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+The Project Gutenberg EBook of La Conquete De Plassans, by Emile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Conquete De Plassans
+
+Author: Emile Zola
+
+Posting Date: May 31, 2013 [EBook #8712]
+Release Date: August, 2005
+First Posted: August 3, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUETE DE PLASSANS ***
+
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online
+Distributed Proofreading Team.
+
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+LA CONQUÊTE DE PLASSANS par Émile Zola
+
+
+
+
+I
+
+Désirée battit des mains. C'était une enfant de quatorze ans, forte
+pour son âge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans.
+
+--Maman, maman! cria-t-elle, vois ma poupée!
+
+Elle avait pris à sa mère un chiffon, dont elle travaillait depuis un
+quart d'heure à faire une poupée, en le roulant et en l'étranglant
+par un bout, à l'aide d'un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas
+qu'elle raccommodait avec des délicatesses de broderie. Elle sourit à
+Désirée.
+
+--C'est un poupon, ça! dit-elle. Tiens, fais une poupée. Tu sais, il
+faut qu'elle ait une jupe, comme une dame.
+
+Elle lui donna une rognure d'indienne qu'elle trouva dans sa table à
+ouvrage; puis, elle se remit à son bas, soigneusement. Elles étaient
+toutes deux assises, à un bout de l'étroite terrasse, la fille sur
+un tabouret, aux pieds de la mère. Le soleil couchant, un soleil de
+septembre, chaud encore, les baignait d'une lumière tranquille; tandis
+que, devant elles, le jardin, déjà dans une ombre grise, s'endormait.
+Pas un bruit, au dehors, ne montait de ce coin désert de la ville.
+
+Cependant, elles travaillèrent dix grandes minutes en silence. Désirée
+se donnait une peine infinie pour faire une jupe à sa poupée. Par
+moments, Marthe levait la tête, regardait l'enfant avec une tendresse
+un peu triste. Comme elle la voyait très-embarrassée:
+
+--Attends, reprit-elle; je vais lui mettre les bras, moi.
+
+Elle prenait la poupée, lorsque deux grands garçons de dix-sept et
+dix-huit ans descendirent le perron. Ils vinrent embrasser Marthe.
+
+--Ne nous gronde pas, maman, dit gaiement Octave. C'est moi qui
+ai mené Serge à la musique.... Il y avait un monde, sur le cours
+Sauvaire!
+
+--Je vous ai crus retenus au collège, murmura la mère; sans cela,
+j'aurais été bien inquiète.
+
+Mais Désirée, sans plus songer à la poupée, s'était jetée au cou de
+Serge, en lui criant:
+
+--J'ai un oiseau qui s'est envolé, le bleu, celui dont tu m'avais fait
+cadeau.
+
+Elle avait une grosse envie de pleurer. Sa mère, qui croyait ce
+chagrin oublié, eut beau lui montrer la poupée. Elle tenait le bras de
+son frère, elle répétait, en l'entraînant vers le jardin:
+
+--Viens voir.
+
+Serge, avec sa douceur complaisante, la suivit, cherchant à la
+consoler. Elle le conduisit à une petite serre, devant laquelle
+se trouvait une cage posée sur un pied. Là, elle lui expliqua que
+l'oiseau s'était sauvé au moment où elle avait ouvert la porte pour
+l'empêcher de se battre avec un autre.
+
+--Pardi! ce n'est pas étonnant, cria Octave, qui s'était assis sur la
+rampe de la terrasse: elle est toujours à les toucher, elle regarde
+comment ils sont faits et ce qu'ils ont dans le gosier pour chanter.
+L'autre jour, elle les a promenés toute une après-midi dans ses
+poches, afin qu'ils aient bien chaud.
+
+--Octave!... dit Marthe d'un ton de reproche; ne la tourmente pas, la
+pauvre enfant.
+
+Désirée n'avait pas entendu. Elle racontait à Serge, avec de longs
+détails, de quelle façon l'oiseau s'était envolé.
+
+--Vois-tu, il a glissé comme ça, il est allé se poser à côté, sur le
+grand poirier de monsieur Rastoil. De là, il a sauté sur le prunier,
+au fond. Puis il a repassé sur ma tête, et il est entré dans les
+grands arbres de la sous-préfecture, où je ne l'ai plus vu, non, plus
+du tout.
+
+Des larmes parurent au bord de ses yeux.
+
+--Il reviendra peut-être, hasarda Serge.
+
+--Tu crois?... J'ai envie de mettre les autres dans une boîte et de
+laisser la cage ouverte toute la nuit.
+
+Octave ne put s'empêcher de rire; mais Marthe rappela Désirée.
+
+--Viens donc voir, viens donc voir!
+
+Et elle lui présenta la poupée. La poupée était superbe; elle avait
+une jupe roide, une tête formée d'un tampon d'étoffe, des bras faits
+d'une lisière cousue aux épaules. Le visage de Désirée s'éclaira
+d'une joie subite. Elle se rassit sur le tabouret, ne pensant plus
+à l'oiseau, baisant la poupée, la berçant dans sa main, avec une
+puérilité de gamine.
+
+Serge était venu s'accouder près de son frère. Marthe avait repris son
+bas.
+
+--Alors, demanda-t-elle, la musique a joué?
+
+--Elle joue tous les jeudis, répondit Octave. Tu as tort, maman, de ne
+pas venir. Toute la ville est là, les demoiselles Rastoil, madame de
+Condamin, monsieur Paloque, la femme et la fille du maire... Pourquoi
+ne viens-tu pas? Marthe ne leva pas les yeux; elle murmura, en
+achevant une reprise:
+
+--Vous savez bien, mes enfants, que je n'aime pas sortir. Je suis si
+tranquille, ici. Puis, il faut que quelqu'un reste avec Désirée.
+
+Octave ouvrait les lèvres, mais il regarda sa soeur et se tut. Il
+demeura là, sifflant doucement, levant les yeux sur les arbres de la
+préfecture, pleins du tapage des pierrots qui se couchaient, examinant
+les poiriers de M. Rastoil, derrière lesquels descendait le soleil.
+Serge avait sorti de sa poche un livre qu'il lisait attentivement.
+Il y eut un silence recueilli, chaud d'une tendresse muette, dans la
+bonne lumière jaune qui pâlissait peu à peu sur la terrasse. Marthe,
+couvant du regard ses trois enfants, au milieu de cette paix du soir,
+tirait de grandes aiguillées régulières.
+
+--Tout le monde est donc en retard aujourd'hui? reprit-elle au bout
+d'un instant. Il est près de dix heures, et votre père ne rentre
+pas.... Je crois qu'il est allé du côté des Tulettes.
+
+--Ah bien! dit Octave, ce n'est pas étonnant, alors.... Les paysans
+des Tulettes ne le lâchent plus, quand ils le tiennent.... Est-ce pour
+un achat de vin?
+
+--Je l'ignore, répondit Marthe; vous savez qu'il n'aime pas à parler
+de ses affaires.
+
+Un silence se fit de nouveau. Dans la salle à manger, dont la fenêtre
+était grande ouverte sur la terrasse, la vieille Rose, depuis un
+moment, mettait le couvert, avec des bruits irrités de vaisselle et
+d'argenterie. Elle paraissait de fort méchante humeur, bousculant
+les meubles, grommelant des paroles entrecoupées. Puis elle alla se
+planter à la porte de la rue, allongeant le cou, regardant au loin la
+place de la Sous-Préfecture. Après quelques minutes d'attente, elle
+vint sur le perron, criant:
+
+ --Alors, monsieur Mouret ne rentrera pas dîner?
+
+--Si, Rose, attendez, répondit Marthe paisiblement.
+
+--C'est que tout brûle. Il n'y a pas de bon sens. Quand monsieur fait
+de ces tours-là, il devrait bien prévenir.... Moi, ça m'est égal, après
+tout. Le dîner ne sera pas mangeable.
+
+--Tu crois, Rose? dit derrière elle une voix tranquille. Nous le
+mangerons tout de même, ton dîner.
+
+C'était Mouret qui rentrait. Rosé se tourna, regarda son maître en
+face, comme sur le point d'éclater; mais, devant le calme absolu de
+ce visage où perçait une pointe de goguenarderie bourgeoise, elle
+ne trouva pas une parole, elle s'en alla. Mouret descendit sur la
+terrasse, où il piétina, sans s'asseoir. Il se contenta de donner,
+du bout des doigts, une petite tape sur la joue de Désirée, qui lui
+sourit. Marthe avait levé les yeux; puis, après avoir regardé son
+mari, elle s'était mise à ranger son ouvrage dans sa table.
