la nation, +elle nomme une nouvelle législature, elle confie son voeu à ses nouveaux +représentants, par conséquent elle prononce; il faut que le Roi se +soumette ou qu'il dénie l'autorité du tribunal suprême auquel lui-même +en avait appelé.» + +Et il avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui +montrent combien peu il se laissait prendre à ses propres sophismes: + +«Cette objection est très spécieuse, et _je ne suis parvenu à en sentir +la faiblesse_ qu'en examinant la question sous tous ses aspects; mais on +a pu déjà voir et l'on remarquera davantage encore: + +«1° Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde +législature n'apporte pas le voeu du peuple; + +«2° Elle suppose faussement que le roi sera tenté de prolonger son +_veto_ contre le voeu connu de la nation; + +«3° Elle suppose que le _veto suspensif_ n'a point d'inconvénient, +tandis qu'à plusieurs égards il a les mêmes inconvénients que si l'on +n'accordait au roi aucun _veto_.» + +Si le roi n'a pas le droit de s'opposer à certaines lois, il les +exécutera à contre-coeur; peut-être même usera-t-il de violence ou de +corruption envers l'Assemblée. Si, au contraire, il a sanctionné des +lois, il s'est engagé par cela même à les faire exécuter fidèlement. +C'est ainsi que le _veto_ devient le _Palladium_ des libertés publiques, +d'après Mirabeau. + +Il reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur +la dénomination de l'Assemblée. Ce n'est plus l'homme qui apostropha +Dreux-Brézé, c'est un candidat à la faveur royale. + +Le peuple de Paris, qui n'était pas dans le secret, ne voulut pas en +croire ses oreilles: le soir même on répétait au Palais-Royal que +Mirabeau avait parlé contre l'infâme _veto_. + +Cependant La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole +populaire. En septembre 1789, peu après ce discours, il lui prêta +cinquante louis et s'engagea à renouveler ce prêt chaque mois. Il acquit +ainsi le droit de morigéner le grand orateur, et il en usa: «Dans +plusieurs circonstances dit-il, lorsque je fus irrité de son langage +révolutionnaire à la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup +d'humeur.... Eh bien! je l'ai vu alors répandre des larmes comme un +enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincérité sur +laquelle on ne pouvait se tromper.» Il est le mentor de Mirabeau, qui +lui écrit: «Je boite sans soutien quand j'ai été vingt-quatre heures +sans vous voir.» Et: «Allez, mon cher comte, et faites à votre tête, car +vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que +toute la verve de l'imagination ou les élans de la sensibilité toujours +mobile.» Ce La Marck fut le mauvais génie de Mirabeau: il l'enfonça +chaque jour davantage dans les idées de la réaction, lui faisant honte +de ses tendances libérales, surveillant sévèrement son éloquence +factieuse. Veut-on une preuve de cette influence? Dès que La Marck +s'absente, voyage, Mirabeau s'émancipe, et La Marck écrit qu'il est +affligé «de le voir rentrer de plus en plus dans les idées +révolutionnaires». Mais dès que le tentateur revient, Mirabeau se modère +et se calme. + +Après les journées des 5 et 6 octobre (auxquelles il ne prit aucune +part, puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck), il remit à celui-ci +un mémoire pour _Monsieur_, où il conseille au roi de se retirer en +Normandie, d'y appeler l'Assemblée, et dans ses conversations avec son +ami, il va jusqu'à demander et appeler de ses voeux la guerre civile +«qui retrempe les âmes». Tout le mois d'octobre se passe en intrigues; +on lui laisse entrevoir le ministère, et néanmoins la reine dit à La +Marck: «Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être +réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau.» Cependant, il a +besoin d'une grande place très lucrative. On lui propose l'ambassade de +Constantinople: il refuse. La Fayette lui offre cinquante mille francs +pris sur la partie de la liste civile dont il a la disposition. Mais ce +qu'il veut, c'est le ministère. Enfin il va faire sauter Necker sur la +question des subsistances et il espère le remplacer, quand ses +espérances sont à jamais brisées par le décret de l'Assemblée du 7 +novembre 1789, qui interdit l'accès du ministère aux députés. A cette +occasion, il prononça un discours éloquent, ironique, désespéré. Après +avoir brièvement résumé sa doctrine et montré l'utilité d'un ministère +pris dans le Parlement, il déclara ces principes si évidents que la +proposition devait avoir un but secret, qu'elle devait viser ou l'auteur +de la motion ou lui-même: «Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce +qu'il est possible que sa modestie embarrassée ou son courage mal +affermi aient redouté quelque grande marque de confiance, et qu'il ait +voulu se ménager le moyen de la refuser en faisant admettre une +exclusion générale. (Ironie écrasante: il s'agit d'un Blin!) .... Voici +donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose: c'est de borner +l'exclusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la +sénéchaussée d'Aix.» Quel commentaire à ce discours que la lecture des +lettres de Mirabeau de septembre à octobre, dont chaque ligne exprime +son désir fiévreux d'être ministre! Le décret de l'Assemblée fut pour +lui un coup terrible. + +C'est en mars 1790 que la cour se décide enfin à faire demander à La +Marck par l'intermédiaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il +était aux Pays-Bas), et d'offrir à Mirabeau, non pas le ministère, mais +la fonction de conseiller secret. Menée à l'insu du cabinet, la +négociation aboutit, et Mirabeau remet un plan écrit (10 mars 1790): il +s'agit surtout de faire évader le roi et de traiter avec La Fayette, ou +de l'écarter et de le perdre. La reine, enchantée, offre de payer les +dettes de Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet à La Marck, pour +Mirabeau, quatre bons de 250.000 livres chacun, payables à la fin de la +législature. Mirabeau ne devait jamais toucher ce million, puisqu'il +mourut avant cette date; mais il toucha des appointements fixes de 6.000 +francs par mois, plus 300 francs pour son secrétaire et confident De +Comps. Quand ces conditions furent fixées, «il laissa échapper, dit La +Marck, une ivresse de bonheur, dont l'excès je l'avoue m'étonna un peu». +Il prit, malgré les représentations de La Marck, un grand train de +maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des achats +considérables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3 +juillet 1790, il eut avec la reine, à Saint-Cloud, une entrevue secrète +dont il sortit enthousiasmé pour «la fille de Marie-Thérèse ... le seul +homme que le roi ait près de lui». Il remit des notes secrètes pleines +de conseils conformes à sa politique machiavélique, poussant le roi à +renvoyer Necker, ce qu'on voulait bien, et à l'appeler lui-même au +ministère, ce qu'on ne voulait à aucun prix. Il dut le comprendre, se +résigna à son rôle mystérieux et resta le chef d'une camarilla obscure. +Il voulait du moins que son autorité fût, sinon apparente, du moins +sérieuse et durable, et il proposait en ces termes la formation d'un +_ministère secret_: + +«Puisqu'on est réduit à choisir de nouveaux ministres, on doublerait +sur-le-champ leurs forces, ou plutôt on aurait un _ministère secret_ à +l'abri des orages, susceptible d'une grande durée, propre à correspondre +et avec la cour et avec les conseillers du dehors, capable des +combinaisons les plus habiles, et dont les ministres, sans que leur +amour-propre en fût blessé, ne seraient que les organes; car l'art de +s'emparer de l'esprit des chefs, l'art de les maîtriser sans qu'ils le +voulussent, sans même qu'ils s'en doutassent, serait le premier trait +d'habileté des hommes dont je veux parler.... De tels hommes pourraient +avoir les rapports les plus étendus, sans qu'aucune de leurs liaisons +éveillât la méfiance. Livrés à une longue carrière, ils conserveraient, +d'un ministère à l'autre, le fil des mêmes idées, des mêmes projets, et +l'on pourrait enfin établir l'art de gouverner sur des bases +permanentes.» + +Il n'obtint même pas ce ministère secret, il ne fut même pas un +conseiller écouté; on lisait ses _notes_ et on n'en tenait pas compte; +on ne comprenait même pas à quel grand politique on avait affaire. «Eh +quoi! disait-il amèrement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t- +elle donc au joueur?» Et voici comment il appréciait cette cour à +laquelle il se vendait: «Du côté de la cour, oh! quelles balles de +coton! quels tâtonneurs! quelle pusillanimité! quelle insouciance! quel +assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de +petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de +_nolontés_, d'amour et de haines avortées!... Ils voudraient bien +trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un +homme, eussent l'âme d'un laquais.» + +Il méprise ceux qui sont aux affaires: «Jamais des animalcules plus +imperceptibles n'essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus +vaste théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des géants.» +Quant à l'Assemblée, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et, +dans son grand mémoire de décembre 1790, qui est tout un plan de +gouvernement par la corruption, il indique cyniquement les moyens de +perdre l'Assemblée trop populaire: «J'indiquerai, dit-il, quelques +moyens de lui tendre des pièges pour dévoiler ceux qu'elle prépare à la +nation; d'embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa +faiblesse; d'exciter sa jalousie pour éveiller celle des corps +administratifs; enfin, de lui faire usurper de plus en plus tous les +pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie.» Ici, ne craignons pas de le +dire, il est un traître, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses +cendres du Panthéon. + +Ainsi, conseiller secret de la cour, mais conseiller à demi dédaigné, +orateur _payé, mais non vendu_, en ce sens qu'il ne changeait pas +d'opinion pour de l'argent, mais qu'il recevait le salaire de ses +services, âprement désireux d'être ministre et désespérant de le +devenir, à la fin ennemi haineux de cette assemblée dont il ne pouvait +forcer la confiance, tel il fut depuis le 10 mars 1790 jusqu'à sa mort, +et c'est à cette lumière qu'il faut lire ses discours. En voici trois, +que nous examinerons rapidement à ce point de vue: le discours sur le +droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790); le discours sur +l'adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le +projet de loi relatif aux émigrés (28 février 1791). + +On sait dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le +droit de paix et de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne: le +ministère français, alléguant le pacte de famille, demanda les fonds +nécessaires pour armer quatorze vaisseaux. Mais à qui appartient le +droit de déclarer la guerre? A la nation, d'après Lameth, Barnave et les +patriotes. Au roi, d'après Mirabeau, et il prononce un discours confus, +embarrassé, louche, où il met en lumière, l'inconvénient d'accorder ce +droit au Corps législatif: + +«Voyez les assemblées politiques; c'est toujours sous le charme de la +passion qu'elles ont décrété la guerre. Vous le connaissez tous, le +trait de ce matelot qui fit, en 1740, résoudre la guerre de l'Angleterre +contre l'Espagne. _Quand les Espagnols m'ayant mutilé, me présentèrent +la mort, je recommandai mon âme à Dieu et ma vengeance a ma patrie_. +C'était un homme bien éloquent que ce matelot; mais la guerre qu'il +alluma n'était ni juste ni politique: ni le roi d'Angleterre ni les +ministres ne la voulaient; l'émotion d'une assemblée, quoique moins +nombreuse et plus assouplie que la nôtre aux combinaisons de +l'insidieuse politique, en décida.... + +«Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez- +vous aussi facilement celui des lenteurs des délibérations sur une telle +matière? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit +paralysée, comme elle l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les +Républiques? Ne craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore, +soit parce que notre constitution prend insensiblement les formes d'une +grande confédération, soit parce qu'il est inévitable que les +départements n'acquièrent une grande influence sur le Corps législatif? +Ne craignez-vous pas que le peuple, étant instruit que ses représentants +déclarent la guerre en son nom, ne reçoive par cela même une impulsion +dangereuse vers la démocratie, ou plutôt l'oligarchie; que le voeu de la +guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit compris +bientôt dans les pétitions, et ne donne à une grande masse d'hommes +toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne +craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit +porté à franchir lui-même les limites de ses pouvoirs par les suites +presque inévitables qu'entraîné l'exercice du droit de la guerre et de +la paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre +qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix +des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne +porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète +qui serait par le fait un second pouvoir exécutif? + +«Ne comptez-vous encore pour rien l'inconvénient d'une assemblée non +permanente, obligée de se rassembler dans le temps qu'il faudrait +employer à délibérer; l'incertitude, l'hésitation qui accompagneront +toutes les démarches du pouvoir exécutif, qui ne saura jamais jusqu'où +les ordres provisoires pourront s'étendre; les inconvénients même d'une +délibération publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix, +délibérations dont tous les secrets d'un Etat (et longtemps encore nous +aurons de pareils secrets) sont souvent les éléments?» + +Le roi aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation +de convoquer aussitôt le Corps législatif, qui siégera pendant toute la +guerre et réunira auprès de lui la garde nationale. + +Or, quel était le but de Mirabeau en prononçant ce discours? De trancher +une question de «métaphysique» gouvernementale? Il la jugeait sans doute +peu importante. Mais, attaché à la cour depuis le 10 mars, il cherchait +à réaliser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se +résument en ceci: que le roi se retire dans une place forte, et +qu'entouré de l'armée il commence, s'il le faut, cette guerre civile +«qui retrempe les âmes». En attribuant au roi le droit de paix et de +guerre, Mirabeau ne songe qu'à lui donner le commandement de la force +armée. La Marck l'avoue: «L'autorité du roi, dit-il, ne pouvait être +rétablie que par la force armée; il fallait donc mettre cette force à sa +disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre, +qui est sans doute, de tous ses travaux législatifs, celui qui lui a +fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but.» + +Ce n'est pas sans hésitations que Mirabeau s'était décidé à cette +démarche, exigée sans doute par la cour, et dont il sentait toute la +gravité. La veille il avait sondé les dispositions de ses ennemis, les +Triumvirs. «Il était venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le +banc immédiatement au-dessus du mien, afin de pouvoir causer avec moi. +--Eh bien! lui dis-je, nous allons donc être demain en dissentiment, car +on assure que le décret que vous proposerez ne sera guère dans les +principes....--Qui a pu vous dire cela? Je n'ai communiqué mon projet à +personne.--Si l'on ne m'a pas dit la vérité, il ne tient qu'à vous de +me détromper; montrez-le moi.--Si vous voulez nous coaliser, j'y +consens, répond Mirabeau en se penchant vers moi.--Mais nous sommes +tous coalisés, repris-je à mon tour, car si vous voulez sincèrement la +liberté et le bien public, vous nous trouverez toujours à côté de vous. +--Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il; mais, si +vous voulez aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai.» Je +m'y rendis, et il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son +décret; je ne le trouvais point clair, je le combattis. Il répliqua par +l'exposition de ses motifs. Nous ne pûmes nous accorder et, comme il +n'était pas sans inconvénient d'être aperçu en conversation suivie avec +Mirabeau, je lui proposai de se rendre le soir chez Laborde, où il me +trouverait avec Duport et Barnave.» + +Là on chercha à séduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la +prochaine discussion. Il paraissait tenté, mais répétait qu'il avait des +engagements, et disait qu'il _avait fait le calcul des voix_, qu'il +était sûr de la victoire. + +On sait comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se +ménager une retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et, +le lendemain, obtint un succès d'éloquence qui masqua sa défaite. + +Il fit plus: il trouva moyen de désavouer et d'altérer son discours pour +ressaisir la popularité qui lui échappait. Impopulaire en effet, il +était perdu, et la cour le repoussait dédaigneusement. Or, quand on sut +au dehors dans quel sens il avait parlé, ce fut une explosion de +surprise et de douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux +libelle: _Grande trahison découverte du comte de Mirabeau_, où on +disait: «Prends garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de +vipère de l'or, ce nectar brûlant, pour éteindre à jamais la soif qui te +dévore; prends garde que le peuple ne promène ta tête, comme il a porté +celle de Foullon, dont la bouche était remplie de foin. Le peuple est +lent à s'irriter, mais il est terrible quand le jour de sa vengeance est +arrivé; il est inexorable, il est cruel ce peuple, à raison de la +grandeur des perfidies, à raison des espérances qu'on lui fait +concevoir, à raison des hommages qu'on lui a surpris.» + +Effrayé de son impopularité naissante, il modifia son discours pour +l'impression et l'envoya, ainsi modifié, aux 83 départements. Dans le +texte du _Moniteur_, il déniait formellement au Corps législatif le +droit de délibérer directement sur la paix et sur la guerre; dans le +texte destiné aux départements, il déplaçait la question et se demandait +seulement s'il était juste que le Corps législatif délibérât +_exclusivement_, et se bornait à proposer que le roi concourût à la +déclaration de guerre. Mirabeau, évidemment, se rétractait, mais ne +voulait point paraître le faire. Alexandre de Lameth publia alors une +brochure intitulée: _Examen du discours du comte de Mirabeau sur la +question du droit de paix et de guerre_, par Alexandre Lameth, député à +l'Assemblée nationale, juin 1790. Il y dévoile la mauvaise foi de +Mirabeau et publie, en deux colonnes parallèles, les deux éditions de +son discours, en soulignant les passages modifiés. + +Voici quelques-uns de ces passages: + +Dans son discours, Mirabeau avait dit que les hostilités de fait étaient +la même chose que la guerre, et que le Corps législatif, ne pouvant +empêcher ces hostilités, ne pouvait empêcher la guerre. Il imprime +maintenant _état de guerre_ partout où il avait mis _guerre_ et il prend +_état de guerre_ dans le sens d'_hostilité de fait_, disant que si le +Parlement ne peut pas empêcher l'état de guerre, il peut empêcher la +guerre, mais à condition d'être d'accord avec le roi, ce qui est juste +l'opposé de ce qu'il avait dit à la tribune. + +Dans la première édition on lit: + +«Faire délibérer directement le Corps législatif sur la paix et sur la +guerre..., ce serait faire d'un roi de France un stathouder, etc.» + +2e éd.: «Faire délibérer _exclusivement_ le Corps législatif, etc.» + +1re éd.: «Ce serait choisir, entre deux délégués de la nation celui qui... +est cependant le moins propre sur une telle matière à prendre des +délibérations utiles.» + +2e éd.: «... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement +de l'autre des délibérations utiles sur cette matière.» + +Ces contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-mêmes sans se +justifier, si l'on connaît la politique secrète de Mirabeau, qui est de +tromper le peuple pour son bien, c'est-à-dire pour le roi, puisque le +roi, c'est le peuple. + +C'est pour reconquérir cette popularité qui lui échappe et pour masquer +sa servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et, +oubliant son rôle d'homme payé, soulage sa conscience par une magnifique +apologie de la Révolution. Tel il apparaît quand, le 21 octobre 1790, il +glorifie avec colère le drapeau tricolore que l'on hésitait à substituer +au drapeau blanc sur la flotte nationale: + +«Hé bien, parce que je ne sais quel succès d'une tactique frauduleuse +dans la séance d'hier a gonflé les coeurs contre-révolutionnaires, en +vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement +subverties, tous les principes sont tellement dénaturés, on méconnaît +tellement l'esprit public, qu'on ose dire à vous-mêmes, à la face du +peuple qui nous entend, qu'il est des préjugés antiques qu'il faut +respecter, comme si votre gloire et la sienne n'étaient pas de les voir +anéantir, ces préjugés qu'on réclame! Qu'il est indigne de l'Assemblée +nationale de tenir à de telles bagatelles, comme si la langue des signes +n'était pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le +premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le succès de +leur fédération ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir +froidement un langage qui, bien analysé, dit précisément: Nous nous +croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-à-dire la +couleur de la contre-révolution ... (_Murmures violents de la partie +droite; les applaudissements de la gauche sont unanimes_), à la place +des odieuses couleurs de la liberté! Cette observation est curieuse sans +doute, mais son résultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop +présumé.... (_Au côté droit:_) Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une +si périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt et terrible!... + +(_Au milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots: +C'est le langage d'un factieux._) + +«Calmez-vous, car cette imputation doit être l'objet d'une controverse +régulière; nous sommes contraires en faits; vous dites que je tiens le +langage d'un factieux. (_Plusieurs voix de la droite: Oui! oui!_) + +«Monsieur le président, je demande un jugement, et je pose le fait.... +(_Murmures._) Je prétends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux, +je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondément criminel de mettre +en question si une couleur destinée à nos flottes peut être différente +de celle que l'Assemblée nationale a consacrée, que la nation, que le +roi ont adoptée, peut être une couleur suspecte et proscrite! Je +prétends que les véritables factieux, les véritables conspirateurs sont +ceux qui parlent des préjugés qu'il faut ménager, en rappelant nos +antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage? +(_Applaudissements._) + +«Non, Messieurs, non! leur sotte présomption sera déçue; leurs sinistres +présages, leurs hurlements blasphémateurs seront vains! Elles vogueront +sur les mers, les couleurs nationales! Elles obtiendront le respect de +toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la victoire, +mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur +toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans!...» + +Vertement tancé par son ami La Marck pour cette sortie «démagogique», il +lui répond avec orgueil: «Hier, je n'ai point été un démagogue; j'ai été +un grand citoyen, et peut-être un habile orateur. Quoi! ces stupides +coquins, enivrés d'un succès de pur hasard, nous offrent tout platement +la contre-révolution, et l'on croit que je ne tonnerai pas! En vérité, +mon ami, je n'ai nulle envie de livrer à personne mon honneur et à la +cour ma tête. Si je n'étais que politique, je dirais: «J'ai besoin que +ces gens-là me craignent». Si j'étais leur homme, je dirais: «Ces gens- +là ont besoin de me craindre». Mais je suis un bon citoyen, qui aime la +gloire, l'honneur et la liberté avant tout, et, certes, Messieurs du +rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer.» + +Hélas! une des causes de cette grande colère, c'était aussi qu'il avait +appris que la course faisait conseiller, à son insu, par Bergasse. +Blessé, indigné, il fut pour un instant l'homme que le peuple croyait +voir en lui. Mais cet accès d'indépendance tomba vite; on revint à lui, +et il se justifia, s'excusa: «Mon discours, écrit-il à la cour, qu'une +attaque violente rendit très vif, c'est-à-dire très oratoire, fut +cependant tourné tout entier vers l'éloge du monarque. Voilà ma +conduite; qu'on la juge!» + +Dès lors, le _ministre secret_ resta docile et ne prononça plus de +discours révolutionnaires. Il rendit à l'Assemblée mépris pour mépris, +toujours soupçonné, toujours applaudi, s'enfonçant davantage dans les +intrigues secrètes et se faisant l'illusion qu'on allait exécuter ses +plans. Quand le Comité de constitution proposa une loi contre les +émigrés, il s'éleva avec force contre cette loi qui, à ses yeux, avait +surtout l'inconvénient de mettre entre les mains de l'Assemblée une +prérogative du pouvoir exécutif. Il combattit la motion avec hauteur: + +«La formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les excès, +de quelque espèce qu'ils soient, l'excès du zèle est aussi peu fait pour +préparer la loi que tous autres excès. Ce n'est pas l'indignation qui +doit proposer la loi, c'est la réflexion, c'est la justice, c'est +surtout elle qui doit la porter; vous n'avez pas voulu faire à votre +comité de constitution l'honneur que les Athéniens firent à Aristide, +vous n'avez pas voulu qu'il fût le propre juge de la moralité de son +projet de loi; mais le frémissement qui s'est manifesté dans l'Assemblée +en l'entendant a montré que vous étiez aussi bons juges de cette +moralité qu'Aristide lui-même, et que vous aviez bien fait de vous en +réserver la juridiction. Je ne ferai pas à l'Assemblée cette injure, de +croire qu'il soit nécessaire de démontrer que les trois articles qu'il +vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code de Dracon, +mais que certes ils n'entreront jamais dans les décrets de l'Assemblée +nationale de France. + +«Ce que j'entreprendrais de démontrer peut-être, si la discussion +portait sur cet aspect de la question, c'est que la barbarie même de la +loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l'impraticabilité de +cette loi. (_On crie d'une partie du côté gauche: non; et +applaudissements du reste de la salle._) J'entreprendrai de démontrer et +je le ferai, si l'occasion s'en présente, que nul autre mode légal, +puisqu'on veut donner cette épithète de légal, puisqu'on l'a donnée +jusqu'ici du moins à toutes les promulgations faites par les autorités +légitimes, et qu'aucun autre mode légal qu'une commission dictatoriale +n'est possible contre les émigrations. Certes je n'ignore pas qu'il est +des cas urgents, qu'il est des situations critiques où des mesures de +police sont indispensablement nécessaires, même contre les principes, +même contre les lois reçues: c'est là la dictature de la nécessité. +Comme la société ne doit être considérée alors que comme un homme tout- +puissant dans l'état de nature, certes, cette mesure de police doit être +prise, on n'en doute pas. Or le corps législatif formera la loi; dès +lors que cette proposition aura reçu la sanction du contrôleur de la loi +ou du chef suprême de la police sociale, nul doute que cette mesure de +police ne soit aussi sacrée, tout aussi légitime, tout aussi obligatoire +que toute autre ordonnance sociale. Mais entre une mesure de police et +une loi, il est une distance immense; et vous le sentez assez, sans que +j'aie besoin de m'expliquer davantage. + +«Messieurs, la loi sur les émigrations est, je le répète, une chose hors +de votre puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est-à-dire +infaisable; et il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne +pouvez pas faire exécuter, et je déclare que moi-même, en anarchisant +toutes les parties de l'empire, il m'est prouvé, par la série +d'expériences de toutes les histoires, de tous les temps et de tous les +gouvernements, que, malgré l'exécution la plus tyrannique, la plus +concentrée dans les mains des Busiris, une loi contre les émigrants a +toujours été inexécutée, parce qu'elle a toujours été inexécutable. +(_Applaudissements, murmures._) Une mesure de police statuée et mise à +exécution par une autorité légitime est sans doute dans votre puissance. + +«Il resterait à examiner s'il est dans votre devoir, c'est-à-dire s'il +est utile et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les +hommes autrement que par le bénéfice des lois, autrement que par le seul +attrait de la liberté. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez +prendre une mesure, il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette +mesure de police; c'est donc une toute autre question, et si je +m'étendais davantage sur ce point, je ne serais plus dans la question. +La question est de savoir si le projet que propose le comité est +délibérable, et je le nie. Je le nie, déclarant que, dans mon opinion +personnelle (ce que je demanderais à développer, si j'en trouvais +l'occasion), je serais, et j'en fais serment, délié à mes propres yeux +de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient eu l'infamie +d'établir une inquisition dictatoriale. (_Applaudissements; murmures du +côté gauche._) + +«Certes, la popularité que j'ai ambitionnée (_murmures à gauche_), et +dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible +roseau, c'est un chêne dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est- +à-dire dans l'imperturbable base des principes de la raison et de la +justice. + +«Je pense que je serais déshonoré à mes propres yeux, si, dans aucun +moment de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le +prétendu droit de faire une loi de ce genre: entendons-nous; je ne dis +pas de statuer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre +les émigrations et les émigrants: je jure de ne lui obéir dans aucun +cas, si elle était faite. J'ai l'honneur de vous proposer le décret +suivant: + +«L'Assemblée nationale, ouï le rapport de son Comité de constitution, +considérant qu'aucune loi sur les émigrants ne peut se concilier avec +les principes de sa Constitution, passe à l'ordre du jour.» (_Grands +murmures du côté gauche._) + +Dans cette phrase souvent répétée: _Je jure de ne lui obéir en aucun +cas_, la lecture des notes secrètes nous montre autre chose qu'une +figure oratoire. Mirabeau tendait à déconsidérer les décrets de cette +Assemblée qu'il voulait perdre et ruiner, parce qu'elle répugnait à sa +politique contre-révolutionnaire. Ce discours est la formule +parlementaire des théories dont il entretenait le comte de La Marck et +la reine. + +Nous avons dit que ce n'était pas aux principes de la morale éternelle, +à la conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration +oratoire. Met-il en lumière une seule grande vérité dans les discours +que nous avons cités? La forme est véhémente, le fonds est une série +d'arguments ingénieusement combinés, mais tous empruntés au sentiment de +l'intérêt. Prenons maintenant le discours le plus célèbre de Mirabeau, +et, dans ce discours, les passages que l'on cite comme chefs-d'oeuvre +d'éloquence. + +Deux emprunts successifs avaient échoué. Necker propose un plan de +finances réalisant diverses économies, mais dont la mesure la plus grave +était un impôt provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, très +habilement, propose de voter ce plan auquel on n'a rien à substituer +immédiatement, et d'en laisser la responsabilité au ministre (26 +septembre 1789): + +«.... Deux siècles de déprédation, dit Mirabeau, et de brigandages ont +creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir; et il faut le +combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des +propriétaires français: choisissez parmi les plus riches, afin de +sacrifier moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un +petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux +mille notables possèdent de quoi combler le déficit; ramenez l'ordre +dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez, +immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme; il +va se refermer.... Vous reculez d'horreur ... hommes inconséquents, +hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la +banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable +sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel; +car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le +_déficit_. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous +ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes +qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre- +coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur +unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de +votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette +catastrophe vomira sur la France; impassibles égoïstes qui pensez que +les convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant +d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, +êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront +tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le +nombre, ni la délicatesse?... Non, vous périrez, et dans la +conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte +de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables +jouissances.... + +Votez donc ce subside extraordinaire; puisse-t-il être suffisant! Votez- +le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et +non éclairés, vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre +impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que +les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous +serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps, le +malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule +motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais +d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers +de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots +forcenés: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère!_ Et +certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, +ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est +là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur ... et +vous délibérez!» + +Le succès de Mirabeau fut prodigieux. «Il parlait, dit son collègue, le +marquis de Ferrières, avec cet enthousiasme qui maîtrise le jugement et +les volontés. Le silence du recueillement semblait lier toutes les +pensées à des vérités grandes et terribles. Le premier sentiment fit +place à un sentiment plus impérieux; et comme si chaque député se fût +empressé de rejeter de sur sa tête cette responsabilité redoutable dont +le menaçait Mirabeau, et qu'il eût vu tout à coup devant lui l'abîme du +déficit appelant ses victimes, l'Assemblée se leva tout entière, demanda +d'aller aux voix et rendit à l'unanimité le décret.» + +Assurément, ce discours si brillant, si animé, si rapide, n'est pas +exempt de rhétorique; mais la rhétorique ne déplaisait pas toujours aux +Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de +leurs bancs. S'ils se laissèrent aller à l'enthousiasme, c'est que +Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de +salut public où sa personne n'était pour rien. Ces artistes, ces +amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent +de l'orateur, sans avoir à donner à l'homme la marque d'estime qu'ils +lui avaient toujours refusée? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette +belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de +haute politique n'est invoqué; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous +ne craignons pas d'y trouver des traces de déclamation. Cet _abîme, ces +hommes qui reculent_, toute cette rhétorique pouvait être cachée par +l'attitude et le geste; elle paraît aujourd'hui et nous empêche +d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques. + +La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il +est surtout grand, simple, sincère, quand il parle de lui pour se +défendre et se louer. Nulle déclamation, nulle recherche; rien de +factice ou d'apprêté. Écoutez-le, quand il répond à Barnave vainqueur, +le 22 mai 1790: + +«C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que +d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffère. +Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les +insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la +rivalité, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On +répand depuis huit jours que la section de l'Assemblée nationale qui +veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la +paix et de la guerre est parricide de la liberté publique; on répand les +bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires +pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans +crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les +plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une étrange manie, +c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre +les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible, +devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, +toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de +l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres +aux préventions populaires. + +«Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe; +et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de +Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir +qu'il est peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne; mais +l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si +aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de +son pays, et surtout de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas +une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la +véritable gloire; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien +public, indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire, +cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses +peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa +destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du +temps, ce juge incorruptible qui tait justice à tous. Que ceux qui +prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui +calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent +d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, +ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de +combattre; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui qui +peut-être n'y a pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle +étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté; qu'ils +livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat +toutes les oppressions, qui parlait aux Français de liberté, de +constitution, de résistance, lorsque ses calomniateurs suçaient le lait +des cours et vivaient de tous les préjugés dominants: que m'importe? Les +coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière.» + +Cet exorde superbe, digne de l'antique, força l'admiration des plus +implacables ennemis de Mirabeau. Là, rien n'a vieilli, tout est vivant +parce que tout est vrai. + +Les mêmes qualités apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de +lui-même à propos des prétendues révélations de l'agent secret, Thouard +de Riolles (11 septembre 1790): + +«Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et +mes succès, m'ont également appelé à la cause de la liberté; depuis le +donjon de Vincennes et les différents forts du royaume où je n'avais pas +élu domicile, mais où j'ai été arrêté pour différents motifs, il serait +difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrât pas un +grand et énergique amour de la liberté. J'ai vu cinquante-quatre lettres +de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai +eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai été partagé en aîné +de Normandie. Si cet amour de la liberté m'a procuré de grandes +jouissances, il m'a donné aussi de grandes peines et de grands +tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singulière: la +semaine prochaine, à ce que le Comité me fait espérer, on fera un +rapport d'une affaire où je joue le rôle d'un conspirateur factieux; +aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-révolutionnaire. +Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration, +procédure pour procédure; s'il faut même supplice pour supplice, +permettez du moins que je sois un martyr révolutionnaire.» + +Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la +comédie. La Marck s'y trompa cependant et le félicita cyniquement de son +habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eût pas senti la +sincérité de son accent. «En vérité, mon cher comte, lui écrivit-il +brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas à ce point.» + +Quand il se défendit, à propos de la procédure du Châtelet, d'avoir pris +part aux journées du 5 et du 6 octobre 1789, son éloquence triste et +véhémente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on +ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790). +L'exorde est un modèle de convenance et de dignité: + +«Ce n'est pas pour me défendre que je monte à cette tribune; objet +d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouvée et qui +n'établirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me +regarde point comme accusé; car si je croyais qu'un seul homme de sens +(j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens à honneur les +outrages) pût me croire accusable, je ne me défendrais pas dans cette +assemblée. Je voudrais être jugé, et votre juridiction se bornant à +décider si je dois ou ne dois pas être soumis à un jugement, il ne me +resterait qu'une demande à faire à votre justice, et qu'une grâce à +solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal. + +«Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me présente ici, +c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'éclaircir des faits +que mon profond mépris pour les libelles et mon insouciance trop grande +peut-être pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer +hors de cette assemblée; qui, cependant, accrédités par la malveillance, +pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne +sais quels soupçons de partialité. Ce que j'ai dédaigné, quand il ne +s'agissait que de moi, je dois le scruter de près quand on m'attaque au +sein de l'Assemblée nationale, et comme en faisant partie. + +«Les éclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous +paraîtront sans doute, puisque mes témoins sont dans cette assemblée, et +mes arguments dans la série des combinaisons les plus communes, offrent +pourtant à mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficulté. + +«Ce n'est pas de réprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur +depuis une année, et que l'on force enfin à s'exhaler. Dans cette +affaire, le mépris est à côté de la haine, il l'émousse, il l'amortit, +et quelle est l'âme assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne +lui semble pas une jouissance! + +«Ce n'est pas même la difficulté de parler des tempêtes d'une juste +révolution sans rappeler que, si le trône a des torts à excuser, la +clémence nationale a eu des complots à mettre en oubli; car, puisqu'au +sein de l'Assemblée le roi est venu adopter notre orageuse révolution, +cette volonté magnanime, en faisant disparaître à jamais les apparences +déplorables que des conseillers pervers avaient données jusqu'alors au +premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas également effacé les +apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver +dans les mouvements populaires, et que la procédure du Châtelet semble +avoir eu pour premier objet de raviver? + +«Non, la véritable difficulté du sujet est tout entière dans l'histoire +même de la procédure; elle est profondément odieuse, cette histoire. Les +fastes du crime offrent peu d'exemples d'une scélératesse tout à la fois +si déshonorée et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux +ne peut être révélé aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux +qui ont suscité la procédure du Châtelet ont fait cette horrible +combinaison que, si le succès leur échappait, ils trouveraient dans le +patriotisme même de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur +impunité; ils ont senti que l'esprit public de l'offensé tournerait à sa +ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux +machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compté: mais la +patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore à de plus +grands. + +«Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels; +je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce à les éclairer +autrement qu'en eux-mêmes et par eux-mêmes; je renonce, aujourd'hui du +moins, à examiner les contradictions de la procédure et ses variantes, +ses épisodes et ses obscurités, ses superfluités et ses réticences, les +craintes qu'elle a données aux amis de la liberté et les espérances +qu'elle a prodiguées à ses ennemis; son but secret et sa marche +apparente; ses succès d'un moment et ses succès dans l'avenir; les +frayeurs qu'on a voulu inspirer au trône, peut-être la reconnaissance +que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours, +le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et +tragique scène; je me contenterai de discuter les trois principales +accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une énigme dont +votre comité a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon +honneur de divulguer.» + +Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut écouté dans un religieux +silence, et l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation. +Jamais, à notre avis, Mirabeau ne fut plus éloquent que dans ce long +plaidoyer: c'est que ce jour-là il fut honnête et sincère. + + + + +_IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_ + + +Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons +qu'ils furent non seulement préparés, mais entièrement ou presque +entièrement rédigés par des collaborateurs, le marquis de Cazaux, +Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le génie de +Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le génie de +Mirabeau qui, à la tribune, par l'action et la décision, leur donnait la +vie [Note: J'ai longuement étudié cette part de la collaboration dans +mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e éd., Paris, F. +Rieder et Cie, 1905-07, in-8°, p. 137 à 168).]. + +Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une idée +de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau à la +tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie? +Bornons-nous à citer quelques souvenirs des contemporains. + +Voici d'abord une impression de femme: «On remarquait surtout, dit +Madame de Staël, le comte de Mirabeau, et il était difficile de ne pas +le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu; son immense +chevelure le distinguait entre tous. On eût dit que sa force en +dépendait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression à +sa laideur même; et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance +irrégulière, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la représentait +dans un tribun du peuple.» «Je vais, dit Dulaure, décrire la figure de +Mirabeau. Sa stature était moyenne. Ses membres musclés, ses formes +athlétiques, correspondaient à la force de son âme. Sa tête volumineuse, +couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages +de la petite vérole avaient déformé les traits, constituaient sa +laideur. Mais la largeur de son front, l'évasement de ses temporaux, +signes du génie, son oeil vif et perçant, la chaleur de son action, +embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie éloquente +qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance à soumettre leur +opinion à la sienne.» + +Vergniaud, dans son _Eloge funèbre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime +ainsi: «D'abord sa prononciation était lente, sa poitrine semblait +oppressée: on eût dit qu'il travaillait à forger la foudre. Bientôt son +débit s'animait, des éclairs partaient de ses yeux, sa main menaçante +balançait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la +patrie. Les voûtes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue +éclatante; il remplissait la tribune de sa majesté, il en était le +dieu.» + +Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les détails les plus précis: + +«Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des +traits fortement marqués et criblés de petite vérole. _On ne connaît +pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il +la croyait belle. Sa toilette était fort soignée. Il portait une énorme +chevelure artistement arrangée, et qui augmentait le volume de sa tête. +_Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui +osât m'interrompre..._ + +«A la tribune, il était immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots +roulaient autour de lui sans l'émouvoir, et que même il restait maître +de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les +plus impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour +en exprimer la force, l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand +mépris pour la volubilité française... Il n'a jamais perdu la gravité +d'un sénateur; et son défaut était peut-être un peu d'apprêt et de +prétention à son début.... + +«La voix de Mirabeau était pleine, mâle, sonore; elle remplissait +l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se +faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'élevant; il pouvait +parcourir toutes les notes, et prononçait les finales avec tant de soin, +qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa manière ordinaire était un +peu traînante. Il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent, +mais de manière à exciter l'intérêt. On le voyait, pour ainsi dire, +chercher l'expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les +termes, jusqu'à ce qu'il fût animé, et que les soufflets de la forge +fussent en fonction.» + +[Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant +Dreux-Brézé. (_Souvenir d'un sexagénaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland +dit au contraire: «Mirabeau lui-même, avec la magie imposante d'un noble +débit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus +agréable.» (_Mémoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur +Mirabeau à la tribune, le témoignage du jeune Thibaudeau (le futur +conventionnel), dans son écrit posthume: _Biographie et Mémoires_.] + +On voit combien Victor Hugo a tort de prétendre que Mirabeau se démenait +à la tribune et faisait de grands gestes: «Malheur à l'interrupteur! +s'écrie le poète. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre, +l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, +il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout +entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou +poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses +vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il +ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de +la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup, +toute phrase était flèche, il avait la furie au coeur; c'était terrible +et superbe, c'était une colère bonne.» + +Au contraire, Mirabeau répondait très mal aux objections. C'était là son +point faible. «Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur +politique, c'était l'art de la discussion dans les matières qui +l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et +de preuves; il ne savait pas réfuter avec méthode; aussi, était-il +réduit à abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son +discours, et après une entrée brillante, il disparaissait et laissait le +champ à ses adversaires; ce défaut tenait en partie à ce qu'il +embrassait trop et ne méditait pas assez. Il s'avançait avec un discours +qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu réfléchi: il ne +s'était pas donné la peine de prévoir les objections et de discuter les +détails; aussi était-il bien inférieur sous ce rapport à ces athlètes +que nous voyons dans le parlement d'Angleterre.» + +Les colères léonines que prête à Mirabeau la légende inventée par Victor +Hugo n'ont jamais existé que dans l'imagination du poète. Mirabeau était +toujours calme et grave. Son sang-froid était imperturbable, et Etienne +Dumont en cite un exemple étonnant: + +«Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la +tribune, et à la tribune même, de petits billets au crayon; qu'il avait +l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le +corps de son discours avec la plus grande facilité. Garat le comparait à +ces charlatans qui déchirent un papier en vingt pièces, l'avalent aux +yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier.» + +On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de précis +sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle était sa +politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui +autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but, +qui était de mettre le lecteur à même de goûter les oeuvres du grand +orateur: d'autres les ont jugées et les jugeront mieux et avec plus de +loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre. + + +[Illustration] + + + + +VERGNIAUD + + + + + +_I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTÈRE DE VERGNIAUD_ + + +Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son père et sa mère, à +l'ancienne bourgeoisie du Limousin. «Sans posséder une grande fortune, +dit son neveu Alluaud, le père de Vergniaud jouissait d'une honnête +aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises.» Comme +fournisseur des armées du roi, il se trouvait en relations avec +l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitié avec le petit +Vergniaud et l'admit souvent à sa table. L'enfant avait reçu dans la +maison paternelle une éducation soignée, sous la direction d'un Jésuite +instruit, l'abbé Roby, ami de la famille, homme versé dans les langues +anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de +l'_Enéide_ de Virgile. Vergniaud entra bientôt au collège de Limoges, et +il était en troisième, d'après une tradition, quand «une fable que le +jeune élève avait composée fit pressentir au célèbre administrateur quel +serait un jour son talent». Lorsqu'il eut terminé avec succès ses cours +de mathématiques et ses humanités, Turgot lui procura une bourse au +collège du Plessis, où lui-même avait fait ses études. Ce bienfait vint +d'autant plus à propos qu'à ce moment-là le père de Vergniaud eut de +grands revers de fortune. La disette de 1770 à 1771 le ruina +complètement, en l'empêchant de tenir ses engagements comme fournisseur +des vivres du régiment de cavalerie en garnison à Limoges. Il dut vendre +tout ce qu'il avait, «et ne se réserva pour toute ressource, dit +Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme était +assise. La valeur de ces maisons représentait à peine le montant des +dettes qui restaient encore à payer». + +Cet événement changea la destinée du jeune Vergniaud. Après avoir fait +sa philosophie au collège du Plessis, où il retrouva son compatriote +Gorsas, il dut songer à une carrière où la pauvreté ne fût pas un +obstacle, et il rentra au séminaire. Mais la vocation lui manqua, comme +elle avait manqué à Turgot lui-même. Il ne put se dévouer à porter toute +sa vie un masque sur le visage, et renonça bientôt à l'état +ecclésiastique. «Je l'ai pris, écrivait-il à son beau-frère, sans savoir +ce que je faisais; je l'ai quitté parce que je ne l'aimais pas.» + +C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du +séminaire. Il pouvait espérer que son protecteur, alors ministre, lui +donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement +que Turgot le présenta à Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M. +Dailly, directeur des vingtièmes, qui lui donna une place de +surnuméraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en +Limousin. Mais il perdit bientôt cette place, dont les occupations lui +étaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la vérité, il +inventa un prétexte, dont sa famille connut bientôt la fausseté. Il fit +alors présenter à son père, par son beau-frère, ses excuses et ses +regrets, mais du ton embarrassé d'un homme qui ne veut pas tout dire. +«Quelque chose qu'on ait pu dire à mon père sur ma conduite, ce ne sont +certainement pas les plaisirs qui m'ont détourné de mon devoir.» Et il +se blâme d'avoir reculé l'instant où il ne sera plus un fardeau pour son +père. «C'est assez d'en être un pour moi-même; je suis accablé par une +mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire mes +efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste +toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse +joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec +franchise. Je vous dévoile un caractère qui n'est pas fort aimable, mais +qui, j'espère, ne changera pas vos sentiments.» + +Est-ce un Obermann qu'il faut voir dans ce jeune homme de vingt-six ans, +à la mélancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera +plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague +et presque philosophique. Mais, en 1779, cet échappé de séminaire rime +de petits vers faciles et riants, et semble plus préoccupé de la vie +mondaine que de sa propre psychologie. Peut-être faut-il voir, dans ce +cri douloureux, un écho d'un sentiment plus vrai et plus profond que +ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 à +1780, Vergniaud semble avoir passé par une crise morale, au sortir de +laquelle il sentit la stérilité et le vide de ses années de jeunesse. Il +rougit d'être encore à la charge des siens, et revint à Limoges en 1780, +repenti et confus, mais sans état et sans dessein. «Son beau-frère, dit +M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. Étonné de la +facilité de son élocution: «Que ne prends-tu donc l'état d'avocat, lui +dit-il, si tu te sens les dispositions nécessaires pour y réussir? + +«--Je ne demanderais pas mieux, répond Vergniaud; mais comment subvenir +à ma dépense jusqu'à ce que je sois en état de plaider?--Je t'aiderai.» +Et cette réponse décida de son avenir. + +Il alla aussitôt faire son droit à Bordeaux, et, en août 1781, il était +avocat. Le voilà sauvé, grâce au bon Alluaud, grâce à Dupaty, qui +l'avait connu à Paris chez Thomas, et qui, nommé président à Bordeaux, +se l'attacha comme secrétaire, aux appointements de 400 livres. Il fit +plus, il révéla Vergniaud à Vergniaud lui-même, et, par ses écrits +élevés, par sa conversation supérieure à ses écrits, animée de la belle +philosophie humaine du XVIIIe siècle, il élargit le coeur et il féconda +l'esprit de celui qui n'était encore qu'un versificateur et qui, à +Bordeaux même, s'était rappelé au souvenir de son protecteur par un +compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bonté de Dupaty a +passé dans le génie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de +ce disciple de Montesquieu, littérateur secondaire et oublié, mais +philanthrope admirable, d'avoir préparé et nourri l'éloquence du plus +grand des Girondins. + + * * * * * + +Vergniaud plaida sa première cause le 13 avril 1782. Ce n'était pas sans +impatience qu'il avait subi tant de délais, abrégés cependant par la +faveur de Dupaty. «Je ne vous cache point, écrivait-il à son beau-frère, +dès le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours +me donne une envie démesurée de me mettre en mesure d'entrer le plus tôt +possible en lice.» Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parlé, il +se sent orateur et ne peut contenir sa joie. «Enfin, mon cher frère, +j'ai plaidé ce matin....» Il a eu des succès; presque tous les avocats +lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a loué. Dès lors sa fortune +s'annonce. + +Il ne renonça pas cependant encore à ces exercices de versification qui +avaient si souvent charmé sa paresse, et, la même année, il publia dans +le _Mercure de France_ une _Épître aux astronomes_, signée _Vergniaud, +avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres, à la gloire +de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le poète, deux +astres plus agréables à observer que ceux du firmament; allons les +surprendre dans le bocage où elles se cachent: + + Là, regardez à travers l'ombre + Scintiller ces deux yeux fripons, + Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds; + C'est en vain que la nuit est sombre: + Quand on est éclairé du flambeau de l'amour, + On voit la nuit comme le jour. + +Il ne quitta cette veine médiocre qu'une fois député. Jusqu'en 1791, la +littérature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette +brillante académie du Musée qui avait organisé des cours publics et des +récitations. En 1790, il s'en sépare avec éclat, pour fuir l'intolérance +des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrède et un de leurs +amis, Furtado, un cercle littéraire qu'on appela ironiquement le _Comité +des quatre_. Mais Guadet, Gensonné et d'autres patriotes s'adjoignirent +bientôt à Vergniaud et se groupèrent autour de lui. C'est le noyau de la +future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine littéraire dont +elle gardera toujours la marque. Les membres du Musée firent des vers +satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des épigrammes +assez gaies, mais sans grande portée. + +En pleine maturité, à 37 ans, le goût littéraire de Vergniaud n'était ni +très pur ni très élevé. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conservés à +la bibliothèque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits poétiques, +dont beaucoup sont copiés de sa main et qui dénotent les préférences les +plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'écrire un roman par lettres, +une comédie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses à peine +ébauchées. On lui prête un roman en deux volumes: _Les amants +républicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783 +et qu'on attribue aussi à J.-P. Déranger de Genève. Il est probable que +Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et +correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle à la +révolution de Genève, ne peut être que d'un Genevois. On y trouve +quelques descriptions de la nature, assez notables à cette date où +Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales +qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont très postérieures aux +écrits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque +tendresse dans les sentiments, un style coloré, tel est le caractère de +cette oeuvre médiocre, qui, si Vergniaud y a touché, n'ajoute rien à +l'idée que ses vers nous avaient donnée de sa littérature. + +Ainsi, ce grand orateur, en ses velléités littéraires, ne montra aucune +originalité, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et +Brissot abordaient dans leurs écrits les problèmes économiques, et que +la plupart de ceux qui devaient briller après 1789 préparaient déjà, +chacun dans son milieu, la Révolution, Vergniaud, indolent et gracieux, +se laissait aller à la mode, et vivait en bel esprit, content de ses +succès mondains et ne semblant pas écouter la voix sourde, mais déjà +susceptible de la nation qui se réveillait. + + * * * * * + +Nous touchons là au trait dominant de ce caractère, à une apathie que +les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce tempérament mou, +penser était une fatigue, une lutte. Il préférait rêver. + + Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable! + +Ainsi débutait une pièce de vers composée par lui à Bordeaux et adressée +à la famille Desèze. Un jour il arriva chez ses amis à la campagne, avec +un gros porte-manteau. «Qu'avez-vous là? lui demanda Mme Desèze.--Des +dossiers qu'il me faut étudier ces vacances, répond Vergniaud. Huit +jours après, il faisait ses préparatifs de départ. «Mais vous n'avez pas +délié vos paperasses», lui dit Mme Desèze. Vergniaud tire de sa poche +deux écus: «J'ai encore six livres, répond-il: me croyez-vous assez sot +pour travailler?» Le procureur Duisabeau racontait aussi «que, destinant +un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son +cabinet, et lui donnait une idée du premier procès, lorsque Vergniaud, +qui bâillait depuis un instant, se lève, va ouvrir son secrétaire, et, +s'apercevant qu'il lui reste encore quelque argent, engage le +bienveillant procureur à s'adresser à un autre». + +M. Vatel, dans l'importante biographie qu'il a consacrée à Vergniaud +[1], croit que les contemporains prirent pour de la somnolence un +travail constant et conscient de méditation intérieure. Les esprits +distingués qui jugèrent Vergniaud ont-ils pu commettre cette méprise +grossière? Mme Roland regrette qu'il lui manque «la ténacité d'un homme +laborieux». Etienne Dumont l'appelle «un homme indolent, qui parlait peu +et qu'il fallait exciter». Meillan dit: «Il me fallut un jour réveiller +son amour-propre par des duretés, pour l'engager à combattre je ne sais +quelle proposition atroce qui venait d'être faite à la tribune.» Paganel +prétend que la paresse _était son Armide_. Louvet s'écrie dans ses +mémoires: «Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus +souvent surmonté ton indolence naturelle?» Enfin Bailleul ajoute un +trait de plus: «Après un admirable discours, il retombait dans son +apathie accoutumée; il musait, jouait avec les petits enfants de Boyer- +Fonfrède, et le moins enfant des trois n'était pas celui qu'on pensait.» +Pour tout le monde il est _l'indolent Vergniaud_. + +[Note: _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud, manuscrits, +lettres et papiers, pièces pour la plupart inédites, classées et +annotées_, Paris, Bordeaux et Limoges, 1873, 2 vol. in-8.] + +Il faut entendre par là qu'il ne travaillait que par accès, quand la +nécessité brutale dissipait ses rêveries, quand il se sentait touché au +vif par une injustice ou éperonné par un danger. Alors, les admirables +facultés qui sommeillaient en lui entraient brusquement en jeu; sa +torpeur se secouait d'elle-même; il pensait fiévreusement et vite; il +faisait beaucoup en peu de temps. C'était comme une crise qui se +dénouait à la tribune. Quand il en descendait, on retrouvait le +Vergniaud des jours ordinaires, apathique, indulgent, plus fataliste +encore qu'imprévoyant, sans haine des personnes, sans crainte des +événements. Il assistait au drame de la Révolution comme un spectateur +dans son fauteuil. L'effarement, la trépidation de ses amis le +laissaient calme. Il fut imperturbable dans la journée du 10 mars 1793, +prêt à s'offrir pour le gouffre au 31 mai. Quand ce fut son tour d'aller +mourir, il se leva froidement de sa place et se laissa emmener, en +continuant je ne sais quel rêve commencé. + +Ainsi, nul ne fut plus actif que lui dans les moments où il préparait +ses discours et où il les débitait; nul ne fut plus insouciant dans les +nombreux entr'actes de sa vie politique. Son tempérament ne le portait +ni à diriger, ni à prévoir. Son rôle lui semblait être de parler à la +tribune: quand il ne parlait plus, il se considérait comme un acteur +dans la coulisse, et il regardait jouer les autres, sans souffler et +sans applaudir, comme si sa tâche était finie. Voilà pourquoi les +nombreux efforts de son génie et ses «cent trente discours» ne le +préservèrent pas de l'accusation de paresse: il la méritait en partie +par les nombreux congés qu'il donnait à son activité. + +Mais, sans ces congés, qui l'empêchèrent en effet d'être un homme +d'État, son éloquence aurait-elle eu la même puissance, la même +fraîcheur? Si l'historien doit lui reprocher ces abdications +volontaires, qui nuisirent à son parti et à la Révolution, le critique +littéraire doit-il essayer de les nier ou de les pallier? N'est-ce pas +l'originalité de Vergniaud que cette tension subite de son génie, après +de si complètes détentes? Cet homme, qui se réveille comme d'un songe +pour faire entendre tout à coup une éloquence élevée et poétique, et +qui, à la tribune, comme s'il rejetait loin de lui par un brusque effort +tous les éléments un peu lourds de sa nature, devient sublime et +terrible, sait exciter la colère et l'amour, mène à son tour cette +tragédie qu'il écoutait tout à l'heure en spectateur, et dont il est +maintenant premier rôle, n'a-t-il pas donné à ses contemporains, par la +magie même d'une telle métamorphose, des jouissances intellectuelles +qu'ils auraient vainement demandées à un autre orateur? + +N'ôtons donc pas son indolence à Vergniaud: elle fait partie de son +génie et de sa gloire; elle est la condition même de son éloquence. +Admettons seulement que cette indolence n'était pas tout à fait oisive, +qu'un travail latent s'opérait dans son âme à son insu, pendant qu'il +regardait _couler l'eau_, et que cette secrète préparation aux luttes +oratoires, analogue à cette vie intérieure de la nuit qui nous rend le +lendemain nos idées de la veille plus nettes et plus fortes, était +d'autant plus féconde que lui-même n'en avait nulle conscience. Aussi, +quand le jour venu, il ouvrait en lui les sources mystérieuses de son +inspiration, elles se trouvaient toutes remplies, et il y puisait à +pleines mains les grandes idées, les belles formes, toute la matière de +son éloquence. Pendant qu'il rêvait ou qu'il badinait, son oeuvre +s'était comme cristallisée d'elle-même au plus profond de son âme. + +De même, il voyait les événements sans les regarder; et lui qui se +piquait de n'être pas observateur, recevait et gardait en lui des +notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique +son activité, pour ainsi dire extérieure, fût absorbée dans sa jeunesse +par des soucis frivoles, il respirait à son insu la philosophie du +temps, et il se formait en lui une expérience, qu'il ne dirigea pas, +mais qui se trouva nourrie et prête la première fois qu'il eut à +s'occuper de politique. Quand il écrit de Bordeaux à sa famille, le 6 +mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, _étant des plus ignorants +en politique_, il faut entendre par là, qu'il n'aimait pas à s'enquérir +et que le menu détail lui déplaisait. Mais il était pénétré jusqu'au +fond, sans qu'il s'en doutât peut-être, des généreuses colères qui +fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il à plaider, en 1790, +pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui échappe la peinture +de l'état de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun écrivain +de cette époque nous ait laissée. + +C'est donc un caractère complexe et, je crois, mal compris. D'autres +traits, plus apparents néanmoins, ont été méconnus ou exagérés. On a vu +en lui un épicurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne révèle +chez Vergniaud des vices même élégants. Tout indique une bonne santé +morale et physique, une gaîté sociable. S'il écrit à son beau-frère, en +1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: «Nous nous +consolerons en buvant du Saint-Émilion.» Bailleul nous l'a montré jouant +avec les enfants de Fonfrède. «Dis à Vergniaud, écrit Mme Ducos à son +mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de _Nanette-Nanon_, parce +qu'elle servira à endormir notre enfant.» Il n'avait nul pédantisme, +nulle morgue, mais plutôt la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses +affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne +sait comment payer son boulanger; président de l'Assemblée législative, +il vit en étudiant pauvre. De sa probité scrupuleuse, il ne faut rien +dire. Les hommes de la Révolution n'étaient pas seulement probes; ils +étaient, en matière d'argent, d'une délicatesse presque naïve. Ce n'est +pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de +Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le père de Vergniaud mourut, il +laissa des dettes considérables que son fils dut payer et dont il ne +paraît pas avoir pu s'acquitter complètement. Sa pauvreté ne vient donc +pas uniquement de sa nonchalance. + +Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve? +Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut +peut-être la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de +précis là-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de +Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration à la +_Belle fermière_. Non, la comédienne n'est pas responsable, devant la +postérité, des distractions et des absences reprochées à l'orateur par +ses amis: il est à peu près prouvé qu'elle ne lui a jamais parlé. On a +retrouvé, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adressées +à Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui +signe E... remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de +l'avoir choisie pour l'_objet de ses distractions politiques_. Ce sont +liaisons légères et fragiles, qui n'altèrent pas son génie oratoire. + +Il avait le culte de l'amitié, et il eut des amis passionnés Ducos et +Boyer-Fonfrède, plus jeunes que lui, se disaient ses élèves et le +regardaient comme un père. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui. + +Ses deux qualités éminentes étaient la franchise et la modestie. Baudin +(des Ardennes), dans son éloge officiel des Girondins, montre «ce +Vergniaud si modeste, si parfaitement étranger à toute intrigue, dont il +ignorait les routes tortueuses....». Sa franchise paraîtra dans sa +carrière politique. Sa modestie était peut-être un peu défigurée par son +attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient +observer, et elle éclate dans ses lettres. + +Tel était Vergniaud, grand coeur, esprit supérieurement doué, caractère +apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De +manières affables et gaies, il aimait le monde, la littérature frivole, +et cependant une gravité méditative était au fond de lui, et on a raison +de le représenter dans une attitude rêveuse. Ses contemporains nous ont +laissé peu de détails sur son physique. «Il n'était pas beau à voir, dit +Rousselin de Saint-Albin; mais il était divin à entendre.» M. Chauvot, +qui a interrogé les contemporains, dit que, dans la foule, il n'eût +arrêté les regards de personne: sa figure était sans expression, sa +démarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collègue, affirme +que «sa physionomie, plutôt laide que belle, respirait l'esprit et la +bonté». + +Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin +à la plume et à l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de +Rousselin: «Vergniaud n'était pas beau à voir.» Et pourtant l'artiste a +représenté l'orateur souriant d'un sourire un peu mélancolique, et il a +mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renversé +en arrière; le nez et le menton un peu forts, la figure usée, presque +ridée. On dirait d'un homme de cinquante ans de tempérament maigre. +L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il +est possible que l'artiste ait voulu montrer le véritable et intime +Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes +différaient trop pour qu'on pût les fondre en une même image. + +[Note: M. Vatel, qui a donné une iconographie complète de Vergniaud dans +ses _Recherches historiques sur les Girondins_, signale aussi un petit +buste en terre cuite, qui fut sculpté d'après nature à la fin de mai +1793, et qu'Alluaud a attribué au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait +plutôt à Houdon ou à Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession +de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est +décédée eu 1887, et ses héritiers, interrogés par nous, ignorent ce +qu'est devenu le buste, dont se sont inspirés Cartellier, auteur de la +statue qui est maintenant au musée de Versailles, et Maurin, auteur de +la lithographie qui se trouve dans l'_Iconographie_ de Delpech. Ch. +Vatel a donné, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction +photographique de l'oeuvre de Cartellier.] + +[Illustration: VERGNIAUD] + +A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne +semblait que robuste; les larges épaules n'étaient plus massives, mais +majestueuses. «Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux +[Note: Le barreau de Bordeaux de 1775 à 1815, Paris, 1856, in-8.], il +portait la tête haute; ses yeux noirs, sous des sourcils proéminents, se +remplissaient d'éclat: ses lèvres épaisses semblaient modelées pour +jeter la parole à grands flots.» Ajoutons «que le son de sa voix, d'une +rondeur pleine, sonore et mélodieuse, saisissait l'oreille et allait à +l'âme». Son geste, calme, réservé au début, était large et noble. + + + + +_II.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD_ + + +Comment Vergniaud se prépara-t-il à l'éloquence politique? Il n'eut +certes pas, nous le savons déjà, l'éducation oratoire d'un Mirabeau. Il +n'était pas curieux, et il laissa plutôt l'expérience venir à lui qu'il +ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le représenter comme un +ignorant. Il avait fait de bonnes études classiques. Il avait lu +Montesquieu et le possédait, comme tous les Français instruits en 1789. +Si ses tentatives poétiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses +relations mondaines lui avaient fait connaître les hommes. Mais il +manquait, sur presque toutes les questions économiques, de connaissances +précises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes +notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait +à préférer les idées générales aux faits et à user en toute occasion de +cette philosophie généreuse et vague, qu'il devait à quelques lectures +et à beaucoup de rêverie. En toutes circonstances, il comptait sur son +génie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait +travaillé sérieusement qu'une partie de l'éloquence, la forme, et il +était devenu un artiste habile. Encouragé par les applaudissements du +prétoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque naïve dans +l'infaillibilité de sa rhétorique. + +Il y a des traces de préciosité et de mauvais goût dans ses premiers +plaidoyers, comme dans ses essais poétiques. «On m'accuse, fait-il dire +à une fille accusée d'infanticide, on m'accuse d'avoir flétri le +printemps de mes jours, d'avoir cédé au désir de devenir mère avant +qu'un noeud sacré eût légitimé ce désir et que la religion l'eût épuré +aux autels de l'hymen. Que dis-je? on m'accuse, non pas d'avoir perdu +toute pudeur, outragé la vertu, offensé la religion; je ne suis pas +seulement une marâtre injuste et cruelle; je suis un monstre, l'horreur +de l'humanité! On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le +fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux +immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par des +animaux que la voracité appelait dans ce cloaque pour y chercher +pâture.» C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'âge de trente ans. +Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever, +de nuit, des bestiaux séquestrés, il est encore subtil et prétentieux. +«S'ils vous appartenaient, dit-il, développez-nous les causes de cet +enlèvement furtif que vous méditiez, les motifs de cette extraordinaire +générosité par laquelle vous cherchiez à séduire le gardien d'une +marchandise dont vous auriez été le propriétaire? _N'aimez-vous à jouir +que dans les ténèbres?_» + +Il se corrigea peu à peu de ces traits qui rappelaient trop l'_Almanach +des Muses_ ou les récitations du Musée. + +En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, soulevés contre +leur ancien seigneur, son génie paraît et s'élève assez haut pour +interpréter les passions des misérables et des ignorants, étonnés d'être +libres et grisés de cet air nouveau. + +Quoique les succès de Vergniaud au barreau eussent été réels, quoiqu'on +l'eût applaudi plus d'une fois, contrairement à l'usage, [1] il n'était +pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorité qu'il +exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-là même qui devait +demander la proscription des Girondins à la tête des sections de Paris, +le fougueux Rousselin, déclarer qu'il était _divin à entendre_. Les +Bordelais furent plus réfractaires à son éloquence, et il résulte du +jugement porté par l'auteur du _Barreau de Bordeaux_, d'après les +traditions locales, qu'à Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud +un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui +un charlatan. «Rhéteur admirable, dit M. Chauvot, _simulant à merveille +la conviction la plus profonde_, Vergniaud tient surtout sa supériorité +de la faculté qu'il possède de parler, avec l'imagination, le langage du +coeur. Esprit plus étendu que juste, esprit poétique, enrichi par de +sérieuses études et par la contemplation des beautés de la nature, qui +eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus +qu'à l'inspiration, ces formes éloquentes par lesquelles il excellait à +rendre sa pensée: de là ces emprunts fréquents à l'histoire, à la +mythologie, où il moissonnait avec bonheur; de là encore ce calme qui ne +l'abandonne jamais, cette parole élégante et châtiée. On sent que son +coeur s'échauffe rarement; mais, par une puissance que la nature a +départie à peu d'hommes, il paraît que l'enthousiasme le plus vrai +illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi, +quand la cause intéressait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un +drame, et un drame joué par un merveilleux acteur.» [2] + +[Note 1: C'est lui-même qui nous l'apprend dans sa correspondance; +Vatel, _ouv. cité_, t. I, p. 115, 129, 135.] + +[Note 2: _Le Barreau de Bordeaux_, p. 99.] + +Qu'il y eût du rhéteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir; +mais c'était un rhéteur sincère. Ce qui donnait le change aux Bordelais, +c'était le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de +Vergniaud et sa véhémence à la barre. Ce changement à vue leur semblait +une comédie. Ils se trompaient, je crois: Vergniaud ne se masquait, ni +ne se grimait en revêtant la toge; il montrait un côté de sa nature que +le public ne pouvait connaître. Il était réellement _autre_ quand il +parlait, aussi naturel et aussi sincère dans sa surexcitation des grands +jours que dans son apathie quotidienne. + + * * * * * + +Mais ce n'est pas seulement au barreau que Vergniaud put se préparer à +l'éloquence politique. En 1790, les électeurs de la Gironde l'appelèrent +à l'administration du département où il soutint, comme membre du +Conseil, les mesures les plus populaires. C'est surtout aux Jacobins de +Bordeaux qu'il préluda à son rôle futur d'orateur et de rédacteur de +manifestes. Sa politique est alors d'interpréter la Constitution dans le +sens libéral, [1] mais de s'y tenir, et, dans les questions religieuses, +d'étaler une orthodoxie qui n'altéra en rien l'indépendance de ses +opinions intimes. + +[Note: Après la fuite à Varennes, il n'hésita pas, dans une adresse à la +Constituante, à demander la mise en jugement du roi.] + +MM. Chauvot et Vatel ont dépouillé les procès-verbaux du club de +Bordeaux et donné les extraits des principaux discours de Vergniaud. On +voit qu'en 1791, plus artiste qu'homme de parti, il professait pour +Mirabeau une admiration presque idolâtre, quoique celui-ci déviât +visiblement de la ligne populaire. Mais, dans un voyage à Paris, il +avait entendu l'orateur et vu en lui le dieu de l'éloquence. Il rêvait +déjà de l'imiter, et en effet il l'imitera plus d'une fois. Le 7 février +1791, il décida les Jacobins de Bordeaux à commander au peintre Boze le +portrait de Mirabeau et, le 17 avril, en qualité de président, il +prononça un éloge funèbre du grand tribun, où je relève des indications +curieuses sur l'idéal oratoire qu'il se proposait dès lors. + +Pour lui, le génie est tout. Racontant le duel de tribune que la +discussion sur le droit de paix et de guerre avait amené entre Barnave +et Mirabeau, il admire si fort l'exorde de celui-ci qu'il s'aveugle sur +la faiblesse et sur le peu de sincérité de ses arguments: il n'admet pas +que tant d'éloquence puisse avoir tort. A ses yeux, le vrai politique +est avant tout un poète. N'est-ce pas son rôle futur qu'il trace à +grands traits dans ce portrait de l'homme de génie? «Il embrasse, dans +sa pensée bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes. +Il n'est borné ni par la mer, ni par les montagnes. Les siècles futurs +sont tous en sa présence, et il ne craint pas de régler leurs destinées. +Quand il a posé les principes généraux, il en fait découler les +principes secondaires....» + +Ce n'est pas seulement, pour Vergniaud, une théorie politique de poser +d'abord les principes; ce sera la forme même de son argumentation +oratoire. L'amour des idées générales amène la pompe du style, et le +Girondin loue précisément dans Mirabeau cette qualité dangereuse qui +sera plus d'une fois l'écueil de son propre talent, «qui garantit la +précision, dit-il, d'une sécheresse fatigante, qui embellit la raison, +qui donne un coloris magique à la plus aride discussion et qui fait +jeter un voile séducteur jusque sur les écarts d'une éloquence dominée +quelquefois par la fougue du patriotisme.» + +Ce _coloris magique_ et ce _voile séducteur_ seront précisément les +artifices de Vergniaud, tour à tour agréables et fatigants. Il aime à +orner ses sentiments les plus vrais. Sincèrement ému à l'idée de louer +publiquement Mirabeau, pourquoi dit-il qu'il s'est senti _frappé d'un +saisissement religieux_? Camille Desmoulins avait raconté avec son coeur +la mort du grand homme. Vergniaud fait un récit d'écolier: «Mirabeau ... +c'est en vain que sa patrie l'appelle, il ne l'entend plus: celui qui +invita l'univers à porter le deuil du génie tutélaire de l'Amérique, +parvenu lui-même au faîte de la gloire, vient de tomber à son tour au +milieu de l'univers en pleurs. Mirabeau!... Il est mort.» Le citoyen P.- +H. Duvigneau s'était écrié dans la même séance: + + Où va ce peuple en désespoir? + D'où naissent cet effroi, ces publiques alarmes?... + +Vergniaud ne resta pas en arrière. Sur ce thème: «Mirabeau méritait les +honneurs du Panthéon,» voici comment il brode: «Mais que vois-je? Un +temple auguste s'élève vers les cieux: il est le chef-d'oeuvre des arts. +J'approche pour admirer et je lis: _Aux grands hommes la patrie +reconnaissante._ Ah! c'est un élysée qu'elle a créé pour ceux qui la +rendirent heureuse.» Suit tout un développement selon les roueries de la +rhétorique scolaire: P.-H. Duvigneau n'a pas fait mieux. + +Il était temps, on le voit, que Vergniaud fût appelé sur un plus vaste +théâtre et quittât cette école bordelaise. Il avait besoin d'aller +respirer l'air de Paris: il n'y perdra pas toute sa rhétorique, mais il +deviendra plus difficile sur le choix de ses artifices, et d'ailleurs le +sentiment du danger, en élevant son âme, épurera son goût. Il trouvera, +lui aussi, le plus pur de son éloquence, non dans ses recettes +compliquées dont il est trop fier, mais dans son patriotisme qui lui +inspire déjà, dans l'éloge de Mirabeau, cette parole simple et vraie: +«Si, comme lui, nous voulons mourir avec gloire, il faut, comme lui, +consacrer notre vie au bonheur de la patrie et à la défense de la +liberté.» + + * * * * * + +Le 31 août 1791, Vergniaud fut nommé à l'Assemblée législative, le +quatrième sur douze, avant Guadet, Gensonné et Grangeneuve. Les députés +de la Gironde partirent ensemble dans la même voiture publique. «Un +témoin fort respectable, dit Michelet, nullement enthousiaste, Allemand +de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a +raconté qu'en 1791, il était venu de Bordeaux à Paris par une voiture +publique qui amenait les Girondins. C'étaient les Vergniaud, les Guadet, +les Gensonn, les Ducos, les Fonfrède, [Note 1: C'est une erreur: +Fonfrède ne fit pas partie de la Législative.] etc., la fameuse pléiade +en qui se personnifia le génie de la nouvelle assemblée. L'Allemand, +fort cultivé, très instruit des choses et des hommes, observait ses +compagnons, et il en était charmé. C'étaient des hommes pleins d'énergie +et de grâce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un +dévouement sans borne aux idées. Avec cela, il vit bien vite qu'ils +étaient fort ignorants, d'une étrange inexpérience, légers, parleurs et +batailleurs, dominés (ce qui diminuait en eux l'invention et +l'initiative) par les habitudes du barreau. Et, toutefois, le charme +était tel qu'il ne se sépara pas d'eux. Dès lors, disait-il, je pris la +France pour patrie, et j'y suis resté.» + +Cette ardeur des Girondins, si poétiquement dépeinte par Michelet, se +montra, dès les premières séances de cette Assemblée composée d'hommes +nouveaux et obscurs, qui se regardaient entre eux avec curiosité et +inquiétude. Ce fut la députation de la Gironde qui rompit la glace, +commença la bataille parlementaire et inaugura la tribune, établissant +du coup son autorité sur l'Assemblée. Le 5 octobre 1791, Grangeneuve et +Guadet ouvrent le feu, à propos du mode de correspondance entre le roi +et le pouvoir législatif. Vergniaud prend deux fois la parole pour +soutenir ses amis. C'est dans cette séance qu'on rendit le décret +agressif sur le cérémonial avec lequel il convenait de recevoir le roi. +Le rapport de ce décret, demandé le lendemain, fut combattu par +Vergniaud en un petit discours fort applaudi. Le 7 octobre, il est nommé +membre de la députation chargée d'aller au-devant du roi. Le 17, il est +élu vice-président. Le 25, il prononce un grand discours sur la question +des émigrés. Le voilà définitivement en scène. Il a la confiance et la +sympathie de l'Assemblée. Désormais, sa biographie se confond avec +l'histoire de la Législative, et ce serait nous écarter de notre but que +de suivre pas à pas la carrière de Vergniaud. Examinons plutôt la +matière de ses discours, c'est-à-dire sa politique; nous citerons +ensuite des exemples de son éloquence, et nous étudierons sa méthode. + + + + +_III.--LA POLITIQUE DE VERGNIAUD_ + + +Quand on parle de la politique des Girondins, il faut entendre que l'on +signale seulement quelques traits de ressemblance entre des hommes fort +divers, et qui n'obéissaient ni à un chef, ni presque jamais à un +dessein concerté. Or, ce parti sans discipline ne comptait peut-être pas +de membre plus indiscipliné que Vergniaud. Si la Gironde était fière de +le posséder, il lui appartenait moins, dit Paganel, «par sa propre +ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de +l'honneur, que par une sorte de fraternité d'armes». Il vit à l'écart +avec Fonfrède et Ducos, tous deux à demi montagnards. Gensonné parla, au +Tribunal révolutionnaire, de réunions de «quelques patriotes» qui +auraient eu lieu chez Vergniaud. Mais aucun contemporain n'a confirmé +cette déposition, peut-être arrangée après coup dans le _Bulletin_ du +Tribunal, dont ce ne serait pas le seul mensonge. Les ennemis des +Girondins avaient intérêt à leur prêter un concert qui leur manquait et +à cacher l'indépendance de Vergniaud et son isolement relatif, qui +l'eussent lavé trop visiblement de l'accusation de conspirer. Il +n'allait guère chez Valazé, ni même chez M'me Roland. Il n'était donc ni +un chef de parti, ni même un homme de parti; et Brissot, disculpant ses +amis d'être d'une faction, disait de Vergniaud _qu'il portait à un trop +haut degré cette insouciance qui accompagne le talent et le fait aller +seul_. + +Cette insouciance native de Vergniaud, il est difficile de n'y pas +revenir dans une esquisse de sa politique. «C'était un Démosthène, dit +son collègue Paganel, auquel on pouvait reprocher ce que l'orateur grec +reprochait aux Athéniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des +plaisirs. Il sommeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis que +l'ennemi gagnait du terrain, cernait la République et la poussait dans +l'abîme avec ses défenseurs.... Je n'ai pas connu d'homme plus impropre +à jouer un premier rôle sur le théâtre de la Révolution. Dans +l'imminence du danger, il se montra plus disposé à attendre la mort qu'à +la porter dans les rangs ennemis.» Et Paganel ajoute cette comparaison +piquante: «Représentez-vous un homme que d'autres hommes entourent et +entraînent, qui ne cherche pas une issue pour s'échapper, mais qui +resterait là, si le cercle se rompait et le laissait libre. Tel était +Vergniaud parmi les Girondins.» + +Il ne faut pas demander à ce rêveur nonchalant les idées pratiques d'un +Mirabeau ou d'un Danton. Il n'a guère le sentiment de ce qu'il convient +de faire aujourd'hui ou demain. Ses conseils ne sont jamais ni nets ni +impérieux. Il dira, par exemple (3 juillet 1792): «Je vais hasarder de +vous présenter quelques idées....» Ce n'est pas avec ces formules +timides qu'on décide les hommes. Ne cherchez pas davantage, dans ses +discours, une théorie suivie, un _credo_ politique. Il ne parle jamais +en oracle ou en possesseur de la vérité. Il aime au contraire à +protester contre cette «théologie politique qui érige, dit-il, ses +décisions sur toutes questions en autant de dogmes, qui menace tous les +incrédules de ses autoda-fé et qui, par ses persécutions, glace l'ardeur +révolutionnaire dans les âmes que la nature n'a pas douées d'une grande +énergie». + +On l'a présenté comme un disciple convaincu de Montesquieu. D'autre +part, il appelle J.-J. Rousseau le _philosophe immortel_ et lui +emprunte, dans son discours du 25 octobre 1791, la distinction de +l'homme naturel et de l'homme social, ce qui ne l'empêche pas, le 17 +avril 1798, de réfuter cette distinction dans un débat sur la +Déclaration des Droits dont l'interprétation du _Contrat social_ était +le point de départ. A-t-il même conscience de posséder une doctrine? En +tout cas, ce n'est pas dans les idées religieuses qu'il faut chercher le +point de départ de sa politique ou l'inspiration de son éloquence. Vrai +fils du XVIIIe siècle, il croit qu'avec un sourire railleur il +supprimera le problème religieux, n'en veut pas voir les côtés sociaux +et passe outre avec dédain. + +Son idéal est celui que l'on peut prêter à la Gironde en général: un +état où les plus instruits, les mieux doués gouverneraient la masse +ignorante; où les sciences, les arts, toute la floraison de l'esprit +humain, se développeraient dans les conditions les plus libres et les +plus favorables; où il s'agirait moins de rendre l'humanité plus +vertueuse que de la rendre plus belle et plus heureuse; où le pouvoir +viendrait aux plus éloquents et aux plus persuasifs, plutôt qu'aux plus +impeccables et aux plus forts. C'est autre chose que la république +puritaine de Billaud-Varenne et de Saint-Just. Si c'est une erreur de +croire, avec un de ses collègues, qu'il ne fut jamais républicain, _ni +par goût, ni par conviction_, il est vrai de dire qu'il ne fut jamais +démocrate, même à la façon de Brissot. Il aima la plèbe comme galerie +applaudissante; mais il ne prit jamais les artisans et les paysans au +sérieux comme citoyens. Où plaçait-il donc la souveraineté? De qui son +aristocratie de mérite tiendrait-elle ses pouvoirs? Il ne mettait pas de +précision dans ses rêveries: pour lui, le génie devait se désigner tout +seul et s'imposer par son rayonnement. + +Ainsi, quoiqu'il fût pénétré, autant que ses contemporains, de +Montesquieu et de Rousseau, ni le système anglais, ni la démocratie pure +ne satisfaisaient son imagination. Il rêvait autre chose et se laissait +hanter par une belle et vague chimère, irréductible en projets de loi, +et qui le dégoûtait de la réalité. Il s'éprit, en artiste héroïque, du +rôle le plus courageux, parce qu'il lui semblait le plus beau; et toute +sa politique pratique ne fut en vérité que d'être chevaleresque. Tant +que la cour sembla dangereuse, il la combattit; quand le parti populaire +sembla le plus fort, il l'attaqua et périt dans la lutte. Le roi et la +plèbe étaient en effet les deux ennemis de ses instincts libéraux, et il +éprouvait une égale répugnance pour le despotisme des Tuileries et pour +le despotisme de la rue. Aussi resta-t-il seul, charmant les oreilles, +mais sans influence véritable sur les âmes. + +Nous avons saisi dans son caractère un côté fataliste: sa conduite +politique est inspirée aussi par un fatalisme que ses amis prenaient +pour de l'aveuglement. «Pourquoi ses yeux, disait Louvet, ont-ils refusé +de voir? Après le 10 mars, ils se fermaient encore. Ils ne se sont +ouverts qu'au 31 mai, hélas! et trop tard.» Ses yeux voyaient, quoi +qu'en dit Louvet, mais sa raison ne trouvait pas le remède. Il +s'enveloppait alors dans sa rêverie et attendait. Ou bien, détournant +ses regards de la politique, il se réfugiait dans la vie privée, dans la +famille que lui formaient ses amis. Il était aussi l'hôte assidu de +Sauvan dont la gracieuse fille Adèle le rassérénait, et de Talma, dont +la Julie le captivait par son esprit et sa bonté. Il lui fallait une +société brillante, et il aimait le théâtre avec passion. Il recherchait +partout la beauté et le génie: je crois bien qu'au fond, c'était là +toute sa politique. + +Ai-je besoin de dire qu'avec toute sa nonchalance, il était patriote? +Qui ne l'était, dans cet âge de foi? Mais le patriotisme de Vergniaud +eut tout de suite une exubérance guerrière. Après Brissot, qui fut plus +ardent à pousser la France dans son duel avec l'Europe? Je ne crois pas +qu'il ait été sensible aux raisons politiques de cette déclaration de +guerre héroïque: son imagination fut sans doute touchée de la beauté de +cette lutte d'un seul peuple contre tous les rois; il aimait la guerre +en poète. + +En résumé, il rêve une république irréalisable et il s'abstient du +maniement des affaires. Ce n'est pas assez pour lui de renoncer à toute +influence directe: il considère son rôle de représentant du peuple comme +purement oratoire. Puisqu'il ne peut réaliser ses rêves, il dira du +moins de grandes et belles choses. «Gardons-nous des abstractions +métaphysiques, dit-il le 9 novembre 1792. La nature a donné aux hommes +des passions; c'est par les passions qu'il faut les gouverner et les +rendre heureux. La nature a surtout gravé dans le coeur de l'homme +l'amour de la gloire, de la patrie, de la liberté: passions sublimes, +qui doublent la force, exaltent le courage et enfantent les actions +héroïques qui donnent l'immortalité aux hommes et font le bonheur des +nations qui savent entretenir ce feu sacré.» C'est son seul dessein +pratique d'entretenir ainsi le feu sacré et d'encourager, par ses nobles +périodes, l'énergie révolutionnaire. Il donna aux hommes de 1792 une +haute idée d'eux-mêmes; il embellit à leurs propres yeux leurs actes et +leurs passions; il leur fit voir l'harmonie et la beauté de ce désordre +apparent où s'agitait la France. Dans cet ordre d'idées, plus il fut +poète, plus il fut utile. + + + + +_IV.--LES DISCOURS DE VERGNIAUD JUSQU'AU 10 AOUT 1792_ + + +Comment ces idées et ces tendances un peu vagues, inspirent-elles son +éloquence? + +D'abord, cette république _libérale_ qu'il rêvait se laisse entrevoir +dans son discours sur la Constitution (8 mai 1793). Mais il ne pose +aucun principe formel: il attaque la république de Saint-Just et de +Robespierre, plus encore qu'il ne propose la sienne: + +«Rousseau, Montesquieu, dit-il, et tous les hommes qui ont écrit sur les +gouvernements nous disent que l'égalité de la démocratie s'évanouit là +où le luxe s'introduit, que les républiques ne peuvent se soutenir que +par la vertu, et que la vertu se corrompt par les richesses. Pensez-vous +que ces maximes, appliquées seulement par leurs auteurs à des États +circonscrits, comme les républiques de la Grèce, dans d'étroites +limites, doivent l'être rigoureusement et sans modification à la +république française? Voulez-vous lui créer un gouvernement austère, +pauvre et guerrier, comme celui de Sparte? Dans ce cas, soyez +conséquents comme Lycurgue: comme lui, partagez les terres entre tous +les citoyens; proscrivez à jamais les métaux que la cupidité humaine +arracha aux entrailles de la terre; brûlez même les assignats dont le +luxe pourrait aussi s'aider, et que la lutte soit le seul travail de +tous les Français. Etouffez leur industrie, ne mettez entre leurs mains +que la scie et la hache. Flétrissez par l'infamie, l'exercice de tous +les métiers utiles. Déshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que +les hommes auxquels vous aurez accordé le titre de citoyens ne paient +plus d'impôts. Que d'autres hommes, auxquels vous refuserez ce titre, +soient tributaires et fournissent à vos dépenses. Ayez des étrangers +pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et +faites dépendre votre subsistance de vos esclaves.» + +Il continue à réfuter par l'absurde le gouvernement puritain de ses +adversaires: + +«Ainsi ce législateur serait insensé, qui dirait aux Français: Vous avez +des plaines fertiles, ne semez pas de grains; des vignes excellentes, ne +faites pas de vin. Votre terre, par l'abondance de ses productions et la +variété de ses fruits, peut fournir et aux besoins et aux délices de la +vie, gardez-vous de la cultiver. Vous avez des fleuves sur lesquels vos +départements peuvent transporter leurs productions diverses, et par +d'heureux échanges établir dans toute la République l'équilibre des +jouissances: gardez-vous de naviguer. Vous êtes nés industrieux: gardez- +vous d'avoir des manufactures. L'Océan et la Méditerranée vous prêtent +leurs flots pour établir une communication fraternelle et une +circulation de richesses avec tous les peuples du globe: gardez-vous +d'avoir des vaisseaux. Il ne manquerait plus que d'ajouter à ce langage: +Dans vos climats tempérés, le soleil vous éclaire d'une lumière douce et +bienfaisante, renoncez-y; et, comme le malheureux Lapon, ensevelissez- +vous six mois de l'année dans un souterrain. Vous avez du génie, +efforcez-vous de ne point penser; dégradez l'ouvrage de la nature, +abjurez votre qualité d'hommes, et, pour courir après une perfection +idéale, une vertu chimérique, rendez-vous semblables aux brutes.» + +Après cette satire des discours montagnards, Vergniaud suppose à toute +théorie constitutionnelle ce point de départ: «Je pense que vous voulez +profiter de sa sensibilité, pour le porter aux vertus qui font la force +des républiques; de son activité industrieuse, pour multiplier les +sources de sa prospérité; de sa position géographique, pour agrandir son +commerce; de son amour pour l'égalité, pour en faire l'ami de tous les +peuples; de sa force et de son courage, pour lui donner une attitude qui +contienne tous les tyrans; de l'énergie de son caractère trempé dans les +orages de la Révolution, pour l'exciter aux actions héroïques; de son +génie enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des arts, ces +inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et +la gloire de l'espèce humaine.» + +Il part de là pour proposer l'établissement d'_institutions morales_, +destinées, dit-il, à faire aimer le gouvernement, à corriger les défauts +et perfectionner les qualités du caractère national, à inspirer +l'enthousiasme de la liberté et de la patrie. Mais quelles seront ces +institutions? Il n'en dit rien. Trace-t-il au moins l'esquisse d'une +Constitution? Pas davantage. Il conclut en proposant une série de +questions où il est impossible de démêler une pensée politique. + +Mais n'avons-nous pas deviné son idéal dans ce passage, où il semble +donner pour but à la politique «de faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des +arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le +bonheur et la gloire de l'espèce humaine»? Déjà ses préoccupations à ce +sujet avaient paru, dès le 19 octobre 1791, dans la réponse qu'il fit, +en qualité de vice-président de l'Assemblée législative, à une +députation d'artistes demandant un règlement plus libéral pour +l'exposition annuelle de peinture: + +«La Grèce, dit-il, se rendit célèbre dans l'univers par son amour pour +la liberté et pour les beaux-arts. Dans la suite, ces deux passions +répandirent sur l'Italie un éclat immortel. Encore aujourd'hui, tous les +hommes sensibles accourent à Rome pour y pleurer sur la cendre des +Catons et admirer les chefs-d'oeuvre du génie. Le peuple français, +chargé de chaînes, mais créé par la nature pour être grand, a vu +s'élever de son sein des hommes qui ont rivalisé avec les artistes de la +Grèce et de l'Italie, et qui ont conquis à leur patrie plusieurs siècles +de gloire. Enfin, il est devenu libre, ce peuple généreux; et sans doute +que son génie, prenant un essor plus hardi, va désormais, par des +conceptions nouvelles, commander les respects de la postérité. Sans +doute que, brûlant de l'amour de la patrie, avide de la liberté et de la +gloire, le coeur encore palpitant des mouvements qu'imprima la +Révolution, l'artiste heureux, avec un ciseau créateur ou un pinceau +magique, va reproduire pour les générations futures le plus mémorable +des événements, et les hommes qui, par leur courage ou leur sagesse, +l'ont préparé et consommé. Croyez que l'Assemblée nationale encouragera +de toutes ses forces des arts qui, par un si bel emploi, peuvent exciter +aux grandes actions, et contribuer ainsi au bonheur du genre humain. +Elle sait que les barrières qui vous séparent de l'Académie ne vous +séparent point de l'immortalité. Elle sait que c'est étouffer le génie +que de l'entraver par des règlements inutiles; et, dans le décret que +vous sollicitez, elle conciliera les mesures à prendre pour les progrès +des arts avec la liberté, qui seule peut les porter à leur plus haut +degré de perfection. L'Assemblée nationale vous invite à sa séance.» + +Vergniaud est à peu près le seul à parler ainsi des effets que doit +produire la Révolution dans le domaine de l'art. Il est à peu près le +seul à conserver des besoins esthétiques dans une crise qui absorbe +toute l'imagination de ses collègues. Au milieu de la tourmente, quand +l'émotion énerve ou affole tous les autres, il garde sa curiosité de +dilettante et un vif sentiment du _décorum_ parlementaire, même au point +de vue du local où siège l'Assemblée. Ainsi, il souffre de la laideur de +la salle du Manège: «L'homme qu'enflamme l'amour de la liberté, dit-il +le 13 août 1792, et en qui la nature a gravé le sentiment du beau dans +les arts, ne peut arrêter sa pensée et ses regards sur cette étroite +enceinte, sans se demander à lui-même s'il est bien vrai que ce soit là +le sanctuaire de nos lois....» + + * * * * * + +Avant le 10 août, Vergniaud attaque les intrigues de la cour; après le +10 août, il combat les excès populaires. Il y a donc deux périodes +distinctes dans l'histoire de son éloquence. + +Dans la première, il a pour lui le peuple, l'Assemblée, l'opinion. Dès +le 25 octobre 1791, il s'est rendu célèbre par son discours sur les +émigrations, discours soigneusement préparé, où il n'ose pas encore +s'abandonner, comme plus tard, à toutes les inspirations de son génie, +mais où il se montre vraiment indigné contre les intrigues de la famille +royale, émigrée ou complice. + +Il examine d'abord une première question: Est-il des circonstances dans +lesquelles les droits naturels de l'homme puissent permettre à une +nation de prendre une mesure quelconque relative aux émigrations? Il +démontre que les doctrines mêmes du _Contrat social_, sagement +interprétées, donnent à la société le droit de défendre sa vie menacée +par des membres déserteurs. Alors il se demande si la France se trouve +dans ces circonstances. «Je n'ai point l'intention, dit-il, d'exciter +ici de vaines terreurs dont je suis bien éloigné d'être frappé moi-même. +Non, ils ne sont point redoutables, ces factieux aussi ridicules +qu'insolents, qui décorent leur rassemblement convulsif du nom bizarre +de _France extérieure_! Chaque jour leurs ressources s'épuisent; +l'augmentation de leur nombre ne fait que les pousser plus rapidement +vers la pénurie la plus absolue de tous moyens d'existence; les roubles +de la fière Catherine et les millions de la Hollande se consument en +voyages, en négociations, en préparatifs désordonnés, et ne suffisent +pas d'ailleurs au faste des chefs de la rébellion: bientôt on verra ces +superbes mendiants, qui n'ont pu s'acclimater à la terre de l'égalité, +expier dans la honte et la misère les crimes de leur orgueil, et tourner +des yeux trempés de larmes vers la patrie qu'ils ont abandonnée! Et +quand leur rage, plus forte que leur repentir, les précipiterait les +armes à la main sur son territoire, s'ils n'ont pas de soutien chez les +puissances étrangères, s'ils sont livrés à leurs propres forces, que +seraient-ils, si ce n'est de misérables pygmées qui, dans un accès de +délire, se hasarderaient à parodier l'entreprise des Titans contre le +ciel? (_On applaudit._)» + +Mais à défaut de danger immédiat, il y a une conspiration criminelle +contre laquelle il faut se prémunir. Attend-on d'avoir des preuves +légales pour la combattre? «Des preuves légales! Vous comptez donc pour +rien le sang qu'elles vous coûteraient! Des preuves légales! Ah! +prévenons plutôt les désastres qui pourraient nous les procurer! Prenons +enfin des mesures vigoureuses; ne souffrons plus que des factieux +qualifient notre générosité de faiblesse; imposons à l'Europe par la +fierté de notre contenance; dissipons ce fantôme de contre-révolution +autour duquel vont se rallier les insensés qui la désirent; débarrassons +la nation de ce bourdonnement continuel d'insectes avides de son sang, +qui l'inquiète et la fatigue; rendons le calme au peuple! +(_Applaudissements._)» + +Où tendent ces objections? A endormir le peuple dans une fausse +sécurité. «On ne cesse depuis quelque temps de crier que la Révolution +est faite; mais on n'ajoute pas que des hommes travaillent sourdement à +la contre-révolution: il semble qu'on n'ait d'autre but que d'éteindre +l'esprit public, lorsque jamais il ne fut plus nécessaire de +l'entretenir dans toute sa force; il semble qu'en recommandant l'amour +pour les lois, on redoute de parler de l'amour pour la liberté! S'il +n'existe plus aucune espèce de danger, d'où viennent ces troubles +intérieurs qui déchirent les départements, cet embarras dans les +affaires publiques? Pourquoi ce cordon d'émigrants qui, s'étendant +chaque jour, cerne une partie de nos frontières? Qu'on m'explique ces +apparitions alternatives de quelques hommes de Coblentz aux Tuileries et +de quelques hommes des Tuileries à Coblentz. Qu'ont de commun des hommes +qui ont fait serment de renverser la Constitution avec un roi qui a fait +serment de la maintenir?» + +Quelles sont les mesures que la nation doit prendre? Il faut d'abord +frapper les émigrés dans leurs biens. Il faut ensuite inviter les +princes à rentrer, sous peine d'être déchus de leur droit. Louis XVI ne +s'y refusera pas: + +«Quels succès d'ailleurs ne peut-il pas se flatter d'obtenir auprès des +princes fugitifs par ses sollicitations fraternelles, et même par ses +ordres, pendant le délai que vous leur accorderez pour rentrer dans le +royaume? Au reste, s'il arrivait qu'il échouât dans ses efforts, si les +princes se montraient insensibles aux accents de sa tendresse en même +temps qu'ils résisteraient à ses ordres, ne serait-ce pas une preuve aux +yeux de la France et de l'Europe que, mauvais frères et mauvais +citoyens, ils sont aussi jaloux d'usurper par une contre-révolution +l'autorité dont la constitution investit le roi, que de renverser la +constitution elle-même? (_Applaudissements._) Dans cette grande +occasion, leur conduite lui dévoilera le fond de leur coeur, et s'il a +le chagrin de n'y pas trouver les sentiments d'amour et d'obéissance +qu'ils lui doivent, que, défenseur de la constitution et de la liberté, +il s'adresse au coeur des Français, il y trouvera de quoi se dédommager +de ses pertes. (_Longs applaudissements._)» + +Cette habileté généreuse répondit aux sentiments du peuple, qui était +tout prêt à acclamer Louis XVI, s'il se fût montré loyal. Le même +souffle populaire se retrouve dans les discours de Vergniaud contre +Duportail (28 octobre 1791), à propos de Saint-Domingue (17 novembre), +contre les députés de la Droite qui troublent l'ordre pendant sa +présidence, et dont «les étranges motions, les cris tumultueux sont plus +dangereux pour la patrie que les rassemblements de Worms et de +Coblentz», sur les prêtres réfractaires (18 novembre), contre la +proposition d'imprimer le discours du ministre de la guerre (10 +décembre). + +Le 27 décembre, il lut un projet d'adresse au peuple, que l'Assemblée +écarta comme déclamatoire, sur cette observation d'un des membres: «Sous +certains points de vue, cette adresse est purement déclamatoire, et par +conséquent inconvenante, puisque l'Assemblée ne doit parler que le +langage des faits.» On voit que les collègues de Vergniaud faisaient, +dès lors, plus de cas de son éloquence que de son tact politique. + +Mais il excelle à flageller les hommes de la cour. Le 13 janvier 1792, +le ministre de la marine, Bertrand, avait donné des explications peu +franches sur les émigrations des officiers de marine. «Je ne veux point, +dit Vergniaud, faire de discours. Je ne présenterai qu'un syllogisme +fort simple. Le ministre a trompé l'Assemblée sur le nombre des +officiers qui sont dans les ports: c'est un principe en morale qu'il +faut adopter en politique, que tout homme qui trompe est indigne de la +confiance.» + +Le 18 janvier, il prononce un grand discours sur la nécessité de +déclarer la guerre à l'empereur, et il est l'interprète, non seulement +de la Gironde, mais de la France: + +«Vos ennemis, dit-il, savent que la conquête de la liberté a exigé de +vous de grands sacrifices pécuniaires, ils savent que vos préparatifs de +défense sont ruineux, ils espèrent que des citoyens qui ont abandonné, à +la voix de la patrie, leurs femmes, leurs enfants, qui ont préféré les +périls et les travaux de la guerre aux douceurs paisibles qu'ils +goûtaient dans leurs foyers, ils espèrent, dis-je, que ces citoyens +dévoués et courageux, fatigués d'habiter un camp devant lequel il ne se +présente pas d'ennemi, quitteront vos frontières et les laisseront sans +défense; tandis que dans l'intérieur, quelques millions semés avec +adresse précipiteront la chute de vos changes vers le terme le plus +désastreux, augmenteront le prix des matières de première nécessité, +susciteront des insurrections, où le peuple égaré détruira lui-même ses +droits en croyant les défendre. Alors vos ennemis feront avancer une +armée formidable pour vous donner des fers. Voilà la guerre qu'on vous +fait; voilà celle qu'on veut vous faire. (_On applaudit._) + +«Le peuple a juré de maintenir la Constitution, parce qu'il est certain +d'être heureux par elle; mais si vous le laissez dans un état qui +demande chaque jour des sacrifices plus pénibles, des efforts plus +courageux; si vous épuisez le trésor national par cette guerre de +préparatifs, le jour de cet épuisement ne sera-t-il pas le dernier +moment de la Constitution? L'état où nous sommes est un véritable état +de destruction qui peut nous conduire à l'opprobre et à la mort. (_On +applaudit à plusieurs reprises._) Aux armes donc, aux armes! Citoyens, +hommes libres, défendez votre liberté, assurez l'espoir de celle du +genre humain, ou bien vous ne mériterez pas même sa pitié dans vos +malheurs. (_Les applaudissements recommencent._)» + +Il n'est pas moins éloquent contre les ennemis de l'intérieur, contre la +cour elle-même, quand, le 10 mars 1792, il appuie la demande +d'accusation contre le ministre des affaires étrangères, Delessart. Il +n'a peut-être pas prononcé de discours plus véhément, ni plus applaudi: + +«J'ajouterai, dit-il, un fait qui est échappé à la mémoire de M. +Brissot. Et, ici, ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une +voix plaintive--qui sort de l'épouvantable glacière d'Avignon. Elle vous +crie: Le décret de réunion du Comtat à la France a été rendu au mois de +novembre dernier; s'il nous eût été envoyé sur-le-champ, peut-être qu'il +nous eût apporté la paix et eût éteint nos funestes divisions. Peut-être +que le moment où nous aurions connu légalement notre réunion à la France +nous aurait tous réunis au même sentiment; peut-être qu'en devenant +Français, nous aurions abjuré l'esprit de haine, et serions devenus tous +frères; peut-être, enfin, que nous n'aurions pas été victimes d'un +massacre abominable, et que notre sol n'eût pas été déshonoré par le +plus atroce des forfaits. Mais M. Delessart, alors ministre de +l'intérieur, a gardé pendant plus de deux mois ce décret dans son +portefeuille, et dans cet intervalle, nos dissensions ont continué; dans +cet intervalle, de nouveaux crimes ont souillé notre déplorable patrie; +c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutilés qui demandent vengeance +contre votre ministre. (_On applaudit à plusieurs reprises._) +«Permettez-moi une réflexion. Lorsqu'on proposa à l'Assemblée +constituante de décréter le despotisme de la religion chrétienne, +Mirabeau prononça ces paroles: «De cette tribune où je vous parle, on +aperçoit la fenêtre d'où la main d'un monarque français, armée contre +ses sujets par d'exécrables factieux, qui mêlaient des intérêts +personnels aux intérêts sacrés de la religion, tira l'arquebuse qui fut +le signal de la Saint-Barthélémy.» Et moi aussi je m'écrie: De cette +tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des conseillers +pervers égarent et trompent le roi que la Constitution nous a donné, +forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner, et préparent les +manoeuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les +fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on combine +les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après +nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie, et par +toutes les fureurs de la guerre civile. (_La salle retentit +d'applaudissements._) + +«Le jour est arrivé où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à +tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et +la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, et au nom du +despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom +de la loi. (_Les applaudissements redoublent et se prolongent._) +Qu'elles y pénètrent tous les coeurs. Que tous ceux qui l'habitent +sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au roi. +Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et +qu'il n'y sera pas une seule tête convaincue d'être criminelle, qui +puisse échapper à son glaive. Je demande qu'on mette aux voix le décret +d'accusation. (_M. Vergniaud descend de la tribune au milieu des plus +vifs applaudissements._)» + +Les mêmes sentiments se retrouvent dans ses discours très démocratiques +sur le licenciement de la garde du roi (29 mai) et sur la lettre de La +Fayette. Mais il faut en venir à la grande harangue du 3 juillet 1792, +sur la situation de la France, où son exaltation révolutionnaire est au +plus haut point. Ce fut, dit justement Louis Blanc, un grand jour que +celui-là dans l'histoire de l'éloquence. + +A ce moment, la trahison de la cour était visible. Vergniaud fit frémir +la nation en en rassemblant les preuves. Il parla d'abord de la +politique de Louis XVI à l'intérieur: + +«Le roi a refusé sa sanction à votre décret sur les troubles religieux. +Je ne sais si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre +encore sous les voûtes du palais des Tuileries; si l'hypocrisie +sanguinaire des jésuites Lachaise et Letellier revit dans l'âme de +quelque scélérat, brûlant de voir se renouveler les Saint-Barthélémy et +les Dragonnades; je ne sais si le coeur du roi est troublé par des idées +fantastiques qu'on lui suggère, et sa conscience égarée par les terreurs +religieuses dont on l'environne. + +«Mais il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser +d'être l'ennemi le plus dangereux de la Révolution, qu'il veut +encourager, par l'impunité, les tentatives criminelles de l'ambition +pontificale, et rendre aux orgueilleux suppôts de la tiare la puissance +désastreuse dont ils ont également opprimé les peuples et les rois. Il +n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être +l'ennemi du peuple, qu'il approuve ou même qu'il voie avec indifférence +les manoeuvres sourdes employées pour diviser les citoyens, jeter des +ferments de haine dans le sein des âmes sensibles, et étouffer, au nom +de la Divinité, les sentiments les plus doux dont elle a composé la +félicité des hommes. Il n'est pas permis de croire, sans lui faire +injure et l'accuser lui-même d'être l'ennemi de la loi, qu'il se refuse +à l'adoption des mesures répressives contre le fanatisme, pour porter +les citoyens à des excès que le désespoir inspire et que les lois +condamnent; qu'il aime mieux exposer les prêtres insermentés, même alors +qu'ils ne troublent pas l'ordre, à des vengeances arbitraires, que les +soumettre à une loi qui, ne frappant que sur les perturbateurs, +couvrirait les innocents d'une égide inviolable. Enfin, il n'est pas +permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être l'ennemi de +l'empire, qu'il veuille perpétuer les séditions et éterniser les +désordres et tous les mouvements révolutionnaires qui poussent l'empire +à la guerre civile et le précipitent, par la guerre civile, à sa +dissolution.» + +Ces ironies redoutables faisaient tomber le masque de Louis XVI et le +montraient trahissant la Révolution à l'intérieur et à l'extérieur. Là, +Vergniaud affecte de séparer la cause du roi de celle de ses courtisans, +et il commence ce tableau célèbre des intrigues royalistes et ces +apostrophes terribles, où il donne toute la mesure de son génie. Citons +entièrement ces paroles, qui ont eu la fortune rare de se graver dans la +mémoire des contemporains: + +«C'est au nom du roi, dit-il, que les princes français ont tenté de +soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe; c'est pour +_venger la dignité_ du roi que s'est conclu le traité de Pilnitz, et +formée l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin; +c'est pour _défendre le roi_ qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les +drapeaux de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du corps; +c'est pour _venir au secours du roi_ que les émigrés sollicitent et +obtiennent de l'emploi dans les armées autrichiennes, et s'apprêtent à +déchirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers +de la _prérogative royale_, que d'autres preux, pleins d'honneur et de +délicatesse, abandonnent leur poste en présence de l'ennemi, trahissent +leurs serments, volent les caisses, travaillent à corrompre leurs +soldats, et placent ainsi leur gloire dans la lâcheté, le parjure, la +subordination, le vol et les assassinats; c'est contre la nation ou +l'Assemblée nationale seule, et pour le _maintien de la splendeur du +trône_, que le roi de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre, et que +le roi de Prusse marche vers nos frontières; c'est _au nom du roi_ que +la liberté est attaquée, et que, si l'on parvenait à la renverser, on +démembrerait bientôt l'empire pour en indemniser de leurs frais les +puissances coalisées; car on connaît la générosité des rois, on sait +avec quel désintéressement ils envoient leurs armées pour désoler une +terre étrangère, et jusqu'à quel point on peut croire qu'ils +épuiseraient leurs trésors pour soutenir une guerre qui ne devrait pas +leur être profitable. Enfin, tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler +sur nos têtes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du +roi qui en est le prétexte ou la cause. + +«Or, je lis dans la Constitution, chap. II, section 1re, art. VI: «Si le +roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la +nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle +entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la +royauté.» + +«Maintenant, je vous demande ce qu'il faut entendre par un acte formel +d'opposition; la raison me dit que c'est l'acte d'une résistance +proportionnée, autant qu'il est possible, au danger, et faite dans un +temps utile pour pouvoir l'éviter. + +«Par exemple, si, dans la guerre actuelle, 100.000 Autrichiens +dirigeaient leur marche vers la Flandre, ou 100.000 Prussiens vers +l'Alsace, et que le roi, qui est le chef suprême de la force publique, +n'opposât à chacune de ces deux redoutables armées qu'un détachement de +10 ou 20.000 hommes, pourrait-on dire qu'il a employé des moyens de +résistance convenables, qu'il a rempli le voeu de la Constitution et +fait l'acte formel qu'elle exige de lui? + +«Si le roi, chargé de veiller à la sûreté extérieure de l'Etat, de +notifier au Corps législatif les hostilités imminentes, instruit des +mouvements de l'armée prussienne, et n'en donnant aucune connaissance à +l'Assemblée nationale; instruit, ou du moins, pouvant présumer que cette +armée nous attaquera dans un mois, disposait avec lenteur les +préparatifs de répulsion; si l'on avait une juste inquiétude sur les +progrès que les ennemis pourraient faire dans l'intérieur de la France, +et qu'un camp de réserve fût évidemment nécessaire pour prévenir ou +arrêter ces progrès; s'il existait un décret qui rendît infaillible et +prompte la formation de ce camp; si le roi rejetait ce décret et lui +substituait un plan dont le succès fût incertain, et demandât pour son +exécution un temps si considérable que les ennemis auraient celui de la +rendre impossible; si le Corps législatif rendait des décrets de sûreté +générale; que l'urgence du péril ne permît aucun délai; que cependant la +sanction fût refusée ou différée pendant deux mois; si le roi laissait +le commandement d'une armée à un général intrigant, devenu suspect à la +nation par les fautes les plus graves, les attentats les plus +caractérisés à la Constitution; si un autre général, nourri loin de la +corruption des cours, et familier avec la victoire, demandait pour la +gloire de nos armes un renfort qu'il serait facile de lui accorder; si, +par un refus, le roi lui disait clairement: Je te défends de vaincre; +si, mettant à profit cette funeste temporisation, tant d'incohérence +dans notre marche politique, ou plutôt une si constante persévérance +dans la perfidie, la ligue des tyrans portait des atteintes mortelles à +la liberté, pourrait-on dire que le roi a fait la résistance +constitutionnelle, qu'il a rempli, pour la défense de l'Etat, le voeu de +la Constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit? + +«Souffrez que je raisonne encore dans cette supposition douloureuse. +J'ai exagéré plusieurs faits, j'en énoncerai même tout à l'heure, qui, +je l'espère, n'existeront jamais, pour ôter tout prétexte à des +applications qui sont purement hypothétiques, mais j'ai besoin d'un +développement complet pour montrer la vérité sans nuages. + +«Si tel était le résultat de la conduite dont je viens de tracer le +tableau, que la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât, +que la Constitution fût ébranlée, que la contre-révolution fût là, et +que le roi vous dît pour sa justification: + +«Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir +que pour relever ma puissance qu'ils supposent anéantie; venger ma +dignité, qu'il supposent flétrie; me rendre mes droits royaux, qu'ils +supposent compromis ou perdus; mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur +complice; j'ai obéi à la Constitution, qui m'ordonne de m'opposer par un +acte formel à leurs entreprises, puisque j'ai mis des armées en +campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop faibles, mais la +Constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner. +Il est vrai que je les ai rassemblées trop tard; mais la Constitution ne +désigne pas le temps auquel je devais les assembler. Il est vrai que des +camps de réserve auraient pu les soutenir; mais la Constitution ne +m'oblige pas à former des camps de réserve. + +«Il est vrai que, lorsque les généraux s'avançaient en vainqueurs sur le +territoire ennemi, je leur ai ordonné de s'arrêter; mais la Constitution +ne me prescrit pas de remporter des victoires; elle me défend même les +conquêtes. Il est vrai qu'on a tenté de désorganiser les armées par des +démissions combinées d'officiers, et je n'ai fait aucun effort pour +arrêter le cours de ces démissions, mais la Constitution n'a pas prévu +ce que j'aurais à faire en pareil délit. Il est vrai que mes ministres +ont continuellement trompé l'Assemblée nationale sur le nombre, la +disposition des troupes et leurs approvisionnements; que j'ai gardé le +plus longtemps que j'ai pu ceux qui entravaient la marche du +gouvernement constitutionnel, le moins possible ceux qui s'efforçaient +de lui donner du ressort; mais la Constitution ne fait dépendre leur +nomination que de ma volonté, et nulle part elle n'ordonne que je donne +ma confiance aux patriotes et que je chasse les contre-révolutionnaires. +Il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets utiles ou même +nécessaires, et que j'ai refusé de les sanctionner; mais j'en avais le +droit: il est sacré, car je le tiens de la Constitution. Il est vrai, +enfin, que la contre-révolution se fait, que le despotisme va remettre +entre mes mains son sceptre de fer; que je vous punirai d'avoir eu +l'insolence de vouloir être libres; mais j'ai fait tout ce que la +Constitution me prescrit; il n'est émané de moi aucun acte que la +Constitution condamne; il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité +pour elle, de mon zèle pour sa défense. (_On applaudit à plusieurs +reprises._) + +«Si, dis-je, il était possible que, dans les calamités d'une guerre +funeste, dans un bouleversement contre-révolutionnaire, le roi des +Français leur tînt ce langage dérisoire; s'il était possible qu'il leur +parlât jamais de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi +insultante, ne seraient-ils pas en droit de lui répondre: + +«--O roi qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vérité +ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes +par des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des osselets; qui +n'avez feint d'aimer les lois que pour parvenir à la puissance qui vous +servirait à les braver; la Constitution, que pour qu'elle ne vous +précipitât pas du trône, où vous aviez besoin de rester pour la +détruire; la nation, que pour assurer le succès de vos perfidies en lui +inspirant de la confiance: pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec +d'hypocrites protestations, nous donner le change sur la cause de nos +malheurs, par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes? + +«Etait-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des forces +dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite? +Etait-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à fortifier +l'intérieur du royaume, ou de faire des préparatifs de résistance pour +l'époque où nous serions déjà devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous +défendre que de choisir des généraux qui attaquaient eux-mêmes la +Constitution, ou d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? Etait- +ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la +désorganisation continuelle du ministère? La Constitution vous laissa-t- +elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit- +elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle +enfin le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes +prérogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et +l'Empire? Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu +émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, +vous n'avez pas rempli le voeu de la Constitution; elle est peut-être +renversée: mais vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure: +vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se +remportaient en votre nom sur la liberté; mais vous ne recueillerez +point le fruit de ces indignes triomphes: vous n'êtes plus rien pour +cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple +que vous avez si lâchement trahi. (_Les applaudissements recommencent +avec plus de force dans la très grande majorité de l'Assemblée._)» + + + + +_V. LES DISCOURS DE VERGNIAUD DU 10 AOUT 1792 AU 2 JUIN 1793_. + + +Ou les mots n'ont aucun sens, ou le discours du 3 juillet 1792 signifie +qu'il n'y a plus rien à faire avec le prince. Cependant, les conclusions +de Vergniaud ne tendent ni à détruire la royauté, ni à changer de roi. +Après avoir perdu Louis XVI moralement dans cette redoutable +philippique, il se refuse à le perdre politiquement. Personne n'avait pu +croire que cette hypothèse si magnifiquement déroulée fût autre chose +qu'une habileté oratoire destinée à rendre plus sanglante l'accusation +insinuée. O puissance de la rhétorique! Vergniaud en vient à prendre au +sérieux cette figure, et, la crainte d'une victoire populaire aidant, il +se dit que ce traître est peut-être moins incurablement traître qu'il ne +l'a laissé entendre lui-même. Il s'oppose à une révolution parlementaire +et paisible qui aurait économisé à la France le sang versé au 10 août, +et, le 24 juillet, il décide l'Assemblée à passer à l'ordre du jour sur +une pétition qui demandait la déchéance. + +Il fait plus: il signe avec Guadet, dans les derniers jours de juillet, +la fameuse consultation rédigée par Gensonné et envoyée aux Tuileries +par l'intermédiaire du peintre Boze. Le 29 juillet, il écrit lui-même à +Boze une lettre où il donne au roi les conseils les plus propres à le +sauver. Sans désavouer son discours, il promet la paix à Louis s'il veut +défendre sincèrement la Constitution et former un ministère où +prendraient place des patriotes de la Constituante, par exemple Roederer +et Petion. Assurément, il n'y eut pas là l'ombre d'une trahison ou d'une +défection, et quand, le 3 janvier 1793, Gasparin et Robespierre jeune +dénoncèrent cette démarche comme criminelle, la Convention eut raison de +passer à l'ordre du jour. Toutefois, c'est un épilogue bien inattendu au +discours du 3 juillet que ces conseils donnés secrètement au «tyran +Lysandre» par celui-là même qui l'avait si sévèrement démasqué. Il +n'était guère politique de chercher à raffermir un trône qu'on avait +soi-même déclaré vermoulu. On avait provoqué une révolution, et +maintenant on la redoutait. «Un nouveau ferment révolutionnaire, +écrivait Vergniaud à Boze, tourmente dans sa base une organisation +politique que le temps n'a pas consolidée. Ce désespoir peut en +accélérer le développement avec une rapidité qui échapperait à la +vigilance des autorités constituées et à l'action de la loi.» Vergniaud +craignait ce _ferment révolutionnaire_; il essaya cette démarche +imprudente, par excès de prudence et par défiance de l'insurrection +imminente. La Commission extraordinaire attendit fiévreusement la +réponse du roi, bien décidée à ne point faiblir, si la cour ne cédait +pas. Thierry envoya des phrases évasives et presque dédaigneuses. Dès +lors, on discuta sérieusement les avantages comparés de la déchéance et +de la suspension. Mais ces hésitations avaient enlevé à la Gironde toute +influence sur les événements. Le 10 août se fit en dehors d'elle, et +elle ne put que le ratifier par la suspension, dont Vergniaud lui-même +devait rédiger la formule. + +Il sortit amoindri et blessé de ces démarches honorables, en somme, mais +irréfléchies. Ce républicain, dans la crainte de voir surgir une autre +république que la sienne, fut sur le point de croire à la parole du +«tyran Lysandre». Heureusement pour lui qu'on ne répondit pas à ses +avances: perdu dans l'opinion, il n'aurait pas pu rendre à la Révolution +les services qu'elle reçut de lui dans le mois de septembre 1792. + +Ces services consistèrent à aider Danton de son éloquence dans ses +efforts pour dresser la France contre l'ennemi. Sans rancune contre +l'homme du 10 août, et plus patriote en cela que ses amis politiques, +Vergniaud joua un rôle utile en électrisant les âmes par ses paroles +ardentes. Il s'agissait d'élever les courages au-dessus de la réalité, +au-dessus même des impossibilités physiques. L'homme pratique, dans ces +conditions critiques, fut justement le chimérique Vergniaud; et sa +grandiose rhétorique exalta efficacement les volontés. Les deux appels +au camp retentirent dans tous les coeurs: + +«Pourquoi, disait-il, le 2 septembre, les retranchements du camp qui est +sous les remparts de la cité ne sont-ils pas plus avancés? Où sont les +bêches, les pioches, et tous les instruments qui ont élevé l'autel de la +Fédération et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande +ardeur pour les fêtes, sans doute vous n'en aurez pas moins pour les +combats; vous avez chanté, célébré la liberté; il faut la défendre. Nous +n'avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois environnés +d'armées puissantes. Je demande que la commune de Paris concerte avec le +pouvoir exécutif les mesures qu'elle est dans l'intention de prendre. Je +demande aussi que l'Assemblée nationale, qui, dans ce moment-ci, est +plutôt un grand Comité militaire qu'un Corps législatif, envoie à +l'instant, et chaque jour, douze commissaires au camp, non pour exhorter +par de vains discours les citoyens, mais pour piocher eux-mêmes, car il +n'est plus temps de discourir; il faut piocher la fosse de nos ennemis, +et chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre. (_Des acclamations +universelles se font entendre dans les tribunes. L'assemblée se lève +tout entière, et décrète la proposition de Vergniaud._)» + +Il est notable que, dans ces paroles inspirées par la politique +dantonienne, Vergniaud prend la précision, la familiarité, le style de +Danton. Le 16 septembre 1792, il répète cet appel au camp, en y mêlant +un blâme discret des journées de septembre: + +«O citoyens de Paris! je vous le demande avec la plus profonde émotion, +ne démasquerez-vous jamais ces hommes pervers qui n'ont, pour obtenir +votre confiance, d'autres droits que la bassesse de leurs moyens et +l'audace de leurs prétentions? Citoyens, lorsque l'ennemi s'avance, et +qu'un homme, au lieu de vous inviter à prendre l'épée pour le repousser, +vous engage à égorger froidement des femmes ou des citoyens désarmés, +celui-là est ennemi de votre gloire, de votre bonheur, il vous trompe +pour vous perdre. Lorsqu'au contraire un homme ne vous parle des +Prussiens que pour vous indiquer le coeur où vous devez frapper, +lorsqu'il ne vous propose la victoire que par des moyens dignes de votre +courage, celui-là est ami de votre gloire, ami de votre bonheur, il veut +vous sauver. Citoyens, abjurez donc vos dissensions intestines; que +votre profonde indignation pour le crime encourage les hommes de bien à +se montrer. Faites cesser les proscriptions, et vous verrez aussitôt se +réunir à vous une foule de défenseurs de la liberté. Allez tous ensemble +au camp: c'est là qu'est votre salut. + +«J'entends dire chaque jour: Nous pouvons éprouver une défaite. Que +feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non, si Paris est +dans un état de défense respectable; si vous préparez des postes d'où +vous puissiez opposer une forte résistance: car alors l'ennemi +craindrait d'être poursuivi et enveloppé par les débris des armées qu'il +aurait vaincues, et d'en être écrasé comme Samson sous les ruines du +temple qu'il renversa. Mais, si une terreur panique ou une fausse +sécurité engourdissent notre courage et nos bras; si nous livrons sans +défense les postes d'où l'on pourra bombarder cette cité, il serait bien +insensé de ne pas s'avancer vers une ville qui, par son inaction, aurait +paru l'appeler elle-même; qui n'aurait pas su s'emparer des positions où +elle aurait pu le vaincre. Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi! +tandis que vos frères, que vos concitoyens, par un dévouement héroïque, +abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs +femmes, leurs enfants, demeurerez-vous plongés dans une molle oisiveté? +N'avez-vous d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant sans +cesse, comme les Athéniens: _Qu'y a-t-il aujourd'hui de nouveau?_ Ah! +détestons cette avilissante mollesse! Au camp, citoyens, au camp! Tandis +que nos frères, pour notre défense, arrosent peut-être de leur sang les +plaines de la Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelque sueur les +plaines de Saint-Denis, pour protéger leur retraite. Au camp, citoyens, +au camp! Oublions tout, excepté la patrie! Au camp, au camp!» + +Le _Journal des Débats et Décrets_ appelle ce discours «le plus beau +morceau d'éloquence qu'on ait improvisé dans l'Assemblée actuelle». +Celle-ci en fut si touchée qu'elle enjoignit à Vergniaud de donner à son +improvisation la forme d'une adresse au peuple, et cette adresse fut +décrétée le lendemain 17 septembre. + +Son patriotisme n'était pas de la xénophobie. C'était un patriotisme +large et humanitaire. Ainsi, plus tard, à la Convention, le 9 novembre +1792, à propos des victoires remportées en Belgique, il dira: + +«.... Ne négligeons pas d'entretenir ce feu sacré par tous les moyens +que nous offrent les circonstances. + +«L'aliment le plus efficace pour le vivifier, ce sont les fêtes +publiques. Rappelez-vous la fédération de 1790. Quel coeur n'a pas, dans +ces moments d'enthousiasme et d'allégresse, palpité pour la patrie? Vous +rappelez-vous les fêtes funèbres que nous célébrâmes pour les patriotes +morts dans la journée du 10 août? Quel est celui d'entre nous qui, le +coeur oppressé de douleur, mais l'âme exaltée par l'enthousiasme de la +vraie gloire, ne sentit pas alors le désir, le besoin de venger ces +héros de la liberté? Eh bien! c'est par de pareilles fêtes que vous +ranimerez sans cesse le civisme. Chantez donc, chantez une victoire qui +sera celle de l'humanité. Il a péri des hommes, mais c'est pour qu'il +n'en périsse plus. Je le jure, au nom de la fraternité universelle que +vous allez établir, chacun de vos combats sera un pas de fait vers la +paix, l'humanité et le bonheur des peuples. (_On applaudit._)» + +Tel est le caractère de l'éloquence patriotique dans Vergniaud: on sent +qu'il est heureux de s'élever au-dessus de la lutte des partis, et +d'oublier, dans ces discours héroïques, la politique intérieure et ses +propres contradictions. + +En effet, il a déjà commencé sa lutte contre la Commune de Paris et les +excès révolutionnaires. Nous avons vu que, patriotiquement, il avait +d'abord jeté un voile sur les journées de septembre, qu'il alla même +jusqu'à laisser tomber le mot d'_insurrection légitime_, et qu'il +réserva toute sa colère contre les meneurs, surtout contre les +signataires de la célèbre circulaire qui enjoignait aux départements +d'imiter Paris. Dès le 17 septembre 1792, il s'était élevé en ces termes +contre la tyrannie de la Commune: + +«Il est temps de briser ces chaînes honteuses, d'écraser cette nouvelle +tyrannie; il est temps que ceux qui ont fait trembler les hommes de bien +tremblent à leur tour. Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards à leurs +ordres. Eh! dans la nuit du 2 septembre, dans cette nuit de +proscription, n'a-t-on pas voulu les diriger contre plusieurs députés et +contre moi? Ne nous a-t-on pas dénoncés au peuple comme des traîtres? +Heureusement, c'est en effet le peuple qui était là; les assassins +étaient occupés ailleurs. La voix de la calomnie ne produisit aucun +effet, et la mienne peut encore se faire entendre ici; et, je vous en +atteste, elle tonnera de tout ce qu'elle a de force contre les crimes et +les tyrans. Eh! que m'importent des poignards et des sicaires! +qu'importe la vie aux représentants du peuple, quand il s'agit de son +salut! Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait abattre la +pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tête de son fils, il +s'écriait: Périssent mon nom et ma mémoire, pourvu que la Suisse soit +libre! (_On applaudit._) + +«Et nous aussi nous dirons: Périsse l'Assemblée nationale et sa mémoire, +pourvu que la France soit libre! (Les députés se lèvent par un mouvement +unanime en criant: _Oui, oui, périsse notre mémoire, pourvu que la +France soit libre!_ Les tribunes se lèvent en même temps, et répondent +par des applaudissements réitérés au mouvement de l'Assemblée.) Périsse +l'Assemblée nationale et sa mémoire, si elle épargne un crime qui +imprimerait une tache au nom français; si sa vigueur apprend aux nations +de l'Europe que, malgré les calomnies dont on cherche à flétrir la +France, il est encore, et au sein même de l'anarchie momentanée où des +brigands nous ont plongés, il est encore dans notre patrie quelques +vertus publiques, et qu'on y respecte l'humanité! Périsse l'Assemblée +nationale et sa mémoire, si, sur nos cendres, nos successeurs plus +heureux peuvent établir l'édifice d'une constitution qui assure le +bonheur de la France, et consolide le règne de la liberté et de +l'égalité! Je demande que les membres de la Commune répondent sur leur +tête de la sûreté de tous les prisonniers. (_Les applaudissements +recommencent et se prolongent._)» + + * * * * * + +Ce sont les dernières paroles que Vergniaud prononça à la Législative. +Il fut élu, à une grande majorité, député de la Gironde à la Convention, +le premier d'une liste où il avait fait mettre les noms de Siéyès et de +Condorcet. Il accepta son mandat avec résignation et tristesse: il se +sentait impuissant et prenait déjà des attitudes de victime fière. +«Quant à ma nomination, écrivait-il à son beau-frère, je vous avoue que +l'épuisement de mes forces morales me la rend aussi pénible que +flatteuse; et si les temps eussent été calmes, si l'horizon de Paris ne +paraissait pas encore chargé d'orages, s'il n'y avait eu aucun danger à +courir en restant, si je n'avais pas cru que je pouvais être utile pour +lutter contre quelques scélérats dont je connais ou je soupçonne les +projets, je n'aurais pas hésité à refuser. Mais, dans les circonstances +actuelles, c'eût été une lâcheté et un crime, et je reste.» + +Dès le 24 septembre 1792, il reprend la lutte contre la Montagne en +appuyant un projet de loi de Kersaint contre ceux qui poussent à +l'anarchie et à l'assassinat. Le 25, les écrits de Marat sont dénoncés. +Marat se défend. «S'il est un malheur, répond Vergniaud, pour un +représentant du peuple c'est, pour mon coeur, celui d'être obligé de +remplacer à cette tribune un homme chargé de décrets de prise de corps +qu'il n'a pas purgés.» + +Cette pudeur et ce style de légiste soulevèrent des murmures. Marat +cria: «Je m'en fais gloire.» Chabot dit: «Sont-ce les décrets du +Châtelet dont on parle?» Et Tallien: «Sont-ce ceux dont il a été honoré +pour avoir terrassé La Fayette?» Vergniaud reprit: «C'est le malheur +d'être obligé de remplacer un homme contre lequel il a été rendu un +décret d'accusation, et qui a élevé sa tête audacieuse au-dessus des +lois; un homme enfin tout dégoûtant de calomnies, de fiel et de sang.» +Il donne ensuite lecture de la circulaire de la Commune signée Sergent, +Panis, Marat, etc. «Que dirai-je, s'écrie-t-il, de l'invitation formelle +qu'on y fait au meurtre et à l'assassinat? Que le peuple, lassé d'une +longue suite de trahisons, se soit enfin levé, qu'il ait tiré de ses +ennemis connus une vengeance éclatante: je ne vois là qu'une résistance +à l'oppression. Et s'il se livre à quelques excès qui outrepassent les +bornes de la justice, je n'y vois que le crime de ceux qui les ont +provoqués par leurs trahisons. Le bon citoyen jette un voile sur ces +désordres partiels; il ne parle que des actes de courage du peuple, que +de l'ardeur des citoyens, que de la gloire dont se couvre un peuple qui +sait briser ses chaînes; et il cherche à faire disparaître, autant qu'il +est en lui, les taches qui pourraient ternir l'histoire d'une si +mémorable révolution. Mais que des hommes revêtus d'un pouvoir public +qui, par la nature même des fonctions qu'ils ont acceptées, se sont +chargés de parler au peuple le langage de la loi, et de le contenir dans +les bornes de la justice par tout l'ascendant de la raison; que ces +hommes prêchent le meurtre, qu'ils en fassent l'apologie, il me semble +que c'est là un degré de perversité qui ne saurait se concevoir que dans +un temps où toute morale serait bannie de la terre.» + +Arrivons au grand discours de Vergniaud sur l'appel au peuple (31 +décembre 1792), qui est en même temps son acte politique le plus +important. Il n'est pas douteux qu'il n'ait voulu sauver Louis XVI; il +n'admet pas un instant que les électeurs puissent voter la mort. Il +donne contre le rejet de sa proposition toutes les raisons qui militent, +d'après lui, contre la condamnation du roi. + +«Il est probable, dit-il, qu'un des motifs pour lesquels l'Angleterre ne +rompt pas ouvertement la neutralité, et qui déterminent l'Espagne à la +promettre, c'est la crainte de hâter la perte de Louis par une accession +à la ligue formée contre nous. Soit que Louis vive, soit qu'il meure, il +est possible que ces puissances se déclarent nos ennemies; mais la +condamnation donne une probabilité de plus à la déclaration, et il est +sûr que si la déclaration a lieu, sa mort en sera le prétexte.» + +Est-il possible de dire plus nettement que voter l'appel au peuple, +c'est laisser la vie au roi? Et pourquoi veut-il donc le sauver? est-ce +par sympathie? Il lui adresse de durs reproches à plusieurs reprises. +Est-ce par souvenir des relations indirectes qu'il a eues avec lui par +l'intermédiaire de Boze? Peut-être ne se sent-il pas le droit de faire +périr celui qu'il a conseillé. La principale raison, c'est qu'il voit +dans cette condamnation une victoire démagogique. Avec Brissot et toute +la Gironde, il veut, par l'appel au peuple, submerger la volonté de +Paris dans celle des départements. Ses amis furent enthousiasmés. +«Vergniaud, dit le _Patriote français_, a fait preuve d'un prodigieux +talent, en parlant d'abondance sur cette grande affaire, mais en parlant +comme les fameux orateurs de l'antiquité, lorsqu'ils traitaient des +intérêts de la république dans les assemblées du peuple.» + +En terminant il avait dit: «En tout cas, je déclare que, quel que puisse +être le décret qui sera rendu par la Convention, je regarderais comme +traître à la patrie celui qui ne s'y soumettrait pas. Les opinions sont +libres jusqu'à la manifestation du voeu de la majorité; elles le sont +même après; mais alors, du moins, l'obéissance est un devoir.» + +Cette déclaration explique son brusque changement d'attitude après le +rejet de l'appel au peuple. Il avait voulu se soustraire à la +responsabilité d'un juge. Mais, forcé de juger et convaincu de la +culpabilité de Louis, il se croit obligé d'appliquer la loi telle +qu'elle est, et vote la mort. Justement il présidait, et il eut à +prononcer l'arrêt. «Citoyens, dit-il, je vais proclamer le résultat du +scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice; j'espère que +l'humanité vous engagera à garder le plus profond silence. Quand la +justice a parlé l'humanité doit avoir son tour.» Il fut conséquent avec +lui-même en votant contre le sursis. + +Cette conduite à la fois loyale et complexe, qui devait suggérer aux +royalistes les plus basses calomnies, ne fut pas comprise par le peuple +de Paris. Vergniaud avait voulu faire juger Louis XVI par ces assemblées +primaires, qui l'auraient acquitté sans doute: donc, il était royaliste. +Cet homme franc et limpide prit, aux yeux des tribunes, la figure d'un +traître à la solde des émigrés et des Autrichiens; et son hostilité +envers les révolutionnaires avancés, en s'accentuant de jour en jour +davantage, accrut ces soupçons, sincères chez la multitude, affectés +chez les Robespierristes, et avivés avec art par tous ceux qui +n'aimaient ni le génie, ni l'insouciance un peu dédaigneuse du plus +éloquent des Girondins. + +Dès lors, la vie de Vergniaud fut un combat à mort contre la Montagne. +Le 10 mars 1798, il s'éleva contre l'institution du Tribunal +révolutionnaire: «Lorsqu'on vous propose, dit-il, de décréter +l'établissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle +de Venise, nous mourrons tous plutôt que d'y consentir.» Il +reconnaissait pourtant (discours du 13 mars) que «ce tribunal, s'il +était organisé d'après les principes de la justice, pourrait être +utile». + +Le lendemain de l'insurrection avortée du 10 mars, les Girondins +sentirent le besoin de s'unir plus étroitement. Une vingtaine d'entre +eux, dit Louvet, s'assemblèrent et chargèrent Vergniaud de dénoncer à la +France le récent attentat contre la Convention. Ce ne fut pas sans peine +que Vergniaud, interrompu par Marat, put commencer son discours. Il +chercha surtout à montrer que c'était l'impunité des excès populaires +qui avait amené cette dictature de l'émeute, et il protesta contre +l'intolérance des terroristes: + +«On a vu, dit il, se développer cet étrange système de liberté, d'après +lequel on vous dit: Vous êtes libres; mais pensez comme nous sur telle +ou telle question d'économie politique, ou nous vous dénonçons aux +vengeances du peuple. Vous êtes libres; mais courbez la tête devant +l'idole que nous encensons, ou nous vous dénonçons aux vengeances du +peuple. Vous êtes libres; mais associez-vous à nous pour persécuter les +hommes dont nous redoutons la probité et les lumières, ou nous vous +désignerons par des dénominations ridicules, et nous vous dénoncerons +aux vengeances du peuple. Alors, citoyens, il a été permis de craindre +que la révolution, comme Saturne dévorant successivement tous ses +enfants, n'engendrât enfin le despotisme avec les calamités qui +l'accompagnent.» + +Mais il évite avec soin, dans son récit des événements du 10 mars, +toutes les récriminations personnelles qui auraient pu diviser davantage +les patriotes. Sa péroraison n'a rien d'amer, et il prêche plutôt la +réconciliation: + +«Et toi peuple infortuné, seras-tu plus longtemps dupe des hypocrites, +qui aiment mieux obtenir tes applaudissements que les mériter, et +surprendre la faveur, en flattant tes passions, que de te rendre un seul +service?... + +«Un tyran de l'antiquité avait un lit de fer sur lequel il faisait +étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le +lit, disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins pour leur +faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'égalité, et voilà celle des +scélérats qui te déchirent par leurs fureurs. L'égalité, pour l'homme +social, n'est que celle des droits. Elle n'est pas plus celle des +fortunes que celle des tailles, celle des forces, de l'esprit, de +l'activité, de l'industrie et du travail. + +«On te la présente souvent sous l'emblème de deux tigres qui se +déchirent. Vois-la sous l'emblème plus consolant de deux frères qui +s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter, fille de la haine et de +la jalousie, est toujours armée de poignards. La vraie égalité, celle de +la nature, au lieu de les diviser, unit les hommes par les liens d'une +fraternité universelle. C'est celle qui seule peut faire ton bonheur et +celui du monde. Ta liberté! des monstres l'étouffent, et offrent à ton +culte égaré la licence. La licence, comme tous les faux dieux, a ses +druides qui veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces +prêtres cruels subir le sort de leurs prédécesseurs! puisse l'infamie +sceller à jamais la pierre déshonorée qui couvrira leurs cendres? + +«Et vous, mes collègues, le moment est venu: il faut choisir enfin entre +une énergie qui vous sauve et la faiblesse qui perd tous les +gouvernements, entre les lois et l'anarchie, entre la république et la +tyrannie. Si, ôtant au crime la popularité qu'il a usurpée sur la vertu, +vous déployez contre lui une grande vigueur, tout est sauvé. Si vous +mollissez, jouets de toutes les factions, victimes de tous les +conspirateurs, vous serez bientôt esclaves.» + +Patriotiquement, Vergniaud attribuait aux manoeuvres de l'aristocratie +et de Pitt tous les excès du peuple, et en particulier le complot du 10 +mars. Les Girondins furent très mécontents de ces ménagements, et le +Comité Valazé chargea Louvet de réparer la prétendue maladresse de +Vergniaud; mais Louvet ne put obtenir la parole. + +On voit que Vergniaud planait toujours plus haut que les rancunes, les +récriminations et les romans où se complaisaient la plupart de ses amis. +Il n'attaque que pour se défendre, comme lorsqu'il répondit, le 10 avril +1793, aux accusations de Robespierre; mais alors son dédain est +accablant: + +«J'oserai répondre à M. Robespierre qui, par un roman perfide, +artificieusement écrit dans le silence du cabinet, et par de froides +ironies, vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la +Convention; j'oserai lui répondre sans méditation: je n'ai pas, comme +lui, besoin d'art; il suffit de mon âme. + +«Je parlerai non pour moi: c'est le coeur navré de la plus profonde +douleur que, lorsque la patrie réclame tous les instants de notre +existence politique, je vois la Convention réduite, par des +dénonciations où l'absurdité seule peut égaler la scélératesse, à la +nécessité de s'occuper de misérables intérêts individuels; je parlerai +pour la patrie, au sort de laquelle, sur les bords de l'abîme où on l'a +conduite, les destinées d'un de ses représentants, qui peut et qui veut +la servir, ne sont pas tout à fait étrangères; je parlerai non pour moi, +je sais que dans les révolutions la lie des nations s'agite, et +s'élevant sur la surface politique, paraît quelques moments dominer les +hommes de bien. Dans mon intérêt personnel, j'aurais attendu patiemment +que ce règne passager s'évanouît; mais puisqu'on brise le ressort qui +comprimait mon âme indignée, je parlerai pour éclairer la France qu'on +égare. Ma voix qui, de cette tribune, a porté plus d'une fois la terreur +dans ce palais d'où elle a concouru à précipiter le tyran, la portera +aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur tyranie à +celle de la royauté.» + +Il passe ensuite en revue les dix-huit chefs d'accusation que +Robespierre a portés contre la Gironde, et les réfute d'autant plus +aisément qu'on avait choisi, non les plus vraisemblables, mais les plus +redoutables. On avait dit, par exemple, que les Girondins calomniaient +Paris et qu'ils étaient des modérés: + +«Robespierre, répond Vergniaud, nous accuse d'avoir _calomnié Paris_. +Lui seul et ses amis ont calomnié cette ville célèbre. Ma pensée s'est +toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont souillé +la Révolution; mais j'ai constamment soutenu qu'elles étaient l'ouvrage, +non du peuple, mais de quelques scélérats accourus de toutes les parties +de la république, pour vivre de pillage et de meurtre, dans une ville +dont l'immensité et les agitations continuelles ouvraient la plus grande +carrière à leurs criminelles espérances; et pour la gloire même du +peuple, j'ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois. + +«D'autres, au contraire, pour assurer l'impunité des brigands et leur +ménager sans doute de nouveaux massacres et de nouveaux pillages, ont +fait l'apologie de leurs crimes, et les ont tous attribués au peuple; +or, qui calomnie le peuple, ou de l'homme qui le soutient innocent des +crimes de quelques brigands étrangers, ou de celui qui s'obstine à +imputer au peuple entier l'odieux de ces scènes de sang? +(_Applaudissements._--_Marat_: Ce sont des vengeances nationales!)» + +La réponse à l'accusation de modérantisme est noble et juste: + +«Enfin Robespierre nous accuse d'être devenus tout à coup des _modérés_, +des Feuillants. + +«Nous modérés! Je ne l'étais pas, le 10 août, Robespierre, quand tu +étais caché dans ta cave. Des modérés! Non, je ne le suis pas dans ce +sens que je veuille éteindre l'énergie nationale. Je sais que la liberté +est toujours active comme la flamme, qu'elle est inconciliable avec ce +calme parfait qui ne convient qu'à des esclaves. Si on n'eût voulu que +nourrir ce feu sacré qui brûle dans mon coeur aussi ardemment que dans +celui des hommes qui parlent sans cesse de l'impétuosité de leur +caractère, de si grands dissentiments n'auraient pas éclaté dans cette +assemblée. Je sais aussi que, dans des temps révolutionnaires, il y +aurait autant de folie à prétendre calmer à volonté l'effervescence du +peuple, qu'à commander aux flots de la mer d'être tranquilles quand ils +sont battus par les vents. Mais c'est au législateur à prévenir autant +qu'il peut les désastres de la tempête par de sages conseils; et si, +sous prétexte de révolution, il faut, pour être patriote, se déclarer le +protecteur du meurtre et du brigandage, je suis _modéré_. + +«Depuis l'abolition de la royauté, j'ai beaucoup entendu parler de +révolution. Je me suis dit il n'y en a plus que deux possibles: celle +des propriétés ou la loi agraire, et celle qui nous ramènerait au +despotisme. J'ai pris la ferme résolution de combattre l'une et l'autre +et tous les moyens indirects qui pourraient nous y conduire. Si c'est là +être modéré, nous le sommes tous: car tous nous avons voté la peine de +mort contre tout citoyen qui proposerait l'une ou l'autre. + +«J'ai aussi beaucoup entendu parler d'insurrection, de faire lever le +peuple et je l'avoue, j'en ai gémi. Ou l'insurrection a un objet +déterminé, ou elle n'en a pas: au dernier cas, c'est une convulsion pour +le corps politique qui, ne pouvant lui produire aucun bien, doit +nécessairement lui faire beaucoup de mal. La volonté de la faire naître +ne peut entrer que dans le coeur d'un mauvais citoyen. Si l'insurrection +a un objet déterminé, quel peut-il être? de transporter l'exercice de la +souveraineté dans la république. L'exercice de la souveraineté est +confié à la représentation nationale. Donc ceux qui parlent +d'insurrection veulent détruire la représentation nationale; donc ils +veulent remettre l'exercice de la souveraineté à un petit nombre +d'hommes, ou le transporter sur la tête d'un seul citoyen; donc ils +veulent fonder un gouvernement aristocratique, ou rétablir la royauté. +Dans les deux cas, ils conspirent contre la république et la liberté, et +s'il faut, ou les approuver pour être patriote, ou être modéré en les +combattant, je suis modéré. (_On applaudit._) Lorsque la statue de la +Liberté est sur le trône, l'insurrection ne peut être provoquée que par +les amis de la royauté. A force de crier au peuple qu'il fallait qu'il +se levât, à force de lui parler, non pas le langage des lois, mais celui +des passions, on a fourni des armes à l'aristocratie; prenant la livrée +et le langage du sans-culottisme, elle a crié dans le département du +Finistère: Vous êtes malheureux, les assignats perdent, il faut vous +lever en masse. Voilà comment des exagérations ont nui à la République. + +«Nous sommes des modérés! Mais au profit de qui avons-nous montré cette +grande modération? Au profit des émigrés? Nous avons adopté contre eux +toutes les mesures de rigueur que commandaient également et la justice +et l'intérêt national. Au profit des conspirateurs du dedans? Nous +n'avons cessé d'appeler sur leur tête le glaive de la loi; mais j'ai +repoussé la loi qui menaçait de proscrire l'innocent comme le coupable. +On parlait sans cesse de mesures terribles, de mesures révolutionnaires. +Je les voulais aussi, ces mesures terribles, mais contre les seuls +ennemis de la patrie. Je ne voulais pas qu'elles compromissent la sûreté +des bons citoyens, parce que quelques scélérats auraient intérêt à les +perdre; je voulais des punitions et non des proscriptions. Quelques +hommes ont paru faire consister leur patriotisme à tourmenter, à faire +verser des larmes. J'aurais voulu qu'il ne fît que des heureux. La +Convention est le centre autour duquel doivent se rallier tous les +citoyens. Peut-être que leurs regards ne se fixent pas toujours sur elle +sans inquiétude et sans effroi. J'aurais voulu qu'elle fût le centre de +toutes les affections et de toutes les espérances. On a cherché à +consommer la révolution par la terreur, j'aurais voulu la consommer par +l'amour. Enfin, je n'ai pas pensé que, semblablement aux prêtres et aux +farouches ministres de l'Inquisition, qui ne parlent de leur Dieu de +miséricorde qu'au milieu des bûchers, nous dussions parler de liberté au +milieu des poignards et des bourreaux. (_On applaudit._) + +«Nous, des _modérés_! Ah! qu'on nous rende grâce de cete modération dont +on nous fait un crime. Si, lorsque dans cette tribune on est venu +secouer les torches de la discorde et outrager avec la plus insolente +audace la majorité des représentants du peuple; si, lorsqu'on s'est +écrié avec autant de fureur que d'imprudence: _plus de trêve, plus de +paix entre nous_, nous eussions cédé aux mouvements de la plus juste +indignation, si nous avions accepté le cartel contre-révolutionnaire que +l'on nous présentait: je le déclare à mes accusateurs, de quelques +soupçons dont on nous environne, de quelques calomnies dont on veuille +nous flétrir, nos noms sont encore plus estimés que les leurs; on aurait +vu accourir de tous les départements, pour combattre les hommes du 2 +septembre, des hommes également redoutables à l'anarchie et aux tyrans. +Nos accusateurs et nous, nous serions peut-être déjà consumés par le feu +de la guerre civile. Notre modération a sauvé la république de ce fléau +terrible, et par notre silence nous avons bien mérité de la patrie. (_On +applaudit._)» + +Le discours de Vergniaud obtint, dit le conventionnel Baudin (des +Ardennes), _le silence de l'admiration_, non seulement des Girondins, +«mais aussi d'un auditoire évidemment dévoué à ses détracteurs». + +Les événements se précipitent. Le 15 avril, les sections demandent +l'expulsion des Brissotins. C'est ici que se montra la grandeur d'âme de +Vergniaud. Ses amis proposaient un appel au peuple qui eût sauvé la +Gironde et compromis la France: il fit repousser cette mesure: + +«La convocation des assemblées primaires, dit-il héroïquement, est une +mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la République et la +liberté; et s'il faut ou décréter cette convocation, ou nous livrer aux +vengeances de nos ennemis; si vous êtes réduits à cette alternative, +citoyens, n'hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique. +Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie!» + +Rien de plus cornélien n'a été dit à la tribune, et il n'y a peut-être +pas, dans l'antiquité, de trait de dévouement à la patrie qui soit plus +sincère et plus sublime. Le grand coeur de Vergniaud lui montre ici la +véritable nécessité politique où leurs fautes ont acculé les malheureux +Girondins. La Révolution ne peut plus avancer, si deux partis d'égale +force la tire en sens contraire. Il faut que le mieux organisé élimine +l'autre, et c'est un Girondin qui par une divination de son patriotisme, +offre de sacrifier la Gironde! Danton était-il présent? Entendit-il ces +paroles magnanimes? Comme il dut frémir! C'était son style, son âme; +c'était lui-même qu'il retrouvait, mais trop tard dans Vergniaud. Unis, +ces deux hommes, le poète et le politique, auraient représenté les deux +instincts de la révolution, et presque tout le génie de la France. + +Sans doute, la Convention improuva la pétition comme calomnieuse; mais +Vergniaud ne se fit aucune illusion et se prépara à tomber dans une +attitude digne de lui. Pendant ces deux derniers mois, ce nonchalant +développa une activité surprenante et parla sur les sujets les plus +divers, sur les subsistances et sur le maximum (17 avril 1793), sur la +liberté de conscience (19 avril), sur les secours aux familles des +défenseurs de la patrie (4 mai), sur la formation d'une armée de +domestiques (8 mai), enfin sur la Constitution (même jour). + +Le 17 mai, il répond à Couthon, qui avait demandé aux Girondins leur +démission: + +«Celui d'entre nous qui se retirerait pour échapper à des soupçons +calomniateurs serait un lâche; et certes Couthon a, là, suggéré à +l'aristocratie un moyen infaillible de dissoudre l'Assemblée; il lui +suffirait, pour la désorganiser, d'en attaquer successivement tous les +membres par les mêmes impostures. Quant à moi et à ceux de mes collègues +contre lesquels, peut-être, s'est dirigée la proposition de Couthon, je +demande acte à la Convention de l'extrême modération avec laquelle j'ai +parlé au milieu des interruptions les plus violentes; du serment que je +fais d'employer constamment tous mes efforts pour prévenir cet incendie +des passions qui nous fait tant de mal. Mais je déclare aussi, et il est +bon que tous les Parisiens m'entendent, je déclare que si, à force de +persécutions, d'outrages, de violences, on nous forçait en effet à nous +retirer; si l'on provoquait ainsi une scission fatale, le département de +la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait violé +la représentation nationale, et rompu l'unité de la république. (_Nous +faisons tous la même déclaration! s'écrient un grand nombre de +membres._)» + +Cette menace de guerre civile n'est guère dans le ton du discours si +généreux du 20 avril: ce n'est pas du Vergniaud, c'est du Guadet, du +Buzot. Ici, il a cédé pour un instant à l'influence de ses amis, presque +tous altérés de vengeance et inspirés par une femme. + +Le 20 mai, il protesta contre les interruptions des tribunes et les +désordres qui paralysent la Convention: + +«Citoyens, nous avons deux ennemis puissants à vaincre: le despotisme +armé au dehors, qui presse et attaque la République sur tous ses points +extérieurs; l'anarchie au dedans, qui travaille sans relâche à la +dissolution de toutes ses parties intérieures. Nous ne pouvons combattre +nous-mêmes le premier de ces ennemis terribles. La gloire en est +réservée à nos bataillons. Combattons corps à corps le second, c'est +notre devoir: assez et trop longtemps il nous a tourmentés; assez et +trop longtemps nous avons soutenu contre lui une lutte aussi pénible +pour nous, que désastreuse pour la patrie; il faut voir enfin qui +l'emportera, du génie de la liberté ou de celui des brigands: offrons, +sans pâlir, nos coeurs aux poignards, mais délivrons la patrie d'un +fléau qui la dévore. Nos bataillons versent, chaque jour, leur sang pour +abattre les tyrans; versons le nôtre, s'il le faut, pour terrasser +l'anarchie; triomphons enfin, ou périssons, ou ensevelissons-nous à +jamais sous les ruines du temple de la liberté.» + +Le 24, il appuie en ces termes les mesures énergiques proposées par la +Commission des Douze: «Citoyens, montrez-vous dignes enfin de votre +mission, osez attaquer de front vos assassins; vous les verrez rentrer +dans la poussière. Voulez-vous attendre lâchement qu'ils viennent vous +plonger le poignard dans le sein? S'il en est ainsi, vous trahissez le +plus sacré de vos devoirs! vous abandonnez le peuple sans constitution à +la fureur de vos meurtriers; et vous êtes les complices de tous les maux +qu'ils lui feront souffrir. L'unité de la République tient à la +conservation de tous les représentants du peuple. On ne saurait le +publier à cette tribune, aucun de nous ne mourra sans vengeance, nos +départements sont debout. Les conspirateurs le savent; et c'est parce +qu'ils le savent, c'est pour faire naître une guerre civile générale, +qu'ils conspirent. Sans doute, la liberté survivrait à ces nouveaux +orages; mais il pourrait arriver que, sanglante, elle fut contrainte à +chercher un asile dans les départements méridionaux. Pourquoi vous +rendriez-vous coupables de l'esclavage du Nord? n'a-t-il pas versé assez +de sang pour la liberté, et ne devez-vous pas lui en assurer la +jouissance? Sauvez, par votre fermeté, l'unité de la République; sauvez, +par votre fermeté, la liberté pour tous les Français, surtout ne vous y +méprenez pas, la faiblesse ici serait lâcheté. Frappez les coupables: +vous n'entendrez plus parler de conjuration, la patrie est sauvée. N'en +avez-vous point le courage? Abdiquez vos fonctions, et demandez à la +France des successeurs plus dignes de sa confiance. + + * * * * * + +Nous sommes au 31 mai. Au début de la séance, il s'oppose à la +discussion immédiate sur la suppression de la Commission des Douze: + +«La Convention ne doit pas à mon avis, s'occuper en ce moment de cette +délibération. Elle ne doit pas entendre le rapport, parce que ce rapport +heurterait nécessairement les passions, ce qu'il faut éviter dans un +jour de fermentation. Il s'agit de la dignité de la Convention. Il faut +qu'elle prouve à la France qu'elle est libre. Eh bien! pour le prouver, +il ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la Commission. Je demande donc +l'ajournement à demain. Il importe à la Convention de savoir qui a donné +l'ordre de sonner le tocsin, de tirer le canon d'alarme. (_Quelques +voix_: La résistance à l'oppression!) Je rappelle ce que j'ai dit en +commençant: c'est que s'il y a un combat, il sera, quel qu'en soit le +succès, la perte de la République. Je demande que le commandant général +soit mandé à la barre et que nous jurions de mourir tous à notre poste.» + +Au même moment, on entendit le canon d'alarme que les violents avaient +réussi à faire tirer. Paris s'était déjà mis aux portes pour voir passer +l'insurrection. Mais les heures s'écoulaient, l'après-midi se passait, +et la tranquillité régnait encore quoique tout fût préparé pour une +révolution, Vergniaud crut habile et juste de constater, par un hommage +rendu à Paris, l'échec du gouvernement: «Citoyens, dit-il, on vient de +vous dire [1] que tous les bons citoyens devaient se rallier: certes, +lorsque j'ai proposé aux membres de la Convention de jurer qu'ils +mourraient tous à leur poste, mon intention était certainement d'inviter +tous les membres à se réunir pour sauver la République. Je suis loin +d'accuser la majorité ni la minorité des habitants de Paris; ce jour +suffira pour faire voir combien Paris aime la liberté. Il suffit de +parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses +patrouilles qui y circulent, pour décréter que Paris a bien mérité de la +patrie. (_Oui, oui, aux voix!_ s'écrie-t-on dans toutes les parties de +la salle.) Oui, je demande que vous décrétiez que les sections de Paris +ont bien mérité de la patrie en maintenant la tranquillité dans ce jour +de crise, et que vous les invitiez à continuer d'exercer la même +surveillance jusqu'à ce que tous les complots soient déjoués.» + +[Note: Couthon avait dit: «Que tous ceux qui veulent sauver la +République se rallient; je ne suis ni de Marat ni de Brissot, je suis à +ma conscience. Que tous ceux qui ne sont que du parti de la liberté se +réunissent et la liberté est sauvée.»] + +Ces propositions, dit le _Procès-verbal de la Convention_, sont vivement +applaudies et décrétées dans les termes suivants: + +«La Convention nationale déclare à l'unanimité que les sections de Paris +ont bien mérité de la patrie, par le zèle qu'elles ont mis aujourd'hui à +rétablir l'ordre, à faire respecter les personnes et les propriétés et à +assurer la liberté et la dignité de la représentation nationale. La +Convention nationale invite les sections de Paris à continuer leur +surveillance jusqu'à l'instant où elles seront averties par les +autorités constituées du retour du calme et de l'ordre public.» + +Mais bientôt la situation se modifie. Une députation de la Commune +réclame le décret d'accusation contre les vingt-deux. Puis le directoire +du département de Paris paraît à la barre et demande par la bouche de +Lulier, procureur général syndic, le même décret d'accusation. Alors +Barère, au nom du Comité de Salut public, présente un projet de décret +contre la Commission des Douze. A ce moment plusieurs membres du côté +gauche passent au côté droit et y siègent pour céder leurs places aux +pétitionnaires, qui, tout à l'heure, voteront avec la Montagne. La +Convention est entourée par la force armée. Vergniaud ne perd pas +courage; et, comme Osselin soutient «l'adoption en masse des projets de +Barère», il interpelle le président Mallarmé et demande qu'il consulte +l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer. Repoussé, il propose +que, conformément à l'article 1er du projet de Barère, le commandant de +la force armée, de service auprès de la Convention, soit mandé pour +recevoir les ordres du président. On lui ferme la bouche en criant: _Aux +voix!_ Alors il tente une démarche très hardie et qui aurait eu de +graves résultats, si elle avait réussi: «La Convention nationale ne peut +pas délibérer, dit-il, dans l'état où elle est. Je demande qu'elle aille +se joindre à la force armée qui est sur la place, et se mette sous sa +protection.» Et il sort. Quelques membres du côté droit le suivent. Il y +eut alors une seconde d'hésitation, mais presque tous restèrent, +intimidés par ce cri de Chabot: «Je demande l'appel nominal afin de +connaître les absents!» Si la majorité de la Convention avait suivi +Vergniaud, la face des événements changeait. Mais, laissé seul, il +rentra bientôt au milieu des huées des galeries. Déjà Robespierre était +à la tribune. En voyant rentrer Vergniaud, il dit: «Je n'occuperai point +l'assemblée de la fuite ou du retour de ceux qui ont déserté ses +séances.» Vergniaud indomptable s'écria: «Je demande la parole.» +Robespierre continua en défendant avec prolixité le projet Barère. +Vergniaud l'interrompit avec son dédain: «Concluez donc», dit-il. Oui, +repartit Robespierre, je vais conclure, et contre vous, contre vous +qui....» Et il improvisa ce célèbre mouvement qui porta le coup de grâce +à la Gironde. Le projet de Barère fut voté. Alors le véritable peuple +envahit la salle et fraternisa avec les représentants. + +Le lendemain, 1er juin, les hostilités recommencèrent par une +proposition de Vergniaud lui-même, qui demanda que le Comité de Salut +public fût chargé de faire un rapport sur ce pouvoir révolutionnaire +«que nous ne reconnaissons pas, dit-il, puisqu'il n'y a plus de +révolution à faire». La Convention vota aussitôt cette motion. Elle +s'occupa, quelques instants, de la fixation de l'ordre du jour. Puis +Barère apporta à la tribune, non plus le rapport demandé par Vergniaud, +mais un projet de proclamation aux Français, où il présentait sous un +jour favorable les événements de la veille, allant jusqu'à dire que la +liberté des opinions avait régné «même dans la chaleur des débats de la +Convention». + +Vergniaud proposa d'envoyer, pour toute adresse, le décret portant que +les sections ont bien mérité de la patrie. C'était sagement décréter +l'oubli des excès commis. C'était, au fond, dire la même chose que +Barère. Mais les Girondins désavouèrent encore une fois Vergniaud. +Louvet traita le projet de Barère de projet de mensonge. Lasource +proposa une adresse très courte, mais où les divisions des patriotes +étaient imprudemment constatées et où étaient dénoncés «les malveillants +qui ont formé un complot». Legendre s'écria: «Ce sont tous les patriotes +qui ont sonné le tocsin!» Et Chabot insulta les Girondins. Se tournant +du côté de Vergniaud, il parla de ceux «qui avaient abandonné lâchement +leur poste après avoir fait serment d'y mourir». Vergniaud, harcelé à la +fois par ses adversaires et ses amis, se rallia par point d'honneur au +projet de Lasource. Il parla, suivant l'expression du _Patriote +français_, avec une énergie qui semblait croître avec le danger: + +«On parle sans cesse d'étouffer les haines et sans cesse, on les +rallume. On nous reproche aujourd'hui d'être des modérés; mais je +m'honore d'un modérantisme qui peut sauver la patrie, quand nous la +perdons par nos divisions. + +«Je pense que faire une adresse au peuple français serait prendre une +mesure indiscrète. Je respecte la volonté du peuple français; je +respecte même la volonté d'une section de ce peuple; et, si les sections +de Paris avaient elles-mêmes sonné le tocsin et fermé les barrières, je +dirais à la France: C'est le peuple de Paris; je respecte ses motifs; +jugez-les. + +[Illustration: JOURNÉES DES 31 MAI, 1ER ET 2 JUIN 1793. ou 12, 13 et 14 +Prairial An 1er de la République] + +«Mais pouvons-nous dissimuler que le mouvement opéré ne soit l'ouvrage +de quelques intrigants, de quelques factieux? Vous en faut-il la preuve? +Un homme en écharpe, j'ignore s'il est de la municipalité, alla dire aux +habitants du faubourg Saint-Antoine: _Eh quoi! vous restez tranquilles, +quand la section de la Butte-des-Moulins est en contre-révolution, que +la cocarde blanche y est arborée!_ Alors les généreux habitants de ce +faubourg, toujours amis de la liberté, sont descendus avec leurs canons +pour détruire ce nouveau Coblentz. Cependant on excitait à la défiance +les habitants de la section de la Butte-des-Moulins. Bientôt on est en +présence, mais on s'explique, on reconnaît la ruse, on fraternise, et +l'on s'embrasse. Les sentiments du peuple sont bons, tout nous l'a +prouvé; mais des agitateurs l'ont fait parler. Il ne faut rien dire qui +ne soit vrai.» + +On sait le reste: la Commune revint à la charge, et, le lendemain, la +Convention, violentée, vota l'arrestation des Girondins. + + + + +_VI.--LES LETTRES POLITIQUES DE VERGNIAUD ET SA DÉFENSE_ + + +Vergniaud, arrêté, écrivit le lendemain, au président de la Convention, +une lettre qui n'est pas seulement instructive pour l'histoire du 2 +juin; elle est aussi éloquente que ses plus beaux discours: + +«Citoyen président, je sortis hier de l'Assemblée entre une et deux +heures. Il n'y avait alors aucune apparence de trouble autour de la +Convention. Bientôt on vint me dire dans une maison où j'étais avec +quelques collègues que les citoyens des tribunes s'étaient emparés des +passages qui conduisent à la salle de nos séances, et, que là ils +arrêtaient les représentants du peuple, dont les noms se trouvent sur la +liste de proscription dressée par la Commune de Paris. Toujours prêt à +obéir à la loi, je ne crus point devoir m'exposer à des violences qu'il +n'est plus en mon pouvoir de réprimer. + +«J'ai appris, cette nuit, qu'un décret me mettait en arrestation chez +moi: je me soumets. + +«On a proposé comme moyen de rétablir le calme, que les députés +proscrits donnassent leur démission. Je n'imagine pas qu'on puisse me +soupçonner de trouver de grandes jouissances dans les persécutions que +j'éprouve depuis le mois de septembre; mais je suis tellement assuré de +l'estime et de la bienveillance de tous mes commettants, que je +craindrais de voir ma démission devenir, dans mon département, la source +de troubles beaucoup plus funestes que ceux que l'on veut apaiser et +qu'il était si facile de ne pas exciter. Dans quelque temps, Paris sera +bien étonné qu'on l'ait tenu trois jours sous les armes pour assiéger +quelques individus dont tous les moyens de défense contre leurs ennemis +consistent dans la pureté de leurs consciences. + +«Puisse, au reste, la violence qui m'est faite n'être fatale qu'à moi- +même. Puisse le peuple, dont on parle si souvent et qu'on sert si mal, +le peuple qu'on m'accuse de ne pas aimer, lorsqu'il n'est aucune de mes +opinions qui ne renferme un hommage à sa souveraineté et un voeu pour +son bonheur; puisse, dis-je, le peuple n'avoir pas à souffrir d'un +mouvement auquel viennent de se livrer mes persécuteurs! Puissent-ils +eux-mêmes sauver la patrie! Je leur pardonnerai de grand coeur et le mal +qu'ils m'ont fait, et le mal plus grand peut-être qu'ils ont voulu me +faire.» + +La Convention avait décrété que le Comité de Salut public lui ferait, +sous trois jours, un rapport sur les complots dont les Girondins étaient +accusés. Mais ce rapport fut indéfiniment ajourné et Vergniaud écrivit, +le 6 juin 1793, au président de la Convention, une lettre d'un tout +autre ton que la précédente, où il traite ses accusateurs d'imposteurs +et demande leur tête pour leurs crimes contre la Convention et contre la +patrie. Le 28 juin, il rédigeait encore une _Lettre à Barère et à Robert +Lindet, membres du Comité de Salut public_, sorte d'appel à l'opinion, +où toute sa douleur se donne carrière avec une sorte d'âpreté à la +manière d'André Chénier. + +«Hommes qui vendez lâchement vos consciences et le bonheur de la +République pour conserver une popularité qui vous échappe, et acquérir +une célébrité qui vous fuit! + +«Vous peignez dans vos rapports les représentants du peuple, +illégalement arrêtés, comme des factieux et des instigateurs de la +guerre civile. + +«Je vous dénonce à mon tour à la France comme des _imposteurs_ et des +_assassins_. + +«Et je vais prouver ma dénonciation: + +«Vous êtes des _imposteurs_, car si vous pensiez que les membres que +vous accusez fussent coupables, vous auriez déjà fait un rapport et +sollicité contre eux un décret d'accusation, qui flatterait tant votre +haine et la fureur de leurs ennemis. + +«Vous êtes des _imposteurs_ car, si ce que vous dites, si ce que vous +avez à dire était la vérité, vous ne redouteriez pas de les rappeler +pour entendre les rapports qui les intéressent, et de les attaquer en +[leur] présence. + +«Vous êtes des _assassins_; car vous ne savez les frapper que par +derrière; vous ne les accusez pas devant les tribunaux où la loi leur +accorderait la parole pour se défendre; vous ne savez les insulter qu'à +la tribune, après les en avoir écartés par la violence, et lorsqu'ils ne +peuvent plus y monter pour vous confondre. + +«Vous êtes des _imposteurs_; car vous les accusez d'exciter dans la +république des troubles que vous seuls et quelques autres membres +dominateurs de votre Comité avez fomentés.» + +Et il continue sa dénonciation vengeresse en répétant toujours, comme un +refrain, ces deux mots: _assassins, imposteurs_. C'est un véritable +discours, un des plus oratoires même que Vergniaud ait composés, le plus +nerveux peut-être. Voici sa péroraison: + +«Je reprends. Vous n'aviez aucune inculpation fondée à présenter contre +les membres dénoncés. + +«Vous avez dit: + +«Si nous faisons sur-le-champ un rapport, il faut proclamer leur +innocence et les rappeler. + +«Mais alors qu'est-ce que notre révolution du 31 mai? + +«Que dirons-nous au peuple et aux hommes dont nous nous sommes servis +pour la mettre en mouvement? + +«Comment, dans le sein de la Convention, soutiendrons-nous la présence +de nos victimes? + +«Si nous ne faisons point de rapport, l'indignation soulèvera plusieurs +départements contre nous. Eh bien! nous traiterons cette insurrection de +rébellion. Il ne sera plus question de celle que nous avons excitée à +Paris, ni de justifier ses motifs. + +«L'insurrection des départements, qui ne sera que le résultat de notre +conduite, nous en accuserons les hommes que nous avons si cruellement +persécutés. + +«Leur crime, ce sera la haine que nous aurons méritée, en foulant aux +pieds, pour mieux les opprimer, et les droits des représentants du +peuple et ceux même de l'humanité. + +«Lâches! voilà vos perfides combinaisons! + +«Ma vie peut être en votre puissance. + +«Vous avez dans les dilapidations effrayantes du ministère de la guerre, +pour lesquelles vous vous montrez si indulgents, une liste civile qui +vous fournit les moyens de combiner de nouveaux mouvements et de +nouvelles atrocités. + +«Mon coeur est prêt: il brave le fer des assassins et celui des +bourreaux. + +«Ma mort serait le dernier crime de nos modernes décemvirs. + +«Loin de la craindre, je la souhaite: bientôt le peuple éclairé par +elle, se délivrerait enfin de leur horrible tyrannie.» + +Incarcérés d'abord au palais du Luxembourg, Vergniaud et ses amis furent +répartis entre les prisons ordinaires, après que la Convention les eut +décrétés d'accusation, le 28 juillet 1793. Vergniaud fut transféré à la +Force avec Valazé, et le 12 août, il écrivit à la Convention pour +demander des juges. Cette fois, son ton est calme; il ne se plaint pas +du décret d'accusation porté contre lui; il veut seulement parler à des +juges et au peuple: + +«Je veux enfin, dit-il, développer devant le peuple toute mon âme, +toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. On +a voulu me la ravir; peut-être a-t-on réussi. Eh bien, je veux la +reconquérir, et j'ai dans ma conscience la certitude du succès. + +«Si ensuite mes ennemis veulent ma vie, je la leur abandonnerai +volontiers. + +«Ils m'ont exclu de la Convention parce que mes opinions n'étaient pas +toujours conformes aux leurs. + +«Ils n'ont voulu gouverner que d'après leurs vues politiques. + +«Qu'ils gouvernent! qu'ils assurent le triomphe de la liberté sur les +despotes coalisés contre elle! qu'ils fassent le bonheur du peuple! +qu'ils fassent fleurir la France par de sages lois! + +«Je ne me vengerai du mal qu'ils m'ont fait qu'en proclamant moi-même le +service qu'ils auront rendu à la patrie!» + +Cette lettre ne fut ni lue ni publiée: faire connaître ces patriotiques +paroles, ce désintéressement si noble, c'eût été sauver Vergniaud. + +Le 6 octobre 1798, il fut transféré à la Conciergerie et le 18, Dumas +l'interrogea. Il répondit nettement à des questions perfidement posées. +Il nia avoir provoqué un soulèvement départemental, et, en effet, dans +sa correspondance avec les Jacobins de Bordeaux, tant incriminée, il n'y +a qu'une demande éventuelle d'un secours pour venir, en cas +d'insurrection parisienne, «forcer à la paix les hommes qui provoquent à +la guerre civile». Il entra, à ce sujet, dans des développements qui +embarrassèrent tellement Dumas, qu'il refusa de les insérer dans le +procès-verbal de l'interrogatoire où ce refus est constaté. Déjà on +fermait la bouche à Vergniaud. + +Cependant il préparait soigneusement sa défense. Il se croyait presque +sûr d'un acquittement, si on le laissait parler, tant était grande la +confiance des Girondins en la toute-puissance de la parole! Un +contemporain raconte qu'ils trépignaient de joie, dans leur prison, +quand ils avaient trouvé un bon argument. + +On sait comment les choses se passèrent. Vergniaud n'eut la parole que +pour répondre aux dépositions des témoins, et encore ses réponses +furent-elles tronquées et peut-être défigurées dans le compte-rendu +officiel. La plupart cependant paraissent dignes de son caractère. + +D'abord, à la déposition de Pache, maire de Paris, qui avait reproché +aux Girondins leur projet de garde départementale, il répond en +rappelant qu'il a voté contre ce projet, et il réfute brièvement +d'autres inculpations du même témoin. + +Chaumette déposa ensuite. «Il est étonnant, s'écria Vergniaud, que les +membres de la municipalité et ceux de la Convention, nos accusateurs, +viennent déposer contre nous.» Puis il justifia son rôle au 10 août; +dans les explications qu'il donne sur les termes dans lesquels il +proposa la suspension, il y a une obscurité, qui n'est évidemment pas la +faute de son talent, mais celle des perfides rédacteurs du compte-rendu. +Serré de près par Chaumette, qui objectait l'article du projet de décret +relatif au gouverneur du prince royal, il repartit: «Lorsque je +rédigeais cet article, le combat n'était pas fini, la victoire pouvait +favoriser le despotisme, et, dans ce cas, le tyran n'aurait pas manqué +de faire le procès aux patriotes; c'est au milieu de ces incertitudes +que je proposai de donner un gouverneur au fils de Capet, afin de +laisser entre les ennemis (_sic_: les mains?) du peuple un otage qui lui +serait devenu très utile dans le cas où il aurait été vaincu par la +tyrannie.» + +Mais il prononça un véritable discours, qui dura plus d'une heure, en +réponse à la déposition de Hébert. Le _Bulletin_ du Tribunal a beau le +mutiler et en éteindre la flamme, l'extrait qu'il en donne est +admirable. + +«Le premier fait que le témoin m'impute est d'avoir formé, dans +l'Assemblée législative, une faction pour opprimer la liberté. Était-ce +former une faction oppressive de la liberté que de faire prêter un +serment à la garde constitutionnelle du roi et de la faire casser +ensuite comme contre-révolutionnaire? Je l'ai fait. Était-ce former une +faction oppressive de la liberté que de dévoiler les perfidies des +ministres, et, particulièrement celles de Delessart? Je l'ai fait. +Était-ce former une faction oppressive de la liberté lorsque le roi se +servait des tribunaux pour faire punir les patriotes, que de dénoncer le +premier ces juges prévaricateurs. Je l'ai fait. Était-ce former une +faction oppressive de la liberté que de venir au premier coup de tocsin, +dans la nuit du 9 au 10 août, présider l'Assemblée législative? Je l'ai +fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté que +d'attaquer La Fayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction +oppressive de la liberté, que d'attaquer Narbonne, comme j'avais fait de +La Fayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la +liberté, que de m'élever contre les pétitionnaires désignés sous le nom +des huit et des vingt-mille, et de m'opposer à ce qu'on leur accordât +les honneurs de la séance? Je l'ai fait, etc.» + +Vergniaud continue cette énumération de faits qui prouvent la division +qui existait, en 1791 et au commencement de 1792, entre son parti et +celui de Montmorin, Delessart, Narbonne, La Fayette; il allègue que +cette conduite doit le dispenser de répondre aux reproches qui lui sont +faits pour sa conduite postérieure au 10 août; il pense qu'il ne doit +pas être soupçonné d'avoir, comme on l'en accuse, varié dans les +principes, pour former une coalition nouvelle sur les débris de celle +que l'insurrection du peuple avait renversée. En effet, dit-il, «j'ai eu +le droit d'estimer Roland, les opinions sont libres, et j'ai partagé ce +délit avec une partie de la France. J'atteste qu'on ne m'a vu dîner que +cinq à six fois chez lui, et ceci ne prouve aucune coalition.» Il se +défend même d'avoir eu des intimités avec Brissot et Gensonné. Il répond +aussi au reproche de s'être opposé obstinément à la déchéance, quand on +pouvait la décréter. + +«Le 25 juillet, un membre, ajoute-t-il, emporté par son patriotisme, +demanda que le rapport sur la déchéance fût fait le lendemain. L'opinion +n'était pas encore formée; alors, que fis-je? Je cherchai à temporiser, +non pour écarter cette mesure que je désirais aussi, mais pour avoir le +temps d'y préparer les esprits. + +«Le témoin a encore parlé de la réponse que j'ai faite au tyran, le 18 +avril, et de la protection que je lui ai accordée. J'ai déjà répondu à +cette inculpation, et certes il est étonnant qu'on veuille faire de +cette réponse un acte d'accusation contre moi, quand l'Assemblée elle- +même ne l'improuva pas. + +«Le témoin nous a accusés d'avoir voulu dissoudre et diffamer la +municipalité de Paris. Qu'on ouvre les journaux, et l'on verra si jamais +j'ai fait une seule diffamation. + +«Voilà ce que j'avais à répondre à la déposition du citoyen Hébert.» + +Quel dommage qu'une prétendue raison d'État ait ainsi mutilé cette +défense de Vergniaud! Encore ne lui prête-t-on, dans cette analyse, que +des paroles conformes à son caractère et à la vérité. Mais la perfidie +du rédacteur s'exerce sur la réponse qu'il fit à l'accusation d'avoir +adressé aux Jacobins de Bordeaux, après le 31 mai, de véritables appels +à la guerre civile. On sait que Vergniaud, resta, jusqu'au bout, +observateur formaliste des lois, tout comme Robespierre; et on peut voir +que ses lettres aux Bordelais n'ont rien de séditieux. Son patriotisme +était opposé au soulèvement de la province contre Paris. Pour le perdre, +il fallait lui prêter la réponse ambiguë que voici: + +«Citoyens jurés, vous avez entendu la lecture de deux copies de lettres +que le désespoir et la douleur m'ont fait écrire à Bordeaux. Ces deux +lettres, j'aurais pu les désavouer, parce qu'on ne reproduit pas les +originaux; mais je les avoue parce qu'elles sont de moi. Depuis que je +suis à Paris, je n'avais écrit que deux lettres dans mon département, +jusqu'à l'époque du mois de mai. Citoyens, si j'avais été un +conspirateur, me serais-je borné d'écrire à Bordeaux, et n'aurais-je +point tenté de soulever d'autres départements? Et si je vous rappelais +les motifs qui m'ont engagé d'écrire à Bordeaux dans cette circonstance, +peut-être paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer.» + +Non, Vergniaud n'a pas pu prendre cette attitude contrite d'un coupable +surpris et convaincu. Il n'a pas fait ce plaisir à ses ennemis, ni ce +tort à sa cause. La preuve, c'est que, quelques heures plus tard, comme +on revenait sur sa correspondance avec Bordeaux, il dit fièrement: +«Depuis mon arrestation, j'ai écrit plusieurs fois à Bordeaux. Dire que +dans ces lettres j'ai fait l'éloge de la journée du 31 serait une +lâcheté, et, pour sauver ma vie, je n'en ferai point. Je n'ai pas voulu +soulever mon pays en ma faveur; j'ai fait le sacrifice de ma personne.» +Voilà le véritable Vergniaud: les mensonges du compte-rendu ne peuvent +le défigurer complètement. + +Mais s'il ne put prononcer la longue apologie qu'il avait préparée, il +laissa du moins des notes qui nous permettent de retrouver son plan et +ses arguments. [Note: Arch. nat., W, 292. Ces notes ont été publiées +pour la première fois par M. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 253.] + +Il avait divisé son discours en cinq parties où il répondait à cinq +chefs d'accusation: + +«Je suis accusé, dit-il: + +1° De royalisme; + +2° De fédéralisme; + +3° D'avoir voulu la guerre civile; + +4° La guerre avec toute l'Europe; + +5° D'avoir tenu à une faction.» + +1° _Royalisme_. Il trouve des arguments en sa faveur dans son attitude +du 6 octobre 1791 à propos du cérémonial à observer avec le roi, dans +ses discours sur le serment de la garde royale (20 avril 1792), sur la +sanction du décret relatif à la Haute-cour nationale, sur Delessart, sur +la cassation de la garde du roi, sur l'affaire Larivière, sur la +situation générale (3 juillet); dans sa présidence du 9 au 10 août; dans +la proposition qu'il fit du décret de suspension; enfin dans ses travaux +depuis le 10 août à la Commission des Vingt-et-un. Il réfute ensuite ce +qu'on a dit sur son attitude royaliste aux approches du 10 août. Quant à +la lettre à Boze, il rappelle combien la dénonciation de Gasparin a été +tardive. Ses intentions patriotiques sont prouvées par les circonstances +dans lesquelles il a signé cette lettre, par son ignorance du mouvement +révolutionnaire, par sa conduite postérieure. S'il ne proposa que la +suspension et non pas la déchéance, c'était pour éviter la nomination +d'un régent; et si un article du décret portait qu'il sera nommé un +gouverneur au prince royal, c'était à la fois pour donner un otage au +peuple et «pour ne pas manifester l'envie de renverser la Constitution». +On lui a reproché la manière dont il présenta le décret de suspension: +«Si j'avais eu des regrets monarchiques, me serais-je mis en avant?»-- +S'il a voté l'appel au peuple, c'était pour éloigner de la Convention la +responsabilité du jugement; mais il a voté pour la mort et contre le +sursis. Et Dumouriez?--Il n'a eu aucune relation avec lui ni pendant son +ministère, ni pendant son généralat. Il ne l'a jamais défendu comme +l'ont fait certains Montagnards. «Nous avons parlé comme Dumouriez?-- +Oui, quand il a parlé comme les patriotes.» Il répond avec dédain et en +peu de mots à l'accusation d'avoir voulu rétablir «le petit Capet» sur +le trône, à celle d'être le complice de Dillon. Lui royaliste! Quels +étaient ses moyens pour faire un roi? Lui ambitieux! «Je n'ai eu ni +l'ambition des places, ni celle du crédit, ni celle de la fortune: j'ai +vécu pauvre. Quel titre au-dessus de celui de Représentant du peuple?» + +2° _Fédéralisme_. «Quel intérêt? N'est-il pas plus beau pour un +ambitieux de gouverner une grande République qu'un département?» Mais il +a voulu la garde départementale? C'est faux. Mais il a calomnié Paris +pour l'isoler des départements? C'est faux. Qui a plus calomnié Paris +qu'un de ses adversaires, Barère? «Personne plus que moi n'idolâtre la +gloire de Paris. Si j'ai parlé contre les provocations au pillage, +c'était pour éviter que, lorsque Paris serait appauvri, on ne nous +accusât.» Et il rappelle le décret qu'il fit rendre au 31 mai en +l'honneur de Paris. Mais, dit-il, «nous faisons une révolution d'hommes +libres, et non pas de brigands. Peut-être ne serait-il pas difficile de +prouver que l'on connaissait les préparatifs de ce pillage que quelques +prétendus amis de la liberté appellent du saint nom d'insurrection.--Si +je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou +insensé, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous +verriez que, sans être ni sorcier ni prophète, on pouvait présager ce +qui vient d'arriver.--Disons toute la vérité. Il est des hommes qui +veulent légitimer le vol, qui flagornent et bercent les citoyens peu +fortunés de je ne sais quelles idées subversives de tous les principes +sociaux.» + +3° _Guerre civile_. «L'ai-je voulue, avant ou depuis le 31 mai? Avant? +quel but? Pour un roi? Pour le fédéralisme? Quelles de mes actions +induisent à le croire? Mon opinion sur l'appel? J'y déclare que je +regarde comme traîtres [ceux qui pousseraient à la guerre civile].» + +«On dit que j'ai mis le trouble dans la Convention. Jamais je n'ai +dénoncé, jamais je n'ai répondu aux injures. J'ai pu montrer quelquefois +de l'aigreur, mais j'ai toujours ramené le calme.» + +Il prouve ensuite, par un récit détaillé de sa conduite avant le 31 mai, +que, dénoncé, menacé, en danger de mort, il n'a jamais provoqué à la +guerre civile. Quant à Toulon livré, c'est la faute du 2 juin, et non +celle de Vergniaud. + +4° _Guerre avec toute l'Europe_. Il justifie la déclaration de guerre, +et montre que Danton et Barère y ont contribué. + +5° _Faction_. Il y avait entre les Girondins des relations d'estime, +aucune coalition d'opinions. Et Vergniaud rappelle la diversité de leurs +votes dans le procès de Louis XVI. Quant à sa camaraderie avec Fonfrède +et Ducos, elle n'a jamais influencé leurs opinions. «Leur crime et ma +consolation [c'est] de m'avoir aimé.» Et il plaide généreusement leur +cause: «S'il faut le sang d'un Girondin, que le mien suffise. Ils +pourraient réparer par leurs talents et leurs services [les torts qu'on +leur a faits dans l'esprit du peuple]. D'ailleurs ils sont pères, époux. +Quant à moi, élevé dans l'infortune..., ma mort ne fera pas un +malheureux.» + +_Conclusion_. «Comment tant d'accusations, si nous sommes innocents?» Il +reconnaît là les haines aveugles de l'esprit du passé: «On nous a +assimilés au côté droit de l'Assemblée constituante et à celui de +l'Assemblée législative. Quelle erreur! Aucun décret contraire au peuple +n'a été appuyé par nous.» Il s'est élevé contre les arrestations +arbitraires, qui sont maintenant _des couronnes civiques_; il a voulu +défendre l'innocence: c'est pour cela qu'on l'a accusé de modérantisme. +Mais «existe-t-il une représentation nationale sans liberté d'opinions?» +L'Assemblée se détruira elle-même, si elle fait le procès à la minorité. +«Que d'hommes timides n'oseront plus défendre les intérêts du peuple! +Point de parti d'opposition dans un sénat, point de liberté.» Pour lui, +il a voté tantôt avec la Montagne, tantôt contre. + +Pourquoi rendre les Girondins responsables des malheurs de la France? +Après tout, quand nous avons eu de l'influence, il y a eu des victoires, +tandis que, «par un hasard singulier, les échecs d'Aix-la-Chapelle, la +guerre de la Vendée, l'affaire du 10 mars ont éclaté dans le même +temps». + +Lui aristocrate! Ce n'est ni son intérêt, ni son caractère. «Je n'ai pas +flatté pour mieux servir.» «J'ai préféré quelquefois déplaire au peuple +et ouvrir un bon avis. Malheur à qui préfère sa popularité!» Et il +énumère tous les services qu'il a rendus au peuple. Il lui a aussi +consacré sa vie; «vous la lui devez, s'il la veut.--S'il faut des +victimes à la liberté, nous nous honorerons de l'être (_sic_). Vous la +lui devez encore [ma vie], si la liberté court des dangers.--Sauvez-moi +de la tache de la Vendée.--Je mourrai content si c'est pour les +républicains.» + +Si habile que soit cette défense, quand même Vergniaud aurait pu la +prononcer, elle n'aurait pas sauvé sa tête. Mais telle qu'elle est, dans +sa forme rudimentaire, elle préserve sa mémoire des reproches qu'ont +mérités d'autres Girondins. Si Buzot et Guadet ont paru préférer le soin +de leur vengeance au salut de la Révolution, on voit que Vergniaud resta +toujours, même dans les misères et dans les tentations d'une injuste +captivité, le patriote sublime qui disait aux Montagnards: «Jetez-nous +dans le gouffre et sauvez la patrie.» C'est avec douleur qu'il a connu +les commencements de guerre civile tentés par ses amis fugitifs. C'est +avec angoisse qu'il a vu comme une ombre de déshonneur se projeter sur +tout le parti de la Gironde. Les Girondins pactisant avec les royalistes +et l'étranger! Il n'a pu supporter cet opprobre et il a écrit noblement: +«Sauvez-moi de la tache de la Vendée!» Cet orateur à la conduite +politique un peu flottante, à l'idéal trop élevé, aux dégoûts de rêveur +raffiné, s'est senti, dans sa prison, délivré des laideurs de la +réalité, séparé du spectacle écoeurant des hommes et des choses, et il a +pu réaliser en son coeur sa chimère, assouvir dans l'infortune sa soif +d'héroïsme, et mourir en républicain. + +On connaît l'issue du procès. Mais ce qu'on sait moins, c'est que +l'opinion, quoi qu'en dise Michelet, ne fut pas indifférente au sort des +Girondins. On a cinq lettres de Pache à Hanriot, datées du 3 au 10 +brumaire, et qui témoignent de l'inquiétude inspirée à la Montagne et à +la Commune par les sympathies qui restaient aux accusés. Pache prévient +d'abord Hanriot _qu'il y a beaucoup de monde dans la grande salle du +palais de justice_, et l'invite à envoyer un renfort pour maintenir la +tranquillité et le silence. Le 6 brumaire, il l'engage à surveiller les +abords de la Conciergerie. Le 9 brumaire, la parole des Girondins et de +Vergniaud produit sans doute un grand effet; car, dit Pache, «il serait +possible que les malveillants redoublassent d'efforts aujourd'hui pour +occasionner du mouvement». Le 10 brumaire, quand le jugement est rendu, +Pache demande qu'on prenne des précautions pour assurer la tranquillité, +et donne l'ordre de ne pas faire de visites domiciliaires, vu les +circonstances. Ce luxe de précautions permet-il de dire, avec Michelet, +que _l'attention de Paris était ailleurs_? Et n'est-ce point une +satisfaction de penser que les accents suprêmes de Vergniaud ne +restèrent pas sans écho? + +Il demeura impassible en présence de la scène émouvante qui suivit le +prononcé du jugement: il paraissait, dit Vilate, ennuyé de la longueur +d'un spectacle si déchirant. Riouffe, qui a laissé des détails sur les +derniers instants des Girondins, dit de Vergniaud: «Tantôt grave, tantôt +moins sérieux, il nous citait une foule de vers plaisants dont sa +mémoire était ornée, et quelquefois il nous faisait jouir des derniers +accents de cette éloquence sublime, qui était déjà perdue pour +l'univers, puisque les barbares l'empêchaient de parler.» Il s'était +muni d'un poison très subtil que lui avait donné Condorcet; «mais +lorsqu'il vit que ses jeunes amis (Fonfrède et Ducos), pour lesquels il +avait eu des espérances partageaient son malheur, il remit sa fiole à +l'officier de garde et résolut de périr avec eux». L'aumônier de +l'Hôtel-Dieu essaya vainement de le confesser: il mourut en philosophe. + + + + +_VII.