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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:32:07 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Conquete De Plassans + +Author: Emile Zola + +Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8712] +Release Date: August, 2005 +First Posted: August 3, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUETE DE PLASSANS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + + + +LA CONQUÊTE DE PLASSANS par Émile Zola + + + + +I + +Désirée battit des mains. C'était une enfant de quatorze ans, forte +pour son âge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans. + +--Maman, maman! cria-t-elle, vois ma poupée! + +Elle avait pris à sa mère un chiffon, dont elle travaillait depuis un +quart d'heure à faire une poupée, en le roulant et en l'étranglant +par un bout, à l'aide d'un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas +qu'elle raccommodait avec des délicatesses de broderie. Elle sourit à +Désirée. + +--C'est un poupon, ça! dit-elle. Tiens, fais une poupée. Tu sais, il +faut qu'elle ait une jupe, comme une dame. + +Elle lui donna une rognure d'indienne qu'elle trouva dans sa table à +ouvrage; puis, elle se remit à son bas, soigneusement. Elles étaient +toutes deux assises, à un bout de l'étroite terrasse, la fille sur +un tabouret, aux pieds de la mère. Le soleil couchant, un soleil de +septembre, chaud encore, les baignait d'une lumière tranquille; tandis +que, devant elles, le jardin, déjà dans une ombre grise, s'endormait. +Pas un bruit, au dehors, ne montait de ce coin désert de la ville. + +Cependant, elles travaillèrent dix grandes minutes en silence. Désirée +se donnait une peine infinie pour faire une jupe à sa poupée. Par +moments, Marthe levait la tête, regardait l'enfant avec une tendresse +un peu triste. Comme elle la voyait très-embarrassée: + +--Attends, reprit-elle; je vais lui mettre les bras, moi. + +Elle prenait la poupée, lorsque deux grands garçons de dix-sept et +dix-huit ans descendirent le perron. Ils vinrent embrasser Marthe. + +--Ne nous gronde pas, maman, dit gaiement Octave. C'est moi qui +ai mené Serge à la musique.... Il y avait un monde, sur le cours +Sauvaire! + +--Je vous ai crus retenus au collège, murmura la mère; sans cela, +j'aurais été bien inquiète. + +Mais Désirée, sans plus songer à la poupée, s'était jetée au cou de +Serge, en lui criant: + +--J'ai un oiseau qui s'est envolé, le bleu, celui dont tu m'avais fait +cadeau. + +Elle avait une grosse envie de pleurer. Sa mère, qui croyait ce +chagrin oublié, eut beau lui montrer la poupée. Elle tenait le bras de +son frère, elle répétait, en l'entraînant vers le jardin: + +--Viens voir. + +Serge, avec sa douceur complaisante, la suivit, cherchant à la +consoler. Elle le conduisit à une petite serre, devant laquelle +se trouvait une cage posée sur un pied. Là, elle lui expliqua que +l'oiseau s'était sauvé au moment où elle avait ouvert la porte pour +l'empêcher de se battre avec un autre. + +--Pardi! ce n'est pas étonnant, cria Octave, qui s'était assis sur la +rampe de la terrasse: elle est toujours à les toucher, elle regarde +comment ils sont faits et ce qu'ils ont dans le gosier pour chanter. +L'autre jour, elle les a promenés toute une après-midi dans ses +poches, afin qu'ils aient bien chaud. + +--Octave!... dit Marthe d'un ton de reproche; ne la tourmente pas, la +pauvre enfant. + +Désirée n'avait pas entendu. Elle racontait à Serge, avec de longs +détails, de quelle façon l'oiseau s'était envolé. + +--Vois-tu, il a glissé comme ça, il est allé se poser à côté, sur le +grand poirier de monsieur Rastoil. De là, il a sauté sur le prunier, +au fond. Puis il a repassé sur ma tête, et il est entré dans les +grands arbres de la sous-préfecture, où je ne l'ai plus vu, non, plus +du tout. + +Des larmes parurent au bord de ses yeux. + +--Il reviendra peut-être, hasarda Serge. + +--Tu crois?... J'ai envie de mettre les autres dans une boîte et de +laisser la cage ouverte toute la nuit. + +Octave ne put s'empêcher de rire; mais Marthe rappela Désirée. + +--Viens donc voir, viens donc voir! + +Et elle lui présenta la poupée. La poupée était superbe; elle avait +une jupe roide, une tête formée d'un tampon d'étoffe, des bras faits +d'une lisière cousue aux épaules. Le visage de Désirée s'éclaira +d'une joie subite. Elle se rassit sur le tabouret, ne pensant plus +à l'oiseau, baisant la poupée, la berçant dans sa main, avec une +puérilité de gamine. + +Serge était venu s'accouder près de son frère. Marthe avait repris son +bas. + +--Alors, demanda-t-elle, la musique a joué? + +--Elle joue tous les jeudis, répondit Octave. Tu as tort, maman, de ne +pas venir. Toute la ville est là, les demoiselles Rastoil, madame de +Condamin, monsieur Paloque, la femme et la fille du maire... Pourquoi +ne viens-tu pas? Marthe ne leva pas les yeux; elle murmura, en +achevant une reprise: + +--Vous savez bien, mes enfants, que je n'aime pas sortir. Je suis si +tranquille, ici. Puis, il faut que quelqu'un reste avec Désirée. + +Octave ouvrait les lèvres, mais il regarda sa soeur et se tut. Il +demeura là, sifflant doucement, levant les yeux sur les arbres de la +préfecture, pleins du tapage des pierrots qui se couchaient, examinant +les poiriers de M. Rastoil, derrière lesquels descendait le soleil. +Serge avait sorti de sa poche un livre qu'il lisait attentivement. +Il y eut un silence recueilli, chaud d'une tendresse muette, dans la +bonne lumière jaune qui pâlissait peu à peu sur la terrasse. Marthe, +couvant du regard ses trois enfants, au milieu de cette paix du soir, +tirait de grandes aiguillées régulières. + +--Tout le monde est donc en retard aujourd'hui? reprit-elle au bout +d'un instant. Il est près de dix heures, et votre père ne rentre +pas.... Je crois qu'il est allé du côté des Tulettes. + +--Ah bien! dit Octave, ce n'est pas étonnant, alors.... Les paysans +des Tulettes ne le lâchent plus, quand ils le tiennent.... Est-ce pour +un achat de vin? + +--Je l'ignore, répondit Marthe; vous savez qu'il n'aime pas à parler +de ses affaires. + +Un silence se fit de nouveau. Dans la salle à manger, dont la fenêtre +était grande ouverte sur la terrasse, la vieille Rose, depuis un +moment, mettait le couvert, avec des bruits irrités de vaisselle et +d'argenterie. Elle paraissait de fort méchante humeur, bousculant +les meubles, grommelant des paroles entrecoupées. Puis elle alla se +planter à la porte de la rue, allongeant le cou, regardant au loin la +place de la Sous-Préfecture. Après quelques minutes d'attente, elle +vint sur le perron, criant: + + --Alors, monsieur Mouret ne rentrera pas dîner? + +--Si, Rose, attendez, répondit Marthe paisiblement. + +--C'est que tout brûle. Il n'y a pas de bon sens. Quand monsieur fait +de ces tours-là, il devrait bien prévenir.... Moi, ça m'est égal, après +tout. Le dîner ne sera pas mangeable. + +--Tu crois, Rose? dit derrière elle une voix tranquille. Nous le +mangerons tout de même, ton dîner. + +C'était Mouret qui rentrait. Rosé se tourna, regarda son maître en +face, comme sur le point d'éclater; mais, devant le calme absolu de +ce visage où perçait une pointe de goguenarderie bourgeoise, elle +ne trouva pas une parole, elle s'en alla. Mouret descendit sur la +terrasse, où il piétina, sans s'asseoir. Il se contenta de donner, +du bout des doigts, une petite tape sur la joue de Désirée, qui lui +sourit. Marthe avait levé les yeux; puis, après avoir regardé son +mari, elle s'était mise à ranger son ouvrage dans sa table. + +--Vous n'êtes pas fatigué? demanda Octave, qui regardait les souliers +de son père, blancs de poussière. + +--Si, un peu, répondit Mouret, sans parler autrement de la longue +course qu'il venait de faire à pied. + +Mais il aperçut, au milieu du jardin, une bêche et un râteau que les +enfants avaient dû oublier là. + +--Pourquoi ne rentre-t-on pas les outils? s'écria-t-il. Je l'ai dit +cent fois. S'il venait à pleuvoir, ils seraient rouillés. + +Il ne se fâcha pas davantage. Il descendit dans le jardin, alla +lui-même chercher la bêche et le râteau, qu'il revint accrocher +soigneusement au fond de la petite serre. En remontant sur la +terrasse, il furetait des yeux dans tous les coins des allées pour +voir si chaque chose était bien en ordre. + +--Tu apprends tes leçons, toi? demanda-t-il en passant à côté de +Serge, qui n'avait pas quitté son livre. + +--Non, mon père, répondit l'enfant. C'est un livre que l'abbé +Bourrette m'a prêté, la relation des _Missions en Chine_. + +Mouret s'arrêta net devant sa femme. + +--A propos, reprit-il, il n'est venu personne? + +--Non, personne, mon ami, dit Marthe d'un air surpris. + +Il allait continuer, mais il parut se raviser; il piétina encore un +instant, sans rien dire; puis, s'avançant vers le perron: + +--Eh bien! Rose, et ce dîner qui brûlait? + +--Pardi! cria du fond du corridor la voix furieuse de la cuisinière, +il n'y a plus rien de prêt maintenant; tout est froid. Vous attendrez, +monsieur. Mouret eut un rire silencieux; il cligna l'oeil gauche, en +regardant sa femme et ses enfants. La colère de Rose semblait l'amuser +fort. Il s'absorba ensuite dans le spectacle des arbres fruitiers de +son voisin. + +--C'est surprenant, murmura-t-il, monsieur Rastoil a des poires +magnifiques, cette année. + +Marthe, inquiète depuis un instant, semblait avoir une question sur +les lèvres. Elle se décida, elle dit timidement: + +--Est-ce que tu attendais quelqu'un aujourd'hui, mon ami? + +--Oui et non, répondit-il, en se mettant à marcher de long en large. + +--Tu as loué le second étage, peut-être? + +--J'ai loué, en effet. + +Et, comme un silence embarrassé se faisait, il continua de sa voix +paisible: + +--Ce matin, avant départir pour les Tulettes, je suis monté chez +l'abbé Bourrette; il a été très-pressant, et, ma foi! j'ai conclu.... +Je sais bien que cela te contrarie. Seulement, songe un peu, tu n'es +pas raisonnable, ma bonne. Ce second étage ne nous servait à rien; +il se délabrait. Les fruits que nous conservions dans les chambres, +entretenaient là une humidité qui décollait les papiers.... Pendant +que j'y songe, n'oublie pas de faire enlever les fruits dès demain: +notre locataire peut arriver d'un moment à l'autre. + +--Nous étions pourtant si à l'aise, seuls dans notre maison! laissa +échapper Marthe à demi-voix. + +--Bah! reprit Mouret, un prêtre, ce n'est pas bien gênant. Il vivra +chez lui, et nous chez nous. Ces robes noires, ça se cache pour avaler +un verre d'eau.... Tu sais si je les aime, moi! Des fainéants, la +plupart.... Eh bien! ce qui m'a décidé à louer, c'est que justement +j'ai trouvé un prêtre. Il n'y a rien à craindre pour l'argent avec +eux, et on ne les entend pas même mettre leur clef dans la serrure. + +Marthe restait désolée. Elle regardait, autour d'elle, la maison +heureuse, baignant dans l'adieu du soleil le jardin, où l'ombre +devenait plus grise; elle regardait ses enfants, son bonheur endormi +qui tenait là, dans ce coin étroit. + +--Et sais-tu quel est ce prêtre? reprit-elle. + +--Non, mais l'abbé Bourrette a loué en son nom, cela suffit. L'abbé +Bourrette est un brave homme.... Je sais que notre locataire s'appelle +Faujas, l'abbé Faujas, et qu'il vient du diocèse de Besançon. Il +n'aura pas pu s'entendre avec son curé; on l'aura nommé vicaire ici, +à Saint-Saturnin. Peut-être qu'il connaît notre évêque, monseigneur +Rousselot. Enfin, ce ne sont pas nos affaires, tu comprends... Moi, +dans tout ceci, je me fie à l'abbé Bourrette. + +Cependant, Marthe ne se rassurait pas. Elle tenait tête à son mari, ce +qui lui arrivait rarement. + +--Tu as raison, dit-elle, après un court silence, l'abbé est un digne +homme. Seulement, je me souviens que lorsqu'il est venu pour visiter +l'appartement, il m'a dit ne pas connaître la personne au nom de +laquelle il était chargé de louer. C'est une de ces commissions comme +on s'en donne entre prêtres, d'une ville à une autre.... Il me semble +que tu aurais pu écrire à Besançon, te renseigner, savoir enfin qui tu +vas introduire chez toi. + +Mouret ne voulait point s'emporter; il eut un rire de complaisance. + +--Ce n'est pas le diable, peut-être.... Te voilà toute tremblante. Je +ne te savais pas si superstitieuse que ça. Tu ne crois pas au moins +que les prêtres portent malheur, comme on dit. Ils ne portent pas +bonheur non plus, c'est vrai. Ils sont comme les autres hommes.... Ah +bien! tu verras, lorsque cet abbé sera là, si sa soutane me fait peur! + +--Non, je ne suis pas superstitieuse, tu le sais, murmura Marthe. J'ai +comme un gros chagrin, voilà tout. + +Il se planta devant elle, il l'interrompit d'un geste brusque. + +--C'est assez, n'est-ce pas? dit-il. J'ai loué, n'en parlons plus. + +Et il ajouta, du ton railleur d'un bourgeois qui croit avoir conclu +une bonne affaire: + +--Le plus clair, c'est que j'ai loué cent cinquante francs: ce sont +cent cinquante francs de plus qui entreront chaque année dans la +maison. + +Marthe avait baissé la tète, ne protestant plus que par un balancement +vague des mains, fermant doucement les yeux, comme pour ne pas laisser +tomber les larmes dont ses paupières étaient toutes gonflées. Elle +jeta un regard furtif sur ses enfants, qui, pendant l'explication +qu'elle venait d'avoir avec leur père, n'avaient pas paru entendre, +habitués sans doute à ces sortes de scènes où se complaisait la verve +moqueuse de Mouret. + +--Si vous voulez manger maintenant, vous pouvez venir, dit Rose de sa +voix maussade, en s'avançant sur le perron. + +--C'est cela. Les enfants, à la soupe! cria gaiement Mouret, sans +paraître garder la moindre méchante humeur. La famille se leva. Alors +Désirée, qui avait gardé sa gravité de pauvre innocente, eut comme un +réveil de douleur, en voyant tout le monde se remuer. Elle se jeta au +cou de son père, elle balbutia: + +--Papa, j'ai un oiseau qui s'est envolé. + +--Un oiseau, ma chérie? Nous le rattraperons. + +Et il la caressait, il se faisait très-calin. Mais il fallut qu'il +allât, lui aussi, voir la cage. Quand il ramena l'enfant, Marthe et +ses deux fils se trouvaient déjà dans la salle à manger. Le soleil +couchant, qui entrait par la fenêtre, rendait toutes gaies les +assiettes de porcelaine, les timbales des enfants, la nappe blanche. +La pièce était tiède, recueillie, avec l'enfoncement verdâtre du +jardin. + +Comme Marthe, calmée par cette paix, ôtait en souriant le couvercle +de la soupière, un bruit se fit dans le corridor. Rose, effarée, +accourut, en bulbutiant: + +--Monsieur l'abbé Faujas est là. II + +Mouret fit un geste de contrariété. Il n'attendait réellement son +locataire que le surlendemain, au plus tôt. Il se levait vivement, +lorsque l'abbé Faujas parut à la porte, dans le corridor. C'était un +homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint +terreux. Derrière lui, dans son ombre, se tenait une femme âgée qui +lui ressemblait étonnamment, plus petite, l'air plus rude. En voyant +la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d'hésitation; ils +reculèrent discrètement, sans se retirer. La haute figure noire du +prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la +chaux. + +--Nous vous demandons pardon de vous déranger, dit-il à Mouret. Nous +venons de chez monsieur l'abbé Bourrette; il a dû vous prévenir.... + +--Mais pas du tout! s'écria Mouret. L'abbé n'en fait jamais d'autres; +il a toujours l'air de descendre du paradis.... Ce matin encore, +monsieur, il m'affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux +jours.... Enfin, il va falloir vous installer tout de même. L'abbé +Faujas s'excusa. Il avait une voix grave, d'une grande douceur dans +la chute des phrases. Vraiment, il était désolé d'arriver à un pareil +moment. Quand il eut exprimé ses regrets, sans bavardage, en dix +paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le commissionnaire +qui avait apporté sa malle. Ses grosses mains bien faites tirèrent +d'un pli de sa soutane une bourse, dont on n'aperçut que les anneaux +d'acier; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts, avec +précaution, la tête baissée. Puis, sans qu'on eût vu la pièce de +monnaie, le commissionnaire s'en alla. Lui, reprit de sa voix polie: + +--Je vous en prie, monsieur, remettez-vous à table.... Votre +domestique nous indiquera l'appartement. Elle m'aidera à monter ceci. + +Il se baissait déjà pour prendre une poignée de la malle. C'était une +petite malle de bois, garantie par des coins et des bandes de tôle; +elle paraissait avoir été réparée, sur un des flancs, à l'aide d'une +traverse de sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres +bagages du prêtre; mais il n'aperçut qu'un grand panier, que la dame +âgée tenait à deux mains, devant ses jupes, s'entêtant, malgré la +fatigue, à ne pas le poser à terre. Sous le couvercle soulevé, parmi +des paquets de linge, passaient le coin d'un peigne enveloppé dans du +papier, et le cou d'un litre mal bouché. + +--Non, non, laissez cela, dit Mouret en poussant légèrement la malle +du pied. Elle ne doit pas être lourde; Rose la montera bien toute +seule. + +Il n'eut sans doute pas conscience du secret dédain qui perçait dans +ses paroles. La dame âgée le regarda fixement de ses yeux noirs; puis, +elle revint à la salle à manger, à la table servie, qu'elle examinait +depuis qu'elle était là. Elle passait d'un objet à l'autre, les lèvres +pincées. Elle n'avait pas prononcé une parole. Cependant, l'abbé +Faujas consentit à laisser la malle. Dans la poussière jaune du soleil +qui entrait par la porte du jardin, sa soutane râpée semblait toute +rouge; des reprises en brodaient les bords; elle était très-propre, +mais si mince, si lamentable, que Marthe, restée assise jusque-là avec +une sorte de réserve inquiète, se leva à son tour. L'abbé, qui n'avait +jeté sur elle qu'un coup d'oeil rapide, aussitôt détourné, la vit +quitter sa chaise, bien qu'il ne parût nullement la regarder. + +--Je vous en prie, répéta-t-il, ne vous dérangez pas; nous serions +désolés de troubler votre dîner. + +--Eh bien! c'est cela, dit Mouret qui avait faim. Rose va vous +conduire. Demandez-lui tout ce dont vous aurez besoin.... +Installez-vous, installez-vous à votre aise. + +L'abbé Faujas, après avoir salué, se dirigeait déjà vers l'escalier, +lorsque Marthe s'approcha de son mari, en murmurant: + +--Mais, mon ami, tu ne songes pas.... + +--Quoi donc? demanda-t-il, voyant qu'elle hésitait. + +--Les fruits, tu sais bien. + +--Ah! diantre! c'est vrai, il y a les fruits, dit-il d'un ton +consterné. Et, comme l'abbé Faujas revenait, l'interrogeant du regard: + +--Je suis vraiment bien contrarié, monsieur, reprit-il. Le père +Bourrette est sûrement un digne homme, seulement il est fâcheux que +vous l'ayez chargé de votre affaire.... Il n'a pas pour deux liards +de tête.... Si nous avions su, nous aurions tout préparé. Au lieu que +nous voilà maintenant avec un déménagement à faire.... Vous comprenez, +nous utilisions les chambres. Il y a là-haut, sur le plancher, toute +notre récolte de fruits, des figues, des pommes, du raisin.... + +Le prêtre l'écoutait avec une surprise que sa grande politesse ne +réussissait plus à cacher. --Oh! mais ça ne sera pas long, continua +Mouret. En dix minutes, si vous voulez bien prendre la peine +d'attendre, Rose va débarrasser vos chambres. + +Une vive inquiétude grandissait sur le visage terreux de l'abbé. + +--Le logement est meublé, n'est-ce pas? demanda-t-il. + +--Du tout, il n'y a pas un meuble; nous ne l'avons jamais habité. + +Alors, le prêtre perdit son calme; une lueur passa dans ses yeux gris. +Il s'écria avec une violence contenue: + +--Comment! mais j'avais formellement recommandé dans ma lettre de +louer un logement meublé. Je ne pouvais pas apporter des meubles dans +ma malle, bien sûr. + +--Hein! qu'est-ce que je disais? cria Mouret d'un ton plus haut. +Ce Bourrette est incroyable.... Il est venu, monsieur, et il a vu +certainement les pommes, puisqu'il en a même pris une dans la main, en +déclarant qu'il avait rarement admiré une aussi belle pomme. Il a dit +que tout lui semblait très-bien, que c'était ça qu'il fallait, et +qu'il louait. + +L'abbé Faujas n'écoutait plus; tout un flot de colère était monté à +ses joues. Il se tourna, il balbutia, d'une voix anxieuse: + +--Mère, vous entendez? il n'y a pas de meubles. + +La vieille dame, serrée dans son mince châle noir, venait de visiter +le rez-de-chaussée, à petits pas furtifs, sans lâcher son panier. Elle +s'était avancée jusqu'à la porte de la cuisine, en avait inspecté les +quatre murs; puis, revenant sur le perron, elle avait lentement, d'un +regard, pris possession du jardin. Mais la salle à manger surtout +l'intéressait; elle se tenait de nouveau debout, en face de la table +servie, regardant fumer la soupe, lorsque son fils lui répéta: + +--Entendez-vous, mère? il va falloir aller à l'hôtel. + +Elle leva la tête, sans répondre; toute sa face refusait de quitter +cette maison, dont elle connaissait déjà les moindres coins. Elle eut +un imperceptible haussement d'épaules, les yeux vagues, allant de la +cuisine au jardin et du jardin à la salle à manger. + +Mouret, cependant, s'impatientait. Voyant que ni la mère ni le fils ne +paraissaient décidés à quitter la place, il reprit: + +--C'est que nous n'avons pas de lits, malheureusement.... Il y a bien, +au grenier, un lit de sangle, dont madame, à la rigueur, pourrait +s'accommoder jusqu'à demain; seulement, je ne vois pas trop sur quoi +coucherait monsieur l'abbé. + +Alors madame Faujas ouvrit enfin les lèvres; elle dit d'une voix +brève, au timbre un peu rauque: + +--Mon fils prendra le lit de sangle.... Moi, je n'ai besoin que d'un +matelas par terre, dans un coin. L'abbé approuva cet arrangement d'un +signe de tête. Mouret allait se récrier, chercher autre chose; mais, +devant l'air satisfait de ses nouveaux locataires, il se tut, se +contentant d'échanger avec sa femme un regard d'étonnement. + +--Demain il fera jour, dit-il avec sa pointe de moquerie bourgeoise; +vous pourrez vous meubler comme vous l'entendrez. Rose va monter +enlever les fruits et faire les lits. Si vous voulez attendre un +instant sur la terrasse.... Allons, donnez deux chaises, mes enfants. + +Les enfants, depuis l'arrivée du prêtre et de sa mère, étaient +demeurés tranquillement assis devant la table. Ils les examinaient +curieusement. L'abbé n'avait pas semblé les apercevoir; mais madame +Faujas s'était arrêtée un instant à chacun d'eux, les dévisageant, +comme pour pénétrer d'un coup dans ces jeunes têtes. En entendant les +paroles de leur père, ils s'empressèrent tous trois et sortirent des +chaises. + +La vieille dame ne s'assit pas. Comme Mouret se tournait, ne +l'apercevant plus, il la vit plantée devant une des fenêtres +entrebâillées du salon; elle allongeait le cou, elle achevait son +inspection, avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une +propriété à vendre. Au moment où Rose soulevait la petite malle, elle +rentra dans le vestibule, en disant simplement: + +--Je monte l'aider. + +Et elle monta derrière la domestique. Le prêtre ne tourna pas même la +tête; il souriait aux trois enfants, restés debout devant lui. Son +visage avait une expression de grande douceur, quand il voulait, +malgré la dureté du front et les plis rudes de la bouche. + +--C'est toute votre famille, madame? demanda-t-il à Marthe, qui +s'était approchée. + +--Oui, monsieur, répondit-elle, gênée par le regard clair qu'il fixait +sur elle. + +Mais il regarda de nouveau les enfants, il continua: + +--Voilà deux grands garçons qui seront bientôt des hommes.... Vous +avez fini vos études, mon ami? + +Il s'adressait à Serge. Mouret coupa la parole à l'enfant. + +--Celui-ci a fini, bien qu'il soit le cadet. Quand je dis qu'il a +fini, je veux dire qu'il est bachelier, car il est rentré au collège +pour faire une année de philosophie: c'est le savant de la famille... +L'autre, l'aîné, ce grand dadais, ne vaut pas grand'chose, allez. Il +s'est déjà fait refuser deux fois au baccalauréat, et vaurien avec +cela, toujours le nez en l'air, toujours polissonnant. + +Octave écoutait ces reproches en souriant, tandis que Serge avait +baissé la tête sous les éloges. Faujas parut un instant encore les +étudier en silence; puis, passant à Désirée, retrouvant son air +tendre: + +--Mademoiselle, demanda-t-il, me permettrez-vous d'être votre ami? + +Elle ne répondit pas; elle vint, presque effrayée, se cacher le visage +contre l'épaule de sa mère. Celle-ci, au lieu de lui dégager la face, +la serra davantage, en lui passant un bras à la taille. + +--Excusez-la, dit-elle avec quelque tristesse; elle n'a pas la tête +forte, elle est restée petite fille.... C'est une innocente.... Nous +ne la tourmentons pas pour apprendre. Elle a quatorze ans, et elle ne +sait encore qu'aimer les bêtes. + +Désirée, sous les caresses de sa mère, s'était rassurée; elle avait +tourné la tète, elle souriait. Puis, d'un air hardi; + +--Je veux bien que vous soyez mon ami.... Seulement vous ne faites +jamais de mal aux mouches, dites? + +Et, comme tout le monde s'égayait autour d'elle: + +--Octave les écrase, les mouches; continua-t-elle gravement. C'est +très-mal. + +L'abbé Faujas s'était assis. Il semblait très-las. Il s'abandonna un +moment à la paix tiède de la terrasse, promenant ses regards ralentis +sur le jardin, sur les arbres des propriétés voisines. Ce grand calme, +ce coin désert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise. +Son visage se tacha de plaques sombres. + +--On est très-bien ici, murmura-t-il. + +Puis il garda le silence, comme absorbé et perdu. Il eut un léger +sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire: + +--Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre +à table. + +Et, sur le regard de sa femme: + +--Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela +vous éviterait d'aller dîner à l'hôtel.... Ne vous gênez pas, je vous +en prie. + +--Je vous remercie mille fois, nous n'avons besoin de rien, répondit +l'abbé d'un ton d'extrême politesse, qui n'admettait pas une seconde +invitation. + +Alors, les Mouret retournèrent dans la salle à manger, où ils +s'attablèrent. Marthe servit la soupe. Il y eut bientôt un tapage +réjouissant de cuillers. Les enfants jasaient. Désirée eut des rires +clairs, en écoutant une histoire que son père racontait, enchanté +d'être enfin à table. Cependant, l'abbé Faujas, qu'ils avaient oublié, +restait assis sur la terrasse, immobile, en face du soleil couchant. +Il ne tournait pas la tête; il semblait ne pas entendre. Comme le +soleil allait disparaître, il se découvrit, étouffant sans doute. +Marthe, placée devant la fenêtre, aperçut sa grosse tête nue, aux +cheveux courts, grisonnant déjà vers les tempes. Une dernière lueur +rouge alluma ce crâne rude de soldat, où la tonsure était comme la +cicatrice d'un coup de massue; puis, la lueur s'éteignit, le prêtre, +entrant dans l'ombre, ne fut plus qu'un profil noir sur la cendre +grise du crépuscule. + +Ne voulant pas appeler Rose, Marthe alla chercher elle-même une lampe +et servit le premier plat. Comme elle revenait de la cuisine, elle +rencontra, au pied de l'escalier, une femme qu'elle ne reconnut pas +d'abord. C'était madame Faujas. Elle avait mis un bonnet de linge; +elle ressemblait à une servante, avec sa robe de cotonnade, serrée au +corsage par un fichu jaune, noué derrière la taille; et, les poignets +nus, encore toute soufflante de la besogne qu'elle venait de faire, +elle tapait ses gros souliers lacés sur le dallage du corridor. + +--Voilà qui est fait, n'est-ce pas, madame? lui dit Marthe en +souriant. --Oh! une misère, répondit-elle; en deux coups de poing, +l'affaire a été bâclée. + +Elle descendit le perron, elle radoucit sa voix: + +--Ovide, mon enfant, veux-tu monter? Tout est prêt là-haut. + +Elle dut toucher son fils à l'épaule pour le tirer de sa rêverie. +L'air fraîchissait. Il frissonna, il la suivit sans parler. Comme il +passait devant la porte de la salle à manger, toute blanche de la +clarté vive de la lampe, toute bruyante du bavardage des enfants, il +allongea la tête, disant de sa voix souple: + +--Permettez-moi de vous remercier encore et de nous excuser de tout ce +dérangement.... Nous sommes confus.... + +--Mais non, mais non! cria Mouret; c'est nous autres qui sommes +désolés de n'avoir pas mieux à vous offrir pour cette nuit. + +Le prêtre salua, et Marthe rencontra de nouveau ce regard clair, ce +regard d'aigle qui l'avait émotionnée. Il semblait qu'au fond de +l'oeil, d'un gris morne d'ordinaire, une flamme passât brusquement, +comme ces lampes qu'on promène derrière les façades endormies des +maisons. + +--Il a l'air de ne pas avoir froid aux yeux, le curé, dit +railleusement Mouret, quand la mère et le fils ne furent plus là. + +--Je les crois peu heureux, murmura Marthe. + +--Pour ça, il n'apporte certainement pas le Pérou dans sa malle.... +Elle est lourde, sa malle! Je l'aurais soulevée du bout de mon petit +doigt. + +Mais il fut interrompu dans son bavardage par Rose, qui venait +de descendre l'escalier en courant, afin de raconter les choses +surprenantes qu'elle avait vues. + +--Ah! bien, dit-elle en se plantant devant la table où mangeaient ses +maîtres, en voilà une gaillarde! Cette dame a au moins soixante-cinq +ans, et ça ne paraît guère, allez! Elle vous bouscule, elle travaille +comme un cheval. + +--Elle t'a aidée à déménager les fruits? demanda curieusement Mouret. + +--Je crois bien, monsieur. Elle emportait les fruits comme ça, dans +son tablier; des charges à tout casser. Je me disais: «Bien sûr, la +robe va y rester.» Mais pas du tout; c'est de l'étoffe solide, de +l'étoffe comme j'en porte moi-même. Nous avons dû faire plus de dix +voyages. Moi, j'avais les bras rompus. Elle bougonnait, disant que +ça ne marchait pas. Je crois que je l'ai entendue jurer, sauf votre +respect. + +Mouret semblait s'amuser beaucoup. + +--Et les lits? reprit-il. + +--Les lits, c'est elle qui les a faits.... Il faut la voir retourner +un matelas. Ça ne pèse pas lourd, je vous en réponds; elle le +prend par un bout, le jette en l'air comme une plume.... Avec ça, +très-soigneuse. Elle a bordé le lit de sangle, comme un dodo d'enfant. +Elle aurait eu à coucher l'enfant Jésus, qu'elle n'aurait pas tiré les +draps avec plus de dévotion.... Des quatre couvertures, elle en a mis +trois sur le lit de sangle. C'est comme des oreillers: elle n'en a pas +voulu pour elle; son fils a les deux. + +--Alors elle va coucher par terre? + +--Dans un coin, comme un chien. Elle a jeté un matelas sur le plancher +de l'autre chambre, en disant qu'elle allait dormir là, mieux que dans +le paradis. Jamais je n'ai pu la décider à s'arranger plus proprement. +Elle prétend qu'elle n'a jamais froid et que sa tête est trop dure +pour craindre le carreau.... Je leur ai donné de l'eau et du sucre, +comme madame me l'avait recommandé, et voilà.... N'importe, ce sont de +drôles de gens. + +Rose acheva de servir le dîner. Les Mouret, ce soir-là, firent traîner +le repas. Ils causèrent longuement des nouveaux locataires. Dans +leur vie d'une régularité d'horloge, l'arrivée de ces deux personnes +étrangères était un gros événement. Ils en parlaient comme d'une +catastrophe, avec ces minuties de détails qui aident à tuer les +longues soirées de province. Mouret, particulièrement, se plaisait aux +commérages de petite ville. Au dessert, les coudes sur la table, dans +la tiédeur de la salle à manger, il répéta pour la dixième fois, de +l'air satisfait d'un homme heureux: + +--Ce n'est pas un beau cadeau que Besançon fait à Plassans ... +Avez-vous vu le derrière de sa soutane, quand il s'est tourné?... Ça +m'étonnerait beaucoup, si les dévotes couraient après celui-là. Il est +trop râpé; les dévotes aiment les jolis curés. + +--Sa voix a de la douceur, dit Marthe, qui était indulgente. + +--Pas lorsqu'il est en colère, toujours, reprit Mouret. Vous ne l'avez +donc pas entendu se fâcher, quand il a su que l'appartement n'était +pas meublé? C'est un rude homme; il ne doit pas flâner dans les +confessionnaux, allez! Je suis bien curieux de savoir comment il va +se meubler, demain. Pourvu qu'il me paye, au moins. Tant pis! je +m'adresserai à l'abbé Bourrette; je ne connais que lui. + +On était peu dévot dans la famille. Les enfants eux-mêmes se moquèrent +de l'abbé et de sa mère. Octave imita la vieille dame, lorsqu'elle +allongeait le cou pour voir au fond des pièces, ce qui fit rire +Désirée. + +Serge, plus grave, défendit «ces pauvres gens». D'ordinaire, à dix +heures précises, lorsqu'il ne faisait pas sa partie de piquet, Mouret +prenait un bougeoir et allait se coucher; mais, ce soir-là, à onze +heures, il tenait encore bon contre le sommeil. Désirée avait fini par +s'endormir, la tête sur les genoux de Marthe. Les deux garçons étaient +montés dans leur chambre. Mouret bavardait toujours, seul en face de +sa femme. + +--Quel âge lui donnes-tu? demanda-t-il brusquement. + +--A qui? dit Marthe, qui commençait, elle aussi, à s'assoupir. + +--A l'abbé, parbleu! Hein? entre quarante et quarante-cinq ans, +n'est-ce pas? C'est un beau gaillard. Si ce n'est pas dommage que ça +porte la soutane! Il aurait fait un fameux carabinier. + +Puis, au bout d'un silence, parlant seul, continuant à voix haute des +réflexions qui le rendaient tout songeur: + +--Ils sont arrivés par le train de six heures trois quarts. Ils n'ont +donc eu que le temps de passer chez l'abbé Bourrette et de venir +ici.... Je parie qu'ils n'ont pas dîné. C'est clair. Nous les aurions +bien vus sortir pour aller à l'hôtel.... Ah! par exemple, ça me ferait +plaisir de savoir où ils ont pu manger. + +Rose, depuis un instant, rôdait dans la salle à manger, attendant +que ses maîtres allassent se coucher, pour fermer les portes et les +fenêtres. + +--Moi je le sais où ils ont mangé, dit-elle. + +Et comme Mouret se tournait vivement: + +--Oui, j'étais remontée pour voir s'ils ne manquait de rien. +N'entendant pas de bruit, je n'ai point osé frapper; j'ai regardé par +la serrure. + +--Mais c'est mal, très-mal, interrompit Marthe sévèrement. Vous savez +bien, Rose, que je n'aime point cela. + +--Laisse donc, laisse donc! s'écria Mouret, qui, dans d'autres +circonstances, se serait emporté contre la curieuse. Vous avez regardé +par la serrure? + +--Oui, monsieur, c'était pour le bien. + +--Évidemment.... Qu'est-ce qu'ils faisaient? + +--Eh bien! donc, monsieur, ils mangeaient.... Je les ai vus qui +mangeaient sur le coin du lit de sangle. La vieille avait étalé une +serviette. Chaque fois qu'ils se servaient du vin, ils recouchaient le +litre bouché contre l'oreiller. + +--Mais que mangeaient-ils? + +--Je ne sais pas au juste, monsieur. Ça m'a paru un reste de pâté, +dans un journal. Ils avaient aussi des pommes, des petites pommes de +rien du tout. + +--Et ils causaient, n'est-ce pas? Vous avez entendu ce qu'ils +disaient? + +--Non, monsieur, ils ne causaient pas.... Je suis restée un bon quart +d'heure à les regarder. Ils ne disaient rien, pas ça, tenez! Ils +mangeaient, ils mangeaient! Marthe s'était levée, réveillant Désirée, +faisant mine de monter; la curiosité de son mari la blessait. Celui-ci +se décida enfin à se lever également; tandis que la vieille Rose, qui +était dévote, continuait d'une voix plus basse: + +--Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim.... Sa mère lui +passait les plus gros morceaux et le regardait avaler avec un +plaisir.... Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. A moins +que l'odeur des fruits ne l'incommode. C'est que ça ne sent pas bon +dans la chambre; vous savez, cette odeur aigre des poires et des +pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j'aurais +peur, je garderais la lumière toute la nuit. + +Mouret avait pris son bougoir. Il resta un instant debout devant +Rose, résumant la soirée dans ce mot de bourgeois tiré de ses idées +accoutumées: + +--C'est extraordinaire. + +Puis, il rejoignit sa femme au pied de l'escalier. Elle était couchée, +elle dormait déjà, qu'il écoutait encore les bruits légers qui +venaient de l'étage supérieur. La chambre de l'abbé était juste +au-dessus de la sienne. Il l'entendit ouvrir doucement la fenêtre, +ce qui l'intrigua beaucoup. Il leva la tête de l'oreiller, luttant +désespérément contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le +prêtre resterait à la fenêtre. Mais le sommeil fut le plus fort; +Mouret ronflait à poings fermés, avant d'avoir pu saisir de nouveau le +sourd grincement de l'espagnolette. + +En haut, à la fenêtre, l'abbé Faujas, tète nue, regardait la nuit +noire. Il demeura longtemps là, heureux d'être enfin seul, s'absorbant +dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui, +il sentait le sommeil tranquille de cette maison où il était depuis +quelques heures, l'haleine pure des enfants, le souffle honnête de +Marthe, la respiration grosse et régulière de Mouret. Et il y avait +un mépris dans le redressement, de son cou de lutteur, tandis qu'il +levait la tête comme pour voir au loin, jusqu'au fond de la petite +ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture +faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient +des membres maigres et tordus; puis, ce n'était plus qu'une mer de +ténèbres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une +innocence de fille au berceau. + +L'abbé Faujas tendit les bras d'un air de défi ironique, comme s'il +voulait prendre Plassans pour l'étouffer d'un effort contre sa +poitrine robuste. Il murmura: + +--Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser +leurs rues! + + + + +III + + +Le lendemain, Mouret passa la matinée à épier son nouveau locataire. +Cet espionnage allait emplir les heures vides qu'il passait au logis +à tatillonner, à ranger les objets qui traînaient, à chercher des +querelles à sa femme et à ses enfants. Désormais, il aurait une +occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie de tous les jours. +Il n'aimait pas les curés, comme il le disait, et le premier +prêtre qui tombait dans son existence l'intéressait à un point +extraordinaire. Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, +un inconnu presque inquiétant. Bien qu'il fît l'esprit fort, qu'il se +déclarât voltairien, il avait en face de l'abbé tout un étonnement, un +frisson de bourgeois, où perçait une pointe de curiosité gaillarde. + +Pas un bruit ne venait du second étage. Mouret écouta attentivement +dans l'escalier, il se hasarda même à monter au grenier. Comme +il ralentissait le pas en longeant le corridor, un frôlement de +pantoufles qu'il crut entendre derrière la porte, l'émotionna +extrêmement. N'ayant rien pu surprendre de net, il descendit au +jardin, se promena sous la tonnelle du fond, levant les yeux, +cherchant à voir par les fenêtres ce qui se passait dans les pièces. +Mais il n'aperçut pas même l'ombre de l'abbé. Madame Faujas, qui +n'avait sans doute point de rideaux, avait tendu, en attendant, des +draps de lit derrière les vitres. + +Au déjeuner, Mouret parut très-vexé. + +--Est-ce qu'ils sont morts, là-haut? dit-il en coupant du pain aux +enfants. Tu ne les as pas entendus remuer, toi, Marthe? + +--Non, mon ami; je n'ai pas fait attention. + +Rose cria de la cuisine: + +--Il y a beau temps qu'ils ne sont plus là; s'ils courent toujours, +ils sont loin. + +Mouret appela la cuisinière et la questionna minutieusement. + +--Ils sont sortis, monsieur: la mère d'abord, le curé ensuite. Je +ne les aurais pas vus, tant ils marchent doucement, si leurs ombres +n'avaient passé sur le carreau de ma cuisine, quand ils ont ouvert la +porte.... J'ai regardé dans la rue, pour voir; mais ils avaient filé, +et raide, je vous en réponds. + +--C'est bien surprenant.... Mais où étais-je donc? + +--Je crois que monsieur était au fond du jardin, à voir les raisins de +la tonnelle. + +Cela acheva de mettre Mouret d'une exécrable humeur. Il déblatéra +contre les prêtres: c'étaient tous des cachotiers; ils étaient dans +un tas de manigances, auxquelles le diable ne reconnaîtrait rien; ils +affectaient une pruderie ridicule, à ce point que personne n'avait +jamais vu un prêtre se débarbouiller. Il finit par se repentir d'avoir +loué à cet abbé qu'il ne connaissait pas. + +--C'est ta faute, aussi! dit-il à sa femme, en se levant de table. + +Marthe allait protester, lui rappeler leur discussion de la veille; +mais elle leva les yeux, le regarda et ne dit rien. Lui, cependant, ne +se décidait pas à sortir, comme il en avait l'habitude. Il allait et +venait, de la salle à manger au jardin, furetant, prétendant que tout +traînait, que la maison était au pillage; puis, il se fâcha contre +Serge et Octave, qui, disaient-ils, étaient partis, une demi-heure +trop tôt, pour le collège. + +--Est-ce que papa ne sort pas? demanda Désirée à l'oreille de sa mère. +Il va bien nous ennuyer, s'il reste. + +Marthe la fit taire. Mouret parla enfin d'une affaire qu'il devait +terminer dans la journée. Il n'avait pas un moment, il ne pouvait pas +même se reposer un jour chez lui, lorsqu'il en éprouvait le besoin. Il +partit, désolé de ne pas demeurer là, aux aguets. + +Le soir, quand il rentra, il avait toute une fièvre de curiosité. + +--Et l'abbé? demanda-t-il, avant même d'ôter son chapeau. + +Marthe travaillait à sa place ordinaire, sur la terrasse. + +--L'abbé? répéta-t-elle avec quelque surprise. Ah! oui, l'abbé.... +Je ne l'ai pas vu, je crois qu'il s'est installé. Rose m'a dit qu'on +avait apporté des meubles. + +--Voilà ce que je craignais, s'écria Mouret. J'aurais voulu être là; +car, enfin, les meubles sont ma garantie.... Je savais bien que tu ne +bougerais pas de ta chaise. Tu es une pauvre tête, ma bonne.... Rose! +Rose! + +Et lorsque la cuisinière fut là: + +--On a apporté des meubles pour les gens du second? + +--Oui, monsieur, dans une petite carriole. J'ai reconnu la carriole de +Bergasse, le revendeur du marché. Allez, il n'y en avait pas lourd. +Madame Faujas suivait. En montant la rue Balande, elle a même donné un +coup de main à l'homme qui poussait. + +--Vous avez vu les meubles, au moins; vous les avez comptés? +--Certainement, monsieur; je m'étais mise sur la porte. Ils ont tous +passé devant moi, ce qui même n'a pas paru faire plaisir à madame +Faujas. Attendez.... On a d'abord monté un lit de fer, puis une +commode, deux tables, quatre chaises.... Ma foi, c'est tout.... Et des +meubles pas neufs. Je n'en donnerais pas trente écus. + +--Mais il fallait avertir madame; nous ne pouvons pas louer dans des +conditions pareilles.... Je vais de ce pas m'expliquer avec l'abbé +Bourrette. + +Il se fâchait, il sortait, lorsque Marthe réussit à l'arrêter net, en +disant: + +--Écoute donc, j'oubliais.... Il ont payé six mois à l'avance. + +--Ah! ils ont payé? balbutia-t-il d'un ton presque fâché. + +--Oui, c'est la vieille dame qui est descendue et qui m'a remis ceci. + +Elle fouilla dans sa table à ouvrage, elle donna à son mari +soixante-quinze francs en pièces de cent sous, enveloppées +soigneusement dans un morceau de journal. Mouret compta l'argent, en +murmurant. + +--S'ils payent, ils sont bien libres.... N'importe, ce sont de drôles +de gens. Tout le monde ne peut pas être riche, c'est sûr; seulement, +ce n'est pas une raison, quand on n'a pas le sou, pour se donner ainsi +des allures suspectes. + +--Je voulais te dire aussi, reprit Marthe en le voyant calmé: la +vieille dame m'a demandé si nous étions disposés à lui céder le lit de +sangle; je lui ai répondu que nous n'en faisions rien, qu'elle pouvait +le garder tant qu'elle voudrait. + +--Tu as bien fait, il faut les obliger.... Moi, je te l'ai dit, ce qui +me contrarie avec ces diables de curés, c'est qu'on ne sait jamais +ce qu'ils pensent ni ce qu'ils font. À part cela, il y a souvent des +hommes très-honorables parmi eux. + +L'argent paraissait l'avoir consolé. Il plaisanta, tourmenta Serge +sur la relation des _Missions en Chine_, qu'il lisait dans ce moment. +Pendant le dîner, il affecta de ne plus s'occuper des gens du second. +Mais, Octave ayant raconté qu'il avait vu l'abbé Faujas sortir de +l'évêché, Mouret ne put se tenir davantage. Au dessert, il reprit +la conversation de la veille. Puis, il eut quelque honte. Il était +d'esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré; il avait +surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait, +le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la +province. + +--Après tout, dit-il en allant se coucher, ce n'est pas bien de mettre +son nez dans les affaires des autres.... L'abbé peut faire ce qu'il +lui plaît. C'est ennuyeux de toujours causer de ces gens; moi, je m'en +lave les mains maintenant. + +Huit jours se passèrent. Mouret avait repris ses occupations +habituelles; il rôdait dans la maison, discutait avec les enfants, +passait ses après-midi au dehors à conclure pour le plaisir des +affaires dont il ne parlait jamais, mangeait et dormait en homme pour +qui l'existence est une pente douce, sans secousses ni surprises +d'aucune sorte. Le logis semblait mort de nouveau. Marthe était à sa +place accoutumée, sur la terrasse, devant la petite table à ouvrage. +Désirée jouait, à son côté. Les deux garçons ramenaient aux mêmes +heures la même turbulence. Et Rose, la cuisinière, se fâchait, +grondait contre tout le monde; tandis que le jardin et la salle à +manger gardaient leur paix endormie. + +--Ce n'est pas pour dire, répétait Mouret à sa femme, mais tu vois +bien que tu te trompais en croyant que cela dérangerait notre +existence, de louer le second. Nous sommes plus tranquilles +qu'auparavant, la maison est plus petite et plus heureuse. + +Et il levait parfois les yeux vers les fenêtres du second étage, que +madame Faujas, dès le deuxième jour, avait garnies de gros rideaux de +coton. Pas un pli de ces rideaux ne bougeait Ils avaient un air béat, +une de ces pudeurs de sacristie, rigides et froides. Derrière eux, +semblaient s'épaissir un silence, une immobilité de cloître. De loin +en loin, les fenêtres étaient entr'ouvertes, laissant voir, entre les +blancheurs des rideaux, l'ombre des hauts plafonds. Mais Mouret avait +beau se mettre aux aguets, jamais il n'apercevait la main qui +ouvrait et qui fermait; il n'entendait même pas le grincement de +l'espagnolette. Aucun bruit humain ne descendait de l'appartement. + +Au bout de la première semaine, Mouret n'avait pas encore revu l'abbé +Faujas. Cet homme qui vivait à côté de lui, sans qu'il pût seulement +apercevoir son ombre, finissait par lui donner une sorte d'inquiétude +nerveuse. Malgré les efforts qu'il faisait pour paraître indifférent, +il retomba dans ses interrogations, il commença une enquête. + +--Tu ne le vois donc pas, toi? demanda-t-il à sa femme. + +--J'ai cru l'apercevoir hier, quand il est rentré; mais je ne suis pas +bien sûre.... Sa mère porte toujours une robe noire; c'était peut-être +elle. + +Et comme il la pressait de questions, elle lui dit ce qu'elle savait. + +--Rose assure qu'il sort tous les jours; il reste même longtemps +dehors.... Quant à la mère, elle est réglée comme une horloge; elle +descend le matin, à sept heures, pour faire ses provisions. Elle a un +grand panier, toujours fermé, dans lequel elle doit tout apporter: le +charbon, le pain, le vin, la nourriture, car on ne voit jamais aucun +fournisseur venir chez eux.... Ils sont très-polis, d'ailleurs. Rose +dit qu'ils la saluent, lorsqu'ils la rencontrent. Mais, le plus +souvent, elle ne les entend seulement pas descendre l'escalier. + +--Ils doivent faire une drôle de cuisine, là-haut, murmura Mouret, +auquel ces renseignements n'apprenaient rien. Un autre soir, Octave +ayant dit qu'il avait vu l'abbé Faujas entrer à Saint-Saturnin, son +père lui demanda quelle tournure il avait, comment les passants le +regardaient, ce qu'il devait aller faire à l'église. + +--Ah! vous êtes trop curieux, s'écria le jeune homme en riant.... Il +n'était pas beau au soleil, avec sa soutane toute rouge, voilà ce que +je sais. J'ai même remarqué qu'il marchait le long des maisons, dans +le filet d'ombre, où la soutane semblait plus noire. Allez, il n'a pas +l'air fier, il baisse la tête, il trotte vite.... Il y a deux filles +qui se sont mises à rire, quand il a traversé la place. Lui, levant la +tête, les a regardées avec beaucoup de douceur, n'est-ce pas, Serge? + +Serge raconta à son tour que plusieurs fois, en rentrant du +collège, il avait accompagné de loin l'abbé Faujas, qui revenait de +Saint-Saturnin. Il traversait les rues sans parler à personne; il +semblait ne pas connaître âme qui vive, et avoir quelque honte de la +sourde moquerie qu'il sentait autour de lui. + +--Mais on cause donc de lui dans la ville? demanda Mouret, au comble +de l'intérêt. + +--Moi, personne ne m'a parlé de l'abbé, répondit Octave. + +--Si, reprit Serge, on cause de lui. Le neveu de l'abbé Bourrette +m'a dit qu'il n'était pas très-bien vu à l'église; on n'aime pas ces +prêtres qui viennent de loin. Puis, il a l'air si malheureux.... Quand +on sera habitué à lui, on le laissera tranquille, ce pauvre homme. +Dans les premiers temps, il faut bien qu'on sache. + +Alors, Marthe recommanda aux deux jeunes gens de ne pas répondre, si +on les interrogeait au dehors sur le compte de l'abbé. + +--Ah! ils peuvent répondre, s'écria Mouret. Ce n'est bien sûr pas ce +que nous savons sur lui qui le compromettra. A partir de ce moment, +avec la meilleure foi du monde et sans songer à mal, il fit de ses +enfants des espions qu'il attacha aux talons de l'abbé. Octave et +Serge durent lui répéter tout ce qui se disait dans la ville, +ils reçurent aussi l'ordre de suivre le prêtre, quand ils le +rencontreraient. Mais cette source de renseignements fut vite tarie. +La sourde rumeur occasionnée par la venue d'un vicaire étranger au +diocèse, s'était apaisée. La ville semblait avoir fait grâce «au +pauvre homme», à cette soutane râpée qui se glissait dans l'ombre de +ses ruelles; elle ne gardait pour lui qu'un grand dédain. D'autre +part, le prêtre se rendait directement à la cathédrale, et en +revenait, en passant toujours par les mêmes rues. Octave disait en +riant qu'il comptait les pavés. + +A la maison, Mouret voulut utiliser Désirée, qui ne sortait jamais. +Il l'emmenait, le soir, au fond du jardin, l'écoutant bavarder sur +ce qu'elle avait fait, sur ce qu'elle avait vu, dans la journée; il +tâchait de la mettre sur le chapitre des gens du second. + +--Écoute, lui dit-il un jour, demain, quand la fenêtre sera ouverte, +tu jetteras ta balle dans la chambre, et tu monteras la demander. + +Le lendemain, elle jeta sa balle; mais elle n'était pas au perron +que la balle, renvoyée par une main invisible, vint rebondir sur la +terrasse. Son père, qui avait compté sur la gentillesse de l'enfant +pour renouer des relations rompues dès le premier jour, désespéra +alors de la partie; il se heurtait évidemment à une volonté bien +nette prise par l'abbé de se tenir barricadé chez lui. Cette lutte ne +faisait que rendre su curiosité plus ardente. Il en vint à commérer +dans les coins avec la cuisinière, au vif déplaisir de Marthe, qui +lui fit des reproches sur son peu de dignité; mais il s'emporta, il +mentit. Comme il se sentait dans son tort, il ne causa plus des Faujas +avec Rose qu'en cachette. Un matin, Rosé lui fit signe de la suivre +dans sa cuisine. + +--Ah bien! monsieur, dit-elle enfermant la porte, il y a plus d'une +heure que je vous guette descendre de votre chambre. + +--Est-ce que tu as appris quelque chose? + +--Vous allez voir.... Hier soir, j'ai causé plus d'une heure avec +madame Faujas. + +Mouret eut un tressaillement de joie. Il s'assit sur une chaise +dépaillée de la cuisine, au milieu des torchons et des épluchures de +la veille. + +--Dis vite, dis vite, murmura-t-il. + +--Donc, reprit la cuisinière, j'étais sur la porte de la rue à dire +bonsoir à la bonne de monsieur Rastoil, lorsque madame Faujas est +descendue pour vider un seau d'eau sale dans le ruisseau. Au lieu +de remonter tout de suite sans tourner la tête, comme elle fait +d'habitude, elle est restée là, un instant, à me regarder. Alors j'ai +cru comprendre qu'elle voulait causer; je lui ai dit qu'il avait fait +beau dans la journée, que le vin serait bon.... Elle répondait: «Oui, +oui,» sans se presser, de la voix indifférente d'une femme qui n'a pas +de terre et que ces choses-là n'intéressent point. Mais elle avait +posé son seau, elle ne s'en allait point; elle s'était même adossée +contre le mur, à côté de moi.... + +--Enfin, qu'est-ce qu'elle t'a conté? demanda Mouret, que l'impatience +torturait. + +--Vous comprenez, je n'ai pas été assez bête pour l'interroger; elle +aurait filé.... Sans en avoir l'air, je l'ai mise sur les choses +qui pouvaient la toucher. Comme le curé de Saint-Saturnin, ce brave +monsieur Compan, est venu à passer, je lui ai dit qu'il était bien +malade, qu'il n'en avait pas pour longtemps, qu'on le remplacerait +difficilement à la cathédrale. Elle était devenue tout oreilles, je +vous assure. Elle m'a même demandé quelle maladie avait monsieur +Compan. Puis, de fil en aiguille, je lui ai parlé de notre évêque. +C'est un bien brave homme que monseigneur Rousselot. Elle ignorait son +âge. Je lui ai dit qu'il a soixante ans, qu'il est bien douillet, lui +aussi, qu'il se laisse un peu mener par le bout du nez. On cause assez +de monsieur Fenil, le grand vicaire, qui fait tout ce qu'il veut à +l'évêché.... Elle était prise, la vieille; elle serait restée là, dans +la rue, jusqu'au lendemain matin. + +Mouret eut un geste désespéré. + +--Dans tout cela, s'écria-t-il, je vois que tu causais toute seule.... +Mais elle, elle, que t'a-t-elle dit? + +--Attendez donc, laissez-moi achever, continua Rose tranquillement. +J'arrivais à mon but.... Pour l'inviter à se confier, j'ai fini par +lui parler de nous. J'ai dit que vous étiez monsieur François Mouret, +un ancien négociant de Marseille, qui, en quinze ans, a su gagner une +fortune dans le commerce des vins, des huiles et des amandes. J'ai +ajouté que vous aviez préféré venir manger vos rentes à Plassans, une +ville tranquille, où demeurent les parents de votre femme. J'ai même +trouvé moyen de lui apprendre que madame était votre cousine; que vous +aviez quarante ans et elle trente-sept; que vous faisiez très-bon +ménage; que, d'ailleurs, ce n'était pas vous autres qu'on rencontrait +souvent sur le cours Sauvaire. Enfin, toute votre histoire... Elle a +paru très-intéressée. Elle répondait toujours: «Oui, oui,» sans se +presser. Quand je m'arrêtais, elle faisait un signe de tête, comme +ça, pour me dire qu'elle entendait, que je pouvais continuer.... Et, +jusqu'à la nuit tombée, nous avons causé ainsi, en bonnes amies, le +dos contre le mur. + +Mouret s'était levé, pris de colère. + +--Comment! s'écria-t-il, c'est tout!... Elle vous a fait bavarder +pendant une heure, et elle ne vous a rien dit! + +--Elle m'a dit, lorsqu'il a fait nuit: «Voilà l'air qui devient +frais.» Et elle a repris son seau, elle est remontée.... + +--Tenez, vous n'êtes qu'une bête! Cette vieille-là en vendrait dix de +votre espèce. Ah bien! ils doivent rire, maintenant qu'ils savent sur +nous tout ce qu'ils voulaient savoir.... Entendez-vous, Rose, vous +n'êtes qu'une bête! + +La vieille cuisinière n'était pas patiente; elle se mit à marcher +violemment, bousculant les poêlons et les casseroles, roulant et +jetant les torchons. + +--Vous savez, monsieur, bégayait-elle, si c'est pour me dire des gros +mots que vous êtes venu dans ma cuisine, ce n'était pas la peine. Vous +pouvez vous en aller.... Moi, ce que j'en ai fait, c'était uniquement +pour vous contenter. Madame nous trouverait là ensemble, à faire ce +que nous faisons, qu'elle me gronderait, et elle aurait raison, parce +que ce n'est pas bien.... Après tout, je ne pouvais pas lui arracher +les paroles des lèvres, à cette dame. Je m'y suis prise comme tout +le monde s'y prend. J'ai causé, j'ai dit vos affaires. Tant pis pour +vous, si elle n'a pas dit les siennes. Allez les lui demander, du +moment où ça vous tient tant au coeur. Peut-être que vous ne serez pas +si bête que moi, monsieur... + +Elle avait élevé la voix. Mouret crut prudent de s'échapper, en +refermant la porte de la cuisine, pour que sa femme n'entendit pas. +Mais Rose rouvrit la porte derrière son dos, lui criant, dans le +vestibule: + +--Vous savez, je ne m'occupe plus de rien; vous chargerez qui vous +voudrez de vos vilaines commissions. + +Mouret était battu. Il garda quelque aigreur de sa défaite. Par +rancune, il se plut à dire que ces gens du second étaient des gens +très-insignifiants. Peu à peu, il répandit parmi ses connaissances une +opinion qui devint celle de toute la ville. L'abbé Faujas fut regardé +comme un prêtre sans moyens, sans ambition aucune, tout à fait en +dehors des intrigues du diocèse; on le crut honteux de sa pauvreté, +acceptant les mauvaises besognes de la cathédrale, s'effaçant le plus +possible dans l'ombre où il semblait se plaire. Une seule curiosité +resta, celle de savoir pourquoi il était venu de Besançon à Plassans. +Des histoires délicates circulaient. Mais les suppositions parurent +hasardées. Mouret lui-même, qui avait espionné ses locataires par +agrément, pour passer le temps, uniquement comme il aurait joué aux +cartes ou aux boules, commençait à oublier qu'il logeait un prêtre +chez lui, lorsqu'un événement vint de nouveau occuper sa vie. + +Une après-midi, comme il rentrait, il aperçut devant lui l'abbé +Faujas, qui montait la rue Balande. Il ralentit le pas. Il l'examina à +loisir. Depuis un mois que le prêtre logeait dans sa maison, c'était +la première fois qu'il le tenait ainsi en plein jour. L'abbé avait +toujours sa vieille soutane; il marchait lentement, son tricorne à +la main, la tête nue, malgré le vent qui était vif. La rue, dont la +montée est fort raide, restait déserte, avec ses grandes maisons nues, +aux persiennes closes. Mouret qui hâtait le pas, finit par marcher +sur la pointe des pieds, de peur que le prêtre ne l'entendît et ne +se sauvât. Mais, comme ils approchaient tous deux de la maison de +M. Rastoil, un groupe de personnes, débouchant de la place de la +Sous-Préfecture, entrèrent dans cette maison. L'abbé Faujas avait fait +un léger détour pour éviter ces messieurs. Il regarda la porte +se fermer. Puis, s'arrêtant brusquement, il se tourna vers son +propriétaire, qui arrivait sur lui. + +--Que je suis heureux de vous rencontrer ainsi! dit-il avec sa grande +politesse. Je me serais permis de vous déranger ce soir.... Le jour de +la dernière pluie, il s'est produit, dans le plafond de ma chambre, +des infiltrations que je désire vous montrer. + +Mouret se tenait planté devant lui, balbutiant, disant qu'il était à +sa disposition. Et, comme ils rentraient ensemble, il finit par lui +demander à quelle heure il pourrait se présenter pour voir le plafond. + +--Mais tout de suite, je vous prie, répondit l'abbé, à moins que cela +ne vous gêne par trop. + +Mouret monta derrière lui, suffoqué, tandis que Rose, sur le seuil +de la cuisine, les suivait des yeux de marche en marche, stupide +d'étonnement. + + + + +IV + + +Arrivé au second étage, Mouret était plus ému qu'un écolier qui +va entrer pour la première fois dans la chambre d'une femme. La +satisfaction inespérée d'un désir longtemps contenu, l'espoir de voir +des choses tout à fait extraordinaires, lui coupaient la respiration. +Cependant l'abbé Faujas, cachant la clef entre ses gros doigts, +l'avait glissée dans la serrure, sans qu'on entendit le bruit du fer. +La porte tourna comme sur des gonds de velours. L'abbé, reculant, +invita silencieusement Mouret à entrer. + +Les rideaux de coton pendus aux deux fenêtres étaient si épais, que +la chambre avait une pâleur crayeuse, un demi-jour de cellule murée. +Cette chambre était immense, haute de plafond, avec un papier déteint +et propre, d'un jaune effacé. Mouret se hasarda, marchant à petits pas +sur le carreau, net comme une glace, dont il lui semblait sentir le +froid sous la semelle de ses souliers. Il tourna sournoisement les +yeux, examina le lit de fer, sans rideaux, aux draps si bien tendus +qu'on eût dit un banc de pierre blanche posé dans un coin. La commode, +perdue à l'autre bout de la pièce, une petite table placée au milieu, +avec deux chaises, une devant chaque fenêtre, complétait le mobilier. +Pas un papier sur la table, pas un objet sur la commode, pas un +vêtement aux murs: le bois nu, le marbre nu, le mur nu. Au-dessus de +la commode, un grand christ de bois noir coupait seul d'une croix +sombre cette nudité grise. + +--Tenez, monsieur, venez par ici, dit l'abbé; c'est dans ce coin que +s'est produite une tache au plafond. + +Mais Mouret ne se pressait pas, il jouissait. Bien qu'il ne vît pas +les choses singulières qu'il s'était vaguement promis de voir, la +chambre avait pour lui, esprit fort, une odeur particulière. Elle +sentait le prêtre, pensait-il; elle sentait un homme autrement fait +que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne +laisse traîner ni ses caleçons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait, +c'était de ne rien trouver d'oublié sur les meubles ni dans les coins +qui put lui donner matière à hypothèses. La pièce était comme ce +diable d'homme, muette, froide, polie, impénétrable. Sa vive surprise +fui de ne pas y éprouver, ainsi qu'il s'y attendait, une impression +de misère; au contraire, elle lui produisait un effet qu'il avait +ressenti autrefois, un jour qu'il était entré dans le salon +très-richement meublé d'un préfet de Marseille. Le grand christ +semblait l'emplir de ses bras noirs. + +Il fallut pourtant qu'il se décidât à s'approcher de l'encoignure où +l'abbé Faujas l'appelait. + +--Vous voyez la tache, n'est-ce pas? reprit celui-ci. Elle s'est un +peu effacée depuis hier. + +Mouret se haussait sur les pieds, clignait les yeux, sans rien voir. +Le prêtre ayant tiré les rideaux, il finit par apercevoir une légère +teinte de rouille. + +--Ce n'est pas bien grave, murmura-t-il. + +--Sans doute; mais j'ai cru devoir vous prévenir.... L'infiltration +a dû avoir lieu au bord du toit. --Oui, vous avez raison, au bord du +toit. + +Mouret ne répondait plus; il regardait la chambre, éclairée par la +lumière crue du plein jour. Elle était moins solennelle, mais elle +gardait son silence absolu. Décidément, pas un grain dépoussière n'y +contait la vie de l'abbé. + +--D'ailleurs, continuait ce dernier, nous pourrions peut-être voir par +la fenêtre.... Attendez. + +Et il ouvrit la fenêtre. Mais Mouret s'écria qu'il n'entendait pas le +déranger davantage, que c'était une misère, que les ouvriers sauraient +bien trouver le trou. + +--Vous ne me dérangez nullement, je vous assure, dit l'abbé en +insistant d'une façon aimable. Je sais que les propriétaires aiment à +se rendre compte.... Je vous en prie, examinez tout en détail.... La +maison est à vous. + +Il sourit même en prononçant cette dernière phrase, ce qui lui +arrivait rarement; puis, quand Mouret se fut penché avec lui sur la +barre d'appui, levant tous deux les yeux vers la gouttière, il entra +dans des explications d'architecte, disant comment la tache avait pu +se produire. + +--Voyez-vous, je crois à un léger affaissement des tuiles, peut-être +même y en a-t-il une de brisée; à moins que ce ne soit cette lézarde +que vous apercevez là, le long de la corniche, qui se prolonge dans le +mur de soutènement. + +--Oui, c'est bien possible, répondit Mouret. Je vous avoue, monsieur +l'abbé, que je n'y entends rien. Le maçon verra. + +Alors, le prêtre ne causa plus réparations. Il resta là, +tranquillement, regardant les jardins, au-dessous de lui. Mouret, +accoudé à son côté, n'osa se retirer, par politesse. Il fut tout à +fait gagné, lorsque son locataire lui dit de sa voix douce, au bout +d'un silence: + +--Vous avez un joli jardin, monsieur. + +--Oh! bien ordinaire, répondit-il. Il y avait quelques beaux arbres +que j'ai dû faire couper, car rien ne poussait à leur ombre. Que +voulez-vous? il faut songer à l'utile. Ce coin nous suffit, nous avons +des légumes pour toute la saison. + +L'abbé s'étonna, se fit donner des détails. Le jardin était un de ces +vieux jardins de province, entourés de tonnelles, divisés en quatre +carrés réguliers par de grands buis. Au milieu, se trouvait un étroit +bassin sans eau. Un seul carré était réservé aux fleurs. Dans les +trois autres, plantés à leurs angles d'arbres fruitiers, poussaient +des choux magnifiques, des salades superbes. Les allées, sablées de +jaune, étaient tenues bourgeoisement. + +--C'est un petit paradis, répétait l'abbé Faujas. + +--Il y a bien des inconvénients, allez, dit Mouret, plaidant contre +la vive satisfaction qu'il éprouvait à entendre si bien parler de sa +propriété. Par exemple, vous avez dû remarquer que nous sommes ici sur +une côte. Les jardins sont étagés. Ainsi celui de monsieur Rastoil +est plus bas que le mien, qui est également plus bas que celui de la +sous-préfecture. Souvent, les eaux de pluie font des dégâts. Puis, ce +qui est encore moins agréable, les gens de la sous-préfecture voient +chez moi, d'autant plus qu'ils ont établi cette terrasse qui domine +mon mur. Il est vrai que je vois chez monsieur Rastoil, un pauvre +dédommagement, je vous assure, car je ne m'occupe jamais de ce que +font les autres. + +Le prêtre semblait écouter par complaisance, hochant la tête, +n'adressant aucune question. Il suivait des yeux les explications que +son propriétaire lui donnait de la main. + +--Tenez, il y a encore un ennui, continua ce dernier, en montrant une +ruelle longeant le fond du jardin. Vous voyez ce petit chemin pris +entre deux murailles? C'est l'impasse des Chevilottes, qui aboutit à +une porte charretière ouvrant sur les terrains de la sous-préfecture. +Toutes les propriétés voisines ont une petite porte de sortie sur +l'impasse, et il y a sans cesse des allées et venues mystérieuses.... +Moi qui ai des enfants, j'ai fait condamner ma porte avec deux bons +clous. + +Il cligna les yeux en regardant l'abbé, espérant peut-être que +celui-ci allait lui demander quelles étaient ces allées et venues +mystérieuses. Mais l'abbé ne broncha pas; il examina l'impasse des +Chevilottes, sans plus de curiosité, il ramena paisiblement ses +regards dans le jardin des Mouret. En bas, au bord de la terrasse, à +sa place ordinaire, Marthe ourlait des serviettes. Elle avait d'abord +brusquement levé la tête en entendant les voix; puis, étonnée de +reconnaître son mari en compagnie du prêtre à une fenêtre du second +étage, elle s'était remise au travail. Elle semblait ne plus savoir +qu'ils étaient là. Mouret avait pourtant haussé le ton, par une sorte +de vantardise inconsciente, heureux de montrer qu'il venait enfin de +pénétrer dans cet appartement obstinément fermé. Et le prêtre par +instants arrêtait ses yeux tranquilles sur elle, sur cette femme dont +il ne voyait que la nuque baissée, avec la masse noire du chignon. + +Il y eut un silence. L'abbé Faujas ne semblait toujours pas disposé à +quitter la fenêtre. Il paraissait maintenant étudier les plates-bandes +du voisin. Le jardin de M. Rastoil était disposé à l'anglaise, avec de +petites allées, de petites pelouses, coupées de petites corbeilles. Au +fond, il y avait une rotonde d'arbres, où se trouvaient une table et +des chaises rustiques. + +--Monsieur Rastoil est fort riche, reprit Mouret, qui avait suivi la +direction des yeux de l'abbé. Son jardin lui coûte bon; la cascade que +vous ne voyez pas, là-bas, derrière les arbres, lui est revenue à +plus de trois cents francs. Et pas un légume, rien que des fleurs. +Un moment, les dames avaient même parlé de faire couper les arbres +fruitiers; c'eût été un véritable meurtre, car les poiriers sont +superbes. Bah! il a raison d'arranger son jardin à sa convenance. +Quand on a les moyens! Et comme l'abbé se taisait toujours: + +--Vous connaissez monsieur Rastoil, n'est-ce pas? continua-t-il en se +tournant vers lui. Tous les matins, il se promène sous ses arbres, de +huit à neuf heures. Un gros homme, un peu court, chauve, sans barbe, +la tête ronde comme une boule. Il a atteint la soixantaine dans les +premiers jours d'août, je crois. Voilà près de vingt ans qu'il est +président de notre tribunal civil. On le dit bonhomme. Moi, je ne le +fréquente pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout. + +Il s'arrêta, en voyant plusieurs personnes descendre le perron de la +maison voisine et se diriger vers la rotonde. + +--Eh! mais, dit-il en baissant la voix, c'est mardi, aujourd'hui .... +On dîne, chez les Rastoil. + +L'abbé n'avait pu retenir un léger mouvement. Il s'était penché, pour +mieux voir. Deux prêtres, qui marchaient aux côtés de deux grandes +filles, paraissaient particulièrement l'intéresser. + +--Vous savez qui sont ces messieurs? demanda Mouret. + +Et, sur un geste vague de Faujas: + +--Ils traversaient la rue Balande, au moment où nous nous sommes +rencontrés.... Le grand, le jeune, celui qui est entre les deux +demoiselles Rastoil, est l'abbé Surin, le secrétaire de notre évêque. +Un garçon bien aimable, dit-on. L'été, je le vois qui joue au volant, +avec ces demoiselles... Le vieux, que vous apercevez un peu en +arrière, est un de nos grands vicaires, monsieur l'abbé Fénil. C'est +lui qui dirige le séminaire. Un terrible homme, plat et pointu comme +un sabre. Je regrette qu'il ne se tourne pas; vous verriez ses +yeux.... Il est surprenant que vous ne connaissiez pas ces messieurs. + +--Je sors peu, répondit l'abbé; je ne fréquente personne dans la +ville. + +--Et vous avez tort! Vous devez vous ennuyer souvent.... Ah! monsieur +l'abbé, il faut vous rendre une justice: vous n'êtes pas curieux. +Comment! depuis un mois que vous êtes ici, vous ne savez seulement pas +que monsieur Rastoil donne à dîner tous les mardis! Mais ça crève les +yeux, de cette fenêtre! + +Mouret eut un léger rire. Il se moquait de l'abbé. Puis, d'un ton de +voix confidentiel: + +--Vous voyez, ce grand vieillard qui accompagne madame Rastoil; oui, +le maigre, l'homme au chapeau à larges bords. C'est monsieur de +Bourdeu, l'ancien préfet de la Drôme, un préfet que la révolution de +1848 a mis à pied. Encore un que vous ne connaissiez pas, je parie?... +Et monsieur Maffre, le juge de paix? ce monsieur tout blanc, avec +de gros yeux à fleur de tête, qui arrive le dernier avec monsieur +Rastoil. Que diable! pour celui-là vous n'êtes pas pardonnable. Il +est chanoine honoraire de Saint-Saturnin.... Entre nous, on l'accuse +d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice. + +Il s'arrêta, regarda l'abbé en face et lui dit avec une brusquerie +guoguenarde: + +--Je vous demande pardon, mais je ne suis pas dévot, monsieur l'abbé. + +L'abbé fit de nouveau un geste vague de la main, ce geste qui +répondait à tout en le dispensant de s'expliquer plus nettement. + +--Non, je ne suis pas dévot, répéta railleusement Mouret. Il faut +laisser tout le monde libre, n'est-ce pas?... Chez les Rastoil, on +pratique. Vous avez dû voir la mère et les filles à Saint-Saturnin. +Elles sont vos paroisiennes.... Ces pauvres demoiselles! L'aînée, +Angéline, a bien vingt-six ans; l'autre, Aurélie, va en avoir +vingt-quatre. Et pas belles avec ça; toutes jaunes, l'air maussade. Le +pis est qu'il faut marier la plus vieille d'abord. Elles finiront par +trouver, à cause de la dot.... Quant à la mère, cette petite femme +grasse qui marche avec une douceur de mouton, elle en a fait voir de +rudes à ce pauvre Rastoil. + +Il cligna l'oeil gauche, tic qui lui était habituel, quand il lançait +une plaisanterie un peu risquée. L'abbé avait baissé les paupières, +attendant la suite; puis, l'autre se taisant, il les rouvrit et +regarda la société d'à côté s'installer sous les arbres, autour de la +table ronde. + +Mouret reprit ses explications. + +--Ils vont rester là jusqu'au dîner, à prendre le frais. C'est tous +les mardis la même chose.... Cet abbé Surin a beaucoup de succès. Le +voilà qui rit aux éclats avec mademoiselle Aurélie.... Ah! le grand +vicaire nous a aperçus. Hein? quels yeux! Il ne m'aime guère, parce +que j'ai eu une contestation avec un de ses parents.... Mais où donc +est l'abbé Bourrette? Nous ne l'avons pas vu, n'est-ce pas? C'est bien +surprenant. Il ne manque pas un des mardis de monsieur Rastoil. Il +faut qu'il soit indisposé.... Vous le connaissez, celui-là. Et quel +digne homme! La bête du bon Dieu. + +Mais l'abbé Faujas n'écoutait plus. Son regard se croisait à tout +instant avec celui de l'abbé Fenil. Il ne détournait pas la tête, il +soutenait l'examen du vicaire avec une froideur parfaite. Il s'était +installé plus carrément sur la barre d'appui, et ses yeux semblaient +être devenus plus grands. + +--Voilà la jeunesse, continua Mouret, en voyant arriver trois jeunes +gens. Le plus âgé est le fils Rastoil; il vient d'être reçu avocat. +Les deux autres sont les enfants du juge de paix, qui sont encore au +collège.... Tiens, pourquoi donc mes deux polissons ne sont-ils pas +rentrés? + +A ce moment, Octave et Serge parurent justement sur la terrasse. Ils +s'adossèrent à la rampe, taquinant Désirée, qui venait de s'asseoir +auprès de sa mère. Les enfants, ayant vu leur père au second étage, +baissaient la voix, riant à rires, étouffés. + +--Toute ma petite famille, murmura Mouret avec complaisance. Nous +restons chez nous, nous autres; nous ne recevons personne. Notre +jardin est un paradis fermé, où il défie bien le diable de venir +nous tenter. + +Il riait, en disant cela, parce qu'au fond de lui il continuait à +s'amuser aux dépens de l'abbé. Celui-ci avait lentement ramené les +yeux sur le groupe que formait, juste au-dessous de la fenêtre, la +famille de son propriétaire. Il s'y arrêta un instant, considéra le +vieux jardin aux carrés de légumes entourés de grands buis; puis, il +regarda encore les allées prétentieuses de M. Rastoil; et, comme +s'il eût voulu lever un plan des lieux, il passa au jardin de la +sous-préfecture. Là, il n'y avait qu'une large pelouse centrale, +un tapis d'herbe aux ondulations molles; des arbustes à feuillage +persistant formaient des massifs; de hauts marronniers très-touffus +changeaient en parc ce bout de terrain étranglé entre les maisons +voisines. + +Cependant, l'abbé Faujas regardait avec affectation sous les +marronniers. Il se décida à murmurer: + +--C'est très-gai, ces jardins.... Il y a aussi du monde dans celui de +gauche. + +Mouret leva les yeux. + +--Comme toutes les après-midi, dit-il tranquillement: ce sont les +intimes de monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet.... L'été, +ils se réunissent également le soir, autour du bassin que vous ne +pouvez voir, à gauche.... Ah! monsieur de Condamin est de retour. +Ce beau vieillard, l'air conservé, fort de teint; c'est notre +conservateur des eaux et forêts, un gaillard qu'on rencontre toujours +à cheval, ganté, les culottes collantes. Et menteur avec ça! Il n'est +pas du pays; il a épousé dernièrement une toute jeune femme.... Enfin, +ce ne sont pas mes affaires, heureusement. + +Il baissa de nouveau la tête, en entendant Désirée, qui jouait avec +Serge, rire de son rire de gamine. Mais l'abbé, dont le visage se +colorait légèrement, le ramena d'un mot: + +--Est-ce le sous-préfet, demanda-t-il, le gros monsieur en cravate +blanche? + +Cette question amusa Mouret extrêmement. + +--Ah! non, répondit-il en riant. On voit bien que vous ne connaissez +pas monsieur Péqueur des Saulaies. Il n'a pas quarante ans. Il est +grand, joli garçon, très-distingué.... Ce gros monsieur est le docteur +Porquier, le médecin qui soigne la société de Plassans. Un homme +heureux, je vous assure. Il n'a qu'un chagrin, son fils Guillaume.... +Maintenant, vous voyez les deux personnes qui sont assises sur le +banc, et qui nous tournent le dos. C'est monsieur Paloque, le juge, +et sa femme. Le ménage le plus laid du pays. On ne sait lequel est le +plus abominable de la femme ou du mari. Heureusement qu'ils n'ont pas +d'enfants. + +Et Mouret se mit à rire plus haut. Il s'échauffait, se démenait, +frappant de la main la barre d'appui. + +--Non, reprit-il, montrant d'un double mouvement de tête le jardin des +Rastoil et le jardin de la sous-préfecture, je ne puis regarder ces +deux sociétés, sans que cela me fasse faire du bon sang.... Vous ne +vous occupez pas de politique, monsieur l'abbé, autrement je vous +ferais bien rire.... Imaginez-vous qu'à tort ou à raison je passe +pour un républicain. Je cours beaucoup les campagnes, à cause de mes +affaires; je suis l'ami des paysans; on a même parlé de moi pour le +conseil général; enfin, mon nom est connu.... Eh bien! j'ai là, à +droite, chez les Rastoil, la fine fleur de la légitimité, et là, à +gauche, chez le sous-préfet, les gros bonnets de l'empire. Hein! +est-ce assez drôle? mon pauvre vieux jardin si tranquille, mon petit +coin de bonheur, entre ces deux camps ennemis. J'ai toujours peur +qu'ils ne se jettent des pierres par-dessus mes murs.... Vous +comprenez, leurs pierres pourraient tomber dans mon jardin. Cette +plaisanterie acheva d'enchanter Mouret. Il se rapprocha de l'abbé, de +l'air d'une commère qui va en dire long. + +--Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d'État +a réussi ici, parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout, +elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de +l'empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l'a pas +écoutée, elle s'est fâchée, elle est passée à l'opposition. Oui, +monsieur l'abbé, à l'opposition. L'année dernière, nous avons nommé +député le marquis de Lagrifoul, un vieux gentilhomme d'une intelligence +médiocre, mais dont l'élection a joliment embêté la sous-préfecture.... +Et regardez, le voilà, monsieur Péqueur des Saulaies; il est avec le +maire, monsieur Delangre. + +L'abbé regarda vivement. Le sous-préfet, très-brun, souriait, sous ses +moustaches cirées; il était d'une correction irréprochable; son allure +tenait du bel officier et du diplomate aimable. A côté de lui, le +maire s'expliquait, avec toute une fièvre de gestes et de paroles. Il +paraissait petit, les épaules carrées, le masque fouillé, tournant au +polichinelle. Il devait parler trop. + +--Monsieur Péqueur des Saulaies, continua Mouret, a failli en tomber +malade. Il croyait l'élection du candidat officiel assurée.... Je +me suis bien amusé. Le soir de l'élection, le jardin de la +sous-préfecture est resté noir et sinistre comme un cimetière; tandis +que chez les Rastoil, il y avait des bougies sous les arbres, et des +rires, et tout un vacarme de triomphe. Sur la rue, on ne laisse +rien voir; dans les jardins, au contraire, on ne se gêne pas, on se +déboutonne.... Allez, j'assiste à de singulières choses, sans rien +dire. + +Il se tint un instant, comme ne voulant pas en conter davantage; mais +la démangeaison de parler fut trop forte. + +--Maintenant, reprit-il, je me demande ce qu'ils vont faire, à +la sous-préfecture. Jamais plus leur candidat ne passera. Ils ne +connaissent pas le pays, ils ne sont pas de force. On m'a assuré +que monsieur Péqueur des Saulaies devait avoir une préfecture, si +l'élection avait bien marché. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Le +voilà sous-préfet pour Longtemps.... Hein! que vont-ils inventer pour +jeter par terre le marquis? car ils inventeront quelque chose, ils +tâcheront, d'une façon ou d'une autre, de faire la conquête de +Plassans. + +Il avait levé les yeux sur l'abbé, qu'il ne regardait plus depuis un +instant. La vue du visage du prêtre, attentif, les yeux luisants, les +oreilles comme élargies, l'arrêta net. Toute sa prudence de bourgeois +paisible se réveilla; il sentit qu'il venait d'en dire beaucoup trop. +Aussi murmura-t-il d'une voix fâchée: + +--Après tout, je ne sais rien. On répète tant de choses ridicules.... +Je demande seulement qu'on me laisse vivre tranquille chez moi. + +Il aurait bien voulu quitter la fenêtre, mais il n'osait pas s'en +aller brusquement, après avoir bavardé d'une façon si intime. Il +commençait à soupçonner que, si l'un des deux s'était moqué de +l'autre, il n'avait certainement pas joué le beau rôle. L'abbé, avec +son grand calme, continuait à jeter des regards à droite et à gauche, +dans les deux jardins. Il ne fit pas la moindre tentative pour +encourager Mouret à continuer. Celui-ci, qui souhaitait avec +impatience que sa femme ou un de ses enfants eût la bonne idée de +l'appeler, fut soulagé, lorsqu'il vit Rose paraître sur le perron. +Elle leva la tête. + +--Eh bien! monsieur, cria-t-elle, ce n'est donc pas pour +aujourd'hui?... Il y a un quart d'heure que la soupe est sur la table. + +--Bien! Rose, je descends, répondit-il. + +Il quitta la fenêtre, s'excusant. La froideur de la chambre, qu'il +avait oubliée derrière son dos, acheva de le troubler. Elle lui parut +être un grand confessionnal, avec son terrible christ noir, qui devait +avoir tout entendu. Comme l'abbé Faujas prenait congé de lui, en lui +faisant un court salut silencieux, il ne put supporter cette chute +brusque de la conversation, il revint, levant les yeux vers le +plafond. + +--Alors, dit-il, c'est bien dans cette encoignure-là? + +--Quoi donc? demanda l'abbé très-surpris. + +--La tache dont vous m'avez parlé. + +Le prêtre ne put cacher un sourire. De nouveau, il s'efforça de faire +voir la tache à Mouret. + +--Oh! je l'aperçois très-bien, maintenant, dit celui-ci. C'est +convenu; dès demain, je ferai venir les ouvriers. + +Il sortit enfin. Il était encore sur le palier, que la porte s'était +refermée derrière lui, sans bruit. Le silence de l'escalier l'irrita +profondément. Il descendit en murmurant: + +--Ce diable d'homme! il ne demande rien et on lui dit tout! + + + + +V + + +Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mère de Marthe, vint rendre +visite aux Mouret. C'était là tout un gros événement, car il y ait un +peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout +depuis l'élection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient +d'avoir fait réussir par son influence dans les campagnes. Marthe +allait seule chez ses parents. Sa mère, «cette noiraude de Félicité», +comme on la nommait, était restée, à soixante-six ans, d'une maigreur +et d'une vivacité de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes +de soie, très-chargées de volants, et affectionnait particulièrement +le jaune et le marron. + +Ce jour-là, quand elle se présenta, il n'y avait que Marthe et Mouret +dans la salle à manger. + +--Tiens! dit ce dernier très-surpris, c'est ta mère ... Qu'est-ce +qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue.... +Encore quelque manigance, c'est sûr. + +Les Rougon, dont il avait été le commis, avant son mariage, lorsque +leur étroite boutique du vieux quartier sentait la faillite, étaient +le sujet de ses éternelles défiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une +solide et profonde rancune, détestant surtout en lui le commerçant qui +avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait: +«Moi, je ne dois ma fortune qu'à mon travail», ils pinçaient les +lèvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagné +la leur dans des trafics inavouables. Félicité, malgré sa belle maison +de la place de la Sous-Préfecture, enviait sourdement le petit +logis tranquille des Mouret, avec la jalousie féroce d'une ancienne +marchande qui ne doit pas son aisance à ses économies de comptoir. + +Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu +seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient +d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie. + +--Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc +pas encore venus vous chercher, révolutionnaire? + +--Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent +pour ça que votre mari leur donne des ordres. + +--Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont +les yeux flambèrent. + +Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller +vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit: + +--Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans +la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie. + +C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands +airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire +qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans +le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets, +poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont +les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande +pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches, +jaunies par l'humidité du jardin. + +--C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une +petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon. + +Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait: + +--Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre +demeure.... Tout le monde ne peut pas être riche. + +Félicité suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, près +d'éclater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupières; +quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable: + +--Je viens de souhaiter le bonjour à madame de Condamin, et je suis +entrée pour savoir comment va la petite famille.... Les enfants se +portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret? + +--Oui, tout le monde se porte à merveille, répondit-il, étonné de +cette grande amabilité. + +Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la +conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement +Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant +son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent «les petits et la +petite». Elle était si heureuse de les voir! + +--Ah! vous savez, dit-elle enfin négligemment, voici octobre; je vais +reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons.... Je compte +sur toi, n'est-ce pas, ma chère Marthe?... Et vous, Mouret, ne vous +verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours? + +Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mère finissait par +troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas à ce coup, +il ne trouva rien de méchant, se contentant de répondre: --Vous savez +bien que je ne puis pas aller chez vous.... Vous recevez un tas de +personnages qui seraient enchantés de m'être désagréables. Puis, je ne +veux pas me fourrer dans la politique. + +--Mais vous vous trompez, répliqua Félicité, vous vous trompez, +entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club? +C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tâche de +rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est +dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez +ennuyée, autrefois.... Pourquoi dites-vous cela? + +--Vous recevez toute la bande de la sous-préfecture, murmura Mouret +d'un air maussade. + +--La bande de la sous-préfecture? répéta-t-elle; la bande de la +sous-préfecture.... Sans doute, je reçois ces messieurs. Je ne crois +pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Péqueur des +Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait, à propos des +dernières élections. Il s'est laissé jouer comme un niais.... Quant à +ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre, +monsieur de Condamin sont très-aimables, ce brave Paloque est la +bonté même, et vous n'avez rien à dire, je pense, contre le docteur +Porquier. + +Mouret haussa les épaules. + +--D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses +paroles, je reçois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne +monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien +préfet.... Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes +les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je +n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invités dans un +parti! Puis nous aimons l'esprit partout où il se trouve, nous avons +la prétention d'avoir à nos soirées tout ce que Plassans renferme de +personnes distinguées.... Mon salon est un terrain neutre; retenez +bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre. + +Elle s'était animée en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce +sujet, elle finissait par se fâcher. Son salon était sa grande gloire; +comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, +mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient +qu'elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par +son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à +Plassans, les douceurs et les amabilités de l'empire. + +--Vous direz ce que vous voudrez, mâcha sourdement Mouret, votre +Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbécile, et les autres +sont des gredins, pour la plupart. Voilà ce que je pense.... Je vous +remercie de votre invitation, mais ça me dérangerait trop. J'ai +l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi. + +Félicité se leva, tourna le dos à Mouret, disant à sa fille: + +--Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chérie? + +--Certainement, répondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal +de son mari. + +La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle +demanda à embrasser Désirée, qu'elle avait aperçue dans le jardin. +Elle ne voulut pas même qu'on appelât l'enfant; elle descendit sur la +terrasse, encore toute mouillée d'une légère pluie tombée le matin. +Là, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un +peu effarouchée devant elle; puis, levant la tête comme par hasard, +regardant les rideaux du second, elle s'écria: + +--Tiens! vous avez loué?... Ah! oui, je me souviens, à un prêtre, je +crois. J'ai entendu parler de ça.... Quel homme est-ce, ce prêtre? + +Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupçon, il pensa +qu'elle était venue uniquement pour l'abbé Faujas. --Ma foi, dit-il +sans la quitter des yeux, je n'en sais rien... Mais vous allez +peut-être pouvoir me donner des renseignements, vous? + +--Moi? s'écria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai +jamais vu.... Attendez, je sais qu'il est vicaire à Saint-Saturnin; +c'est le père Bourrette qui m'a dit ça. Et tenez, cela me fait penser +que je devrais l'inviter à mes jeudis. Je reçois déjà le directeur du +grand séminaire et le secrétaire de monseigneur. + +Puis, se tournant vers Marthe: + +--Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder, +de façon à me dire si une invitation lui serait agréable. + +--Nous ne le voyons presque pas, se hâta de répondre Mouret. Il +entre et il sort sans ouvrir la bouche.... Puis, ce ne sont pas mes +affaires. + +Et il continuait à l'examiner d'un air défiant. Certainement elle +en savait plus long sur l'abbé Faujas qu'elle ne voulait en conter. +D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son +gendre. + +--Ça m'est égal, après tout, reprit-elle avec une aisance parfaite. +Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manière de +l'inviter.... Au revoir, mes enfants. + +Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le +seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu +très-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il +tenait un fouet à la main. + +--Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil +curieux sur sa belle-mère. + +Félicité avait fait un geste de vive contrariété. Macquart, frère +bâtard de Rougon, était rentré en France, grâce à celui-ci, après +s'être compromis dans le soulèvement des campagnes,en 1851. Depuis son +retour du Piémont, il menait une vie de bourgeois gras et renté. Il +avait acheté, on ne savait avec quel argent, une petite maison située +au village des Tulettes, à trois lieues de Plassans. Peu à peu, il +s'était nippé; il avait même fini par faire l'emplette d'une carriole +et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les +routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup +rangé. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frères +avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon +entretenait Antoine Macquart. + +--Bonjour, l'oncle, répétait Mouret avec affectation; vous venez donc +nous faire une petite visite? + +--Mais oui, répondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque +fois que je passe à Plassans.... Ah! par exemple. Félicité, si je +m'attendais à vous trouver ici! J'étais venu pour voir Rougon, j'avais +quelque chose à lui dire.... + +--Il était à la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une +vivacité inquiète. C'est bien, c'est bien, Macquart. + +--Oui, il était à la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai +vu, et nous avons causé. C'est un bon enfant, Rougon. + +Il eut un léger rire. Et tandis que Félicité piétinait d'anxiété, il +reprit de sa voix traînante, si étrangement brisée, qu'il semblait +toujours se moquer du monde: + +--Mouret, mon garçon, je t'ai apporté deux lapins; ils sont là dans un +panier. Je les ai donnés à Rose.... J'en avais aussi deux pour Rougon; +vous les trouverez chez vous, Félicité, et vous m'en direz des +nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraissés pour +vous.... Que voulez-vous, mes enfants? moi, ça me fait plaisir, de +faire des cadeaux. + +Félicité était toute pâle, les lèvres serrées, tandis que Mouret +continuait à la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien +voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait +Macquart derrière elle. + +--Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernière fois, vos prunes étaient +joliment bonnes.... Vous boirez bien un coup? + +--Mais ça n'est pas de refus. + +Et, quand Rose lui eut apporté un verre de vin, il s'assit sur la +rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa +langue, regardant le vin au jour. + +--Ça vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-là, murmura-t-il. Ce +n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drôlement le pays. + +Il branlait la tête, ricanant. + +Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention +particulière dans la voix: + +--Et aux Tulettes, comment va-t-on? + +Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernière +fois claquer la langue, posant le verre à côté de lui, sur la pierre, +il répondit négligemment: + +--Pas mal.... J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte +toujours la même chose. + +Félicité avait tourné la tête. Il y eut un silence. Mouret venait de +mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant +allusion à la mère de Rougon et de Macquart, enfermée depuis plusieurs +années comme folle, à la maison des aliénés des Tulettes. La petite +propriété de Macquart était voisine, et il semblait que Rougon eût +posté là le vieux drôle pour veiller sur l'aïeule. + +--Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut +que je sois rentré avant la nuit.... Dis donc, Mouret, mon garçon, je +compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir. + +--J'irai, l'oncle, j'irai. + +--Ce n'est pas ça, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout +le monde.... Je m'ennuie là-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine. + +Et, se tournant vers Félicité: + +--Dites à Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas +parce que la vieille mère est là, à côté, que ça doit vous empêcher de +venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire.... Je vous dis +qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier à moi.... +Vous goûterez d'un petit vin que j'ai trouvé sur un coteau de la Seille; +un petit vin qui vous grise, vous verrez! + +Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Félicité le suivait +de si près, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde +l'accompagna jusqu'à la rue. Il détachait son cheval, dont il avait +noué les guides à une persienne, lorsque l'abbé Faujas, qui rentrait, +passa au milieu du groupe, avec un léger salut. On eût dit une ombre +noire filant sans bruit. Félicité se tourna lestement, le poursuivit +du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le +dévisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tète, murmurant: + +--Comment, mon garçon, tu loges des curés chez toi, maintenant? Et il +a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, ça porte +malheur! + +Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et +descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos +rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue +Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mère qui +disait à Marthe: + +--J'aimerais mieux que ce fût toi, pour que l'invitation parût moins +solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais +plaisir. + +Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, après avoir embrassé Désirée +avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour +s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrière elle, bavarder +sur son compte. + +--Tu sais que je te défends absolument de te mêler des affaires de ta +mère, dit Mouret à sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un +tas d'histoires où personne ne voit goutte. Que diable peut-elle +vouloir faire de l'abbé? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux, +si elle n'avait point un intérêt caché. Ce curé-là n'est pas venu pour +rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous. + +Marthe s'était remise à cet éternel raccommodage du linge de la +famille qui lui prenait des journées entières. Il tourna un instant +encore autour d'elle, murmurant: + +--Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mère. Ah! pour ça, ils se +détestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On +dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses +qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait +de drôles.... Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai juré +de ne pas me fourrer dans ce gâchis.... Vois-tu, mon père avait raison +de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne +valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, ça +ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que +c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais ça ne les a pas +décrottés, au contraire. + +Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, où il +rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des récoltes, +des événements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il +se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en allées +et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abbé Faujas. +D'ailleurs, l'abbé commençait à l'ennuyer; il ne causait pas assez, il +était trop cachottier. Il l'évita à deux reprises, croyant comprendre +que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des +histoires sur la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil. +Rose lui ayant raconté que madame Faujas avait essayé de la faire +causer, il s'était promis de ne plus ouvrir les lèvres. C'était un +autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il +regardait les rideaux si bien fermés du second étage, il grommelait: +--Cache-toi, va, mon bon... Je sais que tu me guettes, derrière tes +rideaux; ça ne t'avance toujours pas à grand'chose. Si c'est par moi +que tu comptes connaître les voisins! + +Cette pensée que l'abbé Faujas était à l'affût le réjouit extrêmement. +Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque piège. +Mais, un soir, comme il rentrait, il aperçut, à cinquante pas devant +lui, l'abbé Bourrette et l'abbé Faujas arrêtés devant la porte de M. +Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prêtres +le tinrent là un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se +séparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abbé +Bourrette suppliait l'abbé Faujas de l'accompagner chez le président. +Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience. +C'était un mardi, un jour de dîner. Enfin, Bourrette entra chez M. +Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta +songeur. En effet, pourquoi l'abbé n'allait-il pas chez M. Rastoil? +Tout Saint-Saturnin y dînait, l'abbé Fenil, l'abbé Surin et les +autres. Il n'y avait pas une robe noire à Plassans qui n'eût pris le +frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire +était une chose vraiment extraordinaire. + +Lorsque Mouret fut rentré, il alla vite au fond de son jardin, pour +examiner les fenêtres du second étage. Au bout d'un instant, il vit +remuer le rideau de la deuxième fenêtre, à droite. Pour sûr, l'abbé +Faujas était là, à espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A +certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait +également du côté de la sous-préfecture. + +Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que +l'abbé Bourrette était chez les gens du second, depuis une heure au +moins. Alors il rentra, fureta dans la salle à manger. Comme Marthe +lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant +d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne +l'avait pas laissé au premier. Puis, lorsque, après une longue attente +derrière la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second étage, +un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrêtant un instant +dans le vestibule, pour donner à l'abbé Bourrette le temps de le +rejoindre. + +--Tiens! vous voilà, monsieur l'abbé? Quelle heureuse rencontre!... +Vous retournez à Saint-Saturnin? Cela tombe à merveille. Je vais de ce +côté. Nous vous accompagnerons, si ça ne vous dérange pas. + +L'abbé Bourrette répondit qu'il serait enchanté. Tous deux montèrent +lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la +Sous-Préfecture. L'abbé était un gros homme, au bon visage naïf, avec +de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement +tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il +marchait, la tête un peu en arrière, les bras trop courts, les jambes +déjà lourdes. + +--Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir +cet excellent monsieur Faujas.... J'ai à vous remercier, vous m'avez +trouvé là un locataire comme il y en a peu. + +--Oui, oui, murmura le prêtre; c'est un digne homme. + +--Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas même qu'il y +a un étranger chez nous. Et très-poli, très-bien élevé, avec cela.... +Vous ne savez pas, on m'a affirmé que c'était un esprit supérieur, un +cadeau qu'on avait voulu faire au diocèse. + +Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la +Sous-Préfecture, Mouret s'arrêta net, regardant fixement l'abbé +Bourrette. + +--Ah! vraiment, se contenta de répondre celui-ci, d'un air étonné. + +--On me l'a affirmé.... Notre évêque aurait des vues sur lui pour plus +tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour +ne pas exciter des jalousies. + +L'abbé Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de +la Banne. Il dit tranquillement: + +--Vous me surprenez beaucoup.... Faujas est un homme simple, il a même +trop d'humilité. Ainsi, à l'église, il se charge des petites besognes +que nous abandonnons d'ordinaire aux prêtres habitués. C'est un saint, +mais ce n'est pas un garçon habile. Je l'ai à peine entrevu chez +Monseigneur. Dès le premier jour, il a été en froid avec l'abbé +Fenil. Je lui avais pourtant expliqué qu'il fallait devenir l'ami du +grand-vicaire, si l'on voulait être bien reçu à l'évêché. Il n'a pas +compris; il est de jugement un peu étroit, je le crains.... Tenez, +c'est comme ses continuelles visites à l'abbé Compan, notre pauvre +curé, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons +sûrement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront +un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut +vraiment arriver de Besançon pour ignorer une chose qui est connue du +diocèse entier. + +Il s'animait. Il s'arrêta à son tour à l'entrée de la rue Canquoin, se +plantant devant Mouret. + +--Non, mon cher monsieur, on vous a trompé: Faujas est innocent comme +l'enfant qui vient de naître.... Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce +pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! Ça n'empêche pas +que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-même me l'a dit: +«Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux +être curé après moi, tâche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner à +ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.» +Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez.... C'est inutile de +déranger sa vie. On a déjà tant de chagrins! + +La voix s'était attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre, +il reprit sa marche, ému d'un égoïsme naïf qui le faisait pleurer sur +lui-même, tandis qu'il murmurait: + +--Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan.... + +Mouret restait perplexe. L'abbé Faujas finissait par lui échapper tout +à fait. + +--On m'avait pourtant donné des détails bien précis, essaya-t-il +de dire encore. Ainsi, il était question de lui trouver une grande +situation. + +--Eh! non, je vous assure que non! s'écria le prêtre; Faujas n'a pas +d'avenir.... Un autre l'ait. Vous savez que je dîne tous les mardis +chez monsieur le président. L'autre semaine, il m'avait prié +instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connaître, le juger +sans doute.... Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas +a fait. Il a refusé l'invitation, mon cher monsieur, il a refusé +carrément. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence +impossible à Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en +faisant une pareille impolitesse à monsieur Rastoil; il s'est entêté, +il n'a rien voulu entendre.... Je crois même, Dieu me pardonne! +qu'il m'a dit, dans un moment de colère, qu'il n'avait pas besoin de +s'engager en acceptant un dîner de la sorte. + +L'abbé Bourrette se mit à rire. Il était arrivé devant Saint-Saturnin; +il retint un instant Mouret à la petite porte de l'église. + +--C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande +un peu, croire qu'un dîner de monsieur Rastoil pouvait le +compromettre!... Aussi votre belle-mère, la bonne madame Rougon, +m'ayant chargé hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas +caché que je craignais fort d'être mal reçu. + +Mouret dressa l'oreille. + +--Ah! ma belle-mère vous avait chargé d'une invitation? --Oui, +elle était venue hier à la sacristie.... Comme je tiens à lui être +agréable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable +d'homme.... Moi, j'étais certain qu'il refuserait. + +--Et il a refusé? + +--Non, j'ai été bien surpris, il a accepté. + +Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prêtre clignait les yeux +d'un air extrêmement satisfait. + +--Il faut confesser que j'ai été bien habile.... Il y avait plus +d'une heure que j'expliquais à Faujas la situation de madame votre +belle-mère. Il hochait la tête, ne se décidait pas, parlait de son +amour de la retraite.... Enfin j'étais à bout, lorsque je me suis +souvenu d'une recommandation de cette chère dame. Elle m'avait prié +d'insister sur le caractère de son salon, qui est, comme toute la +ville le sait, un terrain neutre.... C'est alors qu'il a semblé faire +un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain... +Je vais écrire deux lignes à l'excellente madame Rougon pour lui +annoncer notre victoire. + +Il resta encore là un moment, se parlant à lui-même, roulant ses gros +yeux bleus. + +--Monsieur Rastoil sera bien vexé, mais ce n'est pas ma faute.... Au +revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments +chez vous. + +Et il entra dans l'église, en laissant retomber doucement derrière lui +la double porte rembourrée. Mouret regarda cette porte avec un léger +haussement d'épaules. + +--Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous +laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien +dire.... Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fâcheux +que je sois brouillé avec cet imbécile de Rougon. + +Puis, il courut toute l'après-midi pour ses affaires. Le soir, en se +couchant, il demanda négligemment à sa femme: --Est-ce que tu vas chez +ta mère demain soir? + +--Non, répondit Marthe; j'ai trop de choses à terminer. J'irai sans +doute jeudi prochain. + +Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie: + +--Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta +mère, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants. + +Marthe le regarda, étonnée. D'ordinaire, il la tenait au logis, +ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle +s'absentait pendant une heure. + +--J'irai, si tu le désires, dit-elle. + +Il souffla la bougie, il mit la tête sur l'oreiller, en murmurant: + +--C'est cela, et tu nous raconteras la soirée. Ça amusera les enfants. + + + +VI + + +Le lendemain soir, vers neuf heures, l'abbé Bourrette vint prendre +l'abbé Faujas; il lui avait promis d'être son introducteur, de le +présenter dans le salon des Rougon. Comme il le trouva prêt, debout au +milieu de sa grande chambre nue, mettant des gants noirs blanchis au +bout de chaque doigt, il le regarda avec une légère grimace. + +--Est-ce que vous n'avez pas une autre soutane? demanda-t-il. + +--Non, répondit tranquillement l'abbé Faujas; celle-ci est encore +convenable, je crois. + +--Sans doute, sans doute, balbutia le vieux prêtre. Il fait un froid +très-vif. Vous ne mettez rien sur vos épaules?... Alors partons. + +On était aux premières gelées. L'abbé Bourrette, chaudement enveloppé +dans une douillette de soie, s'essouffla à suivre l'abbé Faujas, qui +n'avait sur les épaules que sa mince soutane usée. Ils s'arrêtèrent +au coin de la place de la Sous-Préfecture et de la rue de la Banne, +devant une maison toute de pierres blanches, une des belles bâtisses +de la ville neuve, avec des rosaces sculptées à chaque étage. Un +domestique en habit bleu les reçut dans le vestibule; il sourit à +l'abbé Bourrette en lui enlevant la douillette, et parut très-surpris +à la vue de l'autre abbé, de ce grand diable taillé à coups de hache, +sorti sans manteau par un froid pareil. Le salon était au premier +étage. + +L'abbé Faujas entra, la tête haute, avec une aisance grave; tandis +que l'abbé Bourrette, très ému lorsqu'il venait chez les Rougon, bien +qu'il ne manquât pas une de leurs soirées, se tirait d'affaire en +s'échappant dans une pièce voisine. Lui, traversa lentement tout le +salon pour aller saluer la maîtresse de la maison, qu'il avait devinée +au milieu d'un groupe de cinq ou six dames. Il dut se présenter +lui-même; il le fit en trois paroles. Félicité s'était levée vivement. +Elle l'examinait des pieds à la tête, d'un oeil prompt, revenant +au visage, lui fouillant les yeux de son regard de fouine, tout en +murmurant avec un sourire: + +--Je suis charmée, monsieur l'abbé, je suis vraiment charmée.... + +Cependant le passage du prêtre, au milieu du salon, avait causé un +étonnement. Une jeune femme, ayant levé brusquement la tête, eut même +un geste contenu de terreur, en apercevant cette masse noire devant +elle. L'impression fut défavorable: il était trop grand, trop carré +des épaules; il avait la face trop dure, les mains trop grosses. Sous +la lumière crue du lustre, sa soutane apparut si lamentable, que les +dames eurent une sorte de honte, à voir un abbé si mal vêtu. Elles +ramenèrent leurs éventails, elles se remirent à chuchoter, en +affectant de tourner le dos. Les hommes avaient échangé des coups +d'oeil, avec une moue significative. + +Félicité sentit le peu de bienveillance de cet accueil. Elle en sembla +irritée; elle resta debout au milieu du salon, haussant le ton, +forçant ses invités à entendre les compliments qu'elle adressait à +l'abbé Faujas. --Ce cher Bourrette, disait-elle avec des cajoleries +dans la voix, m'a conté le mal qu'il avait eu à vous décider.... Je +vous en garde rancune, monsieur. Vous n'avez pas le droit de vous +dérober ainsi au monde. + +Le prêtre s'inclinait sans répondre. La vieille dame continua en +riant, avec une intention particulière dans certains mots: + +--Je vous connais plus que vous ne croyez, malgré vos soins à nous +cacher vos vertus. On m'a parlé de vous; vous êtes un saint, et je +veux être votre amie.... Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas? +car maintenant vous êtes des nôtres. + +L'abbé Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la +façon dont elle manoeuvrait son éventail quelque signe maçonnique. Il +répondit en baissant la voix: + +--Madame, je suis à votre entière disposition. + +--C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut. +Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde.... Mais +venez, je vous présenterai à monsieur Rougon. + +Elle traversa le salon, dérangea plusieurs personnes pour ouvrir un +chemin à l'abbé Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre +contre lui toutes les personnes présentes. Dans la pièce voisine, des +tables de whist étaient dressées. Elle alla droit à son mari, +qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste +d'impatience, lorsqu'elle se pencha à son oreille; mais, dès qu'elle +lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacité. + +--Très-bien! très-bien! murmura-t-il. + +Et, s'étant excusé auprès de ses partenaires, il vint serrer la +main de l'abbé Faujas. Rougon était alors un gros homme blême, de +soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire. +On trouvait généralement, à Plassans, qu'il avait une belle tête, une +tête blanche et muette de personnage politique. Après avoir échangé +avec le prêtre quelques politesses, il reprit sa place à la table de +jeu. Félicité, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon. + +Quand l'abbé Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrassé le +moins du monde. Il resta un instant debout, à regarder les joueurs; en +réalité, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'était un +petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothèque en poirier +noirci, ornés de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands +panneaux de la pièce. On eût dit le cabinet d'un magistrat. Le prêtre, +qui tenait sans doute à faire une inspection complète, traversade +nouveau le grand salon. Il était vert, très-sérieux également, mais +plus chargé de dorures, tenant à la fois de la gravité administrative +d'un ministère et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre +côté, se trouvait encore une sorte de boudoir, où Félicité recevait +dans la journée; un boudoir paille, avec un meuble brodé de ramages +violets, si encombré de fauteuils, de pouffs, de canapés, qu'on +pouvait à peine y circuler. + +L'abbé Faujas s'assit au coin de la cheminée, faisant mine de se +chauffer les pieds. Il était placé de façon à voir, par une porte +grande ouverte, une bonne moitié du salon vert. L'accueil si gracieux +de madame Rougon le préoccupait; il fermait les yeux à demi, +s'appliquant à quelque problème dont la solution lui échappait. Au +bout d'un instant, dans sa rêverie, il entendit derrière lui un bruit +de voix; son fauteuil, à dossier énorme, le cachait entièrement, et il +baissa les paupières davantage. Il écouta, comme ensommeillé par la +forte chaleur du feu. + +--Je suis allé une seule fois chez eux, dans ce temps-là, continuait +une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre côté de la rue de +la Banne. Vous deviez être à Paris, car tout Plassans a connu le salon +jaune des Rougon, à cette époque: un salon lamentable, avec du papier +citron à quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours +d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient.... Regardez-la donc +maintenant, cette noiraude, en satin marron, là-bas, sur ce pouff. +Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la +lui donner à baiser. + +Une voix plus jeune ricana, en murmurant: + +--Ils ont dû joliment voler pour avoir un si beau salon vert, car vous +savez que c'est le plus beau salon de la ville. + +--La dame, reprit l'autre, a toujours eu la passion de recevoir. Quand +elle n'avait pas le sou, elle buvait de l'eau, pour offrir le soir des +verres de limonade à ses invités... Oh! je les connais sur le bout du +doigt, les Rougon; je les ai suivis. Ce sont des gens très-forts. Ils +avaient une rage d'appétits à jouer du couteau au coin d'un bois. Le +coup d'État les a aidés à satisfaire un rêve de jouissances qui les +torturait depuis quarante ans. Aussi quelle gloutonnerie, quelle +indigestion de bonnes choses!... Tenez, cette maison qu'ils habitent +aujourd'hui, appartenait alors à un monsieur Peirotte, receveur +particulier, qui fut tué à l'affaire de Sainte-Roure, lors de +l'insurrection de 51. Oui, ma foi! ils ont eu toutes les chances: +une balle égarée les a débarrassés de cet homme gênant, dont ils ont +hérité.... Eh bien! entre la maison et la charge du receveur, Félicite +aurait certainement choisi la maison. Elle la couvait des yeux depuis +près de dix ans, prise d'une envie furieuse de femme grosse, se +rendant malade à regarder les rideaux riches qui pendaient derrière +les glaces des fenêtres. C'étaient ses Tuileries, à elle, selon le mot +qui courut à Plassans, après le 2 Décembre. + +--Mais où ont-ils pris l'argent pour acheter la maison? + +--Ah! ceci, mon brave, c'est la bouteille à l'encre.... Leur fils +Eugène, celui qui a fait à Paris une fortune politique si étonnante, +député, ministre, conseiller familier des Tuileries, obtint facilement +une recette particulière et la croix pour son père, qui avait joué ici +une bien jolie farce. Quant à la maison, elle aura été payée à l'aide +d'arrangements. Ils auront emprunté à quelque banquier.... En tous +cas, aujourd'hui, ils sont riches, ils tripotent, ils rattrapent le +temps perdu. J'imagine que leur fils est resté en correspondance avec +eux, car ils n'ont pas encore commis une seule bêtise. + +La voix se tut, pour reprendre presque aussitôt avec un rire étouffé: + +--Non, je ris malgré moi, lorsque je lui vois faire ses mines de +duchesse, cette sacrée cigale de Félicité!... Je me rappelle toujours +le salon jaune, avec son tapis usé, ses consoles sales, la mousseline +de son petit lustre couverte de chiures de mouches.... La voilà qui +reçoit les demoiselles Rastoil à présent. Hein! comme elle manoeuvre +la queue de sa robe.... Cette vieille-là, mon brave, crèvera un soir +de triomphe, au milieu de son salon vert. + +L'abbé Faujas avait roulé doucement la tête, de façon à voir ce qui +passait dans le grand salon. Il y aperçut madame Rougon, vraiment +superbe, au milieu du cercle qui l'entourait; elle semblait grandir +sur ses pieds de naine, et courber toutes les échines autour d'elle, +d'un regard de reine victorieuse. Par instants, une courte pâmoison +faisait battre ses paupières, dans les reflets d'or du plafond, dans +la douceur grave des tentures. + +--Ah! voici votre père, dit la voix grasse; voici ce bon docteur qui +entre.... C'est bien surprenant que le docteur ne vous ait pas raconté +ces choses. Il en sait plus long que moi. + +--Eh! mon père a peur que je ne le compromette, reprit l'autre +gaiement. Vous savez qu'il m'a maudit, en jurant que je lui ferai +perdre sa clientèle.... Je vous demande pardon, j'aperçois les fils +Maffre, je vais leur serrer la main. + +Il y eut un bruit de chaises, et l'abbé Faujas vit un grand jeune +homme, au visage déjà fatigué, traverser le petit salon. L'autre +personnage, celui qui accommodait si allègrement les Rougon, se leva +également. Une dame qui passait se laissa dire par lui des choses fort +douces; elle riait, elle l'appelait «ce cher monsieur de Condamin». +Le prêtre reconnut alors le bel homme de soixante ans que Mouret lui +avait montré dans le jardin de la sous-préfecture. M. de Condamin +vint s'asseoir à l'autre coin de la cheminée. Là, il fut tout surpris +d'apercevoir l'abbé Faujas, que le dossier du fauteuil lui avait +caché; mais il ne se déconcerta nullement, il sourit, et avec un +aplomb d'homme aimable: + +--Monsieur l'abbé, dit-il, je crois que nous venons de nous confesser +sans le vouloi.... C'est un gros péché, n'est-ce pas, que de médire du +prochain? Heureusement que vous étiez là pour nous absoudre. + +L'abbé, si maître qu'il fût de son visage, ne put s'empêcher de rougir +légèrement. Il entendit à merveille que M. de Condamin lui reprochait +d'avoir retenu son souffle pour écouter. Mais celui-ci n'était pas +homme à garder rancune à un curieux, au contraire. Il fut ravi de +cette pointe de complicité qu'il venait de mettre entre le prêtre +et lui. Cela l'autorisait à causer librement, à tuer la soirée en +racontant l'histoire scandaleuse des personnes qui étaient là. C'était +son meilleur régal. Cet abbé nouvellement arrivé à Plassans lui +semblait un excellent auditeur; d'autant plus qu'il avait une vilaine +mine, une mine d'homme bon à tout entendre, et qu'il portait une +soutane vraiment trop usée pour que les confidences qu'on se +permettrait avec lui pussent tirer à conséquence. + +Au bout d'un quart d'heure, M. de Condamin s'était mis tout à l'aise. +Il expliquait Plassans à l'abbé Faujas, avec sa grande politesse +d'homme du monde. + +--Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l'abbé, disait-il; je serais +enchanté, si je vous étais bon à quelque chose.... Plassans est une +petite ville où l'on s'accommode un trou à la longue. Moi, je suis des +environs de Dijon. Eh bien! lorsqu'on m'a nommé ici conservateur +des eaux et forêts, je détestais le pays, je m'y ennuyais à mourir. +C'était à la veille de l'empire. Après 51 surtout, la province n'a +rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants +avaient une peur de chien. La vue d'un gendarme les aurait fait +rentrer sous terre.... Cela s'est calmé peu à peu, ils ont repris leur +traintrain habituel, et, ma foi, j'ai fini par me résigner. Je vis +au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé +quelques relations. + +Il baissa la voix, il continua d'un ton confidentiel: + +--Si vous m'en croyez, monsieur l'abbé, vous serez prudent. Vous ne +vous imaginez pas dans quel guêpier j'ai failli tomber.... Plassans +est divisé en trois quartiers absolument distincts: le vieux quartier, +où vous n'aurez que des consolations et des aumônes à porter; le +quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d'ennui +et de rancune dont vous ne sauriez trop vous mélier; et la ville +neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la +sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable... Moi, j'avais +commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je +pensais que mes relations devaient m'appeler. Ah! bien oui, je n'ai +trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis +conservés sur de la paille. Tout le monde pleure le temps où Berthe +filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête; une conspiration +sourde contre l'heureuse paix dans laquelle nous vivons.... J'ai +manqué me compromettre, ma parole d'honneur. Péqueur s'est moqué de +moi.... monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le +connaissez?... Alors j'ai passé le cours Sauvaire, j'ai pris un +appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple +n'existe pas, la noblesse est indécrottable; il n'y a de tolérable que +quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais +pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est +très-heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier +des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays +conquis. + +Il eut un rire de satisfaction, s'allongeant davantage, présentant ses +semelles à la flamme; puis, il prit un verre de punch sur le plateau +d'un domestique qui passait, but lentement, tout en continuant à +regarder l'abbé Faujas du coin de l'oeil. Celui-ci sentit que la +politesse exigeait qu'il trouvât une phrase. + +--Cette maison paraît fort agréable, dit-il en se tournant à demi vers +le salon vert, où les conversations s'animaient. + +--Oui, oui, répondit M. de Condamin, qui s'arrêtait de temps à autre +pour avaler une petite gorgée de punch; les Rougon nous font oublier +Paris. On ne se croirait jamais à Plassans, ici. C'est le seul salon +où l'on s'amuse, parce que c'est le seul où toutes les opinions se +coudoient.. Péqueur a également des réunions fort aimables ... Ça +doit leur coûter bon, aux Rougon, et ils ne touchent pas des frais de +bureau comme Péqueur; mais ils ont mieux que ça, ils ont les poches +des contribuables. + +Cette plaisanterie l'enchanta. Il posa sur la cheminée le verre vide +qu'il tenait à la main; et, se rapprochant, se penchant: + +--Ce qu'il y a d'amusant, ce sont les comédies continuelles qui se +jouent. Si vous connaissiez les personnages!... Vous voyez madame +Rastoil là-bas, au milieu de ses deux filles, cette dame de +quarante-cinq ans environ, celle qui a cette tête de brebis bêlante +....Eh bien! avez-vous remarqué le battement de ses paupières, lorsque +Delangre est venu s'asseoir en face d'elle? ce monsieur qui a l'air +d'un polichinelle, ici, à gauche.... Ils se sont connus intimement, il +y a quelque dix ans. On dit qu'une des deux demoiselles est de lui, +mais on ne sait plus bien laquelle.... Le plus drôle est que Delangre, +vers la même époque, a eu de petits ennuis avec sa femme; on raconte +que sa fille est d'un peintre que tout Plassans connaît. + +L'abbé Faujas avait cru devoir prendre une mine grave pour recevoir +de pareilles confidences; il fermait complètement les paupières; +il semblait ne plus entendre. M. de Condamin reprit, comme pour se +justifier: + +--Si je me permets de parler ainsi de Delangre, c'est que je le +connais beaucoup. Il est diantrement fort, ce diable d'homme! Je crois +que son père était maçon. Il y a une quinzaine d'années, il plaidait +les petits procès dont les autres avocats ne voulaient pas. Madame +Rastoil l'a positivement tiré de la misère; elle lui envoyait jusqu'à +du bois l'hiver, pour qu'il eût bien chaud. C'est par elle qu'il a +gagné ses premières causes.... Remarquez que Delangre avait alors +l'habileté de ne montrer aucune opinion politique. Aussi, en 52, +lorsqu'on a cherché un maire, a-t-on immédiatement songé à lui; lui +seul pouvait accepter une pareille situation sans effrayer aucun des +trois quartiers de la ville. Depuis ce temps, tout lui a réussi. Il +a le plus bel avenir. Le malheur est qu'il ne s'entend guère avec +Péqueur; ils discutent toujours ensemble sur des bêtises. + +Il s'arrêta, en voyant revenir le grand jeune homme avec lequel il +causait un instant auparavant. + +--Monsieur Guillaume Porquier, dit-il en le présentant à l'abbé, le +fils du docteur Porquier. + +Puis, lorsque Guillaume se fut assis, il lui demanda en ricanant: + +--Eh bien! qu'avez-vous vu de beau, là, à côté? + +--Rien assurément, répondit le jeune homme d'un ton plaisant. J'ai vu +les Paloque. Madame Rougon tâche toujours de les mettre derrière un +rideau, pour éviter des malheurs. Une femme grosse qui les a aperçus +un jour, sur le cours, a failli avorter.... Paloque ne quitte pas des +yeux le président Rastoil, espérant sans doute le tuer d'une peur +rentrée. Vous savez que ce monstre de Paloque compte mourir président. + +Tous deux s'égayèrent. La laideur des Paloque était un sujet +d'éternelles moqueries, dans le petit monde des fonctionnaires. Le +fils Porquier continua, en baissant la voix: + +--J'ai vu aussi monsieur de Bourdeu. Ne trouvez-vous pas que le +personnage a encore maigri, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul? +Jamais Bourdeu ne se consolera de n'être plus préfet; il a mis sa +rancune d'orléaniste au service des légitimistes, dans l'espoir que +cela le mènerait droit à la Chambre, où il rattraperait la préfecture +tant regrettée... Aussi est-il horriblement blessé de ce qu'on lui a +préféré le marquis, un sot, un âne bâté, qui ne sait pas trois mots de +politique; tandis que lui, Bourdeu, est très-fort, tout à fait fort. + +--Il est assommant, Bourdeu, avec sa redingote boutonnée et son +chapeau plat de doctrinaire, dit M. de Condamin en haussant les +épaules. Si on les laissait aller, ces gens-là feraient de la France +une Sorbonne d'avocats et de diplomates, où l'on s'ennuierait ferme, +je vous assure ... Ah! je voulais vous dire, Guillaume; on m'a parlé +de vous, il paraît que vous menez une jolie vie. + +--Moi! s'écria le jeune homme en riant. + +--Vous-même, mon brave; et remarquez que je tiens les choses de votre +père. Il est désolé, il vous accuse de jouer, de passer la nuit au +cercle et ailleurs ... Est-il vrai que vous ayez découvert un café +borgne, derrière les prisons, où vous allez, avec toute une bande de +chenapans, faire un train d'enfer? On m'a même raconté.... + +M. de Condamin, voyant entrer deux dames, continua tout bas à +l'oreille de Guillaume, qui faisait des signes affirmatifs, en +pouffant de rire. Celui-ci, pour ajouter sans doute quelques détails, +se pencha à son tour. Et tous deux, se rapprochant, les yeux allumés, +se régalèrent longtemps de cette anecdote, qu'on ne pouvait risquer +devant les dames. + +Cependant, l'abbé Faujas était resté là. Il n'écoutait plus; il +suivait les mouvements de M. Delangre, qui s'agitait fort dans le +salon vert, prodiguant les amabilités. Ce spectacle l'absorbait au +point qu'il ne vit pas l'abbé Bourrette l'appelant de la main. L'abbé +dut venir le toucher au bras, en le priant de le suivre. Il le mena +jusque dans la pièce où l'on jouait, avec les précautions d'un homme +qui aquelque chose de délicat à dire. + +--Mon ami, murmura-t-il, quand ils furent seuls dans un coin, vous +êtes excusable, c'est la première fois que vous venez ici; mais je +dois vous avertir, vous vous êtes compromis beaucoup en causant si +longtemps avec les personnes que vous quittez. + +Et, comme l'abbé Faujas le regardait, très-surpris: + +--Ces personnes ne sont pas bien vues.... Certes, je n'entends pas les +juger, je ne veux entrer dans aucune médisance. Par amitié pour vous, +je vous avertis, voilà tout. + +Il voulait s'éloigner, mais l'autre le retint, en lui disant vivement: + +--Vous m'inquiétez, cher monsieur Bourrette; expliquez-vous, je vous +en prie. Il me semble que, sans médire, vous pouvez me fournir des +éclaircissements. + +--Eh bien! reprit le vieux prêtre après une hésitation, le jeune +homme, le fils du docteur Porquier, fait la désolation de son +honorable père et donne les plus mauvais exemples à la jeunesse +studieuse de Plassans. Il n'a laissé que des dettes à Paris, il met +ici la ville sens dessus dessous.... Quant à monsieur de Condamin.... +Il s'arrêta de nouveau, embarrassé par les choses énormes qu'il avait +raconter; puis, baissant les paupières: + +--Monsieur de Condamin est leste en paroles, et je crains qu'il n'ait +pas de sens moral. Il ne ménage personne, il scandalise toutes les +âmes honnêtes.... Enfin, je ne sais trop comment vous apprendre cela, +il aurait fait, dit-on, un mariage peu honorable. Vous voyez cette +jeune femme qui n'a pas trente ans, celle qui est si entourée. Eh +bien! il nous l'a ramenée un jour à Plassans, on ne sait trop d'où: +Dès le lendemain de son arrivée, elle était toute-puissante ici. C'est +elle qui a fait décorer son mari et le docteur Porquier. Elle a des +amis, à Paris.... Je vous en prie, ne répétez point ces choses. Madame +de Condamin est très-aimable, très-charitable. Je vais quelquefois +chez elle, je serais désolé qu'elle me crût son ennemi. Si elle a +des fautes à se faire pardonner, notre devoir, n'est-ce pas? est de +l'aider à revenir au bien. Quant au mari, entre nous, c'est un vilain +homme. Soyez froid avec lui. + +L'abbé Faujas regardait le digne Bourrette dans les yeux. Il venait, +de remarquer que madame Rougon suivait de loin leur entretien, d'un +air préoccupé. + +--Est-ce que ce n'est pas madame Rougon qui vous a prié de me donner +un bon avis? demanda-t-il brusquement au vieux prêtre. + +--Tiens! comment savez-vous cela? s'écria celui-ci, très-étonné. Elle +m'avait prié de ne pas parler d'elle; mais, puisque vous avez deviné +... C'est une bonne personne, qui serait bien chagrine de voir un +prêtre faire mauvaise figure chez elle. Elle est malheureusement +forcée de recevoir toutes sortes de gens. L'abbé Faujas remercia, en +promettant d'être prudent. Les joueurs, autour d'eux, n'avaient pas +levé la tête. Il rentra dans le grand salon, où il se sentit de +nouveau dans un milieu hostile; il constata même plus de froideur, +plus de mépris muet. Les jupes s'écartaient sur son passage, comme +s'il avait dû les salir; les habits noirs se détournaient, avec +de légers ricanements. Lui, garda une sérénité superbe. Ayant cru +entendre prononcer avec affectation le mot de Besançon, dans le coin +de la pièce où trônait madame de Condamin, il marcha droit au groupe +formé autour d'elle; mais, à son approche, la conversation tomba net, +et tous les yeux le dévisagèrent, luisant d'une curiosité méchante. On +parlait sûrement de lui, on racontait quelque vilaine histoire. Alors, +comme il se tenait debout, derrière les demoiselles Bastoil, qui ne +l'avaient point aperçu, il entendit la plus jeune demander à l'autre: + +--Qu'a-t-il donc fait, à Besançon, ce prêtre dont tout le monde parle? + +--Je ne sais trop, répondit l'aînée. Je crois qu'il a failli étrangler +son curé dans une querelle. Papa dit aussi qu'il s'est mêlé d'une +grande affaire industrielle qui a mal tourné. + +--Mais il est là, n'est-ce pas? dans le petit salon.... On vient de le +voir rire avec monsieur de Condamin. + +--Alors, s'il rit avec monsieur de Condanin, on a raison de se méfier +de lui. + +Ce bavardage des deux demoiselles mit une sueur aux tempes de l'abbé +Faujas. Il ne sourcilla pas; sa bouche s'amincit, ses joues prirent +une teinte terreuse. Maintenant, il entendait le salon entier parler +du curé qu'il avait étranglé, des affaires véreuses dont il s'était +mêlé. En face de lui, M. Delangre et le docteur Porquier restaient +sévères; M. de Bourdeu avait une moue de dédain, en causant bas +avec une dame; M. Maffre, le juge de paix, le regardait en dessous, +dévotement, le flairant de loin, avant de se décider à mordre; et, +à l'autre bout de la pièce, le ménage Paloque, les deux monstres, +allongeaient leurs visages couturés par le fiel, où s'allumait la joie +mauvaise de toutes les cruautés colportées à voix basse. L'abbé Faujas +recula lentement, en voyant madame Rastoil, debout à quelques pas, +revenir s'asseoir entre ses deux filles, comme pour les mettre sous +son aile et les protéger de son contact. Il s'accouda au piano qu'il +trouva derrière lui, il demeura là, le front haut, la face dure et +muette comme une face de Pierre. Décidément, il y avait complot, on le +traitait en paria. + +Dans son immobilité, le prêtre dont les regards fouillaient le salon, +sous ses paupières à demi closes, eut un geste aussitôt réprimé. Il +venait d'apercevoir, derrière une véritable barricade de jupes, l'abbé +Fenil, allongé dans un fauteuil, souriant discrètement. Leurs yeux +s'étant rencontrés, ils se regardèrent pendant quelques secondes, de +l'air terrible de deux duellistes engageant un combat à mort. Puis, il +se fit un bruit d'étoffe, et le grand vicaire disparut de nouveau dans +les dentelles des dames. + +Cependant, Félicité avait manoeuvré habilement pour s'approcher du +piano. Elle y installa l'aînée des demoiselles Rastoil, qui chantait +agréablement la romance. Puis, lorsqu'elle put parler sans être +entendue, attirant l'abbé Faujas dans l'embrasure d'une fenêtre: + +--Qu'avez-vous donc fait à l'abbé Fenil? lui demanda-t-elle. + +Ils continuèrent à voix très-basse. Le prêtre d'abord avait feint la +surprise; mais, lorsque madame Rougon eut murmuré quelques paroles +qu'elle accompagnait de haussements d'épaules, il parut se livrer, +il causa. Ils souriaient, tous les deux, semblaient échanger des +politesses, tandis que l'éclat de leurs yeux démentait cette banalité +jouée. Le piano se tut, et il fallut que l'aînée des demoiselles +Rastoil chantât la _Colombe du soldat_, qui avait alors un grand +succès. + +--Votre début est tout à fait malheureux, murmurait Félicité; vous +vous êtes rendu impossible, je vous conseille de ne pas revenir ici de +quelque temps.... Il faut vous faire aimer, entendez-vous? Les coups +de force vous perdraient. L'abbé Faujas restait songeur. + +--Vous dites que ces vilaines histoires ont dû être racontées par +l'abbé Fenil? demanda-t-il. + +--Oh! il est trop fin pour se mettre ainsi en avant; il aura soufflé +ces choses dans l'oreille de ses pénitentes. Je ne sais s'il vous a +deviné, mais il a peur de vous, cela est certain; il va vous combattre +par toutes les armes imaginables.... Le pis est qu'il confesse les +personnes le plus comme il faut de la ville. C'est lui qui a fait +nommer le marquis de Lagrifoul. + +--J'ai eu tort de venir à cette soirée, laissa échapper le prêtre. + +Félicité pinça les lèvres. Elle reprit vivement: + +--Vous avez eu tort de vous compromettre avec un homme tel que ce +Condamin. Moi, j'ai fait pour le mieux. Lorsque la personne que vous +savez m'a écrit de Paris, j'ai cru vous être utile en vous invitant. +Je m'imaginais que vous sauriez vous faire ici des amis. C'était un +premier pas. Mais, au lieu de chercher à plaire, vous lâchez tout le +monde contre vous.... Tenez, excusez ma franchise, je trouve que vous +tournez le dos au succès. Vous n'avez commis que des fautes, en allant +vous loger chez mon gendre, en vous claquemurant chez vous, en portant +une soutane qui fait la joie des gamins dans les rues. + +L'abbé Faujas ne put retenir un geste d'impatience. Il se contenta de +répondre: + +--Je profiterai de vos bons conseils. Seulement, ne m'aidez pas, cela +gâterait tout. + +--Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez +dans ce salon que triomphant.... Un dernier mot, cher monsieur. La +personne de Paris tient beaucoup à votre succès, et c'est pourquoi je +m'intéresse à vous. Eh bien! croyez-moi, ne vous faites pas terrible; +soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux +femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous. + +L'aînée des demoiselles Rastoil achevait sa romance, en plaquant un +dernier accord. On applaudit discrètement. Madame Rougon avait quitté +l'abbé Faujas pour féliciter la chanteuse. Elle se tint ensuite +au milieu du salon, donnant des poignées de main aux invités +qui commençaient à se retirer. Il était onze heures. L'abbé fut +très-contrarié, lorsqu'il s'aperçut que le digne Bourrette avait +profité de la musique pour disparaître. Il comptait s'en aller avec +lui, ce qui devait lui ménager une sortie convenable. Maintenant, s'il +partait seul, c'était un échec absolu; on raconterait le lendemain +dans la ville qu'on l'avait jeté à la porte. Il se réfugia de nouveau +dans l'embrasure d'une fenêtre, épiant une occasion, cherchant un +moyen de faire une retraite honorable. + +Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames. +Alors, il remarqua une personne fort simplement mise. C'était madame +Mouret, rajeunie par des bandeaux légèrement ondulés. Elle le surprit +beaucoup par son tranquille visage, où deux grands yeux noirs +semblaient dormir. Il ne l'avait pas aperçue de la soirée; elle était +sans doute restée dans son coin, sans bouger, contrariée de perdre +ainsi le temps, les mains sur les genoux, à ne rien faire. Comme il +l'examinait, elle se leva pour prendre congé de sa mère. + +Celle-ci goûtait une de ses joies les plus aiguës, à voir le beau +monde de Plassans s'en aller avec des révérences, la remerciant de son +punch, de son salon vert, des heures agréables qu'il venait de passer +chez elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur +la chair, selon sa rude expression, tandis que, à cette heure, les +plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette +chère madame Rougon. --Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre, +on oublie ici la marche des heures. + +--Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la +jolie madame de Condamin. + +--Nous vous attendons à dîner demain, disait M. Delangre; mais à la +fortune du pot, nous ne faisons pas de façons comme vous. + +Marthe dut traverser cette ovation pour arriver près de sa mère. Elle +l'embrassa, et se retirait, lorsque Félicité la retint, cherchant +quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas: + +--Monsieur l'abbé, dit-elle en riant, êtes-vous un homme galant? + +L'abbé s'inclina. + +--Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui +demeurez dans la maison; cela ne vous dérangera pas, et il y a un bout +de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant. + +Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'était pas une petite +fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa mère ayant insisté, disant +qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abbé. +Et, comme celui-ci s'en allait avec elle, Félicité, qui les avait +accompagnés jusqu'au palier, répéta à l'oreille du prêtre avec un +sourire: + +--Rappelez-vous ce que j'ai dit.... Plaisez aux femmes, si vous voulez +que Plassans soit à vous. + + + +VII + + +Le soir même, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions, +voulant connaître les événements de la soirée. Elle répondit que +tout s'était passé comme à l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqué +d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abbé Faujas l'avait +accompagnée, en causant avec elle de choses insignifiantes. Mouret fut +très-contrarié de ce qu'il appelait «l'indolence» de sa femme. + +--On pourrait bien s'assassiner chez ta mère, dit-il en s'enfonçant la +tête dans l'oreiller d'un air furieux; ce n'est certainement pas toi +qui m'en apporterais la nouvelle. + +Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dîner, il cria à Marthe, du +plus loin qu'il l'aperçut: + +--Je le savais bien, tu as des yeux pour ne pas voir, ma bonne ... Ah! +que je te reconnais là! Rester la soirée entière dans un salon, sans +seulement te douter de ce qu'on a dit et fait autour de toi!... Mais +toute la ville en cause, entends-tu! Je n'ai pu faire un pas sans +rencontrer quelqu'un qui m'en parlât. + +--De quoi donc, mon ami? demanda Marthe étonnée. + +--Du beau succès de l'abbé Faujas, pardieu! On l'a mis à la porte du +salon vert. + +--Mais non, je t'assure; je n'ai rien vu de semblable. + +--Eh! je te l'ai dit, tu ne vois rien!... Sais-tu ce qu'il a fait à +Besançon, l'abbé? Il a étranglé un curé ou il a commis des faux. On ne +peut pas affirmer au juste ... N'importe, il paraît qu'on l'a joliment +arrangé. Il était vert. C'est un homme fini. + +Marthe avait baissé la tête, laissant son mari triompher de l'échec du +prêtre. Mouret était enchanté. + +--Je garde ma première idée, continua-t-il; ta mère doit manigancer +quelque chose avec lui. On m'a raconté qu'elle s'était montrée +très-aimable. C'est elle, n'est-ce pas, qui a prié l'abbé de +t'accompagner? Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela? + +Elle haussa doucement les épaules, sans répondre. + +--Tu es étonnante, vraiment! s'écria-t-il. Tous ces détails-là ont +beaucoup d'importance .... Ainsi, madame Paloque, que je viens de +rencontrer, m'a dit qu'elle était restée avec plusieurs dames, pour +voir comment l'abbé sortirait. Ta mère s'est servie de toi pour +protéger la retraite du calottin, tu ne comprends donc pas!... Voyons, +tâche de te souvenir; que t'a-t-il dit, en te ramenant ici? + +Il s'était assis devant sa femme, il la tenait sous l'interrogation +aiguë de ses petits yeux. + +--Mon Dieu, répondit-elle patiemment, il m'a dit des choses sans +importance, des choses comme tout le monde peut en dire ... Il a parlé +du froid, qui était très-vif; de la tranquillité de la ville pendant +la nuit; puis, je crois, de l'agréable soirée qu'il venait de passer. + +--Ah! le tartufe!... Et il ne t'a pas questionnée sur ta mère, sur les +gens qu'elle reçoit? + +--Non. D'ailleurs, le chemin n'est pas long, de la rue de la Banne +ici; nous n'avons pas mis trois minutes. Il marchait à côté de moi, +sans me donner le bras; il faisait de si grandes enjambées, que +j'étais presque forcée de courir ... Je ne sais ce qu'on a, à +s'acharner ainsi après lui. Il n'a pas l'air heureux. Il grelottait, +le pauvre homme, dans sa vieille soutane. + +Mouret n'était pas méchant. + +--Ça, c'est vrai, murmura-t-il; il ne doit pas avoir chaud, depuis +qu'il gèle. + +--Puis, continua Marthe, nous n'avons pas à nous plaindre de lui: il +paye exactement, il ne fait pas de tapage.... Où trouverais-tu un +aussi bon locataire? + +--Nulle part, je le sais.... Ce que j'en disais, tout à l'heure, +c'était pour te montrer combien peu tu fais attention, quand tu vas +quelque part. Autrement, je connais trop la clique que ta mère reçoit, +pour m'arrêter à ce qui sort du fameux salon vert. Toujours des +cancans, des menteries, des histoires bonnes à faire battre les +montagnes. L'abbé n'a sans doute étranglé personne, pas plus qu'il ne +doit avoir fait banqueroute.... Je le disais à madame Paloque: «Avant +de déshabiller les autres, on ferait bien de laver son propre linge +sale.» Tant mieux, si elle a pris cela pour elle! + +Mouret mentait, il n'avait pas dit cela à madame Paloque. Mais la +douceur de Marthe lui faisait quelque honte de la joie qu'il venait de +témoigner, au sujet des malheurs de l'abbé. Les jours suivants, il se +mit nettement du côté du prêtre. Ayant rencontré plusieurs personnages +qu'il détestait, M. de Bourdeu, M. Delangre, le docteur Porquier, leur +fit un magnifique éloge de l'abbé Faujas, pour ne pas dire comme eux, +pour les contrarier et les étonner. C'était, à l'entendre, un homme +tout à fait remarquable, d'un grand courage, d'une grande simplicité +dans la pauvreté. Il fallait qu'il y eût vraiment des gens bien +méchants. Et il glissait des allusions sur les personnes que +recevaient les Rougon, un tas d'hypocrites, de cafards, de sots +vaniteux, qui craignaient l'éclat de la véritable vertu. Au bout de +quelque temps, il avait fait absolument sienne la querelle de l'abbé, +il se servait de lui pour assommer la bande des Rastoil et la bande de +la sous-préfecture. + +--Si cela n'est pas pitoyable! disait-il parfois à sa femme, oubliant +que Marthe avait entendu un autre langage dans sa bouche; voir des +gens qui ont volé leur fortune on ne sait où, s'acharner ainsi après +un pauvre homme qui n'a pas seulement vingt francs pour s'acheter une +charretée de bois!... Non, vois-tu, ces choses-là me révoltent. Moi, +que diable! je puis me porter garant pour lui. Je sais ce qu'il fait, +je sais comment il est, puisqu'il habite chez moi. Aussi je ne leur +mâche pas la vérité, je les traite comme ils le méritent, lorsque je +les rencontre.... Et je ne m'en tiendrai pas là. Je veux que l'abbé +devienne mon ami. Je veux le promener à mon bras, sur le cours, pour +montrer que je ne crains pas d'être vu avec lui, tout honnête homme +et tout riche que je suis.... D'abord, je te recommande d'être +très-aimable pour ces pauvres gens. + +Marthe souriait discrètement. Elle était heureuse des bonnes +dispositions de son mari à l'égard de leurs locataires. Rose reçut +l'ordre de se montrer complaisante. Le matin, quand il pleuvait, elle +pouvait s'offrir pour faire les commissions de madame Faujas. Mais +celle-ci refusa toujours l'aide de la cuisinière. Cependant, elle +n'avait plus la raideur muette des premiers temps. Un matin, ayant +rencontré Marthe, qui descendait du grenier où l'on conservait les +fruits, elle causa un instant, elle s'humanisa même jusqu'à accepter +deux superbes poires. Ce furent ces deux poires qui devinrent +l'occasion d'une liaison plus étroite. + +L'abbé Faujas, de son côté, ne filait plus si rapidement le long de la +rampe. Le frôlement de sa soutane sur les marches avertissait Mouret, +qui, presque chaque jour maintenant, se trouvait au bas de l'escalier, +heureux de faire, comme il le disait, un bout de chemin avec lui. +Il l'avait remercié du petit service rendu à sa femme, tout en le +questionnant habilement pour savoir s'il retournerait chez les Rougon. +L'abbé s'était mis à sourire; il avouait sans embarras ne pas être +fait pour le monde. Mouret fut charmé; s'imaginant entrer pour quelque +chose dans la détermination de son locataire. Alors, il rêva de +l'enlever complètement au salon vert, de le garder pour lui. Aussi, +le soir où Marthe lui raconta que madame Faujas avait accepté deux +poires, vit-il là une heureuse circonstance qui allait faciliter ses +projets. + +--Est-ce que réellement ils n'allument pas de feu, au second, par le +froid qu'il fait? demanda-t-il devant Rose. + +--Dame! monsieur, répondit la cuisinière, qui comprit que la question +s'adressait à elle, ça serait difficile, puisque je n'ai jamais vu +apporter le moindre fagot. A moins qu'ils ne brûlent leurs quatre +chaises ou que madame Faujas ne monte du bois dans son panier. + +--Vous avez tort de rire, Rose, dit Marthe. Ces malheureux doivent +grelotter, dans ces grandes chambres. + +--Je crois bien, reprit Mouret: il y a eu dix degrés, la nuit +dernière, et l'on craint pour les oliviers. Notre pot à eau a gelé, en +haut.... Ici, la pièce est petite; on a chaud tout de suite. + +En effet, la salle à manger était soigneusement garnie de bourrelets, +de façon que pas un souffle d'air ne passait par les fentes des +boiseries. Un grand poêle de faïence entretenait là une chaleur de +baignoire. L'hiver, les enfants lisaient ou jouaient autour de la +table; tandis que Mouret, en attendant l'heure du coucher, forçait sa +femme à faire un piquet, ce qui était un véritable supplice pour elle. +Longtemps elle avait refusé de toucher aux cartes, disant qu'elle ne +savait aucun jeu; mais il lui avait appris le piquet, et dès lors elle +s'était résignée. + +--Tu ne sais pas, continua-t-il, il faut inviter les Faujas à venir +passer la soirée ici. Comme cela, ils se chaufferont au moins pendant +deux ou trois heures. Puis, ça nous fera une compagnie, nous nous +ennuierons moins.... Invite-les, toi; ils n'oseront pas refuser. + +Le lendemain, Marthe, ayant rencontré madame Faujas dans le vestibule, +fit l'invitation. La vieille dame accepta sur-le-champ, au nom de son +fils, sans le moindre embarras. + +--C'est bien étonnant qu'elle n'ait pas fait de grimaces, dit Mouret. +Je croyais qu'il aurait fallu les prier davantage. L'abbé commence à +comprendre qu'il a tort de vivre en loup. + +Le soir, Mouret voulut que la table fût desservie de bonne heure. Il +avait sorti une bouteille de vin cuit et fait acheter une assiettée de +petits gâteaux. Bien qu'il ne fût pas large, il tenait à montrer qu'il +n'y avait pas que les Rougon qui sussent faire les choses. Les gens du +second descendirent, vers huit heures. L'abbé Faujas avait une soutane +neuve. Cela surprit Mouret si fort, qu'il ne put que balbutier +quelques mots, en réponse aux compliments du prêtre. + +--Vraiment, monsieur l'abbé; tout l'honneur est pour nous.... Voyons, +mes enfants, donnez donc des chaises. + +On s'assit autour de la table. Il faisait trop chaud, Mouret ayant +bourré le poêle outre mesure, pour prouver qu'il ne regardait pas +à une bûche de plus. L'abbé Faujas se montra très-doux; il caressa +Désirée, interrogea les deux garçons sur leurs études. Marthe, +qui tricotait des bas, levait par instants les yeux, étonnée des +inflexions souples de cette voix étrangère, qu'elle n'était pas +habituée à entendre dans la paix lourde de la salle à manger. Elle +regardait en face le visage fort du prêtre, ses traits carrés; puis, +elle baissait de nouveau la tête, sans chercher à cacher l'intérêt +qu'elle prenait à cet homme si robuste et si tendre, qu'elle savait +très-pauvre. Mouret, maladroitement dévorait la soutane neuve du +regard; il ne put s'empêcher de dire avec un rire sournois: + +--Monsieur l'abbé, vous avez eu tort de faire toilette pour venir ici. +Nous sommes sans façon, vous le savez bien. + +Marthe rougit. Mais le prêtre raconta gaiement qu'il avait acheté +cette soutane dans la journée. Il la gardait pour faire plaisir à sa +mère, qui le trouvait plus beau qu'un roi, ainsi vêtu de neuf. + +--N'est-ce pas, mère? + +Madame Faujas fit un signe affirmatif, sans quitter son fils des yeux. +Elle s'était assise en face de lui, elle le regardait sous la clarté +crue de la lampe, d'un air d'extase. + +Puis, on causa de toutes sortes de choses. Il semblait que l'abbé +Faujas eût perdu sa froideur triste. Il restait grave, mais d'une +gravité obligeante, pleine de bonhomie. Il écouta Mouret, lui répondit +sur les sujets les plus insignifiants, parut s'intéresser à ses +commérages. Celui-ci en était venu à lui expliquer la façon dont il +vivait: + +--Ainsi, finit-il par dire, nous passons la soirée comme vous le voyez +là; jamais plus d'embarras. Nous n'invitons personne, parce qu'on est +toujours mieux en famille. Chaque soir, je fais un piquet avec ma +femme. C'est une vieille habitude, j'aurais de la peine à m'endormir +autrement. + +--Mais nous ne voulons pas vous déranger, s'écria l'abbé Faujas. Je +vous prie en grâce de ne pas vous gêner pour nous. + +--Non, non, que diable! je ne suis pas un maniaque; je n'en mourrai +pas, pour une fois. + +Le prêtre insista. Voyant que Marthe se défendait avec plus de +vivacité encore que son mari, il se tourna vers sa mère, qui restait +silencieuse, les deux mains croisées devant elle. + +--Mère, lui dit-il, faites donc un piquet avec monsieur Mouret. Elle +le regarda attentivement dans les yeux. Mouret continuait à s'agiter, +refusant, déclarant qu'il ne voulait pas troubler la soirée; mais, +quand le prêtre lui eut dit que sa mère était d'une jolie force, il +faiblit, il murmura: + +--Vraiment?... Alors, si madame le veut absolument, si cela ne +contrarie personne.... + +--Allons, mère, faites une partie, répéta l'abbé Faujas d'une voix +plus nette. + +--Certainement, répondit-elle enfin, ça me fera plaisir.... Seulement, +il faut que je change de place. + +--Pardieu! ce n'est pas difficile, reprit Mouret enchanté. Vous allez +changer de place avec votre fils.... Monsieur l'abbé, ayez donc +l'obligeance de vous mettre à côté de ma femme; madame va s'asseoir +là, à côté de moi.... Vous voyez, c'est parfait, maintenant. + +Le prêtre, qui s'était d'abord assis en face de Marthe, de l'autre +côté de la table, se trouva ainsi poussé auprès d'elle. Ils furent +même comme isolés à un bout, les joueurs ayant rapproché leurs chaises +pour engager la lutte. Octave et Serge venaient de monter dans leur +chambre. Désirée, comme à son habitude, dormait sur la table. Quand +dix heures sonnèrent, Mouret, qui avait perdu une première partie, ne +voulut absolument pas aller se coucher; il exigea une revanche. Madame +Faujas consulta son fils d'un regard; puis, de son air tranquille, +elle se mit à battre les cartes. Cependant, l'abbé échangeait à +peine quelques mots avec Marthe. Ce premier soir, il parla de choses +indifférentes, du ménage, du prix des vivres à Plassans, des soucis +que les enfants causent. Marthe répondait obligeamment, levant de +temps à autre son regard clair, donnant à la conversation un peu de sa +lenteur sage. + +Il était près d'onze heures, lorsque Mouret jeta ses cartes avec +quelque dépit. + +--Allons, j'ai encore perdu, dit-il. Je n'ai pas eu une belle carte +de la soirée. Demain, j'aurai peut-être plus de chance.... A demain, +n'est-ce pas, madame? + +Et comme l'abbé Faujas s'excusait, disant qu'ils ne voulaient pas +abuser, qu'ils ne pouvaient les déranger ainsi chaque soir: + +--Mais vous ne nous dérangez pas! s'écria-t-il; vous nous faites +plaisir.... D'ailleurs, que diable! je perds, madame ne peut me +refuser une partie. + +Quand ils eurent accepté et qu'ils furent remontés, Mouret bougonna, +se défendit d'avoir perdu. Il était furieux. + +--La vieille est moins forte que moi, j'en suis sûr, dit-il à sa +femme. Seulement elle a des yeux! C'est à croire qu'elle triche, ma +parole d'honneur!... Demain, il faudra voir. + +Dès lors, chaque jour, régulièrement, les Faujas descendirent passer +la soirée avec les Mouret. Il s'était engagé une bataille formidable +entre la vieille dame et son propriétaire. Elle semblait se jouer de +lui, le laisser gagner juste assez pour ne pas le décourager; ce qui +l'entretenait dans une rage sourde, d'autant plus qu'il se piquait de +jouer fort joliment le piquet. Lui, rêvait de la battre pendant des +semaines entières, sans lui laisser prendre une partie. Elle, gardait +un sang-froid merveilleux; son visage carré de paysanne restait +muet, ses grosses mains abattaient les cartes avec une force et une +régularité de machine. Dès huit heures, ils s'asseyaient tous deux à +leur bout de table, s'enfonçant dans leur jeu, ne bougeant plus. + +A l'autre bout, aux deux côtés du poêle, l'abbé Faujas et Marthe +étaient comme seuls. L'abbé avait un mépris d'homme et de prêtre pour +la femme; il l'écartait, ainsi qu'un obstacle honteux, indigne des +forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus +rude. Et Marthe, alors, prise d'une anxiété étrange, levait les yeux, +avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si +quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. D'autres fois, au milieu +d'un rire, elle s'arrêtait brusquement, en apercevant sa soutane; elle +s'arrêtait, embarrassée, étonnée de parler ainsi avec un homme qui +n'était pas comme les autres. L'intimité fut longue à s'établir entre +eux. + +Jamais l'abbé Faujas n'interrogea nettement Marthe sur son mari, ses +enfants, sa maison. Peu à peu, il n'en pénétra pas moins dans les plus +minces détails de leur histoire et de leur existence actuelle. Chaque +soir, pendant que Mouret et madame Faujas se battaient rageusement, il +apprenait quelque fait nouveau. Une fois, il fit la remarque que les +deux époux se ressemblaient étonnamment. + +--Oui, répondit Marthe avec un sourire; quand nous avions vingt ans, +on nous prenait pour le frère et la soeur. C'est même un peu ce qui a +décidé notre mariage; on plaisantait, on nous mettait toujours à côté +l'un de l'autre, on nous disait que nous ferions un joli couple. La +ressemblance était si frappante, que le digne monsieur Compan, qui +pourtant nous connaissait, hésitait à nous marier. + +--Mais vous êtes cousin et cousine? demanda le prêtre. + +--En effet, dit-elle en rougissant légèrement, mon mari est un +Macquart, moi je suis une Rougon. + +Elle se tut un instant, gênée, devinant que le prêtre connaissait +l'histoire de sa famille, célèbre à Plassans. Les Macquart étaient une +branche bâtarde des Rougon. + +--Le plus singulier, reprit-elle pour cacher son embarras, c'est que +nous ressemblons tous les deux à notre grand'mère. La mère de mon mari +lui a transmis cette ressemblance, tandis que, chez moi, elle s'est +reproduite à distance. On dirait qu'elle a sauté par-dessus mon père. + +Alors l'abbé cita un exemple semblable dans sa famille. Il avait une +soeur qui était, paraissait-il, le vivant portrait du grand-père de sa +mère. La ressemblance, dans ce cas, avait sauté deux générations, +Et sa soeur rappelait en tout le bon-homme par son caractère, les +habitudes, jusqu'aux gestes et au son de la voix. + +--C'est comme moi, dit Marthe, j'entendais dire, quand j'étais petite: +«C'est tante Dide tout craché.» La pauvre femme est aujourd'hui aux +Tulettes; elle n'avait jamais eu la tête bien forte.... Avec l'âge, je +suis devenue tout à fait calme, je me suis mieux portée; mais, je me +souviens, à vingt ans, je n'était guère solide, j'avais des vertiges, +des idées baroques. Tenez, je ris encore, quand je pense quelle +étrange gamine je faisais. + +--Et votre mari? + +--Oh! lui tient de son père, un ouvrier chapelier, une nature sage et +méthodique.... Nous nous ressemblions de visage; mais pour le dedans, +c'était autre chose.... A la longue, nous sommes devenus tout à +fait semblables. Nous étions si tranquilles, dans nos magasins de +Marseille! J'ai passé là quinze années qui m'ont appris à être +heureuse, chez moi, au milieu de mes enfants. + +L'abbé Faujas, chaque fois qu'il la mettait sur ce sujet, sentait en +elle une légère amertume. Elle était certainement heureuse, comme elle +le disait; mais il croyait deviner d'anciens combats dans cette nature +nerveuse, apaisée aux approches de la quarantaine. Et il s'imaginait +ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs +connaissances jugeaient faits l'un pour l'autre, tandis que, au fond +de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés +et toujours révoltés, irritaient l'antagonisme de deux tempéraments +différents. Puis, il s'expliquait les détentes fatales d'une vie +réglée, l'usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce, +l'assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en +quinze années, mangée modestement au fond d'un quartier désert de +petite ville. Aujourd'hui, bien qu'ils fussent encore jeunes tous +les deux, il ne semblait plus y avoir en eux que des cendres. L'abbé +essaya habilement de savoir si Marthe était résignée. Il la trouvait +très-raisonnable. + +--Non, disait-elle, je me plais chez moi; mes enfants me suffisent. +Je n'ai jamais été très-gaie. Je m'ennuyais un peu, voilà tout; il +m'aurait fallu une occupation d'esprit que je n'ai pas trouvée ... +Mais à quoi bon? Je me serais peut-être cassé la tête. Je ne pouvais +seulement pas lire un roman, sans avoir des migraines affreuses; +pendant trois nuits, tous les personnages me dansaient dans la +cervelle.... Il n'y a que la couture qui ne m'a jamais fatiguée. Je +reste chez moi, pour éviter tous ces bruits du dehors, ces commérages, +ces niaiseries qui me fatiguent. + +Elle s'arrêtait parfois, regardait Désirée endormie sur la table, +souriant dans son sommeil de son sourire d'innocente. + +--Pauvre enfant! murmurait-elle, elle ne peut pas même coudre, elle a +des vertiges tout de suite.... Elle n'aime que les bêtes. Quand elle +va passer un mois chez sa nourrice, elle vit dans la basse-cour, et +elle me revient les joues roses, toute bien portante. + +Et elle reparlait souvent des Tulettes, avec une peur sourde de la +folie. L'abbé Faujas sentit ainsi un étrange effarement, au fond de +cette maison si paisible. Marthe aimait certainement son mari d'une +bonne amitié; seulement, il entrait dans son affection une crainte des +plaisanteries de Mouret, de ses taquineries continuelles. Elle était +aussi blessée de son égoïsme, de l'abandon où il la laissait; elle lui +gardait une vague rancune de la paix qu'il avait faite autour d'elle, +de ce bonheur dont elle se disait heureuse. Quand elle parlait de son +mari, elle répétait: + +--Il est très-bon pour nous.... Vous devez l'entendre crier +quelquefois; c'est qu'il aime l'ordre en toutes choses, voyez-vous, +jusqu'à en être ridicule, souvent; il se fâcha pour un pot de fleurs +dérangé dans le jardin, pour un jouet qui traîne sur le parquet ... +Autrement, il a bien raison de n'en faire qu'à sa tête. Je sais qu'on +lui en veut, parce qu'il a amassé quelque argent, et qu'il continue +à faire, de temps à autre, de bons coups, tout en se moquant des +bavardages.... On le plaisante aussi à cause de moi. On dit qu'il +est avare, qu'il me tient à la maison, qu'il me refuse jusqu'à des +bottines. Ce n'est pas vrai. Je suis absolument libre. Sans doute, il +préfère me trouver ici, quand il rentre, au lieu de me savoir toujours +par les rues, à me promener ou à rendre des visites. D'ailleurs, il +connaît mes goûts. Qu'irais-je chercher au dehors? + +Lorsqu'elle défendait Mouret contre les bavardages de Plassans, elle +mettait dans ses paroles une vivacité soudaine, comme si elle avait eu +le besoin de le défendre également contre des accusations secrètes qui +montaient d'elle-même; et elle revenait avec une inquiétude nerveuse à +cette vie du dehors. Elle semblait se réfugier dans l'étroite salle +à manger, dans le vieux jardin aux grands buis, prise de la peur de +l'inconnu, doutant de ses forces, redoutant quelque catastrophe. Puis, +elle souriait de cette épouvante d'enfant; elle haussait les épaules, +se remettait lentement à tricoter son bas ou à raccommoder quelque +vieille chemise. Alors, l'abbé Faujas n'avait plus devant lui qu'une +bourgeoise froide, au teint reposé, aux yeux pâles, qui mettait dans +la maison une odeur de linge frais et de bouquet cueilli à l'ombre. + +Deux mois se passèrent ainsi. L'abbé Faujas et sa mère étaient entrés +dans les habitudes des Mouret. Le soir, chacun avait sa place marquée +autour de la table; la lampe était à la même place, les mêmes mots +des joueurs tombaient dans les mêmes silences, dans les mêmes paroles +adoucies du prêtre et de Marthe. Mouret, lorsque madame Faujas ne +l'avait pas trop brutalement battu, trouvait ses locataires «des gens +très comme il faut» Toute sa curiosité de bourgeois inoccupé s'était +calmée dans le souci des parties de la soirée; il n'épiait plus +l'abbé, disant que maintenant il le connaissait bien, qu'il le tenait +pour un brave homme. + +--Eh! laissez-moi donc tranquille! criait-il à ceux qui attaquaient +l'abbé Faujas devant lui. Vous faites un tas d'histoires, vous allez +chercher midi à quatorze heures, lorsqu'il est si aisé d'expliquer les +choses simplement.... Que diable! je le sais sur le bout du doigt. Il +me fait l'amitié de venir passer toutes ses soirées avec nous.... +Ah! ce n'est pas un homme qui se prodigue, je comprends qu'on lui en +veuille et qu'on l'accuse de fierté. + +Mouret jouissait d'être le seul dans Plassans qui pût se vanter de +connaître l'abbé Faujas; il abusait même un peu de cet avantage. +Chaque fois qu'il rencontrait madame Rougon, il triomphait, il lui +donnait à entendre qu'il lui avait volé son invité. Celle-ci se +contentait de sourire finement. Avec ses intimes, Mouret poussait les +confidences plus loin: il murmurait que ces diables de prêtres +ne peuvent rien faire de la même façon que les autres hommes; il +racontait alors des petits détails, la façon dont l'abbé buvait, dont +il parlait aux femmes, dont il tenait les genoux écartés sans jamais +croiser les jambes; légères anecdotes où il mettait son effarement +inquiet de libre-penseur en face de cette mystérieuse soutane tombant +jusqu'aux talons de son hôte. + +Les soirées se succédant, on était arrivé aux premiers jours de +février. Dans leur tête-à-tête, il semblait que l'abbé Faujas évitât +soigneusement de causer religion avec Marthe. Elle lui avait dit une +fois, presque gaiement: + +--Non, monsieur l'abbé, je ne suis pas dévote, je ne vais pas souvent +à l'église.... Que voulez-vous? À Marseille, j'étais toujours +très-occupée; maintenant, j'ai la paresse de sortir. Puis, je dois +vous l'avouer, je n'ai pas été élevée dans des idées religieuses. Ma +mère disait que le bon Dieu venait chez nous. + +Le prêtre s'était incliné sans répondre, voulant faire entendre par +là qu'il préférait ne pas causer de ces choses, en de telles +circonstances. Cepandant, un soir, il traça le tableau du secours +inespéré que les âmes souffrantes trouvent dans la religion. Il était +question d'une pauvre femme que des revers de toute sorte venaient de +conduire au suicide. + +--Elle a eu tort de désespérer, dit le prêtre de sa voix profonde. +Elle ignorait sans doute les consolations de la prière. J'en ai vu +souvent venir à nous, pleurantes, brisées, et elles s'en allaient avec +une résignation vainement cherchée ailleurs, une joie de vivre. C'est +qu'elles s'étaient agenouillées, qu'elles avaient goûté le bonheur de +s'humilier dans un coin perdu de l'église. Elles revenaient, elles +oubliaient tout, elles étaient à Dieu. + +Marthe avait écouté d'un air rêveur ces paroles, dont les derniers +mots s'alanguirent sur un ton de félicité extra-humaine. + +--Oui, ce doit être un bonheur, murmura-t-elle comme se parlant à +elle-même; j'y ai songé parfois, mais j'ai toujours eu peur. + +L'abbé ne touchait que très-rarement à de tels sujets; au contraire, +il parlait souvent charité. Marthe était très-bonne; les larmes +montaient à ses yeux, au récit de la moindre infortune. Lui, +paraissait se plaire, à la voir ainsi frisonnante de pitié; il avait +chaque soir quelque nouvelle histoire touchante, il la brisait d'une +compassion continue qui la faisait s'abandonner. Elle laissait tomber +son ouvrage, joignait les mains, la face toute douloureuse, le +regardant, pendant qu'il entrait dans des détails navrants sur les +gens qui meurent de faim, sur les malheureux que la misère pousse aux +méchantes actions. Alors elle lui appartenait, il aurait fait d'elle +ce qu'il aurait voulu. Et souvent, à l'autre bout de la salle, une +querelle éclatait, entre Mouret et madame Faujas, sur un quatorze de +rois annoncé à tort ou sur une carte reprise dans un écart. + +Ce fut vers le milieu de février qu'une déplorable aventure vint +consterner Plassans. On découvrit qu'une bande de toutes jeunes +filles, presque des enfants, avaient glissé à la débauche en +galopinant dans les rues; et l'affaire n'était pas seulement entre +gamins du même âge, on disait que des personnages bien posés allaient +se trouver compromis. Pendant huit jours, Marthe fut très-frappée de +cette histoire, qui faisait un bruit énorme; elle connaissait une des +malheureuses, une blondine qu'elle avait souvent caressée et qui était +la nièce de sa cuisinière Rose; elle ne pouvait plus penser à cette +pauvre petite, disait-elle, sans avoir un frisson par tout le corps. + +--Il est fâcheux, lui dit un soir l'abbé Faujas, qu'il n'y ait pas +à Plassans une maison pieuse, sur le modèle de celle qui existe à +Besançon. + +Et pressé de questions par Marthe, il lui dit ce qu'était cette +maison pieuse. Il s'agissait d'une sorte de crèche pour les filles +d'ouvriers, pour celles qui ont de huit à quinze ans, et que les +parents sont obligés de laisser seules au logis, en se rendant à leur +ouvrage. On les occupait, dans la journée, à des travaux de couture; +puis, le soir, on les rendait aux parents, lorsque ceux-ci rentraient +chez eux. De cette façon, les pauvres enfants grandissaient loin +du vice, au milieu des meilleurs exemples. Marthe trouva l'idée +généreuse. Peu à peu, elle en fut envahie au point qu'elle ne parlait +plus que de la nécessité de créer à Plassans une maison semblable. + +--On la placerait sous le patronage de la Vierge, insinuait l'abbé +Faujas. Mais que de difficultés à vaincre! Vous ne savez pas les +peines que coûte la moindre bonne oeuvre. Il faudrait, pour conduire à +bien une telle oeuvre, un coeur maternel, chaud, tout dévoué. + +Marthe baissait la tête, regardait Désirée endormie à son côté, +sentait des larmes au bord de ses paupières. Elle s'informait des +démarches à faire, des frais d'établissement, des dépenses annuelles. + +--Voulez-vous m'aider? demanda-t-elle un soir brusquement au prêtre. + +L'abbé Faujas, gravement, lui prit une main, qu'il garda un instant +dans la sienne, en murmurant qu'elle avait une des plus belles +âmes qu'il eût encore rencontrées. Il acceptait, mais il comptait +absolument sur elle; lui, pouvait bien peu. C'était elle qui +trouverait dans la ville des dames pour former un comité, qui +réunirait les souscriptions, qui se chargerait, en un mot, des détails +si délicats, si laborieux d'un appel à la charité publique. Et il lui +donna un rendez-vous, dès le lendemain, à Saint-Saturnin, pour la +mettre en rapport avec l'architecte du diocèse, qui pourrait, beaucoup +mieux que lui, la renseigner sur les dépenses. + +Ce soir-là, en se couchant, Mouret était fort gai. Il n'avait pas +laissé prendre une partie à madame Faujas. + +--Tu as l'air tout heureux, ma bonne, dit-il à sa femme. Hein! tu +as vu comme je lui ai flanqué sa quinte par terre? Elle en était +retournée, la vieille! + +Et, comme Marthe sortait d'une armoire une robe de soie, il lui +demanda avec surprise si elle comptait sortir le lendemain. Il n'avait +rien entendu, en bas. + +--Oui, répondit-elle, j'ai des courses; j'ai un rendez-vous à +l'église, avec l'abbé Faujas, pour des choses que je te dirai. + +Il resta planté devant elle, stupéfait, la regardant, pour voir si +elle ne se moquait pas du lui. Puis, sans se fâcher, de son air +goguenard: + +--Tiens, tiens, murmura-t-il, je n'avais pas vu ça. Voilà que tu +donnes dans la calotte, maintenant. + + + + +VIII + + +Marthe, le lendemain, alla d'abord chez sa mère. Elle lui expliqua la +bonne oeuvre dont elle rêvait. Comme la vieille dame hochait la tête +en souriant, elle se fâcha presque; elle lui fit entendre qu'elle +avait peu de charité. + +--C'est une idée de l'abbé Faujas, ça, dit brusquement Félicité. + +--En effet, murmura Marthe, surprise: nous en avons longuement causé +ensemble. Comment le savez-vous? + +Madame Rougon eut un léger haussement d'épaules, sans répondre plus +nettement. Elle reprit avec vivacité: + +--Eh bien, ma chérie, tu as raison! il faut t'occuper, et ce que tu as +trouvé là est très-bien. Ça me chagrine vraiment de te voir toujours +enfermée dans cette maison retirée, qui sent la mort. Seulement, ne +compte pas sur moi, je ne veux être pour rien dans ton affaire. On +dirait que c'est moi qui fais tout, que nous nous sommes entendues +pour imposer nos idées à la ville. Je désire, au contraire, que +tu aies tout le bénéfice de ta bonne pensée. Je t'aiderai de mes +conseils, si tu y consens, mais pas davantage. + +--J'avais pourtant compté sur vous pour faire partie du comité +fondateur, dit Marthe, que la pensée d'être seule, dans une si grosse +aventure, effrayait un peu. + +--Non, non, ma présence gâterait les choses, je t'assure. Dis au +contraire bien haut que je ne puis être du comité, que je t'ai refusé, +en prétextant des occupations. Laisse entendre même que je n'ai pas +foi dans ton projet.... Cela décidera ces dames, tu verras.... Elles +seront enchantées d'être d'une bonne oeuvre dont je ne serai pas. Vois +madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois également +madame Paloque, mais la dernière; elle sera flattée, elle te servira +plus que toutes les autres.... Et si tu te trouvais embarrassée, viens +me consulter. + +Elle reconduisit sa fille jusque sur l'escalier. Puis, la regardant en +face, avec son sourire pointu de vieille: + +--Il se porte bien, ce cher abbé? demanda-t-elle. + +--Très-bien, répondit Marthe tranquillement. Je vais à Saint-Saturnin, +où je dois voir l'architecte du diocèse. + +Marthe et le prêtre avaient pensé que les choses étaient encore +trop en l'air pour déranger l'architecte. Ils comptaient se ménager +simplement une rencontre avec ce dernier, qui se rendait chaque jour +à Saint-Saturnin, où l'on réparait justement une chapelle. Ils +pourraient l'y consulter comme par hasard. Marthe, ayant traversé +l'église, aperçut l'abbé Faujas et M. Lieutaud, causant sur un +échafaudage, d'où ils se hâtèrent de descendre. Une des épaules de +l'abbé était toute blanche de plâtre; il s'intéressait aux travaux. + +A cette heure de l'après-midi, il n'y avait pas une dévote, la nef et +les bas-côtés étaient déserts, encombrés d'une débandade de chaises +que deux bedeaux rangeaient bruyamment. Des maçons s'appelaient du +haut des échelles, au milieu d'un bruit de truelles grattant les +murs. Saint-Saturnin n'avait rien de religieux, si bien que Marthe +ne s'était pas même signée. Elle s'assit devant la chapelle en +réparation, entre l'abbé Faujas et M. Lieutaud, comme elle l'aurait +fait dans le cabinet de travail de celui-ci, si elle était allée +prendre son avis chez lui. + +L'entretien dura une bonne demi-heure. L'architecte se montra +très-complaisant; son opinion fut qu'il ne fallait pas bâtir un local +pour l'oeuvre de la Vierge, ainsi que l'abbé appelait l'établissement +projeté. Cela reviendrait bien trop cher. Il était préférable +d'acheter une bâtisse toute faite, qu'on approprierait aux besoins de +l'oeuvre. Et il indiqua même, dans le faubourg, un ancien pensionnat, +où s'était ensuite établi un marchand de fourrages, et qui était +à vendre. Avec quelques milliers de francs, il se faisait fort +de transformer complètement cette ruine; il promettait même des +merveilles, une entrée élégante, de vastes salles, une cour plantée +d'arbres. Peu à peu, Marthe et le prêtre avaient élevé la voix, ils +discutaient les détails sous la voûte sonore de la nef, tandis que +M. Lieutaud, du bout de sa canne, égratignait les dalles, pour leur +donner une idée de la façade. + +--Alors, c'est convenu, monsieur, dit Marthe en prenant congé de +l'architecte; vous ferez un petit devis, de façon que nous sachions +à quoi nous en tenir.... Et veuillez nous garder le secret, n'est-ce +pas? + +L'abbé Faujas voulut l'accompagner jusqu'à la petite porte de +l'église. Comme ils passaient ensemble devant le maître-autel, et +qu'elle continuait à s'entretenir vivement avec lui, elle fut toute +surprise de ne plus le trouver à son côté; elle le chercha, elle +l'aperçut, plié en deux, en face de la grande croix cachée dans son +étui de mousseline. Ce prêtre, qui s'inclinait ainsi, couvert de +plâtre, lui causa une singulière sensation. Elle se rappela où elle +était, regardant autour d'elle d'un air inquiet, étouffant le bruit +de ses pas. A la porte, l'abbé, devenu très-grave, lui tendit +silencieusement son doigt mouillé d'eau bénite. Elle se signa, toute +troublée Le double battant rembourré retomba derrière elle doucement, +avec un soupir étouffé. + +De là, Marthe alla chez madame de Condamin. Elle était heureuse de +marcher au grand air, dans les rues; les quelques courses qui lui +restaient à faire, lui semblaient une partie de plaisir. Madame de +Condamin la reçut avec des étonnements d'amitié. Cette chère madame +Mouret venait si rarement! Lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait, elle +se déclara enchantée, prête à tous les dévouements. Elle était vêtue +d'une délicieuse robe mauve à noeuds de ruban gris-perle, dans un +boudoir où elle jouait à la Parisienne exilée en province. + +--Que vous avez bien fait de compter sur moi! dit-elle en serrant les +mains de Marthe. Ces pauvres filles, qui leur viendra donc en aide, si +ce n'est nous autres, qu'on accuse de leur donner le mauvais exemple +du luxe.... Puis c'est affreux de penser que l'enfance est exposée à +toutes ces vilaines choses. J'en ai été malade.... Disposez absolument +de moi. + +Et quand Marthe lui eut appris que sa mère ne pouvait faire partie du +comité, elle redoubla encore de bon vouloir. + +--C'est bien fâcheux qu'elle ait tant d'occupations, reprit-elle avec +une pointe d'ironie; elle nous aurait été d'un grand secours.... Mais +que voulez-vous? nous ferons ce que nous pourrons. J'ai quelques amis. +J'irai voir Monseigneur; je remuerai ciel et terre, s'il le faut.... +Nous réussirons, je vous le promets. + +Elle ne voulut écouter aucun détail d'aménagement ni de dépense. On +trouverait toujours l'argent nécessaire. Elle entendait que l'oeuvre +fit honneur au comité, que tout y fût beau et confortable. Elle ajouta +en riant qu'elle perdait la tête au milieu des chiffres, qu'elle se +chargeait particulièrement des premières démarches, de la conduite +générale du projet. Cette chère madame Mouret n'était pas habituée à +solliciter; elle l'accompagnerait dans ses courses, elle pourrait même +lui en épargner plusieurs. Au bout d'un quart d'heure, l'oeuvre fut sa +chose propre, et c'était elle qui donnait des instructions à Marthe. +Celle-ci allait se retirer, lorsque M. de Condamin entra; elle +resta, gênée, n'osant plus parler de l'objet de sa visite, devant le +conservateur des eaux et forêts, qui était, disait-on, compromis dans +l'affaire de ces pauvres filles, dont la honte occupait la ville. + +Ce fut madame de Condamin qui expliqua la grande idée à son mari, qui +se montra parfait de tranquillité et de bons sentiments. Il trouva la +chose excessivement morale. + +--C'est une idée qui ne pouvait venir qu'à une mère, dit-il gravement, +sans qu'il fût possible de deviner s'il ne se moquait pas; Plassans +vous devra de bonnes moeurs, madame. + +--Je vous avoue que j'ai simplement ramassé l'idée, répondit Marthe, +gênée par ces éloges; elle m'a été inspirée par une personne que +j'estime beaucoup. + +--Quelle personne? demanda curieusement madame de Condamin. + +--Monsieur l'abbé Faujas. + +Et Marthe, avec une grande simplicité, dit tout le bien qu'elle +pensait du prêtre. Elle ne fit d'ailleurs aucune allusion aux mauvais +bruits qui avaient couru; elle le donna comme un homme digne de tous +les respects, auquel elle était heureuse d'ouvrir sa maison. Madame de +Condamin écoutait en faisant de petits signes de tête. + +--Je l'ai toujours dit, s'écria-t-elle, l'abbé Faujas est un prêtre +très-distingué ... Si vous saviez comme il y a de méchantes gens! Mais +depuis que vous le recevez, on n'ose plus parler. Cela a coupé court à +toutes les mauvaises suppositions.... Alors, vous dites que l'idée est +de lui? Il faudra le décider à se mettre en avant. Jusque-là, il est +entendu que nous serons discrètes.... Je vous assure, je l'ai toujours +aimé et défendu, ce prêtre.... + +--J'ai causé avec lui, il m'a semblé tout à fait bon enfant, +interrompit le conservateur des eaux et forêts. + +Mais sa femme le fit taire d'un geste; elle le traitait en valet, +souvent. Dans le mariage louche que l'on reprochait à M. de Condamin, +il était arrivé que lui seul portait la honte; la jeune femme qu'il +avait amenée on ne savait d'où, s'était fait pardonner et aimer +de toute la ville, par une bonne grâce, par une beauté aimable, +auxquelles les provinciaux sont plus sensibles qu'on ne le pense. Il +comprit qu'il était de trop dans cet entretien vertueux. + +--Je vous laisse avec le bon Dieu, dit-il d'un air légèrement +ironique. Je vais fumer un cigare ... Octavie, n'oublie pas de +t'habiller de bonne heure; nous allons à la sous-préfecture, ce soir. + +Quand il ne fut plus là, les deux femmes causèrent encore un instant, +revenant sur ce qu'elles avaient déjà dit, s'apitoyant sur les pauvres +jeunes filles qui tournent mal, s'excitant de plus en plus à les +mettre à l'abri de toutes les séductions. Madame de Condamin parlait +très-éloquemment contre la débauche. + +--Eh bien! c'est convenu, dit-elle en serrant une dernière fois la +main de Marthe, je suis à vous au premier appel ... Si vous allez voir +madame Rastoil et madame Delangre, dites-leur que je me charge de +tout; elles n'auront qu'à nous apporter leurs noms ... Mon idée est +bonne, n'est-ce pas? Nous ne nous en écarterons pas d'une ligne ... +Mes compliments à l'abbé Faujas. + +Marthe se rendit immédiatement chez madame Delangre, puis chez madame +Rastoil. Elle les trouva polies, mais plus froides que madame de +Condamin. Toutes deux discutèrent le côté pécuniaire du projet; il +faudrait beaucoup d'argent, jamais la charité publique ne fournirait +les sommes nécessaires, on risquait d'aboutir à quelque dénoûment +ridicule. Marthe les rassura, leur donna des chiffres. Alors, elles +voulurent savoir quelles dames avaient déjà consenti à faire partie du +comité. Le nom de madame de Condamin les laissa muettes. Puis, quand +elles surent que madame Rougon s'était excusée, elles se firent plus +aimables. + +Madame Delangre avait reçu Marthe dans le cabinet de son mari. +C'était une petite femme pâle, d'une douceur de servante, dont les +débordements étaient restés légendaires à Plassans. + +--Mon Dieu, murmura-t-elle enfin, je ne demande pas mieux. Ce serait +une école de vertu pour la jeunesse ouvrière. On sauverait bien de +faibles âmes. Je ne puis refuser, car je sens que je vous serai +très-utile par mon mari que ses fonctions de maire mettent en +continuel rapport avec tous les gens influents. Seulement je vous +demande jusqu'à demain pour vous donner une réponse définitive. Notre +situation nous engage à beaucoup de prudence, et je veux consulter +monsieur Delangre. + +Chez madame Rastoil, Marthe trouva une femme tout aussi molle, +très-prude, cherchant des mots purs pour parler des malheureuses qui +oublient leurs devoirs. Elle était grasse, celle-ci, et elle brodait +une aube très-riche, entre ses deux filles. Elle les avait fait +sortir, dès les premiers mots. + +--Je vous remercie d'avoir songé à moi, dit-elle; mais, vraiment, je +suis bien embarrassée. Je fais partie déjà de plusieurs comités, je +ne sais si j'aurais le temps ... J'avais eu la même pensée que vous; +seulement, mon projet était plus large, plus complet peut-être. Il y a +un grand mois que je me promets d'en aller parler à Monseigneur, sans +jamais trouver une minute. Enfin, nous pourrons unir nos efforts. Je +vous dirai ma façon de voir, car je crois que vous êtes dans l'erreur +sur beaucoup de points ... Puisqu'il le faut, je me dévouerai encore. +Mon mari me le disait hier: «Vraiment vous n'êtes plus à vos affaires, +vous êtes toute à celles des autres.» + +Marthe la regardait curieusement, en songeant à son ancienne liaison +avec M. Delangre, dont on faisait encore des gorges chaudes dans les +cafés du cours Sauvaire. La femme du maire et la femme du président +avaient accueilli le nom de l'abbé Faujas avec une grande +circonspection; la seconde surtout. Marthe s'était même un peu piquée +de cette méfiance, au sujet d'une personne dont elle répondait; aussi +avait-elle insisté sur les belles qualités de l'abbé, ce qui avait +obligé les deux femmes à convenir du mérite de ce prêtre, vivant dans +la retraite et soutenant sa mère. + +En sortant de chez madame Rastoil, Marthe n'eut qu'à traverser la +chaussée pour se rendre chez madame Paloque, qui demeurait de l'autre +côté de la rue Balande. Il était sept heures; mais elle désirait se +débarrasser de cette dernière course, quitte à faire attendre Mouret +et à être grondée par lui. Les Paloque allaient se mettre à table, +dans une salle à manger froide, où se sentait la gêne de province, une +gêne propre, soigneusement cachée. Madame Paloque se hâta de couvrir +la soupe qu'elle allait servir, contrariée d'être ainsi trouvée à +table. Elle fut très-polie, presque humble, inquiète au fond d'une +visite qu'elle n'attendait guère. Son mari, le juge, resta devant son +assiette vide, les mains sur les genoux. + +--Des petites coquines! s'écria-t-il, lorsque Marthe eut parlé des +filles du vieux quartier. J'ai eu de jolis détails, aujourd'hui, +au palais. Ce sont elles qui ont provoqué à la débauche des gens +très-honorables ... Vous avez tort, madame, de vous intéresser à cette +vermine-là. + +--D'ailleurs, dit à son tour madame Paloque, j'ai grand'peur de ne +vous être d'aucune utilité. Je ne connais personne. Mon mari se ferait +plutôt couper une main que de solliciter la moindre chose. Nous nous +sommes mis à l'écart, par dégoût de toutes les injustices que nous +avons vues. Nous vivons modestement ici, bien heureux qu'on nous +oublie ... Tenez, on offrirait de l'avancement à mon mari qu'il +refuserait, maintenant. N'est-ce pas, mon ami? + +Le juge branla la tête d'un air d'assentiment. Tous deux échangeaient +un mince sourire, et Marthe resta embarrassée, en face de ces deux +affreux visages, couturés, livides de bile, qui s'entendaient si +bien dans cette comédie d'une résignation menteuse. Elle se rappela +heureusement les conseils de sa mère. + +--J'avais cependant compté sur vous, dit-elle en se faisant +très-aimable. Nous aurons toutes ces dames, madame Delangre, madame +Rastoil, madame de Condamin; mais, entre nous, ces dames ne +donneront guère que leurs noms. J'aurais voulu trouver une personne +très-respectable, très-dévouée, qui prît la chose plus à coeur, et +j'avais pensé que vous voudriez bien être cette personne ... Songez +quelle reconnaissance Plassans nous devra, si nous menons à bien un +tel projet! + +--Certainement, certainement, murmura madame Paloque, ravie de ces +bonnes paroles. + +--Puis, vous avez tort de vous croire sans aucun pouvoir. On sait que +monsieur Paloque est très-bien vu à la sous- préfecture. Entre nous, +on lui réserve la succession de monsieur Rastoil. Ne vous défendez +pas; vos mérites sont connus, vous avez beau vous cacher. Et, tenez, +voilà une excellente occasion pour madame Paloque de sortir un peu de +l'ombre où elle se tient, de faire voir quelle femme de tête et de +coeur il y a en elle. + +Le juge s'agitait beaucoup. Il regardait sa femme de ses yeux +clignotants. + +--Madame Paloque n'a pas refusé, dit-il. --Non, sans doute, reprit +celle-ci. Puisque vous avez véritablement besoin de moi, cela suffit. +Je vais peut-être commettre encore une bêtise, me donner bien du mal, +pour ne jamais en être récompensée. Demandez à monsieur Paloque tout +le bien que nous avons fait, sans rien dire. Vous voyez où cela nous +a menés... N'importe, on ne peut pas se changer, n'est-ce pas? Nous +serons des dupes jusqu'à la fin ... Comptez sur moi, chère madame. + +Les Paloque se levèrent, et Marthe prit congé d'eux, en les remerciant +de leur dévouement. Comme elle restait un instant sur le palier, pour +retirer le volant de sa robe pris entre la rampe et les marches, elle +les entendit causer vivement, derrière la porte. + +--Ils viennent te chercher parce qu'ils ont besoin de toi, disait le +juge d'une voix aigre. Tu seras leur bête de somme. + +--Parbleu! répondait sa femme; mais si tu crois qu'ils ne payeront pas +ça avec le reste! + +Lorsque Marthe rentra enfin chez elle, il était près de huit heures. +Mouret l'attendait depuis une grande demi-heure pour se mettre à +table. Elle redoutait quelque scène affreuse. Mais, lorsqu'elle +fut désabillée et qu'elle descendit, elle trouva son mari assis à +califourchon sur une chaise retournée, jouant tranquillement la +retraite du bout des doigts sur la nappe. Il fut terrible de moquerie, +de taquineries de toutes sortes. + +--Moi, dit-il, je croyais que tu coucherais dans un confessionnal, +cette nuit ... Maintenant que tu vas à l'église, il faudra m'avertir, +pour que je soupe dehors, quand tu seras invitée par les curés. + +Pendant tout le dîner il trouva des plaisanteries de ce goût. Marthe +souffrait beaucoup plus que s'il l'avait querellée. À deux ou trois +reprises elle l'implora du regard, elle le supplia de la laisser +tranquille. Mais cela ne fit que fouetter sa verve. Octave et Désirée +riaient. Serge se taisait, prenant le parti de sa mère. Au dessert, +Rose vint dire, tout effarée, que M. Delangre était là, et qu'il +demandait à parler à madame. + +--Ah! tu es aussi avec les autorités? ricana Mouret de son air +goguenard. + +Marthe alla recevoir le maire au salon. Celui-ci, très-aimable, +presque galant, lui dit qu'il n'avait pas voulu attendre le lendemain +pour la féliciter de son idée généreuse. Madame Delangre était un peu +timide; elle avait eu tort de ne pas accepter sur-le-champ, et il +venait répondre en son nom qu'elle serait très-flattée de faire partie +du comité des dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge. Quant à +lui, il entendait contribuer le plus possible à la réussite d'un +projet si utile, si moral. + +Marthe le reconduisit jusqu'à la porte de la rue. Là, pendant que Rose +levait la lampe pour éclairer le trottoir, le maire ajouta: + +--Dites à monsieur l'abbé Faujas que je serais très-heureux de causer +avec lui, s'il voulait prendre la peine de passer chez moi. Puisqu'il +a vu un établissement de ce genre à Besançon, il pourrait me donner +des renseignements précieux. Je veux que la ville paye au moins le +local. Au revoir, chère dame; tous mes compliments à monsieur Mouret, +que je ne veux pas déranger. + +A huit heures, quand l'abbé Faujas descendit avec sa mère, Mouret se +contenta de lui dire en riant: + +--Vous m'avez donc pris ma femme, aujourd'hui? Ne me la gâtez pas trop +au moins, n'en faites pas une sainte. + +Puis, il s'enfonça dans les cartes; il avait à prendre sur madame +Faujas une terrible revanche, grossie par trois jours de perte. Marthe +fut libre de raconter ses démarches au prêtre. Elle avait une joie +d'enfant, encore toute vibrante de cette après-midi passée hors de +chez elle. L'abbé lui fit répéter certains détails; il promit d'aller +chez M. Delangre, bien qu'il eût préféré rester complètement dans +l'ombre. + +--Vous avez eu tort de me nommer tout de suite, lui dit-il rudement +en la voyant si émue, si abandonnée devant lui. Mais vous êtes comme +toutes les femmes, les meilleures causes se gâtent dans vos mains. + +Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant +cette sensation d'épouvante qu'elle ressentait parfois encore en face +de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se pesaient +sur ses épaules et la pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c'est +l'ennemie. Lorsqu'il la vit révoltée sous cette correction trop +sévère, il se radoucit, murmurant: + +--Je ne pense qu'au succès de votre noble projet ... J'ai peur d'en +compromettre le succès, si je m'en occupe. Vous savez qu'on ne m'aime +guère dans la ville. + +Marthe, en voyant son humilité, l'assura qu'il se trompait, que toutes +ces dames avaient parlé de lui dans les meilleurs termes. On savait +qu'il soutenait sa mère, qu'il menait une vie retirée, digne de tous +les éloges. Puis, jusqu'à onze heures, ils causèrent du grand projet, +revenant sur les moindres détails. Ce fut une soirée charmante. + +Mouret avait saisi quelques mots, entre deux coups de carte. + +--Alors, dit-il, lorsqu'on alla se coucher, vous supprimez le vice à +vous deux ... C'est une belle invention. + +Trois jours plus tard, le comité des dames patronnasses se trouvait +constitué. Ces dames ayant nommé Marthe présidente, celle-ci, sur les +recommandations de sa mère, qu'elle consultait en secret, s'était +empressée de désigner madame Paloque comme trésorière. Toutes deux se +donnaient beaucoup de mal, rédigeant des circulaires, s'occupant de +mille détails intérieurs. Pendant ce temps, madame de Condamin allait +de la sous-préfecture à l'évêché, et de l'évêché chez les personnages +influents, expliquant avec sa bonne grâce «l'heureux projet qu'elle +avait conçu», promenant des toilettes adorables, récoltant des aumônes +et des promesses d'appui; de son côté, madame Rastoil, dévotement, +racontait aux prêtres qu'elle recevait le mardi, comment lui était +venue la pensée de sauver du vice tant de malheureuses enfants, tout +en se contentant de charger l'abbé Bourrette de faire des démarches +auprès des soeurs de Saint-Joseph, pour obtenir qu'elles voulussent +bien des servir l'établissement projeté; tandis que madame Delangre +faisait au petit monde des fonctionnaires la confidence que la ville +devrait cet établissement à son mari, à la gracieuseté duquel le +comité était déjà redevable d'une salle de la mairie, où il se +réunissait et se concertait à l'aise. Plassans était tout remué par ce +vacarme pieux. Bientôt il n'y fut plus question que de l'oeuvre de la +Vierge. Il y eut alors une explosion d'éloges, les intimes de chaque +dame patronnesse se mettant de la partie, chaque cercle travaillant au +succès de l'entreprise. Des listes de souscription, qui coururent +dans les trois quartiers, furent couvertes en une semaine. Comme +la _Gazette de Plassans_ publiait ces listes, avec le chiffre des +versements, l'amour-propre s'éveilla, les familles les plus en vue +rivalisèrent entre elles de générosité. + +Cependant, au milieu du tapage, le nom de l'abbé Faujas revenait +souvent. Bien que chaque dame patronnesse réclamât l'idée première +comme sienne, on croyait savoir que l'abbé avait apporté cette idée +fameuse de Besançon. M. Delangre le déclara nettement au conseil +municipal, dans la séance où fut voté l'achat de l'immeuble désigné +par l'architecte du diocèse comme très-propre à l'installation de +l'oeuvre de la Vierge. La veille, le maire avait eu avec le prêtre un +très-long entretien, et ils s'étaient séparés en échangeant de longues +poignées demain. Le secrétaire de la mairie les avait même entendus +se traiter de «cher monsieur». Cela opéra une révolution en faveur de +l'abbé. Il eut, dès lors, des partisans qui le défendirent contre les +attaques de ses ennemis. + +Les Mouret, d'ailleurs, étaient devenus l'honorabilité de l'abbé +Faujas. Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d'une bonne +oeuvre dont il refusait modestement la paternité, il n'avait plus, +dans les rues, celle allure humble qui lui faisait raser les murs. Il +étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée. +De la rue Balande à Saint-Saturnin, il lui fallait déjà répondre à +un grand nombre de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin +l'avait arrêté à la sortie des vêpres, sur la place de l'Évêché, où +elle s'était entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure. + +--Eh bien! monsieur l'abbé, lui disait Mouret en riant, vous voilà en +odeur de sainteté, maintenant ... Et dire que j'étais le seul à vous +défendre, il n'y a pas six mois!... Cependant, à votre place, je me +méfierais. Vous avez toujours l'évêché contre vous. + +Le prêtre haussait légèrement les épaules. Il n'ignorait pas que +l'hostilité qu'il rencontrait encore venait du clergé. L'abbé Fenil +tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volonté. +Vers la fin du mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un +petit voyage, l'abbé Faujas parut profiter de celle absence pour +rendre plusieurs visites à l'évêque. L'abbé Surin, le secrétaire +particulier, racontait que «ce diable d'homme» restait enfermé +pendant des heures entières avec monseigneur, et que celui-ci était +d'une humeur atroce, après ces longs entretiens. Lorsque l'abbé Fenil +revint, l'abbé Faujas cessa ses visites, s'effaçant de nouveau +devant lui. Mais l'évêque resta inquiet; il fut évident que quelque +catastrophe s'était produite dans son bien-être de prélat insouciant. +À un dîner qu'il donna à son clergé, il fut particulièrement aimable +pour l'abbé Faujas, qui n'était pourtant toujours qu'un humble vicaire +de Saint-Saturnin. Les lèvres minces de l'abbé Fenil se pinçaient +davantage; ses pénitentes lui donnaient des colères contenues, en lui +demandant obligeamment des nouvelles de sa santé. + +Alors, l'abbé Faujas entra en pleine sérénité. Il continuait sa vie +sévère; seulement, il prenait une aisance aimable. Ce fut un mardi +soir qu'il triompha définitivement. Il était chez lui, à une fenêtre, +jouissant des premières tiédeurs du printemps, lorsque la société de +M. Péqueur de Saulaies descendit au jardin et le salua de loin; il y +avait là madame de Condamin, qui poussa la familiarité jusqu'à agiter +son mouchoir. Mais au même moment, de l'autre côté, la société de M. +Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des sièges rustiques. M. +Delangre, appuyé à la terrasse de la sous-préfecture, guettait ce qui +se passait chez le juge, par-dessus le jardin des Mouret, grâce à la +pente des terrains. + +--Vous verrez qu'ils ne daigneront pas même l'apercevoir, +murmura-t-il. + +Il se trompait. L'abbé Fenil, ayant tourné la tête, comme par hasard, +ôta son chapeau. Alors tous les prêtres qui étaient là en firent +autant, et l'abbé Faujas rendit le salut. Puis, après avoir lentement +promené son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés, +il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrétion +religieuse. + + + +IX + + +Le mois d'avril fut très-doux. Le soir, après le dîner, les enfants +quittaient la salle à manger, pour aller jouer dans le jardin. Comme +on étouffait au fond de l'étroite pièce, Marthe et le prêtre finirent, +eux aussi, par descendre sur la terrasse. Ils s'asseyaient à quelques +pas de la fenêtre, grande ouverte, en dehors du rayon cru dont +la lampe rayait les grands buis. Là, ils parlaient, dans la nuit +tombante, des mille soins de l'oeuvre de la Vierge. Cette continuelle +préoccupation de charité mettait dans leur causerie une douceur de +plus. En face d'eux, entre les énormes poiriers de M. Rastoil et les +marronniers noirs de la sous-préfecture, un large morceau de ciel +montait. Les enfants couraient sous les tonnelles, à l'autre bout +du jardin; tandis que de courtes querelles, dans la salle à manger, +haussaient brusquement les voix de Mouret et de madame Faujas, restés +seuls, s'acharnant au jeu. + +Et parfois Marthe, attendrie, pénétrée d'une langueur qui ralentissait +les paroles sur ses lèvres, s'arrêtait, en voyant la fusée d'or de +quelque étoile filante. Elle souriait, la tête un peu renversée, +regardant le ciel. + +--Encore une âme du purgatoire qui entre au paradis, murmurait-elle. + +Puis, le prêtre restant silencieux, elle ajoutait: + +--Ce sont de charmantes croyances, toutes ces naïvetés ... On devrait +rester petite fille, monsieur l'abbé. + +Maintenant, le soir, elle ne raccommodait plus le linge de la famille, +il aurait fallu allumer une lampe sur la terrasse, et elle préférait +cette ombre, cette nuit tiède, au fond de laquelle elle se trouvait +bien. D'ailleurs, elle sortait presque tous les jours, ce qui la +fatiguait beaucoup. Après le dîner, elle n'avait pas même le courage +de prendre une aiguille. Il fallut que Rose se mît à raccommoder +le linge, Mouret s'étant plaint que toutes ses chaussettes étaient +percées. + +A la vérité, Marthe était très-occupée. Outre les séances du comité, +qu'elle présidait, elle avait une foule de soucis, les visites à +faire, les surveillances à exercer. Elle se déchargeait bien sur +madame Paloque des écritures et des menus soins; mais elle éprouvait +une telle fièvre de voir enfin l'oeuvre fonctionner, qu'elle allait au +faubourg jusqu'à trois fois par semaine, pour s'assurer du zèle des +ouvriers. Comme les choses lui semblaient toujours marcher trop +lentement, elle accourait à Saint-Saturnin, en quête de l'architecte, +le grondant, le suppliant de ne pas abandonner ses hommes, jalouse +même des travaux qu'il exécutait là, trouvant que la réparation de la +chapelle avançait beaucoup plus vite. M. Lieutaud souriait, en lui +affirmant que tout serait terminé l'époque convenue. + +L'abbé Faujas déclarait, lui aussi, que rien ne marchait. Il la +poussait à ne pas laisser une minute de répit à l'architecte. Alors, +Marthe finit par venir tous les jours à Saint-Saturnin. Elle y +entrait, la tête pleine de chiffres, préoccupée de murs à abattre et à +reconstruire. Le froid de l'église la calmait un peu. Elle prenait +de l'eau bénite, se signait machinalement, pour faire comme tout le +monde. Cependant, les bedeaux finissaient par la connaître et la +saluaient; elle-même se familiarisait avec les différentes chapelles, +la sacristie, où elle allait parfois chercher l'abbé Faujas, les +grands corridors, les petites cours du cloître, qu'on lui faisait +traverser. Au bout d'un mois, Saint-Saturnin n'avait plus un coin +qu'elle ignorât. Parfois, il lui fallait attendre l'architecte; elle +s'asseyait, dans une chapelle écartée, se reposant de sa course trop +rapide, repassant au fond de sa mémoire les mille recommandations +qu'elle se promettait de faire à M. Lieutaud; puis, ce grand silence +frissonnant qui l'enveloppait, cette ombre religieuse des vitraux, +la jetaient dans une sorte de rêverie vague et très-douce. Elle +commençait à aimer les hautes voûtes, la nudité solennelle des murs, +des autels garnis de leurs housses, des chaises rangées régulièrement +à la file. C'était, dès que la double porte rembourrée retombait +mollement derrière elle, comme une sensation de repos suprême, d'oubli +des tracasseries du monde, d'anéantissement de tout son être dans la +paix de la terre. + +--C'est à Saint-Saturnin qu'il fait bon! laissa-t-elle échapper un +soir devant son mari, après une chaude journée d'orage. + +--Veux-tu que nous allions y coucher? dit Mouret en riant. + +Marthe fut blessée. Cette pensée du bien-être purement physique +qu'elle éprouvait dans l'église, la choqua comme une chose +inconvenante. Elle n'alla plus à Saint-Saturnin qu'avec un léger +trouble, s'efforçant de rester indifférente, d'entrer là, de même +qu'elle entrait dans les grandes salles de la mairie, et malgré elle +remuée jusqu'aux entrailles par un frisson. Elle en souffrait, elle +revenait volontiers à cette souffrance. L'abbé Faujas semblait ne pas +s'apercevoir du lent réveil qui l'animait chaque jour davantage. Il +restait pour elle un homme affairé, obligeant, laissant le ciel +de côté. Jamais le prêtre ne perçait. Parfois, pourtant, elle le +dérangeait d'un enterrement; il venait en surplis, causait un instant +entre deux piliers, apportant avec lui une vague odeur d'encens et +de cire. C'était souvent pour un mémoire de maçon, une exigence +du menuisier. Il indiquait des chiffres précis, et s'en allait +accompagner son mort, tandis qu'elle demeurait là, s'attardait dans +la nef vide, où un bedeau éteignait les cierges. Quand l'abbé Faujas, +traversant l'église avec elle, s'inclinait devant le maître-autel, +elle avait pris l'habitude de s'incliner de même, d'abord par simple +convenance; puis, ce salut était devenu machinal, et elle saluait même +lorsqu'elle se trouvait seule. Jusque-là, cette révérence était toute +sa dévotion. Deux ou trois fois, elle vint sans savoir, des jours de +grande cérémonie; mais en entendant le bruit des orgues, en voyant +l'église pleine, elle s'était sauvée, prise de peur, n'osant franchir +la porte. + +--Eh bien! lui demandait souvent Mouret avec son ricanement, à quand +ta première communion? + +Il continuait à la cribler de ses plaisanteries. Elle ne répondait +jamais; elle arrêtait sur lui des yeux fixes, où une flamme courte +s'allumait, lorsqu'il allait trop loin. Peu à peu, il devint plus +amer, il n'eut plus le coeur à se moquer. Puis, au bout d'un mois, il +se fâcha. + +--Est-ce qu'il y a du bon sens à se fourrer avec la prêtraille! +grondait-il, les jours où il ne trouvait pas son dîner prêt. Tu es +toujours dehors maintenant, on ne peut pas te garder une heure à la +maison ... Ça me serait encore égal, si tout n'en souffrait pas ici. +Mais je n'ai plus de linge raccommodé, la table n'est seulement pas +mise à sept heures, on ne peut plus venir à bout de Rose, la maison +est au pillage. + +Et il ramassait un torchon qui traînait, serrait une bouteille de +vin oubliée, essuyait la poussière des meubles du bout des doigts, +fouettant sa colère de plus en plus, criant: + +--Je n'ai plus qu'à prendre un balai, n'est-ce pas, et à passer un +tablier de cuisine!... Tu tolérerais cela, ma parole d'honneur! tu me +laisserais faire le ménage, sans seulement t'en apercevoir. Sais-tu +que j'ai passé deux heures ce matin à mettre cette armoire en ordre? +Non, ma bonne, ça ne peut pas continuer ainsi. + +D'autres fois, la querelle éclatait à propos des enfants. Mouret, en +rentrant, avait trouvé Désirée «faite comme un petit cochon», toute +seule dans le jardin, à plat-ventre devant un trou de fourmis, pour +voir ce que les fourmis faisaient dans la terre. + +--C'est bien heureux que tu ne couches pas dehors! criait-il à sa +femme, dès qu'il l'apercevait. Viens donc voir ta fille. Je n'ai +pas voulu qu'elle changeât de robe, pour que tu jouisses de ce beau +spectacle. + +La petite fille pleurait à chaudes larmes, pendant que son père la +tournait sur tous les sens. + +--Hein! est-elle jolie?... Voilà comment s'arrangent les enfants, +quand on les laisse seuls. Ce n'est pas sa faute, à cette innocente. +Tu ne voulais pas la quitter cinq minutes, tu disais qu'elle mettrait +le feu ... Oui, elle mettra le feu, tout brûlera, et ce sera bien +fait. + +Puis, quand Rose avait emmené Désirée, il continuait pendant des +heures: + +--Tu vis pour les enfants des autres, maintenant. Tu ne peux plus +prendre soin des tiens. Ça s'explique ... Ah! tu es bien bête! +t'éreinter pour un tas de gueuses qui se moquent de toi, qui ont des +rendez-vous dans tous les coins des remparts! Va donc te promener, un +soir, du côté du Mail, tu les verras avec leur jupon sur la tête, ces +coquines que tu mets sous la protection de la Vierge.... Il reprenait +haleine, il continuait: + +--Veille au moins sur Désirée, avant d'aller ramasser des filles dans +le ruisseau. Elle a des trous comme le poing dans sa robe. Un de ces +jours, nous la trouverons avec quelque membre cassé, dans le jardin +... Je ne te parle pas d'Octave ni de Serge, bien que j'aimerais +te savoir à la maison, lorsqu'ils rentrent du collège. Ils ont des +inventions diaboliques. Hier, ils ont fendu deux dalles de la terrasse +en tirant des pétards ... Je te dis que, si tu ne te tiens pas chez +toi, nous trouverons la maison par terre, un de ces jours. Marthe +s'excusait en quelques paroles. Elle avait dû sortir. Mouret, avec +son bon sens taquin, disait vrai: la maison tournait mal. Ce coin +tranquille, où le soleil se couchait si heureusement, devenait criard, +abandonné, empli de la débandade des enfants, des méchantes humeurs du +père, des lassitudes indifférentes de la mère. A table, le soir, tout +ce monde mangeait mal et se querellait. Rose n'en faisait qu'à sa +tête. D'ailleurs, la cuisinière donnait raison à madame. + +Les choses allèrent à ce point que Mouret, ayant rencontré sa +belle-mère, se plaignit amèrement de Marthe, bien qu'il sentît le +plaisir qu'il faisait à la vieille dame, en lui racontant les ennuis +de son ménage. + +--Vous m'étonnez beaucoup, dit Félicité avec un sourire. Marthe +paraissait vous craindre; je la trouvais même trop faible, trop +obéissante. Une femme ne doit pas trembler devant son mari. + +--Eh oui! s'écria Mouret désespéré. Pour éviter une querelle, elle +serait rentrée sous terre. Un seul regard suffisait; elle faisait tout +ce que je voulais ... Maintenant, pas du tout; j'ai beau crier, elle +n'en agit pas moins à sa guise. Elle ne répond pas, c'est vrai; elle +ne me tient pas tête, mais ça viendra.... + +Félicité répondit hypocritement: + +--Si vous voulez, je parlerai à Marthe. Seulement, cela pourrait la +blesser. Ces sortes de choses doivent rester entre mari et femme ... +Je ne suis pas inquiète: vous saurez bien retrouver cette paix dont +vous étiez si fier. + +Mouret hochait la tète, les yeux à terre. Il reprit: + +--Non, non, je me connais; je crie, mais ça n'avance à rien. Je suis +faible comme un enfant, au fond ... On a tort de croire que j'ai +toujours conduit ma femme à la baguette. Si elle a souvent fait ça que +j'ai voulu, c'était parce qu'elle s'en moquait, que cela lui était +indifférent de faire une chose ou une autre. Avec son air doux, elle +est très-entêtée... Enfin je tâcherai de la bien prendre. + +Puis, relevant la tête: + +--J'aurais mieux fait de ne pas vous raconter tout ça; n'en parlez à +personne, n'est-ce pas? + +Le lendemain, Marthe étant allée voir sa mère, celle-ci prit un air +pincé, en lui disant: + +--Tu as tort, ma fille, de te mal conduire à l'égard de ton mari ... +Je l'ai vu hier, il est exaspéré. Je sais bien qu'il a beaucoup de +ridicules, mais ce n'est pas une raison pour délaisser ton ménage. + +Marthe regarda fixement sa mère. + +--Ah! il se plaint de moi, dit-elle d'une voix brève. Il devrait se +taire au moins; moi, je ne me plains pas de lui. + +Et elle parla d'autre chose; mais madame Rougon la ramena à sou mari, +en lui demandant des nouvelles de l'abbé Faujas. + +--Dis-moi, peut-être que Mouret ne l'aime guère, l'abbé, et qu'il te +boude à cause de lui? + +Marthe resta toute surprise. + +--Quelle idée! murmura-t-elle. Pourquoi voulez-vous que mon mari +n'aime pas l'abbé Faujas? Du moins, il ne m'a jamais rien dit qui +puisse me faire supposer cela. Il ne vous a rien dit non plus, +n'est-ce pas?... Non, vous vous trompez. Il irait les chercher dans +leur chambre, si la mère ne descendait pas faire sa partie. + +En effet, Mouret n'ouvrait pas la bouche sur l'abbé Faujas. Il le +plaisantait un peu rudement parfois. Il le mêlait aux taquineries dont +il torturait sa femme, à propos de la religion. Mais c'était tout. + +Un matin, il cria à Marthe, en se faisant la barbe: + +--Dis donc, ma bonne, si tu vas jamais à confesse, prends donc l'abbé +pour directeur. Tes péchés resteront entre nous, au moins. + +L'abbé Faujas confessait les mardis et les vendredis. Ces jours-là, +Marthe évitait de se rendre à Saint-Saturnin, elle disait qu'elle ne +voulait pas le déranger; mais elle obéissait plus encore à cette sorte +de pudeur effrayée qui la gênait, lorsqu'elle le trouvait en surplis, +apportant dans la mousseline les odeurs discrètes de la sacristie. Un +vendredi, elle alla avec madame de Condamin voir où en étaient les +travaux de l'oeuvre de la Vierge. Les ouvriers achevaient la façade. +Madame de Condamin se récria, trouvant la décoration mesquine, sans +caractère; il aurait fallu deux légères colonnes avec une ogive, +quelque chose de jeune et de religieux à la fois, un bout +d'architecture qui fit honneur au comité des dames patronnesses. +Marthe, hésitante, peu à peu ébranlée, finit par avouer que ce serait +bien pauvre en effet. Puis, comme l'autre la poussait, elle promit +de parler le jour même à M. Lieutaud. Avant de rentrer, pour tenir +parole, elle passa par la cathédrale. Il était quatre heures, +l'architecte venait de partir. Quand elle demanda l'abbé Faujas, +un sacristain lui répondit qu'il confessait dans la chapelle +Sainte-Aurélie. Alors seulement elle se souvint du jour, elle murmura +qu'elle ne pouvait attendre. Mais en se retirant, lorsqu'elle passa +devant la chapelle Sainte-Aurélie, elle pensa que l'abbé l'avait +peut-être vue. La vérité était qu'elle se sentait prise d'une +faiblesse singulière. Elle s'assit en dehors de la chapelle, contre la +grille. Elle resta là. + +Le ciel était gris, l'église s'emplissait d'un lent crépuscule. Dans +les bas-côtés, déjà noirs, luisaient l'étoile d'une veilleuse, le pied +doré d'un chandelier, la robe d'argent d'une Vierge; et, enfilant la +grande nef, un rayon pâle se mourait sur le chêne poli des bancs et +des stalles. Marthe n'avait point encore éprouvé là un tel abandon +d'elle-même; ses jambes lui semblaient comme cassées; ses mains +étaient si lourdes, qu'elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas +avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller à un sommeil, +dans lequel elle continuait de voir et d'entendre, mais d'une façon +très-douce. Les légers bruits qui roulaient sous la voûte, la chute +d'une chaise, le pas attardé d'une dévote, l'attendrissaient, +prenaient une sonorité musicale qui la charmait jusqu'au coeur; tandis +que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long +des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des +délicatesses de soie changeante, tout un évanouissement exquis qui la +gagnait, au fond duquel elle sentait son être se fondre et mourir. +Puis, tout s'éteignit autour d'elle. Elle fut parfaitement heureuse +dans quelque chose d'innomé. + +Le bruit d'une voix la tira de cette extase. + +--Je suis bien fâché, disait l'abbé Faujas. Je vous avais aperçue, +mais je ne pouvais quitter.... + +Alors, elle parut s'éveiller en sursaut. Elle le regarda. Il était en +surplis, debout, dans le jour mourant. Sa dernière pénitente venait de +partir, et l'église vide s'enfonçait plus solennelle. + +--Vous aviez à me parler? demanda-t-il. + +Elle fit un effort, chercha à se souvenir. + +--Oui, murmura-t-elle, je ne sais plus ... Ah! c'est la façade que +madame de Condamin trouve trop mesquine. Il faudrait deux colonnes, au +lieu de cette porte plate qui ne dit rien. On mettrait une ogive avec +des vitraux. Ce serait très-joli ... Vous comprenez, n'est-ce pas? + +Il la contemplait d'un air profond, les mains nouées sur son surplis, +la dominant, baissant vers elle sa face grave; et elle, toujours +assise, n'ayant pas la force de se mettre debout, balbutiait +davantage, comme surprise dans un sommeil de sa volonté, qu'elle ne +pouvait secouer. + +--Ce serait encore de la dépense, c'est vrai ... On pourrait se +contenter de colonnes en pierre tendre, avec une simple moulure ... +Nous en parlerons au maître maçon, si vous voulez; il nous dira les +prix. Seulement il serait bon de lui régler auparavant son dernier +mémoire. C'est deux mille cent et quelques francs, je crois. Nous +avons les fonds, madame Paloque me l'a dit ce matin ... Tout cela peut +s'arranger, monsieur l'abbé. + +Elle avait baissé la tête, comme oppressée par le regard qu'elle +sentait sur elle. Quand elle la releva et qu'elle rencontra les yeux +du prêtre, elle joignit les mains avec le geste d'un enfant qui +demande grâce, elle éclata en sanglots. Le prêtre la laissa pleurer, +toujours debout, silencieux. Alors, elle tomba à genoux devant lui, +pleurant dans ses mains fermées, dont elle se couvrait le visage. + +--Je vous en prie, relevez-vous, dit doucement l'abbé Foujas; c'est +devant Dieu que vous vous agenouillerez. + +Il l'aida à se relever, il s'assit à côté d'elle. Puis, à voix basse, +ils causèrent longuement. La nuit était tout à fait venue, les +veilleuses piquaient de leurs pointes d'or les profondeurs noires de +l'église. Seul, le murmure de leurs voix mettait un frisson devant la +chapelle Sainte-Aurélie. On entendait la parole abondante du prêtre +couler longuement, sans arrêt, après chaque réponse faible et brisée +de Marthe. Quand ils se levèrent enfin, il parut refuser une grâce +qu'elle réclamait avec instance, il la mena du côté de la porte, +élevant le ton: --Non, je ne puis, je vous assure, dit-il; il est +préférable que vous preniez l'abbé Bourrette. + +--J'aurais pourtant grand besoin de vos conseils, murmura Marthe +suppliante. Il me semble qu'avec vous tout me deviendrait facile. + +--Vous vous trompez, reprit-il d'une voix plus rude. J'ai peur, +au contraire, que ma direction ne vous soit mauvaise, dans les +commencements. L'abbé Bourrette est le prêtre qu'il vous faut, +croyez-moi ... Plus tard, je vous donnerai peut-être une autre +réponse. + +Marthe obéit. Le lendemain, les dévotes de Saint-Saturnin furent +grandement surprises en voyant madame Mouret venir s'agenouiller +devant le confessionnal de l'abbé Bourrette. Deux jours après, il +n'était bruit dans Plassans que de cette conversion. Le nom de l'abbé +Faujas fut prononcé avec de fins sourires, par certaines gens; mais, +en somme, l'impression fut excellente, toute au profit de l'abbé. +Madame Rastoil complimenta madame Mouret, en plein comité; madame +Delangre voulut voir là une première bénédiction de Dieu, récompensant +les dames patronnesses de leur bonne oeuvre, en touchant le coeur de +la seule d'entre elles qui ne pratiquât pas; tandis que madame de +Condamin dit à Marthe, en la prenant à l'écart: + +--Allez, ma chère, vous avez eu raison; cela est nécessaire pour une +femme. Puis, vraiment, dès qu'on sort un peu, il faut bien aller à +l'église. + +On s'étonna seulement du choix de l'abbé Bourrette. Le digne homme ne +confessait guère que les petites filles. Ces dames le trouvaient «si +peu amusant!» Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'était pas encore +arrivée, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame +Paloque qui, de sa langue de vipère, trouva le dernier mot de ces +commérages. + +--L'abbé Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle +avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abbé Bourrette sauve tout +et n'a rien de choquant. + +Quand Marthe arriva, ce jour-là, sa mère alla à sa rencontre, mettant +quelque affectation à l'embrasser tendrement devant le monde. Elle +s'était elle-même réconciliée avec Dieu, au lendemain du coup d'État. +Il lui sembla que l'abbé Faujas pouvait se hasarder désormais dans le +salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de +son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se ménageait une +rentrée triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succès de +l'abbé grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour +pénitentes que les dévotes du marché aux herbes qui se tient +derrière la cathédrale, des marchandes de salades, dont il écoutait +tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que, +maintenant, surtout depuis le bruit occasionné par l'oeuvre de la +Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de +bourgeoises en robes de soie agenouillées autour du son confessionnal. +Lorsque Marthe eut naïvement raconté qu'il n'avait pas voulu d'elle, +madame de Condamin fit un coup de tête; elle quitta son directeur, le +premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon désespéra, et +passa bruyamment à l'abbé Faujas. Un tel éclat posa définitivement ce +dernier dans la société de Plassans. + +Quand Mouret apprit que sa femme allait à confesse, il lui dit +simplement: + +--Tu fais donc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le +besoin de raconter les affaires à une soutane? + +D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut +s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie +étroite. Sa femme lui avait reproché de s'être plaint. + +--Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il répondu. Il ne faut pas faire +plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis.... Je te promets de +ne pas donner à ta mère cette joie une seconde fois. J'ai réfléchi. +La maison peut bien me tomber sur la tête, du diable si je pleurniche +devant quelqu'un! + +Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son ménage, +ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le +plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui coûta peu, il +entrait dans le calcul constant de son bien-être. Il exagéra même son +rôle de bourgeois méthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait +ses impatiences qu'à ses piétinements plus vifs. Il la respectait des +semaines entières, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries, +criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles. +S'il la blessait, c'était le plus souvent par des méchancetés qu'elle +seule pouvait comprendre. Il n'était qu'économe, il devint avare. + +--Il n'y a pas de bon sens, grondait-il, à dépenser de l'argent comme +nous le faisons. Je parie que tu donnes tout à tes petites gueuses. +C'est bien assez déjà de perdre ton temps ... Écoute, ma bonne, je te +remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire +absolument des aumônes à des filles qui ne le méritent pas, tu +prendras l'argent sur ta toilette. + +Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à +Marthe, sous prétexte que cela dérangerait ses comptes et qu'il +l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à +chaudes larmes, dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut; +elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin. +Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il +avait la migraine, et que c'était cela qui lui donnait les yeux +rouges. + +--Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bête comme toi, pour +sangloter! + +Elle fut blessée. Le lendemain, il affecta une grande gaieté. Puis, à +quelques jours de là, après le dîner, comme l'abbé Faujas et sa mère +étaient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait +pas la tête au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres +prétextes, si bien que les parties cessèrent. Tout le monde descendait +sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abbé, +causant, cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait +le plus longtemps possible; tandis que madame Faujas, à quelques pas, +se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux, +pareille à une de ces figures légendaires gardant un trésor avec la +fidélité rogue d'une chienne accroupie. + +--Hein! la belle soirée, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur +ici que dans la salle à manger. Vous aviez bien raison de venir +prendre le frais ... Tiens! une étoile filante! avez-vous vu, monsieur +l'abbé? Je me suis laissé dire que c'est saint Pierre qui allume sa +pipe, là-haut. + +Il riait. Marthe restait grave, gênée par les plaisanteries dont il +gâtait le large ciel qui s'étendait devant elle, entre les poiriers +de M. Rastoil et les marronniers de la sous-préfecture. Il affectait +parfois d'ignorer qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abbé à +partie, en lui déclarant qu'il comptait sur lui pour faire le salut de +toute la maison. D'autres fois, il ne commençait pas une phrase +sans dire sur un ton de bonne humeur: «A présent que ma femme va à +confesse....» Puis, lorsqu'il était las de cet éternel sujet, il +écoutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait +les voix légères qui s'élevaient, portées par l'air tranquille de la +nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'éteignaient, au +loin. + +--Ça, murmurait-il, l'oreille tendue du côté de la sous-préfecture, +ce sont les voix de monsieur de Condamin et du docteur Porquier. Ils +doivent se moquer des Paloque ... Avez-vous entendu le fausset de +monsieur Delangre, qui a dit: «Mesdames, vous devriez rentrer; l'air +devient frais.» Vous ne trouvez pas qu'il a toujours l'air d'avoir +avalé un mirliton, le petit Delangre? + +Et il se tournait du côté du jardin des Rastoil. + +--Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien ... Ah! +si, les grandes dindes de filles sont devant la cascade. On dirait que +l'aînée mâche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont +pour une bonne heure à jaboter. Si elles se confient les déclarations +qu'on leur fait, ça ne doit pourtant pas être long ... Eh! ils y sont +tous. Voilà l'abbé Surin, qui a une voix de flûte, et l'abbé Fénil, +qui pourrait servir de crécelle, le vendredi saint. Dans ce jardin, +ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer seulement un +doigt. Je crois qu'ils se mettent là pour écouter ce que nous disons. + +A tous ces bavardages, l'abbé Faujas et Marthe répondaient par de +courtes phrases, lorsqu'il les interrogeait directement. D'ordinaire, +le visage levé, les yeux perdus, ils étaient ensemble, ailleurs, plus +loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se +mirent à causer; ils baissaient la voix, ils approchaient leurs têtes. +Et, à quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les +oreilles élargies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir, +semblait les garder. + + + + +X + + +L'été se passa. L'abbé Faujas ne semblait nullement pressé de tirer +les bénéfices de sa popularité naissante. Il continua à s'enfermer +chez les Mouret, heureux de la solitude du jardin, où il avait fini +par descendre même dans la journée. Il lisait son bréviaire sous la +tonnelle du fond, marchait lentement, la tête baissée, tout le long du +mur de clôture. Parfois, il fermait le livre, il ralentissait encore +le pas, comme absorbé dans une rêverie profonde; et Mouret, qui +l'épiait, finissait par être pris d'une impatience sourde, à voir, +pendant des heures, cette figure noire aller et venir, derrière ses +arbres fruitiers. + +--On n'est plus chez soi, murmurit-il. Je ne puis lever les yeux, +maintenant, sans apercevoir cette soutane ... Il est comme les +corbeaux, ce gaillard-là; il a un oeil rond qui semble guetter +et attendre quelque chose. Je ne me fie pas à ses grands airs de +désintéressement. + +Vers les premiers jours de septembre seulement, le local de l'oeuvre +de la Vierge fut prêt. Les travaux s'éternisent en province. Il faut +dire que les dames patronnesses, à deux deprises, avaient bouleversé +les plans de M. Lieutaud par des idées à elles. Lorsque le comité prit +possession de rétablissement, elles récompensèrent l'architecte de +sa complaisance par les éloges les plus aimables. Tout leur parut +convenable: vastes salles, dégagements excellents, cour plantée +d'arbres et ornée de deux petites fontaines. Madame de Condamin fut +charmée de la façade, une de ses idées. Au-dessus de la porte, sur une +plaque de marbre noir, les mots: _Oeuvre de la Vierge_, étaient gravés +en lettres d'or. + +L'inauguration donna lieu à une fête très-touchante. L'évêque en +personne, avec le chapitre, vint installer les soeurs de Saint-Joseph, +qui étaient autorisées à desservir l'établissement. On avait réuni une +cinquantaine de filles du huit à quinze ans, ramassées dans les rues +du vieux quartier. Les parents, pour les faire admettre, avaient eu +simplement à déclarer que leurs occupations les forçaient à s'absenter +de chez eux la journée entière. M. Delangre prononça un discours +très-applaudi; il expliqua longuement, en style noble, cette crèche +d'un nouveau genre; il l'appela «l'école des bonnes moeurs et du +travail, où de jeunes et intéressantes créatures allaient échapper aux +tentations mauvaises.» On remarqua beaucoup, vers la fin du discours, +une délicate allusion au véritable auteur de l'oeuvre, à l'abbé +Faujas. Il était là, mêlé aux autres prêtres. Il resta paisible, avec +sa belle face grave, lorsque tous les yeux se tournèrent vers lui. +Marthe avait rougi, sur l'estrade où elle siégeait, au milieu des +dames patronnesses. + +Quand la cérémonie fut terminée, l'évêque voulut visiter la maison +dans ses moindres détails. Malgré la mauvaise humeur évidente de +l'abbé Fenil, il fit appeler l'abbé Faujas, dont les grands yeux noirs +ne l'avaient pas quitté un seul instant, et le pria de vouloir bien +l'accompagner, en ajoutant tout haut, avec un sourire, qu'il ne +pouvait certainement choisir un guide mieux renseigné. Le mot courut +parmi les assistants qui se retiraient; le soir, tout Plassans +commentait l'attitude de monseigneur. + +Le comité des dames patronnesses s'était réservé une salle dans la +maison. Elles y offrirent une collation à l'évêque, qui accepta un +biscuit et deux doigts de malaga, en trouvant le moyen d'être aimable +pour chacune d'elles. Cela termina heureusement cette fête pieuse; +car il y avait eu, avant et pendant la cérémonie, des froissements +d'amour-propre entre ces dames, que les louanges délicates de +monseigneur Rousselot remirent en belle humeur. Lorsqu'elles se +retrouvèrent seules, elles déclarèrent que tout s'était très-bien +passé; elles ne tarissaient pas sur la bonne grâce du prélat. Seule, +madame Paloque resta blême. L'évêque, dans sa distribution de +compliments, l'avait oubliée. + +--Tu avais raison, dit-elle rageusement à son mari, lorsqu'elle +rentra, j'ai été le chien, dans leurs bêtises! Une belle idée, que de +mettre ensemble ces gamines corrompues!... Enfin, je leur ai donné +tout mon temps, et ce grand innocent d'évêque qui tremble devant son +clergé, n'a pas seulement trouvé un merci pour moi!... Comme si madame +de Condamin avait fait quelque chose! Elle est bien trop occupée à +montrer ses toilettes, cette ancienne ... Nous savons ce que nous +savons, n'est-ce pas? on finira par nous faire raconter des histoires +que tout le monde ne trouvera pas drôles. Nous n'avons rien à cacher, +nous autres.... Et madame Delangre, et madame Rastoil! ce serait +facile de les faire rougir jusqu'au blanc des jeux. Est-ce qu'elles +ont seulement bougé de leurs salons? est-ce qu'elles ont pris la +moitié de la peine que j'ai eue? Et cette madame Mouret, qui avait +l'air de mener la barque, et qui n'était occupée qu'à se pendre à la +soutane de son abbé Faujas! Encore une hypocrite, celle-là, qui va +nous en faire voir de belles.... Eh bien! toutes, toutes ont eu un +mot charmant; moi, rien. Je suis le chien ... Ça ne peut pas durer, +vois-tu, Paloque. Le chien finira par mordre. + +A partir de ce jour, madame Paloque se montra beaucoup moins +complaisante. Elle ne tint plus les écritures que très-irégulièrement, +elle refusa les besognes qui lui déplaisaient, à ce point que les +dames patronnesses parlèrent de prendre un employé. Marthe conta ces +ennuis à l'abbé Faujas, auquel elle demanda s'il n'avait pas un bon +sujet à lui recommander. + +--Ne cherchez personne, lui répondit-il: j'aurai peut- être quelqu'un +... Laissez-moi deux ou trois jours. + +Depuis quelque temps, il recevait des lettres fréquentes, timbrées +de Besançon. Elles étaient toutes de la même écriture, une grosse +écriture laide. Rose, qui les lui montait, prétendait qu'il se +fâchait, rien qu'à voir les enveloppes. + +--Sa figure devient toute chose, disait-elle. Bien sûr qu'il n'aime +guère la personne qui lui écrit si souvent. + +L'ancienne curiosité de Mouret se réveilla un instant, à propos de +cette correspondance. Un jour, il monta lui-même une des lettres, avec +un aimable sourire, en s'excusant, en disant que Rose n'était pas là. +L'abbé se méfiait sans doute, car il fit l'homme enchanté, comme s'il +avait attendu cette lettre impatiemment. Mais Mouret ne se laissa pas +prendre à cette comédie; il resta sur le palier, collant son oreille +contre la serrure. + +--Encore de ta soeur, n'est-ce pas? disait la voix rude de madame +Faujas. Qu'a-t-elle donc à te poursuivre comme ça? + +Il y eut un silence; puis, un papier fut froissé violemment, et la +voix de l'abbé gronda: + +--Parbleu! toujours la même chanson. Elle veut venir nous retrouver +et nous amener son mari, pour qu'on le lui place. Elle croit que nous +nageons dans l'or ... J'ai peur qu ils ne fassent un coup de tête, +qu'ils ne nous tombent ici, un beau matin. --Non, non, nous n'avons +pas besoin d'eux, entends-tu, Ovide! reprit la voix de la mère. Ils ne +t'ont jamais aimé, ils ont toujours été jaloux de toi ... Trouche est +un garnement, et Olympe, une sans-coeur. Tu verrais qu'ils voudraient +tout le profit pour eux. Ils te compromettraient, ils te dérangeraient +dans tes affaires. + +Mouret entendait mal, très-ému par la vilaine action qu'il commettait. +Il crut qu'on touchait à la porte, il se sauva. D'ailleurs, il n'eut +garde de se vanter de cette expédition. Ce fut quelques jours plus +tard, en sa présence, sur la terrasse, que l'abbé Faujas rendit une +réponse définitive à Marthe. + +--J'ai un employé à vous proposer, dit-il de son grand air tranquille; +c'est un de mes parents, mon beau-frère, qui va arriver de Besançon +dans quelques jours. + +Mouret tendit l'oreille. Marthe parut charmée. + +--Ah! tant mieux! s'écria-t-elle. J'étais bien embarrassée pour +faire un bon choix. Vous comprenez, il faut un homme d'une moralité +parfaite, avec toutes ces jeunes filles ... Mais du moment qu'il +s'agit d'un de vos parents.... + +--Oui, reprit le prêtre. Ma soeur avait un petit commerce de lingerie, +à Besançon; elle a dû liquider pour des raisons de santé; maintenant, +elle désire nous rejoindre, les médecins lui ayant ordonné l'air du +Midi ... Ma mère est bien heureuse. + +--Sans doute, dit Marthe, vous ne vous étiez peut-être jamais quittés, +cela va vous paraître bon, de vous retrouver en famille ... Et vous ne +savez pas ce qu'il faut faire? Il y a deux chambres dont vous ne +vous servez pas, en haut. Pourquoi votre soeur et son mari ne +logeraient-ils pas là?... Ils n'ont point d'enfants? + +--Non, ils ne sont que tous les deux ... J'avais en effet pensé un +instant à leur donner ces deux chambres; seulement, j'ai eu peur de +vous contrarier, en introduisant tout ce monde chez vous. --Mais +nullement, je vous assure; vous êtes des gens paisibles.... + +Elle s'arrêta. Mouret tirait violemment un coin de sa robe. Il ne +voulait pas de la famille de l'abbé dans sa maison, il se rappelait la +belle façon dont madame Faujas traitait sa fille et son gendre. + +--Les chambres sont bien petites, dit-il à son tour; monsieur l'abbé +serait gêné ... Il vaudrait mieux, pour tout le monde, que la soeur de +monsieur l'abbé louât à côté; il y a justement un logement libre, dans +la maison des Paloque, en face. + +La conversation tomba net. Le prêtre ne répondit rien, regarda en +l'air. Marthe le crut blessé et souffrit beaucoup de la brutalité de +son mari. Aussi, au bout d'un instant, ne put-elle supporter davantage +ce silence embarrassé. + +--C'est convenu, reprit-elle, sans chercher à renouer plus habilement +la conversation; Rose aidera votre mère à nettoyer les deux +chambres... Mon mari ne songeait qu'à vos commodités personnelles; +mais, du moment que vous le désirez, ce n'est pas nous qui vous +empêcherons de disposer de l'appartement à voire guise. + +Quand Mouret fut seul avec sa femme, il s'emporta. + +--Je ne te comprends pas, vraiment. Lorsque j'ai loué à l'abbé, +tu boudais, tu ne voulais pas laisser entrer un chat chez toi; +maintenant, l'abbé t'amènerait toute sa famille, toute la séquelle, +jusqu'aux arrière-petits-cousins, que tu lui dirais merci ... Je t'ai +pourtant assez tirée par la robe. Tu ne le sentais donc pas? C'était +bien clair, je ne voulais pas de ces gens ... Ce ne sont pas +d'honnêtes gens. + +--Comment peux-tu le savoir? s'écria Marthe, que l'injustice irritait. +Qui te l'a dit? + +--Eh! l'abbé Faujas lui-même ... Oui, je l'ai entendu, un jour; il +causait avec sa mère. + +Elle le regarda fixement. Alors il rougit un peu, il balbutia: +--Enfin, je le sais, cela suffit ... La soeur est une sans-coeur, et +le mari, un garnement. Tu as beau prendre tes airs de reine offensée: +ce sont leurs paroles, je n'invente rien. Tu comprends, je n'ai pas +besoin de cette clique chez moi. La vieille était la première à ne pas +vouloir entendre parler de sa fille. Maintenant, l'abbé dit autrement. +J'ignore ce qui a pu le retourner. Quelque nouvelle cachotterie de sa +part. Il doit avoir besoin d'eux. + +Marthe haussa les épaules et le laissa crier. Il donna ordre à Rose de +ne pas nettoyer les chambres; mais Rose n'obéissait plus qu'à +madame. Pendant cinq jours, sa colère s'usa en paroles amères, +en récriminations terribles. Quand l'abbé Faujas était là, il se +contentait de bouder, il n'osait l'attaquer en face. Puis, comme +toujours, il se fit une raison. Il ne trouva plus que des moqueries +contre ces gens qui allaient venir. Il serra davantage les cordons +de sa bourse, s'isola encore, s'enfonça tout à fait dans le cercle +égoïste où il tournait. Quand les Trouche se présentèrent, un soir +d'octobre, il murmura simplement: + +--Diable! ils ne sentent pas bon, ils ont de fichues mines. + +L'abbé Faujas parut peu désireux de laisser voir sa soeur et son +beau-frère, le jour de leur arrivée. La mère s'était postée sur le +seuil de la porte. Dès qu'elle les aperçut débouchant de la place de +la Sous-Préfecture, elle guetta, jetant des coups d'oeil inquiets +derrière elle, dans le corridor et dans la cuisine. Mais elle joua de +malheur. Comme les Trouche entraient, Marthe, qui allait sortir, monta +du jardin, suivie des enfants. + +--Ah! voilà toute la famille, dit-elle avec un sourire obligeant. + +Madame Faujas, si maîtresse d'elle-même d'ordinaire, se troubla +légèrement, balbutiant un mot de réponse. Pendant quelques minutes, on +resta là, face à face, au milieu du vestibule, à s'examiner. Mouret +avait prestement enjambé les marches du perron. Rose s'était plantée +sur le seuil de sa cuisine. + +--Vous devez être bien heureuse? reprit Marthe, en s'adressant à +madame Faujas. + +Puis, ayant conscience de l'embarras qui tenait tout le monde muet, +voulant se montrer aimable pour les nouveaux venus, elle se tourna +vers Trouche, en ajoutant: + +--Vous êtes arrivés par le train de cinq heures, n'est-ce pas?... Et +combien y a-t-il de Besançon ici? + +--Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa +bouche vide de dents. En troisième, je vous réponds que c'est raide +... On a le ventre rudement secoué. + +Il se mit à rire, avec un singulier bruit de mâchoires. Madame Faujus +lui jeta un coup d'oeil terrible. Alors, machinalement, il essaya de +remettre un bouton crevé de sa redingote graisseuse, ramenant sur ses +cuisses, sans doute pour cacher des taches, deux cartons à chapeau +qu'il portait, l'un vert, l'autre jaune. Son cou rougeâtre avait un +gloussement continu, sous un lambeau de cravate noire tordue, ne +laissant passer qu'un bout de chemise sale. Sa face, toute couturée, +suant le vice, était comme allumée par deux petits yeux noirs, qui +roulaient sans cesse sur les gens, sur les choses, d'un air de +convoitise et d'effarement; des yeux de voleur étudiant la maison où +il reviendra, la nuit, faire un coup. + +Mouret crut que Trouche regardait les serrures. + +--C'est qu'il a des yeux à prendre des empreintes, ce gaillard-là, +pensa-t-il. + +Cependant, Olympe comprit que son mari venait de dire une bêtise. +C'était une grande femme mince, blonde, fanée, à la figure plate et +ingrate. Elle portait une petite caisse de bois blanc et un gros +paquet noué dans une nappe. --Nous avions emporté des oreillers, +dit-elle en montrant d'un regard le gros paquet. On n'est pas mal, en +troisième, avec des oreillers. On est aussi bien qu'en première.... +Dame! c'est une fière économie. On a beau avoir de l'argent, c'est +inutile de le jeter par les fenêtres, n'est-ce pas, madame? + +--Certainement, répondit Marthe, un peu surprise des personnages. + +Olympe s'avança, se mit en pleine lumière, entrant en conversation, +d'un ton engageant. + +--C'est comme les habits; moi, je mets tout ce que j'ai de plus +mauvais, quand je pars en voyage. J'ai dit à Honoré: «Va, ta vieille +redingotte est bien assez bonne.» Il a aussi son pantalon de travail, +un pantalon qu'il est las de traîner ... Vous voyez, j'ai choisi ma +plus vilaine robe; elle a même des trous, je crois. Ce châle me vient +de maman; je repassais dessus, à la maison. Et mon bonnet donc! un +vieux bonnet dont je ne me servais plus que pour aller au lavoir +... Tout ça, c'est encore trop bon pour la poussière, n'est-ce pas, +madame? + +--Certainement, certainement, répéta Marthe, qui tâchait de sourire. + +A ce moment, une voix irritée se fit entendre au haut de l'escalier, +jetant cette brève exclamation: + +--Eh bien, mère? + +Mouret, levant la tête, aperçut l'abbé Faujas, appuyé à la rampe du +second étage, le visage terrible, se penchant, au risque de tomber, +pour mieux voir ce qui se passait dans le vestibule. Il avait +entendu le bruit des voix, il devait être là depuis un instant, à +s'impatienter. + +--Eh bien, mère? cria-t-il de nouveau. + +--Oui, oui, nous montons, répondit madame Faujas, que l'accent furieux +de son fils parut faire trembler. + +Et, se tournant vers les Trouche: --Allons, mes enfants, il faut +monter ... Laissons madame aller à ses affaires. + +Mais les Trouche semblèrent ne pas entendre. Ils étaient bien dans le +vestibule; ils regardaient autour d'eux, d'un air ravi, comme si on +leur eût fait cadeau de la maison. + +--C'est très-gentil, très-gentil, murmura Olympe, n'est-ce pas, +Honoré? D'après les lettres d'Ovide, nous ne pensions pas que cela fût +si gentil. Je te le disais: «Il faut aller là-bas, nous serons mieux, +je me porterai mieux....» Hein! j'avais raison. + +--Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche entre ses dents +... Et le jardin est assez grand, je crois. + +Puis, s'adressant à Mouret: + +--Monsieur, est-ce que vous permettez à vos locataires de se promener +dans le jardin? + +Mouret n'eut pas le temps de répondre. L'abbé Faujas, qui était +descendu, cria d'une voix tonnante: + +--Eh bien, Trouche? eh bien, Olympe? + +Ils se tournèrent. Lorsqu'ils le virent debout sur une marche, +formidable de colère, ils se firent tout petits, ils le suivirent, en +baissant l'échine. Lui, monta devant eux, sans ajouter une parole, +sans même paraître s'apercevoir que les Mouret étaient là, qui +regardaient ce singulier défilé. Madame Faujas, pour arranger les +choses, sourit à Marthe, en fermant le cortège. Mais, quand celle-ci +fut sortie, et que Mouret se trouva seul, il resta un instant dans +le vestibule. En haut, au second étage, les portes claquaient avec +violence. Il y eut des éclats de voix, puis un silence de mort régna. + +--Est-ce qu'il les a mis au cachot? dit-il en riant. N'importe, c'est +une sale famille. + +Dès le lendemain, Trouche, habillé convenablement, tout en noir, rasé, +ses rares cheveux ramenés soignement sur les tempes, fut présenté +par l'abbé Faujas à Marthe et aux dames patronnesses. Il avait +quarante-cinq ans, possédait une fort belle écriture, disait avoir +tenu longtemps les livres dans une maison de commerce. Ces dames +l'installèrent immédiatement. Il devait représenter le comité, +s'occuper des détails matériels, de dix à quatre heures, dans un +bureau qui se trouvait au premier étage de l'oeuvre de la Vierge. Ses +appointements étaient de quinze cents francs. + +--Tu vois qu'ils sont très-tranquilles, ces braves gens, dit Marthe à +son mari, au bout de quelques jours. + +En effet, les Trouche ne faisaient pas plus de bruit que les Faujas. +A deux ou trois reprises, Rose prétendait bien avoir entendu des +querelles entre la mère et la fille; mais aussitôt la voix grave de +l'abbé s'élevait, mettant la paix. Trouche, régulièrement, partait à +dix heures moins un quart et rentrait à quatre heures un quart; +le soir, il ne sortait jamais. Olympe, parfois, allait faire les +commissions avec madame Faujas; personne ne l'avait encore vue +descendre seule. + +La fenêtre de la chambre où les Trouche couchaient, donnait sur le +jardin; elle était la dernière, à droite, en face des arbres de la +sous-préfecture. De grands rideaux de calicot rouge, bordés d'une +bande jaune, pendaient derrière les vitres, tranchant sur la façade, +à côté des rideaux blancs du prêtre. D'ailleurs, la fenêtre restait +constamment fermée. Un soir, comme l'abbé Faujas était avec sa mère, +sur la terrasse, en compagnie des Mouret, une petite toux involontaire +se fit entendre. L'abbé, levant vivement la tête, d'un air irrité, +aperçut les ombres d'Olympe et de son mari qui se penchaient, accoudé, +immobiles. Il demeura un instant, les yeux en l'air, coupant la +conversation qu'il avait avec Marthe. Les Trouche disparurent. On +entendit le grincement étouffé de l'espagnolette. + +--Mère, dit le prêtre, tu devrais monter; j'ai peur que tu ne prennes +mal. Madame Faujas souhaita le bonsoir à la compagnie. Lorsqu'elle +se fut retirée, Marthe reprit l'entretien, en demandant de sa voix +obligeante: + +--Est-ce que votre soeur est plus malade? Il y a huit jours que je ne +l'ai vue. + +--Elle a grand besoin de repos, répondit sèchement le prêtre. + +Mais elle insista par bonté. + +--Elle se renferme trop, l'air lui ferait du bien.... Ces soirées +d'octobre sont encore tièdes ... Pourquoi ne descend-elle jamais au +jardin? Elle n'y a pas mis les pieds. Vous savez pourtant que le +jardin est à votre entière disposition. + +Il s'excusa en mâchant de sourdes paroles; tandis que Mouret, pour +l'embarrasser davantage, se faisait plus aimable que sa femme. + +--Eh! c'est ce je disais, ce matin. La soeur de monsieur l'abbé +pourrait bien venir coudre au soleil, l'après-midi, au lieu de rester +claquemurée, en haut. On croirait qu'elle n'ose pas même paraître à la +fenêtre. Est-ce que nous lui faisons peur, par hasard? Nous ne sommes +pourtant pas si terribles que cela ... C'est comme monsieur Trouche, +il monte l'escalier quatre à quatre. Dites-leur donc de venir, de +temps à autre, passer une soirée avec nous. Ils doivent s'ennuyer à +périr, tout seuls, dans leur chambre. + +L'abbé, ce soir-là, n'était pas d'humeur à tolérer les moqueries de +son propriétaire. Il le regarda en face, et très-carrément: + +--Je vous remercie, mais il est peu probable qu'ils acceptent. Ils +sont las, le soir, ils se couchent. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont de +mieux à faire. + +--A leur aise, mon cher monsieur, répondit Mouret, piqué du ton rude +de l'abbé. + +Et, quand il fut seul avec Marthe: + +--Ah ça! est-ce qu'il croit qu'il me fera prendre des vessies pour +des lanternes, l'abbé! C'est clair, il tremble que les gueux qu'il a +recueillis chez lui ne lui jouent quelque mauvais tour.... Tu as +vu, ce soir, comme il a fait le pion, lorsqu'il les a aperçus à la +fenêtre. Ils étaient là à nous espionner. Tout cela finira mal. + +Marthe vivait dans une grande douceur. Elle n'entendait plus les +criailleries de Mouret. Les approches de la foi étaient pour elle +une jouissance exquise; elle glissait à la dévotion, lentement, sans +secousse; elle s'y berçait, s'y endormait. L'abbé Faujas évitait +toujours de lui parler de Dieu; il restait son ami, ne la charmait que +par sa gravité, par cette vague odeur d'encens qui se dégageait de +sa soutane. A deux ou trois reprises, seule avec lui, elle avait de +nouveau éclaté en sanglots nerveux, sans savoir pourquoi, ayant du +bonheur à pleurer ainsi. Chaque fois, il s'était contenté de lui +prendre les mains, silencieux, la calmant de son regard tranquille et +puissant. Quand elle voulait lui parler de ses tristesses sans cause, +de ses secrètes joies, de ses besoins d'être guidée, il la faisait +faire en souriant; il disait que ces choses ne le regardaient point, +qu'il fallait parler à l'abbé Bourrette. Alors elle gardait tout en +elle, elle demeurait frissonnante. Et lui, prenait une hauteur plus +grande, se mettait hors de sa portée, comme un dieu aux pieds duquel +elle finissait par agenouiller son âme. + +Les grosses occupations de Marthe, maintenant, étaient les messes et +les exercices religieux auxquels elle assistait. Elle se trouvait +bien, dans la vaste nef de Saint-Saturnin; elle y goûtait plus +parfaitement ce repos tout physique qu'elle cherchait. Quand elle +était là, elle oubliait tout, c'était comme une fenêtre immense +ouverte sur une autre vie, une vie large, infinie, pleine d'une +émotion qui l'emplissait et lui suffisait. Mais elle avait encore peur +de l'église; elle y venait avec une pudeur inquiète, une honte qui +instinctivement lui faisait jeter un regard derrière elle, lorsqu'elle +poussait la porte, pour voir si personne n'était là, à la regarder +entrer. Puis, elle s'abandonnait, tout s'attendrissait, jusqu'à cette +voix grasse de l'abbé Bourrette qui, après l'avoir confessée, la +tenait parfois agenouillée encore pendant quelques minutes, à lui +parler des dîners de madame Rastoil ou de la dernière soirée des +Rougon. + +Marthe, souvent, rentrait accablée. La religion la brisait. Rose était +devenue toute-puissante au logis. Elle bousculait Mouret, le grondait, +parce qu'il salissait trop de linge, le faisait manger quand le dîner +était prêt. Elle entreprit même de travailler à son salut. + +--Madame a bien raison de vivre en chrétienne, lui disait-elle. Vous +serez damné, vous, monsieur, et ce sera bien fait, parce qu'au fond +vous n'êtes pas bon; non, vous n'êtes pas bon!... Vous devriez la +conduire à la messe, dimanche prochain. + +Mouret haussait les épaules. Il laissait les choses aller, se mettant +lui-même au ménage, donnant un coup de balai, quand la salle à manger +lui paraissait trop sale. Les enfants l'inquiétaient davantage. +Pendant les vacances, la mère n'étant presque jamais là, Désirée +et Octave, qui avait encore échoué aux examens du baccalauréat, +bouleversèrent la maison; Serge fut souffrant, garda le lit, resta des +journées entières à lire dans sa chambre. Il était devenu le préféré +de l'abbé Faujas, qui lui prêtait des livres. Mouret passa deux +mois abominables, ne sachant comment guider ce petit monde; Octave +particulièrement le rendait fou. Il ne voulut pas attendre la rentrée, +il décida que l'enfant ne retournerait plus au collège, qu'on le +placerait dans une maison de commerce de Marseille. + +--Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il à Marthe, il faut +bien que je les case quelque part ... Moi, je suis à bout, je préfère +les flanquer à la porte. Tant pis, si tu en souffres!... D'abord, +Octave est insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux +lui apprendre tout de suite à gagner sa vie que de le laisser flâner +avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville. + +Marthe fut très-émue; elle s'éveilla comme d'un rêve, en apprenant +qu'un de ses enfants allait se séparer d'elle. Pendant huit jours, +elle obtint que le départ serait différé. Elle resta même davantage +à la maison, elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle +s'alanguit de nouveau; et, le jour où Octave l'embrassa, en lui +apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force, +elle se contenta de lui donner de bons conseils. + +Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il +chercha sa femme, la trouva dans le jardin, sous une tonnelle où elle +pleurait. Là, il se soulagea. + +--En voilà un de moins! cria-t-il. Ça doit te faire plaisir. Tu +pourras rôder dans les églises à ton aise ... Va, sois tranquille, les +deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il +est très-doux, et que je le trouve un peu jeune pour aller faire son +droit; mais, s'il te gêne, tu le diras, je t'en débarrasserai aussi +... Quant à Désirée, elle ira chez sa nourrice. + +Marthe continuait à pleurer silencieusement. + +--Que veux-tu? on ne peut pas être dehors et chez soi. Tu as choisi +le dehors, tes enfants ne sont plus rien pour toi, c'est logique ... +D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour +tout ce monde qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande, +notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met pas à la porte +nous-mêmes. + +Il avait levé la tête, il examinait les fenêtres du second étage. +Puis, baissant la voix: + +--Ne pleure donc pas comme une bête; on te regarde. Tu n'aperçois pas +cette paire d'yeux entre les rideaux rouges? Ce sont les yeux de la +soeur de l'abbé, je les connais bien. On est sûr de les trouver là, +pendant toute la journée ... Vois-tu, l'abbé est peut-être un brave +homme; mais ces Trouche, je les sens accroupis derrière leurs rideaux +comme des loups à l'affût. Je parie que si l'abbé ne les empêchait +pas, ils descendraient la nuit par la fenêtre pour me voler mes poires +... Essuie tes yeux, ma bonne; sois sûre qu'ils se régalent de nos +querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du +départ de l'enfant, pour leur montrer le mal que ce départ nous fait à +tous les deux. + +Sa voix s'attendrissait, il était près lui-même de sangloter. Marthe, +navrée, touchée au coeur par ses dernières paroles, allait se jeter +dans ses bras. Mais ils eurent peur d'être vus, ils sentirent comme +un obstacle entre eux. Alors, ils se séparèrent; tandis que les yeux +d'Olympe luisaient toujours, entre les deux rideaux rouges. + + + +XI + + +Un matin, l'abbé Bourrette arriva, la face bouleversée. Il aperçut +Marthe sur le perron, il vint lui serrer les mains, en balbutiant: + +--Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt.... Je vais monter, il +faut que je voie Faujas tout de suite. + +Et quand Marthe lui eut montré le prêtre, qui, selon son habitude, se +promenait au fond du jardin, en lisant son bréviaire, il courut à lui, +fléchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la +fâcheuse nouvelle; mais la douleur l'étrangla, il ne put que se jeter +à son cou, la gorge pleine de sanglots. + +--Eh bien! qu'ont-ils donc, les deux abbés? demanda Mouret, qui se +hâta de sortir de la salle à manger. + +--Il paraît que le curé de Saint-Saturnin est à la mort, répondit +Marthe très-émue. + +Mouret fit une moue de surprise. Il rentra, murmurant: + +--Bah! ce brave Bourrette se consolera demain, lorsqu'on le nommera +curé, en remplacement de l'autre. ... Il compte sur la place; il me +l'a dit. + +Cependant, l'abbé Faujas s'était dégagé de l'étreinte du vieux prêtre. +Il reçut la mauvaise nouvelle avec gravité et ferma posément son +bréviaire. + +--Compan veut vous voir, bégayait l'abbé Bourrette; il ne passera pas +la matinée.... Ah! c'était un ami bien cher. Nous avions fait nos +études ensemble.... Il veut vous dire adieu; il m'a répété toute la +nuit que vous seul aviez du courage dans le diocèse. Depuis plus d'un +an qu'il languissait, pas un prêtre de Plassans n'osait aller lui +serrer la main. Et vous qui le connaissiez à peine, vous lui donniez +toutes les semaines une après-midi. Il pleurait tout à l'heure, en +parlant de vous. ... Il faut vous hâter, mon ami. + +L'abbé Faujas monta un instant à son appartement, pendant que l'abbé +Bourrette piétinait d'impatience et de désespoir dans le vestibule; +enfin, au bout d'un quart d'heure, tous deux partirent. Le vieux +prêtre s'essuyait le front, roulait sur le pavé, en laissant échapper +des phrases décousues. + +--Il serait mort sans une prière, comme un chien, si sa soeur n'était +venue me prévenir, hier soir, vers onze heures. Elle a bien fait, la +chère demoiselle. ... Il ne voulait compromettre aucun de nous, il +n'aurait pas même reçu les derniers sacrements. ... Oui, mon ami, il +était en train de mourir dans un coin, seul, abandonné, lui qui a eu +une si belle intelligence et qui n'a vécu que pour le bien. + +Il se tut; puis, au bout d'un silence, d'une voix changée: + +--Croyez-vous que Fenil me pardonne ça? Non, jamais, n'est-ce pas?... +Lorsque Compan m'a vu arriver avec les saintes huiles, il ne voulait +pas, il me criait de m'en aller. Eh bien, c'est fait! Je ne serai +jamais curé. J'aime mieux ça. Je n'aurai pas laissé mourir Compan +comme un chien.... Il y avait trente ans qu'il était en guerre avec +Fenil. Quand il s'est mis au lit, il me l'a dit: «Allons, c'est Fenil +qui l'emporte; maintenant que je suis par terre, il va m'assommer....» +Ah! ce pauvre Compan, lui que j'ai vu si fier, si énergique, à +Saint-Saturnin!... Le petit Eusèbe, l'enfant de choeur que j'ai emmené +pour sonner le viatique, est resté tout embarrassé, lorsqu'il a vu où +nous allions; il regardait derrière lui, à chaque coup de sonnette, +comme s'il avait craint que Fenil put l'entendre. + +L'abbé Faujas, marchant vite, la tête basse, l'air préoccupé, +continuait à garder le silence; il semblait ne pas écouter son +compagnon. + +--Monseigneur est-il prévenu? demanda-t-il brusquement. + +Mais l'abbé Bourrette, à son tour, paraissait songeur. Il ne répondit +pas; puis, en arrivant devant la porte de l'abbé Compan, il murmura: + +--Dites-lui que nous venons de rencontrer Fenil et qu'il nous a +salués. Cela lui fera plaisir. ... Il croira que je suis curé. + +Ils montèrent silencieusement. La soeur du moribond vint leur ouvrir. +En voyant les deux prêtres, elle éclata en sanglots, balbutiant au +milieu de ses larmes: + +--Tout est fini. Il vient de passer entre mes bras... j'étais seule. +Il a regardé autour de lui en mourant, il a murmuré «J'ai donc la +peste, qu'on m'a abandonné...» Ah! mes sieurs, il est mort avec des +larmes plein les yeux. + +Ils entrèrent dans la petite chambre où le curé Compan, la tête sur un +oreiller, paraissait dormir. Ses yeux étaient restés ouverts, et +cette face blanche, profondément triste, pleurait encore; les larmes +coulaient le long des joues. Alors, l'abbé Bourrette tomba à genoux, +sanglotant, priant, le front contre les couvertures qui pendaient. +L'abbé Faujas resta debout, regardant le pauvre mort; puis, après +s'être agenouillé un instant, il sortit discrètement. L'abbé +Bourrette, perdu dans sa douleur, ne l'entendit même pas refermer la +porte. + +L'abbé Faujas alla droit à l'évêché. Dans l'antichambre de monseigneur +Rousselot, il rencontra l'abbé Surin, chargé de papiers. + +--Est-ce que vous désiriez parler à monseigneur? lui demanda le +secrétaire avec son éternel sourire. Vous tomberiez mal. Monseigneur +est tellement occupé qu'il a fait condamner sa porte. + +--C'est pour une affaire très-pressante, dit tranquillement l'abbé +Faujas. Ou peut toujours le prévenir, lui faire savoir que je suis là. +J'attendrai, s'il le faut. + +--Je crains que ce ne soit inutile. Monseigneur a plusieurs personnes +avec lui. Revenez demain, cela vaudra mieux. + +Mais l'abbé prenait une chaise, lorsque l'évêque ouvrit la porte de +son cabinet. Il parut très-contrarié en apercevant le visiteur, qu'il +feignit d'abord de ne pas reconnaître. + +--Mon enfant, dit-il à Surin, quand vous aurez classé ces papiers, +vous reviendrez tout de suite; j'ai une lettre à vous dicter. + +Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait respectueusement +debout: + +--Ah! c'est vous, monsieur Faujas? J'ai bien du plaisir à vous voir. +... Vous avez quelque chose à me dire peut-être? Entrez, entrez dans +mon cabinet; vous ne me dérangez jamais. + +Le cabinet de monseigneur Rousselot était une vaste pièce, un peu +sombre, où un grand feu de bois brûlait continuellement, été comme +hiver. Le tapis, les rideaux très-épais, étouffaient l'air. Il +semblait qu'on entrât dans une eau tiède. L'évêque vivait là, +frileusement, dans un fauteuil, en douairière retirée du monde, ayant +horreur du bruit, se déchargeant sur l'abbé Fenil du soin de son +diocèse. Il adorait les littératures anciennes. On racontait qu'il +traduisait Horace en secret; les petits vers de l'Anthologie grecque +l'enthousiasmaient également, et il lui échappait des citations +scabreuses, qu'il goûtait avec une naïveté de lettré insensible aux +pudeurs du vulgaire. + +--Vous voyez, je n'ai personne, dit-il en s'installant devant le feu; +mais je suis un peu souffrant, j'avais fait défendre ma porte. Vous +pouvez parler, je me mets à votre disposition. + +Il y avait, dans son amabilité ordinaire, une vague inquiétude, une +sorte de soumission résignée. Quand l'abbé Faujas lui eut appris la +mort du curé Compan, il se leva, effaré, irrité: + +--Comment! s'écria-t-il, mon brave Compan est mort, et je n'ai pu lui +dire adieu!... Personne ne m'a averti!... Ah! tenez, mon ami, vous +aviez raison, lorsque vous me faisiez entendre que je n'étais plus le +maître ici; on abuse de ma bonté. + +--Monseigneur, dit l'abbé Faujas, sait combien je lui suis dévoué; je +n'attends qu'un signe de lui. L'évêque hocha la tête, murmurant: + +--Oui, oui, je me rappelle ce que vous m'avez offert; vous êtes un +excellent coeur. Seulement quel vacarme, si je rompais avec Fenil! +j'aurais les oreilles cassées pendant huit jours. Et pourtant si +j'étais bien sûr que vous me débarrassiez d'un coup du personnage, si +je n'avais pas peur qu'au bout d'une semaine il revînt vous mettre un +pied sur la gorge.... + +L'abbé Faujas ne put réprimer un sourire. Des larmes montèrent aux +yeux de l'évêque. + +--J'ai peur, c'est vrai, reprit-il en se laissant tomber de nouveau +dans son fauteuil; j'en suis à ce point. C'est ce malheureux qui a tué +Compan et qui m'a fait cacher son agonie, pour que je ne puisse +aller lui fermer les yeux; il a des inventions terribles.... Mais, +voyez-vous, j'aime mieux vivre en paix. Fenil est très-actif, il me +rend de grands services dans le diocèse. Quand je ne serai plus là, +les choses s'arrangeront peut-être plus sagement. + +Il se calmait, il retrouvait son sourire. + +--D'ailleurs, tout va bien en ce moment, je ne vois aucune +difficulté.... On peut attendre. + +L'abbé Faujas s'assit, et tranquillement: + +--Sans doute.... Pourtant il va falloir que vous nommiez un curé à +Saint-Saturnin, en remplacement de monsieur l'abbé Compan. + +Monseigneur Rousselot porta ses mains à ses tempes, d'un air +désespéré. + +--Mon Dieu! vous avez raison, balbutia-t-il. Je ne pensais plus à +cela.... Le brave Compan ne sait pas dans quel souci il me met, en +mourant si brusquement, sans que je sois prévenu. Je vous avais promis +la place, n'est-ce pas? + +L'abbé s'inclina. + +--Eh bien! mon ami, vous allez me sauver; vous me laisserez reprendre +ma parole. Vous savez combien Fenil vous déteste; le succès de +l'oeuvre de la Vierge l'a rendu tout à fait furieux; il jure qu'il +vous empêchera de conquérir Plassans. Vous voyez que je vous parle à +coeur ouvert. Or, ces jours derniers, comme on causait de la cure de +Saint-Saturnin, j'ai prononcé votre nom. Fenil est entré dans une +colère affreuse, et j'ai dû jurer que je donnerais la cure à un de ses +protégés, l'abbé Chardon, que vous connaissez, un homme très-digne +d'ailleurs.... Mon ami, faites cela pour moi, renoncez à cette idée. +Je vous donnerai tel dédommagement qu'il vous plaira. + +Le prêtre resta grave. Après un silence, comme s'il s'était consulté: + +--Vous n'ignorez pas, monseigneur, dit-il, que je n'ai aucune ambition +personnelle; je désire vivre dans la retraite, ce serait pour moi une +grande joie de renoncer à cette cure. Seulement je ne suis pas mon +maître, je tiens à satisfaire les protecteurs qui s'intéressent à +moi.... Pour vous-même, monseigneur, réfléchissez avant de prendre une +détermination que vous pourriez regretter plus tard. + +Bien que l'abbé Faujas eût parlé très-humblement, l'évêque sentit la +menace cachée que contenaient ces paroles. Il se leva, fit quelques +pas, en proie à une perplexité pleine d'angoisse. Puis, levant les +mains: + +--Allons, voilà du tourment pour longtemps.... J'aurais voulu éviter +toutes ces explications; mais, puisque vous insistez, il faut parler +franchement.... Eh bien! cher monsieur, l'abbé Fenil vous reproche +beaucoup de choses. Comme je crois vous l'avoir déjà dit, il a dû +écrire à Besançon, d'où il aura appris les fâcheuses histoires que +vous savez.... Certes, vous m'avez expliqué tout cela, je connais vos +mérites, votre vie de repentir et de retraite; mais que voulez-vous? +le grand vicaire a des armes contre vous, il en use terriblement. +Souvent je ne sais comment vous défendre.... Quand le ministre m'a +prié de vous accepter dans mon diocèse, je ne lui ai pas caché que +votre situation serait difficile. Il s'est montré plus pressant, +il m'a dit que cela vous regardait, et j'ai fini par consentir. +Seulement, il ne faut pas aujourd'hui me demander l'impossible. + +L'abbé Faujas n'avait pas baissé la tête; il la releva même, il +regarda l'évêque en face, disant de sa voix brève: + +--Vous m'avez donné votre parole, monseigneur. + +--Certainement, certainement.... Le pauvre Compan baissait tous les +jours, vous êtes venu me confier certaines choses; alors, j'ai promis, +je ne le nie pas.... Écoutez, je veux vous tout dire, pour que vous ne +puissiez m'accuser de tourner comme une girouette. Vous prétendiez +que le ministre désirait vivement votre nomination à la cure de +Saint-Saturnin. Eh bien! j'ai écrit, je me suis informé, un de mes +amis est allé au ministère. On lui a presque ri au nez, on lui a dit +qu'on ne vous connaissait même pas. Le ministre se défend absolument +d'être votre protecteur, entendez-vous! Si vous le souhaitez, je vais +vous faire lire une lettre où il se montre bien sévère à votre égard. + +Et il tendait le bras pour fouiller dans un tiroir; mais l'abbé Faujas +s'était mis debout, sans le quitter des yeux, avec un sourire où +perçait une pointe d'ironie et de pitié. + +--Ah! monseigneur, monseigneur! murmura-t-il. Puis, au bout d'un +silence, comme ne voulant pas s'expliquer davantage: + +--Je vous rends votre parole, monseigneur, reprit-il. Croyez que, dans +tout ceci, je travaillais plus encore pour vous que pour moi. Plus +tard, quand il ne sera plus temps, vous vous souviendrez de mes +avertissements. Il se dirigeait vers la porte; mais l'évêque le +retint, le ramena, en murmurant d'un air inquiet: + +--Voyons, que voulez-vous dire? Expliquez-vous, cher monsieur Faujas. +Je sais bien qu'on me boude à Paris, depuis l'élection du marquis de +Lagrifoul. On me connaît vraiment bien peu, si l'on s'imagine que j'ai +trempé là dedans; je ne sors pas de ce cabinet deux fois par mois.... +Alors vous croyez qu'on m'accuse d'avoir fait nommer le marquis? + +--Oui, je le crains, dit nettement le prêtre. + +--Eh! c'est absurde, je n'ai jamais mis le nez dans la politique, je +vis avec mes chers livres. C'est Fenil qui a tout fait. Je lui ai dit +vingt fois qu'il finirait par me causer des embarras à Paris. + +Il s'arrêta, rougit légèrement d'avoir laissé échapper ces dernières +paroles. L'abbé Faujas s'assit de nouveau devant lui, et d'une voix +profonde: + +--Monseigneur, vous venez de condamner votre grand vicaire.... Je ne +vous ai point dit autre chose. Ne continuez pas à faire cause commune +avec lui, ou il vous causera des soucis très-graves. J'ai des amis +à Paris, quoi que vous puissiez croire. Je sais que l'élection du +marquis de Lagrifoul a fortement indisposé le gouvernement contre +vous. A tort ou à raison, on vous croit la cause unique du mouvement +d'opposition qui se manifeste à Plassans, où le ministre, pour des +motifs particuliers, tient absolument à obtenir la majorité. Si, aux +élections prochaines, le candidat légitimiste passait encore, ce +serait extrêmement fâcheux, je craindrais pour votre tranquilité. + +--Mais c'est abominable! s'écria le malheureux évêque, en s'agitant +dans son fauteuil; je ne puis pas empêcher la candidat légitimiste +dépasser, moi! Est-ce que j'ai la moindre influence, est-ce que je me +suis jamais mêlé de ces choses?... Ah! tenez, il y a des jours où +j'ai envie d'aller m'enfermer au fond d'un couvent. J'emporterais ma +bibliothèque, je vivrais bien tranquille.... C'est Fenil qui devrait +être évêque à ma place. Si j'écoutais Fenil, je me mettrais tout à +fait en travers du gouvernement, je n'écouterais que Rome, j'enverrais +promener Paris. Mais ce n'est pas mon tempérament, je veux mourir +tranquille.... Alors, vous dites que le ministre est furieux contre +moi? + +Le prêtre ne répondit pas; deux plis qui se creusaient aux coins de sa +bouche, donnaient à sa face un mépris muet. + +--Mon Dieu, continua l'évêque; si je pensais lui être agréable en +vous nommant curé de Saint-Saturnin, je tâcherais d'arranger cela.... +Seulement, je vous assure, vous vous trompez; vous êtes peu en odeur +de sainteté. + +L'abbé Faujas eut un geste brusque. Il se livra, dans une courte +impatience: + +--Eh! dit-il, oubliez-vous que des infamies courent sur mon compte et +que je suis arrivé à Plassans avec une soutane percé! Lorsqu'on envoie +un homme perdu à un poste dangereux, on le renie jusqu'au jour du +triomphe.... Aidez-moi à réussir, monseigneur, vous verrez que j'ai +des amis à Paris. + +Puis, comme l'évêque, surpris de cette figure d'aventurier énergique +qui venait de se dresser devant lui, continuait à le regarder +silencieusement, il redevint souple; il reprit: + +--Ce sont des suppositions, je veux dire que j'ai beaucoup à me faire +pardonner. Mes amis, attendent pour vous remercier, que ma situation +soit complètement assise. + +Monseigneur Rousselot resta muet un instant encore. C'était une nature +très-fine, ayant appris le vice humain dans les livres. Il avait +conscience de sa grande faiblesse, il en était même un peu honteux; +mais il se consolait, en jugeant les hommes pour ce qu'ils valaient. +Dans sa vie d'épicurien lettré, il y avait, par instants, une profonde +moquerie des ambitieux qui l'entouraient en se disputant les lambeaux +de son pouvoir. + +--Allons, dit-il en souriant, vous êtes un homme tenace, cher monsieur +Faujas. Puisque je vous ai fait une promesse, je la tiendrai.... Il +y a six mois, je l'avoue, j'aurais eu peur de soulever tout Plassans +contre moi; mais vous avez su vous faire aimer, les dames de la ville +me parlent souvent de vous avec de grands éloges. En vous donnant la +cure de Saint-Saturnin, je paye la dette de l'oeuvre de la Vierge. + +L'évêque avait retrouvé son amabilité enjouée, ses manières exquises +de prélat charmant. L'abbé Surin, à ce moment, passa sa jolie tête +dans l'entre-bâillement de la porte. + +--Non, mon enfant, dit l'évêque, je ne vous dicterai pas cette +lettre.... Je n'ai plus besoin de vous. Vous pouvez vous retirer. + +--Monsieur l'abbé Fenil est là, murmura le jeune prêtre. + +--Ah! bien, qu'il attende. + +Monseigneur Rousselot avait eu un léger tressaillement, mais il fit un +geste de décision presque plaisant, il regarda l'abbé Faujas d'un air +d'intelligence. + +--Tenez, sortez par ici, lui dit-il en ouvrant une porte cachée sous +une portière. + +Il l'arrêta sur le seuil, il continua à le regarder en riant. + +--Fenil va être furieux.... Vous me promettez de me défendre contre +lui, s'il crie trop fort? Je vous le mets sur les bras, je vous en +avertis. Je compte bien aussi que vous ne laisserez pas réélire +le marquis de Lagrifoul.... Dame! c'est sur vous que je m'appuie +maintenant, cher monsieur Faujas. + +Il le salua du bout de sa main blanche, puis rentra nonchalamment +dans la tiédeur de son cabinet. L'abbé était resté courbé, surpris de +l'aisance toute féminine avec laquelle monseigneur Rousselot changeait +de maître et se livrait au plus fort. Alors seulement il sentit que +l'évêque venait de se moquer de lui, comme il devait se moquer de +l'abbé Fenil, du fauteuil moelleux où il traduisait Horace. + +Le jeudi suivant, vers dix heures, au moment où la belle société de +Plassans s'écrasait dans le salon vert des Rougon, l'abbé Faujas parut +sur le seuil. Il était superbe, grand, rose, vêtu d'une soutane fine +qui luisait comme un satin. Il resta grave avec un léger sourire, à +peine un pli aimable des lèvres, tout juste ce qu'il fallait pour +éclairer sa face austère d'un rayon de bonhomie. + +--Ah! c'est ce cher curé! cria gaiement madame de Condamin. + +Mais la maîtresse de la maison se précipita; elle prit dans ses deux +mains une des mains de l'abbé, l'amenant au milieu du salon, le +cajolant du regard, avec un doux balancement de tête. + +--Quelle surprise, quelle bonne surprise! répéta-t-elle. Voilà un +siècle qu'on ne vous a vu. Il faut donc que le bonheur tombe chez +vous, pour que vous vous souveniez de vos amis? Lui, saluait avec +aisance. Autour de lui, c'était une ovation flatteuse, un chuchotement +de femmes ravies. Madame Delangre et madame Rastoil n'attendirent pas +qu'il vînt les saluer; elles s'avancèrent pour le complimenter de sa +nomination qui était officielle depuis le matin. Le maire, le juge de +paix, jusqu'à monsieur de Bourdeu, lui donnèrent des poignées de main +vigoureuses. + +--Hein! quel gaillard! murmura M. de Condamin à l'oreille du docteur +Porquier; il ira loin. Je l'ai flairé dès le premier jour.... Vous +savez qu'ils mentent comme des arracheurs de dents, la vieille Rougon +et lui, avec leurs simagrées. Je l'ai vu se glisser ici plus de +dix fois, à la nuit tombante. Ils doivent tremper dans de jolies +histoires, tous les deux! + +Mais le docteur Porquier eût une peur atroce que M. de Condamin ne le +compromît; il se hâta de le quitter pour serrer, comme les autres, la +main de l'abbé Faujas, bien qu'il ne lui eût jamais adressé la parole. + +Cette entrée triomphale fut le grand événement de la soirée. L'abbé +s'étant assis, un triple cercle de jupes l'entoura. Il causa avec une +charmante bonhomie, parla de toutes choses, évitant soigneusement de +répondre aux allusions. Félicité l'ayant questionné directement, il se +contenta de dire qu'il n'habiterait pas la cure, qu'il préférait le +logement où il vivait si tranquille, depuis près de trois ans. Marthe +était là, parmi les dames, très-réservée, ainsi qu'à son ordinaire. +Elle avait simplement souri à l'abbé, le regardant de loin, un peu +pâle, l'air las et inquiet. Mais, lorsqu'il eut fait connaître son +intention de ne pas quitter la rue Balande, elle rougit beaucoup, +elle se leva pour passer dans le petit salon, comme suffoquée par la +chaleur. Madame Paloque, auprès de laquelle M. de Condamin était allé +s'asseoir, ricana en lui disant assez haut pour être entendue: --C'est +propre, n'est-ce pas?... Elle devrait au moins ne pas lui donner des +rendez-vous ici, puisqu'ils ont toute la journée chez eux. + +Seul, M. de Condamin se mit à rire. Les autres personnes prirent un +air froid. Madame Paloque, comprenant qu'elle venait de se faire du +tort, essaya de tourner la chose en plaisanterie. Cependant, dans les +coins, on causait de l'abbé Fenil. La grande curiosité était de savoir +s'il allait venir. M. de Bourdeu, un des amis du grand vicaire, +raconta doctement qu'il était souffrant. La nouvelle de cette +indisposition fut accueillie par des sourires discrets. Tout le monde +était au courant de la révolution qui avait eu lieu à l'évêché. L'abbé +Surin donnait à ces dames des détails très-curieux, sur l'horrible +scène survenue entre monseigneur et le grand vicaire. Ce dernier, +battu par monseigneur, faisait raconter qu'une attaque de goutte le +clouait chez lui. Mais ce n'était pas là un dénoûment, et l'abbé Surin +ajoutait que «l'on en verrait bien d'autres.» Cela se répétait à +l'oreille avec de petites exclamations, des hochements de tête, des +moues de surprise et de doute. Pour l'instant, du moins, c'était +l'abbé Faujas qui l'emportait. Aussi les belles dévotes se +chauffaient-elles doucement à ce soleil levant. + +Vers le milieu de la soirée, l'abbé Bourrette entra. Les conversations +se turent, on le regarda curieusement. Personne n'ignorait que, la +veille encore, il comptait sur la cure de Saint-Saturnin; il avait +suppléé l'abbé Compan pendant sa longue maladie; la place était à lui. +Il resta un instant sur le seuil sans remarquer le mouvement que son +arrivée produisait, un peu essoufflé, les paupières battantes. Puis, +ayant aperçu l'abbé Faujas, il se précipita, lui serra les deux mains +avec effusion, en s'écriant: + +--Ah! mon bon ami, laissez-moi vous féliciter.... Je viens de chez +vous, où j'ai appris par votre mère que vous étiez ici.... Je suis +bien heureux de vous rencontrer. + +L'abbé Faujas s'était levé, gêné, malgré son grand sang-froid, surpris +par ces tendresses qu'il n'attendait point. + +--Oui, murmura-t-il, j'ai dû accepter, malgré mon peu de mérite.... +J'avais d'abord refusé, citant à monseigneur des prêtres plus dignes, +vous citant vous-même.... + +L'abbé Bourrette cligna les yeux; et, l'emmenant à l'écart, baissant +la voix: + +--Monseigneur m'a tout conté.... Il paraît que Fenil ne voulait +absolument pas entendre parler de moi. Il aurait mis le feu au +diocèse, si j'avais été nommé: ce sont ses propres paroles. Mon crime +est d'avoir fermé les yeux à ce pauvre Compan.... Et il exigeait, +comme vous le savez, la nomination de l'abbé Chardon. Un homme pieux +sans doute, mais d'une insuffisance notoire. Le grand vicaire comptait +régner sous son nom à Saint-Saturnin.... C'est alors que monseigneur +vous a donné la place pour lui échapper et lui faire pièce. Cela me +venge. Je suis enchanté, mon cher ami.... Est-ce que vous connaissiez +l'histoire? + +--Non, pas dans les détails. + +--Eh bien! les choses se sont passées ainsi, je vous l'affirme. Je +tiens les faits de la bouche même de monseigneur.... Entre nous, il +m'a laissé entrevoir un beau dédommagement. Le second grand vicaire, +l'abbé Vial, a depuis longtemps le désir d'aller se fixer à Rome; la +place serait libre, vous entendez. Enfin, silence sur tout ceci.... Je +ne donnerais pas ma journée pour beaucoup d'argent. + +Et il continuait à serrer les mains de l'abbé Faujas, tandis que sa +large face jubilait d'aise. Autour d'eux, les dames se regardaient +d'un air étonné, avec des sourires. Mais la joie du bonhomme était si +franche, qu'elle finit par se communiquer à tout le salon vert, où +l'ovation faite au nouveau curé prit un caractère plus intime et +plus attendri. Les jupes se rapprochèrent; on parla des orgues de la +cathédrale, qui avaient besoin d'être réparées; madame de Condamin +promit un reposoir superbe pour la procession de la prochaine +Fête-Dieu. + +L'abbé Bourrette prenait sa part du triomphe, lorsque madame Paloque, +allongeant sa face de monstre, lui toucha l'épaule, en lui murmurant à +l'oreille: + +--Alors, monsieur l'abbé, demain, vous ne confesserez pas dans la +chapelle Saint-Michel? + +Le prêtre, depuis qu'il suppléait l'abbé Compan, avait pris le +confessionnal de la chapelle Saint-Michel, le plus grand, le plus +commode de l'église, qui était réservé particulièrement au curé. Il ne +comprit pas d'abord; il cligna les yeux, en regardant madame Paloque. + +--Je vous demande, reprit-elle, si vous reprendrez demain votre ancien +confessionnal dans la chapelle des Saints-Anges. + +Il devint un peu pâle et garda le silence un instant encore. Il +baissait les yeux sur le tapis, éprouvant une légère douleur à la +nuque, comme s'il venait d'être frappé par derrière. Puis, sentant que +madame Paloque restait là, à le dévisager: + +--Certainement, balbutia-t-il, je reprends mon ancien +confessionnal.... Venez à la chapelle des Saints-Anges, la dernière +à gauche, du côté du cloître.... Elle est très-humide. Couvrez-vous +bien, chère dame, couvrez-vous bien. + +Il avait des larmes au bord des paupières. Il s'était pris de +tendresse pour le beau confessionnal de la chapelle Saint-Michel, où +le soleil entrait, l'après-midi, juste à l'heure de la confession. +Jusque-là, il n'avait éprouvé aucun regret à remettre la cathédrale +aux mains de l'abbé Faujas; mais ce petit fait, ce déménagement d'une +chapelle à une autre, lui parut horriblement pénible; il lui sembla +que le but de toute sa vie était manqué. Madame Paloque fit remarquer +à voix haute qu'il était devenu triste tout d'un coup; mais lui, se +défendit, essaya de sourire encore. Il quitta le salon de bonne heure. + +L'abbé Faujas resta un des derniers. Rougon était venu le +complimenter, causant gravement, assis tous deux aux deux coins d'un +canapé. Ils parlaient de la nécessité des sentiments religieux dans +un État sagement administré; tandis que chaque dame qui se retirait, +avait devant eux une longue révérence. + +--Monsieur l'abbé, dit gracieusement Félicité, vous savez que vous +êtes le cavalier de ma fille. + +Il se leva. Marthe l'attendait, près de la porte. La nuit était très +noire. Dans la rue, il furent comme aveuglés par l'obscurité. Ils +traversèrent la place de la Sous-Préfecture, sans prononcer une +parole; mais, rue Balande, devant la maison, Marthe lui toucha le +bras, au moment où il allait mettre la clef dans la serrure. + +--Je suis bien heureuse du bonheur qui vous arrive, lui dit-elle d'une +voix très-émue.... Soyez bon, aujourd'hui, faites-moi la grâce que +vous m'avez refusée jusqu'à présent. Je vous assure, l'abbé Bourrette +ne m'entend pas. Vous seul pouvez me diriger et me sauver. + +Il l'écarta d'un geste. Puis, quand il eut ouvert la porte et allumé +la petite lampe que Rose laissait au bas de l'escalier, il monta, en +lui disant doucement: + +--Vous m'avez promis d'être raisonnable.... Je songerai à ce que vous +demandez. Nous en causerons. + +Elle lui aurait baisé les mains. Elle n'entra chez elle que +lorsqu'elle l'eût entendu refermer sa porte, à l'étage supérieur. Et, +pendant qu'elle se déshabillait et qu'elle se couchait, elle n'écouta +pas Mouret, à moitié endormi, qui lui racontait longuement les cancans +qui couraient la ville. Il était allé à son cercle, le cercle du +Commerce, où il mettait rarement les pieds. --L'abbé Faujas a roulé +l'abbé Bourrette, répétait-il pour la dixième fois, en tournant +lentement la tête sur l'oreiller. Cet abbé Bourrette, quel pauvre +homme! N'importe, c'est amusant de voir les calotins se manger entre +eux. L'autre jour, tu te souviens, lorsqu'ils s'embrassaient, au fond +du jardin, est-ce qu'on n'aurait pas dit deux frères? Ah! bien, oui, +ils se volent jusqu'à leurs dévotes.... Pourquoi ne réponds-tu pas, ma +bonne? Tu crois que ce n'est pas vrai?... Non, tu dors, n'est-ce pas? +Alors bonsoir, à demain. + +Il se rendormit, mâchant des lambeaux de phrases. Marthe, les yeux +grands ouverts, regardait en l'air, suivait au plafond, éclairé par +la veilleuse, le frôlement des pantoufles de l'abbé Faujas, qui se +mettait au lit. + + + +XII + + +Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque +soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il +refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il +restait là, à se dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans +même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait: + +--Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle? + +Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il +retrouvait sa femme et l'abbé à la même place, sur la terrasse; tandis +que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de +gardienne muette et aveugle. + +Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il +continuait à en faire le plus grand éloge. C'était décidément un homme +supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés. +Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la +méchanceté qu'elle mettait à lui demander des nouvelles de sa femme, +au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame +Rougon ne réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle +croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dévisageait en souriant +finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par +la langue duquel toute la ville passait, était maintenant pris d'une +pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage. + +--Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité +à sa fille. Il te laisse libre. + +Marthe la regarda d'un air de surprise. + +--J'ai toujours été libre, dit-elle. + +--Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser.... Tu m'avais dit qu'il +voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil. + +--Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous +étiez imaginé cela.... Mon mari est au mieux avec monsieur l'abbé +Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble. + +Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à +vouloir que son mari et l'abbé ne fussent pas bons amis. Souvent, au +comité de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des +questions qui l'impatientaient. La vérité était qu'elle se trouvait +très-heureuse, très-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui +avait paru plus tiède. L'abbé Faujas lui ayant laissé entendre +qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abbé +Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette espérance, +avec des joies naïves de première communiante à laquelle on a promis +des images de sainteté, si elle est sage. Elle croyait, par instants, +redevenir enfant; elle avait des fraîcheurs de sensation, des +puérilités de désir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui +taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baignés de larmes, sous +la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud. + +--Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquiétude. + +--Rien, +je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien +contente. + +Il haussa les épaules, tout en donnant de délicats coups de +ciseaux pour bien égaliser la ligne des buis; il mettait un grand +amour-propre, chaque année, à avoir les buis les plus corrects du +quartier. Marthe, qui avait essuyé ses yeux, pleura de nouveau, à +grosses larmes chaudes, serrée à la gorge, touchée jusqu'au coeur par +l'odeur de toute cette verdure coupée. Elle avait alors quarante ans, +et c'était sa jeunesse qui pleurait. + +Cependant, l'abbé Faujas, depuis qu'il était curé de Saint-Saturnin, +avait une dignité douce, qui semblait le grandir encore. Il portait +son bréviaire et son chapeau magistralement. A la cathédrale, il +s'était révélé par des coups de force qui lui assurèrent le respect du +clergé. L'abbé Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions +de détail, paraissait laisser la place libre à son adversaire. Mais +celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement. +Il avait une fierté à lui, d'une souplesse et d'une humilité +surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans était loin de lui +appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrêtait parfois dans la rue pour +serrer la main de M. Delangre, il échangeait simplement de courts +saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invités du +président Rastoil. Toute une partie de la société de la ville gardait +à son égard une grande méfiance. On l'accusait d'avoir des opinions +politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se +déclarât pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il était du +parti des honnêtes gens, ce qui le dispensait de répondre plus +nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hâte, il continuait de +rester à l'écart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes. + +--Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il à l'abbé Bourrette, +qui le pressait de faire une visite à M. Rastoil. Et l'on sut qu'il +avait refusé deux invitations à dîner de la sous-préfecture. Il +ne fréquentait toujours que les Mouret. Il restait là, comme en +observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux +sociétés étaient réunies dans les jardins, à droite et à gauche, il se +mettait à la fenêtre, regardait le soleil se coucher au loin, derrière +les forêts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les +yeux, il répondait d'une façon également aimable aux saluts des +Rastoil et aux saints de la sous-préfecture. C'étaient là tous les +rapports qu'il eût encore avec les voisins. + +Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui +appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se réserver la +tonnelle du fond, aux heures de son bréviaire; toutes les allées, +toutes les plates-bandes, étaient à lui; sa soutane tachait de noir +toutes les verdures. Ce mardi-là, il fit le tour, salua M. Maffre et +madame Rastoil, qu'il aperçut en contre-bas; puis, il vint passer +sous la terrasse de la sous-préfecture, où se trouvait accoudé M. de +Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant +salué, il remontait l'allée, lorsque le docteur l'appela. + +--Monsieur l'abbé, un mot, je vous prie? + +Et il lui demanda à quelle heure il pourrait le voir, le lendemain. +C'était la première fois qu'une des deux sociétés adressait ainsi la +parole au prêtre, d'un jardin à l'autre. Le docteur était dans un +grand souci: son garnement de fils venait d'être surpris, avec une +bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrière les +prisons. Le pis était qu'on accusait Guillaume d'être le chef de la +bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que +lui. + +--Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que +jeunesse se passe. Voilà une belle affaire! Toute la ville est en +révolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a +trouvé une dame avec eux. + +Le docteur se montra très-choqué. + +--Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prêtre. +Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les +plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal +élevé mon fils.... Ma position est vraiment bien pénible. On devrait +pourtant mieux me connaître. J'ai soixante ans de vie sans tache +derrière moi. + +Et il continua à gémir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour +son fils, parlant de sa clientèle, qu'il craignait de perdre. L'abbé +Faujas, debout au milieu de l'allée, levait la tête, écoutait +gravement. + +--Je ne demande pas mieux que de vous être utile, dit-il avec +obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une +juste indignation l'a emporté trop loin; je vais même le prier de +m'accorder rendez-vous pour demain. Il est là, à côté. + +Il traversa le jardin, se pencha vers M. Maffre, qui, en effet, était +toujours là, en compagnie de madame Rastoil. Mais, quand le juge de +paix sut que le curé désirait avoir un entretien avec lui, il ne +voulut pas qu'il se dérangeât, il se mit à sa disposition, en lui +disant qu'il aurait l'honneur de lui rendre visite le lendemain. + +--Ah! monsieur le curé, ajouta madame Rastoil, mes compliments pour +votre prône de dimanche. Toutes ces dames étaient bien émues, je vous +assure. + +Il salua, il traversa de nouveau le jardin, pour venir rassurer le +docteur Porquier. Puis, lentement, il se promena jusqu'à la nuit dans +les allées, sans se mêler davantage aux conversations, écoutant les +rires des deux sociétés, à droite et à gauche. + +Le lendemain, lorsque M. Maffre se présenta, l'abbé Faujas surveillait +les travaux de deux ouvriers qui réparaient le bassin. Il avait +témoigné le désir de voir le jet d'eau marcher; ce bassin sans eau +était triste, disait-il. Mouret ne voulait pas, prétendait qu'il +pouvait arriver des accidents; mais Marthe avait arrangé les choses, +en décidant qu'on entourerait le bassin d'un grillage. + +--Monsieur le curé, cria Rose, il y a là monsieur le juge de paix qui +vous demande. + +L'abbé Faujas se hâta. Il voulait faire monter M. Maffre au second, à +son appartement; mais Rose avait déjà ouvert la porte du salon. + +--Entrez donc, disait-elle. Est-ce que vous n'êtes pas chez vous ici! +Il est inutile de faire monter deux étages à monsieur le juge de +paix.... Seulement, si vous m'aviez prévenue ce matin, j'aurais +épousseté le salon. + +Comme elle refermait la porte sur eux, après avoir ouvert les volets, +Mouret l'appela dans la salle à manger. + +--C'est ça, Rose, dit-il, tu lui donneras mon dîner, ce soir, à ton +curé, et, s'il n'a pas assez de couvertures en haut, tu l'apporteras +dans mon lit, n'est-ce pas? + +La cuisinière échangea un regard d'intelligence avec Marthe, qui +travaillait devant la fenêtre, en attendant que le soleil eût quitté +la terrasse. Puis, haussant les épaules: + +--Tenez, monsieur, murmurait-elle, vous n'avez jamais eu bon coeur. + +Et elle s'en alla. Marthe continua à travailler sans lever la tête. +Depuis quelques jours, elle s'était remise au travail avec une sorte +de fièvre. Elle brodait une nappe d'autel; c'était un cadeau pour la +cathédrale. Ces dames voulaient donner un autel tout entier. Mesdames +Rastoil et Delangre s'étaient chargées des candélabres, madame de +Condamin faisait venir de Paris un superbe christ d'argent. + +Cependant, dans le salon, l'abbé Faujas adressait de douces +remontrances à M. Maffre, en lui disant que le docteur Porquier était +un homme religieux, d'une grande honorabilité, et qu'il souffrait, +le premier de la déplorable conduite de son fils. Le juge de paix +l'écoutait béatement; sa face épaisse, ses gros yeux à fleur de +tête, prenaient un air d'extase, à certains mots pieux que le prêtre +prononçait d'une façon plus pénétrante. Il convint qu'il s'était +montré un peu vif, il dit être prêt à toutes les excuses, du moment +que monsieur le curé pensait qu'il avait péché. + +--Et vos fils? demanda l'abbé; il faudra me les envoyer, je leur +parlerai. + +M. Maffre secoua la tête avec un léger ricanement. + +--N'ayez pas peur, monsieur le curé: les gredins ne recommenceront +pas.... Il y a trois jours qu'ils sont enfermés dans leur chambre, au +pain et à l'eau. Voyez-vous, quand j'ai appris l'affaire, si j'avais +eu un bâton, je le leur aurais cassé sur l'échine. + +L'abbé le regarda, en se souvenant que Mouret l'accusait d'avoir +tué sa femme par sa dureté et son avarice; puis, avec un geste de +protestation: + +-- Non, non, dit-il; ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre les jeunes +gens. Votre aîné, Ambroise, a une vingtaine d'années, et le cadet va +sur ses dix-huit ans, n'est-ce pas? Songez que ce ne sont plus des +bambins; il faut leur tolérer quelques amusements. + +Le juge de paix restait muet de surprise. + +--Alors vous les laisseriez fumer, vous leur permettriez d'aller au +café? murmura-t-il. + +--Sans doute, reprit le prêtre en souriant. Je vous répète que les +jeunes gens doivent pouvoir se réunir pour causer ensemble, fumer des +cigarettes, jouer même une partie de billard ou d'échecs.... Ils se +permettront tout, si vous ne leur tolérez rien.... Seulement, vous +devez bien penser, que je ne les enverrais pas dans tous les cafés. Je +voudrais pour eux un établissement particulier, un cercle, comme j'en +ai vu dans plusieurs villes. Et il développa tout un plan. M. Maffre, +peu à peu, comprenait, hochait la tête, disant: + +--Parfait, parfait.... Ce serait le digne pendant de l'oeuvre de la +Vierge. Ah! monsieur le curé, il faut mettre à exécution un si beau +projet. + +--Eh bien, conclut le prêtre en le reconduisant jusque dans la rue, +puisque l'idée vous semble bonne, dites-en un mot à vos amis. Je +verrai monsieur Delangre, je lui en parlerai également.... Dimanche, +après les vêpres, nous pourrions nous réunir à la cathédrale, pour +prendre une décision. + +Le dimanche, M. Maffre amena M. Rastoil. Ils trouvèrent l'abbé Faujas +et M. Delangre dans une petite pièce attenante à la sacristie. Ces +messieurs se montraient très-enthousiastes. En principe, la création +d'un cercle de jeunes gens fut résolue; seulement, on batailla quelque +temps sur le nom que ce cercle porterait. M. Maffre voulait absolument +qu'on le nommât le cercle de Jésus. + +--Eh! non, finit par s'écrier le prêtre impatienté; vous n'aurez +personne, on se moquera des rares adhérents. Comprenez donc qu'il +ne s'agit pas de mettre quand même la religion dans l'affaire; au +contraire, je compte bien laisser la religion à la porte. Nous voulons +distraire honnêtement la jeunesse, la gagner à notre cause, rien de +plus. + +Le juge de paix regardait le président d'un air si étonné, si anxieux, +que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira +sournoisement la soutane de l'abbé. Celui-ci, se calmant, reprit avec +plus de douceur: + +--J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je +vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un +nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui +dit bien ce qu'il veut dire. + +M. Rastoil et M. Maffre s'inclinèrent, bien que cela leur parût un peu +fade. Ils parlèrent ensuite de nommer monsieur le curé président d'un +comité provisoire. + +--Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil à l'abbé +Faujas, que cela n'entre pas dans les idées de monsieur le curé. + +--Sans doute, je refuse, dit l'abbé en haussant légèrement les +épaules; ma soutane effrayerait les timides, les tièdes. Nous +n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-là que +nous ouvrons le cercle. Nous désirons ramener à nous les égarés; en un +mot, faire des disciples, n'est-ce pas? + +--Évidemment, répondit le président. + +--Eh bien! il est préférable que nous nous tenions dans l'ombre, moi +surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil, +et le vôtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce +seront eux qui auront eu l'idée du cercle. Envoyez-les-moi demain, je +m'entendrai tout au long avec eux. J'ai déjà un local en vue, avec +un projet de statuts tout prêt.... Quant à vos deux fils, monsieur +Maffre, ils seront naturellement inscrits en tête de la liste des +adhérents. + +Le président parut flatté du rôle destiné à son fils. Aussi les choses +furent-elles ainsi convenues, malgré la résistance du juge de paix, +qui avait espéré tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Dès +le lendemain, Séverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport +avec l'abbé Faujas. Séverin était un grand jeune homme de vingt-cinq +ans, le crâne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'être reçu +avocat, grâce à la position occupée par son père; celui-ci rêvait +anxieusement d'en faire un substitut, désespérant de lui voir se créer +une clientèle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la +tête futée, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus +jeune d'une année; la _Gazette de Plassans_ l'annonçait comme une +lumière future du barreau. Ce fut surtout à ce dernier que l'abbé +donna les instructions les plus minutieuses; le fils du président +faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le +cercle de la Jeunesse fut créé et installé. + +Il y avait alors, sous l'église des Minimes, située au bout du cours +Sauvaire, de vastes offices et un ancien réfectoire du couvent, dont +on ne se servait plus. C'était là le local que l'abbé Faujas avait en +vue. Le clergé de la paroisse le céda très-volontiers. Un matin, le +comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans +ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en +constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième +jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un +café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux +billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut +percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail +des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant, +pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir +descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande +salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon +de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé les +deux billards. Ils étaient juste sous le maître-autel. + +--Ah! mes pauvres petits, dit un jour Guillaume Porquier aux fils +Maffre, qu'il rencontra sur le cours, on va donc vous faire servir la +messe, maintenant, entre deux parties de bezigue. + +Ambroise et Alphonse le supplièrent de ne plus leur parler en plein +jour, parce que leur père les avait menacés de les engager dans la +marine, s'ils le fréquentaient encore. La vérité était que, le premier +étonnement passé, le cercle de la Jeunesse obtenait un grand succès. +Monseigneur Rousselot en avait accepté la présidence honoraire; il y +vint même un soir, en compagnie de son secrétaire, l'abbé Surin; ils +burent chacun un verre de sirop de groseille, dans le petit salon; et +l'on garda avec respect, sur un dressoir, le verre dont s'était servi +monseigneur. On raconte encore cette anecdote avec émotion à Plassans. +Cela détermina l'adhésion de tous les jeunes gens de la société. +Il fut très-mauvais genre de ne pas faire partie du cercle de la +Jeunesse. + +Cependant, Guillaume Porquier rôdait autour du cercle, avec des rires +de jeune loup rêvant d'entrer dans la bergerie. Les fils Maffre, +malgré la peur affreuse qu'ils avaient de leur père, adoraient ce +grand garçon éhonté, qui leur racontait des histoires de Paris, et +leur ménageait des parties fines, dans les campagnes des environs. +Aussi finirent-ils par lui donner un rendez-vous chaque samedi, à neuf +heures, sur un banc de la promenade du Mail. Ils s'échappaient du +cercle, bavardaient jusqu'à onze heures, cachés dans l'ombre noire +des platanes. Guillaume revenait avec insistance aux soirées qu'ils +passaient sous l'église des Minimes. + +--Vous êtes encore bons, vous autres, disait-il, de vous laisser mener +par le bout du nez.... C'est le bedeau, n'est-ce pas, qui vous sert +des verres d'eau sucrée, comme s'il vous donnait la communion? + +--Mais non, tu te trompes, je t'assure, affirmait Ambroise. On se +croirait absolument dans un des cafés du Cours, le café de France ou +le café des Voyageurs.... On boit de la bière, du punch, du madère, ce +qu'on veut enfin, tout ce qu'on boit ailleurs. + +Guillaume continuait à ricaner. + +--N'importe, murmurait-il; moi, je ne voudrais pas boire de toutes +leurs saletés; j'aurais trop peur qu'ils n'eussent mis dedans quelque +drogue pour me faire aller à confesse. Je parle que vous jouez la +consommation à la main chaude ou à pigeon-vole? + +Les fils Maffre riaient beaucoup de ces plaisanteries. Ils le +détrompaient pourtant, lui racontaient que les cartes elles-mêmes +étaient permises. Ça ne sentait pas du tout l'église. Et l'on était +très-bien, les divans étaient bons, il y avait des glaces partout. + +--Voyons, reprenait Guillaume, vous ne me ferez pas croire qu'on +n'entend pas les orgues, lorsqu'il y a une cérémonie, le soir, aux +Minimes.... J'avalerais mon café de travers, rien que de savoir qu'on +baptise, qu'on marie et qu'on enterre au-dessus de ma demi-tasse. + +--Ça, c'est un peu vrai, disait Alphonse; l'autre jour, pendant que +je faisais une partie de billard avec Séverin, dans la journée, nous +avons parfaitement entendu qu'on enterrait quelqu'un. C'était la +petite du boucher qui est au coin de la rue de la Banne.... Ce Séverin +est bête comme tout; il croyait me faire peur, en me racontant que +l'enterrement allait me tomber sur la tête. + +--Ah bien, il est joli, voire cercle! s'écriait Guillaume. Je n'y +mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre +son café dans une sacristie. + +Guillaume se trouvait très-blessé de ne pas faire partie du cercle de +la Jeunesse. Son père lui avait défendu de se présenter, craignant +qu'il ne fût pas admis. Mais l'irritation qu'il éprouvait devint trop +forte; il lança une demande, sans avertir personne. Cela fit toute +une grosse affaire. La commission chargée de se prononcer sur les +admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien +Delangre était président, et Séverin Rastoil, secrétaire. L'embarras +de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande, +ils ne voulaient pas être désagréables au docteur Porquier, cet homme +si digne, si bien cravaté, qui avait l'absolue confiance des dames +de la société. Ambroise et Alphonse conjurèrent Guillaume de ne pas +pousser les choses plus loin, en lui donnant à entendre qu'il n'avait +aucune chance. + +--Laissez donc! leur répondit-il; vous êtes des lâches tous les +deux.... Est-ce que vous croyez que je tiens à entrer dans votre +confrérie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le +courage de voter contre moi.... Je rirai bien, le jour où ces cagots +me fermeront la porte au nez. Quant à vous, mes petits, vous pourrez +aller vous amuser où vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie. + +Les fils Maffre, consternés, supplièrent Lucien Delangre d'arranger +les choses de façon à éviter un éclat. Lucien soumit la difficulté à +son conseiller ordinaire, l'abbé Faujas, pour lequel il s'était pris +d'une admiration de disciple. L'abbé, toutes les après-midi, de cinq à +six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande +salle d'un air affable, saluant, s'arrêtant parfois, debout devant une +table, à causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais +il n'acceptait rien, pas même un verre d'eau pure. Puis, il entrait +dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte +d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait +le cercle, les feuilles légitimistes de Paris et des départements +voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet. +Après quoi, il se retirait discrètement, souriant de nouveau aux +habitués, leur donnant des poignées de main. Certains jours pourtant, +il demeurait plus longtemps, s'intéressait à une partie d'échecs, +parlait avec gaieté de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient +beaucoup, disaient de lui: + +--Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prêtre. + +Lorsque le fils du maire lui eût parlé de l'embarras où la demande de +Guillaume mettait la commission, l'abbé Faujas promit de s'interposer. +En effet, dès le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il +conta l'affaire. Le docteur fut atterré. Son fils voulait donc le +faire mourir de chagrin, en déshonorant ses cheveux blancs. Et que +résoudre, à cette heure? Si la demande était retirée, la honte n'en +serait pas moins grande. Le prêtre lui conseilla d'exiler Guillaume, +pendant deux ou trois mois, dans une propriété qu'il possédait à +quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dénoûment fut des plus +simples. Dès que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de +côté, en déclarant que rien ne pressait et qu'un décision serait prise +ultérieurement. + +Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une +après-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-préfecture. +Il courut à la terrasse. C'était l'heure du bréviaire de l'abbé +Faujas; il était là, sous la tonnelle des Mouret. + +--Ah! monsieur le curé, que de remercîments! dit le docteur en se +penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main. + +--C'est un peu haut, répondit le prêtre, qui regardait le mur avec un +sourire. + +Mais le docteur Porquier était un homme plein d'effusion, que les +obstacles ne décourageaient pas. + +--Attendez, s'écria-t-il. Si vous le permettez, monsieur le curé, je +vais faire le tour. + +Et il disparut. L'abbé, toujours souriant, se dirigea lentement vers +la petite porte qui s'ouvrait sur l'impasse des Chevillottes. Le +docteur donnait déjà contre le bois de petits coups discrets. + +--C'est que cette porte est condamnée, murmura le prêtre.... Il y a un +des clous qui est cassé.... Si l'on avait un outil, ça ne serait pas +difficile d'enlever l'autre. + +Il regarda autour de lui, aperçut une bêche. Alors, d'un léger effort, +il ouvrit la porte, dont il avait tiré les verroux. Puis, il sortit +dans l'impasse des Chevillottes, où le docteur Porquier l'accabla +de bonnes paroles. Comme ils se promenaient en causant le long de +l'impasse, M. Maffre, qui se trouvait justement dans le jardin de +M. Rastoil, ouvrit de son côté la petite porte cachée derrière la +cascade. Et ces messieurs rirent beaucoup de se trouver, ainsi tous +les trois dans cette ruelle déserte. + +Ils restèrent là un instant. Lorsqu'ils prirent congé de l'abbé, le +juge de paix et le docteur allongèrent la tête dans le jardin des +Mouret, regardant curieusement autour d'eux. + +Cependant, Mouret, qui mettait des tuteurs à des pieds de tomates, les +aperçut en levant les yeux. Il resta muet de surprise. + +--Eh bien! les voilà chez moi maintenant, murmura-t-il. Il ne manque +plus que le curé amène ici les deux bandes! XIII + + +Serge avait alors dix-neuf ans. Il occupait au second étage, une +petite chambre, en face de l'appartement du prêtre, où il vivait +presque cloîtré, lisant beaucoup. + +--Il faudra que je jette tes bouquins au feu, lui disait Mouret avec +colère. Tu verras que tu finiras par te mettre au lit. + +En effet, le jeune homme était d'un tempérament si nerveux, qu'il +avait, à la moindre imprudence, des indispositions de fille, des bobos +qui le retenaient dans sa chambre pendant deux ou trois jours. Rose le +noyait alors de tisane, et lorsque Mouret montait pour le secouer un +peu, comme il le disait, si la cuisinière était là, elle mettait son +maître à la porte, en lui criant: + +--Laissez-le donc tranquille, ce mignon! vous voyez bien que vous le +tuez avec vos brutalités.... Allez, il ne tient guère de vous, il est +tout le portrait de sa mère. Vous ne les comprendrez jamais, ni l'un +ni l'autre. + +Serge souriait. Son père, en le voyant si délicat, hésitait, depuis sa +sortie du collège, à l'envoyer faire son droit à Paris. Il ne voulait +pas entendre parler d'une Faculté de province; Paris, selon lui, était +nécessaire à un garçon qui voulait aller loin. Il mettait dans son +fils une grande ambition, disant que de plus bêtes--ses cousins +Rougon, par exemple,--avaient fait un joli chemin. Chaque fois que le +jeune homme lui semblait gaillard, il fixait son départ aux premiers +jours du mois suivant; puis, la malle n'était jamais prête, le jeune +homme toussait un peu, le départ se trouvait de nouveau renvoyé. + +Marthe, avec sa douceur indifférente, se contentait de murmurer chaque +fois: + +--Il n'a pas encore vingt ans. Ce n'est guère prudent d'envoyer un +enfant si jeune à Paris.... D'ailleurs il ne perd pas son temps ici. +Tu trouves toi-même qu'il travaille trop. + +Serge accompagnait sa mère à la messe. Il était d'esprit religieux, +très-tendre et très-grave. Le docteur Porquier lui ayant recommandé +beaucoup d'exercice, il s'était pris de passion pour la botanique, +faisant des excursions, passant ensuite ses après-midi à dessécher +les herbes qu'il avait cueillies, à les coller, à les classer, à les +étiqueter. Ce fut alors que l'abbé Faujas devint son grand ami. L'abbé +avait herborisé autrefois; il lui donna certains conseils pratiques +dont le jeune homme se montra très-reconnaissant. Ils se prêtèrent +quelques livres, ils allèrent un jour ensemble à la recherche d'une +plante que le prêtre disait devoir pousser dans le pays. Quand Serge +était souffrant, chaque matin, il recevait la visite de son voisin, +qui causait longuement au chevet de son lit. Les autres jours, +lorsqu'il se retrouvait sur pied, c'était lui qui frappait à la porte +de l'abbé Faujas, dès qu'il l'entendait marcher dans sa chambre. Ils +n'étaient séparés que par l'étroit palier, ils finissaient par vivre +l'un chez l'autre. + +Souvent Mouret s'emportait encore, malgré la tranquillité impassible +de Marthe et les yeux irrités de Rose. --Qu'est-ce qu'il peut faire +là-haut, ce garnement? grondait-il. Je passe des journées entières +sans seulement l'apercevoir. Il ne sort plus de chez le curé; ils sont +toujours à causer dans les coins... D'abord il va partir pour Paris. +Il est fort comme un Turc. Tous ces bobos-là sont des frimes pour se +faire dorloter. Vous avez beau me regarder toutes les deux, je ne veux +pas que le curé fasse un cagot du petit. + +Alors, il guetta son fils. Lorsqu'il le croyait chez l'abbé, il +l'appelait rudement. + +--J'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes! cria-t-il un jour +exaspéré. + +--Oh! monsieur, dit Rose, c'est abominable, des idées pareilles. + +--Oui, les femmes! Et je l'y mènerai moi-même, si vous me poussez à +bout avec votre prêtraille! + +Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait +peu, d'ailleurs, préférant sa solitude. Sans la présence de l'abbé +Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans +doute jamais mis les pieds. L'abbé, dans le salon de lecture, lui +apprit à jouer aux échecs. Mouret, qui sut que «le petit» se +retrouvait avec le curé, même au café, jura qu'il le conduirait +au chemin de fer, dès le lundi suivant. La malle était faite, et +sérieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une +dernière matinée en pleins champs, rentra, trempé par une averse +brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fièvre. +Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La +convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il +était si faible, qu'il restait la tête soulevée sur des oreillers, les +bras étendus le long des draps, pareil à une figure de cire. + +--C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinière à Mouret. Si +l'enfant meurt, vous aurez ça sur la conscience. Tant que son fils +fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rôda +silencieusement dans la maison. Il montait rarement, piétinait dans le +vestibule, à attendre le médecin à sa sortie. Quand il sut que Serge +était sauvé, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais +Rose le mit à la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'était +pas encore assez fort pour supporter ses brutalités; il ferait bien +mieux d'aller à ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher. +Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chaussée, plus triste et plus +désoeuvré; il n'avait de goût à rien, disait-il. Quand il traversait +le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abbé +Faujas, qui passait les après-midi entières au chevet de Serge +convalescent. + +--Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le curé? demandait Mouret au +prêtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin. + +--Assez bien; ce sera long, il faut de grands ménagements. + +Et il lisait tranquillement son bréviaire, tandis que le père, un +sécateur à la main, le suivait dans les allées, cherchant à renouer la +conversation, pour avoir des nouvelles plus détaillées sur «le petit». +Lorsque la convalescence s'avança, il remarqua que le prêtre ne +quittait plus la chambre de Serge. Étant monté à plusieurs reprises, +pendant que les femmes n'étaient pas là, il l'avait toujours trouvé +assis auprès du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant +les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures, +de lui donner les objets qu'il désirait. Et c'était dans la maison +tout un murmure adouci, des paroles échangées à voix basse entre +Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le +second étage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur +d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix, +qu'on disait la messe, en haut. + +--Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauvé, pourtant; ils +ne lui donnent pas l'extrême-onction. + +Serge lui-même l'inquiétait. Il ressemblait à une fille, dans ses +linges blancs. Ses yeux s'étaient agrandis; son sourire était une +extase douce des lèvres, qu'il gardait même au milieu des plus +cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le +cher malade lui paraissait féminin et pudique. + +Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par +la porte entre-bâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil. +Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant +lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux, au bruit +de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix +faible de convalescent: + +--Mon père, dit Serge, j'ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend +que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me +comblerait de joie.... Je voudrais entrer au séminaire. + +Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse. + +--Toi! toi! murmura Mouret. + +Et il regarda Marthe qui détournait la tête. Il n'ajouta rien, alla +à la fenêtre, revint s'asseoir au pied du lit, machinalement, comme +assommé sous le coup. + +--Mon père, reprit Serge au bout d'un long silence, j'ai vu Dieu, si +près de la mort; j'ai juré d'être à lui. Je vous assure que toute ma +joie est là. Croyez-moi, ne me désolez point. + +Mouret, la face morne, les yeux à terre, ne prononçait toujours pas +une parole. Il fit un geste de suprême découragement, en murmurant: + +--Si j'avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un +mouchoir et je m'en irais. Puis, il se leva, vint battre contre les +vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l'implorer de nouveau: + +--Non, non; c'est entendu, dit-il simplement. Fais-toi curé, mon +garçon. + +Et il sortit. Le lendemain, sans avertir personne, il partit pour +Marseille, où il passa huit jours avec son fils Octave. Mais il revint +soucieux, vieilli. Octave lui donnait peu de consolation. Il l'avait +trouvé menant joyeuse vie, criblé de dettes, cachant des maîtresses +dans ses armoires; d'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres sur ces +choses. Il devenait tout à fait sédentaire, ne faisait plus un seul de +ces bons coups, un de ces achats de récolte sur pied, dont il était si +glorieux autrefois. Rose remarqua qu'il affectait un silence presque +absolu, qu'il évitait même de saluer l'abbé Faujas. + +--Savez-vous que vous n'êtes guère poli? lui dit-elle un jour +hardiment; monsieur le curé vient de passer, et vous lui avez tourné +le dos.... Si c'est à cause de l'enfant que vous faites ça, vous avez +bien tort. Monsieur le curé ne voulait pas qu'il entrât au séminaire; +il l'a assez chapitré là-dessus; je l'ai entendu.... Ah! la maison est +gaie maintenant; vous ne causez plus, même avec madame; quand vous +vous mettez à table, on dirait un enterrement.... Moi, je commence à +en avoir assez, monsieur. + +Mouret quittait la pièce, mais la cuisinière le poursuivait dans le +jardin. + +--Est-ce que vous ne devriez pas être heureux de voir l'enfant sur ses +pieds? Il a mangé une côtelette hier, le chérubin, et avec bon appétit +encore.... Ça vous est bien égal, n'est-ce pas? Vous vouliez en faire +un païen comme vous.... Allez, vous avez trop besoin de prières; c'est +le bon Dieu qui veut notre salut à tous. A votre place, je pleurerais +de joie, en pensant que ce pauvre petit coeur va prier pour moi. Mais +vous êtes de pierre, vous, monsieur... Et comme il sera gentil, le +mignon, en soutane! Alors, Mouret montait au premier étage. Là, il +s'enfermait dans une chambre, qu'il appelait son bureau, une grande +pièce nue, meublée d'une table et de deux chaises. Cette pièce devint +son refuge, aux heures où la cuisinière le traquait. Il s'y ennuyait, +redescendait au jardin, qu'il cultivait avec une sollicitude plus +grande. Marthe ne semblait pas avoir conscience des bouderies de +son mari; il restait parfois une semaine silencieux, sans qu'elle +s'inquiétât ni se fâchât. Elle se détachait chaque jour davantage de +ce qui l'entourait; elle crut même, tant la maison lui parut paisible, +lorsqu'elle n'entendit plus, à toute heure, la voix grondeuse de +Mouret, que celui-ci s'était raisonné, qu'il s'était arrangé comme +elle un coin de bonheur. Cela la tranquillisa, l'autorisa à s'enfoncer +plus avant dans son rêve. Quand il la regardait, les yeux troubles, +ne la reconnaissant plus, elle lui souriait, elle ne voyait pas les +larmes qui lui gonflaient les paupières. + +Le jour où Serge, complètement guéri, entra au séminaire, Mouret resta +seul à la maison avec Désirée. Maintenant, il la gardait souvent. +Cette grande enfant, qui touchait à sa seizième année, aurait pu +tomber dans le bassin, ou mettre le feu à la maison, en jouant avec +des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra, +elle trouva les portes ouvertes, les pièces vides. La maison lui +sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperçut, au fond +d'une allée, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il était assis +par terre, sur le sable; il emplissait gravement, à l'aide d'une +petite pelle de bois, un chariot que Désirée tenait par une ficelle. + +--Hue! hue! criait l'enfant. + +--Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas +plein.... Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit +plein. + +Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente; +puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux éclats. Le +chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin, +elle revint, criant: + +--Remplis-le, remplis-le encore! + +Mouret le remplit de nouveau, à petites pelletées. Marthe était restée +sur la terrasse, regardant, émue, mal à l'aise; ces portes ouvertes, +cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide, +l'attristaient, sans qu'elle eût une conscience nette de ce qui se +passait en elle. Elle monta se déshabiller, entendant Rose, qui était +rentrée également, dire du haut du perron: + +--Mon Dieu! que monsieur est bête! + +Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers +avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret +«était touché». Ses cheveux avaient grisonné en quelques mois, il +fléchissait sur les jambes, il n'était plus le terrible moqueur que +toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'était lancé dans +des spéculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte +d'argent. + +Madame Paloque, accoudée à la fenêtre de sa salle à manger, qui +donnait sur la rue Balande, disait même «qu'il filait un vilain +coton», chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abbé Faujas +traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir à +s'écrier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle: + +--Voyez donc monsieur le curé; en voilà un qui engraisse!... S'il +mangeait dans la même assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il +ne lui laisse que les os. + +Elle riait, et l'on riait avec elle. L'abbé Faujas, en effet, devenait +superbe, toujours ganté de noir, la soutane luisante. Il avait un +sourire particulier, un plissement ironique des lèvres, lorsque madame +de Condamin le complimentait sur sa bonne mine. Ces dames l'aimaient +bien mis, vêtu d'une façon cossue et douillette. Lui, devait rêver +la lutte à poings fermés, les bras nus, sans souci du haillon. Mais, +lorsqu'il se négligeait, le moindre reproche de la vieille madame +Rougon le tirait de son abandon; il souriait, il allait acheter des +bas de soie, un chapeau, une ceinture neuve. Il usait beaucoup, son +grand corps faisait tout craquer. + +Depuis la fondation de l'oeuvre de la Vierge, toutes les femmes +étaient pour lui; elles le défendaient contre les vilaines histoires +qui couraient encore parfois, sans qu'on pût en deviner nettement la +source. Elles le trouvaient bien un peu rude par moments; mais cette +brutalité ne leur déplaisait pas, surtout dans le confessionnal, où +elles aimaient à sentir cette main de fer s'abattre sur leur nuque. + +--Ma chère, dit un jour madame de Condamin à Marthe, il m'a grondée +hier. Je crois qu'il m'aurait battue, s'il n'y avait pas eu une +planche entre nous.... Ah! il n'est pas toujours commode! + +Et elle eut un petit rire, jouissant encore de cette querelle avec son +directeur. Il faut dire que madame de Condamin avait cru remarquer la +pâleur de Marthe, quand elle lui faisait certaines confidences sur la +façon dont l'abbé Faujas confessait; elle devinait sa jalousie, elle +prenait un méchant plaisir à la torturer, en redoublant de détails +intimes. + +Lorsque l'abbé Faujas eut créé le cercle de la Jeunesse, il se fit bon +enfant; ce fut comme une nouvelle incarnation. Sous l'effort de la +volonté, sa nature sévère se pliait ainsi qu'une cire molle. Il laissa +conter la part qu'il avait prise à l'ouverture du cercle, il devint +l'ami de tous les jeunes gens de la ville, se surveillant davantage, +sachant que les collégiens échappés n'ont pas le goût des femmes pour +les brutalités. Il faillit se fâcher avec le fils Rastoil, dont il +menaça de tirer les oreilles, à propos d'une altercation sur le +règlement intérieur du cercle; mais, avec un empire surprenant sur +lui-même, il lui tendit la main presque aussitôt, s'humiliant, mettant +les assistants de son côté par sa bonne grâce à offrir des excuses «à +cette grande bête de Saturnin,» comme on le nommait. + +Si l'abbé avait conquis les femmes et les enfants, il restait sur un +pied de simple politesse avec les pères et les maris. Les personnages +graves continuaient à se méfier de lui, en le voyant rester à l'écart +de tout groupe politique. A la sous-préfecture, M. Péqueur des +Saulaies le discutait vivement; tandis que M. Delangre, sans le +défendre d'une façon nette, disait avec de fins sourires qu'il fallait +attendre pour le juger. Chez M. Rastoil, il était devenu un véritable +trouble-ménage. Séverin et sa mère ne cessaient de fatiguer le +président des éloges du prêtre. + +--Bien! bien! il a toutes les qualités que vous voudrez, criait le +malheureux. C'est convenu, laissez-moi tranquille. Je l'ai fait +inviter à dîner; il n'est pas venu. Je ne puis pourtant pas aller le +prendre par le bras pour l'amener. + +--Mais, mon ami, disait madame Rastoil, quand tu le rencontres, tu le +salues à peine. C'est cela qui a dû le froisser. + +--Sans doute, ajoutait Séverin; il s'aperçoit bien que vous n'êtes pas +avec lui comme vous devriez être. + +M. Rastoil haussait les épaules. Lorsque M. de Bourdeu était là, tous +deux accusaient l'abbé Faujas de pencher vers la sous-préfecture. +Madame Rastoil faisait remarquer qu'il n'y dînait pas, qu'il n'y avait +même jamais mis les pieds. + +--Certainement, répondait le président, je ne l'accuse pas d'être +bonapartiste.... Je dis qu'il penche, voilà tout. Il a eu des rapports +avec monsieur Delangre. + +--Eh! vous aussi, s'écriait Séverin, vous avez eu des rapports avec le +maire! On y est bien forcé, dans certaines circonstances.... Dites que +vous ne pouvez pas souffrir l'abbé Faujas, cela vaudra mieux. Et +tout le monde se boudait dans la maison Rastoil pendant des journées +entières. L'abbé Fenil n'y venait plus que rarement, se disant cloué +chez lui par la goutte. D'ailleurs, à deux reprises, mis en demeure de +se prononcer sur le curé de Saint-Saturnin, il avait fait son éloge, +en quelques paroles brèves. L'abbé Surin et l'abbé Bourrette, ainsi +que M. Maffre, étaient toujours du même avis que la maîtresse de la +maison. L'opposition venait donc uniquement du président, soutenu par +M. de Bourdeu, tous deux déclarant gravement ne pouvoir compromettre +leur situation politique en accueillant un homme qui cachait ses +opinions. + +Séverin, par taquinerie, inventa alors d'aller frapper à la petite +porte de l'impasse des Chevillottes, lorsqu'il voulait dire quelque +chose au prêtre. Peu à peu, l'impasse devint un terrain neutre. Le +docteur Porquier, qui avait le premier usé de ce chemin, le fils +Delangre, le juge de paix, indistinctement, y vinrent causer avec +l'abbé Faujas. Parfois, pendant toute une après-midi, les petites +portes des deux jardins, ainsi que la porte charretière de la +sous-préfecture, restaient grandes ouvertes. L'abbé était là, au fond +de ce cul-de-sac, appuyé au mur, souriant, donnant des poignées de +main aux personnes des deux sociétés qui voulaient bien le venir +saluer. Mais M. Péqueur des Saulaies affectait de ne pas vouloir +mettre les pieds hors du jardin de la sous-préfecture; tandis que M. +Rastoil et M. de Bourdeu, s'obstinant également à ne point se montrer +dans l'impasse, restaient assis sous les arbres, devant la cascade. +Rarement la petite cour du prêtre envahissait la tonnelle des Mouret. +De temps à autre, seulement, une tête s'allongeait, jetait un coup +d'oeil, disparaissait. + +D'ailleurs, l'abbé Faujas ne se gênait point; il ne surveillait guère +avec inquiétude que la fenêtre des Trouche, où luisaient à toute heure +les yeux d'Olympe. Les Trouche se tenaient là en embuscade, derrière +les rideaux rouges, rongés par une envie rageuse de descendre, eux +aussi, de goûter aux fruits, de causer avec le beau monde. Ils +tapaient les persiennes, s'accoudaient un instant, se retiraient, +furieux, sous les regards dompteurs du prêtre; puis, ils revenaient, +à pas de loup, coller leurs faces blêmes, à un coin des vitres, +espionnant chacun de ses mouvements, torturés de le voir jouir si à +l'aise de ce paradis qu'il leur défendait. + +--C'est trop bête! dit un jour Olympe à son mari; il nous mettrait +dans une armoire, s'il pouvait, pour garder tout le plaisir.... Nous +allons descendre, si tu veux. Nous verrons ce qu'il dira. + +Trouche venait de rentrer de son bureau. Il changea de faux-col, +épousseta ses souliers, voulant être tout à fait bien. Olympe mit une +robe claire. Puis, ils descendirent bravement dans le jardin, marchant +à petits pas le long des grands buis, s'arrêtant devant les fleurs. +Justement, l'abbé Faujas tournait le dos, causant avec M. Maffre, sur +le seuil de la petite porte de l'impasse. Lorsqu'il entendit crier le +sable, les Trouche étaient derrière son dos, sous la tonnelle. Il se +tourna, s'arrêta net au milieu d'une phrase, stupéfait de les trouver +là. M. Maffre, qui ne les connaissait pas, les regardait curieusement. + +--Un bien joli temps, n'est-ce pas, messieurs? dit Olympe, qui avait +pâli sous le regard de son frère. + +L'abbé, brusquement, entraîna le juge de paix dans l'impasse, où il se +débarrassa de lui. + +--Il est furieux, murmura Olympe. Tant pis! il faut rester. Si nous +remontons, il croira que nous avons peur.... J'en ai assez. Tu vas +voir comme je vais lui parler. + +Et elle fit asseoir Trouche sur une des chaises que Rose avait +apportées, quelques instants auparavant. Quand l'abbé rentra, il les +aperçut tranquillement installés. Il poussa les verrous de la petite +porte, s'assura d'un coup d'oeil que les feuilles les cachaient +suffisamment; puis s'approchant, à voix étouffée: + +--Vous oubliez nos conventions, dit-il: vous m'aviez promis de rester +chez vous. + +--Il fait trop chaud, là-haut, répondit Olympe. Nous ne commettons pas +un crime, en venant respirer le frais ici. + +Le prêtre allait s'emporter; mais sa soeur, toute blême de l'effort +qu'elle faisait en lui résistant, ajouta d'un ton singulier: + +--Ne crie pas; il y a du monde à côté, tu pourrais te faire du tort. + +Les Trouche eurent un petit rire. Il les regarda, il se prit le front, +d'un geste silencieux et terrible. + +--Assieds-toi, dit Olympe. Tu veux une explication, n'est-ce pas? Eh +bien, la voici.... Nous sommes las de nous claquemurer. Toi, tu vis +ici comme un coq en pâte; la maison est à toi, le jardin est à toi. +C'est tant mieux, ça nous fait plaisir de voir que tes affaires +marchent bien; mais il ne faut pas pour cela nous traiter en +va-nu-pieds. Jamais tu n'as eu l'attention de me monter une grappe de +raisin; tu nous as donné la plus vilaine chambre; tu nous caches, tu +as honte de nous, tu nous enfermes, comme si nous avions la peste.... +Comprends-tu, ça ne peut plus durer! + +--Je ne suis pas le maître, dit l'abbé Faujas. Adressez-vous à +monsieur Mouret, si vous voulez dévaster la propriété. + +Les Trouche échangèrent un nouveau sourire. + +--Nous ne te demandons pas tes affaires, poursuivit Olympe; nous +savons ce que nous savons, cela suffit.... Tout ceci prouve que tu as +un mauvais coeur. Crois-tu que, si nous étions dans la position, nous +ne te dirions pas de prendre ta part? + +--Mais enfin que voulez-vous de moi? demanda l'abbé. Est-ce que vous +vous imaginez que je nage dans l'or? Vous connaissez ma chambre, je +suis plus mal meublé que vous. Je ne puis pourtant pas vous donner +cette maison, qui ne m'appartient pas. + +Olympe haussa les épaules; elle fit taire son mari qui allait +répondre, et tranquillement: + +--Chacun entend la vie à sa façon. Tu aurais des millions que tu +n'achèterais pas une descente de lit; tu dépenserais ton argent à +quelque grande affaire bête. Nous autres, nous aimons à être à notre +aise chez nous.... Ose donc dire que, si tu voulais les plus beaux +meubles de la maison, et le linge, et les provisions, et tout, tu ne +l'aurais pas ce soir?.... Eh bien, un bon frère, dans ce cas-là, aurait +déjà songé à ses parents; il ne les laisserait pas dans la crotte, +comme tu nous y laisses. + +L'abbé Faujas regarda profondément les Trouche. Ils se dandinaient +tous les deux sur leurs chaises. + +--Vous êtes ingrats, leur dit-il au bout d'un silence. J'ai déjà fait +beaucoup pour vous. Si vous mangez du pain aujourd'hui, c'est à moi +que vous le devez; car j'ai encore tes lettres, Olympe, ces lettres où +tu me suppliais de vous sauver de la misère, en vous faisant venir +à Plassans. Maintenant que vous voilà auprès de moi, avec votre vie +assurée, ce sont de nouvelles exigences.... + +--Bah! interrompit brutalement Trouche, si vous nous avez fait venir, +c'était que vous aviez besoin de nous. Je suis payé pour ne croire aux +beaux sentiments de personne... Je laissais parler ma femme tout à +l'heure; mais les femmes n'arrivent jamais au fait.... En deux mots, +mon cher ami, vous avez tort de nous tenir en cage, comme des dogues +fidèles, qu'on sort seulement les jours de danger. Nous nous ennuyons, +nous finirons par faire des bêtises. Laissez-nous un peu de liberté, +que diable! Puisque la maison n'est pas à vous et que vous dédaignez +les douceurs, qu'est-ce que cela peut vous faire, si nous nous +installons à notre guise? Nous ne mangerons pas les murs, peut-être! +--Sans doute, insista Olympe; on deviendrait enragé, toujours sous +clef... Nous serons bien gentils pour toi. Tu sais que mon mari +n'attend qu'un signe.... Va ton chemin, compte sur nous; mais nous +voulons notre part.... N'est-ce pas, c'est entendu? + +L'abbé Faujas avait baissé la tête; il resta un moment silencieux; +puis, se levant: + +--Écoutez, dit-il, sans répondre directement, si vous devenez jamais +un empêchement pour moi, je vous jure que je vous renvoie dans un coin +crever sur la paille. + +Et il remonta, les laissant sous la tonnelle. A partir de ce moment, +les Trouche descendirent presque chaque jour au jardin; mais ils y +mettaient quelque discrétion, ils évitaient de s'y trouver aux heures +où le prêtre causait avec les sociétés des jardins voisins. + +La semaine suivante, Olympe se plaignit tellement de la chambre +qu'elle occupait, que Marthe, obligeamment, lui offrit celle de Serge, +restée libre. Les Trouche gardèrent les deux pièces. Ils couchèrent +dans l'ancienne chambre du jeune homme, dont pas un meuble d'ailleurs +ne fut enlevé, et ils firent de l'autre pièce une sorte de salon, pour +lequel Rose leur trouva dans le grenier un ancien meuble de velours. +Olympe, ravie, se commanda un peignoir rose chez la meilleure +couturière de Plassans. + +Mouret, oubliant un soir que Marthe lui avait demandé de prêter la +chambre de Serge, fut tout surpris d'y trouver les Trouche. Il montait +pour prendre un couteau que le jeune homme avait dû laisser au fond de +quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne +de poirier, qu'il venait de couper dans le jardin. Alors, Mouret +redescendit, en s'excusant. + + + + +XIV + + +À la procession générale de la Fête-Dieu, sur la place de la +Sous-Préfecture, lorsque Mgr Rousselot descendit les marches du +magnifique reposoir dressé par les soins de madame de Condamin, contre +la porte même du petit hôtel qu'elle habitait, on remarqua avec +surprise dans l'assistance que le prélat tournait brusquement le dos à +l'abbé Faujas. + +--Tiens! dit madame Rougon, qui se trouvait à la fenêtre de son salon, +il y a donc de la brouille? + +--Vous ne le saviez pas? répondit madame Paloque, accoudée à côté de +la vieille dame; on en parle depuis hier. L'abbé Fenil est rentré en +grâce. + +M. de Condamin, debout derrière ces dames, se mit à rire. Il s'était +sauvé de chez lui, en disant que «ça puait l'église.» + +--Ah bien! murmura-t-il, si vous vous arrêtez à ces histoires!... +L'évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil +souffle sur lui; aujourd'hui l'un, demain l'autre. Ils se sont fâchés +et remis plus de dix fois. Vous verrez qu'avant trois jours ce sera le +Faujas qui sera l'enfant gâté. + +--Je ne crois pas, reprit madame Paloque; cette fois, c'est sérieux... +Il paraît que l'abbé Faujas attire de gros désagréments à monseigneur. +Il aurait fait anciennement des sermons qui ont beaucoup déplu à Rome. +Je ne puis pas vous expliquer ça tout au long, moi. Enfin je sais que +monseigneur a reçu de Rome des lettres de reproches, dans lesquelles +on lui dit de se tenir sur ses gardes.... On prétend que l'abbé Faujas +est un agent politique. + +--Qui prétend cela? demanda madame Rougon, en clignant les yeux comme +pour suivre la procession, qui s'allongeait dans la rue de la Banne. + +--Je l'ai entendu dire, je ne sais plus, dit la femme du juge d'un air +indifférent. + +Et elle se retira, assurant qu'on devait mieux voir de la fenêtre d'à +côté. M. de Condamin prit sa place auprès de madame Rougon, à laquelle +il dit à l'oreille: + +--Je l'ai vue entrer déjà deux fois chez l'abbé Fenil; elle complote +certainement quelque chose avec lui.... L'abbé Faujas a dû marcher sur +cette vipère, et elle cherche à le mordre.... Si elle n'était pas si +laide, je lui rendrais le service de l'avertir que jamais son mari ne +sera président. + +--Pourquoi? je ne comprends pas, murmura la vieille dame d'un air +naïf. + +M. de Condamin la regarda curieusement; puis il se mit à rire. + +Les deux derniers gendarmes de la procession venaient de disparaître +au coin du cours Sauvaire. Alors, les quelques personnes que madame +Rougon avaient invitées à venir voir bénir le reposoir, rentrèrent +dans le salon, causant un instant de la bonne grâce de monseigneur, +des bannières neuves des congrégations, surtout des jeunes filles de +l'oeuvre de la Vierge, dont le passage venait d'être très-remarqué. +Les dames ne tarissaient pas, et le nom de l'abbé Faujas était +prononcé à chaque instant avec de vifs éloges. + +--C'est un saint, décidément, dit en ricanant madame Paloque à M. de +Condamin, qui était allé s'asseoir près d'elle. + +Puis, se penchant: + +--Je n'ai pas pu parler librement devant la mère... On cause beaucoup +trop de l'abbé Faujas et de madame Mouret. Ces vilains bruits ont dû +arriver aux oreilles de monseigneur. + +M. de Condamin se contenta de répondre: + +--Madame Mouret est une femme charmante, très-désirable encore malgré +ses quarante ans. + +--Oh! charmante, charmante, murmura madame Paloque, dont un flot de +bile verdit la face. + +--Tout à fait charmante, insista le conservateur des eaux et forêts; +elle est à l'âge des grandes passions et des grands bonheurs.... Vous +vous jugez très-mal entre femmes. + +Et il quitta le salon, heureux de la rage contenue de madame Paloque. +La ville, en effet, s'occupait passionnément de la lutte continue que +l'abbé Faujas soutenait contre l'abbé Fenil, pour conquérir sur +lui Mgr Rousselot. C'était un combat de chaque heure, un assaut de +servantes-maîtresses se disputant les tendresses d'un vieillard. +L'évêque souriait finement; il avait trouvé une sorte d'équilibre +entre ces deux volontés contraires, il les battait l'un par l'autre, +s'amusait de les voir à terre tour à tour, quitte à toujours accepter +les soins du plus fort, pour avoir la paix. Quant aux médisances +qu'on lui rapportait sur ses favoris, elles le laissaient plein +d'indulgence; ils les savait capables de s'accuser mutuellement +d'assassinat. + +--Vois-tu, mon enfant, disait-il à l'abbé Surin, dans ses heures de +confidences, ils sont pires tous les deux.... Je crois que Paris +l'emportera et que Rome sera battue; mais je n'en suis pas assez +sûr, je les laisse se détruire, en attendant. Quand l'un aura achevé +l'autre, nous le saurons bien.... Tiens, lis-moi la troisième ode +d'Horace: il y a là un vers que je crains d'avoir mal traduit. + +Le mardi qui suivit la procession générale, le temps était superbe. +Des rires venaient du jardin des Rastoil et du jardin de la +sous-préfecture. Il y avait là, des deux côtés, nombreuse société sous +les arbres. Dans le jardin des Mouret, l'abbé Faujas, à son habitude, +lisait son bréviaire, en se promenant doucement le long des grands +buis. Depuis quelques jours, il tenait la porte de l'impasse fermée; +il coquettait avec les voisins, semblait se cacher pour qu'on le +désirât. Peut-être avait-il remarqué un léger refroidissement, à +la suite de sa dernière brouille avec monseigneur et des histoires +abominables que ses ennemis faisaient courir. + +Vers cinq heures, comme le soleil baissait, l'abbé Surin proposa aux +demoiselles Rastoil une partie de volant. Il était de première force. +Malgré l'approche de la trentaine, Angéline et Aurélie adoraient +les petits jeux; leur mère leur aurait encore fait porter des robes +courtes, si elle avait osé. Quand la bonne eut apporté les raquettes, +l'abbé Surin, qui cherchait des yeux une place dans le jardin, tout +ensoleillé par les derniers rayons, eut une idée que ces demoiselles +approuvèrent vivement. + +--Si nous allions nous mettre dans l'impasse des Chevillottes? dit-il, +nous serions à l'ombre des marronniers; puis, nous aurions bien plus +de recul. + +Ils sortirent, et la partie la plus agréable du monde s'engagea. Les +deux demoiselles commencèrent. Ce fut Angéline qui manqua la première +le volant. L'abbé Surin l'ayant remplacée tint la raquette avec une +adresse et une ampleur vraiment magistrales. Il avait ramené sa +soutane entre ses jambes; il bondissait en avant, en arrière, sur les +côtes, ramassait le volant au ras du sol, le saisissait d'un revers +à des hauteurs surprenantes, le lançait roide comme une balle ou lui +faisait décrire des courbes élégantes, calculées avec une science +parfaite. D'ordinaire, il préférait les mauvais joueurs, qui, en +jetant le volant au hasard, sans aucun rhythme, selon son expression, +l'obligeaient à déployer toute la souplesse de son jeu. Mademoiselle +Aurélie était d'une jolie force; elle poussait un cri d'hirondelle à +chaque coup de raquette, riant comme une folle quand le volant s'en +allait droit sur le nez du jeune abbé; puis, elle se ramassait dans +ses jupes pour l'attendre ou reculait par petits sauts, avec un bruit +terrible d'étoffe froissée, lorsqu'il lui faisait la niche de taper +plus fort. Enfin, le volant étant venu se planter dans ses cheveux, +elle faillit tomber à la renverse, ce qui les égaya beaucoup tous les +trois. Angéline prit la place. Dans le jardin des Mouret, chaque fois +que l'abbé Faujas levait les yeux de son bréviaire, il apercevait +le vol blanc du volant au-dessus de la muraille, pareil à un gros +papillon. + +--Monsieur le curé, êtes-vous là? cria Angéline, en venant frapper à +la petite porte; notre volant est entré chez vous. + +L'abbé, ayant ramassé le volant tombé à ses pieds, se décida à ouvrir. + +--Ah! merci, monsieur le curé, dit Aurélie, qui tenait déjà la +raquette. Il n'y a qu'Angéline pour un coup pareil.... L'autre jour, +papa nous regardait; elle lui a envoyé ça dans l'oreille, et si fort, +qu'il en est resté sourd jusqu'au lendemain. + +Les rires éclatèrent de nouveau. L'abbé Surin, rose comme une fille, +s'essuyait délicatement le front, à petites tapes, avec un fin +mouchoir. Il rejetait ses cheveux blonds derrière les oreilles, les +yeux luisants, la taille souple, se servant de sa raquette comme d'un +éventail. Dans le feu du plaisir, son rabat avait légèrement tourné. +--Monsieur le curé, dit-il en se remettant en position, vous allez +juger les coups. + +L'abbé Faujas, son bréviaire sous le bras, souriant d'un air paternel, +resta sur le seuil de la petite porte. Cependant, par la porte +charretière de la sous-préfecture entr'ouverte, le prêtre avait dû +apercevoir M. Péqueur des Saulaies assis devant la pièce d'eau, +au milieu de ses familiers. Il ne tourna pourtant pas la tête; il +marquait les points, complimentait l'abbé Surin, consolait les +demoiselles Rastoil. + +--Dites donc, Péqueur, vint murmurer plaisamment M. de Condamin à +l'oreille du sous-préfet, vous avez tort de ne pas inviter ce petit +abbé à vos soirées; il est bien agréable avec les dames, il doit +valser à ravir. + +Mais M. Péqueur des Saulaies, qui causait vivement avec M. Delangre, +parut ne pas entendre. Il continua, s'adressant au maire: + +--Vraiment, mon cher ami, je ne sais où vous voyez en lui les +belles choses dont vous me parlez. L'abbé Faujas est au contraire +très-compromettant. Son passé est fort louche, on colporte ici +certaines choses... Je ne vois pas pourquoi je me mettrais aux genoux +de ce curé-là, d'autant plus que le clergé de Plassans nous est +hostile.... D'abord ça ne me servirait à rien. + +M. Delangre et M. de Condamin, qui avaient échangé un regard, se +contentèrent de hocher la tête, sans répondre. + +--A rien du tout, reprit le sous-préfet. Vous n'avez pas besoin de +faire les mystérieux. Tenez, j'ai écrit à Paris, moi. J'avais la tête +cassée; je voulais avoir le coeur net sur le Faujas, que vous semblez +traiter en prince déguisé. Eh bien, savez-vous ce qu'on m'a répondu? +On m'a répondu qu'on ne le connaissait pas, qu'on n'avait rien à me +dire, que je devais, d'ailleurs, éviter avec soin de me mêler des +affaires du clergé.... On est déjà assez mécontent à Paris, depuis que +cet imbécile de Lagrifoul a passé. Je suis prudent, vous comprenez. + +Le maire échangea un nouveau regard avec le conservateur des eaux et +forêts. Il haussa même légèrement les épaules devant les moustaches +correctes de M. Péqueur des Saulaies. + +--Écoutez-moi bien, lui dit-il au bout d'un silence; vous voulez être +préfet, n'est-ce pas? + +Le sous-préfet sourit en se dandinant sur sa chaise. + +--Alors, allez donner tout de suite une poignée de main à l'abbé +Faujas, qui vous attend là-bas en regardant jouer au volant. + +M. Péqueur des Saulaies resta muet, très-surpris, ne comprenant pas. +Il leva les yeux sur M. de Condamin, auquel il demanda avec une +certaine inquiétude: + +--Est-ce aussi votre avis? + +--Mais sans doute; allez lui donner une poignée de main, répondit le +conservateur des eaux et forêts. + +Puis, il ajouta avec une pointe de moquerie: + +--Interrogez ma femme, en qui vous avez toute confiance. + +Madame de Condamin arrivait. Elle avait une délicieuse toilette rose +et grise. Quand on lui eut parlé de l'abbé: + +--Ah! vous avez tort de manquer de religion, dit-elle gracieusement au +sous-préfet; c'est à peine si l'on vous voit à l'église, les jours de +cérémonies officielles. Vraiment, cela me fait trop de chagrin; +il faut que je vous convertisse. Que voulez-vous qu'on pense du +gouvernement que vous représentez, si vous n'êtes pas bien avec le bon +Dieu?... Laissez-nous, messieurs; je vais confesser monsieur Péqueur. + +Elle s'était assise, plaisantant, souriant. + +--Octavie, murmura le sous-préfet, lorsqu'ils furent seuls, ne vous +moquez pas de moi. Vous n'étiez pas dévote, à Paris, rue du Helder. +Vous savez que je me tiens à quatre, pour ne pas éclater, quand je +vous vois donner le pain bénit, à Saint-Saturnin. + +--Vous n'êtes point sérieux, mon cher, répondit-elle sur le même ton; +cela vous jouera quelque mauvais tour. Réellement, vous m'inquiétez, +je vous ai connu plus intelligent. Êtes-vous assez aveugle pour ne pas +voir que vous branlez dans le manche? Comprenez donc que si l'on +ne vous a point encore fait sauter, c'est qu'on ne veut pas donner +l'éveil au légitimistes de Plassans. Le jour où ils verront arriver +un autre sous-préfet, ils se méfieront; tandis qu'avec vous, ils +s'endorment, ils se croient certains de la victoire, aux prochaines +élections. Ce n'est pas flatteur, je le sais, d'autant plus que j'ai +la certitude absolue qu'on agit sans vous... Entendez-vous? mon cher, +vous êtes perdu, si vous ne devinez certaines choses. + +Il la regardait avec une véritable épouvante. + +--Est-ce que «le grand homme» vous a écrit? demanda-t-il, faisant +allusion à un personnage qu'ils désignaient ainsi entre eux. + +--Non, il a rompu entièrement avec moi. Je ne suis pas une sotte, j'ai +compris la première la nécessité de cette séparation. D'ailleurs, je +n'ai pas à me plaindre: il s'est montré très-bon, il m'a mariée, il +m'a donné d'excellents conseils, dont je me trouve bien.... Mais j'ai +gardé des amis à Paris. Je vous jure que vous n'avez que juste le +temps de vous raccrocher aux branches. Ne faites plus le païen, allez +vite donner une poignée de main à l'abbé Faujas... Vous comprendrez +plus tard, si vous ne devinez pas aujourd'hui. + +M. Péqueur des Saulaies restait le nez baissé, un peu honteux de la +leçon. Il était très-fat, il montra ses dents blanches, chercha à se +tirer du ridicule, en murmurant tendrement: --Si vous aviez voulu, +Octavie, nous aurions gouverné Plassans à nous deux. Je vous avais +offert de reprendre cette vie si douce.... + +--Décidément, vous êtes un sot, interrompit-elle d'une voix fâchée. +Vous m'agacez avec votre «Octavie». Je suis madame de Condamin pour +tout le monde, mon cher.... Vous ne comprenez donc rien? J'ai trente +mille francs de rente; je règne sur toute une sous-préfecture; je +vais partout, je suis partout respectée, saluée, aimée. Ceux qui +soupçonneraient le passé, n'auraient que plus d'amabilité pour moi.... +Qu'est-ce que je ferais de vous, bon Dieu! Vous me gêneriez. Je suis +une honnête femme, mon cher. + +Elle s'était levée. Elle s'approcha du docteur Porquier, qui, selon +son habitude, venait après ses visites passer une heure dans le jardin +de la sous-préfecture, pour entretenir sa belle clientèle. + +--Oh! docteur, j'ai une migraine, mais une migraine! dit-elle avec des +mines charmantes. Ça me tient là, dans le sourcil gauche. + +--C'est le côté du coeur, madame, répondit galamment le docteur. + +Madame de Condamin sourit, sans pousser plus loin la consultation. +Madame Paloque se pencha à l'oreille de son mari, qu'elle amenait +chaque jour, afin de te recommander constamment à l'influence du +sous-préfet: + +--Il ne les guérit pas autrement, murmura-t-elle. + +Cependant, M. Péqueur des Saulaies, après avoir rejoint M. de Condamin +et M. Delangre, manoeuvrait habilement pour les conduire du côté de +la porte charretière. Quand il n'en fut plus qu'à quelques pas, il +s'arrêta, comme intéressé par la partie de volant qui continuait +dans l'impasse. L'abbé Surin, les cheveux au vent, les manches de la +soutane retroussées, montrant ses poignets blancs et minces comme ceux +d'une femme, venait de reculer la distance, en plaçant mademoiselle +Aurélie à vingt pas. Il se sentait regardé, il se surpassait vraiment. +Mademoiselle Aurélie était, elle aussi, dans un de ses bons jours, au +contact d'un tel maître. Le volant, lancé du poignet décrivait une +courbe molle, très-allongée; et cela avec une telle régularité, qu'il +semblait tomber de lui-même sur les raquettes, voler de l'une à +l'autre, du même vol souple, sans que les joueurs bougeassent de +place. L'abbé Surin, la taille un peu renversée, développait les +grâces de son buste. + +--Très-bien, très-bien! cria le sous-préfet ravi. Ah! monsieur l'abbé, +je vous fais mes compliments. + +Puis, se tournant vers madame de Condamin, le docteur Porquier et les +Paloque: + +--Venez donc, je n'ai jamais rien vu de pareil.... Vous permettez que +nous vous admirions, monsieur l'abbé? + +Toute la société de la sous-préfecture forma alors un groupe, au fond +de l'impasse. L'abbé Faujas n'avait pas bougé; il répondit, par un +léger signe de tête aux saluts de M. Delangre et de M. de Condamin. Il +marquait toujours les points. Quand Aurélie manqua le volant, il dit +avec bonhomie: + +--Cela vous fait trois cent dix points, depuis qu'on a changé la +distance; votre soeur n'en a que quarante-sept. + +Tout en ayant l'air de suivre le volant avec un vif intérêt, il jetait +de rapides coups d'oeil sur la porte du jardin des Rastoil, restée +grande ouverte. M. Maffre seul s'y était montré jusque-là. Il fut +appelé de l'intérieur du jardin. + +--Qu'ont-ils donc à rire si fort? lui demanda M. Rastoil, qui causait +avec M. de Bourdeu, devant la table rustique. + +--C'est le secrétaire de monseigneur qui joue, répondit M. Maffre. Il +fait des choses étonnantes, tout le quartier le regarde.... Monsieur +le curé, qui est là, en est émerveillé. + +M. de Bourdeu prit une large prise, en murmurant: --Ah! monsieur +l'abbé Faujas est là? + +Il rencontra le regard de M. Rastoil. Tous deux semblèrent gênés. + +--On m'a raconté, hasarda le président, que l'abbé est rentré en +faveur auprès de monseigneur. + +--Oui, ce matin même, dit M. Maffre. Oh! une réconciliation complète. +J'ai eu des détails très-touchants. Monseigneur a pleuré.... Vraiment, +l'abbé Fenil a eu quelques torts. + +--Je vous croyais l'ami du grand vicaire, fit remarquer M. de Bourdeu. + +--Sans doute, mais je suis aussi l'ami de monsieur le curé, répliqua +vivement le juge de paix. Dieu merci! il est d'une piété qui défie les +calomnies. N'est-on pas allé jusqu'à attaquer sa moralité? C'est une +honte! + +L'ancien préfet regarda de nouveau le président d'un air singulier. + +--Et n'a-t-on pas cherché à compromettre monsieur le curé dans les +affaires politiques! continua M. Maffre. On disait qu'il venait +tout bouleverser ici, donner des places à droite et à gauche, faire +triompher la clique de Paris. On n'aurait pas plus mal parlé d'un chef +de brigands.... Un tas de mensonges, enfin! + +M. de Bourdeu, du bout de sa canne, dessinait un profil sur le sable +de l'allée. + +--Oui, j'ai entendu parler de ces choses, dit-il négligemment; il +est bien peu croyable qu'un ministre de la religion accepte un tel +rôle.... D'ailleurs, pour l'honneur de Plassans, je veux croire qu'il +échouerait complètement. Il n'y a ici personne à acheter. + +--Des cancans! s'écria le président, en haussant les épaules. Est-ce +qu'on retourne une ville comme une vieille veste? Paris peut nous +envoyer tous ses mouchards, Plassans restera légitimiste. Voyez le +petit Péqueur? Nous n'en avons fait qu'une bouchée.... Il faut que +le monde soit bien bête! On s'imagine alors que des personnages +mystérieux parcourent les provinces, offrant des places. Je vous avoue +que je serais bien curieux de voir un de ces messieurs. + +Il se fâchait. M. Maffre, inquiet, crut devoir se défendre. + +--Permettez, interrompit-il, je n'ai pas affirmé que monsieur l'abbé +Faujas fût un agent bonapartiste; au contraire, j'ai trouvé cette +accusation absurde. + +--Eh! il n'est plus question de l'abbé Faujas; je parle en général. On +ne se vend pas comme cela, que diable!... L'abbé Faujas est au-dessus +de tous les soupçons. + +Il y eut un silence. M. de Bourdeu achevait le profil, sur le sable, +par une grande barbe en pointe. + +--L'abbé Faujas n'a pas d'opinion politique, dit-il de sa voix sèche. + +--Évidemment, reprit M. Rastoil; nous lui reprochions son +indifférence; mais, aujourd'hui, je l'approuve. Avec tous ces +bavardages, la religion se trouverait compromise.... Vous le savez +comme moi, Bourdeu, on ne peut l'accuser de la moindre démarche +louche. Jamais on ne l'a vu à la sous-préfecture, n'est-ce pas? Il est +resté très-dignement à sa place.... S'il était bonapartiste, il ne +s'en cacherait pas, parbleu! + +--Sans doute. + +--Ajoutez qu'il mène une vie exemplaire. Ma femme et mon fils m'ont +donné sur son compte des détails qui m'ont vivement ému. + +A ce moment, les rires redoublèrent, dans l'impasse. La voix de l'abbé +Faujas s'éleva, complimentant mademoiselle Aurélie sur un coup de +raquette vraiment remarquable. M. Rastoil, qui s'était interrompu, +reprit avec un sourire: + +--Vous entendez? Qu'ont-ils donc à s'amuser ainsi? Cela donne envie +d'être jeune. + +Puis, de sa voix grave: --Oui, ma femme et mon fils m'ont fait aimer +l'abbé Faujas. Nous regrettons vivement que sa discrétion l'empêche +d'être des nôtres. + +M. de Bourdeu approuvait de la tête, lorsque des applaudissements +s'élevèrent dans l'impasse. Il y eut un tohu-bohu de piétinements, de +rires, de cris, toute une bouffée de gaieté d'écoliers en récréation. +M. Rastoil quitta son siège rustique. + +--Ma foi! dit-il avec bonhomie, allons voir; je finis par avoir des +démangeaisons dans les jambes. + +Les deux autres le suivirent. Tous trois restèrent devant la petite +porte. C'était la première fois que le président et l'ancien préfet +s'aventuraient jusque-là. Quand ils aperçurent, au fond de l'impasse, +le groupe formé par la société de la sous-préfecture, ils prirent des +mines graves. M. Péqueur des Saulaies de son côté, se redressa, se +campa dans une attitude officielle; tandis que madame de Condamin, +très-rieuse, se glissait le long des murs, emplissant l'impasse du +frôlement de sa toilette rose. Les deux sociétés s'épiaient par des +coups d'oeil de côté, ne voulant céder la place ni l'une ni l'autre; +et, entre elles, l'abbé Faujas, toujours sur la porte des Mouret, +tenant son bréviaire sous le bras, s'égayait doucement, sans paraître +le moins du monde comprendre la délicatesse de la situation. + +Cependant, tous les assistants retenaient leur haleine. L'abbé Surin, +voyant grossir son public, voulut enlever les applaudissements par un +dernier tour d'adresse. Il s'ingénia, se proposa des difficultés, se +tournant, jouant sans regarder venir le volant, le devinant en quelque +sorte, le renvoyant à mademoiselle Aurélie, par-dessus sa tête, avec +une précision mathématique. Il était très-rouge, suant, décoiffé; +son rabat, qui avait complétement tourné, lui pendait maintenant sur +l'épaule droite. Mais il restait vainqueur, l'air riant, charmant +toujours. Les deux sociétés s'oubliaient à l'admirer; madame de +Condamin réprimait les bravos, qui éclataient trop tôt, en agitant son +mouchoir de dentelle. Alors, le jeune abbé, raffinant encore, se mit à +faire de petits sauts sur lui-même, à droite, à gauche, les calculant +de façon à recevoir chaque fois le volant dans une nouvelle position. +C'était le grand exercice final. Il accélérait le mouvement, lorsque, +en sautant, le pied lui manqua; il faillit tomber sur la poitrine de +madame de Condamin, qui avait tendu les bras en poussant un cri. Les +assistants, le croyant blessé, se précipitèrent; mais lui, chancelant, +se rattrapant à terre sur les genoux et sur les mains, se releva d'un +bond suprême, ramassa, renvoya à mademoiselle Aurélie le volant, qui +n'avait pas encore touché le sol. Et la raquette haute, il triompha, + +--Bravo! bravo! cria M. Péqueur des Saulaies en s'approchant. + +--Bravo! le coup est superbe! répéta M. Rastoil, qui s'avança +également. + +La partie fut interrompue. Les deux sociétés avaient envahi l'impasse; +elles se mêlaient, entouraient l'abbé Surin, qui, hors d'haleine, +s'appuyait au mur, à côté de l'abbé Faujas. Tout le monde parlait à la +fois. + +--J'ai cru qu'il avait la tête cassée en deux, disait le docteur +Porquier à M. Maffre d'une voix pleine d'émotion. + +--Vraiment, tous ces jeux finissent mal, murmura M. de Bourdeu en +s'adressant à M. Delangre et aux Paloque, tout en acceptant une +poignée de main de M. de Condamin, qu'il évitait dans les rues, pour +ne pas avoir à le saluer. + +Madame de Condamin allait du sous-préfet au président, les mettait en +face l'un de l'autre, répétait: + +--Mon Dieu! je suis plus malade que lui, j'ai cru que nous allions +tomber tous les deux. Vous avez vu, c'est une grosse pierre. --Elle +est là, tenez, dit M. Rastoil; il a dû la rencontrer sous son talon. + +--C'est cette pierre ronde, vous croyez? demanda M. Péqueur des +Saulaies en ramassant le caillou. + +Jamais ils ne s'étaient parlé en dehors des cérémonies officielles. +Tous deux se mirent à examiner la pierre; ils se la passaient, se +faisaient remarquer qu'elle était tranchante et qu'elle aurait pu +couper le soulier de l'abbé. Madame de Condamin, entre eux, leur +souriait, leur assurait qu'elle commençait à se remettre. + +--Monsieur l'abbé se trouve mal! s'écrièrent les demoiselles Rastoil. + +L'abbé Surin, en effet, était devenu très-pâle, en entendant parler du +danger qu'il avait couru. Il fléchissait, lorsque l'abbé Faujas, qui +s'était tenu à l'écart, le prit entre ses bras puissants et le porta +dans le jardin des Mouret, où il l'assit sur une chaise. Les deux +sociétés envahirent la tonnelle. Là, le jeune abbé s'évanouit +complètement. + +--Rose, de l'eau, du vinaigre! cria l'abbé Faujas en s'élançant vers +le perron. + +Mouret, qui était dans la salle à manger, parut à la fenêtre; mais, en +voyant tout ce monde au fond de son jardin, il recula comme pris de +peur; il se cacha, ne se montra plus. Cependant, Rose arrivait avec +toute une pharmacie. Elle se hâtait, elle grognait: + +--Si madame était là, au moins; elle est au séminaire, pour le +petit... Je suis toute seule, je ne peux pas faire l'impossible, +n'est-ce pas?... Allez, ce n'est pas monsieur qui bougerait. On +pourrait mourir avec lui. Il est dans la salle à manger, à se cacher +comme un sournois. Non, un verre d'eau, il ne vous le donnerait pas; +il vous laisserait crever. + +Tout en mâchant ces paroles, elle était arrivée devant l'abbé Surin +évanoui. --Oh! le Jésus! dit-elle avec une tendresse apitoyée de +commère. + +L'abbé Surin, les yeux fermés, la face pâle entre ses longs cheveux +blonds, ressemblait à un de ces martyrs aimables qui se pâment sur les +images de sainteté. L'aînée des demoiselles Rastoil lui soutenait la +tête, renversée mollement, découvrant le cou blanc et délicat. On +s'empressa. Madame de Condamin, à légers coups, lui tamponna les +tempes avec un linge trempé dans de l'eau vinaigrée. Les deux sociétés +attendaient, anxieuses. Enfin il ouvrit les yeux, mais il les referma. +Il s'évanouit encore deux fois. + +--Vous m'avez fait une belle peur! lui dit poliment le docteur +Porquier, qui avait gardé sa main dans la sienne. + +L'abbé restait assis, confus, remerciant, assurant que ce n'était +rien. Puis, il vit qu'on lui avait déboutonné sa soutane et qu'il +avait le cou nu; il sourit, il remit son rabat. Et, comme on lui +conseillait de se tenir tranquille, il voulut montrer qu'il était +solide; il retourna dans l'impasse avec les demoiselles Rastoil, pour +finir la partie. + +--Vous êtes très-bien ici, dit M. Rastoil à l'abbé Faujas, qu'il +n'avait pas quitté. + +--L'air est excellent sur cette côte, ajouta M. Péqueur des Saulaies +de son air charmant. + +Les deux sociétés regardaient curieusement la maison des Mouret. + +--Si ces dames et ces messieurs, dit Rose, veulent rester un instant +dans le jardin.... Monsieur le curé est chez lui.... Attendez, je vais +aller chercher des chaises. + +Et elle fit trois voyages, malgré les protestations. Alors, après +s'être regardées un instant, les deux sociétés s'assirent par +politesse. Le sous-préfet s'était mis à la droite de l'abbé Faujas, +tandis que le président se plaçait à sa gauche. La conversation fut +très-amicale. + +--Vous n'êtes pas un voisin tapageur, monsieur le curé, répétait +gracieusement M. Péqueur des Saulaies. Vous ne sauriez croire le +plaisir que j'ai à vous apercevoir, tous les jours, aux mêmes heures, +dans ce petit paradis. Cela me repose de mes tracas. + +--Un bon voisin, c'est chose si rare! reprenait M. Rastoil. + +--Sans doute, interrompait M. de Bourdeu; monsieur le curé a mis +ici une heureuse tranquillité de cloître. Pendant que l'abbé Faujas +souriait et saluait, M. de Condamin, qui ne s'était pas assis, vint se +pencher à l'oreille de M. Delangre, en murmurant: + +--Voilà Rastoil qui rêve une place de substitut pour son flandrin de +fils. + +M. Delangre lui lança un regard terrible, tremblant à l'idée que +ce buvard incorrigible pouvait tout gâter; ce qui n'empêcha pas le +conservateur des eaux et forêts d'ajouter: + +--Et Bourdeu qui croit déjà avoir rattrapé sa préfecture! + +Mais madame de Condamin venait de produire une sensation, en disant +d'un air fin: + +--Ce que j'aime dans ce jardin, c'est ce charme intime qui semble en +faire un petit coin fermé à toutes les misères de ce monde. Caïn et +Abel s'y seraient réconciliés. + +Et elle avait souligné sa phrase en l'accompagnant de deux coups +d'oeil, à droite et à gauche, vers les jardins voisins. M. Maffre et +le docteur Porquier hochèrent la tête d'un air d'approbation; tandis +que les Paloque s'interrogeaient, inquiets, ne comprenant pas, +craignant de se compromettre d'un côté ou d'un autre, s'ils ouvraient +la bouche. + +Au bout d'un quart d'heure, M. Rastoil se leva. + +--Ma femme ne va plus savoir où nous sommes passés, murmura-t-il. + +Tout le monde s'était mis debout, un peu embarrassé pour prendre +congé. Mais l'abbé Faujas tendit les mains: --Mon paradis reste +ouvert, dit-il de son air le plus souriant. + +Alors, le président promit de rendre, de temps à autre, une visite +à monsieur le curé. Le sous-préfet s'engagea de même, avec plus +d'effusion. Et les deux sociétés restèrent encore là cinq grandes +minutes à se complimenter, pendant que, dans l'impasse, les rires des +demoiselles Rastoil et de l'abbé Surin s'élevaient de nouveau. La +partie avait repris tout son feu; le volant allait et venait, d'un vol +régulier, au-dessus de la muraille. + + + +XV + + +Un vendredi, madame Paloque, qui entrait à Saint-Saturnin, fut +toute surprise d'apercevoir Marthe agenouillée devant la chapelle +Saint-Michel. L'abbé Faujas confessait. + +--Tiens! pensa-t-elle, est-ce qu'elle aurait fini par toucher le coeur +de l'abbé? Il faut que je reste. Si madame de Condamin venait, ce +serait drôle. + +Elle prit une chaise, un peu en arrière, s'agenouillant à demi, la +face entre les mains, comme abîmée dans une prière ardente; elle +écarta les doigts, elle regarda. L'église était très-sombre. Marthe, +la tête tombée sur son livre de messe, semblait dormir; elle faisait +une masse noire contre la blancheur d'un pilier; et, de tout son être, +ses épaules seules vivaient, soulevées par de gros soupirs. Elle était +si profondément abattue, qu'elle laissait passer son tour, à chaque +nouvelle pénitente que l'abbé Faujas expédiait. L'abbé attendait une +minute, s'impatientait, frappait de petits coups secs contre le bois +du confessionnal. Alors, une des femmes qui se trouvaient là, voyant +que Marthe ne bougeait pas, se décidait à prendre sa place. La +chapelle se vidait, Marthe restait immobile et pâmée. --Elle est +joliment prise, se dit la Paloque; c'est indécent, de s'étaler comme +ça dans une église.... Ah! voici madame de Condamin. + +En effet, madame de Condamin entrait. Elle s'arrêta un instant devant +le bénitier, ôtant son gant, se signant d'un geste joli. Sa robe de +soie eut un murmure dans l'étroit chemin ménagé entre les chaises. +Quand elle s'agenouilla, elle emplit la haute voûte du frisson de +ses jupes. Elle avait son air affable, elle souriait aux ténèbres +de l'église. Bientôt, il ne resta plus qu'elle et Marthe. L'abbé se +fâchait, tapait plus fort contre le bois du confessionnal. + +--Madame, c'est à vous, je suis la dernière, murmura obligeamment +madame de Condamin, en se penchant vers Marthe, qu'elle n'avait pas +reconnue. + +Celle-ci tourna la face, une face nerveusement amincie, pâle d'une +émotion extraordinaire; elle ne parut pas comprendre. Elle sortait +comme d'un sommeil extatique, les paupières battantes. + +--Eh bien, mesdames, eh bien? dit l'abbé, qui entr'ouvrit la porte du +confessionnal. + +Madame de Condamin se leva, souriante, obéissant à l'appel du prêtre. +Mais, l'ayant reconnue, Marthe entra brusquement dans la chapelle; +puis, elle tomba de nouveau sur les genoux, demeura là, à trois pas. + +La Paloque s'amusait beaucoup; elle espérait que les deux femmes +allaient se prendre aux cheveux. Marthe devait tout entendre, car +madame de Condamin avait une voix de flûte; elle bavardait ses péchés, +elle animait le confessionnal d'un commérage adorable. A un moment, +elle eut même un rire, un petit rire étouffé, qui fit lever la face +souffrante de Marthe. D'ailleurs elle eut promptement fini. Elle s'en +allait, lorsqu'elle revint, se courbant, causant toujours, mais sans +s'agenouiller. + +--Cette grande diablesse se moque de madame Mouret et de l'abbé, +pensait la femme du juge; elle est trop fine pour déranger sa vie. + +Enfin, madame de Condamin se retira. Marthe la suivit des yeux, +paraissant attendre qu'elle ne fût plus là. Alors, elle s'appuya au +confessionnal, se laissa aller, heurta rudement le bois de ses genoux. +Madame Paloque s'était rapprochée, allongeant le cou; mais elle ne vit +que la robe sombre de la pénitente qui débordait et s'étalait. Pendant +près d'une demi-heure, rien ne bougea. Elle crut un moment surprendre +des sanglots étouffés dans le silence frissonnant, que coupait parfois +un craquement sec du confessionnal. Cet espionnage finissait par +l'ennuyer; elle ne restait que pour dévisager Marthe à sa sortie. + +L'abbé Faujas quitta le confessionnal le premier, fermant la porte +d'une main irritée. Madame Mouret demeura longtemps encore, immobile, +courbée, dans l'étroite caisse. Quand elle se retira, la voilette +baissée, elle paraissait brisée. Elle oublia de se signer. + +--Il y a de la brouille, l'abbé n'a pas été gentil, murmura la +Paloque, qui la suivit jusque sur la place de l'Archevêché. + +Elle s'arrêta, hésita un instant; puis, après s'être assurée que +personne ne l'épiait, elle fila sournoisement dans la maison +qu'occupait l'abbé Fenil, à un des angles de la place. + +Maintenant, Marthe vivait à Saint-Saturnin. Elle remplissait ses +devoirs religieux avec une grande ferveur. Même l'abbé Faujas la +grondait souvent de la passion qu'elle mettait dans la pratique. Il ne +lui permettait de communier qu'une fois par mois, réglait ses heures +d'exercices pieux, exigeait d'elle qu'elle ne s'enfermât pas dans la +dévotion. Elle l'avait longtemps supplié, avant qu'il lui accordât +d'assister chaque matin à une messe basse. Un jour, comme elle lui +racontait qu'elle s'était couchée pendant une heure sur le carreau +glacé de sa chambre, pour se punir d'une faute, il s'emporta, il lui +dit que le confesseur avait seul le droit d'imposer des pénitences. +Il la menait très-durement, la menaçait de la renvoyer à l'abbé +Bourrette, si elle ne s'humiliait pas. + +--J'ai eu tort de vous accepter, répétait-il souvent; je ne veux que +des âmes obéissantes. + +Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la +main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de +laquelle elle aurait voulu s'anéantir, la fouettait d'un désir sans +cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à +peu dans l'amour, arrêtée brusquement, devinant d'autres profondeurs, +ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu'elle +ignorait. Ce grand repos qu'elle avait d'abord goûté dans l'église, +cet oubli du dehors et d'elle-même, se changeait en une jouissance +active, en un bonheur qu'elle évoquait, qu'elle louchait. C'était le +bonheur dont elle avait vaguement senti le désir depuis sa jeunesse, +et qu'elle trouvait enfin à quarante ans; un bonheur qui lui +suffisait, qui l'emplissait de ses belles années mortes, qui la +faisait vivre en égoïste, occupée à toutes les sensations nouvelles +s'éveillant en elle comme des caresses. + +--Soyez bon, murmurait-elle à l'abbé Faujas; soyez bon, car j'ai +besoin de bonté. + +Et lorsqu'il était bon, elle l'aurait remercié à deux genoux. Il se +montrait souple alors, lui parlait paternellement, lui expliquait +qu'elle était trop vive d'imagination. Dieu, disait-il, n'aimait +pas qu'on l'adorât ainsi, par coups de tête. Elle souriait, elle +redevenait belle, et jeune, et rougissante. Elle promettait d'être +sage. Puis, dans quelque coin noir, elle avait des actes de foi qui +l'écrasaient sur les dalles; elle n'était plus agenouillée, elle +glissait, presque assise à terre, balbutiant des paroles ardentes; et, +quand les paroles se mouraient, elle continuait sa prière par un élan +de tout son être, par un appel à ce baiser divin qui passait sur ses +cheveux, sans se poser jamais. + +Marthe, au logis, devint querelleuse. Jusque-là elle s'était +traînée, indifférente, lasse, heureuse, lorsque son mari la laissait +tranquille; mais, depuis qu'il passait les journées à la maison, +ayant perdu son bavardage taquin, maigrissant et jaunissant, il +l'impatientait. + +--Il est toujours dans nos jambes, disait-elle à la cuisinière. + +--Pardi! c'est par méchanceté, répondait celle-ci. Au fond, il n'est +pas bon homme. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois. C'est +comme la mine sournoise qu'il fait, lui qui aime tant à parler, +croyez-vous qu'il ne joue pas la comédie pour nous apitoyer? Il enrage +de bouder, mais il tient bon, afin qu'on le plaigne et qu'on en passe +par ses volontés. Allez, madame, vous avez joliment raison de ne pas +vous arrêter à ces simagrées-là. + +Mouret tenait les deux femmes par l'argent. Il ne voulait point se +disputer, de peur de troubler davantage sa vie. S'il ne grondait plus, +tatillonnant, piétinant, il occupait encore les tristesses qui le +prenaient en refusant une pièce de cent sous à Marthe ou à Rose. Il +donnait par mois cent francs à cette dernière pour la nourriture; le +vin, l'huile, les conserves étaient dans la maison. Mais il fallait +quand même que la cuisinière arrivât au bout du mois, quitte à y +mettre du sien. Quant à Marthe, elle n'avait rien; il la laissait +absolument sans un sou. Elle en était réduite à s'entendre avec Rose, +à tâcher d'économiser dix francs sur les cent francs du mois. Souvent +elle n'avait pas de bottines à se mettre. Elle était obligée d'aller +chez sa mère pour lui emprunter l'argent d'une robe ou d'un chapeau. + +--Mais Mouret devient fou! criait madame Rougon; tu ne peux pourtant +pas aller toute nue. Je lui parlerai. + +--Je vous en supplie, ma mère, n'en faites rien, répondait-elle. Il +vous déteste. Il me traiterait encore plus mal, s'il savait que je +vous raconte ces choses. + +Elle pleurait, elle ajoutait: + +--Je l'ai longtemps défendu, mais aujourd'hui je n'ai plus la force de +me taire.... Vous vous rappelez, lorsqu'il ne voulait pas que je misse +seulement le pied dans la rue. Il m'enfermait, il usait de moi comme +d'une chose. Maintenant, s'il se montre si dur, c'est qu'il voit bien +que je lui ai échappé, et que je ne consentirai jamais plus à être sa +bonne. C'est un homme sans religion, un égoïste, un mauvais coeur. + +--Il ne te bat pas, au moins? + +--Non, mais cela viendra. Il n'en est qu'à tout me refuser. Voilà cinq +ans que je n'ai pas acheté de chemises. Hier, je lui montrais celles +que j'ai; elles sont usées, et si pleines de reprises, que j'ai honte +de les porter. Il les a regardées, les a tâtées, en disant qu'elles +pouvaient parfaitement aller jusqu'à l'année prochaine... Je n'ai pas +un centime à moi; il faut que je pleure pour une pièce de vingt sous. +L'autre jour, j'ai dû emprunter deux sous à Rose pour acheter du fil. +J'ai recousu mes gants, qui s'ouvraient de tous les côtés. + +Et elle racontait vingt autres détails: les points qu'elle faisait +elle-même à ses bottines avec du fil poissé; les rubans qu'elle lavait +dans du thé, pour rafraîchir ses chapeaux; l'encre qu'elle étalait sur +les plis limés de son unique robe de soie, afin d'en cacher l'usure. +Madame Rougon s'apitoyait, l'encourageait à la révolte. Mouret était +un monstre. Il poussait l'avarice, disait Rose, jusqu'à compter les +poires du grenier et les morceaux de sucre des armoires, surveillant +les conserves, mangeant lui-même les croûtes de pain de la veille. + +Marthe souffrait surtout de ne pouvoir donner aux quêtes de +Saint-Saturnin; elle cachait des pièces de dix sous dans des morceaux +de papier, qu'elle gardait précieusement pour les grand'messes des +dimanches. Maintenant, quand les dames patronnesses de l'oeuvre de la +Vierge offraient quelque cadeau à la cathédrale, un saint-ciboire, +une croix d'argent, une bannière, elle était toute honteuse; elle les +évitait, feignant d'ignorer leur projet. Ces dames la plaignaient +beaucoup. Elle aurait volé son mari, si elle avait trouvé la clef sur +le secrétaire, tant le besoin d'orner cette église qu'elle aimait, la +torturait. Une jalousie de femme trompée la prenait aux entrailles, +lorsque l'abbé Faujas se servait d'un calice donné par madame de +Condamin; tandis que, les jours où il disait la messe sur la nappe +d'autel qu'elle avait brodée, elle éprouvait une joie profonde, priant +avec des frissons, comme si quelque chose d'elle-même se trouvait sous +les mains élargies du prêtre. Elle aurait voulu qu'une chapelle tout +entière lui appartînt; elle rêvait d'y mettre une fortune, de s'y +enfermer, de recevoir Dieu chez elle, pour elle seule. + +Rose, qui recevait ses confidences, s'ingéniait pour lui procurer de +l'argent. Cette année-là, elle fit disparaître les plus beaux fruits +du jardin et les vendit; elle débarrassa également le grenier d'un tas +de vieux meubles, si bien qu'elle finit par réunir une somme de trois +cents francs, qu'elle remit triomphalement à Marthe. Celle-ci embrassa +la vieille cuisinière. + +--Ah! que tu es bonne! dit-elle en la tutoyant. Tu es sûre au moins +qu'il n'a rien vu?... J'ai regardé, l'autre jour, rue des Orfèvres, +des petites burettes d'argent ciselé, toutes mignonnes; elles sont de +deux cents francs.... Tu vas me rendre un service, n'est-ce pas? Je ne +veux pas les acheter moi-même, parce qu'on pourrait me voir entrer. +Dis à ta soeur d'aller les prendre; elle les apportera à la nuit, elle +te les remettra par la fenêtre de ta cuisine. + +Cet achat des burettes fut pour elle toute une intrigue défendue, où +elle goûta de vives jouissances. Elle les garda, pendant trois jours, +au fond d'une armoire, cachées derrière des paquets de linge; +et, lorsqu'elle les donna à l'abbé Faujas, dans la sacristie de +Saint-Saturnin, elle tremblait, elle balbutiait. Lui, la gronda +amicalement. Il n'aimait point les cadeaux; il parlait de l'argent +avec le dédain d'un homme fort, qui n'a que des besoins de puissance +et de domination. Pendant ses deux premières années de misère, même +les jours où sa mère et lui vivaient de pain et d'eau, il n'avait +jamais songé à emprunter dix francs aux Mouret. + +Marthe trouva une cachette sûre pour les cent francs qui lui +restaient. Elle devenait avare, elle aussi; elle calculait l'emploi +de cet argent, achetait chaque matin une chose nouvelle. Comme elle +restait très-hésitante, Rose lui apprit que madame Trouche voulait lui +parler en particulier. Olympe, qui s'arrêtait pendant des heures dans +la cuisine, était devenue l'amie intime de Rose, à laquelle elle +empruntait souvent quarante sous, pour ne pas avoir à remonter les +deux étages, les jours où elle disait avoir oublié son porte-monnaie. + +--Montez la voir, ajouta la cuisinière; vous serez mieux pour +causer.... Ce sont de braves gens, et qui aiment beaucoup monsieur le +curé. Ils ont eu bien des tourments, allez. Ça fend le coeur, tout ce +que madame Olympe m'a raconté. + +Marthe trouva Olympe en larmes. Ils étaient trop bons, on avait +toujours abusé d'eux; et elle entra dans des explications sur leurs +affaires de Besançon, où la coquinerie d'un associé leur avait mis +de lourdes dettes sur le dos. Le pis était que les créanciers se +fâchaient. Elle venait de recevoir une lettre d'injures, dans laquelle +on la menaçait d'écrire au maire et à l'évêque de Plassans. + +-Je suis prête à tout souffrir, ajouta-t-elle en sanglotant; mais je +donnerais ma tête, pour que mon frère ne fût pas compromis.... Il a +déjà trop fait pour nous; je ne veux lui parler de rien, car il n'est +pas riche, il se tourmenterait inutilement .... Mon Dieu! comment +faire pour empêcher cet homme d'écrire? Ce serait à mourir de honte, +si une pareille lettre arrivait à la mairie et à l'évêché. Oui, je +connais mon frère, il en mourrait. + +Alors, les larmes montèrent aussi aux yeux de Marthe. Elle était toute +pâle, elle serrait les mains d'Olympe. Puis, sans que celle-ci lui eût +rien demandé, elle offrit ses cent francs. + +--C'est peu sans doute; mais, si cela pouvait conjurer le péril? +demanda-t-elle avec anxiété. + +--Cent francs, cent francs, répétait Olympe; non, non, il ne se +contentera jamais de cent francs. + +Marthe fut désespérée. Elle jurait qu'elle ne possédait pas davantage. +Elle s'oublia jusqu'à parler des burettes. Si elle ne les avait pas +achetées, elle aurait pu donner les trois cents francs. Les yeux de +madame Trouche s'étaient allumés. + +--Trois cents francs, c'est juste ce qu'il demande, dit-elle. Allez, +vous auriez rendu un plus grand service à mon frère, en ne lui faisant +pas ce cadeau, qui restera à l'église, d'ailleurs. Que de belles +choses les dames de Besançon lui ont apportées! Aujourd'hui, il n'en +est pas plus riche pour cela. Ne donnez plus rien, c'est une volerie. +Consultez-moi. Il y a tant de misères cachées! Non, cent francs ne +suffiront jamais. + +Au bout d'une grande demi-heure de lamentations, lorsqu'elle vit que +Marthe n'avait réellement que cent francs, elle finit cependant par +les accepter. + +--Je vais les envoyer pour faire patienter cet homme, murmura-t-elle, +mais il ne nous laissera pas la paix longtemps.... Et surtout, je vous +en supplie, ne parlez pas de cela à mon frère; vous le tueriez.... Il +vaut mieux aussi que mon mari ignore nos petites affaires; il est si +fier, qu'il ferait des bêtises pour s'acquitter envers vous. Entre +femmes, on s'entend toujours. Marthe fut très-heureuse de ce prêt. Dès +lors, elle eut un nouveau souci: écarter de l'abbé Faujas, sans qu'il +s'en doutât, le danger qui le menaçait. Elle montait souvent chez les +Trouche, passait là des heures, à chercher avec Olympe le moyen de +payer les créances. Celle-ci lui avait raconté que de nombreux billets +en souffrance étaient endossés par le prêtre, et que le scandale +serait énorme, si jamais ces billets étaient envoyés à quelque +huissier de Plassans. Le chiffre des créances était si gros, selon +elle, que longtemps elle refusa de le dire, pleurant plus fort, +lorsque Marthe la pressait. Un jour enfin, elle parla de vingt mille +francs. Marthe resta glacée. Jamais elle ne trouverait vingt mille +francs. Les yeux fixes, elle pensait qu'il lui faudrait attendre la +mort de Mouret, pour disposer d'une pareille somme. + +--Je dis vingt mille francs en gros, se hâta d'ajouter Olympe, que sa +mine grave inquiéta; mais nous serions bien contents de pouvoir les +payer en dix ans, par petits à-compte. Les créanciers attendraient +tout le temps qu'on voudrait, s'ils savaient toucher régulièrement.... +C'est bien fâcheux que nous ne trouvions pas une personne qui ait +confiance en nous et qui nous fasse les quelques avances nécessaires. + +C'était là le sujet habituel de leur conversation. Olympe parlait +souvent aussi de l'abbé Faujas, qu'elle paraissait adorer. Elle +racontait à Marthe des particularités intimes sur le prêtre: il +craignait les chatouilles; il ne pouvait pas dormir sur le côté +gauche; il avait une fraise à l'épaule droite, que rougissait en mai, +comme un fruit naturel. Marthe souriait, ne se lassait jamais de ces +détails; elle questionnait la jeune femme sur son enfance, sur celle +de son frère. Puis, quand la question d'argent revenait, elle était +comme folle de son impuissance; elle se laissait aller à se plaindre +amèrement de Mouret, qu'Olympe, enhardie, finit par ne plus nommer +devant elle que «le vieux grigou». Parfois, lorsque Trouche rentrait +de son bureau, les deux femmes étaient encore là, à causer; elles se +taisaient, changeaient de conversation. Trouche gardait une attitude +digne. Les dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge étaient +très-contentes de lui. On ne le voyait dans aucun café de la ville. + +Cependant, Marthe, pour venir en aide à Olympe, qui parlait certains +jours de se jeter par la fenêtre, poussa Rose à porter chez un +brocanteur du marché toutes les vieilleries inutiles jetées dans +les coins. Les deux femmes furent d'abord timides; elles ne firent +enlever, pendant l'absence de Mouret, que les chaises et les tables +écloppées; puis, elles s'attaquèrent aux objets sérieux, vendirent +des porcelaines, des bijoux, tout ce qui pouvait disparaître, sans +produire un trop grand vide. Elles étaient sur une pente fatale; elles +auraient fini par enlever les gros meubles et ne laisser que les +quatre murs, si Mouret n'avait traité Rose un jour de voleuse, en la +menaçant du commissaire. + +--Moi, une voleuse! monsieur! s'était-elle écriée. Faites bien +attention à ce que vous dites!... Parce que vous m'avez vue vendre +une bague de madame. Elle était à moi, cette bague; madame me l'avait +donnée, madame n'est pas chienne comme vous... Vous n'avez pas honte, +de laisser votre pauvre femme sans un sou! Elle n'a pas de souliers à +se mettre. L'autre jour, j'ai payé la laitière.... Eh bien! oui, j'ai +vendu sa bague. Après? Est-ce que sa bague n'est pas à elle? Elle +peut bien en faire de l'argent, puisque vous lui refusez tout.... Je +vendrais la maison, vous entendez? La maison tout entière. Cela me +fait trop de peine de la voir aller nue comme saint Jean. + +Mouret alors exerça une surveillance de toutes les heures; il ferma +les armoires et prit les clefs. Quand Rose sortait, il lui regardait +les mains d'un air défiant; il tâtait ses poches, s'il croyait +remarquer quelque gonflement suspect sous sa jupe. Il racheta chez +le brocanteur du marché certains objets qu'il posa à leur place, les +essuyant, les soignant avec affectation, devant Marthe, pour lui +rappeler ce qu'il nommait «les vols de Rose». Jamais il ne la mettait +directement en cause. Il la tortura surtout avec une carafe en cristal +taillé, vendue pour vingt sous par la cuisinière. Celle-ci, qui avait +prétendu l'avoir cassée, devait la lui apporter sur la table, à chaque +repas. Un matin, au déjeuner, exaspérée, elle la laissa tomber devant +lui. + +--Maintenant, monsieur, elle est bien cassée, n'est-ce pas? dit-elle +en lui riant au nez. + +Et, comme il la chassait: + +--Essayez donc!... Il y a vingt-cinq ans que je vous sers, monsieur. +Madame s'en irait avec moi. + +Marthe, poussée à bout, conseillée par Rose et par Olympe, se révolta +enfin. Il lui fallait absolument cinq cents francs. Depuis huit jours, +Olympe sanglotait, en prétendant que si elle n'avait pas cinq cents +francs à la fin du mois, un des billets endossés par l'abbé Faujas +«allait être publié dans un journal de Plassans». Ce billet publié, +cette menace effrayante qu'elle ne s'expliquait pas nettement, +épouvanta Marthe et la décida à tout oser. Le soir, en se couchant, +elle demanda les cinq cents francs à Mouret; puis, comme il la +regardait ahuri, elle parla de ses quinze années d'abnégation, des +quinze années passées par elle à Marseille, derrière un comptoir, la +plume à l'oreille, ainsi qu'un commis. + +--Nous avons gagné l'argent ensemble, dit-elle; il est à nous deux. Je +veux cinq cents francs. + +Mouret sortit de son mutisme avec une violence extrême. Tout son +emportement bavard reparut. + +--Cinq cents francs! cria-t-il. Est-ce pour ton curé?... Je fais +l'imbécile, maintenant, je me tais, parce que j'en aurais trop à dire. +Mais il ne faut pas croire que vous vous moquerez de moi jusqu'à la +fin.... Cinq cents francs! Pourquoi pas la maison! Il est vrai qu'elle +est à lui, la maison! Et il veut l'argent, n'est-ce pas? Il t'a dit +de me demander l'argent?... Quand je pense que je suis chez moi comme +dans un bois! On finira par me voler mon mouchoir dans ma poche. Je +parie que, si je montais fouiller sa chambre, je trouverais toutes mes +pauvres affaires au fond de ses tiroirs. Il me manque trois caleçons, +sept paires de chaussettes, quatre ou cinq chemises; j'ai fait le +compte hier. Plus rien n'est à moi, tout disparaît, tout s'en va.... +Non, pas un sou, pas un sou, entends-tu! + +--Je veux cinq cents francs, la moitié de l'argent m'appartient, +répéta-t-elle tranquillement. + +Pendant une heure, Mouret tempêta, se fouettant, se lassant à crier +vingt fois le même reproche. Il ne reconnaissait plus sa femme; elle +l'aimait avant l'arrivée du curé, elle l'écoutait, elle prenait +les intérêts de la maison, il fallait vraiment que les gens qui la +poussaient contre lui fussent de bien méchantes gens. Puis, sa voix +s'embarrassa; il se laissa aller dans un fauteuil, rompu, aussi faible +qu'un enfant. + +--Donne-moi la clef du secrétaire? demanda Marthe. + +Il se releva, mit ses dernières forces dans un cri suprême. + +--Tu veux tout prendre, n'est-ce pas? laisser tes enfants sur la +paille, ne pas nous garder un morceau de pain?... Eh bien! prends +tout, appelle Rose pour qu'elle emplisse son tablier. Tiens, voici la +clef. + +Et il jeta la clef, que Marthe cacha sous son oreiller. Elle était +toute pâle de cette querelle, la première querelle violente qu'elle +eût avec son mari. Elle se coucha; lui, passa la nuit dans le +fauteuil. Vers le matin, elle l'entendit sangloter. Elle lui aurait +rendu la clef, s'il n'était descendu au jardin comme un fou, bien +qu'il fit encore nuit noire. + +La paix parut se rétablir. La clef du secrétaire restait pendue à un +clou, près de la glace. Marthe, qui n'était pas habituée à voir de +grosses sommes à la fois, avait une sorte de peur de l'argent. Elle se +montra d'abord très-discrète, honteuse, chaque fois qu'elle ouvrait +le tiroir, où Mouret gardait toujours en espèces une dizaine de mille +francs pour ses achats de vin. Elle prenait strictement ce dont elle +avait besoin. Olympe, d'ailleurs, lui donnait d'excellents conseils: +puisqu'elle avait la clef maintenant, elle devait se montrer économe. +Même, en la voyant toute tremblante devant «le magot», elle cessa +pendant quelque temps de lui parler des dettes de Besançon. + +Mouret retomba dans son silence morne. Il avait reçu un nouveau coup, +plus violent encore que le premier, lors de l'entrée de Serge au +séminaire. Ses amis du cours Sauvaire, les petits rentiers qui +faisaient régulièrement un tour de promenade, de quatre à six heures, +commençaient à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'ils le voyaient +arriver, les bras ballants, l'air hébété, répondant à peine, comme +envahi par un mal incurable. + +--Il baisse, il baisse, murmuraient-ils. A quarante-quatre ans, c'est +inconcevable. La tête finira par déménager. + +Il semblait ne plus entendre les allusions qu'on risquait méchamment +devant lui. Si on le questionnait d'une façon directe sur l'abbé +Faujas, il rougissait légèrement, en répondant que c'était un bon +locataire, qu'il payait son terme avec une grande exactitude. Derrière +son dos, les petits rentiers ricanaient, assis sur quelque banc du +cours, au soleil. + +--Il n'a que ce qu'il mérite, après tout, disait un ancien marchand +d'amandes. Vous vous rappelez comme il était chaud pour le curé; +c'est lui qui allait faire son éloge aux quatre coins de Plassans. +Aujourd'hui, quand on le remet sur ce sujet-là, il a une drôle de +mine. + +Ces messieurs répétaient alors certains cancans scandaleux qu'ils se +confiaient à l'oreille, d'un bout du banc à l'autre. + +--N'importe, reprenait à demi-voix un maître tanneur retiré, Mouret +n'est pas crâne; moi, je flanquerais le curé à la porte. + +Et tous déclaraient, en effet, que Mouret n'était pas crâne, lui qui +s'était tant moqué des maris que leurs femmes menaient par le bout du +nez. + +Dans la ville, ces calomnies, malgré la persistance que certaines +personnes semblaient mettre à les répandre, ne dépassaient pas un +certain monde d'oisifs et de bavards. Si l'abbé, refusant d'aller +occuper la maison curiale, était resté chez les Mouret, ce ne pouvait +être, comme il le disait lui-même, que par tendresse pour ce beau +jardin, où il lisait si tranquillement son bréviaire. Sa haute +piété, sa vie rigide, son dédain des coquetteries que les prêtres se +permettent, le mettaient au-dessus de tous les soupçons. Les membres +du cercle de la Jeunesse accusaient l'abbé Fenil de chercher à le +perdre. Toute la ville neuve, d'ailleurs, lui appartenait. Il n'avait +plus contre lui que le quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants +se tenaient sur la réserve, lorsqu'ils le rencontraient dans les +salons de Mgr Rousselot. Cependant, il hochait la tête, les jours où +la vieille madame Rougon lui disait qu'il pouvait tout oser. + +--Rien n'est solide encore, murmurait-il; je ne tiens personne. Il ne +faudrait qu'une paille pour faire crouler l'édifice. + +Marthe l'inquiétait depuis quelque temps. Il se sentait impuissant à +calmer cette fièvre de dévotion qui la brûlait. Elle lui échappait, +désobéissait, se jetait plus avant qu'il n'aurait voulu. Cette femme +si utile, cette patronne respectée, pouvait le perdre. Il y avait en +elle une flamme intérieure qui brisait sa taille, lui bistrait la +peau, lui meurtrissait les yeux. C'était comme un mal grandissant, un +affolement de l'être entier, gagnant de proche en proche le cerveau et +le coeur. Sa face se noyait d'extase, ses mains se tendaient avec des +tremblements nerveux. Une toux sèche parfois la secouait de la tête +aux pieds, sans qu'elle parût en sentir le déchirement. Et lui, se +faisait plus dur, repoussait cet amour qui s'offrait, lui défendait de +venir à Saint-Saturnin. + +--L'église est glacée, disait-il; vous toussez trop. Je ne veux pas +que vous aggraviez votre mal. + +Elle assurait que ce n'était rien, une simple irritation de la gorge. +Puis, elle pliait, elle acceptait cette défense d'aller à l'église, +comme un châtiment mérité, qui lui fermait la porte du ciel. Elle +sanglotait, se croyait damnée, traînait des ournées vides; et malgré +elle, comme une femme qui retourne à la tendresse défendue, lorsque +arrivait le vendredi, elle se glissait humblement dans la chapelle +Saint-Michel, venait appuyer son front brûlant contre le bois du +confessionnal. Elle ne parlait pas, elle restait là, écrasée; tandis +que l'abbé Faujas, irrité, la traitait brutalement en fille indigne. +Il la renvoyait. Alors, elle s'en allait, soulagée, heureuse. + +Le prêtre eut peur des ténèbres de la chapelle Saint-Michel. Il fit +intervenir le docteur Porquier, qui décida Marthe à se confesser dans +le petit oratoire de l'oeuvre de la Vierge, au faubourg. L'abbé Faujas +promit de l'y attendre toutes les quinzaines, le samedi. Cet oratoire, +établi dans une grande pièce blanchie à la chaux, avec quatre immenses +fenêtres, était d'une gaieté sur laquelle il comptait pour calmer +l'imagination, surexcitée de sa pénitente. Là, il la dominerait, il +en ferait une esclave soumise, sans avoir à craindre un scandale +possible. D'ailleurs, pour couper court à tous les mauvais bruits, il +voulut que sa mère accompagnât Marthe. Pendant qu'il confessait cette +dernière, madame Faujas restait à la porte. La vieille dame, n'aimant +pas à perdre son temps, apportait un bas, qu'elle tricotait. + +--Ma chère enfant, lui disait-elle souvent, lorsqu'elles revenaient +ensemble à la rue Balande, j'ai encore entendu Ovide parler bien fort +aujourd'hui. Vous ne pouvez donc pas le contenter? vous ne l'aimez +donc pas? Ah! que je voudrais être à votre place, pour lui baiser les +pieds.... Je finirai par vous détester, si vous ne savez que lui faire +du chagrin. + +Marthe baissait la tête. Elle avait une grande honte devant madame +Faujas. Elle ne l'aimait pas, la jalousait, en la trouvant toujours +entre elle et le prêtre. Puis, elle souffrait sous les regards +noirs de la vieille dame, qu'elle rencontrait sans cesse, pleins de +recommandations étranges et inquiétantes. + +Le mauvais état de la santé de Marthe suffit pour expliquer ses +rendez-vous avec l'abbé Faujas, dans l'oratoire de l'oeuvre de la +Vierge. Le docteur Porquier assurait qu'elle suivait simplement là une +de ses ordonnances. Ce mot fit beaucoup rire les promeneurs du cours. + +--N'importe, dit madame Paloque à son mari, un jour qu'elle regardait +Marthe descendre la rue Balande, en compagnie de madame Faujas, je +serais bien curieuse d'être dans un petit coin, pour voir ce que le +curé fait avec son amoureuse.... Elle est amusante, lorsqu'elle parle +de son gros rhume! Comme si un gros rhume empêchait de se confesser +dans une église! J'ai été enrhumée, moi; je ne suis pas allée pour +cela me cacher dans les chapelles avec les abbés. + +--Tu as tort de t'occuper des affaires de l'abbé Faujas, répondit le +juge. On m'a averti. C'est un homme qu'il faut ménager; tu es trop +rancunière, tu nous empêcheras d'arriver. + +--Tiens! reprit-elle aigrement, ils m'ont marché sur le ventre; ils +auront de mes nouvelles.... Ton abbé Faujas est un grand imbécile. +Est-ce que tu crois que l'abbé Fenil ne serait pas reconnaissant, +si je surprenais le curé et sa belle se disant des douceurs! Va, +il payerait bien cher un pareil scandale.... Laisse-moi faire, tu +n'entends rien à ces choses-là. + +Quinze jours plus tard, le samedi, madame Paloque guetta la sortie +de Marthe. Elle était tout habillée derrière ses rideaux, cachant sa +figure de monstre, surveillant la rue par un trou de la mousseline. +Quand les deux femmes eurent disparu au coin de la rue Taravelle, elle +ricana, la bouche fendue. Elle ne se pressa pas, mit des gants, s'en +alla tout doucement par la place de la Sous-Préfecture, faisant le +grand tour, s'attardant sur le pavé pointu. En passant devant le petit +hôtel de madame de Condamin, elle eut un instant l'idée de monter la +prendre; mais celle-ci aurait peut-être des scrupules. Somme toute, il +valait mieux se passer d'un témoin et conduire l'expédition rondement. + +--Je leur ai laissé le temps d'arriver aux gros péchés, je crois que +je puis me présenter maintenant, pensa-t-elle, au bout d'un quart +d'heure de promenade. + +Alors, elle hâta le pas. Elle venait souvent à l'oeuvre de la Vierge +pour s'entendre avec Trouche sur des détails de comptabilité. Ce +jour-là, au lieu d'entrer dans le cabinet de remployé, elle longea le +corridor, redescendit, alla directement à l'oratoire. Devant la porte, +sur une chaise, madame Faujas tricotait tranquillement. La femme du +juge avait prévu cet obstacle; elle arriva droit dans la porte, de +l'air brusque d'une personne affairée. Mais, avant même qu'elle eût +allongé le bras pour tourner le bouton, la vieille dame, qui s'était +levée, l'avait jetée de côté avec une vigueur extraordinaire. + +--Où allez-vous? lui demanda-t-elle de sa voix rude de paysanne. + +--Je vais où j'ai besoin, répondit madame Paloque, le bras meurtri, +la face toute convulsée de colère. Vous êtes une insolente et une +brutale.... Laissez-moi passer. Je suis trésorière de l'oeuvre de la +Vierge, j'ai le droit d'entrer partout ici. + +Madame Faujas, debout, appuyée contre la porte, avait rajusté ses +lunettes sur son nez. Elle se remit à son tricot avec le plus beau +sang-froid du monde. + +--Non, dit-elle carrément, vous n'entrerez pas. + +--Ah!... Et pourquoi, je vous prie? + +--Parce que je ne veux pas. + +La femme du juge sentit que son coup était manqué; la bile +l'étouffait. Elle devint effrayante, répétant, bégayant: + +--Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous faites là, je +pourrais crier et vous faire arrêter; car vous m'avez battue. Il faut +qu'il se passe de bien vilaines choses, derrière cette porte, pour que +vous soyez chargée d'empêcher les gens de la maison d'entrer. Je +suis de la maison, entendez-vous? ... Laissez-moi passer, ou je vais +appeler tout le monde. + +--Appelez qui vous voudrez, répondit la vieille dame en haussant les +épaules. Je vous ai dit que vous n'entreriez pas; je ne veux pas, +c'est clair ... Est-ce que je sais si vous êtes de la maison? +D'ailleurs, vous en seriez, que cela serait tout comme. Personne ne +peut entrer.... C'est mon affaire. + +Alors, madame Paloque perdit toute mesure; elle éleva le ton, elle +cria: + +--Je n'ai pas besoin d'entrer. Ça me suffit. Je suis édifiée. Vous +êtes la mère de l'abbé Faujas, n'est-ce pas? Eh bien! c'est du propre, +vous faites là un joli métier!... Certes non, je n'entrerai pas; je ne +veux pas me mêler de toutes ces saletés. + +Madame Faujas, posant son tricot sur la chaise, la regardait à travers +ses lunettes avec des yeux luisants, un peu courbée, les mains en +avant, comme près de se jeter sur elle, pour la faire taire. Elle +allait s'élancer, lorsque la porte, s'ouvrit brusquement et que l'abbé +Faujas parut sur le seuil. Il était en surplis, l'air sévère. --Eh +bien! mère, demanda-t-il, que se passe-t-il donc? + +La vieille dame baissa la tête, recula comme un dogue qui se met +derrière les jambes de son maître. + +--C'est vous, chère madame Paloque, continua le prêtre. Vous désiriez +me parler? + +La femme du juge, par un effort suprême de volonté, s'était faite +souriante. Elle répondit d'un ton terriblement aimable, avec une +raillerie aiguë: + +--Comment! vous étiez là, monsieur le curé? Ah! si je l'avais su, je +n'aurais point insisté. Je voulais voir la nappe de notre autel, qui +ne doit plus être en bon état. Vous savez, je suis la bonne ménagère, +ici; je veille aux petits détails. Mais du moment que vous êtes +occupé, je ne veux pas vous déranger. Faites, faites vos affaires, +la maison est à vous. Madame n'avait qu'un mot à dire, je l'aurais +laissée veiller à votre tranquillité. + +Madame Faujas laissa échapper un grondement. Un regard de son fils la +calma. + +--Entrez, je vous en prie, reprit-il; vous ne me dérangez nullement. +Je confessais madame Mouret, qui est un peu souffrante.... Entrez +donc. La nappe de l'autel pourrait être changée, en effet. + +--Non, non, je reviendrai, répéta-t-elle; je suis confuse de vous +avoir interrompu. Continuez, continuez, monsieur le curé. + +Elle entra cependant. Pendant qu'elle regardait avec Marthe la nappe +de l'autel, le prêtre gronda sa mère, à voix basse: + +--Pourquoi l'avez-vous arrêtée, mère? Je ne vous ai pas dit de garder +la porte. + +Elle regardait fixement devant elle, de son air de bête têtue. + +--Elle m'aurait passé sur le ventre avant d'entrer, murmura-t-elle. +--Mais pourquoi? + +--Parce que... Écoute, Ovide, ne te fâche pas; tu sais que tu me tues, +lorsque tu te fâches.... Tu m'avais dit d'accompagner la propriétaire +ici, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai cru que tu avais besoin de moi, à +cause des curieux. Alors je me suis assise là. Va, je te réponds que +vous étiez libres de faire ce que vous auriez voulu; personne n'y +aurait mis le nez. + +Il comprit, il lui saisit les mains, la secouant, lui disant: + +--Comment, mère, c'est vous qui avez pu supposer...? + +--Eh! je n'ai rien supposé, répondit-elle avec une insouciance +sublime. Tu es maître de faire ce qu'il te plaît, et tout ce que tu +fais est bien fait, vois-tu; tu es mon enfant.... J'irais voler pour +toi, c'est clair. + +Mais lui, n'écoutait plus. Il avait lâché les mains de sa mère, il la +regardait, comme perdu dans les réflexions qui rendaient sa face plus +austère et plus dure. + +--Non, jamais, jamais, dit-il avec un orgueil âpre. Vous vous trompez, +mère.... Les hommes chastes sont les seuls forts. + + + +XVI + + +A dix-sept ans, Désirée riait toujours de son rire d'innocente. Elle +était devenue une grande belle enfant, toute grasse, avec des bras +et des épaules de femme faite. Elle poussait comme une forte +plante, heureuse de croître, insouciante du malheur qui vidait et +assombrissait la maison. + +--Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde? +C'est ça qui est amusant! + +Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait, +plantait des légumes, arrosait. Les gros travaux étaient sa joie. +Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses +légumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mère. +A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se salissait, +terriblement. + +--C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle +entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout.... Allez, madame, +vous êtes bien bonne de la pomponner; à votre place, je la laisserais +patauger à son aise. + +Marthe, dans l'envahissement de son être, ne veilla même plus à ce que +Désirée changeât de linge. L'enfant gardait parfois la même chemise +pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers +éculés, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient +comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une +aiguille; la robe fendue par derrière, du haut en bas, montrait sa +peau. Elle riait d'être à moitié nue, les cheveux tombés sur les +épaules, les mains noires, la figure toute barbouillée. + +Marthe finit par avoir une sorte de dégoût. Lorsqu'elle revenait de la +messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'église, elle +était choquée de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur +elle. Elle la renvoyait au jardin, dès la fin du déjeuner; elle ne +pouvait la tolérer à côté d'elle, inquiétée par cette santé robuste, +ce rire clair qui s'amusait de tout. + +--Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois, +d'un air de lassitude énervée. + +Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colère: + +--Si elle te gêne, on peut la mettre à la porte, comme les deux +autres. + +--Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'était plus là, +répondit-elle nettement. + +Vers la fin de l'été, une après-midi, Mouret s'effraya de ne plus +entendre Désirée, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage +affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre, +tombée d'une échelle sur laquelle elle était montée pour cueillit +des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret, +épouvanté, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la +croyait morte; mais elle revint à elle, assura qu'elle ne s'était pas +fait de mal, et voulut remonter sur l'échelle. + +Cependant, Marthe avait descendu le perron. Quand elle entendit +Désirée rire, elle se fâcha. --Cette enfant me fera mourir, dit-elle; +elle ne sait qu'inventer pour me donner des secousses. Je suis sûre +qu'elle s'est jetée par terre exprès. Ce n'est plus tenable. Je +m'enfermerai dans ma chambre, je partirai le matin pour ne rentrer que +le soir... Oui, ris donc, grande bête! Est-ce possible d'avoir mis au +monde une pareille bête! Va, tu me coûteras cher. + +--Ça, c'est sûr, ajouta Rose qui était accourue de la cuisine, c'est +un gros embarras, et il n'y a pas de danger qu'on puisse jamais la +marier. + +Mouret, frappé au coeur, les écoutait, les regardait. Il ne répondit +rien, il resta au fond du jardin avec la jeune fille. Jusqu'à la +tombée de la nuit, ils parurent causer doucement ensemble. Le +lendemain, Marthe et Rose devaient s'absenter toute la matinée; elles +allaient, à une lieue de Plassans, entendre la messe dans une chapelle +dédiée à saint Janvier, où toutes les dévotes de la ville se rendaient +ce jour-là en pèlerinage. Lorsqu'elles rentrèrent, la cuisinière se +hâta da servir un déjeuner froid. Marthe mangeait depuis quelques +minutes, lorsqu'elle s'aperçut que sa fille n'était pas à table. + +--Désirée n'a donc pas faim? demanda-t-elle; pourquoi ne +déjeune-t-elle pas avec nous? + +--Désirée n'est plus ici, dit Mouret, qui laissait les morceaux +sur son assiette; je l'ai menée ce matin à Saint-Eutrope, chez sa +nourrice. + +Elle posa sa fourchette, un peu pâle, surprise et blessée. + +--Tu aurais pu me consulter, reprit-elle. + +Mais lui, continua, sans répondre directement: + +--Elle est bien chez sa nourrice. Cette brave femme, qui l'aime +beaucoup, veillera sur elle... De cette façon, l'enfant ne te +tourmentera plus, tout le monde sera content. + +Et, comme elle restait muette, il ajouta: --Si la maison ne te semble +pas assez tranquille, tu me le diras, et je m'en irai. + +Elle se leva à demi, une lueur passa dans ses yeux. Il venait de la +frapper si cruellement, qu'elle avança la main, comme pour lui jeter +la bouteille à la tête. Dans cette nature si longtemps soumise, des +colères inconnues soufflaient; une haine grandissait contre cet homme +qui rôdait sans cesse autour d'elle, pareil à un remords. Elle se +remit à manger avec affectation, sans parler davantage de sa fille. +Mouret avait plié sa serviette; il restait assis devant elle, écoutant +le bruit de sa fourchette, jetant de lents regards autour de cette +salle à manger, si joyeuse autrefois du tapage des enfants, si vide et +si triste aujourd'hui. La pièce lui semblait glacée. Des larmes lui +montaient aux yeux, lorsque Marthe appela Rose pour le dessert. + +--Vous avez bon appétit, n'est-ce pas, madame? dit celle-ci en +apportant une assiette de fruits. C'est que nous avons joliment +marché!... Si monsieur, au lieu de faire le païen, était venu avec +nous, il ne vous aurait pas laissé manger le reste du gigot à vous +toute seule. + +Elle changea les assiettes, bavardant toujours. + +--Elle est bien jolie, la chapelle de Saint-Janvier, mais elle est +trop petite.... Vous avez vu les dames qui sont arrivées en retard; +elles ont dû s'agenouiller dehors, sur l'herbe, en plein soleil.... Ce +que je ne comprends pas, c'est que madame de Condamin soit venue en +voiture; il n'y a plus de mérite alors, à faire le pèlerinage.... Nous +avons passé une bonne matinée tout de même, n'est-ce pas, madame? + +--Oui, une bonne matinée, répéta Marthe. L'abbé Mousseau, qui a +prêché, a été très-touchant. + +Lorsque Rose s'aperçut à son tour de l'absence de Désirée, et qu'elle +connut le départ de l'enfant, elle s'écria: + +--Ma foi, monsieur a eu une bonne idée!... Elle me prenait toutes mes +casseroles pour arroser ses salades.... On va pouvoir respirer un peu. + +--Sans doute, dit Marthe qui entamait une poire. + +Mouret étouffait. Il quitta la salle à manger, sans écouter Rose, qui +lui criait que le café allait être prêt tout de suite. Marthe, restée +seule dans la salle à manger, acheva tranquillement sa poire. + +Madame Faujas descendait, lorsque la cuisinière apporta le café. + +--Entrez donc, lui dit cette dernière; vous tiendrez compagnie à +madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauvé comme +un fou. + +La vieille dame s'assit à la place de Mouret. + +--Je croyais que vous ne preniez jamais de café, fit-elle remarquer en +se sucrant. + +--Oui, autrefois, répondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse.... +Maintenant, madame serait bien bête de se priver de ce qu'elle aime. + +Elles causèrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter +ses chagrins à madame Faujas; son mari venait de lui faire une scène +affreuse, à propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice, +dans un coup de tête. Et elle se défendait; elle assurait qu'elle +aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour. + +--Elle était un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai +plainte bien souvent.... Mon fils aurait renoncé à venir lire son +bréviaire dans le jardin; elle lui cassait la tête. + +A partir de ce jour, les repas de Marthe et de Mouret furent +silencieux. L'automne était très-humide; la salle à manger restait +mélancolique, avec les deux couverts isolés, séparés par toute la +largeur de la grande table. L'ombre emplissait les coins, le froid +tombait du plafond. Ou aurait dit un enterrement, selon l'expression +de Rose. --Ah bien! disait-elle souvent en apportant les plats, il +ne faut pas faire tant de bruit.... De ce train-là, il n'y a pas de +danger que vous vous écorchiez la langue.... Soyez donc plus gai, +monsieur; vous avez l'air de suivre un mort. Vous finirez par mettre +madame au lit. Ce n'est pas bon pour la santé, de manger sans parler. + +Quand vinrent les premiers froids, Rose, qui cherchait à obliger +madame Faujas, lui offrit son fourneau pour faire la cuisine. Cela +commença par des bouillottes d'eau que la vieille dame descendit faire +chauffer; elle n'avait pas de feu, et l'abbé était pressé de se raser. +Elle emprunta ensuite des fers à repasser, se servit de quelques +casseroles, demanda ta rôtissoire pour mettre un gigot à la broche; +puis, comme elle n'avait pas, en haut, une cheminée disposée d'une +façon convenable, elle finit par accepter les offres de Rose, qui +alluma un feu de sarments, à rôtir un mouton tout entier. + +--Ne vous gênez donc pas, répétait-elle en tournant elle-même le +gigot. La cuisine est grande, n'est-ce pas? Il y a bien de la place +pour deux.... Je ne sais pas comment vous avez pu tenir jusqu'à +présent, à faire votre cuisine par terre, devant la cheminée de votre +chambre, sur un méchant fourneau de tôle. Moi, j'aurais eu peur des +coups de sang.... Aussi monsieur Mouret est ridicule; on ne loue pas +un appartement sans cuisine. Il faut que vous soyez de braves gens, +pas fiers, commodes à vivre. + +Peu à peu, madame Faujas fit son déjeuner et son dîner dans la cuisine +des Mouret. Les premiers temps, elle fournit son charbon, son huile, +ses épices. Dans la suite, lorsqu'elle oublia quelque provision, la +cuisinière ne voulut pas qu'elle remontât chez elle; elle la forçait +de prendre dans l'armoire ce qui lui manquait. + +--Tenez, le beurre est là. Ce n'est pas ce que vous allez prendre sur +le bout de votre couteau, qui nous ruinera. Vous savez bien que tout +est à votre disposition, ici.... Madame me gronderait, si vous ne vous +mettiez pas à votre aise. + +Alors, une grande intimité s'établit entre Rose et madame Faujas; la +cuisinière était ravie d'avoir toujours là une personne qui consentît +à l'écouter, pendant qu'elle tournait ses sauces. Elle s'entendait +à merveille, d'ailleurs, avec la mère du prêtre, dont les robes +d'indienne, le masque rude, la brutalité populacière, la mettaient +presque sur un pied d'égalité. Pendant des heures, elles s'attardaient +ensemble devant leurs fourneaux éteints. Madame Faujas eut bientôt un +empire absolu dans la cuisine; elle gardait son attitude impénétrable, +ne disait que ce qu'elle voulait bien dire, se faisait conter ce +qu'elle désirait savoir. Elle décida du dîner des Mouret, goûta avant +eux aux plats qu'elle leur envoyait; souvent même Rose faisait à part +des friandises destinées particulièrement à l'abbé, des pommes au +sucre, des gâteaux de riz, des beignets soufflés. Les provisions se +mêlaient, les casseroles allaient à la débandade, les deux dîners se +confondaient, à ce point que la cuisinière s'écriait en riant, au +moment de servir: + +--Dites, madame, est-ce que les oeufs sur le plat sont à vous? Je +ne sais plus, moi!... Ma parole! il vaudrait mieux qu'on mangeât +ensemble. + +Ce fut le jour de la Toussaint que l'abbé Faujas déjeuna pour la +première fois dans la salle à manger des Mouret. Il était très-pressé, +il devait retourner à Saint-Saturnin. Marthe, pour qu'il perdît moins +de temps, le fit asseoir devant la table, en lui disant que sa mère +n'aurait pas deux étages à monter. Une semaine plus tard, l'habitude +était prise, les Faujas descendaient à chaque repas, s'attablaient, +allaient jusqu'au café. Les premiers jours, les deux cuisines +restèrent différentes; puis, Rose trouva ça «très-bête», disant +qu'elle pouvait bien faire de la cuisine pour quatre personnes, et +qu'elle s'entendrait avec madame Faujas. --Ne me remerciez pas, +ajouta-t-elle. C'est vous qui êtes bien gentils de descendre tenir +compagnie à madame; vous allez apporter un peu de gaieté.... Je +n'osais plus entrer dans la salle à manger; il me semblait que +j'entrais chez un mort. C'était vide à faire peur.... Si monsieur +boude à présent, tant pis pour lui! il boudera tout seul. + +Le poêle ronflait, la pièce était toute tiède. Ce fut un hiver +charmant. Jamais Rose n'avait mis le couvert avec du linge plus net; +elle plaçait la chaise de monsieur le curé près du poêle, de façon +qu'il eût le dos au feu. Elle soignait particulièrement son verre, +son couteau, sa fourchette; elle veillait, dès que la nappe avait +la moindre tache, à ce que la tache ne fût pas de son côté. Puis, +c'étaient mille attentions délicates. + +Quand elle lui ménageait un plat qu'il aimait, elle l'avertissait pour +qu'il réservât son appétit. Parfois, au contraire, elle lui faisait +une surprise; elle apportait le plat couvert, riait en dessous des +regards interrogateurs, disait, d'un air de triomphe contenu: + +--C'est pour monsieur le curé, une macreuse farcie aux olives, comme +il les aime.... Madame, donnez un filet à monsieur le curé, n'est-ce +pas? Le plat est pour lui. + +Marthe servait. Elle insistait, avec des yeux suppliants, pour +qu'il acceptât les bons morceaux. Elle commençait toujours par lui, +fouillait le plat, tandis que Rose, penchée au-dessus d'elle, lui +indiquait du doigt ce qu'elle croyait le meilleur. Et elles avaient +même de courtes querelles sur l'excellence de telles ou telles parties +d'un poulet ou d'un lapin. Rose poussait un coussin de tapisserie +sous les pieds du prêtre. Marthe exigeait qu'il eût sa bouteille de +bordeaux et son pain, un petit pain doré qu'elle commandait tous les +jours chez le boulanger. + +--Eh! rien n'est trop bon, répétait Rose, quand l'abbé les remerciait. +Qui donc vivrait bien, si les braves coeurs comme vous n'avaient pas +leurs aises? Laissez-nous faire, le bon Dieu payera votre dette. + +Madame Faujas, assise à table en face de son fils, souriait de toutes +ces cajoleries. Elle se prenait à aimer Marthe et Rose; elle +trouvait, d'ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme +très-heureuses d'être ainsi à genoux devant son dieu. La tête carrée, +mangeant lentement et beaucoup, en paysanne qui va loin en besogne, +elle présidait réellement les repas, voyant tout sans perdre un coup +de fourchette, veillant à ce que Marthe restât dans son rôle de +servante, couvant son fils d'un regard de jouissance satisfaite. Elle +ne parlait que pour dire en trois mots les goûts de l'abbé ou pour +couper court aux refus polis qu'il hasardait encore. Parfois, elle +haussait les épaules, lui poussait le pied. Est-ce que la table +n'était pas à lui? Il pouvait bien manger le plat tout entier, si cela +lui faisait plaisir; les autres se seraient contentés de mordre à leur +pain sec en le regardant. + +Quant à l'abbé Faujas, il restait indifférent aux soins tendres +dont il était l'objet; très-frugal, mangeant vite, l'esprit occupé +ailleurs, il ne s'apercevait souvent pas des gâteries qu'on lui +réservait. Il avait cédé aux instances de sa mère, en acceptant +la compagnie des Mouret; il ne goûtait, dans la salle à manger du +rez-de-chaussée, que la joie d'être absolument débarrassé des soucis +de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à +peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s'étonnant plus, +ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de la +maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis +de son visage grave. + +Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. Il se tenait, +les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que +Marthe voulût bien songer à lui. Elle le servait le dernier, au +hasard, maigrement. Rose, debout derrière elle, l'avertissait, +lorsqu'elle se trompait et qu'elle tombait sur un bon morceau. + +--Non, non, pas ce morceau-là.... Vous savez que monsieur aime la +tête; il suce les petits os. + +Mouret, diminué, mangeait avec des hontes de pique-assiette. Il +sentait que madame Faujas le regardait lorsqu'il se coupait du pain. +Il réfléchissait une grande minute, les yeux sur la bouteille, avant +d'oser se servir à boire. Une fois, il se trompa, prit trois doigts +du bordeaux de monsieur le curé. Ce fut une belle affaire! Pendant un +mois, Rose lui reprocha ces trois doigts de vin. Quand elle faisait +quelque plat de sucrerie, elle s'écriait: + +--Je ne veux pas que monsieur y goûte.... Il ne m'a jamais fait un +compliment. Une fois, il m'a dit que mon omelette au rhum était +brûlée. Alors, je lui ai répondu: «Elles seront toujours brûlées pour +vous.» Entendez-vous, madame, n'en donnez pas à monsieur. + +Puis, c'étaient des taquineries. Elle lui passait les assiettes +fêlées, lui mettait un pied de la table entre les jambes, laissait à +son verre les peluches du torchon, posait le pain, le vin, le sel, à +l'autre bout de lu table. Mouret seul aimait la moutarde; il allait +lui-même chez l'épicier en acheter des pots, que la cuisinière faisait +régulièrement disparaître, sous prétexte que «ça puait». La privation +de moutarde suffisait à lui gâter ses repas. Ce qui le désespérait +plus encore, ce qui lui coupait absolument l'appétit, c'était d'avoir +été chassé de sa place, de la place qu'il avait occupée de tout temps, +devant la fenêtre, et qu'on donnait au prêtre comme étant la plus +agréable. Maintenant, il faisait face à la porte; il lui semblait +manger chez des étrangers, depuis qu'à chaque bouchée il ne pouvait +jeter un coup d'oeil sur ses arbres fruitiers. + +Marthe n'avait pas les aigreurs de Rose; elle le traitait en parent +pauvre, qu'on tolère; elle finissait par ignorer qu'il fût là, ne lui +adressant presque jamais la parole, agissant comme si l'abbé Faujas +eût seul donné des ordres dans la maison. D'ailleurs, Mouret ne se +révoltait pas; il échangeait quelques mots de politesse avec le +prêtre, mangeait en silence, répondait par de lents regards aux +attaques de la cuisinière. Puis, comme il avait toujours fini le +premier, il pliait sa serviette méthodiquement, et se retirait, +souvent avant le dessert. + +Rose prétendait qu'il enrageait. Quand elle causait avec madame Faujas +dans la cuisine, elle lui expliquait son maître tout au long. + +--Je le connais bien, il ne m'a jamais bien effrayée... Avant que vous +veniez ici, madame tremblait devant lui, parce qu'il était toujours à +criailler, à faire l'homme terrible. Il nous embêtait tous d'une jolie +manière, sans cesse sur notre dos, ne trouvant rien de bien, fourrant +son nez partout, voulant montrer qu'il était le maître... Maintenant, +il est doux comme un mouton, n'est-ce pas? C'est que madame a pris +le dessus. Ah! s'il était brave, s'il ne craignait pas toute sorte +d'ennuis, vous entendriez une jolie chanson. Mais il a trop peur de +votre fils; oui, il a peur de monsieur le curé.... On dirait qu'il +devient imbécile, par moments. Après tout, puisqu'il ne nous gêne +plus, il peut bien être comme il lui plaît, n'est-ce pas, madame? + +Madame Faujas répondait que M. Mouret lui paraissait un très-digne +homme; il avait le seul tort de ne pas être religieux. Mais il +reviendrait certainement au bien, plus tard. Et la vieille dame +s'emparait lentement du rez-de-chaussée, allant de la cuisine à la +salle à manger, trottant dans le vestibule et dans le corridor. +Mouret, quand il la rencontrait, se rappelait le jour de l'arrivée des +Faujas, lorsque, vêtue d'une loque noire, ne lâchant pas le panier +qu'elle tenait à deux mains, elle allongeait le cou dans chaque pièce, +avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une maison à +vendre. Depuis que les Faujas mangeaient au rez-de-chaussée, le second +étage appartenait aux Trouche. Ils y devenaient bruyants; des bruits +de meubles roulés, des piétinements, des éclats de voix, descendaient +par les portes ouvertes et violemment refermées. Madame Faujas, en +train de causer dans la cuisine, levait la tête d'un air inquiet. +Rose, pour arranger les choses, disait que cette pauvre madame Trouche +avait bien du mal. Une nuit, l'abbé, qui n'était point encore couché, +entendit dans l'escalier un tapage étrange. Étant sorti avec son +bougeoir, il aperçut Trouche abominablement gris, qui montait les +marches sur les genoux. Il le souleva de son bras robuste, le jeta +chez lui. Olympe, couchée, lisait tranquillement un roman, en buvant à +petits coups un grog posé sur la table de nuit. + +--Écoutez, dit l'abbé Faujas, livide de colère, vous ferez vos malles +demain matin, et vous partirez. + +--Tiens, pourquoi donc? demanda Olympe sans se troubler; nous sommes +bien ici. + +Mais le prêtre l'interrompit rudement. + +--Tais-toi! Tu es une malheureuse, tu n'as jamais cherché qu'à me +nuire. Notre mère avait raison, je n'aurais pas dû vous tirer de votre +misère.... Voilà qu'il me faut ramasser ton mari dans l'escalier, +maintenant! C'est une honte. Et pense au scandale, si on le voyait +dans cet état.... Vous partirez demain. + +Olympe s'était assise pour boire une gorgée de grog. + +--Ah! non, par exemple! murmura-t-elle. + +Trouche riait. Il avait l'ivresse gaie. Il était tombé dans un +fauteuil, épanoui, ravi. + +--Ne nous fâchons pas, bégaya-t-il. Ce n'est rien, un petit +étourdissement, à cause de l'air, qui est très-vif. Avec ça, les rues +sont drôles dans cette sacrée ville.... Je vais vous dire, Faujas, ce +sont des jeunes gens très-convenables. Il y a là le fils du docteur +Porquier. Vous connaissez bien, le docteur Porquier?... Alors, nous +nous voyons dans un café, derrière les prisons. Il est tenu par une +Arlésienne, une belle femme, une brune.... + +Le prêtre, les bras croisés, le regardait d'un air terrible. --Non, je +vous assure, Faujas, vous avez tort de m'en vouloir.... Vous savez que +je suis un homme bien élevé; je connais les convenances. Dans le jour, +je ne prendrais pas un verre de sirop, de peur de vous compromettre... +Enfin, depuis que je suis ici, je vais à mon bureau comme si j'allais +à l'école, avec des tartines de confiture dans un panier; c'est même +bête, ce métier-là. Je me trouve bête, oui, parole d'honneur; et si ce +n'était pas pour vous rendre service... Mais, la nuit, on ne me voit +pas, peut-être. Je puis me promener la nuit. Ça me fait du bien, je +finirais par crever à rester sous clef. D'abord, il n'y a personne +dans les rues, elles sont si drôles!... + +--Ivrogne! dit le prêtre entre ses dents serrées. + +--Vous ne faites pas la paix?... Tant pis! mon cher. Moi, je suis bon +enfant; je n'aime pas les fichues mines. Si ça vous déplaît, je vous +plante-là avec vos béguines. Il n'y a guère que la petite Condamin +qui soit gentille, et encore l'Arlésienne est mieux... Vous avez beau +rouler vos yeux, je n'ai pas besoin de vous. Tenez, voulez-vous que je +vous prête cent francs? + +Et il tira des billets de banque, qu'il étala sur ses genoux, en +riant aux éclats; puis, il les fit voltiger, les passa sous le nez de +l'abbé, les jeta en l'air. Olympe, d'un bond, se leva à moitié nue; +elle ramassa les billets, qu'elle cacha sous le traversin, d'un +air contrarié. Cependant, l'abbé Faujas regardait autour de lui, +très-surpris; il voyait des bouteilles de liqueur rangées le long de +la commode, un pâté presque entier sur la cheminée, des dragées dans +une vieille boîte crevée. La chambre était remplie d'achats récents: +des robes jetées sur les chaises; un paquet de dentelle déplié; une +superbe redingote toute neuve, pendue à l'espagnolette de la fenêtre; +une peau d'ours étalée devant le lit. A côté du grog, sur la table de +nuit, une petite montre de femme, en or, luisait, dans une coupe de +porcelaine. + +--Qui donc ont-ils dévalisé? pensa le prêtre. + +Alors, il se souvint d'avoir vu Olympe baisant les mains de Marthe. + +--Mais, malheureux, s'écria-t-il, vous volez! + +Trouche se leva. Sa femme l'envoya tomber sur le canapé. + +--Tiens-toi tranquille, lui dit-elle; dors, tu en as besoin. Et, se +tournant vers son frère: + +--Il est une heure, tu peux nous laisser dormir, si tu n'as que des +choses désagréables à nous dire... Mon mari a eu tort de se soûler, +c'est vrai; mais ce n'est pas une raison pour le maltraiter....Nous +avons eu déjà plusieurs explications; il faut que celle-ci soit la +dernière, entends-tu? Ovide... Nous sommes frère et soeur, n'est-ce +pas? Eh bien! je te l'ai dit, nous devons partager.... Tu te +goberges en bas, tu te fais faire des petits plats, tu vis comme un +bien-heureux entre la propriétaire et la cuisinière. Ça te regarde. +Nous n'allons pas, nous autres, regarder dans ton assiette ni te +retirer les morceaux de la bouche. Nous te laissons conduire ta barque +comme tu l'entends. Alors, ne nous tourmente pas, accorde-nous la même +liberté.... Il me semble que je suis bien raisonnable.... + +Et comme le prêtre faisait un geste: + +--Oui, je comprends, continua-t-elle, tu as toujours peur que nous +ne gâtions tes affaires.... La meilleure façon pour que nous ne les +gâtions pas, c'est de ne point nous taquiner. Quand tu répéteras: «Ah! +si j'avais su, je vous aurais laissés où vous étiez!» Tiens! lu n'es +pas fort, malgré tes grands airs. Nous avons les mêmes intérêts que +toi; nous sommes en famille, nous pouvons faire notre trou tous +ensemble. Ce serait tout à fait gentil, si tu voulais.... Va te +coucher. Je gronderai Trouche demain; je te l'enverrai, tu lui +donneras tes ordres. + +--Sans doute, murmura l'ivrogne, qui s'endormait. Faujas est drôle.... +Je ne veux pas de la propriétaire, j'aime mieux ses écus. + +Alors, Olympe se mit à rire effrontément, en regardant son frère. Elle +s'était recouchée, s'arrangeant commodément, le dos contre l'oreiller. +Le prêtre, un peu pâle, réfléchissait; puis, il s'en alla, sans dire +un mot, tandis qu'elle reprenait son roman et que Trouche ronflait sur +le canapé. + +Le lendemain, Trouche dégrisé eut un long entretien avec l'abbé +Faujas. Lorsqu'il revint auprès de sa femme, il lui apprit à quelles +conditions la paix était faite. + +--Écoute, mon chéri, lui dit-elle, contente-le, fais bien ce qu'il +demande; tâche surtout de lui être utile, puisqu'il t'en donne les +moyens.... J'ai l'air brave, quand il est là; mais, au fond, je sais +qu'il nous mettrait à la rue, comme des chiens, si nous le poussions à +bout. Et je ne veux pas m'en aller.... Es-tu sûr qu'il nous gardera? + +--Oui, ne crains rien, répondit l'employé. Il a besoin de moi, il nous +laissera faire notre pelote. + +A partir de ce moment, Trouche sortit tous les soirs, vers neuf +heures, lorsque les rues étaient désertes. Il racontait à sa femme +qu'il allait dans le vieux quartier faire de la propagande pour +l'abbé. D'ailleurs, Olympe n'était pas jalouse; elle riait, lorsqu'il +lui rapportait quoique histoire risquée; elle préférait les chatteries +solitaires, les petits verres pris toute seule, les gâteaux mangés +en cachette, les longues soirées passées chaudement dans le lit, à +dévorer un vieux fonds de cabinet de lecture, découvert par elle rue +Canquoin. Trouche rentrait gris raisonnablement; il ôtait ses souliers +dans le vestibule, pour monter l'escalier sans bruit. Quand il avait +trop bu, quand il empoisonnait la pipe et l'eau-de-vie, sa femme ne le +voulait pas à côté d'elle; elle le forçait à coucher sur le canapé. +C'était alors une lutte sourde, silencieuse. Il revenait avec +l'entêtement de l'ivresse, s'accrochait aux couvertures; mais il +chancelait, glissait, tombait sur les mains, et elle finissait par le +rouler comme une masse. S'il commençait à crier, elle le serrait à la +gorge, le regardant fixement, murmurant: + +--Ovide t'entend, Ovide va venir. + +Il était alors pris de peur, ainsi qu'un enfant auquel on parle du +loup; puis, il s'endormait en mâchant des excuses. D'ailleurs, dès le +soleil levé, il faisait sa toilette d'homme grave, essuyait de son +visage marbré les hontes de la nuit, mettait une certaine cravate qui, +selon son expression, lui donnait «l'air calotin». Il passait devant +les cafés en baissant les yeux. A l'oeuvre de la Vierge, on le +respectait. Parfois, lorsque les jeunes filles jouaient dans la cour, +il levait un coin du rideau, les regardait d'un air paterne, avec des +flammes courtes qui flambaient sous ses paupières à demi baissées. + +Les Trouche étaient encore tenus en respect par madame Faujas. La +fille et la mère restaient en continuelle querelle, l'une se plaignant +d'avoir toujours été sacrifiée à son frère, l'autre la traitant de +mauvaise bête qu'elle aurait dû écraser au berceau. Mordant à la même +proie, elles se surveillaient, sans lâcher le morceau, furieuses, +inquiètes de savoir laquelle des deux taillerait la plus grosse part. +Madame Faujas voulait toute la maison; elle en défendait jusqu'aux +balayures contre les doigts crochus d'Olympe. Lorsqu'elle s'aperçut +des grosses sommes que celle-ci tirait des poches de Marthe, elle +devint terrible. Son fils ayant haussé les épaules en homme qui +dédaigne ces misères, et qui se trouve forcé de fermer les yeux, elle +eut à son tour une explication épouvantable avec sa fille, qu'elle +appela voleuse, comme si elle eût pris l'argent dans sa propre poche. + +--Hein? maman, c'est assez, n'est-ce pas? dit Olympe impatientée. Ce +n'est pas votre bourse qui danse peut-être.... Moi, je n'emprunte +encore que de l'argent, je ne me fais pas nourrir. + +--Que veux-tu dire, méchante gale? balbutia madame Faujas, au comble +de l'exaspération. Est-ce que nous ne payons pas nos repas? Demande à +la cuisinière, elle le montrera notre livre de compte. + +Olympe éclata de rire. + +--Ah! très-joli! reprit-elle. Je le connais, le livre de compte. Vous +payez les radis et le beurre, n'est-ce pas?... Tenez, maman, restez au +rez-de-chaussée; je ne vais pas vous y déranger, moi. Mais ne montez +plus me tourmenter, ou je crie. Vous savez qu'Ovide a défendu qu'on +fît du bruit. + +Madame Faujas redescendait en grondant. Cette menace de tapage la +forçait à battre en retraite. Olympe, pour se moquer, chantonnait +derrière son dos. Mais, lorsqu'elle allait au jardin, sa mère se +vengeait, sans cesse sur ses talons, regardant ses mains, la guettant. +Elle ne la tolérait ni dans la cuisine ni dans la salle à manger. +Elle l'avait fâchée avec Rose, à propos d'une casserole prêtée et non +rendue. Cependant, elle n'osait l'attaquer dans l'amitié de Marthe, de +peur de quelque esclandre, dont l'abbé aurait souffert. + +--Puisque tu es si peu soucieux de tes intérêts, dit-elle un jour à +son fils, je saurai bien les défendre à ta place; n'aie pas peur, +je serai prudente.... Si je n'étais pas là, vois-tu, ta soeur te +retirerait le pain des mains. + +Marthe n'avait pas conscience du drame qui se nouait autour d'elle. La +maison lui semblait simplement plus vivante, depuis que tout ce monde +emplissait le vestibule, l'escalier, les corridors. On eût dit le +vacarme d'un hôtel garni, avec le bruit étouffé des querelles, les +portes battantes, la vie sans gêne et personnelle de chaque locataire, +la cuisine flambante, où Rose semblait avoir toute une table d'hôte +à traiter. Puis, c'était une procession continuelle de fournisseurs. +Olympe, se soignant les mains, ne voulant plus laver la vaisselle, se +faisait tout apporter du dehors, de chez un pâtissier de la rue de la +Banne, qui préparait des repas pour la ville. Et Marthe souriait, se +disait heureuse de ce branle de la maison entière; elle n'aimait plus +rester seule, avait besoin d'occuper la fièvre dont elle était brûlée. + +Cependant, Mouret, comme pour fuir ce vacarme, s'enfermait dans la +pièce du premier étage, qu'il appelait son bureau; il avait vaincu sa +répugnance de la solitude; il ne descendait presque plus au jardin, +disparaissait souvent du matin au soir. + +--Je voudrais bien savoir ce qu'il peut faire, là dedans, disait Rose +à madame Faujas. On ne l'entend pas remuer. On le croirait mort. S'il +se cache, n'est-ce pas? c'est qu'il n'a rien de propre à faire. + +Quand l'été vint, la maison s'anima encore. L'abbé Faujas recevait les +sociétés du sous-préfet et du président, au fond du jardin, sous la +tonnelle. Rose, sur l'ordre de Marthe, avait acheté une douzaine de +chaises rustiques, afin qu'on pût prendre le frais, sans toujours +déménager les sièges de la salle à manger. L'habitude était prise. +Chaque mardi, dans l'après-midi, les portes de l'impasse restaient +ouvertes; ces messieurs et ces dames venaient saluer monsieur le curé, +en voisins, coiffés de chapeaux de paille, chaussés de pantoufles, +les redingotes déboutonnées, les jupes relevées par des épingles. Les +visiteurs arrivaient un à un; puis, les deux sociétés finissaient par +se trouver au complet, mêlées, confondues, s'égayant, commérant dans +la plus grande intimité. + +--Vous ne craignez pas, dit un jour M. de Bourdeu à M. Rastoil, que +ces rencontres avec la bande de la sous-préfecture ne soient mal +jugées?... Voici les élections générales qui approchent. + +--Pourquoi seraient-elles mal jugées? répondit M. Rastoil. Nous +n'allons pas à la sous-préfecture, nous sommes sur un terrain +neutre.... Puis, mon cher ami, il n'y a aucune cérémonie là dedans. Je +garde ma veste de toile. C'est de la vie privée. Personne n'a le +droit de juger ce que je fais sur le derrière de ma maison.... Sur +le devant, c'est autre chose; nous appartenons au public, sur le +devant.... Nous ne nous saluons seulement pas, monsieur Péqueur et moi +dans les rues. + +--Monsieur Péqueur des Saulaies est un homme qui gagne beaucoup à être +connu, hasarda l'ancien préfet, après un silence. + +--Sans doute, répliqua le président, je suis enchanté d'avoir fait +sa connaissance.... Et quel digne homme que l'abbé Faujas!... Non, +certes, je ne crains pas les médisances, en allant saluer notre +excellent voisin. + +M. de Bourdeu, depuis qu'il était question des élections générales, +devenait inquiet; il disait que les premières chaleurs le fatiguaient +beaucoup. Souvent, il avait des scrupules, il témoignait des doutes +à M. Rastoil, pour que celui-ci le rassurât. Jamais, d'ailleurs, on +n'abordait la politique dans le jardin des Mouret. Une après-midi, M. +de Bourdeu, après avoir vainement cherché une transition, s'écria, en +s'adressant au docteur Porquier: + +--Dites donc, docteur, avez-vous lu le _Moniteur_, ce matin? +Le marquis a enfin parlé; il a prononcé treize mots, je les ai +comptés.... Ce pauvre Lagrifoul! Il a eu un succès de fou rire. + +L'abbé Faujas avait levé un doigt, d'un air de fine bonhomie. + +--Pas de politique, messieurs, pas de politique! murmura-t-il. M. +Péqueur des Saulaies causait avec M. Rastoil; ils feignirent tous +deux de n'avoir rien entendu. Madame de Condamin eut un sourire. Elle +continua, en interpellant l'abbé Surin: + +--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'on empèse vos surplis avec une +eau gommée très-faible? + +--Oui, madame, avec de l'eau gommée, répondit le jeune prêtre. Il y +a des blanchisseuses qui se servent d'empois cuit; mais ça coupe la +mousseline, ça ne vaut rien. + +--Eh bien! reprit la jeune femme, je ne puis pas obtenir de ma +blanchisseuse qu'elle emploie de la gomme pour mes jupons. + +Alors, l'abbé Surin lui donna obligeamment le nom et l'adresse de sa +blanchisseuse, sur le revers d'une de ses cartes de visite. On causait +ainsi de toilette, du temps, des récoltes, des événements de la +semaine. On passait là une heure charmante. Des parties de raquettes, +dans l'impasse, coupaient les conversations. L'abbé Bourrette venait +très-souvent, racontant de son air ravi de petites histoires de +sainteté, que M. Maffre écoutait jusqu'au bout. Une seule fois +madame Delangre s'était rencontrée avec madame Rastoil, toutes deux +très-polies, très-cérémonieuses, gardant dans leurs yeux éteints la +flamme brusque de leur ancienne rivalité. M. Delangre ne se +prodiguait pas. Quant aux Paloque, s'ils fréquentaient toujours la +sous-préfecture, ils évitaient de se trouver là, lorsque M. Péqueur +des Saulaies allait voisiner avec l'abbé Faujas; la femme du juge +restait perplexe, depuis son expédition malheureuse à l'oratoire de +l'oeuvre de la Vierge. Mais le personnage qui se montrait le plus +assidu était certainement M. de Condamin, toujours admirablement +ganté, venant là pour se moquer du monde, mentant, risquant des +ordures avec un aplomb extraordinaire, s'amusant la semaine entière +des intrigues qu'il avait flairées. Ce grand vieillard, si droit dans +sa redingote pincée à la taille, avait la passion de la jeunesse; il +se moquait des «vieux», s'isolait avec les demoiselles de la bande, +pouffait de rire dans les coins. + +--Par ici, la marmaille! disait-il avec un sourire; laissons les vieux +ensemble. + +Un jour, il avait failli battre l'abbé Surin dans une formidable +partie de volant. La vérité était qu'il taquinait tout ce petit monde. +Il avait surtout pris pour victime le fils Rastoil, garçon innocent +auquel il contait des choses énormes. Il finit par l'accuser de faire +la cour à sa femme, et il roulait des yeux terribles, qui donnaient +des sueurs d'angoisse au malheureux Séverin. Le pis fut que celui-ci +se crut réellement amoureux de madame de Condamin, devant laquelle +il se plantait avec des mines attendries et effrayées, dont le mari +s'amusait extrêmement. + +Les demoiselles Rastoil, pour lesquelles le conservateur des eaux et +forêts se montrait d'une galanterie de jeune veuf, étaient aussi +le sujet de ses plaisanteries les plus cruelles. Bien qu'elles +touchassent à la trentaine, il les poussait à des jeux d'enfant, +leur parlait comme à des pensionnaires. Son grand régal était de les +étudier, lorsque Lucien Delangre, le fils du maire, se trouvait là. Il +prenait à part le docteur Porquier, un homme bon à tout entendre, il +lui murmurait à l'oreille, en faisant allusion à l'ancienne liaison de +M. Delangre avec madame Rastoil: + +--Dites donc, Porquier, voilà un garçon bien embarrassé.... Est-ce +Angéline, est-ce Aurélie qui est de Delangre?... Devine, si tu peux, +et choisis, si tu l'oses. + +Cependant, l'abbé Faujas était aimable pour tous les visiteurs, même +pour ce terrible Condamin, si inquiétant. Il s'effaçait le plus +possible, parlait peu, laissait les deux sociétés se fondre, semblait +n'avoir que la joie discrète d'un maître de maison, heureux d'être +un trait d'union entre des personnes distinguées, faites pour se +comprendre. Marthe, à deux reprises, avait cru devoir mettre les +visiteurs à leur aise, en se montrant. Mais elle souffrait de voir +l'abbé au milieu de tout ce monde; elle attendait qu'il fût seul, elle +le préférait, grave, marchant lentement, sous la paix de la tonnelle. +Les Trouche, eux, le mardi, reprenaient leur espionnage envieux, +derrière les rideaux; tandis que madame Faujas et Rose, du fond du +vestibule, allongeaient la tête, admiraient avec des ravissements la +bonne grâce que monsieur le curé mettait à recevoir les gens les mieux +posés de Plassans. + +--Allez, madame, disait la cuisinière, on voit bien tout de suite que +c'est un homme distingué.... Tenez, le voilà qui salue le sous-préfet. +Moi, j'aime mieux monsieur le curé, quoique le sous-préfet soit un +joli homme.... Pourquoi donc n'allez-vous pas dans le jardin? Si +j'étais à votre place, je mettrais une robe de soie, et j'irais. Vous +êtes sa mère, après tout. + +Mais la vieille paysanne haussait les épaules. + +--Il n'a pas honte de moi, répondait-elle; mais j'aurais peur de le +gêner.... J'aime mieux le regarder d'ici. Ça me fait davantage de +plaisir. + +--Ah! je comprends ça. Vous devez être bien fière!... Ce n'est pas +comme monsieur Mouret, qui avait cloué la porte pour que personne +n'entrât. Jamais une visite, pas un dîner à faire, le jardin vide à +donner peur le soir. Nous vivions en loups. Il est vrai que monsieur +Mouret n'aurait pas su recevoir; il avait une mine, quand il venait +quelqu'un, par hasard.... Je vous demande un peu s'il ne devrait +pas prendre exemple sur monsieur le curé. Au lieu de m'enfermer, je +descendrais au jardin, je m'amuserais avec les autres; je tiendrais +mon rang, enfin.... Non, il est là-haut, caché comme s'il craignait +qu'on lui donnât la gale.... A propos, voulez-vous que nous montions +voir ce qu'il fait, là-haut? + +Un mardi, elles montèrent. Ce jour-là, les deux sociétés étaient +très-bruyantes; les rires montaient dans la maison par les fenêtres +ouvertes, pendant qu'un fournisseur, qui apportait aux Trouche un +panier de vin, faisait au second étage un bruit de vaisselle cassée, +en reprenant les bouteilles vides. Mouret était enfermé à double tour +dans son bureau. + +--La clef m'empêche de voir, dit Rose, après avoir mis un oeil à la +serrure. + +--Attendez, murmura madame Faujas. + +Elle tourna délicatement le bout de la clef, qui dépassait un peu. +Mouret était assis au milieu de la pièce, devant la grande table vide, +couverte d'une épaisse couche de poussière, sans un livre, sans un +papier; il se renversait contre le dossier de sa chaise, les bras +ballants, la tête blanche et fixe, le regard perdu. Il ne bougeait +pas. + +Les deux femmes, silencieusement, l'examinèrent l'une après l'autre. + +--Il m'a donné froid aux os, dit Rose en redescendant. Avez-vous +remarqué ses yeux? Et quelle saleté! Il y a bien deux mois qu'il n'a +posé une plume sur le bureau. Moi qui m'imaginais qu'il écrivait là +dedans!... Quand on pense que la maison est si gaie, et qu'il s'amuse +à faire le mort, tout seul! + + + +XVII + + +La santé de Marthe causait des inquiétudes au docteur Porquier. Il +gardait son sourire affable, la traitait en médecin de la belle +société, pour lequel la maladie n'existait jamais, et qui donnait une +consultation comme une couturière essaye une robe; mais certain pli +de ses lèvres disait que «la chère madame» n'avait pas seulement une +légère toux de sang, ainsi qu'il le lui persuadait. Dans les beaux +jours, il lui conseilla de se distraire, de faire des promenades en +voiture, sans se fatiguer pourtant. Alors, Marthe, qui était prise +de plus en plus d'une angoisse vague, d'un besoin d'occuper ses +impatiences nerveuses, organisa des promenades aux villages voisins. +Deux fois par semaine, elle partait après le déjeuner, dans une +vieille calèche repeinte, que lui louait un carrossier de Plassans; +elle allait à deux ou trois lieues, de façon à être de retour vers six +heures. Son rêve caressé était d'emmener avec elle l'abbé Faujas; elle +n'avait même consenti à suivre l'ordonnance du docteur que dans cet +espoir; mais l'abbé, sans refuser nettement, se prétendait toujours +trop occupé. Elle devait se contenter de la compagnie d'Olympe ou de +madame Faujas. + +Une après-midi, comme elle passait avec Olympe au village des +Tulettes, le long de la petite propriété de l'oncle Macquart, celui-ci +l'ayant aperçue lui cria, du haut de sa terrasse plantée de deux +mûriers: + +--Et Mouret? Pourquoi Mouret n'est-il pas venu? + +Elle dut s'arrêter un instant chez l'oncle, auquel il fallut expliquer +longuement qu'elle était souffrante et qu'elle ne pouvait dîner avec +lui. Il voulait absolument tuer un poulet. + +--Ça ne fait rien, dit-il enfin. Je le tuerai tout de même. Tu +l'emporteras. + +Et il alla le tuer tout de suite. Quand il eut rapporté le poulet, il +l'étendit sur la table de pierre, devant la maison, en murmurant d'un +air ravi: + +--Hein? est-il gras, ce gaillard-là! + +L'oncle était justement en train de boire une bouteille de vin, sous +ses mûriers, en compagnie d'un grand garçon maigre, tout habillé de +gris. Il avait décidé les deux femmes à s'asseoir, apportant des +chaises, faisant les honneurs de chez lui avec un ricanement de +satisfaction. --Je suis bien ici, n'est-ce pas?... Mes mûriers sont +joliment beaux. L'été, je fume ma pipe au frais. L'hiver, je m'asseois +là-bas contre le mur, au soleil.... Tu vois mes légumes? Le poulailler +est au fond. J'ai encore une pièce de terre derrière la maison, où +il y a des pommes de terre et de la luzerne.... Ah! dame, je me fais +vieux; c'est bien le temps que je jouisse un peu. + +Il se frottait les mains, roulant doucement la tête, couvant sa +propriété d'un regard attendri. Mais une pensée parut l'assombrir. + +--Est-ce qu'il y a longtemps que tu as vu ton père? demanda-t-il +brusquement. Rougon n'est pas gentil.... Là, à gauche, le champ de blé +est à vendre. S'il avait voulu, nous l'aurions acheté. Un homme qui +dort sur les pièces de cent sous, qu'est-ce que ça pouvait lui faire? +une méchante somme de trois mille francs, je crois.... Il a refusé. +La dernière fois, il m'a même fait dire par ta mère qu'il n'y était +pas.... Tu verras, ça ne leur portera pas bonheur. + +Et il répéta plusieurs fois, hochant la tête, retrouvant son rire +mauvais: + +--Non, ça ne leur portera pas bonheur. + +Puis, il alla chercher des verres, voulant absolument faire goûter son +vin aux deux femmes. C'était le petit vin de Saint-Eutrope, un vin +qu'il avait découvert; il le buvait avec religion. Marthe trempa à +peine ses lèvres. Olympe acheva de vider la bouteille. Elle accepta +ensuite un verre de sirop. Le vin était bien fort, disait-elle. + +--Et ton curé, qu'est-ce que tu en fais? demanda tout à coup l'oncle à +sa nièce. + +Marthe, surprise, choquée, le regarda sans répondre. + +--On m'a dit qu'il te serrait de près, continua l'oncle bruyamment. +Ces soutanes n'aiment qu'à godailler. Quand on m'a raconté ça, j'ai +répondu que c'était bien fait pour Mouret. Je l'avais averti.... Ah! +c'est moi qui te flanquerais le curé à la porte. Mouret n'a qu'à venir +me demander conseil; je lui donnerai même un coup demain, s'il veut. +Je n'ai jamais pu les souffrir, ces animaux-là.... J'en connais un, +l'abbé Fenil, qui a une maison de l'autre côté de la route. Il n'est +pas meilleur que les autres; mais il est malin comme un singe, il +m'amuse. Je crois qu'il ne s'entend pas très-bien avec ton curé, +n'est-ce pas? + +Marthe était devenue toute pâle. --Madame est la soeur de monsieur +l'abbé Faujas, dit-elle en montrant Olympe, qui écoutait curieusement. + +--Ça ne touche pas madame, ce que je dis, reprit l'oncle sans se +déconcerter. Madame n'est pas fâchée.... Elle va reprendre un peu de +sirop. Olympe se laissa verser trois doigts de sirop. Mais Marthe, +qui s'était levée, voulait partir. L'oncle la força à visiter sa +propriété. Au bout du jardin, elle s'arrêta, regardant une grande +maison blanche, bâtie sur la pente, à quelques centaines de mètres des +Tulettes. Les cours intérieures ressemblaient aux préaux d'une prison; +les étroites fenêtres, régulières, qui marquaient les façades de +barres noires, donnaient au corps de logis central une nudité blafarde +d'hôpital. + +--C'est la maison des Aliénés, murmura l'oncle, qui avait suivi +la direction des yeux de Marthe. Le garçon qui est là est un des +gardiens. Nous sommes très-bien ensemble, il vient boire une bouteille +de temps à autre. + +Et se tournant vers l'homme vêtu de gris, qui achevait son verre sous +les mûriers: + +--Hé! Alexandre, cria-t-il, viens donc dire à ma nièce où est la +fenêtre de notre pauvre vieille. + +Alexandre s'avança obligeamment. + +--Voyez-vous ces trois arbres? dit-il, le doigt tendu, comme s'il +eût tracé un plan dans l'air. Eh bien, un peu au-dessus de celui +de gauche, vous devez apercevoir une fontaine, dans le coin d'une +cour.... Suivez les fenêtres du rez-de-chaussée, à droite: c'est la +cinquième fenêtre. + +Marthe restait silencieuse, les lèvres blanches, les yeux cloués +malgré elle sur cette fenêtre qu'on lui montrait. L'oncle Macquart +regardait aussi, mais avec une complaisance qui lui faisait cligner +les yeux. + +--Quelquefois, je la vois, reprit-il, le matin, lorsque le soleil est +de l'autre côté. Elle se porte très-bien, n'est-ce pas, Alexandre? +C'est ce que je leur dis toujours, lorsque je vais à Plassans.... Je +suis bien placé ici pour veiller sur elle. On ne peut pas être mieux +placé. + +Il laissa échapper son ricanement de satisfaction. + +--Vois-tu, ma fille, la tête n'est pas plus solide chez les Rougon que +chez les Macquart. Quand je m'asseois à cette place, en face de cette +grande coquine de maison, je me dis souvent que toute la clique y +viendra peut-être un jour, puisque la maman y est.... Dieu merci! je +n'ai pas peur pour moi, j'ai la caboche à sa place. Mais j'en connais +qui ont un joli coup de marteau.... Eh bien, je serai là pour les +recevoir, je les verrai de mon trou, je les recommanderai à Alexandre, +bien qu'on n'ait pas toujours été gentil pour moi dans la famille. + +Et il ajouta avec son effrayant sourire de loup rangé: + +--C'est une fameuse chance pour vous tous que je sois aux Tulettes. + +Marthe fut prise d'un tremblement. Bien qu'elle connût le goût de +l'oncle pour les plaisanteries féroces et la joie qu'il goûtait à +torturer les gens auxquels il portait des lapins, il lui sembla qu'il +disait vrai, que toute la famille viendrait se loger là, dans ces +files grises de cabanons. Elle ne voulut pas rester une minute de +plus, malgré les instances de Macquart, qui parlait de déboucher une +autre bouteille. + +--Eh bien, et le poulet? cria-t-il, au moment où elle montait en +voiture. + +Il courut le chercher, il le lui mit sur les genoux. + +--C'est pour Mouret, entends-tu? répétait-il avec une intention +méchante; pour Mouret, pas pour un autre, n'est-ce pas? D'ailleurs, +quand j'irai vous voir, je lui demanderai comment il l'a trouvé. + +Il clignait les yeux, en regardant Olympe. Le cocher allait fouetter, +lorsqu'il se cramponna de nouveau à la voiture, continuant: + +--Va chez ton père, parle-lui du champ de blé.... Tiens, c'est le +champ qui est là devant nous.... Rougon a tort. Nous sommes de trop +vieux compères pour nous fâcher. Ça serait tant pis pour lui, il le +sait bien.... Fais-lui comprendre qu'il a tort. + +La calèche partit. Olympe, en se tournant, vit Macquart sous ses +mûriers, ricanant avec Alexandre, débouchant cette seconde bouteille +dont il avait parlé. Marthe recommanda expressément au cocher de +ne plus passer aux Tulettes. D'ailleurs, elle se fatiguait de ces +promenades; elles les fit de plus en plus rares, les abandonna tout à +fait, lorsqu'elle comprit que jamais l'abbé Faujas ne consentirait à +l'accompagner. + +Toute une nouvelle femme grandissait en Marthe. Elle était affinée par +la vie nerveuse qu'elle menait. Son épaisseur bourgeoise, cette paix +lourde acquise par quinze années de somnolence derrière un comptoir, +semblait se fondre dans la flamme de sa dévotion. Elle s'habillait +mieux, causait chez les Rougon, le jeudi. + +--Madame Mouret redevient jeune fille, disait madame de Condamin, +émerveillée. + +--Oui, murmurait le docteur Porquier en hochant la tête, elle descend +la vie à reculons. + +Marthe, plus mince, les joues rosées, les yeux superbes, ardents et +noirs, eut alors pendant quelques mois une beauté singulière. La face +rayonnait; une dépense extraordinaire de vie sortait de tout son être, +l'enveloppait d'une vibration chaude. Il semblait que sa jeunesse +oubliée brûlât en elle, à quarante ans, avec une splendeur d'incendie. +Maintenant, lâchée dans la prière, emportée par un besoin de toutes +les heures, elle désobéissait à l'abbé Faujas. Elle usait ses genoux +sur les dalles de Saint-Saturnin, vivait dans les cantiques, dans +les adorations, se soulageait en face des ostensoirs rayonnants, des +chapelles flambantes, des autels et des prêtres luisants avec des +lueurs d'astres sur le fond noir de la nef. Il y avait, chez elle, une +sorte d'appétit physique de ces gloires, un appétit qui la torturait, +qui lui creusait la poitrine, lui vidait le crâne, lorsqu'elle ne +le contentait pas. Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui +fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les +chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant +des orgues, s'évanouir dans le spasme de la communion. Alors, elle ne +sentait plus rien, son corps ne lui faisait plus mal. Elle était ravie +à la terre, agonisant sans souffrance, devenant une pure flamme qui se +consumait d'amour. + +L'abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenait encore en la +rudoyant. Elle l'étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur +à aimer et à mourir. Souvent, il la questionnait de nouveau sur son +enfance. Il alla chez madame Rougon, resta quelque temps perplexe, +mécontent de lui. + +--La propriétaire se plaint de toi, lui disait sa mère? Pourquoi ne la +laisses-tu pas aller à l'église quand ça lui plaît?... Tu as tort de +la contrarier; elle est très-bonnepour nous. + +--Elle se tue, murmurait le prêtre. Madame Faujas avait alors le +haussement d'épaules qui lui était habituel. + +--Ça la regarde. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Il vaut +mieux se tuer à prier qu'à se donner des indigestions, comme cette +coquine d'Olympe.... Sois moins sévère pour madame Mouret. Ça finirait +par rendre la maison impossible. + +Un jour qu'elle lui donnait ces conseils, il dit d'une voix sombre: + +--Mère, cette femme sera l'obstacle. + +--Elle! s'écria la vieille paysanne, mais elle t'adore, Ovide!... Tu +feras d'elle tout ce que tu voudras, lorsque tu ne la gronderas plus. +Les jours de pluie, elle le porterait d'ici à la cathédrale, pour que +tu ne te mouilles pas les pieds. + +L'abbé Faujas comprit lui-même la nécessité de ne pas employer la +rudesse davantage. Il redoutait un éclat. Peu à peu, il laissa une +plus grande liberté à Marthe, lui permettant les retraites, les longs +chapelets, les prières répétées devant chaque station du chemin de +la croix; il lui permit même de venir deux fois par semaine, à son +confessionnal de Saint-Saturnin. Marthe, n'entendant plus cette voix +terrible qui l'accusait de sa piété comme d'un vice honteusement +satisfait, pensa que Dieu lui avait fait grâce. Elle entra enfin dans +les délices du paradis. Elle eut des attendrissements, des larmes +intarissables qu'elle pleurait sans les sentir couler; crises +nerveuses, d'où elle sortait affaiblie, évanouie, comme si toute sa +vie s'en était allée le long de ses joues. Rose la portait alors sur +son lit, où elle restait pendant des heures avec les lèvres minces, +les yeux entr'ouverts d'une morte. + +Une après-midi, la cuisinière, effrayée de son immobilité, crut +qu'elle expirait. Elle ne songea pas à frapper à la porte de la pièce +où Mouret était enfermé; elle monta au second étage, supplia l'abbé +Faujas de descendre auprès de sa maîtresse. Quand il fut là, dans la +chambre à coucher, elle courut chercher de l'éther, le laissant seul, +en face de cette femme évanouie, jetée en travers du lit. Lui, se +contenta de prendre les mains de Marthe entre les siennes. Alors, elle +s'agita, répétant des mots sans suite. Puis, lorsqu'elle le reconnut, +debout au seuil de l'alcôve, un flot de sang lui monta à la face, +elle ramena sa tête sur l'oreiller, fit un geste comme pour tirer les +couvertures à elle. + +--Allez-vous mieux, ma chère enfant? lui demanda-t-il. Vous me donnez +bien de l'inquiétude. + +La gorge serrée, ne pouvant répondre, elle éclata en sanglots, elle +laissa rouler sa tête entre les bras du prêtre. + +--Je ne souffre pas, je suis trop heureuse, murmura-t-elle d'une voix +faible comme un souffle. Laissez-moi pleurer, les larmes sont ma +joie. Ah! que vous êtes bon d'être venu! Il y a longtemps que je vous +attendais, que je vous appelais. Sa voix faiblissait de plus en plus, +n'était plus qu'un murmure de prière ardente. + +--Qui me donnera des ailes pour voler vers vous? Mon âme, éloignée +de vous, impatiente d'être remplie de vous, languit sans vous, vous +souhaite avec ardeur, et soupire après vous, ô mon Dieu, ô mon unique +bien, ma consolation, ma douceur, mon trésor, mon bonheur et ma vie, +mon Dieu et mon tout.... + +Elle souriait, en balbutiant ce lambeau de l'acte de désir. Elle +joignait les mains, semblait voir la tête grave de l'abbé Faujas dans +une auréole. Celui-ci avait toujours réussi à arrêter un aveu sur les +lèvres de Marthe; il eut peur un instant, dégagea vivement ses bras. +Et, se tenant debout: + +--Soyez raisonnable, je le veux, dit-il avec autorité. Dieu refusera +vos hommages, si vous ne les lui adressez pas dans le calme de votre +raison.... Il s'agit de vous soigner en ce moment. + +Rose revenait, désespérée de n'avoir pas trouvé de l'éther. Il +l'installa auprès du lit, répétant à Marthe d'une voix douce: + +--Ne vous tourmentez pas. Dieu sera touché de votre amour. Quand +l'heure viendra, il descendra en vous, il vous emplira d'une éternelle +félicité. + +Quand il quitta la chambre, il laissa Marthe rayonnante, comme +ressuscitée. A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle. +Elle lui devint très-utile, dans certaines missions délicates auprès +de madame de Condamin; elle fréquenta aussi assidûment madame Rastoil, +sur un simple désir qu'il exprima. Elle était d'une obéissance +absolue, ne cherchant pas à comprendre, répétant ce qu'il la priait +de répéter. Il ne prenait même plus aucune précaution avec elle, lui +faisait crûment sa leçon, se servait d'elle comme d'une pure machine. +Elle aurait mendié dans les rues, s'il lui eu avait donné l'ordre. Et +quand elle devenait inquiète, qu'elle tendait les mains vers lui, le +coeur crevé, les lèvres gonflées de passion, il la jetait à terre d'un +mot, il l'écrasait sous la volonté du ciel. Jamais elle n'osa parler. +Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût. +Quand il sortait des courtes luttes qu'il avait à soutenir avec elle, +il haussait les épaules, plein du mépris d'un lutteur arrêté par un +enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s'il eût touché malgré lui +à une bête impure. + +--Pourquoi ne te sers-tu pas de la douzaine de mouchoirs que madame +Mouret t'a donnée? lui demandait sa mère. La pauvre femme serait si +heureuse de les voir dans tes mains. Elle a passé un mois à les broder +à ton chiffre. + +Il avait un geste rude, il répondait: + +--Non, usez-les, mère. Ce sont des mouchoirs de femme. Ils ont une +odeur qui m'est insupportable. + +Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n'était plus que sa chose, +elle s'aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les +mille petits soucis de la vie. Rose disait qu'elle ne l'avait jamais +vue «si chipotière». Mais sa haine grandissait surtout contre son +mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s'éveillait en face de ce +fils d'une Macquart, de cet homme qu'elle accusait d'être le tourment +de sa vie. En bas, dans la salle à manger, lorsque madame Faujas +ou Olympe venait lui tenir compagnie, elle ne se gênait plus, elle +accablait Mouret. + +--Quand on pense qu'il m'a tenue vingt ans, comme un employé, la plume +à l'oreille, entre une jarre d'huile et un sac d'amandes! Jamais +un plaisir, jamais un cadeau.... Il m'a enlevé mes enfants. Il est +capable de se sauver, un de ces matins, pour faire croire que je lui +rends la vie impossible. Heureusement que vous êtes là. Vous diriez +partout la vérité. + +Elle se jetait ainsi sur Mouret sans provocation aucune. Tout ce qu'il +faisait, ses regards, ses gestes, les rares paroles qu'il prononçait, +la mettaient hors d'elle-même. Elle ne pouvait même plus l'apercevoir, +sans être comme soulevée par une fureur inconsciente. Les querelles +éclataient surtout à la fin des repas, lorsque Mouret, sans attendre +le dessert, pliait sa serviette et se levait silencieusement. + +--Vous pourriez bien quitter la table en même temps que tout le monde, +lui disait-elle aigrement; ce n'est guère poli, ce que vous faites là! + +--J'ai fini, je m'en vais, répondait-il de sa voix lente. + +Mais elle voyait dans cette retraite de chaque jour une tactique +imaginée par son mari pour blesser l'abbé Faujas. Alors, elle perdait +toute mesure: + +--Vous êtes un mal élevé, vous me faites honte, tenez!... Ah! je +serais heureuse avec vous, si je n'avais pas rencontré des amis qui +veulent bien me consoler de vos brutalités. Vous ne savez pas +même vous tenir à table; vous m'empêchez de faire un seul repas +paisible.... Restez, entendez-vous! Si vous ne mangez pas, vous nous +regarderez. + +Il achevait de plier sa serviette en toute tranquillité, comme +s'il n'avait pas entendu; puis, à petits pas, il s'en allait. On +l'entendait monter l'escalier et s'enfermer à double tour. Alors, elle +étouffait, balbutiait: + +--Oh! le monstre.... Il me tue, il me tue! + +Il fallait que madame Faujas la consolât. Rose courait au bas de +l'escalier, criant de toutes ses forces, pour que Mouret entendît à +travers la porte; + +--Vous êtes un monstre, monsieur; madame a bien raison de dire que +vous êtes un monstre! + +Certaines querelles furent particulièrement violentes. Marthe, dont la +raison chancelait, s'imagina que son mari voulait la battre: ce fut +une idée fixe. Elle prétendait qu'il la guettait, qu'il attendait une +occasion. Il n'osait pas, disait-elle, parce qu'il ne la trouvait +jamais seule; la nuit, il avait peur qu'elle ne criât, qu'elle +n'appelât à son secours. Rose jura qu'elle avait vu monsieur cacher un +gros bâton dans son bureau. Madame Faujas et Olympe ne firent aucune +difficulté de croire ces histoires; elles plaignaient beaucoup +leur propriétaire, elles se la disputaient, se constituaient ses +gardiennes. «Ce sauvage», comme elles nommaient à présent Mouret, ne +la brutaliserait peut-être pas en leur présence. Le soir, elles lui +recommandaient bien de les venir chercher s'il bougeait. La maison ne +vécut plus que dans les alarmes. + +--Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinière. + +Cette année-là, Marthe suivit les cérémonies religieuses de la semaine +sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'église noire, +elle agonisa, pendant que les cierges, un à un, s'éteignaient sous la +tempête lamentable des voix qui roulait au fond des ténèbres de la +nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs. +Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle, +fut implacable et fermé, elle s'évanouit, les flancs serrés, la +poitrine vide. Elle resta une heure pliée sur sa chaise, dans +l'attitude de la prière, sans que les femmes agenouillées autour +d'elle s'aperçussent de cette crise. L'église était déserte, +lorsqu'elle revint à elle. Elle rêvait qu'on la battait de verges, +que le sang coulait de ses membres; elle éprouvait à la tête de si +intolérables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher +les épines dont elle sentait les pointes dans son crâne. Le soir, au +dîner, elle fut singulière. L'ébranlement nerveux persistait; elle +revoyait, en fermant les yeux, les âmes mourantes des cierges +s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains, +cherchant les trous par lesquels son sang avait coulé. Toute la +Passion saignait en elle. + +Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se couchât de +bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une +clef de la chambre à coucher, s'était déjà retiré dans son bureau, où +il passait les soirées. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit +qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de +souffler la bougie, pour qu'elle dormît tranquillement; mais la malade +se souleva effarée, suppliante: + +--Non, n'éteignez pas la lumière; mettez-la sur la commode, que je +puisse la voir.... Je mourrais dans ces ténèbres. + +Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame +affreux: + +--C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une pitié +épouvantée. + +Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas +quitta la chambre doucement. Ce soir-là, toute la maison fut couchée +à dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret était encore dans +son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la +table, à côté d'une chandelle de la cuisine dont la mèche lugubre +charbonnait. + +--Ma foi, tant pis! je ne le réveille pas, dit-elle en continuant à +monter. Qu'il prenne un torticolis, si ça lui fait plaisir. + +Vers minuit, la maison dormait profondément, lorsque des cris se +firent entendre au premier étage. Ce furent d'abord des plaintes +sourdes, qui devinrent bientôt de véritables hurlements, des appels +étranglés et rauques de victime qu'on égorge. L'abbé Faujas, éveillé +en sursaut, appela sa mère. Celle-ci prit à peine le temps de passer +un jupon. Elle alla frapper à la porte de Rose, disant: + +--Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant, +les cris redoublaient. La maison fut bientôt debout. Olympe se montra, +les épaules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui +rentrait à peine, légèrement gris. Rose descendit, suivie des autres +locataires. --Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tête perdue, +tapant du poing contre la porte. + +De grands soupirs répondirent seuls; puis, un corps tomba, une +lutte atroce parut s'engager sur le parquet, au milieu des meubles +renversés. Des coups sourds ébranlaient les murs; un râle passait sous +la porte, si terrible que les Faujas et les Trouche se regardèrent en +pâlissant. + +--C'est son mari qui l'assomme, murmura Olympe. + +--Vous avez raison, c'est ce sauvage! dit la cuisinière. Je l'ai vu, +en montant, qui faisait semblant de dormir. Il préparait son coup. + +Et heurtant de nouveau la porte des deux poings, à la briser, elle +reprit: + +--Ouvrez, monsieur. Nous allons faire venir la garde, si vous n'ouvrez +pas.... Oh! le gueux, il finira sur l'échafaud! + +Alors, les hurlements recommencèrent. Trouche prétendait que le +gaillard devait saigner la pauvre dame comme un poulet. + +--On ne peut pourtant pas se contenter de frapper, dit l'abbé Faujas +en s'avançant. Attendez. + +Il mit une de ses fortes épaules contre la porte, qu'il enfonça, d'un +effort lent et continu. Les femmes se précipitèrent dans la chambre, +où le plus étrange des spectacles s'offrit à leurs yeux. + +Au milieu de la pièce, sur le carreau, Marthe gisait, haletante, la +chemise déchirée, la peau saignante d'écorchures, bleuie de coups. Ses +cheveux dénoués s'étaient enroulés au pied d'une chaise; ses mains +avaient dû se cramponner à la commode avec une telle force, que le +meuble se trouvait en travers de la porte. Dans un coin, Mouret +debout, tenant le bougeoir, la regardait se tordre à terre, d'un air +hébété. + +Il fallut que l'abbé Faujas repoussât la commode. + +--Vous êtes un monstre! s'écria Rose en allant montrer le poing à +Mouret. Mettre une femme dans un état pareil!... Il l'aurait achevée, +si nous n'étions pas arrivés à temps. + +Madame Faujas et Olympe s'empressaient autour de Marthe. + +--Pauvre amie! murmurait la première. Elle avait un pressentiment ce +soir, elle était toute effrayée. + +--Où avez-vous mal? demandait l'autre. Vous n'avez rien de cassé, +n'est-ce pas?... Voilà une épaule toute noire; le genou a une +grande écorchure.... Calmez-vous. Nous sommes avec vous, nous vous +défendrons. + +Marthe ne geignait plus que comme un enfant. Tandis que les deux +femmes l'examinaient, oubliant qu'il y avait là des hommes, Trouche +allongeait la tête en jetant des regards sournois à l'abbé, qui, sans +affectation, achevait de ranger les meubles. Rose vint aider à +la recoucher. Quand elle fut dans le lit, les cheveux noués, ils +restèrent tous là un instant, étudiant curieusement la chambre, +attendant des détails. Mouret était demeuré debout dans le même coin, +sans lâcher le bougeoir, comme pétrifié par ce qu'il avait vu. + +--Je vous assure, balbutia-t-il, je ne lui ai pas fait de mal, je ne +l'ai pas touchée du bout du doigt. + +--Eh! il y a un mois que vous guettez une occasion, cria Rose +exaspérée; nous le savons bien, nous vous avons assez surveillé. La +chère femme s'attendait à vos mauvais traitements. Tenez, ne mentez +pas; cela me met hors de moi! + +Les deux autres femmes, si elles ne se croyaient pas autorisées à lui +parler de la sorte, lui jetaient des regards menaçants. + +--Je vous assure, répéta Mouret d'une voix douce, je ne l'ai pas +battue. Je venais me coucher, j'avais mis mon foulard. C'est lorsque +j'ai touché à la bougie, qui était sur la commode, qu'elle s'est +éveillée en sursaut; elle a étendu les bras en poussant un cri, elle +s'est mise à se taper le front avec les poings, à se déchirer le corps +avec les ongles. La cuisinière branla terriblement la tête. + +--Pourquoi n'avez-vous pas ouvert? demanda-t-elle; nous avons cogné +assez fort. + +--Je vous assure, ce n'est pas moi, dit-il de nouveau avec plus de +douceur encore. Je ne savais pas ce qu'elle avait. Elle s'est jetée +par terre, elle se mordait, elle faisait des bonds à crever les +meubles. Je n'ai pas osé passer; j'étais imbécile. Je vous ai crié +deux fois d'entrer, mais vous n'avez pas dû m'entendre parce qu'elle +criait trop fort. J'ai eu bien peur. Ce n'est pas moi, je vous assure. + +--Oui, c'est elle qui s'est battue, n'est-ce pas? reprit Rose en +ricanant. + +Et elle ajouta, en s'adressant à madame Faujas: + +--Il aura jeté son bâton par la fenêtre, lorsqu'il nous aura entendu +arriver. + +Mouret, reposant enfin le bougeoir sur la commode, s'était assis, les +mains aux genoux. Il ne se défendait plus; il regardait stupidement +ces femmes, à moitié vêtues, agitant leurs bras maigres devant le lit. +Tronche avait échangé un coup d'oeil avec l'abbé Faujas. Le pauvre +homme leur paraissait peu féroce, en bras de chemise, un foulard jaune +noué sur son crâne chauve. Ils se rapprochèrent, examinèrent Marthe, +qui, la face convulsée, semblait sortir d'un rêve. + +--Qu'y a-t-il, Rose? demanda-t-elle. Pourquoi tout ce monde est-il là? +Je suis brisée. Je t'en prie, dis qu'on me laisse tranquille. + +Rose hésita un moment. + +--Votre mari est dans la chambre, madame, murmura-t-elle. Vous ne +craignez pas de rester seule avec lui? + +Marthe la regarda, étonnée. + +--Non, non, répondit-elle. Allez-vous-en, j'ai bien sommeil. Alors, +les cinq personnes quittèrent la chambre, laissant Mouret assis, les +yeux perdus, fixés sur l'alcôve. + +--Il ne pourra pas refermer la porte, dit la cuisinière en remontant. +Au premier cri, je dégringole, je lui tombe sur la carcasse. Je vais +me coucher habillée.... Avez-vous entendu, la chère femme, comme elle +mentait, pour qu'on ne fit pas un mauvais parti à ce sauvage? Elle +se laisserait tuer sans l'accuser. Quelle mine d'hypocrite il avait, +hein? + +Les trois femmes causèrent un instant, sur le palier du second étage, +tenant leurs bougeoirs, montrant les sécheresses de leurs os sous les +fichus mal attachés; elles conclurent qu'il n'y avait pas de supplice +assez fort pour un tel homme. Trouche, qui était monté le dernier, +murmura en ricanant, derrière la soutane de l'abbé Faujas: + +--Elle est encore grassouillette, la propriétaire; seulement ça ne +doit pas être toujours agréable, une femme qui gigote comme un ver sur +le carreau. + +Ils se séparèrent. La maison rentra dans son grand silence, la +nuit s'acheva paisiblement. Le lendemain, lorsque les trois femmes +voulurent revenir sur l'épouvantable scène, elles trouvèrent Marthe +surprise, comme honteuse et embarrassée; elle ne répondait pas, +coupait court à la conversation. Elle attendit que personne ne fût +là pour faire venir un ouvrier qui répara la porte. Madame Faujas et +Olympe en conclurent que madame Mouret voulait éviter un scandale en +ne parlant pas. + +Le surlendemain, le jour de Pâques, Marthe goûta, à Saint-Saturnin, +tout un réveil ardent, dans les joies triomphantes de la résurrection. +Les ténèbres du vendredi étaient balayées par une aurore; l'église +s'enfonçait, blanche, embaumée, illuminée, comme pour des noces +divines; les voix des enfants de choeur avaient des sons filés de +flûte; et elle, au milieu de ce cantique d'allégresse, se sentait +soulevée par une jouissance plus terrible encore que ses angoisses du +crucifiement. Elle rentra, les yeux brûlants, la voix sèche; elle +fit traîner la soirée, causant avec une gaieté qui ne lui était pas +ordinaire. Lorsqu'elle monta se coucher, Mouret était déjà au lit. Et, +vers minuit, des cris terrifiants réveillèrent de nouveau la maison. + +La scène de l'avant-veille se renouvela; seulement, au premier coup de +poing donné dans la porte, Mouret vint ouvrir, en chemise, le visage +bouleversé. Marthe, toute vêtue, pleurait à gros sanglots, allongée +sur le ventre, se cognant la tête contre le pied du lit. Le corsage de +sa robe semblait arraché; deux meurtrissures se voyaient sur son cou +mis à nu. + +--Il aura voulu l'étrangler cette fois, murmura Rose. + +Les femmes la déshabillèrent. Mouret, après avoir ouvert la porte, +s'était remis au lit, frissonnant, pâle comme un linge. Il ne se +défendit pas, ne parut même pas entendre les mauvaises paroles, +disparaissant, s'enfonçant dans la ruelle. + +Dès lors, de semblables scènes eurent lieu à des intervalles +irréguliers. La maison ne vivait plus que dans la peur de quelque +crime; au moindre bruit, les locataires du second étaient sur pied. +Marthe évitait toujours les allusions; elle ne voulait absolument pas +que Rose dressât un lit de sangle pour Mouret dans le bureau. Lorsque +le jour se levait, il semblait qu'il emportât jusqu'au souvenir du +drame de la nuit. + +Cependant, peu à peu, dans le quartier, le bruit se répandait qu'il se +passait d'étranges choses chez les Mouret. On racontait que le mari +assommait la femme, toutes les nuits, à coups de trique. Rose avait +fait jurer à madame Faujas et à Olympe de ne rien dire, puisque +sa maîtresse paraissait vouloir se taire; mais elle-même, par ses +apitoiements, par ses allusions et ses restrictions; avait contribué à +former chez les fournisseurs la légende qui circulait. Le boucher, un +farceur, prétendait que Mouret tapait sur sa femme parce qu'il l'avait +trouvée avec le curé; mais la fruitière défendait «la pauvre dame», un +véritable agneau, incapable de mal tourner; tandis que la boulangère +voyait dans le mari «un de ces hommes qui brutalisent leur femme pour +le plaisir». Au marché, on ne nommait plus Marthe que les yeux au +ciel, avec ces cajoleries de paroles qu'on a pour les enfants malades. +Lorsque Olympe allait acheter une livre de cerises ou un pot de +fraises, la conversation tombait inévitablement sur les Mouret. +C'était pendant un quart d'heure un flot de paroles attendries. + +--Eh bien! et chez vous? + +--Ne m'en parlez pas. Elle pleure toutes les larmes de son corps.... +Ça fait pitié. On voudrait la savoir morte. + +--Elle m'a acheté des artichauts, l'autre jour; elle avait la joue +déchirée. + +--Pardi! il la massacre.... Et si vous voyiez son corps comme je l'ai +vu!... Ce n'est plus qu'une plaie.... Il lui donne des coups de talon, +lorsqu'elle est par terre. J'ai toujours peur de lui trouver la tête +écrasée, la nuit, quand nous descendons. + +--Ça ne doit pas être amusant pour vous, de demeurer dans cette +maison-là. Moi, je déménagerais; je tomberais malade, à assister +toutes les nuits à de pareilles horreurs. + +--Et cette malheureuse, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Elle est si +distinguée, si douce! Nous restons pour elle.... C'est cinq sous, +n'est-ce pas, la livre de cerises? + +--Oui, cinq sous.... N'importe, vous avez de la constance, vous êtes +une bonne âme. + +Cette histoire d'un mari qui attendait minuit pour tomber sur sa femme +avec un bâton, était surtout destinée à passionner les commères du +marché. Des détails effrayants grossissaient l'histoire de jour en +jour. Une dévote affirmait que Mouret était possédé, qu'il prenait +sa femme au cou avec les dents, si rudement que l'abbé Faujas devait +faire du pouce gauche trois croix en l'air pour l'obliger à lâcher +prise. Alors, ajouta-elle, Mouret tombait comme une masse sur le +carreau, et un gros rat noir sautait de sa bouche et disparaissait, +sans que jamais on pût découvrir le moindre trou dans le plancher. Le +tripier du coin de la rue Taravelle terrifia le quartier en émettant +l'opinion que «ce brigand avait peut-être été mordu par un chien +enragé». + +Mais l'histoire trouvait des incrédules parmi les personnes comme il +faut de Plassans. Lorsqu'elle parvint sur le cours Sauvaire, elle +amusa beaucoup les petits rentiers, alignés en file sur les bancs, au +tiède soleil de mai. + +--Mouret est incapable de battre sa femme, disaient les marchands +d'amandes retirés; il a l'air d'avoir reçu le fouet, il ne fait même +plus son tour de promenade.... C'est sa femme qui doit le mettre au +pain sec. + +--Ou ne peut pas savoir, reprenait un capitaine en retraite. J'ai +connu un officier de mon régiment que sa femme souffletait pour un +oui, pour un non. Cela durait depuis dix ans. Un jour, elle s'avisa +de lui donner des coups de pied; il devint furieux et faillit +l'étrangler.... Peut-être que Mouret n'aime pas non plus les coups de +pied. + +--Il aime encore moins les curés, sans doute, concluait une voix en +ricanant. + +Madame Rougon parut ignorer quelque temps le scandale qui occupait la +ville. Elle restait souriante, évitait de comprendre les allusions +qu'on faisait devant elle. Mais un jour, après une longue visite que +lui avait rendue M. Delangre, elle arriva chez sa fille, l'air effaré, +les larmes aux yeux. + +Ah! ma bonne chérie, dit-elle, en prenant Marthe entre ses bras, que +vient-on de m'apprendre? Ton mari s'oublierait jusqu'à lever la main +sur toi!... Ce sont des mensonges, n'est-ce pas?... J'ai donné le +démenti le plus formel. Je connais Mouret. Il est mal élevé, mais il +n'est pas méchant. + +Marthe rougit; elle eut cet embarras, cette honte qu'elle éprouvait, +chaque fois qu'on abordait ce sujet en sa présence. + +--Allez, madame ne se plaindra pas! s'écria Rose avec sa hardiesse +ordinaire. Il y a longtemps que je serais allée vous avertir, si je +n'avais pas eu peur d'être grondée par madame. + +La vieille dame laissa tomber ses mains, d'un air d'immense et +douloureuse surprise. + +--C'est donc vrai, murmura-t-elle, il te bat?... Oh! le malheureux! + +Elle se mit à pleurer. + +--Être arrivée à mon âge pour voir des choses pareilles!... Un homme +que nous avons comblé de bienfaits, à la mort de son père, lorsqu'il +n'était que petit employé chez nous!... C'est Rougon qui a voulu votre +mariage. Je lui disais bien que Mouret avait l'oeil faux. D'ailleurs, +jamais il ne s'est bien conduit à notre égard; il n'est venu se +retirer à Plassans que pour nous narguer avec les quatre sous qu'il +avait amassés. Dieu merci! nous n'avions pas besoin de lui, nous +étions plus riches que lui, et c'est bien ce qui l'a fâché. Il a +l'esprit petit; il est tellement jaloux, qu'il s'est toujours refusé +comme un malotru à mettre les pieds dans mon salon; il y serait crevé +d'envie.... Mais je ne te laisserai pas avec un tel monstre, ma fille. +Il y a des lois, heureusement. + +--Calmez-vous; on exagère beaucoup, je vous assure, murmura Marthe de +plus en plus gênée. + +--Vous allez voir qu'elle va le défendre! dit la cuisinière. + +A ce moment, l'abbé Faujas et Trouche, qui étaient en grande +conférence au fond du jardin, s'avancèrent, attirés par le bruit. + +--Monsieur le curé, je suis une bien malheureuse mère, reprit madame +Rougon en se lamentant plus haut; je n'ai plus qu'une fille auprès de +moi, et j'apprends qu'elle n'a pas assez de ses yeux pour pleurer.... +Je vous en supplie, vous qui vivez auprès d'elle, consolez-la, +protégez-la. + +L'abbé la regardait, comme pour pénétrer le mot de cette douleur +subite. + +--Je viens de voir une personne que je ne veux pas nommer, +continua-t-elle, fixant à son tour ses regards sur le prêtre. Cette +personne m'a effrayée.... Dieu sait si je cherche à accabler mon +gendre! Mais j'ai le devoir, n'est-ce pas, de défendre les intérêts de +ma fille?... Eh bien, mon gendre est un malheureux; il maltraite sa +femme, il scandalise la ville, il se met de toutes les sales affaires. +Vous verrez qu'il se compromettra encore dans la politique, lorsque +les élections vont venir. La dernière fois, c'était lui qui conduisait +la crapule des faubourgs.... J'en mourrai, monsieur le curé. + +--Monsieur Mouret ne permettrait pas qu'on lui fit des observations, +hasarda l'abbé. + +--Pourtant je ne puis abandonner ma fille à un tel homme! s'écria +madame Rougon. Je ne nous laisserai pas déshonorer.... La justice +n'est pas faite pour les chiens. + +Trouche se dandinait. Il profita d'un silence. + +--Monsieur Mouret est fou, déclara-t-il brutalement. + +Le mot tomba comme un coup de massue, tout le monde se regarda. + +--Je veux dire qu'il n'a pas la tête solide, continua Trouche. Vous +n'avez qu'à étudier ses yeux.... Moi, je vous avoue que je ne suis pas +tranquille. Il y avait un homme à Besançon qui adorait sa fille et qui +l'a assassinée une nuit, sans savoir ce qu'il faisait. + +--Il y a beau temps que monsieur est fêlé, murmura Rose. + +--Mais c'est épouvantable! dit madame Rougon. Vous avez raison, il m'a +eu l'air tout extraordinaire, la dernière fois que je l'ai vu. Il +n'a jamais eu l'intelligence bien nette.... Ah! ma pauvre chérie, +promets-moi de tout me confier. Je ne vais plus dormir en paix +maintenant. Entends-tu, à la première extravagance de ton mari, +n'hésite pas, ne t'expose pas davantage.... Les fous, on les enferme! + +Elle partit sur ce mot. Quand Trouche fut seul avec l'abbé Faujas, il +ricana de son mauvais rire, qui montrait ses dents noires. + +--C'est la propriétaire qui me devra un beau cierge! murmura-t-il. +Elle pourra gigoter tant qu'elle voudra, la nuit. + +Le prêtre, le visage terreux, les yeux à terre, ne répondit pas. Puis, +il haussa les épaules, il alla lire son bréviaire, sous la tonnelle, +au fond du jardin. + + + +XVIII + + +Le dimanche, par une habitude d'ancien commerçant, Mouret sortait, +faisait un tour en ville. Il ne quittait plus que ce jour-là la +solitude étroite où il s'enfermait avec une sorte de honte. C'était +machinal. Dès le matin, il se rasait, passait une chemise blanche, +brossait sa redingote et son chapeau; puis, après le déjeuner, sans +qu'il sût comment, il se trouvait dans la rue, marchant à petits pas, +l'air propre, les mains derrière le dos. + +Un dimanche, comme il mettait le pied hors de chez lui, il aperçut, +sur le trottoir de la rue Balande, Rose, qui causait vivement avec +la bonne de M. Rastoil. Les deux cuisinières se turent en le voyant. +Elles l'examinaient d'un air tellement singulier, qu'il s'assura si un +bout de son mouchoir ne pendait pas d'une de ses poches de derrière. +Lorsqu'il fut arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il tourna +la tête, il les retrouva plantées à la même place: Rose imitait le +balancement d'un homme ivre, tandis que la bonne du président riait +aux éclats. --Je marche trop vite, elles se moquent de moi, pensa +Mouret. + +Il ralentit encore le pas. Dans la rue de la Banne, à mesure qu'il +avançait vers le marché, les boutiquiers accouraient sur les portes, +le suivaient curieusement des yeux. Il fit un petit signe de tête au +boucher, qui resta ahuri, sans lui rendre son salut. La boulangère, à +laquelle il adressa un coup de chapeau, parut si effrayée, qu'elle +se rejeta en arrière. La fruitière, l'épicier, le pâtissier, se +le montraient du doigt, d'un trottoir à l'autre. Derrière lui, il +laissait toute une agitation; des groupes se formaient, des bruits de +voix s'élevaient, mêlés de ricanements. + +--Avez-vous vu comme il marche raide? + +--Oui.... Quand il a voulu enjamber le ruisseau, il a failli faire la +cabriole. + +--On dit qu'ils sont tous comme ça. + +--N'importe, j'ai eu bien peur.... Pourquoi le laisse-t-on sortir? Ça +devrait être défendu. + +Mouret, intimidé, n'osait plus se retourner; il était pris d'une vague +inquiétude, tout en ne comprenant pas nettement qu'on parlait de lui. +Il marcha plus vite, fit aller les bras d'un air aisé. Il regretta +d'avoir mis sa vieille redingote, une redingote noisette, qui n'était +plus à la mode. Arrivé au marché, il hésita un moment, puis s'engagea +résolûment au milieu des marchandes de légumes. Mais là sa vue +produisit une véritable révolution. + +Les ménagères de tout Plassans firent la haie sur son passage. +Les marchandes, debout à leurs bancs, les poings aux côtés, le +dévisagèrent. Il y eut des poussées, des femmes montèrent sur les +bornes de la halle au blé. Lui, hâtait toujours le pas, cherchant à +se dégager, ne pouvant croire décidément qu'il était la cause de ce +vacarme. + +--Ah! bien, on dirait que ses bras sont des ailes de moulins à vert, +dit une paysanne qui vendait des fruits. --Il marche comme un dératé; +il a failli renverser mon étalage, ajouta une marchande de salades. + +--Arrêtez-le! arrêtez-le! crièrent plaisamment les meuniers. + +Mouret, pris de curiosité, s'arrêta net, se haussa naïvement sur la +pointe des pieds, pour voir ce qui se passait: il croyait qu'on venait +de surprendre un voleur. Un immense éclat de rire courut dans la +foule; des huées, des sifflets, des cris d'animaux se firent entendre. + +--Il n'est pas méchant, ne lui faites pas de mal. + +--Tiens! je ne m'y fierais pas.... Il se lève la nuit pour étrangler +les gens. + +--Le fait est qu'il a de vilains yeux. + +--Alors ça lui a pris tout d'un coup? + +--Oui, tout d'un coup.... Ce que c'est que de nous pourtant! Un homme +qui était si doux!... Je m'en vais; ça me fait du mal.... Voici trois +sous pour les navets. + +Mouret venait de reconnaître Olympe au milieu d'un groupe de femmes. +Elle avait acheté des pêches superbes, qu'elle portait dans un petit +sac à ouvrage de dame comme il faut. Elle devait raconter quelque +histoire émouvante, car les commères qui l'entouraient poussaient des +exclamations étouffées, en joignant les mains d'une façon lamentable. + +--Alors, achevait-elle, il l'a saisie par les cheveux, et lui aurait +coupé la gorge avec un rasoir qui était sur la commode, si nous +n'étions pas arrivés à temps pour empêcher le crime.... Ne lui dites +rien, il ferait un malheur. + +--Hein? quel malheur? demanda Mouret effaré à Olympe. + +Les femmes s'étaient écartées, Olympe avait l'air de se tenir sur ses +gardes; elle s'esquiva prudemment, murmurant: + +--Ne vous fâchez pas, monsieur Mouret.... Vous feriez mieux de rentrer +à la maison. + +Mouret se réfugia dans une ruelle qui menait au cours Sauvaire. Les +cris redoublaient, il fut poursuivi un instant par la rumeur grondante +du marché. + +--Qu'ont-ils donc aujourd'hui? pensa-t-il. C'était peut-être de moi +qu'ils se moquaient; pourtant je n'ai pas entendu mon nom.... Il y +aura eu quelque accident. + +Il ôta son chapeau, le regarda, craignant que quelque gamin ne lui +eût jeté une poignée de plâtre; il n'avait non plus ni cerf-volant ni +queue de rat pendu dans le dos. Cette inspection le calma. Il reprit +sa marche de bourgeois en promenade, dans le silence de la ruelle; il +déboucha tranquillement sur le cours Sauvaire. Les petits rentiers +étaient à leur place, sur un banc, au soleil. + +--Tiens! c'est Mouret, dit le capitaine en retraite, d'un air de +profond étonnement. + +La plus vive curiosité se peignit sur les visages endormis de ces +messieurs. Ils allongèrent le cou, sans se lever, laissant +Mouret debout devant eux; ils l'étudiaient, des pieds à la tête, +minutieusement. + +--Alors, vous faites un petit tour? reprit le capitaine, qui +paraissait le plus hardi. + +--Oui, un petit tour, répéta Mouret, d'une façon distraite; le temps +est très-beau. + +Ces messieurs échangèrent des sourires d'intelligence. Ils avaient +froid, et le ciel venait de se couvrir. + +--Très-beau, murmura l'ancien tanneur, vous n'êtes pas difficile... Il +est vrai que vous voilà déjà habillé en hiver. Vous avez une drôle de +redingote. + +Les sourires se changèrent en ricanements. Mouret sembla pris d'une +idée subite. + +--Regardez donc, demanda-t-il en se tournant brusquement, si je n'ai +pas un soleil dans le dos. + +Les marchands d'amandes retirés ne purent tenir leur sérieux +davantage, ils éclatèrent. Le farceur de la bande, le capitaine, +cligna les yeux. --Où donc, un soleil? demanda-t-il. Je ne vois qu'une +lune. + +Les autres pouffaient, trouvaient cela extrêmement spirituel. + +--Une lune? dit Mouret. Rendez-moi le service de l'effacer; elle m'a +causé des ennuis. + +Le capitaine lui donna trois ou quatre tapes, en ajoutant: + +--La! mon brave, vous voilà débarrassé. Ça ne doit pas être commode +d'avoir une lune dans le dos.... Vous avez l'air souffrant? + +--Je ne me porte pas très-bien, répondit-il de sa voix indifférente. + +Et, croyant surprendre des chuchotements sur le banc: + +--Oh! je suis joliment soigné à la maison. Ma femme est très-bonne, +elle me gâte.... Mais j'ai besoin de beaucoup de repos. C'est pour +cela que je ne sors plus, qu'on ne me voit plus comme autrefois. Quand +je serai guéri, je reprendrai les affaires. + +--Tiens! interrompit brutalement l'ancien maître tanneur, on prétend +que c'est votre femme qui ne se porte pas bien. + +--Ma femme.... Elle n'est pas malade, ce sont des mensonges! +s'écria-t-il en s'animant. Elle n'a rien, rien du tout.... On nous en +veut, parce que nous nous tenons tranquilles chez nous.... Ah bien! +malade, ma femme! Elle est très-forte, elle n'a seulement jamais mal à +la tête. + +Et il continua par phrases courtes, balbutiant avec des yeux +inquiets d'homme qui ment et une langue embarrassée de bavard devenu +silencieux. Les petits rentiers avaient des hochements de tête +apitoyés, tandis que le capitaine se frappait le front de l'index. +Un ancien chapelier du faubourg, qui avait examiné Mouret depuis son +noeud de cravate jusqu'au dernier bouton de sa redingote, s'était +finalement absorbé dans le spectacle de ses souliers. Le lacet du +soulier gauche se trouvait dénoué, ce qui paraissait exorbitant au +chapelier; il poussait du coude ses voisins, leur montrant, d'un +clignement d'yeux, ce lacet dont les bouts pendaient. Bientôt tout le +banc n'eut plus de regards que pour le lacet. Ce fut le comble. +Ces messieurs haussèrent les épaules, de façon à montrer qu'ils ne +gardaient plus le moindre espoir. + +--Mouret, dit paternellement le capitaine, nouez donc les cordons de +votre soulier. + +Mouret regarda ses pieds; mais il ne sembla pas comprendre, il se +remit à parler. Puis, comme on ne lui répondait plus, il se tut, resta +là encore un instant, finit par continuer doucement sa promenade. + +--Il va tomber, c'est sûr, déclara le maître tanneur en se levant pour +le voir plus longtemps. Hein! est-il drôle? a-t-il assez déménagé? + +Au bout du cours Sauvaire, lorsque Mouret passa devant le cercle de la +Jeunesse, il retrouva les rires étouffés qui l'accompagnaient depuis +qu'il avait mis les pieds dans la rue. Il vit parfaitement, sur le +seuil du cercle, Séverin Rastoil qui le désignait à un groupe de +jeunes gens. Décidément, c'était de lui que la ville riait ainsi. Il +baissa la tête, pris d'une sorte de peur, ne s'expliquant pas cet +acharnement, filant le long des maisons. Comme il allait entrer dans +la rue Canquoin, il entendit un bruit derrière lui; il tourna la tête, +il aperçut trois gamins qui le suivaient: deux grands, l'air effronté, +et un tout petit, très-sérieux, tenant à la main une vieille orange +ramassée dans un ruisseau. Alors, il suivit la rue Canquoin, coupa par +la place des Récollets, se trouva dans la rue de la Banne. Les gamins +le suivaient toujours. + +--Voulez-vous que j'aille vous tirer les oreilles? leur cria-t-il en +marchant sur eux brusquement. + +Ils se jetèrent de côté, riant, hurlant, s'échappant à quatre pattes. +Mouret, très-rouge, se sentit ridicule. Il fit un effort pour se +calmer, il reprit son pas de promenade. Ce qui l'épouvantait, c'était +de traverser la place de la Sous-Préfecture, de passer sous les +fenêtres des Rougon, avec cette suite de vauriens qu'il entendait +grossir et s'enhardir derrière son dos. Comme il avançait, il fut +justement obligé de faire un détour pour éviter sa belle-mère qui +rentrait des vêpres en compagnie de madame de Condamin. + +--Au loup, au loup! criaient les gamins. + +Mouret, la sueur au front, les pieds buttant contre les pavés, +entendit la vieille madame Bougon dire à la femme du conservateur des +eaux et forêts: + +--Oh! voyez donc, le malheureux! C'est une honte. Nous ne pouvons +tolérer cela plus longtemps. + +Alors, irrésistiblement, Mouret se mit à courir. Les bras tendus, la +tête perdue, il se précipita dans la rue Balande, où s'engouffra avec +lui la bande des gamins, au nombre de dix à douze. Il lui semblait +que les boutiquiers de la rue de la Banne, les femmes du marché, les +promeneurs du cours, les jeunes messieurs du cercle, les Rougon, les +Condamin, tout Plassans, avec ses rires étouffés, roulaient derrière +son dos, le long de la pente raide de la rue. Les enfants tapaient des +pieds, glissaient sur les pavés pointus, faisaient un vacarme de meute +lâchée dans le quartier tranquille. + +--Attrape-le! hurlaient-ils. + +--Houp! houp! il est rien cocasse, avec sa redingote! + +--Ohé! vous autres, prenez par la rue Taravelle; vous le pincerez. + +--Au galop! au galop! + +Mouvet, affolé, prit un élan désespéré pour atteindre sa porte; mais +le pied lui manqua, il roula sur le trottoir, où il resta quelques +secondes, abattu. Les gamins, craignant les ruades, firent le cercle +en poussant des cris de triomphe; tandis que le tout petit, s'avançant +gravement, lui jeta l'orange pourrie, qui s'écrasa sur son oeil +gauche. Il se releva péniblement, rentra chez lui, sans s'essuyer. +Rose dut prendre un balai pour chasser les vauriens. A partir de ce +dimanche, tout Plassans fut convaincu que Mouret était fou à lier. On +citait des faits surprenants. Par exemple, il s'enfermait des journées +entières dans une pièce nue, où l'on n'avait pas balayé depuis un an; +et la chose n'était pas inventée à plaisir, puisque les personnes +qui la contaient, la tenaient de la bonne même de la maison. Que +pouvait-il faire dans cette pièce nue? Les versions différaient; +la bonne disait qu'il faisait le mort, ce qui épouvantait tout le +quartier. Au marché, on croyait fermement qu'il cachait une bière, +dans laquelle il s'étendait tout de son long, les yeux ouverts, les +mains sur la poitrine; et cela du matin au soir, par plaisir. + +--Il y a longtemps que la crise le menaçait, répétait Olympe dans +toutes les boutiques. Ça couvait; il devenait triste, il cherchait les +coins pour se cacher, vous savez, comme les bêtes qui tombent malades. +Moi, dès le jour où j'ai mis le pied dans la maison, j'ai dit à mon +mari: «Le propriétaire file un vilain coton». Il avait les yeux +jaunes, la mine sournoise. Et depuis lors la maison a été en l'air.... +Il a eu toutes sortes de lubies. Il comptait les morceaux de sucre, +enfermait jusqu'au pain. Il était d'une avarice tellement crasse, que +sa pauvre femme n'avait plus de chaussures à se mettre.... En voilà +une malheureuse, que je plains de tout mon coeur! Elle en a passé, +allez! Vous figurez-vous sa vie avec ce maniaque, qui ne sait plus +même se tenir proprement à table; il jette sa serviette au milieu +du dîner, il s'en va comme un hébété, après avoir pataugé dans son +assiette.... Et taquin avec cela! Il faisait des scènes pour un pot de +moutarde dérangé. Maintenant il ne dit plus rien; il a des regards de +bête sauvage, il saute à la gorge des gens sans pousser un cri.... +J'en vois de drôles. Si je voulais parler.... + +Lorsqu'elle avait éveillé d'ardentes curiosités et qu'on la pressait +de questions, elle murmurait: --Non, non, ça ne me regarde pas.... +Madame Mouret est une sainte femme, qui souffre en vraie chrétienne; +elle a ses idées là-dessus, il faut les respecter.... Croyez-vous +qu'il a voulu lui couper le cou avec un rasoir! + +C'était toujours la même histoire, mais elle obtenait un effet +certain: les poings se fermaient, les femmes parlaient d'étrangler +Mouret. Quand un incrédule hochait la tête, on l'embarrassait tout net +en lui demandant d'expliquer les épouvantables scènes de chaque nuit; +un fou seul était capable de sauter ainsi à la gorge de sa femme, dès +qu'elle se couchait. Il y avait là une pointe de mystère qui aida +singulièrement à répandre l'histoire dans la ville. Pendant près d'un +mois, la rumeur grossit. Rue Balande, malgré les commérages tragiques +colportés par Olympe, le calme s'était fait, les nuits se passaient +tranquillement. Marthe avait des impatiences nerveuses, lorsque, +sans parler clairement, ses intimes lui recommandaient d'être +très-prudente. + +--Vous voulez n'en faire qu'à votre tète, n'est-ce pas? disait Rose. +Vous venez.... Il recommencera. Nous vous trouverons assassinée, un de +ces quatre matins. + +Madame Rougon affectait maintenant d'accourir tous les deux jours. +Elle entrait d'un air plein d'angoisse, elle demandait à Rose, dès le +vestibule: + +--Eh bien? aucun accident, aujourd'hui? + +Puis, quand elle voyait sa fille, elle l'embrassait avec une fureur de +tendresse, comme si elle avait eu peur de ne plus la trouver là. Elle +passait des nuits affreuses, disait-elle; elle tremblait à chaque coup +de sonnette, s'imaginant toujours qu'on venait lui apprendre quelque +malheur; elle ne vivait plus. Et, lorsque Marthe lui affirmait qu'elle +ne courait aucun danger, elle la regardait avec admiration, elle +s'écriait: + +--Tu es un ange! Si je n'étais pas là, tu te laisserais tuer sans +pousser un soupir. Mais, sois tranquille, je veille sur toi, je prends +mes précautions. Le jour où ton mari lèvera le petit doigt, il aura de +mes nouvelles. + +Elle ne s'expliquait pas davantage. La vérité était qu'elle rendait +visite à toutes les autorités de Plassans. Elle avait ainsi raconté +les malheurs de sa fille au maire, au sous-préfet, au président du +tribunal, d'une façon confidentielle, en leur faisant jurer une +discrétion absolue. + +--C'est une mère au désespoir qui s'adresse à vous, murmurait-elle +avec une larme; je vous livre l'honneur, la dignité de ma pauvre +enfant. Mon mari tomberait malade, si un scandale public avait lieu, +et pourtant je ne puis attendre quelque fatale catastrophe.... +Conseillez-moi, dites-moi ce que je dois faire. + +Ces messieurs furent charmants. Ils la tranquillisèrent, lui promirent +de veiller sur madame Mouret, tout en se tenant à l'écart; d'ailleurs, +au moindre danger, ils agiraient. Elle insista particulièrement auprès +de M. Péqueur des Saulaies et de M. Rastoil, tous les deux voisins +de son gendre, pouvant intervenir sur-le-champ, si quelque malheur +arrivait. + +Cette histoire de fou raisonnable, attendant le coup de minuit pour +devenir furieux, donna un vif intérêt aux réunions des deux sociétés +dans le jardin des Mouret. On se montra très-empressé de venir saluer +l'abbé Faujas. Dès quatre heures, celui-ci descendait, faisant avec +bonhomie les honneurs de la tonnelle; il continuait à s'effacer, +répondant par des hochements de tête. Les premiers jours, on ne fit +que des allusions détournées au drame qui se passait dans la maison; +mais, un mardi, M. Maffre, qui regardait la façade d'un air inquiet, +se hasarda à demander, en désignant d'un coup d'oeil une fenêtre du +premier étage: + +--C'est la chambre, n'est-ce pas? + +Alors, en baissant la voix, les deux sociétés causèrent de l'étrange +aventure qui bouleversait le quartier. Le prêtre donna quelques vagues +explications: c'était bien fâcheux, bien triste, et il plaignait tout +le monde, sans s'aventurer davantage. + +--Mais vous, docteur, demanda madame de Condamin à M. Porquier, vous +qui êtes le médecin de la maison, qu'est-ce que vous pensez de tout +cela? + +Le docteur Porquier hocha longtemps la tête avant de répondre. Il se +posa d'abord en homme discret. + +--C'est bien délicat, murmura-t-il. Madame Mouret n'est pas d'une +forte santé. Quant à monsieur Mouret.... + +--J'ai vu madame Rougon, dit le sous-préfet. Elle est très-inquiète. + +--Son gendre l'a toujours gênée, interrompit brutalement M. de +Condamin. Moi, j'ai rencontré Mouret, l'autre jour, au cercle. Il m'a +battu au piquet. Je l'ai trouvé aussi intelligent qu'à l'ordinaire.... +Le digne homme n'a jamais été un aigle. + +--Je n'ai point dit qu'il fût fou, comme le vulgaire l'entend, reprit +le docteur, qui se crut attaqué; seulement, je ne dis pas non plus +qu'il soit prudent de le laisser en liberté. + +Cette déclaration produisit une certaine émotion. M. Rastoil regarda +instinctivement le mur qui séparait les deux jardins. Tous les visages +se tendaient vers le docteur. + +--J'ai connu, continuait-il, une dame charmante, qui tenait grand +train, donnant à dîner, recevant les personnes les plus distinguées, +causant elle-même avec beaucoup d'esprit. Eh bien, dès que cette dame +était rentrée dans sa chambre, elle s'enfermait et passait une partie +de la nuit à marcher à quatre pattes autour de la pièce, en aboyant +comme une chienne. Ses gens crurent longtemps qu'elle cachait une +chienne chez elle.... Cette dame offrait un cas de ce que nous autres +médecins nous nommons la folie lucide. + +L'abbé Surin retenait de petits rires en regardant les demoiselles +Rastoil, qu'égayait cette histoire d'une personne comme il faut +faisant le chien. Le docteur Porquier se moucha gravement. + +--Je pourrais citer vingt histoires semblables, ajouta-t-il; des +gens qui paraissent avoir toute leur raison et qui se livrent aux +extravagances les plus surprenantes, dès qu'ils se trouvent seuls. +Monsieur de Bourdeu a parfaitement connu un marquis, que je ne veux +pas nommer, à Valence.... + +--Il a été mon ami intime, dit M. de Bourdeu; il dînait souvent à la +préfecture. Son histoire a fait un bruit énorme. + +--Quelle histoire? demanda madame de Condamin, en voyant que le +docteur et l'ancien préfet se taisaient. + +--L'histoire n'est pas très-propre, reprit M. de Bourdeu, qui se mit à +rire. Le marquis, d'une intelligence faible, d'ailleurs, passait les +journées entières dans son cabinet, où il se disait occupé à un grand +ouvrage d'économie politique.... Au bout de dix ans, on découvrit +qu'il y faisait, du matin au soir, de petites boulettes d'égales +grosseur avec.... + +--Avec ses excréments, acheva le docteur d'une voix si grave, que le +mot passa et ne fit pas même rougir les dames. + +--Moi, dit l'abbé Bourrette, que ces anecdotes amusaient comme des +contes de fées, j'ai eu une pénitente bien singulière.... Elle avait +la passion de tuer les mouches; elle ne pouvait en voir une, sans +éprouver l'irrésistible envie de la prendre. Chez elle, elle les +enfilait dans des aiguilles à tricoter. Puis, lorsqu'elle se +confessait, elle pleurait à chaudes larmes; elle s'accusait de la mort +des pauvres bêtes, elle se croyait damnée.... Jamais je n'ai pu la +corriger. + +L'histoire de l'abbé eut du succès. M. Péqueur des Saulaies et M. +Rastoil eux-mêmes daignèrent sourire. + +--Il n'y a pas grand mal, lorsqu'on ne tue que des mouches, fit +remarquer le docteur. Mais les fous lucides n'ont pas tous cette +innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice +caché, passé à l'état de manie, des misérables qui boivent, qui se +livrent à des débauches secrètes, qui volent par besoin de voler, qui +agonisent d'orgueil, de jalousie, d'ambition. Et ils ont l'hypocrisie +de leur folie, à ce point qu'ils parviennent à se surveiller, à +mener jusqu'au bout les projets les plus compliqués, à répondre +raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lésions +cérébrales; puis, des qu'ils rentrent dans l'intimité, dès qu'ils +sont seuls avec leurs victimes, ils s'abandonnent à leurs conceptions +délirantes, ils se changent en bourreaux.... S'ils n'assassinent pas, +ils tuent en détail. + +--Alors monsieur Mouret? demanda madame de Condamin. + +--Monsieur Mouret a toujours été taquin, inquiet, despotique. La +lésion paraît s'être aggravée avec l'âge. Aujourd'hui, je n'hésite +pas à le placer parmi les fous méchants.... J'ai eu une cliente qui +s'enfermait comme lui dans une pièce écartée, où elle passait les +journées entières à combiner les actions les plus abominables. + +--Mais, docteur, si tel est votre avis, il faut aviser! s'écria M. +Rastoil. Vous devriez faire un rapport à qui de droit. + +Le docteur Porquier resta légèrement embarrassé. + +--Nous causons, dit-il, en reprenant son sourire de médecin des dames. +Si je suis requis, si les choses deviennent graves, je ferai mon +devoir. + +--Bah! conclut méchamment M. de Condamin, les plus fous ne sont pas +ceux qu'on pense.... Il n'y a pas de cervelle saine, pour un médecin +aliéniste.... Le docteur vient de nous réciter là une page d'un livre +sur la folie lucide, que j'ai lu, et qui est intéressant comme un +roman. + +L'abbé Faujas avait écouté curieusement, sans prendre part à la +conversation. Puis, comme on se taisait, il fit entendre que ces +histoires de fou attristaient les dames; il voulut qu'on parlât +d'autre chose. Mais la curiosité était éveillée, les deux sociétés se +mirent à épier les moindres actes de Mouret. Celui-ci ne descendait +plus qu'une heure par jour au jardin, après le déjeuner, pendant que +les Faujas restaient à table avec sa femme. Dès qu'il y avait mis les +pieds, il tombait sous la surveillance active de la famille Rastoil et +des familiers de la sous-préfecture. Il ne pouvait s'arrêter devant un +carré de légumes, s'intéresser à une salade, hasarder un geste, +sans donner lieu, à droite et à gauche, dans les deux jardins, aux +commentaires les plus désobligeants. Tout le monde se tournait contre +lui. M. de Condamin seul le défendait encore. Mais, un jour, la belle +Octavie lui dit, en déjeunant: + +--Qu'est-ce que cela peut vous faire que ce Mouret soit fou? + +--A moi? chère amie, absolument rien, répondit-il, étonné. + +--Eh bien, alors, laissez-le fou, puisque tout le monde vous dit qu'il +est fou.... Je ne sais quelle rage vous avez d'être d'un autre avis +que votre femme. Cela ne vous portera pas bonheur, mon cher.... Ayez +donc l'esprit, à Plassans, de n'être pas spirituel. + +M. de Condamin sourit. + +--Vous avez raison comme toujours, dit-il galamment; vous savez que +j'ai mis ma fortune entre vos mains.... Ne m'attendez pas pour dîner. +Je vais à cheval jusqu'à Saint-Eutrope, pour donner un coup d'oeil à +une coupe de bois. + +Il partit, mâchonnant un cigare. + +Madame de Condamin n'ignorait pas qu'il avait des tendresses pour une +petite fille, du côté de Saint-Eutrope. Mais elle était tolérante, +elle l'avait même sauvé deux fois des conséquences de très-vilaines +histoires. Quant à lui, il était bien tranquille sur la vertu de sa +femme; il la savait trop fine pour avoir une intrigue à Plassans. + +--Vous n'imagineriez jamais à quoi Mouret passe son temps dans la +pièce où il s'enferme? dit le lendemain le conservateur des eaux et +forêts, lorsqu'il se rendit à la sous-préfecture. Eh bien, il compte +les _s_ qui se trouvent dans la Bible. Il a craint de s'être trompé, +et il a déjà recommencé trois fois son calcul... Ma foi! vous aviez +raison, il est fêlé du haut en bas, ce farceur-là! + +Et, à partir de ce moment, M. de Condamin chargea terriblement Mouret. +Il poussait même les choses un peu loin, mettant toute sa hâblerie +à inventer des histoires saugrenues, qui ahurissaient la famille +Rastoil. Il prit surtout pour victime M. Maffre. Un jour, il lui +racontait qu'il avait aperçu Mouret à une des fenêtres de la rue, tout +nu, coiffé seulement d'un bonnet de femme, faisant des révérences dans +le vide. Un autre jour, il affirmait avec un aplomb étonnant qu'il +était certain d'avoir rencontré à trois lieues Mouret, dansant au fond +d'un petit bois, comme un homme sauvage; puis, comme le juge de paix +semblait douter, il se fâchait, il disait que Mouret pouvait bien +s'en aller par les tuyaux de descente, sans qu'on s'en aperçût. Les +familiers de la sous-préfecture souriaient; mais, dès le lendemain, la +bonne des Rastoil répandait ces récits extraordinaires dans la ville, +où la légende de l'homme qui battait sa femme prenait des proportions +extraordinaires. + +Une après-midi, l'aînée des demoiselles Rastoil, Aurélie, raconta en +rougissant que, la veille, s'étant mise à la fenêtre, vers minuit, +elle avait aperçu le voisin qui se promenait dans son jardin avec un +grand cierge. M. de Condamin crut que la jeune fille se moquait de +lui; mais elle donnait des détails précis. + +--Il tenait le cierge de la main gauche. Il s'est agenouillé par +terre; puis, il s'est traîné sur les genoux en sanglotant. --Peut-être +qu'il a commis un crime et qu'il a enterré le cadavre dans son jardin, +dit M. Maffre, devenu blême. + +Alors, les deux sociétés convinrent de veiller un soir, jusqu'à +minuit, s'il le fallait, pour avoir le coeur net de cette aventure. La +nuit suivante, elles se tinrent aux aguets dans les deux jardins; +mais Mouret ne parut pas. Trois soirées furent ainsi perdues. La +sous-préfecture abandonnait la partie; madame de Condamin refusait de +rester sous les marronniers, où il faisait un noir terrible, lorsque, +la quatrième nuit, par un ciel d'encre, une lumière tremblota au +rez-de-chaussée des Mouret. M. Péqueur des Saulaies, averti, se glissa +lui-même dans l'impasse des Chevillottes, pour inviter la famille +Rastoil à venir sur la terrasse de son hôtel, d'où l'on dominait le +jardin voisin. Le président, à l'affût avec ses demoiselles +derrière sa cascade, eut une courte hésitation, réfléchissant que, +politiquement, il s'engageait beaucoup en allant ainsi chez le +sous-préfet; mais la nuit était si sombre, sa fille Aurélie tenait +tellement à prouver la réalité de son histoire, qu'il suivit M. +Péqueur des Saulaies, à pas étouffés, dans l'ombre. Ce fut de la sorte +que la légitimité, à Plassans, pénétra pour la première fois chez un +fonctionnaire bonapartiste. + +--Ne faites pas de bruit, recommanda le sous-préfet; penchez-vous sur +la terrasse. + +M. Rastoil et ses demoiselles trouvèrent là le docteur Porquier, +madame de Condamin et son mari. Les ténèbres étaient si épaisses, +qu'on se salua sans se voir. Cependant, toutes les respirations +restaient suspendues. Mouret venait de se montrer sur le perron, avec +une bougie plantée dans un grand chandelier de cuisine. + +--Vous voyez qu'il tient un cierge, murmura Aurélie. + +Personne ne protesta. Le fait fut acquis, Mouret tenait un cierge. +Il descendit lentement le perron, tourna à gauche, demeura immobile +devant un carré de laitues. Il levait la bougie pour éclairer les +salades; sa face apparaissait toute jaune sur le fond noir de la nuit. + +--Quelle figure! dit madame de Condamin; j'en rêverai, c'est +certain.... Est-ce qu'il dort, docteur? --Non, non, répondit M. +Porquier, il n'est pas somnambule, il est bien éveillé.... Vous +distinguez la fixité de ses regards; je vous prie aussi de remarquer +la sécheresse de ses mouvements.... + +--Taisez-vous donc, nous n'avons pas besoin d'une conférence, +interrompit M. Péqueur des Saulaies. + +Alors, le silence le plus profond régna. Mouret ayant enjambé les +buis, s'était agenouillé au milieu des salades. Il baissait la bougie, +il cherchait le long des rigoles, sous les feuilles vertes étalées. +De temps à autre, il avait un petit grognement; il semblait écraser, +enfoncer quelque chose en terre. Cela dura près d'une demi-heure. + +--Il pleure, je vous le disais bien, répétait complaisamment Aurélie. + +--C'est réellement très-effrayant, balbutiait madame de Condamin. +Rentrons, je vous en prie. + +Mouret laissa tomber sa bougie, qui s'éteignit. On l'entendit se +fâcher et remonter le perron en buttant contre les marches. Les +demoiselles Rastoil avaient poussé un léger cri de terreur. Elles ne +se rassurèrent que dans le petit salon éclairé, où M. Péqueur des +Saulaies voulut absolument que la société acceptât une tasse de thé et +des biscuits. Madame de Condamin continuait à être toute tremblante; +elle se pelotonnait dans le coin d'une causeuse; elle assurait, +avec un sourire attendri, que jamais elle ne s'était sentie si +impressionnée, même un matin où elle avait eu la vilaine curiosité +d'aller voir une exécution capitale. + +--C'est singulier, dit M. Rastoil, qui réfléchissait profondément +depuis un instant, Mouret avait l'air de chercher des limaces sous ses +salades. Les jardins en sont empoisonnés, et je me suis laissé dire +qu'on ne les détruit bien que la nuit. + +--Les limaces! s'écria M. de Condamin; allez, il s'inquiète bien des +limaces! Est-ce qu'on va chercher des limaces avec un cierge? Je crois +plutôt, comme monsieur Maffre, qu'il y a quelque crime là-dessous.... +Ce Mouret n'a-t-il jamais eu une domestique qui ait disparu? Il +faudrait faire une enquête. + +M. Péqueur des Saulaies comprit que son ami le conservateur des eaux +et forêts allait un peu loin. Il murmura, en buvant une gorgée de thé: + +--Non, non, mon cher. Il est fou, il a des imaginations +extraordinaires, voilà tout.... C'est déjà bien assez terrifiant. + +Il prit l'assiette de biscuits, qu'il présenta aux demoiselles Rastoil +en cambrant sa taille de bel officier; puis, reposant l'assiette, il +continua: + +--Quand on pense que ce malheureux s'est occupé de politique! Je ne +veux pas vous reprocher votre alliance avec les républicains, monsieur +le président; mais avouez que le marquis de Lagrifoul avait là un +partisan bien étrange. + +M. Rastoil était devenu très-grave. Il fit un geste vague, sans +répondre. + +--Et il s'en occupe toujours; c'est peut-être la politique qui lui +tourne la tête, dit la belle Octavie en s'essuyant délicatement les +lèvres. On le donne comme très-ardent pour les prochaines élections, +n'est-ce pas, mon ami? + +Elle s'adressait à son mari, auquel elle jeta un regard. + +--Il en crèvera! s'écria M. de Condamin; il répète partout qu'il est +le maître du scrutin, qu'il fera nommer un cordonnier, si cela lui +plaît. + +--Vous exagérez, dit le docteur Porquier; il n'a plus autant +d'influence, la ville entière se moque de lui. + +--Eh! c'est ce qui vous trompe! S'il le veut, il mènera aux urnes tout +le vieux quartier et un grand nombre de villages.... Il est fou, +c'est vrai, mais c'est une recommandation.... Je le trouve encore +très-raisonnable, pour un républicain. + +Cette plaisanterie médiocre obtint un vif succès. Les demoiselles +Rastoil eurent elles-mêmes de petits rires de pensionnaire. Le +président voulut bien approuver de la tête; il sortit de sa gravité, +il dit en évitant de regarder le sous-préfet: + +--Lagrifoul ne nous a peut-être pas rendu les services que nous étions +en droit d'attendre; mais un cordonnier, ce serait vraiment honteux +pour Plassans! + +Et il ajouta vivement, comme pour couper court sur la déclaration +qu'il venait de faire: + +--Il est une heure et demie; c'est une débauche.... Monsieur le +sous-préfet, tous nos remercîments. + +Ce fut madame de Condamin, qui, en jetant un châle sur ses épaules, +trouva moyen de conclure. + +--Enfin, dit-elle, on ne peut pas laisser conduire les élections par +un homme qui va s'agenouiller au milieu de ses salades, à minuit +passé. + +Cette nuit devint légendaire. M. de Condamin eut beau jeu, lorsqu'il +raconta l'aventure à M. de Bourdeu, à M. Maffre et aux abbés, qui +n'avaient pas vu le voisin avec un cierge. Trois jours plus tard, le +quartier jurait avoir aperçu le fou qui battait sa femme se promenant +la tête couverte d'un drap de lit. Sous la tonnelle, aux réunions de +l'après-midi, on se préoccupait surtout de la candidature possible du +cordonnier de Mouret. On riait, tout en s'étudiant les uns les +autres. C'était une façon de se tâter politiquement. M. de Bourdeu, +à certaines confidences de son ami le président, croyait comprendre +qu'une entente tacite pourrait se faire sur son nom entre la +sous-préfecture et l'opposition modérée, de façon à battre +honteusement les républicains. Aussi se montrait-il de plus en +plus sarcastique contre le marquis de Lagrifoul, dont il relevait +scrupuleusement les moindres bévues à la Chambre. M. Delangre, qui +ne venait que de loin en loin, en alléguant les soucis de son +administration municipale, souriait finement, à chaque nouvelle +moquerie de l'ancien préfet. + +--Vous n'avez plus qu'à enterrer le marquis, monsieur le curé, dit-il +un jour à l'oreille de l'abbé Faujas. + +Madame de Condamin qui l'entendit, tourna la tête, posant un doigt sur +ses lèvres avec une moue d'une malice exquise. + +L'abbé Faujas, maintenant, laissait parler politique devant lui. Il +donnait même parfois un avis, était pour l'union des esprits honnêtes +et religieux. Alors, tous renchérissaient, M. Péqueur des Saulaies, M. +Rastoil, M. de Bourdeu, jusqu'à M. Maffre. Il devait être si facile +de s'entendre entre gens de bien, de travailler en commun à la +consolidation des grands principes, sans lesquels aucune société ne +saurait exister! Et la conversation tournait sur la propriété, sur la +famille, sur la religion. Parfois le nom de Mouret revenait, et M. de +Condamin murmurait: + +--Je ne laisse venir ma femme ici qu'en tremblant. J'ai peur, que +voulez-vous!... Vous verrez de drôles de choses, aux élections, s'il +est encore libre! + +Cependant, tous les matins, Trouche tachait d'effrayer l'abbé Faujas, +dans l'entretien qu'il avait régulièrement avec lui. Il lui donnait +les nouvelles les plus alarmantes: les ouvriers du vieux quartier +s'occupaient beaucoup trop de la maison Mouret; ils parlaient de voir +le bonhomme, de juger son état, de prendre son avis. + +Le prêtre, d'ordinaire, haussait les épaules. Mais, un jour, Trouche +sortit de chez lui, l'air enchanté. Il vint embrasser Olympe en +s'écriant: + +--Cette fois, ma fille, c'est fait. --Il te permet d'agir? +demanda-t-elle. + +--Oui, en toute liberté.... Nous allons être joliment tranquilles, +quand l'autre ne sera plus là. + +Elle était encore couchée; elle se renfonça sous la couverture, +faisant des sauts de carpe, riant comme une enfant. + +--Ah bien! tout va être à nous, n'est-ce pas?... Je prendrai une autre +chambre. Et je veux aller dans le jardin, je veux faire ma cuisine en +bas.... Tiens! mon frère nous doit bien ça. Tu lui auras donné un fier +coup de main! + +Le soir, Trouche arriva vers dix heures seulement au café borgne dans +lequel il se rencontrait avec Guillaume Porquier et d'autres jeunes +gens comme il faut de la ville. On le plaisanta sur son retard, on +l'accusa d'être allé aux remparts avec une des jeunes coquines de +l'oeuvre de la Vierge. Cette plaisanterie, d'habitude, le flattait; +mais il resta grave. Il dit qu'il avait eu des affaires, des affaires +sérieuses. Ce ne fut que vers minuit, quand il eut vidé les carafons +du comptoir, qu'il devint tendre et expansif. Il tutoya Guillaume, il +balbutia, le dos contre le mur, rallumant sa pipe à chaque phrase: + +--J'ai vu ton père, ce soir. C'est un brave homme... J'avais besoin +d'un papier. Il a été très-gentil, très-gentil. Il me l'a donné. Je +l'ai là, dans ma poche.... Ah! il ne voulait pas d'abord. Il disait +que ça regardait la famille. Je lui ai dit: «Moi, je suis la famille, +j'ai l'ordre de la maman....» Tu la connais, la maman; tu vas chez +elle. Une brave femme. Elle avait paru très-contente, lorsque j'étais +allé lui conter l'affaire, auparavant.... Alors, il m'a donné le +papier. Tu peux le toucher, tu le sentiras dans ma poche.... + +Guillaume le regardait fixement, cachant sa vive curiosité sous un +rire de doute. + +--Je ne mens pas, continua l'ivrogne; le papier est dans ma poche.... +Tu l'as senti? --C'est un journal, dit le jeune homme. + +Trouche, en ricanant, tira de sa redingote une grande enveloppe, qu'il +posa sur la table au milieu des tasses et des verres. Il la défendit +un instant contre Guillaume qui avait allongé la main; puis, il la +lui laissa prendre, riant plus fort, comme si on l'avait chatouillé. +C'était une déclaration du docteur Porquier, fort détaillée, sur +l'état mental du sieur François Mouret, propriétaire, à Plassans. + +--Alors on va le coffrer? demanda Guillaume en rendant le papier. + +--Ça ne te regarde pas, mon petit, répondit Trouche, redevenu défiant. +C'est pour sa femme, ce papier-là. Moi, je ne suis qu'un ami qui aime +à rendre service. Elle fera ce qu'elle voudra.... Elle ne peut pas non +plus se laisser massacrer, cette pauvre dame. + +Il était si gris, que, lorsqu'on les mit à la porte du café, Guillaume +dut l'accompagner jusqu'à la rue Balande. Il voulait se coucher +sur tous les bancs du cours Sauvaire. Arrivé à la place de la +Sous-Préfecture, il sanglota, il répéta: + +--Il n'y a plus d'amis, c'est parce que je suis pauvre qu'on me +méprise... Toi, tu es un bon garçon. Tu viendras prendre le café +avec nous, quand nous serons les maîtres. Si l'abbé nous gêne, nous +l'enverrons rejoindre l'autre... Il n'est pas fort, l'abbé, malgré ses +grands airs; je lui fais voir les étoiles en plein midi... Tu es un +ami, un vrai, n'est-ce pas? Le Mouret est enfoncé, nous boirons son +vin. + +Lorsqu'il eut mis Trouche à sa porte, Guillaume traversa Plassans +endormi et vint siffler doucement devant la maison du juge de paix. +C'était un signal. Les fils Maffre, que leur père enfermait de sa main +dans leur chambre, ouvrirent une croisée du premier étage, d'où +ils descendirent en s'aidant des barreaux dont les fenêtres du +rez-de-chaussée étaient barricadées. Chaque nuit, ils allaient ainsi +au vice, en compagnie du fils Porquier. + +--Ah bien! leur dit celui-ci, lorsqu'ils eurent gagné en silence les +ruelles noires des remparts, nous aurions tort de nous gêner.... Si +mon père parle encore de m'envoyer faire pénitence dans quelque trou, +j'ai de quoi lui répondre.... Voulez-vous parier que je me fais +recevoir du cercle de la Jeunesse, quand je voudrai? + +Les fils Maffre tinrent le pari. Tous trois se glissèrent dans une +maison jaune, à persiennes vertes, adossée dans un angle des remparts, +au fond d'un cul-de-sac. + +La nuit suivante, Marthe eut une crise épouvantable. Elle avait +assisté, le matin, à une longue cérémonie religieuse, qu'Olympe avait +tenu à voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent +aux cris déchirants qu'elle jetait, ils la trouvèrent étendue au pied +du lit, le front fendu. Mouret, à genoux au milieu des couvertures, +frissonnait. + +--Cette fois, il l'a tuée! cria la cuisinière. + +Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il fût en chemise, le poussa à +travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait +de l'autre côté du palier; elle retourna lui jeter un matelas et +des couvertures. Trouche était parti en courant chercher le docteur +Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe; deux lignes plus bas, +dit-il, le coup était mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout +le monde, il déclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus +longtemps la vie de madame Mouret à la merci d'un fou furieux. + +Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de +délire; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec +une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser +entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table +poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette, +lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus +de noir. + +--Vous êtes les médecins? demanda-t-il. Comment va-t-elle? + +--Elle va mieux, répondit un des messieurs. + +Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre à +manger. + +--J'aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il; ils la +soigneraient, nous serions moins seuls.... C'est depuis que les +enfants sont partis qu'elle est malade.... Je ne suis pas bien, moi +non plus. + +Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes +coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé, lui dit +alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons: + +--Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants? + +--Je veux bien! s'écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite. + +Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus +de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de +leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta +dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très-émotionnée. Et +quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle +remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules, +le fit danser autour du palier, crevant de joie. + +--Emballé! cria-t-elle. + +Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque +après-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas, +les Trouche, se succédaient autour de son lit. Madame de Condamin +elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de +Mouret. Rose répondait à sa maîtresse que monsieur avait dû aller à +Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et +se mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda +son mari avec un commencement d'inquiétude. + +--Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas; +vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont dû +se consulter et agir dans vos intérêts. + +--Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le +coup de bâton qu'il vous a donné sur la tête. Le quartier respire +depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu +ou qu'il ne sortît dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous +les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur Rastoil aussi... Et +votre pauvre mère qui ne vivait plus!... Allez, le monde qui venait +vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs, +me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est un bon +débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand +un homme comme ça va et vient en liberté. + +Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement +pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller; elle regardait en face +d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant +derrière les arbres fruitiers du jardin, l'avait térrifiée. + +--Les Tulettes, les Tulettes! bégaya-t-elle en se cachant les yeux +sous ses mains frémissantes. + +Elle se renversait, se roidissait déjà dans une attaque de nerfs, +lorsque l'abbé Faujas, qui avait achevé son potage, lui prit les +mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus +souple: + +--Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous +accordera des consolations, si vous ne vous révoltez pas; il saura +vous ménager le bonheur que vous méritez. Sous la pression des +mains du prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se +redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes. + +--Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur, +promettez-moi beaucoup de bonheur. + + + +XIX + +Les élections générales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu +de septembre, monseigneur Rousselot partit brusquement pour Paris, +après avoir eu un long entretien avec l'abbé Faujas. On parla d'une +maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours +plus tard, il était de retour; il se faisait faire une lecture par +l'abbé Surin, dans son cabinet. Renversé au fond d'un fauteuil, +frileusement enveloppé dans une douillette de soie violette, bien que +la saison fut encore très-chaude, il écoutait avec un sourire la +voix féminine du jeune abbé qui scandait amoureusement des strophes +d'Anacréon. + +--Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle +langue. + +Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit: + +--Est-ce que l'abbé Faujas est déjà venu ce matin?... Ah! mon enfant, +que de tracas! J'ai encore dans les oreilles cet abominable tapage du +chemin de fer... A Paris, il a plu tout le temps! J'avais des courses +aux quatre coins de la ville, je n'ai vu que de la boue. L'abbé Surin +posa son livre sur le coin d'une console. + +--Monseigneur est-il satisfait des résultats de son voyage? +demanda-t-il avec la familiarité d'un enfant gâté. + +--Je sais ce que je voulais savoir, répondit l'évêque en retrouvant +son fin sourire. J'aurais dû vous emmener. Vous auriez appris des +choses utiles à connaître, quand on a votre âge, et qu'on est destiné +à l'épiscopat par sa naissance et ses relations. + +--Je vous écoute, monseigneur, dit le jeune prêtre d'un air suppliant. + +Mais le prélat hocha la tête. + +--Non, non, ces choses-là ne se disent pas... Soyez l'ami de l'abbé +Faujas, il pourra peut-être beaucoup pour vous un jour. J'ai eu des +renseignements très-complets. + +L'abbé Surin joignit les mains, d'un geste de curiosité si câline, que +monseigneur Rousselot continua: + +--Il avait eu des difficultés à Besançon.... Il était à Paris, +très-pauvre, dans un hôtel garni. C'est lui qui est allé s'offrir. Le +ministre cherchait justement des prêtres dévoués au gouvernement. J'ai +compris que Faujas l'avait d'abord effrayé, avec sa mine noire et +sa vieille soutane. C'est à tout hasard qu'il l'a envoyé ici.... Le +ministre s'est montré très-aimable pour moi. + +L'évêque achevait ses phrases par un léger balancement de la main, +cherchant les mots, craignant d'en trop dire. Puis, l'affection qu'il +portait à son secrétaire remporta; il ajouta vivement: + +--Enfin, croyez-moi, soyez utile au curé de Saint-Saturnin; il va +avoir besoin de tout le monde, il me paraît homme à n'oublier ni une +injure ni un bienfait. Mais ne vous liez pas avec lui. Il finira mal. +Ceci est une impression personnelle. + +--Il finira mal? répéta le jeune abbé avec surprise. + +--Oh! en ce moment, il est en plein triomphe.... C'est sa figure qui +m'inquiète, mon enfant; il a un masque terrible. Cet homme-là ne +mourra pas dans son lit.... N'allez pas me compromettre; je ne demande +qu'à vivre tranquille, je n'ai plus besoin que de repos. + +L'abbé Surin reprenait son livre, lorsque l'abbé Faujas se fit +annoncer. Monseigneur Rousselot, l'air riant, les mains tendues, +s'avança à sa rencontre, en l'appelant «mon cher curé». + +--Laissez-nous, mon enfant, dit-il à son secrétaire, qui se retira. + +Il parla de son voyage. Sa soeur allait mieux; il avait pu serrer la +main à de vieux amis. + +--Et avez-vous vu le ministre? demanda l'abbé Faujas en le regardant +fixement. + +--Oui, j'ai cru devoir lui faire une visite, répondit l'évêque, qui se +sentit rougir. Il m'a dit un grand bien de vous. + +--Alors vous ne doutez plus, vous vous confiez à moi? + +--Absolument, mon cher curé. D'ailleurs je n'entends rien à la +politique, je vous laisse le maître. + +Ils causèrent ensemble toute la matinée. L'abbé Faujas obtint de lui +qu!il ferait une tournée dans le diocèse; il l'accompagnerait, lui +soufflerait ses moindres paroles. Il était nécessaire, en outre, +de mander tous les doyens, de façon que les curés des plus petites +communes pussent recevoir des instructions. Cela ne présentait aucune +difficulté, le clergé obéirait. La besogne la plus délicate était dans +Plassans même, dans le quartier Saint-Marc. La noblesse, claquemurée +au fond de ses hôtels, échappait entièrement à l'action du prêtre; +il n'avait pu agir jusqu'alors que sur les royalistes ambitieux, +les Rastoil, les Maffre, les Bourdeu. L'évêque lui promit de sonder +certains salons du quartier Saint-Marc où il était reçu. D'ailleurs, +en admettant même que la noblesse votât mal, elle ne réunirait +qu'une minorité ridicule, si la bourgeoisie cléricale l'abandonnait. +--Maintenant, dit monseigneur Rousselot eu se levant, il serait +peut-être bon que je connusse le nom de votre candidat, afin de le +recommander en toutes lettres. + +L'abbé Faujas sourit. + +--Un nom est dangereux, répondit-il. Dans huit jours, il ne resterait +plus un morceau de notre candidat, si nous le nommions aujourd'hui.... +Le marquis de Lagrifoul est devenu impossible. Monsieur de Bourdeu, +qui compte se mettre sur les rangs, est plus impossible encore. Nous +les laisserons se détruire l'un par l'autre, nous n'interviendrons +qu'au dernier moment.... Dites simplement qu'une élection purement +politique serait regrettable, qu'il faudrait, dans l'intérêt de +Plassans, un homme choisi en dehors des partis, connaissant à fond les +besoins de la ville et du département. Donnez même à entendre que cet +homme est trouvé; mais n'allez pas plus loin. + +L'évêque sourit à son tour. Il retint le prêtre, au moment où celui-ci +prenait congé. + +--Et l'abbé Fenil? lui demanda-t-il en baissant la voix. Ne +craignez-vous pas qu'il se jette en travers de vos projets? + +L'abbé Faujas haussa les épaules. + +--Il n'a plus bougé, dit-il. + +--Justement, reprit le prélat, cette tranquillité m'inquiète. Je +connais Fenil, c'est le prêtre le plus haineux de mon diocèse. Il a +peut-être abandonné la vanité de vous battre sur le terrain politique; +mais soyez sûr qu'il se vengera d'homme à homme.... Il doit vous +guetter du fond de sa retraite. + +--Bah! dit l'abbé Faujas, qui montra ses dents blanches, il ne me +mangera pas tout vivant, peut-être. + +L'abbé Surin venait d'entrer. Quand le curé de Saint-Saturnin fut +parti, il égaya beaucoup monseigneur Rousselot, en murmurant: --S'ils +pouvaient se dévorer l'un l'autre, comme les deux renards dont il ne +resta que les deux queues? + +La période électorale allait s'ouvrir. Plassans, que les questions +politiques laissent parfaitement calme d'ordinaire, avait un +commencement de légère fièvre. Une bouche invisible semblait souffler +la guerre dans les rues paisibles. Le marquis de Lagrifoul, qui +habitait la Palud, une grosse bourgade voisine, était descendu, depuis +quinze jours, chez un de ses parents, le comte de Valqueyras, dont +l'hôtel occupait tout un coin du quartier Saint-Marc. Il se faisait +voir, se promenait sur le cours Sauvaire, allait à Saint-Saturnin, +saluait les personnes influentes, sans sortir cependant de sa +maussaderie de gentilhomme. Mais ces efforts d'amabilité, qui avaient +suffi une première fois, ne paraissaient pas avoir un grand succès. +Des accusations couraient, grossies chaque jour, venues on ne savait +de quelle source: le marquis était d'une nullité déplorable; avec un +autre homme que le marquis, Plassans aurait eu depuis longtemps un +embranchement de chemin de fer, le reliant à la ligne de Nice; enfin, +quand un enfant du pays allait voir le marquis à Paris, il devait +faire trois ou quatre visites avant d'obtenir le moindre service. +Cependant, bien que la candidature du député sortant fût +très-compromise par ces reproches, aucun autre candidat ne s'était +encore mis sur les rangs d'une façon nette. On parlait de M. de +Bourdeu, tout en disant qu'il serait très-difficile de réunir une +majorité sur le nom de cet ancien préfet de Louis-Philippe, qui +n'avait nulle part des attaches solides. La vérité était qu'une +influence inconnue venait, à Plassans, de déranger absolument les +chances prévues des différentes candidatures, en rompant l'alliance +des légitimistes et des républicains. Ce qui dominait, c'était une +perplexité générale, une confusion pleine d'ennui, un besoin de bâcler +au plus vite l'élection. + +--La majorité est déplacée, répétaient les uns politiques du cours +Sauvaire. La question est de savoir comment elle se fixera. + +Dans cette fièvre de division qui passait sur la ville, les +républicains voulurent avoir leur candidat. Ils choisirent un maître +chapelier, un sieur Maurin, bonhomme très-aimé des ouvriers. Trouche, +dans les cafés, le soir, trouvait Maurin bien pâle; il proposait un +proscrit de décembre, un charron des Tulettes, qui avait le bon sens +de refuser. Il faut dire que Trouche se donnait comme un républicain +des plus ardents. Il se serait mis lui-même en avant, disait-il, s'il +n'avait pas eu le frère de sa femme dans la calotte; à son grand +regret, il se voyait forcé de manger le pain des cagots, ce qui +l'obligeait à rester dans l'ombre. Il fut un des premiers à répandre +de vilains bruits sur le marquis Lagrifoul; il conseilla également +la rupture avec les légitimistes. Les républicains, à Plassans, qui +étaient fort peu nombreux, devaient être forcément battus. Mais le +triomphe de Trouche fut d'accuser la bande de la sous-préfecture et la +bande des Rastoil d'avoir fait disparaître le pauvre Mouret, dans +le but de priver le parti démocratique d'un de ses chefs les plus +honorables. Le soir où il lança cette accusation, chez un liquoriste +de la rue Canquoin, les gens qui se trouvaient là, se regardèrent d'un +air singulier. Les commérages du vieux quartier, s'attendrissant +sur «le fou qui battait sa femme», maintenant qu'il était enfermé, +racontaient que l'abbé Faujas avait voulu se débarrasser d'un mari +gênant. Trouche alors, chaque soir, répéta son histoire, en tapant du +poing sur les tables des cafés, avec une telle conviction, qu'il finit +par imposer une légende dans laquelle M. Péqueur des Saulaies jouait +le rôle le plus étrange du monde. Il y eut un retour absolu en faveur +de Mouret. Il devint une victime politique, un homme dont on avait +craint l'influence, au point de le loger dans un cabanon des Tulettes. + +--Laissez-moi arranger mes affaires, disait Trouche d'un air +confidentiel. Je planterai là toutes ces sacrées dévotes, et j'en +raconterai de belles sur leur oeuvre de la Vierge.... Une jolie +maison, où ces dames donnent des rendez-vous! + +Cependant, l'abbé Faujas se multipliait; on ne voyait que lui dans les +rues, depuis quelque temps. Il se soignait davantage, faisait effort +pour garder un sourire aimable aux lèvres. Les paupières, par +instants, se baissaient, éteignant la flamme sombre de son regard. +Souvent, à bout de patience, las de ces luttes mesquines de chaque +jour, il rentrait dans sa chambre nue, les poings serrés, les épaules +gonflées de sa force inutile, souhaitant quelque colosse à étouffer +pour se soulager. La vieille madame Rougon, qu'il continuait à voir en +secret, était son bon génie; elle le chapitrait d'importance, tenait +son grand corps plié devant elle sur une chaise basse, lui répétait +qu'il devrait plaire, qu'il gâterait tout en montrant bêtement +ses bras nus de lutteur. Plus tard, quand il serait le maître, il +prendrait Plassans à la gorge, il l'étranglerait, si cela pouvait +le contenter. Certes, elle n'était pas tendre pour Plassans, contre +lequel elle avait une rancune de quarante années de misère, et qu'elle +faisait crever de dépit depuis le coup d'État. + +--C'est moi qui porte la soutane, lui disait-elle parfois en souriant; +vous avez des allures de gendarme, mon cher curé. + +Le prêtre se montrait surtout très-assidu à la salle de lecture du +cercle de la Jeunesse. Il y écoulait d'une façon indulgente les jeunes +gens parler politique, hochant la tète, répétant que l'honnêteté +suffisait. Sa popularité grandissait. Il avait consenti un soir à +jouer au billard, s'y montrant d'une force remarquable; en petit +comité, il acceptait des cigarettes. Aussi le cercle prenait-il son +avis en toutes choses. Ce qui acheva de le poser comme un homme +tolérant, ce fut la façon pleine de bonhomie dont il plaida la +réception de Guillaume Porquier, qui avait renouvelé sa demande. +--J'ai vu ce jeune homme, dit-il; il est venu me faire sa confession +générale, et, ma foi! je lui ai donné l'absolution. A tout péché, +miséricorde.... Ce n'est pas parce qu'il a décroché quelques enseignes +à Plassans et fait des dettes à Paris, qu'il faut le traiter en +lépreux. + +Lorsque Guillaume eut été reçu, il dit en ricanant aux fils Maffre: + +--Eh bien, vous me devez deux bouteilles de champagne.... Vous voyez +que le curé fait tout ce que je veux. J'ai une petite machine pour le +chatouiller à l'endroit sensible, et alors il rit, mes enfants, il n'a +plus rien à me refuser. + +--Il n'a pas l'air de beaucoup t'aimer pourtant, fit remarquer +Alphonse; il te regarde joliment de travers. + +--Bah! c'est que je l'aurai chatouillé trop fort.... Vous verrez que +nous serons bientôt les meilleurs amis du monde. + +En effet, l'abbé Faujas parut se prendre d'affection pour le fils +du docteur; il disait que ce pauvre jeune homme avait besoin d'être +conduit par une main très-douce. Guillaume, en peu de temps, devint +le boute-en-train du cercle; il inventa des jeux, fit connaître la +recette d'un punch au kirsch, débaucha les tout jeunes gens échappés +du collège. Ses vices aimables lui donnèrent une influence énorme. +Pendant que les orgues ronflaient au-dessus de la salle de billard, il +buvait des chopes, entouré des fils de tous les personnages comme il +faut de Plassans, leur racontant des indécences qui les faisaient +pouffer de rire. Le cercle glissa ainsi aux polissonneries complotées +dans les coins. Mais l'abbé Faujas n'entendait rien. Guillaume le +donnait «comme une forte caboche», qui roulait de grandes pensées. + +--L'abbé sera évêque quand il voudra, racontait-il. Il a déjà refusé +une cure à Paris. Il désire rester à Plassans, il s'est pris de +tendresse pour la ville.... Moi, je le nommerais député. C'est lui qui +ferait nos affaires à la Chambre! Mais il n'accepterait pas, il +est trop modeste.... On pourra le consulter, quand viendront les +élections. Il ne mettra personne dedans, celui-là! + +Lucien Delangre restait l'homme grave du cercle. Il montrait une +grande déférence pour l'abbé Faujas, il lui conquérait le groupe +des jeunes gens studieux. Souvent il se rendait avec lui au cercle, +causant vivement, se taisant dès qu'ils entraient dans la salle +commune. + +L'abbé, régulièrement, en sortant du café établi dans les caves des +Minimes, se rendait à l'oeuvre de la Vierge. Il arrivait au milieu de +la récréation, se montrait en souriant sur le perron de la cour. +Alors toutes les galopines accouraient, se disputant ses poches, +où traînaient toujours des images de sainteté, des chapelets, des +médailles bénites. Il s'était fait adorer de ces grandes filles en +leur donnant de petites tapes sur les joues et en leur recommandant +d'être bien sages, ce qui mettait des rires sournois sur leurs mines +effrontées. Souvent les religieuses se plaignaient à lui; les enfants +confiées à leur garde étaient indisciplinables, elles se battaient à +s'arracher les cheveux, elles faisaient pis encore. Lui, ne voyait que +des peccadilles; il sermonait les plus turbulentes, dans la chapelle, +d'où elles sortaient soumises. Parfois, il prenait prétexte d'une +faute plus grave pour faire appeler les parents, et les renvoyait, +touchés de sa bonhomie. Les galopines de l'oeuvre de la Vierge lui +avaient ainsi gagné le coeur des familles pauvres de Plassans. +Le soir, en rentrant chez elles, elles racontaient des choses +extraordinaires sur monsieur le curé. Il n'était pas rare d'en +rencontrer deux, dans les coins sombres des remparts, en train de se +gifler, sur la question de décider laquelle des deux monsieur le curé +aimait le mieux. + +--Ces petites coquines représentent bien deux à trois milliers de +voix, pensait Trouche en regardant, de la fenêtre de son bureau, les +amabilités de l'abbé Faujas. Il s'était offert pour conquérir «ces +petits coeurs», comme il nommait les jeunes filles; mais le prêtre, +inquiet de ses regards luisants, lui avait formellement interdit +de mettre les pieds dans la cour. Il se contentait, lorsque les +religieuses tournaient le dos, de jeter des friandises aux «petits +coeurs», comme on jette des miettes de pain aux moineaux. Il +emplissait surtout de dragées le tablier d'une grande blonde, la fille +d'un tanneur, qui avait, à treize ans, des épaules de femme faite. + +La journée de l'abbé Faujas n'était point finie; il rendait ensuite +de courtes visites aux dames de la société. Madame Rastoil, madame +Delangre, lu recevaient avec des mines ravies; elles répétaient ses +moindres mots, se faisaient avec lui un fonds de conversation pour +toute une semaine. Mais sa grande amie était madame de Condamin. +Celle-là gardait une familiarité souriante, une supériorité de +jolie femme qui se sait toute-puissante. Elle avait des bouts +de conversation à voix basse, des coups d'oeil, des sourires +particuliers, témoignant d'une alliance tenue secrète. Lorsque le +prêtre se présentait chez elle, elle mettait d'un regard son mari à la +porte. «Le gouvernement entrait en séance», comme disait plaisamment +le conservateur des eaux et forêts, qui montait à cheval en toute +philosophie. C'était madame Rougon qui avait désigné madame de +Condamin au prêtre. + +--Elle n'est point encore tout à fait acceptée, lui expliqua-t-elle; +c'est une femme très-forte, sous son air joli de coquette. Vous pouvez +vous ouvrir à elle; elle verra dans votre triomphe une façon de +s'imposer complètement; elle vous sera de la plus sérieuse utilité, si +vous avez des places et des croix à distribuer.... Elle a gardé un bon +ami à Paris, qui lui envoie du ruban rouge autant qu'elle en demande. + +Madame Rougon se tenant à l'écart par une manoeuvre de haute habileté, +la belle Octavie était ainsi devenue l'alliée la plus active de l'abbé +Faujas. Elle lui conquit ses amis et les amis de ses amis. Elle +partait en campagne chaque matin, faisait une étonnante propagande, +rien qu'à l'aide des petits saluts qu'elle jetait du bout de ses +doigts gantés. Elle agissait surtout sur les bourgeoises, elle +décuplait l'influence féminine, dont le prêtre avait senti l'absolue +nécessité, dès ses premiers pas dans le monde étroit de Plassans. Ce +fut elle qui ferma la bouche aux Paloque, qui s'acharnaient sur la +maison des Mouret; elle jeta un gâteau de miel à ces deux monstres. + +--Vous nous tenez donc rancune, chère dame? dit-elle un jour à la +femme du juge, qu'elle rencontra. Vous avez grand tort; vos amis ne +vous oublient pas, ils s'occupent de vous, ils vous ménagent une +surprise. + +--Une belle surprise! quelque casse-cou! s'écria aigrement madame +Paloque. Allez, on ne se moquera plus de nous; j'ai bien juré de +rester dans mon coin. + +Madame de Condamin souriait. + +--Que diriez-vous, demanda-t-elle, si monsieur Paloque était décoré? + +La femme du juge resta muette. Un flot de sang lui bleuit la face et +la rendit affreuse. + +--Vous plaisantez, bégaya-t-elle; c'est encore un coup monté contre +nous.... Si ce n'était pas vrai, je ne vous pardonnerais de la vie. + +La belle Octavie dut lui jurer que rien n'était plus vrai. La +nomination était sûre; seulement, elle ne paraîtrait au _Moniteur_ +qu'après les élections, parce que le gouvernement ne voulait pas avoir +l'air d'acheter les voix de la magistrature. Et elle laissa entendre +que l'abbé Faujas n'était pas étranger à cette récompense attendue +depuis si longtemps; il en avait causé avec le sous-préfet. + +--Alors, mon mari avait raison, dit madame Paloque effarée. Voilà +longtemps qu'il me fait des scènes abominables pour que j'aille offrir +des excuses à l'abbé. Moi, je suis entêtée, je me serais plutôt laissé +tuer.... Mais du moment que l'abbé veut bien faire le premier pas.... +Certainement, nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec +tout le monde. Nous irons demain à la sous-préfecture. + +Le lendemain, les Paloque furent très-humbles. La femme dit un mal +affreux de l'abbé Fenil. Avec une impudence parfaite, elle raconta +même qu'elle était allée le voir, un jour; il avait parlé en sa +présence de jeter à la porte de Plassans «toute la clique de l'abbé +Faujas». + +--Si vous voulez, dit-elle au prêtre en le prenant à l'écart, je vous +donnerai une note écrite sous la dictée du grand vicaire. Il y est +question de vous. Ce sont, je crois, de vilaines histoires qu'il +cherchait à faire imprimer dans la _Gazette de Plassans_. + +--Comment cette note est-elle entre vos mains? demanda l'abbé. + +--Elle y est, cela suffit, répondit-elle sans se déconcerter. + +Puis, se mettant à sourire: + +--Je l'ai trouvée, reprit-elle. Et je me rappelle maintenant qu'il y +a, au-dessus d'une rature, deux ou trois mots ajoutés de la main même +du grand vicaire.... Je confierai tout cela à votre honneur, n'est-ce +pas? Nous sommes de braves gens, nous désirons ne pas être compromis. + +Avant d'apporter la note, pendant trois jours, elle feignit d'avoir +des scrupules. Il fallut que madame de Condamin lui jurât en +particulier que la mise à la retraite de M. Rastoil serait demandée +prochainement, de façon à ce que M. Paloque pût enfin hériter de la +présidence. Alors, elle livra le papier. L'abbé Faujas ne voulut pas +le garder; il le porta à madame Rougon, en la chargeant d'en faire +usage, tout en restant elle-même dans l'ombre, si le grand vicaire +paraissait se mêler le moins du monde des élections. + +Madame de Condamin laissa aussi entrevoir à M. Maffre que l'empereur +songeait à le décorer, et promit formellement au docteur Porquier de +trouver une place possible pour son garnement de fils. Elle était +surtout exquise d'obligeance dans les jardins, aux réunions intimes +de l'après-midi. L'été tirait sur sa fin; elle arrivait avec des +toilettes légères, un peu frissonnante, risquant des rhumes pour +montrer ses bras et vaincre les derniers scrupules de la société +Rastoil. Ce fut réellement sous la tonnelle des Mouret que l'élection +se décida. + +--Eh, bien, monsieur le sous-préfet, dit l'abbé Faujas en souriant, un +jour que les deux sociétés étaient réunies, voici la grande bataille +qui approche. + +On en était venu à rire en petit comité des luttes politiques. On se +serrait la main, sur le derrière des maisons, dans les jardins, tout +en se dévorant, sur les façades. Madame de Condamin jeta un vif +regard à M. Péqueur des Saulaies, qui s'inclina avec sa correction +accoutumée, en récitant tout d'une haleine: + +--Je resterai sous ma tente, monsieur le curé. J'ai été assez heureux +pour faire entendre à Son Excellence que le gouvernement devait +s'abstenir, dans l'intérêt immédiat de Plassans. Il n'y aura pas de +candidat officiel. + +M. de Bourdeu devint pâle. Ses paupières battaient, ses mains avaient +un tressaillement de joie. + +--Il n'y aura pas de candidat officiel! répéta M. Rastoil, très-remué +par cette nouvelle inattendue, sortant de la réserve où il s'était +tenu jusque-là. + +--Non, reprit M. Péqueur des Saulaies, la ville compte assez d'hommes +honorables et elle est assez grande fille pour faire elle-même le +choix de son représentant. + +Il s'était légèrement incliné du côté de M. de Bourdeu, qui se leva, +en balbutiant: + +--Sans doute, sans doute. + +Cependant, l'abbé Surin avait organisé une partie de «torchon brûlé». +Les demoiselles Rastoil, les fils Maffre, Séverin, étaient justement +en train de chercher le torchon, le mouchoir même de l'abbé, roulé en +tampon, qu'il venait de cacher. Toute la jeunesse tournait autour +du groupe des personnes graves, tandis que le prêtre, de sa voix de +fausset, criait: + +--Il brûle! il brûle! + +Ce fut Angélique qui trouva le torchon, dans la poche béante du +docteur Porquier, où l'abbé Surin l'avait adroitement glissé. On rit +beaucoup, on regarda le choix de celle cachette comme une plaisanterie +très-ingénieuse. + +--Bourdeu a des chances maintenant, dit M. Rastoil en prenant l'abbé +Faujas à part. C'est très-fâcheux. Je ne puis lui dire cela, mais nous +ne voterons pas pour lui; il est trop compromis comme orléaniste. + +--Voyez donc votre fils Séverin, s'écria madame de Condamin, qui vint +se jeter au travers de la conversation. Quel grand enfant! il avait +mis le mouchoir sous le chapeau de l'abbé Bourrette. + +Puis, elle baissa la voix. + +--A propos, je vous félicite, monsieur Rastoil. J'ai reçu une lettre +de Paris, où l'on m'assure avoir vu le nom de votre fils sur une liste +du garde des sceaux; il sera, je crois, nommé substitut à Faverolles. + +Le président s'inclina, le sang au visage. Le ministère ne lui avait +jamais pardonné l'élection du marquis de Lagrifoul. C'était depuis ce +temps que, par une sorte de fatalité, il n'avait pu ni caser son +fils, ni marier ses filles. Il ne se plaignait pas, mais il avait des +pincements de lèvres qui en disaient long. + +--Je vous faisais donc remarquer, reprit-il, pour cacher son émotion, +que Bourdeu est dangereux; d'autre part, il n'est pas de Plassans, il +ne connaît pas nos besoins. Autant vaudrait-il réélire le marquis. + +--Si monsieur de Bourdeu maintient sa candidature, déclara l'abbé +Faujas, les républicains réuniront une minorité imposante, ce qui sera +du plus détestable effet. + +Madame de Condamin souriait. Elle prétendit ne rien entendre à la +politique; elle se sauva, tandis que l'abbé emmenait le président +jusqu'au fond de la tonnelle, où il continua l'entretien à voix basse. +Quand ils revinrent à petits pas, M. Rastoil répondait: + +--Vous avez raison, ce serait un candidat convenable; il n'est d'aucun +parti, l'entente se ferait sur son nom.... Je n'aime pas plus que vous +l'empire, n'est-ce pas? Mais cela finit par devenir puéril d'envoyer +à la Chambre des députés qui n'ont pour mandat que de taquiner le +gouvernement. Plassans souffre; il lui faut un homme d'affaires, un +enfant du pays en situation de défendre ses intérêts. + +--Il brûle! il brûle! criait la voix fluette d'Aurélie. + +L'abbé Surin qui conduisait la bande, traversa la tonnelle en +furetant. + +--Dans l'eau! dans l'eau! répétait maintenant la demoiselle, égayée +par l'inutilité des recherches. + +Mais un des fils Maffre, ayant soulevé un pot de fleurs, découvrit le +mouchoir plié en quatre. + +--Cette grande perche d'Aurélie aurait pu se le fourrer dans la +bouche, dit madame Paloque: il y a de la place, et personne ne serait +allé le chercher là. + +Son mari la fit taire d'un regard furieux. Il ne lui tolérait plus la +moindre parole aigre. Craignant que M. de Condamin eût entendu, il +murmura: + +--Quelle belle jeunesse! + +--Cher monsieur, disait le garde des eaux et forêts à M. de Bourdeu, +votre succès est certain; seulement, prenez vos précautions, lorsque +vous serez à Paris. Je sais de bonne source que le gouvernement est +décidé à un coup de force, si l'opposition devient gênante. + +L'ancien préfet le regarda, très-inquiet, se demandant s'il se moquait +de lui. M. Péqueur des Saulaies se contenta de sourire en caressant +ses moustaches. Puis, la conversation redevint générale, et M. de +Bourdeu crut remarquer que tout le monde le félicitait de son prochain +triomphe avec une discrétion pleine de tact. Il goûta une heure de +popularité exquise. + +--C'est surprenant comme le raisin mûrit plus vite au soleil, fit +remarquer l'abbé Bourrette, qui n'avait pas bougé de sa chaise, les +yeux levés sur la tonnelle. + +--Dans le nord, expliqua le docteur Porquier, la maturité ne s'obtient +souvent qu'en dégageant les grappes des feuilles environnantes. + +Une discussion sur ce point s'engageait, lorsque Séverin jeta à son +tour le cri: + +--Il brûle! il brûle! + +Mais il avait pendu le mouchoir si naïvement derrière la porte du +jardin, que l'abbé Surin le trouva tout de suite. Lorsque ce dernier +l'eut caché, la bande fouilla inutilement le jardin, pendant près +d'une demi-heure; elle dut donner sa langue aux chiens. Alors, l'abbé +le montra au beau milieu d'une plate-bande, roulé si artistement +qu'il ressemblait à une pierre blanche. Ce fut le plus joli coup de +l'après-midi. + +La nouvelle que le gouvernement renonçait à patronner un candidat +courut la ville, où elle produisit une grande émotion. Cette +abstention eut le résultat logique d'inquiéter les différents groupes +politiques qui comptaient chacun sur la diversion d'une candidature +officielle pour l'emporter. Le marquis de Lagrifoul, M. de Bourdeu, +le chapelier Mourin, semblaient devoir se partager les voix en trois +tiers à peu près égaux; il y aurait certainement ballottage, et Dieu +savait quel nom sortirait au second tour! A la vérité, on parlait d'un +quatrième candidat dont personne ne pouvait dire au juste le nom, un +homme de bonne volonté qui consentirait peut-être à mettre tout le +monde d'accord. Les électeurs de Plassans, pris de peur, depuis qu'ils +se sentaient la bride sur le cou, ne demandaient pas mieux que de +s'entendre, en choisissant un de leurs concitoyens agréable aux divers +partis. + +--Le gouvernement a tort de nous traiter en enfants terribles, +disaient d'un ton piqué les fins politiques du cercle du Commerce. +Ne dirait-on pas que la ville est un foyer révolutionnaire! Si +l'administration avait eu le tact de patronner un candidat possible, +nous aurions tous voté pour lui.... Le sous-préfet a parlé d'une +leçon. Eh bien, nous ne l'acceptons pas, la leçon. Nous saurons +trouver notre candidat nous-mêmes, nous montrerons que Plassans est +une ville de bon sens et de véritable liberté. + +Et l'on cherchait. Mais les noms mis en avant par des amis ou des +intéressés ne faisaient que redoubler la confusion. Plassans, en une +semaine, eut plus de vingt candidats. Madame Rougon, inquiète, ne +comprenant plus, alla trouver l'abbé Faujas, furieuse contre le +sous-préfet. Ce Péqueur était un âne, un bellâtre, un mannequin, bon +à décorer un salon officiel; il avait déjà laissé battre le +gouvernement, il allait achever de le compromettre par une attitude +d'indifférence ridicule. + +--Calmez-vous, dit le prêtre qui souriait; cette fois, monsieur +Péqueur des Saulaies se contente d'obéir.... La victoire est certaine. + +--Eh! vous n'avez point de candidat! s'écria-t-elle. Où est votre +candidat? + +Alors, il développa son plan. Elle l'approuva en femme intelligente; +mais elle accueillit avec la plus grande surprise le nom qu'il lui +confia. + +--Comment! dit-elle, c'est lui que vous avez choisi?... Personne n'a +jamais songé à lui, je vous assure. + +--Je l'espère bien, reprit le prêtre en souriant de nouveau. Nous +avions besoin d'un candidat auquel personne ne songeât, de façon que +tout le monde pût l'accepter sans se croire compromis. + +Puis, avec l'abandon d'un homme fort qui consent à expliquer sa +conduite: + +--J'ai beaucoup de remercîments à vous adresser, continua-t-il; vous +m'avez évité bien des fautes. Je regardais le but, je ne voyais point +les ficelles tendues qui auraient peut- être suffi pour me faire +casser les membres.... Dieu merci! toute cette petite guerre puérile +est finie; je vais pouvoir me remuer à l'aise.... Quant à mon choix, +il est bon, soyez-en persuadée. Dès le lendemain de mon arrivée à +Plassans, j'ai cherché un homme, et je n'ai trouvé que celui-là. +Il est souple, très-capable, très-actif; il a su ne se fâcher avec +personne jusqu'ici, ce qui n'est pas d'un ambitieux vulgaire. Je +n'ignore pas que vous n'êtes guère de ses amies; c'est même pour cela +que je ne vous ai point mise dans la confidence. Mais vous avez tort, +vous verrez le chemin que le personnage fera, dès qu'il aura le pied à +l'étrier; il mourra dans l'habit d'un sénateur.... Ce qui m'a décidé, +enfin, ce sont les histoires qu'on m'a contées de sa fortune. Il +aurait repris trois fois sa femme, trouvée en flagrant délit, après +s'être fait donner cent mille francs chaque fois par son bonhomme de +beau-père. S'il a réellement battu monnaie de cette façon, c'est un +gaillard qui sera très-utile à Paris pour certaines besognes.... Oh! +vous pouvez chercher. Si vous le mettez à part, il n'y a plus que des +imbéciles à Plassans. + +--Alors, c'est un cadeau que vous faites au gouvernement, dit en riant +Félicité. + +Elle se laissa convaincre. Et ce fut le lendemain que le nom de +Delangre courut d'un bout à l'autre de la ville. Des amis, disait-on, +à force d'insistance, l'avaient décidé à accepter la candidature. Il +s'y était longtemps refusé, se jugeant indigne, répétant qu'il n'était +pas un homme politique, que MM. de Lagrifoul et de Bourdeu, au +contraire, avaient la longue expérience des affaires publiques. Puis, +comme on lui jurait que Plassans avait justement besoin d'un député +en dehors des partis, il s'était laissé toucher, mais en faisant les +professions de foi les plus expresses. Il était bien entendu qu'il +n'irait à la Chambre ni pour vexer, ni pour soutenir quand même le +gouvernement; qu'il se considérerait uniquement comme le représentant +des intérêts de la ville; que, d'ailleurs, il voterait toujours pour +la liberté dans l'ordre et pour l'ordre dans la liberté; enfin qu'il +resterait maire de Plassans, de façon à bien montrer le rôle tout +conciliant, tout administratif, dont il consentait à se charger. De +telles paroles parurent singulièrement sages. Les fins politiques du +cercle du Commerce répétaient, le soir même, à l'envi: + +--Je l'avais dit, Delangre est l'homme qu'il nous faut.... Je suis +curieux de savoir ce que le sous-préfet pourra répondre, quand le nom +du maire sortira de l'urne. On ne nous accusera peut-être pas d'avoir +voté en écoliers boudeurs; pas plus qu'on ne pourra nous reprocher de +nous être mis à genoux devant le gouvernement.... Si l'empire recevait +quelques leçons de ce genre, les affaires iraient mieux. + +Ce fut une traînée de poudre. La mine était prête, une étincelle avait +suffi. De toutes parts à la fois, des trois quartiers de la ville, +dans chaque maison, dans chaque famille, le nom de M. Delangre monta +au milieu d'un concert d'éloges. Il devenait le Messie attendu, le +sauveur ignoré la veille, révélé le matin et adoré le soir. + +Au fond des sacristies, au fond des confessionnaux, le nom de M. +Delangre était balbutié; il roulait dans l'écho des nefs, tombait des +chaires de la banlieue, s'administrait d'oreille à oreille, comme un +sacrement, s'élargissait jusqu'au fond des dernières maisons dévotes. +Les prêtres le portaient entre les plis de leur soutane; l'abbé +Bourrette lui donnait la bonhomie respectable de son ventre; l'abbé +Surin, la grâce de son sourire; monseigneur Rousselot, le charme +tout féminin de sa bénédiction pastorale. Les dames de la société +ne tarissaient pas sur M. Delangre; elles lui trouvaient un si +beau caractère, une figure si fine, si spirituelle! Madame +Rastoil rougissait encore; madame Paloque était presque belle en +s'enthousiasmant; quant à madame de Condamin, elle se serait battue à +coups d'éventail pour lui, elle lui gagnait les coeurs par la façon +dont elle serrait tendrement la main aux électeurs qui promettaient +leurs voix. Enfin, M. Delangre passionnait le cercle de la Jeunesse, +Sèverin l'avait pris pour héros, tandis que Guillaume et les fils +Maffre allaient lui conquérir des sympathies dans les mauvais lieux de +la ville. Et il n'était pas jusqu'aux jeunes coquines de l'oeuvre de +la Vierge qui, au fond des ruelles désertes des remparts, ne jouassent +au bouchon avec les apprentis tanneurs du quartier, en célébrant les +mérites de M. Delangre. + +Au jour du scrutin, la majorité fut écrasante. Toute la ville était +complice. Le marquis de Lagrifoul, puis M. de Bourdeu, furibonds tous +deux, criant à la trahison, avaient retiré leurs candidatures. M. +Delangre était donc resté seul en présence du chapelier Maurin. Ce +dernier obtint les voix des quinze cents républicains intraitables +du faubourg. Le maire eut pour lui les campagnes, la colonie +bonapartiste, les bourgeois cléricaux de la ville neuve, les petits +détaillants poltrons du vieux quartier, même quelques royalistes naïfs +du quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants s'abstinrent. +Il réunit ainsi trente-trois mille voix. L'affaire fut menée si +rondement, le succès emporté avec une telle gaillardise, que Plassans +demeura tout surpris, le soir de l'élection, d'avoir eu une volonté +si unanime. La ville crut qu'elle venait de faire un rêve héroïque, +qu'une main puissante avait dû frapper le sol pour en tirer ces +trente-trois mille électeurs, cette armée légèrement effrayante, dont +personne jusque là n'avait soupçonné la force. Les politiques du +cercle du Commerce se regardaient d'un air perplexe, en hommes que la +victoire confond. + +Le soir, la société de M. Rastoil se réunit à la société de M. Péqueur +des Saulaies, pour se réjouir discrètement dans un petit salon de la +sous-préfecture, donnant sur les jardins. On prit le thé. Le grand +triomphe de la journée achevait de fondre les deux groupes en un seul. +Tous les habitués étaient là. + +--Je n'ai fait de l'opposition systématique à aucun gouvernement, +finit par déclarer M. Rastoil en acceptant des petits fours que lui +passait M. Péqueur des Saulaies. La magistrature doit se désintéresser +des luttes politiques. Je confesse même volontiers que l'empire a déjà +accompli de grandes choses et qu'il est appelé à en réaliser de plus +grandes, s'il persiste dans la voie de la justice et de la liberté. + +Le sous-préfet s'inclina, comme si ces éloges se fussent adressés +personnellement à lui. La veille, M. Rastoil avait lu au _Moniteur_ +le décret nommant son fils Séverin substitut à Faverolles. On causait +beaucoup aussi d'un mariage, arrêté entre Lucien Delangre et l'aînée +des demoiselles Rastoil. + +--Oui, c'est une affaire faite, répondit tout bas M. de Condamin à +madame Paloque, qui venait de le questionner à ce sujet. Il a choisi +Angeline. Je crois qu'il aurait préféré Aurélie. Mais on lui aura fait +comprendre qu'on ne pouvait récemment marier la cadette avant l'aînée. + +--Angeline, vous êtes sûr? murmura méchamment madame Paloque; je +croyais qu'Angeline avait une ressemblance... + +Le conservateur des eaux et forêts mit un doigt sur ses lèvres, en +souriant. + +--Enfin, c'est au petit bonheur, n'est-ce pas? continua-t-elle. Les +liens seront plus forts entre les deux familles.... On est ami, +maintenant. Paloque attend la croix. Moi, je trouve tout bien. + +M. Delangre n'arriva que très-tard. On lui fit une véritable ovation. +Madame de Condamin venait d'apprendre au docteur Porquier que son fils +Guillaume était nommé commis principal à la poste. Elle distribuait de +bonnes nouvelles, disait que l'abbé Bourrette serait grand vicaire de +monseigneur, l'année suivante, donnait un évêché à l'abbé Surin, avant +quarante ans, annonçait la croix pour M. Maffre. + +--Ce pauvre Bourdeu! dit M. Rastoil avec un dernier regret. + +--Eh! il n'est pas à plaindre, s'écria-t-elle gaiement. Je me charge +de le consoler. La Chambre n'était pas son affaire. Il lui faut une +préfecture.... Dites-lui qu'on finira par lui trouver une préfecture. + +Les rires montèrent. L'humeur aimable de la belle Octavie, le soin +qu'elle mettait à contenter tout le monde, enchantaient la société. +Elle faisait réellement les honneurs de la sous-préfecture. Elle +régnait. Et ce fut elle qui, tout en plaisantant, donna à M. Delangre +les conseils les plus pratiques sur la place qu'il devait occuper au +Corps législatif. Elle le prit à part, lui offrit de l'introduire chez +des personnages considérables, ce qu'il accepta avec reconnaissance. +Vers onze heures, M. de Condamin parla d'illuminer le jardin. Mais +elle calma l'enthousiasme de ces messieurs, en disant que ce ne serait +pas convenable, qu'il ne fallait pas avoir l'air de se moquer de la +ville. + +--Et l'abbé Fenil? demanda-t-elle brusquement à l'abbé Faujas, en le +menant dans une embrasure de fenêtre. Je songe à lui, maintenant.... +Il n'a donc pas bougé? + +--L'abbé Fenil est un homme de sens, répondit le prêtre avec un mince +sourire. On lui a fait comprendre qu'il aurait tort de s'occuper de +politique désormais. + +L'abbé Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave. +Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le +fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de +mépris. Debout, appuyé contre la cheminée, il semblait rêver, les yeux +au loin. Il était le maître, il n'avait plus besoin de mentir à ses +instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire +trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu à peu, les +fauteuils s'étaient rapprochés, formant le cercle autour de lui. Les +hommes attendaient qu'il eût un mot de satisfaction, les femmes le +sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement, +rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant congé d'une parole +brève. + +Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par +le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle à manger, s'oubliant +sur une chaise, contre le mur, très-pâle, regardant de ses yeux vagues +la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une +polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invités accompagnaient, en +tapant les verres du manche des couteaux. + + + +XX + +L'abbé Faujas posa la main sur l'épaule de Marthe. + +--Que faites-vous là? demanda-t-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allée +vous coucher?...Je vous avais défendu de m'attendre. + +Elle s'éveilla comme en sursaut. Elle balbutia: + +--Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis +endormie.... Rose a dû faire du thé. + +Mais le prêtre, appelant la cuisinière, la gronda de ne pas avoir +forcé sa maîtresse à se coucher. Il lui parlait sur un ton de +commandement, ne souffrant pas de réplique. + +--Rose, donnez le thé à monsieur le curé, dit Marthe. + +--Eh! je n'ai pas besoin de thé! s'écria-t-il en se fâchant. +Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon +maître.... Rose, éclairez-moi. + +La cuisinière l'accompagna jusqu'au pied de l'escalier. + +--Monsieur le curé sait bien qu'il n'y a pas de ma faute, disait-elle. +Madame est bien drôle. Toute malade qu'elle est, elle ne peut pas +rester une heure dans sa chambre. Il faut qu'elle aille, qu'elle +vienne, qu'elle s'essouffle, qu'elle tourne pour le plaisir de +tourner, sans rien faire.... Allez, j'en souffre la première; elle est +toujours dans mes jambes, â me gêner.... Puis, lorsqu'elle tombe sur +une chaise, c'est pour longtemps. Elle reste là, à regarder +devant elle, d'un air effrayé, comme si elle voyait des choses +abominables.... Je lui ai dit plus de dix fois, ce soir, qu'elle +vous fâcherait en ne montant pas. Elle n'a pas seulement fait mine +d'entendre. + +Le prêtre prit la rampe, sans répondre. En haut, devant la chambre des +Trouche, il allongea le bras, comme pour heurter la porte du poing. +Mais les chants avaient cessé; il comprit, au bruit des chaises, que +les convives se retiraient; il se hâta de rentrer chez lui. Trouche, +en effet, descendit presque aussitôt avec deux camarades ramassés sous +les tables de quelque café borgne; il criait dans l'escalier qu'il +savait vivre et qu'il allait les reconduire. Olympe se pencha sur la +rampe. + +--Vous pouvez mettre les verrous, dit-elle à Rose. Il ne rentrera +encore que demain matin. + +Rose, à laquelle elle n'avait pu cacher l'inconduite de son mari, la +plaignait beaucoup. Elle poussa les verrous, grommelant: + +--Mariez-vous donc! Les hommes vous battent ou vont courir la +gueuse.... Ah bien! j'aime encore mieux être comme je suis. + +Quand elle revint, elle trouva de nouveau sa maîtresse assise, +retombée dans une sorte de stupeur douloureuse, les regards sur la +lampe. Elle la bouscula, la fit monter se mettre au lit. Marthe était +devenue très-peureuse. La nuit, disait-elle, elle voyait de grandes +clartés sur les murs de sa chambre, elle entendait des coups violents +à son chevet. Rose, maintenant, couchait à côté d'elle, dans un +cabinet, d'où elle accourait la rassurer, au moindre gémissement. +Cette nuit-là, elle se déshabillait encore, lorsqu'elle l'entendit +râler; elle la trouva au milieu des couvertures arrachées, les yeux +agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche, pour ne pas +crier. Elle dut lui parler ainsi qu'à un enfant, écartant les rideaux, +regardant sous les meubles, lui jurant qu'elle s'était trompée, que +personne n'était là. Ces peurs se terminaient par des crises de +catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tête sur les oreillers, +les paupières levées. + +--C'est monsieur qui la tourmente, murmura la cuisinière, en se +mettant enfin au lit. + +Le lendemain était un des jours de visite du docteur Porquier. Il +venait voir madame Mouret deux fois par semaine, régulièrement. Il lui +tapota dans les mains, lui répéta avec son optimisme aimable: + +--Allons, chère dame, ce ne sera rien.....Vous toussez toujours un +peu, n'est-ce pas? Un simple rhume négligé que nous guérirons avec des +sirops. + +Alors, elle se plaignit de douleurs intolérables dans le dos et dans +la poitrine, sans le quitter du regard, cherchant sur son visage, sur +toute sa personne, les choses qu'il ne disait pas. + +--J'ai peur de devenir folle! laissa-t-elle échapper dans un sanglot. + +Il la rassura en souriant. La vue du docteur lui causait toujours une +vive anxiété; elle avait une épouvante de cet homme si poli et si +doux. Souvent, elle défendait à Rose de le laisser entrer, disant +qu'elle n'était pas malade, qu'elle n'avait pas besoin de voir +constamment un médecin chez elle. Rose haussait les épaules, +introduisait le docteur quand même. D'ailleurs, il finissait par ne +plus lui parler de son mal, il semblait lui faire de simples visites +de politesse. + +Quand il sortit, il rencontra l'abbé Faujas, qui se rendait à +Saint-Saturnin. Le prêtre l'ayant questionné sur l'état de madame +Mouret: --La science est parfois impuissante, répondit-il gravement; +mais la Providence reste inépuisable en bontés.... La pauvre dame a +été bien ébranlée. Je ne la condamne pas absolument. La poitrine n'est +encore que faiblement attaquée, et le climat est bon, ici. + +Il entama alors une dissertation sur le traitement des maladies de +poitrine, dans l'arrondissement de Plassans. Il préparait une brochure +sur ce sujet, non pas pour la publier, car il avait l'adresse de +n'être point un savant, mais pour la lire à quelques amis intimes. + +--Et voilà les raisons, dit-il en terminant, qui me font croire que +la température égale, la flore aromatique, les eaux salubres de nos +coteaux, sont d'une excellence absolue pour la guérison des affections +de poitrine. + +Le prêtre l'avait écouté de son air dur et silencieux. + +--Vous avez tort, répliqua-t-il lentement. Madame Mouret est fort mal +à Plassans....Pourquoi ne l'envoyez-vous pas passer l'hiver à Nice? + +--À Nice! répéta le docteur inquiet. + +Il regarda le prêtre un instant; puis, de sa voix complaisante: + +--Elle serait, en effet, très-bien à Nice. Dans l'état de +surexcitation nerveuse où elle se trouve, un déplacement aurait de +bons résultats. Il faudra que je lui conseille ce voyage.... Vous avez +là une excellente idée, monsieur le curé. + +Il salua, il entra chez madame de Condamin, dont les moindres +migraines lui causaient des soucis extraordinaires. Le lendemain, au +dîner, Marthe parla du docteur en termes presque violents. Elle jurait +de ne plus le recevoir. + +--C'est lui qui me rend malade, dit-elle. N'est-il pas venu me +conseiller de voyager, cette après-midi? + +--Et je l'approuve fort, déclara l'abbé Faujas, qui pliait sa +serviette. Elle le regarda fixement, très-pâle, murmurant à voix plus +basse: + +--Alors, vous aussi, vous me renvoyez de Plassans? Mais je mourrais, +dans un pays inconnu, loin de mes habitudes, loin de ceux que j'aime! + +Le prêtre était debout, près de quitter la salle à manger. Il +s'approcha, il reprit avec un sourire: + +--Vos amis ne désirent que votre santé. Pourquoi vous révoltez-vous +ainsi? + +--Non, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous! s'écria-t-elle +en reculant. + +Il y eut une courte lutte. Le sang était monté aux joues de l'abbé; +il avait croisé les bras, comme pour résister à la tentation de la +battre. Elle, adossée au mur, s'était redressée, avec le désespoir de +sa faiblesse. Puis, vaincue, elle tendit les mains, elle balbutia: + +--Je vous en supplie, laissez-moi ici.... Je vous obéirai. + +Et, comme elle éclatait en sanglots, il s'en alla, en haussant les +épaules, de l'air d'un mari qui redoute les crises de larmes. Madame +Faujas qui achevait tranquillement de dîner, avait assisté à cette +scène, la bouche pleine. Elle laissa pleurer Marthe tout à son aise. + +--Vous n'êtes pas raisonnable, ma chère enfant, dit-elle enfin en +reprenant des confitures. Vous finirez par vous faire détester +d'Ovide. Vous ne savez pas le prendre.... Pourquoi refusez-vous de +voyager, si cela doit vous faire du bien? Nous garderions votre +maison. Vous retrouveriez tout à sa place, allez! + +Marthe sanglotait toujours, sans paraître entendre. + +--Ovide a tant de soucis, continua la vieille dame. Savez-vous qu'il +travaille souvent jusqu'à quatre heures du matin.... Quand vous +toussez la nuit, cela l'affecte beaucoup et lui ôte toutes ses idées. +Il ne peut plus travailler, il souffre plus que vous.... Faites-le +pour Ovide, ma chère enfant; allez-vous en, revenez-nous bien +portante. + +Mais, relevant sa face rouge de larmes, mettant dans un cri toute son +angoisse, Marthe cria: + +--Ah! tenez, le ciel ment! + +Les jours suivants, il ne fut plus question du voyage à Nice. Madame +Mouret s'affolait à la moindre allusion. Elle refusait de quitter +Plassans, avec une énergie si désespérée, que le prêtre lui-même +comprit le danger d'insister sur ce projet. Elle commençait à +l'embarrasser terriblement dans son triomphe. Comme le disait Trouche +en ricanant, c'était elle qu'on aurait dû envoyer aux Tulettes la +première. Depuis l'enlèvement de Mouret, elle s'enfermait dans les +pratiques religieuses les plus rigides, évitant de prononcer le nom de +son mari, demandant à la prière un engourdissement de tout son être. +Mais elle restait inquiète, revenant de Saint-Saturnin, avec un besoin +plus âpre d'oubli. + +--La propriétaire tourne joliment de l'oeil, racontait chaque soir +Olympe à son mari. Aujourd'hui je l'ai accompagnée à l'église; j'ai dû +la ramasser par terre.... Tu rirais, si je te répétais tout ce qu'elle +vomit contre Ovide; elle est furieuse, elle dit qu'il n'a pas de +coeur, qu'il l'a trompée en lui promettant un tas de consolations. Et +contre le bon Dieu, donc! Il faut l'entendre! Il n'y a qu'une dévote +pour si mal parler de la religion. On croirait que le bon Dieu lui a +fait tort d'une grosse somme d'argent.... Veux-tu que je te dise? je +crois que son mari vient lui tirer les pieds, la nuit. + +Trouche s'amusait beaucoup de toutes ces histoires. + +--Tant pis pour elle, répondait-t-il. Si ce farceur de Mouret est +là-bas, c'est qu'elle l'a bien voulu. A la place de Faujas, je sais +comment j'arrangerais les choses; je la rendrais contente et douce +comme un mouton. Mais il est bête, Faujas; il y laissera sa peau, tu +verras.... Écoute, ma fille, ton frère n'est pas assez gentil avec +nous pour qu'on le tire d'embarras. Moi, je rirais le jour où la +propriétaire lui fera faire le plongeon. Que diable, quand on est bâti +comme ça, on ne met pas une femme dans son feu! + +--Oui, Ovide nous méprise trop, murmurait Olympe. + +Alors Trouche baissait la voix. + +--Dis donc, si la propriétaire se jetait dans quelque puits avec ton +bête de frère, nous resterions les maîtres; la maison serait à nous. +Il y aurait une jolie pelote à faire.... Ce serait un vrai dénoûment, +celui-là. + +Les Trouche d'ailleurs, avaient envahi le rez-de-chaussée, depuis le +départ de Mouret. Olympe s'était plainte d'abord que les cheminées +fumaient, en haut; puis, elle avait fini par persuader à Marthe que le +salon, abandonné jusque-là, était la pièce la plus saine de la maison. +Rose ayant reçu l'ordre d'y faire un grand feu, les deux femmes +passèrent là les journées, dans des causeries sans fin, en face des +bûches énormes qui flambaient. Un des rêves d'Olympe était de vivre +ainsi, bien habillée, allongée sur un canapé, au milieu du luxe d'un +bel appartement. Elle décida Marthe à changer le papier du salon, +à acheter des meubles et un tapis. Alors, elle fut une dame. Elle +descendait en pantoufles et en peignoir, elle parlait en maîtresse de +maison. + +--Cette pauvre madame Mouret, disait-elle, a tant de tracas, qu'elle +m'a suppliée de l'aider. Je m'occupe un peu de ses affaires. Que +voulez-vous? c'est une bonne oeuvre. + +Elle avait, en effet, su gagner la confiance de Marthe, qui, par +lassitude, se déchargeait sur elle des menus soins de la maison. +C'était elle qui tenait les clefs de la cave et des armoires; en +outre, elle payait les fournisseurs. Longtemps elle se consulta pour +savoir si elle manoeuvrerait de façon à s'installer également dans +la salle à manger. Mais Trouche l'en dissuada: ils ne seraient plus +libres de manger ni de boire à leur gré; ils n'oseraient seulement +pas boire leur vin pur ni inviter un ami à venir prendre le café. +Seulement, Olympe promit à son mari de lui monter sa portion des +desserts. Elle s'emplissait les poches de sucre, elle apportait +jusqu'à des bouts de bougie. A cet effet, elle avait cousu de grandes +poches de toile, qu'elle attachait sous sa jupe et qu'elle mettait un +bon quart d'heure à vider chaque soir. + +--Vois-tu, c'est une poire pour la soif, murmurait-elle en entassant +les provisions pêle-mêle dans une malle, qu'elle poussait ensuite sous +son lit. Si nous venions à nous lâcher avec la propriétaire, nous +trouverions là de quoi aller un bout de temps.... Il faudra que je +monte des pots de confitures et du petit salé. + +--Tu es bien bonne de te cacher, répondait Trouche. A ta place, je me +ferais apporter tout ça par Rose, puisque tu es la maîtresse. + +Lui, s'était donné le jardin. Longtemps il avait jalousé Mouret en le +voyant tailler ses arbres, sabler ses allées, arroser ses laitues; il +caressait le rêve d'avoir à son tour un coin de terre, où il bêcherait +et planterait à son aise. Aussi, lorsque Mouret ne fut plus là, +envahit-il le jardin avec des projets de bouleversements, de +transformations complètes. Il commença par condamner les légumes. Il +se disait d'âme tendre et aimait les fleurs. Mais le travail de la +bêche le fatigua dès le second jour; un jardinier fut appelé, qui +défonça les carrés sous ses ordres, jeta au fumier les salades, +prépara le sol à recevoir au printemps des pivoines, des rosiers, des +lis, des graines de pieds-d'alouette et de volubilis, des boutures +d'oeillets et de géraniums. Puis, une idée lui poussa: il crut +comprendre que le deuil, l'air noir des plates-bandes, leur venait de +ces grands buis sombres qui les bordaient, et il médita longuement +d'arracher les buis. + +--Tu as bien raison, déclara Olympe consultée; ça ressemble à un +cimetière. Moi, j'aimerais pour bordure des branches de fonte imitant +des bois rustiques.... Je déciderai la propriétaire. Fais toujours +arracher les buis. + +Les buis furent arrachés. Huit jours plus tard, le jardinier posait +les bois rustiques. Trouche déplaça encore plusieurs arbres fruitiers +qui gênaient la vue, fit repeindre les tonnelles en vert clair, +orna le jet d'eau de rocailles. La cascade de M. Rastoil le tentait +furieusement; mais il se contenta de choisir la place où il en +établirait une semblable, «si les affaires marchaient bien». + +--Ce sont les voisins qui doivent ouvrir des yeux! disait-il le soir à +sa femme. Ils voient bien qu'un homme de goût est là maintenant.... Au +moins, cet été, quand nous nous mettrons à la fenêtre, ça sentira bon, +et nous aurons une jolie vue. + +Marthe laissait faire, approuvait tous les projets qu'on lui +soumettait; d'ailleurs, on finissait par ne plus même la consulter. +Les Trouche n'avaient à lutter que contre madame Faujas, qui +continuait à leur disputer la maison pied à pied. Lorsque Olympe +s'était emparée du salon, elle avait dû livrer une bataille en règle +à sa mère. Peu s'en était fallu que celle-ci ne l'emportât. Ce fut le +prêtre qui dérangea la victoire. + +--Ta gueuse de soeur dit pis que pendre de nous à la propriétaire, se +plaignait sans cesse madame Faujas. Je vois dans son jeu, elle veut +nous supplanter, avoir tout l'agrément pour elle.... Est-ce qu'elle +ne s'établit pas maintenant dans le salon, comme une dame, cette +vaurienne! + +Le prêtre n'écoutait pas, avait des gestes brusques d'impatience. Un +jour il se fâcha, il cria: + +--Je vous en prie, mère, laissez-moi tranquille. Ne me parlez plus +d'Olympe ni de Trouche.... Qu'ils se fassent pendre, s'ils veulent! + +--Ils prennent la maison, Ovide, ils ont des dents de rat. Quand +tu voudras ta part, ils auront tout rongé.... Il n'y a que toi qui +puisses les faire tenir tranquilles. Il regarda sa mère avec son +sourire mince. + +--Mère, vous m'aimez bien, murmura-t-il; je vous pardonne.... +Rassurez-vous, je veux autre chose que la maison; elle n'est pas à +moi, et je ne garde que ce que je gagne. Vous serez glorieuse, lorsque +vous verrez ma part.... Trouche m'a été utile. Il faut bien fermer un +peu les yeux. + +Madame Faujas dut alors battre en retraite. Elle le fit de +très-mauvaise grâce, en grondant sous les rires de triomphe dont +Olympe la poursuivait. Le désintéressement absolu de son fils la +désespérait dans ses rudes appétits, dans ses économies prudentes +de paysanne. Elle aurait voulu mettre la maison en sûreté, vide et +propre, pour qu'Ovide la trouvât, le jour où il en aurait besoin. +Aussi les Trouche, avec leurs dents longues, lui causaient-ils un +désespoir d'avare dépouillé par des étrangers; il lui semblait qu'ils +dévoraient son bien, qu'ils lui mangeaient la chair, qu'ils les +mettaient sur la paille, elle et son enfant préféré. Quand l'abbé +lui eut défendu de s'opposer au lent envahissement des Trouche, elle +résolut tout au moins de sauver du pillage ce qu'elle pourrait. Alors, +elle se prit à voler dans les armoires, comme Olympe; elle s'attacha +aussi de grandes poches sous les jupes; elle eut un coffre qu'elle +emplit de tout ce qu'elle ramassa, provisions, linge, petits objets. + +--Que cachez-vous donc là, mère? lui demanda un soir l'abbé en entrant +dans sa chambre, attiré par le bruit qu'elle faisait en remuant le +coffre. + +Elle balbutia. Mais lui, comprenant, s'abandonna à une colère +épouvantable. + +--Quelle honte! cria-t-il. Vous voilà voleuse, maintenant! Et +qu'arriverait-il, si l'on vous surprenait? Je serais la fable de la +ville. + +--C'est pour toi, Ovide, murmurait-elle. --Voleuse, ma mère est +voleuse! Vous croyez peut-être que je vole aussi, moi, que je suis +venu ici pour voler, que ma seule ambition est d'allonger les mains et +de voler! Mon Dieu! quelle idée avez-vous donc de moi?... Il faudra +nous séparer, mère, si nous ne nous entendons pas davantage. + +Cette parole terrassa la vieille femme. Elle était restée agenouillée +devant le coffre; elle se trouva assise sur le carreau, toute pâle, +étranglant, les mains tendues. Puis, quand elle put parler: + +--C'est pour toi, mon enfant, pour toi seul, je te jure.... Je te l'ai +dit, ils prennent tout; elle emporte tout dans ses poches. Toi, tu +n'auras rien, pas un morceau de sucre.... Non, non, je ne prendrai +plus rien, puisque cela te contrarie; mais tu me garderas avec toi, +n'est-ce pas? tu me garderas avec toi.... + +L'abbé Faujas ne voulut rien lui promettre, tant qu'elle n'aurait pas +remis en place tout ce qu'elle avait enlevé. Il présida lui-même, +pendant près d'une semaine, au déménagement secret du coffre; il lui +regardait emplir ses poches et attendait qu'elle remontât pour faire +un nouveau voyage. Par prudence, il ne lui laissait faire que deux +voyages, le soir. La vieille femme avait le coeur crevé, à chaque +objet qu'elle rendait; elle n'osait pleurer, mais des larmes de regret +lui gonflaient les paupières; ses mains étaient plus tremblantes +que lorsqu'elle avait vidé les armoires. Ce qui l'acheva, ce fut de +constater, dès le second jour, que sa fille Olympe, à chaque chose +qu'elle replaçait, venait derrière elle, et s'en emparait. Le linge, +les provisions, les bouts de bougie, ne faisaient que changer de +poche. + +--Je ne descends plus rien, dit-elle à son fils en se révoltant sous +ce coup imprévu. C'est inutile, ta soeur ramasse tout derrière mon +dos. Ah! la coquine! Autant valait-il lui donner le coffre. Elle doit +avoir un joli magot, là-haut .... Je t'en supplie, Ovide, laisse-moi +garder ce qui reste. Ça ne fait pas de tort à la propriétaire, +puisque, de toutes les façons, c'est perdu pour elle. + +--Ma soeur est ce qu'elle est, répondit tranquillement le prêtre; mais +je veux que ma mère soit une honnête femme. Vous m'aiderez davantage +en ne commettant pas de pareilles actions. + +Elle dut tout rendre, et elle vécut dès lors dans une haine farouche +des Trouche, de Marthe, de la maison entière. Elle disait que le jour +viendrait où il lui faudrait défendre Ovide contre tout ce monde. + +Les Trouche alors régnèrent en maîtres. Ils achevèrent la conquête +de la maison, ils pénétrèrent dans les coins les plus étroits. +L'appartement de l'abbé fut seul respecté. Ils ne tremblaient que +devant lui. Ce qui ne les empêchait pas d'inviter des amis, de faire +des «gueuletons» qui duraient jusqu'à deux heures du matin. Guillaume +Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgré ses +trente-sept ans, minaudait, et plus d'un collégien échappé la serra +de fort près, ce qui lui donnait des rires de femme chatouillée et +heureuse. La maison devint pour elle un paradis. Trouche ricanait, +la plaisantait, lorsqu'il était seul avec elle; il prétendait avoir +trouvé un cartable d'écolier sous ses jupons. + +--Tiens! disait-elle sans se fâcher, est-ce que tu ne t'amuses pas, +toi?... Tu sais bien que nous sommes libres. + +La vérité était que Trouche avait failli compromettre cette vie de +cocagne par une escapade trop forte. Une religieuse l'avait surpris +en compagnie de la fille d'un tanneur, de cette grande gamine blonde +qu'il couvait des yeux depuis longtemps. La petite raconta qu'elle +n'était pas la seule, que d'autres aussi avaient reçu des bonbons. +La religieuse, connaissant la parenté de Trouche avec le curé de +Saint-Saturnin, eut la prudence de ne pas ébruiter l'aventure, avant +d'avoir vu ce dernier. Il la remercia, lui fit entendre que la +religion serait la première à souffrir d'un pareil scandale. L'affaire +fut étouffée, les dames patronnesses de l'oeuvre ne soupçonnèrent +rien. Mais l'abbé Faujas eut avec son beau-frère une explication +terrible, qu'il provoqua devant Olympe, pour que la femme possédât une +arme contre le mari et pût le tenir en respect. Aussi depuis cette +histoire, chaque fois que Trouche la contrariait, Olympe lui +disait-elle sèchement: + +--Va donc donner des bonbons aux petites filles! Ils eurent longtemps +une autre épouvante. Malgré la vie grasse qu'ils menaient, bien que +fournis de tout par les armoires de la propriétaire, ils étaient +criblés de dettes dans le quartier. Trouche mangeait ses appointements +au café; Olympe employait à des fantaisies l'argent qu'elle tirait +des poches de Marthe, en lui racontant des histoires extraordinaires. +Quant aux choses nécessaires à la vie, elles étaient prises +religieusement à crédit par le ménage. Une note qui les inquiéta +beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Bane,--elle +montait à plus de cent francs, --d'autant plus que ce pâtissier était +un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l'abbé Faujas. +Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène +épouvantable; mais le jour où la note lui fut présentée, l'abbé Faujas +paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le +prêtre semblait au-dessus de ces misères; il continuait à vivre, noir +et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s'apercevoir des +dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu +faisait craquer les plafonds. Tout s'abîmait autour de lui, pendant +qu'il allait droit à son rêve d'ambition. Il campait toujours en +soldat dans sa grande chambre nue, ne s'accordant aucun bien-être, se +fâchant quand on voulait le gâter. Depuis qu'il était le maître de +Plassans, il redevenait sale: son chapeau était rouge, ses bas se +crottaient; sa soutane, reprisée chaque matin par sa mère, ressemblait +à la loque lamentable, usée, blanchie, qu'il portait dans les premiers +temps. + +--Bah! elle est encore très-bonne, répondait-il, lorsqu'on hasardait +autour de lui quelques timides observations. + +Et il l'étalait, la promenait dans les rues, la tête haute, sans +s'inquiéter des étranges regards qu'on lui jetait. Il n'y avait pas de +bravade dans son cas; c'était une pente naturelle. Maintenant qu'il +croyait ne plus avoir besoin de plaire, il retournait à son dédain de +toute grâce. Son triomphe était de s'asseoir tel qu'il était, avec son +grand corps mal taillé, sa rudesse, ses vêtements crevés, au milieu de +Plassans conquis. + +Madame de Condamin blessée de cette odeur âcre de combattant qui +montait de sa soutane, voulut un jour le gronder maternellement. + +--Savez-vous que ces dames commencent à vous détester? lui dit-elle +en riant. Elles vous accusent de ne plus faire le moindre frais de +toilette.... Auparavant, lorsque vous tiriez votre mouchoir, il +semblait qu'un enfant de choeur balançât un encensoir derrière vous. + +Il parut très-etonné. Il n'avait pas changé, croyait-il. Mais elle se +rapprocha, et d'une voix amicale: + +--Voyons, mon cher curé, vous me permettrez de vous parler à coeur +ouvert.... Eh bien! vous avez tort de vous négliger. C'est à peine si +votre barbe est faite, vous ne vous peignez plus, vos cheveux sont +ébourriffés comme si vous veniez de vous battre à coups de poing. Je +vous assure, cela produit un très-mauvais effet.... Madame Rastoil +et madame Delangre me disaient hier qu'elles ne vous reconnaissaient +plus. Vous compromettez vos succès. + +Il se mit à rire, d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et +puissante. --Maintenant c'est fait, se contenta-t-il de répondre; il +faudra bien qu'elles me prennent mal peigné. + +Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se +dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. +Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle; ses grosses +mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut +positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné +grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, +le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore +son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le +quitter; elles venaient a lui avec des frissons dont elles goûtaient +la fièvre. + +--Ma chère, avouait madame de Condamin à Marthe, j'avais tort en +voulant qu'il se parfumât; je m'habitue, je trouve même qu'il est +beaucoup mieux.... Voilà un homme! + +L'abbé Faujas régnait surtout à l'évêché. Depuis les élections, +il avait fait à monseigneur Rousselot une vie de prélat fainéant. +L'évêque vivait avec ses chers bouquins, dans son cabinet, où l'abbé, +qui dirigeait le diocèse de la pièce voisine, le tenait réellement +sous clef, le laissant voir seulement aux personnes dont il ne se +défiait pas. Le clergé tremblait sous ce maître absolu; les +vieux prêtres en cheveux blancs se courbaient avec leur humilité +ecclésiastique, leur abandon de toute volonté. Souvent, monseigneur +Rousselot enfermé avec l'abbé Surin, pleurait de grosses larmes +silencieuses; il regrettait la main sèche de l'abbé Fenil, qui avait +des heures de caresse, tandis que, maintenant, il se sentait comme +écrasé sous une pression implacable et continue. Puis, il souriait, il +se résignait, murmurant avec son égoïsme aimable: + +--Allons, mon enfant, mettons-nous au travail.... Je ne devrais pas me +plaindre, j'ai la vie que j'ai toujours rêvée: une solitude absolue et +des livres. Il soupirait, il ajoutait à voix basse: + +--Je serais heureux, si je ne craignais de vous perdre, mon cher +Surin.... Il finira par ne plus vous tolérer ici. Hier, il m'a paru +vous regarder avec des yeux soupçonneux. Je vous en conjure, dites +toujours comme lui, mettez-vous de son côté, ne m'épargnez pas. Hélas! +je n'ai plus que vous. + +Deux mois après les élections, l'abbé Vial, un des grands vicaires de +monseigneur, alla s'installer à Rome. Naturellement l'abbé Faujas se +donna la place, bien qu'elle fût promise depuis longtemps à +l'abbé Bourrette. Il ne nomma pas même ce dernier à la cure de +Saint-Saturnin, qu'il quittait; il mit là un jeune prêtre ambitieux, +dont il avait fait sa créature. + +--Monseigneur n'a pas voulu entendre parler de vous, dit-il sèchement +à l'abbé Bourrette, lorsqu'il le rencontra. + +Et comme le vieux prêtre balbutiait qu'il verrait monseigneur, qu'il +lui demanderait une explication, il ajouti plus doucement: + +--Monseigneur est trop souffrant pour vous recevoir. Reposez-vous sur +moi, je plaiderai votre cause. + +Dès son entrée à la Chambre, M. Delangre avait voté avec la majorité. +Plassans était conquis ouvertement à l'empire. Il semblait même que +l'abbé mît quelque vengeance à brutaliser ces bourgeois prudents, +condamnant de nouveau les petites portes de l'impasse des +Chevillottes, forçant M. Rastoil et ses amis à entrer chez le +sous-préfet par la place, par la porte officielle. Quand il se +montrait aux réunions intimes, ces messieurs restaient très-humbles +devant lui. Et telle était la fascination, la terreur sourde de son +grand corps débraillé, que, même lorsqu'il n'était pas là, personne +n'osait risquer le moindre mot équivoque sur son compte. + +--C'est un homme du plus grand mérite, déclarait M. Péqueur +des Saulaies, qui comptait sur une préfecture. --Un homme bien +remarquable, répétait le docteur Porquier. + +Tous hochaient la tête. M. de Condamin, que ce concert d'éloges +finissait par agacer, se donnait parfois la joie de les mettre dans +l'embarras. + +--Il n'a pas un bon caractère, en tout cas, murmurait-il. Cette phrase +glaçait la société. Chacun de ces messieurs soupçonnait son voisin +d'être vendu au terrible abbé. + +--Le grand vicaire a le coeur excellent, hasardait M. Rastoil +prudemment; seulement, comme tous les grands esprits, il est peut-être +d'un abord un peu sévère. + +--C'est absolument comme moi, je suis très-facile à vivre et j'ai +toujours passé pour un homme dur, s'écriait M. de Bourdeu, réconcilié +avec la société depuis qu'il avait eu un long entretien particulier +avec l'abbé Faujas. + +Et, voulant remettre tout le monde à son aise, le président reprenait: + +--Savez-vous qu'il est question d'un évêché pour le grand vicaire? + +Alors, c'était un épanouissement. M. Maffre comptait bien que ce +serait à Plassans même que l'abbé Faujas deviendrait évêque, après le +départ de monseigneur Rousselot, dont la santé était chancelante. + +---Chacun y gagnerait, disait naïvement l'abbé Bourrette. La maladie a +aigri monseigneur, et je sais que notre excellent Faujas fait les plus +grands efforts pour détruire dans son esprit certaines préventions +injustes. + +--Il vous aime beaucoup, assurait le juge Paloque, qui venait d'être +décoré; ma femme l'a entendu se plaindre de l'oubli dans lequel on +vous laisse. + +Lorsque l'abbé Surin était là, il faisait chorus; mais, bien qu'il eût +la mître dans la poche, selon l'expression des prêtres du diocèse, le +succès de l'abbé Faujas l'inquiétait. Il le regardait de son air joli, +blessé de sa rudesse, se souvenant de la prédiction de monseigneur, +cherchant la fente qui ferait tomber en poudre le colosse. + +Cependant, ces messieurs étaient satisfaits, sauf M. de Bourdeu et +M. Péqueur des Saulaies, qui attendaient encore les bonnes grâces du +gouvernement. Aussi ces deux-là étaient-ils les plus chauds partisans +de l'abbé Faujas. Les autres, à la vérité, se seraient révoltés +volontiers, s'ils avaient osé; ils étaient las de la reconnaissance +continue exigée par le maître, ils souhaitaient ardemment qu'une main +courageuse les délivrât. Aussi échangèrent-ils d'étranges regards, +aussitôt détournés, le jour où madame Paloque demanda, en affectant +une grande indifférence: + +--Et l'abbé Fenil, que devient-il donc? Il y a un siècle que je n'ai +entendu parler de lui. + +Un profond silence s'était fait. M. de Condamin était seul capable de +se hasarder sur un terrain aussi brûlant; on le regarda. + +--Mais, répondit-il tranquillement, je le crois claquemuré dans sa +propriété des Tulettes. + +Et madame de Condamin ajouta avec un rire d'ironie: + +--On peut dormir en paix: c'est un homme fini, qui ne se mêlera plus +des affaires de Plassans. + +Marthe seule restait un obstacle. L'abbé Faujas la sentait lui +échapper chaque jour davantage; il roidissait sa volonté, appelait ses +forces de prêtre et d'homme pour la plier, sans parvenir à modérer en +elle l'ardeur qu'il lui avait soufflée. Elle allait au but logique de +toute passion, exigeait d'entrer plus avant à chaque heure dans la +paix, dans l'extase, dans le néant parfait du bonheur divin. Et +c'était en elle une angoisse mortelle d'être comme murée au fond de sa +chair, de ne pouvoir se hausser à ce seuil de lumière, qu'elle croyait +apercevoir, toujours plus loin; toujours plus haut. Maintenant, elle +grelottait, à Saint-Saturnin, dans cette ombre froide où elle avait +goûté des approches si pleines d'ardentes délices; les ronflements +des orgues passaient sur sa nuque inclinée, sans soulever ses poils +follets d'un frisson de volupté; les fumées blanches de l'encens ne +l'assoupissaient plus au milieu d'un rêve mystique; les chapelles +flambantes, les saints ciboires rayonnant comme des astres, les +chasubles d'or et d'argent, pâlissaient, se noyaient, sous ses regards +obscurcis de larmes. Alors, ainsi qu'une damnée, brûlée des feux du +paradis, elle levait les bras désespérément, elle réclamait l'amant +qui se refusait à elle, balbutiant, criant: + +--Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi vous-êtes vous retiré de moi? + +Honteuse, comme blessée de la froideur muette des voûtes, Marthe +quittait l'église avec la colère d'une femme dédaignée. Elle rêvait +des supplices pour offrir son sang; elle se débattait furieusement +dans cette impuissance à aller plus loin que la prière, à ne pas se +jeter d'un bond entre les bras de Dieu. Puis, rentrée chez elle, elle +n'avait d'espoir qu'en l'abbé Faujas. Lui seul pouvait la donner +à Dieu; il lui avait ouvert les joies de l'initiation, il devait +maintenant déchirer le voile entier. Et elle imaginait une suite de +pratiques aboutissant à la satisfaction complète de son être. Mais +le prêtre s'emportait, s'oubliait jusqu'à la traiter grossièrement, +refusait de l'entendre, tint qu'elle ne serait point à genoux, +humiliée, inerte, ainsi qu'un cadavre. Elle l'écoutait, debout, +soulevée par une révolte de tout son corps, tournant contre lui la +rancune de ses désirs trompés, l'accusant de la lâche trahison dont +elle agonisait. + +Souvent, la vieille madame Rougon crut devoir intervenir entre l'abbé +et sa fille, comme elle le faisait autrefois entre celle-ci et Mouret. +Marthe lui ayant conté ses chagrins, elle parla au prête en belle-mère +voulant le bonheur de ses enfants, passant le temps à mettre la paix +dans leur ménage. --Voyons, lui dit-elle en souriant, vous ne pouvez +donc vivre tranquilles! Marthe se plaint toujours, et vous sembla +continuellement la bouder.... Je sais bien que les femmes +sont exigeantes, mais avouez aussi que vous manquez un peu de +complaisance.... Je suis vraiment peinée de ce qui se passe; il serait +si facile de vous entendre! Je vous en prie, mon cher abbé, soyez plus +doux. + +Elle le grondait aussi amicalement de sa mauvaise tenue. Elle sentait, +de son flair de femme adroite, qu'il abusait de la victoire. Puis +elle excusait sa fille; la chère enfant avait beaucoup souffert, sa +sensibilité nerveuse demandait de grands ménagements; d'ailleurs, elle +possédait un excellent caractère, un naturel aimant, dont un homme +habile devait disposer à sa guise. Mais, un jour qu'elle lui +enseignait ainsi la façon de faire de Marthe tout ce qu'il voudrait, +l'abbé Faujas se lassa de ces éternels conseils. + +--Eh! non, cria-t-il brutalement, votre fille est folle, elle +m'assomme, je ne veux plus m'occuper d'elle.... Je payerais cher le +garçon qui m'en débarrasserait. + +Madame Rougon le regarda fixement, les lèvres pincées. + +--Écoutez, mon cher, lui répondit-elle au bout d'un silence, vous +manquez de tact; cela vous perdra. Faites la culbute, si ça vous +amuse. Moi, en somme, je m'en lave les mains. Je vous ai aidé, non pas +pour vos beaux yeux, mais pour être agréable à nos amis de Paris. On +m'écrivait de vous piloter, je vous pilotais.... Seulement, retenez +bien ceci: je ne souffrirai pas que vous veniez faire le maître chez +moi. Que le petit Péqueur, que le bonhomme Rastoil tremblent à la vue +de votre soutane, cela est bon. Nous autres, nous n'avons pas peur, +nous entendons rester les maîtres. Mon mari a conquis Plassans avant +vous, et nous garderons Plassans, je vous en préviens. + +A partir de ce jour, il y eut un grand froid entre les Rougon et +l'abbé Faujas. Lorsque Marthe vint se plaindre de nouveau, sa mère lui +dit nettement: + +--Ton abbé se moque de toi. Tu n'auras jamais la moindre satisfaction +avec cet homme.... A ta place, je ne me gênerais pas pour lui jeter +à la figure ses quatre vérités. D'abord, il est sale comme un peigne +depuis quelque temps; je ne comprends pas comment tu peux manger à +côté de lui. + +La vérité était que madame Rougon avait soufflé à son mari un plan +fort ingénieux. Il s'agissait d'évincer l'abbé pour bénéficier de +son succès. Maintenant que la ville votait correctement, Rougon, qui +n'avait point voulu risquer une campagne ouverte, devait suffire à +la maintenir dans le bon chemin. Le salon vert n'en serait que plus +puissant. Félicité, dès lors, attendit avec cette ruse patiente à +laquelle elle devait sa fortune. + +Le jour où sa mère lui jura que l'abbé «se moquait d'elle», Marthe +se rendit à Saint-Saturnin, le coeur saignant, résolue à un appel +suprême. Elle demeura là deux heures, dans l'église déserte, +épuisant les prières, attendant l'extase, se torturant à chercher +le soulagement. Des humilités l'aplatissaient sur les dalles, des +révoltes la redressaient les dents serrées, tandis que tout son être, +tendu follement, se brisait à ne saisir, à ne baiser que le vide de +sa passion. Quand elle se leva, quand elle sortit, le ciel lui parut +noir; elle ne sentait pas le pavé sons ses pieds, et les rues étroites +lui laissaient l'impression d'une immense solitude. Elle jeta son +chapeau et son châle sur la table de la salle à manger, elle monta +droit à la chambre de l'abbé Faujas. + +L'abbé, assis devant sa petite table, songeait, la plume tombée des +doigts. Il lui ouvrit, préoccupé; mais, lorsqu'il l'aperçut toute pâle +devant lui, avec une résolution ardente dans les yeux, il eut un geste +de colère. + +--Que voulez-vous? demanda-t-il, pourquoi êtes-vous montée?... +Redescendez et attendez-moi, si vous avez quelque chose à me dire. + +Elle le poussa, elle entra sans prononcer une parole. + +Lui, hésita un instant, luttant contre la brutalité qui lui faisait +déjà lever la main. Il restait debout, en face d'elle, sans refermer +la porte grande ouverte. + +--Que voulez vous? répéta-t-il; je suis occupé. + +Alors, elle alla fermer la porte. Puis, seule avec lui, elle +s'approcha. Elle dit enfin: + +--J'ai à vous parler. + +Elle s'était assise, regardant la chambre, le lit étroit, la commode +pauvre, le grand Christ de bois noir, dont la brusque apparition sur +la nudité du mur lui donna un court frisson. Une paix glaciale tombait +du plafond. Le foyer de la cheminée était vide, sans une pincée de +cendre. + +--Vous allez prendre froid, dit le prêtre d'une voix calmée. Je vous +en prie, descendons. + +--Non, j'ai à vous parler, dit-elle de nouveau. + +Et, les mains jointes, en pénitente qui se confesse: + +--Je vous dois beaucoup.... Avant votre venue, j'étais sans âme. C'est +vous qui avez voulu mon salut. C'est par vous que j'ai connu les +seules joies de mon existence. Vous êtes mon sauveur et mon père. +Depuis cinq ans, je ne vis que par vous et pour vous. + +Sa voix se brisait, elle glissait sur les genoux. Il l'arrêta d'un +geste. + +--Eh bien! cria-t-elle, aujourd'hui je souffre, j'ai besoin de votre +aide.... Écoutez-moi, mon père. Ne vous retirez pas de moi. Vous ne +pouvez m'abandonner ainsi.... Je vous dis que Dieu ne m'entend plus. +Je ne le sens plus.... Ayez pitié, je vous en prie. Conseillez-moi, +menez-moi à ces grâces divines dont vous m'avez fait connaître les +premiers bonheurs; apprenez-moi ce que je dois faire pour guérir, pour +aller toujours plus avant dans l'amour de Dieu. --Il faut prier, dit +gravement le prêtre. + +--J'ai prié, j'ai prié pendant des heures, la tête dans les mains, +cherchant à m'anéantir au fond de chaque mot d'adoration, et je n'ai +pas été soulagée, et je n'ai pas senti Dieu. + +--Il faut prier, prier encore, prier toujours, prier jusqu'à ce que +Dieu soit touché et qu'il descende en vous. + +Elle le regardait avec angoisse. + +--Alors, demanda-t-elle, il n'y a que la prière? Vous ne pouvez rien +pour moi? + +--Non, rien, déclara-t-il rudement. + +Elle leva ses mains tremblantes, dans un élan désespéré, la gorge +gonflée de colère. Mais elle se contint. Elle balbutia: + +--Votre ciel est fermé. Vous m'avez menée jusque-là pour me heurter +contre ce mur..... J'étais bien tranquille, vous vous souvenez, quand +vous êtes venu. Je vivais dans mon coin, sans un désir, sans une +curiosité. Et c'est vous qui m'avez reveillée avec des paroles qui +me retournaient le coeur. C'est vous qui m'avez fait entrer dans une +autre jeunesse .... Ah! vous ne savez pas quelles jouissances vous me +donniez, dans les commencements! C'était une chaleur en moi, douce, +qui allait jusqu'au bout de mon être. J'entendais mon coeur. J'avais +une espérance immense. A quarante ans, cela me semblait ridicule +parfois, et je souriais; puis, je me pardonnais, tant je me trouvais +heureuse.... Mais, maintenant, je veux le reste du bonheur promis. Ça +ne peut pas être tout. Il y a autre chose, n'est-ce pas? Comprenez +donc que je suis lasse de ce désir toujours en éveil, que ce désir m'a +brûlée, que ce désir me met en agonie. Il faut que je me dépêche, à +présent que je n'ai plus de santé; je ne veux pas être dupe.... Il y a +autre chose, dites-moi qu'il y a autre chose. + +L'abbé Faujas restait impassible, laissant passer ce flot de paroles +ardentes. --Il n'y a rien, il n'y a rien! continua-t-elle avec +emportement; alors vous m'avez trompée.... Vous m'avez promis le ciel, +en bas, sur la terrasse, par ces soirées pleines d'étoiles. Moi, j'ai +accepté. Je me suis vendue, je me suis livrée. J'étais folle, dans ces +premières tendresses de la prière.... Aujourd'hui, le marché ne tient +plus; j'entends rentrer dans mon coin, retrouver ma vie calme. +Je mettrai tout le monde à la porte, j'arrangerai la maison, je +raccommoderai le linge à ma place accoutumée, sur la terrasse.... Oui, +j'aimais à raccommoder le linge. La couture ne me fatiguait pas.... +Et je veux que Désirée soit à côté de moi, sur son petit banc; elle +riait, elle faisait des poupées, la chère innocente.... + +Elle éclata en sanglots. + +--Je veux mes enfants!....C'étaient eux qui me protégeaient. +Lorsqu'ils n'ont plus été là, j'ai perdu la tête, j'ai commencé à mal +vivre.... Pourquoi me les avez-vous pris?... Ils s'en sont allés un à +un, et la maison m'est devenue comme étrangère. Je n'y avais plus le +coeur. J'étais contente, lorsque je la quittais pour une après-midi; +puis, le soir, quand je rentrais, il me semblait descendre chez des +inconnus. Jusqu'aux meubles qui me paraissaient hostiles et glacés. Je +haïssais la maison.... Mais j'irai les reprendre, les pauvres petits. +Ils changeront tout ici, dès leur arrivée.... Ah! si je pouvais me +rendormir de mon bon sommeil! + +Elle s'exaltait de plus en plus. Le prêtre tenta de la calmer par un +moyen qui lui avait souvent réussi. + +--Voyons, soyez raisonnable, chère dame, dit-il en cherchant à +s'emparer de ses mains pour les tenir serrées entre les siennes. + +--Ne me touchez pas! cria-t-elle en reculant. Je ne veux pas.... Quand +vous me tenez, je suis faible comme un enfant. La chaleur de vos mains +m'emplit de lâcheté.... Ce serait à recommencer demain; car je ne puis +plus vivre, voyez-vous, et vous ne m'apaisez que pour une heure. + +Elle était devenue sombre. Elle murmura: + +--Non, je suis damnée à présent. Jamais je n'aimerai plus la maison. +Et si les enfants venaient, ils demanderaient leur père.... Ah! tenez, +c'est cela qui m'étouffe.... Je ne serai pardonnée que lorsque j'aurai +dit mon crime à un prêtre. + +Et tombant à genoux: + +--Je suis coupable. C'est pourquoi la face de Dieu se détourne de moi. + +Mais l'abbé Faujas voulut la relever. + +--Taisez-vous, dit-il avec éclat. Je ne puis recevoir ici votre aveu. +Venez demain à Saint-Saturnin. + +--Mon père, reprit-elle en se faisant suppliante, ayez pitié! Demain, +je n'aurai plus la force. + +--Je vous défends de parler, cria-t-il plus violemment; je ne veux +rien savoir, je détournerai la tête, je fermerai les oreilles. + +Il reculait, les bras tendus, comme pour arrêter l'aveu sur les lèvres +de Marthe. Tous deux se regardèrent un instant en silence, avec la +sourde colère de leur complicité. + +--Ce n'est pas un prêtre qui vous entendrait, ajouta-t-il d'une voix +plus étouffée. Il n'y a ici qu'un homme pour vous juger et vous +condamner. + +--Un homme! répéta-t-elle affolée. Eh bien! cela vaut mieux. Je +préfère un homme. + +Elle se releva, continua dans sa fièvre: + +--Je ne me confesse pas, je vous dis ma faute. Après les enfants, j'ai +laissé partir le père. Jamais il ne m'a battue, le malheureux! C'était +moi qui étais folle. Je sentais des brûlures par tout le corps, et je +m'égratignais, j'avais besoin du froid des carreaux pour me calmer. +Puis, c'était une telle honte après la crise, de me voir ainsi toute +nue devant le monde, que je n'osais parler. Si vous saviez quels +effroyables cauchemars me jetaient par terre! Tout l'enfer me tournait +dans la tête. Lui, le pauvre homme, me faisait pitié, à claquer des +dents. Il avait peur de moi. Quand vous n'étiez plus là, il n'osait +approcher, il passait la nuit sur une chaise. + +L'abbé Faujas essaya de l'interrompre. + +--Vous vous tuez, dit-il. Ne remuez pas ces souvenirs. Dieu vous +tiendra compte de vos souffrances. + +--C'est moi qui l'ai envoyé aux Tulettes, reprit-elle, en lui imposant +silence d'un geste énergique. Vous tous, vous me disiez qu'il était +fou.... Ah! quelle vie intolérable! Toujours, j'ai eu l'épouvante de +la folie. Quand j'étais jeune, il me semblait qu'on m'enlevait le +crâne et que ma tête se vidait. J'avais comme un bloc de glace dans le +front. Eh bien! cette sensation de froid mortel, je l'ai retrouvée, +j'ai eu peur de devenir folle, toujours, toujours... Lui, on l'a +emmené. J'ai laissé faire. Je ne savais plus. Mais, depuis ce temps, +je ne peux fermer les yeux, sans le voir, là. C'est ce qui me rend +singulière, ce qui me cloue pendant des heures à la même place, les +yeux ouverts.... Et je connais la maison, je l'ai dans les yeux. +L'oncle Macquart me l'a montrée. Elle toute grise comme une prison, +avec des fenêtres noires. + +Elle étouffait. Elle porta à ses lèvres un mouchoir, qu'elle retira +tâché de quelques gouttes de sang. Le prêtre, les bras croisés +fortement, attendait la fin de la crise. + +--Vous savez tout, n'est-ce pas? acheva-t-elle en balbutiant. Je +suis une misérable, j'ai péché pour vous.... Mais donnez-moi la vie, +donnez-moi la joie, et j'entre sans remords dans ce bonheur surhumain +que vous m'avez promis. + +--Vous mentez, dit lentement le prêtre, je ne sais rien, j'ignorais +que vous eussiez commis ce crime. + +Elle recula à son tour, les mains jointes, bégayant, fixant sur lui +des regards terrifiés. Puis, emportée, perdant conscience, se faisant +familière: + +--Écoutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez, +n'est-ce pas? Je vous ai aimé, Ovide, le jour où vous êtes entré +ici.... Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait. +Mais je sentais bien que vous deviniez mon coeur. J'étais satisfaite, +j'espérais que nous pourrions être heureux un jour, dans une union +toute divine.... Alors, c'est pour vous que j'ai vidé la maison. Je +me suis trainée sur les genoux, j'ai été votre servante.... Vous ne +pouvez pourtant pas être cruel jusqu'au bout. Vous avez consenti à +tout, vous m'avez permis d'être à vous seul, d'écarter les obstacles +qui nous séparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que +me voilà malade, abandonnée, le coeur meurtri, la tête vide, il est +impossible que vous me repoussiez.... Nous n'avons rien dit tout haut, +c'est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence répondait. C'est +à l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prêtre. Vous m'avez dit +qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra.... Je vous aime, +Ovide, je vous aime, et j'en meurs. + +Elle sanglotait. L'abbé Faujas avait redressé sa haute taille, il +s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mépris de la femme. + +--Ah! misérable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez +raisonnable, que jamais vous n'en viendriez à cette honte de dire tout +haut ces ordures.... Oui, c'est l'éternelle lutte du mal contre les +volontés fortes. Vous êtes la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute +finale. Le prêtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et l'on devrait +vous chasser des églises, comme impures et maudites. + +--Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime, +secourez-moi. + +--Je vous ai déjà trop approchée, continua-t-il. Si j'échoue, ce +sera vous, femme, qui m'aurez ôté de ma force par votre seul désir. +Retirez-vous, allez-vous-en, vous êtes Satan! Je vous battrai pour +faire sortir le mauvais ange de votre corps. + +Elle s'était laissé glisser, assise à demi contre le mur muette de +terreur, devant le poing dont le prêtre la menaçait. Ses cheveux se +dénouaient, une grande mèche blanche lui barrait le front. Lorsque, +cherchant un secours dans la chambre nue, elle aperçut le Christ de +bois noir, elle eut encore la force de tendre les mains vers lui, d'un +geste passionné. + +--N'implorez pas la croix, s'écria le prêtre au comble de +l'emportement. Jésus a vécu chaste, et c'est pour cela qu'il a su +mourir. + +Madame Faujas rentrait, tenant au bras un gros panier de provisions. +Elle se débarrassa vite, en voyant son fils dans cette épouvantable +colère. Elle lui prit les bras. + +--Ovide, calme toi, mon enfant, murmura-t-elle en le caressant. + +Et, se tournant vers Marthe écrasée, la foudroyant du regard: + +--Vous ne pouvez donc pas le laisser tranquille!... Puis-qu'il ne veut +pas de vous, ne le rendez pas malade, au moins. Allons, descendez, il +est impossible que vous restiez là. Marthe ne bougeait pas. Madame +Faujas dut la relever et la pousser vers la porte; elle grondait, +l'accusait d'avoir attendu qu'elle fût sortie, lui faisait promettre +de ne plus remonter pour bouleverser la maison par de pareilles +scènes. Puis, elle ferma violemment la porte sur elle. + +Marthe descendit en chancelant. Elle ne pleurait plus. Elle répétait: + +--François reviendra, François les mettra tous à la rue. + + + +XXI + + +La voiture de Toulon, qui passait aux Tulettes, ou se trouvait un +relais, partait de Plassans à trois heures. Marthe, redressée par le +coup de fouet d'une idée fixe, ne voulut pas perdre un instant; elle +remit son châle et son chapeau, ordonna à Rose de s'habiller tout de +suite. + +--Je ne sais ce que madame peut avoir, dit la cuisinière à Olympe; je +crois que nous partons pour un voyage de quelques jours. + +Marthe laissa les clefs aux portes. Elle avait hâte d'être dans la +rue. Olympe, qui l'accompagnait, essayait vainement de savoir où elle +allait et combien de jours elle resterait absente. + +--Enfin, soyez tranquille, lui dit-elle sur le seuil, de sa voix +aimable; je soignerai bien tout, vous retrouverez tout en ordre.... +Prenez votre temps, faites vos affaires. Si vous allez à Marseille, +rapportez-nous des coquillages frais. + +Et Marthe n'avait pas tourné le coin de la rue Taravelle, qu'Olympe +prenait possession de la maison entière. Quand Trouche rentra, il +trouva sa femme en train de faire battre les portes, de fouiller les +meubles, furetant, chantonnant, emplissant les pièces du vol de ses +jupes. + +--Elle est partie, et sa rosse de bonne avec elle! lui cria-t-elle, +en s'étalant dans un fauteuil. Hein? ce serait une fameuse chance, si +elles restaient toutes les deux au fond d'un fossé!... N'importe, nous +allons être joliment à notre aise pendant quelque temps. Ouf! c'est +bon d'être seuls, n'est-ce pas, Honoré? Tiens, viens m'embrasser pour +la peine! Nous sommes chez nous, nous pouvons nous mettre en chemise, +si nous voulons. + +Cependant, Marthe et Rose arrivèrent juste sur le cours Sauvaire +comme la voiture de Toulon partait. Le coupé était libre. Quand +la domestique entendit sa maîtresse dire au conducteur qu'elle +s'arrêterait aux Tulettes, elle ne s'installa qu'en rechignant. La +voiture n'avait pas encore quitté la ville qu'elle grognait déjà, +répétant de son air revêche: + +--Moi qui croyais que vous étiez enfin raisonnable! Je m'imaginais +que nous partions pour Marseille voir monsieur Octave. Nous aurions +rapporté une langouste et des clovisses.... Ah bien! je me suis trop +pressée. Vous êtes toujours la même, vous allez toujours au chagrin, +vous ne savez qu'inventer pour vous mettre la tête à l'envers. + +Marthe, dans le coin du coupé, à demi évanouie, s'abandonnait. Une +faiblesse mortelle s'emparait d'elle, maintenant qu'elle ne se +roidissait plus contre la douleur qui lui brisait la poitrine. Mais la +cuisinière ne la regardait même pas. + +-- Si ce n'est pas une invention baroque d'aller voir monsieur! +reprenait-elle. Un joli spectacle, et qui va vous égayer! Nous en +aurons pour huit jours à ne pas dormir. Vous pourrez bien avoir peur +la nuit, du diable si je me lève pour regarder sous les meubles!... +Encore, si votre visite faisait du bien à monsieur; mais il est +capable de vous dévisager et d'en crever lui-même. J'espère bien qu'on +ne vous laissera pas entrer. C'est défendu d'abord.... Voyez-vous, +je n'aurais pas dû monter dans la voiture, quand vous avez parlé des +Tulettes; vous n'auriez peut-être pas osé faire la bêtise toute seule. + +Un soupir de Marthe l'interrompit. Elle se tourna, la vit toute blême +qui étouffait, et se fâcha plus fort, en baissant un carreau pour +donner de l'air. + +-- C'est cela, passez-moi entre les bras maintenant, n'est-ce pas? +Est-ce que vous ne seriez pas mieux dans votre lit, à vous soigner ? +Quand on pense que vous avez eu la chance de ne rencontrer autour de +vous que des gens dévoués, sans seulement dire merci au bon Dieu! Vous +savez bien que c'est la vérité. Monsieur le curé, sa mère, sa soeur, +jusqu'à monsieur Trouche, sont aux petits soins pour vous; ils se +jetteraient dans le feu, ils sont debout à toute heure du jour et de +la nuit. J'ai vu madame Olympe pleurer, oui pleurer, lorsque vous +étiez malade, la dernière fois. Eh bien! comment reconnaissez-vous +leurs bontés ? Vous les mettez dans la peine, vous partez comme une +sournoise pour voir monsieur, tout en sachant que cela leur fera +beaucoup de chagrin; car ils ne peuvent pas aimer monsieur, qui était +si dur pour vous... Tenez, voulez-vous que je vous le dise, madame +? le mariage ne vous a rien valu, vous avez pris la méchanceté de +monsieur. Entendez-vous, il y a des jours où vous êtes aussi méchante +que lui. + +Elle continua ainsi jusqu'aux Tulettes, défendant les Faujas et les +Trouche, accusant sa maîtresse de toutes sortes de vilenies. Elle +finit par dire: + +--Ce sont ces gens-là qui seraient de braves maîtres, s'ils avaient +assez d'argent pour avoir des domestiques! Mais la fortune ne tombe +jamais qu'aux mauvais coeurs. + +Marthe, plus calme, ne répondait pas. Elle regardait vaguement les +arbres maigres filer le long de la route, les vastes champs se déplier +comme des pièces d'étoffes brune. Les grondements de Rose se perdaient +dans les cahots de la voiture. + +Aux Tulettes, Marthe se dirigea vivement vers la maison de l'oncle +Macquart, suivie de la cuisinière, qui se taisait maintenant, haussant +les épaules, les lèvres pincées. + +--Comment! c'est toi! s'écria l'oncle, très-surpris. Je te croyais +dans ton lit. On m'avait raconté que tu étais malade.... Eh! eh! +petite, tu n'as pas l'air fort... Est-ce que tu viens me demander à +dîner ? + +--Je voudrais voir François, mon oncle, dit Marthe. + +--François ? répéta Macquart en la regardant en face, tu voudrais voir +François ? C'est l'idée d'une bonne femme. Le pauvre garçon a assez +crié après toi. Je l'apercevais du bout de mon jardin, qui donnait des +coups de poing dans les murs en t'appelant.... Ah! tu viens le voir ? +Je croyais que vous l'aviez tous oublié là-bas. + +De grosses larmes étaient montées aux yeux de Marthe. + +--Ce ne sera pas facile de le voir aujourd'hui, continua Macquart. Il +va être quatre heures. Puis, je ne sais trop si le directeur voudra te +donner la permission. Mouret n'est pas sage depuis quelque temps; il +casse tout, il parle de mettre le feu à la boutique. Dame! les fous ne +sont pas aimables tous les jours. + +Elle écoutait, toute frissonnante. Elle allait questionner l'oncle, +mais elle se contenta de tendre les mains vers lui. + +--Je vous en supplie, dit-elle. J'ai fait le voyage exprès; il faut +absolument que je parle à François aujourd'hui, à l'instant... Vous +avez des amis dans la maison, vous pouvez m'ouvrir les portes. + +--Sans doute, sans doute, murmura-t-il, sans se prononcer plus +nettement. + +Il semblait pris d'une grande perplexité, ne pénétrant pas clairement +la cause de ce voyage brusque, paraissant discuter le cas à un point +de vue personnel, connu de lui seul. Il interrogea du regard la +cuisinière, qui tourna le dos. Un mince sourire finit par paraître sur +ses lèvres. + +--Enfin, puisque tu le veux, murmura-t-il, je vais tenter l'affaire. +Seulement, souviens-toi que, si ta mère se fâchait, tu lui +expliquerais que je n'ai pas pu te résister.... J'ai peur que tu ne te +fasses du mal. Ça n'a rien de gai, je t'assure. + +Lorsqu'ils partirent, Rose refusa absolument de les accompagner. Elle +s'était assise devant un feu de souches de vigne, qui brûlait dans la +grande cheminée. + +--Je n'ai pas besoin d'aller me faire arracher les yeux, dit-elle +aigrement. Monsieur ne m'aimait pas assez.... Je reste ici, je préfère +me chauffer. + +--Vous seriez bien gentille alors de nous préparer un pot de vin +chaud, lui glissa l'oncle à l'oreille; le vin et le sucre sont là, +dans l'armoire. Nous aurons besoin de ça, quand nous reviendrons. + +Macquart ne fit pas entrer sa nièce par la grille principale de la +maison des Aliénés. Il tourna à gauche, demanda à une petite porte +basse le gardien Alexandre, avec lequel il échangea quelques paroles à +demi-voix. Puis, silencieusement, ils s'engagèrent tous trois dans des +corridors interminables. Le gardien marchait le premier. + +--Je vais t'attendre ici, dit Macquart en s'arrêtant dans une petite +cour; Alexandre restera avec toi. + +--J'aurais voulu être seule, murmura Marthe. + +--Madame ne serait pas à la noce, répondit le gardien avec un sourire +tranquille; je risque déjà beaucoup. + +Il lui fit traverser une seconde cour et s'arrêta devant une petite +porte. Comme il tournait doucement la clef, il reprit en baissant la +voix: + +-- N'ayez pas peur.... Il est plus calme depuis ce matin; on a pu lui +retirer la camisole.... S'il se fâchait, vous sortiriez à reculons, +n'est-ce pas? et vous me laisseriez seul avec lui. Marthe entra, +tremblante, la gorge sèche. Elle ne vit d'abord qu'une masse repliée +contre le mur, dans un coin. Le jour pâlissait, le cabanon n'était +éclairé que par une lueur de cave, tombant d'une fenêtre grillée, +garnie d'un tablier de planches. + +--Eh! mon brave, cria familièrement Alexandre, en allant taper sur +l'épaule de Mouret, je vous amène une visite.... Vous allez être +gentil, j'espère. + +Il revint s'adosser contre la porte, les bras ballants, ne quittant +pas le fou des yeux. Mouret s'était lentement relevé. Il ne parut pas +surpris le moins du monde. + +--C'est toi, ma bonne? dit-il de sa voix paisible; je t'attendais, +j'étais inquiet des enfants. + +Marthe, dont les genoux fléchissaient, le regardait avec anxiété, +rendue muette par cet accueil attendri. D'ailleurs, il n'avait point +changé; il se portait même mieux, gros et gras, la barbe faite, les +yeux clairs. Ses tics de bourgeois satisfait avaient reparu; il se +frotta les mains, cligna la paupière droite, piétina, en bavardant de +son air goguenard des bons jours. + +--Je suis tout à fait bien, ma bonne. Nous allons pouvoir retourner à +la maison.... Tu viens me chercher, n'est-ce pas?... Est-ce qu'on a +pris soin de mes salades? Les limaces aiment diantrement les laitues, +le jardin en était rongé; mais je sais un moyen pour les détruire.... +J'ai des projets, tu verras. Nous sommes assez riches, nous pouvons +nous payer nos fantaisies.... Dis, tu n'as pas vu le père Gautier, +de Saint-Eutrope, pendant mon absence? Je lui avais acheté trente +milleroles de gros vin pour des coupages. Il faudra que j'aille le +voir.... Toi tu n'as pas de mémoire pour deux sous. + +Il se moquait, il la menaçait amicalement du doigt. + +--Je parie que je vais trouver tout en désordre, continua-t-il. Vous +ne faites attention à rien; les outils traînent, les armoires restent +ouvertes, Rose salit les pièces avec son balai.... Et Rose, pourquoi +n'est-elle pas venue? Ah! quelle tête! En voilà une dont nous ne +ferons jamais rien! Tu ne sais pas, elle a voulu me mettre à la porte, +un jour. Parfaitement.... La maison est à elle, c'est à mourir de +rire.... Mais tu ne me parles pas des enfants? Désirée est toujours +chez sa nourrice, n'est-ce pas? Nous irons l'embrasser, nous lui +demanderons si elle s'ennuie. Je veux aussi aller à Marseille, car +Octave me donne de l'inquiétude; la dernière fois que je l'ai vu, je +l'ai trouvé bien dissipé. Je ne parle pas de Serge: celui-là est trop +sage, il sanctifiera toute la famille.... Tiens, cela me fait plaisir +de parler de la maison. + +Et il parla, parla toujours, demandant des nouvelles de chaque arbre +de son jardin, s'arrêtant aux détails les plus minimes du ménage, +montrant une mémoire extraordinaire, à propos d'une foule de petits +faits. Marthe, profondément touchée de l'affection tatillonne qu'il +lui témoignait, croyait voir une délicatesse suprême dans le soin +qu'il prenait de ne lui adresser aucun reproche, de ne pas même faire +la moindre allusion à ses souffrances. Elle était pardonnée; elle +jurait de racheter son crime en devenant la servante soumise de cet +homme, si grand dans sa bonhomie; et de grosses larmes silencieuses +coulaient sur ses joues, pendant que ses genoux se pliaient pour lui +crier merci. + +--Méfiez-vous, lui dit le gardien à l'oreille; il a des yeux qui +m'inquiètent. + +--Mais il n'est pas fou! balbutia-t-elle; je vous jure qu'il n'est pas +fou!.... Il faut que je parle au directeur. Je veux l'emmener tout de +suite. + +--Méfiez-vous, répéta rudement le gardien, en la tirant par le bras. + +Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-même, +comme une bête assommée. Il s'aplatit par terre; puis, lestement, il +marcha à quatre pattes, le long du mur. + +--Hou! hou! hurlait-il d'une voix rauque et prolongée. Il s'enleva +d'un bond, il retomba sur le flanc. Alors, ce fut une épouvantable +scène: il se tordait comme un ver, se bleuissait la face à coups de +poing, s'arrachait la peau avec les ongles. Bientôt il se trouva à +demi nu, les vêtements en lambeau, écrasé, meurtri, râlant. + +--Sortez donc, madame! criait le gardien. + +Marthe était clouée. Elle se reconnaissait par terre; elle se jetait +ainsi sur le carreau, dans la chambre, s'égratignait ainsi, se battait +ainsi. Et jusqu'à sa voix qu'elle retrouvait; Mouret avait exactement +son râle. C'était elle qui avait fait ce misérable. + +--Il n'est pas fou! bégayait-elle; il ne peut pas être fou!... Ce +serait horrible. J'aimerais mieux mourir. + +Le gardien, la prenant à bras le corps, la mit à la porte; mais elle +resta là, collée au bois. Elle entendit, dans le cabanon, un bruit +da lutte, des cris de cochon qu'on égorge; puis, il y eut une chute +sourde, pareille à celle d'un paquet de linge mouillé; et un silence +de mort régna. Quand le gardien ressortit, la nuit était presque +tombée. Elle n'aperçut qu'un trou noir, par la porte entre-baillée. + +--Fichtre! dit le gardien encore furieux, vous êtes drôle, vous, +madame, à crier qu'il n'est pas fou! J'ai failli y laisser mon pouce, +qu'il tenait entre ses dents.... Le voilà tranquille pour quelques +heures. + +Et tout en la reconduisant, il continuait: + +--Vous ne savez pas comme ils sont tous malins ici!... Ils font les +gentils pendant des heures entières, ils vous racontent des histoires +qui ont l'air raisonnable; puis, crac, sans crier gare, ils vous +sautent à la gorge.... Je voyais bien tout à l'heure qu'il manigançait +quelque chose, pendant qu'il parlait de ses enfants; il avait les yeux +tout à l'envers. Quand Marthe retrouva l'oncle Macquart dans la petite +cour, elle répéta fiévreusement, sans pouvoir pleurer, d'une voix +lente et cassée: + +--Il est fou! il est fou! + +--Sans doute, il est fou, dit l'oncle en ricanant. Est-ce que tu +comptais le trouver faisant le jeune homme? On ne l'a pas mis ici pour +des prunes, peut-être.... D'ailleurs, la maison n'est pas saine. Au +bout de deux heures, eh! eh! j'y deviendrais enragé, moi. + +Il l'étudiait du coin de l'oeil, surveillant ses moindres +tressaillements nerveux. Puis, de son ton bonhomme: + +--Tu veux peut-être voir la grand'mère? + +Marthe eut un geste d'effroi, en se cachant le visage entre ses mains. + +--Ça n'aurait dérangé personne, reprit-il. Alexandre nous aurait fait +ce plaisir.... Elle est là, à côté, et il n'y a rien à craindre avec +elle; elle est bien douce. N'est-ce pas, Alexandre, qu'elle n'a jamais +donné de l'ennui à la maison? Elle reste assise, à regarder devant +elle. Depuis douze ans, elle n'a pas bougé.... Enfin, puisque tu ne +veux pas la voir.... + +Comme le gardien prenait congé d'eux, il l'invita à venir boire un +verre de vin chaud, en clignant les yeux d'une certaine façon, ce qui +parut décider Alexandre à accepter. Ils durent soutenir Marthe, dont +les jambes se dérobaient à chaque pas. Quand ils arrivèrent, ils la +portaient, la face convulsée, les yeux ouverts, roidie par une de ces +crises nerveuses qui la tenaient comme morte pendant des heures. + +--La, qu'est-ce que j'avais dit? cria Rose en les apercevant. Elle +est dans un joli état, et nous voilà propres pour retourner! Est-il +permis, mon Dieu! d'avoir une tête si drôlement bâtie? Monsieur aurait +dû l'étrangler, ça lui aurait donné une leçon. + +--Bah! dit l'oncle, je vais l'allonger sur mon lit. Nous n'en mourrons +pas pour passer la nuit autour du feu. Il tira un rideau de cotonnade +qui masquait une alcôve. Rose alla déshabiller sa maîtresse en +grondant. Il n'y avait rien à faire, disait-elle, qu'à lui mettre une +brique chaude aux pieds. + +--Maintenant qu'elle est dans le dodo, nous allons boire un coup, +reprit l'oncle avec son ricanement de loup rangé. Il sent diablement +bon, votre vin chaud, la mère! + +--J'ai trouvé un citron sur la cheminée, je l'ai pris, dit Rose. + +--Et vous avez bien fait. Il y a de tout, ici. Quand je fais un lapin, +rien n'y manque, je vous en réponds. + +Il avait avancé la table devant la cheminée. Il s'assit entre la +cuisinière et Alexandre, versant le vin chaud dans de grandes tasses +jaunes. Quand il eut avalé deux gorgées, religieusement: + +--Bigre! s'écria-t-il en faisant claquer la langue, voilà du bon vin +chaud! Eh! eh! vous vous y entendez; il est meilleur que le mien. Il +faudra que vous me laissiez votre recette. + +Rose, calmée, chatouillée par ces compliments, se mit à rire. Le feu +de souches de vigne étalait un grand brasier rouge. Les tasses furent +remplies de nouveau. + +--Alors, dit Macquart en s'accoudant pour regarder la cuisinière en +face, ma nièce est venue comme ça, par un coup de tête? + +--Ne m'en parlez pas, répondit-elle, cela me remettrait en colère.... +Madame devient folle comme monsieur; elle ne sait plus qui elle aime +ni qui elle n'aime pas.... Je crois qu'elle a eu une dispute avec +monsieur le curé, avant de partir; j'ai entendu leurs voix qui +criaient. + +L'oncle eut un gros rire. + +--Ils étaient pourtant bien d'accord, murmura-t-il. + +--Sans doute, mais rien ne dure avec une cervelle comme celle de +madame.... Je parie qu'elle regrette les volées que monsieur lui +administrait la nuit. Nous avons retrouvé le bâton dans le jardin. + +Il la regarda plus attentivement, en disant entre deux gorgées de vin +chaud: + +--Peut-être qu'elle venait chercher François. + +--Ah! Dieu nous en garde! cria Rose d'un air d'effroi. Monsieur ferait +un beau ravage, à la maison; il nous tuerait tous.... Tenez, c'est là +ma grande peur. Je tremble toujours qu'il n'arrive une de ces nuits +pour nous assassiner. Quand je songe à cela, dans mon lit, je ne puis +m'endormir. Il me semble que je le vois entrer par la fenêtre, avec +des cheveux hérissés et des yeux luisants comme des allumettes. + +Macquart s'égayait bruyamment, tapant sa tasse sur la table. + +--Ça serait drôle, ça serait drôle! répéta-t-il. Il ne doit pas vous +aimer, le curé surtout, qui a pris sa place. Il n'en ferait qu'une +bouchée, du curé, tout gaillard qu'il est, car les fous sont rudement +forts, à ce qu'on assure.... Dis, Alexandre, vois-tu le pauvre +François tomber chez lui? Il nettoierait le plancher proprement. Moi, +ça m'amuserait. + +Et il jetait des coups d'oeil au gardien, qui buvait le vin chaud d'un +air tranquille, se contentant d'approuver de la tête. + +--C'est une supposition, c'est pour rire, reprit Macquart, en voyant +les regards épouvantés que Rose fixait sur lui. + +A ce moment, Marthe se tordit furieusement derrière le rideau de +cotonnade; il fallut la maintenir pendant quelques minutes, pour +qu'elle ne tombât pas. Lorsqu'elle se fut allongée; de nouveau dans sa +rigidité de cadavre, l'oncle revint se chauffer les cuisses devant le +brasier, réfléchissant, murmurant sans songer à ce qu'il disait: + +--Elle n'est pas commode, la petite. + +Puis, brusquement, il demanda: --Et les Rougon, qu'est-ce qu'ils +disent de toutes ces histoires? Ils sont du parti de l'abbé, n'est-ce +pas? + +--Monsieur n'était pas assez aimable pour qu'ils le regrettent, +répondit Rose; il ne savait quelle malice inventer contre eux. + +--Ça, il n'avait pas tort, reprit l'oncle. Les Rougon sont des +pingres. Quand on pense qu'il n'ont jamais voulu acheter le champ de +blé, là, en face; une magnifique opération dont je me chargeais.... +C'est Félicité qui ferait un drôle de nez, si elle voyait revenir +François! + +Il ricana encore, tourna autour de la table. Et rallumant sa pipe avec +un geste de résolution: + +--Il ne faut pas oublier l'heure, mon garçon, dit-il à Alexandre avec +un nouveau clignement d'yeux. Je vais t'accompagner.... Marthe a l'air +tranquille, maintenant. Rose mettra la table en m'attendant.... Vous +devez avoir faim, n'est-ce pas, Rose? Puisque vous voilà forcée de +passer la nuit ici, vous mangerez un morceau avec moi. + +Il emmena le gardien. Au bout d'une demi-heure, il n'était pas encore +rentré. La cuisinière, qui s'ennuyait d'être seule, ouvrit la porte, +se pencha sur le terrasse, regardant la route vide, dans la nuit +claire. Comme elle rentrait, elle crut apercevoir, de l'autre côté du +chemin, deux ombres noires plantées au milieu d'un soulier, derrière +une haie. + +--On dirait l'oncle, pensa-t-elle; il a l'air de causer avec un +prêtre. + +Quelques minutes plus tard, l'oncle arriva. Il disait que ce diable +d'Alexandre lui avait raconté des histoires à n'en plus finir. + +--Est-ce que ce n'était pas vous qui étiez là tout à l'heure avec un +prêtre? demanda Rose. + +--Moi, avec un prêtre! s'écria-t-il; où, diable! avez-vous rêvé cela! +il n'y a pas de prêtre dans le pays. Il roulait ses petits yeux +ardents. Puis, il parut mécontent de son mensonge, il reprit: + +--Il y a l'abbé Fenil, mais c'est comme s'il n'y était pas; il ne sort +jamais. + +--L'abbé Fenil est un pas grand'chose, dit la cuisinière Alors, +l'oncle se fâcha. + +--Pourquoi ça, un pas grand'chose? Il fait beaucoup de bien, ici; il +est très-fort, le gaillard.... Il vaut mieux qu'un tas de prêtres qui +font des embarras. + +Mais sa colère tomba tout d'un coup. Il se prit à rire, en voyant que +Rose le regardait d'un air surpris. + +--Je m'en moque, après tout, murmura-t-il. Vous avez raison, tous les +curés, ça se vaut, c'est hypocrite et compagnie.... Je sais maintenant +avec qui vous avez pu me voir. J'ai rencontré l'épicière; elle avait +une robe noire, vous aurez pris ça pour une soutane. + +Rose fit une omelette, l'oncle posa sur la table un morceau de +fromage. Ils n'avaient pas fini de manger que Marthe se dressa sur +son séant, de l'air étonné d'une personne qui s'éveille dans un lieu +inconnu. Quand elle eut écarté ses cheveux, et que la mémoire lui +revint, elle sauta à terre, disant qu'elle voulait partir, partir +sur-le-champ. Macquart parut très-contrarié de ce réveil. + +--C'est impossible, tu ne peux pas retourner à Plassans ce soir, +dit-il. Tu grelottes de fièvre, tu tomberas malade en chemin. +Repose-toi. Demain, nous verrons.... D'abord, il n'y a pas de voiture. + +--Vous allez me conduire dans votre carriole, répondit-elle. + +--Non, je ne veux pas, je ne peux pas. + +Marthe, qui s'habillait avec une hâte fébrile, déclara qu'elle irait +à Plassans à pied, plutôt que de passer la nuit aux Tulettes. L'oncle +délibérait; il avait fermé la porte, et glissé la clef dans sa poche. +Il supplia sa nièce, la menaça, inventa des histoires, pendant que, +sans l'écouter, elle achevait de mettre son chapeau. + +--Si vous croyez que vous la ferez céder! dit Rose, qui finissait +paisiblement son morceau de fromage: elle préférerait passer par la +fenêtre. Attelez votre cheval, ça vaudra mieux. + +L'oncle, après un court silence, haussa les épaules, s'écriant avec +colère: + +--Ça m'est égal, en somme! Qu'elle prenne mal, si elle y tient! Moi, +je voulais éviter un accident.... Va comme je te pousse. Il n'arrivera +jamais que ce qui doit arriver, je vais vous conduire. + +Il fallut porter Marthe dans la carriole; une grosse fièvre la +secouait. L'oncle lui jeta un vieux manteau sur les épaules. Il fit +entendre un léger claquement de langue, et l'on partit. + +--Moi, dit-il, ça ne me fait pas de peine d'aller ce soir à Plassans; +au contraire!... On s'amuse, à Plassans. + +Il était environ dix heures. Le ciel, chargé de pluie, avait une lueur +rousse qui éclairait faiblement le chemin. Tout le long de la route, +Macquart se pencha, regardant dans les fossés, derrière les haies. +Rose lui ayant demandé ce qu'il cherchait, il répondit qu'il était +descendu des loups des gorges de la Seille. Il avait retrouvé toute sa +belle humeur. A une lieue de Plassans, la pluie se mit à tomber, une +pluie d'averse, drue et froide. Alors, l'oncle jura. Rose aurait battu +sa maîtresse, qui agonisait sous le manteau. Quand ils arrivèrent +enfin, le ciel était redevenu bleu. + +--Est-ce que vous allez rue Balande? demanda Macquart. + +--Certainement, dit Rose étonnée. + +Il lui expliqua alors que Marthe lui semblait très-malade, et qu'il +vaudrait peut-être mieux la mener chez sa mère. Il consentit pourtant, +après une longue hésitation, à arrêter son cheval devant la maison +des Mouret. Marthe n'avait pas même emporté de passe-partout. Rose, +heureusement, trouva le sien dans sa poche; mais, quand elle voulut +ouvrir, la porte ne céda pas; les Trouche devaient avoir poussé les +verroux. Elle frappa du poing, sans éveiller d'autre bruit que l'écho +sourd du grand vestibule. + +--Vous avez tort de vous entêter, dit l'oncle qui riait entre ses +dents; ils ne descendront pas, ça les dérangerait.... Vous voilà bel +et bien à la porte de chez vous, mes enfants. Ma première idée est +bonne, voyez-vous. Il faut mener la chère enfant chez Rougon; elle +sera mieux là que dans sa propre chambre, c'est moi qui l'affirme. + +Félicité entra dans un désespoir bruyant, lorsqu'elle aperçut sa fille +à une pareille heure, trempée de pluie, à demi-morte. Elle la coucha +au second étage, bouleversa la maison, mit tous les domestiques sur +pied. Quand elle fut un peu calmée, et qu'elle se trouva assise au +chevet de Marthe, elle demanda des explications. + +--Mais qu'est-il arrivé? Comment se fait-il que vous la rameniez dans +un tel état? + +Macquart, d'un ton de grande bonhomie, raconta le voyage de «la +chère enfant.» Il se défendait, il disait qu'il avait tout fait pour +l'empêcher de se rendre auprès de François. Il finit par invoquer le +témoignage de Rose, en voyant Félicité l'examiner attentivement d'un +air soupçonneux. Mais celle-ci continua à branler la tête. + +--C'est bien louche, cette histoire! murmura-t-elle; il y a quelque +chose que je ne comprends pas. + +Elle connaissait Macquart, elle flairait une coquinerie, dans la joie +secrète qui lui pinçait le coin des paupières. + +--Vous êtes singulière, dit-il en se fâchant pour échapper à son +examen; vous vous imaginez toujours des choses de l'autre monde. Je ne +puis pas vous dire ce que je ne sais pas.... J'aime Marthe plus que +vous, je n'ai jamais agi que dans son intérêt. Tenez, je vais courir +chercher le médecin, si vous voulez. + +Madame Rougon le suivit des yeux. Elle questionna Rose longuement, +sans rien apprendre. D'ailleurs, elle semblait très-heureuse d'avoir +sa fille chez elle; elle parlait amèrement des gens qui vous +laisseraient crever à la porte de votre maison, sans seulement vous +ouvrir. Marthe, la tête renversée sur l'oreiller, se mourait. + + + +XXII + + +Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle +glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique où l'avait jeté la +crise de la soirée. Accroupi contre le mur, il resta un instant +immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tête sur le froid de +la pierre, geignant comme un enfant qui s'éveille. Mais il avait +les jambes coupées par un courant d'air si humide, qu'il se leva +et regarda. En face de lui, il aperçut la porte du cabanon grande +ouverte. + +--Elle a laissé la porte ouverte, dit le fou à voix haute; elle doit +m'attendre, il faut que je parte. + +Il sortit, revint en tâtant ses vêtements, de l'air minutieux d'un +homme rangé qui craint d'oublier quelque chose; puis, il referma la +porte, soigneusement. Il traversa la première cour, de son petit pas +tranquille de bourgeois flâneur. Comme il entrait dans la seconde, +il vit un gardien qui semblait guetter. Il s'arrêta, se consulta un +moment. Mais, le gardien ayant disparu, il se trouva à l'autre bout de +la cour, devant une nouvelle porte ouverte donnant sur la campagne. Il +la referma derrière lui, sans s'étonner, sans se presser. + +--C'est une bonne femme tout de même, murmura-t-il, elle aura entendu +que je l'appelais.... Il doit être tard. Je vais rentrer, pour qu'ils +ne soient pas inquiets à la maison. + +Il prit un chemin. Cela lui semblait naturel d'être en pleins champs. +Au bout de cent pas, il oublia les Tulettes derrière lui; il s'imagina +qu'il venait de chez un vigneron auquel il avait acheté cinquante +milleroles de vin. Comme il arrivait à un carrefour où se croisait +cinq routes, il reconnu le pays. Il se mit à rire, en disant: + +--Que je suis bête! j'allais monter sur le plateau, du côté de +Saint-Eutrope; c'est à gauche que je dois prendre.... Dans une bonne +heure et demie, je serai à Plassans. + +Alors, il suivit la grand'route, gaillardement, regardant comme une +vieille connaissance chaque borne kilométrique. Il s'arrêtait devant +certains champs, devant certaines maisons de campagne, d'un air +d'intérêt. Le ciel était couleur de cendre, avec de grandes traînées +rosaires, éclairant la nuit d'un pâle reflet de brasier agonisant. +De fortes gouttes commençaient à tomber; le vent soufflait de l'est, +trempé de pluie. + +--Diable! il ne faut pas que je m'amuse, dit Mouret en examinant le +ciel avec inquiétude; le vent est à l'est, il va en tomber une jolie +décoction! Jamais je n'aurai le temps d'arriver à Plassans avant la +pluie. Avec ça, je suis peu couvert. + +Et il ramena sur sa poitrine la veste de grosse laine grise qu'il +avait mise en lambeaux aux Tulettes. Il avait à la mâchoire une +profonde meurtrissure, à laquelle il portait la main, sans se rendre +compte de la vive douleur qu'il éprouvait là. La grand'route restait +déserte; il ne rencontra qu'une charrette, descendant une côte, d'une +allure paresseuse. Le charretier, qui dormait, ne répondit pas au +bonsoir amical qu'il lui jeta. Ce fut au pont de la Viorne que la +pluie le surprit. L'eau lui étant très-désagréable, il descendit sous +le pont se mettre à l'abri, en grondant que c'était insupportable, que +rien n'abîmait les vêtements comme cela, que s'il avait su, il aurait +emporté un parapluie. Il patienta une bonne demi-heure, s'amusant à +écouter le ruissellement de l'eau; puis, quand l'averse fut passée, il +remonta sur la route, il entra enfin à Plassans. Il mettait un soin +extrême à éviter les flaques de boue. + +Il était alors près de minuit. Mouret calculait que huit heures ne +devaient pas encore avoir sonné. Il traversa les rues vides, tout à +l'ennui d'avoir fait attendre sa femme si longtemps. + +--Elle ne doit plus savoir ce que cela veut dire, pensait-il. Le dîner +sera froid.... Ah! bien, c'est Rose qui va joliment me recevoir! + +Il était arrivé rue Balande; il se tenait debout devant sa porte. + +--Tiens! dit-il, je n'ai pas mon passe-partout. + +Cependant, il ne frappait pas. La fenêtre de la cuisine restait +sombre, les autres fenêtres de la façade semblaient également mortes. +Une grande défiance s'empara du fou; avec un instinct tout animal, il +flaira un danger. Il recula dans l'ombre des maisons voisins, examina +encore la façade; puis, il parut prendre un parti, fit le tour par +l'impasse des Chevillottes. Mais la petite porte du jardin était +fermée au verrou. Alors, avec une force prodigieuse, emporté par une +rage brusque, il se jeta dans cette porte, qui se fendit en deux, +rongée d'humidité. La violence du choc le laissa étourdi, ne sachant +plus pourquoi il venait de briser la porte, qu'il essayait de +raccommoder en rapprochant les morceaux. + +--Voilà un beau coup, lorsqu'il était si facile de frapper! +murmura-t-il avec un regret subit. Une porte neuve me coûtera au +moins trente francs. Il était dans le jardin. Ayant levé la tête, +apercevant, au premier étage, la chambre à coucher vivement éclairée; +il crut que sa femme se mettait au lit. Cela lui causa un grand +étonnement. Sans doute il avait dormi sous le pont en attendant la fin +de l'averse. Il devait être très-tard. En effet, les fenêtre voisines, +celles de M. Rastoil aussi bien que celles de la sous-préfecture, +étaient noires. Et il ramenait les yeux, lorsqu'il vit une lueur de +lampe, au second étage, derrière les rideaux épais de l'abbé Faujas. +Ce fut comme un oeil flamboyant, allumé au front de la façade, qui le +brûlait. Il se serra les tempes entre ses mains brûlantes, la tête +perdue, roulant dans un souvenir abominable, dans un cauchemar +évanoui, où rien de net ne se formulait, où s'agitait, pour lui et les +siens, la menace d'un péril ancien, grandi lentement, devenu terrible, +au fond duquel la maison allait s'engloutir, s'il ne la sauvait. + +--Marthe, Marthe, où es-tu? balbutia-t-il à demi-voix. Viens, emmène +les enfants. + +Il chercha Marthe dans le jardin. Mais il ne reconnaissait plus le +jardin. Il lui semblait plus grand, et vide, et gris, et pareil à un +cimetière. Les buis avaient disparu, les laitues n'étaient plus là, +les arbres fruitiers semblaient avoir marché. Il revint sur ses pas, +se mit à genoux pour voir si ce n'était pas les limaces qui avaient +tout mangé. Les buis surtout, la mort de cette haute verdure lui +serrait le coeur, comme la mort d'un coin vivant de la maison. Qui +donc avait tué les buis? Quelle faux avait passé là, rasant tout, +bouleversant jusqu'aux touffes de violettes qu'il avait plantées au +pied de la terrasse? Un sourd grondement montait en lui, en face de +cette ruine. + +--Marthe, Marthe, où es-tu? appela-t-il de nouveau. + +Il la chercha dans la petite serre, à droite de la terrasse. + +La petite serre était encombrée des cadavres sèches des grands +buis; ils s'empilaient, en fascines, au milieu de tronçons d'arbres +fruitiers, épars comme des membres coupés. Dans un coin, la cage qui +avait servi aux oiseaux de Désirée, pendait à un clou, lamentable, la +porte crevée, avec des bouts de fil de fer qui se hérissaient. Le fou +recula, pris de peur, comme s'il avait ouvert la porte d'un caveau. +Bégayant, le sang à la gorge, il monta sur la terrasse, rôda devant +la porte et les fenêtres closes. La colère qui grandissait en lui, +donnait à ses membres une souplesse de bête; il se ramassait, marchait +sans bruit, cherchait une fissure. Un soupirail de la cave lui suffit. +Il s'amincit, se glissa avec une habileté de chat, égratignant le mur +de ses ongles. Enfin il était dans la maison. + +La cave ne fermait qu'au loquet. Il s'avança au milieu des ténèbres +épaisses du vestibule, tâtant les murs, poussant la porte de la +cuisine. Les allumettes étaient à gauche, sur une planche. Il alla +droit à cette planche, frotta une allumette, s'éclaira pour prendre +une lampe sur le manteau de la cheminée, sans rien casser. Puis, il +regarda. Il devait y avoir eu, le soir, quelque gros repas. La cuisine +était dans un désordre de bombance: les assiettes, les plats, les +verres sales, encombraient la table; une débandade de casseroles, +tièdes encore, traînaient sur l'évier, sur les chaises, sur le +carreau; une cafetière, oubliée au bord d'un fourneau allumé, +bouillait, le ventre roulé en avant comme une personne soûle. Mouret +redressa la cafetière, rangea les casseroles; il les sentait, flairait +les restes de liqueur dans les verres, comptait les plats et les +assiettes avec un grondement plus irrité. Ce n'était pas sa cuisine +propre et froide de commerçant retiré; on avait gâché là la nourriture +de toute une auberge; cette malpropreté goulue suait l'indigestion. + +--Marthe! Marthe! reprit-il en revenant dans le vestibule, la lampe à +la main; réponds-moi, dis-moi où ils t'ont enfermée? Il faut partir, +partir tout de suite. Il la chercha dans la salle à manger. Les deux +armoires, à droite et à gauche du poêle, étaient ouvertes; au bord +d'une planche, un sac de papier gris, crevé, laissait couler des +morceaux de sucre jusque sur le plancher. Plus haut, il aperçut une +bouteille de cognac sans goulot, bouchée avec un tampon de linge. Et +il monta sur une chaise pour visiter les armoires. Elles étaient à +moitié vides: les bocaux de fruits à l'eau-de-vie tous entamés à la +fois, les pots de confiture ouverts et sucés, les fruits mordus, les +provisions de toutes sortes rongées, salies comme par le passage d'une +armée de rats. Ne trouvant pas Marthe dans les armoires, il regarda +partout, derrière les rideaux, sous la table; des os y roulaient, +parmi des mies de pain gâchées; sur la toile cirée, les culs des +verres avaient laissé des ronds de sirop. Alors, il traversa le +corridor, il la chercha dans le salon. Mais, dès le seuil, il +s'arrêta: il n'était plus chez lui. Le papier mauve clair du salon, +le tapis à fleurs rouges, les nouveaux fauteuils recouverts de damas +cerise, l'étonnèrent profondément. Il craignit d'entrer chez un autre, +il referma la porte. + +--Marthe! Marthe! bégaya-t-il encore avec désespoir. + +Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant +apaiser ce souffle rauque qui s'enflait dans sa gorge. Où se +trouvait-il donc, qu'il ne reconnaissait aucune pièce? Qui donc lui +avait ainsi changé sa maison? Et les souvenirs se noyaient. Il ne +voyait que des ombres se glisser le long du corridor: deux ombres +noires d'abord, pauvres, polies, s'effaçant; puis deux ombres grises +et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s'effarait; +les ombres grandissaient, s'allongeaient contre les murs, montaient +dans la cage de l'escalier, emplissaient, dévoraient la maison +entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition +introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les +murailles. Alors, il entendit la maison s'émietter comme un platras +tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une +eau tiède. + +En haut, des rires clairs sonnaient, qui lui hérissaient le poil. +Posant la lampe à terre, il monta pour chercher Marthe; il monta à +quatre pattes, sans bruit, avec une légèreté et une douceur de loup. +Quand il fut sur le palier du premier étage, il s'accroupit devant la +porte de la chambre à coucher. Une raie de lumière passait sous la +porte. Marthe devait se mettre au lit. + +--Ah bien! dit la voix d'Olympe, il est joliment bon leur lit! Vois +donc comme on enfonce, Honoré; j'ai de la plume jusqu'aux yeux. + +Elle riait, elle s'étalait, sautait au milieu des couvertures. + +--Veux-tu que je te dise? reprit-elle. Eh bien! depuis que je suis +ici, j'ai envie de coucher dans ce dodo-là.... C'était une maladie, +quoi! Je ne pouvais pas voir cette bringue de propriétaire se carrer +là dedans, sans avoir une envie furieuse de la jeter par terre pour me +mettre à sa place... C'est qu'on a chaud tout de suite! Il me semble +que je suis dans du coton. + +Trouche, qui n'était pas couché, remuait les flacons de la toilette. + +--Elle a toutes sortes d'odeurs, murmurait-il. + +--Tiens! continua Olympe, puisqu'elle n'y est pas, nous pouvons bien +nous payer la belle chambre! Il n'y a pas de danger qu'elle vienne +nous déranger; j'ai poussé les verrous.... Tu vas prendre froid, +Honoré. + +Il ouvrait les tiroirs de la commode, fouillait dans le linge. + +--Mets donc cela, dit-il en jetant une chemise de nuit à Olympe; c'est +plein de dentelles. J'ai toujours rêvé de coucher avec une femme qui +aurait de la dentelle... Moi, je vais prendre ce foulard rouge.... +Est-ce que tu as changé les draps? --Ma foi! non, répondit-elle; je +n'y ai pas pensé; ils sont encore propres.... Elle est très-soigneuse +de sa personne, elle ne me dégoûte pas. + +Et, comme Trouche se couchait enfin, elle lui cria: + +--Apporte les grogs sur la table de nuit! Nous n'allons pas nous +relever pour les boire à l'autre bout de la chambre.... La, mon gros +chéri, nous sommes comme de vrais propriétaires. + +Ils s'étaient allongés côte à côte, l'édredon au menton, cuisant dans +une chaleur douce. + +--J'ai bien mangé ce soir, murmura Trouche au bout d'un silence. + +--Et bien bu! ajouta Olympe en riant. Moi, je suis très-chic; je vois +tout tourner.... Ce qui est embêtant, c'est que maman est toujours sur +notre dos; aujourd'hui, elle a été assommante. Je ne puis plus faire +un pas dans la maison.... Ce n'est pas la peine que la propriétaire +s'en aille si maman reste ici à faire le gendarme. Ça m'a gâté ma +journée. + +--Est-ce que l'abbé ne songe pas à s'en aller? demanda Trouche, après +un nouveau silence. Si on le nomme évêque, il faudra bien qu'il nous +lâche la maison. + +--On ne sait pas, répondit-elle, de méchante humeur. Maman pense +peut-être à la garder.... On serait si bien, tout seul! Je ferais +coucher la propriétaire dans la chambre de mon frère, en haut; je lui +dirais qu'elle est plus saine... Passe-moi donc le verre, Honoré. + +Ils burent tous les deux, ils se renfoncèrent sous les couvertures. + +--Bah! reprit Trouche, ce ne serait pas facile de les faire déguerpir; +mais on pourrait toujours essayer.... Je crois que l'abbé aurait déjà +changé de logement, s'il ne craignait que la propriétaire fît un +scandale, en se voyant lâchée.... J'ai envie de travailler la +propriétaire; je lui conterai des histoires, pour les faire flanquer à +la porte. Il but de nouveau. + +--Si je lui faisais la cour, hein! ma chérie? dit-il plus bas. + +--Ah! non, s'écria Olympe, qui se mit à rire comme si on la +chatouillait. Tu es trop vieux, tu n'es pas assez beau. Ça me serait +bien égal, mais elle ne voudrait pas de toi, c'est sûr.... Laisse-moi +faire, je lui monterai la tête. C'est moi qui donnerai congé à maman +et à Ovide, puisqu'ils sont si peu gentils avec nous. + +--D'ailleurs, si tu ne réussis pas, murmura-t-il, j'irai dire partout +qu'on a trouvé l'abbé couché avec la propriétaire. Cela fera un tel +bruit, qu'il sera bien forcé de déménager. + +Olympe s'était assise sur son séant. + +--Tiens, dit-elle, mais c'est une bonne idée, ça! Dès demain, il faut +commencer. Avant un mois la cambuse est à nous.... Je vais t'embrasser +pour la peine. + +Cela les égaya beaucoup. Ils dirent comment ils arrangeraient la +chambre; ils changeraient la commode de place, ils monteraient deux +fauteuils du salon. Leur langue s'embarrassait de plus en plus. Un +silence se fit. + +--Allons, bon! te voilà parti, bégaya Olympe; tu ronfles les yeux +ouverts. Laisse-moi me mettre sur le devant; au moins, je finirai mon +roman. Je n'ai pas sommeil, moi. + +Elle se leva, le roula comme une masse vers la ruelle, et se mit à +lire. Mais, dès la première page, elle tourna la tête avec inquiétude +du côté de la porte. Elle croyait entendre un singulier grondement +dans le corridor. Puis, elle se fâcha. + +--Tu sais bien que je n'aime pas ces plaisanteries-là, dit-elle en +donnant un coup de coude à son mari. Ne fais pas le loup.... On dirait +qu'il y a un loup à la porte. Continue, si ça t'amuse. Va, tu es bien +agaçant. + +Et elle se replongea dans son roman, furieuse, après avoir sucé la +tranche de citron de son grog. Mouret, de son allure souple, quitta +la porte où il était resté blotti. Il monta au second étage, +s'agenouiller devant la chambre de l'abbé Faujas, se haussant jusqu'au +trou de la serrure. Il étouffait le nom de Marthe dans sa gorge, +l'oeil ardent, fouillant les coins de la chambre, s'assurant qu'on ne +la cachait point là. La grande pièce nue était pleine d'ombre, une +petite lampe posée au bord de la table laissait tomber sur le carreau +un rond étroit de clarté; le prêtre, qui écrivait, ne faisait lui-même +qu'une tache noire, au milieu de cette lueur jaune. Après avoir +cherché derrière la commode, derrière les rideaux, Mouret s'était +arrêté au lit de fer, sur lequel le chapeau du prêtre étalait comme +une chevelure de femme. Marthe sans doute était dans le lit. Les +Trouche l'avaient dit, elle couchait là, maintenant. Mais il vit le +lit froid, aux draps bien tirés, qui ressemblait à une pierre tombale; +il s'habituait à l'ombre. L'abbé Faujas dut entendre quelque bruit, +car il regarda la porte. Lorsque le fou aperçut le visage calme du +prêtre, ses yeux rougirent, une légère écume parut aux coins de ses +lèvres; il retint un hurlement, il s'en alla à quatre pattes par +l'escalier, par les corridors, répétant à voix basse: + +--Marthe! Marthe! + +Il la chercha dans toute la maison: dans la chambre de Rose, qu'il +trouva vide; dans le logement des Trouche, empli du déménagement des +autres pièces; dans les anciennes chambres des enfants, où il sanglota +en rencontrant sous sa main une paire de petites bottines éculées +que Désirée avait portées. Il montait, descendait, s'accrochait à la +rampe, se glissait le long des murs, faisait le tour des pièces +à tâtons, sans se cogner, avec son agilité extraordinaire de fou +prudent. Bientôt, il n'y eut pas un coin, de la cave au grenier, qu'il +n'eût flairé. Marthe n'était pas dans la maison, les enfants non plus, +Rose non plus. La maison était vide, la maison pouvait crouler. Mouret +s'assit sur une marche de l'escalier, entre le premier et le second +étage. Il étouffait ce souffle puissant qui, malgré lui, gonflait sa +poitrine. Il attendait, les mains croisées, le dos appuyé à la rampe, +les yeux ouverts dans la nuit, tout à l'idée fixe qu'il mûrissait +patiemment. Ses sens prenaient une finesse telle, qu'il surprenait +les plus petits bruits de la maison. En bas, Trouche ronflait; Olympe +tournait les pages de son roman, avec le léger froissement du doigt +contre le papier. Au second étage, la plume de l'abbé Faujas avait un +bruissement de pattes d'insecte; tandis que, dans la chambre voisine, +madame Faujas endormie semblait accompagner cette aigre musique de sa +respiration forte. Mouret passa une heure, les oreilles aux aguets. Ce +fut Olympe qui succomba la première au sommeil; il entendit le roman +tomber sur le tapis. Puis, l'abbé Faujas posa sa plume, se déshabilla +avec des frôlements discrets de pantoufles; les vêtements glissaient +mollement, le lit ne craqua même pas. Toute la maison était couchée. +Mais le fou sentait, à l'haleine trop grêle de l'abbé, qu'il ne +dormait pas. Peu à peu, cette haleine grossit. Toute la maison +dormait. + +Mouret attendit encore une demi-heure. Il écoutait toujours avec un +grand soin, comme s'il eût entendu les quatre personnes couchées là, +descendre, d'un pas de plus en plus lourd, dans l'engourdissement du +profond sommeil. La maison, écrasée dans les ténèbres, s'abandonnait. +Alors il se leva, gagna lentement le vestibule. Il grondait: + +--Marthe n'y est plus, la maison n'y est plus, rien n'y est plus. + +Il ouvrit la porte donnant sur le jardin, il descendit à la petite +serre. Là, il déménagea méthodiquement les grands buis sèches; il en +emportait des brassées énormes, qu'il montait, qu'il empilait devant +les portes des Trouche et des Faujas. Comme il était pris d'un besoin +de grande clarté, il alla allumer dans la cuisine toutes les lampes, +qu'il revint poser sur les tables des pièces, sur les paliers de +l'escalier, le long des corridors. Puis, il transporta le reste des +fascines de buis. Les tas s'élevaient plus haut que les portes. +Mais, en faisant un dernier voyage, il leva les yeux, il aperçut les +fenêtres. Alors, il retourna chercher les arbres fruitiers et dressa +un bûcher sous les fenêtres, en ménageant fort habilement des courants +d'air pour que la flamme fût belle. Le bûcher lui parut petit. + +--Il n'y a plus rien, répétait-il; il faut qu'il n'y ait plus rien. + +Il se souvint, il descendit à la cave, recommença ses voyages. +Maintenant, il remontait la provision de chauffage pour l'hiver: +le charbon, les sarments, le bois. Le bûcher, sous les fenêtres, +grandissait. A chaque paquet de sarments qu'il rangeait proprement, +il était secoué d'une satisfaction plus vive. Il distribua ensuite le +combustible dans les pièces du rez-de-chaussée, en laissa un tas dans +le vestibule, un autre dans la cuisine. Il finit par renverser les +meubles, par les pousser sur les tas. Une heure lui avait suffi pour +celle rude besogne. Sans souliers, courant les bras chargés, il +s'était glissé partout, avait tout charrié avec une telle adresse +qu'il n'avait pas laissé tomber une seule bûche trop rudement. +Il semblait doué d'une vie nouvelle, d'une logique de mouvements +extraordinaires. Il était, dans l'idée fixe, très-fort, +très-intelligent. + +Quand tout fut prêt, il jouit un instant de son oeuvre. Il allait de +tas en tas, se plaisait à la forme carrée des bûchers, faisait le tour +de chacun d'eux, en frappant doucement dans ses mains d'un air de +satisfaction extrême. Quelques morceaux de charbon étant tombés le +long de l'escalier, il courut chercher un balai, enleva proprement +la poussière noire des marches. Il acheva ainsi son inspection, en +bourgeois soigneux qui entend faire les choses comme elles doivent +être faites, d'une façon réfléchie. La jouissance l'effarait peu à +peu; il se courbait, se retrouvait à quatre pattes, courant sur les +mains, soufflant plus fort, avec un ronflement de joie terrible. + +Alors, il prit un sarment. Il alluma les tas. il commença par les tas +de la terrasse, sous les fenêtres. D'un bond, il rentra, enflamma les +tas du salon et de la salle à manger, de la cuisine et du vestibule. +Puis, il sauta d'étage en étage, jetant les débris embrasés de son +sarment sur les tas barrant les portes des Trouche et des Faujas. Une +fureur croissante le secouait, la grande clarté de l'incendie achevait +de l'affoler. Il descendit à deux reprises avec des sauts prodigieux, +tournant sur lui même, traversant l'épaisse fumée, activant de son +souffle les brasiers, dans lesquels il rejetait des poignées de +charbons ardents. La vue des flammes s'écrasant déjà aux plafonds +des pièces, le faisait asseoir par moments sur le derrière, riant, +applaudissant de toute la force de ses mains. + +Cependant, la maison ronflait, comme un poêle trop bourré. L'incendie +éclatait sur tous les points à la fois, avec une violence qui fendait +les planchers. Le fou remonta, au milieu des nappes de feu, les +cheveux grillés, les vêtements noircis. Il se posta au second étage, +accroupi sur les poings, avançant sa tête grondante de bête. Il +gardait le passage, il ne quittait pas du regard la porte du prêtre. + +--Ovide! Ovide! appela une voix terrible. + +Au fond du corridor, la porte de madame Faujas s'étant brusquement +ouverte, la flamme s'engouffra dans la chambre avec le roulement d'une +tempête. La vieille femme parut au milieu du feu. Les mains en avant, +elle écarta les fascines qui flambaient, sauta dans le corridor, +rejeta à coups de pied, à coups de poing, les tisons qui masquaient la +porte de son fils, qu'elle continuait à appeler désespérément. Le fou +s'était aplati davantage, les yeux ardents, se plaignant toujours. +--Attends-moi, ne descends pas par la fenêtre, criait-elle, en +frappant à la porte. + +Elle dut l'enfoncer; la porte qui brûlait, céda facilement. Elle +reparut, tenant son fils entre les bras. Il avait pris le temps de +mettre sa soutane; il étouffait, suffoqué par la fumée. + +--Écoute, Ovide, je vais t'emporter, dit-elle avec une rudesse +énergique. Tiens-toi bien à mes épaules; cramponne-toi à mes cheveux, +si tu te sens glisser.... Va, j'irai jusqu'au bout. + +Elle le chargea sur ses épaules comme un enfant, et cette mère +sublime, cette vieille paysanne, dévouée jusqu'à la mort, ne +chancela point sous le poids écrasant de ce grand corps évanoui +qui s'abandonnait. Elle éteignait les charbons sous ses pieds nus, +s'ouvrait un passage en repoussant les flammes de sa main ouverte, +pour que son fils n'en fût pas même effleuré. Mais, au moment où elle +allait descendre, le fou, qu'elle n'avait pas vu, sauta sur l'abbé +Faujas, qu'il lui arracha des épaules. Sa plainte lugubre s'achevait +dans un hurlement tandis qu'une crise le tordait au bord de +l'escalier. Il meurtrissait le prêtre, l'égratignait, l'étranglait. + +--Marthe! Marthe! cria-t-il. + +Et il roula avec le corps le long des marches embrasées; pendant que +madame Faujas, qui lui avait enfoncé les dents en pleine gorge, buvait +son sang. Les Trouche flambaient dans leur ivresse, sans un soupir. +La maison, dévastée et minée, s'abattait au milieu d'une poussière +d'étincelles. + + + + +XXIII + + +Macquart ne trouva pas chez lui le docteur Porquier, qui accourut +seulement vers minuit et demi. Toute la maison était encore sur pied. +Rougon seul n'avait pas bougé de son lit: les émotions le tuaient, +disait-il. Félicité assise sur la même chaise, au chevet de Marthe, se +leva pour aller à la rencontre du médecin. + +--Ah! cher docteur, nous sommes bien inquiets, murmura-t-elle. La +pauvre enfant n'a pas fait un mouvement, depuis que nous l'avons +couchée là.... Ses mains sont déjà froides; je les ai gardées dans les +miennes, inutilement. + +Le docteur Porquier regarda attentivement le visage de Marthe; puis, +sans l'examiner autrement, il resta debout, pinçant les lèvres, +faisant de la main un geste vague. + +--Ma bonne madame Rougon, dit-il, il vous faut bien du courage. + +Félicité éclata en sanglots. + +--C'est la fin, continua-t-il à voix plus basse. Il y a longtemps que +j'attends ce triste dénoûment, je dois vous le confesser aujourd'hui. +La pauvre madame Mouret avait les deux poumons attaqués, et la +phthisie chez elle se compliquait d'une maladie nerveuse. + +Il s'était assis, gardant aux coins des lèvres son sourire de médecin +bien élevé, qui se montrait poli même à l'égard de la mort. + +--Ne vous désespérez pas, ne vous rendez pas malade, chère dame. La +catastrophe était prévue, une circonstance pouvait la hâter tous +les jours.... La pauvre madame Mouret devait tousser, étant jeune, +n'est-ce pas? J'estime qu'elle a couvé pendant des années les germes +du mal. Dans ces derniers temps, depuis trois ans surtout, la phthisie +faisait en elle des progrès effrayants. Et quelle piété! quelle +ferveur! J'étais touché à la voir s'en aller si saintement.... Que +voulez-vous? les décrets de Dieu sont insondables, la science est bien +souvent impuissante. + +Et comme madame Rougon pleurait toujours, il lui prodigua les plus +tendres consolations, il voulut absolument qu'elle prit une tasse de +tilleul pour se calmer. + +--Ne vous tourmentez pas, je vous en conjure, répétait-il. Je vous +assure qu'elle ne sent déjà plus son mal; elle va s'endormir ainsi +tranquillement, elle ne reprendra connaissance qu'au moment de +l'agonie.... Je ne vous abandonne pas, d'ailleurs; je reste là, bien +que tous mes soins soient inutiles à présent. Je reste, en ami, chère +dame, en ami, entendez-vous? + +Il s'installa commodément pour la nuit, dans un fauteuil. Félicité +s'apaisait un peu. Le docteur Porquier lui ayant fait entendre que +Marthe n'avait plus que quelques heures à vivre, elle eut l'idée +d'envoyer chercher Serge au séminaire, qui était voisin. Quand elle +pria Rose de se rendre au séminaire, celle-ci refusa d'abord. + +--Vous voulez donc le tuer aussi, ce pauvre petit! dit-elle. Ça lui +porterait un coup trop rude, d'être réveillé au milieu de la nuit, +pour venir voir une morte.... Je ne veux pas être son bourreau. + +Rose gardait rancune à sa maîtresse. Depuis que celle-ci agonisait, +elle tournait autour du lit, furieuse, bousculant les tasses et les +bouteilles d'eau chaude. + +--Est-ce qu'il y a du bon sens à faire ce que madame a fait? +ajouta-t-elle. Ce n'est la faute à personne, si elle est allée prendre +la mort auprès de monsieur. Et, maintenant, il faut que tout soit en +l'air, elle nous fait tous pleurer.... Non, certes, je ne veux pas +qu'on force le petit à se lever en sursaut. + +Cependant, elle finit par se rendre au séminaire. Le docteur Porquier +s'était allongé devant le feu; les yeux à demi fermés, il continuait à +prodiguer de bonnes paroles à madame Rougon. Un léger râle commençait +à soulever les flancs de Marthe. L'oncle Macquart, qui n'avait point +reparu depuis deux grandes heures, poussa doucement la porte. + +--D'où venez-vous donc? lui demanda Félicité, qui l'emmena dans un +coin. + +Il répondit qu'il était allé remiser sa carriole et son cheval à +l'auberge des Trois-Pigeons. Mais il avait des yeux si vifs, un air de +sournoiserie si diabolique, qu'elle était reprise de mille soupçons. +Elle oublia sa fille mourante, flairant une coquinerie qu'elle devait +avoir intérêt à connaître. + +--On dirait que vous avez suivi et guetté quelqu'un, reprit-elle, +en remarquant son pantalon boueux. Vous me cachez quelque chose, +Macquart. Cela n'est pas bien. Nous avons toujours été gentils pour +vous. + +--Oh! gentils! murmura l'oncle en ricanant, c'est vous qui le dites. +Rougon est un cancre; dans l'affaire du champ de blé, il s'est méfié +de moi, il m'a traité comme le dernier des derniers.... Où donc +est-il, Rougon? Il se dorlote, lui; il ne se moque pas mal de la +peine qu'on prend pour la famille. Le sourire dont il accompagna ces +dernières paroles inquiéta vivement Félicité. Elle le regardait en +face. + +--Quelle peine avez-vous prise pour la famille? dit-elle. + +Vous n'allez peut-être pas me reprocher d'avoir ramené ma pauvre +Marthe des Tulettes.... D'ailleurs, je vous le répète, tout ceci m'a +l'air bien louche. J'ai questionné Rose--il paraît que vous aviez +l'idée de venir droit ici.... Je m'étonne aussi que vous n'ayez pas +frappé plus fort, rue Balande; on vous aurait ouvert.... Ce n'est pas +que je sois fâchée d'avoir la chère enfant chez moi; elle mourra +au moins parmi les siens, elle n'aura que des visages amis autour +d'elle.... + +L'oncle parut très-surpris; il l'interrompit d'un air inquiet. + +--Je vous croyais au mieux avec l'abbé Faujas? + +Elle ne répondit pas; elle s'approcha de Marthe, dont le souffle +devenait plus douloureux. Quand elle revint, elle vit Macquart qui, +soulevant le rideau, semblait interroger la nuit, en frottant la vitre +humide de la main. + +--Ne partez pas demain avant de causer avec moi, lui +recommanda-t-elle; je veux éclaircir tout ceci. + +--Comme vous voudrez, répondit-il. On serait bien embarrassé pour vous +faire plaisir. Vous aimez les gens, vous ne les aimez plus... Moi, je +m'en moque; je vais toujours mon petit bonhomme de chemin. + +Il était évidemment très-contrarié d'apprendre que les Rougon ne +faisaient plus cause commune avec l'abbé Faujas. Il tapait la vitre du +bout des doigts, sans quitter des yeux la nuit noire. A ce moment, une +grande lueur rougit le ciel. + +--Qu'est-ce donc? demanda Félicité. + +Il ouvrit la croisée, il regarda. + +--Ou dirait un incendie, murmura-t-il, d'un ton paisible. Ça brûle +derrière la sous-préfecture. + +La place s'emplissait de bruit. Un domestique entra tout effaré, +racontant que le feu venait de prendre chez la fille de madame. On +croyait avoir vu le gendre de madame, celui qu'on avait dû enfermer, +se promener dans le jardin avec un sarment allumé. Le pis était qu'on +désespérait de sauver les locataires. Félicité se tourna vivement, +réfléchit une minute encore, les yeux fixés sur Macquart. Elle +comprenait enfin. + +--Vous nous aviez bien promis, dit-elle à voix basse, de vous tenir +tranquille, lorsque nous vous avons installé dans votre petite maison +des Tulettes. Rien ne vous manque pourtant, vous êtes là comme un vrai +rentier.... C'est honteux, entendez-vous!... Combien l'abbé Fenil vous +a-t-il donné pour ouvrir la porte à François? + +Il se fâcha, mais elle le fit taire. Elle semblait beaucoup plus +inquiète des suites de l'affaire qu'indignée par le crime lui-même. + +--Et quel abominable scandale, si l'on venait à savoir! murmura-t-elle +encore. Est-ce que nous vous avons jamais rien refusé? Nous causerons +demain, nous reparlerons de ce champ dont vous nous cassez les +oreilles.... Si Rougon apprenait une pareille chose, il en mourrait de +chagrin. + +L'oncle ne put s'empêcher de sourire. Il se défendit plus violemment, +jura qu'il ne savait rien, qu'il n'avait trempé dans rien. Puis, comme +le ciel s'embrasait de plus, et que le docteur Porquier était déjà +descendu, l'oncle quitta la chambre, en disant d'un air pressé de +curieux: + +--Je vais voir. + +C'était M. Péqueur des Saulaies qui avait donné l'alarme. Il y avait +eu soirée à la sous-préfecture. Il se couchait, lorsque, vers une +heure moins quelques minutes, il aperçut un singulier reflet rouge sur +le plafond de sa chambre. S'étant s'approche de la fenêtre, il était +resté très-surpris en voyant un grand feu brûler dans le jardin des +Mouret, tandis qu'une ombre, qu'il ne reconnut pas d'abord, dansait au +milieu de la fumée en brandissant un sarment allumé. Presque +aussitôt des flammes s'échappèrent par toutes les ouvertures du +rez-de-chaussée. Le sous-préfet s'empressa de remettre son pantalon; +il appela son domestique, lança le concierge à la recherche des +pompiers et des autorités. Puis, avant de se rendre sur le lieu du +sinistre, il acheva de s'habiller, s'assurant devant une glace de la +correction de sa moustache. Il arriva le premier rue Balande. La rue +était absolument déserte; deux chats la traversaient en courant. + +--Ils vont se laisser griller comme des côtelettes, là-dedans! pensa +M. Péqueur des Saulaies, étonné du sommeil paisible de la maison, sur +la rue, où pas une flamme ne se montrait encore. + +Il frappa violemment, mais il n'entendit que le ronflement de +l'incendie, dans la cage de l'escalier. Il frappa alors à la porte +de M. Rastoil. Là, des cris perçants s'élevaient, accompagnés de +piétinements, de claquements de portes, d'appels étouffés. + +--Aurélie, couvre-toi les épaules! criait la voix du président. + +M. Rastoil se précipita sur le trottoir, suivi de madame Rastoil et de +la cadette de ses demoiselles, celle qui n'était pas encore mariée. +Aurélie dans sa précipitation, avait jeté sur ses épaules un paletot +de son père, qui lui laissait les bras nus; elle devint toute rouge, +lorsqu'elle aperçut M. Péqueur des Saulaies. + +--Quel épouvantable malheur! balbutiait le président. Tout va brûler. +Le mur de ma chambre est déjà chaud. Les deux maisons n'en font +qu'une, si j'ose dire.... Ah! monsieur le sous-préfet, je n'ai pas +même pris le temps d'enlever les pendules. Il faut organiser les +secours. On ne peut pas perdre son mobilier en quelques heures. + +Madame Rastoil, à demi vêtue d'un peignoir, pleurait le meuble de +son salon, qu'elle venait justement de faire recouvrir. Cependant, +quelques voisins s'étaient montrés aux fenêtres. Le président les +appela et commença le déménagement de sa maison; il se chargeait +particulièrement des pendules, qu'il déposait sur le trottoir d'en +face. Lorsqu'on eut sorti les fauteuils du salon, il fit asseoir sa +femme et sa fille, tandis que le sous-préfet restait auprès d'elles, +pour les rassurer. + +--Tranquillisez-vous, mesdames, disait-il. La pompe va arriver, le feu +sera attaqué vigoureusement.... Je crois pouvoir vous promettre qu'on +sauvera votre maison. + +Les croisées des Mouret éclatèrent, les flammes parurent au premier +étage. Brusquement, la rue fut éclairée par une grande lueur; il +faisait clair comme en plein jour. Un tambour, au loin, passait sur +la place de la Sous-Préfecture, en battant le rappel. Des hommes +accouraient, une chaîne s'organisait, mais les seaux manquaient, la +pompe n'arrivait pas. Au milieu de l'effarement général, M. Péqueur +des Saulaies, sans quitter les dames Rastoil, criait des ordres à +pleine voix: + +--Laissez le passage libre! La chaîne est trop serrée là-bas! +Mettez-vous à deux pieds les uns des autres! + +Puis, se tournant vers Aurélie, d'une voix douce: + +--Je suis bien surpris que la pompe ne soit pas encore là.... C'est +une pompe neuve; on va justement l'étrenner.... J'ai pourtant envoyé +le concierge tout de suite; il a dû passer aussi à la gendarmerie. + +Les gendarmes se montrèrent les premiers; ils continrent les curieux, +dont le nombre augmentait, malgré l'heure avancée. Le sous-préfet +était allé en personne rectifier la chaîne, qui se bossuait au milieu +des poussées de certains farceurs accourus du faubourg. La petite +cloche de Saint-Saturnin sonnait le tocsin de sa voix fêlée; un second +tambour battait le rappel, plus languissamment, vers le bas de la rue, +du côté du Mail. Enfin la pompe arriva, avec un tapage de ferraille +secouée. Les groupes s'écartèrent; les quinze pompiers de Plassans +parurent, courant et soufflant; mais, malgré l'intervention de M. +Péqueur des Saulaies, il fallut encore un grand quart d'heure pour +mettre la pompe en état. + +--Je vous dis que le piston ne glisse pas! criait furieusement le +capitaine au sous-préfet, qui prétendait que les écrous étaient trop +serrés. + +Lorsqu'un jet d'eau s'éleva, la foule eut un soupir de satisfaction. +La maison flambait alors, du rez-de-chaussée au second étage, comme +une immense torche. L'eau entrait dans le brasier avec un sifflement; +tandis que les flammes, se déchirant en nappes jaunes, s'élevaient +plus haut. Des pompiers étaient montés sur le toit de la maison du +président, dont ils enfonçaient les tuiles, à coups de pic, pour faire +la part du feu. + +--La baraque est perdue, murmura Macquart, les mains dans les poches, +planté tranquillement sur le trottoir d'en face, d'où il suivait les +progrès de l'incendie avec un vif intérêt. + +Il s'était formé là, au bord du ruisseau, un salon en plein air. Les +fauteuils se trouvaient rangés en demi-cercle, comme pour permettre +d'assister à l'aise au spectacle. Madame de Condamin et son mari +venaient d'arriver; ils rentraient à peine de la sous-préfecture, +disaient-ils, lorsqu'ils avaient entendu battre le rappel. M. de +Bourdeu, M. Maffre, le docteur Porquier, M. Delangre, accompagné de +plusieurs membres du conseil municipal, s'étaient également empressés +d'accourir. Tous entouraient ces pauvres dames Rastoil, les +réconfortaient, s'abordaient avec des exclamations apitoyées. La +société finit par s'asseoir sur les fauteuils. Et la conversation +s'engagea, pendant que la pompe soufflait à dix pas et que les poutres +embrasées craquaient. --As-tu pris ma montre, mon ami? demanda madame +Rastoil; elle était sur la cheminée, avec la chaîne. + +--Oui, oui, je l'ai dans ma poche, répondit le président, la face +gonflée, chancelant d'émotion. J'ai aussi l'argenterie.... J'aurais +tout emporté; mais les pompiers ne veulent pas, ils disent que c'est +ridicule. + +M. Péqueur des Saulaies se montrait toujours très-calme et +très-obligeant. + +--Je vous assure que votre maison ne court plus aucun risque, +affirma-t-il; la part du feu est faite. Vous pouvez aller remettre vos +couverts dans votre salle à manger. + +Mais M. Rastoil ne consentit pas à se séparer de son argenterie, qu'il +tenait sous le bras, pliée dans un journal. + +--Toutes les portes sont ouvertes, balbutia-t-il; la maison est pleine +de gens que je ne connais pas.... Ils ont fait dans mon toit un trou +qui me coûtera cher à boucher. + +Madame de Condamin interrogeait le sous-préfet. Elle s'écria: + +--Mais c'est horrible! mais je croyais que les locataires avaient eu +le temps de se sauver!... Alors, on n'a pas de nouvelles de l'abbé +Faujas? + +--J'ai frappé moi-même, dit M. Péqueur des Saulaies; personne n'a +répondu. Quand les pompiers sont arrivés, j'ai fait enfoncer la porte, +j'ai ordonné d'appliquer des échelles aux fenêtres.... Tout a été +inutile. Un de nos braves gendarmes, qui s'est aventuré dans le +vestibule, a failli être asphyxié par la fumée. + +-Ainsi l'abbé Faujas?... Quelle abominable mort! Reprit la belle +Octavie avec un frisson. + +Ces messieurs et ces dames se regardèrent, blêmes dans les clartés +vacillantes de l'incendie. Le docteur Porquier expliqua que la +mort par le feu n'était peut-être pas aussi douloureuse qu'on se +l'imaginait. + +--On est saisi, dit-il en terminant; ça doit être l'affaire de +quelques secondes. Il faut dire aussi que cela dépend de la violence +du brasier. + +M. de Condamin comptait sur ses doigts. + +--Si madame Mouret est chez ses parents, comme on le prétend, cela +fait toujours quatre: l'abbé Faujas, sa mère, sa soeur et son +beau-frère.... C'est joli! + +A ce moment, madame Rastoil se pencha à l'oreille de son mari. + +--Donne-moi ma montre, murmura-t-elle. Je ne suis pas tranquille. Tu +le remues. Tu vas t'asseoir dessus. Une voix ayant crié que le vent +poussait les flammèches du côté de la sous-préfecture, M. Péqueur +des Saulaies s'excusa, s'élança, afin de parer à ce nouveau danger. +Cependant, M. Delangre voulait qu'on tentât un dernier effort pour +porter secours aux victimes. Le capitaine des pompiers lui répondit +brutalement de monter aux échelles lui-même, s'il croyait la chose +possible; il disait n'avoir jamais vu un feu pareil. C'était le diable +qui avait dû allumer ce feu-là, pour que la maison brûlât, comme un +fagot, par tous les bouts à la fois. Le maire, suivi de quelques +hommes de bonne volonté, fit alors le tour par l'impasse des +Chevillottes. Du côté du jardin, peut-être pourrait-on monter. + +--Ce serait très-beau, si ce n'était pas si triste, remarqua madame de +Condamin, qui se calmait. + +En effet, l'incendie devenait superbe. Des fusées d'étincelles +montaient dans de larges flammes bleues; des trous d'un rouge ardent +se creusaient au fond de chaque fenêtre béante; tandis que la fumée +roulait doucement, s'en allait en un gros nuage violâtre, pareille à +la fumée des feux de Bengale, pendant les feux d'artifice. Ces +dames et ces messieurs s'étaient pelotonnés dans les fauteuils; ils +s'accoudaient, s'allongeaient, levaient le menton; puis, des silences +se faisaient, coupés de remarques, lorsqu'un tourbillon de flammes +plus violent s'élevait. Au loin, dans les clartés dansantes qui +illuminaient brusquement des profondeurs de têtes moutonnantes, +grossissaient un brouhaha de foule, un bruit d'eau courante, tout un +tapage noyé. Et la pompe, à dix pas, gardait son haleine régulière, +son crachement de gosier de métal écorché. + +--Regardez donc la troisième fenêtre, au second étage, s'écria tout +à coup M. Maffre émerveillé; on voit très-bien, à gauche, un lit qui +brûle. Les rideaux sont jaunes; ils flambent comme du papier. + +M. Péqueur des Saulaies revenait au petit trot tranquilliser la +société. C'était une panique. --Les flammèches, dit-il, sont bien +portées par le vent du côté de la sous-préfecture; mais elles +s'éteignent en l'air. Il n'y a aucun danger, on est maître du feu. + +--Mais, demanda madame de Condamin, sait-on comment le feu a pris? + +M. de Bourdeu assura qu'il avait d'abord vu une grosse fumée sortir +de la cuisine. M. Maffre prétendait, au contraire, que les flammes +avaient d'abord paru dans une chambre du premier étage. Le sous-préfet +hochait la tête d'un air de prudence officielle; il finit par dire à +demi-voix: + +--Je crois que la malveillance n'est pas étrangère au sinistre. J'ai +déjà ordonné une enquête. + +Et il raconta qu'il avait vu un homme allumer le feu avec un sarment. + +--Oui, je l'ai vu aussi, interrompit Aurélie Rastoil. C'est monsieur +Mouret. + +Ce fut une surprise extraordinaire. La chose était impossible. M. +Mouret s'échappant et brûlant sa maison, quel épouvantable drame! Et +l'on accablait Aurélie de questions. Elle rougissait, tandis que sa +mère la regardait sévèrement. Il n'était pas convenable qu'une jeune +fille fût ainsi toutes les nuits à la fenêtre. + +--Je vous assure, j'ai bien reconnu monsieur Mouret, reprit-elle. Je +ne dormais pas, je me suis levée, en voyant une grande lumière.... +Monsieur Mouret dansait au milieu du feu. + +Le sous-préfet se prononça. + +--Parfaitement, mademoiselle a raison.... Je reconnais le malheureux, +maintenant. Il était si effrayant, que je restais perplexe, bien que +sa figure ne me fût pas inconnue.... Je vous demande pardon, ceci est +très-grave; il faut que j'aille donner quelques ordres. + +Il s'en alla de nouveau, pendant que la société commentait celle +aventure terrible, un propriétaire brûlant ses locataires. M. de +Bourdeu s'emporta contre les maisons d'aliénés; la surveillance y +était faite d'une façon tout à fait insuffisante. A la vérité, M. de +Bourdeu tremblait de voir flamber dans l'incendie la préfecture que +l'abbé Faujas lui avait promise. + +--Les fous sont pleins de rancune, dit simplement M. de Condamin. + +Ce mot embarrassa tout le monde. La conversation tomba net. Les dames +eurent de légers frissons, tandis que ces messieurs échangaient des +regards singuliers. La maison en flammes devenait beaucoup plus +intéressante, depuis que la société connaissait la main qui avait mis +le feu. Les yeux clignant d'une terreur délicieuse, se fixaient sur le +brasier, avec le rêve du drame qui avait dû se passer là. + +--Si le papa Mouret est là dedans, ça fait cinq, dit encore M. de +Condamin, que les dames firent taire, en l'accusant d'être un homme +atroce. + +Depuis le commencement de l'incendie, les Paloque, accoudés à la +fenêtre de leur salle à manger, regardaient. Ils étaient juste +au-dessus du salon improvisé sur le trottoir. La femme du juge finit +par descendre pour offrir gracieusement l'hospitalité aux dames +Rastoil, ainsi qu'aux personnes qui les entouraient. --On voit bien de +nos fenêtres, je vous assure, dit-elle. + +Et, comme ces dames refusaient: + +--Mais vous allez prendre froid, continua-t-elle; la nuit est +très-fraîche. + +Madame de Condamin eut un sourire, en allongeant sur le pavé ses +petits pieds, qu'elle montra au bord de sa jupe. + +--Ah bien! oui, nous n'avons pas froid! répondit-elle. Moi, j'ai les +pieds brûlants. Je suis très-bien.... Est-ce que vous avez froid, +mademoiselle? + +--J'ai trop chaud, assura Aurélie. On dirait une nuit d'été. Ce feu-là +chauffe joliment. + +Tout le monde déclara qu'il faisait bon, et madame Paloque se décida +alors à rester, à s'asseoir, elle aussi, dans un fauteuil. M. Maffre +venait de partir; il avait aperçu, au milieu de la foule, ses deux +fils, en compagnie de Guillaume Porquier, accourus tous les trois, +sans cravate, d'une maison des remparts, pour voir le feu. Le juge de +paix, qui était certain de les avoir enfermés à double tour dans leur +chambre, emmena Alphonse et Ambroise par les oreilles. + +--Si nous allions nous coucher? dit M. de Bourdeu, de plus en plus +maussade. + +M. Péqueur des Saulaies avait reparu, infatigable, n'oubliant pas les +dames, malgré les soins de toutes sortes dont il était accablé. Il +alla vivement au-devant de M. Delangre, qui revenait de l'impasse des +Chevillottes. Ils causèrent à voix basse. Le maire avait dû assister à +quelque scène épouvantable; il se passait la main sur la face, comme +pour chasser de ses yeux l'image atroce qui le poursuivait. Les dames +l'entendirent seulement murmurer: «Nous sommes arrivés trop tard! +C'est horrible, horrible!...» Il ne voulut répondre à aucune question. +--Il n'y a que Bourdeu et Delangre qui regrettent l'abbé, murmura M. +de Condamin à l'oreille de madame Paloque. + +--Ils avaient des affaires avec lui, répondit tranquillement celle-ci. +Voyez donc, voici l'abbé Bourrette. Celui-là pleure pour de bon. + +L'abbé Bourrette, qui avait fait la chaîne, sanglotait à chaudes +larmes. Le pauvre homme n'entendait pas les consolations. Jamais il ne +voulut s'asseoir dans un fauteuil; il resta debout, les yeux troubles, +regardant brûler les dernières poutres. On avait aussi vu l'abbé +Surin; mais il avait disparu, après avoir écouté, de groupe en groupe, +les renseignements qui couraient. + +--Allons nous coucher, répéta M. de Bourdeu. C'est bête à la fin de +rester là. + +Toute la société se leva. Il fut décidé que M. Rastoil, sa dame et sa +demoiselle, passeraient la nuit chez les Paloque. Madame de Condamin +donnait de petites tapes sur sa jupe, légèrement froissée. On recula +les fauteuils, on se tint un instant debout, à se souhaiter une bonne +nuit. La pompe ronflait toujours, l'incendie pâlissait, au milieu +d'une fumée noire; on n'entendait plus que le piétinement affaibli de +la foule et la hache attardée d'un pompier abattant une charpente. + +--C'est fini, pensa Macquart, qui n'avait pas quitté le trottoir d'en +face. + +Il resta pourtant encore un instant, à écouter les dernières paroles +que M. de Condamin échangeait à demi-voix avec madame Paloque. + +--Bah! disait la femme du juge, personne ne le pleurera, si ce n'est +cette grosse bête de Bourrette. Il était devenu insupportable, nous +étions tous esclaves. Monseigneur doit rire à l'heure qu'il est. +Enfin, Plassans est délivré! --Et les Rougon! fit remarquer M. de +Condamin, ils doivent être enchantés. + +--Pardieu! les Rougon sont aux anges. Ils vont hériter de la conquête +de l'abbé.... Allez, ils auraient payé bien cher celui qui se serait +risqué à mettre le feu à la baraque. + +Macquart s'en alla, mécontent, il finissait par craindre d'avoir été +dupe. La joie des Rougon le consternait. Les Rougon étaient des malins +qui jouaient toujours un double jeu, et avec lesquels on +finissait quand même par être volé. En traversant la place de la +sous-préfecture, il se jurait de ne plus travailler comme cela, à +l'aveuglette. + +Comme il remontait à la chambre où Marthe agonisait, il trouva Rose +assise sur une marche de l'escalier. Elle était dans une colère bleue, +elle grondait: + +--Non, certes, je ne resterai pas dans la chambre; je ne veux pas voir +des choses pareilles. Qu'elle crève sans moi! qu'elle crève comme un +chien! Je ne l'aime plus, je n'aime plus personne.... Aller chercher +le petit, pour le faire assister à ça! Et j'ai consenti! Je m'en +voudrai toute la vie.... Il était pâle comme sa chemise, le chérubin. +J'ai dû le porter du séminaire ici. J'ai cru qu'il allait rendre +l'âme en roule, tant il pleurait. C'est une pitié!... Et il est là, +maintenant, à l'embrasser. Moi, ça me donne la chair de poule. Je +voudrais que la maison nous tombât sur la tête, pour que ça fût fini +d'un coup.... J'irai dans un trou, je vivrai toute seule, je ne verrai +jamais personne, jamais, jamais. La vie entière, c'est fait pour +pleurer et pour se mettre en colère. + +Macquart entra dans la chambre. Madame Rougon, à genoux, se cachait +la face entre les mains; tandis que Serge, debout devant le lit, les +joues ruisselantes de larmes, soutenait la tête de la mourante. Elle +n'avait point encore repris connaissance. Les dernières lueurs de +l'incendie éclairaient la chambre d'un reflet rouge. Un hoquet secoua +Marthe. Elle ouvrit des yeux surpris, se mit sur son séant pour +regarder autour d'elle. Puis, elle joignit les mains avec une +épouvante indicible, elle expira, en apercevant, dans la clarté rouge, +la soutane de Serge. + + +FIN + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Conquete De Plassans, by Emile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUETE DE PLASSANS *** + +***** This file should be named 8712-8.txt or 8712-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/7/1/8712/ + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online +Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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+ + + +LA CONQUÊTE DE PLASSANS par Émile Zola + + + + +I + +Désirée battit des mains. C'était une enfant de quatorze ans, forte +pour son âge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans. + +--Maman, maman! cria-t-elle, vois ma poupée! + +Elle avait pris à sa mère un chiffon, dont elle travaillait depuis un +quart d'heure à faire une poupée, en le roulant et en l'étranglant +par un bout, à l'aide d'un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas +qu'elle raccommodait avec des délicatesses de broderie. Elle sourit à +Désirée. + +--C'est un poupon, ça! dit-elle. Tiens, fais une poupée. Tu sais, il +faut qu'elle ait une jupe, comme une dame. + +Elle lui donna une rognure d'indienne qu'elle trouva dans sa table à +ouvrage; puis, elle se remit à son bas, soigneusement. Elles étaient +toutes deux assises, à un bout de l'étroite terrasse, la fille sur +un tabouret, aux pieds de la mère. Le soleil couchant, un soleil de +septembre, chaud encore, les baignait d'une lumière tranquille; tandis +que, devant elles, le jardin, déjà dans une ombre grise, s'endormait. +Pas un bruit, au dehors, ne montait de ce coin désert de la ville. + +Cependant, elles travaillèrent dix grandes minutes en silence. Désirée +se donnait une peine infinie pour faire une jupe à sa poupée. Par +moments, Marthe levait la tête, regardait l'enfant avec une tendresse +un peu triste. Comme elle la voyait très-embarrassée: + +--Attends, reprit-elle; je vais lui mettre les bras, moi. + +Elle prenait la poupée, lorsque deux grands garçons de dix-sept et +dix-huit ans descendirent le perron. Ils vinrent embrasser Marthe. + +--Ne nous gronde pas, maman, dit gaiement Octave. C'est moi qui +ai mené Serge à la musique.... Il y avait un monde, sur le cours +Sauvaire! + +--Je vous ai crus retenus au collège, murmura la mère; sans cela, +j'aurais été bien inquiète. + +Mais Désirée, sans plus songer à la poupée, s'était jetée au cou de +Serge, en lui criant: + +--J'ai un oiseau qui s'est envolé, le bleu, celui dont tu m'avais fait +cadeau. + +Elle avait une grosse envie de pleurer. Sa mère, qui croyait ce +chagrin oublié, eut beau lui montrer la poupée. Elle tenait le bras de +son frère, elle répétait, en l'entraînant vers le jardin: + +--Viens voir. + +Serge, avec sa douceur complaisante, la suivit, cherchant à la +consoler. Elle le conduisit à une petite serre, devant laquelle +se trouvait une cage posée sur un pied. Là, elle lui expliqua que +l'oiseau s'était sauvé au moment où elle avait ouvert la porte pour +l'empêcher de se battre avec un autre. + +--Pardi! ce n'est pas étonnant, cria Octave, qui s'était assis sur la +rampe de la terrasse: elle est toujours à les toucher, elle regarde +comment ils sont faits et ce qu'ils ont dans le gosier pour chanter. +L'autre jour, elle les a promenés toute une après-midi dans ses +poches, afin qu'ils aient bien chaud. + +--Octave!... dit Marthe d'un ton de reproche; ne la tourmente pas, la +pauvre enfant. + +Désirée n'avait pas entendu. Elle racontait à Serge, avec de longs +détails, de quelle façon l'oiseau s'était envolé. + +--Vois-tu, il a glissé comme ça, il est allé se poser à côté, sur le +grand poirier de monsieur Rastoil. De là, il a sauté sur le prunier, +au fond. Puis il a repassé sur ma tête, et il est entré dans les +grands arbres de la sous-préfecture, où je ne l'ai plus vu, non, plus +du tout. + +Des larmes parurent au bord de ses yeux. + +--Il reviendra peut-être, hasarda Serge. + +--Tu crois?... J'ai envie de mettre les autres dans une boîte et de +laisser la cage ouverte toute la nuit. + +Octave ne put s'empêcher de rire; mais Marthe rappela Désirée. + +--Viens donc voir, viens donc voir! + +Et elle lui présenta la poupée. La poupée était superbe; elle avait +une jupe roide, une tête formée d'un tampon d'étoffe, des bras faits +d'une lisière cousue aux épaules. Le visage de Désirée s'éclaira +d'une joie subite. Elle se rassit sur le tabouret, ne pensant plus +à l'oiseau, baisant la poupée, la berçant dans sa main, avec une +puérilité de gamine. + +Serge était venu s'accouder près de son frère. Marthe avait repris son +bas. + +--Alors, demanda-t-elle, la musique a joué? + +--Elle joue tous les jeudis, répondit Octave. Tu as tort, maman, de ne +pas venir. Toute la ville est là, les demoiselles Rastoil, madame de +Condamin, monsieur Paloque, la femme et la fille du maire... Pourquoi +ne viens-tu pas? Marthe ne leva pas les yeux; elle murmura, en +achevant une reprise: + +--Vous savez bien, mes enfants, que je n'aime pas sortir. Je suis si +tranquille, ici. Puis, il faut que quelqu'un reste avec Désirée. + +Octave ouvrait les lèvres, mais il regarda sa soeur et se tut. Il +demeura là, sifflant doucement, levant les yeux sur les arbres de la +préfecture, pleins du tapage des pierrots qui se couchaient, examinant +les poiriers de M. Rastoil, derrière lesquels descendait le soleil. +Serge avait sorti de sa poche un livre qu'il lisait attentivement. +Il y eut un silence recueilli, chaud d'une tendresse muette, dans la +bonne lumière jaune qui pâlissait peu à peu sur la terrasse. Marthe, +couvant du regard ses trois enfants, au milieu de cette paix du soir, +tirait de grandes aiguillées régulières. + +--Tout le monde est donc en retard aujourd'hui? reprit-elle au bout +d'un instant. Il est près de dix heures, et votre père ne rentre +pas.... Je crois qu'il est allé du côté des Tulettes. + +--Ah bien! dit Octave, ce n'est pas étonnant, alors.... Les paysans +des Tulettes ne le lâchent plus, quand ils le tiennent.... Est-ce pour +un achat de vin? + +--Je l'ignore, répondit Marthe; vous savez qu'il n'aime pas à parler +de ses affaires. + +Un silence se fit de nouveau. Dans la salle à manger, dont la fenêtre +était grande ouverte sur la terrasse, la vieille Rose, depuis un +moment, mettait le couvert, avec des bruits irrités de vaisselle et +d'argenterie. Elle paraissait de fort méchante humeur, bousculant +les meubles, grommelant des paroles entrecoupées. Puis elle alla se +planter à la porte de la rue, allongeant le cou, regardant au loin la +place de la Sous-Préfecture. Après quelques minutes d'attente, elle +vint sur le perron, criant: + + --Alors, monsieur Mouret ne rentrera pas dîner? + +--Si, Rose, attendez, répondit Marthe paisiblement. + +--C'est que tout brûle. Il n'y a pas de bon sens. Quand monsieur fait +de ces tours-là, il devrait bien prévenir.... Moi, ça m'est égal, après +tout. Le dîner ne sera pas mangeable. + +--Tu crois, Rose? dit derrière elle une voix tranquille. Nous le +mangerons tout de même, ton dîner. + +C'était Mouret qui rentrait. Rosé se tourna, regarda son maître en +face, comme sur le point d'éclater; mais, devant le calme absolu de +ce visage où perçait une pointe de goguenarderie bourgeoise, elle +ne trouva pas une parole, elle s'en alla. Mouret descendit sur la +terrasse, où il piétina, sans s'asseoir. Il se contenta de donner, +du bout des doigts, une petite tape sur la joue de Désirée, qui lui +sourit. Marthe avait levé les yeux; puis, après avoir regardé son +mari, elle s'était mise à ranger son ouvrage dans sa table. + +--Vous n'êtes pas fatigué? demanda Octave, qui regardait les souliers +de son père, blancs de poussière. + +--Si, un peu, répondit Mouret, sans parler autrement de la longue +course qu'il venait de faire à pied. + +Mais il aperçut, au milieu du jardin, une bêche et un râteau que les +enfants avaient dû oublier là. + +--Pourquoi ne rentre-t-on pas les outils? s'écria-t-il. Je l'ai dit +cent fois. S'il venait à pleuvoir, ils seraient rouillés. + +Il ne se fâcha pas davantage. Il descendit dans le jardin, alla +lui-même chercher la bêche et le râteau, qu'il revint accrocher +soigneusement au fond de la petite serre. En remontant sur la +terrasse, il furetait des yeux dans tous les coins des allées pour +voir si chaque chose était bien en ordre. + +--Tu apprends tes leçons, toi? demanda-t-il en passant à côté de +Serge, qui n'avait pas quitté son livre. + +--Non, mon père, répondit l'enfant. C'est un livre que l'abbé +Bourrette m'a prêté, la relation des _Missions en Chine_. + +Mouret s'arrêta net devant sa femme. + +--A propos, reprit-il, il n'est venu personne? + +--Non, personne, mon ami, dit Marthe d'un air surpris. + +Il allait continuer, mais il parut se raviser; il piétina encore un +instant, sans rien dire; puis, s'avançant vers le perron: + +--Eh bien! Rose, et ce dîner qui brûlait? + +--Pardi! cria du fond du corridor la voix furieuse de la cuisinière, +il n'y a plus rien de prêt maintenant; tout est froid. Vous attendrez, +monsieur. Mouret eut un rire silencieux; il cligna l'oeil gauche, en +regardant sa femme et ses enfants. La colère de Rose semblait l'amuser +fort. Il s'absorba ensuite dans le spectacle des arbres fruitiers de +son voisin. + +--C'est surprenant, murmura-t-il, monsieur Rastoil a des poires +magnifiques, cette année. + +Marthe, inquiète depuis un instant, semblait avoir une question sur +les lèvres. Elle se décida, elle dit timidement: + +--Est-ce que tu attendais quelqu'un aujourd'hui, mon ami? + +--Oui et non, répondit-il, en se mettant à marcher de long en large. + +--Tu as loué le second étage, peut-être? + +--J'ai loué, en effet. + +Et, comme un silence embarrassé se faisait, il continua de sa voix +paisible: + +--Ce matin, avant départir pour les Tulettes, je suis monté chez +l'abbé Bourrette; il a été très-pressant, et, ma foi! j'ai conclu.... +Je sais bien que cela te contrarie. Seulement, songe un peu, tu n'es +pas raisonnable, ma bonne. Ce second étage ne nous servait à rien; +il se délabrait. Les fruits que nous conservions dans les chambres, +entretenaient là une humidité qui décollait les papiers.... Pendant +que j'y songe, n'oublie pas de faire enlever les fruits dès demain: +notre locataire peut arriver d'un moment à l'autre. + +--Nous étions pourtant si à l'aise, seuls dans notre maison! laissa +échapper Marthe à demi-voix. + +--Bah! reprit Mouret, un prêtre, ce n'est pas bien gênant. Il vivra +chez lui, et nous chez nous. Ces robes noires, ça se cache pour avaler +un verre d'eau.... Tu sais si je les aime, moi! Des fainéants, la +plupart.... Eh bien! ce qui m'a décidé à louer, c'est que justement +j'ai trouvé un prêtre. Il n'y a rien à craindre pour l'argent avec +eux, et on ne les entend pas même mettre leur clef dans la serrure. + +Marthe restait désolée. Elle regardait, autour d'elle, la maison +heureuse, baignant dans l'adieu du soleil le jardin, où l'ombre +devenait plus grise; elle regardait ses enfants, son bonheur endormi +qui tenait là, dans ce coin étroit. + +--Et sais-tu quel est ce prêtre? reprit-elle. + +--Non, mais l'abbé Bourrette a loué en son nom, cela suffit. L'abbé +Bourrette est un brave homme.... Je sais que notre locataire s'appelle +Faujas, l'abbé Faujas, et qu'il vient du diocèse de Besançon. Il +n'aura pas pu s'entendre avec son curé; on l'aura nommé vicaire ici, +à Saint-Saturnin. Peut-être qu'il connaît notre évêque, monseigneur +Rousselot. Enfin, ce ne sont pas nos affaires, tu comprends... Moi, +dans tout ceci, je me fie à l'abbé Bourrette. + +Cependant, Marthe ne se rassurait pas. Elle tenait tête à son mari, ce +qui lui arrivait rarement. + +--Tu as raison, dit-elle, après un court silence, l'abbé est un digne +homme. Seulement, je me souviens que lorsqu'il est venu pour visiter +l'appartement, il m'a dit ne pas connaître la personne au nom de +laquelle il était chargé de louer. C'est une de ces commissions comme +on s'en donne entre prêtres, d'une ville à une autre.... Il me semble +que tu aurais pu écrire à Besançon, te renseigner, savoir enfin qui tu +vas introduire chez toi. + +Mouret ne voulait point s'emporter; il eut un rire de complaisance. + +--Ce n'est pas le diable, peut-être.... Te voilà toute tremblante. Je +ne te savais pas si superstitieuse que ça. Tu ne crois pas au moins +que les prêtres portent malheur, comme on dit. Ils ne portent pas +bonheur non plus, c'est vrai. Ils sont comme les autres hommes.... Ah +bien! tu verras, lorsque cet abbé sera là, si sa soutane me fait peur! + +--Non, je ne suis pas superstitieuse, tu le sais, murmura Marthe. J'ai +comme un gros chagrin, voilà tout. + +Il se planta devant elle, il l'interrompit d'un geste brusque. + +--C'est assez, n'est-ce pas? dit-il. J'ai loué, n'en parlons plus. + +Et il ajouta, du ton railleur d'un bourgeois qui croit avoir conclu +une bonne affaire: + +--Le plus clair, c'est que j'ai loué cent cinquante francs: ce sont +cent cinquante francs de plus qui entreront chaque année dans la +maison. + +Marthe avait baissé la tète, ne protestant plus que par un balancement +vague des mains, fermant doucement les yeux, comme pour ne pas laisser +tomber les larmes dont ses paupières étaient toutes gonflées. Elle +jeta un regard furtif sur ses enfants, qui, pendant l'explication +qu'elle venait d'avoir avec leur père, n'avaient pas paru entendre, +habitués sans doute à ces sortes de scènes où se complaisait la verve +moqueuse de Mouret. + +--Si vous voulez manger maintenant, vous pouvez venir, dit Rose de sa +voix maussade, en s'avançant sur le perron. + +--C'est cela. Les enfants, à la soupe! cria gaiement Mouret, sans +paraître garder la moindre méchante humeur. La famille se leva. Alors +Désirée, qui avait gardé sa gravité de pauvre innocente, eut comme un +réveil de douleur, en voyant tout le monde se remuer. Elle se jeta au +cou de son père, elle balbutia: + +--Papa, j'ai un oiseau qui s'est envolé. + +--Un oiseau, ma chérie? Nous le rattraperons. + +Et il la caressait, il se faisait très-calin. Mais il fallut qu'il +allât, lui aussi, voir la cage. Quand il ramena l'enfant, Marthe et +ses deux fils se trouvaient déjà dans la salle à manger. Le soleil +couchant, qui entrait par la fenêtre, rendait toutes gaies les +assiettes de porcelaine, les timbales des enfants, la nappe blanche. +La pièce était tiède, recueillie, avec l'enfoncement verdâtre du +jardin. + +Comme Marthe, calmée par cette paix, ôtait en souriant le couvercle +de la soupière, un bruit se fit dans le corridor. Rose, effarée, +accourut, en bulbutiant: + +--Monsieur l'abbé Faujas est là. II + +Mouret fit un geste de contrariété. Il n'attendait réellement son +locataire que le surlendemain, au plus tôt. Il se levait vivement, +lorsque l'abbé Faujas parut à la porte, dans le corridor. C'était un +homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint +terreux. Derrière lui, dans son ombre, se tenait une femme âgée qui +lui ressemblait étonnamment, plus petite, l'air plus rude. En voyant +la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d'hésitation; ils +reculèrent discrètement, sans se retirer. La haute figure noire du +prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la +chaux. + +--Nous vous demandons pardon de vous déranger, dit-il à Mouret. Nous +venons de chez monsieur l'abbé Bourrette; il a dû vous prévenir.... + +--Mais pas du tout! s'écria Mouret. L'abbé n'en fait jamais d'autres; +il a toujours l'air de descendre du paradis.... Ce matin encore, +monsieur, il m'affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux +jours.... Enfin, il va falloir vous installer tout de même. L'abbé +Faujas s'excusa. Il avait une voix grave, d'une grande douceur dans +la chute des phrases. Vraiment, il était désolé d'arriver à un pareil +moment. Quand il eut exprimé ses regrets, sans bavardage, en dix +paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le commissionnaire +qui avait apporté sa malle. Ses grosses mains bien faites tirèrent +d'un pli de sa soutane une bourse, dont on n'aperçut que les anneaux +d'acier; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts, avec +précaution, la tête baissée. Puis, sans qu'on eût vu la pièce de +monnaie, le commissionnaire s'en alla. Lui, reprit de sa voix polie: + +--Je vous en prie, monsieur, remettez-vous à table.... Votre +domestique nous indiquera l'appartement. Elle m'aidera à monter ceci. + +Il se baissait déjà pour prendre une poignée de la malle. C'était une +petite malle de bois, garantie par des coins et des bandes de tôle; +elle paraissait avoir été réparée, sur un des flancs, à l'aide d'une +traverse de sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres +bagages du prêtre; mais il n'aperçut qu'un grand panier, que la dame +âgée tenait à deux mains, devant ses jupes, s'entêtant, malgré la +fatigue, à ne pas le poser à terre. Sous le couvercle soulevé, parmi +des paquets de linge, passaient le coin d'un peigne enveloppé dans du +papier, et le cou d'un litre mal bouché. + +--Non, non, laissez cela, dit Mouret en poussant légèrement la malle +du pied. Elle ne doit pas être lourde; Rose la montera bien toute +seule. + +Il n'eut sans doute pas conscience du secret dédain qui perçait dans +ses paroles. La dame âgée le regarda fixement de ses yeux noirs; puis, +elle revint à la salle à manger, à la table servie, qu'elle examinait +depuis qu'elle était là. Elle passait d'un objet à l'autre, les lèvres +pincées. Elle n'avait pas prononcé une parole. Cependant, l'abbé +Faujas consentit à laisser la malle. Dans la poussière jaune du soleil +qui entrait par la porte du jardin, sa soutane râpée semblait toute +rouge; des reprises en brodaient les bords; elle était très-propre, +mais si mince, si lamentable, que Marthe, restée assise jusque-là avec +une sorte de réserve inquiète, se leva à son tour. L'abbé, qui n'avait +jeté sur elle qu'un coup d'oeil rapide, aussitôt détourné, la vit +quitter sa chaise, bien qu'il ne parût nullement la regarder. + +--Je vous en prie, répéta-t-il, ne vous dérangez pas; nous serions +désolés de troubler votre dîner. + +--Eh bien! c'est cela, dit Mouret qui avait faim. Rose va vous +conduire. Demandez-lui tout ce dont vous aurez besoin.... +Installez-vous, installez-vous à votre aise. + +L'abbé Faujas, après avoir salué, se dirigeait déjà vers l'escalier, +lorsque Marthe s'approcha de son mari, en murmurant: + +--Mais, mon ami, tu ne songes pas.... + +--Quoi donc? demanda-t-il, voyant qu'elle hésitait. + +--Les fruits, tu sais bien. + +--Ah! diantre! c'est vrai, il y a les fruits, dit-il d'un ton +consterné. Et, comme l'abbé Faujas revenait, l'interrogeant du regard: + +--Je suis vraiment bien contrarié, monsieur, reprit-il. Le père +Bourrette est sûrement un digne homme, seulement il est fâcheux que +vous l'ayez chargé de votre affaire.... Il n'a pas pour deux liards +de tête.... Si nous avions su, nous aurions tout préparé. Au lieu que +nous voilà maintenant avec un déménagement à faire.... Vous comprenez, +nous utilisions les chambres. Il y a là-haut, sur le plancher, toute +notre récolte de fruits, des figues, des pommes, du raisin.... + +Le prêtre l'écoutait avec une surprise que sa grande politesse ne +réussissait plus à cacher. --Oh! mais ça ne sera pas long, continua +Mouret. En dix minutes, si vous voulez bien prendre la peine +d'attendre, Rose va débarrasser vos chambres. + +Une vive inquiétude grandissait sur le visage terreux de l'abbé. + +--Le logement est meublé, n'est-ce pas? demanda-t-il. + +--Du tout, il n'y a pas un meuble; nous ne l'avons jamais habité. + +Alors, le prêtre perdit son calme; une lueur passa dans ses yeux gris. +Il s'écria avec une violence contenue: + +--Comment! mais j'avais formellement recommandé dans ma lettre de +louer un logement meublé. Je ne pouvais pas apporter des meubles dans +ma malle, bien sûr. + +--Hein! qu'est-ce que je disais? cria Mouret d'un ton plus haut. +Ce Bourrette est incroyable.... Il est venu, monsieur, et il a vu +certainement les pommes, puisqu'il en a même pris une dans la main, en +déclarant qu'il avait rarement admiré une aussi belle pomme. Il a dit +que tout lui semblait très-bien, que c'était ça qu'il fallait, et +qu'il louait. + +L'abbé Faujas n'écoutait plus; tout un flot de colère était monté à +ses joues. Il se tourna, il balbutia, d'une voix anxieuse: + +--Mère, vous entendez? il n'y a pas de meubles. + +La vieille dame, serrée dans son mince châle noir, venait de visiter +le rez-de-chaussée, à petits pas furtifs, sans lâcher son panier. Elle +s'était avancée jusqu'à la porte de la cuisine, en avait inspecté les +quatre murs; puis, revenant sur le perron, elle avait lentement, d'un +regard, pris possession du jardin. Mais la salle à manger surtout +l'intéressait; elle se tenait de nouveau debout, en face de la table +servie, regardant fumer la soupe, lorsque son fils lui répéta: + +--Entendez-vous, mère? il va falloir aller à l'hôtel. + +Elle leva la tête, sans répondre; toute sa face refusait de quitter +cette maison, dont elle connaissait déjà les moindres coins. Elle eut +un imperceptible haussement d'épaules, les yeux vagues, allant de la +cuisine au jardin et du jardin à la salle à manger. + +Mouret, cependant, s'impatientait. Voyant que ni la mère ni le fils ne +paraissaient décidés à quitter la place, il reprit: + +--C'est que nous n'avons pas de lits, malheureusement.... Il y a bien, +au grenier, un lit de sangle, dont madame, à la rigueur, pourrait +s'accommoder jusqu'à demain; seulement, je ne vois pas trop sur quoi +coucherait monsieur l'abbé. + +Alors madame Faujas ouvrit enfin les lèvres; elle dit d'une voix +brève, au timbre un peu rauque: + +--Mon fils prendra le lit de sangle.... Moi, je n'ai besoin que d'un +matelas par terre, dans un coin. L'abbé approuva cet arrangement d'un +signe de tête. Mouret allait se récrier, chercher autre chose; mais, +devant l'air satisfait de ses nouveaux locataires, il se tut, se +contentant d'échanger avec sa femme un regard d'étonnement. + +--Demain il fera jour, dit-il avec sa pointe de moquerie bourgeoise; +vous pourrez vous meubler comme vous l'entendrez. Rose va monter +enlever les fruits et faire les lits. Si vous voulez attendre un +instant sur la terrasse.... Allons, donnez deux chaises, mes enfants. + +Les enfants, depuis l'arrivée du prêtre et de sa mère, étaient +demeurés tranquillement assis devant la table. Ils les examinaient +curieusement. L'abbé n'avait pas semblé les apercevoir; mais madame +Faujas s'était arrêtée un instant à chacun d'eux, les dévisageant, +comme pour pénétrer d'un coup dans ces jeunes têtes. En entendant les +paroles de leur père, ils s'empressèrent tous trois et sortirent des +chaises. + +La vieille dame ne s'assit pas. Comme Mouret se tournait, ne +l'apercevant plus, il la vit plantée devant une des fenêtres +entrebâillées du salon; elle allongeait le cou, elle achevait son +inspection, avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une +propriété à vendre. Au moment où Rose soulevait la petite malle, elle +rentra dans le vestibule, en disant simplement: + +--Je monte l'aider. + +Et elle monta derrière la domestique. Le prêtre ne tourna pas même la +tête; il souriait aux trois enfants, restés debout devant lui. Son +visage avait une expression de grande douceur, quand il voulait, +malgré la dureté du front et les plis rudes de la bouche. + +--C'est toute votre famille, madame? demanda-t-il à Marthe, qui +s'était approchée. + +--Oui, monsieur, répondit-elle, gênée par le regard clair qu'il fixait +sur elle. + +Mais il regarda de nouveau les enfants, il continua: + +--Voilà deux grands garçons qui seront bientôt des hommes.... Vous +avez fini vos études, mon ami? + +Il s'adressait à Serge. Mouret coupa la parole à l'enfant. + +--Celui-ci a fini, bien qu'il soit le cadet. Quand je dis qu'il a +fini, je veux dire qu'il est bachelier, car il est rentré au collège +pour faire une année de philosophie: c'est le savant de la famille... +L'autre, l'aîné, ce grand dadais, ne vaut pas grand'chose, allez. Il +s'est déjà fait refuser deux fois au baccalauréat, et vaurien avec +cela, toujours le nez en l'air, toujours polissonnant. + +Octave écoutait ces reproches en souriant, tandis que Serge avait +baissé la tête sous les éloges. Faujas parut un instant encore les +étudier en silence; puis, passant à Désirée, retrouvant son air +tendre: + +--Mademoiselle, demanda-t-il, me permettrez-vous d'être votre ami? + +Elle ne répondit pas; elle vint, presque effrayée, se cacher le visage +contre l'épaule de sa mère. Celle-ci, au lieu de lui dégager la face, +la serra davantage, en lui passant un bras à la taille. + +--Excusez-la, dit-elle avec quelque tristesse; elle n'a pas la tête +forte, elle est restée petite fille.... C'est une innocente.... Nous +ne la tourmentons pas pour apprendre. Elle a quatorze ans, et elle ne +sait encore qu'aimer les bêtes. + +Désirée, sous les caresses de sa mère, s'était rassurée; elle avait +tourné la tète, elle souriait. Puis, d'un air hardi; + +--Je veux bien que vous soyez mon ami.... Seulement vous ne faites +jamais de mal aux mouches, dites? + +Et, comme tout le monde s'égayait autour d'elle: + +--Octave les écrase, les mouches; continua-t-elle gravement. C'est +très-mal. + +L'abbé Faujas s'était assis. Il semblait très-las. Il s'abandonna un +moment à la paix tiède de la terrasse, promenant ses regards ralentis +sur le jardin, sur les arbres des propriétés voisines. Ce grand calme, +ce coin désert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise. +Son visage se tacha de plaques sombres. + +--On est très-bien ici, murmura-t-il. + +Puis il garda le silence, comme absorbé et perdu. Il eut un léger +sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire: + +--Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre +à table. + +Et, sur le regard de sa femme: + +--Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela +vous éviterait d'aller dîner à l'hôtel.... Ne vous gênez pas, je vous +en prie. + +--Je vous remercie mille fois, nous n'avons besoin de rien, répondit +l'abbé d'un ton d'extrême politesse, qui n'admettait pas une seconde +invitation. + +Alors, les Mouret retournèrent dans la salle à manger, où ils +s'attablèrent. Marthe servit la soupe. Il y eut bientôt un tapage +réjouissant de cuillers. Les enfants jasaient. Désirée eut des rires +clairs, en écoutant une histoire que son père racontait, enchanté +d'être enfin à table. Cependant, l'abbé Faujas, qu'ils avaient oublié, +restait assis sur la terrasse, immobile, en face du soleil couchant. +Il ne tournait pas la tête; il semblait ne pas entendre. Comme le +soleil allait disparaître, il se découvrit, étouffant sans doute. +Marthe, placée devant la fenêtre, aperçut sa grosse tête nue, aux +cheveux courts, grisonnant déjà vers les tempes. Une dernière lueur +rouge alluma ce crâne rude de soldat, où la tonsure était comme la +cicatrice d'un coup de massue; puis, la lueur s'éteignit, le prêtre, +entrant dans l'ombre, ne fut plus qu'un profil noir sur la cendre +grise du crépuscule. + +Ne voulant pas appeler Rose, Marthe alla chercher elle-même une lampe +et servit le premier plat. Comme elle revenait de la cuisine, elle +rencontra, au pied de l'escalier, une femme qu'elle ne reconnut pas +d'abord. C'était madame Faujas. Elle avait mis un bonnet de linge; +elle ressemblait à une servante, avec sa robe de cotonnade, serrée au +corsage par un fichu jaune, noué derrière la taille; et, les poignets +nus, encore toute soufflante de la besogne qu'elle venait de faire, +elle tapait ses gros souliers lacés sur le dallage du corridor. + +--Voilà qui est fait, n'est-ce pas, madame? lui dit Marthe en +souriant. --Oh! une misère, répondit-elle; en deux coups de poing, +l'affaire a été bâclée. + +Elle descendit le perron, elle radoucit sa voix: + +--Ovide, mon enfant, veux-tu monter? Tout est prêt là-haut. + +Elle dut toucher son fils à l'épaule pour le tirer de sa rêverie. +L'air fraîchissait. Il frissonna, il la suivit sans parler. Comme il +passait devant la porte de la salle à manger, toute blanche de la +clarté vive de la lampe, toute bruyante du bavardage des enfants, il +allongea la tête, disant de sa voix souple: + +--Permettez-moi de vous remercier encore et de nous excuser de tout ce +dérangement.... Nous sommes confus.... + +--Mais non, mais non! cria Mouret; c'est nous autres qui sommes +désolés de n'avoir pas mieux à vous offrir pour cette nuit. + +Le prêtre salua, et Marthe rencontra de nouveau ce regard clair, ce +regard d'aigle qui l'avait émotionnée. Il semblait qu'au fond de +l'oeil, d'un gris morne d'ordinaire, une flamme passât brusquement, +comme ces lampes qu'on promène derrière les façades endormies des +maisons. + +--Il a l'air de ne pas avoir froid aux yeux, le curé, dit +railleusement Mouret, quand la mère et le fils ne furent plus là. + +--Je les crois peu heureux, murmura Marthe. + +--Pour ça, il n'apporte certainement pas le Pérou dans sa malle.... +Elle est lourde, sa malle! Je l'aurais soulevée du bout de mon petit +doigt. + +Mais il fut interrompu dans son bavardage par Rose, qui venait +de descendre l'escalier en courant, afin de raconter les choses +surprenantes qu'elle avait vues. + +--Ah! bien, dit-elle en se plantant devant la table où mangeaient ses +maîtres, en voilà une gaillarde! Cette dame a au moins soixante-cinq +ans, et ça ne paraît guère, allez! Elle vous bouscule, elle travaille +comme un cheval. + +--Elle t'a aidée à déménager les fruits? demanda curieusement Mouret. + +--Je crois bien, monsieur. Elle emportait les fruits comme ça, dans +son tablier; des charges à tout casser. Je me disais: «Bien sûr, la +robe va y rester.» Mais pas du tout; c'est de l'étoffe solide, de +l'étoffe comme j'en porte moi-même. Nous avons dû faire plus de dix +voyages. Moi, j'avais les bras rompus. Elle bougonnait, disant que +ça ne marchait pas. Je crois que je l'ai entendue jurer, sauf votre +respect. + +Mouret semblait s'amuser beaucoup. + +--Et les lits? reprit-il. + +--Les lits, c'est elle qui les a faits.... Il faut la voir retourner +un matelas. Ça ne pèse pas lourd, je vous en réponds; elle le +prend par un bout, le jette en l'air comme une plume.... Avec ça, +très-soigneuse. Elle a bordé le lit de sangle, comme un dodo d'enfant. +Elle aurait eu à coucher l'enfant Jésus, qu'elle n'aurait pas tiré les +draps avec plus de dévotion.... Des quatre couvertures, elle en a mis +trois sur le lit de sangle. C'est comme des oreillers: elle n'en a pas +voulu pour elle; son fils a les deux. + +--Alors elle va coucher par terre? + +--Dans un coin, comme un chien. Elle a jeté un matelas sur le plancher +de l'autre chambre, en disant qu'elle allait dormir là, mieux que dans +le paradis. Jamais je n'ai pu la décider à s'arranger plus proprement. +Elle prétend qu'elle n'a jamais froid et que sa tête est trop dure +pour craindre le carreau.... Je leur ai donné de l'eau et du sucre, +comme madame me l'avait recommandé, et voilà.... N'importe, ce sont de +drôles de gens. + +Rose acheva de servir le dîner. Les Mouret, ce soir-là, firent traîner +le repas. Ils causèrent longuement des nouveaux locataires. Dans +leur vie d'une régularité d'horloge, l'arrivée de ces deux personnes +étrangères était un gros événement. Ils en parlaient comme d'une +catastrophe, avec ces minuties de détails qui aident à tuer les +longues soirées de province. Mouret, particulièrement, se plaisait aux +commérages de petite ville. Au dessert, les coudes sur la table, dans +la tiédeur de la salle à manger, il répéta pour la dixième fois, de +l'air satisfait d'un homme heureux: + +--Ce n'est pas un beau cadeau que Besançon fait à Plassans ... +Avez-vous vu le derrière de sa soutane, quand il s'est tourné?... Ça +m'étonnerait beaucoup, si les dévotes couraient après celui-là. Il est +trop râpé; les dévotes aiment les jolis curés. + +--Sa voix a de la douceur, dit Marthe, qui était indulgente. + +--Pas lorsqu'il est en colère, toujours, reprit Mouret. Vous ne l'avez +donc pas entendu se fâcher, quand il a su que l'appartement n'était +pas meublé? C'est un rude homme; il ne doit pas flâner dans les +confessionnaux, allez! Je suis bien curieux de savoir comment il va +se meubler, demain. Pourvu qu'il me paye, au moins. Tant pis! je +m'adresserai à l'abbé Bourrette; je ne connais que lui. + +On était peu dévot dans la famille. Les enfants eux-mêmes se moquèrent +de l'abbé et de sa mère. Octave imita la vieille dame, lorsqu'elle +allongeait le cou pour voir au fond des pièces, ce qui fit rire +Désirée. + +Serge, plus grave, défendit «ces pauvres gens». D'ordinaire, à dix +heures précises, lorsqu'il ne faisait pas sa partie de piquet, Mouret +prenait un bougeoir et allait se coucher; mais, ce soir-là, à onze +heures, il tenait encore bon contre le sommeil. Désirée avait fini par +s'endormir, la tête sur les genoux de Marthe. Les deux garçons étaient +montés dans leur chambre. Mouret bavardait toujours, seul en face de +sa femme. + +--Quel âge lui donnes-tu? demanda-t-il brusquement. + +--A qui? dit Marthe, qui commençait, elle aussi, à s'assoupir. + +--A l'abbé, parbleu! Hein? entre quarante et quarante-cinq ans, +n'est-ce pas? C'est un beau gaillard. Si ce n'est pas dommage que ça +porte la soutane! Il aurait fait un fameux carabinier. + +Puis, au bout d'un silence, parlant seul, continuant à voix haute des +réflexions qui le rendaient tout songeur: + +--Ils sont arrivés par le train de six heures trois quarts. Ils n'ont +donc eu que le temps de passer chez l'abbé Bourrette et de venir +ici.... Je parie qu'ils n'ont pas dîné. C'est clair. Nous les aurions +bien vus sortir pour aller à l'hôtel.... Ah! par exemple, ça me ferait +plaisir de savoir où ils ont pu manger. + +Rose, depuis un instant, rôdait dans la salle à manger, attendant +que ses maîtres allassent se coucher, pour fermer les portes et les +fenêtres. + +--Moi je le sais où ils ont mangé, dit-elle. + +Et comme Mouret se tournait vivement: + +--Oui, j'étais remontée pour voir s'ils ne manquait de rien. +N'entendant pas de bruit, je n'ai point osé frapper; j'ai regardé par +la serrure. + +--Mais c'est mal, très-mal, interrompit Marthe sévèrement. Vous savez +bien, Rose, que je n'aime point cela. + +--Laisse donc, laisse donc! s'écria Mouret, qui, dans d'autres +circonstances, se serait emporté contre la curieuse. Vous avez regardé +par la serrure? + +--Oui, monsieur, c'était pour le bien. + +--Évidemment.... Qu'est-ce qu'ils faisaient? + +--Eh bien! donc, monsieur, ils mangeaient.... Je les ai vus qui +mangeaient sur le coin du lit de sangle. La vieille avait étalé une +serviette. Chaque fois qu'ils se servaient du vin, ils recouchaient le +litre bouché contre l'oreiller. + +--Mais que mangeaient-ils? + +--Je ne sais pas au juste, monsieur. Ça m'a paru un reste de pâté, +dans un journal. Ils avaient aussi des pommes, des petites pommes de +rien du tout. + +--Et ils causaient, n'est-ce pas? Vous avez entendu ce qu'ils +disaient? + +--Non, monsieur, ils ne causaient pas.... Je suis restée un bon quart +d'heure à les regarder. Ils ne disaient rien, pas ça, tenez! Ils +mangeaient, ils mangeaient! Marthe s'était levée, réveillant Désirée, +faisant mine de monter; la curiosité de son mari la blessait. Celui-ci +se décida enfin à se lever également; tandis que la vieille Rose, qui +était dévote, continuait d'une voix plus basse: + +--Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim.... Sa mère lui +passait les plus gros morceaux et le regardait avaler avec un +plaisir.... Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. A moins +que l'odeur des fruits ne l'incommode. C'est que ça ne sent pas bon +dans la chambre; vous savez, cette odeur aigre des poires et des +pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j'aurais +peur, je garderais la lumière toute la nuit. + +Mouret avait pris son bougoir. Il resta un instant debout devant +Rose, résumant la soirée dans ce mot de bourgeois tiré de ses idées +accoutumées: + +--C'est extraordinaire. + +Puis, il rejoignit sa femme au pied de l'escalier. Elle était couchée, +elle dormait déjà, qu'il écoutait encore les bruits légers qui +venaient de l'étage supérieur. La chambre de l'abbé était juste +au-dessus de la sienne. Il l'entendit ouvrir doucement la fenêtre, +ce qui l'intrigua beaucoup. Il leva la tête de l'oreiller, luttant +désespérément contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le +prêtre resterait à la fenêtre. Mais le sommeil fut le plus fort; +Mouret ronflait à poings fermés, avant d'avoir pu saisir de nouveau le +sourd grincement de l'espagnolette. + +En haut, à la fenêtre, l'abbé Faujas, tète nue, regardait la nuit +noire. Il demeura longtemps là, heureux d'être enfin seul, s'absorbant +dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui, +il sentait le sommeil tranquille de cette maison où il était depuis +quelques heures, l'haleine pure des enfants, le souffle honnête de +Marthe, la respiration grosse et régulière de Mouret. Et il y avait +un mépris dans le redressement, de son cou de lutteur, tandis qu'il +levait la tête comme pour voir au loin, jusqu'au fond de la petite +ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture +faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient +des membres maigres et tordus; puis, ce n'était plus qu'une mer de +ténèbres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une +innocence de fille au berceau. + +L'abbé Faujas tendit les bras d'un air de défi ironique, comme s'il +voulait prendre Plassans pour l'étouffer d'un effort contre sa +poitrine robuste. Il murmura: + +--Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser +leurs rues! + + + + +III + + +Le lendemain, Mouret passa la matinée à épier son nouveau locataire. +Cet espionnage allait emplir les heures vides qu'il passait au logis +à tatillonner, à ranger les objets qui traînaient, à chercher des +querelles à sa femme et à ses enfants. Désormais, il aurait une +occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie de tous les jours. +Il n'aimait pas les curés, comme il le disait, et le premier +prêtre qui tombait dans son existence l'intéressait à un point +extraordinaire. Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, +un inconnu presque inquiétant. Bien qu'il fît l'esprit fort, qu'il se +déclarât voltairien, il avait en face de l'abbé tout un étonnement, un +frisson de bourgeois, où perçait une pointe de curiosité gaillarde. + +Pas un bruit ne venait du second étage. Mouret écouta attentivement +dans l'escalier, il se hasarda même à monter au grenier. Comme +il ralentissait le pas en longeant le corridor, un frôlement de +pantoufles qu'il crut entendre derrière la porte, l'émotionna +extrêmement. N'ayant rien pu surprendre de net, il descendit au +jardin, se promena sous la tonnelle du fond, levant les yeux, +cherchant à voir par les fenêtres ce qui se passait dans les pièces. +Mais il n'aperçut pas même l'ombre de l'abbé. Madame Faujas, qui +n'avait sans doute point de rideaux, avait tendu, en attendant, des +draps de lit derrière les vitres. + +Au déjeuner, Mouret parut très-vexé. + +--Est-ce qu'ils sont morts, là-haut? dit-il en coupant du pain aux +enfants. Tu ne les as pas entendus remuer, toi, Marthe? + +--Non, mon ami; je n'ai pas fait attention. + +Rose cria de la cuisine: + +--Il y a beau temps qu'ils ne sont plus là; s'ils courent toujours, +ils sont loin. + +Mouret appela la cuisinière et la questionna minutieusement. + +--Ils sont sortis, monsieur: la mère d'abord, le curé ensuite. Je +ne les aurais pas vus, tant ils marchent doucement, si leurs ombres +n'avaient passé sur le carreau de ma cuisine, quand ils ont ouvert la +porte.... J'ai regardé dans la rue, pour voir; mais ils avaient filé, +et raide, je vous en réponds. + +--C'est bien surprenant.... Mais où étais-je donc? + +--Je crois que monsieur était au fond du jardin, à voir les raisins de +la tonnelle. + +Cela acheva de mettre Mouret d'une exécrable humeur. Il déblatéra +contre les prêtres: c'étaient tous des cachotiers; ils étaient dans +un tas de manigances, auxquelles le diable ne reconnaîtrait rien; ils +affectaient une pruderie ridicule, à ce point que personne n'avait +jamais vu un prêtre se débarbouiller. Il finit par se repentir d'avoir +loué à cet abbé qu'il ne connaissait pas. + +--C'est ta faute, aussi! dit-il à sa femme, en se levant de table. + +Marthe allait protester, lui rappeler leur discussion de la veille; +mais elle leva les yeux, le regarda et ne dit rien. Lui, cependant, ne +se décidait pas à sortir, comme il en avait l'habitude. Il allait et +venait, de la salle à manger au jardin, furetant, prétendant que tout +traînait, que la maison était au pillage; puis, il se fâcha contre +Serge et Octave, qui, disaient-ils, étaient partis, une demi-heure +trop tôt, pour le collège. + +--Est-ce que papa ne sort pas? demanda Désirée à l'oreille de sa mère. +Il va bien nous ennuyer, s'il reste. + +Marthe la fit taire. Mouret parla enfin d'une affaire qu'il devait +terminer dans la journée. Il n'avait pas un moment, il ne pouvait pas +même se reposer un jour chez lui, lorsqu'il en éprouvait le besoin. Il +partit, désolé de ne pas demeurer là, aux aguets. + +Le soir, quand il rentra, il avait toute une fièvre de curiosité. + +--Et l'abbé? demanda-t-il, avant même d'ôter son chapeau. + +Marthe travaillait à sa place ordinaire, sur la terrasse. + +--L'abbé? répéta-t-elle avec quelque surprise. Ah! oui, l'abbé.... +Je ne l'ai pas vu, je crois qu'il s'est installé. Rose m'a dit qu'on +avait apporté des meubles. + +--Voilà ce que je craignais, s'écria Mouret. J'aurais voulu être là; +car, enfin, les meubles sont ma garantie.... Je savais bien que tu ne +bougerais pas de ta chaise. Tu es une pauvre tête, ma bonne.... Rose! +Rose! + +Et lorsque la cuisinière fut là: + +--On a apporté des meubles pour les gens du second? + +--Oui, monsieur, dans une petite carriole. J'ai reconnu la carriole de +Bergasse, le revendeur du marché. Allez, il n'y en avait pas lourd. +Madame Faujas suivait. En montant la rue Balande, elle a même donné un +coup de main à l'homme qui poussait. + +--Vous avez vu les meubles, au moins; vous les avez comptés? +--Certainement, monsieur; je m'étais mise sur la porte. Ils ont tous +passé devant moi, ce qui même n'a pas paru faire plaisir à madame +Faujas. Attendez.... On a d'abord monté un lit de fer, puis une +commode, deux tables, quatre chaises.... Ma foi, c'est tout.... Et des +meubles pas neufs. Je n'en donnerais pas trente écus. + +--Mais il fallait avertir madame; nous ne pouvons pas louer dans des +conditions pareilles.... Je vais de ce pas m'expliquer avec l'abbé +Bourrette. + +Il se fâchait, il sortait, lorsque Marthe réussit à l'arrêter net, en +disant: + +--Écoute donc, j'oubliais.... Il ont payé six mois à l'avance. + +--Ah! ils ont payé? balbutia-t-il d'un ton presque fâché. + +--Oui, c'est la vieille dame qui est descendue et qui m'a remis ceci. + +Elle fouilla dans sa table à ouvrage, elle donna à son mari +soixante-quinze francs en pièces de cent sous, enveloppées +soigneusement dans un morceau de journal. Mouret compta l'argent, en +murmurant. + +--S'ils payent, ils sont bien libres.... N'importe, ce sont de drôles +de gens. Tout le monde ne peut pas être riche, c'est sûr; seulement, +ce n'est pas une raison, quand on n'a pas le sou, pour se donner ainsi +des allures suspectes. + +--Je voulais te dire aussi, reprit Marthe en le voyant calmé: la +vieille dame m'a demandé si nous étions disposés à lui céder le lit de +sangle; je lui ai répondu que nous n'en faisions rien, qu'elle pouvait +le garder tant qu'elle voudrait. + +--Tu as bien fait, il faut les obliger.... Moi, je te l'ai dit, ce qui +me contrarie avec ces diables de curés, c'est qu'on ne sait jamais +ce qu'ils pensent ni ce qu'ils font. À part cela, il y a souvent des +hommes très-honorables parmi eux. + +L'argent paraissait l'avoir consolé. Il plaisanta, tourmenta Serge +sur la relation des _Missions en Chine_, qu'il lisait dans ce moment. +Pendant le dîner, il affecta de ne plus s'occuper des gens du second. +Mais, Octave ayant raconté qu'il avait vu l'abbé Faujas sortir de +l'évêché, Mouret ne put se tenir davantage. Au dessert, il reprit +la conversation de la veille. Puis, il eut quelque honte. Il était +d'esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré; il avait +surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait, +le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la +province. + +--Après tout, dit-il en allant se coucher, ce n'est pas bien de mettre +son nez dans les affaires des autres.... L'abbé peut faire ce qu'il +lui plaît. C'est ennuyeux de toujours causer de ces gens; moi, je m'en +lave les mains maintenant. + +Huit jours se passèrent. Mouret avait repris ses occupations +habituelles; il rôdait dans la maison, discutait avec les enfants, +passait ses après-midi au dehors à conclure pour le plaisir des +affaires dont il ne parlait jamais, mangeait et dormait en homme pour +qui l'existence est une pente douce, sans secousses ni surprises +d'aucune sorte. Le logis semblait mort de nouveau. Marthe était à sa +place accoutumée, sur la terrasse, devant la petite table à ouvrage. +Désirée jouait, à son côté. Les deux garçons ramenaient aux mêmes +heures la même turbulence. Et Rose, la cuisinière, se fâchait, +grondait contre tout le monde; tandis que le jardin et la salle à +manger gardaient leur paix endormie. + +--Ce n'est pas pour dire, répétait Mouret à sa femme, mais tu vois +bien que tu te trompais en croyant que cela dérangerait notre +existence, de louer le second. Nous sommes plus tranquilles +qu'auparavant, la maison est plus petite et plus heureuse. + +Et il levait parfois les yeux vers les fenêtres du second étage, que +madame Faujas, dès le deuxième jour, avait garnies de gros rideaux de +coton. Pas un pli de ces rideaux ne bougeait Ils avaient un air béat, +une de ces pudeurs de sacristie, rigides et froides. Derrière eux, +semblaient s'épaissir un silence, une immobilité de cloître. De loin +en loin, les fenêtres étaient entr'ouvertes, laissant voir, entre les +blancheurs des rideaux, l'ombre des hauts plafonds. Mais Mouret avait +beau se mettre aux aguets, jamais il n'apercevait la main qui +ouvrait et qui fermait; il n'entendait même pas le grincement de +l'espagnolette. Aucun bruit humain ne descendait de l'appartement. + +Au bout de la première semaine, Mouret n'avait pas encore revu l'abbé +Faujas. Cet homme qui vivait à côté de lui, sans qu'il pût seulement +apercevoir son ombre, finissait par lui donner une sorte d'inquiétude +nerveuse. Malgré les efforts qu'il faisait pour paraître indifférent, +il retomba dans ses interrogations, il commença une enquête. + +--Tu ne le vois donc pas, toi? demanda-t-il à sa femme. + +--J'ai cru l'apercevoir hier, quand il est rentré; mais je ne suis pas +bien sûre.... Sa mère porte toujours une robe noire; c'était peut-être +elle. + +Et comme il la pressait de questions, elle lui dit ce qu'elle savait. + +--Rose assure qu'il sort tous les jours; il reste même longtemps +dehors.... Quant à la mère, elle est réglée comme une horloge; elle +descend le matin, à sept heures, pour faire ses provisions. Elle a un +grand panier, toujours fermé, dans lequel elle doit tout apporter: le +charbon, le pain, le vin, la nourriture, car on ne voit jamais aucun +fournisseur venir chez eux.... Ils sont très-polis, d'ailleurs. Rose +dit qu'ils la saluent, lorsqu'ils la rencontrent. Mais, le plus +souvent, elle ne les entend seulement pas descendre l'escalier. + +--Ils doivent faire une drôle de cuisine, là-haut, murmura Mouret, +auquel ces renseignements n'apprenaient rien. Un autre soir, Octave +ayant dit qu'il avait vu l'abbé Faujas entrer à Saint-Saturnin, son +père lui demanda quelle tournure il avait, comment les passants le +regardaient, ce qu'il devait aller faire à l'église. + +--Ah! vous êtes trop curieux, s'écria le jeune homme en riant.... Il +n'était pas beau au soleil, avec sa soutane toute rouge, voilà ce que +je sais. J'ai même remarqué qu'il marchait le long des maisons, dans +le filet d'ombre, où la soutane semblait plus noire. Allez, il n'a pas +l'air fier, il baisse la tête, il trotte vite.... Il y a deux filles +qui se sont mises à rire, quand il a traversé la place. Lui, levant la +tête, les a regardées avec beaucoup de douceur, n'est-ce pas, Serge? + +Serge raconta à son tour que plusieurs fois, en rentrant du +collège, il avait accompagné de loin l'abbé Faujas, qui revenait de +Saint-Saturnin. Il traversait les rues sans parler à personne; il +semblait ne pas connaître âme qui vive, et avoir quelque honte de la +sourde moquerie qu'il sentait autour de lui. + +--Mais on cause donc de lui dans la ville? demanda Mouret, au comble +de l'intérêt. + +--Moi, personne ne m'a parlé de l'abbé, répondit Octave. + +--Si, reprit Serge, on cause de lui. Le neveu de l'abbé Bourrette +m'a dit qu'il n'était pas très-bien vu à l'église; on n'aime pas ces +prêtres qui viennent de loin. Puis, il a l'air si malheureux.... Quand +on sera habitué à lui, on le laissera tranquille, ce pauvre homme. +Dans les premiers temps, il faut bien qu'on sache. + +Alors, Marthe recommanda aux deux jeunes gens de ne pas répondre, si +on les interrogeait au dehors sur le compte de l'abbé. + +--Ah! ils peuvent répondre, s'écria Mouret. Ce n'est bien sûr pas ce +que nous savons sur lui qui le compromettra. A partir de ce moment, +avec la meilleure foi du monde et sans songer à mal, il fit de ses +enfants des espions qu'il attacha aux talons de l'abbé. Octave et +Serge durent lui répéter tout ce qui se disait dans la ville, +ils reçurent aussi l'ordre de suivre le prêtre, quand ils le +rencontreraient. Mais cette source de renseignements fut vite tarie. +La sourde rumeur occasionnée par la venue d'un vicaire étranger au +diocèse, s'était apaisée. La ville semblait avoir fait grâce «au +pauvre homme», à cette soutane râpée qui se glissait dans l'ombre de +ses ruelles; elle ne gardait pour lui qu'un grand dédain. D'autre +part, le prêtre se rendait directement à la cathédrale, et en +revenait, en passant toujours par les mêmes rues. Octave disait en +riant qu'il comptait les pavés. + +A la maison, Mouret voulut utiliser Désirée, qui ne sortait jamais. +Il l'emmenait, le soir, au fond du jardin, l'écoutant bavarder sur +ce qu'elle avait fait, sur ce qu'elle avait vu, dans la journée; il +tâchait de la mettre sur le chapitre des gens du second. + +--Écoute, lui dit-il un jour, demain, quand la fenêtre sera ouverte, +tu jetteras ta balle dans la chambre, et tu monteras la demander. + +Le lendemain, elle jeta sa balle; mais elle n'était pas au perron +que la balle, renvoyée par une main invisible, vint rebondir sur la +terrasse. Son père, qui avait compté sur la gentillesse de l'enfant +pour renouer des relations rompues dès le premier jour, désespéra +alors de la partie; il se heurtait évidemment à une volonté bien +nette prise par l'abbé de se tenir barricadé chez lui. Cette lutte ne +faisait que rendre su curiosité plus ardente. Il en vint à commérer +dans les coins avec la cuisinière, au vif déplaisir de Marthe, qui +lui fit des reproches sur son peu de dignité; mais il s'emporta, il +mentit. Comme il se sentait dans son tort, il ne causa plus des Faujas +avec Rose qu'en cachette. Un matin, Rosé lui fit signe de la suivre +dans sa cuisine. + +--Ah bien! monsieur, dit-elle enfermant la porte, il y a plus d'une +heure que je vous guette descendre de votre chambre. + +--Est-ce que tu as appris quelque chose? + +--Vous allez voir.... Hier soir, j'ai causé plus d'une heure avec +madame Faujas. + +Mouret eut un tressaillement de joie. Il s'assit sur une chaise +dépaillée de la cuisine, au milieu des torchons et des épluchures de +la veille. + +--Dis vite, dis vite, murmura-t-il. + +--Donc, reprit la cuisinière, j'étais sur la porte de la rue à dire +bonsoir à la bonne de monsieur Rastoil, lorsque madame Faujas est +descendue pour vider un seau d'eau sale dans le ruisseau. Au lieu +de remonter tout de suite sans tourner la tête, comme elle fait +d'habitude, elle est restée là, un instant, à me regarder. Alors j'ai +cru comprendre qu'elle voulait causer; je lui ai dit qu'il avait fait +beau dans la journée, que le vin serait bon.... Elle répondait: «Oui, +oui,» sans se presser, de la voix indifférente d'une femme qui n'a pas +de terre et que ces choses-là n'intéressent point. Mais elle avait +posé son seau, elle ne s'en allait point; elle s'était même adossée +contre le mur, à côté de moi.... + +--Enfin, qu'est-ce qu'elle t'a conté? demanda Mouret, que l'impatience +torturait. + +--Vous comprenez, je n'ai pas été assez bête pour l'interroger; elle +aurait filé.... Sans en avoir l'air, je l'ai mise sur les choses +qui pouvaient la toucher. Comme le curé de Saint-Saturnin, ce brave +monsieur Compan, est venu à passer, je lui ai dit qu'il était bien +malade, qu'il n'en avait pas pour longtemps, qu'on le remplacerait +difficilement à la cathédrale. Elle était devenue tout oreilles, je +vous assure. Elle m'a même demandé quelle maladie avait monsieur +Compan. Puis, de fil en aiguille, je lui ai parlé de notre évêque. +C'est un bien brave homme que monseigneur Rousselot. Elle ignorait son +âge. Je lui ai dit qu'il a soixante ans, qu'il est bien douillet, lui +aussi, qu'il se laisse un peu mener par le bout du nez. On cause assez +de monsieur Fenil, le grand vicaire, qui fait tout ce qu'il veut à +l'évêché.... Elle était prise, la vieille; elle serait restée là, dans +la rue, jusqu'au lendemain matin. + +Mouret eut un geste désespéré. + +--Dans tout cela, s'écria-t-il, je vois que tu causais toute seule.... +Mais elle, elle, que t'a-t-elle dit? + +--Attendez donc, laissez-moi achever, continua Rose tranquillement. +J'arrivais à mon but.... Pour l'inviter à se confier, j'ai fini par +lui parler de nous. J'ai dit que vous étiez monsieur François Mouret, +un ancien négociant de Marseille, qui, en quinze ans, a su gagner une +fortune dans le commerce des vins, des huiles et des amandes. J'ai +ajouté que vous aviez préféré venir manger vos rentes à Plassans, une +ville tranquille, où demeurent les parents de votre femme. J'ai même +trouvé moyen de lui apprendre que madame était votre cousine; que vous +aviez quarante ans et elle trente-sept; que vous faisiez très-bon +ménage; que, d'ailleurs, ce n'était pas vous autres qu'on rencontrait +souvent sur le cours Sauvaire. Enfin, toute votre histoire... Elle a +paru très-intéressée. Elle répondait toujours: «Oui, oui,» sans se +presser. Quand je m'arrêtais, elle faisait un signe de tête, comme +ça, pour me dire qu'elle entendait, que je pouvais continuer.... Et, +jusqu'à la nuit tombée, nous avons causé ainsi, en bonnes amies, le +dos contre le mur. + +Mouret s'était levé, pris de colère. + +--Comment! s'écria-t-il, c'est tout!... Elle vous a fait bavarder +pendant une heure, et elle ne vous a rien dit! + +--Elle m'a dit, lorsqu'il a fait nuit: «Voilà l'air qui devient +frais.» Et elle a repris son seau, elle est remontée.... + +--Tenez, vous n'êtes qu'une bête! Cette vieille-là en vendrait dix de +votre espèce. Ah bien! ils doivent rire, maintenant qu'ils savent sur +nous tout ce qu'ils voulaient savoir.... Entendez-vous, Rose, vous +n'êtes qu'une bête! + +La vieille cuisinière n'était pas patiente; elle se mit à marcher +violemment, bousculant les poêlons et les casseroles, roulant et +jetant les torchons. + +--Vous savez, monsieur, bégayait-elle, si c'est pour me dire des gros +mots que vous êtes venu dans ma cuisine, ce n'était pas la peine. Vous +pouvez vous en aller.... Moi, ce que j'en ai fait, c'était uniquement +pour vous contenter. Madame nous trouverait là ensemble, à faire ce +que nous faisons, qu'elle me gronderait, et elle aurait raison, parce +que ce n'est pas bien.... Après tout, je ne pouvais pas lui arracher +les paroles des lèvres, à cette dame. Je m'y suis prise comme tout +le monde s'y prend. J'ai causé, j'ai dit vos affaires. Tant pis pour +vous, si elle n'a pas dit les siennes. Allez les lui demander, du +moment où ça vous tient tant au coeur. Peut-être que vous ne serez pas +si bête que moi, monsieur... + +Elle avait élevé la voix. Mouret crut prudent de s'échapper, en +refermant la porte de la cuisine, pour que sa femme n'entendit pas. +Mais Rose rouvrit la porte derrière son dos, lui criant, dans le +vestibule: + +--Vous savez, je ne m'occupe plus de rien; vous chargerez qui vous +voudrez de vos vilaines commissions. + +Mouret était battu. Il garda quelque aigreur de sa défaite. Par +rancune, il se plut à dire que ces gens du second étaient des gens +très-insignifiants. Peu à peu, il répandit parmi ses connaissances une +opinion qui devint celle de toute la ville. L'abbé Faujas fut regardé +comme un prêtre sans moyens, sans ambition aucune, tout à fait en +dehors des intrigues du diocèse; on le crut honteux de sa pauvreté, +acceptant les mauvaises besognes de la cathédrale, s'effaçant le plus +possible dans l'ombre où il semblait se plaire. Une seule curiosité +resta, celle de savoir pourquoi il était venu de Besançon à Plassans. +Des histoires délicates circulaient. Mais les suppositions parurent +hasardées. Mouret lui-même, qui avait espionné ses locataires par +agrément, pour passer le temps, uniquement comme il aurait joué aux +cartes ou aux boules, commençait à oublier qu'il logeait un prêtre +chez lui, lorsqu'un événement vint de nouveau occuper sa vie. + +Une après-midi, comme il rentrait, il aperçut devant lui l'abbé +Faujas, qui montait la rue Balande. Il ralentit le pas. Il l'examina à +loisir. Depuis un mois que le prêtre logeait dans sa maison, c'était +la première fois qu'il le tenait ainsi en plein jour. L'abbé avait +toujours sa vieille soutane; il marchait lentement, son tricorne à +la main, la tête nue, malgré le vent qui était vif. La rue, dont la +montée est fort raide, restait déserte, avec ses grandes maisons nues, +aux persiennes closes. Mouret qui hâtait le pas, finit par marcher +sur la pointe des pieds, de peur que le prêtre ne l'entendît et ne +se sauvât. Mais, comme ils approchaient tous deux de la maison de +M. Rastoil, un groupe de personnes, débouchant de la place de la +Sous-Préfecture, entrèrent dans cette maison. L'abbé Faujas avait fait +un léger détour pour éviter ces messieurs. Il regarda la porte +se fermer. Puis, s'arrêtant brusquement, il se tourna vers son +propriétaire, qui arrivait sur lui. + +--Que je suis heureux de vous rencontrer ainsi! dit-il avec sa grande +politesse. Je me serais permis de vous déranger ce soir.... Le jour de +la dernière pluie, il s'est produit, dans le plafond de ma chambre, +des infiltrations que je désire vous montrer. + +Mouret se tenait planté devant lui, balbutiant, disant qu'il était à +sa disposition. Et, comme ils rentraient ensemble, il finit par lui +demander à quelle heure il pourrait se présenter pour voir le plafond. + +--Mais tout de suite, je vous prie, répondit l'abbé, à moins que cela +ne vous gêne par trop. + +Mouret monta derrière lui, suffoqué, tandis que Rose, sur le seuil +de la cuisine, les suivait des yeux de marche en marche, stupide +d'étonnement. + + + + +IV + + +Arrivé au second étage, Mouret était plus ému qu'un écolier qui +va entrer pour la première fois dans la chambre d'une femme. La +satisfaction inespérée d'un désir longtemps contenu, l'espoir de voir +des choses tout à fait extraordinaires, lui coupaient la respiration. +Cependant l'abbé Faujas, cachant la clef entre ses gros doigts, +l'avait glissée dans la serrure, sans qu'on entendit le bruit du fer. +La porte tourna comme sur des gonds de velours. L'abbé, reculant, +invita silencieusement Mouret à entrer. + +Les rideaux de coton pendus aux deux fenêtres étaient si épais, que +la chambre avait une pâleur crayeuse, un demi-jour de cellule murée. +Cette chambre était immense, haute de plafond, avec un papier déteint +et propre, d'un jaune effacé. Mouret se hasarda, marchant à petits pas +sur le carreau, net comme une glace, dont il lui semblait sentir le +froid sous la semelle de ses souliers. Il tourna sournoisement les +yeux, examina le lit de fer, sans rideaux, aux draps si bien tendus +qu'on eût dit un banc de pierre blanche posé dans un coin. La commode, +perdue à l'autre bout de la pièce, une petite table placée au milieu, +avec deux chaises, une devant chaque fenêtre, complétait le mobilier. +Pas un papier sur la table, pas un objet sur la commode, pas un +vêtement aux murs: le bois nu, le marbre nu, le mur nu. Au-dessus de +la commode, un grand christ de bois noir coupait seul d'une croix +sombre cette nudité grise. + +--Tenez, monsieur, venez par ici, dit l'abbé; c'est dans ce coin que +s'est produite une tache au plafond. + +Mais Mouret ne se pressait pas, il jouissait. Bien qu'il ne vît pas +les choses singulières qu'il s'était vaguement promis de voir, la +chambre avait pour lui, esprit fort, une odeur particulière. Elle +sentait le prêtre, pensait-il; elle sentait un homme autrement fait +que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne +laisse traîner ni ses caleçons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait, +c'était de ne rien trouver d'oublié sur les meubles ni dans les coins +qui put lui donner matière à hypothèses. La pièce était comme ce +diable d'homme, muette, froide, polie, impénétrable. Sa vive surprise +fui de ne pas y éprouver, ainsi qu'il s'y attendait, une impression +de misère; au contraire, elle lui produisait un effet qu'il avait +ressenti autrefois, un jour qu'il était entré dans le salon +très-richement meublé d'un préfet de Marseille. Le grand christ +semblait l'emplir de ses bras noirs. + +Il fallut pourtant qu'il se décidât à s'approcher de l'encoignure où +l'abbé Faujas l'appelait. + +--Vous voyez la tache, n'est-ce pas? reprit celui-ci. Elle s'est un +peu effacée depuis hier. + +Mouret se haussait sur les pieds, clignait les yeux, sans rien voir. +Le prêtre ayant tiré les rideaux, il finit par apercevoir une légère +teinte de rouille. + +--Ce n'est pas bien grave, murmura-t-il. + +--Sans doute; mais j'ai cru devoir vous prévenir.... L'infiltration +a dû avoir lieu au bord du toit. --Oui, vous avez raison, au bord du +toit. + +Mouret ne répondait plus; il regardait la chambre, éclairée par la +lumière crue du plein jour. Elle était moins solennelle, mais elle +gardait son silence absolu. Décidément, pas un grain dépoussière n'y +contait la vie de l'abbé. + +--D'ailleurs, continuait ce dernier, nous pourrions peut-être voir par +la fenêtre.... Attendez. + +Et il ouvrit la fenêtre. Mais Mouret s'écria qu'il n'entendait pas le +déranger davantage, que c'était une misère, que les ouvriers sauraient +bien trouver le trou. + +--Vous ne me dérangez nullement, je vous assure, dit l'abbé en +insistant d'une façon aimable. Je sais que les propriétaires aiment à +se rendre compte.... Je vous en prie, examinez tout en détail.... La +maison est à vous. + +Il sourit même en prononçant cette dernière phrase, ce qui lui +arrivait rarement; puis, quand Mouret se fut penché avec lui sur la +barre d'appui, levant tous deux les yeux vers la gouttière, il entra +dans des explications d'architecte, disant comment la tache avait pu +se produire. + +--Voyez-vous, je crois à un léger affaissement des tuiles, peut-être +même y en a-t-il une de brisée; à moins que ce ne soit cette lézarde +que vous apercevez là, le long de la corniche, qui se prolonge dans le +mur de soutènement. + +--Oui, c'est bien possible, répondit Mouret. Je vous avoue, monsieur +l'abbé, que je n'y entends rien. Le maçon verra. + +Alors, le prêtre ne causa plus réparations. Il resta là, +tranquillement, regardant les jardins, au-dessous de lui. Mouret, +accoudé à son côté, n'osa se retirer, par politesse. Il fut tout à +fait gagné, lorsque son locataire lui dit de sa voix douce, au bout +d'un silence: + +--Vous avez un joli jardin, monsieur. + +--Oh! bien ordinaire, répondit-il. Il y avait quelques beaux arbres +que j'ai dû faire couper, car rien ne poussait à leur ombre. Que +voulez-vous? il faut songer à l'utile. Ce coin nous suffit, nous avons +des légumes pour toute la saison. + +L'abbé s'étonna, se fit donner des détails. Le jardin était un de ces +vieux jardins de province, entourés de tonnelles, divisés en quatre +carrés réguliers par de grands buis. Au milieu, se trouvait un étroit +bassin sans eau. Un seul carré était réservé aux fleurs. Dans les +trois autres, plantés à leurs angles d'arbres fruitiers, poussaient +des choux magnifiques, des salades superbes. Les allées, sablées de +jaune, étaient tenues bourgeoisement. + +--C'est un petit paradis, répétait l'abbé Faujas. + +--Il y a bien des inconvénients, allez, dit Mouret, plaidant contre +la vive satisfaction qu'il éprouvait à entendre si bien parler de sa +propriété. Par exemple, vous avez dû remarquer que nous sommes ici sur +une côte. Les jardins sont étagés. Ainsi celui de monsieur Rastoil +est plus bas que le mien, qui est également plus bas que celui de la +sous-préfecture. Souvent, les eaux de pluie font des dégâts. Puis, ce +qui est encore moins agréable, les gens de la sous-préfecture voient +chez moi, d'autant plus qu'ils ont établi cette terrasse qui domine +mon mur. Il est vrai que je vois chez monsieur Rastoil, un pauvre +dédommagement, je vous assure, car je ne m'occupe jamais de ce que +font les autres. + +Le prêtre semblait écouter par complaisance, hochant la tête, +n'adressant aucune question. Il suivait des yeux les explications que +son propriétaire lui donnait de la main. + +--Tenez, il y a encore un ennui, continua ce dernier, en montrant une +ruelle longeant le fond du jardin. Vous voyez ce petit chemin pris +entre deux murailles? C'est l'impasse des Chevilottes, qui aboutit à +une porte charretière ouvrant sur les terrains de la sous-préfecture. +Toutes les propriétés voisines ont une petite porte de sortie sur +l'impasse, et il y a sans cesse des allées et venues mystérieuses.... +Moi qui ai des enfants, j'ai fait condamner ma porte avec deux bons +clous. + +Il cligna les yeux en regardant l'abbé, espérant peut-être que +celui-ci allait lui demander quelles étaient ces allées et venues +mystérieuses. Mais l'abbé ne broncha pas; il examina l'impasse des +Chevilottes, sans plus de curiosité, il ramena paisiblement ses +regards dans le jardin des Mouret. En bas, au bord de la terrasse, à +sa place ordinaire, Marthe ourlait des serviettes. Elle avait d'abord +brusquement levé la tête en entendant les voix; puis, étonnée de +reconnaître son mari en compagnie du prêtre à une fenêtre du second +étage, elle s'était remise au travail. Elle semblait ne plus savoir +qu'ils étaient là. Mouret avait pourtant haussé le ton, par une sorte +de vantardise inconsciente, heureux de montrer qu'il venait enfin de +pénétrer dans cet appartement obstinément fermé. Et le prêtre par +instants arrêtait ses yeux tranquilles sur elle, sur cette femme dont +il ne voyait que la nuque baissée, avec la masse noire du chignon. + +Il y eut un silence. L'abbé Faujas ne semblait toujours pas disposé à +quitter la fenêtre. Il paraissait maintenant étudier les plates-bandes +du voisin. Le jardin de M. Rastoil était disposé à l'anglaise, avec de +petites allées, de petites pelouses, coupées de petites corbeilles. Au +fond, il y avait une rotonde d'arbres, où se trouvaient une table et +des chaises rustiques. + +--Monsieur Rastoil est fort riche, reprit Mouret, qui avait suivi la +direction des yeux de l'abbé. Son jardin lui coûte bon; la cascade que +vous ne voyez pas, là-bas, derrière les arbres, lui est revenue à +plus de trois cents francs. Et pas un légume, rien que des fleurs. +Un moment, les dames avaient même parlé de faire couper les arbres +fruitiers; c'eût été un véritable meurtre, car les poiriers sont +superbes. Bah! il a raison d'arranger son jardin à sa convenance. +Quand on a les moyens! Et comme l'abbé se taisait toujours: + +--Vous connaissez monsieur Rastoil, n'est-ce pas? continua-t-il en se +tournant vers lui. Tous les matins, il se promène sous ses arbres, de +huit à neuf heures. Un gros homme, un peu court, chauve, sans barbe, +la tête ronde comme une boule. Il a atteint la soixantaine dans les +premiers jours d'août, je crois. Voilà près de vingt ans qu'il est +président de notre tribunal civil. On le dit bonhomme. Moi, je ne le +fréquente pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout. + +Il s'arrêta, en voyant plusieurs personnes descendre le perron de la +maison voisine et se diriger vers la rotonde. + +--Eh! mais, dit-il en baissant la voix, c'est mardi, aujourd'hui .... +On dîne, chez les Rastoil. + +L'abbé n'avait pu retenir un léger mouvement. Il s'était penché, pour +mieux voir. Deux prêtres, qui marchaient aux côtés de deux grandes +filles, paraissaient particulièrement l'intéresser. + +--Vous savez qui sont ces messieurs? demanda Mouret. + +Et, sur un geste vague de Faujas: + +--Ils traversaient la rue Balande, au moment où nous nous sommes +rencontrés.... Le grand, le jeune, celui qui est entre les deux +demoiselles Rastoil, est l'abbé Surin, le secrétaire de notre évêque. +Un garçon bien aimable, dit-on. L'été, je le vois qui joue au volant, +avec ces demoiselles... Le vieux, que vous apercevez un peu en +arrière, est un de nos grands vicaires, monsieur l'abbé Fénil. C'est +lui qui dirige le séminaire. Un terrible homme, plat et pointu comme +un sabre. Je regrette qu'il ne se tourne pas; vous verriez ses +yeux.... Il est surprenant que vous ne connaissiez pas ces messieurs. + +--Je sors peu, répondit l'abbé; je ne fréquente personne dans la +ville. + +--Et vous avez tort! Vous devez vous ennuyer souvent.... Ah! monsieur +l'abbé, il faut vous rendre une justice: vous n'êtes pas curieux. +Comment! depuis un mois que vous êtes ici, vous ne savez seulement pas +que monsieur Rastoil donne à dîner tous les mardis! Mais ça crève les +yeux, de cette fenêtre! + +Mouret eut un léger rire. Il se moquait de l'abbé. Puis, d'un ton de +voix confidentiel: + +--Vous voyez, ce grand vieillard qui accompagne madame Rastoil; oui, +le maigre, l'homme au chapeau à larges bords. C'est monsieur de +Bourdeu, l'ancien préfet de la Drôme, un préfet que la révolution de +1848 a mis à pied. Encore un que vous ne connaissiez pas, je parie?... +Et monsieur Maffre, le juge de paix? ce monsieur tout blanc, avec +de gros yeux à fleur de tête, qui arrive le dernier avec monsieur +Rastoil. Que diable! pour celui-là vous n'êtes pas pardonnable. Il +est chanoine honoraire de Saint-Saturnin.... Entre nous, on l'accuse +d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice. + +Il s'arrêta, regarda l'abbé en face et lui dit avec une brusquerie +guoguenarde: + +--Je vous demande pardon, mais je ne suis pas dévot, monsieur l'abbé. + +L'abbé fit de nouveau un geste vague de la main, ce geste qui +répondait à tout en le dispensant de s'expliquer plus nettement. + +--Non, je ne suis pas dévot, répéta railleusement Mouret. Il faut +laisser tout le monde libre, n'est-ce pas?... Chez les Rastoil, on +pratique. Vous avez dû voir la mère et les filles à Saint-Saturnin. +Elles sont vos paroisiennes.... Ces pauvres demoiselles! L'aînée, +Angéline, a bien vingt-six ans; l'autre, Aurélie, va en avoir +vingt-quatre. Et pas belles avec ça; toutes jaunes, l'air maussade. Le +pis est qu'il faut marier la plus vieille d'abord. Elles finiront par +trouver, à cause de la dot.... Quant à la mère, cette petite femme +grasse qui marche avec une douceur de mouton, elle en a fait voir de +rudes à ce pauvre Rastoil. + +Il cligna l'oeil gauche, tic qui lui était habituel, quand il lançait +une plaisanterie un peu risquée. L'abbé avait baissé les paupières, +attendant la suite; puis, l'autre se taisant, il les rouvrit et +regarda la société d'à côté s'installer sous les arbres, autour de la +table ronde. + +Mouret reprit ses explications. + +--Ils vont rester là jusqu'au dîner, à prendre le frais. C'est tous +les mardis la même chose.... Cet abbé Surin a beaucoup de succès. Le +voilà qui rit aux éclats avec mademoiselle Aurélie.... Ah! le grand +vicaire nous a aperçus. Hein? quels yeux! Il ne m'aime guère, parce +que j'ai eu une contestation avec un de ses parents.... Mais où donc +est l'abbé Bourrette? Nous ne l'avons pas vu, n'est-ce pas? C'est bien +surprenant. Il ne manque pas un des mardis de monsieur Rastoil. Il +faut qu'il soit indisposé.... Vous le connaissez, celui-là. Et quel +digne homme! La bête du bon Dieu. + +Mais l'abbé Faujas n'écoutait plus. Son regard se croisait à tout +instant avec celui de l'abbé Fenil. Il ne détournait pas la tête, il +soutenait l'examen du vicaire avec une froideur parfaite. Il s'était +installé plus carrément sur la barre d'appui, et ses yeux semblaient +être devenus plus grands. + +--Voilà la jeunesse, continua Mouret, en voyant arriver trois jeunes +gens. Le plus âgé est le fils Rastoil; il vient d'être reçu avocat. +Les deux autres sont les enfants du juge de paix, qui sont encore au +collège.... Tiens, pourquoi donc mes deux polissons ne sont-ils pas +rentrés? + +A ce moment, Octave et Serge parurent justement sur la terrasse. Ils +s'adossèrent à la rampe, taquinant Désirée, qui venait de s'asseoir +auprès de sa mère. Les enfants, ayant vu leur père au second étage, +baissaient la voix, riant à rires, étouffés. + +--Toute ma petite famille, murmura Mouret avec complaisance. Nous +restons chez nous, nous autres; nous ne recevons personne. Notre +jardin est un paradis fermé, où il défie bien le diable de venir +nous tenter. + +Il riait, en disant cela, parce qu'au fond de lui il continuait à +s'amuser aux dépens de l'abbé. Celui-ci avait lentement ramené les +yeux sur le groupe que formait, juste au-dessous de la fenêtre, la +famille de son propriétaire. Il s'y arrêta un instant, considéra le +vieux jardin aux carrés de légumes entourés de grands buis; puis, il +regarda encore les allées prétentieuses de M. Rastoil; et, comme +s'il eût voulu lever un plan des lieux, il passa au jardin de la +sous-préfecture. Là, il n'y avait qu'une large pelouse centrale, +un tapis d'herbe aux ondulations molles; des arbustes à feuillage +persistant formaient des massifs; de hauts marronniers très-touffus +changeaient en parc ce bout de terrain étranglé entre les maisons +voisines. + +Cependant, l'abbé Faujas regardait avec affectation sous les +marronniers. Il se décida à murmurer: + +--C'est très-gai, ces jardins.... Il y a aussi du monde dans celui de +gauche. + +Mouret leva les yeux. + +--Comme toutes les après-midi, dit-il tranquillement: ce sont les +intimes de monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet.... L'été, +ils se réunissent également le soir, autour du bassin que vous ne +pouvez voir, à gauche.... Ah! monsieur de Condamin est de retour. +Ce beau vieillard, l'air conservé, fort de teint; c'est notre +conservateur des eaux et forêts, un gaillard qu'on rencontre toujours +à cheval, ganté, les culottes collantes. Et menteur avec ça! Il n'est +pas du pays; il a épousé dernièrement une toute jeune femme.... Enfin, +ce ne sont pas mes affaires, heureusement. + +Il baissa de nouveau la tête, en entendant Désirée, qui jouait avec +Serge, rire de son rire de gamine. Mais l'abbé, dont le visage se +colorait légèrement, le ramena d'un mot: + +--Est-ce le sous-préfet, demanda-t-il, le gros monsieur en cravate +blanche? + +Cette question amusa Mouret extrêmement. + +--Ah! non, répondit-il en riant. On voit bien que vous ne connaissez +pas monsieur Péqueur des Saulaies. Il n'a pas quarante ans. Il est +grand, joli garçon, très-distingué.... Ce gros monsieur est le docteur +Porquier, le médecin qui soigne la société de Plassans. Un homme +heureux, je vous assure. Il n'a qu'un chagrin, son fils Guillaume.... +Maintenant, vous voyez les deux personnes qui sont assises sur le +banc, et qui nous tournent le dos. C'est monsieur Paloque, le juge, +et sa femme. Le ménage le plus laid du pays. On ne sait lequel est le +plus abominable de la femme ou du mari. Heureusement qu'ils n'ont pas +d'enfants. + +Et Mouret se mit à rire plus haut. Il s'échauffait, se démenait, +frappant de la main la barre d'appui. + +--Non, reprit-il, montrant d'un double mouvement de tête le jardin des +Rastoil et le jardin de la sous-préfecture, je ne puis regarder ces +deux sociétés, sans que cela me fasse faire du bon sang.... Vous ne +vous occupez pas de politique, monsieur l'abbé, autrement je vous +ferais bien rire.... Imaginez-vous qu'à tort ou à raison je passe +pour un républicain. Je cours beaucoup les campagnes, à cause de mes +affaires; je suis l'ami des paysans; on a même parlé de moi pour le +conseil général; enfin, mon nom est connu.... Eh bien! j'ai là, à +droite, chez les Rastoil, la fine fleur de la légitimité, et là, à +gauche, chez le sous-préfet, les gros bonnets de l'empire. Hein! +est-ce assez drôle? mon pauvre vieux jardin si tranquille, mon petit +coin de bonheur, entre ces deux camps ennemis. J'ai toujours peur +qu'ils ne se jettent des pierres par-dessus mes murs.... Vous +comprenez, leurs pierres pourraient tomber dans mon jardin. Cette +plaisanterie acheva d'enchanter Mouret. Il se rapprocha de l'abbé, de +l'air d'une commère qui va en dire long. + +--Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d'État +a réussi ici, parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout, +elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de +l'empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l'a pas +écoutée, elle s'est fâchée, elle est passée à l'opposition. Oui, +monsieur l'abbé, à l'opposition. L'année dernière, nous avons nommé +député le marquis de Lagrifoul, un vieux gentilhomme d'une intelligence +médiocre, mais dont l'élection a joliment embêté la sous-préfecture.... +Et regardez, le voilà, monsieur Péqueur des Saulaies; il est avec le +maire, monsieur Delangre. + +L'abbé regarda vivement. Le sous-préfet, très-brun, souriait, sous ses +moustaches cirées; il était d'une correction irréprochable; son allure +tenait du bel officier et du diplomate aimable. A côté de lui, le +maire s'expliquait, avec toute une fièvre de gestes et de paroles. Il +paraissait petit, les épaules carrées, le masque fouillé, tournant au +polichinelle. Il devait parler trop. + +--Monsieur Péqueur des Saulaies, continua Mouret, a failli en tomber +malade. Il croyait l'élection du candidat officiel assurée.... Je +me suis bien amusé. Le soir de l'élection, le jardin de la +sous-préfecture est resté noir et sinistre comme un cimetière; tandis +que chez les Rastoil, il y avait des bougies sous les arbres, et des +rires, et tout un vacarme de triomphe. Sur la rue, on ne laisse +rien voir; dans les jardins, au contraire, on ne se gêne pas, on se +déboutonne.... Allez, j'assiste à de singulières choses, sans rien +dire. + +Il se tint un instant, comme ne voulant pas en conter davantage; mais +la démangeaison de parler fut trop forte. + +--Maintenant, reprit-il, je me demande ce qu'ils vont faire, à +la sous-préfecture. Jamais plus leur candidat ne passera. Ils ne +connaissent pas le pays, ils ne sont pas de force. On m'a assuré +que monsieur Péqueur des Saulaies devait avoir une préfecture, si +l'élection avait bien marché. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Le +voilà sous-préfet pour Longtemps.... Hein! que vont-ils inventer pour +jeter par terre le marquis? car ils inventeront quelque chose, ils +tâcheront, d'une façon ou d'une autre, de faire la conquête de +Plassans. + +Il avait levé les yeux sur l'abbé, qu'il ne regardait plus depuis un +instant. La vue du visage du prêtre, attentif, les yeux luisants, les +oreilles comme élargies, l'arrêta net. Toute sa prudence de bourgeois +paisible se réveilla; il sentit qu'il venait d'en dire beaucoup trop. +Aussi murmura-t-il d'une voix fâchée: + +--Après tout, je ne sais rien. On répète tant de choses ridicules.... +Je demande seulement qu'on me laisse vivre tranquille chez moi. + +Il aurait bien voulu quitter la fenêtre, mais il n'osait pas s'en +aller brusquement, après avoir bavardé d'une façon si intime. Il +commençait à soupçonner que, si l'un des deux s'était moqué de +l'autre, il n'avait certainement pas joué le beau rôle. L'abbé, avec +son grand calme, continuait à jeter des regards à droite et à gauche, +dans les deux jardins. Il ne fit pas la moindre tentative pour +encourager Mouret à continuer. Celui-ci, qui souhaitait avec +impatience que sa femme ou un de ses enfants eût la bonne idée de +l'appeler, fut soulagé, lorsqu'il vit Rose paraître sur le perron. +Elle leva la tête. + +--Eh bien! monsieur, cria-t-elle, ce n'est donc pas pour +aujourd'hui?... Il y a un quart d'heure que la soupe est sur la table. + +--Bien! Rose, je descends, répondit-il. + +Il quitta la fenêtre, s'excusant. La froideur de la chambre, qu'il +avait oubliée derrière son dos, acheva de le troubler. Elle lui parut +être un grand confessionnal, avec son terrible christ noir, qui devait +avoir tout entendu. Comme l'abbé Faujas prenait congé de lui, en lui +faisant un court salut silencieux, il ne put supporter cette chute +brusque de la conversation, il revint, levant les yeux vers le +plafond. + +--Alors, dit-il, c'est bien dans cette encoignure-là? + +--Quoi donc? demanda l'abbé très-surpris. + +--La tache dont vous m'avez parlé. + +Le prêtre ne put cacher un sourire. De nouveau, il s'efforça de faire +voir la tache à Mouret. + +--Oh! je l'aperçois très-bien, maintenant, dit celui-ci. C'est +convenu; dès demain, je ferai venir les ouvriers. + +Il sortit enfin. Il était encore sur le palier, que la porte s'était +refermée derrière lui, sans bruit. Le silence de l'escalier l'irrita +profondément. Il descendit en murmurant: + +--Ce diable d'homme! il ne demande rien et on lui dit tout! + + + + +V + + +Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mère de Marthe, vint rendre +visite aux Mouret. C'était là tout un gros événement, car il y ait un +peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout +depuis l'élection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient +d'avoir fait réussir par son influence dans les campagnes. Marthe +allait seule chez ses parents. Sa mère, «cette noiraude de Félicité», +comme on la nommait, était restée, à soixante-six ans, d'une maigreur +et d'une vivacité de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes +de soie, très-chargées de volants, et affectionnait particulièrement +le jaune et le marron. + +Ce jour-là, quand elle se présenta, il n'y avait que Marthe et Mouret +dans la salle à manger. + +--Tiens! dit ce dernier très-surpris, c'est ta mère ... Qu'est-ce +qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue.... +Encore quelque manigance, c'est sûr. + +Les Rougon, dont il avait été le commis, avant son mariage, lorsque +leur étroite boutique du vieux quartier sentait la faillite, étaient +le sujet de ses éternelles défiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une +solide et profonde rancune, détestant surtout en lui le commerçant qui +avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait: +«Moi, je ne dois ma fortune qu'à mon travail», ils pinçaient les +lèvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagné +la leur dans des trafics inavouables. Félicité, malgré sa belle maison +de la place de la Sous-Préfecture, enviait sourdement le petit +logis tranquille des Mouret, avec la jalousie féroce d'une ancienne +marchande qui ne doit pas son aisance à ses économies de comptoir. + +Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu +seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient +d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie. + +--Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc +pas encore venus vous chercher, révolutionnaire? + +--Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent +pour ça que votre mari leur donne des ordres. + +--Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont +les yeux flambèrent. + +Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller +vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit: + +--Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans +la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie. + +C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands +airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire +qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans +le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets, +poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont +les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande +pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches, +jaunies par l'humidité du jardin. + +--C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une +petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon. + +Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait: + +--Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre +demeure.... Tout le monde ne peut pas être riche. + +Félicité suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, près +d'éclater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupières; +quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable: + +--Je viens de souhaiter le bonjour à madame de Condamin, et je suis +entrée pour savoir comment va la petite famille.... Les enfants se +portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret? + +--Oui, tout le monde se porte à merveille, répondit-il, étonné de +cette grande amabilité. + +Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la +conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement +Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant +son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent «les petits et la +petite». Elle était si heureuse de les voir! + +--Ah! vous savez, dit-elle enfin négligemment, voici octobre; je vais +reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons.... Je compte +sur toi, n'est-ce pas, ma chère Marthe?... Et vous, Mouret, ne vous +verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours? + +Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mère finissait par +troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas à ce coup, +il ne trouva rien de méchant, se contentant de répondre: --Vous savez +bien que je ne puis pas aller chez vous.... Vous recevez un tas de +personnages qui seraient enchantés de m'être désagréables. Puis, je ne +veux pas me fourrer dans la politique. + +--Mais vous vous trompez, répliqua Félicité, vous vous trompez, +entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club? +C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tâche de +rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est +dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez +ennuyée, autrefois.... Pourquoi dites-vous cela? + +--Vous recevez toute la bande de la sous-préfecture, murmura Mouret +d'un air maussade. + +--La bande de la sous-préfecture? répéta-t-elle; la bande de la +sous-préfecture.... Sans doute, je reçois ces messieurs. Je ne crois +pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Péqueur des +Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait, à propos des +dernières élections. Il s'est laissé jouer comme un niais.... Quant à +ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre, +monsieur de Condamin sont très-aimables, ce brave Paloque est la +bonté même, et vous n'avez rien à dire, je pense, contre le docteur +Porquier. + +Mouret haussa les épaules. + +--D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses +paroles, je reçois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne +monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien +préfet.... Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes +les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je +n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invités dans un +parti! Puis nous aimons l'esprit partout où il se trouve, nous avons +la prétention d'avoir à nos soirées tout ce que Plassans renferme de +personnes distinguées.... Mon salon est un terrain neutre; retenez +bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre. + +Elle s'était animée en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce +sujet, elle finissait par se fâcher. Son salon était sa grande gloire; +comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, +mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient +qu'elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par +son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à +Plassans, les douceurs et les amabilités de l'empire. + +--Vous direz ce que vous voudrez, mâcha sourdement Mouret, votre +Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbécile, et les autres +sont des gredins, pour la plupart. Voilà ce que je pense.... Je vous +remercie de votre invitation, mais ça me dérangerait trop. J'ai +l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi. + +Félicité se leva, tourna le dos à Mouret, disant à sa fille: + +--Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chérie? + +--Certainement, répondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal +de son mari. + +La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle +demanda à embrasser Désirée, qu'elle avait aperçue dans le jardin. +Elle ne voulut pas même qu'on appelât l'enfant; elle descendit sur la +terrasse, encore toute mouillée d'une légère pluie tombée le matin. +Là, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un +peu effarouchée devant elle; puis, levant la tête comme par hasard, +regardant les rideaux du second, elle s'écria: + +--Tiens! vous avez loué?... Ah! oui, je me souviens, à un prêtre, je +crois. J'ai entendu parler de ça.... Quel homme est-ce, ce prêtre? + +Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupçon, il pensa +qu'elle était venue uniquement pour l'abbé Faujas. --Ma foi, dit-il +sans la quitter des yeux, je n'en sais rien... Mais vous allez +peut-être pouvoir me donner des renseignements, vous? + +--Moi? s'écria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai +jamais vu.... Attendez, je sais qu'il est vicaire à Saint-Saturnin; +c'est le père Bourrette qui m'a dit ça. Et tenez, cela me fait penser +que je devrais l'inviter à mes jeudis. Je reçois déjà le directeur du +grand séminaire et le secrétaire de monseigneur. + +Puis, se tournant vers Marthe: + +--Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder, +de façon à me dire si une invitation lui serait agréable. + +--Nous ne le voyons presque pas, se hâta de répondre Mouret. Il +entre et il sort sans ouvrir la bouche.... Puis, ce ne sont pas mes +affaires. + +Et il continuait à l'examiner d'un air défiant. Certainement elle +en savait plus long sur l'abbé Faujas qu'elle ne voulait en conter. +D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son +gendre. + +--Ça m'est égal, après tout, reprit-elle avec une aisance parfaite. +Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manière de +l'inviter.... Au revoir, mes enfants. + +Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le +seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu +très-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il +tenait un fouet à la main. + +--Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil +curieux sur sa belle-mère. + +Félicité avait fait un geste de vive contrariété. Macquart, frère +bâtard de Rougon, était rentré en France, grâce à celui-ci, après +s'être compromis dans le soulèvement des campagnes,en 1851. Depuis son +retour du Piémont, il menait une vie de bourgeois gras et renté. Il +avait acheté, on ne savait avec quel argent, une petite maison située +au village des Tulettes, à trois lieues de Plassans. Peu à peu, il +s'était nippé; il avait même fini par faire l'emplette d'une carriole +et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les +routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup +rangé. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frères +avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon +entretenait Antoine Macquart. + +--Bonjour, l'oncle, répétait Mouret avec affectation; vous venez donc +nous faire une petite visite? + +--Mais oui, répondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque +fois que je passe à Plassans.... Ah! par exemple. Félicité, si je +m'attendais à vous trouver ici! J'étais venu pour voir Rougon, j'avais +quelque chose à lui dire.... + +--Il était à la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une +vivacité inquiète. C'est bien, c'est bien, Macquart. + +--Oui, il était à la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai +vu, et nous avons causé. C'est un bon enfant, Rougon. + +Il eut un léger rire. Et tandis que Félicité piétinait d'anxiété, il +reprit de sa voix traînante, si étrangement brisée, qu'il semblait +toujours se moquer du monde: + +--Mouret, mon garçon, je t'ai apporté deux lapins; ils sont là dans un +panier. Je les ai donnés à Rose.... J'en avais aussi deux pour Rougon; +vous les trouverez chez vous, Félicité, et vous m'en direz des +nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraissés pour +vous.... Que voulez-vous, mes enfants? moi, ça me fait plaisir, de +faire des cadeaux. + +Félicité était toute pâle, les lèvres serrées, tandis que Mouret +continuait à la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien +voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait +Macquart derrière elle. + +--Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernière fois, vos prunes étaient +joliment bonnes.... Vous boirez bien un coup? + +--Mais ça n'est pas de refus. + +Et, quand Rose lui eut apporté un verre de vin, il s'assit sur la +rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa +langue, regardant le vin au jour. + +--Ça vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-là, murmura-t-il. Ce +n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drôlement le pays. + +Il branlait la tête, ricanant. + +Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention +particulière dans la voix: + +--Et aux Tulettes, comment va-t-on? + +Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernière +fois claquer la langue, posant le verre à côté de lui, sur la pierre, +il répondit négligemment: + +--Pas mal.... J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte +toujours la même chose. + +Félicité avait tourné la tête. Il y eut un silence. Mouret venait de +mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant +allusion à la mère de Rougon et de Macquart, enfermée depuis plusieurs +années comme folle, à la maison des aliénés des Tulettes. La petite +propriété de Macquart était voisine, et il semblait que Rougon eût +posté là le vieux drôle pour veiller sur l'aïeule. + +--Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut +que je sois rentré avant la nuit.... Dis donc, Mouret, mon garçon, je +compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir. + +--J'irai, l'oncle, j'irai. + +--Ce n'est pas ça, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout +le monde.... Je m'ennuie là-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine. + +Et, se tournant vers Félicité: + +--Dites à Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas +parce que la vieille mère est là, à côté, que ça doit vous empêcher de +venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire.... Je vous dis +qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier à moi.... +Vous goûterez d'un petit vin que j'ai trouvé sur un coteau de la Seille; +un petit vin qui vous grise, vous verrez! + +Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Félicité le suivait +de si près, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde +l'accompagna jusqu'à la rue. Il détachait son cheval, dont il avait +noué les guides à une persienne, lorsque l'abbé Faujas, qui rentrait, +passa au milieu du groupe, avec un léger salut. On eût dit une ombre +noire filant sans bruit. Félicité se tourna lestement, le poursuivit +du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le +dévisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tète, murmurant: + +--Comment, mon garçon, tu loges des curés chez toi, maintenant? Et il +a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, ça porte +malheur! + +Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et +descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos +rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue +Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mère qui +disait à Marthe: + +--J'aimerais mieux que ce fût toi, pour que l'invitation parût moins +solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais +plaisir. + +Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, après avoir embrassé Désirée +avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour +s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrière elle, bavarder +sur son compte. + +--Tu sais que je te défends absolument de te mêler des affaires de ta +mère, dit Mouret à sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un +tas d'histoires où personne ne voit goutte. Que diable peut-elle +vouloir faire de l'abbé? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux, +si elle n'avait point un intérêt caché. Ce curé-là n'est pas venu pour +rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous. + +Marthe s'était remise à cet éternel raccommodage du linge de la +famille qui lui prenait des journées entières. Il tourna un instant +encore autour d'elle, murmurant: + +--Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mère. Ah! pour ça, ils se +détestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On +dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses +qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait +de drôles.... Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai juré +de ne pas me fourrer dans ce gâchis.... Vois-tu, mon père avait raison +de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne +valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, ça +ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que +c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais ça ne les a pas +décrottés, au contraire. + +Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, où il +rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des récoltes, +des événements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il +se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en allées +et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abbé Faujas. +D'ailleurs, l'abbé commençait à l'ennuyer; il ne causait pas assez, il +était trop cachottier. Il l'évita à deux reprises, croyant comprendre +que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des +histoires sur la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil. +Rose lui ayant raconté que madame Faujas avait essayé de la faire +causer, il s'était promis de ne plus ouvrir les lèvres. C'était un +autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il +regardait les rideaux si bien fermés du second étage, il grommelait: +--Cache-toi, va, mon bon... Je sais que tu me guettes, derrière tes +rideaux; ça ne t'avance toujours pas à grand'chose. Si c'est par moi +que tu comptes connaître les voisins! + +Cette pensée que l'abbé Faujas était à l'affût le réjouit extrêmement. +Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque piège. +Mais, un soir, comme il rentrait, il aperçut, à cinquante pas devant +lui, l'abbé Bourrette et l'abbé Faujas arrêtés devant la porte de M. +Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prêtres +le tinrent là un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se +séparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abbé +Bourrette suppliait l'abbé Faujas de l'accompagner chez le président. +Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience. +C'était un mardi, un jour de dîner. Enfin, Bourrette entra chez M. +Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta +songeur. En effet, pourquoi l'abbé n'allait-il pas chez M. Rastoil? +Tout Saint-Saturnin y dînait, l'abbé Fenil, l'abbé Surin et les +autres. Il n'y avait pas une robe noire à Plassans qui n'eût pris le +frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire +était une chose vraiment extraordinaire. + +Lorsque Mouret fut rentré, il alla vite au fond de son jardin, pour +examiner les fenêtres du second étage. Au bout d'un instant, il vit +remuer le rideau de la deuxième fenêtre, à droite. Pour sûr, l'abbé +Faujas était là, à espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A +certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait +également du côté de la sous-préfecture. + +Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que +l'abbé Bourrette était chez les gens du second, depuis une heure au +moins. Alors il rentra, fureta dans la salle à manger. Comme Marthe +lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant +d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne +l'avait pas laissé au premier. Puis, lorsque, après une longue attente +derrière la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second étage, +un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrêtant un instant +dans le vestibule, pour donner à l'abbé Bourrette le temps de le +rejoindre. + +--Tiens! vous voilà, monsieur l'abbé? Quelle heureuse rencontre!... +Vous retournez à Saint-Saturnin? Cela tombe à merveille. Je vais de ce +côté. Nous vous accompagnerons, si ça ne vous dérange pas. + +L'abbé Bourrette répondit qu'il serait enchanté. Tous deux montèrent +lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la +Sous-Préfecture. L'abbé était un gros homme, au bon visage naïf, avec +de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement +tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il +marchait, la tête un peu en arrière, les bras trop courts, les jambes +déjà lourdes. + +--Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir +cet excellent monsieur Faujas.... J'ai à vous remercier, vous m'avez +trouvé là un locataire comme il y en a peu. + +--Oui, oui, murmura le prêtre; c'est un digne homme. + +--Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas même qu'il y +a un étranger chez nous. Et très-poli, très-bien élevé, avec cela.... +Vous ne savez pas, on m'a affirmé que c'était un esprit supérieur, un +cadeau qu'on avait voulu faire au diocèse. + +Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la +Sous-Préfecture, Mouret s'arrêta net, regardant fixement l'abbé +Bourrette. + +--Ah! vraiment, se contenta de répondre celui-ci, d'un air étonné. + +--On me l'a affirmé.... Notre évêque aurait des vues sur lui pour plus +tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour +ne pas exciter des jalousies. + +L'abbé Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de +la Banne. Il dit tranquillement: + +--Vous me surprenez beaucoup.... Faujas est un homme simple, il a même +trop d'humilité. Ainsi, à l'église, il se charge des petites besognes +que nous abandonnons d'ordinaire aux prêtres habitués. C'est un saint, +mais ce n'est pas un garçon habile. Je l'ai à peine entrevu chez +Monseigneur. Dès le premier jour, il a été en froid avec l'abbé +Fenil. Je lui avais pourtant expliqué qu'il fallait devenir l'ami du +grand-vicaire, si l'on voulait être bien reçu à l'évêché. Il n'a pas +compris; il est de jugement un peu étroit, je le crains.... Tenez, +c'est comme ses continuelles visites à l'abbé Compan, notre pauvre +curé, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons +sûrement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront +un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut +vraiment arriver de Besançon pour ignorer une chose qui est connue du +diocèse entier. + +Il s'animait. Il s'arrêta à son tour à l'entrée de la rue Canquoin, se +plantant devant Mouret. + +--Non, mon cher monsieur, on vous a trompé: Faujas est innocent comme +l'enfant qui vient de naître.... Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce +pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! Ça n'empêche pas +que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-même me l'a dit: +«Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux +être curé après moi, tâche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner à +ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.» +Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez.... C'est inutile de +déranger sa vie. On a déjà tant de chagrins! + +La voix s'était attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre, +il reprit sa marche, ému d'un égoïsme naïf qui le faisait pleurer sur +lui-même, tandis qu'il murmurait: + +--Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan.... + +Mouret restait perplexe. L'abbé Faujas finissait par lui échapper tout +à fait. + +--On m'avait pourtant donné des détails bien précis, essaya-t-il +de dire encore. Ainsi, il était question de lui trouver une grande +situation. + +--Eh! non, je vous assure que non! s'écria le prêtre; Faujas n'a pas +d'avenir.... Un autre l'ait. Vous savez que je dîne tous les mardis +chez monsieur le président. L'autre semaine, il m'avait prié +instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connaître, le juger +sans doute.... Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas +a fait. Il a refusé l'invitation, mon cher monsieur, il a refusé +carrément. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence +impossible à Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en +faisant une pareille impolitesse à monsieur Rastoil; il s'est entêté, +il n'a rien voulu entendre.... Je crois même, Dieu me pardonne! +qu'il m'a dit, dans un moment de colère, qu'il n'avait pas besoin de +s'engager en acceptant un dîner de la sorte. + +L'abbé Bourrette se mit à rire. Il était arrivé devant Saint-Saturnin; +il retint un instant Mouret à la petite porte de l'église. + +--C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande +un peu, croire qu'un dîner de monsieur Rastoil pouvait le +compromettre!... Aussi votre belle-mère, la bonne madame Rougon, +m'ayant chargé hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas +caché que je craignais fort d'être mal reçu. + +Mouret dressa l'oreille. + +--Ah! ma belle-mère vous avait chargé d'une invitation? --Oui, +elle était venue hier à la sacristie.... Comme je tiens à lui être +agréable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable +d'homme.... Moi, j'étais certain qu'il refuserait. + +--Et il a refusé? + +--Non, j'ai été bien surpris, il a accepté. + +Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prêtre clignait les yeux +d'un air extrêmement satisfait. + +--Il faut confesser que j'ai été bien habile.... Il y avait plus +d'une heure que j'expliquais à Faujas la situation de madame votre +belle-mère. Il hochait la tête, ne se décidait pas, parlait de son +amour de la retraite.... Enfin j'étais à bout, lorsque je me suis +souvenu d'une recommandation de cette chère dame. Elle m'avait prié +d'insister sur le caractère de son salon, qui est, comme toute la +ville le sait, un terrain neutre.... C'est alors qu'il a semblé faire +un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain... +Je vais écrire deux lignes à l'excellente madame Rougon pour lui +annoncer notre victoire. + +Il resta encore là un moment, se parlant à lui-même, roulant ses gros +yeux bleus. + +--Monsieur Rastoil sera bien vexé, mais ce n'est pas ma faute.... Au +revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments +chez vous. + +Et il entra dans l'église, en laissant retomber doucement derrière lui +la double porte rembourrée. Mouret regarda cette porte avec un léger +haussement d'épaules. + +--Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous +laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien +dire.... Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fâcheux +que je sois brouillé avec cet imbécile de Rougon. + +Puis, il courut toute l'après-midi pour ses affaires. Le soir, en se +couchant, il demanda négligemment à sa femme: --Est-ce que tu vas chez +ta mère demain soir? + +--Non, répondit Marthe; j'ai trop de choses à terminer. J'irai sans +doute jeudi prochain. + +Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie: + +--Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta +mère, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants. + +Marthe le regarda, étonnée. D'ordinaire, il la tenait au logis, +ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle +s'absentait pendant une heure. + +--J'irai, si tu le désires, dit-elle. + +Il souffla la bougie, il mit la tête sur l'oreiller, en murmurant: + +--C'est cela, et tu nous raconteras la soirée. Ça amusera les enfants. + + + +VI + + +Le lendemain soir, vers neuf heures, l'abbé Bourrette vint prendre +l'abbé Faujas; il lui avait promis d'être son introducteur, de le +présenter dans le salon des Rougon. Comme il le trouva prêt, debout au +milieu de sa grande chambre nue, mettant des gants noirs blanchis au +bout de chaque doigt, il le regarda avec une légère grimace. + +--Est-ce que vous n'avez pas une autre soutane? demanda-t-il. + +--Non, répondit tranquillement l'abbé Faujas; celle-ci est encore +convenable, je crois. + +--Sans doute, sans doute, balbutia le vieux prêtre. Il fait un froid +très-vif. Vous ne mettez rien sur vos épaules?... Alors partons. + +On était aux premières gelées. L'abbé Bourrette, chaudement enveloppé +dans une douillette de soie, s'essouffla à suivre l'abbé Faujas, qui +n'avait sur les épaules que sa mince soutane usée. Ils s'arrêtèrent +au coin de la place de la Sous-Préfecture et de la rue de la Banne, +devant une maison toute de pierres blanches, une des belles bâtisses +de la ville neuve, avec des rosaces sculptées à chaque étage. Un +domestique en habit bleu les reçut dans le vestibule; il sourit à +l'abbé Bourrette en lui enlevant la douillette, et parut très-surpris +à la vue de l'autre abbé, de ce grand diable taillé à coups de hache, +sorti sans manteau par un froid pareil. Le salon était au premier +étage. + +L'abbé Faujas entra, la tête haute, avec une aisance grave; tandis +que l'abbé Bourrette, très ému lorsqu'il venait chez les Rougon, bien +qu'il ne manquât pas une de leurs soirées, se tirait d'affaire en +s'échappant dans une pièce voisine. Lui, traversa lentement tout le +salon pour aller saluer la maîtresse de la maison, qu'il avait devinée +au milieu d'un groupe de cinq ou six dames. Il dut se présenter +lui-même; il le fit en trois paroles. Félicité s'était levée vivement. +Elle l'examinait des pieds à la tête, d'un oeil prompt, revenant +au visage, lui fouillant les yeux de son regard de fouine, tout en +murmurant avec un sourire: + +--Je suis charmée, monsieur l'abbé, je suis vraiment charmée.... + +Cependant le passage du prêtre, au milieu du salon, avait causé un +étonnement. Une jeune femme, ayant levé brusquement la tête, eut même +un geste contenu de terreur, en apercevant cette masse noire devant +elle. L'impression fut défavorable: il était trop grand, trop carré +des épaules; il avait la face trop dure, les mains trop grosses. Sous +la lumière crue du lustre, sa soutane apparut si lamentable, que les +dames eurent une sorte de honte, à voir un abbé si mal vêtu. Elles +ramenèrent leurs éventails, elles se remirent à chuchoter, en +affectant de tourner le dos. Les hommes avaient échangé des coups +d'oeil, avec une moue significative. + +Félicité sentit le peu de bienveillance de cet accueil. Elle en sembla +irritée; elle resta debout au milieu du salon, haussant le ton, +forçant ses invités à entendre les compliments qu'elle adressait à +l'abbé Faujas. --Ce cher Bourrette, disait-elle avec des cajoleries +dans la voix, m'a conté le mal qu'il avait eu à vous décider.... Je +vous en garde rancune, monsieur. Vous n'avez pas le droit de vous +dérober ainsi au monde. + +Le prêtre s'inclinait sans répondre. La vieille dame continua en +riant, avec une intention particulière dans certains mots: + +--Je vous connais plus que vous ne croyez, malgré vos soins à nous +cacher vos vertus. On m'a parlé de vous; vous êtes un saint, et je +veux être votre amie.... Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas? +car maintenant vous êtes des nôtres. + +L'abbé Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la +façon dont elle manoeuvrait son éventail quelque signe maçonnique. Il +répondit en baissant la voix: + +--Madame, je suis à votre entière disposition. + +--C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut. +Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde.... Mais +venez, je vous présenterai à monsieur Rougon. + +Elle traversa le salon, dérangea plusieurs personnes pour ouvrir un +chemin à l'abbé Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre +contre lui toutes les personnes présentes. Dans la pièce voisine, des +tables de whist étaient dressées. Elle alla droit à son mari, +qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste +d'impatience, lorsqu'elle se pencha à son oreille; mais, dès qu'elle +lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacité. + +--Très-bien! très-bien! murmura-t-il. + +Et, s'étant excusé auprès de ses partenaires, il vint serrer la +main de l'abbé Faujas. Rougon était alors un gros homme blême, de +soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire. +On trouvait généralement, à Plassans, qu'il avait une belle tête, une +tête blanche et muette de personnage politique. Après avoir échangé +avec le prêtre quelques politesses, il reprit sa place à la table de +jeu. Félicité, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon. + +Quand l'abbé Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrassé le +moins du monde. Il resta un instant debout, à regarder les joueurs; en +réalité, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'était un +petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothèque en poirier +noirci, ornés de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands +panneaux de la pièce. On eût dit le cabinet d'un magistrat. Le prêtre, +qui tenait sans doute à faire une inspection complète, traversade +nouveau le grand salon. Il était vert, très-sérieux également, mais +plus chargé de dorures, tenant à la fois de la gravité administrative +d'un ministère et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre +côté, se trouvait encore une sorte de boudoir, où Félicité recevait +dans la journée; un boudoir paille, avec un meuble brodé de ramages +violets, si encombré de fauteuils, de pouffs, de canapés, qu'on +pouvait à peine y circuler. + +L'abbé Faujas s'assit au coin de la cheminée, faisant mine de se +chauffer les pieds. Il était placé de façon à voir, par une porte +grande ouverte, une bonne moitié du salon vert. L'accueil si gracieux +de madame Rougon le préoccupait; il fermait les yeux à demi, +s'appliquant à quelque problème dont la solution lui échappait. Au +bout d'un instant, dans sa rêverie, il entendit derrière lui un bruit +de voix; son fauteuil, à dossier énorme, le cachait entièrement, et il +baissa les paupières davantage. Il écouta, comme ensommeillé par la +forte chaleur du feu. + +--Je suis allé une seule fois chez eux, dans ce temps-là, continuait +une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre côté de la rue de +la Banne. Vous deviez être à Paris, car tout Plassans a connu le salon +jaune des Rougon, à cette époque: un salon lamentable, avec du papier +citron à quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours +d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient.... Regardez-la donc +maintenant, cette noiraude, en satin marron, là-bas, sur ce pouff. +Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la +lui donner à baiser. + +Une voix plus jeune ricana, en murmurant: + +--Ils ont dû joliment voler pour avoir un si beau salon vert, car vous +savez que c'est le plus beau salon de la ville. + +--La dame, reprit l'autre, a toujours eu la passion de recevoir. Quand +elle n'avait pas le sou, elle buvait de l'eau, pour offrir le soir des +verres de limonade à ses invités... Oh! je les connais sur le bout du +doigt, les Rougon; je les ai suivis. Ce sont des gens très-forts. Ils +avaient une rage d'appétits à jouer du couteau au coin d'un bois. Le +coup d'État les a aidés à satisfaire un rêve de jouissances qui les +torturait depuis quarante ans. Aussi quelle gloutonnerie, quelle +indigestion de bonnes choses!... Tenez, cette maison qu'ils habitent +aujourd'hui, appartenait alors à un monsieur Peirotte, receveur +particulier, qui fut tué à l'affaire de Sainte-Roure, lors de +l'insurrection de 51. Oui, ma foi! ils ont eu toutes les chances: +une balle égarée les a débarrassés de cet homme gênant, dont ils ont +hérité.... Eh bien! entre la maison et la charge du receveur, Félicite +aurait certainement choisi la maison. Elle la couvait des yeux depuis +près de dix ans, prise d'une envie furieuse de femme grosse, se +rendant malade à regarder les rideaux riches qui pendaient derrière +les glaces des fenêtres. C'étaient ses Tuileries, à elle, selon le mot +qui courut à Plassans, après le 2 Décembre. + +--Mais où ont-ils pris l'argent pour acheter la maison? + +--Ah! ceci, mon brave, c'est la bouteille à l'encre.... Leur fils +Eugène, celui qui a fait à Paris une fortune politique si étonnante, +député, ministre, conseiller familier des Tuileries, obtint facilement +une recette particulière et la croix pour son père, qui avait joué ici +une bien jolie farce. Quant à la maison, elle aura été payée à l'aide +d'arrangements. Ils auront emprunté à quelque banquier.... En tous +cas, aujourd'hui, ils sont riches, ils tripotent, ils rattrapent le +temps perdu. J'imagine que leur fils est resté en correspondance avec +eux, car ils n'ont pas encore commis une seule bêtise. + +La voix se tut, pour reprendre presque aussitôt avec un rire étouffé: + +--Non, je ris malgré moi, lorsque je lui vois faire ses mines de +duchesse, cette sacrée cigale de Félicité!... Je me rappelle toujours +le salon jaune, avec son tapis usé, ses consoles sales, la mousseline +de son petit lustre couverte de chiures de mouches.... La voilà qui +reçoit les demoiselles Rastoil à présent. Hein! comme elle manoeuvre +la queue de sa robe.... Cette vieille-là, mon brave, crèvera un soir +de triomphe, au milieu de son salon vert. + +L'abbé Faujas avait roulé doucement la tête, de façon à voir ce qui +passait dans le grand salon. Il y aperçut madame Rougon, vraiment +superbe, au milieu du cercle qui l'entourait; elle semblait grandir +sur ses pieds de naine, et courber toutes les échines autour d'elle, +d'un regard de reine victorieuse. Par instants, une courte pâmoison +faisait battre ses paupières, dans les reflets d'or du plafond, dans +la douceur grave des tentures. + +--Ah! voici votre père, dit la voix grasse; voici ce bon docteur qui +entre.... C'est bien surprenant que le docteur ne vous ait pas raconté +ces choses. Il en sait plus long que moi. + +--Eh! mon père a peur que je ne le compromette, reprit l'autre +gaiement. Vous savez qu'il m'a maudit, en jurant que je lui ferai +perdre sa clientèle.... Je vous demande pardon, j'aperçois les fils +Maffre, je vais leur serrer la main. + +Il y eut un bruit de chaises, et l'abbé Faujas vit un grand jeune +homme, au visage déjà fatigué, traverser le petit salon. L'autre +personnage, celui qui accommodait si allègrement les Rougon, se leva +également. Une dame qui passait se laissa dire par lui des choses fort +douces; elle riait, elle l'appelait «ce cher monsieur de Condamin». +Le prêtre reconnut alors le bel homme de soixante ans que Mouret lui +avait montré dans le jardin de la sous-préfecture. M. de Condamin +vint s'asseoir à l'autre coin de la cheminée. Là, il fut tout surpris +d'apercevoir l'abbé Faujas, que le dossier du fauteuil lui avait +caché; mais il ne se déconcerta nullement, il sourit, et avec un +aplomb d'homme aimable: + +--Monsieur l'abbé, dit-il, je crois que nous venons de nous confesser +sans le vouloi.... C'est un gros péché, n'est-ce pas, que de médire du +prochain? Heureusement que vous étiez là pour nous absoudre. + +L'abbé, si maître qu'il fût de son visage, ne put s'empêcher de rougir +légèrement. Il entendit à merveille que M. de Condamin lui reprochait +d'avoir retenu son souffle pour écouter. Mais celui-ci n'était pas +homme à garder rancune à un curieux, au contraire. Il fut ravi de +cette pointe de complicité qu'il venait de mettre entre le prêtre +et lui. Cela l'autorisait à causer librement, à tuer la soirée en +racontant l'histoire scandaleuse des personnes qui étaient là. C'était +son meilleur régal. Cet abbé nouvellement arrivé à Plassans lui +semblait un excellent auditeur; d'autant plus qu'il avait une vilaine +mine, une mine d'homme bon à tout entendre, et qu'il portait une +soutane vraiment trop usée pour que les confidences qu'on se +permettrait avec lui pussent tirer à conséquence. + +Au bout d'un quart d'heure, M. de Condamin s'était mis tout à l'aise. +Il expliquait Plassans à l'abbé Faujas, avec sa grande politesse +d'homme du monde. + +--Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l'abbé, disait-il; je serais +enchanté, si je vous étais bon à quelque chose.... Plassans est une +petite ville où l'on s'accommode un trou à la longue. Moi, je suis des +environs de Dijon. Eh bien! lorsqu'on m'a nommé ici conservateur +des eaux et forêts, je détestais le pays, je m'y ennuyais à mourir. +C'était à la veille de l'empire. Après 51 surtout, la province n'a +rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants +avaient une peur de chien. La vue d'un gendarme les aurait fait +rentrer sous terre.... Cela s'est calmé peu à peu, ils ont repris leur +traintrain habituel, et, ma foi, j'ai fini par me résigner. Je vis +au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé +quelques relations. + +Il baissa la voix, il continua d'un ton confidentiel: + +--Si vous m'en croyez, monsieur l'abbé, vous serez prudent. Vous ne +vous imaginez pas dans quel guêpier j'ai failli tomber.... Plassans +est divisé en trois quartiers absolument distincts: le vieux quartier, +où vous n'aurez que des consolations et des aumônes à porter; le +quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d'ennui +et de rancune dont vous ne sauriez trop vous mélier; et la ville +neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la +sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable... Moi, j'avais +commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je +pensais que mes relations devaient m'appeler. Ah! bien oui, je n'ai +trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis +conservés sur de la paille. Tout le monde pleure le temps où Berthe +filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête; une conspiration +sourde contre l'heureuse paix dans laquelle nous vivons.... J'ai +manqué me compromettre, ma parole d'honneur. Péqueur s'est moqué de +moi.... monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le +connaissez?... Alors j'ai passé le cours Sauvaire, j'ai pris un +appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple +n'existe pas, la noblesse est indécrottable; il n'y a de tolérable que +quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais +pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est +très-heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier +des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays +conquis. + +Il eut un rire de satisfaction, s'allongeant davantage, présentant ses +semelles à la flamme; puis, il prit un verre de punch sur le plateau +d'un domestique qui passait, but lentement, tout en continuant à +regarder l'abbé Faujas du coin de l'oeil. Celui-ci sentit que la +politesse exigeait qu'il trouvât une phrase. + +--Cette maison paraît fort agréable, dit-il en se tournant à demi vers +le salon vert, où les conversations s'animaient. + +--Oui, oui, répondit M. de Condamin, qui s'arrêtait de temps à autre +pour avaler une petite gorgée de punch; les Rougon nous font oublier +Paris. On ne se croirait jamais à Plassans, ici. C'est le seul salon +où l'on s'amuse, parce que c'est le seul où toutes les opinions se +coudoient.. Péqueur a également des réunions fort aimables ... Ça +doit leur coûter bon, aux Rougon, et ils ne touchent pas des frais de +bureau comme Péqueur; mais ils ont mieux que ça, ils ont les poches +des contribuables. + +Cette plaisanterie l'enchanta. Il posa sur la cheminée le verre vide +qu'il tenait à la main; et, se rapprochant, se penchant: + +--Ce qu'il y a d'amusant, ce sont les comédies continuelles qui se +jouent. Si vous connaissiez les personnages!... Vous voyez madame +Rastoil là-bas, au milieu de ses deux filles, cette dame de +quarante-cinq ans environ, celle qui a cette tête de brebis bêlante +....Eh bien! avez-vous remarqué le battement de ses paupières, lorsque +Delangre est venu s'asseoir en face d'elle? ce monsieur qui a l'air +d'un polichinelle, ici, à gauche.... Ils se sont connus intimement, il +y a quelque dix ans. On dit qu'une des deux demoiselles est de lui, +mais on ne sait plus bien laquelle.... Le plus drôle est que Delangre, +vers la même époque, a eu de petits ennuis avec sa femme; on raconte +que sa fille est d'un peintre que tout Plassans connaît. + +L'abbé Faujas avait cru devoir prendre une mine grave pour recevoir +de pareilles confidences; il fermait complètement les paupières; +il semblait ne plus entendre. M. de Condamin reprit, comme pour se +justifier: + +--Si je me permets de parler ainsi de Delangre, c'est que je le +connais beaucoup. Il est diantrement fort, ce diable d'homme! Je crois +que son père était maçon. Il y a une quinzaine d'années, il plaidait +les petits procès dont les autres avocats ne voulaient pas. Madame +Rastoil l'a positivement tiré de la misère; elle lui envoyait jusqu'à +du bois l'hiver, pour qu'il eût bien chaud. C'est par elle qu'il a +gagné ses premières causes.... Remarquez que Delangre avait alors +l'habileté de ne montrer aucune opinion politique. Aussi, en 52, +lorsqu'on a cherché un maire, a-t-on immédiatement songé à lui; lui +seul pouvait accepter une pareille situation sans effrayer aucun des +trois quartiers de la ville. Depuis ce temps, tout lui a réussi. Il +a le plus bel avenir. Le malheur est qu'il ne s'entend guère avec +Péqueur; ils discutent toujours ensemble sur des bêtises. + +Il s'arrêta, en voyant revenir le grand jeune homme avec lequel il +causait un instant auparavant. + +--Monsieur Guillaume Porquier, dit-il en le présentant à l'abbé, le +fils du docteur Porquier. + +Puis, lorsque Guillaume se fut assis, il lui demanda en ricanant: + +--Eh bien! qu'avez-vous vu de beau, là, à côté? + +--Rien assurément, répondit le jeune homme d'un ton plaisant. J'ai vu +les Paloque. Madame Rougon tâche toujours de les mettre derrière un +rideau, pour éviter des malheurs. Une femme grosse qui les a aperçus +un jour, sur le cours, a failli avorter.... Paloque ne quitte pas des +yeux le président Rastoil, espérant sans doute le tuer d'une peur +rentrée. Vous savez que ce monstre de Paloque compte mourir président. + +Tous deux s'égayèrent. La laideur des Paloque était un sujet +d'éternelles moqueries, dans le petit monde des fonctionnaires. Le +fils Porquier continua, en baissant la voix: + +--J'ai vu aussi monsieur de Bourdeu. Ne trouvez-vous pas que le +personnage a encore maigri, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul? +Jamais Bourdeu ne se consolera de n'être plus préfet; il a mis sa +rancune d'orléaniste au service des légitimistes, dans l'espoir que +cela le mènerait droit à la Chambre, où il rattraperait la préfecture +tant regrettée... Aussi est-il horriblement blessé de ce qu'on lui a +préféré le marquis, un sot, un âne bâté, qui ne sait pas trois mots de +politique; tandis que lui, Bourdeu, est très-fort, tout à fait fort. + +--Il est assommant, Bourdeu, avec sa redingote boutonnée et son +chapeau plat de doctrinaire, dit M. de Condamin en haussant les +épaules. Si on les laissait aller, ces gens-là feraient de la France +une Sorbonne d'avocats et de diplomates, où l'on s'ennuierait ferme, +je vous assure ... Ah! je voulais vous dire, Guillaume; on m'a parlé +de vous, il paraît que vous menez une jolie vie. + +--Moi! s'écria le jeune homme en riant. + +--Vous-même, mon brave; et remarquez que je tiens les choses de votre +père. Il est désolé, il vous accuse de jouer, de passer la nuit au +cercle et ailleurs ... Est-il vrai que vous ayez découvert un café +borgne, derrière les prisons, où vous allez, avec toute une bande de +chenapans, faire un train d'enfer? On m'a même raconté.... + +M. de Condamin, voyant entrer deux dames, continua tout bas à +l'oreille de Guillaume, qui faisait des signes affirmatifs, en +pouffant de rire. Celui-ci, pour ajouter sans doute quelques détails, +se pencha à son tour. Et tous deux, se rapprochant, les yeux allumés, +se régalèrent longtemps de cette anecdote, qu'on ne pouvait risquer +devant les dames. + +Cependant, l'abbé Faujas était resté là. Il n'écoutait plus; il +suivait les mouvements de M. Delangre, qui s'agitait fort dans le +salon vert, prodiguant les amabilités. Ce spectacle l'absorbait au +point qu'il ne vit pas l'abbé Bourrette l'appelant de la main. L'abbé +dut venir le toucher au bras, en le priant de le suivre. Il le mena +jusque dans la pièce où l'on jouait, avec les précautions d'un homme +qui aquelque chose de délicat à dire. + +--Mon ami, murmura-t-il, quand ils furent seuls dans un coin, vous +êtes excusable, c'est la première fois que vous venez ici; mais je +dois vous avertir, vous vous êtes compromis beaucoup en causant si +longtemps avec les personnes que vous quittez. + +Et, comme l'abbé Faujas le regardait, très-surpris: + +--Ces personnes ne sont pas bien vues.... Certes, je n'entends pas les +juger, je ne veux entrer dans aucune médisance. Par amitié pour vous, +je vous avertis, voilà tout. + +Il voulait s'éloigner, mais l'autre le retint, en lui disant vivement: + +--Vous m'inquiétez, cher monsieur Bourrette; expliquez-vous, je vous +en prie. Il me semble que, sans médire, vous pouvez me fournir des +éclaircissements. + +--Eh bien! reprit le vieux prêtre après une hésitation, le jeune +homme, le fils du docteur Porquier, fait la désolation de son +honorable père et donne les plus mauvais exemples à la jeunesse +studieuse de Plassans. Il n'a laissé que des dettes à Paris, il met +ici la ville sens dessus dessous.... Quant à monsieur de Condamin.... +Il s'arrêta de nouveau, embarrassé par les choses énormes qu'il avait +raconter; puis, baissant les paupières: + +--Monsieur de Condamin est leste en paroles, et je crains qu'il n'ait +pas de sens moral. Il ne ménage personne, il scandalise toutes les +âmes honnêtes.... Enfin, je ne sais trop comment vous apprendre cela, +il aurait fait, dit-on, un mariage peu honorable. Vous voyez cette +jeune femme qui n'a pas trente ans, celle qui est si entourée. Eh +bien! il nous l'a ramenée un jour à Plassans, on ne sait trop d'où: +Dès le lendemain de son arrivée, elle était toute-puissante ici. C'est +elle qui a fait décorer son mari et le docteur Porquier. Elle a des +amis, à Paris.... Je vous en prie, ne répétez point ces choses. Madame +de Condamin est très-aimable, très-charitable. Je vais quelquefois +chez elle, je serais désolé qu'elle me crût son ennemi. Si elle a +des fautes à se faire pardonner, notre devoir, n'est-ce pas? est de +l'aider à revenir au bien. Quant au mari, entre nous, c'est un vilain +homme. Soyez froid avec lui. + +L'abbé Faujas regardait le digne Bourrette dans les yeux. Il venait, +de remarquer que madame Rougon suivait de loin leur entretien, d'un +air préoccupé. + +--Est-ce que ce n'est pas madame Rougon qui vous a prié de me donner +un bon avis? demanda-t-il brusquement au vieux prêtre. + +--Tiens! comment savez-vous cela? s'écria celui-ci, très-étonné. Elle +m'avait prié de ne pas parler d'elle; mais, puisque vous avez deviné +... C'est une bonne personne, qui serait bien chagrine de voir un +prêtre faire mauvaise figure chez elle. Elle est malheureusement +forcée de recevoir toutes sortes de gens. L'abbé Faujas remercia, en +promettant d'être prudent. Les joueurs, autour d'eux, n'avaient pas +levé la tête. Il rentra dans le grand salon, où il se sentit de +nouveau dans un milieu hostile; il constata même plus de froideur, +plus de mépris muet. Les jupes s'écartaient sur son passage, comme +s'il avait dû les salir; les habits noirs se détournaient, avec +de légers ricanements. Lui, garda une sérénité superbe. Ayant cru +entendre prononcer avec affectation le mot de Besançon, dans le coin +de la pièce où trônait madame de Condamin, il marcha droit au groupe +formé autour d'elle; mais, à son approche, la conversation tomba net, +et tous les yeux le dévisagèrent, luisant d'une curiosité méchante. On +parlait sûrement de lui, on racontait quelque vilaine histoire. Alors, +comme il se tenait debout, derrière les demoiselles Bastoil, qui ne +l'avaient point aperçu, il entendit la plus jeune demander à l'autre: + +--Qu'a-t-il donc fait, à Besançon, ce prêtre dont tout le monde parle? + +--Je ne sais trop, répondit l'aînée. Je crois qu'il a failli étrangler +son curé dans une querelle. Papa dit aussi qu'il s'est mêlé d'une +grande affaire industrielle qui a mal tourné. + +--Mais il est là, n'est-ce pas? dans le petit salon.... On vient de le +voir rire avec monsieur de Condamin. + +--Alors, s'il rit avec monsieur de Condanin, on a raison de se méfier +de lui. + +Ce bavardage des deux demoiselles mit une sueur aux tempes de l'abbé +Faujas. Il ne sourcilla pas; sa bouche s'amincit, ses joues prirent +une teinte terreuse. Maintenant, il entendait le salon entier parler +du curé qu'il avait étranglé, des affaires véreuses dont il s'était +mêlé. En face de lui, M. Delangre et le docteur Porquier restaient +sévères; M. de Bourdeu avait une moue de dédain, en causant bas +avec une dame; M. Maffre, le juge de paix, le regardait en dessous, +dévotement, le flairant de loin, avant de se décider à mordre; et, +à l'autre bout de la pièce, le ménage Paloque, les deux monstres, +allongeaient leurs visages couturés par le fiel, où s'allumait la joie +mauvaise de toutes les cruautés colportées à voix basse. L'abbé Faujas +recula lentement, en voyant madame Rastoil, debout à quelques pas, +revenir s'asseoir entre ses deux filles, comme pour les mettre sous +son aile et les protéger de son contact. Il s'accouda au piano qu'il +trouva derrière lui, il demeura là, le front haut, la face dure et +muette comme une face de Pierre. Décidément, il y avait complot, on le +traitait en paria. + +Dans son immobilité, le prêtre dont les regards fouillaient le salon, +sous ses paupières à demi closes, eut un geste aussitôt réprimé. Il +venait d'apercevoir, derrière une véritable barricade de jupes, l'abbé +Fenil, allongé dans un fauteuil, souriant discrètement. Leurs yeux +s'étant rencontrés, ils se regardèrent pendant quelques secondes, de +l'air terrible de deux duellistes engageant un combat à mort. Puis, il +se fit un bruit d'étoffe, et le grand vicaire disparut de nouveau dans +les dentelles des dames. + +Cependant, Félicité avait manoeuvré habilement pour s'approcher du +piano. Elle y installa l'aînée des demoiselles Rastoil, qui chantait +agréablement la romance. Puis, lorsqu'elle put parler sans être +entendue, attirant l'abbé Faujas dans l'embrasure d'une fenêtre: + +--Qu'avez-vous donc fait à l'abbé Fenil? lui demanda-t-elle. + +Ils continuèrent à voix très-basse. Le prêtre d'abord avait feint la +surprise; mais, lorsque madame Rougon eut murmuré quelques paroles +qu'elle accompagnait de haussements d'épaules, il parut se livrer, +il causa. Ils souriaient, tous les deux, semblaient échanger des +politesses, tandis que l'éclat de leurs yeux démentait cette banalité +jouée. Le piano se tut, et il fallut que l'aînée des demoiselles +Rastoil chantât la _Colombe du soldat_, qui avait alors un grand +succès. + +--Votre début est tout à fait malheureux, murmurait Félicité; vous +vous êtes rendu impossible, je vous conseille de ne pas revenir ici de +quelque temps.... Il faut vous faire aimer, entendez-vous? Les coups +de force vous perdraient. L'abbé Faujas restait songeur. + +--Vous dites que ces vilaines histoires ont dû être racontées par +l'abbé Fenil? demanda-t-il. + +--Oh! il est trop fin pour se mettre ainsi en avant; il aura soufflé +ces choses dans l'oreille de ses pénitentes. Je ne sais s'il vous a +deviné, mais il a peur de vous, cela est certain; il va vous combattre +par toutes les armes imaginables.... Le pis est qu'il confesse les +personnes le plus comme il faut de la ville. C'est lui qui a fait +nommer le marquis de Lagrifoul. + +--J'ai eu tort de venir à cette soirée, laissa échapper le prêtre. + +Félicité pinça les lèvres. Elle reprit vivement: + +--Vous avez eu tort de vous compromettre avec un homme tel que ce +Condamin. Moi, j'ai fait pour le mieux. Lorsque la personne que vous +savez m'a écrit de Paris, j'ai cru vous être utile en vous invitant. +Je m'imaginais que vous sauriez vous faire ici des amis. C'était un +premier pas. Mais, au lieu de chercher à plaire, vous lâchez tout le +monde contre vous.... Tenez, excusez ma franchise, je trouve que vous +tournez le dos au succès. Vous n'avez commis que des fautes, en allant +vous loger chez mon gendre, en vous claquemurant chez vous, en portant +une soutane qui fait la joie des gamins dans les rues. + +L'abbé Faujas ne put retenir un geste d'impatience. Il se contenta de +répondre: + +--Je profiterai de vos bons conseils. Seulement, ne m'aidez pas, cela +gâterait tout. + +--Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez +dans ce salon que triomphant.... Un dernier mot, cher monsieur. La +personne de Paris tient beaucoup à votre succès, et c'est pourquoi je +m'intéresse à vous. Eh bien! croyez-moi, ne vous faites pas terrible; +soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux +femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous. + +L'aînée des demoiselles Rastoil achevait sa romance, en plaquant un +dernier accord. On applaudit discrètement. Madame Rougon avait quitté +l'abbé Faujas pour féliciter la chanteuse. Elle se tint ensuite +au milieu du salon, donnant des poignées de main aux invités +qui commençaient à se retirer. Il était onze heures. L'abbé fut +très-contrarié, lorsqu'il s'aperçut que le digne Bourrette avait +profité de la musique pour disparaître. Il comptait s'en aller avec +lui, ce qui devait lui ménager une sortie convenable. Maintenant, s'il +partait seul, c'était un échec absolu; on raconterait le lendemain +dans la ville qu'on l'avait jeté à la porte. Il se réfugia de nouveau +dans l'embrasure d'une fenêtre, épiant une occasion, cherchant un +moyen de faire une retraite honorable. + +Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames. +Alors, il remarqua une personne fort simplement mise. C'était madame +Mouret, rajeunie par des bandeaux légèrement ondulés. Elle le surprit +beaucoup par son tranquille visage, où deux grands yeux noirs +semblaient dormir. Il ne l'avait pas aperçue de la soirée; elle était +sans doute restée dans son coin, sans bouger, contrariée de perdre +ainsi le temps, les mains sur les genoux, à ne rien faire. Comme il +l'examinait, elle se leva pour prendre congé de sa mère. + +Celle-ci goûtait une de ses joies les plus aiguës, à voir le beau +monde de Plassans s'en aller avec des révérences, la remerciant de son +punch, de son salon vert, des heures agréables qu'il venait de passer +chez elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur +la chair, selon sa rude expression, tandis que, à cette heure, les +plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette +chère madame Rougon. --Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre, +on oublie ici la marche des heures. + +--Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la +jolie madame de Condamin. + +--Nous vous attendons à dîner demain, disait M. Delangre; mais à la +fortune du pot, nous ne faisons pas de façons comme vous. + +Marthe dut traverser cette ovation pour arriver près de sa mère. Elle +l'embrassa, et se retirait, lorsque Félicité la retint, cherchant +quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas: + +--Monsieur l'abbé, dit-elle en riant, êtes-vous un homme galant? + +L'abbé s'inclina. + +--Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui +demeurez dans la maison; cela ne vous dérangera pas, et il y a un bout +de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant. + +Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'était pas une petite +fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa mère ayant insisté, disant +qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abbé. +Et, comme celui-ci s'en allait avec elle, Félicité, qui les avait +accompagnés jusqu'au palier, répéta à l'oreille du prêtre avec un +sourire: + +--Rappelez-vous ce que j'ai dit.... Plaisez aux femmes, si vous voulez +que Plassans soit à vous. + + + +VII + + +Le soir même, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions, +voulant connaître les événements de la soirée. Elle répondit que +tout s'était passé comme à l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqué +d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abbé Faujas l'avait +accompagnée, en causant avec elle de choses insignifiantes. Mouret fut +très-contrarié de ce qu'il appelait «l'indolence» de sa femme. + +--On pourrait bien s'assassiner chez ta mère, dit-il en s'enfonçant la +tête dans l'oreiller d'un air furieux; ce n'est certainement pas toi +qui m'en apporterais la nouvelle. + +Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dîner, il cria à Marthe, du +plus loin qu'il l'aperçut: + +--Je le savais bien, tu as des yeux pour ne pas voir, ma bonne ... Ah! +que je te reconnais là! Rester la soirée entière dans un salon, sans +seulement te douter de ce qu'on a dit et fait autour de toi!... Mais +toute la ville en cause, entends-tu! Je n'ai pu faire un pas sans +rencontrer quelqu'un qui m'en parlât. + +--De quoi donc, mon ami? demanda Marthe étonnée. + +--Du beau succès de l'abbé Faujas, pardieu! On l'a mis à la porte du +salon vert. + +--Mais non, je t'assure; je n'ai rien vu de semblable. + +--Eh! je te l'ai dit, tu ne vois rien!... Sais-tu ce qu'il a fait à +Besançon, l'abbé? Il a étranglé un curé ou il a commis des faux. On ne +peut pas affirmer au juste ... N'importe, il paraît qu'on l'a joliment +arrangé. Il était vert. C'est un homme fini. + +Marthe avait baissé la tête, laissant son mari triompher de l'échec du +prêtre. Mouret était enchanté. + +--Je garde ma première idée, continua-t-il; ta mère doit manigancer +quelque chose avec lui. On m'a raconté qu'elle s'était montrée +très-aimable. C'est elle, n'est-ce pas, qui a prié l'abbé de +t'accompagner? Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela? + +Elle haussa doucement les épaules, sans répondre. + +--Tu es étonnante, vraiment! s'écria-t-il. Tous ces détails-là ont +beaucoup d'importance .... Ainsi, madame Paloque, que je viens de +rencontrer, m'a dit qu'elle était restée avec plusieurs dames, pour +voir comment l'abbé sortirait. Ta mère s'est servie de toi pour +protéger la retraite du calottin, tu ne comprends donc pas!... Voyons, +tâche de te souvenir; que t'a-t-il dit, en te ramenant ici? + +Il s'était assis devant sa femme, il la tenait sous l'interrogation +aiguë de ses petits yeux. + +--Mon Dieu, répondit-elle patiemment, il m'a dit des choses sans +importance, des choses comme tout le monde peut en dire ... Il a parlé +du froid, qui était très-vif; de la tranquillité de la ville pendant +la nuit; puis, je crois, de l'agréable soirée qu'il venait de passer. + +--Ah! le tartufe!... Et il ne t'a pas questionnée sur ta mère, sur les +gens qu'elle reçoit? + +--Non. D'ailleurs, le chemin n'est pas long, de la rue de la Banne +ici; nous n'avons pas mis trois minutes. Il marchait à côté de moi, +sans me donner le bras; il faisait de si grandes enjambées, que +j'étais presque forcée de courir ... Je ne sais ce qu'on a, à +s'acharner ainsi après lui. Il n'a pas l'air heureux. Il grelottait, +le pauvre homme, dans sa vieille soutane. + +Mouret n'était pas méchant. + +--Ça, c'est vrai, murmura-t-il; il ne doit pas avoir chaud, depuis +qu'il gèle. + +--Puis, continua Marthe, nous n'avons pas à nous plaindre de lui: il +paye exactement, il ne fait pas de tapage.... Où trouverais-tu un +aussi bon locataire? + +--Nulle part, je le sais.... Ce que j'en disais, tout à l'heure, +c'était pour te montrer combien peu tu fais attention, quand tu vas +quelque part. Autrement, je connais trop la clique que ta mère reçoit, +pour m'arrêter à ce qui sort du fameux salon vert. Toujours des +cancans, des menteries, des histoires bonnes à faire battre les +montagnes. L'abbé n'a sans doute étranglé personne, pas plus qu'il ne +doit avoir fait banqueroute.... Je le disais à madame Paloque: «Avant +de déshabiller les autres, on ferait bien de laver son propre linge +sale.» Tant mieux, si elle a pris cela pour elle! + +Mouret mentait, il n'avait pas dit cela à madame Paloque. Mais la +douceur de Marthe lui faisait quelque honte de la joie qu'il venait de +témoigner, au sujet des malheurs de l'abbé. Les jours suivants, il se +mit nettement du côté du prêtre. Ayant rencontré plusieurs personnages +qu'il détestait, M. de Bourdeu, M. Delangre, le docteur Porquier, leur +fit un magnifique éloge de l'abbé Faujas, pour ne pas dire comme eux, +pour les contrarier et les étonner. C'était, à l'entendre, un homme +tout à fait remarquable, d'un grand courage, d'une grande simplicité +dans la pauvreté. Il fallait qu'il y eût vraiment des gens bien +méchants. Et il glissait des allusions sur les personnes que +recevaient les Rougon, un tas d'hypocrites, de cafards, de sots +vaniteux, qui craignaient l'éclat de la véritable vertu. Au bout de +quelque temps, il avait fait absolument sienne la querelle de l'abbé, +il se servait de lui pour assommer la bande des Rastoil et la bande de +la sous-préfecture. + +--Si cela n'est pas pitoyable! disait-il parfois à sa femme, oubliant +que Marthe avait entendu un autre langage dans sa bouche; voir des +gens qui ont volé leur fortune on ne sait où, s'acharner ainsi après +un pauvre homme qui n'a pas seulement vingt francs pour s'acheter une +charretée de bois!... Non, vois-tu, ces choses-là me révoltent. Moi, +que diable! je puis me porter garant pour lui. Je sais ce qu'il fait, +je sais comment il est, puisqu'il habite chez moi. Aussi je ne leur +mâche pas la vérité, je les traite comme ils le méritent, lorsque je +les rencontre.... Et je ne m'en tiendrai pas là. Je veux que l'abbé +devienne mon ami. Je veux le promener à mon bras, sur le cours, pour +montrer que je ne crains pas d'être vu avec lui, tout honnête homme +et tout riche que je suis.... D'abord, je te recommande d'être +très-aimable pour ces pauvres gens. + +Marthe souriait discrètement. Elle était heureuse des bonnes +dispositions de son mari à l'égard de leurs locataires. Rose reçut +l'ordre de se montrer complaisante. Le matin, quand il pleuvait, elle +pouvait s'offrir pour faire les commissions de madame Faujas. Mais +celle-ci refusa toujours l'aide de la cuisinière. Cependant, elle +n'avait plus la raideur muette des premiers temps. Un matin, ayant +rencontré Marthe, qui descendait du grenier où l'on conservait les +fruits, elle causa un instant, elle s'humanisa même jusqu'à accepter +deux superbes poires. Ce furent ces deux poires qui devinrent +l'occasion d'une liaison plus étroite. + +L'abbé Faujas, de son côté, ne filait plus si rapidement le long de la +rampe. Le frôlement de sa soutane sur les marches avertissait Mouret, +qui, presque chaque jour maintenant, se trouvait au bas de l'escalier, +heureux de faire, comme il le disait, un bout de chemin avec lui. +Il l'avait remercié du petit service rendu à sa femme, tout en le +questionnant habilement pour savoir s'il retournerait chez les Rougon. +L'abbé s'était mis à sourire; il avouait sans embarras ne pas être +fait pour le monde. Mouret fut charmé; s'imaginant entrer pour quelque +chose dans la détermination de son locataire. Alors, il rêva de +l'enlever complètement au salon vert, de le garder pour lui. Aussi, +le soir où Marthe lui raconta que madame Faujas avait accepté deux +poires, vit-il là une heureuse circonstance qui allait faciliter ses +projets. + +--Est-ce que réellement ils n'allument pas de feu, au second, par le +froid qu'il fait? demanda-t-il devant Rose. + +--Dame! monsieur, répondit la cuisinière, qui comprit que la question +s'adressait à elle, ça serait difficile, puisque je n'ai jamais vu +apporter le moindre fagot. A moins qu'ils ne brûlent leurs quatre +chaises ou que madame Faujas ne monte du bois dans son panier. + +--Vous avez tort de rire, Rose, dit Marthe. Ces malheureux doivent +grelotter, dans ces grandes chambres. + +--Je crois bien, reprit Mouret: il y a eu dix degrés, la nuit +dernière, et l'on craint pour les oliviers. Notre pot à eau a gelé, en +haut.... Ici, la pièce est petite; on a chaud tout de suite. + +En effet, la salle à manger était soigneusement garnie de bourrelets, +de façon que pas un souffle d'air ne passait par les fentes des +boiseries. Un grand poêle de faïence entretenait là une chaleur de +baignoire. L'hiver, les enfants lisaient ou jouaient autour de la +table; tandis que Mouret, en attendant l'heure du coucher, forçait sa +femme à faire un piquet, ce qui était un véritable supplice pour elle. +Longtemps elle avait refusé de toucher aux cartes, disant qu'elle ne +savait aucun jeu; mais il lui avait appris le piquet, et dès lors elle +s'était résignée. + +--Tu ne sais pas, continua-t-il, il faut inviter les Faujas à venir +passer la soirée ici. Comme cela, ils se chaufferont au moins pendant +deux ou trois heures. Puis, ça nous fera une compagnie, nous nous +ennuierons moins.... Invite-les, toi; ils n'oseront pas refuser. + +Le lendemain, Marthe, ayant rencontré madame Faujas dans le vestibule, +fit l'invitation. La vieille dame accepta sur-le-champ, au nom de son +fils, sans le moindre embarras. + +--C'est bien étonnant qu'elle n'ait pas fait de grimaces, dit Mouret. +Je croyais qu'il aurait fallu les prier davantage. L'abbé commence à +comprendre qu'il a tort de vivre en loup. + +Le soir, Mouret voulut que la table fût desservie de bonne heure. Il +avait sorti une bouteille de vin cuit et fait acheter une assiettée de +petits gâteaux. Bien qu'il ne fût pas large, il tenait à montrer qu'il +n'y avait pas que les Rougon qui sussent faire les choses. Les gens du +second descendirent, vers huit heures. L'abbé Faujas avait une soutane +neuve. Cela surprit Mouret si fort, qu'il ne put que balbutier +quelques mots, en réponse aux compliments du prêtre. + +--Vraiment, monsieur l'abbé; tout l'honneur est pour nous.... Voyons, +mes enfants, donnez donc des chaises. + +On s'assit autour de la table. Il faisait trop chaud, Mouret ayant +bourré le poêle outre mesure, pour prouver qu'il ne regardait pas +à une bûche de plus. L'abbé Faujas se montra très-doux; il caressa +Désirée, interrogea les deux garçons sur leurs études. Marthe, +qui tricotait des bas, levait par instants les yeux, étonnée des +inflexions souples de cette voix étrangère, qu'elle n'était pas +habituée à entendre dans la paix lourde de la salle à manger. Elle +regardait en face le visage fort du prêtre, ses traits carrés; puis, +elle baissait de nouveau la tête, sans chercher à cacher l'intérêt +qu'elle prenait à cet homme si robuste et si tendre, qu'elle savait +très-pauvre. Mouret, maladroitement dévorait la soutane neuve du +regard; il ne put s'empêcher de dire avec un rire sournois: + +--Monsieur l'abbé, vous avez eu tort de faire toilette pour venir ici. +Nous sommes sans façon, vous le savez bien. + +Marthe rougit. Mais le prêtre raconta gaiement qu'il avait acheté +cette soutane dans la journée. Il la gardait pour faire plaisir à sa +mère, qui le trouvait plus beau qu'un roi, ainsi vêtu de neuf. + +--N'est-ce pas, mère? + +Madame Faujas fit un signe affirmatif, sans quitter son fils des yeux. +Elle s'était assise en face de lui, elle le regardait sous la clarté +crue de la lampe, d'un air d'extase. + +Puis, on causa de toutes sortes de choses. Il semblait que l'abbé +Faujas eût perdu sa froideur triste. Il restait grave, mais d'une +gravité obligeante, pleine de bonhomie. Il écouta Mouret, lui répondit +sur les sujets les plus insignifiants, parut s'intéresser à ses +commérages. Celui-ci en était venu à lui expliquer la façon dont il +vivait: + +--Ainsi, finit-il par dire, nous passons la soirée comme vous le voyez +là; jamais plus d'embarras. Nous n'invitons personne, parce qu'on est +toujours mieux en famille. Chaque soir, je fais un piquet avec ma +femme. C'est une vieille habitude, j'aurais de la peine à m'endormir +autrement. + +--Mais nous ne voulons pas vous déranger, s'écria l'abbé Faujas. Je +vous prie en grâce de ne pas vous gêner pour nous. + +--Non, non, que diable! je ne suis pas un maniaque; je n'en mourrai +pas, pour une fois. + +Le prêtre insista. Voyant que Marthe se défendait avec plus de +vivacité encore que son mari, il se tourna vers sa mère, qui restait +silencieuse, les deux mains croisées devant elle. + +--Mère, lui dit-il, faites donc un piquet avec monsieur Mouret. Elle +le regarda attentivement dans les yeux. Mouret continuait à s'agiter, +refusant, déclarant qu'il ne voulait pas troubler la soirée; mais, +quand le prêtre lui eut dit que sa mère était d'une jolie force, il +faiblit, il murmura: + +--Vraiment?... Alors, si madame le veut absolument, si cela ne +contrarie personne.... + +--Allons, mère, faites une partie, répéta l'abbé Faujas d'une voix +plus nette. + +--Certainement, répondit-elle enfin, ça me fera plaisir.... Seulement, +il faut que je change de place. + +--Pardieu! ce n'est pas difficile, reprit Mouret enchanté. Vous allez +changer de place avec votre fils.... Monsieur l'abbé, ayez donc +l'obligeance de vous mettre à côté de ma femme; madame va s'asseoir +là, à côté de moi.... Vous voyez, c'est parfait, maintenant. + +Le prêtre, qui s'était d'abord assis en face de Marthe, de l'autre +côté de la table, se trouva ainsi poussé auprès d'elle. Ils furent +même comme isolés à un bout, les joueurs ayant rapproché leurs chaises +pour engager la lutte. Octave et Serge venaient de monter dans leur +chambre. Désirée, comme à son habitude, dormait sur la table. Quand +dix heures sonnèrent, Mouret, qui avait perdu une première partie, ne +voulut absolument pas aller se coucher; il exigea une revanche. Madame +Faujas consulta son fils d'un regard; puis, de son air tranquille, +elle se mit à battre les cartes. Cependant, l'abbé échangeait à +peine quelques mots avec Marthe. Ce premier soir, il parla de choses +indifférentes, du ménage, du prix des vivres à Plassans, des soucis +que les enfants causent. Marthe répondait obligeamment, levant de +temps à autre son regard clair, donnant à la conversation un peu de sa +lenteur sage. + +Il était près d'onze heures, lorsque Mouret jeta ses cartes avec +quelque dépit. + +--Allons, j'ai encore perdu, dit-il. Je n'ai pas eu une belle carte +de la soirée. Demain, j'aurai peut-être plus de chance.... A demain, +n'est-ce pas, madame? + +Et comme l'abbé Faujas s'excusait, disant qu'ils ne voulaient pas +abuser, qu'ils ne pouvaient les déranger ainsi chaque soir: + +--Mais vous ne nous dérangez pas! s'écria-t-il; vous nous faites +plaisir.... D'ailleurs, que diable! je perds, madame ne peut me +refuser une partie. + +Quand ils eurent accepté et qu'ils furent remontés, Mouret bougonna, +se défendit d'avoir perdu. Il était furieux. + +--La vieille est moins forte que moi, j'en suis sûr, dit-il à sa +femme. Seulement elle a des yeux! C'est à croire qu'elle triche, ma +parole d'honneur!... Demain, il faudra voir. + +Dès lors, chaque jour, régulièrement, les Faujas descendirent passer +la soirée avec les Mouret. Il s'était engagé une bataille formidable +entre la vieille dame et son propriétaire. Elle semblait se jouer de +lui, le laisser gagner juste assez pour ne pas le décourager; ce qui +l'entretenait dans une rage sourde, d'autant plus qu'il se piquait de +jouer fort joliment le piquet. Lui, rêvait de la battre pendant des +semaines entières, sans lui laisser prendre une partie. Elle, gardait +un sang-froid merveilleux; son visage carré de paysanne restait +muet, ses grosses mains abattaient les cartes avec une force et une +régularité de machine. Dès huit heures, ils s'asseyaient tous deux à +leur bout de table, s'enfonçant dans leur jeu, ne bougeant plus. + +A l'autre bout, aux deux côtés du poêle, l'abbé Faujas et Marthe +étaient comme seuls. L'abbé avait un mépris d'homme et de prêtre pour +la femme; il l'écartait, ainsi qu'un obstacle honteux, indigne des +forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus +rude. Et Marthe, alors, prise d'une anxiété étrange, levait les yeux, +avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si +quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. D'autres fois, au milieu +d'un rire, elle s'arrêtait brusquement, en apercevant sa soutane; elle +s'arrêtait, embarrassée, étonnée de parler ainsi avec un homme qui +n'était pas comme les autres. L'intimité fut longue à s'établir entre +eux. + +Jamais l'abbé Faujas n'interrogea nettement Marthe sur son mari, ses +enfants, sa maison. Peu à peu, il n'en pénétra pas moins dans les plus +minces détails de leur histoire et de leur existence actuelle. Chaque +soir, pendant que Mouret et madame Faujas se battaient rageusement, il +apprenait quelque fait nouveau. Une fois, il fit la remarque que les +deux époux se ressemblaient étonnamment. + +--Oui, répondit Marthe avec un sourire; quand nous avions vingt ans, +on nous prenait pour le frère et la soeur. C'est même un peu ce qui a +décidé notre mariage; on plaisantait, on nous mettait toujours à côté +l'un de l'autre, on nous disait que nous ferions un joli couple. La +ressemblance était si frappante, que le digne monsieur Compan, qui +pourtant nous connaissait, hésitait à nous marier. + +--Mais vous êtes cousin et cousine? demanda le prêtre. + +--En effet, dit-elle en rougissant légèrement, mon mari est un +Macquart, moi je suis une Rougon. + +Elle se tut un instant, gênée, devinant que le prêtre connaissait +l'histoire de sa famille, célèbre à Plassans. Les Macquart étaient une +branche bâtarde des Rougon. + +--Le plus singulier, reprit-elle pour cacher son embarras, c'est que +nous ressemblons tous les deux à notre grand'mère. La mère de mon mari +lui a transmis cette ressemblance, tandis que, chez moi, elle s'est +reproduite à distance. On dirait qu'elle a sauté par-dessus mon père. + +Alors l'abbé cita un exemple semblable dans sa famille. Il avait une +soeur qui était, paraissait-il, le vivant portrait du grand-père de sa +mère. La ressemblance, dans ce cas, avait sauté deux générations, +Et sa soeur rappelait en tout le bon-homme par son caractère, les +habitudes, jusqu'aux gestes et au son de la voix. + +--C'est comme moi, dit Marthe, j'entendais dire, quand j'étais petite: +«C'est tante Dide tout craché.» La pauvre femme est aujourd'hui aux +Tulettes; elle n'avait jamais eu la tête bien forte.... Avec l'âge, je +suis devenue tout à fait calme, je me suis mieux portée; mais, je me +souviens, à vingt ans, je n'était guère solide, j'avais des vertiges, +des idées baroques. Tenez, je ris encore, quand je pense quelle +étrange gamine je faisais. + +--Et votre mari? + +--Oh! lui tient de son père, un ouvrier chapelier, une nature sage et +méthodique.... Nous nous ressemblions de visage; mais pour le dedans, +c'était autre chose.... A la longue, nous sommes devenus tout à +fait semblables. Nous étions si tranquilles, dans nos magasins de +Marseille! J'ai passé là quinze années qui m'ont appris à être +heureuse, chez moi, au milieu de mes enfants. + +L'abbé Faujas, chaque fois qu'il la mettait sur ce sujet, sentait en +elle une légère amertume. Elle était certainement heureuse, comme elle +le disait; mais il croyait deviner d'anciens combats dans cette nature +nerveuse, apaisée aux approches de la quarantaine. Et il s'imaginait +ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs +connaissances jugeaient faits l'un pour l'autre, tandis que, au fond +de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés +et toujours révoltés, irritaient l'antagonisme de deux tempéraments +différents. Puis, il s'expliquait les détentes fatales d'une vie +réglée, l'usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce, +l'assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en +quinze années, mangée modestement au fond d'un quartier désert de +petite ville. Aujourd'hui, bien qu'ils fussent encore jeunes tous +les deux, il ne semblait plus y avoir en eux que des cendres. L'abbé +essaya habilement de savoir si Marthe était résignée. Il la trouvait +très-raisonnable. + +--Non, disait-elle, je me plais chez moi; mes enfants me suffisent. +Je n'ai jamais été très-gaie. Je m'ennuyais un peu, voilà tout; il +m'aurait fallu une occupation d'esprit que je n'ai pas trouvée ... +Mais à quoi bon? Je me serais peut-être cassé la tête. Je ne pouvais +seulement pas lire un roman, sans avoir des migraines affreuses; +pendant trois nuits, tous les personnages me dansaient dans la +cervelle.... Il n'y a que la couture qui ne m'a jamais fatiguée. Je +reste chez moi, pour éviter tous ces bruits du dehors, ces commérages, +ces niaiseries qui me fatiguent. + +Elle s'arrêtait parfois, regardait Désirée endormie sur la table, +souriant dans son sommeil de son sourire d'innocente. + +--Pauvre enfant! murmurait-elle, elle ne peut pas même coudre, elle a +des vertiges tout de suite.... Elle n'aime que les bêtes. Quand elle +va passer un mois chez sa nourrice, elle vit dans la basse-cour, et +elle me revient les joues roses, toute bien portante. + +Et elle reparlait souvent des Tulettes, avec une peur sourde de la +folie. L'abbé Faujas sentit ainsi un étrange effarement, au fond de +cette maison si paisible. Marthe aimait certainement son mari d'une +bonne amitié; seulement, il entrait dans son affection une crainte des +plaisanteries de Mouret, de ses taquineries continuelles. Elle était +aussi blessée de son égoïsme, de l'abandon où il la laissait; elle lui +gardait une vague rancune de la paix qu'il avait faite autour d'elle, +de ce bonheur dont elle se disait heureuse. Quand elle parlait de son +mari, elle répétait: + +--Il est très-bon pour nous.... Vous devez l'entendre crier +quelquefois; c'est qu'il aime l'ordre en toutes choses, voyez-vous, +jusqu'à en être ridicule, souvent; il se fâcha pour un pot de fleurs +dérangé dans le jardin, pour un jouet qui traîne sur le parquet ... +Autrement, il a bien raison de n'en faire qu'à sa tête. Je sais qu'on +lui en veut, parce qu'il a amassé quelque argent, et qu'il continue +à faire, de temps à autre, de bons coups, tout en se moquant des +bavardages.... On le plaisante aussi à cause de moi. On dit qu'il +est avare, qu'il me tient à la maison, qu'il me refuse jusqu'à des +bottines. Ce n'est pas vrai. Je suis absolument libre. Sans doute, il +préfère me trouver ici, quand il rentre, au lieu de me savoir toujours +par les rues, à me promener ou à rendre des visites. D'ailleurs, il +connaît mes goûts. Qu'irais-je chercher au dehors? + +Lorsqu'elle défendait Mouret contre les bavardages de Plassans, elle +mettait dans ses paroles une vivacité soudaine, comme si elle avait eu +le besoin de le défendre également contre des accusations secrètes qui +montaient d'elle-même; et elle revenait avec une inquiétude nerveuse à +cette vie du dehors. Elle semblait se réfugier dans l'étroite salle +à manger, dans le vieux jardin aux grands buis, prise de la peur de +l'inconnu, doutant de ses forces, redoutant quelque catastrophe. Puis, +elle souriait de cette épouvante d'enfant; elle haussait les épaules, +se remettait lentement à tricoter son bas ou à raccommoder quelque +vieille chemise. Alors, l'abbé Faujas n'avait plus devant lui qu'une +bourgeoise froide, au teint reposé, aux yeux pâles, qui mettait dans +la maison une odeur de linge frais et de bouquet cueilli à l'ombre. + +Deux mois se passèrent ainsi. L'abbé Faujas et sa mère étaient entrés +dans les habitudes des Mouret. Le soir, chacun avait sa place marquée +autour de la table; la lampe était à la même place, les mêmes mots +des joueurs tombaient dans les mêmes silences, dans les mêmes paroles +adoucies du prêtre et de Marthe. Mouret, lorsque madame Faujas ne +l'avait pas trop brutalement battu, trouvait ses locataires «des gens +très comme il faut» Toute sa curiosité de bourgeois inoccupé s'était +calmée dans le souci des parties de la soirée; il n'épiait plus +l'abbé, disant que maintenant il le connaissait bien, qu'il le tenait +pour un brave homme. + +--Eh! laissez-moi donc tranquille! criait-il à ceux qui attaquaient +l'abbé Faujas devant lui. Vous faites un tas d'histoires, vous allez +chercher midi à quatorze heures, lorsqu'il est si aisé d'expliquer les +choses simplement.... Que diable! je le sais sur le bout du doigt. Il +me fait l'amitié de venir passer toutes ses soirées avec nous.... +Ah! ce n'est pas un homme qui se prodigue, je comprends qu'on lui en +veuille et qu'on l'accuse de fierté. + +Mouret jouissait d'être le seul dans Plassans qui pût se vanter de +connaître l'abbé Faujas; il abusait même un peu de cet avantage. +Chaque fois qu'il rencontrait madame Rougon, il triomphait, il lui +donnait à entendre qu'il lui avait volé son invité. Celle-ci se +contentait de sourire finement. Avec ses intimes, Mouret poussait les +confidences plus loin: il murmurait que ces diables de prêtres +ne peuvent rien faire de la même façon que les autres hommes; il +racontait alors des petits détails, la façon dont l'abbé buvait, dont +il parlait aux femmes, dont il tenait les genoux écartés sans jamais +croiser les jambes; légères anecdotes où il mettait son effarement +inquiet de libre-penseur en face de cette mystérieuse soutane tombant +jusqu'aux talons de son hôte. + +Les soirées se succédant, on était arrivé aux premiers jours de +février. Dans leur tête-à-tête, il semblait que l'abbé Faujas évitât +soigneusement de causer religion avec Marthe. Elle lui avait dit une +fois, presque gaiement: + +--Non, monsieur l'abbé, je ne suis pas dévote, je ne vais pas souvent +à l'église.... Que voulez-vous? À Marseille, j'étais toujours +très-occupée; maintenant, j'ai la paresse de sortir. Puis, je dois +vous l'avouer, je n'ai pas été élevée dans des idées religieuses. Ma +mère disait que le bon Dieu venait chez nous. + +Le prêtre s'était incliné sans répondre, voulant faire entendre par +là qu'il préférait ne pas causer de ces choses, en de telles +circonstances. Cepandant, un soir, il traça le tableau du secours +inespéré que les âmes souffrantes trouvent dans la religion. Il était +question d'une pauvre femme que des revers de toute sorte venaient de +conduire au suicide. + +--Elle a eu tort de désespérer, dit le prêtre de sa voix profonde. +Elle ignorait sans doute les consolations de la prière. J'en ai vu +souvent venir à nous, pleurantes, brisées, et elles s'en allaient avec +une résignation vainement cherchée ailleurs, une joie de vivre. C'est +qu'elles s'étaient agenouillées, qu'elles avaient goûté le bonheur de +s'humilier dans un coin perdu de l'église. Elles revenaient, elles +oubliaient tout, elles étaient à Dieu. + +Marthe avait écouté d'un air rêveur ces paroles, dont les derniers +mots s'alanguirent sur un ton de félicité extra-humaine. + +--Oui, ce doit être un bonheur, murmura-t-elle comme se parlant à +elle-même; j'y ai songé parfois, mais j'ai toujours eu peur. + +L'abbé ne touchait que très-rarement à de tels sujets; au contraire, +il parlait souvent charité. Marthe était très-bonne; les larmes +montaient à ses yeux, au récit de la moindre infortune. Lui, +paraissait se plaire, à la voir ainsi frisonnante de pitié; il avait +chaque soir quelque nouvelle histoire touchante, il la brisait d'une +compassion continue qui la faisait s'abandonner. Elle laissait tomber +son ouvrage, joignait les mains, la face toute douloureuse, le +regardant, pendant qu'il entrait dans des détails navrants sur les +gens qui meurent de faim, sur les malheureux que la misère pousse aux +méchantes actions. Alors elle lui appartenait, il aurait fait d'elle +ce qu'il aurait voulu. Et souvent, à l'autre bout de la salle, une +querelle éclatait, entre Mouret et madame Faujas, sur un quatorze de +rois annoncé à tort ou sur une carte reprise dans un écart. + +Ce fut vers le milieu de février qu'une déplorable aventure vint +consterner Plassans. On découvrit qu'une bande de toutes jeunes +filles, presque des enfants, avaient glissé à la débauche en +galopinant dans les rues; et l'affaire n'était pas seulement entre +gamins du même âge, on disait que des personnages bien posés allaient +se trouver compromis. Pendant huit jours, Marthe fut très-frappée de +cette histoire, qui faisait un bruit énorme; elle connaissait une des +malheureuses, une blondine qu'elle avait souvent caressée et qui était +la nièce de sa cuisinière Rose; elle ne pouvait plus penser à cette +pauvre petite, disait-elle, sans avoir un frisson par tout le corps. + +--Il est fâcheux, lui dit un soir l'abbé Faujas, qu'il n'y ait pas +à Plassans une maison pieuse, sur le modèle de celle qui existe à +Besançon. + +Et pressé de questions par Marthe, il lui dit ce qu'était cette +maison pieuse. Il s'agissait d'une sorte de crèche pour les filles +d'ouvriers, pour celles qui ont de huit à quinze ans, et que les +parents sont obligés de laisser seules au logis, en se rendant à leur +ouvrage. On les occupait, dans la journée, à des travaux de couture; +puis, le soir, on les rendait aux parents, lorsque ceux-ci rentraient +chez eux. De cette façon, les pauvres enfants grandissaient loin +du vice, au milieu des meilleurs exemples. Marthe trouva l'idée +généreuse. Peu à peu, elle en fut envahie au point qu'elle ne parlait +plus que de la nécessité de créer à Plassans une maison semblable. + +--On la placerait sous le patronage de la Vierge, insinuait l'abbé +Faujas. Mais que de difficultés à vaincre! Vous ne savez pas les +peines que coûte la moindre bonne oeuvre. Il faudrait, pour conduire à +bien une telle oeuvre, un coeur maternel, chaud, tout dévoué. + +Marthe baissait la tête, regardait Désirée endormie à son côté, +sentait des larmes au bord de ses paupières. Elle s'informait des +démarches à faire, des frais d'établissement, des dépenses annuelles. + +--Voulez-vous m'aider? demanda-t-elle un soir brusquement au prêtre. + +L'abbé Faujas, gravement, lui prit une main, qu'il garda un instant +dans la sienne, en murmurant qu'elle avait une des plus belles +âmes qu'il eût encore rencontrées. Il acceptait, mais il comptait +absolument sur elle; lui, pouvait bien peu. C'était elle qui +trouverait dans la ville des dames pour former un comité, qui +réunirait les souscriptions, qui se chargerait, en un mot, des détails +si délicats, si laborieux d'un appel à la charité publique. Et il lui +donna un rendez-vous, dès le lendemain, à Saint-Saturnin, pour la +mettre en rapport avec l'architecte du diocèse, qui pourrait, beaucoup +mieux que lui, la renseigner sur les dépenses. + +Ce soir-là, en se couchant, Mouret était fort gai. Il n'avait pas +laissé prendre une partie à madame Faujas. + +--Tu as l'air tout heureux, ma bonne, dit-il à sa femme. Hein! tu +as vu comme je lui ai flanqué sa quinte par terre? Elle en était +retournée, la vieille! + +Et, comme Marthe sortait d'une armoire une robe de soie, il lui +demanda avec surprise si elle comptait sortir le lendemain. Il n'avait +rien entendu, en bas. + +--Oui, répondit-elle, j'ai des courses; j'ai un rendez-vous à +l'église, avec l'abbé Faujas, pour des choses que je te dirai. + +Il resta planté devant elle, stupéfait, la regardant, pour voir si +elle ne se moquait pas du lui. Puis, sans se fâcher, de son air +goguenard: + +--Tiens, tiens, murmura-t-il, je n'avais pas vu ça. Voilà que tu +donnes dans la calotte, maintenant. + + + + +VIII + + +Marthe, le lendemain, alla d'abord chez sa mère. Elle lui expliqua la +bonne oeuvre dont elle rêvait. Comme la vieille dame hochait la tête +en souriant, elle se fâcha presque; elle lui fit entendre qu'elle +avait peu de charité. + +--C'est une idée de l'abbé Faujas, ça, dit brusquement Félicité. + +--En effet, murmura Marthe, surprise: nous en avons longuement causé +ensemble. Comment le savez-vous? + +Madame Rougon eut un léger haussement d'épaules, sans répondre plus +nettement. Elle reprit avec vivacité: + +--Eh bien, ma chérie, tu as raison! il faut t'occuper, et ce que tu as +trouvé là est très-bien. Ça me chagrine vraiment de te voir toujours +enfermée dans cette maison retirée, qui sent la mort. Seulement, ne +compte pas sur moi, je ne veux être pour rien dans ton affaire. On +dirait que c'est moi qui fais tout, que nous nous sommes entendues +pour imposer nos idées à la ville. Je désire, au contraire, que +tu aies tout le bénéfice de ta bonne pensée. Je t'aiderai de mes +conseils, si tu y consens, mais pas davantage. + +--J'avais pourtant compté sur vous pour faire partie du comité +fondateur, dit Marthe, que la pensée d'être seule, dans une si grosse +aventure, effrayait un peu. + +--Non, non, ma présence gâterait les choses, je t'assure. Dis au +contraire bien haut que je ne puis être du comité, que je t'ai refusé, +en prétextant des occupations. Laisse entendre même que je n'ai pas +foi dans ton projet.... Cela décidera ces dames, tu verras.... Elles +seront enchantées d'être d'une bonne oeuvre dont je ne serai pas. Vois +madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois également +madame Paloque, mais la dernière; elle sera flattée, elle te servira +plus que toutes les autres.... Et si tu te trouvais embarrassée, viens +me consulter. + +Elle reconduisit sa fille jusque sur l'escalier. Puis, la regardant en +face, avec son sourire pointu de vieille: + +--Il se porte bien, ce cher abbé? demanda-t-elle. + +--Très-bien, répondit Marthe tranquillement. Je vais à Saint-Saturnin, +où je dois voir l'architecte du diocèse. + +Marthe et le prêtre avaient pensé que les choses étaient encore +trop en l'air pour déranger l'architecte. Ils comptaient se ménager +simplement une rencontre avec ce dernier, qui se rendait chaque jour +à Saint-Saturnin, où l'on réparait justement une chapelle. Ils +pourraient l'y consulter comme par hasard. Marthe, ayant traversé +l'église, aperçut l'abbé Faujas et M. Lieutaud, causant sur un +échafaudage, d'où ils se hâtèrent de descendre. Une des épaules de +l'abbé était toute blanche de plâtre; il s'intéressait aux travaux. + +A cette heure de l'après-midi, il n'y avait pas une dévote, la nef et +les bas-côtés étaient déserts, encombrés d'une débandade de chaises +que deux bedeaux rangeaient bruyamment. Des maçons s'appelaient du +haut des échelles, au milieu d'un bruit de truelles grattant les +murs. Saint-Saturnin n'avait rien de religieux, si bien que Marthe +ne s'était pas même signée. Elle s'assit devant la chapelle en +réparation, entre l'abbé Faujas et M. Lieutaud, comme elle l'aurait +fait dans le cabinet de travail de celui-ci, si elle était allée +prendre son avis chez lui. + +L'entretien dura une bonne demi-heure. L'architecte se montra +très-complaisant; son opinion fut qu'il ne fallait pas bâtir un local +pour l'oeuvre de la Vierge, ainsi que l'abbé appelait l'établissement +projeté. Cela reviendrait bien trop cher. Il était préférable +d'acheter une bâtisse toute faite, qu'on approprierait aux besoins de +l'oeuvre. Et il indiqua même, dans le faubourg, un ancien pensionnat, +où s'était ensuite établi un marchand de fourrages, et qui était +à vendre. Avec quelques milliers de francs, il se faisait fort +de transformer complètement cette ruine; il promettait même des +merveilles, une entrée élégante, de vastes salles, une cour plantée +d'arbres. Peu à peu, Marthe et le prêtre avaient élevé la voix, ils +discutaient les détails sous la voûte sonore de la nef, tandis que +M. Lieutaud, du bout de sa canne, égratignait les dalles, pour leur +donner une idée de la façade. + +--Alors, c'est convenu, monsieur, dit Marthe en prenant congé de +l'architecte; vous ferez un petit devis, de façon que nous sachions +à quoi nous en tenir.... Et veuillez nous garder le secret, n'est-ce +pas? + +L'abbé Faujas voulut l'accompagner jusqu'à la petite porte de +l'église. Comme ils passaient ensemble devant le maître-autel, et +qu'elle continuait à s'entretenir vivement avec lui, elle fut toute +surprise de ne plus le trouver à son côté; elle le chercha, elle +l'aperçut, plié en deux, en face de la grande croix cachée dans son +étui de mousseline. Ce prêtre, qui s'inclinait ainsi, couvert de +plâtre, lui causa une singulière sensation. Elle se rappela où elle +était, regardant autour d'elle d'un air inquiet, étouffant le bruit +de ses pas. A la porte, l'abbé, devenu très-grave, lui tendit +silencieusement son doigt mouillé d'eau bénite. Elle se signa, toute +troublée Le double battant rembourré retomba derrière elle doucement, +avec un soupir étouffé. + +De là, Marthe alla chez madame de Condamin. Elle était heureuse de +marcher au grand air, dans les rues; les quelques courses qui lui +restaient à faire, lui semblaient une partie de plaisir. Madame de +Condamin la reçut avec des étonnements d'amitié. Cette chère madame +Mouret venait si rarement! Lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait, elle +se déclara enchantée, prête à tous les dévouements. Elle était vêtue +d'une délicieuse robe mauve à noeuds de ruban gris-perle, dans un +boudoir où elle jouait à la Parisienne exilée en province. + +--Que vous avez bien fait de compter sur moi! dit-elle en serrant les +mains de Marthe. Ces pauvres filles, qui leur viendra donc en aide, si +ce n'est nous autres, qu'on accuse de leur donner le mauvais exemple +du luxe.... Puis c'est affreux de penser que l'enfance est exposée à +toutes ces vilaines choses. J'en ai été malade.... Disposez absolument +de moi. + +Et quand Marthe lui eut appris que sa mère ne pouvait faire partie du +comité, elle redoubla encore de bon vouloir. + +--C'est bien fâcheux qu'elle ait tant d'occupations, reprit-elle avec +une pointe d'ironie; elle nous aurait été d'un grand secours.... Mais +que voulez-vous? nous ferons ce que nous pourrons. J'ai quelques amis. +J'irai voir Monseigneur; je remuerai ciel et terre, s'il le faut.... +Nous réussirons, je vous le promets. + +Elle ne voulut écouter aucun détail d'aménagement ni de dépense. On +trouverait toujours l'argent nécessaire. Elle entendait que l'oeuvre +fit honneur au comité, que tout y fût beau et confortable. Elle ajouta +en riant qu'elle perdait la tête au milieu des chiffres, qu'elle se +chargeait particulièrement des premières démarches, de la conduite +générale du projet. Cette chère madame Mouret n'était pas habituée à +solliciter; elle l'accompagnerait dans ses courses, elle pourrait même +lui en épargner plusieurs. Au bout d'un quart d'heure, l'oeuvre fut sa +chose propre, et c'était elle qui donnait des instructions à Marthe. +Celle-ci allait se retirer, lorsque M. de Condamin entra; elle +resta, gênée, n'osant plus parler de l'objet de sa visite, devant le +conservateur des eaux et forêts, qui était, disait-on, compromis dans +l'affaire de ces pauvres filles, dont la honte occupait la ville. + +Ce fut madame de Condamin qui expliqua la grande idée à son mari, qui +se montra parfait de tranquillité et de bons sentiments. Il trouva la +chose excessivement morale. + +--C'est une idée qui ne pouvait venir qu'à une mère, dit-il gravement, +sans qu'il fût possible de deviner s'il ne se moquait pas; Plassans +vous devra de bonnes moeurs, madame. + +--Je vous avoue que j'ai simplement ramassé l'idée, répondit Marthe, +gênée par ces éloges; elle m'a été inspirée par une personne que +j'estime beaucoup. + +--Quelle personne? demanda curieusement madame de Condamin. + +--Monsieur l'abbé Faujas. + +Et Marthe, avec une grande simplicité, dit tout le bien qu'elle +pensait du prêtre. Elle ne fit d'ailleurs aucune allusion aux mauvais +bruits qui avaient couru; elle le donna comme un homme digne de tous +les respects, auquel elle était heureuse d'ouvrir sa maison. Madame de +Condamin écoutait en faisant de petits signes de tête. + +--Je l'ai toujours dit, s'écria-t-elle, l'abbé Faujas est un prêtre +très-distingué ... Si vous saviez comme il y a de méchantes gens! Mais +depuis que vous le recevez, on n'ose plus parler. Cela a coupé court à +toutes les mauvaises suppositions.... Alors, vous dites que l'idée est +de lui? Il faudra le décider à se mettre en avant. Jusque-là, il est +entendu que nous serons discrètes.... Je vous assure, je l'ai toujours +aimé et défendu, ce prêtre.... + +--J'ai causé avec lui, il m'a semblé tout à fait bon enfant, +interrompit le conservateur des eaux et forêts. + +Mais sa femme le fit taire d'un geste; elle le traitait en valet, +souvent. Dans le mariage louche que l'on reprochait à M. de Condamin, +il était arrivé que lui seul portait la honte; la jeune femme qu'il +avait amenée on ne savait d'où, s'était fait pardonner et aimer +de toute la ville, par une bonne grâce, par une beauté aimable, +auxquelles les provinciaux sont plus sensibles qu'on ne le pense. Il +comprit qu'il était de trop dans cet entretien vertueux. + +--Je vous laisse avec le bon Dieu, dit-il d'un air légèrement +ironique. Je vais fumer un cigare ... Octavie, n'oublie pas de +t'habiller de bonne heure; nous allons à la sous-préfecture, ce soir. + +Quand il ne fut plus là, les deux femmes causèrent encore un instant, +revenant sur ce qu'elles avaient déjà dit, s'apitoyant sur les pauvres +jeunes filles qui tournent mal, s'excitant de plus en plus à les +mettre à l'abri de toutes les séductions. Madame de Condamin parlait +très-éloquemment contre la débauche. + +--Eh bien! c'est convenu, dit-elle en serrant une dernière fois la +main de Marthe, je suis à vous au premier appel ... Si vous allez voir +madame Rastoil et madame Delangre, dites-leur que je me charge de +tout; elles n'auront qu'à nous apporter leurs noms ... Mon idée est +bonne, n'est-ce pas? Nous ne nous en écarterons pas d'une ligne ... +Mes compliments à l'abbé Faujas. + +Marthe se rendit immédiatement chez madame Delangre, puis chez madame +Rastoil. Elle les trouva polies, mais plus froides que madame de +Condamin. Toutes deux discutèrent le côté pécuniaire du projet; il +faudrait beaucoup d'argent, jamais la charité publique ne fournirait +les sommes nécessaires, on risquait d'aboutir à quelque dénoûment +ridicule. Marthe les rassura, leur donna des chiffres. Alors, elles +voulurent savoir quelles dames avaient déjà consenti à faire partie du +comité. Le nom de madame de Condamin les laissa muettes. Puis, quand +elles surent que madame Rougon s'était excusée, elles se firent plus +aimables. + +Madame Delangre avait reçu Marthe dans le cabinet de son mari. +C'était une petite femme pâle, d'une douceur de servante, dont les +débordements étaient restés légendaires à Plassans. + +--Mon Dieu, murmura-t-elle enfin, je ne demande pas mieux. Ce serait +une école de vertu pour la jeunesse ouvrière. On sauverait bien de +faibles âmes. Je ne puis refuser, car je sens que je vous serai +très-utile par mon mari que ses fonctions de maire mettent en +continuel rapport avec tous les gens influents. Seulement je vous +demande jusqu'à demain pour vous donner une réponse définitive. Notre +situation nous engage à beaucoup de prudence, et je veux consulter +monsieur Delangre. + +Chez madame Rastoil, Marthe trouva une femme tout aussi molle, +très-prude, cherchant des mots purs pour parler des malheureuses qui +oublient leurs devoirs. Elle était grasse, celle-ci, et elle brodait +une aube très-riche, entre ses deux filles. Elle les avait fait +sortir, dès les premiers mots. + +--Je vous remercie d'avoir songé à moi, dit-elle; mais, vraiment, je +suis bien embarrassée. Je fais partie déjà de plusieurs comités, je +ne sais si j'aurais le temps ... J'avais eu la même pensée que vous; +seulement, mon projet était plus large, plus complet peut-être. Il y a +un grand mois que je me promets d'en aller parler à Monseigneur, sans +jamais trouver une minute. Enfin, nous pourrons unir nos efforts. Je +vous dirai ma façon de voir, car je crois que vous êtes dans l'erreur +sur beaucoup de points ... Puisqu'il le faut, je me dévouerai encore. +Mon mari me le disait hier: «Vraiment vous n'êtes plus à vos affaires, +vous êtes toute à celles des autres.» + +Marthe la regardait curieusement, en songeant à son ancienne liaison +avec M. Delangre, dont on faisait encore des gorges chaudes dans les +cafés du cours Sauvaire. La femme du maire et la femme du président +avaient accueilli le nom de l'abbé Faujas avec une grande +circonspection; la seconde surtout. Marthe s'était même un peu piquée +de cette méfiance, au sujet d'une personne dont elle répondait; aussi +avait-elle insisté sur les belles qualités de l'abbé, ce qui avait +obligé les deux femmes à convenir du mérite de ce prêtre, vivant dans +la retraite et soutenant sa mère. + +En sortant de chez madame Rastoil, Marthe n'eut qu'à traverser la +chaussée pour se rendre chez madame Paloque, qui demeurait de l'autre +côté de la rue Balande. Il était sept heures; mais elle désirait se +débarrasser de cette dernière course, quitte à faire attendre Mouret +et à être grondée par lui. Les Paloque allaient se mettre à table, +dans une salle à manger froide, où se sentait la gêne de province, une +gêne propre, soigneusement cachée. Madame Paloque se hâta de couvrir +la soupe qu'elle allait servir, contrariée d'être ainsi trouvée à +table. Elle fut très-polie, presque humble, inquiète au fond d'une +visite qu'elle n'attendait guère. Son mari, le juge, resta devant son +assiette vide, les mains sur les genoux. + +--Des petites coquines! s'écria-t-il, lorsque Marthe eut parlé des +filles du vieux quartier. J'ai eu de jolis détails, aujourd'hui, +au palais. Ce sont elles qui ont provoqué à la débauche des gens +très-honorables ... Vous avez tort, madame, de vous intéresser à cette +vermine-là. + +--D'ailleurs, dit à son tour madame Paloque, j'ai grand'peur de ne +vous être d'aucune utilité. Je ne connais personne. Mon mari se ferait +plutôt couper une main que de solliciter la moindre chose. Nous nous +sommes mis à l'écart, par dégoût de toutes les injustices que nous +avons vues. Nous vivons modestement ici, bien heureux qu'on nous +oublie ... Tenez, on offrirait de l'avancement à mon mari qu'il +refuserait, maintenant. N'est-ce pas, mon ami? + +Le juge branla la tête d'un air d'assentiment. Tous deux échangeaient +un mince sourire, et Marthe resta embarrassée, en face de ces deux +affreux visages, couturés, livides de bile, qui s'entendaient si +bien dans cette comédie d'une résignation menteuse. Elle se rappela +heureusement les conseils de sa mère. + +--J'avais cependant compté sur vous, dit-elle en se faisant +très-aimable. Nous aurons toutes ces dames, madame Delangre, madame +Rastoil, madame de Condamin; mais, entre nous, ces dames ne +donneront guère que leurs noms. J'aurais voulu trouver une personne +très-respectable, très-dévouée, qui prît la chose plus à coeur, et +j'avais pensé que vous voudriez bien être cette personne ... Songez +quelle reconnaissance Plassans nous devra, si nous menons à bien un +tel projet! + +--Certainement, certainement, murmura madame Paloque, ravie de ces +bonnes paroles. + +--Puis, vous avez tort de vous croire sans aucun pouvoir. On sait que +monsieur Paloque est très-bien vu à la sous- préfecture. Entre nous, +on lui réserve la succession de monsieur Rastoil. Ne vous défendez +pas; vos mérites sont connus, vous avez beau vous cacher. Et, tenez, +voilà une excellente occasion pour madame Paloque de sortir un peu de +l'ombre où elle se tient, de faire voir quelle femme de tête et de +coeur il y a en elle. + +Le juge s'agitait beaucoup. Il regardait sa femme de ses yeux +clignotants. + +--Madame Paloque n'a pas refusé, dit-il. --Non, sans doute, reprit +celle-ci. Puisque vous avez véritablement besoin de moi, cela suffit. +Je vais peut-être commettre encore une bêtise, me donner bien du mal, +pour ne jamais en être récompensée. Demandez à monsieur Paloque tout +le bien que nous avons fait, sans rien dire. Vous voyez où cela nous +a menés... N'importe, on ne peut pas se changer, n'est-ce pas? Nous +serons des dupes jusqu'à la fin ... Comptez sur moi, chère madame. + +Les Paloque se levèrent, et Marthe prit congé d'eux, en les remerciant +de leur dévouement. Comme elle restait un instant sur le palier, pour +retirer le volant de sa robe pris entre la rampe et les marches, elle +les entendit causer vivement, derrière la porte. + +--Ils viennent te chercher parce qu'ils ont besoin de toi, disait le +juge d'une voix aigre. Tu seras leur bête de somme. + +--Parbleu! répondait sa femme; mais si tu crois qu'ils ne payeront pas +ça avec le reste! + +Lorsque Marthe rentra enfin chez elle, il était près de huit heures. +Mouret l'attendait depuis une grande demi-heure pour se mettre à +table. Elle redoutait quelque scène affreuse. Mais, lorsqu'elle +fut désabillée et qu'elle descendit, elle trouva son mari assis à +califourchon sur une chaise retournée, jouant tranquillement la +retraite du bout des doigts sur la nappe. Il fut terrible de moquerie, +de taquineries de toutes sortes. + +--Moi, dit-il, je croyais que tu coucherais dans un confessionnal, +cette nuit ... Maintenant que tu vas à l'église, il faudra m'avertir, +pour que je soupe dehors, quand tu seras invitée par les curés. + +Pendant tout le dîner il trouva des plaisanteries de ce goût. Marthe +souffrait beaucoup plus que s'il l'avait querellée. À deux ou trois +reprises elle l'implora du regard, elle le supplia de la laisser +tranquille. Mais cela ne fit que fouetter sa verve. Octave et Désirée +riaient. Serge se taisait, prenant le parti de sa mère. Au dessert, +Rose vint dire, tout effarée, que M. Delangre était là, et qu'il +demandait à parler à madame. + +--Ah! tu es aussi avec les autorités? ricana Mouret de son air +goguenard. + +Marthe alla recevoir le maire au salon. Celui-ci, très-aimable, +presque galant, lui dit qu'il n'avait pas voulu attendre le lendemain +pour la féliciter de son idée généreuse. Madame Delangre était un peu +timide; elle avait eu tort de ne pas accepter sur-le-champ, et il +venait répondre en son nom qu'elle serait très-flattée de faire partie +du comité des dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge. Quant à +lui, il entendait contribuer le plus possible à la réussite d'un +projet si utile, si moral. + +Marthe le reconduisit jusqu'à la porte de la rue. Là, pendant que Rose +levait la lampe pour éclairer le trottoir, le maire ajouta: + +--Dites à monsieur l'abbé Faujas que je serais très-heureux de causer +avec lui, s'il voulait prendre la peine de passer chez moi. Puisqu'il +a vu un établissement de ce genre à Besançon, il pourrait me donner +des renseignements précieux. Je veux que la ville paye au moins le +local. Au revoir, chère dame; tous mes compliments à monsieur Mouret, +que je ne veux pas déranger. + +A huit heures, quand l'abbé Faujas descendit avec sa mère, Mouret se +contenta de lui dire en riant: + +--Vous m'avez donc pris ma femme, aujourd'hui? Ne me la gâtez pas trop +au moins, n'en faites pas une sainte. + +Puis, il s'enfonça dans les cartes; il avait à prendre sur madame +Faujas une terrible revanche, grossie par trois jours de perte. Marthe +fut libre de raconter ses démarches au prêtre. Elle avait une joie +d'enfant, encore toute vibrante de cette après-midi passée hors de +chez elle. L'abbé lui fit répéter certains détails; il promit d'aller +chez M. Delangre, bien qu'il eût préféré rester complètement dans +l'ombre. + +--Vous avez eu tort de me nommer tout de suite, lui dit-il rudement +en la voyant si émue, si abandonnée devant lui. Mais vous êtes comme +toutes les femmes, les meilleures causes se gâtent dans vos mains. + +Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant +cette sensation d'épouvante qu'elle ressentait parfois encore en face +de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se pesaient +sur ses épaules et la pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c'est +l'ennemie. Lorsqu'il la vit révoltée sous cette correction trop +sévère, il se radoucit, murmurant: + +--Je ne pense qu'au succès de votre noble projet ... J'ai peur d'en +compromettre le succès, si je m'en occupe. Vous savez qu'on ne m'aime +guère dans la ville. + +Marthe, en voyant son humilité, l'assura qu'il se trompait, que toutes +ces dames avaient parlé de lui dans les meilleurs termes. On savait +qu'il soutenait sa mère, qu'il menait une vie retirée, digne de tous +les éloges. Puis, jusqu'à onze heures, ils causèrent du grand projet, +revenant sur les moindres détails. Ce fut une soirée charmante. + +Mouret avait saisi quelques mots, entre deux coups de carte. + +--Alors, dit-il, lorsqu'on alla se coucher, vous supprimez le vice à +vous deux ... C'est une belle invention. + +Trois jours plus tard, le comité des dames patronnasses se trouvait +constitué. Ces dames ayant nommé Marthe présidente, celle-ci, sur les +recommandations de sa mère, qu'elle consultait en secret, s'était +empressée de désigner madame Paloque comme trésorière. Toutes deux se +donnaient beaucoup de mal, rédigeant des circulaires, s'occupant de +mille détails intérieurs. Pendant ce temps, madame de Condamin allait +de la sous-préfecture à l'évêché, et de l'évêché chez les personnages +influents, expliquant avec sa bonne grâce «l'heureux projet qu'elle +avait conçu», promenant des toilettes adorables, récoltant des aumônes +et des promesses d'appui; de son côté, madame Rastoil, dévotement, +racontait aux prêtres qu'elle recevait le mardi, comment lui était +venue la pensée de sauver du vice tant de malheureuses enfants, tout +en se contentant de charger l'abbé Bourrette de faire des démarches +auprès des soeurs de Saint-Joseph, pour obtenir qu'elles voulussent +bien des servir l'établissement projeté; tandis que madame Delangre +faisait au petit monde des fonctionnaires la confidence que la ville +devrait cet établissement à son mari, à la gracieuseté duquel le +comité était déjà redevable d'une salle de la mairie, où il se +réunissait et se concertait à l'aise. Plassans était tout remué par ce +vacarme pieux. Bientôt il n'y fut plus question que de l'oeuvre de la +Vierge. Il y eut alors une explosion d'éloges, les intimes de chaque +dame patronnesse se mettant de la partie, chaque cercle travaillant au +succès de l'entreprise. Des listes de souscription, qui coururent +dans les trois quartiers, furent couvertes en une semaine. Comme +la _Gazette de Plassans_ publiait ces listes, avec le chiffre des +versements, l'amour-propre s'éveilla, les familles les plus en vue +rivalisèrent entre elles de générosité. + +Cependant, au milieu du tapage, le nom de l'abbé Faujas revenait +souvent. Bien que chaque dame patronnesse réclamât l'idée première +comme sienne, on croyait savoir que l'abbé avait apporté cette idée +fameuse de Besançon. M. Delangre le déclara nettement au conseil +municipal, dans la séance où fut voté l'achat de l'immeuble désigné +par l'architecte du diocèse comme très-propre à l'installation de +l'oeuvre de la Vierge. La veille, le maire avait eu avec le prêtre un +très-long entretien, et ils s'étaient séparés en échangeant de longues +poignées demain. Le secrétaire de la mairie les avait même entendus +se traiter de «cher monsieur». Cela opéra une révolution en faveur de +l'abbé. Il eut, dès lors, des partisans qui le défendirent contre les +attaques de ses ennemis. + +Les Mouret, d'ailleurs, étaient devenus l'honorabilité de l'abbé +Faujas. Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d'une bonne +oeuvre dont il refusait modestement la paternité, il n'avait plus, +dans les rues, celle allure humble qui lui faisait raser les murs. Il +étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée. +De la rue Balande à Saint-Saturnin, il lui fallait déjà répondre à +un grand nombre de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin +l'avait arrêté à la sortie des vêpres, sur la place de l'Évêché, où +elle s'était entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure. + +--Eh bien! monsieur l'abbé, lui disait Mouret en riant, vous voilà en +odeur de sainteté, maintenant ... Et dire que j'étais le seul à vous +défendre, il n'y a pas six mois!... Cependant, à votre place, je me +méfierais. Vous avez toujours l'évêché contre vous. + +Le prêtre haussait légèrement les épaules. Il n'ignorait pas que +l'hostilité qu'il rencontrait encore venait du clergé. L'abbé Fenil +tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volonté. +Vers la fin du mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un +petit voyage, l'abbé Faujas parut profiter de celle absence pour +rendre plusieurs visites à l'évêque. L'abbé Surin, le secrétaire +particulier, racontait que «ce diable d'homme» restait enfermé +pendant des heures entières avec monseigneur, et que celui-ci était +d'une humeur atroce, après ces longs entretiens. Lorsque l'abbé Fenil +revint, l'abbé Faujas cessa ses visites, s'effaçant de nouveau +devant lui. Mais l'évêque resta inquiet; il fut évident que quelque +catastrophe s'était produite dans son bien-être de prélat insouciant. +À un dîner qu'il donna à son clergé, il fut particulièrement aimable +pour l'abbé Faujas, qui n'était pourtant toujours qu'un humble vicaire +de Saint-Saturnin. Les lèvres minces de l'abbé Fenil se pinçaient +davantage; ses pénitentes lui donnaient des colères contenues, en lui +demandant obligeamment des nouvelles de sa santé. + +Alors, l'abbé Faujas entra en pleine sérénité. Il continuait sa vie +sévère; seulement, il prenait une aisance aimable. Ce fut un mardi +soir qu'il triompha définitivement. Il était chez lui, à une fenêtre, +jouissant des premières tiédeurs du printemps, lorsque la société de +M. Péqueur de Saulaies descendit au jardin et le salua de loin; il y +avait là madame de Condamin, qui poussa la familiarité jusqu'à agiter +son mouchoir. Mais au même moment, de l'autre côté, la société de M. +Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des sièges rustiques. M. +Delangre, appuyé à la terrasse de la sous-préfecture, guettait ce qui +se passait chez le juge, par-dessus le jardin des Mouret, grâce à la +pente des terrains. + +--Vous verrez qu'ils ne daigneront pas même l'apercevoir, +murmura-t-il. + +Il se trompait. L'abbé Fenil, ayant tourné la tête, comme par hasard, +ôta son chapeau. Alors tous les prêtres qui étaient là en firent +autant, et l'abbé Faujas rendit le salut. Puis, après avoir lentement +promené son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés, +il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrétion +religieuse. + + + +IX + + +Le mois d'avril fut très-doux. Le soir, après le dîner, les enfants +quittaient la salle à manger, pour aller jouer dans le jardin. Comme +on étouffait au fond de l'étroite pièce, Marthe et le prêtre finirent, +eux aussi, par descendre sur la terrasse. Ils s'asseyaient à quelques +pas de la fenêtre, grande ouverte, en dehors du rayon cru dont +la lampe rayait les grands buis. Là, ils parlaient, dans la nuit +tombante, des mille soins de l'oeuvre de la Vierge. Cette continuelle +préoccupation de charité mettait dans leur causerie une douceur de +plus. En face d'eux, entre les énormes poiriers de M. Rastoil et les +marronniers noirs de la sous-préfecture, un large morceau de ciel +montait. Les enfants couraient sous les tonnelles, à l'autre bout +du jardin; tandis que de courtes querelles, dans la salle à manger, +haussaient brusquement les voix de Mouret et de madame Faujas, restés +seuls, s'acharnant au jeu. + +Et parfois Marthe, attendrie, pénétrée d'une langueur qui ralentissait +les paroles sur ses lèvres, s'arrêtait, en voyant la fusée d'or de +quelque étoile filante. Elle souriait, la tête un peu renversée, +regardant le ciel. + +--Encore une âme du purgatoire qui entre au paradis, murmurait-elle. + +Puis, le prêtre restant silencieux, elle ajoutait: + +--Ce sont de charmantes croyances, toutes ces naïvetés ... On devrait +rester petite fille, monsieur l'abbé. + +Maintenant, le soir, elle ne raccommodait plus le linge de la famille, +il aurait fallu allumer une lampe sur la terrasse, et elle préférait +cette ombre, cette nuit tiède, au fond de laquelle elle se trouvait +bien. D'ailleurs, elle sortait presque tous les jours, ce qui la +fatiguait beaucoup. Après le dîner, elle n'avait pas même le courage +de prendre une aiguille. Il fallut que Rose se mît à raccommoder +le linge, Mouret s'étant plaint que toutes ses chaussettes étaient +percées. + +A la vérité, Marthe était très-occupée. Outre les séances du comité, +qu'elle présidait, elle avait une foule de soucis, les visites à +faire, les surveillances à exercer. Elle se déchargeait bien sur +madame Paloque des écritures et des menus soins; mais elle éprouvait +une telle fièvre de voir enfin l'oeuvre fonctionner, qu'elle allait au +faubourg jusqu'à trois fois par semaine, pour s'assurer du zèle des +ouvriers. Comme les choses lui semblaient toujours marcher trop +lentement, elle accourait à Saint-Saturnin, en quête de l'architecte, +le grondant, le suppliant de ne pas abandonner ses hommes, jalouse +même des travaux qu'il exécutait là, trouvant que la réparation de la +chapelle avançait beaucoup plus vite. M. Lieutaud souriait, en lui +affirmant que tout serait terminé l'époque convenue. + +L'abbé Faujas déclarait, lui aussi, que rien ne marchait. Il la +poussait à ne pas laisser une minute de répit à l'architecte. Alors, +Marthe finit par venir tous les jours à Saint-Saturnin. Elle y +entrait, la tête pleine de chiffres, préoccupée de murs à abattre et à +reconstruire. Le froid de l'église la calmait un peu. Elle prenait +de l'eau bénite, se signait machinalement, pour faire comme tout le +monde. Cependant, les bedeaux finissaient par la connaître et la +saluaient; elle-même se familiarisait avec les différentes chapelles, +la sacristie, où elle allait parfois chercher l'abbé Faujas, les +grands corridors, les petites cours du cloître, qu'on lui faisait +traverser. Au bout d'un mois, Saint-Saturnin n'avait plus un coin +qu'elle ignorât. Parfois, il lui fallait attendre l'architecte; elle +s'asseyait, dans une chapelle écartée, se reposant de sa course trop +rapide, repassant au fond de sa mémoire les mille recommandations +qu'elle se promettait de faire à M. Lieutaud; puis, ce grand silence +frissonnant qui l'enveloppait, cette ombre religieuse des vitraux, +la jetaient dans une sorte de rêverie vague et très-douce. Elle +commençait à aimer les hautes voûtes, la nudité solennelle des murs, +des autels garnis de leurs housses, des chaises rangées régulièrement +à la file. C'était, dès que la double porte rembourrée retombait +mollement derrière elle, comme une sensation de repos suprême, d'oubli +des tracasseries du monde, d'anéantissement de tout son être dans la +paix de la terre. + +--C'est à Saint-Saturnin qu'il fait bon! laissa-t-elle échapper un +soir devant son mari, après une chaude journée d'orage. + +--Veux-tu que nous allions y coucher? dit Mouret en riant. + +Marthe fut blessée. Cette pensée du bien-être purement physique +qu'elle éprouvait dans l'église, la choqua comme une chose +inconvenante. Elle n'alla plus à Saint-Saturnin qu'avec un léger +trouble, s'efforçant de rester indifférente, d'entrer là, de même +qu'elle entrait dans les grandes salles de la mairie, et malgré elle +remuée jusqu'aux entrailles par un frisson. Elle en souffrait, elle +revenait volontiers à cette souffrance. L'abbé Faujas semblait ne pas +s'apercevoir du lent réveil qui l'animait chaque jour davantage. Il +restait pour elle un homme affairé, obligeant, laissant le ciel +de côté. Jamais le prêtre ne perçait. Parfois, pourtant, elle le +dérangeait d'un enterrement; il venait en surplis, causait un instant +entre deux piliers, apportant avec lui une vague odeur d'encens et +de cire. C'était souvent pour un mémoire de maçon, une exigence +du menuisier. Il indiquait des chiffres précis, et s'en allait +accompagner son mort, tandis qu'elle demeurait là, s'attardait dans +la nef vide, où un bedeau éteignait les cierges. Quand l'abbé Faujas, +traversant l'église avec elle, s'inclinait devant le maître-autel, +elle avait pris l'habitude de s'incliner de même, d'abord par simple +convenance; puis, ce salut était devenu machinal, et elle saluait même +lorsqu'elle se trouvait seule. Jusque-là, cette révérence était toute +sa dévotion. Deux ou trois fois, elle vint sans savoir, des jours de +grande cérémonie; mais en entendant le bruit des orgues, en voyant +l'église pleine, elle s'était sauvée, prise de peur, n'osant franchir +la porte. + +--Eh bien! lui demandait souvent Mouret avec son ricanement, à quand +ta première communion? + +Il continuait à la cribler de ses plaisanteries. Elle ne répondait +jamais; elle arrêtait sur lui des yeux fixes, où une flamme courte +s'allumait, lorsqu'il allait trop loin. Peu à peu, il devint plus +amer, il n'eut plus le coeur à se moquer. Puis, au bout d'un mois, il +se fâcha. + +--Est-ce qu'il y a du bon sens à se fourrer avec la prêtraille! +grondait-il, les jours où il ne trouvait pas son dîner prêt. Tu es +toujours dehors maintenant, on ne peut pas te garder une heure à la +maison ... Ça me serait encore égal, si tout n'en souffrait pas ici. +Mais je n'ai plus de linge raccommodé, la table n'est seulement pas +mise à sept heures, on ne peut plus venir à bout de Rose, la maison +est au pillage. + +Et il ramassait un torchon qui traînait, serrait une bouteille de +vin oubliée, essuyait la poussière des meubles du bout des doigts, +fouettant sa colère de plus en plus, criant: + +--Je n'ai plus qu'à prendre un balai, n'est-ce pas, et à passer un +tablier de cuisine!... Tu tolérerais cela, ma parole d'honneur! tu me +laisserais faire le ménage, sans seulement t'en apercevoir. Sais-tu +que j'ai passé deux heures ce matin à mettre cette armoire en ordre? +Non, ma bonne, ça ne peut pas continuer ainsi. + +D'autres fois, la querelle éclatait à propos des enfants. Mouret, en +rentrant, avait trouvé Désirée «faite comme un petit cochon», toute +seule dans le jardin, à plat-ventre devant un trou de fourmis, pour +voir ce que les fourmis faisaient dans la terre. + +--C'est bien heureux que tu ne couches pas dehors! criait-il à sa +femme, dès qu'il l'apercevait. Viens donc voir ta fille. Je n'ai +pas voulu qu'elle changeât de robe, pour que tu jouisses de ce beau +spectacle. + +La petite fille pleurait à chaudes larmes, pendant que son père la +tournait sur tous les sens. + +--Hein! est-elle jolie?... Voilà comment s'arrangent les enfants, +quand on les laisse seuls. Ce n'est pas sa faute, à cette innocente. +Tu ne voulais pas la quitter cinq minutes, tu disais qu'elle mettrait +le feu ... Oui, elle mettra le feu, tout brûlera, et ce sera bien +fait. + +Puis, quand Rose avait emmené Désirée, il continuait pendant des +heures: + +--Tu vis pour les enfants des autres, maintenant. Tu ne peux plus +prendre soin des tiens. Ça s'explique ... Ah! tu es bien bête! +t'éreinter pour un tas de gueuses qui se moquent de toi, qui ont des +rendez-vous dans tous les coins des remparts! Va donc te promener, un +soir, du côté du Mail, tu les verras avec leur jupon sur la tête, ces +coquines que tu mets sous la protection de la Vierge.... Il reprenait +haleine, il continuait: + +--Veille au moins sur Désirée, avant d'aller ramasser des filles dans +le ruisseau. Elle a des trous comme le poing dans sa robe. Un de ces +jours, nous la trouverons avec quelque membre cassé, dans le jardin +... Je ne te parle pas d'Octave ni de Serge, bien que j'aimerais +te savoir à la maison, lorsqu'ils rentrent du collège. Ils ont des +inventions diaboliques. Hier, ils ont fendu deux dalles de la terrasse +en tirant des pétards ... Je te dis que, si tu ne te tiens pas chez +toi, nous trouverons la maison par terre, un de ces jours. Marthe +s'excusait en quelques paroles. Elle avait dû sortir. Mouret, avec +son bon sens taquin, disait vrai: la maison tournait mal. Ce coin +tranquille, où le soleil se couchait si heureusement, devenait criard, +abandonné, empli de la débandade des enfants, des méchantes humeurs du +père, des lassitudes indifférentes de la mère. A table, le soir, tout +ce monde mangeait mal et se querellait. Rose n'en faisait qu'à sa +tête. D'ailleurs, la cuisinière donnait raison à madame. + +Les choses allèrent à ce point que Mouret, ayant rencontré sa +belle-mère, se plaignit amèrement de Marthe, bien qu'il sentît le +plaisir qu'il faisait à la vieille dame, en lui racontant les ennuis +de son ménage. + +--Vous m'étonnez beaucoup, dit Félicité avec un sourire. Marthe +paraissait vous craindre; je la trouvais même trop faible, trop +obéissante. Une femme ne doit pas trembler devant son mari. + +--Eh oui! s'écria Mouret désespéré. Pour éviter une querelle, elle +serait rentrée sous terre. Un seul regard suffisait; elle faisait tout +ce que je voulais ... Maintenant, pas du tout; j'ai beau crier, elle +n'en agit pas moins à sa guise. Elle ne répond pas, c'est vrai; elle +ne me tient pas tête, mais ça viendra.... + +Félicité répondit hypocritement: + +--Si vous voulez, je parlerai à Marthe. Seulement, cela pourrait la +blesser. Ces sortes de choses doivent rester entre mari et femme ... +Je ne suis pas inquiète: vous saurez bien retrouver cette paix dont +vous étiez si fier. + +Mouret hochait la tète, les yeux à terre. Il reprit: + +--Non, non, je me connais; je crie, mais ça n'avance à rien. Je suis +faible comme un enfant, au fond ... On a tort de croire que j'ai +toujours conduit ma femme à la baguette. Si elle a souvent fait ça que +j'ai voulu, c'était parce qu'elle s'en moquait, que cela lui était +indifférent de faire une chose ou une autre. Avec son air doux, elle +est très-entêtée... Enfin je tâcherai de la bien prendre. + +Puis, relevant la tête: + +--J'aurais mieux fait de ne pas vous raconter tout ça; n'en parlez à +personne, n'est-ce pas? + +Le lendemain, Marthe étant allée voir sa mère, celle-ci prit un air +pincé, en lui disant: + +--Tu as tort, ma fille, de te mal conduire à l'égard de ton mari ... +Je l'ai vu hier, il est exaspéré. Je sais bien qu'il a beaucoup de +ridicules, mais ce n'est pas une raison pour délaisser ton ménage. + +Marthe regarda fixement sa mère. + +--Ah! il se plaint de moi, dit-elle d'une voix brève. Il devrait se +taire au moins; moi, je ne me plains pas de lui. + +Et elle parla d'autre chose; mais madame Rougon la ramena à sou mari, +en lui demandant des nouvelles de l'abbé Faujas. + +--Dis-moi, peut-être que Mouret ne l'aime guère, l'abbé, et qu'il te +boude à cause de lui? + +Marthe resta toute surprise. + +--Quelle idée! murmura-t-elle. Pourquoi voulez-vous que mon mari +n'aime pas l'abbé Faujas? Du moins, il ne m'a jamais rien dit qui +puisse me faire supposer cela. Il ne vous a rien dit non plus, +n'est-ce pas?... Non, vous vous trompez. Il irait les chercher dans +leur chambre, si la mère ne descendait pas faire sa partie. + +En effet, Mouret n'ouvrait pas la bouche sur l'abbé Faujas. Il le +plaisantait un peu rudement parfois. Il le mêlait aux taquineries dont +il torturait sa femme, à propos de la religion. Mais c'était tout. + +Un matin, il cria à Marthe, en se faisant la barbe: + +--Dis donc, ma bonne, si tu vas jamais à confesse, prends donc l'abbé +pour directeur. Tes péchés resteront entre nous, au moins. + +L'abbé Faujas confessait les mardis et les vendredis. Ces jours-là, +Marthe évitait de se rendre à Saint-Saturnin, elle disait qu'elle ne +voulait pas le déranger; mais elle obéissait plus encore à cette sorte +de pudeur effrayée qui la gênait, lorsqu'elle le trouvait en surplis, +apportant dans la mousseline les odeurs discrètes de la sacristie. Un +vendredi, elle alla avec madame de Condamin voir où en étaient les +travaux de l'oeuvre de la Vierge. Les ouvriers achevaient la façade. +Madame de Condamin se récria, trouvant la décoration mesquine, sans +caractère; il aurait fallu deux légères colonnes avec une ogive, +quelque chose de jeune et de religieux à la fois, un bout +d'architecture qui fit honneur au comité des dames patronnesses. +Marthe, hésitante, peu à peu ébranlée, finit par avouer que ce serait +bien pauvre en effet. Puis, comme l'autre la poussait, elle promit +de parler le jour même à M. Lieutaud. Avant de rentrer, pour tenir +parole, elle passa par la cathédrale. Il était quatre heures, +l'architecte venait de partir. Quand elle demanda l'abbé Faujas, +un sacristain lui répondit qu'il confessait dans la chapelle +Sainte-Aurélie. Alors seulement elle se souvint du jour, elle murmura +qu'elle ne pouvait attendre. Mais en se retirant, lorsqu'elle passa +devant la chapelle Sainte-Aurélie, elle pensa que l'abbé l'avait +peut-être vue. La vérité était qu'elle se sentait prise d'une +faiblesse singulière. Elle s'assit en dehors de la chapelle, contre la +grille. Elle resta là. + +Le ciel était gris, l'église s'emplissait d'un lent crépuscule. Dans +les bas-côtés, déjà noirs, luisaient l'étoile d'une veilleuse, le pied +doré d'un chandelier, la robe d'argent d'une Vierge; et, enfilant la +grande nef, un rayon pâle se mourait sur le chêne poli des bancs et +des stalles. Marthe n'avait point encore éprouvé là un tel abandon +d'elle-même; ses jambes lui semblaient comme cassées; ses mains +étaient si lourdes, qu'elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas +avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller à un sommeil, +dans lequel elle continuait de voir et d'entendre, mais d'une façon +très-douce. Les légers bruits qui roulaient sous la voûte, la chute +d'une chaise, le pas attardé d'une dévote, l'attendrissaient, +prenaient une sonorité musicale qui la charmait jusqu'au coeur; tandis +que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long +des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des +délicatesses de soie changeante, tout un évanouissement exquis qui la +gagnait, au fond duquel elle sentait son être se fondre et mourir. +Puis, tout s'éteignit autour d'elle. Elle fut parfaitement heureuse +dans quelque chose d'innomé. + +Le bruit d'une voix la tira de cette extase. + +--Je suis bien fâché, disait l'abbé Faujas. Je vous avais aperçue, +mais je ne pouvais quitter.... + +Alors, elle parut s'éveiller en sursaut. Elle le regarda. Il était en +surplis, debout, dans le jour mourant. Sa dernière pénitente venait de +partir, et l'église vide s'enfonçait plus solennelle. + +--Vous aviez à me parler? demanda-t-il. + +Elle fit un effort, chercha à se souvenir. + +--Oui, murmura-t-elle, je ne sais plus ... Ah! c'est la façade que +madame de Condamin trouve trop mesquine. Il faudrait deux colonnes, au +lieu de cette porte plate qui ne dit rien. On mettrait une ogive avec +des vitraux. Ce serait très-joli ... Vous comprenez, n'est-ce pas? + +Il la contemplait d'un air profond, les mains nouées sur son surplis, +la dominant, baissant vers elle sa face grave; et elle, toujours +assise, n'ayant pas la force de se mettre debout, balbutiait +davantage, comme surprise dans un sommeil de sa volonté, qu'elle ne +pouvait secouer. + +--Ce serait encore de la dépense, c'est vrai ... On pourrait se +contenter de colonnes en pierre tendre, avec une simple moulure ... +Nous en parlerons au maître maçon, si vous voulez; il nous dira les +prix. Seulement il serait bon de lui régler auparavant son dernier +mémoire. C'est deux mille cent et quelques francs, je crois. Nous +avons les fonds, madame Paloque me l'a dit ce matin ... Tout cela peut +s'arranger, monsieur l'abbé. + +Elle avait baissé la tête, comme oppressée par le regard qu'elle +sentait sur elle. Quand elle la releva et qu'elle rencontra les yeux +du prêtre, elle joignit les mains avec le geste d'un enfant qui +demande grâce, elle éclata en sanglots. Le prêtre la laissa pleurer, +toujours debout, silencieux. Alors, elle tomba à genoux devant lui, +pleurant dans ses mains fermées, dont elle se couvrait le visage. + +--Je vous en prie, relevez-vous, dit doucement l'abbé Foujas; c'est +devant Dieu que vous vous agenouillerez. + +Il l'aida à se relever, il s'assit à côté d'elle. Puis, à voix basse, +ils causèrent longuement. La nuit était tout à fait venue, les +veilleuses piquaient de leurs pointes d'or les profondeurs noires de +l'église. Seul, le murmure de leurs voix mettait un frisson devant la +chapelle Sainte-Aurélie. On entendait la parole abondante du prêtre +couler longuement, sans arrêt, après chaque réponse faible et brisée +de Marthe. Quand ils se levèrent enfin, il parut refuser une grâce +qu'elle réclamait avec instance, il la mena du côté de la porte, +élevant le ton: --Non, je ne puis, je vous assure, dit-il; il est +préférable que vous preniez l'abbé Bourrette. + +--J'aurais pourtant grand besoin de vos conseils, murmura Marthe +suppliante. Il me semble qu'avec vous tout me deviendrait facile. + +--Vous vous trompez, reprit-il d'une voix plus rude. J'ai peur, +au contraire, que ma direction ne vous soit mauvaise, dans les +commencements. L'abbé Bourrette est le prêtre qu'il vous faut, +croyez-moi ... Plus tard, je vous donnerai peut-être une autre +réponse. + +Marthe obéit. Le lendemain, les dévotes de Saint-Saturnin furent +grandement surprises en voyant madame Mouret venir s'agenouiller +devant le confessionnal de l'abbé Bourrette. Deux jours après, il +n'était bruit dans Plassans que de cette conversion. Le nom de l'abbé +Faujas fut prononcé avec de fins sourires, par certaines gens; mais, +en somme, l'impression fut excellente, toute au profit de l'abbé. +Madame Rastoil complimenta madame Mouret, en plein comité; madame +Delangre voulut voir là une première bénédiction de Dieu, récompensant +les dames patronnesses de leur bonne oeuvre, en touchant le coeur de +la seule d'entre elles qui ne pratiquât pas; tandis que madame de +Condamin dit à Marthe, en la prenant à l'écart: + +--Allez, ma chère, vous avez eu raison; cela est nécessaire pour une +femme. Puis, vraiment, dès qu'on sort un peu, il faut bien aller à +l'église. + +On s'étonna seulement du choix de l'abbé Bourrette. Le digne homme ne +confessait guère que les petites filles. Ces dames le trouvaient «si +peu amusant!» Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'était pas encore +arrivée, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame +Paloque qui, de sa langue de vipère, trouva le dernier mot de ces +commérages. + +--L'abbé Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle +avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abbé Bourrette sauve tout +et n'a rien de choquant. + +Quand Marthe arriva, ce jour-là, sa mère alla à sa rencontre, mettant +quelque affectation à l'embrasser tendrement devant le monde. Elle +s'était elle-même réconciliée avec Dieu, au lendemain du coup d'État. +Il lui sembla que l'abbé Faujas pouvait se hasarder désormais dans le +salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de +son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se ménageait une +rentrée triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succès de +l'abbé grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour +pénitentes que les dévotes du marché aux herbes qui se tient +derrière la cathédrale, des marchandes de salades, dont il écoutait +tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que, +maintenant, surtout depuis le bruit occasionné par l'oeuvre de la +Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de +bourgeoises en robes de soie agenouillées autour du son confessionnal. +Lorsque Marthe eut naïvement raconté qu'il n'avait pas voulu d'elle, +madame de Condamin fit un coup de tête; elle quitta son directeur, le +premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon désespéra, et +passa bruyamment à l'abbé Faujas. Un tel éclat posa définitivement ce +dernier dans la société de Plassans. + +Quand Mouret apprit que sa femme allait à confesse, il lui dit +simplement: + +--Tu fais donc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le +besoin de raconter les affaires à une soutane? + +D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut +s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie +étroite. Sa femme lui avait reproché de s'être plaint. + +--Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il répondu. Il ne faut pas faire +plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis.... Je te promets de +ne pas donner à ta mère cette joie une seconde fois. J'ai réfléchi. +La maison peut bien me tomber sur la tête, du diable si je pleurniche +devant quelqu'un! + +Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son ménage, +ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le +plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui coûta peu, il +entrait dans le calcul constant de son bien-être. Il exagéra même son +rôle de bourgeois méthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait +ses impatiences qu'à ses piétinements plus vifs. Il la respectait des +semaines entières, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries, +criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles. +S'il la blessait, c'était le plus souvent par des méchancetés qu'elle +seule pouvait comprendre. Il n'était qu'économe, il devint avare. + +--Il n'y a pas de bon sens, grondait-il, à dépenser de l'argent comme +nous le faisons. Je parie que tu donnes tout à tes petites gueuses. +C'est bien assez déjà de perdre ton temps ... Écoute, ma bonne, je te +remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire +absolument des aumônes à des filles qui ne le méritent pas, tu +prendras l'argent sur ta toilette. + +Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à +Marthe, sous prétexte que cela dérangerait ses comptes et qu'il +l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à +chaudes larmes, dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut; +elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin. +Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il +avait la migraine, et que c'était cela qui lui donnait les yeux +rouges. + +--Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bête comme toi, pour +sangloter! + +Elle fut blessée. Le lendemain, il affecta une grande gaieté. Puis, à +quelques jours de là, après le dîner, comme l'abbé Faujas et sa mère +étaient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait +pas la tête au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres +prétextes, si bien que les parties cessèrent. Tout le monde descendait +sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abbé, +causant, cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait +le plus longtemps possible; tandis que madame Faujas, à quelques pas, +se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux, +pareille à une de ces figures légendaires gardant un trésor avec la +fidélité rogue d'une chienne accroupie. + +--Hein! la belle soirée, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur +ici que dans la salle à manger. Vous aviez bien raison de venir +prendre le frais ... Tiens! une étoile filante! avez-vous vu, monsieur +l'abbé? Je me suis laissé dire que c'est saint Pierre qui allume sa +pipe, là-haut. + +Il riait. Marthe restait grave, gênée par les plaisanteries dont il +gâtait le large ciel qui s'étendait devant elle, entre les poiriers +de M. Rastoil et les marronniers de la sous-préfecture. Il affectait +parfois d'ignorer qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abbé à +partie, en lui déclarant qu'il comptait sur lui pour faire le salut de +toute la maison. D'autres fois, il ne commençait pas une phrase +sans dire sur un ton de bonne humeur: «A présent que ma femme va à +confesse....» Puis, lorsqu'il était las de cet éternel sujet, il +écoutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait +les voix légères qui s'élevaient, portées par l'air tranquille de la +nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'éteignaient, au +loin. + +--Ça, murmurait-il, l'oreille tendue du côté de la sous-préfecture, +ce sont les voix de monsieur de Condamin et du docteur Porquier. Ils +doivent se moquer des Paloque ... Avez-vous entendu le fausset de +monsieur Delangre, qui a dit: «Mesdames, vous devriez rentrer; l'air +devient frais.» Vous ne trouvez pas qu'il a toujours l'air d'avoir +avalé un mirliton, le petit Delangre? + +Et il se tournait du côté du jardin des Rastoil. + +--Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien ... Ah! +si, les grandes dindes de filles sont devant la cascade. On dirait que +l'aînée mâche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont +pour une bonne heure à jaboter. Si elles se confient les déclarations +qu'on leur fait, ça ne doit pourtant pas être long ... Eh! ils y sont +tous. Voilà l'abbé Surin, qui a une voix de flûte, et l'abbé Fénil, +qui pourrait servir de crécelle, le vendredi saint. Dans ce jardin, +ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer seulement un +doigt. Je crois qu'ils se mettent là pour écouter ce que nous disons. + +A tous ces bavardages, l'abbé Faujas et Marthe répondaient par de +courtes phrases, lorsqu'il les interrogeait directement. D'ordinaire, +le visage levé, les yeux perdus, ils étaient ensemble, ailleurs, plus +loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se +mirent à causer; ils baissaient la voix, ils approchaient leurs têtes. +Et, à quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les +oreilles élargies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir, +semblait les garder. + + + + +X + + +L'été se passa. L'abbé Faujas ne semblait nullement pressé de tirer +les bénéfices de sa popularité naissante. Il continua à s'enfermer +chez les Mouret, heureux de la solitude du jardin, où il avait fini +par descendre même dans la journée. Il lisait son bréviaire sous la +tonnelle du fond, marchait lentement, la tête baissée, tout le long du +mur de clôture. Parfois, il fermait le livre, il ralentissait encore +le pas, comme absorbé dans une rêverie profonde; et Mouret, qui +l'épiait, finissait par être pris d'une impatience sourde, à voir, +pendant des heures, cette figure noire aller et venir, derrière ses +arbres fruitiers. + +--On n'est plus chez soi, murmurit-il. Je ne puis lever les yeux, +maintenant, sans apercevoir cette soutane ... Il est comme les +corbeaux, ce gaillard-là; il a un oeil rond qui semble guetter +et attendre quelque chose. Je ne me fie pas à ses grands airs de +désintéressement. + +Vers les premiers jours de septembre seulement, le local de l'oeuvre +de la Vierge fut prêt. Les travaux s'éternisent en province. Il faut +dire que les dames patronnesses, à deux deprises, avaient bouleversé +les plans de M. Lieutaud par des idées à elles. Lorsque le comité prit +possession de rétablissement, elles récompensèrent l'architecte de +sa complaisance par les éloges les plus aimables. Tout leur parut +convenable: vastes salles, dégagements excellents, cour plantée +d'arbres et ornée de deux petites fontaines. Madame de Condamin fut +charmée de la façade, une de ses idées. Au-dessus de la porte, sur une +plaque de marbre noir, les mots: _Oeuvre de la Vierge_, étaient gravés +en lettres d'or. + +L'inauguration donna lieu à une fête très-touchante. L'évêque en +personne, avec le chapitre, vint installer les soeurs de Saint-Joseph, +qui étaient autorisées à desservir l'établissement. On avait réuni une +cinquantaine de filles du huit à quinze ans, ramassées dans les rues +du vieux quartier. Les parents, pour les faire admettre, avaient eu +simplement à déclarer que leurs occupations les forçaient à s'absenter +de chez eux la journée entière. M. Delangre prononça un discours +très-applaudi; il expliqua longuement, en style noble, cette crèche +d'un nouveau genre; il l'appela «l'école des bonnes moeurs et du +travail, où de jeunes et intéressantes créatures allaient échapper aux +tentations mauvaises.» On remarqua beaucoup, vers la fin du discours, +une délicate allusion au véritable auteur de l'oeuvre, à l'abbé +Faujas. Il était là, mêlé aux autres prêtres. Il resta paisible, avec +sa belle face grave, lorsque tous les yeux se tournèrent vers lui. +Marthe avait rougi, sur l'estrade où elle siégeait, au milieu des +dames patronnesses. + +Quand la cérémonie fut terminée, l'évêque voulut visiter la maison +dans ses moindres détails. Malgré la mauvaise humeur évidente de +l'abbé Fenil, il fit appeler l'abbé Faujas, dont les grands yeux noirs +ne l'avaient pas quitté un seul instant, et le pria de vouloir bien +l'accompagner, en ajoutant tout haut, avec un sourire, qu'il ne +pouvait certainement choisir un guide mieux renseigné. Le mot courut +parmi les assistants qui se retiraient; le soir, tout Plassans +commentait l'attitude de monseigneur. + +Le comité des dames patronnesses s'était réservé une salle dans la +maison. Elles y offrirent une collation à l'évêque, qui accepta un +biscuit et deux doigts de malaga, en trouvant le moyen d'être aimable +pour chacune d'elles. Cela termina heureusement cette fête pieuse; +car il y avait eu, avant et pendant la cérémonie, des froissements +d'amour-propre entre ces dames, que les louanges délicates de +monseigneur Rousselot remirent en belle humeur. Lorsqu'elles se +retrouvèrent seules, elles déclarèrent que tout s'était très-bien +passé; elles ne tarissaient pas sur la bonne grâce du prélat. Seule, +madame Paloque resta blême. L'évêque, dans sa distribution de +compliments, l'avait oubliée. + +--Tu avais raison, dit-elle rageusement à son mari, lorsqu'elle +rentra, j'ai été le chien, dans leurs bêtises! Une belle idée, que de +mettre ensemble ces gamines corrompues!... Enfin, je leur ai donné +tout mon temps, et ce grand innocent d'évêque qui tremble devant son +clergé, n'a pas seulement trouvé un merci pour moi!... Comme si madame +de Condamin avait fait quelque chose! Elle est bien trop occupée à +montrer ses toilettes, cette ancienne ... Nous savons ce que nous +savons, n'est-ce pas? on finira par nous faire raconter des histoires +que tout le monde ne trouvera pas drôles. Nous n'avons rien à cacher, +nous autres.... Et madame Delangre, et madame Rastoil! ce serait +facile de les faire rougir jusqu'au blanc des jeux. Est-ce qu'elles +ont seulement bougé de leurs salons? est-ce qu'elles ont pris la +moitié de la peine que j'ai eue? Et cette madame Mouret, qui avait +l'air de mener la barque, et qui n'était occupée qu'à se pendre à la +soutane de son abbé Faujas! Encore une hypocrite, celle-là, qui va +nous en faire voir de belles.... Eh bien! toutes, toutes ont eu un +mot charmant; moi, rien. Je suis le chien ... Ça ne peut pas durer, +vois-tu, Paloque. Le chien finira par mordre. + +A partir de ce jour, madame Paloque se montra beaucoup moins +complaisante. Elle ne tint plus les écritures que très-irégulièrement, +elle refusa les besognes qui lui déplaisaient, à ce point que les +dames patronnesses parlèrent de prendre un employé. Marthe conta ces +ennuis à l'abbé Faujas, auquel elle demanda s'il n'avait pas un bon +sujet à lui recommander. + +--Ne cherchez personne, lui répondit-il: j'aurai peut- être quelqu'un +... Laissez-moi deux ou trois jours. + +Depuis quelque temps, il recevait des lettres fréquentes, timbrées +de Besançon. Elles étaient toutes de la même écriture, une grosse +écriture laide. Rose, qui les lui montait, prétendait qu'il se +fâchait, rien qu'à voir les enveloppes. + +--Sa figure devient toute chose, disait-elle. Bien sûr qu'il n'aime +guère la personne qui lui écrit si souvent. + +L'ancienne curiosité de Mouret se réveilla un instant, à propos de +cette correspondance. Un jour, il monta lui-même une des lettres, avec +un aimable sourire, en s'excusant, en disant que Rose n'était pas là. +L'abbé se méfiait sans doute, car il fit l'homme enchanté, comme s'il +avait attendu cette lettre impatiemment. Mais Mouret ne se laissa pas +prendre à cette comédie; il resta sur le palier, collant son oreille +contre la serrure. + +--Encore de ta soeur, n'est-ce pas? disait la voix rude de madame +Faujas. Qu'a-t-elle donc à te poursuivre comme ça? + +Il y eut un silence; puis, un papier fut froissé violemment, et la +voix de l'abbé gronda: + +--Parbleu! toujours la même chanson. Elle veut venir nous retrouver +et nous amener son mari, pour qu'on le lui place. Elle croit que nous +nageons dans l'or ... J'ai peur qu ils ne fassent un coup de tête, +qu'ils ne nous tombent ici, un beau matin. --Non, non, nous n'avons +pas besoin d'eux, entends-tu, Ovide! reprit la voix de la mère. Ils ne +t'ont jamais aimé, ils ont toujours été jaloux de toi ... Trouche est +un garnement, et Olympe, une sans-coeur. Tu verrais qu'ils voudraient +tout le profit pour eux. Ils te compromettraient, ils te dérangeraient +dans tes affaires. + +Mouret entendait mal, très-ému par la vilaine action qu'il commettait. +Il crut qu'on touchait à la porte, il se sauva. D'ailleurs, il n'eut +garde de se vanter de cette expédition. Ce fut quelques jours plus +tard, en sa présence, sur la terrasse, que l'abbé Faujas rendit une +réponse définitive à Marthe. + +--J'ai un employé à vous proposer, dit-il de son grand air tranquille; +c'est un de mes parents, mon beau-frère, qui va arriver de Besançon +dans quelques jours. + +Mouret tendit l'oreille. Marthe parut charmée. + +--Ah! tant mieux! s'écria-t-elle. J'étais bien embarrassée pour +faire un bon choix. Vous comprenez, il faut un homme d'une moralité +parfaite, avec toutes ces jeunes filles ... Mais du moment qu'il +s'agit d'un de vos parents.... + +--Oui, reprit le prêtre. Ma soeur avait un petit commerce de lingerie, +à Besançon; elle a dû liquider pour des raisons de santé; maintenant, +elle désire nous rejoindre, les médecins lui ayant ordonné l'air du +Midi ... Ma mère est bien heureuse. + +--Sans doute, dit Marthe, vous ne vous étiez peut-être jamais quittés, +cela va vous paraître bon, de vous retrouver en famille ... Et vous ne +savez pas ce qu'il faut faire? Il y a deux chambres dont vous ne +vous servez pas, en haut. Pourquoi votre soeur et son mari ne +logeraient-ils pas là?... Ils n'ont point d'enfants? + +--Non, ils ne sont que tous les deux ... J'avais en effet pensé un +instant à leur donner ces deux chambres; seulement, j'ai eu peur de +vous contrarier, en introduisant tout ce monde chez vous. --Mais +nullement, je vous assure; vous êtes des gens paisibles.... + +Elle s'arrêta. Mouret tirait violemment un coin de sa robe. Il ne +voulait pas de la famille de l'abbé dans sa maison, il se rappelait la +belle façon dont madame Faujas traitait sa fille et son gendre. + +--Les chambres sont bien petites, dit-il à son tour; monsieur l'abbé +serait gêné ... Il vaudrait mieux, pour tout le monde, que la soeur de +monsieur l'abbé louât à côté; il y a justement un logement libre, dans +la maison des Paloque, en face. + +La conversation tomba net. Le prêtre ne répondit rien, regarda en +l'air. Marthe le crut blessé et souffrit beaucoup de la brutalité de +son mari. Aussi, au bout d'un instant, ne put-elle supporter davantage +ce silence embarrassé. + +--C'est convenu, reprit-elle, sans chercher à renouer plus habilement +la conversation; Rose aidera votre mère à nettoyer les deux +chambres... Mon mari ne songeait qu'à vos commodités personnelles; +mais, du moment que vous le désirez, ce n'est pas nous qui vous +empêcherons de disposer de l'appartement à voire guise. + +Quand Mouret fut seul avec sa femme, il s'emporta. + +--Je ne te comprends pas, vraiment. Lorsque j'ai loué à l'abbé, +tu boudais, tu ne voulais pas laisser entrer un chat chez toi; +maintenant, l'abbé t'amènerait toute sa famille, toute la séquelle, +jusqu'aux arrière-petits-cousins, que tu lui dirais merci ... Je t'ai +pourtant assez tirée par la robe. Tu ne le sentais donc pas? C'était +bien clair, je ne voulais pas de ces gens ... Ce ne sont pas +d'honnêtes gens. + +--Comment peux-tu le savoir? s'écria Marthe, que l'injustice irritait. +Qui te l'a dit? + +--Eh! l'abbé Faujas lui-même ... Oui, je l'ai entendu, un jour; il +causait avec sa mère. + +Elle le regarda fixement. Alors il rougit un peu, il balbutia: +--Enfin, je le sais, cela suffit ... La soeur est une sans-coeur, et +le mari, un garnement. Tu as beau prendre tes airs de reine offensée: +ce sont leurs paroles, je n'invente rien. Tu comprends, je n'ai pas +besoin de cette clique chez moi. La vieille était la première à ne pas +vouloir entendre parler de sa fille. Maintenant, l'abbé dit autrement. +J'ignore ce qui a pu le retourner. Quelque nouvelle cachotterie de sa +part. Il doit avoir besoin d'eux. + +Marthe haussa les épaules et le laissa crier. Il donna ordre à Rose de +ne pas nettoyer les chambres; mais Rose n'obéissait plus qu'à +madame. Pendant cinq jours, sa colère s'usa en paroles amères, +en récriminations terribles. Quand l'abbé Faujas était là, il se +contentait de bouder, il n'osait l'attaquer en face. Puis, comme +toujours, il se fit une raison. Il ne trouva plus que des moqueries +contre ces gens qui allaient venir. Il serra davantage les cordons +de sa bourse, s'isola encore, s'enfonça tout à fait dans le cercle +égoïste où il tournait. Quand les Trouche se présentèrent, un soir +d'octobre, il murmura simplement: + +--Diable! ils ne sentent pas bon, ils ont de fichues mines. + +L'abbé Faujas parut peu désireux de laisser voir sa soeur et son +beau-frère, le jour de leur arrivée. La mère s'était postée sur le +seuil de la porte. Dès qu'elle les aperçut débouchant de la place de +la Sous-Préfecture, elle guetta, jetant des coups d'oeil inquiets +derrière elle, dans le corridor et dans la cuisine. Mais elle joua de +malheur. Comme les Trouche entraient, Marthe, qui allait sortir, monta +du jardin, suivie des enfants. + +--Ah! voilà toute la famille, dit-elle avec un sourire obligeant. + +Madame Faujas, si maîtresse d'elle-même d'ordinaire, se troubla +légèrement, balbutiant un mot de réponse. Pendant quelques minutes, on +resta là, face à face, au milieu du vestibule, à s'examiner. Mouret +avait prestement enjambé les marches du perron. Rose s'était plantée +sur le seuil de sa cuisine. + +--Vous devez être bien heureuse? reprit Marthe, en s'adressant à +madame Faujas. + +Puis, ayant conscience de l'embarras qui tenait tout le monde muet, +voulant se montrer aimable pour les nouveaux venus, elle se tourna +vers Trouche, en ajoutant: + +--Vous êtes arrivés par le train de cinq heures, n'est-ce pas?... Et +combien y a-t-il de Besançon ici? + +--Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa +bouche vide de dents. En troisième, je vous réponds que c'est raide +... On a le ventre rudement secoué. + +Il se mit à rire, avec un singulier bruit de mâchoires. Madame Faujus +lui jeta un coup d'oeil terrible. Alors, machinalement, il essaya de +remettre un bouton crevé de sa redingote graisseuse, ramenant sur ses +cuisses, sans doute pour cacher des taches, deux cartons à chapeau +qu'il portait, l'un vert, l'autre jaune. Son cou rougeâtre avait un +gloussement continu, sous un lambeau de cravate noire tordue, ne +laissant passer qu'un bout de chemise sale. Sa face, toute couturée, +suant le vice, était comme allumée par deux petits yeux noirs, qui +roulaient sans cesse sur les gens, sur les choses, d'un air de +convoitise et d'effarement; des yeux de voleur étudiant la maison où +il reviendra, la nuit, faire un coup. + +Mouret crut que Trouche regardait les serrures. + +--C'est qu'il a des yeux à prendre des empreintes, ce gaillard-là, +pensa-t-il. + +Cependant, Olympe comprit que son mari venait de dire une bêtise. +C'était une grande femme mince, blonde, fanée, à la figure plate et +ingrate. Elle portait une petite caisse de bois blanc et un gros +paquet noué dans une nappe. --Nous avions emporté des oreillers, +dit-elle en montrant d'un regard le gros paquet. On n'est pas mal, en +troisième, avec des oreillers. On est aussi bien qu'en première.... +Dame! c'est une fière économie. On a beau avoir de l'argent, c'est +inutile de le jeter par les fenêtres, n'est-ce pas, madame? + +--Certainement, répondit Marthe, un peu surprise des personnages. + +Olympe s'avança, se mit en pleine lumière, entrant en conversation, +d'un ton engageant. + +--C'est comme les habits; moi, je mets tout ce que j'ai de plus +mauvais, quand je pars en voyage. J'ai dit à Honoré: «Va, ta vieille +redingotte est bien assez bonne.» Il a aussi son pantalon de travail, +un pantalon qu'il est las de traîner ... Vous voyez, j'ai choisi ma +plus vilaine robe; elle a même des trous, je crois. Ce châle me vient +de maman; je repassais dessus, à la maison. Et mon bonnet donc! un +vieux bonnet dont je ne me servais plus que pour aller au lavoir +... Tout ça, c'est encore trop bon pour la poussière, n'est-ce pas, +madame? + +--Certainement, certainement, répéta Marthe, qui tâchait de sourire. + +A ce moment, une voix irritée se fit entendre au haut de l'escalier, +jetant cette brève exclamation: + +--Eh bien, mère? + +Mouret, levant la tête, aperçut l'abbé Faujas, appuyé à la rampe du +second étage, le visage terrible, se penchant, au risque de tomber, +pour mieux voir ce qui se passait dans le vestibule. Il avait +entendu le bruit des voix, il devait être là depuis un instant, à +s'impatienter. + +--Eh bien, mère? cria-t-il de nouveau. + +--Oui, oui, nous montons, répondit madame Faujas, que l'accent furieux +de son fils parut faire trembler. + +Et, se tournant vers les Trouche: --Allons, mes enfants, il faut +monter ... Laissons madame aller à ses affaires. + +Mais les Trouche semblèrent ne pas entendre. Ils étaient bien dans le +vestibule; ils regardaient autour d'eux, d'un air ravi, comme si on +leur eût fait cadeau de la maison. + +--C'est très-gentil, très-gentil, murmura Olympe, n'est-ce pas, +Honoré? D'après les lettres d'Ovide, nous ne pensions pas que cela fût +si gentil. Je te le disais: «Il faut aller là-bas, nous serons mieux, +je me porterai mieux....» Hein! j'avais raison. + +--Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche entre ses dents +... Et le jardin est assez grand, je crois. + +Puis, s'adressant à Mouret: + +--Monsieur, est-ce que vous permettez à vos locataires de se promener +dans le jardin? + +Mouret n'eut pas le temps de répondre. L'abbé Faujas, qui était +descendu, cria d'une voix tonnante: + +--Eh bien, Trouche? eh bien, Olympe? + +Ils se tournèrent. Lorsqu'ils le virent debout sur une marche, +formidable de colère, ils se firent tout petits, ils le suivirent, en +baissant l'échine. Lui, monta devant eux, sans ajouter une parole, +sans même paraître s'apercevoir que les Mouret étaient là, qui +regardaient ce singulier défilé. Madame Faujas, pour arranger les +choses, sourit à Marthe, en fermant le cortège. Mais, quand celle-ci +fut sortie, et que Mouret se trouva seul, il resta un instant dans +le vestibule. En haut, au second étage, les portes claquaient avec +violence. Il y eut des éclats de voix, puis un silence de mort régna. + +--Est-ce qu'il les a mis au cachot? dit-il en riant. N'importe, c'est +une sale famille. + +Dès le lendemain, Trouche, habillé convenablement, tout en noir, rasé, +ses rares cheveux ramenés soignement sur les tempes, fut présenté +par l'abbé Faujas à Marthe et aux dames patronnesses. Il avait +quarante-cinq ans, possédait une fort belle écriture, disait avoir +tenu longtemps les livres dans une maison de commerce. Ces dames +l'installèrent immédiatement. Il devait représenter le comité, +s'occuper des détails matériels, de dix à quatre heures, dans un +bureau qui se trouvait au premier étage de l'oeuvre de la Vierge. Ses +appointements étaient de quinze cents francs. + +--Tu vois qu'ils sont très-tranquilles, ces braves gens, dit Marthe à +son mari, au bout de quelques jours. + +En effet, les Trouche ne faisaient pas plus de bruit que les Faujas. +A deux ou trois reprises, Rose prétendait bien avoir entendu des +querelles entre la mère et la fille; mais aussitôt la voix grave de +l'abbé s'élevait, mettant la paix. Trouche, régulièrement, partait à +dix heures moins un quart et rentrait à quatre heures un quart; +le soir, il ne sortait jamais. Olympe, parfois, allait faire les +commissions avec madame Faujas; personne ne l'avait encore vue +descendre seule. + +La fenêtre de la chambre où les Trouche couchaient, donnait sur le +jardin; elle était la dernière, à droite, en face des arbres de la +sous-préfecture. De grands rideaux de calicot rouge, bordés d'une +bande jaune, pendaient derrière les vitres, tranchant sur la façade, +à côté des rideaux blancs du prêtre. D'ailleurs, la fenêtre restait +constamment fermée. Un soir, comme l'abbé Faujas était avec sa mère, +sur la terrasse, en compagnie des Mouret, une petite toux involontaire +se fit entendre. L'abbé, levant vivement la tête, d'un air irrité, +aperçut les ombres d'Olympe et de son mari qui se penchaient, accoudé, +immobiles. Il demeura un instant, les yeux en l'air, coupant la +conversation qu'il avait avec Marthe. Les Trouche disparurent. On +entendit le grincement étouffé de l'espagnolette. + +--Mère, dit le prêtre, tu devrais monter; j'ai peur que tu ne prennes +mal. Madame Faujas souhaita le bonsoir à la compagnie. Lorsqu'elle +se fut retirée, Marthe reprit l'entretien, en demandant de sa voix +obligeante: + +--Est-ce que votre soeur est plus malade? Il y a huit jours que je ne +l'ai vue. + +--Elle a grand besoin de repos, répondit sèchement le prêtre. + +Mais elle insista par bonté. + +--Elle se renferme trop, l'air lui ferait du bien.... Ces soirées +d'octobre sont encore tièdes ... Pourquoi ne descend-elle jamais au +jardin? Elle n'y a pas mis les pieds. Vous savez pourtant que le +jardin est à votre entière disposition. + +Il s'excusa en mâchant de sourdes paroles; tandis que Mouret, pour +l'embarrasser davantage, se faisait plus aimable que sa femme. + +--Eh! c'est ce je disais, ce matin. La soeur de monsieur l'abbé +pourrait bien venir coudre au soleil, l'après-midi, au lieu de rester +claquemurée, en haut. On croirait qu'elle n'ose pas même paraître à la +fenêtre. Est-ce que nous lui faisons peur, par hasard? Nous ne sommes +pourtant pas si terribles que cela ... C'est comme monsieur Trouche, +il monte l'escalier quatre à quatre. Dites-leur donc de venir, de +temps à autre, passer une soirée avec nous. Ils doivent s'ennuyer à +périr, tout seuls, dans leur chambre. + +L'abbé, ce soir-là, n'était pas d'humeur à tolérer les moqueries de +son propriétaire. Il le regarda en face, et très-carrément: + +--Je vous remercie, mais il est peu probable qu'ils acceptent. Ils +sont las, le soir, ils se couchent. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont de +mieux à faire. + +--A leur aise, mon cher monsieur, répondit Mouret, piqué du ton rude +de l'abbé. + +Et, quand il fut seul avec Marthe: + +--Ah ça! est-ce qu'il croit qu'il me fera prendre des vessies pour +des lanternes, l'abbé! C'est clair, il tremble que les gueux qu'il a +recueillis chez lui ne lui jouent quelque mauvais tour.... Tu as +vu, ce soir, comme il a fait le pion, lorsqu'il les a aperçus à la +fenêtre. Ils étaient là à nous espionner. Tout cela finira mal. + +Marthe vivait dans une grande douceur. Elle n'entendait plus les +criailleries de Mouret. Les approches de la foi étaient pour elle +une jouissance exquise; elle glissait à la dévotion, lentement, sans +secousse; elle s'y berçait, s'y endormait. L'abbé Faujas évitait +toujours de lui parler de Dieu; il restait son ami, ne la charmait que +par sa gravité, par cette vague odeur d'encens qui se dégageait de +sa soutane. A deux ou trois reprises, seule avec lui, elle avait de +nouveau éclaté en sanglots nerveux, sans savoir pourquoi, ayant du +bonheur à pleurer ainsi. Chaque fois, il s'était contenté de lui +prendre les mains, silencieux, la calmant de son regard tranquille et +puissant. Quand elle voulait lui parler de ses tristesses sans cause, +de ses secrètes joies, de ses besoins d'être guidée, il la faisait +faire en souriant; il disait que ces choses ne le regardaient point, +qu'il fallait parler à l'abbé Bourrette. Alors elle gardait tout en +elle, elle demeurait frissonnante. Et lui, prenait une hauteur plus +grande, se mettait hors de sa portée, comme un dieu aux pieds duquel +elle finissait par agenouiller son âme. + +Les grosses occupations de Marthe, maintenant, étaient les messes et +les exercices religieux auxquels elle assistait. Elle se trouvait +bien, dans la vaste nef de Saint-Saturnin; elle y goûtait plus +parfaitement ce repos tout physique qu'elle cherchait. Quand elle +était là, elle oubliait tout, c'était comme une fenêtre immense +ouverte sur une autre vie, une vie large, infinie, pleine d'une +émotion qui l'emplissait et lui suffisait. Mais elle avait encore peur +de l'église; elle y venait avec une pudeur inquiète, une honte qui +instinctivement lui faisait jeter un regard derrière elle, lorsqu'elle +poussait la porte, pour voir si personne n'était là, à la regarder +entrer. Puis, elle s'abandonnait, tout s'attendrissait, jusqu'à cette +voix grasse de l'abbé Bourrette qui, après l'avoir confessée, la +tenait parfois agenouillée encore pendant quelques minutes, à lui +parler des dîners de madame Rastoil ou de la dernière soirée des +Rougon. + +Marthe, souvent, rentrait accablée. La religion la brisait. Rose était +devenue toute-puissante au logis. Elle bousculait Mouret, le grondait, +parce qu'il salissait trop de linge, le faisait manger quand le dîner +était prêt. Elle entreprit même de travailler à son salut. + +--Madame a bien raison de vivre en chrétienne, lui disait-elle. Vous +serez damné, vous, monsieur, et ce sera bien fait, parce qu'au fond +vous n'êtes pas bon; non, vous n'êtes pas bon!... Vous devriez la +conduire à la messe, dimanche prochain. + +Mouret haussait les épaules. Il laissait les choses aller, se mettant +lui-même au ménage, donnant un coup de balai, quand la salle à manger +lui paraissait trop sale. Les enfants l'inquiétaient davantage. +Pendant les vacances, la mère n'étant presque jamais là, Désirée +et Octave, qui avait encore échoué aux examens du baccalauréat, +bouleversèrent la maison; Serge fut souffrant, garda le lit, resta des +journées entières à lire dans sa chambre. Il était devenu le préféré +de l'abbé Faujas, qui lui prêtait des livres. Mouret passa deux +mois abominables, ne sachant comment guider ce petit monde; Octave +particulièrement le rendait fou. Il ne voulut pas attendre la rentrée, +il décida que l'enfant ne retournerait plus au collège, qu'on le +placerait dans une maison de commerce de Marseille. + +--Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il à Marthe, il faut +bien que je les case quelque part ... Moi, je suis à bout, je préfère +les flanquer à la porte. Tant pis, si tu en souffres!... D'abord, +Octave est insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux +lui apprendre tout de suite à gagner sa vie que de le laisser flâner +avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville. + +Marthe fut très-émue; elle s'éveilla comme d'un rêve, en apprenant +qu'un de ses enfants allait se séparer d'elle. Pendant huit jours, +elle obtint que le départ serait différé. Elle resta même davantage +à la maison, elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle +s'alanguit de nouveau; et, le jour où Octave l'embrassa, en lui +apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force, +elle se contenta de lui donner de bons conseils. + +Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il +chercha sa femme, la trouva dans le jardin, sous une tonnelle où elle +pleurait. Là, il se soulagea. + +--En voilà un de moins! cria-t-il. Ça doit te faire plaisir. Tu +pourras rôder dans les églises à ton aise ... Va, sois tranquille, les +deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il +est très-doux, et que je le trouve un peu jeune pour aller faire son +droit; mais, s'il te gêne, tu le diras, je t'en débarrasserai aussi +... Quant à Désirée, elle ira chez sa nourrice. + +Marthe continuait à pleurer silencieusement. + +--Que veux-tu? on ne peut pas être dehors et chez soi. Tu as choisi +le dehors, tes enfants ne sont plus rien pour toi, c'est logique ... +D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour +tout ce monde qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande, +notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met pas à la porte +nous-mêmes. + +Il avait levé la tête, il examinait les fenêtres du second étage. +Puis, baissant la voix: + +--Ne pleure donc pas comme une bête; on te regarde. Tu n'aperçois pas +cette paire d'yeux entre les rideaux rouges? Ce sont les yeux de la +soeur de l'abbé, je les connais bien. On est sûr de les trouver là, +pendant toute la journée ... Vois-tu, l'abbé est peut-être un brave +homme; mais ces Trouche, je les sens accroupis derrière leurs rideaux +comme des loups à l'affût. Je parie que si l'abbé ne les empêchait +pas, ils descendraient la nuit par la fenêtre pour me voler mes poires +... Essuie tes yeux, ma bonne; sois sûre qu'ils se régalent de nos +querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du +départ de l'enfant, pour leur montrer le mal que ce départ nous fait à +tous les deux. + +Sa voix s'attendrissait, il était près lui-même de sangloter. Marthe, +navrée, touchée au coeur par ses dernières paroles, allait se jeter +dans ses bras. Mais ils eurent peur d'être vus, ils sentirent comme +un obstacle entre eux. Alors, ils se séparèrent; tandis que les yeux +d'Olympe luisaient toujours, entre les deux rideaux rouges. + + + +XI + + +Un matin, l'abbé Bourrette arriva, la face bouleversée. Il aperçut +Marthe sur le perron, il vint lui serrer les mains, en balbutiant: + +--Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt.... Je vais monter, il +faut que je voie Faujas tout de suite. + +Et quand Marthe lui eut montré le prêtre, qui, selon son habitude, se +promenait au fond du jardin, en lisant son bréviaire, il courut à lui, +fléchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la +fâcheuse nouvelle; mais la douleur l'étrangla, il ne put que se jeter +à son cou, la gorge pleine de sanglots. + +--Eh bien! qu'ont-ils donc, les deux abbés? demanda Mouret, qui se +hâta de sortir de la salle à manger. + +--Il paraît que le curé de Saint-Saturnin est à la mort, répondit +Marthe très-émue. + +Mouret fit une moue de surprise. Il rentra, murmurant: + +--Bah! ce brave Bourrette se consolera demain, lorsqu'on le nommera +curé, en remplacement de l'autre. ... Il compte sur la place; il me +l'a dit. + +Cependant, l'abbé Faujas s'était dégagé de l'étreinte du vieux prêtre. +Il reçut la mauvaise nouvelle avec gravité et ferma posément son +bréviaire. + +--Compan veut vous voir, bégayait l'abbé Bourrette; il ne passera pas +la matinée.... Ah! c'était un ami bien cher. Nous avions fait nos +études ensemble.... Il veut vous dire adieu; il m'a répété toute la +nuit que vous seul aviez du courage dans le diocèse. Depuis plus d'un +an qu'il languissait, pas un prêtre de Plassans n'osait aller lui +serrer la main. Et vous qui le connaissiez à peine, vous lui donniez +toutes les semaines une après-midi. Il pleurait tout à l'heure, en +parlant de vous. ... Il faut vous hâter, mon ami. + +L'abbé Faujas monta un instant à son appartement, pendant que l'abbé +Bourrette piétinait d'impatience et de désespoir dans le vestibule; +enfin, au bout d'un quart d'heure, tous deux partirent. Le vieux +prêtre s'essuyait le front, roulait sur le pavé, en laissant échapper +des phrases décousues. + +--Il serait mort sans une prière, comme un chien, si sa soeur n'était +venue me prévenir, hier soir, vers onze heures. Elle a bien fait, la +chère demoiselle. ... Il ne voulait compromettre aucun de nous, il +n'aurait pas même reçu les derniers sacrements. ... Oui, mon ami, il +était en train de mourir dans un coin, seul, abandonné, lui qui a eu +une si belle intelligence et qui n'a vécu que pour le bien. + +Il se tut; puis, au bout d'un silence, d'une voix changée: + +--Croyez-vous que Fenil me pardonne ça? Non, jamais, n'est-ce pas?... +Lorsque Compan m'a vu arriver avec les saintes huiles, il ne voulait +pas, il me criait de m'en aller. Eh bien, c'est fait! Je ne serai +jamais curé. J'aime mieux ça. Je n'aurai pas laissé mourir Compan +comme un chien.... Il y avait trente ans qu'il était en guerre avec +Fenil. Quand il s'est mis au lit, il me l'a dit: «Allons, c'est Fenil +qui l'emporte; maintenant que je suis par terre, il va m'assommer....» +Ah! ce pauvre Compan, lui que j'ai vu si fier, si énergique, à +Saint-Saturnin!... Le petit Eusèbe, l'enfant de choeur que j'ai emmené +pour sonner le viatique, est resté tout embarrassé, lorsqu'il a vu où +nous allions; il regardait derrière lui, à chaque coup de sonnette, +comme s'il avait craint que Fenil put l'entendre. + +L'abbé Faujas, marchant vite, la tête basse, l'air préoccupé, +continuait à garder le silence; il semblait ne pas écouter son +compagnon. + +--Monseigneur est-il prévenu? demanda-t-il brusquement. + +Mais l'abbé Bourrette, à son tour, paraissait songeur. Il ne répondit +pas; puis, en arrivant devant la porte de l'abbé Compan, il murmura: + +--Dites-lui que nous venons de rencontrer Fenil et qu'il nous a +salués. Cela lui fera plaisir. ... Il croira que je suis curé. + +Ils montèrent silencieusement. La soeur du moribond vint leur ouvrir. +En voyant les deux prêtres, elle éclata en sanglots, balbutiant au +milieu de ses larmes: + +--Tout est fini. Il vient de passer entre mes bras... j'étais seule. +Il a regardé autour de lui en mourant, il a murmuré «J'ai donc la +peste, qu'on m'a abandonné...» Ah! mes sieurs, il est mort avec des +larmes plein les yeux. + +Ils entrèrent dans la petite chambre où le curé Compan, la tête sur un +oreiller, paraissait dormir. Ses yeux étaient restés ouverts, et +cette face blanche, profondément triste, pleurait encore; les larmes +coulaient le long des joues. Alors, l'abbé Bourrette tomba à genoux, +sanglotant, priant, le front contre les couvertures qui pendaient. +L'abbé Faujas resta debout, regardant le pauvre mort; puis, après +s'être agenouillé un instant, il sortit discrètement. L'abbé +Bourrette, perdu dans sa douleur, ne l'entendit même pas refermer la +porte. + +L'abbé Faujas alla droit à l'évêché. Dans l'antichambre de monseigneur +Rousselot, il rencontra l'abbé Surin, chargé de papiers. + +--Est-ce que vous désiriez parler à monseigneur? lui demanda le +secrétaire avec son éternel sourire. Vous tomberiez mal. Monseigneur +est tellement occupé qu'il a fait condamner sa porte. + +--C'est pour une affaire très-pressante, dit tranquillement l'abbé +Faujas. Ou peut toujours le prévenir, lui faire savoir que je suis là. +J'attendrai, s'il le faut. + +--Je crains que ce ne soit inutile. Monseigneur a plusieurs personnes +avec lui. Revenez demain, cela vaudra mieux. + +Mais l'abbé prenait une chaise, lorsque l'évêque ouvrit la porte de +son cabinet. Il parut très-contrarié en apercevant le visiteur, qu'il +feignit d'abord de ne pas reconnaître. + +--Mon enfant, dit-il à Surin, quand vous aurez classé ces papiers, +vous reviendrez tout de suite; j'ai une lettre à vous dicter. + +Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait respectueusement +debout: + +--Ah! c'est vous, monsieur Faujas? J'ai bien du plaisir à vous voir. +... Vous avez quelque chose à me dire peut-être? Entrez, entrez dans +mon cabinet; vous ne me dérangez jamais. + +Le cabinet de monseigneur Rousselot était une vaste pièce, un peu +sombre, où un grand feu de bois brûlait continuellement, été comme +hiver. Le tapis, les rideaux très-épais, étouffaient l'air. Il +semblait qu'on entrât dans une eau tiède. L'évêque vivait là, +frileusement, dans un fauteuil, en douairière retirée du monde, ayant +horreur du bruit, se déchargeant sur l'abbé Fenil du soin de son +diocèse. Il adorait les littératures anciennes. On racontait qu'il +traduisait Horace en secret; les petits vers de l'Anthologie grecque +l'enthousiasmaient également, et il lui échappait des citations +scabreuses, qu'il goûtait avec une naïveté de lettré insensible aux +pudeurs du vulgaire. + +--Vous voyez, je n'ai personne, dit-il en s'installant devant le feu; +mais je suis un peu souffrant, j'avais fait défendre ma porte. Vous +pouvez parler, je me mets à votre disposition. + +Il y avait, dans son amabilité ordinaire, une vague inquiétude, une +sorte de soumission résignée. Quand l'abbé Faujas lui eut appris la +mort du curé Compan, il se leva, effaré, irrité: + +--Comment! s'écria-t-il, mon brave Compan est mort, et je n'ai pu lui +dire adieu!... Personne ne m'a averti!... Ah! tenez, mon ami, vous +aviez raison, lorsque vous me faisiez entendre que je n'étais plus le +maître ici; on abuse de ma bonté. + +--Monseigneur, dit l'abbé Faujas, sait combien je lui suis dévoué; je +n'attends qu'un signe de lui. L'évêque hocha la tête, murmurant: + +--Oui, oui, je me rappelle ce que vous m'avez offert; vous êtes un +excellent coeur. Seulement quel vacarme, si je rompais avec Fenil! +j'aurais les oreilles cassées pendant huit jours. Et pourtant si +j'étais bien sûr que vous me débarrassiez d'un coup du personnage, si +je n'avais pas peur qu'au bout d'une semaine il revînt vous mettre un +pied sur la gorge.... + +L'abbé Faujas ne put réprimer un sourire. Des larmes montèrent aux +yeux de l'évêque. + +--J'ai peur, c'est vrai, reprit-il en se laissant tomber de nouveau +dans son fauteuil; j'en suis à ce point. C'est ce malheureux qui a tué +Compan et qui m'a fait cacher son agonie, pour que je ne puisse +aller lui fermer les yeux; il a des inventions terribles.... Mais, +voyez-vous, j'aime mieux vivre en paix. Fenil est très-actif, il me +rend de grands services dans le diocèse. Quand je ne serai plus là, +les choses s'arrangeront peut-être plus sagement. + +Il se calmait, il retrouvait son sourire. + +--D'ailleurs, tout va bien en ce moment, je ne vois aucune +difficulté.... On peut attendre. + +L'abbé Faujas s'assit, et tranquillement: + +--Sans doute.... Pourtant il va falloir que vous nommiez un curé à +Saint-Saturnin, en remplacement de monsieur l'abbé Compan. + +Monseigneur Rousselot porta ses mains à ses tempes, d'un air +désespéré. + +--Mon Dieu! vous avez raison, balbutia-t-il. Je ne pensais plus à +cela.... Le brave Compan ne sait pas dans quel souci il me met, en +mourant si brusquement, sans que je sois prévenu. Je vous avais promis +la place, n'est-ce pas? + +L'abbé s'inclina. + +--Eh bien! mon ami, vous allez me sauver; vous me laisserez reprendre +ma parole. Vous savez combien Fenil vous déteste; le succès de +l'oeuvre de la Vierge l'a rendu tout à fait furieux; il jure qu'il +vous empêchera de conquérir Plassans. Vous voyez que je vous parle à +coeur ouvert. Or, ces jours derniers, comme on causait de la cure de +Saint-Saturnin, j'ai prononcé votre nom. Fenil est entré dans une +colère affreuse, et j'ai dû jurer que je donnerais la cure à un de ses +protégés, l'abbé Chardon, que vous connaissez, un homme très-digne +d'ailleurs.... Mon ami, faites cela pour moi, renoncez à cette idée. +Je vous donnerai tel dédommagement qu'il vous plaira. + +Le prêtre resta grave. Après un silence, comme s'il s'était consulté: + +--Vous n'ignorez pas, monseigneur, dit-il, que je n'ai aucune ambition +personnelle; je désire vivre dans la retraite, ce serait pour moi une +grande joie de renoncer à cette cure. Seulement je ne suis pas mon +maître, je tiens à satisfaire les protecteurs qui s'intéressent à +moi.... Pour vous-même, monseigneur, réfléchissez avant de prendre une +détermination que vous pourriez regretter plus tard. + +Bien que l'abbé Faujas eût parlé très-humblement, l'évêque sentit la +menace cachée que contenaient ces paroles. Il se leva, fit quelques +pas, en proie à une perplexité pleine d'angoisse. Puis, levant les +mains: + +--Allons, voilà du tourment pour longtemps.... J'aurais voulu éviter +toutes ces explications; mais, puisque vous insistez, il faut parler +franchement.... Eh bien! cher monsieur, l'abbé Fenil vous reproche +beaucoup de choses. Comme je crois vous l'avoir déjà dit, il a dû +écrire à Besançon, d'où il aura appris les fâcheuses histoires que +vous savez.... Certes, vous m'avez expliqué tout cela, je connais vos +mérites, votre vie de repentir et de retraite; mais que voulez-vous? +le grand vicaire a des armes contre vous, il en use terriblement. +Souvent je ne sais comment vous défendre.... Quand le ministre m'a +prié de vous accepter dans mon diocèse, je ne lui ai pas caché que +votre situation serait difficile. Il s'est montré plus pressant, +il m'a dit que cela vous regardait, et j'ai fini par consentir. +Seulement, il ne faut pas aujourd'hui me demander l'impossible. + +L'abbé Faujas n'avait pas baissé la tête; il la releva même, il +regarda l'évêque en face, disant de sa voix brève: + +--Vous m'avez donné votre parole, monseigneur. + +--Certainement, certainement.... Le pauvre Compan baissait tous les +jours, vous êtes venu me confier certaines choses; alors, j'ai promis, +je ne le nie pas.... Écoutez, je veux vous tout dire, pour que vous ne +puissiez m'accuser de tourner comme une girouette. Vous prétendiez +que le ministre désirait vivement votre nomination à la cure de +Saint-Saturnin. Eh bien! j'ai écrit, je me suis informé, un de mes +amis est allé au ministère. On lui a presque ri au nez, on lui a dit +qu'on ne vous connaissait même pas. Le ministre se défend absolument +d'être votre protecteur, entendez-vous! Si vous le souhaitez, je vais +vous faire lire une lettre où il se montre bien sévère à votre égard. + +Et il tendait le bras pour fouiller dans un tiroir; mais l'abbé Faujas +s'était mis debout, sans le quitter des yeux, avec un sourire où +perçait une pointe d'ironie et de pitié. + +--Ah! monseigneur, monseigneur! murmura-t-il. Puis, au bout d'un +silence, comme ne voulant pas s'expliquer davantage: + +--Je vous rends votre parole, monseigneur, reprit-il. Croyez que, dans +tout ceci, je travaillais plus encore pour vous que pour moi. Plus +tard, quand il ne sera plus temps, vous vous souviendrez de mes +avertissements. Il se dirigeait vers la porte; mais l'évêque le +retint, le ramena, en murmurant d'un air inquiet: + +--Voyons, que voulez-vous dire? Expliquez-vous, cher monsieur Faujas. +Je sais bien qu'on me boude à Paris, depuis l'élection du marquis de +Lagrifoul. On me connaît vraiment bien peu, si l'on s'imagine que j'ai +trempé là dedans; je ne sors pas de ce cabinet deux fois par mois.... +Alors vous croyez qu'on m'accuse d'avoir fait nommer le marquis? + +--Oui, je le crains, dit nettement le prêtre. + +--Eh! c'est absurde, je n'ai jamais mis le nez dans la politique, je +vis avec mes chers livres. C'est Fenil qui a tout fait. Je lui ai dit +vingt fois qu'il finirait par me causer des embarras à Paris. + +Il s'arrêta, rougit légèrement d'avoir laissé échapper ces dernières +paroles. L'abbé Faujas s'assit de nouveau devant lui, et d'une voix +profonde: + +--Monseigneur, vous venez de condamner votre grand vicaire.... Je ne +vous ai point dit autre chose. Ne continuez pas à faire cause commune +avec lui, ou il vous causera des soucis très-graves. J'ai des amis +à Paris, quoi que vous puissiez croire. Je sais que l'élection du +marquis de Lagrifoul a fortement indisposé le gouvernement contre +vous. A tort ou à raison, on vous croit la cause unique du mouvement +d'opposition qui se manifeste à Plassans, où le ministre, pour des +motifs particuliers, tient absolument à obtenir la majorité. Si, aux +élections prochaines, le candidat légitimiste passait encore, ce +serait extrêmement fâcheux, je craindrais pour votre tranquilité. + +--Mais c'est abominable! s'écria le malheureux évêque, en s'agitant +dans son fauteuil; je ne puis pas empêcher la candidat légitimiste +dépasser, moi! Est-ce que j'ai la moindre influence, est-ce que je me +suis jamais mêlé de ces choses?... Ah! tenez, il y a des jours où +j'ai envie d'aller m'enfermer au fond d'un couvent. J'emporterais ma +bibliothèque, je vivrais bien tranquille.... C'est Fenil qui devrait +être évêque à ma place. Si j'écoutais Fenil, je me mettrais tout à +fait en travers du gouvernement, je n'écouterais que Rome, j'enverrais +promener Paris. Mais ce n'est pas mon tempérament, je veux mourir +tranquille.... Alors, vous dites que le ministre est furieux contre +moi? + +Le prêtre ne répondit pas; deux plis qui se creusaient aux coins de sa +bouche, donnaient à sa face un mépris muet. + +--Mon Dieu, continua l'évêque; si je pensais lui être agréable en +vous nommant curé de Saint-Saturnin, je tâcherais d'arranger cela.... +Seulement, je vous assure, vous vous trompez; vous êtes peu en odeur +de sainteté. + +L'abbé Faujas eut un geste brusque. Il se livra, dans une courte +impatience: + +--Eh! dit-il, oubliez-vous que des infamies courent sur mon compte et +que je suis arrivé à Plassans avec une soutane percé! Lorsqu'on envoie +un homme perdu à un poste dangereux, on le renie jusqu'au jour du +triomphe.... Aidez-moi à réussir, monseigneur, vous verrez que j'ai +des amis à Paris. + +Puis, comme l'évêque, surpris de cette figure d'aventurier énergique +qui venait de se dresser devant lui, continuait à le regarder +silencieusement, il redevint souple; il reprit: + +--Ce sont des suppositions, je veux dire que j'ai beaucoup à me faire +pardonner. Mes amis, attendent pour vous remercier, que ma situation +soit complètement assise. + +Monseigneur Rousselot resta muet un instant encore. C'était une nature +très-fine, ayant appris le vice humain dans les livres. Il avait +conscience de sa grande faiblesse, il en était même un peu honteux; +mais il se consolait, en jugeant les hommes pour ce qu'ils valaient. +Dans sa vie d'épicurien lettré, il y avait, par instants, une profonde +moquerie des ambitieux qui l'entouraient en se disputant les lambeaux +de son pouvoir. + +--Allons, dit-il en souriant, vous êtes un homme tenace, cher monsieur +Faujas. Puisque je vous ai fait une promesse, je la tiendrai.... Il +y a six mois, je l'avoue, j'aurais eu peur de soulever tout Plassans +contre moi; mais vous avez su vous faire aimer, les dames de la ville +me parlent souvent de vous avec de grands éloges. En vous donnant la +cure de Saint-Saturnin, je paye la dette de l'oeuvre de la Vierge. + +L'évêque avait retrouvé son amabilité enjouée, ses manières exquises +de prélat charmant. L'abbé Surin, à ce moment, passa sa jolie tête +dans l'entre-bâillement de la porte. + +--Non, mon enfant, dit l'évêque, je ne vous dicterai pas cette +lettre.... Je n'ai plus besoin de vous. Vous pouvez vous retirer. + +--Monsieur l'abbé Fenil est là, murmura le jeune prêtre. + +--Ah! bien, qu'il attende. + +Monseigneur Rousselot avait eu un léger tressaillement, mais il fit un +geste de décision presque plaisant, il regarda l'abbé Faujas d'un air +d'intelligence. + +--Tenez, sortez par ici, lui dit-il en ouvrant une porte cachée sous +une portière. + +Il l'arrêta sur le seuil, il continua à le regarder en riant. + +--Fenil va être furieux.... Vous me promettez de me défendre contre +lui, s'il crie trop fort? Je vous le mets sur les bras, je vous en +avertis. Je compte bien aussi que vous ne laisserez pas réélire +le marquis de Lagrifoul.... Dame! c'est sur vous que je m'appuie +maintenant, cher monsieur Faujas. + +Il le salua du bout de sa main blanche, puis rentra nonchalamment +dans la tiédeur de son cabinet. L'abbé était resté courbé, surpris de +l'aisance toute féminine avec laquelle monseigneur Rousselot changeait +de maître et se livrait au plus fort. Alors seulement il sentit que +l'évêque venait de se moquer de lui, comme il devait se moquer de +l'abbé Fenil, du fauteuil moelleux où il traduisait Horace. + +Le jeudi suivant, vers dix heures, au moment où la belle société de +Plassans s'écrasait dans le salon vert des Rougon, l'abbé Faujas parut +sur le seuil. Il était superbe, grand, rose, vêtu d'une soutane fine +qui luisait comme un satin. Il resta grave avec un léger sourire, à +peine un pli aimable des lèvres, tout juste ce qu'il fallait pour +éclairer sa face austère d'un rayon de bonhomie. + +--Ah! c'est ce cher curé! cria gaiement madame de Condamin. + +Mais la maîtresse de la maison se précipita; elle prit dans ses deux +mains une des mains de l'abbé, l'amenant au milieu du salon, le +cajolant du regard, avec un doux balancement de tête. + +--Quelle surprise, quelle bonne surprise! répéta-t-elle. Voilà un +siècle qu'on ne vous a vu. Il faut donc que le bonheur tombe chez +vous, pour que vous vous souveniez de vos amis? Lui, saluait avec +aisance. Autour de lui, c'était une ovation flatteuse, un chuchotement +de femmes ravies. Madame Delangre et madame Rastoil n'attendirent pas +qu'il vînt les saluer; elles s'avancèrent pour le complimenter de sa +nomination qui était officielle depuis le matin. Le maire, le juge de +paix, jusqu'à monsieur de Bourdeu, lui donnèrent des poignées de main +vigoureuses. + +--Hein! quel gaillard! murmura M. de Condamin à l'oreille du docteur +Porquier; il ira loin. Je l'ai flairé dès le premier jour.... Vous +savez qu'ils mentent comme des arracheurs de dents, la vieille Rougon +et lui, avec leurs simagrées. Je l'ai vu se glisser ici plus de +dix fois, à la nuit tombante. Ils doivent tremper dans de jolies +histoires, tous les deux! + +Mais le docteur Porquier eût une peur atroce que M. de Condamin ne le +compromît; il se hâta de le quitter pour serrer, comme les autres, la +main de l'abbé Faujas, bien qu'il ne lui eût jamais adressé la parole. + +Cette entrée triomphale fut le grand événement de la soirée. L'abbé +s'étant assis, un triple cercle de jupes l'entoura. Il causa avec une +charmante bonhomie, parla de toutes choses, évitant soigneusement de +répondre aux allusions. Félicité l'ayant questionné directement, il se +contenta de dire qu'il n'habiterait pas la cure, qu'il préférait le +logement où il vivait si tranquille, depuis près de trois ans. Marthe +était là, parmi les dames, très-réservée, ainsi qu'à son ordinaire. +Elle avait simplement souri à l'abbé, le regardant de loin, un peu +pâle, l'air las et inquiet. Mais, lorsqu'il eut fait connaître son +intention de ne pas quitter la rue Balande, elle rougit beaucoup, +elle se leva pour passer dans le petit salon, comme suffoquée par la +chaleur. Madame Paloque, auprès de laquelle M. de Condamin était allé +s'asseoir, ricana en lui disant assez haut pour être entendue: --C'est +propre, n'est-ce pas?... Elle devrait au moins ne pas lui donner des +rendez-vous ici, puisqu'ils ont toute la journée chez eux. + +Seul, M. de Condamin se mit à rire. Les autres personnes prirent un +air froid. Madame Paloque, comprenant qu'elle venait de se faire du +tort, essaya de tourner la chose en plaisanterie. Cependant, dans les +coins, on causait de l'abbé Fenil. La grande curiosité était de savoir +s'il allait venir. M. de Bourdeu, un des amis du grand vicaire, +raconta doctement qu'il était souffrant. La nouvelle de cette +indisposition fut accueillie par des sourires discrets. Tout le monde +était au courant de la révolution qui avait eu lieu à l'évêché. L'abbé +Surin donnait à ces dames des détails très-curieux, sur l'horrible +scène survenue entre monseigneur et le grand vicaire. Ce dernier, +battu par monseigneur, faisait raconter qu'une attaque de goutte le +clouait chez lui. Mais ce n'était pas là un dénoûment, et l'abbé Surin +ajoutait que «l'on en verrait bien d'autres.» Cela se répétait à +l'oreille avec de petites exclamations, des hochements de tête, des +moues de surprise et de doute. Pour l'instant, du moins, c'était +l'abbé Faujas qui l'emportait. Aussi les belles dévotes se +chauffaient-elles doucement à ce soleil levant. + +Vers le milieu de la soirée, l'abbé Bourrette entra. Les conversations +se turent, on le regarda curieusement. Personne n'ignorait que, la +veille encore, il comptait sur la cure de Saint-Saturnin; il avait +suppléé l'abbé Compan pendant sa longue maladie; la place était à lui. +Il resta un instant sur le seuil sans remarquer le mouvement que son +arrivée produisait, un peu essoufflé, les paupières battantes. Puis, +ayant aperçu l'abbé Faujas, il se précipita, lui serra les deux mains +avec effusion, en s'écriant: + +--Ah! mon bon ami, laissez-moi vous féliciter.... Je viens de chez +vous, où j'ai appris par votre mère que vous étiez ici.... Je suis +bien heureux de vous rencontrer. + +L'abbé Faujas s'était levé, gêné, malgré son grand sang-froid, surpris +par ces tendresses qu'il n'attendait point. + +--Oui, murmura-t-il, j'ai dû accepter, malgré mon peu de mérite.... +J'avais d'abord refusé, citant à monseigneur des prêtres plus dignes, +vous citant vous-même.... + +L'abbé Bourrette cligna les yeux; et, l'emmenant à l'écart, baissant +la voix: + +--Monseigneur m'a tout conté.... Il paraît que Fenil ne voulait +absolument pas entendre parler de moi. Il aurait mis le feu au +diocèse, si j'avais été nommé: ce sont ses propres paroles. Mon crime +est d'avoir fermé les yeux à ce pauvre Compan.... Et il exigeait, +comme vous le savez, la nomination de l'abbé Chardon. Un homme pieux +sans doute, mais d'une insuffisance notoire. Le grand vicaire comptait +régner sous son nom à Saint-Saturnin.... C'est alors que monseigneur +vous a donné la place pour lui échapper et lui faire pièce. Cela me +venge. Je suis enchanté, mon cher ami.... Est-ce que vous connaissiez +l'histoire? + +--Non, pas dans les détails. + +--Eh bien! les choses se sont passées ainsi, je vous l'affirme. Je +tiens les faits de la bouche même de monseigneur.... Entre nous, il +m'a laissé entrevoir un beau dédommagement. Le second grand vicaire, +l'abbé Vial, a depuis longtemps le désir d'aller se fixer à Rome; la +place serait libre, vous entendez. Enfin, silence sur tout ceci.... Je +ne donnerais pas ma journée pour beaucoup d'argent. + +Et il continuait à serrer les mains de l'abbé Faujas, tandis que sa +large face jubilait d'aise. Autour d'eux, les dames se regardaient +d'un air étonné, avec des sourires. Mais la joie du bonhomme était si +franche, qu'elle finit par se communiquer à tout le salon vert, où +l'ovation faite au nouveau curé prit un caractère plus intime et +plus attendri. Les jupes se rapprochèrent; on parla des orgues de la +cathédrale, qui avaient besoin d'être réparées; madame de Condamin +promit un reposoir superbe pour la procession de la prochaine +Fête-Dieu. + +L'abbé Bourrette prenait sa part du triomphe, lorsque madame Paloque, +allongeant sa face de monstre, lui toucha l'épaule, en lui murmurant à +l'oreille: + +--Alors, monsieur l'abbé, demain, vous ne confesserez pas dans la +chapelle Saint-Michel? + +Le prêtre, depuis qu'il suppléait l'abbé Compan, avait pris le +confessionnal de la chapelle Saint-Michel, le plus grand, le plus +commode de l'église, qui était réservé particulièrement au curé. Il ne +comprit pas d'abord; il cligna les yeux, en regardant madame Paloque. + +--Je vous demande, reprit-elle, si vous reprendrez demain votre ancien +confessionnal dans la chapelle des Saints-Anges. + +Il devint un peu pâle et garda le silence un instant encore. Il +baissait les yeux sur le tapis, éprouvant une légère douleur à la +nuque, comme s'il venait d'être frappé par derrière. Puis, sentant que +madame Paloque restait là, à le dévisager: + +--Certainement, balbutia-t-il, je reprends mon ancien +confessionnal.... Venez à la chapelle des Saints-Anges, la dernière +à gauche, du côté du cloître.... Elle est très-humide. Couvrez-vous +bien, chère dame, couvrez-vous bien. + +Il avait des larmes au bord des paupières. Il s'était pris de +tendresse pour le beau confessionnal de la chapelle Saint-Michel, où +le soleil entrait, l'après-midi, juste à l'heure de la confession. +Jusque-là, il n'avait éprouvé aucun regret à remettre la cathédrale +aux mains de l'abbé Faujas; mais ce petit fait, ce déménagement d'une +chapelle à une autre, lui parut horriblement pénible; il lui sembla +que le but de toute sa vie était manqué. Madame Paloque fit remarquer +à voix haute qu'il était devenu triste tout d'un coup; mais lui, se +défendit, essaya de sourire encore. Il quitta le salon de bonne heure. + +L'abbé Faujas resta un des derniers. Rougon était venu le +complimenter, causant gravement, assis tous deux aux deux coins d'un +canapé. Ils parlaient de la nécessité des sentiments religieux dans +un État sagement administré; tandis que chaque dame qui se retirait, +avait devant eux une longue révérence. + +--Monsieur l'abbé, dit gracieusement Félicité, vous savez que vous +êtes le cavalier de ma fille. + +Il se leva. Marthe l'attendait, près de la porte. La nuit était très +noire. Dans la rue, il furent comme aveuglés par l'obscurité. Ils +traversèrent la place de la Sous-Préfecture, sans prononcer une +parole; mais, rue Balande, devant la maison, Marthe lui toucha le +bras, au moment où il allait mettre la clef dans la serrure. + +--Je suis bien heureuse du bonheur qui vous arrive, lui dit-elle d'une +voix très-émue.... Soyez bon, aujourd'hui, faites-moi la grâce que +vous m'avez refusée jusqu'à présent. Je vous assure, l'abbé Bourrette +ne m'entend pas. Vous seul pouvez me diriger et me sauver. + +Il l'écarta d'un geste. Puis, quand il eut ouvert la porte et allumé +la petite lampe que Rose laissait au bas de l'escalier, il monta, en +lui disant doucement: + +--Vous m'avez promis d'être raisonnable.... Je songerai à ce que vous +demandez. Nous en causerons. + +Elle lui aurait baisé les mains. Elle n'entra chez elle que +lorsqu'elle l'eût entendu refermer sa porte, à l'étage supérieur. Et, +pendant qu'elle se déshabillait et qu'elle se couchait, elle n'écouta +pas Mouret, à moitié endormi, qui lui racontait longuement les cancans +qui couraient la ville. Il était allé à son cercle, le cercle du +Commerce, où il mettait rarement les pieds. --L'abbé Faujas a roulé +l'abbé Bourrette, répétait-il pour la dixième fois, en tournant +lentement la tête sur l'oreiller. Cet abbé Bourrette, quel pauvre +homme! N'importe, c'est amusant de voir les calotins se manger entre +eux. L'autre jour, tu te souviens, lorsqu'ils s'embrassaient, au fond +du jardin, est-ce qu'on n'aurait pas dit deux frères? Ah! bien, oui, +ils se volent jusqu'à leurs dévotes.... Pourquoi ne réponds-tu pas, ma +bonne? Tu crois que ce n'est pas vrai?... Non, tu dors, n'est-ce pas? +Alors bonsoir, à demain. + +Il se rendormit, mâchant des lambeaux de phrases. Marthe, les yeux +grands ouverts, regardait en l'air, suivait au plafond, éclairé par +la veilleuse, le frôlement des pantoufles de l'abbé Faujas, qui se +mettait au lit. + + + +XII + + +Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque +soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il +refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il +restait là, à se dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans +même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait: + +--Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle? + +Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il +retrouvait sa femme et l'abbé à la même place, sur la terrasse; tandis +que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de +gardienne muette et aveugle. + +Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il +continuait à en faire le plus grand éloge. C'était décidément un homme +supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés. +Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la +méchanceté qu'elle mettait à lui demander des nouvelles de sa femme, +au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame +Rougon ne réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle +croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dévisageait en souriant +finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par +la langue duquel toute la ville passait, était maintenant pris d'une +pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage. + +--Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité +à sa fille. Il te laisse libre. + +Marthe la regarda d'un air de surprise. + +--J'ai toujours été libre, dit-elle. + +--Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser.... Tu m'avais dit qu'il +voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil. + +--Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous +étiez imaginé cela.... Mon mari est au mieux avec monsieur l'abbé +Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble. + +Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à +vouloir que son mari et l'abbé ne fussent pas bons amis. Souvent, au +comité de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des +questions qui l'impatientaient. La vérité était qu'elle se trouvait +très-heureuse, très-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui +avait paru plus tiède. L'abbé Faujas lui ayant laissé entendre +qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abbé +Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette espérance, +avec des joies naïves de première communiante à laquelle on a promis +des images de sainteté, si elle est sage. Elle croyait, par instants, +redevenir enfant; elle avait des fraîcheurs de sensation, des +puérilités de désir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui +taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baignés de larmes, sous +la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud. + +--Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquiétude. + +--Rien, +je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien +contente. + +Il haussa les épaules, tout en donnant de délicats coups de +ciseaux pour bien égaliser la ligne des buis; il mettait un grand +amour-propre, chaque année, à avoir les buis les plus corrects du +quartier. Marthe, qui avait essuyé ses yeux, pleura de nouveau, à +grosses larmes chaudes, serrée à la gorge, touchée jusqu'au coeur par +l'odeur de toute cette verdure coupée. Elle avait alors quarante ans, +et c'était sa jeunesse qui pleurait. + +Cependant, l'abbé Faujas, depuis qu'il était curé de Saint-Saturnin, +avait une dignité douce, qui semblait le grandir encore. Il portait +son bréviaire et son chapeau magistralement. A la cathédrale, il +s'était révélé par des coups de force qui lui assurèrent le respect du +clergé. L'abbé Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions +de détail, paraissait laisser la place libre à son adversaire. Mais +celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement. +Il avait une fierté à lui, d'une souplesse et d'une humilité +surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans était loin de lui +appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrêtait parfois dans la rue pour +serrer la main de M. Delangre, il échangeait simplement de courts +saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invités du +président Rastoil. Toute une partie de la société de la ville gardait +à son égard une grande méfiance. On l'accusait d'avoir des opinions +politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se +déclarât pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il était du +parti des honnêtes gens, ce qui le dispensait de répondre plus +nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hâte, il continuait de +rester à l'écart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes. + +--Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il à l'abbé Bourrette, +qui le pressait de faire une visite à M. Rastoil. Et l'on sut qu'il +avait refusé deux invitations à dîner de la sous-préfecture. Il +ne fréquentait toujours que les Mouret. Il restait là, comme en +observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux +sociétés étaient réunies dans les jardins, à droite et à gauche, il se +mettait à la fenêtre, regardait le soleil se coucher au loin, derrière +les forêts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les +yeux, il répondait d'une façon également aimable aux saluts des +Rastoil et aux saints de la sous-préfecture. C'étaient là tous les +rapports qu'il eût encore avec les voisins. + +Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui +appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se réserver la +tonnelle du fond, aux heures de son bréviaire; toutes les allées, +toutes les plates-bandes, étaient à lui; sa soutane tachait de noir +toutes les verdures. Ce mardi-là, il fit le tour, salua M. Maffre et +madame Rastoil, qu'il aperçut en contre-bas; puis, il vint passer +sous la terrasse de la sous-préfecture, où se trouvait accoudé M. de +Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant +salué, il remontait l'allée, lorsque le docteur l'appela. + +--Monsieur l'abbé, un mot, je vous prie? + +Et il lui demanda à quelle heure il pourrait le voir, le lendemain. +C'était la première fois qu'une des deux sociétés adressait ainsi la +parole au prêtre, d'un jardin à l'autre. Le docteur était dans un +grand souci: son garnement de fils venait d'être surpris, avec une +bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrière les +prisons. Le pis était qu'on accusait Guillaume d'être le chef de la +bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que +lui. + +--Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que +jeunesse se passe. Voilà une belle affaire! Toute la ville est en +révolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a +trouvé une dame avec eux. + +Le docteur se montra très-choqué. + +--Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prêtre. +Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les +plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal +élevé mon fils.... Ma position est vraiment bien pénible. On devrait +pourtant mieux me connaître. J'ai soixante ans de vie sans tache +derrière moi. + +Et il continua à gémir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour +son fils, parlant de sa clientèle, qu'il craignait de perdre. L'abbé +Faujas, debout au milieu de l'allée, levait la tête, écoutait +gravement. + +--Je ne demande pas mieux que de vous être utile, dit-il avec +obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une +juste indignation l'a emporté trop loin; je vais même le prier de +m'accorder rendez-vous pour demain. Il est là, à côté. + +Il traversa le jardin, se pencha vers M. Maffre, qui, en effet, était +toujours là, en compagnie de madame Rastoil. Mais, quand le juge de +paix sut que le curé désirait avoir un entretien avec lui, il ne +voulut pas qu'il se dérangeât, il se mit à sa disposition, en lui +disant qu'il aurait l'honneur de lui rendre visite le lendemain. + +--Ah! monsieur le curé, ajouta madame Rastoil, mes compliments pour +votre prône de dimanche. Toutes ces dames étaient bien émues, je vous +assure. + +Il salua, il traversa de nouveau le jardin, pour venir rassurer le +docteur Porquier. Puis, lentement, il se promena jusqu'à la nuit dans +les allées, sans se mêler davantage aux conversations, écoutant les +rires des deux sociétés, à droite et à gauche. + +Le lendemain, lorsque M. Maffre se présenta, l'abbé Faujas surveillait +les travaux de deux ouvriers qui réparaient le bassin. Il avait +témoigné le désir de voir le jet d'eau marcher; ce bassin sans eau +était triste, disait-il. Mouret ne voulait pas, prétendait qu'il +pouvait arriver des accidents; mais Marthe avait arrangé les choses, +en décidant qu'on entourerait le bassin d'un grillage. + +--Monsieur le curé, cria Rose, il y a là monsieur le juge de paix qui +vous demande. + +L'abbé Faujas se hâta. Il voulait faire monter M. Maffre au second, à +son appartement; mais Rose avait déjà ouvert la porte du salon. + +--Entrez donc, disait-elle. Est-ce que vous n'êtes pas chez vous ici! +Il est inutile de faire monter deux étages à monsieur le juge de +paix.... Seulement, si vous m'aviez prévenue ce matin, j'aurais +épousseté le salon. + +Comme elle refermait la porte sur eux, après avoir ouvert les volets, +Mouret l'appela dans la salle à manger. + +--C'est ça, Rose, dit-il, tu lui donneras mon dîner, ce soir, à ton +curé, et, s'il n'a pas assez de couvertures en haut, tu l'apporteras +dans mon lit, n'est-ce pas? + +La cuisinière échangea un regard d'intelligence avec Marthe, qui +travaillait devant la fenêtre, en attendant que le soleil eût quitté +la terrasse. Puis, haussant les épaules: + +--Tenez, monsieur, murmurait-elle, vous n'avez jamais eu bon coeur. + +Et elle s'en alla. Marthe continua à travailler sans lever la tête. +Depuis quelques jours, elle s'était remise au travail avec une sorte +de fièvre. Elle brodait une nappe d'autel; c'était un cadeau pour la +cathédrale. Ces dames voulaient donner un autel tout entier. Mesdames +Rastoil et Delangre s'étaient chargées des candélabres, madame de +Condamin faisait venir de Paris un superbe christ d'argent. + +Cependant, dans le salon, l'abbé Faujas adressait de douces +remontrances à M. Maffre, en lui disant que le docteur Porquier était +un homme religieux, d'une grande honorabilité, et qu'il souffrait, +le premier de la déplorable conduite de son fils. Le juge de paix +l'écoutait béatement; sa face épaisse, ses gros yeux à fleur de +tête, prenaient un air d'extase, à certains mots pieux que le prêtre +prononçait d'une façon plus pénétrante. Il convint qu'il s'était +montré un peu vif, il dit être prêt à toutes les excuses, du moment +que monsieur le curé pensait qu'il avait péché. + +--Et vos fils? demanda l'abbé; il faudra me les envoyer, je leur +parlerai. + +M. Maffre secoua la tête avec un léger ricanement. + +--N'ayez pas peur, monsieur le curé: les gredins ne recommenceront +pas.... Il y a trois jours qu'ils sont enfermés dans leur chambre, au +pain et à l'eau. Voyez-vous, quand j'ai appris l'affaire, si j'avais +eu un bâton, je le leur aurais cassé sur l'échine. + +L'abbé le regarda, en se souvenant que Mouret l'accusait d'avoir +tué sa femme par sa dureté et son avarice; puis, avec un geste de +protestation: + +-- Non, non, dit-il; ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre les jeunes +gens. Votre aîné, Ambroise, a une vingtaine d'années, et le cadet va +sur ses dix-huit ans, n'est-ce pas? Songez que ce ne sont plus des +bambins; il faut leur tolérer quelques amusements. + +Le juge de paix restait muet de surprise. + +--Alors vous les laisseriez fumer, vous leur permettriez d'aller au +café? murmura-t-il. + +--Sans doute, reprit le prêtre en souriant. Je vous répète que les +jeunes gens doivent pouvoir se réunir pour causer ensemble, fumer des +cigarettes, jouer même une partie de billard ou d'échecs.... Ils se +permettront tout, si vous ne leur tolérez rien.... Seulement, vous +devez bien penser, que je ne les enverrais pas dans tous les cafés. Je +voudrais pour eux un établissement particulier, un cercle, comme j'en +ai vu dans plusieurs villes. Et il développa tout un plan. M. Maffre, +peu à peu, comprenait, hochait la tête, disant: + +--Parfait, parfait.... Ce serait le digne pendant de l'oeuvre de la +Vierge. Ah! monsieur le curé, il faut mettre à exécution un si beau +projet. + +--Eh bien, conclut le prêtre en le reconduisant jusque dans la rue, +puisque l'idée vous semble bonne, dites-en un mot à vos amis. Je +verrai monsieur Delangre, je lui en parlerai également.... Dimanche, +après les vêpres, nous pourrions nous réunir à la cathédrale, pour +prendre une décision. + +Le dimanche, M. Maffre amena M. Rastoil. Ils trouvèrent l'abbé Faujas +et M. Delangre dans une petite pièce attenante à la sacristie. Ces +messieurs se montraient très-enthousiastes. En principe, la création +d'un cercle de jeunes gens fut résolue; seulement, on batailla quelque +temps sur le nom que ce cercle porterait. M. Maffre voulait absolument +qu'on le nommât le cercle de Jésus. + +--Eh! non, finit par s'écrier le prêtre impatienté; vous n'aurez +personne, on se moquera des rares adhérents. Comprenez donc qu'il +ne s'agit pas de mettre quand même la religion dans l'affaire; au +contraire, je compte bien laisser la religion à la porte. Nous voulons +distraire honnêtement la jeunesse, la gagner à notre cause, rien de +plus. + +Le juge de paix regardait le président d'un air si étonné, si anxieux, +que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira +sournoisement la soutane de l'abbé. Celui-ci, se calmant, reprit avec +plus de douceur: + +--J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je +vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un +nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui +dit bien ce qu'il veut dire. + +M. Rastoil et M. Maffre s'inclinèrent, bien que cela leur parût un peu +fade. Ils parlèrent ensuite de nommer monsieur le curé président d'un +comité provisoire. + +--Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil à l'abbé +Faujas, que cela n'entre pas dans les idées de monsieur le curé. + +--Sans doute, je refuse, dit l'abbé en haussant légèrement les +épaules; ma soutane effrayerait les timides, les tièdes. Nous +n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-là que +nous ouvrons le cercle. Nous désirons ramener à nous les égarés; en un +mot, faire des disciples, n'est-ce pas? + +--Évidemment, répondit le président. + +--Eh bien! il est préférable que nous nous tenions dans l'ombre, moi +surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil, +et le vôtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce +seront eux qui auront eu l'idée du cercle. Envoyez-les-moi demain, je +m'entendrai tout au long avec eux. J'ai déjà un local en vue, avec +un projet de statuts tout prêt.... Quant à vos deux fils, monsieur +Maffre, ils seront naturellement inscrits en tête de la liste des +adhérents. + +Le président parut flatté du rôle destiné à son fils. Aussi les choses +furent-elles ainsi convenues, malgré la résistance du juge de paix, +qui avait espéré tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Dès +le lendemain, Séverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport +avec l'abbé Faujas. Séverin était un grand jeune homme de vingt-cinq +ans, le crâne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'être reçu +avocat, grâce à la position occupée par son père; celui-ci rêvait +anxieusement d'en faire un substitut, désespérant de lui voir se créer +une clientèle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la +tête futée, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus +jeune d'une année; la _Gazette de Plassans_ l'annonçait comme une +lumière future du barreau. Ce fut surtout à ce dernier que l'abbé +donna les instructions les plus minutieuses; le fils du président +faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le +cercle de la Jeunesse fut créé et installé. + +Il y avait alors, sous l'église des Minimes, située au bout du cours +Sauvaire, de vastes offices et un ancien réfectoire du couvent, dont +on ne se servait plus. C'était là le local que l'abbé Faujas avait en +vue. Le clergé de la paroisse le céda très-volontiers. Un matin, le +comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans +ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en +constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième +jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un +café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux +billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut +percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail +des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant, +pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir +descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande +salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon +de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé les +deux billards. Ils étaient juste sous le maître-autel. + +--Ah! mes pauvres petits, dit un jour Guillaume Porquier aux fils +Maffre, qu'il rencontra sur le cours, on va donc vous faire servir la +messe, maintenant, entre deux parties de bezigue. + +Ambroise et Alphonse le supplièrent de ne plus leur parler en plein +jour, parce que leur père les avait menacés de les engager dans la +marine, s'ils le fréquentaient encore. La vérité était que, le premier +étonnement passé, le cercle de la Jeunesse obtenait un grand succès. +Monseigneur Rousselot en avait accepté la présidence honoraire; il y +vint même un soir, en compagnie de son secrétaire, l'abbé Surin; ils +burent chacun un verre de sirop de groseille, dans le petit salon; et +l'on garda avec respect, sur un dressoir, le verre dont s'était servi +monseigneur. On raconte encore cette anecdote avec émotion à Plassans. +Cela détermina l'adhésion de tous les jeunes gens de la société. +Il fut très-mauvais genre de ne pas faire partie du cercle de la +Jeunesse. + +Cependant, Guillaume Porquier rôdait autour du cercle, avec des rires +de jeune loup rêvant d'entrer dans la bergerie. Les fils Maffre, +malgré la peur affreuse qu'ils avaient de leur père, adoraient ce +grand garçon éhonté, qui leur racontait des histoires de Paris, et +leur ménageait des parties fines, dans les campagnes des environs. +Aussi finirent-ils par lui donner un rendez-vous chaque samedi, à neuf +heures, sur un banc de la promenade du Mail. Ils s'échappaient du +cercle, bavardaient jusqu'à onze heures, cachés dans l'ombre noire +des platanes. Guillaume revenait avec insistance aux soirées qu'ils +passaient sous l'église des Minimes. + +--Vous êtes encore bons, vous autres, disait-il, de vous laisser mener +par le bout du nez.... C'est le bedeau, n'est-ce pas, qui vous sert +des verres d'eau sucrée, comme s'il vous donnait la communion? + +--Mais non, tu te trompes, je t'assure, affirmait Ambroise. On se +croirait absolument dans un des cafés du Cours, le café de France ou +le café des Voyageurs.... On boit de la bière, du punch, du madère, ce +qu'on veut enfin, tout ce qu'on boit ailleurs. + +Guillaume continuait à ricaner. + +--N'importe, murmurait-il; moi, je ne voudrais pas boire de toutes +leurs saletés; j'aurais trop peur qu'ils n'eussent mis dedans quelque +drogue pour me faire aller à confesse. Je parle que vous jouez la +consommation à la main chaude ou à pigeon-vole? + +Les fils Maffre riaient beaucoup de ces plaisanteries. Ils le +détrompaient pourtant, lui racontaient que les cartes elles-mêmes +étaient permises. Ça ne sentait pas du tout l'église. Et l'on était +très-bien, les divans étaient bons, il y avait des glaces partout. + +--Voyons, reprenait Guillaume, vous ne me ferez pas croire qu'on +n'entend pas les orgues, lorsqu'il y a une cérémonie, le soir, aux +Minimes.... J'avalerais mon café de travers, rien que de savoir qu'on +baptise, qu'on marie et qu'on enterre au-dessus de ma demi-tasse. + +--Ça, c'est un peu vrai, disait Alphonse; l'autre jour, pendant que +je faisais une partie de billard avec Séverin, dans la journée, nous +avons parfaitement entendu qu'on enterrait quelqu'un. C'était la +petite du boucher qui est au coin de la rue de la Banne.... Ce Séverin +est bête comme tout; il croyait me faire peur, en me racontant que +l'enterrement allait me tomber sur la tête. + +--Ah bien, il est joli, voire cercle! s'écriait Guillaume. Je n'y +mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre +son café dans une sacristie. + +Guillaume se trouvait très-blessé de ne pas faire partie du cercle de +la Jeunesse. Son père lui avait défendu de se présenter, craignant +qu'il ne fût pas admis. Mais l'irritation qu'il éprouvait devint trop +forte; il lança une demande, sans avertir personne. Cela fit toute +une grosse affaire. La commission chargée de se prononcer sur les +admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien +Delangre était président, et Séverin Rastoil, secrétaire. L'embarras +de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande, +ils ne voulaient pas être désagréables au docteur Porquier, cet homme +si digne, si bien cravaté, qui avait l'absolue confiance des dames +de la société. Ambroise et Alphonse conjurèrent Guillaume de ne pas +pousser les choses plus loin, en lui donnant à entendre qu'il n'avait +aucune chance. + +--Laissez donc! leur répondit-il; vous êtes des lâches tous les +deux.... Est-ce que vous croyez que je tiens à entrer dans votre +confrérie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le +courage de voter contre moi.... Je rirai bien, le jour où ces cagots +me fermeront la porte au nez. Quant à vous, mes petits, vous pourrez +aller vous amuser où vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie. + +Les fils Maffre, consternés, supplièrent Lucien Delangre d'arranger +les choses de façon à éviter un éclat. Lucien soumit la difficulté à +son conseiller ordinaire, l'abbé Faujas, pour lequel il s'était pris +d'une admiration de disciple. L'abbé, toutes les après-midi, de cinq à +six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande +salle d'un air affable, saluant, s'arrêtant parfois, debout devant une +table, à causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais +il n'acceptait rien, pas même un verre d'eau pure. Puis, il entrait +dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte +d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait +le cercle, les feuilles légitimistes de Paris et des départements +voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet. +Après quoi, il se retirait discrètement, souriant de nouveau aux +habitués, leur donnant des poignées de main. Certains jours pourtant, +il demeurait plus longtemps, s'intéressait à une partie d'échecs, +parlait avec gaieté de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient +beaucoup, disaient de lui: + +--Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prêtre. + +Lorsque le fils du maire lui eût parlé de l'embarras où la demande de +Guillaume mettait la commission, l'abbé Faujas promit de s'interposer. +En effet, dès le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il +conta l'affaire. Le docteur fut atterré. Son fils voulait donc le +faire mourir de chagrin, en déshonorant ses cheveux blancs. Et que +résoudre, à cette heure? Si la demande était retirée, la honte n'en +serait pas moins grande. Le prêtre lui conseilla d'exiler Guillaume, +pendant deux ou trois mois, dans une propriété qu'il possédait à +quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dénoûment fut des plus +simples. Dès que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de +côté, en déclarant que rien ne pressait et qu'un décision serait prise +ultérieurement. + +Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une +après-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-préfecture. +Il courut à la terrasse. C'était l'heure du bréviaire de l'abbé +Faujas; il était là, sous la tonnelle des Mouret. + +--Ah! monsieur le curé, que de remercîments! dit le docteur en se +penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main. + +--C'est un peu haut, répondit le prêtre, qui regardait le mur avec un +sourire. + +Mais le docteur Porquier était un homme plein d'effusion, que les +obstacles ne décourageaient pas. + +--Attendez, s'écria-t-il. Si vous le permettez, monsieur le curé, je +vais faire le tour. + +Et il disparut. L'abbé, toujours souriant, se dirigea lentement vers +la petite porte qui s'ouvrait sur l'impasse des Chevillottes. Le +docteur donnait déjà contre le bois de petits coups discrets. + +--C'est que cette porte est condamnée, murmura le prêtre.... Il y a un +des clous qui est cassé.... Si l'on avait un outil, ça ne serait pas +difficile d'enlever l'autre. + +Il regarda autour de lui, aperçut une bêche. Alors, d'un léger effort, +il ouvrit la porte, dont il avait tiré les verroux. Puis, il sortit +dans l'impasse des Chevillottes, où le docteur Porquier l'accabla +de bonnes paroles. Comme ils se promenaient en causant le long de +l'impasse, M. Maffre, qui se trouvait justement dans le jardin de +M. Rastoil, ouvrit de son côté la petite porte cachée derrière la +cascade. Et ces messieurs rirent beaucoup de se trouver, ainsi tous +les trois dans cette ruelle déserte. + +Ils restèrent là un instant. Lorsqu'ils prirent congé de l'abbé, le +juge de paix et le docteur allongèrent la tête dans le jardin des +Mouret, regardant curieusement autour d'eux. + +Cependant, Mouret, qui mettait des tuteurs à des pieds de tomates, les +aperçut en levant les yeux. Il resta muet de surprise. + +--Eh bien! les voilà chez moi maintenant, murmura-t-il. Il ne manque +plus que le curé amène ici les deux bandes! XIII + + +Serge avait alors dix-neuf ans. Il occupait au second étage, une +petite chambre, en face de l'appartement du prêtre, où il vivait +presque cloîtré, lisant beaucoup. + +--Il faudra que je jette tes bouquins au feu, lui disait Mouret avec +colère. Tu verras que tu finiras par te mettre au lit. + +En effet, le jeune homme était d'un tempérament si nerveux, qu'il +avait, à la moindre imprudence, des indispositions de fille, des bobos +qui le retenaient dans sa chambre pendant deux ou trois jours. Rose le +noyait alors de tisane, et lorsque Mouret montait pour le secouer un +peu, comme il le disait, si la cuisinière était là, elle mettait son +maître à la porte, en lui criant: + +--Laissez-le donc tranquille, ce mignon! vous voyez bien que vous le +tuez avec vos brutalités.... Allez, il ne tient guère de vous, il est +tout le portrait de sa mère. Vous ne les comprendrez jamais, ni l'un +ni l'autre. + +Serge souriait. Son père, en le voyant si délicat, hésitait, depuis sa +sortie du collège, à l'envoyer faire son droit à Paris. Il ne voulait +pas entendre parler d'une Faculté de province; Paris, selon lui, était +nécessaire à un garçon qui voulait aller loin. Il mettait dans son +fils une grande ambition, disant que de plus bêtes--ses cousins +Rougon, par exemple,--avaient fait un joli chemin. Chaque fois que le +jeune homme lui semblait gaillard, il fixait son départ aux premiers +jours du mois suivant; puis, la malle n'était jamais prête, le jeune +homme toussait un peu, le départ se trouvait de nouveau renvoyé. + +Marthe, avec sa douceur indifférente, se contentait de murmurer chaque +fois: + +--Il n'a pas encore vingt ans. Ce n'est guère prudent d'envoyer un +enfant si jeune à Paris.... D'ailleurs il ne perd pas son temps ici. +Tu trouves toi-même qu'il travaille trop. + +Serge accompagnait sa mère à la messe. Il était d'esprit religieux, +très-tendre et très-grave. Le docteur Porquier lui ayant recommandé +beaucoup d'exercice, il s'était pris de passion pour la botanique, +faisant des excursions, passant ensuite ses après-midi à dessécher +les herbes qu'il avait cueillies, à les coller, à les classer, à les +étiqueter. Ce fut alors que l'abbé Faujas devint son grand ami. L'abbé +avait herborisé autrefois; il lui donna certains conseils pratiques +dont le jeune homme se montra très-reconnaissant. Ils se prêtèrent +quelques livres, ils allèrent un jour ensemble à la recherche d'une +plante que le prêtre disait devoir pousser dans le pays. Quand Serge +était souffrant, chaque matin, il recevait la visite de son voisin, +qui causait longuement au chevet de son lit. Les autres jours, +lorsqu'il se retrouvait sur pied, c'était lui qui frappait à la porte +de l'abbé Faujas, dès qu'il l'entendait marcher dans sa chambre. Ils +n'étaient séparés que par l'étroit palier, ils finissaient par vivre +l'un chez l'autre. + +Souvent Mouret s'emportait encore, malgré la tranquillité impassible +de Marthe et les yeux irrités de Rose. --Qu'est-ce qu'il peut faire +là-haut, ce garnement? grondait-il. Je passe des journées entières +sans seulement l'apercevoir. Il ne sort plus de chez le curé; ils sont +toujours à causer dans les coins... D'abord il va partir pour Paris. +Il est fort comme un Turc. Tous ces bobos-là sont des frimes pour se +faire dorloter. Vous avez beau me regarder toutes les deux, je ne veux +pas que le curé fasse un cagot du petit. + +Alors, il guetta son fils. Lorsqu'il le croyait chez l'abbé, il +l'appelait rudement. + +--J'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes! cria-t-il un jour +exaspéré. + +--Oh! monsieur, dit Rose, c'est abominable, des idées pareilles. + +--Oui, les femmes! Et je l'y mènerai moi-même, si vous me poussez à +bout avec votre prêtraille! + +Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait +peu, d'ailleurs, préférant sa solitude. Sans la présence de l'abbé +Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans +doute jamais mis les pieds. L'abbé, dans le salon de lecture, lui +apprit à jouer aux échecs. Mouret, qui sut que «le petit» se +retrouvait avec le curé, même au café, jura qu'il le conduirait +au chemin de fer, dès le lundi suivant. La malle était faite, et +sérieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une +dernière matinée en pleins champs, rentra, trempé par une averse +brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fièvre. +Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La +convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il +était si faible, qu'il restait la tête soulevée sur des oreillers, les +bras étendus le long des draps, pareil à une figure de cire. + +--C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinière à Mouret. Si +l'enfant meurt, vous aurez ça sur la conscience. Tant que son fils +fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rôda +silencieusement dans la maison. Il montait rarement, piétinait dans le +vestibule, à attendre le médecin à sa sortie. Quand il sut que Serge +était sauvé, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais +Rose le mit à la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'était +pas encore assez fort pour supporter ses brutalités; il ferait bien +mieux d'aller à ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher. +Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chaussée, plus triste et plus +désoeuvré; il n'avait de goût à rien, disait-il. Quand il traversait +le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abbé +Faujas, qui passait les après-midi entières au chevet de Serge +convalescent. + +--Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le curé? demandait Mouret au +prêtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin. + +--Assez bien; ce sera long, il faut de grands ménagements. + +Et il lisait tranquillement son bréviaire, tandis que le père, un +sécateur à la main, le suivait dans les allées, cherchant à renouer la +conversation, pour avoir des nouvelles plus détaillées sur «le petit». +Lorsque la convalescence s'avança, il remarqua que le prêtre ne +quittait plus la chambre de Serge. Étant monté à plusieurs reprises, +pendant que les femmes n'étaient pas là, il l'avait toujours trouvé +assis auprès du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant +les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures, +de lui donner les objets qu'il désirait. Et c'était dans la maison +tout un murmure adouci, des paroles échangées à voix basse entre +Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le +second étage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur +d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix, +qu'on disait la messe, en haut. + +--Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauvé, pourtant; ils +ne lui donnent pas l'extrême-onction. + +Serge lui-même l'inquiétait. Il ressemblait à une fille, dans ses +linges blancs. Ses yeux s'étaient agrandis; son sourire était une +extase douce des lèvres, qu'il gardait même au milieu des plus +cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le +cher malade lui paraissait féminin et pudique. + +Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par +la porte entre-bâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil. +Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant +lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux, au bruit +de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix +faible de convalescent: + +--Mon père, dit Serge, j'ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend +que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me +comblerait de joie.... Je voudrais entrer au séminaire. + +Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse. + +--Toi! toi! murmura Mouret. + +Et il regarda Marthe qui détournait la tête. Il n'ajouta rien, alla +à la fenêtre, revint s'asseoir au pied du lit, machinalement, comme +assommé sous le coup. + +--Mon père, reprit Serge au bout d'un long silence, j'ai vu Dieu, si +près de la mort; j'ai juré d'être à lui. Je vous assure que toute ma +joie est là. Croyez-moi, ne me désolez point. + +Mouret, la face morne, les yeux à terre, ne prononçait toujours pas +une parole. Il fit un geste de suprême découragement, en murmurant: + +--Si j'avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un +mouchoir et je m'en irais. Puis, il se leva, vint battre contre les +vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l'implorer de nouveau: + +--Non, non; c'est entendu, dit-il simplement. Fais-toi curé, mon +garçon. + +Et il sortit. Le lendemain, sans avertir personne, il partit pour +Marseille, où il passa huit jours avec son fils Octave. Mais il revint +soucieux, vieilli. Octave lui donnait peu de consolation. Il l'avait +trouvé menant joyeuse vie, criblé de dettes, cachant des maîtresses +dans ses armoires; d'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres sur ces +choses. Il devenait tout à fait sédentaire, ne faisait plus un seul de +ces bons coups, un de ces achats de récolte sur pied, dont il était si +glorieux autrefois. Rose remarqua qu'il affectait un silence presque +absolu, qu'il évitait même de saluer l'abbé Faujas. + +--Savez-vous que vous n'êtes guère poli? lui dit-elle un jour +hardiment; monsieur le curé vient de passer, et vous lui avez tourné +le dos.... Si c'est à cause de l'enfant que vous faites ça, vous avez +bien tort. Monsieur le curé ne voulait pas qu'il entrât au séminaire; +il l'a assez chapitré là-dessus; je l'ai entendu.... Ah! la maison est +gaie maintenant; vous ne causez plus, même avec madame; quand vous +vous mettez à table, on dirait un enterrement.... Moi, je commence à +en avoir assez, monsieur. + +Mouret quittait la pièce, mais la cuisinière le poursuivait dans le +jardin. + +--Est-ce que vous ne devriez pas être heureux de voir l'enfant sur ses +pieds? Il a mangé une côtelette hier, le chérubin, et avec bon appétit +encore.... Ça vous est bien égal, n'est-ce pas? Vous vouliez en faire +un païen comme vous.... Allez, vous avez trop besoin de prières; c'est +le bon Dieu qui veut notre salut à tous. A votre place, je pleurerais +de joie, en pensant que ce pauvre petit coeur va prier pour moi. Mais +vous êtes de pierre, vous, monsieur... Et comme il sera gentil, le +mignon, en soutane! Alors, Mouret montait au premier étage. Là, il +s'enfermait dans une chambre, qu'il appelait son bureau, une grande +pièce nue, meublée d'une table et de deux chaises. Cette pièce devint +son refuge, aux heures où la cuisinière le traquait. Il s'y ennuyait, +redescendait au jardin, qu'il cultivait avec une sollicitude plus +grande. Marthe ne semblait pas avoir conscience des bouderies de +son mari; il restait parfois une semaine silencieux, sans qu'elle +s'inquiétât ni se fâchât. Elle se détachait chaque jour davantage de +ce qui l'entourait; elle crut même, tant la maison lui parut paisible, +lorsqu'elle n'entendit plus, à toute heure, la voix grondeuse de +Mouret, que celui-ci s'était raisonné, qu'il s'était arrangé comme +elle un coin de bonheur. Cela la tranquillisa, l'autorisa à s'enfoncer +plus avant dans son rêve. Quand il la regardait, les yeux troubles, +ne la reconnaissant plus, elle lui souriait, elle ne voyait pas les +larmes qui lui gonflaient les paupières. + +Le jour où Serge, complètement guéri, entra au séminaire, Mouret resta +seul à la maison avec Désirée. Maintenant, il la gardait souvent. +Cette grande enfant, qui touchait à sa seizième année, aurait pu +tomber dans le bassin, ou mettre le feu à la maison, en jouant avec +des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra, +elle trouva les portes ouvertes, les pièces vides. La maison lui +sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperçut, au fond +d'une allée, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il était assis +par terre, sur le sable; il emplissait gravement, à l'aide d'une +petite pelle de bois, un chariot que Désirée tenait par une ficelle. + +--Hue! hue! criait l'enfant. + +--Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas +plein.... Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit +plein. + +Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente; +puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux éclats. Le +chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin, +elle revint, criant: + +--Remplis-le, remplis-le encore! + +Mouret le remplit de nouveau, à petites pelletées. Marthe était restée +sur la terrasse, regardant, émue, mal à l'aise; ces portes ouvertes, +cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide, +l'attristaient, sans qu'elle eût une conscience nette de ce qui se +passait en elle. Elle monta se déshabiller, entendant Rose, qui était +rentrée également, dire du haut du perron: + +--Mon Dieu! que monsieur est bête! + +Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers +avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret +«était touché». Ses cheveux avaient grisonné en quelques mois, il +fléchissait sur les jambes, il n'était plus le terrible moqueur que +toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'était lancé dans +des spéculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte +d'argent. + +Madame Paloque, accoudée à la fenêtre de sa salle à manger, qui +donnait sur la rue Balande, disait même «qu'il filait un vilain +coton», chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abbé Faujas +traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir à +s'écrier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle: + +--Voyez donc monsieur le curé; en voilà un qui engraisse!... S'il +mangeait dans la même assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il +ne lui laisse que les os. + +Elle riait, et l'on riait avec elle. L'abbé Faujas, en effet, devenait +superbe, toujours ganté de noir, la soutane luisante. Il avait un +sourire particulier, un plissement ironique des lèvres, lorsque madame +de Condamin le complimentait sur sa bonne mine. Ces dames l'aimaient +bien mis, vêtu d'une façon cossue et douillette. Lui, devait rêver +la lutte à poings fermés, les bras nus, sans souci du haillon. Mais, +lorsqu'il se négligeait, le moindre reproche de la vieille madame +Rougon le tirait de son abandon; il souriait, il allait acheter des +bas de soie, un chapeau, une ceinture neuve. Il usait beaucoup, son +grand corps faisait tout craquer. + +Depuis la fondation de l'oeuvre de la Vierge, toutes les femmes +étaient pour lui; elles le défendaient contre les vilaines histoires +qui couraient encore parfois, sans qu'on pût en deviner nettement la +source. Elles le trouvaient bien un peu rude par moments; mais cette +brutalité ne leur déplaisait pas, surtout dans le confessionnal, où +elles aimaient à sentir cette main de fer s'abattre sur leur nuque. + +--Ma chère, dit un jour madame de Condamin à Marthe, il m'a grondée +hier. Je crois qu'il m'aurait battue, s'il n'y avait pas eu une +planche entre nous.... Ah! il n'est pas toujours commode! + +Et elle eut un petit rire, jouissant encore de cette querelle avec son +directeur. Il faut dire que madame de Condamin avait cru remarquer la +pâleur de Marthe, quand elle lui faisait certaines confidences sur la +façon dont l'abbé Faujas confessait; elle devinait sa jalousie, elle +prenait un méchant plaisir à la torturer, en redoublant de détails +intimes. + +Lorsque l'abbé Faujas eut créé le cercle de la Jeunesse, il se fit bon +enfant; ce fut comme une nouvelle incarnation. Sous l'effort de la +volonté, sa nature sévère se pliait ainsi qu'une cire molle. Il laissa +conter la part qu'il avait prise à l'ouverture du cercle, il devint +l'ami de tous les jeunes gens de la ville, se surveillant davantage, +sachant que les collégiens échappés n'ont pas le goût des femmes pour +les brutalités. Il faillit se fâcher avec le fils Rastoil, dont il +menaça de tirer les oreilles, à propos d'une altercation sur le +règlement intérieur du cercle; mais, avec un empire surprenant sur +lui-même, il lui tendit la main presque aussitôt, s'humiliant, mettant +les assistants de son côté par sa bonne grâce à offrir des excuses «à +cette grande bête de Saturnin,» comme on le nommait. + +Si l'abbé avait conquis les femmes et les enfants, il restait sur un +pied de simple politesse avec les pères et les maris. Les personnages +graves continuaient à se méfier de lui, en le voyant rester à l'écart +de tout groupe politique. A la sous-préfecture, M. Péqueur des +Saulaies le discutait vivement; tandis que M. Delangre, sans le +défendre d'une façon nette, disait avec de fins sourires qu'il fallait +attendre pour le juger. Chez M. Rastoil, il était devenu un véritable +trouble-ménage. Séverin et sa mère ne cessaient de fatiguer le +président des éloges du prêtre. + +--Bien! bien! il a toutes les qualités que vous voudrez, criait le +malheureux. C'est convenu, laissez-moi tranquille. Je l'ai fait +inviter à dîner; il n'est pas venu. Je ne puis pourtant pas aller le +prendre par le bras pour l'amener. + +--Mais, mon ami, disait madame Rastoil, quand tu le rencontres, tu le +salues à peine. C'est cela qui a dû le froisser. + +--Sans doute, ajoutait Séverin; il s'aperçoit bien que vous n'êtes pas +avec lui comme vous devriez être. + +M. Rastoil haussait les épaules. Lorsque M. de Bourdeu était là, tous +deux accusaient l'abbé Faujas de pencher vers la sous-préfecture. +Madame Rastoil faisait remarquer qu'il n'y dînait pas, qu'il n'y avait +même jamais mis les pieds. + +--Certainement, répondait le président, je ne l'accuse pas d'être +bonapartiste.... Je dis qu'il penche, voilà tout. Il a eu des rapports +avec monsieur Delangre. + +--Eh! vous aussi, s'écriait Séverin, vous avez eu des rapports avec le +maire! On y est bien forcé, dans certaines circonstances.... Dites que +vous ne pouvez pas souffrir l'abbé Faujas, cela vaudra mieux. Et +tout le monde se boudait dans la maison Rastoil pendant des journées +entières. L'abbé Fenil n'y venait plus que rarement, se disant cloué +chez lui par la goutte. D'ailleurs, à deux reprises, mis en demeure de +se prononcer sur le curé de Saint-Saturnin, il avait fait son éloge, +en quelques paroles brèves. L'abbé Surin et l'abbé Bourrette, ainsi +que M. Maffre, étaient toujours du même avis que la maîtresse de la +maison. L'opposition venait donc uniquement du président, soutenu par +M. de Bourdeu, tous deux déclarant gravement ne pouvoir compromettre +leur situation politique en accueillant un homme qui cachait ses +opinions. + +Séverin, par taquinerie, inventa alors d'aller frapper à la petite +porte de l'impasse des Chevillottes, lorsqu'il voulait dire quelque +chose au prêtre. Peu à peu, l'impasse devint un terrain neutre. Le +docteur Porquier, qui avait le premier usé de ce chemin, le fils +Delangre, le juge de paix, indistinctement, y vinrent causer avec +l'abbé Faujas. Parfois, pendant toute une après-midi, les petites +portes des deux jardins, ainsi que la porte charretière de la +sous-préfecture, restaient grandes ouvertes. L'abbé était là, au fond +de ce cul-de-sac, appuyé au mur, souriant, donnant des poignées de +main aux personnes des deux sociétés qui voulaient bien le venir +saluer. Mais M. Péqueur des Saulaies affectait de ne pas vouloir +mettre les pieds hors du jardin de la sous-préfecture; tandis que M. +Rastoil et M. de Bourdeu, s'obstinant également à ne point se montrer +dans l'impasse, restaient assis sous les arbres, devant la cascade. +Rarement la petite cour du prêtre envahissait la tonnelle des Mouret. +De temps à autre, seulement, une tête s'allongeait, jetait un coup +d'oeil, disparaissait. + +D'ailleurs, l'abbé Faujas ne se gênait point; il ne surveillait guère +avec inquiétude que la fenêtre des Trouche, où luisaient à toute heure +les yeux d'Olympe. Les Trouche se tenaient là en embuscade, derrière +les rideaux rouges, rongés par une envie rageuse de descendre, eux +aussi, de goûter aux fruits, de causer avec le beau monde. Ils +tapaient les persiennes, s'accoudaient un instant, se retiraient, +furieux, sous les regards dompteurs du prêtre; puis, ils revenaient, +à pas de loup, coller leurs faces blêmes, à un coin des vitres, +espionnant chacun de ses mouvements, torturés de le voir jouir si à +l'aise de ce paradis qu'il leur défendait. + +--C'est trop bête! dit un jour Olympe à son mari; il nous mettrait +dans une armoire, s'il pouvait, pour garder tout le plaisir.... Nous +allons descendre, si tu veux. Nous verrons ce qu'il dira. + +Trouche venait de rentrer de son bureau. Il changea de faux-col, +épousseta ses souliers, voulant être tout à fait bien. Olympe mit une +robe claire. Puis, ils descendirent bravement dans le jardin, marchant +à petits pas le long des grands buis, s'arrêtant devant les fleurs. +Justement, l'abbé Faujas tournait le dos, causant avec M. Maffre, sur +le seuil de la petite porte de l'impasse. Lorsqu'il entendit crier le +sable, les Trouche étaient derrière son dos, sous la tonnelle. Il se +tourna, s'arrêta net au milieu d'une phrase, stupéfait de les trouver +là. M. Maffre, qui ne les connaissait pas, les regardait curieusement. + +--Un bien joli temps, n'est-ce pas, messieurs? dit Olympe, qui avait +pâli sous le regard de son frère. + +L'abbé, brusquement, entraîna le juge de paix dans l'impasse, où il se +débarrassa de lui. + +--Il est furieux, murmura Olympe. Tant pis! il faut rester. Si nous +remontons, il croira que nous avons peur.... J'en ai assez. Tu vas +voir comme je vais lui parler. + +Et elle fit asseoir Trouche sur une des chaises que Rose avait +apportées, quelques instants auparavant. Quand l'abbé rentra, il les +aperçut tranquillement installés. Il poussa les verrous de la petite +porte, s'assura d'un coup d'oeil que les feuilles les cachaient +suffisamment; puis s'approchant, à voix étouffée: + +--Vous oubliez nos conventions, dit-il: vous m'aviez promis de rester +chez vous. + +--Il fait trop chaud, là-haut, répondit Olympe. Nous ne commettons pas +un crime, en venant respirer le frais ici. + +Le prêtre allait s'emporter; mais sa soeur, toute blême de l'effort +qu'elle faisait en lui résistant, ajouta d'un ton singulier: + +--Ne crie pas; il y a du monde à côté, tu pourrais te faire du tort. + +Les Trouche eurent un petit rire. Il les regarda, il se prit le front, +d'un geste silencieux et terrible. + +--Assieds-toi, dit Olympe. Tu veux une explication, n'est-ce pas? Eh +bien, la voici.... Nous sommes las de nous claquemurer. Toi, tu vis +ici comme un coq en pâte; la maison est à toi, le jardin est à toi. +C'est tant mieux, ça nous fait plaisir de voir que tes affaires +marchent bien; mais il ne faut pas pour cela nous traiter en +va-nu-pieds. Jamais tu n'as eu l'attention de me monter une grappe de +raisin; tu nous as donné la plus vilaine chambre; tu nous caches, tu +as honte de nous, tu nous enfermes, comme si nous avions la peste.... +Comprends-tu, ça ne peut plus durer! + +--Je ne suis pas le maître, dit l'abbé Faujas. Adressez-vous à +monsieur Mouret, si vous voulez dévaster la propriété. + +Les Trouche échangèrent un nouveau sourire. + +--Nous ne te demandons pas tes affaires, poursuivit Olympe; nous +savons ce que nous savons, cela suffit.... Tout ceci prouve que tu as +un mauvais coeur. Crois-tu que, si nous étions dans la position, nous +ne te dirions pas de prendre ta part? + +--Mais enfin que voulez-vous de moi? demanda l'abbé. Est-ce que vous +vous imaginez que je nage dans l'or? Vous connaissez ma chambre, je +suis plus mal meublé que vous. Je ne puis pourtant pas vous donner +cette maison, qui ne m'appartient pas. + +Olympe haussa les épaules; elle fit taire son mari qui allait +répondre, et tranquillement: + +--Chacun entend la vie à sa façon. Tu aurais des millions que tu +n'achèterais pas une descente de lit; tu dépenserais ton argent à +quelque grande affaire bête. Nous autres, nous aimons à être à notre +aise chez nous.... Ose donc dire que, si tu voulais les plus beaux +meubles de la maison, et le linge, et les provisions, et tout, tu ne +l'aurais pas ce soir?.... Eh bien, un bon frère, dans ce cas-là, aurait +déjà songé à ses parents; il ne les laisserait pas dans la crotte, +comme tu nous y laisses. + +L'abbé Faujas regarda profondément les Trouche. Ils se dandinaient +tous les deux sur leurs chaises. + +--Vous êtes ingrats, leur dit-il au bout d'un silence. J'ai déjà fait +beaucoup pour vous. Si vous mangez du pain aujourd'hui, c'est à moi +que vous le devez; car j'ai encore tes lettres, Olympe, ces lettres où +tu me suppliais de vous sauver de la misère, en vous faisant venir +à Plassans. Maintenant que vous voilà auprès de moi, avec votre vie +assurée, ce sont de nouvelles exigences.... + +--Bah! interrompit brutalement Trouche, si vous nous avez fait venir, +c'était que vous aviez besoin de nous. Je suis payé pour ne croire aux +beaux sentiments de personne... Je laissais parler ma femme tout à +l'heure; mais les femmes n'arrivent jamais au fait.... En deux mots, +mon cher ami, vous avez tort de nous tenir en cage, comme des dogues +fidèles, qu'on sort seulement les jours de danger. Nous nous ennuyons, +nous finirons par faire des bêtises. Laissez-nous un peu de liberté, +que diable! Puisque la maison n'est pas à vous et que vous dédaignez +les douceurs, qu'est-ce que cela peut vous faire, si nous nous +installons à notre guise? Nous ne mangerons pas les murs, peut-être! +--Sans doute, insista Olympe; on deviendrait enragé, toujours sous +clef... Nous serons bien gentils pour toi. Tu sais que mon mari +n'attend qu'un signe.... Va ton chemin, compte sur nous; mais nous +voulons notre part.... N'est-ce pas, c'est entendu? + +L'abbé Faujas avait baissé la tête; il resta un moment silencieux; +puis, se levant: + +--Écoutez, dit-il, sans répondre directement, si vous devenez jamais +un empêchement pour moi, je vous jure que je vous renvoie dans un coin +crever sur la paille. + +Et il remonta, les laissant sous la tonnelle. A partir de ce moment, +les Trouche descendirent presque chaque jour au jardin; mais ils y +mettaient quelque discrétion, ils évitaient de s'y trouver aux heures +où le prêtre causait avec les sociétés des jardins voisins. + +La semaine suivante, Olympe se plaignit tellement de la chambre +qu'elle occupait, que Marthe, obligeamment, lui offrit celle de Serge, +restée libre. Les Trouche gardèrent les deux pièces. Ils couchèrent +dans l'ancienne chambre du jeune homme, dont pas un meuble d'ailleurs +ne fut enlevé, et ils firent de l'autre pièce une sorte de salon, pour +lequel Rose leur trouva dans le grenier un ancien meuble de velours. +Olympe, ravie, se commanda un peignoir rose chez la meilleure +couturière de Plassans. + +Mouret, oubliant un soir que Marthe lui avait demandé de prêter la +chambre de Serge, fut tout surpris d'y trouver les Trouche. Il montait +pour prendre un couteau que le jeune homme avait dû laisser au fond de +quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne +de poirier, qu'il venait de couper dans le jardin. Alors, Mouret +redescendit, en s'excusant. + + + + +XIV + + +À la procession générale de la Fête-Dieu, sur la place de la +Sous-Préfecture, lorsque Mgr Rousselot descendit les marches du +magnifique reposoir dressé par les soins de madame de Condamin, contre +la porte même du petit hôtel qu'elle habitait, on remarqua avec +surprise dans l'assistance que le prélat tournait brusquement le dos à +l'abbé Faujas. + +--Tiens! dit madame Rougon, qui se trouvait à la fenêtre de son salon, +il y a donc de la brouille? + +--Vous ne le saviez pas? répondit madame Paloque, accoudée à côté de +la vieille dame; on en parle depuis hier. L'abbé Fenil est rentré en +grâce. + +M. de Condamin, debout derrière ces dames, se mit à rire. Il s'était +sauvé de chez lui, en disant que «ça puait l'église.» + +--Ah bien! murmura-t-il, si vous vous arrêtez à ces histoires!... +L'évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil +souffle sur lui; aujourd'hui l'un, demain l'autre. Ils se sont fâchés +et remis plus de dix fois. Vous verrez qu'avant trois jours ce sera le +Faujas qui sera l'enfant gâté. + +--Je ne crois pas, reprit madame Paloque; cette fois, c'est sérieux... +Il paraît que l'abbé Faujas attire de gros désagréments à monseigneur. +Il aurait fait anciennement des sermons qui ont beaucoup déplu à Rome. +Je ne puis pas vous expliquer ça tout au long, moi. Enfin je sais que +monseigneur a reçu de Rome des lettres de reproches, dans lesquelles +on lui dit de se tenir sur ses gardes.... On prétend que l'abbé Faujas +est un agent politique. + +--Qui prétend cela? demanda madame Rougon, en clignant les yeux comme +pour suivre la procession, qui s'allongeait dans la rue de la Banne. + +--Je l'ai entendu dire, je ne sais plus, dit la femme du juge d'un air +indifférent. + +Et elle se retira, assurant qu'on devait mieux voir de la fenêtre d'à +côté. M. de Condamin prit sa place auprès de madame Rougon, à laquelle +il dit à l'oreille: + +--Je l'ai vue entrer déjà deux fois chez l'abbé Fenil; elle complote +certainement quelque chose avec lui.... L'abbé Faujas a dû marcher sur +cette vipère, et elle cherche à le mordre.... Si elle n'était pas si +laide, je lui rendrais le service de l'avertir que jamais son mari ne +sera président. + +--Pourquoi? je ne comprends pas, murmura la vieille dame d'un air +naïf. + +M. de Condamin la regarda curieusement; puis il se mit à rire. + +Les deux derniers gendarmes de la procession venaient de disparaître +au coin du cours Sauvaire. Alors, les quelques personnes que madame +Rougon avaient invitées à venir voir bénir le reposoir, rentrèrent +dans le salon, causant un instant de la bonne grâce de monseigneur, +des bannières neuves des congrégations, surtout des jeunes filles de +l'oeuvre de la Vierge, dont le passage venait d'être très-remarqué. +Les dames ne tarissaient pas, et le nom de l'abbé Faujas était +prononcé à chaque instant avec de vifs éloges. + +--C'est un saint, décidément, dit en ricanant madame Paloque à M. de +Condamin, qui était allé s'asseoir près d'elle. + +Puis, se penchant: + +--Je n'ai pas pu parler librement devant la mère... On cause beaucoup +trop de l'abbé Faujas et de madame Mouret. Ces vilains bruits ont dû +arriver aux oreilles de monseigneur. + +M. de Condamin se contenta de répondre: + +--Madame Mouret est une femme charmante, très-désirable encore malgré +ses quarante ans. + +--Oh! charmante, charmante, murmura madame Paloque, dont un flot de +bile verdit la face. + +--Tout à fait charmante, insista le conservateur des eaux et forêts; +elle est à l'âge des grandes passions et des grands bonheurs.... Vous +vous jugez très-mal entre femmes. + +Et il quitta le salon, heureux de la rage contenue de madame Paloque. +La ville, en effet, s'occupait passionnément de la lutte continue que +l'abbé Faujas soutenait contre l'abbé Fenil, pour conquérir sur +lui Mgr Rousselot. C'était un combat de chaque heure, un assaut de +servantes-maîtresses se disputant les tendresses d'un vieillard. +L'évêque souriait finement; il avait trouvé une sorte d'équilibre +entre ces deux volontés contraires, il les battait l'un par l'autre, +s'amusait de les voir à terre tour à tour, quitte à toujours accepter +les soins du plus fort, pour avoir la paix. Quant aux médisances +qu'on lui rapportait sur ses favoris, elles le laissaient plein +d'indulgence; ils les savait capables de s'accuser mutuellement +d'assassinat. + +--Vois-tu, mon enfant, disait-il à l'abbé Surin, dans ses heures de +confidences, ils sont pires tous les deux.... Je crois que Paris +l'emportera et que Rome sera battue; mais je n'en suis pas assez +sûr, je les laisse se détruire, en attendant. Quand l'un aura achevé +l'autre, nous le saurons bien.... Tiens, lis-moi la troisième ode +d'Horace: il y a là un vers que je crains d'avoir mal traduit. + +Le mardi qui suivit la procession générale, le temps était superbe. +Des rires venaient du jardin des Rastoil et du jardin de la +sous-préfecture. Il y avait là, des deux côtés, nombreuse société sous +les arbres. Dans le jardin des Mouret, l'abbé Faujas, à son habitude, +lisait son bréviaire, en se promenant doucement le long des grands +buis. Depuis quelques jours, il tenait la porte de l'impasse fermée; +il coquettait avec les voisins, semblait se cacher pour qu'on le +désirât. Peut-être avait-il remarqué un léger refroidissement, à +la suite de sa dernière brouille avec monseigneur et des histoires +abominables que ses ennemis faisaient courir. + +Vers cinq heures, comme le soleil baissait, l'abbé Surin proposa aux +demoiselles Rastoil une partie de volant. Il était de première force. +Malgré l'approche de la trentaine, Angéline et Aurélie adoraient +les petits jeux; leur mère leur aurait encore fait porter des robes +courtes, si elle avait osé. Quand la bonne eut apporté les raquettes, +l'abbé Surin, qui cherchait des yeux une place dans le jardin, tout +ensoleillé par les derniers rayons, eut une idée que ces demoiselles +approuvèrent vivement. + +--Si nous allions nous mettre dans l'impasse des Chevillottes? dit-il, +nous serions à l'ombre des marronniers; puis, nous aurions bien plus +de recul. + +Ils sortirent, et la partie la plus agréable du monde s'engagea. Les +deux demoiselles commencèrent. Ce fut Angéline qui manqua la première +le volant. L'abbé Surin l'ayant remplacée tint la raquette avec une +adresse et une ampleur vraiment magistrales. Il avait ramené sa +soutane entre ses jambes; il bondissait en avant, en arrière, sur les +côtes, ramassait le volant au ras du sol, le saisissait d'un revers +à des hauteurs surprenantes, le lançait roide comme une balle ou lui +faisait décrire des courbes élégantes, calculées avec une science +parfaite. D'ordinaire, il préférait les mauvais joueurs, qui, en +jetant le volant au hasard, sans aucun rhythme, selon son expression, +l'obligeaient à déployer toute la souplesse de son jeu. Mademoiselle +Aurélie était d'une jolie force; elle poussait un cri d'hirondelle à +chaque coup de raquette, riant comme une folle quand le volant s'en +allait droit sur le nez du jeune abbé; puis, elle se ramassait dans +ses jupes pour l'attendre ou reculait par petits sauts, avec un bruit +terrible d'étoffe froissée, lorsqu'il lui faisait la niche de taper +plus fort. Enfin, le volant étant venu se planter dans ses cheveux, +elle faillit tomber à la renverse, ce qui les égaya beaucoup tous les +trois. Angéline prit la place. Dans le jardin des Mouret, chaque fois +que l'abbé Faujas levait les yeux de son bréviaire, il apercevait +le vol blanc du volant au-dessus de la muraille, pareil à un gros +papillon. + +--Monsieur le curé, êtes-vous là? cria Angéline, en venant frapper à +la petite porte; notre volant est entré chez vous. + +L'abbé, ayant ramassé le volant tombé à ses pieds, se décida à ouvrir. + +--Ah! merci, monsieur le curé, dit Aurélie, qui tenait déjà la +raquette. Il n'y a qu'Angéline pour un coup pareil.... L'autre jour, +papa nous regardait; elle lui a envoyé ça dans l'oreille, et si fort, +qu'il en est resté sourd jusqu'au lendemain. + +Les rires éclatèrent de nouveau. L'abbé Surin, rose comme une fille, +s'essuyait délicatement le front, à petites tapes, avec un fin +mouchoir. Il rejetait ses cheveux blonds derrière les oreilles, les +yeux luisants, la taille souple, se servant de sa raquette comme d'un +éventail. Dans le feu du plaisir, son rabat avait légèrement tourné. +--Monsieur le curé, dit-il en se remettant en position, vous allez +juger les coups. + +L'abbé Faujas, son bréviaire sous le bras, souriant d'un air paternel, +resta sur le seuil de la petite porte. Cependant, par la porte +charretière de la sous-préfecture entr'ouverte, le prêtre avait dû +apercevoir M. Péqueur des Saulaies assis devant la pièce d'eau, +au milieu de ses familiers. Il ne tourna pourtant pas la tête; il +marquait les points, complimentait l'abbé Surin, consolait les +demoiselles Rastoil. + +--Dites donc, Péqueur, vint murmurer plaisamment M. de Condamin à +l'oreille du sous-préfet, vous avez tort de ne pas inviter ce petit +abbé à vos soirées; il est bien agréable avec les dames, il doit +valser à ravir. + +Mais M. Péqueur des Saulaies, qui causait vivement avec M. Delangre, +parut ne pas entendre. Il continua, s'adressant au maire: + +--Vraiment, mon cher ami, je ne sais où vous voyez en lui les +belles choses dont vous me parlez. L'abbé Faujas est au contraire +très-compromettant. Son passé est fort louche, on colporte ici +certaines choses... Je ne vois pas pourquoi je me mettrais aux genoux +de ce curé-là, d'autant plus que le clergé de Plassans nous est +hostile.... D'abord ça ne me servirait à rien. + +M. Delangre et M. de Condamin, qui avaient échangé un regard, se +contentèrent de hocher la tête, sans répondre. + +--A rien du tout, reprit le sous-préfet. Vous n'avez pas besoin de +faire les mystérieux. Tenez, j'ai écrit à Paris, moi. J'avais la tête +cassée; je voulais avoir le coeur net sur le Faujas, que vous semblez +traiter en prince déguisé. Eh bien, savez-vous ce qu'on m'a répondu? +On m'a répondu qu'on ne le connaissait pas, qu'on n'avait rien à me +dire, que je devais, d'ailleurs, éviter avec soin de me mêler des +affaires du clergé.... On est déjà assez mécontent à Paris, depuis que +cet imbécile de Lagrifoul a passé. Je suis prudent, vous comprenez. + +Le maire échangea un nouveau regard avec le conservateur des eaux et +forêts. Il haussa même légèrement les épaules devant les moustaches +correctes de M. Péqueur des Saulaies. + +--Écoutez-moi bien, lui dit-il au bout d'un silence; vous voulez être +préfet, n'est-ce pas? + +Le sous-préfet sourit en se dandinant sur sa chaise. + +--Alors, allez donner tout de suite une poignée de main à l'abbé +Faujas, qui vous attend là-bas en regardant jouer au volant. + +M. Péqueur des Saulaies resta muet, très-surpris, ne comprenant pas. +Il leva les yeux sur M. de Condamin, auquel il demanda avec une +certaine inquiétude: + +--Est-ce aussi votre avis? + +--Mais sans doute; allez lui donner une poignée de main, répondit le +conservateur des eaux et forêts. + +Puis, il ajouta avec une pointe de moquerie: + +--Interrogez ma femme, en qui vous avez toute confiance. + +Madame de Condamin arrivait. Elle avait une délicieuse toilette rose +et grise. Quand on lui eut parlé de l'abbé: + +--Ah! vous avez tort de manquer de religion, dit-elle gracieusement au +sous-préfet; c'est à peine si l'on vous voit à l'église, les jours de +cérémonies officielles. Vraiment, cela me fait trop de chagrin; +il faut que je vous convertisse. Que voulez-vous qu'on pense du +gouvernement que vous représentez, si vous n'êtes pas bien avec le bon +Dieu?... Laissez-nous, messieurs; je vais confesser monsieur Péqueur. + +Elle s'était assise, plaisantant, souriant. + +--Octavie, murmura le sous-préfet, lorsqu'ils furent seuls, ne vous +moquez pas de moi. Vous n'étiez pas dévote, à Paris, rue du Helder. +Vous savez que je me tiens à quatre, pour ne pas éclater, quand je +vous vois donner le pain bénit, à Saint-Saturnin. + +--Vous n'êtes point sérieux, mon cher, répondit-elle sur le même ton; +cela vous jouera quelque mauvais tour. Réellement, vous m'inquiétez, +je vous ai connu plus intelligent. Êtes-vous assez aveugle pour ne pas +voir que vous branlez dans le manche? Comprenez donc que si l'on +ne vous a point encore fait sauter, c'est qu'on ne veut pas donner +l'éveil au légitimistes de Plassans. Le jour où ils verront arriver +un autre sous-préfet, ils se méfieront; tandis qu'avec vous, ils +s'endorment, ils se croient certains de la victoire, aux prochaines +élections. Ce n'est pas flatteur, je le sais, d'autant plus que j'ai +la certitude absolue qu'on agit sans vous... Entendez-vous? mon cher, +vous êtes perdu, si vous ne devinez certaines choses. + +Il la regardait avec une véritable épouvante. + +--Est-ce que «le grand homme» vous a écrit? demanda-t-il, faisant +allusion à un personnage qu'ils désignaient ainsi entre eux. + +--Non, il a rompu entièrement avec moi. Je ne suis pas une sotte, j'ai +compris la première la nécessité de cette séparation. D'ailleurs, je +n'ai pas à me plaindre: il s'est montré très-bon, il m'a mariée, il +m'a donné d'excellents conseils, dont je me trouve bien.... Mais j'ai +gardé des amis à Paris. Je vous jure que vous n'avez que juste le +temps de vous raccrocher aux branches. Ne faites plus le païen, allez +vite donner une poignée de main à l'abbé Faujas... Vous comprendrez +plus tard, si vous ne devinez pas aujourd'hui. + +M. Péqueur des Saulaies restait le nez baissé, un peu honteux de la +leçon. Il était très-fat, il montra ses dents blanches, chercha à se +tirer du ridicule, en murmurant tendrement: --Si vous aviez voulu, +Octavie, nous aurions gouverné Plassans à nous deux. Je vous avais +offert de reprendre cette vie si douce.... + +--Décidément, vous êtes un sot, interrompit-elle d'une voix fâchée. +Vous m'agacez avec votre «Octavie». Je suis madame de Condamin pour +tout le monde, mon cher.... Vous ne comprenez donc rien? J'ai trente +mille francs de rente; je règne sur toute une sous-préfecture; je +vais partout, je suis partout respectée, saluée, aimée. Ceux qui +soupçonneraient le passé, n'auraient que plus d'amabilité pour moi.... +Qu'est-ce que je ferais de vous, bon Dieu! Vous me gêneriez. Je suis +une honnête femme, mon cher. + +Elle s'était levée. Elle s'approcha du docteur Porquier, qui, selon +son habitude, venait après ses visites passer une heure dans le jardin +de la sous-préfecture, pour entretenir sa belle clientèle. + +--Oh! docteur, j'ai une migraine, mais une migraine! dit-elle avec des +mines charmantes. Ça me tient là, dans le sourcil gauche. + +--C'est le côté du coeur, madame, répondit galamment le docteur. + +Madame de Condamin sourit, sans pousser plus loin la consultation. +Madame Paloque se pencha à l'oreille de son mari, qu'elle amenait +chaque jour, afin de te recommander constamment à l'influence du +sous-préfet: + +--Il ne les guérit pas autrement, murmura-t-elle. + +Cependant, M. Péqueur des Saulaies, après avoir rejoint M. de Condamin +et M. Delangre, manoeuvrait habilement pour les conduire du côté de +la porte charretière. Quand il n'en fut plus qu'à quelques pas, il +s'arrêta, comme intéressé par la partie de volant qui continuait +dans l'impasse. L'abbé Surin, les cheveux au vent, les manches de la +soutane retroussées, montrant ses poignets blancs et minces comme ceux +d'une femme, venait de reculer la distance, en plaçant mademoiselle +Aurélie à vingt pas. Il se sentait regardé, il se surpassait vraiment. +Mademoiselle Aurélie était, elle aussi, dans un de ses bons jours, au +contact d'un tel maître. Le volant, lancé du poignet décrivait une +courbe molle, très-allongée; et cela avec une telle régularité, qu'il +semblait tomber de lui-même sur les raquettes, voler de l'une à +l'autre, du même vol souple, sans que les joueurs bougeassent de +place. L'abbé Surin, la taille un peu renversée, développait les +grâces de son buste. + +--Très-bien, très-bien! cria le sous-préfet ravi. Ah! monsieur l'abbé, +je vous fais mes compliments. + +Puis, se tournant vers madame de Condamin, le docteur Porquier et les +Paloque: + +--Venez donc, je n'ai jamais rien vu de pareil.... Vous permettez que +nous vous admirions, monsieur l'abbé? + +Toute la société de la sous-préfecture forma alors un groupe, au fond +de l'impasse. L'abbé Faujas n'avait pas bougé; il répondit, par un +léger signe de tête aux saluts de M. Delangre et de M. de Condamin. Il +marquait toujours les points. Quand Aurélie manqua le volant, il dit +avec bonhomie: + +--Cela vous fait trois cent dix points, depuis qu'on a changé la +distance; votre soeur n'en a que quarante-sept. + +Tout en ayant l'air de suivre le volant avec un vif intérêt, il jetait +de rapides coups d'oeil sur la porte du jardin des Rastoil, restée +grande ouverte. M. Maffre seul s'y était montré jusque-là. Il fut +appelé de l'intérieur du jardin. + +--Qu'ont-ils donc à rire si fort? lui demanda M. Rastoil, qui causait +avec M. de Bourdeu, devant la table rustique. + +--C'est le secrétaire de monseigneur qui joue, répondit M. Maffre. Il +fait des choses étonnantes, tout le quartier le regarde.... Monsieur +le curé, qui est là, en est émerveillé. + +M. de Bourdeu prit une large prise, en murmurant: --Ah! monsieur +l'abbé Faujas est là? + +Il rencontra le regard de M. Rastoil. Tous deux semblèrent gênés. + +--On m'a raconté, hasarda le président, que l'abbé est rentré en +faveur auprès de monseigneur. + +--Oui, ce matin même, dit M. Maffre. Oh! une réconciliation complète. +J'ai eu des détails très-touchants. Monseigneur a pleuré.... Vraiment, +l'abbé Fenil a eu quelques torts. + +--Je vous croyais l'ami du grand vicaire, fit remarquer M. de Bourdeu. + +--Sans doute, mais je suis aussi l'ami de monsieur le curé, répliqua +vivement le juge de paix. Dieu merci! il est d'une piété qui défie les +calomnies. N'est-on pas allé jusqu'à attaquer sa moralité? C'est une +honte! + +L'ancien préfet regarda de nouveau le président d'un air singulier. + +--Et n'a-t-on pas cherché à compromettre monsieur le curé dans les +affaires politiques! continua M. Maffre. On disait qu'il venait +tout bouleverser ici, donner des places à droite et à gauche, faire +triompher la clique de Paris. On n'aurait pas plus mal parlé d'un chef +de brigands.... Un tas de mensonges, enfin! + +M. de Bourdeu, du bout de sa canne, dessinait un profil sur le sable +de l'allée. + +--Oui, j'ai entendu parler de ces choses, dit-il négligemment; il +est bien peu croyable qu'un ministre de la religion accepte un tel +rôle.... D'ailleurs, pour l'honneur de Plassans, je veux croire qu'il +échouerait complètement. Il n'y a ici personne à acheter. + +--Des cancans! s'écria le président, en haussant les épaules. Est-ce +qu'on retourne une ville comme une vieille veste? Paris peut nous +envoyer tous ses mouchards, Plassans restera légitimiste. Voyez le +petit Péqueur? Nous n'en avons fait qu'une bouchée.... Il faut que +le monde soit bien bête! On s'imagine alors que des personnages +mystérieux parcourent les provinces, offrant des places. Je vous avoue +que je serais bien curieux de voir un de ces messieurs. + +Il se fâchait. M. Maffre, inquiet, crut devoir se défendre. + +--Permettez, interrompit-il, je n'ai pas affirmé que monsieur l'abbé +Faujas fût un agent bonapartiste; au contraire, j'ai trouvé cette +accusation absurde. + +--Eh! il n'est plus question de l'abbé Faujas; je parle en général. On +ne se vend pas comme cela, que diable!... L'abbé Faujas est au-dessus +de tous les soupçons. + +Il y eut un silence. M. de Bourdeu achevait le profil, sur le sable, +par une grande barbe en pointe. + +--L'abbé Faujas n'a pas d'opinion politique, dit-il de sa voix sèche. + +--Évidemment, reprit M. Rastoil; nous lui reprochions son +indifférence; mais, aujourd'hui, je l'approuve. Avec tous ces +bavardages, la religion se trouverait compromise.... Vous le savez +comme moi, Bourdeu, on ne peut l'accuser de la moindre démarche +louche. Jamais on ne l'a vu à la sous-préfecture, n'est-ce pas? Il est +resté très-dignement à sa place.... S'il était bonapartiste, il ne +s'en cacherait pas, parbleu! + +--Sans doute. + +--Ajoutez qu'il mène une vie exemplaire. Ma femme et mon fils m'ont +donné sur son compte des détails qui m'ont vivement ému. + +A ce moment, les rires redoublèrent, dans l'impasse. La voix de l'abbé +Faujas s'éleva, complimentant mademoiselle Aurélie sur un coup de +raquette vraiment remarquable. M. Rastoil, qui s'était interrompu, +reprit avec un sourire: + +--Vous entendez? Qu'ont-ils donc à s'amuser ainsi? Cela donne envie +d'être jeune. + +Puis, de sa voix grave: --Oui, ma femme et mon fils m'ont fait aimer +l'abbé Faujas. Nous regrettons vivement que sa discrétion l'empêche +d'être des nôtres. + +M. de Bourdeu approuvait de la tête, lorsque des applaudissements +s'élevèrent dans l'impasse. Il y eut un tohu-bohu de piétinements, de +rires, de cris, toute une bouffée de gaieté d'écoliers en récréation. +M. Rastoil quitta son siège rustique. + +--Ma foi! dit-il avec bonhomie, allons voir; je finis par avoir des +démangeaisons dans les jambes. + +Les deux autres le suivirent. Tous trois restèrent devant la petite +porte. C'était la première fois que le président et l'ancien préfet +s'aventuraient jusque-là. Quand ils aperçurent, au fond de l'impasse, +le groupe formé par la société de la sous-préfecture, ils prirent des +mines graves. M. Péqueur des Saulaies de son côté, se redressa, se +campa dans une attitude officielle; tandis que madame de Condamin, +très-rieuse, se glissait le long des murs, emplissant l'impasse du +frôlement de sa toilette rose. Les deux sociétés s'épiaient par des +coups d'oeil de côté, ne voulant céder la place ni l'une ni l'autre; +et, entre elles, l'abbé Faujas, toujours sur la porte des Mouret, +tenant son bréviaire sous le bras, s'égayait doucement, sans paraître +le moins du monde comprendre la délicatesse de la situation. + +Cependant, tous les assistants retenaient leur haleine. L'abbé Surin, +voyant grossir son public, voulut enlever les applaudissements par un +dernier tour d'adresse. Il s'ingénia, se proposa des difficultés, se +tournant, jouant sans regarder venir le volant, le devinant en quelque +sorte, le renvoyant à mademoiselle Aurélie, par-dessus sa tête, avec +une précision mathématique. Il était très-rouge, suant, décoiffé; +son rabat, qui avait complétement tourné, lui pendait maintenant sur +l'épaule droite. Mais il restait vainqueur, l'air riant, charmant +toujours. Les deux sociétés s'oubliaient à l'admirer; madame de +Condamin réprimait les bravos, qui éclataient trop tôt, en agitant son +mouchoir de dentelle. Alors, le jeune abbé, raffinant encore, se mit à +faire de petits sauts sur lui-même, à droite, à gauche, les calculant +de façon à recevoir chaque fois le volant dans une nouvelle position. +C'était le grand exercice final. Il accélérait le mouvement, lorsque, +en sautant, le pied lui manqua; il faillit tomber sur la poitrine de +madame de Condamin, qui avait tendu les bras en poussant un cri. Les +assistants, le croyant blessé, se précipitèrent; mais lui, chancelant, +se rattrapant à terre sur les genoux et sur les mains, se releva d'un +bond suprême, ramassa, renvoya à mademoiselle Aurélie le volant, qui +n'avait pas encore touché le sol. Et la raquette haute, il triompha, + +--Bravo! bravo! cria M. Péqueur des Saulaies en s'approchant. + +--Bravo! le coup est superbe! répéta M. Rastoil, qui s'avança +également. + +La partie fut interrompue. Les deux sociétés avaient envahi l'impasse; +elles se mêlaient, entouraient l'abbé Surin, qui, hors d'haleine, +s'appuyait au mur, à côté de l'abbé Faujas. Tout le monde parlait à la +fois. + +--J'ai cru qu'il avait la tête cassée en deux, disait le docteur +Porquier à M. Maffre d'une voix pleine d'émotion. + +--Vraiment, tous ces jeux finissent mal, murmura M. de Bourdeu en +s'adressant à M. Delangre et aux Paloque, tout en acceptant une +poignée de main de M. de Condamin, qu'il évitait dans les rues, pour +ne pas avoir à le saluer. + +Madame de Condamin allait du sous-préfet au président, les mettait en +face l'un de l'autre, répétait: + +--Mon Dieu! je suis plus malade que lui, j'ai cru que nous allions +tomber tous les deux. Vous avez vu, c'est une grosse pierre. --Elle +est là, tenez, dit M. Rastoil; il a dû la rencontrer sous son talon. + +--C'est cette pierre ronde, vous croyez? demanda M. Péqueur des +Saulaies en ramassant le caillou. + +Jamais ils ne s'étaient parlé en dehors des cérémonies officielles. +Tous deux se mirent à examiner la pierre; ils se la passaient, se +faisaient remarquer qu'elle était tranchante et qu'elle aurait pu +couper le soulier de l'abbé. Madame de Condamin, entre eux, leur +souriait, leur assurait qu'elle commençait à se remettre. + +--Monsieur l'abbé se trouve mal! s'écrièrent les demoiselles Rastoil. + +L'abbé Surin, en effet, était devenu très-pâle, en entendant parler du +danger qu'il avait couru. Il fléchissait, lorsque l'abbé Faujas, qui +s'était tenu à l'écart, le prit entre ses bras puissants et le porta +dans le jardin des Mouret, où il l'assit sur une chaise. Les deux +sociétés envahirent la tonnelle. Là, le jeune abbé s'évanouit +complètement. + +--Rose, de l'eau, du vinaigre! cria l'abbé Faujas en s'élançant vers +le perron. + +Mouret, qui était dans la salle à manger, parut à la fenêtre; mais, en +voyant tout ce monde au fond de son jardin, il recula comme pris de +peur; il se cacha, ne se montra plus. Cependant, Rose arrivait avec +toute une pharmacie. Elle se hâtait, elle grognait: + +--Si madame était là, au moins; elle est au séminaire, pour le +petit... Je suis toute seule, je ne peux pas faire l'impossible, +n'est-ce pas?... Allez, ce n'est pas monsieur qui bougerait. On +pourrait mourir avec lui. Il est dans la salle à manger, à se cacher +comme un sournois. Non, un verre d'eau, il ne vous le donnerait pas; +il vous laisserait crever. + +Tout en mâchant ces paroles, elle était arrivée devant l'abbé Surin +évanoui. --Oh! le Jésus! dit-elle avec une tendresse apitoyée de +commère. + +L'abbé Surin, les yeux fermés, la face pâle entre ses longs cheveux +blonds, ressemblait à un de ces martyrs aimables qui se pâment sur les +images de sainteté. L'aînée des demoiselles Rastoil lui soutenait la +tête, renversée mollement, découvrant le cou blanc et délicat. On +s'empressa. Madame de Condamin, à légers coups, lui tamponna les +tempes avec un linge trempé dans de l'eau vinaigrée. Les deux sociétés +attendaient, anxieuses. Enfin il ouvrit les yeux, mais il les referma. +Il s'évanouit encore deux fois. + +--Vous m'avez fait une belle peur! lui dit poliment le docteur +Porquier, qui avait gardé sa main dans la sienne. + +L'abbé restait assis, confus, remerciant, assurant que ce n'était +rien. Puis, il vit qu'on lui avait déboutonné sa soutane et qu'il +avait le cou nu; il sourit, il remit son rabat. Et, comme on lui +conseillait de se tenir tranquille, il voulut montrer qu'il était +solide; il retourna dans l'impasse avec les demoiselles Rastoil, pour +finir la partie. + +--Vous êtes très-bien ici, dit M. Rastoil à l'abbé Faujas, qu'il +n'avait pas quitté. + +--L'air est excellent sur cette côte, ajouta M. Péqueur des Saulaies +de son air charmant. + +Les deux sociétés regardaient curieusement la maison des Mouret. + +--Si ces dames et ces messieurs, dit Rose, veulent rester un instant +dans le jardin.... Monsieur le curé est chez lui.... Attendez, je vais +aller chercher des chaises. + +Et elle fit trois voyages, malgré les protestations. Alors, après +s'être regardées un instant, les deux sociétés s'assirent par +politesse. Le sous-préfet s'était mis à la droite de l'abbé Faujas, +tandis que le président se plaçait à sa gauche. La conversation fut +très-amicale. + +--Vous n'êtes pas un voisin tapageur, monsieur le curé, répétait +gracieusement M. Péqueur des Saulaies. Vous ne sauriez croire le +plaisir que j'ai à vous apercevoir, tous les jours, aux mêmes heures, +dans ce petit paradis. Cela me repose de mes tracas. + +--Un bon voisin, c'est chose si rare! reprenait M. Rastoil. + +--Sans doute, interrompait M. de Bourdeu; monsieur le curé a mis +ici une heureuse tranquillité de cloître. Pendant que l'abbé Faujas +souriait et saluait, M. de Condamin, qui ne s'était pas assis, vint se +pencher à l'oreille de M. Delangre, en murmurant: + +--Voilà Rastoil qui rêve une place de substitut pour son flandrin de +fils. + +M. Delangre lui lança un regard terrible, tremblant à l'idée que +ce buvard incorrigible pouvait tout gâter; ce qui n'empêcha pas le +conservateur des eaux et forêts d'ajouter: + +--Et Bourdeu qui croit déjà avoir rattrapé sa préfecture! + +Mais madame de Condamin venait de produire une sensation, en disant +d'un air fin: + +--Ce que j'aime dans ce jardin, c'est ce charme intime qui semble en +faire un petit coin fermé à toutes les misères de ce monde. Caïn et +Abel s'y seraient réconciliés. + +Et elle avait souligné sa phrase en l'accompagnant de deux coups +d'oeil, à droite et à gauche, vers les jardins voisins. M. Maffre et +le docteur Porquier hochèrent la tête d'un air d'approbation; tandis +que les Paloque s'interrogeaient, inquiets, ne comprenant pas, +craignant de se compromettre d'un côté ou d'un autre, s'ils ouvraient +la bouche. + +Au bout d'un quart d'heure, M. Rastoil se leva. + +--Ma femme ne va plus savoir où nous sommes passés, murmura-t-il. + +Tout le monde s'était mis debout, un peu embarrassé pour prendre +congé. Mais l'abbé Faujas tendit les mains: --Mon paradis reste +ouvert, dit-il de son air le plus souriant. + +Alors, le président promit de rendre, de temps à autre, une visite +à monsieur le curé. Le sous-préfet s'engagea de même, avec plus +d'effusion. Et les deux sociétés restèrent encore là cinq grandes +minutes à se complimenter, pendant que, dans l'impasse, les rires des +demoiselles Rastoil et de l'abbé Surin s'élevaient de nouveau. La +partie avait repris tout son feu; le volant allait et venait, d'un vol +régulier, au-dessus de la muraille. + + + +XV + + +Un vendredi, madame Paloque, qui entrait à Saint-Saturnin, fut +toute surprise d'apercevoir Marthe agenouillée devant la chapelle +Saint-Michel. L'abbé Faujas confessait. + +--Tiens! pensa-t-elle, est-ce qu'elle aurait fini par toucher le coeur +de l'abbé? Il faut que je reste. Si madame de Condamin venait, ce +serait drôle. + +Elle prit une chaise, un peu en arrière, s'agenouillant à demi, la +face entre les mains, comme abîmée dans une prière ardente; elle +écarta les doigts, elle regarda. L'église était très-sombre. Marthe, +la tête tombée sur son livre de messe, semblait dormir; elle faisait +une masse noire contre la blancheur d'un pilier; et, de tout son être, +ses épaules seules vivaient, soulevées par de gros soupirs. Elle était +si profondément abattue, qu'elle laissait passer son tour, à chaque +nouvelle pénitente que l'abbé Faujas expédiait. L'abbé attendait une +minute, s'impatientait, frappait de petits coups secs contre le bois +du confessionnal. Alors, une des femmes qui se trouvaient là, voyant +que Marthe ne bougeait pas, se décidait à prendre sa place. La +chapelle se vidait, Marthe restait immobile et pâmée. --Elle est +joliment prise, se dit la Paloque; c'est indécent, de s'étaler comme +ça dans une église.... Ah! voici madame de Condamin. + +En effet, madame de Condamin entrait. Elle s'arrêta un instant devant +le bénitier, ôtant son gant, se signant d'un geste joli. Sa robe de +soie eut un murmure dans l'étroit chemin ménagé entre les chaises. +Quand elle s'agenouilla, elle emplit la haute voûte du frisson de +ses jupes. Elle avait son air affable, elle souriait aux ténèbres +de l'église. Bientôt, il ne resta plus qu'elle et Marthe. L'abbé se +fâchait, tapait plus fort contre le bois du confessionnal. + +--Madame, c'est à vous, je suis la dernière, murmura obligeamment +madame de Condamin, en se penchant vers Marthe, qu'elle n'avait pas +reconnue. + +Celle-ci tourna la face, une face nerveusement amincie, pâle d'une +émotion extraordinaire; elle ne parut pas comprendre. Elle sortait +comme d'un sommeil extatique, les paupières battantes. + +--Eh bien, mesdames, eh bien? dit l'abbé, qui entr'ouvrit la porte du +confessionnal. + +Madame de Condamin se leva, souriante, obéissant à l'appel du prêtre. +Mais, l'ayant reconnue, Marthe entra brusquement dans la chapelle; +puis, elle tomba de nouveau sur les genoux, demeura là, à trois pas. + +La Paloque s'amusait beaucoup; elle espérait que les deux femmes +allaient se prendre aux cheveux. Marthe devait tout entendre, car +madame de Condamin avait une voix de flûte; elle bavardait ses péchés, +elle animait le confessionnal d'un commérage adorable. A un moment, +elle eut même un rire, un petit rire étouffé, qui fit lever la face +souffrante de Marthe. D'ailleurs elle eut promptement fini. Elle s'en +allait, lorsqu'elle revint, se courbant, causant toujours, mais sans +s'agenouiller. + +--Cette grande diablesse se moque de madame Mouret et de l'abbé, +pensait la femme du juge; elle est trop fine pour déranger sa vie. + +Enfin, madame de Condamin se retira. Marthe la suivit des yeux, +paraissant attendre qu'elle ne fût plus là. Alors, elle s'appuya au +confessionnal, se laissa aller, heurta rudement le bois de ses genoux. +Madame Paloque s'était rapprochée, allongeant le cou; mais elle ne vit +que la robe sombre de la pénitente qui débordait et s'étalait. Pendant +près d'une demi-heure, rien ne bougea. Elle crut un moment surprendre +des sanglots étouffés dans le silence frissonnant, que coupait parfois +un craquement sec du confessionnal. Cet espionnage finissait par +l'ennuyer; elle ne restait que pour dévisager Marthe à sa sortie. + +L'abbé Faujas quitta le confessionnal le premier, fermant la porte +d'une main irritée. Madame Mouret demeura longtemps encore, immobile, +courbée, dans l'étroite caisse. Quand elle se retira, la voilette +baissée, elle paraissait brisée. Elle oublia de se signer. + +--Il y a de la brouille, l'abbé n'a pas été gentil, murmura la +Paloque, qui la suivit jusque sur la place de l'Archevêché. + +Elle s'arrêta, hésita un instant; puis, après s'être assurée que +personne ne l'épiait, elle fila sournoisement dans la maison +qu'occupait l'abbé Fenil, à un des angles de la place. + +Maintenant, Marthe vivait à Saint-Saturnin. Elle remplissait ses +devoirs religieux avec une grande ferveur. Même l'abbé Faujas la +grondait souvent de la passion qu'elle mettait dans la pratique. Il ne +lui permettait de communier qu'une fois par mois, réglait ses heures +d'exercices pieux, exigeait d'elle qu'elle ne s'enfermât pas dans la +dévotion. Elle l'avait longtemps supplié, avant qu'il lui accordât +d'assister chaque matin à une messe basse. Un jour, comme elle lui +racontait qu'elle s'était couchée pendant une heure sur le carreau +glacé de sa chambre, pour se punir d'une faute, il s'emporta, il lui +dit que le confesseur avait seul le droit d'imposer des pénitences. +Il la menait très-durement, la menaçait de la renvoyer à l'abbé +Bourrette, si elle ne s'humiliait pas. + +--J'ai eu tort de vous accepter, répétait-il souvent; je ne veux que +des âmes obéissantes. + +Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la +main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de +laquelle elle aurait voulu s'anéantir, la fouettait d'un désir sans +cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à +peu dans l'amour, arrêtée brusquement, devinant d'autres profondeurs, +ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu'elle +ignorait. Ce grand repos qu'elle avait d'abord goûté dans l'église, +cet oubli du dehors et d'elle-même, se changeait en une jouissance +active, en un bonheur qu'elle évoquait, qu'elle louchait. C'était le +bonheur dont elle avait vaguement senti le désir depuis sa jeunesse, +et qu'elle trouvait enfin à quarante ans; un bonheur qui lui +suffisait, qui l'emplissait de ses belles années mortes, qui la +faisait vivre en égoïste, occupée à toutes les sensations nouvelles +s'éveillant en elle comme des caresses. + +--Soyez bon, murmurait-elle à l'abbé Faujas; soyez bon, car j'ai +besoin de bonté. + +Et lorsqu'il était bon, elle l'aurait remercié à deux genoux. Il se +montrait souple alors, lui parlait paternellement, lui expliquait +qu'elle était trop vive d'imagination. Dieu, disait-il, n'aimait +pas qu'on l'adorât ainsi, par coups de tête. Elle souriait, elle +redevenait belle, et jeune, et rougissante. Elle promettait d'être +sage. Puis, dans quelque coin noir, elle avait des actes de foi qui +l'écrasaient sur les dalles; elle n'était plus agenouillée, elle +glissait, presque assise à terre, balbutiant des paroles ardentes; et, +quand les paroles se mouraient, elle continuait sa prière par un élan +de tout son être, par un appel à ce baiser divin qui passait sur ses +cheveux, sans se poser jamais. + +Marthe, au logis, devint querelleuse. Jusque-là elle s'était +traînée, indifférente, lasse, heureuse, lorsque son mari la laissait +tranquille; mais, depuis qu'il passait les journées à la maison, +ayant perdu son bavardage taquin, maigrissant et jaunissant, il +l'impatientait. + +--Il est toujours dans nos jambes, disait-elle à la cuisinière. + +--Pardi! c'est par méchanceté, répondait celle-ci. Au fond, il n'est +pas bon homme. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois. C'est +comme la mine sournoise qu'il fait, lui qui aime tant à parler, +croyez-vous qu'il ne joue pas la comédie pour nous apitoyer? Il enrage +de bouder, mais il tient bon, afin qu'on le plaigne et qu'on en passe +par ses volontés. Allez, madame, vous avez joliment raison de ne pas +vous arrêter à ces simagrées-là. + +Mouret tenait les deux femmes par l'argent. Il ne voulait point se +disputer, de peur de troubler davantage sa vie. S'il ne grondait plus, +tatillonnant, piétinant, il occupait encore les tristesses qui le +prenaient en refusant une pièce de cent sous à Marthe ou à Rose. Il +donnait par mois cent francs à cette dernière pour la nourriture; le +vin, l'huile, les conserves étaient dans la maison. Mais il fallait +quand même que la cuisinière arrivât au bout du mois, quitte à y +mettre du sien. Quant à Marthe, elle n'avait rien; il la laissait +absolument sans un sou. Elle en était réduite à s'entendre avec Rose, +à tâcher d'économiser dix francs sur les cent francs du mois. Souvent +elle n'avait pas de bottines à se mettre. Elle était obligée d'aller +chez sa mère pour lui emprunter l'argent d'une robe ou d'un chapeau. + +--Mais Mouret devient fou! criait madame Rougon; tu ne peux pourtant +pas aller toute nue. Je lui parlerai. + +--Je vous en supplie, ma mère, n'en faites rien, répondait-elle. Il +vous déteste. Il me traiterait encore plus mal, s'il savait que je +vous raconte ces choses. + +Elle pleurait, elle ajoutait: + +--Je l'ai longtemps défendu, mais aujourd'hui je n'ai plus la force de +me taire.... Vous vous rappelez, lorsqu'il ne voulait pas que je misse +seulement le pied dans la rue. Il m'enfermait, il usait de moi comme +d'une chose. Maintenant, s'il se montre si dur, c'est qu'il voit bien +que je lui ai échappé, et que je ne consentirai jamais plus à être sa +bonne. C'est un homme sans religion, un égoïste, un mauvais coeur. + +--Il ne te bat pas, au moins? + +--Non, mais cela viendra. Il n'en est qu'à tout me refuser. Voilà cinq +ans que je n'ai pas acheté de chemises. Hier, je lui montrais celles +que j'ai; elles sont usées, et si pleines de reprises, que j'ai honte +de les porter. Il les a regardées, les a tâtées, en disant qu'elles +pouvaient parfaitement aller jusqu'à l'année prochaine... Je n'ai pas +un centime à moi; il faut que je pleure pour une pièce de vingt sous. +L'autre jour, j'ai dû emprunter deux sous à Rose pour acheter du fil. +J'ai recousu mes gants, qui s'ouvraient de tous les côtés. + +Et elle racontait vingt autres détails: les points qu'elle faisait +elle-même à ses bottines avec du fil poissé; les rubans qu'elle lavait +dans du thé, pour rafraîchir ses chapeaux; l'encre qu'elle étalait sur +les plis limés de son unique robe de soie, afin d'en cacher l'usure. +Madame Rougon s'apitoyait, l'encourageait à la révolte. Mouret était +un monstre. Il poussait l'avarice, disait Rose, jusqu'à compter les +poires du grenier et les morceaux de sucre des armoires, surveillant +les conserves, mangeant lui-même les croûtes de pain de la veille. + +Marthe souffrait surtout de ne pouvoir donner aux quêtes de +Saint-Saturnin; elle cachait des pièces de dix sous dans des morceaux +de papier, qu'elle gardait précieusement pour les grand'messes des +dimanches. Maintenant, quand les dames patronnesses de l'oeuvre de la +Vierge offraient quelque cadeau à la cathédrale, un saint-ciboire, +une croix d'argent, une bannière, elle était toute honteuse; elle les +évitait, feignant d'ignorer leur projet. Ces dames la plaignaient +beaucoup. Elle aurait volé son mari, si elle avait trouvé la clef sur +le secrétaire, tant le besoin d'orner cette église qu'elle aimait, la +torturait. Une jalousie de femme trompée la prenait aux entrailles, +lorsque l'abbé Faujas se servait d'un calice donné par madame de +Condamin; tandis que, les jours où il disait la messe sur la nappe +d'autel qu'elle avait brodée, elle éprouvait une joie profonde, priant +avec des frissons, comme si quelque chose d'elle-même se trouvait sous +les mains élargies du prêtre. Elle aurait voulu qu'une chapelle tout +entière lui appartînt; elle rêvait d'y mettre une fortune, de s'y +enfermer, de recevoir Dieu chez elle, pour elle seule. + +Rose, qui recevait ses confidences, s'ingéniait pour lui procurer de +l'argent. Cette année-là, elle fit disparaître les plus beaux fruits +du jardin et les vendit; elle débarrassa également le grenier d'un tas +de vieux meubles, si bien qu'elle finit par réunir une somme de trois +cents francs, qu'elle remit triomphalement à Marthe. Celle-ci embrassa +la vieille cuisinière. + +--Ah! que tu es bonne! dit-elle en la tutoyant. Tu es sûre au moins +qu'il n'a rien vu?... J'ai regardé, l'autre jour, rue des Orfèvres, +des petites burettes d'argent ciselé, toutes mignonnes; elles sont de +deux cents francs.... Tu vas me rendre un service, n'est-ce pas? Je ne +veux pas les acheter moi-même, parce qu'on pourrait me voir entrer. +Dis à ta soeur d'aller les prendre; elle les apportera à la nuit, elle +te les remettra par la fenêtre de ta cuisine. + +Cet achat des burettes fut pour elle toute une intrigue défendue, où +elle goûta de vives jouissances. Elle les garda, pendant trois jours, +au fond d'une armoire, cachées derrière des paquets de linge; +et, lorsqu'elle les donna à l'abbé Faujas, dans la sacristie de +Saint-Saturnin, elle tremblait, elle balbutiait. Lui, la gronda +amicalement. Il n'aimait point les cadeaux; il parlait de l'argent +avec le dédain d'un homme fort, qui n'a que des besoins de puissance +et de domination. Pendant ses deux premières années de misère, même +les jours où sa mère et lui vivaient de pain et d'eau, il n'avait +jamais songé à emprunter dix francs aux Mouret. + +Marthe trouva une cachette sûre pour les cent francs qui lui +restaient. Elle devenait avare, elle aussi; elle calculait l'emploi +de cet argent, achetait chaque matin une chose nouvelle. Comme elle +restait très-hésitante, Rose lui apprit que madame Trouche voulait lui +parler en particulier. Olympe, qui s'arrêtait pendant des heures dans +la cuisine, était devenue l'amie intime de Rose, à laquelle elle +empruntait souvent quarante sous, pour ne pas avoir à remonter les +deux étages, les jours où elle disait avoir oublié son porte-monnaie. + +--Montez la voir, ajouta la cuisinière; vous serez mieux pour +causer.... Ce sont de braves gens, et qui aiment beaucoup monsieur le +curé. Ils ont eu bien des tourments, allez. Ça fend le coeur, tout ce +que madame Olympe m'a raconté. + +Marthe trouva Olympe en larmes. Ils étaient trop bons, on avait +toujours abusé d'eux; et elle entra dans des explications sur leurs +affaires de Besançon, où la coquinerie d'un associé leur avait mis +de lourdes dettes sur le dos. Le pis était que les créanciers se +fâchaient. Elle venait de recevoir une lettre d'injures, dans laquelle +on la menaçait d'écrire au maire et à l'évêque de Plassans. + +-Je suis prête à tout souffrir, ajouta-t-elle en sanglotant; mais je +donnerais ma tête, pour que mon frère ne fût pas compromis.... Il a +déjà trop fait pour nous; je ne veux lui parler de rien, car il n'est +pas riche, il se tourmenterait inutilement .... Mon Dieu! comment +faire pour empêcher cet homme d'écrire? Ce serait à mourir de honte, +si une pareille lettre arrivait à la mairie et à l'évêché. Oui, je +connais mon frère, il en mourrait. + +Alors, les larmes montèrent aussi aux yeux de Marthe. Elle était toute +pâle, elle serrait les mains d'Olympe. Puis, sans que celle-ci lui eût +rien demandé, elle offrit ses cent francs. + +--C'est peu sans doute; mais, si cela pouvait conjurer le péril? +demanda-t-elle avec anxiété. + +--Cent francs, cent francs, répétait Olympe; non, non, il ne se +contentera jamais de cent francs. + +Marthe fut désespérée. Elle jurait qu'elle ne possédait pas davantage. +Elle s'oublia jusqu'à parler des burettes. Si elle ne les avait pas +achetées, elle aurait pu donner les trois cents francs. Les yeux de +madame Trouche s'étaient allumés. + +--Trois cents francs, c'est juste ce qu'il demande, dit-elle. Allez, +vous auriez rendu un plus grand service à mon frère, en ne lui faisant +pas ce cadeau, qui restera à l'église, d'ailleurs. Que de belles +choses les dames de Besançon lui ont apportées! Aujourd'hui, il n'en +est pas plus riche pour cela. Ne donnez plus rien, c'est une volerie. +Consultez-moi. Il y a tant de misères cachées! Non, cent francs ne +suffiront jamais. + +Au bout d'une grande demi-heure de lamentations, lorsqu'elle vit que +Marthe n'avait réellement que cent francs, elle finit cependant par +les accepter. + +--Je vais les envoyer pour faire patienter cet homme, murmura-t-elle, +mais il ne nous laissera pas la paix longtemps.... Et surtout, je vous +en supplie, ne parlez pas de cela à mon frère; vous le tueriez.... Il +vaut mieux aussi que mon mari ignore nos petites affaires; il est si +fier, qu'il ferait des bêtises pour s'acquitter envers vous. Entre +femmes, on s'entend toujours. Marthe fut très-heureuse de ce prêt. Dès +lors, elle eut un nouveau souci: écarter de l'abbé Faujas, sans qu'il +s'en doutât, le danger qui le menaçait. Elle montait souvent chez les +Trouche, passait là des heures, à chercher avec Olympe le moyen de +payer les créances. Celle-ci lui avait raconté que de nombreux billets +en souffrance étaient endossés par le prêtre, et que le scandale +serait énorme, si jamais ces billets étaient envoyés à quelque +huissier de Plassans. Le chiffre des créances était si gros, selon +elle, que longtemps elle refusa de le dire, pleurant plus fort, +lorsque Marthe la pressait. Un jour enfin, elle parla de vingt mille +francs. Marthe resta glacée. Jamais elle ne trouverait vingt mille +francs. Les yeux fixes, elle pensait qu'il lui faudrait attendre la +mort de Mouret, pour disposer d'une pareille somme. + +--Je dis vingt mille francs en gros, se hâta d'ajouter Olympe, que sa +mine grave inquiéta; mais nous serions bien contents de pouvoir les +payer en dix ans, par petits à-compte. Les créanciers attendraient +tout le temps qu'on voudrait, s'ils savaient toucher régulièrement.... +C'est bien fâcheux que nous ne trouvions pas une personne qui ait +confiance en nous et qui nous fasse les quelques avances nécessaires. + +C'était là le sujet habituel de leur conversation. Olympe parlait +souvent aussi de l'abbé Faujas, qu'elle paraissait adorer. Elle +racontait à Marthe des particularités intimes sur le prêtre: il +craignait les chatouilles; il ne pouvait pas dormir sur le côté +gauche; il avait une fraise à l'épaule droite, que rougissait en mai, +comme un fruit naturel. Marthe souriait, ne se lassait jamais de ces +détails; elle questionnait la jeune femme sur son enfance, sur celle +de son frère. Puis, quand la question d'argent revenait, elle était +comme folle de son impuissance; elle se laissait aller à se plaindre +amèrement de Mouret, qu'Olympe, enhardie, finit par ne plus nommer +devant elle que «le vieux grigou». Parfois, lorsque Trouche rentrait +de son bureau, les deux femmes étaient encore là, à causer; elles se +taisaient, changeaient de conversation. Trouche gardait une attitude +digne. Les dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge étaient +très-contentes de lui. On ne le voyait dans aucun café de la ville. + +Cependant, Marthe, pour venir en aide à Olympe, qui parlait certains +jours de se jeter par la fenêtre, poussa Rose à porter chez un +brocanteur du marché toutes les vieilleries inutiles jetées dans +les coins. Les deux femmes furent d'abord timides; elles ne firent +enlever, pendant l'absence de Mouret, que les chaises et les tables +écloppées; puis, elles s'attaquèrent aux objets sérieux, vendirent +des porcelaines, des bijoux, tout ce qui pouvait disparaître, sans +produire un trop grand vide. Elles étaient sur une pente fatale; elles +auraient fini par enlever les gros meubles et ne laisser que les +quatre murs, si Mouret n'avait traité Rose un jour de voleuse, en la +menaçant du commissaire. + +--Moi, une voleuse! monsieur! s'était-elle écriée. Faites bien +attention à ce que vous dites!... Parce que vous m'avez vue vendre +une bague de madame. Elle était à moi, cette bague; madame me l'avait +donnée, madame n'est pas chienne comme vous... Vous n'avez pas honte, +de laisser votre pauvre femme sans un sou! Elle n'a pas de souliers à +se mettre. L'autre jour, j'ai payé la laitière.... Eh bien! oui, j'ai +vendu sa bague. Après? Est-ce que sa bague n'est pas à elle? Elle +peut bien en faire de l'argent, puisque vous lui refusez tout.... Je +vendrais la maison, vous entendez? La maison tout entière. Cela me +fait trop de peine de la voir aller nue comme saint Jean. + +Mouret alors exerça une surveillance de toutes les heures; il ferma +les armoires et prit les clefs. Quand Rose sortait, il lui regardait +les mains d'un air défiant; il tâtait ses poches, s'il croyait +remarquer quelque gonflement suspect sous sa jupe. Il racheta chez +le brocanteur du marché certains objets qu'il posa à leur place, les +essuyant, les soignant avec affectation, devant Marthe, pour lui +rappeler ce qu'il nommait «les vols de Rose». Jamais il ne la mettait +directement en cause. Il la tortura surtout avec une carafe en cristal +taillé, vendue pour vingt sous par la cuisinière. Celle-ci, qui avait +prétendu l'avoir cassée, devait la lui apporter sur la table, à chaque +repas. Un matin, au déjeuner, exaspérée, elle la laissa tomber devant +lui. + +--Maintenant, monsieur, elle est bien cassée, n'est-ce pas? dit-elle +en lui riant au nez. + +Et, comme il la chassait: + +--Essayez donc!... Il y a vingt-cinq ans que je vous sers, monsieur. +Madame s'en irait avec moi. + +Marthe, poussée à bout, conseillée par Rose et par Olympe, se révolta +enfin. Il lui fallait absolument cinq cents francs. Depuis huit jours, +Olympe sanglotait, en prétendant que si elle n'avait pas cinq cents +francs à la fin du mois, un des billets endossés par l'abbé Faujas +«allait être publié dans un journal de Plassans». Ce billet publié, +cette menace effrayante qu'elle ne s'expliquait pas nettement, +épouvanta Marthe et la décida à tout oser. Le soir, en se couchant, +elle demanda les cinq cents francs à Mouret; puis, comme il la +regardait ahuri, elle parla de ses quinze années d'abnégation, des +quinze années passées par elle à Marseille, derrière un comptoir, la +plume à l'oreille, ainsi qu'un commis. + +--Nous avons gagné l'argent ensemble, dit-elle; il est à nous deux. Je +veux cinq cents francs. + +Mouret sortit de son mutisme avec une violence extrême. Tout son +emportement bavard reparut. + +--Cinq cents francs! cria-t-il. Est-ce pour ton curé?... Je fais +l'imbécile, maintenant, je me tais, parce que j'en aurais trop à dire. +Mais il ne faut pas croire que vous vous moquerez de moi jusqu'à la +fin.... Cinq cents francs! Pourquoi pas la maison! Il est vrai qu'elle +est à lui, la maison! Et il veut l'argent, n'est-ce pas? Il t'a dit +de me demander l'argent?... Quand je pense que je suis chez moi comme +dans un bois! On finira par me voler mon mouchoir dans ma poche. Je +parie que, si je montais fouiller sa chambre, je trouverais toutes mes +pauvres affaires au fond de ses tiroirs. Il me manque trois caleçons, +sept paires de chaussettes, quatre ou cinq chemises; j'ai fait le +compte hier. Plus rien n'est à moi, tout disparaît, tout s'en va.... +Non, pas un sou, pas un sou, entends-tu! + +--Je veux cinq cents francs, la moitié de l'argent m'appartient, +répéta-t-elle tranquillement. + +Pendant une heure, Mouret tempêta, se fouettant, se lassant à crier +vingt fois le même reproche. Il ne reconnaissait plus sa femme; elle +l'aimait avant l'arrivée du curé, elle l'écoutait, elle prenait +les intérêts de la maison, il fallait vraiment que les gens qui la +poussaient contre lui fussent de bien méchantes gens. Puis, sa voix +s'embarrassa; il se laissa aller dans un fauteuil, rompu, aussi faible +qu'un enfant. + +--Donne-moi la clef du secrétaire? demanda Marthe. + +Il se releva, mit ses dernières forces dans un cri suprême. + +--Tu veux tout prendre, n'est-ce pas? laisser tes enfants sur la +paille, ne pas nous garder un morceau de pain?... Eh bien! prends +tout, appelle Rose pour qu'elle emplisse son tablier. Tiens, voici la +clef. + +Et il jeta la clef, que Marthe cacha sous son oreiller. Elle était +toute pâle de cette querelle, la première querelle violente qu'elle +eût avec son mari. Elle se coucha; lui, passa la nuit dans le +fauteuil. Vers le matin, elle l'entendit sangloter. Elle lui aurait +rendu la clef, s'il n'était descendu au jardin comme un fou, bien +qu'il fit encore nuit noire. + +La paix parut se rétablir. La clef du secrétaire restait pendue à un +clou, près de la glace. Marthe, qui n'était pas habituée à voir de +grosses sommes à la fois, avait une sorte de peur de l'argent. Elle se +montra d'abord très-discrète, honteuse, chaque fois qu'elle ouvrait +le tiroir, où Mouret gardait toujours en espèces une dizaine de mille +francs pour ses achats de vin. Elle prenait strictement ce dont elle +avait besoin. Olympe, d'ailleurs, lui donnait d'excellents conseils: +puisqu'elle avait la clef maintenant, elle devait se montrer économe. +Même, en la voyant toute tremblante devant «le magot», elle cessa +pendant quelque temps de lui parler des dettes de Besançon. + +Mouret retomba dans son silence morne. Il avait reçu un nouveau coup, +plus violent encore que le premier, lors de l'entrée de Serge au +séminaire. Ses amis du cours Sauvaire, les petits rentiers qui +faisaient régulièrement un tour de promenade, de quatre à six heures, +commençaient à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'ils le voyaient +arriver, les bras ballants, l'air hébété, répondant à peine, comme +envahi par un mal incurable. + +--Il baisse, il baisse, murmuraient-ils. A quarante-quatre ans, c'est +inconcevable. La tête finira par déménager. + +Il semblait ne plus entendre les allusions qu'on risquait méchamment +devant lui. Si on le questionnait d'une façon directe sur l'abbé +Faujas, il rougissait légèrement, en répondant que c'était un bon +locataire, qu'il payait son terme avec une grande exactitude. Derrière +son dos, les petits rentiers ricanaient, assis sur quelque banc du +cours, au soleil. + +--Il n'a que ce qu'il mérite, après tout, disait un ancien marchand +d'amandes. Vous vous rappelez comme il était chaud pour le curé; +c'est lui qui allait faire son éloge aux quatre coins de Plassans. +Aujourd'hui, quand on le remet sur ce sujet-là, il a une drôle de +mine. + +Ces messieurs répétaient alors certains cancans scandaleux qu'ils se +confiaient à l'oreille, d'un bout du banc à l'autre. + +--N'importe, reprenait à demi-voix un maître tanneur retiré, Mouret +n'est pas crâne; moi, je flanquerais le curé à la porte. + +Et tous déclaraient, en effet, que Mouret n'était pas crâne, lui qui +s'était tant moqué des maris que leurs femmes menaient par le bout du +nez. + +Dans la ville, ces calomnies, malgré la persistance que certaines +personnes semblaient mettre à les répandre, ne dépassaient pas un +certain monde d'oisifs et de bavards. Si l'abbé, refusant d'aller +occuper la maison curiale, était resté chez les Mouret, ce ne pouvait +être, comme il le disait lui-même, que par tendresse pour ce beau +jardin, où il lisait si tranquillement son bréviaire. Sa haute +piété, sa vie rigide, son dédain des coquetteries que les prêtres se +permettent, le mettaient au-dessus de tous les soupçons. Les membres +du cercle de la Jeunesse accusaient l'abbé Fenil de chercher à le +perdre. Toute la ville neuve, d'ailleurs, lui appartenait. Il n'avait +plus contre lui que le quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants +se tenaient sur la réserve, lorsqu'ils le rencontraient dans les +salons de Mgr Rousselot. Cependant, il hochait la tête, les jours où +la vieille madame Rougon lui disait qu'il pouvait tout oser. + +--Rien n'est solide encore, murmurait-il; je ne tiens personne. Il ne +faudrait qu'une paille pour faire crouler l'édifice. + +Marthe l'inquiétait depuis quelque temps. Il se sentait impuissant à +calmer cette fièvre de dévotion qui la brûlait. Elle lui échappait, +désobéissait, se jetait plus avant qu'il n'aurait voulu. Cette femme +si utile, cette patronne respectée, pouvait le perdre. Il y avait en +elle une flamme intérieure qui brisait sa taille, lui bistrait la +peau, lui meurtrissait les yeux. C'était comme un mal grandissant, un +affolement de l'être entier, gagnant de proche en proche le cerveau et +le coeur. Sa face se noyait d'extase, ses mains se tendaient avec des +tremblements nerveux. Une toux sèche parfois la secouait de la tête +aux pieds, sans qu'elle parût en sentir le déchirement. Et lui, se +faisait plus dur, repoussait cet amour qui s'offrait, lui défendait de +venir à Saint-Saturnin. + +--L'église est glacée, disait-il; vous toussez trop. Je ne veux pas +que vous aggraviez votre mal. + +Elle assurait que ce n'était rien, une simple irritation de la gorge. +Puis, elle pliait, elle acceptait cette défense d'aller à l'église, +comme un châtiment mérité, qui lui fermait la porte du ciel. Elle +sanglotait, se croyait damnée, traînait des ournées vides; et malgré +elle, comme une femme qui retourne à la tendresse défendue, lorsque +arrivait le vendredi, elle se glissait humblement dans la chapelle +Saint-Michel, venait appuyer son front brûlant contre le bois du +confessionnal. Elle ne parlait pas, elle restait là, écrasée; tandis +que l'abbé Faujas, irrité, la traitait brutalement en fille indigne. +Il la renvoyait. Alors, elle s'en allait, soulagée, heureuse. + +Le prêtre eut peur des ténèbres de la chapelle Saint-Michel. Il fit +intervenir le docteur Porquier, qui décida Marthe à se confesser dans +le petit oratoire de l'oeuvre de la Vierge, au faubourg. L'abbé Faujas +promit de l'y attendre toutes les quinzaines, le samedi. Cet oratoire, +établi dans une grande pièce blanchie à la chaux, avec quatre immenses +fenêtres, était d'une gaieté sur laquelle il comptait pour calmer +l'imagination, surexcitée de sa pénitente. Là, il la dominerait, il +en ferait une esclave soumise, sans avoir à craindre un scandale +possible. D'ailleurs, pour couper court à tous les mauvais bruits, il +voulut que sa mère accompagnât Marthe. Pendant qu'il confessait cette +dernière, madame Faujas restait à la porte. La vieille dame, n'aimant +pas à perdre son temps, apportait un bas, qu'elle tricotait. + +--Ma chère enfant, lui disait-elle souvent, lorsqu'elles revenaient +ensemble à la rue Balande, j'ai encore entendu Ovide parler bien fort +aujourd'hui. Vous ne pouvez donc pas le contenter? vous ne l'aimez +donc pas? Ah! que je voudrais être à votre place, pour lui baiser les +pieds.... Je finirai par vous détester, si vous ne savez que lui faire +du chagrin. + +Marthe baissait la tête. Elle avait une grande honte devant madame +Faujas. Elle ne l'aimait pas, la jalousait, en la trouvant toujours +entre elle et le prêtre. Puis, elle souffrait sous les regards +noirs de la vieille dame, qu'elle rencontrait sans cesse, pleins de +recommandations étranges et inquiétantes. + +Le mauvais état de la santé de Marthe suffit pour expliquer ses +rendez-vous avec l'abbé Faujas, dans l'oratoire de l'oeuvre de la +Vierge. Le docteur Porquier assurait qu'elle suivait simplement là une +de ses ordonnances. Ce mot fit beaucoup rire les promeneurs du cours. + +--N'importe, dit madame Paloque à son mari, un jour qu'elle regardait +Marthe descendre la rue Balande, en compagnie de madame Faujas, je +serais bien curieuse d'être dans un petit coin, pour voir ce que le +curé fait avec son amoureuse.... Elle est amusante, lorsqu'elle parle +de son gros rhume! Comme si un gros rhume empêchait de se confesser +dans une église! J'ai été enrhumée, moi; je ne suis pas allée pour +cela me cacher dans les chapelles avec les abbés. + +--Tu as tort de t'occuper des affaires de l'abbé Faujas, répondit le +juge. On m'a averti. C'est un homme qu'il faut ménager; tu es trop +rancunière, tu nous empêcheras d'arriver. + +--Tiens! reprit-elle aigrement, ils m'ont marché sur le ventre; ils +auront de mes nouvelles.... Ton abbé Faujas est un grand imbécile. +Est-ce que tu crois que l'abbé Fenil ne serait pas reconnaissant, +si je surprenais le curé et sa belle se disant des douceurs! Va, +il payerait bien cher un pareil scandale.... Laisse-moi faire, tu +n'entends rien à ces choses-là. + +Quinze jours plus tard, le samedi, madame Paloque guetta la sortie +de Marthe. Elle était tout habillée derrière ses rideaux, cachant sa +figure de monstre, surveillant la rue par un trou de la mousseline. +Quand les deux femmes eurent disparu au coin de la rue Taravelle, elle +ricana, la bouche fendue. Elle ne se pressa pas, mit des gants, s'en +alla tout doucement par la place de la Sous-Préfecture, faisant le +grand tour, s'attardant sur le pavé pointu. En passant devant le petit +hôtel de madame de Condamin, elle eut un instant l'idée de monter la +prendre; mais celle-ci aurait peut-être des scrupules. Somme toute, il +valait mieux se passer d'un témoin et conduire l'expédition rondement. + +--Je leur ai laissé le temps d'arriver aux gros péchés, je crois que +je puis me présenter maintenant, pensa-t-elle, au bout d'un quart +d'heure de promenade. + +Alors, elle hâta le pas. Elle venait souvent à l'oeuvre de la Vierge +pour s'entendre avec Trouche sur des détails de comptabilité. Ce +jour-là, au lieu d'entrer dans le cabinet de remployé, elle longea le +corridor, redescendit, alla directement à l'oratoire. Devant la porte, +sur une chaise, madame Faujas tricotait tranquillement. La femme du +juge avait prévu cet obstacle; elle arriva droit dans la porte, de +l'air brusque d'une personne affairée. Mais, avant même qu'elle eût +allongé le bras pour tourner le bouton, la vieille dame, qui s'était +levée, l'avait jetée de côté avec une vigueur extraordinaire. + +--Où allez-vous? lui demanda-t-elle de sa voix rude de paysanne. + +--Je vais où j'ai besoin, répondit madame Paloque, le bras meurtri, +la face toute convulsée de colère. Vous êtes une insolente et une +brutale.... Laissez-moi passer. Je suis trésorière de l'oeuvre de la +Vierge, j'ai le droit d'entrer partout ici. + +Madame Faujas, debout, appuyée contre la porte, avait rajusté ses +lunettes sur son nez. Elle se remit à son tricot avec le plus beau +sang-froid du monde. + +--Non, dit-elle carrément, vous n'entrerez pas. + +--Ah!... Et pourquoi, je vous prie? + +--Parce que je ne veux pas. + +La femme du juge sentit que son coup était manqué; la bile +l'étouffait. Elle devint effrayante, répétant, bégayant: + +--Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous faites là, je +pourrais crier et vous faire arrêter; car vous m'avez battue. Il faut +qu'il se passe de bien vilaines choses, derrière cette porte, pour que +vous soyez chargée d'empêcher les gens de la maison d'entrer. Je +suis de la maison, entendez-vous? ... Laissez-moi passer, ou je vais +appeler tout le monde. + +--Appelez qui vous voudrez, répondit la vieille dame en haussant les +épaules. Je vous ai dit que vous n'entreriez pas; je ne veux pas, +c'est clair ... Est-ce que je sais si vous êtes de la maison? +D'ailleurs, vous en seriez, que cela serait tout comme. Personne ne +peut entrer.... C'est mon affaire. + +Alors, madame Paloque perdit toute mesure; elle éleva le ton, elle +cria: + +--Je n'ai pas besoin d'entrer. Ça me suffit. Je suis édifiée. Vous +êtes la mère de l'abbé Faujas, n'est-ce pas? Eh bien! c'est du propre, +vous faites là un joli métier!... Certes non, je n'entrerai pas; je ne +veux pas me mêler de toutes ces saletés. + +Madame Faujas, posant son tricot sur la chaise, la regardait à travers +ses lunettes avec des yeux luisants, un peu courbée, les mains en +avant, comme près de se jeter sur elle, pour la faire taire. Elle +allait s'élancer, lorsque la porte, s'ouvrit brusquement et que l'abbé +Faujas parut sur le seuil. Il était en surplis, l'air sévère. --Eh +bien! mère, demanda-t-il, que se passe-t-il donc? + +La vieille dame baissa la tête, recula comme un dogue qui se met +derrière les jambes de son maître. + +--C'est vous, chère madame Paloque, continua le prêtre. Vous désiriez +me parler? + +La femme du juge, par un effort suprême de volonté, s'était faite +souriante. Elle répondit d'un ton terriblement aimable, avec une +raillerie aiguë: + +--Comment! vous étiez là, monsieur le curé? Ah! si je l'avais su, je +n'aurais point insisté. Je voulais voir la nappe de notre autel, qui +ne doit plus être en bon état. Vous savez, je suis la bonne ménagère, +ici; je veille aux petits détails. Mais du moment que vous êtes +occupé, je ne veux pas vous déranger. Faites, faites vos affaires, +la maison est à vous. Madame n'avait qu'un mot à dire, je l'aurais +laissée veiller à votre tranquillité. + +Madame Faujas laissa échapper un grondement. Un regard de son fils la +calma. + +--Entrez, je vous en prie, reprit-il; vous ne me dérangez nullement. +Je confessais madame Mouret, qui est un peu souffrante.... Entrez +donc. La nappe de l'autel pourrait être changée, en effet. + +--Non, non, je reviendrai, répéta-t-elle; je suis confuse de vous +avoir interrompu. Continuez, continuez, monsieur le curé. + +Elle entra cependant. Pendant qu'elle regardait avec Marthe la nappe +de l'autel, le prêtre gronda sa mère, à voix basse: + +--Pourquoi l'avez-vous arrêtée, mère? Je ne vous ai pas dit de garder +la porte. + +Elle regardait fixement devant elle, de son air de bête têtue. + +--Elle m'aurait passé sur le ventre avant d'entrer, murmura-t-elle. +--Mais pourquoi? + +--Parce que... Écoute, Ovide, ne te fâche pas; tu sais que tu me tues, +lorsque tu te fâches.... Tu m'avais dit d'accompagner la propriétaire +ici, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai cru que tu avais besoin de moi, à +cause des curieux. Alors je me suis assise là. Va, je te réponds que +vous étiez libres de faire ce que vous auriez voulu; personne n'y +aurait mis le nez. + +Il comprit, il lui saisit les mains, la secouant, lui disant: + +--Comment, mère, c'est vous qui avez pu supposer...? + +--Eh! je n'ai rien supposé, répondit-elle avec une insouciance +sublime. Tu es maître de faire ce qu'il te plaît, et tout ce que tu +fais est bien fait, vois-tu; tu es mon enfant.... J'irais voler pour +toi, c'est clair. + +Mais lui, n'écoutait plus. Il avait lâché les mains de sa mère, il la +regardait, comme perdu dans les réflexions qui rendaient sa face plus +austère et plus dure. + +--Non, jamais, jamais, dit-il avec un orgueil âpre. Vous vous trompez, +mère.... Les hommes chastes sont les seuls forts. + + + +XVI + + +A dix-sept ans, Désirée riait toujours de son rire d'innocente. Elle +était devenue une grande belle enfant, toute grasse, avec des bras +et des épaules de femme faite. Elle poussait comme une forte +plante, heureuse de croître, insouciante du malheur qui vidait et +assombrissait la maison. + +--Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde? +C'est ça qui est amusant! + +Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait, +plantait des légumes, arrosait. Les gros travaux étaient sa joie. +Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses +légumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mère. +A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se salissait, +terriblement. + +--C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle +entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout.... Allez, madame, +vous êtes bien bonne de la pomponner; à votre place, je la laisserais +patauger à son aise. + +Marthe, dans l'envahissement de son être, ne veilla même plus à ce que +Désirée changeât de linge. L'enfant gardait parfois la même chemise +pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers +éculés, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient +comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une +aiguille; la robe fendue par derrière, du haut en bas, montrait sa +peau. Elle riait d'être à moitié nue, les cheveux tombés sur les +épaules, les mains noires, la figure toute barbouillée. + +Marthe finit par avoir une sorte de dégoût. Lorsqu'elle revenait de la +messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'église, elle +était choquée de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur +elle. Elle la renvoyait au jardin, dès la fin du déjeuner; elle ne +pouvait la tolérer à côté d'elle, inquiétée par cette santé robuste, +ce rire clair qui s'amusait de tout. + +--Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois, +d'un air de lassitude énervée. + +Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colère: + +--Si elle te gêne, on peut la mettre à la porte, comme les deux +autres. + +--Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'était plus là, +répondit-elle nettement. + +Vers la fin de l'été, une après-midi, Mouret s'effraya de ne plus +entendre Désirée, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage +affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre, +tombée d'une échelle sur laquelle elle était montée pour cueillit +des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret, +épouvanté, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la +croyait morte; mais elle revint à elle, assura qu'elle ne s'était pas +fait de mal, et voulut remonter sur l'échelle. + +Cependant, Marthe avait descendu le perron. Quand elle entendit +Désirée rire, elle se fâcha. --Cette enfant me fera mourir, dit-elle; +elle ne sait qu'inventer pour me donner des secousses. Je suis sûre +qu'elle s'est jetée par terre exprès. Ce n'est plus tenable. Je +m'enfermerai dans ma chambre, je partirai le matin pour ne rentrer que +le soir... Oui, ris donc, grande bête! Est-ce possible d'avoir mis au +monde une pareille bête! Va, tu me coûteras cher. + +--Ça, c'est sûr, ajouta Rose qui était accourue de la cuisine, c'est +un gros embarras, et il n'y a pas de danger qu'on puisse jamais la +marier. + +Mouret, frappé au coeur, les écoutait, les regardait. Il ne répondit +rien, il resta au fond du jardin avec la jeune fille. Jusqu'à la +tombée de la nuit, ils parurent causer doucement ensemble. Le +lendemain, Marthe et Rose devaient s'absenter toute la matinée; elles +allaient, à une lieue de Plassans, entendre la messe dans une chapelle +dédiée à saint Janvier, où toutes les dévotes de la ville se rendaient +ce jour-là en pèlerinage. Lorsqu'elles rentrèrent, la cuisinière se +hâta da servir un déjeuner froid. Marthe mangeait depuis quelques +minutes, lorsqu'elle s'aperçut que sa fille n'était pas à table. + +--Désirée n'a donc pas faim? demanda-t-elle; pourquoi ne +déjeune-t-elle pas avec nous? + +--Désirée n'est plus ici, dit Mouret, qui laissait les morceaux +sur son assiette; je l'ai menée ce matin à Saint-Eutrope, chez sa +nourrice. + +Elle posa sa fourchette, un peu pâle, surprise et blessée. + +--Tu aurais pu me consulter, reprit-elle. + +Mais lui, continua, sans répondre directement: + +--Elle est bien chez sa nourrice. Cette brave femme, qui l'aime +beaucoup, veillera sur elle... De cette façon, l'enfant ne te +tourmentera plus, tout le monde sera content. + +Et, comme elle restait muette, il ajouta: --Si la maison ne te semble +pas assez tranquille, tu me le diras, et je m'en irai. + +Elle se leva à demi, une lueur passa dans ses yeux. Il venait de la +frapper si cruellement, qu'elle avança la main, comme pour lui jeter +la bouteille à la tête. Dans cette nature si longtemps soumise, des +colères inconnues soufflaient; une haine grandissait contre cet homme +qui rôdait sans cesse autour d'elle, pareil à un remords. Elle se +remit à manger avec affectation, sans parler davantage de sa fille. +Mouret avait plié sa serviette; il restait assis devant elle, écoutant +le bruit de sa fourchette, jetant de lents regards autour de cette +salle à manger, si joyeuse autrefois du tapage des enfants, si vide et +si triste aujourd'hui. La pièce lui semblait glacée. Des larmes lui +montaient aux yeux, lorsque Marthe appela Rose pour le dessert. + +--Vous avez bon appétit, n'est-ce pas, madame? dit celle-ci en +apportant une assiette de fruits. C'est que nous avons joliment +marché!... Si monsieur, au lieu de faire le païen, était venu avec +nous, il ne vous aurait pas laissé manger le reste du gigot à vous +toute seule. + +Elle changea les assiettes, bavardant toujours. + +--Elle est bien jolie, la chapelle de Saint-Janvier, mais elle est +trop petite.... Vous avez vu les dames qui sont arrivées en retard; +elles ont dû s'agenouiller dehors, sur l'herbe, en plein soleil.... Ce +que je ne comprends pas, c'est que madame de Condamin soit venue en +voiture; il n'y a plus de mérite alors, à faire le pèlerinage.... Nous +avons passé une bonne matinée tout de même, n'est-ce pas, madame? + +--Oui, une bonne matinée, répéta Marthe. L'abbé Mousseau, qui a +prêché, a été très-touchant. + +Lorsque Rose s'aperçut à son tour de l'absence de Désirée, et qu'elle +connut le départ de l'enfant, elle s'écria: + +--Ma foi, monsieur a eu une bonne idée!... Elle me prenait toutes mes +casseroles pour arroser ses salades.... On va pouvoir respirer un peu. + +--Sans doute, dit Marthe qui entamait une poire. + +Mouret étouffait. Il quitta la salle à manger, sans écouter Rose, qui +lui criait que le café allait être prêt tout de suite. Marthe, restée +seule dans la salle à manger, acheva tranquillement sa poire. + +Madame Faujas descendait, lorsque la cuisinière apporta le café. + +--Entrez donc, lui dit cette dernière; vous tiendrez compagnie à +madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauvé comme +un fou. + +La vieille dame s'assit à la place de Mouret. + +--Je croyais que vous ne preniez jamais de café, fit-elle remarquer en +se sucrant. + +--Oui, autrefois, répondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse.... +Maintenant, madame serait bien bête de se priver de ce qu'elle aime. + +Elles causèrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter +ses chagrins à madame Faujas; son mari venait de lui faire une scène +affreuse, à propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice, +dans un coup de tête. Et elle se défendait; elle assurait qu'elle +aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour. + +--Elle était un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai +plainte bien souvent.... Mon fils aurait renoncé à venir lire son +bréviaire dans le jardin; elle lui cassait la tête. + +A partir de ce jour, les repas de Marthe et de Mouret furent +silencieux. L'automne était très-humide; la salle à manger restait +mélancolique, avec les deux couverts isolés, séparés par toute la +largeur de la grande table. L'ombre emplissait les coins, le froid +tombait du plafond. Ou aurait dit un enterrement, selon l'expression +de Rose. --Ah bien! disait-elle souvent en apportant les plats, il +ne faut pas faire tant de bruit.... De ce train-là, il n'y a pas de +danger que vous vous écorchiez la langue.... Soyez donc plus gai, +monsieur; vous avez l'air de suivre un mort. Vous finirez par mettre +madame au lit. Ce n'est pas bon pour la santé, de manger sans parler. + +Quand vinrent les premiers froids, Rose, qui cherchait à obliger +madame Faujas, lui offrit son fourneau pour faire la cuisine. Cela +commença par des bouillottes d'eau que la vieille dame descendit faire +chauffer; elle n'avait pas de feu, et l'abbé était pressé de se raser. +Elle emprunta ensuite des fers à repasser, se servit de quelques +casseroles, demanda ta rôtissoire pour mettre un gigot à la broche; +puis, comme elle n'avait pas, en haut, une cheminée disposée d'une +façon convenable, elle finit par accepter les offres de Rose, qui +alluma un feu de sarments, à rôtir un mouton tout entier. + +--Ne vous gênez donc pas, répétait-elle en tournant elle-même le +gigot. La cuisine est grande, n'est-ce pas? Il y a bien de la place +pour deux.... Je ne sais pas comment vous avez pu tenir jusqu'à +présent, à faire votre cuisine par terre, devant la cheminée de votre +chambre, sur un méchant fourneau de tôle. Moi, j'aurais eu peur des +coups de sang.... Aussi monsieur Mouret est ridicule; on ne loue pas +un appartement sans cuisine. Il faut que vous soyez de braves gens, +pas fiers, commodes à vivre. + +Peu à peu, madame Faujas fit son déjeuner et son dîner dans la cuisine +des Mouret. Les premiers temps, elle fournit son charbon, son huile, +ses épices. Dans la suite, lorsqu'elle oublia quelque provision, la +cuisinière ne voulut pas qu'elle remontât chez elle; elle la forçait +de prendre dans l'armoire ce qui lui manquait. + +--Tenez, le beurre est là. Ce n'est pas ce que vous allez prendre sur +le bout de votre couteau, qui nous ruinera. Vous savez bien que tout +est à votre disposition, ici.... Madame me gronderait, si vous ne vous +mettiez pas à votre aise. + +Alors, une grande intimité s'établit entre Rose et madame Faujas; la +cuisinière était ravie d'avoir toujours là une personne qui consentît +à l'écouter, pendant qu'elle tournait ses sauces. Elle s'entendait +à merveille, d'ailleurs, avec la mère du prêtre, dont les robes +d'indienne, le masque rude, la brutalité populacière, la mettaient +presque sur un pied d'égalité. Pendant des heures, elles s'attardaient +ensemble devant leurs fourneaux éteints. Madame Faujas eut bientôt un +empire absolu dans la cuisine; elle gardait son attitude impénétrable, +ne disait que ce qu'elle voulait bien dire, se faisait conter ce +qu'elle désirait savoir. Elle décida du dîner des Mouret, goûta avant +eux aux plats qu'elle leur envoyait; souvent même Rose faisait à part +des friandises destinées particulièrement à l'abbé, des pommes au +sucre, des gâteaux de riz, des beignets soufflés. Les provisions se +mêlaient, les casseroles allaient à la débandade, les deux dîners se +confondaient, à ce point que la cuisinière s'écriait en riant, au +moment de servir: + +--Dites, madame, est-ce que les oeufs sur le plat sont à vous? Je +ne sais plus, moi!... Ma parole! il vaudrait mieux qu'on mangeât +ensemble. + +Ce fut le jour de la Toussaint que l'abbé Faujas déjeuna pour la +première fois dans la salle à manger des Mouret. Il était très-pressé, +il devait retourner à Saint-Saturnin. Marthe, pour qu'il perdît moins +de temps, le fit asseoir devant la table, en lui disant que sa mère +n'aurait pas deux étages à monter. Une semaine plus tard, l'habitude +était prise, les Faujas descendaient à chaque repas, s'attablaient, +allaient jusqu'au café. Les premiers jours, les deux cuisines +restèrent différentes; puis, Rose trouva ça «très-bête», disant +qu'elle pouvait bien faire de la cuisine pour quatre personnes, et +qu'elle s'entendrait avec madame Faujas. --Ne me remerciez pas, +ajouta-t-elle. C'est vous qui êtes bien gentils de descendre tenir +compagnie à madame; vous allez apporter un peu de gaieté.... Je +n'osais plus entrer dans la salle à manger; il me semblait que +j'entrais chez un mort. C'était vide à faire peur.... Si monsieur +boude à présent, tant pis pour lui! il boudera tout seul. + +Le poêle ronflait, la pièce était toute tiède. Ce fut un hiver +charmant. Jamais Rose n'avait mis le couvert avec du linge plus net; +elle plaçait la chaise de monsieur le curé près du poêle, de façon +qu'il eût le dos au feu. Elle soignait particulièrement son verre, +son couteau, sa fourchette; elle veillait, dès que la nappe avait +la moindre tache, à ce que la tache ne fût pas de son côté. Puis, +c'étaient mille attentions délicates. + +Quand elle lui ménageait un plat qu'il aimait, elle l'avertissait pour +qu'il réservât son appétit. Parfois, au contraire, elle lui faisait +une surprise; elle apportait le plat couvert, riait en dessous des +regards interrogateurs, disait, d'un air de triomphe contenu: + +--C'est pour monsieur le curé, une macreuse farcie aux olives, comme +il les aime.... Madame, donnez un filet à monsieur le curé, n'est-ce +pas? Le plat est pour lui. + +Marthe servait. Elle insistait, avec des yeux suppliants, pour +qu'il acceptât les bons morceaux. Elle commençait toujours par lui, +fouillait le plat, tandis que Rose, penchée au-dessus d'elle, lui +indiquait du doigt ce qu'elle croyait le meilleur. Et elles avaient +même de courtes querelles sur l'excellence de telles ou telles parties +d'un poulet ou d'un lapin. Rose poussait un coussin de tapisserie +sous les pieds du prêtre. Marthe exigeait qu'il eût sa bouteille de +bordeaux et son pain, un petit pain doré qu'elle commandait tous les +jours chez le boulanger. + +--Eh! rien n'est trop bon, répétait Rose, quand l'abbé les remerciait. +Qui donc vivrait bien, si les braves coeurs comme vous n'avaient pas +leurs aises? Laissez-nous faire, le bon Dieu payera votre dette. + +Madame Faujas, assise à table en face de son fils, souriait de toutes +ces cajoleries. Elle se prenait à aimer Marthe et Rose; elle +trouvait, d'ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme +très-heureuses d'être ainsi à genoux devant son dieu. La tête carrée, +mangeant lentement et beaucoup, en paysanne qui va loin en besogne, +elle présidait réellement les repas, voyant tout sans perdre un coup +de fourchette, veillant à ce que Marthe restât dans son rôle de +servante, couvant son fils d'un regard de jouissance satisfaite. Elle +ne parlait que pour dire en trois mots les goûts de l'abbé ou pour +couper court aux refus polis qu'il hasardait encore. Parfois, elle +haussait les épaules, lui poussait le pied. Est-ce que la table +n'était pas à lui? Il pouvait bien manger le plat tout entier, si cela +lui faisait plaisir; les autres se seraient contentés de mordre à leur +pain sec en le regardant. + +Quant à l'abbé Faujas, il restait indifférent aux soins tendres +dont il était l'objet; très-frugal, mangeant vite, l'esprit occupé +ailleurs, il ne s'apercevait souvent pas des gâteries qu'on lui +réservait. Il avait cédé aux instances de sa mère, en acceptant +la compagnie des Mouret; il ne goûtait, dans la salle à manger du +rez-de-chaussée, que la joie d'être absolument débarrassé des soucis +de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à +peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s'étonnant plus, +ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de la +maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis +de son visage grave. + +Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. Il se tenait, +les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que +Marthe voulût bien songer à lui. Elle le servait le dernier, au +hasard, maigrement. Rose, debout derrière elle, l'avertissait, +lorsqu'elle se trompait et qu'elle tombait sur un bon morceau. + +--Non, non, pas ce morceau-là.... Vous savez que monsieur aime la +tête; il suce les petits os. + +Mouret, diminué, mangeait avec des hontes de pique-assiette. Il +sentait que madame Faujas le regardait lorsqu'il se coupait du pain. +Il réfléchissait une grande minute, les yeux sur la bouteille, avant +d'oser se servir à boire. Une fois, il se trompa, prit trois doigts +du bordeaux de monsieur le curé. Ce fut une belle affaire! Pendant un +mois, Rose lui reprocha ces trois doigts de vin. Quand elle faisait +quelque plat de sucrerie, elle s'écriait: + +--Je ne veux pas que monsieur y goûte.... Il ne m'a jamais fait un +compliment. Une fois, il m'a dit que mon omelette au rhum était +brûlée. Alors, je lui ai répondu: «Elles seront toujours brûlées pour +vous.» Entendez-vous, madame, n'en donnez pas à monsieur. + +Puis, c'étaient des taquineries. Elle lui passait les assiettes +fêlées, lui mettait un pied de la table entre les jambes, laissait à +son verre les peluches du torchon, posait le pain, le vin, le sel, à +l'autre bout de lu table. Mouret seul aimait la moutarde; il allait +lui-même chez l'épicier en acheter des pots, que la cuisinière faisait +régulièrement disparaître, sous prétexte que «ça puait». La privation +de moutarde suffisait à lui gâter ses repas. Ce qui le désespérait +plus encore, ce qui lui coupait absolument l'appétit, c'était d'avoir +été chassé de sa place, de la place qu'il avait occupée de tout temps, +devant la fenêtre, et qu'on donnait au prêtre comme étant la plus +agréable. Maintenant, il faisait face à la porte; il lui semblait +manger chez des étrangers, depuis qu'à chaque bouchée il ne pouvait +jeter un coup d'oeil sur ses arbres fruitiers. + +Marthe n'avait pas les aigreurs de Rose; elle le traitait en parent +pauvre, qu'on tolère; elle finissait par ignorer qu'il fût là, ne lui +adressant presque jamais la parole, agissant comme si l'abbé Faujas +eût seul donné des ordres dans la maison. D'ailleurs, Mouret ne se +révoltait pas; il échangeait quelques mots de politesse avec le +prêtre, mangeait en silence, répondait par de lents regards aux +attaques de la cuisinière. Puis, comme il avait toujours fini le +premier, il pliait sa serviette méthodiquement, et se retirait, +souvent avant le dessert. + +Rose prétendait qu'il enrageait. Quand elle causait avec madame Faujas +dans la cuisine, elle lui expliquait son maître tout au long. + +--Je le connais bien, il ne m'a jamais bien effrayée... Avant que vous +veniez ici, madame tremblait devant lui, parce qu'il était toujours à +criailler, à faire l'homme terrible. Il nous embêtait tous d'une jolie +manière, sans cesse sur notre dos, ne trouvant rien de bien, fourrant +son nez partout, voulant montrer qu'il était le maître... Maintenant, +il est doux comme un mouton, n'est-ce pas? C'est que madame a pris +le dessus. Ah! s'il était brave, s'il ne craignait pas toute sorte +d'ennuis, vous entendriez une jolie chanson. Mais il a trop peur de +votre fils; oui, il a peur de monsieur le curé.... On dirait qu'il +devient imbécile, par moments. Après tout, puisqu'il ne nous gêne +plus, il peut bien être comme il lui plaît, n'est-ce pas, madame? + +Madame Faujas répondait que M. Mouret lui paraissait un très-digne +homme; il avait le seul tort de ne pas être religieux. Mais il +reviendrait certainement au bien, plus tard. Et la vieille dame +s'emparait lentement du rez-de-chaussée, allant de la cuisine à la +salle à manger, trottant dans le vestibule et dans le corridor. +Mouret, quand il la rencontrait, se rappelait le jour de l'arrivée des +Faujas, lorsque, vêtue d'une loque noire, ne lâchant pas le panier +qu'elle tenait à deux mains, elle allongeait le cou dans chaque pièce, +avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une maison à +vendre. Depuis que les Faujas mangeaient au rez-de-chaussée, le second +étage appartenait aux Trouche. Ils y devenaient bruyants; des bruits +de meubles roulés, des piétinements, des éclats de voix, descendaient +par les portes ouvertes et violemment refermées. Madame Faujas, en +train de causer dans la cuisine, levait la tête d'un air inquiet. +Rose, pour arranger les choses, disait que cette pauvre madame Trouche +avait bien du mal. Une nuit, l'abbé, qui n'était point encore couché, +entendit dans l'escalier un tapage étrange. Étant sorti avec son +bougeoir, il aperçut Trouche abominablement gris, qui montait les +marches sur les genoux. Il le souleva de son bras robuste, le jeta +chez lui. Olympe, couchée, lisait tranquillement un roman, en buvant à +petits coups un grog posé sur la table de nuit. + +--Écoutez, dit l'abbé Faujas, livide de colère, vous ferez vos malles +demain matin, et vous partirez. + +--Tiens, pourquoi donc? demanda Olympe sans se troubler; nous sommes +bien ici. + +Mais le prêtre l'interrompit rudement. + +--Tais-toi! Tu es une malheureuse, tu n'as jamais cherché qu'à me +nuire. Notre mère avait raison, je n'aurais pas dû vous tirer de votre +misère.... Voilà qu'il me faut ramasser ton mari dans l'escalier, +maintenant! C'est une honte. Et pense au scandale, si on le voyait +dans cet état.... Vous partirez demain. + +Olympe s'était assise pour boire une gorgée de grog. + +--Ah! non, par exemple! murmura-t-elle. + +Trouche riait. Il avait l'ivresse gaie. Il était tombé dans un +fauteuil, épanoui, ravi. + +--Ne nous fâchons pas, bégaya-t-il. Ce n'est rien, un petit +étourdissement, à cause de l'air, qui est très-vif. Avec ça, les rues +sont drôles dans cette sacrée ville.... Je vais vous dire, Faujas, ce +sont des jeunes gens très-convenables. Il y a là le fils du docteur +Porquier. Vous connaissez bien, le docteur Porquier?... Alors, nous +nous voyons dans un café, derrière les prisons. Il est tenu par une +Arlésienne, une belle femme, une brune.... + +Le prêtre, les bras croisés, le regardait d'un air terrible. --Non, je +vous assure, Faujas, vous avez tort de m'en vouloir.... Vous savez que +je suis un homme bien élevé; je connais les convenances. Dans le jour, +je ne prendrais pas un verre de sirop, de peur de vous compromettre... +Enfin, depuis que je suis ici, je vais à mon bureau comme si j'allais +à l'école, avec des tartines de confiture dans un panier; c'est même +bête, ce métier-là. Je me trouve bête, oui, parole d'honneur; et si ce +n'était pas pour vous rendre service... Mais, la nuit, on ne me voit +pas, peut-être. Je puis me promener la nuit. Ça me fait du bien, je +finirais par crever à rester sous clef. D'abord, il n'y a personne +dans les rues, elles sont si drôles!... + +--Ivrogne! dit le prêtre entre ses dents serrées. + +--Vous ne faites pas la paix?... Tant pis! mon cher. Moi, je suis bon +enfant; je n'aime pas les fichues mines. Si ça vous déplaît, je vous +plante-là avec vos béguines. Il n'y a guère que la petite Condamin +qui soit gentille, et encore l'Arlésienne est mieux... Vous avez beau +rouler vos yeux, je n'ai pas besoin de vous. Tenez, voulez-vous que je +vous prête cent francs? + +Et il tira des billets de banque, qu'il étala sur ses genoux, en +riant aux éclats; puis, il les fit voltiger, les passa sous le nez de +l'abbé, les jeta en l'air. Olympe, d'un bond, se leva à moitié nue; +elle ramassa les billets, qu'elle cacha sous le traversin, d'un +air contrarié. Cependant, l'abbé Faujas regardait autour de lui, +très-surpris; il voyait des bouteilles de liqueur rangées le long de +la commode, un pâté presque entier sur la cheminée, des dragées dans +une vieille boîte crevée. La chambre était remplie d'achats récents: +des robes jetées sur les chaises; un paquet de dentelle déplié; une +superbe redingote toute neuve, pendue à l'espagnolette de la fenêtre; +une peau d'ours étalée devant le lit. A côté du grog, sur la table de +nuit, une petite montre de femme, en or, luisait, dans une coupe de +porcelaine. + +--Qui donc ont-ils dévalisé? pensa le prêtre. + +Alors, il se souvint d'avoir vu Olympe baisant les mains de Marthe. + +--Mais, malheureux, s'écria-t-il, vous volez! + +Trouche se leva. Sa femme l'envoya tomber sur le canapé. + +--Tiens-toi tranquille, lui dit-elle; dors, tu en as besoin. Et, se +tournant vers son frère: + +--Il est une heure, tu peux nous laisser dormir, si tu n'as que des +choses désagréables à nous dire... Mon mari a eu tort de se soûler, +c'est vrai; mais ce n'est pas une raison pour le maltraiter....Nous +avons eu déjà plusieurs explications; il faut que celle-ci soit la +dernière, entends-tu? Ovide... Nous sommes frère et soeur, n'est-ce +pas? Eh bien! je te l'ai dit, nous devons partager.... Tu te +goberges en bas, tu te fais faire des petits plats, tu vis comme un +bien-heureux entre la propriétaire et la cuisinière. Ça te regarde. +Nous n'allons pas, nous autres, regarder dans ton assiette ni te +retirer les morceaux de la bouche. Nous te laissons conduire ta barque +comme tu l'entends. Alors, ne nous tourmente pas, accorde-nous la même +liberté.... Il me semble que je suis bien raisonnable.... + +Et comme le prêtre faisait un geste: + +--Oui, je comprends, continua-t-elle, tu as toujours peur que nous +ne gâtions tes affaires.... La meilleure façon pour que nous ne les +gâtions pas, c'est de ne point nous taquiner. Quand tu répéteras: «Ah! +si j'avais su, je vous aurais laissés où vous étiez!» Tiens! lu n'es +pas fort, malgré tes grands airs. Nous avons les mêmes intérêts que +toi; nous sommes en famille, nous pouvons faire notre trou tous +ensemble. Ce serait tout à fait gentil, si tu voulais.... Va te +coucher. Je gronderai Trouche demain; je te l'enverrai, tu lui +donneras tes ordres. + +--Sans doute, murmura l'ivrogne, qui s'endormait. Faujas est drôle.... +Je ne veux pas de la propriétaire, j'aime mieux ses écus. + +Alors, Olympe se mit à rire effrontément, en regardant son frère. Elle +s'était recouchée, s'arrangeant commodément, le dos contre l'oreiller. +Le prêtre, un peu pâle, réfléchissait; puis, il s'en alla, sans dire +un mot, tandis qu'elle reprenait son roman et que Trouche ronflait sur +le canapé. + +Le lendemain, Trouche dégrisé eut un long entretien avec l'abbé +Faujas. Lorsqu'il revint auprès de sa femme, il lui apprit à quelles +conditions la paix était faite. + +--Écoute, mon chéri, lui dit-elle, contente-le, fais bien ce qu'il +demande; tâche surtout de lui être utile, puisqu'il t'en donne les +moyens.... J'ai l'air brave, quand il est là; mais, au fond, je sais +qu'il nous mettrait à la rue, comme des chiens, si nous le poussions à +bout. Et je ne veux pas m'en aller.... Es-tu sûr qu'il nous gardera? + +--Oui, ne crains rien, répondit l'employé. Il a besoin de moi, il nous +laissera faire notre pelote. + +A partir de ce moment, Trouche sortit tous les soirs, vers neuf +heures, lorsque les rues étaient désertes. Il racontait à sa femme +qu'il allait dans le vieux quartier faire de la propagande pour +l'abbé. D'ailleurs, Olympe n'était pas jalouse; elle riait, lorsqu'il +lui rapportait quoique histoire risquée; elle préférait les chatteries +solitaires, les petits verres pris toute seule, les gâteaux mangés +en cachette, les longues soirées passées chaudement dans le lit, à +dévorer un vieux fonds de cabinet de lecture, découvert par elle rue +Canquoin. Trouche rentrait gris raisonnablement; il ôtait ses souliers +dans le vestibule, pour monter l'escalier sans bruit. Quand il avait +trop bu, quand il empoisonnait la pipe et l'eau-de-vie, sa femme ne le +voulait pas à côté d'elle; elle le forçait à coucher sur le canapé. +C'était alors une lutte sourde, silencieuse. Il revenait avec +l'entêtement de l'ivresse, s'accrochait aux couvertures; mais il +chancelait, glissait, tombait sur les mains, et elle finissait par le +rouler comme une masse. S'il commençait à crier, elle le serrait à la +gorge, le regardant fixement, murmurant: + +--Ovide t'entend, Ovide va venir. + +Il était alors pris de peur, ainsi qu'un enfant auquel on parle du +loup; puis, il s'endormait en mâchant des excuses. D'ailleurs, dès le +soleil levé, il faisait sa toilette d'homme grave, essuyait de son +visage marbré les hontes de la nuit, mettait une certaine cravate qui, +selon son expression, lui donnait «l'air calotin». Il passait devant +les cafés en baissant les yeux. A l'oeuvre de la Vierge, on le +respectait. Parfois, lorsque les jeunes filles jouaient dans la cour, +il levait un coin du rideau, les regardait d'un air paterne, avec des +flammes courtes qui flambaient sous ses paupières à demi baissées. + +Les Trouche étaient encore tenus en respect par madame Faujas. La +fille et la mère restaient en continuelle querelle, l'une se plaignant +d'avoir toujours été sacrifiée à son frère, l'autre la traitant de +mauvaise bête qu'elle aurait dû écraser au berceau. Mordant à la même +proie, elles se surveillaient, sans lâcher le morceau, furieuses, +inquiètes de savoir laquelle des deux taillerait la plus grosse part. +Madame Faujas voulait toute la maison; elle en défendait jusqu'aux +balayures contre les doigts crochus d'Olympe. Lorsqu'elle s'aperçut +des grosses sommes que celle-ci tirait des poches de Marthe, elle +devint terrible. Son fils ayant haussé les épaules en homme qui +dédaigne ces misères, et qui se trouve forcé de fermer les yeux, elle +eut à son tour une explication épouvantable avec sa fille, qu'elle +appela voleuse, comme si elle eût pris l'argent dans sa propre poche. + +--Hein? maman, c'est assez, n'est-ce pas? dit Olympe impatientée. Ce +n'est pas votre bourse qui danse peut-être.... Moi, je n'emprunte +encore que de l'argent, je ne me fais pas nourrir. + +--Que veux-tu dire, méchante gale? balbutia madame Faujas, au comble +de l'exaspération. Est-ce que nous ne payons pas nos repas? Demande à +la cuisinière, elle le montrera notre livre de compte. + +Olympe éclata de rire. + +--Ah! très-joli! reprit-elle. Je le connais, le livre de compte. Vous +payez les radis et le beurre, n'est-ce pas?... Tenez, maman, restez au +rez-de-chaussée; je ne vais pas vous y déranger, moi. Mais ne montez +plus me tourmenter, ou je crie. Vous savez qu'Ovide a défendu qu'on +fît du bruit. + +Madame Faujas redescendait en grondant. Cette menace de tapage la +forçait à battre en retraite. Olympe, pour se moquer, chantonnait +derrière son dos. Mais, lorsqu'elle allait au jardin, sa mère se +vengeait, sans cesse sur ses talons, regardant ses mains, la guettant. +Elle ne la tolérait ni dans la cuisine ni dans la salle à manger. +Elle l'avait fâchée avec Rose, à propos d'une casserole prêtée et non +rendue. Cependant, elle n'osait l'attaquer dans l'amitié de Marthe, de +peur de quelque esclandre, dont l'abbé aurait souffert. + +--Puisque tu es si peu soucieux de tes intérêts, dit-elle un jour à +son fils, je saurai bien les défendre à ta place; n'aie pas peur, +je serai prudente.... Si je n'étais pas là, vois-tu, ta soeur te +retirerait le pain des mains. + +Marthe n'avait pas conscience du drame qui se nouait autour d'elle. La +maison lui semblait simplement plus vivante, depuis que tout ce monde +emplissait le vestibule, l'escalier, les corridors. On eût dit le +vacarme d'un hôtel garni, avec le bruit étouffé des querelles, les +portes battantes, la vie sans gêne et personnelle de chaque locataire, +la cuisine flambante, où Rose semblait avoir toute une table d'hôte +à traiter. Puis, c'était une procession continuelle de fournisseurs. +Olympe, se soignant les mains, ne voulant plus laver la vaisselle, se +faisait tout apporter du dehors, de chez un pâtissier de la rue de la +Banne, qui préparait des repas pour la ville. Et Marthe souriait, se +disait heureuse de ce branle de la maison entière; elle n'aimait plus +rester seule, avait besoin d'occuper la fièvre dont elle était brûlée. + +Cependant, Mouret, comme pour fuir ce vacarme, s'enfermait dans la +pièce du premier étage, qu'il appelait son bureau; il avait vaincu sa +répugnance de la solitude; il ne descendait presque plus au jardin, +disparaissait souvent du matin au soir. + +--Je voudrais bien savoir ce qu'il peut faire, là dedans, disait Rose +à madame Faujas. On ne l'entend pas remuer. On le croirait mort. S'il +se cache, n'est-ce pas? c'est qu'il n'a rien de propre à faire. + +Quand l'été vint, la maison s'anima encore. L'abbé Faujas recevait les +sociétés du sous-préfet et du président, au fond du jardin, sous la +tonnelle. Rose, sur l'ordre de Marthe, avait acheté une douzaine de +chaises rustiques, afin qu'on pût prendre le frais, sans toujours +déménager les sièges de la salle à manger. L'habitude était prise. +Chaque mardi, dans l'après-midi, les portes de l'impasse restaient +ouvertes; ces messieurs et ces dames venaient saluer monsieur le curé, +en voisins, coiffés de chapeaux de paille, chaussés de pantoufles, +les redingotes déboutonnées, les jupes relevées par des épingles. Les +visiteurs arrivaient un à un; puis, les deux sociétés finissaient par +se trouver au complet, mêlées, confondues, s'égayant, commérant dans +la plus grande intimité. + +--Vous ne craignez pas, dit un jour M. de Bourdeu à M. Rastoil, que +ces rencontres avec la bande de la sous-préfecture ne soient mal +jugées?... Voici les élections générales qui approchent. + +--Pourquoi seraient-elles mal jugées? répondit M. Rastoil. Nous +n'allons pas à la sous-préfecture, nous sommes sur un terrain +neutre.... Puis, mon cher ami, il n'y a aucune cérémonie là dedans. Je +garde ma veste de toile. C'est de la vie privée. Personne n'a le +droit de juger ce que je fais sur le derrière de ma maison.... Sur +le devant, c'est autre chose; nous appartenons au public, sur le +devant.... Nous ne nous saluons seulement pas, monsieur Péqueur et moi +dans les rues. + +--Monsieur Péqueur des Saulaies est un homme qui gagne beaucoup à être +connu, hasarda l'ancien préfet, après un silence. + +--Sans doute, répliqua le président, je suis enchanté d'avoir fait +sa connaissance.... Et quel digne homme que l'abbé Faujas!... Non, +certes, je ne crains pas les médisances, en allant saluer notre +excellent voisin. + +M. de Bourdeu, depuis qu'il était question des élections générales, +devenait inquiet; il disait que les premières chaleurs le fatiguaient +beaucoup. Souvent, il avait des scrupules, il témoignait des doutes +à M. Rastoil, pour que celui-ci le rassurât. Jamais, d'ailleurs, on +n'abordait la politique dans le jardin des Mouret. Une après-midi, M. +de Bourdeu, après avoir vainement cherché une transition, s'écria, en +s'adressant au docteur Porquier: + +--Dites donc, docteur, avez-vous lu le _Moniteur_, ce matin? +Le marquis a enfin parlé; il a prononcé treize mots, je les ai +comptés.... Ce pauvre Lagrifoul! Il a eu un succès de fou rire. + +L'abbé Faujas avait levé un doigt, d'un air de fine bonhomie. + +--Pas de politique, messieurs, pas de politique! murmura-t-il. M. +Péqueur des Saulaies causait avec M. Rastoil; ils feignirent tous +deux de n'avoir rien entendu. Madame de Condamin eut un sourire. Elle +continua, en interpellant l'abbé Surin: + +--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'on empèse vos surplis avec une +eau gommée très-faible? + +--Oui, madame, avec de l'eau gommée, répondit le jeune prêtre. Il y +a des blanchisseuses qui se servent d'empois cuit; mais ça coupe la +mousseline, ça ne vaut rien. + +--Eh bien! reprit la jeune femme, je ne puis pas obtenir de ma +blanchisseuse qu'elle emploie de la gomme pour mes jupons. + +Alors, l'abbé Surin lui donna obligeamment le nom et l'adresse de sa +blanchisseuse, sur le revers d'une de ses cartes de visite. On causait +ainsi de toilette, du temps, des récoltes, des événements de la +semaine. On passait là une heure charmante. Des parties de raquettes, +dans l'impasse, coupaient les conversations. L'abbé Bourrette venait +très-souvent, racontant de son air ravi de petites histoires de +sainteté, que M. Maffre écoutait jusqu'au bout. Une seule fois +madame Delangre s'était rencontrée avec madame Rastoil, toutes deux +très-polies, très-cérémonieuses, gardant dans leurs yeux éteints la +flamme brusque de leur ancienne rivalité. M. Delangre ne se +prodiguait pas. Quant aux Paloque, s'ils fréquentaient toujours la +sous-préfecture, ils évitaient de se trouver là, lorsque M. Péqueur +des Saulaies allait voisiner avec l'abbé Faujas; la femme du juge +restait perplexe, depuis son expédition malheureuse à l'oratoire de +l'oeuvre de la Vierge. Mais le personnage qui se montrait le plus +assidu était certainement M. de Condamin, toujours admirablement +ganté, venant là pour se moquer du monde, mentant, risquant des +ordures avec un aplomb extraordinaire, s'amusant la semaine entière +des intrigues qu'il avait flairées. Ce grand vieillard, si droit dans +sa redingote pincée à la taille, avait la passion de la jeunesse; il +se moquait des «vieux», s'isolait avec les demoiselles de la bande, +pouffait de rire dans les coins. + +--Par ici, la marmaille! disait-il avec un sourire; laissons les vieux +ensemble. + +Un jour, il avait failli battre l'abbé Surin dans une formidable +partie de volant. La vérité était qu'il taquinait tout ce petit monde. +Il avait surtout pris pour victime le fils Rastoil, garçon innocent +auquel il contait des choses énormes. Il finit par l'accuser de faire +la cour à sa femme, et il roulait des yeux terribles, qui donnaient +des sueurs d'angoisse au malheureux Séverin. Le pis fut que celui-ci +se crut réellement amoureux de madame de Condamin, devant laquelle +il se plantait avec des mines attendries et effrayées, dont le mari +s'amusait extrêmement. + +Les demoiselles Rastoil, pour lesquelles le conservateur des eaux et +forêts se montrait d'une galanterie de jeune veuf, étaient aussi +le sujet de ses plaisanteries les plus cruelles. Bien qu'elles +touchassent à la trentaine, il les poussait à des jeux d'enfant, +leur parlait comme à des pensionnaires. Son grand régal était de les +étudier, lorsque Lucien Delangre, le fils du maire, se trouvait là. Il +prenait à part le docteur Porquier, un homme bon à tout entendre, il +lui murmurait à l'oreille, en faisant allusion à l'ancienne liaison de +M. Delangre avec madame Rastoil: + +--Dites donc, Porquier, voilà un garçon bien embarrassé.... Est-ce +Angéline, est-ce Aurélie qui est de Delangre?... Devine, si tu peux, +et choisis, si tu l'oses. + +Cependant, l'abbé Faujas était aimable pour tous les visiteurs, même +pour ce terrible Condamin, si inquiétant. Il s'effaçait le plus +possible, parlait peu, laissait les deux sociétés se fondre, semblait +n'avoir que la joie discrète d'un maître de maison, heureux d'être +un trait d'union entre des personnes distinguées, faites pour se +comprendre. Marthe, à deux reprises, avait cru devoir mettre les +visiteurs à leur aise, en se montrant. Mais elle souffrait de voir +l'abbé au milieu de tout ce monde; elle attendait qu'il fût seul, elle +le préférait, grave, marchant lentement, sous la paix de la tonnelle. +Les Trouche, eux, le mardi, reprenaient leur espionnage envieux, +derrière les rideaux; tandis que madame Faujas et Rose, du fond du +vestibule, allongeaient la tête, admiraient avec des ravissements la +bonne grâce que monsieur le curé mettait à recevoir les gens les mieux +posés de Plassans. + +--Allez, madame, disait la cuisinière, on voit bien tout de suite que +c'est un homme distingué.... Tenez, le voilà qui salue le sous-préfet. +Moi, j'aime mieux monsieur le curé, quoique le sous-préfet soit un +joli homme.... Pourquoi donc n'allez-vous pas dans le jardin? Si +j'étais à votre place, je mettrais une robe de soie, et j'irais. Vous +êtes sa mère, après tout. + +Mais la vieille paysanne haussait les épaules. + +--Il n'a pas honte de moi, répondait-elle; mais j'aurais peur de le +gêner.... J'aime mieux le regarder d'ici. Ça me fait davantage de +plaisir. + +--Ah! je comprends ça. Vous devez être bien fière!... Ce n'est pas +comme monsieur Mouret, qui avait cloué la porte pour que personne +n'entrât. Jamais une visite, pas un dîner à faire, le jardin vide à +donner peur le soir. Nous vivions en loups. Il est vrai que monsieur +Mouret n'aurait pas su recevoir; il avait une mine, quand il venait +quelqu'un, par hasard.... Je vous demande un peu s'il ne devrait +pas prendre exemple sur monsieur le curé. Au lieu de m'enfermer, je +descendrais au jardin, je m'amuserais avec les autres; je tiendrais +mon rang, enfin.... Non, il est là-haut, caché comme s'il craignait +qu'on lui donnât la gale.... A propos, voulez-vous que nous montions +voir ce qu'il fait, là-haut? + +Un mardi, elles montèrent. Ce jour-là, les deux sociétés étaient +très-bruyantes; les rires montaient dans la maison par les fenêtres +ouvertes, pendant qu'un fournisseur, qui apportait aux Trouche un +panier de vin, faisait au second étage un bruit de vaisselle cassée, +en reprenant les bouteilles vides. Mouret était enfermé à double tour +dans son bureau. + +--La clef m'empêche de voir, dit Rose, après avoir mis un oeil à la +serrure. + +--Attendez, murmura madame Faujas. + +Elle tourna délicatement le bout de la clef, qui dépassait un peu. +Mouret était assis au milieu de la pièce, devant la grande table vide, +couverte d'une épaisse couche de poussière, sans un livre, sans un +papier; il se renversait contre le dossier de sa chaise, les bras +ballants, la tête blanche et fixe, le regard perdu. Il ne bougeait +pas. + +Les deux femmes, silencieusement, l'examinèrent l'une après l'autre. + +--Il m'a donné froid aux os, dit Rose en redescendant. Avez-vous +remarqué ses yeux? Et quelle saleté! Il y a bien deux mois qu'il n'a +posé une plume sur le bureau. Moi qui m'imaginais qu'il écrivait là +dedans!... Quand on pense que la maison est si gaie, et qu'il s'amuse +à faire le mort, tout seul! + + + +XVII + + +La santé de Marthe causait des inquiétudes au docteur Porquier. Il +gardait son sourire affable, la traitait en médecin de la belle +société, pour lequel la maladie n'existait jamais, et qui donnait une +consultation comme une couturière essaye une robe; mais certain pli +de ses lèvres disait que «la chère madame» n'avait pas seulement une +légère toux de sang, ainsi qu'il le lui persuadait. Dans les beaux +jours, il lui conseilla de se distraire, de faire des promenades en +voiture, sans se fatiguer pourtant. Alors, Marthe, qui était prise +de plus en plus d'une angoisse vague, d'un besoin d'occuper ses +impatiences nerveuses, organisa des promenades aux villages voisins. +Deux fois par semaine, elle partait après le déjeuner, dans une +vieille calèche repeinte, que lui louait un carrossier de Plassans; +elle allait à deux ou trois lieues, de façon à être de retour vers six +heures. Son rêve caressé était d'emmener avec elle l'abbé Faujas; elle +n'avait même consenti à suivre l'ordonnance du docteur que dans cet +espoir; mais l'abbé, sans refuser nettement, se prétendait toujours +trop occupé. Elle devait se contenter de la compagnie d'Olympe ou de +madame Faujas. + +Une après-midi, comme elle passait avec Olympe au village des +Tulettes, le long de la petite propriété de l'oncle Macquart, celui-ci +l'ayant aperçue lui cria, du haut de sa terrasse plantée de deux +mûriers: + +--Et Mouret? Pourquoi Mouret n'est-il pas venu? + +Elle dut s'arrêter un instant chez l'oncle, auquel il fallut expliquer +longuement qu'elle était souffrante et qu'elle ne pouvait dîner avec +lui. Il voulait absolument tuer un poulet. + +--Ça ne fait rien, dit-il enfin. Je le tuerai tout de même. Tu +l'emporteras. + +Et il alla le tuer tout de suite. Quand il eut rapporté le poulet, il +l'étendit sur la table de pierre, devant la maison, en murmurant d'un +air ravi: + +--Hein? est-il gras, ce gaillard-là! + +L'oncle était justement en train de boire une bouteille de vin, sous +ses mûriers, en compagnie d'un grand garçon maigre, tout habillé de +gris. Il avait décidé les deux femmes à s'asseoir, apportant des +chaises, faisant les honneurs de chez lui avec un ricanement de +satisfaction. --Je suis bien ici, n'est-ce pas?... Mes mûriers sont +joliment beaux. L'été, je fume ma pipe au frais. L'hiver, je m'asseois +là-bas contre le mur, au soleil.... Tu vois mes légumes? Le poulailler +est au fond. J'ai encore une pièce de terre derrière la maison, où +il y a des pommes de terre et de la luzerne.... Ah! dame, je me fais +vieux; c'est bien le temps que je jouisse un peu. + +Il se frottait les mains, roulant doucement la tête, couvant sa +propriété d'un regard attendri. Mais une pensée parut l'assombrir. + +--Est-ce qu'il y a longtemps que tu as vu ton père? demanda-t-il +brusquement. Rougon n'est pas gentil.... Là, à gauche, le champ de blé +est à vendre. S'il avait voulu, nous l'aurions acheté. Un homme qui +dort sur les pièces de cent sous, qu'est-ce que ça pouvait lui faire? +une méchante somme de trois mille francs, je crois.... Il a refusé. +La dernière fois, il m'a même fait dire par ta mère qu'il n'y était +pas.... Tu verras, ça ne leur portera pas bonheur. + +Et il répéta plusieurs fois, hochant la tête, retrouvant son rire +mauvais: + +--Non, ça ne leur portera pas bonheur. + +Puis, il alla chercher des verres, voulant absolument faire goûter son +vin aux deux femmes. C'était le petit vin de Saint-Eutrope, un vin +qu'il avait découvert; il le buvait avec religion. Marthe trempa à +peine ses lèvres. Olympe acheva de vider la bouteille. Elle accepta +ensuite un verre de sirop. Le vin était bien fort, disait-elle. + +--Et ton curé, qu'est-ce que tu en fais? demanda tout à coup l'oncle à +sa nièce. + +Marthe, surprise, choquée, le regarda sans répondre. + +--On m'a dit qu'il te serrait de près, continua l'oncle bruyamment. +Ces soutanes n'aiment qu'à godailler. Quand on m'a raconté ça, j'ai +répondu que c'était bien fait pour Mouret. Je l'avais averti.... Ah! +c'est moi qui te flanquerais le curé à la porte. Mouret n'a qu'à venir +me demander conseil; je lui donnerai même un coup demain, s'il veut. +Je n'ai jamais pu les souffrir, ces animaux-là.... J'en connais un, +l'abbé Fenil, qui a une maison de l'autre côté de la route. Il n'est +pas meilleur que les autres; mais il est malin comme un singe, il +m'amuse. Je crois qu'il ne s'entend pas très-bien avec ton curé, +n'est-ce pas? + +Marthe était devenue toute pâle. --Madame est la soeur de monsieur +l'abbé Faujas, dit-elle en montrant Olympe, qui écoutait curieusement. + +--Ça ne touche pas madame, ce que je dis, reprit l'oncle sans se +déconcerter. Madame n'est pas fâchée.... Elle va reprendre un peu de +sirop. Olympe se laissa verser trois doigts de sirop. Mais Marthe, +qui s'était levée, voulait partir. L'oncle la força à visiter sa +propriété. Au bout du jardin, elle s'arrêta, regardant une grande +maison blanche, bâtie sur la pente, à quelques centaines de mètres des +Tulettes. Les cours intérieures ressemblaient aux préaux d'une prison; +les étroites fenêtres, régulières, qui marquaient les façades de +barres noires, donnaient au corps de logis central une nudité blafarde +d'hôpital. + +--C'est la maison des Aliénés, murmura l'oncle, qui avait suivi +la direction des yeux de Marthe. Le garçon qui est là est un des +gardiens. Nous sommes très-bien ensemble, il vient boire une bouteille +de temps à autre. + +Et se tournant vers l'homme vêtu de gris, qui achevait son verre sous +les mûriers: + +--Hé! Alexandre, cria-t-il, viens donc dire à ma nièce où est la +fenêtre de notre pauvre vieille. + +Alexandre s'avança obligeamment. + +--Voyez-vous ces trois arbres? dit-il, le doigt tendu, comme s'il +eût tracé un plan dans l'air. Eh bien, un peu au-dessus de celui +de gauche, vous devez apercevoir une fontaine, dans le coin d'une +cour.... Suivez les fenêtres du rez-de-chaussée, à droite: c'est la +cinquième fenêtre. + +Marthe restait silencieuse, les lèvres blanches, les yeux cloués +malgré elle sur cette fenêtre qu'on lui montrait. L'oncle Macquart +regardait aussi, mais avec une complaisance qui lui faisait cligner +les yeux. + +--Quelquefois, je la vois, reprit-il, le matin, lorsque le soleil est +de l'autre côté. Elle se porte très-bien, n'est-ce pas, Alexandre? +C'est ce que je leur dis toujours, lorsque je vais à Plassans.... Je +suis bien placé ici pour veiller sur elle. On ne peut pas être mieux +placé. + +Il laissa échapper son ricanement de satisfaction. + +--Vois-tu, ma fille, la tête n'est pas plus solide chez les Rougon que +chez les Macquart. Quand je m'asseois à cette place, en face de cette +grande coquine de maison, je me dis souvent que toute la clique y +viendra peut-être un jour, puisque la maman y est.... Dieu merci! je +n'ai pas peur pour moi, j'ai la caboche à sa place. Mais j'en connais +qui ont un joli coup de marteau.... Eh bien, je serai là pour les +recevoir, je les verrai de mon trou, je les recommanderai à Alexandre, +bien qu'on n'ait pas toujours été gentil pour moi dans la famille. + +Et il ajouta avec son effrayant sourire de loup rangé: + +--C'est une fameuse chance pour vous tous que je sois aux Tulettes. + +Marthe fut prise d'un tremblement. Bien qu'elle connût le goût de +l'oncle pour les plaisanteries féroces et la joie qu'il goûtait à +torturer les gens auxquels il portait des lapins, il lui sembla qu'il +disait vrai, que toute la famille viendrait se loger là, dans ces +files grises de cabanons. Elle ne voulut pas rester une minute de +plus, malgré les instances de Macquart, qui parlait de déboucher une +autre bouteille. + +--Eh bien, et le poulet? cria-t-il, au moment où elle montait en +voiture. + +Il courut le chercher, il le lui mit sur les genoux. + +--C'est pour Mouret, entends-tu? répétait-il avec une intention +méchante; pour Mouret, pas pour un autre, n'est-ce pas? D'ailleurs, +quand j'irai vous voir, je lui demanderai comment il l'a trouvé. + +Il clignait les yeux, en regardant Olympe. Le cocher allait fouetter, +lorsqu'il se cramponna de nouveau à la voiture, continuant: + +--Va chez ton père, parle-lui du champ de blé.... Tiens, c'est le +champ qui est là devant nous.... Rougon a tort. Nous sommes de trop +vieux compères pour nous fâcher. Ça serait tant pis pour lui, il le +sait bien.... Fais-lui comprendre qu'il a tort. + +La calèche partit. Olympe, en se tournant, vit Macquart sous ses +mûriers, ricanant avec Alexandre, débouchant cette seconde bouteille +dont il avait parlé. Marthe recommanda expressément au cocher de +ne plus passer aux Tulettes. D'ailleurs, elle se fatiguait de ces +promenades; elles les fit de plus en plus rares, les abandonna tout à +fait, lorsqu'elle comprit que jamais l'abbé Faujas ne consentirait à +l'accompagner. + +Toute une nouvelle femme grandissait en Marthe. Elle était affinée par +la vie nerveuse qu'elle menait. Son épaisseur bourgeoise, cette paix +lourde acquise par quinze années de somnolence derrière un comptoir, +semblait se fondre dans la flamme de sa dévotion. Elle s'habillait +mieux, causait chez les Rougon, le jeudi. + +--Madame Mouret redevient jeune fille, disait madame de Condamin, +émerveillée. + +--Oui, murmurait le docteur Porquier en hochant la tête, elle descend +la vie à reculons. + +Marthe, plus mince, les joues rosées, les yeux superbes, ardents et +noirs, eut alors pendant quelques mois une beauté singulière. La face +rayonnait; une dépense extraordinaire de vie sortait de tout son être, +l'enveloppait d'une vibration chaude. Il semblait que sa jeunesse +oubliée brûlât en elle, à quarante ans, avec une splendeur d'incendie. +Maintenant, lâchée dans la prière, emportée par un besoin de toutes +les heures, elle désobéissait à l'abbé Faujas. Elle usait ses genoux +sur les dalles de Saint-Saturnin, vivait dans les cantiques, dans +les adorations, se soulageait en face des ostensoirs rayonnants, des +chapelles flambantes, des autels et des prêtres luisants avec des +lueurs d'astres sur le fond noir de la nef. Il y avait, chez elle, une +sorte d'appétit physique de ces gloires, un appétit qui la torturait, +qui lui creusait la poitrine, lui vidait le crâne, lorsqu'elle ne +le contentait pas. Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui +fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les +chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant +des orgues, s'évanouir dans le spasme de la communion. Alors, elle ne +sentait plus rien, son corps ne lui faisait plus mal. Elle était ravie +à la terre, agonisant sans souffrance, devenant une pure flamme qui se +consumait d'amour. + +L'abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenait encore en la +rudoyant. Elle l'étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur +à aimer et à mourir. Souvent, il la questionnait de nouveau sur son +enfance. Il alla chez madame Rougon, resta quelque temps perplexe, +mécontent de lui. + +--La propriétaire se plaint de toi, lui disait sa mère? Pourquoi ne la +laisses-tu pas aller à l'église quand ça lui plaît?... Tu as tort de +la contrarier; elle est très-bonnepour nous. + +--Elle se tue, murmurait le prêtre. Madame Faujas avait alors le +haussement d'épaules qui lui était habituel. + +--Ça la regarde. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Il vaut +mieux se tuer à prier qu'à se donner des indigestions, comme cette +coquine d'Olympe.... Sois moins sévère pour madame Mouret. Ça finirait +par rendre la maison impossible. + +Un jour qu'elle lui donnait ces conseils, il dit d'une voix sombre: + +--Mère, cette femme sera l'obstacle. + +--Elle! s'écria la vieille paysanne, mais elle t'adore, Ovide!... Tu +feras d'elle tout ce que tu voudras, lorsque tu ne la gronderas plus. +Les jours de pluie, elle le porterait d'ici à la cathédrale, pour que +tu ne te mouilles pas les pieds. + +L'abbé Faujas comprit lui-même la nécessité de ne pas employer la +rudesse davantage. Il redoutait un éclat. Peu à peu, il laissa une +plus grande liberté à Marthe, lui permettant les retraites, les longs +chapelets, les prières répétées devant chaque station du chemin de +la croix; il lui permit même de venir deux fois par semaine, à son +confessionnal de Saint-Saturnin. Marthe, n'entendant plus cette voix +terrible qui l'accusait de sa piété comme d'un vice honteusement +satisfait, pensa que Dieu lui avait fait grâce. Elle entra enfin dans +les délices du paradis. Elle eut des attendrissements, des larmes +intarissables qu'elle pleurait sans les sentir couler; crises +nerveuses, d'où elle sortait affaiblie, évanouie, comme si toute sa +vie s'en était allée le long de ses joues. Rose la portait alors sur +son lit, où elle restait pendant des heures avec les lèvres minces, +les yeux entr'ouverts d'une morte. + +Une après-midi, la cuisinière, effrayée de son immobilité, crut +qu'elle expirait. Elle ne songea pas à frapper à la porte de la pièce +où Mouret était enfermé; elle monta au second étage, supplia l'abbé +Faujas de descendre auprès de sa maîtresse. Quand il fut là, dans la +chambre à coucher, elle courut chercher de l'éther, le laissant seul, +en face de cette femme évanouie, jetée en travers du lit. Lui, se +contenta de prendre les mains de Marthe entre les siennes. Alors, elle +s'agita, répétant des mots sans suite. Puis, lorsqu'elle le reconnut, +debout au seuil de l'alcôve, un flot de sang lui monta à la face, +elle ramena sa tête sur l'oreiller, fit un geste comme pour tirer les +couvertures à elle. + +--Allez-vous mieux, ma chère enfant? lui demanda-t-il. Vous me donnez +bien de l'inquiétude. + +La gorge serrée, ne pouvant répondre, elle éclata en sanglots, elle +laissa rouler sa tête entre les bras du prêtre. + +--Je ne souffre pas, je suis trop heureuse, murmura-t-elle d'une voix +faible comme un souffle. Laissez-moi pleurer, les larmes sont ma +joie. Ah! que vous êtes bon d'être venu! Il y a longtemps que je vous +attendais, que je vous appelais. Sa voix faiblissait de plus en plus, +n'était plus qu'un murmure de prière ardente. + +--Qui me donnera des ailes pour voler vers vous? Mon âme, éloignée +de vous, impatiente d'être remplie de vous, languit sans vous, vous +souhaite avec ardeur, et soupire après vous, ô mon Dieu, ô mon unique +bien, ma consolation, ma douceur, mon trésor, mon bonheur et ma vie, +mon Dieu et mon tout.... + +Elle souriait, en balbutiant ce lambeau de l'acte de désir. Elle +joignait les mains, semblait voir la tête grave de l'abbé Faujas dans +une auréole. Celui-ci avait toujours réussi à arrêter un aveu sur les +lèvres de Marthe; il eut peur un instant, dégagea vivement ses bras. +Et, se tenant debout: + +--Soyez raisonnable, je le veux, dit-il avec autorité. Dieu refusera +vos hommages, si vous ne les lui adressez pas dans le calme de votre +raison.... Il s'agit de vous soigner en ce moment. + +Rose revenait, désespérée de n'avoir pas trouvé de l'éther. Il +l'installa auprès du lit, répétant à Marthe d'une voix douce: + +--Ne vous tourmentez pas. Dieu sera touché de votre amour. Quand +l'heure viendra, il descendra en vous, il vous emplira d'une éternelle +félicité. + +Quand il quitta la chambre, il laissa Marthe rayonnante, comme +ressuscitée. A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle. +Elle lui devint très-utile, dans certaines missions délicates auprès +de madame de Condamin; elle fréquenta aussi assidûment madame Rastoil, +sur un simple désir qu'il exprima. Elle était d'une obéissance +absolue, ne cherchant pas à comprendre, répétant ce qu'il la priait +de répéter. Il ne prenait même plus aucune précaution avec elle, lui +faisait crûment sa leçon, se servait d'elle comme d'une pure machine. +Elle aurait mendié dans les rues, s'il lui eu avait donné l'ordre. Et +quand elle devenait inquiète, qu'elle tendait les mains vers lui, le +coeur crevé, les lèvres gonflées de passion, il la jetait à terre d'un +mot, il l'écrasait sous la volonté du ciel. Jamais elle n'osa parler. +Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût. +Quand il sortait des courtes luttes qu'il avait à soutenir avec elle, +il haussait les épaules, plein du mépris d'un lutteur arrêté par un +enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s'il eût touché malgré lui +à une bête impure. + +--Pourquoi ne te sers-tu pas de la douzaine de mouchoirs que madame +Mouret t'a donnée? lui demandait sa mère. La pauvre femme serait si +heureuse de les voir dans tes mains. Elle a passé un mois à les broder +à ton chiffre. + +Il avait un geste rude, il répondait: + +--Non, usez-les, mère. Ce sont des mouchoirs de femme. Ils ont une +odeur qui m'est insupportable. + +Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n'était plus que sa chose, +elle s'aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les +mille petits soucis de la vie. Rose disait qu'elle ne l'avait jamais +vue «si chipotière». Mais sa haine grandissait surtout contre son +mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s'éveillait en face de ce +fils d'une Macquart, de cet homme qu'elle accusait d'être le tourment +de sa vie. En bas, dans la salle à manger, lorsque madame Faujas +ou Olympe venait lui tenir compagnie, elle ne se gênait plus, elle +accablait Mouret. + +--Quand on pense qu'il m'a tenue vingt ans, comme un employé, la plume +à l'oreille, entre une jarre d'huile et un sac d'amandes! Jamais +un plaisir, jamais un cadeau.... Il m'a enlevé mes enfants. Il est +capable de se sauver, un de ces matins, pour faire croire que je lui +rends la vie impossible. Heureusement que vous êtes là. Vous diriez +partout la vérité. + +Elle se jetait ainsi sur Mouret sans provocation aucune. Tout ce qu'il +faisait, ses regards, ses gestes, les rares paroles qu'il prononçait, +la mettaient hors d'elle-même. Elle ne pouvait même plus l'apercevoir, +sans être comme soulevée par une fureur inconsciente. Les querelles +éclataient surtout à la fin des repas, lorsque Mouret, sans attendre +le dessert, pliait sa serviette et se levait silencieusement. + +--Vous pourriez bien quitter la table en même temps que tout le monde, +lui disait-elle aigrement; ce n'est guère poli, ce que vous faites là! + +--J'ai fini, je m'en vais, répondait-il de sa voix lente. + +Mais elle voyait dans cette retraite de chaque jour une tactique +imaginée par son mari pour blesser l'abbé Faujas. Alors, elle perdait +toute mesure: + +--Vous êtes un mal élevé, vous me faites honte, tenez!... Ah! je +serais heureuse avec vous, si je n'avais pas rencontré des amis qui +veulent bien me consoler de vos brutalités. Vous ne savez pas +même vous tenir à table; vous m'empêchez de faire un seul repas +paisible.... Restez, entendez-vous! Si vous ne mangez pas, vous nous +regarderez. + +Il achevait de plier sa serviette en toute tranquillité, comme +s'il n'avait pas entendu; puis, à petits pas, il s'en allait. On +l'entendait monter l'escalier et s'enfermer à double tour. Alors, elle +étouffait, balbutiait: + +--Oh! le monstre.... Il me tue, il me tue! + +Il fallait que madame Faujas la consolât. Rose courait au bas de +l'escalier, criant de toutes ses forces, pour que Mouret entendît à +travers la porte; + +--Vous êtes un monstre, monsieur; madame a bien raison de dire que +vous êtes un monstre! + +Certaines querelles furent particulièrement violentes. Marthe, dont la +raison chancelait, s'imagina que son mari voulait la battre: ce fut +une idée fixe. Elle prétendait qu'il la guettait, qu'il attendait une +occasion. Il n'osait pas, disait-elle, parce qu'il ne la trouvait +jamais seule; la nuit, il avait peur qu'elle ne criât, qu'elle +n'appelât à son secours. Rose jura qu'elle avait vu monsieur cacher un +gros bâton dans son bureau. Madame Faujas et Olympe ne firent aucune +difficulté de croire ces histoires; elles plaignaient beaucoup +leur propriétaire, elles se la disputaient, se constituaient ses +gardiennes. «Ce sauvage», comme elles nommaient à présent Mouret, ne +la brutaliserait peut-être pas en leur présence. Le soir, elles lui +recommandaient bien de les venir chercher s'il bougeait. La maison ne +vécut plus que dans les alarmes. + +--Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinière. + +Cette année-là, Marthe suivit les cérémonies religieuses de la semaine +sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'église noire, +elle agonisa, pendant que les cierges, un à un, s'éteignaient sous la +tempête lamentable des voix qui roulait au fond des ténèbres de la +nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs. +Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle, +fut implacable et fermé, elle s'évanouit, les flancs serrés, la +poitrine vide. Elle resta une heure pliée sur sa chaise, dans +l'attitude de la prière, sans que les femmes agenouillées autour +d'elle s'aperçussent de cette crise. L'église était déserte, +lorsqu'elle revint à elle. Elle rêvait qu'on la battait de verges, +que le sang coulait de ses membres; elle éprouvait à la tête de si +intolérables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher +les épines dont elle sentait les pointes dans son crâne. Le soir, au +dîner, elle fut singulière. L'ébranlement nerveux persistait; elle +revoyait, en fermant les yeux, les âmes mourantes des cierges +s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains, +cherchant les trous par lesquels son sang avait coulé. Toute la +Passion saignait en elle. + +Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se couchât de +bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une +clef de la chambre à coucher, s'était déjà retiré dans son bureau, où +il passait les soirées. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit +qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de +souffler la bougie, pour qu'elle dormît tranquillement; mais la malade +se souleva effarée, suppliante: + +--Non, n'éteignez pas la lumière; mettez-la sur la commode, que je +puisse la voir.... Je mourrais dans ces ténèbres. + +Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame +affreux: + +--C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une pitié +épouvantée. + +Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas +quitta la chambre doucement. Ce soir-là, toute la maison fut couchée +à dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret était encore dans +son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la +table, à côté d'une chandelle de la cuisine dont la mèche lugubre +charbonnait. + +--Ma foi, tant pis! je ne le réveille pas, dit-elle en continuant à +monter. Qu'il prenne un torticolis, si ça lui fait plaisir. + +Vers minuit, la maison dormait profondément, lorsque des cris se +firent entendre au premier étage. Ce furent d'abord des plaintes +sourdes, qui devinrent bientôt de véritables hurlements, des appels +étranglés et rauques de victime qu'on égorge. L'abbé Faujas, éveillé +en sursaut, appela sa mère. Celle-ci prit à peine le temps de passer +un jupon. Elle alla frapper à la porte de Rose, disant: + +--Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant, +les cris redoublaient. La maison fut bientôt debout. Olympe se montra, +les épaules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui +rentrait à peine, légèrement gris. Rose descendit, suivie des autres +locataires. --Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tête perdue, +tapant du poing contre la porte. + +De grands soupirs répondirent seuls; puis, un corps tomba, une +lutte atroce parut s'engager sur le parquet, au milieu des meubles +renversés. Des coups sourds ébranlaient les murs; un râle passait sous +la porte, si terrible que les Faujas et les Trouche se regardèrent en +pâlissant. + +--C'est son mari qui l'assomme, murmura Olympe. + +--Vous avez raison, c'est ce sauvage! dit la cuisinière. Je l'ai vu, +en montant, qui faisait semblant de dormir. Il préparait son coup. + +Et heurtant de nouveau la porte des deux poings, à la briser, elle +reprit: + +--Ouvrez, monsieur. Nous allons faire venir la garde, si vous n'ouvrez +pas.... Oh! le gueux, il finira sur l'échafaud! + +Alors, les hurlements recommencèrent. Trouche prétendait que le +gaillard devait saigner la pauvre dame comme un poulet. + +--On ne peut pourtant pas se contenter de frapper, dit l'abbé Faujas +en s'avançant. Attendez. + +Il mit une de ses fortes épaules contre la porte, qu'il enfonça, d'un +effort lent et continu. Les femmes se précipitèrent dans la chambre, +où le plus étrange des spectacles s'offrit à leurs yeux. + +Au milieu de la pièce, sur le carreau, Marthe gisait, haletante, la +chemise déchirée, la peau saignante d'écorchures, bleuie de coups. Ses +cheveux dénoués s'étaient enroulés au pied d'une chaise; ses mains +avaient dû se cramponner à la commode avec une telle force, que le +meuble se trouvait en travers de la porte. Dans un coin, Mouret +debout, tenant le bougeoir, la regardait se tordre à terre, d'un air +hébété. + +Il fallut que l'abbé Faujas repoussât la commode. + +--Vous êtes un monstre! s'écria Rose en allant montrer le poing à +Mouret. Mettre une femme dans un état pareil!... Il l'aurait achevée, +si nous n'étions pas arrivés à temps. + +Madame Faujas et Olympe s'empressaient autour de Marthe. + +--Pauvre amie! murmurait la première. Elle avait un pressentiment ce +soir, elle était toute effrayée. + +--Où avez-vous mal? demandait l'autre. Vous n'avez rien de cassé, +n'est-ce pas?... Voilà une épaule toute noire; le genou a une +grande écorchure.... Calmez-vous. Nous sommes avec vous, nous vous +défendrons. + +Marthe ne geignait plus que comme un enfant. Tandis que les deux +femmes l'examinaient, oubliant qu'il y avait là des hommes, Trouche +allongeait la tête en jetant des regards sournois à l'abbé, qui, sans +affectation, achevait de ranger les meubles. Rose vint aider à +la recoucher. Quand elle fut dans le lit, les cheveux noués, ils +restèrent tous là un instant, étudiant curieusement la chambre, +attendant des détails. Mouret était demeuré debout dans le même coin, +sans lâcher le bougeoir, comme pétrifié par ce qu'il avait vu. + +--Je vous assure, balbutia-t-il, je ne lui ai pas fait de mal, je ne +l'ai pas touchée du bout du doigt. + +--Eh! il y a un mois que vous guettez une occasion, cria Rose +exaspérée; nous le savons bien, nous vous avons assez surveillé. La +chère femme s'attendait à vos mauvais traitements. Tenez, ne mentez +pas; cela me met hors de moi! + +Les deux autres femmes, si elles ne se croyaient pas autorisées à lui +parler de la sorte, lui jetaient des regards menaçants. + +--Je vous assure, répéta Mouret d'une voix douce, je ne l'ai pas +battue. Je venais me coucher, j'avais mis mon foulard. C'est lorsque +j'ai touché à la bougie, qui était sur la commode, qu'elle s'est +éveillée en sursaut; elle a étendu les bras en poussant un cri, elle +s'est mise à se taper le front avec les poings, à se déchirer le corps +avec les ongles. La cuisinière branla terriblement la tête. + +--Pourquoi n'avez-vous pas ouvert? demanda-t-elle; nous avons cogné +assez fort. + +--Je vous assure, ce n'est pas moi, dit-il de nouveau avec plus de +douceur encore. Je ne savais pas ce qu'elle avait. Elle s'est jetée +par terre, elle se mordait, elle faisait des bonds à crever les +meubles. Je n'ai pas osé passer; j'étais imbécile. Je vous ai crié +deux fois d'entrer, mais vous n'avez pas dû m'entendre parce qu'elle +criait trop fort. J'ai eu bien peur. Ce n'est pas moi, je vous assure. + +--Oui, c'est elle qui s'est battue, n'est-ce pas? reprit Rose en +ricanant. + +Et elle ajouta, en s'adressant à madame Faujas: + +--Il aura jeté son bâton par la fenêtre, lorsqu'il nous aura entendu +arriver. + +Mouret, reposant enfin le bougeoir sur la commode, s'était assis, les +mains aux genoux. Il ne se défendait plus; il regardait stupidement +ces femmes, à moitié vêtues, agitant leurs bras maigres devant le lit. +Tronche avait échangé un coup d'oeil avec l'abbé Faujas. Le pauvre +homme leur paraissait peu féroce, en bras de chemise, un foulard jaune +noué sur son crâne chauve. Ils se rapprochèrent, examinèrent Marthe, +qui, la face convulsée, semblait sortir d'un rêve. + +--Qu'y a-t-il, Rose? demanda-t-elle. Pourquoi tout ce monde est-il là? +Je suis brisée. Je t'en prie, dis qu'on me laisse tranquille. + +Rose hésita un moment. + +--Votre mari est dans la chambre, madame, murmura-t-elle. Vous ne +craignez pas de rester seule avec lui? + +Marthe la regarda, étonnée. + +--Non, non, répondit-elle. Allez-vous-en, j'ai bien sommeil. Alors, +les cinq personnes quittèrent la chambre, laissant Mouret assis, les +yeux perdus, fixés sur l'alcôve. + +--Il ne pourra pas refermer la porte, dit la cuisinière en remontant. +Au premier cri, je dégringole, je lui tombe sur la carcasse. Je vais +me coucher habillée.... Avez-vous entendu, la chère femme, comme elle +mentait, pour qu'on ne fit pas un mauvais parti à ce sauvage? Elle +se laisserait tuer sans l'accuser. Quelle mine d'hypocrite il avait, +hein? + +Les trois femmes causèrent un instant, sur le palier du second étage, +tenant leurs bougeoirs, montrant les sécheresses de leurs os sous les +fichus mal attachés; elles conclurent qu'il n'y avait pas de supplice +assez fort pour un tel homme. Trouche, qui était monté le dernier, +murmura en ricanant, derrière la soutane de l'abbé Faujas: + +--Elle est encore grassouillette, la propriétaire; seulement ça ne +doit pas être toujours agréable, une femme qui gigote comme un ver sur +le carreau. + +Ils se séparèrent. La maison rentra dans son grand silence, la +nuit s'acheva paisiblement. Le lendemain, lorsque les trois femmes +voulurent revenir sur l'épouvantable scène, elles trouvèrent Marthe +surprise, comme honteuse et embarrassée; elle ne répondait pas, +coupait court à la conversation. Elle attendit que personne ne fût +là pour faire venir un ouvrier qui répara la porte. Madame Faujas et +Olympe en conclurent que madame Mouret voulait éviter un scandale en +ne parlant pas. + +Le surlendemain, le jour de Pâques, Marthe goûta, à Saint-Saturnin, +tout un réveil ardent, dans les joies triomphantes de la résurrection. +Les ténèbres du vendredi étaient balayées par une aurore; l'église +s'enfonçait, blanche, embaumée, illuminée, comme pour des noces +divines; les voix des enfants de choeur avaient des sons filés de +flûte; et elle, au milieu de ce cantique d'allégresse, se sentait +soulevée par une jouissance plus terrible encore que ses angoisses du +crucifiement. Elle rentra, les yeux brûlants, la voix sèche; elle +fit traîner la soirée, causant avec une gaieté qui ne lui était pas +ordinaire. Lorsqu'elle monta se coucher, Mouret était déjà au lit. Et, +vers minuit, des cris terrifiants réveillèrent de nouveau la maison. + +La scène de l'avant-veille se renouvela; seulement, au premier coup de +poing donné dans la porte, Mouret vint ouvrir, en chemise, le visage +bouleversé. Marthe, toute vêtue, pleurait à gros sanglots, allongée +sur le ventre, se cognant la tête contre le pied du lit. Le corsage de +sa robe semblait arraché; deux meurtrissures se voyaient sur son cou +mis à nu. + +--Il aura voulu l'étrangler cette fois, murmura Rose. + +Les femmes la déshabillèrent. Mouret, après avoir ouvert la porte, +s'était remis au lit, frissonnant, pâle comme un linge. Il ne se +défendit pas, ne parut même pas entendre les mauvaises paroles, +disparaissant, s'enfonçant dans la ruelle. + +Dès lors, de semblables scènes eurent lieu à des intervalles +irréguliers. La maison ne vivait plus que dans la peur de quelque +crime; au moindre bruit, les locataires du second étaient sur pied. +Marthe évitait toujours les allusions; elle ne voulait absolument pas +que Rose dressât un lit de sangle pour Mouret dans le bureau. Lorsque +le jour se levait, il semblait qu'il emportât jusqu'au souvenir du +drame de la nuit. + +Cependant, peu à peu, dans le quartier, le bruit se répandait qu'il se +passait d'étranges choses chez les Mouret. On racontait que le mari +assommait la femme, toutes les nuits, à coups de trique. Rose avait +fait jurer à madame Faujas et à Olympe de ne rien dire, puisque +sa maîtresse paraissait vouloir se taire; mais elle-même, par ses +apitoiements, par ses allusions et ses restrictions; avait contribué à +former chez les fournisseurs la légende qui circulait. Le boucher, un +farceur, prétendait que Mouret tapait sur sa femme parce qu'il l'avait +trouvée avec le curé; mais la fruitière défendait «la pauvre dame», un +véritable agneau, incapable de mal tourner; tandis que la boulangère +voyait dans le mari «un de ces hommes qui brutalisent leur femme pour +le plaisir». Au marché, on ne nommait plus Marthe que les yeux au +ciel, avec ces cajoleries de paroles qu'on a pour les enfants malades. +Lorsque Olympe allait acheter une livre de cerises ou un pot de +fraises, la conversation tombait inévitablement sur les Mouret. +C'était pendant un quart d'heure un flot de paroles attendries. + +--Eh bien! et chez vous? + +--Ne m'en parlez pas. Elle pleure toutes les larmes de son corps.... +Ça fait pitié. On voudrait la savoir morte. + +--Elle m'a acheté des artichauts, l'autre jour; elle avait la joue +déchirée. + +--Pardi! il la massacre.... Et si vous voyiez son corps comme je l'ai +vu!... Ce n'est plus qu'une plaie.... Il lui donne des coups de talon, +lorsqu'elle est par terre. J'ai toujours peur de lui trouver la tête +écrasée, la nuit, quand nous descendons. + +--Ça ne doit pas être amusant pour vous, de demeurer dans cette +maison-là. Moi, je déménagerais; je tomberais malade, à assister +toutes les nuits à de pareilles horreurs. + +--Et cette malheureuse, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Elle est si +distinguée, si douce! Nous restons pour elle.... C'est cinq sous, +n'est-ce pas, la livre de cerises? + +--Oui, cinq sous.... N'importe, vous avez de la constance, vous êtes +une bonne âme. + +Cette histoire d'un mari qui attendait minuit pour tomber sur sa femme +avec un bâton, était surtout destinée à passionner les commères du +marché. Des détails effrayants grossissaient l'histoire de jour en +jour. Une dévote affirmait que Mouret était possédé, qu'il prenait +sa femme au cou avec les dents, si rudement que l'abbé Faujas devait +faire du pouce gauche trois croix en l'air pour l'obliger à lâcher +prise. Alors, ajouta-elle, Mouret tombait comme une masse sur le +carreau, et un gros rat noir sautait de sa bouche et disparaissait, +sans que jamais on pût découvrir le moindre trou dans le plancher. Le +tripier du coin de la rue Taravelle terrifia le quartier en émettant +l'opinion que «ce brigand avait peut-être été mordu par un chien +enragé». + +Mais l'histoire trouvait des incrédules parmi les personnes comme il +faut de Plassans. Lorsqu'elle parvint sur le cours Sauvaire, elle +amusa beaucoup les petits rentiers, alignés en file sur les bancs, au +tiède soleil de mai. + +--Mouret est incapable de battre sa femme, disaient les marchands +d'amandes retirés; il a l'air d'avoir reçu le fouet, il ne fait même +plus son tour de promenade.... C'est sa femme qui doit le mettre au +pain sec. + +--Ou ne peut pas savoir, reprenait un capitaine en retraite. J'ai +connu un officier de mon régiment que sa femme souffletait pour un +oui, pour un non. Cela durait depuis dix ans. Un jour, elle s'avisa +de lui donner des coups de pied; il devint furieux et faillit +l'étrangler.... Peut-être que Mouret n'aime pas non plus les coups de +pied. + +--Il aime encore moins les curés, sans doute, concluait une voix en +ricanant. + +Madame Rougon parut ignorer quelque temps le scandale qui occupait la +ville. Elle restait souriante, évitait de comprendre les allusions +qu'on faisait devant elle. Mais un jour, après une longue visite que +lui avait rendue M. Delangre, elle arriva chez sa fille, l'air effaré, +les larmes aux yeux. + +Ah! ma bonne chérie, dit-elle, en prenant Marthe entre ses bras, que +vient-on de m'apprendre? Ton mari s'oublierait jusqu'à lever la main +sur toi!... Ce sont des mensonges, n'est-ce pas?... J'ai donné le +démenti le plus formel. Je connais Mouret. Il est mal élevé, mais il +n'est pas méchant. + +Marthe rougit; elle eut cet embarras, cette honte qu'elle éprouvait, +chaque fois qu'on abordait ce sujet en sa présence. + +--Allez, madame ne se plaindra pas! s'écria Rose avec sa hardiesse +ordinaire. Il y a longtemps que je serais allée vous avertir, si je +n'avais pas eu peur d'être grondée par madame. + +La vieille dame laissa tomber ses mains, d'un air d'immense et +douloureuse surprise. + +--C'est donc vrai, murmura-t-elle, il te bat?... Oh! le malheureux! + +Elle se mit à pleurer. + +--Être arrivée à mon âge pour voir des choses pareilles!... Un homme +que nous avons comblé de bienfaits, à la mort de son père, lorsqu'il +n'était que petit employé chez nous!... C'est Rougon qui a voulu votre +mariage. Je lui disais bien que Mouret avait l'oeil faux. D'ailleurs, +jamais il ne s'est bien conduit à notre égard; il n'est venu se +retirer à Plassans que pour nous narguer avec les quatre sous qu'il +avait amassés. Dieu merci! nous n'avions pas besoin de lui, nous +étions plus riches que lui, et c'est bien ce qui l'a fâché. Il a +l'esprit petit; il est tellement jaloux, qu'il s'est toujours refusé +comme un malotru à mettre les pieds dans mon salon; il y serait crevé +d'envie.... Mais je ne te laisserai pas avec un tel monstre, ma fille. +Il y a des lois, heureusement. + +--Calmez-vous; on exagère beaucoup, je vous assure, murmura Marthe de +plus en plus gênée. + +--Vous allez voir qu'elle va le défendre! dit la cuisinière. + +A ce moment, l'abbé Faujas et Trouche, qui étaient en grande +conférence au fond du jardin, s'avancèrent, attirés par le bruit. + +--Monsieur le curé, je suis une bien malheureuse mère, reprit madame +Rougon en se lamentant plus haut; je n'ai plus qu'une fille auprès de +moi, et j'apprends qu'elle n'a pas assez de ses yeux pour pleurer.... +Je vous en supplie, vous qui vivez auprès d'elle, consolez-la, +protégez-la. + +L'abbé la regardait, comme pour pénétrer le mot de cette douleur +subite. + +--Je viens de voir une personne que je ne veux pas nommer, +continua-t-elle, fixant à son tour ses regards sur le prêtre. Cette +personne m'a effrayée.... Dieu sait si je cherche à accabler mon +gendre! Mais j'ai le devoir, n'est-ce pas, de défendre les intérêts de +ma fille?... Eh bien, mon gendre est un malheureux; il maltraite sa +femme, il scandalise la ville, il se met de toutes les sales affaires. +Vous verrez qu'il se compromettra encore dans la politique, lorsque +les élections vont venir. La dernière fois, c'était lui qui conduisait +la crapule des faubourgs.... J'en mourrai, monsieur le curé. + +--Monsieur Mouret ne permettrait pas qu'on lui fit des observations, +hasarda l'abbé. + +--Pourtant je ne puis abandonner ma fille à un tel homme! s'écria +madame Rougon. Je ne nous laisserai pas déshonorer.... La justice +n'est pas faite pour les chiens. + +Trouche se dandinait. Il profita d'un silence. + +--Monsieur Mouret est fou, déclara-t-il brutalement. + +Le mot tomba comme un coup de massue, tout le monde se regarda. + +--Je veux dire qu'il n'a pas la tête solide, continua Trouche. Vous +n'avez qu'à étudier ses yeux.... Moi, je vous avoue que je ne suis pas +tranquille. Il y avait un homme à Besançon qui adorait sa fille et qui +l'a assassinée une nuit, sans savoir ce qu'il faisait. + +--Il y a beau temps que monsieur est fêlé, murmura Rose. + +--Mais c'est épouvantable! dit madame Rougon. Vous avez raison, il m'a +eu l'air tout extraordinaire, la dernière fois que je l'ai vu. Il +n'a jamais eu l'intelligence bien nette.... Ah! ma pauvre chérie, +promets-moi de tout me confier. Je ne vais plus dormir en paix +maintenant. Entends-tu, à la première extravagance de ton mari, +n'hésite pas, ne t'expose pas davantage.... Les fous, on les enferme! + +Elle partit sur ce mot. Quand Trouche fut seul avec l'abbé Faujas, il +ricana de son mauvais rire, qui montrait ses dents noires. + +--C'est la propriétaire qui me devra un beau cierge! murmura-t-il. +Elle pourra gigoter tant qu'elle voudra, la nuit. + +Le prêtre, le visage terreux, les yeux à terre, ne répondit pas. Puis, +il haussa les épaules, il alla lire son bréviaire, sous la tonnelle, +au fond du jardin. + + + +XVIII + + +Le dimanche, par une habitude d'ancien commerçant, Mouret sortait, +faisait un tour en ville. Il ne quittait plus que ce jour-là la +solitude étroite où il s'enfermait avec une sorte de honte. C'était +machinal. Dès le matin, il se rasait, passait une chemise blanche, +brossait sa redingote et son chapeau; puis, après le déjeuner, sans +qu'il sût comment, il se trouvait dans la rue, marchant à petits pas, +l'air propre, les mains derrière le dos. + +Un dimanche, comme il mettait le pied hors de chez lui, il aperçut, +sur le trottoir de la rue Balande, Rose, qui causait vivement avec +la bonne de M. Rastoil. Les deux cuisinières se turent en le voyant. +Elles l'examinaient d'un air tellement singulier, qu'il s'assura si un +bout de son mouchoir ne pendait pas d'une de ses poches de derrière. +Lorsqu'il fut arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il tourna +la tête, il les retrouva plantées à la même place: Rose imitait le +balancement d'un homme ivre, tandis que la bonne du président riait +aux éclats. --Je marche trop vite, elles se moquent de moi, pensa +Mouret. + +Il ralentit encore le pas. Dans la rue de la Banne, à mesure qu'il +avançait vers le marché, les boutiquiers accouraient sur les portes, +le suivaient curieusement des yeux. Il fit un petit signe de tête au +boucher, qui resta ahuri, sans lui rendre son salut. La boulangère, à +laquelle il adressa un coup de chapeau, parut si effrayée, qu'elle +se rejeta en arrière. La fruitière, l'épicier, le pâtissier, se +le montraient du doigt, d'un trottoir à l'autre. Derrière lui, il +laissait toute une agitation; des groupes se formaient, des bruits de +voix s'élevaient, mêlés de ricanements. + +--Avez-vous vu comme il marche raide? + +--Oui.... Quand il a voulu enjamber le ruisseau, il a failli faire la +cabriole. + +--On dit qu'ils sont tous comme ça. + +--N'importe, j'ai eu bien peur.... Pourquoi le laisse-t-on sortir? Ça +devrait être défendu. + +Mouret, intimidé, n'osait plus se retourner; il était pris d'une vague +inquiétude, tout en ne comprenant pas nettement qu'on parlait de lui. +Il marcha plus vite, fit aller les bras d'un air aisé. Il regretta +d'avoir mis sa vieille redingote, une redingote noisette, qui n'était +plus à la mode. Arrivé au marché, il hésita un moment, puis s'engagea +résolûment au milieu des marchandes de légumes. Mais là sa vue +produisit une véritable révolution. + +Les ménagères de tout Plassans firent la haie sur son passage. +Les marchandes, debout à leurs bancs, les poings aux côtés, le +dévisagèrent. Il y eut des poussées, des femmes montèrent sur les +bornes de la halle au blé. Lui, hâtait toujours le pas, cherchant à +se dégager, ne pouvant croire décidément qu'il était la cause de ce +vacarme. + +--Ah! bien, on dirait que ses bras sont des ailes de moulins à vert, +dit une paysanne qui vendait des fruits. --Il marche comme un dératé; +il a failli renverser mon étalage, ajouta une marchande de salades. + +--Arrêtez-le! arrêtez-le! crièrent plaisamment les meuniers. + +Mouret, pris de curiosité, s'arrêta net, se haussa naïvement sur la +pointe des pieds, pour voir ce qui se passait: il croyait qu'on venait +de surprendre un voleur. Un immense éclat de rire courut dans la +foule; des huées, des sifflets, des cris d'animaux se firent entendre. + +--Il n'est pas méchant, ne lui faites pas de mal. + +--Tiens! je ne m'y fierais pas.... Il se lève la nuit pour étrangler +les gens. + +--Le fait est qu'il a de vilains yeux. + +--Alors ça lui a pris tout d'un coup? + +--Oui, tout d'un coup.... Ce que c'est que de nous pourtant! Un homme +qui était si doux!... Je m'en vais; ça me fait du mal.... Voici trois +sous pour les navets. + +Mouret venait de reconnaître Olympe au milieu d'un groupe de femmes. +Elle avait acheté des pêches superbes, qu'elle portait dans un petit +sac à ouvrage de dame comme il faut. Elle devait raconter quelque +histoire émouvante, car les commères qui l'entouraient poussaient des +exclamations étouffées, en joignant les mains d'une façon lamentable. + +--Alors, achevait-elle, il l'a saisie par les cheveux, et lui aurait +coupé la gorge avec un rasoir qui était sur la commode, si nous +n'étions pas arrivés à temps pour empêcher le crime.... Ne lui dites +rien, il ferait un malheur. + +--Hein? quel malheur? demanda Mouret effaré à Olympe. + +Les femmes s'étaient écartées, Olympe avait l'air de se tenir sur ses +gardes; elle s'esquiva prudemment, murmurant: + +--Ne vous fâchez pas, monsieur Mouret.... Vous feriez mieux de rentrer +à la maison. + +Mouret se réfugia dans une ruelle qui menait au cours Sauvaire. Les +cris redoublaient, il fut poursuivi un instant par la rumeur grondante +du marché. + +--Qu'ont-ils donc aujourd'hui? pensa-t-il. C'était peut-être de moi +qu'ils se moquaient; pourtant je n'ai pas entendu mon nom.... Il y +aura eu quelque accident. + +Il ôta son chapeau, le regarda, craignant que quelque gamin ne lui +eût jeté une poignée de plâtre; il n'avait non plus ni cerf-volant ni +queue de rat pendu dans le dos. Cette inspection le calma. Il reprit +sa marche de bourgeois en promenade, dans le silence de la ruelle; il +déboucha tranquillement sur le cours Sauvaire. Les petits rentiers +étaient à leur place, sur un banc, au soleil. + +--Tiens! c'est Mouret, dit le capitaine en retraite, d'un air de +profond étonnement. + +La plus vive curiosité se peignit sur les visages endormis de ces +messieurs. Ils allongèrent le cou, sans se lever, laissant +Mouret debout devant eux; ils l'étudiaient, des pieds à la tête, +minutieusement. + +--Alors, vous faites un petit tour? reprit le capitaine, qui +paraissait le plus hardi. + +--Oui, un petit tour, répéta Mouret, d'une façon distraite; le temps +est très-beau. + +Ces messieurs échangèrent des sourires d'intelligence. Ils avaient +froid, et le ciel venait de se couvrir. + +--Très-beau, murmura l'ancien tanneur, vous n'êtes pas difficile... Il +est vrai que vous voilà déjà habillé en hiver. Vous avez une drôle de +redingote. + +Les sourires se changèrent en ricanements. Mouret sembla pris d'une +idée subite. + +--Regardez donc, demanda-t-il en se tournant brusquement, si je n'ai +pas un soleil dans le dos. + +Les marchands d'amandes retirés ne purent tenir leur sérieux +davantage, ils éclatèrent. Le farceur de la bande, le capitaine, +cligna les yeux. --Où donc, un soleil? demanda-t-il. Je ne vois qu'une +lune. + +Les autres pouffaient, trouvaient cela extrêmement spirituel. + +--Une lune? dit Mouret. Rendez-moi le service de l'effacer; elle m'a +causé des ennuis. + +Le capitaine lui donna trois ou quatre tapes, en ajoutant: + +--La! mon brave, vous voilà débarrassé. Ça ne doit pas être commode +d'avoir une lune dans le dos.... Vous avez l'air souffrant? + +--Je ne me porte pas très-bien, répondit-il de sa voix indifférente. + +Et, croyant surprendre des chuchotements sur le banc: + +--Oh! je suis joliment soigné à la maison. Ma femme est très-bonne, +elle me gâte.... Mais j'ai besoin de beaucoup de repos. C'est pour +cela que je ne sors plus, qu'on ne me voit plus comme autrefois. Quand +je serai guéri, je reprendrai les affaires. + +--Tiens! interrompit brutalement l'ancien maître tanneur, on prétend +que c'est votre femme qui ne se porte pas bien. + +--Ma femme.... Elle n'est pas malade, ce sont des mensonges! +s'écria-t-il en s'animant. Elle n'a rien, rien du tout.... On nous en +veut, parce que nous nous tenons tranquilles chez nous.... Ah bien! +malade, ma femme! Elle est très-forte, elle n'a seulement jamais mal à +la tête. + +Et il continua par phrases courtes, balbutiant avec des yeux +inquiets d'homme qui ment et une langue embarrassée de bavard devenu +silencieux. Les petits rentiers avaient des hochements de tête +apitoyés, tandis que le capitaine se frappait le front de l'index. +Un ancien chapelier du faubourg, qui avait examiné Mouret depuis son +noeud de cravate jusqu'au dernier bouton de sa redingote, s'était +finalement absorbé dans le spectacle de ses souliers. Le lacet du +soulier gauche se trouvait dénoué, ce qui paraissait exorbitant au +chapelier; il poussait du coude ses voisins, leur montrant, d'un +clignement d'yeux, ce lacet dont les bouts pendaient. Bientôt tout le +banc n'eut plus de regards que pour le lacet. Ce fut le comble. +Ces messieurs haussèrent les épaules, de façon à montrer qu'ils ne +gardaient plus le moindre espoir. + +--Mouret, dit paternellement le capitaine, nouez donc les cordons de +votre soulier. + +Mouret regarda ses pieds; mais il ne sembla pas comprendre, il se +remit à parler. Puis, comme on ne lui répondait plus, il se tut, resta +là encore un instant, finit par continuer doucement sa promenade. + +--Il va tomber, c'est sûr, déclara le maître tanneur en se levant pour +le voir plus longtemps. Hein! est-il drôle? a-t-il assez déménagé? + +Au bout du cours Sauvaire, lorsque Mouret passa devant le cercle de la +Jeunesse, il retrouva les rires étouffés qui l'accompagnaient depuis +qu'il avait mis les pieds dans la rue. Il vit parfaitement, sur le +seuil du cercle, Séverin Rastoil qui le désignait à un groupe de +jeunes gens. Décidément, c'était de lui que la ville riait ainsi. Il +baissa la tête, pris d'une sorte de peur, ne s'expliquant pas cet +acharnement, filant le long des maisons. Comme il allait entrer dans +la rue Canquoin, il entendit un bruit derrière lui; il tourna la tête, +il aperçut trois gamins qui le suivaient: deux grands, l'air effronté, +et un tout petit, très-sérieux, tenant à la main une vieille orange +ramassée dans un ruisseau. Alors, il suivit la rue Canquoin, coupa par +la place des Récollets, se trouva dans la rue de la Banne. Les gamins +le suivaient toujours. + +--Voulez-vous que j'aille vous tirer les oreilles? leur cria-t-il en +marchant sur eux brusquement. + +Ils se jetèrent de côté, riant, hurlant, s'échappant à quatre pattes. +Mouret, très-rouge, se sentit ridicule. Il fit un effort pour se +calmer, il reprit son pas de promenade. Ce qui l'épouvantait, c'était +de traverser la place de la Sous-Préfecture, de passer sous les +fenêtres des Rougon, avec cette suite de vauriens qu'il entendait +grossir et s'enhardir derrière son dos. Comme il avançait, il fut +justement obligé de faire un détour pour éviter sa belle-mère qui +rentrait des vêpres en compagnie de madame de Condamin. + +--Au loup, au loup! criaient les gamins. + +Mouret, la sueur au front, les pieds buttant contre les pavés, +entendit la vieille madame Bougon dire à la femme du conservateur des +eaux et forêts: + +--Oh! voyez donc, le malheureux! C'est une honte. Nous ne pouvons +tolérer cela plus longtemps. + +Alors, irrésistiblement, Mouret se mit à courir. Les bras tendus, la +tête perdue, il se précipita dans la rue Balande, où s'engouffra avec +lui la bande des gamins, au nombre de dix à douze. Il lui semblait +que les boutiquiers de la rue de la Banne, les femmes du marché, les +promeneurs du cours, les jeunes messieurs du cercle, les Rougon, les +Condamin, tout Plassans, avec ses rires étouffés, roulaient derrière +son dos, le long de la pente raide de la rue. Les enfants tapaient des +pieds, glissaient sur les pavés pointus, faisaient un vacarme de meute +lâchée dans le quartier tranquille. + +--Attrape-le! hurlaient-ils. + +--Houp! houp! il est rien cocasse, avec sa redingote! + +--Ohé! vous autres, prenez par la rue Taravelle; vous le pincerez. + +--Au galop! au galop! + +Mouvet, affolé, prit un élan désespéré pour atteindre sa porte; mais +le pied lui manqua, il roula sur le trottoir, où il resta quelques +secondes, abattu. Les gamins, craignant les ruades, firent le cercle +en poussant des cris de triomphe; tandis que le tout petit, s'avançant +gravement, lui jeta l'orange pourrie, qui s'écrasa sur son oeil +gauche. Il se releva péniblement, rentra chez lui, sans s'essuyer. +Rose dut prendre un balai pour chasser les vauriens. A partir de ce +dimanche, tout Plassans fut convaincu que Mouret était fou à lier. On +citait des faits surprenants. Par exemple, il s'enfermait des journées +entières dans une pièce nue, où l'on n'avait pas balayé depuis un an; +et la chose n'était pas inventée à plaisir, puisque les personnes +qui la contaient, la tenaient de la bonne même de la maison. Que +pouvait-il faire dans cette pièce nue? Les versions différaient; +la bonne disait qu'il faisait le mort, ce qui épouvantait tout le +quartier. Au marché, on croyait fermement qu'il cachait une bière, +dans laquelle il s'étendait tout de son long, les yeux ouverts, les +mains sur la poitrine; et cela du matin au soir, par plaisir. + +--Il y a longtemps que la crise le menaçait, répétait Olympe dans +toutes les boutiques. Ça couvait; il devenait triste, il cherchait les +coins pour se cacher, vous savez, comme les bêtes qui tombent malades. +Moi, dès le jour où j'ai mis le pied dans la maison, j'ai dit à mon +mari: «Le propriétaire file un vilain coton». Il avait les yeux +jaunes, la mine sournoise. Et depuis lors la maison a été en l'air.... +Il a eu toutes sortes de lubies. Il comptait les morceaux de sucre, +enfermait jusqu'au pain. Il était d'une avarice tellement crasse, que +sa pauvre femme n'avait plus de chaussures à se mettre.... En voilà +une malheureuse, que je plains de tout mon coeur! Elle en a passé, +allez! Vous figurez-vous sa vie avec ce maniaque, qui ne sait plus +même se tenir proprement à table; il jette sa serviette au milieu +du dîner, il s'en va comme un hébété, après avoir pataugé dans son +assiette.... Et taquin avec cela! Il faisait des scènes pour un pot de +moutarde dérangé. Maintenant il ne dit plus rien; il a des regards de +bête sauvage, il saute à la gorge des gens sans pousser un cri.... +J'en vois de drôles. Si je voulais parler.... + +Lorsqu'elle avait éveillé d'ardentes curiosités et qu'on la pressait +de questions, elle murmurait: --Non, non, ça ne me regarde pas.... +Madame Mouret est une sainte femme, qui souffre en vraie chrétienne; +elle a ses idées là-dessus, il faut les respecter.... Croyez-vous +qu'il a voulu lui couper le cou avec un rasoir! + +C'était toujours la même histoire, mais elle obtenait un effet +certain: les poings se fermaient, les femmes parlaient d'étrangler +Mouret. Quand un incrédule hochait la tête, on l'embarrassait tout net +en lui demandant d'expliquer les épouvantables scènes de chaque nuit; +un fou seul était capable de sauter ainsi à la gorge de sa femme, dès +qu'elle se couchait. Il y avait là une pointe de mystère qui aida +singulièrement à répandre l'histoire dans la ville. Pendant près d'un +mois, la rumeur grossit. Rue Balande, malgré les commérages tragiques +colportés par Olympe, le calme s'était fait, les nuits se passaient +tranquillement. Marthe avait des impatiences nerveuses, lorsque, +sans parler clairement, ses intimes lui recommandaient d'être +très-prudente. + +--Vous voulez n'en faire qu'à votre tète, n'est-ce pas? disait Rose. +Vous venez.... Il recommencera. Nous vous trouverons assassinée, un de +ces quatre matins. + +Madame Rougon affectait maintenant d'accourir tous les deux jours. +Elle entrait d'un air plein d'angoisse, elle demandait à Rose, dès le +vestibule: + +--Eh bien? aucun accident, aujourd'hui? + +Puis, quand elle voyait sa fille, elle l'embrassait avec une fureur de +tendresse, comme si elle avait eu peur de ne plus la trouver là. Elle +passait des nuits affreuses, disait-elle; elle tremblait à chaque coup +de sonnette, s'imaginant toujours qu'on venait lui apprendre quelque +malheur; elle ne vivait plus. Et, lorsque Marthe lui affirmait qu'elle +ne courait aucun danger, elle la regardait avec admiration, elle +s'écriait: + +--Tu es un ange! Si je n'étais pas là, tu te laisserais tuer sans +pousser un soupir. Mais, sois tranquille, je veille sur toi, je prends +mes précautions. Le jour où ton mari lèvera le petit doigt, il aura de +mes nouvelles. + +Elle ne s'expliquait pas davantage. La vérité était qu'elle rendait +visite à toutes les autorités de Plassans. Elle avait ainsi raconté +les malheurs de sa fille au maire, au sous-préfet, au président du +tribunal, d'une façon confidentielle, en leur faisant jurer une +discrétion absolue. + +--C'est une mère au désespoir qui s'adresse à vous, murmurait-elle +avec une larme; je vous livre l'honneur, la dignité de ma pauvre +enfant. Mon mari tomberait malade, si un scandale public avait lieu, +et pourtant je ne puis attendre quelque fatale catastrophe.... +Conseillez-moi, dites-moi ce que je dois faire. + +Ces messieurs furent charmants. Ils la tranquillisèrent, lui promirent +de veiller sur madame Mouret, tout en se tenant à l'écart; d'ailleurs, +au moindre danger, ils agiraient. Elle insista particulièrement auprès +de M. Péqueur des Saulaies et de M. Rastoil, tous les deux voisins +de son gendre, pouvant intervenir sur-le-champ, si quelque malheur +arrivait. + +Cette histoire de fou raisonnable, attendant le coup de minuit pour +devenir furieux, donna un vif intérêt aux réunions des deux sociétés +dans le jardin des Mouret. On se montra très-empressé de venir saluer +l'abbé Faujas. Dès quatre heures, celui-ci descendait, faisant avec +bonhomie les honneurs de la tonnelle; il continuait à s'effacer, +répondant par des hochements de tête. Les premiers jours, on ne fit +que des allusions détournées au drame qui se passait dans la maison; +mais, un mardi, M. Maffre, qui regardait la façade d'un air inquiet, +se hasarda à demander, en désignant d'un coup d'oeil une fenêtre du +premier étage: + +--C'est la chambre, n'est-ce pas? + +Alors, en baissant la voix, les deux sociétés causèrent de l'étrange +aventure qui bouleversait le quartier. Le prêtre donna quelques vagues +explications: c'était bien fâcheux, bien triste, et il plaignait tout +le monde, sans s'aventurer davantage. + +--Mais vous, docteur, demanda madame de Condamin à M. Porquier, vous +qui êtes le médecin de la maison, qu'est-ce que vous pensez de tout +cela? + +Le docteur Porquier hocha longtemps la tête avant de répondre. Il se +posa d'abord en homme discret. + +--C'est bien délicat, murmura-t-il. Madame Mouret n'est pas d'une +forte santé. Quant à monsieur Mouret.... + +--J'ai vu madame Rougon, dit le sous-préfet. Elle est très-inquiète. + +--Son gendre l'a toujours gênée, interrompit brutalement M. de +Condamin. Moi, j'ai rencontré Mouret, l'autre jour, au cercle. Il m'a +battu au piquet. Je l'ai trouvé aussi intelligent qu'à l'ordinaire.... +Le digne homme n'a jamais été un aigle. + +--Je n'ai point dit qu'il fût fou, comme le vulgaire l'entend, reprit +le docteur, qui se crut attaqué; seulement, je ne dis pas non plus +qu'il soit prudent de le laisser en liberté. + +Cette déclaration produisit une certaine émotion. M. Rastoil regarda +instinctivement le mur qui séparait les deux jardins. Tous les visages +se tendaient vers le docteur. + +--J'ai connu, continuait-il, une dame charmante, qui tenait grand +train, donnant à dîner, recevant les personnes les plus distinguées, +causant elle-même avec beaucoup d'esprit. Eh bien, dès que cette dame +était rentrée dans sa chambre, elle s'enfermait et passait une partie +de la nuit à marcher à quatre pattes autour de la pièce, en aboyant +comme une chienne. Ses gens crurent longtemps qu'elle cachait une +chienne chez elle.... Cette dame offrait un cas de ce que nous autres +médecins nous nommons la folie lucide. + +L'abbé Surin retenait de petits rires en regardant les demoiselles +Rastoil, qu'égayait cette histoire d'une personne comme il faut +faisant le chien. Le docteur Porquier se moucha gravement. + +--Je pourrais citer vingt histoires semblables, ajouta-t-il; des +gens qui paraissent avoir toute leur raison et qui se livrent aux +extravagances les plus surprenantes, dès qu'ils se trouvent seuls. +Monsieur de Bourdeu a parfaitement connu un marquis, que je ne veux +pas nommer, à Valence.... + +--Il a été mon ami intime, dit M. de Bourdeu; il dînait souvent à la +préfecture. Son histoire a fait un bruit énorme. + +--Quelle histoire? demanda madame de Condamin, en voyant que le +docteur et l'ancien préfet se taisaient. + +--L'histoire n'est pas très-propre, reprit M. de Bourdeu, qui se mit à +rire. Le marquis, d'une intelligence faible, d'ailleurs, passait les +journées entières dans son cabinet, où il se disait occupé à un grand +ouvrage d'économie politique.... Au bout de dix ans, on découvrit +qu'il y faisait, du matin au soir, de petites boulettes d'égales +grosseur avec.... + +--Avec ses excréments, acheva le docteur d'une voix si grave, que le +mot passa et ne fit pas même rougir les dames. + +--Moi, dit l'abbé Bourrette, que ces anecdotes amusaient comme des +contes de fées, j'ai eu une pénitente bien singulière.... Elle avait +la passion de tuer les mouches; elle ne pouvait en voir une, sans +éprouver l'irrésistible envie de la prendre. Chez elle, elle les +enfilait dans des aiguilles à tricoter. Puis, lorsqu'elle se +confessait, elle pleurait à chaudes larmes; elle s'accusait de la mort +des pauvres bêtes, elle se croyait damnée.... Jamais je n'ai pu la +corriger. + +L'histoire de l'abbé eut du succès. M. Péqueur des Saulaies et M. +Rastoil eux-mêmes daignèrent sourire. + +--Il n'y a pas grand mal, lorsqu'on ne tue que des mouches, fit +remarquer le docteur. Mais les fous lucides n'ont pas tous cette +innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice +caché, passé à l'état de manie, des misérables qui boivent, qui se +livrent à des débauches secrètes, qui volent par besoin de voler, qui +agonisent d'orgueil, de jalousie, d'ambition. Et ils ont l'hypocrisie +de leur folie, à ce point qu'ils parviennent à se surveiller, à +mener jusqu'au bout les projets les plus compliqués, à répondre +raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lésions +cérébrales; puis, des qu'ils rentrent dans l'intimité, dès qu'ils +sont seuls avec leurs victimes, ils s'abandonnent à leurs conceptions +délirantes, ils se changent en bourreaux.... S'ils n'assassinent pas, +ils tuent en détail. + +--Alors monsieur Mouret? demanda madame de Condamin. + +--Monsieur Mouret a toujours été taquin, inquiet, despotique. La +lésion paraît s'être aggravée avec l'âge. Aujourd'hui, je n'hésite +pas à le placer parmi les fous méchants.... J'ai eu une cliente qui +s'enfermait comme lui dans une pièce écartée, où elle passait les +journées entières à combiner les actions les plus abominables. + +--Mais, docteur, si tel est votre avis, il faut aviser! s'écria M. +Rastoil. Vous devriez faire un rapport à qui de droit. + +Le docteur Porquier resta légèrement embarrassé. + +--Nous causons, dit-il, en reprenant son sourire de médecin des dames. +Si je suis requis, si les choses deviennent graves, je ferai mon +devoir. + +--Bah! conclut méchamment M. de Condamin, les plus fous ne sont pas +ceux qu'on pense.... Il n'y a pas de cervelle saine, pour un médecin +aliéniste.... Le docteur vient de nous réciter là une page d'un livre +sur la folie lucide, que j'ai lu, et qui est intéressant comme un +roman. + +L'abbé Faujas avait écouté curieusement, sans prendre part à la +conversation. Puis, comme on se taisait, il fit entendre que ces +histoires de fou attristaient les dames; il voulut qu'on parlât +d'autre chose. Mais la curiosité était éveillée, les deux sociétés se +mirent à épier les moindres actes de Mouret. Celui-ci ne descendait +plus qu'une heure par jour au jardin, après le déjeuner, pendant que +les Faujas restaient à table avec sa femme. Dès qu'il y avait mis les +pieds, il tombait sous la surveillance active de la famille Rastoil et +des familiers de la sous-préfecture. Il ne pouvait s'arrêter devant un +carré de légumes, s'intéresser à une salade, hasarder un geste, +sans donner lieu, à droite et à gauche, dans les deux jardins, aux +commentaires les plus désobligeants. Tout le monde se tournait contre +lui. M. de Condamin seul le défendait encore. Mais, un jour, la belle +Octavie lui dit, en déjeunant: + +--Qu'est-ce que cela peut vous faire que ce Mouret soit fou? + +--A moi? chère amie, absolument rien, répondit-il, étonné. + +--Eh bien, alors, laissez-le fou, puisque tout le monde vous dit qu'il +est fou.... Je ne sais quelle rage vous avez d'être d'un autre avis +que votre femme. Cela ne vous portera pas bonheur, mon cher.... Ayez +donc l'esprit, à Plassans, de n'être pas spirituel. + +M. de Condamin sourit. + +--Vous avez raison comme toujours, dit-il galamment; vous savez que +j'ai mis ma fortune entre vos mains.... Ne m'attendez pas pour dîner. +Je vais à cheval jusqu'à Saint-Eutrope, pour donner un coup d'oeil à +une coupe de bois. + +Il partit, mâchonnant un cigare. + +Madame de Condamin n'ignorait pas qu'il avait des tendresses pour une +petite fille, du côté de Saint-Eutrope. Mais elle était tolérante, +elle l'avait même sauvé deux fois des conséquences de très-vilaines +histoires. Quant à lui, il était bien tranquille sur la vertu de sa +femme; il la savait trop fine pour avoir une intrigue à Plassans. + +--Vous n'imagineriez jamais à quoi Mouret passe son temps dans la +pièce où il s'enferme? dit le lendemain le conservateur des eaux et +forêts, lorsqu'il se rendit à la sous-préfecture. Eh bien, il compte +les _s_ qui se trouvent dans la Bible. Il a craint de s'être trompé, +et il a déjà recommencé trois fois son calcul... Ma foi! vous aviez +raison, il est fêlé du haut en bas, ce farceur-là! + +Et, à partir de ce moment, M. de Condamin chargea terriblement Mouret. +Il poussait même les choses un peu loin, mettant toute sa hâblerie +à inventer des histoires saugrenues, qui ahurissaient la famille +Rastoil. Il prit surtout pour victime M. Maffre. Un jour, il lui +racontait qu'il avait aperçu Mouret à une des fenêtres de la rue, tout +nu, coiffé seulement d'un bonnet de femme, faisant des révérences dans +le vide. Un autre jour, il affirmait avec un aplomb étonnant qu'il +était certain d'avoir rencontré à trois lieues Mouret, dansant au fond +d'un petit bois, comme un homme sauvage; puis, comme le juge de paix +semblait douter, il se fâchait, il disait que Mouret pouvait bien +s'en aller par les tuyaux de descente, sans qu'on s'en aperçût. Les +familiers de la sous-préfecture souriaient; mais, dès le lendemain, la +bonne des Rastoil répandait ces récits extraordinaires dans la ville, +où la légende de l'homme qui battait sa femme prenait des proportions +extraordinaires. + +Une après-midi, l'aînée des demoiselles Rastoil, Aurélie, raconta en +rougissant que, la veille, s'étant mise à la fenêtre, vers minuit, +elle avait aperçu le voisin qui se promenait dans son jardin avec un +grand cierge. M. de Condamin crut que la jeune fille se moquait de +lui; mais elle donnait des détails précis. + +--Il tenait le cierge de la main gauche. Il s'est agenouillé par +terre; puis, il s'est traîné sur les genoux en sanglotant. --Peut-être +qu'il a commis un crime et qu'il a enterré le cadavre dans son jardin, +dit M. Maffre, devenu blême. + +Alors, les deux sociétés convinrent de veiller un soir, jusqu'à +minuit, s'il le fallait, pour avoir le coeur net de cette aventure. La +nuit suivante, elles se tinrent aux aguets dans les deux jardins; +mais Mouret ne parut pas. Trois soirées furent ainsi perdues. La +sous-préfecture abandonnait la partie; madame de Condamin refusait de +rester sous les marronniers, où il faisait un noir terrible, lorsque, +la quatrième nuit, par un ciel d'encre, une lumière tremblota au +rez-de-chaussée des Mouret. M. Péqueur des Saulaies, averti, se glissa +lui-même dans l'impasse des Chevillottes, pour inviter la famille +Rastoil à venir sur la terrasse de son hôtel, d'où l'on dominait le +jardin voisin. Le président, à l'affût avec ses demoiselles +derrière sa cascade, eut une courte hésitation, réfléchissant que, +politiquement, il s'engageait beaucoup en allant ainsi chez le +sous-préfet; mais la nuit était si sombre, sa fille Aurélie tenait +tellement à prouver la réalité de son histoire, qu'il suivit M. +Péqueur des Saulaies, à pas étouffés, dans l'ombre. Ce fut de la sorte +que la légitimité, à Plassans, pénétra pour la première fois chez un +fonctionnaire bonapartiste. + +--Ne faites pas de bruit, recommanda le sous-préfet; penchez-vous sur +la terrasse. + +M. Rastoil et ses demoiselles trouvèrent là le docteur Porquier, +madame de Condamin et son mari. Les ténèbres étaient si épaisses, +qu'on se salua sans se voir. Cependant, toutes les respirations +restaient suspendues. Mouret venait de se montrer sur le perron, avec +une bougie plantée dans un grand chandelier de cuisine. + +--Vous voyez qu'il tient un cierge, murmura Aurélie. + +Personne ne protesta. Le fait fut acquis, Mouret tenait un cierge. +Il descendit lentement le perron, tourna à gauche, demeura immobile +devant un carré de laitues. Il levait la bougie pour éclairer les +salades; sa face apparaissait toute jaune sur le fond noir de la nuit. + +--Quelle figure! dit madame de Condamin; j'en rêverai, c'est +certain.... Est-ce qu'il dort, docteur? --Non, non, répondit M. +Porquier, il n'est pas somnambule, il est bien éveillé.... Vous +distinguez la fixité de ses regards; je vous prie aussi de remarquer +la sécheresse de ses mouvements.... + +--Taisez-vous donc, nous n'avons pas besoin d'une conférence, +interrompit M. Péqueur des Saulaies. + +Alors, le silence le plus profond régna. Mouret ayant enjambé les +buis, s'était agenouillé au milieu des salades. Il baissait la bougie, +il cherchait le long des rigoles, sous les feuilles vertes étalées. +De temps à autre, il avait un petit grognement; il semblait écraser, +enfoncer quelque chose en terre. Cela dura près d'une demi-heure. + +--Il pleure, je vous le disais bien, répétait complaisamment Aurélie. + +--C'est réellement très-effrayant, balbutiait madame de Condamin. +Rentrons, je vous en prie. + +Mouret laissa tomber sa bougie, qui s'éteignit. On l'entendit se +fâcher et remonter le perron en buttant contre les marches. Les +demoiselles Rastoil avaient poussé un léger cri de terreur. Elles ne +se rassurèrent que dans le petit salon éclairé, où M. Péqueur des +Saulaies voulut absolument que la société acceptât une tasse de thé et +des biscuits. Madame de Condamin continuait à être toute tremblante; +elle se pelotonnait dans le coin d'une causeuse; elle assurait, +avec un sourire attendri, que jamais elle ne s'était sentie si +impressionnée, même un matin où elle avait eu la vilaine curiosité +d'aller voir une exécution capitale. + +--C'est singulier, dit M. Rastoil, qui réfléchissait profondément +depuis un instant, Mouret avait l'air de chercher des limaces sous ses +salades. Les jardins en sont empoisonnés, et je me suis laissé dire +qu'on ne les détruit bien que la nuit. + +--Les limaces! s'écria M. de Condamin; allez, il s'inquiète bien des +limaces! Est-ce qu'on va chercher des limaces avec un cierge? Je crois +plutôt, comme monsieur Maffre, qu'il y a quelque crime là-dessous.... +Ce Mouret n'a-t-il jamais eu une domestique qui ait disparu? Il +faudrait faire une enquête. + +M. Péqueur des Saulaies comprit que son ami le conservateur des eaux +et forêts allait un peu loin. Il murmura, en buvant une gorgée de thé: + +--Non, non, mon cher. Il est fou, il a des imaginations +extraordinaires, voilà tout.... C'est déjà bien assez terrifiant. + +Il prit l'assiette de biscuits, qu'il présenta aux demoiselles Rastoil +en cambrant sa taille de bel officier; puis, reposant l'assiette, il +continua: + +--Quand on pense que ce malheureux s'est occupé de politique! Je ne +veux pas vous reprocher votre alliance avec les républicains, monsieur +le président; mais avouez que le marquis de Lagrifoul avait là un +partisan bien étrange. + +M. Rastoil était devenu très-grave. Il fit un geste vague, sans +répondre. + +--Et il s'en occupe toujours; c'est peut-être la politique qui lui +tourne la tête, dit la belle Octavie en s'essuyant délicatement les +lèvres. On le donne comme très-ardent pour les prochaines élections, +n'est-ce pas, mon ami? + +Elle s'adressait à son mari, auquel elle jeta un regard. + +--Il en crèvera! s'écria M. de Condamin; il répète partout qu'il est +le maître du scrutin, qu'il fera nommer un cordonnier, si cela lui +plaît. + +--Vous exagérez, dit le docteur Porquier; il n'a plus autant +d'influence, la ville entière se moque de lui. + +--Eh! c'est ce qui vous trompe! S'il le veut, il mènera aux urnes tout +le vieux quartier et un grand nombre de villages.... Il est fou, +c'est vrai, mais c'est une recommandation.... Je le trouve encore +très-raisonnable, pour un républicain. + +Cette plaisanterie médiocre obtint un vif succès. Les demoiselles +Rastoil eurent elles-mêmes de petits rires de pensionnaire. Le +président voulut bien approuver de la tête; il sortit de sa gravité, +il dit en évitant de regarder le sous-préfet: + +--Lagrifoul ne nous a peut-être pas rendu les services que nous étions +en droit d'attendre; mais un cordonnier, ce serait vraiment honteux +pour Plassans! + +Et il ajouta vivement, comme pour couper court sur la déclaration +qu'il venait de faire: + +--Il est une heure et demie; c'est une débauche.... Monsieur le +sous-préfet, tous nos remercîments. + +Ce fut madame de Condamin, qui, en jetant un châle sur ses épaules, +trouva moyen de conclure. + +--Enfin, dit-elle, on ne peut pas laisser conduire les élections par +un homme qui va s'agenouiller au milieu de ses salades, à minuit +passé. + +Cette nuit devint légendaire. M. de Condamin eut beau jeu, lorsqu'il +raconta l'aventure à M. de Bourdeu, à M. Maffre et aux abbés, qui +n'avaient pas vu le voisin avec un cierge. Trois jours plus tard, le +quartier jurait avoir aperçu le fou qui battait sa femme se promenant +la tête couverte d'un drap de lit. Sous la tonnelle, aux réunions de +l'après-midi, on se préoccupait surtout de la candidature possible du +cordonnier de Mouret. On riait, tout en s'étudiant les uns les +autres. C'était une façon de se tâter politiquement. M. de Bourdeu, +à certaines confidences de son ami le président, croyait comprendre +qu'une entente tacite pourrait se faire sur son nom entre la +sous-préfecture et l'opposition modérée, de façon à battre +honteusement les républicains. Aussi se montrait-il de plus en +plus sarcastique contre le marquis de Lagrifoul, dont il relevait +scrupuleusement les moindres bévues à la Chambre. M. Delangre, qui +ne venait que de loin en loin, en alléguant les soucis de son +administration municipale, souriait finement, à chaque nouvelle +moquerie de l'ancien préfet. + +--Vous n'avez plus qu'à enterrer le marquis, monsieur le curé, dit-il +un jour à l'oreille de l'abbé Faujas. + +Madame de Condamin qui l'entendit, tourna la tête, posant un doigt sur +ses lèvres avec une moue d'une malice exquise. + +L'abbé Faujas, maintenant, laissait parler politique devant lui. Il +donnait même parfois un avis, était pour l'union des esprits honnêtes +et religieux. Alors, tous renchérissaient, M. Péqueur des Saulaies, M. +Rastoil, M. de Bourdeu, jusqu'à M. Maffre. Il devait être si facile +de s'entendre entre gens de bien, de travailler en commun à la +consolidation des grands principes, sans lesquels aucune société ne +saurait exister! Et la conversation tournait sur la propriété, sur la +famille, sur la religion. Parfois le nom de Mouret revenait, et M. de +Condamin murmurait: + +--Je ne laisse venir ma femme ici qu'en tremblant. J'ai peur, que +voulez-vous!... Vous verrez de drôles de choses, aux élections, s'il +est encore libre! + +Cependant, tous les matins, Trouche tachait d'effrayer l'abbé Faujas, +dans l'entretien qu'il avait régulièrement avec lui. Il lui donnait +les nouvelles les plus alarmantes: les ouvriers du vieux quartier +s'occupaient beaucoup trop de la maison Mouret; ils parlaient de voir +le bonhomme, de juger son état, de prendre son avis. + +Le prêtre, d'ordinaire, haussait les épaules. Mais, un jour, Trouche +sortit de chez lui, l'air enchanté. Il vint embrasser Olympe en +s'écriant: + +--Cette fois, ma fille, c'est fait. --Il te permet d'agir? +demanda-t-elle. + +--Oui, en toute liberté.... Nous allons être joliment tranquilles, +quand l'autre ne sera plus là. + +Elle était encore couchée; elle se renfonça sous la couverture, +faisant des sauts de carpe, riant comme une enfant. + +--Ah bien! tout va être à nous, n'est-ce pas?... Je prendrai une autre +chambre. Et je veux aller dans le jardin, je veux faire ma cuisine en +bas.... Tiens! mon frère nous doit bien ça. Tu lui auras donné un fier +coup de main! + +Le soir, Trouche arriva vers dix heures seulement au café borgne dans +lequel il se rencontrait avec Guillaume Porquier et d'autres jeunes +gens comme il faut de la ville. On le plaisanta sur son retard, on +l'accusa d'être allé aux remparts avec une des jeunes coquines de +l'oeuvre de la Vierge. Cette plaisanterie, d'habitude, le flattait; +mais il resta grave. Il dit qu'il avait eu des affaires, des affaires +sérieuses. Ce ne fut que vers minuit, quand il eut vidé les carafons +du comptoir, qu'il devint tendre et expansif. Il tutoya Guillaume, il +balbutia, le dos contre le mur, rallumant sa pipe à chaque phrase: + +--J'ai vu ton père, ce soir. C'est un brave homme... J'avais besoin +d'un papier. Il a été très-gentil, très-gentil. Il me l'a donné. Je +l'ai là, dans ma poche.... Ah! il ne voulait pas d'abord. Il disait +que ça regardait la famille. Je lui ai dit: «Moi, je suis la famille, +j'ai l'ordre de la maman....» Tu la connais, la maman; tu vas chez +elle. Une brave femme. Elle avait paru très-contente, lorsque j'étais +allé lui conter l'affaire, auparavant.... Alors, il m'a donné le +papier. Tu peux le toucher, tu le sentiras dans ma poche.... + +Guillaume le regardait fixement, cachant sa vive curiosité sous un +rire de doute. + +--Je ne mens pas, continua l'ivrogne; le papier est dans ma poche.... +Tu l'as senti? --C'est un journal, dit le jeune homme. + +Trouche, en ricanant, tira de sa redingote une grande enveloppe, qu'il +posa sur la table au milieu des tasses et des verres. Il la défendit +un instant contre Guillaume qui avait allongé la main; puis, il la +lui laissa prendre, riant plus fort, comme si on l'avait chatouillé. +C'était une déclaration du docteur Porquier, fort détaillée, sur +l'état mental du sieur François Mouret, propriétaire, à Plassans. + +--Alors on va le coffrer? demanda Guillaume en rendant le papier. + +--Ça ne te regarde pas, mon petit, répondit Trouche, redevenu défiant. +C'est pour sa femme, ce papier-là. Moi, je ne suis qu'un ami qui aime +à rendre service. Elle fera ce qu'elle voudra.... Elle ne peut pas non +plus se laisser massacrer, cette pauvre dame. + +Il était si gris, que, lorsqu'on les mit à la porte du café, Guillaume +dut l'accompagner jusqu'à la rue Balande. Il voulait se coucher +sur tous les bancs du cours Sauvaire. Arrivé à la place de la +Sous-Préfecture, il sanglota, il répéta: + +--Il n'y a plus d'amis, c'est parce que je suis pauvre qu'on me +méprise... Toi, tu es un bon garçon. Tu viendras prendre le café +avec nous, quand nous serons les maîtres. Si l'abbé nous gêne, nous +l'enverrons rejoindre l'autre... Il n'est pas fort, l'abbé, malgré ses +grands airs; je lui fais voir les étoiles en plein midi... Tu es un +ami, un vrai, n'est-ce pas? Le Mouret est enfoncé, nous boirons son +vin. + +Lorsqu'il eut mis Trouche à sa porte, Guillaume traversa Plassans +endormi et vint siffler doucement devant la maison du juge de paix. +C'était un signal. Les fils Maffre, que leur père enfermait de sa main +dans leur chambre, ouvrirent une croisée du premier étage, d'où +ils descendirent en s'aidant des barreaux dont les fenêtres du +rez-de-chaussée étaient barricadées. Chaque nuit, ils allaient ainsi +au vice, en compagnie du fils Porquier. + +--Ah bien! leur dit celui-ci, lorsqu'ils eurent gagné en silence les +ruelles noires des remparts, nous aurions tort de nous gêner.... Si +mon père parle encore de m'envoyer faire pénitence dans quelque trou, +j'ai de quoi lui répondre.... Voulez-vous parier que je me fais +recevoir du cercle de la Jeunesse, quand je voudrai? + +Les fils Maffre tinrent le pari. Tous trois se glissèrent dans une +maison jaune, à persiennes vertes, adossée dans un angle des remparts, +au fond d'un cul-de-sac. + +La nuit suivante, Marthe eut une crise épouvantable. Elle avait +assisté, le matin, à une longue cérémonie religieuse, qu'Olympe avait +tenu à voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent +aux cris déchirants qu'elle jetait, ils la trouvèrent étendue au pied +du lit, le front fendu. Mouret, à genoux au milieu des couvertures, +frissonnait. + +--Cette fois, il l'a tuée! cria la cuisinière. + +Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il fût en chemise, le poussa à +travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait +de l'autre côté du palier; elle retourna lui jeter un matelas et +des couvertures. Trouche était parti en courant chercher le docteur +Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe; deux lignes plus bas, +dit-il, le coup était mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout +le monde, il déclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus +longtemps la vie de madame Mouret à la merci d'un fou furieux. + +Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de +délire; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec +une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser +entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table +poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette, +lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus +de noir. + +--Vous êtes les médecins? demanda-t-il. Comment va-t-elle? + +--Elle va mieux, répondit un des messieurs. + +Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre à +manger. + +--J'aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il; ils la +soigneraient, nous serions moins seuls.... C'est depuis que les +enfants sont partis qu'elle est malade.... Je ne suis pas bien, moi +non plus. + +Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes +coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé, lui dit +alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons: + +--Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants? + +--Je veux bien! s'écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite. + +Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus +de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de +leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta +dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très-émotionnée. Et +quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle +remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules, +le fit danser autour du palier, crevant de joie. + +--Emballé! cria-t-elle. + +Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque +après-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas, +les Trouche, se succédaient autour de son lit. Madame de Condamin +elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de +Mouret. Rose répondait à sa maîtresse que monsieur avait dû aller à +Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et +se mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda +son mari avec un commencement d'inquiétude. + +--Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas; +vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont dû +se consulter et agir dans vos intérêts. + +--Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le +coup de bâton qu'il vous a donné sur la tête. Le quartier respire +depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu +ou qu'il ne sortît dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous +les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur Rastoil aussi... Et +votre pauvre mère qui ne vivait plus!... Allez, le monde qui venait +vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs, +me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est un bon +débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand +un homme comme ça va et vient en liberté. + +Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement +pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller; elle regardait en face +d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant +derrière les arbres fruitiers du jardin, l'avait térrifiée. + +--Les Tulettes, les Tulettes! bégaya-t-elle en se cachant les yeux +sous ses mains frémissantes. + +Elle se renversait, se roidissait déjà dans une attaque de nerfs, +lorsque l'abbé Faujas, qui avait achevé son potage, lui prit les +mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus +souple: + +--Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous +accordera des consolations, si vous ne vous révoltez pas; il saura +vous ménager le bonheur que vous méritez. Sous la pression des +mains du prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se +redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes. + +--Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur, +promettez-moi beaucoup de bonheur. + + + +XIX + +Les élections générales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu +de septembre, monseigneur Rousselot partit brusquement pour Paris, +après avoir eu un long entretien avec l'abbé Faujas. On parla d'une +maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours +plus tard, il était de retour; il se faisait faire une lecture par +l'abbé Surin, dans son cabinet. Renversé au fond d'un fauteuil, +frileusement enveloppé dans une douillette de soie violette, bien que +la saison fut encore très-chaude, il écoutait avec un sourire la +voix féminine du jeune abbé qui scandait amoureusement des strophes +d'Anacréon. + +--Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle +langue. + +Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit: + +--Est-ce que l'abbé Faujas est déjà venu ce matin?... Ah! mon enfant, +que de tracas! J'ai encore dans les oreilles cet abominable tapage du +chemin de fer... A Paris, il a plu tout le temps! J'avais des courses +aux quatre coins de la ville, je n'ai vu que de la boue. L'abbé Surin +posa son livre sur le coin d'une console. + +--Monseigneur est-il satisfait des résultats de son voyage? +demanda-t-il avec la familiarité d'un enfant gâté. + +--Je sais ce que je voulais savoir, répondit l'évêque en retrouvant +son fin sourire. J'aurais dû vous emmener. Vous auriez appris des +choses utiles à connaître, quand on a votre âge, et qu'on est destiné +à l'épiscopat par sa naissance et ses relations. + +--Je vous écoute, monseigneur, dit le jeune prêtre d'un air suppliant. + +Mais le prélat hocha la tête. + +--Non, non, ces choses-là ne se disent pas... Soyez l'ami de l'abbé +Faujas, il pourra peut-être beaucoup pour vous un jour. J'ai eu des +renseignements très-complets. + +L'abbé Surin joignit les mains, d'un geste de curiosité si câline, que +monseigneur Rousselot continua: + +--Il avait eu des difficultés à Besançon.... Il était à Paris, +très-pauvre, dans un hôtel garni. C'est lui qui est allé s'offrir. Le +ministre cherchait justement des prêtres dévoués au gouvernement. J'ai +compris que Faujas l'avait d'abord effrayé, avec sa mine noire et +sa vieille soutane. C'est à tout hasard qu'il l'a envoyé ici.... Le +ministre s'est montré très-aimable pour moi. + +L'évêque achevait ses phrases par un léger balancement de la main, +cherchant les mots, craignant d'en trop dire. Puis, l'affection qu'il +portait à son secrétaire remporta; il ajouta vivement: + +--Enfin, croyez-moi, soyez utile au curé de Saint-Saturnin; il va +avoir besoin de tout le monde, il me paraît homme à n'oublier ni une +injure ni un bienfait. Mais ne vous liez pas avec lui. Il finira mal. +Ceci est une impression personnelle. + +--Il finira mal? répéta le jeune abbé avec surprise. + +--Oh! en ce moment, il est en plein triomphe.... C'est sa figure qui +m'inquiète, mon enfant; il a un masque terrible. Cet homme-là ne +mourra pas dans son lit.... N'allez pas me compromettre; je ne demande +qu'à vivre tranquille, je n'ai plus besoin que de repos. + +L'abbé Surin reprenait son livre, lorsque l'abbé Faujas se fit +annoncer. Monseigneur Rousselot, l'air riant, les mains tendues, +s'avança à sa rencontre, en l'appelant «mon cher curé». + +--Laissez-nous, mon enfant, dit-il à son secrétaire, qui se retira. + +Il parla de son voyage. Sa soeur allait mieux; il avait pu serrer la +main à de vieux amis. + +--Et avez-vous vu le ministre? demanda l'abbé Faujas en le regardant +fixement. + +--Oui, j'ai cru devoir lui faire une visite, répondit l'évêque, qui se +sentit rougir. Il m'a dit un grand bien de vous. + +--Alors vous ne doutez plus, vous vous confiez à moi? + +--Absolument, mon cher curé. D'ailleurs je n'entends rien à la +politique, je vous laisse le maître. + +Ils causèrent ensemble toute la matinée. L'abbé Faujas obtint de lui +qu!il ferait une tournée dans le diocèse; il l'accompagnerait, lui +soufflerait ses moindres paroles. Il était nécessaire, en outre, +de mander tous les doyens, de façon que les curés des plus petites +communes pussent recevoir des instructions. Cela ne présentait aucune +difficulté, le clergé obéirait. La besogne la plus délicate était dans +Plassans même, dans le quartier Saint-Marc. La noblesse, claquemurée +au fond de ses hôtels, échappait entièrement à l'action du prêtre; +il n'avait pu agir jusqu'alors que sur les royalistes ambitieux, +les Rastoil, les Maffre, les Bourdeu. L'évêque lui promit de sonder +certains salons du quartier Saint-Marc où il était reçu. D'ailleurs, +en admettant même que la noblesse votât mal, elle ne réunirait +qu'une minorité ridicule, si la bourgeoisie cléricale l'abandonnait. +--Maintenant, dit monseigneur Rousselot eu se levant, il serait +peut-être bon que je connusse le nom de votre candidat, afin de le +recommander en toutes lettres. + +L'abbé Faujas sourit. + +--Un nom est dangereux, répondit-il. Dans huit jours, il ne resterait +plus un morceau de notre candidat, si nous le nommions aujourd'hui.... +Le marquis de Lagrifoul est devenu impossible. Monsieur de Bourdeu, +qui compte se mettre sur les rangs, est plus impossible encore. Nous +les laisserons se détruire l'un par l'autre, nous n'interviendrons +qu'au dernier moment.... Dites simplement qu'une élection purement +politique serait regrettable, qu'il faudrait, dans l'intérêt de +Plassans, un homme choisi en dehors des partis, connaissant à fond les +besoins de la ville et du département. Donnez même à entendre que cet +homme est trouvé; mais n'allez pas plus loin. + +L'évêque sourit à son tour. Il retint le prêtre, au moment où celui-ci +prenait congé. + +--Et l'abbé Fenil? lui demanda-t-il en baissant la voix. Ne +craignez-vous pas qu'il se jette en travers de vos projets? + +L'abbé Faujas haussa les épaules. + +--Il n'a plus bougé, dit-il. + +--Justement, reprit le prélat, cette tranquillité m'inquiète. Je +connais Fenil, c'est le prêtre le plus haineux de mon diocèse. Il a +peut-être abandonné la vanité de vous battre sur le terrain politique; +mais soyez sûr qu'il se vengera d'homme à homme.... Il doit vous +guetter du fond de sa retraite. + +--Bah! dit l'abbé Faujas, qui montra ses dents blanches, il ne me +mangera pas tout vivant, peut-être. + +L'abbé Surin venait d'entrer. Quand le curé de Saint-Saturnin fut +parti, il égaya beaucoup monseigneur Rousselot, en murmurant: --S'ils +pouvaient se dévorer l'un l'autre, comme les deux renards dont il ne +resta que les deux queues? + +La période électorale allait s'ouvrir. Plassans, que les questions +politiques laissent parfaitement calme d'ordinaire, avait un +commencement de légère fièvre. Une bouche invisible semblait souffler +la guerre dans les rues paisibles. Le marquis de Lagrifoul, qui +habitait la Palud, une grosse bourgade voisine, était descendu, depuis +quinze jours, chez un de ses parents, le comte de Valqueyras, dont +l'hôtel occupait tout un coin du quartier Saint-Marc. Il se faisait +voir, se promenait sur le cours Sauvaire, allait à Saint-Saturnin, +saluait les personnes influentes, sans sortir cependant de sa +maussaderie de gentilhomme. Mais ces efforts d'amabilité, qui avaient +suffi une première fois, ne paraissaient pas avoir un grand succès. +Des accusations couraient, grossies chaque jour, venues on ne savait +de quelle source: le marquis était d'une nullité déplorable; avec un +autre homme que le marquis, Plassans aurait eu depuis longtemps un +embranchement de chemin de fer, le reliant à la ligne de Nice; enfin, +quand un enfant du pays allait voir le marquis à Paris, il devait +faire trois ou quatre visites avant d'obtenir le moindre service. +Cependant, bien que la candidature du député sortant fût +très-compromise par ces reproches, aucun autre candidat ne s'était +encore mis sur les rangs d'une façon nette. On parlait de M. de +Bourdeu, tout en disant qu'il serait très-difficile de réunir une +majorité sur le nom de cet ancien préfet de Louis-Philippe, qui +n'avait nulle part des attaches solides. La vérité était qu'une +influence inconnue venait, à Plassans, de déranger absolument les +chances prévues des différentes candidatures, en rompant l'alliance +des légitimistes et des républicains. Ce qui dominait, c'était une +perplexité générale, une confusion pleine d'ennui, un besoin de bâcler +au plus vite l'élection. + +--La majorité est déplacée, répétaient les uns politiques du cours +Sauvaire. La question est de savoir comment elle se fixera. + +Dans cette fièvre de division qui passait sur la ville, les +républicains voulurent avoir leur candidat. Ils choisirent un maître +chapelier, un sieur Maurin, bonhomme très-aimé des ouvriers. Trouche, +dans les cafés, le soir, trouvait Maurin bien pâle; il proposait un +proscrit de décembre, un charron des Tulettes, qui avait le bon sens +de refuser. Il faut dire que Trouche se donnait comme un républicain +des plus ardents. Il se serait mis lui-même en avant, disait-il, s'il +n'avait pas eu le frère de sa femme dans la calotte; à son grand +regret, il se voyait forcé de manger le pain des cagots, ce qui +l'obligeait à rester dans l'ombre. Il fut un des premiers à répandre +de vilains bruits sur le marquis Lagrifoul; il conseilla également +la rupture avec les légitimistes. Les républicains, à Plassans, qui +étaient fort peu nombreux, devaient être forcément battus. Mais le +triomphe de Trouche fut d'accuser la bande de la sous-préfecture et la +bande des Rastoil d'avoir fait disparaître le pauvre Mouret, dans +le but de priver le parti démocratique d'un de ses chefs les plus +honorables. Le soir où il lança cette accusation, chez un liquoriste +de la rue Canquoin, les gens qui se trouvaient là, se regardèrent d'un +air singulier. Les commérages du vieux quartier, s'attendrissant +sur «le fou qui battait sa femme», maintenant qu'il était enfermé, +racontaient que l'abbé Faujas avait voulu se débarrasser d'un mari +gênant. Trouche alors, chaque soir, répéta son histoire, en tapant du +poing sur les tables des cafés, avec une telle conviction, qu'il finit +par imposer une légende dans laquelle M. Péqueur des Saulaies jouait +le rôle le plus étrange du monde. Il y eut un retour absolu en faveur +de Mouret. Il devint une victime politique, un homme dont on avait +craint l'influence, au point de le loger dans un cabanon des Tulettes. + +--Laissez-moi arranger mes affaires, disait Trouche d'un air +confidentiel. Je planterai là toutes ces sacrées dévotes, et j'en +raconterai de belles sur leur oeuvre de la Vierge.... Une jolie +maison, où ces dames donnent des rendez-vous! + +Cependant, l'abbé Faujas se multipliait; on ne voyait que lui dans les +rues, depuis quelque temps. Il se soignait davantage, faisait effort +pour garder un sourire aimable aux lèvres. Les paupières, par +instants, se baissaient, éteignant la flamme sombre de son regard. +Souvent, à bout de patience, las de ces luttes mesquines de chaque +jour, il rentrait dans sa chambre nue, les poings serrés, les épaules +gonflées de sa force inutile, souhaitant quelque colosse à étouffer +pour se soulager. La vieille madame Rougon, qu'il continuait à voir en +secret, était son bon génie; elle le chapitrait d'importance, tenait +son grand corps plié devant elle sur une chaise basse, lui répétait +qu'il devrait plaire, qu'il gâterait tout en montrant bêtement +ses bras nus de lutteur. Plus tard, quand il serait le maître, il +prendrait Plassans à la gorge, il l'étranglerait, si cela pouvait +le contenter. Certes, elle n'était pas tendre pour Plassans, contre +lequel elle avait une rancune de quarante années de misère, et qu'elle +faisait crever de dépit depuis le coup d'État. + +--C'est moi qui porte la soutane, lui disait-elle parfois en souriant; +vous avez des allures de gendarme, mon cher curé. + +Le prêtre se montrait surtout très-assidu à la salle de lecture du +cercle de la Jeunesse. Il y écoulait d'une façon indulgente les jeunes +gens parler politique, hochant la tète, répétant que l'honnêteté +suffisait. Sa popularité grandissait. Il avait consenti un soir à +jouer au billard, s'y montrant d'une force remarquable; en petit +comité, il acceptait des cigarettes. Aussi le cercle prenait-il son +avis en toutes choses. Ce qui acheva de le poser comme un homme +tolérant, ce fut la façon pleine de bonhomie dont il plaida la +réception de Guillaume Porquier, qui avait renouvelé sa demande. +--J'ai vu ce jeune homme, dit-il; il est venu me faire sa confession +générale, et, ma foi! je lui ai donné l'absolution. A tout péché, +miséricorde.... Ce n'est pas parce qu'il a décroché quelques enseignes +à Plassans et fait des dettes à Paris, qu'il faut le traiter en +lépreux. + +Lorsque Guillaume eut été reçu, il dit en ricanant aux fils Maffre: + +--Eh bien, vous me devez deux bouteilles de champagne.... Vous voyez +que le curé fait tout ce que je veux. J'ai une petite machine pour le +chatouiller à l'endroit sensible, et alors il rit, mes enfants, il n'a +plus rien à me refuser. + +--Il n'a pas l'air de beaucoup t'aimer pourtant, fit remarquer +Alphonse; il te regarde joliment de travers. + +--Bah! c'est que je l'aurai chatouillé trop fort.... Vous verrez que +nous serons bientôt les meilleurs amis du monde. + +En effet, l'abbé Faujas parut se prendre d'affection pour le fils +du docteur; il disait que ce pauvre jeune homme avait besoin d'être +conduit par une main très-douce. Guillaume, en peu de temps, devint +le boute-en-train du cercle; il inventa des jeux, fit connaître la +recette d'un punch au kirsch, débaucha les tout jeunes gens échappés +du collège. Ses vices aimables lui donnèrent une influence énorme. +Pendant que les orgues ronflaient au-dessus de la salle de billard, il +buvait des chopes, entouré des fils de tous les personnages comme il +faut de Plassans, leur racontant des indécences qui les faisaient +pouffer de rire. Le cercle glissa ainsi aux polissonneries complotées +dans les coins. Mais l'abbé Faujas n'entendait rien. Guillaume le +donnait «comme une forte caboche», qui roulait de grandes pensées. + +--L'abbé sera évêque quand il voudra, racontait-il. Il a déjà refusé +une cure à Paris. Il désire rester à Plassans, il s'est pris de +tendresse pour la ville.... Moi, je le nommerais député. C'est lui qui +ferait nos affaires à la Chambre! Mais il n'accepterait pas, il +est trop modeste.... On pourra le consulter, quand viendront les +élections. Il ne mettra personne dedans, celui-là! + +Lucien Delangre restait l'homme grave du cercle. Il montrait une +grande déférence pour l'abbé Faujas, il lui conquérait le groupe +des jeunes gens studieux. Souvent il se rendait avec lui au cercle, +causant vivement, se taisant dès qu'ils entraient dans la salle +commune. + +L'abbé, régulièrement, en sortant du café établi dans les caves des +Minimes, se rendait à l'oeuvre de la Vierge. Il arrivait au milieu de +la récréation, se montrait en souriant sur le perron de la cour. +Alors toutes les galopines accouraient, se disputant ses poches, +où traînaient toujours des images de sainteté, des chapelets, des +médailles bénites. Il s'était fait adorer de ces grandes filles en +leur donnant de petites tapes sur les joues et en leur recommandant +d'être bien sages, ce qui mettait des rires sournois sur leurs mines +effrontées. Souvent les religieuses se plaignaient à lui; les enfants +confiées à leur garde étaient indisciplinables, elles se battaient à +s'arracher les cheveux, elles faisaient pis encore. Lui, ne voyait que +des peccadilles; il sermonait les plus turbulentes, dans la chapelle, +d'où elles sortaient soumises. Parfois, il prenait prétexte d'une +faute plus grave pour faire appeler les parents, et les renvoyait, +touchés de sa bonhomie. Les galopines de l'oeuvre de la Vierge lui +avaient ainsi gagné le coeur des familles pauvres de Plassans. +Le soir, en rentrant chez elles, elles racontaient des choses +extraordinaires sur monsieur le curé. Il n'était pas rare d'en +rencontrer deux, dans les coins sombres des remparts, en train de se +gifler, sur la question de décider laquelle des deux monsieur le curé +aimait le mieux. + +--Ces petites coquines représentent bien deux à trois milliers de +voix, pensait Trouche en regardant, de la fenêtre de son bureau, les +amabilités de l'abbé Faujas. Il s'était offert pour conquérir «ces +petits coeurs», comme il nommait les jeunes filles; mais le prêtre, +inquiet de ses regards luisants, lui avait formellement interdit +de mettre les pieds dans la cour. Il se contentait, lorsque les +religieuses tournaient le dos, de jeter des friandises aux «petits +coeurs», comme on jette des miettes de pain aux moineaux. Il +emplissait surtout de dragées le tablier d'une grande blonde, la fille +d'un tanneur, qui avait, à treize ans, des épaules de femme faite. + +La journée de l'abbé Faujas n'était point finie; il rendait ensuite +de courtes visites aux dames de la société. Madame Rastoil, madame +Delangre, lu recevaient avec des mines ravies; elles répétaient ses +moindres mots, se faisaient avec lui un fonds de conversation pour +toute une semaine. Mais sa grande amie était madame de Condamin. +Celle-là gardait une familiarité souriante, une supériorité de +jolie femme qui se sait toute-puissante. Elle avait des bouts +de conversation à voix basse, des coups d'oeil, des sourires +particuliers, témoignant d'une alliance tenue secrète. Lorsque le +prêtre se présentait chez elle, elle mettait d'un regard son mari à la +porte. «Le gouvernement entrait en séance», comme disait plaisamment +le conservateur des eaux et forêts, qui montait à cheval en toute +philosophie. C'était madame Rougon qui avait désigné madame de +Condamin au prêtre. + +--Elle n'est point encore tout à fait acceptée, lui expliqua-t-elle; +c'est une femme très-forte, sous son air joli de coquette. Vous pouvez +vous ouvrir à elle; elle verra dans votre triomphe une façon de +s'imposer complètement; elle vous sera de la plus sérieuse utilité, si +vous avez des places et des croix à distribuer.... Elle a gardé un bon +ami à Paris, qui lui envoie du ruban rouge autant qu'elle en demande. + +Madame Rougon se tenant à l'écart par une manoeuvre de haute habileté, +la belle Octavie était ainsi devenue l'alliée la plus active de l'abbé +Faujas. Elle lui conquit ses amis et les amis de ses amis. Elle +partait en campagne chaque matin, faisait une étonnante propagande, +rien qu'à l'aide des petits saluts qu'elle jetait du bout de ses +doigts gantés. Elle agissait surtout sur les bourgeoises, elle +décuplait l'influence féminine, dont le prêtre avait senti l'absolue +nécessité, dès ses premiers pas dans le monde étroit de Plassans. Ce +fut elle qui ferma la bouche aux Paloque, qui s'acharnaient sur la +maison des Mouret; elle jeta un gâteau de miel à ces deux monstres. + +--Vous nous tenez donc rancune, chère dame? dit-elle un jour à la +femme du juge, qu'elle rencontra. Vous avez grand tort; vos amis ne +vous oublient pas, ils s'occupent de vous, ils vous ménagent une +surprise. + +--Une belle surprise! quelque casse-cou! s'écria aigrement madame +Paloque. Allez, on ne se moquera plus de nous; j'ai bien juré de +rester dans mon coin. + +Madame de Condamin souriait. + +--Que diriez-vous, demanda-t-elle, si monsieur Paloque était décoré? + +La femme du juge resta muette. Un flot de sang lui bleuit la face et +la rendit affreuse. + +--Vous plaisantez, bégaya-t-elle; c'est encore un coup monté contre +nous.... Si ce n'était pas vrai, je ne vous pardonnerais de la vie. + +La belle Octavie dut lui jurer que rien n'était plus vrai. La +nomination était sûre; seulement, elle ne paraîtrait au _Moniteur_ +qu'après les élections, parce que le gouvernement ne voulait pas avoir +l'air d'acheter les voix de la magistrature. Et elle laissa entendre +que l'abbé Faujas n'était pas étranger à cette récompense attendue +depuis si longtemps; il en avait causé avec le sous-préfet. + +--Alors, mon mari avait raison, dit madame Paloque effarée. Voilà +longtemps qu'il me fait des scènes abominables pour que j'aille offrir +des excuses à l'abbé. Moi, je suis entêtée, je me serais plutôt laissé +tuer.... Mais du moment que l'abbé veut bien faire le premier pas.... +Certainement, nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec +tout le monde. Nous irons demain à la sous-préfecture. + +Le lendemain, les Paloque furent très-humbles. La femme dit un mal +affreux de l'abbé Fenil. Avec une impudence parfaite, elle raconta +même qu'elle était allée le voir, un jour; il avait parlé en sa +présence de jeter à la porte de Plassans «toute la clique de l'abbé +Faujas». + +--Si vous voulez, dit-elle au prêtre en le prenant à l'écart, je vous +donnerai une note écrite sous la dictée du grand vicaire. Il y est +question de vous. Ce sont, je crois, de vilaines histoires qu'il +cherchait à faire imprimer dans la _Gazette de Plassans_. + +--Comment cette note est-elle entre vos mains? demanda l'abbé. + +--Elle y est, cela suffit, répondit-elle sans se déconcerter. + +Puis, se mettant à sourire: + +--Je l'ai trouvée, reprit-elle. Et je me rappelle maintenant qu'il y +a, au-dessus d'une rature, deux ou trois mots ajoutés de la main même +du grand vicaire.... Je confierai tout cela à votre honneur, n'est-ce +pas? Nous sommes de braves gens, nous désirons ne pas être compromis. + +Avant d'apporter la note, pendant trois jours, elle feignit d'avoir +des scrupules. Il fallut que madame de Condamin lui jurât en +particulier que la mise à la retraite de M. Rastoil serait demandée +prochainement, de façon à ce que M. Paloque pût enfin hériter de la +présidence. Alors, elle livra le papier. L'abbé Faujas ne voulut pas +le garder; il le porta à madame Rougon, en la chargeant d'en faire +usage, tout en restant elle-même dans l'ombre, si le grand vicaire +paraissait se mêler le moins du monde des élections. + +Madame de Condamin laissa aussi entrevoir à M. Maffre que l'empereur +songeait à le décorer, et promit formellement au docteur Porquier de +trouver une place possible pour son garnement de fils. Elle était +surtout exquise d'obligeance dans les jardins, aux réunions intimes +de l'après-midi. L'été tirait sur sa fin; elle arrivait avec des +toilettes légères, un peu frissonnante, risquant des rhumes pour +montrer ses bras et vaincre les derniers scrupules de la société +Rastoil. Ce fut réellement sous la tonnelle des Mouret que l'élection +se décida. + +--Eh, bien, monsieur le sous-préfet, dit l'abbé Faujas en souriant, un +jour que les deux sociétés étaient réunies, voici la grande bataille +qui approche. + +On en était venu à rire en petit comité des luttes politiques. On se +serrait la main, sur le derrière des maisons, dans les jardins, tout +en se dévorant, sur les façades. Madame de Condamin jeta un vif +regard à M. Péqueur des Saulaies, qui s'inclina avec sa correction +accoutumée, en récitant tout d'une haleine: + +--Je resterai sous ma tente, monsieur le curé. J'ai été assez heureux +pour faire entendre à Son Excellence que le gouvernement devait +s'abstenir, dans l'intérêt immédiat de Plassans. Il n'y aura pas de +candidat officiel. + +M. de Bourdeu devint pâle. Ses paupières battaient, ses mains avaient +un tressaillement de joie. + +--Il n'y aura pas de candidat officiel! répéta M. Rastoil, très-remué +par cette nouvelle inattendue, sortant de la réserve où il s'était +tenu jusque-là. + +--Non, reprit M. Péqueur des Saulaies, la ville compte assez d'hommes +honorables et elle est assez grande fille pour faire elle-même le +choix de son représentant. + +Il s'était légèrement incliné du côté de M. de Bourdeu, qui se leva, +en balbutiant: + +--Sans doute, sans doute. + +Cependant, l'abbé Surin avait organisé une partie de «torchon brûlé». +Les demoiselles Rastoil, les fils Maffre, Séverin, étaient justement +en train de chercher le torchon, le mouchoir même de l'abbé, roulé en +tampon, qu'il venait de cacher. Toute la jeunesse tournait autour +du groupe des personnes graves, tandis que le prêtre, de sa voix de +fausset, criait: + +--Il brûle! il brûle! + +Ce fut Angélique qui trouva le torchon, dans la poche béante du +docteur Porquier, où l'abbé Surin l'avait adroitement glissé. On rit +beaucoup, on regarda le choix de celle cachette comme une plaisanterie +très-ingénieuse. + +--Bourdeu a des chances maintenant, dit M. Rastoil en prenant l'abbé +Faujas à part. C'est très-fâcheux. Je ne puis lui dire cela, mais nous +ne voterons pas pour lui; il est trop compromis comme orléaniste. + +--Voyez donc votre fils Séverin, s'écria madame de Condamin, qui vint +se jeter au travers de la conversation. Quel grand enfant! il avait +mis le mouchoir sous le chapeau de l'abbé Bourrette. + +Puis, elle baissa la voix. + +--A propos, je vous félicite, monsieur Rastoil. J'ai reçu une lettre +de Paris, où l'on m'assure avoir vu le nom de votre fils sur une liste +du garde des sceaux; il sera, je crois, nommé substitut à Faverolles. + +Le président s'inclina, le sang au visage. Le ministère ne lui avait +jamais pardonné l'élection du marquis de Lagrifoul. C'était depuis ce +temps que, par une sorte de fatalité, il n'avait pu ni caser son +fils, ni marier ses filles. Il ne se plaignait pas, mais il avait des +pincements de lèvres qui en disaient long. + +--Je vous faisais donc remarquer, reprit-il, pour cacher son émotion, +que Bourdeu est dangereux; d'autre part, il n'est pas de Plassans, il +ne connaît pas nos besoins. Autant vaudrait-il réélire le marquis. + +--Si monsieur de Bourdeu maintient sa candidature, déclara l'abbé +Faujas, les républicains réuniront une minorité imposante, ce qui sera +du plus détestable effet. + +Madame de Condamin souriait. Elle prétendit ne rien entendre à la +politique; elle se sauva, tandis que l'abbé emmenait le président +jusqu'au fond de la tonnelle, où il continua l'entretien à voix basse. +Quand ils revinrent à petits pas, M. Rastoil répondait: + +--Vous avez raison, ce serait un candidat convenable; il n'est d'aucun +parti, l'entente se ferait sur son nom.... Je n'aime pas plus que vous +l'empire, n'est-ce pas? Mais cela finit par devenir puéril d'envoyer +à la Chambre des députés qui n'ont pour mandat que de taquiner le +gouvernement. Plassans souffre; il lui faut un homme d'affaires, un +enfant du pays en situation de défendre ses intérêts. + +--Il brûle! il brûle! criait la voix fluette d'Aurélie. + +L'abbé Surin qui conduisait la bande, traversa la tonnelle en +furetant. + +--Dans l'eau! dans l'eau! répétait maintenant la demoiselle, égayée +par l'inutilité des recherches. + +Mais un des fils Maffre, ayant soulevé un pot de fleurs, découvrit le +mouchoir plié en quatre. + +--Cette grande perche d'Aurélie aurait pu se le fourrer dans la +bouche, dit madame Paloque: il y a de la place, et personne ne serait +allé le chercher là. + +Son mari la fit taire d'un regard furieux. Il ne lui tolérait plus la +moindre parole aigre. Craignant que M. de Condamin eût entendu, il +murmura: + +--Quelle belle jeunesse! + +--Cher monsieur, disait le garde des eaux et forêts à M. de Bourdeu, +votre succès est certain; seulement, prenez vos précautions, lorsque +vous serez à Paris. Je sais de bonne source que le gouvernement est +décidé à un coup de force, si l'opposition devient gênante. + +L'ancien préfet le regarda, très-inquiet, se demandant s'il se moquait +de lui. M. Péqueur des Saulaies se contenta de sourire en caressant +ses moustaches. Puis, la conversation redevint générale, et M. de +Bourdeu crut remarquer que tout le monde le félicitait de son prochain +triomphe avec une discrétion pleine de tact. Il goûta une heure de +popularité exquise. + +--C'est surprenant comme le raisin mûrit plus vite au soleil, fit +remarquer l'abbé Bourrette, qui n'avait pas bougé de sa chaise, les +yeux levés sur la tonnelle. + +--Dans le nord, expliqua le docteur Porquier, la maturité ne s'obtient +souvent qu'en dégageant les grappes des feuilles environnantes. + +Une discussion sur ce point s'engageait, lorsque Séverin jeta à son +tour le cri: + +--Il brûle! il brûle! + +Mais il avait pendu le mouchoir si naïvement derrière la porte du +jardin, que l'abbé Surin le trouva tout de suite. Lorsque ce dernier +l'eut caché, la bande fouilla inutilement le jardin, pendant près +d'une demi-heure; elle dut donner sa langue aux chiens. Alors, l'abbé +le montra au beau milieu d'une plate-bande, roulé si artistement +qu'il ressemblait à une pierre blanche. Ce fut le plus joli coup de +l'après-midi. + +La nouvelle que le gouvernement renonçait à patronner un candidat +courut la ville, où elle produisit une grande émotion. Cette +abstention eut le résultat logique d'inquiéter les différents groupes +politiques qui comptaient chacun sur la diversion d'une candidature +officielle pour l'emporter. Le marquis de Lagrifoul, M. de Bourdeu, +le chapelier Mourin, semblaient devoir se partager les voix en trois +tiers à peu près égaux; il y aurait certainement ballottage, et Dieu +savait quel nom sortirait au second tour! A la vérité, on parlait d'un +quatrième candidat dont personne ne pouvait dire au juste le nom, un +homme de bonne volonté qui consentirait peut-être à mettre tout le +monde d'accord. Les électeurs de Plassans, pris de peur, depuis qu'ils +se sentaient la bride sur le cou, ne demandaient pas mieux que de +s'entendre, en choisissant un de leurs concitoyens agréable aux divers +partis. + +--Le gouvernement a tort de nous traiter en enfants terribles, +disaient d'un ton piqué les fins politiques du cercle du Commerce. +Ne dirait-on pas que la ville est un foyer révolutionnaire! Si +l'administration avait eu le tact de patronner un candidat possible, +nous aurions tous voté pour lui.... Le sous-préfet a parlé d'une +leçon. Eh bien, nous ne l'acceptons pas, la leçon. Nous saurons +trouver notre candidat nous-mêmes, nous montrerons que Plassans est +une ville de bon sens et de véritable liberté. + +Et l'on cherchait. Mais les noms mis en avant par des amis ou des +intéressés ne faisaient que redoubler la confusion. Plassans, en une +semaine, eut plus de vingt candidats. Madame Rougon, inquiète, ne +comprenant plus, alla trouver l'abbé Faujas, furieuse contre le +sous-préfet. Ce Péqueur était un âne, un bellâtre, un mannequin, bon +à décorer un salon officiel; il avait déjà laissé battre le +gouvernement, il allait achever de le compromettre par une attitude +d'indifférence ridicule. + +--Calmez-vous, dit le prêtre qui souriait; cette fois, monsieur +Péqueur des Saulaies se contente d'obéir.... La victoire est certaine. + +--Eh! vous n'avez point de candidat! s'écria-t-elle. Où est votre +candidat? + +Alors, il développa son plan. Elle l'approuva en femme intelligente; +mais elle accueillit avec la plus grande surprise le nom qu'il lui +confia. + +--Comment! dit-elle, c'est lui que vous avez choisi?... Personne n'a +jamais songé à lui, je vous assure. + +--Je l'espère bien, reprit le prêtre en souriant de nouveau. Nous +avions besoin d'un candidat auquel personne ne songeât, de façon que +tout le monde pût l'accepter sans se croire compromis. + +Puis, avec l'abandon d'un homme fort qui consent à expliquer sa +conduite: + +--J'ai beaucoup de remercîments à vous adresser, continua-t-il; vous +m'avez évité bien des fautes. Je regardais le but, je ne voyais point +les ficelles tendues qui auraient peut- être suffi pour me faire +casser les membres.... Dieu merci! toute cette petite guerre puérile +est finie; je vais pouvoir me remuer à l'aise.... Quant à mon choix, +il est bon, soyez-en persuadée. Dès le lendemain de mon arrivée à +Plassans, j'ai cherché un homme, et je n'ai trouvé que celui-là. +Il est souple, très-capable, très-actif; il a su ne se fâcher avec +personne jusqu'ici, ce qui n'est pas d'un ambitieux vulgaire. Je +n'ignore pas que vous n'êtes guère de ses amies; c'est même pour cela +que je ne vous ai point mise dans la confidence. Mais vous avez tort, +vous verrez le chemin que le personnage fera, dès qu'il aura le pied à +l'étrier; il mourra dans l'habit d'un sénateur.... Ce qui m'a décidé, +enfin, ce sont les histoires qu'on m'a contées de sa fortune. Il +aurait repris trois fois sa femme, trouvée en flagrant délit, après +s'être fait donner cent mille francs chaque fois par son bonhomme de +beau-père. S'il a réellement battu monnaie de cette façon, c'est un +gaillard qui sera très-utile à Paris pour certaines besognes.... Oh! +vous pouvez chercher. Si vous le mettez à part, il n'y a plus que des +imbéciles à Plassans. + +--Alors, c'est un cadeau que vous faites au gouvernement, dit en riant +Félicité. + +Elle se laissa convaincre. Et ce fut le lendemain que le nom de +Delangre courut d'un bout à l'autre de la ville. Des amis, disait-on, +à force d'insistance, l'avaient décidé à accepter la candidature. Il +s'y était longtemps refusé, se jugeant indigne, répétant qu'il n'était +pas un homme politique, que MM. de Lagrifoul et de Bourdeu, au +contraire, avaient la longue expérience des affaires publiques. Puis, +comme on lui jurait que Plassans avait justement besoin d'un député +en dehors des partis, il s'était laissé toucher, mais en faisant les +professions de foi les plus expresses. Il était bien entendu qu'il +n'irait à la Chambre ni pour vexer, ni pour soutenir quand même le +gouvernement; qu'il se considérerait uniquement comme le représentant +des intérêts de la ville; que, d'ailleurs, il voterait toujours pour +la liberté dans l'ordre et pour l'ordre dans la liberté; enfin qu'il +resterait maire de Plassans, de façon à bien montrer le rôle tout +conciliant, tout administratif, dont il consentait à se charger. De +telles paroles parurent singulièrement sages. Les fins politiques du +cercle du Commerce répétaient, le soir même, à l'envi: + +--Je l'avais dit, Delangre est l'homme qu'il nous faut.... Je suis +curieux de savoir ce que le sous-préfet pourra répondre, quand le nom +du maire sortira de l'urne. On ne nous accusera peut-être pas d'avoir +voté en écoliers boudeurs; pas plus qu'on ne pourra nous reprocher de +nous être mis à genoux devant le gouvernement.... Si l'empire recevait +quelques leçons de ce genre, les affaires iraient mieux. + +Ce fut une traînée de poudre. La mine était prête, une étincelle avait +suffi. De toutes parts à la fois, des trois quartiers de la ville, +dans chaque maison, dans chaque famille, le nom de M. Delangre monta +au milieu d'un concert d'éloges. Il devenait le Messie attendu, le +sauveur ignoré la veille, révélé le matin et adoré le soir. + +Au fond des sacristies, au fond des confessionnaux, le nom de M. +Delangre était balbutié; il roulait dans l'écho des nefs, tombait des +chaires de la banlieue, s'administrait d'oreille à oreille, comme un +sacrement, s'élargissait jusqu'au fond des dernières maisons dévotes. +Les prêtres le portaient entre les plis de leur soutane; l'abbé +Bourrette lui donnait la bonhomie respectable de son ventre; l'abbé +Surin, la grâce de son sourire; monseigneur Rousselot, le charme +tout féminin de sa bénédiction pastorale. Les dames de la société +ne tarissaient pas sur M. Delangre; elles lui trouvaient un si +beau caractère, une figure si fine, si spirituelle! Madame +Rastoil rougissait encore; madame Paloque était presque belle en +s'enthousiasmant; quant à madame de Condamin, elle se serait battue à +coups d'éventail pour lui, elle lui gagnait les coeurs par la façon +dont elle serrait tendrement la main aux électeurs qui promettaient +leurs voix. Enfin, M. Delangre passionnait le cercle de la Jeunesse, +Sèverin l'avait pris pour héros, tandis que Guillaume et les fils +Maffre allaient lui conquérir des sympathies dans les mauvais lieux de +la ville. Et il n'était pas jusqu'aux jeunes coquines de l'oeuvre de +la Vierge qui, au fond des ruelles désertes des remparts, ne jouassent +au bouchon avec les apprentis tanneurs du quartier, en célébrant les +mérites de M. Delangre. + +Au jour du scrutin, la majorité fut écrasante. Toute la ville était +complice. Le marquis de Lagrifoul, puis M. de Bourdeu, furibonds tous +deux, criant à la trahison, avaient retiré leurs candidatures. M. +Delangre était donc resté seul en présence du chapelier Maurin. Ce +dernier obtint les voix des quinze cents républicains intraitables +du faubourg. Le maire eut pour lui les campagnes, la colonie +bonapartiste, les bourgeois cléricaux de la ville neuve, les petits +détaillants poltrons du vieux quartier, même quelques royalistes naïfs +du quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants s'abstinrent. +Il réunit ainsi trente-trois mille voix. L'affaire fut menée si +rondement, le succès emporté avec une telle gaillardise, que Plassans +demeura tout surpris, le soir de l'élection, d'avoir eu une volonté +si unanime. La ville crut qu'elle venait de faire un rêve héroïque, +qu'une main puissante avait dû frapper le sol pour en tirer ces +trente-trois mille électeurs, cette armée légèrement effrayante, dont +personne jusque là n'avait soupçonné la force. Les politiques du +cercle du Commerce se regardaient d'un air perplexe, en hommes que la +victoire confond. + +Le soir, la société de M. Rastoil se réunit à la société de M. Péqueur +des Saulaies, pour se réjouir discrètement dans un petit salon de la +sous-préfecture, donnant sur les jardins. On prit le thé. Le grand +triomphe de la journée achevait de fondre les deux groupes en un seul. +Tous les habitués étaient là. + +--Je n'ai fait de l'opposition systématique à aucun gouvernement, +finit par déclarer M. Rastoil en acceptant des petits fours que lui +passait M. Péqueur des Saulaies. La magistrature doit se désintéresser +des luttes politiques. Je confesse même volontiers que l'empire a déjà +accompli de grandes choses et qu'il est appelé à en réaliser de plus +grandes, s'il persiste dans la voie de la justice et de la liberté. + +Le sous-préfet s'inclina, comme si ces éloges se fussent adressés +personnellement à lui. La veille, M. Rastoil avait lu au _Moniteur_ +le décret nommant son fils Séverin substitut à Faverolles. On causait +beaucoup aussi d'un mariage, arrêté entre Lucien Delangre et l'aînée +des demoiselles Rastoil. + +--Oui, c'est une affaire faite, répondit tout bas M. de Condamin à +madame Paloque, qui venait de le questionner à ce sujet. Il a choisi +Angeline. Je crois qu'il aurait préféré Aurélie. Mais on lui aura fait +comprendre qu'on ne pouvait récemment marier la cadette avant l'aînée. + +--Angeline, vous êtes sûr? murmura méchamment madame Paloque; je +croyais qu'Angeline avait une ressemblance... + +Le conservateur des eaux et forêts mit un doigt sur ses lèvres, en +souriant. + +--Enfin, c'est au petit bonheur, n'est-ce pas? continua-t-elle. Les +liens seront plus forts entre les deux familles.... On est ami, +maintenant. Paloque attend la croix. Moi, je trouve tout bien. + +M. Delangre n'arriva que très-tard. On lui fit une véritable ovation. +Madame de Condamin venait d'apprendre au docteur Porquier que son fils +Guillaume était nommé commis principal à la poste. Elle distribuait de +bonnes nouvelles, disait que l'abbé Bourrette serait grand vicaire de +monseigneur, l'année suivante, donnait un évêché à l'abbé Surin, avant +quarante ans, annonçait la croix pour M. Maffre. + +--Ce pauvre Bourdeu! dit M. Rastoil avec un dernier regret. + +--Eh! il n'est pas à plaindre, s'écria-t-elle gaiement. Je me charge +de le consoler. La Chambre n'était pas son affaire. Il lui faut une +préfecture.... Dites-lui qu'on finira par lui trouver une préfecture. + +Les rires montèrent. L'humeur aimable de la belle Octavie, le soin +qu'elle mettait à contenter tout le monde, enchantaient la société. +Elle faisait réellement les honneurs de la sous-préfecture. Elle +régnait. Et ce fut elle qui, tout en plaisantant, donna à M. Delangre +les conseils les plus pratiques sur la place qu'il devait occuper au +Corps législatif. Elle le prit à part, lui offrit de l'introduire chez +des personnages considérables, ce qu'il accepta avec reconnaissance. +Vers onze heures, M. de Condamin parla d'illuminer le jardin. Mais +elle calma l'enthousiasme de ces messieurs, en disant que ce ne serait +pas convenable, qu'il ne fallait pas avoir l'air de se moquer de la +ville. + +--Et l'abbé Fenil? demanda-t-elle brusquement à l'abbé Faujas, en le +menant dans une embrasure de fenêtre. Je songe à lui, maintenant.... +Il n'a donc pas bougé? + +--L'abbé Fenil est un homme de sens, répondit le prêtre avec un mince +sourire. On lui a fait comprendre qu'il aurait tort de s'occuper de +politique désormais. + +L'abbé Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave. +Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le +fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de +mépris. Debout, appuyé contre la cheminée, il semblait rêver, les yeux +au loin. Il était le maître, il n'avait plus besoin de mentir à ses +instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire +trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu à peu, les +fauteuils s'étaient rapprochés, formant le cercle autour de lui. Les +hommes attendaient qu'il eût un mot de satisfaction, les femmes le +sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement, +rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant congé d'une parole +brève. + +Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par +le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle à manger, s'oubliant +sur une chaise, contre le mur, très-pâle, regardant de ses yeux vagues +la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une +polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invités accompagnaient, en +tapant les verres du manche des couteaux. + + + +XX + +L'abbé Faujas posa la main sur l'épaule de Marthe. + +--Que faites-vous là? demanda-t-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allée +vous coucher?...Je vous avais défendu de m'attendre. + +Elle s'éveilla comme en sursaut. Elle balbutia: + +--Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis +endormie.... Rose a dû faire du thé. + +Mais le prêtre, appelant la cuisinière, la gronda de ne pas avoir +forcé sa maîtresse à se coucher. Il lui parlait sur un ton de +commandement, ne souffrant pas de réplique. + +--Rose, donnez le thé à monsieur le curé, dit Marthe. + +--Eh! je n'ai pas besoin de thé! s'écria-t-il en se fâchant. +Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon +maître.... Rose, éclairez-moi. + +La cuisinière l'accompagna jusqu'au pied de l'escalier. + +--Monsieur le curé sait bien qu'il n'y a pas de ma faute, disait-elle. +Madame est bien drôle. Toute malade qu'elle est, elle ne peut pas +rester une heure dans sa chambre. Il faut qu'elle aille, qu'elle +vienne, qu'elle s'essouffle, qu'elle tourne pour le plaisir de +tourner, sans rien faire.... Allez, j'en souffre la première; elle est +toujours dans mes jambes, â me gêner.... Puis, lorsqu'elle tombe sur +une chaise, c'est pour longtemps. Elle reste là, à regarder +devant elle, d'un air effrayé, comme si elle voyait des choses +abominables.... Je lui ai dit plus de dix fois, ce soir, qu'elle +vous fâcherait en ne montant pas. Elle n'a pas seulement fait mine +d'entendre. + +Le prêtre prit la rampe, sans répondre. En haut, devant la chambre des +Trouche, il allongea le bras, comme pour heurter la porte du poing. +Mais les chants avaient cessé; il comprit, au bruit des chaises, que +les convives se retiraient; il se hâta de rentrer chez lui. Trouche, +en effet, descendit presque aussitôt avec deux camarades ramassés sous +les tables de quelque café borgne; il criait dans l'escalier qu'il +savait vivre et qu'il allait les reconduire. Olympe se pencha sur la +rampe. + +--Vous pouvez mettre les verrous, dit-elle à Rose. Il ne rentrera +encore que demain matin. + +Rose, à laquelle elle n'avait pu cacher l'inconduite de son mari, la +plaignait beaucoup. Elle poussa les verrous, grommelant: + +--Mariez-vous donc! Les hommes vous battent ou vont courir la +gueuse.... Ah bien! j'aime encore mieux être comme je suis. + +Quand elle revint, elle trouva de nouveau sa maîtresse assise, +retombée dans une sorte de stupeur douloureuse, les regards sur la +lampe. Elle la bouscula, la fit monter se mettre au lit. Marthe était +devenue très-peureuse. La nuit, disait-elle, elle voyait de grandes +clartés sur les murs de sa chambre, elle entendait des coups violents +à son chevet. Rose, maintenant, couchait à côté d'elle, dans un +cabinet, d'où elle accourait la rassurer, au moindre gémissement. +Cette nuit-là, elle se déshabillait encore, lorsqu'elle l'entendit +râler; elle la trouva au milieu des couvertures arrachées, les yeux +agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche, pour ne pas +crier. Elle dut lui parler ainsi qu'à un enfant, écartant les rideaux, +regardant sous les meubles, lui jurant qu'elle s'était trompée, que +personne n'était là. Ces peurs se terminaient par des crises de +catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tête sur les oreillers, +les paupières levées. + +--C'est monsieur qui la tourmente, murmura la cuisinière, en se +mettant enfin au lit. + +Le lendemain était un des jours de visite du docteur Porquier. Il +venait voir madame Mouret deux fois par semaine, régulièrement. Il lui +tapota dans les mains, lui répéta avec son optimisme aimable: + +--Allons, chère dame, ce ne sera rien.....Vous toussez toujours un +peu, n'est-ce pas? Un simple rhume négligé que nous guérirons avec des +sirops. + +Alors, elle se plaignit de douleurs intolérables dans le dos et dans +la poitrine, sans le quitter du regard, cherchant sur son visage, sur +toute sa personne, les choses qu'il ne disait pas. + +--J'ai peur de devenir folle! laissa-t-elle échapper dans un sanglot. + +Il la rassura en souriant. La vue du docteur lui causait toujours une +vive anxiété; elle avait une épouvante de cet homme si poli et si +doux. Souvent, elle défendait à Rose de le laisser entrer, disant +qu'elle n'était pas malade, qu'elle n'avait pas besoin de voir +constamment un médecin chez elle. Rose haussait les épaules, +introduisait le docteur quand même. D'ailleurs, il finissait par ne +plus lui parler de son mal, il semblait lui faire de simples visites +de politesse. + +Quand il sortit, il rencontra l'abbé Faujas, qui se rendait à +Saint-Saturnin. Le prêtre l'ayant questionné sur l'état de madame +Mouret: --La science est parfois impuissante, répondit-il gravement; +mais la Providence reste inépuisable en bontés.... La pauvre dame a +été bien ébranlée. Je ne la condamne pas absolument. La poitrine n'est +encore que faiblement attaquée, et le climat est bon, ici. + +Il entama alors une dissertation sur le traitement des maladies de +poitrine, dans l'arrondissement de Plassans. Il préparait une brochure +sur ce sujet, non pas pour la publier, car il avait l'adresse de +n'être point un savant, mais pour la lire à quelques amis intimes. + +--Et voilà les raisons, dit-il en terminant, qui me font croire que +la température égale, la flore aromatique, les eaux salubres de nos +coteaux, sont d'une excellence absolue pour la guérison des affections +de poitrine. + +Le prêtre l'avait écouté de son air dur et silencieux. + +--Vous avez tort, répliqua-t-il lentement. Madame Mouret est fort mal +à Plassans....Pourquoi ne l'envoyez-vous pas passer l'hiver à Nice? + +--À Nice! répéta le docteur inquiet. + +Il regarda le prêtre un instant; puis, de sa voix complaisante: + +--Elle serait, en effet, très-bien à Nice. Dans l'état de +surexcitation nerveuse où elle se trouve, un déplacement aurait de +bons résultats. Il faudra que je lui conseille ce voyage.... Vous avez +là une excellente idée, monsieur le curé. + +Il salua, il entra chez madame de Condamin, dont les moindres +migraines lui causaient des soucis extraordinaires. Le lendemain, au +dîner, Marthe parla du docteur en termes presque violents. Elle jurait +de ne plus le recevoir. + +--C'est lui qui me rend malade, dit-elle. N'est-il pas venu me +conseiller de voyager, cette après-midi? + +--Et je l'approuve fort, déclara l'abbé Faujas, qui pliait sa +serviette. Elle le regarda fixement, très-pâle, murmurant à voix plus +basse: + +--Alors, vous aussi, vous me renvoyez de Plassans? Mais je mourrais, +dans un pays inconnu, loin de mes habitudes, loin de ceux que j'aime! + +Le prêtre était debout, près de quitter la salle à manger. Il +s'approcha, il reprit avec un sourire: + +--Vos amis ne désirent que votre santé. Pourquoi vous révoltez-vous +ainsi? + +--Non, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous! s'écria-t-elle +en reculant. + +Il y eut une courte lutte. Le sang était monté aux joues de l'abbé; +il avait croisé les bras, comme pour résister à la tentation de la +battre. Elle, adossée au mur, s'était redressée, avec le désespoir de +sa faiblesse. Puis, vaincue, elle tendit les mains, elle balbutia: + +--Je vous en supplie, laissez-moi ici.... Je vous obéirai. + +Et, comme elle éclatait en sanglots, il s'en alla, en haussant les +épaules, de l'air d'un mari qui redoute les crises de larmes. Madame +Faujas qui achevait tranquillement de dîner, avait assisté à cette +scène, la bouche pleine. Elle laissa pleurer Marthe tout à son aise. + +--Vous n'êtes pas raisonnable, ma chère enfant, dit-elle enfin en +reprenant des confitures. Vous finirez par vous faire détester +d'Ovide. Vous ne savez pas le prendre.... Pourquoi refusez-vous de +voyager, si cela doit vous faire du bien? Nous garderions votre +maison. Vous retrouveriez tout à sa place, allez! + +Marthe sanglotait toujours, sans paraître entendre. + +--Ovide a tant de soucis, continua la vieille dame. Savez-vous qu'il +travaille souvent jusqu'à quatre heures du matin.... Quand vous +toussez la nuit, cela l'affecte beaucoup et lui ôte toutes ses idées. +Il ne peut plus travailler, il souffre plus que vous.... Faites-le +pour Ovide, ma chère enfant; allez-vous en, revenez-nous bien +portante. + +Mais, relevant sa face rouge de larmes, mettant dans un cri toute son +angoisse, Marthe cria: + +--Ah! tenez, le ciel ment! + +Les jours suivants, il ne fut plus question du voyage à Nice. Madame +Mouret s'affolait à la moindre allusion. Elle refusait de quitter +Plassans, avec une énergie si désespérée, que le prêtre lui-même +comprit le danger d'insister sur ce projet. Elle commençait à +l'embarrasser terriblement dans son triomphe. Comme le disait Trouche +en ricanant, c'était elle qu'on aurait dû envoyer aux Tulettes la +première. Depuis l'enlèvement de Mouret, elle s'enfermait dans les +pratiques religieuses les plus rigides, évitant de prononcer le nom de +son mari, demandant à la prière un engourdissement de tout son être. +Mais elle restait inquiète, revenant de Saint-Saturnin, avec un besoin +plus âpre d'oubli. + +--La propriétaire tourne joliment de l'oeil, racontait chaque soir +Olympe à son mari. Aujourd'hui je l'ai accompagnée à l'église; j'ai dû +la ramasser par terre.... Tu rirais, si je te répétais tout ce qu'elle +vomit contre Ovide; elle est furieuse, elle dit qu'il n'a pas de +coeur, qu'il l'a trompée en lui promettant un tas de consolations. Et +contre le bon Dieu, donc! Il faut l'entendre! Il n'y a qu'une dévote +pour si mal parler de la religion. On croirait que le bon Dieu lui a +fait tort d'une grosse somme d'argent.... Veux-tu que je te dise? je +crois que son mari vient lui tirer les pieds, la nuit. + +Trouche s'amusait beaucoup de toutes ces histoires. + +--Tant pis pour elle, répondait-t-il. Si ce farceur de Mouret est +là-bas, c'est qu'elle l'a bien voulu. A la place de Faujas, je sais +comment j'arrangerais les choses; je la rendrais contente et douce +comme un mouton. Mais il est bête, Faujas; il y laissera sa peau, tu +verras.... Écoute, ma fille, ton frère n'est pas assez gentil avec +nous pour qu'on le tire d'embarras. Moi, je rirais le jour où la +propriétaire lui fera faire le plongeon. Que diable, quand on est bâti +comme ça, on ne met pas une femme dans son feu! + +--Oui, Ovide nous méprise trop, murmurait Olympe. + +Alors Trouche baissait la voix. + +--Dis donc, si la propriétaire se jetait dans quelque puits avec ton +bête de frère, nous resterions les maîtres; la maison serait à nous. +Il y aurait une jolie pelote à faire.... Ce serait un vrai dénoûment, +celui-là. + +Les Trouche d'ailleurs, avaient envahi le rez-de-chaussée, depuis le +départ de Mouret. Olympe s'était plainte d'abord que les cheminées +fumaient, en haut; puis, elle avait fini par persuader à Marthe que le +salon, abandonné jusque-là, était la pièce la plus saine de la maison. +Rose ayant reçu l'ordre d'y faire un grand feu, les deux femmes +passèrent là les journées, dans des causeries sans fin, en face des +bûches énormes qui flambaient. Un des rêves d'Olympe était de vivre +ainsi, bien habillée, allongée sur un canapé, au milieu du luxe d'un +bel appartement. Elle décida Marthe à changer le papier du salon, +à acheter des meubles et un tapis. Alors, elle fut une dame. Elle +descendait en pantoufles et en peignoir, elle parlait en maîtresse de +maison. + +--Cette pauvre madame Mouret, disait-elle, a tant de tracas, qu'elle +m'a suppliée de l'aider. Je m'occupe un peu de ses affaires. Que +voulez-vous? c'est une bonne oeuvre. + +Elle avait, en effet, su gagner la confiance de Marthe, qui, par +lassitude, se déchargeait sur elle des menus soins de la maison. +C'était elle qui tenait les clefs de la cave et des armoires; en +outre, elle payait les fournisseurs. Longtemps elle se consulta pour +savoir si elle manoeuvrerait de façon à s'installer également dans +la salle à manger. Mais Trouche l'en dissuada: ils ne seraient plus +libres de manger ni de boire à leur gré; ils n'oseraient seulement +pas boire leur vin pur ni inviter un ami à venir prendre le café. +Seulement, Olympe promit à son mari de lui monter sa portion des +desserts. Elle s'emplissait les poches de sucre, elle apportait +jusqu'à des bouts de bougie. A cet effet, elle avait cousu de grandes +poches de toile, qu'elle attachait sous sa jupe et qu'elle mettait un +bon quart d'heure à vider chaque soir. + +--Vois-tu, c'est une poire pour la soif, murmurait-elle en entassant +les provisions pêle-mêle dans une malle, qu'elle poussait ensuite sous +son lit. Si nous venions à nous lâcher avec la propriétaire, nous +trouverions là de quoi aller un bout de temps.... Il faudra que je +monte des pots de confitures et du petit salé. + +--Tu es bien bonne de te cacher, répondait Trouche. A ta place, je me +ferais apporter tout ça par Rose, puisque tu es la maîtresse. + +Lui, s'était donné le jardin. Longtemps il avait jalousé Mouret en le +voyant tailler ses arbres, sabler ses allées, arroser ses laitues; il +caressait le rêve d'avoir à son tour un coin de terre, où il bêcherait +et planterait à son aise. Aussi, lorsque Mouret ne fut plus là, +envahit-il le jardin avec des projets de bouleversements, de +transformations complètes. Il commença par condamner les légumes. Il +se disait d'âme tendre et aimait les fleurs. Mais le travail de la +bêche le fatigua dès le second jour; un jardinier fut appelé, qui +défonça les carrés sous ses ordres, jeta au fumier les salades, +prépara le sol à recevoir au printemps des pivoines, des rosiers, des +lis, des graines de pieds-d'alouette et de volubilis, des boutures +d'oeillets et de géraniums. Puis, une idée lui poussa: il crut +comprendre que le deuil, l'air noir des plates-bandes, leur venait de +ces grands buis sombres qui les bordaient, et il médita longuement +d'arracher les buis. + +--Tu as bien raison, déclara Olympe consultée; ça ressemble à un +cimetière. Moi, j'aimerais pour bordure des branches de fonte imitant +des bois rustiques.... Je déciderai la propriétaire. Fais toujours +arracher les buis. + +Les buis furent arrachés. Huit jours plus tard, le jardinier posait +les bois rustiques. Trouche déplaça encore plusieurs arbres fruitiers +qui gênaient la vue, fit repeindre les tonnelles en vert clair, +orna le jet d'eau de rocailles. La cascade de M. Rastoil le tentait +furieusement; mais il se contenta de choisir la place où il en +établirait une semblable, «si les affaires marchaient bien». + +--Ce sont les voisins qui doivent ouvrir des yeux! disait-il le soir à +sa femme. Ils voient bien qu'un homme de goût est là maintenant.... Au +moins, cet été, quand nous nous mettrons à la fenêtre, ça sentira bon, +et nous aurons une jolie vue. + +Marthe laissait faire, approuvait tous les projets qu'on lui +soumettait; d'ailleurs, on finissait par ne plus même la consulter. +Les Trouche n'avaient à lutter que contre madame Faujas, qui +continuait à leur disputer la maison pied à pied. Lorsque Olympe +s'était emparée du salon, elle avait dû livrer une bataille en règle +à sa mère. Peu s'en était fallu que celle-ci ne l'emportât. Ce fut le +prêtre qui dérangea la victoire. + +--Ta gueuse de soeur dit pis que pendre de nous à la propriétaire, se +plaignait sans cesse madame Faujas. Je vois dans son jeu, elle veut +nous supplanter, avoir tout l'agrément pour elle.... Est-ce qu'elle +ne s'établit pas maintenant dans le salon, comme une dame, cette +vaurienne! + +Le prêtre n'écoutait pas, avait des gestes brusques d'impatience. Un +jour il se fâcha, il cria: + +--Je vous en prie, mère, laissez-moi tranquille. Ne me parlez plus +d'Olympe ni de Trouche.... Qu'ils se fassent pendre, s'ils veulent! + +--Ils prennent la maison, Ovide, ils ont des dents de rat. Quand +tu voudras ta part, ils auront tout rongé.... Il n'y a que toi qui +puisses les faire tenir tranquilles. Il regarda sa mère avec son +sourire mince. + +--Mère, vous m'aimez bien, murmura-t-il; je vous pardonne.... +Rassurez-vous, je veux autre chose que la maison; elle n'est pas à +moi, et je ne garde que ce que je gagne. Vous serez glorieuse, lorsque +vous verrez ma part.... Trouche m'a été utile. Il faut bien fermer un +peu les yeux. + +Madame Faujas dut alors battre en retraite. Elle le fit de +très-mauvaise grâce, en grondant sous les rires de triomphe dont +Olympe la poursuivait. Le désintéressement absolu de son fils la +désespérait dans ses rudes appétits, dans ses économies prudentes +de paysanne. Elle aurait voulu mettre la maison en sûreté, vide et +propre, pour qu'Ovide la trouvât, le jour où il en aurait besoin. +Aussi les Trouche, avec leurs dents longues, lui causaient-ils un +désespoir d'avare dépouillé par des étrangers; il lui semblait qu'ils +dévoraient son bien, qu'ils lui mangeaient la chair, qu'ils les +mettaient sur la paille, elle et son enfant préféré. Quand l'abbé +lui eut défendu de s'opposer au lent envahissement des Trouche, elle +résolut tout au moins de sauver du pillage ce qu'elle pourrait. Alors, +elle se prit à voler dans les armoires, comme Olympe; elle s'attacha +aussi de grandes poches sous les jupes; elle eut un coffre qu'elle +emplit de tout ce qu'elle ramassa, provisions, linge, petits objets. + +--Que cachez-vous donc là, mère? lui demanda un soir l'abbé en entrant +dans sa chambre, attiré par le bruit qu'elle faisait en remuant le +coffre. + +Elle balbutia. Mais lui, comprenant, s'abandonna à une colère +épouvantable. + +--Quelle honte! cria-t-il. Vous voilà voleuse, maintenant! Et +qu'arriverait-il, si l'on vous surprenait? Je serais la fable de la +ville. + +--C'est pour toi, Ovide, murmurait-elle. --Voleuse, ma mère est +voleuse! Vous croyez peut-être que je vole aussi, moi, que je suis +venu ici pour voler, que ma seule ambition est d'allonger les mains et +de voler! Mon Dieu! quelle idée avez-vous donc de moi?... Il faudra +nous séparer, mère, si nous ne nous entendons pas davantage. + +Cette parole terrassa la vieille femme. Elle était restée agenouillée +devant le coffre; elle se trouva assise sur le carreau, toute pâle, +étranglant, les mains tendues. Puis, quand elle put parler: + +--C'est pour toi, mon enfant, pour toi seul, je te jure.... Je te l'ai +dit, ils prennent tout; elle emporte tout dans ses poches. Toi, tu +n'auras rien, pas un morceau de sucre.... Non, non, je ne prendrai +plus rien, puisque cela te contrarie; mais tu me garderas avec toi, +n'est-ce pas? tu me garderas avec toi.... + +L'abbé Faujas ne voulut rien lui promettre, tant qu'elle n'aurait pas +remis en place tout ce qu'elle avait enlevé. Il présida lui-même, +pendant près d'une semaine, au déménagement secret du coffre; il lui +regardait emplir ses poches et attendait qu'elle remontât pour faire +un nouveau voyage. Par prudence, il ne lui laissait faire que deux +voyages, le soir. La vieille femme avait le coeur crevé, à chaque +objet qu'elle rendait; elle n'osait pleurer, mais des larmes de regret +lui gonflaient les paupières; ses mains étaient plus tremblantes +que lorsqu'elle avait vidé les armoires. Ce qui l'acheva, ce fut de +constater, dès le second jour, que sa fille Olympe, à chaque chose +qu'elle replaçait, venait derrière elle, et s'en emparait. Le linge, +les provisions, les bouts de bougie, ne faisaient que changer de +poche. + +--Je ne descends plus rien, dit-elle à son fils en se révoltant sous +ce coup imprévu. C'est inutile, ta soeur ramasse tout derrière mon +dos. Ah! la coquine! Autant valait-il lui donner le coffre. Elle doit +avoir un joli magot, là-haut .... Je t'en supplie, Ovide, laisse-moi +garder ce qui reste. Ça ne fait pas de tort à la propriétaire, +puisque, de toutes les façons, c'est perdu pour elle. + +--Ma soeur est ce qu'elle est, répondit tranquillement le prêtre; mais +je veux que ma mère soit une honnête femme. Vous m'aiderez davantage +en ne commettant pas de pareilles actions. + +Elle dut tout rendre, et elle vécut dès lors dans une haine farouche +des Trouche, de Marthe, de la maison entière. Elle disait que le jour +viendrait où il lui faudrait défendre Ovide contre tout ce monde. + +Les Trouche alors régnèrent en maîtres. Ils achevèrent la conquête +de la maison, ils pénétrèrent dans les coins les plus étroits. +L'appartement de l'abbé fut seul respecté. Ils ne tremblaient que +devant lui. Ce qui ne les empêchait pas d'inviter des amis, de faire +des «gueuletons» qui duraient jusqu'à deux heures du matin. Guillaume +Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgré ses +trente-sept ans, minaudait, et plus d'un collégien échappé la serra +de fort près, ce qui lui donnait des rires de femme chatouillée et +heureuse. La maison devint pour elle un paradis. Trouche ricanait, +la plaisantait, lorsqu'il était seul avec elle; il prétendait avoir +trouvé un cartable d'écolier sous ses jupons. + +--Tiens! disait-elle sans se fâcher, est-ce que tu ne t'amuses pas, +toi?... Tu sais bien que nous sommes libres. + +La vérité était que Trouche avait failli compromettre cette vie de +cocagne par une escapade trop forte. Une religieuse l'avait surpris +en compagnie de la fille d'un tanneur, de cette grande gamine blonde +qu'il couvait des yeux depuis longtemps. La petite raconta qu'elle +n'était pas la seule, que d'autres aussi avaient reçu des bonbons. +La religieuse, connaissant la parenté de Trouche avec le curé de +Saint-Saturnin, eut la prudence de ne pas ébruiter l'aventure, avant +d'avoir vu ce dernier. Il la remercia, lui fit entendre que la +religion serait la première à souffrir d'un pareil scandale. L'affaire +fut étouffée, les dames patronnesses de l'oeuvre ne soupçonnèrent +rien. Mais l'abbé Faujas eut avec son beau-frère une explication +terrible, qu'il provoqua devant Olympe, pour que la femme possédât une +arme contre le mari et pût le tenir en respect. Aussi depuis cette +histoire, chaque fois que Trouche la contrariait, Olympe lui +disait-elle sèchement: + +--Va donc donner des bonbons aux petites filles! Ils eurent longtemps +une autre épouvante. Malgré la vie grasse qu'ils menaient, bien que +fournis de tout par les armoires de la propriétaire, ils étaient +criblés de dettes dans le quartier. Trouche mangeait ses appointements +au café; Olympe employait à des fantaisies l'argent qu'elle tirait +des poches de Marthe, en lui racontant des histoires extraordinaires. +Quant aux choses nécessaires à la vie, elles étaient prises +religieusement à crédit par le ménage. Une note qui les inquiéta +beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Bane,--elle +montait à plus de cent francs, --d'autant plus que ce pâtissier était +un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l'abbé Faujas. +Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène +épouvantable; mais le jour où la note lui fut présentée, l'abbé Faujas +paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le +prêtre semblait au-dessus de ces misères; il continuait à vivre, noir +et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s'apercevoir des +dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu +faisait craquer les plafonds. Tout s'abîmait autour de lui, pendant +qu'il allait droit à son rêve d'ambition. Il campait toujours en +soldat dans sa grande chambre nue, ne s'accordant aucun bien-être, se +fâchant quand on voulait le gâter. Depuis qu'il était le maître de +Plassans, il redevenait sale: son chapeau était rouge, ses bas se +crottaient; sa soutane, reprisée chaque matin par sa mère, ressemblait +à la loque lamentable, usée, blanchie, qu'il portait dans les premiers +temps. + +--Bah! elle est encore très-bonne, répondait-il, lorsqu'on hasardait +autour de lui quelques timides observations. + +Et il l'étalait, la promenait dans les rues, la tête haute, sans +s'inquiéter des étranges regards qu'on lui jetait. Il n'y avait pas de +bravade dans son cas; c'était une pente naturelle. Maintenant qu'il +croyait ne plus avoir besoin de plaire, il retournait à son dédain de +toute grâce. Son triomphe était de s'asseoir tel qu'il était, avec son +grand corps mal taillé, sa rudesse, ses vêtements crevés, au milieu de +Plassans conquis. + +Madame de Condamin blessée de cette odeur âcre de combattant qui +montait de sa soutane, voulut un jour le gronder maternellement. + +--Savez-vous que ces dames commencent à vous détester? lui dit-elle +en riant. Elles vous accusent de ne plus faire le moindre frais de +toilette.... Auparavant, lorsque vous tiriez votre mouchoir, il +semblait qu'un enfant de choeur balançât un encensoir derrière vous. + +Il parut très-etonné. Il n'avait pas changé, croyait-il. Mais elle se +rapprocha, et d'une voix amicale: + +--Voyons, mon cher curé, vous me permettrez de vous parler à coeur +ouvert.... Eh bien! vous avez tort de vous négliger. C'est à peine si +votre barbe est faite, vous ne vous peignez plus, vos cheveux sont +ébourriffés comme si vous veniez de vous battre à coups de poing. Je +vous assure, cela produit un très-mauvais effet.... Madame Rastoil +et madame Delangre me disaient hier qu'elles ne vous reconnaissaient +plus. Vous compromettez vos succès. + +Il se mit à rire, d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et +puissante. --Maintenant c'est fait, se contenta-t-il de répondre; il +faudra bien qu'elles me prennent mal peigné. + +Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se +dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. +Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle; ses grosses +mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut +positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné +grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, +le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore +son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le +quitter; elles venaient a lui avec des frissons dont elles goûtaient +la fièvre. + +--Ma chère, avouait madame de Condamin à Marthe, j'avais tort en +voulant qu'il se parfumât; je m'habitue, je trouve même qu'il est +beaucoup mieux.... Voilà un homme! + +L'abbé Faujas régnait surtout à l'évêché. Depuis les élections, +il avait fait à monseigneur Rousselot une vie de prélat fainéant. +L'évêque vivait avec ses chers bouquins, dans son cabinet, où l'abbé, +qui dirigeait le diocèse de la pièce voisine, le tenait réellement +sous clef, le laissant voir seulement aux personnes dont il ne se +défiait pas. Le clergé tremblait sous ce maître absolu; les +vieux prêtres en cheveux blancs se courbaient avec leur humilité +ecclésiastique, leur abandon de toute volonté. Souvent, monseigneur +Rousselot enfermé avec l'abbé Surin, pleurait de grosses larmes +silencieuses; il regrettait la main sèche de l'abbé Fenil, qui avait +des heures de caresse, tandis que, maintenant, il se sentait comme +écrasé sous une pression implacable et continue. Puis, il souriait, il +se résignait, murmurant avec son égoïsme aimable: + +--Allons, mon enfant, mettons-nous au travail.... Je ne devrais pas me +plaindre, j'ai la vie que j'ai toujours rêvée: une solitude absolue et +des livres. Il soupirait, il ajoutait à voix basse: + +--Je serais heureux, si je ne craignais de vous perdre, mon cher +Surin.... Il finira par ne plus vous tolérer ici. Hier, il m'a paru +vous regarder avec des yeux soupçonneux. Je vous en conjure, dites +toujours comme lui, mettez-vous de son côté, ne m'épargnez pas. Hélas! +je n'ai plus que vous. + +Deux mois après les élections, l'abbé Vial, un des grands vicaires de +monseigneur, alla s'installer à Rome. Naturellement l'abbé Faujas se +donna la place, bien qu'elle fût promise depuis longtemps à +l'abbé Bourrette. Il ne nomma pas même ce dernier à la cure de +Saint-Saturnin, qu'il quittait; il mit là un jeune prêtre ambitieux, +dont il avait fait sa créature. + +--Monseigneur n'a pas voulu entendre parler de vous, dit-il sèchement +à l'abbé Bourrette, lorsqu'il le rencontra. + +Et comme le vieux prêtre balbutiait qu'il verrait monseigneur, qu'il +lui demanderait une explication, il ajouti plus doucement: + +--Monseigneur est trop souffrant pour vous recevoir. Reposez-vous sur +moi, je plaiderai votre cause. + +Dès son entrée à la Chambre, M. Delangre avait voté avec la majorité. +Plassans était conquis ouvertement à l'empire. Il semblait même que +l'abbé mît quelque vengeance à brutaliser ces bourgeois prudents, +condamnant de nouveau les petites portes de l'impasse des +Chevillottes, forçant M. Rastoil et ses amis à entrer chez le +sous-préfet par la place, par la porte officielle. Quand il se +montrait aux réunions intimes, ces messieurs restaient très-humbles +devant lui. Et telle était la fascination, la terreur sourde de son +grand corps débraillé, que, même lorsqu'il n'était pas là, personne +n'osait risquer le moindre mot équivoque sur son compte. + +--C'est un homme du plus grand mérite, déclarait M. Péqueur +des Saulaies, qui comptait sur une préfecture. --Un homme bien +remarquable, répétait le docteur Porquier. + +Tous hochaient la tête. M. de Condamin, que ce concert d'éloges +finissait par agacer, se donnait parfois la joie de les mettre dans +l'embarras. + +--Il n'a pas un bon caractère, en tout cas, murmurait-il. Cette phrase +glaçait la société. Chacun de ces messieurs soupçonnait son voisin +d'être vendu au terrible abbé. + +--Le grand vicaire a le coeur excellent, hasardait M. Rastoil +prudemment; seulement, comme tous les grands esprits, il est peut-être +d'un abord un peu sévère. + +--C'est absolument comme moi, je suis très-facile à vivre et j'ai +toujours passé pour un homme dur, s'écriait M. de Bourdeu, réconcilié +avec la société depuis qu'il avait eu un long entretien particulier +avec l'abbé Faujas. + +Et, voulant remettre tout le monde à son aise, le président reprenait: + +--Savez-vous qu'il est question d'un évêché pour le grand vicaire? + +Alors, c'était un épanouissement. M. Maffre comptait bien que ce +serait à Plassans même que l'abbé Faujas deviendrait évêque, après le +départ de monseigneur Rousselot, dont la santé était chancelante. + +---Chacun y gagnerait, disait naïvement l'abbé Bourrette. La maladie a +aigri monseigneur, et je sais que notre excellent Faujas fait les plus +grands efforts pour détruire dans son esprit certaines préventions +injustes. + +--Il vous aime beaucoup, assurait le juge Paloque, qui venait d'être +décoré; ma femme l'a entendu se plaindre de l'oubli dans lequel on +vous laisse. + +Lorsque l'abbé Surin était là, il faisait chorus; mais, bien qu'il eût +la mître dans la poche, selon l'expression des prêtres du diocèse, le +succès de l'abbé Faujas l'inquiétait. Il le regardait de son air joli, +blessé de sa rudesse, se souvenant de la prédiction de monseigneur, +cherchant la fente qui ferait tomber en poudre le colosse. + +Cependant, ces messieurs étaient satisfaits, sauf M. de Bourdeu et +M. Péqueur des Saulaies, qui attendaient encore les bonnes grâces du +gouvernement. Aussi ces deux-là étaient-ils les plus chauds partisans +de l'abbé Faujas. Les autres, à la vérité, se seraient révoltés +volontiers, s'ils avaient osé; ils étaient las de la reconnaissance +continue exigée par le maître, ils souhaitaient ardemment qu'une main +courageuse les délivrât. Aussi échangèrent-ils d'étranges regards, +aussitôt détournés, le jour où madame Paloque demanda, en affectant +une grande indifférence: + +--Et l'abbé Fenil, que devient-il donc? Il y a un siècle que je n'ai +entendu parler de lui. + +Un profond silence s'était fait. M. de Condamin était seul capable de +se hasarder sur un terrain aussi brûlant; on le regarda. + +--Mais, répondit-il tranquillement, je le crois claquemuré dans sa +propriété des Tulettes. + +Et madame de Condamin ajouta avec un rire d'ironie: + +--On peut dormir en paix: c'est un homme fini, qui ne se mêlera plus +des affaires de Plassans. + +Marthe seule restait un obstacle. L'abbé Faujas la sentait lui +échapper chaque jour davantage; il roidissait sa volonté, appelait ses +forces de prêtre et d'homme pour la plier, sans parvenir à modérer en +elle l'ardeur qu'il lui avait soufflée. Elle allait au but logique de +toute passion, exigeait d'entrer plus avant à chaque heure dans la +paix, dans l'extase, dans le néant parfait du bonheur divin. Et +c'était en elle une angoisse mortelle d'être comme murée au fond de sa +chair, de ne pouvoir se hausser à ce seuil de lumière, qu'elle croyait +apercevoir, toujours plus loin; toujours plus haut. Maintenant, elle +grelottait, à Saint-Saturnin, dans cette ombre froide où elle avait +goûté des approches si pleines d'ardentes délices; les ronflements +des orgues passaient sur sa nuque inclinée, sans soulever ses poils +follets d'un frisson de volupté; les fumées blanches de l'encens ne +l'assoupissaient plus au milieu d'un rêve mystique; les chapelles +flambantes, les saints ciboires rayonnant comme des astres, les +chasubles d'or et d'argent, pâlissaient, se noyaient, sous ses regards +obscurcis de larmes. Alors, ainsi qu'une damnée, brûlée des feux du +paradis, elle levait les bras désespérément, elle réclamait l'amant +qui se refusait à elle, balbutiant, criant: + +--Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi vous-êtes vous retiré de moi? + +Honteuse, comme blessée de la froideur muette des voûtes, Marthe +quittait l'église avec la colère d'une femme dédaignée. Elle rêvait +des supplices pour offrir son sang; elle se débattait furieusement +dans cette impuissance à aller plus loin que la prière, à ne pas se +jeter d'un bond entre les bras de Dieu. Puis, rentrée chez elle, elle +n'avait d'espoir qu'en l'abbé Faujas. Lui seul pouvait la donner +à Dieu; il lui avait ouvert les joies de l'initiation, il devait +maintenant déchirer le voile entier. Et elle imaginait une suite de +pratiques aboutissant à la satisfaction complète de son être. Mais +le prêtre s'emportait, s'oubliait jusqu'à la traiter grossièrement, +refusait de l'entendre, tint qu'elle ne serait point à genoux, +humiliée, inerte, ainsi qu'un cadavre. Elle l'écoutait, debout, +soulevée par une révolte de tout son corps, tournant contre lui la +rancune de ses désirs trompés, l'accusant de la lâche trahison dont +elle agonisait. + +Souvent, la vieille madame Rougon crut devoir intervenir entre l'abbé +et sa fille, comme elle le faisait autrefois entre celle-ci et Mouret. +Marthe lui ayant conté ses chagrins, elle parla au prête en belle-mère +voulant le bonheur de ses enfants, passant le temps à mettre la paix +dans leur ménage. --Voyons, lui dit-elle en souriant, vous ne pouvez +donc vivre tranquilles! Marthe se plaint toujours, et vous sembla +continuellement la bouder.... Je sais bien que les femmes +sont exigeantes, mais avouez aussi que vous manquez un peu de +complaisance.... Je suis vraiment peinée de ce qui se passe; il serait +si facile de vous entendre! Je vous en prie, mon cher abbé, soyez plus +doux. + +Elle le grondait aussi amicalement de sa mauvaise tenue. Elle sentait, +de son flair de femme adroite, qu'il abusait de la victoire. Puis +elle excusait sa fille; la chère enfant avait beaucoup souffert, sa +sensibilité nerveuse demandait de grands ménagements; d'ailleurs, elle +possédait un excellent caractère, un naturel aimant, dont un homme +habile devait disposer à sa guise. Mais, un jour qu'elle lui +enseignait ainsi la façon de faire de Marthe tout ce qu'il voudrait, +l'abbé Faujas se lassa de ces éternels conseils. + +--Eh! non, cria-t-il brutalement, votre fille est folle, elle +m'assomme, je ne veux plus m'occuper d'elle.... Je payerais cher le +garçon qui m'en débarrasserait. + +Madame Rougon le regarda fixement, les lèvres pincées. + +--Écoutez, mon cher, lui répondit-elle au bout d'un silence, vous +manquez de tact; cela vous perdra. Faites la culbute, si ça vous +amuse. Moi, en somme, je m'en lave les mains. Je vous ai aidé, non pas +pour vos beaux yeux, mais pour être agréable à nos amis de Paris. On +m'écrivait de vous piloter, je vous pilotais.... Seulement, retenez +bien ceci: je ne souffrirai pas que vous veniez faire le maître chez +moi. Que le petit Péqueur, que le bonhomme Rastoil tremblent à la vue +de votre soutane, cela est bon. Nous autres, nous n'avons pas peur, +nous entendons rester les maîtres. Mon mari a conquis Plassans avant +vous, et nous garderons Plassans, je vous en préviens. + +A partir de ce jour, il y eut un grand froid entre les Rougon et +l'abbé Faujas. Lorsque Marthe vint se plaindre de nouveau, sa mère lui +dit nettement: + +--Ton abbé se moque de toi. Tu n'auras jamais la moindre satisfaction +avec cet homme.... A ta place, je ne me gênerais pas pour lui jeter +à la figure ses quatre vérités. D'abord, il est sale comme un peigne +depuis quelque temps; je ne comprends pas comment tu peux manger à +côté de lui. + +La vérité était que madame Rougon avait soufflé à son mari un plan +fort ingénieux. Il s'agissait d'évincer l'abbé pour bénéficier de +son succès. Maintenant que la ville votait correctement, Rougon, qui +n'avait point voulu risquer une campagne ouverte, devait suffire à +la maintenir dans le bon chemin. Le salon vert n'en serait que plus +puissant. Félicité, dès lors, attendit avec cette ruse patiente à +laquelle elle devait sa fortune. + +Le jour où sa mère lui jura que l'abbé «se moquait d'elle», Marthe +se rendit à Saint-Saturnin, le coeur saignant, résolue à un appel +suprême. Elle demeura là deux heures, dans l'église déserte, +épuisant les prières, attendant l'extase, se torturant à chercher +le soulagement. Des humilités l'aplatissaient sur les dalles, des +révoltes la redressaient les dents serrées, tandis que tout son être, +tendu follement, se brisait à ne saisir, à ne baiser que le vide de +sa passion. Quand elle se leva, quand elle sortit, le ciel lui parut +noir; elle ne sentait pas le pavé sons ses pieds, et les rues étroites +lui laissaient l'impression d'une immense solitude. Elle jeta son +chapeau et son châle sur la table de la salle à manger, elle monta +droit à la chambre de l'abbé Faujas. + +L'abbé, assis devant sa petite table, songeait, la plume tombée des +doigts. Il lui ouvrit, préoccupé; mais, lorsqu'il l'aperçut toute pâle +devant lui, avec une résolution ardente dans les yeux, il eut un geste +de colère. + +--Que voulez-vous? demanda-t-il, pourquoi êtes-vous montée?... +Redescendez et attendez-moi, si vous avez quelque chose à me dire. + +Elle le poussa, elle entra sans prononcer une parole. + +Lui, hésita un instant, luttant contre la brutalité qui lui faisait +déjà lever la main. Il restait debout, en face d'elle, sans refermer +la porte grande ouverte. + +--Que voulez vous? répéta-t-il; je suis occupé. + +Alors, elle alla fermer la porte. Puis, seule avec lui, elle +s'approcha. Elle dit enfin: + +--J'ai à vous parler. + +Elle s'était assise, regardant la chambre, le lit étroit, la commode +pauvre, le grand Christ de bois noir, dont la brusque apparition sur +la nudité du mur lui donna un court frisson. Une paix glaciale tombait +du plafond. Le foyer de la cheminée était vide, sans une pincée de +cendre. + +--Vous allez prendre froid, dit le prêtre d'une voix calmée. Je vous +en prie, descendons. + +--Non, j'ai à vous parler, dit-elle de nouveau. + +Et, les mains jointes, en pénitente qui se confesse: + +--Je vous dois beaucoup.... Avant votre venue, j'étais sans âme. C'est +vous qui avez voulu mon salut. C'est par vous que j'ai connu les +seules joies de mon existence. Vous êtes mon sauveur et mon père. +Depuis cinq ans, je ne vis que par vous et pour vous. + +Sa voix se brisait, elle glissait sur les genoux. Il l'arrêta d'un +geste. + +--Eh bien! cria-t-elle, aujourd'hui je souffre, j'ai besoin de votre +aide.... Écoutez-moi, mon père. Ne vous retirez pas de moi. Vous ne +pouvez m'abandonner ainsi.... Je vous dis que Dieu ne m'entend plus. +Je ne le sens plus.... Ayez pitié, je vous en prie. Conseillez-moi, +menez-moi à ces grâces divines dont vous m'avez fait connaître les +premiers bonheurs; apprenez-moi ce que je dois faire pour guérir, pour +aller toujours plus avant dans l'amour de Dieu. --Il faut prier, dit +gravement le prêtre. + +--J'ai prié, j'ai prié pendant des heures, la tête dans les mains, +cherchant à m'anéantir au fond de chaque mot d'adoration, et je n'ai +pas été soulagée, et je n'ai pas senti Dieu. + +--Il faut prier, prier encore, prier toujours, prier jusqu'à ce que +Dieu soit touché et qu'il descende en vous. + +Elle le regardait avec angoisse. + +--Alors, demanda-t-elle, il n'y a que la prière? Vous ne pouvez rien +pour moi? + +--Non, rien, déclara-t-il rudement. + +Elle leva ses mains tremblantes, dans un élan désespéré, la gorge +gonflée de colère. Mais elle se contint. Elle balbutia: + +--Votre ciel est fermé. Vous m'avez menée jusque-là pour me heurter +contre ce mur..... J'étais bien tranquille, vous vous souvenez, quand +vous êtes venu. Je vivais dans mon coin, sans un désir, sans une +curiosité. Et c'est vous qui m'avez reveillée avec des paroles qui +me retournaient le coeur. C'est vous qui m'avez fait entrer dans une +autre jeunesse .... Ah! vous ne savez pas quelles jouissances vous me +donniez, dans les commencements! C'était une chaleur en moi, douce, +qui allait jusqu'au bout de mon être. J'entendais mon coeur. J'avais +une espérance immense. A quarante ans, cela me semblait ridicule +parfois, et je souriais; puis, je me pardonnais, tant je me trouvais +heureuse.... Mais, maintenant, je veux le reste du bonheur promis. Ça +ne peut pas être tout. Il y a autre chose, n'est-ce pas? Comprenez +donc que je suis lasse de ce désir toujours en éveil, que ce désir m'a +brûlée, que ce désir me met en agonie. Il faut que je me dépêche, à +présent que je n'ai plus de santé; je ne veux pas être dupe.... Il y a +autre chose, dites-moi qu'il y a autre chose. + +L'abbé Faujas restait impassible, laissant passer ce flot de paroles +ardentes. --Il n'y a rien, il n'y a rien! continua-t-elle avec +emportement; alors vous m'avez trompée.... Vous m'avez promis le ciel, +en bas, sur la terrasse, par ces soirées pleines d'étoiles. Moi, j'ai +accepté. Je me suis vendue, je me suis livrée. J'étais folle, dans ces +premières tendresses de la prière.... Aujourd'hui, le marché ne tient +plus; j'entends rentrer dans mon coin, retrouver ma vie calme. +Je mettrai tout le monde à la porte, j'arrangerai la maison, je +raccommoderai le linge à ma place accoutumée, sur la terrasse.... Oui, +j'aimais à raccommoder le linge. La couture ne me fatiguait pas.... +Et je veux que Désirée soit à côté de moi, sur son petit banc; elle +riait, elle faisait des poupées, la chère innocente.... + +Elle éclata en sanglots. + +--Je veux mes enfants!....C'étaient eux qui me protégeaient. +Lorsqu'ils n'ont plus été là, j'ai perdu la tête, j'ai commencé à mal +vivre.... Pourquoi me les avez-vous pris?... Ils s'en sont allés un à +un, et la maison m'est devenue comme étrangère. Je n'y avais plus le +coeur. J'étais contente, lorsque je la quittais pour une après-midi; +puis, le soir, quand je rentrais, il me semblait descendre chez des +inconnus. Jusqu'aux meubles qui me paraissaient hostiles et glacés. Je +haïssais la maison.... Mais j'irai les reprendre, les pauvres petits. +Ils changeront tout ici, dès leur arrivée.... Ah! si je pouvais me +rendormir de mon bon sommeil! + +Elle s'exaltait de plus en plus. Le prêtre tenta de la calmer par un +moyen qui lui avait souvent réussi. + +--Voyons, soyez raisonnable, chère dame, dit-il en cherchant à +s'emparer de ses mains pour les tenir serrées entre les siennes. + +--Ne me touchez pas! cria-t-elle en reculant. Je ne veux pas.... Quand +vous me tenez, je suis faible comme un enfant. La chaleur de vos mains +m'emplit de lâcheté.... Ce serait à recommencer demain; car je ne puis +plus vivre, voyez-vous, et vous ne m'apaisez que pour une heure. + +Elle était devenue sombre. Elle murmura: + +--Non, je suis damnée à présent. Jamais je n'aimerai plus la maison. +Et si les enfants venaient, ils demanderaient leur père.... Ah! tenez, +c'est cela qui m'étouffe.... Je ne serai pardonnée que lorsque j'aurai +dit mon crime à un prêtre. + +Et tombant à genoux: + +--Je suis coupable. C'est pourquoi la face de Dieu se détourne de moi. + +Mais l'abbé Faujas voulut la relever. + +--Taisez-vous, dit-il avec éclat. Je ne puis recevoir ici votre aveu. +Venez demain à Saint-Saturnin. + +--Mon père, reprit-elle en se faisant suppliante, ayez pitié! Demain, +je n'aurai plus la force. + +--Je vous défends de parler, cria-t-il plus violemment; je ne veux +rien savoir, je détournerai la tête, je fermerai les oreilles. + +Il reculait, les bras tendus, comme pour arrêter l'aveu sur les lèvres +de Marthe. Tous deux se regardèrent un instant en silence, avec la +sourde colère de leur complicité. + +--Ce n'est pas un prêtre qui vous entendrait, ajouta-t-il d'une voix +plus étouffée. Il n'y a ici qu'un homme pour vous juger et vous +condamner. + +--Un homme! répéta-t-elle affolée. Eh bien! cela vaut mieux. Je +préfère un homme. + +Elle se releva, continua dans sa fièvre: + +--Je ne me confesse pas, je vous dis ma faute. Après les enfants, j'ai +laissé partir le père. Jamais il ne m'a battue, le malheureux! C'était +moi qui étais folle. Je sentais des brûlures par tout le corps, et je +m'égratignais, j'avais besoin du froid des carreaux pour me calmer. +Puis, c'était une telle honte après la crise, de me voir ainsi toute +nue devant le monde, que je n'osais parler. Si vous saviez quels +effroyables cauchemars me jetaient par terre! Tout l'enfer me tournait +dans la tête. Lui, le pauvre homme, me faisait pitié, à claquer des +dents. Il avait peur de moi. Quand vous n'étiez plus là, il n'osait +approcher, il passait la nuit sur une chaise. + +L'abbé Faujas essaya de l'interrompre. + +--Vous vous tuez, dit-il. Ne remuez pas ces souvenirs. Dieu vous +tiendra compte de vos souffrances. + +--C'est moi qui l'ai envoyé aux Tulettes, reprit-elle, en lui imposant +silence d'un geste énergique. Vous tous, vous me disiez qu'il était +fou.... Ah! quelle vie intolérable! Toujours, j'ai eu l'épouvante de +la folie. Quand j'étais jeune, il me semblait qu'on m'enlevait le +crâne et que ma tête se vidait. J'avais comme un bloc de glace dans le +front. Eh bien! cette sensation de froid mortel, je l'ai retrouvée, +j'ai eu peur de devenir folle, toujours, toujours... Lui, on l'a +emmené. J'ai laissé faire. Je ne savais plus. Mais, depuis ce temps, +je ne peux fermer les yeux, sans le voir, là. C'est ce qui me rend +singulière, ce qui me cloue pendant des heures à la même place, les +yeux ouverts.... Et je connais la maison, je l'ai dans les yeux. +L'oncle Macquart me l'a montrée. Elle toute grise comme une prison, +avec des fenêtres noires. + +Elle étouffait. Elle porta à ses lèvres un mouchoir, qu'elle retira +tâché de quelques gouttes de sang. Le prêtre, les bras croisés +fortement, attendait la fin de la crise. + +--Vous savez tout, n'est-ce pas? acheva-t-elle en balbutiant. Je +suis une misérable, j'ai péché pour vous.... Mais donnez-moi la vie, +donnez-moi la joie, et j'entre sans remords dans ce bonheur surhumain +que vous m'avez promis. + +--Vous mentez, dit lentement le prêtre, je ne sais rien, j'ignorais +que vous eussiez commis ce crime. + +Elle recula à son tour, les mains jointes, bégayant, fixant sur lui +des regards terrifiés. Puis, emportée, perdant conscience, se faisant +familière: + +--Écoutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez, +n'est-ce pas? Je vous ai aimé, Ovide, le jour où vous êtes entré +ici.... Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait. +Mais je sentais bien que vous deviniez mon coeur. J'étais satisfaite, +j'espérais que nous pourrions être heureux un jour, dans une union +toute divine.... Alors, c'est pour vous que j'ai vidé la maison. Je +me suis trainée sur les genoux, j'ai été votre servante.... Vous ne +pouvez pourtant pas être cruel jusqu'au bout. Vous avez consenti à +tout, vous m'avez permis d'être à vous seul, d'écarter les obstacles +qui nous séparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que +me voilà malade, abandonnée, le coeur meurtri, la tête vide, il est +impossible que vous me repoussiez.... Nous n'avons rien dit tout haut, +c'est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence répondait. C'est +à l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prêtre. Vous m'avez dit +qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra.... Je vous aime, +Ovide, je vous aime, et j'en meurs. + +Elle sanglotait. L'abbé Faujas avait redressé sa haute taille, il +s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mépris de la femme. + +--Ah! misérable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez +raisonnable, que jamais vous n'en viendriez à cette honte de dire tout +haut ces ordures.... Oui, c'est l'éternelle lutte du mal contre les +volontés fortes. Vous êtes la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute +finale. Le prêtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et l'on devrait +vous chasser des églises, comme impures et maudites. + +--Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime, +secourez-moi. + +--Je vous ai déjà trop approchée, continua-t-il. Si j'échoue, ce +sera vous, femme, qui m'aurez ôté de ma force par votre seul désir. +Retirez-vous, allez-vous-en, vous êtes Satan! Je vous battrai pour +faire sortir le mauvais ange de votre corps. + +Elle s'était laissé glisser, assise à demi contre le mur muette de +terreur, devant le poing dont le prêtre la menaçait. Ses cheveux se +dénouaient, une grande mèche blanche lui barrait le front. Lorsque, +cherchant un secours dans la chambre nue, elle aperçut le Christ de +bois noir, elle eut encore la force de tendre les mains vers lui, d'un +geste passionné. + +--N'implorez pas la croix, s'écria le prêtre au comble de +l'emportement. Jésus a vécu chaste, et c'est pour cela qu'il a su +mourir. + +Madame Faujas rentrait, tenant au bras un gros panier de provisions. +Elle se débarrassa vite, en voyant son fils dans cette épouvantable +colère. Elle lui prit les bras. + +--Ovide, calme toi, mon enfant, murmura-t-elle en le caressant. + +Et, se tournant vers Marthe écrasée, la foudroyant du regard: + +--Vous ne pouvez donc pas le laisser tranquille!... Puis-qu'il ne veut +pas de vous, ne le rendez pas malade, au moins. Allons, descendez, il +est impossible que vous restiez là. Marthe ne bougeait pas. Madame +Faujas dut la relever et la pousser vers la porte; elle grondait, +l'accusait d'avoir attendu qu'elle fût sortie, lui faisait promettre +de ne plus remonter pour bouleverser la maison par de pareilles +scènes. Puis, elle ferma violemment la porte sur elle. + +Marthe descendit en chancelant. Elle ne pleurait plus. Elle répétait: + +--François reviendra, François les mettra tous à la rue. + + + +XXI + + +La voiture de Toulon, qui passait aux Tulettes, ou se trouvait un +relais, partait de Plassans à trois heures. Marthe, redressée par le +coup de fouet d'une idée fixe, ne voulut pas perdre un instant; elle +remit son châle et son chapeau, ordonna à Rose de s'habiller tout de +suite. + +--Je ne sais ce que madame peut avoir, dit la cuisinière à Olympe; je +crois que nous partons pour un voyage de quelques jours. + +Marthe laissa les clefs aux portes. Elle avait hâte d'être dans la +rue. Olympe, qui l'accompagnait, essayait vainement de savoir où elle +allait et combien de jours elle resterait absente. + +--Enfin, soyez tranquille, lui dit-elle sur le seuil, de sa voix +aimable; je soignerai bien tout, vous retrouverez tout en ordre.... +Prenez votre temps, faites vos affaires. Si vous allez à Marseille, +rapportez-nous des coquillages frais. + +Et Marthe n'avait pas tourné le coin de la rue Taravelle, qu'Olympe +prenait possession de la maison entière. Quand Trouche rentra, il +trouva sa femme en train de faire battre les portes, de fouiller les +meubles, furetant, chantonnant, emplissant les pièces du vol de ses +jupes. + +--Elle est partie, et sa rosse de bonne avec elle! lui cria-t-elle, +en s'étalant dans un fauteuil. Hein? ce serait une fameuse chance, si +elles restaient toutes les deux au fond d'un fossé!... N'importe, nous +allons être joliment à notre aise pendant quelque temps. Ouf! c'est +bon d'être seuls, n'est-ce pas, Honoré? Tiens, viens m'embrasser pour +la peine! Nous sommes chez nous, nous pouvons nous mettre en chemise, +si nous voulons. + +Cependant, Marthe et Rose arrivèrent juste sur le cours Sauvaire +comme la voiture de Toulon partait. Le coupé était libre. Quand +la domestique entendit sa maîtresse dire au conducteur qu'elle +s'arrêterait aux Tulettes, elle ne s'installa qu'en rechignant. La +voiture n'avait pas encore quitté la ville qu'elle grognait déjà, +répétant de son air revêche: + +--Moi qui croyais que vous étiez enfin raisonnable! Je m'imaginais +que nous partions pour Marseille voir monsieur Octave. Nous aurions +rapporté une langouste et des clovisses.... Ah bien! je me suis trop +pressée. Vous êtes toujours la même, vous allez toujours au chagrin, +vous ne savez qu'inventer pour vous mettre la tête à l'envers. + +Marthe, dans le coin du coupé, à demi évanouie, s'abandonnait. Une +faiblesse mortelle s'emparait d'elle, maintenant qu'elle ne se +roidissait plus contre la douleur qui lui brisait la poitrine. Mais la +cuisinière ne la regardait même pas. + +-- Si ce n'est pas une invention baroque d'aller voir monsieur! +reprenait-elle. Un joli spectacle, et qui va vous égayer! Nous en +aurons pour huit jours à ne pas dormir. Vous pourrez bien avoir peur +la nuit, du diable si je me lève pour regarder sous les meubles!... +Encore, si votre visite faisait du bien à monsieur; mais il est +capable de vous dévisager et d'en crever lui-même. J'espère bien qu'on +ne vous laissera pas entrer. C'est défendu d'abord.... Voyez-vous, +je n'aurais pas dû monter dans la voiture, quand vous avez parlé des +Tulettes; vous n'auriez peut-être pas osé faire la bêtise toute seule. + +Un soupir de Marthe l'interrompit. Elle se tourna, la vit toute blême +qui étouffait, et se fâcha plus fort, en baissant un carreau pour +donner de l'air. + +-- C'est cela, passez-moi entre les bras maintenant, n'est-ce pas? +Est-ce que vous ne seriez pas mieux dans votre lit, à vous soigner ? +Quand on pense que vous avez eu la chance de ne rencontrer autour de +vous que des gens dévoués, sans seulement dire merci au bon Dieu! Vous +savez bien que c'est la vérité. Monsieur le curé, sa mère, sa soeur, +jusqu'à monsieur Trouche, sont aux petits soins pour vous; ils se +jetteraient dans le feu, ils sont debout à toute heure du jour et de +la nuit. J'ai vu madame Olympe pleurer, oui pleurer, lorsque vous +étiez malade, la dernière fois. Eh bien! comment reconnaissez-vous +leurs bontés ? Vous les mettez dans la peine, vous partez comme une +sournoise pour voir monsieur, tout en sachant que cela leur fera +beaucoup de chagrin; car ils ne peuvent pas aimer monsieur, qui était +si dur pour vous... Tenez, voulez-vous que je vous le dise, madame +? le mariage ne vous a rien valu, vous avez pris la méchanceté de +monsieur. Entendez-vous, il y a des jours où vous êtes aussi méchante +que lui. + +Elle continua ainsi jusqu'aux Tulettes, défendant les Faujas et les +Trouche, accusant sa maîtresse de toutes sortes de vilenies. Elle +finit par dire: + +--Ce sont ces gens-là qui seraient de braves maîtres, s'ils avaient +assez d'argent pour avoir des domestiques! Mais la fortune ne tombe +jamais qu'aux mauvais coeurs. + +Marthe, plus calme, ne répondait pas. Elle regardait vaguement les +arbres maigres filer le long de la route, les vastes champs se déplier +comme des pièces d'étoffes brune. Les grondements de Rose se perdaient +dans les cahots de la voiture. + +Aux Tulettes, Marthe se dirigea vivement vers la maison de l'oncle +Macquart, suivie de la cuisinière, qui se taisait maintenant, haussant +les épaules, les lèvres pincées. + +--Comment! c'est toi! s'écria l'oncle, très-surpris. Je te croyais +dans ton lit. On m'avait raconté que tu étais malade.... Eh! eh! +petite, tu n'as pas l'air fort... Est-ce que tu viens me demander à +dîner ? + +--Je voudrais voir François, mon oncle, dit Marthe. + +--François ? répéta Macquart en la regardant en face, tu voudrais voir +François ? C'est l'idée d'une bonne femme. Le pauvre garçon a assez +crié après toi. Je l'apercevais du bout de mon jardin, qui donnait des +coups de poing dans les murs en t'appelant.... Ah! tu viens le voir ? +Je croyais que vous l'aviez tous oublié là-bas. + +De grosses larmes étaient montées aux yeux de Marthe. + +--Ce ne sera pas facile de le voir aujourd'hui, continua Macquart. Il +va être quatre heures. Puis, je ne sais trop si le directeur voudra te +donner la permission. Mouret n'est pas sage depuis quelque temps; il +casse tout, il parle de mettre le feu à la boutique. Dame! les fous ne +sont pas aimables tous les jours. + +Elle écoutait, toute frissonnante. Elle allait questionner l'oncle, +mais elle se contenta de tendre les mains vers lui. + +--Je vous en supplie, dit-elle. J'ai fait le voyage exprès; il faut +absolument que je parle à François aujourd'hui, à l'instant... Vous +avez des amis dans la maison, vous pouvez m'ouvrir les portes. + +--Sans doute, sans doute, murmura-t-il, sans se prononcer plus +nettement. + +Il semblait pris d'une grande perplexité, ne pénétrant pas clairement +la cause de ce voyage brusque, paraissant discuter le cas à un point +de vue personnel, connu de lui seul. Il interrogea du regard la +cuisinière, qui tourna le dos. Un mince sourire finit par paraître sur +ses lèvres. + +--Enfin, puisque tu le veux, murmura-t-il, je vais tenter l'affaire. +Seulement, souviens-toi que, si ta mère se fâchait, tu lui +expliquerais que je n'ai pas pu te résister.... J'ai peur que tu ne te +fasses du mal. Ça n'a rien de gai, je t'assure. + +Lorsqu'ils partirent, Rose refusa absolument de les accompagner. Elle +s'était assise devant un feu de souches de vigne, qui brûlait dans la +grande cheminée. + +--Je n'ai pas besoin d'aller me faire arracher les yeux, dit-elle +aigrement. Monsieur ne m'aimait pas assez.... Je reste ici, je préfère +me chauffer. + +--Vous seriez bien gentille alors de nous préparer un pot de vin +chaud, lui glissa l'oncle à l'oreille; le vin et le sucre sont là, +dans l'armoire. Nous aurons besoin de ça, quand nous reviendrons. + +Macquart ne fit pas entrer sa nièce par la grille principale de la +maison des Aliénés. Il tourna à gauche, demanda à une petite porte +basse le gardien Alexandre, avec lequel il échangea quelques paroles à +demi-voix. Puis, silencieusement, ils s'engagèrent tous trois dans des +corridors interminables. Le gardien marchait le premier. + +--Je vais t'attendre ici, dit Macquart en s'arrêtant dans une petite +cour; Alexandre restera avec toi. + +--J'aurais voulu être seule, murmura Marthe. + +--Madame ne serait pas à la noce, répondit le gardien avec un sourire +tranquille; je risque déjà beaucoup. + +Il lui fit traverser une seconde cour et s'arrêta devant une petite +porte. Comme il tournait doucement la clef, il reprit en baissant la +voix: + +-- N'ayez pas peur.... Il est plus calme depuis ce matin; on a pu lui +retirer la camisole.... S'il se fâchait, vous sortiriez à reculons, +n'est-ce pas? et vous me laisseriez seul avec lui. Marthe entra, +tremblante, la gorge sèche. Elle ne vit d'abord qu'une masse repliée +contre le mur, dans un coin. Le jour pâlissait, le cabanon n'était +éclairé que par une lueur de cave, tombant d'une fenêtre grillée, +garnie d'un tablier de planches. + +--Eh! mon brave, cria familièrement Alexandre, en allant taper sur +l'épaule de Mouret, je vous amène une visite.... Vous allez être +gentil, j'espère. + +Il revint s'adosser contre la porte, les bras ballants, ne quittant +pas le fou des yeux. Mouret s'était lentement relevé. Il ne parut pas +surpris le moins du monde. + +--C'est toi, ma bonne? dit-il de sa voix paisible; je t'attendais, +j'étais inquiet des enfants. + +Marthe, dont les genoux fléchissaient, le regardait avec anxiété, +rendue muette par cet accueil attendri. D'ailleurs, il n'avait point +changé; il se portait même mieux, gros et gras, la barbe faite, les +yeux clairs. Ses tics de bourgeois satisfait avaient reparu; il se +frotta les mains, cligna la paupière droite, piétina, en bavardant de +son air goguenard des bons jours. + +--Je suis tout à fait bien, ma bonne. Nous allons pouvoir retourner à +la maison.... Tu viens me chercher, n'est-ce pas?... Est-ce qu'on a +pris soin de mes salades? Les limaces aiment diantrement les laitues, +le jardin en était rongé; mais je sais un moyen pour les détruire.... +J'ai des projets, tu verras. Nous sommes assez riches, nous pouvons +nous payer nos fantaisies.... Dis, tu n'as pas vu le père Gautier, +de Saint-Eutrope, pendant mon absence? Je lui avais acheté trente +milleroles de gros vin pour des coupages. Il faudra que j'aille le +voir.... Toi tu n'as pas de mémoire pour deux sous. + +Il se moquait, il la menaçait amicalement du doigt. + +--Je parie que je vais trouver tout en désordre, continua-t-il. Vous +ne faites attention à rien; les outils traînent, les armoires restent +ouvertes, Rose salit les pièces avec son balai.... Et Rose, pourquoi +n'est-elle pas venue? Ah! quelle tête! En voilà une dont nous ne +ferons jamais rien! Tu ne sais pas, elle a voulu me mettre à la porte, +un jour. Parfaitement.... La maison est à elle, c'est à mourir de +rire.... Mais tu ne me parles pas des enfants? Désirée est toujours +chez sa nourrice, n'est-ce pas? Nous irons l'embrasser, nous lui +demanderons si elle s'ennuie. Je veux aussi aller à Marseille, car +Octave me donne de l'inquiétude; la dernière fois que je l'ai vu, je +l'ai trouvé bien dissipé. Je ne parle pas de Serge: celui-là est trop +sage, il sanctifiera toute la famille.... Tiens, cela me fait plaisir +de parler de la maison. + +Et il parla, parla toujours, demandant des nouvelles de chaque arbre +de son jardin, s'arrêtant aux détails les plus minimes du ménage, +montrant une mémoire extraordinaire, à propos d'une foule de petits +faits. Marthe, profondément touchée de l'affection tatillonne qu'il +lui témoignait, croyait voir une délicatesse suprême dans le soin +qu'il prenait de ne lui adresser aucun reproche, de ne pas même faire +la moindre allusion à ses souffrances. Elle était pardonnée; elle +jurait de racheter son crime en devenant la servante soumise de cet +homme, si grand dans sa bonhomie; et de grosses larmes silencieuses +coulaient sur ses joues, pendant que ses genoux se pliaient pour lui +crier merci. + +--Méfiez-vous, lui dit le gardien à l'oreille; il a des yeux qui +m'inquiètent. + +--Mais il n'est pas fou! balbutia-t-elle; je vous jure qu'il n'est pas +fou!.... Il faut que je parle au directeur. Je veux l'emmener tout de +suite. + +--Méfiez-vous, répéta rudement le gardien, en la tirant par le bras. + +Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-même, +comme une bête assommée. Il s'aplatit par terre; puis, lestement, il +marcha à quatre pattes, le long du mur. + +--Hou! hou! hurlait-il d'une voix rauque et prolongée. Il s'enleva +d'un bond, il retomba sur le flanc. Alors, ce fut une épouvantable +scène: il se tordait comme un ver, se bleuissait la face à coups de +poing, s'arrachait la peau avec les ongles. Bientôt il se trouva à +demi nu, les vêtements en lambeau, écrasé, meurtri, râlant. + +--Sortez donc, madame! criait le gardien. + +Marthe était clouée. Elle se reconnaissait par terre; elle se jetait +ainsi sur le carreau, dans la chambre, s'égratignait ainsi, se battait +ainsi. Et jusqu'à sa voix qu'elle retrouvait; Mouret avait exactement +son râle. C'était elle qui avait fait ce misérable. + +--Il n'est pas fou! bégayait-elle; il ne peut pas être fou!... Ce +serait horrible. J'aimerais mieux mourir. + +Le gardien, la prenant à bras le corps, la mit à la porte; mais elle +resta là, collée au bois. Elle entendit, dans le cabanon, un bruit +da lutte, des cris de cochon qu'on égorge; puis, il y eut une chute +sourde, pareille à celle d'un paquet de linge mouillé; et un silence +de mort régna. Quand le gardien ressortit, la nuit était presque +tombée. Elle n'aperçut qu'un trou noir, par la porte entre-baillée. + +--Fichtre! dit le gardien encore furieux, vous êtes drôle, vous, +madame, à crier qu'il n'est pas fou! J'ai failli y laisser mon pouce, +qu'il tenait entre ses dents.... Le voilà tranquille pour quelques +heures. + +Et tout en la reconduisant, il continuait: + +--Vous ne savez pas comme ils sont tous malins ici!... Ils font les +gentils pendant des heures entières, ils vous racontent des histoires +qui ont l'air raisonnable; puis, crac, sans crier gare, ils vous +sautent à la gorge.... Je voyais bien tout à l'heure qu'il manigançait +quelque chose, pendant qu'il parlait de ses enfants; il avait les yeux +tout à l'envers. Quand Marthe retrouva l'oncle Macquart dans la petite +cour, elle répéta fiévreusement, sans pouvoir pleurer, d'une voix +lente et cassée: + +--Il est fou! il est fou! + +--Sans doute, il est fou, dit l'oncle en ricanant. Est-ce que tu +comptais le trouver faisant le jeune homme? On ne l'a pas mis ici pour +des prunes, peut-être.... D'ailleurs, la maison n'est pas saine. Au +bout de deux heures, eh! eh! j'y deviendrais enragé, moi. + +Il l'étudiait du coin de l'oeil, surveillant ses moindres +tressaillements nerveux. Puis, de son ton bonhomme: + +--Tu veux peut-être voir la grand'mère? + +Marthe eut un geste d'effroi, en se cachant le visage entre ses mains. + +--Ça n'aurait dérangé personne, reprit-il. Alexandre nous aurait fait +ce plaisir.... Elle est là, à côté, et il n'y a rien à craindre avec +elle; elle est bien douce. N'est-ce pas, Alexandre, qu'elle n'a jamais +donné de l'ennui à la maison? Elle reste assise, à regarder devant +elle. Depuis douze ans, elle n'a pas bougé.... Enfin, puisque tu ne +veux pas la voir.... + +Comme le gardien prenait congé d'eux, il l'invita à venir boire un +verre de vin chaud, en clignant les yeux d'une certaine façon, ce qui +parut décider Alexandre à accepter. Ils durent soutenir Marthe, dont +les jambes se dérobaient à chaque pas. Quand ils arrivèrent, ils la +portaient, la face convulsée, les yeux ouverts, roidie par une de ces +crises nerveuses qui la tenaient comme morte pendant des heures. + +--La, qu'est-ce que j'avais dit? cria Rose en les apercevant. Elle +est dans un joli état, et nous voilà propres pour retourner! Est-il +permis, mon Dieu! d'avoir une tête si drôlement bâtie? Monsieur aurait +dû l'étrangler, ça lui aurait donné une leçon. + +--Bah! dit l'oncle, je vais l'allonger sur mon lit. Nous n'en mourrons +pas pour passer la nuit autour du feu. Il tira un rideau de cotonnade +qui masquait une alcôve. Rose alla déshabiller sa maîtresse en +grondant. Il n'y avait rien à faire, disait-elle, qu'à lui mettre une +brique chaude aux pieds. + +--Maintenant qu'elle est dans le dodo, nous allons boire un coup, +reprit l'oncle avec son ricanement de loup rangé. Il sent diablement +bon, votre vin chaud, la mère! + +--J'ai trouvé un citron sur la cheminée, je l'ai pris, dit Rose. + +--Et vous avez bien fait. Il y a de tout, ici. Quand je fais un lapin, +rien n'y manque, je vous en réponds. + +Il avait avancé la table devant la cheminée. Il s'assit entre la +cuisinière et Alexandre, versant le vin chaud dans de grandes tasses +jaunes. Quand il eut avalé deux gorgées, religieusement: + +--Bigre! s'écria-t-il en faisant claquer la langue, voilà du bon vin +chaud! Eh! eh! vous vous y entendez; il est meilleur que le mien. Il +faudra que vous me laissiez votre recette. + +Rose, calmée, chatouillée par ces compliments, se mit à rire. Le feu +de souches de vigne étalait un grand brasier rouge. Les tasses furent +remplies de nouveau. + +--Alors, dit Macquart en s'accoudant pour regarder la cuisinière en +face, ma nièce est venue comme ça, par un coup de tête? + +--Ne m'en parlez pas, répondit-elle, cela me remettrait en colère.... +Madame devient folle comme monsieur; elle ne sait plus qui elle aime +ni qui elle n'aime pas.... Je crois qu'elle a eu une dispute avec +monsieur le curé, avant de partir; j'ai entendu leurs voix qui +criaient. + +L'oncle eut un gros rire. + +--Ils étaient pourtant bien d'accord, murmura-t-il. + +--Sans doute, mais rien ne dure avec une cervelle comme celle de +madame.... Je parie qu'elle regrette les volées que monsieur lui +administrait la nuit. Nous avons retrouvé le bâton dans le jardin. + +Il la regarda plus attentivement, en disant entre deux gorgées de vin +chaud: + +--Peut-être qu'elle venait chercher François. + +--Ah! Dieu nous en garde! cria Rose d'un air d'effroi. Monsieur ferait +un beau ravage, à la maison; il nous tuerait tous.... Tenez, c'est là +ma grande peur. Je tremble toujours qu'il n'arrive une de ces nuits +pour nous assassiner. Quand je songe à cela, dans mon lit, je ne puis +m'endormir. Il me semble que je le vois entrer par la fenêtre, avec +des cheveux hérissés et des yeux luisants comme des allumettes. + +Macquart s'égayait bruyamment, tapant sa tasse sur la table. + +--Ça serait drôle, ça serait drôle! répéta-t-il. Il ne doit pas vous +aimer, le curé surtout, qui a pris sa place. Il n'en ferait qu'une +bouchée, du curé, tout gaillard qu'il est, car les fous sont rudement +forts, à ce qu'on assure.... Dis, Alexandre, vois-tu le pauvre +François tomber chez lui? Il nettoierait le plancher proprement. Moi, +ça m'amuserait. + +Et il jetait des coups d'oeil au gardien, qui buvait le vin chaud d'un +air tranquille, se contentant d'approuver de la tête. + +--C'est une supposition, c'est pour rire, reprit Macquart, en voyant +les regards épouvantés que Rose fixait sur lui. + +A ce moment, Marthe se tordit furieusement derrière le rideau de +cotonnade; il fallut la maintenir pendant quelques minutes, pour +qu'elle ne tombât pas. Lorsqu'elle se fut allongée; de nouveau dans sa +rigidité de cadavre, l'oncle revint se chauffer les cuisses devant le +brasier, réfléchissant, murmurant sans songer à ce qu'il disait: + +--Elle n'est pas commode, la petite. + +Puis, brusquement, il demanda: --Et les Rougon, qu'est-ce qu'ils +disent de toutes ces histoires? Ils sont du parti de l'abbé, n'est-ce +pas? + +--Monsieur n'était pas assez aimable pour qu'ils le regrettent, +répondit Rose; il ne savait quelle malice inventer contre eux. + +--Ça, il n'avait pas tort, reprit l'oncle. Les Rougon sont des +pingres. Quand on pense qu'il n'ont jamais voulu acheter le champ de +blé, là, en face; une magnifique opération dont je me chargeais.... +C'est Félicité qui ferait un drôle de nez, si elle voyait revenir +François! + +Il ricana encore, tourna autour de la table. Et rallumant sa pipe avec +un geste de résolution: + +--Il ne faut pas oublier l'heure, mon garçon, dit-il à Alexandre avec +un nouveau clignement d'yeux. Je vais t'accompagner.... Marthe a l'air +tranquille, maintenant. Rose mettra la table en m'attendant.... Vous +devez avoir faim, n'est-ce pas, Rose? Puisque vous voilà forcée de +passer la nuit ici, vous mangerez un morceau avec moi. + +Il emmena le gardien. Au bout d'une demi-heure, il n'était pas encore +rentré. La cuisinière, qui s'ennuyait d'être seule, ouvrit la porte, +se pencha sur le terrasse, regardant la route vide, dans la nuit +claire. Comme elle rentrait, elle crut apercevoir, de l'autre côté du +chemin, deux ombres noires plantées au milieu d'un soulier, derrière +une haie. + +--On dirait l'oncle, pensa-t-elle; il a l'air de causer avec un +prêtre. + +Quelques minutes plus tard, l'oncle arriva. Il disait que ce diable +d'Alexandre lui avait raconté des histoires à n'en plus finir. + +--Est-ce que ce n'était pas vous qui étiez là tout à l'heure avec un +prêtre? demanda Rose. + +--Moi, avec un prêtre! s'écria-t-il; où, diable! avez-vous rêvé cela! +il n'y a pas de prêtre dans le pays. Il roulait ses petits yeux +ardents. Puis, il parut mécontent de son mensonge, il reprit: + +--Il y a l'abbé Fenil, mais c'est comme s'il n'y était pas; il ne sort +jamais. + +--L'abbé Fenil est un pas grand'chose, dit la cuisinière Alors, +l'oncle se fâcha. + +--Pourquoi ça, un pas grand'chose? Il fait beaucoup de bien, ici; il +est très-fort, le gaillard.... Il vaut mieux qu'un tas de prêtres qui +font des embarras. + +Mais sa colère tomba tout d'un coup. Il se prit à rire, en voyant que +Rose le regardait d'un air surpris. + +--Je m'en moque, après tout, murmura-t-il. Vous avez raison, tous les +curés, ça se vaut, c'est hypocrite et compagnie.... Je sais maintenant +avec qui vous avez pu me voir. J'ai rencontré l'épicière; elle avait +une robe noire, vous aurez pris ça pour une soutane. + +Rose fit une omelette, l'oncle posa sur la table un morceau de +fromage. Ils n'avaient pas fini de manger que Marthe se dressa sur +son séant, de l'air étonné d'une personne qui s'éveille dans un lieu +inconnu. Quand elle eut écarté ses cheveux, et que la mémoire lui +revint, elle sauta à terre, disant qu'elle voulait partir, partir +sur-le-champ. Macquart parut très-contrarié de ce réveil. + +--C'est impossible, tu ne peux pas retourner à Plassans ce soir, +dit-il. Tu grelottes de fièvre, tu tomberas malade en chemin. +Repose-toi. Demain, nous verrons.... D'abord, il n'y a pas de voiture. + +--Vous allez me conduire dans votre carriole, répondit-elle. + +--Non, je ne veux pas, je ne peux pas. + +Marthe, qui s'habillait avec une hâte fébrile, déclara qu'elle irait +à Plassans à pied, plutôt que de passer la nuit aux Tulettes. L'oncle +délibérait; il avait fermé la porte, et glissé la clef dans sa poche. +Il supplia sa nièce, la menaça, inventa des histoires, pendant que, +sans l'écouter, elle achevait de mettre son chapeau. + +--Si vous croyez que vous la ferez céder! dit Rose, qui finissait +paisiblement son morceau de fromage: elle préférerait passer par la +fenêtre. Attelez votre cheval, ça vaudra mieux. + +L'oncle, après un court silence, haussa les épaules, s'écriant avec +colère: + +--Ça m'est égal, en somme! Qu'elle prenne mal, si elle y tient! Moi, +je voulais éviter un accident.... Va comme je te pousse. Il n'arrivera +jamais que ce qui doit arriver, je vais vous conduire. + +Il fallut porter Marthe dans la carriole; une grosse fièvre la +secouait. L'oncle lui jeta un vieux manteau sur les épaules. Il fit +entendre un léger claquement de langue, et l'on partit. + +--Moi, dit-il, ça ne me fait pas de peine d'aller ce soir à Plassans; +au contraire!... On s'amuse, à Plassans. + +Il était environ dix heures. Le ciel, chargé de pluie, avait une lueur +rousse qui éclairait faiblement le chemin. Tout le long de la route, +Macquart se pencha, regardant dans les fossés, derrière les haies. +Rose lui ayant demandé ce qu'il cherchait, il répondit qu'il était +descendu des loups des gorges de la Seille. Il avait retrouvé toute sa +belle humeur. A une lieue de Plassans, la pluie se mit à tomber, une +pluie d'averse, drue et froide. Alors, l'oncle jura. Rose aurait battu +sa maîtresse, qui agonisait sous le manteau. Quand ils arrivèrent +enfin, le ciel était redevenu bleu. + +--Est-ce que vous allez rue Balande? demanda Macquart. + +--Certainement, dit Rose étonnée. + +Il lui expliqua alors que Marthe lui semblait très-malade, et qu'il +vaudrait peut-être mieux la mener chez sa mère. Il consentit pourtant, +après une longue hésitation, à arrêter son cheval devant la maison +des Mouret. Marthe n'avait pas même emporté de passe-partout. Rose, +heureusement, trouva le sien dans sa poche; mais, quand elle voulut +ouvrir, la porte ne céda pas; les Trouche devaient avoir poussé les +verroux. Elle frappa du poing, sans éveiller d'autre bruit que l'écho +sourd du grand vestibule. + +--Vous avez tort de vous entêter, dit l'oncle qui riait entre ses +dents; ils ne descendront pas, ça les dérangerait.... Vous voilà bel +et bien à la porte de chez vous, mes enfants. Ma première idée est +bonne, voyez-vous. Il faut mener la chère enfant chez Rougon; elle +sera mieux là que dans sa propre chambre, c'est moi qui l'affirme. + +Félicité entra dans un désespoir bruyant, lorsqu'elle aperçut sa fille +à une pareille heure, trempée de pluie, à demi-morte. Elle la coucha +au second étage, bouleversa la maison, mit tous les domestiques sur +pied. Quand elle fut un peu calmée, et qu'elle se trouva assise au +chevet de Marthe, elle demanda des explications. + +--Mais qu'est-il arrivé? Comment se fait-il que vous la rameniez dans +un tel état? + +Macquart, d'un ton de grande bonhomie, raconta le voyage de «la +chère enfant.» Il se défendait, il disait qu'il avait tout fait pour +l'empêcher de se rendre auprès de François. Il finit par invoquer le +témoignage de Rose, en voyant Félicité l'examiner attentivement d'un +air soupçonneux. Mais celle-ci continua à branler la tête. + +--C'est bien louche, cette histoire! murmura-t-elle; il y a quelque +chose que je ne comprends pas. + +Elle connaissait Macquart, elle flairait une coquinerie, dans la joie +secrète qui lui pinçait le coin des paupières. + +--Vous êtes singulière, dit-il en se fâchant pour échapper à son +examen; vous vous imaginez toujours des choses de l'autre monde. Je ne +puis pas vous dire ce que je ne sais pas.... J'aime Marthe plus que +vous, je n'ai jamais agi que dans son intérêt. Tenez, je vais courir +chercher le médecin, si vous voulez. + +Madame Rougon le suivit des yeux. Elle questionna Rose longuement, +sans rien apprendre. D'ailleurs, elle semblait très-heureuse d'avoir +sa fille chez elle; elle parlait amèrement des gens qui vous +laisseraient crever à la porte de votre maison, sans seulement vous +ouvrir. Marthe, la tête renversée sur l'oreiller, se mourait. + + + +XXII + + +Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle +glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique où l'avait jeté la +crise de la soirée. Accroupi contre le mur, il resta un instant +immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tête sur le froid de +la pierre, geignant comme un enfant qui s'éveille. Mais il avait +les jambes coupées par un courant d'air si humide, qu'il se leva +et regarda. En face de lui, il aperçut la porte du cabanon grande +ouverte. + +--Elle a laissé la porte ouverte, dit le fou à voix haute; elle doit +m'attendre, il faut que je parte. + +Il sortit, revint en tâtant ses vêtements, de l'air minutieux d'un +homme rangé qui craint d'oublier quelque chose; puis, il referma la +porte, soigneusement. Il traversa la première cour, de son petit pas +tranquille de bourgeois flâneur. Comme il entrait dans la seconde, +il vit un gardien qui semblait guetter. Il s'arrêta, se consulta un +moment. Mais, le gardien ayant disparu, il se trouva à l'autre bout de +la cour, devant une nouvelle porte ouverte donnant sur la campagne. Il +la referma derrière lui, sans s'étonner, sans se presser. + +--C'est une bonne femme tout de même, murmura-t-il, elle aura entendu +que je l'appelais.... Il doit être tard. Je vais rentrer, pour qu'ils +ne soient pas inquiets à la maison. + +Il prit un chemin. Cela lui semblait naturel d'être en pleins champs. +Au bout de cent pas, il oublia les Tulettes derrière lui; il s'imagina +qu'il venait de chez un vigneron auquel il avait acheté cinquante +milleroles de vin. Comme il arrivait à un carrefour où se croisait +cinq routes, il reconnu le pays. Il se mit à rire, en disant: + +--Que je suis bête! j'allais monter sur le plateau, du côté de +Saint-Eutrope; c'est à gauche que je dois prendre.... Dans une bonne +heure et demie, je serai à Plassans. + +Alors, il suivit la grand'route, gaillardement, regardant comme une +vieille connaissance chaque borne kilométrique. Il s'arrêtait devant +certains champs, devant certaines maisons de campagne, d'un air +d'intérêt. Le ciel était couleur de cendre, avec de grandes traînées +rosaires, éclairant la nuit d'un pâle reflet de brasier agonisant. +De fortes gouttes commençaient à tomber; le vent soufflait de l'est, +trempé de pluie. + +--Diable! il ne faut pas que je m'amuse, dit Mouret en examinant le +ciel avec inquiétude; le vent est à l'est, il va en tomber une jolie +décoction! Jamais je n'aurai le temps d'arriver à Plassans avant la +pluie. Avec ça, je suis peu couvert. + +Et il ramena sur sa poitrine la veste de grosse laine grise qu'il +avait mise en lambeaux aux Tulettes. Il avait à la mâchoire une +profonde meurtrissure, à laquelle il portait la main, sans se rendre +compte de la vive douleur qu'il éprouvait là. La grand'route restait +déserte; il ne rencontra qu'une charrette, descendant une côte, d'une +allure paresseuse. Le charretier, qui dormait, ne répondit pas au +bonsoir amical qu'il lui jeta. Ce fut au pont de la Viorne que la +pluie le surprit. L'eau lui étant très-désagréable, il descendit sous +le pont se mettre à l'abri, en grondant que c'était insupportable, que +rien n'abîmait les vêtements comme cela, que s'il avait su, il aurait +emporté un parapluie. Il patienta une bonne demi-heure, s'amusant à +écouter le ruissellement de l'eau; puis, quand l'averse fut passée, il +remonta sur la route, il entra enfin à Plassans. Il mettait un soin +extrême à éviter les flaques de boue. + +Il était alors près de minuit. Mouret calculait que huit heures ne +devaient pas encore avoir sonné. Il traversa les rues vides, tout à +l'ennui d'avoir fait attendre sa femme si longtemps. + +--Elle ne doit plus savoir ce que cela veut dire, pensait-il. Le dîner +sera froid.... Ah! bien, c'est Rose qui va joliment me recevoir! + +Il était arrivé rue Balande; il se tenait debout devant sa porte. + +--Tiens! dit-il, je n'ai pas mon passe-partout. + +Cependant, il ne frappait pas. La fenêtre de la cuisine restait +sombre, les autres fenêtres de la façade semblaient également mortes. +Une grande défiance s'empara du fou; avec un instinct tout animal, il +flaira un danger. Il recula dans l'ombre des maisons voisins, examina +encore la façade; puis, il parut prendre un parti, fit le tour par +l'impasse des Chevillottes. Mais la petite porte du jardin était +fermée au verrou. Alors, avec une force prodigieuse, emporté par une +rage brusque, il se jeta dans cette porte, qui se fendit en deux, +rongée d'humidité. La violence du choc le laissa étourdi, ne sachant +plus pourquoi il venait de briser la porte, qu'il essayait de +raccommoder en rapprochant les morceaux. + +--Voilà un beau coup, lorsqu'il était si facile de frapper! +murmura-t-il avec un regret subit. Une porte neuve me coûtera au +moins trente francs. Il était dans le jardin. Ayant levé la tête, +apercevant, au premier étage, la chambre à coucher vivement éclairée; +il crut que sa femme se mettait au lit. Cela lui causa un grand +étonnement. Sans doute il avait dormi sous le pont en attendant la fin +de l'averse. Il devait être très-tard. En effet, les fenêtre voisines, +celles de M. Rastoil aussi bien que celles de la sous-préfecture, +étaient noires. Et il ramenait les yeux, lorsqu'il vit une lueur de +lampe, au second étage, derrière les rideaux épais de l'abbé Faujas. +Ce fut comme un oeil flamboyant, allumé au front de la façade, qui le +brûlait. Il se serra les tempes entre ses mains brûlantes, la tête +perdue, roulant dans un souvenir abominable, dans un cauchemar +évanoui, où rien de net ne se formulait, où s'agitait, pour lui et les +siens, la menace d'un péril ancien, grandi lentement, devenu terrible, +au fond duquel la maison allait s'engloutir, s'il ne la sauvait. + +--Marthe, Marthe, où es-tu? balbutia-t-il à demi-voix. Viens, emmène +les enfants. + +Il chercha Marthe dans le jardin. Mais il ne reconnaissait plus le +jardin. Il lui semblait plus grand, et vide, et gris, et pareil à un +cimetière. Les buis avaient disparu, les laitues n'étaient plus là, +les arbres fruitiers semblaient avoir marché. Il revint sur ses pas, +se mit à genoux pour voir si ce n'était pas les limaces qui avaient +tout mangé. Les buis surtout, la mort de cette haute verdure lui +serrait le coeur, comme la mort d'un coin vivant de la maison. Qui +donc avait tué les buis? Quelle faux avait passé là, rasant tout, +bouleversant jusqu'aux touffes de violettes qu'il avait plantées au +pied de la terrasse? Un sourd grondement montait en lui, en face de +cette ruine. + +--Marthe, Marthe, où es-tu? appela-t-il de nouveau. + +Il la chercha dans la petite serre, à droite de la terrasse. + +La petite serre était encombrée des cadavres sèches des grands +buis; ils s'empilaient, en fascines, au milieu de tronçons d'arbres +fruitiers, épars comme des membres coupés. Dans un coin, la cage qui +avait servi aux oiseaux de Désirée, pendait à un clou, lamentable, la +porte crevée, avec des bouts de fil de fer qui se hérissaient. Le fou +recula, pris de peur, comme s'il avait ouvert la porte d'un caveau. +Bégayant, le sang à la gorge, il monta sur la terrasse, rôda devant +la porte et les fenêtres closes. La colère qui grandissait en lui, +donnait à ses membres une souplesse de bête; il se ramassait, marchait +sans bruit, cherchait une fissure. Un soupirail de la cave lui suffit. +Il s'amincit, se glissa avec une habileté de chat, égratignant le mur +de ses ongles. Enfin il était dans la maison. + +La cave ne fermait qu'au loquet. Il s'avança au milieu des ténèbres +épaisses du vestibule, tâtant les murs, poussant la porte de la +cuisine. Les allumettes étaient à gauche, sur une planche. Il alla +droit à cette planche, frotta une allumette, s'éclaira pour prendre +une lampe sur le manteau de la cheminée, sans rien casser. Puis, il +regarda. Il devait y avoir eu, le soir, quelque gros repas. La cuisine +était dans un désordre de bombance: les assiettes, les plats, les +verres sales, encombraient la table; une débandade de casseroles, +tièdes encore, traînaient sur l'évier, sur les chaises, sur le +carreau; une cafetière, oubliée au bord d'un fourneau allumé, +bouillait, le ventre roulé en avant comme une personne soûle. Mouret +redressa la cafetière, rangea les casseroles; il les sentait, flairait +les restes de liqueur dans les verres, comptait les plats et les +assiettes avec un grondement plus irrité. Ce n'était pas sa cuisine +propre et froide de commerçant retiré; on avait gâché là la nourriture +de toute une auberge; cette malpropreté goulue suait l'indigestion. + +--Marthe! Marthe! reprit-il en revenant dans le vestibule, la lampe à +la main; réponds-moi, dis-moi où ils t'ont enfermée? Il faut partir, +partir tout de suite. Il la chercha dans la salle à manger. Les deux +armoires, à droite et à gauche du poêle, étaient ouvertes; au bord +d'une planche, un sac de papier gris, crevé, laissait couler des +morceaux de sucre jusque sur le plancher. Plus haut, il aperçut une +bouteille de cognac sans goulot, bouchée avec un tampon de linge. Et +il monta sur une chaise pour visiter les armoires. Elles étaient à +moitié vides: les bocaux de fruits à l'eau-de-vie tous entamés à la +fois, les pots de confiture ouverts et sucés, les fruits mordus, les +provisions de toutes sortes rongées, salies comme par le passage d'une +armée de rats. Ne trouvant pas Marthe dans les armoires, il regarda +partout, derrière les rideaux, sous la table; des os y roulaient, +parmi des mies de pain gâchées; sur la toile cirée, les culs des +verres avaient laissé des ronds de sirop. Alors, il traversa le +corridor, il la chercha dans le salon. Mais, dès le seuil, il +s'arrêta: il n'était plus chez lui. Le papier mauve clair du salon, +le tapis à fleurs rouges, les nouveaux fauteuils recouverts de damas +cerise, l'étonnèrent profondément. Il craignit d'entrer chez un autre, +il referma la porte. + +--Marthe! Marthe! bégaya-t-il encore avec désespoir. + +Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant +apaiser ce souffle rauque qui s'enflait dans sa gorge. Où se +trouvait-il donc, qu'il ne reconnaissait aucune pièce? Qui donc lui +avait ainsi changé sa maison? Et les souvenirs se noyaient. Il ne +voyait que des ombres se glisser le long du corridor: deux ombres +noires d'abord, pauvres, polies, s'effaçant; puis deux ombres grises +et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s'effarait; +les ombres grandissaient, s'allongeaient contre les murs, montaient +dans la cage de l'escalier, emplissaient, dévoraient la maison +entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition +introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les +murailles. Alors, il entendit la maison s'émietter comme un platras +tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une +eau tiède. + +En haut, des rires clairs sonnaient, qui lui hérissaient le poil. +Posant la lampe à terre, il monta pour chercher Marthe; il monta à +quatre pattes, sans bruit, avec une légèreté et une douceur de loup. +Quand il fut sur le palier du premier étage, il s'accroupit devant la +porte de la chambre à coucher. Une raie de lumière passait sous la +porte. Marthe devait se mettre au lit. + +--Ah bien! dit la voix d'Olympe, il est joliment bon leur lit! Vois +donc comme on enfonce, Honoré; j'ai de la plume jusqu'aux yeux. + +Elle riait, elle s'étalait, sautait au milieu des couvertures. + +--Veux-tu que je te dise? reprit-elle. Eh bien! depuis que je suis +ici, j'ai envie de coucher dans ce dodo-là.... C'était une maladie, +quoi! Je ne pouvais pas voir cette bringue de propriétaire se carrer +là dedans, sans avoir une envie furieuse de la jeter par terre pour me +mettre à sa place... C'est qu'on a chaud tout de suite! Il me semble +que je suis dans du coton. + +Trouche, qui n'était pas couché, remuait les flacons de la toilette. + +--Elle a toutes sortes d'odeurs, murmurait-il. + +--Tiens! continua Olympe, puisqu'elle n'y est pas, nous pouvons bien +nous payer la belle chambre! Il n'y a pas de danger qu'elle vienne +nous déranger; j'ai poussé les verrous.... Tu vas prendre froid, +Honoré. + +Il ouvrait les tiroirs de la commode, fouillait dans le linge. + +--Mets donc cela, dit-il en jetant une chemise de nuit à Olympe; c'est +plein de dentelles. J'ai toujours rêvé de coucher avec une femme qui +aurait de la dentelle... Moi, je vais prendre ce foulard rouge.... +Est-ce que tu as changé les draps? --Ma foi! non, répondit-elle; je +n'y ai pas pensé; ils sont encore propres.... Elle est très-soigneuse +de sa personne, elle ne me dégoûte pas. + +Et, comme Trouche se couchait enfin, elle lui cria: + +--Apporte les grogs sur la table de nuit! Nous n'allons pas nous +relever pour les boire à l'autre bout de la chambre.... La, mon gros +chéri, nous sommes comme de vrais propriétaires. + +Ils s'étaient allongés côte à côte, l'édredon au menton, cuisant dans +une chaleur douce. + +--J'ai bien mangé ce soir, murmura Trouche au bout d'un silence. + +--Et bien bu! ajouta Olympe en riant. Moi, je suis très-chic; je vois +tout tourner.... Ce qui est embêtant, c'est que maman est toujours sur +notre dos; aujourd'hui, elle a été assommante. Je ne puis plus faire +un pas dans la maison.... Ce n'est pas la peine que la propriétaire +s'en aille si maman reste ici à faire le gendarme. Ça m'a gâté ma +journée. + +--Est-ce que l'abbé ne songe pas à s'en aller? demanda Trouche, après +un nouveau silence. Si on le nomme évêque, il faudra bien qu'il nous +lâche la maison. + +--On ne sait pas, répondit-elle, de méchante humeur. Maman pense +peut-être à la garder.... On serait si bien, tout seul! Je ferais +coucher la propriétaire dans la chambre de mon frère, en haut; je lui +dirais qu'elle est plus saine... Passe-moi donc le verre, Honoré. + +Ils burent tous les deux, ils se renfoncèrent sous les couvertures. + +--Bah! reprit Trouche, ce ne serait pas facile de les faire déguerpir; +mais on pourrait toujours essayer.... Je crois que l'abbé aurait déjà +changé de logement, s'il ne craignait que la propriétaire fît un +scandale, en se voyant lâchée.... J'ai envie de travailler la +propriétaire; je lui conterai des histoires, pour les faire flanquer à +la porte. Il but de nouveau. + +--Si je lui faisais la cour, hein! ma chérie? dit-il plus bas. + +--Ah! non, s'écria Olympe, qui se mit à rire comme si on la +chatouillait. Tu es trop vieux, tu n'es pas assez beau. Ça me serait +bien égal, mais elle ne voudrait pas de toi, c'est sûr.... Laisse-moi +faire, je lui monterai la tête. C'est moi qui donnerai congé à maman +et à Ovide, puisqu'ils sont si peu gentils avec nous. + +--D'ailleurs, si tu ne réussis pas, murmura-t-il, j'irai dire partout +qu'on a trouvé l'abbé couché avec la propriétaire. Cela fera un tel +bruit, qu'il sera bien forcé de déménager. + +Olympe s'était assise sur son séant. + +--Tiens, dit-elle, mais c'est une bonne idée, ça! Dès demain, il faut +commencer. Avant un mois la cambuse est à nous.... Je vais t'embrasser +pour la peine. + +Cela les égaya beaucoup. Ils dirent comment ils arrangeraient la +chambre; ils changeraient la commode de place, ils monteraient deux +fauteuils du salon. Leur langue s'embarrassait de plus en plus. Un +silence se fit. + +--Allons, bon! te voilà parti, bégaya Olympe; tu ronfles les yeux +ouverts. Laisse-moi me mettre sur le devant; au moins, je finirai mon +roman. Je n'ai pas sommeil, moi. + +Elle se leva, le roula comme une masse vers la ruelle, et se mit à +lire. Mais, dès la première page, elle tourna la tête avec inquiétude +du côté de la porte. Elle croyait entendre un singulier grondement +dans le corridor. Puis, elle se fâcha. + +--Tu sais bien que je n'aime pas ces plaisanteries-là, dit-elle en +donnant un coup de coude à son mari. Ne fais pas le loup.... On dirait +qu'il y a un loup à la porte. Continue, si ça t'amuse. Va, tu es bien +agaçant. + +Et elle se replongea dans son roman, furieuse, après avoir sucé la +tranche de citron de son grog. Mouret, de son allure souple, quitta +la porte où il était resté blotti. Il monta au second étage, +s'agenouiller devant la chambre de l'abbé Faujas, se haussant jusqu'au +trou de la serrure. Il étouffait le nom de Marthe dans sa gorge, +l'oeil ardent, fouillant les coins de la chambre, s'assurant qu'on ne +la cachait point là. La grande pièce nue était pleine d'ombre, une +petite lampe posée au bord de la table laissait tomber sur le carreau +un rond étroit de clarté; le prêtre, qui écrivait, ne faisait lui-même +qu'une tache noire, au milieu de cette lueur jaune. Après avoir +cherché derrière la commode, derrière les rideaux, Mouret s'était +arrêté au lit de fer, sur lequel le chapeau du prêtre étalait comme +une chevelure de femme. Marthe sans doute était dans le lit. Les +Trouche l'avaient dit, elle couchait là, maintenant. Mais il vit le +lit froid, aux draps bien tirés, qui ressemblait à une pierre tombale; +il s'habituait à l'ombre. L'abbé Faujas dut entendre quelque bruit, +car il regarda la porte. Lorsque le fou aperçut le visage calme du +prêtre, ses yeux rougirent, une légère écume parut aux coins de ses +lèvres; il retint un hurlement, il s'en alla à quatre pattes par +l'escalier, par les corridors, répétant à voix basse: + +--Marthe! Marthe! + +Il la chercha dans toute la maison: dans la chambre de Rose, qu'il +trouva vide; dans le logement des Trouche, empli du déménagement des +autres pièces; dans les anciennes chambres des enfants, où il sanglota +en rencontrant sous sa main une paire de petites bottines éculées +que Désirée avait portées. Il montait, descendait, s'accrochait à la +rampe, se glissait le long des murs, faisait le tour des pièces +à tâtons, sans se cogner, avec son agilité extraordinaire de fou +prudent. Bientôt, il n'y eut pas un coin, de la cave au grenier, qu'il +n'eût flairé. Marthe n'était pas dans la maison, les enfants non plus, +Rose non plus. La maison était vide, la maison pouvait crouler. Mouret +s'assit sur une marche de l'escalier, entre le premier et le second +étage. Il étouffait ce souffle puissant qui, malgré lui, gonflait sa +poitrine. Il attendait, les mains croisées, le dos appuyé à la rampe, +les yeux ouverts dans la nuit, tout à l'idée fixe qu'il mûrissait +patiemment. Ses sens prenaient une finesse telle, qu'il surprenait +les plus petits bruits de la maison. En bas, Trouche ronflait; Olympe +tournait les pages de son roman, avec le léger froissement du doigt +contre le papier. Au second étage, la plume de l'abbé Faujas avait un +bruissement de pattes d'insecte; tandis que, dans la chambre voisine, +madame Faujas endormie semblait accompagner cette aigre musique de sa +respiration forte. Mouret passa une heure, les oreilles aux aguets. Ce +fut Olympe qui succomba la première au sommeil; il entendit le roman +tomber sur le tapis. Puis, l'abbé Faujas posa sa plume, se déshabilla +avec des frôlements discrets de pantoufles; les vêtements glissaient +mollement, le lit ne craqua même pas. Toute la maison était couchée. +Mais le fou sentait, à l'haleine trop grêle de l'abbé, qu'il ne +dormait pas. Peu à peu, cette haleine grossit. Toute la maison +dormait. + +Mouret attendit encore une demi-heure. Il écoutait toujours avec un +grand soin, comme s'il eût entendu les quatre personnes couchées là, +descendre, d'un pas de plus en plus lourd, dans l'engourdissement du +profond sommeil. La maison, écrasée dans les ténèbres, s'abandonnait. +Alors il se leva, gagna lentement le vestibule. Il grondait: + +--Marthe n'y est plus, la maison n'y est plus, rien n'y est plus. + +Il ouvrit la porte donnant sur le jardin, il descendit à la petite +serre. Là, il déménagea méthodiquement les grands buis sèches; il en +emportait des brassées énormes, qu'il montait, qu'il empilait devant +les portes des Trouche et des Faujas. Comme il était pris d'un besoin +de grande clarté, il alla allumer dans la cuisine toutes les lampes, +qu'il revint poser sur les tables des pièces, sur les paliers de +l'escalier, le long des corridors. Puis, il transporta le reste des +fascines de buis. Les tas s'élevaient plus haut que les portes. +Mais, en faisant un dernier voyage, il leva les yeux, il aperçut les +fenêtres. Alors, il retourna chercher les arbres fruitiers et dressa +un bûcher sous les fenêtres, en ménageant fort habilement des courants +d'air pour que la flamme fût belle. Le bûcher lui parut petit. + +--Il n'y a plus rien, répétait-il; il faut qu'il n'y ait plus rien. + +Il se souvint, il descendit à la cave, recommença ses voyages. +Maintenant, il remontait la provision de chauffage pour l'hiver: +le charbon, les sarments, le bois. Le bûcher, sous les fenêtres, +grandissait. A chaque paquet de sarments qu'il rangeait proprement, +il était secoué d'une satisfaction plus vive. Il distribua ensuite le +combustible dans les pièces du rez-de-chaussée, en laissa un tas dans +le vestibule, un autre dans la cuisine. Il finit par renverser les +meubles, par les pousser sur les tas. Une heure lui avait suffi pour +celle rude besogne. Sans souliers, courant les bras chargés, il +s'était glissé partout, avait tout charrié avec une telle adresse +qu'il n'avait pas laissé tomber une seule bûche trop rudement. +Il semblait doué d'une vie nouvelle, d'une logique de mouvements +extraordinaires. Il était, dans l'idée fixe, très-fort, +très-intelligent. + +Quand tout fut prêt, il jouit un instant de son oeuvre. Il allait de +tas en tas, se plaisait à la forme carrée des bûchers, faisait le tour +de chacun d'eux, en frappant doucement dans ses mains d'un air de +satisfaction extrême. Quelques morceaux de charbon étant tombés le +long de l'escalier, il courut chercher un balai, enleva proprement +la poussière noire des marches. Il acheva ainsi son inspection, en +bourgeois soigneux qui entend faire les choses comme elles doivent +être faites, d'une façon réfléchie. La jouissance l'effarait peu à +peu; il se courbait, se retrouvait à quatre pattes, courant sur les +mains, soufflant plus fort, avec un ronflement de joie terrible. + +Alors, il prit un sarment. Il alluma les tas. il commença par les tas +de la terrasse, sous les fenêtres. D'un bond, il rentra, enflamma les +tas du salon et de la salle à manger, de la cuisine et du vestibule. +Puis, il sauta d'étage en étage, jetant les débris embrasés de son +sarment sur les tas barrant les portes des Trouche et des Faujas. Une +fureur croissante le secouait, la grande clarté de l'incendie achevait +de l'affoler. Il descendit à deux reprises avec des sauts prodigieux, +tournant sur lui même, traversant l'épaisse fumée, activant de son +souffle les brasiers, dans lesquels il rejetait des poignées de +charbons ardents. La vue des flammes s'écrasant déjà aux plafonds +des pièces, le faisait asseoir par moments sur le derrière, riant, +applaudissant de toute la force de ses mains. + +Cependant, la maison ronflait, comme un poêle trop bourré. L'incendie +éclatait sur tous les points à la fois, avec une violence qui fendait +les planchers. Le fou remonta, au milieu des nappes de feu, les +cheveux grillés, les vêtements noircis. Il se posta au second étage, +accroupi sur les poings, avançant sa tête grondante de bête. Il +gardait le passage, il ne quittait pas du regard la porte du prêtre. + +--Ovide! Ovide! appela une voix terrible. + +Au fond du corridor, la porte de madame Faujas s'étant brusquement +ouverte, la flamme s'engouffra dans la chambre avec le roulement d'une +tempête. La vieille femme parut au milieu du feu. Les mains en avant, +elle écarta les fascines qui flambaient, sauta dans le corridor, +rejeta à coups de pied, à coups de poing, les tisons qui masquaient la +porte de son fils, qu'elle continuait à appeler désespérément. Le fou +s'était aplati davantage, les yeux ardents, se plaignant toujours. +--Attends-moi, ne descends pas par la fenêtre, criait-elle, en +frappant à la porte. + +Elle dut l'enfoncer; la porte qui brûlait, céda facilement. Elle +reparut, tenant son fils entre les bras. Il avait pris le temps de +mettre sa soutane; il étouffait, suffoqué par la fumée. + +--Écoute, Ovide, je vais t'emporter, dit-elle avec une rudesse +énergique. Tiens-toi bien à mes épaules; cramponne-toi à mes cheveux, +si tu te sens glisser.... Va, j'irai jusqu'au bout. + +Elle le chargea sur ses épaules comme un enfant, et cette mère +sublime, cette vieille paysanne, dévouée jusqu'à la mort, ne +chancela point sous le poids écrasant de ce grand corps évanoui +qui s'abandonnait. Elle éteignait les charbons sous ses pieds nus, +s'ouvrait un passage en repoussant les flammes de sa main ouverte, +pour que son fils n'en fût pas même effleuré. Mais, au moment où elle +allait descendre, le fou, qu'elle n'avait pas vu, sauta sur l'abbé +Faujas, qu'il lui arracha des épaules. Sa plainte lugubre s'achevait +dans un hurlement tandis qu'une crise le tordait au bord de +l'escalier. Il meurtrissait le prêtre, l'égratignait, l'étranglait. + +--Marthe! Marthe! cria-t-il. + +Et il roula avec le corps le long des marches embrasées; pendant que +madame Faujas, qui lui avait enfoncé les dents en pleine gorge, buvait +son sang. Les Trouche flambaient dans leur ivresse, sans un soupir. +La maison, dévastée et minée, s'abattait au milieu d'une poussière +d'étincelles. + + + + +XXIII + + +Macquart ne trouva pas chez lui le docteur Porquier, qui accourut +seulement vers minuit et demi. Toute la maison était encore sur pied. +Rougon seul n'avait pas bougé de son lit: les émotions le tuaient, +disait-il. Félicité assise sur la même chaise, au chevet de Marthe, se +leva pour aller à la rencontre du médecin. + +--Ah! cher docteur, nous sommes bien inquiets, murmura-t-elle. La +pauvre enfant n'a pas fait un mouvement, depuis que nous l'avons +couchée là.... Ses mains sont déjà froides; je les ai gardées dans les +miennes, inutilement. + +Le docteur Porquier regarda attentivement le visage de Marthe; puis, +sans l'examiner autrement, il resta debout, pinçant les lèvres, +faisant de la main un geste vague. + +--Ma bonne madame Rougon, dit-il, il vous faut bien du courage. + +Félicité éclata en sanglots. + +--C'est la fin, continua-t-il à voix plus basse. Il y a longtemps que +j'attends ce triste dénoûment, je dois vous le confesser aujourd'hui. +La pauvre madame Mouret avait les deux poumons attaqués, et la +phthisie chez elle se compliquait d'une maladie nerveuse. + +Il s'était assis, gardant aux coins des lèvres son sourire de médecin +bien élevé, qui se montrait poli même à l'égard de la mort. + +--Ne vous désespérez pas, ne vous rendez pas malade, chère dame. La +catastrophe était prévue, une circonstance pouvait la hâter tous +les jours.... La pauvre madame Mouret devait tousser, étant jeune, +n'est-ce pas? J'estime qu'elle a couvé pendant des années les germes +du mal. Dans ces derniers temps, depuis trois ans surtout, la phthisie +faisait en elle des progrès effrayants. Et quelle piété! quelle +ferveur! J'étais touché à la voir s'en aller si saintement.... Que +voulez-vous? les décrets de Dieu sont insondables, la science est bien +souvent impuissante. + +Et comme madame Rougon pleurait toujours, il lui prodigua les plus +tendres consolations, il voulut absolument qu'elle prit une tasse de +tilleul pour se calmer. + +--Ne vous tourmentez pas, je vous en conjure, répétait-il. Je vous +assure qu'elle ne sent déjà plus son mal; elle va s'endormir ainsi +tranquillement, elle ne reprendra connaissance qu'au moment de +l'agonie.... Je ne vous abandonne pas, d'ailleurs; je reste là, bien +que tous mes soins soient inutiles à présent. Je reste, en ami, chère +dame, en ami, entendez-vous? + +Il s'installa commodément pour la nuit, dans un fauteuil. Félicité +s'apaisait un peu. Le docteur Porquier lui ayant fait entendre que +Marthe n'avait plus que quelques heures à vivre, elle eut l'idée +d'envoyer chercher Serge au séminaire, qui était voisin. Quand elle +pria Rose de se rendre au séminaire, celle-ci refusa d'abord. + +--Vous voulez donc le tuer aussi, ce pauvre petit! dit-elle. Ça lui +porterait un coup trop rude, d'être réveillé au milieu de la nuit, +pour venir voir une morte.... Je ne veux pas être son bourreau. + +Rose gardait rancune à sa maîtresse. Depuis que celle-ci agonisait, +elle tournait autour du lit, furieuse, bousculant les tasses et les +bouteilles d'eau chaude. + +--Est-ce qu'il y a du bon sens à faire ce que madame a fait? +ajouta-t-elle. Ce n'est la faute à personne, si elle est allée prendre +la mort auprès de monsieur. Et, maintenant, il faut que tout soit en +l'air, elle nous fait tous pleurer.... Non, certes, je ne veux pas +qu'on force le petit à se lever en sursaut. + +Cependant, elle finit par se rendre au séminaire. Le docteur Porquier +s'était allongé devant le feu; les yeux à demi fermés, il continuait à +prodiguer de bonnes paroles à madame Rougon. Un léger râle commençait +à soulever les flancs de Marthe. L'oncle Macquart, qui n'avait point +reparu depuis deux grandes heures, poussa doucement la porte. + +--D'où venez-vous donc? lui demanda Félicité, qui l'emmena dans un +coin. + +Il répondit qu'il était allé remiser sa carriole et son cheval à +l'auberge des Trois-Pigeons. Mais il avait des yeux si vifs, un air de +sournoiserie si diabolique, qu'elle était reprise de mille soupçons. +Elle oublia sa fille mourante, flairant une coquinerie qu'elle devait +avoir intérêt à connaître. + +--On dirait que vous avez suivi et guetté quelqu'un, reprit-elle, +en remarquant son pantalon boueux. Vous me cachez quelque chose, +Macquart. Cela n'est pas bien. Nous avons toujours été gentils pour +vous. + +--Oh! gentils! murmura l'oncle en ricanant, c'est vous qui le dites. +Rougon est un cancre; dans l'affaire du champ de blé, il s'est méfié +de moi, il m'a traité comme le dernier des derniers.... Où donc +est-il, Rougon? Il se dorlote, lui; il ne se moque pas mal de la +peine qu'on prend pour la famille. Le sourire dont il accompagna ces +dernières paroles inquiéta vivement Félicité. Elle le regardait en +face. + +--Quelle peine avez-vous prise pour la famille? dit-elle. + +Vous n'allez peut-être pas me reprocher d'avoir ramené ma pauvre +Marthe des Tulettes.... D'ailleurs, je vous le répète, tout ceci m'a +l'air bien louche. J'ai questionné Rose--il paraît que vous aviez +l'idée de venir droit ici.... Je m'étonne aussi que vous n'ayez pas +frappé plus fort, rue Balande; on vous aurait ouvert.... Ce n'est pas +que je sois fâchée d'avoir la chère enfant chez moi; elle mourra +au moins parmi les siens, elle n'aura que des visages amis autour +d'elle.... + +L'oncle parut très-surpris; il l'interrompit d'un air inquiet. + +--Je vous croyais au mieux avec l'abbé Faujas? + +Elle ne répondit pas; elle s'approcha de Marthe, dont le souffle +devenait plus douloureux. Quand elle revint, elle vit Macquart qui, +soulevant le rideau, semblait interroger la nuit, en frottant la vitre +humide de la main. + +--Ne partez pas demain avant de causer avec moi, lui +recommanda-t-elle; je veux éclaircir tout ceci. + +--Comme vous voudrez, répondit-il. On serait bien embarrassé pour vous +faire plaisir. Vous aimez les gens, vous ne les aimez plus... Moi, je +m'en moque; je vais toujours mon petit bonhomme de chemin. + +Il était évidemment très-contrarié d'apprendre que les Rougon ne +faisaient plus cause commune avec l'abbé Faujas. Il tapait la vitre du +bout des doigts, sans quitter des yeux la nuit noire. A ce moment, une +grande lueur rougit le ciel. + +--Qu'est-ce donc? demanda Félicité. + +Il ouvrit la croisée, il regarda. + +--Ou dirait un incendie, murmura-t-il, d'un ton paisible. Ça brûle +derrière la sous-préfecture. + +La place s'emplissait de bruit. Un domestique entra tout effaré, +racontant que le feu venait de prendre chez la fille de madame. On +croyait avoir vu le gendre de madame, celui qu'on avait dû enfermer, +se promener dans le jardin avec un sarment allumé. Le pis était qu'on +désespérait de sauver les locataires. Félicité se tourna vivement, +réfléchit une minute encore, les yeux fixés sur Macquart. Elle +comprenait enfin. + +--Vous nous aviez bien promis, dit-elle à voix basse, de vous tenir +tranquille, lorsque nous vous avons installé dans votre petite maison +des Tulettes. Rien ne vous manque pourtant, vous êtes là comme un vrai +rentier.... C'est honteux, entendez-vous!... Combien l'abbé Fenil vous +a-t-il donné pour ouvrir la porte à François? + +Il se fâcha, mais elle le fit taire. Elle semblait beaucoup plus +inquiète des suites de l'affaire qu'indignée par le crime lui-même. + +--Et quel abominable scandale, si l'on venait à savoir! murmura-t-elle +encore. Est-ce que nous vous avons jamais rien refusé? Nous causerons +demain, nous reparlerons de ce champ dont vous nous cassez les +oreilles.... Si Rougon apprenait une pareille chose, il en mourrait de +chagrin. + +L'oncle ne put s'empêcher de sourire. Il se défendit plus violemment, +jura qu'il ne savait rien, qu'il n'avait trempé dans rien. Puis, comme +le ciel s'embrasait de plus, et que le docteur Porquier était déjà +descendu, l'oncle quitta la chambre, en disant d'un air pressé de +curieux: + +--Je vais voir. + +C'était M. Péqueur des Saulaies qui avait donné l'alarme. Il y avait +eu soirée à la sous-préfecture. Il se couchait, lorsque, vers une +heure moins quelques minutes, il aperçut un singulier reflet rouge sur +le plafond de sa chambre. S'étant s'approche de la fenêtre, il était +resté très-surpris en voyant un grand feu brûler dans le jardin des +Mouret, tandis qu'une ombre, qu'il ne reconnut pas d'abord, dansait au +milieu de la fumée en brandissant un sarment allumé. Presque +aussitôt des flammes s'échappèrent par toutes les ouvertures du +rez-de-chaussée. Le sous-préfet s'empressa de remettre son pantalon; +il appela son domestique, lança le concierge à la recherche des +pompiers et des autorités. Puis, avant de se rendre sur le lieu du +sinistre, il acheva de s'habiller, s'assurant devant une glace de la +correction de sa moustache. Il arriva le premier rue Balande. La rue +était absolument déserte; deux chats la traversaient en courant. + +--Ils vont se laisser griller comme des côtelettes, là-dedans! pensa +M. Péqueur des Saulaies, étonné du sommeil paisible de la maison, sur +la rue, où pas une flamme ne se montrait encore. + +Il frappa violemment, mais il n'entendit que le ronflement de +l'incendie, dans la cage de l'escalier. Il frappa alors à la porte +de M. Rastoil. Là, des cris perçants s'élevaient, accompagnés de +piétinements, de claquements de portes, d'appels étouffés. + +--Aurélie, couvre-toi les épaules! criait la voix du président. + +M. Rastoil se précipita sur le trottoir, suivi de madame Rastoil et de +la cadette de ses demoiselles, celle qui n'était pas encore mariée. +Aurélie dans sa précipitation, avait jeté sur ses épaules un paletot +de son père, qui lui laissait les bras nus; elle devint toute rouge, +lorsqu'elle aperçut M. Péqueur des Saulaies. + +--Quel épouvantable malheur! balbutiait le président. Tout va brûler. +Le mur de ma chambre est déjà chaud. Les deux maisons n'en font +qu'une, si j'ose dire.... Ah! monsieur le sous-préfet, je n'ai pas +même pris le temps d'enlever les pendules. Il faut organiser les +secours. On ne peut pas perdre son mobilier en quelques heures. + +Madame Rastoil, à demi vêtue d'un peignoir, pleurait le meuble de +son salon, qu'elle venait justement de faire recouvrir. Cependant, +quelques voisins s'étaient montrés aux fenêtres. Le président les +appela et commença le déménagement de sa maison; il se chargeait +particulièrement des pendules, qu'il déposait sur le trottoir d'en +face. Lorsqu'on eut sorti les fauteuils du salon, il fit asseoir sa +femme et sa fille, tandis que le sous-préfet restait auprès d'elles, +pour les rassurer. + +--Tranquillisez-vous, mesdames, disait-il. La pompe va arriver, le feu +sera attaqué vigoureusement.... Je crois pouvoir vous promettre qu'on +sauvera votre maison. + +Les croisées des Mouret éclatèrent, les flammes parurent au premier +étage. Brusquement, la rue fut éclairée par une grande lueur; il +faisait clair comme en plein jour. Un tambour, au loin, passait sur +la place de la Sous-Préfecture, en battant le rappel. Des hommes +accouraient, une chaîne s'organisait, mais les seaux manquaient, la +pompe n'arrivait pas. Au milieu de l'effarement général, M. Péqueur +des Saulaies, sans quitter les dames Rastoil, criait des ordres à +pleine voix: + +--Laissez le passage libre! La chaîne est trop serrée là-bas! +Mettez-vous à deux pieds les uns des autres! + +Puis, se tournant vers Aurélie, d'une voix douce: + +--Je suis bien surpris que la pompe ne soit pas encore là.... C'est +une pompe neuve; on va justement l'étrenner.... J'ai pourtant envoyé +le concierge tout de suite; il a dû passer aussi à la gendarmerie. + +Les gendarmes se montrèrent les premiers; ils continrent les curieux, +dont le nombre augmentait, malgré l'heure avancée. Le sous-préfet +était allé en personne rectifier la chaîne, qui se bossuait au milieu +des poussées de certains farceurs accourus du faubourg. La petite +cloche de Saint-Saturnin sonnait le tocsin de sa voix fêlée; un second +tambour battait le rappel, plus languissamment, vers le bas de la rue, +du côté du Mail. Enfin la pompe arriva, avec un tapage de ferraille +secouée. Les groupes s'écartèrent; les quinze pompiers de Plassans +parurent, courant et soufflant; mais, malgré l'intervention de M. +Péqueur des Saulaies, il fallut encore un grand quart d'heure pour +mettre la pompe en état. + +--Je vous dis que le piston ne glisse pas! criait furieusement le +capitaine au sous-préfet, qui prétendait que les écrous étaient trop +serrés. + +Lorsqu'un jet d'eau s'éleva, la foule eut un soupir de satisfaction. +La maison flambait alors, du rez-de-chaussée au second étage, comme +une immense torche. L'eau entrait dans le brasier avec un sifflement; +tandis que les flammes, se déchirant en nappes jaunes, s'élevaient +plus haut. Des pompiers étaient montés sur le toit de la maison du +président, dont ils enfonçaient les tuiles, à coups de pic, pour faire +la part du feu. + +--La baraque est perdue, murmura Macquart, les mains dans les poches, +planté tranquillement sur le trottoir d'en face, d'où il suivait les +progrès de l'incendie avec un vif intérêt. + +Il s'était formé là, au bord du ruisseau, un salon en plein air. Les +fauteuils se trouvaient rangés en demi-cercle, comme pour permettre +d'assister à l'aise au spectacle. Madame de Condamin et son mari +venaient d'arriver; ils rentraient à peine de la sous-préfecture, +disaient-ils, lorsqu'ils avaient entendu battre le rappel. M. de +Bourdeu, M. Maffre, le docteur Porquier, M. Delangre, accompagné de +plusieurs membres du conseil municipal, s'étaient également empressés +d'accourir. Tous entouraient ces pauvres dames Rastoil, les +réconfortaient, s'abordaient avec des exclamations apitoyées. La +société finit par s'asseoir sur les fauteuils. Et la conversation +s'engagea, pendant que la pompe soufflait à dix pas et que les poutres +embrasées craquaient. --As-tu pris ma montre, mon ami? demanda madame +Rastoil; elle était sur la cheminée, avec la chaîne. + +--Oui, oui, je l'ai dans ma poche, répondit le président, la face +gonflée, chancelant d'émotion. J'ai aussi l'argenterie.... J'aurais +tout emporté; mais les pompiers ne veulent pas, ils disent que c'est +ridicule. + +M. Péqueur des Saulaies se montrait toujours très-calme et +très-obligeant. + +--Je vous assure que votre maison ne court plus aucun risque, +affirma-t-il; la part du feu est faite. Vous pouvez aller remettre vos +couverts dans votre salle à manger. + +Mais M. Rastoil ne consentit pas à se séparer de son argenterie, qu'il +tenait sous le bras, pliée dans un journal. + +--Toutes les portes sont ouvertes, balbutia-t-il; la maison est pleine +de gens que je ne connais pas.... Ils ont fait dans mon toit un trou +qui me coûtera cher à boucher. + +Madame de Condamin interrogeait le sous-préfet. Elle s'écria: + +--Mais c'est horrible! mais je croyais que les locataires avaient eu +le temps de se sauver!... Alors, on n'a pas de nouvelles de l'abbé +Faujas? + +--J'ai frappé moi-même, dit M. Péqueur des Saulaies; personne n'a +répondu. Quand les pompiers sont arrivés, j'ai fait enfoncer la porte, +j'ai ordonné d'appliquer des échelles aux fenêtres.... Tout a été +inutile. Un de nos braves gendarmes, qui s'est aventuré dans le +vestibule, a failli être asphyxié par la fumée. + +-Ainsi l'abbé Faujas?... Quelle abominable mort! Reprit la belle +Octavie avec un frisson. + +Ces messieurs et ces dames se regardèrent, blêmes dans les clartés +vacillantes de l'incendie. Le docteur Porquier expliqua que la +mort par le feu n'était peut-être pas aussi douloureuse qu'on se +l'imaginait. + +--On est saisi, dit-il en terminant; ça doit être l'affaire de +quelques secondes. Il faut dire aussi que cela dépend de la violence +du brasier. + +M. de Condamin comptait sur ses doigts. + +--Si madame Mouret est chez ses parents, comme on le prétend, cela +fait toujours quatre: l'abbé Faujas, sa mère, sa soeur et son +beau-frère.... C'est joli! + +A ce moment, madame Rastoil se pencha à l'oreille de son mari. + +--Donne-moi ma montre, murmura-t-elle. Je ne suis pas tranquille. Tu +le remues. Tu vas t'asseoir dessus. Une voix ayant crié que le vent +poussait les flammèches du côté de la sous-préfecture, M. Péqueur +des Saulaies s'excusa, s'élança, afin de parer à ce nouveau danger. +Cependant, M. Delangre voulait qu'on tentât un dernier effort pour +porter secours aux victimes. Le capitaine des pompiers lui répondit +brutalement de monter aux échelles lui-même, s'il croyait la chose +possible; il disait n'avoir jamais vu un feu pareil. C'était le diable +qui avait dû allumer ce feu-là, pour que la maison brûlât, comme un +fagot, par tous les bouts à la fois. Le maire, suivi de quelques +hommes de bonne volonté, fit alors le tour par l'impasse des +Chevillottes. Du côté du jardin, peut-être pourrait-on monter. + +--Ce serait très-beau, si ce n'était pas si triste, remarqua madame de +Condamin, qui se calmait. + +En effet, l'incendie devenait superbe. Des fusées d'étincelles +montaient dans de larges flammes bleues; des trous d'un rouge ardent +se creusaient au fond de chaque fenêtre béante; tandis que la fumée +roulait doucement, s'en allait en un gros nuage violâtre, pareille à +la fumée des feux de Bengale, pendant les feux d'artifice. Ces +dames et ces messieurs s'étaient pelotonnés dans les fauteuils; ils +s'accoudaient, s'allongeaient, levaient le menton; puis, des silences +se faisaient, coupés de remarques, lorsqu'un tourbillon de flammes +plus violent s'élevait. Au loin, dans les clartés dansantes qui +illuminaient brusquement des profondeurs de têtes moutonnantes, +grossissaient un brouhaha de foule, un bruit d'eau courante, tout un +tapage noyé. Et la pompe, à dix pas, gardait son haleine régulière, +son crachement de gosier de métal écorché. + +--Regardez donc la troisième fenêtre, au second étage, s'écria tout +à coup M. Maffre émerveillé; on voit très-bien, à gauche, un lit qui +brûle. Les rideaux sont jaunes; ils flambent comme du papier. + +M. Péqueur des Saulaies revenait au petit trot tranquilliser la +société. C'était une panique. --Les flammèches, dit-il, sont bien +portées par le vent du côté de la sous-préfecture; mais elles +s'éteignent en l'air. Il n'y a aucun danger, on est maître du feu. + +--Mais, demanda madame de Condamin, sait-on comment le feu a pris? + +M. de Bourdeu assura qu'il avait d'abord vu une grosse fumée sortir +de la cuisine. M. Maffre prétendait, au contraire, que les flammes +avaient d'abord paru dans une chambre du premier étage. Le sous-préfet +hochait la tête d'un air de prudence officielle; il finit par dire à +demi-voix: + +--Je crois que la malveillance n'est pas étrangère au sinistre. J'ai +déjà ordonné une enquête. + +Et il raconta qu'il avait vu un homme allumer le feu avec un sarment. + +--Oui, je l'ai vu aussi, interrompit Aurélie Rastoil. C'est monsieur +Mouret. + +Ce fut une surprise extraordinaire. La chose était impossible. M. +Mouret s'échappant et brûlant sa maison, quel épouvantable drame! Et +l'on accablait Aurélie de questions. Elle rougissait, tandis que sa +mère la regardait sévèrement. Il n'était pas convenable qu'une jeune +fille fût ainsi toutes les nuits à la fenêtre. + +--Je vous assure, j'ai bien reconnu monsieur Mouret, reprit-elle. Je +ne dormais pas, je me suis levée, en voyant une grande lumière.... +Monsieur Mouret dansait au milieu du feu. + +Le sous-préfet se prononça. + +--Parfaitement, mademoiselle a raison.... Je reconnais le malheureux, +maintenant. Il était si effrayant, que je restais perplexe, bien que +sa figure ne me fût pas inconnue.... Je vous demande pardon, ceci est +très-grave; il faut que j'aille donner quelques ordres. + +Il s'en alla de nouveau, pendant que la société commentait celle +aventure terrible, un propriétaire brûlant ses locataires. M. de +Bourdeu s'emporta contre les maisons d'aliénés; la surveillance y +était faite d'une façon tout à fait insuffisante. A la vérité, M. de +Bourdeu tremblait de voir flamber dans l'incendie la préfecture que +l'abbé Faujas lui avait promise. + +--Les fous sont pleins de rancune, dit simplement M. de Condamin. + +Ce mot embarrassa tout le monde. La conversation tomba net. Les dames +eurent de légers frissons, tandis que ces messieurs échangaient des +regards singuliers. La maison en flammes devenait beaucoup plus +intéressante, depuis que la société connaissait la main qui avait mis +le feu. Les yeux clignant d'une terreur délicieuse, se fixaient sur le +brasier, avec le rêve du drame qui avait dû se passer là. + +--Si le papa Mouret est là dedans, ça fait cinq, dit encore M. de +Condamin, que les dames firent taire, en l'accusant d'être un homme +atroce. + +Depuis le commencement de l'incendie, les Paloque, accoudés à la +fenêtre de leur salle à manger, regardaient. Ils étaient juste +au-dessus du salon improvisé sur le trottoir. La femme du juge finit +par descendre pour offrir gracieusement l'hospitalité aux dames +Rastoil, ainsi qu'aux personnes qui les entouraient. --On voit bien de +nos fenêtres, je vous assure, dit-elle. + +Et, comme ces dames refusaient: + +--Mais vous allez prendre froid, continua-t-elle; la nuit est +très-fraîche. + +Madame de Condamin eut un sourire, en allongeant sur le pavé ses +petits pieds, qu'elle montra au bord de sa jupe. + +--Ah bien! oui, nous n'avons pas froid! répondit-elle. Moi, j'ai les +pieds brûlants. Je suis très-bien.... Est-ce que vous avez froid, +mademoiselle? + +--J'ai trop chaud, assura Aurélie. On dirait une nuit d'été. Ce feu-là +chauffe joliment. + +Tout le monde déclara qu'il faisait bon, et madame Paloque se décida +alors à rester, à s'asseoir, elle aussi, dans un fauteuil. M. Maffre +venait de partir; il avait aperçu, au milieu de la foule, ses deux +fils, en compagnie de Guillaume Porquier, accourus tous les trois, +sans cravate, d'une maison des remparts, pour voir le feu. Le juge de +paix, qui était certain de les avoir enfermés à double tour dans leur +chambre, emmena Alphonse et Ambroise par les oreilles. + +--Si nous allions nous coucher? dit M. de Bourdeu, de plus en plus +maussade. + +M. Péqueur des Saulaies avait reparu, infatigable, n'oubliant pas les +dames, malgré les soins de toutes sortes dont il était accablé. Il +alla vivement au-devant de M. Delangre, qui revenait de l'impasse des +Chevillottes. Ils causèrent à voix basse. Le maire avait dû assister à +quelque scène épouvantable; il se passait la main sur la face, comme +pour chasser de ses yeux l'image atroce qui le poursuivait. Les dames +l'entendirent seulement murmurer: «Nous sommes arrivés trop tard! +C'est horrible, horrible!...» Il ne voulut répondre à aucune question. +--Il n'y a que Bourdeu et Delangre qui regrettent l'abbé, murmura M. +de Condamin à l'oreille de madame Paloque. + +--Ils avaient des affaires avec lui, répondit tranquillement celle-ci. +Voyez donc, voici l'abbé Bourrette. Celui-là pleure pour de bon. + +L'abbé Bourrette, qui avait fait la chaîne, sanglotait à chaudes +larmes. Le pauvre homme n'entendait pas les consolations. Jamais il ne +voulut s'asseoir dans un fauteuil; il resta debout, les yeux troubles, +regardant brûler les dernières poutres. On avait aussi vu l'abbé +Surin; mais il avait disparu, après avoir écouté, de groupe en groupe, +les renseignements qui couraient. + +--Allons nous coucher, répéta M. de Bourdeu. C'est bête à la fin de +rester là. + +Toute la société se leva. Il fut décidé que M. Rastoil, sa dame et sa +demoiselle, passeraient la nuit chez les Paloque. Madame de Condamin +donnait de petites tapes sur sa jupe, légèrement froissée. On recula +les fauteuils, on se tint un instant debout, à se souhaiter une bonne +nuit. La pompe ronflait toujours, l'incendie pâlissait, au milieu +d'une fumée noire; on n'entendait plus que le piétinement affaibli de +la foule et la hache attardée d'un pompier abattant une charpente. + +--C'est fini, pensa Macquart, qui n'avait pas quitté le trottoir d'en +face. + +Il resta pourtant encore un instant, à écouter les dernières paroles +que M. de Condamin échangeait à demi-voix avec madame Paloque. + +--Bah! disait la femme du juge, personne ne le pleurera, si ce n'est +cette grosse bête de Bourrette. Il était devenu insupportable, nous +étions tous esclaves. Monseigneur doit rire à l'heure qu'il est. +Enfin, Plassans est délivré! --Et les Rougon! fit remarquer M. de +Condamin, ils doivent être enchantés. + +--Pardieu! les Rougon sont aux anges. Ils vont hériter de la conquête +de l'abbé.... Allez, ils auraient payé bien cher celui qui se serait +risqué à mettre le feu à la baraque. + +Macquart s'en alla, mécontent, il finissait par craindre d'avoir été +dupe. La joie des Rougon le consternait. Les Rougon étaient des malins +qui jouaient toujours un double jeu, et avec lesquels on +finissait quand même par être volé. En traversant la place de la +sous-préfecture, il se jurait de ne plus travailler comme cela, à +l'aveuglette. + +Comme il remontait à la chambre où Marthe agonisait, il trouva Rose +assise sur une marche de l'escalier. Elle était dans une colère bleue, +elle grondait: + +--Non, certes, je ne resterai pas dans la chambre; je ne veux pas voir +des choses pareilles. Qu'elle crève sans moi! qu'elle crève comme un +chien! Je ne l'aime plus, je n'aime plus personne.... Aller chercher +le petit, pour le faire assister à ça! Et j'ai consenti! Je m'en +voudrai toute la vie.... Il était pâle comme sa chemise, le chérubin. +J'ai dû le porter du séminaire ici. J'ai cru qu'il allait rendre +l'âme en roule, tant il pleurait. C'est une pitié!... Et il est là, +maintenant, à l'embrasser. Moi, ça me donne la chair de poule. Je +voudrais que la maison nous tombât sur la tête, pour que ça fût fini +d'un coup.... J'irai dans un trou, je vivrai toute seule, je ne verrai +jamais personne, jamais, jamais. La vie entière, c'est fait pour +pleurer et pour se mettre en colère. + +Macquart entra dans la chambre. Madame Rougon, à genoux, se cachait +la face entre les mains; tandis que Serge, debout devant le lit, les +joues ruisselantes de larmes, soutenait la tête de la mourante. Elle +n'avait point encore repris connaissance. Les dernières lueurs de +l'incendie éclairaient la chambre d'un reflet rouge. Un hoquet secoua +Marthe. Elle ouvrit des yeux surpris, se mit sur son séant pour +regarder autour d'elle. Puis, elle joignit les mains avec une +épouvante indicible, elle expira, en apercevant, dans la clarté rouge, +la soutane de Serge. + + +FIN + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA CONQUETE DE PLASSANS *** + +This file should be named 7cplz10.txt or 7cplz10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7cplz11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7cplz10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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+ + + +LA CONQUÊTE DE PLASSANS par Émile Zola + + + + +I + +Désirée battit des mains. C'était une enfant de quatorze ans, forte +pour son âge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans. + +--Maman, maman! cria-t-elle, vois ma poupée! + +Elle avait pris à sa mère un chiffon, dont elle travaillait depuis un +quart d'heure à faire une poupée, en le roulant et en l'étranglant +par un bout, à l'aide d'un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas +qu'elle raccommodait avec des délicatesses de broderie. Elle sourit à +Désirée. + +--C'est un poupon, ça! dit-elle. Tiens, fais une poupée. Tu sais, il +faut qu'elle ait une jupe, comme une dame. + +Elle lui donna une rognure d'indienne qu'elle trouva dans sa table à +ouvrage; puis, elle se remit à son bas, soigneusement. Elles étaient +toutes deux assises, à un bout de l'étroite terrasse, la fille sur +un tabouret, aux pieds de la mère. Le soleil couchant, un soleil de +septembre, chaud encore, les baignait d'une lumière tranquille; tandis +que, devant elles, le jardin, déjà dans une ombre grise, s'endormait. +Pas un bruit, au dehors, ne montait de ce coin désert de la ville. + +Cependant, elles travaillèrent dix grandes minutes en silence. Désirée +se donnait une peine infinie pour faire une jupe à sa poupée. Par +moments, Marthe levait la tête, regardait l'enfant avec une tendresse +un peu triste. Comme elle la voyait très-embarrassée: + +--Attends, reprit-elle; je vais lui mettre les bras, moi. + +Elle prenait la poupée, lorsque deux grands garçons de dix-sept et +dix-huit ans descendirent le perron. Ils vinrent embrasser Marthe. + +--Ne nous gronde pas, maman, dit gaiement Octave. C'est moi qui +ai mené Serge à la musique.... Il y avait un monde, sur le cours +Sauvaire! + +--Je vous ai crus retenus au collège, murmura la mère; sans cela, +j'aurais été bien inquiète. + +Mais Désirée, sans plus songer à la poupée, s'était jetée au cou de +Serge, en lui criant: + +--J'ai un oiseau qui s'est envolé, le bleu, celui dont tu m'avais fait +cadeau. + +Elle avait une grosse envie de pleurer. Sa mère, qui croyait ce +chagrin oublié, eut beau lui montrer la poupée. Elle tenait le bras de +son frère, elle répétait, en l'entraînant vers le jardin: + +--Viens voir. + +Serge, avec sa douceur complaisante, la suivit, cherchant à la +consoler. Elle le conduisit à une petite serre, devant laquelle +se trouvait une cage posée sur un pied. Là, elle lui expliqua que +l'oiseau s'était sauvé au moment où elle avait ouvert la porte pour +l'empêcher de se battre avec un autre. + +--Pardi! ce n'est pas étonnant, cria Octave, qui s'était assis sur la +rampe de la terrasse: elle est toujours à les toucher, elle regarde +comment ils sont faits et ce qu'ils ont dans le gosier pour chanter. +L'autre jour, elle les a promenés toute une après-midi dans ses +poches, afin qu'ils aient bien chaud. + +--Octave!... dit Marthe d'un ton de reproche; ne la tourmente pas, la +pauvre enfant. + +Désirée n'avait pas entendu. Elle racontait à Serge, avec de longs +détails, de quelle façon l'oiseau s'était envolé. + +--Vois-tu, il a glissé comme ça, il est allé se poser à côté, sur le +grand poirier de monsieur Rastoil. De là, il a sauté sur le prunier, +au fond. Puis il a repassé sur ma tête, et il est entré dans les +grands arbres de la sous-préfecture, où je ne l'ai plus vu, non, plus +du tout. + +Des larmes parurent au bord de ses yeux. + +--Il reviendra peut-être, hasarda Serge. + +--Tu crois?... J'ai envie de mettre les autres dans une boîte et de +laisser la cage ouverte toute la nuit. + +Octave ne put s'empêcher de rire; mais Marthe rappela Désirée. + +--Viens donc voir, viens donc voir! + +Et elle lui présenta la poupée. La poupée était superbe; elle avait +une jupe roide, une tête formée d'un tampon d'étoffe, des bras faits +d'une lisière cousue aux épaules. Le visage de Désirée s'éclaira +d'une joie subite. Elle se rassit sur le tabouret, ne pensant plus +à l'oiseau, baisant la poupée, la berçant dans sa main, avec une +puérilité de gamine. + +Serge était venu s'accouder près de son frère. Marthe avait repris son +bas. + +--Alors, demanda-t-elle, la musique a joué? + +--Elle joue tous les jeudis, répondit Octave. Tu as tort, maman, de ne +pas venir. Toute la ville est là, les demoiselles Rastoil, madame de +Condamin, monsieur Paloque, la femme et la fille du maire... Pourquoi +ne viens-tu pas? Marthe ne leva pas les yeux; elle murmura, en +achevant une reprise: + +--Vous savez bien, mes enfants, que je n'aime pas sortir. Je suis si +tranquille, ici. Puis, il faut que quelqu'un reste avec Désirée. + +Octave ouvrait les lèvres, mais il regarda sa soeur et se tut. Il +demeura là, sifflant doucement, levant les yeux sur les arbres de la +préfecture, pleins du tapage des pierrots qui se couchaient, examinant +les poiriers de M. Rastoil, derrière lesquels descendait le soleil. +Serge avait sorti de sa poche un livre qu'il lisait attentivement. +Il y eut un silence recueilli, chaud d'une tendresse muette, dans la +bonne lumière jaune qui pâlissait peu à peu sur la terrasse. Marthe, +couvant du regard ses trois enfants, au milieu de cette paix du soir, +tirait de grandes aiguillées régulières. + +--Tout le monde est donc en retard aujourd'hui? reprit-elle au bout +d'un instant. Il est près de dix heures, et votre père ne rentre +pas.... Je crois qu'il est allé du côté des Tulettes. + +--Ah bien! dit Octave, ce n'est pas étonnant, alors.... Les paysans +des Tulettes ne le lâchent plus, quand ils le tiennent.... Est-ce pour +un achat de vin? + +--Je l'ignore, répondit Marthe; vous savez qu'il n'aime pas à parler +de ses affaires. + +Un silence se fit de nouveau. Dans la salle à manger, dont la fenêtre +était grande ouverte sur la terrasse, la vieille Rose, depuis un +moment, mettait le couvert, avec des bruits irrités de vaisselle et +d'argenterie. Elle paraissait de fort méchante humeur, bousculant +les meubles, grommelant des paroles entrecoupées. Puis elle alla se +planter à la porte de la rue, allongeant le cou, regardant au loin la +place de la Sous-Préfecture. Après quelques minutes d'attente, elle +vint sur le perron, criant: + + --Alors, monsieur Mouret ne rentrera pas dîner? + +--Si, Rose, attendez, répondit Marthe paisiblement. + +--C'est que tout brûle. Il n'y a pas de bon sens. Quand monsieur fait +de ces tours-là, il devrait bien prévenir.... Moi, ça m'est égal, après +tout. Le dîner ne sera pas mangeable. + +--Tu crois, Rose? dit derrière elle une voix tranquille. Nous le +mangerons tout de même, ton dîner. + +C'était Mouret qui rentrait. Rosé se tourna, regarda son maître en +face, comme sur le point d'éclater; mais, devant le calme absolu de +ce visage où perçait une pointe de goguenarderie bourgeoise, elle +ne trouva pas une parole, elle s'en alla. Mouret descendit sur la +terrasse, où il piétina, sans s'asseoir. Il se contenta de donner, +du bout des doigts, une petite tape sur la joue de Désirée, qui lui +sourit. Marthe avait levé les yeux; puis, après avoir regardé son +mari, elle s'était mise à ranger son ouvrage dans sa table. + +--Vous n'êtes pas fatigué? demanda Octave, qui regardait les souliers +de son père, blancs de poussière. + +--Si, un peu, répondit Mouret, sans parler autrement de la longue +course qu'il venait de faire à pied. + +Mais il aperçut, au milieu du jardin, une bêche et un râteau que les +enfants avaient dû oublier là. + +--Pourquoi ne rentre-t-on pas les outils? s'écria-t-il. Je l'ai dit +cent fois. S'il venait à pleuvoir, ils seraient rouillés. + +Il ne se fâcha pas davantage. Il descendit dans le jardin, alla +lui-même chercher la bêche et le râteau, qu'il revint accrocher +soigneusement au fond de la petite serre. En remontant sur la +terrasse, il furetait des yeux dans tous les coins des allées pour +voir si chaque chose était bien en ordre. + +--Tu apprends tes leçons, toi? demanda-t-il en passant à côté de +Serge, qui n'avait pas quitté son livre. + +--Non, mon père, répondit l'enfant. C'est un livre que l'abbé +Bourrette m'a prêté, la relation des _Missions en Chine_. + +Mouret s'arrêta net devant sa femme. + +--A propos, reprit-il, il n'est venu personne? + +--Non, personne, mon ami, dit Marthe d'un air surpris. + +Il allait continuer, mais il parut se raviser; il piétina encore un +instant, sans rien dire; puis, s'avançant vers le perron: + +--Eh bien! Rose, et ce dîner qui brûlait? + +--Pardi! cria du fond du corridor la voix furieuse de la cuisinière, +il n'y a plus rien de prêt maintenant; tout est froid. Vous attendrez, +monsieur. Mouret eut un rire silencieux; il cligna l'oeil gauche, en +regardant sa femme et ses enfants. La colère de Rose semblait l'amuser +fort. Il s'absorba ensuite dans le spectacle des arbres fruitiers de +son voisin. + +--C'est surprenant, murmura-t-il, monsieur Rastoil a des poires +magnifiques, cette année. + +Marthe, inquiète depuis un instant, semblait avoir une question sur +les lèvres. Elle se décida, elle dit timidement: + +--Est-ce que tu attendais quelqu'un aujourd'hui, mon ami? + +--Oui et non, répondit-il, en se mettant à marcher de long en large. + +--Tu as loué le second étage, peut-être? + +--J'ai loué, en effet. + +Et, comme un silence embarrassé se faisait, il continua de sa voix +paisible: + +--Ce matin, avant départir pour les Tulettes, je suis monté chez +l'abbé Bourrette; il a été très-pressant, et, ma foi! j'ai conclu.... +Je sais bien que cela te contrarie. Seulement, songe un peu, tu n'es +pas raisonnable, ma bonne. Ce second étage ne nous servait à rien; +il se délabrait. Les fruits que nous conservions dans les chambres, +entretenaient là une humidité qui décollait les papiers.... Pendant +que j'y songe, n'oublie pas de faire enlever les fruits dès demain: +notre locataire peut arriver d'un moment à l'autre. + +--Nous étions pourtant si à l'aise, seuls dans notre maison! laissa +échapper Marthe à demi-voix. + +--Bah! reprit Mouret, un prêtre, ce n'est pas bien gênant. Il vivra +chez lui, et nous chez nous. Ces robes noires, ça se cache pour avaler +un verre d'eau.... Tu sais si je les aime, moi! Des fainéants, la +plupart.... Eh bien! ce qui m'a décidé à louer, c'est que justement +j'ai trouvé un prêtre. Il n'y a rien à craindre pour l'argent avec +eux, et on ne les entend pas même mettre leur clef dans la serrure. + +Marthe restait désolée. Elle regardait, autour d'elle, la maison +heureuse, baignant dans l'adieu du soleil le jardin, où l'ombre +devenait plus grise; elle regardait ses enfants, son bonheur endormi +qui tenait là, dans ce coin étroit. + +--Et sais-tu quel est ce prêtre? reprit-elle. + +--Non, mais l'abbé Bourrette a loué en son nom, cela suffit. L'abbé +Bourrette est un brave homme.... Je sais que notre locataire s'appelle +Faujas, l'abbé Faujas, et qu'il vient du diocèse de Besançon. Il +n'aura pas pu s'entendre avec son curé; on l'aura nommé vicaire ici, +à Saint-Saturnin. Peut-être qu'il connaît notre évêque, monseigneur +Rousselot. Enfin, ce ne sont pas nos affaires, tu comprends... Moi, +dans tout ceci, je me fie à l'abbé Bourrette. + +Cependant, Marthe ne se rassurait pas. Elle tenait tête à son mari, ce +qui lui arrivait rarement. + +--Tu as raison, dit-elle, après un court silence, l'abbé est un digne +homme. Seulement, je me souviens que lorsqu'il est venu pour visiter +l'appartement, il m'a dit ne pas connaître la personne au nom de +laquelle il était chargé de louer. C'est une de ces commissions comme +on s'en donne entre prêtres, d'une ville à une autre.... Il me semble +que tu aurais pu écrire à Besançon, te renseigner, savoir enfin qui tu +vas introduire chez toi. + +Mouret ne voulait point s'emporter; il eut un rire de complaisance. + +--Ce n'est pas le diable, peut-être.... Te voilà toute tremblante. Je +ne te savais pas si superstitieuse que ça. Tu ne crois pas au moins +que les prêtres portent malheur, comme on dit. Ils ne portent pas +bonheur non plus, c'est vrai. Ils sont comme les autres hommes.... Ah +bien! tu verras, lorsque cet abbé sera là, si sa soutane me fait peur! + +--Non, je ne suis pas superstitieuse, tu le sais, murmura Marthe. J'ai +comme un gros chagrin, voilà tout. + +Il se planta devant elle, il l'interrompit d'un geste brusque. + +--C'est assez, n'est-ce pas? dit-il. J'ai loué, n'en parlons plus. + +Et il ajouta, du ton railleur d'un bourgeois qui croit avoir conclu +une bonne affaire: + +--Le plus clair, c'est que j'ai loué cent cinquante francs: ce sont +cent cinquante francs de plus qui entreront chaque année dans la +maison. + +Marthe avait baissé la tète, ne protestant plus que par un balancement +vague des mains, fermant doucement les yeux, comme pour ne pas laisser +tomber les larmes dont ses paupières étaient toutes gonflées. Elle +jeta un regard furtif sur ses enfants, qui, pendant l'explication +qu'elle venait d'avoir avec leur père, n'avaient pas paru entendre, +habitués sans doute à ces sortes de scènes où se complaisait la verve +moqueuse de Mouret. + +--Si vous voulez manger maintenant, vous pouvez venir, dit Rose de sa +voix maussade, en s'avançant sur le perron. + +--C'est cela. Les enfants, à la soupe! cria gaiement Mouret, sans +paraître garder la moindre méchante humeur. La famille se leva. Alors +Désirée, qui avait gardé sa gravité de pauvre innocente, eut comme un +réveil de douleur, en voyant tout le monde se remuer. Elle se jeta au +cou de son père, elle balbutia: + +--Papa, j'ai un oiseau qui s'est envolé. + +--Un oiseau, ma chérie? Nous le rattraperons. + +Et il la caressait, il se faisait très-calin. Mais il fallut qu'il +allât, lui aussi, voir la cage. Quand il ramena l'enfant, Marthe et +ses deux fils se trouvaient déjà dans la salle à manger. Le soleil +couchant, qui entrait par la fenêtre, rendait toutes gaies les +assiettes de porcelaine, les timbales des enfants, la nappe blanche. +La pièce était tiède, recueillie, avec l'enfoncement verdâtre du +jardin. + +Comme Marthe, calmée par cette paix, ôtait en souriant le couvercle +de la soupière, un bruit se fit dans le corridor. Rose, effarée, +accourut, en bulbutiant: + +--Monsieur l'abbé Faujas est là. II + +Mouret fit un geste de contrariété. Il n'attendait réellement son +locataire que le surlendemain, au plus tôt. Il se levait vivement, +lorsque l'abbé Faujas parut à la porte, dans le corridor. C'était un +homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint +terreux. Derrière lui, dans son ombre, se tenait une femme âgée qui +lui ressemblait étonnamment, plus petite, l'air plus rude. En voyant +la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d'hésitation; ils +reculèrent discrètement, sans se retirer. La haute figure noire du +prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la +chaux. + +--Nous vous demandons pardon de vous déranger, dit-il à Mouret. Nous +venons de chez monsieur l'abbé Bourrette; il a dû vous prévenir.... + +--Mais pas du tout! s'écria Mouret. L'abbé n'en fait jamais d'autres; +il a toujours l'air de descendre du paradis.... Ce matin encore, +monsieur, il m'affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux +jours.... Enfin, il va falloir vous installer tout de même. L'abbé +Faujas s'excusa. Il avait une voix grave, d'une grande douceur dans +la chute des phrases. Vraiment, il était désolé d'arriver à un pareil +moment. Quand il eut exprimé ses regrets, sans bavardage, en dix +paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le commissionnaire +qui avait apporté sa malle. Ses grosses mains bien faites tirèrent +d'un pli de sa soutane une bourse, dont on n'aperçut que les anneaux +d'acier; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts, avec +précaution, la tête baissée. Puis, sans qu'on eût vu la pièce de +monnaie, le commissionnaire s'en alla. Lui, reprit de sa voix polie: + +--Je vous en prie, monsieur, remettez-vous à table.... Votre +domestique nous indiquera l'appartement. Elle m'aidera à monter ceci. + +Il se baissait déjà pour prendre une poignée de la malle. C'était une +petite malle de bois, garantie par des coins et des bandes de tôle; +elle paraissait avoir été réparée, sur un des flancs, à l'aide d'une +traverse de sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres +bagages du prêtre; mais il n'aperçut qu'un grand panier, que la dame +âgée tenait à deux mains, devant ses jupes, s'entêtant, malgré la +fatigue, à ne pas le poser à terre. Sous le couvercle soulevé, parmi +des paquets de linge, passaient le coin d'un peigne enveloppé dans du +papier, et le cou d'un litre mal bouché. + +--Non, non, laissez cela, dit Mouret en poussant légèrement la malle +du pied. Elle ne doit pas être lourde; Rose la montera bien toute +seule. + +Il n'eut sans doute pas conscience du secret dédain qui perçait dans +ses paroles. La dame âgée le regarda fixement de ses yeux noirs; puis, +elle revint à la salle à manger, à la table servie, qu'elle examinait +depuis qu'elle était là. Elle passait d'un objet à l'autre, les lèvres +pincées. Elle n'avait pas prononcé une parole. Cependant, l'abbé +Faujas consentit à laisser la malle. Dans la poussière jaune du soleil +qui entrait par la porte du jardin, sa soutane râpée semblait toute +rouge; des reprises en brodaient les bords; elle était très-propre, +mais si mince, si lamentable, que Marthe, restée assise jusque-là avec +une sorte de réserve inquiète, se leva à son tour. L'abbé, qui n'avait +jeté sur elle qu'un coup d'oeil rapide, aussitôt détourné, la vit +quitter sa chaise, bien qu'il ne parût nullement la regarder. + +--Je vous en prie, répéta-t-il, ne vous dérangez pas; nous serions +désolés de troubler votre dîner. + +--Eh bien! c'est cela, dit Mouret qui avait faim. Rose va vous +conduire. Demandez-lui tout ce dont vous aurez besoin.... +Installez-vous, installez-vous à votre aise. + +L'abbé Faujas, après avoir salué, se dirigeait déjà vers l'escalier, +lorsque Marthe s'approcha de son mari, en murmurant: + +--Mais, mon ami, tu ne songes pas.... + +--Quoi donc? demanda-t-il, voyant qu'elle hésitait. + +--Les fruits, tu sais bien. + +--Ah! diantre! c'est vrai, il y a les fruits, dit-il d'un ton +consterné. Et, comme l'abbé Faujas revenait, l'interrogeant du regard: + +--Je suis vraiment bien contrarié, monsieur, reprit-il. Le père +Bourrette est sûrement un digne homme, seulement il est fâcheux que +vous l'ayez chargé de votre affaire.... Il n'a pas pour deux liards +de tête.... Si nous avions su, nous aurions tout préparé. Au lieu que +nous voilà maintenant avec un déménagement à faire.... Vous comprenez, +nous utilisions les chambres. Il y a là-haut, sur le plancher, toute +notre récolte de fruits, des figues, des pommes, du raisin.... + +Le prêtre l'écoutait avec une surprise que sa grande politesse ne +réussissait plus à cacher. --Oh! mais ça ne sera pas long, continua +Mouret. En dix minutes, si vous voulez bien prendre la peine +d'attendre, Rose va débarrasser vos chambres. + +Une vive inquiétude grandissait sur le visage terreux de l'abbé. + +--Le logement est meublé, n'est-ce pas? demanda-t-il. + +--Du tout, il n'y a pas un meuble; nous ne l'avons jamais habité. + +Alors, le prêtre perdit son calme; une lueur passa dans ses yeux gris. +Il s'écria avec une violence contenue: + +--Comment! mais j'avais formellement recommandé dans ma lettre de +louer un logement meublé. Je ne pouvais pas apporter des meubles dans +ma malle, bien sûr. + +--Hein! qu'est-ce que je disais? cria Mouret d'un ton plus haut. +Ce Bourrette est incroyable.... Il est venu, monsieur, et il a vu +certainement les pommes, puisqu'il en a même pris une dans la main, en +déclarant qu'il avait rarement admiré une aussi belle pomme. Il a dit +que tout lui semblait très-bien, que c'était ça qu'il fallait, et +qu'il louait. + +L'abbé Faujas n'écoutait plus; tout un flot de colère était monté à +ses joues. Il se tourna, il balbutia, d'une voix anxieuse: + +--Mère, vous entendez? il n'y a pas de meubles. + +La vieille dame, serrée dans son mince châle noir, venait de visiter +le rez-de-chaussée, à petits pas furtifs, sans lâcher son panier. Elle +s'était avancée jusqu'à la porte de la cuisine, en avait inspecté les +quatre murs; puis, revenant sur le perron, elle avait lentement, d'un +regard, pris possession du jardin. Mais la salle à manger surtout +l'intéressait; elle se tenait de nouveau debout, en face de la table +servie, regardant fumer la soupe, lorsque son fils lui répéta: + +--Entendez-vous, mère? il va falloir aller à l'hôtel. + +Elle leva la tête, sans répondre; toute sa face refusait de quitter +cette maison, dont elle connaissait déjà les moindres coins. Elle eut +un imperceptible haussement d'épaules, les yeux vagues, allant de la +cuisine au jardin et du jardin à la salle à manger. + +Mouret, cependant, s'impatientait. Voyant que ni la mère ni le fils ne +paraissaient décidés à quitter la place, il reprit: + +--C'est que nous n'avons pas de lits, malheureusement.... Il y a bien, +au grenier, un lit de sangle, dont madame, à la rigueur, pourrait +s'accommoder jusqu'à demain; seulement, je ne vois pas trop sur quoi +coucherait monsieur l'abbé. + +Alors madame Faujas ouvrit enfin les lèvres; elle dit d'une voix +brève, au timbre un peu rauque: + +--Mon fils prendra le lit de sangle.... Moi, je n'ai besoin que d'un +matelas par terre, dans un coin. L'abbé approuva cet arrangement d'un +signe de tête. Mouret allait se récrier, chercher autre chose; mais, +devant l'air satisfait de ses nouveaux locataires, il se tut, se +contentant d'échanger avec sa femme un regard d'étonnement. + +--Demain il fera jour, dit-il avec sa pointe de moquerie bourgeoise; +vous pourrez vous meubler comme vous l'entendrez. Rose va monter +enlever les fruits et faire les lits. Si vous voulez attendre un +instant sur la terrasse.... Allons, donnez deux chaises, mes enfants. + +Les enfants, depuis l'arrivée du prêtre et de sa mère, étaient +demeurés tranquillement assis devant la table. Ils les examinaient +curieusement. L'abbé n'avait pas semblé les apercevoir; mais madame +Faujas s'était arrêtée un instant à chacun d'eux, les dévisageant, +comme pour pénétrer d'un coup dans ces jeunes têtes. En entendant les +paroles de leur père, ils s'empressèrent tous trois et sortirent des +chaises. + +La vieille dame ne s'assit pas. Comme Mouret se tournait, ne +l'apercevant plus, il la vit plantée devant une des fenêtres +entrebâillées du salon; elle allongeait le cou, elle achevait son +inspection, avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une +propriété à vendre. Au moment où Rose soulevait la petite malle, elle +rentra dans le vestibule, en disant simplement: + +--Je monte l'aider. + +Et elle monta derrière la domestique. Le prêtre ne tourna pas même la +tête; il souriait aux trois enfants, restés debout devant lui. Son +visage avait une expression de grande douceur, quand il voulait, +malgré la dureté du front et les plis rudes de la bouche. + +--C'est toute votre famille, madame? demanda-t-il à Marthe, qui +s'était approchée. + +--Oui, monsieur, répondit-elle, gênée par le regard clair qu'il fixait +sur elle. + +Mais il regarda de nouveau les enfants, il continua: + +--Voilà deux grands garçons qui seront bientôt des hommes.... Vous +avez fini vos études, mon ami? + +Il s'adressait à Serge. Mouret coupa la parole à l'enfant. + +--Celui-ci a fini, bien qu'il soit le cadet. Quand je dis qu'il a +fini, je veux dire qu'il est bachelier, car il est rentré au collège +pour faire une année de philosophie: c'est le savant de la famille... +L'autre, l'aîné, ce grand dadais, ne vaut pas grand'chose, allez. Il +s'est déjà fait refuser deux fois au baccalauréat, et vaurien avec +cela, toujours le nez en l'air, toujours polissonnant. + +Octave écoutait ces reproches en souriant, tandis que Serge avait +baissé la tête sous les éloges. Faujas parut un instant encore les +étudier en silence; puis, passant à Désirée, retrouvant son air +tendre: + +--Mademoiselle, demanda-t-il, me permettrez-vous d'être votre ami? + +Elle ne répondit pas; elle vint, presque effrayée, se cacher le visage +contre l'épaule de sa mère. Celle-ci, au lieu de lui dégager la face, +la serra davantage, en lui passant un bras à la taille. + +--Excusez-la, dit-elle avec quelque tristesse; elle n'a pas la tête +forte, elle est restée petite fille.... C'est une innocente.... Nous +ne la tourmentons pas pour apprendre. Elle a quatorze ans, et elle ne +sait encore qu'aimer les bêtes. + +Désirée, sous les caresses de sa mère, s'était rassurée; elle avait +tourné la tète, elle souriait. Puis, d'un air hardi; + +--Je veux bien que vous soyez mon ami.... Seulement vous ne faites +jamais de mal aux mouches, dites? + +Et, comme tout le monde s'égayait autour d'elle: + +--Octave les écrase, les mouches; continua-t-elle gravement. C'est +très-mal. + +L'abbé Faujas s'était assis. Il semblait très-las. Il s'abandonna un +moment à la paix tiède de la terrasse, promenant ses regards ralentis +sur le jardin, sur les arbres des propriétés voisines. Ce grand calme, +ce coin désert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise. +Son visage se tacha de plaques sombres. + +--On est très-bien ici, murmura-t-il. + +Puis il garda le silence, comme absorbé et perdu. Il eut un léger +sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire: + +--Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre +à table. + +Et, sur le regard de sa femme: + +--Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela +vous éviterait d'aller dîner à l'hôtel.... Ne vous gênez pas, je vous +en prie. + +--Je vous remercie mille fois, nous n'avons besoin de rien, répondit +l'abbé d'un ton d'extrême politesse, qui n'admettait pas une seconde +invitation. + +Alors, les Mouret retournèrent dans la salle à manger, où ils +s'attablèrent. Marthe servit la soupe. Il y eut bientôt un tapage +réjouissant de cuillers. Les enfants jasaient. Désirée eut des rires +clairs, en écoutant une histoire que son père racontait, enchanté +d'être enfin à table. Cependant, l'abbé Faujas, qu'ils avaient oublié, +restait assis sur la terrasse, immobile, en face du soleil couchant. +Il ne tournait pas la tête; il semblait ne pas entendre. Comme le +soleil allait disparaître, il se découvrit, étouffant sans doute. +Marthe, placée devant la fenêtre, aperçut sa grosse tête nue, aux +cheveux courts, grisonnant déjà vers les tempes. Une dernière lueur +rouge alluma ce crâne rude de soldat, où la tonsure était comme la +cicatrice d'un coup de massue; puis, la lueur s'éteignit, le prêtre, +entrant dans l'ombre, ne fut plus qu'un profil noir sur la cendre +grise du crépuscule. + +Ne voulant pas appeler Rose, Marthe alla chercher elle-même une lampe +et servit le premier plat. Comme elle revenait de la cuisine, elle +rencontra, au pied de l'escalier, une femme qu'elle ne reconnut pas +d'abord. C'était madame Faujas. Elle avait mis un bonnet de linge; +elle ressemblait à une servante, avec sa robe de cotonnade, serrée au +corsage par un fichu jaune, noué derrière la taille; et, les poignets +nus, encore toute soufflante de la besogne qu'elle venait de faire, +elle tapait ses gros souliers lacés sur le dallage du corridor. + +--Voilà qui est fait, n'est-ce pas, madame? lui dit Marthe en +souriant. --Oh! une misère, répondit-elle; en deux coups de poing, +l'affaire a été bâclée. + +Elle descendit le perron, elle radoucit sa voix: + +--Ovide, mon enfant, veux-tu monter? Tout est prêt là-haut. + +Elle dut toucher son fils à l'épaule pour le tirer de sa rêverie. +L'air fraîchissait. Il frissonna, il la suivit sans parler. Comme il +passait devant la porte de la salle à manger, toute blanche de la +clarté vive de la lampe, toute bruyante du bavardage des enfants, il +allongea la tête, disant de sa voix souple: + +--Permettez-moi de vous remercier encore et de nous excuser de tout ce +dérangement.... Nous sommes confus.... + +--Mais non, mais non! cria Mouret; c'est nous autres qui sommes +désolés de n'avoir pas mieux à vous offrir pour cette nuit. + +Le prêtre salua, et Marthe rencontra de nouveau ce regard clair, ce +regard d'aigle qui l'avait émotionnée. Il semblait qu'au fond de +l'oeil, d'un gris morne d'ordinaire, une flamme passât brusquement, +comme ces lampes qu'on promène derrière les façades endormies des +maisons. + +--Il a l'air de ne pas avoir froid aux yeux, le curé, dit +railleusement Mouret, quand la mère et le fils ne furent plus là. + +--Je les crois peu heureux, murmura Marthe. + +--Pour ça, il n'apporte certainement pas le Pérou dans sa malle.... +Elle est lourde, sa malle! Je l'aurais soulevée du bout de mon petit +doigt. + +Mais il fut interrompu dans son bavardage par Rose, qui venait +de descendre l'escalier en courant, afin de raconter les choses +surprenantes qu'elle avait vues. + +--Ah! bien, dit-elle en se plantant devant la table où mangeaient ses +maîtres, en voilà une gaillarde! Cette dame a au moins soixante-cinq +ans, et ça ne paraît guère, allez! Elle vous bouscule, elle travaille +comme un cheval. + +--Elle t'a aidée à déménager les fruits? demanda curieusement Mouret. + +--Je crois bien, monsieur. Elle emportait les fruits comme ça, dans +son tablier; des charges à tout casser. Je me disais: «Bien sûr, la +robe va y rester.» Mais pas du tout; c'est de l'étoffe solide, de +l'étoffe comme j'en porte moi-même. Nous avons dû faire plus de dix +voyages. Moi, j'avais les bras rompus. Elle bougonnait, disant que +ça ne marchait pas. Je crois que je l'ai entendue jurer, sauf votre +respect. + +Mouret semblait s'amuser beaucoup. + +--Et les lits? reprit-il. + +--Les lits, c'est elle qui les a faits.... Il faut la voir retourner +un matelas. Ça ne pèse pas lourd, je vous en réponds; elle le +prend par un bout, le jette en l'air comme une plume.... Avec ça, +très-soigneuse. Elle a bordé le lit de sangle, comme un dodo d'enfant. +Elle aurait eu à coucher l'enfant Jésus, qu'elle n'aurait pas tiré les +draps avec plus de dévotion.... Des quatre couvertures, elle en a mis +trois sur le lit de sangle. C'est comme des oreillers: elle n'en a pas +voulu pour elle; son fils a les deux. + +--Alors elle va coucher par terre? + +--Dans un coin, comme un chien. Elle a jeté un matelas sur le plancher +de l'autre chambre, en disant qu'elle allait dormir là, mieux que dans +le paradis. Jamais je n'ai pu la décider à s'arranger plus proprement. +Elle prétend qu'elle n'a jamais froid et que sa tête est trop dure +pour craindre le carreau.... Je leur ai donné de l'eau et du sucre, +comme madame me l'avait recommandé, et voilà.... N'importe, ce sont de +drôles de gens. + +Rose acheva de servir le dîner. Les Mouret, ce soir-là, firent traîner +le repas. Ils causèrent longuement des nouveaux locataires. Dans +leur vie d'une régularité d'horloge, l'arrivée de ces deux personnes +étrangères était un gros événement. Ils en parlaient comme d'une +catastrophe, avec ces minuties de détails qui aident à tuer les +longues soirées de province. Mouret, particulièrement, se plaisait aux +commérages de petite ville. Au dessert, les coudes sur la table, dans +la tiédeur de la salle à manger, il répéta pour la dixième fois, de +l'air satisfait d'un homme heureux: + +--Ce n'est pas un beau cadeau que Besançon fait à Plassans ... +Avez-vous vu le derrière de sa soutane, quand il s'est tourné?... Ça +m'étonnerait beaucoup, si les dévotes couraient après celui-là. Il est +trop râpé; les dévotes aiment les jolis curés. + +--Sa voix a de la douceur, dit Marthe, qui était indulgente. + +--Pas lorsqu'il est en colère, toujours, reprit Mouret. Vous ne l'avez +donc pas entendu se fâcher, quand il a su que l'appartement n'était +pas meublé? C'est un rude homme; il ne doit pas flâner dans les +confessionnaux, allez! Je suis bien curieux de savoir comment il va +se meubler, demain. Pourvu qu'il me paye, au moins. Tant pis! je +m'adresserai à l'abbé Bourrette; je ne connais que lui. + +On était peu dévot dans la famille. Les enfants eux-mêmes se moquèrent +de l'abbé et de sa mère. Octave imita la vieille dame, lorsqu'elle +allongeait le cou pour voir au fond des pièces, ce qui fit rire +Désirée. + +Serge, plus grave, défendit «ces pauvres gens». D'ordinaire, à dix +heures précises, lorsqu'il ne faisait pas sa partie de piquet, Mouret +prenait un bougeoir et allait se coucher; mais, ce soir-là, à onze +heures, il tenait encore bon contre le sommeil. Désirée avait fini par +s'endormir, la tête sur les genoux de Marthe. Les deux garçons étaient +montés dans leur chambre. Mouret bavardait toujours, seul en face de +sa femme. + +--Quel âge lui donnes-tu? demanda-t-il brusquement. + +--A qui? dit Marthe, qui commençait, elle aussi, à s'assoupir. + +--A l'abbé, parbleu! Hein? entre quarante et quarante-cinq ans, +n'est-ce pas? C'est un beau gaillard. Si ce n'est pas dommage que ça +porte la soutane! Il aurait fait un fameux carabinier. + +Puis, au bout d'un silence, parlant seul, continuant à voix haute des +réflexions qui le rendaient tout songeur: + +--Ils sont arrivés par le train de six heures trois quarts. Ils n'ont +donc eu que le temps de passer chez l'abbé Bourrette et de venir +ici.... Je parie qu'ils n'ont pas dîné. C'est clair. Nous les aurions +bien vus sortir pour aller à l'hôtel.... Ah! par exemple, ça me ferait +plaisir de savoir où ils ont pu manger. + +Rose, depuis un instant, rôdait dans la salle à manger, attendant +que ses maîtres allassent se coucher, pour fermer les portes et les +fenêtres. + +--Moi je le sais où ils ont mangé, dit-elle. + +Et comme Mouret se tournait vivement: + +--Oui, j'étais remontée pour voir s'ils ne manquait de rien. +N'entendant pas de bruit, je n'ai point osé frapper; j'ai regardé par +la serrure. + +--Mais c'est mal, très-mal, interrompit Marthe sévèrement. Vous savez +bien, Rose, que je n'aime point cela. + +--Laisse donc, laisse donc! s'écria Mouret, qui, dans d'autres +circonstances, se serait emporté contre la curieuse. Vous avez regardé +par la serrure? + +--Oui, monsieur, c'était pour le bien. + +--Évidemment.... Qu'est-ce qu'ils faisaient? + +--Eh bien! donc, monsieur, ils mangeaient.... Je les ai vus qui +mangeaient sur le coin du lit de sangle. La vieille avait étalé une +serviette. Chaque fois qu'ils se servaient du vin, ils recouchaient le +litre bouché contre l'oreiller. + +--Mais que mangeaient-ils? + +--Je ne sais pas au juste, monsieur. Ça m'a paru un reste de pâté, +dans un journal. Ils avaient aussi des pommes, des petites pommes de +rien du tout. + +--Et ils causaient, n'est-ce pas? Vous avez entendu ce qu'ils +disaient? + +--Non, monsieur, ils ne causaient pas.... Je suis restée un bon quart +d'heure à les regarder. Ils ne disaient rien, pas ça, tenez! Ils +mangeaient, ils mangeaient! Marthe s'était levée, réveillant Désirée, +faisant mine de monter; la curiosité de son mari la blessait. Celui-ci +se décida enfin à se lever également; tandis que la vieille Rose, qui +était dévote, continuait d'une voix plus basse: + +--Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim.... Sa mère lui +passait les plus gros morceaux et le regardait avaler avec un +plaisir.... Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. A moins +que l'odeur des fruits ne l'incommode. C'est que ça ne sent pas bon +dans la chambre; vous savez, cette odeur aigre des poires et des +pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j'aurais +peur, je garderais la lumière toute la nuit. + +Mouret avait pris son bougoir. Il resta un instant debout devant +Rose, résumant la soirée dans ce mot de bourgeois tiré de ses idées +accoutumées: + +--C'est extraordinaire. + +Puis, il rejoignit sa femme au pied de l'escalier. Elle était couchée, +elle dormait déjà, qu'il écoutait encore les bruits légers qui +venaient de l'étage supérieur. La chambre de l'abbé était juste +au-dessus de la sienne. Il l'entendit ouvrir doucement la fenêtre, +ce qui l'intrigua beaucoup. Il leva la tête de l'oreiller, luttant +désespérément contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le +prêtre resterait à la fenêtre. Mais le sommeil fut le plus fort; +Mouret ronflait à poings fermés, avant d'avoir pu saisir de nouveau le +sourd grincement de l'espagnolette. + +En haut, à la fenêtre, l'abbé Faujas, tète nue, regardait la nuit +noire. Il demeura longtemps là, heureux d'être enfin seul, s'absorbant +dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui, +il sentait le sommeil tranquille de cette maison où il était depuis +quelques heures, l'haleine pure des enfants, le souffle honnête de +Marthe, la respiration grosse et régulière de Mouret. Et il y avait +un mépris dans le redressement, de son cou de lutteur, tandis qu'il +levait la tête comme pour voir au loin, jusqu'au fond de la petite +ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture +faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient +des membres maigres et tordus; puis, ce n'était plus qu'une mer de +ténèbres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une +innocence de fille au berceau. + +L'abbé Faujas tendit les bras d'un air de défi ironique, comme s'il +voulait prendre Plassans pour l'étouffer d'un effort contre sa +poitrine robuste. Il murmura: + +--Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser +leurs rues! + + + + +III + + +Le lendemain, Mouret passa la matinée à épier son nouveau locataire. +Cet espionnage allait emplir les heures vides qu'il passait au logis +à tatillonner, à ranger les objets qui traînaient, à chercher des +querelles à sa femme et à ses enfants. Désormais, il aurait une +occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie de tous les jours. +Il n'aimait pas les curés, comme il le disait, et le premier +prêtre qui tombait dans son existence l'intéressait à un point +extraordinaire. Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, +un inconnu presque inquiétant. Bien qu'il fît l'esprit fort, qu'il se +déclarât voltairien, il avait en face de l'abbé tout un étonnement, un +frisson de bourgeois, où perçait une pointe de curiosité gaillarde. + +Pas un bruit ne venait du second étage. Mouret écouta attentivement +dans l'escalier, il se hasarda même à monter au grenier. Comme +il ralentissait le pas en longeant le corridor, un frôlement de +pantoufles qu'il crut entendre derrière la porte, l'émotionna +extrêmement. N'ayant rien pu surprendre de net, il descendit au +jardin, se promena sous la tonnelle du fond, levant les yeux, +cherchant à voir par les fenêtres ce qui se passait dans les pièces. +Mais il n'aperçut pas même l'ombre de l'abbé. Madame Faujas, qui +n'avait sans doute point de rideaux, avait tendu, en attendant, des +draps de lit derrière les vitres. + +Au déjeuner, Mouret parut très-vexé. + +--Est-ce qu'ils sont morts, là-haut? dit-il en coupant du pain aux +enfants. Tu ne les as pas entendus remuer, toi, Marthe? + +--Non, mon ami; je n'ai pas fait attention. + +Rose cria de la cuisine: + +--Il y a beau temps qu'ils ne sont plus là; s'ils courent toujours, +ils sont loin. + +Mouret appela la cuisinière et la questionna minutieusement. + +--Ils sont sortis, monsieur: la mère d'abord, le curé ensuite. Je +ne les aurais pas vus, tant ils marchent doucement, si leurs ombres +n'avaient passé sur le carreau de ma cuisine, quand ils ont ouvert la +porte.... J'ai regardé dans la rue, pour voir; mais ils avaient filé, +et raide, je vous en réponds. + +--C'est bien surprenant.... Mais où étais-je donc? + +--Je crois que monsieur était au fond du jardin, à voir les raisins de +la tonnelle. + +Cela acheva de mettre Mouret d'une exécrable humeur. Il déblatéra +contre les prêtres: c'étaient tous des cachotiers; ils étaient dans +un tas de manigances, auxquelles le diable ne reconnaîtrait rien; ils +affectaient une pruderie ridicule, à ce point que personne n'avait +jamais vu un prêtre se débarbouiller. Il finit par se repentir d'avoir +loué à cet abbé qu'il ne connaissait pas. + +--C'est ta faute, aussi! dit-il à sa femme, en se levant de table. + +Marthe allait protester, lui rappeler leur discussion de la veille; +mais elle leva les yeux, le regarda et ne dit rien. Lui, cependant, ne +se décidait pas à sortir, comme il en avait l'habitude. Il allait et +venait, de la salle à manger au jardin, furetant, prétendant que tout +traînait, que la maison était au pillage; puis, il se fâcha contre +Serge et Octave, qui, disaient-ils, étaient partis, une demi-heure +trop tôt, pour le collège. + +--Est-ce que papa ne sort pas? demanda Désirée à l'oreille de sa mère. +Il va bien nous ennuyer, s'il reste. + +Marthe la fit taire. Mouret parla enfin d'une affaire qu'il devait +terminer dans la journée. Il n'avait pas un moment, il ne pouvait pas +même se reposer un jour chez lui, lorsqu'il en éprouvait le besoin. Il +partit, désolé de ne pas demeurer là, aux aguets. + +Le soir, quand il rentra, il avait toute une fièvre de curiosité. + +--Et l'abbé? demanda-t-il, avant même d'ôter son chapeau. + +Marthe travaillait à sa place ordinaire, sur la terrasse. + +--L'abbé? répéta-t-elle avec quelque surprise. Ah! oui, l'abbé.... +Je ne l'ai pas vu, je crois qu'il s'est installé. Rose m'a dit qu'on +avait apporté des meubles. + +--Voilà ce que je craignais, s'écria Mouret. J'aurais voulu être là; +car, enfin, les meubles sont ma garantie.... Je savais bien que tu ne +bougerais pas de ta chaise. Tu es une pauvre tête, ma bonne.... Rose! +Rose! + +Et lorsque la cuisinière fut là: + +--On a apporté des meubles pour les gens du second? + +--Oui, monsieur, dans une petite carriole. J'ai reconnu la carriole de +Bergasse, le revendeur du marché. Allez, il n'y en avait pas lourd. +Madame Faujas suivait. En montant la rue Balande, elle a même donné un +coup de main à l'homme qui poussait. + +--Vous avez vu les meubles, au moins; vous les avez comptés? +--Certainement, monsieur; je m'étais mise sur la porte. Ils ont tous +passé devant moi, ce qui même n'a pas paru faire plaisir à madame +Faujas. Attendez.... On a d'abord monté un lit de fer, puis une +commode, deux tables, quatre chaises.... Ma foi, c'est tout.... Et des +meubles pas neufs. Je n'en donnerais pas trente écus. + +--Mais il fallait avertir madame; nous ne pouvons pas louer dans des +conditions pareilles.... Je vais de ce pas m'expliquer avec l'abbé +Bourrette. + +Il se fâchait, il sortait, lorsque Marthe réussit à l'arrêter net, en +disant: + +--Écoute donc, j'oubliais.... Il ont payé six mois à l'avance. + +--Ah! ils ont payé? balbutia-t-il d'un ton presque fâché. + +--Oui, c'est la vieille dame qui est descendue et qui m'a remis ceci. + +Elle fouilla dans sa table à ouvrage, elle donna à son mari +soixante-quinze francs en pièces de cent sous, enveloppées +soigneusement dans un morceau de journal. Mouret compta l'argent, en +murmurant. + +--S'ils payent, ils sont bien libres.... N'importe, ce sont de drôles +de gens. Tout le monde ne peut pas être riche, c'est sûr; seulement, +ce n'est pas une raison, quand on n'a pas le sou, pour se donner ainsi +des allures suspectes. + +--Je voulais te dire aussi, reprit Marthe en le voyant calmé: la +vieille dame m'a demandé si nous étions disposés à lui céder le lit de +sangle; je lui ai répondu que nous n'en faisions rien, qu'elle pouvait +le garder tant qu'elle voudrait. + +--Tu as bien fait, il faut les obliger.... Moi, je te l'ai dit, ce qui +me contrarie avec ces diables de curés, c'est qu'on ne sait jamais +ce qu'ils pensent ni ce qu'ils font. À part cela, il y a souvent des +hommes très-honorables parmi eux. + +L'argent paraissait l'avoir consolé. Il plaisanta, tourmenta Serge +sur la relation des _Missions en Chine_, qu'il lisait dans ce moment. +Pendant le dîner, il affecta de ne plus s'occuper des gens du second. +Mais, Octave ayant raconté qu'il avait vu l'abbé Faujas sortir de +l'évêché, Mouret ne put se tenir davantage. Au dessert, il reprit +la conversation de la veille. Puis, il eut quelque honte. Il était +d'esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré; il avait +surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait, +le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la +province. + +--Après tout, dit-il en allant se coucher, ce n'est pas bien de mettre +son nez dans les affaires des autres.... L'abbé peut faire ce qu'il +lui plaît. C'est ennuyeux de toujours causer de ces gens; moi, je m'en +lave les mains maintenant. + +Huit jours se passèrent. Mouret avait repris ses occupations +habituelles; il rôdait dans la maison, discutait avec les enfants, +passait ses après-midi au dehors à conclure pour le plaisir des +affaires dont il ne parlait jamais, mangeait et dormait en homme pour +qui l'existence est une pente douce, sans secousses ni surprises +d'aucune sorte. Le logis semblait mort de nouveau. Marthe était à sa +place accoutumée, sur la terrasse, devant la petite table à ouvrage. +Désirée jouait, à son côté. Les deux garçons ramenaient aux mêmes +heures la même turbulence. Et Rose, la cuisinière, se fâchait, +grondait contre tout le monde; tandis que le jardin et la salle à +manger gardaient leur paix endormie. + +--Ce n'est pas pour dire, répétait Mouret à sa femme, mais tu vois +bien que tu te trompais en croyant que cela dérangerait notre +existence, de louer le second. Nous sommes plus tranquilles +qu'auparavant, la maison est plus petite et plus heureuse. + +Et il levait parfois les yeux vers les fenêtres du second étage, que +madame Faujas, dès le deuxième jour, avait garnies de gros rideaux de +coton. Pas un pli de ces rideaux ne bougeait Ils avaient un air béat, +une de ces pudeurs de sacristie, rigides et froides. Derrière eux, +semblaient s'épaissir un silence, une immobilité de cloître. De loin +en loin, les fenêtres étaient entr'ouvertes, laissant voir, entre les +blancheurs des rideaux, l'ombre des hauts plafonds. Mais Mouret avait +beau se mettre aux aguets, jamais il n'apercevait la main qui +ouvrait et qui fermait; il n'entendait même pas le grincement de +l'espagnolette. Aucun bruit humain ne descendait de l'appartement. + +Au bout de la première semaine, Mouret n'avait pas encore revu l'abbé +Faujas. Cet homme qui vivait à côté de lui, sans qu'il pût seulement +apercevoir son ombre, finissait par lui donner une sorte d'inquiétude +nerveuse. Malgré les efforts qu'il faisait pour paraître indifférent, +il retomba dans ses interrogations, il commença une enquête. + +--Tu ne le vois donc pas, toi? demanda-t-il à sa femme. + +--J'ai cru l'apercevoir hier, quand il est rentré; mais je ne suis pas +bien sûre.... Sa mère porte toujours une robe noire; c'était peut-être +elle. + +Et comme il la pressait de questions, elle lui dit ce qu'elle savait. + +--Rose assure qu'il sort tous les jours; il reste même longtemps +dehors.... Quant à la mère, elle est réglée comme une horloge; elle +descend le matin, à sept heures, pour faire ses provisions. Elle a un +grand panier, toujours fermé, dans lequel elle doit tout apporter: le +charbon, le pain, le vin, la nourriture, car on ne voit jamais aucun +fournisseur venir chez eux.... Ils sont très-polis, d'ailleurs. Rose +dit qu'ils la saluent, lorsqu'ils la rencontrent. Mais, le plus +souvent, elle ne les entend seulement pas descendre l'escalier. + +--Ils doivent faire une drôle de cuisine, là-haut, murmura Mouret, +auquel ces renseignements n'apprenaient rien. Un autre soir, Octave +ayant dit qu'il avait vu l'abbé Faujas entrer à Saint-Saturnin, son +père lui demanda quelle tournure il avait, comment les passants le +regardaient, ce qu'il devait aller faire à l'église. + +--Ah! vous êtes trop curieux, s'écria le jeune homme en riant.... Il +n'était pas beau au soleil, avec sa soutane toute rouge, voilà ce que +je sais. J'ai même remarqué qu'il marchait le long des maisons, dans +le filet d'ombre, où la soutane semblait plus noire. Allez, il n'a pas +l'air fier, il baisse la tête, il trotte vite.... Il y a deux filles +qui se sont mises à rire, quand il a traversé la place. Lui, levant la +tête, les a regardées avec beaucoup de douceur, n'est-ce pas, Serge? + +Serge raconta à son tour que plusieurs fois, en rentrant du +collège, il avait accompagné de loin l'abbé Faujas, qui revenait de +Saint-Saturnin. Il traversait les rues sans parler à personne; il +semblait ne pas connaître âme qui vive, et avoir quelque honte de la +sourde moquerie qu'il sentait autour de lui. + +--Mais on cause donc de lui dans la ville? demanda Mouret, au comble +de l'intérêt. + +--Moi, personne ne m'a parlé de l'abbé, répondit Octave. + +--Si, reprit Serge, on cause de lui. Le neveu de l'abbé Bourrette +m'a dit qu'il n'était pas très-bien vu à l'église; on n'aime pas ces +prêtres qui viennent de loin. Puis, il a l'air si malheureux.... Quand +on sera habitué à lui, on le laissera tranquille, ce pauvre homme. +Dans les premiers temps, il faut bien qu'on sache. + +Alors, Marthe recommanda aux deux jeunes gens de ne pas répondre, si +on les interrogeait au dehors sur le compte de l'abbé. + +--Ah! ils peuvent répondre, s'écria Mouret. Ce n'est bien sûr pas ce +que nous savons sur lui qui le compromettra. A partir de ce moment, +avec la meilleure foi du monde et sans songer à mal, il fit de ses +enfants des espions qu'il attacha aux talons de l'abbé. Octave et +Serge durent lui répéter tout ce qui se disait dans la ville, +ils reçurent aussi l'ordre de suivre le prêtre, quand ils le +rencontreraient. Mais cette source de renseignements fut vite tarie. +La sourde rumeur occasionnée par la venue d'un vicaire étranger au +diocèse, s'était apaisée. La ville semblait avoir fait grâce «au +pauvre homme», à cette soutane râpée qui se glissait dans l'ombre de +ses ruelles; elle ne gardait pour lui qu'un grand dédain. D'autre +part, le prêtre se rendait directement à la cathédrale, et en +revenait, en passant toujours par les mêmes rues. Octave disait en +riant qu'il comptait les pavés. + +A la maison, Mouret voulut utiliser Désirée, qui ne sortait jamais. +Il l'emmenait, le soir, au fond du jardin, l'écoutant bavarder sur +ce qu'elle avait fait, sur ce qu'elle avait vu, dans la journée; il +tâchait de la mettre sur le chapitre des gens du second. + +--Écoute, lui dit-il un jour, demain, quand la fenêtre sera ouverte, +tu jetteras ta balle dans la chambre, et tu monteras la demander. + +Le lendemain, elle jeta sa balle; mais elle n'était pas au perron +que la balle, renvoyée par une main invisible, vint rebondir sur la +terrasse. Son père, qui avait compté sur la gentillesse de l'enfant +pour renouer des relations rompues dès le premier jour, désespéra +alors de la partie; il se heurtait évidemment à une volonté bien +nette prise par l'abbé de se tenir barricadé chez lui. Cette lutte ne +faisait que rendre su curiosité plus ardente. Il en vint à commérer +dans les coins avec la cuisinière, au vif déplaisir de Marthe, qui +lui fit des reproches sur son peu de dignité; mais il s'emporta, il +mentit. Comme il se sentait dans son tort, il ne causa plus des Faujas +avec Rose qu'en cachette. Un matin, Rosé lui fit signe de la suivre +dans sa cuisine. + +--Ah bien! monsieur, dit-elle enfermant la porte, il y a plus d'une +heure que je vous guette descendre de votre chambre. + +--Est-ce que tu as appris quelque chose? + +--Vous allez voir.... Hier soir, j'ai causé plus d'une heure avec +madame Faujas. + +Mouret eut un tressaillement de joie. Il s'assit sur une chaise +dépaillée de la cuisine, au milieu des torchons et des épluchures de +la veille. + +--Dis vite, dis vite, murmura-t-il. + +--Donc, reprit la cuisinière, j'étais sur la porte de la rue à dire +bonsoir à la bonne de monsieur Rastoil, lorsque madame Faujas est +descendue pour vider un seau d'eau sale dans le ruisseau. Au lieu +de remonter tout de suite sans tourner la tête, comme elle fait +d'habitude, elle est restée là, un instant, à me regarder. Alors j'ai +cru comprendre qu'elle voulait causer; je lui ai dit qu'il avait fait +beau dans la journée, que le vin serait bon.... Elle répondait: «Oui, +oui,» sans se presser, de la voix indifférente d'une femme qui n'a pas +de terre et que ces choses-là n'intéressent point. Mais elle avait +posé son seau, elle ne s'en allait point; elle s'était même adossée +contre le mur, à côté de moi.... + +--Enfin, qu'est-ce qu'elle t'a conté? demanda Mouret, que l'impatience +torturait. + +--Vous comprenez, je n'ai pas été assez bête pour l'interroger; elle +aurait filé.... Sans en avoir l'air, je l'ai mise sur les choses +qui pouvaient la toucher. Comme le curé de Saint-Saturnin, ce brave +monsieur Compan, est venu à passer, je lui ai dit qu'il était bien +malade, qu'il n'en avait pas pour longtemps, qu'on le remplacerait +difficilement à la cathédrale. Elle était devenue tout oreilles, je +vous assure. Elle m'a même demandé quelle maladie avait monsieur +Compan. Puis, de fil en aiguille, je lui ai parlé de notre évêque. +C'est un bien brave homme que monseigneur Rousselot. Elle ignorait son +âge. Je lui ai dit qu'il a soixante ans, qu'il est bien douillet, lui +aussi, qu'il se laisse un peu mener par le bout du nez. On cause assez +de monsieur Fenil, le grand vicaire, qui fait tout ce qu'il veut à +l'évêché.... Elle était prise, la vieille; elle serait restée là, dans +la rue, jusqu'au lendemain matin. + +Mouret eut un geste désespéré. + +--Dans tout cela, s'écria-t-il, je vois que tu causais toute seule.... +Mais elle, elle, que t'a-t-elle dit? + +--Attendez donc, laissez-moi achever, continua Rose tranquillement. +J'arrivais à mon but.... Pour l'inviter à se confier, j'ai fini par +lui parler de nous. J'ai dit que vous étiez monsieur François Mouret, +un ancien négociant de Marseille, qui, en quinze ans, a su gagner une +fortune dans le commerce des vins, des huiles et des amandes. J'ai +ajouté que vous aviez préféré venir manger vos rentes à Plassans, une +ville tranquille, où demeurent les parents de votre femme. J'ai même +trouvé moyen de lui apprendre que madame était votre cousine; que vous +aviez quarante ans et elle trente-sept; que vous faisiez très-bon +ménage; que, d'ailleurs, ce n'était pas vous autres qu'on rencontrait +souvent sur le cours Sauvaire. Enfin, toute votre histoire... Elle a +paru très-intéressée. Elle répondait toujours: «Oui, oui,» sans se +presser. Quand je m'arrêtais, elle faisait un signe de tête, comme +ça, pour me dire qu'elle entendait, que je pouvais continuer.... Et, +jusqu'à la nuit tombée, nous avons causé ainsi, en bonnes amies, le +dos contre le mur. + +Mouret s'était levé, pris de colère. + +--Comment! s'écria-t-il, c'est tout!... Elle vous a fait bavarder +pendant une heure, et elle ne vous a rien dit! + +--Elle m'a dit, lorsqu'il a fait nuit: «Voilà l'air qui devient +frais.» Et elle a repris son seau, elle est remontée.... + +--Tenez, vous n'êtes qu'une bête! Cette vieille-là en vendrait dix de +votre espèce. Ah bien! ils doivent rire, maintenant qu'ils savent sur +nous tout ce qu'ils voulaient savoir.... Entendez-vous, Rose, vous +n'êtes qu'une bête! + +La vieille cuisinière n'était pas patiente; elle se mit à marcher +violemment, bousculant les poêlons et les casseroles, roulant et +jetant les torchons. + +--Vous savez, monsieur, bégayait-elle, si c'est pour me dire des gros +mots que vous êtes venu dans ma cuisine, ce n'était pas la peine. Vous +pouvez vous en aller.... Moi, ce que j'en ai fait, c'était uniquement +pour vous contenter. Madame nous trouverait là ensemble, à faire ce +que nous faisons, qu'elle me gronderait, et elle aurait raison, parce +que ce n'est pas bien.... Après tout, je ne pouvais pas lui arracher +les paroles des lèvres, à cette dame. Je m'y suis prise comme tout +le monde s'y prend. J'ai causé, j'ai dit vos affaires. Tant pis pour +vous, si elle n'a pas dit les siennes. Allez les lui demander, du +moment où ça vous tient tant au coeur. Peut-être que vous ne serez pas +si bête que moi, monsieur... + +Elle avait élevé la voix. Mouret crut prudent de s'échapper, en +refermant la porte de la cuisine, pour que sa femme n'entendit pas. +Mais Rose rouvrit la porte derrière son dos, lui criant, dans le +vestibule: + +--Vous savez, je ne m'occupe plus de rien; vous chargerez qui vous +voudrez de vos vilaines commissions. + +Mouret était battu. Il garda quelque aigreur de sa défaite. Par +rancune, il se plut à dire que ces gens du second étaient des gens +très-insignifiants. Peu à peu, il répandit parmi ses connaissances une +opinion qui devint celle de toute la ville. L'abbé Faujas fut regardé +comme un prêtre sans moyens, sans ambition aucune, tout à fait en +dehors des intrigues du diocèse; on le crut honteux de sa pauvreté, +acceptant les mauvaises besognes de la cathédrale, s'effaçant le plus +possible dans l'ombre où il semblait se plaire. Une seule curiosité +resta, celle de savoir pourquoi il était venu de Besançon à Plassans. +Des histoires délicates circulaient. Mais les suppositions parurent +hasardées. Mouret lui-même, qui avait espionné ses locataires par +agrément, pour passer le temps, uniquement comme il aurait joué aux +cartes ou aux boules, commençait à oublier qu'il logeait un prêtre +chez lui, lorsqu'un événement vint de nouveau occuper sa vie. + +Une après-midi, comme il rentrait, il aperçut devant lui l'abbé +Faujas, qui montait la rue Balande. Il ralentit le pas. Il l'examina à +loisir. Depuis un mois que le prêtre logeait dans sa maison, c'était +la première fois qu'il le tenait ainsi en plein jour. L'abbé avait +toujours sa vieille soutane; il marchait lentement, son tricorne à +la main, la tête nue, malgré le vent qui était vif. La rue, dont la +montée est fort raide, restait déserte, avec ses grandes maisons nues, +aux persiennes closes. Mouret qui hâtait le pas, finit par marcher +sur la pointe des pieds, de peur que le prêtre ne l'entendît et ne +se sauvât. Mais, comme ils approchaient tous deux de la maison de +M. Rastoil, un groupe de personnes, débouchant de la place de la +Sous-Préfecture, entrèrent dans cette maison. L'abbé Faujas avait fait +un léger détour pour éviter ces messieurs. Il regarda la porte +se fermer. Puis, s'arrêtant brusquement, il se tourna vers son +propriétaire, qui arrivait sur lui. + +--Que je suis heureux de vous rencontrer ainsi! dit-il avec sa grande +politesse. Je me serais permis de vous déranger ce soir.... Le jour de +la dernière pluie, il s'est produit, dans le plafond de ma chambre, +des infiltrations que je désire vous montrer. + +Mouret se tenait planté devant lui, balbutiant, disant qu'il était à +sa disposition. Et, comme ils rentraient ensemble, il finit par lui +demander à quelle heure il pourrait se présenter pour voir le plafond. + +--Mais tout de suite, je vous prie, répondit l'abbé, à moins que cela +ne vous gêne par trop. + +Mouret monta derrière lui, suffoqué, tandis que Rose, sur le seuil +de la cuisine, les suivait des yeux de marche en marche, stupide +d'étonnement. + + + + +IV + + +Arrivé au second étage, Mouret était plus ému qu'un écolier qui +va entrer pour la première fois dans la chambre d'une femme. La +satisfaction inespérée d'un désir longtemps contenu, l'espoir de voir +des choses tout à fait extraordinaires, lui coupaient la respiration. +Cependant l'abbé Faujas, cachant la clef entre ses gros doigts, +l'avait glissée dans la serrure, sans qu'on entendit le bruit du fer. +La porte tourna comme sur des gonds de velours. L'abbé, reculant, +invita silencieusement Mouret à entrer. + +Les rideaux de coton pendus aux deux fenêtres étaient si épais, que +la chambre avait une pâleur crayeuse, un demi-jour de cellule murée. +Cette chambre était immense, haute de plafond, avec un papier déteint +et propre, d'un jaune effacé. Mouret se hasarda, marchant à petits pas +sur le carreau, net comme une glace, dont il lui semblait sentir le +froid sous la semelle de ses souliers. Il tourna sournoisement les +yeux, examina le lit de fer, sans rideaux, aux draps si bien tendus +qu'on eût dit un banc de pierre blanche posé dans un coin. La commode, +perdue à l'autre bout de la pièce, une petite table placée au milieu, +avec deux chaises, une devant chaque fenêtre, complétait le mobilier. +Pas un papier sur la table, pas un objet sur la commode, pas un +vêtement aux murs: le bois nu, le marbre nu, le mur nu. Au-dessus de +la commode, un grand christ de bois noir coupait seul d'une croix +sombre cette nudité grise. + +--Tenez, monsieur, venez par ici, dit l'abbé; c'est dans ce coin que +s'est produite une tache au plafond. + +Mais Mouret ne se pressait pas, il jouissait. Bien qu'il ne vît pas +les choses singulières qu'il s'était vaguement promis de voir, la +chambre avait pour lui, esprit fort, une odeur particulière. Elle +sentait le prêtre, pensait-il; elle sentait un homme autrement fait +que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne +laisse traîner ni ses caleçons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait, +c'était de ne rien trouver d'oublié sur les meubles ni dans les coins +qui put lui donner matière à hypothèses. La pièce était comme ce +diable d'homme, muette, froide, polie, impénétrable. Sa vive surprise +fui de ne pas y éprouver, ainsi qu'il s'y attendait, une impression +de misère; au contraire, elle lui produisait un effet qu'il avait +ressenti autrefois, un jour qu'il était entré dans le salon +très-richement meublé d'un préfet de Marseille. Le grand christ +semblait l'emplir de ses bras noirs. + +Il fallut pourtant qu'il se décidât à s'approcher de l'encoignure où +l'abbé Faujas l'appelait. + +--Vous voyez la tache, n'est-ce pas? reprit celui-ci. Elle s'est un +peu effacée depuis hier. + +Mouret se haussait sur les pieds, clignait les yeux, sans rien voir. +Le prêtre ayant tiré les rideaux, il finit par apercevoir une légère +teinte de rouille. + +--Ce n'est pas bien grave, murmura-t-il. + +--Sans doute; mais j'ai cru devoir vous prévenir.... L'infiltration +a dû avoir lieu au bord du toit. --Oui, vous avez raison, au bord du +toit. + +Mouret ne répondait plus; il regardait la chambre, éclairée par la +lumière crue du plein jour. Elle était moins solennelle, mais elle +gardait son silence absolu. Décidément, pas un grain dépoussière n'y +contait la vie de l'abbé. + +--D'ailleurs, continuait ce dernier, nous pourrions peut-être voir par +la fenêtre.... Attendez. + +Et il ouvrit la fenêtre. Mais Mouret s'écria qu'il n'entendait pas le +déranger davantage, que c'était une misère, que les ouvriers sauraient +bien trouver le trou. + +--Vous ne me dérangez nullement, je vous assure, dit l'abbé en +insistant d'une façon aimable. Je sais que les propriétaires aiment à +se rendre compte.... Je vous en prie, examinez tout en détail.... La +maison est à vous. + +Il sourit même en prononçant cette dernière phrase, ce qui lui +arrivait rarement; puis, quand Mouret se fut penché avec lui sur la +barre d'appui, levant tous deux les yeux vers la gouttière, il entra +dans des explications d'architecte, disant comment la tache avait pu +se produire. + +--Voyez-vous, je crois à un léger affaissement des tuiles, peut-être +même y en a-t-il une de brisée; à moins que ce ne soit cette lézarde +que vous apercevez là, le long de la corniche, qui se prolonge dans le +mur de soutènement. + +--Oui, c'est bien possible, répondit Mouret. Je vous avoue, monsieur +l'abbé, que je n'y entends rien. Le maçon verra. + +Alors, le prêtre ne causa plus réparations. Il resta là, +tranquillement, regardant les jardins, au-dessous de lui. Mouret, +accoudé à son côté, n'osa se retirer, par politesse. Il fut tout à +fait gagné, lorsque son locataire lui dit de sa voix douce, au bout +d'un silence: + +--Vous avez un joli jardin, monsieur. + +--Oh! bien ordinaire, répondit-il. Il y avait quelques beaux arbres +que j'ai dû faire couper, car rien ne poussait à leur ombre. Que +voulez-vous? il faut songer à l'utile. Ce coin nous suffit, nous avons +des légumes pour toute la saison. + +L'abbé s'étonna, se fit donner des détails. Le jardin était un de ces +vieux jardins de province, entourés de tonnelles, divisés en quatre +carrés réguliers par de grands buis. Au milieu, se trouvait un étroit +bassin sans eau. Un seul carré était réservé aux fleurs. Dans les +trois autres, plantés à leurs angles d'arbres fruitiers, poussaient +des choux magnifiques, des salades superbes. Les allées, sablées de +jaune, étaient tenues bourgeoisement. + +--C'est un petit paradis, répétait l'abbé Faujas. + +--Il y a bien des inconvénients, allez, dit Mouret, plaidant contre +la vive satisfaction qu'il éprouvait à entendre si bien parler de sa +propriété. Par exemple, vous avez dû remarquer que nous sommes ici sur +une côte. Les jardins sont étagés. Ainsi celui de monsieur Rastoil +est plus bas que le mien, qui est également plus bas que celui de la +sous-préfecture. Souvent, les eaux de pluie font des dégâts. Puis, ce +qui est encore moins agréable, les gens de la sous-préfecture voient +chez moi, d'autant plus qu'ils ont établi cette terrasse qui domine +mon mur. Il est vrai que je vois chez monsieur Rastoil, un pauvre +dédommagement, je vous assure, car je ne m'occupe jamais de ce que +font les autres. + +Le prêtre semblait écouter par complaisance, hochant la tête, +n'adressant aucune question. Il suivait des yeux les explications que +son propriétaire lui donnait de la main. + +--Tenez, il y a encore un ennui, continua ce dernier, en montrant une +ruelle longeant le fond du jardin. Vous voyez ce petit chemin pris +entre deux murailles? C'est l'impasse des Chevilottes, qui aboutit à +une porte charretière ouvrant sur les terrains de la sous-préfecture. +Toutes les propriétés voisines ont une petite porte de sortie sur +l'impasse, et il y a sans cesse des allées et venues mystérieuses.... +Moi qui ai des enfants, j'ai fait condamner ma porte avec deux bons +clous. + +Il cligna les yeux en regardant l'abbé, espérant peut-être que +celui-ci allait lui demander quelles étaient ces allées et venues +mystérieuses. Mais l'abbé ne broncha pas; il examina l'impasse des +Chevilottes, sans plus de curiosité, il ramena paisiblement ses +regards dans le jardin des Mouret. En bas, au bord de la terrasse, à +sa place ordinaire, Marthe ourlait des serviettes. Elle avait d'abord +brusquement levé la tête en entendant les voix; puis, étonnée de +reconnaître son mari en compagnie du prêtre à une fenêtre du second +étage, elle s'était remise au travail. Elle semblait ne plus savoir +qu'ils étaient là. Mouret avait pourtant haussé le ton, par une sorte +de vantardise inconsciente, heureux de montrer qu'il venait enfin de +pénétrer dans cet appartement obstinément fermé. Et le prêtre par +instants arrêtait ses yeux tranquilles sur elle, sur cette femme dont +il ne voyait que la nuque baissée, avec la masse noire du chignon. + +Il y eut un silence. L'abbé Faujas ne semblait toujours pas disposé à +quitter la fenêtre. Il paraissait maintenant étudier les plates-bandes +du voisin. Le jardin de M. Rastoil était disposé à l'anglaise, avec de +petites allées, de petites pelouses, coupées de petites corbeilles. Au +fond, il y avait une rotonde d'arbres, où se trouvaient une table et +des chaises rustiques. + +--Monsieur Rastoil est fort riche, reprit Mouret, qui avait suivi la +direction des yeux de l'abbé. Son jardin lui coûte bon; la cascade que +vous ne voyez pas, là-bas, derrière les arbres, lui est revenue à +plus de trois cents francs. Et pas un légume, rien que des fleurs. +Un moment, les dames avaient même parlé de faire couper les arbres +fruitiers; c'eût été un véritable meurtre, car les poiriers sont +superbes. Bah! il a raison d'arranger son jardin à sa convenance. +Quand on a les moyens! Et comme l'abbé se taisait toujours: + +--Vous connaissez monsieur Rastoil, n'est-ce pas? continua-t-il en se +tournant vers lui. Tous les matins, il se promène sous ses arbres, de +huit à neuf heures. Un gros homme, un peu court, chauve, sans barbe, +la tête ronde comme une boule. Il a atteint la soixantaine dans les +premiers jours d'août, je crois. Voilà près de vingt ans qu'il est +président de notre tribunal civil. On le dit bonhomme. Moi, je ne le +fréquente pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout. + +Il s'arrêta, en voyant plusieurs personnes descendre le perron de la +maison voisine et se diriger vers la rotonde. + +--Eh! mais, dit-il en baissant la voix, c'est mardi, aujourd'hui .... +On dîne, chez les Rastoil. + +L'abbé n'avait pu retenir un léger mouvement. Il s'était penché, pour +mieux voir. Deux prêtres, qui marchaient aux côtés de deux grandes +filles, paraissaient particulièrement l'intéresser. + +--Vous savez qui sont ces messieurs? demanda Mouret. + +Et, sur un geste vague de Faujas: + +--Ils traversaient la rue Balande, au moment où nous nous sommes +rencontrés.... Le grand, le jeune, celui qui est entre les deux +demoiselles Rastoil, est l'abbé Surin, le secrétaire de notre évêque. +Un garçon bien aimable, dit-on. L'été, je le vois qui joue au volant, +avec ces demoiselles... Le vieux, que vous apercevez un peu en +arrière, est un de nos grands vicaires, monsieur l'abbé Fénil. C'est +lui qui dirige le séminaire. Un terrible homme, plat et pointu comme +un sabre. Je regrette qu'il ne se tourne pas; vous verriez ses +yeux.... Il est surprenant que vous ne connaissiez pas ces messieurs. + +--Je sors peu, répondit l'abbé; je ne fréquente personne dans la +ville. + +--Et vous avez tort! Vous devez vous ennuyer souvent.... Ah! monsieur +l'abbé, il faut vous rendre une justice: vous n'êtes pas curieux. +Comment! depuis un mois que vous êtes ici, vous ne savez seulement pas +que monsieur Rastoil donne à dîner tous les mardis! Mais ça crève les +yeux, de cette fenêtre! + +Mouret eut un léger rire. Il se moquait de l'abbé. Puis, d'un ton de +voix confidentiel: + +--Vous voyez, ce grand vieillard qui accompagne madame Rastoil; oui, +le maigre, l'homme au chapeau à larges bords. C'est monsieur de +Bourdeu, l'ancien préfet de la Drôme, un préfet que la révolution de +1848 a mis à pied. Encore un que vous ne connaissiez pas, je parie?... +Et monsieur Maffre, le juge de paix? ce monsieur tout blanc, avec +de gros yeux à fleur de tête, qui arrive le dernier avec monsieur +Rastoil. Que diable! pour celui-là vous n'êtes pas pardonnable. Il +est chanoine honoraire de Saint-Saturnin.... Entre nous, on l'accuse +d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice. + +Il s'arrêta, regarda l'abbé en face et lui dit avec une brusquerie +guoguenarde: + +--Je vous demande pardon, mais je ne suis pas dévot, monsieur l'abbé. + +L'abbé fit de nouveau un geste vague de la main, ce geste qui +répondait à tout en le dispensant de s'expliquer plus nettement. + +--Non, je ne suis pas dévot, répéta railleusement Mouret. Il faut +laisser tout le monde libre, n'est-ce pas?... Chez les Rastoil, on +pratique. Vous avez dû voir la mère et les filles à Saint-Saturnin. +Elles sont vos paroisiennes.... Ces pauvres demoiselles! L'aînée, +Angéline, a bien vingt-six ans; l'autre, Aurélie, va en avoir +vingt-quatre. Et pas belles avec ça; toutes jaunes, l'air maussade. Le +pis est qu'il faut marier la plus vieille d'abord. Elles finiront par +trouver, à cause de la dot.... Quant à la mère, cette petite femme +grasse qui marche avec une douceur de mouton, elle en a fait voir de +rudes à ce pauvre Rastoil. + +Il cligna l'oeil gauche, tic qui lui était habituel, quand il lançait +une plaisanterie un peu risquée. L'abbé avait baissé les paupières, +attendant la suite; puis, l'autre se taisant, il les rouvrit et +regarda la société d'à côté s'installer sous les arbres, autour de la +table ronde. + +Mouret reprit ses explications. + +--Ils vont rester là jusqu'au dîner, à prendre le frais. C'est tous +les mardis la même chose.... Cet abbé Surin a beaucoup de succès. Le +voilà qui rit aux éclats avec mademoiselle Aurélie.... Ah! le grand +vicaire nous a aperçus. Hein? quels yeux! Il ne m'aime guère, parce +que j'ai eu une contestation avec un de ses parents.... Mais où donc +est l'abbé Bourrette? Nous ne l'avons pas vu, n'est-ce pas? C'est bien +surprenant. Il ne manque pas un des mardis de monsieur Rastoil. Il +faut qu'il soit indisposé.... Vous le connaissez, celui-là. Et quel +digne homme! La bête du bon Dieu. + +Mais l'abbé Faujas n'écoutait plus. Son regard se croisait à tout +instant avec celui de l'abbé Fenil. Il ne détournait pas la tête, il +soutenait l'examen du vicaire avec une froideur parfaite. Il s'était +installé plus carrément sur la barre d'appui, et ses yeux semblaient +être devenus plus grands. + +--Voilà la jeunesse, continua Mouret, en voyant arriver trois jeunes +gens. Le plus âgé est le fils Rastoil; il vient d'être reçu avocat. +Les deux autres sont les enfants du juge de paix, qui sont encore au +collège.... Tiens, pourquoi donc mes deux polissons ne sont-ils pas +rentrés? + +A ce moment, Octave et Serge parurent justement sur la terrasse. Ils +s'adossèrent à la rampe, taquinant Désirée, qui venait de s'asseoir +auprès de sa mère. Les enfants, ayant vu leur père au second étage, +baissaient la voix, riant à rires, étouffés. + +--Toute ma petite famille, murmura Mouret avec complaisance. Nous +restons chez nous, nous autres; nous ne recevons personne. Notre +jardin est un paradis fermé, où il défie bien le diable de venir +nous tenter. + +Il riait, en disant cela, parce qu'au fond de lui il continuait à +s'amuser aux dépens de l'abbé. Celui-ci avait lentement ramené les +yeux sur le groupe que formait, juste au-dessous de la fenêtre, la +famille de son propriétaire. Il s'y arrêta un instant, considéra le +vieux jardin aux carrés de légumes entourés de grands buis; puis, il +regarda encore les allées prétentieuses de M. Rastoil; et, comme +s'il eût voulu lever un plan des lieux, il passa au jardin de la +sous-préfecture. Là, il n'y avait qu'une large pelouse centrale, +un tapis d'herbe aux ondulations molles; des arbustes à feuillage +persistant formaient des massifs; de hauts marronniers très-touffus +changeaient en parc ce bout de terrain étranglé entre les maisons +voisines. + +Cependant, l'abbé Faujas regardait avec affectation sous les +marronniers. Il se décida à murmurer: + +--C'est très-gai, ces jardins.... Il y a aussi du monde dans celui de +gauche. + +Mouret leva les yeux. + +--Comme toutes les après-midi, dit-il tranquillement: ce sont les +intimes de monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet.... L'été, +ils se réunissent également le soir, autour du bassin que vous ne +pouvez voir, à gauche.... Ah! monsieur de Condamin est de retour. +Ce beau vieillard, l'air conservé, fort de teint; c'est notre +conservateur des eaux et forêts, un gaillard qu'on rencontre toujours +à cheval, ganté, les culottes collantes. Et menteur avec ça! Il n'est +pas du pays; il a épousé dernièrement une toute jeune femme.... Enfin, +ce ne sont pas mes affaires, heureusement. + +Il baissa de nouveau la tête, en entendant Désirée, qui jouait avec +Serge, rire de son rire de gamine. Mais l'abbé, dont le visage se +colorait légèrement, le ramena d'un mot: + +--Est-ce le sous-préfet, demanda-t-il, le gros monsieur en cravate +blanche? + +Cette question amusa Mouret extrêmement. + +--Ah! non, répondit-il en riant. On voit bien que vous ne connaissez +pas monsieur Péqueur des Saulaies. Il n'a pas quarante ans. Il est +grand, joli garçon, très-distingué.... Ce gros monsieur est le docteur +Porquier, le médecin qui soigne la société de Plassans. Un homme +heureux, je vous assure. Il n'a qu'un chagrin, son fils Guillaume.... +Maintenant, vous voyez les deux personnes qui sont assises sur le +banc, et qui nous tournent le dos. C'est monsieur Paloque, le juge, +et sa femme. Le ménage le plus laid du pays. On ne sait lequel est le +plus abominable de la femme ou du mari. Heureusement qu'ils n'ont pas +d'enfants. + +Et Mouret se mit à rire plus haut. Il s'échauffait, se démenait, +frappant de la main la barre d'appui. + +--Non, reprit-il, montrant d'un double mouvement de tête le jardin des +Rastoil et le jardin de la sous-préfecture, je ne puis regarder ces +deux sociétés, sans que cela me fasse faire du bon sang.... Vous ne +vous occupez pas de politique, monsieur l'abbé, autrement je vous +ferais bien rire.... Imaginez-vous qu'à tort ou à raison je passe +pour un républicain. Je cours beaucoup les campagnes, à cause de mes +affaires; je suis l'ami des paysans; on a même parlé de moi pour le +conseil général; enfin, mon nom est connu.... Eh bien! j'ai là, à +droite, chez les Rastoil, la fine fleur de la légitimité, et là, à +gauche, chez le sous-préfet, les gros bonnets de l'empire. Hein! +est-ce assez drôle? mon pauvre vieux jardin si tranquille, mon petit +coin de bonheur, entre ces deux camps ennemis. J'ai toujours peur +qu'ils ne se jettent des pierres par-dessus mes murs.... Vous +comprenez, leurs pierres pourraient tomber dans mon jardin. Cette +plaisanterie acheva d'enchanter Mouret. Il se rapprocha de l'abbé, de +l'air d'une commère qui va en dire long. + +--Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d'État +a réussi ici, parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout, +elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de +l'empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l'a pas +écoutée, elle s'est fâchée, elle est passée à l'opposition. Oui, +monsieur l'abbé, à l'opposition. L'année dernière, nous avons nommé +député le marquis de Lagrifoul, un vieux gentilhomme d'une intelligence +médiocre, mais dont l'élection a joliment embêté la sous-préfecture.... +Et regardez, le voilà, monsieur Péqueur des Saulaies; il est avec le +maire, monsieur Delangre. + +L'abbé regarda vivement. Le sous-préfet, très-brun, souriait, sous ses +moustaches cirées; il était d'une correction irréprochable; son allure +tenait du bel officier et du diplomate aimable. A côté de lui, le +maire s'expliquait, avec toute une fièvre de gestes et de paroles. Il +paraissait petit, les épaules carrées, le masque fouillé, tournant au +polichinelle. Il devait parler trop. + +--Monsieur Péqueur des Saulaies, continua Mouret, a failli en tomber +malade. Il croyait l'élection du candidat officiel assurée.... Je +me suis bien amusé. Le soir de l'élection, le jardin de la +sous-préfecture est resté noir et sinistre comme un cimetière; tandis +que chez les Rastoil, il y avait des bougies sous les arbres, et des +rires, et tout un vacarme de triomphe. Sur la rue, on ne laisse +rien voir; dans les jardins, au contraire, on ne se gêne pas, on se +déboutonne.... Allez, j'assiste à de singulières choses, sans rien +dire. + +Il se tint un instant, comme ne voulant pas en conter davantage; mais +la démangeaison de parler fut trop forte. + +--Maintenant, reprit-il, je me demande ce qu'ils vont faire, à +la sous-préfecture. Jamais plus leur candidat ne passera. Ils ne +connaissent pas le pays, ils ne sont pas de force. On m'a assuré +que monsieur Péqueur des Saulaies devait avoir une préfecture, si +l'élection avait bien marché. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Le +voilà sous-préfet pour Longtemps.... Hein! que vont-ils inventer pour +jeter par terre le marquis? car ils inventeront quelque chose, ils +tâcheront, d'une façon ou d'une autre, de faire la conquête de +Plassans. + +Il avait levé les yeux sur l'abbé, qu'il ne regardait plus depuis un +instant. La vue du visage du prêtre, attentif, les yeux luisants, les +oreilles comme élargies, l'arrêta net. Toute sa prudence de bourgeois +paisible se réveilla; il sentit qu'il venait d'en dire beaucoup trop. +Aussi murmura-t-il d'une voix fâchée: + +--Après tout, je ne sais rien. On répète tant de choses ridicules.... +Je demande seulement qu'on me laisse vivre tranquille chez moi. + +Il aurait bien voulu quitter la fenêtre, mais il n'osait pas s'en +aller brusquement, après avoir bavardé d'une façon si intime. Il +commençait à soupçonner que, si l'un des deux s'était moqué de +l'autre, il n'avait certainement pas joué le beau rôle. L'abbé, avec +son grand calme, continuait à jeter des regards à droite et à gauche, +dans les deux jardins. Il ne fit pas la moindre tentative pour +encourager Mouret à continuer. Celui-ci, qui souhaitait avec +impatience que sa femme ou un de ses enfants eût la bonne idée de +l'appeler, fut soulagé, lorsqu'il vit Rose paraître sur le perron. +Elle leva la tête. + +--Eh bien! monsieur, cria-t-elle, ce n'est donc pas pour +aujourd'hui?... Il y a un quart d'heure que la soupe est sur la table. + +--Bien! Rose, je descends, répondit-il. + +Il quitta la fenêtre, s'excusant. La froideur de la chambre, qu'il +avait oubliée derrière son dos, acheva de le troubler. Elle lui parut +être un grand confessionnal, avec son terrible christ noir, qui devait +avoir tout entendu. Comme l'abbé Faujas prenait congé de lui, en lui +faisant un court salut silencieux, il ne put supporter cette chute +brusque de la conversation, il revint, levant les yeux vers le +plafond. + +--Alors, dit-il, c'est bien dans cette encoignure-là? + +--Quoi donc? demanda l'abbé très-surpris. + +--La tache dont vous m'avez parlé. + +Le prêtre ne put cacher un sourire. De nouveau, il s'efforça de faire +voir la tache à Mouret. + +--Oh! je l'aperçois très-bien, maintenant, dit celui-ci. C'est +convenu; dès demain, je ferai venir les ouvriers. + +Il sortit enfin. Il était encore sur le palier, que la porte s'était +refermée derrière lui, sans bruit. Le silence de l'escalier l'irrita +profondément. Il descendit en murmurant: + +--Ce diable d'homme! il ne demande rien et on lui dit tout! + + + + +V + + +Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mère de Marthe, vint rendre +visite aux Mouret. C'était là tout un gros événement, car il y ait un +peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout +depuis l'élection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient +d'avoir fait réussir par son influence dans les campagnes. Marthe +allait seule chez ses parents. Sa mère, «cette noiraude de Félicité», +comme on la nommait, était restée, à soixante-six ans, d'une maigreur +et d'une vivacité de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes +de soie, très-chargées de volants, et affectionnait particulièrement +le jaune et le marron. + +Ce jour-là, quand elle se présenta, il n'y avait que Marthe et Mouret +dans la salle à manger. + +--Tiens! dit ce dernier très-surpris, c'est ta mère ... Qu'est-ce +qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue.... +Encore quelque manigance, c'est sûr. + +Les Rougon, dont il avait été le commis, avant son mariage, lorsque +leur étroite boutique du vieux quartier sentait la faillite, étaient +le sujet de ses éternelles défiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une +solide et profonde rancune, détestant surtout en lui le commerçant qui +avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait: +«Moi, je ne dois ma fortune qu'à mon travail», ils pinçaient les +lèvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagné +la leur dans des trafics inavouables. Félicité, malgré sa belle maison +de la place de la Sous-Préfecture, enviait sourdement le petit +logis tranquille des Mouret, avec la jalousie féroce d'une ancienne +marchande qui ne doit pas son aisance à ses économies de comptoir. + +Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu +seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient +d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie. + +--Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc +pas encore venus vous chercher, révolutionnaire? + +--Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent +pour ça que votre mari leur donne des ordres. + +--Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont +les yeux flambèrent. + +Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller +vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit: + +--Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans +la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie. + +C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands +airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire +qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans +le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets, +poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont +les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande +pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches, +jaunies par l'humidité du jardin. + +--C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une +petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon. + +Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait: + +--Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre +demeure.... Tout le monde ne peut pas être riche. + +Félicité suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, près +d'éclater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupières; +quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable: + +--Je viens de souhaiter le bonjour à madame de Condamin, et je suis +entrée pour savoir comment va la petite famille.... Les enfants se +portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret? + +--Oui, tout le monde se porte à merveille, répondit-il, étonné de +cette grande amabilité. + +Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la +conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement +Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant +son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent «les petits et la +petite». Elle était si heureuse de les voir! + +--Ah! vous savez, dit-elle enfin négligemment, voici octobre; je vais +reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons.... Je compte +sur toi, n'est-ce pas, ma chère Marthe?... Et vous, Mouret, ne vous +verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours? + +Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mère finissait par +troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas à ce coup, +il ne trouva rien de méchant, se contentant de répondre: --Vous savez +bien que je ne puis pas aller chez vous.... Vous recevez un tas de +personnages qui seraient enchantés de m'être désagréables. Puis, je ne +veux pas me fourrer dans la politique. + +--Mais vous vous trompez, répliqua Félicité, vous vous trompez, +entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club? +C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tâche de +rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est +dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez +ennuyée, autrefois.... Pourquoi dites-vous cela? + +--Vous recevez toute la bande de la sous-préfecture, murmura Mouret +d'un air maussade. + +--La bande de la sous-préfecture? répéta-t-elle; la bande de la +sous-préfecture.... Sans doute, je reçois ces messieurs. Je ne crois +pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Péqueur des +Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait, à propos des +dernières élections. Il s'est laissé jouer comme un niais.... Quant à +ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre, +monsieur de Condamin sont très-aimables, ce brave Paloque est la +bonté même, et vous n'avez rien à dire, je pense, contre le docteur +Porquier. + +Mouret haussa les épaules. + +--D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses +paroles, je reçois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne +monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien +préfet.... Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes +les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je +n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invités dans un +parti! Puis nous aimons l'esprit partout où il se trouve, nous avons +la prétention d'avoir à nos soirées tout ce que Plassans renferme de +personnes distinguées.... Mon salon est un terrain neutre; retenez +bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre. + +Elle s'était animée en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce +sujet, elle finissait par se fâcher. Son salon était sa grande gloire; +comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, +mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient +qu'elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par +son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à +Plassans, les douceurs et les amabilités de l'empire. + +--Vous direz ce que vous voudrez, mâcha sourdement Mouret, votre +Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbécile, et les autres +sont des gredins, pour la plupart. Voilà ce que je pense.... Je vous +remercie de votre invitation, mais ça me dérangerait trop. J'ai +l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi. + +Félicité se leva, tourna le dos à Mouret, disant à sa fille: + +--Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chérie? + +--Certainement, répondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal +de son mari. + +La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle +demanda à embrasser Désirée, qu'elle avait aperçue dans le jardin. +Elle ne voulut pas même qu'on appelât l'enfant; elle descendit sur la +terrasse, encore toute mouillée d'une légère pluie tombée le matin. +Là, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un +peu effarouchée devant elle; puis, levant la tête comme par hasard, +regardant les rideaux du second, elle s'écria: + +--Tiens! vous avez loué?... Ah! oui, je me souviens, à un prêtre, je +crois. J'ai entendu parler de ça.... Quel homme est-ce, ce prêtre? + +Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupçon, il pensa +qu'elle était venue uniquement pour l'abbé Faujas. --Ma foi, dit-il +sans la quitter des yeux, je n'en sais rien... Mais vous allez +peut-être pouvoir me donner des renseignements, vous? + +--Moi? s'écria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai +jamais vu.... Attendez, je sais qu'il est vicaire à Saint-Saturnin; +c'est le père Bourrette qui m'a dit ça. Et tenez, cela me fait penser +que je devrais l'inviter à mes jeudis. Je reçois déjà le directeur du +grand séminaire et le secrétaire de monseigneur. + +Puis, se tournant vers Marthe: + +--Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder, +de façon à me dire si une invitation lui serait agréable. + +--Nous ne le voyons presque pas, se hâta de répondre Mouret. Il +entre et il sort sans ouvrir la bouche.... Puis, ce ne sont pas mes +affaires. + +Et il continuait à l'examiner d'un air défiant. Certainement elle +en savait plus long sur l'abbé Faujas qu'elle ne voulait en conter. +D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son +gendre. + +--Ça m'est égal, après tout, reprit-elle avec une aisance parfaite. +Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manière de +l'inviter.... Au revoir, mes enfants. + +Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le +seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu +très-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il +tenait un fouet à la main. + +--Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil +curieux sur sa belle-mère. + +Félicité avait fait un geste de vive contrariété. Macquart, frère +bâtard de Rougon, était rentré en France, grâce à celui-ci, après +s'être compromis dans le soulèvement des campagnes,en 1851. Depuis son +retour du Piémont, il menait une vie de bourgeois gras et renté. Il +avait acheté, on ne savait avec quel argent, une petite maison située +au village des Tulettes, à trois lieues de Plassans. Peu à peu, il +s'était nippé; il avait même fini par faire l'emplette d'une carriole +et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les +routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup +rangé. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frères +avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon +entretenait Antoine Macquart. + +--Bonjour, l'oncle, répétait Mouret avec affectation; vous venez donc +nous faire une petite visite? + +--Mais oui, répondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque +fois que je passe à Plassans.... Ah! par exemple. Félicité, si je +m'attendais à vous trouver ici! J'étais venu pour voir Rougon, j'avais +quelque chose à lui dire.... + +--Il était à la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une +vivacité inquiète. C'est bien, c'est bien, Macquart. + +--Oui, il était à la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai +vu, et nous avons causé. C'est un bon enfant, Rougon. + +Il eut un léger rire. Et tandis que Félicité piétinait d'anxiété, il +reprit de sa voix traînante, si étrangement brisée, qu'il semblait +toujours se moquer du monde: + +--Mouret, mon garçon, je t'ai apporté deux lapins; ils sont là dans un +panier. Je les ai donnés à Rose.... J'en avais aussi deux pour Rougon; +vous les trouverez chez vous, Félicité, et vous m'en direz des +nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraissés pour +vous.... Que voulez-vous, mes enfants? moi, ça me fait plaisir, de +faire des cadeaux. + +Félicité était toute pâle, les lèvres serrées, tandis que Mouret +continuait à la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien +voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait +Macquart derrière elle. + +--Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernière fois, vos prunes étaient +joliment bonnes.... Vous boirez bien un coup? + +--Mais ça n'est pas de refus. + +Et, quand Rose lui eut apporté un verre de vin, il s'assit sur la +rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa +langue, regardant le vin au jour. + +--Ça vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-là, murmura-t-il. Ce +n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drôlement le pays. + +Il branlait la tête, ricanant. + +Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention +particulière dans la voix: + +--Et aux Tulettes, comment va-t-on? + +Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernière +fois claquer la langue, posant le verre à côté de lui, sur la pierre, +il répondit négligemment: + +--Pas mal.... J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte +toujours la même chose. + +Félicité avait tourné la tête. Il y eut un silence. Mouret venait de +mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant +allusion à la mère de Rougon et de Macquart, enfermée depuis plusieurs +années comme folle, à la maison des aliénés des Tulettes. La petite +propriété de Macquart était voisine, et il semblait que Rougon eût +posté là le vieux drôle pour veiller sur l'aïeule. + +--Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut +que je sois rentré avant la nuit.... Dis donc, Mouret, mon garçon, je +compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir. + +--J'irai, l'oncle, j'irai. + +--Ce n'est pas ça, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout +le monde.... Je m'ennuie là-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine. + +Et, se tournant vers Félicité: + +--Dites à Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas +parce que la vieille mère est là, à côté, que ça doit vous empêcher de +venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire.... Je vous dis +qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier à moi.... +Vous goûterez d'un petit vin que j'ai trouvé sur un coteau de la Seille; +un petit vin qui vous grise, vous verrez! + +Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Félicité le suivait +de si près, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde +l'accompagna jusqu'à la rue. Il détachait son cheval, dont il avait +noué les guides à une persienne, lorsque l'abbé Faujas, qui rentrait, +passa au milieu du groupe, avec un léger salut. On eût dit une ombre +noire filant sans bruit. Félicité se tourna lestement, le poursuivit +du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le +dévisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tète, murmurant: + +--Comment, mon garçon, tu loges des curés chez toi, maintenant? Et il +a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, ça porte +malheur! + +Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et +descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos +rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue +Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mère qui +disait à Marthe: + +--J'aimerais mieux que ce fût toi, pour que l'invitation parût moins +solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais +plaisir. + +Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, après avoir embrassé Désirée +avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour +s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrière elle, bavarder +sur son compte. + +--Tu sais que je te défends absolument de te mêler des affaires de ta +mère, dit Mouret à sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un +tas d'histoires où personne ne voit goutte. Que diable peut-elle +vouloir faire de l'abbé? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux, +si elle n'avait point un intérêt caché. Ce curé-là n'est pas venu pour +rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous. + +Marthe s'était remise à cet éternel raccommodage du linge de la +famille qui lui prenait des journées entières. Il tourna un instant +encore autour d'elle, murmurant: + +--Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mère. Ah! pour ça, ils se +détestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On +dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses +qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait +de drôles.... Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai juré +de ne pas me fourrer dans ce gâchis.... Vois-tu, mon père avait raison +de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne +valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, ça +ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que +c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais ça ne les a pas +décrottés, au contraire. + +Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, où il +rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des récoltes, +des événements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il +se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en allées +et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abbé Faujas. +D'ailleurs, l'abbé commençait à l'ennuyer; il ne causait pas assez, il +était trop cachottier. Il l'évita à deux reprises, croyant comprendre +que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des +histoires sur la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil. +Rose lui ayant raconté que madame Faujas avait essayé de la faire +causer, il s'était promis de ne plus ouvrir les lèvres. C'était un +autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il +regardait les rideaux si bien fermés du second étage, il grommelait: +--Cache-toi, va, mon bon... Je sais que tu me guettes, derrière tes +rideaux; ça ne t'avance toujours pas à grand'chose. Si c'est par moi +que tu comptes connaître les voisins! + +Cette pensée que l'abbé Faujas était à l'affût le réjouit extrêmement. +Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque piège. +Mais, un soir, comme il rentrait, il aperçut, à cinquante pas devant +lui, l'abbé Bourrette et l'abbé Faujas arrêtés devant la porte de M. +Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prêtres +le tinrent là un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se +séparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abbé +Bourrette suppliait l'abbé Faujas de l'accompagner chez le président. +Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience. +C'était un mardi, un jour de dîner. Enfin, Bourrette entra chez M. +Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta +songeur. En effet, pourquoi l'abbé n'allait-il pas chez M. Rastoil? +Tout Saint-Saturnin y dînait, l'abbé Fenil, l'abbé Surin et les +autres. Il n'y avait pas une robe noire à Plassans qui n'eût pris le +frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire +était une chose vraiment extraordinaire. + +Lorsque Mouret fut rentré, il alla vite au fond de son jardin, pour +examiner les fenêtres du second étage. Au bout d'un instant, il vit +remuer le rideau de la deuxième fenêtre, à droite. Pour sûr, l'abbé +Faujas était là, à espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A +certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait +également du côté de la sous-préfecture. + +Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que +l'abbé Bourrette était chez les gens du second, depuis une heure au +moins. Alors il rentra, fureta dans la salle à manger. Comme Marthe +lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant +d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne +l'avait pas laissé au premier. Puis, lorsque, après une longue attente +derrière la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second étage, +un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrêtant un instant +dans le vestibule, pour donner à l'abbé Bourrette le temps de le +rejoindre. + +--Tiens! vous voilà, monsieur l'abbé? Quelle heureuse rencontre!... +Vous retournez à Saint-Saturnin? Cela tombe à merveille. Je vais de ce +côté. Nous vous accompagnerons, si ça ne vous dérange pas. + +L'abbé Bourrette répondit qu'il serait enchanté. Tous deux montèrent +lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la +Sous-Préfecture. L'abbé était un gros homme, au bon visage naïf, avec +de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement +tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il +marchait, la tête un peu en arrière, les bras trop courts, les jambes +déjà lourdes. + +--Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir +cet excellent monsieur Faujas.... J'ai à vous remercier, vous m'avez +trouvé là un locataire comme il y en a peu. + +--Oui, oui, murmura le prêtre; c'est un digne homme. + +--Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas même qu'il y +a un étranger chez nous. Et très-poli, très-bien élevé, avec cela.... +Vous ne savez pas, on m'a affirmé que c'était un esprit supérieur, un +cadeau qu'on avait voulu faire au diocèse. + +Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la +Sous-Préfecture, Mouret s'arrêta net, regardant fixement l'abbé +Bourrette. + +--Ah! vraiment, se contenta de répondre celui-ci, d'un air étonné. + +--On me l'a affirmé.... Notre évêque aurait des vues sur lui pour plus +tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour +ne pas exciter des jalousies. + +L'abbé Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de +la Banne. Il dit tranquillement: + +--Vous me surprenez beaucoup.... Faujas est un homme simple, il a même +trop d'humilité. Ainsi, à l'église, il se charge des petites besognes +que nous abandonnons d'ordinaire aux prêtres habitués. C'est un saint, +mais ce n'est pas un garçon habile. Je l'ai à peine entrevu chez +Monseigneur. Dès le premier jour, il a été en froid avec l'abbé +Fenil. Je lui avais pourtant expliqué qu'il fallait devenir l'ami du +grand-vicaire, si l'on voulait être bien reçu à l'évêché. Il n'a pas +compris; il est de jugement un peu étroit, je le crains.... Tenez, +c'est comme ses continuelles visites à l'abbé Compan, notre pauvre +curé, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons +sûrement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront +un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut +vraiment arriver de Besançon pour ignorer une chose qui est connue du +diocèse entier. + +Il s'animait. Il s'arrêta à son tour à l'entrée de la rue Canquoin, se +plantant devant Mouret. + +--Non, mon cher monsieur, on vous a trompé: Faujas est innocent comme +l'enfant qui vient de naître.... Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce +pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! Ça n'empêche pas +que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-même me l'a dit: +«Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux +être curé après moi, tâche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner à +ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.» +Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez.... C'est inutile de +déranger sa vie. On a déjà tant de chagrins! + +La voix s'était attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre, +il reprit sa marche, ému d'un égoïsme naïf qui le faisait pleurer sur +lui-même, tandis qu'il murmurait: + +--Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan.... + +Mouret restait perplexe. L'abbé Faujas finissait par lui échapper tout +à fait. + +--On m'avait pourtant donné des détails bien précis, essaya-t-il +de dire encore. Ainsi, il était question de lui trouver une grande +situation. + +--Eh! non, je vous assure que non! s'écria le prêtre; Faujas n'a pas +d'avenir.... Un autre l'ait. Vous savez que je dîne tous les mardis +chez monsieur le président. L'autre semaine, il m'avait prié +instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connaître, le juger +sans doute.... Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas +a fait. Il a refusé l'invitation, mon cher monsieur, il a refusé +carrément. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence +impossible à Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en +faisant une pareille impolitesse à monsieur Rastoil; il s'est entêté, +il n'a rien voulu entendre.... Je crois même, Dieu me pardonne! +qu'il m'a dit, dans un moment de colère, qu'il n'avait pas besoin de +s'engager en acceptant un dîner de la sorte. + +L'abbé Bourrette se mit à rire. Il était arrivé devant Saint-Saturnin; +il retint un instant Mouret à la petite porte de l'église. + +--C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande +un peu, croire qu'un dîner de monsieur Rastoil pouvait le +compromettre!... Aussi votre belle-mère, la bonne madame Rougon, +m'ayant chargé hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas +caché que je craignais fort d'être mal reçu. + +Mouret dressa l'oreille. + +--Ah! ma belle-mère vous avait chargé d'une invitation? --Oui, +elle était venue hier à la sacristie.... Comme je tiens à lui être +agréable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable +d'homme.... Moi, j'étais certain qu'il refuserait. + +--Et il a refusé? + +--Non, j'ai été bien surpris, il a accepté. + +Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prêtre clignait les yeux +d'un air extrêmement satisfait. + +--Il faut confesser que j'ai été bien habile.... Il y avait plus +d'une heure que j'expliquais à Faujas la situation de madame votre +belle-mère. Il hochait la tête, ne se décidait pas, parlait de son +amour de la retraite.... Enfin j'étais à bout, lorsque je me suis +souvenu d'une recommandation de cette chère dame. Elle m'avait prié +d'insister sur le caractère de son salon, qui est, comme toute la +ville le sait, un terrain neutre.... C'est alors qu'il a semblé faire +un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain... +Je vais écrire deux lignes à l'excellente madame Rougon pour lui +annoncer notre victoire. + +Il resta encore là un moment, se parlant à lui-même, roulant ses gros +yeux bleus. + +--Monsieur Rastoil sera bien vexé, mais ce n'est pas ma faute.... Au +revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments +chez vous. + +Et il entra dans l'église, en laissant retomber doucement derrière lui +la double porte rembourrée. Mouret regarda cette porte avec un léger +haussement d'épaules. + +--Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous +laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien +dire.... Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fâcheux +que je sois brouillé avec cet imbécile de Rougon. + +Puis, il courut toute l'après-midi pour ses affaires. Le soir, en se +couchant, il demanda négligemment à sa femme: --Est-ce que tu vas chez +ta mère demain soir? + +--Non, répondit Marthe; j'ai trop de choses à terminer. J'irai sans +doute jeudi prochain. + +Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie: + +--Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta +mère, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants. + +Marthe le regarda, étonnée. D'ordinaire, il la tenait au logis, +ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle +s'absentait pendant une heure. + +--J'irai, si tu le désires, dit-elle. + +Il souffla la bougie, il mit la tête sur l'oreiller, en murmurant: + +--C'est cela, et tu nous raconteras la soirée. Ça amusera les enfants. + + + +VI + + +Le lendemain soir, vers neuf heures, l'abbé Bourrette vint prendre +l'abbé Faujas; il lui avait promis d'être son introducteur, de le +présenter dans le salon des Rougon. Comme il le trouva prêt, debout au +milieu de sa grande chambre nue, mettant des gants noirs blanchis au +bout de chaque doigt, il le regarda avec une légère grimace. + +--Est-ce que vous n'avez pas une autre soutane? demanda-t-il. + +--Non, répondit tranquillement l'abbé Faujas; celle-ci est encore +convenable, je crois. + +--Sans doute, sans doute, balbutia le vieux prêtre. Il fait un froid +très-vif. Vous ne mettez rien sur vos épaules?... Alors partons. + +On était aux premières gelées. L'abbé Bourrette, chaudement enveloppé +dans une douillette de soie, s'essouffla à suivre l'abbé Faujas, qui +n'avait sur les épaules que sa mince soutane usée. Ils s'arrêtèrent +au coin de la place de la Sous-Préfecture et de la rue de la Banne, +devant une maison toute de pierres blanches, une des belles bâtisses +de la ville neuve, avec des rosaces sculptées à chaque étage. Un +domestique en habit bleu les reçut dans le vestibule; il sourit à +l'abbé Bourrette en lui enlevant la douillette, et parut très-surpris +à la vue de l'autre abbé, de ce grand diable taillé à coups de hache, +sorti sans manteau par un froid pareil. Le salon était au premier +étage. + +L'abbé Faujas entra, la tête haute, avec une aisance grave; tandis +que l'abbé Bourrette, très ému lorsqu'il venait chez les Rougon, bien +qu'il ne manquât pas une de leurs soirées, se tirait d'affaire en +s'échappant dans une pièce voisine. Lui, traversa lentement tout le +salon pour aller saluer la maîtresse de la maison, qu'il avait devinée +au milieu d'un groupe de cinq ou six dames. Il dut se présenter +lui-même; il le fit en trois paroles. Félicité s'était levée vivement. +Elle l'examinait des pieds à la tête, d'un oeil prompt, revenant +au visage, lui fouillant les yeux de son regard de fouine, tout en +murmurant avec un sourire: + +--Je suis charmée, monsieur l'abbé, je suis vraiment charmée.... + +Cependant le passage du prêtre, au milieu du salon, avait causé un +étonnement. Une jeune femme, ayant levé brusquement la tête, eut même +un geste contenu de terreur, en apercevant cette masse noire devant +elle. L'impression fut défavorable: il était trop grand, trop carré +des épaules; il avait la face trop dure, les mains trop grosses. Sous +la lumière crue du lustre, sa soutane apparut si lamentable, que les +dames eurent une sorte de honte, à voir un abbé si mal vêtu. Elles +ramenèrent leurs éventails, elles se remirent à chuchoter, en +affectant de tourner le dos. Les hommes avaient échangé des coups +d'oeil, avec une moue significative. + +Félicité sentit le peu de bienveillance de cet accueil. Elle en sembla +irritée; elle resta debout au milieu du salon, haussant le ton, +forçant ses invités à entendre les compliments qu'elle adressait à +l'abbé Faujas. --Ce cher Bourrette, disait-elle avec des cajoleries +dans la voix, m'a conté le mal qu'il avait eu à vous décider.... Je +vous en garde rancune, monsieur. Vous n'avez pas le droit de vous +dérober ainsi au monde. + +Le prêtre s'inclinait sans répondre. La vieille dame continua en +riant, avec une intention particulière dans certains mots: + +--Je vous connais plus que vous ne croyez, malgré vos soins à nous +cacher vos vertus. On m'a parlé de vous; vous êtes un saint, et je +veux être votre amie.... Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas? +car maintenant vous êtes des nôtres. + +L'abbé Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la +façon dont elle manoeuvrait son éventail quelque signe maçonnique. Il +répondit en baissant la voix: + +--Madame, je suis à votre entière disposition. + +--C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut. +Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde.... Mais +venez, je vous présenterai à monsieur Rougon. + +Elle traversa le salon, dérangea plusieurs personnes pour ouvrir un +chemin à l'abbé Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre +contre lui toutes les personnes présentes. Dans la pièce voisine, des +tables de whist étaient dressées. Elle alla droit à son mari, +qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste +d'impatience, lorsqu'elle se pencha à son oreille; mais, dès qu'elle +lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacité. + +--Très-bien! très-bien! murmura-t-il. + +Et, s'étant excusé auprès de ses partenaires, il vint serrer la +main de l'abbé Faujas. Rougon était alors un gros homme blême, de +soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire. +On trouvait généralement, à Plassans, qu'il avait une belle tête, une +tête blanche et muette de personnage politique. Après avoir échangé +avec le prêtre quelques politesses, il reprit sa place à la table de +jeu. Félicité, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon. + +Quand l'abbé Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrassé le +moins du monde. Il resta un instant debout, à regarder les joueurs; en +réalité, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'était un +petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothèque en poirier +noirci, ornés de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands +panneaux de la pièce. On eût dit le cabinet d'un magistrat. Le prêtre, +qui tenait sans doute à faire une inspection complète, traversade +nouveau le grand salon. Il était vert, très-sérieux également, mais +plus chargé de dorures, tenant à la fois de la gravité administrative +d'un ministère et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre +côté, se trouvait encore une sorte de boudoir, où Félicité recevait +dans la journée; un boudoir paille, avec un meuble brodé de ramages +violets, si encombré de fauteuils, de pouffs, de canapés, qu'on +pouvait à peine y circuler. + +L'abbé Faujas s'assit au coin de la cheminée, faisant mine de se +chauffer les pieds. Il était placé de façon à voir, par une porte +grande ouverte, une bonne moitié du salon vert. L'accueil si gracieux +de madame Rougon le préoccupait; il fermait les yeux à demi, +s'appliquant à quelque problème dont la solution lui échappait. Au +bout d'un instant, dans sa rêverie, il entendit derrière lui un bruit +de voix; son fauteuil, à dossier énorme, le cachait entièrement, et il +baissa les paupières davantage. Il écouta, comme ensommeillé par la +forte chaleur du feu. + +--Je suis allé une seule fois chez eux, dans ce temps-là, continuait +une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre côté de la rue de +la Banne. Vous deviez être à Paris, car tout Plassans a connu le salon +jaune des Rougon, à cette époque: un salon lamentable, avec du papier +citron à quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours +d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient.... Regardez-la donc +maintenant, cette noiraude, en satin marron, là-bas, sur ce pouff. +Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la +lui donner à baiser. + +Une voix plus jeune ricana, en murmurant: + +--Ils ont dû joliment voler pour avoir un si beau salon vert, car vous +savez que c'est le plus beau salon de la ville. + +--La dame, reprit l'autre, a toujours eu la passion de recevoir. Quand +elle n'avait pas le sou, elle buvait de l'eau, pour offrir le soir des +verres de limonade à ses invités... Oh! je les connais sur le bout du +doigt, les Rougon; je les ai suivis. Ce sont des gens très-forts. Ils +avaient une rage d'appétits à jouer du couteau au coin d'un bois. Le +coup d'État les a aidés à satisfaire un rêve de jouissances qui les +torturait depuis quarante ans. Aussi quelle gloutonnerie, quelle +indigestion de bonnes choses!... Tenez, cette maison qu'ils habitent +aujourd'hui, appartenait alors à un monsieur Peirotte, receveur +particulier, qui fut tué à l'affaire de Sainte-Roure, lors de +l'insurrection de 51. Oui, ma foi! ils ont eu toutes les chances: +une balle égarée les a débarrassés de cet homme gênant, dont ils ont +hérité.... Eh bien! entre la maison et la charge du receveur, Félicite +aurait certainement choisi la maison. Elle la couvait des yeux depuis +près de dix ans, prise d'une envie furieuse de femme grosse, se +rendant malade à regarder les rideaux riches qui pendaient derrière +les glaces des fenêtres. C'étaient ses Tuileries, à elle, selon le mot +qui courut à Plassans, après le 2 Décembre. + +--Mais où ont-ils pris l'argent pour acheter la maison? + +--Ah! ceci, mon brave, c'est la bouteille à l'encre.... Leur fils +Eugène, celui qui a fait à Paris une fortune politique si étonnante, +député, ministre, conseiller familier des Tuileries, obtint facilement +une recette particulière et la croix pour son père, qui avait joué ici +une bien jolie farce. Quant à la maison, elle aura été payée à l'aide +d'arrangements. Ils auront emprunté à quelque banquier.... En tous +cas, aujourd'hui, ils sont riches, ils tripotent, ils rattrapent le +temps perdu. J'imagine que leur fils est resté en correspondance avec +eux, car ils n'ont pas encore commis une seule bêtise. + +La voix se tut, pour reprendre presque aussitôt avec un rire étouffé: + +--Non, je ris malgré moi, lorsque je lui vois faire ses mines de +duchesse, cette sacrée cigale de Félicité!... Je me rappelle toujours +le salon jaune, avec son tapis usé, ses consoles sales, la mousseline +de son petit lustre couverte de chiures de mouches.... La voilà qui +reçoit les demoiselles Rastoil à présent. Hein! comme elle manoeuvre +la queue de sa robe.... Cette vieille-là, mon brave, crèvera un soir +de triomphe, au milieu de son salon vert. + +L'abbé Faujas avait roulé doucement la tête, de façon à voir ce qui +passait dans le grand salon. Il y aperçut madame Rougon, vraiment +superbe, au milieu du cercle qui l'entourait; elle semblait grandir +sur ses pieds de naine, et courber toutes les échines autour d'elle, +d'un regard de reine victorieuse. Par instants, une courte pâmoison +faisait battre ses paupières, dans les reflets d'or du plafond, dans +la douceur grave des tentures. + +--Ah! voici votre père, dit la voix grasse; voici ce bon docteur qui +entre.... C'est bien surprenant que le docteur ne vous ait pas raconté +ces choses. Il en sait plus long que moi. + +--Eh! mon père a peur que je ne le compromette, reprit l'autre +gaiement. Vous savez qu'il m'a maudit, en jurant que je lui ferai +perdre sa clientèle.... Je vous demande pardon, j'aperçois les fils +Maffre, je vais leur serrer la main. + +Il y eut un bruit de chaises, et l'abbé Faujas vit un grand jeune +homme, au visage déjà fatigué, traverser le petit salon. L'autre +personnage, celui qui accommodait si allègrement les Rougon, se leva +également. Une dame qui passait se laissa dire par lui des choses fort +douces; elle riait, elle l'appelait «ce cher monsieur de Condamin». +Le prêtre reconnut alors le bel homme de soixante ans que Mouret lui +avait montré dans le jardin de la sous-préfecture. M. de Condamin +vint s'asseoir à l'autre coin de la cheminée. Là, il fut tout surpris +d'apercevoir l'abbé Faujas, que le dossier du fauteuil lui avait +caché; mais il ne se déconcerta nullement, il sourit, et avec un +aplomb d'homme aimable: + +--Monsieur l'abbé, dit-il, je crois que nous venons de nous confesser +sans le vouloi.... C'est un gros péché, n'est-ce pas, que de médire du +prochain? Heureusement que vous étiez là pour nous absoudre. + +L'abbé, si maître qu'il fût de son visage, ne put s'empêcher de rougir +légèrement. Il entendit à merveille que M. de Condamin lui reprochait +d'avoir retenu son souffle pour écouter. Mais celui-ci n'était pas +homme à garder rancune à un curieux, au contraire. Il fut ravi de +cette pointe de complicité qu'il venait de mettre entre le prêtre +et lui. Cela l'autorisait à causer librement, à tuer la soirée en +racontant l'histoire scandaleuse des personnes qui étaient là. C'était +son meilleur régal. Cet abbé nouvellement arrivé à Plassans lui +semblait un excellent auditeur; d'autant plus qu'il avait une vilaine +mine, une mine d'homme bon à tout entendre, et qu'il portait une +soutane vraiment trop usée pour que les confidences qu'on se +permettrait avec lui pussent tirer à conséquence. + +Au bout d'un quart d'heure, M. de Condamin s'était mis tout à l'aise. +Il expliquait Plassans à l'abbé Faujas, avec sa grande politesse +d'homme du monde. + +--Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l'abbé, disait-il; je serais +enchanté, si je vous étais bon à quelque chose.... Plassans est une +petite ville où l'on s'accommode un trou à la longue. Moi, je suis des +environs de Dijon. Eh bien! lorsqu'on m'a nommé ici conservateur +des eaux et forêts, je détestais le pays, je m'y ennuyais à mourir. +C'était à la veille de l'empire. Après 51 surtout, la province n'a +rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants +avaient une peur de chien. La vue d'un gendarme les aurait fait +rentrer sous terre.... Cela s'est calmé peu à peu, ils ont repris leur +traintrain habituel, et, ma foi, j'ai fini par me résigner. Je vis +au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé +quelques relations. + +Il baissa la voix, il continua d'un ton confidentiel: + +--Si vous m'en croyez, monsieur l'abbé, vous serez prudent. Vous ne +vous imaginez pas dans quel guêpier j'ai failli tomber.... Plassans +est divisé en trois quartiers absolument distincts: le vieux quartier, +où vous n'aurez que des consolations et des aumônes à porter; le +quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d'ennui +et de rancune dont vous ne sauriez trop vous mélier; et la ville +neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la +sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable... Moi, j'avais +commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je +pensais que mes relations devaient m'appeler. Ah! bien oui, je n'ai +trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis +conservés sur de la paille. Tout le monde pleure le temps où Berthe +filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête; une conspiration +sourde contre l'heureuse paix dans laquelle nous vivons.... J'ai +manqué me compromettre, ma parole d'honneur. Péqueur s'est moqué de +moi.... monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le +connaissez?... Alors j'ai passé le cours Sauvaire, j'ai pris un +appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple +n'existe pas, la noblesse est indécrottable; il n'y a de tolérable que +quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais +pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est +très-heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier +des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays +conquis. + +Il eut un rire de satisfaction, s'allongeant davantage, présentant ses +semelles à la flamme; puis, il prit un verre de punch sur le plateau +d'un domestique qui passait, but lentement, tout en continuant à +regarder l'abbé Faujas du coin de l'oeil. Celui-ci sentit que la +politesse exigeait qu'il trouvât une phrase. + +--Cette maison paraît fort agréable, dit-il en se tournant à demi vers +le salon vert, où les conversations s'animaient. + +--Oui, oui, répondit M. de Condamin, qui s'arrêtait de temps à autre +pour avaler une petite gorgée de punch; les Rougon nous font oublier +Paris. On ne se croirait jamais à Plassans, ici. C'est le seul salon +où l'on s'amuse, parce que c'est le seul où toutes les opinions se +coudoient.. Péqueur a également des réunions fort aimables ... Ça +doit leur coûter bon, aux Rougon, et ils ne touchent pas des frais de +bureau comme Péqueur; mais ils ont mieux que ça, ils ont les poches +des contribuables. + +Cette plaisanterie l'enchanta. Il posa sur la cheminée le verre vide +qu'il tenait à la main; et, se rapprochant, se penchant: + +--Ce qu'il y a d'amusant, ce sont les comédies continuelles qui se +jouent. Si vous connaissiez les personnages!... Vous voyez madame +Rastoil là-bas, au milieu de ses deux filles, cette dame de +quarante-cinq ans environ, celle qui a cette tête de brebis bêlante +....Eh bien! avez-vous remarqué le battement de ses paupières, lorsque +Delangre est venu s'asseoir en face d'elle? ce monsieur qui a l'air +d'un polichinelle, ici, à gauche.... Ils se sont connus intimement, il +y a quelque dix ans. On dit qu'une des deux demoiselles est de lui, +mais on ne sait plus bien laquelle.... Le plus drôle est que Delangre, +vers la même époque, a eu de petits ennuis avec sa femme; on raconte +que sa fille est d'un peintre que tout Plassans connaît. + +L'abbé Faujas avait cru devoir prendre une mine grave pour recevoir +de pareilles confidences; il fermait complètement les paupières; +il semblait ne plus entendre. M. de Condamin reprit, comme pour se +justifier: + +--Si je me permets de parler ainsi de Delangre, c'est que je le +connais beaucoup. Il est diantrement fort, ce diable d'homme! Je crois +que son père était maçon. Il y a une quinzaine d'années, il plaidait +les petits procès dont les autres avocats ne voulaient pas. Madame +Rastoil l'a positivement tiré de la misère; elle lui envoyait jusqu'à +du bois l'hiver, pour qu'il eût bien chaud. C'est par elle qu'il a +gagné ses premières causes.... Remarquez que Delangre avait alors +l'habileté de ne montrer aucune opinion politique. Aussi, en 52, +lorsqu'on a cherché un maire, a-t-on immédiatement songé à lui; lui +seul pouvait accepter une pareille situation sans effrayer aucun des +trois quartiers de la ville. Depuis ce temps, tout lui a réussi. Il +a le plus bel avenir. Le malheur est qu'il ne s'entend guère avec +Péqueur; ils discutent toujours ensemble sur des bêtises. + +Il s'arrêta, en voyant revenir le grand jeune homme avec lequel il +causait un instant auparavant. + +--Monsieur Guillaume Porquier, dit-il en le présentant à l'abbé, le +fils du docteur Porquier. + +Puis, lorsque Guillaume se fut assis, il lui demanda en ricanant: + +--Eh bien! qu'avez-vous vu de beau, là, à côté? + +--Rien assurément, répondit le jeune homme d'un ton plaisant. J'ai vu +les Paloque. Madame Rougon tâche toujours de les mettre derrière un +rideau, pour éviter des malheurs. Une femme grosse qui les a aperçus +un jour, sur le cours, a failli avorter.... Paloque ne quitte pas des +yeux le président Rastoil, espérant sans doute le tuer d'une peur +rentrée. Vous savez que ce monstre de Paloque compte mourir président. + +Tous deux s'égayèrent. La laideur des Paloque était un sujet +d'éternelles moqueries, dans le petit monde des fonctionnaires. Le +fils Porquier continua, en baissant la voix: + +--J'ai vu aussi monsieur de Bourdeu. Ne trouvez-vous pas que le +personnage a encore maigri, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul? +Jamais Bourdeu ne se consolera de n'être plus préfet; il a mis sa +rancune d'orléaniste au service des légitimistes, dans l'espoir que +cela le mènerait droit à la Chambre, où il rattraperait la préfecture +tant regrettée... Aussi est-il horriblement blessé de ce qu'on lui a +préféré le marquis, un sot, un âne bâté, qui ne sait pas trois mots de +politique; tandis que lui, Bourdeu, est très-fort, tout à fait fort. + +--Il est assommant, Bourdeu, avec sa redingote boutonnée et son +chapeau plat de doctrinaire, dit M. de Condamin en haussant les +épaules. Si on les laissait aller, ces gens-là feraient de la France +une Sorbonne d'avocats et de diplomates, où l'on s'ennuierait ferme, +je vous assure ... Ah! je voulais vous dire, Guillaume; on m'a parlé +de vous, il paraît que vous menez une jolie vie. + +--Moi! s'écria le jeune homme en riant. + +--Vous-même, mon brave; et remarquez que je tiens les choses de votre +père. Il est désolé, il vous accuse de jouer, de passer la nuit au +cercle et ailleurs ... Est-il vrai que vous ayez découvert un café +borgne, derrière les prisons, où vous allez, avec toute une bande de +chenapans, faire un train d'enfer? On m'a même raconté.... + +M. de Condamin, voyant entrer deux dames, continua tout bas à +l'oreille de Guillaume, qui faisait des signes affirmatifs, en +pouffant de rire. Celui-ci, pour ajouter sans doute quelques détails, +se pencha à son tour. Et tous deux, se rapprochant, les yeux allumés, +se régalèrent longtemps de cette anecdote, qu'on ne pouvait risquer +devant les dames. + +Cependant, l'abbé Faujas était resté là. Il n'écoutait plus; il +suivait les mouvements de M. Delangre, qui s'agitait fort dans le +salon vert, prodiguant les amabilités. Ce spectacle l'absorbait au +point qu'il ne vit pas l'abbé Bourrette l'appelant de la main. L'abbé +dut venir le toucher au bras, en le priant de le suivre. Il le mena +jusque dans la pièce où l'on jouait, avec les précautions d'un homme +qui aquelque chose de délicat à dire. + +--Mon ami, murmura-t-il, quand ils furent seuls dans un coin, vous +êtes excusable, c'est la première fois que vous venez ici; mais je +dois vous avertir, vous vous êtes compromis beaucoup en causant si +longtemps avec les personnes que vous quittez. + +Et, comme l'abbé Faujas le regardait, très-surpris: + +--Ces personnes ne sont pas bien vues.... Certes, je n'entends pas les +juger, je ne veux entrer dans aucune médisance. Par amitié pour vous, +je vous avertis, voilà tout. + +Il voulait s'éloigner, mais l'autre le retint, en lui disant vivement: + +--Vous m'inquiétez, cher monsieur Bourrette; expliquez-vous, je vous +en prie. Il me semble que, sans médire, vous pouvez me fournir des +éclaircissements. + +--Eh bien! reprit le vieux prêtre après une hésitation, le jeune +homme, le fils du docteur Porquier, fait la désolation de son +honorable père et donne les plus mauvais exemples à la jeunesse +studieuse de Plassans. Il n'a laissé que des dettes à Paris, il met +ici la ville sens dessus dessous.... Quant à monsieur de Condamin.... +Il s'arrêta de nouveau, embarrassé par les choses énormes qu'il avait +raconter; puis, baissant les paupières: + +--Monsieur de Condamin est leste en paroles, et je crains qu'il n'ait +pas de sens moral. Il ne ménage personne, il scandalise toutes les +âmes honnêtes.... Enfin, je ne sais trop comment vous apprendre cela, +il aurait fait, dit-on, un mariage peu honorable. Vous voyez cette +jeune femme qui n'a pas trente ans, celle qui est si entourée. Eh +bien! il nous l'a ramenée un jour à Plassans, on ne sait trop d'où: +Dès le lendemain de son arrivée, elle était toute-puissante ici. C'est +elle qui a fait décorer son mari et le docteur Porquier. Elle a des +amis, à Paris.... Je vous en prie, ne répétez point ces choses. Madame +de Condamin est très-aimable, très-charitable. Je vais quelquefois +chez elle, je serais désolé qu'elle me crût son ennemi. Si elle a +des fautes à se faire pardonner, notre devoir, n'est-ce pas? est de +l'aider à revenir au bien. Quant au mari, entre nous, c'est un vilain +homme. Soyez froid avec lui. + +L'abbé Faujas regardait le digne Bourrette dans les yeux. Il venait, +de remarquer que madame Rougon suivait de loin leur entretien, d'un +air préoccupé. + +--Est-ce que ce n'est pas madame Rougon qui vous a prié de me donner +un bon avis? demanda-t-il brusquement au vieux prêtre. + +--Tiens! comment savez-vous cela? s'écria celui-ci, très-étonné. Elle +m'avait prié de ne pas parler d'elle; mais, puisque vous avez deviné +... C'est une bonne personne, qui serait bien chagrine de voir un +prêtre faire mauvaise figure chez elle. Elle est malheureusement +forcée de recevoir toutes sortes de gens. L'abbé Faujas remercia, en +promettant d'être prudent. Les joueurs, autour d'eux, n'avaient pas +levé la tête. Il rentra dans le grand salon, où il se sentit de +nouveau dans un milieu hostile; il constata même plus de froideur, +plus de mépris muet. Les jupes s'écartaient sur son passage, comme +s'il avait dû les salir; les habits noirs se détournaient, avec +de légers ricanements. Lui, garda une sérénité superbe. Ayant cru +entendre prononcer avec affectation le mot de Besançon, dans le coin +de la pièce où trônait madame de Condamin, il marcha droit au groupe +formé autour d'elle; mais, à son approche, la conversation tomba net, +et tous les yeux le dévisagèrent, luisant d'une curiosité méchante. On +parlait sûrement de lui, on racontait quelque vilaine histoire. Alors, +comme il se tenait debout, derrière les demoiselles Bastoil, qui ne +l'avaient point aperçu, il entendit la plus jeune demander à l'autre: + +--Qu'a-t-il donc fait, à Besançon, ce prêtre dont tout le monde parle? + +--Je ne sais trop, répondit l'aînée. Je crois qu'il a failli étrangler +son curé dans une querelle. Papa dit aussi qu'il s'est mêlé d'une +grande affaire industrielle qui a mal tourné. + +--Mais il est là, n'est-ce pas? dans le petit salon.... On vient de le +voir rire avec monsieur de Condamin. + +--Alors, s'il rit avec monsieur de Condanin, on a raison de se méfier +de lui. + +Ce bavardage des deux demoiselles mit une sueur aux tempes de l'abbé +Faujas. Il ne sourcilla pas; sa bouche s'amincit, ses joues prirent +une teinte terreuse. Maintenant, il entendait le salon entier parler +du curé qu'il avait étranglé, des affaires véreuses dont il s'était +mêlé. En face de lui, M. Delangre et le docteur Porquier restaient +sévères; M. de Bourdeu avait une moue de dédain, en causant bas +avec une dame; M. Maffre, le juge de paix, le regardait en dessous, +dévotement, le flairant de loin, avant de se décider à mordre; et, +à l'autre bout de la pièce, le ménage Paloque, les deux monstres, +allongeaient leurs visages couturés par le fiel, où s'allumait la joie +mauvaise de toutes les cruautés colportées à voix basse. L'abbé Faujas +recula lentement, en voyant madame Rastoil, debout à quelques pas, +revenir s'asseoir entre ses deux filles, comme pour les mettre sous +son aile et les protéger de son contact. Il s'accouda au piano qu'il +trouva derrière lui, il demeura là, le front haut, la face dure et +muette comme une face de Pierre. Décidément, il y avait complot, on le +traitait en paria. + +Dans son immobilité, le prêtre dont les regards fouillaient le salon, +sous ses paupières à demi closes, eut un geste aussitôt réprimé. Il +venait d'apercevoir, derrière une véritable barricade de jupes, l'abbé +Fenil, allongé dans un fauteuil, souriant discrètement. Leurs yeux +s'étant rencontrés, ils se regardèrent pendant quelques secondes, de +l'air terrible de deux duellistes engageant un combat à mort. Puis, il +se fit un bruit d'étoffe, et le grand vicaire disparut de nouveau dans +les dentelles des dames. + +Cependant, Félicité avait manoeuvré habilement pour s'approcher du +piano. Elle y installa l'aînée des demoiselles Rastoil, qui chantait +agréablement la romance. Puis, lorsqu'elle put parler sans être +entendue, attirant l'abbé Faujas dans l'embrasure d'une fenêtre: + +--Qu'avez-vous donc fait à l'abbé Fenil? lui demanda-t-elle. + +Ils continuèrent à voix très-basse. Le prêtre d'abord avait feint la +surprise; mais, lorsque madame Rougon eut murmuré quelques paroles +qu'elle accompagnait de haussements d'épaules, il parut se livrer, +il causa. Ils souriaient, tous les deux, semblaient échanger des +politesses, tandis que l'éclat de leurs yeux démentait cette banalité +jouée. Le piano se tut, et il fallut que l'aînée des demoiselles +Rastoil chantât la _Colombe du soldat_, qui avait alors un grand +succès. + +--Votre début est tout à fait malheureux, murmurait Félicité; vous +vous êtes rendu impossible, je vous conseille de ne pas revenir ici de +quelque temps.... Il faut vous faire aimer, entendez-vous? Les coups +de force vous perdraient. L'abbé Faujas restait songeur. + +--Vous dites que ces vilaines histoires ont dû être racontées par +l'abbé Fenil? demanda-t-il. + +--Oh! il est trop fin pour se mettre ainsi en avant; il aura soufflé +ces choses dans l'oreille de ses pénitentes. Je ne sais s'il vous a +deviné, mais il a peur de vous, cela est certain; il va vous combattre +par toutes les armes imaginables.... Le pis est qu'il confesse les +personnes le plus comme il faut de la ville. C'est lui qui a fait +nommer le marquis de Lagrifoul. + +--J'ai eu tort de venir à cette soirée, laissa échapper le prêtre. + +Félicité pinça les lèvres. Elle reprit vivement: + +--Vous avez eu tort de vous compromettre avec un homme tel que ce +Condamin. Moi, j'ai fait pour le mieux. Lorsque la personne que vous +savez m'a écrit de Paris, j'ai cru vous être utile en vous invitant. +Je m'imaginais que vous sauriez vous faire ici des amis. C'était un +premier pas. Mais, au lieu de chercher à plaire, vous lâchez tout le +monde contre vous.... Tenez, excusez ma franchise, je trouve que vous +tournez le dos au succès. Vous n'avez commis que des fautes, en allant +vous loger chez mon gendre, en vous claquemurant chez vous, en portant +une soutane qui fait la joie des gamins dans les rues. + +L'abbé Faujas ne put retenir un geste d'impatience. Il se contenta de +répondre: + +--Je profiterai de vos bons conseils. Seulement, ne m'aidez pas, cela +gâterait tout. + +--Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez +dans ce salon que triomphant.... Un dernier mot, cher monsieur. La +personne de Paris tient beaucoup à votre succès, et c'est pourquoi je +m'intéresse à vous. Eh bien! croyez-moi, ne vous faites pas terrible; +soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux +femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous. + +L'aînée des demoiselles Rastoil achevait sa romance, en plaquant un +dernier accord. On applaudit discrètement. Madame Rougon avait quitté +l'abbé Faujas pour féliciter la chanteuse. Elle se tint ensuite +au milieu du salon, donnant des poignées de main aux invités +qui commençaient à se retirer. Il était onze heures. L'abbé fut +très-contrarié, lorsqu'il s'aperçut que le digne Bourrette avait +profité de la musique pour disparaître. Il comptait s'en aller avec +lui, ce qui devait lui ménager une sortie convenable. Maintenant, s'il +partait seul, c'était un échec absolu; on raconterait le lendemain +dans la ville qu'on l'avait jeté à la porte. Il se réfugia de nouveau +dans l'embrasure d'une fenêtre, épiant une occasion, cherchant un +moyen de faire une retraite honorable. + +Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames. +Alors, il remarqua une personne fort simplement mise. C'était madame +Mouret, rajeunie par des bandeaux légèrement ondulés. Elle le surprit +beaucoup par son tranquille visage, où deux grands yeux noirs +semblaient dormir. Il ne l'avait pas aperçue de la soirée; elle était +sans doute restée dans son coin, sans bouger, contrariée de perdre +ainsi le temps, les mains sur les genoux, à ne rien faire. Comme il +l'examinait, elle se leva pour prendre congé de sa mère. + +Celle-ci goûtait une de ses joies les plus aiguës, à voir le beau +monde de Plassans s'en aller avec des révérences, la remerciant de son +punch, de son salon vert, des heures agréables qu'il venait de passer +chez elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur +la chair, selon sa rude expression, tandis que, à cette heure, les +plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette +chère madame Rougon. --Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre, +on oublie ici la marche des heures. + +--Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la +jolie madame de Condamin. + +--Nous vous attendons à dîner demain, disait M. Delangre; mais à la +fortune du pot, nous ne faisons pas de façons comme vous. + +Marthe dut traverser cette ovation pour arriver près de sa mère. Elle +l'embrassa, et se retirait, lorsque Félicité la retint, cherchant +quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas: + +--Monsieur l'abbé, dit-elle en riant, êtes-vous un homme galant? + +L'abbé s'inclina. + +--Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui +demeurez dans la maison; cela ne vous dérangera pas, et il y a un bout +de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant. + +Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'était pas une petite +fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa mère ayant insisté, disant +qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abbé. +Et, comme celui-ci s'en allait avec elle, Félicité, qui les avait +accompagnés jusqu'au palier, répéta à l'oreille du prêtre avec un +sourire: + +--Rappelez-vous ce que j'ai dit.... Plaisez aux femmes, si vous voulez +que Plassans soit à vous. + + + +VII + + +Le soir même, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions, +voulant connaître les événements de la soirée. Elle répondit que +tout s'était passé comme à l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqué +d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abbé Faujas l'avait +accompagnée, en causant avec elle de choses insignifiantes. Mouret fut +très-contrarié de ce qu'il appelait «l'indolence» de sa femme. + +--On pourrait bien s'assassiner chez ta mère, dit-il en s'enfonçant la +tête dans l'oreiller d'un air furieux; ce n'est certainement pas toi +qui m'en apporterais la nouvelle. + +Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dîner, il cria à Marthe, du +plus loin qu'il l'aperçut: + +--Je le savais bien, tu as des yeux pour ne pas voir, ma bonne ... Ah! +que je te reconnais là! Rester la soirée entière dans un salon, sans +seulement te douter de ce qu'on a dit et fait autour de toi!... Mais +toute la ville en cause, entends-tu! Je n'ai pu faire un pas sans +rencontrer quelqu'un qui m'en parlât. + +--De quoi donc, mon ami? demanda Marthe étonnée. + +--Du beau succès de l'abbé Faujas, pardieu! On l'a mis à la porte du +salon vert. + +--Mais non, je t'assure; je n'ai rien vu de semblable. + +--Eh! je te l'ai dit, tu ne vois rien!... Sais-tu ce qu'il a fait à +Besançon, l'abbé? Il a étranglé un curé ou il a commis des faux. On ne +peut pas affirmer au juste ... N'importe, il paraît qu'on l'a joliment +arrangé. Il était vert. C'est un homme fini. + +Marthe avait baissé la tête, laissant son mari triompher de l'échec du +prêtre. Mouret était enchanté. + +--Je garde ma première idée, continua-t-il; ta mère doit manigancer +quelque chose avec lui. On m'a raconté qu'elle s'était montrée +très-aimable. C'est elle, n'est-ce pas, qui a prié l'abbé de +t'accompagner? Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela? + +Elle haussa doucement les épaules, sans répondre. + +--Tu es étonnante, vraiment! s'écria-t-il. Tous ces détails-là ont +beaucoup d'importance .... Ainsi, madame Paloque, que je viens de +rencontrer, m'a dit qu'elle était restée avec plusieurs dames, pour +voir comment l'abbé sortirait. Ta mère s'est servie de toi pour +protéger la retraite du calottin, tu ne comprends donc pas!... Voyons, +tâche de te souvenir; que t'a-t-il dit, en te ramenant ici? + +Il s'était assis devant sa femme, il la tenait sous l'interrogation +aiguë de ses petits yeux. + +--Mon Dieu, répondit-elle patiemment, il m'a dit des choses sans +importance, des choses comme tout le monde peut en dire ... Il a parlé +du froid, qui était très-vif; de la tranquillité de la ville pendant +la nuit; puis, je crois, de l'agréable soirée qu'il venait de passer. + +--Ah! le tartufe!... Et il ne t'a pas questionnée sur ta mère, sur les +gens qu'elle reçoit? + +--Non. D'ailleurs, le chemin n'est pas long, de la rue de la Banne +ici; nous n'avons pas mis trois minutes. Il marchait à côté de moi, +sans me donner le bras; il faisait de si grandes enjambées, que +j'étais presque forcée de courir ... Je ne sais ce qu'on a, à +s'acharner ainsi après lui. Il n'a pas l'air heureux. Il grelottait, +le pauvre homme, dans sa vieille soutane. + +Mouret n'était pas méchant. + +--Ça, c'est vrai, murmura-t-il; il ne doit pas avoir chaud, depuis +qu'il gèle. + +--Puis, continua Marthe, nous n'avons pas à nous plaindre de lui: il +paye exactement, il ne fait pas de tapage.... Où trouverais-tu un +aussi bon locataire? + +--Nulle part, je le sais.... Ce que j'en disais, tout à l'heure, +c'était pour te montrer combien peu tu fais attention, quand tu vas +quelque part. Autrement, je connais trop la clique que ta mère reçoit, +pour m'arrêter à ce qui sort du fameux salon vert. Toujours des +cancans, des menteries, des histoires bonnes à faire battre les +montagnes. L'abbé n'a sans doute étranglé personne, pas plus qu'il ne +doit avoir fait banqueroute.... Je le disais à madame Paloque: «Avant +de déshabiller les autres, on ferait bien de laver son propre linge +sale.» Tant mieux, si elle a pris cela pour elle! + +Mouret mentait, il n'avait pas dit cela à madame Paloque. Mais la +douceur de Marthe lui faisait quelque honte de la joie qu'il venait de +témoigner, au sujet des malheurs de l'abbé. Les jours suivants, il se +mit nettement du côté du prêtre. Ayant rencontré plusieurs personnages +qu'il détestait, M. de Bourdeu, M. Delangre, le docteur Porquier, leur +fit un magnifique éloge de l'abbé Faujas, pour ne pas dire comme eux, +pour les contrarier et les étonner. C'était, à l'entendre, un homme +tout à fait remarquable, d'un grand courage, d'une grande simplicité +dans la pauvreté. Il fallait qu'il y eût vraiment des gens bien +méchants. Et il glissait des allusions sur les personnes que +recevaient les Rougon, un tas d'hypocrites, de cafards, de sots +vaniteux, qui craignaient l'éclat de la véritable vertu. Au bout de +quelque temps, il avait fait absolument sienne la querelle de l'abbé, +il se servait de lui pour assommer la bande des Rastoil et la bande de +la sous-préfecture. + +--Si cela n'est pas pitoyable! disait-il parfois à sa femme, oubliant +que Marthe avait entendu un autre langage dans sa bouche; voir des +gens qui ont volé leur fortune on ne sait où, s'acharner ainsi après +un pauvre homme qui n'a pas seulement vingt francs pour s'acheter une +charretée de bois!... Non, vois-tu, ces choses-là me révoltent. Moi, +que diable! je puis me porter garant pour lui. Je sais ce qu'il fait, +je sais comment il est, puisqu'il habite chez moi. Aussi je ne leur +mâche pas la vérité, je les traite comme ils le méritent, lorsque je +les rencontre.... Et je ne m'en tiendrai pas là. Je veux que l'abbé +devienne mon ami. Je veux le promener à mon bras, sur le cours, pour +montrer que je ne crains pas d'être vu avec lui, tout honnête homme +et tout riche que je suis.... D'abord, je te recommande d'être +très-aimable pour ces pauvres gens. + +Marthe souriait discrètement. Elle était heureuse des bonnes +dispositions de son mari à l'égard de leurs locataires. Rose reçut +l'ordre de se montrer complaisante. Le matin, quand il pleuvait, elle +pouvait s'offrir pour faire les commissions de madame Faujas. Mais +celle-ci refusa toujours l'aide de la cuisinière. Cependant, elle +n'avait plus la raideur muette des premiers temps. Un matin, ayant +rencontré Marthe, qui descendait du grenier où l'on conservait les +fruits, elle causa un instant, elle s'humanisa même jusqu'à accepter +deux superbes poires. Ce furent ces deux poires qui devinrent +l'occasion d'une liaison plus étroite. + +L'abbé Faujas, de son côté, ne filait plus si rapidement le long de la +rampe. Le frôlement de sa soutane sur les marches avertissait Mouret, +qui, presque chaque jour maintenant, se trouvait au bas de l'escalier, +heureux de faire, comme il le disait, un bout de chemin avec lui. +Il l'avait remercié du petit service rendu à sa femme, tout en le +questionnant habilement pour savoir s'il retournerait chez les Rougon. +L'abbé s'était mis à sourire; il avouait sans embarras ne pas être +fait pour le monde. Mouret fut charmé; s'imaginant entrer pour quelque +chose dans la détermination de son locataire. Alors, il rêva de +l'enlever complètement au salon vert, de le garder pour lui. Aussi, +le soir où Marthe lui raconta que madame Faujas avait accepté deux +poires, vit-il là une heureuse circonstance qui allait faciliter ses +projets. + +--Est-ce que réellement ils n'allument pas de feu, au second, par le +froid qu'il fait? demanda-t-il devant Rose. + +--Dame! monsieur, répondit la cuisinière, qui comprit que la question +s'adressait à elle, ça serait difficile, puisque je n'ai jamais vu +apporter le moindre fagot. A moins qu'ils ne brûlent leurs quatre +chaises ou que madame Faujas ne monte du bois dans son panier. + +--Vous avez tort de rire, Rose, dit Marthe. Ces malheureux doivent +grelotter, dans ces grandes chambres. + +--Je crois bien, reprit Mouret: il y a eu dix degrés, la nuit +dernière, et l'on craint pour les oliviers. Notre pot à eau a gelé, en +haut.... Ici, la pièce est petite; on a chaud tout de suite. + +En effet, la salle à manger était soigneusement garnie de bourrelets, +de façon que pas un souffle d'air ne passait par les fentes des +boiseries. Un grand poêle de faïence entretenait là une chaleur de +baignoire. L'hiver, les enfants lisaient ou jouaient autour de la +table; tandis que Mouret, en attendant l'heure du coucher, forçait sa +femme à faire un piquet, ce qui était un véritable supplice pour elle. +Longtemps elle avait refusé de toucher aux cartes, disant qu'elle ne +savait aucun jeu; mais il lui avait appris le piquet, et dès lors elle +s'était résignée. + +--Tu ne sais pas, continua-t-il, il faut inviter les Faujas à venir +passer la soirée ici. Comme cela, ils se chaufferont au moins pendant +deux ou trois heures. Puis, ça nous fera une compagnie, nous nous +ennuierons moins.... Invite-les, toi; ils n'oseront pas refuser. + +Le lendemain, Marthe, ayant rencontré madame Faujas dans le vestibule, +fit l'invitation. La vieille dame accepta sur-le-champ, au nom de son +fils, sans le moindre embarras. + +--C'est bien étonnant qu'elle n'ait pas fait de grimaces, dit Mouret. +Je croyais qu'il aurait fallu les prier davantage. L'abbé commence à +comprendre qu'il a tort de vivre en loup. + +Le soir, Mouret voulut que la table fût desservie de bonne heure. Il +avait sorti une bouteille de vin cuit et fait acheter une assiettée de +petits gâteaux. Bien qu'il ne fût pas large, il tenait à montrer qu'il +n'y avait pas que les Rougon qui sussent faire les choses. Les gens du +second descendirent, vers huit heures. L'abbé Faujas avait une soutane +neuve. Cela surprit Mouret si fort, qu'il ne put que balbutier +quelques mots, en réponse aux compliments du prêtre. + +--Vraiment, monsieur l'abbé; tout l'honneur est pour nous.... Voyons, +mes enfants, donnez donc des chaises. + +On s'assit autour de la table. Il faisait trop chaud, Mouret ayant +bourré le poêle outre mesure, pour prouver qu'il ne regardait pas +à une bûche de plus. L'abbé Faujas se montra très-doux; il caressa +Désirée, interrogea les deux garçons sur leurs études. Marthe, +qui tricotait des bas, levait par instants les yeux, étonnée des +inflexions souples de cette voix étrangère, qu'elle n'était pas +habituée à entendre dans la paix lourde de la salle à manger. Elle +regardait en face le visage fort du prêtre, ses traits carrés; puis, +elle baissait de nouveau la tête, sans chercher à cacher l'intérêt +qu'elle prenait à cet homme si robuste et si tendre, qu'elle savait +très-pauvre. Mouret, maladroitement dévorait la soutane neuve du +regard; il ne put s'empêcher de dire avec un rire sournois: + +--Monsieur l'abbé, vous avez eu tort de faire toilette pour venir ici. +Nous sommes sans façon, vous le savez bien. + +Marthe rougit. Mais le prêtre raconta gaiement qu'il avait acheté +cette soutane dans la journée. Il la gardait pour faire plaisir à sa +mère, qui le trouvait plus beau qu'un roi, ainsi vêtu de neuf. + +--N'est-ce pas, mère? + +Madame Faujas fit un signe affirmatif, sans quitter son fils des yeux. +Elle s'était assise en face de lui, elle le regardait sous la clarté +crue de la lampe, d'un air d'extase. + +Puis, on causa de toutes sortes de choses. Il semblait que l'abbé +Faujas eût perdu sa froideur triste. Il restait grave, mais d'une +gravité obligeante, pleine de bonhomie. Il écouta Mouret, lui répondit +sur les sujets les plus insignifiants, parut s'intéresser à ses +commérages. Celui-ci en était venu à lui expliquer la façon dont il +vivait: + +--Ainsi, finit-il par dire, nous passons la soirée comme vous le voyez +là; jamais plus d'embarras. Nous n'invitons personne, parce qu'on est +toujours mieux en famille. Chaque soir, je fais un piquet avec ma +femme. C'est une vieille habitude, j'aurais de la peine à m'endormir +autrement. + +--Mais nous ne voulons pas vous déranger, s'écria l'abbé Faujas. Je +vous prie en grâce de ne pas vous gêner pour nous. + +--Non, non, que diable! je ne suis pas un maniaque; je n'en mourrai +pas, pour une fois. + +Le prêtre insista. Voyant que Marthe se défendait avec plus de +vivacité encore que son mari, il se tourna vers sa mère, qui restait +silencieuse, les deux mains croisées devant elle. + +--Mère, lui dit-il, faites donc un piquet avec monsieur Mouret. Elle +le regarda attentivement dans les yeux. Mouret continuait à s'agiter, +refusant, déclarant qu'il ne voulait pas troubler la soirée; mais, +quand le prêtre lui eut dit que sa mère était d'une jolie force, il +faiblit, il murmura: + +--Vraiment?... Alors, si madame le veut absolument, si cela ne +contrarie personne.... + +--Allons, mère, faites une partie, répéta l'abbé Faujas d'une voix +plus nette. + +--Certainement, répondit-elle enfin, ça me fera plaisir.... Seulement, +il faut que je change de place. + +--Pardieu! ce n'est pas difficile, reprit Mouret enchanté. Vous allez +changer de place avec votre fils.... Monsieur l'abbé, ayez donc +l'obligeance de vous mettre à côté de ma femme; madame va s'asseoir +là, à côté de moi.... Vous voyez, c'est parfait, maintenant. + +Le prêtre, qui s'était d'abord assis en face de Marthe, de l'autre +côté de la table, se trouva ainsi poussé auprès d'elle. Ils furent +même comme isolés à un bout, les joueurs ayant rapproché leurs chaises +pour engager la lutte. Octave et Serge venaient de monter dans leur +chambre. Désirée, comme à son habitude, dormait sur la table. Quand +dix heures sonnèrent, Mouret, qui avait perdu une première partie, ne +voulut absolument pas aller se coucher; il exigea une revanche. Madame +Faujas consulta son fils d'un regard; puis, de son air tranquille, +elle se mit à battre les cartes. Cependant, l'abbé échangeait à +peine quelques mots avec Marthe. Ce premier soir, il parla de choses +indifférentes, du ménage, du prix des vivres à Plassans, des soucis +que les enfants causent. Marthe répondait obligeamment, levant de +temps à autre son regard clair, donnant à la conversation un peu de sa +lenteur sage. + +Il était près d'onze heures, lorsque Mouret jeta ses cartes avec +quelque dépit. + +--Allons, j'ai encore perdu, dit-il. Je n'ai pas eu une belle carte +de la soirée. Demain, j'aurai peut-être plus de chance.... A demain, +n'est-ce pas, madame? + +Et comme l'abbé Faujas s'excusait, disant qu'ils ne voulaient pas +abuser, qu'ils ne pouvaient les déranger ainsi chaque soir: + +--Mais vous ne nous dérangez pas! s'écria-t-il; vous nous faites +plaisir.... D'ailleurs, que diable! je perds, madame ne peut me +refuser une partie. + +Quand ils eurent accepté et qu'ils furent remontés, Mouret bougonna, +se défendit d'avoir perdu. Il était furieux. + +--La vieille est moins forte que moi, j'en suis sûr, dit-il à sa +femme. Seulement elle a des yeux! C'est à croire qu'elle triche, ma +parole d'honneur!... Demain, il faudra voir. + +Dès lors, chaque jour, régulièrement, les Faujas descendirent passer +la soirée avec les Mouret. Il s'était engagé une bataille formidable +entre la vieille dame et son propriétaire. Elle semblait se jouer de +lui, le laisser gagner juste assez pour ne pas le décourager; ce qui +l'entretenait dans une rage sourde, d'autant plus qu'il se piquait de +jouer fort joliment le piquet. Lui, rêvait de la battre pendant des +semaines entières, sans lui laisser prendre une partie. Elle, gardait +un sang-froid merveilleux; son visage carré de paysanne restait +muet, ses grosses mains abattaient les cartes avec une force et une +régularité de machine. Dès huit heures, ils s'asseyaient tous deux à +leur bout de table, s'enfonçant dans leur jeu, ne bougeant plus. + +A l'autre bout, aux deux côtés du poêle, l'abbé Faujas et Marthe +étaient comme seuls. L'abbé avait un mépris d'homme et de prêtre pour +la femme; il l'écartait, ainsi qu'un obstacle honteux, indigne des +forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus +rude. Et Marthe, alors, prise d'une anxiété étrange, levait les yeux, +avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si +quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. D'autres fois, au milieu +d'un rire, elle s'arrêtait brusquement, en apercevant sa soutane; elle +s'arrêtait, embarrassée, étonnée de parler ainsi avec un homme qui +n'était pas comme les autres. L'intimité fut longue à s'établir entre +eux. + +Jamais l'abbé Faujas n'interrogea nettement Marthe sur son mari, ses +enfants, sa maison. Peu à peu, il n'en pénétra pas moins dans les plus +minces détails de leur histoire et de leur existence actuelle. Chaque +soir, pendant que Mouret et madame Faujas se battaient rageusement, il +apprenait quelque fait nouveau. Une fois, il fit la remarque que les +deux époux se ressemblaient étonnamment. + +--Oui, répondit Marthe avec un sourire; quand nous avions vingt ans, +on nous prenait pour le frère et la soeur. C'est même un peu ce qui a +décidé notre mariage; on plaisantait, on nous mettait toujours à côté +l'un de l'autre, on nous disait que nous ferions un joli couple. La +ressemblance était si frappante, que le digne monsieur Compan, qui +pourtant nous connaissait, hésitait à nous marier. + +--Mais vous êtes cousin et cousine? demanda le prêtre. + +--En effet, dit-elle en rougissant légèrement, mon mari est un +Macquart, moi je suis une Rougon. + +Elle se tut un instant, gênée, devinant que le prêtre connaissait +l'histoire de sa famille, célèbre à Plassans. Les Macquart étaient une +branche bâtarde des Rougon. + +--Le plus singulier, reprit-elle pour cacher son embarras, c'est que +nous ressemblons tous les deux à notre grand'mère. La mère de mon mari +lui a transmis cette ressemblance, tandis que, chez moi, elle s'est +reproduite à distance. On dirait qu'elle a sauté par-dessus mon père. + +Alors l'abbé cita un exemple semblable dans sa famille. Il avait une +soeur qui était, paraissait-il, le vivant portrait du grand-père de sa +mère. La ressemblance, dans ce cas, avait sauté deux générations, +Et sa soeur rappelait en tout le bon-homme par son caractère, les +habitudes, jusqu'aux gestes et au son de la voix. + +--C'est comme moi, dit Marthe, j'entendais dire, quand j'étais petite: +«C'est tante Dide tout craché.» La pauvre femme est aujourd'hui aux +Tulettes; elle n'avait jamais eu la tête bien forte.... Avec l'âge, je +suis devenue tout à fait calme, je me suis mieux portée; mais, je me +souviens, à vingt ans, je n'était guère solide, j'avais des vertiges, +des idées baroques. Tenez, je ris encore, quand je pense quelle +étrange gamine je faisais. + +--Et votre mari? + +--Oh! lui tient de son père, un ouvrier chapelier, une nature sage et +méthodique.... Nous nous ressemblions de visage; mais pour le dedans, +c'était autre chose.... A la longue, nous sommes devenus tout à +fait semblables. Nous étions si tranquilles, dans nos magasins de +Marseille! J'ai passé là quinze années qui m'ont appris à être +heureuse, chez moi, au milieu de mes enfants. + +L'abbé Faujas, chaque fois qu'il la mettait sur ce sujet, sentait en +elle une légère amertume. Elle était certainement heureuse, comme elle +le disait; mais il croyait deviner d'anciens combats dans cette nature +nerveuse, apaisée aux approches de la quarantaine. Et il s'imaginait +ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs +connaissances jugeaient faits l'un pour l'autre, tandis que, au fond +de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés +et toujours révoltés, irritaient l'antagonisme de deux tempéraments +différents. Puis, il s'expliquait les détentes fatales d'une vie +réglée, l'usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce, +l'assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en +quinze années, mangée modestement au fond d'un quartier désert de +petite ville. Aujourd'hui, bien qu'ils fussent encore jeunes tous +les deux, il ne semblait plus y avoir en eux que des cendres. L'abbé +essaya habilement de savoir si Marthe était résignée. Il la trouvait +très-raisonnable. + +--Non, disait-elle, je me plais chez moi; mes enfants me suffisent. +Je n'ai jamais été très-gaie. Je m'ennuyais un peu, voilà tout; il +m'aurait fallu une occupation d'esprit que je n'ai pas trouvée ... +Mais à quoi bon? Je me serais peut-être cassé la tête. Je ne pouvais +seulement pas lire un roman, sans avoir des migraines affreuses; +pendant trois nuits, tous les personnages me dansaient dans la +cervelle.... Il n'y a que la couture qui ne m'a jamais fatiguée. Je +reste chez moi, pour éviter tous ces bruits du dehors, ces commérages, +ces niaiseries qui me fatiguent. + +Elle s'arrêtait parfois, regardait Désirée endormie sur la table, +souriant dans son sommeil de son sourire d'innocente. + +--Pauvre enfant! murmurait-elle, elle ne peut pas même coudre, elle a +des vertiges tout de suite.... Elle n'aime que les bêtes. Quand elle +va passer un mois chez sa nourrice, elle vit dans la basse-cour, et +elle me revient les joues roses, toute bien portante. + +Et elle reparlait souvent des Tulettes, avec une peur sourde de la +folie. L'abbé Faujas sentit ainsi un étrange effarement, au fond de +cette maison si paisible. Marthe aimait certainement son mari d'une +bonne amitié; seulement, il entrait dans son affection une crainte des +plaisanteries de Mouret, de ses taquineries continuelles. Elle était +aussi blessée de son égoïsme, de l'abandon où il la laissait; elle lui +gardait une vague rancune de la paix qu'il avait faite autour d'elle, +de ce bonheur dont elle se disait heureuse. Quand elle parlait de son +mari, elle répétait: + +--Il est très-bon pour nous.... Vous devez l'entendre crier +quelquefois; c'est qu'il aime l'ordre en toutes choses, voyez-vous, +jusqu'à en être ridicule, souvent; il se fâcha pour un pot de fleurs +dérangé dans le jardin, pour un jouet qui traîne sur le parquet ... +Autrement, il a bien raison de n'en faire qu'à sa tête. Je sais qu'on +lui en veut, parce qu'il a amassé quelque argent, et qu'il continue +à faire, de temps à autre, de bons coups, tout en se moquant des +bavardages.... On le plaisante aussi à cause de moi. On dit qu'il +est avare, qu'il me tient à la maison, qu'il me refuse jusqu'à des +bottines. Ce n'est pas vrai. Je suis absolument libre. Sans doute, il +préfère me trouver ici, quand il rentre, au lieu de me savoir toujours +par les rues, à me promener ou à rendre des visites. D'ailleurs, il +connaît mes goûts. Qu'irais-je chercher au dehors? + +Lorsqu'elle défendait Mouret contre les bavardages de Plassans, elle +mettait dans ses paroles une vivacité soudaine, comme si elle avait eu +le besoin de le défendre également contre des accusations secrètes qui +montaient d'elle-même; et elle revenait avec une inquiétude nerveuse à +cette vie du dehors. Elle semblait se réfugier dans l'étroite salle +à manger, dans le vieux jardin aux grands buis, prise de la peur de +l'inconnu, doutant de ses forces, redoutant quelque catastrophe. Puis, +elle souriait de cette épouvante d'enfant; elle haussait les épaules, +se remettait lentement à tricoter son bas ou à raccommoder quelque +vieille chemise. Alors, l'abbé Faujas n'avait plus devant lui qu'une +bourgeoise froide, au teint reposé, aux yeux pâles, qui mettait dans +la maison une odeur de linge frais et de bouquet cueilli à l'ombre. + +Deux mois se passèrent ainsi. L'abbé Faujas et sa mère étaient entrés +dans les habitudes des Mouret. Le soir, chacun avait sa place marquée +autour de la table; la lampe était à la même place, les mêmes mots +des joueurs tombaient dans les mêmes silences, dans les mêmes paroles +adoucies du prêtre et de Marthe. Mouret, lorsque madame Faujas ne +l'avait pas trop brutalement battu, trouvait ses locataires «des gens +très comme il faut» Toute sa curiosité de bourgeois inoccupé s'était +calmée dans le souci des parties de la soirée; il n'épiait plus +l'abbé, disant que maintenant il le connaissait bien, qu'il le tenait +pour un brave homme. + +--Eh! laissez-moi donc tranquille! criait-il à ceux qui attaquaient +l'abbé Faujas devant lui. Vous faites un tas d'histoires, vous allez +chercher midi à quatorze heures, lorsqu'il est si aisé d'expliquer les +choses simplement.... Que diable! je le sais sur le bout du doigt. Il +me fait l'amitié de venir passer toutes ses soirées avec nous.... +Ah! ce n'est pas un homme qui se prodigue, je comprends qu'on lui en +veuille et qu'on l'accuse de fierté. + +Mouret jouissait d'être le seul dans Plassans qui pût se vanter de +connaître l'abbé Faujas; il abusait même un peu de cet avantage. +Chaque fois qu'il rencontrait madame Rougon, il triomphait, il lui +donnait à entendre qu'il lui avait volé son invité. Celle-ci se +contentait de sourire finement. Avec ses intimes, Mouret poussait les +confidences plus loin: il murmurait que ces diables de prêtres +ne peuvent rien faire de la même façon que les autres hommes; il +racontait alors des petits détails, la façon dont l'abbé buvait, dont +il parlait aux femmes, dont il tenait les genoux écartés sans jamais +croiser les jambes; légères anecdotes où il mettait son effarement +inquiet de libre-penseur en face de cette mystérieuse soutane tombant +jusqu'aux talons de son hôte. + +Les soirées se succédant, on était arrivé aux premiers jours de +février. Dans leur tête-à-tête, il semblait que l'abbé Faujas évitât +soigneusement de causer religion avec Marthe. Elle lui avait dit une +fois, presque gaiement: + +--Non, monsieur l'abbé, je ne suis pas dévote, je ne vais pas souvent +à l'église.... Que voulez-vous? À Marseille, j'étais toujours +très-occupée; maintenant, j'ai la paresse de sortir. Puis, je dois +vous l'avouer, je n'ai pas été élevée dans des idées religieuses. Ma +mère disait que le bon Dieu venait chez nous. + +Le prêtre s'était incliné sans répondre, voulant faire entendre par +là qu'il préférait ne pas causer de ces choses, en de telles +circonstances. Cepandant, un soir, il traça le tableau du secours +inespéré que les âmes souffrantes trouvent dans la religion. Il était +question d'une pauvre femme que des revers de toute sorte venaient de +conduire au suicide. + +--Elle a eu tort de désespérer, dit le prêtre de sa voix profonde. +Elle ignorait sans doute les consolations de la prière. J'en ai vu +souvent venir à nous, pleurantes, brisées, et elles s'en allaient avec +une résignation vainement cherchée ailleurs, une joie de vivre. C'est +qu'elles s'étaient agenouillées, qu'elles avaient goûté le bonheur de +s'humilier dans un coin perdu de l'église. Elles revenaient, elles +oubliaient tout, elles étaient à Dieu. + +Marthe avait écouté d'un air rêveur ces paroles, dont les derniers +mots s'alanguirent sur un ton de félicité extra-humaine. + +--Oui, ce doit être un bonheur, murmura-t-elle comme se parlant à +elle-même; j'y ai songé parfois, mais j'ai toujours eu peur. + +L'abbé ne touchait que très-rarement à de tels sujets; au contraire, +il parlait souvent charité. Marthe était très-bonne; les larmes +montaient à ses yeux, au récit de la moindre infortune. Lui, +paraissait se plaire, à la voir ainsi frisonnante de pitié; il avait +chaque soir quelque nouvelle histoire touchante, il la brisait d'une +compassion continue qui la faisait s'abandonner. Elle laissait tomber +son ouvrage, joignait les mains, la face toute douloureuse, le +regardant, pendant qu'il entrait dans des détails navrants sur les +gens qui meurent de faim, sur les malheureux que la misère pousse aux +méchantes actions. Alors elle lui appartenait, il aurait fait d'elle +ce qu'il aurait voulu. Et souvent, à l'autre bout de la salle, une +querelle éclatait, entre Mouret et madame Faujas, sur un quatorze de +rois annoncé à tort ou sur une carte reprise dans un écart. + +Ce fut vers le milieu de février qu'une déplorable aventure vint +consterner Plassans. On découvrit qu'une bande de toutes jeunes +filles, presque des enfants, avaient glissé à la débauche en +galopinant dans les rues; et l'affaire n'était pas seulement entre +gamins du même âge, on disait que des personnages bien posés allaient +se trouver compromis. Pendant huit jours, Marthe fut très-frappée de +cette histoire, qui faisait un bruit énorme; elle connaissait une des +malheureuses, une blondine qu'elle avait souvent caressée et qui était +la nièce de sa cuisinière Rose; elle ne pouvait plus penser à cette +pauvre petite, disait-elle, sans avoir un frisson par tout le corps. + +--Il est fâcheux, lui dit un soir l'abbé Faujas, qu'il n'y ait pas +à Plassans une maison pieuse, sur le modèle de celle qui existe à +Besançon. + +Et pressé de questions par Marthe, il lui dit ce qu'était cette +maison pieuse. Il s'agissait d'une sorte de crèche pour les filles +d'ouvriers, pour celles qui ont de huit à quinze ans, et que les +parents sont obligés de laisser seules au logis, en se rendant à leur +ouvrage. On les occupait, dans la journée, à des travaux de couture; +puis, le soir, on les rendait aux parents, lorsque ceux-ci rentraient +chez eux. De cette façon, les pauvres enfants grandissaient loin +du vice, au milieu des meilleurs exemples. Marthe trouva l'idée +généreuse. Peu à peu, elle en fut envahie au point qu'elle ne parlait +plus que de la nécessité de créer à Plassans une maison semblable. + +--On la placerait sous le patronage de la Vierge, insinuait l'abbé +Faujas. Mais que de difficultés à vaincre! Vous ne savez pas les +peines que coûte la moindre bonne oeuvre. Il faudrait, pour conduire à +bien une telle oeuvre, un coeur maternel, chaud, tout dévoué. + +Marthe baissait la tête, regardait Désirée endormie à son côté, +sentait des larmes au bord de ses paupières. Elle s'informait des +démarches à faire, des frais d'établissement, des dépenses annuelles. + +--Voulez-vous m'aider? demanda-t-elle un soir brusquement au prêtre. + +L'abbé Faujas, gravement, lui prit une main, qu'il garda un instant +dans la sienne, en murmurant qu'elle avait une des plus belles +âmes qu'il eût encore rencontrées. Il acceptait, mais il comptait +absolument sur elle; lui, pouvait bien peu. C'était elle qui +trouverait dans la ville des dames pour former un comité, qui +réunirait les souscriptions, qui se chargerait, en un mot, des détails +si délicats, si laborieux d'un appel à la charité publique. Et il lui +donna un rendez-vous, dès le lendemain, à Saint-Saturnin, pour la +mettre en rapport avec l'architecte du diocèse, qui pourrait, beaucoup +mieux que lui, la renseigner sur les dépenses. + +Ce soir-là, en se couchant, Mouret était fort gai. Il n'avait pas +laissé prendre une partie à madame Faujas. + +--Tu as l'air tout heureux, ma bonne, dit-il à sa femme. Hein! tu +as vu comme je lui ai flanqué sa quinte par terre? Elle en était +retournée, la vieille! + +Et, comme Marthe sortait d'une armoire une robe de soie, il lui +demanda avec surprise si elle comptait sortir le lendemain. Il n'avait +rien entendu, en bas. + +--Oui, répondit-elle, j'ai des courses; j'ai un rendez-vous à +l'église, avec l'abbé Faujas, pour des choses que je te dirai. + +Il resta planté devant elle, stupéfait, la regardant, pour voir si +elle ne se moquait pas du lui. Puis, sans se fâcher, de son air +goguenard: + +--Tiens, tiens, murmura-t-il, je n'avais pas vu ça. Voilà que tu +donnes dans la calotte, maintenant. + + + + +VIII + + +Marthe, le lendemain, alla d'abord chez sa mère. Elle lui expliqua la +bonne oeuvre dont elle rêvait. Comme la vieille dame hochait la tête +en souriant, elle se fâcha presque; elle lui fit entendre qu'elle +avait peu de charité. + +--C'est une idée de l'abbé Faujas, ça, dit brusquement Félicité. + +--En effet, murmura Marthe, surprise: nous en avons longuement causé +ensemble. Comment le savez-vous? + +Madame Rougon eut un léger haussement d'épaules, sans répondre plus +nettement. Elle reprit avec vivacité: + +--Eh bien, ma chérie, tu as raison! il faut t'occuper, et ce que tu as +trouvé là est très-bien. Ça me chagrine vraiment de te voir toujours +enfermée dans cette maison retirée, qui sent la mort. Seulement, ne +compte pas sur moi, je ne veux être pour rien dans ton affaire. On +dirait que c'est moi qui fais tout, que nous nous sommes entendues +pour imposer nos idées à la ville. Je désire, au contraire, que +tu aies tout le bénéfice de ta bonne pensée. Je t'aiderai de mes +conseils, si tu y consens, mais pas davantage. + +--J'avais pourtant compté sur vous pour faire partie du comité +fondateur, dit Marthe, que la pensée d'être seule, dans une si grosse +aventure, effrayait un peu. + +--Non, non, ma présence gâterait les choses, je t'assure. Dis au +contraire bien haut que je ne puis être du comité, que je t'ai refusé, +en prétextant des occupations. Laisse entendre même que je n'ai pas +foi dans ton projet.... Cela décidera ces dames, tu verras.... Elles +seront enchantées d'être d'une bonne oeuvre dont je ne serai pas. Vois +madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois également +madame Paloque, mais la dernière; elle sera flattée, elle te servira +plus que toutes les autres.... Et si tu te trouvais embarrassée, viens +me consulter. + +Elle reconduisit sa fille jusque sur l'escalier. Puis, la regardant en +face, avec son sourire pointu de vieille: + +--Il se porte bien, ce cher abbé? demanda-t-elle. + +--Très-bien, répondit Marthe tranquillement. Je vais à Saint-Saturnin, +où je dois voir l'architecte du diocèse. + +Marthe et le prêtre avaient pensé que les choses étaient encore +trop en l'air pour déranger l'architecte. Ils comptaient se ménager +simplement une rencontre avec ce dernier, qui se rendait chaque jour +à Saint-Saturnin, où l'on réparait justement une chapelle. Ils +pourraient l'y consulter comme par hasard. Marthe, ayant traversé +l'église, aperçut l'abbé Faujas et M. Lieutaud, causant sur un +échafaudage, d'où ils se hâtèrent de descendre. Une des épaules de +l'abbé était toute blanche de plâtre; il s'intéressait aux travaux. + +A cette heure de l'après-midi, il n'y avait pas une dévote, la nef et +les bas-côtés étaient déserts, encombrés d'une débandade de chaises +que deux bedeaux rangeaient bruyamment. Des maçons s'appelaient du +haut des échelles, au milieu d'un bruit de truelles grattant les +murs. Saint-Saturnin n'avait rien de religieux, si bien que Marthe +ne s'était pas même signée. Elle s'assit devant la chapelle en +réparation, entre l'abbé Faujas et M. Lieutaud, comme elle l'aurait +fait dans le cabinet de travail de celui-ci, si elle était allée +prendre son avis chez lui. + +L'entretien dura une bonne demi-heure. L'architecte se montra +très-complaisant; son opinion fut qu'il ne fallait pas bâtir un local +pour l'oeuvre de la Vierge, ainsi que l'abbé appelait l'établissement +projeté. Cela reviendrait bien trop cher. Il était préférable +d'acheter une bâtisse toute faite, qu'on approprierait aux besoins de +l'oeuvre. Et il indiqua même, dans le faubourg, un ancien pensionnat, +où s'était ensuite établi un marchand de fourrages, et qui était +à vendre. Avec quelques milliers de francs, il se faisait fort +de transformer complètement cette ruine; il promettait même des +merveilles, une entrée élégante, de vastes salles, une cour plantée +d'arbres. Peu à peu, Marthe et le prêtre avaient élevé la voix, ils +discutaient les détails sous la voûte sonore de la nef, tandis que +M. Lieutaud, du bout de sa canne, égratignait les dalles, pour leur +donner une idée de la façade. + +--Alors, c'est convenu, monsieur, dit Marthe en prenant congé de +l'architecte; vous ferez un petit devis, de façon que nous sachions +à quoi nous en tenir.... Et veuillez nous garder le secret, n'est-ce +pas? + +L'abbé Faujas voulut l'accompagner jusqu'à la petite porte de +l'église. Comme ils passaient ensemble devant le maître-autel, et +qu'elle continuait à s'entretenir vivement avec lui, elle fut toute +surprise de ne plus le trouver à son côté; elle le chercha, elle +l'aperçut, plié en deux, en face de la grande croix cachée dans son +étui de mousseline. Ce prêtre, qui s'inclinait ainsi, couvert de +plâtre, lui causa une singulière sensation. Elle se rappela où elle +était, regardant autour d'elle d'un air inquiet, étouffant le bruit +de ses pas. A la porte, l'abbé, devenu très-grave, lui tendit +silencieusement son doigt mouillé d'eau bénite. Elle se signa, toute +troublée Le double battant rembourré retomba derrière elle doucement, +avec un soupir étouffé. + +De là, Marthe alla chez madame de Condamin. Elle était heureuse de +marcher au grand air, dans les rues; les quelques courses qui lui +restaient à faire, lui semblaient une partie de plaisir. Madame de +Condamin la reçut avec des étonnements d'amitié. Cette chère madame +Mouret venait si rarement! Lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait, elle +se déclara enchantée, prête à tous les dévouements. Elle était vêtue +d'une délicieuse robe mauve à noeuds de ruban gris-perle, dans un +boudoir où elle jouait à la Parisienne exilée en province. + +--Que vous avez bien fait de compter sur moi! dit-elle en serrant les +mains de Marthe. Ces pauvres filles, qui leur viendra donc en aide, si +ce n'est nous autres, qu'on accuse de leur donner le mauvais exemple +du luxe.... Puis c'est affreux de penser que l'enfance est exposée à +toutes ces vilaines choses. J'en ai été malade.... Disposez absolument +de moi. + +Et quand Marthe lui eut appris que sa mère ne pouvait faire partie du +comité, elle redoubla encore de bon vouloir. + +--C'est bien fâcheux qu'elle ait tant d'occupations, reprit-elle avec +une pointe d'ironie; elle nous aurait été d'un grand secours.... Mais +que voulez-vous? nous ferons ce que nous pourrons. J'ai quelques amis. +J'irai voir Monseigneur; je remuerai ciel et terre, s'il le faut.... +Nous réussirons, je vous le promets. + +Elle ne voulut écouter aucun détail d'aménagement ni de dépense. On +trouverait toujours l'argent nécessaire. Elle entendait que l'oeuvre +fit honneur au comité, que tout y fût beau et confortable. Elle ajouta +en riant qu'elle perdait la tête au milieu des chiffres, qu'elle se +chargeait particulièrement des premières démarches, de la conduite +générale du projet. Cette chère madame Mouret n'était pas habituée à +solliciter; elle l'accompagnerait dans ses courses, elle pourrait même +lui en épargner plusieurs. Au bout d'un quart d'heure, l'oeuvre fut sa +chose propre, et c'était elle qui donnait des instructions à Marthe. +Celle-ci allait se retirer, lorsque M. de Condamin entra; elle +resta, gênée, n'osant plus parler de l'objet de sa visite, devant le +conservateur des eaux et forêts, qui était, disait-on, compromis dans +l'affaire de ces pauvres filles, dont la honte occupait la ville. + +Ce fut madame de Condamin qui expliqua la grande idée à son mari, qui +se montra parfait de tranquillité et de bons sentiments. Il trouva la +chose excessivement morale. + +--C'est une idée qui ne pouvait venir qu'à une mère, dit-il gravement, +sans qu'il fût possible de deviner s'il ne se moquait pas; Plassans +vous devra de bonnes moeurs, madame. + +--Je vous avoue que j'ai simplement ramassé l'idée, répondit Marthe, +gênée par ces éloges; elle m'a été inspirée par une personne que +j'estime beaucoup. + +--Quelle personne? demanda curieusement madame de Condamin. + +--Monsieur l'abbé Faujas. + +Et Marthe, avec une grande simplicité, dit tout le bien qu'elle +pensait du prêtre. Elle ne fit d'ailleurs aucune allusion aux mauvais +bruits qui avaient couru; elle le donna comme un homme digne de tous +les respects, auquel elle était heureuse d'ouvrir sa maison. Madame de +Condamin écoutait en faisant de petits signes de tête. + +--Je l'ai toujours dit, s'écria-t-elle, l'abbé Faujas est un prêtre +très-distingué ... Si vous saviez comme il y a de méchantes gens! Mais +depuis que vous le recevez, on n'ose plus parler. Cela a coupé court à +toutes les mauvaises suppositions.... Alors, vous dites que l'idée est +de lui? Il faudra le décider à se mettre en avant. Jusque-là, il est +entendu que nous serons discrètes.... Je vous assure, je l'ai toujours +aimé et défendu, ce prêtre.... + +--J'ai causé avec lui, il m'a semblé tout à fait bon enfant, +interrompit le conservateur des eaux et forêts. + +Mais sa femme le fit taire d'un geste; elle le traitait en valet, +souvent. Dans le mariage louche que l'on reprochait à M. de Condamin, +il était arrivé que lui seul portait la honte; la jeune femme qu'il +avait amenée on ne savait d'où, s'était fait pardonner et aimer +de toute la ville, par une bonne grâce, par une beauté aimable, +auxquelles les provinciaux sont plus sensibles qu'on ne le pense. Il +comprit qu'il était de trop dans cet entretien vertueux. + +--Je vous laisse avec le bon Dieu, dit-il d'un air légèrement +ironique. Je vais fumer un cigare ... Octavie, n'oublie pas de +t'habiller de bonne heure; nous allons à la sous-préfecture, ce soir. + +Quand il ne fut plus là, les deux femmes causèrent encore un instant, +revenant sur ce qu'elles avaient déjà dit, s'apitoyant sur les pauvres +jeunes filles qui tournent mal, s'excitant de plus en plus à les +mettre à l'abri de toutes les séductions. Madame de Condamin parlait +très-éloquemment contre la débauche. + +--Eh bien! c'est convenu, dit-elle en serrant une dernière fois la +main de Marthe, je suis à vous au premier appel ... Si vous allez voir +madame Rastoil et madame Delangre, dites-leur que je me charge de +tout; elles n'auront qu'à nous apporter leurs noms ... Mon idée est +bonne, n'est-ce pas? Nous ne nous en écarterons pas d'une ligne ... +Mes compliments à l'abbé Faujas. + +Marthe se rendit immédiatement chez madame Delangre, puis chez madame +Rastoil. Elle les trouva polies, mais plus froides que madame de +Condamin. Toutes deux discutèrent le côté pécuniaire du projet; il +faudrait beaucoup d'argent, jamais la charité publique ne fournirait +les sommes nécessaires, on risquait d'aboutir à quelque dénoûment +ridicule. Marthe les rassura, leur donna des chiffres. Alors, elles +voulurent savoir quelles dames avaient déjà consenti à faire partie du +comité. Le nom de madame de Condamin les laissa muettes. Puis, quand +elles surent que madame Rougon s'était excusée, elles se firent plus +aimables. + +Madame Delangre avait reçu Marthe dans le cabinet de son mari. +C'était une petite femme pâle, d'une douceur de servante, dont les +débordements étaient restés légendaires à Plassans. + +--Mon Dieu, murmura-t-elle enfin, je ne demande pas mieux. Ce serait +une école de vertu pour la jeunesse ouvrière. On sauverait bien de +faibles âmes. Je ne puis refuser, car je sens que je vous serai +très-utile par mon mari que ses fonctions de maire mettent en +continuel rapport avec tous les gens influents. Seulement je vous +demande jusqu'à demain pour vous donner une réponse définitive. Notre +situation nous engage à beaucoup de prudence, et je veux consulter +monsieur Delangre. + +Chez madame Rastoil, Marthe trouva une femme tout aussi molle, +très-prude, cherchant des mots purs pour parler des malheureuses qui +oublient leurs devoirs. Elle était grasse, celle-ci, et elle brodait +une aube très-riche, entre ses deux filles. Elle les avait fait +sortir, dès les premiers mots. + +--Je vous remercie d'avoir songé à moi, dit-elle; mais, vraiment, je +suis bien embarrassée. Je fais partie déjà de plusieurs comités, je +ne sais si j'aurais le temps ... J'avais eu la même pensée que vous; +seulement, mon projet était plus large, plus complet peut-être. Il y a +un grand mois que je me promets d'en aller parler à Monseigneur, sans +jamais trouver une minute. Enfin, nous pourrons unir nos efforts. Je +vous dirai ma façon de voir, car je crois que vous êtes dans l'erreur +sur beaucoup de points ... Puisqu'il le faut, je me dévouerai encore. +Mon mari me le disait hier: «Vraiment vous n'êtes plus à vos affaires, +vous êtes toute à celles des autres.» + +Marthe la regardait curieusement, en songeant à son ancienne liaison +avec M. Delangre, dont on faisait encore des gorges chaudes dans les +cafés du cours Sauvaire. La femme du maire et la femme du président +avaient accueilli le nom de l'abbé Faujas avec une grande +circonspection; la seconde surtout. Marthe s'était même un peu piquée +de cette méfiance, au sujet d'une personne dont elle répondait; aussi +avait-elle insisté sur les belles qualités de l'abbé, ce qui avait +obligé les deux femmes à convenir du mérite de ce prêtre, vivant dans +la retraite et soutenant sa mère. + +En sortant de chez madame Rastoil, Marthe n'eut qu'à traverser la +chaussée pour se rendre chez madame Paloque, qui demeurait de l'autre +côté de la rue Balande. Il était sept heures; mais elle désirait se +débarrasser de cette dernière course, quitte à faire attendre Mouret +et à être grondée par lui. Les Paloque allaient se mettre à table, +dans une salle à manger froide, où se sentait la gêne de province, une +gêne propre, soigneusement cachée. Madame Paloque se hâta de couvrir +la soupe qu'elle allait servir, contrariée d'être ainsi trouvée à +table. Elle fut très-polie, presque humble, inquiète au fond d'une +visite qu'elle n'attendait guère. Son mari, le juge, resta devant son +assiette vide, les mains sur les genoux. + +--Des petites coquines! s'écria-t-il, lorsque Marthe eut parlé des +filles du vieux quartier. J'ai eu de jolis détails, aujourd'hui, +au palais. Ce sont elles qui ont provoqué à la débauche des gens +très-honorables ... Vous avez tort, madame, de vous intéresser à cette +vermine-là. + +--D'ailleurs, dit à son tour madame Paloque, j'ai grand'peur de ne +vous être d'aucune utilité. Je ne connais personne. Mon mari se ferait +plutôt couper une main que de solliciter la moindre chose. Nous nous +sommes mis à l'écart, par dégoût de toutes les injustices que nous +avons vues. Nous vivons modestement ici, bien heureux qu'on nous +oublie ... Tenez, on offrirait de l'avancement à mon mari qu'il +refuserait, maintenant. N'est-ce pas, mon ami? + +Le juge branla la tête d'un air d'assentiment. Tous deux échangeaient +un mince sourire, et Marthe resta embarrassée, en face de ces deux +affreux visages, couturés, livides de bile, qui s'entendaient si +bien dans cette comédie d'une résignation menteuse. Elle se rappela +heureusement les conseils de sa mère. + +--J'avais cependant compté sur vous, dit-elle en se faisant +très-aimable. Nous aurons toutes ces dames, madame Delangre, madame +Rastoil, madame de Condamin; mais, entre nous, ces dames ne +donneront guère que leurs noms. J'aurais voulu trouver une personne +très-respectable, très-dévouée, qui prît la chose plus à coeur, et +j'avais pensé que vous voudriez bien être cette personne ... Songez +quelle reconnaissance Plassans nous devra, si nous menons à bien un +tel projet! + +--Certainement, certainement, murmura madame Paloque, ravie de ces +bonnes paroles. + +--Puis, vous avez tort de vous croire sans aucun pouvoir. On sait que +monsieur Paloque est très-bien vu à la sous- préfecture. Entre nous, +on lui réserve la succession de monsieur Rastoil. Ne vous défendez +pas; vos mérites sont connus, vous avez beau vous cacher. Et, tenez, +voilà une excellente occasion pour madame Paloque de sortir un peu de +l'ombre où elle se tient, de faire voir quelle femme de tête et de +coeur il y a en elle. + +Le juge s'agitait beaucoup. Il regardait sa femme de ses yeux +clignotants. + +--Madame Paloque n'a pas refusé, dit-il. --Non, sans doute, reprit +celle-ci. Puisque vous avez véritablement besoin de moi, cela suffit. +Je vais peut-être commettre encore une bêtise, me donner bien du mal, +pour ne jamais en être récompensée. Demandez à monsieur Paloque tout +le bien que nous avons fait, sans rien dire. Vous voyez où cela nous +a menés... N'importe, on ne peut pas se changer, n'est-ce pas? Nous +serons des dupes jusqu'à la fin ... Comptez sur moi, chère madame. + +Les Paloque se levèrent, et Marthe prit congé d'eux, en les remerciant +de leur dévouement. Comme elle restait un instant sur le palier, pour +retirer le volant de sa robe pris entre la rampe et les marches, elle +les entendit causer vivement, derrière la porte. + +--Ils viennent te chercher parce qu'ils ont besoin de toi, disait le +juge d'une voix aigre. Tu seras leur bête de somme. + +--Parbleu! répondait sa femme; mais si tu crois qu'ils ne payeront pas +ça avec le reste! + +Lorsque Marthe rentra enfin chez elle, il était près de huit heures. +Mouret l'attendait depuis une grande demi-heure pour se mettre à +table. Elle redoutait quelque scène affreuse. Mais, lorsqu'elle +fut désabillée et qu'elle descendit, elle trouva son mari assis à +califourchon sur une chaise retournée, jouant tranquillement la +retraite du bout des doigts sur la nappe. Il fut terrible de moquerie, +de taquineries de toutes sortes. + +--Moi, dit-il, je croyais que tu coucherais dans un confessionnal, +cette nuit ... Maintenant que tu vas à l'église, il faudra m'avertir, +pour que je soupe dehors, quand tu seras invitée par les curés. + +Pendant tout le dîner il trouva des plaisanteries de ce goût. Marthe +souffrait beaucoup plus que s'il l'avait querellée. À deux ou trois +reprises elle l'implora du regard, elle le supplia de la laisser +tranquille. Mais cela ne fit que fouetter sa verve. Octave et Désirée +riaient. Serge se taisait, prenant le parti de sa mère. Au dessert, +Rose vint dire, tout effarée, que M. Delangre était là, et qu'il +demandait à parler à madame. + +--Ah! tu es aussi avec les autorités? ricana Mouret de son air +goguenard. + +Marthe alla recevoir le maire au salon. Celui-ci, très-aimable, +presque galant, lui dit qu'il n'avait pas voulu attendre le lendemain +pour la féliciter de son idée généreuse. Madame Delangre était un peu +timide; elle avait eu tort de ne pas accepter sur-le-champ, et il +venait répondre en son nom qu'elle serait très-flattée de faire partie +du comité des dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge. Quant à +lui, il entendait contribuer le plus possible à la réussite d'un +projet si utile, si moral. + +Marthe le reconduisit jusqu'à la porte de la rue. Là, pendant que Rose +levait la lampe pour éclairer le trottoir, le maire ajouta: + +--Dites à monsieur l'abbé Faujas que je serais très-heureux de causer +avec lui, s'il voulait prendre la peine de passer chez moi. Puisqu'il +a vu un établissement de ce genre à Besançon, il pourrait me donner +des renseignements précieux. Je veux que la ville paye au moins le +local. Au revoir, chère dame; tous mes compliments à monsieur Mouret, +que je ne veux pas déranger. + +A huit heures, quand l'abbé Faujas descendit avec sa mère, Mouret se +contenta de lui dire en riant: + +--Vous m'avez donc pris ma femme, aujourd'hui? Ne me la gâtez pas trop +au moins, n'en faites pas une sainte. + +Puis, il s'enfonça dans les cartes; il avait à prendre sur madame +Faujas une terrible revanche, grossie par trois jours de perte. Marthe +fut libre de raconter ses démarches au prêtre. Elle avait une joie +d'enfant, encore toute vibrante de cette après-midi passée hors de +chez elle. L'abbé lui fit répéter certains détails; il promit d'aller +chez M. Delangre, bien qu'il eût préféré rester complètement dans +l'ombre. + +--Vous avez eu tort de me nommer tout de suite, lui dit-il rudement +en la voyant si émue, si abandonnée devant lui. Mais vous êtes comme +toutes les femmes, les meilleures causes se gâtent dans vos mains. + +Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant +cette sensation d'épouvante qu'elle ressentait parfois encore en face +de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se pesaient +sur ses épaules et la pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c'est +l'ennemie. Lorsqu'il la vit révoltée sous cette correction trop +sévère, il se radoucit, murmurant: + +--Je ne pense qu'au succès de votre noble projet ... J'ai peur d'en +compromettre le succès, si je m'en occupe. Vous savez qu'on ne m'aime +guère dans la ville. + +Marthe, en voyant son humilité, l'assura qu'il se trompait, que toutes +ces dames avaient parlé de lui dans les meilleurs termes. On savait +qu'il soutenait sa mère, qu'il menait une vie retirée, digne de tous +les éloges. Puis, jusqu'à onze heures, ils causèrent du grand projet, +revenant sur les moindres détails. Ce fut une soirée charmante. + +Mouret avait saisi quelques mots, entre deux coups de carte. + +--Alors, dit-il, lorsqu'on alla se coucher, vous supprimez le vice à +vous deux ... C'est une belle invention. + +Trois jours plus tard, le comité des dames patronnasses se trouvait +constitué. Ces dames ayant nommé Marthe présidente, celle-ci, sur les +recommandations de sa mère, qu'elle consultait en secret, s'était +empressée de désigner madame Paloque comme trésorière. Toutes deux se +donnaient beaucoup de mal, rédigeant des circulaires, s'occupant de +mille détails intérieurs. Pendant ce temps, madame de Condamin allait +de la sous-préfecture à l'évêché, et de l'évêché chez les personnages +influents, expliquant avec sa bonne grâce «l'heureux projet qu'elle +avait conçu», promenant des toilettes adorables, récoltant des aumônes +et des promesses d'appui; de son côté, madame Rastoil, dévotement, +racontait aux prêtres qu'elle recevait le mardi, comment lui était +venue la pensée de sauver du vice tant de malheureuses enfants, tout +en se contentant de charger l'abbé Bourrette de faire des démarches +auprès des soeurs de Saint-Joseph, pour obtenir qu'elles voulussent +bien des servir l'établissement projeté; tandis que madame Delangre +faisait au petit monde des fonctionnaires la confidence que la ville +devrait cet établissement à son mari, à la gracieuseté duquel le +comité était déjà redevable d'une salle de la mairie, où il se +réunissait et se concertait à l'aise. Plassans était tout remué par ce +vacarme pieux. Bientôt il n'y fut plus question que de l'oeuvre de la +Vierge. Il y eut alors une explosion d'éloges, les intimes de chaque +dame patronnesse se mettant de la partie, chaque cercle travaillant au +succès de l'entreprise. Des listes de souscription, qui coururent +dans les trois quartiers, furent couvertes en une semaine. Comme +la _Gazette de Plassans_ publiait ces listes, avec le chiffre des +versements, l'amour-propre s'éveilla, les familles les plus en vue +rivalisèrent entre elles de générosité. + +Cependant, au milieu du tapage, le nom de l'abbé Faujas revenait +souvent. Bien que chaque dame patronnesse réclamât l'idée première +comme sienne, on croyait savoir que l'abbé avait apporté cette idée +fameuse de Besançon. M. Delangre le déclara nettement au conseil +municipal, dans la séance où fut voté l'achat de l'immeuble désigné +par l'architecte du diocèse comme très-propre à l'installation de +l'oeuvre de la Vierge. La veille, le maire avait eu avec le prêtre un +très-long entretien, et ils s'étaient séparés en échangeant de longues +poignées demain. Le secrétaire de la mairie les avait même entendus +se traiter de «cher monsieur». Cela opéra une révolution en faveur de +l'abbé. Il eut, dès lors, des partisans qui le défendirent contre les +attaques de ses ennemis. + +Les Mouret, d'ailleurs, étaient devenus l'honorabilité de l'abbé +Faujas. Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d'une bonne +oeuvre dont il refusait modestement la paternité, il n'avait plus, +dans les rues, celle allure humble qui lui faisait raser les murs. Il +étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée. +De la rue Balande à Saint-Saturnin, il lui fallait déjà répondre à +un grand nombre de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin +l'avait arrêté à la sortie des vêpres, sur la place de l'Évêché, où +elle s'était entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure. + +--Eh bien! monsieur l'abbé, lui disait Mouret en riant, vous voilà en +odeur de sainteté, maintenant ... Et dire que j'étais le seul à vous +défendre, il n'y a pas six mois!... Cependant, à votre place, je me +méfierais. Vous avez toujours l'évêché contre vous. + +Le prêtre haussait légèrement les épaules. Il n'ignorait pas que +l'hostilité qu'il rencontrait encore venait du clergé. L'abbé Fenil +tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volonté. +Vers la fin du mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un +petit voyage, l'abbé Faujas parut profiter de celle absence pour +rendre plusieurs visites à l'évêque. L'abbé Surin, le secrétaire +particulier, racontait que «ce diable d'homme» restait enfermé +pendant des heures entières avec monseigneur, et que celui-ci était +d'une humeur atroce, après ces longs entretiens. Lorsque l'abbé Fenil +revint, l'abbé Faujas cessa ses visites, s'effaçant de nouveau +devant lui. Mais l'évêque resta inquiet; il fut évident que quelque +catastrophe s'était produite dans son bien-être de prélat insouciant. +À un dîner qu'il donna à son clergé, il fut particulièrement aimable +pour l'abbé Faujas, qui n'était pourtant toujours qu'un humble vicaire +de Saint-Saturnin. Les lèvres minces de l'abbé Fenil se pinçaient +davantage; ses pénitentes lui donnaient des colères contenues, en lui +demandant obligeamment des nouvelles de sa santé. + +Alors, l'abbé Faujas entra en pleine sérénité. Il continuait sa vie +sévère; seulement, il prenait une aisance aimable. Ce fut un mardi +soir qu'il triompha définitivement. Il était chez lui, à une fenêtre, +jouissant des premières tiédeurs du printemps, lorsque la société de +M. Péqueur de Saulaies descendit au jardin et le salua de loin; il y +avait là madame de Condamin, qui poussa la familiarité jusqu'à agiter +son mouchoir. Mais au même moment, de l'autre côté, la société de M. +Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des sièges rustiques. M. +Delangre, appuyé à la terrasse de la sous-préfecture, guettait ce qui +se passait chez le juge, par-dessus le jardin des Mouret, grâce à la +pente des terrains. + +--Vous verrez qu'ils ne daigneront pas même l'apercevoir, +murmura-t-il. + +Il se trompait. L'abbé Fenil, ayant tourné la tête, comme par hasard, +ôta son chapeau. Alors tous les prêtres qui étaient là en firent +autant, et l'abbé Faujas rendit le salut. Puis, après avoir lentement +promené son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés, +il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrétion +religieuse. + + + +IX + + +Le mois d'avril fut très-doux. Le soir, après le dîner, les enfants +quittaient la salle à manger, pour aller jouer dans le jardin. Comme +on étouffait au fond de l'étroite pièce, Marthe et le prêtre finirent, +eux aussi, par descendre sur la terrasse. Ils s'asseyaient à quelques +pas de la fenêtre, grande ouverte, en dehors du rayon cru dont +la lampe rayait les grands buis. Là, ils parlaient, dans la nuit +tombante, des mille soins de l'oeuvre de la Vierge. Cette continuelle +préoccupation de charité mettait dans leur causerie une douceur de +plus. En face d'eux, entre les énormes poiriers de M. Rastoil et les +marronniers noirs de la sous-préfecture, un large morceau de ciel +montait. Les enfants couraient sous les tonnelles, à l'autre bout +du jardin; tandis que de courtes querelles, dans la salle à manger, +haussaient brusquement les voix de Mouret et de madame Faujas, restés +seuls, s'acharnant au jeu. + +Et parfois Marthe, attendrie, pénétrée d'une langueur qui ralentissait +les paroles sur ses lèvres, s'arrêtait, en voyant la fusée d'or de +quelque étoile filante. Elle souriait, la tête un peu renversée, +regardant le ciel. + +--Encore une âme du purgatoire qui entre au paradis, murmurait-elle. + +Puis, le prêtre restant silencieux, elle ajoutait: + +--Ce sont de charmantes croyances, toutes ces naïvetés ... On devrait +rester petite fille, monsieur l'abbé. + +Maintenant, le soir, elle ne raccommodait plus le linge de la famille, +il aurait fallu allumer une lampe sur la terrasse, et elle préférait +cette ombre, cette nuit tiède, au fond de laquelle elle se trouvait +bien. D'ailleurs, elle sortait presque tous les jours, ce qui la +fatiguait beaucoup. Après le dîner, elle n'avait pas même le courage +de prendre une aiguille. Il fallut que Rose se mît à raccommoder +le linge, Mouret s'étant plaint que toutes ses chaussettes étaient +percées. + +A la vérité, Marthe était très-occupée. Outre les séances du comité, +qu'elle présidait, elle avait une foule de soucis, les visites à +faire, les surveillances à exercer. Elle se déchargeait bien sur +madame Paloque des écritures et des menus soins; mais elle éprouvait +une telle fièvre de voir enfin l'oeuvre fonctionner, qu'elle allait au +faubourg jusqu'à trois fois par semaine, pour s'assurer du zèle des +ouvriers. Comme les choses lui semblaient toujours marcher trop +lentement, elle accourait à Saint-Saturnin, en quête de l'architecte, +le grondant, le suppliant de ne pas abandonner ses hommes, jalouse +même des travaux qu'il exécutait là, trouvant que la réparation de la +chapelle avançait beaucoup plus vite. M. Lieutaud souriait, en lui +affirmant que tout serait terminé l'époque convenue. + +L'abbé Faujas déclarait, lui aussi, que rien ne marchait. Il la +poussait à ne pas laisser une minute de répit à l'architecte. Alors, +Marthe finit par venir tous les jours à Saint-Saturnin. Elle y +entrait, la tête pleine de chiffres, préoccupée de murs à abattre et à +reconstruire. Le froid de l'église la calmait un peu. Elle prenait +de l'eau bénite, se signait machinalement, pour faire comme tout le +monde. Cependant, les bedeaux finissaient par la connaître et la +saluaient; elle-même se familiarisait avec les différentes chapelles, +la sacristie, où elle allait parfois chercher l'abbé Faujas, les +grands corridors, les petites cours du cloître, qu'on lui faisait +traverser. Au bout d'un mois, Saint-Saturnin n'avait plus un coin +qu'elle ignorât. Parfois, il lui fallait attendre l'architecte; elle +s'asseyait, dans une chapelle écartée, se reposant de sa course trop +rapide, repassant au fond de sa mémoire les mille recommandations +qu'elle se promettait de faire à M. Lieutaud; puis, ce grand silence +frissonnant qui l'enveloppait, cette ombre religieuse des vitraux, +la jetaient dans une sorte de rêverie vague et très-douce. Elle +commençait à aimer les hautes voûtes, la nudité solennelle des murs, +des autels garnis de leurs housses, des chaises rangées régulièrement +à la file. C'était, dès que la double porte rembourrée retombait +mollement derrière elle, comme une sensation de repos suprême, d'oubli +des tracasseries du monde, d'anéantissement de tout son être dans la +paix de la terre. + +--C'est à Saint-Saturnin qu'il fait bon! laissa-t-elle échapper un +soir devant son mari, après une chaude journée d'orage. + +--Veux-tu que nous allions y coucher? dit Mouret en riant. + +Marthe fut blessée. Cette pensée du bien-être purement physique +qu'elle éprouvait dans l'église, la choqua comme une chose +inconvenante. Elle n'alla plus à Saint-Saturnin qu'avec un léger +trouble, s'efforçant de rester indifférente, d'entrer là, de même +qu'elle entrait dans les grandes salles de la mairie, et malgré elle +remuée jusqu'aux entrailles par un frisson. Elle en souffrait, elle +revenait volontiers à cette souffrance. L'abbé Faujas semblait ne pas +s'apercevoir du lent réveil qui l'animait chaque jour davantage. Il +restait pour elle un homme affairé, obligeant, laissant le ciel +de côté. Jamais le prêtre ne perçait. Parfois, pourtant, elle le +dérangeait d'un enterrement; il venait en surplis, causait un instant +entre deux piliers, apportant avec lui une vague odeur d'encens et +de cire. C'était souvent pour un mémoire de maçon, une exigence +du menuisier. Il indiquait des chiffres précis, et s'en allait +accompagner son mort, tandis qu'elle demeurait là, s'attardait dans +la nef vide, où un bedeau éteignait les cierges. Quand l'abbé Faujas, +traversant l'église avec elle, s'inclinait devant le maître-autel, +elle avait pris l'habitude de s'incliner de même, d'abord par simple +convenance; puis, ce salut était devenu machinal, et elle saluait même +lorsqu'elle se trouvait seule. Jusque-là, cette révérence était toute +sa dévotion. Deux ou trois fois, elle vint sans savoir, des jours de +grande cérémonie; mais en entendant le bruit des orgues, en voyant +l'église pleine, elle s'était sauvée, prise de peur, n'osant franchir +la porte. + +--Eh bien! lui demandait souvent Mouret avec son ricanement, à quand +ta première communion? + +Il continuait à la cribler de ses plaisanteries. Elle ne répondait +jamais; elle arrêtait sur lui des yeux fixes, où une flamme courte +s'allumait, lorsqu'il allait trop loin. Peu à peu, il devint plus +amer, il n'eut plus le coeur à se moquer. Puis, au bout d'un mois, il +se fâcha. + +--Est-ce qu'il y a du bon sens à se fourrer avec la prêtraille! +grondait-il, les jours où il ne trouvait pas son dîner prêt. Tu es +toujours dehors maintenant, on ne peut pas te garder une heure à la +maison ... Ça me serait encore égal, si tout n'en souffrait pas ici. +Mais je n'ai plus de linge raccommodé, la table n'est seulement pas +mise à sept heures, on ne peut plus venir à bout de Rose, la maison +est au pillage. + +Et il ramassait un torchon qui traînait, serrait une bouteille de +vin oubliée, essuyait la poussière des meubles du bout des doigts, +fouettant sa colère de plus en plus, criant: + +--Je n'ai plus qu'à prendre un balai, n'est-ce pas, et à passer un +tablier de cuisine!... Tu tolérerais cela, ma parole d'honneur! tu me +laisserais faire le ménage, sans seulement t'en apercevoir. Sais-tu +que j'ai passé deux heures ce matin à mettre cette armoire en ordre? +Non, ma bonne, ça ne peut pas continuer ainsi. + +D'autres fois, la querelle éclatait à propos des enfants. Mouret, en +rentrant, avait trouvé Désirée «faite comme un petit cochon», toute +seule dans le jardin, à plat-ventre devant un trou de fourmis, pour +voir ce que les fourmis faisaient dans la terre. + +--C'est bien heureux que tu ne couches pas dehors! criait-il à sa +femme, dès qu'il l'apercevait. Viens donc voir ta fille. Je n'ai +pas voulu qu'elle changeât de robe, pour que tu jouisses de ce beau +spectacle. + +La petite fille pleurait à chaudes larmes, pendant que son père la +tournait sur tous les sens. + +--Hein! est-elle jolie?... Voilà comment s'arrangent les enfants, +quand on les laisse seuls. Ce n'est pas sa faute, à cette innocente. +Tu ne voulais pas la quitter cinq minutes, tu disais qu'elle mettrait +le feu ... Oui, elle mettra le feu, tout brûlera, et ce sera bien +fait. + +Puis, quand Rose avait emmené Désirée, il continuait pendant des +heures: + +--Tu vis pour les enfants des autres, maintenant. Tu ne peux plus +prendre soin des tiens. Ça s'explique ... Ah! tu es bien bête! +t'éreinter pour un tas de gueuses qui se moquent de toi, qui ont des +rendez-vous dans tous les coins des remparts! Va donc te promener, un +soir, du côté du Mail, tu les verras avec leur jupon sur la tête, ces +coquines que tu mets sous la protection de la Vierge.... Il reprenait +haleine, il continuait: + +--Veille au moins sur Désirée, avant d'aller ramasser des filles dans +le ruisseau. Elle a des trous comme le poing dans sa robe. Un de ces +jours, nous la trouverons avec quelque membre cassé, dans le jardin +... Je ne te parle pas d'Octave ni de Serge, bien que j'aimerais +te savoir à la maison, lorsqu'ils rentrent du collège. Ils ont des +inventions diaboliques. Hier, ils ont fendu deux dalles de la terrasse +en tirant des pétards ... Je te dis que, si tu ne te tiens pas chez +toi, nous trouverons la maison par terre, un de ces jours. Marthe +s'excusait en quelques paroles. Elle avait dû sortir. Mouret, avec +son bon sens taquin, disait vrai: la maison tournait mal. Ce coin +tranquille, où le soleil se couchait si heureusement, devenait criard, +abandonné, empli de la débandade des enfants, des méchantes humeurs du +père, des lassitudes indifférentes de la mère. A table, le soir, tout +ce monde mangeait mal et se querellait. Rose n'en faisait qu'à sa +tête. D'ailleurs, la cuisinière donnait raison à madame. + +Les choses allèrent à ce point que Mouret, ayant rencontré sa +belle-mère, se plaignit amèrement de Marthe, bien qu'il sentît le +plaisir qu'il faisait à la vieille dame, en lui racontant les ennuis +de son ménage. + +--Vous m'étonnez beaucoup, dit Félicité avec un sourire. Marthe +paraissait vous craindre; je la trouvais même trop faible, trop +obéissante. Une femme ne doit pas trembler devant son mari. + +--Eh oui! s'écria Mouret désespéré. Pour éviter une querelle, elle +serait rentrée sous terre. Un seul regard suffisait; elle faisait tout +ce que je voulais ... Maintenant, pas du tout; j'ai beau crier, elle +n'en agit pas moins à sa guise. Elle ne répond pas, c'est vrai; elle +ne me tient pas tête, mais ça viendra.... + +Félicité répondit hypocritement: + +--Si vous voulez, je parlerai à Marthe. Seulement, cela pourrait la +blesser. Ces sortes de choses doivent rester entre mari et femme ... +Je ne suis pas inquiète: vous saurez bien retrouver cette paix dont +vous étiez si fier. + +Mouret hochait la tète, les yeux à terre. Il reprit: + +--Non, non, je me connais; je crie, mais ça n'avance à rien. Je suis +faible comme un enfant, au fond ... On a tort de croire que j'ai +toujours conduit ma femme à la baguette. Si elle a souvent fait ça que +j'ai voulu, c'était parce qu'elle s'en moquait, que cela lui était +indifférent de faire une chose ou une autre. Avec son air doux, elle +est très-entêtée... Enfin je tâcherai de la bien prendre. + +Puis, relevant la tête: + +--J'aurais mieux fait de ne pas vous raconter tout ça; n'en parlez à +personne, n'est-ce pas? + +Le lendemain, Marthe étant allée voir sa mère, celle-ci prit un air +pincé, en lui disant: + +--Tu as tort, ma fille, de te mal conduire à l'égard de ton mari ... +Je l'ai vu hier, il est exaspéré. Je sais bien qu'il a beaucoup de +ridicules, mais ce n'est pas une raison pour délaisser ton ménage. + +Marthe regarda fixement sa mère. + +--Ah! il se plaint de moi, dit-elle d'une voix brève. Il devrait se +taire au moins; moi, je ne me plains pas de lui. + +Et elle parla d'autre chose; mais madame Rougon la ramena à sou mari, +en lui demandant des nouvelles de l'abbé Faujas. + +--Dis-moi, peut-être que Mouret ne l'aime guère, l'abbé, et qu'il te +boude à cause de lui? + +Marthe resta toute surprise. + +--Quelle idée! murmura-t-elle. Pourquoi voulez-vous que mon mari +n'aime pas l'abbé Faujas? Du moins, il ne m'a jamais rien dit qui +puisse me faire supposer cela. Il ne vous a rien dit non plus, +n'est-ce pas?... Non, vous vous trompez. Il irait les chercher dans +leur chambre, si la mère ne descendait pas faire sa partie. + +En effet, Mouret n'ouvrait pas la bouche sur l'abbé Faujas. Il le +plaisantait un peu rudement parfois. Il le mêlait aux taquineries dont +il torturait sa femme, à propos de la religion. Mais c'était tout. + +Un matin, il cria à Marthe, en se faisant la barbe: + +--Dis donc, ma bonne, si tu vas jamais à confesse, prends donc l'abbé +pour directeur. Tes péchés resteront entre nous, au moins. + +L'abbé Faujas confessait les mardis et les vendredis. Ces jours-là, +Marthe évitait de se rendre à Saint-Saturnin, elle disait qu'elle ne +voulait pas le déranger; mais elle obéissait plus encore à cette sorte +de pudeur effrayée qui la gênait, lorsqu'elle le trouvait en surplis, +apportant dans la mousseline les odeurs discrètes de la sacristie. Un +vendredi, elle alla avec madame de Condamin voir où en étaient les +travaux de l'oeuvre de la Vierge. Les ouvriers achevaient la façade. +Madame de Condamin se récria, trouvant la décoration mesquine, sans +caractère; il aurait fallu deux légères colonnes avec une ogive, +quelque chose de jeune et de religieux à la fois, un bout +d'architecture qui fit honneur au comité des dames patronnesses. +Marthe, hésitante, peu à peu ébranlée, finit par avouer que ce serait +bien pauvre en effet. Puis, comme l'autre la poussait, elle promit +de parler le jour même à M. Lieutaud. Avant de rentrer, pour tenir +parole, elle passa par la cathédrale. Il était quatre heures, +l'architecte venait de partir. Quand elle demanda l'abbé Faujas, +un sacristain lui répondit qu'il confessait dans la chapelle +Sainte-Aurélie. Alors seulement elle se souvint du jour, elle murmura +qu'elle ne pouvait attendre. Mais en se retirant, lorsqu'elle passa +devant la chapelle Sainte-Aurélie, elle pensa que l'abbé l'avait +peut-être vue. La vérité était qu'elle se sentait prise d'une +faiblesse singulière. Elle s'assit en dehors de la chapelle, contre la +grille. Elle resta là. + +Le ciel était gris, l'église s'emplissait d'un lent crépuscule. Dans +les bas-côtés, déjà noirs, luisaient l'étoile d'une veilleuse, le pied +doré d'un chandelier, la robe d'argent d'une Vierge; et, enfilant la +grande nef, un rayon pâle se mourait sur le chêne poli des bancs et +des stalles. Marthe n'avait point encore éprouvé là un tel abandon +d'elle-même; ses jambes lui semblaient comme cassées; ses mains +étaient si lourdes, qu'elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas +avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller à un sommeil, +dans lequel elle continuait de voir et d'entendre, mais d'une façon +très-douce. Les légers bruits qui roulaient sous la voûte, la chute +d'une chaise, le pas attardé d'une dévote, l'attendrissaient, +prenaient une sonorité musicale qui la charmait jusqu'au coeur; tandis +que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long +des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des +délicatesses de soie changeante, tout un évanouissement exquis qui la +gagnait, au fond duquel elle sentait son être se fondre et mourir. +Puis, tout s'éteignit autour d'elle. Elle fut parfaitement heureuse +dans quelque chose d'innomé. + +Le bruit d'une voix la tira de cette extase. + +--Je suis bien fâché, disait l'abbé Faujas. Je vous avais aperçue, +mais je ne pouvais quitter.... + +Alors, elle parut s'éveiller en sursaut. Elle le regarda. Il était en +surplis, debout, dans le jour mourant. Sa dernière pénitente venait de +partir, et l'église vide s'enfonçait plus solennelle. + +--Vous aviez à me parler? demanda-t-il. + +Elle fit un effort, chercha à se souvenir. + +--Oui, murmura-t-elle, je ne sais plus ... Ah! c'est la façade que +madame de Condamin trouve trop mesquine. Il faudrait deux colonnes, au +lieu de cette porte plate qui ne dit rien. On mettrait une ogive avec +des vitraux. Ce serait très-joli ... Vous comprenez, n'est-ce pas? + +Il la contemplait d'un air profond, les mains nouées sur son surplis, +la dominant, baissant vers elle sa face grave; et elle, toujours +assise, n'ayant pas la force de se mettre debout, balbutiait +davantage, comme surprise dans un sommeil de sa volonté, qu'elle ne +pouvait secouer. + +--Ce serait encore de la dépense, c'est vrai ... On pourrait se +contenter de colonnes en pierre tendre, avec une simple moulure ... +Nous en parlerons au maître maçon, si vous voulez; il nous dira les +prix. Seulement il serait bon de lui régler auparavant son dernier +mémoire. C'est deux mille cent et quelques francs, je crois. Nous +avons les fonds, madame Paloque me l'a dit ce matin ... Tout cela peut +s'arranger, monsieur l'abbé. + +Elle avait baissé la tête, comme oppressée par le regard qu'elle +sentait sur elle. Quand elle la releva et qu'elle rencontra les yeux +du prêtre, elle joignit les mains avec le geste d'un enfant qui +demande grâce, elle éclata en sanglots. Le prêtre la laissa pleurer, +toujours debout, silencieux. Alors, elle tomba à genoux devant lui, +pleurant dans ses mains fermées, dont elle se couvrait le visage. + +--Je vous en prie, relevez-vous, dit doucement l'abbé Foujas; c'est +devant Dieu que vous vous agenouillerez. + +Il l'aida à se relever, il s'assit à côté d'elle. Puis, à voix basse, +ils causèrent longuement. La nuit était tout à fait venue, les +veilleuses piquaient de leurs pointes d'or les profondeurs noires de +l'église. Seul, le murmure de leurs voix mettait un frisson devant la +chapelle Sainte-Aurélie. On entendait la parole abondante du prêtre +couler longuement, sans arrêt, après chaque réponse faible et brisée +de Marthe. Quand ils se levèrent enfin, il parut refuser une grâce +qu'elle réclamait avec instance, il la mena du côté de la porte, +élevant le ton: --Non, je ne puis, je vous assure, dit-il; il est +préférable que vous preniez l'abbé Bourrette. + +--J'aurais pourtant grand besoin de vos conseils, murmura Marthe +suppliante. Il me semble qu'avec vous tout me deviendrait facile. + +--Vous vous trompez, reprit-il d'une voix plus rude. J'ai peur, +au contraire, que ma direction ne vous soit mauvaise, dans les +commencements. L'abbé Bourrette est le prêtre qu'il vous faut, +croyez-moi ... Plus tard, je vous donnerai peut-être une autre +réponse. + +Marthe obéit. Le lendemain, les dévotes de Saint-Saturnin furent +grandement surprises en voyant madame Mouret venir s'agenouiller +devant le confessionnal de l'abbé Bourrette. Deux jours après, il +n'était bruit dans Plassans que de cette conversion. Le nom de l'abbé +Faujas fut prononcé avec de fins sourires, par certaines gens; mais, +en somme, l'impression fut excellente, toute au profit de l'abbé. +Madame Rastoil complimenta madame Mouret, en plein comité; madame +Delangre voulut voir là une première bénédiction de Dieu, récompensant +les dames patronnesses de leur bonne oeuvre, en touchant le coeur de +la seule d'entre elles qui ne pratiquât pas; tandis que madame de +Condamin dit à Marthe, en la prenant à l'écart: + +--Allez, ma chère, vous avez eu raison; cela est nécessaire pour une +femme. Puis, vraiment, dès qu'on sort un peu, il faut bien aller à +l'église. + +On s'étonna seulement du choix de l'abbé Bourrette. Le digne homme ne +confessait guère que les petites filles. Ces dames le trouvaient «si +peu amusant!» Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'était pas encore +arrivée, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame +Paloque qui, de sa langue de vipère, trouva le dernier mot de ces +commérages. + +--L'abbé Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle +avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abbé Bourrette sauve tout +et n'a rien de choquant. + +Quand Marthe arriva, ce jour-là, sa mère alla à sa rencontre, mettant +quelque affectation à l'embrasser tendrement devant le monde. Elle +s'était elle-même réconciliée avec Dieu, au lendemain du coup d'État. +Il lui sembla que l'abbé Faujas pouvait se hasarder désormais dans le +salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de +son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se ménageait une +rentrée triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succès de +l'abbé grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour +pénitentes que les dévotes du marché aux herbes qui se tient +derrière la cathédrale, des marchandes de salades, dont il écoutait +tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que, +maintenant, surtout depuis le bruit occasionné par l'oeuvre de la +Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de +bourgeoises en robes de soie agenouillées autour du son confessionnal. +Lorsque Marthe eut naïvement raconté qu'il n'avait pas voulu d'elle, +madame de Condamin fit un coup de tête; elle quitta son directeur, le +premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon désespéra, et +passa bruyamment à l'abbé Faujas. Un tel éclat posa définitivement ce +dernier dans la société de Plassans. + +Quand Mouret apprit que sa femme allait à confesse, il lui dit +simplement: + +--Tu fais donc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le +besoin de raconter les affaires à une soutane? + +D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut +s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie +étroite. Sa femme lui avait reproché de s'être plaint. + +--Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il répondu. Il ne faut pas faire +plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis.... Je te promets de +ne pas donner à ta mère cette joie une seconde fois. J'ai réfléchi. +La maison peut bien me tomber sur la tête, du diable si je pleurniche +devant quelqu'un! + +Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son ménage, +ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le +plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui coûta peu, il +entrait dans le calcul constant de son bien-être. Il exagéra même son +rôle de bourgeois méthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait +ses impatiences qu'à ses piétinements plus vifs. Il la respectait des +semaines entières, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries, +criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles. +S'il la blessait, c'était le plus souvent par des méchancetés qu'elle +seule pouvait comprendre. Il n'était qu'économe, il devint avare. + +--Il n'y a pas de bon sens, grondait-il, à dépenser de l'argent comme +nous le faisons. Je parie que tu donnes tout à tes petites gueuses. +C'est bien assez déjà de perdre ton temps ... Écoute, ma bonne, je te +remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire +absolument des aumônes à des filles qui ne le méritent pas, tu +prendras l'argent sur ta toilette. + +Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à +Marthe, sous prétexte que cela dérangerait ses comptes et qu'il +l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à +chaudes larmes, dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut; +elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin. +Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il +avait la migraine, et que c'était cela qui lui donnait les yeux +rouges. + +--Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bête comme toi, pour +sangloter! + +Elle fut blessée. Le lendemain, il affecta une grande gaieté. Puis, à +quelques jours de là, après le dîner, comme l'abbé Faujas et sa mère +étaient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait +pas la tête au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres +prétextes, si bien que les parties cessèrent. Tout le monde descendait +sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abbé, +causant, cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait +le plus longtemps possible; tandis que madame Faujas, à quelques pas, +se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux, +pareille à une de ces figures légendaires gardant un trésor avec la +fidélité rogue d'une chienne accroupie. + +--Hein! la belle soirée, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur +ici que dans la salle à manger. Vous aviez bien raison de venir +prendre le frais ... Tiens! une étoile filante! avez-vous vu, monsieur +l'abbé? Je me suis laissé dire que c'est saint Pierre qui allume sa +pipe, là-haut. + +Il riait. Marthe restait grave, gênée par les plaisanteries dont il +gâtait le large ciel qui s'étendait devant elle, entre les poiriers +de M. Rastoil et les marronniers de la sous-préfecture. Il affectait +parfois d'ignorer qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abbé à +partie, en lui déclarant qu'il comptait sur lui pour faire le salut de +toute la maison. D'autres fois, il ne commençait pas une phrase +sans dire sur un ton de bonne humeur: «A présent que ma femme va à +confesse....» Puis, lorsqu'il était las de cet éternel sujet, il +écoutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait +les voix légères qui s'élevaient, portées par l'air tranquille de la +nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'éteignaient, au +loin. + +--Ça, murmurait-il, l'oreille tendue du côté de la sous-préfecture, +ce sont les voix de monsieur de Condamin et du docteur Porquier. Ils +doivent se moquer des Paloque ... Avez-vous entendu le fausset de +monsieur Delangre, qui a dit: «Mesdames, vous devriez rentrer; l'air +devient frais.» Vous ne trouvez pas qu'il a toujours l'air d'avoir +avalé un mirliton, le petit Delangre? + +Et il se tournait du côté du jardin des Rastoil. + +--Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien ... Ah! +si, les grandes dindes de filles sont devant la cascade. On dirait que +l'aînée mâche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont +pour une bonne heure à jaboter. Si elles se confient les déclarations +qu'on leur fait, ça ne doit pourtant pas être long ... Eh! ils y sont +tous. Voilà l'abbé Surin, qui a une voix de flûte, et l'abbé Fénil, +qui pourrait servir de crécelle, le vendredi saint. Dans ce jardin, +ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer seulement un +doigt. Je crois qu'ils se mettent là pour écouter ce que nous disons. + +A tous ces bavardages, l'abbé Faujas et Marthe répondaient par de +courtes phrases, lorsqu'il les interrogeait directement. D'ordinaire, +le visage levé, les yeux perdus, ils étaient ensemble, ailleurs, plus +loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se +mirent à causer; ils baissaient la voix, ils approchaient leurs têtes. +Et, à quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les +oreilles élargies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir, +semblait les garder. + + + + +X + + +L'été se passa. L'abbé Faujas ne semblait nullement pressé de tirer +les bénéfices de sa popularité naissante. Il continua à s'enfermer +chez les Mouret, heureux de la solitude du jardin, où il avait fini +par descendre même dans la journée. Il lisait son bréviaire sous la +tonnelle du fond, marchait lentement, la tête baissée, tout le long du +mur de clôture. Parfois, il fermait le livre, il ralentissait encore +le pas, comme absorbé dans une rêverie profonde; et Mouret, qui +l'épiait, finissait par être pris d'une impatience sourde, à voir, +pendant des heures, cette figure noire aller et venir, derrière ses +arbres fruitiers. + +--On n'est plus chez soi, murmurit-il. Je ne puis lever les yeux, +maintenant, sans apercevoir cette soutane ... Il est comme les +corbeaux, ce gaillard-là; il a un oeil rond qui semble guetter +et attendre quelque chose. Je ne me fie pas à ses grands airs de +désintéressement. + +Vers les premiers jours de septembre seulement, le local de l'oeuvre +de la Vierge fut prêt. Les travaux s'éternisent en province. Il faut +dire que les dames patronnesses, à deux deprises, avaient bouleversé +les plans de M. Lieutaud par des idées à elles. Lorsque le comité prit +possession de rétablissement, elles récompensèrent l'architecte de +sa complaisance par les éloges les plus aimables. Tout leur parut +convenable: vastes salles, dégagements excellents, cour plantée +d'arbres et ornée de deux petites fontaines. Madame de Condamin fut +charmée de la façade, une de ses idées. Au-dessus de la porte, sur une +plaque de marbre noir, les mots: _Oeuvre de la Vierge_, étaient gravés +en lettres d'or. + +L'inauguration donna lieu à une fête très-touchante. L'évêque en +personne, avec le chapitre, vint installer les soeurs de Saint-Joseph, +qui étaient autorisées à desservir l'établissement. On avait réuni une +cinquantaine de filles du huit à quinze ans, ramassées dans les rues +du vieux quartier. Les parents, pour les faire admettre, avaient eu +simplement à déclarer que leurs occupations les forçaient à s'absenter +de chez eux la journée entière. M. Delangre prononça un discours +très-applaudi; il expliqua longuement, en style noble, cette crèche +d'un nouveau genre; il l'appela «l'école des bonnes moeurs et du +travail, où de jeunes et intéressantes créatures allaient échapper aux +tentations mauvaises.» On remarqua beaucoup, vers la fin du discours, +une délicate allusion au véritable auteur de l'oeuvre, à l'abbé +Faujas. Il était là, mêlé aux autres prêtres. Il resta paisible, avec +sa belle face grave, lorsque tous les yeux se tournèrent vers lui. +Marthe avait rougi, sur l'estrade où elle siégeait, au milieu des +dames patronnesses. + +Quand la cérémonie fut terminée, l'évêque voulut visiter la maison +dans ses moindres détails. Malgré la mauvaise humeur évidente de +l'abbé Fenil, il fit appeler l'abbé Faujas, dont les grands yeux noirs +ne l'avaient pas quitté un seul instant, et le pria de vouloir bien +l'accompagner, en ajoutant tout haut, avec un sourire, qu'il ne +pouvait certainement choisir un guide mieux renseigné. Le mot courut +parmi les assistants qui se retiraient; le soir, tout Plassans +commentait l'attitude de monseigneur. + +Le comité des dames patronnesses s'était réservé une salle dans la +maison. Elles y offrirent une collation à l'évêque, qui accepta un +biscuit et deux doigts de malaga, en trouvant le moyen d'être aimable +pour chacune d'elles. Cela termina heureusement cette fête pieuse; +car il y avait eu, avant et pendant la cérémonie, des froissements +d'amour-propre entre ces dames, que les louanges délicates de +monseigneur Rousselot remirent en belle humeur. Lorsqu'elles se +retrouvèrent seules, elles déclarèrent que tout s'était très-bien +passé; elles ne tarissaient pas sur la bonne grâce du prélat. Seule, +madame Paloque resta blême. L'évêque, dans sa distribution de +compliments, l'avait oubliée. + +--Tu avais raison, dit-elle rageusement à son mari, lorsqu'elle +rentra, j'ai été le chien, dans leurs bêtises! Une belle idée, que de +mettre ensemble ces gamines corrompues!... Enfin, je leur ai donné +tout mon temps, et ce grand innocent d'évêque qui tremble devant son +clergé, n'a pas seulement trouvé un merci pour moi!... Comme si madame +de Condamin avait fait quelque chose! Elle est bien trop occupée à +montrer ses toilettes, cette ancienne ... Nous savons ce que nous +savons, n'est-ce pas? on finira par nous faire raconter des histoires +que tout le monde ne trouvera pas drôles. Nous n'avons rien à cacher, +nous autres.... Et madame Delangre, et madame Rastoil! ce serait +facile de les faire rougir jusqu'au blanc des jeux. Est-ce qu'elles +ont seulement bougé de leurs salons? est-ce qu'elles ont pris la +moitié de la peine que j'ai eue? Et cette madame Mouret, qui avait +l'air de mener la barque, et qui n'était occupée qu'à se pendre à la +soutane de son abbé Faujas! Encore une hypocrite, celle-là, qui va +nous en faire voir de belles.... Eh bien! toutes, toutes ont eu un +mot charmant; moi, rien. Je suis le chien ... Ça ne peut pas durer, +vois-tu, Paloque. Le chien finira par mordre. + +A partir de ce jour, madame Paloque se montra beaucoup moins +complaisante. Elle ne tint plus les écritures que très-irégulièrement, +elle refusa les besognes qui lui déplaisaient, à ce point que les +dames patronnesses parlèrent de prendre un employé. Marthe conta ces +ennuis à l'abbé Faujas, auquel elle demanda s'il n'avait pas un bon +sujet à lui recommander. + +--Ne cherchez personne, lui répondit-il: j'aurai peut- être quelqu'un +... Laissez-moi deux ou trois jours. + +Depuis quelque temps, il recevait des lettres fréquentes, timbrées +de Besançon. Elles étaient toutes de la même écriture, une grosse +écriture laide. Rose, qui les lui montait, prétendait qu'il se +fâchait, rien qu'à voir les enveloppes. + +--Sa figure devient toute chose, disait-elle. Bien sûr qu'il n'aime +guère la personne qui lui écrit si souvent. + +L'ancienne curiosité de Mouret se réveilla un instant, à propos de +cette correspondance. Un jour, il monta lui-même une des lettres, avec +un aimable sourire, en s'excusant, en disant que Rose n'était pas là. +L'abbé se méfiait sans doute, car il fit l'homme enchanté, comme s'il +avait attendu cette lettre impatiemment. Mais Mouret ne se laissa pas +prendre à cette comédie; il resta sur le palier, collant son oreille +contre la serrure. + +--Encore de ta soeur, n'est-ce pas? disait la voix rude de madame +Faujas. Qu'a-t-elle donc à te poursuivre comme ça? + +Il y eut un silence; puis, un papier fut froissé violemment, et la +voix de l'abbé gronda: + +--Parbleu! toujours la même chanson. Elle veut venir nous retrouver +et nous amener son mari, pour qu'on le lui place. Elle croit que nous +nageons dans l'or ... J'ai peur qu ils ne fassent un coup de tête, +qu'ils ne nous tombent ici, un beau matin. --Non, non, nous n'avons +pas besoin d'eux, entends-tu, Ovide! reprit la voix de la mère. Ils ne +t'ont jamais aimé, ils ont toujours été jaloux de toi ... Trouche est +un garnement, et Olympe, une sans-coeur. Tu verrais qu'ils voudraient +tout le profit pour eux. Ils te compromettraient, ils te dérangeraient +dans tes affaires. + +Mouret entendait mal, très-ému par la vilaine action qu'il commettait. +Il crut qu'on touchait à la porte, il se sauva. D'ailleurs, il n'eut +garde de se vanter de cette expédition. Ce fut quelques jours plus +tard, en sa présence, sur la terrasse, que l'abbé Faujas rendit une +réponse définitive à Marthe. + +--J'ai un employé à vous proposer, dit-il de son grand air tranquille; +c'est un de mes parents, mon beau-frère, qui va arriver de Besançon +dans quelques jours. + +Mouret tendit l'oreille. Marthe parut charmée. + +--Ah! tant mieux! s'écria-t-elle. J'étais bien embarrassée pour +faire un bon choix. Vous comprenez, il faut un homme d'une moralité +parfaite, avec toutes ces jeunes filles ... Mais du moment qu'il +s'agit d'un de vos parents.... + +--Oui, reprit le prêtre. Ma soeur avait un petit commerce de lingerie, +à Besançon; elle a dû liquider pour des raisons de santé; maintenant, +elle désire nous rejoindre, les médecins lui ayant ordonné l'air du +Midi ... Ma mère est bien heureuse. + +--Sans doute, dit Marthe, vous ne vous étiez peut-être jamais quittés, +cela va vous paraître bon, de vous retrouver en famille ... Et vous ne +savez pas ce qu'il faut faire? Il y a deux chambres dont vous ne +vous servez pas, en haut. Pourquoi votre soeur et son mari ne +logeraient-ils pas là?... Ils n'ont point d'enfants? + +--Non, ils ne sont que tous les deux ... J'avais en effet pensé un +instant à leur donner ces deux chambres; seulement, j'ai eu peur de +vous contrarier, en introduisant tout ce monde chez vous. --Mais +nullement, je vous assure; vous êtes des gens paisibles.... + +Elle s'arrêta. Mouret tirait violemment un coin de sa robe. Il ne +voulait pas de la famille de l'abbé dans sa maison, il se rappelait la +belle façon dont madame Faujas traitait sa fille et son gendre. + +--Les chambres sont bien petites, dit-il à son tour; monsieur l'abbé +serait gêné ... Il vaudrait mieux, pour tout le monde, que la soeur de +monsieur l'abbé louât à côté; il y a justement un logement libre, dans +la maison des Paloque, en face. + +La conversation tomba net. Le prêtre ne répondit rien, regarda en +l'air. Marthe le crut blessé et souffrit beaucoup de la brutalité de +son mari. Aussi, au bout d'un instant, ne put-elle supporter davantage +ce silence embarrassé. + +--C'est convenu, reprit-elle, sans chercher à renouer plus habilement +la conversation; Rose aidera votre mère à nettoyer les deux +chambres... Mon mari ne songeait qu'à vos commodités personnelles; +mais, du moment que vous le désirez, ce n'est pas nous qui vous +empêcherons de disposer de l'appartement à voire guise. + +Quand Mouret fut seul avec sa femme, il s'emporta. + +--Je ne te comprends pas, vraiment. Lorsque j'ai loué à l'abbé, +tu boudais, tu ne voulais pas laisser entrer un chat chez toi; +maintenant, l'abbé t'amènerait toute sa famille, toute la séquelle, +jusqu'aux arrière-petits-cousins, que tu lui dirais merci ... Je t'ai +pourtant assez tirée par la robe. Tu ne le sentais donc pas? C'était +bien clair, je ne voulais pas de ces gens ... Ce ne sont pas +d'honnêtes gens. + +--Comment peux-tu le savoir? s'écria Marthe, que l'injustice irritait. +Qui te l'a dit? + +--Eh! l'abbé Faujas lui-même ... Oui, je l'ai entendu, un jour; il +causait avec sa mère. + +Elle le regarda fixement. Alors il rougit un peu, il balbutia: +--Enfin, je le sais, cela suffit ... La soeur est une sans-coeur, et +le mari, un garnement. Tu as beau prendre tes airs de reine offensée: +ce sont leurs paroles, je n'invente rien. Tu comprends, je n'ai pas +besoin de cette clique chez moi. La vieille était la première à ne pas +vouloir entendre parler de sa fille. Maintenant, l'abbé dit autrement. +J'ignore ce qui a pu le retourner. Quelque nouvelle cachotterie de sa +part. Il doit avoir besoin d'eux. + +Marthe haussa les épaules et le laissa crier. Il donna ordre à Rose de +ne pas nettoyer les chambres; mais Rose n'obéissait plus qu'à +madame. Pendant cinq jours, sa colère s'usa en paroles amères, +en récriminations terribles. Quand l'abbé Faujas était là, il se +contentait de bouder, il n'osait l'attaquer en face. Puis, comme +toujours, il se fit une raison. Il ne trouva plus que des moqueries +contre ces gens qui allaient venir. Il serra davantage les cordons +de sa bourse, s'isola encore, s'enfonça tout à fait dans le cercle +égoïste où il tournait. Quand les Trouche se présentèrent, un soir +d'octobre, il murmura simplement: + +--Diable! ils ne sentent pas bon, ils ont de fichues mines. + +L'abbé Faujas parut peu désireux de laisser voir sa soeur et son +beau-frère, le jour de leur arrivée. La mère s'était postée sur le +seuil de la porte. Dès qu'elle les aperçut débouchant de la place de +la Sous-Préfecture, elle guetta, jetant des coups d'oeil inquiets +derrière elle, dans le corridor et dans la cuisine. Mais elle joua de +malheur. Comme les Trouche entraient, Marthe, qui allait sortir, monta +du jardin, suivie des enfants. + +--Ah! voilà toute la famille, dit-elle avec un sourire obligeant. + +Madame Faujas, si maîtresse d'elle-même d'ordinaire, se troubla +légèrement, balbutiant un mot de réponse. Pendant quelques minutes, on +resta là, face à face, au milieu du vestibule, à s'examiner. Mouret +avait prestement enjambé les marches du perron. Rose s'était plantée +sur le seuil de sa cuisine. + +--Vous devez être bien heureuse? reprit Marthe, en s'adressant à +madame Faujas. + +Puis, ayant conscience de l'embarras qui tenait tout le monde muet, +voulant se montrer aimable pour les nouveaux venus, elle se tourna +vers Trouche, en ajoutant: + +--Vous êtes arrivés par le train de cinq heures, n'est-ce pas?... Et +combien y a-t-il de Besançon ici? + +--Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa +bouche vide de dents. En troisième, je vous réponds que c'est raide +... On a le ventre rudement secoué. + +Il se mit à rire, avec un singulier bruit de mâchoires. Madame Faujus +lui jeta un coup d'oeil terrible. Alors, machinalement, il essaya de +remettre un bouton crevé de sa redingote graisseuse, ramenant sur ses +cuisses, sans doute pour cacher des taches, deux cartons à chapeau +qu'il portait, l'un vert, l'autre jaune. Son cou rougeâtre avait un +gloussement continu, sous un lambeau de cravate noire tordue, ne +laissant passer qu'un bout de chemise sale. Sa face, toute couturée, +suant le vice, était comme allumée par deux petits yeux noirs, qui +roulaient sans cesse sur les gens, sur les choses, d'un air de +convoitise et d'effarement; des yeux de voleur étudiant la maison où +il reviendra, la nuit, faire un coup. + +Mouret crut que Trouche regardait les serrures. + +--C'est qu'il a des yeux à prendre des empreintes, ce gaillard-là, +pensa-t-il. + +Cependant, Olympe comprit que son mari venait de dire une bêtise. +C'était une grande femme mince, blonde, fanée, à la figure plate et +ingrate. Elle portait une petite caisse de bois blanc et un gros +paquet noué dans une nappe. --Nous avions emporté des oreillers, +dit-elle en montrant d'un regard le gros paquet. On n'est pas mal, en +troisième, avec des oreillers. On est aussi bien qu'en première.... +Dame! c'est une fière économie. On a beau avoir de l'argent, c'est +inutile de le jeter par les fenêtres, n'est-ce pas, madame? + +--Certainement, répondit Marthe, un peu surprise des personnages. + +Olympe s'avança, se mit en pleine lumière, entrant en conversation, +d'un ton engageant. + +--C'est comme les habits; moi, je mets tout ce que j'ai de plus +mauvais, quand je pars en voyage. J'ai dit à Honoré: «Va, ta vieille +redingotte est bien assez bonne.» Il a aussi son pantalon de travail, +un pantalon qu'il est las de traîner ... Vous voyez, j'ai choisi ma +plus vilaine robe; elle a même des trous, je crois. Ce châle me vient +de maman; je repassais dessus, à la maison. Et mon bonnet donc! un +vieux bonnet dont je ne me servais plus que pour aller au lavoir +... Tout ça, c'est encore trop bon pour la poussière, n'est-ce pas, +madame? + +--Certainement, certainement, répéta Marthe, qui tâchait de sourire. + +A ce moment, une voix irritée se fit entendre au haut de l'escalier, +jetant cette brève exclamation: + +--Eh bien, mère? + +Mouret, levant la tête, aperçut l'abbé Faujas, appuyé à la rampe du +second étage, le visage terrible, se penchant, au risque de tomber, +pour mieux voir ce qui se passait dans le vestibule. Il avait +entendu le bruit des voix, il devait être là depuis un instant, à +s'impatienter. + +--Eh bien, mère? cria-t-il de nouveau. + +--Oui, oui, nous montons, répondit madame Faujas, que l'accent furieux +de son fils parut faire trembler. + +Et, se tournant vers les Trouche: --Allons, mes enfants, il faut +monter ... Laissons madame aller à ses affaires. + +Mais les Trouche semblèrent ne pas entendre. Ils étaient bien dans le +vestibule; ils regardaient autour d'eux, d'un air ravi, comme si on +leur eût fait cadeau de la maison. + +--C'est très-gentil, très-gentil, murmura Olympe, n'est-ce pas, +Honoré? D'après les lettres d'Ovide, nous ne pensions pas que cela fût +si gentil. Je te le disais: «Il faut aller là-bas, nous serons mieux, +je me porterai mieux....» Hein! j'avais raison. + +--Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche entre ses dents +... Et le jardin est assez grand, je crois. + +Puis, s'adressant à Mouret: + +--Monsieur, est-ce que vous permettez à vos locataires de se promener +dans le jardin? + +Mouret n'eut pas le temps de répondre. L'abbé Faujas, qui était +descendu, cria d'une voix tonnante: + +--Eh bien, Trouche? eh bien, Olympe? + +Ils se tournèrent. Lorsqu'ils le virent debout sur une marche, +formidable de colère, ils se firent tout petits, ils le suivirent, en +baissant l'échine. Lui, monta devant eux, sans ajouter une parole, +sans même paraître s'apercevoir que les Mouret étaient là, qui +regardaient ce singulier défilé. Madame Faujas, pour arranger les +choses, sourit à Marthe, en fermant le cortège. Mais, quand celle-ci +fut sortie, et que Mouret se trouva seul, il resta un instant dans +le vestibule. En haut, au second étage, les portes claquaient avec +violence. Il y eut des éclats de voix, puis un silence de mort régna. + +--Est-ce qu'il les a mis au cachot? dit-il en riant. N'importe, c'est +une sale famille. + +Dès le lendemain, Trouche, habillé convenablement, tout en noir, rasé, +ses rares cheveux ramenés soignement sur les tempes, fut présenté +par l'abbé Faujas à Marthe et aux dames patronnesses. Il avait +quarante-cinq ans, possédait une fort belle écriture, disait avoir +tenu longtemps les livres dans une maison de commerce. Ces dames +l'installèrent immédiatement. Il devait représenter le comité, +s'occuper des détails matériels, de dix à quatre heures, dans un +bureau qui se trouvait au premier étage de l'oeuvre de la Vierge. Ses +appointements étaient de quinze cents francs. + +--Tu vois qu'ils sont très-tranquilles, ces braves gens, dit Marthe à +son mari, au bout de quelques jours. + +En effet, les Trouche ne faisaient pas plus de bruit que les Faujas. +A deux ou trois reprises, Rose prétendait bien avoir entendu des +querelles entre la mère et la fille; mais aussitôt la voix grave de +l'abbé s'élevait, mettant la paix. Trouche, régulièrement, partait à +dix heures moins un quart et rentrait à quatre heures un quart; +le soir, il ne sortait jamais. Olympe, parfois, allait faire les +commissions avec madame Faujas; personne ne l'avait encore vue +descendre seule. + +La fenêtre de la chambre où les Trouche couchaient, donnait sur le +jardin; elle était la dernière, à droite, en face des arbres de la +sous-préfecture. De grands rideaux de calicot rouge, bordés d'une +bande jaune, pendaient derrière les vitres, tranchant sur la façade, +à côté des rideaux blancs du prêtre. D'ailleurs, la fenêtre restait +constamment fermée. Un soir, comme l'abbé Faujas était avec sa mère, +sur la terrasse, en compagnie des Mouret, une petite toux involontaire +se fit entendre. L'abbé, levant vivement la tête, d'un air irrité, +aperçut les ombres d'Olympe et de son mari qui se penchaient, accoudé, +immobiles. Il demeura un instant, les yeux en l'air, coupant la +conversation qu'il avait avec Marthe. Les Trouche disparurent. On +entendit le grincement étouffé de l'espagnolette. + +--Mère, dit le prêtre, tu devrais monter; j'ai peur que tu ne prennes +mal. Madame Faujas souhaita le bonsoir à la compagnie. Lorsqu'elle +se fut retirée, Marthe reprit l'entretien, en demandant de sa voix +obligeante: + +--Est-ce que votre soeur est plus malade? Il y a huit jours que je ne +l'ai vue. + +--Elle a grand besoin de repos, répondit sèchement le prêtre. + +Mais elle insista par bonté. + +--Elle se renferme trop, l'air lui ferait du bien.... Ces soirées +d'octobre sont encore tièdes ... Pourquoi ne descend-elle jamais au +jardin? Elle n'y a pas mis les pieds. Vous savez pourtant que le +jardin est à votre entière disposition. + +Il s'excusa en mâchant de sourdes paroles; tandis que Mouret, pour +l'embarrasser davantage, se faisait plus aimable que sa femme. + +--Eh! c'est ce je disais, ce matin. La soeur de monsieur l'abbé +pourrait bien venir coudre au soleil, l'après-midi, au lieu de rester +claquemurée, en haut. On croirait qu'elle n'ose pas même paraître à la +fenêtre. Est-ce que nous lui faisons peur, par hasard? Nous ne sommes +pourtant pas si terribles que cela ... C'est comme monsieur Trouche, +il monte l'escalier quatre à quatre. Dites-leur donc de venir, de +temps à autre, passer une soirée avec nous. Ils doivent s'ennuyer à +périr, tout seuls, dans leur chambre. + +L'abbé, ce soir-là, n'était pas d'humeur à tolérer les moqueries de +son propriétaire. Il le regarda en face, et très-carrément: + +--Je vous remercie, mais il est peu probable qu'ils acceptent. Ils +sont las, le soir, ils se couchent. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont de +mieux à faire. + +--A leur aise, mon cher monsieur, répondit Mouret, piqué du ton rude +de l'abbé. + +Et, quand il fut seul avec Marthe: + +--Ah ça! est-ce qu'il croit qu'il me fera prendre des vessies pour +des lanternes, l'abbé! C'est clair, il tremble que les gueux qu'il a +recueillis chez lui ne lui jouent quelque mauvais tour.... Tu as +vu, ce soir, comme il a fait le pion, lorsqu'il les a aperçus à la +fenêtre. Ils étaient là à nous espionner. Tout cela finira mal. + +Marthe vivait dans une grande douceur. Elle n'entendait plus les +criailleries de Mouret. Les approches de la foi étaient pour elle +une jouissance exquise; elle glissait à la dévotion, lentement, sans +secousse; elle s'y berçait, s'y endormait. L'abbé Faujas évitait +toujours de lui parler de Dieu; il restait son ami, ne la charmait que +par sa gravité, par cette vague odeur d'encens qui se dégageait de +sa soutane. A deux ou trois reprises, seule avec lui, elle avait de +nouveau éclaté en sanglots nerveux, sans savoir pourquoi, ayant du +bonheur à pleurer ainsi. Chaque fois, il s'était contenté de lui +prendre les mains, silencieux, la calmant de son regard tranquille et +puissant. Quand elle voulait lui parler de ses tristesses sans cause, +de ses secrètes joies, de ses besoins d'être guidée, il la faisait +faire en souriant; il disait que ces choses ne le regardaient point, +qu'il fallait parler à l'abbé Bourrette. Alors elle gardait tout en +elle, elle demeurait frissonnante. Et lui, prenait une hauteur plus +grande, se mettait hors de sa portée, comme un dieu aux pieds duquel +elle finissait par agenouiller son âme. + +Les grosses occupations de Marthe, maintenant, étaient les messes et +les exercices religieux auxquels elle assistait. Elle se trouvait +bien, dans la vaste nef de Saint-Saturnin; elle y goûtait plus +parfaitement ce repos tout physique qu'elle cherchait. Quand elle +était là, elle oubliait tout, c'était comme une fenêtre immense +ouverte sur une autre vie, une vie large, infinie, pleine d'une +émotion qui l'emplissait et lui suffisait. Mais elle avait encore peur +de l'église; elle y venait avec une pudeur inquiète, une honte qui +instinctivement lui faisait jeter un regard derrière elle, lorsqu'elle +poussait la porte, pour voir si personne n'était là, à la regarder +entrer. Puis, elle s'abandonnait, tout s'attendrissait, jusqu'à cette +voix grasse de l'abbé Bourrette qui, après l'avoir confessée, la +tenait parfois agenouillée encore pendant quelques minutes, à lui +parler des dîners de madame Rastoil ou de la dernière soirée des +Rougon. + +Marthe, souvent, rentrait accablée. La religion la brisait. Rose était +devenue toute-puissante au logis. Elle bousculait Mouret, le grondait, +parce qu'il salissait trop de linge, le faisait manger quand le dîner +était prêt. Elle entreprit même de travailler à son salut. + +--Madame a bien raison de vivre en chrétienne, lui disait-elle. Vous +serez damné, vous, monsieur, et ce sera bien fait, parce qu'au fond +vous n'êtes pas bon; non, vous n'êtes pas bon!... Vous devriez la +conduire à la messe, dimanche prochain. + +Mouret haussait les épaules. Il laissait les choses aller, se mettant +lui-même au ménage, donnant un coup de balai, quand la salle à manger +lui paraissait trop sale. Les enfants l'inquiétaient davantage. +Pendant les vacances, la mère n'étant presque jamais là, Désirée +et Octave, qui avait encore échoué aux examens du baccalauréat, +bouleversèrent la maison; Serge fut souffrant, garda le lit, resta des +journées entières à lire dans sa chambre. Il était devenu le préféré +de l'abbé Faujas, qui lui prêtait des livres. Mouret passa deux +mois abominables, ne sachant comment guider ce petit monde; Octave +particulièrement le rendait fou. Il ne voulut pas attendre la rentrée, +il décida que l'enfant ne retournerait plus au collège, qu'on le +placerait dans une maison de commerce de Marseille. + +--Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il à Marthe, il faut +bien que je les case quelque part ... Moi, je suis à bout, je préfère +les flanquer à la porte. Tant pis, si tu en souffres!... D'abord, +Octave est insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux +lui apprendre tout de suite à gagner sa vie que de le laisser flâner +avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville. + +Marthe fut très-émue; elle s'éveilla comme d'un rêve, en apprenant +qu'un de ses enfants allait se séparer d'elle. Pendant huit jours, +elle obtint que le départ serait différé. Elle resta même davantage +à la maison, elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle +s'alanguit de nouveau; et, le jour où Octave l'embrassa, en lui +apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force, +elle se contenta de lui donner de bons conseils. + +Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il +chercha sa femme, la trouva dans le jardin, sous une tonnelle où elle +pleurait. Là, il se soulagea. + +--En voilà un de moins! cria-t-il. Ça doit te faire plaisir. Tu +pourras rôder dans les églises à ton aise ... Va, sois tranquille, les +deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il +est très-doux, et que je le trouve un peu jeune pour aller faire son +droit; mais, s'il te gêne, tu le diras, je t'en débarrasserai aussi +... Quant à Désirée, elle ira chez sa nourrice. + +Marthe continuait à pleurer silencieusement. + +--Que veux-tu? on ne peut pas être dehors et chez soi. Tu as choisi +le dehors, tes enfants ne sont plus rien pour toi, c'est logique ... +D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour +tout ce monde qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande, +notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met pas à la porte +nous-mêmes. + +Il avait levé la tête, il examinait les fenêtres du second étage. +Puis, baissant la voix: + +--Ne pleure donc pas comme une bête; on te regarde. Tu n'aperçois pas +cette paire d'yeux entre les rideaux rouges? Ce sont les yeux de la +soeur de l'abbé, je les connais bien. On est sûr de les trouver là, +pendant toute la journée ... Vois-tu, l'abbé est peut-être un brave +homme; mais ces Trouche, je les sens accroupis derrière leurs rideaux +comme des loups à l'affût. Je parie que si l'abbé ne les empêchait +pas, ils descendraient la nuit par la fenêtre pour me voler mes poires +... Essuie tes yeux, ma bonne; sois sûre qu'ils se régalent de nos +querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du +départ de l'enfant, pour leur montrer le mal que ce départ nous fait à +tous les deux. + +Sa voix s'attendrissait, il était près lui-même de sangloter. Marthe, +navrée, touchée au coeur par ses dernières paroles, allait se jeter +dans ses bras. Mais ils eurent peur d'être vus, ils sentirent comme +un obstacle entre eux. Alors, ils se séparèrent; tandis que les yeux +d'Olympe luisaient toujours, entre les deux rideaux rouges. + + + +XI + + +Un matin, l'abbé Bourrette arriva, la face bouleversée. Il aperçut +Marthe sur le perron, il vint lui serrer les mains, en balbutiant: + +--Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt.... Je vais monter, il +faut que je voie Faujas tout de suite. + +Et quand Marthe lui eut montré le prêtre, qui, selon son habitude, se +promenait au fond du jardin, en lisant son bréviaire, il courut à lui, +fléchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la +fâcheuse nouvelle; mais la douleur l'étrangla, il ne put que se jeter +à son cou, la gorge pleine de sanglots. + +--Eh bien! qu'ont-ils donc, les deux abbés? demanda Mouret, qui se +hâta de sortir de la salle à manger. + +--Il paraît que le curé de Saint-Saturnin est à la mort, répondit +Marthe très-émue. + +Mouret fit une moue de surprise. Il rentra, murmurant: + +--Bah! ce brave Bourrette se consolera demain, lorsqu'on le nommera +curé, en remplacement de l'autre. ... Il compte sur la place; il me +l'a dit. + +Cependant, l'abbé Faujas s'était dégagé de l'étreinte du vieux prêtre. +Il reçut la mauvaise nouvelle avec gravité et ferma posément son +bréviaire. + +--Compan veut vous voir, bégayait l'abbé Bourrette; il ne passera pas +la matinée.... Ah! c'était un ami bien cher. Nous avions fait nos +études ensemble.... Il veut vous dire adieu; il m'a répété toute la +nuit que vous seul aviez du courage dans le diocèse. Depuis plus d'un +an qu'il languissait, pas un prêtre de Plassans n'osait aller lui +serrer la main. Et vous qui le connaissiez à peine, vous lui donniez +toutes les semaines une après-midi. Il pleurait tout à l'heure, en +parlant de vous. ... Il faut vous hâter, mon ami. + +L'abbé Faujas monta un instant à son appartement, pendant que l'abbé +Bourrette piétinait d'impatience et de désespoir dans le vestibule; +enfin, au bout d'un quart d'heure, tous deux partirent. Le vieux +prêtre s'essuyait le front, roulait sur le pavé, en laissant échapper +des phrases décousues. + +--Il serait mort sans une prière, comme un chien, si sa soeur n'était +venue me prévenir, hier soir, vers onze heures. Elle a bien fait, la +chère demoiselle. ... Il ne voulait compromettre aucun de nous, il +n'aurait pas même reçu les derniers sacrements. ... Oui, mon ami, il +était en train de mourir dans un coin, seul, abandonné, lui qui a eu +une si belle intelligence et qui n'a vécu que pour le bien. + +Il se tut; puis, au bout d'un silence, d'une voix changée: + +--Croyez-vous que Fenil me pardonne ça? Non, jamais, n'est-ce pas?... +Lorsque Compan m'a vu arriver avec les saintes huiles, il ne voulait +pas, il me criait de m'en aller. Eh bien, c'est fait! Je ne serai +jamais curé. J'aime mieux ça. Je n'aurai pas laissé mourir Compan +comme un chien.... Il y avait trente ans qu'il était en guerre avec +Fenil. Quand il s'est mis au lit, il me l'a dit: «Allons, c'est Fenil +qui l'emporte; maintenant que je suis par terre, il va m'assommer....» +Ah! ce pauvre Compan, lui que j'ai vu si fier, si énergique, à +Saint-Saturnin!... Le petit Eusèbe, l'enfant de choeur que j'ai emmené +pour sonner le viatique, est resté tout embarrassé, lorsqu'il a vu où +nous allions; il regardait derrière lui, à chaque coup de sonnette, +comme s'il avait craint que Fenil put l'entendre. + +L'abbé Faujas, marchant vite, la tête basse, l'air préoccupé, +continuait à garder le silence; il semblait ne pas écouter son +compagnon. + +--Monseigneur est-il prévenu? demanda-t-il brusquement. + +Mais l'abbé Bourrette, à son tour, paraissait songeur. Il ne répondit +pas; puis, en arrivant devant la porte de l'abbé Compan, il murmura: + +--Dites-lui que nous venons de rencontrer Fenil et qu'il nous a +salués. Cela lui fera plaisir. ... Il croira que je suis curé. + +Ils montèrent silencieusement. La soeur du moribond vint leur ouvrir. +En voyant les deux prêtres, elle éclata en sanglots, balbutiant au +milieu de ses larmes: + +--Tout est fini. Il vient de passer entre mes bras... j'étais seule. +Il a regardé autour de lui en mourant, il a murmuré «J'ai donc la +peste, qu'on m'a abandonné...» Ah! mes sieurs, il est mort avec des +larmes plein les yeux. + +Ils entrèrent dans la petite chambre où le curé Compan, la tête sur un +oreiller, paraissait dormir. Ses yeux étaient restés ouverts, et +cette face blanche, profondément triste, pleurait encore; les larmes +coulaient le long des joues. Alors, l'abbé Bourrette tomba à genoux, +sanglotant, priant, le front contre les couvertures qui pendaient. +L'abbé Faujas resta debout, regardant le pauvre mort; puis, après +s'être agenouillé un instant, il sortit discrètement. L'abbé +Bourrette, perdu dans sa douleur, ne l'entendit même pas refermer la +porte. + +L'abbé Faujas alla droit à l'évêché. Dans l'antichambre de monseigneur +Rousselot, il rencontra l'abbé Surin, chargé de papiers. + +--Est-ce que vous désiriez parler à monseigneur? lui demanda le +secrétaire avec son éternel sourire. Vous tomberiez mal. Monseigneur +est tellement occupé qu'il a fait condamner sa porte. + +--C'est pour une affaire très-pressante, dit tranquillement l'abbé +Faujas. Ou peut toujours le prévenir, lui faire savoir que je suis là. +J'attendrai, s'il le faut. + +--Je crains que ce ne soit inutile. Monseigneur a plusieurs personnes +avec lui. Revenez demain, cela vaudra mieux. + +Mais l'abbé prenait une chaise, lorsque l'évêque ouvrit la porte de +son cabinet. Il parut très-contrarié en apercevant le visiteur, qu'il +feignit d'abord de ne pas reconnaître. + +--Mon enfant, dit-il à Surin, quand vous aurez classé ces papiers, +vous reviendrez tout de suite; j'ai une lettre à vous dicter. + +Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait respectueusement +debout: + +--Ah! c'est vous, monsieur Faujas? J'ai bien du plaisir à vous voir. +... Vous avez quelque chose à me dire peut-être? Entrez, entrez dans +mon cabinet; vous ne me dérangez jamais. + +Le cabinet de monseigneur Rousselot était une vaste pièce, un peu +sombre, où un grand feu de bois brûlait continuellement, été comme +hiver. Le tapis, les rideaux très-épais, étouffaient l'air. Il +semblait qu'on entrât dans une eau tiède. L'évêque vivait là, +frileusement, dans un fauteuil, en douairière retirée du monde, ayant +horreur du bruit, se déchargeant sur l'abbé Fenil du soin de son +diocèse. Il adorait les littératures anciennes. On racontait qu'il +traduisait Horace en secret; les petits vers de l'Anthologie grecque +l'enthousiasmaient également, et il lui échappait des citations +scabreuses, qu'il goûtait avec une naïveté de lettré insensible aux +pudeurs du vulgaire. + +--Vous voyez, je n'ai personne, dit-il en s'installant devant le feu; +mais je suis un peu souffrant, j'avais fait défendre ma porte. Vous +pouvez parler, je me mets à votre disposition. + +Il y avait, dans son amabilité ordinaire, une vague inquiétude, une +sorte de soumission résignée. Quand l'abbé Faujas lui eut appris la +mort du curé Compan, il se leva, effaré, irrité: + +--Comment! s'écria-t-il, mon brave Compan est mort, et je n'ai pu lui +dire adieu!... Personne ne m'a averti!... Ah! tenez, mon ami, vous +aviez raison, lorsque vous me faisiez entendre que je n'étais plus le +maître ici; on abuse de ma bonté. + +--Monseigneur, dit l'abbé Faujas, sait combien je lui suis dévoué; je +n'attends qu'un signe de lui. L'évêque hocha la tête, murmurant: + +--Oui, oui, je me rappelle ce que vous m'avez offert; vous êtes un +excellent coeur. Seulement quel vacarme, si je rompais avec Fenil! +j'aurais les oreilles cassées pendant huit jours. Et pourtant si +j'étais bien sûr que vous me débarrassiez d'un coup du personnage, si +je n'avais pas peur qu'au bout d'une semaine il revînt vous mettre un +pied sur la gorge.... + +L'abbé Faujas ne put réprimer un sourire. Des larmes montèrent aux +yeux de l'évêque. + +--J'ai peur, c'est vrai, reprit-il en se laissant tomber de nouveau +dans son fauteuil; j'en suis à ce point. C'est ce malheureux qui a tué +Compan et qui m'a fait cacher son agonie, pour que je ne puisse +aller lui fermer les yeux; il a des inventions terribles.... Mais, +voyez-vous, j'aime mieux vivre en paix. Fenil est très-actif, il me +rend de grands services dans le diocèse. Quand je ne serai plus là, +les choses s'arrangeront peut-être plus sagement. + +Il se calmait, il retrouvait son sourire. + +--D'ailleurs, tout va bien en ce moment, je ne vois aucune +difficulté.... On peut attendre. + +L'abbé Faujas s'assit, et tranquillement: + +--Sans doute.... Pourtant il va falloir que vous nommiez un curé à +Saint-Saturnin, en remplacement de monsieur l'abbé Compan. + +Monseigneur Rousselot porta ses mains à ses tempes, d'un air +désespéré. + +--Mon Dieu! vous avez raison, balbutia-t-il. Je ne pensais plus à +cela.... Le brave Compan ne sait pas dans quel souci il me met, en +mourant si brusquement, sans que je sois prévenu. Je vous avais promis +la place, n'est-ce pas? + +L'abbé s'inclina. + +--Eh bien! mon ami, vous allez me sauver; vous me laisserez reprendre +ma parole. Vous savez combien Fenil vous déteste; le succès de +l'oeuvre de la Vierge l'a rendu tout à fait furieux; il jure qu'il +vous empêchera de conquérir Plassans. Vous voyez que je vous parle à +coeur ouvert. Or, ces jours derniers, comme on causait de la cure de +Saint-Saturnin, j'ai prononcé votre nom. Fenil est entré dans une +colère affreuse, et j'ai dû jurer que je donnerais la cure à un de ses +protégés, l'abbé Chardon, que vous connaissez, un homme très-digne +d'ailleurs.... Mon ami, faites cela pour moi, renoncez à cette idée. +Je vous donnerai tel dédommagement qu'il vous plaira. + +Le prêtre resta grave. Après un silence, comme s'il s'était consulté: + +--Vous n'ignorez pas, monseigneur, dit-il, que je n'ai aucune ambition +personnelle; je désire vivre dans la retraite, ce serait pour moi une +grande joie de renoncer à cette cure. Seulement je ne suis pas mon +maître, je tiens à satisfaire les protecteurs qui s'intéressent à +moi.... Pour vous-même, monseigneur, réfléchissez avant de prendre une +détermination que vous pourriez regretter plus tard. + +Bien que l'abbé Faujas eût parlé très-humblement, l'évêque sentit la +menace cachée que contenaient ces paroles. Il se leva, fit quelques +pas, en proie à une perplexité pleine d'angoisse. Puis, levant les +mains: + +--Allons, voilà du tourment pour longtemps.... J'aurais voulu éviter +toutes ces explications; mais, puisque vous insistez, il faut parler +franchement.... Eh bien! cher monsieur, l'abbé Fenil vous reproche +beaucoup de choses. Comme je crois vous l'avoir déjà dit, il a dû +écrire à Besançon, d'où il aura appris les fâcheuses histoires que +vous savez.... Certes, vous m'avez expliqué tout cela, je connais vos +mérites, votre vie de repentir et de retraite; mais que voulez-vous? +le grand vicaire a des armes contre vous, il en use terriblement. +Souvent je ne sais comment vous défendre.... Quand le ministre m'a +prié de vous accepter dans mon diocèse, je ne lui ai pas caché que +votre situation serait difficile. Il s'est montré plus pressant, +il m'a dit que cela vous regardait, et j'ai fini par consentir. +Seulement, il ne faut pas aujourd'hui me demander l'impossible. + +L'abbé Faujas n'avait pas baissé la tête; il la releva même, il +regarda l'évêque en face, disant de sa voix brève: + +--Vous m'avez donné votre parole, monseigneur. + +--Certainement, certainement.... Le pauvre Compan baissait tous les +jours, vous êtes venu me confier certaines choses; alors, j'ai promis, +je ne le nie pas.... Écoutez, je veux vous tout dire, pour que vous ne +puissiez m'accuser de tourner comme une girouette. Vous prétendiez +que le ministre désirait vivement votre nomination à la cure de +Saint-Saturnin. Eh bien! j'ai écrit, je me suis informé, un de mes +amis est allé au ministère. On lui a presque ri au nez, on lui a dit +qu'on ne vous connaissait même pas. Le ministre se défend absolument +d'être votre protecteur, entendez-vous! Si vous le souhaitez, je vais +vous faire lire une lettre où il se montre bien sévère à votre égard. + +Et il tendait le bras pour fouiller dans un tiroir; mais l'abbé Faujas +s'était mis debout, sans le quitter des yeux, avec un sourire où +perçait une pointe d'ironie et de pitié. + +--Ah! monseigneur, monseigneur! murmura-t-il. Puis, au bout d'un +silence, comme ne voulant pas s'expliquer davantage: + +--Je vous rends votre parole, monseigneur, reprit-il. Croyez que, dans +tout ceci, je travaillais plus encore pour vous que pour moi. Plus +tard, quand il ne sera plus temps, vous vous souviendrez de mes +avertissements. Il se dirigeait vers la porte; mais l'évêque le +retint, le ramena, en murmurant d'un air inquiet: + +--Voyons, que voulez-vous dire? Expliquez-vous, cher monsieur Faujas. +Je sais bien qu'on me boude à Paris, depuis l'élection du marquis de +Lagrifoul. On me connaît vraiment bien peu, si l'on s'imagine que j'ai +trempé là dedans; je ne sors pas de ce cabinet deux fois par mois.... +Alors vous croyez qu'on m'accuse d'avoir fait nommer le marquis? + +--Oui, je le crains, dit nettement le prêtre. + +--Eh! c'est absurde, je n'ai jamais mis le nez dans la politique, je +vis avec mes chers livres. C'est Fenil qui a tout fait. Je lui ai dit +vingt fois qu'il finirait par me causer des embarras à Paris. + +Il s'arrêta, rougit légèrement d'avoir laissé échapper ces dernières +paroles. L'abbé Faujas s'assit de nouveau devant lui, et d'une voix +profonde: + +--Monseigneur, vous venez de condamner votre grand vicaire.... Je ne +vous ai point dit autre chose. Ne continuez pas à faire cause commune +avec lui, ou il vous causera des soucis très-graves. J'ai des amis +à Paris, quoi que vous puissiez croire. Je sais que l'élection du +marquis de Lagrifoul a fortement indisposé le gouvernement contre +vous. A tort ou à raison, on vous croit la cause unique du mouvement +d'opposition qui se manifeste à Plassans, où le ministre, pour des +motifs particuliers, tient absolument à obtenir la majorité. Si, aux +élections prochaines, le candidat légitimiste passait encore, ce +serait extrêmement fâcheux, je craindrais pour votre tranquilité. + +--Mais c'est abominable! s'écria le malheureux évêque, en s'agitant +dans son fauteuil; je ne puis pas empêcher la candidat légitimiste +dépasser, moi! Est-ce que j'ai la moindre influence, est-ce que je me +suis jamais mêlé de ces choses?... Ah! tenez, il y a des jours où +j'ai envie d'aller m'enfermer au fond d'un couvent. J'emporterais ma +bibliothèque, je vivrais bien tranquille.... C'est Fenil qui devrait +être évêque à ma place. Si j'écoutais Fenil, je me mettrais tout à +fait en travers du gouvernement, je n'écouterais que Rome, j'enverrais +promener Paris. Mais ce n'est pas mon tempérament, je veux mourir +tranquille.... Alors, vous dites que le ministre est furieux contre +moi? + +Le prêtre ne répondit pas; deux plis qui se creusaient aux coins de sa +bouche, donnaient à sa face un mépris muet. + +--Mon Dieu, continua l'évêque; si je pensais lui être agréable en +vous nommant curé de Saint-Saturnin, je tâcherais d'arranger cela.... +Seulement, je vous assure, vous vous trompez; vous êtes peu en odeur +de sainteté. + +L'abbé Faujas eut un geste brusque. Il se livra, dans une courte +impatience: + +--Eh! dit-il, oubliez-vous que des infamies courent sur mon compte et +que je suis arrivé à Plassans avec une soutane percé! Lorsqu'on envoie +un homme perdu à un poste dangereux, on le renie jusqu'au jour du +triomphe.... Aidez-moi à réussir, monseigneur, vous verrez que j'ai +des amis à Paris. + +Puis, comme l'évêque, surpris de cette figure d'aventurier énergique +qui venait de se dresser devant lui, continuait à le regarder +silencieusement, il redevint souple; il reprit: + +--Ce sont des suppositions, je veux dire que j'ai beaucoup à me faire +pardonner. Mes amis, attendent pour vous remercier, que ma situation +soit complètement assise. + +Monseigneur Rousselot resta muet un instant encore. C'était une nature +très-fine, ayant appris le vice humain dans les livres. Il avait +conscience de sa grande faiblesse, il en était même un peu honteux; +mais il se consolait, en jugeant les hommes pour ce qu'ils valaient. +Dans sa vie d'épicurien lettré, il y avait, par instants, une profonde +moquerie des ambitieux qui l'entouraient en se disputant les lambeaux +de son pouvoir. + +--Allons, dit-il en souriant, vous êtes un homme tenace, cher monsieur +Faujas. Puisque je vous ai fait une promesse, je la tiendrai.... Il +y a six mois, je l'avoue, j'aurais eu peur de soulever tout Plassans +contre moi; mais vous avez su vous faire aimer, les dames de la ville +me parlent souvent de vous avec de grands éloges. En vous donnant la +cure de Saint-Saturnin, je paye la dette de l'oeuvre de la Vierge. + +L'évêque avait retrouvé son amabilité enjouée, ses manières exquises +de prélat charmant. L'abbé Surin, à ce moment, passa sa jolie tête +dans l'entre-bâillement de la porte. + +--Non, mon enfant, dit l'évêque, je ne vous dicterai pas cette +lettre.... Je n'ai plus besoin de vous. Vous pouvez vous retirer. + +--Monsieur l'abbé Fenil est là, murmura le jeune prêtre. + +--Ah! bien, qu'il attende. + +Monseigneur Rousselot avait eu un léger tressaillement, mais il fit un +geste de décision presque plaisant, il regarda l'abbé Faujas d'un air +d'intelligence. + +--Tenez, sortez par ici, lui dit-il en ouvrant une porte cachée sous +une portière. + +Il l'arrêta sur le seuil, il continua à le regarder en riant. + +--Fenil va être furieux.... Vous me promettez de me défendre contre +lui, s'il crie trop fort? Je vous le mets sur les bras, je vous en +avertis. Je compte bien aussi que vous ne laisserez pas réélire +le marquis de Lagrifoul.... Dame! c'est sur vous que je m'appuie +maintenant, cher monsieur Faujas. + +Il le salua du bout de sa main blanche, puis rentra nonchalamment +dans la tiédeur de son cabinet. L'abbé était resté courbé, surpris de +l'aisance toute féminine avec laquelle monseigneur Rousselot changeait +de maître et se livrait au plus fort. Alors seulement il sentit que +l'évêque venait de se moquer de lui, comme il devait se moquer de +l'abbé Fenil, du fauteuil moelleux où il traduisait Horace. + +Le jeudi suivant, vers dix heures, au moment où la belle société de +Plassans s'écrasait dans le salon vert des Rougon, l'abbé Faujas parut +sur le seuil. Il était superbe, grand, rose, vêtu d'une soutane fine +qui luisait comme un satin. Il resta grave avec un léger sourire, à +peine un pli aimable des lèvres, tout juste ce qu'il fallait pour +éclairer sa face austère d'un rayon de bonhomie. + +--Ah! c'est ce cher curé! cria gaiement madame de Condamin. + +Mais la maîtresse de la maison se précipita; elle prit dans ses deux +mains une des mains de l'abbé, l'amenant au milieu du salon, le +cajolant du regard, avec un doux balancement de tête. + +--Quelle surprise, quelle bonne surprise! répéta-t-elle. Voilà un +siècle qu'on ne vous a vu. Il faut donc que le bonheur tombe chez +vous, pour que vous vous souveniez de vos amis? Lui, saluait avec +aisance. Autour de lui, c'était une ovation flatteuse, un chuchotement +de femmes ravies. Madame Delangre et madame Rastoil n'attendirent pas +qu'il vînt les saluer; elles s'avancèrent pour le complimenter de sa +nomination qui était officielle depuis le matin. Le maire, le juge de +paix, jusqu'à monsieur de Bourdeu, lui donnèrent des poignées de main +vigoureuses. + +--Hein! quel gaillard! murmura M. de Condamin à l'oreille du docteur +Porquier; il ira loin. Je l'ai flairé dès le premier jour.... Vous +savez qu'ils mentent comme des arracheurs de dents, la vieille Rougon +et lui, avec leurs simagrées. Je l'ai vu se glisser ici plus de +dix fois, à la nuit tombante. Ils doivent tremper dans de jolies +histoires, tous les deux! + +Mais le docteur Porquier eût une peur atroce que M. de Condamin ne le +compromît; il se hâta de le quitter pour serrer, comme les autres, la +main de l'abbé Faujas, bien qu'il ne lui eût jamais adressé la parole. + +Cette entrée triomphale fut le grand événement de la soirée. L'abbé +s'étant assis, un triple cercle de jupes l'entoura. Il causa avec une +charmante bonhomie, parla de toutes choses, évitant soigneusement de +répondre aux allusions. Félicité l'ayant questionné directement, il se +contenta de dire qu'il n'habiterait pas la cure, qu'il préférait le +logement où il vivait si tranquille, depuis près de trois ans. Marthe +était là, parmi les dames, très-réservée, ainsi qu'à son ordinaire. +Elle avait simplement souri à l'abbé, le regardant de loin, un peu +pâle, l'air las et inquiet. Mais, lorsqu'il eut fait connaître son +intention de ne pas quitter la rue Balande, elle rougit beaucoup, +elle se leva pour passer dans le petit salon, comme suffoquée par la +chaleur. Madame Paloque, auprès de laquelle M. de Condamin était allé +s'asseoir, ricana en lui disant assez haut pour être entendue: --C'est +propre, n'est-ce pas?... Elle devrait au moins ne pas lui donner des +rendez-vous ici, puisqu'ils ont toute la journée chez eux. + +Seul, M. de Condamin se mit à rire. Les autres personnes prirent un +air froid. Madame Paloque, comprenant qu'elle venait de se faire du +tort, essaya de tourner la chose en plaisanterie. Cependant, dans les +coins, on causait de l'abbé Fenil. La grande curiosité était de savoir +s'il allait venir. M. de Bourdeu, un des amis du grand vicaire, +raconta doctement qu'il était souffrant. La nouvelle de cette +indisposition fut accueillie par des sourires discrets. Tout le monde +était au courant de la révolution qui avait eu lieu à l'évêché. L'abbé +Surin donnait à ces dames des détails très-curieux, sur l'horrible +scène survenue entre monseigneur et le grand vicaire. Ce dernier, +battu par monseigneur, faisait raconter qu'une attaque de goutte le +clouait chez lui. Mais ce n'était pas là un dénoûment, et l'abbé Surin +ajoutait que «l'on en verrait bien d'autres.» Cela se répétait à +l'oreille avec de petites exclamations, des hochements de tête, des +moues de surprise et de doute. Pour l'instant, du moins, c'était +l'abbé Faujas qui l'emportait. Aussi les belles dévotes se +chauffaient-elles doucement à ce soleil levant. + +Vers le milieu de la soirée, l'abbé Bourrette entra. Les conversations +se turent, on le regarda curieusement. Personne n'ignorait que, la +veille encore, il comptait sur la cure de Saint-Saturnin; il avait +suppléé l'abbé Compan pendant sa longue maladie; la place était à lui. +Il resta un instant sur le seuil sans remarquer le mouvement que son +arrivée produisait, un peu essoufflé, les paupières battantes. Puis, +ayant aperçu l'abbé Faujas, il se précipita, lui serra les deux mains +avec effusion, en s'écriant: + +--Ah! mon bon ami, laissez-moi vous féliciter.... Je viens de chez +vous, où j'ai appris par votre mère que vous étiez ici.... Je suis +bien heureux de vous rencontrer. + +L'abbé Faujas s'était levé, gêné, malgré son grand sang-froid, surpris +par ces tendresses qu'il n'attendait point. + +--Oui, murmura-t-il, j'ai dû accepter, malgré mon peu de mérite.... +J'avais d'abord refusé, citant à monseigneur des prêtres plus dignes, +vous citant vous-même.... + +L'abbé Bourrette cligna les yeux; et, l'emmenant à l'écart, baissant +la voix: + +--Monseigneur m'a tout conté.... Il paraît que Fenil ne voulait +absolument pas entendre parler de moi. Il aurait mis le feu au +diocèse, si j'avais été nommé: ce sont ses propres paroles. Mon crime +est d'avoir fermé les yeux à ce pauvre Compan.... Et il exigeait, +comme vous le savez, la nomination de l'abbé Chardon. Un homme pieux +sans doute, mais d'une insuffisance notoire. Le grand vicaire comptait +régner sous son nom à Saint-Saturnin.... C'est alors que monseigneur +vous a donné la place pour lui échapper et lui faire pièce. Cela me +venge. Je suis enchanté, mon cher ami.... Est-ce que vous connaissiez +l'histoire? + +--Non, pas dans les détails. + +--Eh bien! les choses se sont passées ainsi, je vous l'affirme. Je +tiens les faits de la bouche même de monseigneur.... Entre nous, il +m'a laissé entrevoir un beau dédommagement. Le second grand vicaire, +l'abbé Vial, a depuis longtemps le désir d'aller se fixer à Rome; la +place serait libre, vous entendez. Enfin, silence sur tout ceci.... Je +ne donnerais pas ma journée pour beaucoup d'argent. + +Et il continuait à serrer les mains de l'abbé Faujas, tandis que sa +large face jubilait d'aise. Autour d'eux, les dames se regardaient +d'un air étonné, avec des sourires. Mais la joie du bonhomme était si +franche, qu'elle finit par se communiquer à tout le salon vert, où +l'ovation faite au nouveau curé prit un caractère plus intime et +plus attendri. Les jupes se rapprochèrent; on parla des orgues de la +cathédrale, qui avaient besoin d'être réparées; madame de Condamin +promit un reposoir superbe pour la procession de la prochaine +Fête-Dieu. + +L'abbé Bourrette prenait sa part du triomphe, lorsque madame Paloque, +allongeant sa face de monstre, lui toucha l'épaule, en lui murmurant à +l'oreille: + +--Alors, monsieur l'abbé, demain, vous ne confesserez pas dans la +chapelle Saint-Michel? + +Le prêtre, depuis qu'il suppléait l'abbé Compan, avait pris le +confessionnal de la chapelle Saint-Michel, le plus grand, le plus +commode de l'église, qui était réservé particulièrement au curé. Il ne +comprit pas d'abord; il cligna les yeux, en regardant madame Paloque. + +--Je vous demande, reprit-elle, si vous reprendrez demain votre ancien +confessionnal dans la chapelle des Saints-Anges. + +Il devint un peu pâle et garda le silence un instant encore. Il +baissait les yeux sur le tapis, éprouvant une légère douleur à la +nuque, comme s'il venait d'être frappé par derrière. Puis, sentant que +madame Paloque restait là, à le dévisager: + +--Certainement, balbutia-t-il, je reprends mon ancien +confessionnal.... Venez à la chapelle des Saints-Anges, la dernière +à gauche, du côté du cloître.... Elle est très-humide. Couvrez-vous +bien, chère dame, couvrez-vous bien. + +Il avait des larmes au bord des paupières. Il s'était pris de +tendresse pour le beau confessionnal de la chapelle Saint-Michel, où +le soleil entrait, l'après-midi, juste à l'heure de la confession. +Jusque-là, il n'avait éprouvé aucun regret à remettre la cathédrale +aux mains de l'abbé Faujas; mais ce petit fait, ce déménagement d'une +chapelle à une autre, lui parut horriblement pénible; il lui sembla +que le but de toute sa vie était manqué. Madame Paloque fit remarquer +à voix haute qu'il était devenu triste tout d'un coup; mais lui, se +défendit, essaya de sourire encore. Il quitta le salon de bonne heure. + +L'abbé Faujas resta un des derniers. Rougon était venu le +complimenter, causant gravement, assis tous deux aux deux coins d'un +canapé. Ils parlaient de la nécessité des sentiments religieux dans +un État sagement administré; tandis que chaque dame qui se retirait, +avait devant eux une longue révérence. + +--Monsieur l'abbé, dit gracieusement Félicité, vous savez que vous +êtes le cavalier de ma fille. + +Il se leva. Marthe l'attendait, près de la porte. La nuit était très +noire. Dans la rue, il furent comme aveuglés par l'obscurité. Ils +traversèrent la place de la Sous-Préfecture, sans prononcer une +parole; mais, rue Balande, devant la maison, Marthe lui toucha le +bras, au moment où il allait mettre la clef dans la serrure. + +--Je suis bien heureuse du bonheur qui vous arrive, lui dit-elle d'une +voix très-émue.... Soyez bon, aujourd'hui, faites-moi la grâce que +vous m'avez refusée jusqu'à présent. Je vous assure, l'abbé Bourrette +ne m'entend pas. Vous seul pouvez me diriger et me sauver. + +Il l'écarta d'un geste. Puis, quand il eut ouvert la porte et allumé +la petite lampe que Rose laissait au bas de l'escalier, il monta, en +lui disant doucement: + +--Vous m'avez promis d'être raisonnable.... Je songerai à ce que vous +demandez. Nous en causerons. + +Elle lui aurait baisé les mains. Elle n'entra chez elle que +lorsqu'elle l'eût entendu refermer sa porte, à l'étage supérieur. Et, +pendant qu'elle se déshabillait et qu'elle se couchait, elle n'écouta +pas Mouret, à moitié endormi, qui lui racontait longuement les cancans +qui couraient la ville. Il était allé à son cercle, le cercle du +Commerce, où il mettait rarement les pieds. --L'abbé Faujas a roulé +l'abbé Bourrette, répétait-il pour la dixième fois, en tournant +lentement la tête sur l'oreiller. Cet abbé Bourrette, quel pauvre +homme! N'importe, c'est amusant de voir les calotins se manger entre +eux. L'autre jour, tu te souviens, lorsqu'ils s'embrassaient, au fond +du jardin, est-ce qu'on n'aurait pas dit deux frères? Ah! bien, oui, +ils se volent jusqu'à leurs dévotes.... Pourquoi ne réponds-tu pas, ma +bonne? Tu crois que ce n'est pas vrai?... Non, tu dors, n'est-ce pas? +Alors bonsoir, à demain. + +Il se rendormit, mâchant des lambeaux de phrases. Marthe, les yeux +grands ouverts, regardait en l'air, suivait au plafond, éclairé par +la veilleuse, le frôlement des pantoufles de l'abbé Faujas, qui se +mettait au lit. + + + +XII + + +Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque +soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il +refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il +restait là, à se dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans +même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait: + +--Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle? + +Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il +retrouvait sa femme et l'abbé à la même place, sur la terrasse; tandis +que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de +gardienne muette et aveugle. + +Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il +continuait à en faire le plus grand éloge. C'était décidément un homme +supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés. +Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la +méchanceté qu'elle mettait à lui demander des nouvelles de sa femme, +au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame +Rougon ne réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle +croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dévisageait en souriant +finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par +la langue duquel toute la ville passait, était maintenant pris d'une +pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage. + +--Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité +à sa fille. Il te laisse libre. + +Marthe la regarda d'un air de surprise. + +--J'ai toujours été libre, dit-elle. + +--Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser.... Tu m'avais dit qu'il +voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil. + +--Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous +étiez imaginé cela.... Mon mari est au mieux avec monsieur l'abbé +Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble. + +Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à +vouloir que son mari et l'abbé ne fussent pas bons amis. Souvent, au +comité de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des +questions qui l'impatientaient. La vérité était qu'elle se trouvait +très-heureuse, très-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui +avait paru plus tiède. L'abbé Faujas lui ayant laissé entendre +qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abbé +Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette espérance, +avec des joies naïves de première communiante à laquelle on a promis +des images de sainteté, si elle est sage. Elle croyait, par instants, +redevenir enfant; elle avait des fraîcheurs de sensation, des +puérilités de désir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui +taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baignés de larmes, sous +la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud. + +--Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquiétude. + +--Rien, +je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien +contente. + +Il haussa les épaules, tout en donnant de délicats coups de +ciseaux pour bien égaliser la ligne des buis; il mettait un grand +amour-propre, chaque année, à avoir les buis les plus corrects du +quartier. Marthe, qui avait essuyé ses yeux, pleura de nouveau, à +grosses larmes chaudes, serrée à la gorge, touchée jusqu'au coeur par +l'odeur de toute cette verdure coupée. Elle avait alors quarante ans, +et c'était sa jeunesse qui pleurait. + +Cependant, l'abbé Faujas, depuis qu'il était curé de Saint-Saturnin, +avait une dignité douce, qui semblait le grandir encore. Il portait +son bréviaire et son chapeau magistralement. A la cathédrale, il +s'était révélé par des coups de force qui lui assurèrent le respect du +clergé. L'abbé Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions +de détail, paraissait laisser la place libre à son adversaire. Mais +celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement. +Il avait une fierté à lui, d'une souplesse et d'une humilité +surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans était loin de lui +appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrêtait parfois dans la rue pour +serrer la main de M. Delangre, il échangeait simplement de courts +saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invités du +président Rastoil. Toute une partie de la société de la ville gardait +à son égard une grande méfiance. On l'accusait d'avoir des opinions +politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se +déclarât pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il était du +parti des honnêtes gens, ce qui le dispensait de répondre plus +nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hâte, il continuait de +rester à l'écart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes. + +--Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il à l'abbé Bourrette, +qui le pressait de faire une visite à M. Rastoil. Et l'on sut qu'il +avait refusé deux invitations à dîner de la sous-préfecture. Il +ne fréquentait toujours que les Mouret. Il restait là, comme en +observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux +sociétés étaient réunies dans les jardins, à droite et à gauche, il se +mettait à la fenêtre, regardait le soleil se coucher au loin, derrière +les forêts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les +yeux, il répondait d'une façon également aimable aux saluts des +Rastoil et aux saints de la sous-préfecture. C'étaient là tous les +rapports qu'il eût encore avec les voisins. + +Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui +appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se réserver la +tonnelle du fond, aux heures de son bréviaire; toutes les allées, +toutes les plates-bandes, étaient à lui; sa soutane tachait de noir +toutes les verdures. Ce mardi-là, il fit le tour, salua M. Maffre et +madame Rastoil, qu'il aperçut en contre-bas; puis, il vint passer +sous la terrasse de la sous-préfecture, où se trouvait accoudé M. de +Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant +salué, il remontait l'allée, lorsque le docteur l'appela. + +--Monsieur l'abbé, un mot, je vous prie? + +Et il lui demanda à quelle heure il pourrait le voir, le lendemain. +C'était la première fois qu'une des deux sociétés adressait ainsi la +parole au prêtre, d'un jardin à l'autre. Le docteur était dans un +grand souci: son garnement de fils venait d'être surpris, avec une +bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrière les +prisons. Le pis était qu'on accusait Guillaume d'être le chef de la +bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que +lui. + +--Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que +jeunesse se passe. Voilà une belle affaire! Toute la ville est en +révolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a +trouvé une dame avec eux. + +Le docteur se montra très-choqué. + +--Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prêtre. +Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les +plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal +élevé mon fils.... Ma position est vraiment bien pénible. On devrait +pourtant mieux me connaître. J'ai soixante ans de vie sans tache +derrière moi. + +Et il continua à gémir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour +son fils, parlant de sa clientèle, qu'il craignait de perdre. L'abbé +Faujas, debout au milieu de l'allée, levait la tête, écoutait +gravement. + +--Je ne demande pas mieux que de vous être utile, dit-il avec +obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une +juste indignation l'a emporté trop loin; je vais même le prier de +m'accorder rendez-vous pour demain. Il est là, à côté. + +Il traversa le jardin, se pencha vers M. Maffre, qui, en effet, était +toujours là, en compagnie de madame Rastoil. Mais, quand le juge de +paix sut que le curé désirait avoir un entretien avec lui, il ne +voulut pas qu'il se dérangeât, il se mit à sa disposition, en lui +disant qu'il aurait l'honneur de lui rendre visite le lendemain. + +--Ah! monsieur le curé, ajouta madame Rastoil, mes compliments pour +votre prône de dimanche. Toutes ces dames étaient bien émues, je vous +assure. + +Il salua, il traversa de nouveau le jardin, pour venir rassurer le +docteur Porquier. Puis, lentement, il se promena jusqu'à la nuit dans +les allées, sans se mêler davantage aux conversations, écoutant les +rires des deux sociétés, à droite et à gauche. + +Le lendemain, lorsque M. Maffre se présenta, l'abbé Faujas surveillait +les travaux de deux ouvriers qui réparaient le bassin. Il avait +témoigné le désir de voir le jet d'eau marcher; ce bassin sans eau +était triste, disait-il. Mouret ne voulait pas, prétendait qu'il +pouvait arriver des accidents; mais Marthe avait arrangé les choses, +en décidant qu'on entourerait le bassin d'un grillage. + +--Monsieur le curé, cria Rose, il y a là monsieur le juge de paix qui +vous demande. + +L'abbé Faujas se hâta. Il voulait faire monter M. Maffre au second, à +son appartement; mais Rose avait déjà ouvert la porte du salon. + +--Entrez donc, disait-elle. Est-ce que vous n'êtes pas chez vous ici! +Il est inutile de faire monter deux étages à monsieur le juge de +paix.... Seulement, si vous m'aviez prévenue ce matin, j'aurais +épousseté le salon. + +Comme elle refermait la porte sur eux, après avoir ouvert les volets, +Mouret l'appela dans la salle à manger. + +--C'est ça, Rose, dit-il, tu lui donneras mon dîner, ce soir, à ton +curé, et, s'il n'a pas assez de couvertures en haut, tu l'apporteras +dans mon lit, n'est-ce pas? + +La cuisinière échangea un regard d'intelligence avec Marthe, qui +travaillait devant la fenêtre, en attendant que le soleil eût quitté +la terrasse. Puis, haussant les épaules: + +--Tenez, monsieur, murmurait-elle, vous n'avez jamais eu bon coeur. + +Et elle s'en alla. Marthe continua à travailler sans lever la tête. +Depuis quelques jours, elle s'était remise au travail avec une sorte +de fièvre. Elle brodait une nappe d'autel; c'était un cadeau pour la +cathédrale. Ces dames voulaient donner un autel tout entier. Mesdames +Rastoil et Delangre s'étaient chargées des candélabres, madame de +Condamin faisait venir de Paris un superbe christ d'argent. + +Cependant, dans le salon, l'abbé Faujas adressait de douces +remontrances à M. Maffre, en lui disant que le docteur Porquier était +un homme religieux, d'une grande honorabilité, et qu'il souffrait, +le premier de la déplorable conduite de son fils. Le juge de paix +l'écoutait béatement; sa face épaisse, ses gros yeux à fleur de +tête, prenaient un air d'extase, à certains mots pieux que le prêtre +prononçait d'une façon plus pénétrante. Il convint qu'il s'était +montré un peu vif, il dit être prêt à toutes les excuses, du moment +que monsieur le curé pensait qu'il avait péché. + +--Et vos fils? demanda l'abbé; il faudra me les envoyer, je leur +parlerai. + +M. Maffre secoua la tête avec un léger ricanement. + +--N'ayez pas peur, monsieur le curé: les gredins ne recommenceront +pas.... Il y a trois jours qu'ils sont enfermés dans leur chambre, au +pain et à l'eau. Voyez-vous, quand j'ai appris l'affaire, si j'avais +eu un bâton, je le leur aurais cassé sur l'échine. + +L'abbé le regarda, en se souvenant que Mouret l'accusait d'avoir +tué sa femme par sa dureté et son avarice; puis, avec un geste de +protestation: + +-- Non, non, dit-il; ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre les jeunes +gens. Votre aîné, Ambroise, a une vingtaine d'années, et le cadet va +sur ses dix-huit ans, n'est-ce pas? Songez que ce ne sont plus des +bambins; il faut leur tolérer quelques amusements. + +Le juge de paix restait muet de surprise. + +--Alors vous les laisseriez fumer, vous leur permettriez d'aller au +café? murmura-t-il. + +--Sans doute, reprit le prêtre en souriant. Je vous répète que les +jeunes gens doivent pouvoir se réunir pour causer ensemble, fumer des +cigarettes, jouer même une partie de billard ou d'échecs.... Ils se +permettront tout, si vous ne leur tolérez rien.... Seulement, vous +devez bien penser, que je ne les enverrais pas dans tous les cafés. Je +voudrais pour eux un établissement particulier, un cercle, comme j'en +ai vu dans plusieurs villes. Et il développa tout un plan. M. Maffre, +peu à peu, comprenait, hochait la tête, disant: + +--Parfait, parfait.... Ce serait le digne pendant de l'oeuvre de la +Vierge. Ah! monsieur le curé, il faut mettre à exécution un si beau +projet. + +--Eh bien, conclut le prêtre en le reconduisant jusque dans la rue, +puisque l'idée vous semble bonne, dites-en un mot à vos amis. Je +verrai monsieur Delangre, je lui en parlerai également.... Dimanche, +après les vêpres, nous pourrions nous réunir à la cathédrale, pour +prendre une décision. + +Le dimanche, M. Maffre amena M. Rastoil. Ils trouvèrent l'abbé Faujas +et M. Delangre dans une petite pièce attenante à la sacristie. Ces +messieurs se montraient très-enthousiastes. En principe, la création +d'un cercle de jeunes gens fut résolue; seulement, on batailla quelque +temps sur le nom que ce cercle porterait. M. Maffre voulait absolument +qu'on le nommât le cercle de Jésus. + +--Eh! non, finit par s'écrier le prêtre impatienté; vous n'aurez +personne, on se moquera des rares adhérents. Comprenez donc qu'il +ne s'agit pas de mettre quand même la religion dans l'affaire; au +contraire, je compte bien laisser la religion à la porte. Nous voulons +distraire honnêtement la jeunesse, la gagner à notre cause, rien de +plus. + +Le juge de paix regardait le président d'un air si étonné, si anxieux, +que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira +sournoisement la soutane de l'abbé. Celui-ci, se calmant, reprit avec +plus de douceur: + +--J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je +vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un +nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui +dit bien ce qu'il veut dire. + +M. Rastoil et M. Maffre s'inclinèrent, bien que cela leur parût un peu +fade. Ils parlèrent ensuite de nommer monsieur le curé président d'un +comité provisoire. + +--Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil à l'abbé +Faujas, que cela n'entre pas dans les idées de monsieur le curé. + +--Sans doute, je refuse, dit l'abbé en haussant légèrement les +épaules; ma soutane effrayerait les timides, les tièdes. Nous +n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-là que +nous ouvrons le cercle. Nous désirons ramener à nous les égarés; en un +mot, faire des disciples, n'est-ce pas? + +--Évidemment, répondit le président. + +--Eh bien! il est préférable que nous nous tenions dans l'ombre, moi +surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil, +et le vôtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce +seront eux qui auront eu l'idée du cercle. Envoyez-les-moi demain, je +m'entendrai tout au long avec eux. J'ai déjà un local en vue, avec +un projet de statuts tout prêt.... Quant à vos deux fils, monsieur +Maffre, ils seront naturellement inscrits en tête de la liste des +adhérents. + +Le président parut flatté du rôle destiné à son fils. Aussi les choses +furent-elles ainsi convenues, malgré la résistance du juge de paix, +qui avait espéré tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Dès +le lendemain, Séverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport +avec l'abbé Faujas. Séverin était un grand jeune homme de vingt-cinq +ans, le crâne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'être reçu +avocat, grâce à la position occupée par son père; celui-ci rêvait +anxieusement d'en faire un substitut, désespérant de lui voir se créer +une clientèle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la +tête futée, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus +jeune d'une année; la _Gazette de Plassans_ l'annonçait comme une +lumière future du barreau. Ce fut surtout à ce dernier que l'abbé +donna les instructions les plus minutieuses; le fils du président +faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le +cercle de la Jeunesse fut créé et installé. + +Il y avait alors, sous l'église des Minimes, située au bout du cours +Sauvaire, de vastes offices et un ancien réfectoire du couvent, dont +on ne se servait plus. C'était là le local que l'abbé Faujas avait en +vue. Le clergé de la paroisse le céda très-volontiers. Un matin, le +comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans +ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en +constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième +jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un +café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux +billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut +percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail +des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant, +pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir +descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande +salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon +de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé les +deux billards. Ils étaient juste sous le maître-autel. + +--Ah! mes pauvres petits, dit un jour Guillaume Porquier aux fils +Maffre, qu'il rencontra sur le cours, on va donc vous faire servir la +messe, maintenant, entre deux parties de bezigue. + +Ambroise et Alphonse le supplièrent de ne plus leur parler en plein +jour, parce que leur père les avait menacés de les engager dans la +marine, s'ils le fréquentaient encore. La vérité était que, le premier +étonnement passé, le cercle de la Jeunesse obtenait un grand succès. +Monseigneur Rousselot en avait accepté la présidence honoraire; il y +vint même un soir, en compagnie de son secrétaire, l'abbé Surin; ils +burent chacun un verre de sirop de groseille, dans le petit salon; et +l'on garda avec respect, sur un dressoir, le verre dont s'était servi +monseigneur. On raconte encore cette anecdote avec émotion à Plassans. +Cela détermina l'adhésion de tous les jeunes gens de la société. +Il fut très-mauvais genre de ne pas faire partie du cercle de la +Jeunesse. + +Cependant, Guillaume Porquier rôdait autour du cercle, avec des rires +de jeune loup rêvant d'entrer dans la bergerie. Les fils Maffre, +malgré la peur affreuse qu'ils avaient de leur père, adoraient ce +grand garçon éhonté, qui leur racontait des histoires de Paris, et +leur ménageait des parties fines, dans les campagnes des environs. +Aussi finirent-ils par lui donner un rendez-vous chaque samedi, à neuf +heures, sur un banc de la promenade du Mail. Ils s'échappaient du +cercle, bavardaient jusqu'à onze heures, cachés dans l'ombre noire +des platanes. Guillaume revenait avec insistance aux soirées qu'ils +passaient sous l'église des Minimes. + +--Vous êtes encore bons, vous autres, disait-il, de vous laisser mener +par le bout du nez.... C'est le bedeau, n'est-ce pas, qui vous sert +des verres d'eau sucrée, comme s'il vous donnait la communion? + +--Mais non, tu te trompes, je t'assure, affirmait Ambroise. On se +croirait absolument dans un des cafés du Cours, le café de France ou +le café des Voyageurs.... On boit de la bière, du punch, du madère, ce +qu'on veut enfin, tout ce qu'on boit ailleurs. + +Guillaume continuait à ricaner. + +--N'importe, murmurait-il; moi, je ne voudrais pas boire de toutes +leurs saletés; j'aurais trop peur qu'ils n'eussent mis dedans quelque +drogue pour me faire aller à confesse. Je parle que vous jouez la +consommation à la main chaude ou à pigeon-vole? + +Les fils Maffre riaient beaucoup de ces plaisanteries. Ils le +détrompaient pourtant, lui racontaient que les cartes elles-mêmes +étaient permises. Ça ne sentait pas du tout l'église. Et l'on était +très-bien, les divans étaient bons, il y avait des glaces partout. + +--Voyons, reprenait Guillaume, vous ne me ferez pas croire qu'on +n'entend pas les orgues, lorsqu'il y a une cérémonie, le soir, aux +Minimes.... J'avalerais mon café de travers, rien que de savoir qu'on +baptise, qu'on marie et qu'on enterre au-dessus de ma demi-tasse. + +--Ça, c'est un peu vrai, disait Alphonse; l'autre jour, pendant que +je faisais une partie de billard avec Séverin, dans la journée, nous +avons parfaitement entendu qu'on enterrait quelqu'un. C'était la +petite du boucher qui est au coin de la rue de la Banne.... Ce Séverin +est bête comme tout; il croyait me faire peur, en me racontant que +l'enterrement allait me tomber sur la tête. + +--Ah bien, il est joli, voire cercle! s'écriait Guillaume. Je n'y +mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre +son café dans une sacristie. + +Guillaume se trouvait très-blessé de ne pas faire partie du cercle de +la Jeunesse. Son père lui avait défendu de se présenter, craignant +qu'il ne fût pas admis. Mais l'irritation qu'il éprouvait devint trop +forte; il lança une demande, sans avertir personne. Cela fit toute +une grosse affaire. La commission chargée de se prononcer sur les +admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien +Delangre était président, et Séverin Rastoil, secrétaire. L'embarras +de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande, +ils ne voulaient pas être désagréables au docteur Porquier, cet homme +si digne, si bien cravaté, qui avait l'absolue confiance des dames +de la société. Ambroise et Alphonse conjurèrent Guillaume de ne pas +pousser les choses plus loin, en lui donnant à entendre qu'il n'avait +aucune chance. + +--Laissez donc! leur répondit-il; vous êtes des lâches tous les +deux.... Est-ce que vous croyez que je tiens à entrer dans votre +confrérie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le +courage de voter contre moi.... Je rirai bien, le jour où ces cagots +me fermeront la porte au nez. Quant à vous, mes petits, vous pourrez +aller vous amuser où vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie. + +Les fils Maffre, consternés, supplièrent Lucien Delangre d'arranger +les choses de façon à éviter un éclat. Lucien soumit la difficulté à +son conseiller ordinaire, l'abbé Faujas, pour lequel il s'était pris +d'une admiration de disciple. L'abbé, toutes les après-midi, de cinq à +six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande +salle d'un air affable, saluant, s'arrêtant parfois, debout devant une +table, à causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais +il n'acceptait rien, pas même un verre d'eau pure. Puis, il entrait +dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte +d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait +le cercle, les feuilles légitimistes de Paris et des départements +voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet. +Après quoi, il se retirait discrètement, souriant de nouveau aux +habitués, leur donnant des poignées de main. Certains jours pourtant, +il demeurait plus longtemps, s'intéressait à une partie d'échecs, +parlait avec gaieté de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient +beaucoup, disaient de lui: + +--Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prêtre. + +Lorsque le fils du maire lui eût parlé de l'embarras où la demande de +Guillaume mettait la commission, l'abbé Faujas promit de s'interposer. +En effet, dès le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il +conta l'affaire. Le docteur fut atterré. Son fils voulait donc le +faire mourir de chagrin, en déshonorant ses cheveux blancs. Et que +résoudre, à cette heure? Si la demande était retirée, la honte n'en +serait pas moins grande. Le prêtre lui conseilla d'exiler Guillaume, +pendant deux ou trois mois, dans une propriété qu'il possédait à +quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dénoûment fut des plus +simples. Dès que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de +côté, en déclarant que rien ne pressait et qu'un décision serait prise +ultérieurement. + +Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une +après-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-préfecture. +Il courut à la terrasse. C'était l'heure du bréviaire de l'abbé +Faujas; il était là, sous la tonnelle des Mouret. + +--Ah! monsieur le curé, que de remercîments! dit le docteur en se +penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main. + +--C'est un peu haut, répondit le prêtre, qui regardait le mur avec un +sourire. + +Mais le docteur Porquier était un homme plein d'effusion, que les +obstacles ne décourageaient pas. + +--Attendez, s'écria-t-il. Si vous le permettez, monsieur le curé, je +vais faire le tour. + +Et il disparut. L'abbé, toujours souriant, se dirigea lentement vers +la petite porte qui s'ouvrait sur l'impasse des Chevillottes. Le +docteur donnait déjà contre le bois de petits coups discrets. + +--C'est que cette porte est condamnée, murmura le prêtre.... Il y a un +des clous qui est cassé.... Si l'on avait un outil, ça ne serait pas +difficile d'enlever l'autre. + +Il regarda autour de lui, aperçut une bêche. Alors, d'un léger effort, +il ouvrit la porte, dont il avait tiré les verroux. Puis, il sortit +dans l'impasse des Chevillottes, où le docteur Porquier l'accabla +de bonnes paroles. Comme ils se promenaient en causant le long de +l'impasse, M. Maffre, qui se trouvait justement dans le jardin de +M. Rastoil, ouvrit de son côté la petite porte cachée derrière la +cascade. Et ces messieurs rirent beaucoup de se trouver, ainsi tous +les trois dans cette ruelle déserte. + +Ils restèrent là un instant. Lorsqu'ils prirent congé de l'abbé, le +juge de paix et le docteur allongèrent la tête dans le jardin des +Mouret, regardant curieusement autour d'eux. + +Cependant, Mouret, qui mettait des tuteurs à des pieds de tomates, les +aperçut en levant les yeux. Il resta muet de surprise. + +--Eh bien! les voilà chez moi maintenant, murmura-t-il. Il ne manque +plus que le curé amène ici les deux bandes! XIII + + +Serge avait alors dix-neuf ans. Il occupait au second étage, une +petite chambre, en face de l'appartement du prêtre, où il vivait +presque cloîtré, lisant beaucoup. + +--Il faudra que je jette tes bouquins au feu, lui disait Mouret avec +colère. Tu verras que tu finiras par te mettre au lit. + +En effet, le jeune homme était d'un tempérament si nerveux, qu'il +avait, à la moindre imprudence, des indispositions de fille, des bobos +qui le retenaient dans sa chambre pendant deux ou trois jours. Rose le +noyait alors de tisane, et lorsque Mouret montait pour le secouer un +peu, comme il le disait, si la cuisinière était là, elle mettait son +maître à la porte, en lui criant: + +--Laissez-le donc tranquille, ce mignon! vous voyez bien que vous le +tuez avec vos brutalités.... Allez, il ne tient guère de vous, il est +tout le portrait de sa mère. Vous ne les comprendrez jamais, ni l'un +ni l'autre. + +Serge souriait. Son père, en le voyant si délicat, hésitait, depuis sa +sortie du collège, à l'envoyer faire son droit à Paris. Il ne voulait +pas entendre parler d'une Faculté de province; Paris, selon lui, était +nécessaire à un garçon qui voulait aller loin. Il mettait dans son +fils une grande ambition, disant que de plus bêtes--ses cousins +Rougon, par exemple,--avaient fait un joli chemin. Chaque fois que le +jeune homme lui semblait gaillard, il fixait son départ aux premiers +jours du mois suivant; puis, la malle n'était jamais prête, le jeune +homme toussait un peu, le départ se trouvait de nouveau renvoyé. + +Marthe, avec sa douceur indifférente, se contentait de murmurer chaque +fois: + +--Il n'a pas encore vingt ans. Ce n'est guère prudent d'envoyer un +enfant si jeune à Paris.... D'ailleurs il ne perd pas son temps ici. +Tu trouves toi-même qu'il travaille trop. + +Serge accompagnait sa mère à la messe. Il était d'esprit religieux, +très-tendre et très-grave. Le docteur Porquier lui ayant recommandé +beaucoup d'exercice, il s'était pris de passion pour la botanique, +faisant des excursions, passant ensuite ses après-midi à dessécher +les herbes qu'il avait cueillies, à les coller, à les classer, à les +étiqueter. Ce fut alors que l'abbé Faujas devint son grand ami. L'abbé +avait herborisé autrefois; il lui donna certains conseils pratiques +dont le jeune homme se montra très-reconnaissant. Ils se prêtèrent +quelques livres, ils allèrent un jour ensemble à la recherche d'une +plante que le prêtre disait devoir pousser dans le pays. Quand Serge +était souffrant, chaque matin, il recevait la visite de son voisin, +qui causait longuement au chevet de son lit. Les autres jours, +lorsqu'il se retrouvait sur pied, c'était lui qui frappait à la porte +de l'abbé Faujas, dès qu'il l'entendait marcher dans sa chambre. Ils +n'étaient séparés que par l'étroit palier, ils finissaient par vivre +l'un chez l'autre. + +Souvent Mouret s'emportait encore, malgré la tranquillité impassible +de Marthe et les yeux irrités de Rose. --Qu'est-ce qu'il peut faire +là-haut, ce garnement? grondait-il. Je passe des journées entières +sans seulement l'apercevoir. Il ne sort plus de chez le curé; ils sont +toujours à causer dans les coins... D'abord il va partir pour Paris. +Il est fort comme un Turc. Tous ces bobos-là sont des frimes pour se +faire dorloter. Vous avez beau me regarder toutes les deux, je ne veux +pas que le curé fasse un cagot du petit. + +Alors, il guetta son fils. Lorsqu'il le croyait chez l'abbé, il +l'appelait rudement. + +--J'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes! cria-t-il un jour +exaspéré. + +--Oh! monsieur, dit Rose, c'est abominable, des idées pareilles. + +--Oui, les femmes! Et je l'y mènerai moi-même, si vous me poussez à +bout avec votre prêtraille! + +Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait +peu, d'ailleurs, préférant sa solitude. Sans la présence de l'abbé +Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans +doute jamais mis les pieds. L'abbé, dans le salon de lecture, lui +apprit à jouer aux échecs. Mouret, qui sut que «le petit» se +retrouvait avec le curé, même au café, jura qu'il le conduirait +au chemin de fer, dès le lundi suivant. La malle était faite, et +sérieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une +dernière matinée en pleins champs, rentra, trempé par une averse +brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fièvre. +Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La +convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il +était si faible, qu'il restait la tête soulevée sur des oreillers, les +bras étendus le long des draps, pareil à une figure de cire. + +--C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinière à Mouret. Si +l'enfant meurt, vous aurez ça sur la conscience. Tant que son fils +fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rôda +silencieusement dans la maison. Il montait rarement, piétinait dans le +vestibule, à attendre le médecin à sa sortie. Quand il sut que Serge +était sauvé, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais +Rose le mit à la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'était +pas encore assez fort pour supporter ses brutalités; il ferait bien +mieux d'aller à ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher. +Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chaussée, plus triste et plus +désoeuvré; il n'avait de goût à rien, disait-il. Quand il traversait +le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abbé +Faujas, qui passait les après-midi entières au chevet de Serge +convalescent. + +--Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le curé? demandait Mouret au +prêtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin. + +--Assez bien; ce sera long, il faut de grands ménagements. + +Et il lisait tranquillement son bréviaire, tandis que le père, un +sécateur à la main, le suivait dans les allées, cherchant à renouer la +conversation, pour avoir des nouvelles plus détaillées sur «le petit». +Lorsque la convalescence s'avança, il remarqua que le prêtre ne +quittait plus la chambre de Serge. Étant monté à plusieurs reprises, +pendant que les femmes n'étaient pas là, il l'avait toujours trouvé +assis auprès du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant +les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures, +de lui donner les objets qu'il désirait. Et c'était dans la maison +tout un murmure adouci, des paroles échangées à voix basse entre +Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le +second étage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur +d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix, +qu'on disait la messe, en haut. + +--Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauvé, pourtant; ils +ne lui donnent pas l'extrême-onction. + +Serge lui-même l'inquiétait. Il ressemblait à une fille, dans ses +linges blancs. Ses yeux s'étaient agrandis; son sourire était une +extase douce des lèvres, qu'il gardait même au milieu des plus +cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le +cher malade lui paraissait féminin et pudique. + +Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par +la porte entre-bâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil. +Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant +lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux, au bruit +de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix +faible de convalescent: + +--Mon père, dit Serge, j'ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend +que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me +comblerait de joie.... Je voudrais entrer au séminaire. + +Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse. + +--Toi! toi! murmura Mouret. + +Et il regarda Marthe qui détournait la tête. Il n'ajouta rien, alla +à la fenêtre, revint s'asseoir au pied du lit, machinalement, comme +assommé sous le coup. + +--Mon père, reprit Serge au bout d'un long silence, j'ai vu Dieu, si +près de la mort; j'ai juré d'être à lui. Je vous assure que toute ma +joie est là. Croyez-moi, ne me désolez point. + +Mouret, la face morne, les yeux à terre, ne prononçait toujours pas +une parole. Il fit un geste de suprême découragement, en murmurant: + +--Si j'avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un +mouchoir et je m'en irais. Puis, il se leva, vint battre contre les +vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l'implorer de nouveau: + +--Non, non; c'est entendu, dit-il simplement. Fais-toi curé, mon +garçon. + +Et il sortit. Le lendemain, sans avertir personne, il partit pour +Marseille, où il passa huit jours avec son fils Octave. Mais il revint +soucieux, vieilli. Octave lui donnait peu de consolation. Il l'avait +trouvé menant joyeuse vie, criblé de dettes, cachant des maîtresses +dans ses armoires; d'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres sur ces +choses. Il devenait tout à fait sédentaire, ne faisait plus un seul de +ces bons coups, un de ces achats de récolte sur pied, dont il était si +glorieux autrefois. Rose remarqua qu'il affectait un silence presque +absolu, qu'il évitait même de saluer l'abbé Faujas. + +--Savez-vous que vous n'êtes guère poli? lui dit-elle un jour +hardiment; monsieur le curé vient de passer, et vous lui avez tourné +le dos.... Si c'est à cause de l'enfant que vous faites ça, vous avez +bien tort. Monsieur le curé ne voulait pas qu'il entrât au séminaire; +il l'a assez chapitré là-dessus; je l'ai entendu.... Ah! la maison est +gaie maintenant; vous ne causez plus, même avec madame; quand vous +vous mettez à table, on dirait un enterrement.... Moi, je commence à +en avoir assez, monsieur. + +Mouret quittait la pièce, mais la cuisinière le poursuivait dans le +jardin. + +--Est-ce que vous ne devriez pas être heureux de voir l'enfant sur ses +pieds? Il a mangé une côtelette hier, le chérubin, et avec bon appétit +encore.... Ça vous est bien égal, n'est-ce pas? Vous vouliez en faire +un païen comme vous.... Allez, vous avez trop besoin de prières; c'est +le bon Dieu qui veut notre salut à tous. A votre place, je pleurerais +de joie, en pensant que ce pauvre petit coeur va prier pour moi. Mais +vous êtes de pierre, vous, monsieur... Et comme il sera gentil, le +mignon, en soutane! Alors, Mouret montait au premier étage. Là, il +s'enfermait dans une chambre, qu'il appelait son bureau, une grande +pièce nue, meublée d'une table et de deux chaises. Cette pièce devint +son refuge, aux heures où la cuisinière le traquait. Il s'y ennuyait, +redescendait au jardin, qu'il cultivait avec une sollicitude plus +grande. Marthe ne semblait pas avoir conscience des bouderies de +son mari; il restait parfois une semaine silencieux, sans qu'elle +s'inquiétât ni se fâchât. Elle se détachait chaque jour davantage de +ce qui l'entourait; elle crut même, tant la maison lui parut paisible, +lorsqu'elle n'entendit plus, à toute heure, la voix grondeuse de +Mouret, que celui-ci s'était raisonné, qu'il s'était arrangé comme +elle un coin de bonheur. Cela la tranquillisa, l'autorisa à s'enfoncer +plus avant dans son rêve. Quand il la regardait, les yeux troubles, +ne la reconnaissant plus, elle lui souriait, elle ne voyait pas les +larmes qui lui gonflaient les paupières. + +Le jour où Serge, complètement guéri, entra au séminaire, Mouret resta +seul à la maison avec Désirée. Maintenant, il la gardait souvent. +Cette grande enfant, qui touchait à sa seizième année, aurait pu +tomber dans le bassin, ou mettre le feu à la maison, en jouant avec +des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra, +elle trouva les portes ouvertes, les pièces vides. La maison lui +sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperçut, au fond +d'une allée, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il était assis +par terre, sur le sable; il emplissait gravement, à l'aide d'une +petite pelle de bois, un chariot que Désirée tenait par une ficelle. + +--Hue! hue! criait l'enfant. + +--Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas +plein.... Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit +plein. + +Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente; +puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux éclats. Le +chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin, +elle revint, criant: + +--Remplis-le, remplis-le encore! + +Mouret le remplit de nouveau, à petites pelletées. Marthe était restée +sur la terrasse, regardant, émue, mal à l'aise; ces portes ouvertes, +cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide, +l'attristaient, sans qu'elle eût une conscience nette de ce qui se +passait en elle. Elle monta se déshabiller, entendant Rose, qui était +rentrée également, dire du haut du perron: + +--Mon Dieu! que monsieur est bête! + +Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers +avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret +«était touché». Ses cheveux avaient grisonné en quelques mois, il +fléchissait sur les jambes, il n'était plus le terrible moqueur que +toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'était lancé dans +des spéculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte +d'argent. + +Madame Paloque, accoudée à la fenêtre de sa salle à manger, qui +donnait sur la rue Balande, disait même «qu'il filait un vilain +coton», chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abbé Faujas +traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir à +s'écrier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle: + +--Voyez donc monsieur le curé; en voilà un qui engraisse!... S'il +mangeait dans la même assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il +ne lui laisse que les os. + +Elle riait, et l'on riait avec elle. L'abbé Faujas, en effet, devenait +superbe, toujours ganté de noir, la soutane luisante. Il avait un +sourire particulier, un plissement ironique des lèvres, lorsque madame +de Condamin le complimentait sur sa bonne mine. Ces dames l'aimaient +bien mis, vêtu d'une façon cossue et douillette. Lui, devait rêver +la lutte à poings fermés, les bras nus, sans souci du haillon. Mais, +lorsqu'il se négligeait, le moindre reproche de la vieille madame +Rougon le tirait de son abandon; il souriait, il allait acheter des +bas de soie, un chapeau, une ceinture neuve. Il usait beaucoup, son +grand corps faisait tout craquer. + +Depuis la fondation de l'oeuvre de la Vierge, toutes les femmes +étaient pour lui; elles le défendaient contre les vilaines histoires +qui couraient encore parfois, sans qu'on pût en deviner nettement la +source. Elles le trouvaient bien un peu rude par moments; mais cette +brutalité ne leur déplaisait pas, surtout dans le confessionnal, où +elles aimaient à sentir cette main de fer s'abattre sur leur nuque. + +--Ma chère, dit un jour madame de Condamin à Marthe, il m'a grondée +hier. Je crois qu'il m'aurait battue, s'il n'y avait pas eu une +planche entre nous.... Ah! il n'est pas toujours commode! + +Et elle eut un petit rire, jouissant encore de cette querelle avec son +directeur. Il faut dire que madame de Condamin avait cru remarquer la +pâleur de Marthe, quand elle lui faisait certaines confidences sur la +façon dont l'abbé Faujas confessait; elle devinait sa jalousie, elle +prenait un méchant plaisir à la torturer, en redoublant de détails +intimes. + +Lorsque l'abbé Faujas eut créé le cercle de la Jeunesse, il se fit bon +enfant; ce fut comme une nouvelle incarnation. Sous l'effort de la +volonté, sa nature sévère se pliait ainsi qu'une cire molle. Il laissa +conter la part qu'il avait prise à l'ouverture du cercle, il devint +l'ami de tous les jeunes gens de la ville, se surveillant davantage, +sachant que les collégiens échappés n'ont pas le goût des femmes pour +les brutalités. Il faillit se fâcher avec le fils Rastoil, dont il +menaça de tirer les oreilles, à propos d'une altercation sur le +règlement intérieur du cercle; mais, avec un empire surprenant sur +lui-même, il lui tendit la main presque aussitôt, s'humiliant, mettant +les assistants de son côté par sa bonne grâce à offrir des excuses «à +cette grande bête de Saturnin,» comme on le nommait. + +Si l'abbé avait conquis les femmes et les enfants, il restait sur un +pied de simple politesse avec les pères et les maris. Les personnages +graves continuaient à se méfier de lui, en le voyant rester à l'écart +de tout groupe politique. A la sous-préfecture, M. Péqueur des +Saulaies le discutait vivement; tandis que M. Delangre, sans le +défendre d'une façon nette, disait avec de fins sourires qu'il fallait +attendre pour le juger. Chez M. Rastoil, il était devenu un véritable +trouble-ménage. Séverin et sa mère ne cessaient de fatiguer le +président des éloges du prêtre. + +--Bien! bien! il a toutes les qualités que vous voudrez, criait le +malheureux. C'est convenu, laissez-moi tranquille. Je l'ai fait +inviter à dîner; il n'est pas venu. Je ne puis pourtant pas aller le +prendre par le bras pour l'amener. + +--Mais, mon ami, disait madame Rastoil, quand tu le rencontres, tu le +salues à peine. C'est cela qui a dû le froisser. + +--Sans doute, ajoutait Séverin; il s'aperçoit bien que vous n'êtes pas +avec lui comme vous devriez être. + +M. Rastoil haussait les épaules. Lorsque M. de Bourdeu était là, tous +deux accusaient l'abbé Faujas de pencher vers la sous-préfecture. +Madame Rastoil faisait remarquer qu'il n'y dînait pas, qu'il n'y avait +même jamais mis les pieds. + +--Certainement, répondait le président, je ne l'accuse pas d'être +bonapartiste.... Je dis qu'il penche, voilà tout. Il a eu des rapports +avec monsieur Delangre. + +--Eh! vous aussi, s'écriait Séverin, vous avez eu des rapports avec le +maire! On y est bien forcé, dans certaines circonstances.... Dites que +vous ne pouvez pas souffrir l'abbé Faujas, cela vaudra mieux. Et +tout le monde se boudait dans la maison Rastoil pendant des journées +entières. L'abbé Fenil n'y venait plus que rarement, se disant cloué +chez lui par la goutte. D'ailleurs, à deux reprises, mis en demeure de +se prononcer sur le curé de Saint-Saturnin, il avait fait son éloge, +en quelques paroles brèves. L'abbé Surin et l'abbé Bourrette, ainsi +que M. Maffre, étaient toujours du même avis que la maîtresse de la +maison. L'opposition venait donc uniquement du président, soutenu par +M. de Bourdeu, tous deux déclarant gravement ne pouvoir compromettre +leur situation politique en accueillant un homme qui cachait ses +opinions. + +Séverin, par taquinerie, inventa alors d'aller frapper à la petite +porte de l'impasse des Chevillottes, lorsqu'il voulait dire quelque +chose au prêtre. Peu à peu, l'impasse devint un terrain neutre. Le +docteur Porquier, qui avait le premier usé de ce chemin, le fils +Delangre, le juge de paix, indistinctement, y vinrent causer avec +l'abbé Faujas. Parfois, pendant toute une après-midi, les petites +portes des deux jardins, ainsi que la porte charretière de la +sous-préfecture, restaient grandes ouvertes. L'abbé était là, au fond +de ce cul-de-sac, appuyé au mur, souriant, donnant des poignées de +main aux personnes des deux sociétés qui voulaient bien le venir +saluer. Mais M. Péqueur des Saulaies affectait de ne pas vouloir +mettre les pieds hors du jardin de la sous-préfecture; tandis que M. +Rastoil et M. de Bourdeu, s'obstinant également à ne point se montrer +dans l'impasse, restaient assis sous les arbres, devant la cascade. +Rarement la petite cour du prêtre envahissait la tonnelle des Mouret. +De temps à autre, seulement, une tête s'allongeait, jetait un coup +d'oeil, disparaissait. + +D'ailleurs, l'abbé Faujas ne se gênait point; il ne surveillait guère +avec inquiétude que la fenêtre des Trouche, où luisaient à toute heure +les yeux d'Olympe. Les Trouche se tenaient là en embuscade, derrière +les rideaux rouges, rongés par une envie rageuse de descendre, eux +aussi, de goûter aux fruits, de causer avec le beau monde. Ils +tapaient les persiennes, s'accoudaient un instant, se retiraient, +furieux, sous les regards dompteurs du prêtre; puis, ils revenaient, +à pas de loup, coller leurs faces blêmes, à un coin des vitres, +espionnant chacun de ses mouvements, torturés de le voir jouir si à +l'aise de ce paradis qu'il leur défendait. + +--C'est trop bête! dit un jour Olympe à son mari; il nous mettrait +dans une armoire, s'il pouvait, pour garder tout le plaisir.... Nous +allons descendre, si tu veux. Nous verrons ce qu'il dira. + +Trouche venait de rentrer de son bureau. Il changea de faux-col, +épousseta ses souliers, voulant être tout à fait bien. Olympe mit une +robe claire. Puis, ils descendirent bravement dans le jardin, marchant +à petits pas le long des grands buis, s'arrêtant devant les fleurs. +Justement, l'abbé Faujas tournait le dos, causant avec M. Maffre, sur +le seuil de la petite porte de l'impasse. Lorsqu'il entendit crier le +sable, les Trouche étaient derrière son dos, sous la tonnelle. Il se +tourna, s'arrêta net au milieu d'une phrase, stupéfait de les trouver +là. M. Maffre, qui ne les connaissait pas, les regardait curieusement. + +--Un bien joli temps, n'est-ce pas, messieurs? dit Olympe, qui avait +pâli sous le regard de son frère. + +L'abbé, brusquement, entraîna le juge de paix dans l'impasse, où il se +débarrassa de lui. + +--Il est furieux, murmura Olympe. Tant pis! il faut rester. Si nous +remontons, il croira que nous avons peur.... J'en ai assez. Tu vas +voir comme je vais lui parler. + +Et elle fit asseoir Trouche sur une des chaises que Rose avait +apportées, quelques instants auparavant. Quand l'abbé rentra, il les +aperçut tranquillement installés. Il poussa les verrous de la petite +porte, s'assura d'un coup d'oeil que les feuilles les cachaient +suffisamment; puis s'approchant, à voix étouffée: + +--Vous oubliez nos conventions, dit-il: vous m'aviez promis de rester +chez vous. + +--Il fait trop chaud, là-haut, répondit Olympe. Nous ne commettons pas +un crime, en venant respirer le frais ici. + +Le prêtre allait s'emporter; mais sa soeur, toute blême de l'effort +qu'elle faisait en lui résistant, ajouta d'un ton singulier: + +--Ne crie pas; il y a du monde à côté, tu pourrais te faire du tort. + +Les Trouche eurent un petit rire. Il les regarda, il se prit le front, +d'un geste silencieux et terrible. + +--Assieds-toi, dit Olympe. Tu veux une explication, n'est-ce pas? Eh +bien, la voici.... Nous sommes las de nous claquemurer. Toi, tu vis +ici comme un coq en pâte; la maison est à toi, le jardin est à toi. +C'est tant mieux, ça nous fait plaisir de voir que tes affaires +marchent bien; mais il ne faut pas pour cela nous traiter en +va-nu-pieds. Jamais tu n'as eu l'attention de me monter une grappe de +raisin; tu nous as donné la plus vilaine chambre; tu nous caches, tu +as honte de nous, tu nous enfermes, comme si nous avions la peste.... +Comprends-tu, ça ne peut plus durer! + +--Je ne suis pas le maître, dit l'abbé Faujas. Adressez-vous à +monsieur Mouret, si vous voulez dévaster la propriété. + +Les Trouche échangèrent un nouveau sourire. + +--Nous ne te demandons pas tes affaires, poursuivit Olympe; nous +savons ce que nous savons, cela suffit.... Tout ceci prouve que tu as +un mauvais coeur. Crois-tu que, si nous étions dans la position, nous +ne te dirions pas de prendre ta part? + +--Mais enfin que voulez-vous de moi? demanda l'abbé. Est-ce que vous +vous imaginez que je nage dans l'or? Vous connaissez ma chambre, je +suis plus mal meublé que vous. Je ne puis pourtant pas vous donner +cette maison, qui ne m'appartient pas. + +Olympe haussa les épaules; elle fit taire son mari qui allait +répondre, et tranquillement: + +--Chacun entend la vie à sa façon. Tu aurais des millions que tu +n'achèterais pas une descente de lit; tu dépenserais ton argent à +quelque grande affaire bête. Nous autres, nous aimons à être à notre +aise chez nous.... Ose donc dire que, si tu voulais les plus beaux +meubles de la maison, et le linge, et les provisions, et tout, tu ne +l'aurais pas ce soir?.... Eh bien, un bon frère, dans ce cas-là, aurait +déjà songé à ses parents; il ne les laisserait pas dans la crotte, +comme tu nous y laisses. + +L'abbé Faujas regarda profondément les Trouche. Ils se dandinaient +tous les deux sur leurs chaises. + +--Vous êtes ingrats, leur dit-il au bout d'un silence. J'ai déjà fait +beaucoup pour vous. Si vous mangez du pain aujourd'hui, c'est à moi +que vous le devez; car j'ai encore tes lettres, Olympe, ces lettres où +tu me suppliais de vous sauver de la misère, en vous faisant venir +à Plassans. Maintenant que vous voilà auprès de moi, avec votre vie +assurée, ce sont de nouvelles exigences.... + +--Bah! interrompit brutalement Trouche, si vous nous avez fait venir, +c'était que vous aviez besoin de nous. Je suis payé pour ne croire aux +beaux sentiments de personne... Je laissais parler ma femme tout à +l'heure; mais les femmes n'arrivent jamais au fait.... En deux mots, +mon cher ami, vous avez tort de nous tenir en cage, comme des dogues +fidèles, qu'on sort seulement les jours de danger. Nous nous ennuyons, +nous finirons par faire des bêtises. Laissez-nous un peu de liberté, +que diable! Puisque la maison n'est pas à vous et que vous dédaignez +les douceurs, qu'est-ce que cela peut vous faire, si nous nous +installons à notre guise? Nous ne mangerons pas les murs, peut-être! +--Sans doute, insista Olympe; on deviendrait enragé, toujours sous +clef... Nous serons bien gentils pour toi. Tu sais que mon mari +n'attend qu'un signe.... Va ton chemin, compte sur nous; mais nous +voulons notre part.... N'est-ce pas, c'est entendu? + +L'abbé Faujas avait baissé la tête; il resta un moment silencieux; +puis, se levant: + +--Écoutez, dit-il, sans répondre directement, si vous devenez jamais +un empêchement pour moi, je vous jure que je vous renvoie dans un coin +crever sur la paille. + +Et il remonta, les laissant sous la tonnelle. A partir de ce moment, +les Trouche descendirent presque chaque jour au jardin; mais ils y +mettaient quelque discrétion, ils évitaient de s'y trouver aux heures +où le prêtre causait avec les sociétés des jardins voisins. + +La semaine suivante, Olympe se plaignit tellement de la chambre +qu'elle occupait, que Marthe, obligeamment, lui offrit celle de Serge, +restée libre. Les Trouche gardèrent les deux pièces. Ils couchèrent +dans l'ancienne chambre du jeune homme, dont pas un meuble d'ailleurs +ne fut enlevé, et ils firent de l'autre pièce une sorte de salon, pour +lequel Rose leur trouva dans le grenier un ancien meuble de velours. +Olympe, ravie, se commanda un peignoir rose chez la meilleure +couturière de Plassans. + +Mouret, oubliant un soir que Marthe lui avait demandé de prêter la +chambre de Serge, fut tout surpris d'y trouver les Trouche. Il montait +pour prendre un couteau que le jeune homme avait dû laisser au fond de +quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne +de poirier, qu'il venait de couper dans le jardin. Alors, Mouret +redescendit, en s'excusant. + + + + +XIV + + +À la procession générale de la Fête-Dieu, sur la place de la +Sous-Préfecture, lorsque Mgr Rousselot descendit les marches du +magnifique reposoir dressé par les soins de madame de Condamin, contre +la porte même du petit hôtel qu'elle habitait, on remarqua avec +surprise dans l'assistance que le prélat tournait brusquement le dos à +l'abbé Faujas. + +--Tiens! dit madame Rougon, qui se trouvait à la fenêtre de son salon, +il y a donc de la brouille? + +--Vous ne le saviez pas? répondit madame Paloque, accoudée à côté de +la vieille dame; on en parle depuis hier. L'abbé Fenil est rentré en +grâce. + +M. de Condamin, debout derrière ces dames, se mit à rire. Il s'était +sauvé de chez lui, en disant que «ça puait l'église.» + +--Ah bien! murmura-t-il, si vous vous arrêtez à ces histoires!... +L'évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil +souffle sur lui; aujourd'hui l'un, demain l'autre. Ils se sont fâchés +et remis plus de dix fois. Vous verrez qu'avant trois jours ce sera le +Faujas qui sera l'enfant gâté. + +--Je ne crois pas, reprit madame Paloque; cette fois, c'est sérieux... +Il paraît que l'abbé Faujas attire de gros désagréments à monseigneur. +Il aurait fait anciennement des sermons qui ont beaucoup déplu à Rome. +Je ne puis pas vous expliquer ça tout au long, moi. Enfin je sais que +monseigneur a reçu de Rome des lettres de reproches, dans lesquelles +on lui dit de se tenir sur ses gardes.... On prétend que l'abbé Faujas +est un agent politique. + +--Qui prétend cela? demanda madame Rougon, en clignant les yeux comme +pour suivre la procession, qui s'allongeait dans la rue de la Banne. + +--Je l'ai entendu dire, je ne sais plus, dit la femme du juge d'un air +indifférent. + +Et elle se retira, assurant qu'on devait mieux voir de la fenêtre d'à +côté. M. de Condamin prit sa place auprès de madame Rougon, à laquelle +il dit à l'oreille: + +--Je l'ai vue entrer déjà deux fois chez l'abbé Fenil; elle complote +certainement quelque chose avec lui.... L'abbé Faujas a dû marcher sur +cette vipère, et elle cherche à le mordre.... Si elle n'était pas si +laide, je lui rendrais le service de l'avertir que jamais son mari ne +sera président. + +--Pourquoi? je ne comprends pas, murmura la vieille dame d'un air +naïf. + +M. de Condamin la regarda curieusement; puis il se mit à rire. + +Les deux derniers gendarmes de la procession venaient de disparaître +au coin du cours Sauvaire. Alors, les quelques personnes que madame +Rougon avaient invitées à venir voir bénir le reposoir, rentrèrent +dans le salon, causant un instant de la bonne grâce de monseigneur, +des bannières neuves des congrégations, surtout des jeunes filles de +l'oeuvre de la Vierge, dont le passage venait d'être très-remarqué. +Les dames ne tarissaient pas, et le nom de l'abbé Faujas était +prononcé à chaque instant avec de vifs éloges. + +--C'est un saint, décidément, dit en ricanant madame Paloque à M. de +Condamin, qui était allé s'asseoir près d'elle. + +Puis, se penchant: + +--Je n'ai pas pu parler librement devant la mère... On cause beaucoup +trop de l'abbé Faujas et de madame Mouret. Ces vilains bruits ont dû +arriver aux oreilles de monseigneur. + +M. de Condamin se contenta de répondre: + +--Madame Mouret est une femme charmante, très-désirable encore malgré +ses quarante ans. + +--Oh! charmante, charmante, murmura madame Paloque, dont un flot de +bile verdit la face. + +--Tout à fait charmante, insista le conservateur des eaux et forêts; +elle est à l'âge des grandes passions et des grands bonheurs.... Vous +vous jugez très-mal entre femmes. + +Et il quitta le salon, heureux de la rage contenue de madame Paloque. +La ville, en effet, s'occupait passionnément de la lutte continue que +l'abbé Faujas soutenait contre l'abbé Fenil, pour conquérir sur +lui Mgr Rousselot. C'était un combat de chaque heure, un assaut de +servantes-maîtresses se disputant les tendresses d'un vieillard. +L'évêque souriait finement; il avait trouvé une sorte d'équilibre +entre ces deux volontés contraires, il les battait l'un par l'autre, +s'amusait de les voir à terre tour à tour, quitte à toujours accepter +les soins du plus fort, pour avoir la paix. Quant aux médisances +qu'on lui rapportait sur ses favoris, elles le laissaient plein +d'indulgence; ils les savait capables de s'accuser mutuellement +d'assassinat. + +--Vois-tu, mon enfant, disait-il à l'abbé Surin, dans ses heures de +confidences, ils sont pires tous les deux.... Je crois que Paris +l'emportera et que Rome sera battue; mais je n'en suis pas assez +sûr, je les laisse se détruire, en attendant. Quand l'un aura achevé +l'autre, nous le saurons bien.... Tiens, lis-moi la troisième ode +d'Horace: il y a là un vers que je crains d'avoir mal traduit. + +Le mardi qui suivit la procession générale, le temps était superbe. +Des rires venaient du jardin des Rastoil et du jardin de la +sous-préfecture. Il y avait là, des deux côtés, nombreuse société sous +les arbres. Dans le jardin des Mouret, l'abbé Faujas, à son habitude, +lisait son bréviaire, en se promenant doucement le long des grands +buis. Depuis quelques jours, il tenait la porte de l'impasse fermée; +il coquettait avec les voisins, semblait se cacher pour qu'on le +désirât. Peut-être avait-il remarqué un léger refroidissement, à +la suite de sa dernière brouille avec monseigneur et des histoires +abominables que ses ennemis faisaient courir. + +Vers cinq heures, comme le soleil baissait, l'abbé Surin proposa aux +demoiselles Rastoil une partie de volant. Il était de première force. +Malgré l'approche de la trentaine, Angéline et Aurélie adoraient +les petits jeux; leur mère leur aurait encore fait porter des robes +courtes, si elle avait osé. Quand la bonne eut apporté les raquettes, +l'abbé Surin, qui cherchait des yeux une place dans le jardin, tout +ensoleillé par les derniers rayons, eut une idée que ces demoiselles +approuvèrent vivement. + +--Si nous allions nous mettre dans l'impasse des Chevillottes? dit-il, +nous serions à l'ombre des marronniers; puis, nous aurions bien plus +de recul. + +Ils sortirent, et la partie la plus agréable du monde s'engagea. Les +deux demoiselles commencèrent. Ce fut Angéline qui manqua la première +le volant. L'abbé Surin l'ayant remplacée tint la raquette avec une +adresse et une ampleur vraiment magistrales. Il avait ramené sa +soutane entre ses jambes; il bondissait en avant, en arrière, sur les +côtes, ramassait le volant au ras du sol, le saisissait d'un revers +à des hauteurs surprenantes, le lançait roide comme une balle ou lui +faisait décrire des courbes élégantes, calculées avec une science +parfaite. D'ordinaire, il préférait les mauvais joueurs, qui, en +jetant le volant au hasard, sans aucun rhythme, selon son expression, +l'obligeaient à déployer toute la souplesse de son jeu. Mademoiselle +Aurélie était d'une jolie force; elle poussait un cri d'hirondelle à +chaque coup de raquette, riant comme une folle quand le volant s'en +allait droit sur le nez du jeune abbé; puis, elle se ramassait dans +ses jupes pour l'attendre ou reculait par petits sauts, avec un bruit +terrible d'étoffe froissée, lorsqu'il lui faisait la niche de taper +plus fort. Enfin, le volant étant venu se planter dans ses cheveux, +elle faillit tomber à la renverse, ce qui les égaya beaucoup tous les +trois. Angéline prit la place. Dans le jardin des Mouret, chaque fois +que l'abbé Faujas levait les yeux de son bréviaire, il apercevait +le vol blanc du volant au-dessus de la muraille, pareil à un gros +papillon. + +--Monsieur le curé, êtes-vous là? cria Angéline, en venant frapper à +la petite porte; notre volant est entré chez vous. + +L'abbé, ayant ramassé le volant tombé à ses pieds, se décida à ouvrir. + +--Ah! merci, monsieur le curé, dit Aurélie, qui tenait déjà la +raquette. Il n'y a qu'Angéline pour un coup pareil.... L'autre jour, +papa nous regardait; elle lui a envoyé ça dans l'oreille, et si fort, +qu'il en est resté sourd jusqu'au lendemain. + +Les rires éclatèrent de nouveau. L'abbé Surin, rose comme une fille, +s'essuyait délicatement le front, à petites tapes, avec un fin +mouchoir. Il rejetait ses cheveux blonds derrière les oreilles, les +yeux luisants, la taille souple, se servant de sa raquette comme d'un +éventail. Dans le feu du plaisir, son rabat avait légèrement tourné. +--Monsieur le curé, dit-il en se remettant en position, vous allez +juger les coups. + +L'abbé Faujas, son bréviaire sous le bras, souriant d'un air paternel, +resta sur le seuil de la petite porte. Cependant, par la porte +charretière de la sous-préfecture entr'ouverte, le prêtre avait dû +apercevoir M. Péqueur des Saulaies assis devant la pièce d'eau, +au milieu de ses familiers. Il ne tourna pourtant pas la tête; il +marquait les points, complimentait l'abbé Surin, consolait les +demoiselles Rastoil. + +--Dites donc, Péqueur, vint murmurer plaisamment M. de Condamin à +l'oreille du sous-préfet, vous avez tort de ne pas inviter ce petit +abbé à vos soirées; il est bien agréable avec les dames, il doit +valser à ravir. + +Mais M. Péqueur des Saulaies, qui causait vivement avec M. Delangre, +parut ne pas entendre. Il continua, s'adressant au maire: + +--Vraiment, mon cher ami, je ne sais où vous voyez en lui les +belles choses dont vous me parlez. L'abbé Faujas est au contraire +très-compromettant. Son passé est fort louche, on colporte ici +certaines choses... Je ne vois pas pourquoi je me mettrais aux genoux +de ce curé-là, d'autant plus que le clergé de Plassans nous est +hostile.... D'abord ça ne me servirait à rien. + +M. Delangre et M. de Condamin, qui avaient échangé un regard, se +contentèrent de hocher la tête, sans répondre. + +--A rien du tout, reprit le sous-préfet. Vous n'avez pas besoin de +faire les mystérieux. Tenez, j'ai écrit à Paris, moi. J'avais la tête +cassée; je voulais avoir le coeur net sur le Faujas, que vous semblez +traiter en prince déguisé. Eh bien, savez-vous ce qu'on m'a répondu? +On m'a répondu qu'on ne le connaissait pas, qu'on n'avait rien à me +dire, que je devais, d'ailleurs, éviter avec soin de me mêler des +affaires du clergé.... On est déjà assez mécontent à Paris, depuis que +cet imbécile de Lagrifoul a passé. Je suis prudent, vous comprenez. + +Le maire échangea un nouveau regard avec le conservateur des eaux et +forêts. Il haussa même légèrement les épaules devant les moustaches +correctes de M. Péqueur des Saulaies. + +--Écoutez-moi bien, lui dit-il au bout d'un silence; vous voulez être +préfet, n'est-ce pas? + +Le sous-préfet sourit en se dandinant sur sa chaise. + +--Alors, allez donner tout de suite une poignée de main à l'abbé +Faujas, qui vous attend là-bas en regardant jouer au volant. + +M. Péqueur des Saulaies resta muet, très-surpris, ne comprenant pas. +Il leva les yeux sur M. de Condamin, auquel il demanda avec une +certaine inquiétude: + +--Est-ce aussi votre avis? + +--Mais sans doute; allez lui donner une poignée de main, répondit le +conservateur des eaux et forêts. + +Puis, il ajouta avec une pointe de moquerie: + +--Interrogez ma femme, en qui vous avez toute confiance. + +Madame de Condamin arrivait. Elle avait une délicieuse toilette rose +et grise. Quand on lui eut parlé de l'abbé: + +--Ah! vous avez tort de manquer de religion, dit-elle gracieusement au +sous-préfet; c'est à peine si l'on vous voit à l'église, les jours de +cérémonies officielles. Vraiment, cela me fait trop de chagrin; +il faut que je vous convertisse. Que voulez-vous qu'on pense du +gouvernement que vous représentez, si vous n'êtes pas bien avec le bon +Dieu?... Laissez-nous, messieurs; je vais confesser monsieur Péqueur. + +Elle s'était assise, plaisantant, souriant. + +--Octavie, murmura le sous-préfet, lorsqu'ils furent seuls, ne vous +moquez pas de moi. Vous n'étiez pas dévote, à Paris, rue du Helder. +Vous savez que je me tiens à quatre, pour ne pas éclater, quand je +vous vois donner le pain bénit, à Saint-Saturnin. + +--Vous n'êtes point sérieux, mon cher, répondit-elle sur le même ton; +cela vous jouera quelque mauvais tour. Réellement, vous m'inquiétez, +je vous ai connu plus intelligent. Êtes-vous assez aveugle pour ne pas +voir que vous branlez dans le manche? Comprenez donc que si l'on +ne vous a point encore fait sauter, c'est qu'on ne veut pas donner +l'éveil au légitimistes de Plassans. Le jour où ils verront arriver +un autre sous-préfet, ils se méfieront; tandis qu'avec vous, ils +s'endorment, ils se croient certains de la victoire, aux prochaines +élections. Ce n'est pas flatteur, je le sais, d'autant plus que j'ai +la certitude absolue qu'on agit sans vous... Entendez-vous? mon cher, +vous êtes perdu, si vous ne devinez certaines choses. + +Il la regardait avec une véritable épouvante. + +--Est-ce que «le grand homme» vous a écrit? demanda-t-il, faisant +allusion à un personnage qu'ils désignaient ainsi entre eux. + +--Non, il a rompu entièrement avec moi. Je ne suis pas une sotte, j'ai +compris la première la nécessité de cette séparation. D'ailleurs, je +n'ai pas à me plaindre: il s'est montré très-bon, il m'a mariée, il +m'a donné d'excellents conseils, dont je me trouve bien.... Mais j'ai +gardé des amis à Paris. Je vous jure que vous n'avez que juste le +temps de vous raccrocher aux branches. Ne faites plus le païen, allez +vite donner une poignée de main à l'abbé Faujas... Vous comprendrez +plus tard, si vous ne devinez pas aujourd'hui. + +M. Péqueur des Saulaies restait le nez baissé, un peu honteux de la +leçon. Il était très-fat, il montra ses dents blanches, chercha à se +tirer du ridicule, en murmurant tendrement: --Si vous aviez voulu, +Octavie, nous aurions gouverné Plassans à nous deux. Je vous avais +offert de reprendre cette vie si douce.... + +--Décidément, vous êtes un sot, interrompit-elle d'une voix fâchée. +Vous m'agacez avec votre «Octavie». Je suis madame de Condamin pour +tout le monde, mon cher.... Vous ne comprenez donc rien? J'ai trente +mille francs de rente; je règne sur toute une sous-préfecture; je +vais partout, je suis partout respectée, saluée, aimée. Ceux qui +soupçonneraient le passé, n'auraient que plus d'amabilité pour moi.... +Qu'est-ce que je ferais de vous, bon Dieu! Vous me gêneriez. Je suis +une honnête femme, mon cher. + +Elle s'était levée. Elle s'approcha du docteur Porquier, qui, selon +son habitude, venait après ses visites passer une heure dans le jardin +de la sous-préfecture, pour entretenir sa belle clientèle. + +--Oh! docteur, j'ai une migraine, mais une migraine! dit-elle avec des +mines charmantes. Ça me tient là, dans le sourcil gauche. + +--C'est le côté du coeur, madame, répondit galamment le docteur. + +Madame de Condamin sourit, sans pousser plus loin la consultation. +Madame Paloque se pencha à l'oreille de son mari, qu'elle amenait +chaque jour, afin de te recommander constamment à l'influence du +sous-préfet: + +--Il ne les guérit pas autrement, murmura-t-elle. + +Cependant, M. Péqueur des Saulaies, après avoir rejoint M. de Condamin +et M. Delangre, manoeuvrait habilement pour les conduire du côté de +la porte charretière. Quand il n'en fut plus qu'à quelques pas, il +s'arrêta, comme intéressé par la partie de volant qui continuait +dans l'impasse. L'abbé Surin, les cheveux au vent, les manches de la +soutane retroussées, montrant ses poignets blancs et minces comme ceux +d'une femme, venait de reculer la distance, en plaçant mademoiselle +Aurélie à vingt pas. Il se sentait regardé, il se surpassait vraiment. +Mademoiselle Aurélie était, elle aussi, dans un de ses bons jours, au +contact d'un tel maître. Le volant, lancé du poignet décrivait une +courbe molle, très-allongée; et cela avec une telle régularité, qu'il +semblait tomber de lui-même sur les raquettes, voler de l'une à +l'autre, du même vol souple, sans que les joueurs bougeassent de +place. L'abbé Surin, la taille un peu renversée, développait les +grâces de son buste. + +--Très-bien, très-bien! cria le sous-préfet ravi. Ah! monsieur l'abbé, +je vous fais mes compliments. + +Puis, se tournant vers madame de Condamin, le docteur Porquier et les +Paloque: + +--Venez donc, je n'ai jamais rien vu de pareil.... Vous permettez que +nous vous admirions, monsieur l'abbé? + +Toute la société de la sous-préfecture forma alors un groupe, au fond +de l'impasse. L'abbé Faujas n'avait pas bougé; il répondit, par un +léger signe de tête aux saluts de M. Delangre et de M. de Condamin. Il +marquait toujours les points. Quand Aurélie manqua le volant, il dit +avec bonhomie: + +--Cela vous fait trois cent dix points, depuis qu'on a changé la +distance; votre soeur n'en a que quarante-sept. + +Tout en ayant l'air de suivre le volant avec un vif intérêt, il jetait +de rapides coups d'oeil sur la porte du jardin des Rastoil, restée +grande ouverte. M. Maffre seul s'y était montré jusque-là. Il fut +appelé de l'intérieur du jardin. + +--Qu'ont-ils donc à rire si fort? lui demanda M. Rastoil, qui causait +avec M. de Bourdeu, devant la table rustique. + +--C'est le secrétaire de monseigneur qui joue, répondit M. Maffre. Il +fait des choses étonnantes, tout le quartier le regarde.... Monsieur +le curé, qui est là, en est émerveillé. + +M. de Bourdeu prit une large prise, en murmurant: --Ah! monsieur +l'abbé Faujas est là? + +Il rencontra le regard de M. Rastoil. Tous deux semblèrent gênés. + +--On m'a raconté, hasarda le président, que l'abbé est rentré en +faveur auprès de monseigneur. + +--Oui, ce matin même, dit M. Maffre. Oh! une réconciliation complète. +J'ai eu des détails très-touchants. Monseigneur a pleuré.... Vraiment, +l'abbé Fenil a eu quelques torts. + +--Je vous croyais l'ami du grand vicaire, fit remarquer M. de Bourdeu. + +--Sans doute, mais je suis aussi l'ami de monsieur le curé, répliqua +vivement le juge de paix. Dieu merci! il est d'une piété qui défie les +calomnies. N'est-on pas allé jusqu'à attaquer sa moralité? C'est une +honte! + +L'ancien préfet regarda de nouveau le président d'un air singulier. + +--Et n'a-t-on pas cherché à compromettre monsieur le curé dans les +affaires politiques! continua M. Maffre. On disait qu'il venait +tout bouleverser ici, donner des places à droite et à gauche, faire +triompher la clique de Paris. On n'aurait pas plus mal parlé d'un chef +de brigands.... Un tas de mensonges, enfin! + +M. de Bourdeu, du bout de sa canne, dessinait un profil sur le sable +de l'allée. + +--Oui, j'ai entendu parler de ces choses, dit-il négligemment; il +est bien peu croyable qu'un ministre de la religion accepte un tel +rôle.... D'ailleurs, pour l'honneur de Plassans, je veux croire qu'il +échouerait complètement. Il n'y a ici personne à acheter. + +--Des cancans! s'écria le président, en haussant les épaules. Est-ce +qu'on retourne une ville comme une vieille veste? Paris peut nous +envoyer tous ses mouchards, Plassans restera légitimiste. Voyez le +petit Péqueur? Nous n'en avons fait qu'une bouchée.... Il faut que +le monde soit bien bête! On s'imagine alors que des personnages +mystérieux parcourent les provinces, offrant des places. Je vous avoue +que je serais bien curieux de voir un de ces messieurs. + +Il se fâchait. M. Maffre, inquiet, crut devoir se défendre. + +--Permettez, interrompit-il, je n'ai pas affirmé que monsieur l'abbé +Faujas fût un agent bonapartiste; au contraire, j'ai trouvé cette +accusation absurde. + +--Eh! il n'est plus question de l'abbé Faujas; je parle en général. On +ne se vend pas comme cela, que diable!... L'abbé Faujas est au-dessus +de tous les soupçons. + +Il y eut un silence. M. de Bourdeu achevait le profil, sur le sable, +par une grande barbe en pointe. + +--L'abbé Faujas n'a pas d'opinion politique, dit-il de sa voix sèche. + +--Évidemment, reprit M. Rastoil; nous lui reprochions son +indifférence; mais, aujourd'hui, je l'approuve. Avec tous ces +bavardages, la religion se trouverait compromise.... Vous le savez +comme moi, Bourdeu, on ne peut l'accuser de la moindre démarche +louche. Jamais on ne l'a vu à la sous-préfecture, n'est-ce pas? Il est +resté très-dignement à sa place.... S'il était bonapartiste, il ne +s'en cacherait pas, parbleu! + +--Sans doute. + +--Ajoutez qu'il mène une vie exemplaire. Ma femme et mon fils m'ont +donné sur son compte des détails qui m'ont vivement ému. + +A ce moment, les rires redoublèrent, dans l'impasse. La voix de l'abbé +Faujas s'éleva, complimentant mademoiselle Aurélie sur un coup de +raquette vraiment remarquable. M. Rastoil, qui s'était interrompu, +reprit avec un sourire: + +--Vous entendez? Qu'ont-ils donc à s'amuser ainsi? Cela donne envie +d'être jeune. + +Puis, de sa voix grave: --Oui, ma femme et mon fils m'ont fait aimer +l'abbé Faujas. Nous regrettons vivement que sa discrétion l'empêche +d'être des nôtres. + +M. de Bourdeu approuvait de la tête, lorsque des applaudissements +s'élevèrent dans l'impasse. Il y eut un tohu-bohu de piétinements, de +rires, de cris, toute une bouffée de gaieté d'écoliers en récréation. +M. Rastoil quitta son siège rustique. + +--Ma foi! dit-il avec bonhomie, allons voir; je finis par avoir des +démangeaisons dans les jambes. + +Les deux autres le suivirent. Tous trois restèrent devant la petite +porte. C'était la première fois que le président et l'ancien préfet +s'aventuraient jusque-là. Quand ils aperçurent, au fond de l'impasse, +le groupe formé par la société de la sous-préfecture, ils prirent des +mines graves. M. Péqueur des Saulaies de son côté, se redressa, se +campa dans une attitude officielle; tandis que madame de Condamin, +très-rieuse, se glissait le long des murs, emplissant l'impasse du +frôlement de sa toilette rose. Les deux sociétés s'épiaient par des +coups d'oeil de côté, ne voulant céder la place ni l'une ni l'autre; +et, entre elles, l'abbé Faujas, toujours sur la porte des Mouret, +tenant son bréviaire sous le bras, s'égayait doucement, sans paraître +le moins du monde comprendre la délicatesse de la situation. + +Cependant, tous les assistants retenaient leur haleine. L'abbé Surin, +voyant grossir son public, voulut enlever les applaudissements par un +dernier tour d'adresse. Il s'ingénia, se proposa des difficultés, se +tournant, jouant sans regarder venir le volant, le devinant en quelque +sorte, le renvoyant à mademoiselle Aurélie, par-dessus sa tête, avec +une précision mathématique. Il était très-rouge, suant, décoiffé; +son rabat, qui avait complétement tourné, lui pendait maintenant sur +l'épaule droite. Mais il restait vainqueur, l'air riant, charmant +toujours. Les deux sociétés s'oubliaient à l'admirer; madame de +Condamin réprimait les bravos, qui éclataient trop tôt, en agitant son +mouchoir de dentelle. Alors, le jeune abbé, raffinant encore, se mit à +faire de petits sauts sur lui-même, à droite, à gauche, les calculant +de façon à recevoir chaque fois le volant dans une nouvelle position. +C'était le grand exercice final. Il accélérait le mouvement, lorsque, +en sautant, le pied lui manqua; il faillit tomber sur la poitrine de +madame de Condamin, qui avait tendu les bras en poussant un cri. Les +assistants, le croyant blessé, se précipitèrent; mais lui, chancelant, +se rattrapant à terre sur les genoux et sur les mains, se releva d'un +bond suprême, ramassa, renvoya à mademoiselle Aurélie le volant, qui +n'avait pas encore touché le sol. Et la raquette haute, il triompha, + +--Bravo! bravo! cria M. Péqueur des Saulaies en s'approchant. + +--Bravo! le coup est superbe! répéta M. Rastoil, qui s'avança +également. + +La partie fut interrompue. Les deux sociétés avaient envahi l'impasse; +elles se mêlaient, entouraient l'abbé Surin, qui, hors d'haleine, +s'appuyait au mur, à côté de l'abbé Faujas. Tout le monde parlait à la +fois. + +--J'ai cru qu'il avait la tête cassée en deux, disait le docteur +Porquier à M. Maffre d'une voix pleine d'émotion. + +--Vraiment, tous ces jeux finissent mal, murmura M. de Bourdeu en +s'adressant à M. Delangre et aux Paloque, tout en acceptant une +poignée de main de M. de Condamin, qu'il évitait dans les rues, pour +ne pas avoir à le saluer. + +Madame de Condamin allait du sous-préfet au président, les mettait en +face l'un de l'autre, répétait: + +--Mon Dieu! je suis plus malade que lui, j'ai cru que nous allions +tomber tous les deux. Vous avez vu, c'est une grosse pierre. --Elle +est là, tenez, dit M. Rastoil; il a dû la rencontrer sous son talon. + +--C'est cette pierre ronde, vous croyez? demanda M. Péqueur des +Saulaies en ramassant le caillou. + +Jamais ils ne s'étaient parlé en dehors des cérémonies officielles. +Tous deux se mirent à examiner la pierre; ils se la passaient, se +faisaient remarquer qu'elle était tranchante et qu'elle aurait pu +couper le soulier de l'abbé. Madame de Condamin, entre eux, leur +souriait, leur assurait qu'elle commençait à se remettre. + +--Monsieur l'abbé se trouve mal! s'écrièrent les demoiselles Rastoil. + +L'abbé Surin, en effet, était devenu très-pâle, en entendant parler du +danger qu'il avait couru. Il fléchissait, lorsque l'abbé Faujas, qui +s'était tenu à l'écart, le prit entre ses bras puissants et le porta +dans le jardin des Mouret, où il l'assit sur une chaise. Les deux +sociétés envahirent la tonnelle. Là, le jeune abbé s'évanouit +complètement. + +--Rose, de l'eau, du vinaigre! cria l'abbé Faujas en s'élançant vers +le perron. + +Mouret, qui était dans la salle à manger, parut à la fenêtre; mais, en +voyant tout ce monde au fond de son jardin, il recula comme pris de +peur; il se cacha, ne se montra plus. Cependant, Rose arrivait avec +toute une pharmacie. Elle se hâtait, elle grognait: + +--Si madame était là, au moins; elle est au séminaire, pour le +petit... Je suis toute seule, je ne peux pas faire l'impossible, +n'est-ce pas?... Allez, ce n'est pas monsieur qui bougerait. On +pourrait mourir avec lui. Il est dans la salle à manger, à se cacher +comme un sournois. Non, un verre d'eau, il ne vous le donnerait pas; +il vous laisserait crever. + +Tout en mâchant ces paroles, elle était arrivée devant l'abbé Surin +évanoui. --Oh! le Jésus! dit-elle avec une tendresse apitoyée de +commère. + +L'abbé Surin, les yeux fermés, la face pâle entre ses longs cheveux +blonds, ressemblait à un de ces martyrs aimables qui se pâment sur les +images de sainteté. L'aînée des demoiselles Rastoil lui soutenait la +tête, renversée mollement, découvrant le cou blanc et délicat. On +s'empressa. Madame de Condamin, à légers coups, lui tamponna les +tempes avec un linge trempé dans de l'eau vinaigrée. Les deux sociétés +attendaient, anxieuses. Enfin il ouvrit les yeux, mais il les referma. +Il s'évanouit encore deux fois. + +--Vous m'avez fait une belle peur! lui dit poliment le docteur +Porquier, qui avait gardé sa main dans la sienne. + +L'abbé restait assis, confus, remerciant, assurant que ce n'était +rien. Puis, il vit qu'on lui avait déboutonné sa soutane et qu'il +avait le cou nu; il sourit, il remit son rabat. Et, comme on lui +conseillait de se tenir tranquille, il voulut montrer qu'il était +solide; il retourna dans l'impasse avec les demoiselles Rastoil, pour +finir la partie. + +--Vous êtes très-bien ici, dit M. Rastoil à l'abbé Faujas, qu'il +n'avait pas quitté. + +--L'air est excellent sur cette côte, ajouta M. Péqueur des Saulaies +de son air charmant. + +Les deux sociétés regardaient curieusement la maison des Mouret. + +--Si ces dames et ces messieurs, dit Rose, veulent rester un instant +dans le jardin.... Monsieur le curé est chez lui.... Attendez, je vais +aller chercher des chaises. + +Et elle fit trois voyages, malgré les protestations. Alors, après +s'être regardées un instant, les deux sociétés s'assirent par +politesse. Le sous-préfet s'était mis à la droite de l'abbé Faujas, +tandis que le président se plaçait à sa gauche. La conversation fut +très-amicale. + +--Vous n'êtes pas un voisin tapageur, monsieur le curé, répétait +gracieusement M. Péqueur des Saulaies. Vous ne sauriez croire le +plaisir que j'ai à vous apercevoir, tous les jours, aux mêmes heures, +dans ce petit paradis. Cela me repose de mes tracas. + +--Un bon voisin, c'est chose si rare! reprenait M. Rastoil. + +--Sans doute, interrompait M. de Bourdeu; monsieur le curé a mis +ici une heureuse tranquillité de cloître. Pendant que l'abbé Faujas +souriait et saluait, M. de Condamin, qui ne s'était pas assis, vint se +pencher à l'oreille de M. Delangre, en murmurant: + +--Voilà Rastoil qui rêve une place de substitut pour son flandrin de +fils. + +M. Delangre lui lança un regard terrible, tremblant à l'idée que +ce buvard incorrigible pouvait tout gâter; ce qui n'empêcha pas le +conservateur des eaux et forêts d'ajouter: + +--Et Bourdeu qui croit déjà avoir rattrapé sa préfecture! + +Mais madame de Condamin venait de produire une sensation, en disant +d'un air fin: + +--Ce que j'aime dans ce jardin, c'est ce charme intime qui semble en +faire un petit coin fermé à toutes les misères de ce monde. Caïn et +Abel s'y seraient réconciliés. + +Et elle avait souligné sa phrase en l'accompagnant de deux coups +d'oeil, à droite et à gauche, vers les jardins voisins. M. Maffre et +le docteur Porquier hochèrent la tête d'un air d'approbation; tandis +que les Paloque s'interrogeaient, inquiets, ne comprenant pas, +craignant de se compromettre d'un côté ou d'un autre, s'ils ouvraient +la bouche. + +Au bout d'un quart d'heure, M. Rastoil se leva. + +--Ma femme ne va plus savoir où nous sommes passés, murmura-t-il. + +Tout le monde s'était mis debout, un peu embarrassé pour prendre +congé. Mais l'abbé Faujas tendit les mains: --Mon paradis reste +ouvert, dit-il de son air le plus souriant. + +Alors, le président promit de rendre, de temps à autre, une visite +à monsieur le curé. Le sous-préfet s'engagea de même, avec plus +d'effusion. Et les deux sociétés restèrent encore là cinq grandes +minutes à se complimenter, pendant que, dans l'impasse, les rires des +demoiselles Rastoil et de l'abbé Surin s'élevaient de nouveau. La +partie avait repris tout son feu; le volant allait et venait, d'un vol +régulier, au-dessus de la muraille. + + + +XV + + +Un vendredi, madame Paloque, qui entrait à Saint-Saturnin, fut +toute surprise d'apercevoir Marthe agenouillée devant la chapelle +Saint-Michel. L'abbé Faujas confessait. + +--Tiens! pensa-t-elle, est-ce qu'elle aurait fini par toucher le coeur +de l'abbé? Il faut que je reste. Si madame de Condamin venait, ce +serait drôle. + +Elle prit une chaise, un peu en arrière, s'agenouillant à demi, la +face entre les mains, comme abîmée dans une prière ardente; elle +écarta les doigts, elle regarda. L'église était très-sombre. Marthe, +la tête tombée sur son livre de messe, semblait dormir; elle faisait +une masse noire contre la blancheur d'un pilier; et, de tout son être, +ses épaules seules vivaient, soulevées par de gros soupirs. Elle était +si profondément abattue, qu'elle laissait passer son tour, à chaque +nouvelle pénitente que l'abbé Faujas expédiait. L'abbé attendait une +minute, s'impatientait, frappait de petits coups secs contre le bois +du confessionnal. Alors, une des femmes qui se trouvaient là, voyant +que Marthe ne bougeait pas, se décidait à prendre sa place. La +chapelle se vidait, Marthe restait immobile et pâmée. --Elle est +joliment prise, se dit la Paloque; c'est indécent, de s'étaler comme +ça dans une église.... Ah! voici madame de Condamin. + +En effet, madame de Condamin entrait. Elle s'arrêta un instant devant +le bénitier, ôtant son gant, se signant d'un geste joli. Sa robe de +soie eut un murmure dans l'étroit chemin ménagé entre les chaises. +Quand elle s'agenouilla, elle emplit la haute voûte du frisson de +ses jupes. Elle avait son air affable, elle souriait aux ténèbres +de l'église. Bientôt, il ne resta plus qu'elle et Marthe. L'abbé se +fâchait, tapait plus fort contre le bois du confessionnal. + +--Madame, c'est à vous, je suis la dernière, murmura obligeamment +madame de Condamin, en se penchant vers Marthe, qu'elle n'avait pas +reconnue. + +Celle-ci tourna la face, une face nerveusement amincie, pâle d'une +émotion extraordinaire; elle ne parut pas comprendre. Elle sortait +comme d'un sommeil extatique, les paupières battantes. + +--Eh bien, mesdames, eh bien? dit l'abbé, qui entr'ouvrit la porte du +confessionnal. + +Madame de Condamin se leva, souriante, obéissant à l'appel du prêtre. +Mais, l'ayant reconnue, Marthe entra brusquement dans la chapelle; +puis, elle tomba de nouveau sur les genoux, demeura là, à trois pas. + +La Paloque s'amusait beaucoup; elle espérait que les deux femmes +allaient se prendre aux cheveux. Marthe devait tout entendre, car +madame de Condamin avait une voix de flûte; elle bavardait ses péchés, +elle animait le confessionnal d'un commérage adorable. A un moment, +elle eut même un rire, un petit rire étouffé, qui fit lever la face +souffrante de Marthe. D'ailleurs elle eut promptement fini. Elle s'en +allait, lorsqu'elle revint, se courbant, causant toujours, mais sans +s'agenouiller. + +--Cette grande diablesse se moque de madame Mouret et de l'abbé, +pensait la femme du juge; elle est trop fine pour déranger sa vie. + +Enfin, madame de Condamin se retira. Marthe la suivit des yeux, +paraissant attendre qu'elle ne fût plus là. Alors, elle s'appuya au +confessionnal, se laissa aller, heurta rudement le bois de ses genoux. +Madame Paloque s'était rapprochée, allongeant le cou; mais elle ne vit +que la robe sombre de la pénitente qui débordait et s'étalait. Pendant +près d'une demi-heure, rien ne bougea. Elle crut un moment surprendre +des sanglots étouffés dans le silence frissonnant, que coupait parfois +un craquement sec du confessionnal. Cet espionnage finissait par +l'ennuyer; elle ne restait que pour dévisager Marthe à sa sortie. + +L'abbé Faujas quitta le confessionnal le premier, fermant la porte +d'une main irritée. Madame Mouret demeura longtemps encore, immobile, +courbée, dans l'étroite caisse. Quand elle se retira, la voilette +baissée, elle paraissait brisée. Elle oublia de se signer. + +--Il y a de la brouille, l'abbé n'a pas été gentil, murmura la +Paloque, qui la suivit jusque sur la place de l'Archevêché. + +Elle s'arrêta, hésita un instant; puis, après s'être assurée que +personne ne l'épiait, elle fila sournoisement dans la maison +qu'occupait l'abbé Fenil, à un des angles de la place. + +Maintenant, Marthe vivait à Saint-Saturnin. Elle remplissait ses +devoirs religieux avec une grande ferveur. Même l'abbé Faujas la +grondait souvent de la passion qu'elle mettait dans la pratique. Il ne +lui permettait de communier qu'une fois par mois, réglait ses heures +d'exercices pieux, exigeait d'elle qu'elle ne s'enfermât pas dans la +dévotion. Elle l'avait longtemps supplié, avant qu'il lui accordât +d'assister chaque matin à une messe basse. Un jour, comme elle lui +racontait qu'elle s'était couchée pendant une heure sur le carreau +glacé de sa chambre, pour se punir d'une faute, il s'emporta, il lui +dit que le confesseur avait seul le droit d'imposer des pénitences. +Il la menait très-durement, la menaçait de la renvoyer à l'abbé +Bourrette, si elle ne s'humiliait pas. + +--J'ai eu tort de vous accepter, répétait-il souvent; je ne veux que +des âmes obéissantes. + +Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la +main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de +laquelle elle aurait voulu s'anéantir, la fouettait d'un désir sans +cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à +peu dans l'amour, arrêtée brusquement, devinant d'autres profondeurs, +ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu'elle +ignorait. Ce grand repos qu'elle avait d'abord goûté dans l'église, +cet oubli du dehors et d'elle-même, se changeait en une jouissance +active, en un bonheur qu'elle évoquait, qu'elle louchait. C'était le +bonheur dont elle avait vaguement senti le désir depuis sa jeunesse, +et qu'elle trouvait enfin à quarante ans; un bonheur qui lui +suffisait, qui l'emplissait de ses belles années mortes, qui la +faisait vivre en égoïste, occupée à toutes les sensations nouvelles +s'éveillant en elle comme des caresses. + +--Soyez bon, murmurait-elle à l'abbé Faujas; soyez bon, car j'ai +besoin de bonté. + +Et lorsqu'il était bon, elle l'aurait remercié à deux genoux. Il se +montrait souple alors, lui parlait paternellement, lui expliquait +qu'elle était trop vive d'imagination. Dieu, disait-il, n'aimait +pas qu'on l'adorât ainsi, par coups de tête. Elle souriait, elle +redevenait belle, et jeune, et rougissante. Elle promettait d'être +sage. Puis, dans quelque coin noir, elle avait des actes de foi qui +l'écrasaient sur les dalles; elle n'était plus agenouillée, elle +glissait, presque assise à terre, balbutiant des paroles ardentes; et, +quand les paroles se mouraient, elle continuait sa prière par un élan +de tout son être, par un appel à ce baiser divin qui passait sur ses +cheveux, sans se poser jamais. + +Marthe, au logis, devint querelleuse. Jusque-là elle s'était +traînée, indifférente, lasse, heureuse, lorsque son mari la laissait +tranquille; mais, depuis qu'il passait les journées à la maison, +ayant perdu son bavardage taquin, maigrissant et jaunissant, il +l'impatientait. + +--Il est toujours dans nos jambes, disait-elle à la cuisinière. + +--Pardi! c'est par méchanceté, répondait celle-ci. Au fond, il n'est +pas bon homme. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois. C'est +comme la mine sournoise qu'il fait, lui qui aime tant à parler, +croyez-vous qu'il ne joue pas la comédie pour nous apitoyer? Il enrage +de bouder, mais il tient bon, afin qu'on le plaigne et qu'on en passe +par ses volontés. Allez, madame, vous avez joliment raison de ne pas +vous arrêter à ces simagrées-là. + +Mouret tenait les deux femmes par l'argent. Il ne voulait point se +disputer, de peur de troubler davantage sa vie. S'il ne grondait plus, +tatillonnant, piétinant, il occupait encore les tristesses qui le +prenaient en refusant une pièce de cent sous à Marthe ou à Rose. Il +donnait par mois cent francs à cette dernière pour la nourriture; le +vin, l'huile, les conserves étaient dans la maison. Mais il fallait +quand même que la cuisinière arrivât au bout du mois, quitte à y +mettre du sien. Quant à Marthe, elle n'avait rien; il la laissait +absolument sans un sou. Elle en était réduite à s'entendre avec Rose, +à tâcher d'économiser dix francs sur les cent francs du mois. Souvent +elle n'avait pas de bottines à se mettre. Elle était obligée d'aller +chez sa mère pour lui emprunter l'argent d'une robe ou d'un chapeau. + +--Mais Mouret devient fou! criait madame Rougon; tu ne peux pourtant +pas aller toute nue. Je lui parlerai. + +--Je vous en supplie, ma mère, n'en faites rien, répondait-elle. Il +vous déteste. Il me traiterait encore plus mal, s'il savait que je +vous raconte ces choses. + +Elle pleurait, elle ajoutait: + +--Je l'ai longtemps défendu, mais aujourd'hui je n'ai plus la force de +me taire.... Vous vous rappelez, lorsqu'il ne voulait pas que je misse +seulement le pied dans la rue. Il m'enfermait, il usait de moi comme +d'une chose. Maintenant, s'il se montre si dur, c'est qu'il voit bien +que je lui ai échappé, et que je ne consentirai jamais plus à être sa +bonne. C'est un homme sans religion, un égoïste, un mauvais coeur. + +--Il ne te bat pas, au moins? + +--Non, mais cela viendra. Il n'en est qu'à tout me refuser. Voilà cinq +ans que je n'ai pas acheté de chemises. Hier, je lui montrais celles +que j'ai; elles sont usées, et si pleines de reprises, que j'ai honte +de les porter. Il les a regardées, les a tâtées, en disant qu'elles +pouvaient parfaitement aller jusqu'à l'année prochaine... Je n'ai pas +un centime à moi; il faut que je pleure pour une pièce de vingt sous. +L'autre jour, j'ai dû emprunter deux sous à Rose pour acheter du fil. +J'ai recousu mes gants, qui s'ouvraient de tous les côtés. + +Et elle racontait vingt autres détails: les points qu'elle faisait +elle-même à ses bottines avec du fil poissé; les rubans qu'elle lavait +dans du thé, pour rafraîchir ses chapeaux; l'encre qu'elle étalait sur +les plis limés de son unique robe de soie, afin d'en cacher l'usure. +Madame Rougon s'apitoyait, l'encourageait à la révolte. Mouret était +un monstre. Il poussait l'avarice, disait Rose, jusqu'à compter les +poires du grenier et les morceaux de sucre des armoires, surveillant +les conserves, mangeant lui-même les croûtes de pain de la veille. + +Marthe souffrait surtout de ne pouvoir donner aux quêtes de +Saint-Saturnin; elle cachait des pièces de dix sous dans des morceaux +de papier, qu'elle gardait précieusement pour les grand'messes des +dimanches. Maintenant, quand les dames patronnesses de l'oeuvre de la +Vierge offraient quelque cadeau à la cathédrale, un saint-ciboire, +une croix d'argent, une bannière, elle était toute honteuse; elle les +évitait, feignant d'ignorer leur projet. Ces dames la plaignaient +beaucoup. Elle aurait volé son mari, si elle avait trouvé la clef sur +le secrétaire, tant le besoin d'orner cette église qu'elle aimait, la +torturait. Une jalousie de femme trompée la prenait aux entrailles, +lorsque l'abbé Faujas se servait d'un calice donné par madame de +Condamin; tandis que, les jours où il disait la messe sur la nappe +d'autel qu'elle avait brodée, elle éprouvait une joie profonde, priant +avec des frissons, comme si quelque chose d'elle-même se trouvait sous +les mains élargies du prêtre. Elle aurait voulu qu'une chapelle tout +entière lui appartînt; elle rêvait d'y mettre une fortune, de s'y +enfermer, de recevoir Dieu chez elle, pour elle seule. + +Rose, qui recevait ses confidences, s'ingéniait pour lui procurer de +l'argent. Cette année-là, elle fit disparaître les plus beaux fruits +du jardin et les vendit; elle débarrassa également le grenier d'un tas +de vieux meubles, si bien qu'elle finit par réunir une somme de trois +cents francs, qu'elle remit triomphalement à Marthe. Celle-ci embrassa +la vieille cuisinière. + +--Ah! que tu es bonne! dit-elle en la tutoyant. Tu es sûre au moins +qu'il n'a rien vu?... J'ai regardé, l'autre jour, rue des Orfèvres, +des petites burettes d'argent ciselé, toutes mignonnes; elles sont de +deux cents francs.... Tu vas me rendre un service, n'est-ce pas? Je ne +veux pas les acheter moi-même, parce qu'on pourrait me voir entrer. +Dis à ta soeur d'aller les prendre; elle les apportera à la nuit, elle +te les remettra par la fenêtre de ta cuisine. + +Cet achat des burettes fut pour elle toute une intrigue défendue, où +elle goûta de vives jouissances. Elle les garda, pendant trois jours, +au fond d'une armoire, cachées derrière des paquets de linge; +et, lorsqu'elle les donna à l'abbé Faujas, dans la sacristie de +Saint-Saturnin, elle tremblait, elle balbutiait. Lui, la gronda +amicalement. Il n'aimait point les cadeaux; il parlait de l'argent +avec le dédain d'un homme fort, qui n'a que des besoins de puissance +et de domination. Pendant ses deux premières années de misère, même +les jours où sa mère et lui vivaient de pain et d'eau, il n'avait +jamais songé à emprunter dix francs aux Mouret. + +Marthe trouva une cachette sûre pour les cent francs qui lui +restaient. Elle devenait avare, elle aussi; elle calculait l'emploi +de cet argent, achetait chaque matin une chose nouvelle. Comme elle +restait très-hésitante, Rose lui apprit que madame Trouche voulait lui +parler en particulier. Olympe, qui s'arrêtait pendant des heures dans +la cuisine, était devenue l'amie intime de Rose, à laquelle elle +empruntait souvent quarante sous, pour ne pas avoir à remonter les +deux étages, les jours où elle disait avoir oublié son porte-monnaie. + +--Montez la voir, ajouta la cuisinière; vous serez mieux pour +causer.... Ce sont de braves gens, et qui aiment beaucoup monsieur le +curé. Ils ont eu bien des tourments, allez. Ça fend le coeur, tout ce +que madame Olympe m'a raconté. + +Marthe trouva Olympe en larmes. Ils étaient trop bons, on avait +toujours abusé d'eux; et elle entra dans des explications sur leurs +affaires de Besançon, où la coquinerie d'un associé leur avait mis +de lourdes dettes sur le dos. Le pis était que les créanciers se +fâchaient. Elle venait de recevoir une lettre d'injures, dans laquelle +on la menaçait d'écrire au maire et à l'évêque de Plassans. + +-Je suis prête à tout souffrir, ajouta-t-elle en sanglotant; mais je +donnerais ma tête, pour que mon frère ne fût pas compromis.... Il a +déjà trop fait pour nous; je ne veux lui parler de rien, car il n'est +pas riche, il se tourmenterait inutilement .... Mon Dieu! comment +faire pour empêcher cet homme d'écrire? Ce serait à mourir de honte, +si une pareille lettre arrivait à la mairie et à l'évêché. Oui, je +connais mon frère, il en mourrait. + +Alors, les larmes montèrent aussi aux yeux de Marthe. Elle était toute +pâle, elle serrait les mains d'Olympe. Puis, sans que celle-ci lui eût +rien demandé, elle offrit ses cent francs. + +--C'est peu sans doute; mais, si cela pouvait conjurer le péril? +demanda-t-elle avec anxiété. + +--Cent francs, cent francs, répétait Olympe; non, non, il ne se +contentera jamais de cent francs. + +Marthe fut désespérée. Elle jurait qu'elle ne possédait pas davantage. +Elle s'oublia jusqu'à parler des burettes. Si elle ne les avait pas +achetées, elle aurait pu donner les trois cents francs. Les yeux de +madame Trouche s'étaient allumés. + +--Trois cents francs, c'est juste ce qu'il demande, dit-elle. Allez, +vous auriez rendu un plus grand service à mon frère, en ne lui faisant +pas ce cadeau, qui restera à l'église, d'ailleurs. Que de belles +choses les dames de Besançon lui ont apportées! Aujourd'hui, il n'en +est pas plus riche pour cela. Ne donnez plus rien, c'est une volerie. +Consultez-moi. Il y a tant de misères cachées! Non, cent francs ne +suffiront jamais. + +Au bout d'une grande demi-heure de lamentations, lorsqu'elle vit que +Marthe n'avait réellement que cent francs, elle finit cependant par +les accepter. + +--Je vais les envoyer pour faire patienter cet homme, murmura-t-elle, +mais il ne nous laissera pas la paix longtemps.... Et surtout, je vous +en supplie, ne parlez pas de cela à mon frère; vous le tueriez.... Il +vaut mieux aussi que mon mari ignore nos petites affaires; il est si +fier, qu'il ferait des bêtises pour s'acquitter envers vous. Entre +femmes, on s'entend toujours. Marthe fut très-heureuse de ce prêt. Dès +lors, elle eut un nouveau souci: écarter de l'abbé Faujas, sans qu'il +s'en doutât, le danger qui le menaçait. Elle montait souvent chez les +Trouche, passait là des heures, à chercher avec Olympe le moyen de +payer les créances. Celle-ci lui avait raconté que de nombreux billets +en souffrance étaient endossés par le prêtre, et que le scandale +serait énorme, si jamais ces billets étaient envoyés à quelque +huissier de Plassans. Le chiffre des créances était si gros, selon +elle, que longtemps elle refusa de le dire, pleurant plus fort, +lorsque Marthe la pressait. Un jour enfin, elle parla de vingt mille +francs. Marthe resta glacée. Jamais elle ne trouverait vingt mille +francs. Les yeux fixes, elle pensait qu'il lui faudrait attendre la +mort de Mouret, pour disposer d'une pareille somme. + +--Je dis vingt mille francs en gros, se hâta d'ajouter Olympe, que sa +mine grave inquiéta; mais nous serions bien contents de pouvoir les +payer en dix ans, par petits à-compte. Les créanciers attendraient +tout le temps qu'on voudrait, s'ils savaient toucher régulièrement.... +C'est bien fâcheux que nous ne trouvions pas une personne qui ait +confiance en nous et qui nous fasse les quelques avances nécessaires. + +C'était là le sujet habituel de leur conversation. Olympe parlait +souvent aussi de l'abbé Faujas, qu'elle paraissait adorer. Elle +racontait à Marthe des particularités intimes sur le prêtre: il +craignait les chatouilles; il ne pouvait pas dormir sur le côté +gauche; il avait une fraise à l'épaule droite, que rougissait en mai, +comme un fruit naturel. Marthe souriait, ne se lassait jamais de ces +détails; elle questionnait la jeune femme sur son enfance, sur celle +de son frère. Puis, quand la question d'argent revenait, elle était +comme folle de son impuissance; elle se laissait aller à se plaindre +amèrement de Mouret, qu'Olympe, enhardie, finit par ne plus nommer +devant elle que «le vieux grigou». Parfois, lorsque Trouche rentrait +de son bureau, les deux femmes étaient encore là, à causer; elles se +taisaient, changeaient de conversation. Trouche gardait une attitude +digne. Les dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge étaient +très-contentes de lui. On ne le voyait dans aucun café de la ville. + +Cependant, Marthe, pour venir en aide à Olympe, qui parlait certains +jours de se jeter par la fenêtre, poussa Rose à porter chez un +brocanteur du marché toutes les vieilleries inutiles jetées dans +les coins. Les deux femmes furent d'abord timides; elles ne firent +enlever, pendant l'absence de Mouret, que les chaises et les tables +écloppées; puis, elles s'attaquèrent aux objets sérieux, vendirent +des porcelaines, des bijoux, tout ce qui pouvait disparaître, sans +produire un trop grand vide. Elles étaient sur une pente fatale; elles +auraient fini par enlever les gros meubles et ne laisser que les +quatre murs, si Mouret n'avait traité Rose un jour de voleuse, en la +menaçant du commissaire. + +--Moi, une voleuse! monsieur! s'était-elle écriée. Faites bien +attention à ce que vous dites!... Parce que vous m'avez vue vendre +une bague de madame. Elle était à moi, cette bague; madame me l'avait +donnée, madame n'est pas chienne comme vous... Vous n'avez pas honte, +de laisser votre pauvre femme sans un sou! Elle n'a pas de souliers à +se mettre. L'autre jour, j'ai payé la laitière.... Eh bien! oui, j'ai +vendu sa bague. Après? Est-ce que sa bague n'est pas à elle? Elle +peut bien en faire de l'argent, puisque vous lui refusez tout.... Je +vendrais la maison, vous entendez? La maison tout entière. Cela me +fait trop de peine de la voir aller nue comme saint Jean. + +Mouret alors exerça une surveillance de toutes les heures; il ferma +les armoires et prit les clefs. Quand Rose sortait, il lui regardait +les mains d'un air défiant; il tâtait ses poches, s'il croyait +remarquer quelque gonflement suspect sous sa jupe. Il racheta chez +le brocanteur du marché certains objets qu'il posa à leur place, les +essuyant, les soignant avec affectation, devant Marthe, pour lui +rappeler ce qu'il nommait «les vols de Rose». Jamais il ne la mettait +directement en cause. Il la tortura surtout avec une carafe en cristal +taillé, vendue pour vingt sous par la cuisinière. Celle-ci, qui avait +prétendu l'avoir cassée, devait la lui apporter sur la table, à chaque +repas. Un matin, au déjeuner, exaspérée, elle la laissa tomber devant +lui. + +--Maintenant, monsieur, elle est bien cassée, n'est-ce pas? dit-elle +en lui riant au nez. + +Et, comme il la chassait: + +--Essayez donc!... Il y a vingt-cinq ans que je vous sers, monsieur. +Madame s'en irait avec moi. + +Marthe, poussée à bout, conseillée par Rose et par Olympe, se révolta +enfin. Il lui fallait absolument cinq cents francs. Depuis huit jours, +Olympe sanglotait, en prétendant que si elle n'avait pas cinq cents +francs à la fin du mois, un des billets endossés par l'abbé Faujas +«allait être publié dans un journal de Plassans». Ce billet publié, +cette menace effrayante qu'elle ne s'expliquait pas nettement, +épouvanta Marthe et la décida à tout oser. Le soir, en se couchant, +elle demanda les cinq cents francs à Mouret; puis, comme il la +regardait ahuri, elle parla de ses quinze années d'abnégation, des +quinze années passées par elle à Marseille, derrière un comptoir, la +plume à l'oreille, ainsi qu'un commis. + +--Nous avons gagné l'argent ensemble, dit-elle; il est à nous deux. Je +veux cinq cents francs. + +Mouret sortit de son mutisme avec une violence extrême. Tout son +emportement bavard reparut. + +--Cinq cents francs! cria-t-il. Est-ce pour ton curé?... Je fais +l'imbécile, maintenant, je me tais, parce que j'en aurais trop à dire. +Mais il ne faut pas croire que vous vous moquerez de moi jusqu'à la +fin.... Cinq cents francs! Pourquoi pas la maison! Il est vrai qu'elle +est à lui, la maison! Et il veut l'argent, n'est-ce pas? Il t'a dit +de me demander l'argent?... Quand je pense que je suis chez moi comme +dans un bois! On finira par me voler mon mouchoir dans ma poche. Je +parie que, si je montais fouiller sa chambre, je trouverais toutes mes +pauvres affaires au fond de ses tiroirs. Il me manque trois caleçons, +sept paires de chaussettes, quatre ou cinq chemises; j'ai fait le +compte hier. Plus rien n'est à moi, tout disparaît, tout s'en va.... +Non, pas un sou, pas un sou, entends-tu! + +--Je veux cinq cents francs, la moitié de l'argent m'appartient, +répéta-t-elle tranquillement. + +Pendant une heure, Mouret tempêta, se fouettant, se lassant à crier +vingt fois le même reproche. Il ne reconnaissait plus sa femme; elle +l'aimait avant l'arrivée du curé, elle l'écoutait, elle prenait +les intérêts de la maison, il fallait vraiment que les gens qui la +poussaient contre lui fussent de bien méchantes gens. Puis, sa voix +s'embarrassa; il se laissa aller dans un fauteuil, rompu, aussi faible +qu'un enfant. + +--Donne-moi la clef du secrétaire? demanda Marthe. + +Il se releva, mit ses dernières forces dans un cri suprême. + +--Tu veux tout prendre, n'est-ce pas? laisser tes enfants sur la +paille, ne pas nous garder un morceau de pain?... Eh bien! prends +tout, appelle Rose pour qu'elle emplisse son tablier. Tiens, voici la +clef. + +Et il jeta la clef, que Marthe cacha sous son oreiller. Elle était +toute pâle de cette querelle, la première querelle violente qu'elle +eût avec son mari. Elle se coucha; lui, passa la nuit dans le +fauteuil. Vers le matin, elle l'entendit sangloter. Elle lui aurait +rendu la clef, s'il n'était descendu au jardin comme un fou, bien +qu'il fit encore nuit noire. + +La paix parut se rétablir. La clef du secrétaire restait pendue à un +clou, près de la glace. Marthe, qui n'était pas habituée à voir de +grosses sommes à la fois, avait une sorte de peur de l'argent. Elle se +montra d'abord très-discrète, honteuse, chaque fois qu'elle ouvrait +le tiroir, où Mouret gardait toujours en espèces une dizaine de mille +francs pour ses achats de vin. Elle prenait strictement ce dont elle +avait besoin. Olympe, d'ailleurs, lui donnait d'excellents conseils: +puisqu'elle avait la clef maintenant, elle devait se montrer économe. +Même, en la voyant toute tremblante devant «le magot», elle cessa +pendant quelque temps de lui parler des dettes de Besançon. + +Mouret retomba dans son silence morne. Il avait reçu un nouveau coup, +plus violent encore que le premier, lors de l'entrée de Serge au +séminaire. Ses amis du cours Sauvaire, les petits rentiers qui +faisaient régulièrement un tour de promenade, de quatre à six heures, +commençaient à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'ils le voyaient +arriver, les bras ballants, l'air hébété, répondant à peine, comme +envahi par un mal incurable. + +--Il baisse, il baisse, murmuraient-ils. A quarante-quatre ans, c'est +inconcevable. La tête finira par déménager. + +Il semblait ne plus entendre les allusions qu'on risquait méchamment +devant lui. Si on le questionnait d'une façon directe sur l'abbé +Faujas, il rougissait légèrement, en répondant que c'était un bon +locataire, qu'il payait son terme avec une grande exactitude. Derrière +son dos, les petits rentiers ricanaient, assis sur quelque banc du +cours, au soleil. + +--Il n'a que ce qu'il mérite, après tout, disait un ancien marchand +d'amandes. Vous vous rappelez comme il était chaud pour le curé; +c'est lui qui allait faire son éloge aux quatre coins de Plassans. +Aujourd'hui, quand on le remet sur ce sujet-là, il a une drôle de +mine. + +Ces messieurs répétaient alors certains cancans scandaleux qu'ils se +confiaient à l'oreille, d'un bout du banc à l'autre. + +--N'importe, reprenait à demi-voix un maître tanneur retiré, Mouret +n'est pas crâne; moi, je flanquerais le curé à la porte. + +Et tous déclaraient, en effet, que Mouret n'était pas crâne, lui qui +s'était tant moqué des maris que leurs femmes menaient par le bout du +nez. + +Dans la ville, ces calomnies, malgré la persistance que certaines +personnes semblaient mettre à les répandre, ne dépassaient pas un +certain monde d'oisifs et de bavards. Si l'abbé, refusant d'aller +occuper la maison curiale, était resté chez les Mouret, ce ne pouvait +être, comme il le disait lui-même, que par tendresse pour ce beau +jardin, où il lisait si tranquillement son bréviaire. Sa haute +piété, sa vie rigide, son dédain des coquetteries que les prêtres se +permettent, le mettaient au-dessus de tous les soupçons. Les membres +du cercle de la Jeunesse accusaient l'abbé Fenil de chercher à le +perdre. Toute la ville neuve, d'ailleurs, lui appartenait. Il n'avait +plus contre lui que le quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants +se tenaient sur la réserve, lorsqu'ils le rencontraient dans les +salons de Mgr Rousselot. Cependant, il hochait la tête, les jours où +la vieille madame Rougon lui disait qu'il pouvait tout oser. + +--Rien n'est solide encore, murmurait-il; je ne tiens personne. Il ne +faudrait qu'une paille pour faire crouler l'édifice. + +Marthe l'inquiétait depuis quelque temps. Il se sentait impuissant à +calmer cette fièvre de dévotion qui la brûlait. Elle lui échappait, +désobéissait, se jetait plus avant qu'il n'aurait voulu. Cette femme +si utile, cette patronne respectée, pouvait le perdre. Il y avait en +elle une flamme intérieure qui brisait sa taille, lui bistrait la +peau, lui meurtrissait les yeux. C'était comme un mal grandissant, un +affolement de l'être entier, gagnant de proche en proche le cerveau et +le coeur. Sa face se noyait d'extase, ses mains se tendaient avec des +tremblements nerveux. Une toux sèche parfois la secouait de la tête +aux pieds, sans qu'elle parût en sentir le déchirement. Et lui, se +faisait plus dur, repoussait cet amour qui s'offrait, lui défendait de +venir à Saint-Saturnin. + +--L'église est glacée, disait-il; vous toussez trop. Je ne veux pas +que vous aggraviez votre mal. + +Elle assurait que ce n'était rien, une simple irritation de la gorge. +Puis, elle pliait, elle acceptait cette défense d'aller à l'église, +comme un châtiment mérité, qui lui fermait la porte du ciel. Elle +sanglotait, se croyait damnée, traînait des ournées vides; et malgré +elle, comme une femme qui retourne à la tendresse défendue, lorsque +arrivait le vendredi, elle se glissait humblement dans la chapelle +Saint-Michel, venait appuyer son front brûlant contre le bois du +confessionnal. Elle ne parlait pas, elle restait là, écrasée; tandis +que l'abbé Faujas, irrité, la traitait brutalement en fille indigne. +Il la renvoyait. Alors, elle s'en allait, soulagée, heureuse. + +Le prêtre eut peur des ténèbres de la chapelle Saint-Michel. Il fit +intervenir le docteur Porquier, qui décida Marthe à se confesser dans +le petit oratoire de l'oeuvre de la Vierge, au faubourg. L'abbé Faujas +promit de l'y attendre toutes les quinzaines, le samedi. Cet oratoire, +établi dans une grande pièce blanchie à la chaux, avec quatre immenses +fenêtres, était d'une gaieté sur laquelle il comptait pour calmer +l'imagination, surexcitée de sa pénitente. Là, il la dominerait, il +en ferait une esclave soumise, sans avoir à craindre un scandale +possible. D'ailleurs, pour couper court à tous les mauvais bruits, il +voulut que sa mère accompagnât Marthe. Pendant qu'il confessait cette +dernière, madame Faujas restait à la porte. La vieille dame, n'aimant +pas à perdre son temps, apportait un bas, qu'elle tricotait. + +--Ma chère enfant, lui disait-elle souvent, lorsqu'elles revenaient +ensemble à la rue Balande, j'ai encore entendu Ovide parler bien fort +aujourd'hui. Vous ne pouvez donc pas le contenter? vous ne l'aimez +donc pas? Ah! que je voudrais être à votre place, pour lui baiser les +pieds.... Je finirai par vous détester, si vous ne savez que lui faire +du chagrin. + +Marthe baissait la tête. Elle avait une grande honte devant madame +Faujas. Elle ne l'aimait pas, la jalousait, en la trouvant toujours +entre elle et le prêtre. Puis, elle souffrait sous les regards +noirs de la vieille dame, qu'elle rencontrait sans cesse, pleins de +recommandations étranges et inquiétantes. + +Le mauvais état de la santé de Marthe suffit pour expliquer ses +rendez-vous avec l'abbé Faujas, dans l'oratoire de l'oeuvre de la +Vierge. Le docteur Porquier assurait qu'elle suivait simplement là une +de ses ordonnances. Ce mot fit beaucoup rire les promeneurs du cours. + +--N'importe, dit madame Paloque à son mari, un jour qu'elle regardait +Marthe descendre la rue Balande, en compagnie de madame Faujas, je +serais bien curieuse d'être dans un petit coin, pour voir ce que le +curé fait avec son amoureuse.... Elle est amusante, lorsqu'elle parle +de son gros rhume! Comme si un gros rhume empêchait de se confesser +dans une église! J'ai été enrhumée, moi; je ne suis pas allée pour +cela me cacher dans les chapelles avec les abbés. + +--Tu as tort de t'occuper des affaires de l'abbé Faujas, répondit le +juge. On m'a averti. C'est un homme qu'il faut ménager; tu es trop +rancunière, tu nous empêcheras d'arriver. + +--Tiens! reprit-elle aigrement, ils m'ont marché sur le ventre; ils +auront de mes nouvelles.... Ton abbé Faujas est un grand imbécile. +Est-ce que tu crois que l'abbé Fenil ne serait pas reconnaissant, +si je surprenais le curé et sa belle se disant des douceurs! Va, +il payerait bien cher un pareil scandale.... Laisse-moi faire, tu +n'entends rien à ces choses-là. + +Quinze jours plus tard, le samedi, madame Paloque guetta la sortie +de Marthe. Elle était tout habillée derrière ses rideaux, cachant sa +figure de monstre, surveillant la rue par un trou de la mousseline. +Quand les deux femmes eurent disparu au coin de la rue Taravelle, elle +ricana, la bouche fendue. Elle ne se pressa pas, mit des gants, s'en +alla tout doucement par la place de la Sous-Préfecture, faisant le +grand tour, s'attardant sur le pavé pointu. En passant devant le petit +hôtel de madame de Condamin, elle eut un instant l'idée de monter la +prendre; mais celle-ci aurait peut-être des scrupules. Somme toute, il +valait mieux se passer d'un témoin et conduire l'expédition rondement. + +--Je leur ai laissé le temps d'arriver aux gros péchés, je crois que +je puis me présenter maintenant, pensa-t-elle, au bout d'un quart +d'heure de promenade. + +Alors, elle hâta le pas. Elle venait souvent à l'oeuvre de la Vierge +pour s'entendre avec Trouche sur des détails de comptabilité. Ce +jour-là, au lieu d'entrer dans le cabinet de remployé, elle longea le +corridor, redescendit, alla directement à l'oratoire. Devant la porte, +sur une chaise, madame Faujas tricotait tranquillement. La femme du +juge avait prévu cet obstacle; elle arriva droit dans la porte, de +l'air brusque d'une personne affairée. Mais, avant même qu'elle eût +allongé le bras pour tourner le bouton, la vieille dame, qui s'était +levée, l'avait jetée de côté avec une vigueur extraordinaire. + +--Où allez-vous? lui demanda-t-elle de sa voix rude de paysanne. + +--Je vais où j'ai besoin, répondit madame Paloque, le bras meurtri, +la face toute convulsée de colère. Vous êtes une insolente et une +brutale.... Laissez-moi passer. Je suis trésorière de l'oeuvre de la +Vierge, j'ai le droit d'entrer partout ici. + +Madame Faujas, debout, appuyée contre la porte, avait rajusté ses +lunettes sur son nez. Elle se remit à son tricot avec le plus beau +sang-froid du monde. + +--Non, dit-elle carrément, vous n'entrerez pas. + +--Ah!... Et pourquoi, je vous prie? + +--Parce que je ne veux pas. + +La femme du juge sentit que son coup était manqué; la bile +l'étouffait. Elle devint effrayante, répétant, bégayant: + +--Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous faites là, je +pourrais crier et vous faire arrêter; car vous m'avez battue. Il faut +qu'il se passe de bien vilaines choses, derrière cette porte, pour que +vous soyez chargée d'empêcher les gens de la maison d'entrer. Je +suis de la maison, entendez-vous? ... Laissez-moi passer, ou je vais +appeler tout le monde. + +--Appelez qui vous voudrez, répondit la vieille dame en haussant les +épaules. Je vous ai dit que vous n'entreriez pas; je ne veux pas, +c'est clair ... Est-ce que je sais si vous êtes de la maison? +D'ailleurs, vous en seriez, que cela serait tout comme. Personne ne +peut entrer.... C'est mon affaire. + +Alors, madame Paloque perdit toute mesure; elle éleva le ton, elle +cria: + +--Je n'ai pas besoin d'entrer. Ça me suffit. Je suis édifiée. Vous +êtes la mère de l'abbé Faujas, n'est-ce pas? Eh bien! c'est du propre, +vous faites là un joli métier!... Certes non, je n'entrerai pas; je ne +veux pas me mêler de toutes ces saletés. + +Madame Faujas, posant son tricot sur la chaise, la regardait à travers +ses lunettes avec des yeux luisants, un peu courbée, les mains en +avant, comme près de se jeter sur elle, pour la faire taire. Elle +allait s'élancer, lorsque la porte, s'ouvrit brusquement et que l'abbé +Faujas parut sur le seuil. Il était en surplis, l'air sévère. --Eh +bien! mère, demanda-t-il, que se passe-t-il donc? + +La vieille dame baissa la tête, recula comme un dogue qui se met +derrière les jambes de son maître. + +--C'est vous, chère madame Paloque, continua le prêtre. Vous désiriez +me parler? + +La femme du juge, par un effort suprême de volonté, s'était faite +souriante. Elle répondit d'un ton terriblement aimable, avec une +raillerie aiguë: + +--Comment! vous étiez là, monsieur le curé? Ah! si je l'avais su, je +n'aurais point insisté. Je voulais voir la nappe de notre autel, qui +ne doit plus être en bon état. Vous savez, je suis la bonne ménagère, +ici; je veille aux petits détails. Mais du moment que vous êtes +occupé, je ne veux pas vous déranger. Faites, faites vos affaires, +la maison est à vous. Madame n'avait qu'un mot à dire, je l'aurais +laissée veiller à votre tranquillité. + +Madame Faujas laissa échapper un grondement. Un regard de son fils la +calma. + +--Entrez, je vous en prie, reprit-il; vous ne me dérangez nullement. +Je confessais madame Mouret, qui est un peu souffrante.... Entrez +donc. La nappe de l'autel pourrait être changée, en effet. + +--Non, non, je reviendrai, répéta-t-elle; je suis confuse de vous +avoir interrompu. Continuez, continuez, monsieur le curé. + +Elle entra cependant. Pendant qu'elle regardait avec Marthe la nappe +de l'autel, le prêtre gronda sa mère, à voix basse: + +--Pourquoi l'avez-vous arrêtée, mère? Je ne vous ai pas dit de garder +la porte. + +Elle regardait fixement devant elle, de son air de bête têtue. + +--Elle m'aurait passé sur le ventre avant d'entrer, murmura-t-elle. +--Mais pourquoi? + +--Parce que... Écoute, Ovide, ne te fâche pas; tu sais que tu me tues, +lorsque tu te fâches.... Tu m'avais dit d'accompagner la propriétaire +ici, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai cru que tu avais besoin de moi, à +cause des curieux. Alors je me suis assise là. Va, je te réponds que +vous étiez libres de faire ce que vous auriez voulu; personne n'y +aurait mis le nez. + +Il comprit, il lui saisit les mains, la secouant, lui disant: + +--Comment, mère, c'est vous qui avez pu supposer...? + +--Eh! je n'ai rien supposé, répondit-elle avec une insouciance +sublime. Tu es maître de faire ce qu'il te plaît, et tout ce que tu +fais est bien fait, vois-tu; tu es mon enfant.... J'irais voler pour +toi, c'est clair. + +Mais lui, n'écoutait plus. Il avait lâché les mains de sa mère, il la +regardait, comme perdu dans les réflexions qui rendaient sa face plus +austère et plus dure. + +--Non, jamais, jamais, dit-il avec un orgueil âpre. Vous vous trompez, +mère.... Les hommes chastes sont les seuls forts. + + + +XVI + + +A dix-sept ans, Désirée riait toujours de son rire d'innocente. Elle +était devenue une grande belle enfant, toute grasse, avec des bras +et des épaules de femme faite. Elle poussait comme une forte +plante, heureuse de croître, insouciante du malheur qui vidait et +assombrissait la maison. + +--Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde? +C'est ça qui est amusant! + +Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait, +plantait des légumes, arrosait. Les gros travaux étaient sa joie. +Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses +légumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mère. +A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se salissait, +terriblement. + +--C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle +entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout.... Allez, madame, +vous êtes bien bonne de la pomponner; à votre place, je la laisserais +patauger à son aise. + +Marthe, dans l'envahissement de son être, ne veilla même plus à ce que +Désirée changeât de linge. L'enfant gardait parfois la même chemise +pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers +éculés, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient +comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une +aiguille; la robe fendue par derrière, du haut en bas, montrait sa +peau. Elle riait d'être à moitié nue, les cheveux tombés sur les +épaules, les mains noires, la figure toute barbouillée. + +Marthe finit par avoir une sorte de dégoût. Lorsqu'elle revenait de la +messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'église, elle +était choquée de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur +elle. Elle la renvoyait au jardin, dès la fin du déjeuner; elle ne +pouvait la tolérer à côté d'elle, inquiétée par cette santé robuste, +ce rire clair qui s'amusait de tout. + +--Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois, +d'un air de lassitude énervée. + +Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colère: + +--Si elle te gêne, on peut la mettre à la porte, comme les deux +autres. + +--Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'était plus là, +répondit-elle nettement. + +Vers la fin de l'été, une après-midi, Mouret s'effraya de ne plus +entendre Désirée, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage +affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre, +tombée d'une échelle sur laquelle elle était montée pour cueillit +des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret, +épouvanté, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la +croyait morte; mais elle revint à elle, assura qu'elle ne s'était pas +fait de mal, et voulut remonter sur l'échelle. + +Cependant, Marthe avait descendu le perron. Quand elle entendit +Désirée rire, elle se fâcha. --Cette enfant me fera mourir, dit-elle; +elle ne sait qu'inventer pour me donner des secousses. Je suis sûre +qu'elle s'est jetée par terre exprès. Ce n'est plus tenable. Je +m'enfermerai dans ma chambre, je partirai le matin pour ne rentrer que +le soir... Oui, ris donc, grande bête! Est-ce possible d'avoir mis au +monde une pareille bête! Va, tu me coûteras cher. + +--Ça, c'est sûr, ajouta Rose qui était accourue de la cuisine, c'est +un gros embarras, et il n'y a pas de danger qu'on puisse jamais la +marier. + +Mouret, frappé au coeur, les écoutait, les regardait. Il ne répondit +rien, il resta au fond du jardin avec la jeune fille. Jusqu'à la +tombée de la nuit, ils parurent causer doucement ensemble. Le +lendemain, Marthe et Rose devaient s'absenter toute la matinée; elles +allaient, à une lieue de Plassans, entendre la messe dans une chapelle +dédiée à saint Janvier, où toutes les dévotes de la ville se rendaient +ce jour-là en pèlerinage. Lorsqu'elles rentrèrent, la cuisinière se +hâta da servir un déjeuner froid. Marthe mangeait depuis quelques +minutes, lorsqu'elle s'aperçut que sa fille n'était pas à table. + +--Désirée n'a donc pas faim? demanda-t-elle; pourquoi ne +déjeune-t-elle pas avec nous? + +--Désirée n'est plus ici, dit Mouret, qui laissait les morceaux +sur son assiette; je l'ai menée ce matin à Saint-Eutrope, chez sa +nourrice. + +Elle posa sa fourchette, un peu pâle, surprise et blessée. + +--Tu aurais pu me consulter, reprit-elle. + +Mais lui, continua, sans répondre directement: + +--Elle est bien chez sa nourrice. Cette brave femme, qui l'aime +beaucoup, veillera sur elle... De cette façon, l'enfant ne te +tourmentera plus, tout le monde sera content. + +Et, comme elle restait muette, il ajouta: --Si la maison ne te semble +pas assez tranquille, tu me le diras, et je m'en irai. + +Elle se leva à demi, une lueur passa dans ses yeux. Il venait de la +frapper si cruellement, qu'elle avança la main, comme pour lui jeter +la bouteille à la tête. Dans cette nature si longtemps soumise, des +colères inconnues soufflaient; une haine grandissait contre cet homme +qui rôdait sans cesse autour d'elle, pareil à un remords. Elle se +remit à manger avec affectation, sans parler davantage de sa fille. +Mouret avait plié sa serviette; il restait assis devant elle, écoutant +le bruit de sa fourchette, jetant de lents regards autour de cette +salle à manger, si joyeuse autrefois du tapage des enfants, si vide et +si triste aujourd'hui. La pièce lui semblait glacée. Des larmes lui +montaient aux yeux, lorsque Marthe appela Rose pour le dessert. + +--Vous avez bon appétit, n'est-ce pas, madame? dit celle-ci en +apportant une assiette de fruits. C'est que nous avons joliment +marché!... Si monsieur, au lieu de faire le païen, était venu avec +nous, il ne vous aurait pas laissé manger le reste du gigot à vous +toute seule. + +Elle changea les assiettes, bavardant toujours. + +--Elle est bien jolie, la chapelle de Saint-Janvier, mais elle est +trop petite.... Vous avez vu les dames qui sont arrivées en retard; +elles ont dû s'agenouiller dehors, sur l'herbe, en plein soleil.... Ce +que je ne comprends pas, c'est que madame de Condamin soit venue en +voiture; il n'y a plus de mérite alors, à faire le pèlerinage.... Nous +avons passé une bonne matinée tout de même, n'est-ce pas, madame? + +--Oui, une bonne matinée, répéta Marthe. L'abbé Mousseau, qui a +prêché, a été très-touchant. + +Lorsque Rose s'aperçut à son tour de l'absence de Désirée, et qu'elle +connut le départ de l'enfant, elle s'écria: + +--Ma foi, monsieur a eu une bonne idée!... Elle me prenait toutes mes +casseroles pour arroser ses salades.... On va pouvoir respirer un peu. + +--Sans doute, dit Marthe qui entamait une poire. + +Mouret étouffait. Il quitta la salle à manger, sans écouter Rose, qui +lui criait que le café allait être prêt tout de suite. Marthe, restée +seule dans la salle à manger, acheva tranquillement sa poire. + +Madame Faujas descendait, lorsque la cuisinière apporta le café. + +--Entrez donc, lui dit cette dernière; vous tiendrez compagnie à +madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauvé comme +un fou. + +La vieille dame s'assit à la place de Mouret. + +--Je croyais que vous ne preniez jamais de café, fit-elle remarquer en +se sucrant. + +--Oui, autrefois, répondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse.... +Maintenant, madame serait bien bête de se priver de ce qu'elle aime. + +Elles causèrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter +ses chagrins à madame Faujas; son mari venait de lui faire une scène +affreuse, à propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice, +dans un coup de tête. Et elle se défendait; elle assurait qu'elle +aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour. + +--Elle était un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai +plainte bien souvent.... Mon fils aurait renoncé à venir lire son +bréviaire dans le jardin; elle lui cassait la tête. + +A partir de ce jour, les repas de Marthe et de Mouret furent +silencieux. L'automne était très-humide; la salle à manger restait +mélancolique, avec les deux couverts isolés, séparés par toute la +largeur de la grande table. L'ombre emplissait les coins, le froid +tombait du plafond. Ou aurait dit un enterrement, selon l'expression +de Rose. --Ah bien! disait-elle souvent en apportant les plats, il +ne faut pas faire tant de bruit.... De ce train-là, il n'y a pas de +danger que vous vous écorchiez la langue.... Soyez donc plus gai, +monsieur; vous avez l'air de suivre un mort. Vous finirez par mettre +madame au lit. Ce n'est pas bon pour la santé, de manger sans parler. + +Quand vinrent les premiers froids, Rose, qui cherchait à obliger +madame Faujas, lui offrit son fourneau pour faire la cuisine. Cela +commença par des bouillottes d'eau que la vieille dame descendit faire +chauffer; elle n'avait pas de feu, et l'abbé était pressé de se raser. +Elle emprunta ensuite des fers à repasser, se servit de quelques +casseroles, demanda ta rôtissoire pour mettre un gigot à la broche; +puis, comme elle n'avait pas, en haut, une cheminée disposée d'une +façon convenable, elle finit par accepter les offres de Rose, qui +alluma un feu de sarments, à rôtir un mouton tout entier. + +--Ne vous gênez donc pas, répétait-elle en tournant elle-même le +gigot. La cuisine est grande, n'est-ce pas? Il y a bien de la place +pour deux.... Je ne sais pas comment vous avez pu tenir jusqu'à +présent, à faire votre cuisine par terre, devant la cheminée de votre +chambre, sur un méchant fourneau de tôle. Moi, j'aurais eu peur des +coups de sang.... Aussi monsieur Mouret est ridicule; on ne loue pas +un appartement sans cuisine. Il faut que vous soyez de braves gens, +pas fiers, commodes à vivre. + +Peu à peu, madame Faujas fit son déjeuner et son dîner dans la cuisine +des Mouret. Les premiers temps, elle fournit son charbon, son huile, +ses épices. Dans la suite, lorsqu'elle oublia quelque provision, la +cuisinière ne voulut pas qu'elle remontât chez elle; elle la forçait +de prendre dans l'armoire ce qui lui manquait. + +--Tenez, le beurre est là. Ce n'est pas ce que vous allez prendre sur +le bout de votre couteau, qui nous ruinera. Vous savez bien que tout +est à votre disposition, ici.... Madame me gronderait, si vous ne vous +mettiez pas à votre aise. + +Alors, une grande intimité s'établit entre Rose et madame Faujas; la +cuisinière était ravie d'avoir toujours là une personne qui consentît +à l'écouter, pendant qu'elle tournait ses sauces. Elle s'entendait +à merveille, d'ailleurs, avec la mère du prêtre, dont les robes +d'indienne, le masque rude, la brutalité populacière, la mettaient +presque sur un pied d'égalité. Pendant des heures, elles s'attardaient +ensemble devant leurs fourneaux éteints. Madame Faujas eut bientôt un +empire absolu dans la cuisine; elle gardait son attitude impénétrable, +ne disait que ce qu'elle voulait bien dire, se faisait conter ce +qu'elle désirait savoir. Elle décida du dîner des Mouret, goûta avant +eux aux plats qu'elle leur envoyait; souvent même Rose faisait à part +des friandises destinées particulièrement à l'abbé, des pommes au +sucre, des gâteaux de riz, des beignets soufflés. Les provisions se +mêlaient, les casseroles allaient à la débandade, les deux dîners se +confondaient, à ce point que la cuisinière s'écriait en riant, au +moment de servir: + +--Dites, madame, est-ce que les oeufs sur le plat sont à vous? Je +ne sais plus, moi!... Ma parole! il vaudrait mieux qu'on mangeât +ensemble. + +Ce fut le jour de la Toussaint que l'abbé Faujas déjeuna pour la +première fois dans la salle à manger des Mouret. Il était très-pressé, +il devait retourner à Saint-Saturnin. Marthe, pour qu'il perdît moins +de temps, le fit asseoir devant la table, en lui disant que sa mère +n'aurait pas deux étages à monter. Une semaine plus tard, l'habitude +était prise, les Faujas descendaient à chaque repas, s'attablaient, +allaient jusqu'au café. Les premiers jours, les deux cuisines +restèrent différentes; puis, Rose trouva ça «très-bête», disant +qu'elle pouvait bien faire de la cuisine pour quatre personnes, et +qu'elle s'entendrait avec madame Faujas. --Ne me remerciez pas, +ajouta-t-elle. C'est vous qui êtes bien gentils de descendre tenir +compagnie à madame; vous allez apporter un peu de gaieté.... Je +n'osais plus entrer dans la salle à manger; il me semblait que +j'entrais chez un mort. C'était vide à faire peur.... Si monsieur +boude à présent, tant pis pour lui! il boudera tout seul. + +Le poêle ronflait, la pièce était toute tiède. Ce fut un hiver +charmant. Jamais Rose n'avait mis le couvert avec du linge plus net; +elle plaçait la chaise de monsieur le curé près du poêle, de façon +qu'il eût le dos au feu. Elle soignait particulièrement son verre, +son couteau, sa fourchette; elle veillait, dès que la nappe avait +la moindre tache, à ce que la tache ne fût pas de son côté. Puis, +c'étaient mille attentions délicates. + +Quand elle lui ménageait un plat qu'il aimait, elle l'avertissait pour +qu'il réservât son appétit. Parfois, au contraire, elle lui faisait +une surprise; elle apportait le plat couvert, riait en dessous des +regards interrogateurs, disait, d'un air de triomphe contenu: + +--C'est pour monsieur le curé, une macreuse farcie aux olives, comme +il les aime.... Madame, donnez un filet à monsieur le curé, n'est-ce +pas? Le plat est pour lui. + +Marthe servait. Elle insistait, avec des yeux suppliants, pour +qu'il acceptât les bons morceaux. Elle commençait toujours par lui, +fouillait le plat, tandis que Rose, penchée au-dessus d'elle, lui +indiquait du doigt ce qu'elle croyait le meilleur. Et elles avaient +même de courtes querelles sur l'excellence de telles ou telles parties +d'un poulet ou d'un lapin. Rose poussait un coussin de tapisserie +sous les pieds du prêtre. Marthe exigeait qu'il eût sa bouteille de +bordeaux et son pain, un petit pain doré qu'elle commandait tous les +jours chez le boulanger. + +--Eh! rien n'est trop bon, répétait Rose, quand l'abbé les remerciait. +Qui donc vivrait bien, si les braves coeurs comme vous n'avaient pas +leurs aises? Laissez-nous faire, le bon Dieu payera votre dette. + +Madame Faujas, assise à table en face de son fils, souriait de toutes +ces cajoleries. Elle se prenait à aimer Marthe et Rose; elle +trouvait, d'ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme +très-heureuses d'être ainsi à genoux devant son dieu. La tête carrée, +mangeant lentement et beaucoup, en paysanne qui va loin en besogne, +elle présidait réellement les repas, voyant tout sans perdre un coup +de fourchette, veillant à ce que Marthe restât dans son rôle de +servante, couvant son fils d'un regard de jouissance satisfaite. Elle +ne parlait que pour dire en trois mots les goûts de l'abbé ou pour +couper court aux refus polis qu'il hasardait encore. Parfois, elle +haussait les épaules, lui poussait le pied. Est-ce que la table +n'était pas à lui? Il pouvait bien manger le plat tout entier, si cela +lui faisait plaisir; les autres se seraient contentés de mordre à leur +pain sec en le regardant. + +Quant à l'abbé Faujas, il restait indifférent aux soins tendres +dont il était l'objet; très-frugal, mangeant vite, l'esprit occupé +ailleurs, il ne s'apercevait souvent pas des gâteries qu'on lui +réservait. Il avait cédé aux instances de sa mère, en acceptant +la compagnie des Mouret; il ne goûtait, dans la salle à manger du +rez-de-chaussée, que la joie d'être absolument débarrassé des soucis +de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à +peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s'étonnant plus, +ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de la +maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis +de son visage grave. + +Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. Il se tenait, +les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que +Marthe voulût bien songer à lui. Elle le servait le dernier, au +hasard, maigrement. Rose, debout derrière elle, l'avertissait, +lorsqu'elle se trompait et qu'elle tombait sur un bon morceau. + +--Non, non, pas ce morceau-là.... Vous savez que monsieur aime la +tête; il suce les petits os. + +Mouret, diminué, mangeait avec des hontes de pique-assiette. Il +sentait que madame Faujas le regardait lorsqu'il se coupait du pain. +Il réfléchissait une grande minute, les yeux sur la bouteille, avant +d'oser se servir à boire. Une fois, il se trompa, prit trois doigts +du bordeaux de monsieur le curé. Ce fut une belle affaire! Pendant un +mois, Rose lui reprocha ces trois doigts de vin. Quand elle faisait +quelque plat de sucrerie, elle s'écriait: + +--Je ne veux pas que monsieur y goûte.... Il ne m'a jamais fait un +compliment. Une fois, il m'a dit que mon omelette au rhum était +brûlée. Alors, je lui ai répondu: «Elles seront toujours brûlées pour +vous.» Entendez-vous, madame, n'en donnez pas à monsieur. + +Puis, c'étaient des taquineries. Elle lui passait les assiettes +fêlées, lui mettait un pied de la table entre les jambes, laissait à +son verre les peluches du torchon, posait le pain, le vin, le sel, à +l'autre bout de lu table. Mouret seul aimait la moutarde; il allait +lui-même chez l'épicier en acheter des pots, que la cuisinière faisait +régulièrement disparaître, sous prétexte que «ça puait». La privation +de moutarde suffisait à lui gâter ses repas. Ce qui le désespérait +plus encore, ce qui lui coupait absolument l'appétit, c'était d'avoir +été chassé de sa place, de la place qu'il avait occupée de tout temps, +devant la fenêtre, et qu'on donnait au prêtre comme étant la plus +agréable. Maintenant, il faisait face à la porte; il lui semblait +manger chez des étrangers, depuis qu'à chaque bouchée il ne pouvait +jeter un coup d'oeil sur ses arbres fruitiers. + +Marthe n'avait pas les aigreurs de Rose; elle le traitait en parent +pauvre, qu'on tolère; elle finissait par ignorer qu'il fût là, ne lui +adressant presque jamais la parole, agissant comme si l'abbé Faujas +eût seul donné des ordres dans la maison. D'ailleurs, Mouret ne se +révoltait pas; il échangeait quelques mots de politesse avec le +prêtre, mangeait en silence, répondait par de lents regards aux +attaques de la cuisinière. Puis, comme il avait toujours fini le +premier, il pliait sa serviette méthodiquement, et se retirait, +souvent avant le dessert. + +Rose prétendait qu'il enrageait. Quand elle causait avec madame Faujas +dans la cuisine, elle lui expliquait son maître tout au long. + +--Je le connais bien, il ne m'a jamais bien effrayée... Avant que vous +veniez ici, madame tremblait devant lui, parce qu'il était toujours à +criailler, à faire l'homme terrible. Il nous embêtait tous d'une jolie +manière, sans cesse sur notre dos, ne trouvant rien de bien, fourrant +son nez partout, voulant montrer qu'il était le maître... Maintenant, +il est doux comme un mouton, n'est-ce pas? C'est que madame a pris +le dessus. Ah! s'il était brave, s'il ne craignait pas toute sorte +d'ennuis, vous entendriez une jolie chanson. Mais il a trop peur de +votre fils; oui, il a peur de monsieur le curé.... On dirait qu'il +devient imbécile, par moments. Après tout, puisqu'il ne nous gêne +plus, il peut bien être comme il lui plaît, n'est-ce pas, madame? + +Madame Faujas répondait que M. Mouret lui paraissait un très-digne +homme; il avait le seul tort de ne pas être religieux. Mais il +reviendrait certainement au bien, plus tard. Et la vieille dame +s'emparait lentement du rez-de-chaussée, allant de la cuisine à la +salle à manger, trottant dans le vestibule et dans le corridor. +Mouret, quand il la rencontrait, se rappelait le jour de l'arrivée des +Faujas, lorsque, vêtue d'une loque noire, ne lâchant pas le panier +qu'elle tenait à deux mains, elle allongeait le cou dans chaque pièce, +avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une maison à +vendre. Depuis que les Faujas mangeaient au rez-de-chaussée, le second +étage appartenait aux Trouche. Ils y devenaient bruyants; des bruits +de meubles roulés, des piétinements, des éclats de voix, descendaient +par les portes ouvertes et violemment refermées. Madame Faujas, en +train de causer dans la cuisine, levait la tête d'un air inquiet. +Rose, pour arranger les choses, disait que cette pauvre madame Trouche +avait bien du mal. Une nuit, l'abbé, qui n'était point encore couché, +entendit dans l'escalier un tapage étrange. Étant sorti avec son +bougeoir, il aperçut Trouche abominablement gris, qui montait les +marches sur les genoux. Il le souleva de son bras robuste, le jeta +chez lui. Olympe, couchée, lisait tranquillement un roman, en buvant à +petits coups un grog posé sur la table de nuit. + +--Écoutez, dit l'abbé Faujas, livide de colère, vous ferez vos malles +demain matin, et vous partirez. + +--Tiens, pourquoi donc? demanda Olympe sans se troubler; nous sommes +bien ici. + +Mais le prêtre l'interrompit rudement. + +--Tais-toi! Tu es une malheureuse, tu n'as jamais cherché qu'à me +nuire. Notre mère avait raison, je n'aurais pas dû vous tirer de votre +misère.... Voilà qu'il me faut ramasser ton mari dans l'escalier, +maintenant! C'est une honte. Et pense au scandale, si on le voyait +dans cet état.... Vous partirez demain. + +Olympe s'était assise pour boire une gorgée de grog. + +--Ah! non, par exemple! murmura-t-elle. + +Trouche riait. Il avait l'ivresse gaie. Il était tombé dans un +fauteuil, épanoui, ravi. + +--Ne nous fâchons pas, bégaya-t-il. Ce n'est rien, un petit +étourdissement, à cause de l'air, qui est très-vif. Avec ça, les rues +sont drôles dans cette sacrée ville.... Je vais vous dire, Faujas, ce +sont des jeunes gens très-convenables. Il y a là le fils du docteur +Porquier. Vous connaissez bien, le docteur Porquier?... Alors, nous +nous voyons dans un café, derrière les prisons. Il est tenu par une +Arlésienne, une belle femme, une brune.... + +Le prêtre, les bras croisés, le regardait d'un air terrible. --Non, je +vous assure, Faujas, vous avez tort de m'en vouloir.... Vous savez que +je suis un homme bien élevé; je connais les convenances. Dans le jour, +je ne prendrais pas un verre de sirop, de peur de vous compromettre... +Enfin, depuis que je suis ici, je vais à mon bureau comme si j'allais +à l'école, avec des tartines de confiture dans un panier; c'est même +bête, ce métier-là. Je me trouve bête, oui, parole d'honneur; et si ce +n'était pas pour vous rendre service... Mais, la nuit, on ne me voit +pas, peut-être. Je puis me promener la nuit. Ça me fait du bien, je +finirais par crever à rester sous clef. D'abord, il n'y a personne +dans les rues, elles sont si drôles!... + +--Ivrogne! dit le prêtre entre ses dents serrées. + +--Vous ne faites pas la paix?... Tant pis! mon cher. Moi, je suis bon +enfant; je n'aime pas les fichues mines. Si ça vous déplaît, je vous +plante-là avec vos béguines. Il n'y a guère que la petite Condamin +qui soit gentille, et encore l'Arlésienne est mieux... Vous avez beau +rouler vos yeux, je n'ai pas besoin de vous. Tenez, voulez-vous que je +vous prête cent francs? + +Et il tira des billets de banque, qu'il étala sur ses genoux, en +riant aux éclats; puis, il les fit voltiger, les passa sous le nez de +l'abbé, les jeta en l'air. Olympe, d'un bond, se leva à moitié nue; +elle ramassa les billets, qu'elle cacha sous le traversin, d'un +air contrarié. Cependant, l'abbé Faujas regardait autour de lui, +très-surpris; il voyait des bouteilles de liqueur rangées le long de +la commode, un pâté presque entier sur la cheminée, des dragées dans +une vieille boîte crevée. La chambre était remplie d'achats récents: +des robes jetées sur les chaises; un paquet de dentelle déplié; une +superbe redingote toute neuve, pendue à l'espagnolette de la fenêtre; +une peau d'ours étalée devant le lit. A côté du grog, sur la table de +nuit, une petite montre de femme, en or, luisait, dans une coupe de +porcelaine. + +--Qui donc ont-ils dévalisé? pensa le prêtre. + +Alors, il se souvint d'avoir vu Olympe baisant les mains de Marthe. + +--Mais, malheureux, s'écria-t-il, vous volez! + +Trouche se leva. Sa femme l'envoya tomber sur le canapé. + +--Tiens-toi tranquille, lui dit-elle; dors, tu en as besoin. Et, se +tournant vers son frère: + +--Il est une heure, tu peux nous laisser dormir, si tu n'as que des +choses désagréables à nous dire... Mon mari a eu tort de se soûler, +c'est vrai; mais ce n'est pas une raison pour le maltraiter....Nous +avons eu déjà plusieurs explications; il faut que celle-ci soit la +dernière, entends-tu? Ovide... Nous sommes frère et soeur, n'est-ce +pas? Eh bien! je te l'ai dit, nous devons partager.... Tu te +goberges en bas, tu te fais faire des petits plats, tu vis comme un +bien-heureux entre la propriétaire et la cuisinière. Ça te regarde. +Nous n'allons pas, nous autres, regarder dans ton assiette ni te +retirer les morceaux de la bouche. Nous te laissons conduire ta barque +comme tu l'entends. Alors, ne nous tourmente pas, accorde-nous la même +liberté.... Il me semble que je suis bien raisonnable.... + +Et comme le prêtre faisait un geste: + +--Oui, je comprends, continua-t-elle, tu as toujours peur que nous +ne gâtions tes affaires.... La meilleure façon pour que nous ne les +gâtions pas, c'est de ne point nous taquiner. Quand tu répéteras: «Ah! +si j'avais su, je vous aurais laissés où vous étiez!» Tiens! lu n'es +pas fort, malgré tes grands airs. Nous avons les mêmes intérêts que +toi; nous sommes en famille, nous pouvons faire notre trou tous +ensemble. Ce serait tout à fait gentil, si tu voulais.... Va te +coucher. Je gronderai Trouche demain; je te l'enverrai, tu lui +donneras tes ordres. + +--Sans doute, murmura l'ivrogne, qui s'endormait. Faujas est drôle.... +Je ne veux pas de la propriétaire, j'aime mieux ses écus. + +Alors, Olympe se mit à rire effrontément, en regardant son frère. Elle +s'était recouchée, s'arrangeant commodément, le dos contre l'oreiller. +Le prêtre, un peu pâle, réfléchissait; puis, il s'en alla, sans dire +un mot, tandis qu'elle reprenait son roman et que Trouche ronflait sur +le canapé. + +Le lendemain, Trouche dégrisé eut un long entretien avec l'abbé +Faujas. Lorsqu'il revint auprès de sa femme, il lui apprit à quelles +conditions la paix était faite. + +--Écoute, mon chéri, lui dit-elle, contente-le, fais bien ce qu'il +demande; tâche surtout de lui être utile, puisqu'il t'en donne les +moyens.... J'ai l'air brave, quand il est là; mais, au fond, je sais +qu'il nous mettrait à la rue, comme des chiens, si nous le poussions à +bout. Et je ne veux pas m'en aller.... Es-tu sûr qu'il nous gardera? + +--Oui, ne crains rien, répondit l'employé. Il a besoin de moi, il nous +laissera faire notre pelote. + +A partir de ce moment, Trouche sortit tous les soirs, vers neuf +heures, lorsque les rues étaient désertes. Il racontait à sa femme +qu'il allait dans le vieux quartier faire de la propagande pour +l'abbé. D'ailleurs, Olympe n'était pas jalouse; elle riait, lorsqu'il +lui rapportait quoique histoire risquée; elle préférait les chatteries +solitaires, les petits verres pris toute seule, les gâteaux mangés +en cachette, les longues soirées passées chaudement dans le lit, à +dévorer un vieux fonds de cabinet de lecture, découvert par elle rue +Canquoin. Trouche rentrait gris raisonnablement; il ôtait ses souliers +dans le vestibule, pour monter l'escalier sans bruit. Quand il avait +trop bu, quand il empoisonnait la pipe et l'eau-de-vie, sa femme ne le +voulait pas à côté d'elle; elle le forçait à coucher sur le canapé. +C'était alors une lutte sourde, silencieuse. Il revenait avec +l'entêtement de l'ivresse, s'accrochait aux couvertures; mais il +chancelait, glissait, tombait sur les mains, et elle finissait par le +rouler comme une masse. S'il commençait à crier, elle le serrait à la +gorge, le regardant fixement, murmurant: + +--Ovide t'entend, Ovide va venir. + +Il était alors pris de peur, ainsi qu'un enfant auquel on parle du +loup; puis, il s'endormait en mâchant des excuses. D'ailleurs, dès le +soleil levé, il faisait sa toilette d'homme grave, essuyait de son +visage marbré les hontes de la nuit, mettait une certaine cravate qui, +selon son expression, lui donnait «l'air calotin». Il passait devant +les cafés en baissant les yeux. A l'oeuvre de la Vierge, on le +respectait. Parfois, lorsque les jeunes filles jouaient dans la cour, +il levait un coin du rideau, les regardait d'un air paterne, avec des +flammes courtes qui flambaient sous ses paupières à demi baissées. + +Les Trouche étaient encore tenus en respect par madame Faujas. La +fille et la mère restaient en continuelle querelle, l'une se plaignant +d'avoir toujours été sacrifiée à son frère, l'autre la traitant de +mauvaise bête qu'elle aurait dû écraser au berceau. Mordant à la même +proie, elles se surveillaient, sans lâcher le morceau, furieuses, +inquiètes de savoir laquelle des deux taillerait la plus grosse part. +Madame Faujas voulait toute la maison; elle en défendait jusqu'aux +balayures contre les doigts crochus d'Olympe. Lorsqu'elle s'aperçut +des grosses sommes que celle-ci tirait des poches de Marthe, elle +devint terrible. Son fils ayant haussé les épaules en homme qui +dédaigne ces misères, et qui se trouve forcé de fermer les yeux, elle +eut à son tour une explication épouvantable avec sa fille, qu'elle +appela voleuse, comme si elle eût pris l'argent dans sa propre poche. + +--Hein? maman, c'est assez, n'est-ce pas? dit Olympe impatientée. Ce +n'est pas votre bourse qui danse peut-être.... Moi, je n'emprunte +encore que de l'argent, je ne me fais pas nourrir. + +--Que veux-tu dire, méchante gale? balbutia madame Faujas, au comble +de l'exaspération. Est-ce que nous ne payons pas nos repas? Demande à +la cuisinière, elle le montrera notre livre de compte. + +Olympe éclata de rire. + +--Ah! très-joli! reprit-elle. Je le connais, le livre de compte. Vous +payez les radis et le beurre, n'est-ce pas?... Tenez, maman, restez au +rez-de-chaussée; je ne vais pas vous y déranger, moi. Mais ne montez +plus me tourmenter, ou je crie. Vous savez qu'Ovide a défendu qu'on +fît du bruit. + +Madame Faujas redescendait en grondant. Cette menace de tapage la +forçait à battre en retraite. Olympe, pour se moquer, chantonnait +derrière son dos. Mais, lorsqu'elle allait au jardin, sa mère se +vengeait, sans cesse sur ses talons, regardant ses mains, la guettant. +Elle ne la tolérait ni dans la cuisine ni dans la salle à manger. +Elle l'avait fâchée avec Rose, à propos d'une casserole prêtée et non +rendue. Cependant, elle n'osait l'attaquer dans l'amitié de Marthe, de +peur de quelque esclandre, dont l'abbé aurait souffert. + +--Puisque tu es si peu soucieux de tes intérêts, dit-elle un jour à +son fils, je saurai bien les défendre à ta place; n'aie pas peur, +je serai prudente.... Si je n'étais pas là, vois-tu, ta soeur te +retirerait le pain des mains. + +Marthe n'avait pas conscience du drame qui se nouait autour d'elle. La +maison lui semblait simplement plus vivante, depuis que tout ce monde +emplissait le vestibule, l'escalier, les corridors. On eût dit le +vacarme d'un hôtel garni, avec le bruit étouffé des querelles, les +portes battantes, la vie sans gêne et personnelle de chaque locataire, +la cuisine flambante, où Rose semblait avoir toute une table d'hôte +à traiter. Puis, c'était une procession continuelle de fournisseurs. +Olympe, se soignant les mains, ne voulant plus laver la vaisselle, se +faisait tout apporter du dehors, de chez un pâtissier de la rue de la +Banne, qui préparait des repas pour la ville. Et Marthe souriait, se +disait heureuse de ce branle de la maison entière; elle n'aimait plus +rester seule, avait besoin d'occuper la fièvre dont elle était brûlée. + +Cependant, Mouret, comme pour fuir ce vacarme, s'enfermait dans la +pièce du premier étage, qu'il appelait son bureau; il avait vaincu sa +répugnance de la solitude; il ne descendait presque plus au jardin, +disparaissait souvent du matin au soir. + +--Je voudrais bien savoir ce qu'il peut faire, là dedans, disait Rose +à madame Faujas. On ne l'entend pas remuer. On le croirait mort. S'il +se cache, n'est-ce pas? c'est qu'il n'a rien de propre à faire. + +Quand l'été vint, la maison s'anima encore. L'abbé Faujas recevait les +sociétés du sous-préfet et du président, au fond du jardin, sous la +tonnelle. Rose, sur l'ordre de Marthe, avait acheté une douzaine de +chaises rustiques, afin qu'on pût prendre le frais, sans toujours +déménager les sièges de la salle à manger. L'habitude était prise. +Chaque mardi, dans l'après-midi, les portes de l'impasse restaient +ouvertes; ces messieurs et ces dames venaient saluer monsieur le curé, +en voisins, coiffés de chapeaux de paille, chaussés de pantoufles, +les redingotes déboutonnées, les jupes relevées par des épingles. Les +visiteurs arrivaient un à un; puis, les deux sociétés finissaient par +se trouver au complet, mêlées, confondues, s'égayant, commérant dans +la plus grande intimité. + +--Vous ne craignez pas, dit un jour M. de Bourdeu à M. Rastoil, que +ces rencontres avec la bande de la sous-préfecture ne soient mal +jugées?... Voici les élections générales qui approchent. + +--Pourquoi seraient-elles mal jugées? répondit M. Rastoil. Nous +n'allons pas à la sous-préfecture, nous sommes sur un terrain +neutre.... Puis, mon cher ami, il n'y a aucune cérémonie là dedans. Je +garde ma veste de toile. C'est de la vie privée. Personne n'a le +droit de juger ce que je fais sur le derrière de ma maison.... Sur +le devant, c'est autre chose; nous appartenons au public, sur le +devant.... Nous ne nous saluons seulement pas, monsieur Péqueur et moi +dans les rues. + +--Monsieur Péqueur des Saulaies est un homme qui gagne beaucoup à être +connu, hasarda l'ancien préfet, après un silence. + +--Sans doute, répliqua le président, je suis enchanté d'avoir fait +sa connaissance.... Et quel digne homme que l'abbé Faujas!... Non, +certes, je ne crains pas les médisances, en allant saluer notre +excellent voisin. + +M. de Bourdeu, depuis qu'il était question des élections générales, +devenait inquiet; il disait que les premières chaleurs le fatiguaient +beaucoup. Souvent, il avait des scrupules, il témoignait des doutes +à M. Rastoil, pour que celui-ci le rassurât. Jamais, d'ailleurs, on +n'abordait la politique dans le jardin des Mouret. Une après-midi, M. +de Bourdeu, après avoir vainement cherché une transition, s'écria, en +s'adressant au docteur Porquier: + +--Dites donc, docteur, avez-vous lu le _Moniteur_, ce matin? +Le marquis a enfin parlé; il a prononcé treize mots, je les ai +comptés.... Ce pauvre Lagrifoul! Il a eu un succès de fou rire. + +L'abbé Faujas avait levé un doigt, d'un air de fine bonhomie. + +--Pas de politique, messieurs, pas de politique! murmura-t-il. M. +Péqueur des Saulaies causait avec M. Rastoil; ils feignirent tous +deux de n'avoir rien entendu. Madame de Condamin eut un sourire. Elle +continua, en interpellant l'abbé Surin: + +--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'on empèse vos surplis avec une +eau gommée très-faible? + +--Oui, madame, avec de l'eau gommée, répondit le jeune prêtre. Il y +a des blanchisseuses qui se servent d'empois cuit; mais ça coupe la +mousseline, ça ne vaut rien. + +--Eh bien! reprit la jeune femme, je ne puis pas obtenir de ma +blanchisseuse qu'elle emploie de la gomme pour mes jupons. + +Alors, l'abbé Surin lui donna obligeamment le nom et l'adresse de sa +blanchisseuse, sur le revers d'une de ses cartes de visite. On causait +ainsi de toilette, du temps, des récoltes, des événements de la +semaine. On passait là une heure charmante. Des parties de raquettes, +dans l'impasse, coupaient les conversations. L'abbé Bourrette venait +très-souvent, racontant de son air ravi de petites histoires de +sainteté, que M. Maffre écoutait jusqu'au bout. Une seule fois +madame Delangre s'était rencontrée avec madame Rastoil, toutes deux +très-polies, très-cérémonieuses, gardant dans leurs yeux éteints la +flamme brusque de leur ancienne rivalité. M. Delangre ne se +prodiguait pas. Quant aux Paloque, s'ils fréquentaient toujours la +sous-préfecture, ils évitaient de se trouver là, lorsque M. Péqueur +des Saulaies allait voisiner avec l'abbé Faujas; la femme du juge +restait perplexe, depuis son expédition malheureuse à l'oratoire de +l'oeuvre de la Vierge. Mais le personnage qui se montrait le plus +assidu était certainement M. de Condamin, toujours admirablement +ganté, venant là pour se moquer du monde, mentant, risquant des +ordures avec un aplomb extraordinaire, s'amusant la semaine entière +des intrigues qu'il avait flairées. Ce grand vieillard, si droit dans +sa redingote pincée à la taille, avait la passion de la jeunesse; il +se moquait des «vieux», s'isolait avec les demoiselles de la bande, +pouffait de rire dans les coins. + +--Par ici, la marmaille! disait-il avec un sourire; laissons les vieux +ensemble. + +Un jour, il avait failli battre l'abbé Surin dans une formidable +partie de volant. La vérité était qu'il taquinait tout ce petit monde. +Il avait surtout pris pour victime le fils Rastoil, garçon innocent +auquel il contait des choses énormes. Il finit par l'accuser de faire +la cour à sa femme, et il roulait des yeux terribles, qui donnaient +des sueurs d'angoisse au malheureux Séverin. Le pis fut que celui-ci +se crut réellement amoureux de madame de Condamin, devant laquelle +il se plantait avec des mines attendries et effrayées, dont le mari +s'amusait extrêmement. + +Les demoiselles Rastoil, pour lesquelles le conservateur des eaux et +forêts se montrait d'une galanterie de jeune veuf, étaient aussi +le sujet de ses plaisanteries les plus cruelles. Bien qu'elles +touchassent à la trentaine, il les poussait à des jeux d'enfant, +leur parlait comme à des pensionnaires. Son grand régal était de les +étudier, lorsque Lucien Delangre, le fils du maire, se trouvait là. Il +prenait à part le docteur Porquier, un homme bon à tout entendre, il +lui murmurait à l'oreille, en faisant allusion à l'ancienne liaison de +M. Delangre avec madame Rastoil: + +--Dites donc, Porquier, voilà un garçon bien embarrassé.... Est-ce +Angéline, est-ce Aurélie qui est de Delangre?... Devine, si tu peux, +et choisis, si tu l'oses. + +Cependant, l'abbé Faujas était aimable pour tous les visiteurs, même +pour ce terrible Condamin, si inquiétant. Il s'effaçait le plus +possible, parlait peu, laissait les deux sociétés se fondre, semblait +n'avoir que la joie discrète d'un maître de maison, heureux d'être +un trait d'union entre des personnes distinguées, faites pour se +comprendre. Marthe, à deux reprises, avait cru devoir mettre les +visiteurs à leur aise, en se montrant. Mais elle souffrait de voir +l'abbé au milieu de tout ce monde; elle attendait qu'il fût seul, elle +le préférait, grave, marchant lentement, sous la paix de la tonnelle. +Les Trouche, eux, le mardi, reprenaient leur espionnage envieux, +derrière les rideaux; tandis que madame Faujas et Rose, du fond du +vestibule, allongeaient la tête, admiraient avec des ravissements la +bonne grâce que monsieur le curé mettait à recevoir les gens les mieux +posés de Plassans. + +--Allez, madame, disait la cuisinière, on voit bien tout de suite que +c'est un homme distingué.... Tenez, le voilà qui salue le sous-préfet. +Moi, j'aime mieux monsieur le curé, quoique le sous-préfet soit un +joli homme.... Pourquoi donc n'allez-vous pas dans le jardin? Si +j'étais à votre place, je mettrais une robe de soie, et j'irais. Vous +êtes sa mère, après tout. + +Mais la vieille paysanne haussait les épaules. + +--Il n'a pas honte de moi, répondait-elle; mais j'aurais peur de le +gêner.... J'aime mieux le regarder d'ici. Ça me fait davantage de +plaisir. + +--Ah! je comprends ça. Vous devez être bien fière!... Ce n'est pas +comme monsieur Mouret, qui avait cloué la porte pour que personne +n'entrât. Jamais une visite, pas un dîner à faire, le jardin vide à +donner peur le soir. Nous vivions en loups. Il est vrai que monsieur +Mouret n'aurait pas su recevoir; il avait une mine, quand il venait +quelqu'un, par hasard.... Je vous demande un peu s'il ne devrait +pas prendre exemple sur monsieur le curé. Au lieu de m'enfermer, je +descendrais au jardin, je m'amuserais avec les autres; je tiendrais +mon rang, enfin.... Non, il est là-haut, caché comme s'il craignait +qu'on lui donnât la gale.... A propos, voulez-vous que nous montions +voir ce qu'il fait, là-haut? + +Un mardi, elles montèrent. Ce jour-là, les deux sociétés étaient +très-bruyantes; les rires montaient dans la maison par les fenêtres +ouvertes, pendant qu'un fournisseur, qui apportait aux Trouche un +panier de vin, faisait au second étage un bruit de vaisselle cassée, +en reprenant les bouteilles vides. Mouret était enfermé à double tour +dans son bureau. + +--La clef m'empêche de voir, dit Rose, après avoir mis un oeil à la +serrure. + +--Attendez, murmura madame Faujas. + +Elle tourna délicatement le bout de la clef, qui dépassait un peu. +Mouret était assis au milieu de la pièce, devant la grande table vide, +couverte d'une épaisse couche de poussière, sans un livre, sans un +papier; il se renversait contre le dossier de sa chaise, les bras +ballants, la tête blanche et fixe, le regard perdu. Il ne bougeait +pas. + +Les deux femmes, silencieusement, l'examinèrent l'une après l'autre. + +--Il m'a donné froid aux os, dit Rose en redescendant. Avez-vous +remarqué ses yeux? Et quelle saleté! Il y a bien deux mois qu'il n'a +posé une plume sur le bureau. Moi qui m'imaginais qu'il écrivait là +dedans!... Quand on pense que la maison est si gaie, et qu'il s'amuse +à faire le mort, tout seul! + + + +XVII + + +La santé de Marthe causait des inquiétudes au docteur Porquier. Il +gardait son sourire affable, la traitait en médecin de la belle +société, pour lequel la maladie n'existait jamais, et qui donnait une +consultation comme une couturière essaye une robe; mais certain pli +de ses lèvres disait que «la chère madame» n'avait pas seulement une +légère toux de sang, ainsi qu'il le lui persuadait. Dans les beaux +jours, il lui conseilla de se distraire, de faire des promenades en +voiture, sans se fatiguer pourtant. Alors, Marthe, qui était prise +de plus en plus d'une angoisse vague, d'un besoin d'occuper ses +impatiences nerveuses, organisa des promenades aux villages voisins. +Deux fois par semaine, elle partait après le déjeuner, dans une +vieille calèche repeinte, que lui louait un carrossier de Plassans; +elle allait à deux ou trois lieues, de façon à être de retour vers six +heures. Son rêve caressé était d'emmener avec elle l'abbé Faujas; elle +n'avait même consenti à suivre l'ordonnance du docteur que dans cet +espoir; mais l'abbé, sans refuser nettement, se prétendait toujours +trop occupé. Elle devait se contenter de la compagnie d'Olympe ou de +madame Faujas. + +Une après-midi, comme elle passait avec Olympe au village des +Tulettes, le long de la petite propriété de l'oncle Macquart, celui-ci +l'ayant aperçue lui cria, du haut de sa terrasse plantée de deux +mûriers: + +--Et Mouret? Pourquoi Mouret n'est-il pas venu? + +Elle dut s'arrêter un instant chez l'oncle, auquel il fallut expliquer +longuement qu'elle était souffrante et qu'elle ne pouvait dîner avec +lui. Il voulait absolument tuer un poulet. + +--Ça ne fait rien, dit-il enfin. Je le tuerai tout de même. Tu +l'emporteras. + +Et il alla le tuer tout de suite. Quand il eut rapporté le poulet, il +l'étendit sur la table de pierre, devant la maison, en murmurant d'un +air ravi: + +--Hein? est-il gras, ce gaillard-là! + +L'oncle était justement en train de boire une bouteille de vin, sous +ses mûriers, en compagnie d'un grand garçon maigre, tout habillé de +gris. Il avait décidé les deux femmes à s'asseoir, apportant des +chaises, faisant les honneurs de chez lui avec un ricanement de +satisfaction. --Je suis bien ici, n'est-ce pas?... Mes mûriers sont +joliment beaux. L'été, je fume ma pipe au frais. L'hiver, je m'asseois +là-bas contre le mur, au soleil.... Tu vois mes légumes? Le poulailler +est au fond. J'ai encore une pièce de terre derrière la maison, où +il y a des pommes de terre et de la luzerne.... Ah! dame, je me fais +vieux; c'est bien le temps que je jouisse un peu. + +Il se frottait les mains, roulant doucement la tête, couvant sa +propriété d'un regard attendri. Mais une pensée parut l'assombrir. + +--Est-ce qu'il y a longtemps que tu as vu ton père? demanda-t-il +brusquement. Rougon n'est pas gentil.... Là, à gauche, le champ de blé +est à vendre. S'il avait voulu, nous l'aurions acheté. Un homme qui +dort sur les pièces de cent sous, qu'est-ce que ça pouvait lui faire? +une méchante somme de trois mille francs, je crois.... Il a refusé. +La dernière fois, il m'a même fait dire par ta mère qu'il n'y était +pas.... Tu verras, ça ne leur portera pas bonheur. + +Et il répéta plusieurs fois, hochant la tête, retrouvant son rire +mauvais: + +--Non, ça ne leur portera pas bonheur. + +Puis, il alla chercher des verres, voulant absolument faire goûter son +vin aux deux femmes. C'était le petit vin de Saint-Eutrope, un vin +qu'il avait découvert; il le buvait avec religion. Marthe trempa à +peine ses lèvres. Olympe acheva de vider la bouteille. Elle accepta +ensuite un verre de sirop. Le vin était bien fort, disait-elle. + +--Et ton curé, qu'est-ce que tu en fais? demanda tout à coup l'oncle à +sa nièce. + +Marthe, surprise, choquée, le regarda sans répondre. + +--On m'a dit qu'il te serrait de près, continua l'oncle bruyamment. +Ces soutanes n'aiment qu'à godailler. Quand on m'a raconté ça, j'ai +répondu que c'était bien fait pour Mouret. Je l'avais averti.... Ah! +c'est moi qui te flanquerais le curé à la porte. Mouret n'a qu'à venir +me demander conseil; je lui donnerai même un coup demain, s'il veut. +Je n'ai jamais pu les souffrir, ces animaux-là.... J'en connais un, +l'abbé Fenil, qui a une maison de l'autre côté de la route. Il n'est +pas meilleur que les autres; mais il est malin comme un singe, il +m'amuse. Je crois qu'il ne s'entend pas très-bien avec ton curé, +n'est-ce pas? + +Marthe était devenue toute pâle. --Madame est la soeur de monsieur +l'abbé Faujas, dit-elle en montrant Olympe, qui écoutait curieusement. + +--Ça ne touche pas madame, ce que je dis, reprit l'oncle sans se +déconcerter. Madame n'est pas fâchée.... Elle va reprendre un peu de +sirop. Olympe se laissa verser trois doigts de sirop. Mais Marthe, +qui s'était levée, voulait partir. L'oncle la força à visiter sa +propriété. Au bout du jardin, elle s'arrêta, regardant une grande +maison blanche, bâtie sur la pente, à quelques centaines de mètres des +Tulettes. Les cours intérieures ressemblaient aux préaux d'une prison; +les étroites fenêtres, régulières, qui marquaient les façades de +barres noires, donnaient au corps de logis central une nudité blafarde +d'hôpital. + +--C'est la maison des Aliénés, murmura l'oncle, qui avait suivi +la direction des yeux de Marthe. Le garçon qui est là est un des +gardiens. Nous sommes très-bien ensemble, il vient boire une bouteille +de temps à autre. + +Et se tournant vers l'homme vêtu de gris, qui achevait son verre sous +les mûriers: + +--Hé! Alexandre, cria-t-il, viens donc dire à ma nièce où est la +fenêtre de notre pauvre vieille. + +Alexandre s'avança obligeamment. + +--Voyez-vous ces trois arbres? dit-il, le doigt tendu, comme s'il +eût tracé un plan dans l'air. Eh bien, un peu au-dessus de celui +de gauche, vous devez apercevoir une fontaine, dans le coin d'une +cour.... Suivez les fenêtres du rez-de-chaussée, à droite: c'est la +cinquième fenêtre. + +Marthe restait silencieuse, les lèvres blanches, les yeux cloués +malgré elle sur cette fenêtre qu'on lui montrait. L'oncle Macquart +regardait aussi, mais avec une complaisance qui lui faisait cligner +les yeux. + +--Quelquefois, je la vois, reprit-il, le matin, lorsque le soleil est +de l'autre côté. Elle se porte très-bien, n'est-ce pas, Alexandre? +C'est ce que je leur dis toujours, lorsque je vais à Plassans.... Je +suis bien placé ici pour veiller sur elle. On ne peut pas être mieux +placé. + +Il laissa échapper son ricanement de satisfaction. + +--Vois-tu, ma fille, la tête n'est pas plus solide chez les Rougon que +chez les Macquart. Quand je m'asseois à cette place, en face de cette +grande coquine de maison, je me dis souvent que toute la clique y +viendra peut-être un jour, puisque la maman y est.... Dieu merci! je +n'ai pas peur pour moi, j'ai la caboche à sa place. Mais j'en connais +qui ont un joli coup de marteau.... Eh bien, je serai là pour les +recevoir, je les verrai de mon trou, je les recommanderai à Alexandre, +bien qu'on n'ait pas toujours été gentil pour moi dans la famille. + +Et il ajouta avec son effrayant sourire de loup rangé: + +--C'est une fameuse chance pour vous tous que je sois aux Tulettes. + +Marthe fut prise d'un tremblement. Bien qu'elle connût le goût de +l'oncle pour les plaisanteries féroces et la joie qu'il goûtait à +torturer les gens auxquels il portait des lapins, il lui sembla qu'il +disait vrai, que toute la famille viendrait se loger là, dans ces +files grises de cabanons. Elle ne voulut pas rester une minute de +plus, malgré les instances de Macquart, qui parlait de déboucher une +autre bouteille. + +--Eh bien, et le poulet? cria-t-il, au moment où elle montait en +voiture. + +Il courut le chercher, il le lui mit sur les genoux. + +--C'est pour Mouret, entends-tu? répétait-il avec une intention +méchante; pour Mouret, pas pour un autre, n'est-ce pas? D'ailleurs, +quand j'irai vous voir, je lui demanderai comment il l'a trouvé. + +Il clignait les yeux, en regardant Olympe. Le cocher allait fouetter, +lorsqu'il se cramponna de nouveau à la voiture, continuant: + +--Va chez ton père, parle-lui du champ de blé.... Tiens, c'est le +champ qui est là devant nous.... Rougon a tort. Nous sommes de trop +vieux compères pour nous fâcher. Ça serait tant pis pour lui, il le +sait bien.... Fais-lui comprendre qu'il a tort. + +La calèche partit. Olympe, en se tournant, vit Macquart sous ses +mûriers, ricanant avec Alexandre, débouchant cette seconde bouteille +dont il avait parlé. Marthe recommanda expressément au cocher de +ne plus passer aux Tulettes. D'ailleurs, elle se fatiguait de ces +promenades; elles les fit de plus en plus rares, les abandonna tout à +fait, lorsqu'elle comprit que jamais l'abbé Faujas ne consentirait à +l'accompagner. + +Toute une nouvelle femme grandissait en Marthe. Elle était affinée par +la vie nerveuse qu'elle menait. Son épaisseur bourgeoise, cette paix +lourde acquise par quinze années de somnolence derrière un comptoir, +semblait se fondre dans la flamme de sa dévotion. Elle s'habillait +mieux, causait chez les Rougon, le jeudi. + +--Madame Mouret redevient jeune fille, disait madame de Condamin, +émerveillée. + +--Oui, murmurait le docteur Porquier en hochant la tête, elle descend +la vie à reculons. + +Marthe, plus mince, les joues rosées, les yeux superbes, ardents et +noirs, eut alors pendant quelques mois une beauté singulière. La face +rayonnait; une dépense extraordinaire de vie sortait de tout son être, +l'enveloppait d'une vibration chaude. Il semblait que sa jeunesse +oubliée brûlât en elle, à quarante ans, avec une splendeur d'incendie. +Maintenant, lâchée dans la prière, emportée par un besoin de toutes +les heures, elle désobéissait à l'abbé Faujas. Elle usait ses genoux +sur les dalles de Saint-Saturnin, vivait dans les cantiques, dans +les adorations, se soulageait en face des ostensoirs rayonnants, des +chapelles flambantes, des autels et des prêtres luisants avec des +lueurs d'astres sur le fond noir de la nef. Il y avait, chez elle, une +sorte d'appétit physique de ces gloires, un appétit qui la torturait, +qui lui creusait la poitrine, lui vidait le crâne, lorsqu'elle ne +le contentait pas. Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui +fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les +chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant +des orgues, s'évanouir dans le spasme de la communion. Alors, elle ne +sentait plus rien, son corps ne lui faisait plus mal. Elle était ravie +à la terre, agonisant sans souffrance, devenant une pure flamme qui se +consumait d'amour. + +L'abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenait encore en la +rudoyant. Elle l'étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur +à aimer et à mourir. Souvent, il la questionnait de nouveau sur son +enfance. Il alla chez madame Rougon, resta quelque temps perplexe, +mécontent de lui. + +--La propriétaire se plaint de toi, lui disait sa mère? Pourquoi ne la +laisses-tu pas aller à l'église quand ça lui plaît?... Tu as tort de +la contrarier; elle est très-bonnepour nous. + +--Elle se tue, murmurait le prêtre. Madame Faujas avait alors le +haussement d'épaules qui lui était habituel. + +--Ça la regarde. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Il vaut +mieux se tuer à prier qu'à se donner des indigestions, comme cette +coquine d'Olympe.... Sois moins sévère pour madame Mouret. Ça finirait +par rendre la maison impossible. + +Un jour qu'elle lui donnait ces conseils, il dit d'une voix sombre: + +--Mère, cette femme sera l'obstacle. + +--Elle! s'écria la vieille paysanne, mais elle t'adore, Ovide!... Tu +feras d'elle tout ce que tu voudras, lorsque tu ne la gronderas plus. +Les jours de pluie, elle le porterait d'ici à la cathédrale, pour que +tu ne te mouilles pas les pieds. + +L'abbé Faujas comprit lui-même la nécessité de ne pas employer la +rudesse davantage. Il redoutait un éclat. Peu à peu, il laissa une +plus grande liberté à Marthe, lui permettant les retraites, les longs +chapelets, les prières répétées devant chaque station du chemin de +la croix; il lui permit même de venir deux fois par semaine, à son +confessionnal de Saint-Saturnin. Marthe, n'entendant plus cette voix +terrible qui l'accusait de sa piété comme d'un vice honteusement +satisfait, pensa que Dieu lui avait fait grâce. Elle entra enfin dans +les délices du paradis. Elle eut des attendrissements, des larmes +intarissables qu'elle pleurait sans les sentir couler; crises +nerveuses, d'où elle sortait affaiblie, évanouie, comme si toute sa +vie s'en était allée le long de ses joues. Rose la portait alors sur +son lit, où elle restait pendant des heures avec les lèvres minces, +les yeux entr'ouverts d'une morte. + +Une après-midi, la cuisinière, effrayée de son immobilité, crut +qu'elle expirait. Elle ne songea pas à frapper à la porte de la pièce +où Mouret était enfermé; elle monta au second étage, supplia l'abbé +Faujas de descendre auprès de sa maîtresse. Quand il fut là, dans la +chambre à coucher, elle courut chercher de l'éther, le laissant seul, +en face de cette femme évanouie, jetée en travers du lit. Lui, se +contenta de prendre les mains de Marthe entre les siennes. Alors, elle +s'agita, répétant des mots sans suite. Puis, lorsqu'elle le reconnut, +debout au seuil de l'alcôve, un flot de sang lui monta à la face, +elle ramena sa tête sur l'oreiller, fit un geste comme pour tirer les +couvertures à elle. + +--Allez-vous mieux, ma chère enfant? lui demanda-t-il. Vous me donnez +bien de l'inquiétude. + +La gorge serrée, ne pouvant répondre, elle éclata en sanglots, elle +laissa rouler sa tête entre les bras du prêtre. + +--Je ne souffre pas, je suis trop heureuse, murmura-t-elle d'une voix +faible comme un souffle. Laissez-moi pleurer, les larmes sont ma +joie. Ah! que vous êtes bon d'être venu! Il y a longtemps que je vous +attendais, que je vous appelais. Sa voix faiblissait de plus en plus, +n'était plus qu'un murmure de prière ardente. + +--Qui me donnera des ailes pour voler vers vous? Mon âme, éloignée +de vous, impatiente d'être remplie de vous, languit sans vous, vous +souhaite avec ardeur, et soupire après vous, ô mon Dieu, ô mon unique +bien, ma consolation, ma douceur, mon trésor, mon bonheur et ma vie, +mon Dieu et mon tout.... + +Elle souriait, en balbutiant ce lambeau de l'acte de désir. Elle +joignait les mains, semblait voir la tête grave de l'abbé Faujas dans +une auréole. Celui-ci avait toujours réussi à arrêter un aveu sur les +lèvres de Marthe; il eut peur un instant, dégagea vivement ses bras. +Et, se tenant debout: + +--Soyez raisonnable, je le veux, dit-il avec autorité. Dieu refusera +vos hommages, si vous ne les lui adressez pas dans le calme de votre +raison.... Il s'agit de vous soigner en ce moment. + +Rose revenait, désespérée de n'avoir pas trouvé de l'éther. Il +l'installa auprès du lit, répétant à Marthe d'une voix douce: + +--Ne vous tourmentez pas. Dieu sera touché de votre amour. Quand +l'heure viendra, il descendra en vous, il vous emplira d'une éternelle +félicité. + +Quand il quitta la chambre, il laissa Marthe rayonnante, comme +ressuscitée. A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle. +Elle lui devint très-utile, dans certaines missions délicates auprès +de madame de Condamin; elle fréquenta aussi assidûment madame Rastoil, +sur un simple désir qu'il exprima. Elle était d'une obéissance +absolue, ne cherchant pas à comprendre, répétant ce qu'il la priait +de répéter. Il ne prenait même plus aucune précaution avec elle, lui +faisait crûment sa leçon, se servait d'elle comme d'une pure machine. +Elle aurait mendié dans les rues, s'il lui eu avait donné l'ordre. Et +quand elle devenait inquiète, qu'elle tendait les mains vers lui, le +coeur crevé, les lèvres gonflées de passion, il la jetait à terre d'un +mot, il l'écrasait sous la volonté du ciel. Jamais elle n'osa parler. +Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût. +Quand il sortait des courtes luttes qu'il avait à soutenir avec elle, +il haussait les épaules, plein du mépris d'un lutteur arrêté par un +enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s'il eût touché malgré lui +à une bête impure. + +--Pourquoi ne te sers-tu pas de la douzaine de mouchoirs que madame +Mouret t'a donnée? lui demandait sa mère. La pauvre femme serait si +heureuse de les voir dans tes mains. Elle a passé un mois à les broder +à ton chiffre. + +Il avait un geste rude, il répondait: + +--Non, usez-les, mère. Ce sont des mouchoirs de femme. Ils ont une +odeur qui m'est insupportable. + +Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n'était plus que sa chose, +elle s'aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les +mille petits soucis de la vie. Rose disait qu'elle ne l'avait jamais +vue «si chipotière». Mais sa haine grandissait surtout contre son +mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s'éveillait en face de ce +fils d'une Macquart, de cet homme qu'elle accusait d'être le tourment +de sa vie. En bas, dans la salle à manger, lorsque madame Faujas +ou Olympe venait lui tenir compagnie, elle ne se gênait plus, elle +accablait Mouret. + +--Quand on pense qu'il m'a tenue vingt ans, comme un employé, la plume +à l'oreille, entre une jarre d'huile et un sac d'amandes! Jamais +un plaisir, jamais un cadeau.... Il m'a enlevé mes enfants. Il est +capable de se sauver, un de ces matins, pour faire croire que je lui +rends la vie impossible. Heureusement que vous êtes là. Vous diriez +partout la vérité. + +Elle se jetait ainsi sur Mouret sans provocation aucune. Tout ce qu'il +faisait, ses regards, ses gestes, les rares paroles qu'il prononçait, +la mettaient hors d'elle-même. Elle ne pouvait même plus l'apercevoir, +sans être comme soulevée par une fureur inconsciente. Les querelles +éclataient surtout à la fin des repas, lorsque Mouret, sans attendre +le dessert, pliait sa serviette et se levait silencieusement. + +--Vous pourriez bien quitter la table en même temps que tout le monde, +lui disait-elle aigrement; ce n'est guère poli, ce que vous faites là! + +--J'ai fini, je m'en vais, répondait-il de sa voix lente. + +Mais elle voyait dans cette retraite de chaque jour une tactique +imaginée par son mari pour blesser l'abbé Faujas. Alors, elle perdait +toute mesure: + +--Vous êtes un mal élevé, vous me faites honte, tenez!... Ah! je +serais heureuse avec vous, si je n'avais pas rencontré des amis qui +veulent bien me consoler de vos brutalités. Vous ne savez pas +même vous tenir à table; vous m'empêchez de faire un seul repas +paisible.... Restez, entendez-vous! Si vous ne mangez pas, vous nous +regarderez. + +Il achevait de plier sa serviette en toute tranquillité, comme +s'il n'avait pas entendu; puis, à petits pas, il s'en allait. On +l'entendait monter l'escalier et s'enfermer à double tour. Alors, elle +étouffait, balbutiait: + +--Oh! le monstre.... Il me tue, il me tue! + +Il fallait que madame Faujas la consolât. Rose courait au bas de +l'escalier, criant de toutes ses forces, pour que Mouret entendît à +travers la porte; + +--Vous êtes un monstre, monsieur; madame a bien raison de dire que +vous êtes un monstre! + +Certaines querelles furent particulièrement violentes. Marthe, dont la +raison chancelait, s'imagina que son mari voulait la battre: ce fut +une idée fixe. Elle prétendait qu'il la guettait, qu'il attendait une +occasion. Il n'osait pas, disait-elle, parce qu'il ne la trouvait +jamais seule; la nuit, il avait peur qu'elle ne criât, qu'elle +n'appelât à son secours. Rose jura qu'elle avait vu monsieur cacher un +gros bâton dans son bureau. Madame Faujas et Olympe ne firent aucune +difficulté de croire ces histoires; elles plaignaient beaucoup +leur propriétaire, elles se la disputaient, se constituaient ses +gardiennes. «Ce sauvage», comme elles nommaient à présent Mouret, ne +la brutaliserait peut-être pas en leur présence. Le soir, elles lui +recommandaient bien de les venir chercher s'il bougeait. La maison ne +vécut plus que dans les alarmes. + +--Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinière. + +Cette année-là, Marthe suivit les cérémonies religieuses de la semaine +sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'église noire, +elle agonisa, pendant que les cierges, un à un, s'éteignaient sous la +tempête lamentable des voix qui roulait au fond des ténèbres de la +nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs. +Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle, +fut implacable et fermé, elle s'évanouit, les flancs serrés, la +poitrine vide. Elle resta une heure pliée sur sa chaise, dans +l'attitude de la prière, sans que les femmes agenouillées autour +d'elle s'aperçussent de cette crise. L'église était déserte, +lorsqu'elle revint à elle. Elle rêvait qu'on la battait de verges, +que le sang coulait de ses membres; elle éprouvait à la tête de si +intolérables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher +les épines dont elle sentait les pointes dans son crâne. Le soir, au +dîner, elle fut singulière. L'ébranlement nerveux persistait; elle +revoyait, en fermant les yeux, les âmes mourantes des cierges +s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains, +cherchant les trous par lesquels son sang avait coulé. Toute la +Passion saignait en elle. + +Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se couchât de +bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une +clef de la chambre à coucher, s'était déjà retiré dans son bureau, où +il passait les soirées. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit +qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de +souffler la bougie, pour qu'elle dormît tranquillement; mais la malade +se souleva effarée, suppliante: + +--Non, n'éteignez pas la lumière; mettez-la sur la commode, que je +puisse la voir.... Je mourrais dans ces ténèbres. + +Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame +affreux: + +--C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une pitié +épouvantée. + +Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas +quitta la chambre doucement. Ce soir-là, toute la maison fut couchée +à dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret était encore dans +son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la +table, à côté d'une chandelle de la cuisine dont la mèche lugubre +charbonnait. + +--Ma foi, tant pis! je ne le réveille pas, dit-elle en continuant à +monter. Qu'il prenne un torticolis, si ça lui fait plaisir. + +Vers minuit, la maison dormait profondément, lorsque des cris se +firent entendre au premier étage. Ce furent d'abord des plaintes +sourdes, qui devinrent bientôt de véritables hurlements, des appels +étranglés et rauques de victime qu'on égorge. L'abbé Faujas, éveillé +en sursaut, appela sa mère. Celle-ci prit à peine le temps de passer +un jupon. Elle alla frapper à la porte de Rose, disant: + +--Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant, +les cris redoublaient. La maison fut bientôt debout. Olympe se montra, +les épaules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui +rentrait à peine, légèrement gris. Rose descendit, suivie des autres +locataires. --Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tête perdue, +tapant du poing contre la porte. + +De grands soupirs répondirent seuls; puis, un corps tomba, une +lutte atroce parut s'engager sur le parquet, au milieu des meubles +renversés. Des coups sourds ébranlaient les murs; un râle passait sous +la porte, si terrible que les Faujas et les Trouche se regardèrent en +pâlissant. + +--C'est son mari qui l'assomme, murmura Olympe. + +--Vous avez raison, c'est ce sauvage! dit la cuisinière. Je l'ai vu, +en montant, qui faisait semblant de dormir. Il préparait son coup. + +Et heurtant de nouveau la porte des deux poings, à la briser, elle +reprit: + +--Ouvrez, monsieur. Nous allons faire venir la garde, si vous n'ouvrez +pas.... Oh! le gueux, il finira sur l'échafaud! + +Alors, les hurlements recommencèrent. Trouche prétendait que le +gaillard devait saigner la pauvre dame comme un poulet. + +--On ne peut pourtant pas se contenter de frapper, dit l'abbé Faujas +en s'avançant. Attendez. + +Il mit une de ses fortes épaules contre la porte, qu'il enfonça, d'un +effort lent et continu. Les femmes se précipitèrent dans la chambre, +où le plus étrange des spectacles s'offrit à leurs yeux. + +Au milieu de la pièce, sur le carreau, Marthe gisait, haletante, la +chemise déchirée, la peau saignante d'écorchures, bleuie de coups. Ses +cheveux dénoués s'étaient enroulés au pied d'une chaise; ses mains +avaient dû se cramponner à la commode avec une telle force, que le +meuble se trouvait en travers de la porte. Dans un coin, Mouret +debout, tenant le bougeoir, la regardait se tordre à terre, d'un air +hébété. + +Il fallut que l'abbé Faujas repoussât la commode. + +--Vous êtes un monstre! s'écria Rose en allant montrer le poing à +Mouret. Mettre une femme dans un état pareil!... Il l'aurait achevée, +si nous n'étions pas arrivés à temps. + +Madame Faujas et Olympe s'empressaient autour de Marthe. + +--Pauvre amie! murmurait la première. Elle avait un pressentiment ce +soir, elle était toute effrayée. + +--Où avez-vous mal? demandait l'autre. Vous n'avez rien de cassé, +n'est-ce pas?... Voilà une épaule toute noire; le genou a une +grande écorchure.... Calmez-vous. Nous sommes avec vous, nous vous +défendrons. + +Marthe ne geignait plus que comme un enfant. Tandis que les deux +femmes l'examinaient, oubliant qu'il y avait là des hommes, Trouche +allongeait la tête en jetant des regards sournois à l'abbé, qui, sans +affectation, achevait de ranger les meubles. Rose vint aider à +la recoucher. Quand elle fut dans le lit, les cheveux noués, ils +restèrent tous là un instant, étudiant curieusement la chambre, +attendant des détails. Mouret était demeuré debout dans le même coin, +sans lâcher le bougeoir, comme pétrifié par ce qu'il avait vu. + +--Je vous assure, balbutia-t-il, je ne lui ai pas fait de mal, je ne +l'ai pas touchée du bout du doigt. + +--Eh! il y a un mois que vous guettez une occasion, cria Rose +exaspérée; nous le savons bien, nous vous avons assez surveillé. La +chère femme s'attendait à vos mauvais traitements. Tenez, ne mentez +pas; cela me met hors de moi! + +Les deux autres femmes, si elles ne se croyaient pas autorisées à lui +parler de la sorte, lui jetaient des regards menaçants. + +--Je vous assure, répéta Mouret d'une voix douce, je ne l'ai pas +battue. Je venais me coucher, j'avais mis mon foulard. C'est lorsque +j'ai touché à la bougie, qui était sur la commode, qu'elle s'est +éveillée en sursaut; elle a étendu les bras en poussant un cri, elle +s'est mise à se taper le front avec les poings, à se déchirer le corps +avec les ongles. La cuisinière branla terriblement la tête. + +--Pourquoi n'avez-vous pas ouvert? demanda-t-elle; nous avons cogné +assez fort. + +--Je vous assure, ce n'est pas moi, dit-il de nouveau avec plus de +douceur encore. Je ne savais pas ce qu'elle avait. Elle s'est jetée +par terre, elle se mordait, elle faisait des bonds à crever les +meubles. Je n'ai pas osé passer; j'étais imbécile. Je vous ai crié +deux fois d'entrer, mais vous n'avez pas dû m'entendre parce qu'elle +criait trop fort. J'ai eu bien peur. Ce n'est pas moi, je vous assure. + +--Oui, c'est elle qui s'est battue, n'est-ce pas? reprit Rose en +ricanant. + +Et elle ajouta, en s'adressant à madame Faujas: + +--Il aura jeté son bâton par la fenêtre, lorsqu'il nous aura entendu +arriver. + +Mouret, reposant enfin le bougeoir sur la commode, s'était assis, les +mains aux genoux. Il ne se défendait plus; il regardait stupidement +ces femmes, à moitié vêtues, agitant leurs bras maigres devant le lit. +Tronche avait échangé un coup d'oeil avec l'abbé Faujas. Le pauvre +homme leur paraissait peu féroce, en bras de chemise, un foulard jaune +noué sur son crâne chauve. Ils se rapprochèrent, examinèrent Marthe, +qui, la face convulsée, semblait sortir d'un rêve. + +--Qu'y a-t-il, Rose? demanda-t-elle. Pourquoi tout ce monde est-il là? +Je suis brisée. Je t'en prie, dis qu'on me laisse tranquille. + +Rose hésita un moment. + +--Votre mari est dans la chambre, madame, murmura-t-elle. Vous ne +craignez pas de rester seule avec lui? + +Marthe la regarda, étonnée. + +--Non, non, répondit-elle. Allez-vous-en, j'ai bien sommeil. Alors, +les cinq personnes quittèrent la chambre, laissant Mouret assis, les +yeux perdus, fixés sur l'alcôve. + +--Il ne pourra pas refermer la porte, dit la cuisinière en remontant. +Au premier cri, je dégringole, je lui tombe sur la carcasse. Je vais +me coucher habillée.... Avez-vous entendu, la chère femme, comme elle +mentait, pour qu'on ne fit pas un mauvais parti à ce sauvage? Elle +se laisserait tuer sans l'accuser. Quelle mine d'hypocrite il avait, +hein? + +Les trois femmes causèrent un instant, sur le palier du second étage, +tenant leurs bougeoirs, montrant les sécheresses de leurs os sous les +fichus mal attachés; elles conclurent qu'il n'y avait pas de supplice +assez fort pour un tel homme. Trouche, qui était monté le dernier, +murmura en ricanant, derrière la soutane de l'abbé Faujas: + +--Elle est encore grassouillette, la propriétaire; seulement ça ne +doit pas être toujours agréable, une femme qui gigote comme un ver sur +le carreau. + +Ils se séparèrent. La maison rentra dans son grand silence, la +nuit s'acheva paisiblement. Le lendemain, lorsque les trois femmes +voulurent revenir sur l'épouvantable scène, elles trouvèrent Marthe +surprise, comme honteuse et embarrassée; elle ne répondait pas, +coupait court à la conversation. Elle attendit que personne ne fût +là pour faire venir un ouvrier qui répara la porte. Madame Faujas et +Olympe en conclurent que madame Mouret voulait éviter un scandale en +ne parlant pas. + +Le surlendemain, le jour de Pâques, Marthe goûta, à Saint-Saturnin, +tout un réveil ardent, dans les joies triomphantes de la résurrection. +Les ténèbres du vendredi étaient balayées par une aurore; l'église +s'enfonçait, blanche, embaumée, illuminée, comme pour des noces +divines; les voix des enfants de choeur avaient des sons filés de +flûte; et elle, au milieu de ce cantique d'allégresse, se sentait +soulevée par une jouissance plus terrible encore que ses angoisses du +crucifiement. Elle rentra, les yeux brûlants, la voix sèche; elle +fit traîner la soirée, causant avec une gaieté qui ne lui était pas +ordinaire. Lorsqu'elle monta se coucher, Mouret était déjà au lit. Et, +vers minuit, des cris terrifiants réveillèrent de nouveau la maison. + +La scène de l'avant-veille se renouvela; seulement, au premier coup de +poing donné dans la porte, Mouret vint ouvrir, en chemise, le visage +bouleversé. Marthe, toute vêtue, pleurait à gros sanglots, allongée +sur le ventre, se cognant la tête contre le pied du lit. Le corsage de +sa robe semblait arraché; deux meurtrissures se voyaient sur son cou +mis à nu. + +--Il aura voulu l'étrangler cette fois, murmura Rose. + +Les femmes la déshabillèrent. Mouret, après avoir ouvert la porte, +s'était remis au lit, frissonnant, pâle comme un linge. Il ne se +défendit pas, ne parut même pas entendre les mauvaises paroles, +disparaissant, s'enfonçant dans la ruelle. + +Dès lors, de semblables scènes eurent lieu à des intervalles +irréguliers. La maison ne vivait plus que dans la peur de quelque +crime; au moindre bruit, les locataires du second étaient sur pied. +Marthe évitait toujours les allusions; elle ne voulait absolument pas +que Rose dressât un lit de sangle pour Mouret dans le bureau. Lorsque +le jour se levait, il semblait qu'il emportât jusqu'au souvenir du +drame de la nuit. + +Cependant, peu à peu, dans le quartier, le bruit se répandait qu'il se +passait d'étranges choses chez les Mouret. On racontait que le mari +assommait la femme, toutes les nuits, à coups de trique. Rose avait +fait jurer à madame Faujas et à Olympe de ne rien dire, puisque +sa maîtresse paraissait vouloir se taire; mais elle-même, par ses +apitoiements, par ses allusions et ses restrictions; avait contribué à +former chez les fournisseurs la légende qui circulait. Le boucher, un +farceur, prétendait que Mouret tapait sur sa femme parce qu'il l'avait +trouvée avec le curé; mais la fruitière défendait «la pauvre dame», un +véritable agneau, incapable de mal tourner; tandis que la boulangère +voyait dans le mari «un de ces hommes qui brutalisent leur femme pour +le plaisir». Au marché, on ne nommait plus Marthe que les yeux au +ciel, avec ces cajoleries de paroles qu'on a pour les enfants malades. +Lorsque Olympe allait acheter une livre de cerises ou un pot de +fraises, la conversation tombait inévitablement sur les Mouret. +C'était pendant un quart d'heure un flot de paroles attendries. + +--Eh bien! et chez vous? + +--Ne m'en parlez pas. Elle pleure toutes les larmes de son corps.... +Ça fait pitié. On voudrait la savoir morte. + +--Elle m'a acheté des artichauts, l'autre jour; elle avait la joue +déchirée. + +--Pardi! il la massacre.... Et si vous voyiez son corps comme je l'ai +vu!... Ce n'est plus qu'une plaie.... Il lui donne des coups de talon, +lorsqu'elle est par terre. J'ai toujours peur de lui trouver la tête +écrasée, la nuit, quand nous descendons. + +--Ça ne doit pas être amusant pour vous, de demeurer dans cette +maison-là. Moi, je déménagerais; je tomberais malade, à assister +toutes les nuits à de pareilles horreurs. + +--Et cette malheureuse, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Elle est si +distinguée, si douce! Nous restons pour elle.... C'est cinq sous, +n'est-ce pas, la livre de cerises? + +--Oui, cinq sous.... N'importe, vous avez de la constance, vous êtes +une bonne âme. + +Cette histoire d'un mari qui attendait minuit pour tomber sur sa femme +avec un bâton, était surtout destinée à passionner les commères du +marché. Des détails effrayants grossissaient l'histoire de jour en +jour. Une dévote affirmait que Mouret était possédé, qu'il prenait +sa femme au cou avec les dents, si rudement que l'abbé Faujas devait +faire du pouce gauche trois croix en l'air pour l'obliger à lâcher +prise. Alors, ajouta-elle, Mouret tombait comme une masse sur le +carreau, et un gros rat noir sautait de sa bouche et disparaissait, +sans que jamais on pût découvrir le moindre trou dans le plancher. Le +tripier du coin de la rue Taravelle terrifia le quartier en émettant +l'opinion que «ce brigand avait peut-être été mordu par un chien +enragé». + +Mais l'histoire trouvait des incrédules parmi les personnes comme il +faut de Plassans. Lorsqu'elle parvint sur le cours Sauvaire, elle +amusa beaucoup les petits rentiers, alignés en file sur les bancs, au +tiède soleil de mai. + +--Mouret est incapable de battre sa femme, disaient les marchands +d'amandes retirés; il a l'air d'avoir reçu le fouet, il ne fait même +plus son tour de promenade.... C'est sa femme qui doit le mettre au +pain sec. + +--Ou ne peut pas savoir, reprenait un capitaine en retraite. J'ai +connu un officier de mon régiment que sa femme souffletait pour un +oui, pour un non. Cela durait depuis dix ans. Un jour, elle s'avisa +de lui donner des coups de pied; il devint furieux et faillit +l'étrangler.... Peut-être que Mouret n'aime pas non plus les coups de +pied. + +--Il aime encore moins les curés, sans doute, concluait une voix en +ricanant. + +Madame Rougon parut ignorer quelque temps le scandale qui occupait la +ville. Elle restait souriante, évitait de comprendre les allusions +qu'on faisait devant elle. Mais un jour, après une longue visite que +lui avait rendue M. Delangre, elle arriva chez sa fille, l'air effaré, +les larmes aux yeux. + +Ah! ma bonne chérie, dit-elle, en prenant Marthe entre ses bras, que +vient-on de m'apprendre? Ton mari s'oublierait jusqu'à lever la main +sur toi!... Ce sont des mensonges, n'est-ce pas?... J'ai donné le +démenti le plus formel. Je connais Mouret. Il est mal élevé, mais il +n'est pas méchant. + +Marthe rougit; elle eut cet embarras, cette honte qu'elle éprouvait, +chaque fois qu'on abordait ce sujet en sa présence. + +--Allez, madame ne se plaindra pas! s'écria Rose avec sa hardiesse +ordinaire. Il y a longtemps que je serais allée vous avertir, si je +n'avais pas eu peur d'être grondée par madame. + +La vieille dame laissa tomber ses mains, d'un air d'immense et +douloureuse surprise. + +--C'est donc vrai, murmura-t-elle, il te bat?... Oh! le malheureux! + +Elle se mit à pleurer. + +--Être arrivée à mon âge pour voir des choses pareilles!... Un homme +que nous avons comblé de bienfaits, à la mort de son père, lorsqu'il +n'était que petit employé chez nous!... C'est Rougon qui a voulu votre +mariage. Je lui disais bien que Mouret avait l'oeil faux. D'ailleurs, +jamais il ne s'est bien conduit à notre égard; il n'est venu se +retirer à Plassans que pour nous narguer avec les quatre sous qu'il +avait amassés. Dieu merci! nous n'avions pas besoin de lui, nous +étions plus riches que lui, et c'est bien ce qui l'a fâché. Il a +l'esprit petit; il est tellement jaloux, qu'il s'est toujours refusé +comme un malotru à mettre les pieds dans mon salon; il y serait crevé +d'envie.... Mais je ne te laisserai pas avec un tel monstre, ma fille. +Il y a des lois, heureusement. + +--Calmez-vous; on exagère beaucoup, je vous assure, murmura Marthe de +plus en plus gênée. + +--Vous allez voir qu'elle va le défendre! dit la cuisinière. + +A ce moment, l'abbé Faujas et Trouche, qui étaient en grande +conférence au fond du jardin, s'avancèrent, attirés par le bruit. + +--Monsieur le curé, je suis une bien malheureuse mère, reprit madame +Rougon en se lamentant plus haut; je n'ai plus qu'une fille auprès de +moi, et j'apprends qu'elle n'a pas assez de ses yeux pour pleurer.... +Je vous en supplie, vous qui vivez auprès d'elle, consolez-la, +protégez-la. + +L'abbé la regardait, comme pour pénétrer le mot de cette douleur +subite. + +--Je viens de voir une personne que je ne veux pas nommer, +continua-t-elle, fixant à son tour ses regards sur le prêtre. Cette +personne m'a effrayée.... Dieu sait si je cherche à accabler mon +gendre! Mais j'ai le devoir, n'est-ce pas, de défendre les intérêts de +ma fille?... Eh bien, mon gendre est un malheureux; il maltraite sa +femme, il scandalise la ville, il se met de toutes les sales affaires. +Vous verrez qu'il se compromettra encore dans la politique, lorsque +les élections vont venir. La dernière fois, c'était lui qui conduisait +la crapule des faubourgs.... J'en mourrai, monsieur le curé. + +--Monsieur Mouret ne permettrait pas qu'on lui fit des observations, +hasarda l'abbé. + +--Pourtant je ne puis abandonner ma fille à un tel homme! s'écria +madame Rougon. Je ne nous laisserai pas déshonorer.... La justice +n'est pas faite pour les chiens. + +Trouche se dandinait. Il profita d'un silence. + +--Monsieur Mouret est fou, déclara-t-il brutalement. + +Le mot tomba comme un coup de massue, tout le monde se regarda. + +--Je veux dire qu'il n'a pas la tête solide, continua Trouche. Vous +n'avez qu'à étudier ses yeux.... Moi, je vous avoue que je ne suis pas +tranquille. Il y avait un homme à Besançon qui adorait sa fille et qui +l'a assassinée une nuit, sans savoir ce qu'il faisait. + +--Il y a beau temps que monsieur est fêlé, murmura Rose. + +--Mais c'est épouvantable! dit madame Rougon. Vous avez raison, il m'a +eu l'air tout extraordinaire, la dernière fois que je l'ai vu. Il +n'a jamais eu l'intelligence bien nette.... Ah! ma pauvre chérie, +promets-moi de tout me confier. Je ne vais plus dormir en paix +maintenant. Entends-tu, à la première extravagance de ton mari, +n'hésite pas, ne t'expose pas davantage.... Les fous, on les enferme! + +Elle partit sur ce mot. Quand Trouche fut seul avec l'abbé Faujas, il +ricana de son mauvais rire, qui montrait ses dents noires. + +--C'est la propriétaire qui me devra un beau cierge! murmura-t-il. +Elle pourra gigoter tant qu'elle voudra, la nuit. + +Le prêtre, le visage terreux, les yeux à terre, ne répondit pas. Puis, +il haussa les épaules, il alla lire son bréviaire, sous la tonnelle, +au fond du jardin. + + + +XVIII + + +Le dimanche, par une habitude d'ancien commerçant, Mouret sortait, +faisait un tour en ville. Il ne quittait plus que ce jour-là la +solitude étroite où il s'enfermait avec une sorte de honte. C'était +machinal. Dès le matin, il se rasait, passait une chemise blanche, +brossait sa redingote et son chapeau; puis, après le déjeuner, sans +qu'il sût comment, il se trouvait dans la rue, marchant à petits pas, +l'air propre, les mains derrière le dos. + +Un dimanche, comme il mettait le pied hors de chez lui, il aperçut, +sur le trottoir de la rue Balande, Rose, qui causait vivement avec +la bonne de M. Rastoil. Les deux cuisinières se turent en le voyant. +Elles l'examinaient d'un air tellement singulier, qu'il s'assura si un +bout de son mouchoir ne pendait pas d'une de ses poches de derrière. +Lorsqu'il fut arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il tourna +la tête, il les retrouva plantées à la même place: Rose imitait le +balancement d'un homme ivre, tandis que la bonne du président riait +aux éclats. --Je marche trop vite, elles se moquent de moi, pensa +Mouret. + +Il ralentit encore le pas. Dans la rue de la Banne, à mesure qu'il +avançait vers le marché, les boutiquiers accouraient sur les portes, +le suivaient curieusement des yeux. Il fit un petit signe de tête au +boucher, qui resta ahuri, sans lui rendre son salut. La boulangère, à +laquelle il adressa un coup de chapeau, parut si effrayée, qu'elle +se rejeta en arrière. La fruitière, l'épicier, le pâtissier, se +le montraient du doigt, d'un trottoir à l'autre. Derrière lui, il +laissait toute une agitation; des groupes se formaient, des bruits de +voix s'élevaient, mêlés de ricanements. + +--Avez-vous vu comme il marche raide? + +--Oui.... Quand il a voulu enjamber le ruisseau, il a failli faire la +cabriole. + +--On dit qu'ils sont tous comme ça. + +--N'importe, j'ai eu bien peur.... Pourquoi le laisse-t-on sortir? Ça +devrait être défendu. + +Mouret, intimidé, n'osait plus se retourner; il était pris d'une vague +inquiétude, tout en ne comprenant pas nettement qu'on parlait de lui. +Il marcha plus vite, fit aller les bras d'un air aisé. Il regretta +d'avoir mis sa vieille redingote, une redingote noisette, qui n'était +plus à la mode. Arrivé au marché, il hésita un moment, puis s'engagea +résolûment au milieu des marchandes de légumes. Mais là sa vue +produisit une véritable révolution. + +Les ménagères de tout Plassans firent la haie sur son passage. +Les marchandes, debout à leurs bancs, les poings aux côtés, le +dévisagèrent. Il y eut des poussées, des femmes montèrent sur les +bornes de la halle au blé. Lui, hâtait toujours le pas, cherchant à +se dégager, ne pouvant croire décidément qu'il était la cause de ce +vacarme. + +--Ah! bien, on dirait que ses bras sont des ailes de moulins à vert, +dit une paysanne qui vendait des fruits. --Il marche comme un dératé; +il a failli renverser mon étalage, ajouta une marchande de salades. + +--Arrêtez-le! arrêtez-le! crièrent plaisamment les meuniers. + +Mouret, pris de curiosité, s'arrêta net, se haussa naïvement sur la +pointe des pieds, pour voir ce qui se passait: il croyait qu'on venait +de surprendre un voleur. Un immense éclat de rire courut dans la +foule; des huées, des sifflets, des cris d'animaux se firent entendre. + +--Il n'est pas méchant, ne lui faites pas de mal. + +--Tiens! je ne m'y fierais pas.... Il se lève la nuit pour étrangler +les gens. + +--Le fait est qu'il a de vilains yeux. + +--Alors ça lui a pris tout d'un coup? + +--Oui, tout d'un coup.... Ce que c'est que de nous pourtant! Un homme +qui était si doux!... Je m'en vais; ça me fait du mal.... Voici trois +sous pour les navets. + +Mouret venait de reconnaître Olympe au milieu d'un groupe de femmes. +Elle avait acheté des pêches superbes, qu'elle portait dans un petit +sac à ouvrage de dame comme il faut. Elle devait raconter quelque +histoire émouvante, car les commères qui l'entouraient poussaient des +exclamations étouffées, en joignant les mains d'une façon lamentable. + +--Alors, achevait-elle, il l'a saisie par les cheveux, et lui aurait +coupé la gorge avec un rasoir qui était sur la commode, si nous +n'étions pas arrivés à temps pour empêcher le crime.... Ne lui dites +rien, il ferait un malheur. + +--Hein? quel malheur? demanda Mouret effaré à Olympe. + +Les femmes s'étaient écartées, Olympe avait l'air de se tenir sur ses +gardes; elle s'esquiva prudemment, murmurant: + +--Ne vous fâchez pas, monsieur Mouret.... Vous feriez mieux de rentrer +à la maison. + +Mouret se réfugia dans une ruelle qui menait au cours Sauvaire. Les +cris redoublaient, il fut poursuivi un instant par la rumeur grondante +du marché. + +--Qu'ont-ils donc aujourd'hui? pensa-t-il. C'était peut-être de moi +qu'ils se moquaient; pourtant je n'ai pas entendu mon nom.... Il y +aura eu quelque accident. + +Il ôta son chapeau, le regarda, craignant que quelque gamin ne lui +eût jeté une poignée de plâtre; il n'avait non plus ni cerf-volant ni +queue de rat pendu dans le dos. Cette inspection le calma. Il reprit +sa marche de bourgeois en promenade, dans le silence de la ruelle; il +déboucha tranquillement sur le cours Sauvaire. Les petits rentiers +étaient à leur place, sur un banc, au soleil. + +--Tiens! c'est Mouret, dit le capitaine en retraite, d'un air de +profond étonnement. + +La plus vive curiosité se peignit sur les visages endormis de ces +messieurs. Ils allongèrent le cou, sans se lever, laissant +Mouret debout devant eux; ils l'étudiaient, des pieds à la tête, +minutieusement. + +--Alors, vous faites un petit tour? reprit le capitaine, qui +paraissait le plus hardi. + +--Oui, un petit tour, répéta Mouret, d'une façon distraite; le temps +est très-beau. + +Ces messieurs échangèrent des sourires d'intelligence. Ils avaient +froid, et le ciel venait de se couvrir. + +--Très-beau, murmura l'ancien tanneur, vous n'êtes pas difficile... Il +est vrai que vous voilà déjà habillé en hiver. Vous avez une drôle de +redingote. + +Les sourires se changèrent en ricanements. Mouret sembla pris d'une +idée subite. + +--Regardez donc, demanda-t-il en se tournant brusquement, si je n'ai +pas un soleil dans le dos. + +Les marchands d'amandes retirés ne purent tenir leur sérieux +davantage, ils éclatèrent. Le farceur de la bande, le capitaine, +cligna les yeux. --Où donc, un soleil? demanda-t-il. Je ne vois qu'une +lune. + +Les autres pouffaient, trouvaient cela extrêmement spirituel. + +--Une lune? dit Mouret. Rendez-moi le service de l'effacer; elle m'a +causé des ennuis. + +Le capitaine lui donna trois ou quatre tapes, en ajoutant: + +--La! mon brave, vous voilà débarrassé. Ça ne doit pas être commode +d'avoir une lune dans le dos.... Vous avez l'air souffrant? + +--Je ne me porte pas très-bien, répondit-il de sa voix indifférente. + +Et, croyant surprendre des chuchotements sur le banc: + +--Oh! je suis joliment soigné à la maison. Ma femme est très-bonne, +elle me gâte.... Mais j'ai besoin de beaucoup de repos. C'est pour +cela que je ne sors plus, qu'on ne me voit plus comme autrefois. Quand +je serai guéri, je reprendrai les affaires. + +--Tiens! interrompit brutalement l'ancien maître tanneur, on prétend +que c'est votre femme qui ne se porte pas bien. + +--Ma femme.... Elle n'est pas malade, ce sont des mensonges! +s'écria-t-il en s'animant. Elle n'a rien, rien du tout.... On nous en +veut, parce que nous nous tenons tranquilles chez nous.... Ah bien! +malade, ma femme! Elle est très-forte, elle n'a seulement jamais mal à +la tête. + +Et il continua par phrases courtes, balbutiant avec des yeux +inquiets d'homme qui ment et une langue embarrassée de bavard devenu +silencieux. Les petits rentiers avaient des hochements de tête +apitoyés, tandis que le capitaine se frappait le front de l'index. +Un ancien chapelier du faubourg, qui avait examiné Mouret depuis son +noeud de cravate jusqu'au dernier bouton de sa redingote, s'était +finalement absorbé dans le spectacle de ses souliers. Le lacet du +soulier gauche se trouvait dénoué, ce qui paraissait exorbitant au +chapelier; il poussait du coude ses voisins, leur montrant, d'un +clignement d'yeux, ce lacet dont les bouts pendaient. Bientôt tout le +banc n'eut plus de regards que pour le lacet. Ce fut le comble. +Ces messieurs haussèrent les épaules, de façon à montrer qu'ils ne +gardaient plus le moindre espoir. + +--Mouret, dit paternellement le capitaine, nouez donc les cordons de +votre soulier. + +Mouret regarda ses pieds; mais il ne sembla pas comprendre, il se +remit à parler. Puis, comme on ne lui répondait plus, il se tut, resta +là encore un instant, finit par continuer doucement sa promenade. + +--Il va tomber, c'est sûr, déclara le maître tanneur en se levant pour +le voir plus longtemps. Hein! est-il drôle? a-t-il assez déménagé? + +Au bout du cours Sauvaire, lorsque Mouret passa devant le cercle de la +Jeunesse, il retrouva les rires étouffés qui l'accompagnaient depuis +qu'il avait mis les pieds dans la rue. Il vit parfaitement, sur le +seuil du cercle, Séverin Rastoil qui le désignait à un groupe de +jeunes gens. Décidément, c'était de lui que la ville riait ainsi. Il +baissa la tête, pris d'une sorte de peur, ne s'expliquant pas cet +acharnement, filant le long des maisons. Comme il allait entrer dans +la rue Canquoin, il entendit un bruit derrière lui; il tourna la tête, +il aperçut trois gamins qui le suivaient: deux grands, l'air effronté, +et un tout petit, très-sérieux, tenant à la main une vieille orange +ramassée dans un ruisseau. Alors, il suivit la rue Canquoin, coupa par +la place des Récollets, se trouva dans la rue de la Banne. Les gamins +le suivaient toujours. + +--Voulez-vous que j'aille vous tirer les oreilles? leur cria-t-il en +marchant sur eux brusquement. + +Ils se jetèrent de côté, riant, hurlant, s'échappant à quatre pattes. +Mouret, très-rouge, se sentit ridicule. Il fit un effort pour se +calmer, il reprit son pas de promenade. Ce qui l'épouvantait, c'était +de traverser la place de la Sous-Préfecture, de passer sous les +fenêtres des Rougon, avec cette suite de vauriens qu'il entendait +grossir et s'enhardir derrière son dos. Comme il avançait, il fut +justement obligé de faire un détour pour éviter sa belle-mère qui +rentrait des vêpres en compagnie de madame de Condamin. + +--Au loup, au loup! criaient les gamins. + +Mouret, la sueur au front, les pieds buttant contre les pavés, +entendit la vieille madame Bougon dire à la femme du conservateur des +eaux et forêts: + +--Oh! voyez donc, le malheureux! C'est une honte. Nous ne pouvons +tolérer cela plus longtemps. + +Alors, irrésistiblement, Mouret se mit à courir. Les bras tendus, la +tête perdue, il se précipita dans la rue Balande, où s'engouffra avec +lui la bande des gamins, au nombre de dix à douze. Il lui semblait +que les boutiquiers de la rue de la Banne, les femmes du marché, les +promeneurs du cours, les jeunes messieurs du cercle, les Rougon, les +Condamin, tout Plassans, avec ses rires étouffés, roulaient derrière +son dos, le long de la pente raide de la rue. Les enfants tapaient des +pieds, glissaient sur les pavés pointus, faisaient un vacarme de meute +lâchée dans le quartier tranquille. + +--Attrape-le! hurlaient-ils. + +--Houp! houp! il est rien cocasse, avec sa redingote! + +--Ohé! vous autres, prenez par la rue Taravelle; vous le pincerez. + +--Au galop! au galop! + +Mouvet, affolé, prit un élan désespéré pour atteindre sa porte; mais +le pied lui manqua, il roula sur le trottoir, où il resta quelques +secondes, abattu. Les gamins, craignant les ruades, firent le cercle +en poussant des cris de triomphe; tandis que le tout petit, s'avançant +gravement, lui jeta l'orange pourrie, qui s'écrasa sur son oeil +gauche. Il se releva péniblement, rentra chez lui, sans s'essuyer. +Rose dut prendre un balai pour chasser les vauriens. A partir de ce +dimanche, tout Plassans fut convaincu que Mouret était fou à lier. On +citait des faits surprenants. Par exemple, il s'enfermait des journées +entières dans une pièce nue, où l'on n'avait pas balayé depuis un an; +et la chose n'était pas inventée à plaisir, puisque les personnes +qui la contaient, la tenaient de la bonne même de la maison. Que +pouvait-il faire dans cette pièce nue? Les versions différaient; +la bonne disait qu'il faisait le mort, ce qui épouvantait tout le +quartier. Au marché, on croyait fermement qu'il cachait une bière, +dans laquelle il s'étendait tout de son long, les yeux ouverts, les +mains sur la poitrine; et cela du matin au soir, par plaisir. + +--Il y a longtemps que la crise le menaçait, répétait Olympe dans +toutes les boutiques. Ça couvait; il devenait triste, il cherchait les +coins pour se cacher, vous savez, comme les bêtes qui tombent malades. +Moi, dès le jour où j'ai mis le pied dans la maison, j'ai dit à mon +mari: «Le propriétaire file un vilain coton». Il avait les yeux +jaunes, la mine sournoise. Et depuis lors la maison a été en l'air.... +Il a eu toutes sortes de lubies. Il comptait les morceaux de sucre, +enfermait jusqu'au pain. Il était d'une avarice tellement crasse, que +sa pauvre femme n'avait plus de chaussures à se mettre.... En voilà +une malheureuse, que je plains de tout mon coeur! Elle en a passé, +allez! Vous figurez-vous sa vie avec ce maniaque, qui ne sait plus +même se tenir proprement à table; il jette sa serviette au milieu +du dîner, il s'en va comme un hébété, après avoir pataugé dans son +assiette.... Et taquin avec cela! Il faisait des scènes pour un pot de +moutarde dérangé. Maintenant il ne dit plus rien; il a des regards de +bête sauvage, il saute à la gorge des gens sans pousser un cri.... +J'en vois de drôles. Si je voulais parler.... + +Lorsqu'elle avait éveillé d'ardentes curiosités et qu'on la pressait +de questions, elle murmurait: --Non, non, ça ne me regarde pas.... +Madame Mouret est une sainte femme, qui souffre en vraie chrétienne; +elle a ses idées là-dessus, il faut les respecter.... Croyez-vous +qu'il a voulu lui couper le cou avec un rasoir! + +C'était toujours la même histoire, mais elle obtenait un effet +certain: les poings se fermaient, les femmes parlaient d'étrangler +Mouret. Quand un incrédule hochait la tête, on l'embarrassait tout net +en lui demandant d'expliquer les épouvantables scènes de chaque nuit; +un fou seul était capable de sauter ainsi à la gorge de sa femme, dès +qu'elle se couchait. Il y avait là une pointe de mystère qui aida +singulièrement à répandre l'histoire dans la ville. Pendant près d'un +mois, la rumeur grossit. Rue Balande, malgré les commérages tragiques +colportés par Olympe, le calme s'était fait, les nuits se passaient +tranquillement. Marthe avait des impatiences nerveuses, lorsque, +sans parler clairement, ses intimes lui recommandaient d'être +très-prudente. + +--Vous voulez n'en faire qu'à votre tète, n'est-ce pas? disait Rose. +Vous venez.... Il recommencera. Nous vous trouverons assassinée, un de +ces quatre matins. + +Madame Rougon affectait maintenant d'accourir tous les deux jours. +Elle entrait d'un air plein d'angoisse, elle demandait à Rose, dès le +vestibule: + +--Eh bien? aucun accident, aujourd'hui? + +Puis, quand elle voyait sa fille, elle l'embrassait avec une fureur de +tendresse, comme si elle avait eu peur de ne plus la trouver là. Elle +passait des nuits affreuses, disait-elle; elle tremblait à chaque coup +de sonnette, s'imaginant toujours qu'on venait lui apprendre quelque +malheur; elle ne vivait plus. Et, lorsque Marthe lui affirmait qu'elle +ne courait aucun danger, elle la regardait avec admiration, elle +s'écriait: + +--Tu es un ange! Si je n'étais pas là, tu te laisserais tuer sans +pousser un soupir. Mais, sois tranquille, je veille sur toi, je prends +mes précautions. Le jour où ton mari lèvera le petit doigt, il aura de +mes nouvelles. + +Elle ne s'expliquait pas davantage. La vérité était qu'elle rendait +visite à toutes les autorités de Plassans. Elle avait ainsi raconté +les malheurs de sa fille au maire, au sous-préfet, au président du +tribunal, d'une façon confidentielle, en leur faisant jurer une +discrétion absolue. + +--C'est une mère au désespoir qui s'adresse à vous, murmurait-elle +avec une larme; je vous livre l'honneur, la dignité de ma pauvre +enfant. Mon mari tomberait malade, si un scandale public avait lieu, +et pourtant je ne puis attendre quelque fatale catastrophe.... +Conseillez-moi, dites-moi ce que je dois faire. + +Ces messieurs furent charmants. Ils la tranquillisèrent, lui promirent +de veiller sur madame Mouret, tout en se tenant à l'écart; d'ailleurs, +au moindre danger, ils agiraient. Elle insista particulièrement auprès +de M. Péqueur des Saulaies et de M. Rastoil, tous les deux voisins +de son gendre, pouvant intervenir sur-le-champ, si quelque malheur +arrivait. + +Cette histoire de fou raisonnable, attendant le coup de minuit pour +devenir furieux, donna un vif intérêt aux réunions des deux sociétés +dans le jardin des Mouret. On se montra très-empressé de venir saluer +l'abbé Faujas. Dès quatre heures, celui-ci descendait, faisant avec +bonhomie les honneurs de la tonnelle; il continuait à s'effacer, +répondant par des hochements de tête. Les premiers jours, on ne fit +que des allusions détournées au drame qui se passait dans la maison; +mais, un mardi, M. Maffre, qui regardait la façade d'un air inquiet, +se hasarda à demander, en désignant d'un coup d'oeil une fenêtre du +premier étage: + +--C'est la chambre, n'est-ce pas? + +Alors, en baissant la voix, les deux sociétés causèrent de l'étrange +aventure qui bouleversait le quartier. Le prêtre donna quelques vagues +explications: c'était bien fâcheux, bien triste, et il plaignait tout +le monde, sans s'aventurer davantage. + +--Mais vous, docteur, demanda madame de Condamin à M. Porquier, vous +qui êtes le médecin de la maison, qu'est-ce que vous pensez de tout +cela? + +Le docteur Porquier hocha longtemps la tête avant de répondre. Il se +posa d'abord en homme discret. + +--C'est bien délicat, murmura-t-il. Madame Mouret n'est pas d'une +forte santé. Quant à monsieur Mouret.... + +--J'ai vu madame Rougon, dit le sous-préfet. Elle est très-inquiète. + +--Son gendre l'a toujours gênée, interrompit brutalement M. de +Condamin. Moi, j'ai rencontré Mouret, l'autre jour, au cercle. Il m'a +battu au piquet. Je l'ai trouvé aussi intelligent qu'à l'ordinaire.... +Le digne homme n'a jamais été un aigle. + +--Je n'ai point dit qu'il fût fou, comme le vulgaire l'entend, reprit +le docteur, qui se crut attaqué; seulement, je ne dis pas non plus +qu'il soit prudent de le laisser en liberté. + +Cette déclaration produisit une certaine émotion. M. Rastoil regarda +instinctivement le mur qui séparait les deux jardins. Tous les visages +se tendaient vers le docteur. + +--J'ai connu, continuait-il, une dame charmante, qui tenait grand +train, donnant à dîner, recevant les personnes les plus distinguées, +causant elle-même avec beaucoup d'esprit. Eh bien, dès que cette dame +était rentrée dans sa chambre, elle s'enfermait et passait une partie +de la nuit à marcher à quatre pattes autour de la pièce, en aboyant +comme une chienne. Ses gens crurent longtemps qu'elle cachait une +chienne chez elle.... Cette dame offrait un cas de ce que nous autres +médecins nous nommons la folie lucide. + +L'abbé Surin retenait de petits rires en regardant les demoiselles +Rastoil, qu'égayait cette histoire d'une personne comme il faut +faisant le chien. Le docteur Porquier se moucha gravement. + +--Je pourrais citer vingt histoires semblables, ajouta-t-il; des +gens qui paraissent avoir toute leur raison et qui se livrent aux +extravagances les plus surprenantes, dès qu'ils se trouvent seuls. +Monsieur de Bourdeu a parfaitement connu un marquis, que je ne veux +pas nommer, à Valence.... + +--Il a été mon ami intime, dit M. de Bourdeu; il dînait souvent à la +préfecture. Son histoire a fait un bruit énorme. + +--Quelle histoire? demanda madame de Condamin, en voyant que le +docteur et l'ancien préfet se taisaient. + +--L'histoire n'est pas très-propre, reprit M. de Bourdeu, qui se mit à +rire. Le marquis, d'une intelligence faible, d'ailleurs, passait les +journées entières dans son cabinet, où il se disait occupé à un grand +ouvrage d'économie politique.... Au bout de dix ans, on découvrit +qu'il y faisait, du matin au soir, de petites boulettes d'égales +grosseur avec.... + +--Avec ses excréments, acheva le docteur d'une voix si grave, que le +mot passa et ne fit pas même rougir les dames. + +--Moi, dit l'abbé Bourrette, que ces anecdotes amusaient comme des +contes de fées, j'ai eu une pénitente bien singulière.... Elle avait +la passion de tuer les mouches; elle ne pouvait en voir une, sans +éprouver l'irrésistible envie de la prendre. Chez elle, elle les +enfilait dans des aiguilles à tricoter. Puis, lorsqu'elle se +confessait, elle pleurait à chaudes larmes; elle s'accusait de la mort +des pauvres bêtes, elle se croyait damnée.... Jamais je n'ai pu la +corriger. + +L'histoire de l'abbé eut du succès. M. Péqueur des Saulaies et M. +Rastoil eux-mêmes daignèrent sourire. + +--Il n'y a pas grand mal, lorsqu'on ne tue que des mouches, fit +remarquer le docteur. Mais les fous lucides n'ont pas tous cette +innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice +caché, passé à l'état de manie, des misérables qui boivent, qui se +livrent à des débauches secrètes, qui volent par besoin de voler, qui +agonisent d'orgueil, de jalousie, d'ambition. Et ils ont l'hypocrisie +de leur folie, à ce point qu'ils parviennent à se surveiller, à +mener jusqu'au bout les projets les plus compliqués, à répondre +raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lésions +cérébrales; puis, des qu'ils rentrent dans l'intimité, dès qu'ils +sont seuls avec leurs victimes, ils s'abandonnent à leurs conceptions +délirantes, ils se changent en bourreaux.... S'ils n'assassinent pas, +ils tuent en détail. + +--Alors monsieur Mouret? demanda madame de Condamin. + +--Monsieur Mouret a toujours été taquin, inquiet, despotique. La +lésion paraît s'être aggravée avec l'âge. Aujourd'hui, je n'hésite +pas à le placer parmi les fous méchants.... J'ai eu une cliente qui +s'enfermait comme lui dans une pièce écartée, où elle passait les +journées entières à combiner les actions les plus abominables. + +--Mais, docteur, si tel est votre avis, il faut aviser! s'écria M. +Rastoil. Vous devriez faire un rapport à qui de droit. + +Le docteur Porquier resta légèrement embarrassé. + +--Nous causons, dit-il, en reprenant son sourire de médecin des dames. +Si je suis requis, si les choses deviennent graves, je ferai mon +devoir. + +--Bah! conclut méchamment M. de Condamin, les plus fous ne sont pas +ceux qu'on pense.... Il n'y a pas de cervelle saine, pour un médecin +aliéniste.... Le docteur vient de nous réciter là une page d'un livre +sur la folie lucide, que j'ai lu, et qui est intéressant comme un +roman. + +L'abbé Faujas avait écouté curieusement, sans prendre part à la +conversation. Puis, comme on se taisait, il fit entendre que ces +histoires de fou attristaient les dames; il voulut qu'on parlât +d'autre chose. Mais la curiosité était éveillée, les deux sociétés se +mirent à épier les moindres actes de Mouret. Celui-ci ne descendait +plus qu'une heure par jour au jardin, après le déjeuner, pendant que +les Faujas restaient à table avec sa femme. Dès qu'il y avait mis les +pieds, il tombait sous la surveillance active de la famille Rastoil et +des familiers de la sous-préfecture. Il ne pouvait s'arrêter devant un +carré de légumes, s'intéresser à une salade, hasarder un geste, +sans donner lieu, à droite et à gauche, dans les deux jardins, aux +commentaires les plus désobligeants. Tout le monde se tournait contre +lui. M. de Condamin seul le défendait encore. Mais, un jour, la belle +Octavie lui dit, en déjeunant: + +--Qu'est-ce que cela peut vous faire que ce Mouret soit fou? + +--A moi? chère amie, absolument rien, répondit-il, étonné. + +--Eh bien, alors, laissez-le fou, puisque tout le monde vous dit qu'il +est fou.... Je ne sais quelle rage vous avez d'être d'un autre avis +que votre femme. Cela ne vous portera pas bonheur, mon cher.... Ayez +donc l'esprit, à Plassans, de n'être pas spirituel. + +M. de Condamin sourit. + +--Vous avez raison comme toujours, dit-il galamment; vous savez que +j'ai mis ma fortune entre vos mains.... Ne m'attendez pas pour dîner. +Je vais à cheval jusqu'à Saint-Eutrope, pour donner un coup d'oeil à +une coupe de bois. + +Il partit, mâchonnant un cigare. + +Madame de Condamin n'ignorait pas qu'il avait des tendresses pour une +petite fille, du côté de Saint-Eutrope. Mais elle était tolérante, +elle l'avait même sauvé deux fois des conséquences de très-vilaines +histoires. Quant à lui, il était bien tranquille sur la vertu de sa +femme; il la savait trop fine pour avoir une intrigue à Plassans. + +--Vous n'imagineriez jamais à quoi Mouret passe son temps dans la +pièce où il s'enferme? dit le lendemain le conservateur des eaux et +forêts, lorsqu'il se rendit à la sous-préfecture. Eh bien, il compte +les _s_ qui se trouvent dans la Bible. Il a craint de s'être trompé, +et il a déjà recommencé trois fois son calcul... Ma foi! vous aviez +raison, il est fêlé du haut en bas, ce farceur-là! + +Et, à partir de ce moment, M. de Condamin chargea terriblement Mouret. +Il poussait même les choses un peu loin, mettant toute sa hâblerie +à inventer des histoires saugrenues, qui ahurissaient la famille +Rastoil. Il prit surtout pour victime M. Maffre. Un jour, il lui +racontait qu'il avait aperçu Mouret à une des fenêtres de la rue, tout +nu, coiffé seulement d'un bonnet de femme, faisant des révérences dans +le vide. Un autre jour, il affirmait avec un aplomb étonnant qu'il +était certain d'avoir rencontré à trois lieues Mouret, dansant au fond +d'un petit bois, comme un homme sauvage; puis, comme le juge de paix +semblait douter, il se fâchait, il disait que Mouret pouvait bien +s'en aller par les tuyaux de descente, sans qu'on s'en aperçût. Les +familiers de la sous-préfecture souriaient; mais, dès le lendemain, la +bonne des Rastoil répandait ces récits extraordinaires dans la ville, +où la légende de l'homme qui battait sa femme prenait des proportions +extraordinaires. + +Une après-midi, l'aînée des demoiselles Rastoil, Aurélie, raconta en +rougissant que, la veille, s'étant mise à la fenêtre, vers minuit, +elle avait aperçu le voisin qui se promenait dans son jardin avec un +grand cierge. M. de Condamin crut que la jeune fille se moquait de +lui; mais elle donnait des détails précis. + +--Il tenait le cierge de la main gauche. Il s'est agenouillé par +terre; puis, il s'est traîné sur les genoux en sanglotant. --Peut-être +qu'il a commis un crime et qu'il a enterré le cadavre dans son jardin, +dit M. Maffre, devenu blême. + +Alors, les deux sociétés convinrent de veiller un soir, jusqu'à +minuit, s'il le fallait, pour avoir le coeur net de cette aventure. La +nuit suivante, elles se tinrent aux aguets dans les deux jardins; +mais Mouret ne parut pas. Trois soirées furent ainsi perdues. La +sous-préfecture abandonnait la partie; madame de Condamin refusait de +rester sous les marronniers, où il faisait un noir terrible, lorsque, +la quatrième nuit, par un ciel d'encre, une lumière tremblota au +rez-de-chaussée des Mouret. M. Péqueur des Saulaies, averti, se glissa +lui-même dans l'impasse des Chevillottes, pour inviter la famille +Rastoil à venir sur la terrasse de son hôtel, d'où l'on dominait le +jardin voisin. Le président, à l'affût avec ses demoiselles +derrière sa cascade, eut une courte hésitation, réfléchissant que, +politiquement, il s'engageait beaucoup en allant ainsi chez le +sous-préfet; mais la nuit était si sombre, sa fille Aurélie tenait +tellement à prouver la réalité de son histoire, qu'il suivit M. +Péqueur des Saulaies, à pas étouffés, dans l'ombre. Ce fut de la sorte +que la légitimité, à Plassans, pénétra pour la première fois chez un +fonctionnaire bonapartiste. + +--Ne faites pas de bruit, recommanda le sous-préfet; penchez-vous sur +la terrasse. + +M. Rastoil et ses demoiselles trouvèrent là le docteur Porquier, +madame de Condamin et son mari. Les ténèbres étaient si épaisses, +qu'on se salua sans se voir. Cependant, toutes les respirations +restaient suspendues. Mouret venait de se montrer sur le perron, avec +une bougie plantée dans un grand chandelier de cuisine. + +--Vous voyez qu'il tient un cierge, murmura Aurélie. + +Personne ne protesta. Le fait fut acquis, Mouret tenait un cierge. +Il descendit lentement le perron, tourna à gauche, demeura immobile +devant un carré de laitues. Il levait la bougie pour éclairer les +salades; sa face apparaissait toute jaune sur le fond noir de la nuit. + +--Quelle figure! dit madame de Condamin; j'en rêverai, c'est +certain.... Est-ce qu'il dort, docteur? --Non, non, répondit M. +Porquier, il n'est pas somnambule, il est bien éveillé.... Vous +distinguez la fixité de ses regards; je vous prie aussi de remarquer +la sécheresse de ses mouvements.... + +--Taisez-vous donc, nous n'avons pas besoin d'une conférence, +interrompit M. Péqueur des Saulaies. + +Alors, le silence le plus profond régna. Mouret ayant enjambé les +buis, s'était agenouillé au milieu des salades. Il baissait la bougie, +il cherchait le long des rigoles, sous les feuilles vertes étalées. +De temps à autre, il avait un petit grognement; il semblait écraser, +enfoncer quelque chose en terre. Cela dura près d'une demi-heure. + +--Il pleure, je vous le disais bien, répétait complaisamment Aurélie. + +--C'est réellement très-effrayant, balbutiait madame de Condamin. +Rentrons, je vous en prie. + +Mouret laissa tomber sa bougie, qui s'éteignit. On l'entendit se +fâcher et remonter le perron en buttant contre les marches. Les +demoiselles Rastoil avaient poussé un léger cri de terreur. Elles ne +se rassurèrent que dans le petit salon éclairé, où M. Péqueur des +Saulaies voulut absolument que la société acceptât une tasse de thé et +des biscuits. Madame de Condamin continuait à être toute tremblante; +elle se pelotonnait dans le coin d'une causeuse; elle assurait, +avec un sourire attendri, que jamais elle ne s'était sentie si +impressionnée, même un matin où elle avait eu la vilaine curiosité +d'aller voir une exécution capitale. + +--C'est singulier, dit M. Rastoil, qui réfléchissait profondément +depuis un instant, Mouret avait l'air de chercher des limaces sous ses +salades. Les jardins en sont empoisonnés, et je me suis laissé dire +qu'on ne les détruit bien que la nuit. + +--Les limaces! s'écria M. de Condamin; allez, il s'inquiète bien des +limaces! Est-ce qu'on va chercher des limaces avec un cierge? Je crois +plutôt, comme monsieur Maffre, qu'il y a quelque crime là-dessous.... +Ce Mouret n'a-t-il jamais eu une domestique qui ait disparu? Il +faudrait faire une enquête. + +M. Péqueur des Saulaies comprit que son ami le conservateur des eaux +et forêts allait un peu loin. Il murmura, en buvant une gorgée de thé: + +--Non, non, mon cher. Il est fou, il a des imaginations +extraordinaires, voilà tout.... C'est déjà bien assez terrifiant. + +Il prit l'assiette de biscuits, qu'il présenta aux demoiselles Rastoil +en cambrant sa taille de bel officier; puis, reposant l'assiette, il +continua: + +--Quand on pense que ce malheureux s'est occupé de politique! Je ne +veux pas vous reprocher votre alliance avec les républicains, monsieur +le président; mais avouez que le marquis de Lagrifoul avait là un +partisan bien étrange. + +M. Rastoil était devenu très-grave. Il fit un geste vague, sans +répondre. + +--Et il s'en occupe toujours; c'est peut-être la politique qui lui +tourne la tête, dit la belle Octavie en s'essuyant délicatement les +lèvres. On le donne comme très-ardent pour les prochaines élections, +n'est-ce pas, mon ami? + +Elle s'adressait à son mari, auquel elle jeta un regard. + +--Il en crèvera! s'écria M. de Condamin; il répète partout qu'il est +le maître du scrutin, qu'il fera nommer un cordonnier, si cela lui +plaît. + +--Vous exagérez, dit le docteur Porquier; il n'a plus autant +d'influence, la ville entière se moque de lui. + +--Eh! c'est ce qui vous trompe! S'il le veut, il mènera aux urnes tout +le vieux quartier et un grand nombre de villages.... Il est fou, +c'est vrai, mais c'est une recommandation.... Je le trouve encore +très-raisonnable, pour un républicain. + +Cette plaisanterie médiocre obtint un vif succès. Les demoiselles +Rastoil eurent elles-mêmes de petits rires de pensionnaire. Le +président voulut bien approuver de la tête; il sortit de sa gravité, +il dit en évitant de regarder le sous-préfet: + +--Lagrifoul ne nous a peut-être pas rendu les services que nous étions +en droit d'attendre; mais un cordonnier, ce serait vraiment honteux +pour Plassans! + +Et il ajouta vivement, comme pour couper court sur la déclaration +qu'il venait de faire: + +--Il est une heure et demie; c'est une débauche.... Monsieur le +sous-préfet, tous nos remercîments. + +Ce fut madame de Condamin, qui, en jetant un châle sur ses épaules, +trouva moyen de conclure. + +--Enfin, dit-elle, on ne peut pas laisser conduire les élections par +un homme qui va s'agenouiller au milieu de ses salades, à minuit +passé. + +Cette nuit devint légendaire. M. de Condamin eut beau jeu, lorsqu'il +raconta l'aventure à M. de Bourdeu, à M. Maffre et aux abbés, qui +n'avaient pas vu le voisin avec un cierge. Trois jours plus tard, le +quartier jurait avoir aperçu le fou qui battait sa femme se promenant +la tête couverte d'un drap de lit. Sous la tonnelle, aux réunions de +l'après-midi, on se préoccupait surtout de la candidature possible du +cordonnier de Mouret. On riait, tout en s'étudiant les uns les +autres. C'était une façon de se tâter politiquement. M. de Bourdeu, +à certaines confidences de son ami le président, croyait comprendre +qu'une entente tacite pourrait se faire sur son nom entre la +sous-préfecture et l'opposition modérée, de façon à battre +honteusement les républicains. Aussi se montrait-il de plus en +plus sarcastique contre le marquis de Lagrifoul, dont il relevait +scrupuleusement les moindres bévues à la Chambre. M. Delangre, qui +ne venait que de loin en loin, en alléguant les soucis de son +administration municipale, souriait finement, à chaque nouvelle +moquerie de l'ancien préfet. + +--Vous n'avez plus qu'à enterrer le marquis, monsieur le curé, dit-il +un jour à l'oreille de l'abbé Faujas. + +Madame de Condamin qui l'entendit, tourna la tête, posant un doigt sur +ses lèvres avec une moue d'une malice exquise. + +L'abbé Faujas, maintenant, laissait parler politique devant lui. Il +donnait même parfois un avis, était pour l'union des esprits honnêtes +et religieux. Alors, tous renchérissaient, M. Péqueur des Saulaies, M. +Rastoil, M. de Bourdeu, jusqu'à M. Maffre. Il devait être si facile +de s'entendre entre gens de bien, de travailler en commun à la +consolidation des grands principes, sans lesquels aucune société ne +saurait exister! Et la conversation tournait sur la propriété, sur la +famille, sur la religion. Parfois le nom de Mouret revenait, et M. de +Condamin murmurait: + +--Je ne laisse venir ma femme ici qu'en tremblant. J'ai peur, que +voulez-vous!... Vous verrez de drôles de choses, aux élections, s'il +est encore libre! + +Cependant, tous les matins, Trouche tachait d'effrayer l'abbé Faujas, +dans l'entretien qu'il avait régulièrement avec lui. Il lui donnait +les nouvelles les plus alarmantes: les ouvriers du vieux quartier +s'occupaient beaucoup trop de la maison Mouret; ils parlaient de voir +le bonhomme, de juger son état, de prendre son avis. + +Le prêtre, d'ordinaire, haussait les épaules. Mais, un jour, Trouche +sortit de chez lui, l'air enchanté. Il vint embrasser Olympe en +s'écriant: + +--Cette fois, ma fille, c'est fait. --Il te permet d'agir? +demanda-t-elle. + +--Oui, en toute liberté.... Nous allons être joliment tranquilles, +quand l'autre ne sera plus là. + +Elle était encore couchée; elle se renfonça sous la couverture, +faisant des sauts de carpe, riant comme une enfant. + +--Ah bien! tout va être à nous, n'est-ce pas?... Je prendrai une autre +chambre. Et je veux aller dans le jardin, je veux faire ma cuisine en +bas.... Tiens! mon frère nous doit bien ça. Tu lui auras donné un fier +coup de main! + +Le soir, Trouche arriva vers dix heures seulement au café borgne dans +lequel il se rencontrait avec Guillaume Porquier et d'autres jeunes +gens comme il faut de la ville. On le plaisanta sur son retard, on +l'accusa d'être allé aux remparts avec une des jeunes coquines de +l'oeuvre de la Vierge. Cette plaisanterie, d'habitude, le flattait; +mais il resta grave. Il dit qu'il avait eu des affaires, des affaires +sérieuses. Ce ne fut que vers minuit, quand il eut vidé les carafons +du comptoir, qu'il devint tendre et expansif. Il tutoya Guillaume, il +balbutia, le dos contre le mur, rallumant sa pipe à chaque phrase: + +--J'ai vu ton père, ce soir. C'est un brave homme... J'avais besoin +d'un papier. Il a été très-gentil, très-gentil. Il me l'a donné. Je +l'ai là, dans ma poche.... Ah! il ne voulait pas d'abord. Il disait +que ça regardait la famille. Je lui ai dit: «Moi, je suis la famille, +j'ai l'ordre de la maman....» Tu la connais, la maman; tu vas chez +elle. Une brave femme. Elle avait paru très-contente, lorsque j'étais +allé lui conter l'affaire, auparavant.... Alors, il m'a donné le +papier. Tu peux le toucher, tu le sentiras dans ma poche.... + +Guillaume le regardait fixement, cachant sa vive curiosité sous un +rire de doute. + +--Je ne mens pas, continua l'ivrogne; le papier est dans ma poche.... +Tu l'as senti? --C'est un journal, dit le jeune homme. + +Trouche, en ricanant, tira de sa redingote une grande enveloppe, qu'il +posa sur la table au milieu des tasses et des verres. Il la défendit +un instant contre Guillaume qui avait allongé la main; puis, il la +lui laissa prendre, riant plus fort, comme si on l'avait chatouillé. +C'était une déclaration du docteur Porquier, fort détaillée, sur +l'état mental du sieur François Mouret, propriétaire, à Plassans. + +--Alors on va le coffrer? demanda Guillaume en rendant le papier. + +--Ça ne te regarde pas, mon petit, répondit Trouche, redevenu défiant. +C'est pour sa femme, ce papier-là. Moi, je ne suis qu'un ami qui aime +à rendre service. Elle fera ce qu'elle voudra.... Elle ne peut pas non +plus se laisser massacrer, cette pauvre dame. + +Il était si gris, que, lorsqu'on les mit à la porte du café, Guillaume +dut l'accompagner jusqu'à la rue Balande. Il voulait se coucher +sur tous les bancs du cours Sauvaire. Arrivé à la place de la +Sous-Préfecture, il sanglota, il répéta: + +--Il n'y a plus d'amis, c'est parce que je suis pauvre qu'on me +méprise... Toi, tu es un bon garçon. Tu viendras prendre le café +avec nous, quand nous serons les maîtres. Si l'abbé nous gêne, nous +l'enverrons rejoindre l'autre... Il n'est pas fort, l'abbé, malgré ses +grands airs; je lui fais voir les étoiles en plein midi... Tu es un +ami, un vrai, n'est-ce pas? Le Mouret est enfoncé, nous boirons son +vin. + +Lorsqu'il eut mis Trouche à sa porte, Guillaume traversa Plassans +endormi et vint siffler doucement devant la maison du juge de paix. +C'était un signal. Les fils Maffre, que leur père enfermait de sa main +dans leur chambre, ouvrirent une croisée du premier étage, d'où +ils descendirent en s'aidant des barreaux dont les fenêtres du +rez-de-chaussée étaient barricadées. Chaque nuit, ils allaient ainsi +au vice, en compagnie du fils Porquier. + +--Ah bien! leur dit celui-ci, lorsqu'ils eurent gagné en silence les +ruelles noires des remparts, nous aurions tort de nous gêner.... Si +mon père parle encore de m'envoyer faire pénitence dans quelque trou, +j'ai de quoi lui répondre.... Voulez-vous parier que je me fais +recevoir du cercle de la Jeunesse, quand je voudrai? + +Les fils Maffre tinrent le pari. Tous trois se glissèrent dans une +maison jaune, à persiennes vertes, adossée dans un angle des remparts, +au fond d'un cul-de-sac. + +La nuit suivante, Marthe eut une crise épouvantable. Elle avait +assisté, le matin, à une longue cérémonie religieuse, qu'Olympe avait +tenu à voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent +aux cris déchirants qu'elle jetait, ils la trouvèrent étendue au pied +du lit, le front fendu. Mouret, à genoux au milieu des couvertures, +frissonnait. + +--Cette fois, il l'a tuée! cria la cuisinière. + +Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il fût en chemise, le poussa à +travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait +de l'autre côté du palier; elle retourna lui jeter un matelas et +des couvertures. Trouche était parti en courant chercher le docteur +Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe; deux lignes plus bas, +dit-il, le coup était mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout +le monde, il déclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus +longtemps la vie de madame Mouret à la merci d'un fou furieux. + +Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de +délire; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec +une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser +entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table +poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette, +lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus +de noir. + +--Vous êtes les médecins? demanda-t-il. Comment va-t-elle? + +--Elle va mieux, répondit un des messieurs. + +Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre à +manger. + +--J'aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il; ils la +soigneraient, nous serions moins seuls.... C'est depuis que les +enfants sont partis qu'elle est malade.... Je ne suis pas bien, moi +non plus. + +Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes +coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé, lui dit +alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons: + +--Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants? + +--Je veux bien! s'écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite. + +Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus +de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de +leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta +dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très-émotionnée. Et +quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle +remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules, +le fit danser autour du palier, crevant de joie. + +--Emballé! cria-t-elle. + +Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque +après-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas, +les Trouche, se succédaient autour de son lit. Madame de Condamin +elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de +Mouret. Rose répondait à sa maîtresse que monsieur avait dû aller à +Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et +se mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda +son mari avec un commencement d'inquiétude. + +--Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas; +vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont dû +se consulter et agir dans vos intérêts. + +--Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le +coup de bâton qu'il vous a donné sur la tête. Le quartier respire +depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu +ou qu'il ne sortît dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous +les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur Rastoil aussi... Et +votre pauvre mère qui ne vivait plus!... Allez, le monde qui venait +vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs, +me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est un bon +débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand +un homme comme ça va et vient en liberté. + +Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement +pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller; elle regardait en face +d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant +derrière les arbres fruitiers du jardin, l'avait térrifiée. + +--Les Tulettes, les Tulettes! bégaya-t-elle en se cachant les yeux +sous ses mains frémissantes. + +Elle se renversait, se roidissait déjà dans une attaque de nerfs, +lorsque l'abbé Faujas, qui avait achevé son potage, lui prit les +mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus +souple: + +--Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous +accordera des consolations, si vous ne vous révoltez pas; il saura +vous ménager le bonheur que vous méritez. Sous la pression des +mains du prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se +redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes. + +--Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur, +promettez-moi beaucoup de bonheur. + + + +XIX + +Les élections générales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu +de septembre, monseigneur Rousselot partit brusquement pour Paris, +après avoir eu un long entretien avec l'abbé Faujas. On parla d'une +maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours +plus tard, il était de retour; il se faisait faire une lecture par +l'abbé Surin, dans son cabinet. Renversé au fond d'un fauteuil, +frileusement enveloppé dans une douillette de soie violette, bien que +la saison fut encore très-chaude, il écoutait avec un sourire la +voix féminine du jeune abbé qui scandait amoureusement des strophes +d'Anacréon. + +--Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle +langue. + +Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit: + +--Est-ce que l'abbé Faujas est déjà venu ce matin?... Ah! mon enfant, +que de tracas! J'ai encore dans les oreilles cet abominable tapage du +chemin de fer... A Paris, il a plu tout le temps! J'avais des courses +aux quatre coins de la ville, je n'ai vu que de la boue. L'abbé Surin +posa son livre sur le coin d'une console. + +--Monseigneur est-il satisfait des résultats de son voyage? +demanda-t-il avec la familiarité d'un enfant gâté. + +--Je sais ce que je voulais savoir, répondit l'évêque en retrouvant +son fin sourire. J'aurais dû vous emmener. Vous auriez appris des +choses utiles à connaître, quand on a votre âge, et qu'on est destiné +à l'épiscopat par sa naissance et ses relations. + +--Je vous écoute, monseigneur, dit le jeune prêtre d'un air suppliant. + +Mais le prélat hocha la tête. + +--Non, non, ces choses-là ne se disent pas... Soyez l'ami de l'abbé +Faujas, il pourra peut-être beaucoup pour vous un jour. J'ai eu des +renseignements très-complets. + +L'abbé Surin joignit les mains, d'un geste de curiosité si câline, que +monseigneur Rousselot continua: + +--Il avait eu des difficultés à Besançon.... Il était à Paris, +très-pauvre, dans un hôtel garni. C'est lui qui est allé s'offrir. Le +ministre cherchait justement des prêtres dévoués au gouvernement. J'ai +compris que Faujas l'avait d'abord effrayé, avec sa mine noire et +sa vieille soutane. C'est à tout hasard qu'il l'a envoyé ici.... Le +ministre s'est montré très-aimable pour moi. + +L'évêque achevait ses phrases par un léger balancement de la main, +cherchant les mots, craignant d'en trop dire. Puis, l'affection qu'il +portait à son secrétaire remporta; il ajouta vivement: + +--Enfin, croyez-moi, soyez utile au curé de Saint-Saturnin; il va +avoir besoin de tout le monde, il me paraît homme à n'oublier ni une +injure ni un bienfait. Mais ne vous liez pas avec lui. Il finira mal. +Ceci est une impression personnelle. + +--Il finira mal? répéta le jeune abbé avec surprise. + +--Oh! en ce moment, il est en plein triomphe.... C'est sa figure qui +m'inquiète, mon enfant; il a un masque terrible. Cet homme-là ne +mourra pas dans son lit.... N'allez pas me compromettre; je ne demande +qu'à vivre tranquille, je n'ai plus besoin que de repos. + +L'abbé Surin reprenait son livre, lorsque l'abbé Faujas se fit +annoncer. Monseigneur Rousselot, l'air riant, les mains tendues, +s'avança à sa rencontre, en l'appelant «mon cher curé». + +--Laissez-nous, mon enfant, dit-il à son secrétaire, qui se retira. + +Il parla de son voyage. Sa soeur allait mieux; il avait pu serrer la +main à de vieux amis. + +--Et avez-vous vu le ministre? demanda l'abbé Faujas en le regardant +fixement. + +--Oui, j'ai cru devoir lui faire une visite, répondit l'évêque, qui se +sentit rougir. Il m'a dit un grand bien de vous. + +--Alors vous ne doutez plus, vous vous confiez à moi? + +--Absolument, mon cher curé. D'ailleurs je n'entends rien à la +politique, je vous laisse le maître. + +Ils causèrent ensemble toute la matinée. L'abbé Faujas obtint de lui +qu!il ferait une tournée dans le diocèse; il l'accompagnerait, lui +soufflerait ses moindres paroles. Il était nécessaire, en outre, +de mander tous les doyens, de façon que les curés des plus petites +communes pussent recevoir des instructions. Cela ne présentait aucune +difficulté, le clergé obéirait. La besogne la plus délicate était dans +Plassans même, dans le quartier Saint-Marc. La noblesse, claquemurée +au fond de ses hôtels, échappait entièrement à l'action du prêtre; +il n'avait pu agir jusqu'alors que sur les royalistes ambitieux, +les Rastoil, les Maffre, les Bourdeu. L'évêque lui promit de sonder +certains salons du quartier Saint-Marc où il était reçu. D'ailleurs, +en admettant même que la noblesse votât mal, elle ne réunirait +qu'une minorité ridicule, si la bourgeoisie cléricale l'abandonnait. +--Maintenant, dit monseigneur Rousselot eu se levant, il serait +peut-être bon que je connusse le nom de votre candidat, afin de le +recommander en toutes lettres. + +L'abbé Faujas sourit. + +--Un nom est dangereux, répondit-il. Dans huit jours, il ne resterait +plus un morceau de notre candidat, si nous le nommions aujourd'hui.... +Le marquis de Lagrifoul est devenu impossible. Monsieur de Bourdeu, +qui compte se mettre sur les rangs, est plus impossible encore. Nous +les laisserons se détruire l'un par l'autre, nous n'interviendrons +qu'au dernier moment.... Dites simplement qu'une élection purement +politique serait regrettable, qu'il faudrait, dans l'intérêt de +Plassans, un homme choisi en dehors des partis, connaissant à fond les +besoins de la ville et du département. Donnez même à entendre que cet +homme est trouvé; mais n'allez pas plus loin. + +L'évêque sourit à son tour. Il retint le prêtre, au moment où celui-ci +prenait congé. + +--Et l'abbé Fenil? lui demanda-t-il en baissant la voix. Ne +craignez-vous pas qu'il se jette en travers de vos projets? + +L'abbé Faujas haussa les épaules. + +--Il n'a plus bougé, dit-il. + +--Justement, reprit le prélat, cette tranquillité m'inquiète. Je +connais Fenil, c'est le prêtre le plus haineux de mon diocèse. Il a +peut-être abandonné la vanité de vous battre sur le terrain politique; +mais soyez sûr qu'il se vengera d'homme à homme.... Il doit vous +guetter du fond de sa retraite. + +--Bah! dit l'abbé Faujas, qui montra ses dents blanches, il ne me +mangera pas tout vivant, peut-être. + +L'abbé Surin venait d'entrer. Quand le curé de Saint-Saturnin fut +parti, il égaya beaucoup monseigneur Rousselot, en murmurant: --S'ils +pouvaient se dévorer l'un l'autre, comme les deux renards dont il ne +resta que les deux queues? + +La période électorale allait s'ouvrir. Plassans, que les questions +politiques laissent parfaitement calme d'ordinaire, avait un +commencement de légère fièvre. Une bouche invisible semblait souffler +la guerre dans les rues paisibles. Le marquis de Lagrifoul, qui +habitait la Palud, une grosse bourgade voisine, était descendu, depuis +quinze jours, chez un de ses parents, le comte de Valqueyras, dont +l'hôtel occupait tout un coin du quartier Saint-Marc. Il se faisait +voir, se promenait sur le cours Sauvaire, allait à Saint-Saturnin, +saluait les personnes influentes, sans sortir cependant de sa +maussaderie de gentilhomme. Mais ces efforts d'amabilité, qui avaient +suffi une première fois, ne paraissaient pas avoir un grand succès. +Des accusations couraient, grossies chaque jour, venues on ne savait +de quelle source: le marquis était d'une nullité déplorable; avec un +autre homme que le marquis, Plassans aurait eu depuis longtemps un +embranchement de chemin de fer, le reliant à la ligne de Nice; enfin, +quand un enfant du pays allait voir le marquis à Paris, il devait +faire trois ou quatre visites avant d'obtenir le moindre service. +Cependant, bien que la candidature du député sortant fût +très-compromise par ces reproches, aucun autre candidat ne s'était +encore mis sur les rangs d'une façon nette. On parlait de M. de +Bourdeu, tout en disant qu'il serait très-difficile de réunir une +majorité sur le nom de cet ancien préfet de Louis-Philippe, qui +n'avait nulle part des attaches solides. La vérité était qu'une +influence inconnue venait, à Plassans, de déranger absolument les +chances prévues des différentes candidatures, en rompant l'alliance +des légitimistes et des républicains. Ce qui dominait, c'était une +perplexité générale, une confusion pleine d'ennui, un besoin de bâcler +au plus vite l'élection. + +--La majorité est déplacée, répétaient les uns politiques du cours +Sauvaire. La question est de savoir comment elle se fixera. + +Dans cette fièvre de division qui passait sur la ville, les +républicains voulurent avoir leur candidat. Ils choisirent un maître +chapelier, un sieur Maurin, bonhomme très-aimé des ouvriers. Trouche, +dans les cafés, le soir, trouvait Maurin bien pâle; il proposait un +proscrit de décembre, un charron des Tulettes, qui avait le bon sens +de refuser. Il faut dire que Trouche se donnait comme un républicain +des plus ardents. Il se serait mis lui-même en avant, disait-il, s'il +n'avait pas eu le frère de sa femme dans la calotte; à son grand +regret, il se voyait forcé de manger le pain des cagots, ce qui +l'obligeait à rester dans l'ombre. Il fut un des premiers à répandre +de vilains bruits sur le marquis Lagrifoul; il conseilla également +la rupture avec les légitimistes. Les républicains, à Plassans, qui +étaient fort peu nombreux, devaient être forcément battus. Mais le +triomphe de Trouche fut d'accuser la bande de la sous-préfecture et la +bande des Rastoil d'avoir fait disparaître le pauvre Mouret, dans +le but de priver le parti démocratique d'un de ses chefs les plus +honorables. Le soir où il lança cette accusation, chez un liquoriste +de la rue Canquoin, les gens qui se trouvaient là, se regardèrent d'un +air singulier. Les commérages du vieux quartier, s'attendrissant +sur «le fou qui battait sa femme», maintenant qu'il était enfermé, +racontaient que l'abbé Faujas avait voulu se débarrasser d'un mari +gênant. Trouche alors, chaque soir, répéta son histoire, en tapant du +poing sur les tables des cafés, avec une telle conviction, qu'il finit +par imposer une légende dans laquelle M. Péqueur des Saulaies jouait +le rôle le plus étrange du monde. Il y eut un retour absolu en faveur +de Mouret. Il devint une victime politique, un homme dont on avait +craint l'influence, au point de le loger dans un cabanon des Tulettes. + +--Laissez-moi arranger mes affaires, disait Trouche d'un air +confidentiel. Je planterai là toutes ces sacrées dévotes, et j'en +raconterai de belles sur leur oeuvre de la Vierge.... Une jolie +maison, où ces dames donnent des rendez-vous! + +Cependant, l'abbé Faujas se multipliait; on ne voyait que lui dans les +rues, depuis quelque temps. Il se soignait davantage, faisait effort +pour garder un sourire aimable aux lèvres. Les paupières, par +instants, se baissaient, éteignant la flamme sombre de son regard. +Souvent, à bout de patience, las de ces luttes mesquines de chaque +jour, il rentrait dans sa chambre nue, les poings serrés, les épaules +gonflées de sa force inutile, souhaitant quelque colosse à étouffer +pour se soulager. La vieille madame Rougon, qu'il continuait à voir en +secret, était son bon génie; elle le chapitrait d'importance, tenait +son grand corps plié devant elle sur une chaise basse, lui répétait +qu'il devrait plaire, qu'il gâterait tout en montrant bêtement +ses bras nus de lutteur. Plus tard, quand il serait le maître, il +prendrait Plassans à la gorge, il l'étranglerait, si cela pouvait +le contenter. Certes, elle n'était pas tendre pour Plassans, contre +lequel elle avait une rancune de quarante années de misère, et qu'elle +faisait crever de dépit depuis le coup d'État. + +--C'est moi qui porte la soutane, lui disait-elle parfois en souriant; +vous avez des allures de gendarme, mon cher curé. + +Le prêtre se montrait surtout très-assidu à la salle de lecture du +cercle de la Jeunesse. Il y écoulait d'une façon indulgente les jeunes +gens parler politique, hochant la tète, répétant que l'honnêteté +suffisait. Sa popularité grandissait. Il avait consenti un soir à +jouer au billard, s'y montrant d'une force remarquable; en petit +comité, il acceptait des cigarettes. Aussi le cercle prenait-il son +avis en toutes choses. Ce qui acheva de le poser comme un homme +tolérant, ce fut la façon pleine de bonhomie dont il plaida la +réception de Guillaume Porquier, qui avait renouvelé sa demande. +--J'ai vu ce jeune homme, dit-il; il est venu me faire sa confession +générale, et, ma foi! je lui ai donné l'absolution. A tout péché, +miséricorde.... Ce n'est pas parce qu'il a décroché quelques enseignes +à Plassans et fait des dettes à Paris, qu'il faut le traiter en +lépreux. + +Lorsque Guillaume eut été reçu, il dit en ricanant aux fils Maffre: + +--Eh bien, vous me devez deux bouteilles de champagne.... Vous voyez +que le curé fait tout ce que je veux. J'ai une petite machine pour le +chatouiller à l'endroit sensible, et alors il rit, mes enfants, il n'a +plus rien à me refuser. + +--Il n'a pas l'air de beaucoup t'aimer pourtant, fit remarquer +Alphonse; il te regarde joliment de travers. + +--Bah! c'est que je l'aurai chatouillé trop fort.... Vous verrez que +nous serons bientôt les meilleurs amis du monde. + +En effet, l'abbé Faujas parut se prendre d'affection pour le fils +du docteur; il disait que ce pauvre jeune homme avait besoin d'être +conduit par une main très-douce. Guillaume, en peu de temps, devint +le boute-en-train du cercle; il inventa des jeux, fit connaître la +recette d'un punch au kirsch, débaucha les tout jeunes gens échappés +du collège. Ses vices aimables lui donnèrent une influence énorme. +Pendant que les orgues ronflaient au-dessus de la salle de billard, il +buvait des chopes, entouré des fils de tous les personnages comme il +faut de Plassans, leur racontant des indécences qui les faisaient +pouffer de rire. Le cercle glissa ainsi aux polissonneries complotées +dans les coins. Mais l'abbé Faujas n'entendait rien. Guillaume le +donnait «comme une forte caboche», qui roulait de grandes pensées. + +--L'abbé sera évêque quand il voudra, racontait-il. Il a déjà refusé +une cure à Paris. Il désire rester à Plassans, il s'est pris de +tendresse pour la ville.... Moi, je le nommerais député. C'est lui qui +ferait nos affaires à la Chambre! Mais il n'accepterait pas, il +est trop modeste.... On pourra le consulter, quand viendront les +élections. Il ne mettra personne dedans, celui-là! + +Lucien Delangre restait l'homme grave du cercle. Il montrait une +grande déférence pour l'abbé Faujas, il lui conquérait le groupe +des jeunes gens studieux. Souvent il se rendait avec lui au cercle, +causant vivement, se taisant dès qu'ils entraient dans la salle +commune. + +L'abbé, régulièrement, en sortant du café établi dans les caves des +Minimes, se rendait à l'oeuvre de la Vierge. Il arrivait au milieu de +la récréation, se montrait en souriant sur le perron de la cour. +Alors toutes les galopines accouraient, se disputant ses poches, +où traînaient toujours des images de sainteté, des chapelets, des +médailles bénites. Il s'était fait adorer de ces grandes filles en +leur donnant de petites tapes sur les joues et en leur recommandant +d'être bien sages, ce qui mettait des rires sournois sur leurs mines +effrontées. Souvent les religieuses se plaignaient à lui; les enfants +confiées à leur garde étaient indisciplinables, elles se battaient à +s'arracher les cheveux, elles faisaient pis encore. Lui, ne voyait que +des peccadilles; il sermonait les plus turbulentes, dans la chapelle, +d'où elles sortaient soumises. Parfois, il prenait prétexte d'une +faute plus grave pour faire appeler les parents, et les renvoyait, +touchés de sa bonhomie. Les galopines de l'oeuvre de la Vierge lui +avaient ainsi gagné le coeur des familles pauvres de Plassans. +Le soir, en rentrant chez elles, elles racontaient des choses +extraordinaires sur monsieur le curé. Il n'était pas rare d'en +rencontrer deux, dans les coins sombres des remparts, en train de se +gifler, sur la question de décider laquelle des deux monsieur le curé +aimait le mieux. + +--Ces petites coquines représentent bien deux à trois milliers de +voix, pensait Trouche en regardant, de la fenêtre de son bureau, les +amabilités de l'abbé Faujas. Il s'était offert pour conquérir «ces +petits coeurs», comme il nommait les jeunes filles; mais le prêtre, +inquiet de ses regards luisants, lui avait formellement interdit +de mettre les pieds dans la cour. Il se contentait, lorsque les +religieuses tournaient le dos, de jeter des friandises aux «petits +coeurs», comme on jette des miettes de pain aux moineaux. Il +emplissait surtout de dragées le tablier d'une grande blonde, la fille +d'un tanneur, qui avait, à treize ans, des épaules de femme faite. + +La journée de l'abbé Faujas n'était point finie; il rendait ensuite +de courtes visites aux dames de la société. Madame Rastoil, madame +Delangre, lu recevaient avec des mines ravies; elles répétaient ses +moindres mots, se faisaient avec lui un fonds de conversation pour +toute une semaine. Mais sa grande amie était madame de Condamin. +Celle-là gardait une familiarité souriante, une supériorité de +jolie femme qui se sait toute-puissante. Elle avait des bouts +de conversation à voix basse, des coups d'oeil, des sourires +particuliers, témoignant d'une alliance tenue secrète. Lorsque le +prêtre se présentait chez elle, elle mettait d'un regard son mari à la +porte. «Le gouvernement entrait en séance», comme disait plaisamment +le conservateur des eaux et forêts, qui montait à cheval en toute +philosophie. C'était madame Rougon qui avait désigné madame de +Condamin au prêtre. + +--Elle n'est point encore tout à fait acceptée, lui expliqua-t-elle; +c'est une femme très-forte, sous son air joli de coquette. Vous pouvez +vous ouvrir à elle; elle verra dans votre triomphe une façon de +s'imposer complètement; elle vous sera de la plus sérieuse utilité, si +vous avez des places et des croix à distribuer.... Elle a gardé un bon +ami à Paris, qui lui envoie du ruban rouge autant qu'elle en demande. + +Madame Rougon se tenant à l'écart par une manoeuvre de haute habileté, +la belle Octavie était ainsi devenue l'alliée la plus active de l'abbé +Faujas. Elle lui conquit ses amis et les amis de ses amis. Elle +partait en campagne chaque matin, faisait une étonnante propagande, +rien qu'à l'aide des petits saluts qu'elle jetait du bout de ses +doigts gantés. Elle agissait surtout sur les bourgeoises, elle +décuplait l'influence féminine, dont le prêtre avait senti l'absolue +nécessité, dès ses premiers pas dans le monde étroit de Plassans. Ce +fut elle qui ferma la bouche aux Paloque, qui s'acharnaient sur la +maison des Mouret; elle jeta un gâteau de miel à ces deux monstres. + +--Vous nous tenez donc rancune, chère dame? dit-elle un jour à la +femme du juge, qu'elle rencontra. Vous avez grand tort; vos amis ne +vous oublient pas, ils s'occupent de vous, ils vous ménagent une +surprise. + +--Une belle surprise! quelque casse-cou! s'écria aigrement madame +Paloque. Allez, on ne se moquera plus de nous; j'ai bien juré de +rester dans mon coin. + +Madame de Condamin souriait. + +--Que diriez-vous, demanda-t-elle, si monsieur Paloque était décoré? + +La femme du juge resta muette. Un flot de sang lui bleuit la face et +la rendit affreuse. + +--Vous plaisantez, bégaya-t-elle; c'est encore un coup monté contre +nous.... Si ce n'était pas vrai, je ne vous pardonnerais de la vie. + +La belle Octavie dut lui jurer que rien n'était plus vrai. La +nomination était sûre; seulement, elle ne paraîtrait au _Moniteur_ +qu'après les élections, parce que le gouvernement ne voulait pas avoir +l'air d'acheter les voix de la magistrature. Et elle laissa entendre +que l'abbé Faujas n'était pas étranger à cette récompense attendue +depuis si longtemps; il en avait causé avec le sous-préfet. + +--Alors, mon mari avait raison, dit madame Paloque effarée. Voilà +longtemps qu'il me fait des scènes abominables pour que j'aille offrir +des excuses à l'abbé. Moi, je suis entêtée, je me serais plutôt laissé +tuer.... Mais du moment que l'abbé veut bien faire le premier pas.... +Certainement, nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec +tout le monde. Nous irons demain à la sous-préfecture. + +Le lendemain, les Paloque furent très-humbles. La femme dit un mal +affreux de l'abbé Fenil. Avec une impudence parfaite, elle raconta +même qu'elle était allée le voir, un jour; il avait parlé en sa +présence de jeter à la porte de Plassans «toute la clique de l'abbé +Faujas». + +--Si vous voulez, dit-elle au prêtre en le prenant à l'écart, je vous +donnerai une note écrite sous la dictée du grand vicaire. Il y est +question de vous. Ce sont, je crois, de vilaines histoires qu'il +cherchait à faire imprimer dans la _Gazette de Plassans_. + +--Comment cette note est-elle entre vos mains? demanda l'abbé. + +--Elle y est, cela suffit, répondit-elle sans se déconcerter. + +Puis, se mettant à sourire: + +--Je l'ai trouvée, reprit-elle. Et je me rappelle maintenant qu'il y +a, au-dessus d'une rature, deux ou trois mots ajoutés de la main même +du grand vicaire.... Je confierai tout cela à votre honneur, n'est-ce +pas? Nous sommes de braves gens, nous désirons ne pas être compromis. + +Avant d'apporter la note, pendant trois jours, elle feignit d'avoir +des scrupules. Il fallut que madame de Condamin lui jurât en +particulier que la mise à la retraite de M. Rastoil serait demandée +prochainement, de façon à ce que M. Paloque pût enfin hériter de la +présidence. Alors, elle livra le papier. L'abbé Faujas ne voulut pas +le garder; il le porta à madame Rougon, en la chargeant d'en faire +usage, tout en restant elle-même dans l'ombre, si le grand vicaire +paraissait se mêler le moins du monde des élections. + +Madame de Condamin laissa aussi entrevoir à M. Maffre que l'empereur +songeait à le décorer, et promit formellement au docteur Porquier de +trouver une place possible pour son garnement de fils. Elle était +surtout exquise d'obligeance dans les jardins, aux réunions intimes +de l'après-midi. L'été tirait sur sa fin; elle arrivait avec des +toilettes légères, un peu frissonnante, risquant des rhumes pour +montrer ses bras et vaincre les derniers scrupules de la société +Rastoil. Ce fut réellement sous la tonnelle des Mouret que l'élection +se décida. + +--Eh, bien, monsieur le sous-préfet, dit l'abbé Faujas en souriant, un +jour que les deux sociétés étaient réunies, voici la grande bataille +qui approche. + +On en était venu à rire en petit comité des luttes politiques. On se +serrait la main, sur le derrière des maisons, dans les jardins, tout +en se dévorant, sur les façades. Madame de Condamin jeta un vif +regard à M. Péqueur des Saulaies, qui s'inclina avec sa correction +accoutumée, en récitant tout d'une haleine: + +--Je resterai sous ma tente, monsieur le curé. J'ai été assez heureux +pour faire entendre à Son Excellence que le gouvernement devait +s'abstenir, dans l'intérêt immédiat de Plassans. Il n'y aura pas de +candidat officiel. + +M. de Bourdeu devint pâle. Ses paupières battaient, ses mains avaient +un tressaillement de joie. + +--Il n'y aura pas de candidat officiel! répéta M. Rastoil, très-remué +par cette nouvelle inattendue, sortant de la réserve où il s'était +tenu jusque-là. + +--Non, reprit M. Péqueur des Saulaies, la ville compte assez d'hommes +honorables et elle est assez grande fille pour faire elle-même le +choix de son représentant. + +Il s'était légèrement incliné du côté de M. de Bourdeu, qui se leva, +en balbutiant: + +--Sans doute, sans doute. + +Cependant, l'abbé Surin avait organisé une partie de «torchon brûlé». +Les demoiselles Rastoil, les fils Maffre, Séverin, étaient justement +en train de chercher le torchon, le mouchoir même de l'abbé, roulé en +tampon, qu'il venait de cacher. Toute la jeunesse tournait autour +du groupe des personnes graves, tandis que le prêtre, de sa voix de +fausset, criait: + +--Il brûle! il brûle! + +Ce fut Angélique qui trouva le torchon, dans la poche béante du +docteur Porquier, où l'abbé Surin l'avait adroitement glissé. On rit +beaucoup, on regarda le choix de celle cachette comme une plaisanterie +très-ingénieuse. + +--Bourdeu a des chances maintenant, dit M. Rastoil en prenant l'abbé +Faujas à part. C'est très-fâcheux. Je ne puis lui dire cela, mais nous +ne voterons pas pour lui; il est trop compromis comme orléaniste. + +--Voyez donc votre fils Séverin, s'écria madame de Condamin, qui vint +se jeter au travers de la conversation. Quel grand enfant! il avait +mis le mouchoir sous le chapeau de l'abbé Bourrette. + +Puis, elle baissa la voix. + +--A propos, je vous félicite, monsieur Rastoil. J'ai reçu une lettre +de Paris, où l'on m'assure avoir vu le nom de votre fils sur une liste +du garde des sceaux; il sera, je crois, nommé substitut à Faverolles. + +Le président s'inclina, le sang au visage. Le ministère ne lui avait +jamais pardonné l'élection du marquis de Lagrifoul. C'était depuis ce +temps que, par une sorte de fatalité, il n'avait pu ni caser son +fils, ni marier ses filles. Il ne se plaignait pas, mais il avait des +pincements de lèvres qui en disaient long. + +--Je vous faisais donc remarquer, reprit-il, pour cacher son émotion, +que Bourdeu est dangereux; d'autre part, il n'est pas de Plassans, il +ne connaît pas nos besoins. Autant vaudrait-il réélire le marquis. + +--Si monsieur de Bourdeu maintient sa candidature, déclara l'abbé +Faujas, les républicains réuniront une minorité imposante, ce qui sera +du plus détestable effet. + +Madame de Condamin souriait. Elle prétendit ne rien entendre à la +politique; elle se sauva, tandis que l'abbé emmenait le président +jusqu'au fond de la tonnelle, où il continua l'entretien à voix basse. +Quand ils revinrent à petits pas, M. Rastoil répondait: + +--Vous avez raison, ce serait un candidat convenable; il n'est d'aucun +parti, l'entente se ferait sur son nom.... Je n'aime pas plus que vous +l'empire, n'est-ce pas? Mais cela finit par devenir puéril d'envoyer +à la Chambre des députés qui n'ont pour mandat que de taquiner le +gouvernement. Plassans souffre; il lui faut un homme d'affaires, un +enfant du pays en situation de défendre ses intérêts. + +--Il brûle! il brûle! criait la voix fluette d'Aurélie. + +L'abbé Surin qui conduisait la bande, traversa la tonnelle en +furetant. + +--Dans l'eau! dans l'eau! répétait maintenant la demoiselle, égayée +par l'inutilité des recherches. + +Mais un des fils Maffre, ayant soulevé un pot de fleurs, découvrit le +mouchoir plié en quatre. + +--Cette grande perche d'Aurélie aurait pu se le fourrer dans la +bouche, dit madame Paloque: il y a de la place, et personne ne serait +allé le chercher là. + +Son mari la fit taire d'un regard furieux. Il ne lui tolérait plus la +moindre parole aigre. Craignant que M. de Condamin eût entendu, il +murmura: + +--Quelle belle jeunesse! + +--Cher monsieur, disait le garde des eaux et forêts à M. de Bourdeu, +votre succès est certain; seulement, prenez vos précautions, lorsque +vous serez à Paris. Je sais de bonne source que le gouvernement est +décidé à un coup de force, si l'opposition devient gênante. + +L'ancien préfet le regarda, très-inquiet, se demandant s'il se moquait +de lui. M. Péqueur des Saulaies se contenta de sourire en caressant +ses moustaches. Puis, la conversation redevint générale, et M. de +Bourdeu crut remarquer que tout le monde le félicitait de son prochain +triomphe avec une discrétion pleine de tact. Il goûta une heure de +popularité exquise. + +--C'est surprenant comme le raisin mûrit plus vite au soleil, fit +remarquer l'abbé Bourrette, qui n'avait pas bougé de sa chaise, les +yeux levés sur la tonnelle. + +--Dans le nord, expliqua le docteur Porquier, la maturité ne s'obtient +souvent qu'en dégageant les grappes des feuilles environnantes. + +Une discussion sur ce point s'engageait, lorsque Séverin jeta à son +tour le cri: + +--Il brûle! il brûle! + +Mais il avait pendu le mouchoir si naïvement derrière la porte du +jardin, que l'abbé Surin le trouva tout de suite. Lorsque ce dernier +l'eut caché, la bande fouilla inutilement le jardin, pendant près +d'une demi-heure; elle dut donner sa langue aux chiens. Alors, l'abbé +le montra au beau milieu d'une plate-bande, roulé si artistement +qu'il ressemblait à une pierre blanche. Ce fut le plus joli coup de +l'après-midi. + +La nouvelle que le gouvernement renonçait à patronner un candidat +courut la ville, où elle produisit une grande émotion. Cette +abstention eut le résultat logique d'inquiéter les différents groupes +politiques qui comptaient chacun sur la diversion d'une candidature +officielle pour l'emporter. Le marquis de Lagrifoul, M. de Bourdeu, +le chapelier Mourin, semblaient devoir se partager les voix en trois +tiers à peu près égaux; il y aurait certainement ballottage, et Dieu +savait quel nom sortirait au second tour! A la vérité, on parlait d'un +quatrième candidat dont personne ne pouvait dire au juste le nom, un +homme de bonne volonté qui consentirait peut-être à mettre tout le +monde d'accord. Les électeurs de Plassans, pris de peur, depuis qu'ils +se sentaient la bride sur le cou, ne demandaient pas mieux que de +s'entendre, en choisissant un de leurs concitoyens agréable aux divers +partis. + +--Le gouvernement a tort de nous traiter en enfants terribles, +disaient d'un ton piqué les fins politiques du cercle du Commerce. +Ne dirait-on pas que la ville est un foyer révolutionnaire! Si +l'administration avait eu le tact de patronner un candidat possible, +nous aurions tous voté pour lui.... Le sous-préfet a parlé d'une +leçon. Eh bien, nous ne l'acceptons pas, la leçon. Nous saurons +trouver notre candidat nous-mêmes, nous montrerons que Plassans est +une ville de bon sens et de véritable liberté. + +Et l'on cherchait. Mais les noms mis en avant par des amis ou des +intéressés ne faisaient que redoubler la confusion. Plassans, en une +semaine, eut plus de vingt candidats. Madame Rougon, inquiète, ne +comprenant plus, alla trouver l'abbé Faujas, furieuse contre le +sous-préfet. Ce Péqueur était un âne, un bellâtre, un mannequin, bon +à décorer un salon officiel; il avait déjà laissé battre le +gouvernement, il allait achever de le compromettre par une attitude +d'indifférence ridicule. + +--Calmez-vous, dit le prêtre qui souriait; cette fois, monsieur +Péqueur des Saulaies se contente d'obéir.... La victoire est certaine. + +--Eh! vous n'avez point de candidat! s'écria-t-elle. Où est votre +candidat? + +Alors, il développa son plan. Elle l'approuva en femme intelligente; +mais elle accueillit avec la plus grande surprise le nom qu'il lui +confia. + +--Comment! dit-elle, c'est lui que vous avez choisi?... Personne n'a +jamais songé à lui, je vous assure. + +--Je l'espère bien, reprit le prêtre en souriant de nouveau. Nous +avions besoin d'un candidat auquel personne ne songeât, de façon que +tout le monde pût l'accepter sans se croire compromis. + +Puis, avec l'abandon d'un homme fort qui consent à expliquer sa +conduite: + +--J'ai beaucoup de remercîments à vous adresser, continua-t-il; vous +m'avez évité bien des fautes. Je regardais le but, je ne voyais point +les ficelles tendues qui auraient peut- être suffi pour me faire +casser les membres.... Dieu merci! toute cette petite guerre puérile +est finie; je vais pouvoir me remuer à l'aise.... Quant à mon choix, +il est bon, soyez-en persuadée. Dès le lendemain de mon arrivée à +Plassans, j'ai cherché un homme, et je n'ai trouvé que celui-là. +Il est souple, très-capable, très-actif; il a su ne se fâcher avec +personne jusqu'ici, ce qui n'est pas d'un ambitieux vulgaire. Je +n'ignore pas que vous n'êtes guère de ses amies; c'est même pour cela +que je ne vous ai point mise dans la confidence. Mais vous avez tort, +vous verrez le chemin que le personnage fera, dès qu'il aura le pied à +l'étrier; il mourra dans l'habit d'un sénateur.... Ce qui m'a décidé, +enfin, ce sont les histoires qu'on m'a contées de sa fortune. Il +aurait repris trois fois sa femme, trouvée en flagrant délit, après +s'être fait donner cent mille francs chaque fois par son bonhomme de +beau-père. S'il a réellement battu monnaie de cette façon, c'est un +gaillard qui sera très-utile à Paris pour certaines besognes.... Oh! +vous pouvez chercher. Si vous le mettez à part, il n'y a plus que des +imbéciles à Plassans. + +--Alors, c'est un cadeau que vous faites au gouvernement, dit en riant +Félicité. + +Elle se laissa convaincre. Et ce fut le lendemain que le nom de +Delangre courut d'un bout à l'autre de la ville. Des amis, disait-on, +à force d'insistance, l'avaient décidé à accepter la candidature. Il +s'y était longtemps refusé, se jugeant indigne, répétant qu'il n'était +pas un homme politique, que MM. de Lagrifoul et de Bourdeu, au +contraire, avaient la longue expérience des affaires publiques. Puis, +comme on lui jurait que Plassans avait justement besoin d'un député +en dehors des partis, il s'était laissé toucher, mais en faisant les +professions de foi les plus expresses. Il était bien entendu qu'il +n'irait à la Chambre ni pour vexer, ni pour soutenir quand même le +gouvernement; qu'il se considérerait uniquement comme le représentant +des intérêts de la ville; que, d'ailleurs, il voterait toujours pour +la liberté dans l'ordre et pour l'ordre dans la liberté; enfin qu'il +resterait maire de Plassans, de façon à bien montrer le rôle tout +conciliant, tout administratif, dont il consentait à se charger. De +telles paroles parurent singulièrement sages. Les fins politiques du +cercle du Commerce répétaient, le soir même, à l'envi: + +--Je l'avais dit, Delangre est l'homme qu'il nous faut.... Je suis +curieux de savoir ce que le sous-préfet pourra répondre, quand le nom +du maire sortira de l'urne. On ne nous accusera peut-être pas d'avoir +voté en écoliers boudeurs; pas plus qu'on ne pourra nous reprocher de +nous être mis à genoux devant le gouvernement.... Si l'empire recevait +quelques leçons de ce genre, les affaires iraient mieux. + +Ce fut une traînée de poudre. La mine était prête, une étincelle avait +suffi. De toutes parts à la fois, des trois quartiers de la ville, +dans chaque maison, dans chaque famille, le nom de M. Delangre monta +au milieu d'un concert d'éloges. Il devenait le Messie attendu, le +sauveur ignoré la veille, révélé le matin et adoré le soir. + +Au fond des sacristies, au fond des confessionnaux, le nom de M. +Delangre était balbutié; il roulait dans l'écho des nefs, tombait des +chaires de la banlieue, s'administrait d'oreille à oreille, comme un +sacrement, s'élargissait jusqu'au fond des dernières maisons dévotes. +Les prêtres le portaient entre les plis de leur soutane; l'abbé +Bourrette lui donnait la bonhomie respectable de son ventre; l'abbé +Surin, la grâce de son sourire; monseigneur Rousselot, le charme +tout féminin de sa bénédiction pastorale. Les dames de la société +ne tarissaient pas sur M. Delangre; elles lui trouvaient un si +beau caractère, une figure si fine, si spirituelle! Madame +Rastoil rougissait encore; madame Paloque était presque belle en +s'enthousiasmant; quant à madame de Condamin, elle se serait battue à +coups d'éventail pour lui, elle lui gagnait les coeurs par la façon +dont elle serrait tendrement la main aux électeurs qui promettaient +leurs voix. Enfin, M. Delangre passionnait le cercle de la Jeunesse, +Sèverin l'avait pris pour héros, tandis que Guillaume et les fils +Maffre allaient lui conquérir des sympathies dans les mauvais lieux de +la ville. Et il n'était pas jusqu'aux jeunes coquines de l'oeuvre de +la Vierge qui, au fond des ruelles désertes des remparts, ne jouassent +au bouchon avec les apprentis tanneurs du quartier, en célébrant les +mérites de M. Delangre. + +Au jour du scrutin, la majorité fut écrasante. Toute la ville était +complice. Le marquis de Lagrifoul, puis M. de Bourdeu, furibonds tous +deux, criant à la trahison, avaient retiré leurs candidatures. M. +Delangre était donc resté seul en présence du chapelier Maurin. Ce +dernier obtint les voix des quinze cents républicains intraitables +du faubourg. Le maire eut pour lui les campagnes, la colonie +bonapartiste, les bourgeois cléricaux de la ville neuve, les petits +détaillants poltrons du vieux quartier, même quelques royalistes naïfs +du quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants s'abstinrent. +Il réunit ainsi trente-trois mille voix. L'affaire fut menée si +rondement, le succès emporté avec une telle gaillardise, que Plassans +demeura tout surpris, le soir de l'élection, d'avoir eu une volonté +si unanime. La ville crut qu'elle venait de faire un rêve héroïque, +qu'une main puissante avait dû frapper le sol pour en tirer ces +trente-trois mille électeurs, cette armée légèrement effrayante, dont +personne jusque là n'avait soupçonné la force. Les politiques du +cercle du Commerce se regardaient d'un air perplexe, en hommes que la +victoire confond. + +Le soir, la société de M. Rastoil se réunit à la société de M. Péqueur +des Saulaies, pour se réjouir discrètement dans un petit salon de la +sous-préfecture, donnant sur les jardins. On prit le thé. Le grand +triomphe de la journée achevait de fondre les deux groupes en un seul. +Tous les habitués étaient là. + +--Je n'ai fait de l'opposition systématique à aucun gouvernement, +finit par déclarer M. Rastoil en acceptant des petits fours que lui +passait M. Péqueur des Saulaies. La magistrature doit se désintéresser +des luttes politiques. Je confesse même volontiers que l'empire a déjà +accompli de grandes choses et qu'il est appelé à en réaliser de plus +grandes, s'il persiste dans la voie de la justice et de la liberté. + +Le sous-préfet s'inclina, comme si ces éloges se fussent adressés +personnellement à lui. La veille, M. Rastoil avait lu au _Moniteur_ +le décret nommant son fils Séverin substitut à Faverolles. On causait +beaucoup aussi d'un mariage, arrêté entre Lucien Delangre et l'aînée +des demoiselles Rastoil. + +--Oui, c'est une affaire faite, répondit tout bas M. de Condamin à +madame Paloque, qui venait de le questionner à ce sujet. Il a choisi +Angeline. Je crois qu'il aurait préféré Aurélie. Mais on lui aura fait +comprendre qu'on ne pouvait récemment marier la cadette avant l'aînée. + +--Angeline, vous êtes sûr? murmura méchamment madame Paloque; je +croyais qu'Angeline avait une ressemblance... + +Le conservateur des eaux et forêts mit un doigt sur ses lèvres, en +souriant. + +--Enfin, c'est au petit bonheur, n'est-ce pas? continua-t-elle. Les +liens seront plus forts entre les deux familles.... On est ami, +maintenant. Paloque attend la croix. Moi, je trouve tout bien. + +M. Delangre n'arriva que très-tard. On lui fit une véritable ovation. +Madame de Condamin venait d'apprendre au docteur Porquier que son fils +Guillaume était nommé commis principal à la poste. Elle distribuait de +bonnes nouvelles, disait que l'abbé Bourrette serait grand vicaire de +monseigneur, l'année suivante, donnait un évêché à l'abbé Surin, avant +quarante ans, annonçait la croix pour M. Maffre. + +--Ce pauvre Bourdeu! dit M. Rastoil avec un dernier regret. + +--Eh! il n'est pas à plaindre, s'écria-t-elle gaiement. Je me charge +de le consoler. La Chambre n'était pas son affaire. Il lui faut une +préfecture.... Dites-lui qu'on finira par lui trouver une préfecture. + +Les rires montèrent. L'humeur aimable de la belle Octavie, le soin +qu'elle mettait à contenter tout le monde, enchantaient la société. +Elle faisait réellement les honneurs de la sous-préfecture. Elle +régnait. Et ce fut elle qui, tout en plaisantant, donna à M. Delangre +les conseils les plus pratiques sur la place qu'il devait occuper au +Corps législatif. Elle le prit à part, lui offrit de l'introduire chez +des personnages considérables, ce qu'il accepta avec reconnaissance. +Vers onze heures, M. de Condamin parla d'illuminer le jardin. Mais +elle calma l'enthousiasme de ces messieurs, en disant que ce ne serait +pas convenable, qu'il ne fallait pas avoir l'air de se moquer de la +ville. + +--Et l'abbé Fenil? demanda-t-elle brusquement à l'abbé Faujas, en le +menant dans une embrasure de fenêtre. Je songe à lui, maintenant.... +Il n'a donc pas bougé? + +--L'abbé Fenil est un homme de sens, répondit le prêtre avec un mince +sourire. On lui a fait comprendre qu'il aurait tort de s'occuper de +politique désormais. + +L'abbé Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave. +Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le +fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de +mépris. Debout, appuyé contre la cheminée, il semblait rêver, les yeux +au loin. Il était le maître, il n'avait plus besoin de mentir à ses +instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire +trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu à peu, les +fauteuils s'étaient rapprochés, formant le cercle autour de lui. Les +hommes attendaient qu'il eût un mot de satisfaction, les femmes le +sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement, +rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant congé d'une parole +brève. + +Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par +le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle à manger, s'oubliant +sur une chaise, contre le mur, très-pâle, regardant de ses yeux vagues +la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une +polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invités accompagnaient, en +tapant les verres du manche des couteaux. + + + +XX + +L'abbé Faujas posa la main sur l'épaule de Marthe. + +--Que faites-vous là? demanda-t-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allée +vous coucher?...Je vous avais défendu de m'attendre. + +Elle s'éveilla comme en sursaut. Elle balbutia: + +--Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis +endormie.... Rose a dû faire du thé. + +Mais le prêtre, appelant la cuisinière, la gronda de ne pas avoir +forcé sa maîtresse à se coucher. Il lui parlait sur un ton de +commandement, ne souffrant pas de réplique. + +--Rose, donnez le thé à monsieur le curé, dit Marthe. + +--Eh! je n'ai pas besoin de thé! s'écria-t-il en se fâchant. +Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon +maître.... Rose, éclairez-moi. + +La cuisinière l'accompagna jusqu'au pied de l'escalier. + +--Monsieur le curé sait bien qu'il n'y a pas de ma faute, disait-elle. +Madame est bien drôle. Toute malade qu'elle est, elle ne peut pas +rester une heure dans sa chambre. Il faut qu'elle aille, qu'elle +vienne, qu'elle s'essouffle, qu'elle tourne pour le plaisir de +tourner, sans rien faire.... Allez, j'en souffre la première; elle est +toujours dans mes jambes, â me gêner.... Puis, lorsqu'elle tombe sur +une chaise, c'est pour longtemps. Elle reste là, à regarder +devant elle, d'un air effrayé, comme si elle voyait des choses +abominables.... Je lui ai dit plus de dix fois, ce soir, qu'elle +vous fâcherait en ne montant pas. Elle n'a pas seulement fait mine +d'entendre. + +Le prêtre prit la rampe, sans répondre. En haut, devant la chambre des +Trouche, il allongea le bras, comme pour heurter la porte du poing. +Mais les chants avaient cessé; il comprit, au bruit des chaises, que +les convives se retiraient; il se hâta de rentrer chez lui. Trouche, +en effet, descendit presque aussitôt avec deux camarades ramassés sous +les tables de quelque café borgne; il criait dans l'escalier qu'il +savait vivre et qu'il allait les reconduire. Olympe se pencha sur la +rampe. + +--Vous pouvez mettre les verrous, dit-elle à Rose. Il ne rentrera +encore que demain matin. + +Rose, à laquelle elle n'avait pu cacher l'inconduite de son mari, la +plaignait beaucoup. Elle poussa les verrous, grommelant: + +--Mariez-vous donc! Les hommes vous battent ou vont courir la +gueuse.... Ah bien! j'aime encore mieux être comme je suis. + +Quand elle revint, elle trouva de nouveau sa maîtresse assise, +retombée dans une sorte de stupeur douloureuse, les regards sur la +lampe. Elle la bouscula, la fit monter se mettre au lit. Marthe était +devenue très-peureuse. La nuit, disait-elle, elle voyait de grandes +clartés sur les murs de sa chambre, elle entendait des coups violents +à son chevet. Rose, maintenant, couchait à côté d'elle, dans un +cabinet, d'où elle accourait la rassurer, au moindre gémissement. +Cette nuit-là, elle se déshabillait encore, lorsqu'elle l'entendit +râler; elle la trouva au milieu des couvertures arrachées, les yeux +agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche, pour ne pas +crier. Elle dut lui parler ainsi qu'à un enfant, écartant les rideaux, +regardant sous les meubles, lui jurant qu'elle s'était trompée, que +personne n'était là. Ces peurs se terminaient par des crises de +catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tête sur les oreillers, +les paupières levées. + +--C'est monsieur qui la tourmente, murmura la cuisinière, en se +mettant enfin au lit. + +Le lendemain était un des jours de visite du docteur Porquier. Il +venait voir madame Mouret deux fois par semaine, régulièrement. Il lui +tapota dans les mains, lui répéta avec son optimisme aimable: + +--Allons, chère dame, ce ne sera rien.....Vous toussez toujours un +peu, n'est-ce pas? Un simple rhume négligé que nous guérirons avec des +sirops. + +Alors, elle se plaignit de douleurs intolérables dans le dos et dans +la poitrine, sans le quitter du regard, cherchant sur son visage, sur +toute sa personne, les choses qu'il ne disait pas. + +--J'ai peur de devenir folle! laissa-t-elle échapper dans un sanglot. + +Il la rassura en souriant. La vue du docteur lui causait toujours une +vive anxiété; elle avait une épouvante de cet homme si poli et si +doux. Souvent, elle défendait à Rose de le laisser entrer, disant +qu'elle n'était pas malade, qu'elle n'avait pas besoin de voir +constamment un médecin chez elle. Rose haussait les épaules, +introduisait le docteur quand même. D'ailleurs, il finissait par ne +plus lui parler de son mal, il semblait lui faire de simples visites +de politesse. + +Quand il sortit, il rencontra l'abbé Faujas, qui se rendait à +Saint-Saturnin. Le prêtre l'ayant questionné sur l'état de madame +Mouret: --La science est parfois impuissante, répondit-il gravement; +mais la Providence reste inépuisable en bontés.... La pauvre dame a +été bien ébranlée. Je ne la condamne pas absolument. La poitrine n'est +encore que faiblement attaquée, et le climat est bon, ici. + +Il entama alors une dissertation sur le traitement des maladies de +poitrine, dans l'arrondissement de Plassans. Il préparait une brochure +sur ce sujet, non pas pour la publier, car il avait l'adresse de +n'être point un savant, mais pour la lire à quelques amis intimes. + +--Et voilà les raisons, dit-il en terminant, qui me font croire que +la température égale, la flore aromatique, les eaux salubres de nos +coteaux, sont d'une excellence absolue pour la guérison des affections +de poitrine. + +Le prêtre l'avait écouté de son air dur et silencieux. + +--Vous avez tort, répliqua-t-il lentement. Madame Mouret est fort mal +à Plassans....Pourquoi ne l'envoyez-vous pas passer l'hiver à Nice? + +--À Nice! répéta le docteur inquiet. + +Il regarda le prêtre un instant; puis, de sa voix complaisante: + +--Elle serait, en effet, très-bien à Nice. Dans l'état de +surexcitation nerveuse où elle se trouve, un déplacement aurait de +bons résultats. Il faudra que je lui conseille ce voyage.... Vous avez +là une excellente idée, monsieur le curé. + +Il salua, il entra chez madame de Condamin, dont les moindres +migraines lui causaient des soucis extraordinaires. Le lendemain, au +dîner, Marthe parla du docteur en termes presque violents. Elle jurait +de ne plus le recevoir. + +--C'est lui qui me rend malade, dit-elle. N'est-il pas venu me +conseiller de voyager, cette après-midi? + +--Et je l'approuve fort, déclara l'abbé Faujas, qui pliait sa +serviette. Elle le regarda fixement, très-pâle, murmurant à voix plus +basse: + +--Alors, vous aussi, vous me renvoyez de Plassans? Mais je mourrais, +dans un pays inconnu, loin de mes habitudes, loin de ceux que j'aime! + +Le prêtre était debout, près de quitter la salle à manger. Il +s'approcha, il reprit avec un sourire: + +--Vos amis ne désirent que votre santé. Pourquoi vous révoltez-vous +ainsi? + +--Non, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous! s'écria-t-elle +en reculant. + +Il y eut une courte lutte. Le sang était monté aux joues de l'abbé; +il avait croisé les bras, comme pour résister à la tentation de la +battre. Elle, adossée au mur, s'était redressée, avec le désespoir de +sa faiblesse. Puis, vaincue, elle tendit les mains, elle balbutia: + +--Je vous en supplie, laissez-moi ici.... Je vous obéirai. + +Et, comme elle éclatait en sanglots, il s'en alla, en haussant les +épaules, de l'air d'un mari qui redoute les crises de larmes. Madame +Faujas qui achevait tranquillement de dîner, avait assisté à cette +scène, la bouche pleine. Elle laissa pleurer Marthe tout à son aise. + +--Vous n'êtes pas raisonnable, ma chère enfant, dit-elle enfin en +reprenant des confitures. Vous finirez par vous faire détester +d'Ovide. Vous ne savez pas le prendre.... Pourquoi refusez-vous de +voyager, si cela doit vous faire du bien? Nous garderions votre +maison. Vous retrouveriez tout à sa place, allez! + +Marthe sanglotait toujours, sans paraître entendre. + +--Ovide a tant de soucis, continua la vieille dame. Savez-vous qu'il +travaille souvent jusqu'à quatre heures du matin.... Quand vous +toussez la nuit, cela l'affecte beaucoup et lui ôte toutes ses idées. +Il ne peut plus travailler, il souffre plus que vous.... Faites-le +pour Ovide, ma chère enfant; allez-vous en, revenez-nous bien +portante. + +Mais, relevant sa face rouge de larmes, mettant dans un cri toute son +angoisse, Marthe cria: + +--Ah! tenez, le ciel ment! + +Les jours suivants, il ne fut plus question du voyage à Nice. Madame +Mouret s'affolait à la moindre allusion. Elle refusait de quitter +Plassans, avec une énergie si désespérée, que le prêtre lui-même +comprit le danger d'insister sur ce projet. Elle commençait à +l'embarrasser terriblement dans son triomphe. Comme le disait Trouche +en ricanant, c'était elle qu'on aurait dû envoyer aux Tulettes la +première. Depuis l'enlèvement de Mouret, elle s'enfermait dans les +pratiques religieuses les plus rigides, évitant de prononcer le nom de +son mari, demandant à la prière un engourdissement de tout son être. +Mais elle restait inquiète, revenant de Saint-Saturnin, avec un besoin +plus âpre d'oubli. + +--La propriétaire tourne joliment de l'oeil, racontait chaque soir +Olympe à son mari. Aujourd'hui je l'ai accompagnée à l'église; j'ai dû +la ramasser par terre.... Tu rirais, si je te répétais tout ce qu'elle +vomit contre Ovide; elle est furieuse, elle dit qu'il n'a pas de +coeur, qu'il l'a trompée en lui promettant un tas de consolations. Et +contre le bon Dieu, donc! Il faut l'entendre! Il n'y a qu'une dévote +pour si mal parler de la religion. On croirait que le bon Dieu lui a +fait tort d'une grosse somme d'argent.... Veux-tu que je te dise? je +crois que son mari vient lui tirer les pieds, la nuit. + +Trouche s'amusait beaucoup de toutes ces histoires. + +--Tant pis pour elle, répondait-t-il. Si ce farceur de Mouret est +là-bas, c'est qu'elle l'a bien voulu. A la place de Faujas, je sais +comment j'arrangerais les choses; je la rendrais contente et douce +comme un mouton. Mais il est bête, Faujas; il y laissera sa peau, tu +verras.... Écoute, ma fille, ton frère n'est pas assez gentil avec +nous pour qu'on le tire d'embarras. Moi, je rirais le jour où la +propriétaire lui fera faire le plongeon. Que diable, quand on est bâti +comme ça, on ne met pas une femme dans son feu! + +--Oui, Ovide nous méprise trop, murmurait Olympe. + +Alors Trouche baissait la voix. + +--Dis donc, si la propriétaire se jetait dans quelque puits avec ton +bête de frère, nous resterions les maîtres; la maison serait à nous. +Il y aurait une jolie pelote à faire.... Ce serait un vrai dénoûment, +celui-là. + +Les Trouche d'ailleurs, avaient envahi le rez-de-chaussée, depuis le +départ de Mouret. Olympe s'était plainte d'abord que les cheminées +fumaient, en haut; puis, elle avait fini par persuader à Marthe que le +salon, abandonné jusque-là, était la pièce la plus saine de la maison. +Rose ayant reçu l'ordre d'y faire un grand feu, les deux femmes +passèrent là les journées, dans des causeries sans fin, en face des +bûches énormes qui flambaient. Un des rêves d'Olympe était de vivre +ainsi, bien habillée, allongée sur un canapé, au milieu du luxe d'un +bel appartement. Elle décida Marthe à changer le papier du salon, +à acheter des meubles et un tapis. Alors, elle fut une dame. Elle +descendait en pantoufles et en peignoir, elle parlait en maîtresse de +maison. + +--Cette pauvre madame Mouret, disait-elle, a tant de tracas, qu'elle +m'a suppliée de l'aider. Je m'occupe un peu de ses affaires. Que +voulez-vous? c'est une bonne oeuvre. + +Elle avait, en effet, su gagner la confiance de Marthe, qui, par +lassitude, se déchargeait sur elle des menus soins de la maison. +C'était elle qui tenait les clefs de la cave et des armoires; en +outre, elle payait les fournisseurs. Longtemps elle se consulta pour +savoir si elle manoeuvrerait de façon à s'installer également dans +la salle à manger. Mais Trouche l'en dissuada: ils ne seraient plus +libres de manger ni de boire à leur gré; ils n'oseraient seulement +pas boire leur vin pur ni inviter un ami à venir prendre le café. +Seulement, Olympe promit à son mari de lui monter sa portion des +desserts. Elle s'emplissait les poches de sucre, elle apportait +jusqu'à des bouts de bougie. A cet effet, elle avait cousu de grandes +poches de toile, qu'elle attachait sous sa jupe et qu'elle mettait un +bon quart d'heure à vider chaque soir. + +--Vois-tu, c'est une poire pour la soif, murmurait-elle en entassant +les provisions pêle-mêle dans une malle, qu'elle poussait ensuite sous +son lit. Si nous venions à nous lâcher avec la propriétaire, nous +trouverions là de quoi aller un bout de temps.... Il faudra que je +monte des pots de confitures et du petit salé. + +--Tu es bien bonne de te cacher, répondait Trouche. A ta place, je me +ferais apporter tout ça par Rose, puisque tu es la maîtresse. + +Lui, s'était donné le jardin. Longtemps il avait jalousé Mouret en le +voyant tailler ses arbres, sabler ses allées, arroser ses laitues; il +caressait le rêve d'avoir à son tour un coin de terre, où il bêcherait +et planterait à son aise. Aussi, lorsque Mouret ne fut plus là, +envahit-il le jardin avec des projets de bouleversements, de +transformations complètes. Il commença par condamner les légumes. Il +se disait d'âme tendre et aimait les fleurs. Mais le travail de la +bêche le fatigua dès le second jour; un jardinier fut appelé, qui +défonça les carrés sous ses ordres, jeta au fumier les salades, +prépara le sol à recevoir au printemps des pivoines, des rosiers, des +lis, des graines de pieds-d'alouette et de volubilis, des boutures +d'oeillets et de géraniums. Puis, une idée lui poussa: il crut +comprendre que le deuil, l'air noir des plates-bandes, leur venait de +ces grands buis sombres qui les bordaient, et il médita longuement +d'arracher les buis. + +--Tu as bien raison, déclara Olympe consultée; ça ressemble à un +cimetière. Moi, j'aimerais pour bordure des branches de fonte imitant +des bois rustiques.... Je déciderai la propriétaire. Fais toujours +arracher les buis. + +Les buis furent arrachés. Huit jours plus tard, le jardinier posait +les bois rustiques. Trouche déplaça encore plusieurs arbres fruitiers +qui gênaient la vue, fit repeindre les tonnelles en vert clair, +orna le jet d'eau de rocailles. La cascade de M. Rastoil le tentait +furieusement; mais il se contenta de choisir la place où il en +établirait une semblable, «si les affaires marchaient bien». + +--Ce sont les voisins qui doivent ouvrir des yeux! disait-il le soir à +sa femme. Ils voient bien qu'un homme de goût est là maintenant.... Au +moins, cet été, quand nous nous mettrons à la fenêtre, ça sentira bon, +et nous aurons une jolie vue. + +Marthe laissait faire, approuvait tous les projets qu'on lui +soumettait; d'ailleurs, on finissait par ne plus même la consulter. +Les Trouche n'avaient à lutter que contre madame Faujas, qui +continuait à leur disputer la maison pied à pied. Lorsque Olympe +s'était emparée du salon, elle avait dû livrer une bataille en règle +à sa mère. Peu s'en était fallu que celle-ci ne l'emportât. Ce fut le +prêtre qui dérangea la victoire. + +--Ta gueuse de soeur dit pis que pendre de nous à la propriétaire, se +plaignait sans cesse madame Faujas. Je vois dans son jeu, elle veut +nous supplanter, avoir tout l'agrément pour elle.... Est-ce qu'elle +ne s'établit pas maintenant dans le salon, comme une dame, cette +vaurienne! + +Le prêtre n'écoutait pas, avait des gestes brusques d'impatience. Un +jour il se fâcha, il cria: + +--Je vous en prie, mère, laissez-moi tranquille. Ne me parlez plus +d'Olympe ni de Trouche.... Qu'ils se fassent pendre, s'ils veulent! + +--Ils prennent la maison, Ovide, ils ont des dents de rat. Quand +tu voudras ta part, ils auront tout rongé.... Il n'y a que toi qui +puisses les faire tenir tranquilles. Il regarda sa mère avec son +sourire mince. + +--Mère, vous m'aimez bien, murmura-t-il; je vous pardonne.... +Rassurez-vous, je veux autre chose que la maison; elle n'est pas à +moi, et je ne garde que ce que je gagne. Vous serez glorieuse, lorsque +vous verrez ma part.... Trouche m'a été utile. Il faut bien fermer un +peu les yeux. + +Madame Faujas dut alors battre en retraite. Elle le fit de +très-mauvaise grâce, en grondant sous les rires de triomphe dont +Olympe la poursuivait. Le désintéressement absolu de son fils la +désespérait dans ses rudes appétits, dans ses économies prudentes +de paysanne. Elle aurait voulu mettre la maison en sûreté, vide et +propre, pour qu'Ovide la trouvât, le jour où il en aurait besoin. +Aussi les Trouche, avec leurs dents longues, lui causaient-ils un +désespoir d'avare dépouillé par des étrangers; il lui semblait qu'ils +dévoraient son bien, qu'ils lui mangeaient la chair, qu'ils les +mettaient sur la paille, elle et son enfant préféré. Quand l'abbé +lui eut défendu de s'opposer au lent envahissement des Trouche, elle +résolut tout au moins de sauver du pillage ce qu'elle pourrait. Alors, +elle se prit à voler dans les armoires, comme Olympe; elle s'attacha +aussi de grandes poches sous les jupes; elle eut un coffre qu'elle +emplit de tout ce qu'elle ramassa, provisions, linge, petits objets. + +--Que cachez-vous donc là, mère? lui demanda un soir l'abbé en entrant +dans sa chambre, attiré par le bruit qu'elle faisait en remuant le +coffre. + +Elle balbutia. Mais lui, comprenant, s'abandonna à une colère +épouvantable. + +--Quelle honte! cria-t-il. Vous voilà voleuse, maintenant! Et +qu'arriverait-il, si l'on vous surprenait? Je serais la fable de la +ville. + +--C'est pour toi, Ovide, murmurait-elle. --Voleuse, ma mère est +voleuse! Vous croyez peut-être que je vole aussi, moi, que je suis +venu ici pour voler, que ma seule ambition est d'allonger les mains et +de voler! Mon Dieu! quelle idée avez-vous donc de moi?... Il faudra +nous séparer, mère, si nous ne nous entendons pas davantage. + +Cette parole terrassa la vieille femme. Elle était restée agenouillée +devant le coffre; elle se trouva assise sur le carreau, toute pâle, +étranglant, les mains tendues. Puis, quand elle put parler: + +--C'est pour toi, mon enfant, pour toi seul, je te jure.... Je te l'ai +dit, ils prennent tout; elle emporte tout dans ses poches. Toi, tu +n'auras rien, pas un morceau de sucre.... Non, non, je ne prendrai +plus rien, puisque cela te contrarie; mais tu me garderas avec toi, +n'est-ce pas? tu me garderas avec toi.... + +L'abbé Faujas ne voulut rien lui promettre, tant qu'elle n'aurait pas +remis en place tout ce qu'elle avait enlevé. Il présida lui-même, +pendant près d'une semaine, au déménagement secret du coffre; il lui +regardait emplir ses poches et attendait qu'elle remontât pour faire +un nouveau voyage. Par prudence, il ne lui laissait faire que deux +voyages, le soir. La vieille femme avait le coeur crevé, à chaque +objet qu'elle rendait; elle n'osait pleurer, mais des larmes de regret +lui gonflaient les paupières; ses mains étaient plus tremblantes +que lorsqu'elle avait vidé les armoires. Ce qui l'acheva, ce fut de +constater, dès le second jour, que sa fille Olympe, à chaque chose +qu'elle replaçait, venait derrière elle, et s'en emparait. Le linge, +les provisions, les bouts de bougie, ne faisaient que changer de +poche. + +--Je ne descends plus rien, dit-elle à son fils en se révoltant sous +ce coup imprévu. C'est inutile, ta soeur ramasse tout derrière mon +dos. Ah! la coquine! Autant valait-il lui donner le coffre. Elle doit +avoir un joli magot, là-haut .... Je t'en supplie, Ovide, laisse-moi +garder ce qui reste. Ça ne fait pas de tort à la propriétaire, +puisque, de toutes les façons, c'est perdu pour elle. + +--Ma soeur est ce qu'elle est, répondit tranquillement le prêtre; mais +je veux que ma mère soit une honnête femme. Vous m'aiderez davantage +en ne commettant pas de pareilles actions. + +Elle dut tout rendre, et elle vécut dès lors dans une haine farouche +des Trouche, de Marthe, de la maison entière. Elle disait que le jour +viendrait où il lui faudrait défendre Ovide contre tout ce monde. + +Les Trouche alors régnèrent en maîtres. Ils achevèrent la conquête +de la maison, ils pénétrèrent dans les coins les plus étroits. +L'appartement de l'abbé fut seul respecté. Ils ne tremblaient que +devant lui. Ce qui ne les empêchait pas d'inviter des amis, de faire +des «gueuletons» qui duraient jusqu'à deux heures du matin. Guillaume +Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgré ses +trente-sept ans, minaudait, et plus d'un collégien échappé la serra +de fort près, ce qui lui donnait des rires de femme chatouillée et +heureuse. La maison devint pour elle un paradis. Trouche ricanait, +la plaisantait, lorsqu'il était seul avec elle; il prétendait avoir +trouvé un cartable d'écolier sous ses jupons. + +--Tiens! disait-elle sans se fâcher, est-ce que tu ne t'amuses pas, +toi?... Tu sais bien que nous sommes libres. + +La vérité était que Trouche avait failli compromettre cette vie de +cocagne par une escapade trop forte. Une religieuse l'avait surpris +en compagnie de la fille d'un tanneur, de cette grande gamine blonde +qu'il couvait des yeux depuis longtemps. La petite raconta qu'elle +n'était pas la seule, que d'autres aussi avaient reçu des bonbons. +La religieuse, connaissant la parenté de Trouche avec le curé de +Saint-Saturnin, eut la prudence de ne pas ébruiter l'aventure, avant +d'avoir vu ce dernier. Il la remercia, lui fit entendre que la +religion serait la première à souffrir d'un pareil scandale. L'affaire +fut étouffée, les dames patronnesses de l'oeuvre ne soupçonnèrent +rien. Mais l'abbé Faujas eut avec son beau-frère une explication +terrible, qu'il provoqua devant Olympe, pour que la femme possédât une +arme contre le mari et pût le tenir en respect. Aussi depuis cette +histoire, chaque fois que Trouche la contrariait, Olympe lui +disait-elle sèchement: + +--Va donc donner des bonbons aux petites filles! Ils eurent longtemps +une autre épouvante. Malgré la vie grasse qu'ils menaient, bien que +fournis de tout par les armoires de la propriétaire, ils étaient +criblés de dettes dans le quartier. Trouche mangeait ses appointements +au café; Olympe employait à des fantaisies l'argent qu'elle tirait +des poches de Marthe, en lui racontant des histoires extraordinaires. +Quant aux choses nécessaires à la vie, elles étaient prises +religieusement à crédit par le ménage. Une note qui les inquiéta +beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Bane,--elle +montait à plus de cent francs, --d'autant plus que ce pâtissier était +un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l'abbé Faujas. +Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène +épouvantable; mais le jour où la note lui fut présentée, l'abbé Faujas +paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le +prêtre semblait au-dessus de ces misères; il continuait à vivre, noir +et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s'apercevoir des +dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu +faisait craquer les plafonds. Tout s'abîmait autour de lui, pendant +qu'il allait droit à son rêve d'ambition. Il campait toujours en +soldat dans sa grande chambre nue, ne s'accordant aucun bien-être, se +fâchant quand on voulait le gâter. Depuis qu'il était le maître de +Plassans, il redevenait sale: son chapeau était rouge, ses bas se +crottaient; sa soutane, reprisée chaque matin par sa mère, ressemblait +à la loque lamentable, usée, blanchie, qu'il portait dans les premiers +temps. + +--Bah! elle est encore très-bonne, répondait-il, lorsqu'on hasardait +autour de lui quelques timides observations. + +Et il l'étalait, la promenait dans les rues, la tête haute, sans +s'inquiéter des étranges regards qu'on lui jetait. Il n'y avait pas de +bravade dans son cas; c'était une pente naturelle. Maintenant qu'il +croyait ne plus avoir besoin de plaire, il retournait à son dédain de +toute grâce. Son triomphe était de s'asseoir tel qu'il était, avec son +grand corps mal taillé, sa rudesse, ses vêtements crevés, au milieu de +Plassans conquis. + +Madame de Condamin blessée de cette odeur âcre de combattant qui +montait de sa soutane, voulut un jour le gronder maternellement. + +--Savez-vous que ces dames commencent à vous détester? lui dit-elle +en riant. Elles vous accusent de ne plus faire le moindre frais de +toilette.... Auparavant, lorsque vous tiriez votre mouchoir, il +semblait qu'un enfant de choeur balançât un encensoir derrière vous. + +Il parut très-etonné. Il n'avait pas changé, croyait-il. Mais elle se +rapprocha, et d'une voix amicale: + +--Voyons, mon cher curé, vous me permettrez de vous parler à coeur +ouvert.... Eh bien! vous avez tort de vous négliger. C'est à peine si +votre barbe est faite, vous ne vous peignez plus, vos cheveux sont +ébourriffés comme si vous veniez de vous battre à coups de poing. Je +vous assure, cela produit un très-mauvais effet.... Madame Rastoil +et madame Delangre me disaient hier qu'elles ne vous reconnaissaient +plus. Vous compromettez vos succès. + +Il se mit à rire, d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et +puissante. --Maintenant c'est fait, se contenta-t-il de répondre; il +faudra bien qu'elles me prennent mal peigné. + +Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se +dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. +Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle; ses grosses +mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut +positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné +grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte, +le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore +son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le +quitter; elles venaient a lui avec des frissons dont elles goûtaient +la fièvre. + +--Ma chère, avouait madame de Condamin à Marthe, j'avais tort en +voulant qu'il se parfumât; je m'habitue, je trouve même qu'il est +beaucoup mieux.... Voilà un homme! + +L'abbé Faujas régnait surtout à l'évêché. Depuis les élections, +il avait fait à monseigneur Rousselot une vie de prélat fainéant. +L'évêque vivait avec ses chers bouquins, dans son cabinet, où l'abbé, +qui dirigeait le diocèse de la pièce voisine, le tenait réellement +sous clef, le laissant voir seulement aux personnes dont il ne se +défiait pas. Le clergé tremblait sous ce maître absolu; les +vieux prêtres en cheveux blancs se courbaient avec leur humilité +ecclésiastique, leur abandon de toute volonté. Souvent, monseigneur +Rousselot enfermé avec l'abbé Surin, pleurait de grosses larmes +silencieuses; il regrettait la main sèche de l'abbé Fenil, qui avait +des heures de caresse, tandis que, maintenant, il se sentait comme +écrasé sous une pression implacable et continue. Puis, il souriait, il +se résignait, murmurant avec son égoïsme aimable: + +--Allons, mon enfant, mettons-nous au travail.... Je ne devrais pas me +plaindre, j'ai la vie que j'ai toujours rêvée: une solitude absolue et +des livres. Il soupirait, il ajoutait à voix basse: + +--Je serais heureux, si je ne craignais de vous perdre, mon cher +Surin.... Il finira par ne plus vous tolérer ici. Hier, il m'a paru +vous regarder avec des yeux soupçonneux. Je vous en conjure, dites +toujours comme lui, mettez-vous de son côté, ne m'épargnez pas. Hélas! +je n'ai plus que vous. + +Deux mois après les élections, l'abbé Vial, un des grands vicaires de +monseigneur, alla s'installer à Rome. Naturellement l'abbé Faujas se +donna la place, bien qu'elle fût promise depuis longtemps à +l'abbé Bourrette. Il ne nomma pas même ce dernier à la cure de +Saint-Saturnin, qu'il quittait; il mit là un jeune prêtre ambitieux, +dont il avait fait sa créature. + +--Monseigneur n'a pas voulu entendre parler de vous, dit-il sèchement +à l'abbé Bourrette, lorsqu'il le rencontra. + +Et comme le vieux prêtre balbutiait qu'il verrait monseigneur, qu'il +lui demanderait une explication, il ajouti plus doucement: + +--Monseigneur est trop souffrant pour vous recevoir. Reposez-vous sur +moi, je plaiderai votre cause. + +Dès son entrée à la Chambre, M. Delangre avait voté avec la majorité. +Plassans était conquis ouvertement à l'empire. Il semblait même que +l'abbé mît quelque vengeance à brutaliser ces bourgeois prudents, +condamnant de nouveau les petites portes de l'impasse des +Chevillottes, forçant M. Rastoil et ses amis à entrer chez le +sous-préfet par la place, par la porte officielle. Quand il se +montrait aux réunions intimes, ces messieurs restaient très-humbles +devant lui. Et telle était la fascination, la terreur sourde de son +grand corps débraillé, que, même lorsqu'il n'était pas là, personne +n'osait risquer le moindre mot équivoque sur son compte. + +--C'est un homme du plus grand mérite, déclarait M. Péqueur +des Saulaies, qui comptait sur une préfecture. --Un homme bien +remarquable, répétait le docteur Porquier. + +Tous hochaient la tête. M. de Condamin, que ce concert d'éloges +finissait par agacer, se donnait parfois la joie de les mettre dans +l'embarras. + +--Il n'a pas un bon caractère, en tout cas, murmurait-il. Cette phrase +glaçait la société. Chacun de ces messieurs soupçonnait son voisin +d'être vendu au terrible abbé. + +--Le grand vicaire a le coeur excellent, hasardait M. Rastoil +prudemment; seulement, comme tous les grands esprits, il est peut-être +d'un abord un peu sévère. + +--C'est absolument comme moi, je suis très-facile à vivre et j'ai +toujours passé pour un homme dur, s'écriait M. de Bourdeu, réconcilié +avec la société depuis qu'il avait eu un long entretien particulier +avec l'abbé Faujas. + +Et, voulant remettre tout le monde à son aise, le président reprenait: + +--Savez-vous qu'il est question d'un évêché pour le grand vicaire? + +Alors, c'était un épanouissement. M. Maffre comptait bien que ce +serait à Plassans même que l'abbé Faujas deviendrait évêque, après le +départ de monseigneur Rousselot, dont la santé était chancelante. + +---Chacun y gagnerait, disait naïvement l'abbé Bourrette. La maladie a +aigri monseigneur, et je sais que notre excellent Faujas fait les plus +grands efforts pour détruire dans son esprit certaines préventions +injustes. + +--Il vous aime beaucoup, assurait le juge Paloque, qui venait d'être +décoré; ma femme l'a entendu se plaindre de l'oubli dans lequel on +vous laisse. + +Lorsque l'abbé Surin était là, il faisait chorus; mais, bien qu'il eût +la mître dans la poche, selon l'expression des prêtres du diocèse, le +succès de l'abbé Faujas l'inquiétait. Il le regardait de son air joli, +blessé de sa rudesse, se souvenant de la prédiction de monseigneur, +cherchant la fente qui ferait tomber en poudre le colosse. + +Cependant, ces messieurs étaient satisfaits, sauf M. de Bourdeu et +M. Péqueur des Saulaies, qui attendaient encore les bonnes grâces du +gouvernement. Aussi ces deux-là étaient-ils les plus chauds partisans +de l'abbé Faujas. Les autres, à la vérité, se seraient révoltés +volontiers, s'ils avaient osé; ils étaient las de la reconnaissance +continue exigée par le maître, ils souhaitaient ardemment qu'une main +courageuse les délivrât. Aussi échangèrent-ils d'étranges regards, +aussitôt détournés, le jour où madame Paloque demanda, en affectant +une grande indifférence: + +--Et l'abbé Fenil, que devient-il donc? Il y a un siècle que je n'ai +entendu parler de lui. + +Un profond silence s'était fait. M. de Condamin était seul capable de +se hasarder sur un terrain aussi brûlant; on le regarda. + +--Mais, répondit-il tranquillement, je le crois claquemuré dans sa +propriété des Tulettes. + +Et madame de Condamin ajouta avec un rire d'ironie: + +--On peut dormir en paix: c'est un homme fini, qui ne se mêlera plus +des affaires de Plassans. + +Marthe seule restait un obstacle. L'abbé Faujas la sentait lui +échapper chaque jour davantage; il roidissait sa volonté, appelait ses +forces de prêtre et d'homme pour la plier, sans parvenir à modérer en +elle l'ardeur qu'il lui avait soufflée. Elle allait au but logique de +toute passion, exigeait d'entrer plus avant à chaque heure dans la +paix, dans l'extase, dans le néant parfait du bonheur divin. Et +c'était en elle une angoisse mortelle d'être comme murée au fond de sa +chair, de ne pouvoir se hausser à ce seuil de lumière, qu'elle croyait +apercevoir, toujours plus loin; toujours plus haut. Maintenant, elle +grelottait, à Saint-Saturnin, dans cette ombre froide où elle avait +goûté des approches si pleines d'ardentes délices; les ronflements +des orgues passaient sur sa nuque inclinée, sans soulever ses poils +follets d'un frisson de volupté; les fumées blanches de l'encens ne +l'assoupissaient plus au milieu d'un rêve mystique; les chapelles +flambantes, les saints ciboires rayonnant comme des astres, les +chasubles d'or et d'argent, pâlissaient, se noyaient, sous ses regards +obscurcis de larmes. Alors, ainsi qu'une damnée, brûlée des feux du +paradis, elle levait les bras désespérément, elle réclamait l'amant +qui se refusait à elle, balbutiant, criant: + +--Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi vous-êtes vous retiré de moi? + +Honteuse, comme blessée de la froideur muette des voûtes, Marthe +quittait l'église avec la colère d'une femme dédaignée. Elle rêvait +des supplices pour offrir son sang; elle se débattait furieusement +dans cette impuissance à aller plus loin que la prière, à ne pas se +jeter d'un bond entre les bras de Dieu. Puis, rentrée chez elle, elle +n'avait d'espoir qu'en l'abbé Faujas. Lui seul pouvait la donner +à Dieu; il lui avait ouvert les joies de l'initiation, il devait +maintenant déchirer le voile entier. Et elle imaginait une suite de +pratiques aboutissant à la satisfaction complète de son être. Mais +le prêtre s'emportait, s'oubliait jusqu'à la traiter grossièrement, +refusait de l'entendre, tint qu'elle ne serait point à genoux, +humiliée, inerte, ainsi qu'un cadavre. Elle l'écoutait, debout, +soulevée par une révolte de tout son corps, tournant contre lui la +rancune de ses désirs trompés, l'accusant de la lâche trahison dont +elle agonisait. + +Souvent, la vieille madame Rougon crut devoir intervenir entre l'abbé +et sa fille, comme elle le faisait autrefois entre celle-ci et Mouret. +Marthe lui ayant conté ses chagrins, elle parla au prête en belle-mère +voulant le bonheur de ses enfants, passant le temps à mettre la paix +dans leur ménage. --Voyons, lui dit-elle en souriant, vous ne pouvez +donc vivre tranquilles! Marthe se plaint toujours, et vous sembla +continuellement la bouder.... Je sais bien que les femmes +sont exigeantes, mais avouez aussi que vous manquez un peu de +complaisance.... Je suis vraiment peinée de ce qui se passe; il serait +si facile de vous entendre! Je vous en prie, mon cher abbé, soyez plus +doux. + +Elle le grondait aussi amicalement de sa mauvaise tenue. Elle sentait, +de son flair de femme adroite, qu'il abusait de la victoire. Puis +elle excusait sa fille; la chère enfant avait beaucoup souffert, sa +sensibilité nerveuse demandait de grands ménagements; d'ailleurs, elle +possédait un excellent caractère, un naturel aimant, dont un homme +habile devait disposer à sa guise. Mais, un jour qu'elle lui +enseignait ainsi la façon de faire de Marthe tout ce qu'il voudrait, +l'abbé Faujas se lassa de ces éternels conseils. + +--Eh! non, cria-t-il brutalement, votre fille est folle, elle +m'assomme, je ne veux plus m'occuper d'elle.... Je payerais cher le +garçon qui m'en débarrasserait. + +Madame Rougon le regarda fixement, les lèvres pincées. + +--Écoutez, mon cher, lui répondit-elle au bout d'un silence, vous +manquez de tact; cela vous perdra. Faites la culbute, si ça vous +amuse. Moi, en somme, je m'en lave les mains. Je vous ai aidé, non pas +pour vos beaux yeux, mais pour être agréable à nos amis de Paris. On +m'écrivait de vous piloter, je vous pilotais.... Seulement, retenez +bien ceci: je ne souffrirai pas que vous veniez faire le maître chez +moi. Que le petit Péqueur, que le bonhomme Rastoil tremblent à la vue +de votre soutane, cela est bon. Nous autres, nous n'avons pas peur, +nous entendons rester les maîtres. Mon mari a conquis Plassans avant +vous, et nous garderons Plassans, je vous en préviens. + +A partir de ce jour, il y eut un grand froid entre les Rougon et +l'abbé Faujas. Lorsque Marthe vint se plaindre de nouveau, sa mère lui +dit nettement: + +--Ton abbé se moque de toi. Tu n'auras jamais la moindre satisfaction +avec cet homme.... A ta place, je ne me gênerais pas pour lui jeter +à la figure ses quatre vérités. D'abord, il est sale comme un peigne +depuis quelque temps; je ne comprends pas comment tu peux manger à +côté de lui. + +La vérité était que madame Rougon avait soufflé à son mari un plan +fort ingénieux. Il s'agissait d'évincer l'abbé pour bénéficier de +son succès. Maintenant que la ville votait correctement, Rougon, qui +n'avait point voulu risquer une campagne ouverte, devait suffire à +la maintenir dans le bon chemin. Le salon vert n'en serait que plus +puissant. Félicité, dès lors, attendit avec cette ruse patiente à +laquelle elle devait sa fortune. + +Le jour où sa mère lui jura que l'abbé «se moquait d'elle», Marthe +se rendit à Saint-Saturnin, le coeur saignant, résolue à un appel +suprême. Elle demeura là deux heures, dans l'église déserte, +épuisant les prières, attendant l'extase, se torturant à chercher +le soulagement. Des humilités l'aplatissaient sur les dalles, des +révoltes la redressaient les dents serrées, tandis que tout son être, +tendu follement, se brisait à ne saisir, à ne baiser que le vide de +sa passion. Quand elle se leva, quand elle sortit, le ciel lui parut +noir; elle ne sentait pas le pavé sons ses pieds, et les rues étroites +lui laissaient l'impression d'une immense solitude. Elle jeta son +chapeau et son châle sur la table de la salle à manger, elle monta +droit à la chambre de l'abbé Faujas. + +L'abbé, assis devant sa petite table, songeait, la plume tombée des +doigts. Il lui ouvrit, préoccupé; mais, lorsqu'il l'aperçut toute pâle +devant lui, avec une résolution ardente dans les yeux, il eut un geste +de colère. + +--Que voulez-vous? demanda-t-il, pourquoi êtes-vous montée?... +Redescendez et attendez-moi, si vous avez quelque chose à me dire. + +Elle le poussa, elle entra sans prononcer une parole. + +Lui, hésita un instant, luttant contre la brutalité qui lui faisait +déjà lever la main. Il restait debout, en face d'elle, sans refermer +la porte grande ouverte. + +--Que voulez vous? répéta-t-il; je suis occupé. + +Alors, elle alla fermer la porte. Puis, seule avec lui, elle +s'approcha. Elle dit enfin: + +--J'ai à vous parler. + +Elle s'était assise, regardant la chambre, le lit étroit, la commode +pauvre, le grand Christ de bois noir, dont la brusque apparition sur +la nudité du mur lui donna un court frisson. Une paix glaciale tombait +du plafond. Le foyer de la cheminée était vide, sans une pincée de +cendre. + +--Vous allez prendre froid, dit le prêtre d'une voix calmée. Je vous +en prie, descendons. + +--Non, j'ai à vous parler, dit-elle de nouveau. + +Et, les mains jointes, en pénitente qui se confesse: + +--Je vous dois beaucoup.... Avant votre venue, j'étais sans âme. C'est +vous qui avez voulu mon salut. C'est par vous que j'ai connu les +seules joies de mon existence. Vous êtes mon sauveur et mon père. +Depuis cinq ans, je ne vis que par vous et pour vous. + +Sa voix se brisait, elle glissait sur les genoux. Il l'arrêta d'un +geste. + +--Eh bien! cria-t-elle, aujourd'hui je souffre, j'ai besoin de votre +aide.... Écoutez-moi, mon père. Ne vous retirez pas de moi. Vous ne +pouvez m'abandonner ainsi.... Je vous dis que Dieu ne m'entend plus. +Je ne le sens plus.... Ayez pitié, je vous en prie. Conseillez-moi, +menez-moi à ces grâces divines dont vous m'avez fait connaître les +premiers bonheurs; apprenez-moi ce que je dois faire pour guérir, pour +aller toujours plus avant dans l'amour de Dieu. --Il faut prier, dit +gravement le prêtre. + +--J'ai prié, j'ai prié pendant des heures, la tête dans les mains, +cherchant à m'anéantir au fond de chaque mot d'adoration, et je n'ai +pas été soulagée, et je n'ai pas senti Dieu. + +--Il faut prier, prier encore, prier toujours, prier jusqu'à ce que +Dieu soit touché et qu'il descende en vous. + +Elle le regardait avec angoisse. + +--Alors, demanda-t-elle, il n'y a que la prière? Vous ne pouvez rien +pour moi? + +--Non, rien, déclara-t-il rudement. + +Elle leva ses mains tremblantes, dans un élan désespéré, la gorge +gonflée de colère. Mais elle se contint. Elle balbutia: + +--Votre ciel est fermé. Vous m'avez menée jusque-là pour me heurter +contre ce mur..... J'étais bien tranquille, vous vous souvenez, quand +vous êtes venu. Je vivais dans mon coin, sans un désir, sans une +curiosité. Et c'est vous qui m'avez reveillée avec des paroles qui +me retournaient le coeur. C'est vous qui m'avez fait entrer dans une +autre jeunesse .... Ah! vous ne savez pas quelles jouissances vous me +donniez, dans les commencements! C'était une chaleur en moi, douce, +qui allait jusqu'au bout de mon être. J'entendais mon coeur. J'avais +une espérance immense. A quarante ans, cela me semblait ridicule +parfois, et je souriais; puis, je me pardonnais, tant je me trouvais +heureuse.... Mais, maintenant, je veux le reste du bonheur promis. Ça +ne peut pas être tout. Il y a autre chose, n'est-ce pas? Comprenez +donc que je suis lasse de ce désir toujours en éveil, que ce désir m'a +brûlée, que ce désir me met en agonie. Il faut que je me dépêche, à +présent que je n'ai plus de santé; je ne veux pas être dupe.... Il y a +autre chose, dites-moi qu'il y a autre chose. + +L'abbé Faujas restait impassible, laissant passer ce flot de paroles +ardentes. --Il n'y a rien, il n'y a rien! continua-t-elle avec +emportement; alors vous m'avez trompée.... Vous m'avez promis le ciel, +en bas, sur la terrasse, par ces soirées pleines d'étoiles. Moi, j'ai +accepté. Je me suis vendue, je me suis livrée. J'étais folle, dans ces +premières tendresses de la prière.... Aujourd'hui, le marché ne tient +plus; j'entends rentrer dans mon coin, retrouver ma vie calme. +Je mettrai tout le monde à la porte, j'arrangerai la maison, je +raccommoderai le linge à ma place accoutumée, sur la terrasse.... Oui, +j'aimais à raccommoder le linge. La couture ne me fatiguait pas.... +Et je veux que Désirée soit à côté de moi, sur son petit banc; elle +riait, elle faisait des poupées, la chère innocente.... + +Elle éclata en sanglots. + +--Je veux mes enfants!....C'étaient eux qui me protégeaient. +Lorsqu'ils n'ont plus été là, j'ai perdu la tête, j'ai commencé à mal +vivre.... Pourquoi me les avez-vous pris?... Ils s'en sont allés un à +un, et la maison m'est devenue comme étrangère. Je n'y avais plus le +coeur. J'étais contente, lorsque je la quittais pour une après-midi; +puis, le soir, quand je rentrais, il me semblait descendre chez des +inconnus. Jusqu'aux meubles qui me paraissaient hostiles et glacés. Je +haïssais la maison.... Mais j'irai les reprendre, les pauvres petits. +Ils changeront tout ici, dès leur arrivée.... Ah! si je pouvais me +rendormir de mon bon sommeil! + +Elle s'exaltait de plus en plus. Le prêtre tenta de la calmer par un +moyen qui lui avait souvent réussi. + +--Voyons, soyez raisonnable, chère dame, dit-il en cherchant à +s'emparer de ses mains pour les tenir serrées entre les siennes. + +--Ne me touchez pas! cria-t-elle en reculant. Je ne veux pas.... Quand +vous me tenez, je suis faible comme un enfant. La chaleur de vos mains +m'emplit de lâcheté.... Ce serait à recommencer demain; car je ne puis +plus vivre, voyez-vous, et vous ne m'apaisez que pour une heure. + +Elle était devenue sombre. Elle murmura: + +--Non, je suis damnée à présent. Jamais je n'aimerai plus la maison. +Et si les enfants venaient, ils demanderaient leur père.... Ah! tenez, +c'est cela qui m'étouffe.... Je ne serai pardonnée que lorsque j'aurai +dit mon crime à un prêtre. + +Et tombant à genoux: + +--Je suis coupable. C'est pourquoi la face de Dieu se détourne de moi. + +Mais l'abbé Faujas voulut la relever. + +--Taisez-vous, dit-il avec éclat. Je ne puis recevoir ici votre aveu. +Venez demain à Saint-Saturnin. + +--Mon père, reprit-elle en se faisant suppliante, ayez pitié! Demain, +je n'aurai plus la force. + +--Je vous défends de parler, cria-t-il plus violemment; je ne veux +rien savoir, je détournerai la tête, je fermerai les oreilles. + +Il reculait, les bras tendus, comme pour arrêter l'aveu sur les lèvres +de Marthe. Tous deux se regardèrent un instant en silence, avec la +sourde colère de leur complicité. + +--Ce n'est pas un prêtre qui vous entendrait, ajouta-t-il d'une voix +plus étouffée. Il n'y a ici qu'un homme pour vous juger et vous +condamner. + +--Un homme! répéta-t-elle affolée. Eh bien! cela vaut mieux. Je +préfère un homme. + +Elle se releva, continua dans sa fièvre: + +--Je ne me confesse pas, je vous dis ma faute. Après les enfants, j'ai +laissé partir le père. Jamais il ne m'a battue, le malheureux! C'était +moi qui étais folle. Je sentais des brûlures par tout le corps, et je +m'égratignais, j'avais besoin du froid des carreaux pour me calmer. +Puis, c'était une telle honte après la crise, de me voir ainsi toute +nue devant le monde, que je n'osais parler. Si vous saviez quels +effroyables cauchemars me jetaient par terre! Tout l'enfer me tournait +dans la tête. Lui, le pauvre homme, me faisait pitié, à claquer des +dents. Il avait peur de moi. Quand vous n'étiez plus là, il n'osait +approcher, il passait la nuit sur une chaise. + +L'abbé Faujas essaya de l'interrompre. + +--Vous vous tuez, dit-il. Ne remuez pas ces souvenirs. Dieu vous +tiendra compte de vos souffrances. + +--C'est moi qui l'ai envoyé aux Tulettes, reprit-elle, en lui imposant +silence d'un geste énergique. Vous tous, vous me disiez qu'il était +fou.... Ah! quelle vie intolérable! Toujours, j'ai eu l'épouvante de +la folie. Quand j'étais jeune, il me semblait qu'on m'enlevait le +crâne et que ma tête se vidait. J'avais comme un bloc de glace dans le +front. Eh bien! cette sensation de froid mortel, je l'ai retrouvée, +j'ai eu peur de devenir folle, toujours, toujours... Lui, on l'a +emmené. J'ai laissé faire. Je ne savais plus. Mais, depuis ce temps, +je ne peux fermer les yeux, sans le voir, là. C'est ce qui me rend +singulière, ce qui me cloue pendant des heures à la même place, les +yeux ouverts.... Et je connais la maison, je l'ai dans les yeux. +L'oncle Macquart me l'a montrée. Elle toute grise comme une prison, +avec des fenêtres noires. + +Elle étouffait. Elle porta à ses lèvres un mouchoir, qu'elle retira +tâché de quelques gouttes de sang. Le prêtre, les bras croisés +fortement, attendait la fin de la crise. + +--Vous savez tout, n'est-ce pas? acheva-t-elle en balbutiant. Je +suis une misérable, j'ai péché pour vous.... Mais donnez-moi la vie, +donnez-moi la joie, et j'entre sans remords dans ce bonheur surhumain +que vous m'avez promis. + +--Vous mentez, dit lentement le prêtre, je ne sais rien, j'ignorais +que vous eussiez commis ce crime. + +Elle recula à son tour, les mains jointes, bégayant, fixant sur lui +des regards terrifiés. Puis, emportée, perdant conscience, se faisant +familière: + +--Écoutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez, +n'est-ce pas? Je vous ai aimé, Ovide, le jour où vous êtes entré +ici.... Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait. +Mais je sentais bien que vous deviniez mon coeur. J'étais satisfaite, +j'espérais que nous pourrions être heureux un jour, dans une union +toute divine.... Alors, c'est pour vous que j'ai vidé la maison. Je +me suis trainée sur les genoux, j'ai été votre servante.... Vous ne +pouvez pourtant pas être cruel jusqu'au bout. Vous avez consenti à +tout, vous m'avez permis d'être à vous seul, d'écarter les obstacles +qui nous séparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que +me voilà malade, abandonnée, le coeur meurtri, la tête vide, il est +impossible que vous me repoussiez.... Nous n'avons rien dit tout haut, +c'est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence répondait. C'est +à l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prêtre. Vous m'avez dit +qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra.... Je vous aime, +Ovide, je vous aime, et j'en meurs. + +Elle sanglotait. L'abbé Faujas avait redressé sa haute taille, il +s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mépris de la femme. + +--Ah! misérable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez +raisonnable, que jamais vous n'en viendriez à cette honte de dire tout +haut ces ordures.... Oui, c'est l'éternelle lutte du mal contre les +volontés fortes. Vous êtes la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute +finale. Le prêtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et l'on devrait +vous chasser des églises, comme impures et maudites. + +--Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime, +secourez-moi. + +--Je vous ai déjà trop approchée, continua-t-il. Si j'échoue, ce +sera vous, femme, qui m'aurez ôté de ma force par votre seul désir. +Retirez-vous, allez-vous-en, vous êtes Satan! Je vous battrai pour +faire sortir le mauvais ange de votre corps. + +Elle s'était laissé glisser, assise à demi contre le mur muette de +terreur, devant le poing dont le prêtre la menaçait. Ses cheveux se +dénouaient, une grande mèche blanche lui barrait le front. Lorsque, +cherchant un secours dans la chambre nue, elle aperçut le Christ de +bois noir, elle eut encore la force de tendre les mains vers lui, d'un +geste passionné. + +--N'implorez pas la croix, s'écria le prêtre au comble de +l'emportement. Jésus a vécu chaste, et c'est pour cela qu'il a su +mourir. + +Madame Faujas rentrait, tenant au bras un gros panier de provisions. +Elle se débarrassa vite, en voyant son fils dans cette épouvantable +colère. Elle lui prit les bras. + +--Ovide, calme toi, mon enfant, murmura-t-elle en le caressant. + +Et, se tournant vers Marthe écrasée, la foudroyant du regard: + +--Vous ne pouvez donc pas le laisser tranquille!... Puis-qu'il ne veut +pas de vous, ne le rendez pas malade, au moins. Allons, descendez, il +est impossible que vous restiez là. Marthe ne bougeait pas. Madame +Faujas dut la relever et la pousser vers la porte; elle grondait, +l'accusait d'avoir attendu qu'elle fût sortie, lui faisait promettre +de ne plus remonter pour bouleverser la maison par de pareilles +scènes. Puis, elle ferma violemment la porte sur elle. + +Marthe descendit en chancelant. Elle ne pleurait plus. Elle répétait: + +--François reviendra, François les mettra tous à la rue. + + + +XXI + + +La voiture de Toulon, qui passait aux Tulettes, ou se trouvait un +relais, partait de Plassans à trois heures. Marthe, redressée par le +coup de fouet d'une idée fixe, ne voulut pas perdre un instant; elle +remit son châle et son chapeau, ordonna à Rose de s'habiller tout de +suite. + +--Je ne sais ce que madame peut avoir, dit la cuisinière à Olympe; je +crois que nous partons pour un voyage de quelques jours. + +Marthe laissa les clefs aux portes. Elle avait hâte d'être dans la +rue. Olympe, qui l'accompagnait, essayait vainement de savoir où elle +allait et combien de jours elle resterait absente. + +--Enfin, soyez tranquille, lui dit-elle sur le seuil, de sa voix +aimable; je soignerai bien tout, vous retrouverez tout en ordre.... +Prenez votre temps, faites vos affaires. Si vous allez à Marseille, +rapportez-nous des coquillages frais. + +Et Marthe n'avait pas tourné le coin de la rue Taravelle, qu'Olympe +prenait possession de la maison entière. Quand Trouche rentra, il +trouva sa femme en train de faire battre les portes, de fouiller les +meubles, furetant, chantonnant, emplissant les pièces du vol de ses +jupes. + +--Elle est partie, et sa rosse de bonne avec elle! lui cria-t-elle, +en s'étalant dans un fauteuil. Hein? ce serait une fameuse chance, si +elles restaient toutes les deux au fond d'un fossé!... N'importe, nous +allons être joliment à notre aise pendant quelque temps. Ouf! c'est +bon d'être seuls, n'est-ce pas, Honoré? Tiens, viens m'embrasser pour +la peine! Nous sommes chez nous, nous pouvons nous mettre en chemise, +si nous voulons. + +Cependant, Marthe et Rose arrivèrent juste sur le cours Sauvaire +comme la voiture de Toulon partait. Le coupé était libre. Quand +la domestique entendit sa maîtresse dire au conducteur qu'elle +s'arrêterait aux Tulettes, elle ne s'installa qu'en rechignant. La +voiture n'avait pas encore quitté la ville qu'elle grognait déjà, +répétant de son air revêche: + +--Moi qui croyais que vous étiez enfin raisonnable! Je m'imaginais +que nous partions pour Marseille voir monsieur Octave. Nous aurions +rapporté une langouste et des clovisses.... Ah bien! je me suis trop +pressée. Vous êtes toujours la même, vous allez toujours au chagrin, +vous ne savez qu'inventer pour vous mettre la tête à l'envers. + +Marthe, dans le coin du coupé, à demi évanouie, s'abandonnait. Une +faiblesse mortelle s'emparait d'elle, maintenant qu'elle ne se +roidissait plus contre la douleur qui lui brisait la poitrine. Mais la +cuisinière ne la regardait même pas. + +-- Si ce n'est pas une invention baroque d'aller voir monsieur! +reprenait-elle. Un joli spectacle, et qui va vous égayer! Nous en +aurons pour huit jours à ne pas dormir. Vous pourrez bien avoir peur +la nuit, du diable si je me lève pour regarder sous les meubles!... +Encore, si votre visite faisait du bien à monsieur; mais il est +capable de vous dévisager et d'en crever lui-même. J'espère bien qu'on +ne vous laissera pas entrer. C'est défendu d'abord.... Voyez-vous, +je n'aurais pas dû monter dans la voiture, quand vous avez parlé des +Tulettes; vous n'auriez peut-être pas osé faire la bêtise toute seule. + +Un soupir de Marthe l'interrompit. Elle se tourna, la vit toute blême +qui étouffait, et se fâcha plus fort, en baissant un carreau pour +donner de l'air. + +-- C'est cela, passez-moi entre les bras maintenant, n'est-ce pas? +Est-ce que vous ne seriez pas mieux dans votre lit, à vous soigner ? +Quand on pense que vous avez eu la chance de ne rencontrer autour de +vous que des gens dévoués, sans seulement dire merci au bon Dieu! Vous +savez bien que c'est la vérité. Monsieur le curé, sa mère, sa soeur, +jusqu'à monsieur Trouche, sont aux petits soins pour vous; ils se +jetteraient dans le feu, ils sont debout à toute heure du jour et de +la nuit. J'ai vu madame Olympe pleurer, oui pleurer, lorsque vous +étiez malade, la dernière fois. Eh bien! comment reconnaissez-vous +leurs bontés ? Vous les mettez dans la peine, vous partez comme une +sournoise pour voir monsieur, tout en sachant que cela leur fera +beaucoup de chagrin; car ils ne peuvent pas aimer monsieur, qui était +si dur pour vous... Tenez, voulez-vous que je vous le dise, madame +? le mariage ne vous a rien valu, vous avez pris la méchanceté de +monsieur. Entendez-vous, il y a des jours où vous êtes aussi méchante +que lui. + +Elle continua ainsi jusqu'aux Tulettes, défendant les Faujas et les +Trouche, accusant sa maîtresse de toutes sortes de vilenies. Elle +finit par dire: + +--Ce sont ces gens-là qui seraient de braves maîtres, s'ils avaient +assez d'argent pour avoir des domestiques! Mais la fortune ne tombe +jamais qu'aux mauvais coeurs. + +Marthe, plus calme, ne répondait pas. Elle regardait vaguement les +arbres maigres filer le long de la route, les vastes champs se déplier +comme des pièces d'étoffes brune. Les grondements de Rose se perdaient +dans les cahots de la voiture. + +Aux Tulettes, Marthe se dirigea vivement vers la maison de l'oncle +Macquart, suivie de la cuisinière, qui se taisait maintenant, haussant +les épaules, les lèvres pincées. + +--Comment! c'est toi! s'écria l'oncle, très-surpris. Je te croyais +dans ton lit. On m'avait raconté que tu étais malade.... Eh! eh! +petite, tu n'as pas l'air fort... Est-ce que tu viens me demander à +dîner ? + +--Je voudrais voir François, mon oncle, dit Marthe. + +--François ? répéta Macquart en la regardant en face, tu voudrais voir +François ? C'est l'idée d'une bonne femme. Le pauvre garçon a assez +crié après toi. Je l'apercevais du bout de mon jardin, qui donnait des +coups de poing dans les murs en t'appelant.... Ah! tu viens le voir ? +Je croyais que vous l'aviez tous oublié là-bas. + +De grosses larmes étaient montées aux yeux de Marthe. + +--Ce ne sera pas facile de le voir aujourd'hui, continua Macquart. Il +va être quatre heures. Puis, je ne sais trop si le directeur voudra te +donner la permission. Mouret n'est pas sage depuis quelque temps; il +casse tout, il parle de mettre le feu à la boutique. Dame! les fous ne +sont pas aimables tous les jours. + +Elle écoutait, toute frissonnante. Elle allait questionner l'oncle, +mais elle se contenta de tendre les mains vers lui. + +--Je vous en supplie, dit-elle. J'ai fait le voyage exprès; il faut +absolument que je parle à François aujourd'hui, à l'instant... Vous +avez des amis dans la maison, vous pouvez m'ouvrir les portes. + +--Sans doute, sans doute, murmura-t-il, sans se prononcer plus +nettement. + +Il semblait pris d'une grande perplexité, ne pénétrant pas clairement +la cause de ce voyage brusque, paraissant discuter le cas à un point +de vue personnel, connu de lui seul. Il interrogea du regard la +cuisinière, qui tourna le dos. Un mince sourire finit par paraître sur +ses lèvres. + +--Enfin, puisque tu le veux, murmura-t-il, je vais tenter l'affaire. +Seulement, souviens-toi que, si ta mère se fâchait, tu lui +expliquerais que je n'ai pas pu te résister.... J'ai peur que tu ne te +fasses du mal. Ça n'a rien de gai, je t'assure. + +Lorsqu'ils partirent, Rose refusa absolument de les accompagner. Elle +s'était assise devant un feu de souches de vigne, qui brûlait dans la +grande cheminée. + +--Je n'ai pas besoin d'aller me faire arracher les yeux, dit-elle +aigrement. Monsieur ne m'aimait pas assez.... Je reste ici, je préfère +me chauffer. + +--Vous seriez bien gentille alors de nous préparer un pot de vin +chaud, lui glissa l'oncle à l'oreille; le vin et le sucre sont là, +dans l'armoire. Nous aurons besoin de ça, quand nous reviendrons. + +Macquart ne fit pas entrer sa nièce par la grille principale de la +maison des Aliénés. Il tourna à gauche, demanda à une petite porte +basse le gardien Alexandre, avec lequel il échangea quelques paroles à +demi-voix. Puis, silencieusement, ils s'engagèrent tous trois dans des +corridors interminables. Le gardien marchait le premier. + +--Je vais t'attendre ici, dit Macquart en s'arrêtant dans une petite +cour; Alexandre restera avec toi. + +--J'aurais voulu être seule, murmura Marthe. + +--Madame ne serait pas à la noce, répondit le gardien avec un sourire +tranquille; je risque déjà beaucoup. + +Il lui fit traverser une seconde cour et s'arrêta devant une petite +porte. Comme il tournait doucement la clef, il reprit en baissant la +voix: + +-- N'ayez pas peur.... Il est plus calme depuis ce matin; on a pu lui +retirer la camisole.... S'il se fâchait, vous sortiriez à reculons, +n'est-ce pas? et vous me laisseriez seul avec lui. Marthe entra, +tremblante, la gorge sèche. Elle ne vit d'abord qu'une masse repliée +contre le mur, dans un coin. Le jour pâlissait, le cabanon n'était +éclairé que par une lueur de cave, tombant d'une fenêtre grillée, +garnie d'un tablier de planches. + +--Eh! mon brave, cria familièrement Alexandre, en allant taper sur +l'épaule de Mouret, je vous amène une visite.... Vous allez être +gentil, j'espère. + +Il revint s'adosser contre la porte, les bras ballants, ne quittant +pas le fou des yeux. Mouret s'était lentement relevé. Il ne parut pas +surpris le moins du monde. + +--C'est toi, ma bonne? dit-il de sa voix paisible; je t'attendais, +j'étais inquiet des enfants. + +Marthe, dont les genoux fléchissaient, le regardait avec anxiété, +rendue muette par cet accueil attendri. D'ailleurs, il n'avait point +changé; il se portait même mieux, gros et gras, la barbe faite, les +yeux clairs. Ses tics de bourgeois satisfait avaient reparu; il se +frotta les mains, cligna la paupière droite, piétina, en bavardant de +son air goguenard des bons jours. + +--Je suis tout à fait bien, ma bonne. Nous allons pouvoir retourner à +la maison.... Tu viens me chercher, n'est-ce pas?... Est-ce qu'on a +pris soin de mes salades? Les limaces aiment diantrement les laitues, +le jardin en était rongé; mais je sais un moyen pour les détruire.... +J'ai des projets, tu verras. Nous sommes assez riches, nous pouvons +nous payer nos fantaisies.... Dis, tu n'as pas vu le père Gautier, +de Saint-Eutrope, pendant mon absence? Je lui avais acheté trente +milleroles de gros vin pour des coupages. Il faudra que j'aille le +voir.... Toi tu n'as pas de mémoire pour deux sous. + +Il se moquait, il la menaçait amicalement du doigt. + +--Je parie que je vais trouver tout en désordre, continua-t-il. Vous +ne faites attention à rien; les outils traînent, les armoires restent +ouvertes, Rose salit les pièces avec son balai.... Et Rose, pourquoi +n'est-elle pas venue? Ah! quelle tête! En voilà une dont nous ne +ferons jamais rien! Tu ne sais pas, elle a voulu me mettre à la porte, +un jour. Parfaitement.... La maison est à elle, c'est à mourir de +rire.... Mais tu ne me parles pas des enfants? Désirée est toujours +chez sa nourrice, n'est-ce pas? Nous irons l'embrasser, nous lui +demanderons si elle s'ennuie. Je veux aussi aller à Marseille, car +Octave me donne de l'inquiétude; la dernière fois que je l'ai vu, je +l'ai trouvé bien dissipé. Je ne parle pas de Serge: celui-là est trop +sage, il sanctifiera toute la famille.... Tiens, cela me fait plaisir +de parler de la maison. + +Et il parla, parla toujours, demandant des nouvelles de chaque arbre +de son jardin, s'arrêtant aux détails les plus minimes du ménage, +montrant une mémoire extraordinaire, à propos d'une foule de petits +faits. Marthe, profondément touchée de l'affection tatillonne qu'il +lui témoignait, croyait voir une délicatesse suprême dans le soin +qu'il prenait de ne lui adresser aucun reproche, de ne pas même faire +la moindre allusion à ses souffrances. Elle était pardonnée; elle +jurait de racheter son crime en devenant la servante soumise de cet +homme, si grand dans sa bonhomie; et de grosses larmes silencieuses +coulaient sur ses joues, pendant que ses genoux se pliaient pour lui +crier merci. + +--Méfiez-vous, lui dit le gardien à l'oreille; il a des yeux qui +m'inquiètent. + +--Mais il n'est pas fou! balbutia-t-elle; je vous jure qu'il n'est pas +fou!.... Il faut que je parle au directeur. Je veux l'emmener tout de +suite. + +--Méfiez-vous, répéta rudement le gardien, en la tirant par le bras. + +Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-même, +comme une bête assommée. Il s'aplatit par terre; puis, lestement, il +marcha à quatre pattes, le long du mur. + +--Hou! hou! hurlait-il d'une voix rauque et prolongée. Il s'enleva +d'un bond, il retomba sur le flanc. Alors, ce fut une épouvantable +scène: il se tordait comme un ver, se bleuissait la face à coups de +poing, s'arrachait la peau avec les ongles. Bientôt il se trouva à +demi nu, les vêtements en lambeau, écrasé, meurtri, râlant. + +--Sortez donc, madame! criait le gardien. + +Marthe était clouée. Elle se reconnaissait par terre; elle se jetait +ainsi sur le carreau, dans la chambre, s'égratignait ainsi, se battait +ainsi. Et jusqu'à sa voix qu'elle retrouvait; Mouret avait exactement +son râle. C'était elle qui avait fait ce misérable. + +--Il n'est pas fou! bégayait-elle; il ne peut pas être fou!... Ce +serait horrible. J'aimerais mieux mourir. + +Le gardien, la prenant à bras le corps, la mit à la porte; mais elle +resta là, collée au bois. Elle entendit, dans le cabanon, un bruit +da lutte, des cris de cochon qu'on égorge; puis, il y eut une chute +sourde, pareille à celle d'un paquet de linge mouillé; et un silence +de mort régna. Quand le gardien ressortit, la nuit était presque +tombée. Elle n'aperçut qu'un trou noir, par la porte entre-baillée. + +--Fichtre! dit le gardien encore furieux, vous êtes drôle, vous, +madame, à crier qu'il n'est pas fou! J'ai failli y laisser mon pouce, +qu'il tenait entre ses dents.... Le voilà tranquille pour quelques +heures. + +Et tout en la reconduisant, il continuait: + +--Vous ne savez pas comme ils sont tous malins ici!... Ils font les +gentils pendant des heures entières, ils vous racontent des histoires +qui ont l'air raisonnable; puis, crac, sans crier gare, ils vous +sautent à la gorge.... Je voyais bien tout à l'heure qu'il manigançait +quelque chose, pendant qu'il parlait de ses enfants; il avait les yeux +tout à l'envers. Quand Marthe retrouva l'oncle Macquart dans la petite +cour, elle répéta fiévreusement, sans pouvoir pleurer, d'une voix +lente et cassée: + +--Il est fou! il est fou! + +--Sans doute, il est fou, dit l'oncle en ricanant. Est-ce que tu +comptais le trouver faisant le jeune homme? On ne l'a pas mis ici pour +des prunes, peut-être.... D'ailleurs, la maison n'est pas saine. Au +bout de deux heures, eh! eh! j'y deviendrais enragé, moi. + +Il l'étudiait du coin de l'oeil, surveillant ses moindres +tressaillements nerveux. Puis, de son ton bonhomme: + +--Tu veux peut-être voir la grand'mère? + +Marthe eut un geste d'effroi, en se cachant le visage entre ses mains. + +--Ça n'aurait dérangé personne, reprit-il. Alexandre nous aurait fait +ce plaisir.... Elle est là, à côté, et il n'y a rien à craindre avec +elle; elle est bien douce. N'est-ce pas, Alexandre, qu'elle n'a jamais +donné de l'ennui à la maison? Elle reste assise, à regarder devant +elle. Depuis douze ans, elle n'a pas bougé.... Enfin, puisque tu ne +veux pas la voir.... + +Comme le gardien prenait congé d'eux, il l'invita à venir boire un +verre de vin chaud, en clignant les yeux d'une certaine façon, ce qui +parut décider Alexandre à accepter. Ils durent soutenir Marthe, dont +les jambes se dérobaient à chaque pas. Quand ils arrivèrent, ils la +portaient, la face convulsée, les yeux ouverts, roidie par une de ces +crises nerveuses qui la tenaient comme morte pendant des heures. + +--La, qu'est-ce que j'avais dit? cria Rose en les apercevant. Elle +est dans un joli état, et nous voilà propres pour retourner! Est-il +permis, mon Dieu! d'avoir une tête si drôlement bâtie? Monsieur aurait +dû l'étrangler, ça lui aurait donné une leçon. + +--Bah! dit l'oncle, je vais l'allonger sur mon lit. Nous n'en mourrons +pas pour passer la nuit autour du feu. Il tira un rideau de cotonnade +qui masquait une alcôve. Rose alla déshabiller sa maîtresse en +grondant. Il n'y avait rien à faire, disait-elle, qu'à lui mettre une +brique chaude aux pieds. + +--Maintenant qu'elle est dans le dodo, nous allons boire un coup, +reprit l'oncle avec son ricanement de loup rangé. Il sent diablement +bon, votre vin chaud, la mère! + +--J'ai trouvé un citron sur la cheminée, je l'ai pris, dit Rose. + +--Et vous avez bien fait. Il y a de tout, ici. Quand je fais un lapin, +rien n'y manque, je vous en réponds. + +Il avait avancé la table devant la cheminée. Il s'assit entre la +cuisinière et Alexandre, versant le vin chaud dans de grandes tasses +jaunes. Quand il eut avalé deux gorgées, religieusement: + +--Bigre! s'écria-t-il en faisant claquer la langue, voilà du bon vin +chaud! Eh! eh! vous vous y entendez; il est meilleur que le mien. Il +faudra que vous me laissiez votre recette. + +Rose, calmée, chatouillée par ces compliments, se mit à rire. Le feu +de souches de vigne étalait un grand brasier rouge. Les tasses furent +remplies de nouveau. + +--Alors, dit Macquart en s'accoudant pour regarder la cuisinière en +face, ma nièce est venue comme ça, par un coup de tête? + +--Ne m'en parlez pas, répondit-elle, cela me remettrait en colère.... +Madame devient folle comme monsieur; elle ne sait plus qui elle aime +ni qui elle n'aime pas.... Je crois qu'elle a eu une dispute avec +monsieur le curé, avant de partir; j'ai entendu leurs voix qui +criaient. + +L'oncle eut un gros rire. + +--Ils étaient pourtant bien d'accord, murmura-t-il. + +--Sans doute, mais rien ne dure avec une cervelle comme celle de +madame.... Je parie qu'elle regrette les volées que monsieur lui +administrait la nuit. Nous avons retrouvé le bâton dans le jardin. + +Il la regarda plus attentivement, en disant entre deux gorgées de vin +chaud: + +--Peut-être qu'elle venait chercher François. + +--Ah! Dieu nous en garde! cria Rose d'un air d'effroi. Monsieur ferait +un beau ravage, à la maison; il nous tuerait tous.... Tenez, c'est là +ma grande peur. Je tremble toujours qu'il n'arrive une de ces nuits +pour nous assassiner. Quand je songe à cela, dans mon lit, je ne puis +m'endormir. Il me semble que je le vois entrer par la fenêtre, avec +des cheveux hérissés et des yeux luisants comme des allumettes. + +Macquart s'égayait bruyamment, tapant sa tasse sur la table. + +--Ça serait drôle, ça serait drôle! répéta-t-il. Il ne doit pas vous +aimer, le curé surtout, qui a pris sa place. Il n'en ferait qu'une +bouchée, du curé, tout gaillard qu'il est, car les fous sont rudement +forts, à ce qu'on assure.... Dis, Alexandre, vois-tu le pauvre +François tomber chez lui? Il nettoierait le plancher proprement. Moi, +ça m'amuserait. + +Et il jetait des coups d'oeil au gardien, qui buvait le vin chaud d'un +air tranquille, se contentant d'approuver de la tête. + +--C'est une supposition, c'est pour rire, reprit Macquart, en voyant +les regards épouvantés que Rose fixait sur lui. + +A ce moment, Marthe se tordit furieusement derrière le rideau de +cotonnade; il fallut la maintenir pendant quelques minutes, pour +qu'elle ne tombât pas. Lorsqu'elle se fut allongée; de nouveau dans sa +rigidité de cadavre, l'oncle revint se chauffer les cuisses devant le +brasier, réfléchissant, murmurant sans songer à ce qu'il disait: + +--Elle n'est pas commode, la petite. + +Puis, brusquement, il demanda: --Et les Rougon, qu'est-ce qu'ils +disent de toutes ces histoires? Ils sont du parti de l'abbé, n'est-ce +pas? + +--Monsieur n'était pas assez aimable pour qu'ils le regrettent, +répondit Rose; il ne savait quelle malice inventer contre eux. + +--Ça, il n'avait pas tort, reprit l'oncle. Les Rougon sont des +pingres. Quand on pense qu'il n'ont jamais voulu acheter le champ de +blé, là, en face; une magnifique opération dont je me chargeais.... +C'est Félicité qui ferait un drôle de nez, si elle voyait revenir +François! + +Il ricana encore, tourna autour de la table. Et rallumant sa pipe avec +un geste de résolution: + +--Il ne faut pas oublier l'heure, mon garçon, dit-il à Alexandre avec +un nouveau clignement d'yeux. Je vais t'accompagner.... Marthe a l'air +tranquille, maintenant. Rose mettra la table en m'attendant.... Vous +devez avoir faim, n'est-ce pas, Rose? Puisque vous voilà forcée de +passer la nuit ici, vous mangerez un morceau avec moi. + +Il emmena le gardien. Au bout d'une demi-heure, il n'était pas encore +rentré. La cuisinière, qui s'ennuyait d'être seule, ouvrit la porte, +se pencha sur le terrasse, regardant la route vide, dans la nuit +claire. Comme elle rentrait, elle crut apercevoir, de l'autre côté du +chemin, deux ombres noires plantées au milieu d'un soulier, derrière +une haie. + +--On dirait l'oncle, pensa-t-elle; il a l'air de causer avec un +prêtre. + +Quelques minutes plus tard, l'oncle arriva. Il disait que ce diable +d'Alexandre lui avait raconté des histoires à n'en plus finir. + +--Est-ce que ce n'était pas vous qui étiez là tout à l'heure avec un +prêtre? demanda Rose. + +--Moi, avec un prêtre! s'écria-t-il; où, diable! avez-vous rêvé cela! +il n'y a pas de prêtre dans le pays. Il roulait ses petits yeux +ardents. Puis, il parut mécontent de son mensonge, il reprit: + +--Il y a l'abbé Fenil, mais c'est comme s'il n'y était pas; il ne sort +jamais. + +--L'abbé Fenil est un pas grand'chose, dit la cuisinière Alors, +l'oncle se fâcha. + +--Pourquoi ça, un pas grand'chose? Il fait beaucoup de bien, ici; il +est très-fort, le gaillard.... Il vaut mieux qu'un tas de prêtres qui +font des embarras. + +Mais sa colère tomba tout d'un coup. Il se prit à rire, en voyant que +Rose le regardait d'un air surpris. + +--Je m'en moque, après tout, murmura-t-il. Vous avez raison, tous les +curés, ça se vaut, c'est hypocrite et compagnie.... Je sais maintenant +avec qui vous avez pu me voir. J'ai rencontré l'épicière; elle avait +une robe noire, vous aurez pris ça pour une soutane. + +Rose fit une omelette, l'oncle posa sur la table un morceau de +fromage. Ils n'avaient pas fini de manger que Marthe se dressa sur +son séant, de l'air étonné d'une personne qui s'éveille dans un lieu +inconnu. Quand elle eut écarté ses cheveux, et que la mémoire lui +revint, elle sauta à terre, disant qu'elle voulait partir, partir +sur-le-champ. Macquart parut très-contrarié de ce réveil. + +--C'est impossible, tu ne peux pas retourner à Plassans ce soir, +dit-il. Tu grelottes de fièvre, tu tomberas malade en chemin. +Repose-toi. Demain, nous verrons.... D'abord, il n'y a pas de voiture. + +--Vous allez me conduire dans votre carriole, répondit-elle. + +--Non, je ne veux pas, je ne peux pas. + +Marthe, qui s'habillait avec une hâte fébrile, déclara qu'elle irait +à Plassans à pied, plutôt que de passer la nuit aux Tulettes. L'oncle +délibérait; il avait fermé la porte, et glissé la clef dans sa poche. +Il supplia sa nièce, la menaça, inventa des histoires, pendant que, +sans l'écouter, elle achevait de mettre son chapeau. + +--Si vous croyez que vous la ferez céder! dit Rose, qui finissait +paisiblement son morceau de fromage: elle préférerait passer par la +fenêtre. Attelez votre cheval, ça vaudra mieux. + +L'oncle, après un court silence, haussa les épaules, s'écriant avec +colère: + +--Ça m'est égal, en somme! Qu'elle prenne mal, si elle y tient! Moi, +je voulais éviter un accident.... Va comme je te pousse. Il n'arrivera +jamais que ce qui doit arriver, je vais vous conduire. + +Il fallut porter Marthe dans la carriole; une grosse fièvre la +secouait. L'oncle lui jeta un vieux manteau sur les épaules. Il fit +entendre un léger claquement de langue, et l'on partit. + +--Moi, dit-il, ça ne me fait pas de peine d'aller ce soir à Plassans; +au contraire!... On s'amuse, à Plassans. + +Il était environ dix heures. Le ciel, chargé de pluie, avait une lueur +rousse qui éclairait faiblement le chemin. Tout le long de la route, +Macquart se pencha, regardant dans les fossés, derrière les haies. +Rose lui ayant demandé ce qu'il cherchait, il répondit qu'il était +descendu des loups des gorges de la Seille. Il avait retrouvé toute sa +belle humeur. A une lieue de Plassans, la pluie se mit à tomber, une +pluie d'averse, drue et froide. Alors, l'oncle jura. Rose aurait battu +sa maîtresse, qui agonisait sous le manteau. Quand ils arrivèrent +enfin, le ciel était redevenu bleu. + +--Est-ce que vous allez rue Balande? demanda Macquart. + +--Certainement, dit Rose étonnée. + +Il lui expliqua alors que Marthe lui semblait très-malade, et qu'il +vaudrait peut-être mieux la mener chez sa mère. Il consentit pourtant, +après une longue hésitation, à arrêter son cheval devant la maison +des Mouret. Marthe n'avait pas même emporté de passe-partout. Rose, +heureusement, trouva le sien dans sa poche; mais, quand elle voulut +ouvrir, la porte ne céda pas; les Trouche devaient avoir poussé les +verroux. Elle frappa du poing, sans éveiller d'autre bruit que l'écho +sourd du grand vestibule. + +--Vous avez tort de vous entêter, dit l'oncle qui riait entre ses +dents; ils ne descendront pas, ça les dérangerait.... Vous voilà bel +et bien à la porte de chez vous, mes enfants. Ma première idée est +bonne, voyez-vous. Il faut mener la chère enfant chez Rougon; elle +sera mieux là que dans sa propre chambre, c'est moi qui l'affirme. + +Félicité entra dans un désespoir bruyant, lorsqu'elle aperçut sa fille +à une pareille heure, trempée de pluie, à demi-morte. Elle la coucha +au second étage, bouleversa la maison, mit tous les domestiques sur +pied. Quand elle fut un peu calmée, et qu'elle se trouva assise au +chevet de Marthe, elle demanda des explications. + +--Mais qu'est-il arrivé? Comment se fait-il que vous la rameniez dans +un tel état? + +Macquart, d'un ton de grande bonhomie, raconta le voyage de «la +chère enfant.» Il se défendait, il disait qu'il avait tout fait pour +l'empêcher de se rendre auprès de François. Il finit par invoquer le +témoignage de Rose, en voyant Félicité l'examiner attentivement d'un +air soupçonneux. Mais celle-ci continua à branler la tête. + +--C'est bien louche, cette histoire! murmura-t-elle; il y a quelque +chose que je ne comprends pas. + +Elle connaissait Macquart, elle flairait une coquinerie, dans la joie +secrète qui lui pinçait le coin des paupières. + +--Vous êtes singulière, dit-il en se fâchant pour échapper à son +examen; vous vous imaginez toujours des choses de l'autre monde. Je ne +puis pas vous dire ce que je ne sais pas.... J'aime Marthe plus que +vous, je n'ai jamais agi que dans son intérêt. Tenez, je vais courir +chercher le médecin, si vous voulez. + +Madame Rougon le suivit des yeux. Elle questionna Rose longuement, +sans rien apprendre. D'ailleurs, elle semblait très-heureuse d'avoir +sa fille chez elle; elle parlait amèrement des gens qui vous +laisseraient crever à la porte de votre maison, sans seulement vous +ouvrir. Marthe, la tête renversée sur l'oreiller, se mourait. + + + +XXII + + +Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle +glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique où l'avait jeté la +crise de la soirée. Accroupi contre le mur, il resta un instant +immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tête sur le froid de +la pierre, geignant comme un enfant qui s'éveille. Mais il avait +les jambes coupées par un courant d'air si humide, qu'il se leva +et regarda. En face de lui, il aperçut la porte du cabanon grande +ouverte. + +--Elle a laissé la porte ouverte, dit le fou à voix haute; elle doit +m'attendre, il faut que je parte. + +Il sortit, revint en tâtant ses vêtements, de l'air minutieux d'un +homme rangé qui craint d'oublier quelque chose; puis, il referma la +porte, soigneusement. Il traversa la première cour, de son petit pas +tranquille de bourgeois flâneur. Comme il entrait dans la seconde, +il vit un gardien qui semblait guetter. Il s'arrêta, se consulta un +moment. Mais, le gardien ayant disparu, il se trouva à l'autre bout de +la cour, devant une nouvelle porte ouverte donnant sur la campagne. Il +la referma derrière lui, sans s'étonner, sans se presser. + +--C'est une bonne femme tout de même, murmura-t-il, elle aura entendu +que je l'appelais.... Il doit être tard. Je vais rentrer, pour qu'ils +ne soient pas inquiets à la maison. + +Il prit un chemin. Cela lui semblait naturel d'être en pleins champs. +Au bout de cent pas, il oublia les Tulettes derrière lui; il s'imagina +qu'il venait de chez un vigneron auquel il avait acheté cinquante +milleroles de vin. Comme il arrivait à un carrefour où se croisait +cinq routes, il reconnu le pays. Il se mit à rire, en disant: + +--Que je suis bête! j'allais monter sur le plateau, du côté de +Saint-Eutrope; c'est à gauche que je dois prendre.... Dans une bonne +heure et demie, je serai à Plassans. + +Alors, il suivit la grand'route, gaillardement, regardant comme une +vieille connaissance chaque borne kilométrique. Il s'arrêtait devant +certains champs, devant certaines maisons de campagne, d'un air +d'intérêt. Le ciel était couleur de cendre, avec de grandes traînées +rosaires, éclairant la nuit d'un pâle reflet de brasier agonisant. +De fortes gouttes commençaient à tomber; le vent soufflait de l'est, +trempé de pluie. + +--Diable! il ne faut pas que je m'amuse, dit Mouret en examinant le +ciel avec inquiétude; le vent est à l'est, il va en tomber une jolie +décoction! Jamais je n'aurai le temps d'arriver à Plassans avant la +pluie. Avec ça, je suis peu couvert. + +Et il ramena sur sa poitrine la veste de grosse laine grise qu'il +avait mise en lambeaux aux Tulettes. Il avait à la mâchoire une +profonde meurtrissure, à laquelle il portait la main, sans se rendre +compte de la vive douleur qu'il éprouvait là. La grand'route restait +déserte; il ne rencontra qu'une charrette, descendant une côte, d'une +allure paresseuse. Le charretier, qui dormait, ne répondit pas au +bonsoir amical qu'il lui jeta. Ce fut au pont de la Viorne que la +pluie le surprit. L'eau lui étant très-désagréable, il descendit sous +le pont se mettre à l'abri, en grondant que c'était insupportable, que +rien n'abîmait les vêtements comme cela, que s'il avait su, il aurait +emporté un parapluie. Il patienta une bonne demi-heure, s'amusant à +écouter le ruissellement de l'eau; puis, quand l'averse fut passée, il +remonta sur la route, il entra enfin à Plassans. Il mettait un soin +extrême à éviter les flaques de boue. + +Il était alors près de minuit. Mouret calculait que huit heures ne +devaient pas encore avoir sonné. Il traversa les rues vides, tout à +l'ennui d'avoir fait attendre sa femme si longtemps. + +--Elle ne doit plus savoir ce que cela veut dire, pensait-il. Le dîner +sera froid.... Ah! bien, c'est Rose qui va joliment me recevoir! + +Il était arrivé rue Balande; il se tenait debout devant sa porte. + +--Tiens! dit-il, je n'ai pas mon passe-partout. + +Cependant, il ne frappait pas. La fenêtre de la cuisine restait +sombre, les autres fenêtres de la façade semblaient également mortes. +Une grande défiance s'empara du fou; avec un instinct tout animal, il +flaira un danger. Il recula dans l'ombre des maisons voisins, examina +encore la façade; puis, il parut prendre un parti, fit le tour par +l'impasse des Chevillottes. Mais la petite porte du jardin était +fermée au verrou. Alors, avec une force prodigieuse, emporté par une +rage brusque, il se jeta dans cette porte, qui se fendit en deux, +rongée d'humidité. La violence du choc le laissa étourdi, ne sachant +plus pourquoi il venait de briser la porte, qu'il essayait de +raccommoder en rapprochant les morceaux. + +--Voilà un beau coup, lorsqu'il était si facile de frapper! +murmura-t-il avec un regret subit. Une porte neuve me coûtera au +moins trente francs. Il était dans le jardin. Ayant levé la tête, +apercevant, au premier étage, la chambre à coucher vivement éclairée; +il crut que sa femme se mettait au lit. Cela lui causa un grand +étonnement. Sans doute il avait dormi sous le pont en attendant la fin +de l'averse. Il devait être très-tard. En effet, les fenêtre voisines, +celles de M. Rastoil aussi bien que celles de la sous-préfecture, +étaient noires. Et il ramenait les yeux, lorsqu'il vit une lueur de +lampe, au second étage, derrière les rideaux épais de l'abbé Faujas. +Ce fut comme un oeil flamboyant, allumé au front de la façade, qui le +brûlait. Il se serra les tempes entre ses mains brûlantes, la tête +perdue, roulant dans un souvenir abominable, dans un cauchemar +évanoui, où rien de net ne se formulait, où s'agitait, pour lui et les +siens, la menace d'un péril ancien, grandi lentement, devenu terrible, +au fond duquel la maison allait s'engloutir, s'il ne la sauvait. + +--Marthe, Marthe, où es-tu? balbutia-t-il à demi-voix. Viens, emmène +les enfants. + +Il chercha Marthe dans le jardin. Mais il ne reconnaissait plus le +jardin. Il lui semblait plus grand, et vide, et gris, et pareil à un +cimetière. Les buis avaient disparu, les laitues n'étaient plus là, +les arbres fruitiers semblaient avoir marché. Il revint sur ses pas, +se mit à genoux pour voir si ce n'était pas les limaces qui avaient +tout mangé. Les buis surtout, la mort de cette haute verdure lui +serrait le coeur, comme la mort d'un coin vivant de la maison. Qui +donc avait tué les buis? Quelle faux avait passé là, rasant tout, +bouleversant jusqu'aux touffes de violettes qu'il avait plantées au +pied de la terrasse? Un sourd grondement montait en lui, en face de +cette ruine. + +--Marthe, Marthe, où es-tu? appela-t-il de nouveau. + +Il la chercha dans la petite serre, à droite de la terrasse. + +La petite serre était encombrée des cadavres sèches des grands +buis; ils s'empilaient, en fascines, au milieu de tronçons d'arbres +fruitiers, épars comme des membres coupés. Dans un coin, la cage qui +avait servi aux oiseaux de Désirée, pendait à un clou, lamentable, la +porte crevée, avec des bouts de fil de fer qui se hérissaient. Le fou +recula, pris de peur, comme s'il avait ouvert la porte d'un caveau. +Bégayant, le sang à la gorge, il monta sur la terrasse, rôda devant +la porte et les fenêtres closes. La colère qui grandissait en lui, +donnait à ses membres une souplesse de bête; il se ramassait, marchait +sans bruit, cherchait une fissure. Un soupirail de la cave lui suffit. +Il s'amincit, se glissa avec une habileté de chat, égratignant le mur +de ses ongles. Enfin il était dans la maison. + +La cave ne fermait qu'au loquet. Il s'avança au milieu des ténèbres +épaisses du vestibule, tâtant les murs, poussant la porte de la +cuisine. Les allumettes étaient à gauche, sur une planche. Il alla +droit à cette planche, frotta une allumette, s'éclaira pour prendre +une lampe sur le manteau de la cheminée, sans rien casser. Puis, il +regarda. Il devait y avoir eu, le soir, quelque gros repas. La cuisine +était dans un désordre de bombance: les assiettes, les plats, les +verres sales, encombraient la table; une débandade de casseroles, +tièdes encore, traînaient sur l'évier, sur les chaises, sur le +carreau; une cafetière, oubliée au bord d'un fourneau allumé, +bouillait, le ventre roulé en avant comme une personne soûle. Mouret +redressa la cafetière, rangea les casseroles; il les sentait, flairait +les restes de liqueur dans les verres, comptait les plats et les +assiettes avec un grondement plus irrité. Ce n'était pas sa cuisine +propre et froide de commerçant retiré; on avait gâché là la nourriture +de toute une auberge; cette malpropreté goulue suait l'indigestion. + +--Marthe! Marthe! reprit-il en revenant dans le vestibule, la lampe à +la main; réponds-moi, dis-moi où ils t'ont enfermée? Il faut partir, +partir tout de suite. Il la chercha dans la salle à manger. Les deux +armoires, à droite et à gauche du poêle, étaient ouvertes; au bord +d'une planche, un sac de papier gris, crevé, laissait couler des +morceaux de sucre jusque sur le plancher. Plus haut, il aperçut une +bouteille de cognac sans goulot, bouchée avec un tampon de linge. Et +il monta sur une chaise pour visiter les armoires. Elles étaient à +moitié vides: les bocaux de fruits à l'eau-de-vie tous entamés à la +fois, les pots de confiture ouverts et sucés, les fruits mordus, les +provisions de toutes sortes rongées, salies comme par le passage d'une +armée de rats. Ne trouvant pas Marthe dans les armoires, il regarda +partout, derrière les rideaux, sous la table; des os y roulaient, +parmi des mies de pain gâchées; sur la toile cirée, les culs des +verres avaient laissé des ronds de sirop. Alors, il traversa le +corridor, il la chercha dans le salon. Mais, dès le seuil, il +s'arrêta: il n'était plus chez lui. Le papier mauve clair du salon, +le tapis à fleurs rouges, les nouveaux fauteuils recouverts de damas +cerise, l'étonnèrent profondément. Il craignit d'entrer chez un autre, +il referma la porte. + +--Marthe! Marthe! bégaya-t-il encore avec désespoir. + +Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant +apaiser ce souffle rauque qui s'enflait dans sa gorge. Où se +trouvait-il donc, qu'il ne reconnaissait aucune pièce? Qui donc lui +avait ainsi changé sa maison? Et les souvenirs se noyaient. Il ne +voyait que des ombres se glisser le long du corridor: deux ombres +noires d'abord, pauvres, polies, s'effaçant; puis deux ombres grises +et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s'effarait; +les ombres grandissaient, s'allongeaient contre les murs, montaient +dans la cage de l'escalier, emplissaient, dévoraient la maison +entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition +introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les +murailles. Alors, il entendit la maison s'émietter comme un platras +tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une +eau tiède. + +En haut, des rires clairs sonnaient, qui lui hérissaient le poil. +Posant la lampe à terre, il monta pour chercher Marthe; il monta à +quatre pattes, sans bruit, avec une légèreté et une douceur de loup. +Quand il fut sur le palier du premier étage, il s'accroupit devant la +porte de la chambre à coucher. Une raie de lumière passait sous la +porte. Marthe devait se mettre au lit. + +--Ah bien! dit la voix d'Olympe, il est joliment bon leur lit! Vois +donc comme on enfonce, Honoré; j'ai de la plume jusqu'aux yeux. + +Elle riait, elle s'étalait, sautait au milieu des couvertures. + +--Veux-tu que je te dise? reprit-elle. Eh bien! depuis que je suis +ici, j'ai envie de coucher dans ce dodo-là.... C'était une maladie, +quoi! Je ne pouvais pas voir cette bringue de propriétaire se carrer +là dedans, sans avoir une envie furieuse de la jeter par terre pour me +mettre à sa place... C'est qu'on a chaud tout de suite! Il me semble +que je suis dans du coton. + +Trouche, qui n'était pas couché, remuait les flacons de la toilette. + +--Elle a toutes sortes d'odeurs, murmurait-il. + +--Tiens! continua Olympe, puisqu'elle n'y est pas, nous pouvons bien +nous payer la belle chambre! Il n'y a pas de danger qu'elle vienne +nous déranger; j'ai poussé les verrous.... Tu vas prendre froid, +Honoré. + +Il ouvrait les tiroirs de la commode, fouillait dans le linge. + +--Mets donc cela, dit-il en jetant une chemise de nuit à Olympe; c'est +plein de dentelles. J'ai toujours rêvé de coucher avec une femme qui +aurait de la dentelle... Moi, je vais prendre ce foulard rouge.... +Est-ce que tu as changé les draps? --Ma foi! non, répondit-elle; je +n'y ai pas pensé; ils sont encore propres.... Elle est très-soigneuse +de sa personne, elle ne me dégoûte pas. + +Et, comme Trouche se couchait enfin, elle lui cria: + +--Apporte les grogs sur la table de nuit! Nous n'allons pas nous +relever pour les boire à l'autre bout de la chambre.... La, mon gros +chéri, nous sommes comme de vrais propriétaires. + +Ils s'étaient allongés côte à côte, l'édredon au menton, cuisant dans +une chaleur douce. + +--J'ai bien mangé ce soir, murmura Trouche au bout d'un silence. + +--Et bien bu! ajouta Olympe en riant. Moi, je suis très-chic; je vois +tout tourner.... Ce qui est embêtant, c'est que maman est toujours sur +notre dos; aujourd'hui, elle a été assommante. Je ne puis plus faire +un pas dans la maison.... Ce n'est pas la peine que la propriétaire +s'en aille si maman reste ici à faire le gendarme. Ça m'a gâté ma +journée. + +--Est-ce que l'abbé ne songe pas à s'en aller? demanda Trouche, après +un nouveau silence. Si on le nomme évêque, il faudra bien qu'il nous +lâche la maison. + +--On ne sait pas, répondit-elle, de méchante humeur. Maman pense +peut-être à la garder.... On serait si bien, tout seul! Je ferais +coucher la propriétaire dans la chambre de mon frère, en haut; je lui +dirais qu'elle est plus saine... Passe-moi donc le verre, Honoré. + +Ils burent tous les deux, ils se renfoncèrent sous les couvertures. + +--Bah! reprit Trouche, ce ne serait pas facile de les faire déguerpir; +mais on pourrait toujours essayer.... Je crois que l'abbé aurait déjà +changé de logement, s'il ne craignait que la propriétaire fît un +scandale, en se voyant lâchée.... J'ai envie de travailler la +propriétaire; je lui conterai des histoires, pour les faire flanquer à +la porte. Il but de nouveau. + +--Si je lui faisais la cour, hein! ma chérie? dit-il plus bas. + +--Ah! non, s'écria Olympe, qui se mit à rire comme si on la +chatouillait. Tu es trop vieux, tu n'es pas assez beau. Ça me serait +bien égal, mais elle ne voudrait pas de toi, c'est sûr.... Laisse-moi +faire, je lui monterai la tête. C'est moi qui donnerai congé à maman +et à Ovide, puisqu'ils sont si peu gentils avec nous. + +--D'ailleurs, si tu ne réussis pas, murmura-t-il, j'irai dire partout +qu'on a trouvé l'abbé couché avec la propriétaire. Cela fera un tel +bruit, qu'il sera bien forcé de déménager. + +Olympe s'était assise sur son séant. + +--Tiens, dit-elle, mais c'est une bonne idée, ça! Dès demain, il faut +commencer. Avant un mois la cambuse est à nous.... Je vais t'embrasser +pour la peine. + +Cela les égaya beaucoup. Ils dirent comment ils arrangeraient la +chambre; ils changeraient la commode de place, ils monteraient deux +fauteuils du salon. Leur langue s'embarrassait de plus en plus. Un +silence se fit. + +--Allons, bon! te voilà parti, bégaya Olympe; tu ronfles les yeux +ouverts. Laisse-moi me mettre sur le devant; au moins, je finirai mon +roman. Je n'ai pas sommeil, moi. + +Elle se leva, le roula comme une masse vers la ruelle, et se mit à +lire. Mais, dès la première page, elle tourna la tête avec inquiétude +du côté de la porte. Elle croyait entendre un singulier grondement +dans le corridor. Puis, elle se fâcha. + +--Tu sais bien que je n'aime pas ces plaisanteries-là, dit-elle en +donnant un coup de coude à son mari. Ne fais pas le loup.... On dirait +qu'il y a un loup à la porte. Continue, si ça t'amuse. Va, tu es bien +agaçant. + +Et elle se replongea dans son roman, furieuse, après avoir sucé la +tranche de citron de son grog. Mouret, de son allure souple, quitta +la porte où il était resté blotti. Il monta au second étage, +s'agenouiller devant la chambre de l'abbé Faujas, se haussant jusqu'au +trou de la serrure. Il étouffait le nom de Marthe dans sa gorge, +l'oeil ardent, fouillant les coins de la chambre, s'assurant qu'on ne +la cachait point là. La grande pièce nue était pleine d'ombre, une +petite lampe posée au bord de la table laissait tomber sur le carreau +un rond étroit de clarté; le prêtre, qui écrivait, ne faisait lui-même +qu'une tache noire, au milieu de cette lueur jaune. Après avoir +cherché derrière la commode, derrière les rideaux, Mouret s'était +arrêté au lit de fer, sur lequel le chapeau du prêtre étalait comme +une chevelure de femme. Marthe sans doute était dans le lit. Les +Trouche l'avaient dit, elle couchait là, maintenant. Mais il vit le +lit froid, aux draps bien tirés, qui ressemblait à une pierre tombale; +il s'habituait à l'ombre. L'abbé Faujas dut entendre quelque bruit, +car il regarda la porte. Lorsque le fou aperçut le visage calme du +prêtre, ses yeux rougirent, une légère écume parut aux coins de ses +lèvres; il retint un hurlement, il s'en alla à quatre pattes par +l'escalier, par les corridors, répétant à voix basse: + +--Marthe! Marthe! + +Il la chercha dans toute la maison: dans la chambre de Rose, qu'il +trouva vide; dans le logement des Trouche, empli du déménagement des +autres pièces; dans les anciennes chambres des enfants, où il sanglota +en rencontrant sous sa main une paire de petites bottines éculées +que Désirée avait portées. Il montait, descendait, s'accrochait à la +rampe, se glissait le long des murs, faisait le tour des pièces +à tâtons, sans se cogner, avec son agilité extraordinaire de fou +prudent. Bientôt, il n'y eut pas un coin, de la cave au grenier, qu'il +n'eût flairé. Marthe n'était pas dans la maison, les enfants non plus, +Rose non plus. La maison était vide, la maison pouvait crouler. Mouret +s'assit sur une marche de l'escalier, entre le premier et le second +étage. Il étouffait ce souffle puissant qui, malgré lui, gonflait sa +poitrine. Il attendait, les mains croisées, le dos appuyé à la rampe, +les yeux ouverts dans la nuit, tout à l'idée fixe qu'il mûrissait +patiemment. Ses sens prenaient une finesse telle, qu'il surprenait +les plus petits bruits de la maison. En bas, Trouche ronflait; Olympe +tournait les pages de son roman, avec le léger froissement du doigt +contre le papier. Au second étage, la plume de l'abbé Faujas avait un +bruissement de pattes d'insecte; tandis que, dans la chambre voisine, +madame Faujas endormie semblait accompagner cette aigre musique de sa +respiration forte. Mouret passa une heure, les oreilles aux aguets. Ce +fut Olympe qui succomba la première au sommeil; il entendit le roman +tomber sur le tapis. Puis, l'abbé Faujas posa sa plume, se déshabilla +avec des frôlements discrets de pantoufles; les vêtements glissaient +mollement, le lit ne craqua même pas. Toute la maison était couchée. +Mais le fou sentait, à l'haleine trop grêle de l'abbé, qu'il ne +dormait pas. Peu à peu, cette haleine grossit. Toute la maison +dormait. + +Mouret attendit encore une demi-heure. Il écoutait toujours avec un +grand soin, comme s'il eût entendu les quatre personnes couchées là, +descendre, d'un pas de plus en plus lourd, dans l'engourdissement du +profond sommeil. La maison, écrasée dans les ténèbres, s'abandonnait. +Alors il se leva, gagna lentement le vestibule. Il grondait: + +--Marthe n'y est plus, la maison n'y est plus, rien n'y est plus. + +Il ouvrit la porte donnant sur le jardin, il descendit à la petite +serre. Là, il déménagea méthodiquement les grands buis sèches; il en +emportait des brassées énormes, qu'il montait, qu'il empilait devant +les portes des Trouche et des Faujas. Comme il était pris d'un besoin +de grande clarté, il alla allumer dans la cuisine toutes les lampes, +qu'il revint poser sur les tables des pièces, sur les paliers de +l'escalier, le long des corridors. Puis, il transporta le reste des +fascines de buis. Les tas s'élevaient plus haut que les portes. +Mais, en faisant un dernier voyage, il leva les yeux, il aperçut les +fenêtres. Alors, il retourna chercher les arbres fruitiers et dressa +un bûcher sous les fenêtres, en ménageant fort habilement des courants +d'air pour que la flamme fût belle. Le bûcher lui parut petit. + +--Il n'y a plus rien, répétait-il; il faut qu'il n'y ait plus rien. + +Il se souvint, il descendit à la cave, recommença ses voyages. +Maintenant, il remontait la provision de chauffage pour l'hiver: +le charbon, les sarments, le bois. Le bûcher, sous les fenêtres, +grandissait. A chaque paquet de sarments qu'il rangeait proprement, +il était secoué d'une satisfaction plus vive. Il distribua ensuite le +combustible dans les pièces du rez-de-chaussée, en laissa un tas dans +le vestibule, un autre dans la cuisine. Il finit par renverser les +meubles, par les pousser sur les tas. Une heure lui avait suffi pour +celle rude besogne. Sans souliers, courant les bras chargés, il +s'était glissé partout, avait tout charrié avec une telle adresse +qu'il n'avait pas laissé tomber une seule bûche trop rudement. +Il semblait doué d'une vie nouvelle, d'une logique de mouvements +extraordinaires. Il était, dans l'idée fixe, très-fort, +très-intelligent. + +Quand tout fut prêt, il jouit un instant de son oeuvre. Il allait de +tas en tas, se plaisait à la forme carrée des bûchers, faisait le tour +de chacun d'eux, en frappant doucement dans ses mains d'un air de +satisfaction extrême. Quelques morceaux de charbon étant tombés le +long de l'escalier, il courut chercher un balai, enleva proprement +la poussière noire des marches. Il acheva ainsi son inspection, en +bourgeois soigneux qui entend faire les choses comme elles doivent +être faites, d'une façon réfléchie. La jouissance l'effarait peu à +peu; il se courbait, se retrouvait à quatre pattes, courant sur les +mains, soufflant plus fort, avec un ronflement de joie terrible. + +Alors, il prit un sarment. Il alluma les tas. il commença par les tas +de la terrasse, sous les fenêtres. D'un bond, il rentra, enflamma les +tas du salon et de la salle à manger, de la cuisine et du vestibule. +Puis, il sauta d'étage en étage, jetant les débris embrasés de son +sarment sur les tas barrant les portes des Trouche et des Faujas. Une +fureur croissante le secouait, la grande clarté de l'incendie achevait +de l'affoler. Il descendit à deux reprises avec des sauts prodigieux, +tournant sur lui même, traversant l'épaisse fumée, activant de son +souffle les brasiers, dans lesquels il rejetait des poignées de +charbons ardents. La vue des flammes s'écrasant déjà aux plafonds +des pièces, le faisait asseoir par moments sur le derrière, riant, +applaudissant de toute la force de ses mains. + +Cependant, la maison ronflait, comme un poêle trop bourré. L'incendie +éclatait sur tous les points à la fois, avec une violence qui fendait +les planchers. Le fou remonta, au milieu des nappes de feu, les +cheveux grillés, les vêtements noircis. Il se posta au second étage, +accroupi sur les poings, avançant sa tête grondante de bête. Il +gardait le passage, il ne quittait pas du regard la porte du prêtre. + +--Ovide! Ovide! appela une voix terrible. + +Au fond du corridor, la porte de madame Faujas s'étant brusquement +ouverte, la flamme s'engouffra dans la chambre avec le roulement d'une +tempête. La vieille femme parut au milieu du feu. Les mains en avant, +elle écarta les fascines qui flambaient, sauta dans le corridor, +rejeta à coups de pied, à coups de poing, les tisons qui masquaient la +porte de son fils, qu'elle continuait à appeler désespérément. Le fou +s'était aplati davantage, les yeux ardents, se plaignant toujours. +--Attends-moi, ne descends pas par la fenêtre, criait-elle, en +frappant à la porte. + +Elle dut l'enfoncer; la porte qui brûlait, céda facilement. Elle +reparut, tenant son fils entre les bras. Il avait pris le temps de +mettre sa soutane; il étouffait, suffoqué par la fumée. + +--Écoute, Ovide, je vais t'emporter, dit-elle avec une rudesse +énergique. Tiens-toi bien à mes épaules; cramponne-toi à mes cheveux, +si tu te sens glisser.... Va, j'irai jusqu'au bout. + +Elle le chargea sur ses épaules comme un enfant, et cette mère +sublime, cette vieille paysanne, dévouée jusqu'à la mort, ne +chancela point sous le poids écrasant de ce grand corps évanoui +qui s'abandonnait. Elle éteignait les charbons sous ses pieds nus, +s'ouvrait un passage en repoussant les flammes de sa main ouverte, +pour que son fils n'en fût pas même effleuré. Mais, au moment où elle +allait descendre, le fou, qu'elle n'avait pas vu, sauta sur l'abbé +Faujas, qu'il lui arracha des épaules. Sa plainte lugubre s'achevait +dans un hurlement tandis qu'une crise le tordait au bord de +l'escalier. Il meurtrissait le prêtre, l'égratignait, l'étranglait. + +--Marthe! Marthe! cria-t-il. + +Et il roula avec le corps le long des marches embrasées; pendant que +madame Faujas, qui lui avait enfoncé les dents en pleine gorge, buvait +son sang. Les Trouche flambaient dans leur ivresse, sans un soupir. +La maison, dévastée et minée, s'abattait au milieu d'une poussière +d'étincelles. + + + + +XXIII + + +Macquart ne trouva pas chez lui le docteur Porquier, qui accourut +seulement vers minuit et demi. Toute la maison était encore sur pied. +Rougon seul n'avait pas bougé de son lit: les émotions le tuaient, +disait-il. Félicité assise sur la même chaise, au chevet de Marthe, se +leva pour aller à la rencontre du médecin. + +--Ah! cher docteur, nous sommes bien inquiets, murmura-t-elle. La +pauvre enfant n'a pas fait un mouvement, depuis que nous l'avons +couchée là.... Ses mains sont déjà froides; je les ai gardées dans les +miennes, inutilement. + +Le docteur Porquier regarda attentivement le visage de Marthe; puis, +sans l'examiner autrement, il resta debout, pinçant les lèvres, +faisant de la main un geste vague. + +--Ma bonne madame Rougon, dit-il, il vous faut bien du courage. + +Félicité éclata en sanglots. + +--C'est la fin, continua-t-il à voix plus basse. Il y a longtemps que +j'attends ce triste dénoûment, je dois vous le confesser aujourd'hui. +La pauvre madame Mouret avait les deux poumons attaqués, et la +phthisie chez elle se compliquait d'une maladie nerveuse. + +Il s'était assis, gardant aux coins des lèvres son sourire de médecin +bien élevé, qui se montrait poli même à l'égard de la mort. + +--Ne vous désespérez pas, ne vous rendez pas malade, chère dame. La +catastrophe était prévue, une circonstance pouvait la hâter tous +les jours.... La pauvre madame Mouret devait tousser, étant jeune, +n'est-ce pas? J'estime qu'elle a couvé pendant des années les germes +du mal. Dans ces derniers temps, depuis trois ans surtout, la phthisie +faisait en elle des progrès effrayants. Et quelle piété! quelle +ferveur! J'étais touché à la voir s'en aller si saintement.... Que +voulez-vous? les décrets de Dieu sont insondables, la science est bien +souvent impuissante. + +Et comme madame Rougon pleurait toujours, il lui prodigua les plus +tendres consolations, il voulut absolument qu'elle prit une tasse de +tilleul pour se calmer. + +--Ne vous tourmentez pas, je vous en conjure, répétait-il. Je vous +assure qu'elle ne sent déjà plus son mal; elle va s'endormir ainsi +tranquillement, elle ne reprendra connaissance qu'au moment de +l'agonie.... Je ne vous abandonne pas, d'ailleurs; je reste là, bien +que tous mes soins soient inutiles à présent. Je reste, en ami, chère +dame, en ami, entendez-vous? + +Il s'installa commodément pour la nuit, dans un fauteuil. Félicité +s'apaisait un peu. Le docteur Porquier lui ayant fait entendre que +Marthe n'avait plus que quelques heures à vivre, elle eut l'idée +d'envoyer chercher Serge au séminaire, qui était voisin. Quand elle +pria Rose de se rendre au séminaire, celle-ci refusa d'abord. + +--Vous voulez donc le tuer aussi, ce pauvre petit! dit-elle. Ça lui +porterait un coup trop rude, d'être réveillé au milieu de la nuit, +pour venir voir une morte.... Je ne veux pas être son bourreau. + +Rose gardait rancune à sa maîtresse. Depuis que celle-ci agonisait, +elle tournait autour du lit, furieuse, bousculant les tasses et les +bouteilles d'eau chaude. + +--Est-ce qu'il y a du bon sens à faire ce que madame a fait? +ajouta-t-elle. Ce n'est la faute à personne, si elle est allée prendre +la mort auprès de monsieur. Et, maintenant, il faut que tout soit en +l'air, elle nous fait tous pleurer.... Non, certes, je ne veux pas +qu'on force le petit à se lever en sursaut. + +Cependant, elle finit par se rendre au séminaire. Le docteur Porquier +s'était allongé devant le feu; les yeux à demi fermés, il continuait à +prodiguer de bonnes paroles à madame Rougon. Un léger râle commençait +à soulever les flancs de Marthe. L'oncle Macquart, qui n'avait point +reparu depuis deux grandes heures, poussa doucement la porte. + +--D'où venez-vous donc? lui demanda Félicité, qui l'emmena dans un +coin. + +Il répondit qu'il était allé remiser sa carriole et son cheval à +l'auberge des Trois-Pigeons. Mais il avait des yeux si vifs, un air de +sournoiserie si diabolique, qu'elle était reprise de mille soupçons. +Elle oublia sa fille mourante, flairant une coquinerie qu'elle devait +avoir intérêt à connaître. + +--On dirait que vous avez suivi et guetté quelqu'un, reprit-elle, +en remarquant son pantalon boueux. Vous me cachez quelque chose, +Macquart. Cela n'est pas bien. Nous avons toujours été gentils pour +vous. + +--Oh! gentils! murmura l'oncle en ricanant, c'est vous qui le dites. +Rougon est un cancre; dans l'affaire du champ de blé, il s'est méfié +de moi, il m'a traité comme le dernier des derniers.... Où donc +est-il, Rougon? Il se dorlote, lui; il ne se moque pas mal de la +peine qu'on prend pour la famille. Le sourire dont il accompagna ces +dernières paroles inquiéta vivement Félicité. Elle le regardait en +face. + +--Quelle peine avez-vous prise pour la famille? dit-elle. + +Vous n'allez peut-être pas me reprocher d'avoir ramené ma pauvre +Marthe des Tulettes.... D'ailleurs, je vous le répète, tout ceci m'a +l'air bien louche. J'ai questionné Rose--il paraît que vous aviez +l'idée de venir droit ici.... Je m'étonne aussi que vous n'ayez pas +frappé plus fort, rue Balande; on vous aurait ouvert.... Ce n'est pas +que je sois fâchée d'avoir la chère enfant chez moi; elle mourra +au moins parmi les siens, elle n'aura que des visages amis autour +d'elle.... + +L'oncle parut très-surpris; il l'interrompit d'un air inquiet. + +--Je vous croyais au mieux avec l'abbé Faujas? + +Elle ne répondit pas; elle s'approcha de Marthe, dont le souffle +devenait plus douloureux. Quand elle revint, elle vit Macquart qui, +soulevant le rideau, semblait interroger la nuit, en frottant la vitre +humide de la main. + +--Ne partez pas demain avant de causer avec moi, lui +recommanda-t-elle; je veux éclaircir tout ceci. + +--Comme vous voudrez, répondit-il. On serait bien embarrassé pour vous +faire plaisir. Vous aimez les gens, vous ne les aimez plus... Moi, je +m'en moque; je vais toujours mon petit bonhomme de chemin. + +Il était évidemment très-contrarié d'apprendre que les Rougon ne +faisaient plus cause commune avec l'abbé Faujas. Il tapait la vitre du +bout des doigts, sans quitter des yeux la nuit noire. A ce moment, une +grande lueur rougit le ciel. + +--Qu'est-ce donc? demanda Félicité. + +Il ouvrit la croisée, il regarda. + +--Ou dirait un incendie, murmura-t-il, d'un ton paisible. Ça brûle +derrière la sous-préfecture. + +La place s'emplissait de bruit. Un domestique entra tout effaré, +racontant que le feu venait de prendre chez la fille de madame. On +croyait avoir vu le gendre de madame, celui qu'on avait dû enfermer, +se promener dans le jardin avec un sarment allumé. Le pis était qu'on +désespérait de sauver les locataires. Félicité se tourna vivement, +réfléchit une minute encore, les yeux fixés sur Macquart. Elle +comprenait enfin. + +--Vous nous aviez bien promis, dit-elle à voix basse, de vous tenir +tranquille, lorsque nous vous avons installé dans votre petite maison +des Tulettes. Rien ne vous manque pourtant, vous êtes là comme un vrai +rentier.... C'est honteux, entendez-vous!... Combien l'abbé Fenil vous +a-t-il donné pour ouvrir la porte à François? + +Il se fâcha, mais elle le fit taire. Elle semblait beaucoup plus +inquiète des suites de l'affaire qu'indignée par le crime lui-même. + +--Et quel abominable scandale, si l'on venait à savoir! murmura-t-elle +encore. Est-ce que nous vous avons jamais rien refusé? Nous causerons +demain, nous reparlerons de ce champ dont vous nous cassez les +oreilles.... Si Rougon apprenait une pareille chose, il en mourrait de +chagrin. + +L'oncle ne put s'empêcher de sourire. Il se défendit plus violemment, +jura qu'il ne savait rien, qu'il n'avait trempé dans rien. Puis, comme +le ciel s'embrasait de plus, et que le docteur Porquier était déjà +descendu, l'oncle quitta la chambre, en disant d'un air pressé de +curieux: + +--Je vais voir. + +C'était M. Péqueur des Saulaies qui avait donné l'alarme. Il y avait +eu soirée à la sous-préfecture. Il se couchait, lorsque, vers une +heure moins quelques minutes, il aperçut un singulier reflet rouge sur +le plafond de sa chambre. S'étant s'approche de la fenêtre, il était +resté très-surpris en voyant un grand feu brûler dans le jardin des +Mouret, tandis qu'une ombre, qu'il ne reconnut pas d'abord, dansait au +milieu de la fumée en brandissant un sarment allumé. Presque +aussitôt des flammes s'échappèrent par toutes les ouvertures du +rez-de-chaussée. Le sous-préfet s'empressa de remettre son pantalon; +il appela son domestique, lança le concierge à la recherche des +pompiers et des autorités. Puis, avant de se rendre sur le lieu du +sinistre, il acheva de s'habiller, s'assurant devant une glace de la +correction de sa moustache. Il arriva le premier rue Balande. La rue +était absolument déserte; deux chats la traversaient en courant. + +--Ils vont se laisser griller comme des côtelettes, là-dedans! pensa +M. Péqueur des Saulaies, étonné du sommeil paisible de la maison, sur +la rue, où pas une flamme ne se montrait encore. + +Il frappa violemment, mais il n'entendit que le ronflement de +l'incendie, dans la cage de l'escalier. Il frappa alors à la porte +de M. Rastoil. Là, des cris perçants s'élevaient, accompagnés de +piétinements, de claquements de portes, d'appels étouffés. + +--Aurélie, couvre-toi les épaules! criait la voix du président. + +M. Rastoil se précipita sur le trottoir, suivi de madame Rastoil et de +la cadette de ses demoiselles, celle qui n'était pas encore mariée. +Aurélie dans sa précipitation, avait jeté sur ses épaules un paletot +de son père, qui lui laissait les bras nus; elle devint toute rouge, +lorsqu'elle aperçut M. Péqueur des Saulaies. + +--Quel épouvantable malheur! balbutiait le président. Tout va brûler. +Le mur de ma chambre est déjà chaud. Les deux maisons n'en font +qu'une, si j'ose dire.... Ah! monsieur le sous-préfet, je n'ai pas +même pris le temps d'enlever les pendules. Il faut organiser les +secours. On ne peut pas perdre son mobilier en quelques heures. + +Madame Rastoil, à demi vêtue d'un peignoir, pleurait le meuble de +son salon, qu'elle venait justement de faire recouvrir. Cependant, +quelques voisins s'étaient montrés aux fenêtres. Le président les +appela et commença le déménagement de sa maison; il se chargeait +particulièrement des pendules, qu'il déposait sur le trottoir d'en +face. Lorsqu'on eut sorti les fauteuils du salon, il fit asseoir sa +femme et sa fille, tandis que le sous-préfet restait auprès d'elles, +pour les rassurer. + +--Tranquillisez-vous, mesdames, disait-il. La pompe va arriver, le feu +sera attaqué vigoureusement.... Je crois pouvoir vous promettre qu'on +sauvera votre maison. + +Les croisées des Mouret éclatèrent, les flammes parurent au premier +étage. Brusquement, la rue fut éclairée par une grande lueur; il +faisait clair comme en plein jour. Un tambour, au loin, passait sur +la place de la Sous-Préfecture, en battant le rappel. Des hommes +accouraient, une chaîne s'organisait, mais les seaux manquaient, la +pompe n'arrivait pas. Au milieu de l'effarement général, M. Péqueur +des Saulaies, sans quitter les dames Rastoil, criait des ordres à +pleine voix: + +--Laissez le passage libre! La chaîne est trop serrée là-bas! +Mettez-vous à deux pieds les uns des autres! + +Puis, se tournant vers Aurélie, d'une voix douce: + +--Je suis bien surpris que la pompe ne soit pas encore là.... C'est +une pompe neuve; on va justement l'étrenner.... J'ai pourtant envoyé +le concierge tout de suite; il a dû passer aussi à la gendarmerie. + +Les gendarmes se montrèrent les premiers; ils continrent les curieux, +dont le nombre augmentait, malgré l'heure avancée. Le sous-préfet +était allé en personne rectifier la chaîne, qui se bossuait au milieu +des poussées de certains farceurs accourus du faubourg. La petite +cloche de Saint-Saturnin sonnait le tocsin de sa voix fêlée; un second +tambour battait le rappel, plus languissamment, vers le bas de la rue, +du côté du Mail. Enfin la pompe arriva, avec un tapage de ferraille +secouée. Les groupes s'écartèrent; les quinze pompiers de Plassans +parurent, courant et soufflant; mais, malgré l'intervention de M. +Péqueur des Saulaies, il fallut encore un grand quart d'heure pour +mettre la pompe en état. + +--Je vous dis que le piston ne glisse pas! criait furieusement le +capitaine au sous-préfet, qui prétendait que les écrous étaient trop +serrés. + +Lorsqu'un jet d'eau s'éleva, la foule eut un soupir de satisfaction. +La maison flambait alors, du rez-de-chaussée au second étage, comme +une immense torche. L'eau entrait dans le brasier avec un sifflement; +tandis que les flammes, se déchirant en nappes jaunes, s'élevaient +plus haut. Des pompiers étaient montés sur le toit de la maison du +président, dont ils enfonçaient les tuiles, à coups de pic, pour faire +la part du feu. + +--La baraque est perdue, murmura Macquart, les mains dans les poches, +planté tranquillement sur le trottoir d'en face, d'où il suivait les +progrès de l'incendie avec un vif intérêt. + +Il s'était formé là, au bord du ruisseau, un salon en plein air. Les +fauteuils se trouvaient rangés en demi-cercle, comme pour permettre +d'assister à l'aise au spectacle. Madame de Condamin et son mari +venaient d'arriver; ils rentraient à peine de la sous-préfecture, +disaient-ils, lorsqu'ils avaient entendu battre le rappel. M. de +Bourdeu, M. Maffre, le docteur Porquier, M. Delangre, accompagné de +plusieurs membres du conseil municipal, s'étaient également empressés +d'accourir. Tous entouraient ces pauvres dames Rastoil, les +réconfortaient, s'abordaient avec des exclamations apitoyées. La +société finit par s'asseoir sur les fauteuils. Et la conversation +s'engagea, pendant que la pompe soufflait à dix pas et que les poutres +embrasées craquaient. --As-tu pris ma montre, mon ami? demanda madame +Rastoil; elle était sur la cheminée, avec la chaîne. + +--Oui, oui, je l'ai dans ma poche, répondit le président, la face +gonflée, chancelant d'émotion. J'ai aussi l'argenterie.... J'aurais +tout emporté; mais les pompiers ne veulent pas, ils disent que c'est +ridicule. + +M. Péqueur des Saulaies se montrait toujours très-calme et +très-obligeant. + +--Je vous assure que votre maison ne court plus aucun risque, +affirma-t-il; la part du feu est faite. Vous pouvez aller remettre vos +couverts dans votre salle à manger. + +Mais M. Rastoil ne consentit pas à se séparer de son argenterie, qu'il +tenait sous le bras, pliée dans un journal. + +--Toutes les portes sont ouvertes, balbutia-t-il; la maison est pleine +de gens que je ne connais pas.... Ils ont fait dans mon toit un trou +qui me coûtera cher à boucher. + +Madame de Condamin interrogeait le sous-préfet. Elle s'écria: + +--Mais c'est horrible! mais je croyais que les locataires avaient eu +le temps de se sauver!... Alors, on n'a pas de nouvelles de l'abbé +Faujas? + +--J'ai frappé moi-même, dit M. Péqueur des Saulaies; personne n'a +répondu. Quand les pompiers sont arrivés, j'ai fait enfoncer la porte, +j'ai ordonné d'appliquer des échelles aux fenêtres.... Tout a été +inutile. Un de nos braves gendarmes, qui s'est aventuré dans le +vestibule, a failli être asphyxié par la fumée. + +-Ainsi l'abbé Faujas?... Quelle abominable mort! Reprit la belle +Octavie avec un frisson. + +Ces messieurs et ces dames se regardèrent, blêmes dans les clartés +vacillantes de l'incendie. Le docteur Porquier expliqua que la +mort par le feu n'était peut-être pas aussi douloureuse qu'on se +l'imaginait. + +--On est saisi, dit-il en terminant; ça doit être l'affaire de +quelques secondes. Il faut dire aussi que cela dépend de la violence +du brasier. + +M. de Condamin comptait sur ses doigts. + +--Si madame Mouret est chez ses parents, comme on le prétend, cela +fait toujours quatre: l'abbé Faujas, sa mère, sa soeur et son +beau-frère.... C'est joli! + +A ce moment, madame Rastoil se pencha à l'oreille de son mari. + +--Donne-moi ma montre, murmura-t-elle. Je ne suis pas tranquille. Tu +le remues. Tu vas t'asseoir dessus. Une voix ayant crié que le vent +poussait les flammèches du côté de la sous-préfecture, M. Péqueur +des Saulaies s'excusa, s'élança, afin de parer à ce nouveau danger. +Cependant, M. Delangre voulait qu'on tentât un dernier effort pour +porter secours aux victimes. Le capitaine des pompiers lui répondit +brutalement de monter aux échelles lui-même, s'il croyait la chose +possible; il disait n'avoir jamais vu un feu pareil. C'était le diable +qui avait dû allumer ce feu-là, pour que la maison brûlât, comme un +fagot, par tous les bouts à la fois. Le maire, suivi de quelques +hommes de bonne volonté, fit alors le tour par l'impasse des +Chevillottes. Du côté du jardin, peut-être pourrait-on monter. + +--Ce serait très-beau, si ce n'était pas si triste, remarqua madame de +Condamin, qui se calmait. + +En effet, l'incendie devenait superbe. Des fusées d'étincelles +montaient dans de larges flammes bleues; des trous d'un rouge ardent +se creusaient au fond de chaque fenêtre béante; tandis que la fumée +roulait doucement, s'en allait en un gros nuage violâtre, pareille à +la fumée des feux de Bengale, pendant les feux d'artifice. Ces +dames et ces messieurs s'étaient pelotonnés dans les fauteuils; ils +s'accoudaient, s'allongeaient, levaient le menton; puis, des silences +se faisaient, coupés de remarques, lorsqu'un tourbillon de flammes +plus violent s'élevait. Au loin, dans les clartés dansantes qui +illuminaient brusquement des profondeurs de têtes moutonnantes, +grossissaient un brouhaha de foule, un bruit d'eau courante, tout un +tapage noyé. Et la pompe, à dix pas, gardait son haleine régulière, +son crachement de gosier de métal écorché. + +--Regardez donc la troisième fenêtre, au second étage, s'écria tout +à coup M. Maffre émerveillé; on voit très-bien, à gauche, un lit qui +brûle. Les rideaux sont jaunes; ils flambent comme du papier. + +M. Péqueur des Saulaies revenait au petit trot tranquilliser la +société. C'était une panique. --Les flammèches, dit-il, sont bien +portées par le vent du côté de la sous-préfecture; mais elles +s'éteignent en l'air. Il n'y a aucun danger, on est maître du feu. + +--Mais, demanda madame de Condamin, sait-on comment le feu a pris? + +M. de Bourdeu assura qu'il avait d'abord vu une grosse fumée sortir +de la cuisine. M. Maffre prétendait, au contraire, que les flammes +avaient d'abord paru dans une chambre du premier étage. Le sous-préfet +hochait la tête d'un air de prudence officielle; il finit par dire à +demi-voix: + +--Je crois que la malveillance n'est pas étrangère au sinistre. J'ai +déjà ordonné une enquête. + +Et il raconta qu'il avait vu un homme allumer le feu avec un sarment. + +--Oui, je l'ai vu aussi, interrompit Aurélie Rastoil. C'est monsieur +Mouret. + +Ce fut une surprise extraordinaire. La chose était impossible. M. +Mouret s'échappant et brûlant sa maison, quel épouvantable drame! Et +l'on accablait Aurélie de questions. Elle rougissait, tandis que sa +mère la regardait sévèrement. Il n'était pas convenable qu'une jeune +fille fût ainsi toutes les nuits à la fenêtre. + +--Je vous assure, j'ai bien reconnu monsieur Mouret, reprit-elle. Je +ne dormais pas, je me suis levée, en voyant une grande lumière.... +Monsieur Mouret dansait au milieu du feu. + +Le sous-préfet se prononça. + +--Parfaitement, mademoiselle a raison.... Je reconnais le malheureux, +maintenant. Il était si effrayant, que je restais perplexe, bien que +sa figure ne me fût pas inconnue.... Je vous demande pardon, ceci est +très-grave; il faut que j'aille donner quelques ordres. + +Il s'en alla de nouveau, pendant que la société commentait celle +aventure terrible, un propriétaire brûlant ses locataires. M. de +Bourdeu s'emporta contre les maisons d'aliénés; la surveillance y +était faite d'une façon tout à fait insuffisante. A la vérité, M. de +Bourdeu tremblait de voir flamber dans l'incendie la préfecture que +l'abbé Faujas lui avait promise. + +--Les fous sont pleins de rancune, dit simplement M. de Condamin. + +Ce mot embarrassa tout le monde. La conversation tomba net. Les dames +eurent de légers frissons, tandis que ces messieurs échangaient des +regards singuliers. La maison en flammes devenait beaucoup plus +intéressante, depuis que la société connaissait la main qui avait mis +le feu. Les yeux clignant d'une terreur délicieuse, se fixaient sur le +brasier, avec le rêve du drame qui avait dû se passer là. + +--Si le papa Mouret est là dedans, ça fait cinq, dit encore M. de +Condamin, que les dames firent taire, en l'accusant d'être un homme +atroce. + +Depuis le commencement de l'incendie, les Paloque, accoudés à la +fenêtre de leur salle à manger, regardaient. Ils étaient juste +au-dessus du salon improvisé sur le trottoir. La femme du juge finit +par descendre pour offrir gracieusement l'hospitalité aux dames +Rastoil, ainsi qu'aux personnes qui les entouraient. --On voit bien de +nos fenêtres, je vous assure, dit-elle. + +Et, comme ces dames refusaient: + +--Mais vous allez prendre froid, continua-t-elle; la nuit est +très-fraîche. + +Madame de Condamin eut un sourire, en allongeant sur le pavé ses +petits pieds, qu'elle montra au bord de sa jupe. + +--Ah bien! oui, nous n'avons pas froid! répondit-elle. Moi, j'ai les +pieds brûlants. Je suis très-bien.... Est-ce que vous avez froid, +mademoiselle? + +--J'ai trop chaud, assura Aurélie. On dirait une nuit d'été. Ce feu-là +chauffe joliment. + +Tout le monde déclara qu'il faisait bon, et madame Paloque se décida +alors à rester, à s'asseoir, elle aussi, dans un fauteuil. M. Maffre +venait de partir; il avait aperçu, au milieu de la foule, ses deux +fils, en compagnie de Guillaume Porquier, accourus tous les trois, +sans cravate, d'une maison des remparts, pour voir le feu. Le juge de +paix, qui était certain de les avoir enfermés à double tour dans leur +chambre, emmena Alphonse et Ambroise par les oreilles. + +--Si nous allions nous coucher? dit M. de Bourdeu, de plus en plus +maussade. + +M. Péqueur des Saulaies avait reparu, infatigable, n'oubliant pas les +dames, malgré les soins de toutes sortes dont il était accablé. Il +alla vivement au-devant de M. Delangre, qui revenait de l'impasse des +Chevillottes. Ils causèrent à voix basse. Le maire avait dû assister à +quelque scène épouvantable; il se passait la main sur la face, comme +pour chasser de ses yeux l'image atroce qui le poursuivait. Les dames +l'entendirent seulement murmurer: «Nous sommes arrivés trop tard! +C'est horrible, horrible!...» Il ne voulut répondre à aucune question. +--Il n'y a que Bourdeu et Delangre qui regrettent l'abbé, murmura M. +de Condamin à l'oreille de madame Paloque. + +--Ils avaient des affaires avec lui, répondit tranquillement celle-ci. +Voyez donc, voici l'abbé Bourrette. Celui-là pleure pour de bon. + +L'abbé Bourrette, qui avait fait la chaîne, sanglotait à chaudes +larmes. Le pauvre homme n'entendait pas les consolations. Jamais il ne +voulut s'asseoir dans un fauteuil; il resta debout, les yeux troubles, +regardant brûler les dernières poutres. On avait aussi vu l'abbé +Surin; mais il avait disparu, après avoir écouté, de groupe en groupe, +les renseignements qui couraient. + +--Allons nous coucher, répéta M. de Bourdeu. C'est bête à la fin de +rester là. + +Toute la société se leva. Il fut décidé que M. Rastoil, sa dame et sa +demoiselle, passeraient la nuit chez les Paloque. Madame de Condamin +donnait de petites tapes sur sa jupe, légèrement froissée. On recula +les fauteuils, on se tint un instant debout, à se souhaiter une bonne +nuit. La pompe ronflait toujours, l'incendie pâlissait, au milieu +d'une fumée noire; on n'entendait plus que le piétinement affaibli de +la foule et la hache attardée d'un pompier abattant une charpente. + +--C'est fini, pensa Macquart, qui n'avait pas quitté le trottoir d'en +face. + +Il resta pourtant encore un instant, à écouter les dernières paroles +que M. de Condamin échangeait à demi-voix avec madame Paloque. + +--Bah! disait la femme du juge, personne ne le pleurera, si ce n'est +cette grosse bête de Bourrette. Il était devenu insupportable, nous +étions tous esclaves. Monseigneur doit rire à l'heure qu'il est. +Enfin, Plassans est délivré! --Et les Rougon! fit remarquer M. de +Condamin, ils doivent être enchantés. + +--Pardieu! les Rougon sont aux anges. Ils vont hériter de la conquête +de l'abbé.... Allez, ils auraient payé bien cher celui qui se serait +risqué à mettre le feu à la baraque. + +Macquart s'en alla, mécontent, il finissait par craindre d'avoir été +dupe. La joie des Rougon le consternait. Les Rougon étaient des malins +qui jouaient toujours un double jeu, et avec lesquels on +finissait quand même par être volé. En traversant la place de la +sous-préfecture, il se jurait de ne plus travailler comme cela, à +l'aveuglette. + +Comme il remontait à la chambre où Marthe agonisait, il trouva Rose +assise sur une marche de l'escalier. Elle était dans une colère bleue, +elle grondait: + +--Non, certes, je ne resterai pas dans la chambre; je ne veux pas voir +des choses pareilles. Qu'elle crève sans moi! qu'elle crève comme un +chien! Je ne l'aime plus, je n'aime plus personne.... Aller chercher +le petit, pour le faire assister à ça! Et j'ai consenti! Je m'en +voudrai toute la vie.... Il était pâle comme sa chemise, le chérubin. +J'ai dû le porter du séminaire ici. J'ai cru qu'il allait rendre +l'âme en roule, tant il pleurait. C'est une pitié!... Et il est là, +maintenant, à l'embrasser. Moi, ça me donne la chair de poule. Je +voudrais que la maison nous tombât sur la tête, pour que ça fût fini +d'un coup.... J'irai dans un trou, je vivrai toute seule, je ne verrai +jamais personne, jamais, jamais. La vie entière, c'est fait pour +pleurer et pour se mettre en colère. + +Macquart entra dans la chambre. Madame Rougon, à genoux, se cachait +la face entre les mains; tandis que Serge, debout devant le lit, les +joues ruisselantes de larmes, soutenait la tête de la mourante. Elle +n'avait point encore repris connaissance. Les dernières lueurs de +l'incendie éclairaient la chambre d'un reflet rouge. Un hoquet secoua +Marthe. Elle ouvrit des yeux surpris, se mit sur son séant pour +regarder autour d'elle. Puis, elle joignit les mains avec une +épouvante indicible, elle expira, en apercevant, dans la clarté rouge, +la soutane de Serge. + + +FIN + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LA CONQUETE DE PLASSANS *** + +This file should be named 8cplz10.txt or 8cplz10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8cplz11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8cplz10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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