+
+--Vous n'êtes pas fatigué? demanda Octave, qui regardait les souliers
+de son père, blancs de poussière.
+
+--Si, un peu, répondit Mouret, sans parler autrement de la longue
+course qu'il venait de faire à pied.
+
+Mais il aperçut, au milieu du jardin, une bêche et un râteau que les
+enfants avaient dû oublier là.
+
+--Pourquoi ne rentre-t-on pas les outils? s'écria-t-il. Je l'ai dit
+cent fois. S'il venait à pleuvoir, ils seraient rouillés.
+
+Il ne se fâcha pas davantage. Il descendit dans le jardin, alla
+lui-même chercher la bêche et le râteau, qu'il revint accrocher
+soigneusement au fond de la petite serre. En remontant sur la
+terrasse, il furetait des yeux dans tous les coins des allées pour
+voir si chaque chose était bien en ordre.
+
+--Tu apprends tes leçons, toi? demanda-t-il en passant à côté de
+Serge, qui n'avait pas quitté son livre.
+
+--Non, mon père, répondit l'enfant. C'est un livre que l'abbé
+Bourrette m'a prêté, la relation des _Missions en Chine_.
+
+Mouret s'arrêta net devant sa femme.
+
+--A propos, reprit-il, il n'est venu personne?
+
+--Non, personne, mon ami, dit Marthe d'un air surpris.
+
+Il allait continuer, mais il parut se raviser; il piétina encore un
+instant, sans rien dire; puis, s'avançant vers le perron:
+
+--Eh bien! Rose, et ce dîner qui brûlait?
+
+--Pardi! cria du fond du corridor la voix furieuse de la cuisinière,
+il n'y a plus rien de prêt maintenant; tout est froid. Vous attendrez,
+monsieur. Mouret eut un rire silencieux; il cligna l'oeil gauche, en
+regardant sa femme et ses enfants. La colère de Rose semblait l'amuser
+fort. Il s'absorba ensuite dans le spectacle des arbres fruitiers de
+son voisin.
+
+--C'est surprenant, murmura-t-il, monsieur Rastoil a des poires
+magnifiques, cette année.
+
+Marthe, inquiète depuis un instant, semblait avoir une question sur
+les lèvres. Elle se décida, elle dit timidement:
+
+--Est-ce que tu attendais quelqu'un aujourd'hui, mon ami?
+
+--Oui et non, répondit-il, en se mettant à marcher de long en large.
+
+--Tu as loué le second étage, peut-être?
+
+--J'ai loué, en effet.
+
+Et, comme un silence embarrassé se faisait, il continua de sa voix
+paisible:
+
+--Ce matin, avant départir pour les Tulettes, je suis monté chez
+l'abbé Bourrette; il a été très-pressant, et, ma foi! j'ai conclu....
+Je sais bien que cela te contrarie. Seulement, songe un peu, tu n'es
+pas raisonnable, ma bonne. Ce second étage ne nous servait à rien;
+il se délabrait. Les fruits que nous conservions dans les chambres,
+entretenaient là une humidité qui décollait les papiers.... Pendant
+que j'y songe, n'oublie pas de faire enlever les fruits dès demain:
+notre locataire peut arriver d'un moment à l'autre.
+
+--Nous étions pourtant si à l'aise, seuls dans notre maison! laissa
+échapper Marthe à demi-voix.
+
+--Bah! reprit Mouret, un prêtre, ce n'est pas bien gênant. Il vivra
+chez lui, et nous chez nous. Ces robes noires, ça se cache pour avaler
+un verre d'eau.... Tu sais si je les aime, moi! Des fainéants, la
+plupart.... Eh bien! ce qui m'a décidé à louer, c'est que justement
+j'ai trouvé un prêtre. Il n'y a rien à craindre pour l'argent avec
+eux, et on ne les entend pas même mettre leur clef dans la serrure.
+
+Marthe restait désolée. Elle regardait, autour d'elle, la maison
+heureuse, baignant dans l'adieu du soleil le jardin, où l'ombre
+devenait plus grise; elle regardait ses enfants, son bonheur endormi
+qui tenait là, dans ce coin étroit.
+
+--Et sais-tu quel est ce prêtre? reprit-elle.
+
+--Non, mais l'abbé Bourrette a loué en son nom, cela suffit. L'abbé
+Bourrette est un brave homme.... Je sais que notre locataire s'appelle
+Faujas, l'abbé Faujas, et qu'il vient du diocèse de Besançon. Il
+n'aura pas pu s'entendre avec son curé; on l'aura nommé vicaire ici,
+à Saint-Saturnin. Peut-être qu'il connaît notre évêque, monseigneur
+Rousselot. Enfin, ce ne sont pas nos affaires, tu comprends... Moi,
+dans tout ceci, je me fie à l'abbé Bourrette.
+
+Cependant, Marthe ne se rassurait pas. Elle tenait tête à son mari, ce
+qui lui arrivait rarement.
+
+--Tu as raison, dit-elle, après un court silence, l'abbé est un digne
+homme. Seulement, je me souviens que lorsqu'il est venu pour visiter
+l'appartement, il m'a dit ne pas connaître la personne au nom de
+laquelle il était chargé de louer. C'est une de ces commissions comme
+on s'en donne entre prêtres, d'une ville à une autre.... Il me semble
+que tu aurais pu écrire à Besançon, te renseigner, savoir enfin qui tu
+vas introduire chez toi.
+
+Mouret ne voulait point s'emporter; il eut un rire de complaisance.
+
+--Ce n'est pas le diable, peut-être.... Te voilà toute tremblante. Je
+ne te savais pas si superstitieuse que ça. Tu ne crois pas au moins
+que les prêtres portent malheur, comme on dit. Ils ne portent pas
+bonheur non plus, c'est vrai. Ils sont comme les autres hommes.... Ah
+bien! tu verras, lorsque cet abbé sera là, si sa soutane me fait peur!
+
+--Non, je ne suis pas superstitieuse, tu le sais, murmura Marthe. J'ai
+comme un gros chagrin, voilà tout.
+
+Il se planta devant elle, il l'interrompit d'un geste brusque.
+
+--C'est assez, n'est-ce pas? dit-il. J'ai loué, n'en parlons plus.
+
+Et il ajouta, du ton railleur d'un bourgeois qui croit avoir conclu
+une bonne affaire:
+
+--Le plus clair, c'est que j'ai loué cent cinquante francs: ce sont
+cent cinquante francs de plus qui entreront chaque année dans la
+maison.
+
+Marthe avait baissé la tète, ne protestant plus que par un balancement
+vague des mains, fermant doucement les yeux, comme pour ne pas laisser
+tomber les larmes dont ses paupières étaient toutes gonflées. Elle
+jeta un regard furtif sur ses enfants, qui, pendant l'explication
+qu'elle venait d'avoir avec leur père, n'avaient pas paru entendre,
+habitués sans doute à ces sortes de scènes où se complaisait la verve
+moqueuse de Mouret.
+
+--Si vous voulez manger maintenant, vous pouvez venir, dit Rose de sa
+voix maussade, en s'avançant sur le perron.
+
+--C'est cela. Les enfants, à la soupe! cria gaiement Mouret, sans
+paraître garder la moindre méchante humeur. La famille se leva. Alors
+Désirée, qui avait gardé sa gravité de pauvre innocente, eut comme un
+réveil de douleur, en voyant tout le monde se remuer. Elle se jeta au
+cou de son père, elle balbutia:
+
+--Papa, j'ai un oiseau qui s'est envolé.
+
+--Un oiseau, ma chérie? Nous le rattraperons.
+
+Et il la caressait, il se faisait très-calin. Mais il fallut qu'il
+allât, lui aussi, voir la cage. Quand il ramena l'enfant, Marthe et
+ses deux fils se trouvaient déjà dans la salle à manger. Le soleil
+couchant, qui entrait par la fenêtre, rendait toutes gaies les
+assiettes de porcelaine, les timbales des enfants, la nappe blanche.
+La pièce était tiède, recueillie, avec l'enfoncement verdâtre du
+jardin.