--LA MÉTHODE ORATOIRE DE VERGNIAUD_ + + +Nous connaissons maintenant les principaux traits de la carrière +oratoire de Vergniaud. Il reste à parler de sa méthode et de son style. + +Et d'abord, improvisait-il? + +Comme avocat, il écrivait et lisait ses plaidoiries: on le voit et on le +sait. Il ne fit d'ailleurs que suivre en cela les usages du barreau de +Bordeaux. + +A la tribune, il ne lisait pas. Mais récitait-il? Mme Roland, dans le +portrait qu'elle a tracé de lui, parle de _ses discours préparés_, et +dit _qu'il n'improvisait pas, comme Guadet_. Cependant il parla sans +préparation, le 16 mai 1792, sur les prêtres insermentés, et dit lui- +même de la motion qu'il fit dans cette occasion: «Au reste, je la livre +à votre réflexion; n'ayant pu prévoir que cette matière serait mise +inopinément à l'ordre du jour, je n'ai pu moi-même la méditer ni en +préparer les développements.» Son grand discours du 31 décembre 1792, +sur l'appel au peuple, donna aux contemporains l'impression d'une +éloquence improvisée. Il en fut de même de son opinion du 13 mars 1793. +La Convention en avait voté l'impression. Craignant qu'il n'en atténuât +les phrases les plus vives et les plus compromettantes pour la Gironde, +Thuriot et Tallien demandèrent qu'il déposât son manuscrit sur le bureau +de l'Assemblée. Vergniaud laissa entendre qu'il avait improvisé: «S'il +fallait donner la copie littérale, dit-il, de ce que j'ai prononcé, +j'avouerai que cela ne me serait pas possible: ainsi, à ce sujet, je +demande moi-même le rapport du décret qui en a ordonné l'impression.» +Enfin sa longue réponse à Robespierre (10 avril 1793), qu'il prononça +séance tenante, est généralement considérée comme une improvisation. + +On hésite cependant à appeler Vergniaud un improvisateur dans le sens +propre du terme. Sans doute, il imagina brusquement, pour le fond et +pour la forme, nombre de petites harangues dont il ne pouvait avoir +prévu ni l'occasion ni le sujet, comme celles que lui inspirèrent, sur- +le-champ, les événements du 31 mai. Mais est-il possible d'admettre +qu'il inventa de même les développements si méthodiques, si combinés, si +proportionnés entre eux, qui forment le fond des discours sur l'appel au +peuple, sur la journée du 10 mars, sur les accusations de Robespierre? +Sans doute il n'est pas en état, le 13 mars 1793, de déposer son +manuscrit sur le bureau de la Convention; mais il avait été chargé, par +le Comité Valazé, quarante-huit heures auparavant, de prendre la parole +dans cette circonstance au nom des Girondins. Il avait donc eu le temps +de se préparer. Le discours sur l'appel au peuple fut peut-être débité +sans le secours d'un manuscrit; mais s'il est un sujet que Vergniaud ait +eu le temps de méditer, c'est le procès de Louis XVI. L'occasion de sa +réponse à Robespierre ne pouvait être prévue; mais l'accusation même +flottait, pour ainsi dire, dans l'air; il avait pu la saisir dans toutes +les feuilles montagnardes. Son apologie s'était préparée d'elle-même +dans sa tête; son discours était fait; il ne restait plus qu'à l'adapter +à la circonstance qui le forcerait à le prononcer, ce qu'il fit +d'ailleurs avec une prestesse heureuse. + +Il n'improvisait qu'à moitié ses grands discours. Il les avait préparés +fortement, et parlait d'ordinaire sur des notes. + +Nous savons déjà, grâce au manuscrit de sa défense, quel était le +caractère de ces notes. La charpente du discours s'y trouvait marquée +avec beaucoup de relief, dans un plan solide, clair, classique. Tout s'y +ramenait à cinq ou six idées maîtresses, comme dans la rhétorique de la +chaire. On voit que la première préoccupation de l'orateur était de +répartir en des paragraphes nettement délimités les principaux chefs de +son argumentation. Ainsi, pour sa défense, cinq points, comme dans un +sermon de Bourdaloue, et un numérotage dont il n'aurait sans doute pas +fait grâce à l'auditeur: 1° _royalisme_; 2° _fédération_; 3° _guerre +civile_; 4° _guerre étrangère_; 5° _faction_. Et chacun de ces +développements aura un certain nombre de subdivisions. Ainsi le premier +développement, _royalisme_, comprend seize paragraphes, soit neuf +arguments et sept objections avec réponse. Peu de phrases complètes: des +indications sommaires faciles à distinguer d'un coup d'oeil et qui +guideront la mémoire de l'orateur ou dont la présence le rassurera, sans +qu'il ait presque besoin de baisser les yeux sur son papier. + +Vergniaud montait donc à la tribune avec un plan écrit, dont les +divisions et les subdivisions se détachaient et où les arguments étaient +rangés selon une graduation rigoureuse: d'abord le dessein général du +discours, puis les groupes d'idées qui forment ce dessein, puis les +idées isolées, enfin les faits complexes et les faits simples sur +lesquels s'appuient les arguments. On dirait d'un ouvrage de menuiserie +compliqué, dans lequel cinq ou six tiroirs, ouverts l'un après l'autre, +laisseraient voir des cases qui contiendraient d'autres boîtes plus +petites, lesquelles, ouvertes à leur tour, en renfermeraient de +minuscules. C'est dans ces dernières seulement que l'ouvrier a placé les +faits, ces faits qui, dans notre éloquence contemporaine, viennent en +première ligne, et auxquels, à cette époque, Danton fut le seul à donner +une place d'honneur. + +Aidé de cette machine savante, mais dont il a le secret, Vergniaud n'a +pas de crainte de s'égarer: il n'a qu'à toucher dans un ordre déterminé +les différents ressorts; les compartiments s'ouvrent et se ferment tour +à tour, et toute l'argumentation en sort, sans encombre et sans erreur. +L'orateur est sûr de ne rien oublier, de ne rien intervertir, de donner +à chaque argument toute sa valeur. Son esprit se tranquillise sur la +conduite même de son discours: toute son imagination peut jouer, sans +inquiétude, le rôle qu'il lui a assigné. + +Ce rôle, c'est l'élocution proprement dite, et c'est ici que Vergniaud +improvise davantage; c'est ici qu'il dépend des circonstances, du +hasard, de son humeur. Il s'agit de trouver sur l'heure même, la forme +de ces arguments, encore nus sur le papier et dessinés d'un trait +sommaire. Ou plutôt les idées, dans le manuscrit, sont présentées sous +forme implicite; il s'agit de les dérouler et de leur donner tout leur +lustre. C'est alors que Vergniaud écoute son démon intérieur et qu'il +met en jeu ses plus hautes facultés. Si le plan est fait d'avance, le +style et l'action sont en partie improvisés, et, comme l'orateur n'est +pleinement lui-même qu'à la tribune, ce second effort se trouve être +plus heureux que le premier; l'exécution vaut mieux que la matière, et +il y a plus d'art inspiré dans la draperie que dans le corps même du +discours. + +Mais cette part laissée à l'imprévu, Vergniaud la restreint encore, en +joueur habile qui se défie de la fortune. Ainsi tout le style n'est pas +improvisé. Certains ornements sont esquissés d'avance; il ne reste plus +qu'à en finir le détail. Par exemple, ces comparaisons antiques, qui +semblent suggérées au girondin dans la chaleur même de la parole et de +l'action ne lui échappent jamais: il les a prévues; il en a calculé le +nombre et fixé la place. Sa défense devait renfermer quatre allusions à +l'antiquité. 1° Première partie, paragraphe septième: «Sur le reproche +de Billaud-Varenne d'avoir voté pour l'appel et pour la mort, voyez +l'histoire de la soeur de Caligula.» Vergniaud veut dire: «Vous m'avez +fait voter la mort du roi, et vous me reprochez ce vote. Vous faites +comme Caligula qui, après avoir débauché ses soeurs, les exila comme +adultères.» 2° Troisième partie: Il veut dire qu'il saurait souffrir +pour ses opinions, et il ajoute cette indication à développer: +«Présentez-moi le réchaud de Scaevola.» 3° Un peu plus loin, il écrit +les noms de Rutilius et d'Aristide, qui furent exilés pour leur vertu, +comme Vergniaud va être guillotiné pour son amour de la justice. Mais il +s'aperçoit que l'exil à Smyrne de P. Rutilius Rufus n'est pas assez +connu du public, et, en marge de ses notes, il remplace ce nom par celui +de Thémistocle. 4° Enfin, dans la cinquième partie, à l'appui de cette +idée qu'il ne faut pas préférer sa popularité à la vérité, il se +proposait d'alléguer les grands hommes de l'antiquité victimes de leur +droiture. + +Le même nombre d'allusions, comme l'a justement remarqué M. Vatel, se +retrouve dans les quatre grands discours de Vergniaud, où elles sont +espacées à peu près de la même manière que dans le projet de défense, +amenées avec art et sobrement développées. + +Ainsi, dans le discours du 3 juillet 1792, il représente les députés +comme «placés sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre». Il +compare Louis XVI au tyran Lysandre. Il se demande si le jour n'est pas +venu «de réunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont +Aventin». Il offre à ses collègues un moyen de vivre dans la mémoire des +hommes: «Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolèrent aux +Thermopyles; ces vieillards vénérables qui, sortant du sénat romain, +allèrent attendre, sur le seuil de leurs portes, la mort, que des +vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux.» L'orateur avait fait +en sorte que chaque développement reçût un ornement antique. + +Dans le discours sur l'appel au peuple, il est question de Catilina et +de la minorité insolente qui le suivait; les Montagnards sont appelés +des «Catilinas» et ironiquement «ces vaillants Brutus». Si les Girondins +sont dénoncés au peuple, ils savent «que Tiberius Gracchus périt par les +mains d'un peuple égaré qu'il avait constamment défendu». Il n'y a pas +grand courage à frapper Louis vaincu: «Un soldat cimbre entre dans la +prison de Marius pour l'égorger. Effrayé à l'aspect de sa victime, il +s'enfuit sans oser le frapper. Si ce soldat eût été membre d'un sénat, +doutez-vous qu'il eût hésité à voter la mort du tyran?»--Même nombre, +même distribution d'allusions classiques que dans le projet de défense. + +Le 13 mars 1793, alors que «les émissaires de Catilina ne se présentent +pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de +venir jusque dans cette enceinte déployer les signes de la contre- +révolution», il ne peut garder un silence qui deviendrait une véritable +trahison. Il montre la Révolution, «comme Saturne, dévorant +successivement tous ses enfants [1]». Si la Convention a échappé au +péril, c'est que «plus d'un Brutus veillait à sa sûreté et que, si parmi +ses membres elle avait trouvé des décemvirs, ils n'auraient pas vécu +plus d'un jour». «Un tyran de l'antiquité, dit-il au peuple, avait un +lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes, mutilant celles +qui étaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles +qui l'étaient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait +l'égalité; et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leur +fureur.» [Note: Cette comparaison avait déjà été plus d'une fois +apportée à la tribune. Ainsi Français (de Nantes), s'adressant à la Rome +papale, avait dit; «Es-tu donc comme Saturne à qui il faut tous les +soirs des holocaustes nouveaux?» _Moniteur_, réimpression, t. XII, p. +305.] + +Enfin, dans sa réplique à Robespierre (10 avril 1793), il s'élève contre +ceux «qui s'efforcent de nous faire entr'égorger comme les soldats de +Cadmus, pour livrer notre place vacante au premier despote qu'ils ont +l'audace de vouloir nous donner». Repoussant l'accusation de haïr Paris, +il rappelle qu'il a dit dans la Commission des Vingt-et-un: «Si +l'Assemblée législative sortait de Paris, ce ne pourrait être que comme +Thémistocle sortit d'Athènes, c'est-à-dire avec tous les citoyens, etc.» +A propos de Fournier, l'Américain mandé au Tribunal révolutionnaire +comme témoin et non comme accusé: «C'est à peu près comme si, à Rome, le +sénat eût décrété que Lentulus pourrait servir de témoin dans la +conjuration de Catilina.» + +Il est à remarquer que, dans ces quatre exemples, les allusions antiques +offrent comme un résumé de toute l'argumentation: c'est que Vergniaud, à +dessein, en a orné de préférence les points les plus saillants de son +discours. Son but est de laisser dans la mémoire de l'auditeur une +formule élégante et classique qu'il ne puisse oublier et qui fasse vivre +l'idée qu'elle contient. Il y a réussi dans la comparaison de la +Révolution avec Saturne, qui est restée populaire. Il a été moins +heureux dans les autres comparaisons, comme dans celle des soldats de +Cadmus. Ce sont de froides et laborieuses élégances. + +S'il allègue aussi les modernes, Cromwell, quelques orateurs +contemporains, et Mirabeau, qu'il imite ou cite à plusieurs reprises, +c'est aux orateurs anciens, c'est à Démosthène qu'il fait allusion plus +volontiers. Le 16 septembre 1792, il dit aux Athéniens de Paris: +«N'avez-vous pas d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant +sans cesse, comme les Athéniens: _Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui?_» +Le 18 janvier de la même année, à propos de la guerre, il avait récité +un des passages les plus célèbres des _Philippiques:_ «Je puis appliquer +à vos mesures le langage que tenait en pareille circonstance Démosthène +aux Athéniens: «Vous vous conduisez à l'égard des Macédoniens, leur +disait-il, comme ces barbares qui paraissent dans nos jeux, à l'égard de +leurs adversaires. Quand on les frappe au bras, ils portent la main au +bras...» Et, après avoir cité tout le passage, il reprend: «Et moi +aussi, s'il était possible que vous vous livrassiez à une dangereuse +sécurité, parce qu'on vous annonce que les émigrés s'éloignent de +l'Electorat de Trêves, si vous vous laissiez séduire par des nouvelles +insidieuses, ou des faits qui ne prouvent rien, ou des promesses +insignifiantes, je vous dirais: Vous apprend-on qu'il se rassemble des +émigrés à Worms et à Coblentz? vous envoyez une armée sur les bords du +Rhin. Vous dit-on qu'ils se rassemblent dans les Pays-Bas? vous envoyez +une armée en Flandre. Vous dit-on qu'ils s'enfoncent dans le sein de +l'Allemagne? vous posez les armes. + +«Publie-t-on des lettres, des offices dans lesquels on vous insulte? +alors votre indignation s'excite, et vous voulez combattre. Vous +adoucit-on par des paroles flatteuses, vous flatte-t-on de fausses +espérances? alors vous songez à la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les +émigrés de Léopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui disposent de vos +armées. Ce sont eux qui en règlent tous les mouvements. Ce sont eux qui +disposent de vos citoyens, de vos trésors: ils sont les arbitres de +votre destinée. (_Très vifs applaudissements réitérés. Bravo! bravo!_)» + +Certes, il faut savoir gré à Vergniaud de n'avoir pas prodigué davantage +ces ornements chers à son temps. On peut même, à tout prendre, le ranger +parmi ceux qui, à la tribune, ont le moins abusé de la Grèce et de Rome. +Mais qu'il est loin, sous ce rapport, de la discrétion de son rival +Danton! L'orateur cordelier rencontre les allusions classiques, tandis +que l'orateur girondin les cherche. Celui-là mêle des noms romains ou +grecs à quelques passages de ses discours, parce que c'est la langue +courante de ses contemporains, parce que ce pédantisme est une manière +d'être plus clair; celui-ci ajoute après coup une parure antique +savamment choisie. C'est un peu le procédé laborieux d'André Chénier +dans ses oeuvres en prose. Ce n'est pas la spontanéité et l'exubérance +de Camille Desmoulins, qui a su, par son génie, raviver ces fleurs +fanées, en semer tout son style, sans ennuyer, et rendre agréables, même +pour nous, tant de Brutus, de Thémistocles, de Publicolas, de Nérons, si +fastidieux chez les autres. + +La prose de Vergniaud n'a pas cette verve et ce naturel. Tout y est +calculé pour émouvoir dans les règles et plaire de la bonne façon, +c'est-à-dire avec la méthode des orateurs antiques et des grands +sermonnaires français. La noblesse et la majesté sont les deux qualités +que recherche l'orateur et qu'il rencontre le plus souvent. Il excelle à +élever le débat au-dessus des misères et des laideurs de la réalité. Il +emporte les esprits dans les régions sereines où sa propre rêverie le +fait vivre d'ordinaire. Ce ne sont qu'idées sublimes ou délicates, que +périodes harmonieuses comme celles d'un Massillon, que beaux mots et +beaux sons dont jouissent l'oreille et l'esprit tout à l'heure blessés +par les cris brutaux des tribunes ou les balbutiements diffus des +orateurs sans génie. L'orateur écarte avec adresse tout ce qui, dans les +choses dont il parle, peut donner des impressions chagrines, ou +triviales, ou écoeurantes. Son art n'admet aucune idée qui ne soit belle +ou haute, aucune forme qui ne soit élégante ou splendide et ici son art +est d'accord avec son âme. + +Mais trop souvent, si ses idées paraissent élevées, elles sont vagues et +abstraites; si ses mots sont souvent nobles, ils sont rarement précis et +vrais. Lui aussi, dans la tourmente révolutionnaire, il veut sacrifier +aux grâces académiques. Il nomme les objets par les termes les plus +généraux; il désigne par des périphrases décentes les hommes et les +choses qui lui semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle +prose oratoire. A-t-il à préciser un détail technique? Sa délicatesse +s'effarouche, et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793), +il prend des précautions presque pudiques pour parler de la nécessité de +restreindre la consommation des boeufs: «Une autre mesure, dit-il, que +je vais vous soumettre vous paraîtra peut-être ridicule au premier +aspect...» Il fallait que le bon goût classique exerçât encore une +tyrannie bien puissante pour qu'un homme si grand, en de si grandes +circonstances, en avril 1793, eût encore peur du ridicule littéraire! + +Certes, Marat fut injuste, quoique fin connaisseur en exercices de +style, quand, à la tribune, le 13 mars 1793, il traitait l'éloquence de +Vergniaud de _vain batelage_. Mais avait-il complètement tort quand il +souriait des «discours fleuris» et des «phrases parasites» de son +adversaire? N'y a-t-il pas trop de fleurs et trop de fard dans le +discours du 3 juillet 1792? Partout, n'y a-t-il pas trop d'épithètes, +trop de synonymes, trop de mots placés là pour compléter plutôt le son +que l'idée? Sauf dans les passages où l'indignation lui fait oublier +l'art, rarement Vergniaud rencontre du premier coup le mot juste. C'est +par une accumulation de termes qu'il approche de la clarté, qu'il en +donne l'illusion et qu'il séduit son auditeur plus encore qu'il ne +l'éclaire et le convaincre. + +C'est la faute de sa méthode. Ses notes sont si complètes, à en juger +par celles de sa défense, que la part laissée à l'improvisation est +vraiment trop réduite. L'écrivain, par la multiplicité et la précision +des traits qu'il a fixés sur le papier, n'a laissé à l'improvisateur +qu'une besogne d'arrangeur, je ne dis pas de phrases, mais de mots. +Parfois cette besogne est capitale, tant la forme importe dans l'art de +l'éloquence. Parfois, nous l'avons vu, Vergniaud s'y montre artiste de +génie. Mais trop souvent, empêché, par la rigueur de son plan, +d'improviser des idées, il ne peut satisfaire son imagination que par un +exercice stérile de paraphrase: alors il tourne sans fin et sans fruit +sa période, démesurément chargée de mots inutiles, quelquefois +impropres, souvent emphatiques, sans que l'idée progresse d'un pas; +alors, avec toute sa sincérité, il est rhéteur, et Marat a raison de +sourire. + +Il est rare, toutefois, qu'il paraisse franchement déclamateur. A le +lire, on hésite souvent sur le sentiment qu'on éprouve. Plus d'un +passage de Vergniaud, même parmi les plus célèbres, semble à égale +distance du bon et du mauvais goût, de l'éloquence et de la mauvaise +rhétorique, comme l'apostrophe aux émigrés dans le discours du 25 +octobre 1791. Il abuse aussi des expressions qu'on ne peut ni proscrire +ni louer, et il dira volontiers: «Ouvrez les annales du monde...» Il +aime ces métaphores trop communes et trop vagues. A vrai dire, ses +comparaisons un peu prolongées sont rarement justes dans toutes leurs +parties. Je sais bien qu'il a heureusement rapproché les inquiétudes +causées par les émigrés à la nation _du bourdonnement continuel +d'insectes avides de son sang_; mais cette justesse familière n'est +qu'une exception dans son style: trop souvent il se mêle à ses +comparaisons autant d'inexactitude que de noblesse, comme quand il dit, +dans son discours sur l'appel au peuple: «Craignez qu'au milieu de ses +triomphes, la France ne ressemble à ces monuments fameux qui, dans +l'Égypte, ont vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne de leur +grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il? des cendres inanimées +et le silence des tombeaux.» + +On voit que ce mauvais goût consiste moins dans l'exagération des +pensées que dans le vague et dans l'inexactitude des comparaisons. C'est +un mauvais goût propre à Vergniaud. Il ne donne guère toutefois dans le +genre d'emphase qui est à la mode autour de lui, excepté dans ce passage +du même discours: + +«Irez-vous trouver ces faux amis [les inspirateurs de septembre], ces +perfides flatteurs, qui vous auraient précipités dans l'abîme? Ah! +fuyez-les plutôt; redoutez leur réponse; je vais vous l'apprendre. Vous +leur demanderiez du pain, ils vous diraient: Allez dans les carrières +disputer à la terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous +avons égorgées; ou voulez-vous du sang? prenez, en voici. Du sang et des +cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous offrir... Vous +frémissez, citoyens! O ma patrie! je demande acte à mon tour des efforts +que je fais pour te sauver de cette crise déplorable.» + +Mais les figures de rhétorique que Vergniaud aime ne déplaisent pas +toujours. Il en est une qui revient sans cesse dans ses discours, qu'il +ramène avec insistance toutes les fois qu'il veut frapper un grand coup, +et qui ne laisse pas, si visible que soit l'artifice, de produire, même +sur nous, le plus grand effet. Je veux parler de la _répétition_, qu'il +avait employée déjà avec prédilection dans ses plaidoyers et qui devait +jouer un grand rôle, on le voit, dans le développement de sa défense. +Rien de plus brillant et de plus fort que ce procédé tel qu'il le +renouvelle par son génie. Rien de plus calculé et rien qui sente moins +le calcul que ce refrain ramené en tête ou à la fin d'une dizaine de +développements tantôt ironiques, tantôt indignés, comme lorsque, le 10 +avril 1793, il répète chaque grief de Robespierre en s'élevant à chaque +reprise d'un degré plus haut dans la colère et dans le dédain. _Nous +modérés!_... et cette exclamation retombe, chaque fois plus lourdement, +chaque fois de plus haut, sur la calomnie qu'elle écrase. Une autre +répétition qui souleva un vif enthousiasme, ce fut quand, le 17 +septembre 1792, Vergniaud s'écria trois fois: «Périsse l'Assemblée +nationale et sa mémoire...» et posa trois hypothèses dans lesquelles ce +sacrifice sauvait la patrie. On se rappelle que tous les députés se +levèrent et répétèrent le cri de Vergniaud. Mais c'est dans le grand +discours du 3 juillet 1792 que cette figure est employée avec le plus +d'art. Qu'on se souvienne de ce trait: _C'est au nom du roi_, lancé à +tant de reprises sur le masque de Louis XVI qu'il brise et fait tomber. +Et que dire de cette ironie redoutable qui revient quatre fois de suite +et quatre fois couvre Louis XVI de confusion: _Il n'est pas permis de +croire sans lui faire injure_... qu'il agisse comme il agit. De tels +artifices portaient l'effroi dans les Tuileries et la colère dans le +coeur des patriotes; il y faut voir autre chose qu'un calcul de rhéteur: +c'était une inspiration du coeur et, chez Vergniaud, les mouvements les +plus passionnés revêtaient aussitôt une forme compliquée. + +Ces répétitions, en effet, ne sont pas seulement propres à ses discours +préparés; elles se retrouvent jusque dans ses improvisations, avec la +même symétrie, la même gradation. Ainsi, le 6 mai 1793, Marat s'opposait +à l'admission, aux honneurs de la séance, des pétitionnaires de la +section de Bonconseil venus pour se plaindre de l'anarchie. Vergniaud +répond à l'improviste: + +«Je conviens, citoyens, que lorsque des hommes parlent de respect pour +la Convention nationale, ils doivent être appelés intrigants par ceux +qui cherchent sans cesse à l'avilir. Je conviens que lorsque des hommes +parlent de maintenir la sûreté des personnes, ils doivent être appelés +intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au meurtre. Je conviens, +que lorsque des hommes parlent de maintenir les propriétés, ils doivent +être appelés intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au pillage. +Je conviens que lorsque des hommes parlent d'obéissance aux lois, ils +doivent être appelés intrigants par ceux qui ne veulent que l'anarchie. +Je conviens que lorsque des hommes viennent ici prêter des serments de +l'exécution desquels dépend le bonheur du peuple, ils doivent être +appelés intrigants par ceux-là qui veulent perpétuer la misère du +peuple....» + +On peut conclure de ces exemples, d'abord que les idées s'offraient à +Vergniaud, intérieurement, sous la forme de figures savantes et que, +parmi ces figures, la répétition s'adaptait davantage à la nature de son +esprit. Nul orateur, dans la Révolution, n'en a fait un tel usage. Ce +qui lui convenait et ce qui lui plaisait dans ce procédé, c'était qu'il +facilitait la gradation ascendante des sentiments et des mots: l'orateur +pouvait ainsi s'élever, par bonds successifs, toujours plus haut, et +planer enfin sans paraître avoir perdu pied. A ces exclamations répétées +succédait un développement large, brillant, harmonieux, où il mettait +ses plus nobles abstractions et sa plus suave musique. + +Enfin, si l'on considère la suite de ses discours depuis le 5 octobre +1791 jusqu'au 31 mai 1793, c'est toujours la même méthode qu'on y +retrouve, mais ce n'est pas le même succès. Tandis que d'autres, comme +Isnard, vont en déclinant et ne peuvent se maintenir au niveau d'un trop +heureux début, Vergniaud, au contraire, ne cesse de se perfectionner et +de grandir. Il est meilleur le 3 juillet 1792 qu'il ne l'a été huit mois +auparavant dans son discours sur les émigrés; et son dernier grand +discours, sa réponse à Robespierre (10 avril 1793), surpasse tous les +autres. La lecture de ses notes nous donne à croire qu'au Tribunal +révolutionnaire il se serait encore élevé au-dessus de lui-même. C'est +que les circonstances l'avaient dépouillé de plus en plus de son +caractère d'avocat. Dans les commencements il plaidait une cause qu'il +croyait gagner, et il la plaidait avec tout l'artifice qui lui avait +valu ses succès de barreau. Bientôt il désespère de gagner cette cause +noble et chimérique de la Gironde: ce sont alors, dans des plaidoiries +prononcées sans confiance, des élans plus spontanés, une vraie douleur, +de beaux cris de fierté. Enfin il ne plaide même plus, il renonce même à +un simulacre de lutte pour la victoire: du haut de la tribune il +s'adresse à la postérité; il arrache le masque à ses adversaires et il +montre toute son âme. Alors, on voit à plein son dévouement stoïque à la +patrie, sa grande et sereine bonté, la pureté de son coeur, la force de +son génie qui s'exerce sans les entraves d'une discipline de parti. +Alors Vergniaud n'est plus un girondin: aucune haine ne l'agite. Il +n'est plus un conventionnel: aucun vote ne peut sanctionner son +éloquence. Tourné vers le siècle à venir, c'est à nous qu'il parle; +c'est nous qu'il fait jouir de toute la poésie de son âme en chantant +ses illusions mortes et son désir ardent de mourir pour la Révolution. +C'est dans ces moments-là qu'il est le plus orateur, parce qu'il n'y +parle que de lui, et, comme il arrive à Mirabeau, comme il arrive à tous +les orateurs, c'est son _moi_ qui a inspiré à Vergniaud son éloquence la +plus sublime. + +Si donc il est de moins en moins rhéteur, c'est que les circonstances +l'ont amené à être de plus en plus lui-même et à se dégager tout à fait +de son parti et même de son temps. Mais, je le répète, sa méthode ne +change pas avec son inspiration. Jusque dans ces lettres si vivantes +qu'il écrivait à la Convention du fond de sa captivité, on retrouve +le même ordre dans les idées, le même choix dans les ornements, les +mêmes procédés dans le style. Cette rhétorique lui venait sans doute +moins de l'école que de son caractère et c'est là le trait qui le +distingue si nettement de ses rivaux en éloquence: ses émotions les +plus sincères s'exprimaient dans des formes aussi artificielles que ses +idées d'homme de parti ou d'avocat. Seulement, ces formes nous plaisent +quand Vergniaud est sous l'empire d'un sentiment violent; elles nous +fatiguent et nous importunent quand il plaide sans passion. + +Il y avait probablement autant d'art dans son action que dans son style. +En parlant de son physique, nous avons dit à peu près tout ce qu'on sait +sur ce point si important et si mal connu. Baudin (des Ardennes), dans +son éloge des Girondins, dit qu'il était _ravissant_ à entendre et il +ajoute: «Son geste, sa déclamation, tout le rendait entraînant.» Nous ne +savons rien de plus et, si nous pouvons dire que son action était à la +fois savante et naturelle, c'est par conjecture. Toujours est-il qu'elle +entraînait l'auditoire et qu'elle devait être en parfait accord avec le +style et la pensée pour produire les effets qu'enregistrent les +journaux. Ainsi, au milieu du discours sur l'appel au peuple, Vergniaud +s'arrêta un instant: il y eut alors, dit le _Journal des Débats_, «un +moment d'admiration silencieuse». A un passage de son opinion sur la +guerre (18 janvier 1792), le _Logographe_ signale cette interruption +naïve d'un collègue: _Voilà la vraie éloquence!_ Plusieurs fois +l'Assemblée entière, ravie d'un art si complet, se leva dans un accès +d'admiration enthousiaste. Presque toujours, on était suspendu aux +lèvres de Vergniaud. «Lorsqu'il montait à la tribune, dit un de ses +collègues, l'attention était universelle: tous les partis écoutaient et +les causeurs les plus intrépides étaient forcés de céder à l'ascendant +magique de sa voix.» Il reposait les âmes des inquiétudes de la lutte et +leur offrait de nobles intermèdes aux difficultés de la Révolution. Et +les moins sensibles à ces chants de sirène ne furent pas ceux qui se +bouchèrent les oreilles pour ne pas l'entendre et lui fermèrent la +bouche pour le tuer. A ce point de vue, c'est au Tribunal +révolutionnaire que le génie de Vergniaud reçut le plus précieux +hommage. + +Voilà tout ce que nous savons sur l'éloquence de ce grand orateur, et +nous sentons toute l'insuffisance, toutes les lacunes du portrait que +nous venons d'esquisser. Mais l'histoire ne nous a pas fourni d'autres +traits: ceux qu'on rencontre en plus dans les écrits de Nodier et de +Lamartine ont été imaginés par ces deux poètes. Notre grand Michelet +lui-même a souvent rêvé à propos de Vergniaud. Il est difficile, quand +on parle d'un des Girondins, d'oublier les belles fantaisies dont leur +légende a été brodée. Y avons-nous réussi tout à fait? En tout cas, nous +avons préféré d'être incomplet, plutôt que de rien produire qu'un +document certain ne nous suggérât. Mais il est un trait de la +physionomie de Vergniaud que nous avons rencontré plus d'une fois et +qu'il valait mieux réserver pour la fin de cette étude, parce que c'est +là le meilleur Vergniaud, le Vergniaud le plus intime et le plus vrai. +Son protecteur Dupaty avait dit un jour: «L'humanité est une lumière.» +L'humanité fut la religion de Vergniaud, comme elle avait été sans doute +celle de l'auteur de _Don Juan_. Son mot caractéristique, c'est +_humanité_. Il revient cent fois dans ses plaidoiries. Il résonne sans +cesse dans ses discours. Le 6 octobre 1792, il félicite Montesquieu +d'avoir fondé la conquête de la Savoie «sur l'_humanité_, sur l'humanité +sans laquelle il n'y a pour les hommes d'autre liberté que celle dont +jouissent les tigres au sein des forêts». Et le 9 novembre il s'écrie: +«Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l'_humanité_.» +Enfin c'est l'_humanité_ qui inspire presque toute l'admirable réplique +à Robespierre. C'est là que se trouve ce mot qu'il faut répéter, parce +que Vergniaud y a mis son âme: _On a cherché à consommer la révolution +par la terreur; j'aurais voulu la consommer par l'amour._ + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +DANTON + + + + +I. LE TEXTE DES DISCOURS DE DANTON + + +A lire ce qui reste des discours de Danton, à étudier dans les faits +l'influence de sa parole, on devine que cette éloquence fut plus +originale que celle de Mirabeau, de Robespierre et de Vergniaud, et on +sent qu'il n'y eut pas, dans toute la Révolution, d'orateur plus grand +que ce véritable homme d'État. Mais sa gloire fut aussitôt obscurcie par +le peu de soin qu'il en prenait, et surtout par une légende calomnieuse +à laquelle concoururent à l'envi royalistes, girondins et +robespierristes: tous les vices, toutes les erreurs, toutes les +bassesses furent prêtés jusqu'à nos jours à ce vaincu, et, pour +déshonorer l'homme du 10 août, le mensonge usurpa une précision +effrontée. Villiaumé le premier, en 1850, opposa à cette légende +quelques faits; puis vint M. Bougeart, qui écrivit tout un livre pour +réhabiliter Danton; mais son mauvais style nuisit à ses arguments. C'est +à M. le docteur Robinet que revient l'honneur d'avoir trouvé et réuni +avec méthode d'irrécusables documents, d'une authenticité éclatante et +parfois _notariée_, propres à établir la certitude dans les esprits les +plus méticuleux. Il faudrait un volume entier, ne fût-ce que pour +esquisser la biographie de Danton, telle que la critique vient de la +renouveler, pour faire connaître, même sommairement, l'homme, le +politique et l'orateur. Ce grand sujet nous tente depuis longtemps, mais +dans une histoire générale de l'éloquence parlementaire, on ne peut +qu'en indiquer les principaux points, et fixer quelques-uns des +caractères de cette parole, où revit toute la Révolution. + +La première remarque à faire, et elle explique le caractère équivoque de +la réputation oratoire de Danton, c'est que ses discours furent +reproduits d'une manière encore plus défectueuse que ceux de ses rivaux. + +Cet orateur qui n'écrivait jamais, qui n'avait pas même, disait-il, de +correspondance privée, se livrait entièrement à l'inspiration de l'heure +présente. Ni ses phrases, ni même l'ordre de ses idées n'étaient fixés +dans son esprit, quand il se mettait à parler, comme le prouve la +soudaineté imprévue de presque toutes ses apparitions à la tribune et le +perpétuel défi que ses plus belles harangues semblent porter à ces +règles de la rhétorique classique. Il était improvisateur dans la force +du terme, pour le fond comme pour la forme, jusqu'à ne prendre aucun +soin de sa réputation auprès de la postérité. Je ne crois même pas qu'il +existe une seule opinion de lui imprimée par ordre de la Convention. +Quant à la manière dont les journaux reproduisaient ses paroles, il ne +s'en inquiétait point et ne daignait pas rectifier: toute son attention +était réservée à la politique active, et ses rares loisirs absorbés par +la vie de famille. Nul ne fut plus indifférent à cette gloire littéraire +si fort prisée par ses contemporains, depuis Garat jusqu'à Robespierre. + +Nous souffrons aujourd'hui de cette négligence. Ses paroles, aux +Jacobins notamment, furent longtemps résumées en quelques lignes sèches +et obscures, et le plus souvent en style indirect, par le journal du +club, si indigent et si infidèle. Plus tard, le _Journal de la +Montagne_, qui reproduit si complaisamment les paroles de Robespierre, +affecte d'abréger les plus importantes harangues de son fougueux rival. + +Un des principaux discours de Danton, celui du 21 janvier 1793, fut +énormément mutilé par le _Moniteur_: on n'en trouvera un compte rendu +développé que dans le _Logotachygraphe_ et dans le _Républicain +français_. Le discours sur Marat (12 avril 1792) n'est reproduit en +détail que par le _Logotachygraphe_. Les dernières paroles que Danton +prononça à la tribune de la Convention sont étrangement dénaturées par +le _Moniteur_. Le _Républicain français_ a seul pris la peine ou eut le +courage d'y mettre un ordre clair. Le 26 août 1793, aux Jacobins, Danton +prononça une longue apologie personnelle où, à propos de son second +mariage, il rendait compte de sa fortune de manière à se faire applaudir +du plus soupçonneux des auditoires: les journaux n'insérèrent qu'une +analyse insignifiante. + +Nous avons pu suivre, dans les plaidoyers de Vergniaud, les progrès de +son éducation oratoire: l'insouciance de Danton laissa dans l'oubli son +oeuvre d'avocat. On a cependant retrouvé quelques mémoires judiciaires +de lui. Mais on n'a publié aucun de ses plaidoyers. + +Voici une lacune plus sérieuse dans la collection des discours de +Danton. Nous n'avons pas la harangue qui fut sans doute son chef- +d'oeuvre, à en juger par les effets qu'elle produisit, je veux parler de +sa défense au Tribunal révolutionnaire. L'officieux _Bulletin_ l'altéra, +la réduisit à quelques phrases incohérentes, et les notes de Topino- +Lebrun, qui font paraître ces altérations et rectifient plus d'un point +capital, sont trop informes pour nous permettre de restituer le vrai +texte. Les détails qu'on a sur cette tragédie disent assez de quel +miracle d'éloquence le tribun étonna des oreilles prévenues et +malveillantes. Le président tenta d'éteindre avec sa sonnette la voix de +l'accusé, comme Thuriot étouffera, au 9 thermidor, la voix de +Robespierre: il n'y put parvenir: «Un citoyen qui a été témoin des +débats, écrit un contemporain, nous a rapporté que Danton fait trembler +juges et jurés. Il écrase de sa voix la sonnette du président. Celui-ci +lui disait: «Est-ce que vous n'entendez pas la sonnette?--Président, lui +répondit Danton, la voix d'un homme qui a à défendre sa vie et son +honneur doit vaincre le bruit de la sonnette.» Le public murmurait +pendant les débats; Danton s'écria: «Peuple, vous me jugerez quand +j'aurai tout dit: ma voix ne doit pas être seulement entendue de vous, +mais de toute la France.» Cette voix surhumaine se faisait entendre par +les fenêtres, de la foule amassée sur le quai de la Seine, et déjà cette +foule s'émouvait. L'auditoire intérieur, composé d'âmes dures et +hostiles, robespierristes, royalistes ou indifférents, ne put résister à +la vue de l'homme, au son de sa voix, à la vérité de ses raisons. Il +éclata en applaudissements, et le président dut ôter la parole à Danton +et demander une loi contre lui. Croit-on que l'éloquence ait jamais +remporté un triomphe plus surprenant? Et quelle perte irréparable que +celle du suprême discours de Danton? + +Si incomplète, si mutilée que soit cette oeuvre oratoire, telle était la +force des formules de Danton, telle était la vie de son style, que +beaucoup de ses phrases s'incrustèrent dans la mémoire indifférente ou +hostile des faiseurs de comptes rendus, et nous sont ainsi parvenues, +presque malgré eux, dans leur beauté originale. [Note: Ces lignes ont +été écrites avant que parût la bonne édition critique des discours de +Danton que M. André Fribourg a donnée dans la collection de la Société +de l'histoire de la Révolution.] + + + + +_II.--LE CARACTÈRE ET L'ÉDUCATION DE DANTON_ + + +Sur l'homme même, allons au plus pressé, et disons par quels traits +précis la critique a remplacé la caricature légendaire où Danton +apparaissait crapuleux, vénal et ignorant. + + * * * * * + +C'était, à coup sûr, une nature énergique, violente même, dont +l'exubérance fougueuse étonnait au premier abord. Mais cette fougue se +connaissait, se modérait, se raisonnait au besoin, et, en somme, se +tournait toujours au bien. Depuis longtemps Danton avait su se +discipliner et devenir maître de ses passions. Sa mère, puis sa femme, +l'y avaient aidé, sans doute; mais c'est surtout sa propre volonté, +éclairée et fortifiée par les souvenirs scolaires des grands Romains, +par les leçons de la philosophie, qui avait opéré cette réforme +merveilleuse. A voir cette figure ravagée, à entendre cette parole +parfois brusque, cette gaîté souvent gauloise, des observateurs +superficiels ou prévenus s'imaginaient un fanfaron grossier, libertin, +crapuleux. Rien de plus faux que ces suppositions: cet homme de famille +et de foyer vécut avec pureté et modestie, sans qu'on lui connût d'autre +amour que celui de sa femme, sans autres plaisirs que ceux qu'il +partageait avec les siens. Ajoutons que, bon camarade au collège, il +resta tel toute sa vie avec ses amis. Il avait le culte de l'amitié, et +le don, si précieux, de la cordialité: sa joie était de réunir à sa +table ses condisciples, ses compagnons de lutte. Son grand coeur +s'ouvrait à des sentiments plus larges encore: il aimait ses +concitoyens, la vue du peuple le réjouissait. Durant les courts séjours +qu'il fit à Arcis, dans sa maison natale qui donnait sur la place +principale, il se plaisait à dîner, fenêtres ouvertes, à la vue de tous, +non par ostentation, mais par bonhomie et fraternité. Loin de haïr ses +ennemis, il ne pouvait pas leur garder rancune: il avait toujours la +main tendue vers ceux qui l'insultaient le plus grièvement, vers les +Girondins comme vers les Robespierristes. Il ne voyait que la patrie, +l'humanité. Les autres le comprenaient mal; ils cherchaient à expliquer +par de bas calculs ce patriotique oubli des injures. La vérité n'éclata +que plus tard. En 1829, quelqu'un disait à Royer-Collard, qui avait +connu Danton, mais qui n'aimait pas sa politique: «Il paraît que Danton +avait un beau caractère». «Dites magnanime, monsieur!» s'écria le froid +doctrinaire avec une sorte d'enthousiasme. + +On a dit que Danton avait trafiqué de sa conscience et s'était vendu à +la cour. Il faut réfuter cette accusation qui fait de lui un +déclamateur. Où prit-il, dit-on, les 71.000 francs avec lesquels il paya +sa charge d'avocat au conseil? Voici où il les prit. Grâce à une action +hypothécaire de 90.000 livres que ses tantes lui donnèrent sur leurs +biens, il put emprunter loyalement à diverses personnes, notamment à son +futur beau-père. Mais, le jour de son mariage, il toucha en espèces la +moitié de la dot de sa femme, soit 20.000 francs; il avait 15.000 francs +en argent, provenant d'un reliquat de patrimoine, et 12.000 francs en +terres; total: 47.000 francs. Il lui restait à trouver 24.000 francs +pour se libérer complètement. Or, il paya son office en plusieurs fois +et son dernier paiement n'eut lieu que deux ans après son entrée en +fonctions, le 3 décembre 1789. Put-il économiser cette somme en deux ans +et demi sur le revenu annuel de sa charge que tout le monde évalue à +25.000 francs environ? En d'autres termes, sur 72.000 ou 73.000 francs +qu'il gagna dans ces trente-deux mois, put-il, avec ses goûts simples, +économiser 24.000 francs? Poser la question, n'est-ce pas la résoudre? + +Ceux qui veulent à tout prix que Danton soit un malhonnête homme +affirment qu'en 1791, lors de la suppression de ces offices d'avocats au +conseil, il fut remboursé deux fois: une première fois par la nation, +légalement; une seconde fois par le roi, secrètement. Certes, le roi +aurait bien mal placé son argent: car Danton ne cessa d'agir en franc +révolutionnaire. Mais on objecte qu'à l'infamie de ce marché scandaleux, +Danton put ajouter celle de manquer de parole à son corrupteur. Et sur +quoi l'accuse-t-on de cette double perfidie? Sur ce qu'il acheta +quelques biens nationaux. Mais quand il fut remboursé des 71.000 francs +que lui avait coûté sa charge, il n'avait pas de dettes et il avait même +pu faire des économies sur les 50.000 francs qu'il gagna pendant les +deux dernières années qu'il fut avocat au conseil. Voilà donc les +dépenses de Danton expliquées, contrôlées. Ces choses ont été dites +déjà. Mais la passion politique ne veut rien entendre. + + * * * * * + +Dans les oeuvres posthumes de Roederer, il y a deux morceaux sur Danton. +Après l'avoir traité de _dogue_ et de _crapule_, Roederer ajoute ce +trait bien naturel de la part d'un pédant: «Sans instruction!»--Au +contraire, Danton avait fait de bonnes études classiques à Troyes, dans +une pension laïque dont les élèves suivaient les cours du collège des +Oratoriens. Son ami Rousselin et son camarade Béon nous ont laissé de +curieux détails sur ces années scolaires. «Il préférait, dit Béon, à +toute autre lecture celle de Rome républicaine. Il s'exerçait à chercher +des expressions énergiques, des tournures hardies, des expressions +nouvelles; car il aimait à franciser les mots latins, dans les +traductions à faire de Tive-Live et autres historiens romains.» +Rousselin ajoute que ses amplifications renfermaient toujours quelques +traits saillants et originaux, qui provoquaient les applaudissements de +ses camarades et du maître. «Toute la classe attendait avec impatience +que le professeur désignât Danton pour lire lui-même ses compositions.» +Il obtint en rhétorique les prix de discours français, de narration et +de version latine. Ce bagage classique, auquel on attachait tant de prix +alors, il en possédait donc tout ce qu'il en fallait avoir, et sa +scolarité avait été la même que celle de Mirabeau, de Camille, de +Vergniaud, de Robespierre, des plus lettrés d'entre les hommes de la +Révolution. + +Ce n'est pas au collège seulement que Danton avait appris le latin, dont +la connaissance semblait à l'esprit ultra-classique des Jacobins une +condition indispensable de la parole et de l'action politique. «Son +neveu, M. Marcel Seurat, dit le Dr Robinet, se rappelle que son oncle +parlait volontiers cette langue, suivant l'habitude des lettrés du +temps, notamment avec le Dr Senthex, qui s'était profondément attaché à +lui et qui l'accompagnait souvent à Arcis.» Rousselin conte même à ce +sujet une anecdote caractéristique. Quand Danton, dit-il, eut acheté sa +charge d'avocat au conseil, ses collègues, sans l'avoir averti d'avance, +lui demandèrent, à brûle-pourpoint et comme par gracieuseté, de pérorer +«sur la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la +justice», et d'improviser séance tenante ce discours en langue latine. +C'était, dit plus tard le récipiendaire lui-même, lui proposer de +marcher sur des charbons, mais il ne recula point et il vivifia, de son +souffle déjà puissant, les vieilles formes qu'on lui imposait. «Il dit +que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d'une +corporation consacrée à la défense des intérêts privés et publics de la +société, il désirait que le gouvernement sentît assez la gravité de la +situation pour y porter remède par des moyens simples, naturels et tirés +de son autorité; qu'en présence des besoins impérieux du pays, il +fallait se résigner à se sacrifier; que la noblesse et le clergé, qui +étaient en possession des richesses de la France, devaient donner +l'exemple; que, quant à lui, il ne pouvait voir, dans la lutte du +Parlement qui éclatait alors, que l'intérêt de quelques particuliers, +mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il déclarait qu'à ses yeux +l'horizon apparaissait sinistre, et qu'il sentait venir une révolution +terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente années, elle se +ferait aimablement par la force des choses et le progrès des lumières. +Il répéta dans ce discours, qui ressemblait au cri prophétique de +Cassandre: _Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à +ceux qui les font!_» + +Les jeunes avocats, frais émoulus du collège, comprenaient et se +gaudissaient. Les vieux avaient saisi au passage des mots inquiétants, +tels que _motus populorum, ira gentium, salus populorum, suprema lex_; +méfiants, ils demandèrent à Danton d'écrire et de déposer cette +déclamation aussi séditieuse que cicéronienne. Mais, déjà, Danton +n'écrivait pas, ne voulait pas écrire: il proposa de répéter sa +harangue, pour qu'on pût la mieux juger: «Le remède, dit Rousselin, eût +été pire que le mal. L'aréopage trouva que c'était déjà bien assez de ce +qu'on avait entendu, et la majorité s'opposa avec vivacité à la +récidive.» + +Mais ce n'est que par malice et ébaudissement que, ce jour-là, le futur +orateur se barbouilla de latin. Certes, les Diafoirus ne manquèrent pas +dans la Révolution, il leur laissa leurs grimaces et leur culte puéril +pour l'antiquité scolaire. Il prit l'attitude d'un homme moderne, +franchement tourné vers l'avenir, non sans traditions, mais sans +pédantisme, qui se sert du passé et en profite sans en subir l'étreinte +rétrograde. Il est de son temps, aussi franc de pensée et aussi libre de +scolastique que l'élève fabuleux de Rabelais. Sa toute première enfance +paraît avoir été formée par des exercices plus physiques encore +qu'intellectuels, selon Jean-Jacques, et au sortir du collège, il put +dire comme cet autre: _J'aime bien les anciens, mais je ne les adore +pas_. Laissant là l'école, il voulut être français. Par-dessus tous les +poètes, il aima Corneille, dans lequel il se plaisait à voir un +précurseur de la Révolution: «Corneille, disait-il à la tribune de la +Convention (13 août 1793), Corneille faisait des épîtres dédicatoires à +Montauron, mais Corneille avait fait _le Cid_, _Cinna_; Corneille avait +parlé en Romain, et celui qui avait dit: _Pour être plus qu'un roi, tu +te crois quelque chose_, était un vrai républicain.» + +Sur ses lectures françaises, Rousselin donne des détails précis. A +Paris, faisant son droit et retenu au lit par une convalescence longue, +il voulut lire et lut _toute_ l'Encyclopédie. Il n'est pas besoin de +dire qu'il se nourrissait, comme tous ses contemporains, de Rousseau, de +Voltaire et de ce Montesquieu dont il disait: «Je n'ai qu'un regret, +c'est de retrouver dans l'écrivain qui vous porte si loin et si haut, le +président d'un Parlement.» Et pourtant cet esprit si peu académique +était assez souple pour goûter même les grâces académiques de Buffon, +dont sa puissante mémoire retenait des pages entières. + +Mais ce qui caractérise le mieux le tour qu'il voulut donner à sa +culture intellectuelle, c'est la composition de sa bibliothèque, dont M. +Robinet a publié le catalogue d'après l'inventaire de 1793. Presque +aucun auteur ancien ne s'y trouve en original, quoique Danton fût, on +l'a vu, en état de comprendre au moins les latins. Voici deux Virgiles, +l'un italien par Caro, l'autre anglais par Dryden. Voici un Plutarque en +anglais, un Démosthène en français. Le hasard n'a certes pas présidé à +ce choix de livres, d'ailleurs peu nombreux: on sent des préférences +d'humoristique, une fantaisie personnelle et antipédante, surtout un vif +sentiment de la _modernité_ française et étrangère. + +Il savait et parlait l'anglais, cette langue de la politique +indispensable à l'homme d'Etat, si familière à Robespierre et à Brissot. +C'est en anglais qu'il converse, d'après Riouffe, avec Thomas Paine. Il +a dans sa bibliothèque Shakespeare, Pope, Richardson, Robertson, +Johnson, Adam Smith, dans le texte anglais. Il a aussi, par un caprice, +du même goût, la traduction anglaise de _Gil Blas_; et il ne faut pas +croire qu'à la fin du XVIIIe siècle, cette anglomanie littéraire fût +aussi fréquente que l'anglomanie somptuaire ou politique, qui courait +les rues. + +A côté de Rabelais, que son époque ne lisait guère, Danton avait placé +quelques livres italiens sévèrement choisis. «Tout en dédaignant la +littérature frivole, dit Rousselin, et n'ayant jamais lu de roman que +les chefs-d'oeuvre consacrés qui sont des peintures de moeurs, il apprit +en même temps la langue italienne, assez pour lire le Tasse, Arioste et +même le Dante.» M. Manuel Seurat ajoutait, d'après le docteur Robinet, +qu'il parlait souvent l'italien avec sa belle-mère, Mme Soldini- +Charpentier, dont c'était la langue maternelle.--Telle était la variété +originale que ce prétendu ignorant avait su mettre dans son savoir. + + + + +_III.--L'INSPIRATION ORATOIRE DE DANTON_ + + +Cherchons quelle était l'inspiration oratoire de Danton, c'est-à-dire à +quelles idées religieuses, philosophiques et politiques se rattacha +l'ensemble de ses discours. + + * * * * * + +Si Robespierre se trompa en voulant, d'après Rousseau, créer une +religion d'Etat, il eut raison de placer au premier plan de sa politique +la solution des questions religieuses. Son erreur même atteste qu'il +voyait la vraie difficulté de la Révolution, et que le dénouement, bon +ou mauvais, dépendrait de l'attitude prise vis-à-vis des religions. +Danton ne parut pas se soucier de ce grand problème, et il n'avait pas, +à proprement parler, de politique religieuse. Ses apologistes font de +lui (mais sans preuves) un disciple de Diderot. Etait-il _athée avec +délices_, comme le fut, dit-on, André Chénier? Non, ces voluptés de la +raison satisfaite ou égarée et de la pensée qui s'exerce spécialement +furent étrangères à ce Français actif et heureux de vivre. Il ne +philosophe que dans la crise finale, en face de la mort, et, là, d'un +mot net, il proclame avec sécurité son sentiment. «Ma demeure sera +bientôt dans le néant....» dit-il au Tribunal révolutionnaire et, au +commencement de sa défense, il reprend cette courte profession de foi: +«Je l'ai dit et je le répète: _Mon domicile est bientôt dans le néant et +mon nom au Panthéon._» Ce fier aveu ne dut-il pas soulager à demi la +conscience du véritable meurtrier de Danton, de ce Robespierre, +inquisiteur du Dieu de Jean-Jacques? Il put se dire qu'évidemment sa +victime n'était pas orthodoxe. + +[Illustration: ATTAQUE DES TUILERIES, LE 10 AOUT 1792] + +Il est probable que Danton n'attachait qu'une importance secondaire à ce +qui préoccupait si fort son rival. Il semble vouloir ignorer les +rapports de la religion et de la politique, par dédain philosophique ou +par impuissance naturelle. Quand la question se présente, il l'ajourne +systématiquement. Ainsi, le 25 septembre 1792, il répond à Cambon, qui +avait proposé de réduire le traitement du clergé: «Par motion d'ordre, +je demande que, pour ne pas vous jeter dans une discussion immense, vous +distinguiez le clergé en général des prêtres qui n'ont pas voulu être +citoyens; occupez-vous à réduire le traitement de ces traîtres qui +s'engraissaient des sueurs du peuple, et renvoyez la grande question à +un autre moment. (_On applaudit._)» Le 30 novembre suivant, il s'oppose +à la suppression du salaire des prêtres: «On bouleversera la France, +dit-il, par l'application trop précipitée des principes que je chéris, +mais pour lesquels le peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas +mûr encore.» Et, avec une attitude toute girondine, il affirme sa libre- +pensée, et déclare en même temps la religion provisoirement utile au +peuple: «On s'est appuyé sur des idées philosophiques qui me sont +chères, car je ne connais d'autre bien que celui de l'univers, d'autre +culte que celui de la justice et de la liberté.... Quand vous aurez eu +pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait pénétrer +la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de parler au peuple +morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare, c'est un crime de +lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut +trouver encore quelque consolation». Quand on tente une solution +radicale, quand les hébertistes veulent continuer Voltaire et détruire +le christianisme par le ridicule, il accueille mal cette tentative, et +parle avec mauvaise humeur contre ces «mascarades antireligieuses», où +il ne voit qu'une infraction aux convenances parlementaires. «Il y a un +décret, dit-il le 6 frimaire an II, qui porte que les prêtres qui +abdiqueront iront apporter leur renonciation au comité. Je demande +l'exécution de ce décret; car je ne doute pas qu'ils ne viennent +successivement abjurer l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur +la démarche d'hommes qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons +nous engouer pour personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de +l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prêtre +de l'incrédulité: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y +ait plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. +Que les individus qui voudront déposer sur l'autel de la patrie les +dépouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophée. Notre +mission n'est pas de recevoir sans cesse des députations qui répètent +toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux félicitations. +Je demande qu'on pose la barrière.» Ici la rondeur et la franchise du +langage cachent mal l'incertitude de la pensée. Faute d'idées +personnelles sur le problème religieux, Danton incline en apparence vers +les sentiments de Robespierre. Le même jour, sa nonchalance à prendre un +parti raisonné sur ce point l'entraîne à se prononcer contre les +tendances qu'il manifestera au Tribunal révolutionnaire, et à accepter +officiellement la croyance à l'Être suprême. Que dis-je, à accepter? +c'est lui qui le premier proposa la religion d'Etat rêvée par +Robespierre, et, dans un instant de défaillance morale ou par une +tactique parlementaire vraiment trop compliquée, se fit l'interprète des +conceptions mystiques de son adversaire. Oui, seize jours après la fête +de la Raison, où certains dantonistes avaient déployé le même zèle que +les hébertistes, quand les échos de l'hymne philosophique retentissaient +encore à Notre-Dame, Danton, sous prétexte de donner _une centralité à +l'instruction publique_, demanda que le peuple pût se réunir dans un +vaste temple, orné et égayé par les arts, et il ajoutait: «Le peuple +aura des fêtes dans lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême, +au maître de la nature: car nous n'avons pas voulu anéantir la +superstition pour établir le règne de l'athéisme.» Et, avec un visible +embarras, il vantait l'influence des fêtes nationales et les bons effets +de l'instruction publique, en termes contradictoires avec sa proposition +jacobine d'organiser une religion d'Etat déiste, en termes qu'on eût dit +empruntés à Diderot ou à Condorcet. + +Il y eut alors, parmi les dantonistes qui ne faisaient pas partie de +l'entourage intime, un instant d'étonnement, de stupeur. Thuriot, sur la +motion duquel la Convention avait assisté à la fête de la Raison, +feignit de n'avoir pas entendu la motion robespierriste de son ami: +«Mais ce que demande Danton est fait, dit-il. Le Comité d'instruction +publique est chargé de vous présenter des vues sur cet objet». Et il fit +mettre à l'ordre du jour d'une prochaine séance le débat sur +l'organisation de l'instruction publique. Quant à la proposition de +Danton, on la renvoya au Comité, sans spécifier qu'il s'agissait du +culte de l'Être suprême ou de la tenue des fêtes nationales. C'est ainsi +que les dantonistes firent échouer l'intrigue si habile de Robespierre +et réparèrent la défaillance de leur chef. Il y eut là, semble-t-il, un +incident vif et grave, où il faut voir, non un acte d'hypocrisie de +Danton, mais cette _incapacité religieuse_ qui lui a été si durement +reprochée par Edgar Quinet. + + * * * * * + +La métaphysique, comme on disait alors, n'était pas moins étrangère à la +politique de Danton que les idées religieuses. Il n'affectait pas, à +proprement parler, de principes. Il laissait Robespierre prêcher à son +aise l'Evangile de Jean-Jacques et ne semblait pas croire aux vérités +sociales, pas plus qu'au déisme, dont ces vérités étaient pour +Robespierre la conséquence naturelle. Les idées morales, telles que les +entendaient les adeptes du _Contrat social_, n'inspirent nulle part son +éloquence. Il ne catéchise jamais. A l'expérience seule il emprunte ses +vues et ses conseils, et son empirisme était bien fait pour plaire à nos +modernes positivistes. + +Ceux-ci, cependant, exagèrent: si l'éloquence de Danton n'avait jamais +procédé que de faits tangibles ou démontrables, elle n'eût pas agi sur +ses contemporains. Danton repoussait, je l'admets, Dieu et l'immortalité +de l'âme: mais il croyait d'instinct, et comme on croit en religion, aux +deux divinités incontestées de la Révolution: la Justice et la Patrie. +Ce sont les deux idées indémontrées grâce auxquelles son éloquence +touche les coeurs et pousse les hommes au seul genre d'action que ne +puisse conseiller une philosophie utilitaire: au sacrifice. Lui-même est +prêt à donner sa vie pour le succès de la Révolution, et il ne croit pas +faire un marché de dupe, quoiqu'il n'espère aucun salaire ultérieur. Il +avait donc certaines croyances irraisonnées, contraires ou supérieures +au bon sens, par lesquelles il réchauffait sa parole et faisait germer +dans les âmes l'enthousiasme et le goût de cette générosité absurde et +divine qui porta nos pères à mourir pour cette abstraction, la Patrie, +et pour cette chimère, la justice. + +Ainsi, les robespierristes calomniaient ce juste et ce patriote quand +ils l'accusaient de ne point croire à la morale. Il avait, lui aussi, +une morale; sans morale eût-il pu se faire entendre du peuple qui, +réuni, ne comprend pas la langue de l'intérêt? Mais cette morale de +Danton, plus sommaire que celle de Robespierre, se réduisait à un double +postulatum, sur lequel il évitait même de disserter. Robespierre, du +haut de la tribune, raisonne sa morale, la professe, la prêche et ne +craint pas d'être pédant. Danton constate en lui-même et chez autrui +l'existence des deux sentiments dont nous avons parlé, et il en fait +l'inspiration, la flamme de son éloquence, sans chercher à les +démontrer, à les expliquer. + +Si les principes diffèrent chez ces deux orateurs, leur but n'est pas le +même. Robespierre, à l'exemple de Rousseau, rêve de moraliser le monde. +Danton n'a pas ces visées ambitieuses: il ne cherche pas à réformer +l'homme intérieur, mais à entourer ses concitoyens des meilleures +conditions matérielles pour vivre dans la liberté, l'égalité et la +fraternité. Il ne tend pas à faire violence au génie de la nation et à +changer Athènes en Sparte, comme on disait alors. Il conseillerait +plutôt à la race française d'abonder dans son propre sens, de développer +ses qualités héréditaires et d'être heureuse conformément à son +caractère. Mais il ne croit pas que les gouvernants aient charge d'âme +ni que les députés à la Convention soient des professeurs de morale. Ils +auront, d'après lui, rempli leur tâche, s'ils résolvent les difficultés +de l'heure présente, s'ils chassent l'ennemi du sol français, s'ils +abattent à l'intérieur les partisans de l'ancien régime, s'ils donnent à +la France l'indépendance et la liberté. + +Il suit de là que la politique de Robespierre se meut tout entière dans +le passé et dans l'avenir, qu'elle tient un compte énorme des idées, un +compte médiocre des faits. La politique de Danton ne s'occupe que des +sentiments et des choses de l'heure présente. Robespierre donne une +direction aux hommes. Danton leur indique le moyen de se tirer d'affaire +le jour même. Rarement Robespierre dit ce qu'il faut faire, dans telle +circonstance. Toujours Danton indique la mesure à prendre immédiatement. + +C'est sa force, c'est la raison de son influence décisive en vingt +conjonctures importantes. Mais c'est aussi le secret de sa faiblesse et +la raison de sa chute. Il se condamnait, par son affectation +d'empirisme, à toujours réussir. Les échecs de Robespierre le +relevaient: c'était méchanceté des hommes et nouvelle preuve de la +nécessité de les rendre meilleurs. Les échecs de Danton le diminuaient: +c'était un démenti à sa perspicacité, à son génie. La morale dont se +couvrait Robespierre fut son bouclier: si on n'eût fait croire que +c'était là un masque, si on n'eût montré en lui le Tartufe, eût-on +jamais pu lui ôter l'amour de ce peuple si sensible aux idées morales? +Eût-on jamais pu, si coupable qu'il fût, le vaincre et l'abattre sans le +calomnier? Au contraire, le peuple abandonna Danton dès qu'il fut +vaincu, parce que sa politique affectait de reposer en partie sur +l'habileté et l'audace. Il ne fut pleuré que d'une élite qui avait +compris sa pensée et pénétré son coeur. + + * * * * * + +Précisons maintenant et demandons à Danton lui-même les éléments de sa +politique. Nous savons en général quelle fut son _invention oratoire_: +empruntons des exemples à ses discours. + +Voici d'abord une protestation formelle contre la «métaphysique» en +politique: «Une révolution, dit-il le 5 pluviôse an II, ne peut se faire +géométriquement.» La Convention n'est pas pour lui un concile destiné à +définir la morale, à incliner ou contraindre les âmes dans un sens +meilleur: «Nous ne sommes, sous le rapport politique, dit-il, qu'une +commission nationale que le peuple encourage par ses applaudissements.» + +Robespierre, dépositaire de l'orthodoxie, admet ou rejette, selon la +nuance des opinions. Il ne faut être à ses yeux ni en deçà ni au delà de +la vérité. Cette ferme certitude exclut la tolérance, la conciliation: +ceux qui pensent autrement sont _les méchants_: point de pacte avec eux. +Danton, en sceptique, provoque au contraire les adhésions, appelle et +attire toutes les bonnes volontés: c'est que la Patrie et la Justice +sont des divinités bienveillantes: «Rapprochons-nous, rapprochons-nous +fraternellement....» «Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutôt +que tel autre, mais que vous prêchiez l'union.» Il n'a de colère que +contre ceux qui se cantonnent et s'excluent les uns les autres: «Vous +qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous +occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme traîtres à +la patrie; je vous mets tous sur la même ligne.» C'est au nom de la +_raison_ qu'il affecte de convoquer les hommes, recherchant les mots de +ralliement les plus généraux, les bannières les plus larges: «L'énergie, +dit-il, fonde les républiques; la sagesse et la conciliation les rendent +immortelles. On finirait bientôt par voir naître des partis. Il n'en +faut qu'un, celui de la raison....». Robespierre aurait dit: «Il n'en +faut qu'un, celui de la _vertu_», et Robespierre ne voyait de _vertu_ +que dans l'évangile du _Vicaire savoyard_. + +La défaite ou la victoire de la _vertu_, voilà le cheval de bataille de +Robespierre. Contre qui les ennemis intérieurs sont-ils coalisés? Contre +le peuple? Contre la Révolution? Dites plutôt: contre la _vertu_. Par ce +terme abstrait, que désigne au fond l'orateur moraliste? Ses partisans, +ou mieux ses coreligionnaires en Jean-Jacques. Partout où il dit la +_vertu_, Danton dit plutôt la _France_; par exemple, le 30 mars 1793: +«Non, la France ne sera pas réasservie», ou le 21 janvier de la même +année: «La France entière ne saura plus sur qui poser sa confiance.» Aux +entités de son rival il oppose des réalités vivantes et actuelles. La +patrie, pour lui, est-ce, comme Robespierre, une réunion idéale d'âmes +possédées de la vérité, est-ce une patrie mystique? Non, ce sont des +personnes, des villes, un sol, c'est Paris, c'est Arcis-sur-Aube, c'est +la France, cette France qu'on ne peut quitter. Qui ne se représente, +sans effort, Robespierre, en exil, se consolant avec sa pensée, +jouissant de sa cité idéale qu'il a emportée avec lui et y vivant comme +à Paris ou à Arras? Mais s'imagine-t-on Danton loin de la France? +_Emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers?_ [Note: +Convention, séance du 18 nivôse, an III: «_Legendre_: Ecoutez ce mot +d'un de vos collègues qui a été guillotiné. Il avait été prévenu du sort +qui l'attendait; quelques jours avant qu'il fut arrêté, on lui +conseillait de fuir: «Eh quoi! répondit-il, emporte-t-on sa patrie sous +la semelle de ses souliers?» _Plusieurs voix_: C'est Danton! _Legendre_: +L'histoire et la postérité jugeront l'homme qui a prononcé ces +paroles.»] + +Il suit de là que, si Robespierre s'inquiète surtout des ennemis +intérieurs, des _hétérodoxes_, Danton s'inquiète davantage de repousser +l'invasion allemande. Ces disputes sur les principes, si chères à +Robespierre, il les écarte comme byzantines. «Toutes nos altercations +tuent-elles un Prussien?» Il n'est rien, d'après lui, qui ne doive +tendre à fonder d'abord l'indépendance du pays en chassant l'étranger. +S'il dit, avec la brutalité du temps: _Il faut tuer les ennemis +intérieurs_, il ajoute aussitôt: _pour triompher des ennemis +extérieurs_. Plus son pâle et mystique rival se tourmente des progrès de +l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait +comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Français +au nom de la France. Ses paroles vivent encore: «Le tocsin qu'on va +sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis +de la patrie. (_On applaudit._) Pour les vaincre, messieurs, il nous +faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France +est sauvée.» C'est dans ce sens qu'il pouvait dire: «Faisons marcher la +France, et nous irons glorieux à la postérité.» Il apparaît à nos yeux, +en effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie +sauvée. + +Cette patrie, il en affirme la personnalité à toute occasion, et il aime +à en proclamer l'unité, et cela par des images sensibles, sans +mysticisme de langage: «Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent +donner la main aux citoyens de Dunkerque.» Et il venait de s'écrier dans +le même discours: «Aucun de nous n'appartient à tel ou tel département: +il appartient à la France entière.» + +Il voit volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend +qu'à cette heure de crise la capitale doit réellement commander au reste +du corps. Sans aller jusqu'à la naïve adoration du bon Anacharsis +Cloots, qui regardait Paris comme la Mecque du genre humain, Danton +défend et loue «le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge +bien ceux qui le servent, peuple qui se compose de citoyens pris dans +tous les départements..., qui sera toujours la terreur des ennemis de la +liberté. Paris est le centre où tout vient aboutir; Paris sera le foyer +qui recevra tous les rayons du patriotisme français, et en brûlera tous +les ennemis. On n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a créé +la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui triomphera avec la +liberté et passera avec elle à l'immortalité». + +Telle est l'idée que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est +la tête, idée nette et concrète. De même, le peuple n'est pas pour lui +une force mystérieuse, une abstraction: ce sont des Français, ouvriers +et paysans, répandus sur les places publiques, dans leur costume de +travail, ou courbés sur leurs outils, ou en marche vers la frontière. +Tandis que Robespierre divinise le peuple, comme un instrument de Dieu, +et s'abîme devant lui en méditations, Danton le coudoie dans les rues de +Paris, le voit en chair et en os, lui parle familièrement. La fraternité +n'est pas pour lui, comme pour Robespierre, un agenouillement devant le +dieu du Vicaire savoyard: c'est un repas en commun, entre braves gens du +même pays. On dit qu'à Arcis il mangeait fenêtres ouvertes, mêlé à tous. +C'est ainsi qu'il comprend la fraternité, et qu'il l'explique à la +Convention: «Il faut, dit-il, que nous ayons la satisfaction de voir +bientôt ceux de nos frères qui ont bien mérité de la patrie en la +défendant, manger ensemble et sous nos yeux à la gamelle patriotique.» +Et il aime à dire à ses collègues: «Montrez-vous peuple.... Il faut que +la Convention soit peuple.» + +Il sut donc parler au coeur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une +fois: «Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre +raison.» Il prétend, en effet, à une politique purement raisonnable, +uniquement inspirée de l'expérience et du bon sens, et c'est là l'autre +face de son génie. Lui-même, au lendemain des plus nuageuses +dissertations de Robespierre, se plaît à exagérer son empirisme, à +parler de la _machine politique_, dont le gouvernement est la grande +roue à laquelle il faut, en cas de besoin, adapter une _manivelle_. S'il +conseille une mesure, c'est sous une forme aussitôt applicable, c'est à +un besoin de l'heure même qu'il répond, c'est à l'instant même qu'on +devra exécuter le décret proposé. Ainsi, à propos de la défense de la +Belgique: «Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que la +Convention nomme des commissaires qui, _ce soir_, se rendront dans +toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront +prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberté et de leurs +serments, à voler à la défense de la Belgique.» De même, quand il s'agit +de révolutionner la Hollande: «Faites donc partir vos commissaires; +soutenez-les par votre énergie; qu'ils partent _ce soir, cette nuit +même_.» Et il répète dans la même séance: «Que vos commissaires partent +à l'instant..., que _demain_ vos commissaires soient partis.» Par là, il +ne donne pas seulement à la Convention le goût de la promptitude, si +utile à une politique de défense nationale, il rassure aussi les esprits +effrayés par les désastres récents, il ôte aux hommes le temps de la +réflexion, du découragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes +le vide que tant de mécomptes faisaient dans les coeurs. Ce politique +habile ne laissa pas à la nation un instant pour douter et, tant que +dura sa toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa +d'agir. + + * * * * * + +Ainsi, l'âme de l'éloquence de Danton était le patriotisme; ses moyens, +l'expérience et le bon sens. Est-ce tout? N'y a-t-il pas à démêler +d'autres éléments? On a parlé souvent, à propos de ce tribun, de +terrorisme et de modérantisme. Peut-on juger son éloquence, sans savoir +s'il était un homme de sang ou un homme de réaction et s'il méritait ces +deux reproches qui, partis de camps opposés, ne s'excluent pas forcément +entre eux? La réponse se trouve dans les livres de MM. Bougeart et +Robinet, après qui l'histoire et l'apologie de Danton ne sont plus à +faire. Mais toute politique a deux faces: action et réaction. Après +avoir provoqué, on arrête ou on ramène. Après avoir détruit, on fonde. +Quel rôle ces tendances diverses jouent-elles dans l'éloquence de +Danton? + +Nous savons qu'il n'était pas haineux, et les mémoires du royaliste +Beugnot nous le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est- +elle un de ses _motifs_ oratoires? Voici les journées de septembre: +Marat les loue, les Girondins les excusent. Que fait Danton, je ne dis +pas dans la légende, mais dans l'histoire? Il y assiste avec tristesse, +reste à son poste, tandis que Roland et les autres ministres veulent +déserter, et se garde de toute parole d'approbation. C'est une calomnie +trop légèrement acceptée, même par ses apologistes, que de lui prêter +cette distinction cynique entre le _ministre de la Révolution_ et le +_ministre de la justice_. Le propos n'est pas prouvé: j'ai le droit de +le dire inventé. Et à la tribune? A la tribune, il ne parla qu'une fois +des journées de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes: +«Puisqu'on a osé, dans cette assemblée, rappeler ces journées sanglantes +sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un +tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si +cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je +dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui auront été les témoins +de ces mouvements, que nulle puissance humaine n'était dans le cas +d'arrêter le débordement de la vengeance nationale.» + +Mais ne poussa-t-il pas, dans cette même séance, à l'organisation du +Tribunal révolutionnaire? N'est-il pas un complice du système +terroriste? Il le fut, mais à son corps défendant, quand d'autres s'y +complaisaient. Loin de nous l'idée de glorifier aucun des meurtres de la +Révolution: l'usage de la peine de mort fut, si l'on veut, sa tache et +sa perte. Mais enfin comment ne pas distinguer Danton et Marat, dont la +sensibilité barbare se réjouit de la mort des anciens oppresseurs du +peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M. Hamel, parait avoir +allègrement remercié son Dieu quand l'échafaud le délivrait des ennemis +de la _vertu_? + +Quand Danton parlait du _débordement de la vengeance nationale_, il +disait le fond de sa pensée politique. Il lui semblait que, si l'on +voulait garder la direction du mouvement, il fallait faire une part à la +colère du peuple, à ces haines héréditairement transmises depuis tant de +siècles et accrues encore par la permanence des griefs. Faire la part du +sang! Chose horrible, qui n'était pas nécessaire, mais qu'il crut, avec +ses contemporains, indispensable. Sa politique fut d'élever un échafaud +pour empêcher des massacres, pour porter du moins quelque lumière et +quelque choix dans la «vengeance nationale». Et, ce qui condamne cette +mesure, c'est qu'au lieu de _vengeance_, on fut obligé de dire +_justice_! Quoi qu'il en soit, reconnaissons que Danton, de bonne foi, +fit le possible pour que la Révolution gardât quelque mesure envers ses +ennemis, et, dès la première séance de la Convention, il développa cette +idée qu'il faut faire faire justice au peuple pour qu'il ne la fasse pas +lui-même. Il combat généreusement le soupçon, ce pourvoyeur de la +guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie défiante de Robespierre: +«Je vous invite, citoyens, à ne pas montrer cette envie de trouver sans +cesse des coupables.... Laissons à la guillotine de l'opinion quelque +chose à faire.» + +Et les Girondins? et le 31 mai?--Danton n'est pas homme à reculer devant +les responsabilités: «Je le proclame à la face de la France, dit-il peu +de jours après ces événements, sans les canons du 31 mai, sans +l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la +loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai +appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que s'il y avait dans +la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous résisterions à +l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases inébranlables.» +Mais s'il condamnait la politique des Girondins, il aimait leurs +personnes, il estimait leurs talents, il avait fait le possible pour les +rallier: «Vingt fois, disait-il à Garat, je leur ai offert la paix; ils +ne l'ont pas voulue: ils refusaient de me croire, pour conserver le +droit de me perdre.» Il se résigna à les écarter des affaires, dans +l'intérêt public. Mais les destinait-il à l'échafaud? Garat, qui alla le +voir au moment où il fut question de juger la Gironde, lui prête une +attitude bien conforme à son caractère: «J'allai, dit-il, chez Danton: +il était malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa +maladie était surtout une profonde douleur et une grande consternation +de tout ce qui se préparait. _Je ne pourrai pas les sauver_, furent les +premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes +les forces de cet homme qu'on a comparé à un athlète, étaient abattues, +de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes +auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare: il lui restait +pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos.» [Note: +Garat, _Mémoire sur la Révolution ou exposé de ma conduite dans les +affaires et dans les fonctions publiques_, Paris, an III, in-8°, p. +187.--Il ne savait pas haïr, et un jour, à propos d'un homme qu'il +fréquentait sans l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, dignes +de Térence: «Je vois souvent X..., dont le caractère atrabilaire ne +m'inspire aucune confiance; je sais qu'il me dénigre toutes les fois +qu'il en trouve l'occasion; je pourrais au besoin produire plus d'un +témoin: en voilà plus qu'il ne faut sans doute pour cesser de voir cet +homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu dès l'enfance lutter +contre sa mauvaise fortune; que je lui ai fait un peu de bien; que je +puis encore lui être utile, alors je m'oublie moi-même pour le plaindre +d'être si malheureusement né; sa présence devient une espèce d'étreinte +qui m'ôte jusqu'à la force d'examiner sa conduite envers moi.» _Notes et +souvenirs de Courtois_ (de l'Aube), publiés par le Dr Robinet dans la +revue _La Révolution française_, t. XII, p. 1.000.] + +Il accepte donc la terreur comme une nécessité, il ne l'aime pas. Il +parle de ces mesures de salut public d'un tout autre accent que +Robespierre et que Marat. Quant aux chimères politiques, ce prétendu +démagogue les écarte en toute occasion; il s'oppose énergiquement à +l'adoption de lois agraires et rassure les propriétaires du haut de la +tribune. La République qu'il rêve n'est point une Sparte, encore moins +une démagogie. On l'a appelé barbare. Danton barbare! Ecoutez-le lui- +même: «Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur +esclavage! Mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares: après +avoir fondé la liberté, nous l'embellirons.» Il croit que quand le +temple de la liberté sera _assis_, il faudra _le décorer_. Et il ajoute: +«Nous n'avons point fondé une république de Wisigoths; après l'avoir +solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la décorer.» + +Si, au fond du coeur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le +veulent Saint-Just et Robespierre, qu'un modérantiste, qu'un faux +révolutionnaire? Il a répondu d'avance à cette accusation hypocrite, le +jour où il s'est écrié à la tribune: «Il vaudrait mieux outrer la +liberté et la Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre +espérance de rétroaction.» Et il avait dit déjà: «Faites attention à +cette grande vérité, c'est que, s'il fallait choisir entre deux excès, +il vaudrait mieux se jeter du côté de la liberté que de rebrousser vers +l'esclavage.» Voici d'ailleurs la nuance exacte de son prétendu +modérantisme: «Déclarons, dit-il à la tribune de la Convention, que nul +n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un citoyen; défendons +contre toute atteinte ce principe: que la loi n'émane que de la +Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté législative: rappelons +ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont +pris les mesures qu'on nous a rapportées, et que nul représentant du +peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en concordance avec nos décrets +révolutionnaires, avec les principes de la liberté, et d'après les +instructions qui leur seront transmises par le comité de salut public. +Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec +le compas de la raison et du génie qu'on peut élever et consolider +l'édifice de la société.... Oui, nous voulons marcher révolutionnairement, +dût le sol de la République s'anéantir, mais, après avoir donné tout à la +vigueur, donnons beaucoup à la sagesse; c'est dela constitution de ces +deux éléments que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.» +Si nous faisions une histoire suivie de la politique de Danton, nous +rappellerions que ses amis, d'accord avec lui, voulaient, il est vrai, +_un Comité de clémence_. Mais était-ce réaction,--ou justice? Et les +robespierristes eux-mêmes n'y songeaient- ils pas? La clémence ne +devait-elle pas être le don de joyeux avènement du pontife-dictateur? La +clémence! chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il voulait la confisquer +à son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule un gouvernement +pourrait s'établir. Robespierre voulait, lui aussi, la clémence: mais il +la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces +considérations sont étrangères à l'étude des idées oratoires de Danton: +nulle part, dans ses discours, il n'use de cet argument; jamais, en public, +il n'aborde ce thème, même par voie d'allusion. Il parle de raison, de +sagesse, non de clémence: il sait trop bien le parti terrible que ses +rivaux tireraient contre lui, aux yeux du peuple encore altéré de vengeance +et affolé de peur, d'un mot que tout homme éclairé portait alors gravé au +fond du coeur et que, seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer. + + * * * * * + +Tels sont les éléments de l'inspiration oratoire de Danton. Sa force, on +le voit, fut dans son patriotisme et dans son bon sens pratique. Sa +faiblesse, nous l'avons déjà indiqué, fut précisément d'affecter +l'empirisme, de se taire sur les principes, d'appeler le gouvernement +_une roue, une manivelle_, de se condamner, en ne s'appuyant pas sur les +idées supérieures dont vit le peuple, à une infaillibilité perpétuelle +de prévision et de succès. Il semble presque, à lire ses discours que +les échecs ne viennent jamais des torts, mais des fautes, que l'habileté +est la reine du monde, que la vertu n'est pas indispensable pour fonder +et faire vivre un gouvernement. Et puis cet homme si moral, si +désintéressé, prête aux autres les vices et les bassesses dont lui-même +est exempt. Il croit trop à la puissance de l'argent; il parle trop +souvent d'argent à la tribune, quand Robespierre n'y parlait que des +principes. Le 18 octobre 1792, à propos de sa reddition de comptes, +n'est-il pas forcé de reconnaître qu'il a plus dépensé que ses collègues +pour de secrètes mesures révolutionnaires? En septembre 1793, il croit +et il déclare qu'avec de l'or on vaincra l'insurrection lyonnaise: «Les +revers que nous éprouvons, dit-il, nous prouvent qu'aux moyens +révolutionnaires nous devons joindre les moyens politiques. Je dis +qu'avec trois ou quatre millions nous eussions déjà reconquis Toulon à +la France, et fait pendre les traîtres qui l'ont livrée aux Anglais. Vos +décrets n'y parvenaient pas. Eh bien! l'or corrupteur de vos ennemis n'y +est-il pas entré? Vous avez mis cinquante millions à la disposition du +comité de salut public. Mais cette somme ne suffit pas. Sans doute, +vingt, trente, cent millions seront bien employés, quand ils serviront à +reconquérir la liberté. _Si à Lyon on eût RÉCOMPENSÉ le patriotisme des +sociétés populaires_, cette ville ne serait pas dans l'état où elle se +trouve. Certes, il n'est personne qui ne sache qu'il faut des dépenses +secrètes pour sauver la patrie.» Tout le monde le savait, en effet. Mais +dans ces premiers temps de la liberté, on rougissait de parler d'argent +à la tribune. Corrompre ses ennemis, c'était un expédient sur lequel on +aimait à se taire. Quant à reconnaître pécuniairement le zèle des +républicains, un tel cynisme n'était pas encore entré dans les moeurs. +On eut honte, quand on entendit Danton regretter à la tribune qu'on +n'eût pas _récompensé_ le patriotisme des sociétés populaires. C'était +là un langage nouveau, que personne encore n'avait tenu dans la +Révolution, pas même Mirabeau. Danton n'effleura ce thème que deux fois; +mais son éloquence l'y déconsidéra. + +Il parut corruptible, lui qui se vantait de corrompre. Ceux qui +lancèrent contre lui l'accusation mensongère de vénalité, accusation +aujourd'hui réfutée, mais indélébile, connaissaient trop la nature +humaine pour ignorer qu'un homme vénal prodigue au contraire les +protestations vertueuses et parle plus qu'un autre de conscience et de +probité. Qui avait fait sonner plus haut son désintéressement que +Mirabeau? Si Danton, lui aussi, eût été payé, ne se fût-il pas gardé de +parler de vénalité, de corruption? Mais la calomnie n'en fit pas moins +son chemin, et le peuple ne pardonna pas à Danton son goût pour les +dépenses secrètes et l'argent qu'il avait manié pendant son ministère. +Le préjugé vulgaire qu'à toucher de l'or on s'enrichit diminua le +prestige du grand tribun, et, en ouvrant la voie à la calomnie, ôta de +l'autorité à son éloquence. + + + + +_IV.--LA COMPOSITION ET LE STYLE DES DISCOURS DE DANTON_ + + +Il faut reconnaître, avant de passer de l'étude des idées à celle du +style, que cette unanimité des contemporains à refuser aux discours de +Danton un mérite littéraire qu'on accordait à Robespierre, que ce soin +que prennent tous les mémorialistes de l'appeler, ou à peu près, _le +Mirabeau de la populace_, qu'un tel accord dans l'appréciation de son +éloquence ne peut être entièrement l'effet d'une entente mensongère. +L'éloquence de Danton déconcertait, sinon le peuple, du moins ses +collègues, et surtout les lettrés, qui étaient nombreux encore à la +Convention. Est-ce un effet de ce cynisme qu'on lui attribue? Emaillait- +il ses discours d'apostrophes à la Duchesne? Il est impossible +d'extraire de ses oeuvres oratoires une seule parole, je ne dis pas +obscène ou grossière, mais simplement déplacée. Manqua-t-il jamais aux +convenances parlementaires? Il en semble au contraire le gardien +intolérant. Il s'oppose aux mascarades anticatholiques dans la +Convention et à ces défilés incessants de processions chantantes ou +hurlantes. L'antipathie des lettrés pour son éloquence ne venait donc +pas des motifs qu'ils alléguaient, mais, sans qu'ils s'en rendissent +bien compte, de ce que Danton rejetait les règles de la rhétorique +traditionnelle. Ses harangues ne sont ni composées, ni écrites comme +celles des anciens ou même de Mirabeau et de Robespierre. + +D'abord, les idées chez Danton ne sont pas distribuées comme on le veut +au collège. Les orateurs classiques ne traitent qu'un sujet à la fois et +recherchent avant tout l'unité d'intérêt. L'improvisateur Danton +n'observe pas toujours cette loi: il lui arrive de traiter toutes les +questions du jour, dans le même discours, en les plaçant d'après leur +ordre d'urgence. Il veut répondre, en une seule fois, à toutes les +préoccupations présentes, et donner des solutions à toutes les +difficultés pendantes. Ainsi le 21 janvier 1793, il traite, à propos de +l'assassinat de Le Peletier, dans un discours de moyenne étendue, +jusqu'à sept sujets différents: + +1° Eloge funèbre de Le Peletier; 2° opinion de Danton sur Petion; 3° +attaques violentes contre Roland; 4° des visites domiciliaires; 5° +nécessité d'augmenter les attributions du Comité de sûreté générale; 6° +nécessité de faire la guerre à l'Europe avec plus d'énergie; éloge du +courage des soldats; 7° proposition d'enlever au ministre de la guerre +une partie de ses fonctions qui l'écrasent. + +Et cependant l'incohérence n'est ici qu'apparente: toutes ces questions +si diverses se tiennent, dans l'esprit de l'auditeur, par un lien que +Danton croit inutile de lui montrer. Ces mesures multiples répondent +toutes à une même préoccupation et tendent à un seul but: le salut +immédiat de la Révolution. A distance, il nous semble que les +transitions manquent: mais pour l'auditeur de 1793, dont ces idées +étaient toute l'âme, point n'était besoin d'artifice pour que son +attention passât d'un objet à un autre. Au contraire: les lenteurs, +parfois utiles, de la rhétorique, l'eussent fait languir. Dans cette +époque de crise (et quelle époque! le jour même de la mort de Louis +XVI!) où des soucis bien divers s'éveillaient au même instant dans le +même esprit, quelle satisfaction n'était-ce pas d'obtenir à la fois +autant de réponses rassurantes qu'on se faisait de questions anxieuses! +Quelle source d'autorité pour un orateur que de pouvoir, par cette +simultanéité des arguments, faire taire les doutes et calmer les +inquiétudes à l'instant même où on les sentait naître! + +Parfois aussi, par un procédé contraire, Danton sait concentrer sur un +seul point l'attention perfidement dispersée par un orateur ennemi. +Citons intégralement, comme un modèle d'unité apparente et réelle, le +discours qu'il prononça dans la séance du 25 septembre 1792, en réponse +aux accusations girondines si variées et si incohérentes: + +«C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la +République française, que celui qui amène entre nous une explication +fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui +veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête +tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de +triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et +indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferais, moi, +cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce +n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut +inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses +membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai donc +que de moi. + +«Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis +trois ans j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberté. +Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon +caractère, j'ai apporté dans le conseil toute l'activité et tout le zèle +du citoyen embrasé de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui puisse +m'accuser à cet égard, qu'il se lève, et qu'il parle. Il existe, il est +vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour +le parti républicain, ce qu'étaient celles de Royou pour le parti +aristocratique: c'est Marat. Assez et trop longtemps, l'on m'a accusé +d'être l'auteur des écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du +citoyen qui vous préside [Petion]. Il lut, votre président, la lettre +menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen; il a été témoin d'une +altercation qui a eu lieu entre lui et moi à la mairie. Mais j'attribue +ces exagérations aux vexations que ce citoyen a éprouvées. Je crois que +les souterrains dans lesquels il a été enfermé ont ulcéré son âme.... Il +est très vrai que d'excellents citoyens ont pu être républicains par +excès, il faut en convenir; mais n'accusons pas pour quelques individus +exagérés une députation tout entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à +Paris; je suis né dans un département vers lequel je tourne toujours mes +regards avec un sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient à +tel ou tel département, il appartient à la France entière. Faisons donc +tourner cette discussion au profit de l'intérêt public. + +«Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui +voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette loi, +portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se +déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, après +avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité, +anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il est +parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la France; +faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine de mort +contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible. Elle doit +avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille veulent donner +la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort +contre quiconque voudrait détruire l'unité en France, et je propose de +décréter que la Convention nationale pose pour base du gouvernement +qu'elle va établir l'unité de représentation et d'exécution. Ce ne sera +pas sans frémir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie; +alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts. (_On applaudit._)» + +Ce n'est peut-être pas là le plus beau discours de Danton: mais nulle +part il n'a montré plus de simplicité, une éloquence plus familière, une +aversion plus marquée pour la rhétorique scolaire. + + * * * * * + +C'est pourquoi, j'imagine, on le traitait ainsi d'orateur populaire, non +qu'il montât sur les bornes (c'est une vision de Michelet), mais parce +qu'il pratiquait une rhétorique nouvelle, née des besoins de l'heure +présente. Autre audace littéraire, qui devait scandaliser l'académicien +d'Arras! il supprimait souvent avec l'exorde toute indication préalable +du sujet. Il se levait pour la riposte ou l'attaque à la seconde même où +l'occasion le voulait et entrait aussitôt au milieu des choses. C'est +une règle de la rhétorique qu'à un sujet important il faut un exorde +grave et de haut style. Or, quel sujet plus tragique que la discussion +sur la manière de juger Louis XVI? Voyez comme Danton débute simplement: +«La première question qui se présente est de savoir si le décret que +vous devez porter sur Louis sera, comme tous les autres, rendu à la +majorité.» Le 8 mars 1793, on discutait le rapport de Delacroix. Les +circonstances étaient tristes et les affaires de Belgique allaient mal. +Robespierre parla et débuta par un exorde classiquement adapté aux +circonstances: «Citoyens, quelque critiques que paraissent les nouvelles +circonstances dans lesquelles se trouvent la république, je n'y puis +voir qu'un nouveau gage du succès de la liberté....» Danton, qui lui +succéda à la tribune, affecta au contraire une simplicité nue dès les +premiers mots: «Nous avons plusieurs fois, dit-il, fait l'expérience que +tel est le caractère français, qu'il lui faut des dangers pour trouver +toute son énergie. Eh bien! ce moment est arrivé.» + +Mais il commit, en matière d'exorde, de plus fortes hérésies +littéraires. Le croira-t-on? Il commença souvent ses discours par la +conjonction _et_,--en démagogue qu'il était! Ainsi le 15 juillet 1791, +aux Jacobins, il débute en ces termes: «Et moi aussi, j'aime la paix, +mais non la paix de l'esclavage.» Et à la Convention, le 29 octobre +1792, à propos d'une proposition d'Albitte et de Tallien: «Et moi, je +demande à l'appuyer. J'ai peine à concevoir....» Suit un des plus longs +discours qu'il ait prononcés. Enfin, le 2 décembre 1793, un citoyen se +présente à la barre et commence la lecture d'un poème à la louange de +Marat: Danton l'interrompt: «Et moi aussi j'ai défendu Marat contre ses +ennemis, et moi aussi j'ai apprécié les vertus de ce républicain; mais, +après avoir fait son apothéose patriotique, il est inutile d'entendre +tous les jours son éloge funèbre et les discours ampoulés sur le même +sujet: + + Il nous faut des travaux, et non pas des discours. + +«Je demande que le pétitionnaire nous dise clairement et sans emphase +l'objet de sa pétition.» + +_Clairement et sans emphase_, c'est bien là la devise littéraire de +Danton. Mais s'il supprime souvent l'exorde, ce n'est pas négligence +chez lui, c'est habileté consommée: il se fait plus bref pour frapper +plus fort. Quand l'exorde est nécessaire, nul ne sait en user avec plus +d'art. Violemment accusé par Lasource (26 septembre 1792), il n'entre +pas tout d'un coup dans sa justification, mais il prépare les auditeurs +par ce préambule ironique: «Citoyens, c'est un beau jour pour la nation, +c'est un beau jour pour la République française, que celui qui amène +entre vous une explication fraternelle.» + + * * * * * + +On pourrait appliquer les mêmes remarques aux autres parties du +discours. Ainsi, pas de péroraison. Dans les _preuves_, Danton viole à +plaisir les règles adorées de Robespierre. Sa dialectique est décousue. +Ses arguments ne se succèdent pas dans l'ordre enseigné dans les +manuels. Il effleure un motif, passe à un autre, puis revient au premier +qu'il quitte pour y revenir une dernière fois et s'y fixer. D'autres +convainquent d'abord la raison, puis touchent le coeur: il s'adresse à +la fois à toutes les facultés. C'est le désordre d'une conversation +familière. Ce sont à la fois des élans de bon sens et de sensibilité. On +est déconcerté. Roederer, ahuri, se plaint que Danton soit _sans +logique, sans dialectique_.... «Jamais de discussion, jamais de +raisonnement!» s'écrie douloureusement le littérateur, et il ajoute, +sans se rendre compte de la portée de l'éloge: «Tout ce qui pouvait +s'enlever par un mouvement, il l'enlevait.» C'est que, dans ses +discours, circulait une logique secrète, d'autant plus efficace qu'elle +se cachait, menant d'un bond les esprits à la conviction agissante. +L'effet de cette dialectique n'était pas de faire penser, de jeter des +doutes, d'indiquer des probabilités, de mettre en jeu tout l'appareil +intime de la réflexion et du raisonnement: on était au contraire +dispensé de peser le pour et le contre; on se levait et on faisait ce +que l'orateur avait dit de faire. + +Avouons-le cependant: cette absence de transition, qui est le caractère +le plus frappant de ses discours, nous fatigue parfois à la lecture. +Nous, qui avons appris ces événements, nous n'en possédons pas les +rapports comme ceux qui les vivaient. Il nous faut, pour ne pas perdre +le fil, une certaine tension d'esprit dont les contemporains étaient +dispensés par la présence même des faits indiqués, et aussi, ne +l'oublions pas, par l'action de l'orateur, qui, d'un geste ou d'une +inflexion, donnait la transition aujourd'hui absente. + + * * * * * + +Si des lettrés du temps étaient choqués de la manière peu classique dont +Danton disposait ses idées, que devaient-ils penser de son style? La +période continuelle chez Mirabeau, chez Barnave, chez Robespierre, est +rare chez Danton. Ce sont de courtes phrases, hachées, abruptes, dont +les vides étaient comblés par l'action. Dire l'indispensable dans le +moins de mots possible, voilà le but de cet orateur. Ce n'est pas +seulement vitesse de l'homme d'action, c'est aussi délicatesse d'un goût +pur. Danton a horreur du banal, du convenu. Il évite ces fleurs de +rhétorique, si vite fanées, dont se paraient à l'envi Girondins et +Montagnards. Et, d'abord, il ne cite que modérément l'antiquité. Rome et +Sparte, qui fournissent à ses collègues tout un arsenal d'exemples et de +traits, n'apparaissent que rarement dans ses discours, et sans nul +pédantisme. Nous avons relevé en tout une dizaine d'allusions à +l'antiquité: on va voir si elles sont sobres. + +D'abord, dans son discours d'installation comme substitut en janvier +1792, il rappelle le mot de Mirabeau qu'il n'y a pas loin du Capitole à +la roche Tarpéienne, et il emploie les termes de _plébiscite_ et +_d'ostracisme_. + +Aux Jacobins, le 5 juin 1792, «après avoir, dit le journal du club, +rapporté la loi rendue à Rome contre l'expulsion des Tarquins par +Valérius Publicola, loi qui permettait à tout citoyen de tuer, sans +aucune forme judiciaire, tout homme convaincu d'avoir manifesté une +opinion contraire à la loi de l'Etat, avec obligation de prouver ensuite +le délit de la personne qu'il avait tuée ainsi, M. Danton propose deux +mesures pour remédier aux dangers auxquels la chose publique est +exposée». + +Il reprend cette comparaison à la Convention, 27 mars 1793: «A Rome, +Valérius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait la +peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie.» Et quant aux +autres passages où il est question de l'antiquité, les voici tous: «Que +le Français, en touchant la terre de son pays, _comme le géant de la +fable_, reprenne de nouvelles forces.» «Le peuple, _comme le Jupiter de +l'Olympe_, d'un seul signe fera rentrer dans le néant tous les ennemis.» +«Nous avons fait notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les +dénonciations, sûr que ma tête, loin de tomber, _sera la tête de Méduse_ +qui fera trembler tous les aristocrates.» «Ainsi un peuple de +l'antiquité construisait ses murs, en tenant d'une main la truelle et de +l'autre l'épée pour repousser ses ennemis.» «Nos commissaires sont +dignes de la nation et de la Convention nationale, ils ne doivent pas +craindre le tonneau de Régulus.» «Les Romains discutaient publiquement +les grandes affaires de l'Etat et la conduite des individus. Mais ils +oubliaient bientôt les querelles particulières, lorsque l'ennemi était +aux portes de Rome.» «Après une guerre longue et meurtrière, les +législateurs d'Athènes, qui s'y connaissaient aussi, pour réparer la +perte que l'Etat avait faite de ses concitoyens, ordonnèrent à ceux qui +restaient d'avoir plusieurs femmes.» + +Je ne crois pas qu'on puisse relever, dans toute l'oeuvre oratoire de +Danton, d'autres allusions à l'antiquité. Et encore ces allusions sont- +elles sobres, souvent détournées, toujours amenées presque de force par +le sujet traité, par l'occasion survenue, avec si peu de pédantisme que +la plupart seraient encore tolérables aujourd'hui qu'on se pique tant de +ne plus citer les Grecs et les Latins. C'est que Danton est un génie +tout moderne: les auteurs anciens, nous l'avons vu, n'étaient +représentés que par des traductions dans sa bibliothèque, où les textes +des écrivains anglais et italiens tenaient une place d'honneur à côté +des classiques français. Chez Danton, l'homme de goût était d'accord +avec le politique pour bannir ces oripeaux de collège dont tous les +révolutionnaires, sauf peut-être Mirabeau, se paraient avec orgueil. Sa +République n'est pas une résurrection du passé, une exhumation érudite: +elle est née du présent et elle y vit, les yeux tournés vers l'avenir. +La langue de Danton est moderne et française comme sa politique. + + * * * * * + +De même, les métaphores qui abondent dans son style n'ont rien de +classique: ou elles sont simples et familières, tirées de la vie +quotidienne, ou il les invente et les crée. Jamais il ne les emprunte à +l'arsenal académique où Robespierre et les autres se fournissent. + +Voici des exemples de cette simplicité alors nouvelle, presque +scandaleuse: + +«Je lui répondis (à La Fayette) que le peuple, d'un seul mouvement, +_balayerait_ ses ennemis quand il le voudrait.» + +Ailleurs, il parle de la nécessité «de placer un prud'homme dans la +composition des tribunaux, d'y placer un citoyen, un homme de bon sens, +reconnu pour tel dans son canton, pour réprimer l'esprit de dubitation +qu'ont souvent les hommes _barbouillés_ de la science de la justice». + +A propos du projet d'impôt sur les riches: «Paris a un luxe et des +richesses considérables; eh bien! par ce décret, _cette éponge va être +pressée_.» + +Nous avons vu qu'il appelait le _gouvernail de l'État_ une _manivelle_. +Il reprend cette expression: «Ce qui épouvante l'Europe, c'est de voir +la _manivelle_ de ce gouvernement entre les mains de ce comité, qui est +l'assemblée elle-même.» + +Enfin, à propos du cautionnement exigé de certains fonctionnaires: +«C'est encore une _rouille_ de l'ancien régime à faire disparaître.» + +Ce sont là des métaphores vieilles comme la langue, mais bannies +jusqu'alors de la prose noble, laissées au peuple, et que Danton apporte +le premier à la tribune. + +Les métaphores qu'il invente, il en emprunte les éléments aux choses du +jour, aux impressions présentes, à la guerre, à l'industrie, à la +science, à la Révolution même: «La Constitution ... est une batterie qui +fait un feu à mitraille contre les ennemis de la liberté.» + +«Une nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère +dans le creuset. La statue de la liberté n'est pas fondue. Ce métal +bouillonne. Si vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous +brûlés.» + +«Quoi! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point +d'appui, et vous n'avez pas encore bouleversé le monde.» + +Il dit à Dumouriez, aux Jacobins: «Que la pique du peuple brise le +sceptre des rois, et que les couronnes tombent devant ce bonnet rouge +dont la société vous a honoré.» + +La pique populaire, que chacun voit ou tient, joue chez Danton le rôle +du glaive classique: «Rappelons-nous que, si c'est avec _la pique_ que +l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on peut +élever et consolider l'édifice de la société.» + +Plusieurs de ces métaphores sont devenues proverbes, comme cette autre, +à propos de l'éducation nationale: + +«C'est dans les écoles nationales que l'enfant doit sucer le lait +républicain.» Mais, à force d'éviter le banal, Danton tombe une ou deux +fois dans le bizarre: «Je me suis retranché dans la citadelle de la +raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les +scélérats qui ont voulu m'accuser.» _Ce canon de la vérité_ est une +image fausse qui plut aux contemporains, mais dont le goût de quelques +critiques est justement choqué. Toutefois, parmi tant de métaphores +heureusement créées, je ne vois que celle-là, et _la tête de roi jetée +comme un gant_, qui ne satisfasse pas l'imagination. On les pardonnera +d'autant plus aisément à Danton, qu'il improvisait son style. + +Parfois il s'élève et divinise deux des sentiments populaires. D'abord +il montre la Patrie en face des émigrés: «Que leur dit la Patrie? +Malheureux! vous m'avez abandonnée au moment du danger; je vous repousse +de mon sein. Ne revenez plus sur mon territoire: je deviendrais un +gouffre pour vous.» Il personnifie aussi la liberté: «S'il est vrai _que +la liberté soit descendue du ciel_, elle viendra nous aider à exterminer +tous nos ennemis.» «Oui, les clairons de la guerre sonneront; oui, +_l'ange exterminateur de la liberté_ fera tomber ces satellites du +despotisme.» «(La guerre) renversera ce ministère stupide qui a cru que +les talents de l'ancien régime pouvaient étouffer le génie de la liberté +qui plane sur la France.» «Citoyens, c'est _le génie de la liberté_ qui +a lancé le char de la Révolution.» + +La Liberté et la Patrie, voilà tout l'Olympe métaphorique de Danton. + +D'autres métaphores, mais plus rares, montrent que ce prétendu barbare +n'est pas insensible à la beauté de la Révolution considérée en elle- +même et comme un spectacle. Il aime à la comparer à une tragédie, et, +bafouant le bicamérisme, il dit avec esprit: «Il y aura toujours unité +de lieu, de temps et d'action, et la pièce restera.» Et plus tard, à +propos de la pièce de Laya, _l'Ami des Lois_: «Il s'agit de la tragédie +que vous devez donner aux nations; il s'agit de faire tomber sous la +hache des lois la tête d'un tyran, et non de misérables comédies.» + +Danton pouvait dire, dans sa réponse à l'imprécation d'Isnard contre +Paris: «Je me connais aussi, moi, en figures oratoires.» + +Ajoutons que ces figures ne sont jamais un ornement, ni même une forme +supplémentaire de sa pensée. Danton n'exprime pas deux fois la même +idée. Il cherche et il donne la formule la plus frappante, et il passe +sans redoubler, différent sur ce point encore de tous ses rivaux en +éloquence. Une métaphore, dans ses discours, c'est toujours une vue +politique importante, soit qu'il parle «de cette fièvre nationale qui a +produit des miracles dont s'étonnera la postérité», soit qu'il excuse +les erreurs de la Révolution en montrant que «jamais trône n'a été +fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens», et que +«lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver à la République, il +dépasse son but par la force de projection qu'il s'est donnée». + + * * * * * + +C'est que Danton, même quand il parle sans figures, évite les longs +raisonnements et recherche le trait. Il a horreur du développement, de +la tirade. Il résume ses idées les plus essentielles en quelques mots +topiques et pittoresques. Ses discours sont une série d'apophtegmes +brillants et forts. Toute sa politique, ainsi résumée en phrases +proverbiales, circule dans le peuple et se fixe dans les mémoires. +Parfois, c'est du Corneille, comme lorsqu'il dit à la Convention: «Ne +craignez rien du monde!» ou: «Il faut pour économiser le sang des +hommes, leurs sueurs, il faut la prodigalité.» Ou encore, au 31 mai: «Il +est temps que nous marchions fièrement dans la carrière.» Ou enfin, dans +sa défense au Tribunal révolutionnaire: «J'embrasserais mon ennemi pour +la patrie, à laquelle je donnerai mon corps à dévorer.» + +C'est surtout quand il parle des ennemis extérieurs qu'il trouve des +traits inoubliables: «Tout appartient à la patrie, quand la patrie est +en danger.» «Soyons terribles, faisons la guerre en lions.» «C'est à +coups de canons qu'il faut signifier la Constitution à nos ennemis.» +«Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car +nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre +notre indépendance.» + +Il excelle à exprimer une vue philosophique en quelques mots brefs et +nets, qu'on ne peut plus oublier: «Soyez comme la nature; elle voit la +conservation de l'espèce: ne regardez pas les individus.» + +Cette concision heureuse ne met-elle pas Danton au rang de nos écrivains +les plus français? Ce politique n'apportait-il pas à la tribune +certaines qualités des auteurs du XVIIe siècle? Oui, pour un La +Rochefoucauld et pour un Danton, aussi dissemblables entre eux que la +Convention diffère du salon de Mme de Sablé, brille un même idéal +littéraire: dire le plus de choses dans le moins de mots possibles, et +forcer l'attention à force de brièveté. L'ancien frondeur fait tenir en +deux lignes toute une psychologie morale; l'orateur Cordelier condense +en dix mots toute une philosophie de l'histoire, tout un cours de +politique à l'adresse des modérés et des timides de 1793: «S'il n'y +avait pas eu des hommes ardents, dit-il, si le peuple lui-même n'avait +pas été violent, il n'y aurait pas eu de Révolution.» C'est par cette +interprétation profonde de la réalité présente que Danton s'élève +souvent au-dessus de Robespierre, orateur parfois élevé, mais critique +moins pénétrant, penseur absorbé par sa conscience. + + +Mais, ne l'oublions pas, la plus grande qualité du style oratoire de +Danton, c'est que sa force concise, en frappant les esprits, les +incline, non à réfléchir, mais à agir. On ne pouvait résister à la voix +de l'orateur; toute l'âme était remuée par des objurgations comme celle- +ci, merveille d'art savant et de pathétique naïf: «Le peuple n'a que du +sang, et il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses!» + + * * * * * + +Tel est le caractère des métaphores et des traits qui ont servi de +formule à la politique de Danton. Cette politique fait le fonds de ses +discours: il s'y mêle peu de questions étrangères aux mesures à prendre +le jour même. Mais l'orateur, ayant à répondre à des accusations +immédiates et à combattre des adversaires, est obligé, en quelques +circonstances, de parler de lui-même ou des autres. Ici encore son style +n'est qu'à lui. + +En effet, tandis que Robespierre et les Girondins enveloppent leurs +invectives de formes classiques et vagues, que même leurs injures sont +empruntées au style noble, Danton use du style familier et en tire les +effets oratoires les plus imprévus. Pour Robespierre, un adversaire +méprisable est un _monstre_ (c'est ainsi qu'il appelle Danton +guillotiné); pour Danton, c'est un _coquin_. A l'épithète académique il +préfère l'adjectif populaire et vrai. Les hommes qu'il stigmatise ainsi +sont tués du coup dans leur prestige. Il dit, par exemple: «_Un vieux +coquin_, Dupont de Nemours, de l'assemblée constituante, a intrigué dans +sa section....». Biauzat ne voulait pas qu'on se méfiât des intentions +du roi en cas de guerre. Danton: «L'_insignifiant_ M. Biauzat....». +Petion avait demandé des poursuites contre les signataires d'une adresse +hostile à Roland: «La proposition de Petion est _insignifiante_.» Aux +Jacobins, quand on apprend l'arrestation du roi à Varennes, Danton +l'appelle dédaigneusement _individu royal_: «L'individu royal, dit-il, +ne peut plus être roi, dès qu'il est imbécile.» Il dit de même: +«L'_individu_ Dumouriez.» «Je n'aime point l'_individu_ Marat.» A propos +de l'émigration de La Fayette, il remarque qu'il n'a porté aux ennemis +«que son misérable individu». Il l'appelle ailleurs _ce vil eunuque de +la Révolution_. La Gironde ne lui pardonna jamais le trait qu'il lança +du haut de la tribune contre Mme Roland. Nous l'avons déjà dit: il +s'agissait de provoquer la démission du ministre de l'intérieur: +«Personne, dit Danton, ne rend plus justice que moi à Roland; mais je +vous dirai: si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi à +Mme Roland; car tout le monde sait que Roland n'était pas seul dans son +département.» Robespierre, en pareil cas, eût procédé par une allusion +très enveloppée, selon la règle du genre académique qui veut qu'il soit +de bon goût d'indiquer les personnes sans les nommer. Danton, qui avait +souffert des intrigues de Mme Roland, dédaigna les circonlocutions et +usa d'un trait brutal et vrai, qui déconcerta ses adversaires, et les +découvrit à l'opinion populaire. + +Il sait donc, quoique sans fiel, déverser le ridicule sur ses +adversaires, et son style franc et rude ne les atteint pas moins que les +subtiles et doucereuses épigrammes de Robespierre. Celui-ci a le tort de +laisser voir trop de haine: Danton ne montre que du mépris, un mépris +sans ressentiment personnel, mais d'autant plus terrible qu'il est la +vengeance du bon sens blessé ou du patriotisme indigné. + + * * * * * + +S'il parle des autres avec une liberté peu académique, il ne manque pas +moins aux règles de la rhétorique quand il parle de lui-même. L'école +croit qu'à la tribune le moi est haïssable: Danton est de l'avis opposé, +et il a raison. Les plus beaux passages de Mirabeau et de Robespierre ne +sont-ils pas justement ceux où ces orateurs se mettent en scène, se +louent ou se défendent? Mais ils ne parlent que de leur être moral; ils +se gardent de toute allusion à leur personne physique. Mirabeau disait +bien à Etienne Dumont qu'il n'avait qu'à secouer sa crinière pour jeter +l'effroi: mais il eût craint de faire rire en avouant publiquement de +pareilles prétentions. Danton n'a pas ces pudeurs. Avec une audace sans +exemple dans la patrie du ridicule, le jour de son installation comme +substitut du procureur de la commune, il trace son propre portrait et +débute par cette phrase, qui étonna les gens de goût: «La nature m'a +donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la +liberté.» + +On connaît la laideur de sa figure ravagée par la petite vérole et par +un accident de sa première enfance. Lui-même parle de _sa tête de +Méduse_, «qui fera trembler tous les aristocrates». Il se vante, aux +Jacobins, d'avoir «ces traits qui caractérisent la figure d'un homme +libre». Enfin, dans sa défense suprême, se tournant vers les jurés du +Tribunal révolutionnaire, il s'écrie fièrement: «Ai-je la face +hypocrite?» + +Il parle, sans fausse modestie, mais non sans tact, de ses qualités: «Je +l'avoue, je crois valoir un autre citoyen français....». «Pendant la +durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon caractère.» + +Ce caractère, voici comment il l'explique, en janvier 1792, dans ce même +discours d'installation comme substitut du procureur de la commune: +«Exempt du malheur d'être né d'une de ces races privilégiées suivant nos +vieilles institutions, et par cela même presque toujours abâtardies, +j'ai conservé, en créant seul mon existence civile, toute ma vigueur +native, sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie privée, +soit dans la profession que j'avais embrassée, de prouver que je savais +allier le sang-froid de la raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté +du caractère. Si, dès les premiers jours de notre régénération, j'ai +éprouvé tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à +paraître exagéré, pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une +première proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes +qui voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux +qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce qu'on +devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les serpents +de l'aristocratie.» + +Sa prétention, c'est d'allier la sagesse politique à l'ardeur +révolutionnaire. Déjà, le 1er février 1791, dans sa lettre à l'Assemblée +électorale qui l'avait nommé membre du département de Paris, il se dit +capable d'unir la modération «aux élans d'un patriotisme bouillant». +Cette déclaration revient sans cesse dans ses discours: «Je sais allier +à l'impétuosité du caractère le flegme qui convient à un homme choisi +par le peuple pour faire ses lois.» «Je ne suis pas un agitateur.» +Enfin, il dit ironiquement: «J'ai cru longtemps que, quelle que fût +l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la +nature m'a départis.» + +Il aime aussi à se proclamer exempt de haine: «Je ne suis pas fait pour +être soupçonné de ressentiment.» «Je suis sans fiel, non par vertu, mais +par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai +pas besoin.» «La nature m'a fait impétueux, mais exempt de haine.» + +Aussi n'en veut-il pas à ses ennemis: il dédaigne leurs calomnies et +refuse, imprudemment, d'y répondre: «Quels que doivent être, écrit-il à +ses électeurs, le flux et le reflux de l'opinion sur ma vie publique..., +je prends l'engagement de n'opposer à mes détracteurs que mes +actions elles-mêmes». Et à la Convention: «Que m'importent toutes les +chimères que l'on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir +la patrie?» «Ce n'est pas être homme public que de craindre la +calomnie.» + +Au Tribunal révolutionnaire, il réfute l'accusation de vénalité en +exaltant, non sa probité, mais son génie, et Topino-Lebrun lui entend +dire: «Moi, vendu? Un homme de ma trempe est impayable!» D'après le +_Bulletin du tribunal_, il aurait parlé en outre des vertus qu'annonçait +sa figure: «Les hommes de ma trempe sont impayables; c'est sur leur +front qu'est imprimé, en caractères ineffaçables, le sceau de la +liberté, le génie républicain.» + +Son style s'élève encore quand il exalte son patriotisme: «Je mets de +côté toutes les passions: elles me sont toutes parfaitement étrangères, +excepté celle du bien public.... Je leur disais: Eh! que m'importe ma +réputation! que la France soit libre et que mon nom soit flétri! Que +m'importe d'être appelé buveur de sang? Eh bien! buvons le sang des +ennemis de l'humanité, s'il le faut; combattons, conquérons la liberté.» +Il se plaît à répéter qu'il mourrait, qu'il mourra pour la patrie: «Si +jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la victoire nous est +assurée, si jamais des passions particulières pouvaient prévaloir sur +l'amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abîme pour +la liberté, je voudrais m'y précipiter tout le premier.» Et il fait au +Tribunal révolutionnaire cette déclaration dont la sérénité donne à son +style une allure presque classique: «Jamais l'ambition ni la cupidité +n'eurent de puissance sur moi; jamais elles ne dirigèrent mes actions; +jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique: tout +entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux sacrifice de toute mon +existence.» + +D'une façon à la fois familière et cornélienne, il parle de lui à la +troisième personne dans cette même défense: «Danton est bon fils.» +«Depuis deux jours, le tribunal connaît Danton; demain il espère +s'endormir dans le sein de la gloire. Jamais il n'a demandé grâce, et on +le verra voler à l'échafaud avec la sérénité ordinaire au calme et à +l'innocence.» + +Enfin, il a conscience d'être un Français, non seulement par le +patriotisme, le bon sens lumineux, l'audace heureuse, mais par des +qualités plus familières et plus intimes. Quoique des circonstances +tragiques l'aient toujours inspiré, il n'est pas un génie tragique: «Je +porte dans mon caractère, dit-il à la Convention, une bonne portion de +la gaieté française, et je la conserverai, je l'espère.» Ce Champenois +se sent le compatriote de La Fontaine, et il laisse à Robespierre les +mélancolies de Jean-Jacques Rousseau. + +C'est ainsi qu'il parle de lui-même et qu'il se peint au physique et au +moral, avec une ingénuité digne de Montaigne, qui semblera peut-être de +l'effronterie, mais qui était, pour le peuple de Paris (l'auditoire +idéal de Danton), une franchise heureuse, une confiance aimable, ou du +moins toujours pardonnée. Si nous avons insisté de la sorte sur ces +confidences personnelles échappées à Danton du haut de la tribune, c'est +qu'elles donnent la plus juste idée de son style oratoire. Car est-on +jamais plus soi-même que quand on parle de soi? C'est dans la forme de +tels aveux qu'on surprend le style d'un écrivain ou d'un orateur, son +vrai style, c'est-à-dire la manière d'être la plus durable de son être +moral; et, dans ces confidences, ce qui fait juger un homme, n'est-ce +pas moins ce qu'il avoue, que la façon dont il l'avoue? Cet aveu +involontaire et inconscient, qui s'échappe, en quelque sorte, du style +même de l'orateur, montre l'homme bien mieux que les portraits +contradictoires émanés de l'étourderie ou de la passion des +contemporains. Oui, le grand patriote était bien tel qu'il se montrait, +homme de bon sens, homme ardent et modéré, vraiment peuple, c'est-à-dire +vraiment national, terroriste par force et par préjugé, plus pur de sang +que les plus timides de ses collègues; en tous cas, pur de haine, et +quant au génie, français et moderne, doué d'un sentiment très vif, trop +vif même, des nécessités de l'heure présente.--C'est même pour ce +dernier motif, avouons-le, que certaines régions sublimes et sereines, +où planait la pensée de cet antipathique de Robespierre et où atteignait +parfois son éloquence, restèrent fermées ou inconnues à Danton. + + + + +_V.--DANTON A LA TRIBUNE_ + + +Il est évident que, chez Danton comme chez Mirabeau, l'action joue le +premier rôle. Danton improvise: Danton cherche à produire un grand effet +de terreur ou d'enthousiasme, à mettre ceux-là hors d'eux-mêmes pour une +activité immédiate et fiévreuse, à stupéfier ceux-ci pour l'obéissance +ou l'inertie. Oui, son éloquence est faite de raison et d'imagination: +mais c'est aussi, selon le mot classique, le corps qui parle au corps. +Danton à la tribune dégage de sa personne une influence toute physique +qui va surexciter ou engourdir les volontés.--Comment cette fascination +s'exerçait-elle? Les contemporains ont plutôt constaté les effets de +Danton qu'ils en ont décrit les moyens. Ils disent que ses formes +athlétiques effrayaient, que sa figure devenait féroce à la tribune. La +voix aussi était terrible. «Il le savait, dit Garat, et il en était bien +aise, pour faire plus de peur en faisant moins de mal.» Cette voix de +Stentor, dit Levasseur, retentissait au milieu de l'Assemblée, comme le +canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brèche. Je suis porté à +croire que son geste était sobre et large. Mais les contemporains sont +muets à cet égard. On sait seulement qu'il se campait fièrement, la tête +renversée en arrière. La mimique de son visage était parlante et il +savait ainsi rendre éloquent même son silence, comme le jour où Lasource +osa l'accuser de conspiration royaliste avec Dumouriez: «Immobile sur +son banc, il relevait sa lèvre avec une expression de mépris qui lui +était propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annonçait +en même temps la colère et le dédain; son attitude contrastait avec les +mouvements de son visage, et l'on voyait, dans ce mélange bizarre de +calme et d'agitation, qu'il n'interrompait pas son adversaire parce +qu'il lui serait facile de lui répondre, et qu'il était certain de +l'écraser.» [Note: _Mémoires de Levasseur_, t. I, p. 138. Ces mémoires +ont été rédigés par Achille Roche, mais sur des notes fournies par +Levasseur lui-même. Le fond en est donc authentique, et, dans le passage +que nous citons, il semble qu'il y ait l'accent d'un homme qui a _vu_.] + +Cette apparence de force physique, qui était une partie de son +éloquence, lui venait de sa toute première éducation qui fut, pour ainsi +dire, confiée à la nature selon le goût du temps et les préceptes de +Jean-Jacques Rousseau. Nourri par une vache, il prit ses premiers ébats +au milieu des animaux dans les champs. C'est ainsi qu'un double accident +le défigura pour la vie: un taureau lui enleva, d'un coup de corne, la +lèvre supérieure. Il s'exposa de nouveau avec insouciance: un second +coup de corne lui écrasa le nez. Plus tard, la petite vérole le marqua +profondément. De là vient sa laideur si visible, mais que faisaient +oublier les yeux pleins de feu, un grand air d'intelligence et de bonté. +Merlin (de Thionville), qui l'aimait, disait qu'il avait l'air d'un +dogue, et Thibaudeau, qui ne l'aimait pas, lui trouvait, au repos, une +figure calme et riante. + +Voilà ce que nous apprennent les portraits de Danton que les +contemporains ont écrits: ceux qu'ils ont dessinés ou peints sont plus +instructifs. + +[Illustration: DANTON] + +Il y a d'abord le dessin de Bonneville, que la gravure a popularisé. +C'est le Danton classique, tête énergique, attitude oratoire, visage +grêlé, avec une trace assez vague du double accident d'enfance. La +poitrine découverte, à la mode des portraitistes du temps, laisse voir +le célèbre «cou de taureau». Les cheveux sont soigneusement relevés en +rouleaux à la hauteur des oreilles.--On a remarqué une ressemblance +frappante entre ce portrait et un dessin à la plume de David, reproduit +dans l'oeuvre du maître, publiée par son petit-fils. Même pose, même +expression, avec un peu plus de douceur pourtant et d'urbanité, même +atténuation des traces de l'accident d'enfance. + +David avait fait aussi un portrait à l'huile que les Prussiens volèrent, +dit-on, en 1815 à Arcis. Il en existe, dans la galerie de la famille de +Saint-Albin, une copie que Michelet a vue et décrite avec poésie, sans +paraître savoir que c'était une copie. «J'ai sous les yeux, dit-il, un +portrait de cette personnification terrible, trop cruellement fidèle, de +notre Révolution, un portrait qu'esquissa David, puis il le laissa, +effrayé, découragé, se sentant peu capable encore de peindre un pareil +objet. Un élève consciencieux reprit l'oeuvre, et simplement, lentement, +servilement même, il peignit chaque détail, cheveu par cheveu, poil à +poil, creusant une à une les marques de la petite vérole, les crevasses, +montagnes et vallées de ce visage bouleversé.... C'est le Pluton de +l'éloquence.... C'est un Oedipe dévoué, qui, possédé de son énigme, +porte en soi, pour en être dévoré, ce terrible sphinx.» Sans avoir vu ce +portrait, il faut protester contre cette belle page lyrique. Danton +était un génie simple et clair, tout bon sens et tout coeur, nullement +complexe ou mystérieux, absolument autre que ne l'a montré le grand +écrivain. + +Il y a aussi au musée de Lille un croquis de David où on voit Danton de +profil. C'est le Danton un peu fatigué et alourdi de 1794. L'artiste, +tout en restant vrai, a cédé à quelques préoccupations caricaturales, +ou, si l'on aime mieux, interprétatives. La commissure des lèvres est +fortement relevée, le nez grossi, le sourcil touffu et proéminent; dans +les autres portraits, l'oeil est petit, ici, il n'y a plus d'oeil du +tout.--Ce croquis est frappant, génial, comme tout ce que la réalité a +inspiré à David: il est certain qu'il a saisi, à la Convention, une +attitude caractéristique de l'orateur écoutant et _bougonnant_ à part +lui. [Note: Détail curieux, le _démagogue échevelé_ portait encore un +_catogan_, en 1794.] + +Nous avons vu aussi une photographie d'un croquis de Danton sur la +charrette, fait au vol par David, qui avait déjà saisi de même Marie- +Antoinette. Mais ne croyez pas que la passion ait guidé ici le crayon de +l'ami de Robespierre. Non, si le politique, en David, fut défaillant et +incohérent, le peintre resta le plus souvent respectueux de son art. +C'est en artiste qu'il vit et représenta la silhouette de Danton courant +à l'échafaud, la bouche béante et l'oeil vague. [Note: L'original a fait +partie de la collection du peintre Chenavard. Je ne sais où il se trouve +aujourd'hui.] + +Voulez-vous maintenant voir le vaincu de germinal dans un des entr'actes +du merveilleux drame oratoire qu'il joua au Tribunal révolutionnaire? +Voici un croquis étonnant, [Note: Collection de M. Clémenceau.] +furtivement surpris et comme dérobé par Vivant-Denon, le peintre favori +de Robespierre, qui, dit-on, assis à bonne place au tribunal, trompa +l'absolue interdiction de _portraiturer_ les accusés, en crayonnant à la +hâte au fond de son chapeau. Là, Danton écoute, écrasé, écroulé sur lui- +même, le visage plissé et subitement vieilli, les yeux noyés dans les +rides, l'air hébété d'un homme assommé par la calomnie ou d'un forçat +déformé par le bagne, ou encore d'un dévot abêti par la grâce et échoué +au banc d'oeuvre. [Note: Ce dessin ne se trouve pas dans l'_Oeuvre_ de +Vivant-Denon par la Fizelière (2 vol. in-4, 1872-1873), et c'est +pourtant là une des productions les plus originales de l'artiste qui, +étrange destinée! fut l'ami intime de Mme de Pompadour, de Robespierre +et de Napoléon.] + +Les yeux pleins de ce dessin horriblement réaliste, regardez une +photographie du portrait de Danton attribué à Greuze, qu'un amateur de +Nancy exposa au Trocadéro en 1878. Quel contraste! L'écouteur engourdi +de Vivant-Denon est un fier et doux adolescent amoureux et gracieux +comme un héros de Racine, mais sans fadeur et sans préciosité. Danton a +là vingt ans, un duvet de jeunesse, un air de joie confiante et de +juvénile langueur. Mais est-ce bien Danton? Oui, voilà son cou puissant, +et c'est ainsi qu'il portait la tête. Mais où sont ses cicatrices, son +nez épaté, ses sourcils en broussailles? J'aimerais une preuve, une +présomption, autre que le dire de l'amateur qui possède ce joli +portrait. + +Le portrait le plus authentique, celui que la famille jugeait le plus +ressemblant, c'est la peinture anonyme que le docteur Robinet a léguée +au musée de la ville de Paris et dont nous donnons une reproduction. + +J'ai donné, je crois, les principaux traits physiques et moraux de +l'éloquence de Danton. Il eût peut-être été, lui qui ne joua jamais au +littérateur, une des plus hautes gloires littéraires de la France, s'il +eût vécu, s'il eût triomphé, si les circonstances eussent permis de +recueillir intégralement les monuments de sa parole. + + + + +ROBESPIERRE + + + + +_I.--ROBESPIERRE A LA CONSTITUANTE_ + + +Quelque opinion que l'on ait sur l'éloquence et sur la politique de +Robespierre, une remarque s'impose d'abord: c'est que son caractère ne +fut pas sympathique à ses contemporains. Il eut des séides, et pas un +ami, comme l'a dit très bien Louis Blanc. Il manquait, dit-on, de +cordialité, éloignait toute confiance familière et, quand il descendait +de la tribune, vainqueur ou vaincu, aucune main empressée ne se tendait +vers la sienne: une atmosphère glaciale l'entourait et faisait le vide +autour de lui. Sauf au club des Jacobins, si son éloquence touchait les +esprits et ne laissait pas les coeurs insensibles, sa personne ne +bénéficiait jamais des mouvements généreux que provoquaient ses +discours. Cet ami de l'humanité semblait nourrir contre les hommes une +sombre et mystérieuse rancune, et on se demandait, on se demande encore +d'où lui venait cette misanthropie cachée sous ses paroles les plus +nobles et les plus confiantes. C'est là le trait le plus frappant de son +éloquence; c'est le premier point qu'il nous faut élucider. + +Etait-ce, comme l'a dit Michelet, la misère qui lui donnait de +l'amertume? Mais Robespierre touchait, comme les autres députés, dix- +huit livres par jour. Ces appointements, aujourd'hui modestes, +constituaient, en 1789, une aisance très large: c'était une fortune pour +un homme de goûts simples. Oui, Robespierre était riche comparativement +à Brissot, à Camille Desmoulins, à Loustallot et à tant d'autres qui, en +1789, ne gagnaient peut-être pas, avec leur succès d'écrivains, la +moitié de l'indemnité d'un député. La légende de l'habit noir emprunté +par l'avocat d'Arras pour un deuil officiel ne repose, que nous +sachions, sur aucun témoignage sérieux. Comme tant d'autres à cette +époque, Robespierre n'avait pas de fortune personnelle; mais sa +profession (chose rare en ce temps-là) lui donnait amplement de quoi +vivre. + +On l'a représenté orphelin dès son enfance, déjà chef de famille, +préoccupé et inquiet de sa vie avant l'âge: de là, dit-on, ce pli de +gravité et ce visage sombre. Sans doute, il perdit sa mère à sept ans et +son père à neuf ans. Mais il fut recueilli et élevé, avec son frère, +chez ses aïeux maternels. Les soins de la famille ne lui manquèrent donc +pas. On le mit au collège d'Arras et il n'y fut pas l'écolier taciturne +qu'on veut trouver dans le futur héros de la Terreur: ses biographes +nous l'y montrent bon élève, insouciant et gai comme les autres enfants, +jouant volontiers à la chapelle, élevant des oiseaux, se plaisant aux +récréations de son âge. Bientôt l'évêque d'Arras obtint pour ce bon +sujet une des bourses dont l'abbé de Saint-Waast disposait au collège +Louis-le-Grand. C'est ici que s'assombrit, dans quelques écrits, la +légende de l'orphelin. Pauvre boursier raillé, exploité, victime, +comment pouvait-il éviter la misanthropie? + +On oublie que jamais les boursiers des grands collèges officiels ne +furent traités autrement que leurs camarades. Camille Desmoulins était +lui aussi, en même temps, boursier à Louis-le-Grand, et il resta +optimiste et souriant jusqu'à l'échafaud. Sans doute Robespierre perdit +alors son correspondant vénéré, l'abbé de Laroche, et sa jeune soeur +Henriette. Mais ces deuils l'affectèrent sans modifier son caractère: il +resta, la douleur passée, un enfant comme les autres. Déjà il a le +bonheur de sentir se former ses opinions: «Un de ses professeurs de +rhétorique, dit M. Hamel, le doux et savant Hérivaux, dont il était +particulièrement apprécié et chéri, ne contribua pas peu à développer en +lui les idées républicaines. Epris des actes et de l'éloquence +d'Athènes, enthousiasmé des hauts faits de Rome, admirateur des moeurs +austères de Sparte, le brave homme s'était fait l'apôtre d'un +gouvernement idéal et, en expliquant à ses jeunes auditeurs les +meilleurs passages des plus purs auteurs de l'antiquité, il essayait de +leur souffler le feu de ses ardentes convictions. Robespierre, dont les +compositions respiraient toujours une sorte de morale stoïcienne et +d'enthousiasme sacré de la liberté, avait été surnommé par lui le +_Romain_.» [1] Il était donc aimé, estimé de ses maîtres. Quand Louis +XVI vint visiter le collège, c'est lui qui fut chargé de le haranguer, +et le principal corrigea avec indulgence le discours du _Romain_ où les +remontrances politiques se mêlaient aux louanges obligées. Il faut +n'avoir pas vécu dans cette république en miniature qu'on appelle un +collège pour s'imaginer qu'un _fort_, comme l'était Robespierre, qu'un +héros des concours scolaires, ait pu y jouer, de près ou de loin, le +rôle d'un souffre-douleur. + +[Note: _Histoire de Robespierre, d'après des papiers de famille et des +documents entièrement inédits_, 1863-1867, 3 vol. in-8, t. I, p. 17.] + +Ses études finies, connut-il de précoces épreuves capables de le porter +au noir? Après avoir obtenu pour son frère Augustin la survivance de sa +bourse, il fit son droit sous le patronage du collège Louis-le-Grand, +qui lui accorda une gratification pécuniaire avec un certificat +élogieux. Alors âgé de vingt ans, en 1778, il eut avec Jean-Jacques +Rousseau une entrevue qui décida peut-être de sa vocation et de sa +destinée. Reçu avocat, il retourne à Arras, y plaide, s'y fait +connaître, est nommé juge au tribunal civil et criminel de l'évêque +d'Arras, résigne ses fonctions pour ne pas avoir de condamnations +capitales à prononcer et éprouve toutes les joies de la popularité. Il +rédige, en 1789, à la nouvelle de la convocation des Etats généraux, une +adresse très hardie sur la nécessité de réformer les Etats d'Artois, et, +mis en lumière par cette publication, il est nommé à trente et un ans, +député du Tiers de la gouvernance d'Arras aux Etats généraux. + +Est-ce là, je le demande, une jeunesse malheureuse, une carrière +manquée? Admettons que Robespierre, avocat à Arras, fût déjà grave: +était-il, comme on le veut, triste et amer? Membre de la joyeuse +académie des _Rosati_, il rimait, en rieuse compagnie; d'aimables +bouquets à Chloris, de petits vers galants, se montrant gai et frivole +quand il le fallait, ne laissant rien paraître d'un _être à part_, d'un +Timon. Ce n'est ni dans la retraite ni au milieu des disgrâces du sort +ou des hommes que l'orateur de la Convention se prépara à ses tragiques +destinées: son enfance et sa jeunesse ressemblèrent à celles des plus +favorisés d'entre ses contemporains. Dans les rangs du Tiers état +d'avant la Révolution, il était, à tout prendre, un des heureux. + +Ce n'est donc pas dans sa condition antérieure qu'il faut chercher la +cause de sa visible amertume et de cette noire rancune dont il semblait +rongé; il n'apportait aux Etats généraux aucun grief personnel contre la +société et contre les hommes. Mais il fut peut-être blessé des sourires +railleurs avec lesquels, dit-on, on accueillit sa première apparition à +la tribune, d'autant que les moqueries s'adressèrent moins à ses +opinions politiques qu'à sa personne. Son habit olive, sa raideur, sa +gaucherie provinciale furent, à première vue, ridicules. Le style +travaillé et suranné des discours qu'il lisait à la tribune mit en gaîté +les assistants. Les députés de la noblesse d'Artois, Beaumez et les +autres, commencèrent contre lui une petite guerre de quolibets, de +sourires, de haussements d'épaules qui piquèrent et firent saigner son +amour-propre, si on en croit une tradition orale rapportée surtout par +Michelet. L'homme politique eût peut-être dédaigné ces sarcasmes; mais +le lettré en demeura profondément ulcéré, outragé dans sa dignité. + +C'est que, sauf l'abbé Maury, personne à la Constituante ne fut plus +jaloux que lui de sa renommée d'homme de lettres. Académicien de +province, il était habitué à faire applaudir son talent d'écrivain et +d'orateur, et à ses couronnes d'élève du lycée de Louis-le-Grand il +avait ajouté, à la mode du temps, des lauriers cueillis à différents +concours. L'année 1783 avait été une date mémorable dans sa vie: en même +temps que l'académie d'Arras l'admettait dans son sein, l'académie de +Metz le couronnait pour un mémoire sur la réversibilité du crime, où se +trouvent déjà quelques-unes des formules qu'il répétera volontiers à la +Convention. En 1785, il n'obtint de l'académie d'Amiens qu'un accessit +pour un éloge de Gresset. Ce demi-succès le porta à réserver ses oeuvres +à l'académie d'Arras, dont il devint l'orateur habituel et préféré, +bientôt le président. A cette tribune pacifique, il exerça et fixa ses +aptitudes à l'éloquence d'apparat, débitant de longues dissertations +d'un style facile, un peu mou, un peu fleuri, pâle reflet de Rousseau, +d'une composition sage, bien ordonnée, très classique, presque scolaire, +toujours sur des sujets de droit naturel et de morale. Il prit là son +habitude de généraliser, de disserter en dehors du temps présent et de +glorifier en beau style les principes innés. Bien écrire et bien dire, +ce fut sa peine et son souci quotidien. Sa correspondance n'est pas +moins travaillée que ses mémoires académiques: il badine dans l'intimité +avec un art laborieux, avec un apprêt qui va jusqu'au pédantisme. +Remerciant une demoiselle d'un envoi de serins, il lui dit avec effort: +«Ils sont très jolis; nous nous attendions qu'étant élevés par vous, ils +seraient encore plus doux et les plus sociables de tous les serins. +Quelle fut notre surprise, lorsqu'en approchant de leur cage, nous les +vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui faisait +craindre pour leurs jours! Et voilà le manège qu'ils recommencent toutes +les fois qu'ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan +d'éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d'où leur vient ce +caractère sauvage? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent pour le +char de Vénus, montre ce naturel farouche? Un visage comme le vôtre n'a- +t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines? +Ou bien serait-ce qu'après l'avoir vu ils ne pourraient plus en +supporter d'autres?» Il semble, même dans ses lettres familières, +concourir pour un prix de littérature. + +On comprend maintenant quelle fut la déception du bel esprit d'Arras +quand son beau style, si apprécié dans sa province, lui valut, aux Etats +généraux, un succès de ridicule. Les journaux firent chorus avec les +députés, et, dès qu'on eut constaté cette susceptibilité aiguë et cet +amour-propre maladif de lauréat, ce fut une cible à laquelle chacun +visa. La pire malignité fut de défigurer son nom dans les comptes +rendus. On l'appelait _Robetspierre_ ou _Robert-Pierre_, ou, par une +cruauté plus raffinée, on le désignait par _M_... ou simplement par: _Un +membre_, ou: _Un député des communes_, et on lui ôtait jusqu'à la +consolation de faire lire sa prose dans l'Artois. D'ordinaire, on +résumait ses opinions en quelques lignes. Parfois même on ne soufflait +mot de son discours, et quand l'infortuné se cherchait le lendemain dans +la feuille de Barère ou dans celle de Le Hodey, il y trouvait tous les +discours de la séance, sauf le sien. Les rancunes littéraires sont +vivaces: la sienne fut inexorable et éternelle. Il ne rit plus, il fixa +sur sa figure un masque sombre et, ne pouvant se faire prendre au +sérieux, il se fit prendre au tragique. Par l'effroi qu'il inspira, il +devait regagner, à Paris, la faveur et les applaudissements goûtés jadis +à Arras. Lui dont on avait ri sans pitié, il vint un moment où on n'osa +plus ne pas l'applaudir.... + +Voilà, selon nous, l'explication de l'amertume farouche que fit paraître +Robespierre. C'est ainsi qu'en lui les humiliations du lettré firent +tort à l'orateur et à l'homme d'État. Il lui manqua ce don de +cordialité, qui donnait du charme à Mirabeau, à Cazalès et à Danton. +Accueilli par les sifflets, il garda une attitude défiante et +soupçonneuse, même au milieu de ses plus grands succès de tribune. + +Mais est-ce là tout Robespierre? Sa politique et son éloquence ne +furent-elles que la revanche d'un amour-propre littéraire grièvement +blessé? Cet homme remarquable eut assurément d'autres visées, un autre +génie. La manière d'être que nous venons d'expliquer ne fut qu'un aspect +de sa personnalité, qu'une apparence: il fallait néanmoins s'y arrêter, +puisqu'un orateur n'est en général que ce qu'il paraît être, puisque +même un rictus involontaire, même un _tic_ de sa physionomie font partie +de son éloquence et qu'à la tribune l'homme intérieur n'est connu et +jugé que d'après l'homme extérieur. + +Était-il vraiment ridicule à ses débuts? Les journaux donnent peu de +détails sur son compte à cette époque, et les auteurs de mémoires, qui +pour la plupart écrivirent après avoir subi la terreur qu'il inspira, se +vengent trop visiblement de leur peur en défigurant leurs premières +impressions. Malgré eux, ils le représentent, dès juin et juillet 1789, +comme un monstre à figure de coquin. «J'ai causé deux fois avec +Robespierre, dit Etienne Dumont; il avait un aspect sinistre; il ne +regardait point en face; il avait dans les yeux un clignotement +continuel et pénible.» Nous chercherions vainement, chez les +contemporains, un souvenir juste et vrai de Robespierre débutant. Ce qui +est certain, c'est qu'il dut s'imposer et devint l'orateur qu'il fut au +milieu des difficultés les plus décourageantes. Excellente école: il s'y +débarrassa de son air et de son style d'Arras; à force de raturer et de +limer, il rencontra l'expression juste et frappante. Les quolibets de +ses ennemis l'empêchèrent de se contenter trop aisément. Lui qui, +d'abord, de son propre aveu, «avait une timidité d'enfant, tremblait +toujours en s'approchant de la tribune et ne se sentait plus au moment +où il commençait à parler», il s'enhardit bientôt, se fit une manière +personnelle, dont il était maître aux derniers mois de l'Assemblée +constituante. Ses collègues procédaient de Montesquieu; chez lui, le +fond et la forme sont inspirés de Rousseau. Il parle déjà, à la tribune +de la Constituante, la langue de la Convention et il exprime en 1790 les +idées de 1793. + +Qui ne connaît sa politique? Dans la Constituante, il renonça à toute +influence présente ou prochaine. Il se fit «l'homme des principes», +l'homme de l'avenir. Il comprit, presque seul, que la Révolution ne +faisait que commencer, qu'elle userait et rejetterait ses premiers +instruments. Son souci fut de se réserver, intact et fort, pour les +luttes terribles auxquelles on ne faisait que préluder. Dès l'origine il +rompt avec les constitutionnels et les triumvirs. «Son rôle, dit très +justement Michelet, fut dès lors simple et fort. Il devint le grand +obstacle de ceux qu'il avait quittés. Hommes d'affaires et de parti, à +chaque transaction qu'ils essayaient entre les principes et les +intérêts, entre le droit et les circonstances, ils rencontrèrent une +borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre +leurs solutions bâtardes, anglo-françaises, soi-disant constitutionnelles, +il présentait des théories, non spécialement françaises, mais générales, +universelles, d'après le _Contrat social_, l'idéal législatif de Rousseau +et de Mably. + +«Ils intriguaient, s'agitaient, et lui, immuable. Ils se mêlaient à +tout, pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute manière; +lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs; lui, un +philosophe, un prêtre du droit. Il ne pouvait manquer de les user à la +longue. + +«Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il +s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guère sur le +terrain scabreux des voies et moyens. Il dit _ce qu'on devait_ faire, +rarement, très rarement, _comment on pouvait_ le faire.» + + * * * * * + +En effet, quand on passe des discours de Mirabeau et de Barnave à ceux +de Robespierre, on est transporté dans un monde tout différent, monde +idéal où les difficultés et les contradictions de la vie réelle n'ont +pas d'écho. Ce n'est pas Robespierre qui se moquerait, comme ces deux +orateurs, de la théorie et la métaphysique. Il ne voit, ne glorifie +qu'une chose: le droit pur. Le premier avant 89, dans ses écrits, il +emploie usuellement les mots d'égalité, de liberté et surtout de +fraternité. Il ne suppose pas un instant qu'on puisse transiger avec les +exigences de la morale: obéir à la morale, c'est pour lui toute la +politique. «Comment l'intérêt social, dit-il, à propos de l'éligibilité +des juifs, pourrait-il être fondé sur la violation des principes +éternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de toute +société?» Il se pose comme l'Alceste de l'Assemblée, irrité du sarcasme +des Philintes politiques, mais se roidissant et allant néanmoins son +chemin, sans se gêner pour rompre en visière avec les compromis et les +défaillances. Sa rhétorique, c'est d'être honnête envers et contre tous +et, s'il l'est avec pédantisme, est-ce une raison pour suspecter sa +sincérité? Oui, la plupart riaient; mais Mirabeau ne s'y trompait pas et +répétait: «Il ira loin: il croit tout ce qu'il dit.» Voyez de quel ton +vraiment indigné il apostrophe, en juin 1789, la députation envoyée par +le clergé aux communes pour leur demander de délibérer sur la rareté des +grains et leur faire consacrer, par cette délibération isolée, la +séparation des ordres: + +«Allez, et dites à vos collègues que, s'ils ont tant d'impatience à +soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du +peuple; dites-leur de ne plus retarder nos opérations par des délais +affectés; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous +faire abandonner les résolutions que nous avons prises, ou plutôt, +ministres de la religion, dignes imitateurs de votre maître, renoncez à +ce luxe qui vous entoure, à cet éclat qui blesse l'indigence; reprenez +la modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous +escortent; vendez ces équipages superbes et convertissez ce vil superflu +en aliments pour les pauvres.» + +Mais il se sent encore ridicule, et ce n'est que le 20 octobre qu'il se +fait enfin écouter à propos de la loi martiale. + +Bientôt les rieurs commencent à se taire, et le 16 janvier 1790 il peut +défendre, sans être interrompu, le peuple de Toulon, qui avait incarcéré +illégalement des fonctionnaires hostiles à la Révolution. + +Dès lors, il est en possession de sa méthode oratoire et d'un genre +d'argumentation dont il ne sortira pas pendant toute la durée de la +Constituante. Quelle que soit la réforme que proposent ses collègues de +la gauche, il la combat comme trop modérée, comme trop peu favorable au +peuple. Quels que soient les excès et les sévices commis par la +multitude, il les excuse et les présente comme de faibles taches à un +beau tableau. Que parle-t-on de la violence populaire? Le peuple montre +plutôt une patience inconcevable; après tant de siècles de servitude et +de tortures, il se contente, au jour de sa victoire, de brûler quelques +châteaux et de pendre quelques aristocrates. Y a-t-il là matière à tant +s'indigner? «Qu'on ne vienne donc pas, dit-il le 22 février 1790, +calomnier le peuple! J'appelle le témoignage de la France entière; je +laisse ses ennemis exagérer les voies de fait, s'écrier que la +Révolution a été signalée par des barbaries. Moi, j'atteste tous les +bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais révolution n'a +coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu un peuple immense, +maître de sa destinée, rentrer dans l'ordre au milieu de tous les +pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprimé pendant tant de +siècles. Sa douceur, sa modération inaltérables ont seules déconcerté +les manoeuvres de ses ennemis; et on l'accuse devant ses représentants!» +Tel est le thème que Robespierre ne cesse de développer à la tribune, +affectant de planer plus haut que les accidents et les crimes isolés, +jugeant l'ensemble de la Révolution alors que ses contemporains n'en +regardaient que le détail. Cette placidité étonnait et scandalisait les +Constituants, mais elle commençait déjà à plaire aux tribunes et à la +rue. Aux Jacobins, Robespierre fait de rapides progrès. Assidu aux +séances, parleur infatigable, il s'impose à la célèbre société, s'en +fait aimer, s'y dédommage des premières rebuffades de ses collègues. +Bientôt les Jacobins ont la primeur des discours destinés à la +Constituante et, en 1791, ils sont déjà séduits, conquis, sous le charme +et presque sous le joug. Robespierre peut se croire encore à la tribune +et devant l'auditoire de l'Académie d'Arras. Il triomphe et jouit +d'unanimes et constants applaudissements qui ne s'adressent pas moins au +lettré qu'au politique. + +Cependant, depuis le jour où il a fait taire les rieurs, il n'a cessé de +parler à l'Assemblée. Il a dit son mot dans toutes les discussions à +l'ordre du jour. Éligibilité des comédiens et des juifs, égalité +politique (marc d'argent), établissement des jurés en toute matière, +permanence des districts, droit de paix et de guerre, tribunal de +cassation, constitution civile du clergé, réunion d'Avignon, affaire de +Nancy, résistance des parlements, organisation du jury, droit de tester, +extension de la garde nationale, droit de pétition, droits politiques +des hommes de couleur, réélection des Constituants, abolition de la +peine de mort, licenciement des officiers de l'armée, liberté de la +presse, inviolabilité royale, établissement des conventions nationales, +revision de la Constitution, il parle longuement sur toutes ces +questions si variées, sans qu'on puisse l'accuser, comme l'abbé Maury, +de déclamation: car son but est moins de traiter à fond ces sujets que +de montrer dans quels rapports ils sont avec les principes de la morale. +Il excelle à dégager le côté théorique des questions, à élever le débat. + +Il aime aussi, nous l'avons dit, à prendre la défense du peuple, à +justifier ses erreurs, à confondre ses détracteurs. Il a mis toutes ses +qualités et tous ses défauts dans ses opinions sur les troubles des +provinces, sur l'adjonction des simples soldats aux conseils de guerre, +sur l'admission des indigents aux fonctions politiques. Il veut être, à +la Constituante, l'avocat des pauvres et des humbles. Quoi d'étonnant +que sa popularité devienne formidable et que sa toute-puissance aux +Jacobins finisse par lui donner de l'autorité, même à l'Assemblée +constituante? + +Cette autorité devint telle qu'il décida l'Assemblée à voter sa propre +mort. C'est en effet sur sa proposition que fut porté le décret relatif +à la non-rééligibilité des Constituants, et voici la péroraison du +discours par lequel il défendit sa motion le 16 mai 1791: + +«Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts +de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait +au moins de l'imprudence pour tout le monde à se charger encore pour +deux ans du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même et +la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que pour +le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les +contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à +des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur +nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards +seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors +de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en +restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet empire, +nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières; +nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de +l'ordre, des lois et de la liberté. (_On applaudit à plusieurs +reprises._) + +«Oui voilà, dans ce moment, la manière la plus digne de nous, et la plus +utile à nos concitoyens, de signaler notre zèle pour leurs intérêts. +Rien n'élève les âmes des peuples, rien ne forme les moeurs publiques, +comme les vertus des législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand +exemple d'amour pour l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la +patrie; donnez-le à vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à +influer sur le sort des nations; que les Français comparent le +commencement de votre carrière avec la manière dont vous l'aurez +terminée et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux époques où vous +vous serez montrés plus purs, plus grands, plus dignes de leur +confiance. + +«Je n'insisterai pas plus longtemps: il me semble que pour l'intérêt +même de cette mesure, pour l'honneur des principes de l'Assemblée, cette +motion ne doit pas être décrétée avec trop de lenteur. Je crois qu'elle +est liée aux principes généraux de la rééligibilité des membres de la +législature; mais je crois aussi qu'elle en est indépendante sous +d'autres rapports; mais je crois que les raisons que j'ai présentées +sont tellement décisives, que l'Assemblée peut décréter dès ce moment +que les membres de l'Assemblée nationale actuelle ne pourront être +réélus à la première législature. (_L'Assemblée applaudit à plusieurs +reprises.--La très grande majorité demande à aller aux voix._)» + +Le 31 mai 1791, après la lecture de la lettre insidieuse de l'abbé +Raynal, ce n'est ni Barnave, ni Thouret, ni Le Chapelier, ni aucun des +chefs de la gauche qui répond au nom de l'Assemblée, c'est Robespierre. +Et il le fait avec infiniment de tact et de dignité: + +«J'ignore, dit-il, quelle impression a faite sur vos esprits la lettre +dont vous venez d'entendre la lecture; quant à moi, l'Assemblée ne m'a +jamais paru autant au-dessus de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vue +écouter avec une tranquillité si expressive la censure la plus véhémente +de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite. (_La partie gauche +et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises._) Je ne sais, mais +cette lettre me paraît instructive dans un sens bien différent de celui +où elle a été faite. En effet, une réflexion m'a frappé en entendant +cette lecture. Cet homme célèbre, qui, à côté de tant d'opinions qui +furent accusées jadis de pécher par un excès d'exagération, a cependant +publié des vérités utiles à la liberté, cet homme, depuis le +commencement de la Révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses +concitoyens ni vous; et dans quel moment rompt-il le silence? dans un +moment où les ennemis de la Révolution réunissent leurs efforts pour +l'arrêter dans son cours. (_Les applaudissements recommencent._) Je suis +bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, je ne dis pas de +l'Assemblée, mais de l'opinion publique, sur un homme qui conserve un +grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une +circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire son grand âge. (_On +applaudit._) + +«Je pardonne même, sinon à ceux qui auraient pu contribuer à sa +démarche, du moins à ceux qui sont tentés d'y applaudir, parce que je +suis persuadé qu'elle produira dans le public un effet tout contraire à +celui qu'on en attend. Elle est donc bien favorable au peuple, dira-t- +on, elle est donc bien funeste à la tyrannie, cette Constitution, +puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la décrier, +puisque, pour y réussir, on se sert d'un homme qui, jusqu'à ce moment, +n'était connu dans l'Europe que par son amour passionné pour la liberté, +et qui était jadis accusé de licence par ceux qui le prennent +aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héros (_Nouveaux +applaudissements_), et que sous son nom, on produit les opinions les +plus contraires aux siennes, les absurdités mêmes que l'on trouve dans +la bouche des ennemis les plus déclarés de la Révolution; non plus +simplement ces reproches imbéciles prodigués contre ce que l'Assemblée +nationale a fait pour la liberté, mais contre la liberté elle-même? Car +n'est-ce pas attaquer la liberté que de dénoncer à l'univers, comme les +crimes des Français, ce trouble, ce tiraillement qui est une crise si +naturelle de la liberté que, sans cette crise, le despotisme et la +servitude seraient incurables? + +«Nous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner. +C'est en ce moment où, par une démarche extraordinaire, on vous annonce +clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est +l'acharnement des ennemis de l'Assemblée et de la Révolution; c'est en +ce moment que je ne crains point de renouveler en votre nom le serment +de suivre toujours les principes sacrés qui ont été la base de votre +Constitution, de ne jamais nous écarter de ces principes par une voie +oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui serait le seul +moyen de ne laisser à nos successeurs et à la nation que troubles et +anarchie. Je ne veux point m'occuper davantage de la lettre de M. l'abbé +Raynal; l'Assemblée s'est honorée en en entendant la lecture. Je demande +qu'on passe à l'ordre du jour. (_M. Robespierre descend de la tribune au +milieu des applaudissements de la partie gauche et de toutes les +tribunes._)» + +Ce beau discours déjoua les intrigues des monarchiens, et Malouet lui- +même, dans ses Mémoires, reconnaît que Robespierre fut éloquent ce jour- +là. Remarquons aussi qu'il improvisa, lui qui était habitué à écrire ses +opinions: son talent n'avait pas moins grandi que son autorité +politique. + +Après le départ du roi, cette autorité s'accrut encore. Tous les yeux se +tournèrent vers celui qui n'avait cessé de flétrir les transactions +hypocrites et qui n'avait jamais cru à la sincérité de Louis XVI. Le +soir même du 21 juin, il prononça aux Jacobins un long discours, qui +malheureusement n'a pas été recueilli en entier, mais dont nous avons +quelques phrases intéressantes, ainsi conçues: «Peut-être, en vous +parlant avec cette franchise, vais-je attirer sur moi les haines de tous +les partis. Ils sentiront bien que jamais ils ne viendront à bout de +leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un seul homme juste et +courageux qui déjouera continuellement leurs projets et qui, méprisant +la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop heureux si sa +mort pouvait être utile à la liberté de sa patrie.» Alors, dit le +procès-verbal de la séance, «le saint enthousiasme de la vertu s'est +emparé de toute l'assemblée, et chaque membre a juré, au nom de la +liberté, de défendre Robespierre au péril même de sa vie». + +Camille Desmoulins, dans son journal, ajoute ces détails: «...Lorsque +cet excellent citoyen, au milieu de son discours, parla de la certitude +de payer de sa tête les vérités qu'il venait de dire, m'étant écrié: +_Nous mourrons tous avant toi!_ l'impression que son éloquence naturelle +et la force de ses discours faisaient sur l'Assemblée était telle que +plus de huit cents personnes se levèrent toutes à la fois, et, +entraînées comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de +se rallier autour de Robespierre et offrirent un tableau admirable par +le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de +tout leur visage et par l'inattendu de cette inspiration soudaine.» + +Mme Roland, qui était présente, dit que la scène fut «vraiment +surprenante et pathétique». + +Robespierre ne se prononça que tard pour la république; il suivit et +encouragea presque les hésitations de l'opinion et des Jacobins, +auxquels il disait, le 13 juillet 1791: «On m'a accusé d'être +républicain; on m'a fait trop d'honneur: je ne le suis pas. Si l'on +m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré: je ne le suis pas +non plus.» + +Et, le 14, il prononça un éloquent discours contre l'inviolabilité +royale, un des plus puissants que la Constituante ait entendus: + +«...Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante +dans l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre +social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par +le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir: +la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus +saint; la seconde, que comme il est armé d'un grand pouvoir, il est bien +plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats. + +«Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni: telle est +la loi.... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez +décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait +attenter impunément à la liberté, à l'existence de la nation, et +insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir +d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si vous +aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait pas +cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le +souverain reprenait ses droits! «Vous avez décrété l'inviolabilité; +mais aussi, messieurs, avez-vous jamais eu quelque doute sur l'intention +qui vous avait dicté ce décret? Avez-vous jamais pu vous dissimuler à +vous-mêmes que l'inviolabilité du roi était intimement liée à la +responsabilité des ministres; que vous aviez décrété l'une et l'autre +parce que, dans le fait, vous aviez transféré du roi aux ministres +l'exercice réel de la puissance exécutive, et que, les ministres étant +les véritables coupables, c'était sur eux que devaient porter les +prévarications que le pouvoir exécutif pourrait faire? De ce système il +résulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration, +puisqu'aucun acte du gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux +qu'il pourrait faire sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la +loi conserve sa puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un +acte personnel à un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par +exemple, d'un assassinat commis par un individu? Cet acte est-il nul et +sans effet, ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde? + +«Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que +la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras.... Mais si le roi, +en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du +mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle +serait donc la personne responsable? + +«Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certain excès, +on lui nommerait un régent.... Mais si on lui nommait un régent, il +serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de +l'inviolabilité. Que les Comités s'expliquent donc clairement, et qu'ils +nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable. + +«Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait +votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme ou votre fille, +lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout +permis?... Permettriez-vous au citoyen de se venger! Alors vous +substituez la violence particulière, la justice privée de chaque +individu à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez cela +établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité absolue +est le soutien, la base immuable de l'ordre social! + +«Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières, +qu'est-ce que tous ces forfaits auprès de ceux qui menacent le salut et +le bonheur du peuple! Si un roi appelait sur sa patrie toutes les +horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de +rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir +sous ses ruines la liberté et le bonheur du monde entier, serait-il +inviolable? + +«Le roi est inviolable! Mais, vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous +étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime? + +«Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à +l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux +hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats. +Ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation, +conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord +revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses +mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, n'est- +ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger perpétuel? Et +à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous le +revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions personnelles, si ce +n'est à attaquer la liberté et les lois, à se venger de ceux qui auront +constamment défendu contre lui la cause publique? Au contraire, les +ressorts du gouvernement se relâchent-ils dans ses mains, alors les +rênes du gouvernement flottent nécessairement entre les mains de +quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le caresseront, +l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom. + +«Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un +gouvernement faible; c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut +envisager la question actuelle: qu'on me garantisse contre ce danger, +qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les +factieux, et je souscris à tout ce que vos comités pourront vous +proposer. + +«Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme: je déclare que +j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne +suffît pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous +le joug d'un autre despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de +ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d'un +petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi vous, je +l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je ne +vois non plus personne disposé à le souffrir. Mais je vois des +coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un peuple +libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs mains les +moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion; mais la +perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait alarmer la +liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue durée +d'un gouvernement oligarchique. + +«Cela est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient +s'élever, se fortifier, se coaliser, ne seraient-elles pas un peu +ralenties, si l'on voyait dans une perspective plus prochaine la fin du +pouvoir immense dont nous sommes revêtus, si elles n'étaient plus +favorisées en quelque sorte par la suspension indéfinie de la nomination +des nouveaux représentants de la nation, dans un temps où il faudrait +profiter peut-être du calme qui nous reste, dans un temps où l'esprit +public, éveillé par les dangers de la patrie, semble nous promettre les +choix les plus heureux? La nation ne verra-t-elle pas avec quelque +inquiétude la prolongation indéfinie de ces délais éternels qui peuvent +favoriser la corruption et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit +ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je crains les factions, +je crains les dangers. + +«Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut +substituer des mesures générales évidemment puisées dans l'intérêt de la +paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire un +mot: elles ne peuvent que vous déshonorer; et si j'étais réduit à voir +sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je +demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les +accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la +gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même. + +«Dans les principes de vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a +point de délit!... Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas +de complices. Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, +immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c'est une lâche +injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour +se repaître du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; +vous ne pensez pas qu'il voie sans douleur ses représentants suivre +encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à +sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le +peuple pour prolonger impunément l'injustice et la tyrannie! Non, +messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables ou prononcer +l'absolution générale de tous les coupables. + +«Voici en dernier mot l'avis que je propose: + +«Je propose que l'Assemblée décrète: 1° qu'elle consultera le voeu de la +nation pour statuer sur le sort du roi; 2° que l'Assemblée nationale +lève le décret qui suspend la nomination des représentants ses +successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis des +Comités. + +«Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je +demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une +marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur +lequel on veut jeter un voile!» + +Les aristocrates furent tellement épouvantés de ce discours qu'ils +firent passer Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Suède transmet +gravement, le 18 juillet, ce bruit à son maître, et le dément avec la +même gravité le 23 juillet. + + + + +_II.--LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_ + + +Nous venons de voir Robespierre à la Constituante, sa vertu puritaine, +sa vanité littéraire, son talent grandissant peu à peu. Mais ce n'est là +qu'une esquisse incomplète de cette personnalité en voie de formation et +qui s'ignorait peut-être encore. Très simple au début, la figure de +l'avocat d'Arras devient de jour en jour plus complexe: de cet orateur +raide et monotone que nous avons vu à l'oeuvre en 1791, il va sortir peu +à peu un politique astucieux, mystérieux, presque indéchiffrable. On +peut dire qu'il fut, jusqu'à un certain point, un hypocrite, et qu'il +érigea l'hypocrisie en système de gouvernement. Son idéal politique +était si étranger à la conscience de ses contemporains, qu'il ne pouvait +le réaliser qu'en le leur déguisant à moitié, et cette dissimulation ne +répugna nullement à sa nature orgueilleuse et timide, où une pensée +courageuse était servie par le plus lâche des organismes physiques. Nul +homme ne fut moins capable de faire le coup de poing ou de manier le +sabre, et pourtant nul ne fut plus sensible aux injures. Aussi ses +vengeances furent-elles d'un traître, et comme son inquiétude nerveuse +l'empêchait d'affronter Danton, il le fit tomber dans un piège. +Cependant par une éloquence mystique, chaque jour plus grave et plus +décente, il exerçait une influence religieuse sur les âmes et marchait +au souverain pouvoir. Est-ce par ambition ou par foi qu'il s'efforçait +d'établir en France une nouvelle forme du christianisme? Je ne crois pas +que la sincérité de ce fanatique puisse être suspectée dans sa croyance +aux dogmes prônés par le Vicaire Savoyard; mais il se considérait comme +le seul pontife possible du culte néo-chrétien qu'il rêvait. + +En politique, il affecte une orthodoxie étroite et immuable; il +excommunie ceux qui s'écartent d'un millimètre de la ligne ténue, du +point unique où est, selon lui, la vérité. Veut-il tuer le pauvre +Cloots? «Tu étais toujours, lui crie-t-il, au-dessus ou au-dessous de la +Montagne.» Quelles têtes demande-t-il dans son discours du 8 thermidor? +Celles des misérables «qui sont toujours en deçà ou au delà de la +vérité». C'est là que son hypocrisie est surtout odieuse. Car il ne +cessa lui-même de varier sur toutes les grandes questions de politique +purement gouvernementale. Ses contradictions furent aussi rapprochées +que violentes. Son hostilité à l'idée républicaine avant le 10 août est +trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en donner des preuves: eh bien! +lui qui, jusqu'en 1792, ricanait au mot de république, il s'indigne, en +1794, contre ceux qui n'ont pas toujours été républicains, et il ose +écrire, dans son rapport sur l'Etre suprême: «Les chefs des factions qui +partagèrent les deux premières législatures, trop lâches pour croire à +la République, trop corrompus pour la vouloir, ne cessèrent de conspirer +pour effacer des coeurs des hommes les principes éternels que leur +propre politique les avait d'abord obligés à proclamer.» + +Pour lui, la question de la forme du gouvernement est secondaire, la +question religieuse est presque tout. La monarchie, se dit-il, fera +peut-être l'oeuvre de _conversion_ nationale: soutenons la monarchie. +Celle-ci se dérobe; essayons de la république. La république ne +convertit pas les âmes: préparons un pontificat dictatorial. + + * * * * * + +C'est donc dans les tendances mystiques qu'est l'âme de l'éloquence de +Robespierre. La lecture du _Contrat social_ l'a instruit: mais la +_Profession de foi du Vicaire savoyard_ est sa bible, la source +ordinaire de son inspiration oratoire. Précisons donc, avant de citer +l'orateur lui-même, la pensée religieuse de son maître. + +C'est à coup sûr une pensée chrétienne. A la philosophie des +encyclopédistes, Rousseau oppose l'Evangile tel que sa conscience +calviniste l'interprète; à la science, il oppose la tradition et +l'autorité; son homme primitif et idéal n'était pas seulement né +vertueux, il était né chrétien, et la civilisation ne l'a pas seulement +rendu vicieux, elle l'a rendu aussi philosophe. Le ramener à lui-même, à +la nature, ce sera le ramener au christianisme, non au christianisme +romain, mais au christianisme pur et original. Voici comment le Vicaire +savoyard opère ce retour à la nature, qui est la religion évangélique. + +C'est d'abord une prétendue _table rase_, mais moins rase encore que +celle de Descartes. En réalité, Rousseau n'élimine provisoirement de son +esprit que les opinions ou les préjugés qui gênent sa théorie. Tout de +suite, sur cette table rase, il aperçoit et il adopte trois dogmes: 1° +Je crois qu'une volonté meut l'univers et anime la nature. 2° Si la +matière mue me montre une volonté, la matière mue selon certaines lois +me montre une intelligence qui est Dieu. 3° L'homme est libre de ses +actions et, comme tel, animé d'une substance immatérielle. + +[Illustration: M. M. J. ROBESPIERRE + +_Député du Dépt de Paris à la Convention Nationale en 1792_ + +_Rue du Théâtre Français No 4_] + +Sur ces trois principes, Rousseau bâtit une théodicée et une morale. Il +orne son Dieu des attributs classiques, tout en affectant d'écarter +toute métaphysique, et il reprend les formules même des Pères de +l'Église. Il y a une providence (Robespierre saura le rappeler à +Guadet), mais, comme l'homme est libre, ce qu'il fait librement ne doit +pas être imputé à la providence. C'est sa faute s'il est méchant ou +malheureux. Quant aux injustices de cette vie, c'est que Dieu attend +l'achèvement de notre oeuvre pour nous punir ou nous récompenser. Notre +âme immatérielle survivra au corps «assez pour le maintien de l'ordre», +peut-être même toujours. Dans cette autre vie, la conscience sera la +plus efficace des sanctions. «C'est alors que la volupté pure qui naît +du consentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili +distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera +préparé.» Et c'est ici que se place cette belle apologie de la +conscience: «Conscience! conscience! instinct divin, etc.» + +Voilà ce qu'il y a de nouveau et d'anti-chrétien dans Rousseau. Un pas +de plus et il semble qu'il dirait: Dieu, c'est la loi morale, Dieu est +dans la conscience, brisant ainsi, pour une formule supérieure, le vieux +moule religieux. Mais aussitôt il retombe, selon le mot de Quinet, dans +la nuit du moyen âge. Après de vagues attaques contre les religions +positives, l'hérédité et l'éducation rabattent son audace d'un instant +et il s'écrie en bon chrétien: «Si la vie et la mort de Socrate sont +d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu.» Faut-il +sortir du christianisme? Non: il faut «respecter en silence ce qu'on ne +saurait ni rejeter, ni comprendre, et s'humilier devant le grand Etre +qui seul sait la vérité». Je suis né calviniste; dois-je rester +calviniste? demande le jeune homme au vicaire: «Reprenez la religion de +vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre coeur et ne la quittez +plus.» Et si j'étais catholique? Eh bien, il faudrait rester catholique. +Moi qui vous parle, depuis que je suis déiste, je me sens meilleur +prêtre romain; je dis toujours la messe, je la dis même avec plus de +plaisir et de soin. Le dernier mot du déisme de Rousseau est celui de +l'athéisme de Montaigne. L'auteur de l'_Emile_ et celui de l'_Apologie +de Raymond Sebond_, libres en théorie, prêchent l'esclavage intellectuel +dans la pratique, et leur conclusion à tous deux est qu'il faut vivre et +mourir dans la religion natale. + +Mais il y a autre chose dans Rousseau que cette théorie spéculative. On +y trouve un projet de culte national, dont l'idée ne s'accorde guère +avec le conseil de rester chacun dans sa religion. Déjà dans la +profession de foi du Vicaire, Rousseau, après avoir déclaré que _la +forme du vêtement du prêtre_ était chose secondaire, reconnaissait que +le culte extérieur doit être uniforme pour le bon ordre et que c'était +là une affaire de police. Dans le _Contrat social_, il est explicite: +«Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile dont il +appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme +dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels +il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle.» Ces dogmes +indispensables sont, d'après Rousseau, l'existence de la divinité +puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante; la vie +à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, et la +sainteté du contrat social et des lois. Vous êtes libres de ne pas y +croire; mais si vous n'y croyez pas, vous serez banni, non comme impie, +mais comme insociable. D'ailleurs la tolérance est à l'ordre du jour, la +tolérance est un de nos dogmes négatifs. Telle est la religion civile de +Rousseau. + + * * * * * + +Parmi tant d'idées contradictoires, la plupart des hommes de la +Révolution choisirent, pour la conduite de leur vie, celles qui +s'écartaient le moins de la philosophie du siècle. Les Girondins +acceptaient un déisme vague, mais écartaient par un sourire l'idée d'une +constante intervention providentielle dans les affaires humaines. Tous, +ou à peu près, firent leur joie et leur force d'une morale fondée sur la +seule conscience, morale si éloquemment rajeunie par Rousseau. J'estime +que les volontaires de l'an II, les héros du 10 août, et, avant que +l'émigration fût devenue dévote, plus d'un émigré, moururent pour la +seule satisfaction de leur conscience, sans espoir ou crainte d'une +sanction ultérieure, et que l'influence de Rousseau ne fut pas étrangère +à cet héroïsme désintéressé. Il y a plus: ce qu'on remarque de plus +noble dans la vie de Robespierre lui vient de cet éveil de sa conscience +provoqué par la lecture de l'_Emile_, comme ce qu'il y a de plus beau +dans son éloquence procède de ce pur sentiment moral, tout humain, tout +indépendant de la métaphysique qui inspira le culte de l'Etre suprême. +Il est orateur, il s'élève au-dessus de lui-même quand il rappelle qu'à +la Constituante il n'aurait pu résister au dédain s'il n'avait été +soutenu par sa conscience et quand, à l'heure tragique, il s'écrie +noblement: «Otez-moi ma conscience, et je suis le plus malheureux des +hommes!» + +C'est pour avoir proclamé ce culte de la conscience que Rousseau fut +idolâtré dans la Révolution, et non pour ses efforts contradictoires en +vue de maintenir les antiques formules chrétiennes et en vue de créer +une religion civile. Robespierre se sépara de ses contemporains et +n'entraîna avec lui qu'un petit groupe d'hommes sincères, comme Couthon, +le jour où il voulut suivre le maître dans ses contradictions, réaliser +l'idéal du culte de l'Etre suprême et en même temps vivre en bons termes +avec les différentes sectes du christianisme. On voit déjà dans quelles +incohérences de conduite le fit tomber cette fidélité trop littérale à +laquelle le condamnaient d'ailleurs son éducation et son tempérament. + +Né catholique, il resta catholique dans la même mesure que Jean-Jacques +était resté calviniste. Ecoutez-le: «J'ai été, dès le collège, un assez +mauvais catholique», dit-il aux Jacobins le 21 novembre 1793, dans un +discours anti-hébertiste. Il se garde bien de dire: je ne suis pas +catholique. Mais il ne faut pas se le représenter pratiquant. La vérité +c'est que, dans son adolescence, il fut touché de l'esprit du siècle et +s'éloigna des formules catholiques avec une gravité philosophique. +L'abbé Proyart, sous-principal du collège Louis-le-Grand, a raconté, +dans une page peu connue et qu'il faut citer, comment Robespierre, à +l'âge de quinze ou seize ans, se comportait dans les choses religieuses. + +Après avoir esquissé le caractère sombre et farouche de ce _constant +adorateur de ses pensées_, et dit que _l'étude était son Dieu_, l'abbé +écrit, en 1795: «De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison +d'éducation, il n'en est point qui coûtassent plus à Robespierre et qui +parussent le contrarier davantage que ceux qui avaient plus directement +la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piété, n'avaient +pas réussi à lui en inspirer le goût dans l'enfance, il ne le prit pas +dans un âge plus avancé, au contraire. La prière, les instructions +religieuses, les offices divins, la fréquentation du sacrement de +pénitence, tout cela lui était odieux, et la manière dont il +s'acquittait de ces devoirs ne décelait que trop d'opposition de son +coeur à leur égard. Obligé de comparaître à ces divers exercices, il y +portait l'attitude passive de l'automate. Il fallait qu'il eût des +Heures à la main; il les avait, mais il n'en tournait pas les feuillets. +Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lèvres; ses camarades +chantaient, il restait muet, et, jusqu'au milieu des saints mystères et +au pied de l'autel chargé de la Victime sainte, où la surveillance +contenait son extérieur, il était aisé de s'apercevoir que ses +affections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s'offrait à +ses adorations.» Il dit aussi que Robespierre communiait souvent, par +hypocrisie, mais il ajoute que tous les élèves de Louis-le-Grand +communiaient. Il ajoute aussi que, dans les derniers temps de ses +études, le jeune homme, s'émancipant, ne communiait plus. + +C'est au sortir du collège, en 1778, qu'il eut cette entrevue avec +l'auteur de l'_Emile_, dont son imagination garda l'empreinte. En même +temps, il entretenait les plus affectueuses relations avec son ancien +professeur, l'abbé Audrein qui devait être son collègue à la Convention, +et avec l'abbé Proyart, alors retiré à Saint-Denis. On voit que si, dans +sa jeunesse, il ne pratiquait plus, ses relations le rattachaient au +catholicisme, en même temps qu'il s'éprenait de Rousseau avec une ardeur +qu'une entrevue avec le grand homme tourna en dévotion [Note: Charlotte +Robespierre cite dans ses mémoires (Lapouneraye, _OEuvres de +Robespierre_, t. II, p. 475), une dédicace que son frère avait projeté +d'adresser aux mânes de Rousseau: «Je t'ai vu dans tes derniers jours, +disait Robespierre, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie +orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte +des noirs chagrins, auxquels t'avaient condamné les injustices des +hommes. Dès lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se +dévoue au culte de la vérité; elles ne m'ont pas effrayé. La confiance +d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme +vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples, qui environne sa +mémoire des honneurs que lui ont donnés ses contemporains. Comme toi, je +voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix même +d'un trépas prématuré.»]. + +Mais je ne vois pas qu'avant 1792 sa politique religieuse ait différé de +celle de la majorité des Constituants, et qu'il ait tâché de préciser la +théologie du Vicaire. Toutefois, il n'est pas inadmissible que, sous +l'influence des réels déboires et des blessures d'amour-propre dont il +fut centriste, en 1789 et en 1790, son âme, naturellement mystique, ait +cherché dans l'étude dévote du texte de Rousseau une consolation +religieuse. Il est possible qu'alors un vague déisme et l'idée de +conscience n'aient pas suffi à ce triste coeur, hanté des souvenirs de +toute sa première enfance, et qu'il se soit senti chrétien en méditant +l'_Emile_. Les résultats de ce travail latent parurent avec force aux +Jacobins, le 26 mars 1792, quand il répondit à Guadet, qu'avait +impatienté sa pieuse affirmation de la Providence. Mais l'étonnement des +contemporains montra combien la religiosité de Robespierre dépassait la +moyenne des opinions jacobines et révolutionnaires. Il y eut un sourire, +que réprima la gravité déjà terrible de l'orateur mystique. + +On sentit bientôt que toute la philosophie encyclopédiste, tout l'esprit +laïque et libre de la Révolution étaient menacés par ce sombre +doctrinaire. En septembre 1792, il fallut mener toute une campagne pour +obtenir de la Commune qu'elle débaptisât la rue Sainte-Anne en rue +Helvétius. L'opinion se prononça franchement et ironiquement contre +Robespierre et le gouvernement s'engagea lui-même dans le sens +encyclopédiste. Le _Moniteur_ du 8 octobre inséra une lettre de +Grouvelle à Manuel qui était une longue apologie d'Helvétius et +Grouvelle était secrétaire du Conseil exécutif provisoire. On vit alors +avec stupeur que Robespierre avait réussi à gagner la majorité des +Jacobins à ses idées anti-philosophiques, et, le 5 décembre, le buste +d'Helvétius, qui ornait le club, fut brisé et foulé aux pieds en même +temps que celui de Mirabeau: «Helvétius, s'était écrié Robespierre, +Helvétius était un intrigant, un misérable bel esprit, un être immoral, +un des cruels persécuteurs de ce bon J.-J. Rousseau, le plus digne de +nos hommages. Si Helvétius avait existé de nos jours, n'allez pas croire +qu'il eût embrassé la cause de la liberté; il eût augmenté la foule des +intrigants beaux-esprits qui désolent aujourd'hui la patrie.» Le +surlendemain, dit le journal du club, «un membre, fâché que la société +ait brisé le buste d'Helvétius, sans entendre sa défense par la bouche +de ses amis, demande que l'on consacre un buste nouveau à la mémoire de +l'auteur de l'_Esprit_. Des murmures interrompent le défenseur officieux +d'Helvétius, et la société passe à l'ordre du jour....» + +Voilà dans quel état d'esprit Robespierre avait mis ses plus fidèles +auditeurs, outrant même la pensée du maître: car Rousseau avait écrit, +en 1758, à Deleyre que, si le livre d'Helvétius était dangereux, +l'auteur était un honnête homme, et ses actions valaient mieux que ses +écrits. Mais il ne faudrait pas croire que l'opinion fût devenue hostile +aux philosophes avec les Jacobins. D'abord les Girondins protestèrent, +et il y eut dans le journal de Prudhomme une amère critique de +l'iconoclaste, sous ce titre: _L'ombre d'Helvétius aux Jacobins_. Déjà, +le 9 novembre 1792, la _Chronique de Paris_ avait inséré un portrait +satirique de Robespierre, où l'ennemi du «philosophisme» était montré +comme un prêtre au milieu de ses dévotes, morceau piquant et méchant, +dont l'auteur était, d'après Vilate, le pasteur protestant Rabaut Saint- +Etienne. On peut dire qu'à l'origine de cette entreprise religieuse de +Robespierre, il y a contre lui un déchaînement des éléments les plus +actifs et les plus intelligents de l'opinion, au moins parisienne. + +C'est donc, pour le dire en passant, une vue fausse que celle qui +présente cet orateur comme uniquement occupé de prévoir l'opinion pour +la suivre et la flatter. Au moins dans les choses religieuses, il eut, à +partir de 1792, un dessein très arrêté, une volonté forte contre +l'entraînement populaire, une fermeté remarquable à se raidir contre +presque tout Paris, dont l'incrédulité philosophique s'amusait des +gamineries d'Hébert. Ses plus solides appuis dans cette lutte, sont les +femmes d'abord, et puis quelques bourgeois libéraux de province que des +documents nous montrent, surtout dans les petites villes, moralement +préparés à la religion de Rousseau. Mais ce sont là pour Robespierre des +adhésions isolées ou compromettantes: quand on considère la masse +hostile ou indifférente des révolutionnaires parisiens, girondins, +hébertistes ou dantonistes, il apparaît presque seul contre tous, et +c'est à force d'éloquence qu'il change véritablement les âmes, et groupe +autour de lui une église. + + * * * * * + +Il ne faut pas croire que tout son dessein éclate au début même de cette +campagne de prédication religieuse. Il prépare habilement et lentement +les esprits, et déconsidère d'abord ses adversaires aux yeux des +Jacobins, comme incapables de comprendre le sérieux de la vie. Avec un +art infini, il sait rendre suspecte au peuple de Paris, jusqu'à la gaîté +des Girondins et des Dantonistes. Ses discours sont plus d'une fois la +paraphrase de ce mot de Jean-Jacques: «Le méchant se craint et se fuit; +il s'égaie en se jetant hors de lui-même; il tourne autour de lui des +yeux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse; sans la satire amère, +sans la raillerie insultante, il serait toujours triste, le ris moqueur +est son seul plaisir.» Le méchant, pour Rousseau, c'était Voltaire, +c'était Diderot, avec leur gaîté païenne; pour Robespierre, c'est Louvet +avec sa raillerie insultante, c'est Fabre d'Eglantine avec sa lorgnette +de théâtre ironiquement braquée sur le Pontife. Car il voit ses ennemis, +ceux de sa religion, à travers les formules mêmes du Vicaire. Plus il +avance dans l'exécution de son dessein secret, plus il se rapproche de +la lettre même de Rousseau, plus il s'en approprie les thèmes oratoires. +Que de fois, il paraphrase à la tribune l'éloquente et vraiment belle +tirade de l'auteur de l'_Emile_, sur la _surdité_ des matérialistes! Que +de fois il reprend les appels de Rousseau à Caton, à Brutus, à Jésus, en +les ajustant au ton de la tribune! Rousseau avait dit, dans une note de +l'_Emile_, que le fanatisme était moins funeste à un Etat que +l'athéisme, et laissé entendre qu'il n'y a pas de vice pire que +l'irréligion. Appliquant ces idées et ces formules, le 21 novembre 1793, +Robespierre déclare aux Jacobins, à propos des Hébertistes, qu'ils +doivent moins s'inquiéter du fanatisme, du philosophisme. C'est là qu'il +prononce son mot fameux: «L'athéisme est aristocratique.» + +En même temps, il suit le maître dans ses contradictions; et lui qui se +pique d'établir un autre culte, il prend le catholicisme sous sa +protection, ne peut souffrir même la vue d'un hérétique. C'est avec +fureur et dégoût qu'à la Convention (5 décembre 1793) il nomme «ce +Rabaut, _ce ministre protestant_..., ce monstre...», qui, le même jour, +montait sur l'échafaud; et il déclare soudoyés par l'étranger, tous les +ennemis du catholicisme. Le 22 frimaire an II, dans son terrible +discours contre Cloots aux Jacobins (il le fit rayer en attendant +mieux), son principal grief fut que l'orateur du genre humain avait +décidé l'évêque Gobel à se défroquer. Sa protection s'étend au clergé: +il s'oppose avec colère à toute mesure tendant à ne le plus payer et à +préparer la séparation de l'Eglise et de l'Etat; et le 26 frimaire an +II, il fait rejeter une proposition tendant à rayer des Jacobins tous +les prêtres, en même temps que tous les nobles. On se demande quels plus +grands services les intérêts religieux pouvaient recevoir d'une +politique, en pleine Terreur. Quant à la religion civile, la motion d'en +consacrer par une loi le principal dogme, l'existence de Dieu, éclata +dans la Convention dès le 17 avril 1793, au fort même de la lutte entre +la Gironde et la Montagne. Mais Robespierre n'osa pas encore se mettre +en avant, et ce fut un obscur député de Cayenne, André Pomme, qui tâta +l'opinion. Son échec ajourna le dessein de l'Incorruptible au moment où +il croirait ses adversaires supprimés ou domptés. + +La chute de la Gironde ne le rassura pas: elle donna d'abord la +prépondérance au parti dantoniste, qui répugnait par essence à toute +politique mystique, et pendant toute cette année 1793, surtout à partir +de la mort du mélancolique Marat, le peuple de Paris laissa libre et +joyeuse carrière à ses instincts héréditaires d'irréligion frondeuse. +Chaumette, Cloots, Hébert entreprennent de détruire le catholicisme par +l'insulte et la raillerie, et ils mènent dans les églises saccagées une +carmagnole voltairienne. C'est l'époque du culte antichrétien de la +Raison dont l'histoire n'est pas encore faite, mais qui eut un caractère +prononcé d'opposition à la politique religieuse qu'on avait vu poindre +dans les homélies jacobines de Robespierre. Celui-ci parut dépassé et +démodé sans retour, le jour où, sur la proposition du dantoniste +Thuriot, la Convention se rendit en corps à la fête de la déesse Raison, +à Notre-Dame, afin d'y chanter des hymnes inspirées par l'esprit le plus +hostile à la profession de foi du Vicaire savoyard (20 brumaire, an II). + +Toutefois si Robespierre avait contre lui Paris, il avait pour lui la +grande force morale et politique de ce temps-là, le seul instrument de +propapande organisée et, en quelque sorte, officielle: le club des +Jacobins. Depuis l'échec de la motion présentée par André Pomme, il +n'avait pas cessé un instant sa propagande religieuse, domptant les +esprits les plus voltairiens par la monotonie même de sa prédication +infatigable, convertissant son auditoire quotidien avec une éloquence +dont sa sincérité faisait la force et dont l'enthousiasme des femmes des +galeries achevait le succès. Ceux qui résistèrent furent épurés, comme +Thuriot, ou destinés à la guillotine, comme Hébert. Il n'y eut bientôt +plus aux Jacobins que de fanatiques partisans de la doctrine du Vicaire. +La force de cette église groupée autour de Robespierre eût été +invincible, si l'opinion publique l'avait soutenue. Mais, à partir du +jour où les Jacobins, fermés et réduits, s'organisèrent en secte +religieuse, s'ils purent dominer un instant Paris et la France par le +pouvoir matériel qui avait survécu à leur ancienne popularité, leur +autorité morale disparut peu à peu, et la Révolution ne se reconnut plus +dans cette coterie violente et mystique: de là vient la défaite de la +Société-Mère au 9 thermidor. + +Mais, après la fête de la Raison, le club robespierriste avait tenté +toute une réaction légale contre les tendances antithéologiques, et +appuyé le coup hardi, merveilleux, par lequel Robespierre essaya de +mater violemment l'opinion. Nous l'avons vu: il réussit à faire porter à +la tribune le premier article de son _credo_, non plus par un André +Pomme, mais par l'orateur même, dont la gloire balançait la sienne, par +le disciple de Diderot, par Danton en personne (6 frimaire an II). Mais +les Dantonistes s'opposèrent à cette concession de leur chef, et firent +échouer cette motion. + +Danton ne la renouvela pas; il ne l'avait émise que du bout des lèvres +et sous la pression de Robespierre. Celui-ci se tut et attendit encore: +il attendit la mort des Hébertistes, il attendit la mort des +Dantonistes. Alors seulement il osa. Danton périt le 16 germinal; le 17, +Couthon annonça tout un programme gouvernemental et oratoire, dont +l'article essentiel devait être un projet de fête décadaire dédiée à +l'Eternel. Cette fois, personne ne se permit de protester contre cette +tentative, pour faire de Dieu une personne politique, et pour imposer +des moeurs, comme dit justement M. Foucart, qui ajoute avec esprit: «Le +plan de Robespierre, pour achever la moralisation de la France, était +fait en trois points, comme celui d'un prédicateur: annonce de Dieu, +proclamation légale de Dieu, fête légale de Dieu.» Couthon avait annoncé +Dieu, avec succès et au milieu des applaudissements; un mois plus tard, +Robespierre en personne le proclama, dans la séance du 18 floréal an II, +et en fit décréter la reconnaissance et le culte. + +Quant au rapport, qu'il lut dans cette occasion, au nom du Comité de +salut public, on peut dire qu'il avait passé sa vie entière à le +préparer: depuis un an, depuis la motion d'André Pomme, cette vaste +composition oratoire devait exister dans ses parties essentielles et +dans ses tirades les plus brillantes. Le plan seul en fut modifié à +mesure que les circonstances fortifiaient ou supprimaient les +adversaires du déisme d'Etat; dans ce cadre large et mobile, Robespierre +glissait sans cesse de nouveaux développements inspirés par les +péripéties de sa lutte sourde contre l'irréligion. Le discours s'enflait +chaque jour: il était énorme quand l'orateur put enfin le produire à la +tribune, et la lecture en fut interminable, quoique l'attention de +l'auditoire fût soutenue par le caractère même de l'orateur, que +l'échafaud avait rendu tout-puissant, par la curiosité d'apprendre enfin +quelle religion allait couronner le siècle de Voltaire, et, il faut +l'avouer, par la réelle beauté de certains mouvements où le moraliste +avait mis tout son coeur. + +Il débute par déclarer que les victoires de la République donnent une +occasion pour faire le bonheur de la France, en appliquant certaines +«vérités profondes» qui délivreront les hommes d'un état violent et +injuste. Ces vérités, c'est que «l'art de gouverner a été, jusqu'à nos +jours, l'art de tromper et de corrompre les hommes; il ne doit être que +celui de les éclairer et de les rendre meilleurs». Et, après avoir posé +cette maxime banale et plausible, Robespierre s'avance par un chemin +tortueux vers son véritable dessein. Ce sont d'abord des anathèmes +lancés à la monarchie, cette école de vice. Puis vient cette remarque, +que les factieux récemment vaincus étaient tous vicieux. Ainsi La +Fayette, Brissot, Danton, corrompaient le peuple à l'envi, et mettaient +une sorte de piété à perdre les âmes. «Ils avaient usurpé une espèce de +sacerdoce politique», s'écrie l'orateur, en prêtant aux autres ses +propres arrière-pensées et ses formules. «Ils avaient érigé l'immoralité +non-seulement en système, mais en religion.» «Que voulaient-ils, ceux +qui, au sein des conspirations dont nous étions environnés, au milieu +des embarras d'une telle guerre, au moment où les torches de la discorde +civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup les cultes par la +violence pour s'ériger eux-mêmes en apôtres fougueux du néant et en +missionnaires fanatiques de l'athéisme?» + +L'athéisme! Et à ce mot, par lequel Robespierre désigne au fond toute la +philosophie des encyclopédistes, son imagination s'émeut et tourne avec +chaleur un de ces morceaux dignes de Jean-Jacques par lesquels il +rivalise avec l'éloquence de la chaire: «Vous qui regrettez un ami +vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même a +échappé au trépas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une +épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne reste plus +d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un +assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle! +L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe; +aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et +l'opprimé! Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à +l'innocence le sceptre de la raison pour le remettre entre les mains du +crime, attrister la vertu, dégrader l'humanité?» + +Ce n'est pas comme philosophe, dit-il, qu'il attaque ainsi l'athéisme, +c'est comme politique. «Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile +au monde et bon dans la pratique est la vérité. L'idée de l'Etre suprême +et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice: elle +est donc sociale et républicaine.» Le déisme fut la religion de Socrate +et celle de Léonidas, «et il y a loin de Socrate à Chaumette et de +Léonidas au _Père Duchesne_». Là-dessus, Robespierre s'engage dans un +éloge pompeux de Gaton et de Brutus dont l'héroïsme s'inspira, dit-il, +de la doctrine de Zénon et non du matérialisme d'Épicure. Personne n'osa +interrompre l'orateur pour lui faire remarquer que justement les +stoïciens ne croyaient ni à un Dieu personnel, ni à l'immortalité de +l'âme, et que Marc-Aurèle n'eût pas sacrifié à l'Etre suprême de +Rousseau. Mais, depuis longtemps, on ne faisait plus d'objections à +Robespierre: on écoutait en silence, avec curiosité, stupeur ou +hypocrisie. + +Il continuait son homélie en montrant que tous les conspirateurs avaient +été des athées. «Nous avons entendu, qui croit à cet excès d'impudeur? +nous avons entendu dans une société populaire, le traître Guadet +dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de Providence! Nous avons +entendu, quelque temps après, Hébert en accuser un autre pour avoir +écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné qui, en +votre présence même, à votre tribune, pérorèrent avec chaleur pour +bannir du préambule de la Constitution le nom de l'Etre suprême que vous +y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de +gloire, de postérité (lisez: _Danton qui n'appréciait pas mon +éloquence_), Danton, dont le système était d'avilir ce qui peut élever +l'âme; Danton, qui était froid et muet dans les plus grands dangers de +la liberté, parla après eux avec beaucoup de véhémence en faveur de la +même opinion. D'où vient ce singulier accord?... Ils sentaient que, pour +détruire la liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce +qui tend à justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur, etc.» + +Après avoir loué Rousseau du ton dont Lucrèce exalte Épicure, +Robespierre se tournait vers les prêtres, et, d'un air à la fois irrité +et rassurant, il opposait à leur culte corrompu le culte pur des vrais +déistes, dont il faisait un éloge vraiment ému et éloquent. Ce culte +doit être national, et il le sera si toute l'éducation publique est +dirigée vers un même but religieux et surtout si des fêtes populaires et +officielles glorifient la divinité. L'orateur compte sur les femmes pour +défendre et maintenir son oeuvre: «O femmes françaises, chérissez la +liberté...; servez-vous de votre empire pour étendre celui de la vertu +républicaine! O femmes françaises, vous êtes dignes de l'amour et du +respect de la terre!» + +Mais sera-t-on libre d'être philosophe à la manière de Diderot? La +réponse est vague et terrible: «Malheur à celui qui cherche à éteindre +le sublime enthousiasme!...» La nouvelle religion nationale ne laissera +aux hommes que la liberté du bien. Et l'orateur termine par ce conseil +hardi qui caractérise nettement toute sa politique religieuse et morale: +«Commandez à la victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. +Les ennemis de la République ce sont des hommes corrompus.» En +conséquence, la Convention reconnut, par un décret, l'existence de +l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme, et elle organisa des fêtes +religieuses. + +Si Robespierre avait loué Rousseau, il n'avait pas affecté de parler +toujours au nom de Rousseau et il avait paru prétendre à quelque +originalité religieuse, de même qu'il avait laissé dans l'ombre les +conséquences les plus illibérales de la proclamation du déisme comme +religion d'État. Ses acolytes sont plus explicites: le 27 floréal, une +députation des Jacobins vint constater à la barre la conformité du +décret avec le texte même du dernier chapitre du _Contrat social_, et +cette constatation fut un suprême éloge. En même temps, l'orateur de la +députation justifia la Terreur robespierriste par le simple énoncé des +principes moraux, religieux et politiques de Jean-Jacques. On nous +reproche, dit-il, comme une sorte de suicide, d'avoir exterminé Hébert +et Danton: «mais ils n'étaient pas vertueux; ils ne furent jamais +Jacobins». Quel signe distingue donc les vrais Jacobins? «Les vrais +Jacobins sont ceux en qui les vertus privées offrent une garantie sûre +des vertus politiques. Les vrais Jacobins sont ceux qui professent +hautement les articles qu'on ne doit pas regarder comme dogmes de +religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels, dit Jean- +Jacques, il est impossible d'être un bon citoyen, l'existence de la +Divinité, la vie à venir, la sainteté du contrat social et des lois. Sur +ces bases immuables de la morale publique, doit s'asseoir notre +République une, indivisible et impérissable. Rallions-nous tous autour +de ces principes sacrés.» + +Est-ce là un _Credo_ obligatoire? «Nous ne pouvons obliger personne à +croire à ces principes», répond l'orateur jacobin. Et que ferez-vous, si +quelques-uns n'y croient pas? «Les conspirateurs seuls peuvent chercher +un asile dans l'anéantissement total de leur être.» Or, les +conspirateurs sont punis de mort. Donc, si les athées ne sont pas +punissables comme athées, ils doivent être guillotinés comme +conspirateurs. + +S'il y avait dans la Convention des philosophes ou des indifférents qui +crurent, comme dira plus tard Cambon, avoir adopté un décret sans but et +sans objet et donné au mysticisme de Robespierre une satisfaction +innocente, on voit qu'ils furent bien vite détrompés: la démarche des +Jacobins leur montra qu'ils avaient, sans le vouloir, fondé une religion +et institué un pontife. Déjà Couthon, au moment où Robespierre +descendait de la tribune, s'était écrié que la Providence avait été +offensée, qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour l'apaiser par un +affichage à profusion, afin qu'on pût _lire sur les murs et les guérites +qu'elle était la véritable profession de foi du peuple français_. Le 23 +floréal, la Commune, épurée dans un sens robespierriste, reconnut, elle +aussi, l'Etre suprême. Le même jour, le Comité de salut public organisa +le pontificat, arrêtant que le discours de Robespierre serait lu pendant +un mois dans les temples. Cependant, en province, comme à Paris, des +agents du nouveau culte s'emparaient des ci-devant églises; quelques- +uns, dit Cambon (dans son discours du 18 septembre 1794), gravèrent en +lettres d'or sur les portes de ces temples les paroles de leur maître. +Ils provoquèrent même un pétitionnement pour que le culte de l'Etre +suprême fût salarié. + +A une religion naissante il faut un miracle. Robespierre obtint un +miracle dont sa personne fut même l'objet. Le nouveau Dieu le préserva +merveilleusement du couteau de Cécile Renault. Mais, il fit en même +temps un second miracle dont son pontife se fût volontiers passé: il +sauva les jours de Collot d'Herbois, assassiné par Ladmiral. Les +robespierristes célébrèrent surtout le premier de ces incidents; les +futurs thermidoriens mirent toute leur malice à faire mousser le second, +comme Barère faisait mousser les victoires. Ce fut un assaut fort +comique d'ironiques doléances. Mais les robespierristes purent donner un +éclat officiel à leurs actions de grâces. Le 6 prairial, les membres du +tribunal du premier arrondissement vinrent remercier l'Etre suprême à la +barre et se réjouir de ce que leur âme était immortelle; plusieurs +sections déclarèrent que Dieu avait détourné le bras des meurtriers pour +reconnaître le décret du 18 floréal. Le 7, les Jacobins et d'autres +sections vinrent adorer la Providence pour ce miracle robespierriste. Le +vrai Paris, qui avait déserté ce club épuré, ces sections épurées, +regardait et laissait faire avec une curiosité narquoise. + +Enfin, le 20 prairial an II (8 juin 1794), eut lieu la célèbre fête, si +souvent racontée, où il y eut, quoi qu'on en ait dit, plus de fleurs que +d'enthousiasme. On a lu Michelet, et on sait quel rôle joua Robespierre +dans cette cérémonie qu'il présidait. Ses deux discours furent de +brillantes paraphrases de Rousseau. Il loua l'Etre suprême en disant: +«Tout ce qui est bon est son ouvrage ou c'est lui-même. Le mal +appartient à l'homme...» Et il ajouta: «L'Auteur de la nature avait lié +tous les mortels par une chaîne immense d'amour et de félicité: +périssent les tyrans qui ont osé la briser!» Périssent aussi les ennemis +de la religion et de Robespierre! Demain nous relèverons l'échafaud. Le +second discours se terminait par une prière mystique et ardente, +inspirée par une évidente sincérité: car la bonne foi de Robespierre ne +fut pas douteuse dans ces manifestations mystiques; et c'est elle qui +donne de la grandeur à son orgueil, de l'éloquence à son fanatisme. Si +le siècle avait pu être converti, il l'aurait été par cet apôtre; mais +dans l'apôtre il ne vit que le prêtre, et il se détourna avec répugnance +et raillerie. + +Cependant la nouvelle religion s'affirmait, sinon dans les esprits, du +moins dans les actes officiels. Le 11 messidor an II, la Commission +d'instruction publique interdisait formellement aux théâtres de +représenter la fête de l'Etre suprême, et l'arrêté qu'elle prit à ce +sujet fût approuvé par le Comité de salut public le 13 messidor. [1] La +profession de foi du Vicaire savoyard était donc devenue la loi de +l'État, quand la révolution du 9 thermidor la ruina en même temps que +son fondateur. + +[Note: J. Guillaume, _Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de +la Convention nationale_, t. IV, p. 714.] + +Mais dira-t-on avec Edgar Quinet qu'il fut timide, cet homme qui lutta +presque seul contre l'esprit encyclopédiste ou sèchement déiste de ses +contemporains? Dira-t-on que l'audace novatrice manqua au créateur de la +fête et du culte de l'Etre suprême? Il échoua uniquement parce que la +France de 1794, j'entends la France instruite, n'était plus chrétienne: +son éducation la rattachait à la philosophie du siècle, ses habitudes +héréditaires la retenaient dans les formes catholiques, qu'elle savait +mortes, mais auxquelles elle jugeait inutile de substituer une autre +formule théologique. Il y a là, ce semble, l'explication de l'échec +religieux de Robespierre, et du succès de la politique concordataire de +Bonaparte. Si Robespierre eût vécu, l'indifférence générale l'aurait +forcé à se rallier au catholicisme, au catholicisme romain, mais servi +par de bons prêtres comme ceux dont il faisait ses amis personnels, +Torné, Audrein, dom Gerle et d'autres. Comme l'étude de son +développement intérieur nous l'a fait prévoir, la pensée du pontife de +l'Etre suprême, aurait sans doute été ramenée à la religion natale par +le même circuit qu'avait suivi la pensée de Montaigne et celle de +Rousseau. + + + + +_III.--LES PRINCIPAUX DISCOURS DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_ + + +Tels furent les éléments essentiels de l'inspiration de Robespierre. +Faut-il le suivre dans toute sa carrière, depuis la fin de la +Constituante jusqu'au 9 thermidor? Dans cet espace de moins de trois +années, cet orateur infatigable fut sans cesse sur la brèche, et +prononça des centaines de discours. Bornons-nous à mettre en lumière les +harangues qu'il composa dans les circonstances capitales de sa vie, dans +sa querelle avec les Girondins sur la guerre, dans sa rivalité avec +Danton, dans ses tentatives de dictature religieuse, enfin dans la crise +finale, en thermidor. + + * * * * * + +Quand Robespierre revint à Paris, à la fin de l'année 1791, il eut une +surprise désagréable pour son esprit lent: pendant son absence, une +saute de vent avait bouleversé l'atmosphère politique, et l'opinion, +oubliant la métaphysique constitutionnelle qui avait occupé les derniers +jours de la Constituante, discutait avec fièvre sur la guerre. On le +sait: la Cour et les Feuillants la voulaient courte, restreinte aux +petits princes allemands, avec l'arrière-pensée de lever ainsi une armée +contre la Révolution; les Girondins la voulaient générale, européenne, +indéfinie, espérant que cette force aveugle, une fois déchaînée, +porterait dans le monde les principes de 1789, et ruinerait les +résistances et les intrigues de Louis XVI. Avec sa nature hésitante, +Robespierre ne sut d'abord où se tourner. Un instant, par contagion, il +fut presque belliqueux et, aux Jacobins, le 28 novembre 1791, menaça +Léopold «du cercle de Popilius». Mais bientôt la réflexion réveilla en +lui trois sentiments fort divers: une méfiance envers la cour, dont la +politique belliqueuse ferait le jeu; une horreur de moraliste pour la +guerre, horreur sincère et presque physique; enfin une crainte jalouse +de se voir dépossédé par Brissot de la première place. Il crut qu'en +étant l'homme de la paix, il se réservait intact et fort pour le jour de +la défaite, qui lui semblait probable et prochain. Certes, ses calculs +ou ses pressentiments le tromperont; et les victoires françaises, en le +rendant inutile, contribueront à sa chute finale. Mais comment cet +esprit étroit, timoré, formaliste, aurait-il pu s'imaginer, en décembre +1791, que les armées informes de la Révolution l'emporteraient sur +l'expérience et la discipline des soldats de l'Europe? + +Pourtant, les idées guerrières étaient déjà si fortes qu'il ne put les +attaquer qu'en biaisant. Sa première réponse à Brissot (Jacobins, 18 +décembre 1791) se résume dans cette phrase d'exorde: «Je veux aussi la +guerre, mais comme l'intérêt de la nation la demande; domptons nos +ennemis intérieurs, et ensuite marchons contre nos ennemis étrangers.» +Le 2 janvier 1792, il refait son discours, commence à se poser en +prédicateur de la Révolution, répétant ses homélies pour ceux qui n'ont +pu les entendre ou qui les ont mal écoutées. Mais, cette fois que +l'opinion est préparée, il retire ses premières concessions à l'esprit +belliqueux, contre lequel éclate franchement toute sa haine d'homme +d'étude et de parlementaire: «La guerre, dit-il, est bonne pour les +officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui +spéculent sur ces sortes d'événements; elle est bonne pour les +ministres, dont elle couvre les opérations d'un voile sacré...» Cette +idée, parfois déguisée, est au fond de tout ce discours, où Robespierre +attaque, avec un art infini, les passions les plus populaires et les +plus françaises, les préjugés les plus généreux de la Révolution. Lui +qu'on représente dédaigneux de l'expérience, épris de la théorie pure, +il se moque ce jour-là de «ceux qui règlent le destin des empires par +des figures de rhétorique». «Il est fâcheux, dit-il, que la vérité et le +bon sens démentent ces magnifiques prédictions; il est dans la nature +des choses que la marche de la raison soit lentement progressive.» Sur +les illusions de la propagande armée, il jette goutte à goutte l'eau +froide de son ironie: «La plus extravagante idée qui puisse naître dans +la tête d'un politique est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer +à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et +sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés; et le premier +conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser +comme des ennemis.» Ses sarcasmes n'épargnent même pas les principes de +1789, où Brissot voit un talisman: «La déclaration des droits n'est +point la lumière du soleil qui éclaire au même instant tous les hommes; +ce n'est point la foudre qui frappe en même temps tous les trônes. Il +est plus facile de l'écrire sur le papier ou de le graver sur l'airain +que de rétablir dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés +par l'ignorance, par les passions et par le despotisme.» Et, d'un ton +presque voltairien, il raille Cloots, qui a cru voir «descendre du ciel +l'ange de la liberté pour se mettre à la tête de nos légions, et +exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l'univers». + +Quels ennemis poursuivra cette guerre? les émigrés? Mais «traiter comme +une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, déjuger, de +punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de France +extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de l'univers +La Fayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une +illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux +ennemis du dedans qui les favorisent?... Mais que dis-je? en avons-nous, +des ennemis du dedans? Non, vous n'en connaissez pas; vous ne connaissez +que Coblentz. N'avez-vous pas dit que le siège du mal est à Coblentz? Il +n'est donc pas à Paris? Il n'y a donc aucune relation entre Coblentz et +un autre lieu qui n'est pas loin de nous? Quoi! vous osez dire que ce +qui a fait rétrograder la Révolution, c'est la peur qu'inspirent à la +nation les aristocrates fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous +attendez de cette nation des prodiges de tous les genres! Apprenez donc +qu'au jugement de tous les Français éclairés, le véritable Coblentz est +en France; que celui de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts +d'une conspiration profonde tramée contre la liberté, dont le foyer, +dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez +tout cela, vous êtes étrangers à tout ce qui se passe dans ce pays-ci. +Si vous le savez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi détourner l'attention +publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres +objets, pour nous conduire dans le piège où ils nous attendent?» + +Il était difficile de serrer Brissot de plus près, de lui mieux couper +la retraite, de le harceler de coups plus forts et plus rapides. Il n'y +a rien là de nuageux, de mystique; c'est une dialectique serrée, et, +tranchons le mot, admirable. + +Mais il ne suffit pas à Robespierre d'avoir raison et de réduire ses +adversaires au silence: il veut replacer au premier plan, en pleine +lumière, sa personnalité dont une longue absence a pu effacer les +traits. Dans son exorde, il montre avec habileté le beau côté du rôle +impopulaire que sa sagesse lui impose: «De deux opinions, dit-il, qui +ont été balancées dans cette assemblée, l'une a pour elle toutes les +idées qui flattent l'imagination, toutes les espérances brillantes qui +animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux, soutenu de tous +les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut +employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuyée que sur la +froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la +première; pour être utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude +de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci +que je me déclare.» Dans sa péroraison, il emploie, pour se louer, un +procédé auquel il reviendra sans mesure jusqu'à la fin de sa carrière: +il se suppose attaqué, menacé, et il se plaint et se défend. Mais, cette +fois, il le fait avec autant de tact que de verve. «Apprenez que je ne +suis point le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre +fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela; je méprise +quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire +plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des noms +pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa cause: +serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui l'abandonnent, en +présentant la conduite contraire comme un effort d'héroïsme et de vertu? +Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que le résultat naturel du +caractère de tout homme qui n'est point dégradé. L'amour de la justice, +de l'humanité, de la liberté est une passion comme une autre: quand elle +est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a ouvert son âme à des +passions d'une autre espèce, comme à la soif de l'or et des honneurs, on +leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanité, et le +peuple et la patrie. Voilà le secret du coeur humain; voilà toute la +différence qui existe entre le crime et la probité, entre les tyrans et +les bienfaiteurs de leur pays.» + +En terminant, Robespierre, sûr de son auditoire, annonça une troisième +harangue sur le même sujet; et, en effet, le 11 janvier 1792, il +développa encore les mêmes arguments, avec plus d'abondance et non sans +quelque rhétorique. Cette fois, il s'attacha surtout à démontrer que +pour une guerre révolutionnaire, il n'y a ni soldats, ni généraux: «Où +est-il, le général qui, imperturbable défenseur des droits du peuple, +éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonné des cours, +dont la vertu austère est attestée par la disgrâce de la cour; ce +général, dont les mains pures du sang innocent et des dons honteux du +despotisme sont dignes de porter devant nous l'étendard sacré de la +liberté? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Brutus, ce héros +encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits, qu'il vienne; +mettons-le à notre tête.... Où est-il! Où sont-ils ces héros qui, au 14 +juillet, trompant l'espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds +de la patrie alarmée? Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider +nos efforts victorieux.... Où êtes-vous? Hélas! on arracherait plutôt sa +proie à la mort, qu'au désespoir ses victimes! Citoyens qui, les +premiers, signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, +venez; la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs. Hélas! +on ne vous trouve nulle part....» Quoiqu'il prolonge à l'excès ces +apostrophes, il en tire parfois d'heureux effets: «Venez au moins, +gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévouées à la défense de +nos frontières, dans cette guerre dont une cour perfide nous menace; +venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis deux ans vous +demandez des armes, et vous n'en avez pas?...» Eh bien! s'il en est +ainsi, pourquoi les Jacobins ne marchaient-ils pas eux-mêmes à Léopold, +comme le veut Louvet? «Mais quoi! voilà tous les orateurs de guerre qui +m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que _M. le comte de +Narbonne_ conduise toute cette affaire: qu'il faut marcher sous les +ordres de _M. le marquis de La Fayette_; que c'est au pouvoir exécutif +qu'il appartient de mener la nation à la victoire et à la liberté. Ah! +Francais, ce seul mot a rompu tout le charme: il anéantit tous mes +projets. Adieu la liberté des peuples. Si tous les sceptres des princes +d'Allemagne sont brisés, ce ne sera pas par de telles mains.» Si +l'opinion resta belliqueuse, si on ne suivit point les conseils de +Robespierre, la réputation oratoire de l'austère moraliste fut accrue +par ce discours. C'est, disait Fréron, dans son _Orateur du peuple_, un +chef-d'oeuvre d'éloquence qui doit rester dans toutes les familles. + +Ce fut dès lors entre Robespierre et la Gironde une lutte oratoire de +tous les jours, dont on ne peut retenir ici que quelques traits. A +l'éloquent éloge de Condorcet et des Encyclopédistes que lui infligea +Brissot, le 25 avril 1792, Robespierre répondit trois jours après, par +une apologie personnelle qu'il faut citer: + +«Vous demandez, dit-il, ce que j'ai fait. Oh! une grande chose sans +doute: j'ai donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à +l'Assemblée constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste +caractère, elle devait donner au peuple un grand exemple de +désintéressement et de magnanimité; que les vertus des législateurs +devaient être la première leçon des citoyens, et je lui ai proposé de +décréter qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu à la seconde +législature, cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans +cela, peut-être beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière; +et qui peut répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi- +même appelé à la place qu'occupent aujourd'hui Brissot et Condorcet? +Cette action ne peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le +panégyrique de son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa +gloire académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous +jugions des hommes qu'il a appelés _nos maîtres en patriotisme et en +liberté_. J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autres +maîtres que la nature. + +«Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands +hommes de l'ancien régime; que si les académiciens et les géomètres que +M. Brissot nous propose pour modèles ont combattu et ridiculisé les +prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les rois, +dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel +acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la +personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de ce +vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de +ce temps-là, mérita des honneurs publics prostitués depuis par +l'intrigue à des charlatans politiques et à de misérables héros? Quoi +qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que, dans le système de M. +Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je +viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de +mes adversaires.» + + * * * * * + +On a vu plus haut que la révolution du 10 août 1792, s'étant faite sans +Robespierre, l'avait amoindri au profit de Danton et de la Gironde +_extra parlementaire_, agissante et franchement républicaine. A la +Convention, il se sentait isolé, suspecté, menacé. Il risquait de tomber +au rang de faiseur de placards, si Barbaroux et Louvet ne lui avaient +ouvert la tribune pour une longue série d'apologies personnelles aussi +irréfutables que peu convaincantes. Cet accusé, auquel les étourdis de +la Gironde ne reprochaient aucun acte précis, eut beau jeu pour être +modeste, pour préparer habilement l'opinion en sa faveur et se donner un +prestige de victime calomniée. + +Ce n'était pas assez: il voulut reprendre à Danton cette première place, +à l'avant-garde de la démocratie, que lui avait donnée son énergie au 10 +août. L'avocat qui s'était caché pendant l'attaque du château eut tout à +coup une grande hardiesse en face du roi vaincu et captif. Son discours +du 3 décembre 1792 exprima cette idée violente qu'il fallait tuer Louis +XVI et non le juger. Robespierre se donna ce jour-là un style concis, +haché, abrupt. Il sut être terrible et clair: «Il n'y a point ici, dit- +il, de procès à faire. Louis n'est point un accusé; vous n'êtes pas des +juges; vous ne pouvez être que des hommes d'Etat et les représentants de +la nation. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou contre un +homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence +nationale à exercer... Louis fut roi, et la république est fondée; la +question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a +été détrôné par ses crimes; Louis dénonçait le peuple français comme +rebelle; il a appelé, pour le châtier, les armes des tyrans, ses +confrères; la victoire et le peuple ont décidé que lui seul était +rebelle: Louis ne peut donc être jugé; il est déjà jugé. Il est +condamné, ou la République n'est point absoute. Proposer de faire le +procès à Louis XVI, de quelque manière que ce puisse être, c'est +rétrograder vers le despotisme royal et constitutionnel; c'est une idée +contre-révolutionnaire, car c'est mettre la révolution elle-même en +litige. En effet, si Louis peut être encore l'objet d'un procès, Louis +peut être absous; il peut être innocent, que dis-je? Il est présumé +l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis +peut être présumé innocent, que devient la Révolution? Si Louis est +innocent, tous les défenseurs de la Liberté deviennent des +calomniateurs.» Et il demanda que, sans débats, on guillotinât l'accusé. + +C'est ainsi qu'il dépassait les hommes du 10 août par une violence qui, +dans le fond, devait répugner à son caractère de légiste. Mais il en +voulait plus à la Gironde qu'au roi et, quand la proposition d'appel au +peuple eut compromis le parti Brissot-Guadet, il ne cessa de le +poursuivre de ses dénonciations, rendant impossible l'union des +patriotes rêvée par Danton et Condorcet, et dans laquelle son influence +et sa personne auraient été éclipsées. + +On sait que le projet de Constitution présenté par Condorcet était très +démocratique. Robespierre craignit que cela ne rendît les Girondins +populaires. Aussi peut-on dire que c'est par une sorte de surenchère à +la politique des Girondins que, dans son discours du 24 avril 1793, sur +la propriété, il exprime à la Convention des idées que nous appellerions +aujourd'hui socialistes: + +«... Demandez, dit-il, à ce marchand de chair humaine, ce que c'est que +la propriété; il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'on +appelle un navire, où il a encaissé et serré des hommes qui paraissent +vivants: «Voilà mes propriétés, je les ai achetées tant par tête.» +Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit +l'univers bouleversé depuis qu'il n'en a plus: il vous donnera de la +propriété des idées à peu près semblables. + +«Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne: ils vous +diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit, +le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer, +d'avilir et de s'assurer légalement et monarchiquement les 25 millions +d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon +plaisir. + +«Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe +de morale. Pourquoi notre déclaration des droits semblerait-elle +présenter la même erreur en définissant la liberté «le premier des biens +de l'homme, le plus «sacré des droits qu'il tient de la nature?» Nous +avons dit avec raison qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui; +pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est +une institution sociale, comme si les lois éternelles de la nature +étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez +multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice +de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer +la nature et la légitimité, de manière que votre déclaration paraît +faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, +pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces +vices en consacrant les vérités suivantes: + +«I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. + +«II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. + +«III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. + +«IV. Toute possession, tout trafic qui voile ce principe est illicite et +immoral.» [Note: Voir mon _Histoire politique de la Révolution_, p. +290.] + +Le 26 mai 1798, c'est Robespierre qui décida les Jacobins à +l'insurrection, et il le fit en termes singulièrement énergiques. + +«J'invite le peuple, dit-il, à se mettre, dans la Convention nationale, +en insurrection contre tous les députés corrompus. (_Applaudissements._) +Je déclare qu'ayant reçu du peuple le droit de défendre ses droits, je +regarde comme mon oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me refuse la +parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre +le président, et contre tous les membres qui siègent dans la Convention. +(_Applaudissements._)» Toute la société se leva et se déclara en +insurrection contre les _députés corrompus_. + +Au 31 mai, on sait dans quelles circonstances Robespierre porta le coup +de grâce aux Girondins. Il défendait, avec quelque diffusion, la +proposition de Barère contre la commission des Douze. Vergniaud, +impatienté, lui cria: «Concluez donc!»--«Oui, je vais conclure, répondit- +il, et contre vous! contre vous qui, après la révolution du 10 août, +avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui +n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez +voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez! +contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes +dont Dumouriez demandait la tête! contre vous, dont les vengeances +criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation dont vous voulez +faire un crime à ceux qui sont vos victimes! Eh bien! ma conclusion, +c'est le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et +contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires.» + + * * * * * + +Cette âpreté éloquente qu'il portait dans l'art d'accuser donna un +accent original et vraiment terrible au discours qu'il prononça, le +14 germinal an II, contre Danton. J'ai déjà indiqué que Robespierre +fut, à n'en pas douter, l'assassin de Danton, quoi qu'en aient dit +Louis Blanc et Ernest Hamel. En vain ils allèguent que Robespierre +défendit son rival aux Jacobins (13 brumaire an II). Oui; mais comment +le défendit- il? Coupé (de l'Oise) avait accusé le tribun de modérantisme. +Danton répondit avec feu dans un long discours dont le _Moniteur_ +n'analyse que la première partie: «L'orateur, dit l'auteur robespierriste +du compte rendu, après plusieurs morceaux véhéments, prononcés avec une +abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits, termine par +demander qu'il soit nommé une commission de douze membres, chargée +d'examiner les accusations dirigées contre lui, afin qu'il puisse y +répondre en présence du peuple.» + +Robespierre profita de cette attitude d'accusé maladroitement prise par +Danton, pour l'accabler de sa bienveillance hautaine, pour le diminuer +par de perfides concessions à ses accusateurs. Sans doute, il déclara +que Danton était un patriote calomnié; et Danton, absous, fut embrassé +par le président du club. Mais l'Incorruptible avait, comme en passant, +établi deux griefs, alors formidables, contre son rival: «La Convention, +dit-il, sait que j'étais divisé d'opinion avec Danton; que, dans le +temps des trahisons avec Dumouriez, mes soupçons avaient devancé les +siens. Je lui reprochai alors de n'être plus irrité contre ce monstre. +Je lui reprochai alors de n'avoir pas poursuivi Brissot et ses complices +avec assez de rapidité, et je jure que ce sont là les seuls reproches +que je lui ai faits....» Les seuls reproches! Mais voilà Danton suspect +d'indulgence pour Dumouriez et pour les Girondins. N'était-ce pas le +marquer d'avance pour le Tribunal révolutionnaire? «Je me trompe peut- +être sur Danton, ajoutait Robespierre; mais, vu dans sa famille, il ne +mérite que des éloges. Sous le rapport politique, je l'ai observé: une +différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, +quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis, +conclurai-je qu'il trahissait sa patrie? Non; je la lui ai toujours vu +servir avec zèle.» _Une différence d'opinion!_ Mais pour Robespierre il +n'y avait, en dehors de l'orthodoxie politique et religieuse, qu'erreur, +vice et mensonge.--Ainsi, sous prétexte de disculper Danton de +modérantisme, le Pontife avait attesté, signalé l'indulgence et +l'aveuglement de l'homme du 10 août. Au sortir de cette séance fameuse, +chacun pouvait se dire: «Oui, Robespierre, le généreux Robespierre a +sauvé Danton; mais Danton est suspect, Danton pense mal en politique.» + +L'Incorruptible ne perdit aucune occasion d'ôter à son rival sa +popularité en le présentant comme un indulgent, dupe ou complice de la +réaction. On sait qu'il avait vu les premiers numéros du _Vieux +Cordelier_ et encouragé Camille dans son appel à la clémence: voulait-il +perdre ainsi et Camille et Danton? L'embarras qu'il montra quand ce fait +lui fut rappelé à la tribune semble autoriser les suppositions les plus +défavorables. Il est incontestable qu'en cette occasion il fut aussi +déloyal que cruel envers Camille. Je vois aussi qu'il tendait +fréquemment des pièges à la bonne foi de Danton. On connaît l'affaire +des soixante-quinze Girondins désignés par Amar, officiellement sauvés +par Robespierre, troupeau tour à tour rassuré et tremblant, future +majorité robespierriste pour le jour où le dictateur arrêterait la +Révolution et fixerait son pouvoir personnel. Après Thermidor, Clauzel +rappelait un jour ce fait à la tribune. Alors, le bon Legendre voulut +ôter à l'assassin de Danton le bénéfice de cette clémence, si intéressée +qu'elle fût. «Je vais vous dire, s'écria-t-il (3 germinal an III), ce +qui arriva dans un dîner où je me trouvai avec Robespierre et Danton. Le +premier lui dit que la République ne pourrait s'établir que sur les +cadavres des Soixante-treize; Danton répondit qu'il s'opposerait à leur +supplice.--Robespierre lui répondit qu'il voyait bien qu'il était le +chef de la faction des indulgents.» Legendre n'avait pas compris +l'hypocrisie d'une réponse qui ne tendait qu'à constater une fois de +plus l'indulgence de Danton. Mais celui-ci avait vu très clair dans le +jeu de son adversaire; il se sentait miné et menacé par lui. Peu de jour +avant son arrestation, un de ces Girondins inquiets le consulta sur ce +qu'il y avait à craindre ou à espérer. «Danton, dit Bailleul, lui prit +d'une main le haut de la tête, de l'autre le menton, et, faisant jouer +la tête sur son pivot: «Sois tranquille, dit-il avec cette voix qu'on +lui connaissait, ta tête est plus assurée sur tes épaules que la +mienne.» L'insouciance du tribun, son refus de fuir n'étaient donc pas +de l'ignorance, de l'aveuglement. Il devinait les mauvais desseins de +Robespierre, mais il ne croyait pas le péril si proche, et il comptait, +pour sauver sa tête, sur sa propre éloquence, sur sa popularité. + +On a fait grand bruit du mot naïf de Billaud-Varenne, au 9 thermidor: +«La première fois, dit-il, que je dénonçai Danton au Comité, Robespierre +se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je +voulais perdre les meilleurs patriotes.» Indignation de commande! +l'occasion n'était pas mûre encore pour perdre Danton; il fallait +d'abord détruire les hébertistes, ses alliés possibles en cas de danger +commun. Hébert une fois guillotiné, Robespierre consentit à abandonner +Danton, suivant l'expression de Billaud-Varenne; il céda aux +objurgations patriotiques de Saint-Just, et sacrifia l'amitié à la +patrie, si on en croit Louis Blanc, qui s'écrie avec émotion: «Ah! quel +trouble ne dut pas être le sien en ces moments funestes!» Oui, je le +crois, Robespierre au Comité se fait prier pour accepter la tête de son +rival. Oui, Billaud, Saint-Just le gourmandèrent: je vois, j'entends +cette scène shakespearienne: Iago refusant ce qu'il brûle d'obtenir. Et, +certes, les larmes de ce faux Brutus nous duperaient encore, nous +croirions aux angoisses de son coeur, quand il vit Danton destiné à +l'échafaud, si nous n'avions pas la preuve écrite que lui-même fournit à +la calomnie les armes dont elle frappa les accusés de germinal. On a +retrouvé et publié en 1841 les notes secrètes qu'il fournit à Saint- +Just, comme une _matière_ pour composer son terrible rapport. Là s'étale +et siffle toute sa haine contre celui qu'il avait feint de défendre aux +Jacobins. Là, il ment avec joie contre son frère d'armes; et ses +mensonges sont aussi odieux que ridicules, soit qu'il accuse Danton +d'avoir trahi et vendu la Révolution, soit qu'il lui reproche d'avoir +voulu se cacher au 10 août. C'est sur ce texte même, orné et mis au +point par Saint-Just, que fut condamné celui qui, la veille encore, +tendait fraternellement la main à Robespierre. [Note: Discours de +Billaud du 12 fructidor an II: «La veille où (_sic_) Robespierre +consentit à l'abandonner, ils avaient été ensemble à une campagne, à +quatre lieues de Paris, et étaient revenus dans la même voiture.» C'est +peut-être à cette campagne qu'eut lieu le dîner dont parlent Vilain- +Daubigny et Prudhomme, et où Robespierre resta sourd à la voix +fraternelle de Danton.] + +Que deviennent, en présence de ce document, les allégations de Charlotte +Robespierre? Elle dit, dans ses mémoires, que son frère voulait sauver +Danton. Et quelle preuve donne-t-elle? qu'en apprenant l'arrestation de +Desmoulins, Robespierre se rendit à sa prison pour le supplier de +revenir aux principes. Pourquoi Camille ne voulut-il pas voir son ami? +Celui-ci dut, à son vif regret, l'abandonner à son sort. Mais il avait +voulu le sauver. Or, Camille et Danton étaient trop liés pour qu'on pût +sauver l'un sans l'autre. Voilà le raisonnement de Charlotte +Robespierre: elle ne peut croire que son frère n'ait pas voulu sauver un +ami, un fidèle camarade avec qui elle vivait familièrement, faisant +sauter le petit Horace Desmoulins sur ses genoux. Qu'eût-elle dit si +elle avait pu lire, dans les Notes secrètes, cette impitoyable critique +du pauvre Camille et surtout les lignes où Robespierre, sur une +plaisanterie cynique de Danton, prête au pamphlétaire les moeurs les +plus infâmes? Sur Camille comme sur Danton, il n'y a rien, dans le +rapport de Saint-Just, qui n'ait été soufflé par Robespierre. + +[Illustration: ATTAQUE DE LA MAISON COMMUNE DE PARIS, le 29 Juillet 1794 +ou 9 Thermidor An 2ème de la République] + +Danton, avons-nous dit, comptait sur son éloquence pour sauver sa tête. +Il eût suffi, en effet, qu'il fût libre de parler soit à la barre de la +Convention, soit au Tribunal révolutionnaire, pour que son procès se +terminât par un triomphe, comme celui de Marat. Mais il ne s'agissait +pas de juger Danton: «_Nous voulons_, avait dit Vadier, _vider ce turbot +farci_.» Il fallait d'abord le bâillonner, ce qu'on ne pouvait faire +sans l'aveu de Robespierre. Si celui-ci, le 11 germinal, avait appuyé +Legendre qui demandait que Danton fût entendu, Danton était sauvé. Que +dis-je? si Robespierre se fût tu sur la motion de Legendre, Danton +obtenait audience. Il y eut un instant de trouble et de révolte dans +l'assemblée à l'idée de livrer l'homme du 10 août sans l'avoir entendu. +C'est alors que l'Incorruptible prononça cet infernal discours où il mit +toutes ses colères, toute sa haine fraternelle, une énergie farouche, +une éloquence terrible. En voici les principaux passages: + +«A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée; +aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a +parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet, +qu'il s'agit d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques +hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce +changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de +cette assemblée, de ceux surtout qui siègent dans un côté qui s'honore +d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté? +Pourquoi une doctrine, qui paraissait naguère criminelle et méprisable, +est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand +elle fut proposée par Danton, pour Basire, Chabot et Fabre d'Eglantine, +a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de +cette assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si +l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt +du peuple français. (_Applaudissements._) + +«... Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une +prétendue idole pourrie depuis longtemps; ou si, dans sa chute, elle +écrasera la Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton +ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissot, à Petion, à Chabot, à Hébert +même, et à tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de +leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi Danton +est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre d'Eglantine, son ami +et son confident, dont il a été l'ardent défenseur? En quoi est-il +supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus +trompés, et d'autres qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour de lui +pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a trompé les +patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit éprouver la +sévérité des amis de la liberté.... + +«Et à moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire +croire qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'à +moi; on me l'a présenté comme un homme auquel je devais m'accoler, comme +un bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart qui, une fois +renversé, me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit, +les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de +leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, +qu'une foi antique dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir +mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare qu'aucun de +ces grands motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère impression. Je +déclare que s'il était vrai que les dangers de Danton dussent devenir +les miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un pas de plus +pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une +calamité publique. Que m'importent les dangers? Ma vie est à la patrie; +mon coeur est exempt de crainte; et si je mourais, ce serait sans +reproche et sans ignominie. (_On applaudit à plusieurs reprises._) + +«... Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour +la patrie; déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté: car +c'est avoir outragé la liberté que d'avoir mis en question s'il fallait +donner plus de faveur à un citoyen qu'à un autre: tenter de rompre ici +cette égalité, c'est censurer indirectement les décrets salutaires que +vous avez portés dans plusieurs circonstances, les jugements que vous +avez rendus contre les conspirateurs; c'est défendre aussi indirectement +ces conspirateurs qu'on veut soustraire au glaive de la justice, parce +qu'on a avec eux un intérêt commun; c'est rompre l'égalité. Il est donc +de la dignité de la représentation nationale de maintenir les principes. +Je demande la question préalable sur la proposition de Legendre.» + +On sait quel effet cette admirable et homicide harangue produisit sur +Legendre et sur la Convention tout entière. Une stupeur engourdit les +âmes. La peur, la lâcheté fermèrent les bouches et livrèrent au bourreau +la victime demandée. Jamais l'éloquence n'exerça, dans des circonstances +plus tragiques, une influence plus prodigieuse et plus criminelle. + + * * * * * + +La mort des Dantonistes, en supprimant la liberté de contradiction, +donna toute carrière à la rhétorique d'apparat où se complaisait +Robespierre, et comme lettré et comme prédicateur. Déjà il s'était plu à +faire la théorie d'une république fondée sur la vertu telle que l'entend +Jean-Jacques dans son rapport sur les principes du gouvernement +révolutionnaire (5 nivôse an II). Ces idées constituent le fond du +célèbre rapport du 18 pluviôse suivant, _sur les principes de morale +politique_. C'est là qu'il balance avec le plus d'art et de bonheur ses +antithèses favorites sur la vertu comparée au vice. + +«Nous voulons, dit-il, un ordre de choses où toutes les passions basses +et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et +généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de +mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne +naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistrat, +le magistrat au peuple et le peuple à la justice; où la patrie assure le +bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil +de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les âmes +s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments +républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; où +les arts soient les décorations de la liberté, qui les ennoblit; le +commerce, la source de la richesse publique, et non pas seulement de +l'opulence monstrueuse de quelques maisons. + +«Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la +probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux +bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris +du vice au mépris du malheur, etc.» + +J'ai déjà parlé du fameux discours du 18 floréal an II, _sur les +rapports des idées religieuses et morales avec les principes +républicains et sur les fêtes nationales_, où Robespierre proclama +l'existence et organisa le culte de l'Être suprême. Il y a là, parmi des +banalités diffuses, de beaux morceaux dignes de Jean-Jacques. Les deux +harangues à la fête même de l'Être suprême ne me semblent pas mériter, +au point de vue littéraire, l'enthousiasme lyrique de Louis Blanc. Mais +les circonstances donnèrent une importance extraordinaire à la parole de +l'orateur, dont la tenue, l'attitude, étonnèrent le peuple et +éveillèrent l'ironie de ses collègues. L'imagerie populaire a représenté +Robespierre en habit bleu, cheveux poudrés, air de gala, prêchant à la +foule la religion nouvelle. On sait que le hasard ou la malignité laissa +un intervalle entre la Convention et son président, quand le cortège se +mit en marche. «A le voir, dit Fiévée, à vingt pas en avant des membres +de la Convention et des autorités convoquées, paré sans avoir l'air plus +noble, tenant à la main un bouquet composé d'épis de blé et de fleurs, +on pouvait distinguer les efforts qu'il faisait pour étouffer son +orgueil; mais, au moment où les acteurs des théâtres de Paris, en +costumes grecs, chantèrent la dernière strophe d'une hymne adressée soi- +disant à l'Être suprême, et qui se terminait par ces vers qu'on +adressait réellement à Robespierre au nom du peuple français: _S'il a +rougi d'obéir à des rois, il est fier de t'avoir pour maître_, à ce +moment, tout ce que l'homme renfermait d'ambition dans son sein éclata +sur son visage: il se crut à la fois roi et Dieu.» + +C'est alors qu'à demi voix, les amis de Danton le menacèrent et +l'insultèrent à l'envi. Cette scène est trop connue pour qu'il faille la +rappeler en détail: disons seulement que jamais orateur ne parla dans +une occasion aussi extraordinaire, à la fois politique et pontife, +président de la Convention et fondateur d'un culte nouveau, acclamé +officiellement et injurié tout bas par son entourage, portant dans son +coeur et sur son visage la joie d'avoir réalisé un rêve surhumain et la +rage d'être outragé dans son triomphe. Puis il se sentit perdu, et Mme +Le Bas l'entendit murmurer mélancoliquement, à son retour chez Duplay: +«Vous ne me verrez plus longtemps.» + + * * * * * + +L'effroyable loi du 22 prairial an II tendait à supprimer ceux qui +avaient hué le Pontife à la fête de l'Être suprême, dantonistes et +indépendants. On sait comment ceux-ci firent la révolution de Thermidor, +pour sauver leur tête, avec l'aide du terroriste Billaud. Je ne veux pas +raconter, après M. d'Héricault, les préliminaires de cette journée +célèbre ni cette _répétition générale_ de son discours suprême que +Robespierre fit aux Jacobins, le 13 messidor. Voici seulement deux +points qui me paraissent hors de doute, quoi qu'en dise le spirituel +critique, et qui expliquent tout ce discours: 1° Robespierre voulait la +fin de la Terreur, mais après la destruction de ses ennemis personnels, +dantonistes attardés comme Tallien, Thuriot, Dubois-Crancé, Bourdon (de +l'Oise), ou ultra-terroristes comme Billaud et les billaudistes: ces +hommes disparus, _une volonté unique_ aurait dirigé la République dans +une voie légale, humaine, pacifique, et Robespierre aurait été le +dictateur par persuasion, le Périclès de cet ordre nouveau; 2° tout en +gardant son influence sur les affaires, tout en gouvernant par sa +signature ou par ses manoeuvres secrètes dans son bureau de police, avec +Saint-Just et Couthon, il crut devoir s'absenter pendant quatre décades +des séances du Comité de salut public. Pourquoi? par dégoût des hommes? +par lassitude morale? Peut-être; mais surtout pour séparer +ostensiblement sa personne des rivaux qu'il voulait perdre. +L'orgueilleux croyait les isoler. C'est lui qui s'isola. En délivrant +ses collègues de sa figure, de son éloquence, de toute sa personne +redoutable, il leur donna le courage et la liberté de conspirer contre +lui. Ecoutez les aveux de Billaud-Varenne (12 fructidor an II): +«L'absence de Robespierre du Comité a été utile à la patrie, car il nous +a laissé le temps de combiner nos moyens pour l'abattre; vous sentez +que, s'il s'y était rendu exactement, il nous aurait beaucoup gênés. +Saint-Just et Couthon, qui y étaient fort exacts, ont été pour nous des +espions très incommodes.» + +De ces deux remarques, il suit que le discours du 8 thermidor fut +forcément ambigu, et que l'orateur, ayant laissé respirer ses ennemis, +eut affaire à plus forte partie que s'il n'avait pas interrompu pendant +un mois l'action terrifiante de son éloquence. On s'était fait un +courage en son absence; on osa regarder en face cette tête de Méduse, +selon le mot de Boucher Saint-Sauveur. D'autre part, il y a deux +tendances dans le discours: la clémence et la rigueur. Robespierre, dit +M. d'Héricault, mourut dans la peau d'un terroriste: il ne voulait que +régulariser la Terreur à son profit. Robespierre, disent Louis Blanc et +M. Hamel, périt parce qu'il voulait faire enfin ce qu'avaient proposé +trop tôt Camille et Danton, parce qu'il voulait renverser l'échafaud. +Les uns et les autres ont raison; Robespierre voulait dire: «Je +renverserai l'échafaud, non demain, mais après-demain, quand cette +poignée de méchants y aura monté.» Mais il enveloppa ce programme dans +des formules vagues, où toute la Convention se sentit désignée. Et puis, +quelle garantie avait-on que ces quelques victimes lui suffiraient? En +sauvant la tête des collègues menacés, chacun crut sauver la sienne. + +Quelque confiance que Robespierre eût dans la puissance de sa parole, je +crois qu'à la veille de prononcer son discours, il avait senti, connu +les résistances que sa faute avait rendues possibles, et peut-être même +s'était-il dit que l'obscurité de ses paroles effraieraient le Centre et +la Droite. Oui, il était trop informé pour compter outre mesure sur +l'appui problématique des Soixante-Quinze, et des hommes comme Durand- +Maillane. Mais cet esprit lent et orgueilleux ne sut pas, ne voulut pas +changer son plan d'attaque et de défense. Dirai-je que son amour-propre +littéraire répugna à sacrifier un discours tout rédigé? Il est positif +qu'il travaillait depuis longtemps à ce discours, qu'il y avait mis +toute son âme, que c'eût été pour lui une souffrance de supprimer ce +beau testament politique. On n'aime pas Robespierre; mais on ne peut +nier qu'il n'eût l'âme assez grande pour se consoler d'un échec et de la +mort par l'idée de laisser après lui un chef-d'oeuvre oratoire.[2] + + +Note: + +[2]Il n'est pas moins préoccupé de passer pour un honnête homme aux yeux +de la postérité, comme l'indique ce beau mouvement de son discours: «Les +lâches! ils voudraient donc me faire descendre au tombeau avec +ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d'un +tyran!» La même préoccupation lui avait inspiré, dans les derniers temps +de sa vie, ces vers que nous a transmis Charlotte Robespierre: + + Le seul tourment du juste à son heure dernière, + Et le seul dont alors je serai déchiré, + C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie + Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie, + De mourir pour le peuple et d'en être abhorré. + +Sa crainte se réalisa, à en croire le compte rendu de la séance du 9 +thermidor publié par un journal peu connu, la _Correspondance politique +de Paris et des départements_: «Robespierre demande en vain la parole: +_il est hué par le peuple_.» Cf. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 167. + + +La promenade mélancolique qu'on lui prête la veille de son duel, ses +prévisions funèbres, tout cela n'est pas une comédie comme il en joua +souvent pour apitoyer sur lui-même. + +Mais je crois aussi que, quand il relisait son discours, son orgueil lui +rendait la confiance, et qu'une fois à la tribune, écouté et applaudi, +enivré lui-même de sa parole, il se crut sûr de vaincre et que la +désillusion finale lui fut amère. + +On sait que le _Moniteur_, pour plaire aux vainqueurs, résuma les +paroles du vaincu en dix lignes insignifiantes. Seul, le _Républicain +français_ osa en donner une analyse étendue et fidèle. Mais le texte +complet ne fut imprimé que plusieurs semaines après la mort de +Robespierre. On ignore donc quels sont les passages que la Convention a +particulièrement applaudis, ceux qui l'ont laissée froide ou méfiante, +et jamais il n'aurait été plus intéressant d'avoir ces notes si +incomplètes et si précieuses à la fois que les journaux donnaient sur +l'attitude de l'auditoire. + +Robespierre, après un exorde classique et une vague esquisse de sa +politique, également éloignée de la violence hébertiste et de +l'indulgence dantonienne, fit un appel indirect aux honnêtes gens de la +Droite. Puis il réfuta en ces termes les accusations de dictature: + +«Quel terrible usage les ennemis de la république ont fait du seul nom +d'une magistrature romaine! Et si leur érudition nous est si fatale, que +sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues! Je ne parle point de +leurs armées; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et à +tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule, qu'ils +m'ont expédiée les premiers: il y a trop d'insolence, à des rois, qui ne +sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en +distribuer à d'autres....» Qu'un représentant du peuple qui sent la +dignité de ce caractère sacré, «qu'un citoyen français digne de ce nom +puisse abaisser ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules +qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la dégradation +civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra +vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de +croire à la vertu! Que dis-je, _vertu_! C'est une passion naturelle sans +doute; mais comment la connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne +s'ouvrirent jamais qu'à des passions lâches et féroces; ces misérables +intrigants qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale, +qui marchèrent dans la révolution à la suite de quelque personnage +important et ambitieux, de je ne sais quel prince méprisé, comme jadis +nos laquais sur les pas de leurs maîtres?... Mais elle existe, je vous +en atteste, âmes sensibles et pures; elle existe, cette passion tendre, +impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes; +cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les +opprimés, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans +lequel une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un +autre crime; elle existe cette ambition généreuse de fonder sur la terre +la première République du monde!... + +«Ils m'appellent tyran.... Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, +je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les +crimes, et ils seraient reconnaissants! Si je l'étais, les rois que nous +avons vaincus, loin de me dénoncer (quel tendre intérêt ils portent à +notre liberté!), me prêteraient leur coupable appui; je transigerais +avec eux.... + +«Qui suis-je, moi qu'on accuse? Un esclave de la liberté, un martyr +vivant de la République, la victime autant que l'ennemi du crime. Tous +les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes, les plus +légitimes de la part des autres sont des crimes pour moi; un homme est +calomnié dès qu'il me connaît; on pardonne à d'autres leurs forfaits; on +me fait un crime de mon zèle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus +malheureux de tous les hommes; je ne jouis pas même des droits du +citoyen; que dis-je! il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs +d'un représentant du peuple. + +«Quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en +leur disant: _C'est Robespierre qui le veut, nous ne pouvons pas nous en +dispenser...._ On disait aux nobles: _C'est lui seul qui vous a +proscrits_; on disait en même temps aux patriotes: _Il veut sauver les +nobles_; on disait aux prêtres: _C'est lui seul qui vous poursuit; sans +lui, vous seriez paisibles et triomphants_; on disait aux fanatiques: +_C'est lui qui détruit la religion_; on disait aux patriotes persécutés: +_C'est lui qui l'a ordonné, ou qui ne veut pas l'empêcher_. On me +renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les +causes, en disant: _Votre sort dépend de lui seul_. Des hommes apostés +dans les lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en +avait dans le lieu des séances du tribunal révolutionnaire, dans les +lieux où les ennemis de la patrie expient leurs forfaits; ils disaient: +_Voilà des malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause? +Robespierre._ On s'est attaché particulièrement à prouver que le +tribunal révolutionnaire était un _tribunal de sang_, créé par moi seul, +et que je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de +bien, et même tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis +de tous les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan +de proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par +les émissaires de la tyrannie. Mais qui étaient-ils, ces +calomniateurs?...» + +Ce sont ceux qui ont blasphémé à la fête de l'Etre Suprême: «Croirait-on +qu'au sein de l'allégresse publique, des hommes aient répondu par des +signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple? Croira-t-on que +le président de la Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut +insulté par eux, et que ces hommes étaient des représentants du peuple? +Ce seul trait explique tout ce qui s'est passé depuis. La première +tentative que firent les malveillants fut de chercher à avilir les +grands principes que vous aviez proclamés et à effacer le souvenir +touchant de la fête nationale: tel fut le but du caractère et de la +solennité qu'on donna à ce qu'on appelait l'affaire de _Catherine +Théos_.... + +«Oh! je la leur abandonnerai sans regret, ma vie! J'ai l'expérience du +passé, et je vois l'avenir! Quel ami de la patrie peut vouloir survivre +au moment où il n'est plus permis de la servir et de défendre +l'innocence opprimée! Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où +l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un +mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules +occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de l'humanité?... +En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a +roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je +l'avoue, d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur +des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de +l'humanité, et je m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des +Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux +et tous les gens de bien. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de +la liberté accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts +aussi! Les bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des +conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent +abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine!... +Non, Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel!... Citoyens, +effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui +jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence +opprimée, et qui insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: _la mort +est le commencement de l'immortalité!_» + +Dans sa péroraison, il changea de ton et de but. C'est là qu'avec +d'effrayantes et vagues formules, il désignait de nouvelles victimes +pour l'échafaud: + +«... Quel est le remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les +bureaux du Comité de sûreté générale, épurer ce comité lui-même, et le +subordonner au Comité de salut public; épurer le Comité de salut public +lui-même, constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de +la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi +toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur +leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté: tels sont les +principes. S'il est impossible de les réclamer sans passer pour un +ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la +tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire; car que peut- +on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays? + +«Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps +n'est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la +patrie; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant +que la horde des fripons dominera.» + +Cette vaste harangue, diffuse et inégale, mais où brillent des traits +sublimes, sembla d'abord assurer la victoire à Robespierre. Déjà la +Convention avait ordonné l'impression et l'envoi aux départements; mais +les conspirateurs jetèrent le masque et jouèrent résolument leur tête, +accusant l'orateur de dictature. Le décret fut rapporté, et la querelle +suprême remise au lendemain. + +Le soir du même jour, Robespierre lut son discours aux Jacobins. Il y +remporta le plus vif succès et mit le club en rébellion morale contre la +Convention, malgré l'opposition de Billaud et de Collot. Mais on ne +connaît cette séance oratoire que par les confidences de Billaud lui- +même, narrateur trop partial pour être exact et complet. [1] Le seul +fait certain, c'est que, le lendemain, Robespierre et Saint-Just se +présentèrent à la Convention avec l'appui notoire de la plus grande +autorité révolutionnaire. Si Robespierre avait pu parler, la journée +tournait en sa faveur; mais la sonnette de Thuriot étouffa sa voix, +rendant ainsi à son éloquence le suprême hommage qu'on avait rendu à +Vergniaud et à Danton, quand on les avait bâillonnés pour les tuer. + +[Note: _Réponse de J.-N. Billaud aux inculpations qui lui sont +personnelles_, an III, in-8°. Voici les paroles qu'il prête à +Robespierre: «Aux agitations de cette assemblée, a-t-il dit, il est aisé +de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin à la +Convention. Il est facile de voir que les factieux craignent d'être +dévoilés en présence du peuple; au reste, je les remercie de s'être +signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir fait connaître mes +ennemis et ceux de la patrie.»--Après ce préambule, Robespierre lit le +discours qu'il avait prononcé à la Convention. Il est accueilli par des +applaudissements nombreux; et la portion de la Société qui ne paraissait +point l'approuver, ne fait qu'exciter la colère....»] + + + + +_IV.--LA RHÉTORIQUE DE ROBESPIERRE_ + + +Charles Nodier est presque le seul écrivain qui ait discuté le mérite +littéraire de Robespierre, mais il l'a fait avec sa fantaisie +extravagante et paradoxale, avec un air de mystification. On n'a pas +encore sérieusement préparé les éléments d'une critique de ce talent +oratoire, qui s'imposa et régna un temps sur la France. Voyons donc ce +que les contemporains pensaient de cet homme politique considéré comme +orateur, ce que lui-même pensait de lui, quels sont les principaux +procédés de sa rhétorique. + + * * * * * + +A la Constituante, Robespierre s'était montré préoccupé de sa réputation +d'homme de lettres, avec une irritabilité douloureuse d'amour-propre. +Sous le politique austère et déjà redoutable, on démêlait en lui le +candidat au prix d'éloquence. On a vu quels sarcasmes lui attira cette +vanité littéraire, et comment, sous le feu de la raillerie, il s'éleva +au-dessus de lui-même dans les derniers mois de la législature, soit +qu'il improvisât une réponse à la consultation réactionnaire de l'abbé +Raynal, soit qu'il demandât l'inéligibilité des représentants actuels. +Depuis ce moment jusqu'à sa mort, il ne cessa de faire des progrès, à +force d'application fiévreuse, et de monter chaque jour d'un degré, +comme orateur, dans son estime et dans celle du public: son discours +testamentaire du 8 thermidor couronnera avec éclat tant de luttes +intimes contre la lenteur de sa propre imagination, tant de fermeté +patiente contre les moqueries ou l'indifférence de l'opinion. + +En 1792 et en 1793, ces progrès sont attestés par les procédés mêmes +dont usent ses ennemis pour atténuer les effets de son éloquence. Ce +sont des gamineries inconvenantes comme celle de Louvet lui bâillant au +nez ou de Rabaut affectant la plus ironique inattention. Dans ses +mémoires, l'auteur de _Faublas_, surpris par l'éclosion du talent +oratoire de Robespierre, voit là un phénomène qu'une collaboration +secrète peut seule expliquer: «Détestable auteur et très mince écrivain, +dit-il, il n'a aujourd'hui d'autre talent que celui qu'il est en état +d'acheter.» Non, Robespierre n'eut pas ses faiseurs, comme Mirabeau, et +il n'y a pas à craindre, quoi qu'en dise Mercier, qu'un Pellenc ou un +Reybaz revendique la paternité des discours sur la guerre ou de +l'homélie sur l'Etre suprême. «Il y règne une trop grande unité, dit +justement M. d'Héricault, on y trouve trop les traces d'un tempérament +et de défauts qui eussent disparu sous la main d'hommes comme Sieyès ou +Saint-Just ou Fabre d'Eglantine, ou l'obscur prêtre apostat qu'on +désigne aussi comme son secrétaire-compositeur.» La vérité, c'est que +ses ennemis le calomnient jusque dans son talent, dont ils font ainsi un +involontaire éloge. + +On ne peut contester ni la quantité ni la qualité de ses succès +oratoires: il est sûr qu'aux Jacobins l'enthousiasme pour sa parole +devint peu à peu du fanatisme. Ne dites pas que sa dictature, une fois +fondée, lui valut des applaudissements serviles ou payés: à l'époque où +il a contre lui la majorité des Jacobins eux-mêmes (fin 1791), comme à +l'époque où il inaugure son attitude religieuse au milieu du Paris +d'Hébert et de Chaumette, il remporte, lui qui est presque seul contre +presque tous, des triomphes de tribune qu'il faut bien attribuer tout +entiers à son talent et à son caractère. On voit que son éloquence +travaillée, académique, toujours grave et décente, imperturbablement +sérieuse et dogmatique, plaisait au peuple, lui semblait le comble de +l'art, un beau mystère de science et de foi. Quelques lettrés +s'étonnaient de cette faveur; et Baudin (des Ardennes), dans son +panégyrique des Girondins, se demandera comment une parole si ornée et +guindée a pu en imposer si longtemps aux âmes incultes. «La popularité, +dit-il, ne se trouvait ni dans son langage, ni dans ses manières; ses +discours, éternellement polémiques, toujours vagues et souvent prolixes, +n'avaient ni un but assez sensible, ni des résultats assez frappants, ni +des applications assez prochaines pour séduire le peuple.» Ils le +séduisaient cependant, par les qualités même ou les défauts que signale +Baudin. A la fin, aux Jacobins, dit Daunou, «il pouvait discourir à son +gré sans crainte de contradiction ni de murmures: il recueillait, il +savourait les longs applaudissements d'un immense auditoire». [1] Un +fait peu connu donnera une juste idée de l'enthousiasme presque +religieux qu'il excitait parmi les frères et amis dès la fin de 1792: +les membres de la Société ouvraient une souscription pour imprimer et +répandre ses principaux discours. + +[Note: Taillandier, _Documents biographiques sur Daunou_, p. 293.] + +Mais que pensaient de son talent les rares esprits dont les passions du +temps n'avaient pas altéré tout à fait la finesse critique? André +Chénier raille quelque part «les beaux sermons sur la Providence de ce +parleur connu par sa féroce démence». Le plus grand styliste d'alors, +Camille Desmoulins, est parfois lyrique sur l'éloquence de +l'Incorruptible. Tantôt, il trouve qu'aux Jacobins, dans le débat sur la +guerre, «le talent de Robespierre s'est élevé à une hauteur désespérante +pour les ennemis de la liberté; il a été sublime, il a arraché des +larmes». Tantôt il s'écrie, à propos de la réponse à Louvet: «Qu'est-ce +que l'éloquence et le talent, si vous n'en trouvez pas dans ce discours +admirable de Robespierre, où j'ai retrouvé d'un bout à l'autre l'ironie +de Socrate et la finesse des _Provinciales_, mêlées de deux ou trois +traits comparables aux plus beaux endroits de Démosthène?» Certes, ces +éloges ont leur poids; mais Camille, bon camarade, partisan exalté, ne +se laisse-t-il pas aveugler ici par son admiration pour le caractère de +Robespierre? Ne se monte-t-il pas un peu la tête, par passion politique, +quand sa plume attique et légère compare à Socrate et à Pascal le +rhéteur laborieux? Ses éloges feront place à un froid dédain quand +l'auteur du _Vieux Cordelier_ se sera rapproché de Danton. + +Un autre hommage vint à Robespierre et dut flatter voluptueusement son +amour-propre: l'arbitre du goût académique, La Harpe, lui écrivit, en +1794, pour le féliciter de son discours sur l'Etre suprême,--comme si +l'admiration ralliait l'ancien régime au génie de Robespierre. Mais +bientôt La Harpe se vengea de sa propre platitude en écrivant contre la +littérature révolutionnaire des pages furibondes. Tous ces jugements +sont donc entachés de partialité, et je ne trouve une note juste, une +impression froide et équitable, encore qu'un peu sévère, que dans les +mémoires du littérateur Garat. «Dans Robespierre, dit-il, à travers le +bavardage insignifiant de ses improvisations journalières, à travers son +rabâchage éternel sur les droits de l'homme, sur la souveraineté du +peuple, sur les principes dont il parlait sans cesse, et sur lesquels il +n'a jamais répandu une seule vue un peu exacte et un peu neuve, je +croyais apercevoir, surtout quand il imprimait, les germes d'un talent +qui pouvait croître, qui croissait réellement, et dont le développement +entier pouvait faire un jour beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Je le +voyais, dans son style, occupé à étudier et à imiter ces formes de la +langue qui ont de l'élégance, de la noblesse et de l'éclat. D'après les +formes mêmes qu'il imitait et qu'il reproduisait le plus souvent, il +m'était facile de deviner que toutes ses études, il les faisait surtout +dans Rousseau.» + +C'est bien là l'opinion des rares contemporains qui ont gardé assez de +sang-froid pour juger dans Robespierre l'artiste et l'orateur: il est à +leurs yeux un bon élève, un imitateur appliqué de Rousseau. Le même +Garat dit ailleurs de celui qu'il appelle le _dictateur oratoire_: «Il +cherche curieusement et laborieusement les formes et les expressions +élégantes du style: il écrit, le plus souvent, ayant près de lui, à demi +ouvert, le roman où respirent en langage enchanteur les passions les +plus tendres du coeur et les tableaux les plus doux de la nature, la +_Nouvelle Héloïse_.» Robespierre ne laissait échapper d'ailleurs aucune +occasion de se présenter comme un disciple, un champion du bon Jean- +Jacques. Mais surtout il tient à passer pour un écrivain décent et +noble, selon la tradition académique. Après la gloire de réformateur +moral et religieux, il ambitionne surtout celle d'être pour la postérité +un orateur classique. Le faible Garat veut-il flatter cet homme +terrible? Il lui écrit: «Votre discours sur le jugement de Louis Capet +et ce rapport (sur les puissances étrangères), sont les plus beaux +morceaux qui aient paru dans la Révolution; ils passeront dans les +écoles de la République comme des _modèles classiques_.» + +Oui, tenir un jour une place dans une anthologie oratoire, vivre dans la +mémoire des générations futures comme le mieux disant des orateurs +moralistes, être l'objet d'enthousiastes biographies scolaires, où il +apparaîtrait dans son attitude studieuse et austère, comme un +instituteur du genre humain et le premier disciple de Jean-Jacques, tel +est l'idéal de ce rêveur né pédagogue. Certes, il n'imagine cette gloire +qu'à travers les souvenirs de l'antiquité grecque et romaine, et toute +sa religiosité ne l'empêche pas de s'offrir à lui-même comme modèles les +grands harangueurs de Rome et d'Athènes. Mais l'orateur antique se +piquait d'être un politique complet, d'exceller dans toutes les +fonctions de la vie publique, au forum, au temple, à la palestre, à +l'armée. Presque tout ce rôle a été repris, au fort de la Terreur, par +quelques hommes d'Etat républicains qui parlaient et agissaient à la +fois, comme Saint-Just, qu'on vit tout ensemble homme de guerre et de +tribune, comme la plupart des représentants missionnaires. Couthon lui- +même, le paralytique Couthon, se montrait presque aussi capable d'agir +que de pérorer. Robespierre est, avec Barère, un des rares +révolutionnaires de marque qui n'ait reproduit en sa personne qu'une des +faces de l'orateur antique. Tout son rôle fut de parler. Il attribua une +importance exclusive à l'éloquence considérée comme éloquence, inspirée +non par des faits, mais par la méditation solitaire, visant moins à +provoquer des actes que des pensées et des sentiments. Cette conception +toute littéraire de l'art de la parole fit le prestige et la faiblesse +de la politique de Robespierre. Les appels qu'il adressa, en artiste, à +l'imagination et à la sensibilité de ses contemporains, lui valurent des +applaudissements et une flatteuse renommée chez ces Français épris de la +virtuosité oratoire. Mais son erreur fut de penser que la parole +suffisait à tout. Cette confiance imperturbable dans la toute-puissance +de l'outil qu'il forgeait et polissait sans cesse lui fit croire qu'il +possédait un talisman pour vaincre ses ennemis, sans avoir besoin +d'agir; voilà pourquoi, dans la séance du 8 thermidor, il n'apporta pas +d'autre machine de guerre qu'un rouleau de papier. + +[Illustration: ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE] + + * * * * * + +Si on veut maintenant étudier de plus près comment lui viennent ses +idées, comment il les dispose et les exprime, il faut d'abord remarquer +que son imagination est lente et laborieuse. Elle ne s'éveille et ne +s'échauffe que dans le silence du cabinet. Même alors, elle est inhabile +à cet écart si commun en France et au dix-huitième siècle de saisir +rapidement les rapports entre les idées, art qui est le fond de l'esprit +de conversation, alors si florissant. A ce point de vue comme au point +de vue de l'inspiration, Robespierre n'offre ni les qualités ni les +défauts de notre race. Il s'assimile avec peine ce que d'autres ont +pensé et il pense maigrement. Je crois que M. d'Héricault a eu raison de +dire: «Son esprit lent, son cerveau aisément troublé par des +appréhensions et où toute pensée nouvelle ne se présentait jamais +qu'avec des formes indécises ou menaçantes, le rendaient rebelle à toute +idée survenant brusquement.» [Note: _La Révolution de Thermidor_, p. +115.] Ainsi l'idée de république, subitement produite après la fuite à +Varennes, le déconcerte et lui répugne pendant de longs mois. Là où +d'autres Français ont déjà évolué dans une pirouette, il lui faut un +délai infini pour achever un lent et circonspect travail d'intime +changement d'opinion. De même dans la mise en ordre de ses propres +pensées, c'est avec peine qu'il passe d'un argument à un autre, c'est +avec raideur qu'il quitte une attitude oratoire pour en revêtir une +seconde, même prévue et déjà essayée par lui. Il lui faut une ornière, +il s'y plaît, la suit jusqu'au bout, et la prolonge chaque jour +davantage. De là ces éternelles redites, ce délayage, ce retour des +mêmes thèmes chaque fois plus développés. Il ne se sent en sûreté, il +n'est maître de lui que dans une formule qui lui soit familière. Les +interruptions le dérangent et l'exaspèrent: tous ont ri d'un sarcasme +avant qu'il en ait saisi la portée. Même un compliment brusque le +déconcerte: il craint un piège, un sous-entendu. Il lui faut une galerie +muette et applaudissante, et il n'excelle que dans le monologue: «son +rôle de pontife lui plaît en partie comme monologue», [Note: Cette fine +remarque est de M. d'Héricault, _ibid._, p 206.] parce qu'il lui assure +un assentiment silencieux, un droit à n'être jamais interrompu, c'est-à- +dire désarçonné. + +Michelet nous le montre courbé sous la lampe de Duplay et raturant, +raturant encore, raturant sans cesse, comme un écolier qui s'applique et +dont l'imagination laborieuse ne peut ni aboutir ni se contenter. Il y a +du vrai dans cette vue. Pourtant, voici un renseignement tout autre sur +sa méthode de composition. Je l'emprunte à Villiers qui, en 1790, avait +passé sept mois auprès de Robespierre, comme secrétaire bénévole et non +payé, et dont, à ce titre, les _Souvenirs_ ont quelque intérêt pour +l'histoire: «Robespierre, dit-il, écrivait vite correctement, et j'ai +copié de ses plus longs discours qui n'avait pas six ratures.» Comment +concilier cette indication avec l'aspect si souvent décrit, que présente +le manuscrit du discours du 8 thermidor, dont quelques pages sont noires +de ratures? + +Cette apparente contradiction entre ce témoignage et ce document va nous +donner le secret de la méthode de composition et de style de +Robespierre. + +Quel est le caractère des ratures du fameux manuscrit? L'auteur supprime +des tirades, des paragraphes; il les supprime en les raturant tout +entiers. Mais presque jamais il n'efface un mot, un membre de phrase, +pour les remplacer. Il change le fond; il touche très peu à la forme. +D'où il suit qu'il modifie sans cesse le plan de son discours, qu'il en +corrige rarement le style. Villiers a donc raison de dire: «Robespierre +écrivait vite», et la tradition n'a pas tort de dire: «Robespierre +composait péniblement, et ses discours sentaient l'huile». + +On a vu comment l'homélie sur l'Etre suprême, composée longtemps avant +le jour où elle fut prononcée, s'était peu à peu accrue d'incessantes +additions dans la pensée et sous la plume de l'auteur, jusqu'à former +une harangue énorme. De même, la plupart des grands discours de +Robespierre ont été ainsi inventés et formés d'avance, avant l'heure de +leur publication. Puis, dans sa mémoire ou sur le papier, ces discours, +en attendant l'occasion de paraître enfin, commençaient à se développer, +à s'annexer toutes les idées nouvelles que les faits suggéraient. Leur +cadre mobile, sans cesse distendu, défait et reformé, recevait +incessamment des arguments inattendus, semblables pour la forme, fort +disparates pour le fond, parfois contradictoires. L'heure de la tribune +sonnait, et le discours se produisait, sans que cet incessant travail de +développement fût achevé: à vrai dire, Robespierre eût attendu vingt ans +l'heure décisive, que son oeuvre n'eût pas été plus fixée pour cela. +Chacun de ses discours est l'histoire de son âme depuis la dernière fois +qu'il a pris la parole. + +Il arrive que l'étendue de son poème sans cesse enflé inquiète son goût; +alors, non sans douleur, il retranche quelques-uns de ces morceaux, +parce qu'il le faut, parce qu'il ne peut lire à la tribune _tout_ ce que +lui a suggéré son imagination en politique et en morale depuis son +dernier discours. De là, les ratures du manuscrit du 8 thermidor. Mais +chacun de ces morceaux s'est présenté à son esprit dans une forme aisée, +abondante, analogue à sa pensée; sa plume a écrit sous la dictée facile +de son imagination sans cesse en travail solitaire, de sa méditation qui +tourne et s'évertue sans relâche, comme une roue dans une usine. C'est +aussi la facilité acquise du _nullus dies sine linea_: en Robespierre, +le scribe aide l'auteur. + +Mais le développement du discours ne s'arrête pas toujours quand +l'orateur descend de la tribune; il arrive à Robespierre de reprendre sa +harangue, de la répéter, revue et augmentée, de l'imposer jusqu'à trois +fois à ses auditeurs, comme le discours sur la guerre, dont les trois +éditions successives marquent chacune un progrès d'abondance sur la +précédente. Ce rabâchage est un besoin d'esprit chez ce prédicateur; et +Michelet a finement montré qu'une telle monotonie, à coup sûr +littéraire, se trouve être un bon moyen politique et par conséquent +oratoire. + +Le style de Robespierre fut toujours académique. Rarement il sortit de +sa bouche ou de sa plume un mot trivial, familier ou qui reflétât le ton +simple et négligé de la conversation. Il ne désigne guère que par des +périphrases ou des allusions les réalités actuelles, les faits et les +hommes trop récents pour que l'imagination ait eu le temps de les +ennoblir. Même les réalités de sa propre politique, le Tribunal +révolutionnaire, la guillotine, la dictature, la Terreur, il hésite à +les nommer de leur nom, alors qu'il les désigne le plus clairement. Si +les monuments de la Révolution disparaissaient un jour, et qu'il ne +restât que les discours de Robespierre pour faire connaître les +institutions, les hommes, la langue de l'époque, l'érudit pâlirait en +vain sur ces généralités vagues, si conformes aux préceptes de Buffon. +Il semble que l'orateur parle, écrive en dehors du temps et de l'espace, +pour tous les moments et pour tous les lieux. Ecrit-il donc mal? Non, +certes, en ce sens que son style convient justement à sa pensée, qui +est, elle-même, générale, abstraite, issue de la méditation solitaire +dans le silence du cabinet. Il ne se guinde pas pour écrire ainsi: ses +idées se présentent à lui sous cette forme académique, et chez lui le +langage extérieur est d'accord avec ce que les philosophes appellent le +langage intérieur. + +Quand il nomme, il ne nomme guère que les morts, que l'échafaud a déjà +transfigurés pour la haine ou pour l'amour. Tant que Brissot, Hébert, +Danton firent partie de la réalité tangible et par conséquent triviale +aux yeux du spiritualisme classique, il évite de prononcer leur nom. +Sitôt que Sanson a fait tomber leurs têtes, ils deviennent, aux yeux de +Robespierre, les personnifications du vice et de l'erreur. Ce ne sont +plus des hommes, ce sont des types: il peut les nommer, sans faillir au +goût, mais il les ennoblit aussitôt d'une épithète classiquement +injurieuse, et il dit: _Danton, ce monstre..._, autant par tactique +littéraire que par pudeur politique. + +Enfin, cette rhétorique deviendra entre ses mains une arme de tyrannie. +Ses vagues allusions porteront l'effroi ou le repentir chez ses ennemis: +elles lui permettront de ne pas s'engager trop, de reculer à temps si +l'effet est manqué ou si l'opinion proteste. Oui, ces formules de manuel +glacent de terreur les ennemis de ce virtuose en l'art de parler. Si on +ne se défend pas, on est perdu. Si on se défend, on se reconnaît donc? +Un jour, Bourdon (de l'Oise) se voit désigné par une de ces périphrases +si claires à la fois et si entortillées. Il se sent déjà bouclé, couché +sur la bascule. Il pousse un cri, un hoquet d'agonie. Robespierre +s'interrompt, dirige son binocle vers lui, et dit froidement: «Je n'ai +pas nommé Bourdon; malheur à qui se nomme!» + +Il serait curieux d'étudier en détail l'emploi qu'il fait des figures de +rhétorique, à la fois comme moyen littéraire et comme moyen politique. +Il pratique avec prédilection la réticence, l'omission, la +prétermission, que sais-je encore? tous les modes de diction qui +éveillent en l'auditeur des sentiments vagues, une admiration vague, une +terreur vague, une vague espérance. Il fait peser sur les esprits comme +la tyrannie de l'incertitude; et un des effets les plus profonds de son +éloquence, c'est qu'on se disait, après l'avoir ouï: Qu'a-t-il voulu +dire? Quelle est sa vraie pensée?» Ce mystère redoublait la fidélité +ardente de ses dévots et l'effroi lâche de ses ennemis. + +Je l'ai dit: ce qui me frappe en Robespierre, ce qui nous déconcerte, +c'est qu'il est d'une autre race que les autres hommes d'État français. +On retrouverait, je crois, dans la série de nos politiques remarquables, +et je cite au hasard Henri IV, Richelieu, Mirabeau, Danton, Napoléon +lui-même, qui sut se franciser, on retrouverait, dis-je, des +ressemblances fondamentales, une pensée claire, peu d'imagination, le +goût et le don d'agir. Robespierre, qui gouverna la France par la +persuasion, fut au contraire un mystique et un inactif. Je retrouve ce +même tempérament antifrancais dans le style oratoire du pontife de +l'Etre suprême. Il lui manque ce que possédait à un si haut degré +l'éloquence de Mirabeau, de Vergniaud, de Danton, je peux dire _le +trait_. Robespierre n'a pas d'esprit, pas de mots frappés en médailles, +pas de formules vives, courtes et suggestives. Il rêve, il déduit, il +raisonne, il parle pour lui, quand la parole de Danton est vive, hachée, +sautillante comme eût pu l'être une conversation lyrique avec Diderot. +Le Français a peur d'ennuyer, il se hâte, ou s'il s'attarde, il +s'excuse: Robespierre prend son temps et ses aises. Il est lent et +monotone. Il n'est remarquable, que quand il est sublime et il le +devient deux ou trois fois quand il parle de la conscience, de sa +conscience à lui, de la haute dignité de sa vie et de sa pensée. Mais +quel singulier phénomène, et antipathique à notre race, qu'une éloquence +où on ne retrouve rien de l'esprit de Rabelais, de Molière, de Pascal, +de Voltaire! + + * * * * * + +Michelet, Louis Blanc, M. d'Héricault ont représenté Robespierre, décrit +son action, monotone comme son style et pourtant puissante. Ses +portraits sont tous dissemblables et contradictoires. Charlotte +Robespierre affirme, dans ses mémoires, que le plus ressemblant est +celui de la collection Delpech, où il a un air de douceur que démentent +presque tous les témoignages. Boilly l'a représenté jeune, gras, +florissant, l'air studieux et un peu borné (musée Carnavalet). Mais, +parmi tant de portraits célèbres, j'incline à croire que le dessin de +Bonneville, auquel tous les autres ressemblent par quelque point, est la +plus fidèle image de Robespierre tel que le peuple le voyait. Ses +ennemis s'accordent à comparer sa figure à celle d'un chat sauvage. [1] +Beaulieu dit: «C'était, en 1789, un homme de trente ans, de petite +taille, d'une figure mesquine et fortement marquée de petite vérole; sa +voix était aigre et criarde, presque toujours sur le diapason de la +violence; des mouvements brusques, quelquefois convulsifs, révélaient +l'agitation de son âme. Son teint pâle et plombé, son regard sombre et +équivoque, tout en lui annonçait la haine et l'envie.» [2] Le témoignage +de Thibaudeau est analogue: «Il était d'une taille moyenne, avait la +figure maigre et la physionomie froide, le teint bilieux et le regard +faux, des manières sèches et affectées, le ton impérieux, le rire forcé +et sardonique. Chef des sans-culottes, il était soigné dans ses +vêtements, et il avait conservé la poudre, lorsque personne n'en portait +plus....» [3] Etienne Dumont, qui avait causé avec lui, trouvait qu'il +ne regardait point en face et qu'il avait dans les yeux un clignotement +continuel et pénible. [4] Toutes ces impressions ont été résumées dans +un pamphlet thermidorien d'une façon qui a semblé aux contemporains si +heureuse et si vraie que les innombrables factums qui parurent presque +en même temps le plagièrent mot pour mot: + +«Sa taille était de cinq pieds deux ou trois pouces; son corps jeté +d'aplomb; sa démarche ferme, vive et même un peu brusque; il crispait +souvent ses mains comme par une espèce de contraction de nerfs; le même +mouvement se faisait sentir dans ses épaules et dans son cou, qu'il +agitait convulsivement à droite et à gauche; ses habits étaient d'une +propreté élégante, et sa chevelure toujours soignée; sa physionomie, un +peu renfrognée, n'avait rien de remarquable; son teint était livide, +bilieux; ses yeux mornes et éteints; un clignement fréquent semblait la +suite de l'agitation convulsive dont je viens de parler; il portait +toujours des conserves. Il savait adoucir avec art sa voix naturellement +aigre et criarde, et donner de la grâce à son accent artésien; mais il +n'avait jamais regardé en face un honnête homme.» [5] + + +[Note 1: Mercier, _Nouveau Paris_, t. VI, p. 11; Buzot, _Mémoires_, éd. +Dauban, 43, 159; et surtout Merlin (de Thionville), _Portrait de +Robespierre_: «Cette figure changea de physionomie: ce fut d'abord la +mine inquiète, mais assez douce, du chat domestique, ensuite la mine +farouche du chat sauvage, puis la mine féroce du chat tigre.»] + +[Note 2: Biographie Michaud, 1re éd., 1824.] + +[Note 3: _Mémoires_, t. I, p. 58.--Son protégé, le peintre Vivant-Denon, +se rappelait l'avoir vu «poudré à blanc, portant un gilet de mousseline +brochée, avec un liseré de couleur tendre, et vêtu de tout point avec la +propreté et la recherche d'un petit-maître de 1789». Biographie Rabbe, +art. _Denon_.] + +[Note 4: _Souvenirs sur Mirabeau_, p. 250.--Ajoutons ce témoignage de +l'abbé Proyart, sur le physique de Robespierre adolescent: «Il portait +sur de larges épaules une tête assez petite. Il avait les cheveux +châtains-blonds, le visage arrondi, la peau médiocrement gravée de +petite vérole, le teint livide, le nez petit et rond, les yeux bleus +pâles et un peu enfoncés, le regard indécis, l'abord froid et +repoussant. Il ne riait jamais. A peine souriait-il quelquefois; encore +n'était-ce ordinairement que d'un sourire moqueur...» _La vie et les +crimes de Robespierre_, p. 52.] + +[Note 5: _Vie secrète, politique et curieuse de M. J. Maximilien +Robespierre_, par L. Duperron, Paris, an II, in-8.] + +Michelet parle des deux binocles qu'il maniait à la tribune avec +dextérité. Il portait à la fois des bésicles vertes, qui reposaient ses +yeux fatigués, et un binocle qu'il appliquait de temps en temps sur ses +lunettes pour regarder ses auditeurs: en 1794, ce maniement glaçait de +terreur les personnes qu'il fixait du haut de la tribune. + +Fiévée le vit aux Jacobins dans une des séances fameuses où il parla +contre Hébert, et il nous a donné un croquis de son action oratoire: + +«Robespierre s'avança lentement. Ayant conservé à peu près seul à cette +époque le costume et la coiffure en usage avant la Révolution, petit, +maigre, il ressemblait assez à un tailleur de l'ancien régime; il +portait des bésicles, soit qu'il en eût besoin, soit qu'elles lui +servissent à cacher les mouvements de sa physionomie austère et sans +aucune dignité. Son débit était lent, ses phrases étaient si longues que +chaque fois qu'il s'arrêtait en relevant ses lunettes sur son front, on +pouvait croire qu'il n'avait plus rien à dire; mais, après avoir promené +son regard sur tous les points de la salle, il rabaissait ses lunettes, +puis ajoutait quelques phrases aux périodes déjà si allongées lorsqu'il +les avait suspendues.» + +Voilà ce que les contemporains nous ont laissé de plus vraisemblable sur +le physique de Robespierre, sur son attitude à la tribune; le reste +n'est que passion et fantaisie. + + + + +TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE + + * * * * * + +PLANCHE I + +PORTRAIT DE MIRABEAU + +D'après un dessin de J. Guérin gravé par Frésinger, conservé au Cabinet +des Estampes. + + +PLANCHE II + +PORTRAIT DE VERGNIAUD + +D'après une lithographie de Maurin, publiée dans l'_Iconographie _de +Delpech. + + +PLANCHE III + +LE 31 MAI 1793 + +D'après une gravure de Swebach-Desfontaines et Berthault, conservée au +Cabinet des Estampes. + + +PLANCHE IV + +ATTAQUE DES TUILERIES LE 10 AOUT 1792 + +D'après une gravure exécutée par Villeneuve, conservée au Cabinet des +Estampes. + + +PLANCHE V + +PORTRAIT DE DANTON + +D'après une peinture anonyme du Musée de la Ville de Paris. + + +PLANCHE VI + +PORTRAIT DE ROBESPIERRE + +D'après un dessin de Bonneville gravé par B. Gautier, conservé au +Cabinet des Estampes. + + +PLANCHE VII + +ATTAQUE DE L'HOTEL DE VILLE LE 9 THERMIDOR + +D'après une eau-forte de Duplessi-Bertaux, conservée au Cabinet des +Estampes. + + +PLANCHE VIII + +ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE + +D'après une gravure reproduite par Montjoie dans _La Conjuration de +Maximilien Robespierre,_ 2e édit., Paris, 1796, in-8°. [Note: Les +vignettes qui illustrent ce volume sont extraites de l'ouvrage de MM. A. +Boppe et Raoul Bonnet, _Les Vignettes emblématiques sous la Révolution_, +Paris, 1911, in fol. Nous remercions vivement M.R. Bonnet de +l'obligeance qu'il a mise à nous les communiquer. (_Note des +Editeurs._)] + + * * * * * + +TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + +MIRABEAU + +I.--L'éducation oratoire de Mirabeau + +II.--La politique de Mirabeau + +III.--Les discours de Mirabeau + +IV.--Mirabeau à la tribune + + +VERGNIAUD + +I.--La jeunesse et le caractère de Vergniaud + +II.--L'éducation oratoire de Vergniaud + +III.--La politique de Vergniaud + +IV.--Les discours de Vergniaud jusqu'au 10 août 1792 + +V.--Les lettres politiques et la défense de Vergniaud + +VI.--La méthode oratoire de Vergniaud + + +DANTON + +I.--Le texte des discours de Danton + +II.--Le caractère et l'éducation de Danton + +III.--L'inspiration oratoire de Danton + +IV.--La composition et le style des discours de Danton + +V.--Danton à la tribune + + +ROBESPIERRE + +I.--Robespierre à la Constituante + +II.--La politique religieuse de Robespierre à la Convention + +III.--Les principaux discours de Robespierre à la Convention + +IV.--La rhétorique de Robespierre + + + * * * * * + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Révolution, by +François-Alphonse Aulard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS DE LA *** + +***** This file should be named 8822-8.txt or 8822-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/8/2/8822/ + +Produced by Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Ces conditions de savoir universel reclamees par les anciens, +il les remplissait mieux que personne en 1789. Sa lecture etait +prodigieuse, grace aux longues annees qu'il avait passees en prison. Ni +au chateau d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes, les +livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes +sortes: romans, histoire, journaux, pamphlets, traites de geometrie, de +physique, de mathematiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de +les lui refuser, son eloquence irresistible seduit et conquiert geoliers +et gardiens. Loin d'etre isole, par sa captivite, du mouvement des +idees, il reste en contact quotidien avec le developpement intellectuel +de son epoque. C'est peu de lire: il prend des notes, fait des extraits, +envoie chaque jour a Sophie un journal ou ses impressions de lecteur +tiennent autant de place que ses effusions d'amoureux, commente et +traduit Tacite, compose son _Essai sur les lettres de cachet et sur les +prisons d'Etat_, un essai sur la _Tolerance_, et, pour l'education de +l'enfant que va lui donner sa maitresse, une mythologie, une grammaire +francaise, un cours de litterature ancienne et moderne; enfin, pour +decider Sophie a vacciner cet enfant, un traite de l'inoculation. Ce ne +sont la que ses griffonnages de prisonnier. Les livres qu'il publie +attestent une diversite d'etudes plus grande encore: le commerce, la +finance, les eaux de Paris, le magnetisme, l'agiotage, Bicetre, +l'economie politique, la statistique, il n'est aucun sujet a la mode a +la fin du XVIIIe siecle, meme la litterature obscene, qu'il n'ait aborde +et qu'il n'ait traite avec eclat, scandale, succes. Il n'ignorait rien +de ce qui interessait ses contemporains et ce qu'il avait appris, il se +l'assimilait assez vite pour paraitre l'avoir su de naissance. Oui, +comme l'orateur antique, il pouvait discourir heureusement sur n'importe +quel sujet et etonner l'Assemblee constituante de la variete de ses +connaissances: qu'il s'agisse de politique generale, de finances, de +mines ou de testaments, il parait tour a tour specialiste dans chacune +de ces questions. Que dis-je specialiste? Ceux-la meme auxquels il doit +sa science recente s'instruisent a l'entendre, et c'est ainsi que les +rheteurs d'Athenes et de Rome se representaient l'orateur digne de ce +nom: "Que Sulpicius, dit Ciceron, ait a parler sur l'art militaire, il +aura recours aux lumieres de Marius; mais ensuite, en l'entendant +parler, Marius sera tente de croire que Sulpicius sait mieux la guerre +que lui." + +Mais si Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'etait pas seulement +pour devenir "un honnete homme" a la mode du XVIIIe siecle, ou, comme +nous disons aujourd'hui, par curiosite de dilettante: le but de ces +etudes ne cessa d'etre, a son insu peut-etre, l'art de la parole. +Directement ou indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il ecrit ne +va servir qu'a perfectionner en lui ce don de l'eloquence qui lui etait +naturel. Tous ses livres sont des discours, et il n'ecrit pas une phrase +qui ne soit faite pour etre lue a haute voix, declamee. Meme dans ses +lettres d'amour, meme dans ses confidences a Sophie, il est orateur, il +s'adresse a un public que son imagination lui cree, et, apres avoir +tutoye tendrement son amie, il s'ecrie: "_Voyez_ la Hollande, cette +ecole et ce theatre de tolerance....". Disculpant sa maitresse, il +introduit par la pensee tout un auditoire dans sa cellule de Vincennes: +"_Voulez-vous_, dit-il dans une lettre a Sophie, qu'elle ait fait une +imprudence? elle seule l'a expiee. Personne au monde, qu'elle et son +amant, n'a ete puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur demarche. +Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus +affreux des voeux? la perseverance dans ses opinions et ses sentiments? +la hauteur de ses demarches au milieu de la plus cruelle detresse? la +decence de sa conduite dans des circonstances si critiques?... Si ce ne +sont pas la des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi." + +Il s'exerca plus directement a l'eloquence, du fond meme de son cachot +de Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce +pas une veritable peroraison que la fin de cette lettre a M. de Maurepas +pour lui demander a prendre du service en Amerique ou aux Indes? "Ici, +dit-il, j'ai cesse de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la +mort. J'y vegete inutilement pour la nature entiere. Laissez-moi mettre +les mers entre mon pere et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah! +oui, je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire, +ou des actions qui dementiront bien haut mes laches, mes perfides +calomniateurs, et feront peut-etre regretter les annees qu'on m'a otees. +Relegue au bout du monde, je ne serai pas moins prisonnier relativement +a la France que je ne le suis ici; et le roi aura un sujet de plus qui +lui devouera sa vie." + +Le memoire a son pere, ecrit de Vincennes, est un long plaidoyer qui +marque un grand progres dans l'eloquence de Mirabeau. C'est a la +posterite qu'il s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il +nous charme et nous ravit, sans que jamais l'interet languisse. Tout est +calcule avec un art surprenant pour rendre l'_Ami des hommes_ odieux et +son fils sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou +ne devie. Son pere l'avait exile a Maurique, a cause des dettes qu'il +avait contractees aussitot apres son mariage: + +"Entiere resignation de ma part, dit-il, profonde tranquillite, +rigoureuse economie. Et ne croyez pas, s'il vous plait, mon pere, que ce +fut impossible de trouver de l'argent. Non, je vous jure; je m'en fusse +aisement procure et a bon marche; la preuve en est qu'au moment ou je +crus madame de Mirabeau grosse pour la seconde fois, je m'assurai des +fonds necessaires pour la reception de mon enfant a Malte, si son sexe +lui permettait d'y entrer. Je trouvai, a 4p. 100, cet argent, que je +laissai en depot jusqu'a l'evenement. Si je n'empruntais pas, c'est donc +parce que je ne voulais pas emprunter; j'etais severement resolu d'etre +invariablement range. Alors vous me fites interdire." + +Veut-on un exemple de narration rapide et de modestie oratoire? Les +Parlements Maupeou avaient la faveur du pere de Mirabeau: "On sait que +les nouveaux parlementaires cabalaient avec vehemence contre nous (les +nobles). Mon beau-pere lutta vigoureusement contre eux dans l'assemblee +de la noblesse. On pretendit que j'avais contribuee rechauffer et a le +soutenir, ce dont assurement il n'avait pas besoin; car on ne peut etre +meilleur ami ni meilleur patriote. On opinait d'apparat. Le hasard fit +que mon discours produisit quelque sensation. Nous triomphames. C'etait +un grand crime; mais enfin, ce crime m'etait commun avec tous les +honnetes gens...." + +La peroraison est longue et pathetique. Il faut en citer une partie pour +montrer ce qu'etait deja Mirabeau dix ans avant son election aux Etats +generaux: "Je vous ai supplie d'etre juge dans votre propre cause; je +vous supplie de vous interroger dans la rigidite de votre devoir et le +plus interieur de votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire +et de me condamner seul? de vous elever au-dessus des lois et des formes +pour me proscrire? Quoi! mon pere, vous, le defenseur celebre et +eloquent de la _propriete_, vous attentez, de votre simple autorite, a +celle de ma personne! Quoi! mon pere, vous, l'_Ami des hommes_, vous +traitez avec un tel despotisme votre fils! Quoi! mon pere, on ne peut +statuer sur la liberte, l'honneur ou la vie du moindre de vos valets, +que sept juges n'aient prononce, et vous decidez arbitrairement de mon +sort!" + +Alors, par un procede familier aux avocats, il suppose que l'_Ami des +hommes_ fait lui-meme le plaidoyer de son fils. "Voila, mon pere, +l'ebauche de ce que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un +courtisan, sans doute; mais vous n'avez point mis dans mes veines le +sang d'un esclave. J'ose dire: _je suis ne libre_, dans les lieux ou +tout me crie: _non, tu ne l'es pas_. Et ce courage est digne de vous. Je +vous adresse des verites respectueuses, mais hautes et fortes, et il est +digne de vous de les entendre et d'en convenir.... + +"Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon pere, je ne le puis. +Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que +j'envisage des humains; que j'aie des ressources litteraires, depuis si +longtemps unique soulagement a mes maux; que je sache si mon fils +respire et ce qu'il fait.... + +"Quoi qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par +l'honneur, qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre, +que la fin de cette annee 1778 ne me verra point vivant au donjon de +Vincennes. Je profere hardiment un tel serment; car la liberte de +disposer de sa vie est la seule que l'on ne puisse oter a l'homme, meme +en le genant sur les moyens. + +"Il ne tient maintenant qu'a vous, mon pere, d'user de ce droit +qu'avaient les Romains, et qui fait fremir la nature. Prononcez mon +arret de mort, si vous etes altere de mon sang, et votre silence suffit +pour le prononcer. Rendez-moi la liberte, ce bien inalienable, cette ame +de la vie, si vous voulez que je conserve celle-ci...." + +Ainsi, Mirabeau passa une partie de sa vie a plaider sa cause aupres de +son pere, a chercher le point faible de cet homme cuirasse d'orgueil et +de prejuges, plus difficile a emouvoir que ne le sera jamais l'Assemblee +constituante, meme en ses jours de mefiance. C'est un discours que le +futur orateur recommence chaque jour et a chaque lettre qu'il ecrit soit +a son pere, soit a son oncle. C'est un theme eternel qu'il ne cesse de +traiter, dont il refait cent fois la forme, essayant ses forces a cette +tache ardue, s'assouplissant a cette gymnastique quotidienne, epurant, +fortifiant son genie. Inappreciable service que rendit a son fils, bien +malgre lui, le jaloux et le plus intraitable des tyrans domestiques, +auquel l'eloquence meme et le genie de sa victime deplaisaient! Il se +trouva que Mirabeau dut a son pere, a l'escrime terrible qu'il lui +imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la +solidite de son jeu, et peut-etre son attitude impassible a la tribune. + +Telle fut la premiere ecole de Mirabeau: c'est ainsi qu'il preluda, par +des _declamations_ dont le sujet etait emprunte a sa vie, aux exercices +de la tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhetorique, ce qui +arrivait aux orateurs romains dans leurs _suasories_ et leurs +_controverses_: il n'evitait pas le mauvais gout, recherchait +l'antithese et le trait, tombait dans ces defauts dont le contact du +public et la verite des choses debarrassent plus tard les vrais +orateurs, mais qui brillent comme des qualites dans toutes les +conferences de jeunes avocats. + +Une autre ecole plus serieuse acheva de le former et de le murir; ce +furent ses proces, dans lesquels il voulut se defendre lui-meme. Le +barreau l'attirait. En prison, chose singuliere! il est l'avocat +consultant de ses geoliers, par bon coeur et aussi pour satisfaire, ne +fut-ce que par ecrit, ses besoins oratoires. Ainsi, au chateau d'If, il +compose un memoire pour le commandant Dallegre, qui avait un proces; au +fort de Joux, il ecrit sur les affaires municipales de la ville de +Pontarlier, et il redige une defense d'un portefaix nomme Jeanret, sans +compter un memoire sur les salines de Franche-Comte. L'_Avis aux +Hessois_, publie a Cleves (1777), pendant son sejour en Hollande, est un +veritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il collabora la meme +annee a un memoire publie par sa mere contre son pere. Enfin, prisonnier +volontaire a Pontarlier, il publie contre M. Monnier d'eloquents +memoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il peut +dire fierement: "Si ce n'est pas la de l'eloquence inconnue a nos +siecles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si precieux +et si rare." Son proces avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il +le plaida lui-meme, mit le dernier sceau a sa reputation par les +qualites extrajuridiques qu'il y deploya. Il s'y montra, sinon bon +avocat, du moins grand orateur, grand moraliste, grand acteur, soulevant +et apaisant d'un geste les plus tragiques passions, tour a tour tendre +et vehement, suppliant et imperieux, melant la modestie la plus +gracieuse a des coleres de Titan. + +Il s'eleva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il forca +l'admiration meme de son pere. Celui-ci ecrivit au bailli: "C'est +dommage que tous ne l'entendissent pas: car il a tant parle, tant hurle, +tant rugi, que la criniere du lion etait blanche d'ecume et distillait +la sueur." Quant a son adversaire, Portalis, "qu'il a fallu, ecrit le +bailli, emporter evanoui et foudroye hors de la salle, il n'a plus +releve du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le +terrassa". + +Quelle preparation a la tribune que cette joute oratoire avec un homme +comme Portalis, devant une foule immense et a moitie hostile, au milieu +d'une ville agitee de passions deja politiques et revolutionnaires! Et +ce fut une bonne fortune pour Mirabeau de n'avoir remporte comme +orateur, avant d'entrer dans la vie politique, que des succes +difficiles. Quel piege en effet pour un homme public de debuter devant +des auditoires bienveillants et gagnes d'avance, qui retrouvent et +applaudissent leurs propres pensees sur ses levres, qui lui otent +l'occasion de dissiper des preventions, de refuter des interruptions, +d'echauffer une atmosphere glacee, en un mot de s'instruire en luttant +et de connaitre toute l'etendue de ses forces! Ces favoris d'un college +electoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement emousses par les +louanges, ignorants d'eux-memes, faciles a deconcerter. A la premiere +contradiction, qu'ils prennent pour un echec, ils s'irritent, se +degoutent, se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes +dangereuses: il avait appris a plaider sa cause, de vive voix ou la +plume a la main, dans les conditions les plus defavorables, contre +l'universelle malveillance dont son pere menait le choeur. Il sera bien +difficile d'intimider un athlete si habitue au peril, si cuirasse contre +le decouragement: les orages parlementaires, les interruptions, et, ce +qui est plus dangereux aux novices, les conversations qu'on devine et +qu'on n'entend pas, ces difficultes ne seront pour lui que jeux +d'enfant. + +Mais, quand meme Mirabeau aurait apporte aux Etats generaux une +instruction plus etendue encore, une experience oratoire plus consommee, +un genie plus eminent, tous ces avantages n'auraient pas suffi a faire +de lui un grand orateur politique, s'il ne s'y etait joint une qualite +supreme dont l'absence cause et explique l'inferiorite parlementaire de +plus d'un homme d'esprit: je veux parler du gout passionne des affaires +publiques. Bien avant la reunion des Etats, il se fait donner une +mission diplomatique a Berlin, visite les ministres, leur ecrit, les +conseille, considere comme de son ressort tout ce qui interesse la +politique de la France, chef de parti sans parti, journaliste sans +journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays ou il n'y avait +pas de vie publique. Econduit, ridiculise, calomnie, il ne se rebute +pas: il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il +ecrive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus avises; il +conseille et predit la reunion des Etats generaux quand personne n'y +songeait encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'interesse plus que +le sien. Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son proces que du +proces intente par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il +s'inquiete, du fond de sa misere, des finances de son pays. En veut-on +une preuve? Au moment ou il songeait a forcer son pere a rendre ses +comptes de tutelle, il etait venu de Liege a Paris pour consulter ses +avocats et ses hommes d'affaires. Sa maitresse, la tendre madame de +Nehra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxiete, court l'y rejoindre et +lui demande des nouvelles de son proces: "Oui, a propos, me dit-il, je +voulais vous demander ou j'en suis?--Comment! lui dis-je, ce voyage a +ete entrepris en partie pour vous en occuper; vous avez vu MM. Treilhard +et Gerard de Melsy?--Moi? dit-il; non, en verite: j'ai vu a peine +Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose a faire que de penser a +toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez- +vous que l'affreux agiotage est a son comble? Savez-vous que nous sommes +au moment ou il n'y a peut-etre pas un sou dans le Tresor public? Je +souriais de voir un homme dont la bourse etait si mal garnie y songer si +peu et s'affliger si fort de la detresse publique." + +Il accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements +sur l'opinion des provinces, une correspondance enorme venue de tous les +coins de la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents +politiques, preparation a la vie publique dont nous avons vu de nos +jours un exemple celebre, mais dont on ne pouvait s'expliquer la raison +sous l'ancien regime. La seule carriere possible pour Mirabeau, c'etait +la carriere d'homme d'Etat, d'orateur. Que cette carriere ne s'ouvrit +pas devant lui, que la Revolution tardat, ses vices ne suffisant plus a +le distraire, il mourait maniaque ou fou, a la fois ridicule et +deshonore. + +Cette vocation fatale, irresistible, s'alliait a une sante de fer, a une +figure imposante dans sa laideur, a une voix sonore et a un air de +dignite noble et paisible. Ses defauts exterieurs, choquants chez un +homme prive, devenaient autant de qualites chez un tribun. Son attitude +et son costume, de mauvais ton dans un salon, [1] s'harmonisaient, au +contraire, a la tribune, avec sa tete eloquente, ses regards +extraordinaires. En realite, il n'avait tout son prix, au moral et au +physique, que quand il parlait en public. Le Midi seul forme ces natures +merveilleuses, faites pour la representation, pour la vie tumultueuse en +plein air, pour le contact incessant de la foule, natures que la +solitude rapetisse et enlaidit, que la publicite grandit et transfigure, +et pour lesquelles l'eloquence est le plus imperieux des besoins. + + +Note: + +[1] "En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frappe de son +exterieur. Il avait une stature haute, carree, epaisse. La tete, deja +forte au dela des proportions ordinaires, etait encore grossie par une +enorme chevelure bouclee et poudree. Il portait un habit de ville dont +les boutons, en pierres de couleur, etaient d'une grandeur demesuree; +des boucles de soulier egalement tres grandes. On remarquait enfin dans +toute sa toilette, une exageration des modes du jour, qui ne s'accordait +guere avec le bon gout des gens de la cour. Les traits de sa figure +etaient enlaidis par des marques de petite verole. Il avait le regard +couvert, mais ses yeux etaient pleins de feu. En voulant se montrer +poli, il exagerait ses reverences; ses premieres paroles furent des +compliments pretentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les +formes ni le langage de la societe dans laquelle il se trouvait, et +quoique, par sa naissance, il allat de pair avec ceux qui le recevaient, +on voyait neanmoins tout de suite a ses manieres qu'il manquait de +l'aisance que donne l'habitude du grand monde.... + + +".... Mais, apres le diner, M. de Meilhan ayant amene la conversation +sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper +d'abord comme ridicule dans l'exterieur de Mirabeau disparut a +l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses +idees, et il entraina tout le monde par sa maniere brillante et +energique de les exprimer." (_Correspondance de Mirabeau et de La +Marck_, t. I. p. 86.) + +[Illustration: HONORE GABRIEL COMTE DE MIRABEAU] + +_Depute de la Senechaussee d'Aix a l'Assemblee Nationale en 1789. Elu +president le 29 Janvier 1791. Mort le 2 Avril 1791._ + +A Paris, chez l'AUTEUR, Quay des Augustins No. 71 au 3e.] + +Tel etait Mirabeau a la veille d'entrer dans la vie publique, reunissant +dans sa personne toutes les conditions d'eloquence parfaite qu'ont +enumerees un Ciceron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, porte +par la nature et par les circonstances, va depasser ce Ciceron, qu'il +aimait a lire, et qui sait? atteindre Demosthene, d'autant plus que ces +grandes verites, ces admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'a +nous les harangues antiques, il aura la bonne fortune d'etre le premier +a les exprimer a la tribune francaise qu'il inaugure. Un public tout +neuf au plaisir d'ecouter, voila son auditoire. Les passions et les +idees de toute la France, et de la France du XVIIIe siecle encore +philosophe, enthousiaste, heroique, voila la matiere de ses harangues. +Jamais le genie ne rencontra de si belles et de si faciles +circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du +discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la +carriere oratoire de Mirabeau, nous revions mieux. Apres ces elans +sublimes, pourquoi ces chutes, ces langueurs, ces sommeils? Pourquoi la +pensee du grand homme se derobe-t-elle parfois comme a dessein, au lieu +de se developper d'un discours a l'autre avec harmonie et clarte? +Pourquoi la declamation succede-t-elle tout a coup a l'accent sincere, +aux beautes solides et simples? C'est qu'il manquait a Mirabeau un +avantage que ses collegues de la Constituante possedaient presque tous: +la consideration publique. Aujourd'hui que nous ne voyons plus de +l'orateur que le cote glorieux, nous ne pouvons nous figurer avec quel +mepris il fut accueilli a Versailles. On ne lui parlait pas; on +considerait, meme a gauche, sa presence comme un scandale. Outre que ce +transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une legende +deshonorante s'attachait a son nom. Les calomnies de son pere avaient +fait leur chemin, et tous les vices semblaient marques hideusement sur +cette figure ravagee. L'_Ami des hommes_, qui avait obtenu contre son +fils jusqu'a dix-sept lettres de cachet, avait laisse publier, lors du +proces d'Aix, un recueil de ses lettres intimes ou il disait de Mirabeau +tout ce que pouvaient lui inspirer la haine et une colere habilement +attisee par M. de Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais epoux, +mauvais pere, Mirabeau pouvait-il etre un bon citoyen? Et encore on lui +eut pardonne ses vices et ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manque +meme a l'honneur. On parlait tout haut de sa bassesse et de sa venalite. +Son eloquence au debut etonnait, effrayait, ne convainquait pas. _On ne +croyait pas ce qu'il disait._ + +Il parvint a seduire, a arracher l'assentiment, a decider certains votes +par l'eclat eblouissant de la verite; il obtint une grande influence, +mais il n'atteignit jamais a l'autorite. Souvent son genie meme se +tournait contre lui, et plus les imaginations etaient flattees, plus les +consciences resistaient. Deboires, affronts, mepris les moins deguises, +il subit tout, accepta tout, dans la pensee de se rehabiliter enfin. Il +n'y parvint jamais tout a fait. "Dans certains moments, ecrit Etienne +Dumont, il aurait consenti a passer au travers des flammes pour purifier +le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer, a demi suffoque de douleur, en +disant avec amertume: "J'expie bien cruellement les erreurs de ma +jeunesse". Voila pourquoi il tombait quelquefois dans la declamation. +Desireux de donner au public une bonne idee de lui-meme, il n'y pouvait +parvenir; le desaccord de sa vie et de ses paroles etait trop flagrant. +Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit justement un philosophe +ancien, c'est de paraitre a ses auditeurs tel qu'il veut paraitre en +effet. Et c'etait bien la le but secret de Mirabeau; il voulait paraitre +honnete. Mais, comme l'ajoute Ciceron en termes qui s'appliquent +cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive a cette eloquence supreme +que par la dignite de la vie: _id fieri vitae dignitate_. + + + + +_II.--LA POLITIQUE DE MIRABEAU_ + + +Quelle etait la politique de Mirabeau? A cette question souvent posee, +aucune reponse satisfaisante n'a ete faite. Ceux qui ont ecrit avant la +publication de la correspondance de Mirabeau et de La Marck (1851) ne +connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme exterieur, que ses desseins +avoues, que sa politique officielle. Ceux qui ont ecrit depuis n'ont +plus vu que l'homme interieur, que l'intrigant paye, que le conspirateur +mysterieux. La, dit-on, c'est un tribun, presque un demagogue; ici c'est +un Machiavel, un professeur de tyrannie. En public, excite et lance la +Revolution; en secret il la retient et semble lui preparer des pieges. +Comment demeler sa veritable pensee au milieu de ces contradictions? + +Ecartons d'abord une hypothese qui se presente tout de suite a l'esprit. +Mirabeau, pourrait-on dire, n'eut pas a proprement parler de politique: +il vecut d'expedients, au jour le jour, eloquent si le hasard lui +faisait rencontrer la verite, languissant ou obscur quand il se +trompait.--Sans doute il n'est pas d'homme politique dont chaque pas +soit guide par un dessein immuable: il n'en est pas non plus qui ne reve +un certain etat de choses plus heureux pour ses concitoyens et pour lui. +Eh bien, Mirabeau croyait que l'etat politique le plus souhaitable pour +la France et pour lui-meme, c'etait un etat mixte, moitie absolutisme et +moitie liberte, ou subsisterait ce qui etait supportable dans l'ancien +regime et ce qui etait immediatement possible dans les systemes +nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle que nous +l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrete pour la +cour, ecrite le 14 octobre 1790, il resume en ces termes les principes +de sa politique: + +"Que doit-on entendre par les bases de la Constitution? + +"Reponse: + +"Royaute hereditaire dans la dynastie des Bourbons; corps legislatif +periodiquement elu et permanent, borne dans ses fonctions a la +confection de la loi; unite et tres grande latitude du pouvoir executif +supreme dans tout ce qui tient a l'administration du royaume, a +l'execution des lois, a la direction de la force publique; attribution +exclusive de l'impot au corps legislatif; nouvelle division du royaume, +justice gratuite, liberte de la presse; responsabilite des ministres; +vente des biens du domaine et du clerge; etablissement d'une liste +civile, et plus de distinction d'ordres; plus de privileges ni +d'exemptions pecuniaires; plus de feodalite ni de parlement: plus de +corps de noblesse ni de clerge; plus de pays d'etats ni de corps de +province:--voila ce que j'entends par les bases de la Constitution. +Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles +se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique." + +Dans sa pensee, le defenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi, +et le soutien du roi, c'est le peuple. Appuyes l'un sur l'autre, ils +triomphent du clerge et de la noblesse, et a cette alliance le roi gagne +son pouvoir, le peuple sa liberte. C'est la _democratie royale_ de +Wimpffen, c'est l'idee de la Constituante et de la France en 1789. + +Mais quelle est l'autorite la plus ancienne, la plus forte, celle du roi +ou celle du peuple? Le 8 octobre 1789, cette question se pose, a propos +de la formule a employer pour la promulgation des lois. Doit-on +continuer a dire: _Louis, par la grace de Dieu_...? Oui, dit Mirabeau.-- +Et les droits du peuple? "Si les rois, repond-il, sont rois par la grace +de Dieu, les nations sont souveraines par la grace de Dieu. On peut +aisement tout concilier."--Operer cette conciliation (non aisee, mais +impossible), telle est la fonction du gouvernement, du ministere.-- +Conciliation? non: assujettissement de l'un des deux souverains a +l'autre, du corps a la tete, du peuple au roi. Il faut flatter, duper, +aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une liberte, +sous pretexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter l'opinion +publique, et pour cette capture les moyens les plus caches sont les plus +efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le +peuple; c'est pour le bonheur du peuple. + +Le mot de republique, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou risee. +La republique, c'est pour lui le retour a l'etat de barbarie; c'est le +chaos; c'est la destruction de l'etat social. Et il montre cependant +plus de sens politique que les rares republicains qui existaient alors, +en ce qu'il craint l'arrivee prochaine de la republique, tandis que +ceux-la ne l'esperent meme pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme +cela arrive, il se trompe sur les desseins de ses adversaires en leur +attribuant la clairvoyance qu'il est seul a posseder. En voyant combien +les Constituants ont affaibli le pouvoir royal, il ne peut s'imaginer +qu'ils ne preparent pas secretement les voies a la republique, et il +ecrit a la cour le 14 octobre 1790: "Je sais que ... les legislateurs, +consultant les craintes du moment plutot que l'avenir, hesitant entre le +pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes +republicaines dont ils prevoyaient le danger, craignant meme que le roi +ne desertat sa haute magistrature, ou ne voulut reconquerir la plenitude +de son autorite; je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexite, les +legislateurs n'ont forme, en quelque sorte, l'edifice de la constitution +qu'avec des pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la voute, +et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de maniere qu'ils +pussent opter entre la republique et la monarchie, et que la royaute fut +conservee ou inutile, selon les evenements, selon la realite ou la +faussete des perils dont ils se croiraient menaces. Ce que je viens de +dire est le mot d'une grande enigme." + +C'est faire beaucoup d'honneur aux Lameth et a Barnave que de leur +preter des vues aussi profondes: les evenements les menaient; ils ne se +doutaient pas toujours du lendemain: comment croire qu'ils songeassent a +un avenir, qui, en 1790, semblait eloigne d'un siecle. + +Cette aversion de Mirabeau pour la democratie pure et pour les theories +du _Contrat social_ s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du +pouvoir royal. Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil +sans cesse repete, a la tribune meme (10 octobre 1789): "Ne multipliez +pas de vaines declamations; ravivez le pouvoir executif; sachez le +maintenir, etayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement, +la societe tombe en dissolution, et rien ne peut nous preserver des +horreurs de l'anarchie." + +Son royalisme n'est pas seulement theorique; il se considere +personnellement comme le champion necessaire de la royaute. Ne croyons +pas que le besoin d'argent l'ait rapproche de la cour; il se sent ne +pour la servir et pour la bien servir, et, tout de suite, il s'offre. +Quand cela? En 1790, quand il succombe a la misere et que la situation +politique l'effraie? Non: a son arrivee dans la vie politique, a la +premiere heure, a la premiere minute, au moment meme ou il songe a +entrer aux Etats generaux, _cinq mois avant les elections_. Il ecrit, le +28 decembre 1788, a M. de Montmorin: + +"Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis etre aux +Etats generaux.... En nous entendant, il me serait tres aise d'eluder +les difficultes ou de surmonter les obstacles; et certes il n'y a pas +trop de trois mois pour se preparer, lier sa partie, et se montrer digne +et influent defenseur du trone et de la chose publique." + +Ce role de defenseur du trone, si beau qu'il put paraitre en 1788, est- +il vraiment celui auquel son genre d'eloquence semblait destiner +Mirabeau? Pourquoi ne voulut-il pas etre en effet un tribun populaire, +le conseiller, l'interprete, l'initiateur de la democratie? Pourquoi, +victime de l'ancien regime, ne reva-t-il pas une republique dirigee par +sa voix puissante? + +Ses sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'education, mais de +la naissance. C'est a son pere qu'il devait cet orgueil de caste qu'il +ne prit jamais la peine de cacher. On sait qu'apres l'abolition des +titres de noblesse, il continua a se faire appeler Monsieur le comte, a +sortir en voiture armoriee. Voila la premiere raison pour laquelle il +etait royaliste. + +La seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis a Vincennes, le +regime democratique l'aurait laisse de cote, dans les rangs obscurs. Il +comprenait tres bien que le dereglement de sa vie lui aurait ferme la +carriere politique dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle +parlementaire, ou plutot cette monarchie qu'il imaginait, dans laquelle +le peuple et le roi ne faisaient qu'un contre les ordres privilegies, +semblait lui assurer un role digne de son genie. Il excellait, nous le +savons, dans l'eloquence et dans l'intrigue: la tribune du parlement lui +permettait d'etre orateur, et la necessite de concilier deux choses +inconciliables, la souverainete populaire et la souverainete royale, +ouvrait un champ illimite a son habilete un peu policiere. Eblouir par +son eloquence, seduire par son adresse, jouer un beau role representatif +et, en secret, preparer par de petits moyens, par des hommes +secondaires, de grands effets politiques, c'etait la son ideal. Et que +ne le realisa-t-il? Les d'Orleans etaient sous sa main; il pouvait leur +donner la royaute. C'etait meme le seul moyen de realiser son reve de +monarchie mitigee. Mais des qu'il vit le duc d'Orleans, en 1788, chez le +comte de La Marck, il le jugea et dit "que ce prince ne lui inspirait ni +gout ni confiance". Plus tard il repetait qu'_il n'en voudrait meme pas +pour son valet_. C'est donc avec la branche ainee qu'il veut fonder le +seul regime dont il puisse etre l'orateur et le ministre. + +Ses opinions, on le voit, sont fondees sur son interet, ou, si on aime +mieux, sur l'interet de son genie. Il lui faut, ce sont ses propres +expressions, un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande +gloire. C'est heureux sans doute qu'il ait prepare les conditions les +plus favorables a l'epanouissement de son eloquence, mais avouons que sa +politique ne reposait sur aucune conviction morale. Et voila la +troisieme raison pour laquelle il n'embrassa pas franchement et +completement la cause du XVIIIme siecle. Ses contemporains, philosophes +et politiques, precurseurs et acteurs de la revolution, different de +doctrine et de systeme; mais ils se rapprochent en un point, c'est +qu'ils ont une foi ardente en l'humanite; ils la croient bonne, +raisonnable, perfectible; ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de +lui oter ses chaines, de lui rendre ses droits, de l'amener a la +virilite par la liberte. Ils croient fermement a la justice: c'est la +l'evangile de 1789, qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore +obscurci. Cette foi est etrangere a Mirabeau: ce n'est ni sur la raison +ni sur le droit qu'il compte pour etablir son systeme, mais sur le +genie, sur la ruse. Sa politique, toute florentine, est plus vieille ou +plus jeune que cet age. Quand, en decembre 1790, deja paye par la cour, +il presente son plan secret de resistance, le comte de La Marck ecrit +finement a Mercy-Argenteau: "Ce plan est trop complique, ainsi que vous +l'avez remarque, monsieur le comte, on dirait qu'il est fait pour +d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz, par +exemple, l'aurait tres bien fait executer; mais nous ne sommes plus au +temps de la Fronde." + +Si la foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres. +Il se refusait, ce trop fin politique, a croire au desinteressement de +ce peuple de 1789, affame pourtant de justice. "Tous les Francais, +disait-il, veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des +promesses, et vous verriez bientot le parti du roi predominant partout." +Il calomniait son temps, et, osons le dire, le jugeait d'apres lui-meme. +Non, ce n'est pas pour le seul bien-etre que nos peres se leverent +contre la royaute. Le sens profond de la Revolution echappait a +Mirabeau. + +Dans les questions religieuses, il montrait la meme ingeniosite et le +meme aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'etait jamais serieusement +demande si la liberte etait compatible avec le catholicisme? Il n'a pas +de solution pour ce grave probleme. Dans son _Essai sur les lettres de +cachet_, il pretend montrer qu'une societe civile peut vivre sans +detruire une religion hostile au principe meme de cette societe. Il +suffit, dit-il, que les "ministres des autels soient circonscrits dans +leur etat", et il passe. Le meme homme vote et defend la constitution +civile du clerge, et ce n'est que des circonstances qu'il apprend +l'hostilite irreconciliable de l'Eglise. En decembre 1789, il disait a +sa soeur, Mme du Saillant: "La liberte nationale avait trois ennemis: le +clerge, la noblesse et les parlements. _Le premier n'est plus de ce +siecle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le +tuer._" Telles sont les vues de Mirabeau: il croit morts des hommes qui +vont faire reculer la Revolution! C'est qu'au fond il est indifferent en +religion. Les grands problemes qu'il appelle dedaigneusement +metaphysiques n'ont jamais preoccupe ce meridional. Les pensees hautes +et generales sur la destinee de l'homme lui sont inconnues et repugnent +a sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une dexterite +et un tact infinis, mais aucune idee superieure. + +Qu'en resulte-t-il? C'est qu'en eloquence comme en politique il ne +demande pas ses succes a ce qu'on appelle l'eternelle morale. On ne +trouvera pas dans ses discours un seul de ces lieux communs qui sont +beaux dans tous les temps; nul appel a la conscience humaine; nul elan +vers une justice plus haute; nul accent d'amour ou de piete pour les +hommes. Ces mots se trouvent, il le faut bien, dans ses harangues; mais +les choses memes n'y sont pas, puisqu'elles n'etaient pas dans son ame. +Il y a des cordes que les orateurs de second ordre, un Rabaut Saint- +Etienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que Mirabeau ne touche +jamais. Qu'on ne s'y trompe pas: c'est la le caractere de cet orateur, +d'avoir ete grand sans puiser son inspiration aux sources morales; c'a +ete son originalite et sa faiblesse a la fois. + +Comment donc se fait-il applaudir? D'abord par son incontestable +patriotisme, par les paroles vraiment _nationales_ qu'il sait prononcer +avec un accent vrai, et puis par la maniere emouvante dont il parle de +lui, encore de lui, toujours de lui. C'est sans cesse son _moi_ tragique +et superbe qui occupe la scene. Ses discours ne sont qu'une vaste +apologie de sa personne, un plaidoyer sans cesse renouvele, une +recherche acharnee et une revendication anxieuse de l'estime des hommes, +qu'il va conquerir et qui lui echappe toujours. Le sentiment qui anime +cette eloquence, ce n'est pas la dignite, c'est l'orgueil. Ange dechu, +il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains, +exaltant dans un style passionne ses souffrances et ses coleres. Que ce +soit aux Etats de Provence, a l'Assemblee constituante, lors de +l'affaire du Chatelet, ou encore dans sa correspondance secrete avec la +cour, je retrouve partout cette meme poursuite de la rehabilitation. +C'est peu d'etre admire: il veut etre estime, et, naivement, il intrigue +pour forcer l'estime. L'Assemblee ne se lasse pas de cette magnifique +apologie; elle applaudit sans accorder ce qu'on lui demande, pas meme la +presidence, qu'on n'obtiendra qu'une fois, et encore en mendiant les +voix de l'extreme droite. Le jour ou Mirabeau touche au ministere, a un +honneur qui peut refaire sa reputation, l'Assemblee le precipite en +souriant. Ses idees, elle les accueille, elle les vote; mais sa +personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattees de cette +eloquence incomparable; sa raison en est satisfaite: son coeur n'en est +pas touche. C'est un duel qui l'interesse et qui desespere Mirabeau: il +en meurt. + + + + +_III.--LES DISCOURS DE MIRABEAU_ + + +Justifions ces remarques generales sur la politique et l'inspiration +oratoire de Mirabeau par quelques exemples empruntes a ses principaux +discours. + +Aux Etats de Provence, il defend le reglement royal contre la noblesse +qui voulait faire les elections selon l'antique constitution de la +"nation provencale". C'est la pour lui un admirable terrain, qui lui +donne confiance et lui permet de lutter contre le mepris de ses +collegues: "Si la noblesse veut m'empecher d'arriver, disait-il, il +faudra qu'elle m'assassine, comme Gracchus." Cependant les outrages dont +on l'abreuva, malgre sa bonne volonte, le forcerent a prendre une allure +d'opposition qui etait bien loin de ses principes. "Ces gens-la, +ecrivait-il alors, me feraient devenir tribun du peuple malgre moi, si +je ne me tenais pas a quatre." Il tenait neanmoins a l'estime de la +noblesse et il chercha a se justifier devant elle dans un discours que +la prorogation des Etats l'empecha de prononcer, mais qu'il fit imprimer +et repandre. C'est la premiere en date de ses justifications publiques: + +"Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai desire que mon ordre fut assez +habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arrache +demain; j'ai desire qu'il s'assurat le merite et la gloire de provoquer +l'assemblee des trois ordres, que toute la Provence demande a l'envi.... +Voila le crime de l'_ennemi de la paix_! ou plutot j'ai cru que le +peuple pouvait avoir raison.... Ah! sans doute, un patricien souille +d'une telle pensee merite des supplices! Mais je suis bien plus coupable +qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours +raison; que son infatigable patience attend constamment les derniers +exces de l'oppression pour se resoudre a la resistance; qu'il ne resiste +jamais assez longtemps pour obtenir la reparation de tous ses griefs; +qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable a ses ennemis, il lui +suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus +invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser a faire.... Je +pense ainsi; punissez l'ennemi de la paix." + +S'adressant aux nobles et aux membres du clerge, il profere ces paroles +menacantes et souvent citees: + +"Dans tous les pays, dans tous les ages, les aristocrates ont +implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais +quelle combinaison de la fortune, il s'en est eleve quelqu'un de leur +sein, c'est celui-la surtout qu'ils ont frappe, avides qu'ils etaient +d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi perit le dernier +des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il +lanca de la poussiere vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et +de cette poussiere naquit Marius: Marius, moins grand pour avoir +extermine les Cambres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de +la noblesse!" + +Dans une peroraison d'un caractere tout personnel, il tire de tres +grands effets de l'affirmation de sa sincerite, affirmation qui n'etait +pas inutile: + +"Pour moi, qui dans ma carriere publique n'ai jamais craint que d'avoir +tort; moi qui, enveloppe de ma conscience et arme de principes, +braverais l'univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent +dans l'assemblee nationale, soit que mes voeux vous y accompagnent, de +vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes, +toutes les convulsions, en un mot, des prejuges expirants, ne m'en +imposeront pas. Eh! comment s'arreterait-il aujourd'hui dans sa course +civique, celui qui, le premier d'entre les Francais, a professe +hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans un temps ou les +circonstances etaient bien moins urgentes, et la tache bien plus +perilleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai ete, +je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberte publique, +l'homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilegies, si c'est la +plutot etre l'homme du peuple que celui des nobles! Car les privileges +finiront, mais le peuple est eternel." + +Exclu de l'assemblee de la noblesse comme _non-possedant_, c'est avec +dechirement qu'il se separa des hommes de sa condition, et qu'il se vit +force de prendre un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut +assez aveugle pour voir en Mirabeau un seditieux; elle le traitait +volontiers d'_enrage_. A quoi il repondait: "C'est une grande raison de +m'elire, si je suis un chien enrage; car le despotisme et les privileges +mourront de ma morsure." Mais ce n'est la qu'un acces de colere: ce +pretendu demagogue, quelques jours plus tard, calme le peuple de +Marseille, souleve contre une taxe du pain, par les conseils les plus +sages, les plus moderes. Et pourquoi le peuple doit-il se resigner? Pour +faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il termine une +proclamation ou il avait mis a la portee de tous quelques verites +economiques: + +"Oui, mes amis, on dira partout: les Marseillais sont de bien braves +gens; le roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi +que nous invoquons sans cesse; et il vous aimera, il vous en estimera +davantage. Comment pourrions-nous resister au plaisir que nous lui +allons faire, quand il est precisement d'accord avec nos plus pressants +interets? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans +verser des larmes de joie?" + +Nous avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait +l'enthousiasme de ses contemporains, et qu'il traitait de metaphysique +le culte des principes. Dans un des premiers discours qu'il prononca aux +Etats generaux, il formula en ces termes son empirisme politique: + +"N'allez pas croire que le peuple s'interesse aux discussions +metaphysiques qui nous ont agites jusqu'ici. Elles ont plus d'importance +qu'on ne leur en donnera sans doute; elles sont le developpement et la +consequence du principe de la representation nationale, base de toute +constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaitre le +systeme de ses droits et la saine theorie de la liberte. Le peuple veut +des soulagements, parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le +peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous +l'horrible faix dont on l'ecrase; mais il demande seulement de ne payer +que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misere.... + +"Il est cette difference essentielle entre le metaphysicien, qui, dans +la meditation du cabinet, saisit la verite dans son energique purete, et +l'homme d'Etat, qui est oblige de tenir compte des antecedents, des +difficultes, des obstacles; il est, dis-je, cette difference entre +l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe +qu'a _ce qui est_ et l'autre s'occupe de _ce qui peut etre_. + +"Le metaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans +peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des deserts, ni des fleuves, +ni des abimes; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler +sans cesse qu'on marche sur la terre, et qu'on n'est plus dans le monde +ideal [Note: Seance du 15 juin 1789.]." + +Faut-il s'etonner que ce cours de politique appliquee n'ait pas ete +chaudement accueilli? Ce n'etait certes pas le moment, en juin 1789, de +se rappeler qu'on "marchait sur la terre", et de quitter le "monde +ideal". Il fallait au contraire ne pas regarder les difficultes, les +perils, les baionnettes dont on etait entoure, marcher la tete haute, +les yeux fixes vers l'ideal populaire et vaincre, comme on le fit, par +la foi. Que les communes, au contraire, eussent recours aux recettes +d'une politique prudente, elles etaient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs +un piege que leur tend Mirabeau, quand, dans ce meme discours, il +propose a ses collegues de s'intituler _representants du peuple +francais_? Comment fallait-il entendre le mot _peuple_? Etait-ce +_populus_ ou _plebs_? N'y avait-il pas a craindre que la cour ne voulut +comprendre _plebs_ et que le Tiers ne se trouvat avoir consacre la +distinction des ordres? L'abbe Sieyes vit le danger, retira sa formule +(_Assemblee des representants connus et verifies_) et se rallia a celle +de Legrand (_Assemblee nationale_), qui contenait deja la Revolution. +Quant a Mirabeau, il affecta de ne pas comprendre le sens des objections +et, en rheteur, repondant a ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du +mepris ou l'on tenait ce beau mot de peuple: + +"Je persevere dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait +attaquee, je veux dire la qualification de _peuple francais_; je +l'adopte, je la defends, je la proclame, par la raison qui la fait +combattre. + +"Oui, c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respecte en +France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du prejuge; +parce qu'il nous presente une idee dont l'orgueil s'alarme et dont la +vanite se revolte; parce qu'il est prononce avec mepris dans les +chambres des aristocrates; c'est pour cela meme, Messieurs, que nous +devons nous imposer, non seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de +le rendre desormais respectable aux ministres et cher a tous les +coeurs.... + +"Representants du peuple, daignez me repondre. Irez-vous dire a vos +commettants que vous avez repousse ce nom de peuple? que si vous n'avez +pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherche a eluder cette denomination +qui ne vous parait pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus +fastueux que celui qu'ils vous ont confere? Eh! ne voyez-vous pas que le +nom de _representants du peuple_ vous est necessaire, parce qu'il vous +attache le peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne seriez +que des individus, de faibles roseaux qu'on briserait un a un! Ne voyez- +vous pas qu'il vous faut le nom du peuple, parce qu'il donne a connaitre +au peuple que nous avons lie notre sort au sien, ce qui lui apprendra a +reposer sur nous toutes ses pensees, toutes ses esperances! + +"Plus habiles que nous, les heros bataves qui fonderent la liberte de +leur pays prirent le nom de _gueux_; ils ne voulurent que ce titre, +parce que le mepris de leurs tyrans avait pretendu les en fletrir, et ce +titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le +despotisme avilissaient, fut a la fois leur force, leur gloire et le +gage de leur succes. Les amis de la liberte choisissent le nom qui les +sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus; ils s'appelleront +les _remontrants_ en Amerique, les _patres_ en Suisse, les _gueux_ dans +les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur +oteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront +su s'honorer." (Seance du 16 juin 1789.) + +Ces declamations furent accueillies par des murmures merites, et le role +que Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu a +eloigner de lui la confiance de l'Assemblee. Que voulait-il donc? +Maintenir les ordres privilegies? Nous avons vu qu'il les considere +comme un obstacle a la liberte, et qu'il les supprime dans ses +programmes secrets. Il voulait seulement embarrasser la marche des +communes dont l'audace l'inquietait deja, comme elle inquietait la cour. +Le "defenseur du trone" tremblait, des les premiers jours de la +Revolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les communes +soumissent leurs decrets a la sanction de Louis XVI. Cette sanction, ce +_veto_ etait pour lui le palladium des libertes publiques: "Je crois, +avait-il dit la veille, le _veto_ du roi tellement necessaire, que +j'aimerais mieux vivre a Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait +pas." + +A cette epoque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour; +mais l'attitude qu'il venait de prendre semblait devoir le designer a +l'attention du roi. Il se posait en conciliateur entre les deux partis. +Il marquait d'avance les limites de la Revolution. Voyant qu'on ne +venait pas a lui, il alla, par l'entremise de Malouet, voir Necker. Il +en recut l'accueil le plus injurieux. Justement depite, il changea +d'allure, resolut de montrer sa force et sa popularite et de s'imposer +en menacant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les discours democratiques +par lesquels il releva le courage de l'Assemblee, apres la seance royale +du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de Dreux-Breze. Cette +apostrophe si celebre a donne le change sur la veritable politique de +Mirabeau: l'attitude qu'il prit ce jour-la est restee fixee dans la +memoire populaire. La legende represente le pretendu tribun montrant du +doigt la porte au courtisan terrifie, sortant a reculons comme devant le +roi. Ce coup de theatre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il +avait ce jour-la menace le pouvoir absolu. La cour fut effrayee de cette +infraction insolente a l'etiquette, si bien que de part et d'autre on se +trompa sur les veritables intentions du grand orateur, et l'on vit une +politique la ou il n'y avait qu'une boutade, qu'un acces d'impatience et +de colere. + +Il fut inquiet lui-meme d'avoir revele d'un geste et d'un mot la +fragilite du pouvoir royal, et dans la seance du 27 juin il essaya +visiblement de reparer son imprudence: + +"Messieurs, je sais que les evenements inopines d'un jour trop memorable +ont afflige les coeurs patriotes, mais qu'ils ne les ebranleront pas. A +la hauteur ou la raison a place les representants de la nation, ils +jugent sainement les objets et ne sont point trompes par les apparences +qu'au travers des prejuges et des passions on apercoit comme autant de +fantomes. + +"Si nos rois, instruits que la defiance est la premiere sagesse de ceux +qui portent le sceptre, ont permis a de simples cours de judicature de +leur presenter des remontrances, d'en appeler a leur volonte mieux +eclairee; si nos rois, persuades qu'il n'appartient qu'a un despote +imbecile de se croire infaillible, cederent tant de fois aux avis de +leurs Parlements,--comment le prince qui a eu le noble courage de +convoquer l'Assemblee nationale n'en ecouterait-il pas les membres avec +autant de faveur que des cours de judicature, qui defendent aussi +souvent leurs interets personnels que ceux des peuples? En eclairant la +religion du roi, lorsque des conseils violents l'auront trompe, les +deputes du peuple assureront leur triomphe; ils invoqueront toujours la +liberte du monarque; ce ne sera pas en vain, des qu'il aura voulu +prendre sur lui-meme de ne se fier qu'a la droiture de ses intentions et +de sortir du piege qu'on a su tendre a sa vertu...." + +Et il proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi +que pour le peuple: + +"Tels que nous nous sommes montres depuis le moment ou vous nous avez +confie les plus nobles interets, tels nous serons toujours, affermis +dans la resolution de travailler, de concert avec notre roi, non pas a +des biens passagers, mais a la condition meme du royaume; determines a +voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des +innombrables avantages que la nature et la liberte nous promettent, a +soulager le peuple souffrant des campagnes, a remedier au decouragement +de la misere, qui etouffe les vertus et l'industrie, n'estimant rien a +l'egal des lois qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune; +non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'a +l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde, mais ne voulant +point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple; desirant enfin, +pour unique recompense de nos travaux, de voir tous les enfants de cette +immense patrie reunis dans les memes sentiments, heureux du bonheur de +tous, et cherissant le pere commun dont le regne aura ete l'epoque de la +regeneration de la France." + +Le lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemblee resolut de demander +pour la troisieme fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau, +s'adressant a la deputation, improvisa ce discours, qui porte a un si +haut degre l'empreinte de son genie, et qui fut inspire par une colere +non jouee: + +"Eh bien! dites au roi que les hordes etrangeres dont nous sommes +investis ont recu hier la visite des princes, des princesses, des +favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et +leurs presents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites etrangers, +gorges d'or et de vin, ont predit dans leurs chants impies +l'asservissement de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la +destruction de l'Assemblee nationale; dites-lui que, dans son palais +meme, les courtisans ont mele leurs danses au son de cette musique +barbare, et que telle fut l'avant-scene de la Saint-Barthelemy. + +"Dites-lui que ce Henri dont l'univers benit la memoire, celui de ses +aieux qu'il voulait prendre pour modele, faisait passer des vivres dans +Paris revolte, qu'il assiegeait en personne, et que ses conseillers +feroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris +fidele et affame." + +Sur ces entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens +pretendent que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et +ajouta: "Le silence des peuples est la lecon des rois." Quand meme il +aurait prononce ces paroles qui, avec l'apostrophe a la deputation, sont +les plus fortes qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne +peut pas dire qu'il ait manque un instant a son role de "defenseur du +trone". L'indignation et l'ecoeurement que lui faisait eprouver la +politique de la cour expliquent aisement ces sorties. Et puis, ne +voulait-il pas faire peur a l'entourage de Louis XVI, affirmer une fois +de plus son influence populaire, et, en se mettant au premier rang des +revolutionnaires, se designer plus nettement comme l'homme +indispensable? + +Cette intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il +presente un projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres. +Mounier proteste, au nom de la separation des pouvoirs, et s'attire +cette replique, ou se trouvent les idees les plus sages, les plus vraies +de Mirabeau, celles aussi qu'il a le plus a coeur: + +"Vous oubliez que nous ne pretendons point a placer ni deplacer les +ministres en vertu de nos decrets, mais seulement a manifester l'opinion +de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh! comment nous refuseriez- +vous ce simple droit de declaration, vous qui nous accordez celui de les +accuser, de les poursuivre, et de creer le tribunal qui devra punir ces +artisans d'iniquites dont, par une contradiction palpable, vous nous +proposez de contempler les oeuvres dans un respectueux silence? Ne +voyez-vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que +vous, combien je suis plus modere? Vous n'admettez aucun intervalle +entre un morne silence et une denonciation sanguinaire. Se taire ou +punir, obeir ou frapper, voila votre systeme. Et moi, j'avertis avant de +denoncer, je recuse avant de fletrir, j'offre une retraite a +l'inconsideration ou a l'incapacite avant de les traiter de crimes. Qui +de nous a plus de mesure et d'equite? + +"Mais voyez la Grande-Bretagne: que d'agitation populaire n'y occasionne +pas ce droit que vous reclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre.... +L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh! +par quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de +terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette ile fameuse, cet +inepuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amis +de la liberte? Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore +pour l'eternelle instruction du monde: l'Angleterre developpe tous les +germes d'industrie, exploite tous les filons de la prosperite humaine, +et tout a l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa +constitution avec toute la vigueur de la plus energique jeunesse, et +l'imposante maturite d'un peuple vieilli dans les affaires publiques.... +Vous ne pensiez donc qu'a quelques discussions parlementaires (la, comme +ailleurs, ce n'est souvent que du partage, qui n'a guere d'autre +importance que l'interet de la loquacite); ou plutot c'est apparemment +la derniere dissolution du parlement qui vous effraie." + +Nous avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des "principes +metaphysiques", et il le prouva en s'abstenant de paraitre a la nuit du +4 aout et en blamant autant qu'il le pouvait sans se depopulariser, non +l'insuffisance des sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel +on avait procede. Il n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme +d'une puerilite. Il fut cependant rapporteur du Comite charge d'elaborer +la Declaration des droits, mais rapporteur plus docile que convaincu. +Tantot il demande l'ajournement, tantot que la declaration ne figure pas +en tete, mais a la fin de la Constitution. Il faut lire dans Etienne +Dumont combien Mirabeau et ses collaborateurs se moquaient du rapport +qu'il deposa. Cette "metaphysique" leur semble un jouet d'enfant. + +Il etait encourage dans son mepris pour l'idee revolutionnaire par +Etienne Dumont et les Genevois pedants qui l'entouraient, mais surtout +par son intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, etranger depute +au parlement francais par suite d'un vieux droit feodal, ancien +serviteur de l'Autriche, conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau +et ame de ce que le peuple appelait justement le comite autrichien. "Le +comte Auguste de La Marck, dit Madame Campan, se devoua a des +negociations utiles au roi aupres des chefs des factieux." Ce fin +diplomate, cet intrigant emerite capta bientot la confiance de Mirabeau, +quoiqu'il siegeat a l'extreme droite: "Avec un aristocrate comme vous, +lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours facilement." La Marck fut +charme de trouver si monarchique celui qu'il prenait pour un demagogue. +Il caressa son reve d'etre ministre et lui reprocha son opposition: +"Mais, repondait Mirabeau, quelle position m'est-il donc possible de +prendre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me placer dans +le parti de l'opposition, qui est revolutionnaire, ou risquer de perdre +ma popularite qui est ma force." + +C'est a ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur +le _veto_ (1er septembre), qui reflete fidelement ses hesitations et ses +contradictions intimes. + +Son raisonnement est celui-ci: + +Le roi a les memes interets que le peuple: ce qu'il fait pour lui-meme, +il le fait pour le peuple. Or les representants peuvent former une +aristocratie dangereuse pour la liberte. C'est contre cette aristocratie +que le _veto_ est necessaire. Les representants auront aussi leur +_veto_, le refus de l'impot. + +C'est la theorie de la _democratie royale_ que nous connaissons deja.-- +Voici l'objection telle que Mirabeau la presente: + +"Quand le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemblee nationale lui +propose, il est a supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux +interets nationaux, ou qu'elle usurpe sur le pouvoir executif qui reside +en lui et qu'il doit defendre; dans ce cas, il en appelle a la nation, +elle nomme une nouvelle legislature, elle confie son voeu a ses nouveaux +representants, par consequent elle prononce; il faut que le Roi se +soumette ou qu'il denie l'autorite du tribunal supreme auquel lui-meme +en avait appele." + +Et il avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui +montrent combien peu il se laissait prendre a ses propres sophismes: + +"Cette objection est tres specieuse, et _je ne suis parvenu a en sentir +la faiblesse_ qu'en examinant la question sous tous ses aspects; mais on +a pu deja voir et l'on remarquera davantage encore: + +"1 deg. Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde +legislature n'apporte pas le voeu du peuple; + +"2 deg. Elle suppose faussement que le roi sera tente de prolonger son +_veto_ contre le voeu connu de la nation; + +"3 deg. Elle suppose que le _veto suspensif_ n'a point d'inconvenient, +tandis qu'a plusieurs egards il a les memes inconvenients que si l'on +n'accordait au roi aucun _veto_." + +Si le roi n'a pas le droit de s'opposer a certaines lois, il les +executera a contre-coeur; peut-etre meme usera-t-il de violence ou de +corruption envers l'Assemblee. Si, au contraire, il a sanctionne des +lois, il s'est engage par cela meme a les faire executer fidelement. +C'est ainsi que le _veto_ devient le _Palladium_ des libertes publiques, +d'apres Mirabeau. + +Il reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur +la denomination de l'Assemblee. Ce n'est plus l'homme qui apostropha +Dreux-Breze, c'est un candidat a la faveur royale. + +Le peuple de Paris, qui n'etait pas dans le secret, ne voulut pas en +croire ses oreilles: le soir meme on repetait au Palais-Royal que +Mirabeau avait parle contre l'infame _veto_. + +Cependant La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole +populaire. En septembre 1789, peu apres ce discours, il lui preta +cinquante louis et s'engagea a renouveler ce pret chaque mois. Il acquit +ainsi le droit de morigener le grand orateur, et il en usa: "Dans +plusieurs circonstances dit-il, lorsque je fus irrite de son langage +revolutionnaire a la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup +d'humeur.... Eh bien! je l'ai vu alors repandre des larmes comme un +enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincerite sur +laquelle on ne pouvait se tromper." Il est le mentor de Mirabeau, qui +lui ecrit: "Je boite sans soutien quand j'ai ete vingt-quatre heures +sans vous voir." Et: "Allez, mon cher comte, et faites a votre tete, car +vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que +toute la verve de l'imagination ou les elans de la sensibilite toujours +mobile." Ce La Marck fut le mauvais genie de Mirabeau: il l'enfonca +chaque jour davantage dans les idees de la reaction, lui faisant honte +de ses tendances liberales, surveillant severement son eloquence +factieuse. Veut-on une preuve de cette influence? Des que La Marck +s'absente, voyage, Mirabeau s'emancipe, et La Marck ecrit qu'il est +afflige "de le voir rentrer de plus en plus dans les idees +revolutionnaires". Mais des que le tentateur revient, Mirabeau se modere +et se calme. + +Apres les journees des 5 et 6 octobre (auxquelles il ne prit aucune +part, puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck), il remit a celui-ci +un memoire pour _Monsieur_, ou il conseille au roi de se retirer en +Normandie, d'y appeler l'Assemblee, et dans ses conversations avec son +ami, il va jusqu'a demander et appeler de ses voeux la guerre civile +"qui retrempe les ames". Tout le mois d'octobre se passe en intrigues; +on lui laisse entrevoir le ministere, et neanmoins la reine dit a La +Marck: "Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour etre +reduits a la penible extremite de recourir a Mirabeau." Cependant, il a +besoin d'une grande place tres lucrative. On lui propose l'ambassade de +Constantinople: il refuse. La Fayette lui offre cinquante mille francs +pris sur la partie de la liste civile dont il a la disposition. Mais ce +qu'il veut, c'est le ministere. Enfin il va faire sauter Necker sur la +question des subsistances et il espere le remplacer, quand ses +esperances sont a jamais brisees par le decret de l'Assemblee du 7 +novembre 1789, qui interdit l'acces du ministere aux deputes. A cette +occasion, il prononca un discours eloquent, ironique, desespere. Apres +avoir brievement resume sa doctrine et montre l'utilite d'un ministere +pris dans le Parlement, il declara ces principes si evidents que la +proposition devait avoir un but secret, qu'elle devait viser ou l'auteur +de la motion ou lui-meme: "Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce +qu'il est possible que sa modestie embarrassee ou son courage mal +affermi aient redoute quelque grande marque de confiance, et qu'il ait +voulu se menager le moyen de la refuser en faisant admettre une +exclusion generale. (Ironie ecrasante: il s'agit d'un Blin!) .... Voici +donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose: c'est de borner +l'exclusion demandee a M. de Mirabeau, depute des communes de la +senechaussee d'Aix." Quel commentaire a ce discours que la lecture des +lettres de Mirabeau de septembre a octobre, dont chaque ligne exprime +son desir fievreux d'etre ministre! Le decret de l'Assemblee fut pour +lui un coup terrible. + +C'est en mars 1790 que la cour se decide enfin a faire demander a La +Marck par l'intermediaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il +etait aux Pays-Bas), et d'offrir a Mirabeau, non pas le ministere, mais +la fonction de conseiller secret. Menee a l'insu du cabinet, la +negociation aboutit, et Mirabeau remet un plan ecrit (10 mars 1790): il +s'agit surtout de faire evader le roi et de traiter avec La Fayette, ou +de l'ecarter et de le perdre. La reine, enchantee, offre de payer les +dettes de Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet a La Marck, pour +Mirabeau, quatre bons de 250.000 livres chacun, payables a la fin de la +legislature. Mirabeau ne devait jamais toucher ce million, puisqu'il +mourut avant cette date; mais il toucha des appointements fixes de 6.000 +francs par mois, plus 300 francs pour son secretaire et confident De +Comps. Quand ces conditions furent fixees, "il laissa echapper, dit La +Marck, une ivresse de bonheur, dont l'exces je l'avoue m'etonna un peu". +Il prit, malgre les representations de La Marck, un grand train de +maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des achats +considerables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3 +juillet 1790, il eut avec la reine, a Saint-Cloud, une entrevue secrete +dont il sortit enthousiasme pour "la fille de Marie-Therese ... le seul +homme que le roi ait pres de lui". Il remit des notes secretes pleines +de conseils conformes a sa politique machiavelique, poussant le roi a +renvoyer Necker, ce qu'on voulait bien, et a l'appeler lui-meme au +ministere, ce qu'on ne voulait a aucun prix. Il dut le comprendre, se +resigna a son role mysterieux et resta le chef d'une camarilla obscure. +Il voulait du moins que son autorite fut, sinon apparente, du moins +serieuse et durable, et il proposait en ces termes la formation d'un +_ministere secret_: + +"Puisqu'on est reduit a choisir de nouveaux ministres, on doublerait +sur-le-champ leurs forces, ou plutot on aurait un _ministere secret_ a +l'abri des orages, susceptible d'une grande duree, propre a correspondre +et avec la cour et avec les conseillers du dehors, capable des +combinaisons les plus habiles, et dont les ministres, sans que leur +amour-propre en fut blesse, ne seraient que les organes; car l'art de +s'emparer de l'esprit des chefs, l'art de les maitriser sans qu'ils le +voulussent, sans meme qu'ils s'en doutassent, serait le premier trait +d'habilete des hommes dont je veux parler.... De tels hommes pourraient +avoir les rapports les plus etendus, sans qu'aucune de leurs liaisons +eveillat la mefiance. Livres a une longue carriere, ils conserveraient, +d'un ministere a l'autre, le fil des memes idees, des memes projets, et +l'on pourrait enfin etablir l'art de gouverner sur des bases +permanentes." + +Il n'obtint meme pas ce ministere secret, il ne fut meme pas un +conseiller ecoute; on lisait ses _notes_ et on n'en tenait pas compte; +on ne comprenait meme pas a quel grand politique on avait affaire. "Eh +quoi! disait-il amerement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t- +elle donc au joueur?" Et voici comment il appreciait cette cour a +laquelle il se vendait: "Du cote de la cour, oh! quelles balles de +coton! quels tatonneurs! quelle pusillanimite! quelle insouciance! quel +assemblage grotesque de vieilles idees et de nouveaux projets, de +petites repugnances et de desirs d'enfants, de volontes et de +_nolontes_, d'amour et de haines avortees!... Ils voudraient bien +trouver, pour s'en servir, des etres amphibies qui, avec le talent d'un +homme, eussent l'ame d'un laquais." + +Il meprise ceux qui sont aux affaires: "Jamais des animalcules plus +imperceptibles n'essayerent de jouer un plus grand drame sur un plus +vaste theatre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des geants." +Quant a l'Assemblee, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et, +dans son grand memoire de decembre 1790, qui est tout un plan de +gouvernement par la corruption, il indique cyniquement les moyens de +perdre l'Assemblee trop populaire: "J'indiquerai, dit-il, quelques +moyens de lui tendre des pieges pour devoiler ceux qu'elle prepare a la +nation; d'embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa +faiblesse; d'exciter sa jalousie pour eveiller celle des corps +administratifs; enfin, de lui faire usurper de plus en plus tous les +pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie." Ici, ne craignons pas de le +dire, il est un traitre, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses +cendres du Pantheon. + +Ainsi, conseiller secret de la cour, mais conseiller a demi dedaigne, +orateur _paye, mais non vendu_, en ce sens qu'il ne changeait pas +d'opinion pour de l'argent, mais qu'il recevait le salaire de ses +services, aprement desireux d'etre ministre et desesperant de le +devenir, a la fin ennemi haineux de cette assemblee dont il ne pouvait +forcer la confiance, tel il fut depuis le 10 mars 1790 jusqu'a sa mort, +et c'est a cette lumiere qu'il faut lire ses discours. En voici trois, +que nous examinerons rapidement a ce point de vue: le discours sur le +droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790); le discours sur +l'adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le +projet de loi relatif aux emigres (28 fevrier 1791). + +On sait dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le +droit de paix et de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne: le +ministere francais, alleguant le pacte de famille, demanda les fonds +necessaires pour armer quatorze vaisseaux. Mais a qui appartient le +droit de declarer la guerre? A la nation, d'apres Lameth, Barnave et les +patriotes. Au roi, d'apres Mirabeau, et il prononce un discours confus, +embarrasse, louche, ou il met en lumiere, l'inconvenient d'accorder ce +droit au Corps legislatif: + +"Voyez les assemblees politiques; c'est toujours sous le charme de la +passion qu'elles ont decrete la guerre. Vous le connaissez tous, le +trait de ce matelot qui fit, en 1740, resoudre la guerre de l'Angleterre +contre l'Espagne. _Quand les Espagnols m'ayant mutile, me presenterent +la mort, je recommandai mon ame a Dieu et ma vengeance a ma patrie_. +C'etait un homme bien eloquent que ce matelot; mais la guerre qu'il +alluma n'etait ni juste ni politique: ni le roi d'Angleterre ni les +ministres ne la voulaient; l'emotion d'une assemblee, quoique moins +nombreuse et plus assouplie que la notre aux combinaisons de +l'insidieuse politique, en decida.... + +"Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez- +vous aussi facilement celui des lenteurs des deliberations sur une telle +matiere? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit +paralysee, comme elle l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les +Republiques? Ne craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore, +soit parce que notre constitution prend insensiblement les formes d'une +grande confederation, soit parce qu'il est inevitable que les +departements n'acquierent une grande influence sur le Corps legislatif? +Ne craignez-vous pas que le peuple, etant instruit que ses representants +declarent la guerre en son nom, ne recoive par cela meme une impulsion +dangereuse vers la democratie, ou plutot l'oligarchie; que le voeu de la +guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit compris +bientot dans les petitions, et ne donne a une grande masse d'hommes +toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne +craignez-vous pas que le Corps legislatif, malgre sa sagesse, ne soit +porte a franchir lui-meme les limites de ses pouvoirs par les suites +presque inevitables qu'entraine l'exercice du droit de la guerre et de +la paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succes d'une guerre +qu'il aura votee, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix +des generaux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne +porte sur toutes les demarches du monarque cette surveillance inquiete +qui serait par le fait un second pouvoir executif? + +"Ne comptez-vous encore pour rien l'inconvenient d'une assemblee non +permanente, obligee de se rassembler dans le temps qu'il faudrait +employer a deliberer; l'incertitude, l'hesitation qui accompagneront +toutes les demarches du pouvoir executif, qui ne saura jamais jusqu'ou +les ordres provisoires pourront s'etendre; les inconvenients meme d'une +deliberation publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix, +deliberations dont tous les secrets d'un Etat (et longtemps encore nous +aurons de pareils secrets) sont souvent les elements?" + +Le roi aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation +de convoquer aussitot le Corps legislatif, qui siegera pendant toute la +guerre et reunira aupres de lui la garde nationale. + +Or, quel etait le but de Mirabeau en prononcant ce discours? De trancher +une question de "metaphysique" gouvernementale? Il la jugeait sans doute +peu importante. Mais, attache a la cour depuis le 10 mars, il cherchait +a realiser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se +resument en ceci: que le roi se retire dans une place forte, et +qu'entoure de l'armee il commence, s'il le faut, cette guerre civile +"qui retrempe les ames". En attribuant au roi le droit de paix et de +guerre, Mirabeau ne songe qu'a lui donner le commandement de la force +armee. La Marck l'avoue: "L'autorite du roi, dit-il, ne pouvait etre +retablie que par la force armee; il fallait donc mettre cette force a sa +disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre, +qui est sans doute, de tous ses travaux legislatifs, celui qui lui a +fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but." + +Ce n'est pas sans hesitations que Mirabeau s'etait decide a cette +demarche, exigee sans doute par la cour, et dont il sentait toute la +gravite. La veille il avait sonde les dispositions de ses ennemis, les +Triumvirs. "Il etait venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le +banc immediatement au-dessus du mien, afin de pouvoir causer avec moi. +--Eh bien! lui dis-je, nous allons donc etre demain en dissentiment, car +on assure que le decret que vous proposerez ne sera guere dans les +principes....--Qui a pu vous dire cela? Je n'ai communique mon projet a +personne.--Si l'on ne m'a pas dit la verite, il ne tient qu'a vous de +me detromper; montrez-le moi.--Si vous voulez nous coaliser, j'y +consens, repond Mirabeau en se penchant vers moi.--Mais nous sommes +tous coalises, repris-je a mon tour, car si vous voulez sincerement la +liberte et le bien public, vous nous trouverez toujours a cote de vous. +--Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il; mais, si +vous voulez aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai." Je +m'y rendis, et il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son +decret; je ne le trouvais point clair, je le combattis. Il repliqua par +l'exposition de ses motifs. Nous ne pumes nous accorder et, comme il +n'etait pas sans inconvenient d'etre apercu en conversation suivie avec +Mirabeau, je lui proposai de se rendre le soir chez Laborde, ou il me +trouverait avec Duport et Barnave." + +La on chercha a seduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la +prochaine discussion. Il paraissait tente, mais repetait qu'il avait des +engagements, et disait qu'il _avait fait le calcul des voix_, qu'il +etait sur de la victoire. + +On sait comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se +menager une retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et, +le lendemain, obtint un succes d'eloquence qui masqua sa defaite. + +Il fit plus: il trouva moyen de desavouer et d'alterer son discours pour +ressaisir la popularite qui lui echappait. Impopulaire en effet, il +etait perdu, et la cour le repoussait dedaigneusement. Or, quand on sut +au dehors dans quel sens il avait parle, ce fut une explosion de +surprise et de douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux +libelle: _Grande trahison decouverte du comte de Mirabeau_, ou on +disait: "Prends garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de +vipere de l'or, ce nectar brulant, pour eteindre a jamais la soif qui te +devore; prends garde que le peuple ne promene ta tete, comme il a porte +celle de Foullon, dont la bouche etait remplie de foin. Le peuple est +lent a s'irriter, mais il est terrible quand le jour de sa vengeance est +arrive; il est inexorable, il est cruel ce peuple, a raison de la +grandeur des perfidies, a raison des esperances qu'on lui fait +concevoir, a raison des hommages qu'on lui a surpris." + +Effraye de son impopularite naissante, il modifia son discours pour +l'impression et l'envoya, ainsi modifie, aux 83 departements. Dans le +texte du _Moniteur_, il deniait formellement au Corps legislatif le +droit de deliberer directement sur la paix et sur la guerre; dans le +texte destine aux departements, il deplacait la question et se demandait +seulement s'il etait juste que le Corps legislatif deliberat +_exclusivement_, et se bornait a proposer que le roi concourut a la +declaration de guerre. Mirabeau, evidemment, se retractait, mais ne +voulait point paraitre le faire. Alexandre de Lameth publia alors une +brochure intitulee: _Examen du discours du comte de Mirabeau sur la +question du droit de paix et de guerre_, par Alexandre Lameth, depute a +l'Assemblee nationale, juin 1790. Il y devoile la mauvaise foi de +Mirabeau et publie, en deux colonnes paralleles, les deux editions de +son discours, en soulignant les passages modifies. + +Voici quelques-uns de ces passages: + +Dans son discours, Mirabeau avait dit que les hostilites de fait etaient +la meme chose que la guerre, et que le Corps legislatif, ne pouvant +empecher ces hostilites, ne pouvait empecher la guerre. Il imprime +maintenant _etat de guerre_ partout ou il avait mis _guerre_ et il prend +_etat de guerre_ dans le sens d'_hostilite de fait_, disant que si le +Parlement ne peut pas empecher l'etat de guerre, il peut empecher la +guerre, mais a condition d'etre d'accord avec le roi, ce qui est juste +l'oppose de ce qu'il avait dit a la tribune. + +Dans la premiere edition on lit: + +"Faire deliberer directement le Corps legislatif sur la paix et sur la +guerre..., ce serait faire d'un roi de France un stathouder, etc." + +2e ed.: "Faire deliberer _exclusivement_ le Corps legislatif, etc." + +1re ed.: "Ce serait choisir, entre deux delegues de la nation celui qui... +est cependant le moins propre sur une telle matiere a prendre des +deliberations utiles." + +2e ed.: "... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement +de l'autre des deliberations utiles sur cette matiere." + +Ces contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-memes sans se +justifier, si l'on connait la politique secrete de Mirabeau, qui est de +tromper le peuple pour son bien, c'est-a-dire pour le roi, puisque le +roi, c'est le peuple. + +C'est pour reconquerir cette popularite qui lui echappe et pour masquer +sa servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et, +oubliant son role d'homme paye, soulage sa conscience par une magnifique +apologie de la Revolution. Tel il apparait quand, le 21 octobre 1790, il +glorifie avec colere le drapeau tricolore que l'on hesitait a substituer +au drapeau blanc sur la flotte nationale: + +"He bien, parce que je ne sais quel succes d'une tactique frauduleuse +dans la seance d'hier a gonfle les coeurs contre-revolutionnaires, en +vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idees sont tellement +subverties, tous les principes sont tellement denatures, on meconnait +tellement l'esprit public, qu'on ose dire a vous-memes, a la face du +peuple qui nous entend, qu'il est des prejuges antiques qu'il faut +respecter, comme si votre gloire et la sienne n'etaient pas de les voir +aneantir, ces prejuges qu'on reclame! Qu'il est indigne de l'Assemblee +nationale de tenir a de telles bagatelles, comme si la langue des signes +n'etait pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le +premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le succes de +leur federation ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir +froidement un langage qui, bien analyse, dit precisement: Nous nous +croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-a-dire la +couleur de la contre-revolution ... (_Murmures violents de la partie +droite; les applaudissements de la gauche sont unanimes_), a la place +des odieuses couleurs de la liberte! Cette observation est curieuse sans +doute, mais son resultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop +presume.... (_Au cote droit:_) Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une +si perilleuse securite, car le reveil serait prompt et terrible!... + +(_Au milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots: +C'est le langage d'un factieux._) + +"Calmez-vous, car cette imputation doit etre l'objet d'une controverse +reguliere; nous sommes contraires en faits; vous dites que je tiens le +langage d'un factieux. (_Plusieurs voix de la droite: Oui! oui!_) + +"Monsieur le president, je demande un jugement, et je pose le fait.... +(_Murmures._) Je pretends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux, +je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondement criminel de mettre +en question si une couleur destinee a nos flottes peut etre differente +de celle que l'Assemblee nationale a consacree, que la nation, que le +roi ont adoptee, peut etre une couleur suspecte et proscrite! Je +pretends que les veritables factieux, les veritables conspirateurs sont +ceux qui parlent des prejuges qu'il faut menager, en rappelant nos +antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage? +(_Applaudissements._) + +"Non, Messieurs, non! leur sotte presomption sera decue; leurs sinistres +presages, leurs hurlements blasphemateurs seront vains! Elles vogueront +sur les mers, les couleurs nationales! Elles obtiendront le respect de +toutes les contrees, non comme le signe des combats et de la victoire, +mais comme celui de la sainte confraternite des amis de la liberte sur +toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans!..." + +Vertement tance par son ami La Marck pour cette sortie "demagogique", il +lui repond avec orgueil: "Hier, je n'ai point ete un demagogue; j'ai ete +un grand citoyen, et peut-etre un habile orateur. Quoi! ces stupides +coquins, enivres d'un succes de pur hasard, nous offrent tout platement +la contre-revolution, et l'on croit que je ne tonnerai pas! En verite, +mon ami, je n'ai nulle envie de livrer a personne mon honneur et a la +cour ma tete. Si je n'etais que politique, je dirais: "J'ai besoin que +ces gens-la me craignent". Si j'etais leur homme, je dirais: "Ces gens- +la ont besoin de me craindre". Mais je suis un bon citoyen, qui aime la +gloire, l'honneur et la liberte avant tout, et, certes, Messieurs du +retrograde me trouveront toujours pret a les foudroyer." + +Helas! une des causes de cette grande colere, c'etait aussi qu'il avait +appris que la course faisait conseiller, a son insu, par Bergasse. +Blesse, indigne, il fut pour un instant l'homme que le peuple croyait +voir en lui. Mais cet acces d'independance tomba vite; on revint a lui, +et il se justifia, s'excusa: "Mon discours, ecrit-il a la cour, qu'une +attaque violente rendit tres vif, c'est-a-dire tres oratoire, fut +cependant tourne tout entier vers l'eloge du monarque. Voila ma +conduite; qu'on la juge!" + +Des lors, le _ministre secret_ resta docile et ne prononca plus de +discours revolutionnaires. Il rendit a l'Assemblee mepris pour mepris, +toujours soupconne, toujours applaudi, s'enfoncant davantage dans les +intrigues secretes et se faisant l'illusion qu'on allait executer ses +plans. Quand le Comite de constitution proposa une loi contre les +emigres, il s'eleva avec force contre cette loi qui, a ses yeux, avait +surtout l'inconvenient de mettre entre les mains de l'Assemblee une +prerogative du pouvoir executif. Il combattit la motion avec hauteur: + +"La formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les exces, +de quelque espece qu'ils soient, l'exces du zele est aussi peu fait pour +preparer la loi que tous autres exces. Ce n'est pas l'indignation qui +doit proposer la loi, c'est la reflexion, c'est la justice, c'est +surtout elle qui doit la porter; vous n'avez pas voulu faire a votre +comite de constitution l'honneur que les Atheniens firent a Aristide, +vous n'avez pas voulu qu'il fut le propre juge de la moralite de son +projet de loi; mais le fremissement qui s'est manifeste dans l'Assemblee +en l'entendant a montre que vous etiez aussi bons juges de cette +moralite qu'Aristide lui-meme, et que vous aviez bien fait de vous en +reserver la juridiction. Je ne ferai pas a l'Assemblee cette injure, de +croire qu'il soit necessaire de demontrer que les trois articles qu'il +vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code de Dracon, +mais que certes ils n'entreront jamais dans les decrets de l'Assemblee +nationale de France. + +"Ce que j'entreprendrais de demontrer peut-etre, si la discussion +portait sur cet aspect de la question, c'est que la barbarie meme de la +loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l'impraticabilite de +cette loi. (_On crie d'une partie du cote gauche: non; et +applaudissements du reste de la salle._) J'entreprendrai de demontrer et +je le ferai, si l'occasion s'en presente, que nul autre mode legal, +puisqu'on veut donner cette epithete de legal, puisqu'on l'a donnee +jusqu'ici du moins a toutes les promulgations faites par les autorites +legitimes, et qu'aucun autre mode legal qu'une commission dictatoriale +n'est possible contre les emigrations. Certes je n'ignore pas qu'il est +des cas urgents, qu'il est des situations critiques ou des mesures de +police sont indispensablement necessaires, meme contre les principes, +meme contre les lois recues: c'est la la dictature de la necessite. +Comme la societe ne doit etre consideree alors que comme un homme tout- +puissant dans l'etat de nature, certes, cette mesure de police doit etre +prise, on n'en doute pas. Or le corps legislatif formera la loi; des +lors que cette proposition aura recu la sanction du controleur de la loi +ou du chef supreme de la police sociale, nul doute que cette mesure de +police ne soit aussi sacree, tout aussi legitime, tout aussi obligatoire +que toute autre ordonnance sociale. Mais entre une mesure de police et +une loi, il est une distance immense; et vous le sentez assez, sans que +j'aie besoin de m'expliquer davantage. + +"Messieurs, la loi sur les emigrations est, je le repete, une chose hors +de votre puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est-a-dire +infaisable; et il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne +pouvez pas faire executer, et je declare que moi-meme, en anarchisant +toutes les parties de l'empire, il m'est prouve, par la serie +d'experiences de toutes les histoires, de tous les temps et de tous les +gouvernements, que, malgre l'execution la plus tyrannique, la plus +concentree dans les mains des Busiris, une loi contre les emigrants a +toujours ete inexecutee, parce qu'elle a toujours ete inexecutable. +(_Applaudissements, murmures._) Une mesure de police statuee et mise a +execution par une autorite legitime est sans doute dans votre puissance. + +"Il resterait a examiner s'il est dans votre devoir, c'est-a-dire s'il +est utile et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les +hommes autrement que par le benefice des lois, autrement que par le seul +attrait de la liberte. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez +prendre une mesure, il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette +mesure de police; c'est donc une toute autre question, et si je +m'etendais davantage sur ce point, je ne serais plus dans la question. +La question est de savoir si le projet que propose le comite est +deliberable, et je le nie. Je le nie, declarant que, dans mon opinion +personnelle (ce que je demanderais a developper, si j'en trouvais +l'occasion), je serais, et j'en fais serment, delie a mes propres yeux +de tout serment de fidelite envers ceux qui auraient eu l'infamie +d'etablir une inquisition dictatoriale. (_Applaudissements; murmures du +cote gauche._) + +"Certes, la popularite que j'ai ambitionnee (_murmures a gauche_), et +dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible +roseau, c'est un chene dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est- +a-dire dans l'imperturbable base des principes de la raison et de la +justice. + +"Je pense que je serais deshonore a mes propres yeux, si, dans aucun +moment de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le +pretendu droit de faire une loi de ce genre: entendons-nous; je ne dis +pas de statuer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre +les emigrations et les emigrants: je jure de ne lui obeir dans aucun +cas, si elle etait faite. J'ai l'honneur de vous proposer le decret +suivant: + +"L'Assemblee nationale, oui le rapport de son Comite de constitution, +considerant qu'aucune loi sur les emigrants ne peut se concilier avec +les principes de sa Constitution, passe a l'ordre du jour." (_Grands +murmures du cote gauche._) + +Dans cette phrase souvent repetee: _Je jure de ne lui obeir en aucun +cas_, la lecture des notes secretes nous montre autre chose qu'une +figure oratoire. Mirabeau tendait a deconsiderer les decrets de cette +Assemblee qu'il voulait perdre et ruiner, parce qu'elle repugnait a sa +politique contre-revolutionnaire. Ce discours est la formule +parlementaire des theories dont il entretenait le comte de La Marck et +la reine. + +Nous avons dit que ce n'etait pas aux principes de la morale eternelle, +a la conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration +oratoire. Met-il en lumiere une seule grande verite dans les discours +que nous avons cites? La forme est vehemente, le fonds est une serie +d'arguments ingenieusement combines, mais tous empruntes au sentiment de +l'interet. Prenons maintenant le discours le plus celebre de Mirabeau, +et, dans ce discours, les passages que l'on cite comme chefs-d'oeuvre +d'eloquence. + +Deux emprunts successifs avaient echoue. Necker propose un plan de +finances realisant diverses economies, mais dont la mesure la plus grave +etait un impot provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, tres +habilement, propose de voter ce plan auquel on n'a rien a substituer +immediatement, et d'en laisser la responsabilite au ministre (26 +septembre 1789): + +".... Deux siecles de depredation, dit Mirabeau, et de brigandages ont +creuse le gouffre ou le royaume est pres de s'engloutir; et il faut le +combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des +proprietaires francais: choisissez parmi les plus riches, afin de +sacrifier moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un +petit nombre perisse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux +mille notables possedent de quoi combler le deficit; ramenez l'ordre +dans vos finances, la paix et la prosperite dans le royaume; frappez, +immolez sans pitie ces tristes victimes, precipitez-les dans l'abime; il +va se refermer.... Vous reculez d'horreur ... hommes inconsequents, +hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en decretant la +banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inevitable +sans la decreter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel; +car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaitre le +_deficit_. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas paye, que vous +ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes +qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre- +coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-etre leur +unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de +votre crime? Contemplateurs stoiques des maux incalculables que cette +catastrophe vomira sur la France; impassibles egoistes qui pensez que +les convulsions du desespoir et de la misere passeront comme tant +d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, +etes-vous bien surs que tant d'hommes sans pain vous laisseront +tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le +nombre, ni la delicatesse?... Non, vous perirez, et dans la +conflagration universelle que vous ne fremissez pas d'allumer, la perte +de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos detestables +jouissances.... + +Votez donc ce subside extraordinaire; puisse-t-il etre suffisant! Votez- +le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et +non eclaires, vous n'en avez pas sur sa necessite, et sur notre +impuissance a le remplacer, immediatement du moins. Votez-le, parce que +les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous +serions comptables de tout delai. Gardez-vous de demander du temps, le +malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, a propos d'une ridicule +motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais +d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers +de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguere ces mots +forcenes: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on delibere!_ Et +certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni perils, ni factions, +ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est +la; elle menace de consumer, vous, vos proprietes, votre honneur ... et +vous deliberez!" + +Le succes de Mirabeau fut prodigieux. "Il parlait, dit son collegue, le +marquis de Ferrieres, avec cet enthousiasme qui maitrise le jugement et +les volontes. Le silence du recueillement semblait lier toutes les +pensees a des verites grandes et terribles. Le premier sentiment fit +place a un sentiment plus imperieux; et comme si chaque depute se fut +empresse de rejeter de sur sa tete cette responsabilite redoutable dont +le menacait Mirabeau, et qu'il eut vu tout a coup devant lui l'abime du +deficit appelant ses victimes, l'Assemblee se leva tout entiere, demanda +d'aller aux voix et rendit a l'unanimite le decret." + +Assurement, ce discours si brillant, si anime, si rapide, n'est pas +exempt de rhetorique; mais la rhetorique ne deplaisait pas toujours aux +Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de +leurs bancs. S'ils se laisserent aller a l'enthousiasme, c'est que +Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de +salut public ou sa personne n'etait pour rien. Ces artistes, ces +amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent +de l'orateur, sans avoir a donner a l'homme la marque d'estime qu'ils +lui avaient toujours refusee? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette +belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de +haute politique n'est invoque; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous +ne craignons pas d'y trouver des traces de declamation. Cet _abime, ces +hommes qui reculent_, toute cette rhetorique pouvait etre cachee par +l'attitude et le geste; elle parait aujourd'hui et nous empeche +d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques. + +La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il +est surtout grand, simple, sincere, quand il parle de lui pour se +defendre et se louer. Nulle declamation, nulle recherche; rien de +factice ou d'apprete. Ecoutez-le, quand il repond a Barnave vainqueur, +le 22 mai 1790: + +"C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que +d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on differe. +Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les +insinuations calomnieuses, les inculpations forcenees, les haines de la +rivalite, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On +repand depuis huit jours que la section de l'Assemblee nationale qui +veut le concours de la volonte royale dans l'exercice du droit de la +paix et de la guerre est parricide de la liberte publique; on repand les +bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires +pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans +crime, avoir deux avis dans une des questions les plus delicates et les +plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une etrange manie, +c'est un deplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre +les autres des hommes qu'un meme but, un sentiment indestructible, +devraient, au milieu des debats les plus acharnes, toujours rapprocher, +toujours reunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilite de +l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres +aux preventions populaires. + +"Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe; +et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de +Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande lecon pour savoir +qu'il est peu de distance du Capitole a la Roche Tarpeienne; mais +l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si +aisement pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien merite de +son pays, et surtout de lui etre encore utile; celui que ne rassasie pas +une vaine celebrite, et qui dedaigne les succes d'un jour pour la +veritable gloire; celui qui veut dire la verite, qui veut faire le bien +public, independamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire, +cet homme porte avec lui la recompense de ses services, le charme de ses +peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa +destinee, la seule qui l'interesse, la destinee de son nom, que du +temps, ce juge incorruptible qui tait justice a tous. Que ceux qui +prophetisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaitre, qui +calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent +d'encenser des idoles impuissantes au moment ou elles sont renversees, +ou d'etre le vil stipendie des hommes que je n'ai pas cesse de +combattre; qu'ils denoncent comme un ennemi de la Revolution celui qui +peut-etre n'y a pas ete inutile, et qui, cette revolution fut-elle +etrangere a sa gloire, pourrait la seulement trouver sa surete; qu'ils +livrent aux fureurs du peuple trompe celui qui depuis vingt ans combat +toutes les oppressions, qui parlait aux Francais de liberte, de +constitution, de resistance, lorsque ses calomniateurs sucaient le lait +des cours et vivaient de tous les prejuges dominants: que m'importe? Les +coups de bas en haut ne m'arreteront pas dans ma carriere." + +Cet exorde superbe, digne de l'antique, forca l'admiration des plus +implacables ennemis de Mirabeau. La, rien n'a vieilli, tout est vivant +parce que tout est vrai. + +Les memes qualites apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de +lui-meme a propos des pretendues revelations de l'agent secret, Thouard +de Riolles (11 septembre 1790): + +"Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et +mes succes, m'ont egalement appele a la cause de la liberte; depuis le +donjon de Vincennes et les differents forts du royaume ou je n'avais pas +elu domicile, mais ou j'ai ete arrete pour differents motifs, il serait +difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrat pas un +grand et energique amour de la liberte. J'ai vu cinquante-quatre lettres +de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai +eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai ete partage en aine +de Normandie. Si cet amour de la liberte m'a procure de grandes +jouissances, il m'a donne aussi de grandes peines et de grands +tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singuliere: la +semaine prochaine, a ce que le Comite me fait esperer, on fera un +rapport d'une affaire ou je joue le role d'un conspirateur factieux; +aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-revolutionnaire. +Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration, +procedure pour procedure; s'il faut meme supplice pour supplice, +permettez du moins que je sois un martyr revolutionnaire." + +Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la +comedie. La Marck s'y trompa cependant et le felicita cyniquement de son +habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eut pas senti la +sincerite de son accent. "En verite, mon cher comte, lui ecrivit-il +brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas a ce point." + +Quand il se defendit, a propos de la procedure du Chatelet, d'avoir pris +part aux journees du 5 et du 6 octobre 1789, son eloquence triste et +vehemente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on +ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790). +L'exorde est un modele de convenance et de dignite: + +"Ce n'est pas pour me defendre que je monte a cette tribune; objet +d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouvee et qui +n'etablirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me +regarde point comme accuse; car si je croyais qu'un seul homme de sens +(j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens a honneur les +outrages) put me croire accusable, je ne me defendrais pas dans cette +assemblee. Je voudrais etre juge, et votre juridiction se bornant a +decider si je dois ou ne dois pas etre soumis a un jugement, il ne me +resterait qu'une demande a faire a votre justice, et qu'une grace a +solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal. + +"Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me presente ici, +c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'eclaircir des faits +que mon profond mepris pour les libelles et mon insouciance trop grande +peut-etre pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer +hors de cette assemblee; qui, cependant, accredites par la malveillance, +pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne +sais quels soupcons de partialite. Ce que j'ai dedaigne, quand il ne +s'agissait que de moi, je dois le scruter de pres quand on m'attaque au +sein de l'Assemblee nationale, et comme en faisant partie. + +"Les eclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous +paraitront sans doute, puisque mes temoins sont dans cette assemblee, et +mes arguments dans la serie des combinaisons les plus communes, offrent +pourtant a mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficulte. + +"Ce n'est pas de reprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur +depuis une annee, et que l'on force enfin a s'exhaler. Dans cette +affaire, le mepris est a cote de la haine, il l'emousse, il l'amortit, +et quelle est l'ame assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne +lui semble pas une jouissance! + +"Ce n'est pas meme la difficulte de parler des tempetes d'une juste +revolution sans rappeler que, si le trone a des torts a excuser, la +clemence nationale a eu des complots a mettre en oubli; car, puisqu'au +sein de l'Assemblee le roi est venu adopter notre orageuse revolution, +cette volonte magnanime, en faisant disparaitre a jamais les apparences +deplorables que des conseillers pervers avaient donnees jusqu'alors au +premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas egalement efface les +apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver +dans les mouvements populaires, et que la procedure du Chatelet semble +avoir eu pour premier objet de raviver? + +"Non, la veritable difficulte du sujet est tout entiere dans l'histoire +meme de la procedure; elle est profondement odieuse, cette histoire. Les +fastes du crime offrent peu d'exemples d'une sceleratesse tout a la fois +si deshonoree et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux +ne peut etre revele aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux +qui ont suscite la procedure du Chatelet ont fait cette horrible +combinaison que, si le succes leur echappait, ils trouveraient dans le +patriotisme meme de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur +impunite; ils ont senti que l'esprit public de l'offense tournerait a sa +ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux +machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compte: mais la +patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore a de plus +grands. + +"Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels; +je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce a les eclairer +autrement qu'en eux-memes et par eux-memes; je renonce, aujourd'hui du +moins, a examiner les contradictions de la procedure et ses variantes, +ses episodes et ses obscurites, ses superfluites et ses reticences, les +craintes qu'elle a donnees aux amis de la liberte et les esperances +qu'elle a prodiguees a ses ennemis; son but secret et sa marche +apparente; ses succes d'un moment et ses succes dans l'avenir; les +frayeurs qu'on a voulu inspirer au trone, peut-etre la reconnaissance +que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours, +le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et +tragique scene; je me contenterai de discuter les trois principales +accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une enigme dont +votre comite a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon +honneur de divulguer." + +Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut ecoute dans un religieux +silence, et l'Assemblee decreta qu'il n'y avait pas lieu a accusation. +Jamais, a notre avis, Mirabeau ne fut plus eloquent que dans ce long +plaidoyer: c'est que ce jour-la il fut honnete et sincere. + + + + +_IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_ + + +Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons +qu'ils furent non seulement prepares, mais entierement ou presque +entierement rediges par des collaborateurs, le marquis de Cazaux, +Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le genie de +Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le genie de +Mirabeau qui, a la tribune, par l'action et la decision, leur donnait la +vie [Note: J'ai longuement etudie cette part de la collaboration dans +mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e ed., Paris, F. +Rieder et Cie, 1905-07, in-8 deg., p. 137 a 168).]