+
+Comme Marthe, calmée par cette paix, ôtait en souriant le couvercle
+de la soupière, un bruit se fit dans le corridor. Rose, effarée,
+accourut, en bulbutiant:
+
+--Monsieur l'abbé Faujas est là. II
+
+Mouret fit un geste de contrariété. Il n'attendait réellement son
+locataire que le surlendemain, au plus tôt. Il se levait vivement,
+lorsque l'abbé Faujas parut à la porte, dans le corridor. C'était un
+homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint
+terreux. Derrière lui, dans son ombre, se tenait une femme âgée qui
+lui ressemblait étonnamment, plus petite, l'air plus rude. En voyant
+la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d'hésitation; ils
+reculèrent discrètement, sans se retirer. La haute figure noire du
+prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la
+chaux.
+
+--Nous vous demandons pardon de vous déranger, dit-il à Mouret. Nous
+venons de chez monsieur l'abbé Bourrette; il a dû vous prévenir....
+
+--Mais pas du tout! s'écria Mouret. L'abbé n'en fait jamais d'autres;
+il a toujours l'air de descendre du paradis.... Ce matin encore,
+monsieur, il m'affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux
+jours.... Enfin, il va falloir vous installer tout de même. L'abbé
+Faujas s'excusa. Il avait une voix grave, d'une grande douceur dans
+la chute des phrases. Vraiment, il était désolé d'arriver à un pareil
+moment. Quand il eut exprimé ses regrets, sans bavardage, en dix
+paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le commissionnaire
+qui avait apporté sa malle. Ses grosses mains bien faites tirèrent
+d'un pli de sa soutane une bourse, dont on n'aperçut que les anneaux
+d'acier; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts, avec
+précaution, la tête baissée. Puis, sans qu'on eût vu la pièce de
+monnaie, le commissionnaire s'en alla. Lui, reprit de sa voix polie:
+
+--Je vous en prie, monsieur, remettez-vous à table.... Votre
+domestique nous indiquera l'appartement. Elle m'aidera à monter ceci.
+
+Il se baissait déjà pour prendre une poignée de la malle. C'était une
+petite malle de bois, garantie par des coins et des bandes de tôle;
+elle paraissait avoir été réparée, sur un des flancs, à l'aide d'une
+traverse de sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres
+bagages du prêtre; mais il n'aperçut qu'un grand panier, que la dame
+âgée tenait à deux mains, devant ses jupes, s'entêtant, malgré la
+fatigue, à ne pas le poser à terre. Sous le couvercle soulevé, parmi
+des paquets de linge, passaient le coin d'un peigne enveloppé dans du
+papier, et le cou d'un litre mal bouché.
+
+--Non, non, laissez cela, dit Mouret en poussant légèrement la malle
+du pied. Elle ne doit pas être lourde; Rose la montera bien toute
+seule.
+
+Il n'eut sans doute pas conscience du secret dédain qui perçait dans
+ses paroles. La dame âgée le regarda fixement de ses yeux noirs; puis,
+elle revint à la salle à manger, à la table servie, qu'elle examinait
+depuis qu'elle était là. Elle passait d'un objet à l'autre, les lèvres
+pincées. Elle n'avait pas prononcé une parole. Cependant, l'abbé
+Faujas consentit à laisser la malle. Dans la poussière jaune du soleil
+qui entrait par la porte du jardin, sa soutane râpée semblait toute
+rouge; des reprises en brodaient les bords; elle était très-propre,
+mais si mince, si lamentable, que Marthe, restée assise jusque-là avec
+une sorte de réserve inquiète, se leva à son tour. L'abbé, qui n'avait
+jeté sur elle qu'un coup d'oeil rapide, aussitôt détourné, la vit
+quitter sa chaise, bien qu'il ne parût nullement la regarder.
+
+--Je vous en prie, répéta-t-il, ne vous dérangez pas; nous serions
+désolés de troubler votre dîner.
+
+--Eh bien! c'est cela, dit Mouret qui avait faim. Rose va vous
+conduire. Demandez-lui tout ce dont vous aurez besoin....
+Installez-vous, installez-vous à votre aise.
+
+L'abbé Faujas, après avoir salué, se dirigeait déjà vers l'escalier,
+lorsque Marthe s'approcha de son mari, en murmurant:
+
+--Mais, mon ami, tu ne songes pas....
+
+--Quoi donc? demanda-t-il, voyant qu'elle hésitait.
+
+--Les fruits, tu sais bien.
+
+--Ah! diantre! c'est vrai, il y a les fruits, dit-il d'un ton
+consterné. Et, comme l'abbé Faujas revenait, l'interrogeant du regard:
+
+--Je suis vraiment bien contrarié, monsieur, reprit-il. Le père
+Bourrette est sûrement un digne homme, seulement il est fâcheux que
+vous l'ayez chargé de votre affaire.... Il n'a pas pour deux liards
+de tête.... Si nous avions su, nous aurions tout préparé. Au lieu que
+nous voilà maintenant avec un déménagement à faire.... Vous comprenez,
+nous utilisions les chambres. Il y a là-haut, sur le plancher, toute
+notre récolte de fruits, des figues, des pommes, du raisin....
+
+Le prêtre l'écoutait avec une surprise que sa grande politesse ne
+réussissait plus à cacher. --Oh! mais ça ne sera pas long, continua
+Mouret. En dix minutes, si vous voulez bien prendre la peine
+d'attendre, Rose va débarrasser vos chambres.
+
+Une vive inquiétude grandissait sur le visage terreux de l'abbé.
+
+--Le logement est meublé, n'est-ce pas? demanda-t-il.
+
+--Du tout, il n'y a pas un meuble; nous ne l'avons jamais habité.
+
+Alors, le prêtre perdit son calme; une lueur passa dans ses yeux gris.
+Il s'écria avec une violence contenue:
+
+--Comment! mais j'avais formellement recommandé dans ma lettre de
+louer un logement meublé. Je ne pouvais pas apporter des meubles dans
+ma malle, bien sûr.
+
+--Hein! qu'est-ce que je disais? cria Mouret d'un ton plus haut.
+Ce Bourrette est incroyable.... Il est venu, monsieur, et il a vu
+certainement les pommes, puisqu'il en a même pris une dans la main, en
+déclarant qu'il avait rarement admiré une aussi belle pomme. Il a dit
+que tout lui semblait très-bien, que c'était ça qu'il fallait, et
+qu'il louait.
+
+L'abbé Faujas n'écoutait plus; tout un flot de colère était monté à
+ses joues. Il se tourna, il balbutia, d'une voix anxieuse:
+
+--Mère, vous entendez? il n'y a pas de meubles.
+
+La vieille dame, serrée dans son mince châle noir, venait de visiter
+le rez-de-chaussée, à petits pas furtifs, sans lâcher son panier. Elle
+s'était avancée jusqu'à la porte de la cuisine, en avait inspecté les
+quatre murs; puis, revenant sur le perron, elle avait lentement, d'un
+regard, pris possession du jardin. Mais la salle à manger surtout
+l'intéressait; elle se tenait de nouveau debout, en face de la table
+servie, regardant fumer la soupe, lorsque son fils lui répéta:
+
+--Entendez-vous, mère? il va falloir aller à l'hôtel.
+
+Elle leva la tête, sans répondre; toute sa face refusait de quitter
+cette maison, dont elle connaissait déjà les moindres coins. Elle eut
+un imperceptible haussement d'épaules, les yeux vagues, allant de la
+cuisine au jardin et du jardin à la salle à manger.
+
+Mouret, cependant, s'impatientait. Voyant que ni la mère ni le fils ne
+paraissaient décidés à quitter la place, il reprit:
+
+--C'est que nous n'avons pas de lits, malheureusement.... Il y a bien,
+au grenier, un lit de sangle, dont madame, à la rigueur, pourrait
+s'accommoder jusqu'à demain; seulement, je ne vois pas trop sur quoi
+coucherait monsieur l'abbé.
+
+Alors madame Faujas ouvrit enfin les lèvres; elle dit d'une voix
+brève, au timbre un peu rauque:
+
+--Mon fils prendra le lit de sangle.... Moi, je n'ai besoin que d'un
+matelas par terre, dans un coin. L'abbé approuva cet arrangement d'un
+signe de tête. Mouret allait se récrier, chercher autre chose; mais,
+devant l'air satisfait de ses nouveaux locataires, il se tut, se
+contentant d'échanger avec sa femme un regard d'étonnement.
+
+--Demain il fera jour, dit-il avec sa pointe de moquerie bourgeoise;
+vous pourrez vous meubler comme vous l'entendrez. Rose va monter
+enlever les fruits et faire les lits. Si vous voulez attendre un
+instant sur la terrasse.... Allons, donnez deux chaises, mes enfants.
+
+Les enfants, depuis l'arrivée du prêtre et de sa mère, étaient
+demeurés tranquillement assis devant la table. Ils les examinaient
+curieusement. L'abbé n'avait pas semblé les apercevoir; mais madame
+Faujas s'était arrêtée un instant à chacun d'eux, les dévisageant,
+comme pour pénétrer d'un coup dans ces jeunes têtes. En entendant les
+paroles de leur père, ils s'empressèrent tous trois et sortirent des
+chaises.
+
+La vieille dame ne s'assit pas. Comme Mouret se tournait, ne
+l'apercevant plus, il la vit plantée devant une des fenêtres
+entrebâillées du salon; elle allongeait le cou, elle achevait son
+inspection, avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une
+propriété à vendre. Au moment où Rose soulevait la petite malle, elle
+rentra dans le vestibule, en disant simplement:
+
+--Je monte l'aider.
+
+Et elle monta derrière la domestique. Le prêtre ne tourna pas même la
+tête; il souriait aux trois enfants, restés debout devant lui. Son
+visage avait une expression de grande douceur, quand il voulait,
+malgré la dureté du front et les plis rudes de la bouche.
+
+--C'est toute votre famille, madame? demanda-t-il à Marthe, qui
+s'était approchée.
+
+--Oui, monsieur, répondit-elle, gênée par le regard clair qu'il fixait
+sur elle.
+
+Mais il regarda de nouveau les enfants, il continua:
+
+--Voilà deux grands garçons qui seront bientôt des hommes.... Vous
+avez fini vos études, mon ami?
+
+Il s'adressait à Serge. Mouret coupa la parole à l'enfant.
+
+--Celui-ci a fini, bien qu'il soit le cadet. Quand je dis qu'il a
+fini, je veux dire qu'il est bachelier, car il est rentré au collège
+pour faire une année de philosophie: c'est le savant de la famille...
+L'autre, l'aîné, ce grand dadais, ne vaut pas grand'chose, allez. Il
+s'est déjà fait refuser deux fois au baccalauréat, et vaurien avec
+cela, toujours le nez en l'air, toujours polissonnant.
+
+Octave écoutait ces reproches en souriant, tandis que Serge avait
+baissé la tête sous les éloges. Faujas parut un instant encore les
+étudier en silence; puis, passant à Désirée, retrouvant son air
+tendre:
+
+--Mademoiselle, demanda-t-il, me permettrez-vous d'être votre ami?
+
+Elle ne répondit pas; elle vint, presque effrayée, se cacher le visage
+contre l'épaule de sa mère. Celle-ci, au lieu de lui dégager la face,
+la serra davantage, en lui passant un bras à la taille.
+
+--Excusez-la, dit-elle avec quelque tristesse; elle n'a pas la tête
+forte, elle est restée petite fille.... C'est une innocente.... Nous
+ne la tourmentons pas pour apprendre. Elle a quatorze ans, et elle ne
+sait encore qu'aimer les bêtes.
+
+Désirée, sous les caresses de sa mère, s'était rassurée; elle avait
+tourné la tète, elle souriait. Puis, d'un air hardi;
+
+--Je veux bien que vous soyez mon ami.... Seulement vous ne faites
+jamais de mal aux mouches, dites?
+
+Et, comme tout le monde s'égayait autour d'elle:
+
+--Octave les écrase, les mouches; continua-t-elle gravement. C'est
+très-mal.
+
+L'abbé Faujas s'était assis. Il semblait très-las. Il s'abandonna un
+moment à la paix tiède de la terrasse, promenant ses regards ralentis
+sur le jardin, sur les arbres des propriétés voisines. Ce grand calme,
+ce coin désert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise.
+Son visage se tacha de plaques sombres.
+
+--On est très-bien ici, murmura-t-il.
+
+Puis il garda le silence, comme absorbé et perdu. Il eut un léger
+sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire:
+
+--Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre
+à table.
+
+Et, sur le regard de sa femme:
+
+--Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela
+vous éviterait d'aller dîner à l'hôtel.... Ne vous gênez pas, je vous
+en prie.
+
+--Je vous remercie mille fois, nous n'avons besoin de rien, répondit
+l'abbé d'un ton d'extrême politesse, qui n'admettait pas une seconde
+invitation.
+
+Alors, les Mouret retournèrent dans la salle à manger, où ils
+s'attablèrent. Marthe servit la soupe. Il y eut bientôt un tapage
+réjouissant de cuillers. Les enfants jasaient. Désirée eut des rires
+clairs, en écoutant une histoire que son père racontait, enchanté
+d'être enfin à table. Cependant, l'abbé Faujas, qu'ils avaient oublié,
+restait assis sur la terrasse, immobile, en face du soleil couchant.
+Il ne tournait pas la tête; il semblait ne pas entendre. Comme le
+soleil allait disparaître, il se découvrit, étouffant sans doute.
+Marthe, placée devant la fenêtre, aperçut sa grosse tête nue, aux
+cheveux courts, grisonnant déjà vers les tempes. Une dernière lueur
+rouge alluma ce crâne rude de soldat, où la tonsure était comme la
+cicatrice d'un coup de massue; puis, la lueur s'éteignit, le prêtre,
+entrant dans l'ombre, ne fut plus qu'un profil noir sur la cendre
+grise du crépuscule.
+
+Ne voulant pas appeler Rose, Marthe alla chercher elle-même une lampe
+et servit le premier plat. Comme elle revenait de la cuisine, elle
+rencontra, au pied de l'escalier, une femme qu'elle ne reconnut pas
+d'abord. C'était madame Faujas. Elle avait mis un bonnet de linge;
+elle ressemblait à une servante, avec sa robe de cotonnade, serrée au
+corsage par un fichu jaune, noué derrière la taille; et, les poignets
+nus, encore toute soufflante de la besogne qu'elle venait de faire,
+elle tapait ses gros souliers lacés sur le dallage du corridor.
+
+--Voilà qui est fait, n'est-ce pas, madame? lui dit Marthe en
+souriant. --Oh! une misère, répondit-elle; en deux coups de poing,
+l'affaire a été bâclée.
+
+Elle descendit le perron, elle radoucit sa voix:
+
+--Ovide, mon enfant, veux-tu monter? Tout est prêt là-haut.
+
+Elle dut toucher son fils à l'épaule pour le tirer de sa rêverie.
+L'air fraîchissait. Il frissonna, il la suivit sans parler. Comme il
+passait devant la porte de la salle à manger, toute blanche de la
+clarté vive de la lampe, toute bruyante du bavardage des enfants, il
+allongea la tête, disant de sa voix souple:
+
+--Permettez-moi de vous remercier encore et de nous excuser de tout ce
+dérangement.... Nous sommes confus....
+
+--Mais non, mais non! cria Mouret; c'est nous autres qui sommes
+désolés de n'avoir pas mieux à vous offrir pour cette nuit.
+
+Le prêtre salua, et Marthe rencontra de nouveau ce regard clair, ce
+regard d'aigle qui l'avait émotionnée. Il semblait qu'au fond de
+l'oeil, d'un gris morne d'ordinaire, une flamme passât brusquement,
+comme ces lampes qu'on promène derrière les façades endormies des
+maisons.
+
+--Il a l'air de ne pas avoir froid aux yeux, le curé, dit
+railleusement Mouret, quand la mère et le fils ne furent plus là.
+
+--Je les crois peu heureux, murmura Marthe.
+
+--Pour ça, il n'apporte certainement pas le Pérou dans sa malle....
+Elle est lourde, sa malle! Je l'aurais soulevée du bout de mon petit
+doigt.
+
+Mais il fut interrompu dans son bavardage par Rose, qui venait
+de descendre l'escalier en courant, afin de raconter les choses
+surprenantes qu'elle avait vues.
+
+--Ah! bien, dit-elle en se plantant devant la table où mangeaient ses
+maîtres, en voilà une gaillarde! Cette dame a au moins soixante-cinq
+ans, et ça ne paraît guère, allez! Elle vous bouscule, elle travaille
+comme un cheval.
+
+--Elle t'a aidée à déménager les fruits? demanda curieusement Mouret.
+
+--Je crois bien, monsieur. Elle emportait les fruits comme ça, dans
+son tablier; des charges à tout casser. Je me disais: «Bien sûr, la
+robe va y rester.» Mais pas du tout; c'est de l'étoffe solide, de
+l'étoffe comme j'en porte moi-même. Nous avons dû faire plus de dix
+voyages. Moi, j'avais les bras rompus. Elle bougonnait, disant que
+ça ne marchait pas. Je crois que je l'ai entendue jurer, sauf votre
+respect.