. + +Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une idee +de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau a la +tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie? +Bornons-nous a citer quelques souvenirs des contemporains. + +Voici d'abord une impression de femme: "On remarquait surtout, dit +Madame de Stael, le comte de Mirabeau, et il etait difficile de ne pas +le regarder longtemps, quand on l'avait une fois apercu; son immense +chevelure le distinguait entre tous. On eut dit que sa force en +dependait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression a +sa laideur meme; et toute sa personne donnait l'idee d'une puissance +irreguliere, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la representait +dans un tribun du peuple." "Je vais, dit Dulaure, decrire la figure de +Mirabeau. Sa stature etait moyenne. Ses membres muscles, ses formes +athletiques, correspondaient a la force de son ame. Sa tete volumineuse, +couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages +de la petite verole avaient deforme les traits, constituaient sa +laideur. Mais la largeur de son front, l'evasement de ses temporaux, +signes du genie, son oeil vif et percant, la chaleur de son action, +embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie eloquente +qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance a soumettre leur +opinion a la sienne." + +Vergniaud, dans son _Eloge funebre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime +ainsi: "D'abord sa prononciation etait lente, sa poitrine semblait +oppressee: on eut dit qu'il travaillait a forger la foudre. Bientot son +debit s'animait, des eclairs partaient de ses yeux, sa main menacante +balancait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la +patrie. Les voutes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue +eclatante; il remplissait la tribune de sa majeste, il en etait le +dieu." + +Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les details les plus precis: + +"Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des +traits fortement marques et cribles de petite verole. _On ne connait +pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il +la croyait belle. Sa toilette etait fort soignee. Il portait une enorme +chevelure artistement arrangee, et qui augmentait le volume de sa tete. +_Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui +osat m'interrompre..._ + +"A la tribune, il etait immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots +roulaient autour de lui sans l'emouvoir, et que meme il restait maitre +de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les +plus impetueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour +en exprimer la force, l'empechait d'etre rapide. Il avait un grand +mepris pour la volubilite francaise... Il n'a jamais perdu la gravite +d'un senateur; et son defaut etait peut-etre un peu d'appret et de +pretention a son debut.... + +"La voix de Mirabeau etait pleine, male, sonore; elle remplissait +l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se +faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'elevant; il pouvait +parcourir toutes les notes, et prononcait les finales avec tant de soin, +qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa maniere ordinaire etait un +peu trainante. Il commencait avec quelque embarras, hesitait souvent, +mais de maniere a exciter l'interet. On le voyait, pour ainsi dire, +chercher l'expression la plus convenable, ecarter, choisir, peser les +termes, jusqu'a ce qu'il fut anime, et que les soufflets de la forge +fussent en fonction." + +[Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant +Dreux-Breze. (_Souvenir d'un sexagenaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland +dit au contraire: "Mirabeau lui-meme, avec la magie imposante d'un noble +debit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus +agreable." (_Memoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur +Mirabeau a la tribune, le temoignage du jeune Thibaudeau (le futur +conventionnel), dans son ecrit posthume: _Biographie et Memoires_.] + +On voit combien Victor Hugo a tort de pretendre que Mirabeau se demenait +a la tribune et faisait de grands gestes: "Malheur a l'interrupteur! +s'ecrie le poete. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre, +l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, +il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout +entier, quel qu'il fut, grand ou petit, mechant ou nul, boue ou +poussiere, avec sa vie, avec son caractere, avec son ambition, avec ses +vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'epargnait rien, il +ne manquait rien; il cognait desesperement son ennemi sur les angles de +la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup, +toute phrase etait fleche, il avait la furie au coeur; c'etait terrible +et superbe, c'etait une colere bonne." + +Au contraire, Mirabeau repondait tres mal aux objections. C'etait la son +point faible. "Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur +politique, c'etait l'art de la discussion dans les matieres qui +l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et +de preuves; il ne savait pas refuter avec methode; aussi, etait-il +reduit a abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son +discours, et apres une entree brillante, il disparaissait et laissait le +champ a ses adversaires; ce defaut tenait en partie a ce qu'il +embrassait trop et ne meditait pas assez. Il s'avancait avec un discours +qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu reflechi: il ne +s'etait pas donne la peine de prevoir les objections et de discuter les +details; aussi etait-il bien inferieur sous ce rapport a ces athletes +que nous voyons dans le parlement d'Angleterre." + +Les coleres leonines que prete a Mirabeau la legende inventee par Victor +Hugo n'ont jamais existe que dans l'imagination du poete. Mirabeau etait +toujours calme et grave. Son sang-froid etait imperturbable, et Etienne +Dumont en cite un exemple etonnant: + +"Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la +tribune, et a la tribune meme, de petits billets au crayon; qu'il avait +l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le +corps de son discours avec la plus grande facilite. Garat le comparait a +ces charlatans qui dechirent un papier en vingt pieces, l'avalent aux +yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier." + +On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de precis +sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle etait sa +politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui +autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but, +qui etait de mettre le lecteur a meme de gouter les oeuvres du grand +orateur: d'autres les ont jugees et les jugeront mieux et avec plus de +loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre. + + +[Illustration] + + + + +VERGNIAUD + + + + + +_I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTERE DE VERGNIAUD_ + + +Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son pere et sa mere, a +l'ancienne bourgeoisie du Limousin. "Sans posseder une grande fortune, +dit son neveu Alluaud, le pere de Vergniaud jouissait d'une honnete +aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises." Comme +fournisseur des armees du roi, il se trouvait en relations avec +l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitie avec le petit +Vergniaud et l'admit souvent a sa table. L'enfant avait recu dans la +maison paternelle une education soignee, sous la direction d'un Jesuite +instruit, l'abbe Roby, ami de la famille, homme verse dans les langues +anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de +l'_Eneide_ de Virgile. Vergniaud entra bientot au college de Limoges, et +il etait en troisieme, d'apres une tradition, quand "une fable que le +jeune eleve avait composee fit pressentir au celebre administrateur quel +serait un jour son talent". Lorsqu'il eut termine avec succes ses cours +de mathematiques et ses humanites, Turgot lui procura une bourse au +college du Plessis, ou lui-meme avait fait ses etudes. Ce bienfait vint +d'autant plus a propos qu'a ce moment-la le pere de Vergniaud eut de +grands revers de fortune. La disette de 1770 a 1771 le ruina +completement, en l'empechant de tenir ses engagements comme fournisseur +des vivres du regiment de cavalerie en garnison a Limoges. Il dut vendre +tout ce qu'il avait, "et ne se reserva pour toute ressource, dit +Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme etait +assise. La valeur de ces maisons representait a peine le montant des +dettes qui restaient encore a payer". + +Cet evenement changea la destinee du jeune Vergniaud. Apres avoir fait +sa philosophie au college du Plessis, ou il retrouva son compatriote +Gorsas, il dut songer a une carriere ou la pauvrete ne fut pas un +obstacle, et il rentra au seminaire. Mais la vocation lui manqua, comme +elle avait manque a Turgot lui-meme. Il ne put se devouer a porter toute +sa vie un masque sur le visage, et renonca bientot a l'etat +ecclesiastique. "Je l'ai pris, ecrivait-il a son beau-frere, sans savoir +ce que je faisais; je l'ai quitte parce que je ne l'aimais pas." + +C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du +seminaire. Il pouvait esperer que son protecteur, alors ministre, lui +donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement +que Turgot le presenta a Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M. +Dailly, directeur des vingtiemes, qui lui donna une place de +surnumeraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en +Limousin. Mais il perdit bientot cette place, dont les occupations lui +etaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la verite, il +inventa un pretexte, dont sa famille connut bientot la faussete. Il fit +alors presenter a son pere, par son beau-frere, ses excuses et ses +regrets, mais du ton embarrasse d'un homme qui ne veut pas tout dire. +"Quelque chose qu'on ait pu dire a mon pere sur ma conduite, ce ne sont +certainement pas les plaisirs qui m'ont detourne de mon devoir." Et il +se blame d'avoir recule l'instant ou il ne sera plus un fardeau pour son +pere. "C'est assez d'en etre un pour moi-meme; je suis accable par une +melancolie qui m'ote l'usage de mes facultes. J'ai beau faire mes +efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste +toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse +joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec +franchise. Je vous devoile un caractere qui n'est pas fort aimable, mais +qui, j'espere, ne changera pas vos sentiments." + +Est-ce un Obermann qu'il faut voir dans ce jeune homme de vingt-six ans, +a la melancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera +plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague +et presque philosophique. Mais, en 1779, cet echappe de seminaire rime +de petits vers faciles et riants, et semble plus preoccupe de la vie +mondaine que de sa propre psychologie. Peut-etre faut-il voir, dans ce +cri douloureux, un echo d'un sentiment plus vrai et plus profond que +ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 a +1780, Vergniaud semble avoir passe par une crise morale, au sortir de +laquelle il sentit la sterilite et le vide de ses annees de jeunesse. Il +rougit d'etre encore a la charge des siens, et revint a Limoges en 1780, +repenti et confus, mais sans etat et sans dessein. "Son beau-frere, dit +M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. Etonne de la +facilite de son elocution: "Que ne prends-tu donc l'etat d'avocat, lui +dit-il, si tu te sens les dispositions necessaires pour y reussir? + +"--Je ne demanderais pas mieux, repond Vergniaud; mais comment subvenir +a ma depense jusqu'a ce que je sois en etat de plaider?--Je t'aiderai." +Et cette reponse decida de son avenir. + +Il alla aussitot faire son droit a Bordeaux, et, en aout 1781, il etait +avocat. Le voila sauve, grace au bon Alluaud, grace a Dupaty, qui +l'avait connu a Paris chez Thomas, et qui, nomme president a Bordeaux, +se l'attacha comme secretaire, aux appointements de 400 livres. Il fit +plus, il revela Vergniaud a Vergniaud lui-meme, et, par ses ecrits +eleves, par sa conversation superieure a ses ecrits, animee de la belle +philosophie humaine du XVIIIe siecle, il elargit le coeur et il feconda +l'esprit de celui qui n'etait encore qu'un versificateur et qui, a +Bordeaux meme, s'etait rappele au souvenir de son protecteur par un +compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bonte de Dupaty a +passe dans le genie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de +ce disciple de Montesquieu, litterateur secondaire et oublie, mais +philanthrope admirable, d'avoir prepare et nourri l'eloquence du plus +grand des Girondins. + + * * * * * + +Vergniaud plaida sa premiere cause le 13 avril 1782. Ce n'etait pas sans +impatience qu'il avait subi tant de delais, abreges cependant par la +faveur de Dupaty. "Je ne vous cache point, ecrivait-il a son beau-frere, +des le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours +me donne une envie demesuree de me mettre en mesure d'entrer le plus tot +possible en lice." Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parle, il +se sent orateur et ne peut contenir sa joie. "Enfin, mon cher frere, +j'ai plaide ce matin...." Il a eu des succes; presque tous les avocats +lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a loue. Des lors sa fortune +s'annonce. + +Il ne renonca pas cependant encore a ces exercices de versification qui +avaient si souvent charme sa paresse, et, la meme annee, il publia dans +le _Mercure de France_ une _Epitre aux astronomes_, signee _Vergniaud, +avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres, a la gloire +de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le poete, deux +astres plus agreables a observer que ceux du firmament; allons les +surprendre dans le bocage ou elles se cachent: + + La, regardez a travers l'ombre + Scintiller ces deux yeux fripons, + Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds; + C'est en vain que la nuit est sombre: + Quand on est eclaire du flambeau de l'amour, + On voit la nuit comme le jour. + +Il ne quitta cette veine mediocre qu'une fois depute. Jusqu'en 1791, la +litterature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette +brillante academie du Musee qui avait organise des cours publics et des +recitations. En 1790, il s'en separe avec eclat, pour fuir l'intolerance +des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrede et un de leurs +amis, Furtado, un cercle litteraire qu'on appela ironiquement le _Comite +des quatre_. Mais Guadet, Gensonne et d'autres patriotes s'adjoignirent +bientot a Vergniaud et se grouperent autour de lui. C'est le noyau de la +future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine litteraire dont +elle gardera toujours la marque. Les membres du Musee firent des vers +satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des epigrammes +assez gaies, mais sans grande portee. + +En pleine maturite, a 37 ans, le gout litteraire de Vergniaud n'etait ni +tres pur ni tres eleve. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conserves a +la bibliotheque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits poetiques, +dont beaucoup sont copies de sa main et qui denotent les preferences les +plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'ecrire un roman par lettres, +une comedie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses a peine +ebauchees. On lui prete un roman en deux volumes: _Les amants +republicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783 +et qu'on attribue aussi a J.-P. Deranger de Geneve. Il est probable que +Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et +correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle a la +revolution de Geneve, ne peut etre que d'un Genevois. On y trouve +quelques descriptions de la nature, assez notables a cette date ou +Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales +qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont tres posterieures aux +ecrits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque +tendresse dans les sentiments, un style colore, tel est le caractere de +cette oeuvre mediocre, qui, si Vergniaud y a touche, n'ajoute rien a +l'idee que ses vers nous avaient donnee de sa litterature. + +Ainsi, ce grand orateur, en ses velleites litteraires, ne montra aucune +originalite, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et +Brissot abordaient dans leurs ecrits les problemes economiques, et que +la plupart de ceux qui devaient briller apres 1789 preparaient deja, +chacun dans son milieu, la Revolution, Vergniaud, indolent et gracieux, +se laissait aller a la mode, et vivait en bel esprit, content de ses +succes mondains et ne semblant pas ecouter la voix sourde, mais deja +susceptible de la nation qui se reveillait. + + * * * * * + +Nous touchons la au trait dominant de ce caractere, a une apathie que +les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce temperament mou, +penser etait une fatigue, une lutte. Il preferait rever. + + Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable! + +Ainsi debutait une piece de vers composee par lui a Bordeaux et adressee +a la famille Deseze. Un jour il arriva chez ses amis a la campagne, avec +un gros porte-manteau. "Qu'avez-vous la? lui demanda Mme Deseze.--Des +dossiers qu'il me faut etudier ces vacances, repond Vergniaud. Huit +jours apres, il faisait ses preparatifs de depart. "Mais vous n'avez pas +delie vos paperasses", lui dit Mme Deseze. Vergniaud tire de sa poche +deux ecus: "J'ai encore six livres, repond-il: me croyez-vous assez sot +pour travailler?" Le procureur Duisabeau racontait aussi "que, destinant +un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son +cabinet, et lui donnait une idee du premier proces, lorsque Vergniaud, +qui baillait depuis un instant, se leve, va ouvrir son secretaire, et, +s'apercevant qu'il lui reste encore quelque argent, engage le +bienveillant procureur a s'adresser a un autre". + +M. Vatel, dans l'importante biographie qu'il a consacree a Vergniaud +[1], croit que les contemporains prirent pour de la somnolence un +travail constant et conscient de meditation interieure. Les esprits +distingues qui jugerent Vergniaud ont-ils pu commettre cette meprise +grossiere? Mme Roland regrette qu'il lui manque "la tenacite d'un homme +laborieux". Etienne Dumont l'appelle "un homme indolent, qui parlait peu +et qu'il fallait exciter". Meillan dit: "Il me fallut un jour reveiller +son amour-propre par des duretes, pour l'engager a combattre je ne sais +quelle proposition atroce qui venait d'etre faite a la tribune." Paganel +pretend que la paresse _etait son Armide_. Louvet s'ecrie dans ses +memoires: "Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus +souvent surmonte ton indolence naturelle?" Enfin Bailleul ajoute un +trait de plus: "Apres un admirable discours, il retombait dans son +apathie accoutumee; il musait, jouait avec les petits enfants de Boyer- +Fonfrede, et le moins enfant des trois n'etait pas celui qu'on pensait." +Pour tout le monde il est _l'indolent Vergniaud_. + +[Note: _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud, manuscrits, +lettres et papiers, pieces pour la plupart inedites, classees et +annotees_, Paris, Bordeaux et Limoges, 1873, 2 vol. in-8.] + +Il faut entendre par la qu'il ne travaillait que par acces, quand la +necessite brutale dissipait ses reveries, quand il se sentait touche au +vif par une injustice ou eperonne par un danger. Alors, les admirables +facultes qui sommeillaient en lui entraient brusquement en jeu; sa +torpeur se secouait d'elle-meme; il pensait fievreusement et vite; il +faisait beaucoup en peu de temps. C'etait comme une crise qui se +denouait a la tribune. Quand il en descendait, on retrouvait le +Vergniaud des jours ordinaires, apathique, indulgent, plus fataliste +encore qu'imprevoyant, sans haine des personnes, sans crainte des +evenements. Il assistait au drame de la Revolution comme un spectateur +dans son fauteuil. L'effarement, la trepidation de ses amis le +laissaient calme. Il fut imperturbable dans la journee du 10 mars 1793, +pret a s'offrir pour le gouffre au 31 mai. Quand ce fut son tour d'aller +mourir, il se leva froidement de sa place et se laissa emmener, en +continuant je ne sais quel reve commence. + +Ainsi, nul ne fut plus actif que lui dans les moments ou il preparait +ses discours et ou il les debitait; nul ne fut plus insouciant dans les +nombreux entr'actes de sa vie politique. Son temperament ne le portait +ni a diriger, ni a prevoir. Son role lui semblait etre de parler a la +tribune: quand il ne parlait plus, il se considerait comme un acteur +dans la coulisse, et il regardait jouer les autres, sans souffler et +sans applaudir, comme si sa tache etait finie. Voila pourquoi les +nombreux efforts de son genie et ses "cent trente discours" ne le +preserverent pas de l'accusation de paresse: il la meritait en partie +par les nombreux conges qu'il donnait a son activite. + +Mais, sans ces conges, qui l'empecherent en effet d'etre un homme +d'Etat, son eloquence aurait-elle eu la meme puissance, la meme +fraicheur? Si l'historien doit lui reprocher ces abdications +volontaires, qui nuisirent a son parti et a la Revolution, le critique +litteraire doit-il essayer de les nier ou de les pallier? N'est-ce pas +l'originalite de Vergniaud que cette tension subite de son genie, apres +de si completes detentes? Cet homme, qui se reveille comme d'un songe +pour faire entendre tout a coup une eloquence elevee et poetique, et +qui, a la tribune, comme s'il rejetait loin de lui par un brusque effort +tous les elements un peu lourds de sa nature, devient sublime et +terrible, sait exciter la colere et l'amour, mene a son tour cette +tragedie qu'il ecoutait tout a l'heure en spectateur, et dont il est +maintenant premier role, n'a-t-il pas donne a ses contemporains, par la +magie meme d'une telle metamorphose, des jouissances intellectuelles +qu'ils auraient vainement demandees a un autre orateur? + +N'otons donc pas son indolence a Vergniaud: elle fait partie de son +genie et de sa gloire; elle est la condition meme de son eloquence. +Admettons seulement que cette indolence n'etait pas tout a fait oisive, +qu'un travail latent s'operait dans son ame a son insu, pendant qu'il +regardait _couler l'eau_, et que cette secrete preparation aux luttes +oratoires, analogue a cette vie interieure de la nuit qui nous rend le +lendemain nos idees de la veille plus nettes et plus fortes, etait +d'autant plus feconde que lui-meme n'en avait nulle conscience. Aussi, +quand le jour venu, il ouvrait en lui les sources mysterieuses de son +inspiration, elles se trouvaient toutes remplies, et il y puisait a +pleines mains les grandes idees, les belles formes, toute la matiere de +son eloquence. Pendant qu'il revait ou qu'il badinait, son oeuvre +s'etait comme cristallisee d'elle-meme au plus profond de son ame. + +De meme, il voyait les evenements sans les regarder; et lui qui se +piquait de n'etre pas observateur, recevait et gardait en lui des +notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique +son activite, pour ainsi dire exterieure, fut absorbee dans sa jeunesse +par des soucis frivoles, il respirait a son insu la philosophie du +temps, et il se formait en lui une experience, qu'il ne dirigea pas, +mais qui se trouva nourrie et prete la premiere fois qu'il eut a +s'occuper de politique. Quand il ecrit de Bordeaux a sa famille, le 6 +mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, _etant des plus ignorants +en politique_, il faut entendre par la, qu'il n'aimait pas a s'enquerir +et que le menu detail lui deplaisait. Mais il etait penetre jusqu'au +fond, sans qu'il s'en doutat peut-etre, des genereuses coleres qui +fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il a plaider, en 1790, +pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui echappe la peinture +de l'etat de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun ecrivain +de cette epoque nous ait laissee. + +C'est donc un caractere complexe et, je crois, mal compris. D'autres +traits, plus apparents neanmoins, ont ete meconnus ou exageres. On a vu +en lui un epicurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne revele +chez Vergniaud des vices meme elegants. Tout indique une bonne sante +morale et physique, une gaite sociable. S'il ecrit a son beau-frere, en +1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: "Nous nous +consolerons en buvant du Saint-Emilion." Bailleul nous l'a montre jouant +avec les enfants de Fonfrede. "Dis a Vergniaud, ecrit Mme Ducos a son +mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de _Nanette-Nanon_, parce +qu'elle servira a endormir notre enfant." Il n'avait nul pedantisme, +nulle morgue, mais plutot la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses +affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne +sait comment payer son boulanger; president de l'Assemblee legislative, +il vit en etudiant pauvre. De sa probite scrupuleuse, il ne faut rien +dire. Les hommes de la Revolution n'etaient pas seulement probes; ils +etaient, en matiere d'argent, d'une delicatesse presque naive. Ce n'est +pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de +Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le pere de Vergniaud mourut, il +laissa des dettes considerables que son fils dut payer et dont il ne +parait pas avoir pu s'acquitter completement. Sa pauvrete ne vient donc +pas uniquement de sa nonchalance. + +Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve? +Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut +peut-etre la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de +precis la-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de +Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration a la +_Belle fermiere_. Non, la comedienne n'est pas responsable, devant la +posterite, des distractions et des absences reprochees a l'orateur par +ses amis: il est a peu pres prouve qu'elle ne lui a jamais parle. On a +retrouve, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adressees +a Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui +signe E... remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de +l'avoir choisie pour l'_objet de ses distractions politiques_. Ce sont +liaisons legeres et fragiles, qui n'alterent pas son genie oratoire. + +Il avait le culte de l'amitie, et il eut des amis passionnes Ducos et +Boyer-Fonfrede, plus jeunes que lui, se disaient ses eleves et le +regardaient comme un pere. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui. + +Ses deux qualites eminentes etaient la franchise et la modestie. Baudin +(des Ardennes), dans son eloge officiel des Girondins, montre "ce +Vergniaud si modeste, si parfaitement etranger a toute intrigue, dont il +ignorait les routes tortueuses....". Sa franchise paraitra dans sa +carriere politique. Sa modestie etait peut-etre un peu defiguree par son +attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient +observer, et elle eclate dans ses lettres. + +Tel etait Vergniaud, grand coeur, esprit superieurement doue, caractere +apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De +manieres affables et gaies, il aimait le monde, la litterature frivole, +et cependant une gravite meditative etait au fond de lui, et on a raison +de le representer dans une attitude reveuse. Ses contemporains nous ont +laisse peu de details sur son physique. "Il n'etait pas beau a voir, dit +Rousselin de Saint-Albin; mais il etait divin a entendre." M. Chauvot, +qui a interroge les contemporains, dit que, dans la foule, il n'eut +arrete les regards de personne: sa figure etait sans expression, sa +demarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collegue, affirme +que "sa physionomie, plutot laide que belle, respirait l'esprit et la +bonte". + +Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin +a la plume et a l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de +Rousselin: "Vergniaud n'etait pas beau a voir." Et pourtant l'artiste a +represente l'orateur souriant d'un sourire un peu melancolique, et il a +mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renverse +en arriere; le nez et le menton un peu forts, la figure usee, presque +ridee. On dirait d'un homme de cinquante ans de temperament maigre. +L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il +est possible que l'artiste ait voulu montrer le veritable et intime +Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes +differaient trop pour qu'on put les fondre en une meme image. + +[Note: M. Vatel, qui a donne une iconographie complete de Vergniaud dans +ses _Recherches historiques sur les Girondins_, signale aussi un petit +buste en terre cuite, qui fut sculpte d'apres nature a la fin de mai +1793, et qu'Alluaud a attribue au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait +plutot a Houdon ou a Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession +de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est +decedee eu 1887, et ses heritiers, interroges par nous, ignorent ce +qu'est devenu le buste, dont se sont inspires Cartellier, auteur de la +statue qui est maintenant au musee de Versailles, et Maurin, auteur de +la lithographie qui se trouve dans l'_Iconographie_ de Delpech. Ch. +Vatel a donne, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction +photographique de l'oeuvre de Cartellier.] + +[Illustration: VERGNIAUD] + +A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne +semblait que robuste; les larges epaules n'etaient plus massives, mais +majestueuses. "Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux +[Note: Le barreau de Bordeaux de 1775 a 1815, Paris, 1856, in-8.], il +portait la tete haute; ses yeux noirs, sous des sourcils proeminents, se +remplissaient d'eclat: ses levres epaisses semblaient modelees pour +jeter la parole a grands flots." Ajoutons "que le son de sa voix, d'une +rondeur pleine, sonore et melodieuse, saisissait l'oreille et allait a +l'ame". Son geste, calme, reserve au debut, etait large et noble. + + + + +_II.--L'EDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD_ + + +Comment Vergniaud se prepara-t-il a l'eloquence politique? Il n'eut +certes pas, nous le savons deja, l'education oratoire d'un Mirabeau. Il +n'etait pas curieux, et il laissa plutot l'experience venir a lui qu'il +ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le representer comme un +ignorant. Il avait fait de bonnes etudes classiques. Il avait lu +Montesquieu et le possedait, comme tous les Francais instruits en 1789. +Si ses tentatives poetiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses +relations mondaines lui avaient fait connaitre les hommes. Mais il +manquait, sur presque toutes les questions economiques, de connaissances +precises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes +notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait +a preferer les idees generales aux faits et a user en toute occasion de +cette philosophie genereuse et vague, qu'il devait a quelques lectures +et a beaucoup de reverie. En toutes circonstances, il comptait sur son +genie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait +travaille serieusement qu'une partie de l'eloquence, la forme, et il +etait devenu un artiste habile. Encourage par les applaudissements du +pretoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque naive dans +l'infaillibilite de sa rhetorique. + +Il y a des traces de preciosite et de mauvais gout dans ses premiers +plaidoyers, comme dans ses essais poetiques. "On m'accuse, fait-il dire +a une fille accusee d'infanticide, on m'accuse d'avoir fletri le +printemps de mes jours, d'avoir cede au desir de devenir mere avant +qu'un noeud sacre eut legitime ce desir et que la religion l'eut epure +aux autels de l'hymen. Que dis-je? on m'accuse, non pas d'avoir perdu +toute pudeur, outrage la vertu, offense la religion; je ne suis pas +seulement une maratre injuste et cruelle; je suis un monstre, l'horreur +de l'humanite! On m'accuse d'avoir porte des mains parricides sur le +fruit de mes debauches, de lui avoir donne pour sepulture des lieux +immondes qu'on ose a peine nommer, d'ou il a ete tire ensuite par des +animaux que la voracite appelait dans ce cloaque pour y chercher +pature." C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'age de trente ans. +Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever, +de nuit, des bestiaux sequestres, il est encore subtil et pretentieux. +"S'ils vous appartenaient, dit-il, developpez-nous les causes de cet +enlevement furtif que vous meditiez, les motifs de cette extraordinaire +generosite par laquelle vous cherchiez a seduire le gardien d'une +marchandise dont vous auriez ete le proprietaire? _N'aimez-vous a jouir +que dans les tenebres?_" + +Il se corrigea peu a peu de ces traits qui rappelaient trop l'_Almanach +des Muses_ ou les recitations du Musee. + +En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, souleves contre +leur ancien seigneur, son genie parait et s'eleve assez haut pour +interpreter les passions des miserables et des ignorants, etonnes d'etre +libres et grises de cet air nouveau. + +Quoique les succes de Vergniaud au barreau eussent ete reels, quoiqu'on +l'eut applaudi plus d'une fois, contrairement a l'usage, [1] il n'etait +pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorite qu'il +exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-la meme qui devait +demander la proscription des Girondins a la tete des sections de Paris, +le fougueux Rousselin, declarer qu'il etait _divin a entendre_. Les +Bordelais furent plus refractaires a son eloquence, et il resulte du +jugement porte par l'auteur du _Barreau de Bordeaux_, d'apres les +traditions locales, qu'a Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud +un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui +un charlatan. "Rheteur admirable, dit M. Chauvot, _simulant a merveille +la conviction la plus profonde_, Vergniaud tient surtout sa superiorite +de la faculte qu'il possede de parler, avec l'imagination, le langage du +coeur. Esprit plus etendu que juste, esprit poetique, enrichi par de +serieuses etudes et par la contemplation des beautes de la nature, qui +eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus +qu'a l'inspiration, ces formes eloquentes par lesquelles il excellait a +rendre sa pensee: de la ces emprunts frequents a l'histoire, a la +mythologie, ou il moissonnait avec bonheur; de la encore ce calme qui ne +l'abandonne jamais, cette parole elegante et chatiee. On sent que son +coeur s'echauffe rarement; mais, par une puissance que la nature a +departie a peu d'hommes, il parait que l'enthousiasme le plus vrai +illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi, +quand la cause interessait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un +drame, et un drame joue par un merveilleux acteur." [2] + +[Note 1: C'est lui-meme qui nous l'apprend dans sa correspondance; +Vatel, _ouv. cite_, t. I, p. 115, 129, 135.] + +[Note 2: _Le Barreau de Bordeaux_, p. 99.] + +Qu'il y eut du rheteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir; +mais c'etait un rheteur sincere. Ce qui donnait le change aux Bordelais, +c'etait le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de +Vergniaud et sa vehemence a la barre. Ce changement a vue leur semblait +une comedie. Ils se trompaient, je crois: Vergniaud ne se masquait, ni +ne se grimait en revetant la toge; il montrait un cote de sa nature que +le public ne pouvait connaitre. Il etait reellement _autre_ quand il +parlait, aussi naturel et aussi sincere dans sa surexcitation des grands +jours que dans son apathie quotidienne. + + * * * * * + +Mais ce n'est pas seulement au barreau que Vergniaud put se preparer a +l'eloquence politique. En 1790, les electeurs de la Gironde l'appelerent +a l'administration du departement ou il soutint, comme membre du +Conseil, les mesures les plus populaires. C'est surtout aux Jacobins de +Bordeaux qu'il preluda a son role futur d'orateur et de redacteur de +manifestes. Sa politique est alors d'interpreter la Constitution dans le +sens liberal, [1] mais de s'y tenir, et, dans les questions religieuses, +d'etaler une orthodoxie qui n'altera en rien l'independance de ses +opinions intimes. + +[Note: Apres la fuite a Varennes, il n'hesita pas, dans une adresse a la +Constituante, a demander la mise en jugement du roi.] + +MM. Chauvot et Vatel ont depouille les proces-verbaux du club de +Bordeaux et donne les extraits des principaux discours de Vergniaud. On +voit qu'en 1791, plus artiste qu'homme de parti, il professait pour +Mirabeau une admiration presque idolatre, quoique celui-ci deviat +visiblement de la ligne populaire. Mais, dans un voyage a Paris, il +avait entendu l'orateur et vu en lui le dieu de l'eloquence. Il revait +deja de l'imiter, et en effet il l'imitera plus d'une fois. Le 7 fevrier +1791, il decida les Jacobins de Bordeaux a commander au peintre Boze le +portrait de Mirabeau et, le 17 avril, en qualite de president, il +prononca un eloge funebre du grand tribun, ou je releve des indications +curieuses sur l'ideal oratoire qu'il se proposait des lors. + +Pour lui, le genie est tout. Racontant le duel de tribune que la +discussion sur le droit de paix et de guerre avait amene entre Barnave +et Mirabeau, il admire si fort l'exorde de celui-ci qu'il s'aveugle sur +la faiblesse et sur le peu de sincerite de ses arguments: il n'admet pas +que tant d'eloquence puisse avoir tort. A ses yeux, le vrai politique +est avant tout un poete. N'est-ce pas son role futur qu'il trace a +grands traits dans ce portrait de l'homme de genie? "Il embrasse, dans +sa pensee bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes. +Il n'est borne ni par la mer, ni par les montagnes. Les siecles futurs +sont tous en sa presence, et il ne craint pas de regler leurs destinees. +Quand il a pose les principes generaux, il en fait decouler les +principes secondaires...." + +Ce n'est pas seulement, pour Vergniaud, une theorie politique de poser +d'abord les principes; ce sera la forme meme de son argumentation +oratoire. L'amour des idees generales amene la pompe du style, et le +Girondin loue precisement dans Mirabeau cette qualite dangereuse qui +sera plus d'une fois l'ecueil de son propre talent, "qui garantit la +precision, dit-il, d'une secheresse fatigante, qui embellit la raison, +qui donne un coloris magique a la plus aride discussion et qui fait +jeter un voile seducteur jusque sur les ecarts d'une eloquence dominee +quelquefois par la fougue du patriotisme." + +Ce _coloris magique_ et ce _voile seducteur_ seront precisement les +artifices de Vergniaud, tour a tour agreables et fatigants. Il aime a +orner ses sentiments les plus vrais. Sincerement emu a l'idee de louer +publiquement Mirabeau, pourquoi dit-il qu'il s'est senti _frappe d'un +saisissement religieux_? Camille Desmoulins avait raconte avec son coeur +la mort du grand homme. Vergniaud fait un recit d'ecolier: "Mirabeau ... +c'est en vain que sa patrie l'appelle, il ne l'entend plus: celui qui +invita l'univers a porter le deuil du genie tutelaire de l'Amerique, +parvenu lui-meme au faite de la gloire, vient de tomber a son tour au +milieu de l'univers en pleurs. Mirabeau!... Il est mort." Le citoyen P.- +H. Duvigneau s'etait ecrie dans la meme seance: + + Ou va ce peuple en desespoir? + D'ou naissent cet effroi, ces publiques alarmes?... + +Vergniaud ne resta pas en arriere. Sur ce theme: "Mirabeau meritait les +honneurs du Pantheon," voici comment il brode: "Mais que vois-je? Un +temple auguste s'eleve vers les cieux: il est le chef-d'oeuvre des arts. +J'approche pour admirer et je lis: _Aux grands hommes la patrie +reconnaissante._ Ah! c'est un elysee qu'elle a cree pour ceux qui la +rendirent heureuse." Suit tout un developpement selon les roueries de la +rhetorique scolaire: P.-H. Duvigneau n'a pas fait mieux. + +Il etait temps, on le voit, que Vergniaud fut appele sur un plus vaste +theatre et quittat cette ecole bordelaise. Il avait besoin d'aller +respirer l'air de Paris: il n'y perdra pas toute sa rhetorique, mais il +deviendra plus difficile sur le choix de ses artifices, et d'ailleurs le +sentiment du danger, en elevant son ame, epurera son gout. Il trouvera, +lui aussi, le plus pur de son eloquence, non dans ses recettes +compliquees dont il est trop fier, mais dans son patriotisme qui lui +inspire deja, dans l'eloge de Mirabeau, cette parole simple et vraie: +"Si, comme lui, nous voulons mourir avec gloire, il faut, comme lui, +consacrer notre vie au bonheur de la patrie et a la defense de la +liberte." + + * * * * * + +Le 31 aout 1791, Vergniaud fut nomme a l'Assemblee legislative, le +quatrieme sur douze, avant Guadet, Gensonne et Grangeneuve. Les deputes +de la Gironde partirent ensemble dans la meme voiture publique. "Un +temoin fort respectable, dit Michelet, nullement enthousiaste, Allemand +de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a +raconte qu'en 1791, il etait venu de Bordeaux a Paris par une voiture +publique qui amenait les Girondins. C'etaient les Vergniaud, les Guadet, +les Gensonn, les Ducos, les Fonfrede, [Note 1: C'est une erreur: +Fonfrede ne fit pas partie de la Legislative.] etc., la fameuse pleiade +en qui se personnifia le genie de la nouvelle assemblee. L'Allemand, +fort cultive, tres instruit des choses et des hommes, observait ses +compagnons, et il en etait charme. C'etaient des hommes pleins d'energie +et de grace, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un +devouement sans borne aux idees. Avec cela, il vit bien vite qu'ils +etaient fort ignorants, d'une etrange inexperience, legers, parleurs et +batailleurs, domines (ce qui diminuait en eux l'invention et +l'initiative) par les habitudes du barreau. Et, toutefois, le charme +etait tel qu'il ne se separa pas d'eux. Des lors, disait-il, je pris la +France pour patrie, et j'y suis reste." + +Cette ardeur des Girondins, si poetiquement depeinte par Michelet, se +montra, des les premieres seances de cette Assemblee composee d'hommes +nouveaux et obscurs, qui se regardaient entre eux avec curiosite et +inquietude. Ce fut la deputation de la Gironde qui rompit la glace, +commenca la bataille parlementaire et inaugura la tribune, etablissant +du coup son autorite sur l'Assemblee. Le 5 octobre 1791, Grangeneuve et +Guadet ouvrent le feu, a propos du mode de correspondance entre le roi +et le pouvoir legislatif. Vergniaud prend deux fois la parole pour +soutenir ses amis. C'est dans cette seance qu'on rendit le decret +agressif sur le ceremonial avec lequel il convenait de recevoir le roi. +Le rapport de ce decret, demande le lendemain, fut combattu par +Vergniaud en un petit discours fort applaudi. Le 7 octobre, il est nomme +membre de la deputation chargee d'aller au-devant du roi. Le 17, il est +elu vice-president. Le 25, il prononce un grand discours sur la question +des emigres. Le voila definitivement en scene. Il a la confiance et la +sympathie de l'Assemblee. Desormais, sa biographie se confond avec +l'histoire de la Legislative, et ce serait nous ecarter de notre but que +de suivre pas a pas la carriere de Vergniaud. Examinons plutot la +matiere de ses discours, c'est-a-dire sa politique; nous citerons +ensuite des exemples de son eloquence, et nous etudierons sa methode. + + + + +_III.--LA POLITIQUE DE VERGNIAUD_ + + +Quand on parle de la politique des Girondins, il faut entendre que l'on +signale seulement quelques traits de ressemblance entre des hommes fort +divers, et qui n'obeissaient ni a un chef, ni presque jamais a un +dessein concerte. Or, ce parti sans discipline ne comptait peut-etre pas +de membre plus indiscipline que Vergniaud. Si la Gironde etait fiere de +le posseder, il lui appartenait moins, dit Paganel, "par sa propre +ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de +l'honneur, que par une sorte de fraternite d'armes". Il vit a l'ecart +avec Fonfrede et Ducos, tous deux a demi montagnards. Gensonne parla, au +Tribunal revolutionnaire, de reunions de "quelques patriotes" qui +auraient eu lieu chez Vergniaud. Mais aucun contemporain n'a confirme +cette deposition, peut-etre arrangee apres coup dans le _Bulletin_ du +Tribunal, dont ce ne serait pas le seul mensonge. Les ennemis des +Girondins avaient interet a leur preter un concert qui leur manquait et +a cacher l'independance de Vergniaud et son isolement relatif, qui +l'eussent lave trop visiblement de l'accusation de conspirer. Il +n'allait guere chez Valaze, ni meme chez M'me Roland. Il n'etait donc ni +un chef de parti, ni meme un homme de parti; et Brissot, disculpant ses +amis d'etre d'une faction, disait de Vergniaud _qu'il portait a un trop +haut degre cette insouciance qui accompagne le talent et le fait aller +seul_. + +Cette insouciance native de Vergniaud, il est difficile de n'y pas +revenir dans une esquisse de sa politique. "C'etait un Demosthene, dit +son collegue Paganel, auquel on pouvait reprocher ce que l'orateur grec +reprochait aux Atheniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des +plaisirs. Il sommeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis que +l'ennemi gagnait du terrain, cernait la Republique et la poussait dans +l'abime avec ses defenseurs.... Je n'ai pas connu d'homme plus impropre +a jouer un premier role sur le theatre de la Revolution. Dans +l'imminence du danger, il se montra plus dispose a attendre la mort qu'a +la porter dans les rangs ennemis." Et Paganel ajoute cette comparaison +piquante: "Representez-vous un homme que d'autres hommes entourent et +entrainent, qui ne cherche pas une issue pour s'echapper, mais qui +resterait la, si le cercle se rompait et le laissait libre. Tel etait +Vergniaud parmi les Girondins." + +Il ne faut pas demander a ce reveur nonchalant les idees pratiques d'un +Mirabeau ou d'un Danton. Il n'a guere le sentiment de ce qu'il convient +de faire aujourd'hui ou demain. Ses conseils ne sont jamais ni nets ni +imperieux. Il dira, par exemple (3 juillet 1792): "Je vais hasarder de +vous presenter quelques idees...." Ce n'est pas avec ces formules +timides qu'on decide les hommes. Ne cherchez pas davantage, dans ses +discours, une theorie suivie, un _credo_ politique. Il ne parle jamais +en oracle ou en possesseur de la verite. Il aime au contraire a +protester contre cette "theologie politique qui erige, dit-il, ses +decisions sur toutes questions en autant de dogmes, qui menace tous les +incredules de ses autoda-fe et qui, par ses persecutions, glace l'ardeur +revolutionnaire dans les ames que la nature n'a pas douees d'une grande +energie". + +On l'a presente comme un disciple convaincu de Montesquieu. D'autre +part, il appelle J.-J. Rousseau le _philosophe immortel_ et lui +emprunte, dans son discours du 25 octobre 1791, la distinction de +l'homme naturel et de l'homme social, ce qui ne l'empeche pas, le 17 +avril 1798, de refuter cette distinction dans un debat sur la +Declaration des Droits dont l'interpretation du _Contrat social_ etait +le point de depart. A-t-il meme conscience de posseder une doctrine? En +tout cas, ce n'est pas dans les idees religieuses qu'il faut chercher le +point de depart de sa politique ou l'inspiration de son eloquence. Vrai +fils du XVIIIe siecle, il croit qu'avec un sourire railleur il +supprimera le probleme religieux, n'en veut pas voir les cotes sociaux +et passe outre avec dedain. + +Son ideal est celui que l'on peut preter a la Gironde en general: un +etat ou les plus instruits, les mieux doues gouverneraient la masse +ignorante; ou les sciences, les arts, toute la floraison de l'esprit +humain, se developperaient dans les conditions les plus libres et les +plus favorables; ou il s'agirait moins de rendre l'humanite plus +vertueuse que de la rendre plus belle et plus heureuse; ou le pouvoir +viendrait aux plus eloquents et aux plus persuasifs, plutot qu'aux plus +impeccables et aux plus forts. C'est autre chose que la republique +puritaine de Billaud-Varenne et de Saint-Just. Si c'est une erreur de +croire, avec un de ses collegues, qu'il ne fut jamais republicain, _ni +par gout, ni par conviction_, il est vrai de dire qu'il ne fut jamais +democrate, meme a la facon de Brissot. Il aima la plebe comme galerie +applaudissante; mais il ne prit jamais les artisans et les paysans au +serieux comme citoyens. Ou placait-il donc la souverainete? De qui son +aristocratie de merite tiendrait-elle ses pouvoirs? Il ne mettait pas de +precision dans ses reveries: pour lui, le genie devait se designer tout +seul et s'imposer par son rayonnement. + +Ainsi, quoiqu'il fut penetre, autant que ses contemporains, de +Montesquieu et de Rousseau, ni le systeme anglais, ni la democratie pure +ne satisfaisaient son imagination. Il revait autre chose et se laissait +hanter par une belle et vague chimere, irreductible en projets de loi, +et qui le degoutait de la realite. Il s'eprit, en artiste heroique, du +role le plus courageux, parce qu'il lui semblait le plus beau; et toute +sa politique pratique ne fut en verite que d'etre chevaleresque. Tant +que la cour sembla dangereuse, il la combattit; quand le parti populaire +sembla le plus fort, il l'attaqua et perit dans la lutte. Le roi et la +plebe etaient en effet les deux ennemis de ses instincts liberaux, et il +eprouvait une egale repugnance pour le despotisme des Tuileries et pour +le despotisme de la rue. Aussi resta-t-il seul, charmant les oreilles, +mais sans influence veritable sur les ames. + +Nous avons saisi dans son caractere un cote fataliste: sa conduite +politique est inspiree aussi par un fatalisme que ses amis prenaient +pour de l'aveuglement. "Pourquoi ses yeux, disait Louvet, ont-ils refuse +de voir? Apres le 10 mars, ils se fermaient encore. Ils ne se sont +ouverts qu'au 31 mai, helas! et trop tard." Ses yeux voyaient, quoi +qu'en dit Louvet, mais sa raison ne trouvait pas le remede. Il +s'enveloppait alors dans sa reverie et attendait. Ou bien, detournant +ses regards de la politique, il se refugiait dans la vie privee, dans la +famille que lui formaient ses amis. Il etait aussi l'hote assidu de +Sauvan dont la gracieuse fille Adele le rasserenait, et de Talma, dont +la Julie le captivait par son esprit et sa bonte. Il lui fallait une +societe brillante, et il aimait le theatre avec passion. Il recherchait +partout la beaute et le genie: je crois bien qu'au fond, c'etait la +toute sa politique. + +Ai-je besoin de dire qu'avec toute sa nonchalance, il etait patriote? +Qui ne l'etait, dans cet age de foi? Mais le patriotisme de Vergniaud +eut tout de suite une exuberance guerriere. Apres Brissot, qui fut plus +ardent a pousser la France dans son duel avec l'Europe? Je ne crois pas +qu'il ait ete sensible aux raisons politiques de cette declaration de +guerre heroique: son imagination fut sans doute touchee de la beaute de +cette lutte d'un seul peuple contre tous les rois; il aimait la guerre +en poete. + +En resume, il reve une republique irrealisable et il s'abstient du +maniement des affaires. Ce n'est pas assez pour lui de renoncer a toute +influence directe: il considere son role de representant du peuple comme +purement oratoire. Puisqu'il ne peut realiser ses reves, il dira du +moins de grandes et belles choses. "Gardons-nous des abstractions +metaphysiques, dit-il le 9 novembre 1792. La nature a donne aux hommes +des passions; c'est par les passions qu'il faut les gouverner et les +rendre heureux. La nature a surtout grave dans le coeur de l'homme +l'amour de la gloire, de la patrie, de la liberte: passions sublimes, +qui doublent la force, exaltent le courage et enfantent les actions +heroiques qui donnent l'immortalite aux hommes et font le bonheur des +nations qui savent entretenir ce feu sacre." C'est son seul dessein +pratique d'entretenir ainsi le feu sacre et d'encourager, par ses nobles +periodes, l'energie revolutionnaire. Il donna aux hommes de 1792 une +haute idee d'eux-memes; il embellit a leurs propres yeux leurs actes et +leurs passions; il leur fit voir l'harmonie et la beaute de ce desordre +apparent ou s'agitait la France. Dans cet ordre d'idees, plus il fut +poete, plus il fut utile. + + + + +_IV.--LES DISCOURS DE VERGNIAUD JUSQU'AU 10 AOUT 1792_ + + +Comment ces idees et ces tendances un peu vagues, inspirent-elles son +eloquence? + +D'abord, cette republique _liberale_ qu'il revait se laisse entrevoir +dans son discours sur la Constitution (8 mai 1793). Mais il ne pose +aucun principe formel: il attaque la republique de Saint-Just et de +Robespierre, plus encore qu'il ne propose la sienne: + +"Rousseau, Montesquieu, dit-il, et tous les hommes qui ont ecrit sur les +gouvernements nous disent que l'egalite de la democratie s'evanouit la +ou le luxe s'introduit, que les republiques ne peuvent se soutenir que +par la vertu, et que la vertu se corrompt par les richesses. Pensez-vous +que ces maximes, appliquees seulement par leurs auteurs a des Etats +circonscrits, comme les republiques de la Grece, dans d'etroites +limites, doivent l'etre rigoureusement et sans modification a la +republique francaise? Voulez-vous lui creer un gouvernement austere, +pauvre et guerrier, comme celui de Sparte? Dans ce cas, soyez +consequents comme Lycurgue: comme lui, partagez les terres entre tous +les citoyens; proscrivez a jamais les metaux que la cupidite humaine +arracha aux entrailles de la terre; brulez meme les assignats dont le +luxe pourrait aussi s'aider, et que la lutte soit le seul travail de +tous les Francais. Etouffez leur industrie, ne mettez entre leurs mains +que la scie et la hache. Fletrissez par l'infamie, l'exercice de tous +les metiers utiles. Deshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que +les hommes auxquels vous aurez accorde le titre de citoyens ne paient +plus d'impots. Que d'autres hommes, auxquels vous refuserez ce titre, +soient tributaires et fournissent a vos depenses. Ayez des etrangers +pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et +faites dependre votre subsistance de vos esclaves." + +Il continue a refuter par l'absurde le gouvernement puritain de ses +adversaires: + +"Ainsi ce legislateur serait insense, qui dirait aux Francais: Vous avez +des plaines fertiles, ne semez pas de grains; des vignes excellentes, ne +faites pas de vin. Votre terre, par l'abondance de ses productions et la +variete de ses fruits, peut fournir et aux besoins et aux delices de la +vie, gardez-vous de la cultiver. Vous avez des fleuves sur lesquels vos +departements peuvent transporter leurs productions diverses, et par +d'heureux echanges etablir dans toute la Republique l'equilibre des +jouissances: gardez-vous de naviguer. Vous etes nes industrieux: gardez- +vous d'avoir des manufactures. L'Ocean et la Mediterranee vous pretent +leurs flots pour etablir une communication fraternelle et une +circulation de richesses avec tous les peuples du globe: gardez-vous +d'avoir des vaisseaux. Il ne manquerait plus que d'ajouter a ce langage: +Dans vos climats temperes, le soleil vous eclaire d'une lumiere douce et +bienfaisante, renoncez-y; et, comme le malheureux Lapon, ensevelissez- +vous six mois de l'annee dans un souterrain. Vous avez du genie, +efforcez-vous de ne point penser; degradez l'ouvrage de la nature, +abjurez votre qualite d'hommes, et, pour courir apres une perfection +ideale, une vertu chimerique, rendez-vous semblables aux brutes." + +Apres cette satire des discours montagnards, Vergniaud suppose a toute +theorie constitutionnelle ce point de depart: "Je pense que vous voulez +profiter de sa sensibilite, pour le porter aux vertus qui font la force +des republiques; de son activite industrieuse, pour multiplier les +sources de sa prosperite; de sa position geographique, pour agrandir son +commerce; de son amour pour l'egalite, pour en faire l'ami de tous les +peuples; de sa force et de son courage, pour lui donner une attitude qui +contienne tous les tyrans; de l'energie de son caractere trempe dans les +orages de la Revolution, pour l'exciter aux actions heroiques; de son +genie enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des arts, ces +inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et +la gloire de l'espece humaine." + +Il part de la pour proposer l'etablissement d'_institutions morales_, +destinees, dit-il, a faire aimer le gouvernement, a corriger les defauts +et perfectionner les qualites du caractere national, a inspirer +l'enthousiasme de la liberte et de la patrie. Mais quelles seront ces +institutions? Il n'en dit rien. Trace-t-il au moins l'esquisse d'une +Constitution? Pas davantage. Il conclut en proposant une serie de +questions ou il est impossible de demeler une pensee politique. + +Mais n'avons-nous pas devine son ideal dans ce passage, ou il semble +donner pour but a la politique "de faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des +arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le +bonheur et la gloire de l'espece humaine"? Deja ses preoccupations a ce +sujet avaient paru, des le 19 octobre 1791, dans la reponse qu'il fit, +en qualite de vice-president de l'Assemblee legislative, a une +deputation d'artistes demandant un reglement plus liberal pour +l'exposition annuelle de peinture: + +"La Grece, dit-il, se rendit celebre dans l'univers par son amour pour +la liberte et pour les beaux-arts. Dans la suite, ces deux passions +repandirent sur l'Italie un eclat immortel. Encore aujourd'hui, tous les +hommes sensibles accourent a Rome pour y pleurer sur la cendre des +Catons et admirer les chefs-d'oeuvre du genie. Le peuple francais, +charge de chaines, mais cree par la nature pour etre grand, a vu +s'elever de son sein des hommes qui ont rivalise avec les artistes de la +Grece et de l'Italie, et qui ont conquis a leur patrie plusieurs siecles +de gloire. Enfin, il est devenu libre, ce peuple genereux; et sans doute +que son genie, prenant un essor plus hardi, va desormais, par des +conceptions nouvelles, commander les respects de la posterite. Sans +doute que, brulant de l'amour de la patrie, avide de la liberte et de la +gloire, le coeur encore palpitant des mouvements qu'imprima la +Revolution, l'artiste heureux, avec un ciseau createur ou un pinceau +magique, va reproduire pour les generations futures le plus memorable +des evenements, et les hommes qui, par leur courage ou leur sagesse, +l'ont prepare et consomme. Croyez que l'Assemblee nationale encouragera +de toutes ses forces des arts qui, par un si bel emploi, peuvent exciter +aux grandes actions, et contribuer ainsi au bonheur du genre humain. +Elle sait que les barrieres qui vous separent de l'Academie ne vous +separent point de l'immortalite. Elle sait que c'est etouffer le genie +que de l'entraver par des reglements inutiles; et, dans le decret que +vous sollicitez, elle conciliera les mesures a prendre pour les progres +des arts avec la liberte, qui seule peut les porter a leur plus haut +degre de perfection. L'Assemblee nationale vous invite a sa seance." + +Vergniaud est a peu pres le seul a parler ainsi des effets que doit +produire la Revolution dans le domaine de l'art. Il est a peu pres le +seul a conserver des besoins esthetiques dans une crise qui absorbe +toute l'imagination de ses collegues. Au milieu de la tourmente, quand +l'emotion enerve ou affole tous les autres, il garde sa curiosite de +dilettante et un vif sentiment du _decorum_ parlementaire, meme au point +de vue du local ou siege l'Assemblee. Ainsi, il souffre de la laideur de +la salle du Manege: "L'homme qu'enflamme l'amour de la liberte, dit-il +le 13 aout 1792, et en qui la nature a grave le sentiment du beau dans +les arts, ne peut arreter sa pensee et ses regards sur cette etroite +enceinte, sans se demander a lui-meme s'il est bien vrai que ce soit la +le sanctuaire de nos lois...." + + * * * * * + +Avant le 10 aout, Vergniaud attaque les intrigues de la cour; apres le +10 aout, il combat les exces populaires. Il y a donc deux periodes +distinctes dans l'histoire de son eloquence. + +Dans la premiere, il a pour lui le peuple, l'Assemblee, l'opinion. Des +le 25 octobre 1791, il s'est rendu celebre par son discours sur les +emigrations, discours soigneusement prepare, ou il n'ose pas encore +s'abandonner, comme plus tard, a toutes les inspirations de son genie, +mais ou il se montre vraiment indigne contre les intrigues de la famille +royale, emigree ou complice. + +Il examine d'abord une premiere question: Est-il des circonstances dans +lesquelles les droits naturels de l'homme puissent permettre a une +nation de prendre une mesure quelconque relative aux emigrations? Il +demontre que les doctrines memes du _Contrat social_, sagement +interpretees, donnent a la societe le droit de defendre sa vie menacee +par des membres deserteurs. Alors il se demande si la France se trouve +dans ces circonstances. "Je n'ai point l'intention, dit-il, d'exciter +ici de vaines terreurs dont je suis bien eloigne d'etre frappe moi-meme. +Non, ils ne sont point redoutables, ces factieux aussi ridicules +qu'insolents, qui decorent leur rassemblement convulsif du nom bizarre +de _France exterieure_! Chaque jour leurs ressources s'epuisent; +l'augmentation de leur nombre ne fait que les pousser plus rapidement +vers la penurie la plus absolue de tous moyens d'existence; les roubles +de la fiere Catherine et les millions de la Hollande se consument en +voyages, en negociations, en preparatifs desordonnes, et ne suffisent +pas d'ailleurs au faste des chefs de la rebellion: bientot on verra ces +superbes mendiants, qui n'ont pu s'acclimater a la terre de l'egalite, +expier dans la honte et la misere les crimes de leur orgueil, et tourner +des yeux trempes de larmes vers la patrie qu'ils ont abandonnee! Et +quand leur rage, plus forte que leur repentir, les precipiterait les +armes a la main sur son territoire, s'ils n'ont pas de soutien chez les +puissances etrangeres, s'ils sont livres a leurs propres forces, que +seraient-ils, si ce n'est de miserables pygmees qui, dans un acces de +delire, se hasarderaient a parodier l'entreprise des Titans contre le +ciel? (_On applaudit._)" + +Mais a defaut de danger immediat, il y a une conspiration criminelle +contre laquelle il faut se premunir. Attend-on d'avoir des preuves +legales pour la combattre? "Des preuves legales! Vous comptez donc pour +rien le sang qu'elles vous couteraient! Des preuves legales! Ah! +prevenons plutot les desastres qui pourraient nous les procurer! Prenons +enfin des mesures vigoureuses; ne souffrons plus que des factieux +qualifient notre generosite de faiblesse; imposons a l'Europe par la +fierte de notre contenance; dissipons ce fantome de contre-revolution +autour duquel vont se rallier les insenses qui la desirent; debarrassons +la nation de ce bourdonnement continuel d'insectes avides de son sang, +qui l'inquiete et la fatigue; rendons le calme au peuple! +(_Applaudissements._)" + +Ou tendent ces objections? A endormir le peuple dans une fausse +securite. "On ne cesse depuis quelque temps de crier que la Revolution +est faite; mais on n'ajoute pas que des hommes travaillent sourdement a +la contre-revolution: il semble qu'on n'ait d'autre but que d'eteindre +l'esprit public, lorsque jamais il ne fut plus necessaire de +l'entretenir dans toute sa force; il semble qu'en recommandant l'amour +pour les lois, on redoute de parler de l'amour pour la liberte! S'il +n'existe plus aucune espece de danger, d'ou viennent ces troubles +interieurs qui dechirent les departements, cet embarras dans les +affaires publiques? Pourquoi ce cordon d'emigrants qui, s'etendant +chaque jour, cerne une partie de nos frontieres? Qu'on m'explique ces +apparitions alternatives de quelques hommes de Coblentz aux Tuileries et +de quelques hommes des Tuileries a Coblentz. Qu'ont de commun des hommes +qui ont fait serment de renverser la Constitution avec un roi qui a fait +serment de la maintenir?" + +Quelles sont les mesures que la nation doit prendre? Il faut d'abord +frapper les emigres dans leurs biens. Il faut ensuite inviter les +princes a rentrer, sous peine d'etre dechus de leur droit. Louis XVI ne +s'y refusera pas: + +"Quels succes d'ailleurs ne peut-il pas se flatter d'obtenir aupres des +princes fugitifs par ses sollicitations fraternelles, et meme par ses +ordres, pendant le delai que vous leur accorderez pour rentrer dans le +royaume? Au reste, s'il arrivait qu'il echouat dans ses efforts, si les +princes se montraient insensibles aux accents de sa tendresse en meme +temps qu'ils resisteraient a ses ordres, ne serait-ce pas une preuve aux +yeux de la France et de l'Europe que, mauvais freres et mauvais +citoyens, ils sont aussi jaloux d'usurper par une contre-revolution +l'autorite dont la constitution investit le roi, que de renverser la +constitution elle-meme? (_Applaudissements._) Dans cette grande +occasion, leur conduite lui devoilera le fond de leur coeur, et s'il a +le chagrin de n'y pas trouver les sentiments d'amour et d'obeissance +qu'ils lui doivent, que, defenseur de la constitution et de la liberte, +il s'adresse au coeur des Francais, il y trouvera de quoi se dedommager +de ses pertes. (_Longs applaudissements._)" + +Cette habilete genereuse repondit aux sentiments du peuple, qui etait +tout pret a acclamer Louis XVI, s'il se fut montre loyal. Le meme +souffle populaire se retrouve dans les discours de Vergniaud contre +Duportail (28 octobre 1791), a propos de Saint-Domingue (17 novembre), +contre les deputes de la Droite qui troublent l'ordre pendant sa +presidence, et dont "les etranges motions, les cris tumultueux sont plus +dangereux pour la patrie que les rassemblements de Worms et de +Coblentz", sur les pretres refractaires (18 novembre), contre la +proposition d'imprimer le discours du ministre de la guerre (10 +decembre). + +Le 27 decembre, il lut un projet d'adresse au peuple, que l'Assemblee +ecarta comme declamatoire, sur cette observation d'un des membres: "Sous +certains points de vue, cette adresse est purement declamatoire, et par +consequent inconvenante, puisque l'Assemblee ne doit parler que le +langage des faits." On voit que les collegues de Vergniaud faisaient, +des lors, plus de cas de son eloquence que de son tact politique. + +Mais il excelle a flageller les hommes de la cour. Le 13 janvier 1792, +le ministre de la marine, Bertrand, avait donne des explications peu +franches sur les emigrations des officiers de marine. "Je ne veux point, +dit Vergniaud, faire de discours. Je ne presenterai qu'un syllogisme +fort simple. Le ministre a trompe l'Assemblee sur le nombre des +officiers qui sont dans les ports: c'est un principe en morale qu'il +faut adopter en politique, que tout homme qui trompe est indigne de la +confiance." + +Le 18 janvier, il prononce un grand discours sur la necessite de +declarer la guerre a l'empereur, et il est l'interprete, non seulement +de la Gironde, mais de la France: + +"Vos ennemis, dit-il, savent que la conquete de la liberte a exige de +vous de grands sacrifices pecuniaires, ils savent que vos preparatifs de +defense sont ruineux, ils esperent que des citoyens qui ont abandonne, a +la voix de la patrie, leurs femmes, leurs enfants, qui ont prefere les +perils et les travaux de la guerre aux douceurs paisibles qu'ils +goutaient dans leurs foyers, ils esperent, dis-je, que ces citoyens +devoues et courageux, fatigues d'habiter un camp devant lequel il ne se +presente pas d'ennemi, quitteront vos frontieres et les laisseront sans +defense; tandis que dans l'interieur, quelques millions semes avec +adresse precipiteront la chute de vos changes vers le terme le plus +desastreux, augmenteront le prix des matieres de premiere necessite, +susciteront des insurrections, ou le peuple egare detruira lui-meme ses +droits en croyant les defendre. Alors vos ennemis feront avancer une +armee formidable pour vous donner des fers. Voila la guerre qu'on vous +fait; voila celle qu'on veut vous faire. (_On applaudit._) + +"Le peuple a jure de maintenir la Constitution, parce qu'il est certain +d'etre heureux par elle; mais si vous le laissez dans un etat qui +demande chaque jour des sacrifices plus penibles, des efforts plus +courageux; si vous epuisez le tresor national par cette guerre de +preparatifs, le jour de cet epuisement ne sera-t-il pas le dernier +moment de la Constitution? L'etat ou nous sommes est un veritable etat +de destruction qui peut nous conduire a l'opprobre et a la mort. (_On +applaudit a plusieurs reprises._) Aux armes donc, aux armes! Citoyens, +hommes libres, defendez votre liberte, assurez l'espoir de celle du +genre humain, ou bien vous ne meriterez pas meme sa pitie dans vos +malheurs. (_Les applaudissements recommencent._)" + +Il n'est pas moins eloquent contre les ennemis de l'interieur, contre la +cour elle-meme, quand, le 10 mars 1792, il appuie la demande +d'accusation contre le ministre des affaires etrangeres, Delessart. Il +n'a peut-etre pas prononce de discours plus vehement, ni plus applaudi: + +"J'ajouterai, dit-il, un fait qui est echappe a la memoire de M. +Brissot. Et, ici, ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une +voix plaintive--qui sort de l'epouvantable glaciere d'Avignon. Elle vous +crie: Le decret de reunion du Comtat a la France a ete rendu au mois de +novembre dernier; s'il nous eut ete envoye sur-le-champ, peut-etre qu'il +nous eut apporte la paix et eut eteint nos funestes divisions. Peut-etre +que le moment ou nous aurions connu legalement notre reunion a la France +nous aurait tous reunis au meme sentiment; peut-etre qu'en devenant +Francais, nous aurions abjure l'esprit de haine, et serions devenus tous +freres; peut-etre, enfin, que nous n'aurions pas ete victimes d'un +massacre abominable, et que notre sol n'eut pas ete deshonore par le +plus atroce des forfaits. Mais M. Delessart, alors ministre de +l'interieur, a garde pendant plus de deux mois ce decret dans son +portefeuille, et dans cet intervalle, nos dissensions ont continue; dans +cet intervalle, de nouveaux crimes ont souille notre deplorable patrie; +c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutiles qui demandent vengeance +contre votre ministre. (_On applaudit a plusieurs reprises._) +"Permettez-moi une reflexion. Lorsqu'on proposa a l'Assemblee +constituante de decreter le despotisme de la religion chretienne, +Mirabeau prononca ces paroles: "De cette tribune ou je vous parle, on +apercoit la fenetre d'ou la main d'un monarque francais, armee contre +ses sujets par d'execrables factieux, qui melaient des interets +personnels aux interets sacres de la religion, tira l'arquebuse qui fut +le signal de la Saint-Barthelemy." Et moi aussi je m'ecrie: De cette +tribune ou je vous parle, on apercoit le palais ou des conseillers +pervers egarent et trompent le roi que la Constitution nous a donne, +forgent les fers dont ils veulent nous enchainer, et preparent les +manoeuvres qui doivent nous livrer a la maison d'Autriche. Je vois les +fenetres du palais ou l'on trame la contre-revolution, ou l'on combine +les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, apres +nous avoir fait passer par tous les desordres de l'anarchie, et par +toutes les fureurs de la guerre civile. (_La salle retentit +d'applaudissements._) + +"Le jour est arrive ou vous pouvez mettre un terme a tant d'audace, a +tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'epouvante et +la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, et au nom du +despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom +de la loi. (_Les applaudissements redoublent et se prolongent._) +Qu'elles y penetrent tous les coeurs. Que tous ceux qui l'habitent +sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilite qu'au roi. +Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et +qu'il n'y sera pas une seule tete convaincue d'etre criminelle, qui +puisse echapper a son glaive. Je demande qu'on mette aux voix le decret +d'accusation. (_M. Vergniaud descend de la tribune au milieu des plus +vifs applaudissements._)" + +Les memes sentiments se retrouvent dans ses discours tres democratiques +sur le licenciement de la garde du roi (29 mai) et sur la lettre de La +Fayette. Mais il faut en venir a la grande harangue du 3 juillet 1792, +sur la situation de la France, ou son exaltation revolutionnaire est au +plus haut point. Ce fut, dit justement Louis Blanc, un grand jour que +celui-la dans l'histoire de l'eloquence. + +A ce moment, la trahison de la cour etait visible. Vergniaud fit fremir +la nation en en rassemblant les preuves. Il parla d'abord de la +politique de Louis XVI a l'interieur: + +"Le roi a refuse sa sanction a votre decret sur les troubles religieux. +Je ne sais si le sombre genie de Medicis et du cardinal de Lorraine erre +encore sous les voutes du palais des Tuileries; si l'hypocrisie +sanguinaire des jesuites Lachaise et Letellier revit dans l'ame de +quelque scelerat, brulant de voir se renouveler les Saint-Barthelemy et +les Dragonnades; je ne sais si le coeur du roi est trouble par des idees +fantastiques qu'on lui suggere, et sa conscience egaree par les terreurs +religieuses dont on l'environne. + +"Mais il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser +d'etre l'ennemi le plus dangereux de la Revolution, qu'il veut +encourager, par l'impunite, les tentatives criminelles de l'ambition +pontificale, et rendre aux orgueilleux suppots de la tiare la puissance +desastreuse dont ils ont egalement opprime les peuples et les rois. Il +n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'etre +l'ennemi du peuple, qu'il approuve ou meme qu'il voie avec indifference +les manoeuvres sourdes employees pour diviser les citoyens, jeter des +ferments de haine dans le sein des ames sensibles, et etouffer, au nom +de la Divinite, les sentiments les plus doux dont elle a compose la +felicite des hommes. Il n'est pas permis de croire, sans lui faire +injure et l'accuser lui-meme d'etre l'ennemi de la loi, qu'il se refuse +a l'adoption des mesures repressives contre le fanatisme, pour porter +les citoyens a des exces que le desespoir inspire et que les lois +condamnent; qu'il aime mieux exposer les pretres insermentes, meme alors +qu'ils ne troublent pas l'ordre, a des vengeances arbitraires, que les +soumettre a une loi qui, ne frappant que sur les perturbateurs, +couvrirait les innocents d'une egide inviolable. Enfin, il n'est pas +permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'etre l'ennemi de +l'empire, qu'il veuille perpetuer les seditions et eterniser les +desordres et tous les mouvements revolutionnaires qui poussent l'empire +a la guerre civile et le precipitent, par la guerre civile, a sa +dissolution." + +Ces ironies redoutables faisaient tomber le masque de Louis XVI et le +montraient trahissant la Revolution a l'interieur et a l'exterieur. La, +Vergniaud affecte de separer la cause du roi de celle de ses courtisans, +et il commence ce tableau celebre des intrigues royalistes et ces +apostrophes terribles, ou il donne toute la mesure de son genie. Citons +entierement ces paroles, qui ont eu la fortune rare de se graver dans la +memoire des contemporains: + +"C'est au nom du roi, dit-il, que les princes francais ont tente de +soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe; c'est pour +_venger la dignite_ du roi que s'est conclu le traite de Pilnitz, et +formee l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin; +c'est pour _defendre le roi_ qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les +drapeaux de la rebellion, les anciennes compagnies des gardes du corps; +c'est pour _venir au secours du roi_ que les emigres sollicitent et +obtiennent de l'emploi dans les armees autrichiennes, et s'appretent a +dechirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers +de la _prerogative royale_, que d'autres preux, pleins d'honneur et de +delicatesse, abandonnent leur poste en presence de l'ennemi, trahissent +leurs serments, volent les caisses, travaillent a corrompre leurs +soldats, et placent ainsi leur gloire dans la lachete, le parjure, la +subordination, le vol et les assassinats; c'est contre la nation ou +l'Assemblee nationale seule, et pour le _maintien de la splendeur du +trone_, que le roi de Boheme et de Hongrie nous fait la guerre, et que +le roi de Prusse marche vers nos frontieres; c'est _au nom du roi_ que +la liberte est attaquee, et que, si l'on parvenait a la renverser, on +demembrerait bientot l'empire pour en indemniser de leurs frais les +puissances coalisees; car on connait la generosite des rois, on sait +avec quel desinteressement ils envoient leurs armees pour desoler une +terre etrangere, et jusqu'a quel point on peut croire qu'ils +epuiseraient leurs tresors pour soutenir une guerre qui ne devrait pas +leur etre profitable. Enfin, tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler +sur nos tetes, tous ceux que nous avons a redouter, c'est le nom seul du +roi qui en est le pretexte ou la cause. + +"Or, je lis dans la Constitution, chap. II, section 1re, art. VI: "Si le +roi se met a la tete d'une armee et en dirige les forces contre la +nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel a une telle +entreprise qui s'executerait en son nom, il sera cense avoir abdique la +royaute." + +"Maintenant, je vous demande ce qu'il faut entendre par un acte formel +d'opposition; la raison me dit que c'est l'acte d'une resistance +proportionnee, autant qu'il est possible, au danger, et faite dans un +temps utile pour pouvoir l'eviter. + +"Par exemple, si, dans la guerre actuelle, 100.000 Autrichiens +dirigeaient leur marche vers la Flandre, ou 100.000 Prussiens vers +l'Alsace, et que le roi, qui est le chef supreme de la force publique, +n'opposat a chacune de ces deux redoutables armees qu'un detachement de +10 ou 20.000 hommes, pourrait-on dire qu'il a employe des moyens de +resistance convenables, qu'il a rempli le voeu de la Constitution et +fait l'acte formel qu'elle exige de lui? + +"Si le roi, charge de veiller a la surete exterieure de l'Etat, de +notifier au Corps legislatif les hostilites imminentes, instruit des +mouvements de l'armee prussienne, et n'en donnant aucune connaissance a +l'Assemblee nationale; instruit, ou du moins, pouvant presumer que cette +armee nous attaquera dans un mois, disposait avec lenteur les +preparatifs de repulsion; si l'on avait une juste inquietude sur les +progres que les ennemis pourraient faire dans l'interieur de la France, +et qu'un camp de reserve fut evidemment necessaire pour prevenir ou +arreter ces progres; s'il existait un decret qui rendit infaillible et +prompte la formation de ce camp; si le roi rejetait ce decret et lui +substituait un plan dont le succes fut incertain, et demandat pour son +execution un temps si considerable que les ennemis auraient celui de la +rendre impossible; si le Corps legislatif rendait des decrets de surete +generale; que l'urgence du peril ne permit aucun delai; que cependant la +sanction fut refusee ou differee pendant deux mois; si le roi laissait +le commandement d'une armee a un general intrigant, devenu suspect a la +nation par les fautes les plus graves, les attentats les plus +caracterises a la Constitution; si un autre general, nourri loin de la +corruption des cours, et familier avec la victoire, demandait pour la +gloire de nos armes un renfort qu'il serait facile de lui accorder; si, +par un refus, le roi lui disait clairement: Je te defends de vaincre; +si, mettant a profit cette funeste temporisation, tant d'incoherence +dans notre marche politique, ou plutot une si constante perseverance +dans la perfidie, la ligue des tyrans portait des atteintes mortelles a +la liberte, pourrait-on dire que le roi a fait la resistance +constitutionnelle, qu'il a rempli, pour la defense de l'Etat, le voeu de +la Constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit? + +"Souffrez que je raisonne encore dans cette supposition douloureuse. +J'ai exagere plusieurs faits, j'en enoncerai meme tout a l'heure, qui, +je l'espere, n'existeront jamais, pour oter tout pretexte a des +applications qui sont purement hypothetiques, mais j'ai besoin d'un +developpement complet pour montrer la verite sans nuages. + +"Si tel etait le resultat de la conduite dont je viens de tracer le +tableau, que la France nageat dans le sang, que l'etranger y dominat, +que la Constitution fut ebranlee, que la contre-revolution fut la, et +que le roi vous dit pour sa justification: + +"Il est vrai que les ennemis qui dechirent la France pretendent n'agir +que pour relever ma puissance qu'ils supposent aneantie; venger ma +dignite, qu'il supposent fletrie; me rendre mes droits royaux, qu'ils +supposent compromis ou perdus; mais j'ai prouve que je n'etais pas leur +complice; j'ai obei a la Constitution, qui m'ordonne de m'opposer par un +acte formel a leurs entreprises, puisque j'ai mis des armees en +campagne. Il est vrai que ces armees etaient trop faibles, mais la +Constitution ne designe pas le degre de force que je devais leur donner. +Il est vrai que je les ai rassemblees trop tard; mais la Constitution ne +designe pas le temps auquel je devais les assembler. Il est vrai que des +camps de reserve auraient pu les soutenir; mais la Constitution ne +m'oblige pas a former des camps de reserve. + +"Il est vrai que, lorsque les generaux s'avancaient en vainqueurs sur le +territoire ennemi, je leur ai ordonne de s'arreter; mais la Constitution +ne me prescrit pas de remporter des victoires; elle me defend meme les +conquetes. Il est vrai qu'on a tente de desorganiser les armees par des +demissions combinees d'officiers, et je n'ai fait aucun effort pour +arreter le cours de ces demissions, mais la Constitution n'a pas prevu +ce que j'aurais a faire en pareil delit. Il est vrai que mes ministres +ont continuellement trompe l'Assemblee nationale sur le nombre, la +disposition des troupes et leurs approvisionnements; que j'ai garde le +plus longtemps que j'ai pu ceux qui entravaient la marche du +gouvernement constitutionnel, le moins possible ceux qui s'efforcaient +de lui donner du ressort; mais la Constitution ne fait dependre leur +nomination que de ma volonte, et nulle part elle n'ordonne que je donne +ma confiance aux patriotes et que je chasse les contre-revolutionnaires. +Il est vrai que l'Assemblee nationale a rendu des decrets utiles ou meme +necessaires, et que j'ai refuse de les sanctionner; mais j'en avais le +droit: il est sacre, car je le tiens de la Constitution. Il est vrai, +enfin, que la contre-revolution se fait, que le despotisme va remettre +entre mes mains son sceptre de fer; que je vous punirai d'avoir eu +l'insolence de vouloir etre libres; mais j'ai fait tout ce que la +Constitution me prescrit; il n'est emane de moi aucun acte que la +Constitution condamne; il n'est donc pas permis de douter de ma fidelite +pour elle, de mon zele pour sa defense. (_On applaudit a plusieurs +reprises._) + +"Si, dis-je, il etait possible que, dans les calamites d'une guerre +funeste, dans un bouleversement contre-revolutionnaire, le roi des +Francais leur tint ce langage derisoire; s'il etait possible qu'il leur +parlat jamais de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi +insultante, ne seraient-ils pas en droit de lui repondre: + +"--O roi qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la verite +ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes +par des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des osselets; qui +n'avez feint d'aimer les lois que pour parvenir a la puissance qui vous +servirait a les braver; la Constitution, que pour qu'elle ne vous +precipitat pas du trone, ou vous aviez besoin de rester pour la +detruire; la nation, que pour assurer le succes de vos perfidies en lui +inspirant de la confiance: pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec +d'hypocrites protestations, nous donner le change sur la cause de nos +malheurs, par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes? + +"Etait-ce nous defendre que d'opposer aux soldats etrangers des forces +dont l'inferiorite ne laissait pas meme d'incertitude sur leur defaite? +Etait-ce nous defendre que d'ecarter les projets tendant a fortifier +l'interieur du royaume, ou de faire des preparatifs de resistance pour +l'epoque ou nous serions deja devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous +defendre que de choisir des generaux qui attaquaient eux-memes la +Constitution, ou d'enchainer le courage de ceux qui la servaient? Etait- +ce nous defendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la +desorganisation continuelle du ministere? La Constitution vous laissa-t- +elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit- +elle chef de l'armee pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle +enfin le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes +prerogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et +l'Empire? Non, non, homme que la generosite des Francais n'a pu +emouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, +vous n'avez pas rempli le voeu de la Constitution; elle est peut-etre +renversee: mais vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure: +vous ne vous etes point oppose par un acte formel aux victoires qui se +remportaient en votre nom sur la liberte; mais vous ne recueillerez +point le fruit de ces indignes triomphes: vous n'etes plus rien pour +cette Constitution que vous avez si indignement violee, pour ce peuple +que vous avez si lachement trahi. (_Les applaudissements recommencent +avec plus de force dans la tres grande majorite de l'Assemblee._)" + + + + +_V. LES DISCOURS DE VERGNIAUD DU 10 AOUT 1792 AU 2 JUIN 1793_. + + +Ou les mots n'ont aucun sens, ou le discours du 3 juillet 1792 signifie +qu'il n'y a plus rien a faire avec le prince. Cependant, les conclusions +de Vergniaud ne tendent ni a detruire la royaute, ni a changer de roi. +Apres avoir perdu Louis XVI moralement dans cette redoutable +philippique, il se refuse a le perdre politiquement. Personne n'avait pu +croire que cette hypothese si magnifiquement deroulee fut autre chose +qu'une habilete oratoire destinee a rendre plus sanglante l'accusation +insinuee. O puissance de la rhetorique! Vergniaud en vient a prendre au +serieux cette figure, et, la crainte d'une victoire populaire aidant, il +se dit que ce traitre est peut-etre moins incurablement traitre qu'il ne +l'a laisse entendre lui-meme. Il s'oppose a une revolution parlementaire +et paisible qui aurait economise a la France le sang verse au 10 aout, +et, le 24 juillet, il decide l'Assemblee a passer a l'ordre du jour sur +une petition qui demandait la decheance. + +Il fait plus: il signe avec Guadet, dans les derniers jours de juillet, +la fameuse consultation redigee par Gensonne et envoyee aux Tuileries +par l'intermediaire du peintre Boze. Le 29 juillet, il ecrit lui-meme a +Boze une lettre ou il donne au roi les conseils les plus propres a le +sauver. Sans desavouer son discours, il promet la paix a Louis s'il veut +defendre sincerement la Constitution et former un ministere ou +prendraient place des patriotes de la Constituante, par exemple Roederer +et Petion. Assurement, il n'y eut pas la l'ombre d'une trahison ou d'une +defection, et quand, le 3 janvier 1793, Gasparin et Robespierre jeune +denoncerent cette demarche comme criminelle, la Convention eut raison de +passer a l'ordre du jour. Toutefois, c'est un epilogue bien inattendu au +discours du 3 juillet que ces conseils donnes secretement au "tyran +Lysandre" par celui-la meme qui l'avait si severement demasque. Il +n'etait guere politique de chercher a raffermir un trone qu'on avait +soi-meme declare vermoulu. On avait provoque une revolution, et +maintenant on la redoutait. "Un nouveau ferment revolutionnaire, +ecrivait Vergniaud a Boze, tourmente dans sa base une organisation +politique que le temps n'a pas consolidee. Ce desespoir peut en +accelerer le developpement avec une rapidite qui echapperait a la +vigilance des autorites constituees et a l'action de la loi." Vergniaud +craignait ce _ferment revolutionnaire_; il essaya cette demarche +imprudente, par exces de prudence et par defiance de l'insurrection +imminente. La Commission extraordinaire attendit fievreusement la +reponse du roi, bien decidee a ne point faiblir, si la cour ne cedait +pas. Thierry envoya des phrases evasives et presque dedaigneuses. Des +lors, on discuta serieusement les avantages compares de la decheance et +de la suspension. Mais ces hesitations avaient enleve a la Gironde toute +influence sur les evenements. Le 10 aout se fit en dehors d'elle, et +elle ne put que le ratifier par la suspension, dont Vergniaud lui-meme +devait rediger la formule. + +Il sortit amoindri et blesse de ces demarches honorables, en somme, mais +irreflechies. Ce republicain, dans la crainte de voir surgir une autre +republique que la sienne, fut sur le point de croire a la parole du +"tyran Lysandre". Heureusement pour lui qu'on ne repondit pas a ses +avances: perdu dans l'opinion, il n'aurait pas pu rendre a la Revolution +les services qu'elle recut de lui dans le mois de septembre 1792. + +Ces services consisterent a aider Danton de son eloquence dans ses +efforts pour dresser la France contre l'ennemi. Sans rancune contre +l'homme du 10 aout, et plus patriote en cela que ses amis politiques, +Vergniaud joua un role utile en electrisant les ames par ses paroles +ardentes. Il s'agissait d'elever les courages au-dessus de la realite, +au-dessus meme des impossibilites physiques. L'homme pratique, dans ces +conditions critiques, fut justement le chimerique Vergniaud; et sa +grandiose rhetorique exalta efficacement les volontes. Les deux appels +au camp retentirent dans tous les coeurs: + +"Pourquoi, disait-il, le 2 septembre, les retranchements du camp qui est +sous les remparts de la cite ne sont-ils pas plus avances? Ou sont les +beches, les pioches, et tous les instruments qui ont eleve l'autel de la +Federation et nivele le Champ-de-Mars? Vous avez manifeste une grande +ardeur pour les fetes, sans doute vous n'en aurez pas moins pour les +combats; vous avez chante, celebre la liberte; il faut la defendre. Nous +n'avons plus a renverser des rois de bronze, mais des rois environnes +d'armees puissantes. Je demande que la commune de Paris concerte avec le +pouvoir executif les mesures qu'elle est dans l'intention de prendre. Je +demande aussi que l'Assemblee nationale, qui, dans ce moment-ci, est +plutot un grand Comite militaire qu'un Corps legislatif, envoie a +l'instant, et chaque jour, douze commissaires au camp, non pour exhorter +par de vains discours les citoyens, mais pour piocher eux-memes, car il +n'est plus temps de discourir; il faut piocher la fosse de nos ennemis, +et chaque pas qu'ils font en avant pioche la notre. (_Des acclamations +universelles se font entendre dans les tribunes. L'assemblee se leve +tout entiere, et decrete la proposition de Vergniaud._)" + +Il est notable que, dans ces paroles inspirees par la politique +dantonienne, Vergniaud prend la precision, la familiarite, le style de +Danton. Le 16 septembre 1792, il repete cet appel au camp, en y melant +un blame discret des journees de septembre: + +"O citoyens de Paris! je vous le demande avec la plus profonde emotion, +ne demasquerez-vous jamais ces hommes pervers qui n'ont, pour obtenir +votre confiance, d'autres droits que la bassesse de leurs moyens et +l'audace de leurs pretentions? Citoyens, lorsque l'ennemi s'avance, et +qu'un homme, au lieu de vous inviter a prendre l'epee pour le repousser, +vous engage a egorger froidement des femmes ou des citoyens desarmes, +celui-la est ennemi de votre gloire, de votre bonheur, il vous trompe +pour vous perdre. Lorsqu'au contraire un homme ne vous parle des +Prussiens que pour vous indiquer le coeur ou vous devez frapper, +lorsqu'il ne vous propose la victoire que par des moyens dignes de votre +courage, celui-la est ami de votre gloire, ami de votre bonheur, il veut +vous sauver. Citoyens, abjurez donc vos dissensions intestines; que +votre profonde indignation pour le crime encourage les hommes de bien a +se montrer. Faites cesser les proscriptions, et vous verrez aussitot se +reunir a vous une foule de defenseurs de la liberte. Allez tous ensemble +au camp: c'est la qu'est votre salut. + +"J'entends dire chaque jour: Nous pouvons eprouver une defaite. Que +feront alors les Prussiens? Viendront-ils a Paris? Non, si Paris est +dans un etat de defense respectable; si vous preparez des postes d'ou +vous puissiez opposer une forte resistance: car alors l'ennemi +craindrait d'etre poursuivi et enveloppe par les debris des armees qu'il +aurait vaincues, et d'en etre ecrase comme Samson sous les ruines du +temple qu'il renversa. Mais, si une terreur panique ou une fausse +securite engourdissent notre courage et nos bras; si nous livrons sans +defense les postes d'ou l'on pourra bombarder cette cite, il serait bien +insense de ne pas s'avancer vers une ville qui, par son inaction, aurait +paru l'appeler elle-meme; qui n'aurait pas su s'emparer des positions ou +elle aurait pu le vaincre. Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi! +tandis que vos freres, que vos concitoyens, par un devouement heroique, +abandonnent ce que la nature doit leur faire cherir le plus, leurs +femmes, leurs enfants, demeurerez-vous plonges dans une molle oisivete? +N'avez-vous d'autre maniere de prouver votre zele qu'en demandant sans +cesse, comme les Atheniens: _Qu'y a-t-il aujourd'hui de nouveau?_ Ah! +detestons cette avilissante mollesse! Au camp, citoyens, au camp! Tandis +que nos freres, pour notre defense, arrosent peut-etre de leur sang les +plaines de la Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelque sueur les +plaines de Saint-Denis, pour proteger leur retraite. Au camp, citoyens, +au camp! Oublions tout, excepte la patrie! Au camp, au camp!" + +Le _Journal des Debats et Decrets_ appelle ce discours "le plus beau +morceau d'eloquence qu'on ait improvise dans l'Assemblee actuelle". +Celle-ci en fut si touchee qu'elle enjoignit a Vergniaud de donner a son +improvisation la forme d'une adresse au peuple, et cette adresse fut +decretee le lendemain 17 septembre. + +Son patriotisme n'etait pas de la xenophobie. C'etait un patriotisme +large et humanitaire. Ainsi, plus tard, a la Convention, le 9 novembre +1792, a propos des victoires remportees en Belgique, il dira: + +".... Ne negligeons pas d'entretenir ce feu sacre par tous les moyens +que nous offrent les circonstances. + +"L'aliment le plus efficace pour le vivifier, ce sont les fetes +publiques. Rappelez-vous la federation de 1790. Quel coeur n'a pas, dans +ces moments d'enthousiasme et d'allegresse, palpite pour la patrie? Vous +rappelez-vous les fetes funebres que nous celebrames pour les patriotes +morts dans la journee du 10 aout? Quel est celui d'entre nous qui, le +coeur oppresse de douleur, mais l'ame exaltee par l'enthousiasme de la +vraie gloire, ne sentit pas alors le desir, le besoin de venger ces +heros de la liberte? Eh bien! c'est par de pareilles fetes que vous +ranimerez sans cesse le civisme. Chantez donc, chantez une victoire qui +sera celle de l'humanite. Il a peri des hommes, mais c'est pour qu'il +n'en perisse plus. Je le jure, au nom de la fraternite universelle que +vous allez etablir, chacun de vos combats sera un pas de fait vers la +paix, l'humanite et le bonheur des peuples. (_On applaudit._)" + +Tel est le caractere de l'eloquence patriotique dans Vergniaud: on sent +qu'il est heureux de s'elever au-dessus de la lutte des partis, et +d'oublier, dans ces discours heroiques, la politique interieure et ses +propres contradictions. + +En effet, il a deja commence sa lutte contre la Commune de Paris et les +exces revolutionnaires. Nous avons vu que, patriotiquement, il avait +d'abord jete un voile sur les journees de septembre, qu'il alla meme +jusqu'a laisser tomber le mot d'_insurrection legitime_, et qu'il +reserva toute sa colere contre les meneurs, surtout contre les +signataires de la celebre circulaire qui enjoignait aux departements +d'imiter Paris. Des le 17 septembre 1792, il s'etait eleve en ces termes +contre la tyrannie de la Commune: + +"Il est temps de briser ces chaines honteuses, d'ecraser cette nouvelle +tyrannie; il est temps que ceux qui ont fait trembler les hommes de bien +tremblent a leur tour. Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards a leurs +ordres. Eh! dans la nuit du 2 septembre, dans cette nuit de +proscription, n'a-t-on pas voulu les diriger contre plusieurs deputes et +contre moi? Ne nous a-t-on pas denonces au peuple comme des traitres? +Heureusement, c'est en effet le peuple qui etait la; les assassins +etaient occupes ailleurs. La voix de la calomnie ne produisit aucun +effet, et la mienne peut encore se faire entendre ici; et, je vous en +atteste, elle tonnera de tout ce qu'elle a de force contre les crimes et +les tyrans. Eh! que m'importent des poignards et des sicaires! +qu'importe la vie aux representants du peuple, quand il s'agit de son +salut! Lorsque Guillaume Tell ajustait la fleche qui devait abattre la +pomme fatale qu'un monstre avait placee sur la tete de son fils, il +s'ecriait: Perissent mon nom et ma memoire, pourvu que la Suisse soit +libre! (_On applaudit._) + +"Et nous aussi nous dirons: Perisse l'Assemblee nationale et sa memoire, +pourvu que la France soit libre! (Les deputes se levent par un mouvement +unanime en criant: _Oui, oui, perisse notre memoire, pourvu que la +France soit libre!_ Les tribunes se levent en meme temps, et repondent +par des applaudissements reiteres au mouvement de l'Assemblee.) Perisse +l'Assemblee nationale et sa memoire, si elle epargne un crime qui +imprimerait une tache au nom francais; si sa vigueur apprend aux nations +de l'Europe que, malgre les calomnies dont on cherche a fletrir la +France, il est encore, et au sein meme de l'anarchie momentanee ou des +brigands nous ont plonges, il est encore dans notre patrie quelques +vertus publiques, et qu'on y respecte l'humanite! Perisse l'Assemblee +nationale et sa memoire, si, sur nos cendres, nos successeurs plus +heureux peuvent etablir l'edifice d'une constitution qui assure le +bonheur de la France, et consolide le regne de la liberte et de +l'egalite! Je demande que les membres de la Commune repondent sur leur +tete de la surete de tous les prisonniers. (_Les applaudissements +recommencent et se prolongent._)" + + * * * * * + +Ce sont les dernieres paroles que Vergniaud prononca a la Legislative. +Il fut elu, a une grande majorite, depute de la Gironde a la Convention, +le premier d'une liste ou il avait fait mettre les noms de Sieyes et de +Condorcet. Il accepta son mandat avec resignation et tristesse: il se +sentait impuissant et prenait deja des attitudes de victime fiere. +"Quant a ma nomination, ecrivait-il a son beau-frere, je vous avoue que +l'epuisement de mes forces morales me la rend aussi penible que +flatteuse; et si les temps eussent ete calmes, si l'horizon de Paris ne +paraissait pas encore charge d'orages, s'il n'y avait eu aucun danger a +courir en restant, si je n'avais pas cru que je pouvais etre utile pour +lutter contre quelques scelerats dont je connais ou je soupconne les +projets, je n'aurais pas hesite a refuser. Mais, dans les circonstances +actuelles, c'eut ete une lachete et un crime, et je reste." + +Des le 24 septembre 1792, il reprend la lutte contre la Montagne en +appuyant un projet de loi de Kersaint contre ceux qui poussent a +l'anarchie et a l'assassinat. Le 25, les ecrits de Marat sont denonces. +Marat se defend. "S'il est un malheur, repond Vergniaud, pour un +representant du peuple c'est, pour mon coeur, celui d'etre oblige de +remplacer a cette tribune un homme charge de decrets de prise de corps +qu'il n'a pas purges." + +Cette pudeur et ce style de legiste souleverent des murmures. Marat +cria: "Je m'en fais gloire." Chabot dit: "Sont-ce les decrets du +Chatelet dont on parle?" Et Tallien: "Sont-ce ceux dont il a ete honore +pour avoir terrasse La Fayette?" Vergniaud reprit: "C'est le malheur +d'etre oblige de remplacer un homme contre lequel il a ete rendu un +decret d'accusation, et qui a eleve sa tete audacieuse au-dessus des +lois; un homme enfin tout degoutant de calomnies, de fiel et de sang." +Il donne ensuite lecture de la circulaire de la Commune signee Sergent, +Panis, Marat, etc. "Que dirai-je, s'ecrie-t-il, de l'invitation formelle +qu'on y fait au meurtre et a l'assassinat? Que le peuple, lasse d'une +longue suite de trahisons, se soit enfin leve, qu'il ait tire de ses +ennemis connus une vengeance eclatante: je ne vois la qu'une resistance +a l'oppression. Et s'il se livre a quelques exces qui outrepassent les +bornes de la justice, je n'y vois que le crime de ceux qui les ont +provoques par leurs trahisons. Le bon citoyen jette un voile sur ces +desordres partiels; il ne parle que des actes de courage du peuple, que +de l'ardeur des citoyens, que de la gloire dont se couvre un peuple qui +sait briser ses chaines; et il cherche a faire disparaitre, autant qu'il +est en lui, les taches qui pourraient ternir l'histoire d'une si +memorable revolution. Mais que des hommes revetus d'un pouvoir public +qui, par la nature meme des fonctions qu'ils ont acceptees, se sont +charges de parler au peuple le langage de la loi, et de le contenir dans +les bornes de la justice par tout l'ascendant de la raison; que ces +hommes prechent le meurtre, qu'ils en fassent l'apologie, il me semble +que c'est la un degre de perversite qui ne saurait se concevoir que dans +un temps ou toute morale serait bannie de la terre." + +Arrivons au grand discours de Vergniaud sur l'appel au peuple (31 +decembre 1792), qui est en meme temps son acte politique le plus +important. Il n'est pas douteux qu'il n'ait voulu sauver Louis XVI; il +n'admet pas un instant que les electeurs puissent voter la mort. Il +donne contre le rejet de sa proposition toutes les raisons qui militent, +d'apres lui, contre la condamnation du roi. + +"Il est probable, dit-il, qu'un des motifs pour lesquels l'Angleterre ne +rompt pas ouvertement la neutralite, et qui determinent l'Espagne a la +promettre, c'est la crainte de hater la perte de Louis par une accession +a la ligue formee contre nous. Soit que Louis vive, soit qu'il meure, il +est possible que ces puissances se declarent nos ennemies; mais la +condamnation donne une probabilite de plus a la declaration, et il est +sur que si la declaration a lieu, sa mort en sera le pretexte." + +Est-il possible de dire plus nettement que voter l'appel au peuple, +c'est laisser la vie au roi? Et pourquoi veut-il donc le sauver? est-ce +par sympathie? Il lui adresse de durs reproches a plusieurs reprises. +Est-ce par souvenir des relations indirectes qu'il a eues avec lui par +l'intermediaire de Boze? Peut-etre ne se sent-il pas le droit de faire +perir celui qu'il a conseille. La principale raison, c'est qu'il voit +dans cette condamnation une victoire demagogique. Avec Brissot et toute +la Gironde, il veut, par l'appel au peuple, submerger la volonte de +Paris dans celle des departements. Ses amis furent enthousiasmes. +"Vergniaud, dit le _Patriote francais_, a fait preuve d'un prodigieux +talent, en parlant d'abondance sur cette grande affaire, mais en parlant +comme les fameux orateurs de l'antiquite, lorsqu'ils traitaient des +interets de la republique dans les assemblees du peuple." + +En terminant il avait dit: "En tout cas, je declare que, quel que puisse +etre le decret qui sera rendu par la Convention, je regarderais comme +traitre a la patrie celui qui ne s'y soumettrait pas. Les opinions sont +libres jusqu'a la manifestation du voeu de la majorite; elles le sont +meme apres; mais alors, du moins, l'obeissance est un devoir." + +Cette declaration explique son brusque changement d'attitude apres le +rejet de l'appel au peuple. Il avait voulu se soustraire a la +responsabilite d'un juge. Mais, force de juger et convaincu de la +culpabilite de Louis, il se croit oblige d'appliquer la loi telle +qu'elle est, et vote la mort. Justement il presidait, et il eut a +prononcer l'arret. "Citoyens, dit-il, je vais proclamer le resultat du +scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice; j'espere que +l'humanite vous engagera a garder le plus profond silence. Quand la +justice a parle l'humanite doit avoir son tour." Il fut consequent avec +lui-meme en votant contre le sursis. + +Cette conduite a la fois loyale et complexe, qui devait suggerer aux +royalistes les plus basses calomnies, ne fut pas comprise par le peuple +de Paris. Vergniaud avait voulu faire juger Louis XVI par ces assemblees +primaires, qui l'auraient acquitte sans doute: donc, il etait royaliste. +Cet homme franc et limpide prit, aux yeux des tribunes, la figure d'un +traitre a la solde des emigres et des Autrichiens; et son hostilite +envers les revolutionnaires avances, en s'accentuant de jour en jour +davantage, accrut ces soupcons, sinceres chez la multitude, affectes +chez les Robespierristes, et avives avec art par tous ceux qui +n'aimaient ni le genie, ni l'insouciance un peu dedaigneuse du plus +eloquent des Girondins. + +Des lors, la vie de Vergniaud fut un combat a mort contre la Montagne. +Le 10 mars 1798, il s'eleva contre l'institution du Tribunal +revolutionnaire: "Lorsqu'on vous propose, dit-il, de decreter +l'etablissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle +de Venise, nous mourrons tous plutot que d'y consentir." Il +reconnaissait pourtant (discours du 13 mars) que "ce tribunal, s'il +etait organise d'apres les principes de la justice, pourrait etre +utile". + +Le lendemain de l'insurrection avortee du 10 mars, les Girondins +sentirent le besoin de s'unir plus etroitement. Une vingtaine d'entre +eux, dit Louvet, s'assemblerent et chargerent Vergniaud de denoncer a la +France le recent attentat contre la Convention. Ce ne fut pas sans peine +que Vergniaud, interrompu par Marat, put commencer son discours. Il +chercha surtout a montrer que c'etait l'impunite des exces populaires +qui avait amene cette dictature de l'emeute, et il protesta contre +l'intolerance des terroristes: + +"On a vu, dit il, se developper cet etrange systeme de liberte, d'apres +lequel on vous dit: Vous etes libres; mais pensez comme nous sur telle +ou telle question d'economie politique, ou nous vous denoncons aux +vengeances du peuple. Vous etes libres; mais courbez la tete devant +l'idole que nous encensons, ou nous vous denoncons aux vengeances du +peuple. Vous etes libres; mais associez-vous a nous pour persecuter les +hommes dont nous redoutons la probite et les lumieres, ou nous vous +designerons par des denominations ridicules, et nous vous denoncerons +aux vengeances du peuple. Alors, citoyens, il a ete permis de craindre +que la revolution, comme Saturne devorant successivement tous ses +enfants, n'engendrat enfin le despotisme avec les calamites qui +l'accompagnent." + +Mais il evite avec soin, dans son recit des evenements du 10 mars, +toutes les recriminations personnelles qui auraient pu diviser davantage +les patriotes. Sa peroraison n'a rien d'amer, et il preche plutot la +reconciliation: + +"Et toi peuple infortune, seras-tu plus longtemps dupe des hypocrites, +qui aiment mieux obtenir tes applaudissements que les meriter, et +surprendre la faveur, en flattant tes passions, que de te rendre un seul +service?... + +"Un tyran de l'antiquite avait un lit de fer sur lequel il faisait +etendre ses victimes, mutilant celles qui etaient plus grandes que le +lit, disloquant douloureusement celles qui l'etaient moins pour leur +faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'egalite, et voila celle des +scelerats qui te dechirent par leurs fureurs. L'egalite, pour l'homme +social, n'est que celle des droits. Elle n'est pas plus celle des +fortunes que celle des tailles, celle des forces, de l'esprit, de +l'activite, de l'industrie et du travail. + +"On te la presente souvent sous l'embleme de deux tigres qui se +dechirent. Vois-la sous l'embleme plus consolant de deux freres qui +s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter, fille de la haine et de +la jalousie, est toujours armee de poignards. La vraie egalite, celle de +la nature, au lieu de les diviser, unit les hommes par les liens d'une +fraternite universelle. C'est celle qui seule peut faire ton bonheur et +celui du monde. Ta liberte! des monstres l'etouffent, et offrent a ton +culte egare la licence. La licence, comme tous les faux dieux, a ses +druides qui veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces +pretres cruels subir le sort de leurs predecesseurs! puisse l'infamie +sceller a jamais la pierre deshonoree qui couvrira leurs cendres? + +"Et vous, mes collegues, le moment est venu: il faut choisir enfin entre +une energie qui vous sauve et la faiblesse qui perd tous les +gouvernements, entre les lois et l'anarchie, entre la republique et la +tyrannie. Si, otant au crime la popularite qu'il a usurpee sur la vertu, +vous deployez contre lui une grande vigueur, tout est sauve. Si vous +mollissez, jouets de toutes les factions, victimes de tous les +conspirateurs, vous serez bientot esclaves." + +Patriotiquement, Vergniaud attribuait aux manoeuvres de l'aristocratie +et de Pitt tous les exces du peuple, et en particulier le complot du 10 +mars. Les Girondins furent tres mecontents de ces menagements, et le +Comite Valaze chargea Louvet de reparer la pretendue maladresse de +Vergniaud; mais Louvet ne put obtenir la parole. + +On voit que Vergniaud planait toujours plus haut que les rancunes, les +recriminations et les romans ou se complaisaient la plupart de ses amis. +Il n'attaque que pour se defendre, comme lorsqu'il repondit, le 10 avril +1793, aux accusations de Robespierre; mais alors son dedain est +accablant: + +"J'oserai repondre a M. Robespierre qui, par un roman perfide, +artificieusement ecrit dans le silence du cabinet, et par de froides +ironies, vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la +Convention; j'oserai lui repondre sans meditation: je n'ai pas, comme +lui, besoin d'art; il suffit de mon ame. + +"Je parlerai non pour moi: c'est le coeur navre de la plus profonde +douleur que, lorsque la patrie reclame tous les instants de notre +existence politique, je vois la Convention reduite, par des +denonciations ou l'absurdite seule peut egaler la sceleratesse, a la +necessite de s'occuper de miserables interets individuels; je parlerai +pour la patrie, au sort de laquelle, sur les bords de l'abime ou on l'a +conduite, les destinees d'un de ses representants, qui peut et qui veut +la servir, ne sont pas tout a fait etrangeres; je parlerai non pour moi, +je sais que dans les revolutions la lie des nations s'agite, et +s'elevant sur la surface politique, parait quelques moments dominer les +hommes de bien. Dans mon interet personnel, j'aurais attendu patiemment +que ce regne passager s'evanouit; mais puisqu'on brise le ressort qui +comprimait mon ame indignee, je parlerai pour eclairer la France qu'on +egare. Ma voix qui, de cette tribune, a porte plus d'une fois la terreur +dans ce palais d'ou elle a concouru a precipiter le tyran, la portera +aussi dans l'ame des scelerats qui voudraient substituer leur tyranie a +celle de la royaute." + +Il passe ensuite en revue les dix-huit chefs d'accusation que +Robespierre a portes contre la Gironde, et les refute d'autant plus +aisement qu'on avait choisi, non les plus vraisemblables, mais les plus +redoutables. On avait dit, par exemple, que les Girondins calomniaient +Paris et qu'ils etaient des moderes: + +"Robespierre, repond Vergniaud, nous accuse d'avoir _calomnie Paris_. +Lui seul et ses amis ont calomnie cette ville celebre. Ma pensee s'est +toujours arretee avec effroi sur les scenes deplorables qui ont souille +la Revolution; mais j'ai constamment soutenu qu'elles etaient l'ouvrage, +non du peuple, mais de quelques scelerats accourus de toutes les parties +de la republique, pour vivre de pillage et de meurtre, dans une ville +dont l'immensite et les agitations continuelles ouvraient la plus grande +carriere a leurs criminelles esperances; et pour la gloire meme du +peuple, j'ai demande qu'ils fussent livres au glaive des lois. + +"D'autres, au contraire, pour assurer l'impunite des brigands et leur +menager sans doute de nouveaux massacres et de nouveaux pillages, ont +fait l'apologie de leurs crimes, et les ont tous attribues au peuple; +or, qui calomnie le peuple, ou de l'homme qui le soutient innocent des +crimes de quelques brigands etrangers, ou de celui qui s'obstine a +imputer au peuple entier l'odieux de ces scenes de sang? +(_Applaudissements._--_Marat_: Ce sont des vengeances nationales!)" + +La reponse a l'accusation de moderantisme est noble et juste: + +"Enfin Robespierre nous accuse d'etre devenus tout a coup des _moderes_, +des Feuillants. + +"Nous moderes! Je ne l'etais pas, le 10 aout, Robespierre, quand tu +etais cache dans ta cave. Des moderes! Non, je ne le suis pas dans ce +sens que je veuille eteindre l'energie nationale. Je sais que la liberte +est toujours active comme la flamme, qu'elle est inconciliable avec ce +calme parfait qui ne convient qu'a des esclaves. Si on n'eut voulu que +nourrir ce feu sacre qui brule dans mon coeur aussi ardemment que dans +celui des hommes qui parlent sans cesse de l'impetuosite de leur +caractere, de si grands dissentiments n'auraient pas eclate dans cette +assemblee. Je sais aussi que, dans des temps revolutionnaires, il y +aurait autant de folie a pretendre calmer a volonte l'effervescence du +peuple, qu'a commander aux flots de la mer d'etre tranquilles quand ils +sont battus par les vents. Mais c'est au legislateur a prevenir autant +qu'il peut les desastres de la tempete par de sages conseils; et si, +sous pretexte de revolution, il faut, pour etre patriote, se declarer le +protecteur du meurtre et du brigandage, je suis _modere_. + +"Depuis l'abolition de la royaute, j'ai beaucoup entendu parler de +revolution. Je me suis dit il n'y en a plus que deux possibles: celle +des proprietes ou la loi agraire, et celle qui nous ramenerait au +despotisme. J'ai pris la ferme resolution de combattre l'une et l'autre +et tous les moyens indirects qui pourraient nous y conduire. Si c'est la +etre modere, nous le sommes tous: car tous nous avons vote la peine de +mort contre tout citoyen qui proposerait l'une ou l'autre. + +"J'ai aussi beaucoup entendu parler d'insurrection, de faire lever le +peuple et je l'avoue, j'en ai gemi. Ou l'insurrection a un objet +determine, ou elle n'en a pas: au dernier cas, c'est une convulsion pour +le corps politique qui, ne pouvant lui produire aucun bien, doit +necessairement lui faire beaucoup de mal. La volonte de la faire naitre +ne peut entrer que dans le coeur d'un mauvais citoyen. Si l'insurrection +a un objet determine, quel peut-il etre? de transporter l'exercice de la +souverainete dans la republique. L'exercice de la souverainete est +confie a la representation nationale. Donc ceux qui parlent +d'insurrection veulent detruire la representation nationale; donc ils +veulent remettre l'exercice de la souverainete a un petit nombre +d'hommes, ou le transporter sur la tete d'un seul citoyen; donc ils +veulent fonder un gouvernement aristocratique, ou retablir la royaute. +Dans les deux cas, ils conspirent contre la republique et la liberte, et +s'il faut, ou les approuver pour etre patriote, ou etre modere en les +combattant, je suis modere. (_On applaudit._) Lorsque la statue de la +Liberte est sur le trone, l'insurrection ne peut etre provoquee que par +les amis de la royaute. A force de crier au peuple qu'il fallait qu'il +se levat, a force de lui parler, non pas le langage des lois, mais celui +des passions, on a fourni des armes a l'aristocratie; prenant la livree +et le langage du sans-culottisme, elle a crie dans le departement du +Finistere: Vous etes malheureux, les assignats perdent, il faut vous +lever en masse. Voila comment des exagerations ont nui a la Republique. + +"Nous sommes des moderes! Mais au profit de qui avons-nous montre cette +grande moderation? Au profit des emigres? Nous avons adopte contre eux +toutes les mesures de rigueur que commandaient egalement et la justice +et l'interet national. Au profit des conspirateurs du dedans? Nous +n'avons cesse d'appeler sur leur tete le glaive de la loi; mais j'ai +repousse la loi qui menacait de proscrire l'innocent comme le coupable. +On parlait sans cesse de mesures terribles, de mesures revolutionnaires. +Je les voulais aussi, ces mesures terribles, mais contre les seuls +ennemis de la patrie. Je ne voulais pas qu'elles compromissent la surete +des bons citoyens, parce que quelques scelerats auraient interet a les +perdre; je voulais des punitions et non des proscriptions. Quelques +hommes ont paru faire consister leur patriotisme a tourmenter, a faire +verser des larmes. J'aurais voulu qu'il ne fit que des heureux. La +Convention est le centre autour duquel doivent se rallier tous les +citoyens. Peut-etre que leurs regards ne se fixent pas toujours sur elle +sans inquietude et sans effroi. J'aurais voulu qu'elle fut le centre de +toutes les affections et de toutes les esperances. On a cherche a +consommer la revolution par la terreur, j'aurais voulu la consommer par +l'amour. Enfin, je n'ai pas pense que, semblablement aux pretres et aux +farouches ministres de l'Inquisition, qui ne parlent de leur Dieu de +misericorde qu'au milieu des buchers, nous dussions parler de liberte au +milieu des poignards et des bourreaux. (_On applaudit._) + +"Nous, des _moderes_! Ah! qu'on nous rende grace de cete moderation dont +on nous fait un crime. Si, lorsque dans cette tribune on est venu +secouer les torches de la discorde et outrager avec la plus insolente +audace la majorite des representants du peuple; si, lorsqu'on s'est +ecrie avec autant de fureur que d'imprudence: _plus de treve, plus de +paix entre nous_, nous eussions cede aux mouvements de la plus juste +indignation, si nous avions accepte le cartel contre-revolutionnaire que +l'on nous presentait: je le declare a mes accusateurs, de quelques +soupcons dont on nous environne, de quelques calomnies dont on veuille +nous fletrir, nos noms sont encore plus estimes que les leurs; on aurait +vu accourir de tous les departements, pour combattre les hommes du 2 +septembre, des hommes egalement redoutables a l'anarchie et aux tyrans. +Nos accusateurs et nous, nous serions peut-etre deja consumes par le feu +de la guerre civile. Notre moderation a sauve la republique de ce fleau +terrible, et par notre silence nous avons bien merite de la patrie. (_On +applaudit._)" + +Le discours de Vergniaud obtint, dit le conventionnel Baudin (des +Ardennes), _le silence de l'admiration_, non seulement des Girondins, +"mais aussi d'un auditoire evidemment devoue a ses detracteurs". + +Les evenements se precipitent. Le 15 avril, les sections demandent +l'expulsion des Brissotins. C'est ici que se montra la grandeur d'ame de +Vergniaud. Ses amis proposaient un appel au peuple qui eut sauve la +Gironde et compromis la France: il fit repousser cette mesure: + +"La convocation des assemblees primaires, dit-il heroiquement, est une +mesure desastreuse. Elle peut perdre la Convention, la Republique et la +liberte; et s'il faut ou decreter cette convocation, ou nous livrer aux +vengeances de nos ennemis; si vous etes reduits a cette alternative, +citoyens, n'hesitez pas entre quelques hommes et la chose publique. +Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie!" + +Rien de plus cornelien n'a ete dit a la tribune, et il n'y a peut-etre +pas, dans l'antiquite, de trait de devouement a la patrie qui soit plus +sincere et plus sublime. Le grand coeur de Vergniaud lui montre ici la +veritable necessite politique ou leurs fautes ont accule les malheureux +Girondins. La Revolution ne peut plus avancer, si deux partis d'egale +force la tire en sens contraire. Il faut que le mieux organise elimine +l'autre, et c'est un Girondin qui par une divination de son patriotisme, +offre de sacrifier la Gironde! Danton etait-il present? Entendit-il ces +paroles magnanimes? Comme il dut fremir! C'etait son style, son ame; +c'etait lui-meme qu'il retrouvait, mais trop tard dans Vergniaud. Unis, +ces deux hommes, le poete et le politique, auraient represente les deux +instincts de la revolution, et presque tout le genie de la France. + +Sans doute, la Convention improuva la petition comme calomnieuse; mais +Vergniaud ne se fit aucune illusion et se prepara a tomber dans une +attitude digne de lui. Pendant ces deux derniers mois, ce nonchalant +developpa une activite surprenante et parla sur les sujets les plus +divers, sur les subsistances et sur le maximum (17 avril 1793), sur la +liberte de conscience (19 avril), sur les secours aux familles des +defenseurs de la patrie (4 mai), sur la formation d'une armee de +domestiques (8 mai), enfin sur la Constitution (meme jour). + +Le 17 mai, il repond a Couthon, qui avait demande aux Girondins leur +demission: + +"Celui d'entre nous qui se retirerait pour echapper a des soupcons +calomniateurs serait un lache; et certes Couthon a, la, suggere a +l'aristocratie un moyen infaillible de dissoudre l'Assemblee; il lui +suffirait, pour la desorganiser, d'en attaquer successivement tous les +membres par les memes impostures. Quant a moi et a ceux de mes collegues +contre lesquels, peut-etre, s'est dirigee la proposition de Couthon, je +demande acte a la Convention de l'extreme moderation avec laquelle j'ai +parle au milieu des interruptions les plus violentes; du serment que je +fais d'employer constamment tous mes efforts pour prevenir cet incendie +des passions qui nous fait tant de mal. Mais je declare aussi, et il est +bon que tous les Parisiens m'entendent, je declare que si, a force de +persecutions, d'outrages, de violences, on nous forcait en effet a nous +retirer; si l'on provoquait ainsi une scission fatale, le departement de +la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait viole +la representation nationale, et rompu l'unite de la republique. (_Nous +faisons tous la meme declaration! s'ecrient un grand nombre de +membres._)" + +Cette menace de guerre civile n'est guere dans le ton du discours si +genereux du 20 avril: ce n'est pas du Vergniaud, c'est du Guadet, du +Buzot. Ici, il a cede pour un instant a l'influence de ses amis, presque +tous alteres de vengeance et inspires par une femme. + +Le 20 mai, il protesta contre les interruptions des tribunes et les +desordres qui paralysent la Convention: + +"Citoyens, nous avons deux ennemis puissants a vaincre: le despotisme +arme au dehors, qui presse et attaque la Republique sur tous ses points +exterieurs; l'anarchie au dedans, qui travaille sans relache a la +dissolution de toutes ses parties interieures. Nous ne pouvons combattre +nous-memes le premier de ces ennemis terribles. La gloire en est +reservee a nos bataillons. Combattons corps a corps le second, c'est +notre devoir: assez et trop longtemps il nous a tourmentes; assez et +trop longtemps nous avons soutenu contre lui une lutte aussi penible +pour nous, que desastreuse pour la patrie; il faut voir enfin qui +l'emportera, du genie de la liberte ou de celui des brigands: offrons, +sans palir, nos coeurs aux poignards, mais delivrons la patrie d'un +fleau qui la devore. Nos bataillons versent, chaque jour, leur sang pour +abattre les tyrans; versons le notre, s'il le faut, pour terrasser +l'anarchie; triomphons enfin, ou perissons, ou ensevelissons-nous a +jamais sous les ruines du temple de la liberte." + +Le 24, il appuie en ces termes les mesures energiques proposees par la +Commission des Douze: "Citoyens, montrez-vous dignes enfin de votre +mission, osez attaquer de front vos assassins; vous les verrez rentrer +dans la poussiere. Voulez-vous attendre lachement qu'ils viennent vous +plonger le poignard dans le sein? S'il en est ainsi, vous trahissez le +plus sacre de vos devoirs! vous abandonnez le peuple sans constitution a +la fureur de vos meurtriers; et vous etes les complices de tous les maux +qu'ils lui feront souffrir. L'unite de la Republique tient a la +conservation de tous les representants du peuple. On ne saurait le +publier a cette tribune, aucun de nous ne mourra sans vengeance, nos +departements sont debout. Les conspirateurs le savent; et c'est parce +qu'ils le savent, c'est pour faire naitre une guerre civile generale, +qu'ils conspirent. Sans doute, la liberte survivrait a ces nouveaux +orages; mais il pourrait arriver que, sanglante, elle fut contrainte a +chercher un asile dans les departements meridionaux. Pourquoi vous +rendriez-vous coupables de l'esclavage du Nord? n'a-t-il pas verse assez +de sang pour la liberte, et ne devez-vous pas lui en assurer la +jouissance? Sauvez, par votre fermete, l'unite de la Republique; sauvez, +par votre fermete, la liberte pour tous les Francais, surtout ne vous y +meprenez pas, la faiblesse ici serait lachete. Frappez les coupables: +vous n'entendrez plus parler de conjuration, la patrie est sauvee. N'en +avez-vous point le courage? Abdiquez vos fonctions, et demandez a la +France des successeurs plus dignes de sa confiance. + + * * * * * + +Nous sommes au 31 mai. Au debut de la seance, il s'oppose a la +discussion immediate sur la suppression de la Commission des Douze: + +"La Convention ne doit pas a mon avis, s'occuper en ce moment de cette +deliberation. Elle ne doit pas entendre le rapport, parce que ce rapport +heurterait necessairement les passions, ce qu'il faut eviter dans un +jour de fermentation. Il s'agit de la dignite de la Convention. Il faut +qu'elle prouve a la France qu'elle est libre. Eh bien! pour le prouver, +il ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la Commission. Je demande donc +l'ajournement a demain. Il importe a la Convention de savoir qui a donne +l'ordre de sonner le tocsin, de tirer le canon d'alarme. (_Quelques +voix_: La resistance a l'oppression!) Je rappelle ce que j'ai dit en +commencant: c'est que s'il y a un combat, il sera, quel qu'en soit le +succes, la perte de la Republique. Je demande que le commandant general +soit mande a la barre et que nous jurions de mourir tous a notre poste." + +Au meme moment, on entendit le canon d'alarme que les violents avaient +reussi a faire tirer. Paris s'etait deja mis aux portes pour voir passer +l'insurrection. Mais les heures s'ecoulaient, l'apres-midi se passait, +et la tranquillite regnait encore quoique tout fut prepare pour une +revolution, Vergniaud crut habile et juste de constater, par un hommage +rendu a Paris, l'echec du gouvernement: "Citoyens, dit-il, on vient de +vous dire [1] que tous les bons citoyens devaient se rallier: certes, +lorsque j'ai propose aux membres de la Convention de jurer qu'ils +mourraient tous a leur poste, mon intention etait certainement d'inviter +tous les membres a se reunir pour sauver la Republique. Je suis loin +d'accuser la majorite ni la minorite des habitants de Paris; ce jour +suffira pour faire voir combien Paris aime la liberte. Il suffit de +parcourir les rues, de voir l'ordre qui y regne, les nombreuses +patrouilles qui y circulent, pour decreter que Paris a bien merite de la +patrie. (_Oui, oui, aux voix!_ s'ecrie-t-on dans toutes les parties de +la salle.) Oui, je demande que vous decretiez que les sections de Paris +ont bien merite de la patrie en maintenant la tranquillite dans ce jour +de crise, et que vous les invitiez a continuer d'exercer la meme +surveillance jusqu'a ce que tous les complots soient dejoues." + +[Note: Couthon avait dit: "Que tous ceux qui veulent sauver la +Republique se rallient; je ne suis ni de Marat ni de Brissot, je suis a +ma conscience. Que tous ceux qui ne sont que du parti de la liberte se +reunissent et la liberte est sauvee."] + +Ces propositions, dit le _Proces-verbal de la Convention_, sont vivement +applaudies et decretees dans les termes suivants: + +"La Convention nationale declare a l'unanimite que les sections de Paris +ont bien merite de la patrie, par le zele qu'elles ont mis aujourd'hui a +retablir l'ordre, a faire respecter les personnes et les proprietes et a +assurer la liberte et la dignite de la representation nationale. La +Convention nationale invite les sections de Paris a continuer leur +surveillance jusqu'a l'instant ou elles seront averties par les +autorites constituees du retour du calme et de l'ordre public." + +Mais bientot la situation se modifie. Une deputation de la Commune +reclame le decret d'accusation contre les vingt-deux. Puis le directoire +du departement de Paris parait a la barre et demande par la bouche de +Lulier, procureur general syndic, le meme decret d'accusation. Alors +Barere, au nom du Comite de Salut public, presente un projet de decret +contre la Commission des Douze. A ce moment plusieurs membres du cote +gauche passent au cote droit et y siegent pour ceder leurs places aux +petitionnaires, qui, tout a l'heure, voteront avec la Montagne. La +Convention est entouree par la force armee. Vergniaud ne perd pas +courage; et, comme Osselin soutient "l'adoption en masse des projets de +Barere", il interpelle le president Mallarme et demande qu'il consulte +l'assemblee pour savoir si elle veut deliberer. Repousse, il propose +que, conformement a l'article 1er du projet de Barere, le commandant de +la force armee, de service aupres de la Convention, soit mande pour +recevoir les ordres du president. On lui ferme la bouche en criant: _Aux +voix!_ Alors il tente une demarche tres hardie et qui aurait eu de +graves resultats, si elle avait reussi: "La Convention nationale ne peut +pas deliberer, dit-il, dans l'etat ou elle est. Je demande qu'elle aille +se joindre a la force armee qui est sur la place, et se mette sous sa +protection." Et il sort. Quelques membres du cote droit le suivent. Il y +eut alors une seconde d'hesitation, mais presque tous resterent, +intimides par ce cri de Chabot: "Je demande l'appel nominal afin de +connaitre les absents!" Si la majorite de la Convention avait suivi +Vergniaud, la face des evenements changeait. Mais, laisse seul, il +rentra bientot au milieu des huees des galeries. Deja Robespierre etait +a la tribune. En voyant rentrer Vergniaud, il dit: "Je n'occuperai point +l'assemblee de la fuite ou du retour de ceux qui ont deserte ses +seances." Vergniaud indomptable s'ecria: "Je demande la parole." +Robespierre continua en defendant avec prolixite le projet Barere. +Vergniaud l'interrompit avec son dedain: "Concluez donc", dit-il. Oui, +repartit Robespierre, je vais conclure, et contre vous, contre vous +qui...." Et il improvisa ce celebre mouvement qui porta le coup de grace +a la Gironde. Le projet de Barere fut vote. Alors le veritable peuple +envahit la salle et fraternisa avec les representants. + +Le lendemain, 1er juin, les hostilites recommencerent par une +proposition de Vergniaud lui-meme, qui demanda que le Comite de Salut +public fut charge de faire un rapport sur ce pouvoir revolutionnaire +"que nous ne reconnaissons pas, dit-il, puisqu'il n'y a plus de +revolution a faire". La Convention vota aussitot cette motion. Elle +s'occupa, quelques instants, de la fixation de l'ordre du jour. Puis +Barere apporta a la tribune, non plus le rapport demande par Vergniaud, +mais un projet de proclamation aux Francais, ou il presentait sous un +jour favorable les evenements de la veille, allant jusqu'a dire que la +liberte des opinions avait regne "meme dans la chaleur des debats de la +Convention". + +Vergniaud proposa d'envoyer, pour toute adresse, le decret portant que +les sections ont bien merite de la patrie. C'etait sagement decreter +l'oubli des exces commis. C'etait, au fond, dire la meme chose que +Barere. Mais les Girondins desavouerent encore une fois Vergniaud. +Louvet traita le projet de Barere de projet de mensonge. Lasource +proposa une adresse tres courte, mais ou les divisions des patriotes +etaient imprudemment constatees et ou etaient denonces "les malveillants +qui ont forme un complot". Legendre s'ecria: "Ce sont tous les patriotes +qui ont sonne le tocsin!" Et Chabot insulta les Girondins. Se tournant +du cote de Vergniaud, il parla de ceux "qui avaient abandonne lachement +leur poste apres avoir fait serment d'y mourir". Vergniaud, harcele a la +fois par ses adversaires et ses amis, se rallia par point d'honneur au +projet de Lasource. Il parla, suivant l'expression du _Patriote +francais_, avec une energie qui semblait croitre avec le danger: + +"On parle sans cesse d'etouffer les haines et sans cesse, on les +rallume. On nous reproche aujourd'hui d'etre des moderes; mais je +m'honore d'un moderantisme qui peut sauver la patrie, quand nous la +perdons par nos divisions. + +"Je pense que faire une adresse au peuple francais serait prendre une +mesure indiscrete. Je respecte la volonte du peuple francais; je +respecte meme la volonte d'une section de ce peuple; et, si les sections +de Paris avaient elles-memes sonne le tocsin et ferme les barrieres, je +dirais a la France: C'est le peuple de Paris; je respecte ses motifs; +jugez-les. + +[Illustration: JOURNEES DES 31 MAI, 1ER ET 2 JUIN 1793. ou 12, 13 et 14 +Prairial An 1er de la Republique] + +"Mais pouvons-nous dissimuler que le mouvement opere ne soit l'ouvrage +de quelques intrigants, de quelques factieux? Vous en faut-il la preuve? +Un homme en echarpe, j'ignore s'il est de la municipalite, alla dire aux +habitants du faubourg Saint-Antoine: _Eh quoi! vous restez tranquilles, +quand la section de la Butte-des-Moulins est en contre-revolution, que +la cocarde blanche y est arboree!_ Alors les genereux habitants de ce +faubourg, toujours amis de la liberte, sont descendus avec leurs canons +pour detruire ce nouveau Coblentz. Cependant on excitait a la defiance +les habitants de la section de la Butte-des-Moulins. Bientot on est en +presence, mais on s'explique, on reconnait la ruse, on fraternise, et +l'on s'embrasse. Les sentiments du peuple sont bons, tout nous l'a +prouve; mais des agitateurs l'ont fait parler. Il ne faut rien dire qui +ne soit vrai." + +On sait le reste: la Commune revint a la charge, et, le lendemain, la +Convention, violentee, vota l'arrestation des Girondins. + + + + +_VI.--LES LETTRES POLITIQUES DE VERGNIAUD ET SA DEFENSE_ + + +Vergniaud, arrete, ecrivit le lendemain, au president de la Convention, +une lettre qui n'est pas seulement instructive pour l'histoire du 2 +juin; elle est aussi eloquente que ses plus beaux discours: + +"Citoyen president, je sortis hier de l'Assemblee entre une et deux +heures. Il n'y avait alors aucune apparence de trouble autour de la +Convention. Bientot on vint me dire dans une maison ou j'etais avec +quelques collegues que les citoyens des tribunes s'etaient empares des +passages qui conduisent a la salle de nos seances, et, que la ils +arretaient les representants du peuple, dont les noms se trouvent sur la +liste de proscription dressee par la Commune de Paris. Toujours pret a +obeir a la loi, je ne crus point devoir m'exposer a des violences qu'il +n'est plus en mon pouvoir de reprimer. + +"J'ai appris, cette nuit, qu'un decret me mettait en arrestation chez +moi: je me soumets. + +"On a propose comme moyen de retablir le calme, que les deputes +proscrits donnassent leur demission. Je n'imagine pas qu'on puisse me +soupconner de trouver de grandes jouissances dans les persecutions que +j'eprouve depuis le mois de septembre; mais je suis tellement assure de +l'estime et de la bienveillance de tous mes commettants, que je +craindrais de voir ma demission devenir, dans mon departement, la source +de troubles beaucoup plus funestes que ceux que l'on veut apaiser et +qu'il etait si facile de ne pas exciter. Dans quelque temps, Paris sera +bien etonne qu'on l'ait tenu trois jours sous les armes pour assieger +quelques individus dont tous les moyens de defense contre leurs ennemis +consistent dans la purete de leurs consciences. + +"Puisse, au reste, la violence qui m'est faite n'etre fatale qu'a moi- +meme. Puisse le peuple, dont on parle si souvent et qu'on sert si mal, +le peuple qu'on m'accuse de ne pas aimer, lorsqu'il n'est aucune de mes +opinions qui ne renferme un hommage a sa souverainete et un voeu pour +son bonheur; puisse, dis-je, le peuple n'avoir pas a souffrir d'un +mouvement auquel viennent de se livrer mes persecuteurs! Puissent-ils +eux-memes sauver la patrie! Je leur pardonnerai de grand coeur et le mal +qu'ils m'ont fait, et le mal plus grand peut-etre qu'ils ont voulu me +faire." + +La Convention avait decrete que le Comite de Salut public lui ferait, +sous trois jours, un rapport sur les complots dont les Girondins etaient +accuses. Mais ce rapport fut indefiniment ajourne et Vergniaud ecrivit, +le 6 juin 1793, au president de la Convention, une lettre d'un tout +autre ton que la precedente, ou il traite ses accusateurs d'imposteurs +et demande leur tete pour leurs crimes contre la Convention et contre la +patrie. Le 28 juin, il redigeait encore une _Lettre a Barere et a Robert +Lindet, membres du Comite de Salut public_, sorte d'appel a l'opinion, +ou toute sa douleur se donne carriere avec une sorte d'aprete a la +maniere d'Andre Chenier. + +"Hommes qui vendez lachement vos consciences et le bonheur de la +Republique pour conserver une popularite qui vous echappe, et acquerir +une celebrite qui vous fuit! + +"Vous peignez dans vos rapports les representants du peuple, +illegalement arretes, comme des factieux et des instigateurs de la +guerre civile. + +"Je vous denonce a mon tour a la France comme des _imposteurs_ et des +_assassins_. + +"Et je vais prouver ma denonciation: + +"Vous etes des _imposteurs_, car si vous pensiez que les membres que +vous accusez fussent coupables, vous auriez deja fait un rapport et +sollicite contre eux un decret d'accusation, qui flatterait tant votre +haine et la fureur de leurs ennemis. + +"Vous etes des _imposteurs_ car, si ce que vous dites, si ce que vous +avez a dire etait la verite, vous ne redouteriez pas de les rappeler +pour entendre les rapports qui les interessent, et de les attaquer en +[leur] presence. + +"Vous etes des _assassins_; car vous ne savez les frapper que par +derriere; vous ne les accusez pas devant les tribunaux ou la loi leur +accorderait la parole pour se defendre; vous ne savez les insulter qu'a +la tribune, apres les en avoir ecartes par la violence, et lorsqu'ils ne +peuvent plus y monter pour vous confondre. + +"Vous etes des _imposteurs_; car vous les accusez d'exciter dans la +republique des troubles que vous seuls et quelques autres membres +dominateurs de votre Comite avez fomentes." + +Et il continue sa denonciation vengeresse en repetant toujours, comme un +refrain, ces deux mots: _assassins, imposteurs_. C'est un veritable +discours, un des plus oratoires meme que Vergniaud ait composes, le plus +nerveux peut-etre. Voici sa peroraison: + +"Je reprends. Vous n'aviez aucune inculpation fondee a presenter contre +les membres denonces. + +"Vous avez dit: + +"Si nous faisons sur-le-champ un rapport, il faut proclamer leur +innocence et les rappeler. + +"Mais alors qu'est-ce que notre revolution du 31 mai? + +"Que dirons-nous au peuple et aux hommes dont nous nous sommes servis +pour la mettre en mouvement? + +"Comment, dans le sein de la Convention, soutiendrons-nous la presence +de nos victimes? + +"Si nous ne faisons point de rapport, l'indignation soulevera plusieurs +departements contre nous. Eh bien! nous traiterons cette insurrection de +rebellion. Il ne sera plus question de celle que nous avons excitee a +Paris, ni de justifier ses motifs. + +"L'insurrection des departements, qui ne sera que le resultat de notre +conduite, nous en accuserons les hommes que nous avons si cruellement +persecutes. + +"Leur crime, ce sera la haine que nous aurons meritee, en foulant aux +pieds, pour mieux les opprimer, et les droits des representants du +peuple et ceux meme de l'humanite. + +"Laches! voila vos perfides combinaisons! + +"Ma vie peut etre en votre puissance. + +"Vous avez dans les dilapidations effrayantes du ministere de la guerre, +pour lesquelles vous vous montrez si indulgents, une liste civile qui +vous fournit les moyens de combiner de nouveaux mouvements et de +nouvelles atrocites. + +"Mon coeur est pret: il brave le fer des assassins et celui des +bourreaux. + +"Ma mort serait le dernier crime de nos modernes decemvirs. + +"Loin de la craindre, je la souhaite: bientot le peuple eclaire par +elle, se delivrerait enfin de leur horrible tyrannie." + +Incarceres d'abord au palais du Luxembourg, Vergniaud et ses amis furent +repartis entre les prisons ordinaires, apres que la Convention les eut +decretes d'accusation, le 28 juillet 1793. Vergniaud fut transfere a la +Force avec Valaze, et le 12 aout, il ecrivit a la Convention pour +demander des juges. Cette fois, son ton est calme; il ne se plaint pas +du decret d'accusation porte contre lui; il veut seulement parler a des +juges et au peuple: + +"Je veux enfin, dit-il, developper devant le peuple toute mon ame, +toutes mes pensees, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. On +a voulu me la ravir; peut-etre a-t-on reussi. Eh bien, je veux la +reconquerir, et j'ai dans ma conscience la certitude du succes. + +"Si ensuite mes ennemis veulent ma vie, je la leur abandonnerai +volontiers. + +"Ils m'ont exclu de la Convention parce que mes opinions n'etaient pas +toujours conformes aux leurs. + +"Ils n'ont voulu gouverner que d'apres leurs vues politiques. + +"Qu'ils gouvernent! qu'ils assurent le triomphe de la liberte sur les +despotes coalises contre elle! qu'ils fassent le bonheur du peuple! +qu'ils fassent fleurir la France par de sages lois! + +"Je ne me vengerai du mal qu'ils m'ont fait qu'en proclamant moi-meme le +service qu'ils auront rendu a la patrie!" + +Cette lettre ne fut ni lue ni publiee: faire connaitre ces patriotiques +paroles, ce desinteressement si noble, c'eut ete sauver Vergniaud. + +Le 6 octobre 1798, il fut transfere a la Conciergerie et le 18, Dumas +l'interrogea. Il repondit nettement a des questions perfidement posees. +Il nia avoir provoque un soulevement departemental, et, en effet, dans +sa correspondance avec les Jacobins de Bordeaux, tant incriminee, il n'y +a qu'une demande eventuelle d'un secours pour venir, en cas +d'insurrection parisienne, "forcer a la paix les hommes qui provoquent a +la guerre civile". Il entra, a ce sujet, dans des developpements qui +embarrasserent tellement Dumas, qu'il refusa de les inserer dans le +proces-verbal de l'interrogatoire ou ce refus est constate. Deja on +fermait la bouche a Vergniaud. + +Cependant il preparait soigneusement sa defense. Il se croyait presque +sur d'un acquittement, si on le laissait parler, tant etait grande la +confiance des Girondins en la toute-puissance de la parole! Un +contemporain raconte qu'ils trepignaient de joie, dans leur prison, +quand ils avaient trouve un bon argument. + +On sait comment les choses se passerent. Vergniaud n'eut la parole que +pour repondre aux depositions des temoins, et encore ses reponses +furent-elles tronquees et peut-etre defigurees dans le compte-rendu +officiel. La plupart cependant paraissent dignes de son caractere. + +D'abord, a la deposition de Pache, maire de Paris, qui avait reproche +aux Girondins leur projet de garde departementale, il repond en +rappelant qu'il a vote contre ce projet, et il refute brievement +d'autres inculpations du meme temoin. + +Chaumette deposa ensuite. "Il est etonnant, s'ecria Vergniaud, que les +membres de la municipalite et ceux de la Convention, nos accusateurs, +viennent deposer contre nous." Puis il justifia son role au 10 aout; +dans les explications qu'il donne sur les termes dans lesquels il +proposa la suspension, il y a une obscurite, qui n'est evidemment pas la +faute de son talent, mais celle des perfides redacteurs du compte-rendu. +Serre de pres par Chaumette, qui objectait l'article du projet de decret +relatif au gouverneur du prince royal, il repartit: "Lorsque je +redigeais cet article, le combat n'etait pas fini, la victoire pouvait +favoriser le despotisme, et, dans ce cas, le tyran n'aurait pas manque +de faire le proces aux patriotes; c'est au milieu de ces incertitudes +que je proposai de donner un gouverneur au fils de Capet, afin de +laisser entre les ennemis (_sic_: les mains?) du peuple un otage qui lui +serait devenu tres utile dans le cas ou il aurait ete vaincu par la +tyrannie." + +Mais il prononca un veritable discours, qui dura plus d'une heure, en +reponse a la deposition de Hebert. Le _Bulletin_ du Tribunal a beau le +mutiler et en eteindre la flamme, l'extrait qu'il en donne est +admirable. + +"Le premier fait que le temoin m'impute est d'avoir forme, dans +l'Assemblee legislative, une faction pour opprimer la liberte. Etait-ce +former une faction oppressive de la liberte que de faire preter un +serment a la garde constitutionnelle du roi et de la faire casser +ensuite comme contre-revolutionnaire? Je l'ai fait. Etait-ce former une +faction oppressive de la liberte que de devoiler les perfidies des +ministres, et, particulierement celles de Delessart? Je l'ai fait. +Etait-ce former une faction oppressive de la liberte lorsque le roi se +servait des tribunaux pour faire punir les patriotes, que de denoncer le +premier ces juges prevaricateurs. Je l'ai fait. Etait-ce former une +faction oppressive de la liberte que de venir au premier coup de tocsin, +dans la nuit du 9 au 10 aout, presider l'Assemblee legislative? Je l'ai +fait. Etait-ce former une faction oppressive de la liberte que +d'attaquer La Fayette? Je l'ai fait. Etait-ce former une faction +oppressive de la liberte, que d'attaquer Narbonne, comme j'avais fait de +La Fayette? Je l'ai fait. Etait-ce former une faction oppressive de la +liberte, que de m'elever contre les petitionnaires designes sous le nom +des huit et des vingt-mille, et de m'opposer a ce qu'on leur accordat +les honneurs de la seance? Je l'ai fait, etc." + +Vergniaud continue cette enumeration de faits qui prouvent la division +qui existait, en 1791 et au commencement de 1792, entre son parti et +celui de Montmorin, Delessart, Narbonne, La Fayette; il allegue que +cette conduite doit le dispenser de repondre aux reproches qui lui sont +faits pour sa conduite posterieure au 10 aout; il pense qu'il ne doit +pas etre soupconne d'avoir, comme on l'en accuse, varie dans les +principes, pour former une coalition nouvelle sur les debris de celle +que l'insurrection du peuple avait renversee. En effet, dit-il, "j'ai eu +le droit d'estimer Roland, les opinions sont libres, et j'ai partage ce +delit avec une partie de la France. J'atteste qu'on ne m'a vu diner que +cinq a six fois chez lui, et ceci ne prouve aucune coalition." Il se +defend meme d'avoir eu des intimites avec Brissot et Gensonne. Il repond +aussi au reproche de s'etre oppose obstinement a la decheance, quand on +pouvait la decreter. + +"Le 25 juillet, un membre, ajoute-t-il, emporte par son patriotisme, +demanda que le rapport sur la decheance fut fait le lendemain. L'opinion +n'etait pas encore formee; alors, que fis-je? Je cherchai a temporiser, +non pour ecarter cette mesure que je desirais aussi, mais pour avoir le +temps d'y preparer les esprits. + +"Le temoin a encore parle de la reponse que j'ai faite au tyran, le 18 +avril, et de la protection que je lui ai accordee. J'ai deja repondu a +cette inculpation, et certes il est etonnant qu'on veuille faire de +cette reponse un acte d'accusation contre moi, quand l'Assemblee elle- +meme ne l'improuva pas. + +"Le temoin nous a accuses d'avoir voulu dissoudre et diffamer la +municipalite de Paris. Qu'on ouvre les journaux, et l'on verra si jamais +j'ai fait une seule diffamation. + +"Voila ce que j'avais a repondre a la deposition du citoyen Hebert." + +Quel dommage qu'une pretendue raison d'Etat ait ainsi mutile cette +defense de Vergniaud! Encore ne lui prete-t-on, dans cette analyse, que +des paroles conformes a son caractere et a la verite. Mais la perfidie +du redacteur s'exerce sur la reponse qu'il fit a l'accusation d'avoir +adresse aux Jacobins de Bordeaux, apres le 31 mai, de veritables appels +a la guerre civile. On sait que Vergniaud, resta, jusqu'au bout, +observateur formaliste des lois, tout comme Robespierre; et on peut voir +que ses lettres aux Bordelais n'ont rien de seditieux. Son patriotisme +etait oppose au soulevement de la province contre Paris. Pour le perdre, +il fallait lui preter la reponse ambigue que voici: + +"Citoyens jures, vous avez entendu la lecture de deux copies de lettres +que le desespoir et la douleur m'ont fait ecrire a Bordeaux. Ces deux +lettres, j'aurais pu les desavouer, parce qu'on ne reproduit pas les +originaux; mais je les avoue parce qu'elles sont de moi. Depuis que je +suis a Paris, je n'avais ecrit que deux lettres dans mon departement, +jusqu'a l'epoque du mois de mai. Citoyens, si j'avais ete un +conspirateur, me serais-je borne d'ecrire a Bordeaux, et n'aurais-je +point tente de soulever d'autres departements? Et si je vous rappelais +les motifs qui m'ont engage d'ecrire a Bordeaux dans cette circonstance, +peut-etre paraitrais-je plus a plaindre qu'a blamer." + +Non, Vergniaud n'a pas pu prendre cette attitude contrite d'un coupable +surpris et convaincu. Il n'a pas fait ce plaisir a ses ennemis, ni ce +tort a sa cause. La preuve, c'est que, quelques heures plus tard, comme +on revenait sur sa correspondance avec Bordeaux, il dit fierement: +"Depuis mon arrestation, j'ai ecrit plusieurs fois a Bordeaux. Dire que +dans ces lettres j'ai fait l'eloge de la journee du 31 serait une +lachete, et, pour sauver ma vie, je n'en ferai point. Je n'ai pas voulu +soulever mon pays en ma faveur; j'ai fait le sacrifice de ma personne." +Voila le veritable Vergniaud: les mensonges du compte-rendu ne peuvent +le defigurer completement. + +Mais s'il ne put prononcer la longue apologie qu'il avait preparee, il +laissa du moins des notes qui nous permettent de retrouver son plan et +ses arguments. [Note: Arch. nat., W, 292. Ces notes ont ete publiees +pour la premiere fois par M. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 253.] + +Il avait divise son discours en cinq parties ou il repondait a cinq +chefs d'accusation: + +"Je suis accuse, dit-il: + +1 deg. De royalisme; + +2 deg. De federalisme; + +3 deg. D'avoir voulu la guerre civile; + +4 deg. La guerre avec toute l'Europe; + +5 deg. D'avoir tenu a une faction." + +1 deg. _Royalisme_. Il trouve des arguments en sa faveur dans son attitude +du 6 octobre 1791 a propos du ceremonial a observer avec le roi, dans +ses discours sur le serment de la garde royale (20 avril 1792), sur la +sanction du decret relatif a la Haute-cour nationale, sur Delessart, sur +la cassation de la garde du roi, sur l'affaire Lariviere, sur la +situation generale (3 juillet); dans sa presidence du 9 au 10 aout; dans +la proposition qu'il fit du decret de suspension; enfin dans ses travaux +depuis le 10 aout a la Commission des Vingt-et-un. Il refute ensuite ce +qu'on a dit sur son attitude royaliste aux approches du 10 aout. Quant a +la lettre a Boze, il rappelle combien la denonciation de Gasparin a ete +tardive. Ses intentions patriotiques sont prouvees par les circonstances +dans lesquelles il a signe cette lettre, par son ignorance du mouvement +revolutionnaire, par sa conduite posterieure. S'il ne proposa que la +suspension et non pas la decheance, c'etait pour eviter la nomination +d'un regent; et si un article du decret portait qu'il sera nomme un +gouverneur au prince royal, c'etait a la fois pour donner un otage au +peuple et "pour ne pas manifester l'envie de renverser la Constitution". +On lui a reproche la maniere dont il presenta le decret de suspension: +"Si j'avais eu des regrets monarchiques, me serais-je mis en avant?"-- +S'il a vote l'appel au peuple, c'etait pour eloigner de la Convention la +responsabilite du jugement; mais il a vote pour la mort et contre le +sursis. Et Dumouriez?--Il n'a eu aucune relation avec lui ni pendant son +ministere, ni pendant son generalat. Il ne l'a jamais defendu comme +l'ont fait certains Montagnards. "Nous avons parle comme Dumouriez?-- +Oui, quand il a parle comme les patriotes." Il repond avec dedain et en +peu de mots a l'accusation d'avoir voulu retablir "le petit Capet" sur +le trone, a celle d'etre le complice de Dillon. Lui royaliste! Quels +etaient ses moyens pour faire un roi? Lui ambitieux! "Je n'ai eu ni +l'ambition des places, ni celle du credit, ni celle de la fortune: j'ai +vecu pauvre. Quel titre au-dessus de celui de Representant du peuple?" + +2 deg. _Federalisme_. "Quel interet? N'est-il pas plus beau pour un +ambitieux de gouverner une grande Republique qu'un departement?" Mais il +a voulu la garde departementale? C'est faux. Mais il a calomnie Paris +pour l'isoler des departements? C'est faux. Qui a plus calomnie Paris +qu'un de ses adversaires, Barere? "Personne plus que moi n'idolatre la +gloire de Paris. Si j'ai parle contre les provocations au pillage, +c'etait pour eviter que, lorsque Paris serait appauvri, on ne nous +accusat." Et il rappelle le decret qu'il fit rendre au 31 mai en +l'honneur de Paris. Mais, dit-il, "nous faisons une revolution d'hommes +libres, et non pas de brigands. Peut-etre ne serait-il pas difficile de +prouver que l'on connaissait les preparatifs de ce pillage que quelques +pretendus amis de la liberte appellent du saint nom d'insurrection.--Si +je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou +insense, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous +verriez que, sans etre ni sorcier ni prophete, on pouvait presager ce +qui vient d'arriver.--Disons toute la verite. Il est des hommes qui +veulent legitimer le vol, qui flagornent et bercent les citoyens peu +fortunes de je ne sais quelles idees subversives de tous les principes +sociaux." + +3 deg. _Guerre civile_. "L'ai-je voulue, avant ou depuis le 31 mai? Avant? +quel but? Pour un roi? Pour le federalisme? Quelles de mes actions +induisent a le croire? Mon opinion sur l'appel? J'y declare que je +regarde comme traitres [ceux qui pousseraient a la guerre civile]." + +"On dit que j'ai mis le trouble dans la Convention. Jamais je n'ai +denonce, jamais je n'ai repondu aux injures. J'ai pu montrer quelquefois +de l'aigreur, mais j'ai toujours ramene le calme." + +Il prouve ensuite, par un recit detaille de sa conduite avant le 31 mai, +que, denonce, menace, en danger de mort, il n'a jamais provoque a la +guerre civile. Quant a Toulon livre, c'est la faute du 2 juin, et non +celle de Vergniaud. + +4 deg. _Guerre avec toute l'Europe_. Il justifie la declaration de guerre, +et montre que Danton et Barere y ont contribue. + +5 deg. _Faction_. Il y avait entre les Girondins des relations d'estime, +aucune coalition d'opinions. Et Vergniaud rappelle la diversite de leurs +votes dans le proces de Louis XVI. Quant a sa camaraderie avec Fonfrede +et Ducos, elle n'a jamais influence leurs opinions. "Leur crime et ma +consolation [c'est] de m'avoir aime." Et il plaide genereusement leur +cause: "S'il faut le sang d'un Girondin, que le mien suffise. Ils +pourraient reparer par leurs talents et leurs services [les torts qu'on +leur a faits dans l'esprit du peuple]. D'ailleurs ils sont peres, epoux. +Quant a moi, eleve dans l'infortune..., ma mort ne fera pas un +malheureux." + +_Conclusion_. "Comment tant d'accusations, si nous sommes innocents?" Il +reconnait la les haines aveugles de l'esprit du passe: "On nous a +assimiles au cote droit de l'Assemblee constituante et a celui de +l'Assemblee legislative. Quelle erreur! Aucun decret contraire au peuple +n'a ete appuye par nous." Il s'est eleve contre les arrestations +arbitraires, qui sont maintenant _des couronnes civiques_; il a voulu +defendre l'innocence: c'est pour cela qu'on l'a accuse de moderantisme. +Mais "existe-t-il une representation nationale sans liberte d'opinions?" +L'Assemblee se detruira elle-meme, si elle fait le proces a la minorite. +"Que d'hommes timides n'oseront plus defendre les interets du peuple! +Point de parti d'opposition dans un senat, point de liberte." Pour lui, +il a vote tantot avec la Montagne, tantot contre. + +Pourquoi rendre les Girondins responsables des malheurs de la France? +Apres tout, quand nous avons eu de l'influence, il y a eu des victoires, +tandis que, "par un hasard singulier, les echecs d'Aix-la-Chapelle, la +guerre de la Vendee, l'affaire du 10 mars ont eclate dans le meme +temps". + +Lui aristocrate! Ce n'est ni son interet, ni son caractere. "Je n'ai pas +flatte pour mieux servir." "J'ai prefere quelquefois deplaire au peuple +et ouvrir un bon avis. Malheur a qui prefere sa popularite!" Et il +enumere tous les services qu'il a rendus au peuple. Il lui a aussi +consacre sa vie; "vous la lui devez, s'il la veut.--S'il faut des +victimes a la liberte, nous nous honorerons de l'etre (_sic_). Vous la +lui devez encore [ma vie], si la liberte court des dangers.--Sauvez-moi +de la tache de la Vendee.--Je mourrai content si c'est pour les +republicains." + +Si habile que soit cette defense, quand meme Vergniaud aurait pu la +prononcer, elle n'aurait pas sauve sa tete. Mais telle qu'elle est, dans +sa forme rudimentaire, elle preserve sa memoire des reproches qu'ont +merites d'autres Girondins. Si Buzot et Guadet ont paru preferer le soin +de leur vengeance au salut de la Revolution, on voit que Vergniaud resta +toujours, meme dans les miseres et dans les tentations d'une injuste +captivite, le patriote sublime qui disait aux Montagnards: "Jetez-nous +dans le gouffre et sauvez la patrie." C'est avec douleur qu'il a connu +les commencements de guerre civile tentes par ses amis fugitifs. C'est +avec angoisse qu'il a vu comme une ombre de deshonneur se projeter sur +tout le parti de la Gironde. Les Girondins pactisant avec les royalistes +et l'etranger! Il n'a pu supporter cet opprobre et il a ecrit noblement: +"Sauvez-moi de la tache de la Vendee!" Cet orateur a la conduite +politique un peu flottante, a l'ideal trop eleve, aux degouts de reveur +raffine, s'est senti, dans sa prison, delivre des laideurs de la +realite, separe du spectacle ecoeurant des hommes et des choses, et il a +pu realiser en son coeur sa chimere, assouvir dans l'infortune sa soif +d'heroisme, et mourir en republicain. + +On connait l'issue du proces. Mais ce qu'on sait moins, c'est que +l'opinion, quoi qu'en dise Michelet, ne fut pas indifferente au sort des +Girondins. On a cinq lettres de Pache a Hanriot, datees du 3 au 10 +brumaire, et qui temoignent de l'inquietude inspiree a la Montagne et a +la Commune par les sympathies qui restaient aux accuses. Pache previent +d'abord Hanriot _qu'il y a beaucoup de monde dans la grande salle du +palais de justice_, et l'invite a envoyer un renfort pour maintenir la +tranquillite et le silence. Le 6 brumaire, il l'engage a surveiller les +abords de la Conciergerie. Le 9 brumaire, la parole des Girondins et de +Vergniaud produit sans doute un grand effet; car, dit Pache, "il serait +possible que les malveillants redoublassent d'efforts aujourd'hui pour +occasionner du mouvement". Le 10 brumaire, quand le jugement est rendu, +Pache demande qu'on prenne des precautions pour assurer la tranquillite, +et donne l'ordre de ne pas faire de visites domiciliaires, vu les +circonstances. Ce luxe de precautions permet-il de dire, avec Michelet, +que _l'attention de Paris etait ailleurs_? Et n'est-ce point une +satisfaction de penser que les accents supremes de Vergniaud ne +resterent pas sans echo? + +Il demeura impassible en presence de la scene emouvante qui suivit le +prononce du jugement: il paraissait, dit Vilate, ennuye de la longueur +d'un spectacle si dechirant. Riouffe, qui a laisse des details sur les +derniers instants des Girondins, dit de Vergniaud: "Tantot grave, tantot +moins serieux, il nous citait une foule de vers plaisants dont sa +memoire etait ornee, et quelquefois il nous faisait jouir des derniers +accents de cette eloquence sublime, qui etait deja perdue pour +l'univers, puisque les barbares l'empechaient de parler." Il s'etait +muni d'un poison tres subtil que lui avait donne Condorcet; "mais +lorsqu'il vit que ses jeunes amis (Fonfrede et Ducos), pour lesquels il +avait eu des esperances partageaient son malheur, il remit sa fiole a +l'officier de garde et resolut de perir avec eux". L'aumonier de +l'Hotel-Dieu essaya vainement de le confesser: il mourut en philosophe. + + + + +_VII.--LA METHODE ORATOIRE DE VERGNIAUD_ + + +Nous connaissons maintenant les principaux traits de la carriere +oratoire de Vergniaud. Il reste a parler de sa methode et de son style. + +Et d'abord, improvisait-il? + +Comme avocat, il ecrivait et lisait ses plaidoiries: on le voit et on le +sait. Il ne fit d'ailleurs que suivre en cela les usages du barreau de +Bordeaux. + +A la tribune, il ne lisait pas. Mais recitait-il? Mme Roland, dans le +portrait qu'elle a trace de lui, parle de _ses discours prepares_, et +dit _qu'il n'improvisait pas, comme Guadet_. Cependant il parla sans +preparation, le 16 mai 1792, sur les pretres insermentes, et dit lui- +meme de la motion qu'il fit dans cette occasion: "Au reste, je la livre +a votre reflexion; n'ayant pu prevoir que cette matiere serait mise +inopinement a l'ordre du jour, je n'ai pu moi-meme la mediter ni en +preparer les developpements." Son grand discours du 31 decembre 1792, +sur l'appel au peuple, donna aux contemporains l'impression d'une +eloquence improvisee. Il en fut de meme de son opinion du 13 mars 1793. +La Convention en avait vote l'impression. Craignant qu'il n'en attenuat +les phrases les plus vives et les plus compromettantes pour la Gironde, +Thuriot et Tallien demanderent qu'il deposat son manuscrit sur le bureau +de l'Assemblee. Vergniaud laissa entendre qu'il avait improvise: "S'il +fallait donner la copie litterale, dit-il, de ce que j'ai prononce, +j'avouerai que cela ne me serait pas possible: ainsi, a ce sujet, je +demande moi-meme le rapport du decret qui en a ordonne l'impression." +Enfin sa longue reponse a Robespierre (10 avril 1793), qu'il prononca +seance tenante, est generalement consideree comme une improvisation. + +On hesite cependant a appeler Vergniaud un improvisateur dans le sens +propre du terme. Sans doute, il imagina brusquement, pour le fond et +pour la forme, nombre de petites harangues dont il ne pouvait avoir +prevu ni l'occasion ni le sujet, comme celles que lui inspirerent, sur- +le-champ, les evenements du 31 mai. Mais est-il possible d'admettre +qu'il inventa de meme les developpements si methodiques, si combines, si +proportionnes entre eux, qui forment le fond des discours sur l'appel au +peuple, sur la journee du 10 mars, sur les accusations de Robespierre? +Sans doute il n'est pas en etat, le 13 mars 1793, de deposer son +manuscrit sur le bureau de la Convention; mais il avait ete charge, par +le Comite Valaze, quarante-huit heures auparavant, de prendre la parole +dans cette circonstance au nom des Girondins. Il avait donc eu le temps +de se preparer. Le discours sur l'appel au peuple fut peut-etre debite +sans le secours d'un manuscrit; mais s'il est un sujet que Vergniaud ait +eu le temps de mediter, c'est le proces de Louis XVI. L'occasion de sa +reponse a Robespierre ne pouvait etre prevue; mais l'accusation meme +flottait, pour ainsi dire, dans l'air; il avait pu la saisir dans toutes +les feuilles montagnardes. Son apologie s'etait preparee d'elle-meme +dans sa tete; son discours etait fait; il ne restait plus qu'a l'adapter +a la circonstance qui le forcerait a le prononcer, ce qu'il fit +d'ailleurs avec une prestesse heureuse. + +Il n'improvisait qu'a moitie ses grands discours. Il les avait prepares +fortement, et parlait d'ordinaire sur des notes. + +Nous savons deja, grace au manuscrit de sa defense, quel etait le +caractere de ces notes. La charpente du discours s'y trouvait marquee +avec beaucoup de relief, dans un plan solide, clair, classique. Tout s'y +ramenait a cinq ou six idees maitresses, comme dans la rhetorique de la +chaire. On voit que la premiere preoccupation de l'orateur etait de +repartir en des paragraphes nettement delimites les principaux chefs de +son argumentation. Ainsi, pour sa defense, cinq points, comme dans un +sermon de Bourdaloue, et un numerotage dont il n'aurait sans doute pas +fait grace a l'auditeur: 1 deg. _royalisme_; 2 deg. _federation_; 3 deg. _guerre +civile_; 4 deg. _guerre etrangere_; 5 deg. _faction_. Et chacun de ces +developpements aura un certain nombre de subdivisions. Ainsi le premier +developpement, _royalisme_, comprend seize paragraphes, soit neuf +arguments et sept objections avec reponse. Peu de phrases completes: des +indications sommaires faciles a distinguer d'un coup d'oeil et qui +guideront la memoire de l'orateur ou dont la presence le rassurera, sans +qu'il ait presque besoin de baisser les yeux sur son papier. + +Vergniaud montait donc a la tribune avec un plan ecrit, dont les +divisions et les subdivisions se detachaient et ou les arguments etaient +ranges selon une graduation rigoureuse: d'abord le dessein general du +discours, puis les groupes d'idees qui forment ce dessein, puis les +idees isolees, enfin les faits complexes et les faits simples sur +lesquels s'appuient les arguments. On dirait d'un ouvrage de menuiserie +complique, dans lequel cinq ou six tiroirs, ouverts l'un apres l'autre, +laisseraient voir des cases qui contiendraient d'autres boites plus +petites, lesquelles, ouvertes a leur tour, en renfermeraient de +minuscules. C'est dans ces dernieres seulement que l'ouvrier a place les +faits, ces faits qui, dans notre eloquence contemporaine, viennent en +premiere ligne, et auxquels, a cette epoque, Danton fut le seul a donner +une place d'honneur. + +Aide de cette machine savante, mais dont il a le secret, Vergniaud n'a +pas de crainte de s'egarer: il n'a qu'a toucher dans un ordre determine +les differents ressorts; les compartiments s'ouvrent et se ferment tour +a tour, et toute l'argumentation en sort, sans encombre et sans erreur. +L'orateur est sur de ne rien oublier, de ne rien intervertir, de donner +a chaque argument toute sa valeur. Son esprit se tranquillise sur la +conduite meme de son discours: toute son imagination peut jouer, sans +inquietude, le role qu'il lui a assigne. + +Ce role, c'est l'elocution proprement dite, et c'est ici que Vergniaud +improvise davantage; c'est ici qu'il depend des circonstances, du +hasard, de son humeur. Il s'agit de trouver sur l'heure meme, la forme +de ces arguments, encore nus sur le papier et dessines d'un trait +sommaire. Ou plutot les idees, dans le manuscrit, sont presentees sous +forme implicite; il s'agit de les derouler et de leur donner tout leur +lustre. C'est alors que Vergniaud ecoute son demon interieur et qu'il +met en jeu ses plus hautes facultes. Si le plan est fait d'avance, le +style et l'action sont en partie improvises, et, comme l'orateur n'est +pleinement lui-meme qu'a la tribune, ce second effort se trouve etre +plus heureux que le premier; l'execution vaut mieux que la matiere, et +il y a plus d'art inspire dans la draperie que dans le corps meme du +discours. + +Mais cette part laissee a l'imprevu, Vergniaud la restreint encore, en +joueur habile qui se defie de la fortune. Ainsi tout le style n'est pas +improvise. Certains ornements sont esquisses d'avance; il ne reste plus +qu'a en finir le detail. Par exemple, ces comparaisons antiques, qui +semblent suggerees au girondin dans la chaleur meme de la parole et de +l'action ne lui echappent jamais: il les a prevues; il en a calcule le +nombre et fixe la place. Sa defense devait renfermer quatre allusions a +l'antiquite. 1 deg. Premiere partie, paragraphe septieme: "Sur le reproche +de Billaud-Varenne d'avoir vote pour l'appel et pour la mort, voyez +l'histoire de la soeur de Caligula." Vergniaud veut dire: "Vous m'avez +fait voter la mort du roi, et vous me reprochez ce vote. Vous faites +comme Caligula qui, apres avoir debauche ses soeurs, les exila comme +adulteres." 2 deg. Troisieme partie: Il veut dire qu'il saurait souffrir +pour ses opinions, et il ajoute cette indication a developper: +"Presentez-moi le rechaud de Scaevola." 3 deg. Un peu plus loin, il ecrit +les noms de Rutilius et d'Aristide, qui furent exiles pour leur vertu, +comme Vergniaud va etre guillotine pour son amour de la justice. Mais il +s'apercoit que l'exil a Smyrne de P. Rutilius Rufus n'est pas assez +connu du public, et, en marge de ses notes, il remplace ce nom par celui +de Themistocle. 4 deg. Enfin, dans la cinquieme partie, a l'appui de cette +idee qu'il ne faut pas preferer sa popularite a la verite, il se +proposait d'alleguer les grands hommes de l'antiquite victimes de leur +droiture. + +Le meme nombre d'allusions, comme l'a justement remarque M. Vatel, se +retrouve dans les quatre grands discours de Vergniaud, ou elles sont +espacees a peu pres de la meme maniere que dans le projet de defense, +amenees avec art et sobrement developpees. + +Ainsi, dans le discours du 3 juillet 1792, il represente les deputes +comme "places sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre". Il +compare Louis XVI au tyran Lysandre. Il se demande si le jour n'est pas +venu "de reunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont +Aventin". Il offre a ses collegues un moyen de vivre dans la memoire des +hommes: "Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolerent aux +Thermopyles; ces vieillards venerables qui, sortant du senat romain, +allerent attendre, sur le seuil de leurs portes, la mort, que des +vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux." L'orateur avait fait +en sorte que chaque developpement recut un ornement antique. + +Dans le discours sur l'appel au peuple, il est question de Catilina et +de la minorite insolente qui le suivait; les Montagnards sont appeles +des "Catilinas" et ironiquement "ces vaillants Brutus". Si les Girondins +sont denonces au peuple, ils savent "que Tiberius Gracchus perit par les +mains d'un peuple egare qu'il avait constamment defendu". Il n'y a pas +grand courage a frapper Louis vaincu: "Un soldat cimbre entre dans la +prison de Marius pour l'egorger. Effraye a l'aspect de sa victime, il +s'enfuit sans oser le frapper. Si ce soldat eut ete membre d'un senat, +doutez-vous qu'il eut hesite a voter la mort du tyran?"--Meme nombre, +meme distribution d'allusions classiques que dans le projet de defense. + +Le 13 mars 1793, alors que "les emissaires de Catilina ne se presentent +pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de +venir jusque dans cette enceinte deployer les signes de la contre- +revolution", il ne peut garder un silence qui deviendrait une veritable +trahison. Il montre la Revolution, "comme Saturne, devorant +successivement tous ses enfants [1]". Si la Convention a echappe au +peril, c'est que "plus d'un Brutus veillait a sa surete et que, si parmi +ses membres elle avait trouve des decemvirs, ils n'auraient pas vecu +plus d'un jour". "Un tyran de l'antiquite, dit-il au peuple, avait un +lit de fer sur lequel il faisait etendre ses victimes, mutilant celles +qui etaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles +qui l'etaient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait +l'egalite; et voila celle des scelerats qui te dechirent par leur +fureur." [Note: Cette comparaison avait deja ete plus d'une fois +apportee a la tribune. Ainsi Francais (de Nantes), s'adressant a la Rome +papale, avait dit; "Es-tu donc comme Saturne a qui il faut tous les +soirs des holocaustes nouveaux?" _Moniteur_, reimpression, t. XII, p. +305.] + +Enfin, dans sa replique a Robespierre (10 avril 1793), il s'eleve contre +ceux "qui s'efforcent de nous faire entr'egorger comme les soldats de +Cadmus, pour livrer notre place vacante au premier despote qu'ils ont +l'audace de vouloir nous donner". Repoussant l'accusation de hair Paris, +il rappelle qu'il a dit dans la Commission des Vingt-et-un: "Si +l'Assemblee legislative sortait de Paris, ce ne pourrait etre que comme +Themistocle sortit d'Athenes, c'est-a-dire avec tous les citoyens, etc." +A propos de Fournier, l'Americain mande au Tribunal revolutionnaire +comme temoin et non comme accuse: "C'est a peu pres comme si, a Rome, le +senat eut decrete que Lentulus pourrait servir de temoin dans la +conjuration de Catilina." + +Il est a remarquer que, dans ces quatre exemples, les allusions antiques +offrent comme un resume de toute l'argumentation: c'est que Vergniaud, a +dessein, en a orne de preference les points les plus saillants de son +discours. Son but est de laisser dans la memoire de l'auditeur une +formule elegante et classique qu'il ne puisse oublier et qui fasse vivre +l'idee qu'elle contient. Il y a reussi dans la comparaison de la +Revolution avec Saturne, qui est restee populaire. Il a ete moins +heureux dans les autres comparaisons, comme dans celle des soldats de +Cadmus. Ce sont de froides et laborieuses elegances. + +S'il allegue aussi les modernes, Cromwell, quelques orateurs +contemporains, et Mirabeau, qu'il imite ou cite a plusieurs reprises, +c'est aux orateurs anciens, c'est a Demosthene qu'il fait allusion plus +volontiers. Le 16 septembre 1792, il dit aux Atheniens de Paris: +"N'avez-vous pas d'autre maniere de prouver votre zele qu'en demandant +sans cesse, comme les Atheniens: _Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui?_" +Le 18 janvier de la meme annee, a propos de la guerre, il avait recite +un des passages les plus celebres des _Philippiques:_ "Je puis appliquer +a vos mesures le langage que tenait en pareille circonstance Demosthene +aux Atheniens: "Vous vous conduisez a l'egard des Macedoniens, leur +disait-il, comme ces barbares qui paraissent dans nos jeux, a l'egard de +leurs adversaires. Quand on les frappe au bras, ils portent la main au +bras..." Et, apres avoir cite tout le passage, il reprend: "Et moi +aussi, s'il etait possible que vous vous livrassiez a une dangereuse +securite, parce qu'on vous annonce que les emigres s'eloignent de +l'Electorat de Treves, si vous vous laissiez seduire par des nouvelles +insidieuses, ou des faits qui ne prouvent rien, ou des promesses +insignifiantes, je vous dirais: Vous apprend-on qu'il se rassemble des +emigres a Worms et a Coblentz? vous envoyez une armee sur les bords du +Rhin. Vous dit-on qu'ils se rassemblent dans les Pays-Bas? vous envoyez +une armee en Flandre. Vous dit-on qu'ils s'enfoncent dans le sein de +l'Allemagne? vous posez les armes. + +"Publie-t-on des lettres, des offices dans lesquels on vous insulte? +alors votre indignation s'excite, et vous voulez combattre. Vous +adoucit-on par des paroles flatteuses, vous flatte-t-on de fausses +esperances? alors vous songez a la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les +emigres de Leopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui disposent de vos +armees. Ce sont eux qui en reglent tous les mouvements. Ce sont eux qui +disposent de vos citoyens, de vos tresors: ils sont les arbitres de +votre destinee. (_Tres vifs applaudissements reiteres. Bravo! bravo!_)" + +Certes, il faut savoir gre a Vergniaud de n'avoir pas prodigue davantage +ces ornements chers a son temps. On peut meme, a tout prendre, le ranger +parmi ceux qui, a la tribune, ont le moins abuse de la Grece et de Rome. +Mais qu'il est loin, sous ce rapport, de la discretion de son rival +Danton! L'orateur cordelier rencontre les allusions classiques, tandis +que l'orateur girondin les cherche. Celui-la mele des noms romains ou +grecs a quelques passages de ses discours, parce que c'est la langue +courante de ses contemporains, parce que ce pedantisme est une maniere +d'etre plus clair; celui-ci ajoute apres coup une parure antique +savamment choisie. C'est un peu le procede laborieux d'Andre Chenier +dans ses oeuvres en prose. Ce n'est pas la spontaneite et l'exuberance +de Camille Desmoulins, qui a su, par son genie, raviver ces fleurs +fanees, en semer tout son style, sans ennuyer, et rendre agreables, meme +pour nous, tant de Brutus, de Themistocles, de Publicolas, de Nerons, si +fastidieux chez les autres. + +La prose de Vergniaud n'a pas cette verve et ce naturel. Tout y est +calcule pour emouvoir dans les regles et plaire de la bonne facon, +c'est-a-dire avec la methode des orateurs antiques et des grands +sermonnaires francais. La noblesse et la majeste sont les deux qualites +que recherche l'orateur et qu'il rencontre le plus souvent. Il excelle a +elever le debat au-dessus des miseres et des laideurs de la realite. Il +emporte les esprits dans les regions sereines ou sa propre reverie le +fait vivre d'ordinaire. Ce ne sont qu'idees sublimes ou delicates, que +periodes harmonieuses comme celles d'un Massillon, que beaux mots et +beaux sons dont jouissent l'oreille et l'esprit tout a l'heure blesses +par les cris brutaux des tribunes ou les balbutiements diffus des +orateurs sans genie. L'orateur ecarte avec adresse tout ce qui, dans les +choses dont il parle, peut donner des impressions chagrines, ou +triviales, ou ecoeurantes. Son art n'admet aucune idee qui ne soit belle +ou haute, aucune forme qui ne soit elegante ou splendide et ici son art +est d'accord avec son ame. + +Mais trop souvent, si ses idees paraissent elevees, elles sont vagues et +abstraites; si ses mots sont souvent nobles, ils sont rarement precis et +vrais. Lui aussi, dans la tourmente revolutionnaire, il veut sacrifier +aux graces academiques. Il nomme les objets par les termes les plus +generaux; il designe par des periphrases decentes les hommes et les +choses qui lui semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle +prose oratoire. A-t-il a preciser un detail technique? Sa delicatesse +s'effarouche, et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793), +il prend des precautions presque pudiques pour parler de la necessite de +restreindre la consommation des boeufs: "Une autre mesure, dit-il, que +je vais vous soumettre vous paraitra peut-etre ridicule au premier +aspect..." Il fallait que le bon gout classique exercat encore une +tyrannie bien puissante pour qu'un homme si grand, en de si grandes +circonstances, en avril 1793, eut encore peur du ridicule litteraire! + +Certes, Marat fut injuste, quoique fin connaisseur en exercices de +style, quand, a la tribune, le 13 mars 1793, il traitait l'eloquence de +Vergniaud de _vain batelage_. Mais avait-il completement tort quand il +souriait des "discours fleuris" et des "phrases parasites" de son +adversaire? N'y a-t-il pas trop de fleurs et trop de fard dans le +discours du 3 juillet 1792? Partout, n'y a-t-il pas trop d'epithetes, +trop de synonymes, trop de mots places la pour completer plutot le son +que l'idee? Sauf dans les passages ou l'indignation lui fait oublier +l'art, rarement Vergniaud rencontre du premier coup le mot juste. C'est +par une accumulation de termes qu'il approche de la clarte, qu'il en +donne l'illusion et qu'il seduit son auditeur plus encore qu'il ne +l'eclaire et le convaincre. + +C'est la faute de sa methode. Ses notes sont si completes, a en juger +par celles de sa defense, que la part laissee a l'improvisation est +vraiment trop reduite. L'ecrivain, par la multiplicite et la precision +des traits qu'il a fixes sur le papier, n'a laisse a l'improvisateur +qu'une besogne d'arrangeur, je ne dis pas de phrases, mais de mots. +Parfois cette besogne est capitale, tant la forme importe dans l'art de +l'eloquence. Parfois, nous l'avons vu, Vergniaud s'y montre artiste de +genie. Mais trop souvent, empeche, par la rigueur de son plan, +d'improviser des idees, il ne peut satisfaire son imagination que par un +exercice sterile de paraphrase: alors il tourne sans fin et sans fruit +sa periode, demesurement chargee de mots inutiles, quelquefois +impropres, souvent emphatiques, sans que l'idee progresse d'un pas; +alors, avec toute sa sincerite, il est rheteur, et Marat a raison de +sourire. + +Il est rare, toutefois, qu'il paraisse franchement declamateur. A le +lire, on hesite souvent sur le sentiment qu'on eprouve. Plus d'un +passage de Vergniaud, meme parmi les plus celebres, semble a egale +distance du bon et du mauvais gout, de l'eloquence et de la mauvaise +rhetorique, comme l'apostrophe aux emigres dans le discours du 25 +octobre 1791. Il abuse aussi des expressions qu'on ne peut ni proscrire +ni louer, et il dira volontiers: "Ouvrez les annales du monde..." Il +aime ces metaphores trop communes et trop vagues. A vrai dire, ses +comparaisons un peu prolongees sont rarement justes dans toutes leurs +parties. Je sais bien qu'il a heureusement rapproche les inquietudes +causees par les emigres a la nation _du bourdonnement continuel +d'insectes avides de son sang_; mais cette justesse familiere n'est +qu'une exception dans son style: trop souvent il se mele a ses +comparaisons autant d'inexactitude que de noblesse, comme quand il dit, +dans son discours sur l'appel au peuple: "Craignez qu'au milieu de ses +triomphes, la France ne ressemble a ces monuments fameux qui, dans +l'Egypte, ont vaincu le temps. L'etranger qui passe s'etonne de leur +grandeur; s'il veut y penetrer, qu'y trouve-t-il? des cendres inanimees +et le silence des tombeaux." + +On voit que ce mauvais gout consiste moins dans l'exageration des +pensees que dans le vague et dans l'inexactitude des comparaisons. C'est +un mauvais gout propre a Vergniaud. Il ne donne guere toutefois dans le +genre d'emphase qui est a la mode autour de lui, excepte dans ce passage +du meme discours: + +"Irez-vous trouver ces faux amis [les inspirateurs de septembre], ces +perfides flatteurs, qui vous auraient precipites dans l'abime? Ah! +fuyez-les plutot; redoutez leur reponse; je vais vous l'apprendre. Vous +leur demanderiez du pain, ils vous diraient: Allez dans les carrieres +disputer a la terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous +avons egorgees; ou voulez-vous du sang? prenez, en voici. Du sang et des +cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture a vous offrir... Vous +fremissez, citoyens! O ma patrie! je demande acte a mon tour des efforts +que je fais pour te sauver de cette crise deplorable." + +Mais les figures de rhetorique que Vergniaud aime ne deplaisent pas +toujours. Il en est une qui revient sans cesse dans ses discours, qu'il +ramene avec insistance toutes les fois qu'il veut frapper un grand coup, +et qui ne laisse pas, si visible que soit l'artifice, de produire, meme +sur nous, le plus grand effet. Je veux parler de la _repetition_, qu'il +avait employee deja avec predilection dans ses plaidoyers et qui devait +jouer un grand role, on le voit, dans le developpement de sa defense. +Rien de plus brillant et de plus fort que ce procede tel qu'il le +renouvelle par son genie. Rien de plus calcule et rien qui sente moins +le calcul que ce refrain ramene en tete ou a la fin d'une dizaine de +developpements tantot ironiques, tantot indignes, comme lorsque, le 10 +avril 1793, il repete chaque grief de Robespierre en s'elevant a chaque +reprise d'un degre plus haut dans la colere et dans le dedain. _Nous +moderes!_... et cette exclamation retombe, chaque fois plus lourdement, +chaque fois de plus haut, sur la calomnie qu'elle ecrase. Une autre +repetition qui souleva un vif enthousiasme, ce fut quand, le 17 +septembre 1792, Vergniaud s'ecria trois fois: "Perisse l'Assemblee +nationale et sa memoire..." et posa trois hypotheses dans lesquelles ce +sacrifice sauvait la patrie. On se rappelle que tous les deputes se +leverent et repeterent le cri de Vergniaud. Mais c'est dans le grand +discours du 3 juillet 1792 que cette figure est employee avec le plus +d'art. Qu'on se souvienne de ce trait: _C'est au nom du roi_, lance a +tant de reprises sur le masque de Louis XVI qu'il brise et fait tomber. +Et que dire de cette ironie redoutable qui revient quatre fois de suite +et quatre fois couvre Louis XVI de confusion: _Il n'est pas permis de +croire sans lui faire injure_... qu'il agisse comme il agit. De tels +artifices portaient l'effroi dans les Tuileries et la colere dans le +coeur des patriotes; il y faut voir autre chose qu'un calcul de rheteur: +c'etait une inspiration du coeur et, chez Vergniaud, les mouvements les +plus passionnes revetaient aussitot une forme compliquee. + +Ces repetitions, en effet, ne sont pas seulement propres a ses discours +prepares; elles se retrouvent jusque dans ses improvisations, avec la +meme symetrie, la meme gradation. Ainsi, le 6 mai 1793, Marat s'opposait +a l'admission, aux honneurs de la seance, des petitionnaires de la +section de Bonconseil venus pour se plaindre de l'anarchie. Vergniaud +repond a l'improviste: + +"Je conviens, citoyens, que lorsque des hommes parlent de respect pour +la Convention nationale, ils doivent etre appeles intrigants par ceux +qui cherchent sans cesse a l'avilir. Je conviens que lorsque des hommes +parlent de maintenir la surete des personnes, ils doivent etre appeles +intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au meurtre. Je conviens, +que lorsque des hommes parlent de maintenir les proprietes, ils doivent +etre appeles intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au pillage. +Je conviens que lorsque des hommes parlent d'obeissance aux lois, ils +doivent etre appeles intrigants par ceux qui ne veulent que l'anarchie. +Je conviens que lorsque des hommes viennent ici preter des serments de +l'execution desquels depend le bonheur du peuple, ils doivent etre +appeles intrigants par ceux-la qui veulent perpetuer la misere du +peuple...." + +On peut conclure de ces exemples, d'abord que les idees s'offraient a +Vergniaud, interieurement, sous la forme de figures savantes et que, +parmi ces figures, la repetition s'adaptait davantage a la nature de son +esprit. Nul orateur, dans la Revolution, n'en a fait un tel usage. Ce +qui lui convenait et ce qui lui plaisait dans ce procede, c'etait qu'il +facilitait la gradation ascendante des sentiments et des mots: l'orateur +pouvait ainsi s'elever, par bonds successifs, toujours plus haut, et +planer enfin sans paraitre avoir perdu pied. A ces exclamations repetees +succedait un developpement large, brillant, harmonieux, ou il mettait +ses plus nobles abstractions et sa plus suave musique. + +Enfin, si l'on considere la suite de ses discours depuis le 5 octobre +1791 jusqu'au 31 mai 1793, c'est toujours la meme methode qu'on y +retrouve, mais ce n'est pas le meme succes. Tandis que d'autres, comme +Isnard, vont en declinant et ne peuvent se maintenir au niveau d'un trop +heureux debut, Vergniaud, au contraire, ne cesse de se perfectionner et +de grandir. Il est meilleur le 3 juillet 1792 qu'il ne l'a ete huit mois +auparavant dans son discours sur les emigres; et son dernier grand +discours, sa reponse a Robespierre (10 avril 1793), surpasse tous les +autres. La lecture de ses notes nous donne a croire qu'au Tribunal +revolutionnaire il se serait encore eleve au-dessus de lui-meme. C'est +que les circonstances l'avaient depouille de plus en plus de son +caractere d'avocat. Dans les commencements il plaidait une cause qu'il +croyait gagner, et il la plaidait avec tout l'artifice qui lui avait +valu ses succes de barreau. Bientot il desespere de gagner cette cause +noble et chimerique de la Gironde: ce sont alors, dans des plaidoiries +prononcees sans confiance, des elans plus spontanes, une vraie douleur, +de beaux cris de fierte. Enfin il ne plaide meme plus, il renonce meme a +un simulacre de lutte pour la victoire: du haut de la tribune il +s'adresse a la posterite; il arrache le masque a ses adversaires et il +montre toute son ame. Alors, on voit a plein son devouement stoique a la +patrie, sa grande et sereine bonte, la purete de son coeur, la force de +son genie qui s'exerce sans les entraves d'une discipline de parti. +Alors Vergniaud n'est plus un girondin: aucune haine ne l'agite. Il +n'est plus un conventionnel: aucun vote ne peut sanctionner son +eloquence. Tourne vers le siecle a venir, c'est a nous qu'il parle; +c'est nous qu'il fait jouir de toute la poesie de son ame en chantant +ses illusions mortes et son desir ardent de mourir pour la Revolution. +C'est dans ces moments-la qu'il est le plus orateur, parce qu'il n'y +parle que de lui, et, comme il arrive a Mirabeau, comme il arrive a tous +les orateurs, c'est son _moi_ qui a inspire a Vergniaud son eloquence la +plus sublime. + +Si donc il est de moins en moins rheteur, c'est que les circonstances +l'ont amene a etre de plus en plus lui-meme et a se degager tout a fait +de son parti et meme de son temps. Mais, je le repete, sa methode ne +change pas avec son inspiration. Jusque dans ces lettres si vivantes +qu'il ecrivait a la Convention du fond de sa captivite, on retrouve +le meme ordre dans les idees, le meme choix dans les ornements, les +memes procedes dans le style. Cette rhetorique lui venait sans doute +moins de l'ecole que de son caractere et c'est la le trait qui le +distingue si nettement de ses rivaux en eloquence: ses emotions les +plus sinceres s'exprimaient dans des formes aussi artificielles que ses +idees d'homme de parti ou d'avocat. Seulement, ces formes nous plaisent +quand Vergniaud est sous l'empire d'un sentiment violent; elles nous +fatiguent et nous importunent quand il plaide sans passion. + +Il y avait probablement autant d'art dans son action que dans son style. +En parlant de son physique, nous avons dit a peu pres tout ce qu'on sait +sur ce point si important et si mal connu. Baudin (des Ardennes), dans +son eloge des Girondins, dit qu'il etait _ravissant_ a entendre et il +ajoute: "Son geste, sa declamation, tout le rendait entrainant." Nous ne +savons rien de plus et, si nous pouvons dire que son action etait a la +fois savante et naturelle, c'est par conjecture. Toujours est-il qu'elle +entrainait l'auditoire et qu'elle devait etre en parfait accord avec le +style et la pensee pour produire les effets qu'enregistrent les +journaux. Ainsi, au milieu du discours sur l'appel au peuple, Vergniaud +s'arreta un instant: il y eut alors, dit le _Journal des Debats_, "un +moment d'admiration silencieuse". A un passage de son opinion sur la +guerre (18 janvier 1792), le _Logographe_ signale cette interruption +naive d'un collegue: _Voila la vraie eloquence!_ Plusieurs fois +l'Assemblee entiere, ravie d'un art si complet, se leva dans un acces +d'admiration enthousiaste. Presque toujours, on etait suspendu aux +levres de Vergniaud. "Lorsqu'il montait a la tribune, dit un de ses +collegues, l'attention etait universelle: tous les partis ecoutaient et +les causeurs les plus intrepides etaient forces de ceder a l'ascendant +magique de sa voix." Il reposait les ames des inquietudes de la lutte et +leur offrait de nobles intermedes aux difficultes de la Revolution. Et +les moins sensibles a ces chants de sirene ne furent pas ceux qui se +boucherent les oreilles pour ne pas l'entendre et lui fermerent la +bouche pour le tuer. A ce point de vue, c'est au Tribunal +revolutionnaire que le genie de Vergniaud recut le plus precieux +hommage. + +Voila tout ce que nous savons sur l'eloquence de ce grand orateur, et +nous sentons toute l'insuffisance, toutes les lacunes du portrait que +nous venons d'esquisser. Mais l'histoire ne nous a pas fourni d'autres +traits: ceux qu'on rencontre en plus dans les ecrits de Nodier et de +Lamartine ont ete imagines par ces deux poetes. Notre grand Michelet +lui-meme a souvent reve a propos de Vergniaud. Il est difficile, quand +on parle d'un des Girondins, d'oublier les belles fantaisies dont leur +legende a ete brodee. Y avons-nous reussi tout a fait? En tout cas, nous +avons prefere d'etre incomplet, plutot que de rien produire qu'un +document certain ne nous suggerat. Mais il est un trait de la +physionomie de Vergniaud que nous avons rencontre plus d'une fois et +qu'il valait mieux reserver pour la fin de cette etude, parce que c'est +la le meilleur Vergniaud, le Vergniaud le plus intime et le plus vrai. +Son protecteur Dupaty avait dit un jour: "L'humanite est une lumiere." +L'humanite fut la religion de Vergniaud, comme elle avait ete sans doute +celle de l'auteur de _Don Juan_. Son mot caracteristique, c'est +_humanite_. Il revient cent fois dans ses plaidoiries. Il resonne sans +cesse dans ses discours. Le 6 octobre 1792, il felicite Montesquieu +d'avoir fonde la conquete de la Savoie "sur l'_humanite_, sur l'humanite +sans laquelle il n'y a pour les hommes d'autre liberte que celle dont +jouissent les tigres au sein des forets". Et le 9 novembre il s'ecrie: +"Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l'_humanite_." +Enfin c'est l'_humanite_ qui inspire presque toute l'admirable replique +a Robespierre. C'est la que se trouve ce mot qu'il faut repeter, parce +que Vergniaud y a mis son ame: _On a cherche a consommer la revolution +par la terreur; j'aurais voulu la consommer par l'amour._ + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +DANTON + + + + +I. LE TEXTE DES DISCOURS DE DANTON + + +A lire ce qui reste des discours de Danton, a etudier dans les faits +l'influence de sa parole, on devine que cette eloquence fut plus +originale que celle de Mirabeau, de Robespierre et de Vergniaud, et on +sent qu'il n'y eut pas, dans toute la Revolution, d'orateur plus grand +que ce veritable homme d'Etat. Mais sa gloire fut aussitot obscurcie par +le peu de soin qu'il en prenait, et surtout par une legende calomnieuse +a laquelle concoururent a l'envi royalistes, girondins et +robespierristes: tous les vices, toutes les erreurs, toutes les +bassesses furent pretes jusqu'a nos jours a ce vaincu, et, pour +deshonorer l'homme du 10 aout, le mensonge usurpa une precision +effrontee. Villiaume le premier, en 1850, opposa a cette legende +quelques faits; puis vint M. Bougeart, qui ecrivit tout un livre pour +rehabiliter Danton; mais son mauvais style nuisit a ses arguments. C'est +a M. le docteur Robinet que revient l'honneur d'avoir trouve et reuni +avec methode d'irrecusables documents, d'une authenticite eclatante et +parfois _notariee_, propres a etablir la certitude dans les esprits les +plus meticuleux. Il faudrait un volume entier, ne fut-ce que pour +esquisser la biographie de Danton, telle que la critique vient de la +renouveler, pour faire connaitre, meme sommairement, l'homme, le +politique et l'orateur. Ce grand sujet nous tente depuis longtemps, mais +dans une histoire generale de l'eloquence parlementaire, on ne peut +qu'en indiquer les principaux points, et fixer quelques-uns des +caracteres de cette parole, ou revit toute la Revolution. + +La premiere remarque a faire, et elle explique le caractere equivoque de +la reputation oratoire de Danton, c'est que ses discours furent +reproduits d'une maniere encore plus defectueuse que ceux de ses rivaux. + +Cet orateur qui n'ecrivait jamais, qui n'avait pas meme, disait-il, de +correspondance privee, se livrait entierement a l'inspiration de l'heure +presente. Ni ses phrases, ni meme l'ordre de ses idees n'etaient fixes +dans son esprit, quand il se mettait a parler, comme le prouve la +soudainete imprevue de presque toutes ses apparitions a la tribune et le +perpetuel defi que ses plus belles harangues semblent porter a ces +regles de la rhetorique classique. Il etait improvisateur dans la force +du terme, pour le fond comme pour la forme, jusqu'a ne prendre aucun +soin de sa reputation aupres de la posterite. Je ne crois meme pas qu'il +existe une seule opinion de lui imprimee par ordre de la Convention. +Quant a la maniere dont les journaux reproduisaient ses paroles, il ne +s'en inquietait point et ne daignait pas rectifier: toute son attention +etait reservee a la politique active, et ses rares loisirs absorbes par +la vie de famille. Nul ne fut plus indifferent a cette gloire litteraire +si fort prisee par ses contemporains, depuis Garat jusqu'a Robespierre. + +Nous souffrons aujourd'hui de cette negligence. Ses paroles, aux +Jacobins notamment, furent longtemps resumees en quelques lignes seches +et obscures, et le plus souvent en style indirect, par le journal du +club, si indigent et si infidele. Plus tard, le _Journal de la +Montagne_, qui reproduit si complaisamment les paroles de Robespierre, +affecte d'abreger les plus importantes harangues de son fougueux rival. + +Un des principaux discours de Danton, celui du 21 janvier 1793, fut +enormement mutile par le _Moniteur_: on n'en trouvera un compte rendu +developpe que dans le _Logotachygraphe_ et dans le _Republicain +francais_. Le discours sur Marat (12 avril 1792) n'est reproduit en +detail que par le _Logotachygraphe_. Les dernieres paroles que Danton +prononca a la tribune de la Convention sont etrangement denaturees par +le _Moniteur_. Le _Republicain francais_ a seul pris la peine ou eut le +courage d'y mettre un ordre clair. Le 26 aout 1793, aux Jacobins, Danton +prononca une longue apologie personnelle ou, a propos de son second +mariage, il rendait compte de sa fortune de maniere a se faire applaudir +du plus soupconneux des auditoires: les journaux n'insererent qu'une +analyse insignifiante. + +Nous avons pu suivre, dans les plaidoyers de Vergniaud, les progres de +son education oratoire: l'insouciance de Danton laissa dans l'oubli son +oeuvre d'avocat. On a cependant retrouve quelques memoires judiciaires +de lui. Mais on n'a publie aucun de ses plaidoyers. + +Voici une lacune plus serieuse dans la collection des discours de +Danton. Nous n'avons pas la harangue qui fut sans doute son chef- +d'oeuvre, a en juger par les effets qu'elle produisit, je veux parler de +sa defense au Tribunal revolutionnaire. L'officieux _Bulletin_ l'altera, +la reduisit a quelques phrases incoherentes, et les notes de Topino- +Lebrun, qui font paraitre ces alterations et rectifient plus d'un point +capital, sont trop informes pour nous permettre de restituer le vrai +texte. Les details qu'on a sur cette tragedie disent assez de quel +miracle d'eloquence le tribun etonna des oreilles prevenues et +malveillantes. Le president tenta d'eteindre avec sa sonnette la voix de +l'accuse, comme Thuriot etouffera, au 9 thermidor, la voix de +Robespierre: il n'y put parvenir: "Un citoyen qui a ete temoin des +debats, ecrit un contemporain, nous a rapporte que Danton fait trembler +juges et jures. Il ecrase de sa voix la sonnette du president. Celui-ci +lui disait: "Est-ce que vous n'entendez pas la sonnette?--President, lui +repondit Danton, la voix d'un homme qui a a defendre sa vie et son +honneur doit vaincre le bruit de la sonnette." Le public murmurait +pendant les debats; Danton s'ecria: "Peuple, vous me jugerez quand +j'aurai tout dit: ma voix ne doit pas etre seulement entendue de vous, +mais de toute la France." Cette voix surhumaine se faisait entendre par +les fenetres, de la foule amassee sur le quai de la Seine, et deja cette +foule s'emouvait. L'auditoire interieur, compose d'ames dures et +hostiles, robespierristes, royalistes ou indifferents, ne put resister a +la vue de l'homme, au son de sa voix, a la verite de ses raisons. Il +eclata en applaudissements, et le president dut oter la parole a Danton +et demander une loi contre lui. Croit-on que l'eloquence ait jamais +remporte un triomphe plus surprenant? Et quelle perte irreparable que +celle du supreme discours de Danton? + +Si incomplete, si mutilee que soit cette oeuvre oratoire, telle etait la +force des formules de Danton, telle etait la vie de son style, que +beaucoup de ses phrases s'incrusterent dans la memoire indifferente ou +hostile des faiseurs de comptes rendus, et nous sont ainsi parvenues, +presque malgre eux, dans leur beaute originale. [Note: Ces lignes ont +ete ecrites avant que parut la bonne edition critique des discours de +Danton que M. Andre Fribourg a donnee dans la collection de la Societe +de l'histoire de la Revolution.] + + + + +_II.--LE CARACTERE ET L'EDUCATION DE DANTON_ + + +Sur l'homme meme, allons au plus presse, et disons par quels traits +precis la critique a remplace la caricature legendaire ou Danton +apparaissait crapuleux, venal et ignorant. + + * * * * * + +C'etait, a coup sur, une nature energique, violente meme, dont +l'exuberance fougueuse etonnait au premier abord. Mais cette fougue se +connaissait, se moderait, se raisonnait au besoin, et, en somme, se +tournait toujours au bien. Depuis longtemps Danton avait su se +discipliner et devenir maitre de ses passions. Sa mere, puis sa femme, +l'y avaient aide, sans doute; mais c'est surtout sa propre volonte, +eclairee et fortifiee par les souvenirs scolaires des grands Romains, +par les lecons de la philosophie, qui avait opere cette reforme +merveilleuse. A voir cette figure ravagee, a entendre cette parole +parfois brusque, cette gaite souvent gauloise, des observateurs +superficiels ou prevenus s'imaginaient un fanfaron grossier, libertin, +crapuleux. Rien de plus faux que ces suppositions: cet homme de famille +et de foyer vecut avec purete et modestie, sans qu'on lui connut d'autre +amour que celui de sa femme, sans autres plaisirs que ceux qu'il +partageait avec les siens. Ajoutons que, bon camarade au college, il +resta tel toute sa vie avec ses amis. Il avait le culte de l'amitie, et +le don, si precieux, de la cordialite: sa joie etait de reunir a sa +table ses condisciples, ses compagnons de lutte. Son grand coeur +s'ouvrait a des sentiments plus larges encore: il aimait ses +concitoyens, la vue du peuple le rejouissait. Durant les courts sejours +qu'il fit a Arcis, dans sa maison natale qui donnait sur la place +principale, il se plaisait a diner, fenetres ouvertes, a la vue de tous, +non par ostentation, mais par bonhomie et fraternite. Loin de hair ses +ennemis, il ne pouvait pas leur garder rancune: il avait toujours la +main tendue vers ceux qui l'insultaient le plus grievement, vers les +Girondins comme vers les Robespierristes. Il ne voyait que la patrie, +l'humanite. Les autres le comprenaient mal; ils cherchaient a expliquer +par de bas calculs ce patriotique oubli des injures. La verite n'eclata +que plus tard. En 1829, quelqu'un disait a Royer-Collard, qui avait +connu Danton, mais qui n'aimait pas sa politique: "Il parait que Danton +avait un beau caractere". "Dites magnanime, monsieur!" s'ecria le froid +doctrinaire avec une sorte d'enthousiasme. + +On a dit que Danton avait trafique de sa conscience et s'etait vendu a +la cour. Il faut refuter cette accusation qui fait de lui un +declamateur. Ou prit-il, dit-on, les 71.000 francs avec lesquels il paya +sa charge d'avocat au conseil? Voici ou il les prit. Grace a une action +hypothecaire de 90.000 livres que ses tantes lui donnerent sur leurs +biens, il put emprunter loyalement a diverses personnes, notamment a son +futur beau-pere. Mais, le jour de son mariage, il toucha en especes la +moitie de la dot de sa femme, soit 20.000 francs; il avait 15.000 francs +en argent, provenant d'un reliquat de patrimoine, et 12.000 francs en +terres; total: 47.000 francs. Il lui restait a trouver 24.000 francs +pour se liberer completement. Or, il paya son office en plusieurs fois +et son dernier paiement n'eut lieu que deux ans apres son entree en +fonctions, le 3 decembre 1789. Put-il economiser cette somme en deux ans +et demi sur le revenu annuel de sa charge que tout le monde evalue a +25.000 francs environ? En d'autres termes, sur 72.000 ou 73.000 francs +qu'il gagna dans ces trente-deux mois, put-il, avec ses gouts simples, +economiser 24.000 francs? Poser la question, n'est-ce pas la resoudre? + +Ceux qui veulent a tout prix que Danton soit un malhonnete homme +affirment qu'en 1791, lors de la suppression de ces offices d'avocats au +conseil, il fut rembourse deux fois: une premiere fois par la nation, +legalement; une seconde fois par le roi, secretement. Certes, le roi +aurait bien mal place son argent: car Danton ne cessa d'agir en franc +revolutionnaire. Mais on objecte qu'a l'infamie de ce marche scandaleux, +Danton put ajouter celle de manquer de parole a son corrupteur. Et sur +quoi l'accuse-t-on de cette double perfidie? Sur ce qu'il acheta +quelques biens nationaux. Mais quand il fut rembourse des 71.000 francs +que lui avait coute sa charge, il n'avait pas de dettes et il avait meme +pu faire des economies sur les 50.000 francs qu'il gagna pendant les +deux dernieres annees qu'il fut avocat au conseil. Voila donc les +depenses de Danton expliquees, controlees. Ces choses ont ete dites +deja. Mais la passion politique ne veut rien entendre. + + * * * * * + +Dans les oeuvres posthumes de Roederer, il y a deux morceaux sur Danton. +Apres l'avoir traite de _dogue_ et de _crapule_, Roederer ajoute ce +trait bien naturel de la part d'un pedant: "Sans instruction!"--Au +contraire, Danton avait fait de bonnes etudes classiques a Troyes, dans +une pension laique dont les eleves suivaient les cours du college des +Oratoriens. Son ami Rousselin et son camarade Beon nous ont laisse de +curieux details sur ces annees scolaires. "Il preferait, dit Beon, a +toute autre lecture celle de Rome republicaine. Il s'exercait a chercher +des expressions energiques, des tournures hardies, des expressions +nouvelles; car il aimait a franciser les mots latins, dans les +traductions a faire de Tive-Live et autres historiens romains." +Rousselin ajoute que ses amplifications renfermaient toujours quelques +traits saillants et originaux, qui provoquaient les applaudissements de +ses camarades et du maitre. "Toute la classe attendait avec impatience +que le professeur designat Danton pour lire lui-meme ses compositions." +Il obtint en rhetorique les prix de discours francais, de narration et +de version latine. Ce bagage classique, auquel on attachait tant de prix +alors, il en possedait donc tout ce qu'il en fallait avoir, et sa +scolarite avait ete la meme que celle de Mirabeau, de Camille, de +Vergniaud, de Robespierre, des plus lettres d'entre les hommes de la +Revolution. + +Ce n'est pas au college seulement que Danton avait appris le latin, dont +la connaissance semblait a l'esprit ultra-classique des Jacobins une +condition indispensable de la parole et de l'action politique. "Son +neveu, M. Marcel Seurat, dit le Dr Robinet, se rappelle que son oncle +parlait volontiers cette langue, suivant l'habitude des lettres du +temps, notamment avec le Dr Senthex, qui s'etait profondement attache a +lui et qui l'accompagnait souvent a Arcis." Rousselin conte meme a ce +sujet une anecdote caracteristique. Quand Danton, dit-il, eut achete sa +charge d'avocat au conseil, ses collegues, sans l'avoir averti d'avance, +lui demanderent, a brule-pourpoint et comme par gracieusete, de perorer +"sur la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la +justice", et d'improviser seance tenante ce discours en langue latine. +C'etait, dit plus tard le recipiendaire lui-meme, lui proposer de +marcher sur des charbons, mais il ne recula point et il vivifia, de son +souffle deja puissant, les vieilles formes qu'on lui imposait. "Il dit +que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d'une +corporation consacree a la defense des interets prives et publics de la +societe, il desirait que le gouvernement sentit assez la gravite de la +situation pour y porter remede par des moyens simples, naturels et tires +de son autorite; qu'en presence des besoins imperieux du pays, il +fallait se resigner a se sacrifier; que la noblesse et le clerge, qui +etaient en possession des richesses de la France, devaient donner +l'exemple; que, quant a lui, il ne pouvait voir, dans la lutte du +Parlement qui eclatait alors, que l'interet de quelques particuliers, +mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il declarait qu'a ses yeux +l'horizon apparaissait sinistre, et qu'il sentait venir une revolution +terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente annees, elle se +ferait aimablement par la force des choses et le progres des lumieres. +Il repeta dans ce discours, qui ressemblait au cri prophetique de +Cassandre: _Malheur a ceux qui provoquent les revolutions, malheur a +ceux qui les font!