+
+Mouret semblait s'amuser beaucoup.
+
+--Et les lits? reprit-il.
+
+--Les lits, c'est elle qui les a faits.... Il faut la voir retourner
+un matelas. Ça ne pèse pas lourd, je vous en réponds; elle le
+prend par un bout, le jette en l'air comme une plume.... Avec ça,
+très-soigneuse. Elle a bordé le lit de sangle, comme un dodo d'enfant.
+Elle aurait eu à coucher l'enfant Jésus, qu'elle n'aurait pas tiré les
+draps avec plus de dévotion.... Des quatre couvertures, elle en a mis
+trois sur le lit de sangle. C'est comme des oreillers: elle n'en a pas
+voulu pour elle; son fils a les deux.
+
+--Alors elle va coucher par terre?
+
+--Dans un coin, comme un chien. Elle a jeté un matelas sur le plancher
+de l'autre chambre, en disant qu'elle allait dormir là, mieux que dans
+le paradis. Jamais je n'ai pu la décider à s'arranger plus proprement.
+Elle prétend qu'elle n'a jamais froid et que sa tête est trop dure
+pour craindre le carreau.... Je leur ai donné de l'eau et du sucre,
+comme madame me l'avait recommandé, et voilà.... N'importe, ce sont de
+drôles de gens.
+
+Rose acheva de servir le dîner. Les Mouret, ce soir-là, firent traîner
+le repas. Ils causèrent longuement des nouveaux locataires. Dans
+leur vie d'une régularité d'horloge, l'arrivée de ces deux personnes
+étrangères était un gros événement. Ils en parlaient comme d'une
+catastrophe, avec ces minuties de détails qui aident à tuer les
+longues soirées de province. Mouret, particulièrement, se plaisait aux
+commérages de petite ville. Au dessert, les coudes sur la table, dans
+la tiédeur de la salle à manger, il répéta pour la dixième fois, de
+l'air satisfait d'un homme heureux:
+
+--Ce n'est pas un beau cadeau que Besançon fait à Plassans ...
+Avez-vous vu le derrière de sa soutane, quand il s'est tourné?... Ça
+m'étonnerait beaucoup, si les dévotes couraient après celui-là. Il est
+trop râpé; les dévotes aiment les jolis curés.
+
+--Sa voix a de la douceur, dit Marthe, qui était indulgente.
+
+--Pas lorsqu'il est en colère, toujours, reprit Mouret. Vous ne l'avez
+donc pas entendu se fâcher, quand il a su que l'appartement n'était
+pas meublé? C'est un rude homme; il ne doit pas flâner dans les
+confessionnaux, allez! Je suis bien curieux de savoir comment il va
+se meubler, demain. Pourvu qu'il me paye, au moins. Tant pis! je
+m'adresserai à l'abbé Bourrette; je ne connais que lui.
+
+On était peu dévot dans la famille. Les enfants eux-mêmes se moquèrent
+de l'abbé et de sa mère. Octave imita la vieille dame, lorsqu'elle
+allongeait le cou pour voir au fond des pièces, ce qui fit rire
+Désirée.
+
+Serge, plus grave, défendit «ces pauvres gens». D'ordinaire, à dix
+heures précises, lorsqu'il ne faisait pas sa partie de piquet, Mouret
+prenait un bougeoir et allait se coucher; mais, ce soir-là, à onze
+heures, il tenait encore bon contre le sommeil. Désirée avait fini par
+s'endormir, la tête sur les genoux de Marthe. Les deux garçons étaient
+montés dans leur chambre. Mouret bavardait toujours, seul en face de
+sa femme.
+
+--Quel âge lui donnes-tu? demanda-t-il brusquement.
+
+--A qui? dit Marthe, qui commençait, elle aussi, à s'assoupir.
+
+--A l'abbé, parbleu! Hein? entre quarante et quarante-cinq ans,
+n'est-ce pas? C'est un beau gaillard. Si ce n'est pas dommage que ça
+porte la soutane! Il aurait fait un fameux carabinier.
+
+Puis, au bout d'un silence, parlant seul, continuant à voix haute des
+réflexions qui le rendaient tout songeur:
+
+--Ils sont arrivés par le train de six heures trois quarts. Ils n'ont
+donc eu que le temps de passer chez l'abbé Bourrette et de venir
+ici.... Je parie qu'ils n'ont pas dîné. C'est clair. Nous les aurions
+bien vus sortir pour aller à l'hôtel.... Ah! par exemple, ça me ferait
+plaisir de savoir où ils ont pu manger.
+
+Rose, depuis un instant, rôdait dans la salle à manger, attendant
+que ses maîtres allassent se coucher, pour fermer les portes et les
+fenêtres.
+
+--Moi je le sais où ils ont mangé, dit-elle.
+
+Et comme Mouret se tournait vivement:
+
+--Oui, j'étais remontée pour voir s'ils ne manquait de rien.
+N'entendant pas de bruit, je n'ai point osé frapper; j'ai regardé par
+la serrure.
+
+--Mais c'est mal, très-mal, interrompit Marthe sévèrement. Vous savez
+bien, Rose, que je n'aime point cela.
+
+--Laisse donc, laisse donc! s'écria Mouret, qui, dans d'autres
+circonstances, se serait emporté contre la curieuse. Vous avez regardé
+par la serrure?
+
+--Oui, monsieur, c'était pour le bien.
+
+--Évidemment.... Qu'est-ce qu'ils faisaient?
+
+--Eh bien! donc, monsieur, ils mangeaient.... Je les ai vus qui
+mangeaient sur le coin du lit de sangle. La vieille avait étalé une
+serviette. Chaque fois qu'ils se servaient du vin, ils recouchaient le
+litre bouché contre l'oreiller.
+
+--Mais que mangeaient-ils?
+
+--Je ne sais pas au juste, monsieur. Ça m'a paru un reste de pâté,
+dans un journal. Ils avaient aussi des pommes, des petites pommes de
+rien du tout.
+
+--Et ils causaient, n'est-ce pas? Vous avez entendu ce qu'ils
+disaient?
+
+--Non, monsieur, ils ne causaient pas.... Je suis restée un bon quart
+d'heure à les regarder. Ils ne disaient rien, pas ça, tenez! Ils
+mangeaient, ils mangeaient! Marthe s'était levée, réveillant Désirée,
+faisant mine de monter; la curiosité de son mari la blessait. Celui-ci
+se décida enfin à se lever également; tandis que la vieille Rose, qui
+était dévote, continuait d'une voix plus basse:
+
+--Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim.... Sa mère lui
+passait les plus gros morceaux et le regardait avaler avec un
+plaisir.... Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. A moins
+que l'odeur des fruits ne l'incommode. C'est que ça ne sent pas bon
+dans la chambre; vous savez, cette odeur aigre des poires et des
+pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j'aurais
+peur, je garderais la lumière toute la nuit.
+
+Mouret avait pris son bougoir. Il resta un instant debout devant
+Rose, résumant la soirée dans ce mot de bourgeois tiré de ses idées
+accoutumées:
+
+--C'est extraordinaire.
+
+Puis, il rejoignit sa femme au pied de l'escalier. Elle était couchée,
+elle dormait déjà, qu'il écoutait encore les bruits légers qui
+venaient de l'étage supérieur. La chambre de l'abbé était juste
+au-dessus de la sienne. Il l'entendit ouvrir doucement la fenêtre,
+ce qui l'intrigua beaucoup. Il leva la tête de l'oreiller, luttant
+désespérément contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le
+prêtre resterait à la fenêtre. Mais le sommeil fut le plus fort;
+Mouret ronflait à poings fermés, avant d'avoir pu saisir de nouveau le
+sourd grincement de l'espagnolette.
+
+En haut, à la fenêtre, l'abbé Faujas, tète nue, regardait la nuit
+noire. Il demeura longtemps là, heureux d'être enfin seul, s'absorbant
+dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui,
+il sentait le sommeil tranquille de cette maison où il était depuis
+quelques heures, l'haleine pure des enfants, le souffle honnête de
+Marthe, la respiration grosse et régulière de Mouret. Et il y avait
+un mépris dans le redressement, de son cou de lutteur, tandis qu'il
+levait la tête comme pour voir au loin, jusqu'au fond de la petite
+ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture
+faisaient une masse sombre, les poiriers de M. Rastoil allongeaient
+des membres maigres et tordus; puis, ce n'était plus qu'une mer de
+ténèbres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une
+innocence de fille au berceau.