_" + +Les jeunes avocats, frais emoulus du college, comprenaient et se +gaudissaient. Les vieux avaient saisi au passage des mots inquietants, +tels que _motus populorum, ira gentium, salus populorum, suprema lex_; +mefiants, ils demanderent a Danton d'ecrire et de deposer cette +declamation aussi seditieuse que ciceronienne. Mais, deja, Danton +n'ecrivait pas, ne voulait pas ecrire: il proposa de repeter sa +harangue, pour qu'on put la mieux juger: "Le remede, dit Rousselin, eut +ete pire que le mal. L'areopage trouva que c'etait deja bien assez de ce +qu'on avait entendu, et la majorite s'opposa avec vivacite a la +recidive." + +Mais ce n'est que par malice et ebaudissement que, ce jour-la, le futur +orateur se barbouilla de latin. Certes, les Diafoirus ne manquerent pas +dans la Revolution, il leur laissa leurs grimaces et leur culte pueril +pour l'antiquite scolaire. Il prit l'attitude d'un homme moderne, +franchement tourne vers l'avenir, non sans traditions, mais sans +pedantisme, qui se sert du passe et en profite sans en subir l'etreinte +retrograde. Il est de son temps, aussi franc de pensee et aussi libre de +scolastique que l'eleve fabuleux de Rabelais. Sa toute premiere enfance +parait avoir ete formee par des exercices plus physiques encore +qu'intellectuels, selon Jean-Jacques, et au sortir du college, il put +dire comme cet autre: _J'aime bien les anciens, mais je ne les adore +pas_. Laissant la l'ecole, il voulut etre francais. Par-dessus tous les +poetes, il aima Corneille, dans lequel il se plaisait a voir un +precurseur de la Revolution: "Corneille, disait-il a la tribune de la +Convention (13 aout 1793), Corneille faisait des epitres dedicatoires a +Montauron, mais Corneille avait fait _le Cid_, _Cinna_; Corneille avait +parle en Romain, et celui qui avait dit: _Pour etre plus qu'un roi, tu +te crois quelque chose_, etait un vrai republicain." + +Sur ses lectures francaises, Rousselin donne des details precis. A +Paris, faisant son droit et retenu au lit par une convalescence longue, +il voulut lire et lut _toute_ l'Encyclopedie. Il n'est pas besoin de +dire qu'il se nourrissait, comme tous ses contemporains, de Rousseau, de +Voltaire et de ce Montesquieu dont il disait: "Je n'ai qu'un regret, +c'est de retrouver dans l'ecrivain qui vous porte si loin et si haut, le +president d'un Parlement." Et pourtant cet esprit si peu academique +etait assez souple pour gouter meme les graces academiques de Buffon, +dont sa puissante memoire retenait des pages entieres. + +Mais ce qui caracterise le mieux le tour qu'il voulut donner a sa +culture intellectuelle, c'est la composition de sa bibliotheque, dont M. +Robinet a publie le catalogue d'apres l'inventaire de 1793. Presque +aucun auteur ancien ne s'y trouve en original, quoique Danton fut, on +l'a vu, en etat de comprendre au moins les latins. Voici deux Virgiles, +l'un italien par Caro, l'autre anglais par Dryden. Voici un Plutarque en +anglais, un Demosthene en francais. Le hasard n'a certes pas preside a +ce choix de livres, d'ailleurs peu nombreux: on sent des preferences +d'humoristique, une fantaisie personnelle et antipedante, surtout un vif +sentiment de la _modernite_ francaise et etrangere. + +Il savait et parlait l'anglais, cette langue de la politique +indispensable a l'homme d'Etat, si familiere a Robespierre et a Brissot. +C'est en anglais qu'il converse, d'apres Riouffe, avec Thomas Paine. Il +a dans sa bibliotheque Shakespeare, Pope, Richardson, Robertson, +Johnson, Adam Smith, dans le texte anglais. Il a aussi, par un caprice, +du meme gout, la traduction anglaise de _Gil Blas_; et il ne faut pas +croire qu'a la fin du XVIIIe siecle, cette anglomanie litteraire fut +aussi frequente que l'anglomanie somptuaire ou politique, qui courait +les rues. + +A cote de Rabelais, que son epoque ne lisait guere, Danton avait place +quelques livres italiens severement choisis. "Tout en dedaignant la +litterature frivole, dit Rousselin, et n'ayant jamais lu de roman que +les chefs-d'oeuvre consacres qui sont des peintures de moeurs, il apprit +en meme temps la langue italienne, assez pour lire le Tasse, Arioste et +meme le Dante." M. Manuel Seurat ajoutait, d'apres le docteur Robinet, +qu'il parlait souvent l'italien avec sa belle-mere, Mme Soldini- +Charpentier, dont c'etait la langue maternelle.--Telle etait la variete +originale que ce pretendu ignorant avait su mettre dans son savoir. + + + + +_III.--L'INSPIRATION ORATOIRE DE DANTON_ + + +Cherchons quelle etait l'inspiration oratoire de Danton, c'est-a-dire a +quelles idees religieuses, philosophiques et politiques se rattacha +l'ensemble de ses discours. + + * * * * * + +Si Robespierre se trompa en voulant, d'apres Rousseau, creer une +religion d'Etat, il eut raison de placer au premier plan de sa politique +la solution des questions religieuses. Son erreur meme atteste qu'il +voyait la vraie difficulte de la Revolution, et que le denouement, bon +ou mauvais, dependrait de l'attitude prise vis-a-vis des religions. +Danton ne parut pas se soucier de ce grand probleme, et il n'avait pas, +a proprement parler, de politique religieuse. Ses apologistes font de +lui (mais sans preuves) un disciple de Diderot. Etait-il _athee avec +delices_, comme le fut, dit-on, Andre Chenier? Non, ces voluptes de la +raison satisfaite ou egaree et de la pensee qui s'exerce specialement +furent etrangeres a ce Francais actif et heureux de vivre. Il ne +philosophe que dans la crise finale, en face de la mort, et, la, d'un +mot net, il proclame avec securite son sentiment. "Ma demeure sera +bientot dans le neant...." dit-il au Tribunal revolutionnaire et, au +commencement de sa defense, il reprend cette courte profession de foi: +"Je l'ai dit et je le repete: _Mon domicile est bientot dans le neant et +mon nom au Pantheon._" Ce fier aveu ne dut-il pas soulager a demi la +conscience du veritable meurtrier de Danton, de ce Robespierre, +inquisiteur du Dieu de Jean-Jacques? Il put se dire qu'evidemment sa +victime n'etait pas orthodoxe. + +[Illustration: ATTAQUE DES TUILERIES, LE 10 AOUT 1792] + +Il est probable que Danton n'attachait qu'une importance secondaire a ce +qui preoccupait si fort son rival. Il semble vouloir ignorer les +rapports de la religion et de la politique, par dedain philosophique ou +par impuissance naturelle. Quand la question se presente, il l'ajourne +systematiquement. Ainsi, le 25 septembre 1792, il repond a Cambon, qui +avait propose de reduire le traitement du clerge: "Par motion d'ordre, +je demande que, pour ne pas vous jeter dans une discussion immense, vous +distinguiez le clerge en general des pretres qui n'ont pas voulu etre +citoyens; occupez-vous a reduire le traitement de ces traitres qui +s'engraissaient des sueurs du peuple, et renvoyez la grande question a +un autre moment. (_On applaudit._)" Le 30 novembre suivant, il s'oppose +a la suppression du salaire des pretres: "On bouleversera la France, +dit-il, par l'application trop precipitee des principes que je cheris, +mais pour lesquels le peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas +mur encore." Et, avec une attitude toute girondine, il affirme sa libre- +pensee, et declare en meme temps la religion provisoirement utile au +peuple: "On s'est appuye sur des idees philosophiques qui me sont +cheres, car je ne connais d'autre bien que celui de l'univers, d'autre +culte que celui de la justice et de la liberte.... Quand vous aurez eu +pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait penetrer +la lumiere aupres des chaumieres, alors il sera bon de parler au peuple +morale et philosophie. Mais jusque-la il est barbare, c'est un crime de +lese-nation que d'oter au peuple des hommes dans lesquels il peut +trouver encore quelque consolation". Quand on tente une solution +radicale, quand les hebertistes veulent continuer Voltaire et detruire +le christianisme par le ridicule, il accueille mal cette tentative, et +parle avec mauvaise humeur contre ces "mascarades antireligieuses", ou +il ne voit qu'une infraction aux convenances parlementaires. "Il y a un +decret, dit-il le 6 frimaire an II, qui porte que les pretres qui +abdiqueront iront apporter leur renonciation au comite. Je demande +l'execution de ce decret; car je ne doute pas qu'ils ne viennent +successivement abjurer l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur +la demarche d'hommes qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons +nous engouer pour personne. Si nous n'avons pas honore le pretre de +l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le pretre +de l'incredulite: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y +ait plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. +Que les individus qui voudront deposer sur l'autel de la patrie les +depouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophee. Notre +mission n'est pas de recevoir sans cesse des deputations qui repetent +toujours les memes mots. Il est un terme a tout, meme aux felicitations. +Je demande qu'on pose la barriere." Ici la rondeur et la franchise du +langage cachent mal l'incertitude de la pensee. Faute d'idees +personnelles sur le probleme religieux, Danton incline en apparence vers +les sentiments de Robespierre. Le meme jour, sa nonchalance a prendre un +parti raisonne sur ce point l'entraine a se prononcer contre les +tendances qu'il manifestera au Tribunal revolutionnaire, et a accepter +officiellement la croyance a l'Etre supreme. Que dis-je, a accepter? +c'est lui qui le premier proposa la religion d'Etat revee par +Robespierre, et, dans un instant de defaillance morale ou par une +tactique parlementaire vraiment trop compliquee, se fit l'interprete des +conceptions mystiques de son adversaire. Oui, seize jours apres la fete +de la Raison, ou certains dantonistes avaient deploye le meme zele que +les hebertistes, quand les echos de l'hymne philosophique retentissaient +encore a Notre-Dame, Danton, sous pretexte de donner _une centralite a +l'instruction publique_, demanda que le peuple put se reunir dans un +vaste temple, orne et egaye par les arts, et il ajoutait: "Le peuple +aura des fetes dans lesquelles il offrira de l'encens a l'Etre supreme, +au maitre de la nature: car nous n'avons pas voulu aneantir la +superstition pour etablir le regne de l'atheisme." Et, avec un visible +embarras, il vantait l'influence des fetes nationales et les bons effets +de l'instruction publique, en termes contradictoires avec sa proposition +jacobine d'organiser une religion d'Etat deiste, en termes qu'on eut dit +empruntes a Diderot ou a Condorcet. + +Il y eut alors, parmi les dantonistes qui ne faisaient pas partie de +l'entourage intime, un instant d'etonnement, de stupeur. Thuriot, sur la +motion duquel la Convention avait assiste a la fete de la Raison, +feignit de n'avoir pas entendu la motion robespierriste de son ami: +"Mais ce que demande Danton est fait, dit-il. Le Comite d'instruction +publique est charge de vous presenter des vues sur cet objet". Et il fit +mettre a l'ordre du jour d'une prochaine seance le debat sur +l'organisation de l'instruction publique. Quant a la proposition de +Danton, on la renvoya au Comite, sans specifier qu'il s'agissait du +culte de l'Etre supreme ou de la tenue des fetes nationales. C'est ainsi +que les dantonistes firent echouer l'intrigue si habile de Robespierre +et reparerent la defaillance de leur chef. Il y eut la, semble-t-il, un +incident vif et grave, ou il faut voir, non un acte d'hypocrisie de +Danton, mais cette _incapacite religieuse_ qui lui a ete si durement +reprochee par Edgar Quinet. + + * * * * * + +La metaphysique, comme on disait alors, n'etait pas moins etrangere a la +politique de Danton que les idees religieuses. Il n'affectait pas, a +proprement parler, de principes. Il laissait Robespierre precher a son +aise l'Evangile de Jean-Jacques et ne semblait pas croire aux verites +sociales, pas plus qu'au deisme, dont ces verites etaient pour +Robespierre la consequence naturelle. Les idees morales, telles que les +entendaient les adeptes du _Contrat social_, n'inspirent nulle part son +eloquence. Il ne catechise jamais. A l'experience seule il emprunte ses +vues et ses conseils, et son empirisme etait bien fait pour plaire a nos +modernes positivistes. + +Ceux-ci, cependant, exagerent: si l'eloquence de Danton n'avait jamais +procede que de faits tangibles ou demontrables, elle n'eut pas agi sur +ses contemporains. Danton repoussait, je l'admets, Dieu et l'immortalite +de l'ame: mais il croyait d'instinct, et comme on croit en religion, aux +deux divinites incontestees de la Revolution: la Justice et la Patrie. +Ce sont les deux idees indemontrees grace auxquelles son eloquence +touche les coeurs et pousse les hommes au seul genre d'action que ne +puisse conseiller une philosophie utilitaire: au sacrifice. Lui-meme est +pret a donner sa vie pour le succes de la Revolution, et il ne croit pas +faire un marche de dupe, quoiqu'il n'espere aucun salaire ulterieur. Il +avait donc certaines croyances irraisonnees, contraires ou superieures +au bon sens, par lesquelles il rechauffait sa parole et faisait germer +dans les ames l'enthousiasme et le gout de cette generosite absurde et +divine qui porta nos peres a mourir pour cette abstraction, la Patrie, +et pour cette chimere, la justice. + +Ainsi, les robespierristes calomniaient ce juste et ce patriote quand +ils l'accusaient de ne point croire a la morale. Il avait, lui aussi, +une morale; sans morale eut-il pu se faire entendre du peuple qui, +reuni, ne comprend pas la langue de l'interet? Mais cette morale de +Danton, plus sommaire que celle de Robespierre, se reduisait a un double +postulatum, sur lequel il evitait meme de disserter. Robespierre, du +haut de la tribune, raisonne sa morale, la professe, la preche et ne +craint pas d'etre pedant. Danton constate en lui-meme et chez autrui +l'existence des deux sentiments dont nous avons parle, et il en fait +l'inspiration, la flamme de son eloquence, sans chercher a les +demontrer, a les expliquer. + +Si les principes different chez ces deux orateurs, leur but n'est pas le +meme. Robespierre, a l'exemple de Rousseau, reve de moraliser le monde. +Danton n'a pas ces visees ambitieuses: il ne cherche pas a reformer +l'homme interieur, mais a entourer ses concitoyens des meilleures +conditions materielles pour vivre dans la liberte, l'egalite et la +fraternite. Il ne tend pas a faire violence au genie de la nation et a +changer Athenes en Sparte, comme on disait alors. Il conseillerait +plutot a la race francaise d'abonder dans son propre sens, de developper +ses qualites hereditaires et d'etre heureuse conformement a son +caractere. Mais il ne croit pas que les gouvernants aient charge d'ame +ni que les deputes a la Convention soient des professeurs de morale. Ils +auront, d'apres lui, rempli leur tache, s'ils resolvent les difficultes +de l'heure presente, s'ils chassent l'ennemi du sol francais, s'ils +abattent a l'interieur les partisans de l'ancien regime, s'ils donnent a +la France l'independance et la liberte. + +Il suit de la que la politique de Robespierre se meut tout entiere dans +le passe et dans l'avenir, qu'elle tient un compte enorme des idees, un +compte mediocre des faits. La politique de Danton ne s'occupe que des +sentiments et des choses de l'heure presente. Robespierre donne une +direction aux hommes. Danton leur indique le moyen de se tirer d'affaire +le jour meme. Rarement Robespierre dit ce qu'il faut faire, dans telle +circonstance. Toujours Danton indique la mesure a prendre immediatement. + +C'est sa force, c'est la raison de son influence decisive en vingt +conjonctures importantes. Mais c'est aussi le secret de sa faiblesse et +la raison de sa chute. Il se condamnait, par son affectation +d'empirisme, a toujours reussir. Les echecs de Robespierre le +relevaient: c'etait mechancete des hommes et nouvelle preuve de la +necessite de les rendre meilleurs. Les echecs de Danton le diminuaient: +c'etait un dementi a sa perspicacite, a son genie. La morale dont se +couvrait Robespierre fut son bouclier: si on n'eut fait croire que +c'etait la un masque, si on n'eut montre en lui le Tartufe, eut-on +jamais pu lui oter l'amour de ce peuple si sensible aux idees morales? +Eut-on jamais pu, si coupable qu'il fut, le vaincre et l'abattre sans le +calomnier? Au contraire, le peuple abandonna Danton des qu'il fut +vaincu, parce que sa politique affectait de reposer en partie sur +l'habilete et l'audace. Il ne fut pleure que d'une elite qui avait +compris sa pensee et penetre son coeur. + + * * * * * + +Precisons maintenant et demandons a Danton lui-meme les elements de sa +politique. Nous savons en general quelle fut son _invention oratoire_: +empruntons des exemples a ses discours. + +Voici d'abord une protestation formelle contre la "metaphysique" en +politique: "Une revolution, dit-il le 5 pluviose an II, ne peut se faire +geometriquement." La Convention n'est pas pour lui un concile destine a +definir la morale, a incliner ou contraindre les ames dans un sens +meilleur: "Nous ne sommes, sous le rapport politique, dit-il, qu'une +commission nationale que le peuple encourage par ses applaudissements." + +Robespierre, depositaire de l'orthodoxie, admet ou rejette, selon la +nuance des opinions. Il ne faut etre a ses yeux ni en deca ni au dela de +la verite. Cette ferme certitude exclut la tolerance, la conciliation: +ceux qui pensent autrement sont _les mechants_: point de pacte avec eux. +Danton, en sceptique, provoque au contraire les adhesions, appelle et +attire toutes les bonnes volontes: c'est que la Patrie et la Justice +sont des divinites bienveillantes: "Rapprochons-nous, rapprochons-nous +fraternellement...." "Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutot +que tel autre, mais que vous prechiez l'union." Il n'a de colere que +contre ceux qui se cantonnent et s'excluent les uns les autres: "Vous +qui me fatiguez de vos contestations particulieres, au lieu de vous +occuper du salut de la Republique, je vous repudie tous comme traitres a +la patrie; je vous mets tous sur la meme ligne." C'est au nom de la +_raison_ qu'il affecte de convoquer les hommes, recherchant les mots de +ralliement les plus generaux, les bannieres les plus larges: "L'energie, +dit-il, fonde les republiques; la sagesse et la conciliation les rendent +immortelles. On finirait bientot par voir naitre des partis. Il n'en +faut qu'un, celui de la raison....". Robespierre aurait dit: "Il n'en +faut qu'un, celui de la _vertu_", et Robespierre ne voyait de _vertu_ +que dans l'evangile du _Vicaire savoyard_. + +La defaite ou la victoire de la _vertu_, voila le cheval de bataille de +Robespierre. Contre qui les ennemis interieurs sont-ils coalises? Contre +le peuple? Contre la Revolution? Dites plutot: contre la _vertu_. Par ce +terme abstrait, que designe au fond l'orateur moraliste? Ses partisans, +ou mieux ses coreligionnaires en Jean-Jacques. Partout ou il dit la +_vertu_, Danton dit plutot la _France_; par exemple, le 30 mars 1793: +"Non, la France ne sera pas reasservie", ou le 21 janvier de la meme +annee: "La France entiere ne saura plus sur qui poser sa confiance." Aux +entites de son rival il oppose des realites vivantes et actuelles. La +patrie, pour lui, est-ce, comme Robespierre, une reunion ideale d'ames +possedees de la verite, est-ce une patrie mystique? Non, ce sont des +personnes, des villes, un sol, c'est Paris, c'est Arcis-sur-Aube, c'est +la France, cette France qu'on ne peut quitter. Qui ne se represente, +sans effort, Robespierre, en exil, se consolant avec sa pensee, +jouissant de sa cite ideale qu'il a emportee avec lui et y vivant comme +a Paris ou a Arras? Mais s'imagine-t-on Danton loin de la France? +_Emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers?_ [Note: +Convention, seance du 18 nivose, an III: "_Legendre_: Ecoutez ce mot +d'un de vos collegues qui a ete guillotine. Il avait ete prevenu du sort +qui l'attendait; quelques jours avant qu'il fut arrete, on lui +conseillait de fuir: "Eh quoi! repondit-il, emporte-t-on sa patrie sous +la semelle de ses souliers?" _Plusieurs voix_: C'est Danton! _Legendre_: +L'histoire et la posterite jugeront l'homme qui a prononce ces +paroles."] + +Il suit de la que, si Robespierre s'inquiete surtout des ennemis +interieurs, des _heterodoxes_, Danton s'inquiete davantage de repousser +l'invasion allemande. Ces disputes sur les principes, si cheres a +Robespierre, il les ecarte comme byzantines. "Toutes nos altercations +tuent-elles un Prussien?" Il n'est rien, d'apres lui, qui ne doive +tendre a fonder d'abord l'independance du pays en chassant l'etranger. +S'il dit, avec la brutalite du temps: _Il faut tuer les ennemis +interieurs_, il ajoute aussitot: _pour triompher des ennemis +exterieurs_. Plus son pale et mystique rival se tourmente des progres de +l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait +comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Francais +au nom de la France. Ses paroles vivent encore: "Le tocsin qu'on va +sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis +de la patrie. (_On applaudit._) Pour les vaincre, messieurs, il nous +faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France +est sauvee." C'est dans ce sens qu'il pouvait dire: "Faisons marcher la +France, et nous irons glorieux a la posterite." Il apparait a nos yeux, +en effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie +sauvee. + +Cette patrie, il en affirme la personnalite a toute occasion, et il aime +a en proclamer l'unite, et cela par des images sensibles, sans +mysticisme de langage: "Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent +donner la main aux citoyens de Dunkerque." Et il venait de s'ecrier dans +le meme discours: "Aucun de nous n'appartient a tel ou tel departement: +il appartient a la France entiere." + +Il voit volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend +qu'a cette heure de crise la capitale doit reellement commander au reste +du corps. Sans aller jusqu'a la naive adoration du bon Anacharsis +Cloots, qui regardait Paris comme la Mecque du genre humain, Danton +defend et loue "le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge +bien ceux qui le servent, peuple qui se compose de citoyens pris dans +tous les departements..., qui sera toujours la terreur des ennemis de la +liberte. Paris est le centre ou tout vient aboutir; Paris sera le foyer +qui recevra tous les rayons du patriotisme francais, et en brulera tous +les ennemis. On n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a cree +la liberte, qui ne perira pas avec elle, mais qui triomphera avec la +liberte et passera avec elle a l'immortalite". + +Telle est l'idee que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est +la tete, idee nette et concrete. De meme, le peuple n'est pas pour lui +une force mysterieuse, une abstraction: ce sont des Francais, ouvriers +et paysans, repandus sur les places publiques, dans leur costume de +travail, ou courbes sur leurs outils, ou en marche vers la frontiere. +Tandis que Robespierre divinise le peuple, comme un instrument de Dieu, +et s'abime devant lui en meditations, Danton le coudoie dans les rues de +Paris, le voit en chair et en os, lui parle familierement. La fraternite +n'est pas pour lui, comme pour Robespierre, un agenouillement devant le +dieu du Vicaire savoyard: c'est un repas en commun, entre braves gens du +meme pays. On dit qu'a Arcis il mangeait fenetres ouvertes, mele a tous. +C'est ainsi qu'il comprend la fraternite, et qu'il l'explique a la +Convention: "Il faut, dit-il, que nous ayons la satisfaction de voir +bientot ceux de nos freres qui ont bien merite de la patrie en la +defendant, manger ensemble et sous nos yeux a la gamelle patriotique." +Et il aime a dire a ses collegues: "Montrez-vous peuple.... Il faut que +la Convention soit peuple." + +Il sut donc parler au coeur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une +fois: "Je ne demande rien a votre enthousiasme, mais tout a votre +raison." Il pretend, en effet, a une politique purement raisonnable, +uniquement inspiree de l'experience et du bon sens, et c'est la l'autre +face de son genie. Lui-meme, au lendemain des plus nuageuses +dissertations de Robespierre, se plait a exagerer son empirisme, a +parler de la _machine politique_, dont le gouvernement est la grande +roue a laquelle il faut, en cas de besoin, adapter une _manivelle_. S'il +conseille une mesure, c'est sous une forme aussitot applicable, c'est a +un besoin de l'heure meme qu'il repond, c'est a l'instant meme qu'on +devra executer le decret propose. Ainsi, a propos de la defense de la +Belgique: "Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que la +Convention nomme des commissaires qui, _ce soir_, se rendront dans +toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront +prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberte et de leurs +serments, a voler a la defense de la Belgique." De meme, quand il s'agit +de revolutionner la Hollande: "Faites donc partir vos commissaires; +soutenez-les par votre energie; qu'ils partent _ce soir, cette nuit +meme_." Et il repete dans la meme seance: "Que vos commissaires partent +a l'instant..., que _demain_ vos commissaires soient partis." Par la, il +ne donne pas seulement a la Convention le gout de la promptitude, si +utile a une politique de defense nationale, il rassure aussi les esprits +effrayes par les desastres recents, il ote aux hommes le temps de la +reflexion, du decouragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes +le vide que tant de mecomptes faisaient dans les coeurs. Ce politique +habile ne laissa pas a la nation un instant pour douter et, tant que +dura sa toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa +d'agir. + + * * * * * + +Ainsi, l'ame de l'eloquence de Danton etait le patriotisme; ses moyens, +l'experience et le bon sens. Est-ce tout? N'y a-t-il pas a demeler +d'autres elements? On a parle souvent, a propos de ce tribun, de +terrorisme et de moderantisme. Peut-on juger son eloquence, sans savoir +s'il etait un homme de sang ou un homme de reaction et s'il meritait ces +deux reproches qui, partis de camps opposes, ne s'excluent pas forcement +entre eux? La reponse se trouve dans les livres de MM. Bougeart et +Robinet, apres qui l'histoire et l'apologie de Danton ne sont plus a +faire. Mais toute politique a deux faces: action et reaction. Apres +avoir provoque, on arrete ou on ramene. Apres avoir detruit, on fonde. +Quel role ces tendances diverses jouent-elles dans l'eloquence de +Danton? + +Nous savons qu'il n'etait pas haineux, et les memoires du royaliste +Beugnot nous le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est- +elle un de ses _motifs_ oratoires? Voici les journees de septembre: +Marat les loue, les Girondins les excusent. Que fait Danton, je ne dis +pas dans la legende, mais dans l'histoire? Il y assiste avec tristesse, +reste a son poste, tandis que Roland et les autres ministres veulent +deserter, et se garde de toute parole d'approbation. C'est une calomnie +trop legerement acceptee, meme par ses apologistes, que de lui preter +cette distinction cynique entre le _ministre de la Revolution_ et le +_ministre de la justice_. Le propos n'est pas prouve: j'ai le droit de +le dire invente. Et a la tribune? A la tribune, il ne parla qu'une fois +des journees de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes: +"Puisqu'on a ose, dans cette assemblee, rappeler ces journees sanglantes +sur lesquelles tout bon citoyen a gemi, je dirai, moi, que si un +tribunal eut alors existe, le peuple, auquel on a si souvent, si +cruellement reproche ces journees, ne les aurait pas ensanglantees; je +dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui auront ete les temoins +de ces mouvements, que nulle puissance humaine n'etait dans le cas +d'arreter le debordement de la vengeance nationale." + +Mais ne poussa-t-il pas, dans cette meme seance, a l'organisation du +Tribunal revolutionnaire? N'est-il pas un complice du systeme +terroriste? Il le fut, mais a son corps defendant, quand d'autres s'y +complaisaient. Loin de nous l'idee de glorifier aucun des meurtres de la +Revolution: l'usage de la peine de mort fut, si l'on veut, sa tache et +sa perte. Mais enfin comment ne pas distinguer Danton et Marat, dont la +sensibilite barbare se rejouit de la mort des anciens oppresseurs du +peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M. Hamel, parait avoir +allegrement remercie son Dieu quand l'echafaud le delivrait des ennemis +de la _vertu_? + +Quand Danton parlait du _debordement de la vengeance nationale_, il +disait le fond de sa pensee politique. Il lui semblait que, si l'on +voulait garder la direction du mouvement, il fallait faire une part a la +colere du peuple, a ces haines hereditairement transmises depuis tant de +siecles et accrues encore par la permanence des griefs. Faire la part du +sang! Chose horrible, qui n'etait pas necessaire, mais qu'il crut, avec +ses contemporains, indispensable. Sa politique fut d'elever un echafaud +pour empecher des massacres, pour porter du moins quelque lumiere et +quelque choix dans la "vengeance nationale". Et, ce qui condamne cette +mesure, c'est qu'au lieu de _vengeance_, on fut oblige de dire +_justice_! Quoi qu'il en soit, reconnaissons que Danton, de bonne foi, +fit le possible pour que la Revolution gardat quelque mesure envers ses +ennemis, et, des la premiere seance de la Convention, il developpa cette +idee qu'il faut faire faire justice au peuple pour qu'il ne la fasse pas +lui-meme. Il combat genereusement le soupcon, ce pourvoyeur de la +guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie defiante de Robespierre: +"Je vous invite, citoyens, a ne pas montrer cette envie de trouver sans +cesse des coupables.... Laissons a la guillotine de l'opinion quelque +chose a faire." + +Et les Girondins? et le 31 mai?--Danton n'est pas homme a reculer devant +les responsabilites: "Je le proclame a la face de la France, dit-il peu +de jours apres ces evenements, sans les canons du 31 mai, sans +l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la +loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai +appelee, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que s'il y avait dans +la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous resisterions a +l'oppression, nous fonderions la liberte sur des bases inebranlables." +Mais s'il condamnait la politique des Girondins, il aimait leurs +personnes, il estimait leurs talents, il avait fait le possible pour les +rallier: "Vingt fois, disait-il a Garat, je leur ai offert la paix; ils +ne l'ont pas voulue: ils refusaient de me croire, pour conserver le +droit de me perdre." Il se resigna a les ecarter des affaires, dans +l'interet public. Mais les destinait-il a l'echafaud? Garat, qui alla le +voir au moment ou il fut question de juger la Gironde, lui prete une +attitude bien conforme a son caractere: "J'allai, dit-il, chez Danton: +il etait malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa +maladie etait surtout une profonde douleur et une grande consternation +de tout ce qui se preparait. _Je ne pourrai pas les sauver_, furent les +premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononcant, toutes +les forces de cet homme qu'on a compare a un athlete, etaient abattues, +de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes +auraient pu servir a representer celui d'un Tartare: il lui restait +pourtant encore quelque esperance pour Vergniaud et Ducos." [Note: +Garat, _Memoire sur la Revolution ou expose de ma conduite dans les +affaires et dans les fonctions publiques_, Paris, an III, in-8 deg., p. +187.--Il ne savait pas hair, et un jour, a propos d'un homme qu'il +frequentait sans l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, dignes +de Terence: "Je vois souvent X..., dont le caractere atrabilaire ne +m'inspire aucune confiance; je sais qu'il me denigre toutes les fois +qu'il en trouve l'occasion; je pourrais au besoin produire plus d'un +temoin: en voila plus qu'il ne faut sans doute pour cesser de voir cet +homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu des l'enfance lutter +contre sa mauvaise fortune; que je lui ai fait un peu de bien; que je +puis encore lui etre utile, alors je m'oublie moi-meme pour le plaindre +d'etre si malheureusement ne; sa presence devient une espece d'etreinte +qui m'ote jusqu'a la force d'examiner sa conduite envers moi." _Notes et +souvenirs de Courtois_ (de l'Aube), publies par le Dr Robinet dans la +revue _La Revolution francaise_, t. XII, p. 1.000.] + +Il accepte donc la terreur comme une necessite, il ne l'aime pas. Il +parle de ces mesures de salut public d'un tout autre accent que +Robespierre et que Marat. Quant aux chimeres politiques, ce pretendu +demagogue les ecarte en toute occasion; il s'oppose energiquement a +l'adoption de lois agraires et rassure les proprietaires du haut de la +tribune. La Republique qu'il reve n'est point une Sparte, encore moins +une demagogie. On l'a appele barbare. Danton barbare! Ecoutez-le lui- +meme: "Perisse plutot le sol de la France que de retourner sous un dur +esclavage! Mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares: apres +avoir fonde la liberte, nous l'embellirons." Il croit que quand le +temple de la liberte sera _assis_, il faudra _le decorer_. Et il ajoute: +"Nous n'avons point fonde une republique de Wisigoths; apres l'avoir +solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la decorer." + +Si, au fond du coeur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le +veulent Saint-Just et Robespierre, qu'un moderantiste, qu'un faux +revolutionnaire? Il a repondu d'avance a cette accusation hypocrite, le +jour ou il s'est ecrie a la tribune: "Il vaudrait mieux outrer la +liberte et la Revolution, que de donner a nos ennemis la moindre +esperance de retroaction." Et il avait dit deja: "Faites attention a +cette grande verite, c'est que, s'il fallait choisir entre deux exces, +il vaudrait mieux se jeter du cote de la liberte que de rebrousser vers +l'esclavage." Voici d'ailleurs la nuance exacte de son pretendu +moderantisme: "Declarons, dit-il a la tribune de la Convention, que nul +n'aura le droit de faire arbitrairement la loi a un citoyen; defendons +contre toute atteinte ce principe: que la loi n'emane que de la +Convention, qui seule a recu du peuple la faculte legislative: rappelons +ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont +pris les mesures qu'on nous a rapportees, et que nul representant du +peuple ne prenne desormais d'arrete qu'en concordance avec nos decrets +revolutionnaires, avec les principes de la liberte, et d'apres les +instructions qui leur seront transmises par le comite de salut public. +Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec +le compas de la raison et du genie qu'on peut elever et consolider +l'edifice de la societe.... Oui, nous voulons marcher revolutionnairement, +dut le sol de la Republique s'aneantir, mais, apres avoir donne tout a la +vigueur, donnons beaucoup a la sagesse; c'est dela constitution de ces +deux elements que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie." +Si nous faisions une histoire suivie de la politique de Danton, nous +rappellerions que ses amis, d'accord avec lui, voulaient, il est vrai, +_un Comite de clemence_. Mais etait-ce reaction,--ou justice? Et les +robespierristes eux-memes n'y songeaient- ils pas? La clemence ne +devait-elle pas etre le don de joyeux avenement du pontife-dictateur? La +clemence! chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il voulait la confisquer +a son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule un gouvernement +pourrait s'etablir. Robespierre voulait, lui aussi, la clemence: mais il +la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces +considerations sont etrangeres a l'etude des idees oratoires de Danton: +nulle part, dans ses discours, il n'use de cet argument; jamais, en public, +il n'aborde ce theme, meme par voie d'allusion. Il parle de raison, de +sagesse, non de clemence: il sait trop bien le parti terrible que ses +rivaux tireraient contre lui, aux yeux du peuple encore altere de vengeance +et affole de peur, d'un mot que tout homme eclaire portait alors grave au +fond du coeur et que, seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer. + + * * * * * + +Tels sont les elements de l'inspiration oratoire de Danton. Sa force, on +le voit, fut dans son patriotisme et dans son bon sens pratique. Sa +faiblesse, nous l'avons deja indique, fut precisement d'affecter +l'empirisme, de se taire sur les principes, d'appeler le gouvernement +_une roue, une manivelle_, de se condamner, en ne s'appuyant pas sur les +idees superieures dont vit le peuple, a une infaillibilite perpetuelle +de prevision et de succes. Il semble presque, a lire ses discours que +les echecs ne viennent jamais des torts, mais des fautes, que l'habilete +est la reine du monde, que la vertu n'est pas indispensable pour fonder +et faire vivre un gouvernement. Et puis cet homme si moral, si +desinteresse, prete aux autres les vices et les bassesses dont lui-meme +est exempt. Il croit trop a la puissance de l'argent; il parle trop +souvent d'argent a la tribune, quand Robespierre n'y parlait que des +principes. Le 18 octobre 1792, a propos de sa reddition de comptes, +n'est-il pas force de reconnaitre qu'il a plus depense que ses collegues +pour de secretes mesures revolutionnaires? En septembre 1793, il croit +et il declare qu'avec de l'or on vaincra l'insurrection lyonnaise: "Les +revers que nous eprouvons, dit-il, nous prouvent qu'aux moyens +revolutionnaires nous devons joindre les moyens politiques. Je dis +qu'avec trois ou quatre millions nous eussions deja reconquis Toulon a +la France, et fait pendre les traitres qui l'ont livree aux Anglais. Vos +decrets n'y parvenaient pas. Eh bien! l'or corrupteur de vos ennemis n'y +est-il pas entre? Vous avez mis cinquante millions a la disposition du +comite de salut public. Mais cette somme ne suffit pas. Sans doute, +vingt, trente, cent millions seront bien employes, quand ils serviront a +reconquerir la liberte. _Si a Lyon on eut RECOMPENSE le patriotisme des +societes populaires_, cette ville ne serait pas dans l'etat ou elle se +trouve. Certes, il n'est personne qui ne sache qu'il faut des depenses +secretes pour sauver la patrie." Tout le monde le savait, en effet. Mais +dans ces premiers temps de la liberte, on rougissait de parler d'argent +a la tribune. Corrompre ses ennemis, c'etait un expedient sur lequel on +aimait a se taire. Quant a reconnaitre pecuniairement le zele des +republicains, un tel cynisme n'etait pas encore entre dans les moeurs. +On eut honte, quand on entendit Danton regretter a la tribune qu'on +n'eut pas _recompense_ le patriotisme des societes populaires. C'etait +la un langage nouveau, que personne encore n'avait tenu dans la +Revolution, pas meme Mirabeau. Danton n'effleura ce theme que deux fois; +mais son eloquence l'y deconsidera. + +Il parut corruptible, lui qui se vantait de corrompre. Ceux qui +lancerent contre lui l'accusation mensongere de venalite, accusation +aujourd'hui refutee, mais indelebile, connaissaient trop la nature +humaine pour ignorer qu'un homme venal prodigue au contraire les +protestations vertueuses et parle plus qu'un autre de conscience et de +probite. Qui avait fait sonner plus haut son desinteressement que +Mirabeau? Si Danton, lui aussi, eut ete paye, ne se fut-il pas garde de +parler de venalite, de corruption? Mais la calomnie n'en fit pas moins +son chemin, et le peuple ne pardonna pas a Danton son gout pour les +depenses secretes et l'argent qu'il avait manie pendant son ministere. +Le prejuge vulgaire qu'a toucher de l'or on s'enrichit diminua le +prestige du grand tribun, et, en ouvrant la voie a la calomnie, ota de +l'autorite a son eloquence. + + + + +_IV.--LA COMPOSITION ET LE STYLE DES DISCOURS DE DANTON_ + + +Il faut reconnaitre, avant de passer de l'etude des idees a celle du +style, que cette unanimite des contemporains a refuser aux discours de +Danton un merite litteraire qu'on accordait a Robespierre, que ce soin +que prennent tous les memorialistes de l'appeler, ou a peu pres, _le +Mirabeau de la populace_, qu'un tel accord dans l'appreciation de son +eloquence ne peut etre entierement l'effet d'une entente mensongere. +L'eloquence de Danton deconcertait, sinon le peuple, du moins ses +collegues, et surtout les lettres, qui etaient nombreux encore a la +Convention. Est-ce un effet de ce cynisme qu'on lui attribue? Emaillait- +il ses discours d'apostrophes a la Duchesne? Il est impossible +d'extraire de ses oeuvres oratoires une seule parole, je ne dis pas +obscene ou grossiere, mais simplement deplacee. Manqua-t-il jamais aux +convenances parlementaires? Il en semble au contraire le gardien +intolerant. Il s'oppose aux mascarades anticatholiques dans la +Convention et a ces defiles incessants de processions chantantes ou +hurlantes. L'antipathie des lettres pour son eloquence ne venait donc +pas des motifs qu'ils alleguaient, mais, sans qu'ils s'en rendissent +bien compte, de ce que Danton rejetait les regles de la rhetorique +traditionnelle. Ses harangues ne sont ni composees, ni ecrites comme +celles des anciens ou meme de Mirabeau et de Robespierre. + +D'abord, les idees chez Danton ne sont pas distribuees comme on le veut +au college. Les orateurs classiques ne traitent qu'un sujet a la fois et +recherchent avant tout l'unite d'interet. L'improvisateur Danton +n'observe pas toujours cette loi: il lui arrive de traiter toutes les +questions du jour, dans le meme discours, en les placant d'apres leur +ordre d'urgence. Il veut repondre, en une seule fois, a toutes les +preoccupations presentes, et donner des solutions a toutes les +difficultes pendantes. Ainsi le 21 janvier 1793, il traite, a propos de +l'assassinat de Le Peletier, dans un discours de moyenne etendue, +jusqu'a sept sujets differents: + +1 deg. Eloge funebre de Le Peletier; 2 deg. opinion de Danton sur Petion; 3 deg. +attaques violentes contre Roland; 4 deg. des visites domiciliaires; 5 deg. +necessite d'augmenter les attributions du Comite de surete generale; 6 deg. +necessite de faire la guerre a l'Europe avec plus d'energie; eloge du +courage des soldats; 7 deg. proposition d'enlever au ministre de la guerre +une partie de ses fonctions qui l'ecrasent. + +Et cependant l'incoherence n'est ici qu'apparente: toutes ces questions +si diverses se tiennent, dans l'esprit de l'auditeur, par un lien que +Danton croit inutile de lui montrer. Ces mesures multiples repondent +toutes a une meme preoccupation et tendent a un seul but: le salut +immediat de la Revolution. A distance, il nous semble que les +transitions manquent: mais pour l'auditeur de 1793, dont ces idees +etaient toute l'ame, point n'etait besoin d'artifice pour que son +attention passat d'un objet a un autre. Au contraire: les lenteurs, +parfois utiles, de la rhetorique, l'eussent fait languir. Dans cette +epoque de crise (et quelle epoque! le jour meme de la mort de Louis +XVI!) ou des soucis bien divers s'eveillaient au meme instant dans le +meme esprit, quelle satisfaction n'etait-ce pas d'obtenir a la fois +autant de reponses rassurantes qu'on se faisait de questions anxieuses! +Quelle source d'autorite pour un orateur que de pouvoir, par cette +simultaneite des arguments, faire taire les doutes et calmer les +inquietudes a l'instant meme ou on les sentait naitre! + +Parfois aussi, par un procede contraire, Danton sait concentrer sur un +seul point l'attention perfidement dispersee par un orateur ennemi. +Citons integralement, comme un modele d'unite apparente et reelle, le +discours qu'il prononca dans la seance du 25 septembre 1792, en reponse +aux accusations girondines si variees et si incoherentes: + +"C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la +Republique francaise, que celui qui amene entre nous une explication +fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui +veuille dominer despotiquement les representants du peuple, sa tete +tombera aussitot qu'il sera demasque. On parle de dictature, de +triumvirat. Cette imputation ne doit pas etre une imputation vague et +indeterminee; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferais, moi, +cette imputation dut-elle faire tomber la tete de mon meilleur ami. Ce +n'est pas la deputation de Paris prise collectivement qu'il faut +inculper; je ne chercherai pas non plus a justifier chacun de ses +membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai donc +que de moi. + +"Je suis pret a vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis +trois ans j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberte. +Pendant la duree de mon ministere, j'ai employe toute la vigueur de mon +caractere, j'ai apporte dans le conseil toute l'activite et tout le zele +du citoyen embrase de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui puisse +m'accuser a cet egard, qu'il se leve, et qu'il parle. Il existe, il est +vrai, dans la deputation de Paris, un homme dont les opinions sont pour +le parti republicain, ce qu'etaient celles de Royou pour le parti +aristocratique: c'est Marat. Assez et trop longtemps, l'on m'a accuse +d'etre l'auteur des ecrits de cet homme. J'invoque le temoignage du +citoyen qui vous preside [Petion]. Il lut, votre president, la lettre +menacante qui m'a ete adressee par ce citoyen; il a ete temoin d'une +altercation qui a eu lieu entre lui et moi a la mairie. Mais j'attribue +ces exagerations aux vexations que ce citoyen a eprouvees. Je crois que +les souterrains dans lesquels il a ete enferme ont ulcere son ame.... Il +est tres vrai que d'excellents citoyens ont pu etre republicains par +exces, il faut en convenir; mais n'accusons pas pour quelques individus +exageres une deputation tout entiere. Quant a moi, je n'appartiens pas a +Paris; je suis ne dans un departement vers lequel je tourne toujours mes +regards avec un sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient a +tel ou tel departement, il appartient a la France entiere. Faisons donc +tourner cette discussion au profit de l'interet public. + +"Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui +voudraient detruire la liberte publique. Eh bien! portons-la, cette loi, +portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se +declarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, apres +avoir pose ces bases qui garantissent le regne de l'egalite, +aneantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On pretend qu'il est +parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la France; +faisons disparaitre ces idees absurdes, en prononcant la peine de mort +contre leurs auteurs. La France doit etre un tout indivisible. Elle doit +avoir unite de representation. Les citoyens de Marseille veulent donner +la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort +contre quiconque voudrait detruire l'unite en France, et je propose de +decreter que la Convention nationale pose pour base du gouvernement +qu'elle va etablir l'unite de representation et d'execution. Ce ne sera +pas sans fremir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie; +alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts. (_On applaudit._)" + +Ce n'est peut-etre pas la le plus beau discours de Danton: mais nulle +part il n'a montre plus de simplicite, une eloquence plus familiere, une +aversion plus marquee pour la rhetorique scolaire. + + * * * * * + +C'est pourquoi, j'imagine, on le traitait ainsi d'orateur populaire, non +qu'il montat sur les bornes (c'est une vision de Michelet), mais parce +qu'il pratiquait une rhetorique nouvelle, nee des besoins de l'heure +presente. Autre audace litteraire, qui devait scandaliser l'academicien +d'Arras! il supprimait souvent avec l'exorde toute indication prealable +du sujet. Il se levait pour la riposte ou l'attaque a la seconde meme ou +l'occasion le voulait et entrait aussitot au milieu des choses. C'est +une regle de la rhetorique qu'a un sujet important il faut un exorde +grave et de haut style. Or, quel sujet plus tragique que la discussion +sur la maniere de juger Louis XVI? Voyez comme Danton debute simplement: +"La premiere question qui se presente est de savoir si le decret que +vous devez porter sur Louis sera, comme tous les autres, rendu a la +majorite." Le 8 mars 1793, on discutait le rapport de Delacroix. Les +circonstances etaient tristes et les affaires de Belgique allaient mal. +Robespierre parla et debuta par un exorde classiquement adapte aux +circonstances: "Citoyens, quelque critiques que paraissent les nouvelles +circonstances dans lesquelles se trouvent la republique, je n'y puis +voir qu'un nouveau gage du succes de la liberte...." Danton, qui lui +succeda a la tribune, affecta au contraire une simplicite nue des les +premiers mots: "Nous avons plusieurs fois, dit-il, fait l'experience que +tel est le caractere francais, qu'il lui faut des dangers pour trouver +toute son energie. Eh bien! ce moment est arrive." + +Mais il commit, en matiere d'exorde, de plus fortes heresies +litteraires. Le croira-t-on? Il commenca souvent ses discours par la +conjonction _et_,--en demagogue qu'il etait! Ainsi le 15 juillet 1791, +aux Jacobins, il debute en ces termes: "Et moi aussi, j'aime la paix, +mais non la paix de l'esclavage." Et a la Convention, le 29 octobre +1792, a propos d'une proposition d'Albitte et de Tallien: "Et moi, je +demande a l'appuyer. J'ai peine a concevoir...." Suit un des plus longs +discours qu'il ait prononces. Enfin, le 2 decembre 1793, un citoyen se +presente a la barre et commence la lecture d'un poeme a la louange de +Marat: Danton l'interrompt: "Et moi aussi j'ai defendu Marat contre ses +ennemis, et moi aussi j'ai apprecie les vertus de ce republicain; mais, +apres avoir fait son apotheose patriotique, il est inutile d'entendre +tous les jours son eloge funebre et les discours ampoules sur le meme +sujet: + + Il nous faut des travaux, et non pas des discours. + +"Je demande que le petitionnaire nous dise clairement et sans emphase +l'objet de sa petition." + +_Clairement et sans emphase_, c'est bien la la devise litteraire de +Danton. Mais s'il supprime souvent l'exorde, ce n'est pas negligence +chez lui, c'est habilete consommee: il se fait plus bref pour frapper +plus fort. Quand l'exorde est necessaire, nul ne sait en user avec plus +d'art. Violemment accuse par Lasource (26 septembre 1792), il n'entre +pas tout d'un coup dans sa justification, mais il prepare les auditeurs +par ce preambule ironique: "Citoyens, c'est un beau jour pour la nation, +c'est un beau jour pour la Republique francaise, que celui qui amene +entre vous une explication fraternelle." + + * * * * * + +On pourrait appliquer les memes remarques aux autres parties du +discours. Ainsi, pas de peroraison. Dans les _preuves_, Danton viole a +plaisir les regles adorees de Robespierre. Sa dialectique est decousue. +Ses arguments ne se succedent pas dans l'ordre enseigne dans les +manuels. Il effleure un motif, passe a un autre, puis revient au premier +qu'il quitte pour y revenir une derniere fois et s'y fixer. D'autres +convainquent d'abord la raison, puis touchent le coeur: il s'adresse a +la fois a toutes les facultes. C'est le desordre d'une conversation +familiere. Ce sont a la fois des elans de bon sens et de sensibilite. On +est deconcerte. Roederer, ahuri, se plaint que Danton soit _sans +logique, sans dialectique_.... "Jamais de discussion, jamais de +raisonnement!" s'ecrie douloureusement le litterateur, et il ajoute, +sans se rendre compte de la portee de l'eloge: "Tout ce qui pouvait +s'enlever par un mouvement, il l'enlevait." C'est que, dans ses +discours, circulait une logique secrete, d'autant plus efficace qu'elle +se cachait, menant d'un bond les esprits a la conviction agissante. +L'effet de cette dialectique n'etait pas de faire penser, de jeter des +doutes, d'indiquer des probabilites, de mettre en jeu tout l'appareil +intime de la reflexion et du raisonnement: on etait au contraire +dispense de peser le pour et le contre; on se levait et on faisait ce +que l'orateur avait dit de faire. + +Avouons-le cependant: cette absence de transition, qui est le caractere +le plus frappant de ses discours, nous fatigue parfois a la lecture. +Nous, qui avons appris ces evenements, nous n'en possedons pas les +rapports comme ceux qui les vivaient. Il nous faut, pour ne pas perdre +le fil, une certaine tension d'esprit dont les contemporains etaient +dispenses par la presence meme des faits indiques, et aussi, ne +l'oublions pas, par l'action de l'orateur, qui, d'un geste ou d'une +inflexion, donnait la transition aujourd'hui absente. + + * * * * * + +Si des lettres du temps etaient choques de la maniere peu classique dont +Danton disposait ses idees, que devaient-ils penser de son style? La +periode continuelle chez Mirabeau, chez Barnave, chez Robespierre, est +rare chez Danton. Ce sont de courtes phrases, hachees, abruptes, dont +les vides etaient combles par l'action. Dire l'indispensable dans le +moins de mots possible, voila le but de cet orateur. Ce n'est pas +seulement vitesse de l'homme d'action, c'est aussi delicatesse d'un gout +pur. Danton a horreur du banal, du convenu. Il evite ces fleurs de +rhetorique, si vite fanees, dont se paraient a l'envi Girondins et +Montagnards. Et, d'abord, il ne cite que moderement l'antiquite. Rome et +Sparte, qui fournissent a ses collegues tout un arsenal d'exemples et de +traits, n'apparaissent que rarement dans ses discours, et sans nul +pedantisme. Nous avons releve en tout une dizaine d'allusions a +l'antiquite: on va voir si elles sont sobres. + +D'abord, dans son discours d'installation comme substitut en janvier +1792, il rappelle le mot de Mirabeau qu'il n'y a pas loin du Capitole a +la roche Tarpeienne, et il emploie les termes de _plebiscite_ et +_d'ostracisme_. + +Aux Jacobins, le 5 juin 1792, "apres avoir, dit le journal du club, +rapporte la loi rendue a Rome contre l'expulsion des Tarquins par +Valerius Publicola, loi qui permettait a tout citoyen de tuer, sans +aucune forme judiciaire, tout homme convaincu d'avoir manifeste une +opinion contraire a la loi de l'Etat, avec obligation de prouver ensuite +le delit de la personne qu'il avait tuee ainsi, M. Danton propose deux +mesures pour remedier aux dangers auxquels la chose publique est +exposee". + +Il reprend cette comparaison a la Convention, 27 mars 1793: "A Rome, +Valerius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait la +peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie." Et quant aux +autres passages ou il est question de l'antiquite, les voici tous: "Que +le Francais, en touchant la terre de son pays, _comme le geant de la +fable_, reprenne de nouvelles forces." "Le peuple, _comme le Jupiter de +l'Olympe_, d'un seul signe fera rentrer dans le neant tous les ennemis." +"Nous avons fait notre devoir, et j'appelle sur ma tete toutes les +denonciations, sur que ma tete, loin de tomber, _sera la tete de Meduse_ +qui fera trembler tous les aristocrates." "Ainsi un peuple de +l'antiquite construisait ses murs, en tenant d'une main la truelle et de +l'autre l'epee pour repousser ses ennemis." "Nos commissaires sont +dignes de la nation et de la Convention nationale, ils ne doivent pas +craindre le tonneau de Regulus." "Les Romains discutaient publiquement +les grandes affaires de l'Etat et la conduite des individus. Mais ils +oubliaient bientot les querelles particulieres, lorsque l'ennemi etait +aux portes de Rome." "Apres une guerre longue et meurtriere, les +legislateurs d'Athenes, qui s'y connaissaient aussi, pour reparer la +perte que l'Etat avait faite de ses concitoyens, ordonnerent a ceux qui +restaient d'avoir plusieurs femmes." + +Je ne crois pas qu'on puisse relever, dans toute l'oeuvre oratoire de +Danton, d'autres allusions a l'antiquite. Et encore ces allusions sont- +elles sobres, souvent detournees, toujours amenees presque de force par +le sujet traite, par l'occasion survenue, avec si peu de pedantisme que +la plupart seraient encore tolerables aujourd'hui qu'on se pique tant de +ne plus citer les Grecs et les Latins. C'est que Danton est un genie +tout moderne: les auteurs anciens, nous l'avons vu, n'etaient +representes que par des traductions dans sa bibliotheque, ou les textes +des ecrivains anglais et italiens tenaient une place d'honneur a cote +des classiques francais. Chez Danton, l'homme de gout etait d'accord +avec le politique pour bannir ces oripeaux de college dont tous les +revolutionnaires, sauf peut-etre Mirabeau, se paraient avec orgueil. Sa +Republique n'est pas une resurrection du passe, une exhumation erudite: +elle est nee du present et elle y vit, les yeux tournes vers l'avenir. +La langue de Danton est moderne et francaise comme sa politique. + + * * * * * + +De meme, les metaphores qui abondent dans son style n'ont rien de +classique: ou elles sont simples et familieres, tirees de la vie +quotidienne, ou il les invente et les cree. Jamais il ne les emprunte a +l'arsenal academique ou Robespierre et les autres se fournissent. + +Voici des exemples de cette simplicite alors nouvelle, presque +scandaleuse: + +"Je lui repondis (a La Fayette) que le peuple, d'un seul mouvement, +_balayerait_ ses ennemis quand il le voudrait." + +Ailleurs, il parle de la necessite "de placer un prud'homme dans la +composition des tribunaux, d'y placer un citoyen, un homme de bon sens, +reconnu pour tel dans son canton, pour reprimer l'esprit de dubitation +qu'ont souvent les hommes _barbouilles_ de la science de la justice". + +A propos du projet d'impot sur les riches: "Paris a un luxe et des +richesses considerables; eh bien! par ce decret, _cette eponge va etre +pressee_." + +Nous avons vu qu'il appelait le _gouvernail de l'Etat_ une _manivelle_. +Il reprend cette expression: "Ce qui epouvante l'Europe, c'est de voir +la _manivelle_ de ce gouvernement entre les mains de ce comite, qui est +l'assemblee elle-meme." + +Enfin, a propos du cautionnement exige de certains fonctionnaires: +"C'est encore une _rouille_ de l'ancien regime a faire disparaitre." + +Ce sont la des metaphores vieilles comme la langue, mais bannies +jusqu'alors de la prose noble, laissees au peuple, et que Danton apporte +le premier a la tribune. + +Les metaphores qu'il invente, il en emprunte les elements aux choses du +jour, aux impressions presentes, a la guerre, a l'industrie, a la +science, a la Revolution meme: "La Constitution ... est une batterie qui +fait un feu a mitraille contre les ennemis de la liberte." + +"Une nation en revolution est comme l'airain qui bout et se regenere +dans le creuset. La statue de la liberte n'est pas fondue. Ce metal +bouillonne. Si vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous +brules." + +"Quoi! vous avez une nation entiere pour levier, la raison pour point +d'appui, et vous n'avez pas encore bouleverse le monde." + +Il dit a Dumouriez, aux Jacobins: "Que la pique du peuple brise le +sceptre des rois, et que les couronnes tombent devant ce bonnet rouge +dont la societe vous a honore." + +La pique populaire, que chacun voit ou tient, joue chez Danton le role +du glaive classique: "Rappelons-nous que, si c'est avec _la pique_ que +l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du genie qu'on peut +elever et consolider l'edifice de la societe." + +Plusieurs de ces metaphores sont devenues proverbes, comme cette autre, +a propos de l'education nationale: + +"C'est dans les ecoles nationales que l'enfant doit sucer le lait +republicain." Mais, a force d'eviter le banal, Danton tombe une ou deux +fois dans le bizarre: "Je me suis retranche dans la citadelle de la +raison; j'en sortirai avec le canon de la verite, et je pulveriserai les +scelerats qui ont voulu m'accuser." _Ce canon de la verite_ est une +image fausse qui plut aux contemporains, mais dont le gout de quelques +critiques est justement choque. Toutefois, parmi tant de metaphores +heureusement creees, je ne vois que celle-la, et _la tete de roi jetee +comme un gant_, qui ne satisfasse pas l'imagination. On les pardonnera +d'autant plus aisement a Danton, qu'il improvisait son style. + +Parfois il s'eleve et divinise deux des sentiments populaires. D'abord +il montre la Patrie en face des emigres: "Que leur dit la Patrie? +Malheureux! vous m'avez abandonnee au moment du danger; je vous repousse +de mon sein. Ne revenez plus sur mon territoire: je deviendrais un +gouffre pour vous." Il personnifie aussi la liberte: "S'il est vrai _que +la liberte soit descendue du ciel_, elle viendra nous aider a exterminer +tous nos ennemis." "Oui, les clairons de la guerre sonneront; oui, +_l'ange exterminateur de la liberte_ fera tomber ces satellites du +despotisme." "(La guerre) renversera ce ministere stupide qui a cru que +les talents de l'ancien regime pouvaient etouffer le genie de la liberte +qui plane sur la France." "Citoyens, c'est _le genie de la liberte_ qui +a lance le char de la Revolution." + +La Liberte et la Patrie, voila tout l'Olympe metaphorique de Danton. + +D'autres metaphores, mais plus rares, montrent que ce pretendu barbare +n'est pas insensible a la beaute de la Revolution consideree en elle- +meme et comme un spectacle. Il aime a la comparer a une tragedie, et, +bafouant le bicamerisme, il dit avec esprit: "Il y aura toujours unite +de lieu, de temps et d'action, et la piece restera." Et plus tard, a +propos de la piece de Laya, _l'Ami des Lois_: "Il s'agit de la tragedie +que vous devez donner aux nations; il s'agit de faire tomber sous la +hache des lois la tete d'un tyran, et non de miserables comedies." + +Danton pouvait dire, dans sa reponse a l'imprecation d'Isnard contre +Paris: "Je me connais aussi, moi, en figures oratoires." + +Ajoutons que ces figures ne sont jamais un ornement, ni meme une forme +supplementaire de sa pensee. Danton n'exprime pas deux fois la meme +idee. Il cherche et il donne la formule la plus frappante, et il passe +sans redoubler, different sur ce point encore de tous ses rivaux en +eloquence. Une metaphore, dans ses discours, c'est toujours une vue +politique importante, soit qu'il parle "de cette fievre nationale qui a +produit des miracles dont s'etonnera la posterite", soit qu'il excuse +les erreurs de la Revolution en montrant que "jamais trone n'a ete +fracasse sans que ses eclats blessassent quelques bons citoyens", et que +"lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver a la Republique, il +depasse son but par la force de projection qu'il s'est donnee". + + * * * * * + +C'est que Danton, meme quand il parle sans figures, evite les longs +raisonnements et recherche le trait. Il a horreur du developpement, de +la tirade. Il resume ses idees les plus essentielles en quelques mots +topiques et pittoresques. Ses discours sont une serie d'apophtegmes +brillants et forts. Toute sa politique, ainsi resumee en phrases +proverbiales, circule dans le peuple et se fixe dans les memoires. +Parfois, c'est du Corneille, comme lorsqu'il dit a la Convention: "Ne +craignez rien du monde!" ou: "Il faut pour economiser le sang des +hommes, leurs sueurs, il faut la prodigalite." Ou encore, au 31 mai: "Il +est temps que nous marchions fierement dans la carriere." Ou enfin, dans +sa defense au Tribunal revolutionnaire: "J'embrasserais mon ennemi pour +la patrie, a laquelle je donnerai mon corps a devorer." + +C'est surtout quand il parle des ennemis exterieurs qu'il trouve des +traits inoubliables: "Tout appartient a la patrie, quand la patrie est +en danger." "Soyons terribles, faisons la guerre en lions." "C'est a +coups de canons qu'il faut signifier la Constitution a nos ennemis." +"Voulons-nous etre libres? Si nous ne le voulons plus, perissons, car +nous l'avions jure. Si nous le voulons, marchons tous pour defendre +notre independance." + +Il excelle a exprimer une vue philosophique en quelques mots brefs et +nets, qu'on ne peut plus oublier: "Soyez comme la nature; elle voit la +conservation de l'espece: ne regardez pas les individus." + +Cette concision heureuse ne met-elle pas Danton au rang de nos ecrivains +les plus francais? Ce politique n'apportait-il pas a la tribune +certaines qualites des auteurs du XVIIe siecle? Oui, pour un La +Rochefoucauld et pour un Danton, aussi dissemblables entre eux que la +Convention differe du salon de Mme de Sable, brille un meme ideal +litteraire: dire le plus de choses dans le moins de mots possibles, et +forcer l'attention a force de brievete. L'ancien frondeur fait tenir en +deux lignes toute une psychologie morale; l'orateur Cordelier condense +en dix mots toute une philosophie de l'histoire, tout un cours de +politique a l'adresse des moderes et des timides de 1793: "S'il n'y +avait pas eu des hommes ardents, dit-il, si le peuple lui-meme n'avait +pas ete violent, il n'y aurait pas eu de Revolution." C'est par cette +interpretation profonde de la realite presente que Danton s'eleve +souvent au-dessus de Robespierre, orateur parfois eleve, mais critique +moins penetrant, penseur absorbe par sa conscience. + + +Mais, ne l'oublions pas, la plus grande qualite du style oratoire de +Danton, c'est que sa force concise, en frappant les esprits, les +incline, non a reflechir, mais a agir. On ne pouvait resister a la voix +de l'orateur; toute l'ame etait remuee par des objurgations comme celle- +ci, merveille d'art savant et de pathetique naif: "Le peuple n'a que du +sang, et il le prodigue. Allons, miserables, prodiguez vos richesses!" + + * * * * * + +Tel est le caractere des metaphores et des traits qui ont servi de +formule a la politique de Danton. Cette politique fait le fonds de ses +discours: il s'y mele peu de questions etrangeres aux mesures a prendre +le jour meme. Mais l'orateur, ayant a repondre a des accusations +immediates et a combattre des adversaires, est oblige, en quelques +circonstances, de parler de lui-meme ou des autres. Ici encore son style +n'est qu'a lui. + +En effet, tandis que Robespierre et les Girondins enveloppent leurs +invectives de formes classiques et vagues, que meme leurs injures sont +empruntees au style noble, Danton use du style familier et en tire les +effets oratoires les plus imprevus. Pour Robespierre, un adversaire +meprisable est un _monstre_ (c'est ainsi qu'il appelle Danton +guillotine); pour Danton, c'est un _coquin_. A l'epithete academique il +prefere l'adjectif populaire et vrai. Les hommes qu'il stigmatise ainsi +sont tues du coup dans leur prestige. Il dit, par exemple: "_Un vieux +coquin_, Dupont de Nemours, de l'assemblee constituante, a intrigue dans +sa section....". Biauzat ne voulait pas qu'on se mefiat des intentions +du roi en cas de guerre. Danton: "L'_insignifiant_ M. Biauzat....". +Petion avait demande des poursuites contre les signataires d'une adresse +hostile a Roland: "La proposition de Petion est _insignifiante_." Aux +Jacobins, quand on apprend l'arrestation du roi a Varennes, Danton +l'appelle dedaigneusement _individu royal_: "L'individu royal, dit-il, +ne peut plus etre roi, des qu'il est imbecile." Il dit de meme: +"L'_individu_ Dumouriez." "Je n'aime point l'_individu_ Marat." A propos +de l'emigration de La Fayette, il remarque qu'il n'a porte aux ennemis +"que son miserable individu". Il l'appelle ailleurs _ce vil eunuque de +la Revolution_. La Gironde ne lui pardonna jamais le trait qu'il lanca +du haut de la tribune contre Mme Roland. Nous l'avons deja dit: il +s'agissait de provoquer la demission du ministre de l'interieur: +"Personne, dit Danton, ne rend plus justice que moi a Roland; mais je +vous dirai: si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi a +Mme Roland; car tout le monde sait que Roland n'etait pas seul dans son +departement." Robespierre, en pareil cas, eut procede par une allusion +tres enveloppee, selon la regle du genre academique qui veut qu'il soit +de bon gout d'indiquer les personnes sans les nommer. Danton, qui avait +souffert des intrigues de Mme Roland, dedaigna les circonlocutions et +usa d'un trait brutal et vrai, qui deconcerta ses adversaires, et les +decouvrit a l'opinion populaire. + +Il sait donc, quoique sans fiel, deverser le ridicule sur ses +adversaires, et son style franc et rude ne les atteint pas moins que les +subtiles et doucereuses epigrammes de Robespierre. Celui-ci a le tort de +laisser voir trop de haine: Danton ne montre que du mepris, un mepris +sans ressentiment personnel, mais d'autant plus terrible qu'il est la +vengeance du bon sens blesse ou du patriotisme indigne. + + * * * * * + +S'il parle des autres avec une liberte peu academique, il ne manque pas +moins aux regles de la rhetorique quand il parle de lui-meme. L'ecole +croit qu'a la tribune le moi est haissable: Danton est de l'avis oppose, +et il a raison. Les plus beaux passages de Mirabeau et de Robespierre ne +sont-ils pas justement ceux ou ces orateurs se mettent en scene, se +louent ou se defendent? Mais ils ne parlent que de leur etre moral; ils +se gardent de toute allusion a leur personne physique. Mirabeau disait +bien a Etienne Dumont qu'il n'avait qu'a secouer sa criniere pour jeter +l'effroi: mais il eut craint de faire rire en avouant publiquement de +pareilles pretentions. Danton n'a pas ces pudeurs. Avec une audace sans +exemple dans la patrie du ridicule, le jour de son installation comme +substitut du procureur de la commune, il trace son propre portrait et +debute par cette phrase, qui etonna les gens de gout: "La nature m'a +donne en partage les formes athletiques et la physionomie apre de la +liberte." + +On connait la laideur de sa figure ravagee par la petite verole et par +un accident de sa premiere enfance. Lui-meme parle de _sa tete de +Meduse_, "qui fera trembler tous les aristocrates". Il se vante, aux +Jacobins, d'avoir "ces traits qui caracterisent la figure d'un homme +libre". Enfin, dans sa defense supreme, se tournant vers les jures du +Tribunal revolutionnaire, il s'ecrie fierement: "Ai-je la face +hypocrite?" + +Il parle, sans fausse modestie, mais non sans tact, de ses qualites: "Je +l'avoue, je crois valoir un autre citoyen francais....". "Pendant la +duree de mon ministere, j'ai employe toute la vigueur de mon caractere." + +Ce caractere, voici comment il l'explique, en janvier 1792, dans ce meme +discours d'installation comme substitut du procureur de la commune: +"Exempt du malheur d'etre ne d'une de ces races privilegiees suivant nos +vieilles institutions, et par cela meme presque toujours abatardies, +j'ai conserve, en creant seul mon existence civile, toute ma vigueur +native, sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie privee, +soit dans la profession que j'avais embrassee, de prouver que je savais +allier le sang-froid de la raison a la chaleur de l'ame et a la fermete +du caractere. Si, des les premiers jours de notre regeneration, j'ai +eprouve tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti a +paraitre exagere, pour n'etre jamais faible, si je me suis attire une +premiere proscription pour avoir dit hautement ce qu'etaient ces hommes +qui voulaient faire le proces a la Revolution, pour avoir defendu ceux +qu'on appelait les energumenes de la liberte, c'est que je vis ce qu'on +devait attendre des traitres qui protegeaient ouvertement les serpents +de l'aristocratie." + +Sa pretention, c'est d'allier la sagesse politique a l'ardeur +revolutionnaire. Deja, le 1er fevrier 1791, dans sa lettre a l'Assemblee +electorale qui l'avait nomme membre du departement de Paris, il se dit +capable d'unir la moderation "aux elans d'un patriotisme bouillant". +Cette declaration revient sans cesse dans ses discours: "Je sais allier +a l'impetuosite du caractere le flegme qui convient a un homme choisi +par le peuple pour faire ses lois." "Je ne suis pas un agitateur." +Enfin, il dit ironiquement: "J'ai cru longtemps que, quelle que fut +l'impetuosite de mon caractere, je devais temperer les moyens que la +nature m'a departis." + +Il aime aussi a se proclamer exempt de haine: "Je ne suis pas fait pour +etre soupconne de ressentiment." "Je suis sans fiel, non par vertu, mais +par temperament. La haine est etrangere a mon caractere.... Je n'en ai +pas besoin." "La nature m'a fait impetueux, mais exempt de haine." + +Aussi n'en veut-il pas a ses ennemis: il dedaigne leurs calomnies et +refuse, imprudemment, d'y repondre: "Quels que doivent etre, ecrit-il a +ses electeurs, le flux et le reflux de l'opinion sur ma vie publique..., +je prends l'engagement de n'opposer a mes detracteurs que mes +actions elles-memes". Et a la Convention: "Que m'importent toutes les +chimeres que l'on peut repandre contre moi, pourvu que je puisse servir +la patrie?" "Ce n'est pas etre homme public que de craindre la +calomnie." + +Au Tribunal revolutionnaire, il refute l'accusation de venalite en +exaltant, non sa probite, mais son genie, et Topino-Lebrun lui entend +dire: "Moi, vendu? Un homme de ma trempe est impayable!" D'apres le +_Bulletin du tribunal_, il aurait parle en outre des vertus qu'annoncait +sa figure: "Les hommes de ma trempe sont impayables; c'est sur leur +front qu'est imprime, en caracteres ineffacables, le sceau de la +liberte, le genie republicain." + +Son style s'eleve encore quand il exalte son patriotisme: "Je mets de +cote toutes les passions: elles me sont toutes parfaitement etrangeres, +excepte celle du bien public.... Je leur disais: Eh! que m'importe ma +reputation! que la France soit libre et que mon nom soit fletri! Que +m'importe d'etre appele buveur de sang? Eh bien! buvons le sang des +ennemis de l'humanite, s'il le faut; combattons, conquerons la liberte." +Il se plait a repeter qu'il mourrait, qu'il mourra pour la patrie: "Si +jamais, quand nous serons vainqueurs, et deja la victoire nous est +assuree, si jamais des passions particulieres pouvaient prevaloir sur +l'amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abime pour +la liberte, je voudrais m'y precipiter tout le premier." Et il fait au +Tribunal revolutionnaire cette declaration dont la serenite donne a son +style une allure presque classique: "Jamais l'ambition ni la cupidite +n'eurent de puissance sur moi; jamais elles ne dirigerent mes actions; +jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique: tout +entier a ma patrie, je lui ai fait le genereux sacrifice de toute mon +existence." + +D'une facon a la fois familiere et cornelienne, il parle de lui a la +troisieme personne dans cette meme defense: "Danton est bon fils." +"Depuis deux jours, le tribunal connait Danton; demain il espere +s'endormir dans le sein de la gloire. Jamais il n'a demande grace, et on +le verra voler a l'echafaud avec la serenite ordinaire au calme et a +l'innocence." + +Enfin, il a conscience d'etre un Francais, non seulement par le +patriotisme, le bon sens lumineux, l'audace heureuse, mais par des +qualites plus familieres et plus intimes. Quoique des circonstances +tragiques l'aient toujours inspire, il n'est pas un genie tragique: "Je +porte dans mon caractere, dit-il a la Convention, une bonne portion de +la gaiete francaise, et je la conserverai, je l'espere." Ce Champenois +se sent le compatriote de La Fontaine, et il laisse a Robespierre les +melancolies de Jean-Jacques Rousseau. + +C'est ainsi qu'il parle de lui-meme et qu'il se peint au physique et au +moral, avec une ingenuite digne de Montaigne, qui semblera peut-etre de +l'effronterie, mais qui etait, pour le peuple de Paris (l'auditoire +ideal de Danton), une franchise heureuse, une confiance aimable, ou du +moins toujours pardonnee. Si nous avons insiste de la sorte sur ces +confidences personnelles echappees a Danton du haut de la tribune, c'est +qu'elles donnent la plus juste idee de son style oratoire. Car est-on +jamais plus soi-meme que quand on parle de soi? C'est dans la forme de +tels aveux qu'on surprend le style d'un ecrivain ou d'un orateur, son +vrai style, c'est-a-dire la maniere d'etre la plus durable de son etre +moral; et, dans ces confidences, ce qui fait juger un homme, n'est-ce +pas moins ce qu'il avoue, que la facon dont il l'avoue? Cet aveu +involontaire et inconscient, qui s'echappe, en quelque sorte, du style +meme de l'orateur, montre l'homme bien mieux que les portraits +contradictoires emanes de l'etourderie ou de la passion des +contemporains. Oui, le grand patriote etait bien tel qu'il se montrait, +homme de bon sens, homme ardent et modere, vraiment peuple, c'est-a-dire +vraiment national, terroriste par force et par prejuge, plus pur de sang +que les plus timides de ses collegues; en tous cas, pur de haine, et +quant au genie, francais et moderne, doue d'un sentiment tres vif, trop +vif meme, des necessites de l'heure presente.--C'est meme pour ce +dernier motif, avouons-le, que certaines regions sublimes et sereines, +ou planait la pensee de cet antipathique de Robespierre et ou atteignait +parfois son eloquence, resterent fermees ou inconnues a Danton. + + + + +_V.--DANTON A LA TRIBUNE_ + + +Il est evident que, chez Danton comme chez Mirabeau, l'action joue le +premier role. Danton improvise: Danton cherche a produire un grand effet +de terreur ou d'enthousiasme, a mettre ceux-la hors d'eux-memes pour une +activite immediate et fievreuse, a stupefier ceux-ci pour l'obeissance +ou l'inertie. Oui, son eloquence est faite de raison et d'imagination: +mais c'est aussi, selon le mot classique, le corps qui parle au corps. +Danton a la tribune degage de sa personne une influence toute physique +qui va surexciter ou engourdir les volontes.--Comment cette fascination +s'exercait-elle? Les contemporains ont plutot constate les effets de +Danton qu'ils en ont decrit les moyens. Ils disent que ses formes +athletiques effrayaient, que sa figure devenait feroce a la tribune. La +voix aussi etait terrible. "Il le savait, dit Garat, et il en etait bien +aise, pour faire plus de peur en faisant moins de mal." Cette voix de +Stentor, dit Levasseur, retentissait au milieu de l'Assemblee, comme le +canon d'alarme qui appelle les soldats sur la breche. Je suis porte a +croire que son geste etait sobre et large. Mais les contemporains sont +muets a cet egard. On sait seulement qu'il se campait fierement, la tete +renversee en arriere. La mimique de son visage etait parlante et il +savait ainsi rendre eloquent meme son silence, comme le jour ou Lasource +osa l'accuser de conspiration royaliste avec Dumouriez: "Immobile sur +son banc, il relevait sa levre avec une expression de mepris qui lui +etait propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annoncait +en meme temps la colere et le dedain; son attitude contrastait avec les +mouvements de son visage, et l'on voyait, dans ce melange bizarre de +calme et d'agitation, qu'il n'interrompait pas son adversaire parce +qu'il lui serait facile de lui repondre, et qu'il etait certain de +l'ecraser." [Note: _Memoires de Levasseur_, t. I, p. 138. Ces memoires +ont ete rediges par Achille Roche, mais sur des notes fournies par +Levasseur lui-meme. Le fond en est donc authentique, et, dans le passage +que nous citons, il semble qu'il y ait l'accent d'un homme qui a _vu_.] + +Cette apparence de force physique, qui etait une partie de son +eloquence, lui venait de sa toute premiere education qui fut, pour ainsi +dire, confiee a la nature selon le gout du temps et les preceptes de +Jean-Jacques Rousseau. Nourri par une vache, il prit ses premiers ebats +au milieu des animaux dans les champs. C'est ainsi qu'un double accident +le defigura pour la vie: un taureau lui enleva, d'un coup de corne, la +levre superieure. Il s'exposa de nouveau avec insouciance: un second +coup de corne lui ecrasa le nez. Plus tard, la petite verole le marqua +profondement. De la vient sa laideur si visible, mais que faisaient +oublier les yeux pleins de feu, un grand air d'intelligence et de bonte. +Merlin (de Thionville), qui l'aimait, disait qu'il avait l'air d'un +dogue, et Thibaudeau, qui ne l'aimait pas, lui trouvait, au repos, une +figure calme et riante. + +Voila ce que nous apprennent les portraits de Danton que les +contemporains ont ecrits: ceux qu'ils ont dessines ou peints sont plus +instructifs. + +[Illustration: DANTON] + +Il y a d'abord le dessin de Bonneville, que la gravure a popularise. +C'est le Danton classique, tete energique, attitude oratoire, visage +grele, avec une trace assez vague du double accident d'enfance. La +poitrine decouverte, a la mode des portraitistes du temps, laisse voir +le celebre "cou de taureau". Les cheveux sont soigneusement releves en +rouleaux a la hauteur des oreilles.--On a remarque une ressemblance +frappante entre ce portrait et un dessin a la plume de David, reproduit +dans l'oeuvre du maitre, publiee par son petit-fils. Meme pose, meme +expression, avec un peu plus de douceur pourtant et d'urbanite, meme +attenuation des traces de l'accident d'enfance. + +David avait fait aussi un portrait a l'huile que les Prussiens volerent, +dit-on, en 1815 a Arcis. Il en existe, dans la galerie de la famille de +Saint-Albin, une copie que Michelet a vue et decrite avec poesie, sans +paraitre savoir que c'etait une copie. "J'ai sous les yeux, dit-il, un +portrait de cette personnification terrible, trop cruellement fidele, de +notre Revolution, un portrait qu'esquissa David, puis il le laissa, +effraye, decourage, se sentant peu capable encore de peindre un pareil +objet. Un eleve consciencieux reprit l'oeuvre, et simplement, lentement, +servilement meme, il peignit chaque detail, cheveu par cheveu, poil a +poil, creusant une a une les marques de la petite verole, les crevasses, +montagnes et vallees de ce visage bouleverse.... C'est le Pluton de +l'eloquence.... C'est un Oedipe devoue, qui, possede de son enigme, +porte en soi, pour en etre devore, ce terrible sphinx." Sans avoir vu ce +portrait, il faut protester contre cette belle page lyrique. Danton +etait un genie simple et clair, tout bon sens et tout coeur, nullement +complexe ou mysterieux, absolument autre que ne l'a montre le grand +ecrivain. + +Il y a aussi au musee de Lille un croquis de David ou on voit Danton de +profil. C'est le Danton un peu fatigue et alourdi de 1794. L'artiste, +tout en restant vrai, a cede a quelques preoccupations caricaturales, +ou, si l'on aime mieux, interpretatives. La commissure des levres est +fortement relevee, le nez grossi, le sourcil touffu et proeminent; dans +les autres portraits, l'oeil est petit, ici, il n'y a plus d'oeil du +tout.--Ce croquis est frappant, genial, comme tout ce que la realite a +inspire a David: il est certain qu'il a saisi, a la Convention, une +attitude caracteristique de l'orateur ecoutant et _bougonnant_ a part +lui. [Note: Detail curieux, le _demagogue echevele_ portait encore un +_catogan_, en 1794.] + +Nous avons vu aussi une photographie d'un croquis de Danton sur la +charrette, fait au vol par David, qui avait deja saisi de meme Marie- +Antoinette. Mais ne croyez pas que la passion ait guide ici le crayon de +l'ami de Robespierre. Non, si le politique, en David, fut defaillant et +incoherent, le peintre resta le plus souvent respectueux de son art. +C'est en artiste qu'il vit et representa la silhouette de Danton courant +a l'echafaud, la bouche beante et l'oeil vague. [Note: L'original a fait +partie de la collection du peintre Chenavard. Je ne sais ou il se trouve +aujourd'hui.] + +Voulez-vous maintenant voir le vaincu de germinal dans un des entr'actes +du merveilleux drame oratoire qu'il joua au Tribunal revolutionnaire? +Voici un croquis etonnant, [Note: Collection de M. Clemenceau.] +furtivement surpris et comme derobe par Vivant-Denon, le peintre favori +de Robespierre, qui, dit-on, assis a bonne place au tribunal, trompa +l'absolue interdiction de _portraiturer_ les accuses, en crayonnant a la +hate au fond de son chapeau. La, Danton ecoute, ecrase, ecroule sur lui- +meme, le visage plisse et subitement vieilli, les yeux noyes dans les +rides, l'air hebete d'un homme assomme par la calomnie ou d'un forcat +deforme par le bagne, ou encore d'un devot abeti par la grace et echoue +au banc d'oeuvre. [Note: Ce dessin ne se trouve pas dans l'_Oeuvre_ de +Vivant-Denon par la Fizeliere (2 vol. in-4, 1872-1873), et c'est +pourtant la une des productions les plus originales de l'artiste qui, +etrange destinee! fut l'ami intime de Mme de Pompadour, de Robespierre +et de Napoleon.] + +Les yeux pleins de ce dessin horriblement realiste, regardez une +photographie du portrait de Danton attribue a Greuze, qu'un amateur de +Nancy exposa au Trocadero en 1878. Quel contraste! L'ecouteur engourdi +de Vivant-Denon est un fier et doux adolescent amoureux et gracieux +comme un heros de Racine, mais sans fadeur et sans preciosite. Danton a +la vingt ans, un duvet de jeunesse, un air de joie confiante et de +juvenile langueur. Mais est-ce bien Danton? Oui, voila son cou puissant, +et c'est ainsi qu'il portait la tete. Mais ou sont ses cicatrices, son +nez epate, ses sourcils en broussailles? J'aimerais une preuve, une +presomption, autre que le dire de l'amateur qui possede ce joli +portrait. + +Le portrait le plus authentique, celui que la famille jugeait le plus +ressemblant, c'est la peinture anonyme que le docteur Robinet a leguee +au musee de la ville de Paris et dont nous donnons une reproduction. + +J'ai donne, je crois, les principaux traits physiques et moraux de +l'eloquence de Danton. Il eut peut-etre ete, lui qui ne joua jamais au +litterateur, une des plus hautes gloires litteraires de la France, s'il +eut vecu, s'il eut triomphe, si les circonstances eussent permis de +recueillir integralement les monuments de sa parole. + + + + +ROBESPIERRE + + + + +_I.--ROBESPIERRE A LA CONSTITUANTE_ + + +Quelque opinion que l'on ait sur l'eloquence et sur la politique de +Robespierre, une remarque s'impose d'abord: c'est que son caractere ne +fut pas sympathique a ses contemporains. Il eut des seides, et pas un +ami, comme l'a dit tres bien Louis Blanc. Il manquait, dit-on, de +cordialite, eloignait toute confiance familiere et, quand il descendait +de la tribune, vainqueur ou vaincu, aucune main empressee ne se tendait +vers la sienne: une atmosphere glaciale l'entourait et faisait le vide +autour de lui. Sauf au club des Jacobins, si son eloquence touchait les +esprits et ne laissait pas les coeurs insensibles, sa personne ne +beneficiait jamais des mouvements genereux que provoquaient ses +discours. Cet ami de l'humanite semblait nourrir contre les hommes une +sombre et mysterieuse rancune, et on se demandait, on se demande encore +d'ou lui venait cette misanthropie cachee sous ses paroles les plus +nobles et les plus confiantes. C'est la le trait le plus frappant de son +eloquence; c'est le premier point qu'il nous faut elucider. + +Etait-ce, comme l'a dit Michelet, la misere qui lui donnait de +l'amertume? Mais Robespierre touchait, comme les autres deputes, dix- +huit livres par jour. Ces appointements, aujourd'hui modestes, +constituaient, en 1789, une aisance tres large: c'etait une fortune pour +un homme de gouts simples. Oui, Robespierre etait riche comparativement +a Brissot, a Camille Desmoulins, a Loustallot et a tant d'autres qui, en +1789, ne gagnaient peut-etre pas, avec leur succes d'ecrivains, la +moitie de l'indemnite d'un depute. La legende de l'habit noir emprunte +par l'avocat d'Arras pour un deuil officiel ne repose, que nous +sachions, sur aucun temoignage serieux. Comme tant d'autres a cette +epoque, Robespierre n'avait pas de fortune personnelle; mais sa +profession (chose rare en ce temps-la) lui donnait amplement de quoi +vivre. + +On l'a represente orphelin des son enfance, deja chef de famille, +preoccupe et inquiet de sa vie avant l'age: de la, dit-on, ce pli de +gravite et ce visage sombre. Sans doute, il perdit sa mere a sept ans et +son pere a neuf ans. Mais il fut recueilli et eleve, avec son frere, +chez ses aieux maternels. Les soins de la famille ne lui manquerent donc +pas. On le mit au college d'Arras et il n'y fut pas l'ecolier taciturne +qu'on veut trouver dans le futur heros de la Terreur: ses biographes +nous l'y montrent bon eleve, insouciant et gai comme les autres enfants, +jouant volontiers a la chapelle, elevant des oiseaux, se plaisant aux +recreations de son age. Bientot l'eveque d'Arras obtint pour ce bon +sujet une des bourses dont l'abbe de Saint-Waast disposait au college +Louis-le-Grand. C'est ici que s'assombrit, dans quelques ecrits, la +legende de l'orphelin. Pauvre boursier raille, exploite, victime, +comment pouvait-il eviter la misanthropie? + +On oublie que jamais les boursiers des grands colleges officiels ne +furent traites autrement que leurs camarades. Camille Desmoulins etait +lui aussi, en meme temps, boursier a Louis-le-Grand, et il resta +optimiste et souriant jusqu'a l'echafaud. Sans doute Robespierre perdit +alors son correspondant venere, l'abbe de Laroche, et sa jeune soeur +Henriette. Mais ces deuils l'affecterent sans modifier son caractere: il +resta, la douleur passee, un enfant comme les autres. Deja il a le +bonheur de sentir se former ses opinions: "Un de ses professeurs de +rhetorique, dit M. Hamel, le doux et savant Herivaux, dont il etait +particulierement apprecie et cheri, ne contribua pas peu a developper en +lui les idees republicaines. Epris des actes et de l'eloquence +d'Athenes, enthousiasme des hauts faits de Rome, admirateur des moeurs +austeres de Sparte, le brave homme s'etait fait l'apotre d'un +gouvernement ideal et, en expliquant a ses jeunes auditeurs les +meilleurs passages des plus purs auteurs de l'antiquite, il essayait de +leur souffler le feu de ses ardentes convictions. Robespierre, dont les +compositions respiraient toujours une sorte de morale stoicienne et +d'enthousiasme sacre de la liberte, avait ete surnomme par lui le +_Romain_." [1] Il etait donc aime, estime de ses maitres. Quand Louis +XVI vint visiter le college, c'est lui qui fut charge de le haranguer, +et le principal corrigea avec indulgence le discours du _Romain_ ou les +remontrances politiques se melaient aux louanges obligees. Il faut +n'avoir pas vecu dans cette republique en miniature qu'on appelle un +college pour s'imaginer qu'un _fort_, comme l'etait Robespierre, qu'un +heros des concours scolaires, ait pu y jouer, de pres ou de loin, le +role d'un souffre-douleur. + +[Note: _Histoire de Robespierre, d'apres des papiers de famille et des +documents entierement inedits_, 1863-1867, 3 vol. in-8, t. I, p. 17.] + +Ses etudes finies, connut-il de precoces epreuves capables de le porter +au noir? Apres avoir obtenu pour son frere Augustin la survivance de sa +bourse, il fit son droit sous le patronage du college Louis-le-Grand, +qui lui accorda une gratification pecuniaire avec un certificat +elogieux. Alors age de vingt ans, en 1778, il eut avec Jean-Jacques +Rousseau une entrevue qui decida peut-etre de sa vocation et de sa +destinee. Recu avocat, il retourne a Arras, y plaide, s'y fait +connaitre, est nomme juge au tribunal civil et criminel de l'eveque +d'Arras, resigne ses fonctions pour ne pas avoir de condamnations +capitales a prononcer et eprouve toutes les joies de la popularite. Il +redige, en 1789, a la nouvelle de la convocation des Etats generaux, une +adresse tres hardie sur la necessite de reformer les Etats d'Artois, et, +mis en lumiere par cette publication, il est nomme a trente et un ans, +depute du Tiers de la gouvernance d'Arras aux Etats generaux. + +Est-ce la, je le demande, une jeunesse malheureuse, une carriere +manquee? Admettons que Robespierre, avocat a Arras, fut deja grave: +etait-il, comme on le veut, triste et amer? Membre de la joyeuse +academie des _Rosati_, il rimait, en rieuse compagnie; d'aimables +bouquets a Chloris, de petits vers galants, se montrant gai et frivole +quand il le fallait, ne laissant rien paraitre d'un _etre a part_, d'un +Timon. Ce n'est ni dans la retraite ni au milieu des disgraces du sort +ou des hommes que l'orateur de la Convention se prepara a ses tragiques +destinees: son enfance et sa jeunesse ressemblerent a celles des plus +favorises d'entre ses contemporains. Dans les rangs du Tiers etat +d'avant la Revolution, il etait, a tout prendre, un des heureux. + +Ce n'est donc pas dans sa condition anterieure qu'il faut chercher la +cause de sa visible amertume et de cette noire rancune dont il semblait +ronge; il n'apportait aux Etats generaux aucun grief personnel contre la +societe et contre les hommes. Mais il fut peut-etre blesse des sourires +railleurs avec lesquels, dit-on, on accueillit sa premiere apparition a +la tribune, d'autant que les moqueries s'adresserent moins a ses +opinions politiques qu'a sa personne. Son habit olive, sa raideur, sa +gaucherie provinciale furent, a premiere vue, ridicules. Le style +travaille et suranne des discours qu'il lisait a la tribune mit en gaite +les assistants. Les deputes de la noblesse d'Artois, Beaumez et les +autres, commencerent contre lui une petite guerre de quolibets, de +sourires, de haussements d'epaules qui piquerent et firent saigner son +amour-propre, si on en croit une tradition orale rapportee surtout par +Michelet. L'homme politique eut peut-etre dedaigne ces sarcasmes; mais +le lettre en demeura profondement ulcere, outrage dans sa dignite. + +C'est que, sauf l'abbe Maury, personne a la Constituante ne fut plus +jaloux que lui de sa renommee d'homme de lettres. Academicien de +province, il etait habitue a faire applaudir son talent d'ecrivain et +d'orateur, et a ses couronnes d'eleve du lycee de Louis-le-Grand il +avait ajoute, a la mode du temps, des lauriers cueillis a differents +concours. L'annee 1783 avait ete une date memorable dans sa vie: en meme +temps que l'academie d'Arras l'admettait dans son sein, l'academie de +Metz le couronnait pour un memoire sur la reversibilite du crime, ou se +trouvent deja quelques-unes des formules qu'il repetera volontiers a la +Convention. En 1785, il n'obtint de l'academie d'Amiens qu'un accessit +pour un eloge de Gresset. Ce demi-succes le porta a reserver ses oeuvres +a l'academie d'Arras, dont il devint l'orateur habituel et prefere, +bientot le president. A cette tribune pacifique, il exerca et fixa ses +aptitudes a l'eloquence d'apparat, debitant de longues dissertations +d'un style facile, un peu mou, un peu fleuri, pale reflet de Rousseau, +d'une composition sage, bien ordonnee, tres classique, presque scolaire, +toujours sur des sujets de droit naturel et de morale. Il prit la son +habitude de generaliser, de disserter en dehors du temps present et de +glorifier en beau style les principes innes. Bien ecrire et bien dire, +ce fut sa peine et son souci quotidien. Sa correspondance n'est pas +moins travaillee que ses memoires academiques: il badine dans l'intimite +avec un art laborieux, avec un appret qui va jusqu'au pedantisme. +Remerciant une demoiselle d'un envoi de serins, il lui dit avec effort: +"Ils sont tres jolis; nous nous attendions qu'etant eleves par vous, ils +seraient encore plus doux et les plus sociables de tous les serins. +Quelle fut notre surprise, lorsqu'en approchant de leur cage, nous les +vimes se precipiter contre les barreaux avec une impetuosite qui faisait +craindre pour leurs jours! Et voila le manege qu'ils recommencent toutes +les fois qu'ils apercoivent la main qui les nourrit. Quel plan +d'education avez-vous donc adopte pour eux, et d'ou leur vient ce +caractere sauvage? Est-ce que la colombe, que les Graces elevent pour le +char de Venus, montre ce naturel farouche? Un visage comme le votre n'a- +t-il pas du familiariser aisement vos serins avec les figures humaines? +Ou bien serait-ce qu'apres l'avoir vu ils ne pourraient plus en +supporter d'autres?" Il semble, meme dans ses lettres familieres, +concourir pour un prix de litterature. + +On comprend maintenant quelle fut la deception du bel esprit d'Arras +quand son beau style, si apprecie dans sa province, lui valut, aux Etats +generaux, un succes de ridicule. Les journaux firent chorus avec les +deputes, et, des qu'on eut constate cette susceptibilite aigue et cet +amour-propre maladif de laureat, ce fut une cible a laquelle chacun +visa. La pire malignite fut de defigurer son nom dans les comptes +rendus. On l'appelait _Robetspierre_ ou _Robert-Pierre_, ou, par une +cruaute plus raffinee, on le designait par _M_... ou simplement par: _Un +membre_, ou: _Un depute des communes_, et on lui otait jusqu'a la +consolation de faire lire sa prose dans l'Artois. D'ordinaire, on +resumait ses opinions en quelques lignes. Parfois meme on ne soufflait +mot de son discours, et quand l'infortune se cherchait le lendemain dans +la feuille de Barere ou dans celle de Le Hodey, il y trouvait tous les +discours de la seance, sauf le sien. Les rancunes litteraires sont +vivaces: la sienne fut inexorable et eternelle. Il ne rit plus, il fixa +sur sa figure un masque sombre et, ne pouvant se faire prendre au +serieux, il se fit prendre au tragique. Par l'effroi qu'il inspira, il +devait regagner, a Paris, la faveur et les applaudissements goutes jadis +a Arras. Lui dont on avait ri sans pitie, il vint un moment ou on n'osa +plus ne pas l'applaudir.... + +Voila, selon nous, l'explication de l'amertume farouche que fit paraitre +Robespierre. C'est ainsi qu'en lui les humiliations du lettre firent +tort a l'orateur et a l'homme d'Etat. Il lui manqua ce don de +cordialite, qui donnait du charme a Mirabeau, a Cazales et a Danton. +Accueilli par les sifflets, il garda une attitude defiante et +soupconneuse, meme au milieu de ses plus grands succes de tribune. + +Mais est-ce la tout Robespierre? Sa politique et son eloquence ne +furent-elles que la revanche d'un amour-propre litteraire grievement +blesse? Cet homme remarquable eut assurement d'autres visees, un autre +genie. La maniere d'etre que nous venons d'expliquer ne fut qu'un aspect +de sa personnalite, qu'une apparence: il fallait neanmoins s'y arreter, +puisqu'un orateur n'est en general que ce qu'il parait etre, puisque +meme un rictus involontaire, meme un _tic_ de sa physionomie font partie +de son eloquence et qu'a la tribune l'homme interieur n'est connu et +juge que d'apres l'homme exterieur. + +Etait-il vraiment ridicule a ses debuts? Les journaux donnent peu de +details sur son compte a cette epoque, et les auteurs de memoires, qui +pour la plupart ecrivirent apres avoir subi la terreur qu'il inspira, se +vengent trop visiblement de leur peur en defigurant leurs premieres +impressions. Malgre eux, ils le representent, des juin et juillet 1789, +comme un monstre a figure de coquin. "J'ai cause deux fois avec +Robespierre, dit Etienne Dumont; il avait un aspect sinistre; il ne +regardait point en face; il avait dans les yeux un clignotement +continuel et penible." Nous chercherions vainement, chez les +contemporains, un souvenir juste et vrai de Robespierre debutant. Ce qui +est certain, c'est qu'il dut s'imposer et devint l'orateur qu'il fut au +milieu des difficultes les plus decourageantes. Excellente ecole: il s'y +debarrassa de son air et de son style d'Arras; a force de raturer et de +limer, il rencontra l'expression juste et frappante. Les quolibets de +ses ennemis l'empecherent de se contenter trop aisement. Lui qui, +d'abord, de son propre aveu, "avait une timidite d'enfant, tremblait +toujours en s'approchant de la tribune et ne se sentait plus au moment +ou il commencait a parler", il s'enhardit bientot, se fit une maniere +personnelle, dont il etait maitre aux derniers mois de l'Assemblee +constituante. Ses collegues procedaient de Montesquieu; chez lui, le +fond et la forme sont inspires de Rousseau. Il parle deja, a la tribune +de la Constituante, la langue de la Convention et il exprime en 1790 les +idees de 1793. + +Qui ne connait sa politique? Dans la Constituante, il renonca a toute +influence presente ou prochaine. Il se fit "l'homme des principes", +l'homme de l'avenir. Il comprit, presque seul, que la Revolution ne +faisait que commencer, qu'elle userait et rejetterait ses premiers +instruments. Son souci fut de se reserver, intact et fort, pour les +luttes terribles auxquelles on ne faisait que preluder. Des l'origine il +rompt avec les constitutionnels et les triumvirs. "Son role, dit tres +justement Michelet, fut des lors simple et fort. Il devint le grand +obstacle de ceux qu'il avait quittes. Hommes d'affaires et de parti, a +chaque transaction qu'ils essayaient entre les principes et les +interets, entre le droit et les circonstances, ils rencontrerent une +borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre +leurs solutions batardes, anglo-francaises, soi-disant constitutionnelles, +il presentait des theories, non specialement francaises, mais generales, +universelles, d'apres le _Contrat social_, l'ideal legislatif de Rousseau +et de Mably. + +"Ils intriguaient, s'agitaient, et lui, immuable. Ils se melaient a +tout, pratiquaient, negociaient, se compromettaient de toute maniere; +lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs; lui, un +philosophe, un pretre du droit. Il ne pouvait manquer de les user a la +longue. + +"Temoin fidele des principes et toujours protestant pour eux, il +s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guere sur le +terrain scabreux des voies et moyens. Il dit _ce qu'on devait_ faire, +rarement, tres rarement, _comment on pouvait_ le faire." + + * * * * * + +En effet, quand on passe des discours de Mirabeau et de Barnave a ceux +de Robespierre, on est transporte dans un monde tout different, monde +ideal ou les difficultes et les contradictions de la vie reelle n'ont +pas d'echo. Ce n'est pas Robespierre qui se moquerait, comme ces deux +orateurs, de la theorie et la metaphysique. Il ne voit, ne glorifie +qu'une chose: le droit pur. Le premier avant 89, dans ses ecrits, il +emploie usuellement les mots d'egalite, de liberte et surtout de +fraternite. Il ne suppose pas un instant qu'on puisse transiger avec les +exigences de la morale: obeir a la morale, c'est pour lui toute la +politique. "Comment l'interet social, dit-il, a propos de l'eligibilite +des juifs, pourrait-il etre fonde sur la violation des principes +eternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de toute +societe?" Il se pose comme l'Alceste de l'Assemblee, irrite du sarcasme +des Philintes politiques, mais se roidissant et allant neanmoins son +chemin, sans se gener pour rompre en visiere avec les compromis et les +defaillances. Sa rhetorique, c'est d'etre honnete envers et contre tous +et, s'il l'est avec pedantisme, est-ce une raison pour suspecter sa +sincerite? Oui, la plupart riaient; mais Mirabeau ne s'y trompait pas et +repetait: "Il ira loin: il croit tout ce qu'il dit." Voyez de quel ton +vraiment indigne il apostrophe, en juin 1789, la deputation envoyee par +le clerge aux communes pour leur demander de deliberer sur la rarete des +grains et leur faire consacrer, par cette deliberation isolee, la +separation des ordres: + +"Allez, et dites a vos collegues que, s'ils ont tant d'impatience a +soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du +peuple; dites-leur de ne plus retarder nos operations par des delais +affectes; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous +faire abandonner les resolutions que nous avons prises, ou plutot, +ministres de la religion, dignes imitateurs de votre maitre, renoncez a +ce luxe qui vous entoure, a cet eclat qui blesse l'indigence; reprenez +la modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous +escortent; vendez ces equipages superbes et convertissez ce vil superflu +en aliments pour les pauvres." + +Mais il se sent encore ridicule, et ce n'est que le 20 octobre qu'il se +fait enfin ecouter a propos de la loi martiale. + +Bientot les rieurs commencent a se taire, et le 16 janvier 1790 il peut +defendre, sans etre interrompu, le peuple de Toulon, qui avait incarcere +illegalement des fonctionnaires hostiles a la Revolution. + +Des lors, il est en possession de sa methode oratoire et d'un genre +d'argumentation dont il ne sortira pas pendant toute la duree de la +Constituante. Quelle que soit la reforme que proposent ses collegues de +la gauche, il la combat comme trop moderee, comme trop peu favorable au +peuple. Quels que soient les exces et les sevices commis par la +multitude, il les excuse et les presente comme de faibles taches a un +beau tableau. Que parle-t-on de la violence populaire? Le peuple montre +plutot une patience inconcevable; apres tant de siecles de servitude et +de tortures, il se contente, au jour de sa victoire, de bruler quelques +chateaux et de pendre quelques aristocrates. Y a-t-il la matiere a tant +s'indigner? "Qu'on ne vienne donc pas, dit-il le 22 fevrier 1790, +calomnier le peuple! J'appelle le temoignage de la France entiere; je +laisse ses ennemis exagerer les voies de fait, s'ecrier que la +Revolution a ete signalee par des barbaries. Moi, j'atteste tous les +bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais revolution n'a +coute si peu de sang et de cruautes. Vous avez vu un peuple immense, +maitre de sa destinee, rentrer dans l'ordre au milieu de tous les +pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprime pendant tant de +siecles. Sa douceur, sa moderation inalterables ont seules deconcerte +les manoeuvres de ses ennemis; et on l'accuse devant ses representants!" +Tel est le theme que Robespierre ne cesse de developper a la tribune, +affectant de planer plus haut que les accidents et les crimes isoles, +jugeant l'ensemble de la Revolution alors que ses contemporains n'en +regardaient que le detail. Cette placidite etonnait et scandalisait les +Constituants, mais elle commencait deja a plaire aux tribunes et a la +rue. Aux Jacobins, Robespierre fait de rapides progres. Assidu aux +seances, parleur infatigable, il s'impose a la celebre societe, s'en +fait aimer, s'y dedommage des premieres rebuffades de ses collegues. +Bientot les Jacobins ont la primeur des discours destines a la +Constituante et, en 1791, ils sont deja seduits, conquis, sous le charme +et presque sous le joug. Robespierre peut se croire encore a la tribune +et devant l'auditoire de l'Academie d'Arras. Il triomphe et jouit +d'unanimes et constants applaudissements qui ne s'adressent pas moins au +lettre qu'au politique. + +Cependant, depuis le jour ou il a fait taire les rieurs, il n'a cesse de +parler a l'Assemblee. Il a dit son mot dans toutes les discussions a +l'ordre du jour. Eligibilite des comediens et des juifs, egalite +politique (marc d'argent), etablissement des jures en toute matiere, +permanence des districts, droit de paix et de guerre, tribunal de +cassation, constitution civile du clerge, reunion d'Avignon, affaire de +Nancy, resistance des parlements, organisation du jury, droit de tester, +extension de la garde nationale, droit de petition, droits politiques +des hommes de couleur, reelection des Constituants, abolition de la +peine de mort, licenciement des officiers de l'armee, liberte de la +presse, inviolabilite royale, etablissement des conventions nationales, +revision de la Constitution, il parle longuement sur toutes ces +questions si variees, sans qu'on puisse l'accuser, comme l'abbe Maury, +de declamation: car son but est moins de traiter a fond ces sujets que +de montrer dans quels rapports ils sont avec les principes de la morale. +Il excelle a degager le cote theorique des questions, a elever le debat. + +Il aime aussi, nous l'avons dit, a prendre la defense du peuple, a +justifier ses erreurs, a confondre ses detracteurs. Il a mis toutes ses +qualites et tous ses defauts dans ses opinions sur les troubles des +provinces, sur l'adjonction des simples soldats aux conseils de guerre, +sur l'admission des indigents aux fonctions politiques. Il veut etre, a +la Constituante, l'avocat des pauvres et des humbles. Quoi d'etonnant +que sa popularite devienne formidable et que sa toute-puissance aux +Jacobins finisse par lui donner de l'autorite, meme a l'Assemblee +constituante? + +Cette autorite devint telle qu'il decida l'Assemblee a voter sa propre +mort. C'est en effet sur sa proposition que fut porte le decret relatif +a la non-reeligibilite des Constituants, et voici la peroraison du +discours par lequel il defendit sa motion le 16 mai 1791: + +"Il est un moment ou la lassitude affaiblit necessairement les ressorts +de l'ame et de la pensee; et lorsque ce moment est arrive, il y aurait +au moins de l'imprudence pour tout le monde a se charger encore pour +deux ans du fardeau des destinees d'une nation. Quand la nature meme et +la raison nous ordonnent le repos, pour l'interet public autant que pour +le notre, l'ambition ni meme le zele n'ont point le droit de les +contredire. Athletes victorieux, mais fatigues, laissons la carriere a +des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur +nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards +seuls empecheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors +de l'Assemblee legislative, nous servirons mieux notre pays qu'en +restant dans son sein. Repandus sur toutes les parties de cet empire, +nous eclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumieres; +nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de +l'ordre, des lois et de la liberte. (_On applaudit a plusieurs +reprises._) + +"Oui voila, dans ce moment, la maniere la plus digne de nous, et la plus +utile a nos concitoyens, de signaler notre zele pour leurs interets. +Rien n'eleve les ames des peuples, rien ne forme les moeurs publiques, +comme les vertus des legislateurs. Donnez a vos concitoyens ce grand +exemple d'amour pour l'egalite, d'attachement exclusif au bonheur de la +patrie; donnez-le a vos successeurs, a tous ceux qui sont destines a +influer sur le sort des nations; que les Francais comparent le +commencement de votre carriere avec la maniere dont vous l'aurez +terminee et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux epoques ou vous +vous serez montres plus purs, plus grands, plus dignes de leur +confiance. + +"Je n'insisterai pas plus longtemps: il me semble que pour l'interet +meme de cette mesure, pour l'honneur des principes de l'Assemblee, cette +motion ne doit pas etre decretee avec trop de lenteur. Je crois qu'elle +est liee aux principes generaux de la reeligibilite des membres de la +legislature; mais je crois aussi qu'elle en est independante sous +d'autres rapports; mais je crois que les raisons que j'ai presentees +sont tellement decisives, que l'Assemblee peut decreter des ce moment +que les membres de l'Assemblee nationale actuelle ne pourront etre +reelus a la premiere legislature. (_L'Assemblee applaudit a plusieurs +reprises.--La tres grande majorite demande a aller aux voix._)" + +Le 31 mai 1791, apres la lecture de la lettre insidieuse de l'abbe +Raynal, ce n'est ni Barnave, ni Thouret, ni Le Chapelier, ni aucun des +chefs de la gauche qui repond au nom de l'Assemblee, c'est Robespierre. +Et il le fait avec infiniment de tact et de dignite: + +"J'ignore, dit-il, quelle impression a faite sur vos esprits la lettre +dont vous venez d'entendre la lecture; quant a moi, l'Assemblee ne m'a +jamais paru autant au-dessus de ses ennemis qu'au moment ou je l'ai vue +ecouter avec une tranquillite si expressive la censure la plus vehemente +de sa conduite et de la revolution qu'elle a faite. (_La partie gauche +et les tribunes applaudissent a plusieurs reprises._) Je ne sais, mais +cette lettre me parait instructive dans un sens bien different de celui +ou elle a ete faite. En effet, une reflexion m'a frappe en entendant +cette lecture. Cet homme celebre, qui, a cote de tant d'opinions qui +furent accusees jadis de pecher par un exces d'exageration, a cependant +publie des verites utiles a la liberte, cet homme, depuis le +commencement de la Revolution, n'a point pris la plume pour eclairer ses +concitoyens ni vous; et dans quel moment rompt-il le silence? dans un +moment ou les ennemis de la Revolution reunissent leurs efforts pour +l'arreter dans son cours. (_Les applaudissements recommencent._) Je suis +bien eloigne de vouloir diriger la severite, je ne dis pas de +l'Assemblee, mais de l'opinion publique, sur un homme qui conserve un +grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une +circonstance qu'il vous a rappelee, je veux dire son grand age. (_On +applaudit._) + +"Je pardonne meme, sinon a ceux qui auraient pu contribuer a sa +demarche, du moins a ceux qui sont tentes d'y applaudir, parce que je +suis persuade qu'elle produira dans le public un effet tout contraire a +celui qu'on en attend. Elle est donc bien favorable au peuple, dira-t- +on, elle est donc bien funeste a la tyrannie, cette Constitution, +puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la decrier, +puisque, pour y reussir, on se sert d'un homme qui, jusqu'a ce moment, +n'etait connu dans l'Europe que par son amour passionne pour la liberte, +et qui etait jadis accuse de licence par ceux qui le prennent +aujourd'hui pour leur apotre et pour leur heros (_Nouveaux +applaudissements_), et que sous son nom, on produit les opinions les +plus contraires aux siennes, les absurdites memes que l'on trouve dans +la bouche des ennemis les plus declares de la Revolution; non plus +simplement ces reproches imbeciles prodigues contre ce que l'Assemblee +nationale a fait pour la liberte, mais contre la liberte elle-meme? Car +n'est-ce pas attaquer la liberte que de denoncer a l'univers, comme les +crimes des Francais, ce trouble, ce tiraillement qui est une crise si +naturelle de la liberte que, sans cette crise, le despotisme et la +servitude seraient incurables? + +"Nous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner. +C'est en ce moment ou, par une demarche extraordinaire, on vous annonce +clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est +l'acharnement des ennemis de l'Assemblee et de la Revolution; c'est en +ce moment que je ne crains point de renouveler en votre nom le serment +de suivre toujours les principes sacres qui ont ete la base de votre +Constitution, de ne jamais nous ecarter de ces principes par une voie +oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui serait le seul +moyen de ne laisser a nos successeurs et a la nation que troubles et +anarchie. Je ne veux point m'occuper davantage de la lettre de M. l'abbe +Raynal; l'Assemblee s'est honoree en en entendant la lecture. Je demande +qu'on passe a l'ordre du jour. (_M. Robespierre descend de la tribune au +milieu des applaudissements de la partie gauche et de toutes les +tribunes._)" + +Ce beau discours dejoua les intrigues des monarchiens, et Malouet lui- +meme, dans ses Memoires, reconnait que Robespierre fut eloquent ce jour- +la. Remarquons aussi qu'il improvisa, lui qui etait habitue a ecrire ses +opinions: son talent n'avait pas moins grandi que son autorite +politique. + +Apres le depart du roi, cette autorite s'accrut encore. Tous les yeux se +tournerent vers celui qui n'avait cesse de fletrir les transactions +hypocrites et qui n'avait jamais cru a la sincerite de Louis XVI. Le +soir meme du 21 juin, il prononca aux Jacobins un long discours, qui +malheureusement n'a pas ete recueilli en entier, mais dont nous avons +quelques phrases interessantes, ainsi concues: "Peut-etre, en vous +parlant avec cette franchise, vais-je attirer sur moi les haines de tous +les partis. Ils sentiront bien que jamais ils ne viendront a bout de +leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un seul homme juste et +courageux qui dejouera continuellement leurs projets et qui, meprisant +la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop heureux si sa +mort pouvait etre utile a la liberte de sa patrie." Alors, dit le +proces-verbal de la seance, "le saint enthousiasme de la vertu s'est +empare de toute l'assemblee, et chaque membre a jure, au nom de la +liberte, de defendre Robespierre au peril meme de sa vie". + +Camille Desmoulins, dans son journal, ajoute ces details: "...Lorsque +cet excellent citoyen, au milieu de son discours, parla de la certitude +de payer de sa tete les verites qu'il venait de dire, m'etant ecrie: +_Nous mourrons tous avant toi!_ l'impression que son eloquence naturelle +et la force de ses discours faisaient sur l'Assemblee etait telle que +plus de huit cents personnes se leverent toutes a la fois, et, +entrainees comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de +se rallier autour de Robespierre et offrirent un tableau admirable par +le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de +tout leur visage et par l'inattendu de cette inspiration soudaine." + +Mme Roland, qui etait presente, dit que la scene fut "vraiment +surprenante et pathetique". + +Robespierre ne se prononca que tard pour la republique; il suivit et +encouragea presque les hesitations de l'opinion et des Jacobins, +auxquels il disait, le 13 juillet 1791: "On m'a accuse d'etre +republicain; on m'a fait trop d'honneur: je ne le suis pas. Si l'on +m'eut accuse d'etre monarchiste, on m'eut deshonore: je ne le suis pas +non plus." + +Et, le 14, il prononca un eloquent discours contre l'inviolabilite +royale, un des plus puissants que la Constituante ait entendus: + +"...Le crime legalement impuni est en soi une monstruosite revoltante +dans l'ordre social, ou plutot il est le renversement absolu de l'ordre +social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par +le magistrat supreme, je ne vois la que deux raisons de plus de sevir: +la premiere, que le coupable etait lie a la patrie par un devoir plus +saint; la seconde, que comme il est arme d'un grand pouvoir, il est bien +plus dangereux de ne pas reprimer ses attentats. + +"Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas etre puni: telle est +la loi.... Vous vous calomniez vous-memes! Non, jamais vous n'avez +decrete qu'il y eut un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait +attenter impunement a la liberte, a l'existence de la nation, et +insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au desespoir +d'un peuple malheureux et degrade! Non, vous ne l'avez pas fait: si vous +aviez ose porter une pareille loi, le peuple francais n'y aurait pas +cru, ou un cri d'indignation universelle vous eut appris que le +souverain reprenait ses droits! "Vous avez decrete l'inviolabilite; +mais aussi, messieurs, avez-vous jamais eu quelque doute sur l'intention +qui vous avait dicte ce decret? Avez-vous jamais pu vous dissimuler a +vous-memes que l'inviolabilite du roi etait intimement liee a la +responsabilite des ministres; que vous aviez decrete l'une et l'autre +parce que, dans le fait, vous aviez transfere du roi aux ministres +l'exercice reel de la puissance executive, et que, les ministres etant +les veritables coupables, c'etait sur eux que devaient porter les +prevarications que le pouvoir executif pourrait faire? De ce systeme il +resulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration, +puisqu'aucun acte du gouvernement ne peut emaner de lui, et que ceux +qu'il pourrait faire sont nuls et sans effet; que, d'un autre cote, la +loi conserve sa puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un +acte personnel a un individu revetu du titre de roi? S'agit-il, par +exemple, d'un assassinat commis par un individu? Cet acte est-il nul et +sans effet, ou bien y a-t-il la un ministre qui signe et qui reponde? + +"Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que +la loi cherchat la main qui a fait mouvoir son bras.... Mais si le roi, +en sa qualite d'homme, et ayant recu de la nature la faculte du +mouvement spontane, avait remue son bras sans agent etranger, quelle +serait donc la personne responsable? + +"Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses a certain exces, +on lui nommerait un regent.... Mais si on lui nommait un regent, il +serait encore roi; il serait donc encore investi du privilege de +l'inviolabilite. Que les Comites s'expliquent donc clairement, et qu'ils +nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable. + +"Legislateurs, repondez vous-memes sur vous-memes. Si un roi egorgeait +votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme ou votre fille, +lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout +permis?... Permettriez-vous au citoyen de se venger! Alors vous +substituez la violence particuliere, la justice privee de chaque +individu a la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez cela +etablir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilite absolue +est le soutien, la base immuable de l'ordre social! + +"Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypotheses particulieres, +qu'est-ce que tous ces forfaits aupres de ceux qui menacent le salut et +le bonheur du peuple! Si un roi appelait sur sa patrie toutes les +horreurs de la guerre civile et etrangere; si, a la tete d'une armee de +rebelles et d'etrangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir +sous ses ruines la liberte et le bonheur du monde entier, serait-il +inviolable? + +"Le roi est inviolable! Mais, vous l'etes aussi, vous! Mais avez-vous +etendu cette inviolabilite jusqu'a la faculte de commettre le crime? + +"Messieurs, une reflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait a +l'ecarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux +hypotheses en prenant une resolution semblable a celle que je combats. +Ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation, +conserverait encore toute l'energie de l'autorite dont il etait d'abord +revetu, ou bien les ressorts du gouvernement se relacheraient dans ses +mains. Dans le premier cas, le retablir dans toute sa puissance, n'est- +ce pas evidemment exposer la liberte publique a un danger perpetuel? Et +a quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous le +revetez, si ce n'est a faire triompher ses passions personnelles, si ce +n'est a attaquer la liberte et les lois, a se venger de ceux qui auront +constamment defendu contre lui la cause publique? Au contraire, les +ressorts du gouvernement se relachent-ils dans ses mains, alors les +renes du gouvernement flottent necessairement entre les mains de +quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le caresseront, +l'intimideront tour a tour, pour regner sous son nom. + +"Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un +gouvernement faible; c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut +envisager la question actuelle: qu'on me garantisse contre ce danger, +qu'on garantisse la nation de ce gouvernement ou pourraient dominer les +factieux, et je souscris a tout ce que vos comites pourront vous +proposer. + +"Qu'on m'accuse, si l'on veut, de republicanisme: je declare que +j'abhorre toute espece de gouvernement ou les factieux regnent. Il ne +suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous +le joug d'un autre despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de +ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d'un +petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi vous, je +l'avoue, le genie puissant qui pourrait jouer le role de Cromwell: je ne +vois non plus personne dispose a le souffrir. Mais je vois des +coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient a un peuple +libre; mais je vois des citoyens qui reunissent entre leurs mains les +moyens trop varies et trop puissants d'influencer l'opinion; mais la +perpetuite d'un tel pouvoir dans les memes mains pourrait alarmer la +liberte publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue duree +d'un gouvernement oligarchique. + +"Cela est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient +s'elever, se fortifier, se coaliser, ne seraient-elles pas un peu +ralenties, si l'on voyait dans une perspective plus prochaine la fin du +pouvoir immense dont nous sommes revetus, si elles n'etaient plus +favorisees en quelque sorte par la suspension indefinie de la nomination +des nouveaux representants de la nation, dans un temps ou il faudrait +profiter peut-etre du calme qui nous reste, dans un temps ou l'esprit +public, eveille par les dangers de la patrie, semble nous promettre les +choix les plus heureux? La nation ne verra-t-elle pas avec quelque +inquietude la prolongation indefinie de ces delais eternels qui peuvent +favoriser la corruption et l'intrigue? Je soupconne qu'elle le voit +ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je crains les factions, +je crains les dangers. + +"Messieurs, aux mesures que vous ont proposees les Comites, il faut +substituer des mesures generales evidemment puisees dans l'interet de la +paix et de la liberte. Ces mesures proposees, il faut vous en dire un +mot: elles ne peuvent que vous deshonorer; et si j'etais reduit a voir +sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberte, je +demanderais au moins la permission de me declarer l'avocat de tous les +accuses; je voudrais etre le defenseur des trois gardes du corps, de la +gouvernante du Dauphin, de M. Bouille lui-meme. + +"Dans les principes de vos Comites, le roi n'est pas coupable; il n'y a +point de delit!... Mais partout ou il n'y a pas de delit, il n'y a pas +de complices. Messieurs, si epargner un coupable est une faiblesse, +immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c'est une lache +injustice. Vous ne pensez pas que le peuple francais soit assez vil pour +se repaitre du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; +vous ne pensez pas qu'il voie sans douleur ses representants suivre +encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours a +sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu'a tromper et a abuser le +peuple pour prolonger impunement l'injustice et la tyrannie! Non, +messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables ou prononcer +l'absolution generale de tous les coupables. + +"Voici en dernier mot l'avis que je propose: + +"Je propose que l'Assemblee decrete: 1 deg. qu'elle consultera le voeu de la +nation pour statuer sur le sort du roi; 2 deg. que l'Assemblee nationale +leve le decret qui suspend la nomination des representants ses +successeurs; 3 deg. qu'elle admette la question prealable sur l'avis des +Comites. + +"Et si les principes que j'ai reclames pouvaient etre meconnus, je +demande au moins que l'Assemblee nationale ne se souille pas par une +marque de partialite contre les complices pretendus d'un delit sur +lequel on veut jeter un voile!" + +Les aristocrates furent tellement epouvantes de ce discours qu'ils +firent passer Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Suede transmet +gravement, le 18 juillet, ce bruit a son maitre, et le dement avec la +meme gravite le 23 juillet. + + + + +_II.--LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_ + + +Nous venons de voir Robespierre a la Constituante, sa vertu puritaine, +sa vanite litteraire, son talent grandissant peu a peu. Mais ce n'est la +qu'une esquisse incomplete de cette personnalite en voie de formation et +qui s'ignorait peut-etre encore. Tres simple au debut, la figure de +l'avocat d'Arras devient de jour en jour plus complexe: de cet orateur +raide et monotone que nous avons vu a l'oeuvre en 1791, il va sortir peu +a peu un politique astucieux, mysterieux, presque indechiffrable. On +peut dire qu'il fut, jusqu'a un certain point, un hypocrite, et qu'il +erigea l'hypocrisie en systeme de gouvernement. Son ideal politique +etait si etranger a la conscience de ses contemporains, qu'il ne pouvait +le realiser qu'en le leur deguisant a moitie, et cette dissimulation ne +repugna nullement a sa nature orgueilleuse et timide, ou une pensee +courageuse etait servie par le plus lache des organismes physiques. Nul +homme ne fut moins capable de faire le coup de poing ou de manier le +sabre, et pourtant nul ne fut plus sensible aux injures. Aussi ses +vengeances furent-elles d'un traitre, et comme son inquietude nerveuse +l'empechait d'affronter Danton, il le fit tomber dans un piege. +Cependant par une eloquence mystique, chaque jour plus grave et plus +decente, il exercait une influence religieuse sur les ames et marchait +au souverain pouvoir. Est-ce par ambition ou par foi qu'il s'efforcait +d'etablir en France une nouvelle forme du christianisme? Je ne crois pas +que la sincerite de ce fanatique puisse etre suspectee dans sa croyance +aux dogmes prones par le Vicaire Savoyard; mais il se considerait comme +le seul pontife possible du culte neo-chretien qu'il revait. + +En politique, il affecte une orthodoxie etroite et immuable; il +excommunie ceux qui s'ecartent d'un millimetre de la ligne tenue, du +point unique ou est, selon lui, la verite. Veut-il tuer le pauvre +Cloots? "Tu etais toujours, lui crie-t-il, au-dessus ou au-dessous de la +Montagne." Quelles tetes demande-t-il dans son discours du 8 thermidor? +Celles des miserables "qui sont toujours en deca ou au dela de la +verite". C'est la que son hypocrisie est surtout odieuse. Car il ne +cessa lui-meme de varier sur toutes les grandes questions de politique +purement gouvernementale. Ses contradictions furent aussi rapprochees +que violentes. Son hostilite a l'idee republicaine avant le 10 aout est +trop connue pour qu'il soit necessaire d'en donner des preuves: eh bien! +lui qui, jusqu'en 1792, ricanait au mot de republique, il s'indigne, en +1794, contre ceux qui n'ont pas toujours ete republicains, et il ose +ecrire, dans son rapport sur l'Etre supreme: "Les chefs des factions qui +partagerent les deux premieres legislatures, trop laches pour croire a +la Republique, trop corrompus pour la vouloir, ne cesserent de conspirer +pour effacer des coeurs des hommes les principes eternels que leur +propre politique les avait d'abord obliges a proclamer." + +Pour lui, la question de la forme du gouvernement est secondaire, la +question religieuse est presque tout. La monarchie, se dit-il, fera +peut-etre l'oeuvre de _conversion_ nationale: soutenons la monarchie. +Celle-ci se derobe; essayons de la republique. La republique ne +convertit pas les ames: preparons un pontificat dictatorial. + + * * * * * + +C'est donc dans les tendances mystiques qu'est l'ame de l'eloquence de +Robespierre. La lecture du _Contrat social_ l'a instruit: mais la +_Profession de foi du Vicaire savoyard_ est sa bible, la source +ordinaire de son inspiration oratoire. Precisons donc, avant de citer +l'orateur lui-meme, la pensee religieuse de son maitre. + +C'est a coup sur une pensee chretienne. A la philosophie des +encyclopedistes, Rousseau oppose l'Evangile tel que sa conscience +calviniste l'interprete; a la science, il oppose la tradition et +l'autorite; son homme primitif et ideal n'etait pas seulement ne +vertueux, il etait ne chretien, et la civilisation ne l'a pas seulement +rendu vicieux, elle l'a rendu aussi philosophe. Le ramener a lui-meme, a +la nature, ce sera le ramener au christianisme, non au christianisme +romain, mais au christianisme pur et original. Voici comment le Vicaire +savoyard opere ce retour a la nature, qui est la religion evangelique. + +C'est d'abord une pretendue _table rase_, mais moins rase encore que +celle de Descartes. En realite, Rousseau n'elimine provisoirement de son +esprit que les opinions ou les prejuges qui genent sa theorie. Tout de +suite, sur cette table rase, il apercoit et il adopte trois dogmes: 1 deg. +Je crois qu'une volonte meut l'univers et anime la nature. 2 deg. Si la +matiere mue me montre une volonte, la matiere mue selon certaines lois +me montre une intelligence qui est Dieu. 3 deg. L'homme est libre de ses +actions et, comme tel, anime d'une substance immaterielle. + +[Illustration: M. M. J. ROBESPIERRE + +_Depute du Dept de Paris a la Convention Nationale en 1792_ + +_Rue du Theatre Francais No 4_] + +Sur ces trois principes, Rousseau batit une theodicee et une morale. Il +orne son Dieu des attributs classiques, tout en affectant d'ecarter +toute metaphysique, et il reprend les formules meme des Peres de +l'Eglise. Il y a une providence (Robespierre saura le rappeler a +Guadet), mais, comme l'homme est libre, ce qu'il fait librement ne doit +pas etre impute a la providence. C'est sa faute s'il est mechant ou +malheureux. Quant aux injustices de cette vie, c'est que Dieu attend +l'achevement de notre oeuvre pour nous punir ou nous recompenser. Notre +ame immaterielle survivra au corps "assez pour le maintien de l'ordre", +peut-etre meme toujours. Dans cette autre vie, la conscience sera la +plus efficace des sanctions. "C'est alors que la volupte pure qui nait +du consentement de soi-meme, et le regret amer de s'etre avili +distingueront par des sentiments inepuisables le sort que chacun se sera +prepare." Et c'est ici que se place cette belle apologie de la +conscience: "Conscience! conscience! instinct divin, etc." + +Voila ce qu'il y a de nouveau et d'anti-chretien dans Rousseau. Un pas +de plus et il semble qu'il dirait: Dieu, c'est la loi morale, Dieu est +dans la conscience, brisant ainsi, pour une formule superieure, le vieux +moule religieux. Mais aussitot il retombe, selon le mot de Quinet, dans +la nuit du moyen age. Apres de vagues attaques contre les religions +positives, l'heredite et l'education rabattent son audace d'un instant +et il s'ecrie en bon chretien: "Si la vie et la mort de Socrate sont +d'un sage, la vie et la mort de Jesus-Christ sont d'un Dieu." Faut-il +sortir du christianisme? Non: il faut "respecter en silence ce qu'on ne +saurait ni rejeter, ni comprendre, et s'humilier devant le grand Etre +qui seul sait la verite". Je suis ne calviniste; dois-je rester +calviniste? demande le jeune homme au vicaire: "Reprenez la religion de +vos peres, suivez-la dans la sincerite de votre coeur et ne la quittez +plus." Et si j'etais catholique? Eh bien, il faudrait rester catholique. +Moi qui vous parle, depuis que je suis deiste, je me sens meilleur +pretre romain; je dis toujours la messe, je la dis meme avec plus de +plaisir et de soin. Le dernier mot du deisme de Rousseau est celui de +l'atheisme de Montaigne. L'auteur de l'_Emile_ et celui de l'_Apologie +de Raymond Sebond_, libres en theorie, prechent l'esclavage intellectuel +dans la pratique, et leur conclusion a tous deux est qu'il faut vivre et +mourir dans la religion natale. + +Mais il y a autre chose dans Rousseau que cette theorie speculative. On +y trouve un projet de culte national, dont l'idee ne s'accorde guere +avec le conseil de rester chacun dans sa religion. Deja dans la +profession de foi du Vicaire, Rousseau, apres avoir declare que _la +forme du vetement du pretre_ etait chose secondaire, reconnaissait que +le culte exterieur doit etre uniforme pour le bon ordre et que c'etait +la une affaire de police. Dans le _Contrat social_, il est explicite: +"Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile dont il +appartient au souverain de fixer les articles, non pas precisement comme +dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilite, sans lesquels +il est impossible d'etre bon citoyen ni sujet fidele." Ces dogmes +indispensables sont, d'apres Rousseau, l'existence de la divinite +puissante, intelligente, bienfaisante, prevoyante et pourvoyante; la vie +a venir, le bonheur des justes, le chatiment des mechants, et la +saintete du contrat social et des lois. Vous etes libres de ne pas y +croire; mais si vous n'y croyez pas, vous serez banni, non comme impie, +mais comme insociable. D'ailleurs la tolerance est a l'ordre du jour, la +tolerance est un de nos dogmes negatifs. Telle est la religion civile de +Rousseau. + + * * * * * + +Parmi tant d'idees contradictoires, la plupart des hommes de la +Revolution choisirent, pour la conduite de leur vie, celles qui +s'ecartaient le moins de la philosophie du siecle. Les Girondins +acceptaient un deisme vague, mais ecartaient par un sourire l'idee d'une +constante intervention providentielle dans les affaires humaines. Tous, +ou a peu pres, firent leur joie et leur force d'une morale fondee sur la +seule conscience, morale si eloquemment rajeunie par Rousseau. J'estime +que les volontaires de l'an II, les heros du 10 aout, et, avant que +l'emigration fut devenue devote, plus d'un emigre, moururent pour la +seule satisfaction de leur conscience, sans espoir ou crainte d'une +sanction ulterieure, et que l'influence de Rousseau ne fut pas etrangere +a cet heroisme desinteresse. Il y a plus: ce qu'on remarque de plus +noble dans la vie de Robespierre lui vient de cet eveil de sa conscience +provoque par la lecture de l'_Emile_, comme ce qu'il y a de plus beau +dans son eloquence procede de ce pur sentiment moral, tout humain, tout +independant de la metaphysique qui inspira le culte de l'Etre supreme. +Il est orateur, il s'eleve au-dessus de lui-meme quand il rappelle qu'a +la Constituante il n'aurait pu resister au dedain s'il n'avait ete +soutenu par sa conscience et quand, a l'heure tragique, il s'ecrie +noblement: "Otez-moi ma conscience, et je suis le plus malheureux des +hommes!" + +C'est pour avoir proclame ce culte de la conscience que Rousseau fut +idolatre dans la Revolution, et non pour ses efforts contradictoires en +vue de maintenir les antiques formules chretiennes et en vue de creer +une religion civile. Robespierre se separa de ses contemporains et +n'entraina avec lui qu'un petit groupe d'hommes sinceres, comme Couthon, +le jour ou il voulut suivre le maitre dans ses contradictions, realiser +l'ideal du culte de l'Etre supreme et en meme temps vivre en bons termes +avec les differentes sectes du christianisme. On voit deja dans quelles +incoherences de conduite le fit tomber cette fidelite trop litterale a +laquelle le condamnaient d'ailleurs son education et son temperament. + +Ne catholique, il resta catholique dans la meme mesure que Jean-Jacques +etait reste calviniste. Ecoutez-le: "J'ai ete, des le college, un assez +mauvais catholique", dit-il aux Jacobins le 21 novembre 1793, dans un +discours anti-hebertiste. Il se garde bien de dire: je ne suis pas +catholique. Mais il ne faut pas se le representer pratiquant. La verite +c'est que, dans son adolescence, il fut touche de l'esprit du siecle et +s'eloigna des formules catholiques avec une gravite philosophique. +L'abbe Proyart, sous-principal du college Louis-le-Grand, a raconte, +dans une page peu connue et qu'il faut citer, comment Robespierre, a +l'age de quinze ou seize ans, se comportait dans les choses religieuses. + +Apres avoir esquisse le caractere sombre et farouche de ce _constant +adorateur de ses pensees_, et dit que _l'etude etait son Dieu_, l'abbe +ecrit, en 1795: "De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison +d'education, il n'en est point qui coutassent plus a Robespierre et qui +parussent le contrarier davantage que ceux qui avaient plus directement +la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piete, n'avaient +pas reussi a lui en inspirer le gout dans l'enfance, il ne le prit pas +dans un age plus avance, au contraire. La priere, les instructions +religieuses, les offices divins, la frequentation du sacrement de +penitence, tout cela lui etait odieux, et la maniere dont il +s'acquittait de ces devoirs ne decelait que trop d'opposition de son +coeur a leur egard. Oblige de comparaitre a ces divers exercices, il y +portait l'attitude passive de l'automate. Il fallait qu'il eut des +Heures a la main; il les avait, mais il n'en tournait pas les feuillets. +Ses camarades priaient, il ne remuait pas les levres; ses camarades +chantaient, il restait muet, et, jusqu'au milieu des saints mysteres et +au pied de l'autel charge de la Victime sainte, ou la surveillance +contenait son exterieur, il etait aise de s'apercevoir que ses +affections et ses pensees etaient fort eloignees du Dieu qui s'offrait a +ses adorations." Il dit aussi que Robespierre communiait souvent, par +hypocrisie, mais il ajoute que tous les eleves de Louis-le-Grand +communiaient. Il ajoute aussi que, dans les derniers temps de ses +etudes, le jeune homme, s'emancipant, ne communiait plus. + +C'est au sortir du college, en 1778, qu'il eut cette entrevue avec +l'auteur de l'_Emile_, dont son imagination garda l'empreinte. En meme +temps, il entretenait les plus affectueuses relations avec son ancien +professeur, l'abbe Audrein qui devait etre son collegue a la Convention, +et avec l'abbe Proyart, alors retire a Saint-Denis. On voit que si, dans +sa jeunesse, il ne pratiquait plus, ses relations le rattachaient au +catholicisme, en meme temps qu'il s'eprenait de Rousseau avec une ardeur +qu'une entrevue avec le grand homme tourna en devotion [Note: Charlotte +Robespierre cite dans ses memoires (Lapouneraye, _OEuvres de +Robespierre_, t. II, p. 475), une dedicace que son frere avait projete +d'adresser aux manes de Rousseau: "Je t'ai vu dans tes derniers jours, +disait Robespierre, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie +orgueilleuse; j'ai contemple tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte +des noirs chagrins, auxquels t'avaient condamne les injustices des +hommes. Des lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se +devoue au culte de la verite; elles ne m'ont pas effraye. La confiance +d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme +vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples, qui environne sa +memoire des honneurs que lui ont donnes ses contemporains. Comme toi, je +voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix meme +d'un trepas premature."]. + +Mais je ne vois pas qu'avant 1792 sa politique religieuse ait differe de +celle de la majorite des Constituants, et qu'il ait tache de preciser la +theologie du Vicaire. Toutefois, il n'est pas inadmissible que, sous +l'influence des reels deboires et des blessures d'amour-propre dont il +fut centriste, en 1789 et en 1790, son ame, naturellement mystique, ait +cherche dans l'etude devote du texte de Rousseau une consolation +religieuse. Il est possible qu'alors un vague deisme et l'idee de +conscience n'aient pas suffi a ce triste coeur, hante des souvenirs de +toute sa premiere enfance, et qu'il se soit senti chretien en meditant +l'_Emile_. Les resultats de ce travail latent parurent avec force aux +Jacobins, le 26 mars 1792, quand il repondit a Guadet, qu'avait +impatiente sa pieuse affirmation de la Providence. Mais l'etonnement des +contemporains montra combien la religiosite de Robespierre depassait la +moyenne des opinions jacobines et revolutionnaires. Il y eut un sourire, +que reprima la gravite deja terrible de l'orateur mystique. + +On sentit bientot que toute la philosophie encyclopediste, tout l'esprit +laique et libre de la Revolution etaient menaces par ce sombre +doctrinaire. En septembre 1792, il fallut mener toute une campagne pour +obtenir de la Commune qu'elle debaptisat la rue Sainte-Anne en rue +Helvetius. L'opinion se prononca franchement et ironiquement contre +Robespierre et le gouvernement s'engagea lui-meme dans le sens +encyclopediste. Le _Moniteur_ du 8 octobre insera une lettre de +Grouvelle a Manuel qui etait une longue apologie d'Helvetius et +Grouvelle etait secretaire du Conseil executif provisoire. On vit alors +avec stupeur que Robespierre avait reussi a gagner la majorite des +Jacobins a ses idees anti-philosophiques, et, le 5 decembre, le buste +d'Helvetius, qui ornait le club, fut brise et foule aux pieds en meme +temps que celui de Mirabeau: "Helvetius, s'etait ecrie Robespierre, +Helvetius etait un intrigant, un miserable bel esprit, un etre immoral, +un des cruels persecuteurs de ce bon J.-J. Rousseau, le plus digne de +nos hommages. Si Helvetius avait existe de nos jours, n'allez pas croire +qu'il eut embrasse la cause de la liberte; il eut augmente la foule des +intrigants beaux-esprits qui desolent aujourd'hui la patrie." Le +surlendemain, dit le journal du club, "un membre, fache que la societe +ait brise le buste d'Helvetius, sans entendre sa defense par la bouche +de ses amis, demande que l'on consacre un buste nouveau a la memoire de +l'auteur de l'_Esprit_. Des murmures interrompent le defenseur officieux +d'Helvetius, et la societe passe a l'ordre du jour...." + +Voila dans quel etat d'esprit Robespierre avait mis ses plus fideles +auditeurs, outrant meme la pensee du maitre: car Rousseau avait ecrit, +en 1758, a Deleyre que, si le livre d'Helvetius etait dangereux, +l'auteur etait un honnete homme, et ses actions valaient mieux que ses +ecrits. Mais il ne faudrait pas croire que l'opinion fut devenue hostile +aux philosophes avec les Jacobins. D'abord les Girondins protesterent, +et il y eut dans le journal de Prudhomme une amere critique de +l'iconoclaste, sous ce titre: _L'ombre d'Helvetius aux Jacobins_. Deja, +le 9 novembre 1792, la _Chronique de Paris_ avait insere un portrait +satirique de Robespierre, ou l'ennemi du "philosophisme" etait montre +comme un pretre au milieu de ses devotes, morceau piquant et mechant, +dont l'auteur etait, d'apres Vilate, le pasteur protestant Rabaut Saint- +Etienne. On peut dire qu'a l'origine de cette entreprise religieuse de +Robespierre, il y a contre lui un dechainement des elements les plus +actifs et les plus intelligents de l'opinion, au moins parisienne. + +C'est donc, pour le dire en passant, une vue fausse que celle qui +presente cet orateur comme uniquement occupe de prevoir l'opinion pour +la suivre et la flatter. Au moins dans les choses religieuses, il eut, a +partir de 1792, un dessein tres arrete, une volonte forte contre +l'entrainement populaire, une fermete remarquable a se raidir contre +presque tout Paris, dont l'incredulite philosophique s'amusait des +gamineries d'Hebert. Ses plus solides appuis dans cette lutte, sont les +femmes d'abord, et puis quelques bourgeois liberaux de province que des +documents nous montrent, surtout dans les petites villes, moralement +prepares a la religion de Rousseau. Mais ce sont la pour Robespierre des +adhesions isolees ou compromettantes: quand on considere la masse +hostile ou indifferente des revolutionnaires parisiens, girondins, +hebertistes ou dantonistes, il apparait presque seul contre tous, et +c'est a force d'eloquence qu'il change veritablement les ames, et groupe +autour de lui une eglise. + + * * * * * + +Il ne faut pas croire que tout son dessein eclate au debut meme de cette +campagne de predication religieuse. Il prepare habilement et lentement +les esprits, et deconsidere d'abord ses adversaires aux yeux des +Jacobins, comme incapables de comprendre le serieux de la vie. Avec un +art infini, il sait rendre suspecte au peuple de Paris, jusqu'a la gaite +des Girondins et des Dantonistes. Ses discours sont plus d'une fois la +paraphrase de ce mot de Jean-Jacques: "Le mechant se craint et se fuit; +il s'egaie en se jetant hors de lui-meme; il tourne autour de lui des +yeux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse; sans la satire amere, +sans la raillerie insultante, il serait toujours triste, le ris moqueur +est son seul plaisir." Le mechant, pour Rousseau, c'etait Voltaire, +c'etait Diderot, avec leur gaite paienne; pour Robespierre, c'est Louvet +avec sa raillerie insultante, c'est Fabre d'Eglantine avec sa lorgnette +de theatre ironiquement braquee sur le Pontife. Car il voit ses ennemis, +ceux de sa religion, a travers les formules memes du Vicaire. Plus il +avance dans l'execution de son dessein secret, plus il se rapproche de +la lettre meme de Rousseau, plus il s'en approprie les themes oratoires. +Que de fois, il paraphrase a la tribune l'eloquente et vraiment belle +tirade de l'auteur de l'_Emile_, sur la _surdite_ des materialistes! Que +de fois il reprend les appels de Rousseau a Caton, a Brutus, a Jesus, en +les ajustant au ton de la tribune! Rousseau avait dit, dans une note de +l'_Emile_, que le fanatisme etait moins funeste a un Etat que +l'atheisme, et laisse entendre qu'il n'y a pas de vice pire que +l'irreligion. Appliquant ces idees et ces formules, le 21 novembre 1793, +Robespierre declare aux Jacobins, a propos des Hebertistes, qu'ils +doivent moins s'inquieter du fanatisme, du philosophisme. C'est la qu'il +prononce son mot fameux: "L'atheisme est aristocratique." + +En meme temps, il suit le maitre dans ses contradictions; et lui qui se +pique d'etablir un autre culte, il prend le catholicisme sous sa +protection, ne peut souffrir meme la vue d'un heretique. C'est avec +fureur et degout qu'a la Convention (5 decembre 1793) il nomme "ce +Rabaut, _ce ministre protestant_..., ce monstre...", qui, le meme jour, +montait sur l'echafaud; et il declare soudoyes par l'etranger, tous les +ennemis du catholicisme. Le 22 frimaire an II, dans son terrible +discours contre Cloots aux Jacobins (il le fit rayer en attendant +mieux), son principal grief fut que l'orateur du genre humain avait +decide l'eveque Gobel a se defroquer. Sa protection s'etend au clerge: +il s'oppose avec colere a toute mesure tendant a ne le plus payer et a +preparer la separation de l'Eglise et de l'Etat; et le 26 frimaire an +II, il fait rejeter une proposition tendant a rayer des Jacobins tous +les pretres, en meme temps que tous les nobles. On se demande quels plus +grands services les interets religieux pouvaient recevoir d'une +politique, en pleine Terreur. Quant a la religion civile, la motion d'en +consacrer par une loi le principal dogme, l'existence de Dieu, eclata +dans la Convention des le 17 avril 1793, au fort meme de la lutte entre +la Gironde et la Montagne. Mais Robespierre n'osa pas encore se mettre +en avant, et ce fut un obscur depute de Cayenne, Andre Pomme, qui tata +l'opinion. Son echec ajourna le dessein de l'Incorruptible au moment ou +il croirait ses adversaires supprimes ou domptes. + +La chute de la Gironde ne le rassura pas: elle donna d'abord la +preponderance au parti dantoniste, qui repugnait par essence a toute +politique mystique, et pendant toute cette annee 1793, surtout a partir +de la mort du melancolique Marat, le peuple de Paris laissa libre et +joyeuse carriere a ses instincts hereditaires d'irreligion frondeuse. +Chaumette, Cloots, Hebert entreprennent de detruire le catholicisme par +l'insulte et la raillerie, et ils menent dans les eglises saccagees une +carmagnole voltairienne. C'est l'epoque du culte antichretien de la +Raison dont l'histoire n'est pas encore faite, mais qui eut un caractere +prononce d'opposition a la politique religieuse qu'on avait vu poindre +dans les homelies jacobines de Robespierre. Celui-ci parut depasse et +demode sans retour, le jour ou, sur la proposition du dantoniste +Thuriot, la Convention se rendit en corps a la fete de la deesse Raison, +a Notre-Dame, afin d'y chanter des hymnes inspirees par l'esprit le plus +hostile a la profession de foi du Vicaire savoyard (20 brumaire, an II). + +Toutefois si Robespierre avait contre lui Paris, il avait pour lui la +grande force morale et politique de ce temps-la, le seul instrument de +propapande organisee et, en quelque sorte, officielle: le club des +Jacobins. Depuis l'echec de la motion presentee par Andre Pomme, il +n'avait pas cesse un instant sa propagande religieuse, domptant les +esprits les plus voltairiens par la monotonie meme de sa predication +infatigable, convertissant son auditoire quotidien avec une eloquence +dont sa sincerite faisait la force et dont l'enthousiasme des femmes des +galeries achevait le succes. Ceux qui resisterent furent epures, comme +Thuriot, ou destines a la guillotine, comme Hebert. Il n'y eut bientot +plus aux Jacobins que de fanatiques partisans de la doctrine du Vicaire. +La force de cette eglise groupee autour de Robespierre eut ete +invincible, si l'opinion publique l'avait soutenue. Mais, a partir du +jour ou les Jacobins, fermes et reduits, s'organiserent en secte +religieuse, s'ils purent dominer un instant Paris et la France par le +pouvoir materiel qui avait survecu a leur ancienne popularite, leur +autorite morale disparut peu a peu, et la Revolution ne se reconnut plus +dans cette coterie violente et mystique: de la vient la defaite de la +Societe-Mere au 9 thermidor. + +Mais, apres la fete de la Raison, le club robespierriste avait tente +toute une reaction legale contre les tendances antitheologiques, et +appuye le coup hardi, merveilleux, par lequel Robespierre essaya de +mater violemment l'opinion. Nous l'avons vu: il reussit a faire porter a +la tribune le premier article de son _credo_, non plus par un Andre +Pomme, mais par l'orateur meme, dont la gloire balancait la sienne, par +le disciple de Diderot, par Danton en personne (6 frimaire an II). Mais +les Dantonistes s'opposerent a cette concession de leur chef, et firent +echouer cette motion. + +Danton ne la renouvela pas; il ne l'avait emise que du bout des levres +et sous la pression de Robespierre. Celui-ci se tut et attendit encore: +il attendit la mort des Hebertistes, il attendit la mort des +Dantonistes. Alors seulement il osa. Danton perit le 16 germinal; le 17, +Couthon annonca tout un programme gouvernemental et oratoire, dont +l'article essentiel devait etre un projet de fete decadaire dediee a +l'Eternel. Cette fois, personne ne se permit de protester contre cette +tentative, pour faire de Dieu une personne politique, et pour imposer +des moeurs, comme dit justement M. Foucart, qui ajoute avec esprit: "Le +plan de Robespierre, pour achever la moralisation de la France, etait +fait en trois points, comme celui d'un predicateur: annonce de Dieu, +proclamation legale de Dieu, fete legale de Dieu." Couthon avait annonce +Dieu, avec succes et au milieu des applaudissements; un mois plus tard, +Robespierre en personne le proclama, dans la seance du 18 floreal an II, +et en fit decreter la reconnaissance et le culte. + +Quant au rapport, qu'il lut dans cette occasion, au nom du Comite de +salut public, on peut dire qu'il avait passe sa vie entiere a le +preparer: depuis un an, depuis la motion d'Andre Pomme, cette vaste +composition oratoire devait exister dans ses parties essentielles et +dans ses tirades les plus brillantes. Le plan seul en fut modifie a +mesure que les circonstances fortifiaient ou supprimaient les +adversaires du deisme d'Etat; dans ce cadre large et mobile, Robespierre +glissait sans cesse de nouveaux developpements inspires par les +peripeties de sa lutte sourde contre l'irreligion. Le discours s'enflait +chaque jour: il etait enorme quand l'orateur put enfin le produire a la +tribune, et la lecture en fut interminable, quoique l'attention de +l'auditoire fut soutenue par le caractere meme de l'orateur, que +l'echafaud avait rendu tout-puissant, par la curiosite d'apprendre enfin +quelle religion allait couronner le siecle de Voltaire, et, il faut +l'avouer, par la reelle beaute de certains mouvements ou le moraliste +avait mis tout son coeur. + +Il debute par declarer que les victoires de la Republique donnent une +occasion pour faire le bonheur de la France, en appliquant certaines +"verites profondes" qui delivreront les hommes d'un etat violent et +injuste. Ces verites, c'est que "l'art de gouverner a ete, jusqu'a nos +jours, l'art de tromper et de corrompre les hommes; il ne doit etre que +celui de les eclairer et de les rendre meilleurs". Et, apres avoir pose +cette maxime banale et plausible, Robespierre s'avance par un chemin +tortueux vers son veritable dessein. Ce sont d'abord des anathemes +lances a la monarchie, cette ecole de vice. Puis vient cette remarque, +que les factieux recemment vaincus etaient tous vicieux. Ainsi La +Fayette, Brissot, Danton, corrompaient le peuple a l'envi, et mettaient +une sorte de piete a perdre les ames. "Ils avaient usurpe une espece de +sacerdoce politique", s'ecrie l'orateur, en pretant aux autres ses +propres arriere-pensees et ses formules. "Ils avaient erige l'immoralite +non-seulement en systeme, mais en religion." "Que voulaient-ils, ceux +qui, au sein des conspirations dont nous etions environnes, au milieu +des embarras d'une telle guerre, au moment ou les torches de la discorde +civile fumaient encore, attaquerent tout a coup les cultes par la +violence pour s'eriger eux-memes en apotres fougueux du neant et en +missionnaires fanatiques de l'atheisme?" + +L'atheisme! Et a ce mot, par lequel Robespierre designe au fond toute la +philosophie des encyclopedistes, son imagination s'emeut et tourne avec +chaleur un de ces morceaux dignes de Jean-Jacques par lesquels il +rivalise avec l'eloquence de la chaire: "Vous qui regrettez un ami +vertueux, vous aimez a penser que la plus belle partie de lui-meme a +echappe au trepas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une +epouse, etes-vous consoles par celui qui vous dit qu'il ne reste plus +d'eux qu'une vile poussiere? Malheureux qui expirez sous les coups d'un +assassin, votre dernier soupir est un appel a la justice eternelle! +L'innocence sur l'echafaud fait palir le tyran sur son char de triomphe; +aurait-elle cet ascendant si le tombeau egalait l'oppresseur et +l'opprime! Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher a +l'innocence le sceptre de la raison pour le remettre entre les mains du +crime, attrister la vertu, degrader l'humanite?" + +Ce n'est pas comme philosophe, dit-il, qu'il attaque ainsi l'atheisme, +c'est comme politique. "Aux yeux du legislateur, tout ce qui est utile +au monde et bon dans la pratique est la verite. L'idee de l'Etre supreme +et de l'immortalite de l'ame est un rappel continuel a la justice: elle +est donc sociale et republicaine." Le deisme fut la religion de Socrate +et celle de Leonidas, "et il y a loin de Socrate a Chaumette et de +Leonidas au _Pere Duchesne_". La-dessus, Robespierre s'engage dans un +eloge pompeux de Gaton et de Brutus dont l'heroisme s'inspira, dit-il, +de la doctrine de Zenon et non du materialisme d'Epicure. Personne n'osa +interrompre l'orateur pour lui faire remarquer que justement les +stoiciens ne croyaient ni a un Dieu personnel, ni a l'immortalite de +l'ame, et que Marc-Aurele n'eut pas sacrifie a l'Etre supreme de +Rousseau. Mais, depuis longtemps, on ne faisait plus d'objections a +Robespierre: on ecoutait en silence, avec curiosite, stupeur ou +hypocrisie. + +Il continuait son homelie en montrant que tous les conspirateurs avaient +ete des athees. "Nous avons entendu, qui croit a cet exces d'impudeur? +nous avons entendu dans une societe populaire, le traitre Guadet +denoncer un citoyen pour avoir prononce le nom de Providence! Nous avons +entendu, quelque temps apres, Hebert en accuser un autre pour avoir +ecrit contre l'atheisme. N'est-ce pas Vergniaud et Gensonne qui, en +votre presence meme, a votre tribune, perorerent avec chaleur pour +bannir du preambule de la Constitution le nom de l'Etre supreme que vous +y avez place? Danton, qui souriait de pitie aux mots de vertu, de +gloire, de posterite (lisez: _Danton qui n'appreciait pas mon +eloquence_), Danton, dont le systeme etait d'avilir ce qui peut elever +l'ame; Danton, qui etait froid et muet dans les plus grands dangers de +la liberte, parla apres eux avec beaucoup de vehemence en faveur de la +meme opinion. D'ou vient ce singulier accord?... Ils sentaient que, pour +detruire la liberte, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce +qui tend a justifier l'egoisme, a dessecher le coeur, etc." + +Apres avoir loue Rousseau du ton dont Lucrece exalte Epicure, +Robespierre se tournait vers les pretres, et, d'un air a la fois irrite +et rassurant, il opposait a leur culte corrompu le culte pur des vrais +deistes, dont il faisait un eloge vraiment emu et eloquent. Ce culte +doit etre national, et il le sera si toute l'education publique est +dirigee vers un meme but religieux et surtout si des fetes populaires et +officielles glorifient la divinite. L'orateur compte sur les femmes pour +defendre et maintenir son oeuvre: "O femmes francaises, cherissez la +liberte...; servez-vous de votre empire pour etendre celui de la vertu +republicaine! O femmes francaises, vous etes dignes de l'amour et du +respect de la terre!" + +Mais sera-t-on libre d'etre philosophe a la maniere de Diderot? La +reponse est vague et terrible: "Malheur a celui qui cherche a eteindre +le sublime enthousiasme!..." La nouvelle religion nationale ne laissera +aux hommes que la liberte du bien. Et l'orateur termine par ce conseil +hardi qui caracterise nettement toute sa politique religieuse et morale: +"Commandez a la victoire, mais replongez surtout le vice dans le neant. +Les ennemis de la Republique ce sont des hommes corrompus." En +consequence, la Convention reconnut, par un decret, l'existence de +l'Etre supreme et de l'immortalite de l'ame, et elle organisa des fetes +religieuses. + +Si Robespierre avait loue Rousseau, il n'avait pas affecte de parler +toujours au nom de Rousseau et il avait paru pretendre a quelque +originalite religieuse, de meme qu'il avait laisse dans l'ombre les +consequences les plus illiberales de la proclamation du deisme comme +religion d'Etat. Ses acolytes sont plus explicites: le 27 floreal, une +deputation des Jacobins vint constater a la barre la conformite du +decret avec le texte meme du dernier chapitre du _Contrat social_, et +cette constatation fut un supreme eloge. En meme temps, l'orateur de la +deputation justifia la Terreur robespierriste par le simple enonce des +principes moraux, religieux et politiques de Jean-Jacques. On nous +reproche, dit-il, comme une sorte de suicide, d'avoir extermine Hebert +et Danton: "mais ils n'etaient pas vertueux; ils ne furent jamais +Jacobins". Quel signe distingue donc les vrais Jacobins? "Les vrais +Jacobins sont ceux en qui les vertus privees offrent une garantie sure +des vertus politiques. Les vrais Jacobins sont ceux qui professent +hautement les articles qu'on ne doit pas regarder comme dogmes de +religion, mais comme sentiments de sociabilite, sans lesquels, dit Jean- +Jacques, il est impossible d'etre un bon citoyen, l'existence de la +Divinite, la vie a venir, la saintete du contrat social et des lois. Sur +ces bases immuables de la morale publique, doit s'asseoir notre +Republique une, indivisible et imperissable. Rallions-nous tous autour +de ces principes sacres." + +Est-ce la un _Credo_ obligatoire? "Nous ne pouvons obliger personne a +croire a ces principes", repond l'orateur jacobin. Et que ferez-vous, si +quelques-uns n'y croient pas? "Les conspirateurs seuls peuvent chercher +un asile dans l'aneantissement total de leur etre." Or, les +conspirateurs sont punis de mort. Donc, si les athees ne sont pas +punissables comme athees, ils doivent etre guillotines comme +conspirateurs. + +S'il y avait dans la Convention des philosophes ou des indifferents qui +crurent, comme dira plus tard Cambon, avoir adopte un decret sans but et +sans objet et donne au mysticisme de Robespierre une satisfaction +innocente, on voit qu'ils furent bien vite detrompes: la demarche des +Jacobins leur montra qu'ils avaient, sans le vouloir, fonde une religion +et institue un pontife. Deja Couthon, au moment ou Robespierre +descendait de la tribune, s'etait ecrie que la Providence avait ete +offensee, qu'il n'y avait pas une minute a perdre pour l'apaiser par un +affichage a profusion, afin qu'on put _lire sur les murs et les guerites +qu'elle etait la veritable profession de foi du peuple francais_. Le 23 +floreal, la Commune, epuree dans un sens robespierriste, reconnut, elle +aussi, l'Etre supreme. Le meme jour, le Comite de salut public organisa +le pontificat, arretant que le discours de Robespierre serait lu pendant +un mois dans les temples. Cependant, en province, comme a Paris, des +agents du nouveau culte s'emparaient des ci-devant eglises; quelques- +uns, dit Cambon (dans son discours du 18 septembre 1794), graverent en +lettres d'or sur les portes de ces temples les paroles de leur maitre. +Ils provoquerent meme un petitionnement pour que le culte de l'Etre +supreme fut salarie. + +A une religion naissante il faut un miracle. Robespierre obtint un +miracle dont sa personne fut meme l'objet. Le nouveau Dieu le preserva +merveilleusement du couteau de Cecile Renault. Mais, il fit en meme +temps un second miracle dont son pontife se fut volontiers passe: il +sauva les jours de Collot d'Herbois, assassine par Ladmiral. Les +robespierristes celebrerent surtout le premier de ces incidents; les +futurs thermidoriens mirent toute leur malice a faire mousser le second, +comme Barere faisait mousser les victoires. Ce fut un assaut fort +comique d'ironiques doleances. Mais les robespierristes purent donner un +eclat officiel a leurs actions de graces. Le 6 prairial, les membres du +tribunal du premier arrondissement vinrent remercier l'Etre supreme a la +barre et se rejouir de ce que leur ame etait immortelle; plusieurs +sections declarerent que Dieu avait detourne le bras des meurtriers pour +reconnaitre le decret du 18 floreal. Le 7, les Jacobins et d'autres +sections vinrent adorer la Providence pour ce miracle robespierriste. Le +vrai Paris, qui avait deserte ce club epure, ces sections epurees, +regardait et laissait faire avec une curiosite narquoise. + +Enfin, le 20 prairial an II (8 juin 1794), eut lieu la celebre fete, si +souvent racontee, ou il y eut, quoi qu'on en ait dit, plus de fleurs que +d'enthousiasme. On a lu Michelet, et on sait quel role joua Robespierre +dans cette ceremonie qu'il presidait. Ses deux discours furent de +brillantes paraphrases de Rousseau. Il loua l'Etre supreme en disant: +"Tout ce qui est bon est son ouvrage ou c'est lui-meme. Le mal +appartient a l'homme..." Et il ajouta: "L'Auteur de la nature avait lie +tous les mortels par une chaine immense d'amour et de felicite: +perissent les tyrans qui ont ose la briser!" Perissent aussi les ennemis +de la religion et de Robespierre! Demain nous releverons l'echafaud. Le +second discours se terminait par une priere mystique et ardente, +inspiree par une evidente sincerite: car la bonne foi de Robespierre ne +fut pas douteuse dans ces manifestations mystiques; et c'est elle qui +donne de la grandeur a son orgueil, de l'eloquence a son fanatisme. Si +le siecle avait pu etre converti, il l'aurait ete par cet apotre; mais +dans l'apotre il ne vit que le pretre, et il se detourna avec repugnance +et raillerie. + +Cependant la nouvelle religion s'affirmait, sinon dans les esprits, du +moins dans les actes officiels. Le 11 messidor an II, la Commission +d'instruction publique interdisait formellement aux theatres de +representer la fete de l'Etre supreme, et l'arrete qu'elle prit a ce +sujet fut approuve par le Comite de salut public le 13 messidor. [1] La +profession de foi du Vicaire savoyard etait donc devenue la loi de +l'Etat, quand la revolution du 9 thermidor la ruina en meme temps que +son fondateur. + +[Note: J. Guillaume, _Proces-verbaux du Comite d'instruction publique de +la Convention nationale_, t. IV, p. 714.] + +Mais dira-t-on avec Edgar Quinet qu'il fut timide, cet homme qui lutta +presque seul contre l'esprit encyclopediste ou sechement deiste de ses +contemporains? Dira-t-on que l'audace novatrice manqua au createur de la +fete et du culte de l'Etre supreme? Il echoua uniquement parce que la +France de 1794, j'entends la France instruite, n'etait plus chretienne: +son education la rattachait a la philosophie du siecle, ses habitudes +hereditaires la retenaient dans les formes catholiques, qu'elle savait +mortes, mais auxquelles elle jugeait inutile de substituer une autre +formule theologique. Il y a la, ce semble, l'explication de l'echec +religieux de Robespierre, et du succes de la politique concordataire de +Bonaparte. Si Robespierre eut vecu, l'indifference generale l'aurait +force a se rallier au catholicisme, au catholicisme romain, mais servi +par de bons pretres comme ceux dont il faisait ses amis personnels, +Torne, Audrein, dom Gerle et d'autres. Comme l'etude de son +developpement interieur nous l'a fait prevoir, la pensee du pontife de +l'Etre supreme, aurait sans doute ete ramenee a la religion natale par +le meme circuit qu'avait suivi la pensee de Montaigne et celle de +Rousseau. + + + + +_III.--LES PRINCIPAUX DISCOURS DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_ + + +Tels furent les elements essentiels de l'inspiration de Robespierre. +Faut-il le suivre dans toute sa carriere, depuis la fin de la +Constituante jusqu'au 9 thermidor? Dans cet espace de moins de trois +annees, cet orateur infatigable fut sans cesse sur la breche, et +prononca des centaines de discours. Bornons-nous a mettre en lumiere les +harangues qu'il composa dans les circonstances capitales de sa vie, dans +sa querelle avec les Girondins sur la guerre, dans sa rivalite avec +Danton, dans ses tentatives de dictature religieuse, enfin dans la crise +finale, en thermidor. + + * * * * * + +Quand Robespierre revint a Paris, a la fin de l'annee 1791, il eut une +surprise desagreable pour son esprit lent: pendant son absence, une +saute de vent avait bouleverse l'atmosphere politique, et l'opinion, +oubliant la metaphysique constitutionnelle qui avait occupe les derniers +jours de la Constituante, discutait avec fievre sur la guerre. On le +sait: la Cour et les Feuillants la voulaient courte, restreinte aux +petits princes allemands, avec l'arriere-pensee de lever ainsi une armee +contre la Revolution; les Girondins la voulaient generale, europeenne, +indefinie, esperant que cette force aveugle, une fois dechainee, +porterait dans le monde les principes de 1789, et ruinerait les +resistances et les intrigues de Louis XVI. Avec sa nature hesitante, +Robespierre ne sut d'abord ou se tourner. Un instant, par contagion, il +fut presque belliqueux et, aux Jacobins, le 28 novembre 1791, menaca +Leopold "du cercle de Popilius". Mais bientot la reflexion reveilla en +lui trois sentiments fort divers: une mefiance envers la cour, dont la +politique belliqueuse ferait le jeu; une horreur de moraliste pour la +guerre, horreur sincere et presque physique; enfin une crainte jalouse +de se voir depossede par Brissot de la premiere place. Il crut qu'en +etant l'homme de la paix, il se reservait intact et fort pour le jour de +la defaite, qui lui semblait probable et prochain. Certes, ses calculs +ou ses pressentiments le tromperont; et les victoires francaises, en le +rendant inutile, contribueront a sa chute finale. Mais comment cet +esprit etroit, timore, formaliste, aurait-il pu s'imaginer, en decembre +1791, que les armees informes de la Revolution l'emporteraient sur +l'experience et la discipline des soldats de l'Europe? + +Pourtant, les idees guerrieres etaient deja si fortes qu'il ne put les +attaquer qu'en biaisant. Sa premiere reponse a Brissot (Jacobins, 18 +decembre 1791) se resume dans cette phrase d'exorde: "Je veux aussi la +guerre, mais comme l'interet de la nation la demande; domptons nos +ennemis interieurs, et ensuite marchons contre nos ennemis etrangers." +Le 2 janvier 1792, il refait son discours, commence a se poser en +predicateur de la Revolution, repetant ses homelies pour ceux qui n'ont +pu les entendre ou qui les ont mal ecoutees. Mais, cette fois que +l'opinion est preparee, il retire ses premieres concessions a l'esprit +belliqueux, contre lequel eclate franchement toute sa haine d'homme +d'etude et de parlementaire: "La guerre, dit-il, est bonne pour les +officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui +speculent sur ces sortes d'evenements; elle est bonne pour les +ministres, dont elle couvre les operations d'un voile sacre..." Cette +idee, parfois deguisee, est au fond de tout ce discours, ou Robespierre +attaque, avec un art infini, les passions les plus populaires et les +plus francaises, les prejuges les plus genereux de la Revolution. Lui +qu'on represente dedaigneux de l'experience, epris de la theorie pure, +il se moque ce jour-la de "ceux qui reglent le destin des empires par +des figures de rhetorique". "Il est facheux, dit-il, que la verite et le +bon sens dementent ces magnifiques predictions; il est dans la nature +des choses que la marche de la raison soit lentement progressive." Sur +les illusions de la propagande armee, il jette goutte a goutte l'eau +froide de son ironie: "La plus extravagante idee qui puisse naitre dans +la tete d'un politique est de croire qu'il suffise a un peuple d'entrer +a main armee chez un peuple etranger, pour lui faire adopter ses lois et +sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armes; et le premier +conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser +comme des ennemis." Ses sarcasmes n'epargnent meme pas les principes de +1789, ou Brissot voit un talisman: "La declaration des droits n'est +point la lumiere du soleil qui eclaire au meme instant tous les hommes; +ce n'est point la foudre qui frappe en meme temps tous les trones. Il +est plus facile de l'ecrire sur le papier ou de le graver sur l'airain +que de retablir dans le coeur des hommes ses sacres caracteres effaces +par l'ignorance, par les passions et par le despotisme." Et, d'un ton +presque voltairien, il raille Cloots, qui a cru voir "descendre du ciel +l'ange de la liberte pour se mettre a la tete de nos legions, et +exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l'univers". + +Quels ennemis poursuivra cette guerre? les emigres? Mais "traiter comme +une puissance rivale des criminels qu'il suffit de fletrir, dejuger, de +punir par contumace; nommer pour les combattre des marechaux de France +extraordinaires contre les lois, affecter d'etaler aux yeux de l'univers +La Fayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une +illustration, une importance qu'ils desirent, et qui convient aux +ennemis du dedans qui les favorisent?... Mais que dis-je? en avons-nous, +des ennemis du dedans? Non, vous n'en connaissez pas; vous ne connaissez +que Coblentz. N'avez-vous pas dit que le siege du mal est a Coblentz? Il +n'est donc pas a Paris? Il n'y a donc aucune relation entre Coblentz et +un autre lieu qui n'est pas loin de nous? Quoi! vous osez dire que ce +qui a fait retrograder la Revolution, c'est la peur qu'inspirent a la +nation les aristocrates fugitifs qu'elle a toujours meprises; et vous +attendez de cette nation des prodiges de tous les genres! Apprenez donc +qu'au jugement de tous les Francais eclaires, le veritable Coblentz est +en France; que celui de l'eveque de Treves n'est que l'un des ressorts +d'une conspiration profonde tramee contre la liberte, dont le foyer, +dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez +tout cela, vous etes etrangers a tout ce qui se passe dans ce pays-ci. +Si vous le savez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi detourner l'attention +publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres +objets, pour nous conduire dans le piege ou ils nous attendent?" + +Il etait difficile de serrer Brissot de plus pres, de lui mieux couper +la retraite, de le harceler de coups plus forts et plus rapides. Il n'y +a rien la de nuageux, de mystique; c'est une dialectique serree, et, +tranchons le mot, admirable. + +Mais il ne suffit pas a Robespierre d'avoir raison et de reduire ses +adversaires au silence: il veut replacer au premier plan, en pleine +lumiere, sa personnalite dont une longue absence a pu effacer les +traits. Dans son exorde, il montre avec habilete le beau cote du role +impopulaire que sa sagesse lui impose: "De deux opinions, dit-il, qui +ont ete balancees dans cette assemblee, l'une a pour elle toutes les +idees qui flattent l'imagination, toutes les esperances brillantes qui +animent l'enthousiasme, et meme un sentiment genereux, soutenu de tous +les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut +employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuyee que sur la +froide raison et sur la triste verite. Pour plaire, il faut defendre la +premiere; pour etre utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude +de deplaire a tous ceux qui ont le pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci +que je me declare." Dans sa peroraison, il emploie, pour se louer, un +procede auquel il reviendra sans mesure jusqu'a la fin de sa carriere: +il se suppose attaque, menace, et il se plaint et se defend. Mais, cette +fois, il le fait avec autant de tact que de verve. "Apprenez que je ne +suis point le defenseur du peuple; jamais je n'ai pretendu a ce titre +fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais ete que cela; je meprise +quiconque a la pretention d'etre quelque chose de plus. S'il faut dire +plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des noms +pompeux a la fidelite constante de ceux qui n'ont point trahi sa cause: +serait-ce un moyen de menager une excuse a ceux qui l'abandonnent, en +presentant la conduite contraire comme un effort d'heroisme et de vertu? +Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que le resultat naturel du +caractere de tout homme qui n'est point degrade. L'amour de la justice, +de l'humanite, de la liberte est une passion comme une autre: quand elle +est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a ouvert son ame a des +passions d'une autre espece, comme a la soif de l'or et des honneurs, on +leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanite, et le +peuple et la patrie. Voila le secret du coeur humain; voila toute la +difference qui existe entre le crime et la probite, entre les tyrans et +les bienfaiteurs de leur pays." + +En terminant, Robespierre, sur de son auditoire, annonca une troisieme +harangue sur le meme sujet; et, en effet, le 11 janvier 1792, il +developpa encore les memes arguments, avec plus d'abondance et non sans +quelque rhetorique. Cette fois, il s'attacha surtout a demontrer que +pour une guerre revolutionnaire, il n'y a ni soldats, ni generaux: "Ou +est-il, le general qui, imperturbable defenseur des droits du peuple, +eternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonne des cours, +dont la vertu austere est attestee par la disgrace de la cour; ce +general, dont les mains pures du sang innocent et des dons honteux du +despotisme sont dignes de porter devant nous l'etendard sacre de la +liberte? Ou est-il ce nouveau Caton, ce troisieme Brutus, ce heros +encore inconnu? Qu'il se reconnaisse a ces traits, qu'il vienne; +mettons-le a notre tete.... Ou est-il! Ou sont-ils ces heros qui, au 14 +juillet, trompant l'espoir des tyrans, deposerent leurs armes aux pieds +de la patrie alarmee? Soldats de Chateau-Vieux, approchez, venez guider +nos efforts victorieux.... Ou etes-vous? Helas! on arracherait plutot sa +proie a la mort, qu'au desespoir ses victimes! Citoyens qui, les +premiers, signalates votre courage devant les murs de la Bastille, +venez; la patrie, la liberte vous appellent aux premiers rangs. Helas! +on ne vous trouve nulle part...." Quoiqu'il prolonge a l'exces ces +apostrophes, il en tire parfois d'heureux effets: "Venez au moins, +gardes nationales, qui vous etes specialement devouees a la defense de +nos frontieres, dans cette guerre dont une cour perfide nous menace; +venez. Quoi! vous n'etes point encore armes? Quoi! depuis deux ans vous +demandez des armes, et vous n'en avez pas?..." Eh bien! s'il en est +ainsi, pourquoi les Jacobins ne marchaient-ils pas eux-memes a Leopold, +comme le veut Louvet? "Mais quoi! voila tous les orateurs de guerre qui +m'arretent; voila M. Brissot qui me dit qu'il faut que _M. le comte de +Narbonne_ conduise toute cette affaire: qu'il faut marcher sous les +ordres de _M. le marquis de La Fayette_; que c'est au pouvoir executif +qu'il appartient de mener la nation a la victoire et a la liberte. Ah! +Francais, ce seul mot a rompu tout le charme: il aneantit tous mes +projets. Adieu la liberte des peuples. Si tous les sceptres des princes +d'Allemagne sont brises, ce ne sera pas par de telles mains." Si +l'opinion resta belliqueuse, si on ne suivit point les conseils de +Robespierre, la reputation oratoire de l'austere moraliste fut accrue +par ce discours. C'est, disait Freron, dans son _Orateur du peuple_, un +chef-d'oeuvre d'eloquence qui doit rester dans toutes les familles. + +Ce fut des lors entre Robespierre et la Gironde une lutte oratoire de +tous les jours, dont on ne peut retenir ici que quelques traits. A +l'eloquent eloge de Condorcet et des Encyclopedistes que lui infligea +Brissot, le 25 avril 1792, Robespierre repondit trois jours apres, par +une apologie personnelle qu'il faut citer: + +"Vous demandez, dit-il, ce que j'ai fait. Oh! une grande chose sans +doute: j'ai donne Brissot et Condorcet a la France. J'ai dit un jour a +l'Assemblee constituante que, pour imprimer a son ouvrage un auguste +caractere, elle devait donner au peuple un grand exemple de +desinteressement et de magnanimite; que les vertus des legislateurs +devaient etre la premiere lecon des citoyens, et je lui ai propose de +decreter qu'aucun de ses membres ne pourrait etre reelu a la seconde +legislature, cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans +cela, peut-etre beaucoup d'entre eux seraient restes dans la carriere; +et qui peut repondre que le choix du peuple de Paris ne m'eut pas moi- +meme appele a la place qu'occupent aujourd'hui Brissot et Condorcet? +Cette action ne peut etre comptee pour rien par M. Brissot, qui, dans le +panegyrique de son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa +gloire academique, nous a reproche la temerite avec laquelle nous +jugions des hommes qu'il a appeles _nos maitres en patriotisme et en +liberte_. J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autres +maitres que la nature. + +"Je pourrais observer que la Revolution a rapetisse bien des grands +hommes de l'ancien regime; que si les academiciens et les geometres que +M. Brissot nous propose pour modeles ont combattu et ridiculise les +pretres, ils n'en ont pas moins courtise les grands et adore les rois, +dont ils ont tire un assez bon parti; et qui ne sait avec quel +acharnement ils ont persecute la vertu et le genie de la liberte dans la +personne de ce Jean-Jacques dont j'apercois ici l'image sacree, de ce +vrai philosophe qui seul, a mon avis, entre tous les hommes celebres de +ce temps-la, merita des honneurs publics prostitues depuis par +l'intrigue a des charlatans politiques et a de miserables heros? Quoi +qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que, dans le systeme de M. +Brissot, il doit paraitre etonnant que celui de mes services que je +viens de rappeler ne m'ait pas merite quelque indulgence de la part de +mes adversaires." + + * * * * * + +On a vu plus haut que la revolution du 10 aout 1792, s'etant faite sans +Robespierre, l'avait amoindri au profit de Danton et de la Gironde +_extra parlementaire_, agissante et franchement republicaine. A la +Convention, il se sentait isole, suspecte, menace. Il risquait de tomber +au rang de faiseur de placards, si Barbaroux et Louvet ne lui avaient +ouvert la tribune pour une longue serie d'apologies personnelles aussi +irrefutables que peu convaincantes. Cet accuse, auquel les etourdis de +la Gironde ne reprochaient aucun acte precis, eut beau jeu pour etre +modeste, pour preparer habilement l'opinion en sa faveur et se donner un +prestige de victime calomniee. + +Ce n'etait pas assez: il voulut reprendre a Danton cette premiere place, +a l'avant-garde de la democratie, que lui avait donnee son energie au 10 +aout. L'avocat qui s'etait cache pendant l'attaque du chateau eut tout a +coup une grande hardiesse en face du roi vaincu et captif. Son discours +du 3 decembre 1792 exprima cette idee violente qu'il fallait tuer Louis +XVI et non le juger. Robespierre se donna ce jour-la un style concis, +hache, abrupt. Il sut etre terrible et clair: "Il n'y a point ici, dit- +il, de proces a faire. Louis n'est point un accuse; vous n'etes pas des +juges; vous ne pouvez etre que des hommes d'Etat et les representants de +la nation. Vous n'avez point une sentence a rendre pour ou contre un +homme, mais une mesure de salut public a prendre, un acte de providence +nationale a exercer... Louis fut roi, et la republique est fondee; la +question fameuse qui vous occupe est decidee par ces seuls mots. Louis a +ete detrone par ses crimes; Louis denoncait le peuple francais comme +rebelle; il a appele, pour le chatier, les armes des tyrans, ses +confreres; la victoire et le peuple ont decide que lui seul etait +rebelle: Louis ne peut donc etre juge; il est deja juge. Il est +condamne, ou la Republique n'est point absoute. Proposer de faire le +proces a Louis XVI, de quelque maniere que ce puisse etre, c'est +retrograder vers le despotisme royal et constitutionnel; c'est une idee +contre-revolutionnaire, car c'est mettre la revolution elle-meme en +litige. En effet, si Louis peut etre encore l'objet d'un proces, Louis +peut etre absous; il peut etre innocent, que dis-je? Il est presume +l'etre jusqu'a ce qu'il soit juge. Mais si Louis est absous, si Louis +peut etre presume innocent, que devient la Revolution? Si Louis est +innocent, tous les defenseurs de la Liberte deviennent des +calomniateurs." Et il demanda que, sans debats, on guillotinat l'accuse. + +C'est ainsi qu'il depassait les hommes du 10 aout par une violence qui, +dans le fond, devait repugner a son caractere de legiste. Mais il en +voulait plus a la Gironde qu'au roi et, quand la proposition d'appel au +peuple eut compromis le parti Brissot-Guadet, il ne cessa de le +poursuivre de ses denonciations, rendant impossible l'union des +patriotes revee par Danton et Condorcet, et dans laquelle son influence +et sa personne auraient ete eclipsees. + +On sait que le projet de Constitution presente par Condorcet etait tres +democratique. Robespierre craignit que cela ne rendit les Girondins +populaires. Aussi peut-on dire que c'est par une sorte de surenchere a +la politique des Girondins que, dans son discours du 24 avril 1793, sur +la propriete, il exprime a la Convention des idees que nous appellerions +aujourd'hui socialistes: + +"... Demandez, dit-il, a ce marchand de chair humaine, ce que c'est que +la propriete; il vous dira, en vous montrant cette longue biere qu'on +appelle un navire, ou il a encaisse et serre des hommes qui paraissent +vivants: "Voila mes proprietes, je les ai achetees tant par tete." +Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit +l'univers bouleverse depuis qu'il n'en a plus: il vous donnera de la +propriete des idees a peu pres semblables. + +"Interrogez les augustes membres de la dynastie capetienne: ils vous +diront que la plus sacree de toutes les proprietes est, sans contredit, +le droit hereditaire, dont ils ont joui de toute antiquite, d'opprimer, +d'avilir et de s'assurer legalement et monarchiquement les 25 millions +d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon +plaisir. + +"Aux yeux de tous ces gens-la, la propriete ne porte sur aucun principe +de morale. Pourquoi notre declaration des droits semblerait-elle +presenter la meme erreur en definissant la liberte "le premier des biens +de l'homme, le plus "sacre des droits qu'il tient de la nature?" Nous +avons dit avec raison qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui; +pourquoi n'avez-vous pas applique ce principe a la propriete, qui est +une institution sociale, comme si les lois eternelles de la nature +etaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez +multiplie les articles pour assurer la plus grande liberte a l'exercice +de la propriete, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en determiner +la nature et la legitimite, de maniere que votre declaration parait +faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, +pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de reformer ces +vices en consacrant les verites suivantes: + +"I. La propriete est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. + +"II. Le droit de propriete est borne, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. + +"III. Il ne peut prejudicier ni a la surete, ni a la liberte, ni a +l'existence, ni a la propriete de nos semblables. + +"IV. Toute possession, tout trafic qui voile ce principe est illicite et +immoral." [Note: Voir mon _Histoire politique de la Revolution_, p. +290.] + +Le 26 mai 1798, c'est Robespierre qui decida les Jacobins a +l'insurrection, et il le fit en termes singulierement energiques. + +"J'invite le peuple, dit-il, a se mettre, dans la Convention nationale, +en insurrection contre tous les deputes corrompus. (_Applaudissements._) +Je declare qu'ayant recu du peuple le droit de defendre ses droits, je +regarde comme mon oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me refuse la +parole, et je declare que, moi seul, je me mets en insurrection contre +le president, et contre tous les membres qui siegent dans la Convention. +(_Applaudissements._)" Toute la societe se leva et se declara en +insurrection contre les _deputes corrompus_. + +Au 31 mai, on sait dans quelles circonstances Robespierre porta le coup +de grace aux Girondins. Il defendait, avec quelque diffusion, la +proposition de Barere contre la commission des Douze. Vergniaud, +impatiente, lui cria: "Concluez donc!"--"Oui, je vais conclure, repondit- +il, et contre vous! contre vous qui, apres la revolution du 10 aout, +avez voulu conduire a l'echafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui +n'avez cesse de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez +voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspire avec Dumouriez! +contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les memes patriotes +dont Dumouriez demandait la tete! contre vous, dont les vengeances +criminelles ont provoque ces memes cris d'indignation dont vous voulez +faire un crime a ceux qui sont vos victimes! Eh bien! ma conclusion, +c'est le decret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et +contre tous ceux qui ont ete designes par les petitionnaires." + + * * * * * + +Cette aprete eloquente qu'il portait dans l'art d'accuser donna un +accent original et vraiment terrible au discours qu'il prononca, le +14 germinal an II, contre Danton. J'ai deja indique que Robespierre +fut, a n'en pas douter, l'assassin de Danton, quoi qu'en aient dit +Louis Blanc et Ernest Hamel. En vain ils alleguent que Robespierre +defendit son rival aux Jacobins (13 brumaire an II). Oui; mais comment +le defendit- il? Coupe (de l'Oise) avait accuse le tribun de moderantisme. +Danton repondit avec feu dans un long discours dont le _Moniteur_ +n'analyse que la premiere partie: "L'orateur, dit l'auteur robespierriste +du compte rendu, apres plusieurs morceaux vehements, prononces avec une +abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits, termine par +demander qu'il soit nomme une commission de douze membres, chargee +d'examiner les accusations dirigees contre lui, afin qu'il puisse y +repondre en presence du peuple." + +Robespierre profita de cette attitude d'accuse maladroitement prise par +Danton, pour l'accabler de sa bienveillance hautaine, pour le diminuer +par de perfides concessions a ses accusateurs. Sans doute, il declara +que Danton etait un patriote calomnie; et Danton, absous, fut embrasse +par le president du club. Mais l'Incorruptible avait, comme en passant, +etabli deux griefs, alors formidables, contre son rival: "La Convention, +dit-il, sait que j'etais divise d'opinion avec Danton; que, dans le +temps des trahisons avec Dumouriez, mes soupcons avaient devance les +siens. Je lui reprochai alors de n'etre plus irrite contre ce monstre. +Je lui reprochai alors de n'avoir pas poursuivi Brissot et ses complices +avec assez de rapidite, et je jure que ce sont la les seuls reproches +que je lui ai faits...." Les seuls reproches! Mais voila Danton suspect +d'indulgence pour Dumouriez et pour les Girondins. N'etait-ce pas le +marquer d'avance pour le Tribunal revolutionnaire? "Je me trompe peut- +etre sur Danton, ajoutait Robespierre; mais, vu dans sa famille, il ne +merite que des eloges. Sous le rapport politique, je l'ai observe: une +difference d'opinion entre lui et moi me le faisait epier avec soin, +quelquefois avec colere; et s'il n'a pas toujours ete de mon avis, +conclurai-je qu'il trahissait sa patrie? Non; je la lui ai toujours vu +servir avec zele." _Une difference d'opinion!_ Mais pour Robespierre il +n'y avait, en dehors de l'orthodoxie politique et religieuse, qu'erreur, +vice et mensonge.--Ainsi, sous pretexte de disculper Danton de +moderantisme, le Pontife avait atteste, signale l'indulgence et +l'aveuglement de l'homme du 10 aout. Au sortir de cette seance fameuse, +chacun pouvait se dire: "Oui, Robespierre, le genereux Robespierre a +sauve Danton; mais Danton est suspect, Danton pense mal en politique." + +L'Incorruptible ne perdit aucune occasion d'oter a son rival sa +popularite en le presentant comme un indulgent, dupe ou complice de la +reaction. On sait qu'il avait vu les premiers numeros du _Vieux +Cordelier_ et encourage Camille dans son appel a la clemence: voulait-il +perdre ainsi et Camille et Danton? L'embarras qu'il montra quand ce fait +lui fut rappele a la tribune semble autoriser les suppositions les plus +defavorables. Il est incontestable qu'en cette occasion il fut aussi +deloyal que cruel envers Camille. Je vois aussi qu'il tendait +frequemment des pieges a la bonne foi de Danton. On connait l'affaire +des soixante-quinze Girondins designes par Amar, officiellement sauves +par Robespierre, troupeau tour a tour rassure et tremblant, future +majorite robespierriste pour le jour ou le dictateur arreterait la +Revolution et fixerait son pouvoir personnel. Apres Thermidor, Clauzel +rappelait un jour ce fait a la tribune. Alors, le bon Legendre voulut +oter a l'assassin de Danton le benefice de cette clemence, si interessee +qu'elle fut. "Je vais vous dire, s'ecria-t-il (3 germinal an III), ce +qui arriva dans un diner ou je me trouvai avec Robespierre et Danton. Le +premier lui dit que la Republique ne pourrait s'etablir que sur les +cadavres des Soixante-treize; Danton repondit qu'il s'opposerait a leur +supplice.--Robespierre lui repondit qu'il voyait bien qu'il etait le +chef de la faction des indulgents." Legendre n'avait pas compris +l'hypocrisie d'une reponse qui ne tendait qu'a constater une fois de +plus l'indulgence de Danton. Mais celui-ci avait vu tres clair dans le +jeu de son adversaire; il se sentait mine et menace par lui. Peu de jour +avant son arrestation, un de ces Girondins inquiets le consulta sur ce +qu'il y avait a craindre ou a esperer. "Danton, dit Bailleul, lui prit +d'une main le haut de la tete, de l'autre le menton, et, faisant jouer +la tete sur son pivot: "Sois tranquille, dit-il avec cette voix qu'on +lui connaissait, ta tete est plus assuree sur tes epaules que la +mienne." L'insouciance du tribun, son refus de fuir n'etaient donc pas +de l'ignorance, de l'aveuglement. Il devinait les mauvais desseins de +Robespierre, mais il ne croyait pas le peril si proche, et il comptait, +pour sauver sa tete, sur sa propre eloquence, sur sa popularite. + +On a fait grand bruit du mot naif de Billaud-Varenne, au 9 thermidor: +"La premiere fois, dit-il, que je denoncai Danton au Comite, Robespierre +se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je +voulais perdre les meilleurs patriotes." Indignation de commande! +l'occasion n'etait pas mure encore pour perdre Danton; il fallait +d'abord detruire les hebertistes, ses allies possibles en cas de danger +commun. Hebert une fois guillotine, Robespierre consentit a abandonner +Danton, suivant l'expression de Billaud-Varenne; il ceda aux +objurgations patriotiques de Saint-Just, et sacrifia l'amitie a la +patrie, si on en croit Louis Blanc, qui s'ecrie avec emotion: "Ah! quel +trouble ne dut pas etre le sien en ces moments funestes!" Oui, je le +crois, Robespierre au Comite se fait prier pour accepter la tete de son +rival. Oui, Billaud, Saint-Just le gourmanderent: je vois, j'entends +cette scene shakespearienne: Iago refusant ce qu'il brule d'obtenir. Et, +certes, les larmes de ce faux Brutus nous duperaient encore, nous +croirions aux angoisses de son coeur, quand il vit Danton destine a +l'echafaud, si nous n'avions pas la preuve ecrite que lui-meme fournit a +la calomnie les armes dont elle frappa les accuses de germinal. On a +retrouve et publie en 1841 les notes secretes qu'il fournit a Saint- +Just, comme une _matiere_ pour composer son terrible rapport. La s'etale +et siffle toute sa haine contre celui qu'il avait feint de defendre aux +Jacobins. La, il ment avec joie contre son frere d'armes; et ses +mensonges sont aussi odieux que ridicules, soit qu'il accuse Danton +d'avoir trahi et vendu la Revolution, soit qu'il lui reproche d'avoir +voulu se cacher au 10 aout. C'est sur ce texte meme, orne et mis au +point par Saint-Just, que fut condamne celui qui, la veille encore, +tendait fraternellement la main a Robespierre. [Note: Discours de +Billaud du 12 fructidor an II: "La veille ou (_sic_) Robespierre +consentit a l'abandonner, ils avaient ete ensemble a une campagne, a +quatre lieues de Paris, et etaient revenus dans la meme voiture." C'est +peut-etre a cette campagne qu'eut lieu le diner dont parlent Vilain- +Daubigny et Prudhomme, et ou Robespierre resta sourd a la voix +fraternelle de Danton.] + +Que deviennent, en presence de ce document, les allegations de Charlotte +Robespierre? Elle dit, dans ses memoires, que son frere voulait sauver +Danton. Et quelle preuve donne-t-elle? qu'en apprenant l'arrestation de +Desmoulins, Robespierre se rendit a sa prison pour le supplier de +revenir aux principes. Pourquoi Camille ne voulut-il pas voir son ami? +Celui-ci dut, a son vif regret, l'abandonner a son sort. Mais il avait +voulu le sauver. Or, Camille et Danton etaient trop lies pour qu'on put +sauver l'un sans l'autre. Voila le raisonnement de Charlotte +Robespierre: elle ne peut croire que son frere n'ait pas voulu sauver un +ami, un fidele camarade avec qui elle vivait familierement, faisant +sauter le petit Horace Desmoulins sur ses genoux. Qu'eut-elle dit si +elle avait pu lire, dans les Notes secretes, cette impitoyable critique +du pauvre Camille et surtout les lignes ou Robespierre, sur une +plaisanterie cynique de Danton, prete au pamphletaire les moeurs les +plus infames? Sur Camille comme sur Danton, il n'y a rien, dans le +rapport de Saint-Just, qui n'ait ete souffle par Robespierre. + +[Illustration: ATTAQUE DE LA MAISON COMMUNE DE PARIS, le 29 Juillet 1794 +ou 9 Thermidor An 2eme de la Republique] + +Danton, avons-nous dit, comptait sur son eloquence pour sauver sa tete. +Il eut suffi, en effet, qu'il fut libre de parler soit a la barre de la +Convention, soit au Tribunal revolutionnaire, pour que son proces se +terminat par un triomphe, comme celui de Marat. Mais il ne s'agissait +pas de juger Danton: "_Nous voulons_, avait dit Vadier, _vider ce turbot +farci_." Il fallait d'abord le baillonner, ce qu'on ne pouvait faire +sans l'aveu de Robespierre. Si celui-ci, le 11 germinal, avait appuye +Legendre qui demandait que Danton fut entendu, Danton etait sauve. Que +dis-je? si Robespierre se fut tu sur la motion de Legendre, Danton +obtenait audience. Il y eut un instant de trouble et de revolte dans +l'assemblee a l'idee de livrer l'homme du 10 aout sans l'avoir entendu. +C'est alors que l'Incorruptible prononca cet infernal discours ou il mit +toutes ses coleres, toute sa haine fraternelle, une energie farouche, +une eloquence terrible. En voici les principaux passages: + +"A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui regne dans cette assemblee; +aux agitations qu'ont produites les premieres paroles de celui qui a +parle avant le dernier opinant, il est aise de s'apercevoir, en effet, +qu'il s'agit d'un grand interet, qu'il s'agit de savoir si quelques +hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce +changement qui parait se manifester dans les principes des membres de +cette assemblee, de ceux surtout qui siegent dans un cote qui s'honore +d'avoir ete l'asile des plus intrepides defenseurs de la liberte? +Pourquoi une doctrine, qui paraissait naguere criminelle et meprisable, +est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetee quand +elle fut proposee par Danton, pour Basire, Chabot et Fabre d'Eglantine, +a-t-elle ete accueillie tout a l'heure par une portion des membres de +cette assemblee? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si +l'interet de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'interet +du peuple francais. (_Applaudissements._) + +"... Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une +pretendue idole pourrie depuis longtemps; ou si, dans sa chute, elle +ecrasera la Convention et le peuple francais. Ce qu'on a dit de Danton +ne pouvait-il pas s'appliquer a Brissot, a Petion, a Chabot, a Hebert +meme, et a tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de +leur patriotisme trompeur? Quel privilege aurait-il donc? En quoi Danton +est-il superieur a ses collegues, a Chabot, a Fabre d'Eglantine, son ami +et son confident, dont il a ete l'ardent defenseur? En quoi est-il +superieur a ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus +trompes, et d'autres qui ne l'etaient pas, se sont groupes autour de lui +pour marcher a sa suite a la fortune et au pouvoir? Plus il a trompe les +patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit eprouver la +severite des amis de la liberte.... + +"Et a moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire +croire qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'a +moi; on me l'a presente comme un homme auquel je devais m'accoler, comme +un bouclier qui pourrait me defendre, comme un rempart qui, une fois +renverse, me laisserait expose aux traits de mes ennemis. On m'a ecrit, +les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsede de +leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, +qu'une foi antique dans de fausses vertus, me determineraient a ralentir +mon zele et ma passion pour la liberte. Eh bien! je declare qu'aucun de +ces grands motifs n'a effleure mon ame de la plus legere impression. Je +declare que s'il etait vrai que les dangers de Danton dussent devenir +les miens, que s'ils avaient fait faire a l'aristocratie un pas de plus +pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une +calamite publique. Que m'importent les dangers? Ma vie est a la patrie; +mon coeur est exempt de crainte; et si je mourais, ce serait sans +reproche et sans ignominie. (_On applaudit a plusieurs reprises._) + +"... Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour +la patrie; deja elle est une atteinte coupable portee a la liberte: car +c'est avoir outrage la liberte que d'avoir mis en question s'il fallait +donner plus de faveur a un citoyen qu'a un autre: tenter de rompre ici +cette egalite, c'est censurer indirectement les decrets salutaires que +vous avez portes dans plusieurs circonstances, les jugements que vous +avez rendus contre les conspirateurs; c'est defendre aussi indirectement +ces conspirateurs qu'on veut soustraire au glaive de la justice, parce +qu'on a avec eux un interet commun; c'est rompre l'egalite. Il est donc +de la dignite de la representation nationale de maintenir les principes. +Je demande la question prealable sur la proposition de Legendre." + +On sait quel effet cette admirable et homicide harangue produisit sur +Legendre et sur la Convention tout entiere. Une stupeur engourdit les +ames. La peur, la lachete fermerent les bouches et livrerent au bourreau +la victime demandee. Jamais l'eloquence n'exerca, dans des circonstances +plus tragiques, une influence plus prodigieuse et plus criminelle. + + * * * * * + +La mort des Dantonistes, en supprimant la liberte de contradiction, +donna toute carriere a la rhetorique d'apparat ou se complaisait +Robespierre, et comme lettre et comme predicateur. Deja il s'etait plu a +faire la theorie d'une republique fondee sur la vertu telle que l'entend +Jean-Jacques dans son rapport sur les principes du gouvernement +revolutionnaire (5 nivose an II). Ces idees constituent le fond du +celebre rapport du 18 pluviose suivant, _sur les principes de morale +politique_. C'est la qu'il balance avec le plus d'art et de bonheur ses +antitheses favorites sur la vertu comparee au vice. + +"Nous voulons, dit-il, un ordre de choses ou toutes les passions basses +et cruelles soient enchainees, toutes les passions bienfaisantes et +genereuses eveillees par les lois; ou l'ambition soit le desir de +meriter la gloire et de servir la patrie; ou les distinctions ne +naissent que de l'egalite meme; ou le citoyen soit soumis au magistrat, +le magistrat au peuple et le peuple a la justice; ou la patrie assure le +bien-etre de chaque individu, et ou chaque individu jouisse avec orgueil +de la prosperite et de la gloire de la patrie; ou toutes les ames +s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments +republicains, et par le besoin de meriter l'estime d'un grand peuple; ou +les arts soient les decorations de la liberte, qui les ennoblit; le +commerce, la source de la richesse publique, et non pas seulement de +l'opulence monstrueuse de quelques maisons. + +"Nous voulons substituer dans notre pays la morale a l'egoisme, la +probite a l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux +bienseances, l'empire de la raison a la tyrannie de la mode, le mepris +du vice au mepris du malheur, etc." + +J'ai deja parle du fameux discours du 18 floreal an II, _sur les +rapports des idees religieuses et morales avec les principes +republicains et sur les fetes nationales_, ou Robespierre proclama +l'existence et organisa le culte de l'Etre supreme. Il y a la, parmi des +banalites diffuses, de beaux morceaux dignes de Jean-Jacques. Les deux +harangues a la fete meme de l'Etre supreme ne me semblent pas meriter, +au point de vue litteraire, l'enthousiasme lyrique de Louis Blanc. Mais +les circonstances donnerent une importance extraordinaire a la parole de +l'orateur, dont la tenue, l'attitude, etonnerent le peuple et +eveillerent l'ironie de ses collegues. L'imagerie populaire a represente +Robespierre en habit bleu, cheveux poudres, air de gala, prechant a la +foule la religion nouvelle. On sait que le hasard ou la malignite laissa +un intervalle entre la Convention et son president, quand le cortege se +mit en marche. "A le voir, dit Fievee, a vingt pas en avant des membres +de la Convention et des autorites convoquees, pare sans avoir l'air plus +noble, tenant a la main un bouquet compose d'epis de ble et de fleurs, +on pouvait distinguer les efforts qu'il faisait pour etouffer son +orgueil; mais, au moment ou les acteurs des theatres de Paris, en +costumes grecs, chanterent la derniere strophe d'une hymne adressee soi- +disant a l'Etre supreme, et qui se terminait par ces vers qu'on +adressait reellement a Robespierre au nom du peuple francais: _S'il a +rougi d'obeir a des rois, il est fier de t'avoir pour maitre_, a ce +moment, tout ce que l'homme renfermait d'ambition dans son sein eclata +sur son visage: il se crut a la fois roi et Dieu." + +C'est alors qu'a demi voix, les amis de Danton le menacerent et +l'insulterent a l'envi. Cette scene est trop connue pour qu'il faille la +rappeler en detail: disons seulement que jamais orateur ne parla dans +une occasion aussi extraordinaire, a la fois politique et pontife, +president de la Convention et fondateur d'un culte nouveau, acclame +officiellement et injurie tout bas par son entourage, portant dans son +coeur et sur son visage la joie d'avoir realise un reve surhumain et la +rage d'etre outrage dans son triomphe. Puis il se sentit perdu, et Mme +Le Bas l'entendit murmurer melancoliquement, a son retour chez Duplay: +"Vous ne me verrez plus longtemps." + + * * * * * + +L'effroyable loi du 22 prairial an II tendait a supprimer ceux qui +avaient hue le Pontife a la fete de l'Etre supreme, dantonistes et +independants. On sait comment ceux-ci firent la revolution de Thermidor, +pour sauver leur tete, avec l'aide du terroriste Billaud. Je ne veux pas +raconter, apres M. d'Hericault, les preliminaires de cette journee +celebre ni cette _repetition generale_ de son discours supreme que +Robespierre fit aux Jacobins, le 13 messidor. Voici seulement deux +points qui me paraissent hors de doute, quoi qu'en dise le spirituel +critique, et qui expliquent tout ce discours: 1 deg. Robespierre voulait la +fin de la Terreur, mais apres la destruction de ses ennemis personnels, +dantonistes attardes comme Tallien, Thuriot, Dubois-Crance, Bourdon (de +l'Oise), ou ultra-terroristes comme Billaud et les billaudistes: ces +hommes disparus, _une volonte unique_ aurait dirige la Republique dans +une voie legale, humaine, pacifique, et Robespierre aurait ete le +dictateur par persuasion, le Pericles de cet ordre nouveau; 2 deg. tout en +gardant son influence sur les affaires, tout en gouvernant par sa +signature ou par ses manoeuvres secretes dans son bureau de police, avec +Saint-Just et Couthon, il crut devoir s'absenter pendant quatre decades +des seances du Comite de salut public. Pourquoi? par degout des hommes? +par lassitude morale? Peut-etre; mais surtout pour separer +ostensiblement sa personne des rivaux qu'il voulait perdre. +L'orgueilleux croyait les isoler. C'est lui qui s'isola. En delivrant +ses collegues de sa figure, de son eloquence, de toute sa personne +redoutable, il leur donna le courage et la liberte de conspirer contre +lui. Ecoutez les aveux de Billaud-Varenne (12 fructidor an II): +"L'absence de Robespierre du Comite a ete utile a la patrie, car il nous +a laisse le temps de combiner nos moyens pour l'abattre; vous sentez +que, s'il s'y etait rendu exactement, il nous aurait beaucoup genes. +Saint-Just et Couthon, qui y etaient fort exacts, ont ete pour nous des +espions tres incommodes." + +De ces deux remarques, il suit que le discours du 8 thermidor fut +forcement ambigu, et que l'orateur, ayant laisse respirer ses ennemis, +eut affaire a plus forte partie que s'il n'avait pas interrompu pendant +un mois l'action terrifiante de son eloquence. On s'etait fait un +courage en son absence; on osa regarder en face cette tete de Meduse, +selon le mot de Boucher Saint-Sauveur. D'autre part, il y a deux +tendances dans le discours: la clemence et la rigueur. Robespierre, dit +M. d'Hericault, mourut dans la peau d'un terroriste: il ne voulait que +regulariser la Terreur a son profit. Robespierre, disent Louis Blanc et +M. Hamel, perit parce qu'il voulait faire enfin ce qu'avaient propose +trop tot Camille et Danton, parce qu'il voulait renverser l'echafaud. +Les uns et les autres ont raison; Robespierre voulait dire: "Je +renverserai l'echafaud, non demain, mais apres-demain, quand cette +poignee de mechants y aura monte." Mais il enveloppa ce programme dans +des formules vagues, ou toute la Convention se sentit designee. Et puis, +quelle garantie avait-on que ces quelques victimes lui suffiraient? En +sauvant la tete des collegues menaces, chacun crut sauver la sienne. + +Quelque confiance que Robespierre eut dans la puissance de sa parole, je +crois qu'a la veille de prononcer son discours, il avait senti, connu +les resistances que sa faute avait rendues possibles, et peut-etre meme +s'etait-il dit que l'obscurite de ses paroles effraieraient le Centre et +la Droite. Oui, il etait trop informe pour compter outre mesure sur +l'appui problematique des Soixante-Quinze, et des hommes comme Durand- +Maillane. Mais cet esprit lent et orgueilleux ne sut pas, ne voulut pas +changer son plan d'attaque et de defense. Dirai-je que son amour-propre +litteraire repugna a sacrifier un discours tout redige? Il est positif +qu'il travaillait depuis longtemps a ce discours, qu'il y avait mis +toute son ame, que c'eut ete pour lui une souffrance de supprimer ce +beau testament politique. On n'aime pas Robespierre; mais on ne peut +nier qu'il n'eut l'ame assez grande pour se consoler d'un echec et de la +mort par l'idee de laisser apres lui un chef-d'oeuvre oratoire.[2] + + +Note: + +[2]Il n'est pas moins preoccupe de passer pour un honnete homme aux yeux +de la posterite, comme l'indique ce beau mouvement de son discours: "Les +laches! ils voudraient donc me faire descendre au tombeau avec +ignominie! Et je n'aurais laisse sur la terre que la memoire d'un +tyran!" La meme preoccupation lui avait inspire, dans les derniers temps +de sa vie, ces vers que nous a transmis Charlotte Robespierre: + + Le seul tourment du juste a son heure derniere, + Et le seul dont alors je serai dechire, + C'est de voir en mourant la pale et sombre envie + Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie, + De mourir pour le peuple et d'en etre abhorre. + +Sa crainte se realisa, a en croire le compte rendu de la seance du 9 +thermidor publie par un journal peu connu, la _Correspondance politique +de Paris et des departements_: "Robespierre demande en vain la parole: +_il est hue par le peuple_." Cf. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 167. + + +La promenade melancolique qu'on lui prete la veille de son duel, ses +previsions funebres, tout cela n'est pas une comedie comme il en joua +souvent pour apitoyer sur lui-meme. + +Mais je crois aussi que, quand il relisait son discours, son orgueil lui +rendait la confiance, et qu'une fois a la tribune, ecoute et applaudi, +enivre lui-meme de sa parole, il se crut sur de vaincre et que la +desillusion finale lui fut amere. + +On sait que le _Moniteur_, pour plaire aux vainqueurs, resuma les +paroles du vaincu en dix lignes insignifiantes. Seul, le _Republicain +francais_ osa en donner une analyse etendue et fidele. Mais le texte +complet ne fut imprime que plusieurs semaines apres la mort de +Robespierre. On ignore donc quels sont les passages que la Convention a +particulierement applaudis, ceux qui l'ont laissee froide ou mefiante, +et jamais il n'aurait ete plus interessant d'avoir ces notes si +incompletes et si precieuses a la fois que les journaux donnaient sur +l'attitude de l'auditoire. + +Robespierre, apres un exorde classique et une vague esquisse de sa +politique, egalement eloignee de la violence hebertiste et de +l'indulgence dantonienne, fit un appel indirect aux honnetes gens de la +Droite. Puis il refuta en ces termes les accusations de dictature: + +"Quel terrible usage les ennemis de la republique ont fait du seul nom +d'une magistrature romaine! Et si leur erudition nous est si fatale, que +sera-ce de leurs tresors et de leurs intrigues! Je ne parle point de +leurs armees; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et a +tous les ecrivains royaux les patentes de cette dignite ridicule, qu'ils +m'ont expediee les premiers: il y a trop d'insolence, a des rois, qui ne +sont pas surs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en +distribuer a d'autres...." Qu'un representant du peuple qui sent la +dignite de ce caractere sacre, "qu'un citoyen francais digne de ce nom +puisse abaisser ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules +qu'il a contribue a foudroyer, qu'il se soumette a la degradation +civique pour descendre a l'infamie du trone, c'est ce qui ne paraitra +vraisemblable qu'a ces etres pervers qui n'ont pas meme le droit de +croire a la vertu! Que dis-je, _vertu_! C'est une passion naturelle sans +doute; mais comment la connaitraient-elles, ces ames venales qui ne +s'ouvrirent jamais qu'a des passions laches et feroces; ces miserables +intrigants qui ne lierent jamais le patriotisme a aucune idee morale, +qui marcherent dans la revolution a la suite de quelque personnage +important et ambitieux, de je ne sais quel prince meprise, comme jadis +nos laquais sur les pas de leurs maitres?... Mais elle existe, je vous +en atteste, ames sensibles et pures; elle existe, cette passion tendre, +imperieuse, irresistible, tourment et delices des coeurs magnanimes; +cette horreur profonde de la tyrannie, ce zele compatissant pour les +opprimes, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanite, sans +lequel une grande revolution n'est qu'un crime eclatant qui detruit un +autre crime; elle existe cette ambition genereuse de fonder sur la terre +la premiere Republique du monde!... + +"Ils m'appellent tyran.... Si je l'etais, ils ramperaient a mes pieds, +je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les +crimes, et ils seraient reconnaissants! Si je l'etais, les rois que nous +avons vaincus, loin de me denoncer (quel tendre interet ils portent a +notre liberte!), me preteraient leur coupable appui; je transigerais +avec eux.... + +"Qui suis-je, moi qu'on accuse? Un esclave de la liberte, un martyr +vivant de la Republique, la victime autant que l'ennemi du crime. Tous +les fripons m'outragent; les actions les plus indifferentes, les plus +legitimes de la part des autres sont des crimes pour moi; un homme est +calomnie des qu'il me connait; on pardonne a d'autres leurs forfaits; on +me fait un crime de mon zele. Otez-moi ma conscience, je suis le plus +malheureux de tous les hommes; je ne jouis pas meme des droits du +citoyen; que dis-je! il ne m'est pas meme permis de remplir les devoirs +d'un representant du peuple. + +"Quand les victimes de leur perversite se plaignent, ils s'excusent en +leur disant: _C'est Robespierre qui le veut, nous ne pouvons pas nous en +dispenser...._ On disait aux nobles: _C'est lui seul qui vous a +proscrits_; on disait en meme temps aux patriotes: _Il veut sauver les +nobles_; on disait aux pretres: _C'est lui seul qui vous poursuit; sans +lui, vous seriez paisibles et triomphants_; on disait aux fanatiques: +_C'est lui qui detruit la religion_; on disait aux patriotes persecutes: +_C'est lui qui l'a ordonne, ou qui ne veut pas l'empecher_. On me +renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les +causes, en disant: _Votre sort depend de lui seul_. Des hommes apostes +dans les lieux publics propageaient chaque jour ce systeme; il y en +avait dans le lieu des seances du tribunal revolutionnaire, dans les +lieux ou les ennemis de la patrie expient leurs forfaits; ils disaient: +_Voila des malheureux condamnes; qui est-ce qui en est la cause? +Robespierre._ On s'est attache particulierement a prouver que le +tribunal revolutionnaire etait un _tribunal de sang_, cree par moi seul, +et que je maitrisais absolument pour faire egorger tous les gens de +bien, et meme tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis +de tous les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan +de proscription etait execute a la fois dans tous les departements par +les emissaires de la tyrannie. Mais qui etaient-ils, ces +calomniateurs?..." + +Ce sont ceux qui ont blaspheme a la fete de l'Etre Supreme: "Croirait-on +qu'au sein de l'allegresse publique, des hommes aient repondu par des +signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple? Croira-t-on que +le president de la Convention nationale, parlant au peuple assemble, fut +insulte par eux, et que ces hommes etaient des representants du peuple? +Ce seul trait explique tout ce qui s'est passe depuis. La premiere +tentative que firent les malveillants fut de chercher a avilir les +grands principes que vous aviez proclames et a effacer le souvenir +touchant de la fete nationale: tel fut le but du caractere et de la +solennite qu'on donna a ce qu'on appelait l'affaire de _Catherine +Theos_.... + +"Oh! je la leur abandonnerai sans regret, ma vie! J'ai l'experience du +passe, et je vois l'avenir! Quel ami de la patrie peut vouloir survivre +au moment ou il n'est plus permis de la servir et de defendre +l'innocence opprimee! Pourquoi demeurer dans un ordre de choses ou +l'intrigue triomphe eternellement de la verite, ou la justice est un +mensonge, ou les plus viles passions, ou les craintes les plus ridicules +occupent dans les coeurs la place des interets sacres de l'humanite?... +En voyant la multitude des vices que le torrent de la Revolution a +roules pele-mele avec les vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je +l'avoue, d'etre souille aux yeux de la posterite par le voisinage impur +des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sinceres amis de +l'humanite, et je m'applaudis de voir la fureur des Verres et des +Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de demarcation entre eux +et tous les gens de bien. J'ai vu dans l'histoire tous les defenseurs de +la liberte accables par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts +aussi! Les bons et les mechants disparaissent de la terre, mais a des +conditions differentes. Francais, ne souffrez pas que vos ennemis osent +abaisser vos ames et enerver vos vertus par leur desolante doctrine!... +Non, Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil eternel!... Citoyens, +effacez des tombeaux cette maxime gravee par des mains sacrileges, qui +jette un crepe funebre sur la nature, qui decourage l'innocence +opprimee, et qui insulte a la mort; gravez-y plutot celle-ci: _la mort +est le commencement de l'immortalite!_" + +Dans sa peroraison, il changea de ton et de but. C'est la qu'avec +d'effrayantes et vagues formules, il designait de nouvelles victimes +pour l'echafaud: + +"... Quel est le remede a ce mal? Punir les traitres, renouveler les +bureaux du Comite de surete generale, epurer ce comite lui-meme, et le +subordonner au Comite de salut public; epurer le Comite de salut public +lui-meme, constituer l'unite du gouvernement sous l'autorite supreme de +la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et ecraser ainsi +toutes les factions du poids de l'autorite nationale, pour elever sur +leurs ruines la puissance de la justice et de la liberte: tels sont les +principes. S'il est impossible de les reclamer sans passer pour un +ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la +tyrannie regne parmi nous, mais non que je doive le taire; car que peut- +on objecter a un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays? + +"Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps +n'est point arrive ou les hommes de bien peuvent servir impunement la +patrie; les defenseurs de la liberte ne seront que des proscrits tant +que la horde des fripons dominera." + +Cette vaste harangue, diffuse et inegale, mais ou brillent des traits +sublimes, sembla d'abord assurer la victoire a Robespierre. Deja la +Convention avait ordonne l'impression et l'envoi aux departements; mais +les conspirateurs jeterent le masque et jouerent resolument leur tete, +accusant l'orateur de dictature. Le decret fut rapporte, et la querelle +supreme remise au lendemain. + +Le soir du meme jour, Robespierre lut son discours aux Jacobins. Il y +remporta le plus vif succes et mit le club en rebellion morale contre la +Convention, malgre l'opposition de Billaud et de Collot. Mais on ne +connait cette seance oratoire que par les confidences de Billaud lui- +meme, narrateur trop partial pour etre exact et complet. [1] Le seul +fait certain, c'est que, le lendemain, Robespierre et Saint-Just se +presenterent a la Convention avec l'appui notoire de la plus grande +autorite revolutionnaire. Si Robespierre avait pu parler, la journee +tournait en sa faveur; mais la sonnette de Thuriot etouffa sa voix, +rendant ainsi a son eloquence le supreme hommage qu'on avait rendu a +Vergniaud et a Danton, quand on les avait baillonnes pour les tuer. + +[Note: _Reponse de J.-N. Billaud aux inculpations qui lui sont +personnelles_, an III, in-8 deg.. Voici les paroles qu'il prete a +Robespierre: "Aux agitations de cette assemblee, a-t-il dit, il est aise +de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passe ce matin a la +Convention. Il est facile de voir que les factieux craignent d'etre +devoiles en presence du peuple; au reste, je les remercie de s'etre +signales d'une maniere aussi prononcee et de m'avoir fait connaitre mes +ennemis et ceux de la patrie."--Apres ce preambule, Robespierre lit le +discours qu'il avait prononce a la Convention. Il est accueilli par des +applaudissements nombreux; et la portion de la Societe qui ne paraissait +point l'approuver, ne fait qu'exciter la colere...."] + + + + +_IV.--LA RHETORIQUE DE ROBESPIERRE_ + + +Charles Nodier est presque le seul ecrivain qui ait discute le merite +litteraire de Robespierre, mais il l'a fait avec sa fantaisie +extravagante et paradoxale, avec un air de mystification. On n'a pas +encore serieusement prepare les elements d'une critique de ce talent +oratoire, qui s'imposa et regna un temps sur la France. Voyons donc ce +que les contemporains pensaient de cet homme politique considere comme +orateur, ce que lui-meme pensait de lui, quels sont les principaux +procedes de sa rhetorique. + + * * * * * + +A la Constituante, Robespierre s'etait montre preoccupe de sa reputation +d'homme de lettres, avec une irritabilite douloureuse d'amour-propre. +Sous le politique austere et deja redoutable, on demelait en lui le +candidat au prix d'eloquence. On a vu quels sarcasmes lui attira cette +vanite litteraire, et comment, sous le feu de la raillerie, il s'eleva +au-dessus de lui-meme dans les derniers mois de la legislature, soit +qu'il improvisat une reponse a la consultation reactionnaire de l'abbe +Raynal, soit qu'il demandat l'ineligibilite des representants actuels. +Depuis ce moment jusqu'a sa mort, il ne cessa de faire des progres, a +force d'application fievreuse, et de monter chaque jour d'un degre, +comme orateur, dans son estime et dans celle du public: son discours +testamentaire du 8 thermidor couronnera avec eclat tant de luttes +intimes contre la lenteur de sa propre imagination, tant de fermete +patiente contre les moqueries ou l'indifference de l'opinion. + +En 1792 et en 1793, ces progres sont attestes par les procedes memes +dont usent ses ennemis pour attenuer les effets de son eloquence. Ce +sont des gamineries inconvenantes comme celle de Louvet lui baillant au +nez ou de Rabaut affectant la plus ironique inattention. Dans ses +memoires, l'auteur de _Faublas_, surpris par l'eclosion du talent +oratoire de Robespierre, voit la un phenomene qu'une collaboration +secrete peut seule expliquer: "Detestable auteur et tres mince ecrivain, +dit-il, il n'a aujourd'hui d'autre talent que celui qu'il est en etat +d'acheter." Non, Robespierre n'eut pas ses faiseurs, comme Mirabeau, et +il n'y a pas a craindre, quoi qu'en dise Mercier, qu'un Pellenc ou un +Reybaz revendique la paternite des discours sur la guerre ou de +l'homelie sur l'Etre supreme. "Il y regne une trop grande unite, dit +justement M. d'Hericault, on y trouve trop les traces d'un temperament +et de defauts qui eussent disparu sous la main d'hommes comme Sieyes ou +Saint-Just ou Fabre d'Eglantine, ou l'obscur pretre apostat qu'on +designe aussi comme son secretaire-compositeur." La verite, c'est que +ses ennemis le calomnient jusque dans son talent, dont ils font ainsi un +involontaire eloge. + +On ne peut contester ni la quantite ni la qualite de ses succes +oratoires: il est sur qu'aux Jacobins l'enthousiasme pour sa parole +devint peu a peu du fanatisme. Ne dites pas que sa dictature, une fois +fondee, lui valut des applaudissements serviles ou payes: a l'epoque ou +il a contre lui la majorite des Jacobins eux-memes (fin 1791), comme a +l'epoque ou il inaugure son attitude religieuse au milieu du Paris +d'Hebert et de Chaumette, il remporte, lui qui est presque seul contre +presque tous, des triomphes de tribune qu'il faut bien attribuer tout +entiers a son talent et a son caractere. On voit que son eloquence +travaillee, academique, toujours grave et decente, imperturbablement +serieuse et dogmatique, plaisait au peuple, lui semblait le comble de +l'art, un beau mystere de science et de foi. Quelques lettres +s'etonnaient de cette faveur; et Baudin (des Ardennes), dans son +panegyrique des Girondins, se demandera comment une parole si ornee et +guindee a pu en imposer si longtemps aux ames incultes. "La popularite, +dit-il, ne se trouvait ni dans son langage, ni dans ses manieres; ses +discours, eternellement polemiques, toujours vagues et souvent prolixes, +n'avaient ni un but assez sensible, ni des resultats assez frappants, ni +des applications assez prochaines pour seduire le peuple." Ils le +seduisaient cependant, par les qualites meme ou les defauts que signale +Baudin. A la fin, aux Jacobins, dit Daunou, "il pouvait discourir a son +gre sans crainte de contradiction ni de murmures: il recueillait, il +savourait les longs applaudissements d'un immense auditoire". [1] Un +fait peu connu donnera une juste idee de l'enthousiasme presque +religieux qu'il excitait parmi les freres et amis des la fin de 1792: +les membres de la Societe ouvraient une souscription pour imprimer et +repandre ses principaux discours. + +[Note: Taillandier, _Documents biographiques sur Daunou_, p. 293.] + +Mais que pensaient de son talent les rares esprits dont les passions du +temps n'avaient pas altere tout a fait la finesse critique? Andre +Chenier raille quelque part "les beaux sermons sur la Providence de ce +parleur connu par sa feroce demence". Le plus grand styliste d'alors, +Camille Desmoulins, est parfois lyrique sur l'eloquence de +l'Incorruptible. Tantot, il trouve qu'aux Jacobins, dans le debat sur la +guerre, "le talent de Robespierre s'est eleve a une hauteur desesperante +pour les ennemis de la liberte; il a ete sublime, il a arrache des +larmes". Tantot il s'ecrie, a propos de la reponse a Louvet: "Qu'est-ce +que l'eloquence et le talent, si vous n'en trouvez pas dans ce discours +admirable de Robespierre, ou j'ai retrouve d'un bout a l'autre l'ironie +de Socrate et la finesse des _Provinciales_, melees de deux ou trois +traits comparables aux plus beaux endroits de Demosthene?" Certes, ces +eloges ont leur poids; mais Camille, bon camarade, partisan exalte, ne +se laisse-t-il pas aveugler ici par son admiration pour le caractere de +Robespierre? Ne se monte-t-il pas un peu la tete, par passion politique, +quand sa plume attique et legere compare a Socrate et a Pascal le +rheteur laborieux? Ses eloges feront place a un froid dedain quand +l'auteur du _Vieux Cordelier_ se sera rapproche de Danton. + +Un autre hommage vint a Robespierre et dut flatter voluptueusement son +amour-propre: l'arbitre du gout academique, La Harpe, lui ecrivit, en +1794, pour le feliciter de son discours sur l'Etre supreme,--comme si +l'admiration ralliait l'ancien regime au genie de Robespierre. Mais +bientot La Harpe se vengea de sa propre platitude en ecrivant contre la +litterature revolutionnaire des pages furibondes. Tous ces jugements +sont donc entaches de partialite, et je ne trouve une note juste, une +impression froide et equitable, encore qu'un peu severe, que dans les +memoires du litterateur Garat. "Dans Robespierre, dit-il, a travers le +bavardage insignifiant de ses improvisations journalieres, a travers son +rabachage eternel sur les droits de l'homme, sur la souverainete du +peuple, sur les principes dont il parlait sans cesse, et sur lesquels il +n'a jamais repandu une seule vue un peu exacte et un peu neuve, je +croyais apercevoir, surtout quand il imprimait, les germes d'un talent +qui pouvait croitre, qui croissait reellement, et dont le developpement +entier pouvait faire un jour beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Je le +voyais, dans son style, occupe a etudier et a imiter ces formes de la +langue qui ont de l'elegance, de la noblesse et de l'eclat. D'apres les +formes memes qu'il imitait et qu'il reproduisait le plus souvent, il +m'etait facile de deviner que toutes ses etudes, il les faisait surtout +dans Rousseau." + +C'est bien la l'opinion des rares contemporains qui ont garde assez de +sang-froid pour juger dans Robespierre l'artiste et l'orateur: il est a +leurs yeux un bon eleve, un imitateur applique de Rousseau. Le meme +Garat dit ailleurs de celui qu'il appelle le _dictateur oratoire_: "Il +cherche curieusement et laborieusement les formes et les expressions +elegantes du style: il ecrit, le plus souvent, ayant pres de lui, a demi +ouvert, le roman ou respirent en langage enchanteur les passions les +plus tendres du coeur et les tableaux les plus doux de la nature, la +_Nouvelle Heloise_." Robespierre ne laissait echapper d'ailleurs aucune +occasion de se presenter comme un disciple, un champion du bon Jean- +Jacques. Mais surtout il tient a passer pour un ecrivain decent et +noble, selon la tradition academique. Apres la gloire de reformateur +moral et religieux, il ambitionne surtout celle d'etre pour la posterite +un orateur classique. Le faible Garat veut-il flatter cet homme +terrible? Il lui ecrit: "Votre discours sur le jugement de Louis Capet +et ce rapport (sur les puissances etrangeres), sont les plus beaux +morceaux qui aient paru dans la Revolution; ils passeront dans les +ecoles de la Republique comme des _modeles classiques_." + +Oui, tenir un jour une place dans une anthologie oratoire, vivre dans la +memoire des generations futures comme le mieux disant des orateurs +moralistes, etre l'objet d'enthousiastes biographies scolaires, ou il +apparaitrait dans son attitude studieuse et austere, comme un +instituteur du genre humain et le premier disciple de Jean-Jacques, tel +est l'ideal de ce reveur ne pedagogue. Certes, il n'imagine cette gloire +qu'a travers les souvenirs de l'antiquite grecque et romaine, et toute +sa religiosite ne l'empeche pas de s'offrir a lui-meme comme modeles les +grands harangueurs de Rome et d'Athenes. Mais l'orateur antique se +piquait d'etre un politique complet, d'exceller dans toutes les +fonctions de la vie publique, au forum, au temple, a la palestre, a +l'armee. Presque tout ce role a ete repris, au fort de la Terreur, par +quelques hommes d'Etat republicains qui parlaient et agissaient a la +fois, comme Saint-Just, qu'on vit tout ensemble homme de guerre et de +tribune, comme la plupart des representants missionnaires. Couthon lui- +meme, le paralytique Couthon, se montrait presque aussi capable d'agir +que de perorer. Robespierre est, avec Barere, un des rares +revolutionnaires de marque qui n'ait reproduit en sa personne qu'une des +faces de l'orateur antique. Tout son role fut de parler. Il attribua une +importance exclusive a l'eloquence consideree comme eloquence, inspiree +non par des faits, mais par la meditation solitaire, visant moins a +provoquer des actes que des pensees et des sentiments. Cette conception +toute litteraire de l'art de la parole fit le prestige et la faiblesse +de la politique de Robespierre. Les appels qu'il adressa, en artiste, a +l'imagination et a la sensibilite de ses contemporains, lui valurent des +applaudissements et une flatteuse renommee chez ces Francais epris de la +virtuosite oratoire. Mais son erreur fut de penser que la parole +suffisait a tout. Cette confiance imperturbable dans la toute-puissance +de l'outil qu'il forgeait et polissait sans cesse lui fit croire qu'il +possedait un talisman pour vaincre ses ennemis, sans avoir besoin +d'agir; voila pourquoi, dans la seance du 8 thermidor, il n'apporta pas +d'autre machine de guerre qu'un rouleau de papier. + +[Illustration: ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE] + + * * * * * + +Si on veut maintenant etudier de plus pres comment lui viennent ses +idees, comment il les dispose et les exprime, il faut d'abord remarquer +que son imagination est lente et laborieuse. Elle ne s'eveille et ne +s'echauffe que dans le silence du cabinet. Meme alors, elle est inhabile +a cet ecart si commun en France et au dix-huitieme siecle de saisir +rapidement les rapports entre les idees, art qui est le fond de l'esprit +de conversation, alors si florissant. A ce point de vue comme au point +de vue de l'inspiration, Robespierre n'offre ni les qualites ni les +defauts de notre race. Il s'assimile avec peine ce que d'autres ont +pense et il pense maigrement. Je crois que M. d'Hericault a eu raison de +dire: "Son esprit lent, son cerveau aisement trouble par des +apprehensions et ou toute pensee nouvelle ne se presentait jamais +qu'avec des formes indecises ou menacantes, le rendaient rebelle a toute +idee survenant brusquement." [Note: _La Revolution de Thermidor_, p. +115.] Ainsi l'idee de republique, subitement produite apres la fuite a +Varennes, le deconcerte et lui repugne pendant de longs mois. La ou +d'autres Francais ont deja evolue dans une pirouette, il lui faut un +delai infini pour achever un lent et circonspect travail d'intime +changement d'opinion. De meme dans la mise en ordre de ses propres +pensees, c'est avec peine qu'il passe d'un argument a un autre, c'est +avec raideur qu'il quitte une attitude oratoire pour en revetir une +seconde, meme prevue et deja essayee par lui. Il lui faut une orniere, +il s'y plait, la suit jusqu'au bout, et la prolonge chaque jour +davantage. De la ces eternelles redites, ce delayage, ce retour des +memes themes chaque fois plus developpes. Il ne se sent en surete, il +n'est maitre de lui que dans une formule qui lui soit familiere. Les +interruptions le derangent et l'exasperent: tous ont ri d'un sarcasme +avant qu'il en ait saisi la portee. Meme un compliment brusque le +deconcerte: il craint un piege, un sous-entendu. Il lui faut une galerie +muette et applaudissante, et il n'excelle que dans le monologue: "son +role de pontife lui plait en partie comme monologue", [Note: Cette fine +remarque est de M. d'Hericault, _ibid._, p 206.] parce qu'il lui assure +un assentiment silencieux, un droit a n'etre jamais interrompu, c'est-a- +dire desarconne. + +Michelet nous le montre courbe sous la lampe de Duplay et raturant, +raturant encore, raturant sans cesse, comme un ecolier qui s'applique et +dont l'imagination laborieuse ne peut ni aboutir ni se contenter. Il y a +du vrai dans cette vue. Pourtant, voici un renseignement tout autre sur +sa methode de composition. Je l'emprunte a Villiers qui, en 1790, avait +passe sept mois aupres de Robespierre, comme secretaire benevole et non +paye, et dont, a ce titre, les _Souvenirs_ ont quelque interet pour +l'histoire: "Robespierre, dit-il, ecrivait vite correctement, et j'ai +copie de ses plus longs discours qui n'avait pas six ratures." Comment +concilier cette indication avec l'aspect si souvent decrit, que presente +le manuscrit du discours du 8 thermidor, dont quelques pages sont noires +de ratures? + +Cette apparente contradiction entre ce temoignage et ce document va nous +donner le secret de la methode de composition et de style de +Robespierre. + +Quel est le caractere des ratures du fameux manuscrit? L'auteur supprime +des tirades, des paragraphes; il les supprime en les raturant tout +entiers. Mais presque jamais il n'efface un mot, un membre de phrase, +pour les remplacer. Il change le fond; il touche tres peu a la forme. +D'ou il suit qu'il modifie sans cesse le plan de son discours, qu'il en +corrige rarement le style. Villiers a donc raison de dire: "Robespierre +ecrivait vite", et la tradition n'a pas tort de dire: "Robespierre +composait peniblement, et ses discours sentaient l'huile". + +On a vu comment l'homelie sur l'Etre supreme, composee longtemps avant +le jour ou elle fut prononcee, s'etait peu a peu accrue d'incessantes +additions dans la pensee et sous la plume de l'auteur, jusqu'a former +une harangue enorme. De meme, la plupart des grands discours de +Robespierre ont ete ainsi inventes et formes d'avance, avant l'heure de +leur publication. Puis, dans sa memoire ou sur le papier, ces discours, +en attendant l'occasion de paraitre enfin, commencaient a se developper, +a s'annexer toutes les idees nouvelles que les faits suggeraient. Leur +cadre mobile, sans cesse distendu, defait et reforme, recevait +incessamment des arguments inattendus, semblables pour la forme, fort +disparates pour le fond, parfois contradictoires. L'heure de la tribune +sonnait, et le discours se produisait, sans que cet incessant travail de +developpement fut acheve: a vrai dire, Robespierre eut attendu vingt ans +l'heure decisive, que son oeuvre n'eut pas ete plus fixee pour cela. +Chacun de ses discours est l'histoire de son ame depuis la derniere fois +qu'il a pris la parole. + +Il arrive que l'etendue de son poeme sans cesse enfle inquiete son gout; +alors, non sans douleur, il retranche quelques-uns de ces morceaux, +parce qu'il le faut, parce qu'il ne peut lire a la tribune _tout_ ce que +lui a suggere son imagination en politique et en morale depuis son +dernier discours. De la, les ratures du manuscrit du 8 thermidor. Mais +chacun de ces morceaux s'est presente a son esprit dans une forme aisee, +abondante, analogue a sa pensee; sa plume a ecrit sous la dictee facile +de son imagination sans cesse en travail solitaire, de sa meditation qui +tourne et s'evertue sans relache, comme une roue dans une usine. C'est +aussi la facilite acquise du _nullus dies sine linea_: en Robespierre, +le scribe aide l'auteur. + +Mais le developpement du discours ne s'arrete pas toujours quand +l'orateur descend de la tribune; il arrive a Robespierre de reprendre sa +harangue, de la repeter, revue et augmentee, de l'imposer jusqu'a trois +fois a ses auditeurs, comme le discours sur la guerre, dont les trois +editions successives marquent chacune un progres d'abondance sur la +precedente. Ce rabachage est un besoin d'esprit chez ce predicateur; et +Michelet a finement montre qu'une telle monotonie, a coup sur +litteraire, se trouve etre un bon moyen politique et par consequent +oratoire. + +Le style de Robespierre fut toujours academique. Rarement il sortit de +sa bouche ou de sa plume un mot trivial, familier ou qui refletat le ton +simple et neglige de la conversation. Il ne designe guere que par des +periphrases ou des allusions les realites actuelles, les faits et les +hommes trop recents pour que l'imagination ait eu le temps de les +ennoblir. Meme les realites de sa propre politique, le Tribunal +revolutionnaire, la guillotine, la dictature, la Terreur, il hesite a +les nommer de leur nom, alors qu'il les designe le plus clairement. Si +les monuments de la Revolution disparaissaient un jour, et qu'il ne +restat que les discours de Robespierre pour faire connaitre les +institutions, les hommes, la langue de l'epoque, l'erudit palirait en +vain sur ces generalites vagues, si conformes aux preceptes de Buffon. +Il semble que l'orateur parle, ecrive en dehors du temps et de l'espace, +pour tous les moments et pour tous les lieux. Ecrit-il donc mal? Non, +certes, en ce sens que son style convient justement a sa pensee, qui +est, elle-meme, generale, abstraite, issue de la meditation solitaire +dans le silence du cabinet. Il ne se guinde pas pour ecrire ainsi: ses +idees se presentent a lui sous cette forme academique, et chez lui le +langage exterieur est d'accord avec ce que les philosophes appellent le +langage interieur. + +Quand il nomme, il ne nomme guere que les morts, que l'echafaud a deja +transfigures pour la haine ou pour l'amour. Tant que Brissot, Hebert, +Danton firent partie de la realite tangible et par consequent triviale +aux yeux du spiritualisme classique, il evite de prononcer leur nom. +Sitot que Sanson a fait tomber leurs tetes, ils deviennent, aux yeux de +Robespierre, les personnifications du vice et de l'erreur. Ce ne sont +plus des hommes, ce sont des types: il peut les nommer, sans faillir au +gout, mais il les ennoblit aussitot d'une epithete classiquement +injurieuse, et il dit: _Danton, ce monstre..._, autant par tactique +litteraire que par pudeur politique. + +Enfin, cette rhetorique deviendra entre ses mains une arme de tyrannie. +Ses vagues allusions porteront l'effroi ou le repentir chez ses ennemis: +elles lui permettront de ne pas s'engager trop, de reculer a temps si +l'effet est manque ou si l'opinion proteste. Oui, ces formules de manuel +glacent de terreur les ennemis de ce virtuose en l'art de parler. Si on +ne se defend pas, on est perdu. Si on se defend, on se reconnait donc? +Un jour, Bourdon (de l'Oise) se voit designe par une de ces periphrases +si claires a la fois et si entortillees. Il se sent deja boucle, couche +sur la bascule. Il pousse un cri, un hoquet d'agonie. Robespierre +s'interrompt, dirige son binocle vers lui, et dit froidement: "Je n'ai +pas nomme Bourdon; malheur a qui se nomme!" + +Il serait curieux d'etudier en detail l'emploi qu'il fait des figures de +rhetorique, a la fois comme moyen litteraire et comme moyen politique. +Il pratique avec predilection la reticence, l'omission, la +pretermission, que sais-je encore? tous les modes de diction qui +eveillent en l'auditeur des sentiments vagues, une admiration vague, une +terreur vague, une vague esperance. Il fait peser sur les esprits comme +la tyrannie de l'incertitude; et un des effets les plus profonds de son +eloquence, c'est qu'on se disait, apres l'avoir oui: Qu'a-t-il voulu +dire? Quelle est sa vraie pensee?" Ce mystere redoublait la fidelite +ardente de ses devots et l'effroi lache de ses ennemis. + +Je l'ai dit: ce qui me frappe en Robespierre, ce qui nous deconcerte, +c'est qu'il est d'une autre race que les autres hommes d'Etat francais. +On retrouverait, je crois, dans la serie de nos politiques remarquables, +et je cite au hasard Henri IV, Richelieu, Mirabeau, Danton, Napoleon +lui-meme, qui sut se franciser, on retrouverait, dis-je, des +ressemblances fondamentales, une pensee claire, peu d'imagination, le +gout et le don d'agir. Robespierre, qui gouverna la France par la +persuasion, fut au contraire un mystique et un inactif. Je retrouve ce +meme temperament antifrancais dans le style oratoire du pontife de +l'Etre supreme. Il lui manque ce que possedait a un si haut degre +l'eloquence de Mirabeau, de Vergniaud, de Danton, je peux dire _le +trait_. Robespierre n'a pas d'esprit, pas de mots frappes en medailles, +pas de formules vives, courtes et suggestives. Il reve, il deduit, il +raisonne, il parle pour lui, quand la parole de Danton est vive, hachee, +sautillante comme eut pu l'etre une conversation lyrique avec Diderot. +Le Francais a peur d'ennuyer, il se hate, ou s'il s'attarde, il +s'excuse: Robespierre prend son temps et ses aises. Il est lent et +monotone. Il n'est remarquable, que quand il est sublime et il le +devient deux ou trois fois quand il parle de la conscience, de sa +conscience a lui, de la haute dignite de sa vie et de sa pensee. Mais +quel singulier phenomene, et antipathique a notre race, qu'une eloquence +ou on ne retrouve rien de l'esprit de Rabelais, de Moliere, de Pascal, +de Voltaire! + + * * * * * + +Michelet, Louis Blanc, M. d'Hericault ont represente Robespierre, decrit +son action, monotone comme son style et pourtant puissante. Ses +portraits sont tous dissemblables et contradictoires. Charlotte +Robespierre affirme, dans ses memoires, que le plus ressemblant est +celui de la collection Delpech, ou il a un air de douceur que dementent +presque tous les temoignages. Boilly l'a represente jeune, gras, +florissant, l'air studieux et un peu borne (musee Carnavalet). Mais, +parmi tant de portraits celebres, j'incline a croire que le dessin de +Bonneville, auquel tous les autres ressemblent par quelque point, est la +plus fidele image de Robespierre tel que le peuple le voyait. Ses +ennemis s'accordent a comparer sa figure a celle d'un chat sauvage. [1] +Beaulieu dit: "C'etait, en 1789, un homme de trente ans, de petite +taille, d'une figure mesquine et fortement marquee de petite verole; sa +voix etait aigre et criarde, presque toujours sur le diapason de la +violence; des mouvements brusques, quelquefois convulsifs, revelaient +l'agitation de son ame. Son teint pale et plombe, son regard sombre et +equivoque, tout en lui annoncait la haine et l'envie." [2] Le temoignage +de Thibaudeau est analogue: "Il etait d'une taille moyenne, avait la +figure maigre et la physionomie froide, le teint bilieux et le regard +faux, des manieres seches et affectees, le ton imperieux, le rire force +et sardonique. Chef des sans-culottes, il etait soigne dans ses +vetements, et il avait conserve la poudre, lorsque personne n'en portait +plus...." [3] Etienne Dumont, qui avait cause avec lui, trouvait qu'il +ne regardait point en face et qu'il avait dans les yeux un clignotement +continuel et penible. [4] Toutes ces impressions ont ete resumees dans +un pamphlet thermidorien d'une facon qui a semble aux contemporains si +heureuse et si vraie que les innombrables factums qui parurent presque +en meme temps le plagierent mot pour mot: + +"Sa taille etait de cinq pieds deux ou trois pouces; son corps jete +d'aplomb; sa demarche ferme, vive et meme un peu brusque; il crispait +souvent ses mains comme par une espece de contraction de nerfs; le meme +mouvement se faisait sentir dans ses epaules et dans son cou, qu'il +agitait convulsivement a droite et a gauche; ses habits etaient d'une +proprete elegante, et sa chevelure toujours soignee; sa physionomie, un +peu renfrognee, n'avait rien de remarquable; son teint etait livide, +bilieux; ses yeux mornes et eteints; un clignement frequent semblait la +suite de l'agitation convulsive dont je viens de parler; il portait +toujours des conserves. Il savait adoucir avec art sa voix naturellement +aigre et criarde, et donner de la grace a son accent artesien; mais il +n'avait jamais regarde en face un honnete homme." [5] + + +[Note 1: Mercier, _Nouveau Paris_, t. VI, p. 11; Buzot, _Memoires_, ed. +Dauban, 43, 159; et surtout Merlin (de Thionville), _Portrait de +Robespierre_: "Cette figure changea de physionomie: ce fut d'abord la +mine inquiete, mais assez douce, du chat domestique, ensuite la mine +farouche du chat sauvage, puis la mine feroce du chat tigre."] + +[Note 2: Biographie Michaud, 1re ed., 1824.] + +[Note 3: _Memoires_, t. I, p. 58.--Son protege, le peintre Vivant-Denon, +se rappelait l'avoir vu "poudre a blanc, portant un gilet de mousseline +brochee, avec un lisere de couleur tendre, et vetu de tout point avec la +proprete et la recherche d'un petit-maitre de 1789". Biographie Rabbe, +art. _Denon_.] + +[Note 4: _Souvenirs sur Mirabeau_, p. 250.--Ajoutons ce temoignage de +l'abbe Proyart, sur le physique de Robespierre adolescent: "Il portait +sur de larges epaules une tete assez petite. Il avait les cheveux +chatains-blonds, le visage arrondi, la peau mediocrement gravee de +petite verole, le teint livide, le nez petit et rond, les yeux bleus +pales et un peu enfonces, le regard indecis, l'abord froid et +repoussant. Il ne riait jamais. A peine souriait-il quelquefois; encore +n'etait-ce ordinairement que d'un sourire moqueur..." _La vie et les +crimes de Robespierre_, p. 52.] + +[Note 5: _Vie secrete, politique et curieuse de M. J. Maximilien +Robespierre_, par L. Duperron, Paris, an II, in-8.] + +Michelet parle des deux binocles qu'il maniait a la tribune avec +dexterite. Il portait a la fois des besicles vertes, qui reposaient ses +yeux fatigues, et un binocle qu'il appliquait de temps en temps sur ses +lunettes pour regarder ses auditeurs: en 1794, ce maniement glacait de +terreur les personnes qu'il fixait du haut de la tribune. + +Fievee le vit aux Jacobins dans une des seances fameuses ou il parla +contre Hebert, et il nous a donne un croquis de son action oratoire: + +"Robespierre s'avanca lentement. Ayant conserve a peu pres seul a cette +epoque le costume et la coiffure en usage avant la Revolution, petit, +maigre, il ressemblait assez a un tailleur de l'ancien regime; il +portait des besicles, soit qu'il en eut besoin, soit qu'elles lui +servissent a cacher les mouvements de sa physionomie austere et sans +aucune dignite. Son debit etait lent, ses phrases etaient si longues que +chaque fois qu'il s'arretait en relevant ses lunettes sur son front, on +pouvait croire qu'il n'avait plus rien a dire; mais, apres avoir promene +son regard sur tous les points de la salle, il rabaissait ses lunettes, +puis ajoutait quelques phrases aux periodes deja si allongees lorsqu'il +les avait suspendues." + +Voila ce que les contemporains nous ont laisse de plus vraisemblable sur +le physique de Robespierre, sur son attitude a la tribune; le reste +n'est que passion et fantaisie. + + + + +TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE + + * * * * * + +PLANCHE I + +PORTRAIT DE MIRABEAU + +D'apres un dessin de J. Guerin grave par Fresinger, conserve au Cabinet +des Estampes. + + +PLANCHE II + +PORTRAIT DE VERGNIAUD + +D'apres une lithographie de Maurin, publiee dans l'_Iconographie _de +Delpech. + + +PLANCHE III + +LE 31 MAI 1793 + +D'apres une gravure de Swebach-Desfontaines et Berthault, conservee au +Cabinet des Estampes. + + +PLANCHE IV + +ATTAQUE DES TUILERIES LE 10 AOUT 1792 + +D'apres une gravure executee par Villeneuve, conservee au Cabinet des +Estampes. + + +PLANCHE V + +PORTRAIT DE DANTON + +D'apres une peinture anonyme du Musee de la Ville de Paris. + + +PLANCHE VI + +PORTRAIT DE ROBESPIERRE + +D'apres un dessin de Bonneville grave par B. Gautier, conserve au +Cabinet des Estampes. + + +PLANCHE VII + +ATTAQUE DE L'HOTEL DE VILLE LE 9 THERMIDOR + +D'apres une eau-forte de Duplessi-Bertaux, conservee au Cabinet des +Estampes. + + +PLANCHE VIII + +ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE + +D'apres une gravure reproduite par Montjoie dans _La Conjuration de +Maximilien Robespierre,_ 2e edit., Paris, 1796, in-8 deg.. [Note: Les +vignettes qui illustrent ce volume sont extraites de l'ouvrage de MM. A. +Boppe et Raoul Bonnet, _Les Vignettes emblematiques sous la Revolution_, +Paris, 1911, in fol. Nous remercions vivement M.R. Bonnet de +l'obligeance qu'il a mise a nous les communiquer. (_Note des +Editeurs._)] + + * * * * * + +TABLE DES MATIERES + + * * * * * + +MIRABEAU + +I.--L'education oratoire de Mirabeau + +II.--La politique de Mirabeau + +III.--Les discours de Mirabeau + +IV.--Mirabeau a la tribune + + +VERGNIAUD + +I.--La jeunesse et le caractere de Vergniaud + +II.--L'education oratoire de Vergniaud + +III.--La politique de Vergniaud + +IV.--Les discours de Vergniaud jusqu'au 10 aout 1792 + +V.--Les lettres politiques et la defense de Vergniaud + +VI.--La methode oratoire de Vergniaud + + +DANTON + +I.--Le texte des discours de Danton + +II.--Le caractere et l'education de Danton + +III.--L'inspiration oratoire de Danton + +IV.--La composition et le style des discours de Danton + +V.--Danton a la tribune + + +ROBESPIERRE + +I.--Robespierre a la Constituante + +II.--La politique religieuse de Robespierre a la Convention + +III.--Les principaux discours de Robespierre a la Convention + +IV.--La rhetorique de Robespierre + + + * * * * * + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Revolution +by Francois-Alphonse Aulard + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS DE LA *** + +This file should be named 7rtrs10.txt or 7rtrs10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7rtrs11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7rtrs10a.txt + +Distributed Proofreaders + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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Ces conditions de savoir universel réclamées par les anciens, +il les remplissait mieux que personne en 1789. Sa lecture était +prodigieuse, grâce aux longues années qu'il avait passées en prison. Ni +au château d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes, les +livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes +sortes: romans, histoire, journaux, pamphlets, traités de géométrie, de +physique, de mathématiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de +les lui refuser, son éloquence irrésistible séduit et conquiert geôliers +et gardiens. Loin d'être isolé, par sa captivité, du mouvement des +idées, il reste en contact quotidien avec le développement intellectuel +de son époque. C'est peu de lire: il prend des notes, fait des extraits, +envoie chaque jour à Sophie un journal où ses impressions de lecteur +tiennent autant de place que ses effusions d'amoureux, commente et +traduit Tacite, compose son _Essai sur les lettres de cachet et sur les +prisons d'État_, un essai sur la _Tolérance_, et, pour l'éducation de +l'enfant que va lui donner sa maîtresse, une mythologie, une grammaire +française, un cours de littérature ancienne et moderne; enfin, pour +décider Sophie à vacciner cet enfant, un traité de l'inoculation. Ce ne +sont là que ses griffonnages de prisonnier. Les livres qu'il publie +attestent une diversité d'études plus grande encore: le commerce, la +finance, les eaux de Paris, le magnétisme, l'agiotage, Bicètre, +l'économie politique, la statistique, il n'est aucun sujet à la mode à +la fin du XVIIIe siècle, même la littérature obscène, qu'il n'ait abordé +et qu'il n'ait traité avec éclat, scandale, succès. Il n'ignorait rien +de ce qui intéressait ses contemporains et ce qu'il avait appris, il se +l'assimilait assez vite pour paraître l'avoir su de naissance. Oui, +comme l'orateur antique, il pouvait discourir heureusement sur n'importe +quel sujet et étonner l'Assemblée constituante de la variété de ses +connaissances: qu'il s'agisse de politique générale, de finances, de +mines ou de testaments, il paraît tour à tour spécialiste dans chacune +de ces questions. Que dis-je spécialiste? Ceux-là même auxquels il doit +sa science récente s'instruisent à l'entendre, et c'est ainsi que les +rhéteurs d'Athènes et de Rome se représentaient l'orateur digne de ce +nom: «Que Sulpicius, dit Cicéron, ait à parler sur l'art militaire, il +aura recours aux lumières de Marius; mais ensuite, en l'entendant +parler, Marius sera tenté de croire que Sulpicius sait mieux la guerre +que lui.» + +Mais si Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'était pas seulement +pour devenir «un honnête homme» à la mode du XVIIIe siècle, ou, comme +nous disons aujourd'hui, par curiosité de dilettante: le but de ces +études ne cessa d'être, à son insu peut-être, l'art de la parole. +Directement ou indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il écrit ne +va servir qu'à perfectionner en lui ce don de l'éloquence qui lui était +naturel. Tous ses livres sont des discours, et il n'écrit pas une phrase +qui ne soit faite pour être lue à haute voix, déclamée. Même dans ses +lettres d'amour, même dans ses confidences à Sophie, il est orateur, il +s'adresse à un public que son imagination lui crée, et, après avoir +tutoyé tendrement son amie, il s'écrie: «_Voyez_ la Hollande, cette +école et ce théâtre de tolérance....». Disculpant sa maîtresse, il +introduit par la pensée tout un auditoire dans sa cellule de Vincennes: +«_Voulez-vous_, dit-il dans une lettre à Sophie, qu'elle ait fait une +imprudence? elle seule l'a expiée. Personne au monde, qu'elle et son +amant, n'a été puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur démarche. +Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus +affreux des voeux? la persévérance dans ses opinions et ses sentiments? +la hauteur de ses démarches au milieu de la plus cruelle détresse? la +décence de sa conduite dans des circonstances si critiques?... Si ce ne +sont pas là des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi.» + +Il s'exerça plus directement à l'éloquence, du fond même de son cachot +de Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce +pas une véritable péroraison que la fin de cette lettre à M. de Maurepas +pour lui demander à prendre du service en Amérique ou aux Indes? «Ici, +dit-il, j'ai cessé de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la +mort. J'y végète inutilement pour la nature entière. Laissez-moi mettre +les mers entre mon père et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah! +oui, je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire, +ou des actions qui démentiront bien haut mes lâches, mes perfides +calomniateurs, et feront peut-être regretter les années qu'on m'a ôtées. +Relégué au bout du monde, je ne serai pas moins prisonnier relativement +à la France que je ne le suis ici; et le roi aura un sujet de plus qui +lui dévouera sa vie.» + +Le mémoire à son père, écrit de Vincennes, est un long plaidoyer qui +marque un grand progrès dans l'éloquence de Mirabeau. C'est à la +postérité qu'il s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il +nous charme et nous ravit, sans que jamais l'intérêt languisse. Tout est +calculé avec un art surprenant pour rendre l'_Ami des hommes_ odieux et +son fils sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou +ne dévie. Son père l'avait exilé à Maurique, à cause des dettes qu'il +avait contractées aussitôt après son mariage: + +«Entière résignation de ma part, dit-il, profonde tranquillité, +rigoureuse économie. Et ne croyez pas, s'il vous plaît, mon père, que ce +fût impossible de trouver de l'argent. Non, je vous jure; je m'en fusse +aisément procuré et à bon marché; la preuve en est qu'au moment où je +crus madame de Mirabeau grosse pour la seconde fois, je m'assurai des +fonds nécessaires pour la réception de mon enfant à Malte, si son sexe +lui permettait d'y entrer. Je trouvai, à 4p. 100, cet argent, que je +laissai en dépôt jusqu'à l'événement. Si je n'empruntais pas, c'est donc +parce que je ne voulais pas emprunter; j'étais sévèrement résolu d'être +invariablement rangé. Alors vous me fites interdire.» + +Veut-on un exemple de narration rapide et de modestie oratoire? Les +Parlements Maupeou avaient la faveur du père de Mirabeau: «On sait que +les nouveaux parlementaires cabalaient avec véhémence contre nous (les +nobles). Mon beau-père lutta vigoureusement contre eux dans l'assemblée +de la noblesse. On prétendit que j'avais contribuée réchauffer et à le +soutenir, ce dont assurément il n'avait pas besoin; car on ne peut être +meilleur ami ni meilleur patriote. On opinait d'apparat. Le hasard fit +que mon discours produisit quelque sensation. Nous triomphâmes. C'était +un grand crime; mais enfin, ce crime m'était commun avec tous les +honnêtes gens....» + +La péroraison est longue et pathétique. Il faut en citer une partie pour +montrer ce qu'était déjà Mirabeau dix ans avant son élection aux Etats +généraux: «Je vous ai supplié d'être juge dans votre propre cause; je +vous supplie de vous interroger dans la rigidité de votre devoir et le +plus intérieur de votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire +et de me condamner seul? de vous élever au-dessus des lois et des formes +pour me proscrire? Quoi! mon père, vous, le défenseur célèbre et +éloquent de la _propriété_, vous attentez, de votre simple autorité, à +celle de ma personne! Quoi! mon père, vous, l'_Ami des hommes_, vous +traitez avec un tel despotisme votre fils! Quoi! mon père, on ne peut +statuer sur la liberté, l'honneur ou la vie du moindre de vos valets, +que sept juges n'aient prononcé, et vous décidez arbitrairement de mon +sort!» + +Alors, par un procédé familier aux avocats, il suppose que l'_Ami des +hommes_ fait lui-même le plaidoyer de son fils. «Voilà, mon père, +l'ébauche de ce que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un +courtisan, sans doute; mais vous n'avez point mis dans mes veines le +sang d'un esclave. J'ose dire: _je suis né libre_, dans les lieux où +tout me crie: _non, tu ne l'es pas_. Et ce courage est digne de vous. Je +vous adresse des vérités respectueuses, mais hautes et fortes, et il est +digne de vous de les entendre et d'en convenir.... + +«Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon père, je ne le puis. +Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que +j'envisage des humains; que j'aie des ressources littéraires, depuis si +longtemps unique soulagement à mes maux; que je sache si mon fils +respire et ce qu'il fait.... + +«Quoi qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par +l'honneur, qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre, +que la fin de cette année 1778 ne me verra point vivant au donjon de +Vincennes. Je profère hardiment un tel serment; car la liberté de +disposer de sa vie est la seule que l'on ne puisse ôter à l'homme, même +en le gênant sur les moyens. + +«Il ne tient maintenant qu'à vous, mon père, d'user de ce droit +qu'avaient les Romains, et qui fait frémir la nature. Prononcez mon +arrêt de mort, si vous êtes altéré de mon sang, et votre silence suffit +pour le prononcer. Rendez-moi la liberté, ce bien inaliénable, cette âme +de la vie, si vous voulez que je conserve celle-ci....» + +Ainsi, Mirabeau passa une partie de sa vie à plaider sa cause auprès de +son père, à chercher le point faible de cet homme cuirassé d'orgueil et +de préjugés, plus difficile à émouvoir que ne le sera jamais l'Assemblée +constituante, même en ses jours de méfiance. C'est un discours que le +futur orateur recommence chaque jour et à chaque lettre qu'il écrit soit +à son père, soit à son oncle. C'est un thème éternel qu'il ne cesse de +traiter, dont il refait cent fois la forme, essayant ses forces à cette +tâche ardue, s'assouplissant à cette gymnastique quotidienne, épurant, +fortifiant son génie. Inappréciable service que rendit à son fils, bien +malgré lui, le jaloux et le plus intraitable des tyrans domestiques, +auquel l'éloquence même et le génie de sa victime déplaisaient! Il se +trouva que Mirabeau dut à son père, à l'escrime terrible qu'il lui +imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la +solidité de son jeu, et peut-être son attitude impassible à la tribune. + +Telle fut la première école de Mirabeau: c'est ainsi qu'il préluda, par +des _déclamations_ dont le sujet était emprunté à sa vie, aux exercices +de la tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhétorique, ce qui +arrivait aux orateurs romains dans leurs _suasories_ et leurs +_controverses_: il n'évitait pas le mauvais goût, recherchait +l'antithèse et le trait, tombait dans ces défauts dont le contact du +public et la vérité des choses débarrassent plus tard les vrais +orateurs, mais qui brillent comme des qualités dans toutes les +conférences de jeunes avocats. + +Une autre école plus sérieuse acheva de le former et de le mûrir; ce +furent ses procès, dans lesquels il voulut se défendre lui-même. Le +barreau l'attirait. En prison, chose singulière! il est l'avocat +consultant de ses geôliers, par bon coeur et aussi pour satisfaire, ne +fût-ce que par écrit, ses besoins oratoires. Ainsi, au château d'If, il +compose un mémoire pour le commandant Dallègre, qui avait un procès; au +fort de Joux, il écrit sur les affaires municipales de la ville de +Pontarlier, et il rédige une défense d'un portefaix nommé Jeanret, sans +compter un mémoire sur les salines de Franche-Comté. L'_Avis aux +Hessois_, publié à Clèves (1777), pendant son séjour en Hollande, est un +véritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il collabora la même +année à un mémoire publié par sa mère contre son père. Enfin, prisonnier +volontaire à Pontarlier, il publie contre M. Monnier d'éloquents +mémoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il peut +dire fièrement: «Si ce n'est pas là de l'éloquence inconnue à nos +siècles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si précieux +et si rare.» Son procès avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il +le plaida lui-même, mit le dernier sceau à sa réputation par les +qualités extrajuridiques qu'il y déploya. Il s'y montra, sinon bon +avocat, du moins grand orateur, grand moraliste, grand acteur, soulevant +et apaisant d'un geste les plus tragiques passions, tour à tour tendre +et véhément, suppliant et impérieux, mêlant la modestie la plus +gracieuse à des colères de Titan. + +Il s'éleva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il força +l'admiration même de son père. Celui-ci écrivit au bailli: «C'est +dommage que tous ne l'entendissent pas: car il a tant parlé, tant hurlé, +tant rugi, que la crinière du lion était blanche d'écume et distillait +la sueur.» Quant à son adversaire, Portalis, «qu'il a fallu, écrit le +bailli, emporter évanoui et foudroyé hors de la salle, il n'a plus +relevé du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le +terrassa». + +Quelle préparation à la tribune que cette joute oratoire avec un homme +comme Portalis, devant une foule immense et à moitié hostile, au milieu +d'une ville agitée de passions déjà politiques et révolutionnaires! Et +ce fut une bonne fortune pour Mirabeau de n'avoir remporté comme +orateur, avant d'entrer dans la vie politique, que des succès +difficiles. Quel piège en effet pour un homme public de débuter devant +des auditoires bienveillants et gagnés d'avance, qui retrouvent et +applaudissent leurs propres pensées sur ses lèvres, qui lui ôtent +l'occasion de dissiper des préventions, de réfuter des interruptions, +d'échauffer une atmosphère glacée, en un mot de s'instruire en luttant +et de connaître toute l'étendue de ses forces! Ces favoris d'un collège +électoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement émoussés par les +louanges, ignorants d'eux-mêmes, faciles à déconcerter. A la première +contradiction, qu'ils prennent pour un échec, ils s'irritent, se +dégoûtent, se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes +dangereuses: il avait appris à plaider sa cause, de vive voix ou la +plume à la main, dans les conditions les plus défavorables, contre +l'universelle malveillance dont son père menait le choeur. Il sera bien +difficile d'intimider un athlète si habitué au péril, si cuirassé contre +le découragement: les orages parlementaires, les interruptions, et, ce +qui est plus dangereux aux novices, les conversations qu'on devine et +qu'on n'entend pas, ces difficultés ne seront pour lui que jeux +d'enfant. + +Mais, quand même Mirabeau aurait apporté aux Etats généraux une +instruction plus étendue encore, une expérience oratoire plus consommée, +un génie plus éminent, tous ces avantages n'auraient pas suffi à faire +de lui un grand orateur politique, s'il ne s'y était joint une qualité +suprême dont l'absence cause et explique l'infériorité parlementaire de +plus d'un homme d'esprit: je veux parler du goût passionné des affaires +publiques. Bien avant la réunion des Etats, il se fait donner une +mission diplomatique à Berlin, visite les ministres, leur écrit, les +conseille, considère comme de son ressort tout ce qui intéresse la +politique de la France, chef de parti sans parti, journaliste sans +journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays où il n'y avait +pas de vie publique. Econduit, ridiculisé, calomnié, il ne se rebute +pas: il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il +écrive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus avisés; il +conseille et prédit la réunion des Etats généraux quand personne n'y +songeait encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'intéresse plus que +le sien. Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son procès que du +procès intenté par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il +s'inquiète, du fond de sa misère, des finances de son pays. En veut-on +une preuve? Au moment où il songeait à forcer son père à rendre ses +comptes de tutelle, il était venu de Liège à Paris pour consulter ses +avocats et ses hommes d'affaires. Sa maîtresse, la tendre madame de +Néhra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxiété, court l'y rejoindre et +lui demande des nouvelles de son procès: «Oui, à propos, me dit-il, je +voulais vous demander où j'en suis?--Comment! lui dis-je, ce voyage a +été entrepris en partie pour vous en occuper; vous avez vu MM. Treilhard +et Gérard de Melsy?--Moi? dit-il; non, en vérité: j'ai vu à peine +Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose à faire que de penser à +toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez- +vous que l'affreux agiotage est à son comble? Savez-vous que nous sommes +au moment où il n'y a peut-être pas un sou dans le Trésor public? Je +souriais de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si +peu et s'affliger si fort de la détresse publique.» + +Il accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements +sur l'opinion des provinces, une correspondance énorme venue de tous les +coins de la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents +politiques, préparation à la vie publique dont nous avons vu de nos +jours un exemple célèbre, mais dont on ne pouvait s'expliquer la raison +sous l'ancien régime. La seule carrière possible pour Mirabeau, c'était +la carrière d'homme d'Etat, d'orateur. Que cette carrière ne s'ouvrît +pas devant lui, que la Révolution tardât, ses vices ne suffisant plus à +le distraire, il mourait maniaque ou fou, à la fois ridicule et +déshonoré. + +Cette vocation fatale, irrésistible, s'alliait à une santé de fer, à une +figure imposante dans sa laideur, à une voix sonore et à un air de +dignité noble et paisible. Ses défauts extérieurs, choquants chez un +homme privé, devenaient autant de qualités chez un tribun. Son attitude +et son costume, de mauvais ton dans un salon, [1] s'harmonisaient, au +contraire, à la tribune, avec sa tête éloquente, ses regards +extraordinaires. En réalité, il n'avait tout son prix, au moral et au +physique, que quand il parlait en public. Le Midi seul forme ces natures +merveilleuses, faites pour la représentation, pour la vie tumultueuse en +plein air, pour le contact incessant de la foule, natures que la +solitude rapetisse et enlaidit, que la publicité grandit et transfigure, +et pour lesquelles l'éloquence est le plus impérieux des besoins. + + +Note: + +[1] «En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frappé de son +extérieur. Il avait une stature haute, carrée, épaisse. La tête, déjà +forte au delà des proportions ordinaires, était encore grossie par une +énorme chevelure bouclée et poudrée. Il portait un habit de ville dont +les boutons, en pierres de couleur, étaient d'une grandeur démesurée; +des boucles de soulier également très grandes. On remarquait enfin dans +toute sa toilette, une exagération des modes du jour, qui ne s'accordait +guère avec le bon goût des gens de la cour. Les traits de sa figure +étaient enlaidis par des marques de petite vérole. Il avait le regard +couvert, mais ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer +poli, il exagérait ses révérences; ses premières paroles furent des +compliments prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les +formes ni le langage de la société dans laquelle il se trouvait, et +quoique, par sa naissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient, +on voyait néanmoins tout de suite à ses manières qu'il manquait de +l'aisance que donne l'habitude du grand monde.... + + +«.... Mais, après le dîner, M. de Meilhan ayant amené la conversation +sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper +d'abord comme ridicule dans l'extérieur de Mirabeau disparut à +l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses +idées, et il entraîna tout le monde par sa manière brillante et +énergique de les exprimer.» (_Correspondance de Mirabeau et de La +Marck_, t. I. p. 86.) + +[Illustration: HONORÉ GABRIEL COMTE DE MIRABEAU] + +_Député de la Sénéchaussée d'Aix à l'Assemblée Nationale en 1789. Elu +président le 29 Janvier 1791. Mort le 2 Avril 1791._ + +A Paris, chez l'AUTEUR, Quay des Augustins No. 71 au 3e.] + +Tel était Mirabeau à la veille d'entrer dans la vie publique, réunissant +dans sa personne toutes les conditions d'éloquence parfaite qu'ont +énumérées un Cicéron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, porté +par la nature et par les circonstances, va dépasser ce Cicéron, qu'il +aimait à lire, et qui sait? atteindre Démosthène, d'autant plus que ces +grandes vérités, ces admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'à +nous les harangues antiques, il aura la bonne fortune d'être le premier +à les exprimer à la tribune française qu'il inaugure. Un public tout +neuf au plaisir d'écouter, voilà son auditoire. Les passions et les +idées de toute la France, et de la France du XVIIIe siècle encore +philosophe, enthousiaste, héroïque, voilà la matière de ses harangues. +Jamais le génie ne rencontra de si belles et de si faciles +circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du +discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la +carrière oratoire de Mirabeau, nous rêvions mieux. Après ces élans +sublimes, pourquoi ces chutes, ces langueurs, ces sommeils? Pourquoi la +pensée du grand homme se dérobe-t-elle parfois comme à dessein, au lieu +de se développer d'un discours à l'autre avec harmonie et clarté? +Pourquoi la déclamation succède-t-elle tout à coup à l'accent sincère, +aux beautés solides et simples? C'est qu'il manquait à Mirabeau un +avantage que ses collègues de la Constituante possédaient presque tous: +la considération publique. Aujourd'hui que nous ne voyons plus de +l'orateur que le côté glorieux, nous ne pouvons nous figurer avec quel +mépris il fut accueilli à Versailles. On ne lui parlait pas; on +considérait, même à gauche, sa présence comme un scandale. Outre que ce +transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une légende +déshonorante s'attachait à son nom. Les calomnies de son père avaient +fait leur chemin, et tous les vices semblaient marqués hideusement sur +cette figure ravagée. L'_Ami des hommes_, qui avait obtenu contre son +fils jusqu'à dix-sept lettres de cachet, avait laissé publier, lors du +procès d'Aix, un recueil de ses lettres intimes où il disait de Mirabeau +tout ce que pouvaient lui inspirer la haine et une colère habilement +attisée par M. de Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais époux, +mauvais père, Mirabeau pouvait-il être un bon citoyen? Et encore on lui +eût pardonné ses vices et ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manqué +même à l'honneur. On parlait tout haut de sa bassesse et de sa vénalité. +Son éloquence au début étonnait, effrayait, ne convainquait pas. _On ne +croyait pas ce qu'il disait._ + +Il parvint à séduire, à arracher l'assentiment, à décider certains votes +par l'éclat éblouissant de la vérité; il obtint une grande influence, +mais il n'atteignit jamais à l'autorité. Souvent son génie même se +tournait contre lui, et plus les imaginations étaient flattées, plus les +consciences résistaient. Déboires, affronts, mépris les moins déguisés, +il subit tout, accepta tout, dans la pensée de se réhabiliter enfin. Il +n'y parvint jamais tout à fait. «Dans certains moments, écrit Etienne +Dumont, il aurait consenti à passer au travers des flammes pour purifier +le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer, à demi suffoqué de douleur, en +disant avec amertume: «J'expie bien cruellement les erreurs de ma +jeunesse». Voilà pourquoi il tombait quelquefois dans la déclamation. +Désireux de donner au public une bonne idée de lui-même, il n'y pouvait +parvenir; le désaccord de sa vie et de ses paroles était trop flagrant. +Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit justement un philosophe +ancien, c'est de paraître à ses auditeurs tel qu'il veut paraître en +effet. Et c'était bien là le but secret de Mirabeau; il voulait paraître +honnête. Mais, comme l'ajoute Cicéron en termes qui s'appliquent +cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive à cette éloquence suprême +que par la dignité de la vie: _id fieri vitae dignitate_. + + + + +_II.--LA POLITIQUE DE MIRABEAU_ + + +Quelle était la politique de Mirabeau? A cette question souvent posée, +aucune réponse satisfaisante n'a été faite. Ceux qui ont écrit avant la +publication de la correspondance de Mirabeau et de La Marck (1851) ne +connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme extérieur, que ses desseins +avoués, que sa politique officielle. Ceux qui ont écrit depuis n'ont +plus vu que l'homme intérieur, que l'intrigant payé, que le conspirateur +mystérieux. Là, dit-on, c'est un tribun, presque un démagogue; ici c'est +un Machiavel, un professeur de tyrannie. En public, excite et lance la +Révolution; en secret il la retient et semble lui préparer des pièges. +Comment démêler sa véritable pensée au milieu de ces contradictions? + +Écartons d'abord une hypothèse qui se présente tout de suite à l'esprit. +Mirabeau, pourrait-on dire, n'eut pas à proprement parler de politique: +il vécut d'expédients, au jour le jour, éloquent si le hasard lui +faisait rencontrer la vérité, languissant ou obscur quand il se +trompait.--Sans doute il n'est pas d'homme politique dont chaque pas +soit guidé par un dessein immuable: il n'en est pas non plus qui ne rêve +un certain état de choses plus heureux pour ses concitoyens et pour lui. +Eh bien, Mirabeau croyait que l'état politique le plus souhaitable pour +la France et pour lui-même, c'était un état mixte, moitié absolutisme et +moitié liberté, où subsisterait ce qui était supportable dans l'ancien +régime et ce qui était immédiatement possible dans les systèmes +nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle que nous +l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrète pour la +cour, écrite le 14 octobre 1790, il résume en ces termes les principes +de sa politique: + +«Que doit-on entendre par les bases de la Constitution? + +«Réponse: + +«Royauté héréditaire dans la dynastie des Bourbons; corps législatif +périodiquement élu et permanent, borné dans ses fonctions à la +confection de la loi; unité et très grande latitude du pouvoir exécutif +suprême dans tout ce qui tient à l'administration du royaume, à +l'exécution des lois, à la direction de la force publique; attribution +exclusive de l'impôt au corps législatif; nouvelle division du royaume, +justice gratuite, liberté de la presse; responsabilité des ministres; +vente des biens du domaine et du clergé; établissement d'une liste +civile, et plus de distinction d'ordres; plus de privilèges ni +d'exemptions pécuniaires; plus de féodalité ni de parlement: plus de +corps de noblesse ni de clergé; plus de pays d'états ni de corps de +province:--voilà ce que j'entends par les bases de la Constitution. +Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles +se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique.» + +Dans sa pensée, le défenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi, +et le soutien du roi, c'est le peuple. Appuyés l'un sur l'autre, ils +triomphent du clergé et de la noblesse, et à cette alliance le roi gagne +son pouvoir, le peuple sa liberté. C'est la _démocratie royale_ de +Wimpffen, c'est l'idée de la Constituante et de la France en 1789. + +Mais quelle est l'autorité la plus ancienne, la plus forte, celle du roi +ou celle du peuple? Le 8 octobre 1789, cette question se pose, à propos +de la formule à employer pour la promulgation des lois. Doit-on +continuer à dire: _Louis, par la grâce de Dieu_...? Oui, dit Mirabeau.-- +Et les droits du peuple? «Si les rois, répond-il, sont rois par la grâce +de Dieu, les nations sont souveraines par la grâce de Dieu. On peut +aisément tout concilier.»--Opérer cette conciliation (non aisée, mais +impossible), telle est la fonction du gouvernement, du ministère.-- +Conciliation? non: assujettissement de l'un des deux souverains à +l'autre, du corps à la tête, du peuple au roi. Il faut flatter, duper, +aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une liberté, +sous prétexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter l'opinion +publique, et pour cette capture les moyens les plus cachés sont les plus +efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le +peuple; c'est pour le bonheur du peuple. + +Le mot de république, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou risée. +La république, c'est pour lui le retour à l'état de barbarie; c'est le +chaos; c'est la destruction de l'état social. Et il montre cependant +plus de sens politique que les rares républicains qui existaient alors, +en ce qu'il craint l'arrivée prochaine de la république, tandis que +ceux-là ne l'espèrent même pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme +cela arrive, il se trompe sur les desseins de ses adversaires en leur +attribuant la clairvoyance qu'il est seul à posséder. En voyant combien +les Constituants ont affaibli le pouvoir royal, il ne peut s'imaginer +qu'ils ne préparent pas secrètement les voies à la république, et il +écrit à la cour le 14 octobre 1790: «Je sais que ... les législateurs, +consultant les craintes du moment plutôt que l'avenir, hésitant entre le +pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes +républicaines dont ils prévoyaient le danger, craignant même que le roi +ne désertât sa haute magistrature, ou ne voulût reconquérir la plénitude +de son autorité; je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexité, les +législateurs n'ont formé, en quelque sorte, l'édifice de la constitution +qu'avec des pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la voûte, +et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de manière qu'ils +pussent opter entre la république et la monarchie, et que la royauté fût +conservée ou inutile, selon les événements, selon la réalité ou la +fausseté des périls dont ils se croiraient menacés. Ce que je viens de +dire est le mot d'une grande énigme.» + +C'est faire beaucoup d'honneur aux Lameth et à Barnave que de leur +prêter des vues aussi profondes: les événements les menaient; ils ne se +doutaient pas toujours du lendemain: comment croire qu'ils songeassent à +un avenir, qui, en 1790, semblait éloigné d'un siècle. + +Cette aversion de Mirabeau pour la démocratie pure et pour les théories +du _Contrat social_ s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du +pouvoir royal. Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil +sans cesse répété, à la tribune même (10 octobre 1789): «Ne multipliez +pas de vaines déclamations; ravivez le pouvoir exécutif; sachez le +maintenir, étayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement, +la société tombe en dissolution, et rien ne peut nous préserver des +horreurs de l'anarchie.» + +Son royalisme n'est pas seulement théorique; il se considère +personnellement comme le champion nécessaire de la royauté. Ne croyons +pas que le besoin d'argent l'ait rapproché de la cour; il se sent né +pour la servir et pour la bien servir, et, tout de suite, il s'offre. +Quand cela? En 1790, quand il succombe à la misère et que la situation +politique l'effraie? Non: à son arrivée dans la vie politique, à la +première heure, à la première minute, au moment même où il songe à +entrer aux États généraux, _cinq mois avant les élections_. Il écrit, le +28 décembre 1788, à M. de Montmorin: + +«Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis être aux +États généraux.... En nous entendant, il me serait très aisé d'éluder +les difficultés ou de surmonter les obstacles; et certes il n'y a pas +trop de trois mois pour se préparer, lier sa partie, et se montrer digne +et influent défenseur du trône et de la chose publique.» + +Ce rôle de défenseur du trône, si beau qu'il pût paraître en 1788, est- +il vraiment celui auquel son genre d'éloquence semblait destiner +Mirabeau? Pourquoi ne voulut-il pas être en effet un tribun populaire, +le conseiller, l'interprète, l'initiateur de la démocratie? Pourquoi, +victime de l'ancien régime, ne rêva-t-il pas une république dirigée par +sa voix puissante? + +Ses sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'éducation, mais de +la naissance. C'est à son père qu'il devait cet orgueil de caste qu'il +ne prit jamais la peine de cacher. On sait qu'après l'abolition des +titres de noblesse, il continua à se faire appeler Monsieur le comte, à +sortir en voiture armoriée. Voilà la première raison pour laquelle il +était royaliste. + +La seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis à Vincennes, le +régime démocratique l'aurait laissé de côté, dans les rangs obscurs. Il +comprenait très bien que le dérèglement de sa vie lui aurait fermé la +carrière politique dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle +parlementaire, ou plutôt cette monarchie qu'il imaginait, dans laquelle +le peuple et le roi ne faisaient qu'un contre les ordres privilégiés, +semblait lui assurer un rôle digne de son génie. Il excellait, nous le +savons, dans l'éloquence et dans l'intrigue: la tribune du parlement lui +permettait d'être orateur, et la nécessité de concilier deux choses +inconciliables, la souveraineté populaire et la souveraineté royale, +ouvrait un champ illimité à son habileté un peu policière. Éblouir par +son éloquence, séduire par son adresse, jouer un beau rôle représentatif +et, en secret, préparer par de petits moyens, par des hommes +secondaires, de grands effets politiques, c'était là son idéal. Et que +ne le réalisa-t-il? Les d'Orléans étaient sous sa main; il pouvait leur +donner la royauté. C'était même le seul moyen de réaliser son rêve de +monarchie mitigée. Mais dès qu'il vit le duc d'Orléans, en 1788, chez le +comte de La Marck, il le jugea et dit «que ce prince ne lui inspirait ni +goût ni confiance». Plus tard il répétait qu'_il n'en voudrait même pas +pour son valet_. C'est donc avec la branche aînée qu'il veut fonder le +seul régime dont il puisse être l'orateur et le ministre. + +Ses opinions, on le voit, sont fondées sur son intérêt, ou, si on aime +mieux, sur l'intérêt de son génie. Il lui faut, ce sont ses propres +expressions, un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande +gloire. C'est heureux sans doute qu'il ait préparé les conditions les +plus favorables à l'épanouissement de son éloquence, mais avouons que sa +politique ne reposait sur aucune conviction morale. Et voilà la +troisième raison pour laquelle il n'embrassa pas franchement et +complètement la cause du XVIIIme siècle. Ses contemporains, philosophes +et politiques, précurseurs et acteurs de la révolution, diffèrent de +doctrine et de système; mais ils se rapprochent en un point, c'est +qu'ils ont une foi ardente en l'humanité; ils la croient bonne, +raisonnable, perfectible; ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de +lui ôter ses chaînes, de lui rendre ses droits, de l'amener à la +virilité par la liberté. Ils croient fermement à la justice: c'est là +l'évangile de 1789, qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore +obscurci. Cette foi est étrangère à Mirabeau: ce n'est ni sur la raison +ni sur le droit qu'il compte pour établir son système, mais sur le +génie, sur la ruse. Sa politique, toute florentine, est plus vieille ou +plus jeune que cet âge. Quand, en décembre 1790, déjà payé par la cour, +il présente son plan secret de résistance, le comte de La Marck écrit +finement à Mercy-Argenteau: «Ce plan est trop compliqué, ainsi que vous +l'avez remarqué, monsieur le comte, on dirait qu'il est fait pour +d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz, par +exemple, l'aurait très bien fait exécuter; mais nous ne sommes plus au +temps de la Fronde.» + +Si la foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres. +Il se refusait, ce trop fin politique, à croire au désintéressement de +ce peuple de 1789, affamé pourtant de justice. «Tous les Français, +disait-il, veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des +promesses, et vous verriez bientôt le parti du roi prédominant partout.» +Il calomniait son temps, et, osons le dire, le jugeait d'après lui-même. +Non, ce n'est pas pour le seul bien-être que nos pères se levèrent +contre la royauté. Le sens profond de la Révolution échappait à +Mirabeau. + +Dans les questions religieuses, il montrait la même ingéniosité et le +même aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'était jamais sérieusement +demandé si la liberté était compatible avec le catholicisme? Il n'a pas +de solution pour ce grave problème. Dans son _Essai sur les lettres de +cachet_, il prétend montrer qu'une société civile peut vivre sans +détruire une religion hostile au principe même de cette société. Il +suffit, dit-il, que les «ministres des autels soient circonscrits dans +leur état», et il passe. Le même homme vote et défend la constitution +civile du clergé, et ce n'est que des circonstances qu'il apprend +l'hostilité irréconciliable de l'Église. En décembre 1789, il disait à +sa soeur, Mme du Saillant: «La liberté nationale avait trois ennemis: le +clergé, la noblesse et les parlements. _Le premier n'est plus de ce +siècle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le +tuer._» Telles sont les vues de Mirabeau: il croit morts des hommes qui +vont faire reculer la Révolution! C'est qu'au fond il est indiffèrent en +religion. Les grands problèmes qu'il appelle dédaigneusement +métaphysiques n'ont jamais préoccupé ce méridional. Les pensées hautes +et générales sur la destinée de l'homme lui sont inconnues et répugnent +à sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une dextérité +et un tact infinis, mais aucune idée supérieure. + +Qu'en résulte-t-il? C'est qu'en éloquence comme en politique il ne +demande pas ses succès à ce qu'on appelle l'éternelle morale. On ne +trouvera pas dans ses discours un seul de ces lieux communs qui sont +beaux dans tous les temps; nul appel à la conscience humaine; nul élan +vers une justice plus haute; nul accent d'amour ou de piété pour les +hommes. Ces mots se trouvent, il le faut bien, dans ses harangues; mais +les choses mêmes n'y sont pas, puisqu'elles n'étaient pas dans son âme. +Il y a des cordes que les orateurs de second ordre, un Rabaut Saint- +Etienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que Mirabeau ne touche +jamais. Qu'on ne s'y trompe pas: c'est là le caractère de cet orateur, +d'avoir été grand sans puiser son inspiration aux sources morales; ç'a +été son originalité et sa faiblesse à la fois. + +Comment donc se fait-il applaudir? D'abord par son incontestable +patriotisme, par les paroles vraiment _nationales_ qu'il sait prononcer +avec un accent vrai, et puis par la manière émouvante dont il parle de +lui, encore de lui, toujours de lui. C'est sans cesse son _moi_ tragique +et superbe qui occupe la scène. Ses discours ne sont qu'une vaste +apologie de sa personne, un plaidoyer sans cesse renouvelé, une +recherche acharnée et une revendication anxieuse de l'estime des hommes, +qu'il va conquérir et qui lui échappe toujours. Le sentiment qui anime +cette éloquence, ce n'est pas la dignité, c'est l'orgueil. Ange déchu, +il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains, +exaltant dans un style passionné ses souffrances et ses colères. Que ce +soit aux États de Provence, à l'Assemblée constituante, lors de +l'affaire du Châtelet, ou encore dans sa correspondance secrète avec la +cour, je retrouve partout cette même poursuite de la réhabilitation. +C'est peu d'être admiré: il veut être estimé, et, naïvement, il intrigue +pour forcer l'estime. L'Assemblée ne se lasse pas de cette magnifique +apologie; elle applaudit sans accorder ce qu'on lui demande, pas même la +présidence, qu'on n'obtiendra qu'une fois, et encore en mendiant les +voix de l'extrême droite. Le jour où Mirabeau touche au ministère, à un +honneur qui peut refaire sa réputation, l'Assemblée le précipite en +souriant. Ses idées, elle les accueille, elle les vote; mais sa +personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattées de cette +éloquence incomparable; sa raison en est satisfaite: son coeur n'en est +pas touché. C'est un duel qui l'intéresse et qui désespère Mirabeau: il +en meurt. + + + + +_III.--LES DISCOURS DE MIRABEAU_ + + +Justifions ces remarques générales sur la politique et l'inspiration +oratoire de Mirabeau par quelques exemples empruntés à ses principaux +discours. + +Aux États de Provence, il défend le règlement royal contre la noblesse +qui voulait faire les élections selon l'antique constitution de la +«nation provençale». C'est là pour lui un admirable terrain, qui lui +donne confiance et lui permet de lutter contre le mépris de ses +collègues: «Si la noblesse veut m'empêcher d'arriver, disait-il, il +faudra qu'elle m'assassine, comme Gracchus.» Cependant les outrages dont +on l'abreuva, malgré sa bonne volonté, le forcèrent à prendre une allure +d'opposition qui était bien loin de ses principes. «Ces gens-là, +écrivait-il alors, me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si +je ne me tenais pas à quatre.» Il tenait néanmoins à l'estime de la +noblesse et il chercha à se justifier devant elle dans un discours que +la prorogation des Etats l'empêcha de prononcer, mais qu'il fit imprimer +et répandre. C'est la première en date de ses justifications publiques: + +«Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai désiré que mon ordre fût assez +habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arraché +demain; j'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire de provoquer +l'assemblée des trois ordres, que toute la Provence demande à l'envi.... +Voilà le crime de l'_ennemi de la paix_! ou plutôt j'ai cru que le +peuple pouvait avoir raison.... Ah! sans doute, un patricien souillé +d'une telle pensée mérite des supplices! Mais je suis bien plus coupable +qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours +raison; que son infatigable patience attend constamment les derniers +excès de l'oppression pour se résoudre à la résistance; qu'il ne résiste +jamais assez longtemps pour obtenir la réparation de tous ses griefs; +qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable à ses ennemis, il lui +suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus +invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser à faire.... Je +pense ainsi; punissez l'ennemi de la paix.» + +S'adressant aux nobles et aux membres du clergé, il profère ces paroles +menaçantes et souvent citées: + +«Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont +implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais +quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un de leur +sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient +d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier +des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il +lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et +de cette poussière naquit Marius: Marius, moins grand pour avoir +exterminé les Cambres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de +la noblesse!» + +Dans une péroraison d'un caractère tout personnel, il tire de très +grands effets de l'affirmation de sa sincérité, affirmation qui n'était +pas inutile: + +«Pour moi, qui dans ma carrière publique n'ai jamais craint que d'avoir +tort; moi qui, enveloppé de ma conscience et armé de principes, +braverais l'univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent +dans l'assemblée nationale, soit que mes voeux vous y accompagnent, de +vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes, +toutes les convulsions, en un mot, des préjugés expirants, ne m'en +imposeront pas. Eh! comment s'arrêterait-il aujourd'hui dans sa course +civique, celui qui, le premier d'entre les Français, a professé +hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans un temps où les +circonstances étaient bien moins urgentes, et la tâche bien plus +périlleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai été, +je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique, +l'homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là +plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles! Car les privilèges +finiront, mais le peuple est éternel.» + +Exclu de l'assemblée de la noblesse comme _non-possédant_, c'est avec +déchirement qu'il se sépara des hommes de sa condition, et qu'il se vit +forcé de prendre un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut +assez aveugle pour voir en Mirabeau un séditieux; elle le traitait +volontiers d'_enragé_. A quoi il répondait: «C'est une grande raison de +m'élire, si je suis un chien enragé; car le despotisme et les privilèges +mourront de ma morsure.» Mais ce n'est là qu'un accès de colère: ce +prétendu démagogue, quelques jours plus tard, calme le peuple de +Marseille, soulevé contre une taxe du pain, par les conseils les plus +sages, les plus modérés. Et pourquoi le peuple doit-il se résigner? Pour +faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il termine une +proclamation où il avait mis à la portée de tous quelques vérités +économiques: + +«Oui, mes amis, on dira partout: les Marseillais sont de bien braves +gens; le roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi +que nous invoquons sans cesse; et il vous aimera, il vous en estimera +davantage. Comment pourrions-nous résister au plaisir que nous lui +allons faire, quand il est précisément d'accord avec nos plus pressants +intérêts? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans +verser des larmes de joie?» + +Nous avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait +l'enthousiasme de ses contemporains, et qu'il traitait de métaphysique +le culte des principes. Dans un des premiers discours qu'il prononça aux +États généraux, il formula en ces termes son empirisme politique: + +«N'allez pas croire que le peuple s'intéresse aux discussions +métaphysiques qui nous ont agités jusqu'ici. Elles ont plus d'importance +qu'on ne leur en donnera sans doute; elles sont le développement et la +conséquence du principe de la représentation nationale, base de toute +constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaître le +système de ses droits et la saine théorie de la liberté. Le peuple veut +des soulagements, parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le +peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous +l'horrible faix dont on l'écrase; mais il demande seulement de ne payer +que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misère.... + +«Il est cette différence essentielle entre le métaphysicien, qui, dans +la méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté, et +l'homme d'État, qui est obligé de tenir compte des antécédents, des +difficultés, des obstacles; il est, dis-je, cette différence entre +l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe +qu'à _ce qui est_ et l'autre s'occupe de _ce qui peut être_. + +«Le métaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans +peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves, +ni des abîmes; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler +sans cesse qu'on marche sur la terre, et qu'on n'est plus dans le monde +idéal [Note: Séance du 15 juin 1789.].» + +Faut-il s'étonner que ce cours de politique appliquée n'ait pas été +chaudement accueilli? Ce n'était certes pas le moment, en juin 1789, de +se rappeler qu'on «marchait sur la terre», et de quitter le «monde +idéal». Il fallait au contraire ne pas regarder les difficultés, les +périls, les baïonnettes dont on était entouré, marcher la tête haute, +les yeux fixés vers l'idéal populaire et vaincre, comme on le fit, par +la foi. Que les communes, au contraire, eussent recours aux recettes +d'une politique prudente, elles étaient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs +un piège que leur tend Mirabeau, quand, dans ce même discours, il +propose à ses collègues de s'intituler _représentants du peuple +français_? Comment fallait-il entendre le mot _peuple_? Était-ce +_populus_ ou _plebs_? N'y avait-il pas à craindre que la cour ne voulût +comprendre _plebs_ et que le Tiers ne se trouvât avoir consacré la +distinction des ordres? L'abbé Siéyès vit le danger, retira sa formule +(_Assemblée des représentants connus et vérifiés_) et se rallia à celle +de Legrand (_Assemblée nationale_), qui contenait déjà la Révolution. +Quant à Mirabeau, il affecta de ne pas comprendre le sens des objections +et, en rhéteur, répondant à ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du +mépris où l'on tenait ce beau mot de peuple: + +«Je persévère dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait +attaquée, je veux dire la qualification de _peuple français_; je +l'adopte, je la défends, je la proclame, par la raison qui la fait +combattre. + +«Oui, c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respecté en +France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé; +parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la +vanité se révolte; parce qu'il est prononcé avec mépris dans les +chambres des aristocrates; c'est pour cela même, Messieurs, que nous +devons nous imposer, non seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de +le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les +coeurs.... + +«Représentants du peuple, daignez me répondre. Irez-vous dire à vos +commettants que vous avez repoussé ce nom de peuple? que si vous n'avez +pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherché à éluder cette dénomination +qui ne vous paraît pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus +fastueux que celui qu'ils vous ont conféré? Eh! ne voyez-vous pas que le +nom de _représentants du peuple_ vous est nécessaire, parce qu'il vous +attache le peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne seriez +que des individus, de faibles roseaux qu'on briserait un à un! Ne voyez- +vous pas qu'il vous faut le nom du peuple, parce qu'il donne à connaître +au peuple que nous avons lié notre sort au sien, ce qui lui apprendra à +reposer sur nous toutes ses pensées, toutes ses espérances! + +«Plus habiles que nous, les héros bataves qui fondèrent la liberté de +leur pays prirent le nom de _gueux_; ils ne voulurent que ce titre, +parce que le mépris de leurs tyrans avait prétendu les en flétrir, et ce +titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le +despotisme avilissaient, fut à la fois leur force, leur gloire et le +gage de leur succès. Les amis de la liberté choisissent le nom qui les +sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus; ils s'appelleront +les _remontrants_ en Amérique, les _pâtres_ en Suisse, les _gueux_ dans +les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur +ôteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront +su s'honorer.» (Séance du 16 juin 1789.) + +Ces déclamations furent accueillies par des murmures mérités, et le rôle +que Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu à +éloigner de lui la confiance de l'Assemblée. Que voulait-il donc? +Maintenir les ordres privilégiés? Nous avons vu qu'il les considère +comme un obstacle à la liberté, et qu'il les supprime dans ses +programmes secrets. Il voulait seulement embarrasser la marche des +communes dont l'audace l'inquiétait déjà, comme elle inquiétait la cour. +Le «défenseur du trône» tremblait, dès les premiers jours de la +Révolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les communes +soumissent leurs décrets à la sanction de Louis XVI. Cette sanction, ce +_veto_ était pour lui le palladium des libertés publiques: «Je crois, +avait-il dit la veille, le _veto_ du roi tellement nécessaire, que +j'aimerais mieux vivre à Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait +pas.» + +A cette époque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour; +mais l'attitude qu'il venait de prendre semblait devoir le désigner à +l'attention du roi. Il se posait en conciliateur entre les deux partis. +Il marquait d'avance les limites de la Révolution. Voyant qu'on ne +venait pas à lui, il alla, par l'entremise de Malouet, voir Necker. Il +en reçut l'accueil le plus injurieux. Justement dépité, il changea +d'allure, résolut de montrer sa force et sa popularité et de s'imposer +en menaçant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les discours démocratiques +par lesquels il releva le courage de l'Assemblée, après la séance royale +du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de Dreux-Brézé. Cette +apostrophe si célèbre a donné le change sur la véritable politique de +Mirabeau: l'attitude qu'il prit ce jour-là est restée fixée dans la +mémoire populaire. La légende représente le prétendu tribun montrant du +doigt la porte au courtisan terrifié, sortant à reculons comme devant le +roi. Ce coup de théâtre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il +avait ce jour-là menacé le pouvoir absolu. La cour fut effrayée de cette +infraction insolente à l'étiquette, si bien que de part et d'autre on se +trompa sur les véritables intentions du grand orateur, et l'on vit une +politique là où il n'y avait qu'une boutade, qu'un accès d'impatience et +de colère. + +Il fut inquiet lui-même d'avoir révélé d'un geste et d'un mot la +fragilité du pouvoir royal, et dans la séance du 27 juin il essaya +visiblement de réparer son imprudence: + +«Messieurs, je sais que les événements inopinés d'un jour trop mémorable +ont affligé les coeurs patriotes, mais qu'ils ne les ébranleront pas. A +la hauteur où la raison a placé les représentants de la nation, ils +jugent sainement les objets et ne sont point trompés par les apparences +qu'au travers des préjugés et des passions on aperçoit comme autant de +fantômes. + +«Si nos rois, instruits que la défiance est la première sagesse de ceux +qui portent le sceptre, ont permis à de simples cours de judicature de +leur présenter des remontrances, d'en appeler à leur volonté mieux +éclairée; si nos rois, persuadés qu'il n'appartient qu'à un despote +imbécile de se croire infaillible, cédèrent tant de fois aux avis de +leurs Parlements,--comment le prince qui a eu le noble courage de +convoquer l'Assemblée nationale n'en écouterait-il pas les membres avec +autant de faveur que des cours de judicature, qui défendent aussi +souvent leurs intérêts personnels que ceux des peuples? En éclairant la +religion du roi, lorsque des conseils violents l'auront trompé, les +députés du peuple assureront leur triomphe; ils invoqueront toujours la +liberté du monarque; ce ne sera pas en vain, dès qu'il aura voulu +prendre sur lui-même de ne se fier qu'à la droiture de ses intentions et +de sortir du piège qu'on a su tendre à sa vertu....» + +Et il proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi +que pour le peuple: + +«Tels que nous nous sommes montrés depuis le moment où vous nous avez +confié les plus nobles intérêts, tels nous serons toujours, affermis +dans la résolution de travailler, de concert avec notre roi, non pas à +des biens passagers, mais à la condition même du royaume; déterminés à +voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des +innombrables avantages que la nature et la liberté nous promettent, à +soulager le peuple souffrant des campagnes, à remédier au découragement +de la misère, qui étouffe les vertus et l'industrie, n'estimant rien à +l'égal des lois qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune; +non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'à +l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde, mais ne voulant +point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple; désirant enfin, +pour unique récompense de nos travaux, de voir tous les enfants de cette +immense patrie réunis dans les mêmes sentiments, heureux du bonheur de +tous, et chérissant le père commun dont le règne aura été l'époque de la +régénération de la France.» + +Le lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemblée résolut de demander +pour la troisième fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau, +s'adressant à la députation, improvisa ce discours, qui porte à un si +haut degré l'empreinte de son génie, et qui fut inspiré par une colère +non jouée: + +«Eh bien! dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes +investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des +favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et +leurs présents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étrangers, +gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies +l'asservissement de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la +destruction de l'Assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais +même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique +barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemy. + +«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses +aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans +Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que ses conseillers +féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris +fidèle et affamé.» + +Sur ces entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens +prétendent que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et +ajouta: «Le silence des peuples est la leçon des rois.» Quand même il +aurait prononcé ces paroles qui, avec l'apostrophe à la députation, sont +les plus fortes qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne +peut pas dire qu'il ait manqué un instant à son rôle de «défenseur du +trône». L'indignation et l'écoeurement que lui faisait éprouver la +politique de la cour expliquent aisément ces sorties. Et puis, ne +voulait-il pas faire peur à l'entourage de Louis XVI, affirmer une fois +de plus son influence populaire, et, en se mettant au premier rang des +révolutionnaires, se désigner plus nettement comme l'homme +indispensable? + +Cette intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il +présente un projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres. +Mounier proteste, au nom de la séparation des pouvoirs, et s'attire +cette réplique, où se trouvent les idées les plus sages, les plus vraies +de Mirabeau, celles aussi qu'il a le plus à coeur: + +«Vous oubliez que nous ne prétendons point à placer ni déplacer les +ministres en vertu de nos décrets, mais seulement à manifester l'opinion +de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh! comment nous refuseriez- +vous ce simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les +accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces +artisans d'iniquités dont, par une contradiction palpable, vous nous +proposez de contempler les oeuvres dans un respectueux silence? Ne +voyez-vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que +vous, combien je suis plus modéré? Vous n'admettez aucun intervalle +entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou +punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi, j'avertis avant de +dénoncer, je récuse avant de flétrir, j'offre une retraite à +l'inconsidération ou à l'incapacité avant de les traiter de crimes. Qui +de nous a plus de mesure et d'équité? + +«Mais voyez la Grande-Bretagne: que d'agitation populaire n'y occasionne +pas ce droit que vous réclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre.... +L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh! +par quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de +terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette île fameuse, cet +inépuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amis +de la liberté? Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore +pour l'éternelle instruction du monde: l'Angleterre développe tous les +germes d'industrie, exploite tous les filons de la prospérité humaine, +et tout à l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa +constitution avec toute la vigueur de la plus énergique jeunesse, et +l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques.... +Vous ne pensiez donc qu'à quelques discussions parlementaires (là, comme +ailleurs, ce n'est souvent que du partage, qui n'a guère d'autre +importance que l'intérêt de la loquacité); ou plutôt c'est apparemment +la dernière dissolution du parlement qui vous effraie.» + +Nous avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des «principes +métaphysiques», et il le prouva en s'abstenant de paraître à la nuit du +4 août et en blâmant autant qu'il le pouvait sans se dépopulariser, non +l'insuffisance des sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel +on avait procédé. Il n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme +d'une puérilité. Il fut cependant rapporteur du Comité chargé d'élaborer +la Déclaration des droits, mais rapporteur plus docile que convaincu. +Tantôt il demande l'ajournement, tantôt que la déclaration ne figure pas +en tête, mais à la fin de la Constitution. Il faut lire dans Etienne +Dumont combien Mirabeau et ses collaborateurs se moquaient du rapport +qu'il déposa. Cette «métaphysique» leur semble un jouet d'enfant. + +Il était encouragé dans son mépris pour l'idée révolutionnaire par +Etienne Dumont et les Genevois pédants qui l'entouraient, mais surtout +par son intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, étranger député +au parlement français par suite d'un vieux droit féodal, ancien +serviteur de l'Autriche, conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau +et âme de ce que le peuple appelait justement le comité autrichien. «Le +comte Auguste de La Marck, dit Madame Campan, se dévoua à des +négociations utiles au roi auprès des chefs des factieux.» Ce fin +diplomate, cet intrigant émérite capta bientôt la confiance de Mirabeau, +quoiqu'il siégeât à l'extrême droite: «Avec un aristocrate comme vous, +lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours facilement.» La Marck fut +charmé de trouver si monarchique celui qu'il prenait pour un démagogue. +Il caressa son rêve d'être ministre et lui reprocha son opposition: +«Mais, répondait Mirabeau, quelle position m'est-il donc possible de +prendre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me placer dans +le parti de l'opposition, qui est révolutionnaire, ou risquer de perdre +ma popularité qui est ma force.» + +C'est à ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur +le _veto_ (1er septembre), qui reflète fidèlement ses hésitations et ses +contradictions intimes. + +Son raisonnement est celui-ci: + +Le roi a les mêmes intérêts que le peuple: ce qu'il fait pour lui-même, +il le fait pour le peuple. Or les représentants peuvent former une +aristocratie dangereuse pour la liberté. C'est contre cette aristocratie +que le _veto_ est nécessaire. Les représentants auront aussi leur +_veto_, le refus de l'impôt. + +C'est la théorie de la _démocratie royale_ que nous connaissons déjà.-- +Voici l'objection telle que Mirabeau la présente: + +«Quand le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemblée nationale lui +propose, il est à supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux +intérêts nationaux, ou qu'elle usurpe sur le pouvoir exécutif qui réside +en lui et qu'il doit défendre; dans ce cas, il en appelle à la nation, +elle nomme une nouvelle législature, elle confie son voeu à ses nouveaux +représentants, par conséquent elle prononce; il faut que le Roi se +soumette ou qu'il dénie l'autorité du tribunal suprême auquel lui-même +en avait appelé.» + +Et il avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui +montrent combien peu il se laissait prendre à ses propres sophismes: + +«Cette objection est très spécieuse, et _je ne suis parvenu à en sentir +la faiblesse_ qu'en examinant la question sous tous ses aspects; mais on +a pu déjà voir et l'on remarquera davantage encore: + +«1° Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde +législature n'apporte pas le voeu du peuple; + +«2° Elle suppose faussement que le roi sera tenté de prolonger son +_veto_ contre le voeu connu de la nation; + +«3° Elle suppose que le _veto suspensif_ n'a point d'inconvénient, +tandis qu'à plusieurs égards il a les mêmes inconvénients que si l'on +n'accordait au roi aucun _veto_.» + +Si le roi n'a pas le droit de s'opposer à certaines lois, il les +exécutera à contre-coeur; peut-être même usera-t-il de violence ou de +corruption envers l'Assemblée. Si, au contraire, il a sanctionné des +lois, il s'est engagé par cela même à les faire exécuter fidèlement. +C'est ainsi que le _veto_ devient le _Palladium_ des libertés publiques, +d'après Mirabeau. + +Il reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur +la dénomination de l'Assemblée. Ce n'est plus l'homme qui apostropha +Dreux-Brézé, c'est un candidat à la faveur royale. + +Le peuple de Paris, qui n'était pas dans le secret, ne voulut pas en +croire ses oreilles: le soir même on répétait au Palais-Royal que +Mirabeau avait parlé contre l'infâme _veto_. + +Cependant La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole +populaire. En septembre 1789, peu après ce discours, il lui prêta +cinquante louis et s'engagea à renouveler ce prêt chaque mois. Il acquit +ainsi le droit de morigéner le grand orateur, et il en usa: «Dans +plusieurs circonstances dit-il, lorsque je fus irrité de son langage +révolutionnaire à la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup +d'humeur.... Eh bien! je l'ai vu alors répandre des larmes comme un +enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincérité sur +laquelle on ne pouvait se tromper.» Il est le mentor de Mirabeau, qui +lui écrit: «Je boite sans soutien quand j'ai été vingt-quatre heures +sans vous voir.» Et: «Allez, mon cher comte, et faites à votre tête, car +vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que +toute la verve de l'imagination ou les élans de la sensibilité toujours +mobile.» Ce La Marck fut le mauvais génie de Mirabeau: il l'enfonça +chaque jour davantage dans les idées de la réaction, lui faisant honte +de ses tendances libérales, surveillant sévèrement son éloquence +factieuse. Veut-on une preuve de cette influence? Dès que La Marck +s'absente, voyage, Mirabeau s'émancipe, et La Marck écrit qu'il est +affligé «de le voir rentrer de plus en plus dans les idées +révolutionnaires». Mais dès que le tentateur revient, Mirabeau se modère +et se calme. + +Après les journées des 5 et 6 octobre (auxquelles il ne prit aucune +part, puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck), il remit à celui-ci +un mémoire pour _Monsieur_, où il conseille au roi de se retirer en +Normandie, d'y appeler l'Assemblée, et dans ses conversations avec son +ami, il va jusqu'à demander et appeler de ses voeux la guerre civile +«qui retrempe les âmes». Tout le mois d'octobre se passe en intrigues; +on lui laisse entrevoir le ministère, et néanmoins la reine dit à La +Marck: «Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être +réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau.» Cependant, il a +besoin d'une grande place très lucrative. On lui propose l'ambassade de +Constantinople: il refuse. La Fayette lui offre cinquante mille francs +pris sur la partie de la liste civile dont il a la disposition. Mais ce +qu'il veut, c'est le ministère. Enfin il va faire sauter Necker sur la +question des subsistances et il espère le remplacer, quand ses +espérances sont à jamais brisées par le décret de l'Assemblée du 7 +novembre 1789, qui interdit l'accès du ministère aux députés. A cette +occasion, il prononça un discours éloquent, ironique, désespéré. Après +avoir brièvement résumé sa doctrine et montré l'utilité d'un ministère +pris dans le Parlement, il déclara ces principes si évidents que la +proposition devait avoir un but secret, qu'elle devait viser ou l'auteur +de la motion ou lui-même: «Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce +qu'il est possible que sa modestie embarrassée ou son courage mal +affermi aient redouté quelque grande marque de confiance, et qu'il ait +voulu se ménager le moyen de la refuser en faisant admettre une +exclusion générale. (Ironie écrasante: il s'agit d'un Blin!) .... Voici +donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose: c'est de borner +l'exclusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la +sénéchaussée d'Aix.» Quel commentaire à ce discours que la lecture des +lettres de Mirabeau de septembre à octobre, dont chaque ligne exprime +son désir fiévreux d'être ministre! Le décret de l'Assemblée fut pour +lui un coup terrible. + +C'est en mars 1790 que la cour se décide enfin à faire demander à La +Marck par l'intermédiaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il +était aux Pays-Bas), et d'offrir à Mirabeau, non pas le ministère, mais +la fonction de conseiller secret. Menée à l'insu du cabinet, la +négociation aboutit, et Mirabeau remet un plan écrit (10 mars 1790): il +s'agit surtout de faire évader le roi et de traiter avec La Fayette, ou +de l'écarter et de le perdre. La reine, enchantée, offre de payer les +dettes de Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet à La Marck, pour +Mirabeau, quatre bons de 250.000 livres chacun, payables à la fin de la +législature. Mirabeau ne devait jamais toucher ce million, puisqu'il +mourut avant cette date; mais il toucha des appointements fixes de 6.000 +francs par mois, plus 300 francs pour son secrétaire et confident De +Comps. Quand ces conditions furent fixées, «il laissa échapper, dit La +Marck, une ivresse de bonheur, dont l'excès je l'avoue m'étonna un peu». +Il prit, malgré les représentations de La Marck, un grand train de +maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des achats +considérables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3 +juillet 1790, il eut avec la reine, à Saint-Cloud, une entrevue secrète +dont il sortit enthousiasmé pour «la fille de Marie-Thérèse ... le seul +homme que le roi ait près de lui». Il remit des notes secrètes pleines +de conseils conformes à sa politique machiavélique, poussant le roi à +renvoyer Necker, ce qu'on voulait bien, et à l'appeler lui-même au +ministère, ce qu'on ne voulait à aucun prix. Il dut le comprendre, se +résigna à son rôle mystérieux et resta le chef d'une camarilla obscure. +Il voulait du moins que son autorité fût, sinon apparente, du moins +sérieuse et durable, et il proposait en ces termes la formation d'un +_ministère secret_: + +«Puisqu'on est réduit à choisir de nouveaux ministres, on doublerait +sur-le-champ leurs forces, ou plutôt on aurait un _ministère secret_ à +l'abri des orages, susceptible d'une grande durée, propre à correspondre +et avec la cour et avec les conseillers du dehors, capable des +combinaisons les plus habiles, et dont les ministres, sans que leur +amour-propre en fût blessé, ne seraient que les organes; car l'art de +s'emparer de l'esprit des chefs, l'art de les maîtriser sans qu'ils le +voulussent, sans même qu'ils s'en doutassent, serait le premier trait +d'habileté des hommes dont je veux parler.... De tels hommes pourraient +avoir les rapports les plus étendus, sans qu'aucune de leurs liaisons +éveillât la méfiance. Livrés à une longue carrière, ils conserveraient, +d'un ministère à l'autre, le fil des mêmes idées, des mêmes projets, et +l'on pourrait enfin établir l'art de gouverner sur des bases +permanentes.» + +Il n'obtint même pas ce ministère secret, il ne fut même pas un +conseiller écouté; on lisait ses _notes_ et on n'en tenait pas compte; +on ne comprenait même pas à quel grand politique on avait affaire. «Eh +quoi! disait-il amèrement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t- +elle donc au joueur?» Et voici comment il appréciait cette cour à +laquelle il se vendait: «Du côté de la cour, oh! quelles balles de +coton! quels tâtonneurs! quelle pusillanimité! quelle insouciance! quel +assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de +petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de +_nolontés_, d'amour et de haines avortées!... Ils voudraient bien +trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un +homme, eussent l'âme d'un laquais.» + +Il méprise ceux qui sont aux affaires: «Jamais des animalcules plus +imperceptibles n'essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus +vaste théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des géants.» +Quant à l'Assemblée, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et, +dans son grand mémoire de décembre 1790, qui est tout un plan de +gouvernement par la corruption, il indique cyniquement les moyens de +perdre l'Assemblée trop populaire: «J'indiquerai, dit-il, quelques +moyens de lui tendre des pièges pour dévoiler ceux qu'elle prépare à la +nation; d'embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa +faiblesse; d'exciter sa jalousie pour éveiller celle des corps +administratifs; enfin, de lui faire usurper de plus en plus tous les +pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie.» Ici, ne craignons pas de le +dire, il est un traître, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses +cendres du Panthéon. + +Ainsi, conseiller secret de la cour, mais conseiller à demi dédaigné, +orateur _payé, mais non vendu_, en ce sens qu'il ne changeait pas +d'opinion pour de l'argent, mais qu'il recevait le salaire de ses +services, âprement désireux d'être ministre et désespérant de le +devenir, à la fin ennemi haineux de cette assemblée dont il ne pouvait +forcer la confiance, tel il fut depuis le 10 mars 1790 jusqu'à sa mort, +et c'est à cette lumière qu'il faut lire ses discours. En voici trois, +que nous examinerons rapidement à ce point de vue: le discours sur le +droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790); le discours sur +l'adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le +projet de loi relatif aux émigrés (28 février 1791). + +On sait dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le +droit de paix et de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne: le +ministère français, alléguant le pacte de famille, demanda les fonds +nécessaires pour armer quatorze vaisseaux. Mais à qui appartient le +droit de déclarer la guerre? A la nation, d'après Lameth, Barnave et les +patriotes. Au roi, d'après Mirabeau, et il prononce un discours confus, +embarrassé, louche, où il met en lumière, l'inconvénient d'accorder ce +droit au Corps législatif: + +«Voyez les assemblées politiques; c'est toujours sous le charme de la +passion qu'elles ont décrété la guerre. Vous le connaissez tous, le +trait de ce matelot qui fit, en 1740, résoudre la guerre de l'Angleterre +contre l'Espagne. _Quand les Espagnols m'ayant mutilé, me présentèrent +la mort, je recommandai mon âme à Dieu et ma vengeance a ma patrie_. +C'était un homme bien éloquent que ce matelot; mais la guerre qu'il +alluma n'était ni juste ni politique: ni le roi d'Angleterre ni les +ministres ne la voulaient; l'émotion d'une assemblée, quoique moins +nombreuse et plus assouplie que la nôtre aux combinaisons de +l'insidieuse politique, en décida.... + +«Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez- +vous aussi facilement celui des lenteurs des délibérations sur une telle +matière? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit +paralysée, comme elle l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les +Républiques? Ne craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore, +soit parce que notre constitution prend insensiblement les formes d'une +grande confédération, soit parce qu'il est inévitable que les +départements n'acquièrent une grande influence sur le Corps législatif? +Ne craignez-vous pas que le peuple, étant instruit que ses représentants +déclarent la guerre en son nom, ne reçoive par cela même une impulsion +dangereuse vers la démocratie, ou plutôt l'oligarchie; que le voeu de la +guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit compris +bientôt dans les pétitions, et ne donne à une grande masse d'hommes +toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne +craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit +porté à franchir lui-même les limites de ses pouvoirs par les suites +presque inévitables qu'entraîné l'exercice du droit de la guerre et de +la paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre +qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix +des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne +porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète +qui serait par le fait un second pouvoir exécutif? + +«Ne comptez-vous encore pour rien l'inconvénient d'une assemblée non +permanente, obligée de se rassembler dans le temps qu'il faudrait +employer à délibérer; l'incertitude, l'hésitation qui accompagneront +toutes les démarches du pouvoir exécutif, qui ne saura jamais jusqu'où +les ordres provisoires pourront s'étendre; les inconvénients même d'une +délibération publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix, +délibérations dont tous les secrets d'un Etat (et longtemps encore nous +aurons de pareils secrets) sont souvent les éléments?» + +Le roi aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation +de convoquer aussitôt le Corps législatif, qui siégera pendant toute la +guerre et réunira auprès de lui la garde nationale. + +Or, quel était le but de Mirabeau en prononçant ce discours? De trancher +une question de «métaphysique» gouvernementale? Il la jugeait sans doute +peu importante. Mais, attaché à la cour depuis le 10 mars, il cherchait +à réaliser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se +résument en ceci: que le roi se retire dans une place forte, et +qu'entouré de l'armée il commence, s'il le faut, cette guerre civile +«qui retrempe les âmes». En attribuant au roi le droit de paix et de +guerre, Mirabeau ne songe qu'à lui donner le commandement de la force +armée. La Marck l'avoue: «L'autorité du roi, dit-il, ne pouvait être +rétablie que par la force armée; il fallait donc mettre cette force à sa +disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre, +qui est sans doute, de tous ses travaux législatifs, celui qui lui a +fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but.» + +Ce n'est pas sans hésitations que Mirabeau s'était décidé à cette +démarche, exigée sans doute par la cour, et dont il sentait toute la +gravité. La veille il avait sondé les dispositions de ses ennemis, les +Triumvirs. «Il était venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le +banc immédiatement au-dessus du mien, afin de pouvoir causer avec moi. +--Eh bien! lui dis-je, nous allons donc être demain en dissentiment, car +on assure que le décret que vous proposerez ne sera guère dans les +principes....--Qui a pu vous dire cela? Je n'ai communiqué mon projet à +personne.--Si l'on ne m'a pas dit la vérité, il ne tient qu'à vous de +me détromper; montrez-le moi.--Si vous voulez nous coaliser, j'y +consens, répond Mirabeau en se penchant vers moi.--Mais nous sommes +tous coalisés, repris-je à mon tour, car si vous voulez sincèrement la +liberté et le bien public, vous nous trouverez toujours à côté de vous. +--Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il; mais, si +vous voulez aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai.» Je +m'y rendis, et il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son +décret; je ne le trouvais point clair, je le combattis. Il répliqua par +l'exposition de ses motifs. Nous ne pûmes nous accorder et, comme il +n'était pas sans inconvénient d'être aperçu en conversation suivie avec +Mirabeau, je lui proposai de se rendre le soir chez Laborde, où il me +trouverait avec Duport et Barnave.» + +Là on chercha à séduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la +prochaine discussion. Il paraissait tenté, mais répétait qu'il avait des +engagements, et disait qu'il _avait fait le calcul des voix_, qu'il +était sûr de la victoire. + +On sait comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se +ménager une retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et, +le lendemain, obtint un succès d'éloquence qui masqua sa défaite. + +Il fit plus: il trouva moyen de désavouer et d'altérer son discours pour +ressaisir la popularité qui lui échappait. Impopulaire en effet, il +était perdu, et la cour le repoussait dédaigneusement. Or, quand on sut +au dehors dans quel sens il avait parlé, ce fut une explosion de +surprise et de douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux +libelle: _Grande trahison découverte du comte de Mirabeau_, où on +disait: «Prends garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de +vipère de l'or, ce nectar brûlant, pour éteindre à jamais la soif qui te +dévore; prends garde que le peuple ne promène ta tête, comme il a porté +celle de Foullon, dont la bouche était remplie de foin. Le peuple est +lent à s'irriter, mais il est terrible quand le jour de sa vengeance est +arrivé; il est inexorable, il est cruel ce peuple, à raison de la +grandeur des perfidies, à raison des espérances qu'on lui fait +concevoir, à raison des hommages qu'on lui a surpris.» + +Effrayé de son impopularité naissante, il modifia son discours pour +l'impression et l'envoya, ainsi modifié, aux 83 départements. Dans le +texte du _Moniteur_, il déniait formellement au Corps législatif le +droit de délibérer directement sur la paix et sur la guerre; dans le +texte destiné aux départements, il déplaçait la question et se demandait +seulement s'il était juste que le Corps législatif délibérât +_exclusivement_, et se bornait à proposer que le roi concourût à la +déclaration de guerre. Mirabeau, évidemment, se rétractait, mais ne +voulait point paraître le faire. Alexandre de Lameth publia alors une +brochure intitulée: _Examen du discours du comte de Mirabeau sur la +question du droit de paix et de guerre_, par Alexandre Lameth, député à +l'Assemblée nationale, juin 1790. Il y dévoile la mauvaise foi de +Mirabeau et publie, en deux colonnes parallèles, les deux éditions de +son discours, en soulignant les passages modifiés. + +Voici quelques-uns de ces passages: + +Dans son discours, Mirabeau avait dit que les hostilités de fait étaient +la même chose que la guerre, et que le Corps législatif, ne pouvant +empêcher ces hostilités, ne pouvait empêcher la guerre. Il imprime +maintenant _état de guerre_ partout où il avait mis _guerre_ et il prend +_état de guerre_ dans le sens d'_hostilité de fait_, disant que si le +Parlement ne peut pas empêcher l'état de guerre, il peut empêcher la +guerre, mais à condition d'être d'accord avec le roi, ce qui est juste +l'opposé de ce qu'il avait dit à la tribune. + +Dans la première édition on lit: + +«Faire délibérer directement le Corps législatif sur la paix et sur la +guerre..., ce serait faire d'un roi de France un stathouder, etc.» + +2e éd.: «Faire délibérer _exclusivement_ le Corps législatif, etc.» + +1re éd.: «Ce serait choisir, entre deux délégués de la nation celui qui... +est cependant le moins propre sur une telle matière à prendre des +délibérations utiles.» + +2e éd.: «... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement +de l'autre des délibérations utiles sur cette matière.» + +Ces contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-mêmes sans se +justifier, si l'on connaît la politique secrète de Mirabeau, qui est de +tromper le peuple pour son bien, c'est-à-dire pour le roi, puisque le +roi, c'est le peuple. + +C'est pour reconquérir cette popularité qui lui échappe et pour masquer +sa servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et, +oubliant son rôle d'homme payé, soulage sa conscience par une magnifique +apologie de la Révolution. Tel il apparaît quand, le 21 octobre 1790, il +glorifie avec colère le drapeau tricolore que l'on hésitait à substituer +au drapeau blanc sur la flotte nationale: + +«Hé bien, parce que je ne sais quel succès d'une tactique frauduleuse +dans la séance d'hier a gonflé les coeurs contre-révolutionnaires, en +vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement +subverties, tous les principes sont tellement dénaturés, on méconnaît +tellement l'esprit public, qu'on ose dire à vous-mêmes, à la face du +peuple qui nous entend, qu'il est des préjugés antiques qu'il faut +respecter, comme si votre gloire et la sienne n'étaient pas de les voir +anéantir, ces préjugés qu'on réclame! Qu'il est indigne de l'Assemblée +nationale de tenir à de telles bagatelles, comme si la langue des signes +n'était pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le +premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le succès de +leur fédération ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir +froidement un langage qui, bien analysé, dit précisément: Nous nous +croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-à-dire la +couleur de la contre-révolution ... (_Murmures violents de la partie +droite; les applaudissements de la gauche sont unanimes_), à la place +des odieuses couleurs de la liberté! Cette observation est curieuse sans +doute, mais son résultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop +présumé.... (_Au côté droit:_) Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une +si périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt et terrible!... + +(_Au milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots: +C'est le langage d'un factieux._) + +«Calmez-vous, car cette imputation doit être l'objet d'une controverse +régulière; nous sommes contraires en faits; vous dites que je tiens le +langage d'un factieux. (_Plusieurs voix de la droite: Oui! oui!_) + +«Monsieur le président, je demande un jugement, et je pose le fait.... +(_Murmures._) Je prétends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux, +je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondément criminel de mettre +en question si une couleur destinée à nos flottes peut être différente +de celle que l'Assemblée nationale a consacrée, que la nation, que le +roi ont adoptée, peut être une couleur suspecte et proscrite! Je +prétends que les véritables factieux, les véritables conspirateurs sont +ceux qui parlent des préjugés qu'il faut ménager, en rappelant nos +antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage? +(_Applaudissements._) + +«Non, Messieurs, non! leur sotte présomption sera déçue; leurs sinistres +présages, leurs hurlements blasphémateurs seront vains! Elles vogueront +sur les mers, les couleurs nationales! Elles obtiendront le respect de +toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la victoire, +mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur +toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans!...» + +Vertement tancé par son ami La Marck pour cette sortie «démagogique», il +lui répond avec orgueil: «Hier, je n'ai point été un démagogue; j'ai été +un grand citoyen, et peut-être un habile orateur. Quoi! ces stupides +coquins, enivrés d'un succès de pur hasard, nous offrent tout platement +la contre-révolution, et l'on croit que je ne tonnerai pas! En vérité, +mon ami, je n'ai nulle envie de livrer à personne mon honneur et à la +cour ma tête. Si je n'étais que politique, je dirais: «J'ai besoin que +ces gens-là me craignent». Si j'étais leur homme, je dirais: «Ces gens- +là ont besoin de me craindre». Mais je suis un bon citoyen, qui aime la +gloire, l'honneur et la liberté avant tout, et, certes, Messieurs du +rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer.» + +Hélas! une des causes de cette grande colère, c'était aussi qu'il avait +appris que la course faisait conseiller, à son insu, par Bergasse. +Blessé, indigné, il fut pour un instant l'homme que le peuple croyait +voir en lui. Mais cet accès d'indépendance tomba vite; on revint à lui, +et il se justifia, s'excusa: «Mon discours, écrit-il à la cour, qu'une +attaque violente rendit très vif, c'est-à-dire très oratoire, fut +cependant tourné tout entier vers l'éloge du monarque. Voilà ma +conduite; qu'on la juge!» + +Dès lors, le _ministre secret_ resta docile et ne prononça plus de +discours révolutionnaires. Il rendit à l'Assemblée mépris pour mépris, +toujours soupçonné, toujours applaudi, s'enfonçant davantage dans les +intrigues secrètes et se faisant l'illusion qu'on allait exécuter ses +plans. Quand le Comité de constitution proposa une loi contre les +émigrés, il s'éleva avec force contre cette loi qui, à ses yeux, avait +surtout l'inconvénient de mettre entre les mains de l'Assemblée une +prérogative du pouvoir exécutif. Il combattit la motion avec hauteur: + +«La formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les excès, +de quelque espèce qu'ils soient, l'excès du zèle est aussi peu fait pour +préparer la loi que tous autres excès. Ce n'est pas l'indignation qui +doit proposer la loi, c'est la réflexion, c'est la justice, c'est +surtout elle qui doit la porter; vous n'avez pas voulu faire à votre +comité de constitution l'honneur que les Athéniens firent à Aristide, +vous n'avez pas voulu qu'il fût le propre juge de la moralité de son +projet de loi; mais le frémissement qui s'est manifesté dans l'Assemblée +en l'entendant a montré que vous étiez aussi bons juges de cette +moralité qu'Aristide lui-même, et que vous aviez bien fait de vous en +réserver la juridiction. Je ne ferai pas à l'Assemblée cette injure, de +croire qu'il soit nécessaire de démontrer que les trois articles qu'il +vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code de Dracon, +mais que certes ils n'entreront jamais dans les décrets de l'Assemblée +nationale de France. + +«Ce que j'entreprendrais de démontrer peut-être, si la discussion +portait sur cet aspect de la question, c'est que la barbarie même de la +loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l'impraticabilité de +cette loi. (_On crie d'une partie du côté gauche: non; et +applaudissements du reste de la salle._) J'entreprendrai de démontrer et +je le ferai, si l'occasion s'en présente, que nul autre mode légal, +puisqu'on veut donner cette épithète de légal, puisqu'on l'a donnée +jusqu'ici du moins à toutes les promulgations faites par les autorités +légitimes, et qu'aucun autre mode légal qu'une commission dictatoriale +n'est possible contre les émigrations. Certes je n'ignore pas qu'il est +des cas urgents, qu'il est des situations critiques où des mesures de +police sont indispensablement nécessaires, même contre les principes, +même contre les lois reçues: c'est là la dictature de la nécessité. +Comme la société ne doit être considérée alors que comme un homme tout- +puissant dans l'état de nature, certes, cette mesure de police doit être +prise, on n'en doute pas. Or le corps législatif formera la loi; dès +lors que cette proposition aura reçu la sanction du contrôleur de la loi +ou du chef suprême de la police sociale, nul doute que cette mesure de +police ne soit aussi sacrée, tout aussi légitime, tout aussi obligatoire +que toute autre ordonnance sociale. Mais entre une mesure de police et +une loi, il est une distance immense; et vous le sentez assez, sans que +j'aie besoin de m'expliquer davantage. + +«Messieurs, la loi sur les émigrations est, je le répète, une chose hors +de votre puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est-à-dire +infaisable; et il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne +pouvez pas faire exécuter, et je déclare que moi-même, en anarchisant +toutes les parties de l'empire, il m'est prouvé, par la série +d'expériences de toutes les histoires, de tous les temps et de tous les +gouvernements, que, malgré l'exécution la plus tyrannique, la plus +concentrée dans les mains des Busiris, une loi contre les émigrants a +toujours été inexécutée, parce qu'elle a toujours été inexécutable. +(_Applaudissements, murmures._) Une mesure de police statuée et mise à +exécution par une autorité légitime est sans doute dans votre puissance. + +«Il resterait à examiner s'il est dans votre devoir, c'est-à-dire s'il +est utile et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les +hommes autrement que par le bénéfice des lois, autrement que par le seul +attrait de la liberté. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez +prendre une mesure, il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette +mesure de police; c'est donc une toute autre question, et si je +m'étendais davantage sur ce point, je ne serais plus dans la question. +La question est de savoir si le projet que propose le comité est +délibérable, et je le nie. Je le nie, déclarant que, dans mon opinion +personnelle (ce que je demanderais à développer, si j'en trouvais +l'occasion), je serais, et j'en fais serment, délié à mes propres yeux +de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient eu l'infamie +d'établir une inquisition dictatoriale. (_Applaudissements; murmures du +côté gauche._) + +«Certes, la popularité que j'ai ambitionnée (_murmures à gauche_), et +dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible +roseau, c'est un chêne dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est- +à-dire dans l'imperturbable base des principes de la raison et de la +justice. + +«Je pense que je serais déshonoré à mes propres yeux, si, dans aucun +moment de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le +prétendu droit de faire une loi de ce genre: entendons-nous; je ne dis +pas de statuer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre +les émigrations et les émigrants: je jure de ne lui obéir dans aucun +cas, si elle était faite. J'ai l'honneur de vous proposer le décret +suivant: + +«L'Assemblée nationale, ouï le rapport de son Comité de constitution, +considérant qu'aucune loi sur les émigrants ne peut se concilier avec +les principes de sa Constitution, passe à l'ordre du jour.» (_Grands +murmures du côté gauche._) + +Dans cette phrase souvent répétée: _Je jure de ne lui obéir en aucun +cas_, la lecture des notes secrètes nous montre autre chose qu'une +figure oratoire. Mirabeau tendait à déconsidérer les décrets de cette +Assemblée qu'il voulait perdre et ruiner, parce qu'elle répugnait à sa +politique contre-révolutionnaire. Ce discours est la formule +parlementaire des théories dont il entretenait le comte de La Marck et +la reine. + +Nous avons dit que ce n'était pas aux principes de la morale éternelle, +à la conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration +oratoire. Met-il en lumière une seule grande vérité dans les discours +que nous avons cités? La forme est véhémente, le fonds est une série +d'arguments ingénieusement combinés, mais tous empruntés au sentiment de +l'intérêt. Prenons maintenant le discours le plus célèbre de Mirabeau, +et, dans ce discours, les passages que l'on cite comme chefs-d'oeuvre +d'éloquence. + +Deux emprunts successifs avaient échoué. Necker propose un plan de +finances réalisant diverses économies, mais dont la mesure la plus grave +était un impôt provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, très +habilement, propose de voter ce plan auquel on n'a rien à substituer +immédiatement, et d'en laisser la responsabilité au ministre (26 +septembre 1789): + +«.... Deux siècles de déprédation, dit Mirabeau, et de brigandages ont +creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir; et il faut le +combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des +propriétaires français: choisissez parmi les plus riches, afin de +sacrifier moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un +petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux +mille notables possèdent de quoi combler le déficit; ramenez l'ordre +dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez, +immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme; il +va se refermer.... Vous reculez d'horreur ... hommes inconséquents, +hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la +banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable +sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel; +car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le +_déficit_. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous +ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes +qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre- +coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur +unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de +votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette +catastrophe vomira sur la France; impassibles égoïstes qui pensez que +les convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant +d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, +êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront +tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le +nombre, ni la délicatesse?... Non, vous périrez, et dans la +conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte +de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables +jouissances.... + +Votez donc ce subside extraordinaire; puisse-t-il être suffisant! Votez- +le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et +non éclairés, vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre +impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que +les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous +serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps, le +malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule +motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais +d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers +de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots +forcenés: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère!_ Et +certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, +ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est +là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur ... et +vous délibérez!» + +Le succès de Mirabeau fut prodigieux. «Il parlait, dit son collègue, le +marquis de Ferrières, avec cet enthousiasme qui maîtrise le jugement et +les volontés. Le silence du recueillement semblait lier toutes les +pensées à des vérités grandes et terribles. Le premier sentiment fit +place à un sentiment plus impérieux; et comme si chaque député se fût +empressé de rejeter de sur sa tête cette responsabilité redoutable dont +le menaçait Mirabeau, et qu'il eût vu tout à coup devant lui l'abîme du +déficit appelant ses victimes, l'Assemblée se leva tout entière, demanda +d'aller aux voix et rendit à l'unanimité le décret.» + +Assurément, ce discours si brillant, si animé, si rapide, n'est pas +exempt de rhétorique; mais la rhétorique ne déplaisait pas toujours aux +Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de +leurs bancs. S'ils se laissèrent aller à l'enthousiasme, c'est que +Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de +salut public où sa personne n'était pour rien. Ces artistes, ces +amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent +de l'orateur, sans avoir à donner à l'homme la marque d'estime qu'ils +lui avaient toujours refusée? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette +belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de +haute politique n'est invoqué; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous +ne craignons pas d'y trouver des traces de déclamation. Cet _abîme, ces +hommes qui reculent_, toute cette rhétorique pouvait être cachée par +l'attitude et le geste; elle paraît aujourd'hui et nous empêche +d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques. + +La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il +est surtout grand, simple, sincère, quand il parle de lui pour se +défendre et se louer. Nulle déclamation, nulle recherche; rien de +factice ou d'apprêté. Écoutez-le, quand il répond à Barnave vainqueur, +le 22 mai 1790: + +«C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que +d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffère. +Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les +insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la +rivalité, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On +répand depuis huit jours que la section de l'Assemblée nationale qui +veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la +paix et de la guerre est parricide de la liberté publique; on répand les +bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires +pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans +crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les +plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une étrange manie, +c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre +les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible, +devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, +toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de +l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres +aux préventions populaires. + +«Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe; +et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de +Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir +qu'il est peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne; mais +l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si +aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de +son pays, et surtout de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas +une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la +véritable gloire; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien +public, indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire, +cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses +peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa +destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du +temps, ce juge incorruptible qui tait justice à tous. Que ceux qui +prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui +calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent +d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, +ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de +combattre; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui qui +peut-être n'y a pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle +étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté; qu'ils +livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat +toutes les oppressions, qui parlait aux Français de liberté, de +constitution, de résistance, lorsque ses calomniateurs suçaient le lait +des cours et vivaient de tous les préjugés dominants: que m'importe? Les +coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière.» + +Cet exorde superbe, digne de l'antique, força l'admiration des plus +implacables ennemis de Mirabeau. Là, rien n'a vieilli, tout est vivant +parce que tout est vrai. + +Les mêmes qualités apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de +lui-même à propos des prétendues révélations de l'agent secret, Thouard +de Riolles (11 septembre 1790): + +«Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et +mes succès, m'ont également appelé à la cause de la liberté; depuis le +donjon de Vincennes et les différents forts du royaume où je n'avais pas +élu domicile, mais où j'ai été arrêté pour différents motifs, il serait +difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrât pas un +grand et énergique amour de la liberté. J'ai vu cinquante-quatre lettres +de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai +eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai été partagé en aîné +de Normandie. Si cet amour de la liberté m'a procuré de grandes +jouissances, il m'a donné aussi de grandes peines et de grands +tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singulière: la +semaine prochaine, à ce que le Comité me fait espérer, on fera un +rapport d'une affaire où je joue le rôle d'un conspirateur factieux; +aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-révolutionnaire. +Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration, +procédure pour procédure; s'il faut même supplice pour supplice, +permettez du moins que je sois un martyr révolutionnaire.» + +Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la +comédie. La Marck s'y trompa cependant et le félicita cyniquement de son +habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eût pas senti la +sincérité de son accent. «En vérité, mon cher comte, lui écrivit-il +brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas à ce point.» + +Quand il se défendit, à propos de la procédure du Châtelet, d'avoir pris +part aux journées du 5 et du 6 octobre 1789, son éloquence triste et +véhémente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on +ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790). +L'exorde est un modèle de convenance et de dignité: + +«Ce n'est pas pour me défendre que je monte à cette tribune; objet +d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouvée et qui +n'établirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me +regarde point comme accusé; car si je croyais qu'un seul homme de sens +(j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens à honneur les +outrages) pût me croire accusable, je ne me défendrais pas dans cette +assemblée. Je voudrais être jugé, et votre juridiction se bornant à +décider si je dois ou ne dois pas être soumis à un jugement, il ne me +resterait qu'une demande à faire à votre justice, et qu'une grâce à +solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal. + +«Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me présente ici, +c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'éclaircir des faits +que mon profond mépris pour les libelles et mon insouciance trop grande +peut-être pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer +hors de cette assemblée; qui, cependant, accrédités par la malveillance, +pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne +sais quels soupçons de partialité. Ce que j'ai dédaigné, quand il ne +s'agissait que de moi, je dois le scruter de près quand on m'attaque au +sein de l'Assemblée nationale, et comme en faisant partie. + +«Les éclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous +paraîtront sans doute, puisque mes témoins sont dans cette assemblée, et +mes arguments dans la série des combinaisons les plus communes, offrent +pourtant à mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficulté. + +«Ce n'est pas de réprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur +depuis une année, et que l'on force enfin à s'exhaler. Dans cette +affaire, le mépris est à côté de la haine, il l'émousse, il l'amortit, +et quelle est l'âme assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne +lui semble pas une jouissance! + +«Ce n'est pas même la difficulté de parler des tempêtes d'une juste +révolution sans rappeler que, si le trône a des torts à excuser, la +clémence nationale a eu des complots à mettre en oubli; car, puisqu'au +sein de l'Assemblée le roi est venu adopter notre orageuse révolution, +cette volonté magnanime, en faisant disparaître à jamais les apparences +déplorables que des conseillers pervers avaient données jusqu'alors au +premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas également effacé les +apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver +dans les mouvements populaires, et que la procédure du Châtelet semble +avoir eu pour premier objet de raviver? + +«Non, la véritable difficulté du sujet est tout entière dans l'histoire +même de la procédure; elle est profondément odieuse, cette histoire. Les +fastes du crime offrent peu d'exemples d'une scélératesse tout à la fois +si déshonorée et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux +ne peut être révélé aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux +qui ont suscité la procédure du Châtelet ont fait cette horrible +combinaison que, si le succès leur échappait, ils trouveraient dans le +patriotisme même de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur +impunité; ils ont senti que l'esprit public de l'offensé tournerait à sa +ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux +machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compté: mais la +patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore à de plus +grands. + +«Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels; +je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce à les éclairer +autrement qu'en eux-mêmes et par eux-mêmes; je renonce, aujourd'hui du +moins, à examiner les contradictions de la procédure et ses variantes, +ses épisodes et ses obscurités, ses superfluités et ses réticences, les +craintes qu'elle a données aux amis de la liberté et les espérances +qu'elle a prodiguées à ses ennemis; son but secret et sa marche +apparente; ses succès d'un moment et ses succès dans l'avenir; les +frayeurs qu'on a voulu inspirer au trône, peut-être la reconnaissance +que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours, +le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et +tragique scène; je me contenterai de discuter les trois principales +accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une énigme dont +votre comité a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon +honneur de divulguer.» + +Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut écouté dans un religieux +silence, et l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation. +Jamais, à notre avis, Mirabeau ne fut plus éloquent que dans ce long +plaidoyer: c'est que ce jour-là il fut honnête et sincère. + + + + +_IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_ + + +Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons +qu'ils furent non seulement préparés, mais entièrement ou presque +entièrement rédigés par des collaborateurs, le marquis de Cazaux, +Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le génie de +Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le génie de +Mirabeau qui, à la tribune, par l'action et la décision, leur donnait la +vie [Note: J'ai longuement étudié cette part de la collaboration dans +mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e éd., Paris, F. +Rieder et Cie, 1905-07, in-8°, p. 137 à 168).]. + +Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une idée +de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau à la +tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie? +Bornons-nous à citer quelques souvenirs des contemporains. + +Voici d'abord une impression de femme: «On remarquait surtout, dit +Madame de Staël, le comte de Mirabeau, et il était difficile de ne pas +le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu; son immense +chevelure le distinguait entre tous. On eût dit que sa force en +dépendait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression à +sa laideur même; et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance +irrégulière, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la représentait +dans un tribun du peuple.» «Je vais, dit Dulaure, décrire la figure de +Mirabeau. Sa stature était moyenne. Ses membres musclés, ses formes +athlétiques, correspondaient à la force de son âme. Sa tête volumineuse, +couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages +de la petite vérole avaient déformé les traits, constituaient sa +laideur. Mais la largeur de son front, l'évasement de ses temporaux, +signes du génie, son oeil vif et perçant, la chaleur de son action, +embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie éloquente +qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance à soumettre leur +opinion à la sienne.» + +Vergniaud, dans son _Eloge funèbre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime +ainsi: «D'abord sa prononciation était lente, sa poitrine semblait +oppressée: on eût dit qu'il travaillait à forger la foudre. Bientôt son +débit s'animait, des éclairs partaient de ses yeux, sa main menaçante +balançait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la +patrie. Les voûtes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue +éclatante; il remplissait la tribune de sa majesté, il en était le +dieu.» + +Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les détails les plus précis: + +«Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des +traits fortement marqués et criblés de petite vérole. _On ne connaît +pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il +la croyait belle. Sa toilette était fort soignée. Il portait une énorme +chevelure artistement arrangée, et qui augmentait le volume de sa tête. +_Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui +osât m'interrompre..._ + +«A la tribune, il était immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots +roulaient autour de lui sans l'émouvoir, et que même il restait maître +de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les +plus impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour +en exprimer la force, l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand +mépris pour la volubilité française... Il n'a jamais perdu la gravité +d'un sénateur; et son défaut était peut-être un peu d'apprêt et de +prétention à son début.... + +«La voix de Mirabeau était pleine, mâle, sonore; elle remplissait +l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se +faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'élevant; il pouvait +parcourir toutes les notes, et prononçait les finales avec tant de soin, +qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa manière ordinaire était un +peu traînante. Il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent, +mais de manière à exciter l'intérêt. On le voyait, pour ainsi dire, +chercher l'expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les +termes, jusqu'à ce qu'il fût animé, et que les soufflets de la forge +fussent en fonction.» + +[Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant +Dreux-Brézé. (_Souvenir d'un sexagénaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland +dit au contraire: «Mirabeau lui-même, avec la magie imposante d'un noble +débit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus +agréable.» (_Mémoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur +Mirabeau à la tribune, le témoignage du jeune Thibaudeau (le futur +conventionnel), dans son écrit posthume: _Biographie et Mémoires_.] + +On voit combien Victor Hugo a tort de prétendre que Mirabeau se démenait +à la tribune et faisait de grands gestes: «Malheur à l'interrupteur! +s'écrie le poète. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre, +l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, +il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout +entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou +poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses +vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il +ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de +la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup, +toute phrase était flèche, il avait la furie au coeur; c'était terrible +et superbe, c'était une colère bonne.» + +Au contraire, Mirabeau répondait très mal aux objections. C'était là son +point faible. «Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur +politique, c'était l'art de la discussion dans les matières qui +l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et +de preuves; il ne savait pas réfuter avec méthode; aussi, était-il +réduit à abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son +discours, et après une entrée brillante, il disparaissait et laissait le +champ à ses adversaires; ce défaut tenait en partie à ce qu'il +embrassait trop et ne méditait pas assez. Il s'avançait avec un discours +qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu réfléchi: il ne +s'était pas donné la peine de prévoir les objections et de discuter les +détails; aussi était-il bien inférieur sous ce rapport à ces athlètes +que nous voyons dans le parlement d'Angleterre.» + +Les colères léonines que prête à Mirabeau la légende inventée par Victor +Hugo n'ont jamais existé que dans l'imagination du poète. Mirabeau était +toujours calme et grave. Son sang-froid était imperturbable, et Etienne +Dumont en cite un exemple étonnant: + +«Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la +tribune, et à la tribune même, de petits billets au crayon; qu'il avait +l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le +corps de son discours avec la plus grande facilité. Garat le comparait à +ces charlatans qui déchirent un papier en vingt pièces, l'avalent aux +yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier.» + +On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de précis +sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle était sa +politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui +autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but, +qui était de mettre le lecteur à même de goûter les oeuvres du grand +orateur: d'autres les ont jugées et les jugeront mieux et avec plus de +loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre. + + +[Illustration] + + + + +VERGNIAUD + + + + + +_I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTÈRE DE VERGNIAUD_ + + +Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son père et sa mère, à +l'ancienne bourgeoisie du Limousin. «Sans posséder une grande fortune, +dit son neveu Alluaud, le père de Vergniaud jouissait d'une honnête +aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises.» Comme +fournisseur des armées du roi, il se trouvait en relations avec +l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitié avec le petit +Vergniaud et l'admit souvent à sa table. L'enfant avait reçu dans la +maison paternelle une éducation soignée, sous la direction d'un Jésuite +instruit, l'abbé Roby, ami de la famille, homme versé dans les langues +anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de +l'_Enéide_ de Virgile. Vergniaud entra bientôt au collège de Limoges, et +il était en troisième, d'après une tradition, quand «une fable que le +jeune élève avait composée fit pressentir au célèbre administrateur quel +serait un jour son talent». Lorsqu'il eut terminé avec succès ses cours +de mathématiques et ses humanités, Turgot lui procura une bourse au +collège du Plessis, où lui-même avait fait ses études. Ce bienfait vint +d'autant plus à propos qu'à ce moment-là le père de Vergniaud eut de +grands revers de fortune. La disette de 1770 à 1771 le ruina +complètement, en l'empêchant de tenir ses engagements comme fournisseur +des vivres du régiment de cavalerie en garnison à Limoges. Il dut vendre +tout ce qu'il avait, «et ne se réserva pour toute ressource, dit +Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme était +assise. La valeur de ces maisons représentait à peine le montant des +dettes qui restaient encore à payer». + +Cet événement changea la destinée du jeune Vergniaud. Après avoir fait +sa philosophie au collège du Plessis, où il retrouva son compatriote +Gorsas, il dut songer à une carrière où la pauvreté ne fût pas un +obstacle, et il rentra au séminaire. Mais la vocation lui manqua, comme +elle avait manqué à Turgot lui-même. Il ne put se dévouer à porter toute +sa vie un masque sur le visage, et renonça bientôt à l'état +ecclésiastique. «Je l'ai pris, écrivait-il à son beau-frère, sans savoir +ce que je faisais; je l'ai quitté parce que je ne l'aimais pas.» + +C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du +séminaire. Il pouvait espérer que son protecteur, alors ministre, lui +donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement +que Turgot le présenta à Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M. +Dailly, directeur des vingtièmes, qui lui donna une place de +surnuméraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en +Limousin. Mais il perdit bientôt cette place, dont les occupations lui +étaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la vérité, il +inventa un prétexte, dont sa famille connut bientôt la fausseté. Il fit +alors présenter à son père, par son beau-frère, ses excuses et ses +regrets, mais du ton embarrassé d'un homme qui ne veut pas tout dire. +«Quelque chose qu'on ait pu dire à mon père sur ma conduite, ce ne sont +certainement pas les plaisirs qui m'ont détourné de mon devoir.» Et il +se blâme d'avoir reculé l'instant où il ne sera plus un fardeau pour son +père. «C'est assez d'en être un pour moi-même; je suis accablé par une +mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire mes +efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste +toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse +joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec +franchise. Je vous dévoile un caractère qui n'est pas fort aimable, mais +qui, j'espère, ne changera pas vos sentiments.» + +Est-ce un Obermann qu'il faut voir dans ce jeune homme de vingt-six ans, +à la mélancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera +plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague +et presque philosophique. Mais, en 1779, cet échappé de séminaire rime +de petits vers faciles et riants, et semble plus préoccupé de la vie +mondaine que de sa propre psychologie. Peut-être faut-il voir, dans ce +cri douloureux, un écho d'un sentiment plus vrai et plus profond que +ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 à +1780, Vergniaud semble avoir passé par une crise morale, au sortir de +laquelle il sentit la stérilité et le vide de ses années de jeunesse. Il +rougit d'être encore à la charge des siens, et revint à Limoges en 1780, +repenti et confus, mais sans état et sans dessein. «Son beau-frère, dit +M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. Étonné de la +facilité de son élocution: «Que ne prends-tu donc l'état d'avocat, lui +dit-il, si tu te sens les dispositions nécessaires pour y réussir? + +«--Je ne demanderais pas mieux, répond Vergniaud; mais comment subvenir +à ma dépense jusqu'à ce que je sois en état de plaider?--Je t'aiderai.» +Et cette réponse décida de son avenir. + +Il alla aussitôt faire son droit à Bordeaux, et, en août 1781, il était +avocat. Le voilà sauvé, grâce au bon Alluaud, grâce à Dupaty, qui +l'avait connu à Paris chez Thomas, et qui, nommé président à Bordeaux, +se l'attacha comme secrétaire, aux appointements de 400 livres. Il fit +plus, il révéla Vergniaud à Vergniaud lui-même, et, par ses écrits +élevés, par sa conversation supérieure à ses écrits, animée de la belle +philosophie humaine du XVIIIe siècle, il élargit le coeur et il féconda +l'esprit de celui qui n'était encore qu'un versificateur et qui, à +Bordeaux même, s'était rappelé au souvenir de son protecteur par un +compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bonté de Dupaty a +passé dans le génie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de +ce disciple de Montesquieu, littérateur secondaire et oublié, mais +philanthrope admirable, d'avoir préparé et nourri l'éloquence du plus +grand des Girondins. + + * * * * * + +Vergniaud plaida sa première cause le 13 avril 1782. Ce n'était pas sans +impatience qu'il avait subi tant de délais, abrégés cependant par la +faveur de Dupaty. «Je ne vous cache point, écrivait-il à son beau-frère, +dès le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours +me donne une envie démesurée de me mettre en mesure d'entrer le plus tôt +possible en lice.» Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parlé, il +se sent orateur et ne peut contenir sa joie. «Enfin, mon cher frère, +j'ai plaidé ce matin....» Il a eu des succès; presque tous les avocats +lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a loué. Dès lors sa fortune +s'annonce. + +Il ne renonça pas cependant encore à ces exercices de versification qui +avaient si souvent charmé sa paresse, et, la même année, il publia dans +le _Mercure de France_ une _Épître aux astronomes_, signée _Vergniaud, +avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres, à la gloire +de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le poète, deux +astres plus agréables à observer que ceux du firmament; allons les +surprendre dans le bocage où elles se cachent: + + Là, regardez à travers l'ombre + Scintiller ces deux yeux fripons, + Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds; + C'est en vain que la nuit est sombre: + Quand on est éclairé du flambeau de l'amour, + On voit la nuit comme le jour. + +Il ne quitta cette veine médiocre qu'une fois député. Jusqu'en 1791, la +littérature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette +brillante académie du Musée qui avait organisé des cours publics et des +récitations. En 1790, il s'en sépare avec éclat, pour fuir l'intolérance +des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrède et un de leurs +amis, Furtado, un cercle littéraire qu'on appela ironiquement le _Comité +des quatre_. Mais Guadet, Gensonné et d'autres patriotes s'adjoignirent +bientôt à Vergniaud et se groupèrent autour de lui. C'est le noyau de la +future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine littéraire dont +elle gardera toujours la marque. Les membres du Musée firent des vers +satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des épigrammes +assez gaies, mais sans grande portée. + +En pleine maturité, à 37 ans, le goût littéraire de Vergniaud n'était ni +très pur ni très élevé. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conservés à +la bibliothèque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits poétiques, +dont beaucoup sont copiés de sa main et qui dénotent les préférences les +plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'écrire un roman par lettres, +une comédie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses à peine +ébauchées. On lui prête un roman en deux volumes: _Les amants +républicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783 +et qu'on attribue aussi à J.-P. Déranger de Genève. Il est probable que +Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et +correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle à la +révolution de Genève, ne peut être que d'un Genevois. On y trouve +quelques descriptions de la nature, assez notables à cette date où +Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales +qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont très postérieures aux +écrits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque +tendresse dans les sentiments, un style coloré, tel est le caractère de +cette oeuvre médiocre, qui, si Vergniaud y a touché, n'ajoute rien à +l'idée que ses vers nous avaient donnée de sa littérature. + +Ainsi, ce grand orateur, en ses velléités littéraires, ne montra aucune +originalité, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et +Brissot abordaient dans leurs écrits les problèmes économiques, et que +la plupart de ceux qui devaient briller après 1789 préparaient déjà, +chacun dans son milieu, la Révolution, Vergniaud, indolent et gracieux, +se laissait aller à la mode, et vivait en bel esprit, content de ses +succès mondains et ne semblant pas écouter la voix sourde, mais déjà +susceptible de la nation qui se réveillait. + + * * * * * + +Nous touchons là au trait dominant de ce caractère, à une apathie que +les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce tempérament mou, +penser était une fatigue, une lutte. Il préférait rêver. + + Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable! + +Ainsi débutait une pièce de vers composée par lui à Bordeaux et adressée +à la famille Desèze. Un jour il arriva chez ses amis à la campagne, avec +un gros porte-manteau. «Qu'avez-vous là? lui demanda Mme Desèze.--Des +dossiers qu'il me faut étudier ces vacances, répond Vergniaud. Huit +jours après, il faisait ses préparatifs de départ. «Mais vous n'avez pas +délié vos paperasses», lui dit Mme Desèze. Vergniaud tire de sa poche +deux écus: «J'ai encore six livres, répond-il: me croyez-vous assez sot +pour travailler?» Le procureur Duisabeau racontait aussi «que, destinant +un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son +cabinet, et lui donnait une idée du premier procès, lorsque Vergniaud, +qui bâillait depuis un instant, se lève, va ouvrir son secrétaire, et, +s'apercevant qu'il lui reste encore quelque argent, engage le +bienveillant procureur à s'adresser à un autre». + +M. Vatel, dans l'importante biographie qu'il a consacrée à Vergniaud +[1], croit que les contemporains prirent pour de la somnolence un +travail constant et conscient de méditation intérieure. Les esprits +distingués qui jugèrent Vergniaud ont-ils pu commettre cette méprise +grossière? Mme Roland regrette qu'il lui manque «la ténacité d'un homme +laborieux». Etienne Dumont l'appelle «un homme indolent, qui parlait peu +et qu'il fallait exciter». Meillan dit: «Il me fallut un jour réveiller +son amour-propre par des duretés, pour l'engager à combattre je ne sais +quelle proposition atroce qui venait d'être faite à la tribune.» Paganel +prétend que la paresse _était son Armide_. Louvet s'écrie dans ses +mémoires: «Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus +souvent surmonté ton indolence naturelle?» Enfin Bailleul ajoute un +trait de plus: «Après un admirable discours, il retombait dans son +apathie accoutumée; il musait, jouait avec les petits enfants de Boyer- +Fonfrède, et le moins enfant des trois n'était pas celui qu'on pensait.» +Pour tout le monde il est _l'indolent Vergniaud_. + +[Note: _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud, manuscrits, +lettres et papiers, pièces pour la plupart inédites, classées et +annotées_, Paris, Bordeaux et Limoges, 1873, 2 vol. in-8.] + +Il faut entendre par là qu'il ne travaillait que par accès, quand la +nécessité brutale dissipait ses rêveries, quand il se sentait touché au +vif par une injustice ou éperonné par un danger. Alors, les admirables +facultés qui sommeillaient en lui entraient brusquement en jeu; sa +torpeur se secouait d'elle-même; il pensait fiévreusement et vite; il +faisait beaucoup en peu de temps. C'était comme une crise qui se +dénouait à la tribune. Quand il en descendait, on retrouvait le +Vergniaud des jours ordinaires, apathique, indulgent, plus fataliste +encore qu'imprévoyant, sans haine des personnes, sans crainte des +événements. Il assistait au drame de la Révolution comme un spectateur +dans son fauteuil. L'effarement, la trépidation de ses amis le +laissaient calme. Il fut imperturbable dans la journée du 10 mars 1793, +prêt à s'offrir pour le gouffre au 31 mai. Quand ce fut son tour d'aller +mourir, il se leva froidement de sa place et se laissa emmener, en +continuant je ne sais quel rêve commencé. + +Ainsi, nul ne fut plus actif que lui dans les moments où il préparait +ses discours et où il les débitait; nul ne fut plus insouciant dans les +nombreux entr'actes de sa vie politique. Son tempérament ne le portait +ni à diriger, ni à prévoir. Son rôle lui semblait être de parler à la +tribune: quand il ne parlait plus, il se considérait comme un acteur +dans la coulisse, et il regardait jouer les autres, sans souffler et +sans applaudir, comme si sa tâche était finie. Voilà pourquoi les +nombreux efforts de son génie et ses «cent trente discours» ne le +préservèrent pas de l'accusation de paresse: il la méritait en partie +par les nombreux congés qu'il donnait à son activité. + +Mais, sans ces congés, qui l'empêchèrent en effet d'être un homme +d'État, son éloquence aurait-elle eu la même puissance, la même +fraîcheur? Si l'historien doit lui reprocher ces abdications +volontaires, qui nuisirent à son parti et à la Révolution, le critique +littéraire doit-il essayer de les nier ou de les pallier? N'est-ce pas +l'originalité de Vergniaud que cette tension subite de son génie, après +de si complètes détentes? Cet homme, qui se réveille comme d'un songe +pour faire entendre tout à coup une éloquence élevée et poétique, et +qui, à la tribune, comme s'il rejetait loin de lui par un brusque effort +tous les éléments un peu lourds de sa nature, devient sublime et +terrible, sait exciter la colère et l'amour, mène à son tour cette +tragédie qu'il écoutait tout à l'heure en spectateur, et dont il est +maintenant premier rôle, n'a-t-il pas donné à ses contemporains, par la +magie même d'une telle métamorphose, des jouissances intellectuelles +qu'ils auraient vainement demandées à un autre orateur? + +N'ôtons donc pas son indolence à Vergniaud: elle fait partie de son +génie et de sa gloire; elle est la condition même de son éloquence. +Admettons seulement que cette indolence n'était pas tout à fait oisive, +qu'un travail latent s'opérait dans son âme à son insu, pendant qu'il +regardait _couler l'eau_, et que cette secrète préparation aux luttes +oratoires, analogue à cette vie intérieure de la nuit qui nous rend le +lendemain nos idées de la veille plus nettes et plus fortes, était +d'autant plus féconde que lui-même n'en avait nulle conscience. Aussi, +quand le jour venu, il ouvrait en lui les sources mystérieuses de son +inspiration, elles se trouvaient toutes remplies, et il y puisait à +pleines mains les grandes idées, les belles formes, toute la matière de +son éloquence. Pendant qu'il rêvait ou qu'il badinait, son oeuvre +s'était comme cristallisée d'elle-même au plus profond de son âme. + +De même, il voyait les événements sans les regarder; et lui qui se +piquait de n'être pas observateur, recevait et gardait en lui des +notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique +son activité, pour ainsi dire extérieure, fût absorbée dans sa jeunesse +par des soucis frivoles, il respirait à son insu la philosophie du +temps, et il se formait en lui une expérience, qu'il ne dirigea pas, +mais qui se trouva nourrie et prête la première fois qu'il eut à +s'occuper de politique. Quand il écrit de Bordeaux à sa famille, le 6 +mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, _étant des plus ignorants +en politique_, il faut entendre par là, qu'il n'aimait pas à s'enquérir +et que le menu détail lui déplaisait. Mais il était pénétré jusqu'au +fond, sans qu'il s'en doutât peut-être, des généreuses colères qui +fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il à plaider, en 1790, +pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui échappe la peinture +de l'état de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun écrivain +de cette époque nous ait laissée. + +C'est donc un caractère complexe et, je crois, mal compris. D'autres +traits, plus apparents néanmoins, ont été méconnus ou exagérés. On a vu +en lui un épicurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne révèle +chez Vergniaud des vices même élégants. Tout indique une bonne santé +morale et physique, une gaîté sociable. S'il écrit à son beau-frère, en +1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: «Nous nous +consolerons en buvant du Saint-Émilion.» Bailleul nous l'a montré jouant +avec les enfants de Fonfrède. «Dis à Vergniaud, écrit Mme Ducos à son +mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de _Nanette-Nanon_, parce +qu'elle servira à endormir notre enfant.» Il n'avait nul pédantisme, +nulle morgue, mais plutôt la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses +affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne +sait comment payer son boulanger; président de l'Assemblée législative, +il vit en étudiant pauvre. De sa probité scrupuleuse, il ne faut rien +dire. Les hommes de la Révolution n'étaient pas seulement probes; ils +étaient, en matière d'argent, d'une délicatesse presque naïve. Ce n'est +pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de +Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le père de Vergniaud mourut, il +laissa des dettes considérables que son fils dut payer et dont il ne +paraît pas avoir pu s'acquitter complètement. Sa pauvreté ne vient donc +pas uniquement de sa nonchalance. + +Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve? +Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut +peut-être la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de +précis là-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de +Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration à la +_Belle fermière_. Non, la comédienne n'est pas responsable, devant la +postérité, des distractions et des absences reprochées à l'orateur par +ses amis: il est à peu près prouvé qu'elle ne lui a jamais parlé. On a +retrouvé, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adressées +à Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui +signe E... remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de +l'avoir choisie pour l'_objet de ses distractions politiques_. Ce sont +liaisons légères et fragiles, qui n'altèrent pas son génie oratoire. + +Il avait le culte de l'amitié, et il eut des amis passionnés Ducos et +Boyer-Fonfrède, plus jeunes que lui, se disaient ses élèves et le +regardaient comme un père. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui. + +Ses deux qualités éminentes étaient la franchise et la modestie. Baudin +(des Ardennes), dans son éloge officiel des Girondins, montre «ce +Vergniaud si modeste, si parfaitement étranger à toute intrigue, dont il +ignorait les routes tortueuses....». Sa franchise paraîtra dans sa +carrière politique. Sa modestie était peut-être un peu défigurée par son +attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient +observer, et elle éclate dans ses lettres. + +Tel était Vergniaud, grand coeur, esprit supérieurement doué, caractère +apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De +manières affables et gaies, il aimait le monde, la littérature frivole, +et cependant une gravité méditative était au fond de lui, et on a raison +de le représenter dans une attitude rêveuse. Ses contemporains nous ont +laissé peu de détails sur son physique. «Il n'était pas beau à voir, dit +Rousselin de Saint-Albin; mais il était divin à entendre.» M. Chauvot, +qui a interrogé les contemporains, dit que, dans la foule, il n'eût +arrêté les regards de personne: sa figure était sans expression, sa +démarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collègue, affirme +que «sa physionomie, plutôt laide que belle, respirait l'esprit et la +bonté». + +Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin +à la plume et à l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de +Rousselin: «Vergniaud n'était pas beau à voir.» Et pourtant l'artiste a +représenté l'orateur souriant d'un sourire un peu mélancolique, et il a +mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renversé +en arrière; le nez et le menton un peu forts, la figure usée, presque +ridée. On dirait d'un homme de cinquante ans de tempérament maigre. +L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il +est possible que l'artiste ait voulu montrer le véritable et intime +Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes +différaient trop pour qu'on pût les fondre en une même image. + +[Note: M. Vatel, qui a donné une iconographie complète de Vergniaud dans +ses _Recherches historiques sur les Girondins_, signale aussi un petit +buste en terre cuite, qui fut sculpté d'après nature à la fin de mai +1793, et qu'Alluaud a attribué au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait +plutôt à Houdon ou à Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession +de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est +décédée eu 1887, et ses héritiers, interrogés par nous, ignorent ce +qu'est devenu le buste, dont se sont inspirés Cartellier, auteur de la +statue qui est maintenant au musée de Versailles, et Maurin, auteur de +la lithographie qui se trouve dans l'_Iconographie_ de Delpech. Ch. +Vatel a donné, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction +photographique de l'oeuvre de Cartellier.] + +[Illustration: VERGNIAUD] + +A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne +semblait que robuste; les larges épaules n'étaient plus massives, mais +majestueuses. «Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux +[Note: Le barreau de Bordeaux de 1775 à 1815, Paris, 1856, in-8.], il +portait la tête haute; ses yeux noirs, sous des sourcils proéminents, se +remplissaient d'éclat: ses lèvres épaisses semblaient modelées pour +jeter la parole à grands flots.» Ajoutons «que le son de sa voix, d'une +rondeur pleine, sonore et mélodieuse, saisissait l'oreille et allait à +l'âme». Son geste, calme, réservé au début, était large et noble. + + + + +_II.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD_ + + +Comment Vergniaud se prépara-t-il à l'éloquence politique? Il n'eut +certes pas, nous le savons déjà, l'éducation oratoire d'un Mirabeau. Il +n'était pas curieux, et il laissa plutôt l'expérience venir à lui qu'il +ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le représenter comme un +ignorant. Il avait fait de bonnes études classiques. Il avait lu +Montesquieu et le possédait, comme tous les Français instruits en 1789. +Si ses tentatives poétiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses +relations mondaines lui avaient fait connaître les hommes. Mais il +manquait, sur presque toutes les questions économiques, de connaissances +précises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes +notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait +à préférer les idées générales aux faits et à user en toute occasion de +cette philosophie généreuse et vague, qu'il devait à quelques lectures +et à beaucoup de rêverie. En toutes circonstances, il comptait sur son +génie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait +travaillé sérieusement qu'une partie de l'éloquence, la forme, et il +était devenu un artiste habile. Encouragé par les applaudissements du +prétoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque naïve dans +l'infaillibilité de sa rhétorique. + +Il y a des traces de préciosité et de mauvais goût dans ses premiers +plaidoyers, comme dans ses essais poétiques. «On m'accuse, fait-il dire +à une fille accusée d'infanticide, on m'accuse d'avoir flétri le +printemps de mes jours, d'avoir cédé au désir de devenir mère avant +qu'un noeud sacré eût légitimé ce désir et que la religion l'eût épuré +aux autels de l'hymen. Que dis-je? on m'accuse, non pas d'avoir perdu +toute pudeur, outragé la vertu, offensé la religion; je ne suis pas +seulement une marâtre injuste et cruelle; je suis un monstre, l'horreur +de l'humanité! On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le +fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux +immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par des +animaux que la voracité appelait dans ce cloaque pour y chercher +pâture.» C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'âge de trente ans. +Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever, +de nuit, des bestiaux séquestrés, il est encore subtil et prétentieux. +«S'ils vous appartenaient, dit-il, développez-nous les causes de cet +enlèvement furtif que vous méditiez, les motifs de cette extraordinaire +générosité par laquelle vous cherchiez à séduire le gardien d'une +marchandise dont vous auriez été le propriétaire? _N'aimez-vous à jouir +que dans les ténèbres?_» + +Il se corrigea peu à peu de ces traits qui rappelaient trop l'_Almanach +des Muses_ ou les récitations du Musée. + +En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, soulevés contre +leur ancien seigneur, son génie paraît et s'élève assez haut pour +interpréter les passions des misérables et des ignorants, étonnés d'être +libres et grisés de cet air nouveau. + +Quoique les succès de Vergniaud au barreau eussent été réels, quoiqu'on +l'eût applaudi plus d'une fois, contrairement à l'usage, [1] il n'était +pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorité qu'il +exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-là même qui devait +demander la proscription des Girondins à la tête des sections de Paris, +le fougueux Rousselin, déclarer qu'il était _divin à entendre_. Les +Bordelais furent plus réfractaires à son éloquence, et il résulte du +jugement porté par l'auteur du _Barreau de Bordeaux_, d'après les +traditions locales, qu'à Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud +un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui +un charlatan. «Rhéteur admirable, dit M. Chauvot, _simulant à merveille +la conviction la plus profonde_, Vergniaud tient surtout sa supériorité +de la faculté qu'il possède de parler, avec l'imagination, le langage du +coeur. Esprit plus étendu que juste, esprit poétique, enrichi par de +sérieuses études et par la contemplation des beautés de la nature, qui +eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus +qu'à l'inspiration, ces formes éloquentes par lesquelles il excellait à +rendre sa pensée: de là ces emprunts fréquents à l'histoire, à la +mythologie, où il moissonnait avec bonheur; de là encore ce calme qui ne +l'abandonne jamais, cette parole élégante et châtiée. On sent que son +coeur s'échauffe rarement; mais, par une puissance que la nature a +départie à peu d'hommes, il paraît que l'enthousiasme le plus vrai +illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi, +quand la cause intéressait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un +drame, et un drame joué par un merveilleux acteur.» [2] + +[Note 1: C'est lui-même qui nous l'apprend dans sa correspondance; +Vatel, _ouv. cité_, t. I, p. 115, 129, 135.] + +[Note 2: _Le Barreau de Bordeaux_, p. 99.] + +Qu'il y eût du rhéteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir; +mais c'était un rhéteur sincère. Ce qui donnait le change aux Bordelais, +c'était le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de +Vergniaud et sa véhémence à la barre. Ce changement à vue leur semblait +une comédie. Ils se trompaient, je crois: Vergniaud ne se masquait, ni +ne se grimait en revêtant la toge; il montrait un côté de sa nature que +le public ne pouvait connaître. Il était réellement _autre_ quand il +parlait, aussi naturel et aussi sincère dans sa surexcitation des grands +jours que dans son apathie quotidienne. + + * * * * * + +Mais ce n'est pas seulement au barreau que Vergniaud put se préparer à +l'éloquence politique. En 1790, les électeurs de la Gironde l'appelèrent +à l'administration du département où il soutint, comme membre du +Conseil, les mesures les plus populaires. C'est surtout aux Jacobins de +Bordeaux qu'il préluda à son rôle futur d'orateur et de rédacteur de +manifestes. Sa politique est alors d'interpréter la Constitution dans le +sens libéral, [1] mais de s'y tenir, et, dans les questions religieuses, +d'étaler une orthodoxie qui n'altéra en rien l'indépendance de ses +opinions intimes. + +[Note: Après la fuite à Varennes, il n'hésita pas, dans une adresse à la +Constituante, à demander la mise en jugement du roi.] + +MM. Chauvot et Vatel ont dépouillé les procès-verbaux du club de +Bordeaux et donné les extraits des principaux discours de Vergniaud. On +voit qu'en 1791, plus artiste qu'homme de parti, il professait pour +Mirabeau une admiration presque idolâtre, quoique celui-ci déviât +visiblement de la ligne populaire. Mais, dans un voyage à Paris, il +avait entendu l'orateur et vu en lui le dieu de l'éloquence. Il rêvait +déjà de l'imiter, et en effet il l'imitera plus d'une fois. Le 7 février +1791, il décida les Jacobins de Bordeaux à commander au peintre Boze le +portrait de Mirabeau et, le 17 avril, en qualité de président, il +prononça un éloge funèbre du grand tribun, où je relève des indications +curieuses sur l'idéal oratoire qu'il se proposait dès lors. + +Pour lui, le génie est tout. Racontant le duel de tribune que la +discussion sur le droit de paix et de guerre avait amené entre Barnave +et Mirabeau, il admire si fort l'exorde de celui-ci qu'il s'aveugle sur +la faiblesse et sur le peu de sincérité de ses arguments: il n'admet pas +que tant d'éloquence puisse avoir tort. A ses yeux, le vrai politique +est avant tout un poète. N'est-ce pas son rôle futur qu'il trace à +grands traits dans ce portrait de l'homme de génie? «Il embrasse, dans +sa pensée bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes. +Il n'est borné ni par la mer, ni par les montagnes. Les siècles futurs +sont tous en sa présence, et il ne craint pas de régler leurs destinées. +Quand il a posé les principes généraux, il en fait découler les +principes secondaires....» + +Ce n'est pas seulement, pour Vergniaud, une théorie politique de poser +d'abord les principes; ce sera la forme même de son argumentation +oratoire. L'amour des idées générales amène la pompe du style, et le +Girondin loue précisément dans Mirabeau cette qualité dangereuse qui +sera plus d'une fois l'écueil de son propre talent, «qui garantit la +précision, dit-il, d'une sécheresse fatigante, qui embellit la raison, +qui donne un coloris magique à la plus aride discussion et qui fait +jeter un voile séducteur jusque sur les écarts d'une éloquence dominée +quelquefois par la fougue du patriotisme.» + +Ce _coloris magique_ et ce _voile séducteur_ seront précisément les +artifices de Vergniaud, tour à tour agréables et fatigants. Il aime à +orner ses sentiments les plus vrais. Sincèrement ému à l'idée de louer +publiquement Mirabeau, pourquoi dit-il qu'il s'est senti _frappé d'un +saisissement religieux_? Camille Desmoulins avait raconté avec son coeur +la mort du grand homme. Vergniaud fait un récit d'écolier: «Mirabeau ... +c'est en vain que sa patrie l'appelle, il ne l'entend plus: celui qui +invita l'univers à porter le deuil du génie tutélaire de l'Amérique, +parvenu lui-même au faîte de la gloire, vient de tomber à son tour au +milieu de l'univers en pleurs. Mirabeau!... Il est mort.» Le citoyen P.- +H. Duvigneau s'était écrié dans la même séance: + + Où va ce peuple en désespoir? + D'où naissent cet effroi, ces publiques alarmes?... + +Vergniaud ne resta pas en arrière. Sur ce thème: «Mirabeau méritait les +honneurs du Panthéon,» voici comment il brode: «Mais que vois-je? Un +temple auguste s'élève vers les cieux: il est le chef-d'oeuvre des arts. +J'approche pour admirer et je lis: _Aux grands hommes la patrie +reconnaissante._ Ah! c'est un élysée qu'elle a créé pour ceux qui la +rendirent heureuse.» Suit tout un développement selon les roueries de la +rhétorique scolaire: P.-H. Duvigneau n'a pas fait mieux. + +Il était temps, on le voit, que Vergniaud fût appelé sur un plus vaste +théâtre et quittât cette école bordelaise. Il avait besoin d'aller +respirer l'air de Paris: il n'y perdra pas toute sa rhétorique, mais il +deviendra plus difficile sur le choix de ses artifices, et d'ailleurs le +sentiment du danger, en élevant son âme, épurera son goût. Il trouvera, +lui aussi, le plus pur de son éloquence, non dans ses recettes +compliquées dont il est trop fier, mais dans son patriotisme qui lui +inspire déjà, dans l'éloge de Mirabeau, cette parole simple et vraie: +«Si, comme lui, nous voulons mourir avec gloire, il faut, comme lui, +consacrer notre vie au bonheur de la patrie et à la défense de la +liberté.» + + * * * * * + +Le 31 août 1791, Vergniaud fut nommé à l'Assemblée législative, le +quatrième sur douze, avant Guadet, Gensonné et Grangeneuve. Les députés +de la Gironde partirent ensemble dans la même voiture publique. «Un +témoin fort respectable, dit Michelet, nullement enthousiaste, Allemand +de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a +raconté qu'en 1791, il était venu de Bordeaux à Paris par une voiture +publique qui amenait les Girondins. C'étaient les Vergniaud, les Guadet, +les Gensonn, les Ducos, les Fonfrède, [Note 1: C'est une erreur: +Fonfrède ne fit pas partie de la Législative.] etc., la fameuse pléiade +en qui se personnifia le génie de la nouvelle assemblée. L'Allemand, +fort cultivé, très instruit des choses et des hommes, observait ses +compagnons, et il en était charmé. C'étaient des hommes pleins d'énergie +et de grâce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un +dévouement sans borne aux idées. Avec cela, il vit bien vite qu'ils +étaient fort ignorants, d'une étrange inexpérience, légers, parleurs et +batailleurs, dominés (ce qui diminuait en eux l'invention et +l'initiative) par les habitudes du barreau. Et, toutefois, le charme +était tel qu'il ne se sépara pas d'eux. Dès lors, disait-il, je pris la +France pour patrie, et j'y suis resté.» + +Cette ardeur des Girondins, si poétiquement dépeinte par Michelet, se +montra, dès les premières séances de cette Assemblée composée d'hommes +nouveaux et obscurs, qui se regardaient entre eux avec curiosité et +inquiétude. Ce fut la députation de la Gironde qui rompit la glace, +commença la bataille parlementaire et inaugura la tribune, établissant +du coup son autorité sur l'Assemblée. Le 5 octobre 1791, Grangeneuve et +Guadet ouvrent le feu, à propos du mode de correspondance entre le roi +et le pouvoir législatif. Vergniaud prend deux fois la parole pour +soutenir ses amis. C'est dans cette séance qu'on rendit le décret +agressif sur le cérémonial avec lequel il convenait de recevoir le roi. +Le rapport de ce décret, demandé le lendemain, fut combattu par +Vergniaud en un petit discours fort applaudi. Le 7 octobre, il est nommé +membre de la députation chargée d'aller au-devant du roi. Le 17, il est +élu vice-président. Le 25, il prononce un grand discours sur la question +des émigrés. Le voilà définitivement en scène. Il a la confiance et la +sympathie de l'Assemblée. Désormais, sa biographie se confond avec +l'histoire de la Législative, et ce serait nous écarter de notre but que +de suivre pas à pas la carrière de Vergniaud. Examinons plutôt la +matière de ses discours, c'est-à-dire sa politique; nous citerons +ensuite des exemples de son éloquence, et nous étudierons sa méthode. + + + + +_III.--LA POLITIQUE DE VERGNIAUD_ + + +Quand on parle de la politique des Girondins, il faut entendre que l'on +signale seulement quelques traits de ressemblance entre des hommes fort +divers, et qui n'obéissaient ni à un chef, ni presque jamais à un +dessein concerté. Or, ce parti sans discipline ne comptait peut-être pas +de membre plus indiscipliné que Vergniaud. Si la Gironde était fière de +le posséder, il lui appartenait moins, dit Paganel, «par sa propre +ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de +l'honneur, que par une sorte de fraternité d'armes». Il vit à l'écart +avec Fonfrède et Ducos, tous deux à demi montagnards. Gensonné parla, au +Tribunal révolutionnaire, de réunions de «quelques patriotes» qui +auraient eu lieu chez Vergniaud. Mais aucun contemporain n'a confirmé +cette déposition, peut-être arrangée après coup dans le _Bulletin_ du +Tribunal, dont ce ne serait pas le seul mensonge. Les ennemis des +Girondins avaient intérêt à leur prêter un concert qui leur manquait et +à cacher l'indépendance de Vergniaud et son isolement relatif, qui +l'eussent lavé trop visiblement de l'accusation de conspirer. Il +n'allait guère chez Valazé, ni même chez M'me Roland. Il n'était donc ni +un chef de parti, ni même un homme de parti; et Brissot, disculpant ses +amis d'être d'une faction, disait de Vergniaud _qu'il portait à un trop +haut degré cette insouciance qui accompagne le talent et le fait aller +seul_. + +Cette insouciance native de Vergniaud, il est difficile de n'y pas +revenir dans une esquisse de sa politique. «C'était un Démosthène, dit +son collègue Paganel, auquel on pouvait reprocher ce que l'orateur grec +reprochait aux Athéniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des +plaisirs. Il sommeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis que +l'ennemi gagnait du terrain, cernait la République et la poussait dans +l'abîme avec ses défenseurs.... Je n'ai pas connu d'homme plus impropre +à jouer un premier rôle sur le théâtre de la Révolution. Dans +l'imminence du danger, il se montra plus disposé à attendre la mort qu'à +la porter dans les rangs ennemis.» Et Paganel ajoute cette comparaison +piquante: «Représentez-vous un homme que d'autres hommes entourent et +entraînent, qui ne cherche pas une issue pour s'échapper, mais qui +resterait là, si le cercle se rompait et le laissait libre. Tel était +Vergniaud parmi les Girondins.» + +Il ne faut pas demander à ce rêveur nonchalant les idées pratiques d'un +Mirabeau ou d'un Danton. Il n'a guère le sentiment de ce qu'il convient +de faire aujourd'hui ou demain. Ses conseils ne sont jamais ni nets ni +impérieux. Il dira, par exemple (3 juillet 1792): «Je vais hasarder de +vous présenter quelques idées....» Ce n'est pas avec ces formules +timides qu'on décide les hommes. Ne cherchez pas davantage, dans ses +discours, une théorie suivie, un _credo_ politique. Il ne parle jamais +en oracle ou en possesseur de la vérité. Il aime au contraire à +protester contre cette «théologie politique qui érige, dit-il, ses +décisions sur toutes questions en autant de dogmes, qui menace tous les +incrédules de ses autoda-fé et qui, par ses persécutions, glace l'ardeur +révolutionnaire dans les âmes que la nature n'a pas douées d'une grande +énergie». + +On l'a présenté comme un disciple convaincu de Montesquieu. D'autre +part, il appelle J.-J. Rousseau le _philosophe immortel_ et lui +emprunte, dans son discours du 25 octobre 1791, la distinction de +l'homme naturel et de l'homme social, ce qui ne l'empêche pas, le 17 +avril 1798, de réfuter cette distinction dans un débat sur la +Déclaration des Droits dont l'interprétation du _Contrat social_ était +le point de départ. A-t-il même conscience de posséder une doctrine? En +tout cas, ce n'est pas dans les idées religieuses qu'il faut chercher le +point de départ de sa politique ou l'inspiration de son éloquence. Vrai +fils du XVIIIe siècle, il croit qu'avec un sourire railleur il +supprimera le problème religieux, n'en veut pas voir les côtés sociaux +et passe outre avec dédain. + +Son idéal est celui que l'on peut prêter à la Gironde en général: un +état où les plus instruits, les mieux doués gouverneraient la masse +ignorante; où les sciences, les arts, toute la floraison de l'esprit +humain, se développeraient dans les conditions les plus libres et les +plus favorables; où il s'agirait moins de rendre l'humanité plus +vertueuse que de la rendre plus belle et plus heureuse; où le pouvoir +viendrait aux plus éloquents et aux plus persuasifs, plutôt qu'aux plus +impeccables et aux plus forts. C'est autre chose que la république +puritaine de Billaud-Varenne et de Saint-Just. Si c'est une erreur de +croire, avec un de ses collègues, qu'il ne fut jamais républicain, _ni +par goût, ni par conviction_, il est vrai de dire qu'il ne fut jamais +démocrate, même à la façon de Brissot. Il aima la plèbe comme galerie +applaudissante; mais il ne prit jamais les artisans et les paysans au +sérieux comme citoyens. Où plaçait-il donc la souveraineté? De qui son +aristocratie de mérite tiendrait-elle ses pouvoirs? Il ne mettait pas de +précision dans ses rêveries: pour lui, le génie devait se désigner tout +seul et s'imposer par son rayonnement. + +Ainsi, quoiqu'il fût pénétré, autant que ses contemporains, de +Montesquieu et de Rousseau, ni le système anglais, ni la démocratie pure +ne satisfaisaient son imagination. Il rêvait autre chose et se laissait +hanter par une belle et vague chimère, irréductible en projets de loi, +et qui le dégoûtait de la réalité. Il s'éprit, en artiste héroïque, du +rôle le plus courageux, parce qu'il lui semblait le plus beau; et toute +sa politique pratique ne fut en vérité que d'être chevaleresque. Tant +que la cour sembla dangereuse, il la combattit; quand le parti populaire +sembla le plus fort, il l'attaqua et périt dans la lutte. Le roi et la +plèbe étaient en effet les deux ennemis de ses instincts libéraux, et il +éprouvait une égale répugnance pour le despotisme des Tuileries et pour +le despotisme de la rue. Aussi resta-t-il seul, charmant les oreilles, +mais sans influence véritable sur les âmes. + +Nous avons saisi dans son caractère un côté fataliste: sa conduite +politique est inspirée aussi par un fatalisme que ses amis prenaient +pour de l'aveuglement. «Pourquoi ses yeux, disait Louvet, ont-ils refusé +de voir? Après le 10 mars, ils se fermaient encore. Ils ne se sont +ouverts qu'au 31 mai, hélas! et trop tard.» Ses yeux voyaient, quoi +qu'en dit Louvet, mais sa raison ne trouvait pas le remède. Il +s'enveloppait alors dans sa rêverie et attendait. Ou bien, détournant +ses regards de la politique, il se réfugiait dans la vie privée, dans la +famille que lui formaient ses amis. Il était aussi l'hôte assidu de +Sauvan dont la gracieuse fille Adèle le rassérénait, et de Talma, dont +la Julie le captivait par son esprit et sa bonté. Il lui fallait une +société brillante, et il aimait le théâtre avec passion. Il recherchait +partout la beauté et le génie: je crois bien qu'au fond, c'était là +toute sa politique. + +Ai-je besoin de dire qu'avec toute sa nonchalance, il était patriote? +Qui ne l'était, dans cet âge de foi? Mais le patriotisme de Vergniaud +eut tout de suite une exubérance guerrière. Après Brissot, qui fut plus +ardent à pousser la France dans son duel avec l'Europe? Je ne crois pas +qu'il ait été sensible aux raisons politiques de cette déclaration de +guerre héroïque: son imagination fut sans doute touchée de la beauté de +cette lutte d'un seul peuple contre tous les rois; il aimait la guerre +en poète. + +En résumé, il rêve une république irréalisable et il s'abstient du +maniement des affaires. Ce n'est pas assez pour lui de renoncer à toute +influence directe: il considère son rôle de représentant du peuple comme +purement oratoire. Puisqu'il ne peut réaliser ses rêves, il dira du +moins de grandes et belles choses. «Gardons-nous des abstractions +métaphysiques, dit-il le 9 novembre 1792. La nature a donné aux hommes +des passions; c'est par les passions qu'il faut les gouverner et les +rendre heureux. La nature a surtout gravé dans le coeur de l'homme +l'amour de la gloire, de la patrie, de la liberté: passions sublimes, +qui doublent la force, exaltent le courage et enfantent les actions +héroïques qui donnent l'immortalité aux hommes et font le bonheur des +nations qui savent entretenir ce feu sacré.» C'est son seul dessein +pratique d'entretenir ainsi le feu sacré et d'encourager, par ses nobles +périodes, l'énergie révolutionnaire. Il donna aux hommes de 1792 une +haute idée d'eux-mêmes; il embellit à leurs propres yeux leurs actes et +leurs passions; il leur fit voir l'harmonie et la beauté de ce désordre +apparent où s'agitait la France. Dans cet ordre d'idées, plus il fut +poète, plus il fut utile. + + + + +_IV.--LES DISCOURS DE VERGNIAUD JUSQU'AU 10 AOUT 1792_ + + +Comment ces idées et ces tendances un peu vagues, inspirent-elles son +éloquence? + +D'abord, cette république _libérale_ qu'il rêvait se laisse entrevoir +dans son discours sur la Constitution (8 mai 1793). Mais il ne pose +aucun principe formel: il attaque la république de Saint-Just et de +Robespierre, plus encore qu'il ne propose la sienne: + +«Rousseau, Montesquieu, dit-il, et tous les hommes qui ont écrit sur les +gouvernements nous disent que l'égalité de la démocratie s'évanouit là +où le luxe s'introduit, que les républiques ne peuvent se soutenir que +par la vertu, et que la vertu se corrompt par les richesses. Pensez-vous +que ces maximes, appliquées seulement par leurs auteurs à des États +circonscrits, comme les républiques de la Grèce, dans d'étroites +limites, doivent l'être rigoureusement et sans modification à la +république française? Voulez-vous lui créer un gouvernement austère, +pauvre et guerrier, comme celui de Sparte? Dans ce cas, soyez +conséquents comme Lycurgue: comme lui, partagez les terres entre tous +les citoyens; proscrivez à jamais les métaux que la cupidité humaine +arracha aux entrailles de la terre; brûlez même les assignats dont le +luxe pourrait aussi s'aider, et que la lutte soit le seul travail de +tous les Français. Etouffez leur industrie, ne mettez entre leurs mains +que la scie et la hache. Flétrissez par l'infamie, l'exercice de tous +les métiers utiles. Déshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que +les hommes auxquels vous aurez accordé le titre de citoyens ne paient +plus d'impôts. Que d'autres hommes, auxquels vous refuserez ce titre, +soient tributaires et fournissent à vos dépenses. Ayez des étrangers +pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et +faites dépendre votre subsistance de vos esclaves.» + +Il continue à réfuter par l'absurde le gouvernement puritain de ses +adversaires: + +«Ainsi ce législateur serait insensé, qui dirait aux Français: Vous avez +des plaines fertiles, ne semez pas de grains; des vignes excellentes, ne +faites pas de vin. Votre terre, par l'abondance de ses productions et la +variété de ses fruits, peut fournir et aux besoins et aux délices de la +vie, gardez-vous de la cultiver. Vous avez des fleuves sur lesquels vos +départements peuvent transporter leurs productions diverses, et par +d'heureux échanges établir dans toute la République l'équilibre des +jouissances: gardez-vous de naviguer. Vous êtes nés industrieux: gardez- +vous d'avoir des manufactures. L'Océan et la Méditerranée vous prêtent +leurs flots pour établir une communication fraternelle et une +circulation de richesses avec tous les peuples du globe: gardez-vous +d'avoir des vaisseaux. Il ne manquerait plus que d'ajouter à ce langage: +Dans vos climats tempérés, le soleil vous éclaire d'une lumière douce et +bienfaisante, renoncez-y; et, comme le malheureux Lapon, ensevelissez- +vous six mois de l'année dans un souterrain. Vous avez du génie, +efforcez-vous de ne point penser; dégradez l'ouvrage de la nature, +abjurez votre qualité d'hommes, et, pour courir après une perfection +idéale, une vertu chimérique, rendez-vous semblables aux brutes.» + +Après cette satire des discours montagnards, Vergniaud suppose à toute +théorie constitutionnelle ce point de départ: «Je pense que vous voulez +profiter de sa sensibilité, pour le porter aux vertus qui font la force +des républiques; de son activité industrieuse, pour multiplier les +sources de sa prospérité; de sa position géographique, pour agrandir son +commerce; de son amour pour l'égalité, pour en faire l'ami de tous les +peuples; de sa force et de son courage, pour lui donner une attitude qui +contienne tous les tyrans; de l'énergie de son caractère trempé dans les +orages de la Révolution, pour l'exciter aux actions héroïques; de son +génie enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des arts, ces +inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et +la gloire de l'espèce humaine.» + +Il part de là pour proposer l'établissement d'_institutions morales_, +destinées, dit-il, à faire aimer le gouvernement, à corriger les défauts +et perfectionner les qualités du caractère national, à inspirer +l'enthousiasme de la liberté et de la patrie. Mais quelles seront ces +institutions? Il n'en dit rien. Trace-t-il au moins l'esquisse d'une +Constitution? Pas davantage. Il conclut en proposant une série de +questions où il est impossible de démêler une pensée politique. + +Mais n'avons-nous pas deviné son idéal dans ce passage, où il semble +donner pour but à la politique «de faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des +arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le +bonheur et la gloire de l'espèce humaine»? Déjà ses préoccupations à ce +sujet avaient paru, dès le 19 octobre 1791, dans la réponse qu'il fit, +en qualité de vice-président de l'Assemblée législative, à une +députation d'artistes demandant un règlement plus libéral pour +l'exposition annuelle de peinture: + +«La Grèce, dit-il, se rendit célèbre dans l'univers par son amour pour +la liberté et pour les beaux-arts. Dans la suite, ces deux passions +répandirent sur l'Italie un éclat immortel. Encore aujourd'hui, tous les +hommes sensibles accourent à Rome pour y pleurer sur la cendre des +Catons et admirer les chefs-d'oeuvre du génie. Le peuple français, +chargé de chaînes, mais créé par la nature pour être grand, a vu +s'élever de son sein des hommes qui ont rivalisé avec les artistes de la +Grèce et de l'Italie, et qui ont conquis à leur patrie plusieurs siècles +de gloire. Enfin, il est devenu libre, ce peuple généreux; et sans doute +que son génie, prenant un essor plus hardi, va désormais, par des +conceptions nouvelles, commander les respects de la postérité. Sans +doute que, brûlant de l'amour de la patrie, avide de la liberté et de la +gloire, le coeur encore palpitant des mouvements qu'imprima la +Révolution, l'artiste heureux, avec un ciseau créateur ou un pinceau +magique, va reproduire pour les générations futures le plus mémorable +des événements, et les hommes qui, par leur courage ou leur sagesse, +l'ont préparé et consommé. Croyez que l'Assemblée nationale encouragera +de toutes ses forces des arts qui, par un si bel emploi, peuvent exciter +aux grandes actions, et contribuer ainsi au bonheur du genre humain. +Elle sait que les barrières qui vous séparent de l'Académie ne vous +séparent point de l'immortalité. Elle sait que c'est étouffer le génie +que de l'entraver par des règlements inutiles; et, dans le décret que +vous sollicitez, elle conciliera les mesures à prendre pour les progrès +des arts avec la liberté, qui seule peut les porter à leur plus haut +degré de perfection. L'Assemblée nationale vous invite à sa séance.» + +Vergniaud est à peu près le seul à parler ainsi des effets que doit +produire la Révolution dans le domaine de l'art. Il est à peu près le +seul à conserver des besoins esthétiques dans une crise qui absorbe +toute l'imagination de ses collègues. Au milieu de la tourmente, quand +l'émotion énerve ou affole tous les autres, il garde sa curiosité de +dilettante et un vif sentiment du _décorum_ parlementaire, même au point +de vue du local où siège l'Assemblée. Ainsi, il souffre de la laideur de +la salle du Manège: «L'homme qu'enflamme l'amour de la liberté, dit-il +le 13 août 1792, et en qui la nature a gravé le sentiment du beau dans +les arts, ne peut arrêter sa pensée et ses regards sur cette étroite +enceinte, sans se demander à lui-même s'il est bien vrai que ce soit là +le sanctuaire de nos lois....» + + * * * * * + +Avant le 10 août, Vergniaud attaque les intrigues de la cour; après le +10 août, il combat les excès populaires. Il y a donc deux périodes +distinctes dans l'histoire de son éloquence. + +Dans la première, il a pour lui le peuple, l'Assemblée, l'opinion. Dès +le 25 octobre 1791, il s'est rendu célèbre par son discours sur les +émigrations, discours soigneusement préparé, où il n'ose pas encore +s'abandonner, comme plus tard, à toutes les inspirations de son génie, +mais où il se montre vraiment indigné contre les intrigues de la famille +royale, émigrée ou complice. + +Il examine d'abord une première question: Est-il des circonstances dans +lesquelles les droits naturels de l'homme puissent permettre à une +nation de prendre une mesure quelconque relative aux émigrations? Il +démontre que les doctrines mêmes du _Contrat social_, sagement +interprétées, donnent à la société le droit de défendre sa vie menacée +par des membres déserteurs. Alors il se demande si la France se trouve +dans ces circonstances. «Je n'ai point l'intention, dit-il, d'exciter +ici de vaines terreurs dont je suis bien éloigné d'être frappé moi-même. +Non, ils ne sont point redoutables, ces factieux aussi ridicules +qu'insolents, qui décorent leur rassemblement convulsif du nom bizarre +de _France extérieure_! Chaque jour leurs ressources s'épuisent; +l'augmentation de leur nombre ne fait que les pousser plus rapidement +vers la pénurie la plus absolue de tous moyens d'existence; les roubles +de la fière Catherine et les millions de la Hollande se consument en +voyages, en négociations, en préparatifs désordonnés, et ne suffisent +pas d'ailleurs au faste des chefs de la rébellion: bientôt on verra ces +superbes mendiants, qui n'ont pu s'acclimater à la terre de l'égalité, +expier dans la honte et la misère les crimes de leur orgueil, et tourner +des yeux trempés de larmes vers la patrie qu'ils ont abandonnée! Et +quand leur rage, plus forte que leur repentir, les précipiterait les +armes à la main sur son territoire, s'ils n'ont pas de soutien chez les +puissances étrangères, s'ils sont livrés à leurs propres forces, que +seraient-ils, si ce n'est de misérables pygmées qui, dans un accès de +délire, se hasarderaient à parodier l'entreprise des Titans contre le +ciel? (_On applaudit._)» + +Mais à défaut de danger immédiat, il y a une conspiration criminelle +contre laquelle il faut se prémunir. Attend-on d'avoir des preuves +légales pour la combattre? «Des preuves légales! Vous comptez donc pour +rien le sang qu'elles vous coûteraient! Des preuves légales! Ah! +prévenons plutôt les désastres qui pourraient nous les procurer! Prenons +enfin des mesures vigoureuses; ne souffrons plus que des factieux +qualifient notre générosité de faiblesse; imposons à l'Europe par la +fierté de notre contenance; dissipons ce fantôme de contre-révolution +autour duquel vont se rallier les insensés qui la désirent; débarrassons +la nation de ce bourdonnement continuel d'insectes avides de son sang, +qui l'inquiète et la fatigue; rendons le calme au peuple! +(_Applaudissements._)» + +Où tendent ces objections? A endormir le peuple dans une fausse +sécurité. «On ne cesse depuis quelque temps de crier que la Révolution +est faite; mais on n'ajoute pas que des hommes travaillent sourdement à +la contre-révolution: il semble qu'on n'ait d'autre but que d'éteindre +l'esprit public, lorsque jamais il ne fut plus nécessaire de +l'entretenir dans toute sa force; il semble qu'en recommandant l'amour +pour les lois, on redoute de parler de l'amour pour la liberté! S'il +n'existe plus aucune espèce de danger, d'où viennent ces troubles +intérieurs qui déchirent les départements, cet embarras dans les +affaires publiques? Pourquoi ce cordon d'émigrants qui, s'étendant +chaque jour, cerne une partie de nos frontières? Qu'on m'explique ces +apparitions alternatives de quelques hommes de Coblentz aux Tuileries et +de quelques hommes des Tuileries à Coblentz. Qu'ont de commun des hommes +qui ont fait serment de renverser la Constitution avec un roi qui a fait +serment de la maintenir?» + +Quelles sont les mesures que la nation doit prendre? Il faut d'abord +frapper les émigrés dans leurs biens. Il faut ensuite inviter les +princes à rentrer, sous peine d'être déchus de leur droit. Louis XVI ne +s'y refusera pas: + +«Quels succès d'ailleurs ne peut-il pas se flatter d'obtenir auprès des +princes fugitifs par ses sollicitations fraternelles, et même par ses +ordres, pendant le délai que vous leur accorderez pour rentrer dans le +royaume? Au reste, s'il arrivait qu'il échouât dans ses efforts, si les +princes se montraient insensibles aux accents de sa tendresse en même +temps qu'ils résisteraient à ses ordres, ne serait-ce pas une preuve aux +yeux de la France et de l'Europe que, mauvais frères et mauvais +citoyens, ils sont aussi jaloux d'usurper par une contre-révolution +l'autorité dont la constitution investit le roi, que de renverser la +constitution elle-même? (_Applaudissements._) Dans cette grande +occasion, leur conduite lui dévoilera le fond de leur coeur, et s'il a +le chagrin de n'y pas trouver les sentiments d'amour et d'obéissance +qu'ils lui doivent, que, défenseur de la constitution et de la liberté, +il s'adresse au coeur des Français, il y trouvera de quoi se dédommager +de ses pertes. (_Longs applaudissements._)» + +Cette habileté généreuse répondit aux sentiments du peuple, qui était +tout prêt à acclamer Louis XVI, s'il se fût montré loyal. Le même +souffle populaire se retrouve dans les discours de Vergniaud contre +Duportail (28 octobre 1791), à propos de Saint-Domingue (17 novembre), +contre les députés de la Droite qui troublent l'ordre pendant sa +présidence, et dont «les étranges motions, les cris tumultueux sont plus +dangereux pour la patrie que les rassemblements de Worms et de +Coblentz», sur les prêtres réfractaires (18 novembre), contre la +proposition d'imprimer le discours du ministre de la guerre (10 +décembre). + +Le 27 décembre, il lut un projet d'adresse au peuple, que l'Assemblée +écarta comme déclamatoire, sur cette observation d'un des membres: «Sous +certains points de vue, cette adresse est purement déclamatoire, et par +conséquent inconvenante, puisque l'Assemblée ne doit parler que le +langage des faits.» On voit que les collègues de Vergniaud faisaient, +dès lors, plus de cas de son éloquence que de son tact politique. + +Mais il excelle à flageller les hommes de la cour. Le 13 janvier 1792, +le ministre de la marine, Bertrand, avait donné des explications peu +franches sur les émigrations des officiers de marine. «Je ne veux point, +dit Vergniaud, faire de discours. Je ne présenterai qu'un syllogisme +fort simple. Le ministre a trompé l'Assemblée sur le nombre des +officiers qui sont dans les ports: c'est un principe en morale qu'il +faut adopter en politique, que tout homme qui trompe est indigne de la +confiance.» + +Le 18 janvier, il prononce un grand discours sur la nécessité de +déclarer la guerre à l'empereur, et il est l'interprète, non seulement +de la Gironde, mais de la France: + +«Vos ennemis, dit-il, savent que la conquête de la liberté a exigé de +vous de grands sacrifices pécuniaires, ils savent que vos préparatifs de +défense sont ruineux, ils espèrent que des citoyens qui ont abandonné, à +la voix de la patrie, leurs femmes, leurs enfants, qui ont préféré les +périls et les travaux de la guerre aux douceurs paisibles qu'ils +goûtaient dans leurs foyers, ils espèrent, dis-je, que ces citoyens +dévoués et courageux, fatigués d'habiter un camp devant lequel il ne se +présente pas d'ennemi, quitteront vos frontières et les laisseront sans +défense; tandis que dans l'intérieur, quelques millions semés avec +adresse précipiteront la chute de vos changes vers le terme le plus +désastreux, augmenteront le prix des matières de première nécessité, +susciteront des insurrections, où le peuple égaré détruira lui-même ses +droits en croyant les défendre. Alors vos ennemis feront avancer une +armée formidable pour vous donner des fers. Voilà la guerre qu'on vous +fait; voilà celle qu'on veut vous faire. (_On applaudit._) + +«Le peuple a juré de maintenir la Constitution, parce qu'il est certain +d'être heureux par elle; mais si vous le laissez dans un état qui +demande chaque jour des sacrifices plus pénibles, des efforts plus +courageux; si vous épuisez le trésor national par cette guerre de +préparatifs, le jour de cet épuisement ne sera-t-il pas le dernier +moment de la Constitution? L'état où nous sommes est un véritable état +de destruction qui peut nous conduire à l'opprobre et à la mort. (_On +applaudit à plusieurs reprises._) Aux armes donc, aux armes! Citoyens, +hommes libres, défendez votre liberté, assurez l'espoir de celle du +genre humain, ou bien vous ne mériterez pas même sa pitié dans vos +malheurs. (_Les applaudissements recommencent._)» + +Il n'est pas moins éloquent contre les ennemis de l'intérieur, contre la +cour elle-même, quand, le 10 mars 1792, il appuie la demande +d'accusation contre le ministre des affaires étrangères, Delessart. Il +n'a peut-être pas prononcé de discours plus véhément, ni plus applaudi: + +«J'ajouterai, dit-il, un fait qui est échappé à la mémoire de M. +Brissot. Et, ici, ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une +voix plaintive--qui sort de l'épouvantable glacière d'Avignon. Elle vous +crie: Le décret de réunion du Comtat à la France a été rendu au mois de +novembre dernier; s'il nous eût été envoyé sur-le-champ, peut-être qu'il +nous eût apporté la paix et eût éteint nos funestes divisions. Peut-être +que le moment où nous aurions connu légalement notre réunion à la France +nous aurait tous réunis au même sentiment; peut-être qu'en devenant +Français, nous aurions abjuré l'esprit de haine, et serions devenus tous +frères; peut-être, enfin, que nous n'aurions pas été victimes d'un +massacre abominable, et que notre sol n'eût pas été déshonoré par le +plus atroce des forfaits. Mais M. Delessart, alors ministre de +l'intérieur, a gardé pendant plus de deux mois ce décret dans son +portefeuille, et dans cet intervalle, nos dissensions ont continué; dans +cet intervalle, de nouveaux crimes ont souillé notre déplorable patrie; +c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutilés qui demandent vengeance +contre votre ministre. (_On applaudit à plusieurs reprises._) +«Permettez-moi une réflexion. Lorsqu'on proposa à l'Assemblée +constituante de décréter le despotisme de la religion chrétienne, +Mirabeau prononça ces paroles: «De cette tribune où je vous parle, on +aperçoit la fenêtre d'où la main d'un monarque français, armée contre +ses sujets par d'exécrables factieux, qui mêlaient des intérêts +personnels aux intérêts sacrés de la religion, tira l'arquebuse qui fut +le signal de la Saint-Barthélémy.» Et moi aussi je m'écrie: De cette +tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des conseillers +pervers égarent et trompent le roi que la Constitution nous a donné, +forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner, et préparent les +manoeuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les +fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on combine +les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après +nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie, et par +toutes les fureurs de la guerre civile. (_La salle retentit +d'applaudissements._) + +«Le jour est arrivé où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à +tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et +la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, et au nom du +despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom +de la loi. (_Les applaudissements redoublent et se prolongent._) +Qu'elles y pénètrent tous les coeurs. Que tous ceux qui l'habitent +sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au roi. +Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et +qu'il n'y sera pas une seule tête convaincue d'être criminelle, qui +puisse échapper à son glaive. Je demande qu'on mette aux voix le décret +d'accusation. (_M. Vergniaud descend de la tribune au milieu des plus +vifs applaudissements._)» + +Les mêmes sentiments se retrouvent dans ses discours très démocratiques +sur le licenciement de la garde du roi (29 mai) et sur la lettre de La +Fayette. Mais il faut en venir à la grande harangue du 3 juillet 1792, +sur la situation de la France, où son exaltation révolutionnaire est au +plus haut point. Ce fut, dit justement Louis Blanc, un grand jour que +celui-là dans l'histoire de l'éloquence. + +A ce moment, la trahison de la cour était visible. Vergniaud fit frémir +la nation en en rassemblant les preuves. Il parla d'abord de la +politique de Louis XVI à l'intérieur: + +«Le roi a refusé sa sanction à votre décret sur les troubles religieux. +Je ne sais si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre +encore sous les voûtes du palais des Tuileries; si l'hypocrisie +sanguinaire des jésuites Lachaise et Letellier revit dans l'âme de +quelque scélérat, brûlant de voir se renouveler les Saint-Barthélémy et +les Dragonnades; je ne sais si le coeur du roi est troublé par des idées +fantastiques qu'on lui suggère, et sa conscience égarée par les terreurs +religieuses dont on l'environne. + +«Mais il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser +d'être l'ennemi le plus dangereux de la Révolution, qu'il veut +encourager, par l'impunité, les tentatives criminelles de l'ambition +pontificale, et rendre aux orgueilleux suppôts de la tiare la puissance +désastreuse dont ils ont également opprimé les peuples et les rois. Il +n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être +l'ennemi du peuple, qu'il approuve ou même qu'il voie avec indifférence +les manoeuvres sourdes employées pour diviser les citoyens, jeter des +ferments de haine dans le sein des âmes sensibles, et étouffer, au nom +de la Divinité, les sentiments les plus doux dont elle a composé la +félicité des hommes. Il n'est pas permis de croire, sans lui faire +injure et l'accuser lui-même d'être l'ennemi de la loi, qu'il se refuse +à l'adoption des mesures répressives contre le fanatisme, pour porter +les citoyens à des excès que le désespoir inspire et que les lois +condamnent; qu'il aime mieux exposer les prêtres insermentés, même alors +qu'ils ne troublent pas l'ordre, à des vengeances arbitraires, que les +soumettre à une loi qui, ne frappant que sur les perturbateurs, +couvrirait les innocents d'une égide inviolable. Enfin, il n'est pas +permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être l'ennemi de +l'empire, qu'il veuille perpétuer les séditions et éterniser les +désordres et tous les mouvements révolutionnaires qui poussent l'empire +à la guerre civile et le précipitent, par la guerre civile, à sa +dissolution.» + +Ces ironies redoutables faisaient tomber le masque de Louis XVI et le +montraient trahissant la Révolution à l'intérieur et à l'extérieur. Là, +Vergniaud affecte de séparer la cause du roi de celle de ses courtisans, +et il commence ce tableau célèbre des intrigues royalistes et ces +apostrophes terribles, où il donne toute la mesure de son génie. Citons +entièrement ces paroles, qui ont eu la fortune rare de se graver dans la +mémoire des contemporains: + +«C'est au nom du roi, dit-il, que les princes français ont tenté de +soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe; c'est pour +_venger la dignité_ du roi que s'est conclu le traité de Pilnitz, et +formée l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin; +c'est pour _défendre le roi_ qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les +drapeaux de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du corps; +c'est pour _venir au secours du roi_ que les émigrés sollicitent et +obtiennent de l'emploi dans les armées autrichiennes, et s'apprêtent à +déchirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers +de la _prérogative royale_, que d'autres preux, pleins d'honneur et de +délicatesse, abandonnent leur poste en présence de l'ennemi, trahissent +leurs serments, volent les caisses, travaillent à corrompre leurs +soldats, et placent ainsi leur gloire dans la lâcheté, le parjure, la +subordination, le vol et les assassinats; c'est contre la nation ou +l'Assemblée nationale seule, et pour le _maintien de la splendeur du +trône_, que le roi de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre, et que +le roi de Prusse marche vers nos frontières; c'est _au nom du roi_ que +la liberté est attaquée, et que, si l'on parvenait à la renverser, on +démembrerait bientôt l'empire pour en indemniser de leurs frais les +puissances coalisées; car on connaît la générosité des rois, on sait +avec quel désintéressement ils envoient leurs armées pour désoler une +terre étrangère, et jusqu'à quel point on peut croire qu'ils +épuiseraient leurs trésors pour soutenir une guerre qui ne devrait pas +leur être profitable. Enfin, tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler +sur nos têtes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du +roi qui en est le prétexte ou la cause. + +«Or, je lis dans la Constitution, chap. II, section 1re, art. VI: «Si le +roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la +nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle +entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la +royauté.» + +«Maintenant, je vous demande ce qu'il faut entendre par un acte formel +d'opposition; la raison me dit que c'est l'acte d'une résistance +proportionnée, autant qu'il est possible, au danger, et faite dans un +temps utile pour pouvoir l'éviter. + +«Par exemple, si, dans la guerre actuelle, 100.000 Autrichiens +dirigeaient leur marche vers la Flandre, ou 100.000 Prussiens vers +l'Alsace, et que le roi, qui est le chef suprême de la force publique, +n'opposât à chacune de ces deux redoutables armées qu'un détachement de +10 ou 20.000 hommes, pourrait-on dire qu'il a employé des moyens de +résistance convenables, qu'il a rempli le voeu de la Constitution et +fait l'acte formel qu'elle exige de lui? + +«Si le roi, chargé de veiller à la sûreté extérieure de l'Etat, de +notifier au Corps législatif les hostilités imminentes, instruit des +mouvements de l'armée prussienne, et n'en donnant aucune connaissance à +l'Assemblée nationale; instruit, ou du moins, pouvant présumer que cette +armée nous attaquera dans un mois, disposait avec lenteur les +préparatifs de répulsion; si l'on avait une juste inquiétude sur les +progrès que les ennemis pourraient faire dans l'intérieur de la France, +et qu'un camp de réserve fût évidemment nécessaire pour prévenir ou +arrêter ces progrès; s'il existait un décret qui rendît infaillible et +prompte la formation de ce camp; si le roi rejetait ce décret et lui +substituait un plan dont le succès fût incertain, et demandât pour son +exécution un temps si considérable que les ennemis auraient celui de la +rendre impossible; si le Corps législatif rendait des décrets de sûreté +générale; que l'urgence du péril ne permît aucun délai; que cependant la +sanction fût refusée ou différée pendant deux mois; si le roi laissait +le commandement d'une armée à un général intrigant, devenu suspect à la +nation par les fautes les plus graves, les attentats les plus +caractérisés à la Constitution; si un autre général, nourri loin de la +corruption des cours, et familier avec la victoire, demandait pour la +gloire de nos armes un renfort qu'il serait facile de lui accorder; si, +par un refus, le roi lui disait clairement: Je te défends de vaincre; +si, mettant à profit cette funeste temporisation, tant d'incohérence +dans notre marche politique, ou plutôt une si constante persévérance +dans la perfidie, la ligue des tyrans portait des atteintes mortelles à +la liberté, pourrait-on dire que le roi a fait la résistance +constitutionnelle, qu'il a rempli, pour la défense de l'Etat, le voeu de +la Constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit? + +«Souffrez que je raisonne encore dans cette supposition douloureuse. +J'ai exagéré plusieurs faits, j'en énoncerai même tout à l'heure, qui, +je l'espère, n'existeront jamais, pour ôter tout prétexte à des +applications qui sont purement hypothétiques, mais j'ai besoin d'un +développement complet pour montrer la vérité sans nuages. + +«Si tel était le résultat de la conduite dont je viens de tracer le +tableau, que la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât, +que la Constitution fût ébranlée, que la contre-révolution fût là, et +que le roi vous dît pour sa justification: + +«Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir +que pour relever ma puissance qu'ils supposent anéantie; venger ma +dignité, qu'il supposent flétrie; me rendre mes droits royaux, qu'ils +supposent compromis ou perdus; mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur +complice; j'ai obéi à la Constitution, qui m'ordonne de m'opposer par un +acte formel à leurs entreprises, puisque j'ai mis des armées en +campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop faibles, mais la +Constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner. +Il est vrai que je les ai rassemblées trop tard; mais la Constitution ne +désigne pas le temps auquel je devais les assembler. Il est vrai que des +camps de réserve auraient pu les soutenir; mais la Constitution ne +m'oblige pas à former des camps de réserve. + +«Il est vrai que, lorsque les généraux s'avançaient en vainqueurs sur le +territoire ennemi, je leur ai ordonné de s'arrêter; mais la Constitution +ne me prescrit pas de remporter des victoires; elle me défend même les +conquêtes. Il est vrai qu'on a tenté de désorganiser les armées par des +démissions combinées d'officiers, et je n'ai fait aucun effort pour +arrêter le cours de ces démissions, mais la Constitution n'a pas prévu +ce que j'aurais à faire en pareil délit. Il est vrai que mes ministres +ont continuellement trompé l'Assemblée nationale sur le nombre, la +disposition des troupes et leurs approvisionnements; que j'ai gardé le +plus longtemps que j'ai pu ceux qui entravaient la marche du +gouvernement constitutionnel, le moins possible ceux qui s'efforçaient +de lui donner du ressort; mais la Constitution ne fait dépendre leur +nomination que de ma volonté, et nulle part elle n'ordonne que je donne +ma confiance aux patriotes et que je chasse les contre-révolutionnaires. +Il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets utiles ou même +nécessaires, et que j'ai refusé de les sanctionner; mais j'en avais le +droit: il est sacré, car je le tiens de la Constitution. Il est vrai, +enfin, que la contre-révolution se fait, que le despotisme va remettre +entre mes mains son sceptre de fer; que je vous punirai d'avoir eu +l'insolence de vouloir être libres; mais j'ai fait tout ce que la +Constitution me prescrit; il n'est émané de moi aucun acte que la +Constitution condamne; il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité +pour elle, de mon zèle pour sa défense. (_On applaudit à plusieurs +reprises._) + +«Si, dis-je, il était possible que, dans les calamités d'une guerre +funeste, dans un bouleversement contre-révolutionnaire, le roi des +Français leur tînt ce langage dérisoire; s'il était possible qu'il leur +parlât jamais de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi +insultante, ne seraient-ils pas en droit de lui répondre: + +«--O roi qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vérité +ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes +par des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des osselets; qui +n'avez feint d'aimer les lois que pour parvenir à la puissance qui vous +servirait à les braver; la Constitution, que pour qu'elle ne vous +précipitât pas du trône, où vous aviez besoin de rester pour la +détruire; la nation, que pour assurer le succès de vos perfidies en lui +inspirant de la confiance: pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec +d'hypocrites protestations, nous donner le change sur la cause de nos +malheurs, par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes? + +«Etait-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des forces +dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite? +Etait-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à fortifier +l'intérieur du royaume, ou de faire des préparatifs de résistance pour +l'époque où nous serions déjà devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous +défendre que de choisir des généraux qui attaquaient eux-mêmes la +Constitution, ou d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? Etait- +ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la +désorganisation continuelle du ministère? La Constitution vous laissa-t- +elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit- +elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle +enfin le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes +prérogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et +l'Empire? Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu +émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, +vous n'avez pas rempli le voeu de la Constitution; elle est peut-être +renversée: mais vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure: +vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se +remportaient en votre nom sur la liberté; mais vous ne recueillerez +point le fruit de ces indignes triomphes: vous n'êtes plus rien pour +cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple +que vous avez si lâchement trahi. (_Les applaudissements recommencent +avec plus de force dans la très grande majorité de l'Assemblée._)» + + + + +_V. LES DISCOURS DE VERGNIAUD DU 10 AOUT 1792 AU 2 JUIN 1793_. + + +Ou les mots n'ont aucun sens, ou le discours du 3 juillet 1792 signifie +qu'il n'y a plus rien à faire avec le prince. Cependant, les conclusions +de Vergniaud ne tendent ni à détruire la royauté, ni à changer de roi. +Après avoir perdu Louis XVI moralement dans cette redoutable +philippique, il se refuse à le perdre politiquement. Personne n'avait pu +croire que cette hypothèse si magnifiquement déroulée fût autre chose +qu'une habileté oratoire destinée à rendre plus sanglante l'accusation +insinuée. O puissance de la rhétorique! Vergniaud en vient à prendre au +sérieux cette figure, et, la crainte d'une victoire populaire aidant, il +se dit que ce traître est peut-être moins incurablement traître qu'il ne +l'a laissé entendre lui-même. Il s'oppose à une révolution parlementaire +et paisible qui aurait économisé à la France le sang versé au 10 août, +et, le 24 juillet, il décide l'Assemblée à passer à l'ordre du jour sur +une pétition qui demandait la déchéance. + +Il fait plus: il signe avec Guadet, dans les derniers jours de juillet, +la fameuse consultation rédigée par Gensonné et envoyée aux Tuileries +par l'intermédiaire du peintre Boze. Le 29 juillet, il écrit lui-même à +Boze une lettre où il donne au roi les conseils les plus propres à le +sauver. Sans désavouer son discours, il promet la paix à Louis s'il veut +défendre sincèrement la Constitution et former un ministère où +prendraient place des patriotes de la Constituante, par exemple Roederer +et Petion. Assurément, il n'y eut pas là l'ombre d'une trahison ou d'une +défection, et quand, le 3 janvier 1793, Gasparin et Robespierre jeune +dénoncèrent cette démarche comme criminelle, la Convention eut raison de +passer à l'ordre du jour. Toutefois, c'est un épilogue bien inattendu au +discours du 3 juillet que ces conseils donnés secrètement au «tyran +Lysandre» par celui-là même qui l'avait si sévèrement démasqué. Il +n'était guère politique de chercher à raffermir un trône qu'on avait +soi-même déclaré vermoulu. On avait provoqué une révolution, et +maintenant on la redoutait. «Un nouveau ferment révolutionnaire, +écrivait Vergniaud à Boze, tourmente dans sa base une organisation +politique que le temps n'a pas consolidée. Ce désespoir peut en +accélérer le développement avec une rapidité qui échapperait à la +vigilance des autorités constituées et à l'action de la loi.» Vergniaud +craignait ce _ferment révolutionnaire_; il essaya cette démarche +imprudente, par excès de prudence et par défiance de l'insurrection +imminente. La Commission extraordinaire attendit fiévreusement la +réponse du roi, bien décidée à ne point faiblir, si la cour ne cédait +pas. Thierry envoya des phrases évasives et presque dédaigneuses. Dès +lors, on discuta sérieusement les avantages comparés de la déchéance et +de la suspension. Mais ces hésitations avaient enlevé à la Gironde toute +influence sur les événements. Le 10 août se fit en dehors d'elle, et +elle ne put que le ratifier par la suspension, dont Vergniaud lui-même +devait rédiger la formule. + +Il sortit amoindri et blessé de ces démarches honorables, en somme, mais +irréfléchies. Ce républicain, dans la crainte de voir surgir une autre +république que la sienne, fut sur le point de croire à la parole du +«tyran Lysandre». Heureusement pour lui qu'on ne répondit pas à ses +avances: perdu dans l'opinion, il n'aurait pas pu rendre à la Révolution +les services qu'elle reçut de lui dans le mois de septembre 1792. + +Ces services consistèrent à aider Danton de son éloquence dans ses +efforts pour dresser la France contre l'ennemi. Sans rancune contre +l'homme du 10 août, et plus patriote en cela que ses amis politiques, +Vergniaud joua un rôle utile en électrisant les âmes par ses paroles +ardentes. Il s'agissait d'élever les courages au-dessus de la réalité, +au-dessus même des impossibilités physiques. L'homme pratique, dans ces +conditions critiques, fut justement le chimérique Vergniaud; et sa +grandiose rhétorique exalta efficacement les volontés. Les deux appels +au camp retentirent dans tous les coeurs: + +«Pourquoi, disait-il, le 2 septembre, les retranchements du camp qui est +sous les remparts de la cité ne sont-ils pas plus avancés? Où sont les +bêches, les pioches, et tous les instruments qui ont élevé l'autel de la +Fédération et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande +ardeur pour les fêtes, sans doute vous n'en aurez pas moins pour les +combats; vous avez chanté, célébré la liberté; il faut la défendre. Nous +n'avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois environnés +d'armées puissantes. Je demande que la commune de Paris concerte avec le +pouvoir exécutif les mesures qu'elle est dans l'intention de prendre. Je +demande aussi que l'Assemblée nationale, qui, dans ce moment-ci, est +plutôt un grand Comité militaire qu'un Corps législatif, envoie à +l'instant, et chaque jour, douze commissaires au camp, non pour exhorter +par de vains discours les citoyens, mais pour piocher eux-mêmes, car il +n'est plus temps de discourir; il faut piocher la fosse de nos ennemis, +et chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre. (_Des acclamations +universelles se font entendre dans les tribunes. L'assemblée se lève +tout entière, et décrète la proposition de Vergniaud._)» + +Il est notable que, dans ces paroles inspirées par la politique +dantonienne, Vergniaud prend la précision, la familiarité, le style de +Danton. Le 16 septembre 1792, il répète cet appel au camp, en y mêlant +un blâme discret des journées de septembre: + +«O citoyens de Paris! je vous le demande avec la plus profonde émotion, +ne démasquerez-vous jamais ces hommes pervers qui n'ont, pour obtenir +votre confiance, d'autres droits que la bassesse de leurs moyens et +l'audace de leurs prétentions? Citoyens, lorsque l'ennemi s'avance, et +qu'un homme, au lieu de vous inviter à prendre l'épée pour le repousser, +vous engage à égorger froidement des femmes ou des citoyens désarmés, +celui-là est ennemi de votre gloire, de votre bonheur, il vous trompe +pour vous perdre. Lorsqu'au contraire un homme ne vous parle des +Prussiens que pour vous indiquer le coeur où vous devez frapper, +lorsqu'il ne vous propose la victoire que par des moyens dignes de votre +courage, celui-là est ami de votre gloire, ami de votre bonheur, il veut +vous sauver. Citoyens, abjurez donc vos dissensions intestines; que +votre profonde indignation pour le crime encourage les hommes de bien à +se montrer. Faites cesser les proscriptions, et vous verrez aussitôt se +réunir à vous une foule de défenseurs de la liberté. Allez tous ensemble +au camp: c'est là qu'est votre salut. + +«J'entends dire chaque jour: Nous pouvons éprouver une défaite. Que +feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non, si Paris est +dans un état de défense respectable; si vous préparez des postes d'où +vous puissiez opposer une forte résistance: car alors l'ennemi +craindrait d'être poursuivi et enveloppé par les débris des armées qu'il +aurait vaincues, et d'en être écrasé comme Samson sous les ruines du +temple qu'il renversa. Mais, si une terreur panique ou une fausse +sécurité engourdissent notre courage et nos bras; si nous livrons sans +défense les postes d'où l'on pourra bombarder cette cité, il serait bien +insensé de ne pas s'avancer vers une ville qui, par son inaction, aurait +paru l'appeler elle-même; qui n'aurait pas su s'emparer des positions où +elle aurait pu le vaincre. Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi! +tandis que vos frères, que vos concitoyens, par un dévouement héroïque, +abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs +femmes, leurs enfants, demeurerez-vous plongés dans une molle oisiveté? +N'avez-vous d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant sans +cesse, comme les Athéniens: _Qu'y a-t-il aujourd'hui de nouveau?_ Ah! +détestons cette avilissante mollesse! Au camp, citoyens, au camp! Tandis +que nos frères, pour notre défense, arrosent peut-être de leur sang les +plaines de la Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelque sueur les +plaines de Saint-Denis, pour protéger leur retraite. Au camp, citoyens, +au camp! Oublions tout, excepté la patrie! Au camp, au camp!» + +Le _Journal des Débats et Décrets_ appelle ce discours «le plus beau +morceau d'éloquence qu'on ait improvisé dans l'Assemblée actuelle». +Celle-ci en fut si touchée qu'elle enjoignit à Vergniaud de donner à son +improvisation la forme d'une adresse au peuple, et cette adresse fut +décrétée le lendemain 17 septembre. + +Son patriotisme n'était pas de la xénophobie. C'était un patriotisme +large et humanitaire. Ainsi, plus tard, à la Convention, le 9 novembre +1792, à propos des victoires remportées en Belgique, il dira: + +«.... Ne négligeons pas d'entretenir ce feu sacré par tous les moyens +que nous offrent les circonstances. + +«L'aliment le plus efficace pour le vivifier, ce sont les fêtes +publiques. Rappelez-vous la fédération de 1790. Quel coeur n'a pas, dans +ces moments d'enthousiasme et d'allégresse, palpité pour la patrie? Vous +rappelez-vous les fêtes funèbres que nous célébrâmes pour les patriotes +morts dans la journée du 10 août? Quel est celui d'entre nous qui, le +coeur oppressé de douleur, mais l'âme exaltée par l'enthousiasme de la +vraie gloire, ne sentit pas alors le désir, le besoin de venger ces +héros de la liberté? Eh bien! c'est par de pareilles fêtes que vous +ranimerez sans cesse le civisme. Chantez donc, chantez une victoire qui +sera celle de l'humanité. Il a péri des hommes, mais c'est pour qu'il +n'en périsse plus. Je le jure, au nom de la fraternité universelle que +vous allez établir, chacun de vos combats sera un pas de fait vers la +paix, l'humanité et le bonheur des peuples. (_On applaudit._)» + +Tel est le caractère de l'éloquence patriotique dans Vergniaud: on sent +qu'il est heureux de s'élever au-dessus de la lutte des partis, et +d'oublier, dans ces discours héroïques, la politique intérieure et ses +propres contradictions. + +En effet, il a déjà commencé sa lutte contre la Commune de Paris et les +excès révolutionnaires. Nous avons vu que, patriotiquement, il avait +d'abord jeté un voile sur les journées de septembre, qu'il alla même +jusqu'à laisser tomber le mot d'_insurrection légitime_, et qu'il +réserva toute sa colère contre les meneurs, surtout contre les +signataires de la célèbre circulaire qui enjoignait aux départements +d'imiter Paris. Dès le 17 septembre 1792, il s'était élevé en ces termes +contre la tyrannie de la Commune: + +«Il est temps de briser ces chaînes honteuses, d'écraser cette nouvelle +tyrannie; il est temps que ceux qui ont fait trembler les hommes de bien +tremblent à leur tour. Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards à leurs +ordres. Eh! dans la nuit du 2 septembre, dans cette nuit de +proscription, n'a-t-on pas voulu les diriger contre plusieurs députés et +contre moi? Ne nous a-t-on pas dénoncés au peuple comme des traîtres? +Heureusement, c'est en effet le peuple qui était là; les assassins +étaient occupés ailleurs. La voix de la calomnie ne produisit aucun +effet, et la mienne peut encore se faire entendre ici; et, je vous en +atteste, elle tonnera de tout ce qu'elle a de force contre les crimes et +les tyrans. Eh! que m'importent des poignards et des sicaires! +qu'importe la vie aux représentants du peuple, quand il s'agit de son +salut! Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait abattre la +pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tête de son fils, il +s'écriait: Périssent mon nom et ma mémoire, pourvu que la Suisse soit +libre! (_On applaudit._) + +«Et nous aussi nous dirons: Périsse l'Assemblée nationale et sa mémoire, +pourvu que la France soit libre! (Les députés se lèvent par un mouvement +unanime en criant: _Oui, oui, périsse notre mémoire, pourvu que la +France soit libre!_ Les tribunes se lèvent en même temps, et répondent +par des applaudissements réitérés au mouvement de l'Assemblée.) Périsse +l'Assemblée nationale et sa mémoire, si elle épargne un crime qui +imprimerait une tache au nom français; si sa vigueur apprend aux nations +de l'Europe que, malgré les calomnies dont on cherche à flétrir la +France, il est encore, et au sein même de l'anarchie momentanée où des +brigands nous ont plongés, il est encore dans notre patrie quelques +vertus publiques, et qu'on y respecte l'humanité! Périsse l'Assemblée +nationale et sa mémoire, si, sur nos cendres, nos successeurs plus +heureux peuvent établir l'édifice d'une constitution qui assure le +bonheur de la France, et consolide le règne de la liberté et de +l'égalité! Je demande que les membres de la Commune répondent sur leur +tête de la sûreté de tous les prisonniers. (_Les applaudissements +recommencent et se prolongent._)» + + * * * * * + +Ce sont les dernières paroles que Vergniaud prononça à la Législative. +Il fut élu, à une grande majorité, député de la Gironde à la Convention, +le premier d'une liste où il avait fait mettre les noms de Siéyès et de +Condorcet. Il accepta son mandat avec résignation et tristesse: il se +sentait impuissant et prenait déjà des attitudes de victime fière. +«Quant à ma nomination, écrivait-il à son beau-frère, je vous avoue que +l'épuisement de mes forces morales me la rend aussi pénible que +flatteuse; et si les temps eussent été calmes, si l'horizon de Paris ne +paraissait pas encore chargé d'orages, s'il n'y avait eu aucun danger à +courir en restant, si je n'avais pas cru que je pouvais être utile pour +lutter contre quelques scélérats dont je connais ou je soupçonne les +projets, je n'aurais pas hésité à refuser. Mais, dans les circonstances +actuelles, c'eût été une lâcheté et un crime, et je reste.» + +Dès le 24 septembre 1792, il reprend la lutte contre la Montagne en +appuyant un projet de loi de Kersaint contre ceux qui poussent à +l'anarchie et à l'assassinat. Le 25, les écrits de Marat sont dénoncés. +Marat se défend. «S'il est un malheur, répond Vergniaud, pour un +représentant du peuple c'est, pour mon coeur, celui d'être obligé de +remplacer à cette tribune un homme chargé de décrets de prise de corps +qu'il n'a pas purgés.» + +Cette pudeur et ce style de légiste soulevèrent des murmures. Marat +cria: «Je m'en fais gloire.» Chabot dit: «Sont-ce les décrets du +Châtelet dont on parle?» Et Tallien: «Sont-ce ceux dont il a été honoré +pour avoir terrassé La Fayette?» Vergniaud reprit: «C'est le malheur +d'être obligé de remplacer un homme contre lequel il a été rendu un +décret d'accusation, et qui a élevé sa tête audacieuse au-dessus des +lois; un homme enfin tout dégoûtant de calomnies, de fiel et de sang.» +Il donne ensuite lecture de la circulaire de la Commune signée Sergent, +Panis, Marat, etc. «Que dirai-je, s'écrie-t-il, de l'invitation formelle +qu'on y fait au meurtre et à l'assassinat? Que le peuple, lassé d'une +longue suite de trahisons, se soit enfin levé, qu'il ait tiré de ses +ennemis connus une vengeance éclatante: je ne vois là qu'une résistance +à l'oppression. Et s'il se livre à quelques excès qui outrepassent les +bornes de la justice, je n'y vois que le crime de ceux qui les ont +provoqués par leurs trahisons. Le bon citoyen jette un voile sur ces +désordres partiels; il ne parle que des actes de courage du peuple, que +de l'ardeur des citoyens, que de la gloire dont se couvre un peuple qui +sait briser ses chaînes; et il cherche à faire disparaître, autant qu'il +est en lui, les taches qui pourraient ternir l'histoire d'une si +mémorable révolution. Mais que des hommes revêtus d'un pouvoir public +qui, par la nature même des fonctions qu'ils ont acceptées, se sont +chargés de parler au peuple le langage de la loi, et de le contenir dans +les bornes de la justice par tout l'ascendant de la raison; que ces +hommes prêchent le meurtre, qu'ils en fassent l'apologie, il me semble +que c'est là un degré de perversité qui ne saurait se concevoir que dans +un temps où toute morale serait bannie de la terre.» + +Arrivons au grand discours de Vergniaud sur l'appel au peuple (31 +décembre 1792), qui est en même temps son acte politique le plus +important. Il n'est pas douteux qu'il n'ait voulu sauver Louis XVI; il +n'admet pas un instant que les électeurs puissent voter la mort. Il +donne contre le rejet de sa proposition toutes les raisons qui militent, +d'après lui, contre la condamnation du roi. + +«Il est probable, dit-il, qu'un des motifs pour lesquels l'Angleterre ne +rompt pas ouvertement la neutralité, et qui déterminent l'Espagne à la +promettre, c'est la crainte de hâter la perte de Louis par une accession +à la ligue formée contre nous. Soit que Louis vive, soit qu'il meure, il +est possible que ces puissances se déclarent nos ennemies; mais la +condamnation donne une probabilité de plus à la déclaration, et il est +sûr que si la déclaration a lieu, sa mort en sera le prétexte.» + +Est-il possible de dire plus nettement que voter l'appel au peuple, +c'est laisser la vie au roi? Et pourquoi veut-il donc le sauver? est-ce +par sympathie? Il lui adresse de durs reproches à plusieurs reprises. +Est-ce par souvenir des relations indirectes qu'il a eues avec lui par +l'intermédiaire de Boze? Peut-être ne se sent-il pas le droit de faire +périr celui qu'il a conseillé. La principale raison, c'est qu'il voit +dans cette condamnation une victoire démagogique. Avec Brissot et toute +la Gironde, il veut, par l'appel au peuple, submerger la volonté de +Paris dans celle des départements. Ses amis furent enthousiasmés. +«Vergniaud, dit le _Patriote français_, a fait preuve d'un prodigieux +talent, en parlant d'abondance sur cette grande affaire, mais en parlant +comme les fameux orateurs de l'antiquité, lorsqu'ils traitaient des +intérêts de la république dans les assemblées du peuple.» + +En terminant il avait dit: «En tout cas, je déclare que, quel que puisse +être le décret qui sera rendu par la Convention, je regarderais comme +traître à la patrie celui qui ne s'y soumettrait pas. Les opinions sont +libres jusqu'à la manifestation du voeu de la majorité; elles le sont +même après; mais alors, du moins, l'obéissance est un devoir.» + +Cette déclaration explique son brusque changement d'attitude après le +rejet de l'appel au peuple. Il avait voulu se soustraire à la +responsabilité d'un juge. Mais, forcé de juger et convaincu de la +culpabilité de Louis, il se croit obligé d'appliquer la loi telle +qu'elle est, et vote la mort. Justement il présidait, et il eut à +prononcer l'arrêt. «Citoyens, dit-il, je vais proclamer le résultat du +scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice; j'espère que +l'humanité vous engagera à garder le plus profond silence. Quand la +justice a parlé l'humanité doit avoir son tour.» Il fut conséquent avec +lui-même en votant contre le sursis. + +Cette conduite à la fois loyale et complexe, qui devait suggérer aux +royalistes les plus basses calomnies, ne fut pas comprise par le peuple +de Paris. Vergniaud avait voulu faire juger Louis XVI par ces assemblées +primaires, qui l'auraient acquitté sans doute: donc, il était royaliste. +Cet homme franc et limpide prit, aux yeux des tribunes, la figure d'un +traître à la solde des émigrés et des Autrichiens; et son hostilité +envers les révolutionnaires avancés, en s'accentuant de jour en jour +davantage, accrut ces soupçons, sincères chez la multitude, affectés +chez les Robespierristes, et avivés avec art par tous ceux qui +n'aimaient ni le génie, ni l'insouciance un peu dédaigneuse du plus +éloquent des Girondins. + +Dès lors, la vie de Vergniaud fut un combat à mort contre la Montagne. +Le 10 mars 1798, il s'éleva contre l'institution du Tribunal +révolutionnaire: «Lorsqu'on vous propose, dit-il, de décréter +l'établissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle +de Venise, nous mourrons tous plutôt que d'y consentir.» Il +reconnaissait pourtant (discours du 13 mars) que «ce tribunal, s'il +était organisé d'après les principes de la justice, pourrait être +utile». + +Le lendemain de l'insurrection avortée du 10 mars, les Girondins +sentirent le besoin de s'unir plus étroitement. Une vingtaine d'entre +eux, dit Louvet, s'assemblèrent et chargèrent Vergniaud de dénoncer à la +France le récent attentat contre la Convention. Ce ne fut pas sans peine +que Vergniaud, interrompu par Marat, put commencer son discours. Il +chercha surtout à montrer que c'était l'impunité des excès populaires +qui avait amené cette dictature de l'émeute, et il protesta contre +l'intolérance des terroristes: + +«On a vu, dit il, se développer cet étrange système de liberté, d'après +lequel on vous dit: Vous êtes libres; mais pensez comme nous sur telle +ou telle question d'économie politique, ou nous vous dénonçons aux +vengeances du peuple. Vous êtes libres; mais courbez la tête devant +l'idole que nous encensons, ou nous vous dénonçons aux vengeances du +peuple. Vous êtes libres; mais associez-vous à nous pour persécuter les +hommes dont nous redoutons la probité et les lumières, ou nous vous +désignerons par des dénominations ridicules, et nous vous dénoncerons +aux vengeances du peuple. Alors, citoyens, il a été permis de craindre +que la révolution, comme Saturne dévorant successivement tous ses +enfants, n'engendrât enfin le despotisme avec les calamités qui +l'accompagnent.» + +Mais il évite avec soin, dans son récit des événements du 10 mars, +toutes les récriminations personnelles qui auraient pu diviser davantage +les patriotes. Sa péroraison n'a rien d'amer, et il prêche plutôt la +réconciliation: + +«Et toi peuple infortuné, seras-tu plus longtemps dupe des hypocrites, +qui aiment mieux obtenir tes applaudissements que les mériter, et +surprendre la faveur, en flattant tes passions, que de te rendre un seul +service?... + +«Un tyran de l'antiquité avait un lit de fer sur lequel il faisait +étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le +lit, disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins pour leur +faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'égalité, et voilà celle des +scélérats qui te déchirent par leurs fureurs. L'égalité, pour l'homme +social, n'est que celle des droits. Elle n'est pas plus celle des +fortunes que celle des tailles, celle des forces, de l'esprit, de +l'activité, de l'industrie et du travail. + +«On te la présente souvent sous l'emblème de deux tigres qui se +déchirent. Vois-la sous l'emblème plus consolant de deux frères qui +s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter, fille de la haine et de +la jalousie, est toujours armée de poignards. La vraie égalité, celle de +la nature, au lieu de les diviser, unit les hommes par les liens d'une +fraternité universelle. C'est celle qui seule peut faire ton bonheur et +celui du monde. Ta liberté! des monstres l'étouffent, et offrent à ton +culte égaré la licence. La licence, comme tous les faux dieux, a ses +druides qui veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces +prêtres cruels subir le sort de leurs prédécesseurs! puisse l'infamie +sceller à jamais la pierre déshonorée qui couvrira leurs cendres? + +«Et vous, mes collègues, le moment est venu: il faut choisir enfin entre +une énergie qui vous sauve et la faiblesse qui perd tous les +gouvernements, entre les lois et l'anarchie, entre la république et la +tyrannie. Si, ôtant au crime la popularité qu'il a usurpée sur la vertu, +vous déployez contre lui une grande vigueur, tout est sauvé. Si vous +mollissez, jouets de toutes les factions, victimes de tous les +conspirateurs, vous serez bientôt esclaves.» + +Patriotiquement, Vergniaud attribuait aux manoeuvres de l'aristocratie +et de Pitt tous les excès du peuple, et en particulier le complot du 10 +mars. Les Girondins furent très mécontents de ces ménagements, et le +Comité Valazé chargea Louvet de réparer la prétendue maladresse de +Vergniaud; mais Louvet ne put obtenir la parole. + +On voit que Vergniaud planait toujours plus haut que les rancunes, les +récriminations et les romans où se complaisaient la plupart de ses amis. +Il n'attaque que pour se défendre, comme lorsqu'il répondit, le 10 avril +1793, aux accusations de Robespierre; mais alors son dédain est +accablant: + +«J'oserai répondre à M. Robespierre qui, par un roman perfide, +artificieusement écrit dans le silence du cabinet, et par de froides +ironies, vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la +Convention; j'oserai lui répondre sans méditation: je n'ai pas, comme +lui, besoin d'art; il suffit de mon âme. + +«Je parlerai non pour moi: c'est le coeur navré de la plus profonde +douleur que, lorsque la patrie réclame tous les instants de notre +existence politique, je vois la Convention réduite, par des +dénonciations où l'absurdité seule peut égaler la scélératesse, à la +nécessité de s'occuper de misérables intérêts individuels; je parlerai +pour la patrie, au sort de laquelle, sur les bords de l'abîme où on l'a +conduite, les destinées d'un de ses représentants, qui peut et qui veut +la servir, ne sont pas tout à fait étrangères; je parlerai non pour moi, +je sais que dans les révolutions la lie des nations s'agite, et +s'élevant sur la surface politique, paraît quelques moments dominer les +hommes de bien. Dans mon intérêt personnel, j'aurais attendu patiemment +que ce règne passager s'évanouît; mais puisqu'on brise le ressort qui +comprimait mon âme indignée, je parlerai pour éclairer la France qu'on +égare. Ma voix qui, de cette tribune, a porté plus d'une fois la terreur +dans ce palais d'où elle a concouru à précipiter le tyran, la portera +aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur tyranie à +celle de la royauté.» + +Il passe ensuite en revue les dix-huit chefs d'accusation que +Robespierre a portés contre la Gironde, et les réfute d'autant plus +aisément qu'on avait choisi, non les plus vraisemblables, mais les plus +redoutables. On avait dit, par exemple, que les Girondins calomniaient +Paris et qu'ils étaient des modérés: + +«Robespierre, répond Vergniaud, nous accuse d'avoir _calomnié Paris_. +Lui seul et ses amis ont calomnié cette ville célèbre. Ma pensée s'est +toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont souillé +la Révolution; mais j'ai constamment soutenu qu'elles étaient l'ouvrage, +non du peuple, mais de quelques scélérats accourus de toutes les parties +de la république, pour vivre de pillage et de meurtre, dans une ville +dont l'immensité et les agitations continuelles ouvraient la plus grande +carrière à leurs criminelles espérances; et pour la gloire même du +peuple, j'ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois. + +«D'autres, au contraire, pour assurer l'impunité des brigands et leur +ménager sans doute de nouveaux massacres et de nouveaux pillages, ont +fait l'apologie de leurs crimes, et les ont tous attribués au peuple; +or, qui calomnie le peuple, ou de l'homme qui le soutient innocent des +crimes de quelques brigands étrangers, ou de celui qui s'obstine à +imputer au peuple entier l'odieux de ces scènes de sang? +(_Applaudissements._--_Marat_: Ce sont des vengeances nationales!)» + +La réponse à l'accusation de modérantisme est noble et juste: + +«Enfin Robespierre nous accuse d'être devenus tout à coup des _modérés_, +des Feuillants. + +«Nous modérés! Je ne l'étais pas, le 10 août, Robespierre, quand tu +étais caché dans ta cave. Des modérés! Non, je ne le suis pas dans ce +sens que je veuille éteindre l'énergie nationale. Je sais que la liberté +est toujours active comme la flamme, qu'elle est inconciliable avec ce +calme parfait qui ne convient qu'à des esclaves. Si on n'eût voulu que +nourrir ce feu sacré qui brûle dans mon coeur aussi ardemment que dans +celui des hommes qui parlent sans cesse de l'impétuosité de leur +caractère, de si grands dissentiments n'auraient pas éclaté dans cette +assemblée. Je sais aussi que, dans des temps révolutionnaires, il y +aurait autant de folie à prétendre calmer à volonté l'effervescence du +peuple, qu'à commander aux flots de la mer d'être tranquilles quand ils +sont battus par les vents. Mais c'est au législateur à prévenir autant +qu'il peut les désastres de la tempête par de sages conseils; et si, +sous prétexte de révolution, il faut, pour être patriote, se déclarer le +protecteur du meurtre et du brigandage, je suis _modéré_. + +«Depuis l'abolition de la royauté, j'ai beaucoup entendu parler de +révolution. Je me suis dit il n'y en a plus que deux possibles: celle +des propriétés ou la loi agraire, et celle qui nous ramènerait au +despotisme. J'ai pris la ferme résolution de combattre l'une et l'autre +et tous les moyens indirects qui pourraient nous y conduire. Si c'est là +être modéré, nous le sommes tous: car tous nous avons voté la peine de +mort contre tout citoyen qui proposerait l'une ou l'autre. + +«J'ai aussi beaucoup entendu parler d'insurrection, de faire lever le +peuple et je l'avoue, j'en ai gémi. Ou l'insurrection a un objet +déterminé, ou elle n'en a pas: au dernier cas, c'est une convulsion pour +le corps politique qui, ne pouvant lui produire aucun bien, doit +nécessairement lui faire beaucoup de mal. La volonté de la faire naître +ne peut entrer que dans le coeur d'un mauvais citoyen. Si l'insurrection +a un objet déterminé, quel peut-il être? de transporter l'exercice de la +souveraineté dans la république. L'exercice de la souveraineté est +confié à la représentation nationale. Donc ceux qui parlent +d'insurrection veulent détruire la représentation nationale; donc ils +veulent remettre l'exercice de la souveraineté à un petit nombre +d'hommes, ou le transporter sur la tête d'un seul citoyen; donc ils +veulent fonder un gouvernement aristocratique, ou rétablir la royauté. +Dans les deux cas, ils conspirent contre la république et la liberté, et +s'il faut, ou les approuver pour être patriote, ou être modéré en les +combattant, je suis modéré. (_On applaudit._) Lorsque la statue de la +Liberté est sur le trône, l'insurrection ne peut être provoquée que par +les amis de la royauté. A force de crier au peuple qu'il fallait qu'il +se levât, à force de lui parler, non pas le langage des lois, mais celui +des passions, on a fourni des armes à l'aristocratie; prenant la livrée +et le langage du sans-culottisme, elle a crié dans le département du +Finistère: Vous êtes malheureux, les assignats perdent, il faut vous +lever en masse. Voilà comment des exagérations ont nui à la République. + +«Nous sommes des modérés! Mais au profit de qui avons-nous montré cette +grande modération? Au profit des émigrés? Nous avons adopté contre eux +toutes les mesures de rigueur que commandaient également et la justice +et l'intérêt national. Au profit des conspirateurs du dedans? Nous +n'avons cessé d'appeler sur leur tête le glaive de la loi; mais j'ai +repoussé la loi qui menaçait de proscrire l'innocent comme le coupable. +On parlait sans cesse de mesures terribles, de mesures révolutionnaires. +Je les voulais aussi, ces mesures terribles, mais contre les seuls +ennemis de la patrie. Je ne voulais pas qu'elles compromissent la sûreté +des bons citoyens, parce que quelques scélérats auraient intérêt à les +perdre; je voulais des punitions et non des proscriptions. Quelques +hommes ont paru faire consister leur patriotisme à tourmenter, à faire +verser des larmes. J'aurais voulu qu'il ne fît que des heureux. La +Convention est le centre autour duquel doivent se rallier tous les +citoyens. Peut-être que leurs regards ne se fixent pas toujours sur elle +sans inquiétude et sans effroi. J'aurais voulu qu'elle fût le centre de +toutes les affections et de toutes les espérances. On a cherché à +consommer la révolution par la terreur, j'aurais voulu la consommer par +l'amour. Enfin, je n'ai pas pensé que, semblablement aux prêtres et aux +farouches ministres de l'Inquisition, qui ne parlent de leur Dieu de +miséricorde qu'au milieu des bûchers, nous dussions parler de liberté au +milieu des poignards et des bourreaux. (_On applaudit._) + +«Nous, des _modérés_! Ah! qu'on nous rende grâce de cete modération dont +on nous fait un crime. Si, lorsque dans cette tribune on est venu +secouer les torches de la discorde et outrager avec la plus insolente +audace la majorité des représentants du peuple; si, lorsqu'on s'est +écrié avec autant de fureur que d'imprudence: _plus de trêve, plus de +paix entre nous_, nous eussions cédé aux mouvements de la plus juste +indignation, si nous avions accepté le cartel contre-révolutionnaire que +l'on nous présentait: je le déclare à mes accusateurs, de quelques +soupçons dont on nous environne, de quelques calomnies dont on veuille +nous flétrir, nos noms sont encore plus estimés que les leurs; on aurait +vu accourir de tous les départements, pour combattre les hommes du 2 +septembre, des hommes également redoutables à l'anarchie et aux tyrans. +Nos accusateurs et nous, nous serions peut-être déjà consumés par le feu +de la guerre civile. Notre modération a sauvé la république de ce fléau +terrible, et par notre silence nous avons bien mérité de la patrie. (_On +applaudit._)» + +Le discours de Vergniaud obtint, dit le conventionnel Baudin (des +Ardennes), _le silence de l'admiration_, non seulement des Girondins, +«mais aussi d'un auditoire évidemment dévoué à ses détracteurs». + +Les événements se précipitent. Le 15 avril, les sections demandent +l'expulsion des Brissotins. C'est ici que se montra la grandeur d'âme de +Vergniaud. Ses amis proposaient un appel au peuple qui eût sauvé la +Gironde et compromis la France: il fit repousser cette mesure: + +«La convocation des assemblées primaires, dit-il héroïquement, est une +mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la République et la +liberté; et s'il faut ou décréter cette convocation, ou nous livrer aux +vengeances de nos ennemis; si vous êtes réduits à cette alternative, +citoyens, n'hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique. +Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie!» + +Rien de plus cornélien n'a été dit à la tribune, et il n'y a peut-être +pas, dans l'antiquité, de trait de dévouement à la patrie qui soit plus +sincère et plus sublime. Le grand coeur de Vergniaud lui montre ici la +véritable nécessité politique où leurs fautes ont acculé les malheureux +Girondins. La Révolution ne peut plus avancer, si deux partis d'égale +force la tire en sens contraire. Il faut que le mieux organisé élimine +l'autre, et c'est un Girondin qui par une divination de son patriotisme, +offre de sacrifier la Gironde! Danton était-il présent? Entendit-il ces +paroles magnanimes? Comme il dut frémir! C'était son style, son âme; +c'était lui-même qu'il retrouvait, mais trop tard dans Vergniaud. Unis, +ces deux hommes, le poète et le politique, auraient représenté les deux +instincts de la révolution, et presque tout le génie de la France. + +Sans doute, la Convention improuva la pétition comme calomnieuse; mais +Vergniaud ne se fit aucune illusion et se prépara à tomber dans une +attitude digne de lui. Pendant ces deux derniers mois, ce nonchalant +développa une activité surprenante et parla sur les sujets les plus +divers, sur les subsistances et sur le maximum (17 avril 1793), sur la +liberté de conscience (19 avril), sur les secours aux familles des +défenseurs de la patrie (4 mai), sur la formation d'une armée de +domestiques (8 mai), enfin sur la Constitution (même jour). + +Le 17 mai, il répond à Couthon, qui avait demandé aux Girondins leur +démission: + +«Celui d'entre nous qui se retirerait pour échapper à des soupçons +calomniateurs serait un lâche; et certes Couthon a, là, suggéré à +l'aristocratie un moyen infaillible de dissoudre l'Assemblée; il lui +suffirait, pour la désorganiser, d'en attaquer successivement tous les +membres par les mêmes impostures. Quant à moi et à ceux de mes collègues +contre lesquels, peut-être, s'est dirigée la proposition de Couthon, je +demande acte à la Convention de l'extrême modération avec laquelle j'ai +parlé au milieu des interruptions les plus violentes; du serment que je +fais d'employer constamment tous mes efforts pour prévenir cet incendie +des passions qui nous fait tant de mal. Mais je déclare aussi, et il est +bon que tous les Parisiens m'entendent, je déclare que si, à force de +persécutions, d'outrages, de violences, on nous forçait en effet à nous +retirer; si l'on provoquait ainsi une scission fatale, le département de +la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait violé +la représentation nationale, et rompu l'unité de la république. (_Nous +faisons tous la même déclaration! s'écrient un grand nombre de +membres._)» + +Cette menace de guerre civile n'est guère dans le ton du discours si +généreux du 20 avril: ce n'est pas du Vergniaud, c'est du Guadet, du +Buzot. Ici, il a cédé pour un instant à l'influence de ses amis, presque +tous altérés de vengeance et inspirés par une femme. + +Le 20 mai, il protesta contre les interruptions des tribunes et les +désordres qui paralysent la Convention: + +«Citoyens, nous avons deux ennemis puissants à vaincre: le despotisme +armé au dehors, qui presse et attaque la République sur tous ses points +extérieurs; l'anarchie au dedans, qui travaille sans relâche à la +dissolution de toutes ses parties intérieures. Nous ne pouvons combattre +nous-mêmes le premier de ces ennemis terribles. La gloire en est +réservée à nos bataillons. Combattons corps à corps le second, c'est +notre devoir: assez et trop longtemps il nous a tourmentés; assez et +trop longtemps nous avons soutenu contre lui une lutte aussi pénible +pour nous, que désastreuse pour la patrie; il faut voir enfin qui +l'emportera, du génie de la liberté ou de celui des brigands: offrons, +sans pâlir, nos coeurs aux poignards, mais délivrons la patrie d'un +fléau qui la dévore. Nos bataillons versent, chaque jour, leur sang pour +abattre les tyrans; versons le nôtre, s'il le faut, pour terrasser +l'anarchie; triomphons enfin, ou périssons, ou ensevelissons-nous à +jamais sous les ruines du temple de la liberté.» + +Le 24, il appuie en ces termes les mesures énergiques proposées par la +Commission des Douze: «Citoyens, montrez-vous dignes enfin de votre +mission, osez attaquer de front vos assassins; vous les verrez rentrer +dans la poussière. Voulez-vous attendre lâchement qu'ils viennent vous +plonger le poignard dans le sein? S'il en est ainsi, vous trahissez le +plus sacré de vos devoirs! vous abandonnez le peuple sans constitution à +la fureur de vos meurtriers; et vous êtes les complices de tous les maux +qu'ils lui feront souffrir. L'unité de la République tient à la +conservation de tous les représentants du peuple. On ne saurait le +publier à cette tribune, aucun de nous ne mourra sans vengeance, nos +départements sont debout. Les conspirateurs le savent; et c'est parce +qu'ils le savent, c'est pour faire naître une guerre civile générale, +qu'ils conspirent. Sans doute, la liberté survivrait à ces nouveaux +orages; mais il pourrait arriver que, sanglante, elle fut contrainte à +chercher un asile dans les départements méridionaux. Pourquoi vous +rendriez-vous coupables de l'esclavage du Nord? n'a-t-il pas versé assez +de sang pour la liberté, et ne devez-vous pas lui en assurer la +jouissance? Sauvez, par votre fermeté, l'unité de la République; sauvez, +par votre fermeté, la liberté pour tous les Français, surtout ne vous y +méprenez pas, la faiblesse ici serait lâcheté. Frappez les coupables: +vous n'entendrez plus parler de conjuration, la patrie est sauvée. N'en +avez-vous point le courage? Abdiquez vos fonctions, et demandez à la +France des successeurs plus dignes de sa confiance. + + * * * * * + +Nous sommes au 31 mai. Au début de la séance, il s'oppose à la +discussion immédiate sur la suppression de la Commission des Douze: + +«La Convention ne doit pas à mon avis, s'occuper en ce moment de cette +délibération. Elle ne doit pas entendre le rapport, parce que ce rapport +heurterait nécessairement les passions, ce qu'il faut éviter dans un +jour de fermentation. Il s'agit de la dignité de la Convention. Il faut +qu'elle prouve à la France qu'elle est libre. Eh bien! pour le prouver, +il ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la Commission. Je demande donc +l'ajournement à demain. Il importe à la Convention de savoir qui a donné +l'ordre de sonner le tocsin, de tirer le canon d'alarme. (_Quelques +voix_: La résistance à l'oppression!) Je rappelle ce que j'ai dit en +commençant: c'est que s'il y a un combat, il sera, quel qu'en soit le +succès, la perte de la République. Je demande que le commandant général +soit mandé à la barre et que nous jurions de mourir tous à notre poste.» + +Au même moment, on entendit le canon d'alarme que les violents avaient +réussi à faire tirer. Paris s'était déjà mis aux portes pour voir passer +l'insurrection. Mais les heures s'écoulaient, l'après-midi se passait, +et la tranquillité régnait encore quoique tout fût préparé pour une +révolution, Vergniaud crut habile et juste de constater, par un hommage +rendu à Paris, l'échec du gouvernement: «Citoyens, dit-il, on vient de +vous dire [1] que tous les bons citoyens devaient se rallier: certes, +lorsque j'ai proposé aux membres de la Convention de jurer qu'ils +mourraient tous à leur poste, mon intention était certainement d'inviter +tous les membres à se réunir pour sauver la République. Je suis loin +d'accuser la majorité ni la minorité des habitants de Paris; ce jour +suffira pour faire voir combien Paris aime la liberté. Il suffit de +parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses +patrouilles qui y circulent, pour décréter que Paris a bien mérité de la +patrie. (_Oui, oui, aux voix!_ s'écrie-t-on dans toutes les parties de +la salle.) Oui, je demande que vous décrétiez que les sections de Paris +ont bien mérité de la patrie en maintenant la tranquillité dans ce jour +de crise, et que vous les invitiez à continuer d'exercer la même +surveillance jusqu'à ce que tous les complots soient déjoués.» + +[Note: Couthon avait dit: «Que tous ceux qui veulent sauver la +République se rallient; je ne suis ni de Marat ni de Brissot, je suis à +ma conscience. Que tous ceux qui ne sont que du parti de la liberté se +réunissent et la liberté est sauvée.»] + +Ces propositions, dit le _Procès-verbal de la Convention_, sont vivement +applaudies et décrétées dans les termes suivants: + +«La Convention nationale déclare à l'unanimité que les sections de Paris +ont bien mérité de la patrie, par le zèle qu'elles ont mis aujourd'hui à +rétablir l'ordre, à faire respecter les personnes et les propriétés et à +assurer la liberté et la dignité de la représentation nationale. La +Convention nationale invite les sections de Paris à continuer leur +surveillance jusqu'à l'instant où elles seront averties par les +autorités constituées du retour du calme et de l'ordre public.» + +Mais bientôt la situation se modifie. Une députation de la Commune +réclame le décret d'accusation contre les vingt-deux. Puis le directoire +du département de Paris paraît à la barre et demande par la bouche de +Lulier, procureur général syndic, le même décret d'accusation. Alors +Barère, au nom du Comité de Salut public, présente un projet de décret +contre la Commission des Douze. A ce moment plusieurs membres du côté +gauche passent au côté droit et y siègent pour céder leurs places aux +pétitionnaires, qui, tout à l'heure, voteront avec la Montagne. La +Convention est entourée par la force armée. Vergniaud ne perd pas +courage; et, comme Osselin soutient «l'adoption en masse des projets de +Barère», il interpelle le président Mallarmé et demande qu'il consulte +l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer. Repoussé, il propose +que, conformément à l'article 1er du projet de Barère, le commandant de +la force armée, de service auprès de la Convention, soit mandé pour +recevoir les ordres du président. On lui ferme la bouche en criant: _Aux +voix!_ Alors il tente une démarche très hardie et qui aurait eu de +graves résultats, si elle avait réussi: «La Convention nationale ne peut +pas délibérer, dit-il, dans l'état où elle est. Je demande qu'elle aille +se joindre à la force armée qui est sur la place, et se mette sous sa +protection.» Et il sort. Quelques membres du côté droit le suivent. Il y +eut alors une seconde d'hésitation, mais presque tous restèrent, +intimidés par ce cri de Chabot: «Je demande l'appel nominal afin de +connaître les absents!» Si la majorité de la Convention avait suivi +Vergniaud, la face des événements changeait. Mais, laissé seul, il +rentra bientôt au milieu des huées des galeries. Déjà Robespierre était +à la tribune. En voyant rentrer Vergniaud, il dit: «Je n'occuperai point +l'assemblée de la fuite ou du retour de ceux qui ont déserté ses +séances.» Vergniaud indomptable s'écria: «Je demande la parole.» +Robespierre continua en défendant avec prolixité le projet Barère. +Vergniaud l'interrompit avec son dédain: «Concluez donc», dit-il. Oui, +repartit Robespierre, je vais conclure, et contre vous, contre vous +qui....» Et il improvisa ce célèbre mouvement qui porta le coup de grâce +à la Gironde. Le projet de Barère fut voté. Alors le véritable peuple +envahit la salle et fraternisa avec les représentants. + +Le lendemain, 1er juin, les hostilités recommencèrent par une +proposition de Vergniaud lui-même, qui demanda que le Comité de Salut +public fût chargé de faire un rapport sur ce pouvoir révolutionnaire +«que nous ne reconnaissons pas, dit-il, puisqu'il n'y a plus de +révolution à faire». La Convention vota aussitôt cette motion. Elle +s'occupa, quelques instants, de la fixation de l'ordre du jour. Puis +Barère apporta à la tribune, non plus le rapport demandé par Vergniaud, +mais un projet de proclamation aux Français, où il présentait sous un +jour favorable les événements de la veille, allant jusqu'à dire que la +liberté des opinions avait régné «même dans la chaleur des débats de la +Convention». + +Vergniaud proposa d'envoyer, pour toute adresse, le décret portant que +les sections ont bien mérité de la patrie. C'était sagement décréter +l'oubli des excès commis. C'était, au fond, dire la même chose que +Barère. Mais les Girondins désavouèrent encore une fois Vergniaud. +Louvet traita le projet de Barère de projet de mensonge. Lasource +proposa une adresse très courte, mais où les divisions des patriotes +étaient imprudemment constatées et où étaient dénoncés «les malveillants +qui ont formé un complot». Legendre s'écria: «Ce sont tous les patriotes +qui ont sonné le tocsin!» Et Chabot insulta les Girondins. Se tournant +du côté de Vergniaud, il parla de ceux «qui avaient abandonné lâchement +leur poste après avoir fait serment d'y mourir». Vergniaud, harcelé à la +fois par ses adversaires et ses amis, se rallia par point d'honneur au +projet de Lasource. Il parla, suivant l'expression du _Patriote +français_, avec une énergie qui semblait croître avec le danger: + +«On parle sans cesse d'étouffer les haines et sans cesse, on les +rallume. On nous reproche aujourd'hui d'être des modérés; mais je +m'honore d'un modérantisme qui peut sauver la patrie, quand nous la +perdons par nos divisions. + +«Je pense que faire une adresse au peuple français serait prendre une +mesure indiscrète. Je respecte la volonté du peuple français; je +respecte même la volonté d'une section de ce peuple; et, si les sections +de Paris avaient elles-mêmes sonné le tocsin et fermé les barrières, je +dirais à la France: C'est le peuple de Paris; je respecte ses motifs; +jugez-les. + +[Illustration: JOURNÉES DES 31 MAI, 1ER ET 2 JUIN 1793. ou 12, 13 et 14 +Prairial An 1er de la République] + +«Mais pouvons-nous dissimuler que le mouvement opéré ne soit l'ouvrage +de quelques intrigants, de quelques factieux? Vous en faut-il la preuve? +Un homme en écharpe, j'ignore s'il est de la municipalité, alla dire aux +habitants du faubourg Saint-Antoine: _Eh quoi! vous restez tranquilles, +quand la section de la Butte-des-Moulins est en contre-révolution, que +la cocarde blanche y est arborée!_ Alors les généreux habitants de ce +faubourg, toujours amis de la liberté, sont descendus avec leurs canons +pour détruire ce nouveau Coblentz. Cependant on excitait à la défiance +les habitants de la section de la Butte-des-Moulins. Bientôt on est en +présence, mais on s'explique, on reconnaît la ruse, on fraternise, et +l'on s'embrasse. Les sentiments du peuple sont bons, tout nous l'a +prouvé; mais des agitateurs l'ont fait parler. Il ne faut rien dire qui +ne soit vrai.» + +On sait le reste: la Commune revint à la charge, et, le lendemain, la +Convention, violentée, vota l'arrestation des Girondins. + + + + +_VI.--LES LETTRES POLITIQUES DE VERGNIAUD ET SA DÉFENSE_ + + +Vergniaud, arrêté, écrivit le lendemain, au président de la Convention, +une lettre qui n'est pas seulement instructive pour l'histoire du 2 +juin; elle est aussi éloquente que ses plus beaux discours: + +«Citoyen président, je sortis hier de l'Assemblée entre une et deux +heures. Il n'y avait alors aucune apparence de trouble autour de la +Convention. Bientôt on vint me dire dans une maison où j'étais avec +quelques collègues que les citoyens des tribunes s'étaient emparés des +passages qui conduisent à la salle de nos séances, et, que là ils +arrêtaient les représentants du peuple, dont les noms se trouvent sur la +liste de proscription dressée par la Commune de Paris. Toujours prêt à +obéir à la loi, je ne crus point devoir m'exposer à des violences qu'il +n'est plus en mon pouvoir de réprimer. + +«J'ai appris, cette nuit, qu'un décret me mettait en arrestation chez +moi: je me soumets. + +«On a proposé comme moyen de rétablir le calme, que les députés +proscrits donnassent leur démission. Je n'imagine pas qu'on puisse me +soupçonner de trouver de grandes jouissances dans les persécutions que +j'éprouve depuis le mois de septembre; mais je suis tellement assuré de +l'estime et de la bienveillance de tous mes commettants, que je +craindrais de voir ma démission devenir, dans mon département, la source +de troubles beaucoup plus funestes que ceux que l'on veut apaiser et +qu'il était si facile de ne pas exciter. Dans quelque temps, Paris sera +bien étonné qu'on l'ait tenu trois jours sous les armes pour assiéger +quelques individus dont tous les moyens de défense contre leurs ennemis +consistent dans la pureté de leurs consciences. + +«Puisse, au reste, la violence qui m'est faite n'être fatale qu'à moi- +même. Puisse le peuple, dont on parle si souvent et qu'on sert si mal, +le peuple qu'on m'accuse de ne pas aimer, lorsqu'il n'est aucune de mes +opinions qui ne renferme un hommage à sa souveraineté et un voeu pour +son bonheur; puisse, dis-je, le peuple n'avoir pas à souffrir d'un +mouvement auquel viennent de se livrer mes persécuteurs! Puissent-ils +eux-mêmes sauver la patrie! Je leur pardonnerai de grand coeur et le mal +qu'ils m'ont fait, et le mal plus grand peut-être qu'ils ont voulu me +faire.» + +La Convention avait décrété que le Comité de Salut public lui ferait, +sous trois jours, un rapport sur les complots dont les Girondins étaient +accusés. Mais ce rapport fut indéfiniment ajourné et Vergniaud écrivit, +le 6 juin 1793, au président de la Convention, une lettre d'un tout +autre ton que la précédente, où il traite ses accusateurs d'imposteurs +et demande leur tête pour leurs crimes contre la Convention et contre la +patrie. Le 28 juin, il rédigeait encore une _Lettre à Barère et à Robert +Lindet, membres du Comité de Salut public_, sorte d'appel à l'opinion, +où toute sa douleur se donne carrière avec une sorte d'âpreté à la +manière d'André Chénier. + +«Hommes qui vendez lâchement vos consciences et le bonheur de la +République pour conserver une popularité qui vous échappe, et acquérir +une célébrité qui vous fuit! + +«Vous peignez dans vos rapports les représentants du peuple, +illégalement arrêtés, comme des factieux et des instigateurs de la +guerre civile. + +«Je vous dénonce à mon tour à la France comme des _imposteurs_ et des +_assassins_. + +«Et je vais prouver ma dénonciation: + +«Vous êtes des _imposteurs_, car si vous pensiez que les membres que +vous accusez fussent coupables, vous auriez déjà fait un rapport et +sollicité contre eux un décret d'accusation, qui flatterait tant votre +haine et la fureur de leurs ennemis. + +«Vous êtes des _imposteurs_ car, si ce que vous dites, si ce que vous +avez à dire était la vérité, vous ne redouteriez pas de les rappeler +pour entendre les rapports qui les intéressent, et de les attaquer en +[leur] présence. + +«Vous êtes des _assassins_; car vous ne savez les frapper que par +derrière; vous ne les accusez pas devant les tribunaux où la loi leur +accorderait la parole pour se défendre; vous ne savez les insulter qu'à +la tribune, après les en avoir écartés par la violence, et lorsqu'ils ne +peuvent plus y monter pour vous confondre. + +«Vous êtes des _imposteurs_; car vous les accusez d'exciter dans la +république des troubles que vous seuls et quelques autres membres +dominateurs de votre Comité avez fomentés.» + +Et il continue sa dénonciation vengeresse en répétant toujours, comme un +refrain, ces deux mots: _assassins, imposteurs_. C'est un véritable +discours, un des plus oratoires même que Vergniaud ait composés, le plus +nerveux peut-être. Voici sa péroraison: + +«Je reprends. Vous n'aviez aucune inculpation fondée à présenter contre +les membres dénoncés. + +«Vous avez dit: + +«Si nous faisons sur-le-champ un rapport, il faut proclamer leur +innocence et les rappeler. + +«Mais alors qu'est-ce que notre révolution du 31 mai? + +«Que dirons-nous au peuple et aux hommes dont nous nous sommes servis +pour la mettre en mouvement? + +«Comment, dans le sein de la Convention, soutiendrons-nous la présence +de nos victimes? + +«Si nous ne faisons point de rapport, l'indignation soulèvera plusieurs +départements contre nous. Eh bien! nous traiterons cette insurrection de +rébellion. Il ne sera plus question de celle que nous avons excitée à +Paris, ni de justifier ses motifs. + +«L'insurrection des départements, qui ne sera que le résultat de notre +conduite, nous en accuserons les hommes que nous avons si cruellement +persécutés. + +«Leur crime, ce sera la haine que nous aurons méritée, en foulant aux +pieds, pour mieux les opprimer, et les droits des représentants du +peuple et ceux même de l'humanité. + +«Lâches! voilà vos perfides combinaisons! + +«Ma vie peut être en votre puissance. + +«Vous avez dans les dilapidations effrayantes du ministère de la guerre, +pour lesquelles vous vous montrez si indulgents, une liste civile qui +vous fournit les moyens de combiner de nouveaux mouvements et de +nouvelles atrocités. + +«Mon coeur est prêt: il brave le fer des assassins et celui des +bourreaux. + +«Ma mort serait le dernier crime de nos modernes décemvirs. + +«Loin de la craindre, je la souhaite: bientôt le peuple éclairé par +elle, se délivrerait enfin de leur horrible tyrannie.» + +Incarcérés d'abord au palais du Luxembourg, Vergniaud et ses amis furent +répartis entre les prisons ordinaires, après que la Convention les eut +décrétés d'accusation, le 28 juillet 1793. Vergniaud fut transféré à la +Force avec Valazé, et le 12 août, il écrivit à la Convention pour +demander des juges. Cette fois, son ton est calme; il ne se plaint pas +du décret d'accusation porté contre lui; il veut seulement parler à des +juges et au peuple: + +«Je veux enfin, dit-il, développer devant le peuple toute mon âme, +toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. On +a voulu me la ravir; peut-être a-t-on réussi. Eh bien, je veux la +reconquérir, et j'ai dans ma conscience la certitude du succès. + +«Si ensuite mes ennemis veulent ma vie, je la leur abandonnerai +volontiers. + +«Ils m'ont exclu de la Convention parce que mes opinions n'étaient pas +toujours conformes aux leurs. + +«Ils n'ont voulu gouverner que d'après leurs vues politiques. + +«Qu'ils gouvernent! qu'ils assurent le triomphe de la liberté sur les +despotes coalisés contre elle! qu'ils fassent le bonheur du peuple! +qu'ils fassent fleurir la France par de sages lois! + +«Je ne me vengerai du mal qu'ils m'ont fait qu'en proclamant moi-même le +service qu'ils auront rendu à la patrie!» + +Cette lettre ne fut ni lue ni publiée: faire connaître ces patriotiques +paroles, ce désintéressement si noble, c'eût été sauver Vergniaud. + +Le 6 octobre 1798, il fut transféré à la Conciergerie et le 18, Dumas +l'interrogea. Il répondit nettement à des questions perfidement posées. +Il nia avoir provoqué un soulèvement départemental, et, en effet, dans +sa correspondance avec les Jacobins de Bordeaux, tant incriminée, il n'y +a qu'une demande éventuelle d'un secours pour venir, en cas +d'insurrection parisienne, «forcer à la paix les hommes qui provoquent à +la guerre civile». Il entra, à ce sujet, dans des développements qui +embarrassèrent tellement Dumas, qu'il refusa de les insérer dans le +procès-verbal de l'interrogatoire où ce refus est constaté. Déjà on +fermait la bouche à Vergniaud. + +Cependant il préparait soigneusement sa défense. Il se croyait presque +sûr d'un acquittement, si on le laissait parler, tant était grande la +confiance des Girondins en la toute-puissance de la parole! Un +contemporain raconte qu'ils trépignaient de joie, dans leur prison, +quand ils avaient trouvé un bon argument. + +On sait comment les choses se passèrent. Vergniaud n'eut la parole que +pour répondre aux dépositions des témoins, et encore ses réponses +furent-elles tronquées et peut-être défigurées dans le compte-rendu +officiel. La plupart cependant paraissent dignes de son caractère. + +D'abord, à la déposition de Pache, maire de Paris, qui avait reproché +aux Girondins leur projet de garde départementale, il répond en +rappelant qu'il a voté contre ce projet, et il réfute brièvement +d'autres inculpations du même témoin. + +Chaumette déposa ensuite. «Il est étonnant, s'écria Vergniaud, que les +membres de la municipalité et ceux de la Convention, nos accusateurs, +viennent déposer contre nous.» Puis il justifia son rôle au 10 août; +dans les explications qu'il donne sur les termes dans lesquels il +proposa la suspension, il y a une obscurité, qui n'est évidemment pas la +faute de son talent, mais celle des perfides rédacteurs du compte-rendu. +Serré de près par Chaumette, qui objectait l'article du projet de décret +relatif au gouverneur du prince royal, il repartit: «Lorsque je +rédigeais cet article, le combat n'était pas fini, la victoire pouvait +favoriser le despotisme, et, dans ce cas, le tyran n'aurait pas manqué +de faire le procès aux patriotes; c'est au milieu de ces incertitudes +que je proposai de donner un gouverneur au fils de Capet, afin de +laisser entre les ennemis (_sic_: les mains?) du peuple un otage qui lui +serait devenu très utile dans le cas où il aurait été vaincu par la +tyrannie.» + +Mais il prononça un véritable discours, qui dura plus d'une heure, en +réponse à la déposition de Hébert. Le _Bulletin_ du Tribunal a beau le +mutiler et en éteindre la flamme, l'extrait qu'il en donne est +admirable. + +«Le premier fait que le témoin m'impute est d'avoir formé, dans +l'Assemblée législative, une faction pour opprimer la liberté. Était-ce +former une faction oppressive de la liberté que de faire prêter un +serment à la garde constitutionnelle du roi et de la faire casser +ensuite comme contre-révolutionnaire? Je l'ai fait. Était-ce former une +faction oppressive de la liberté que de dévoiler les perfidies des +ministres, et, particulièrement celles de Delessart? Je l'ai fait. +Était-ce former une faction oppressive de la liberté lorsque le roi se +servait des tribunaux pour faire punir les patriotes, que de dénoncer le +premier ces juges prévaricateurs. Je l'ai fait. Était-ce former une +faction oppressive de la liberté que de venir au premier coup de tocsin, +dans la nuit du 9 au 10 août, présider l'Assemblée législative? Je l'ai +fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté que +d'attaquer La Fayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction +oppressive de la liberté, que d'attaquer Narbonne, comme j'avais fait de +La Fayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la +liberté, que de m'élever contre les pétitionnaires désignés sous le nom +des huit et des vingt-mille, et de m'opposer à ce qu'on leur accordât +les honneurs de la séance? Je l'ai fait, etc.» + +Vergniaud continue cette énumération de faits qui prouvent la division +qui existait, en 1791 et au commencement de 1792, entre son parti et +celui de Montmorin, Delessart, Narbonne, La Fayette; il allègue que +cette conduite doit le dispenser de répondre aux reproches qui lui sont +faits pour sa conduite postérieure au 10 août; il pense qu'il ne doit +pas être soupçonné d'avoir, comme on l'en accuse, varié dans les +principes, pour former une coalition nouvelle sur les débris de celle +que l'insurrection du peuple avait renversée. En effet, dit-il, «j'ai eu +le droit d'estimer Roland, les opinions sont libres, et j'ai partagé ce +délit avec une partie de la France. J'atteste qu'on ne m'a vu dîner que +cinq à six fois chez lui, et ceci ne prouve aucune coalition.» Il se +défend même d'avoir eu des intimités avec Brissot et Gensonné. Il répond +aussi au reproche de s'être opposé obstinément à la déchéance, quand on +pouvait la décréter. + +«Le 25 juillet, un membre, ajoute-t-il, emporté par son patriotisme, +demanda que le rapport sur la déchéance fût fait le lendemain. L'opinion +n'était pas encore formée; alors, que fis-je? Je cherchai à temporiser, +non pour écarter cette mesure que je désirais aussi, mais pour avoir le +temps d'y préparer les esprits. + +«Le témoin a encore parlé de la réponse que j'ai faite au tyran, le 18 +avril, et de la protection que je lui ai accordée. J'ai déjà répondu à +cette inculpation, et certes il est étonnant qu'on veuille faire de +cette réponse un acte d'accusation contre moi, quand l'Assemblée elle- +même ne l'improuva pas. + +«Le témoin nous a accusés d'avoir voulu dissoudre et diffamer la +municipalité de Paris. Qu'on ouvre les journaux, et l'on verra si jamais +j'ai fait une seule diffamation. + +«Voilà ce que j'avais à répondre à la déposition du citoyen Hébert.» + +Quel dommage qu'une prétendue raison d'État ait ainsi mutilé cette +défense de Vergniaud! Encore ne lui prête-t-on, dans cette analyse, que +des paroles conformes à son caractère et à la vérité. Mais la perfidie +du rédacteur s'exerce sur la réponse qu'il fit à l'accusation d'avoir +adressé aux Jacobins de Bordeaux, après le 31 mai, de véritables appels +à la guerre civile. On sait que Vergniaud, resta, jusqu'au bout, +observateur formaliste des lois, tout comme Robespierre; et on peut voir +que ses lettres aux Bordelais n'ont rien de séditieux. Son patriotisme +était opposé au soulèvement de la province contre Paris. Pour le perdre, +il fallait lui prêter la réponse ambiguë que voici: + +«Citoyens jurés, vous avez entendu la lecture de deux copies de lettres +que le désespoir et la douleur m'ont fait écrire à Bordeaux. Ces deux +lettres, j'aurais pu les désavouer, parce qu'on ne reproduit pas les +originaux; mais je les avoue parce qu'elles sont de moi. Depuis que je +suis à Paris, je n'avais écrit que deux lettres dans mon département, +jusqu'à l'époque du mois de mai. Citoyens, si j'avais été un +conspirateur, me serais-je borné d'écrire à Bordeaux, et n'aurais-je +point tenté de soulever d'autres départements? Et si je vous rappelais +les motifs qui m'ont engagé d'écrire à Bordeaux dans cette circonstance, +peut-être paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer.» + +Non, Vergniaud n'a pas pu prendre cette attitude contrite d'un coupable +surpris et convaincu. Il n'a pas fait ce plaisir à ses ennemis, ni ce +tort à sa cause. La preuve, c'est que, quelques heures plus tard, comme +on revenait sur sa correspondance avec Bordeaux, il dit fièrement: +«Depuis mon arrestation, j'ai écrit plusieurs fois à Bordeaux. Dire que +dans ces lettres j'ai fait l'éloge de la journée du 31 serait une +lâcheté, et, pour sauver ma vie, je n'en ferai point. Je n'ai pas voulu +soulever mon pays en ma faveur; j'ai fait le sacrifice de ma personne.» +Voilà le véritable Vergniaud: les mensonges du compte-rendu ne peuvent +le défigurer complètement. + +Mais s'il ne put prononcer la longue apologie qu'il avait préparée, il +laissa du moins des notes qui nous permettent de retrouver son plan et +ses arguments. [Note: Arch. nat., W, 292. Ces notes ont été publiées +pour la première fois par M. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 253.] + +Il avait divisé son discours en cinq parties où il répondait à cinq +chefs d'accusation: + +«Je suis accusé, dit-il: + +1° De royalisme; + +2° De fédéralisme; + +3° D'avoir voulu la guerre civile; + +4° La guerre avec toute l'Europe; + +5° D'avoir tenu à une faction.» + +1° _Royalisme_. Il trouve des arguments en sa faveur dans son attitude +du 6 octobre 1791 à propos du cérémonial à observer avec le roi, dans +ses discours sur le serment de la garde royale (20 avril 1792), sur la +sanction du décret relatif à la Haute-cour nationale, sur Delessart, sur +la cassation de la garde du roi, sur l'affaire Larivière, sur la +situation générale (3 juillet); dans sa présidence du 9 au 10 août; dans +la proposition qu'il fit du décret de suspension; enfin dans ses travaux +depuis le 10 août à la Commission des Vingt-et-un. Il réfute ensuite ce +qu'on a dit sur son attitude royaliste aux approches du 10 août. Quant à +la lettre à Boze, il rappelle combien la dénonciation de Gasparin a été +tardive. Ses intentions patriotiques sont prouvées par les circonstances +dans lesquelles il a signé cette lettre, par son ignorance du mouvement +révolutionnaire, par sa conduite postérieure. S'il ne proposa que la +suspension et non pas la déchéance, c'était pour éviter la nomination +d'un régent; et si un article du décret portait qu'il sera nommé un +gouverneur au prince royal, c'était à la fois pour donner un otage au +peuple et «pour ne pas manifester l'envie de renverser la Constitution». +On lui a reproché la manière dont il présenta le décret de suspension: +«Si j'avais eu des regrets monarchiques, me serais-je mis en avant?»-- +S'il a voté l'appel au peuple, c'était pour éloigner de la Convention la +responsabilité du jugement; mais il a voté pour la mort et contre le +sursis. Et Dumouriez?--Il n'a eu aucune relation avec lui ni pendant son +ministère, ni pendant son généralat. Il ne l'a jamais défendu comme +l'ont fait certains Montagnards. «Nous avons parlé comme Dumouriez?-- +Oui, quand il a parlé comme les patriotes.» Il répond avec dédain et en +peu de mots à l'accusation d'avoir voulu rétablir «le petit Capet» sur +le trône, à celle d'être le complice de Dillon. Lui royaliste! Quels +étaient ses moyens pour faire un roi? Lui ambitieux! «Je n'ai eu ni +l'ambition des places, ni celle du crédit, ni celle de la fortune: j'ai +vécu pauvre. Quel titre au-dessus de celui de Représentant du peuple?» + +2° _Fédéralisme_. «Quel intérêt? N'est-il pas plus beau pour un +ambitieux de gouverner une grande République qu'un département?» Mais il +a voulu la garde départementale? C'est faux. Mais il a calomnié Paris +pour l'isoler des départements? C'est faux. Qui a plus calomnié Paris +qu'un de ses adversaires, Barère? «Personne plus que moi n'idolâtre la +gloire de Paris. Si j'ai parlé contre les provocations au pillage, +c'était pour éviter que, lorsque Paris serait appauvri, on ne nous +accusât.» Et il rappelle le décret qu'il fit rendre au 31 mai en +l'honneur de Paris. Mais, dit-il, «nous faisons une révolution d'hommes +libres, et non pas de brigands. Peut-être ne serait-il pas difficile de +prouver que l'on connaissait les préparatifs de ce pillage que quelques +prétendus amis de la liberté appellent du saint nom d'insurrection.--Si +je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou +insensé, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous +verriez que, sans être ni sorcier ni prophète, on pouvait présager ce +qui vient d'arriver.--Disons toute la vérité. Il est des hommes qui +veulent légitimer le vol, qui flagornent et bercent les citoyens peu +fortunés de je ne sais quelles idées subversives de tous les principes +sociaux.» + +3° _Guerre civile_. «L'ai-je voulue, avant ou depuis le 31 mai? Avant? +quel but? Pour un roi? Pour le fédéralisme? Quelles de mes actions +induisent à le croire? Mon opinion sur l'appel? J'y déclare que je +regarde comme traîtres [ceux qui pousseraient à la guerre civile].» + +«On dit que j'ai mis le trouble dans la Convention. Jamais je n'ai +dénoncé, jamais je n'ai répondu aux injures. J'ai pu montrer quelquefois +de l'aigreur, mais j'ai toujours ramené le calme.» + +Il prouve ensuite, par un récit détaillé de sa conduite avant le 31 mai, +que, dénoncé, menacé, en danger de mort, il n'a jamais provoqué à la +guerre civile. Quant à Toulon livré, c'est la faute du 2 juin, et non +celle de Vergniaud. + +4° _Guerre avec toute l'Europe_. Il justifie la déclaration de guerre, +et montre que Danton et Barère y ont contribué. + +5° _Faction_. Il y avait entre les Girondins des relations d'estime, +aucune coalition d'opinions. Et Vergniaud rappelle la diversité de leurs +votes dans le procès de Louis XVI. Quant à sa camaraderie avec Fonfrède +et Ducos, elle n'a jamais influencé leurs opinions. «Leur crime et ma +consolation [c'est] de m'avoir aimé.» Et il plaide généreusement leur +cause: «S'il faut le sang d'un Girondin, que le mien suffise. Ils +pourraient réparer par leurs talents et leurs services [les torts qu'on +leur a faits dans l'esprit du peuple]. D'ailleurs ils sont pères, époux. +Quant à moi, élevé dans l'infortune..., ma mort ne fera pas un +malheureux.» + +_Conclusion_. «Comment tant d'accusations, si nous sommes innocents?» Il +reconnaît là les haines aveugles de l'esprit du passé: «On nous a +assimilés au côté droit de l'Assemblée constituante et à celui de +l'Assemblée législative. Quelle erreur! Aucun décret contraire au peuple +n'a été appuyé par nous.» Il s'est élevé contre les arrestations +arbitraires, qui sont maintenant _des couronnes civiques_; il a voulu +défendre l'innocence: c'est pour cela qu'on l'a accusé de modérantisme. +Mais «existe-t-il une représentation nationale sans liberté d'opinions?» +L'Assemblée se détruira elle-même, si elle fait le procès à la minorité. +«Que d'hommes timides n'oseront plus défendre les intérêts du peuple! +Point de parti d'opposition dans un sénat, point de liberté.» Pour lui, +il a voté tantôt avec la Montagne, tantôt contre. + +Pourquoi rendre les Girondins responsables des malheurs de la France? +Après tout, quand nous avons eu de l'influence, il y a eu des victoires, +tandis que, «par un hasard singulier, les échecs d'Aix-la-Chapelle, la +guerre de la Vendée, l'affaire du 10 mars ont éclaté dans le même +temps». + +Lui aristocrate! Ce n'est ni son intérêt, ni son caractère. «Je n'ai pas +flatté pour mieux servir.» «J'ai préféré quelquefois déplaire au peuple +et ouvrir un bon avis. Malheur à qui préfère sa popularité!» Et il +énumère tous les services qu'il a rendus au peuple. Il lui a aussi +consacré sa vie; «vous la lui devez, s'il la veut.--S'il faut des +victimes à la liberté, nous nous honorerons de l'être (_sic_). Vous la +lui devez encore [ma vie], si la liberté court des dangers.--Sauvez-moi +de la tache de la Vendée.--Je mourrai content si c'est pour les +républicains.» + +Si habile que soit cette défense, quand même Vergniaud aurait pu la +prononcer, elle n'aurait pas sauvé sa tête. Mais telle qu'elle est, dans +sa forme rudimentaire, elle préserve sa mémoire des reproches qu'ont +mérités d'autres Girondins. Si Buzot et Guadet ont paru préférer le soin +de leur vengeance au salut de la Révolution, on voit que Vergniaud resta +toujours, même dans les misères et dans les tentations d'une injuste +captivité, le patriote sublime qui disait aux Montagnards: «Jetez-nous +dans le gouffre et sauvez la patrie.» C'est avec douleur qu'il a connu +les commencements de guerre civile tentés par ses amis fugitifs. C'est +avec angoisse qu'il a vu comme une ombre de déshonneur se projeter sur +tout le parti de la Gironde. Les Girondins pactisant avec les royalistes +et l'étranger! Il n'a pu supporter cet opprobre et il a écrit noblement: +«Sauvez-moi de la tache de la Vendée!» Cet orateur à la conduite +politique un peu flottante, à l'idéal trop élevé, aux dégoûts de rêveur +raffiné, s'est senti, dans sa prison, délivré des laideurs de la +réalité, séparé du spectacle écoeurant des hommes et des choses, et il a +pu réaliser en son coeur sa chimère, assouvir dans l'infortune sa soif +d'héroïsme, et mourir en républicain. + +On connaît l'issue du procès. Mais ce qu'on sait moins, c'est que +l'opinion, quoi qu'en dise Michelet, ne fut pas indifférente au sort des +Girondins. On a cinq lettres de Pache à Hanriot, datées du 3 au 10 +brumaire, et qui témoignent de l'inquiétude inspirée à la Montagne et à +la Commune par les sympathies qui restaient aux accusés. Pache prévient +d'abord Hanriot _qu'il y a beaucoup de monde dans la grande salle du +palais de justice_, et l'invite à envoyer un renfort pour maintenir la +tranquillité et le silence. Le 6 brumaire, il l'engage à surveiller les +abords de la Conciergerie. Le 9 brumaire, la parole des Girondins et de +Vergniaud produit sans doute un grand effet; car, dit Pache, «il serait +possible que les malveillants redoublassent d'efforts aujourd'hui pour +occasionner du mouvement». Le 10 brumaire, quand le jugement est rendu, +Pache demande qu'on prenne des précautions pour assurer la tranquillité, +et donne l'ordre de ne pas faire de visites domiciliaires, vu les +circonstances. Ce luxe de précautions permet-il de dire, avec Michelet, +que _l'attention de Paris était ailleurs_? Et n'est-ce point une +satisfaction de penser que les accents suprêmes de Vergniaud ne +restèrent pas sans écho? + +Il demeura impassible en présence de la scène émouvante qui suivit le +prononcé du jugement: il paraissait, dit Vilate, ennuyé de la longueur +d'un spectacle si déchirant. Riouffe, qui a laissé des détails sur les +derniers instants des Girondins, dit de Vergniaud: «Tantôt grave, tantôt +moins sérieux, il nous citait une foule de vers plaisants dont sa +mémoire était ornée, et quelquefois il nous faisait jouir des derniers +accents de cette éloquence sublime, qui était déjà perdue pour +l'univers, puisque les barbares l'empêchaient de parler.» Il s'était +muni d'un poison très subtil que lui avait donné Condorcet; «mais +lorsqu'il vit que ses jeunes amis (Fonfrède et Ducos), pour lesquels il +avait eu des espérances partageaient son malheur, il remit sa fiole à +l'officier de garde et résolut de périr avec eux». L'aumônier de +l'Hôtel-Dieu essaya vainement de le confesser: il mourut en philosophe. + + + + +_VII.--LA MÉTHODE ORATOIRE DE VERGNIAUD_ + + +Nous connaissons maintenant les principaux traits de la carrière +oratoire de Vergniaud. Il reste à parler de sa méthode et de son style. + +Et d'abord, improvisait-il? + +Comme avocat, il écrivait et lisait ses plaidoiries: on le voit et on le +sait. Il ne fit d'ailleurs que suivre en cela les usages du barreau de +Bordeaux. + +A la tribune, il ne lisait pas. Mais récitait-il? Mme Roland, dans le +portrait qu'elle a tracé de lui, parle de _ses discours préparés_, et +dit _qu'il n'improvisait pas, comme Guadet_. Cependant il parla sans +préparation, le 16 mai 1792, sur les prêtres insermentés, et dit lui- +même de la motion qu'il fit dans cette occasion: «Au reste, je la livre +à votre réflexion; n'ayant pu prévoir que cette matière serait mise +inopinément à l'ordre du jour, je n'ai pu moi-même la méditer ni en +préparer les développements.» Son grand discours du 31 décembre 1792, +sur l'appel au peuple, donna aux contemporains l'impression d'une +éloquence improvisée. Il en fut de même de son opinion du 13 mars 1793. +La Convention en avait voté l'impression. Craignant qu'il n'en atténuât +les phrases les plus vives et les plus compromettantes pour la Gironde, +Thuriot et Tallien demandèrent qu'il déposât son manuscrit sur le bureau +de l'Assemblée. Vergniaud laissa entendre qu'il avait improvisé: «S'il +fallait donner la copie littérale, dit-il, de ce que j'ai prononcé, +j'avouerai que cela ne me serait pas possible: ainsi, à ce sujet, je +demande moi-même le rapport du décret qui en a ordonné l'impression.» +Enfin sa longue réponse à Robespierre (10 avril 1793), qu'il prononça +séance tenante, est généralement considérée comme une improvisation. + +On hésite cependant à appeler Vergniaud un improvisateur dans le sens +propre du terme. Sans doute, il imagina brusquement, pour le fond et +pour la forme, nombre de petites harangues dont il ne pouvait avoir +prévu ni l'occasion ni le sujet, comme celles que lui inspirèrent, sur- +le-champ, les événements du 31 mai. Mais est-il possible d'admettre +qu'il inventa de même les développements si méthodiques, si combinés, si +proportionnés entre eux, qui forment le fond des discours sur l'appel au +peuple, sur la journée du 10 mars, sur les accusations de Robespierre? +Sans doute il n'est pas en état, le 13 mars 1793, de déposer son +manuscrit sur le bureau de la Convention; mais il avait été chargé, par +le Comité Valazé, quarante-huit heures auparavant, de prendre la parole +dans cette circonstance au nom des Girondins. Il avait donc eu le temps +de se préparer. Le discours sur l'appel au peuple fut peut-être débité +sans le secours d'un manuscrit; mais s'il est un sujet que Vergniaud ait +eu le temps de méditer, c'est le procès de Louis XVI. L'occasion de sa +réponse à Robespierre ne pouvait être prévue; mais l'accusation même +flottait, pour ainsi dire, dans l'air; il avait pu la saisir dans toutes +les feuilles montagnardes. Son apologie s'était préparée d'elle-même +dans sa tête; son discours était fait; il ne restait plus qu'à l'adapter +à la circonstance qui le forcerait à le prononcer, ce qu'il fit +d'ailleurs avec une prestesse heureuse. + +Il n'improvisait qu'à moitié ses grands discours. Il les avait préparés +fortement, et parlait d'ordinaire sur des notes. + +Nous savons déjà, grâce au manuscrit de sa défense, quel était le +caractère de ces notes. La charpente du discours s'y trouvait marquée +avec beaucoup de relief, dans un plan solide, clair, classique. Tout s'y +ramenait à cinq ou six idées maîtresses, comme dans la rhétorique de la +chaire. On voit que la première préoccupation de l'orateur était de +répartir en des paragraphes nettement délimités les principaux chefs de +son argumentation. Ainsi, pour sa défense, cinq points, comme dans un +sermon de Bourdaloue, et un numérotage dont il n'aurait sans doute pas +fait grâce à l'auditeur: 1° _royalisme_; 2° _fédération_; 3° _guerre +civile_; 4° _guerre étrangère_; 5° _faction_. Et chacun de ces +développements aura un certain nombre de subdivisions. Ainsi le premier +développement, _royalisme_, comprend seize paragraphes, soit neuf +arguments et sept objections avec réponse. Peu de phrases complètes: des +indications sommaires faciles à distinguer d'un coup d'oeil et qui +guideront la mémoire de l'orateur ou dont la présence le rassurera, sans +qu'il ait presque besoin de baisser les yeux sur son papier. + +Vergniaud montait donc à la tribune avec un plan écrit, dont les +divisions et les subdivisions se détachaient et où les arguments étaient +rangés selon une graduation rigoureuse: d'abord le dessein général du +discours, puis les groupes d'idées qui forment ce dessein, puis les +idées isolées, enfin les faits complexes et les faits simples sur +lesquels s'appuient les arguments. On dirait d'un ouvrage de menuiserie +compliqué, dans lequel cinq ou six tiroirs, ouverts l'un après l'autre, +laisseraient voir des cases qui contiendraient d'autres boîtes plus +petites, lesquelles, ouvertes à leur tour, en renfermeraient de +minuscules. C'est dans ces dernières seulement que l'ouvrier a placé les +faits, ces faits qui, dans notre éloquence contemporaine, viennent en +première ligne, et auxquels, à cette époque, Danton fut le seul à donner +une place d'honneur. + +Aidé de cette machine savante, mais dont il a le secret, Vergniaud n'a +pas de crainte de s'égarer: il n'a qu'à toucher dans un ordre déterminé +les différents ressorts; les compartiments s'ouvrent et se ferment tour +à tour, et toute l'argumentation en sort, sans encombre et sans erreur. +L'orateur est sûr de ne rien oublier, de ne rien intervertir, de donner +à chaque argument toute sa valeur. Son esprit se tranquillise sur la +conduite même de son discours: toute son imagination peut jouer, sans +inquiétude, le rôle qu'il lui a assigné. + +Ce rôle, c'est l'élocution proprement dite, et c'est ici que Vergniaud +improvise davantage; c'est ici qu'il dépend des circonstances, du +hasard, de son humeur. Il s'agit de trouver sur l'heure même, la forme +de ces arguments, encore nus sur le papier et dessinés d'un trait +sommaire. Ou plutôt les idées, dans le manuscrit, sont présentées sous +forme implicite; il s'agit de les dérouler et de leur donner tout leur +lustre. C'est alors que Vergniaud écoute son démon intérieur et qu'il +met en jeu ses plus hautes facultés. Si le plan est fait d'avance, le +style et l'action sont en partie improvisés, et, comme l'orateur n'est +pleinement lui-même qu'à la tribune, ce second effort se trouve être +plus heureux que le premier; l'exécution vaut mieux que la matière, et +il y a plus d'art inspiré dans la draperie que dans le corps même du +discours. + +Mais cette part laissée à l'imprévu, Vergniaud la restreint encore, en +joueur habile qui se défie de la fortune. Ainsi tout le style n'est pas +improvisé. Certains ornements sont esquissés d'avance; il ne reste plus +qu'à en finir le détail. Par exemple, ces comparaisons antiques, qui +semblent suggérées au girondin dans la chaleur même de la parole et de +l'action ne lui échappent jamais: il les a prévues; il en a calculé le +nombre et fixé la place. Sa défense devait renfermer quatre allusions à +l'antiquité. 1° Première partie, paragraphe septième: «Sur le reproche +de Billaud-Varenne d'avoir voté pour l'appel et pour la mort, voyez +l'histoire de la soeur de Caligula.» Vergniaud veut dire: «Vous m'avez +fait voter la mort du roi, et vous me reprochez ce vote. Vous faites +comme Caligula qui, après avoir débauché ses soeurs, les exila comme +adultères.» 2° Troisième partie: Il veut dire qu'il saurait souffrir +pour ses opinions, et il ajoute cette indication à développer: +«Présentez-moi le réchaud de Scaevola.» 3° Un peu plus loin, il écrit +les noms de Rutilius et d'Aristide, qui furent exilés pour leur vertu, +comme Vergniaud va être guillotiné pour son amour de la justice. Mais il +s'aperçoit que l'exil à Smyrne de P. Rutilius Rufus n'est pas assez +connu du public, et, en marge de ses notes, il remplace ce nom par celui +de Thémistocle. 4° Enfin, dans la cinquième partie, à l'appui de cette +idée qu'il ne faut pas préférer sa popularité à la vérité, il se +proposait d'alléguer les grands hommes de l'antiquité victimes de leur +droiture. + +Le même nombre d'allusions, comme l'a justement remarqué M. Vatel, se +retrouve dans les quatre grands discours de Vergniaud, où elles sont +espacées à peu près de la même manière que dans le projet de défense, +amenées avec art et sobrement développées. + +Ainsi, dans le discours du 3 juillet 1792, il représente les députés +comme «placés sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre». Il +compare Louis XVI au tyran Lysandre. Il se demande si le jour n'est pas +venu «de réunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont +Aventin». Il offre à ses collègues un moyen de vivre dans la mémoire des +hommes: «Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolèrent aux +Thermopyles; ces vieillards vénérables qui, sortant du sénat romain, +allèrent attendre, sur le seuil de leurs portes, la mort, que des +vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux.» L'orateur avait fait +en sorte que chaque développement reçût un ornement antique. + +Dans le discours sur l'appel au peuple, il est question de Catilina et +de la minorité insolente qui le suivait; les Montagnards sont appelés +des «Catilinas» et ironiquement «ces vaillants Brutus». Si les Girondins +sont dénoncés au peuple, ils savent «que Tiberius Gracchus périt par les +mains d'un peuple égaré qu'il avait constamment défendu». Il n'y a pas +grand courage à frapper Louis vaincu: «Un soldat cimbre entre dans la +prison de Marius pour l'égorger. Effrayé à l'aspect de sa victime, il +s'enfuit sans oser le frapper. Si ce soldat eût été membre d'un sénat, +doutez-vous qu'il eût hésité à voter la mort du tyran?»--Même nombre, +même distribution d'allusions classiques que dans le projet de défense. + +Le 13 mars 1793, alors que «les émissaires de Catilina ne se présentent +pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de +venir jusque dans cette enceinte déployer les signes de la contre- +révolution», il ne peut garder un silence qui deviendrait une véritable +trahison. Il montre la Révolution, «comme Saturne, dévorant +successivement tous ses enfants [1]». Si la Convention a échappé au +péril, c'est que «plus d'un Brutus veillait à sa sûreté et que, si parmi +ses membres elle avait trouvé des décemvirs, ils n'auraient pas vécu +plus d'un jour». «Un tyran de l'antiquité, dit-il au peuple, avait un +lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes, mutilant celles +qui étaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles +qui l'étaient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait +l'égalité; et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leur +fureur.» [Note: Cette comparaison avait déjà été plus d'une fois +apportée à la tribune. Ainsi Français (de Nantes), s'adressant à la Rome +papale, avait dit; «Es-tu donc comme Saturne à qui il faut tous les +soirs des holocaustes nouveaux?» _Moniteur_, réimpression, t. XII, p. +305.] + +Enfin, dans sa réplique à Robespierre (10 avril 1793), il s'élève contre +ceux «qui s'efforcent de nous faire entr'égorger comme les soldats de +Cadmus, pour livrer notre place vacante au premier despote qu'ils ont +l'audace de vouloir nous donner». Repoussant l'accusation de haïr Paris, +il rappelle qu'il a dit dans la Commission des Vingt-et-un: «Si +l'Assemblée législative sortait de Paris, ce ne pourrait être que comme +Thémistocle sortit d'Athènes, c'est-à-dire avec tous les citoyens, etc.» +A propos de Fournier, l'Américain mandé au Tribunal révolutionnaire +comme témoin et non comme accusé: «C'est à peu près comme si, à Rome, le +sénat eût décrété que Lentulus pourrait servir de témoin dans la +conjuration de Catilina.» + +Il est à remarquer que, dans ces quatre exemples, les allusions antiques +offrent comme un résumé de toute l'argumentation: c'est que Vergniaud, à +dessein, en a orné de préférence les points les plus saillants de son +discours. Son but est de laisser dans la mémoire de l'auditeur une +formule élégante et classique qu'il ne puisse oublier et qui fasse vivre +l'idée qu'elle contient. Il y a réussi dans la comparaison de la +Révolution avec Saturne, qui est restée populaire. Il a été moins +heureux dans les autres comparaisons, comme dans celle des soldats de +Cadmus. Ce sont de froides et laborieuses élégances. + +S'il allègue aussi les modernes, Cromwell, quelques orateurs +contemporains, et Mirabeau, qu'il imite ou cite à plusieurs reprises, +c'est aux orateurs anciens, c'est à Démosthène qu'il fait allusion plus +volontiers. Le 16 septembre 1792, il dit aux Athéniens de Paris: +«N'avez-vous pas d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant +sans cesse, comme les Athéniens: _Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui?_» +Le 18 janvier de la même année, à propos de la guerre, il avait récité +un des passages les plus célèbres des _Philippiques:_ «Je puis appliquer +à vos mesures le langage que tenait en pareille circonstance Démosthène +aux Athéniens: «Vous vous conduisez à l'égard des Macédoniens, leur +disait-il, comme ces barbares qui paraissent dans nos jeux, à l'égard de +leurs adversaires. Quand on les frappe au bras, ils portent la main au +bras...» Et, après avoir cité tout le passage, il reprend: «Et moi +aussi, s'il était possible que vous vous livrassiez à une dangereuse +sécurité, parce qu'on vous annonce que les émigrés s'éloignent de +l'Electorat de Trêves, si vous vous laissiez séduire par des nouvelles +insidieuses, ou des faits qui ne prouvent rien, ou des promesses +insignifiantes, je vous dirais: Vous apprend-on qu'il se rassemble des +émigrés à Worms et à Coblentz? vous envoyez une armée sur les bords du +Rhin. Vous dit-on qu'ils se rassemblent dans les Pays-Bas? vous envoyez +une armée en Flandre. Vous dit-on qu'ils s'enfoncent dans le sein de +l'Allemagne? vous posez les armes. + +«Publie-t-on des lettres, des offices dans lesquels on vous insulte? +alors votre indignation s'excite, et vous voulez combattre. Vous +adoucit-on par des paroles flatteuses, vous flatte-t-on de fausses +espérances? alors vous songez à la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les +émigrés de Léopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui disposent de vos +armées. Ce sont eux qui en règlent tous les mouvements. Ce sont eux qui +disposent de vos citoyens, de vos trésors: ils sont les arbitres de +votre destinée. (_Très vifs applaudissements réitérés. Bravo! bravo!_)» + +Certes, il faut savoir gré à Vergniaud de n'avoir pas prodigué davantage +ces ornements chers à son temps. On peut même, à tout prendre, le ranger +parmi ceux qui, à la tribune, ont le moins abusé de la Grèce et de Rome. +Mais qu'il est loin, sous ce rapport, de la discrétion de son rival +Danton! L'orateur cordelier rencontre les allusions classiques, tandis +que l'orateur girondin les cherche. Celui-là mêle des noms romains ou +grecs à quelques passages de ses discours, parce que c'est la langue +courante de ses contemporains, parce que ce pédantisme est une manière +d'être plus clair; celui-ci ajoute après coup une parure antique +savamment choisie. C'est un peu le procédé laborieux d'André Chénier +dans ses oeuvres en prose. Ce n'est pas la spontanéité et l'exubérance +de Camille Desmoulins, qui a su, par son génie, raviver ces fleurs +fanées, en semer tout son style, sans ennuyer, et rendre agréables, même +pour nous, tant de Brutus, de Thémistocles, de Publicolas, de Nérons, si +fastidieux chez les autres. + +La prose de Vergniaud n'a pas cette verve et ce naturel. Tout y est +calculé pour émouvoir dans les règles et plaire de la bonne façon, +c'est-à-dire avec la méthode des orateurs antiques et des grands +sermonnaires français. La noblesse et la majesté sont les deux qualités +que recherche l'orateur et qu'il rencontre le plus souvent. Il excelle à +élever le débat au-dessus des misères et des laideurs de la réalité. Il +emporte les esprits dans les régions sereines où sa propre rêverie le +fait vivre d'ordinaire. Ce ne sont qu'idées sublimes ou délicates, que +périodes harmonieuses comme celles d'un Massillon, que beaux mots et +beaux sons dont jouissent l'oreille et l'esprit tout à l'heure blessés +par les cris brutaux des tribunes ou les balbutiements diffus des +orateurs sans génie. L'orateur écarte avec adresse tout ce qui, dans les +choses dont il parle, peut donner des impressions chagrines, ou +triviales, ou écoeurantes. Son art n'admet aucune idée qui ne soit belle +ou haute, aucune forme qui ne soit élégante ou splendide et ici son art +est d'accord avec son âme. + +Mais trop souvent, si ses idées paraissent élevées, elles sont vagues et +abstraites; si ses mots sont souvent nobles, ils sont rarement précis et +vrais. Lui aussi, dans la tourmente révolutionnaire, il veut sacrifier +aux grâces académiques. Il nomme les objets par les termes les plus +généraux; il désigne par des périphrases décentes les hommes et les +choses qui lui semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle +prose oratoire. A-t-il à préciser un détail technique? Sa délicatesse +s'effarouche, et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793), +il prend des précautions presque pudiques pour parler de la nécessité de +restreindre la consommation des boeufs: «Une autre mesure, dit-il, que +je vais vous soumettre vous paraîtra peut-être ridicule au premier +aspect...» Il fallait que le bon goût classique exerçât encore une +tyrannie bien puissante pour qu'un homme si grand, en de si grandes +circonstances, en avril 1793, eût encore peur du ridicule littéraire! + +Certes, Marat fut injuste, quoique fin connaisseur en exercices de +style, quand, à la tribune, le 13 mars 1793, il traitait l'éloquence de +Vergniaud de _vain batelage_. Mais avait-il complètement tort quand il +souriait des «discours fleuris» et des «phrases parasites» de son +adversaire? N'y a-t-il pas trop de fleurs et trop de fard dans le +discours du 3 juillet 1792? Partout, n'y a-t-il pas trop d'épithètes, +trop de synonymes, trop de mots placés là pour compléter plutôt le son +que l'idée? Sauf dans les passages où l'indignation lui fait oublier +l'art, rarement Vergniaud rencontre du premier coup le mot juste. C'est +par une accumulation de termes qu'il approche de la clarté, qu'il en +donne l'illusion et qu'il séduit son auditeur plus encore qu'il ne +l'éclaire et le convaincre. + +C'est la faute de sa méthode. Ses notes sont si complètes, à en juger +par celles de sa défense, que la part laissée à l'improvisation est +vraiment trop réduite. L'écrivain, par la multiplicité et la précision +des traits qu'il a fixés sur le papier, n'a laissé à l'improvisateur +qu'une besogne d'arrangeur, je ne dis pas de phrases, mais de mots. +Parfois cette besogne est capitale, tant la forme importe dans l'art de +l'éloquence. Parfois, nous l'avons vu, Vergniaud s'y montre artiste de +génie. Mais trop souvent, empêché, par la rigueur de son plan, +d'improviser des idées, il ne peut satisfaire son imagination que par un +exercice stérile de paraphrase: alors il tourne sans fin et sans fruit +sa période, démesurément chargée de mots inutiles, quelquefois +impropres, souvent emphatiques, sans que l'idée progresse d'un pas; +alors, avec toute sa sincérité, il est rhéteur, et Marat a raison de +sourire. + +Il est rare, toutefois, qu'il paraisse franchement déclamateur. A le +lire, on hésite souvent sur le sentiment qu'on éprouve. Plus d'un +passage de Vergniaud, même parmi les plus célèbres, semble à égale +distance du bon et du mauvais goût, de l'éloquence et de la mauvaise +rhétorique, comme l'apostrophe aux émigrés dans le discours du 25 +octobre 1791. Il abuse aussi des expressions qu'on ne peut ni proscrire +ni louer, et il dira volontiers: «Ouvrez les annales du monde...» Il +aime ces métaphores trop communes et trop vagues. A vrai dire, ses +comparaisons un peu prolongées sont rarement justes dans toutes leurs +parties. Je sais bien qu'il a heureusement rapproché les inquiétudes +causées par les émigrés à la nation _du bourdonnement continuel +d'insectes avides de son sang_; mais cette justesse familière n'est +qu'une exception dans son style: trop souvent il se mêle à ses +comparaisons autant d'inexactitude que de noblesse, comme quand il dit, +dans son discours sur l'appel au peuple: «Craignez qu'au milieu de ses +triomphes, la France ne ressemble à ces monuments fameux qui, dans +l'Égypte, ont vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne de leur +grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il? des cendres inanimées +et le silence des tombeaux.» + +On voit que ce mauvais goût consiste moins dans l'exagération des +pensées que dans le vague et dans l'inexactitude des comparaisons. C'est +un mauvais goût propre à Vergniaud. Il ne donne guère toutefois dans le +genre d'emphase qui est à la mode autour de lui, excepté dans ce passage +du même discours: + +«Irez-vous trouver ces faux amis [les inspirateurs de septembre], ces +perfides flatteurs, qui vous auraient précipités dans l'abîme? Ah! +fuyez-les plutôt; redoutez leur réponse; je vais vous l'apprendre. Vous +leur demanderiez du pain, ils vous diraient: Allez dans les carrières +disputer à la terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous +avons égorgées; ou voulez-vous du sang? prenez, en voici. Du sang et des +cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous offrir... Vous +frémissez, citoyens! O ma patrie! je demande acte à mon tour des efforts +que je fais pour te sauver de cette crise déplorable.» + +Mais les figures de rhétorique que Vergniaud aime ne déplaisent pas +toujours. Il en est une qui revient sans cesse dans ses discours, qu'il +ramène avec insistance toutes les fois qu'il veut frapper un grand coup, +et qui ne laisse pas, si visible que soit l'artifice, de produire, même +sur nous, le plus grand effet. Je veux parler de la _répétition_, qu'il +avait employée déjà avec prédilection dans ses plaidoyers et qui devait +jouer un grand rôle, on le voit, dans le développement de sa défense. +Rien de plus brillant et de plus fort que ce procédé tel qu'il le +renouvelle par son génie. Rien de plus calculé et rien qui sente moins +le calcul que ce refrain ramené en tête ou à la fin d'une dizaine de +développements tantôt ironiques, tantôt indignés, comme lorsque, le 10 +avril 1793, il répète chaque grief de Robespierre en s'élevant à chaque +reprise d'un degré plus haut dans la colère et dans le dédain. _Nous +modérés!_... et cette exclamation retombe, chaque fois plus lourdement, +chaque fois de plus haut, sur la calomnie qu'elle écrase. Une autre +répétition qui souleva un vif enthousiasme, ce fut quand, le 17 +septembre 1792, Vergniaud s'écria trois fois: «Périsse l'Assemblée +nationale et sa mémoire...» et posa trois hypothèses dans lesquelles ce +sacrifice sauvait la patrie. On se rappelle que tous les députés se +levèrent et répétèrent le cri de Vergniaud. Mais c'est dans le grand +discours du 3 juillet 1792 que cette figure est employée avec le plus +d'art. Qu'on se souvienne de ce trait: _C'est au nom du roi_, lancé à +tant de reprises sur le masque de Louis XVI qu'il brise et fait tomber. +Et que dire de cette ironie redoutable qui revient quatre fois de suite +et quatre fois couvre Louis XVI de confusion: _Il n'est pas permis de +croire sans lui faire injure_... qu'il agisse comme il agit. De tels +artifices portaient l'effroi dans les Tuileries et la colère dans le +coeur des patriotes; il y faut voir autre chose qu'un calcul de rhéteur: +c'était une inspiration du coeur et, chez Vergniaud, les mouvements les +plus passionnés revêtaient aussitôt une forme compliquée. + +Ces répétitions, en effet, ne sont pas seulement propres à ses discours +préparés; elles se retrouvent jusque dans ses improvisations, avec la +même symétrie, la même gradation. Ainsi, le 6 mai 1793, Marat s'opposait +à l'admission, aux honneurs de la séance, des pétitionnaires de la +section de Bonconseil venus pour se plaindre de l'anarchie. Vergniaud +répond à l'improviste: + +«Je conviens, citoyens, que lorsque des hommes parlent de respect pour +la Convention nationale, ils doivent être appelés intrigants par ceux +qui cherchent sans cesse à l'avilir. Je conviens que lorsque des hommes +parlent de maintenir la sûreté des personnes, ils doivent être appelés +intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au meurtre. Je conviens, +que lorsque des hommes parlent de maintenir les propriétés, ils doivent +être appelés intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au pillage. +Je conviens que lorsque des hommes parlent d'obéissance aux lois, ils +doivent être appelés intrigants par ceux qui ne veulent que l'anarchie. +Je conviens que lorsque des hommes viennent ici prêter des serments de +l'exécution desquels dépend le bonheur du peuple, ils doivent être +appelés intrigants par ceux-là qui veulent perpétuer la misère du +peuple....» + +On peut conclure de ces exemples, d'abord que les idées s'offraient à +Vergniaud, intérieurement, sous la forme de figures savantes et que, +parmi ces figures, la répétition s'adaptait davantage à la nature de son +esprit. Nul orateur, dans la Révolution, n'en a fait un tel usage. Ce +qui lui convenait et ce qui lui plaisait dans ce procédé, c'était qu'il +facilitait la gradation ascendante des sentiments et des mots: l'orateur +pouvait ainsi s'élever, par bonds successifs, toujours plus haut, et +planer enfin sans paraître avoir perdu pied. A ces exclamations répétées +succédait un développement large, brillant, harmonieux, où il mettait +ses plus nobles abstractions et sa plus suave musique. + +Enfin, si l'on considère la suite de ses discours depuis le 5 octobre +1791 jusqu'au 31 mai 1793, c'est toujours la même méthode qu'on y +retrouve, mais ce n'est pas le même succès. Tandis que d'autres, comme +Isnard, vont en déclinant et ne peuvent se maintenir au niveau d'un trop +heureux début, Vergniaud, au contraire, ne cesse de se perfectionner et +de grandir. Il est meilleur le 3 juillet 1792 qu'il ne l'a été huit mois +auparavant dans son discours sur les émigrés; et son dernier grand +discours, sa réponse à Robespierre (10 avril 1793), surpasse tous les +autres. La lecture de ses notes nous donne à croire qu'au Tribunal +révolutionnaire il se serait encore élevé au-dessus de lui-même. C'est +que les circonstances l'avaient dépouillé de plus en plus de son +caractère d'avocat. Dans les commencements il plaidait une cause qu'il +croyait gagner, et il la plaidait avec tout l'artifice qui lui avait +valu ses succès de barreau. Bientôt il désespère de gagner cette cause +noble et chimérique de la Gironde: ce sont alors, dans des plaidoiries +prononcées sans confiance, des élans plus spontanés, une vraie douleur, +de beaux cris de fierté. Enfin il ne plaide même plus, il renonce même à +un simulacre de lutte pour la victoire: du haut de la tribune il +s'adresse à la postérité; il arrache le masque à ses adversaires et il +montre toute son âme. Alors, on voit à plein son dévouement stoïque à la +patrie, sa grande et sereine bonté, la pureté de son coeur, la force de +son génie qui s'exerce sans les entraves d'une discipline de parti. +Alors Vergniaud n'est plus un girondin: aucune haine ne l'agite. Il +n'est plus un conventionnel: aucun vote ne peut sanctionner son +éloquence. Tourné vers le siècle à venir, c'est à nous qu'il parle; +c'est nous qu'il fait jouir de toute la poésie de son âme en chantant +ses illusions mortes et son désir ardent de mourir pour la Révolution. +C'est dans ces moments-là qu'il est le plus orateur, parce qu'il n'y +parle que de lui, et, comme il arrive à Mirabeau, comme il arrive à tous +les orateurs, c'est son _moi_ qui a inspiré à Vergniaud son éloquence la +plus sublime. + +Si donc il est de moins en moins rhéteur, c'est que les circonstances +l'ont amené à être de plus en plus lui-même et à se dégager tout à fait +de son parti et même de son temps. Mais, je le répète, sa méthode ne +change pas avec son inspiration. Jusque dans ces lettres si vivantes +qu'il écrivait à la Convention du fond de sa captivité, on retrouve +le même ordre dans les idées, le même choix dans les ornements, les +mêmes procédés dans le style. Cette rhétorique lui venait sans doute +moins de l'école que de son caractère et c'est là le trait qui le +distingue si nettement de ses rivaux en éloquence: ses émotions les +plus sincères s'exprimaient dans des formes aussi artificielles que ses +idées d'homme de parti ou d'avocat. Seulement, ces formes nous plaisent +quand Vergniaud est sous l'empire d'un sentiment violent; elles nous +fatiguent et nous importunent quand il plaide sans passion. + +Il y avait probablement autant d'art dans son action que dans son style. +En parlant de son physique, nous avons dit à peu près tout ce qu'on sait +sur ce point si important et si mal connu. Baudin (des Ardennes), dans +son éloge des Girondins, dit qu'il était _ravissant_ à entendre et il +ajoute: «Son geste, sa déclamation, tout le rendait entraînant.» Nous ne +savons rien de plus et, si nous pouvons dire que son action était à la +fois savante et naturelle, c'est par conjecture. Toujours est-il qu'elle +entraînait l'auditoire et qu'elle devait être en parfait accord avec le +style et la pensée pour produire les effets qu'enregistrent les +journaux. Ainsi, au milieu du discours sur l'appel au peuple, Vergniaud +s'arrêta un instant: il y eut alors, dit le _Journal des Débats_, «un +moment d'admiration silencieuse». A un passage de son opinion sur la +guerre (18 janvier 1792), le _Logographe_ signale cette interruption +naïve d'un collègue: _Voilà la vraie éloquence!_ Plusieurs fois +l'Assemblée entière, ravie d'un art si complet, se leva dans un accès +d'admiration enthousiaste. Presque toujours, on était suspendu aux +lèvres de Vergniaud. «Lorsqu'il montait à la tribune, dit un de ses +collègues, l'attention était universelle: tous les partis écoutaient et +les causeurs les plus intrépides étaient forcés de céder à l'ascendant +magique de sa voix.» Il reposait les âmes des inquiétudes de la lutte et +leur offrait de nobles intermèdes aux difficultés de la Révolution. Et +les moins sensibles à ces chants de sirène ne furent pas ceux qui se +bouchèrent les oreilles pour ne pas l'entendre et lui fermèrent la +bouche pour le tuer. A ce point de vue, c'est au Tribunal +révolutionnaire que le génie de Vergniaud reçut le plus précieux +hommage. + +Voilà tout ce que nous savons sur l'éloquence de ce grand orateur, et +nous sentons toute l'insuffisance, toutes les lacunes du portrait que +nous venons d'esquisser. Mais l'histoire ne nous a pas fourni d'autres +traits: ceux qu'on rencontre en plus dans les écrits de Nodier et de +Lamartine ont été imaginés par ces deux poètes. Notre grand Michelet +lui-même a souvent rêvé à propos de Vergniaud. Il est difficile, quand +on parle d'un des Girondins, d'oublier les belles fantaisies dont leur +légende a été brodée. Y avons-nous réussi tout à fait? En tout cas, nous +avons préféré d'être incomplet, plutôt que de rien produire qu'un +document certain ne nous suggérât. Mais il est un trait de la +physionomie de Vergniaud que nous avons rencontré plus d'une fois et +qu'il valait mieux réserver pour la fin de cette étude, parce que c'est +là le meilleur Vergniaud, le Vergniaud le plus intime et le plus vrai. +Son protecteur Dupaty avait dit un jour: «L'humanité est une lumière.» +L'humanité fut la religion de Vergniaud, comme elle avait été sans doute +celle de l'auteur de _Don Juan_. Son mot caractéristique, c'est +_humanité_. Il revient cent fois dans ses plaidoiries. Il résonne sans +cesse dans ses discours. Le 6 octobre 1792, il félicite Montesquieu +d'avoir fondé la conquête de la Savoie «sur l'_humanité_, sur l'humanité +sans laquelle il n'y a pour les hommes d'autre liberté que celle dont +jouissent les tigres au sein des forêts». Et le 9 novembre il s'écrie: +«Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l'_humanité_.» +Enfin c'est l'_humanité_ qui inspire presque toute l'admirable réplique +à Robespierre. C'est là que se trouve ce mot qu'il faut répéter, parce +que Vergniaud y a mis son âme: _On a cherché à consommer la révolution +par la terreur; j'aurais voulu la consommer par l'amour._ + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +DANTON + + + + +I. LE TEXTE DES DISCOURS DE DANTON + + +A lire ce qui reste des discours de Danton, à étudier dans les faits +l'influence de sa parole, on devine que cette éloquence fut plus +originale que celle de Mirabeau, de Robespierre et de Vergniaud, et on +sent qu'il n'y eut pas, dans toute la Révolution, d'orateur plus grand +que ce véritable homme d'État. Mais sa gloire fut aussitôt obscurcie par +le peu de soin qu'il en prenait, et surtout par une légende calomnieuse +à laquelle concoururent à l'envi royalistes, girondins et +robespierristes: tous les vices, toutes les erreurs, toutes les +bassesses furent prêtés jusqu'à nos jours à ce vaincu, et, pour +déshonorer l'homme du 10 août, le mensonge usurpa une précision +effrontée. Villiaumé le premier, en 1850, opposa à cette légende +quelques faits; puis vint M. Bougeart, qui écrivit tout un livre pour +réhabiliter Danton; mais son mauvais style nuisit à ses arguments. C'est +à M. le docteur Robinet que revient l'honneur d'avoir trouvé et réuni +avec méthode d'irrécusables documents, d'une authenticité éclatante et +parfois _notariée_, propres à établir la certitude dans les esprits les +plus méticuleux. Il faudrait un volume entier, ne fût-ce que pour +esquisser la biographie de Danton, telle que la critique vient de la +renouveler, pour faire connaître, même sommairement, l'homme, le +politique et l'orateur. Ce grand sujet nous tente depuis longtemps, mais +dans une histoire générale de l'éloquence parlementaire, on ne peut +qu'en indiquer les principaux points, et fixer quelques-uns des +caractères de cette parole, où revit toute la Révolution. + +La première remarque à faire, et elle explique le caractère équivoque de +la réputation oratoire de Danton, c'est que ses discours furent +reproduits d'une manière encore plus défectueuse que ceux de ses rivaux. + +Cet orateur qui n'écrivait jamais, qui n'avait pas même, disait-il, de +correspondance privée, se livrait entièrement à l'inspiration de l'heure +présente. Ni ses phrases, ni même l'ordre de ses idées n'étaient fixés +dans son esprit, quand il se mettait à parler, comme le prouve la +soudaineté imprévue de presque toutes ses apparitions à la tribune et le +perpétuel défi que ses plus belles harangues semblent porter à ces +règles de la rhétorique classique. Il était improvisateur dans la force +du terme, pour le fond comme pour la forme, jusqu'à ne prendre aucun +soin de sa réputation auprès de la postérité. Je ne crois même pas qu'il +existe une seule opinion de lui imprimée par ordre de la Convention. +Quant à la manière dont les journaux reproduisaient ses paroles, il ne +s'en inquiétait point et ne daignait pas rectifier: toute son attention +était réservée à la politique active, et ses rares loisirs absorbés par +la vie de famille. Nul ne fut plus indifférent à cette gloire littéraire +si fort prisée par ses contemporains, depuis Garat jusqu'à Robespierre. + +Nous souffrons aujourd'hui de cette négligence. Ses paroles, aux +Jacobins notamment, furent longtemps résumées en quelques lignes sèches +et obscures, et le plus souvent en style indirect, par le journal du +club, si indigent et si infidèle. Plus tard, le _Journal de la +Montagne_, qui reproduit si complaisamment les paroles de Robespierre, +affecte d'abréger les plus importantes harangues de son fougueux rival. + +Un des principaux discours de Danton, celui du 21 janvier 1793, fut +énormément mutilé par le _Moniteur_: on n'en trouvera un compte rendu +développé que dans le _Logotachygraphe_ et dans le _Républicain +français_. Le discours sur Marat (12 avril 1792) n'est reproduit en +détail que par le _Logotachygraphe_. Les dernières paroles que Danton +prononça à la tribune de la Convention sont étrangement dénaturées par +le _Moniteur_. Le _Républicain français_ a seul pris la peine ou eut le +courage d'y mettre un ordre clair. Le 26 août 1793, aux Jacobins, Danton +prononça une longue apologie personnelle où, à propos de son second +mariage, il rendait compte de sa fortune de manière à se faire applaudir +du plus soupçonneux des auditoires: les journaux n'insérèrent qu'une +analyse insignifiante. + +Nous avons pu suivre, dans les plaidoyers de Vergniaud, les progrès de +son éducation oratoire: l'insouciance de Danton laissa dans l'oubli son +oeuvre d'avocat. On a cependant retrouvé quelques mémoires judiciaires +de lui. Mais on n'a publié aucun de ses plaidoyers. + +Voici une lacune plus sérieuse dans la collection des discours de +Danton. Nous n'avons pas la harangue qui fut sans doute son chef- +d'oeuvre, à en juger par les effets qu'elle produisit, je veux parler de +sa défense au Tribunal révolutionnaire. L'officieux _Bulletin_ l'altéra, +la réduisit à quelques phrases incohérentes, et les notes de Topino- +Lebrun, qui font paraître ces altérations et rectifient plus d'un point +capital, sont trop informes pour nous permettre de restituer le vrai +texte. Les détails qu'on a sur cette tragédie disent assez de quel +miracle d'éloquence le tribun étonna des oreilles prévenues et +malveillantes. Le président tenta d'éteindre avec sa sonnette la voix de +l'accusé, comme Thuriot étouffera, au 9 thermidor, la voix de +Robespierre: il n'y put parvenir: «Un citoyen qui a été témoin des +débats, écrit un contemporain, nous a rapporté que Danton fait trembler +juges et jurés. Il écrase de sa voix la sonnette du président. Celui-ci +lui disait: «Est-ce que vous n'entendez pas la sonnette?--Président, lui +répondit Danton, la voix d'un homme qui a à défendre sa vie et son +honneur doit vaincre le bruit de la sonnette.» Le public murmurait +pendant les débats; Danton s'écria: «Peuple, vous me jugerez quand +j'aurai tout dit: ma voix ne doit pas être seulement entendue de vous, +mais de toute la France.» Cette voix surhumaine se faisait entendre par +les fenêtres, de la foule amassée sur le quai de la Seine, et déjà cette +foule s'émouvait. L'auditoire intérieur, composé d'âmes dures et +hostiles, robespierristes, royalistes ou indifférents, ne put résister à +la vue de l'homme, au son de sa voix, à la vérité de ses raisons. Il +éclata en applaudissements, et le président dut ôter la parole à Danton +et demander une loi contre lui. Croit-on que l'éloquence ait jamais +remporté un triomphe plus surprenant? Et quelle perte irréparable que +celle du suprême discours de Danton? + +Si incomplète, si mutilée que soit cette oeuvre oratoire, telle était la +force des formules de Danton, telle était la vie de son style, que +beaucoup de ses phrases s'incrustèrent dans la mémoire indifférente ou +hostile des faiseurs de comptes rendus, et nous sont ainsi parvenues, +presque malgré eux, dans leur beauté originale. [Note: Ces lignes ont +été écrites avant que parût la bonne édition critique des discours de +Danton que M. André Fribourg a donnée dans la collection de la Société +de l'histoire de la Révolution.] + + + + +_II.--LE CARACTÈRE ET L'ÉDUCATION DE DANTON_ + + +Sur l'homme même, allons au plus pressé, et disons par quels traits +précis la critique a remplacé la caricature légendaire où Danton +apparaissait crapuleux, vénal et ignorant. + + * * * * * + +C'était, à coup sûr, une nature énergique, violente même, dont +l'exubérance fougueuse étonnait au premier abord. Mais cette fougue se +connaissait, se modérait, se raisonnait au besoin, et, en somme, se +tournait toujours au bien. Depuis longtemps Danton avait su se +discipliner et devenir maître de ses passions. Sa mère, puis sa femme, +l'y avaient aidé, sans doute; mais c'est surtout sa propre volonté, +éclairée et fortifiée par les souvenirs scolaires des grands Romains, +par les leçons de la philosophie, qui avait opéré cette réforme +merveilleuse. A voir cette figure ravagée, à entendre cette parole +parfois brusque, cette gaîté souvent gauloise, des observateurs +superficiels ou prévenus s'imaginaient un fanfaron grossier, libertin, +crapuleux. Rien de plus faux que ces suppositions: cet homme de famille +et de foyer vécut avec pureté et modestie, sans qu'on lui connût d'autre +amour que celui de sa femme, sans autres plaisirs que ceux qu'il +partageait avec les siens. Ajoutons que, bon camarade au collège, il +resta tel toute sa vie avec ses amis. Il avait le culte de l'amitié, et +le don, si précieux, de la cordialité: sa joie était de réunir à sa +table ses condisciples, ses compagnons de lutte. Son grand coeur +s'ouvrait à des sentiments plus larges encore: il aimait ses +concitoyens, la vue du peuple le réjouissait. Durant les courts séjours +qu'il fit à Arcis, dans sa maison natale qui donnait sur la place +principale, il se plaisait à dîner, fenêtres ouvertes, à la vue de tous, +non par ostentation, mais par bonhomie et fraternité. Loin de haïr ses +ennemis, il ne pouvait pas leur garder rancune: il avait toujours la +main tendue vers ceux qui l'insultaient le plus grièvement, vers les +Girondins comme vers les Robespierristes. Il ne voyait que la patrie, +l'humanité. Les autres le comprenaient mal; ils cherchaient à expliquer +par de bas calculs ce patriotique oubli des injures. La vérité n'éclata +que plus tard. En 1829, quelqu'un disait à Royer-Collard, qui avait +connu Danton, mais qui n'aimait pas sa politique: «Il paraît que Danton +avait un beau caractère». «Dites magnanime, monsieur!» s'écria le froid +doctrinaire avec une sorte d'enthousiasme. + +On a dit que Danton avait trafiqué de sa conscience et s'était vendu à +la cour. Il faut réfuter cette accusation qui fait de lui un +déclamateur. Où prit-il, dit-on, les 71.000 francs avec lesquels il paya +sa charge d'avocat au conseil? Voici où il les prit. Grâce à une action +hypothécaire de 90.000 livres que ses tantes lui donnèrent sur leurs +biens, il put emprunter loyalement à diverses personnes, notamment à son +futur beau-père. Mais, le jour de son mariage, il toucha en espèces la +moitié de la dot de sa femme, soit 20.000 francs; il avait 15.000 francs +en argent, provenant d'un reliquat de patrimoine, et 12.000 francs en +terres; total: 47.000 francs. Il lui restait à trouver 24.000 francs +pour se libérer complètement. Or, il paya son office en plusieurs fois +et son dernier paiement n'eut lieu que deux ans après son entrée en +fonctions, le 3 décembre 1789. Put-il économiser cette somme en deux ans +et demi sur le revenu annuel de sa charge que tout le monde évalue à +25.000 francs environ? En d'autres termes, sur 72.000 ou 73.000 francs +qu'il gagna dans ces trente-deux mois, put-il, avec ses goûts simples, +économiser 24.000 francs? Poser la question, n'est-ce pas la résoudre? + +Ceux qui veulent à tout prix que Danton soit un malhonnête homme +affirment qu'en 1791, lors de la suppression de ces offices d'avocats au +conseil, il fut remboursé deux fois: une première fois par la nation, +légalement; une seconde fois par le roi, secrètement. Certes, le roi +aurait bien mal placé son argent: car Danton ne cessa d'agir en franc +révolutionnaire. Mais on objecte qu'à l'infamie de ce marché scandaleux, +Danton put ajouter celle de manquer de parole à son corrupteur. Et sur +quoi l'accuse-t-on de cette double perfidie? Sur ce qu'il acheta +quelques biens nationaux. Mais quand il fut remboursé des 71.000 francs +que lui avait coûté sa charge, il n'avait pas de dettes et il avait même +pu faire des économies sur les 50.000 francs qu'il gagna pendant les +deux dernières années qu'il fut avocat au conseil. Voilà donc les +dépenses de Danton expliquées, contrôlées. Ces choses ont été dites +déjà. Mais la passion politique ne veut rien entendre. + + * * * * * + +Dans les oeuvres posthumes de Roederer, il y a deux morceaux sur Danton. +Après l'avoir traité de _dogue_ et de _crapule_, Roederer ajoute ce +trait bien naturel de la part d'un pédant: «Sans instruction!»--Au +contraire, Danton avait fait de bonnes études classiques à Troyes, dans +une pension laïque dont les élèves suivaient les cours du collège des +Oratoriens. Son ami Rousselin et son camarade Béon nous ont laissé de +curieux détails sur ces années scolaires. «Il préférait, dit Béon, à +toute autre lecture celle de Rome républicaine. Il s'exerçait à chercher +des expressions énergiques, des tournures hardies, des expressions +nouvelles; car il aimait à franciser les mots latins, dans les +traductions à faire de Tive-Live et autres historiens romains.» +Rousselin ajoute que ses amplifications renfermaient toujours quelques +traits saillants et originaux, qui provoquaient les applaudissements de +ses camarades et du maître. «Toute la classe attendait avec impatience +que le professeur désignât Danton pour lire lui-même ses compositions.» +Il obtint en rhétorique les prix de discours français, de narration et +de version latine. Ce bagage classique, auquel on attachait tant de prix +alors, il en possédait donc tout ce qu'il en fallait avoir, et sa +scolarité avait été la même que celle de Mirabeau, de Camille, de +Vergniaud, de Robespierre, des plus lettrés d'entre les hommes de la +Révolution. + +Ce n'est pas au collège seulement que Danton avait appris le latin, dont +la connaissance semblait à l'esprit ultra-classique des Jacobins une +condition indispensable de la parole et de l'action politique. «Son +neveu, M. Marcel Seurat, dit le Dr Robinet, se rappelle que son oncle +parlait volontiers cette langue, suivant l'habitude des lettrés du +temps, notamment avec le Dr Senthex, qui s'était profondément attaché à +lui et qui l'accompagnait souvent à Arcis.» Rousselin conte même à ce +sujet une anecdote caractéristique. Quand Danton, dit-il, eut acheté sa +charge d'avocat au conseil, ses collègues, sans l'avoir averti d'avance, +lui demandèrent, à brûle-pourpoint et comme par gracieuseté, de pérorer +«sur la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la +justice», et d'improviser séance tenante ce discours en langue latine. +C'était, dit plus tard le récipiendaire lui-même, lui proposer de +marcher sur des charbons, mais il ne recula point et il vivifia, de son +souffle déjà puissant, les vieilles formes qu'on lui imposait. «Il dit +que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d'une +corporation consacrée à la défense des intérêts privés et publics de la +société, il désirait que le gouvernement sentît assez la gravité de la +situation pour y porter remède par des moyens simples, naturels et tirés +de son autorité; qu'en présence des besoins impérieux du pays, il +fallait se résigner à se sacrifier; que la noblesse et le clergé, qui +étaient en possession des richesses de la France, devaient donner +l'exemple; que, quant à lui, il ne pouvait voir, dans la lutte du +Parlement qui éclatait alors, que l'intérêt de quelques particuliers, +mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il déclarait qu'à ses yeux +l'horizon apparaissait sinistre, et qu'il sentait venir une révolution +terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente années, elle se +ferait aimablement par la force des choses et le progrès des lumières. +Il répéta dans ce discours, qui ressemblait au cri prophétique de +Cassandre: _Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à +ceux qui les font!_» + +Les jeunes avocats, frais émoulus du collège, comprenaient et se +gaudissaient. Les vieux avaient saisi au passage des mots inquiétants, +tels que _motus populorum, ira gentium, salus populorum, suprema lex_; +méfiants, ils demandèrent à Danton d'écrire et de déposer cette +déclamation aussi séditieuse que cicéronienne. Mais, déjà, Danton +n'écrivait pas, ne voulait pas écrire: il proposa de répéter sa +harangue, pour qu'on pût la mieux juger: «Le remède, dit Rousselin, eût +été pire que le mal. L'aréopage trouva que c'était déjà bien assez de ce +qu'on avait entendu, et la majorité s'opposa avec vivacité à la +récidive.» + +Mais ce n'est que par malice et ébaudissement que, ce jour-là, le futur +orateur se barbouilla de latin. Certes, les Diafoirus ne manquèrent pas +dans la Révolution, il leur laissa leurs grimaces et leur culte puéril +pour l'antiquité scolaire. Il prit l'attitude d'un homme moderne, +franchement tourné vers l'avenir, non sans traditions, mais sans +pédantisme, qui se sert du passé et en profite sans en subir l'étreinte +rétrograde. Il est de son temps, aussi franc de pensée et aussi libre de +scolastique que l'élève fabuleux de Rabelais. Sa toute première enfance +paraît avoir été formée par des exercices plus physiques encore +qu'intellectuels, selon Jean-Jacques, et au sortir du collège, il put +dire comme cet autre: _J'aime bien les anciens, mais je ne les adore +pas_. Laissant là l'école, il voulut être français. Par-dessus tous les +poètes, il aima Corneille, dans lequel il se plaisait à voir un +précurseur de la Révolution: «Corneille, disait-il à la tribune de la +Convention (13 août 1793), Corneille faisait des épîtres dédicatoires à +Montauron, mais Corneille avait fait _le Cid_, _Cinna_; Corneille avait +parlé en Romain, et celui qui avait dit: _Pour être plus qu'un roi, tu +te crois quelque chose_, était un vrai républicain.» + +Sur ses lectures françaises, Rousselin donne des détails précis. A +Paris, faisant son droit et retenu au lit par une convalescence longue, +il voulut lire et lut _toute_ l'Encyclopédie. Il n'est pas besoin de +dire qu'il se nourrissait, comme tous ses contemporains, de Rousseau, de +Voltaire et de ce Montesquieu dont il disait: «Je n'ai qu'un regret, +c'est de retrouver dans l'écrivain qui vous porte si loin et si haut, le +président d'un Parlement.» Et pourtant cet esprit si peu académique +était assez souple pour goûter même les grâces académiques de Buffon, +dont sa puissante mémoire retenait des pages entières. + +Mais ce qui caractérise le mieux le tour qu'il voulut donner à sa +culture intellectuelle, c'est la composition de sa bibliothèque, dont M. +Robinet a publié le catalogue d'après l'inventaire de 1793. Presque +aucun auteur ancien ne s'y trouve en original, quoique Danton fût, on +l'a vu, en état de comprendre au moins les latins. Voici deux Virgiles, +l'un italien par Caro, l'autre anglais par Dryden. Voici un Plutarque en +anglais, un Démosthène en français. Le hasard n'a certes pas présidé à +ce choix de livres, d'ailleurs peu nombreux: on sent des préférences +d'humoristique, une fantaisie personnelle et antipédante, surtout un vif +sentiment de la _modernité_ française et étrangère. + +Il savait et parlait l'anglais, cette langue de la politique +indispensable à l'homme d'Etat, si familière à Robespierre et à Brissot. +C'est en anglais qu'il converse, d'après Riouffe, avec Thomas Paine. Il +a dans sa bibliothèque Shakespeare, Pope, Richardson, Robertson, +Johnson, Adam Smith, dans le texte anglais. Il a aussi, par un caprice, +du même goût, la traduction anglaise de _Gil Blas_; et il ne faut pas +croire qu'à la fin du XVIIIe siècle, cette anglomanie littéraire fût +aussi fréquente que l'anglomanie somptuaire ou politique, qui courait +les rues. + +A côté de Rabelais, que son époque ne lisait guère, Danton avait placé +quelques livres italiens sévèrement choisis. «Tout en dédaignant la +littérature frivole, dit Rousselin, et n'ayant jamais lu de roman que +les chefs-d'oeuvre consacrés qui sont des peintures de moeurs, il apprit +en même temps la langue italienne, assez pour lire le Tasse, Arioste et +même le Dante.» M. Manuel Seurat ajoutait, d'après le docteur Robinet, +qu'il parlait souvent l'italien avec sa belle-mère, Mme Soldini- +Charpentier, dont c'était la langue maternelle.--Telle était la variété +originale que ce prétendu ignorant avait su mettre dans son savoir. + + + + +_III.--L'INSPIRATION ORATOIRE DE DANTON_ + + +Cherchons quelle était l'inspiration oratoire de Danton, c'est-à-dire à +quelles idées religieuses, philosophiques et politiques se rattacha +l'ensemble de ses discours. + + * * * * * + +Si Robespierre se trompa en voulant, d'après Rousseau, créer une +religion d'Etat, il eut raison de placer au premier plan de sa politique +la solution des questions religieuses. Son erreur même atteste qu'il +voyait la vraie difficulté de la Révolution, et que le dénouement, bon +ou mauvais, dépendrait de l'attitude prise vis-à-vis des religions. +Danton ne parut pas se soucier de ce grand problème, et il n'avait pas, +à proprement parler, de politique religieuse. Ses apologistes font de +lui (mais sans preuves) un disciple de Diderot. Etait-il _athée avec +délices_, comme le fut, dit-on, André Chénier? Non, ces voluptés de la +raison satisfaite ou égarée et de la pensée qui s'exerce spécialement +furent étrangères à ce Français actif et heureux de vivre. Il ne +philosophe que dans la crise finale, en face de la mort, et, là, d'un +mot net, il proclame avec sécurité son sentiment. «Ma demeure sera +bientôt dans le néant....» dit-il au Tribunal révolutionnaire et, au +commencement de sa défense, il reprend cette courte profession de foi: +«Je l'ai dit et je le répète: _Mon domicile est bientôt dans le néant et +mon nom au Panthéon._» Ce fier aveu ne dut-il pas soulager à demi la +conscience du véritable meurtrier de Danton, de ce Robespierre, +inquisiteur du Dieu de Jean-Jacques? Il put se dire qu'évidemment sa +victime n'était pas orthodoxe. + +[Illustration: ATTAQUE DES TUILERIES, LE 10 AOUT 1792] + +Il est probable que Danton n'attachait qu'une importance secondaire à ce +qui préoccupait si fort son rival. Il semble vouloir ignorer les +rapports de la religion et de la politique, par dédain philosophique ou +par impuissance naturelle. Quand la question se présente, il l'ajourne +systématiquement. Ainsi, le 25 septembre 1792, il répond à Cambon, qui +avait proposé de réduire le traitement du clergé: «Par motion d'ordre, +je demande que, pour ne pas vous jeter dans une discussion immense, vous +distinguiez le clergé en général des prêtres qui n'ont pas voulu être +citoyens; occupez-vous à réduire le traitement de ces traîtres qui +s'engraissaient des sueurs du peuple, et renvoyez la grande question à +un autre moment. (_On applaudit._)» Le 30 novembre suivant, il s'oppose +à la suppression du salaire des prêtres: «On bouleversera la France, +dit-il, par l'application trop précipitée des principes que je chéris, +mais pour lesquels le peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas +mûr encore.» Et, avec une attitude toute girondine, il affirme sa libre- +pensée, et déclare en même temps la religion provisoirement utile au +peuple: «On s'est appuyé sur des idées philosophiques qui me sont +chères, car je ne connais d'autre bien que celui de l'univers, d'autre +culte que celui de la justice et de la liberté.... Quand vous aurez eu +pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait pénétrer +la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de parler au peuple +morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare, c'est un crime de +lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut +trouver encore quelque consolation». Quand on tente une solution +radicale, quand les hébertistes veulent continuer Voltaire et détruire +le christianisme par le ridicule, il accueille mal cette tentative, et +parle avec mauvaise humeur contre ces «mascarades antireligieuses», où +il ne voit qu'une infraction aux convenances parlementaires. «Il y a un +décret, dit-il le 6 frimaire an II, qui porte que les prêtres qui +abdiqueront iront apporter leur renonciation au comité. Je demande +l'exécution de ce décret; car je ne doute pas qu'ils ne viennent +successivement abjurer l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur +la démarche d'hommes qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons +nous engouer pour personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de +l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prêtre +de l'incrédulité: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y +ait plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. +Que les individus qui voudront déposer sur l'autel de la patrie les +dépouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophée. Notre +mission n'est pas de recevoir sans cesse des députations qui répètent +toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux félicitations. +Je demande qu'on pose la barrière.» Ici la rondeur et la franchise du +langage cachent mal l'incertitude de la pensée. Faute d'idées +personnelles sur le problème religieux, Danton incline en apparence vers +les sentiments de Robespierre. Le même jour, sa nonchalance à prendre un +parti raisonné sur ce point l'entraîne à se prononcer contre les +tendances qu'il manifestera au Tribunal révolutionnaire, et à accepter +officiellement la croyance à l'Être suprême. Que dis-je, à accepter? +c'est lui qui le premier proposa la religion d'Etat rêvée par +Robespierre, et, dans un instant de défaillance morale ou par une +tactique parlementaire vraiment trop compliquée, se fit l'interprète des +conceptions mystiques de son adversaire. Oui, seize jours après la fête +de la Raison, où certains dantonistes avaient déployé le même zèle que +les hébertistes, quand les échos de l'hymne philosophique retentissaient +encore à Notre-Dame, Danton, sous prétexte de donner _une centralité à +l'instruction publique_, demanda que le peuple pût se réunir dans un +vaste temple, orné et égayé par les arts, et il ajoutait: «Le peuple +aura des fêtes dans lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême, +au maître de la nature: car nous n'avons pas voulu anéantir la +superstition pour établir le règne de l'athéisme.» Et, avec un visible +embarras, il vantait l'influence des fêtes nationales et les bons effets +de l'instruction publique, en termes contradictoires avec sa proposition +jacobine d'organiser une religion d'Etat déiste, en termes qu'on eût dit +empruntés à Diderot ou à Condorcet. + +Il y eut alors, parmi les dantonistes qui ne faisaient pas partie de +l'entourage intime, un instant d'étonnement, de stupeur. Thuriot, sur la +motion duquel la Convention avait assisté à la fête de la Raison, +feignit de n'avoir pas entendu la motion robespierriste de son ami: +«Mais ce que demande Danton est fait, dit-il. Le Comité d'instruction +publique est chargé de vous présenter des vues sur cet objet». Et il fit +mettre à l'ordre du jour d'une prochaine séance le débat sur +l'organisation de l'instruction publique. Quant à la proposition de +Danton, on la renvoya au Comité, sans spécifier qu'il s'agissait du +culte de l'Être suprême ou de la tenue des fêtes nationales. C'est ainsi +que les dantonistes firent échouer l'intrigue si habile de Robespierre +et réparèrent la défaillance de leur chef. Il y eut là, semble-t-il, un +incident vif et grave, où il faut voir, non un acte d'hypocrisie de +Danton, mais cette _incapacité religieuse_ qui lui a été si durement +reprochée par Edgar Quinet. + + * * * * * + +La métaphysique, comme on disait alors, n'était pas moins étrangère à la +politique de Danton que les idées religieuses. Il n'affectait pas, à +proprement parler, de principes. Il laissait Robespierre prêcher à son +aise l'Evangile de Jean-Jacques et ne semblait pas croire aux vérités +sociales, pas plus qu'au déisme, dont ces vérités étaient pour +Robespierre la conséquence naturelle. Les idées morales, telles que les +entendaient les adeptes du _Contrat social_, n'inspirent nulle part son +éloquence. Il ne catéchise jamais. A l'expérience seule il emprunte ses +vues et ses conseils, et son empirisme était bien fait pour plaire à nos +modernes positivistes. + +Ceux-ci, cependant, exagèrent: si l'éloquence de Danton n'avait jamais +procédé que de faits tangibles ou démontrables, elle n'eût pas agi sur +ses contemporains. Danton repoussait, je l'admets, Dieu et l'immortalité +de l'âme: mais il croyait d'instinct, et comme on croit en religion, aux +deux divinités incontestées de la Révolution: la Justice et la Patrie. +Ce sont les deux idées indémontrées grâce auxquelles son éloquence +touche les coeurs et pousse les hommes au seul genre d'action que ne +puisse conseiller une philosophie utilitaire: au sacrifice. Lui-même est +prêt à donner sa vie pour le succès de la Révolution, et il ne croit pas +faire un marché de dupe, quoiqu'il n'espère aucun salaire ultérieur. Il +avait donc certaines croyances irraisonnées, contraires ou supérieures +au bon sens, par lesquelles il réchauffait sa parole et faisait germer +dans les âmes l'enthousiasme et le goût de cette générosité absurde et +divine qui porta nos pères à mourir pour cette abstraction, la Patrie, +et pour cette chimère, la justice. + +Ainsi, les robespierristes calomniaient ce juste et ce patriote quand +ils l'accusaient de ne point croire à la morale. Il avait, lui aussi, +une morale; sans morale eût-il pu se faire entendre du peuple qui, +réuni, ne comprend pas la langue de l'intérêt? Mais cette morale de +Danton, plus sommaire que celle de Robespierre, se réduisait à un double +postulatum, sur lequel il évitait même de disserter. Robespierre, du +haut de la tribune, raisonne sa morale, la professe, la prêche et ne +craint pas d'être pédant. Danton constate en lui-même et chez autrui +l'existence des deux sentiments dont nous avons parlé, et il en fait +l'inspiration, la flamme de son éloquence, sans chercher à les +démontrer, à les expliquer. + +Si les principes diffèrent chez ces deux orateurs, leur but n'est pas le +même. Robespierre, à l'exemple de Rousseau, rêve de moraliser le monde. +Danton n'a pas ces visées ambitieuses: il ne cherche pas à réformer +l'homme intérieur, mais à entourer ses concitoyens des meilleures +conditions matérielles pour vivre dans la liberté, l'égalité et la +fraternité. Il ne tend pas à faire violence au génie de la nation et à +changer Athènes en Sparte, comme on disait alors. Il conseillerait +plutôt à la race française d'abonder dans son propre sens, de développer +ses qualités héréditaires et d'être heureuse conformément à son +caractère. Mais il ne croit pas que les gouvernants aient charge d'âme +ni que les députés à la Convention soient des professeurs de morale. Ils +auront, d'après lui, rempli leur tâche, s'ils résolvent les difficultés +de l'heure présente, s'ils chassent l'ennemi du sol français, s'ils +abattent à l'intérieur les partisans de l'ancien régime, s'ils donnent à +la France l'indépendance et la liberté. + +Il suit de là que la politique de Robespierre se meut tout entière dans +le passé et dans l'avenir, qu'elle tient un compte énorme des idées, un +compte médiocre des faits. La politique de Danton ne s'occupe que des +sentiments et des choses de l'heure présente. Robespierre donne une +direction aux hommes. Danton leur indique le moyen de se tirer d'affaire +le jour même. Rarement Robespierre dit ce qu'il faut faire, dans telle +circonstance. Toujours Danton indique la mesure à prendre immédiatement. + +C'est sa force, c'est la raison de son influence décisive en vingt +conjonctures importantes. Mais c'est aussi le secret de sa faiblesse et +la raison de sa chute. Il se condamnait, par son affectation +d'empirisme, à toujours réussir. Les échecs de Robespierre le +relevaient: c'était méchanceté des hommes et nouvelle preuve de la +nécessité de les rendre meilleurs. Les échecs de Danton le diminuaient: +c'était un démenti à sa perspicacité, à son génie. La morale dont se +couvrait Robespierre fut son bouclier: si on n'eût fait croire que +c'était là un masque, si on n'eût montré en lui le Tartufe, eût-on +jamais pu lui ôter l'amour de ce peuple si sensible aux idées morales? +Eût-on jamais pu, si coupable qu'il fût, le vaincre et l'abattre sans le +calomnier? Au contraire, le peuple abandonna Danton dès qu'il fut +vaincu, parce que sa politique affectait de reposer en partie sur +l'habileté et l'audace. Il ne fut pleuré que d'une élite qui avait +compris sa pensée et pénétré son coeur. + + * * * * * + +Précisons maintenant et demandons à Danton lui-même les éléments de sa +politique. Nous savons en général quelle fut son _invention oratoire_: +empruntons des exemples à ses discours. + +Voici d'abord une protestation formelle contre la «métaphysique» en +politique: «Une révolution, dit-il le 5 pluviôse an II, ne peut se faire +géométriquement.» La Convention n'est pas pour lui un concile destiné à +définir la morale, à incliner ou contraindre les âmes dans un sens +meilleur: «Nous ne sommes, sous le rapport politique, dit-il, qu'une +commission nationale que le peuple encourage par ses applaudissements.» + +Robespierre, dépositaire de l'orthodoxie, admet ou rejette, selon la +nuance des opinions. Il ne faut être à ses yeux ni en deçà ni au delà de +la vérité. Cette ferme certitude exclut la tolérance, la conciliation: +ceux qui pensent autrement sont _les méchants_: point de pacte avec eux. +Danton, en sceptique, provoque au contraire les adhésions, appelle et +attire toutes les bonnes volontés: c'est que la Patrie et la Justice +sont des divinités bienveillantes: «Rapprochons-nous, rapprochons-nous +fraternellement....» «Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutôt +que tel autre, mais que vous prêchiez l'union.» Il n'a de colère que +contre ceux qui se cantonnent et s'excluent les uns les autres: «Vous +qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous +occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme traîtres à +la patrie; je vous mets tous sur la même ligne.» C'est au nom de la +_raison_ qu'il affecte de convoquer les hommes, recherchant les mots de +ralliement les plus généraux, les bannières les plus larges: «L'énergie, +dit-il, fonde les républiques; la sagesse et la conciliation les rendent +immortelles. On finirait bientôt par voir naître des partis. Il n'en +faut qu'un, celui de la raison....». Robespierre aurait dit: «Il n'en +faut qu'un, celui de la _vertu_», et Robespierre ne voyait de _vertu_ +que dans l'évangile du _Vicaire savoyard_. + +La défaite ou la victoire de la _vertu_, voilà le cheval de bataille de +Robespierre. Contre qui les ennemis intérieurs sont-ils coalisés? Contre +le peuple? Contre la Révolution? Dites plutôt: contre la _vertu_. Par ce +terme abstrait, que désigne au fond l'orateur moraliste? Ses partisans, +ou mieux ses coreligionnaires en Jean-Jacques. Partout où il dit la +_vertu_, Danton dit plutôt la _France_; par exemple, le 30 mars 1793: +«Non, la France ne sera pas réasservie», ou le 21 janvier de la même +année: «La France entière ne saura plus sur qui poser sa confiance.» Aux +entités de son rival il oppose des réalités vivantes et actuelles. La +patrie, pour lui, est-ce, comme Robespierre, une réunion idéale d'âmes +possédées de la vérité, est-ce une patrie mystique? Non, ce sont des +personnes, des villes, un sol, c'est Paris, c'est Arcis-sur-Aube, c'est +la France, cette France qu'on ne peut quitter. Qui ne se représente, +sans effort, Robespierre, en exil, se consolant avec sa pensée, +jouissant de sa cité idéale qu'il a emportée avec lui et y vivant comme +à Paris ou à Arras? Mais s'imagine-t-on Danton loin de la France? +_Emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers?_ [Note: +Convention, séance du 18 nivôse, an III: «_Legendre_: Ecoutez ce mot +d'un de vos collègues qui a été guillotiné. Il avait été prévenu du sort +qui l'attendait; quelques jours avant qu'il fut arrêté, on lui +conseillait de fuir: «Eh quoi! répondit-il, emporte-t-on sa patrie sous +la semelle de ses souliers?» _Plusieurs voix_: C'est Danton! _Legendre_: +L'histoire et la postérité jugeront l'homme qui a prononcé ces +paroles.»] + +Il suit de là que, si Robespierre s'inquiète surtout des ennemis +intérieurs, des _hétérodoxes_, Danton s'inquiète davantage de repousser +l'invasion allemande. Ces disputes sur les principes, si chères à +Robespierre, il les écarte comme byzantines. «Toutes nos altercations +tuent-elles un Prussien?» Il n'est rien, d'après lui, qui ne doive +tendre à fonder d'abord l'indépendance du pays en chassant l'étranger. +S'il dit, avec la brutalité du temps: _Il faut tuer les ennemis +intérieurs_, il ajoute aussitôt: _pour triompher des ennemis +extérieurs_. Plus son pâle et mystique rival se tourmente des progrès de +l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait +comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Français +au nom de la France. Ses paroles vivent encore: «Le tocsin qu'on va +sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis +de la patrie. (_On applaudit._) Pour les vaincre, messieurs, il nous +faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France +est sauvée.» C'est dans ce sens qu'il pouvait dire: «Faisons marcher la +France, et nous irons glorieux à la postérité.» Il apparaît à nos yeux, +en effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie +sauvée. + +Cette patrie, il en affirme la personnalité à toute occasion, et il aime +à en proclamer l'unité, et cela par des images sensibles, sans +mysticisme de langage: «Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent +donner la main aux citoyens de Dunkerque.» Et il venait de s'écrier dans +le même discours: «Aucun de nous n'appartient à tel ou tel département: +il appartient à la France entière.» + +Il voit volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend +qu'à cette heure de crise la capitale doit réellement commander au reste +du corps. Sans aller jusqu'à la naïve adoration du bon Anacharsis +Cloots, qui regardait Paris comme la Mecque du genre humain, Danton +défend et loue «le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge +bien ceux qui le servent, peuple qui se compose de citoyens pris dans +tous les départements..., qui sera toujours la terreur des ennemis de la +liberté. Paris est le centre où tout vient aboutir; Paris sera le foyer +qui recevra tous les rayons du patriotisme français, et en brûlera tous +les ennemis. On n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a créé +la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui triomphera avec la +liberté et passera avec elle à l'immortalité». + +Telle est l'idée que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est +la tête, idée nette et concrète. De même, le peuple n'est pas pour lui +une force mystérieuse, une abstraction: ce sont des Français, ouvriers +et paysans, répandus sur les places publiques, dans leur costume de +travail, ou courbés sur leurs outils, ou en marche vers la frontière. +Tandis que Robespierre divinise le peuple, comme un instrument de Dieu, +et s'abîme devant lui en méditations, Danton le coudoie dans les rues de +Paris, le voit en chair et en os, lui parle familièrement. La fraternité +n'est pas pour lui, comme pour Robespierre, un agenouillement devant le +dieu du Vicaire savoyard: c'est un repas en commun, entre braves gens du +même pays. On dit qu'à Arcis il mangeait fenêtres ouvertes, mêlé à tous. +C'est ainsi qu'il comprend la fraternité, et qu'il l'explique à la +Convention: «Il faut, dit-il, que nous ayons la satisfaction de voir +bientôt ceux de nos frères qui ont bien mérité de la patrie en la +défendant, manger ensemble et sous nos yeux à la gamelle patriotique.» +Et il aime à dire à ses collègues: «Montrez-vous peuple.... Il faut que +la Convention soit peuple.» + +Il sut donc parler au coeur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une +fois: «Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre +raison.» Il prétend, en effet, à une politique purement raisonnable, +uniquement inspirée de l'expérience et du bon sens, et c'est là l'autre +face de son génie. Lui-même, au lendemain des plus nuageuses +dissertations de Robespierre, se plaît à exagérer son empirisme, à +parler de la _machine politique_, dont le gouvernement est la grande +roue à laquelle il faut, en cas de besoin, adapter une _manivelle_. S'il +conseille une mesure, c'est sous une forme aussitôt applicable, c'est à +un besoin de l'heure même qu'il répond, c'est à l'instant même qu'on +devra exécuter le décret proposé. Ainsi, à propos de la défense de la +Belgique: «Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que la +Convention nomme des commissaires qui, _ce soir_, se rendront dans +toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront +prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberté et de leurs +serments, à voler à la défense de la Belgique.» De même, quand il s'agit +de révolutionner la Hollande: «Faites donc partir vos commissaires; +soutenez-les par votre énergie; qu'ils partent _ce soir, cette nuit +même_.» Et il répète dans la même séance: «Que vos commissaires partent +à l'instant..., que _demain_ vos commissaires soient partis.» Par là, il +ne donne pas seulement à la Convention le goût de la promptitude, si +utile à une politique de défense nationale, il rassure aussi les esprits +effrayés par les désastres récents, il ôte aux hommes le temps de la +réflexion, du découragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes +le vide que tant de mécomptes faisaient dans les coeurs. Ce politique +habile ne laissa pas à la nation un instant pour douter et, tant que +dura sa toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa +d'agir. + + * * * * * + +Ainsi, l'âme de l'éloquence de Danton était le patriotisme; ses moyens, +l'expérience et le bon sens. Est-ce tout? N'y a-t-il pas à démêler +d'autres éléments? On a parlé souvent, à propos de ce tribun, de +terrorisme et de modérantisme. Peut-on juger son éloquence, sans savoir +s'il était un homme de sang ou un homme de réaction et s'il méritait ces +deux reproches qui, partis de camps opposés, ne s'excluent pas forcément +entre eux? La réponse se trouve dans les livres de MM. Bougeart et +Robinet, après qui l'histoire et l'apologie de Danton ne sont plus à +faire. Mais toute politique a deux faces: action et réaction. Après +avoir provoqué, on arrête ou on ramène. Après avoir détruit, on fonde. +Quel rôle ces tendances diverses jouent-elles dans l'éloquence de +Danton? + +Nous savons qu'il n'était pas haineux, et les mémoires du royaliste +Beugnot nous le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est- +elle un de ses _motifs_ oratoires? Voici les journées de septembre: +Marat les loue, les Girondins les excusent. Que fait Danton, je ne dis +pas dans la légende, mais dans l'histoire? Il y assiste avec tristesse, +reste à son poste, tandis que Roland et les autres ministres veulent +déserter, et se garde de toute parole d'approbation. C'est une calomnie +trop légèrement acceptée, même par ses apologistes, que de lui prêter +cette distinction cynique entre le _ministre de la Révolution_ et le +_ministre de la justice_. Le propos n'est pas prouvé: j'ai le droit de +le dire inventé. Et à la tribune? A la tribune, il ne parla qu'une fois +des journées de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes: +«Puisqu'on a osé, dans cette assemblée, rappeler ces journées sanglantes +sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un +tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si +cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je +dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui auront été les témoins +de ces mouvements, que nulle puissance humaine n'était dans le cas +d'arrêter le débordement de la vengeance nationale.» + +Mais ne poussa-t-il pas, dans cette même séance, à l'organisation du +Tribunal révolutionnaire? N'est-il pas un complice du système +terroriste? Il le fut, mais à son corps défendant, quand d'autres s'y +complaisaient. Loin de nous l'idée de glorifier aucun des meurtres de la +Révolution: l'usage de la peine de mort fut, si l'on veut, sa tache et +sa perte. Mais enfin comment ne pas distinguer Danton et Marat, dont la +sensibilité barbare se réjouit de la mort des anciens oppresseurs du +peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M. Hamel, parait avoir +allègrement remercié son Dieu quand l'échafaud le délivrait des ennemis +de la _vertu_? + +Quand Danton parlait du _débordement de la vengeance nationale_, il +disait le fond de sa pensée politique. Il lui semblait que, si l'on +voulait garder la direction du mouvement, il fallait faire une part à la +colère du peuple, à ces haines héréditairement transmises depuis tant de +siècles et accrues encore par la permanence des griefs. Faire la part du +sang! Chose horrible, qui n'était pas nécessaire, mais qu'il crut, avec +ses contemporains, indispensable. Sa politique fut d'élever un échafaud +pour empêcher des massacres, pour porter du moins quelque lumière et +quelque choix dans la «vengeance nationale». Et, ce qui condamne cette +mesure, c'est qu'au lieu de _vengeance_, on fut obligé de dire +_justice_! Quoi qu'il en soit, reconnaissons que Danton, de bonne foi, +fit le possible pour que la Révolution gardât quelque mesure envers ses +ennemis, et, dès la première séance de la Convention, il développa cette +idée qu'il faut faire faire justice au peuple pour qu'il ne la fasse pas +lui-même. Il combat généreusement le soupçon, ce pourvoyeur de la +guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie défiante de Robespierre: +«Je vous invite, citoyens, à ne pas montrer cette envie de trouver sans +cesse des coupables.... Laissons à la guillotine de l'opinion quelque +chose à faire.» + +Et les Girondins? et le 31 mai?--Danton n'est pas homme à reculer devant +les responsabilités: «Je le proclame à la face de la France, dit-il peu +de jours après ces événements, sans les canons du 31 mai, sans +l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la +loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai +appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que s'il y avait dans +la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous résisterions à +l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases inébranlables.» +Mais s'il condamnait la politique des Girondins, il aimait leurs +personnes, il estimait leurs talents, il avait fait le possible pour les +rallier: «Vingt fois, disait-il à Garat, je leur ai offert la paix; ils +ne l'ont pas voulue: ils refusaient de me croire, pour conserver le +droit de me perdre.» Il se résigna à les écarter des affaires, dans +l'intérêt public. Mais les destinait-il à l'échafaud? Garat, qui alla le +voir au moment où il fut question de juger la Gironde, lui prête une +attitude bien conforme à son caractère: «J'allai, dit-il, chez Danton: +il était malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa +maladie était surtout une profonde douleur et une grande consternation +de tout ce qui se préparait. _Je ne pourrai pas les sauver_, furent les +premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes +les forces de cet homme qu'on a comparé à un athlète, étaient abattues, +de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes +auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare: il lui restait +pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos.» [Note: +Garat, _Mémoire sur la Révolution ou exposé de ma conduite dans les +affaires et dans les fonctions publiques_, Paris, an III, in-8°, p. +187.--Il ne savait pas haïr, et un jour, à propos d'un homme qu'il +fréquentait sans l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, dignes +de Térence: «Je vois souvent X..., dont le caractère atrabilaire ne +m'inspire aucune confiance; je sais qu'il me dénigre toutes les fois +qu'il en trouve l'occasion; je pourrais au besoin produire plus d'un +témoin: en voilà plus qu'il ne faut sans doute pour cesser de voir cet +homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu dès l'enfance lutter +contre sa mauvaise fortune; que je lui ai fait un peu de bien; que je +puis encore lui être utile, alors je m'oublie moi-même pour le plaindre +d'être si malheureusement né; sa présence devient une espèce d'étreinte +qui m'ôte jusqu'à la force d'examiner sa conduite envers moi.» _Notes et +souvenirs de Courtois_ (de l'Aube), publiés par le Dr Robinet dans la +revue _La Révolution française_, t. XII, p. 1.000.] + +Il accepte donc la terreur comme une nécessité, il ne l'aime pas. Il +parle de ces mesures de salut public d'un tout autre accent que +Robespierre et que Marat. Quant aux chimères politiques, ce prétendu +démagogue les écarte en toute occasion; il s'oppose énergiquement à +l'adoption de lois agraires et rassure les propriétaires du haut de la +tribune. La République qu'il rêve n'est point une Sparte, encore moins +une démagogie. On l'a appelé barbare. Danton barbare! Ecoutez-le lui- +même: «Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur +esclavage! Mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares: après +avoir fondé la liberté, nous l'embellirons.» Il croit que quand le +temple de la liberté sera _assis_, il faudra _le décorer_. Et il ajoute: +«Nous n'avons point fondé une république de Wisigoths; après l'avoir +solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la décorer.» + +Si, au fond du coeur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le +veulent Saint-Just et Robespierre, qu'un modérantiste, qu'un faux +révolutionnaire? Il a répondu d'avance à cette accusation hypocrite, le +jour où il s'est écrié à la tribune: «Il vaudrait mieux outrer la +liberté et la Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre +espérance de rétroaction.» Et il avait dit déjà: «Faites attention à +cette grande vérité, c'est que, s'il fallait choisir entre deux excès, +il vaudrait mieux se jeter du côté de la liberté que de rebrousser vers +l'esclavage.» Voici d'ailleurs la nuance exacte de son prétendu +modérantisme: «Déclarons, dit-il à la tribune de la Convention, que nul +n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un citoyen; défendons +contre toute atteinte ce principe: que la loi n'émane que de la +Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté législative: rappelons +ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont +pris les mesures qu'on nous a rapportées, et que nul représentant du +peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en concordance avec nos décrets +révolutionnaires, avec les principes de la liberté, et d'après les +instructions qui leur seront transmises par le comité de salut public. +Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec +le compas de la raison et du génie qu'on peut élever et consolider +l'édifice de la société.... Oui, nous voulons marcher révolutionnairement, +dût le sol de la République s'anéantir, mais, après avoir donné tout à la +vigueur, donnons beaucoup à la sagesse; c'est dela constitution de ces +deux éléments que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.» +Si nous faisions une histoire suivie de la politique de Danton, nous +rappellerions que ses amis, d'accord avec lui, voulaient, il est vrai, +_un Comité de clémence_. Mais était-ce réaction,--ou justice? Et les +robespierristes eux-mêmes n'y songeaient- ils pas? La clémence ne +devait-elle pas être le don de joyeux avènement du pontife-dictateur? La +clémence! chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il voulait la confisquer +à son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule un gouvernement +pourrait s'établir. Robespierre voulait, lui aussi, la clémence: mais il +la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces +considérations sont étrangères à l'étude des idées oratoires de Danton: +nulle part, dans ses discours, il n'use de cet argument; jamais, en public, +il n'aborde ce thème, même par voie d'allusion. Il parle de raison, de +sagesse, non de clémence: il sait trop bien le parti terrible que ses +rivaux tireraient contre lui, aux yeux du peuple encore altéré de vengeance +et affolé de peur, d'un mot que tout homme éclairé portait alors gravé au +fond du coeur et que, seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer. + + * * * * * + +Tels sont les éléments de l'inspiration oratoire de Danton. Sa force, on +le voit, fut dans son patriotisme et dans son bon sens pratique. Sa +faiblesse, nous l'avons déjà indiqué, fut précisément d'affecter +l'empirisme, de se taire sur les principes, d'appeler le gouvernement +_une roue, une manivelle_, de se condamner, en ne s'appuyant pas sur les +idées supérieures dont vit le peuple, à une infaillibilité perpétuelle +de prévision et de succès. Il semble presque, à lire ses discours que +les échecs ne viennent jamais des torts, mais des fautes, que l'habileté +est la reine du monde, que la vertu n'est pas indispensable pour fonder +et faire vivre un gouvernement. Et puis cet homme si moral, si +désintéressé, prête aux autres les vices et les bassesses dont lui-même +est exempt. Il croit trop à la puissance de l'argent; il parle trop +souvent d'argent à la tribune, quand Robespierre n'y parlait que des +principes. Le 18 octobre 1792, à propos de sa reddition de comptes, +n'est-il pas forcé de reconnaître qu'il a plus dépensé que ses collègues +pour de secrètes mesures révolutionnaires? En septembre 1793, il croit +et il déclare qu'avec de l'or on vaincra l'insurrection lyonnaise: «Les +revers que nous éprouvons, dit-il, nous prouvent qu'aux moyens +révolutionnaires nous devons joindre les moyens politiques. Je dis +qu'avec trois ou quatre millions nous eussions déjà reconquis Toulon à +la France, et fait pendre les traîtres qui l'ont livrée aux Anglais. Vos +décrets n'y parvenaient pas. Eh bien! l'or corrupteur de vos ennemis n'y +est-il pas entré? Vous avez mis cinquante millions à la disposition du +comité de salut public. Mais cette somme ne suffit pas. Sans doute, +vingt, trente, cent millions seront bien employés, quand ils serviront à +reconquérir la liberté. _Si à Lyon on eût RÉCOMPENSÉ le patriotisme des +sociétés populaires_, cette ville ne serait pas dans l'état où elle se +trouve. Certes, il n'est personne qui ne sache qu'il faut des dépenses +secrètes pour sauver la patrie.» Tout le monde le savait, en effet. Mais +dans ces premiers temps de la liberté, on rougissait de parler d'argent +à la tribune. Corrompre ses ennemis, c'était un expédient sur lequel on +aimait à se taire. Quant à reconnaître pécuniairement le zèle des +républicains, un tel cynisme n'était pas encore entré dans les moeurs. +On eut honte, quand on entendit Danton regretter à la tribune qu'on +n'eût pas _récompensé_ le patriotisme des sociétés populaires. C'était +là un langage nouveau, que personne encore n'avait tenu dans la +Révolution, pas même Mirabeau. Danton n'effleura ce thème que deux fois; +mais son éloquence l'y déconsidéra. + +Il parut corruptible, lui qui se vantait de corrompre. Ceux qui +lancèrent contre lui l'accusation mensongère de vénalité, accusation +aujourd'hui réfutée, mais indélébile, connaissaient trop la nature +humaine pour ignorer qu'un homme vénal prodigue au contraire les +protestations vertueuses et parle plus qu'un autre de conscience et de +probité. Qui avait fait sonner plus haut son désintéressement que +Mirabeau? Si Danton, lui aussi, eût été payé, ne se fût-il pas gardé de +parler de vénalité, de corruption? Mais la calomnie n'en fit pas moins +son chemin, et le peuple ne pardonna pas à Danton son goût pour les +dépenses secrètes et l'argent qu'il avait manié pendant son ministère. +Le préjugé vulgaire qu'à toucher de l'or on s'enrichit diminua le +prestige du grand tribun, et, en ouvrant la voie à la calomnie, ôta de +l'autorité à son éloquence. + + + + +_IV.