+
+L'abbé Faujas tendit les bras d'un air de défi ironique, comme s'il
+voulait prendre Plassans pour l'étouffer d'un effort contre sa
+poitrine robuste. Il murmura:
+
+--Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser
+leurs rues!
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain, Mouret passa la matinée à épier son nouveau locataire.
+Cet espionnage allait emplir les heures vides qu'il passait au logis
+à tatillonner, à ranger les objets qui traînaient, à chercher des
+querelles à sa femme et à ses enfants. Désormais, il aurait une
+occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie de tous les jours.
+Il n'aimait pas les curés, comme il le disait, et le premier
+prêtre qui tombait dans son existence l'intéressait à un point
+extraordinaire. Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse,
+un inconnu presque inquiétant. Bien qu'il fît l'esprit fort, qu'il se
+déclarât voltairien, il avait en face de l'abbé tout un étonnement, un
+frisson de bourgeois, où perçait une pointe de curiosité gaillarde.
+
+Pas un bruit ne venait du second étage. Mouret écouta attentivement
+dans l'escalier, il se hasarda même à monter au grenier. Comme
+il ralentissait le pas en longeant le corridor, un frôlement de
+pantoufles qu'il crut entendre derrière la porte, l'émotionna
+extrêmement. N'ayant rien pu surprendre de net, il descendit au
+jardin, se promena sous la tonnelle du fond, levant les yeux,
+cherchant à voir par les fenêtres ce qui se passait dans les pièces.
+Mais il n'aperçut pas même l'ombre de l'abbé. Madame Faujas, qui
+n'avait sans doute point de rideaux, avait tendu, en attendant, des
+draps de lit derrière les vitres.
+
+Au déjeuner, Mouret parut très-vexé.
+
+--Est-ce qu'ils sont morts, là-haut? dit-il en coupant du pain aux
+enfants. Tu ne les as pas entendus remuer, toi, Marthe?
+
+--Non, mon ami; je n'ai pas fait attention.
+
+Rose cria de la cuisine:
+
+--Il y a beau temps qu'ils ne sont plus là; s'ils courent toujours,
+ils sont loin.
+
+Mouret appela la cuisinière et la questionna minutieusement.
+
+--Ils sont sortis, monsieur: la mère d'abord, le curé ensuite. Je
+ne les aurais pas vus, tant ils marchent doucement, si leurs ombres
+n'avaient passé sur le carreau de ma cuisine, quand ils ont ouvert la
+porte.... J'ai regardé dans la rue, pour voir; mais ils avaient filé,
+et raide, je vous en réponds.
+
+--C'est bien surprenant.... Mais où étais-je donc?
+
+--Je crois que monsieur était au fond du jardin, à voir les raisins de
+la tonnelle.
+
+Cela acheva de mettre Mouret d'une exécrable humeur. Il déblatéra
+contre les prêtres: c'étaient tous des cachotiers; ils étaient dans
+un tas de manigances, auxquelles le diable ne reconnaîtrait rien; ils
+affectaient une pruderie ridicule, à ce point que personne n'avait
+jamais vu un prêtre se débarbouiller. Il finit par se repentir d'avoir
+loué à cet abbé qu'il ne connaissait pas.
+
+--C'est ta faute, aussi! dit-il à sa femme, en se levant de table.
+
+Marthe allait protester, lui rappeler leur discussion de la veille;
+mais elle leva les yeux, le regarda et ne dit rien. Lui, cependant, ne
+se décidait pas à sortir, comme il en avait l'habitude. Il allait et
+venait, de la salle à manger au jardin, furetant, prétendant que tout
+traînait, que la maison était au pillage; puis, il se fâcha contre
+Serge et Octave, qui, disaient-ils, étaient partis, une demi-heure
+trop tôt, pour le collège.
+
+--Est-ce que papa ne sort pas? demanda Désirée à l'oreille de sa mère.
+Il va bien nous ennuyer, s'il reste.
+
+Marthe la fit taire. Mouret parla enfin d'une affaire qu'il devait
+terminer dans la journée. Il n'avait pas un moment, il ne pouvait pas
+même se reposer un jour chez lui, lorsqu'il en éprouvait le besoin. Il
+partit, désolé de ne pas demeurer là, aux aguets.
+
+Le soir, quand il rentra, il avait toute une fièvre de curiosité.
+
+--Et l'abbé? demanda-t-il, avant même d'ôter son chapeau.
+
+Marthe travaillait à sa place ordinaire, sur la terrasse.
+
+--L'abbé? répéta-t-elle avec quelque surprise. Ah! oui, l'abbé....
+Je ne l'ai pas vu, je crois qu'il s'est installé. Rose m'a dit qu'on
+avait apporté des meubles.
+
+--Voilà ce que je craignais, s'écria Mouret. J'aurais voulu être là;
+car, enfin, les meubles sont ma garantie.... Je savais bien que tu ne
+bougerais pas de ta chaise. Tu es une pauvre tête, ma bonne.... Rose!
+Rose!
+
+Et lorsque la cuisinière fut là:
+
+--On a apporté des meubles pour les gens du second?
+
+--Oui, monsieur, dans une petite carriole. J'ai reconnu la carriole de
+Bergasse, le revendeur du marché. Allez, il n'y en avait pas lourd.
+Madame Faujas suivait. En montant la rue Balande, elle a même donné un
+coup de main à l'homme qui poussait.
+
+--Vous avez vu les meubles, au moins; vous les avez comptés?
+--Certainement, monsieur; je m'étais mise sur la porte. Ils ont tous
+passé devant moi, ce qui même n'a pas paru faire plaisir à madame
+Faujas. Attendez.... On a d'abord monté un lit de fer, puis une
+commode, deux tables, quatre chaises.... Ma foi, c'est tout.... Et des
+meubles pas neufs. Je n'en donnerais pas trente écus.
+
+--Mais il fallait avertir madame; nous ne pouvons pas louer dans des
+conditions pareilles.... Je vais de ce pas m'expliquer avec l'abbé
+Bourrette.
+
+Il se fâchait, il sortait, lorsque Marthe réussit à l'arrêter net, en
+disant:
+
+--Écoute donc, j'oubliais.... Il ont payé six mois à l'avance.
+
+--Ah! ils ont payé? balbutia-t-il d'un ton presque fâché.
+
+--Oui, c'est la vieille dame qui est descendue et qui m'a remis ceci.
+
+Elle fouilla dans sa table à ouvrage, elle donna à son mari
+soixante-quinze francs en pièces de cent sous, enveloppées
+soigneusement dans un morceau de journal. Mouret compta l'argent, en
+murmurant.
+
+--S'ils payent, ils sont bien libres.... N'importe, ce sont de drôles
+de gens. Tout le monde ne peut pas être riche, c'est sûr; seulement,
+ce n'est pas une raison, quand on n'a pas le sou, pour se donner ainsi
+des allures suspectes.
+
+--Je voulais te dire aussi, reprit Marthe en le voyant calmé: la
+vieille dame m'a demandé si nous étions disposés à lui céder le lit de
+sangle; je lui ai répondu que nous n'en faisions rien, qu'elle pouvait
+le garder tant qu'elle voudrait.
+
+--Tu as bien fait, il faut les obliger.... Moi, je te l'ai dit, ce qui
+me contrarie avec ces diables de curés, c'est qu'on ne sait jamais
+ce qu'ils pensent ni ce qu'ils font. À part cela, il y a souvent des
+hommes très-honorables parmi eux.
+
+L'argent paraissait l'avoir consolé. Il plaisanta, tourmenta Serge
+sur la relation des _Missions en Chine_, qu'il lisait dans ce moment.
+Pendant le dîner, il affecta de ne plus s'occuper des gens du second.
+Mais, Octave ayant raconté qu'il avait vu l'abbé Faujas sortir de
+l'évêché, Mouret ne put se tenir davantage. Au dessert, il reprit
+la conversation de la veille. Puis, il eut quelque honte. Il était
+d'esprit fin, sous son épaisseur de commerçant retiré; il avait
+surtout un grand bon sens, une droiture de jugement qui lui faisait,
+le plus souvent, trouver le mot juste, au milieu des commérages de la
+province.
+
+--Après tout, dit-il en allant se coucher, ce n'est pas bien de mettre
+son nez dans les affaires des autres.... L'abbé peut faire ce qu'il
+lui plaît. C'est ennuyeux de toujours causer de ces gens; moi, je m'en
+lave les mains maintenant.
+
+Huit jours se passèrent. Mouret avait repris ses occupations
+habituelles; il rôdait dans la maison, discutait avec les enfants,
+passait ses après-midi au dehors à conclure pour le plaisir des
+affaires dont il ne parlait jamais, mangeait et dormait en homme pour
+qui l'existence est une pente douce, sans secousses ni surprises
+d'aucune sorte. Le logis semblait mort de nouveau. Marthe était à sa
+place accoutumée, sur la terrasse, devant la petite table à ouvrage.
+Désirée jouait, à son côté. Les deux garçons ramenaient aux mêmes
+heures la même turbulence. Et Rose, la cuisinière, se fâchait,
+grondait contre tout le monde; tandis que le jardin et la salle à
+manger gardaient leur paix endormie.
+
+--Ce n'est pas pour dire, répétait Mouret à sa femme, mais tu vois
+bien que tu te trompais en croyant que cela dérangerait notre
+existence, de louer le second. Nous sommes plus tranquilles
+qu'auparavant, la maison est plus petite et plus heureuse.
+
+Et il levait parfois les yeux vers les fenêtres du second étage, que
+madame Faujas, dès le deuxième jour, avait garnies de gros rideaux de
+coton. Pas un pli de ces rideaux ne bougeait Ils avaient un air béat,
+une de ces pudeurs de sacristie, rigides et froides. Derrière eux,
+semblaient s'épaissir un silence, une immobilité de cloître. De loin
+en loin, les fenêtres étaient entr'ouvertes, laissant voir, entre les
+blancheurs des rideaux, l'ombre des hauts plafonds. Mais Mouret avait
+beau se mettre aux aguets, jamais il n'apercevait la main qui
+ouvrait et qui fermait; il n'entendait même pas le grincement de
+l'espagnolette. Aucun bruit humain ne descendait de l'appartement.
+
+Au bout de la première semaine, Mouret n'avait pas encore revu l'abbé
+Faujas. Cet homme qui vivait à côté de lui, sans qu'il pût seulement
+apercevoir son ombre, finissait par lui donner une sorte d'inquiétude
+nerveuse. Malgré les efforts qu'il faisait pour paraître indifférent,
+il retomba dans ses interrogations, il commença une enquête.
+
+--Tu ne le vois donc pas, toi? demanda-t-il à sa femme.
+
+--J'ai cru l'apercevoir hier, quand il est rentré; mais je ne suis pas
+bien sûre.... Sa mère porte toujours une robe noire; c'était peut-être
+elle.
+
+Et comme il la pressait de questions, elle lui dit ce qu'elle savait.
+
+--Rose assure qu'il sort tous les jours; il reste même longtemps
+dehors.... Quant à la mère, elle est réglée comme une horloge; elle
+descend le matin, à sept heures, pour faire ses provisions. Elle a un
+grand panier, toujours fermé, dans lequel elle doit tout apporter: le
+charbon, le pain, le vin, la nourriture, car on ne voit jamais aucun
+fournisseur venir chez eux.... Ils sont très-polis, d'ailleurs. Rose
+dit qu'ils la saluent, lorsqu'ils la rencontrent. Mais, le plus
+souvent, elle ne les entend seulement pas descendre l'escalier.
+
+--Ils doivent faire une drôle de cuisine, là-haut, murmura Mouret,
+auquel ces renseignements n'apprenaient rien. Un autre soir, Octave
+ayant dit qu'il avait vu l'abbé Faujas entrer à Saint-Saturnin, son
+père lui demanda quelle tournure il avait, comment les passants le
+regardaient, ce qu'il devait aller faire à l'église.
+
+--Ah! vous êtes trop curieux, s'écria le jeune homme en riant.... Il
+n'était pas beau au soleil, avec sa soutane toute rouge, voilà ce que
+je sais. J'ai même remarqué qu'il marchait le long des maisons, dans
+le filet d'ombre, où la soutane semblait plus noire. Allez, il n'a pas
+l'air fier, il baisse la tête, il trotte vite.... Il y a deux filles
+qui se sont mises à rire, quand il a traversé la place. Lui, levant la
+tête, les a regardées avec beaucoup de douceur, n'est-ce pas, Serge?
+
+Serge raconta à son tour que plusieurs fois, en rentrant du
+collège, il avait accompagné de loin l'abbé Faujas, qui revenait de
+Saint-Saturnin. Il traversait les rues sans parler à personne; il
+semblait ne pas connaître âme qui vive, et avoir quelque honte de la
+sourde moquerie qu'il sentait autour de lui.
+
+--Mais on cause donc de lui dans la ville? demanda Mouret, au comble
+de l'intérêt.
+
+--Moi, personne ne m'a parlé de l'abbé, répondit Octave.
+
+--Si, reprit Serge, on cause de lui. Le neveu de l'abbé Bourrette
+m'a dit qu'il n'était pas très-bien vu à l'église; on n'aime pas ces
+prêtres qui viennent de loin. Puis, il a l'air si malheureux.... Quand
+on sera habitué à lui, on le laissera tranquille, ce pauvre homme.
+Dans les premiers temps, il faut bien qu'on sache.
+
+Alors, Marthe recommanda aux deux jeunes gens de ne pas répondre, si
+on les interrogeait au dehors sur le compte de l'abbé.
+
+--Ah! ils peuvent répondre, s'écria Mouret. Ce n'est bien sûr pas ce
+que nous savons sur lui qui le compromettra. A partir de ce moment,
+avec la meilleure foi du monde et sans songer à mal, il fit de ses
+enfants des espions qu'il attacha aux talons de l'abbé. Octave et
+Serge durent lui répéter tout ce qui se disait dans la ville,
+ils reçurent aussi l'ordre de suivre le prêtre, quand ils le
+rencontreraient. Mais cette source de renseignements fut vite tarie.
+La sourde rumeur occasionnée par la venue d'un vicaire étranger au
+diocèse, s'était apaisée. La ville semblait avoir fait grâce «au
+pauvre homme», à cette soutane râpée qui se glissait dans l'ombre de
+ses ruelles; elle ne gardait pour lui qu'un grand dédain. D'autre
+part, le prêtre se rendait directement à la cathédrale, et en
+revenait, en passant toujours par les mêmes rues. Octave disait en
+riant qu'il comptait les pavés.
+
+A la maison, Mouret voulut utiliser Désirée, qui ne sortait jamais.
+Il l'emmenait, le soir, au fond du jardin, l'écoutant bavarder sur
+ce qu'elle avait fait, sur ce qu'elle avait vu, dans la journée; il
+tâchait de la mettre sur le chapitre des gens du second.
+
+--Écoute, lui dit-il un jour, demain, quand la fenêtre sera ouverte,
+tu jetteras ta balle dans la chambre, et tu monteras la demander.
+
+Le lendemain, elle jeta sa balle; mais elle n'était pas au perron
+que la balle, renvoyée par une main invisible, vint rebondir sur la
+terrasse. Son père, qui avait compté sur la gentillesse de l'enfant
+pour renouer des relations rompues dès le premier jour, désespéra
+alors de la partie; il se heurtait évidemment à une volonté bien
+nette prise par l'abbé de se tenir barricadé chez lui. Cette lutte ne
+faisait que rendre su curiosité plus ardente. Il en vint à commérer
+dans les coins avec la cuisinière, au vif déplaisir de Marthe, qui
+lui fit des reproches sur son peu de dignité; mais il s'emporta, il
+mentit. Comme il se sentait dans son tort, il ne causa plus des Faujas
+avec Rose qu'en cachette. Un matin, Rosé lui fit signe de la suivre
+dans sa cuisine.
+
+--Ah bien! monsieur, dit-elle enfermant la porte, il y a plus d'une
+heure que je vous guette descendre de votre chambre.
+
+--Est-ce que tu as appris quelque chose?
+
+--Vous allez voir.... Hier soir, j'ai causé plus d'une heure avec
+madame Faujas.
+
+Mouret eut un tressaillement de joie. Il s'assit sur une chaise
+dépaillée de la cuisine, au milieu des torchons et des épluchures de
+la veille.
+
+--Dis vite, dis vite, murmura-t-il.