--LA COMPOSITION ET LE STYLE DES DISCOURS DE DANTON_ + + +Il faut reconnaître, avant de passer de l'étude des idées à celle du +style, que cette unanimité des contemporains à refuser aux discours de +Danton un mérite littéraire qu'on accordait à Robespierre, que ce soin +que prennent tous les mémorialistes de l'appeler, ou à peu près, _le +Mirabeau de la populace_, qu'un tel accord dans l'appréciation de son +éloquence ne peut être entièrement l'effet d'une entente mensongère. +L'éloquence de Danton déconcertait, sinon le peuple, du moins ses +collègues, et surtout les lettrés, qui étaient nombreux encore à la +Convention. Est-ce un effet de ce cynisme qu'on lui attribue? Emaillait- +il ses discours d'apostrophes à la Duchesne? Il est impossible +d'extraire de ses oeuvres oratoires une seule parole, je ne dis pas +obscène ou grossière, mais simplement déplacée. Manqua-t-il jamais aux +convenances parlementaires? Il en semble au contraire le gardien +intolérant. Il s'oppose aux mascarades anticatholiques dans la +Convention et à ces défilés incessants de processions chantantes ou +hurlantes. L'antipathie des lettrés pour son éloquence ne venait donc +pas des motifs qu'ils alléguaient, mais, sans qu'ils s'en rendissent +bien compte, de ce que Danton rejetait les règles de la rhétorique +traditionnelle. Ses harangues ne sont ni composées, ni écrites comme +celles des anciens ou même de Mirabeau et de Robespierre. + +D'abord, les idées chez Danton ne sont pas distribuées comme on le veut +au collège. Les orateurs classiques ne traitent qu'un sujet à la fois et +recherchent avant tout l'unité d'intérêt. L'improvisateur Danton +n'observe pas toujours cette loi: il lui arrive de traiter toutes les +questions du jour, dans le même discours, en les plaçant d'après leur +ordre d'urgence. Il veut répondre, en une seule fois, à toutes les +préoccupations présentes, et donner des solutions à toutes les +difficultés pendantes. Ainsi le 21 janvier 1793, il traite, à propos de +l'assassinat de Le Peletier, dans un discours de moyenne étendue, +jusqu'à sept sujets différents: + +1° Eloge funèbre de Le Peletier; 2° opinion de Danton sur Petion; 3° +attaques violentes contre Roland; 4° des visites domiciliaires; 5° +nécessité d'augmenter les attributions du Comité de sûreté générale; 6° +nécessité de faire la guerre à l'Europe avec plus d'énergie; éloge du +courage des soldats; 7° proposition d'enlever au ministre de la guerre +une partie de ses fonctions qui l'écrasent. + +Et cependant l'incohérence n'est ici qu'apparente: toutes ces questions +si diverses se tiennent, dans l'esprit de l'auditeur, par un lien que +Danton croit inutile de lui montrer. Ces mesures multiples répondent +toutes à une même préoccupation et tendent à un seul but: le salut +immédiat de la Révolution. A distance, il nous semble que les +transitions manquent: mais pour l'auditeur de 1793, dont ces idées +étaient toute l'âme, point n'était besoin d'artifice pour que son +attention passât d'un objet à un autre. Au contraire: les lenteurs, +parfois utiles, de la rhétorique, l'eussent fait languir. Dans cette +époque de crise (et quelle époque! le jour même de la mort de Louis +XVI!) où des soucis bien divers s'éveillaient au même instant dans le +même esprit, quelle satisfaction n'était-ce pas d'obtenir à la fois +autant de réponses rassurantes qu'on se faisait de questions anxieuses! +Quelle source d'autorité pour un orateur que de pouvoir, par cette +simultanéité des arguments, faire taire les doutes et calmer les +inquiétudes à l'instant même où on les sentait naître! + +Parfois aussi, par un procédé contraire, Danton sait concentrer sur un +seul point l'attention perfidement dispersée par un orateur ennemi. +Citons intégralement, comme un modèle d'unité apparente et réelle, le +discours qu'il prononça dans la séance du 25 septembre 1792, en réponse +aux accusations girondines si variées et si incohérentes: + +«C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la +République française, que celui qui amène entre nous une explication +fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui +veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête +tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de +triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et +indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferais, moi, +cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce +n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut +inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses +membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai donc +que de moi. + +«Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis +trois ans j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberté. +Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon +caractère, j'ai apporté dans le conseil toute l'activité et tout le zèle +du citoyen embrasé de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui puisse +m'accuser à cet égard, qu'il se lève, et qu'il parle. Il existe, il est +vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour +le parti républicain, ce qu'étaient celles de Royou pour le parti +aristocratique: c'est Marat. Assez et trop longtemps, l'on m'a accusé +d'être l'auteur des écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du +citoyen qui vous préside [Petion]. Il lut, votre président, la lettre +menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen; il a été témoin d'une +altercation qui a eu lieu entre lui et moi à la mairie. Mais j'attribue +ces exagérations aux vexations que ce citoyen a éprouvées. Je crois que +les souterrains dans lesquels il a été enfermé ont ulcéré son âme.... Il +est très vrai que d'excellents citoyens ont pu être républicains par +excès, il faut en convenir; mais n'accusons pas pour quelques individus +exagérés une députation tout entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à +Paris; je suis né dans un département vers lequel je tourne toujours mes +regards avec un sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient à +tel ou tel département, il appartient à la France entière. Faisons donc +tourner cette discussion au profit de l'intérêt public. + +«Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui +voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette loi, +portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se +déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, après +avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité, +anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il est +parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la France; +faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine de mort +contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible. Elle doit +avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille veulent donner +la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort +contre quiconque voudrait détruire l'unité en France, et je propose de +décréter que la Convention nationale pose pour base du gouvernement +qu'elle va établir l'unité de représentation et d'exécution. Ce ne sera +pas sans frémir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie; +alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts. (_On applaudit._)» + +Ce n'est peut-être pas là le plus beau discours de Danton: mais nulle +part il n'a montré plus de simplicité, une éloquence plus familière, une +aversion plus marquée pour la rhétorique scolaire. + + * * * * * + +C'est pourquoi, j'imagine, on le traitait ainsi d'orateur populaire, non +qu'il montât sur les bornes (c'est une vision de Michelet), mais parce +qu'il pratiquait une rhétorique nouvelle, née des besoins de l'heure +présente. Autre audace littéraire, qui devait scandaliser l'académicien +d'Arras! il supprimait souvent avec l'exorde toute indication préalable +du sujet. Il se levait pour la riposte ou l'attaque à la seconde même où +l'occasion le voulait et entrait aussitôt au milieu des choses. C'est +une règle de la rhétorique qu'à un sujet important il faut un exorde +grave et de haut style. Or, quel sujet plus tragique que la discussion +sur la manière de juger Louis XVI? Voyez comme Danton débute simplement: +«La première question qui se présente est de savoir si le décret que +vous devez porter sur Louis sera, comme tous les autres, rendu à la +majorité.» Le 8 mars 1793, on discutait le rapport de Delacroix. Les +circonstances étaient tristes et les affaires de Belgique allaient mal. +Robespierre parla et débuta par un exorde classiquement adapté aux +circonstances: «Citoyens, quelque critiques que paraissent les nouvelles +circonstances dans lesquelles se trouvent la république, je n'y puis +voir qu'un nouveau gage du succès de la liberté....» Danton, qui lui +succéda à la tribune, affecta au contraire une simplicité nue dès les +premiers mots: «Nous avons plusieurs fois, dit-il, fait l'expérience que +tel est le caractère français, qu'il lui faut des dangers pour trouver +toute son énergie. Eh bien! ce moment est arrivé.» + +Mais il commit, en matière d'exorde, de plus fortes hérésies +littéraires. Le croira-t-on? Il commença souvent ses discours par la +conjonction _et_,--en démagogue qu'il était! Ainsi le 15 juillet 1791, +aux Jacobins, il débute en ces termes: «Et moi aussi, j'aime la paix, +mais non la paix de l'esclavage.» Et à la Convention, le 29 octobre +1792, à propos d'une proposition d'Albitte et de Tallien: «Et moi, je +demande à l'appuyer. J'ai peine à concevoir....» Suit un des plus longs +discours qu'il ait prononcés. Enfin, le 2 décembre 1793, un citoyen se +présente à la barre et commence la lecture d'un poème à la louange de +Marat: Danton l'interrompt: «Et moi aussi j'ai défendu Marat contre ses +ennemis, et moi aussi j'ai apprécié les vertus de ce républicain; mais, +après avoir fait son apothéose patriotique, il est inutile d'entendre +tous les jours son éloge funèbre et les discours ampoulés sur le même +sujet: + + Il nous faut des travaux, et non pas des discours. + +«Je demande que le pétitionnaire nous dise clairement et sans emphase +l'objet de sa pétition.» + +_Clairement et sans emphase_, c'est bien là la devise littéraire de +Danton. Mais s'il supprime souvent l'exorde, ce n'est pas négligence +chez lui, c'est habileté consommée: il se fait plus bref pour frapper +plus fort. Quand l'exorde est nécessaire, nul ne sait en user avec plus +d'art. Violemment accusé par Lasource (26 septembre 1792), il n'entre +pas tout d'un coup dans sa justification, mais il prépare les auditeurs +par ce préambule ironique: «Citoyens, c'est un beau jour pour la nation, +c'est un beau jour pour la République française, que celui qui amène +entre vous une explication fraternelle.» + + * * * * * + +On pourrait appliquer les mêmes remarques aux autres parties du +discours. Ainsi, pas de péroraison. Dans les _preuves_, Danton viole à +plaisir les règles adorées de Robespierre. Sa dialectique est décousue. +Ses arguments ne se succèdent pas dans l'ordre enseigné dans les +manuels. Il effleure un motif, passe à un autre, puis revient au premier +qu'il quitte pour y revenir une dernière fois et s'y fixer. D'autres +convainquent d'abord la raison, puis touchent le coeur: il s'adresse à +la fois à toutes les facultés. C'est le désordre d'une conversation +familière. Ce sont à la fois des élans de bon sens et de sensibilité. On +est déconcerté. Roederer, ahuri, se plaint que Danton soit _sans +logique, sans dialectique_.... «Jamais de discussion, jamais de +raisonnement!» s'écrie douloureusement le littérateur, et il ajoute, +sans se rendre compte de la portée de l'éloge: «Tout ce qui pouvait +s'enlever par un mouvement, il l'enlevait.» C'est que, dans ses +discours, circulait une logique secrète, d'autant plus efficace qu'elle +se cachait, menant d'un bond les esprits à la conviction agissante. +L'effet de cette dialectique n'était pas de faire penser, de jeter des +doutes, d'indiquer des probabilités, de mettre en jeu tout l'appareil +intime de la réflexion et du raisonnement: on était au contraire +dispensé de peser le pour et le contre; on se levait et on faisait ce +que l'orateur avait dit de faire. + +Avouons-le cependant: cette absence de transition, qui est le caractère +le plus frappant de ses discours, nous fatigue parfois à la lecture. +Nous, qui avons appris ces événements, nous n'en possédons pas les +rapports comme ceux qui les vivaient. Il nous faut, pour ne pas perdre +le fil, une certaine tension d'esprit dont les contemporains étaient +dispensés par la présence même des faits indiqués, et aussi, ne +l'oublions pas, par l'action de l'orateur, qui, d'un geste ou d'une +inflexion, donnait la transition aujourd'hui absente. + + * * * * * + +Si des lettrés du temps étaient choqués de la manière peu classique dont +Danton disposait ses idées, que devaient-ils penser de son style? La +période continuelle chez Mirabeau, chez Barnave, chez Robespierre, est +rare chez Danton. Ce sont de courtes phrases, hachées, abruptes, dont +les vides étaient comblés par l'action. Dire l'indispensable dans le +moins de mots possible, voilà le but de cet orateur. Ce n'est pas +seulement vitesse de l'homme d'action, c'est aussi délicatesse d'un goût +pur. Danton a horreur du banal, du convenu. Il évite ces fleurs de +rhétorique, si vite fanées, dont se paraient à l'envi Girondins et +Montagnards. Et, d'abord, il ne cite que modérément l'antiquité. Rome et +Sparte, qui fournissent à ses collègues tout un arsenal d'exemples et de +traits, n'apparaissent que rarement dans ses discours, et sans nul +pédantisme. Nous avons relevé en tout une dizaine d'allusions à +l'antiquité: on va voir si elles sont sobres. + +D'abord, dans son discours d'installation comme substitut en janvier +1792, il rappelle le mot de Mirabeau qu'il n'y a pas loin du Capitole à +la roche Tarpéienne, et il emploie les termes de _plébiscite_ et +_d'ostracisme_. + +Aux Jacobins, le 5 juin 1792, «après avoir, dit le journal du club, +rapporté la loi rendue à Rome contre l'expulsion des Tarquins par +Valérius Publicola, loi qui permettait à tout citoyen de tuer, sans +aucune forme judiciaire, tout homme convaincu d'avoir manifesté une +opinion contraire à la loi de l'Etat, avec obligation de prouver ensuite +le délit de la personne qu'il avait tuée ainsi, M. Danton propose deux +mesures pour remédier aux dangers auxquels la chose publique est +exposée». + +Il reprend cette comparaison à la Convention, 27 mars 1793: «A Rome, +Valérius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait la +peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie.» Et quant aux +autres passages où il est question de l'antiquité, les voici tous: «Que +le Français, en touchant la terre de son pays, _comme le géant de la +fable_, reprenne de nouvelles forces.» «Le peuple, _comme le Jupiter de +l'Olympe_, d'un seul signe fera rentrer dans le néant tous les ennemis.» +«Nous avons fait notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les +dénonciations, sûr que ma tête, loin de tomber, _sera la tête de Méduse_ +qui fera trembler tous les aristocrates.» «Ainsi un peuple de +l'antiquité construisait ses murs, en tenant d'une main la truelle et de +l'autre l'épée pour repousser ses ennemis.» «Nos commissaires sont +dignes de la nation et de la Convention nationale, ils ne doivent pas +craindre le tonneau de Régulus.» «Les Romains discutaient publiquement +les grandes affaires de l'Etat et la conduite des individus. Mais ils +oubliaient bientôt les querelles particulières, lorsque l'ennemi était +aux portes de Rome.» «Après une guerre longue et meurtrière, les +législateurs d'Athènes, qui s'y connaissaient aussi, pour réparer la +perte que l'Etat avait faite de ses concitoyens, ordonnèrent à ceux qui +restaient d'avoir plusieurs femmes.» + +Je ne crois pas qu'on puisse relever, dans toute l'oeuvre oratoire de +Danton, d'autres allusions à l'antiquité. Et encore ces allusions sont- +elles sobres, souvent détournées, toujours amenées presque de force par +le sujet traité, par l'occasion survenue, avec si peu de pédantisme que +la plupart seraient encore tolérables aujourd'hui qu'on se pique tant de +ne plus citer les Grecs et les Latins. C'est que Danton est un génie +tout moderne: les auteurs anciens, nous l'avons vu, n'étaient +représentés que par des traductions dans sa bibliothèque, où les textes +des écrivains anglais et italiens tenaient une place d'honneur à côté +des classiques français. Chez Danton, l'homme de goût était d'accord +avec le politique pour bannir ces oripeaux de collège dont tous les +révolutionnaires, sauf peut-être Mirabeau, se paraient avec orgueil. Sa +République n'est pas une résurrection du passé, une exhumation érudite: +elle est née du présent et elle y vit, les yeux tournés vers l'avenir. +La langue de Danton est moderne et française comme sa politique. + + * * * * * + +De même, les métaphores qui abondent dans son style n'ont rien de +classique: ou elles sont simples et familières, tirées de la vie +quotidienne, ou il les invente et les crée. Jamais il ne les emprunte à +l'arsenal académique où Robespierre et les autres se fournissent. + +Voici des exemples de cette simplicité alors nouvelle, presque +scandaleuse: + +«Je lui répondis (à La Fayette) que le peuple, d'un seul mouvement, +_balayerait_ ses ennemis quand il le voudrait.» + +Ailleurs, il parle de la nécessité «de placer un prud'homme dans la +composition des tribunaux, d'y placer un citoyen, un homme de bon sens, +reconnu pour tel dans son canton, pour réprimer l'esprit de dubitation +qu'ont souvent les hommes _barbouillés_ de la science de la justice». + +A propos du projet d'impôt sur les riches: «Paris a un luxe et des +richesses considérables; eh bien! par ce décret, _cette éponge va être +pressée_.» + +Nous avons vu qu'il appelait le _gouvernail de l'État_ une _manivelle_. +Il reprend cette expression: «Ce qui épouvante l'Europe, c'est de voir +la _manivelle_ de ce gouvernement entre les mains de ce comité, qui est +l'assemblée elle-même.» + +Enfin, à propos du cautionnement exigé de certains fonctionnaires: +«C'est encore une _rouille_ de l'ancien régime à faire disparaître.» + +Ce sont là des métaphores vieilles comme la langue, mais bannies +jusqu'alors de la prose noble, laissées au peuple, et que Danton apporte +le premier à la tribune. + +Les métaphores qu'il invente, il en emprunte les éléments aux choses du +jour, aux impressions présentes, à la guerre, à l'industrie, à la +science, à la Révolution même: «La Constitution ... est une batterie qui +fait un feu à mitraille contre les ennemis de la liberté.» + +«Une nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère +dans le creuset. La statue de la liberté n'est pas fondue. Ce métal +bouillonne. Si vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous +brûlés.» + +«Quoi! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point +d'appui, et vous n'avez pas encore bouleversé le monde.» + +Il dit à Dumouriez, aux Jacobins: «Que la pique du peuple brise le +sceptre des rois, et que les couronnes tombent devant ce bonnet rouge +dont la société vous a honoré.» + +La pique populaire, que chacun voit ou tient, joue chez Danton le rôle +du glaive classique: «Rappelons-nous que, si c'est avec _la pique_ que +l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on peut +élever et consolider l'édifice de la société.» + +Plusieurs de ces métaphores sont devenues proverbes, comme cette autre, +à propos de l'éducation nationale: + +«C'est dans les écoles nationales que l'enfant doit sucer le lait +républicain.» Mais, à force d'éviter le banal, Danton tombe une ou deux +fois dans le bizarre: «Je me suis retranché dans la citadelle de la +raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les +scélérats qui ont voulu m'accuser.» _Ce canon de la vérité_ est une +image fausse qui plut aux contemporains, mais dont le goût de quelques +critiques est justement choqué. Toutefois, parmi tant de métaphores +heureusement créées, je ne vois que celle-là, et _la tête de roi jetée +comme un gant_, qui ne satisfasse pas l'imagination. On les pardonnera +d'autant plus aisément à Danton, qu'il improvisait son style. + +Parfois il s'élève et divinise deux des sentiments populaires. D'abord +il montre la Patrie en face des émigrés: «Que leur dit la Patrie? +Malheureux! vous m'avez abandonnée au moment du danger; je vous repousse +de mon sein. Ne revenez plus sur mon territoire: je deviendrais un +gouffre pour vous.» Il personnifie aussi la liberté: «S'il est vrai _que +la liberté soit descendue du ciel_, elle viendra nous aider à exterminer +tous nos ennemis.» «Oui, les clairons de la guerre sonneront; oui, +_l'ange exterminateur de la liberté_ fera tomber ces satellites du +despotisme.» «(La guerre) renversera ce ministère stupide qui a cru que +les talents de l'ancien régime pouvaient étouffer le génie de la liberté +qui plane sur la France.» «Citoyens, c'est _le génie de la liberté_ qui +a lancé le char de la Révolution.» + +La Liberté et la Patrie, voilà tout l'Olympe métaphorique de Danton. + +D'autres métaphores, mais plus rares, montrent que ce prétendu barbare +n'est pas insensible à la beauté de la Révolution considérée en elle- +même et comme un spectacle. Il aime à la comparer à une tragédie, et, +bafouant le bicamérisme, il dit avec esprit: «Il y aura toujours unité +de lieu, de temps et d'action, et la pièce restera.» Et plus tard, à +propos de la pièce de Laya, _l'Ami des Lois_: «Il s'agit de la tragédie +que vous devez donner aux nations; il s'agit de faire tomber sous la +hache des lois la tête d'un tyran, et non de misérables comédies.» + +Danton pouvait dire, dans sa réponse à l'imprécation d'Isnard contre +Paris: «Je me connais aussi, moi, en figures oratoires.» + +Ajoutons que ces figures ne sont jamais un ornement, ni même une forme +supplémentaire de sa pensée. Danton n'exprime pas deux fois la même +idée. Il cherche et il donne la formule la plus frappante, et il passe +sans redoubler, différent sur ce point encore de tous ses rivaux en +éloquence. Une métaphore, dans ses discours, c'est toujours une vue +politique importante, soit qu'il parle «de cette fièvre nationale qui a +produit des miracles dont s'étonnera la postérité», soit qu'il excuse +les erreurs de la Révolution en montrant que «jamais trône n'a été +fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens», et que +«lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver à la République, il +dépasse son but par la force de projection qu'il s'est donnée». + + * * * * * + +C'est que Danton, même quand il parle sans figures, évite les longs +raisonnements et recherche le trait. Il a horreur du développement, de +la tirade. Il résume ses idées les plus essentielles en quelques mots +topiques et pittoresques. Ses discours sont une série d'apophtegmes +brillants et forts. Toute sa politique, ainsi résumée en phrases +proverbiales, circule dans le peuple et se fixe dans les mémoires. +Parfois, c'est du Corneille, comme lorsqu'il dit à la Convention: «Ne +craignez rien du monde!» ou: «Il faut pour économiser le sang des +hommes, leurs sueurs, il faut la prodigalité.» Ou encore, au 31 mai: «Il +est temps que nous marchions fièrement dans la carrière.» Ou enfin, dans +sa défense au Tribunal révolutionnaire: «J'embrasserais mon ennemi pour +la patrie, à laquelle je donnerai mon corps à dévorer.» + +C'est surtout quand il parle des ennemis extérieurs qu'il trouve des +traits inoubliables: «Tout appartient à la patrie, quand la patrie est +en danger.» «Soyons terribles, faisons la guerre en lions.» «C'est à +coups de canons qu'il faut signifier la Constitution à nos ennemis.» +«Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car +nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre +notre indépendance.» + +Il excelle à exprimer une vue philosophique en quelques mots brefs et +nets, qu'on ne peut plus oublier: «Soyez comme la nature; elle voit la +conservation de l'espèce: ne regardez pas les individus.» + +Cette concision heureuse ne met-elle pas Danton au rang de nos écrivains +les plus français? Ce politique n'apportait-il pas à la tribune +certaines qualités des auteurs du XVIIe siècle? Oui, pour un La +Rochefoucauld et pour un Danton, aussi dissemblables entre eux que la +Convention diffère du salon de Mme de Sablé, brille un même idéal +littéraire: dire le plus de choses dans le moins de mots possibles, et +forcer l'attention à force de brièveté. L'ancien frondeur fait tenir en +deux lignes toute une psychologie morale; l'orateur Cordelier condense +en dix mots toute une philosophie de l'histoire, tout un cours de +politique à l'adresse des modérés et des timides de 1793: «S'il n'y +avait pas eu des hommes ardents, dit-il, si le peuple lui-même n'avait +pas été violent, il n'y aurait pas eu de Révolution.» C'est par cette +interprétation profonde de la réalité présente que Danton s'élève +souvent au-dessus de Robespierre, orateur parfois élevé, mais critique +moins pénétrant, penseur absorbé par sa conscience. + + +Mais, ne l'oublions pas, la plus grande qualité du style oratoire de +Danton, c'est que sa force concise, en frappant les esprits, les +incline, non à réfléchir, mais à agir. On ne pouvait résister à la voix +de l'orateur; toute l'âme était remuée par des objurgations comme celle- +ci, merveille d'art savant et de pathétique naïf: «Le peuple n'a que du +sang, et il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses!» + + * * * * * + +Tel est le caractère des métaphores et des traits qui ont servi de +formule à la politique de Danton. Cette politique fait le fonds de ses +discours: il s'y mêle peu de questions étrangères aux mesures à prendre +le jour même. Mais l'orateur, ayant à répondre à des accusations +immédiates et à combattre des adversaires, est obligé, en quelques +circonstances, de parler de lui-même ou des autres. Ici encore son style +n'est qu'à lui. + +En effet, tandis que Robespierre et les Girondins enveloppent leurs +invectives de formes classiques et vagues, que même leurs injures sont +empruntées au style noble, Danton use du style familier et en tire les +effets oratoires les plus imprévus. Pour Robespierre, un adversaire +méprisable est un _monstre_ (c'est ainsi qu'il appelle Danton +guillotiné); pour Danton, c'est un _coquin_. A l'épithète académique il +préfère l'adjectif populaire et vrai. Les hommes qu'il stigmatise ainsi +sont tués du coup dans leur prestige. Il dit, par exemple: «_Un vieux +coquin_, Dupont de Nemours, de l'assemblée constituante, a intrigué dans +sa section....». Biauzat ne voulait pas qu'on se méfiât des intentions +du roi en cas de guerre. Danton: «L'_insignifiant_ M. Biauzat....». +Petion avait demandé des poursuites contre les signataires d'une adresse +hostile à Roland: «La proposition de Petion est _insignifiante_.» Aux +Jacobins, quand on apprend l'arrestation du roi à Varennes, Danton +l'appelle dédaigneusement _individu royal_: «L'individu royal, dit-il, +ne peut plus être roi, dès qu'il est imbécile.» Il dit de même: +«L'_individu_ Dumouriez.» «Je n'aime point l'_individu_ Marat.» A propos +de l'émigration de La Fayette, il remarque qu'il n'a porté aux ennemis +«que son misérable individu». Il l'appelle ailleurs _ce vil eunuque de +la Révolution_. La Gironde ne lui pardonna jamais le trait qu'il lança +du haut de la tribune contre Mme Roland. Nous l'avons déjà dit: il +s'agissait de provoquer la démission du ministre de l'intérieur: +«Personne, dit Danton, ne rend plus justice que moi à Roland; mais je +vous dirai: si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi à +Mme Roland; car tout le monde sait que Roland n'était pas seul dans son +département.» Robespierre, en pareil cas, eût procédé par une allusion +très enveloppée, selon la règle du genre académique qui veut qu'il soit +de bon goût d'indiquer les personnes sans les nommer. Danton, qui avait +souffert des intrigues de Mme Roland, dédaigna les circonlocutions et +usa d'un trait brutal et vrai, qui déconcerta ses adversaires, et les +découvrit à l'opinion populaire. + +Il sait donc, quoique sans fiel, déverser le ridicule sur ses +adversaires, et son style franc et rude ne les atteint pas moins que les +subtiles et doucereuses épigrammes de Robespierre. Celui-ci a le tort de +laisser voir trop de haine: Danton ne montre que du mépris, un mépris +sans ressentiment personnel, mais d'autant plus terrible qu'il est la +vengeance du bon sens blessé ou du patriotisme indigné. + + * * * * * + +S'il parle des autres avec une liberté peu académique, il ne manque pas +moins aux règles de la rhétorique quand il parle de lui-même. L'école +croit qu'à la tribune le moi est haïssable: Danton est de l'avis opposé, +et il a raison. Les plus beaux passages de Mirabeau et de Robespierre ne +sont-ils pas justement ceux où ces orateurs se mettent en scène, se +louent ou se défendent? Mais ils ne parlent que de leur être moral; ils +se gardent de toute allusion à leur personne physique. Mirabeau disait +bien à Etienne Dumont qu'il n'avait qu'à secouer sa crinière pour jeter +l'effroi: mais il eût craint de faire rire en avouant publiquement de +pareilles prétentions. Danton n'a pas ces pudeurs. Avec une audace sans +exemple dans la patrie du ridicule, le jour de son installation comme +substitut du procureur de la commune, il trace son propre portrait et +débute par cette phrase, qui étonna les gens de goût: «La nature m'a +donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la +liberté.» + +On connaît la laideur de sa figure ravagée par la petite vérole et par +un accident de sa première enfance. Lui-même parle de _sa tête de +Méduse_, «qui fera trembler tous les aristocrates». Il se vante, aux +Jacobins, d'avoir «ces traits qui caractérisent la figure d'un homme +libre». Enfin, dans sa défense suprême, se tournant vers les jurés du +Tribunal révolutionnaire, il s'écrie fièrement: «Ai-je la face +hypocrite?» + +Il parle, sans fausse modestie, mais non sans tact, de ses qualités: «Je +l'avoue, je crois valoir un autre citoyen français....». «Pendant la +durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon caractère.» + +Ce caractère, voici comment il l'explique, en janvier 1792, dans ce même +discours d'installation comme substitut du procureur de la commune: +«Exempt du malheur d'être né d'une de ces races privilégiées suivant nos +vieilles institutions, et par cela même presque toujours abâtardies, +j'ai conservé, en créant seul mon existence civile, toute ma vigueur +native, sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie privée, +soit dans la profession que j'avais embrassée, de prouver que je savais +allier le sang-froid de la raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté +du caractère. Si, dès les premiers jours de notre régénération, j'ai +éprouvé tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à +paraître exagéré, pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une +première proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes +qui voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux +qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce qu'on +devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les serpents +de l'aristocratie.» + +Sa prétention, c'est d'allier la sagesse politique à l'ardeur +révolutionnaire. Déjà, le 1er février 1791, dans sa lettre à l'Assemblée +électorale qui l'avait nommé membre du département de Paris, il se dit +capable d'unir la modération «aux élans d'un patriotisme bouillant». +Cette déclaration revient sans cesse dans ses discours: «Je sais allier +à l'impétuosité du caractère le flegme qui convient à un homme choisi +par le peuple pour faire ses lois.» «Je ne suis pas un agitateur.» +Enfin, il dit ironiquement: «J'ai cru longtemps que, quelle que fût +l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la +nature m'a départis.» + +Il aime aussi à se proclamer exempt de haine: «Je ne suis pas fait pour +être soupçonné de ressentiment.» «Je suis sans fiel, non par vertu, mais +par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai +pas besoin.» «La nature m'a fait impétueux, mais exempt de haine.» + +Aussi n'en veut-il pas à ses ennemis: il dédaigne leurs calomnies et +refuse, imprudemment, d'y répondre: «Quels que doivent être, écrit-il à +ses électeurs, le flux et le reflux de l'opinion sur ma vie publique..., +je prends l'engagement de n'opposer à mes détracteurs que mes +actions elles-mêmes». Et à la Convention: «Que m'importent toutes les +chimères que l'on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir +la patrie?» «Ce n'est pas être homme public que de craindre la +calomnie.» + +Au Tribunal révolutionnaire, il réfute l'accusation de vénalité en +exaltant, non sa probité, mais son génie, et Topino-Lebrun lui entend +dire: «Moi, vendu? Un homme de ma trempe est impayable!» D'après le +_Bulletin du tribunal_, il aurait parlé en outre des vertus qu'annonçait +sa figure: «Les hommes de ma trempe sont impayables; c'est sur leur +front qu'est imprimé, en caractères ineffaçables, le sceau de la +liberté, le génie républicain.» + +Son style s'élève encore quand il exalte son patriotisme: «Je mets de +côté toutes les passions: elles me sont toutes parfaitement étrangères, +excepté celle du bien public.... Je leur disais: Eh! que m'importe ma +réputation! que la France soit libre et que mon nom soit flétri! Que +m'importe d'être appelé buveur de sang? Eh bien! buvons le sang des +ennemis de l'humanité, s'il le faut; combattons, conquérons la liberté.» +Il se plaît à répéter qu'il mourrait, qu'il mourra pour la patrie: «Si +jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la victoire nous est +assurée, si jamais des passions particulières pouvaient prévaloir sur +l'amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abîme pour +la liberté, je voudrais m'y précipiter tout le premier.» Et il fait au +Tribunal révolutionnaire cette déclaration dont la sérénité donne à son +style une allure presque classique: «Jamais l'ambition ni la cupidité +n'eurent de puissance sur moi; jamais elles ne dirigèrent mes actions; +jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique: tout +entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux sacrifice de toute mon +existence.» + +D'une façon à la fois familière et cornélienne, il parle de lui à la +troisième personne dans cette même défense: «Danton est bon fils.» +«Depuis deux jours, le tribunal connaît Danton; demain il espère +s'endormir dans le sein de la gloire. Jamais il n'a demandé grâce, et on +le verra voler à l'échafaud avec la sérénité ordinaire au calme et à +l'innocence.» + +Enfin, il a conscience d'être un Français, non seulement par le +patriotisme, le bon sens lumineux, l'audace heureuse, mais par des +qualités plus familières et plus intimes. Quoique des circonstances +tragiques l'aient toujours inspiré, il n'est pas un génie tragique: «Je +porte dans mon caractère, dit-il à la Convention, une bonne portion de +la gaieté française, et je la conserverai, je l'espère.» Ce Champenois +se sent le compatriote de La Fontaine, et il laisse à Robespierre les +mélancolies de Jean-Jacques Rousseau. + +C'est ainsi qu'il parle de lui-même et qu'il se peint au physique et au +moral, avec une ingénuité digne de Montaigne, qui semblera peut-être de +l'effronterie, mais qui était, pour le peuple de Paris (l'auditoire +idéal de Danton), une franchise heureuse, une confiance aimable, ou du +moins toujours pardonnée. Si nous avons insisté de la sorte sur ces +confidences personnelles échappées à Danton du haut de la tribune, c'est +qu'elles donnent la plus juste idée de son style oratoire. Car est-on +jamais plus soi-même que quand on parle de soi? C'est dans la forme de +tels aveux qu'on surprend le style d'un écrivain ou d'un orateur, son +vrai style, c'est-à-dire la manière d'être la plus durable de son être +moral; et, dans ces confidences, ce qui fait juger un homme, n'est-ce +pas moins ce qu'il avoue, que la façon dont il l'avoue? Cet aveu +involontaire et inconscient, qui s'échappe, en quelque sorte, du style +même de l'orateur, montre l'homme bien mieux que les portraits +contradictoires émanés de l'étourderie ou de la passion des +contemporains. Oui, le grand patriote était bien tel qu'il se montrait, +homme de bon sens, homme ardent et modéré, vraiment peuple, c'est-à-dire +vraiment national, terroriste par force et par préjugé, plus pur de sang +que les plus timides de ses collègues; en tous cas, pur de haine, et +quant au génie, français et moderne, doué d'un sentiment très vif, trop +vif même, des nécessités de l'heure présente.--C'est même pour ce +dernier motif, avouons-le, que certaines régions sublimes et sereines, +où planait la pensée de cet antipathique de Robespierre et où atteignait +parfois son éloquence, restèrent fermées ou inconnues à Danton. + + + + +_V.--DANTON A LA TRIBUNE_ + + +Il est évident que, chez Danton comme chez Mirabeau, l'action joue le +premier rôle. Danton improvise: Danton cherche à produire un grand effet +de terreur ou d'enthousiasme, à mettre ceux-là hors d'eux-mêmes pour une +activité immédiate et fiévreuse, à stupéfier ceux-ci pour l'obéissance +ou l'inertie. Oui, son éloquence est faite de raison et d'imagination: +mais c'est aussi, selon le mot classique, le corps qui parle au corps. +Danton à la tribune dégage de sa personne une influence toute physique +qui va surexciter ou engourdir les volontés.--Comment cette fascination +s'exerçait-elle? Les contemporains ont plutôt constaté les effets de +Danton qu'ils en ont décrit les moyens. Ils disent que ses formes +athlétiques effrayaient, que sa figure devenait féroce à la tribune. La +voix aussi était terrible. «Il le savait, dit Garat, et il en était bien +aise, pour faire plus de peur en faisant moins de mal.» Cette voix de +Stentor, dit Levasseur, retentissait au milieu de l'Assemblée, comme le +canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brèche. Je suis porté à +croire que son geste était sobre et large. Mais les contemporains sont +muets à cet égard. On sait seulement qu'il se campait fièrement, la tête +renversée en arrière. La mimique de son visage était parlante et il +savait ainsi rendre éloquent même son silence, comme le jour où Lasource +osa l'accuser de conspiration royaliste avec Dumouriez: «Immobile sur +son banc, il relevait sa lèvre avec une expression de mépris qui lui +était propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annonçait +en même temps la colère et le dédain; son attitude contrastait avec les +mouvements de son visage, et l'on voyait, dans ce mélange bizarre de +calme et d'agitation, qu'il n'interrompait pas son adversaire parce +qu'il lui serait facile de lui répondre, et qu'il était certain de +l'écraser.» [Note: _Mémoires de Levasseur_, t. I, p. 138. Ces mémoires +ont été rédigés par Achille Roche, mais sur des notes fournies par +Levasseur lui-même. Le fond en est donc authentique, et, dans le passage +que nous citons, il semble qu'il y ait l'accent d'un homme qui a _vu_.] + +Cette apparence de force physique, qui était une partie de son +éloquence, lui venait de sa toute première éducation qui fut, pour ainsi +dire, confiée à la nature selon le goût du temps et les préceptes de +Jean-Jacques Rousseau. Nourri par une vache, il prit ses premiers ébats +au milieu des animaux dans les champs. C'est ainsi qu'un double accident +le défigura pour la vie: un taureau lui enleva, d'un coup de corne, la +lèvre supérieure. Il s'exposa de nouveau avec insouciance: un second +coup de corne lui écrasa le nez. Plus tard, la petite vérole le marqua +profondément. De là vient sa laideur si visible, mais que faisaient +oublier les yeux pleins de feu, un grand air d'intelligence et de bonté. +Merlin (de Thionville), qui l'aimait, disait qu'il avait l'air d'un +dogue, et Thibaudeau, qui ne l'aimait pas, lui trouvait, au repos, une +figure calme et riante. + +Voilà ce que nous apprennent les portraits de Danton que les +contemporains ont écrits: ceux qu'ils ont dessinés ou peints sont plus +instructifs. + +[Illustration: DANTON] + +Il y a d'abord le dessin de Bonneville, que la gravure a popularisé. +C'est le Danton classique, tête énergique, attitude oratoire, visage +grêlé, avec une trace assez vague du double accident d'enfance. La +poitrine découverte, à la mode des portraitistes du temps, laisse voir +le célèbre «cou de taureau». Les cheveux sont soigneusement relevés en +rouleaux à la hauteur des oreilles.--On a remarqué une ressemblance +frappante entre ce portrait et un dessin à la plume de David, reproduit +dans l'oeuvre du maître, publiée par son petit-fils. Même pose, même +expression, avec un peu plus de douceur pourtant et d'urbanité, même +atténuation des traces de l'accident d'enfance. + +David avait fait aussi un portrait à l'huile que les Prussiens volèrent, +dit-on, en 1815 à Arcis. Il en existe, dans la galerie de la famille de +Saint-Albin, une copie que Michelet a vue et décrite avec poésie, sans +paraître savoir que c'était une copie. «J'ai sous les yeux, dit-il, un +portrait de cette personnification terrible, trop cruellement fidèle, de +notre Révolution, un portrait qu'esquissa David, puis il le laissa, +effrayé, découragé, se sentant peu capable encore de peindre un pareil +objet. Un élève consciencieux reprit l'oeuvre, et simplement, lentement, +servilement même, il peignit chaque détail, cheveu par cheveu, poil à +poil, creusant une à une les marques de la petite vérole, les crevasses, +montagnes et vallées de ce visage bouleversé.... C'est le Pluton de +l'éloquence.... C'est un Oedipe dévoué, qui, possédé de son énigme, +porte en soi, pour en être dévoré, ce terrible sphinx.» Sans avoir vu ce +portrait, il faut protester contre cette belle page lyrique. Danton +était un génie simple et clair, tout bon sens et tout coeur, nullement +complexe ou mystérieux, absolument autre que ne l'a montré le grand +écrivain. + +Il y a aussi au musée de Lille un croquis de David où on voit Danton de +profil. C'est le Danton un peu fatigué et alourdi de 1794. L'artiste, +tout en restant vrai, a cédé à quelques préoccupations caricaturales, +ou, si l'on aime mieux, interprétatives. La commissure des lèvres est +fortement relevée, le nez grossi, le sourcil touffu et proéminent; dans +les autres portraits, l'oeil est petit, ici, il n'y a plus d'oeil du +tout.--Ce croquis est frappant, génial, comme tout ce que la réalité a +inspiré à David: il est certain qu'il a saisi, à la Convention, une +attitude caractéristique de l'orateur écoutant et _bougonnant_ à part +lui. [Note: Détail curieux, le _démagogue échevelé_ portait encore un +_catogan_, en 1794.] + +Nous avons vu aussi une photographie d'un croquis de Danton sur la +charrette, fait au vol par David, qui avait déjà saisi de même Marie- +Antoinette. Mais ne croyez pas que la passion ait guidé ici le crayon de +l'ami de Robespierre. Non, si le politique, en David, fut défaillant et +incohérent, le peintre resta le plus souvent respectueux de son art. +C'est en artiste qu'il vit et représenta la silhouette de Danton courant +à l'échafaud, la bouche béante et l'oeil vague. [Note: L'original a fait +partie de la collection du peintre Chenavard. Je ne sais où il se trouve +aujourd'hui.] + +Voulez-vous maintenant voir le vaincu de germinal dans un des entr'actes +du merveilleux drame oratoire qu'il joua au Tribunal révolutionnaire? +Voici un croquis étonnant, [Note: Collection de M. Clémenceau.] +furtivement surpris et comme dérobé par Vivant-Denon, le peintre favori +de Robespierre, qui, dit-on, assis à bonne place au tribunal, trompa +l'absolue interdiction de _portraiturer_ les accusés, en crayonnant à la +hâte au fond de son chapeau. Là, Danton écoute, écrasé, écroulé sur lui- +même, le visage plissé et subitement vieilli, les yeux noyés dans les +rides, l'air hébété d'un homme assommé par la calomnie ou d'un forçat +déformé par le bagne, ou encore d'un dévot abêti par la grâce et échoué +au banc d'oeuvre. [Note: Ce dessin ne se trouve pas dans l'_Oeuvre_ de +Vivant-Denon par la Fizelière (2 vol. in-4, 1872-1873), et c'est +pourtant là une des productions les plus originales de l'artiste qui, +étrange destinée! fut l'ami intime de Mme de Pompadour, de Robespierre +et de Napoléon.] + +Les yeux pleins de ce dessin horriblement réaliste, regardez une +photographie du portrait de Danton attribué à Greuze, qu'un amateur de +Nancy exposa au Trocadéro en 1878. Quel contraste! L'écouteur engourdi +de Vivant-Denon est un fier et doux adolescent amoureux et gracieux +comme un héros de Racine, mais sans fadeur et sans préciosité. Danton a +là vingt ans, un duvet de jeunesse, un air de joie confiante et de +juvénile langueur. Mais est-ce bien Danton? Oui, voilà son cou puissant, +et c'est ainsi qu'il portait la tête. Mais où sont ses cicatrices, son +nez épaté, ses sourcils en broussailles? J'aimerais une preuve, une +présomption, autre que le dire de l'amateur qui possède ce joli +portrait. + +Le portrait le plus authentique, celui que la famille jugeait le plus +ressemblant, c'est la peinture anonyme que le docteur Robinet a léguée +au musée de la ville de Paris et dont nous donnons une reproduction. + +J'ai donné, je crois, les principaux traits physiques et moraux de +l'éloquence de Danton. Il eût peut-être été, lui qui ne joua jamais au +littérateur, une des plus hautes gloires littéraires de la France, s'il +eût vécu, s'il eût triomphé, si les circonstances eussent permis de +recueillir intégralement les monuments de sa parole. + + + + +ROBESPIERRE + + + + +_I.--ROBESPIERRE A LA CONSTITUANTE_ + + +Quelque opinion que l'on ait sur l'éloquence et sur la politique de +Robespierre, une remarque s'impose d'abord: c'est que son caractère ne +fut pas sympathique à ses contemporains. Il eut des séides, et pas un +ami, comme l'a dit très bien Louis Blanc. Il manquait, dit-on, de +cordialité, éloignait toute confiance familière et, quand il descendait +de la tribune, vainqueur ou vaincu, aucune main empressée ne se tendait +vers la sienne: une atmosphère glaciale l'entourait et faisait le vide +autour de lui. Sauf au club des Jacobins, si son éloquence touchait les +esprits et ne laissait pas les coeurs insensibles, sa personne ne +bénéficiait jamais des mouvements généreux que provoquaient ses +discours. Cet ami de l'humanité semblait nourrir contre les hommes une +sombre et mystérieuse rancune, et on se demandait, on se demande encore +d'où lui venait cette misanthropie cachée sous ses paroles les plus +nobles et les plus confiantes. C'est là le trait le plus frappant de son +éloquence; c'est le premier point qu'il nous faut élucider. + +Etait-ce, comme l'a dit Michelet, la misère qui lui donnait de +l'amertume? Mais Robespierre touchait, comme les autres députés, dix- +huit livres par jour. Ces appointements, aujourd'hui modestes, +constituaient, en 1789, une aisance très large: c'était une fortune pour +un homme de goûts simples. Oui, Robespierre était riche comparativement +à Brissot, à Camille Desmoulins, à Loustallot et à tant d'autres qui, en +1789, ne gagnaient peut-être pas, avec leur succès d'écrivains, la +moitié de l'indemnité d'un député. La légende de l'habit noir emprunté +par l'avocat d'Arras pour un deuil officiel ne repose, que nous +sachions, sur aucun témoignage sérieux. Comme tant d'autres à cette +époque, Robespierre n'avait pas de fortune personnelle; mais sa +profession (chose rare en ce temps-là) lui donnait amplement de quoi +vivre. + +On l'a représenté orphelin dès son enfance, déjà chef de famille, +préoccupé et inquiet de sa vie avant l'âge: de là, dit-on, ce pli de +gravité et ce visage sombre. Sans doute, il perdit sa mère à sept ans et +son père à neuf ans. Mais il fut recueilli et élevé, avec son frère, +chez ses aïeux maternels. Les soins de la famille ne lui manquèrent donc +pas. On le mit au collège d'Arras et il n'y fut pas l'écolier taciturne +qu'on veut trouver dans le futur héros de la Terreur: ses biographes +nous l'y montrent bon élève, insouciant et gai comme les autres enfants, +jouant volontiers à la chapelle, élevant des oiseaux, se plaisant aux +récréations de son âge. Bientôt l'évêque d'Arras obtint pour ce bon +sujet une des bourses dont l'abbé de Saint-Waast disposait au collège +Louis-le-Grand. C'est ici que s'assombrit, dans quelques écrits, la +légende de l'orphelin. Pauvre boursier raillé, exploité, victime, +comment pouvait-il éviter la misanthropie? + +On oublie que jamais les boursiers des grands collèges officiels ne +furent traités autrement que leurs camarades. Camille Desmoulins était +lui aussi, en même temps, boursier à Louis-le-Grand, et il resta +optimiste et souriant jusqu'à l'échafaud. Sans doute Robespierre perdit +alors son correspondant vénéré, l'abbé de Laroche, et sa jeune soeur +Henriette. Mais ces deuils l'affectèrent sans modifier son caractère: il +resta, la douleur passée, un enfant comme les autres. Déjà il a le +bonheur de sentir se former ses opinions: «Un de ses professeurs de +rhétorique, dit M. Hamel, le doux et savant Hérivaux, dont il était +particulièrement apprécié et chéri, ne contribua pas peu à développer en +lui les idées républicaines. Epris des actes et de l'éloquence +d'Athènes, enthousiasmé des hauts faits de Rome, admirateur des moeurs +austères de Sparte, le brave homme s'était fait l'apôtre d'un +gouvernement idéal et, en expliquant à ses jeunes auditeurs les +meilleurs passages des plus purs auteurs de l'antiquité, il essayait de +leur souffler le feu de ses ardentes convictions. Robespierre, dont les +compositions respiraient toujours une sorte de morale stoïcienne et +d'enthousiasme sacré de la liberté, avait été surnommé par lui le +_Romain_.» [1] Il était donc aimé, estimé de ses maîtres. Quand Louis +XVI vint visiter le collège, c'est lui qui fut chargé de le haranguer, +et le principal corrigea avec indulgence le discours du _Romain_ où les +remontrances politiques se mêlaient aux louanges obligées. Il faut +n'avoir pas vécu dans cette république en miniature qu'on appelle un +collège pour s'imaginer qu'un _fort_, comme l'était Robespierre, qu'un +héros des concours scolaires, ait pu y jouer, de près ou de loin, le +rôle d'un souffre-douleur. + +[Note: _Histoire de Robespierre, d'après des papiers de famille et des +documents entièrement inédits_, 1863-1867, 3 vol. in-8, t. I, p. 17.] + +Ses études finies, connut-il de précoces épreuves capables de le porter +au noir? Après avoir obtenu pour son frère Augustin la survivance de sa +bourse, il fit son droit sous le patronage du collège Louis-le-Grand, +qui lui accorda une gratification pécuniaire avec un certificat +élogieux. Alors âgé de vingt ans, en 1778, il eut avec Jean-Jacques +Rousseau une entrevue qui décida peut-être de sa vocation et de sa +destinée. Reçu avocat, il retourne à Arras, y plaide, s'y fait +connaître, est nommé juge au tribunal civil et criminel de l'évêque +d'Arras, résigne ses fonctions pour ne pas avoir de condamnations +capitales à prononcer et éprouve toutes les joies de la popularité. Il +rédige, en 1789, à la nouvelle de la convocation des Etats généraux, une +adresse très hardie sur la nécessité de réformer les Etats d'Artois, et, +mis en lumière par cette publication, il est nommé à trente et un ans, +député du Tiers de la gouvernance d'Arras aux Etats généraux. + +Est-ce là, je le demande, une jeunesse malheureuse, une carrière +manquée? Admettons que Robespierre, avocat à Arras, fût déjà grave: +était-il, comme on le veut, triste et amer? Membre de la joyeuse +académie des _Rosati_, il rimait, en rieuse compagnie; d'aimables +bouquets à Chloris, de petits vers galants, se montrant gai et frivole +quand il le fallait, ne laissant rien paraître d'un _être à part_, d'un +Timon. Ce n'est ni dans la retraite ni au milieu des disgrâces du sort +ou des hommes que l'orateur de la Convention se prépara à ses tragiques +destinées: son enfance et sa jeunesse ressemblèrent à celles des plus +favorisés d'entre ses contemporains. Dans les rangs du Tiers état +d'avant la Révolution, il était, à tout prendre, un des heureux. + +Ce n'est donc pas dans sa condition antérieure qu'il faut chercher la +cause de sa visible amertume et de cette noire rancune dont il semblait +rongé; il n'apportait aux Etats généraux aucun grief personnel contre la +société et contre les hommes. Mais il fut peut-être blessé des sourires +railleurs avec lesquels, dit-on, on accueillit sa première apparition à +la tribune, d'autant que les moqueries s'adressèrent moins à ses +opinions politiques qu'à sa personne. Son habit olive, sa raideur, sa +gaucherie provinciale furent, à première vue, ridicules. Le style +travaillé et suranné des discours qu'il lisait à la tribune mit en gaîté +les assistants. Les députés de la noblesse d'Artois, Beaumez et les +autres, commencèrent contre lui une petite guerre de quolibets, de +sourires, de haussements d'épaules qui piquèrent et firent saigner son +amour-propre, si on en croit une tradition orale rapportée surtout par +Michelet. L'homme politique eût peut-être dédaigné ces sarcasmes; mais +le lettré en demeura profondément ulcéré, outragé dans sa dignité. + +C'est que, sauf l'abbé Maury, personne à la Constituante ne fut plus +jaloux que lui de sa renommée d'homme de lettres. Académicien de +province, il était habitué à faire applaudir son talent d'écrivain et +d'orateur, et à ses couronnes d'élève du lycée de Louis-le-Grand il +avait ajouté, à la mode du temps, des lauriers cueillis à différents +concours. L'année 1783 avait été une date mémorable dans sa vie: en même +temps que l'académie d'Arras l'admettait dans son sein, l'académie de +Metz le couronnait pour un mémoire sur la réversibilité du crime, où se +trouvent déjà quelques-unes des formules qu'il répétera volontiers à la +Convention. En 1785, il n'obtint de l'académie d'Amiens qu'un accessit +pour un éloge de Gresset. Ce demi-succès le porta à réserver ses oeuvres +à l'académie d'Arras, dont il devint l'orateur habituel et préféré, +bientôt le président. A cette tribune pacifique, il exerça et fixa ses +aptitudes à l'éloquence d'apparat, débitant de longues dissertations +d'un style facile, un peu mou, un peu fleuri, pâle reflet de Rousseau, +d'une composition sage, bien ordonnée, très classique, presque scolaire, +toujours sur des sujets de droit naturel et de morale. Il prit là son +habitude de généraliser, de disserter en dehors du temps présent et de +glorifier en beau style les principes innés. Bien écrire et bien dire, +ce fut sa peine et son souci quotidien. Sa correspondance n'est pas +moins travaillée que ses mémoires académiques: il badine dans l'intimité +avec un art laborieux, avec un apprêt qui va jusqu'au pédantisme. +Remerciant une demoiselle d'un envoi de serins, il lui dit avec effort: +«Ils sont très jolis; nous nous attendions qu'étant élevés par vous, ils +seraient encore plus doux et les plus sociables de tous les serins. +Quelle fut notre surprise, lorsqu'en approchant de leur cage, nous les +vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui faisait +craindre pour leurs jours! Et voilà le manège qu'ils recommencent toutes +les fois qu'ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan +d'éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d'où leur vient ce +caractère sauvage? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent pour le +char de Vénus, montre ce naturel farouche? Un visage comme le vôtre n'a- +t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines? +Ou bien serait-ce qu'après l'avoir vu ils ne pourraient plus en +supporter d'autres?» Il semble, même dans ses lettres familières, +concourir pour un prix de littérature. + +On comprend maintenant quelle fut la déception du bel esprit d'Arras +quand son beau style, si apprécié dans sa province, lui valut, aux Etats +généraux, un succès de ridicule. Les journaux firent chorus avec les +députés, et, dès qu'on eut constaté cette susceptibilité aiguë et cet +amour-propre maladif de lauréat, ce fut une cible à laquelle chacun +visa. La pire malignité fut de défigurer son nom dans les comptes +rendus. On l'appelait _Robetspierre_ ou _Robert-Pierre_, ou, par une +cruauté plus raffinée, on le désignait par _M_... ou simplement par: _Un +membre_, ou: _Un député des communes_, et on lui ôtait jusqu'à la +consolation de faire lire sa prose dans l'Artois. D'ordinaire, on +résumait ses opinions en quelques lignes. Parfois même on ne soufflait +mot de son discours, et quand l'infortuné se cherchait le lendemain dans +la feuille de Barère ou dans celle de Le Hodey, il y trouvait tous les +discours de la séance, sauf le sien. Les rancunes littéraires sont +vivaces: la sienne fut inexorable et éternelle. Il ne rit plus, il fixa +sur sa figure un masque sombre et, ne pouvant se faire prendre au +sérieux, il se fit prendre au tragique. Par l'effroi qu'il inspira, il +devait regagner, à Paris, la faveur et les applaudissements goûtés jadis +à Arras. Lui dont on avait ri sans pitié, il vint un moment où on n'osa +plus ne pas l'applaudir.... + +Voilà, selon nous, l'explication de l'amertume farouche que fit paraître +Robespierre. C'est ainsi qu'en lui les humiliations du lettré firent +tort à l'orateur et à l'homme d'État. Il lui manqua ce don de +cordialité, qui donnait du charme à Mirabeau, à Cazalès et à Danton. +Accueilli par les sifflets, il garda une attitude défiante et +soupçonneuse, même au milieu de ses plus grands succès de tribune. + +Mais est-ce là tout Robespierre? Sa politique et son éloquence ne +furent-elles que la revanche d'un amour-propre littéraire grièvement +blessé? Cet homme remarquable eut assurément d'autres visées, un autre +génie. La manière d'être que nous venons d'expliquer ne fut qu'un aspect +de sa personnalité, qu'une apparence: il fallait néanmoins s'y arrêter, +puisqu'un orateur n'est en général que ce qu'il paraît être, puisque +même un rictus involontaire, même un _tic_ de sa physionomie font partie +de son éloquence et qu'à la tribune l'homme intérieur n'est connu et +jugé que d'après l'homme extérieur. + +Était-il vraiment ridicule à ses débuts? Les journaux donnent peu de +détails sur son compte à cette époque, et les auteurs de mémoires, qui +pour la plupart écrivirent après avoir subi la terreur qu'il inspira, se +vengent trop visiblement de leur peur en défigurant leurs premières +impressions. Malgré eux, ils le représentent, dès juin et juillet 1789, +comme un monstre à figure de coquin. «J'ai causé deux fois avec +Robespierre, dit Etienne Dumont; il avait un aspect sinistre; il ne +regardait point en face; il avait dans les yeux un clignotement +continuel et pénible.» Nous chercherions vainement, chez les +contemporains, un souvenir juste et vrai de Robespierre débutant. Ce qui +est certain, c'est qu'il dut s'imposer et devint l'orateur qu'il fut au +milieu des difficultés les plus décourageantes. Excellente école: il s'y +débarrassa de son air et de son style d'Arras; à force de raturer et de +limer, il rencontra l'expression juste et frappante. Les quolibets de +ses ennemis l'empêchèrent de se contenter trop aisément. Lui qui, +d'abord, de son propre aveu, «avait une timidité d'enfant, tremblait +toujours en s'approchant de la tribune et ne se sentait plus au moment +où il commençait à parler», il s'enhardit bientôt, se fit une manière +personnelle, dont il était maître aux derniers mois de l'Assemblée +constituante. Ses collègues procédaient de Montesquieu; chez lui, le +fond et la forme sont inspirés de Rousseau. Il parle déjà, à la tribune +de la Constituante, la langue de la Convention et il exprime en 1790 les +idées de 1793. + +Qui ne connaît sa politique? Dans la Constituante, il renonça à toute +influence présente ou prochaine. Il se fit «l'homme des principes», +l'homme de l'avenir. Il comprit, presque seul, que la Révolution ne +faisait que commencer, qu'elle userait et rejetterait ses premiers +instruments. Son souci fut de se réserver, intact et fort, pour les +luttes terribles auxquelles on ne faisait que préluder. Dès l'origine il +rompt avec les constitutionnels et les triumvirs. «Son rôle, dit très +justement Michelet, fut dès lors simple et fort. Il devint le grand +obstacle de ceux qu'il avait quittés. Hommes d'affaires et de parti, à +chaque transaction qu'ils essayaient entre les principes et les +intérêts, entre le droit et les circonstances, ils rencontrèrent une +borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre +leurs solutions bâtardes, anglo-françaises, soi-disant constitutionnelles, +il présentait des théories, non spécialement françaises, mais générales, +universelles, d'après le _Contrat social_, l'idéal législatif de Rousseau +et de Mably. + +«Ils intriguaient, s'agitaient, et lui, immuable. Ils se mêlaient à +tout, pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute manière; +lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs; lui, un +philosophe, un prêtre du droit. Il ne pouvait manquer de les user à la +longue. + +«Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il +s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guère sur le +terrain scabreux des voies et moyens. Il dit _ce qu'on devait_ faire, +rarement, très rarement, _comment on pouvait_ le faire.» + + * * * * * + +En effet, quand on passe des discours de Mirabeau et de Barnave à ceux +de Robespierre, on est transporté dans un monde tout différent, monde +idéal où les difficultés et les contradictions de la vie réelle n'ont +pas d'écho. Ce n'est pas Robespierre qui se moquerait, comme ces deux +orateurs, de la théorie et la métaphysique. Il ne voit, ne glorifie +qu'une chose: le droit pur. Le premier avant 89, dans ses écrits, il +emploie usuellement les mots d'égalité, de liberté et surtout de +fraternité. Il ne suppose pas un instant qu'on puisse transiger avec les +exigences de la morale: obéir à la morale, c'est pour lui toute la +politique. «Comment l'intérêt social, dit-il, à propos de l'éligibilité +des juifs, pourrait-il être fondé sur la violation des principes +éternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de toute +société?» Il se pose comme l'Alceste de l'Assemblée, irrité du sarcasme +des Philintes politiques, mais se roidissant et allant néanmoins son +chemin, sans se gêner pour rompre en visière avec les compromis et les +défaillances. Sa rhétorique, c'est d'être honnête envers et contre tous +et, s'il l'est avec pédantisme, est-ce une raison pour suspecter sa +sincérité? Oui, la plupart riaient; mais Mirabeau ne s'y trompait pas et +répétait: «Il ira loin: il croit tout ce qu'il dit.» Voyez de quel ton +vraiment indigné il apostrophe, en juin 1789, la députation envoyée par +le clergé aux communes pour leur demander de délibérer sur la rareté des +grains et leur faire consacrer, par cette délibération isolée, la +séparation des ordres: + +«Allez, et dites à vos collègues que, s'ils ont tant d'impatience à +soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du +peuple; dites-leur de ne plus retarder nos opérations par des délais +affectés; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous +faire abandonner les résolutions que nous avons prises, ou plutôt, +ministres de la religion, dignes imitateurs de votre maître, renoncez à +ce luxe qui vous entoure, à cet éclat qui blesse l'indigence; reprenez +la modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous +escortent; vendez ces équipages superbes et convertissez ce vil superflu +en aliments pour les pauvres.» + +Mais il se sent encore ridicule, et ce n'est que le 20 octobre qu'il se +fait enfin écouter à propos de la loi martiale. + +Bientôt les rieurs commencent à se taire, et le 16 janvier 1790 il peut +défendre, sans être interrompu, le peuple de Toulon, qui avait incarcéré +illégalement des fonctionnaires hostiles à la Révolution. + +Dès lors, il est en possession de sa méthode oratoire et d'un genre +d'argumentation dont il ne sortira pas pendant toute la durée de la +Constituante. Quelle que soit la réforme que proposent ses collègues de +la gauche, il la combat comme trop modérée, comme trop peu favorable au +peuple. Quels que soient les excès et les sévices commis par la +multitude, il les excuse et les présente comme de faibles taches à un +beau tableau. Que parle-t-on de la violence populaire? Le peuple montre +plutôt une patience inconcevable; après tant de siècles de servitude et +de tortures, il se contente, au jour de sa victoire, de brûler quelques +châteaux et de pendre quelques aristocrates. Y a-t-il là matière à tant +s'indigner? «Qu'on ne vienne donc pas, dit-il le 22 février 1790, +calomnier le peuple! J'appelle le témoignage de la France entière; je +laisse ses ennemis exagérer les voies de fait, s'écrier que la +Révolution a été signalée par des barbaries. Moi, j'atteste tous les +bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais révolution n'a +coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu un peuple immense, +maître de sa destinée, rentrer dans l'ordre au milieu de tous les +pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprimé pendant tant de +siècles. Sa douceur, sa modération inaltérables ont seules déconcerté +les manoeuvres de ses ennemis; et on l'accuse devant ses représentants!» +Tel est le thème que Robespierre ne cesse de développer à la tribune, +affectant de planer plus haut que les accidents et les crimes isolés, +jugeant l'ensemble de la Révolution alors que ses contemporains n'en +regardaient que le détail. Cette placidité étonnait et scandalisait les +Constituants, mais elle commençait déjà à plaire aux tribunes et à la +rue. Aux Jacobins, Robespierre fait de rapides progrès. Assidu aux +séances, parleur infatigable, il s'impose à la célèbre société, s'en +fait aimer, s'y dédommage des premières rebuffades de ses collègues. +Bientôt les Jacobins ont la primeur des discours destinés à la +Constituante et, en 1791, ils sont déjà séduits, conquis, sous le charme +et presque sous le joug. Robespierre peut se croire encore à la tribune +et devant l'auditoire de l'Académie d'Arras. Il triomphe et jouit +d'unanimes et constants applaudissements qui ne s'adressent pas moins au +lettré qu'au politique. + +Cependant, depuis le jour où il a fait taire les rieurs, il n'a cessé de +parler à l'Assemblée. Il a dit son mot dans toutes les discussions à +l'ordre du jour. Éligibilité des comédiens et des juifs, égalité +politique (marc d'argent), établissement des jurés en toute matière, +permanence des districts, droit de paix et de guerre, tribunal de +cassation, constitution civile du clergé, réunion d'Avignon, affaire de +Nancy, résistance des parlements, organisation du jury, droit de tester, +extension de la garde nationale, droit de pétition, droits politiques +des hommes de couleur, réélection des Constituants, abolition de la +peine de mort, licenciement des officiers de l'armée, liberté de la +presse, inviolabilité royale, établissement des conventions nationales, +revision de la Constitution, il parle longuement sur toutes ces +questions si variées, sans qu'on puisse l'accuser, comme l'abbé Maury, +de déclamation: car son but est moins de traiter à fond ces sujets que +de montrer dans quels rapports ils sont avec les principes de la morale. +Il excelle à dégager le côté théorique des questions, à élever le débat. + +Il aime aussi, nous l'avons dit, à prendre la défense du peuple, à +justifier ses erreurs, à confondre ses détracteurs. Il a mis toutes ses +qualités et tous ses défauts dans ses opinions sur les troubles des +provinces, sur l'adjonction des simples soldats aux conseils de guerre, +sur l'admission des indigents aux fonctions politiques. Il veut être, à +la Constituante, l'avocat des pauvres et des humbles. Quoi d'étonnant +que sa popularité devienne formidable et que sa toute-puissance aux +Jacobins finisse par lui donner de l'autorité, même à l'Assemblée +constituante? + +Cette autorité devint telle qu'il décida l'Assemblée à voter sa propre +mort. C'est en effet sur sa proposition que fut porté le décret relatif +à la non-rééligibilité des Constituants, et voici la péroraison du +discours par lequel il défendit sa motion le 16 mai 1791: + +«Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts +de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait +au moins de l'imprudence pour tout le monde à se charger encore pour +deux ans du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même et +la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que pour +le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les +contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à +des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur +nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards +seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors +de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en +restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet empire, +nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières; +nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de +l'ordre, des lois et de la liberté. (_On applaudit à plusieurs +reprises._) + +«Oui voilà, dans ce moment, la manière la plus digne de nous, et la plus +utile à nos concitoyens, de signaler notre zèle pour leurs intérêts. +Rien n'élève les âmes des peuples, rien ne forme les moeurs publiques, +comme les vertus des législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand +exemple d'amour pour l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la +patrie; donnez-le à vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à +influer sur le sort des nations; que les Français comparent le +commencement de votre carrière avec la manière dont vous l'aurez +terminée et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux époques où vous +vous serez montrés plus purs, plus grands, plus dignes de leur +confiance. + +«Je n'insisterai pas plus longtemps: il me semble que pour l'intérêt +même de cette mesure, pour l'honneur des principes de l'Assemblée, cette +motion ne doit pas être décrétée avec trop de lenteur. Je crois qu'elle +est liée aux principes généraux de la rééligibilité des membres de la +législature; mais je crois aussi qu'elle en est indépendante sous +d'autres rapports; mais je crois que les raisons que j'ai présentées +sont tellement décisives, que l'Assemblée peut décréter dès ce moment +que les membres de l'Assemblée nationale actuelle ne pourront être +réélus à la première législature. (_L'Assemblée applaudit à plusieurs +reprises.--La très grande majorité demande à aller aux voix._)» + +Le 31 mai 1791, après la lecture de la lettre insidieuse de l'abbé +Raynal, ce n'est ni Barnave, ni Thouret, ni Le Chapelier, ni aucun des +chefs de la gauche qui répond au nom de l'Assemblée, c'est Robespierre. +Et il le fait avec infiniment de tact et de dignité: + +«J'ignore, dit-il, quelle impression a faite sur vos esprits la lettre +dont vous venez d'entendre la lecture; quant à moi, l'Assemblée ne m'a +jamais paru autant au-dessus de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vue +écouter avec une tranquillité si expressive la censure la plus véhémente +de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite. (_La partie gauche +et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises._) Je ne sais, mais +cette lettre me paraît instructive dans un sens bien différent de celui +où elle a été faite. En effet, une réflexion m'a frappé en entendant +cette lecture. Cet homme célèbre, qui, à côté de tant d'opinions qui +furent accusées jadis de pécher par un excès d'exagération, a cependant +publié des vérités utiles à la liberté, cet homme, depuis le +commencement de la Révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses +concitoyens ni vous; et dans quel moment rompt-il le silence? dans un +moment où les ennemis de la Révolution réunissent leurs efforts pour +l'arrêter dans son cours. (_Les applaudissements recommencent._) Je suis +bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, je ne dis pas de +l'Assemblée, mais de l'opinion publique, sur un homme qui conserve un +grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une +circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire son grand âge. (_On +applaudit._) + +«Je pardonne même, sinon à ceux qui auraient pu contribuer à sa +démarche, du moins à ceux qui sont tentés d'y applaudir, parce que je +suis persuadé qu'elle produira dans le public un effet tout contraire à +celui qu'on en attend. Elle est donc bien favorable au peuple, dira-t- +on, elle est donc bien funeste à la tyrannie, cette Constitution, +puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la décrier, +puisque, pour y réussir, on se sert d'un homme qui, jusqu'à ce moment, +n'était connu dans l'Europe que par son amour passionné pour la liberté, +et qui était jadis accusé de licence par ceux qui le prennent +aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héros (_Nouveaux +applaudissements_), et que sous son nom, on produit les opinions les +plus contraires aux siennes, les absurdités mêmes que l'on trouve dans +la bouche des ennemis les plus déclarés de la Révolution; non plus +simplement ces reproches imbéciles prodigués contre ce que l'Assemblée +nationale a fait pour la liberté, mais contre la liberté elle-même? Car +n'est-ce pas attaquer la liberté que de dénoncer à l'univers, comme les +crimes des Français, ce trouble, ce tiraillement qui est une crise si +naturelle de la liberté que, sans cette crise, le despotisme et la +servitude seraient incurables? + +«Nous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner. +C'est en ce moment où, par une démarche extraordinaire, on vous annonce +clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est +l'acharnement des ennemis de l'Assemblée et de la Révolution; c'est en +ce moment que je ne crains point de renouveler en votre nom le serment +de suivre toujours les principes sacrés qui ont été la base de votre +Constitution, de ne jamais nous écarter de ces principes par une voie +oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui serait le seul +moyen de ne laisser à nos successeurs et à la nation que troubles et +anarchie. Je ne veux point m'occuper davantage de la lettre de M. l'abbé +Raynal; l'Assemblée s'est honorée en en entendant la lecture. Je demande +qu'on passe à l'ordre du jour. (_M. Robespierre descend de la tribune au +milieu des applaudissements de la partie gauche et de toutes les +tribunes._)» + +Ce beau discours déjoua les intrigues des monarchiens, et Malouet lui- +même, dans ses Mémoires, reconnaît que Robespierre fut éloquent ce jour- +là. Remarquons aussi qu'il improvisa, lui qui était habitué à écrire ses +opinions: son talent n'avait pas moins grandi que son autorité +politique. + +Après le départ du roi, cette autorité s'accrut encore. Tous les yeux se +tournèrent vers celui qui n'avait cessé de flétrir les transactions +hypocrites et qui n'avait jamais cru à la sincérité de Louis XVI. Le +soir même du 21 juin, il prononça aux Jacobins un long discours, qui +malheureusement n'a pas été recueilli en entier, mais dont nous avons +quelques phrases intéressantes, ainsi conçues: «Peut-être, en vous +parlant avec cette franchise, vais-je attirer sur moi les haines de tous +les partis. Ils sentiront bien que jamais ils ne viendront à bout de +leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un seul homme juste et +courageux qui déjouera continuellement leurs projets et qui, méprisant +la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop heureux si sa +mort pouvait être utile à la liberté de sa patrie.» Alors, dit le +procès-verbal de la séance, «le saint enthousiasme de la vertu s'est +emparé de toute l'assemblée, et chaque membre a juré, au nom de la +liberté, de défendre Robespierre au péril même de sa vie». + +Camille Desmoulins, dans son journal, ajoute ces détails: «...Lorsque +cet excellent citoyen, au milieu de son discours, parla de la certitude +de payer de sa tête les vérités qu'il venait de dire, m'étant écrié: +_Nous mourrons tous avant toi!_ l'impression que son éloquence naturelle +et la force de ses discours faisaient sur l'Assemblée était telle que +plus de huit cents personnes se levèrent toutes à la fois, et, +entraînées comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de +se rallier autour de Robespierre et offrirent un tableau admirable par +le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de +tout leur visage et par l'inattendu de cette inspiration soudaine.» + +Mme Roland, qui était présente, dit que la scène fut «vraiment +surprenante et pathétique». + +Robespierre ne se prononça que tard pour la république; il suivit et +encouragea presque les hésitations de l'opinion et des Jacobins, +auxquels il disait, le 13 juillet 1791: «On m'a accusé d'être +républicain; on m'a fait trop d'honneur: je ne le suis pas. Si l'on +m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré: je ne le suis pas +non plus.» + +Et, le 14, il prononça un éloquent discours contre l'inviolabilité +royale, un des plus puissants que la Constituante ait entendus: + +«...Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante +dans l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre +social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par +le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir: +la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus +saint; la seconde, que comme il est armé d'un grand pouvoir, il est bien +plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats. + +«Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni: telle est +la loi.... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez +décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait +attenter impunément à la liberté, à l'existence de la nation, et +insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir +d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si vous +aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait pas +cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le +souverain reprenait ses droits! «Vous avez décrété l'inviolabilité; +mais aussi, messieurs, avez-vous jamais eu quelque doute sur l'intention +qui vous avait dicté ce décret? Avez-vous jamais pu vous dissimuler à +vous-mêmes que l'inviolabilité du roi était intimement liée à la +responsabilité des ministres; que vous aviez décrété l'une et l'autre +parce que, dans le fait, vous aviez transféré du roi aux ministres +l'exercice réel de la puissance exécutive, et que, les ministres étant +les véritables coupables, c'était sur eux que devaient porter les +prévarications que le pouvoir exécutif pourrait faire? De ce système il +résulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration, +puisqu'aucun acte du gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux +qu'il pourrait faire sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la +loi conserve sa puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un +acte personnel à un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par +exemple, d'un assassinat commis par un individu? Cet acte est-il nul et +sans effet, ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde? + +«Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que +la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras.... Mais si le roi, +en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du +mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle +serait donc la personne responsable? + +«Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certain excès, +on lui nommerait un régent.... Mais si on lui nommait un régent, il +serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de +l'inviolabilité. Que les Comités s'expliquent donc clairement, et qu'ils +nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable. + +«Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait +votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme ou votre fille, +lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout +permis?... Permettriez-vous au citoyen de se venger! Alors vous +substituez la violence particulière, la justice privée de chaque +individu à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez cela +établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité absolue +est le soutien, la base immuable de l'ordre social! + +«Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières, +qu'est-ce que tous ces forfaits auprès de ceux qui menacent le salut et +le bonheur du peuple! Si un roi appelait sur sa patrie toutes les +horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de +rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir +sous ses ruines la liberté et le bonheur du monde entier, serait-il +inviolable? + +«Le roi est inviolable! Mais, vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous +étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime? + +«Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à +l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux +hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats. +Ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation, +conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord +revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses +mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, n'est- +ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger perpétuel? Et +à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous le +revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions personnelles, si ce +n'est à attaquer la liberté et les lois, à se venger de ceux qui auront +constamment défendu contre lui la cause publique? Au contraire, les +ressorts du gouvernement se relâchent-ils dans ses mains, alors les +rênes du gouvernement flottent nécessairement entre les mains de +quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le caresseront, +l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom. + +«Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un +gouvernement faible; c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut +envisager la question actuelle: qu'on me garantisse contre ce danger, +qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les +factieux, et je souscris à tout ce que vos comités pourront vous +proposer. + +«Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme: je déclare que +j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne +suffît pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous +le joug d'un autre despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de +ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d'un +petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi vous, je +l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je ne +vois non plus personne disposé à le souffrir. Mais je vois des +coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un peuple +libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs mains les +moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion; mais la +perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait alarmer la +liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue durée +d'un gouvernement oligarchique. + +«Cela est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient +s'élever, se fortifier, se coaliser, ne seraient-elles pas un peu +ralenties, si l'on voyait dans une perspective plus prochaine la fin du +pouvoir immense dont nous sommes revêtus, si elles n'étaient plus +favorisées en quelque sorte par la suspension indéfinie de la nomination +des nouveaux représentants de la nation, dans un temps où il faudrait +profiter peut-être du calme qui nous reste, dans un temps où l'esprit +public, éveillé par les dangers de la patrie, semble nous promettre les +choix les plus heureux? La nation ne verra-t-elle pas avec quelque +inquiétude la prolongation indéfinie de ces délais éternels qui peuvent +favoriser la corruption et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit +ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je crains les factions, +je crains les dangers. + +«Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut +substituer des mesures générales évidemment puisées dans l'intérêt de la +paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire un +mot: elles ne peuvent que vous déshonorer; et si j'étais réduit à voir +sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je +demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les +accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la +gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même. + +«Dans les principes de vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a +point de délit!... Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas +de complices. Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, +immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c'est une lâche +injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour +se repaître du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; +vous ne pensez pas qu'il voie sans douleur ses représentants suivre +encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à +sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le +peuple pour prolonger impunément l'injustice et la tyrannie! Non, +messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables ou prononcer +l'absolution générale de tous les coupables. + +«Voici en dernier mot l'avis que je propose: + +«Je propose que l'Assemblée décrète: 1° qu'elle consultera le voeu de la +nation pour statuer sur le sort du roi; 2° que l'Assemblée nationale +lève le décret qui suspend la nomination des représentants ses +successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis des +Comités. + +«Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je +demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une +marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur +lequel on veut jeter un voile!» + +Les aristocrates furent tellement épouvantés de ce discours qu'ils +firent passer Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Suède transmet +gravement, le 18 juillet, ce bruit à son maître, et le dément avec la +même gravité le 23 juillet. + + + + +_II.--LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_ + + +Nous venons de voir Robespierre à la Constituante, sa vertu puritaine, +sa vanité littéraire, son talent grandissant peu à peu. Mais ce n'est là +qu'une esquisse incomplète de cette personnalité en voie de formation et +qui s'ignorait peut-être encore. Très simple au début, la figure de +l'avocat d'Arras devient de jour en jour plus complexe: de cet orateur +raide et monotone que nous avons vu à l'oeuvre en 1791, il va sortir peu +à peu un politique astucieux, mystérieux, presque indéchiffrable. On +peut dire qu'il fut, jusqu'à un certain point, un hypocrite, et qu'il +érigea l'hypocrisie en système de gouvernement. Son idéal politique +était si étranger à la conscience de ses contemporains, qu'il ne pouvait +le réaliser qu'en le leur déguisant à moitié, et cette dissimulation ne +répugna nullement à sa nature orgueilleuse et timide, où une pensée +courageuse était servie par le plus lâche des organismes physiques. Nul +homme ne fut moins capable de faire le coup de poing ou de manier le +sabre, et pourtant nul ne fut plus sensible aux injures. Aussi ses +vengeances furent-elles d'un traître, et comme son inquiétude nerveuse +l'empêchait d'affronter Danton, il le fit tomber dans un piège. +Cependant par une éloquence mystique, chaque jour plus grave et plus +décente, il exerçait une influence religieuse sur les âmes et marchait +au souverain pouvoir. Est-ce par ambition ou par foi qu'il s'efforçait +d'établir en France une nouvelle forme du christianisme? Je ne crois pas +que la sincérité de ce fanatique puisse être suspectée dans sa croyance +aux dogmes prônés par le Vicaire Savoyard; mais il se considérait comme +le seul pontife possible du culte néo-chrétien qu'il rêvait. + +En politique, il affecte une orthodoxie étroite et immuable; il +excommunie ceux qui s'écartent d'un millimètre de la ligne ténue, du +point unique où est, selon lui, la vérité. Veut-il tuer le pauvre +Cloots? «Tu étais toujours, lui crie-t-il, au-dessus ou au-dessous de la +Montagne.» Quelles têtes demande-t-il dans son discours du 8 thermidor? +Celles des misérables «qui sont toujours en deçà ou au delà de la +vérité». C'est là que son hypocrisie est surtout odieuse. Car il ne +cessa lui-même de varier sur toutes les grandes questions de politique +purement gouvernementale. Ses contradictions furent aussi rapprochées +que violentes. Son hostilité à l'idée républicaine avant le 10 août est +trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en donner des preuves: eh bien! +lui qui, jusqu'en 1792, ricanait au mot de république, il s'indigne, en +1794, contre ceux qui n'ont pas toujours été républicains, et il ose +écrire, dans son rapport sur l'Etre suprême: «Les chefs des factions qui +partagèrent les deux premières législatures, trop lâches pour croire à +la République, trop corrompus pour la vouloir, ne cessèrent de conspirer +pour effacer des coeurs des hommes les principes éternels que leur +propre politique les avait d'abord obligés à proclamer.» + +Pour lui, la question de la forme du gouvernement est secondaire, la +question religieuse est presque tout. La monarchie, se dit-il, fera +peut-être l'oeuvre de _conversion_ nationale: soutenons la monarchie. +Celle-ci se dérobe; essayons de la république. La république ne +convertit pas les âmes: préparons un pontificat dictatorial. + + * * * * * + +C'est donc dans les tendances mystiques qu'est l'âme de l'éloquence de +Robespierre. La lecture du _Contrat social_ l'a instruit: mais la +_Profession de foi du Vicaire savoyard_ est sa bible, la source +ordinaire de son inspiration oratoire. Précisons donc, avant de citer +l'orateur lui-même, la pensée religieuse de son maître. + +C'est à coup sûr une pensée chrétienne. A la philosophie des +encyclopédistes, Rousseau oppose l'Evangile tel que sa conscience +calviniste l'interprète; à la science, il oppose la tradition et +l'autorité; son homme primitif et idéal n'était pas seulement né +vertueux, il était né chrétien, et la civilisation ne l'a pas seulement +rendu vicieux, elle l'a rendu aussi philosophe. Le ramener à lui-même, à +la nature, ce sera le ramener au christianisme, non au christianisme +romain, mais au christianisme pur et original. Voici comment le Vicaire +savoyard opère ce retour à la nature, qui est la religion évangélique. + +C'est d'abord une prétendue _table rase_, mais moins rase encore que +celle de Descartes. En réalité, Rousseau n'élimine provisoirement de son +esprit que les opinions ou les préjugés qui gênent sa théorie. Tout de +suite, sur cette table rase, il aperçoit et il adopte trois dogmes: 1° +Je crois qu'une volonté meut l'univers et anime la nature. 2° Si la +matière mue me montre une volonté, la matière mue selon certaines lois +me montre une intelligence qui est Dieu. 3° L'homme est libre de ses +actions et, comme tel, animé d'une substance immatérielle. + +[Illustration: M. M. J. ROBESPIERRE + +_Député du Dépt de Paris à la Convention Nationale en 1792_ + +_Rue du Théâtre Français No 4_] + +Sur ces trois principes, Rousseau bâtit une théodicée et une morale. Il +orne son Dieu des attributs classiques, tout en affectant d'écarter +toute métaphysique, et il reprend les formules même des Pères de +l'Église. Il y a une providence (Robespierre saura le rappeler à +Guadet), mais, comme l'homme est libre, ce qu'il fait librement ne doit +pas être imputé à la providence. C'est sa faute s'il est méchant ou +malheureux. Quant aux injustices de cette vie, c'est que Dieu attend +l'achèvement de notre oeuvre pour nous punir ou nous récompenser. Notre +âme immatérielle survivra au corps «assez pour le maintien de l'ordre», +peut-être même toujours. Dans cette autre vie, la conscience sera la +plus efficace des sanctions. «C'est alors que la volupté pure qui naît +du consentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili +distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera +préparé.» Et c'est ici que se place cette belle apologie de la +conscience: «Conscience! conscience! instinct divin, etc.» + +Voilà ce qu'il y a de nouveau et d'anti-chrétien dans Rousseau. Un pas +de plus et il semble qu'il dirait: Dieu, c'est la loi morale, Dieu est +dans la conscience, brisant ainsi, pour une formule supérieure, le vieux +moule religieux. Mais aussitôt il retombe, selon le mot de Quinet, dans +la nuit du moyen âge. Après de vagues attaques contre les religions +positives, l'hérédité et l'éducation rabattent son audace d'un instant +et il s'écrie en bon chrétien: «Si la vie et la mort de Socrate sont +d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu.» Faut-il +sortir du christianisme? Non: il faut «respecter en silence ce qu'on ne +saurait ni rejeter, ni comprendre, et s'humilier devant le grand Etre +qui seul sait la vérité». Je suis né calviniste; dois-je rester +calviniste? demande le jeune homme au vicaire: «Reprenez la religion de +vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre coeur et ne la quittez +plus.» Et si j'étais catholique? Eh bien, il faudrait rester catholique. +Moi qui vous parle, depuis que je suis déiste, je me sens meilleur +prêtre romain; je dis toujours la messe, je la dis même avec plus de +plaisir et de soin. Le dernier mot du déisme de Rousseau est celui de +l'athéisme de Montaigne. L'auteur de l'_Emile_ et celui de l'_Apologie +de Raymond Sebond_, libres en théorie, prêchent l'esclavage intellectuel +dans la pratique, et leur conclusion à tous deux est qu'il faut vivre et +mourir dans la religion natale. + +Mais il y a autre chose dans Rousseau que cette théorie spéculative. On +y trouve un projet de culte national, dont l'idée ne s'accorde guère +avec le conseil de rester chacun dans sa religion. Déjà dans la +profession de foi du Vicaire, Rousseau, après avoir déclaré que _la +forme du vêtement du prêtre_ était chose secondaire, reconnaissait que +le culte extérieur doit être uniforme pour le bon ordre et que c'était +là une affaire de police. Dans le _Contrat social_, il est explicite: +«Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile dont il +appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme +dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels +il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle.» Ces dogmes +indispensables sont, d'après Rousseau, l'existence de la divinité +puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante; la vie +à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, et la +sainteté du contrat social et des lois. Vous êtes libres de ne pas y +croire; mais si vous n'y croyez pas, vous serez banni, non comme impie, +mais comme insociable. D'ailleurs la tolérance est à l'ordre du jour, la +tolérance est un de nos dogmes négatifs. Telle est la religion civile de +Rousseau. + + * * * * * + +Parmi tant d'idées contradictoires, la plupart des hommes de la +Révolution choisirent, pour la conduite de leur vie, celles qui +s'écartaient le moins de la philosophie du siècle. Les Girondins +acceptaient un déisme vague, mais écartaient par un sourire l'idée d'une +constante intervention providentielle dans les affaires humaines. Tous, +ou à peu près, firent leur joie et leur force d'une morale fondée sur la +seule conscience, morale si éloquemment rajeunie par Rousseau. J'estime +que les volontaires de l'an II, les héros du 10 août, et, avant que +l'émigration fût devenue dévote, plus d'un émigré, moururent pour la +seule satisfaction de leur conscience, sans espoir ou crainte d'une +sanction ultérieure, et que l'influence de Rousseau ne fut pas étrangère +à cet héroïsme désintéressé. Il y a plus: ce qu'on remarque de plus +noble dans la vie de Robespierre lui vient de cet éveil de sa conscience +provoqué par la lecture de l'_Emile_, comme ce qu'il y a de plus beau +dans son éloquence procède de ce pur sentiment moral, tout humain, tout +indépendant de la métaphysique qui inspira le culte de l'Etre suprême. +Il est orateur, il s'élève au-dessus de lui-même quand il rappelle qu'à +la Constituante il n'aurait pu résister au dédain s'il n'avait été +soutenu par sa conscience et quand, à l'heure tragique, il s'écrie +noblement: «Otez-moi ma conscience, et je suis le plus malheureux des +hommes!» + +C'est pour avoir proclamé ce culte de la conscience que Rousseau fut +idolâtré dans la Révolution, et non pour ses efforts contradictoires en +vue de maintenir les antiques formules chrétiennes et en vue de créer +une religion civile. Robespierre se sépara de ses contemporains et +n'entraîna avec lui qu'un petit groupe d'hommes sincères, comme Couthon, +le jour où il voulut suivre le maître dans ses contradictions, réaliser +l'idéal du culte de l'Etre suprême et en même temps vivre en bons termes +avec les différentes sectes du christianisme. On voit déjà dans quelles +incohérences de conduite le fit tomber cette fidélité trop littérale à +laquelle le condamnaient d'ailleurs son éducation et son tempérament. + +Né catholique, il resta catholique dans la même mesure que Jean-Jacques +était resté calviniste. Ecoutez-le: «J'ai été, dès le collège, un assez +mauvais catholique», dit-il aux Jacobins le 21 novembre 1793, dans un +discours anti-hébertiste. Il se garde bien de dire: je ne suis pas +catholique. Mais il ne faut pas se le représenter pratiquant. La vérité +c'est que, dans son adolescence, il fut touché de l'esprit du siècle et +s'éloigna des formules catholiques avec une gravité philosophique. +L'abbé Proyart, sous-principal du collège Louis-le-Grand, a raconté, +dans une page peu connue et qu'il faut citer, comment Robespierre, à +l'âge de quinze ou seize ans, se comportait dans les choses religieuses. + +Après avoir esquissé le caractère sombre et farouche de ce _constant +adorateur de ses pensées_, et dit que _l'étude était son Dieu_, l'abbé +écrit, en 1795: «De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison +d'éducation, il n'en est point qui coûtassent plus à Robespierre et qui +parussent le contrarier davantage que ceux qui avaient plus directement +la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piété, n'avaient +pas réussi à lui en inspirer le goût dans l'enfance, il ne le prit pas +dans un âge plus avancé, au contraire. La prière, les instructions +religieuses, les offices divins, la fréquentation du sacrement de +pénitence, tout cela lui était odieux, et la manière dont il +s'acquittait de ces devoirs ne décelait que trop d'opposition de son +coeur à leur égard. Obligé de comparaître à ces divers exercices, il y +portait l'attitude passive de l'automate. Il fallait qu'il eût des +Heures à la main; il les avait, mais il n'en tournait pas les feuillets. +Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lèvres; ses camarades +chantaient, il restait muet, et, jusqu'au milieu des saints mystères et +au pied de l'autel chargé de la Victime sainte, où la surveillance +contenait son extérieur, il était aisé de s'apercevoir que ses +affections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s'offrait à +ses adorations.» Il dit aussi que Robespierre communiait souvent, par +hypocrisie, mais il ajoute que tous les élèves de Louis-le-Grand +communiaient. Il ajoute aussi que, dans les derniers temps de ses +études, le jeune homme, s'émancipant, ne communiait plus. + +C'est au sortir du collège, en 1778, qu'il eut cette entrevue avec +l'auteur de l'_Emile_, dont son imagination garda l'empreinte. En même +temps, il entretenait les plus affectueuses relations avec son ancien +professeur, l'abbé Audrein qui devait être son collègue à la Convention, +et avec l'abbé Proyart, alors retiré à Saint-Denis. On voit que si, dans +sa jeunesse, il ne pratiquait plus, ses relations le rattachaient au +catholicisme, en même temps qu'il s'éprenait de Rousseau avec une ardeur +qu'une entrevue avec le grand homme tourna en dévotion [Note: Charlotte +Robespierre cite dans ses mémoires (Lapouneraye, _OEuvres de +Robespierre_, t. II, p. 475), une dédicace que son frère avait projeté +d'adresser aux mânes de Rousseau: «Je t'ai vu dans tes derniers jours, +disait Robespierre, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie +orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte +des noirs chagrins, auxquels t'avaient condamné les injustices des +hommes. Dès lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se +dévoue au culte de la vérité; elles ne m'ont pas effrayé. La confiance +d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme +vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples, qui environne sa +mémoire des honneurs que lui ont donnés ses contemporains. Comme toi, je +voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix même +d'un trépas prématuré.»]. + +Mais je ne vois pas qu'avant 1792 sa politique religieuse ait différé de +celle de la majorité des Constituants, et qu'il ait tâché de préciser la +théologie du Vicaire. Toutefois, il n'est pas inadmissible que, sous +l'influence des réels déboires et des blessures d'amour-propre dont il +fut centriste, en 1789 et en 1790, son âme, naturellement mystique, ait +cherché dans l'étude dévote du texte de Rousseau une consolation +religieuse. Il est possible qu'alors un vague déisme et l'idée de +conscience n'aient pas suffi à ce triste coeur, hanté des souvenirs de +toute sa première enfance, et qu'il se soit senti chrétien en méditant +l'_Emile_. Les résultats de ce travail latent parurent avec force aux +Jacobins, le 26 mars 1792, quand il répondit à Guadet, qu'avait +impatienté sa pieuse affirmation de la Providence. Mais l'étonnement des +contemporains montra combien la religiosité de Robespierre dépassait la +moyenne des opinions jacobines et révolutionnaires. Il y eut un sourire, +que réprima la gravité déjà terrible de l'orateur mystique. + +On sentit bientôt que toute la philosophie encyclopédiste, tout l'esprit +laïque et libre de la Révolution étaient menacés par ce sombre +doctrinaire. En septembre 1792, il fallut mener toute une campagne pour +obtenir de la Commune qu'elle débaptisât la rue Sainte-Anne en rue +Helvétius. L'opinion se prononça franchement et ironiquement contre +Robespierre et le gouvernement s'engagea lui-même dans le sens +encyclopédiste. Le _Moniteur_ du 8 octobre inséra une lettre de +Grouvelle à Manuel qui était une longue apologie d'Helvétius et +Grouvelle était secrétaire du Conseil exécutif provisoire. On vit alors +avec stupeur que Robespierre avait réussi à gagner la majorité des +Jacobins à ses idées anti-philosophiques, et, le 5 décembre, le buste +d'Helvétius, qui ornait le club, fut brisé et foulé aux pieds en même +temps que celui de Mirabeau: «Helvétius, s'était écrié Robespierre, +Helvétius était un intrigant, un misérable bel esprit, un être immoral, +un des cruels persécuteurs de ce bon J.-J. Rousseau, le plus digne de +nos hommages. Si Helvétius avait existé de nos jours, n'allez pas croire +qu'il eût embrassé la cause de la liberté; il eût augmenté la foule des +intrigants beaux-esprits qui désolent aujourd'hui la patrie.» Le +surlendemain, dit le journal du club, «un membre, fâché que la société +ait brisé le buste d'Helvétius, sans entendre sa défense par la bouche +de ses amis, demande que l'on consacre un buste nouveau à la mémoire de +l'auteur de l'_Esprit_. Des murmures interrompent le défenseur officieux +d'Helvétius, et la société passe à l'ordre du jour....» + +Voilà dans quel état d'esprit Robespierre avait mis ses plus fidèles +auditeurs, outrant même la pensée du maître: car Rousseau avait écrit, +en 1758, à Deleyre que, si le livre d'Helvétius était dangereux, +l'auteur était un honnête homme, et ses actions valaient mieux que ses +écrits. Mais il ne faudrait pas croire que l'opinion fût devenue hostile +aux philosophes avec les Jacobins. D'abord les Girondins protestèrent, +et il y eut dans le journal de Prudhomme une amère critique de +l'iconoclaste, sous ce titre: _L'ombre d'Helvétius aux Jacobins_. Déjà, +le 9 novembre 1792, la _Chronique de Paris_ avait inséré un portrait +satirique de Robespierre, où l'ennemi du «philosophisme» était montré +comme un prêtre au milieu de ses dévotes, morceau piquant et méchant, +dont l'auteur était, d'après Vilate, le pasteur protestant Rabaut Saint- +Etienne. On peut dire qu'à l'origine de cette entreprise religieuse de +Robespierre, il y a contre lui un déchaînement des éléments les plus +actifs et les plus intelligents de l'opinion, au moins parisienne. + +C'est donc, pour le dire en passant, une vue fausse que celle qui +présente cet orateur comme uniquement occupé de prévoir l'opinion pour +la suivre et la flatter. Au moins dans les choses religieuses, il eut, à +partir de 1792, un dessein très arrêté, une volonté forte contre +l'entraînement populaire, une fermeté remarquable à se raidir contre +presque tout Paris, dont l'incrédulité philosophique s'amusait des +gamineries d'Hébert. Ses plus solides appuis dans cette lutte, sont les +femmes d'abord, et puis quelques bourgeois libéraux de province que des +documents nous montrent, surtout dans les petites villes, moralement +préparés à la religion de Rousseau. Mais ce sont là pour Robespierre des +adhésions isolées ou compromettantes: quand on considère la masse +hostile ou indifférente des révolutionnaires parisiens, girondins, +hébertistes ou dantonistes, il apparaît presque seul contre tous, et +c'est à force d'éloquence qu'il change véritablement les âmes, et groupe +autour de lui une église. + + * * * * * + +Il ne faut pas croire que tout son dessein éclate au début même de cette +campagne de prédication religieuse. Il prépare habilement et lentement +les esprits, et déconsidère d'abord ses adversaires aux yeux des +Jacobins, comme incapables de comprendre le sérieux de la vie. Avec un +art infini, il sait rendre suspecte au peuple de Paris, jusqu'à la gaîté +des Girondins et des Dantonistes. Ses discours sont plus d'une fois la +paraphrase de ce mot de Jean-Jacques: «Le méchant se craint et se fuit; +il s'égaie en se jetant hors de lui-même; il tourne autour de lui des +yeux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse; sans la satire amère, +sans la raillerie insultante, il serait toujours triste, le ris moqueur +est son seul plaisir.» Le méchant, pour Rousseau, c'était Voltaire, +c'était Diderot, avec leur gaîté païenne; pour Robespierre, c'est Louvet +avec sa raillerie insultante, c'est Fabre d'Eglantine avec sa lorgnette +de théâtre ironiquement braquée sur le Pontife. Car il voit ses ennemis, +ceux de sa religion, à travers les formules mêmes du Vicaire. Plus il +avance dans l'exécution de son dessein secret, plus il se rapproche de +la lettre même de Rousseau, plus il s'en approprie les thèmes oratoires. +Que de fois, il paraphrase à la tribune l'éloquente et vraiment belle +tirade de l'auteur de l'_Emile_, sur la _surdité_ des matérialistes! Que +de fois il reprend les appels de Rousseau à Caton, à Brutus, à Jésus, en +les ajustant au ton de la tribune! Rousseau avait dit, dans une note de +l'_Emile_, que le fanatisme était moins funeste à un Etat que +l'athéisme, et laissé entendre qu'il n'y a pas de vice pire que +l'irréligion. Appliquant ces idées et ces formules, le 21 novembre 1793, +Robespierre déclare aux Jacobins, à propos des Hébertistes, qu'ils +doivent moins s'inquiéter du fanatisme, du philosophisme. C'est là qu'il +prononce son mot fameux: «L'athéisme est aristocratique.» + +En même temps, il suit le maître dans ses contradictions; et lui qui se +pique d'établir un autre culte, il prend le catholicisme sous sa +protection, ne peut souffrir même la vue d'un hérétique. C'est avec +fureur et dégoût qu'à la Convention (5 décembre 1793) il nomme «ce +Rabaut, _ce ministre protestant_..., ce monstre...», qui, le même jour, +montait sur l'échafaud; et il déclare soudoyés par l'étranger, tous les +ennemis du catholicisme. Le 22 frimaire an II, dans son terrible +discours contre Cloots aux Jacobins (il le fit rayer en attendant +mieux), son principal grief fut que l'orateur du genre humain avait +décidé l'évêque Gobel à se défroquer. Sa protection s'étend au clergé: +il s'oppose avec colère à toute mesure tendant à ne le plus payer et à +préparer la séparation de l'Eglise et de l'Etat; et le 26 frimaire an +II, il fait rejeter une proposition tendant à rayer des Jacobins tous +les prêtres, en même temps que tous les nobles. On se demande quels plus +grands services les intérêts religieux pouvaient recevoir d'une +politique, en pleine Terreur. Quant à la religion civile, la motion d'en +consacrer par une loi le principal dogme, l'existence de Dieu, éclata +dans la Convention dès le 17 avril 1793, au fort même de la lutte entre +la Gironde et la Montagne. Mais Robespierre n'osa pas encore se mettre +en avant, et ce fut un obscur député de Cayenne, André Pomme, qui tâta +l'opinion. Son échec ajourna le dessein de l'Incorruptible au moment où +il croirait ses adversaires supprimés ou domptés. + +La chute de la Gironde ne le rassura pas: elle donna d'abord la +prépondérance au parti dantoniste, qui répugnait par essence à toute +politique mystique, et pendant toute cette année 1793, surtout à partir +de la mort du mélancolique Marat, le peuple de Paris laissa libre et +joyeuse carrière à ses instincts héréditaires d'irréligion frondeuse. +Chaumette, Cloots, Hébert entreprennent de détruire le catholicisme par +l'insulte et la raillerie, et ils mènent dans les églises saccagées une +carmagnole voltairienne. C'est l'époque du culte antichrétien de la +Raison dont l'histoire n'est pas encore faite, mais qui eut un caractère +prononcé d'opposition à la politique religieuse qu'on avait vu poindre +dans les homélies jacobines de Robespierre. Celui-ci parut dépassé et +démodé sans retour, le jour où, sur la proposition du dantoniste +Thuriot, la Convention se rendit en corps à la fête de la déesse Raison, +à Notre-Dame, afin d'y chanter des hymnes inspirées par l'esprit le plus +hostile à la profession de foi du Vicaire savoyard (20 brumaire, an II). + +Toutefois si Robespierre avait contre lui Paris, il avait pour lui la +grande force morale et politique de ce temps-là, le seul instrument de +propapande organisée et, en quelque sorte, officielle: le club des +Jacobins. Depuis l'échec de la motion présentée par André Pomme, il +n'avait pas cessé un instant sa propagande religieuse, domptant les +esprits les plus voltairiens par la monotonie même de sa prédication +infatigable, convertissant son auditoire quotidien avec une éloquence +dont sa sincérité faisait la force et dont l'enthousiasme des femmes des +galeries achevait le succès. Ceux qui résistèrent furent épurés, comme +Thuriot, ou destinés à la guillotine, comme Hébert. Il n'y eut bientôt +plus aux Jacobins que de fanatiques partisans de la doctrine du Vicaire. +La force de cette église groupée autour de Robespierre eût été +invincible, si l'opinion publique l'avait soutenue. Mais, à partir du +jour où les Jacobins, fermés et réduits, s'organisèrent en secte +religieuse, s'ils purent dominer un instant Paris et la France par le +pouvoir matériel qui avait survécu à leur ancienne popularité, leur +autorité morale disparut peu à peu, et la Révolution ne se reconnut plus +dans cette coterie violente et mystique: de là vient la défaite de la +Société-Mère au 9 thermidor. + +Mais, après la fête de la Raison, le club robespierriste avait tenté +toute une réaction légale contre les tendances antithéologiques, et +appuyé le coup hardi, merveilleux, par lequel Robespierre essaya de +mater violemment l'opinion. Nous l'avons vu: il réussit à faire porter à +la tribune le premier article de son _credo_, non plus par un André +Pomme, mais par l'orateur même, dont la gloire balançait la sienne, par +le disciple de Diderot, par Danton en personne (6 frimaire an II). Mais +les Dantonistes s'opposèrent à cette concession de leur chef, et firent +échouer cette motion. + +Danton ne la renouvela pas; il ne l'avait émise que du bout des lèvres +et sous la pression de Robespierre. Celui-ci se tut et attendit encore: +il attendit la mort des Hébertistes, il attendit la mort des +Dantonistes. Alors seulement il osa. Danton périt le 16 germinal; le 17, +Couthon annonça tout un programme gouvernemental et oratoire, dont +l'article essentiel devait être un projet de fête décadaire dédiée à +l'Eternel. Cette fois, personne ne se permit de protester contre cette +tentative, pour faire de Dieu une personne politique, et pour imposer +des moeurs, comme dit justement M. Foucart, qui ajoute avec esprit: «Le +plan de Robespierre, pour achever la moralisation de la France, était +fait en trois points, comme celui d'un prédicateur: annonce de Dieu, +proclamation légale de Dieu, fête légale de Dieu.» Couthon avait annoncé +Dieu, avec succès et au milieu des applaudissements; un mois plus tard, +Robespierre en personne le proclama, dans la séance du 18 floréal an II, +et en fit décréter la reconnaissance et le culte. + +Quant au rapport, qu'il lut dans cette occasion, au nom du Comité de +salut public, on peut dire qu'il avait passé sa vie entière à le +préparer: depuis un an, depuis la motion d'André Pomme, cette vaste +composition oratoire devait exister dans ses parties essentielles et +dans ses tirades les plus brillantes. Le plan seul en fut modifié à +mesure que les circonstances fortifiaient ou supprimaient les +adversaires du déisme d'Etat; dans ce cadre large et mobile, Robespierre +glissait sans cesse de nouveaux développements inspirés par les +péripéties de sa lutte sourde contre l'irréligion. Le discours s'enflait +chaque jour: il était énorme quand l'orateur put enfin le produire à la +tribune, et la lecture en fut interminable, quoique l'attention de +l'auditoire fût soutenue par le caractère même de l'orateur, que +l'échafaud avait rendu tout-puissant, par la curiosité d'apprendre enfin +quelle religion allait couronner le siècle de Voltaire, et, il faut +l'avouer, par la réelle beauté de certains mouvements où le moraliste +avait mis tout son coeur. + +Il débute par déclarer que les victoires de la République donnent une +occasion pour faire le bonheur de la France, en appliquant certaines +«vérités profondes» qui délivreront les hommes d'un état violent et +injuste. Ces vérités, c'est que «l'art de gouverner a été, jusqu'à nos +jours, l'art de tromper et de corrompre les hommes; il ne doit être que +celui de les éclairer et de les rendre meilleurs». Et, après avoir posé +cette maxime banale et plausible, Robespierre s'avance par un chemin +tortueux vers son véritable dessein. Ce sont d'abord des anathèmes +lancés à la monarchie, cette école de vice. Puis vient cette remarque, +que les factieux récemment vaincus étaient tous vicieux. Ainsi La +Fayette, Brissot, Danton, corrompaient le peuple à l'envi, et mettaient +une sorte de piété à perdre les âmes. «Ils avaient usurpé une espèce de +sacerdoce politique», s'écrie l'orateur, en prêtant aux autres ses +propres arrière-pensées et ses formules. «Ils avaient érigé l'immoralité +non-seulement en système, mais en religion.» «Que voulaient-ils, ceux +qui, au sein des conspirations dont nous étions environnés, au milieu +des embarras d'une telle guerre, au moment où les torches de la discorde +civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup les cultes par la +violence pour s'ériger eux-mêmes en apôtres fougueux du néant et en +missionnaires fanatiques de l'athéisme?» + +L'athéisme! Et à ce mot, par lequel Robespierre désigne au fond toute la +philosophie des encyclopédistes, son imagination s'émeut et tourne avec +chaleur un de ces morceaux dignes de Jean-Jacques par lesquels il +rivalise avec l'éloquence de la chaire: «Vous qui regrettez un ami +vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même a +échappé au trépas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une +épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne reste plus +d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un +assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle! +L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe; +aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et +l'opprimé! Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à +l'innocence le sceptre de la raison pour le remettre entre les mains du +crime, attrister la vertu, dégrader l'humanité?» + +Ce n'est pas comme philosophe, dit-il, qu'il attaque ainsi l'athéisme, +c'est comme politique. «Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile +au monde et bon dans la pratique est la vérité. L'idée de l'Etre suprême +et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice: elle +est donc sociale et républicaine.» Le déisme fut la religion de Socrate +et celle de Léonidas, «et il y a loin de Socrate à Chaumette et de +Léonidas au _Père Duchesne_». Là-dessus, Robespierre s'engage dans un +éloge pompeux de Gaton et de Brutus dont l'héroïsme s'inspira, dit-il, +de la doctrine de Zénon et non du matérialisme d'Épicure. Personne n'osa +interrompre l'orateur pour lui faire remarquer que justement les +stoïciens ne croyaient ni à un Dieu personnel, ni à l'immortalité de +l'âme, et que Marc-Aurèle n'eût pas sacrifié à l'Etre suprême de +Rousseau. Mais, depuis longtemps, on ne faisait plus d'objections à +Robespierre: on écoutait en silence, avec curiosité, stupeur ou +hypocrisie. + +Il continuait son homélie en montrant que tous les conspirateurs avaient +été des athées. «Nous avons entendu, qui croit à cet excès d'impudeur? +nous avons entendu dans une société populaire, le traître Guadet +dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de Providence! Nous avons +entendu, quelque temps après, Hébert en accuser un autre pour avoir +écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné qui, en +votre présence même, à votre tribune, pérorèrent avec chaleur pour +bannir du préambule de la Constitution le nom de l'Etre suprême que vous +y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de +gloire, de postérité (lisez: _Danton qui n'appréciait pas mon +éloquence_), Danton, dont le système était d'avilir ce qui peut élever +l'âme; Danton, qui était froid et muet dans les plus grands dangers de +la liberté, parla après eux avec beaucoup de véhémence en faveur de la +même opinion. D'où vient ce singulier accord?... Ils sentaient que, pour +détruire la liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce +qui tend à justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur, etc.» + +Après avoir loué Rousseau du ton dont Lucrèce exalte Épicure, +Robespierre se tournait vers les prêtres, et, d'un air à la fois irrité +et rassurant, il opposait à leur culte corrompu le culte pur des vrais +déistes, dont il faisait un éloge vraiment ému et éloquent. Ce culte +doit être national, et il le sera si toute l'éducation publique est +dirigée vers un même but religieux et surtout si des fêtes populaires et +officielles glorifient la divinité. L'orateur compte sur les femmes pour +défendre et maintenir son oeuvre: «O femmes françaises, chérissez la +liberté...; servez-vous de votre empire pour étendre celui de la vertu +républicaine! O femmes françaises, vous êtes dignes de l'amour et du +respect de la terre!» + +Mais sera-t-on libre d'être philosophe à la manière de Diderot? La +réponse est vague et terrible: «Malheur à celui qui cherche à éteindre +le sublime enthousiasme!...» La nouvelle religion nationale ne laissera +aux hommes que la liberté du bien. Et l'orateur termine par ce conseil +hardi qui caractérise nettement toute sa politique religieuse et morale: +«Commandez à la victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant. +Les ennemis de la République ce sont des hommes corrompus.» En +conséquence, la Convention reconnut, par un décret, l'existence de +l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme, et elle organisa des fêtes +religieuses. + +Si Robespierre avait loué Rousseau, il n'avait pas affecté de parler +toujours au nom de Rousseau et il avait paru prétendre à quelque +originalité religieuse, de même qu'il avait laissé dans l'ombre les +conséquences les plus illibérales de la proclamation du déisme comme +religion d'État. Ses acolytes sont plus explicites: le 27 floréal, une +députation des Jacobins vint constater à la barre la conformité du +décret avec le texte même du dernier chapitre du _Contrat social_, et +cette constatation fut un suprême éloge. En même temps, l'orateur de la +députation justifia la Terreur robespierriste par le simple énoncé des +principes moraux, religieux et politiques de Jean-Jacques. On nous +reproche, dit-il, comme une sorte de suicide, d'avoir exterminé Hébert +et Danton: «mais ils n'étaient pas vertueux; ils ne furent jamais +Jacobins». Quel signe distingue donc les vrais Jacobins? «Les vrais +Jacobins sont ceux en qui les vertus privées offrent une garantie sûre +des vertus politiques. Les vrais Jacobins sont ceux qui professent +hautement les articles qu'on ne doit pas regarder comme dogmes de +religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels, dit Jean- +Jacques, il est impossible d'être un bon citoyen, l'existence de la +Divinité, la vie à venir, la sainteté du contrat social et des lois. Sur +ces bases immuables de la morale publique, doit s'asseoir notre +République une, indivisible et impérissable. Rallions-nous tous autour +de ces principes sacrés.» + +Est-ce là un _Credo_ obligatoire? «Nous ne pouvons obliger personne à +croire à ces principes», répond l'orateur jacobin. Et que ferez-vous, si +quelques-uns n'y croient pas? «Les conspirateurs seuls peuvent chercher +un asile dans l'anéantissement total de leur être.» Or, les +conspirateurs sont punis de mort. Donc, si les athées ne sont pas +punissables comme athées, ils doivent être guillotinés comme +conspirateurs. + +S'il y avait dans la Convention des philosophes ou des indifférents qui +crurent, comme dira plus tard Cambon, avoir adopté un décret sans but et +sans objet et donné au mysticisme de Robespierre une satisfaction +innocente, on voit qu'ils furent bien vite détrompés: la démarche des +Jacobins leur montra qu'ils avaient, sans le vouloir, fondé une religion +et institué un pontife. Déjà Couthon, au moment où Robespierre +descendait de la tribune, s'était écrié que la Providence avait été +offensée, qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour l'apaiser par un +affichage à profusion, afin qu'on pût _lire sur les murs et les guérites +qu'elle était la véritable profession de foi du peuple français_. Le 23 +floréal, la Commune, épurée dans un sens robespierriste, reconnut, elle +aussi, l'Etre suprême. Le même jour, le Comité de salut public organisa +le pontificat, arrêtant que le discours de Robespierre serait lu pendant +un mois dans les temples. Cependant, en province, comme à Paris, des +agents du nouveau culte s'emparaient des ci-devant églises; quelques- +uns, dit Cambon (dans son discours du 18 septembre 1794), gravèrent en +lettres d'or sur les portes de ces temples les paroles de leur maître. +Ils provoquèrent même un pétitionnement pour que le culte de l'Etre +suprême fût salarié. + +A une religion naissante il faut un miracle. Robespierre obtint un +miracle dont sa personne fut même l'objet. Le nouveau Dieu le préserva +merveilleusement du couteau de Cécile Renault. Mais, il fit en même +temps un second miracle dont son pontife se fût volontiers passé: il +sauva les jours de Collot d'Herbois, assassiné par Ladmiral. Les +robespierristes célébrèrent surtout le premier de ces incidents; les +futurs thermidoriens mirent toute leur malice à faire mousser le second, +comme Barère faisait mousser les victoires. Ce fut un assaut fort +comique d'ironiques doléances. Mais les robespierristes purent donner un +éclat officiel à leurs actions de grâces. Le 6 prairial, les membres du +tribunal du premier arrondissement vinrent remercier l'Etre suprême à la +barre et se réjouir de ce que leur âme était immortelle; plusieurs +sections déclarèrent que Dieu avait détourné le bras des meurtriers pour +reconnaître le décret du 18 floréal. Le 7, les Jacobins et d'autres +sections vinrent adorer la Providence pour ce miracle robespierriste. Le +vrai Paris, qui avait déserté ce club épuré, ces sections épurées, +regardait et laissait faire avec une curiosité narquoise. + +Enfin, le 20 prairial an II (8 juin 1794), eut lieu la célèbre fête, si +souvent racontée, où il y eut, quoi qu'on en ait dit, plus de fleurs que +d'enthousiasme. On a lu Michelet, et on sait quel rôle joua Robespierre +dans cette cérémonie qu'il présidait. Ses deux discours furent de +brillantes paraphrases de Rousseau. Il loua l'Etre suprême en disant: +«Tout ce qui est bon est son ouvrage ou c'est lui-même. Le mal +appartient à l'homme...» Et il ajouta: «L'Auteur de la nature avait lié +tous les mortels par une chaîne immense d'amour et de félicité: +périssent les tyrans qui ont osé la briser!» Périssent aussi les ennemis +de la religion et de Robespierre! Demain nous relèverons l'échafaud. Le +second discours se terminait par une prière mystique et ardente, +inspirée par une évidente sincérité: car la bonne foi de Robespierre ne +fut pas douteuse dans ces manifestations mystiques; et c'est elle qui +donne de la grandeur à son orgueil, de l'éloquence à son fanatisme. Si +le siècle avait pu être converti, il l'aurait été par cet apôtre; mais +dans l'apôtre il ne vit que le prêtre, et il se détourna avec répugnance +et raillerie. + +Cependant la nouvelle religion s'affirmait, sinon dans les esprits, du +moins dans les actes officiels. Le 11 messidor an II, la Commission +d'instruction publique interdisait formellement aux théâtres de +représenter la fête de l'Etre suprême, et l'arrêté qu'elle prit à ce +sujet fût approuvé par le Comité de salut public le 13 messidor. [1] La +profession de foi du Vicaire savoyard était donc devenue la loi de +l'État, quand la révolution du 9 thermidor la ruina en même temps que +son fondateur. + +[Note: J. Guillaume, _Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de +la Convention nationale_, t. IV, p. 714.] + +Mais dira-t-on avec Edgar Quinet qu'il fut timide, cet homme qui lutta +presque seul contre l'esprit encyclopédiste ou sèchement déiste de ses +contemporains? Dira-t-on que l'audace novatrice manqua au créateur de la +fête et du culte de l'Etre suprême? Il échoua uniquement parce que la +France de 1794, j'entends la France instruite, n'était plus chrétienne: +son éducation la rattachait à la philosophie du siècle, ses habitudes +héréditaires la retenaient dans les formes catholiques, qu'elle savait +mortes, mais auxquelles elle jugeait inutile de substituer une autre +formule théologique. Il y a là, ce semble, l'explication de l'échec +religieux de Robespierre, et du succès de la politique concordataire de +Bonaparte. Si Robespierre eût vécu, l'indifférence générale l'aurait +forcé à se rallier au catholicisme, au catholicisme romain, mais servi +par de bons prêtres comme ceux dont il faisait ses amis personnels, +Torné, Audrein, dom Gerle et d'autres. Comme l'étude de son +développement intérieur nous l'a fait prévoir, la pensée du pontife de +l'Etre suprême, aurait sans doute été ramenée à la religion natale par +le même circuit qu'avait suivi la pensée de Montaigne et celle de +Rousseau. + + + + +_III.--LES PRINCIPAUX DISCOURS DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_ + + +Tels furent les éléments essentiels de l'inspiration de Robespierre. +Faut-il le suivre dans toute sa carrière, depuis la fin de la +Constituante jusqu'au 9 thermidor? Dans cet espace de moins de trois +années, cet orateur infatigable fut sans cesse sur la brèche, et +prononça des centaines de discours. Bornons-nous à mettre en lumière les +harangues qu'il composa dans les circonstances capitales de sa vie, dans +sa querelle avec les Girondins sur la guerre, dans sa rivalité avec +Danton, dans ses tentatives de dictature religieuse, enfin dans la crise +finale, en thermidor. + + * * * * * + +Quand Robespierre revint à Paris, à la fin de l'année 1791, il eut une +surprise désagréable pour son esprit lent: pendant son absence, une +saute de vent avait bouleversé l'atmosphère politique, et l'opinion, +oubliant la métaphysique constitutionnelle qui avait occupé les derniers +jours de la Constituante, discutait avec fièvre sur la guerre. On le +sait: la Cour et les Feuillants la voulaient courte, restreinte aux +petits princes allemands, avec l'arrière-pensée de lever ainsi une armée +contre la Révolution; les Girondins la voulaient générale, européenne, +indéfinie, espérant que cette force aveugle, une fois déchaînée, +porterait dans le monde les principes de 1789, et ruinerait les +résistances et les intrigues de Louis XVI. Avec sa nature hésitante, +Robespierre ne sut d'abord où se tourner. Un instant, par contagion, il +fut presque belliqueux et, aux Jacobins, le 28 novembre 1791, menaça +Léopold «du cercle de Popilius». Mais bientôt la réflexion réveilla en +lui trois sentiments fort divers: une méfiance envers la cour, dont la +politique belliqueuse ferait le jeu; une horreur de moraliste pour la +guerre, horreur sincère et presque physique; enfin une crainte jalouse +de se voir dépossédé par Brissot de la première place. Il crut qu'en +étant l'homme de la paix, il se réservait intact et fort pour le jour de +la défaite, qui lui semblait probable et prochain. Certes, ses calculs +ou ses pressentiments le tromperont; et les victoires françaises, en le +rendant inutile, contribueront à sa chute finale. Mais comment cet +esprit étroit, timoré, formaliste, aurait-il pu s'imaginer, en décembre +1791, que les armées informes de la Révolution l'emporteraient sur +l'expérience et la discipline des soldats de l'Europe? + +Pourtant, les idées guerrières étaient déjà si fortes qu'il ne put les +attaquer qu'en biaisant. Sa première réponse à Brissot (Jacobins, 18 +décembre 1791) se résume dans cette phrase d'exorde: «Je veux aussi la +guerre, mais comme l'intérêt de la nation la demande; domptons nos +ennemis intérieurs, et ensuite marchons contre nos ennemis étrangers.» +Le 2 janvier 1792, il refait son discours, commence à se poser en +prédicateur de la Révolution, répétant ses homélies pour ceux qui n'ont +pu les entendre ou qui les ont mal écoutées. Mais, cette fois que +l'opinion est préparée, il retire ses premières concessions à l'esprit +belliqueux, contre lequel éclate franchement toute sa haine d'homme +d'étude et de parlementaire: «La guerre, dit-il, est bonne pour les +officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui +spéculent sur ces sortes d'événements; elle est bonne pour les +ministres, dont elle couvre les opérations d'un voile sacré...» Cette +idée, parfois déguisée, est au fond de tout ce discours, où Robespierre +attaque, avec un art infini, les passions les plus populaires et les +plus françaises, les préjugés les plus généreux de la Révolution. Lui +qu'on représente dédaigneux de l'expérience, épris de la théorie pure, +il se moque ce jour-là de «ceux qui règlent le destin des empires par +des figures de rhétorique». «Il est fâcheux, dit-il, que la vérité et le +bon sens démentent ces magnifiques prédictions; il est dans la nature +des choses que la marche de la raison soit lentement progressive.» Sur +les illusions de la propagande armée, il jette goutte à goutte l'eau +froide de son ironie: «La plus extravagante idée qui puisse naître dans +la tête d'un politique est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer +à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et +sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés; et le premier +conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser +comme des ennemis.» Ses sarcasmes n'épargnent même pas les principes de +1789, où Brissot voit un talisman: «La déclaration des droits n'est +point la lumière du soleil qui éclaire au même instant tous les hommes; +ce n'est point la foudre qui frappe en même temps tous les trônes. Il +est plus facile de l'écrire sur le papier ou de le graver sur l'airain +que de rétablir dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés +par l'ignorance, par les passions et par le despotisme.» Et, d'un ton +presque voltairien, il raille Cloots, qui a cru voir «descendre du ciel +l'ange de la liberté pour se mettre à la tête de nos légions, et +exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l'univers». + +Quels ennemis poursuivra cette guerre? les émigrés? Mais «traiter comme +une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, déjuger, de +punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de France +extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de l'univers +La Fayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une +illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux +ennemis du dedans qui les favorisent?... Mais que dis-je? en avons-nous, +des ennemis du dedans? Non, vous n'en connaissez pas; vous ne connaissez +que Coblentz. N'avez-vous pas dit que le siège du mal est à Coblentz? Il +n'est donc pas à Paris? Il n'y a donc aucune relation entre Coblentz et +un autre lieu qui n'est pas loin de nous? Quoi! vous osez dire que ce +qui a fait rétrograder la Révolution, c'est la peur qu'inspirent à la +nation les aristocrates fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous +attendez de cette nation des prodiges de tous les genres! Apprenez donc +qu'au jugement de tous les Français éclairés, le véritable Coblentz est +en France; que celui de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts +d'une conspiration profonde tramée contre la liberté, dont le foyer, +dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez +tout cela, vous êtes étrangers à tout ce qui se passe dans ce pays-ci. +Si vous le savez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi détourner l'attention +publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres +objets, pour nous conduire dans le piège où ils nous attendent?» + +Il était difficile de serrer Brissot de plus près, de lui mieux couper +la retraite, de le harceler de coups plus forts et plus rapides. Il n'y +a rien là de nuageux, de mystique; c'est une dialectique serrée, et, +tranchons le mot, admirable. + +Mais il ne suffit pas à Robespierre d'avoir raison et de réduire ses +adversaires au silence: il veut replacer au premier plan, en pleine +lumière, sa personnalité dont une longue absence a pu effacer les +traits. Dans son exorde, il montre avec habileté le beau côté du rôle +impopulaire que sa sagesse lui impose: «De deux opinions, dit-il, qui +ont été balancées dans cette assemblée, l'une a pour elle toutes les +idées qui flattent l'imagination, toutes les espérances brillantes qui +animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux, soutenu de tous +les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut +employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuyée que sur la +froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la +première; pour être utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude +de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci +que je me déclare.» Dans sa péroraison, il emploie, pour se louer, un +procédé auquel il reviendra sans mesure jusqu'à la fin de sa carrière: +il se suppose attaqué, menacé, et il se plaint et se défend. Mais, cette +fois, il le fait avec autant de tact que de verve. «Apprenez que je ne +suis point le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre +fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela; je méprise +quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire +plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des noms +pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa cause: +serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui l'abandonnent, en +présentant la conduite contraire comme un effort d'héroïsme et de vertu? +Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que le résultat naturel du +caractère de tout homme qui n'est point dégradé. L'amour de la justice, +de l'humanité, de la liberté est une passion comme une autre: quand elle +est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a ouvert son âme à des +passions d'une autre espèce, comme à la soif de l'or et des honneurs, on +leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanité, et le +peuple et la patrie. Voilà le secret du coeur humain; voilà toute la +différence qui existe entre le crime et la probité, entre les tyrans et +les bienfaiteurs de leur pays.» + +En terminant, Robespierre, sûr de son auditoire, annonça une troisième +harangue sur le même sujet; et, en effet, le 11 janvier 1792, il +développa encore les mêmes arguments, avec plus d'abondance et non sans +quelque rhétorique. Cette fois, il s'attacha surtout à démontrer que +pour une guerre révolutionnaire, il n'y a ni soldats, ni généraux: «Où +est-il, le général qui, imperturbable défenseur des droits du peuple, +éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonné des cours, +dont la vertu austère est attestée par la disgrâce de la cour; ce +général, dont les mains pures du sang innocent et des dons honteux du +despotisme sont dignes de porter devant nous l'étendard sacré de la +liberté? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Brutus, ce héros +encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits, qu'il vienne; +mettons-le à notre tête.... Où est-il! Où sont-ils ces héros qui, au 14 +juillet, trompant l'espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds +de la patrie alarmée? Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider +nos efforts victorieux.... Où êtes-vous? Hélas! on arracherait plutôt sa +proie à la mort, qu'au désespoir ses victimes! Citoyens qui, les +premiers, signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, +venez; la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs. Hélas! +on ne vous trouve nulle part....» Quoiqu'il prolonge à l'excès ces +apostrophes, il en tire parfois d'heureux effets: «Venez au moins, +gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévouées à la défense de +nos frontières, dans cette guerre dont une cour perfide nous menace; +venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis deux ans vous +demandez des armes, et vous n'en avez pas?...» Eh bien! s'il en est +ainsi, pourquoi les Jacobins ne marchaient-ils pas eux-mêmes à Léopold, +comme le veut Louvet? «Mais quoi! voilà tous les orateurs de guerre qui +m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que _M. le comte de +Narbonne_ conduise toute cette affaire: qu'il faut marcher sous les +ordres de _M. le marquis de La Fayette_; que c'est au pouvoir exécutif +qu'il appartient de mener la nation à la victoire et à la liberté. Ah! +Francais, ce seul mot a rompu tout le charme: il anéantit tous mes +projets. Adieu la liberté des peuples. Si tous les sceptres des princes +d'Allemagne sont brisés, ce ne sera pas par de telles mains.» Si +l'opinion resta belliqueuse, si on ne suivit point les conseils de +Robespierre, la réputation oratoire de l'austère moraliste fut accrue +par ce discours. C'est, disait Fréron, dans son _Orateur du peuple_, un +chef-d'oeuvre d'éloquence qui doit rester dans toutes les familles. + +Ce fut dès lors entre Robespierre et la Gironde une lutte oratoire de +tous les jours, dont on ne peut retenir ici que quelques traits. A +l'éloquent éloge de Condorcet et des Encyclopédistes que lui infligea +Brissot, le 25 avril 1792, Robespierre répondit trois jours après, par +une apologie personnelle qu'il faut citer: + +«Vous demandez, dit-il, ce que j'ai fait. Oh! une grande chose sans +doute: j'ai donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à +l'Assemblée constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste +caractère, elle devait donner au peuple un grand exemple de +désintéressement et de magnanimité; que les vertus des législateurs +devaient être la première leçon des citoyens, et je lui ai proposé de +décréter qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu à la seconde +législature, cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans +cela, peut-être beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière; +et qui peut répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi- +même appelé à la place qu'occupent aujourd'hui Brissot et Condorcet? +Cette action ne peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le +panégyrique de son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa +gloire académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous +jugions des hommes qu'il a appelés _nos maîtres en patriotisme et en +liberté_. J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autres +maîtres que la nature. + +«Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands +hommes de l'ancien régime; que si les académiciens et les géomètres que +M. Brissot nous propose pour modèles ont combattu et ridiculisé les +prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les rois, +dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel +acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la +personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de ce +vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de +ce temps-là, mérita des honneurs publics prostitués depuis par +l'intrigue à des charlatans politiques et à de misérables héros? Quoi +qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que, dans le système de M. +Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je +viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de +mes adversaires.» + + * * * * * + +On a vu plus haut que la révolution du 10 août 1792, s'étant faite sans +Robespierre, l'avait amoindri au profit de Danton et de la Gironde +_extra parlementaire_, agissante et franchement républicaine. A la +Convention, il se sentait isolé, suspecté, menacé. Il risquait de tomber +au rang de faiseur de placards, si Barbaroux et Louvet ne lui avaient +ouvert la tribune pour une longue série d'apologies personnelles aussi +irréfutables que peu convaincantes. Cet accusé, auquel les étourdis de +la Gironde ne reprochaient aucun acte précis, eut beau jeu pour être +modeste, pour préparer habilement l'opinion en sa faveur et se donner un +prestige de victime calomniée. + +Ce n'était pas assez: il voulut reprendre à Danton cette première place, +à l'avant-garde de la démocratie, que lui avait donnée son énergie au 10 +août. L'avocat qui s'était caché pendant l'attaque du château eut tout à +coup une grande hardiesse en face du roi vaincu et captif. Son discours +du 3 décembre 1792 exprima cette idée violente qu'il fallait tuer Louis +XVI et non le juger. Robespierre se donna ce jour-là un style concis, +haché, abrupt. Il sut être terrible et clair: «Il n'y a point ici, dit- +il, de procès à faire. Louis n'est point un accusé; vous n'êtes pas des +juges; vous ne pouvez être que des hommes d'Etat et les représentants de +la nation. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou contre un +homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence +nationale à exercer... Louis fut roi, et la république est fondée; la +question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a +été détrôné par ses crimes; Louis dénonçait le peuple français comme +rebelle; il a appelé, pour le châtier, les armes des tyrans, ses +confrères; la victoire et le peuple ont décidé que lui seul était +rebelle: Louis ne peut donc être jugé; il est déjà jugé. Il est +condamné, ou la République n'est point absoute. Proposer de faire le +procès à Louis XVI, de quelque manière que ce puisse être, c'est +rétrograder vers le despotisme royal et constitutionnel; c'est une idée +contre-révolutionnaire, car c'est mettre la révolution elle-même en +litige. En effet, si Louis peut être encore l'objet d'un procès, Louis +peut être absous; il peut être innocent, que dis-je? Il est présumé +l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis +peut être présumé innocent, que devient la Révolution? Si Louis est +innocent, tous les défenseurs de la Liberté deviennent des +calomniateurs.» Et il demanda que, sans débats, on guillotinât l'accusé. + +C'est ainsi qu'il dépassait les hommes du 10 août par une violence qui, +dans le fond, devait répugner à son caractère de légiste. Mais il en +voulait plus à la Gironde qu'au roi et, quand la proposition d'appel au +peuple eut compromis le parti Brissot-Guadet, il ne cessa de le +poursuivre de ses dénonciations, rendant impossible l'union des +patriotes rêvée par Danton et Condorcet, et dans laquelle son influence +et sa personne auraient été éclipsées. + +On sait que le projet de Constitution présenté par Condorcet était très +démocratique. Robespierre craignit que cela ne rendît les Girondins +populaires. Aussi peut-on dire que c'est par une sorte de surenchère à +la politique des Girondins que, dans son discours du 24 avril 1793, sur +la propriété, il exprime à la Convention des idées que nous appellerions +aujourd'hui socialistes: + +«... Demandez, dit-il, à ce marchand de chair humaine, ce que c'est que +la propriété; il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'on +appelle un navire, où il a encaissé et serré des hommes qui paraissent +vivants: «Voilà mes propriétés, je les ai achetées tant par tête.» +Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit +l'univers bouleversé depuis qu'il n'en a plus: il vous donnera de la +propriété des idées à peu près semblables. + +«Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne: ils vous +diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit, +le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer, +d'avilir et de s'assurer légalement et monarchiquement les 25 millions +d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon +plaisir. + +«Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe +de morale. Pourquoi notre déclaration des droits semblerait-elle +présenter la même erreur en définissant la liberté «le premier des biens +de l'homme, le plus «sacré des droits qu'il tient de la nature?» Nous +avons dit avec raison qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui; +pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est +une institution sociale, comme si les lois éternelles de la nature +étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez +multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice +de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer +la nature et la légitimité, de manière que votre déclaration paraît +faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, +pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces +vices en consacrant les vérités suivantes: + +«I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de +disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi. + +«II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par +l'obligation de respecter les droits d'autrui. + +«III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à +l'existence, ni à la propriété de nos semblables. + +«IV. Toute possession, tout trafic qui voile ce principe est illicite et +immoral.» [Note: Voir mon _Histoire politique de la Révolution_, p. +290.] + +Le 26 mai 1798, c'est Robespierre qui décida les Jacobins à +l'insurrection, et il le fit en termes singulièrement énergiques. + +«J'invite le peuple, dit-il, à se mettre, dans la Convention nationale, +en insurrection contre tous les députés corrompus. (_Applaudissements._) +Je déclare qu'ayant reçu du peuple le droit de défendre ses droits, je +regarde comme mon oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me refuse la +parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre +le président, et contre tous les membres qui siègent dans la Convention. +(_Applaudissements._)» Toute la société se leva et se déclara en +insurrection contre les _députés corrompus_. + +Au 31 mai, on sait dans quelles circonstances Robespierre porta le coup +de grâce aux Girondins. Il défendait, avec quelque diffusion, la +proposition de Barère contre la commission des Douze. Vergniaud, +impatienté, lui cria: «Concluez donc!»--«Oui, je vais conclure, répondit- +il, et contre vous! contre vous qui, après la révolution du 10 août, +avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui +n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez +voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez! +contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes +dont Dumouriez demandait la tête! contre vous, dont les vengeances +criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation dont vous voulez +faire un crime à ceux qui sont vos victimes! Eh bien! ma conclusion, +c'est le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et +contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires.» + + * * * * * + +Cette âpreté éloquente qu'il portait dans l'art d'accuser donna un +accent original et vraiment terrible au discours qu'il prononça, le +14 germinal an II, contre Danton. J'ai déjà indiqué que Robespierre +fut, à n'en pas douter, l'assassin de Danton, quoi qu'en aient dit +Louis Blanc et Ernest Hamel. En vain ils allèguent que Robespierre +défendit son rival aux Jacobins (13 brumaire an II). Oui; mais comment +le défendit- il? Coupé (de l'Oise) avait accusé le tribun de modérantisme. +Danton répondit avec feu dans un long discours dont le _Moniteur_ +n'analyse que la première partie: «L'orateur, dit l'auteur robespierriste +du compte rendu, après plusieurs morceaux véhéments, prononcés avec une +abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits, termine par +demander qu'il soit nommé une commission de douze membres, chargée +d'examiner les accusations dirigées contre lui, afin qu'il puisse y +répondre en présence du peuple.» + +Robespierre profita de cette attitude d'accusé maladroitement prise par +Danton, pour l'accabler de sa bienveillance hautaine, pour le diminuer +par de perfides concessions à ses accusateurs. Sans doute, il déclara +que Danton était un patriote calomnié; et Danton, absous, fut embrassé +par le président du club. Mais l'Incorruptible avait, comme en passant, +établi deux griefs, alors formidables, contre son rival: «La Convention, +dit-il, sait que j'étais divisé d'opinion avec Danton; que, dans le +temps des trahisons avec Dumouriez, mes soupçons avaient devancé les +siens. Je lui reprochai alors de n'être plus irrité contre ce monstre. +Je lui reprochai alors de n'avoir pas poursuivi Brissot et ses complices +avec assez de rapidité, et je jure que ce sont là les seuls reproches +que je lui ai faits....» Les seuls reproches! Mais voilà Danton suspect +d'indulgence pour Dumouriez et pour les Girondins. N'était-ce pas le +marquer d'avance pour le Tribunal révolutionnaire? «Je me trompe peut- +être sur Danton, ajoutait Robespierre; mais, vu dans sa famille, il ne +mérite que des éloges. Sous le rapport politique, je l'ai observé: une +différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, +quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis, +conclurai-je qu'il trahissait sa patrie? Non; je la lui ai toujours vu +servir avec zèle.» _Une différence d'opinion!_ Mais pour Robespierre il +n'y avait, en dehors de l'orthodoxie politique et religieuse, qu'erreur, +vice et mensonge.--Ainsi, sous prétexte de disculper Danton de +modérantisme, le Pontife avait attesté, signalé l'indulgence et +l'aveuglement de l'homme du 10 août. Au sortir de cette séance fameuse, +chacun pouvait se dire: «Oui, Robespierre, le généreux Robespierre a +sauvé Danton; mais Danton est suspect, Danton pense mal en politique.» + +L'Incorruptible ne perdit aucune occasion d'ôter à son rival sa +popularité en le présentant comme un indulgent, dupe ou complice de la +réaction. On sait qu'il avait vu les premiers numéros du _Vieux +Cordelier_ et encouragé Camille dans son appel à la clémence: voulait-il +perdre ainsi et Camille et Danton? L'embarras qu'il montra quand ce fait +lui fut rappelé à la tribune semble autoriser les suppositions les plus +défavorables. Il est incontestable qu'en cette occasion il fut aussi +déloyal que cruel envers Camille. Je vois aussi qu'il tendait +fréquemment des pièges à la bonne foi de Danton. On connaît l'affaire +des soixante-quinze Girondins désignés par Amar, officiellement sauvés +par Robespierre, troupeau tour à tour rassuré et tremblant, future +majorité robespierriste pour le jour où le dictateur arrêterait la +Révolution et fixerait son pouvoir personnel. Après Thermidor, Clauzel +rappelait un jour ce fait à la tribune. Alors, le bon Legendre voulut +ôter à l'assassin de Danton le bénéfice de cette clémence, si intéressée +qu'elle fût. «Je vais vous dire, s'écria-t-il (3 germinal an III), ce +qui arriva dans un dîner où je me trouvai avec Robespierre et Danton. Le +premier lui dit que la République ne pourrait s'établir que sur les +cadavres des Soixante-treize; Danton répondit qu'il s'opposerait à leur +supplice.--Robespierre lui répondit qu'il voyait bien qu'il était le +chef de la faction des indulgents.» Legendre n'avait pas compris +l'hypocrisie d'une réponse qui ne tendait qu'à constater une fois de +plus l'indulgence de Danton. Mais celui-ci avait vu très clair dans le +jeu de son adversaire; il se sentait miné et menacé par lui. Peu de jour +avant son arrestation, un de ces Girondins inquiets le consulta sur ce +qu'il y avait à craindre ou à espérer. «Danton, dit Bailleul, lui prit +d'une main le haut de la tête, de l'autre le menton, et, faisant jouer +la tête sur son pivot: «Sois tranquille, dit-il avec cette voix qu'on +lui connaissait, ta tête est plus assurée sur tes épaules que la +mienne.» L'insouciance du tribun, son refus de fuir n'étaient donc pas +de l'ignorance, de l'aveuglement. Il devinait les mauvais desseins de +Robespierre, mais il ne croyait pas le péril si proche, et il comptait, +pour sauver sa tête, sur sa propre éloquence, sur sa popularité. + +On a fait grand bruit du mot naïf de Billaud-Varenne, au 9 thermidor: +«La première fois, dit-il, que je dénonçai Danton au Comité, Robespierre +se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je +voulais perdre les meilleurs patriotes.» Indignation de commande! +l'occasion n'était pas mûre encore pour perdre Danton; il fallait +d'abord détruire les hébertistes, ses alliés possibles en cas de danger +commun. Hébert une fois guillotiné, Robespierre consentit à abandonner +Danton, suivant l'expression de Billaud-Varenne; il céda aux +objurgations patriotiques de Saint-Just, et sacrifia l'amitié à la +patrie, si on en croit Louis Blanc, qui s'écrie avec émotion: «Ah! quel +trouble ne dut pas être le sien en ces moments funestes!» Oui, je le +crois, Robespierre au Comité se fait prier pour accepter la tête de son +rival. Oui, Billaud, Saint-Just le gourmandèrent: je vois, j'entends +cette scène shakespearienne: Iago refusant ce qu'il brûle d'obtenir. Et, +certes, les larmes de ce faux Brutus nous duperaient encore, nous +croirions aux angoisses de son coeur, quand il vit Danton destiné à +l'échafaud, si nous n'avions pas la preuve écrite que lui-même fournit à +la calomnie les armes dont elle frappa les accusés de germinal. On a +retrouvé et publié en 1841 les notes secrètes qu'il fournit à Saint- +Just, comme une _matière_ pour composer son terrible rapport. Là s'étale +et siffle toute sa haine contre celui qu'il avait feint de défendre aux +Jacobins. Là, il ment avec joie contre son frère d'armes; et ses +mensonges sont aussi odieux que ridicules, soit qu'il accuse Danton +d'avoir trahi et vendu la Révolution, soit qu'il lui reproche d'avoir +voulu se cacher au 10 août. C'est sur ce texte même, orné et mis au +point par Saint-Just, que fut condamné celui qui, la veille encore, +tendait fraternellement la main à Robespierre. [Note: Discours de +Billaud du 12 fructidor an II: «La veille où (_sic_) Robespierre +consentit à l'abandonner, ils avaient été ensemble à une campagne, à +quatre lieues de Paris, et étaient revenus dans la même voiture.» C'est +peut-être à cette campagne qu'eut lieu le dîner dont parlent Vilain- +Daubigny et Prudhomme, et où Robespierre resta sourd à la voix +fraternelle de Danton.] + +Que deviennent, en présence de ce document, les allégations de Charlotte +Robespierre? Elle dit, dans ses mémoires, que son frère voulait sauver +Danton. Et quelle preuve donne-t-elle? qu'en apprenant l'arrestation de +Desmoulins, Robespierre se rendit à sa prison pour le supplier de +revenir aux principes. Pourquoi Camille ne voulut-il pas voir son ami? +Celui-ci dut, à son vif regret, l'abandonner à son sort. Mais il avait +voulu le sauver. Or, Camille et Danton étaient trop liés pour qu'on pût +sauver l'un sans l'autre. Voilà le raisonnement de Charlotte +Robespierre: elle ne peut croire que son frère n'ait pas voulu sauver un +ami, un fidèle camarade avec qui elle vivait familièrement, faisant +sauter le petit Horace Desmoulins sur ses genoux. Qu'eût-elle dit si +elle avait pu lire, dans les Notes secrètes, cette impitoyable critique +du pauvre Camille et surtout les lignes où Robespierre, sur une +plaisanterie cynique de Danton, prête au pamphlétaire les moeurs les +plus infâmes? Sur Camille comme sur Danton, il n'y a rien, dans le +rapport de Saint-Just, qui n'ait été soufflé par Robespierre. + +[Illustration: ATTAQUE DE LA MAISON COMMUNE DE PARIS, le 29 Juillet 1794 +ou 9 Thermidor An 2ème de la République] + +Danton, avons-nous dit, comptait sur son éloquence pour sauver sa tête. +Il eût suffi, en effet, qu'il fût libre de parler soit à la barre de la +Convention, soit au Tribunal révolutionnaire, pour que son procès se +terminât par un triomphe, comme celui de Marat. Mais il ne s'agissait +pas de juger Danton: «_Nous voulons_, avait dit Vadier, _vider ce turbot +farci_.» Il fallait d'abord le bâillonner, ce qu'on ne pouvait faire +sans l'aveu de Robespierre. Si celui-ci, le 11 germinal, avait appuyé +Legendre qui demandait que Danton fût entendu, Danton était sauvé. Que +dis-je? si Robespierre se fût tu sur la motion de Legendre, Danton +obtenait audience. Il y eut un instant de trouble et de révolte dans +l'assemblée à l'idée de livrer l'homme du 10 août sans l'avoir entendu. +C'est alors que l'Incorruptible prononça cet infernal discours où il mit +toutes ses colères, toute sa haine fraternelle, une énergie farouche, +une éloquence terrible. En voici les principaux passages: + +«A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée; +aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a +parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet, +qu'il s'agit d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques +hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce +changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de +cette assemblée, de ceux surtout qui siègent dans un côté qui s'honore +d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté? +Pourquoi une doctrine, qui paraissait naguère criminelle et méprisable, +est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand +elle fut proposée par Danton, pour Basire, Chabot et Fabre d'Eglantine, +a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de +cette assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si +l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt +du peuple français. (_Applaudissements._) + +«... Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une +prétendue idole pourrie depuis longtemps; ou si, dans sa chute, elle +écrasera la Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton +ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissot, à Petion, à Chabot, à Hébert +même, et à tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de +leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi Danton +est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre d'Eglantine, son ami +et son confident, dont il a été l'ardent défenseur? En quoi est-il +supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus +trompés, et d'autres qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour de lui +pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a trompé les +patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit éprouver la +sévérité des amis de la liberté.... + +«Et à moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire +croire qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'à +moi; on me l'a présenté comme un homme auquel je devais m'accoler, comme +un bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart qui, une fois +renversé, me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit, +les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de +leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, +qu'une foi antique dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir +mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare qu'aucun de +ces grands motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère impression. Je +déclare que s'il était vrai que les dangers de Danton dussent devenir +les miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un pas de plus +pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une +calamité publique. Que m'importent les dangers? Ma vie est à la patrie; +mon coeur est exempt de crainte; et si je mourais, ce serait sans +reproche et sans ignominie. (_On applaudit à plusieurs reprises._) + +«... Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour +la patrie; déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté: car +c'est avoir outragé la liberté que d'avoir mis en question s'il fallait +donner plus de faveur à un citoyen qu'à un autre: tenter de rompre ici +cette égalité, c'est censurer indirectement les décrets salutaires que +vous avez portés dans plusieurs circonstances, les jugements que vous +avez rendus contre les conspirateurs; c'est défendre aussi indirectement +ces conspirateurs qu'on veut soustraire au glaive de la justice, parce +qu'on a avec eux un intérêt commun; c'est rompre l'égalité. Il est donc +de la dignité de la représentation nationale de maintenir les principes. +Je demande la question préalable sur la proposition de Legendre.» + +On sait quel effet cette admirable et homicide harangue produisit sur +Legendre et sur la Convention tout entière. Une stupeur engourdit les +âmes. La peur, la lâcheté fermèrent les bouches et livrèrent au bourreau +la victime demandée. Jamais l'éloquence n'exerça, dans des circonstances +plus tragiques, une influence plus prodigieuse et plus criminelle. + + * * * * * + +La mort des Dantonistes, en supprimant la liberté de contradiction, +donna toute carrière à la rhétorique d'apparat où se complaisait +Robespierre, et comme lettré et comme prédicateur. Déjà il s'était plu à +faire la théorie d'une république fondée sur la vertu telle que l'entend +Jean-Jacques dans son rapport sur les principes du gouvernement +révolutionnaire (5 nivôse an II). Ces idées constituent le fond du +célèbre rapport du 18 pluviôse suivant, _sur les principes de morale +politique_. C'est là qu'il balance avec le plus d'art et de bonheur ses +antithèses favorites sur la vertu comparée au vice. + +«Nous voulons, dit-il, un ordre de choses où toutes les passions basses +et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et +généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de +mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne +naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistrat, +le magistrat au peuple et le peuple à la justice; où la patrie assure le +bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil +de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les âmes +s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments +républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; où +les arts soient les décorations de la liberté, qui les ennoblit; le +commerce, la source de la richesse publique, et non pas seulement de +l'opulence monstrueuse de quelques maisons. + +«Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la +probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux +bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris +du vice au mépris du malheur, etc.» + +J'ai déjà parlé du fameux discours du 18 floréal an II, _sur les +rapports des idées religieuses et morales avec les principes +républicains et sur les fêtes nationales_, où Robespierre proclama +l'existence et organisa le culte de l'Être suprême. Il y a là, parmi des +banalités diffuses, de beaux morceaux dignes de Jean-Jacques. Les deux +harangues à la fête même de l'Être suprême ne me semblent pas mériter, +au point de vue littéraire, l'enthousiasme lyrique de Louis Blanc. Mais +les circonstances donnèrent une importance extraordinaire à la parole de +l'orateur, dont la tenue, l'attitude, étonnèrent le peuple et +éveillèrent l'ironie de ses collègues. L'imagerie populaire a représenté +Robespierre en habit bleu, cheveux poudrés, air de gala, prêchant à la +foule la religion nouvelle. On sait que le hasard ou la malignité laissa +un intervalle entre la Convention et son président, quand le cortège se +mit en marche. «A le voir, dit Fiévée, à vingt pas en avant des membres +de la Convention et des autorités convoquées, paré sans avoir l'air plus +noble, tenant à la main un bouquet composé d'épis de blé et de fleurs, +on pouvait distinguer les efforts qu'il faisait pour étouffer son +orgueil; mais, au moment où les acteurs des théâtres de Paris, en +costumes grecs, chantèrent la dernière strophe d'une hymne adressée soi- +disant à l'Être suprême, et qui se terminait par ces vers qu'on +adressait réellement à Robespierre au nom du peuple français: _S'il a +rougi d'obéir à des rois, il est fier de t'avoir pour maître_, à ce +moment, tout ce que l'homme renfermait d'ambition dans son sein éclata +sur son visage: il se crut à la fois roi et Dieu.» + +C'est alors qu'à demi voix, les amis de Danton le menacèrent et +l'insultèrent à l'envi. Cette scène est trop connue pour qu'il faille la +rappeler en détail: disons seulement que jamais orateur ne parla dans +une occasion aussi extraordinaire, à la fois politique et pontife, +président de la Convention et fondateur d'un culte nouveau, acclamé +officiellement et injurié tout bas par son entourage, portant dans son +coeur et sur son visage la joie d'avoir réalisé un rêve surhumain et la +rage d'être outragé dans son triomphe. Puis il se sentit perdu, et Mme +Le Bas l'entendit murmurer mélancoliquement, à son retour chez Duplay: +«Vous ne me verrez plus longtemps.» + + * * * * * + +L'effroyable loi du 22 prairial an II tendait à supprimer ceux qui +avaient hué le Pontife à la fête de l'Être suprême, dantonistes et +indépendants. On sait comment ceux-ci firent la révolution de Thermidor, +pour sauver leur tête, avec l'aide du terroriste Billaud. Je ne veux pas +raconter, après M. d'Héricault, les préliminaires de cette journée +célèbre ni cette _répétition générale_ de son discours suprême que +Robespierre fit aux Jacobins, le 13 messidor. Voici seulement deux +points qui me paraissent hors de doute, quoi qu'en dise le spirituel +critique, et qui expliquent tout ce discours: 1° Robespierre voulait la +fin de la Terreur, mais après la destruction de ses ennemis personnels, +dantonistes attardés comme Tallien, Thuriot, Dubois-Crancé, Bourdon (de +l'Oise), ou ultra-terroristes comme Billaud et les billaudistes: ces +hommes disparus, _une volonté unique_ aurait dirigé la République dans +une voie légale, humaine, pacifique, et Robespierre aurait été le +dictateur par persuasion, le Périclès de cet ordre nouveau; 2° tout en +gardant son influence sur les affaires, tout en gouvernant par sa +signature ou par ses manoeuvres secrètes dans son bureau de police, avec +Saint-Just et Couthon, il crut devoir s'absenter pendant quatre décades +des séances du Comité de salut public. Pourquoi? par dégoût des hommes? +par lassitude morale? Peut-être; mais surtout pour séparer +ostensiblement sa personne des rivaux qu'il voulait perdre. +L'orgueilleux croyait les isoler. C'est lui qui s'isola. En délivrant +ses collègues de sa figure, de son éloquence, de toute sa personne +redoutable, il leur donna le courage et la liberté de conspirer contre +lui. Ecoutez les aveux de Billaud-Varenne (12 fructidor an II): +«L'absence de Robespierre du Comité a été utile à la patrie, car il nous +a laissé le temps de combiner nos moyens pour l'abattre; vous sentez +que, s'il s'y était rendu exactement, il nous aurait beaucoup gênés. +Saint-Just et Couthon, qui y étaient fort exacts, ont été pour nous des +espions très incommodes.» + +De ces deux remarques, il suit que le discours du 8 thermidor fut +forcément ambigu, et que l'orateur, ayant laissé respirer ses ennemis, +eut affaire à plus forte partie que s'il n'avait pas interrompu pendant +un mois l'action terrifiante de son éloquence. On s'était fait un +courage en son absence; on osa regarder en face cette tête de Méduse, +selon le mot de Boucher Saint-Sauveur. D'autre part, il y a deux +tendances dans le discours: la clémence et la rigueur. Robespierre, dit +M. d'Héricault, mourut dans la peau d'un terroriste: il ne voulait que +régulariser la Terreur à son profit. Robespierre, disent Louis Blanc et +M. Hamel, périt parce qu'il voulait faire enfin ce qu'avaient proposé +trop tôt Camille et Danton, parce qu'il voulait renverser l'échafaud. +Les uns et les autres ont raison; Robespierre voulait dire: «Je +renverserai l'échafaud, non demain, mais après-demain, quand cette +poignée de méchants y aura monté.» Mais il enveloppa ce programme dans +des formules vagues, où toute la Convention se sentit désignée. Et puis, +quelle garantie avait-on que ces quelques victimes lui suffiraient? En +sauvant la tête des collègues menacés, chacun crut sauver la sienne. + +Quelque confiance que Robespierre eût dans la puissance de sa parole, je +crois qu'à la veille de prononcer son discours, il avait senti, connu +les résistances que sa faute avait rendues possibles, et peut-être même +s'était-il dit que l'obscurité de ses paroles effraieraient le Centre et +la Droite. Oui, il était trop informé pour compter outre mesure sur +l'appui problématique des Soixante-Quinze, et des hommes comme Durand- +Maillane. Mais cet esprit lent et orgueilleux ne sut pas, ne voulut pas +changer son plan d'attaque et de défense. Dirai-je que son amour-propre +littéraire répugna à sacrifier un discours tout rédigé? Il est positif +qu'il travaillait depuis longtemps à ce discours, qu'il y avait mis +toute son âme, que c'eût été pour lui une souffrance de supprimer ce +beau testament politique. On n'aime pas Robespierre; mais on ne peut +nier qu'il n'eût l'âme assez grande pour se consoler d'un échec et de la +mort par l'idée de laisser après lui un chef-d'oeuvre oratoire.[2] + + +Note: + +[2]Il n'est pas moins préoccupé de passer pour un honnête homme aux yeux +de la postérité, comme l'indique ce beau mouvement de son discours: «Les +lâches! ils voudraient donc me faire descendre au tombeau avec +ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d'un +tyran!» La même préoccupation lui avait inspiré, dans les derniers temps +de sa vie, ces vers que nous a transmis Charlotte Robespierre: + + Le seul tourment du juste à son heure dernière, + Et le seul dont alors je serai déchiré, + C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie + Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie, + De mourir pour le peuple et d'en être abhorré. + +Sa crainte se réalisa, à en croire le compte rendu de la séance du 9 +thermidor publié par un journal peu connu, la _Correspondance politique +de Paris et des départements_: «Robespierre demande en vain la parole: +_il est hué par le peuple_.» Cf. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 167. + + +La promenade mélancolique qu'on lui prête la veille de son duel, ses +prévisions funèbres, tout cela n'est pas une comédie comme il en joua +souvent pour apitoyer sur lui-même. + +Mais je crois aussi que, quand il relisait son discours, son orgueil lui +rendait la confiance, et qu'une fois à la tribune, écouté et applaudi, +enivré lui-même de sa parole, il se crut sûr de vaincre et que la +désillusion finale lui fut amère. + +On sait que le _Moniteur_, pour plaire aux vainqueurs, résuma les +paroles du vaincu en dix lignes insignifiantes. Seul, le _Républicain +français_ osa en donner une analyse étendue et fidèle. Mais le texte +complet ne fut imprimé que plusieurs semaines après la mort de +Robespierre. On ignore donc quels sont les passages que la Convention a +particulièrement applaudis, ceux qui l'ont laissée froide ou méfiante, +et jamais il n'aurait été plus intéressant d'avoir ces notes si +incomplètes et si précieuses à la fois que les journaux donnaient sur +l'attitude de l'auditoire. + +Robespierre, après un exorde classique et une vague esquisse de sa +politique, également éloignée de la violence hébertiste et de +l'indulgence dantonienne, fit un appel indirect aux honnêtes gens de la +Droite. Puis il réfuta en ces termes les accusations de dictature: + +«Quel terrible usage les ennemis de la république ont fait du seul nom +d'une magistrature romaine! Et si leur érudition nous est si fatale, que +sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues! Je ne parle point de +leurs armées; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et à +tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule, qu'ils +m'ont expédiée les premiers: il y a trop d'insolence, à des rois, qui ne +sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en +distribuer à d'autres....» Qu'un représentant du peuple qui sent la +dignité de ce caractère sacré, «qu'un citoyen français digne de ce nom +puisse abaisser ses voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules +qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la dégradation +civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra +vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de +croire à la vertu! Que dis-je, _vertu_! C'est une passion naturelle sans +doute; mais comment la connaîtraient-elles, ces âmes vénales qui ne +s'ouvrirent jamais qu'à des passions lâches et féroces; ces misérables +intrigants qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale, +qui marchèrent dans la révolution à la suite de quelque personnage +important et ambitieux, de je ne sais quel prince méprisé, comme jadis +nos laquais sur les pas de leurs maîtres?... Mais elle existe, je vous +en atteste, âmes sensibles et pures; elle existe, cette passion tendre, +impérieuse, irrésistible, tourment et délices des coeurs magnanimes; +cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les +opprimés, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans +lequel une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un +autre crime; elle existe cette ambition généreuse de fonder sur la terre +la première République du monde!... + +«Ils m'appellent tyran.... Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds, +je les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les +crimes, et ils seraient reconnaissants! Si je l'étais, les rois que nous +avons vaincus, loin de me dénoncer (quel tendre intérêt ils portent à +notre liberté!), me prêteraient leur coupable appui; je transigerais +avec eux.... + +«Qui suis-je, moi qu'on accuse? Un esclave de la liberté, un martyr +vivant de la République, la victime autant que l'ennemi du crime. Tous +les fripons m'outragent; les actions les plus indifférentes, les plus +légitimes de la part des autres sont des crimes pour moi; un homme est +calomnié dès qu'il me connaît; on pardonne à d'autres leurs forfaits; on +me fait un crime de mon zèle. Otez-moi ma conscience, je suis le plus +malheureux de tous les hommes; je ne jouis pas même des droits du +citoyen; que dis-je! il ne m'est pas même permis de remplir les devoirs +d'un représentant du peuple. + +«Quand les victimes de leur perversité se plaignent, ils s'excusent en +leur disant: _C'est Robespierre qui le veut, nous ne pouvons pas nous en +dispenser...._ On disait aux nobles: _C'est lui seul qui vous a +proscrits_; on disait en même temps aux patriotes: _Il veut sauver les +nobles_; on disait aux prêtres: _C'est lui seul qui vous poursuit; sans +lui, vous seriez paisibles et triomphants_; on disait aux fanatiques: +_C'est lui qui détruit la religion_; on disait aux patriotes persécutés: +_C'est lui qui l'a ordonné, ou qui ne veut pas l'empêcher_. On me +renvoyait toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les +causes, en disant: _Votre sort dépend de lui seul_. Des hommes apostés +dans les lieux publics propageaient chaque jour ce système; il y en +avait dans le lieu des séances du tribunal révolutionnaire, dans les +lieux où les ennemis de la patrie expient leurs forfaits; ils disaient: +_Voilà des malheureux condamnés; qui est-ce qui en est la cause? +Robespierre._ On s'est attaché particulièrement à prouver que le +tribunal révolutionnaire était un _tribunal de sang_, créé par moi seul, +et que je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de +bien, et même tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis +de tous les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan +de proscription était exécuté à la fois dans tous les départements par +les émissaires de la tyrannie. Mais qui étaient-ils, ces +calomniateurs?...» + +Ce sont ceux qui ont blasphémé à la fête de l'Etre Suprême: «Croirait-on +qu'au sein de l'allégresse publique, des hommes aient répondu par des +signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple? Croira-t-on que +le président de la Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut +insulté par eux, et que ces hommes étaient des représentants du peuple? +Ce seul trait explique tout ce qui s'est passé depuis. La première +tentative que firent les malveillants fut de chercher à avilir les +grands principes que vous aviez proclamés et à effacer le souvenir +touchant de la fête nationale: tel fut le but du caractère et de la +solennité qu'on donna à ce qu'on appelait l'affaire de _Catherine +Théos_.... + +«Oh! je la leur abandonnerai sans regret, ma vie! J'ai l'expérience du +passé, et je vois l'avenir! Quel ami de la patrie peut vouloir survivre +au moment où il n'est plus permis de la servir et de défendre +l'innocence opprimée! Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où +l'intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un +mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules +occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de l'humanité?... +En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a +roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je +l'avoue, d'être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur +des hommes pervers qui s'introduisaient parmi les sincères amis de +l'humanité, et je m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des +Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux +et tous les gens de bien. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de +la liberté accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts +aussi! Les bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des +conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent +abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine!... +Non, Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil éternel!... Citoyens, +effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui +jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l'innocence +opprimée, et qui insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: _la mort +est le commencement de l'immortalité!_» + +Dans sa péroraison, il changea de ton et de but. C'est là qu'avec +d'effrayantes et vagues formules, il désignait de nouvelles victimes +pour l'échafaud: + +«... Quel est le remède à ce mal? Punir les traîtres, renouveler les +bureaux du Comité de sûreté générale, épurer ce comité lui-même, et le +subordonner au Comité de salut public; épurer le Comité de salut public +lui-même, constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de +la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi +toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur +leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté: tels sont les +principes. S'il est impossible de les réclamer sans passer pour un +ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la +tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire; car que peut- +on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays? + +«Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps +n'est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la +patrie; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant +que la horde des fripons dominera.» + +Cette vaste harangue, diffuse et inégale, mais où brillent des traits +sublimes, sembla d'abord assurer la victoire à Robespierre. Déjà la +Convention avait ordonné l'impression et l'envoi aux départements; mais +les conspirateurs jetèrent le masque et jouèrent résolument leur tête, +accusant l'orateur de dictature. Le décret fut rapporté, et la querelle +suprême remise au lendemain. + +Le soir du même jour, Robespierre lut son discours aux Jacobins. Il y +remporta le plus vif succès et mit le club en rébellion morale contre la +Convention, malgré l'opposition de Billaud et de Collot. Mais on ne +connaît cette séance oratoire que par les confidences de Billaud lui- +même, narrateur trop partial pour être exact et complet. [1] Le seul +fait certain, c'est que, le lendemain, Robespierre et Saint-Just se +présentèrent à la Convention avec l'appui notoire de la plus grande +autorité révolutionnaire. Si Robespierre avait pu parler, la journée +tournait en sa faveur; mais la sonnette de Thuriot étouffa sa voix, +rendant ainsi à son éloquence le suprême hommage qu'on avait rendu à +Vergniaud et à Danton, quand on les avait bâillonnés pour les tuer. + +[Note: _Réponse de J.-N. Billaud aux inculpations qui lui sont +personnelles_, an III, in-8°. Voici les paroles qu'il prête à +Robespierre: «Aux agitations de cette assemblée, a-t-il dit, il est aisé +de s'apercevoir qu'elle n'ignore pas ce qui s'est passé ce matin à la +Convention. Il est facile de voir que les factieux craignent d'être +dévoilés en présence du peuple; au reste, je les remercie de s'être +signalés d'une manière aussi prononcée et de m'avoir fait connaître mes +ennemis et ceux de la patrie.»--Après ce préambule, Robespierre lit le +discours qu'il avait prononcé à la Convention. Il est accueilli par des +applaudissements nombreux; et la portion de la Société qui ne paraissait +point l'approuver, ne fait qu'exciter la colère....»] + + + + +_IV.--LA RHÉTORIQUE DE ROBESPIERRE_ + + +Charles Nodier est presque le seul écrivain qui ait discuté le mérite +littéraire de Robespierre, mais il l'a fait avec sa fantaisie +extravagante et paradoxale, avec un air de mystification. On n'a pas +encore sérieusement préparé les éléments d'une critique de ce talent +oratoire, qui s'imposa et régna un temps sur la France. Voyons donc ce +que les contemporains pensaient de cet homme politique considéré comme +orateur, ce que lui-même pensait de lui, quels sont les principaux +procédés de sa rhétorique. + + * * * * * + +A la Constituante, Robespierre s'était montré préoccupé de sa réputation +d'homme de lettres, avec une irritabilité douloureuse d'amour-propre. +Sous le politique austère et déjà redoutable, on démêlait en lui le +candidat au prix d'éloquence. On a vu quels sarcasmes lui attira cette +vanité littéraire, et comment, sous le feu de la raillerie, il s'éleva +au-dessus de lui-même dans les derniers mois de la législature, soit +qu'il improvisât une réponse à la consultation réactionnaire de l'abbé +Raynal, soit qu'il demandât l'inéligibilité des représentants actuels. +Depuis ce moment jusqu'à sa mort, il ne cessa de faire des progrès, à +force d'application fiévreuse, et de monter chaque jour d'un degré, +comme orateur, dans son estime et dans celle du public: son discours +testamentaire du 8 thermidor couronnera avec éclat tant de luttes +intimes contre la lenteur de sa propre imagination, tant de fermeté +patiente contre les moqueries ou l'indifférence de l'opinion. + +En 1792 et en 1793, ces progrès sont attestés par les procédés mêmes +dont usent ses ennemis pour atténuer les effets de son éloquence. Ce +sont des gamineries inconvenantes comme celle de Louvet lui bâillant au +nez ou de Rabaut affectant la plus ironique inattention. Dans ses +mémoires, l'auteur de _Faublas_, surpris par l'éclosion du talent +oratoire de Robespierre, voit là un phénomène qu'une collaboration +secrète peut seule expliquer: «Détestable auteur et très mince écrivain, +dit-il, il n'a aujourd'hui d'autre talent que celui qu'il est en état +d'acheter.» Non, Robespierre n'eut pas ses faiseurs, comme Mirabeau, et +il n'y a pas à craindre, quoi qu'en dise Mercier, qu'un Pellenc ou un +Reybaz revendique la paternité des discours sur la guerre ou de +l'homélie sur l'Etre suprême. «Il y règne une trop grande unité, dit +justement M. d'Héricault, on y trouve trop les traces d'un tempérament +et de défauts qui eussent disparu sous la main d'hommes comme Sieyès ou +Saint-Just ou Fabre d'Eglantine, ou l'obscur prêtre apostat qu'on +désigne aussi comme son secrétaire-compositeur.» La vérité, c'est que +ses ennemis le calomnient jusque dans son talent, dont ils font ainsi un +involontaire éloge. + +On ne peut contester ni la quantité ni la qualité de ses succès +oratoires: il est sûr qu'aux Jacobins l'enthousiasme pour sa parole +devint peu à peu du fanatisme. Ne dites pas que sa dictature, une fois +fondée, lui valut des applaudissements serviles ou payés: à l'époque où +il a contre lui la majorité des Jacobins eux-mêmes (fin 1791), comme à +l'époque où il inaugure son attitude religieuse au milieu du Paris +d'Hébert et de Chaumette, il remporte, lui qui est presque seul contre +presque tous, des triomphes de tribune qu'il faut bien attribuer tout +entiers à son talent et à son caractère. On voit que son éloquence +travaillée, académique, toujours grave et décente, imperturbablement +sérieuse et dogmatique, plaisait au peuple, lui semblait le comble de +l'art, un beau mystère de science et de foi. Quelques lettrés +s'étonnaient de cette faveur; et Baudin (des Ardennes), dans son +panégyrique des Girondins, se demandera comment une parole si ornée et +guindée a pu en imposer si longtemps aux âmes incultes. «La popularité, +dit-il, ne se trouvait ni dans son langage, ni dans ses manières; ses +discours, éternellement polémiques, toujours vagues et souvent prolixes, +n'avaient ni un but assez sensible, ni des résultats assez frappants, ni +des applications assez prochaines pour séduire le peuple.» Ils le +séduisaient cependant, par les qualités même ou les défauts que signale +Baudin. A la fin, aux Jacobins, dit Daunou, «il pouvait discourir à son +gré sans crainte de contradiction ni de murmures: il recueillait, il +savourait les longs applaudissements d'un immense auditoire». [1] Un +fait peu connu donnera une juste idée de l'enthousiasme presque +religieux qu'il excitait parmi les frères et amis dès la fin de 1792: +les membres de la Société ouvraient une souscription pour imprimer et +répandre ses principaux discours. + +[Note: Taillandier, _Documents biographiques sur Daunou_, p. 293.] + +Mais que pensaient de son talent les rares esprits dont les passions du +temps n'avaient pas altéré tout à fait la finesse critique? André +Chénier raille quelque part «les beaux sermons sur la Providence de ce +parleur connu par sa féroce démence». Le plus grand styliste d'alors, +Camille Desmoulins, est parfois lyrique sur l'éloquence de +l'Incorruptible. Tantôt, il trouve qu'aux Jacobins, dans le débat sur la +guerre, «le talent de Robespierre s'est élevé à une hauteur désespérante +pour les ennemis de la liberté; il a été sublime, il a arraché des +larmes». Tantôt il s'écrie, à propos de la réponse à Louvet: «Qu'est-ce +que l'éloquence et le talent, si vous n'en trouvez pas dans ce discours +admirable de Robespierre, où j'ai retrouvé d'un bout à l'autre l'ironie +de Socrate et la finesse des _Provinciales_, mêlées de deux ou trois +traits comparables aux plus beaux endroits de Démosthène?» Certes, ces +éloges ont leur poids; mais Camille, bon camarade, partisan exalté, ne +se laisse-t-il pas aveugler ici par son admiration pour le caractère de +Robespierre? Ne se monte-t-il pas un peu la tête, par passion politique, +quand sa plume attique et légère compare à Socrate et à Pascal le +rhéteur laborieux? Ses éloges feront place à un froid dédain quand +l'auteur du _Vieux Cordelier_ se sera rapproché de Danton. + +Un autre hommage vint à Robespierre et dut flatter voluptueusement son +amour-propre: l'arbitre du goût académique, La Harpe, lui écrivit, en +1794, pour le féliciter de son discours sur l'Etre suprême,--comme si +l'admiration ralliait l'ancien régime au génie de Robespierre. Mais +bientôt La Harpe se vengea de sa propre platitude en écrivant contre la +littérature révolutionnaire des pages furibondes. Tous ces jugements +sont donc entachés de partialité, et je ne trouve une note juste, une +impression froide et équitable, encore qu'un peu sévère, que dans les +mémoires du littérateur Garat. «Dans Robespierre, dit-il, à travers le +bavardage insignifiant de ses improvisations journalières, à travers son +rabâchage éternel sur les droits de l'homme, sur la souveraineté du +peuple, sur les principes dont il parlait sans cesse, et sur lesquels il +n'a jamais répandu une seule vue un peu exacte et un peu neuve, je +croyais apercevoir, surtout quand il imprimait, les germes d'un talent +qui pouvait croître, qui croissait réellement, et dont le développement +entier pouvait faire un jour beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Je le +voyais, dans son style, occupé à étudier et à imiter ces formes de la +langue qui ont de l'élégance, de la noblesse et de l'éclat. D'après les +formes mêmes qu'il imitait et qu'il reproduisait le plus souvent, il +m'était facile de deviner que toutes ses études, il les faisait surtout +dans Rousseau.» + +C'est bien là l'opinion des rares contemporains qui ont gardé assez de +sang-froid pour juger dans Robespierre l'artiste et l'orateur: il est à +leurs yeux un bon élève, un imitateur appliqué de Rousseau. Le même +Garat dit ailleurs de celui qu'il appelle le _dictateur oratoire_: «Il +cherche curieusement et laborieusement les formes et les expressions +élégantes du style: il écrit, le plus souvent, ayant près de lui, à demi +ouvert, le roman où respirent en langage enchanteur les passions les +plus tendres du coeur et les tableaux les plus doux de la nature, la +_Nouvelle Héloïse_.» Robespierre ne laissait échapper d'ailleurs aucune +occasion de se présenter comme un disciple, un champion du bon Jean- +Jacques. Mais surtout il tient à passer pour un écrivain décent et +noble, selon la tradition académique. Après la gloire de réformateur +moral et religieux, il ambitionne surtout celle d'être pour la postérité +un orateur classique. Le faible Garat veut-il flatter cet homme +terrible? Il lui écrit: «Votre discours sur le jugement de Louis Capet +et ce rapport (sur les puissances étrangères), sont les plus beaux +morceaux qui aient paru dans la Révolution; ils passeront dans les +écoles de la République comme des _modèles classiques_.» + +Oui, tenir un jour une place dans une anthologie oratoire, vivre dans la +mémoire des générations futures comme le mieux disant des orateurs +moralistes, être l'objet d'enthousiastes biographies scolaires, où il +apparaîtrait dans son attitude studieuse et austère, comme un +instituteur du genre humain et le premier disciple de Jean-Jacques, tel +est l'idéal de ce rêveur né pédagogue. Certes, il n'imagine cette gloire +qu'à travers les souvenirs de l'antiquité grecque et romaine, et toute +sa religiosité ne l'empêche pas de s'offrir à lui-même comme modèles les +grands harangueurs de Rome et d'Athènes. Mais l'orateur antique se +piquait d'être un politique complet, d'exceller dans toutes les +fonctions de la vie publique, au forum, au temple, à la palestre, à +l'armée. Presque tout ce rôle a été repris, au fort de la Terreur, par +quelques hommes d'Etat républicains qui parlaient et agissaient à la +fois, comme Saint-Just, qu'on vit tout ensemble homme de guerre et de +tribune, comme la plupart des représentants missionnaires. Couthon lui- +même, le paralytique Couthon, se montrait presque aussi capable d'agir +que de pérorer. Robespierre est, avec Barère, un des rares +révolutionnaires de marque qui n'ait reproduit en sa personne qu'une des +faces de l'orateur antique. Tout son rôle fut de parler. Il attribua une +importance exclusive à l'éloquence considérée comme éloquence, inspirée +non par des faits, mais par la méditation solitaire, visant moins à +provoquer des actes que des pensées et des sentiments. Cette conception +toute littéraire de l'art de la parole fit le prestige et la faiblesse +de la politique de Robespierre. Les appels qu'il adressa, en artiste, à +l'imagination et à la sensibilité de ses contemporains, lui valurent des +applaudissements et une flatteuse renommée chez ces Français épris de la +virtuosité oratoire. Mais son erreur fut de penser que la parole +suffisait à tout. Cette confiance imperturbable dans la toute-puissance +de l'outil qu'il forgeait et polissait sans cesse lui fit croire qu'il +possédait un talisman pour vaincre ses ennemis, sans avoir besoin +d'agir; voilà pourquoi, dans la séance du 8 thermidor, il n'apporta pas +d'autre machine de guerre qu'un rouleau de papier. + +[Illustration: ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE] + + * * * * * + +Si on veut maintenant étudier de plus près comment lui viennent ses +idées, comment il les dispose et les exprime, il faut d'abord remarquer +que son imagination est lente et laborieuse. Elle ne s'éveille et ne +s'échauffe que dans le silence du cabinet. Même alors, elle est inhabile +à cet écart si commun en France et au dix-huitième siècle de saisir +rapidement les rapports entre les idées, art qui est le fond de l'esprit +de conversation, alors si florissant. A ce point de vue comme au point +de vue de l'inspiration, Robespierre n'offre ni les qualités ni les +défauts de notre race. Il s'assimile avec peine ce que d'autres ont +pensé et il pense maigrement. Je crois que M. d'Héricault a eu raison de +dire: «Son esprit lent, son cerveau aisément troublé par des +appréhensions et où toute pensée nouvelle ne se présentait jamais +qu'avec des formes indécises ou menaçantes, le rendaient rebelle à toute +idée survenant brusquement.» [Note: _La Révolution de Thermidor_, p. +115.] Ainsi l'idée de république, subitement produite après la fuite à +Varennes, le déconcerte et lui répugne pendant de longs mois. Là où +d'autres Français ont déjà évolué dans une pirouette, il lui faut un +délai infini pour achever un lent et circonspect travail d'intime +changement d'opinion. De même dans la mise en ordre de ses propres +pensées, c'est avec peine qu'il passe d'un argument à un autre, c'est +avec raideur qu'il quitte une attitude oratoire pour en revêtir une +seconde, même prévue et déjà essayée par lui. Il lui faut une ornière, +il s'y plaît, la suit jusqu'au bout, et la prolonge chaque jour +davantage. De là ces éternelles redites, ce délayage, ce retour des +mêmes thèmes chaque fois plus développés. Il ne se sent en sûreté, il +n'est maître de lui que dans une formule qui lui soit familière. Les +interruptions le dérangent et l'exaspèrent: tous ont ri d'un sarcasme +avant qu'il en ait saisi la portée. Même un compliment brusque le +déconcerte: il craint un piège, un sous-entendu. Il lui faut une galerie +muette et applaudissante, et il n'excelle que dans le monologue: «son +rôle de pontife lui plaît en partie comme monologue», [Note: Cette fine +remarque est de M. d'Héricault, _ibid._, p 206.] parce qu'il lui assure +un assentiment silencieux, un droit à n'être jamais interrompu, c'est-à- +dire désarçonné. + +Michelet nous le montre courbé sous la lampe de Duplay et raturant, +raturant encore, raturant sans cesse, comme un écolier qui s'applique et +dont l'imagination laborieuse ne peut ni aboutir ni se contenter. Il y a +du vrai dans cette vue. Pourtant, voici un renseignement tout autre sur +sa méthode de composition. Je l'emprunte à Villiers qui, en 1790, avait +passé sept mois auprès de Robespierre, comme secrétaire bénévole et non +payé, et dont, à ce titre, les _Souvenirs_ ont quelque intérêt pour +l'histoire: «Robespierre, dit-il, écrivait vite correctement, et j'ai +copié de ses plus longs discours qui n'avait pas six ratures.» Comment +concilier cette indication avec l'aspect si souvent décrit, que présente +le manuscrit du discours du 8 thermidor, dont quelques pages sont noires +de ratures? + +Cette apparente contradiction entre ce témoignage et ce document va nous +donner le secret de la méthode de composition et de style de +Robespierre. + +Quel est le caractère des ratures du fameux manuscrit? L'auteur supprime +des tirades, des paragraphes; il les supprime en les raturant tout +entiers. Mais presque jamais il n'efface un mot, un membre de phrase, +pour les remplacer. Il change le fond; il touche très peu à la forme. +D'où il suit qu'il modifie sans cesse le plan de son discours, qu'il en +corrige rarement le style. Villiers a donc raison de dire: «Robespierre +écrivait vite», et la tradition n'a pas tort de dire: «Robespierre +composait péniblement, et ses discours sentaient l'huile». + +On a vu comment l'homélie sur l'Etre suprême, composée longtemps avant +le jour où elle fut prononcée, s'était peu à peu accrue d'incessantes +additions dans la pensée et sous la plume de l'auteur, jusqu'à former +une harangue énorme. De même, la plupart des grands discours de +Robespierre ont été ainsi inventés et formés d'avance, avant l'heure de +leur publication. Puis, dans sa mémoire ou sur le papier, ces discours, +en attendant l'occasion de paraître enfin, commençaient à se développer, +à s'annexer toutes les idées nouvelles que les faits suggéraient. Leur +cadre mobile, sans cesse distendu, défait et reformé, recevait +incessamment des arguments inattendus, semblables pour la forme, fort +disparates pour le fond, parfois contradictoires. L'heure de la tribune +sonnait, et le discours se produisait, sans que cet incessant travail de +développement fût achevé: à vrai dire, Robespierre eût attendu vingt ans +l'heure décisive, que son oeuvre n'eût pas été plus fixée pour cela. +Chacun de ses discours est l'histoire de son âme depuis la dernière fois +qu'il a pris la parole. + +Il arrive que l'étendue de son poème sans cesse enflé inquiète son goût; +alors, non sans douleur, il retranche quelques-uns de ces morceaux, +parce qu'il le faut, parce qu'il ne peut lire à la tribune _tout_ ce que +lui a suggéré son imagination en politique et en morale depuis son +dernier discours. De là, les ratures du manuscrit du 8 thermidor. Mais +chacun de ces morceaux s'est présenté à son esprit dans une forme aisée, +abondante, analogue à sa pensée; sa plume a écrit sous la dictée facile +de son imagination sans cesse en travail solitaire, de sa méditation qui +tourne et s'évertue sans relâche, comme une roue dans une usine. C'est +aussi la facilité acquise du _nullus dies sine linea_: en Robespierre, +le scribe aide l'auteur. + +Mais le développement du discours ne s'arrête pas toujours quand +l'orateur descend de la tribune; il arrive à Robespierre de reprendre sa +harangue, de la répéter, revue et augmentée, de l'imposer jusqu'à trois +fois à ses auditeurs, comme le discours sur la guerre, dont les trois +éditions successives marquent chacune un progrès d'abondance sur la +précédente. Ce rabâchage est un besoin d'esprit chez ce prédicateur; et +Michelet a finement montré qu'une telle monotonie, à coup sûr +littéraire, se trouve être un bon moyen politique et par conséquent +oratoire. + +Le style de Robespierre fut toujours académique. Rarement il sortit de +sa bouche ou de sa plume un mot trivial, familier ou qui reflétât le ton +simple et négligé de la conversation. Il ne désigne guère que par des +périphrases ou des allusions les réalités actuelles, les faits et les +hommes trop récents pour que l'imagination ait eu le temps de les +ennoblir. Même les réalités de sa propre politique, le Tribunal +révolutionnaire, la guillotine, la dictature, la Terreur, il hésite à +les nommer de leur nom, alors qu'il les désigne le plus clairement. Si +les monuments de la Révolution disparaissaient un jour, et qu'il ne +restât que les discours de Robespierre pour faire connaître les +institutions, les hommes, la langue de l'époque, l'érudit pâlirait en +vain sur ces généralités vagues, si conformes aux préceptes de Buffon. +Il semble que l'orateur parle, écrive en dehors du temps et de l'espace, +pour tous les moments et pour tous les lieux. Ecrit-il donc mal? Non, +certes, en ce sens que son style convient justement à sa pensée, qui +est, elle-même, générale, abstraite, issue de la méditation solitaire +dans le silence du cabinet. Il ne se guinde pas pour écrire ainsi: ses +idées se présentent à lui sous cette forme académique, et chez lui le +langage extérieur est d'accord avec ce que les philosophes appellent le +langage intérieur. + +Quand il nomme, il ne nomme guère que les morts, que l'échafaud a déjà +transfigurés pour la haine ou pour l'amour. Tant que Brissot, Hébert, +Danton firent partie de la réalité tangible et par conséquent triviale +aux yeux du spiritualisme classique, il évite de prononcer leur nom. +Sitôt que Sanson a fait tomber leurs têtes, ils deviennent, aux yeux de +Robespierre, les personnifications du vice et de l'erreur. Ce ne sont +plus des hommes, ce sont des types: il peut les nommer, sans faillir au +goût, mais il les ennoblit aussitôt d'une épithète classiquement +injurieuse, et il dit: _Danton, ce monstre..._, autant par tactique +littéraire que par pudeur politique. + +Enfin, cette rhétorique deviendra entre ses mains une arme de tyrannie. +Ses vagues allusions porteront l'effroi ou le repentir chez ses ennemis: +elles lui permettront de ne pas s'engager trop, de reculer à temps si +l'effet est manqué ou si l'opinion proteste. Oui, ces formules de manuel +glacent de terreur les ennemis de ce virtuose en l'art de parler. Si on +ne se défend pas, on est perdu. Si on se défend, on se reconnaît donc? +Un jour, Bourdon (de l'Oise) se voit désigné par une de ces périphrases +si claires à la fois et si entortillées. Il se sent déjà bouclé, couché +sur la bascule. Il pousse un cri, un hoquet d'agonie. Robespierre +s'interrompt, dirige son binocle vers lui, et dit froidement: «Je n'ai +pas nommé Bourdon; malheur à qui se nomme!» + +Il serait curieux d'étudier en détail l'emploi qu'il fait des figures de +rhétorique, à la fois comme moyen littéraire et comme moyen politique. +Il pratique avec prédilection la réticence, l'omission, la +prétermission, que sais-je encore? tous les modes de diction qui +éveillent en l'auditeur des sentiments vagues, une admiration vague, une +terreur vague, une vague espérance. Il fait peser sur les esprits comme +la tyrannie de l'incertitude; et un des effets les plus profonds de son +éloquence, c'est qu'on se disait, après l'avoir ouï: Qu'a-t-il voulu +dire? Quelle est sa vraie pensée?» Ce mystère redoublait la fidélité +ardente de ses dévots et l'effroi lâche de ses ennemis. + +Je l'ai dit: ce qui me frappe en Robespierre, ce qui nous déconcerte, +c'est qu'il est d'une autre race que les autres hommes d'État français. +On retrouverait, je crois, dans la série de nos politiques remarquables, +et je cite au hasard Henri IV, Richelieu, Mirabeau, Danton, Napoléon +lui-même, qui sut se franciser, on retrouverait, dis-je, des +ressemblances fondamentales, une pensée claire, peu d'imagination, le +goût et le don d'agir. Robespierre, qui gouverna la France par la +persuasion, fut au contraire un mystique et un inactif. Je retrouve ce +même tempérament antifrancais dans le style oratoire du pontife de +l'Etre suprême. Il lui manque ce que possédait à un si haut degré +l'éloquence de Mirabeau, de Vergniaud, de Danton, je peux dire _le +trait_. Robespierre n'a pas d'esprit, pas de mots frappés en médailles, +pas de formules vives, courtes et suggestives. Il rêve, il déduit, il +raisonne, il parle pour lui, quand la parole de Danton est vive, hachée, +sautillante comme eût pu l'être une conversation lyrique avec Diderot. +Le Français a peur d'ennuyer, il se hâte, ou s'il s'attarde, il +s'excuse: Robespierre prend son temps et ses aises. Il est lent et +monotone. Il n'est remarquable, que quand il est sublime et il le +devient deux ou trois fois quand il parle de la conscience, de sa +conscience à lui, de la haute dignité de sa vie et de sa pensée. Mais +quel singulier phénomène, et antipathique à notre race, qu'une éloquence +où on ne retrouve rien de l'esprit de Rabelais, de Molière, de Pascal, +de Voltaire! + + * * * * * + +Michelet, Louis Blanc, M. d'Héricault ont représenté Robespierre, décrit +son action, monotone comme son style et pourtant puissante. Ses +portraits sont tous dissemblables et contradictoires. Charlotte +Robespierre affirme, dans ses mémoires, que le plus ressemblant est +celui de la collection Delpech, où il a un air de douceur que démentent +presque tous les témoignages. Boilly l'a représenté jeune, gras, +florissant, l'air studieux et un peu borné (musée Carnavalet). Mais, +parmi tant de portraits célèbres, j'incline à croire que le dessin de +Bonneville, auquel tous les autres ressemblent par quelque point, est la +plus fidèle image de Robespierre tel que le peuple le voyait. Ses +ennemis s'accordent à comparer sa figure à celle d'un chat sauvage. [1] +Beaulieu dit: «C'était, en 1789, un homme de trente ans, de petite +taille, d'une figure mesquine et fortement marquée de petite vérole; sa +voix était aigre et criarde, presque toujours sur le diapason de la +violence; des mouvements brusques, quelquefois convulsifs, révélaient +l'agitation de son âme. Son teint pâle et plombé, son regard sombre et +équivoque, tout en lui annonçait la haine et l'envie.» [2] Le témoignage +de Thibaudeau est analogue: «Il était d'une taille moyenne, avait la +figure maigre et la physionomie froide, le teint bilieux et le regard +faux, des manières sèches et affectées, le ton impérieux, le rire forcé +et sardonique. Chef des sans-culottes, il était soigné dans ses +vêtements, et il avait conservé la poudre, lorsque personne n'en portait +plus....» [3] Etienne Dumont, qui avait causé avec lui, trouvait qu'il +ne regardait point en face et qu'il avait dans les yeux un clignotement +continuel et pénible. [4] Toutes ces impressions ont été résumées dans +un pamphlet thermidorien d'une façon qui a semblé aux contemporains si +heureuse et si vraie que les innombrables factums qui parurent presque +en même temps le plagièrent mot pour mot: + +«Sa taille était de cinq pieds deux ou trois pouces; son corps jeté +d'aplomb; sa démarche ferme, vive et même un peu brusque; il crispait +souvent ses mains comme par une espèce de contraction de nerfs; le même +mouvement se faisait sentir dans ses épaules et dans son cou, qu'il +agitait convulsivement à droite et à gauche; ses habits étaient d'une +propreté élégante, et sa chevelure toujours soignée; sa physionomie, un +peu renfrognée, n'avait rien de remarquable; son teint était livide, +bilieux; ses yeux mornes et éteints; un clignement fréquent semblait la +suite de l'agitation convulsive dont je viens de parler; il portait +toujours des conserves. Il savait adoucir avec art sa voix naturellement +aigre et criarde, et donner de la grâce à son accent artésien; mais il +n'avait jamais regardé en face un honnête homme.» [5] + + +[Note 1: Mercier, _Nouveau Paris_, t. VI, p. 11; Buzot, _Mémoires_, éd. +Dauban, 43, 159; et surtout Merlin (de Thionville), _Portrait de +Robespierre_: «Cette figure changea de physionomie: ce fut d'abord la +mine inquiète, mais assez douce, du chat domestique, ensuite la mine +farouche du chat sauvage, puis la mine féroce du chat tigre.»] + +[Note 2: Biographie Michaud, 1re éd., 1824.] + +[Note 3: _Mémoires_, t. I, p. 58.--Son protégé, le peintre Vivant-Denon, +se rappelait l'avoir vu «poudré à blanc, portant un gilet de mousseline +brochée, avec un liseré de couleur tendre, et vêtu de tout point avec la +propreté et la recherche d'un petit-maître de 1789». Biographie Rabbe, +art. _Denon_.] + +[Note 4: _Souvenirs sur Mirabeau_, p. 250.--Ajoutons ce témoignage de +l'abbé Proyart, sur le physique de Robespierre adolescent: «Il portait +sur de larges épaules une tête assez petite. Il avait les cheveux +châtains-blonds, le visage arrondi, la peau médiocrement gravée de +petite vérole, le teint livide, le nez petit et rond, les yeux bleus +pâles et un peu enfoncés, le regard indécis, l'abord froid et +repoussant. Il ne riait jamais. A peine souriait-il quelquefois; encore +n'était-ce ordinairement que d'un sourire moqueur...» _La vie et les +crimes de Robespierre_, p. 52.] + +[Note 5: _Vie secrète, politique et curieuse de M. J. Maximilien +Robespierre_, par L. Duperron, Paris, an II, in-8.] + +Michelet parle des deux binocles qu'il maniait à la tribune avec +dextérité. Il portait à la fois des bésicles vertes, qui reposaient ses +yeux fatigués, et un binocle qu'il appliquait de temps en temps sur ses +lunettes pour regarder ses auditeurs: en 1794, ce maniement glaçait de +terreur les personnes qu'il fixait du haut de la tribune. + +Fiévée le vit aux Jacobins dans une des séances fameuses où il parla +contre Hébert, et il nous a donné un croquis de son action oratoire: + +«Robespierre s'avança lentement. Ayant conservé à peu près seul à cette +époque le costume et la coiffure en usage avant la Révolution, petit, +maigre, il ressemblait assez à un tailleur de l'ancien régime; il +portait des bésicles, soit qu'il en eût besoin, soit qu'elles lui +servissent à cacher les mouvements de sa physionomie austère et sans +aucune dignité. Son débit était lent, ses phrases étaient si longues que +chaque fois qu'il s'arrêtait en relevant ses lunettes sur son front, on +pouvait croire qu'il n'avait plus rien à dire; mais, après avoir promené +son regard sur tous les points de la salle, il rabaissait ses lunettes, +puis ajoutait quelques phrases aux périodes déjà si allongées lorsqu'il +les avait suspendues.» + +Voilà ce que les contemporains nous ont laissé de plus vraisemblable sur +le physique de Robespierre, sur son attitude à la tribune; le reste +n'est que passion et fantaisie. + + + + +TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE + + * * * * * + +PLANCHE I + +PORTRAIT DE MIRABEAU + +D'après un dessin de J. Guérin gravé par Frésinger, conservé au Cabinet +des Estampes. + + +PLANCHE II + +PORTRAIT DE VERGNIAUD + +D'après une lithographie de Maurin, publiée dans l'_Iconographie _de +Delpech. + + +PLANCHE III + +LE 31 MAI 1793 + +D'après une gravure de Swebach-Desfontaines et Berthault, conservée au +Cabinet des Estampes. + + +PLANCHE IV + +ATTAQUE DES TUILERIES LE 10 AOUT 1792 + +D'après une gravure exécutée par Villeneuve, conservée au Cabinet des +Estampes. + + +PLANCHE V + +PORTRAIT DE DANTON + +D'après une peinture anonyme du Musée de la Ville de Paris. + + +PLANCHE VI + +PORTRAIT DE ROBESPIERRE + +D'après un dessin de Bonneville gravé par B. Gautier, conservé au +Cabinet des Estampes. + + +PLANCHE VII + +ATTAQUE DE L'HOTEL DE VILLE LE 9 THERMIDOR + +D'après une eau-forte de Duplessi-Bertaux, conservée au Cabinet des +Estampes. + + +PLANCHE VIII + +ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE + +D'après une gravure reproduite par Montjoie dans _La Conjuration de +Maximilien Robespierre,_ 2e édit., Paris, 1796, in-8°. [Note: Les +vignettes qui illustrent ce volume sont extraites de l'ouvrage de MM. A. +Boppe et Raoul Bonnet, _Les Vignettes emblématiques sous la Révolution_, +Paris, 1911, in fol. Nous remercions vivement M.R. Bonnet de +l'obligeance qu'il a mise à nous les communiquer. (_Note des +Editeurs._)] + + * * * * * + +TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + +MIRABEAU + +I.--L'éducation oratoire de Mirabeau + +II.--La politique de Mirabeau + +III.--Les discours de Mirabeau + +IV.--Mirabeau à la tribune + + +VERGNIAUD + +I.--La jeunesse et le caractère de Vergniaud + +II.--L'éducation oratoire de Vergniaud + +III.--La politique de Vergniaud + +IV.--Les discours de Vergniaud jusqu'au 10 août 1792 + +V.--Les lettres politiques et la défense de Vergniaud + +VI.--La méthode oratoire de Vergniaud + + +DANTON + +I.--Le texte des discours de Danton + +II.--Le caractère et l'éducation de Danton + +III.--L'inspiration oratoire de Danton + +IV.--La composition et le style des discours de Danton + +V.--Danton à la tribune + + +ROBESPIERRE + +I.--Robespierre à la Constituante + +II.--La politique religieuse de Robespierre à la Convention + +III.--Les principaux discours de Robespierre à la Convention + +IV.--La rhétorique de Robespierre + + + * * * * * + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les grands orateurs de la Révolution +by François-Alphonse Aulard + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS DE LA *** + +This file should be named 8rtrs10.txt or 8rtrs10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8rtrs11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8rtrs10a.txt + +Distributed Proofreaders + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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