+
+--Donc, reprit la cuisinière, j'étais sur la porte de la rue à dire
+bonsoir à la bonne de monsieur Rastoil, lorsque madame Faujas est
+descendue pour vider un seau d'eau sale dans le ruisseau. Au lieu
+de remonter tout de suite sans tourner la tête, comme elle fait
+d'habitude, elle est restée là, un instant, à me regarder. Alors j'ai
+cru comprendre qu'elle voulait causer; je lui ai dit qu'il avait fait
+beau dans la journée, que le vin serait bon.... Elle répondait: «Oui,
+oui,» sans se presser, de la voix indifférente d'une femme qui n'a pas
+de terre et que ces choses-là n'intéressent point. Mais elle avait
+posé son seau, elle ne s'en allait point; elle s'était même adossée
+contre le mur, à côté de moi....
+
+--Enfin, qu'est-ce qu'elle t'a conté? demanda Mouret, que l'impatience
+torturait.
+
+--Vous comprenez, je n'ai pas été assez bête pour l'interroger; elle
+aurait filé.... Sans en avoir l'air, je l'ai mise sur les choses
+qui pouvaient la toucher. Comme le curé de Saint-Saturnin, ce brave
+monsieur Compan, est venu à passer, je lui ai dit qu'il était bien
+malade, qu'il n'en avait pas pour longtemps, qu'on le remplacerait
+difficilement à la cathédrale. Elle était devenue tout oreilles, je
+vous assure. Elle m'a même demandé quelle maladie avait monsieur
+Compan. Puis, de fil en aiguille, je lui ai parlé de notre évêque.
+C'est un bien brave homme que monseigneur Rousselot. Elle ignorait son
+âge. Je lui ai dit qu'il a soixante ans, qu'il est bien douillet, lui
+aussi, qu'il se laisse un peu mener par le bout du nez. On cause assez
+de monsieur Fenil, le grand vicaire, qui fait tout ce qu'il veut à
+l'évêché.... Elle était prise, la vieille; elle serait restée là, dans
+la rue, jusqu'au lendemain matin.
+
+Mouret eut un geste désespéré.
+
+--Dans tout cela, s'écria-t-il, je vois que tu causais toute seule....
+Mais elle, elle, que t'a-t-elle dit?
+
+--Attendez donc, laissez-moi achever, continua Rose tranquillement.
+J'arrivais à mon but.... Pour l'inviter à se confier, j'ai fini par
+lui parler de nous. J'ai dit que vous étiez monsieur François Mouret,
+un ancien négociant de Marseille, qui, en quinze ans, a su gagner une
+fortune dans le commerce des vins, des huiles et des amandes. J'ai
+ajouté que vous aviez préféré venir manger vos rentes à Plassans, une
+ville tranquille, où demeurent les parents de votre femme. J'ai même
+trouvé moyen de lui apprendre que madame était votre cousine; que vous
+aviez quarante ans et elle trente-sept; que vous faisiez très-bon
+ménage; que, d'ailleurs, ce n'était pas vous autres qu'on rencontrait
+souvent sur le cours Sauvaire. Enfin, toute votre histoire... Elle a
+paru très-intéressée. Elle répondait toujours: «Oui, oui,» sans se
+presser. Quand je m'arrêtais, elle faisait un signe de tête, comme
+ça, pour me dire qu'elle entendait, que je pouvais continuer.... Et,
+jusqu'à la nuit tombée, nous avons causé ainsi, en bonnes amies, le
+dos contre le mur.
+
+Mouret s'était levé, pris de colère.
+
+--Comment! s'écria-t-il, c'est tout!... Elle vous a fait bavarder
+pendant une heure, et elle ne vous a rien dit!
+
+--Elle m'a dit, lorsqu'il a fait nuit: «Voilà l'air qui devient
+frais.» Et elle a repris son seau, elle est remontée....
+
+--Tenez, vous n'êtes qu'une bête! Cette vieille-là en vendrait dix de
+votre espèce. Ah bien! ils doivent rire, maintenant qu'ils savent sur
+nous tout ce qu'ils voulaient savoir.... Entendez-vous, Rose, vous
+n'êtes qu'une bête!
+
+La vieille cuisinière n'était pas patiente; elle se mit à marcher
+violemment, bousculant les poêlons et les casseroles, roulant et
+jetant les torchons.
+
+--Vous savez, monsieur, bégayait-elle, si c'est pour me dire des gros
+mots que vous êtes venu dans ma cuisine, ce n'était pas la peine. Vous
+pouvez vous en aller.... Moi, ce que j'en ai fait, c'était uniquement
+pour vous contenter. Madame nous trouverait là ensemble, à faire ce
+que nous faisons, qu'elle me gronderait, et elle aurait raison, parce
+que ce n'est pas bien.... Après tout, je ne pouvais pas lui arracher
+les paroles des lèvres, à cette dame. Je m'y suis prise comme tout
+le monde s'y prend. J'ai causé, j'ai dit vos affaires. Tant pis pour
+vous, si elle n'a pas dit les siennes. Allez les lui demander, du
+moment où ça vous tient tant au coeur. Peut-être que vous ne serez pas
+si bête que moi, monsieur...
+
+Elle avait élevé la voix. Mouret crut prudent de s'échapper, en
+refermant la porte de la cuisine, pour que sa femme n'entendit pas.
+Mais Rose rouvrit la porte derrière son dos, lui criant, dans le
+vestibule:
+
+--Vous savez, je ne m'occupe plus de rien; vous chargerez qui vous
+voudrez de vos vilaines commissions.
+
+Mouret était battu. Il garda quelque aigreur de sa défaite. Par
+rancune, il se plut à dire que ces gens du second étaient des gens
+très-insignifiants. Peu à peu, il répandit parmi ses connaissances une
+opinion qui devint celle de toute la ville. L'abbé Faujas fut regardé
+comme un prêtre sans moyens, sans ambition aucune, tout à fait en
+dehors des intrigues du diocèse; on le crut honteux de sa pauvreté,
+acceptant les mauvaises besognes de la cathédrale, s'effaçant le plus
+possible dans l'ombre où il semblait se plaire. Une seule curiosité
+resta, celle de savoir pourquoi il était venu de Besançon à Plassans.
+Des histoires délicates circulaient. Mais les suppositions parurent
+hasardées. Mouret lui-même, qui avait espionné ses locataires par
+agrément, pour passer le temps, uniquement comme il aurait joué aux
+cartes ou aux boules, commençait à oublier qu'il logeait un prêtre
+chez lui, lorsqu'un événement vint de nouveau occuper sa vie.
+
+Une après-midi, comme il rentrait, il aperçut devant lui l'abbé
+Faujas, qui montait la rue Balande. Il ralentit le pas. Il l'examina à
+loisir. Depuis un mois que le prêtre logeait dans sa maison, c'était
+la première fois qu'il le tenait ainsi en plein jour. L'abbé avait
+toujours sa vieille soutane; il marchait lentement, son tricorne à
+la main, la tête nue, malgré le vent qui était vif. La rue, dont la
+montée est fort raide, restait déserte, avec ses grandes maisons nues,
+aux persiennes closes. Mouret qui hâtait le pas, finit par marcher
+sur la pointe des pieds, de peur que le prêtre ne l'entendît et ne
+se sauvât. Mais, comme ils approchaient tous deux de la maison de
+M. Rastoil, un groupe de personnes, débouchant de la place de la
+Sous-Préfecture, entrèrent dans cette maison. L'abbé Faujas avait fait
+un léger détour pour éviter ces messieurs. Il regarda la porte
+se fermer. Puis, s'arrêtant brusquement, il se tourna vers son
+propriétaire, qui arrivait sur lui.
+
+--Que je suis heureux de vous rencontrer ainsi! dit-il avec sa grande
+politesse. Je me serais permis de vous déranger ce soir.... Le jour de
+la dernière pluie, il s'est produit, dans le plafond de ma chambre,
+des infiltrations que je désire vous montrer.
+
+Mouret se tenait planté devant lui, balbutiant, disant qu'il était à
+sa disposition. Et, comme ils rentraient ensemble, il finit par lui
+demander à quelle heure il pourrait se présenter pour voir le plafond.
+
+--Mais tout de suite, je vous prie, répondit l'abbé, à moins que cela
+ne vous gêne par trop.
+
+Mouret monta derrière lui, suffoqué, tandis que Rose, sur le seuil
+de la cuisine, les suivait des yeux de marche en marche, stupide
+d'étonnement.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Arrivé au second étage, Mouret était plus ému qu'un écolier qui
+va entrer pour la première fois dans la chambre d'une femme. La
+satisfaction inespérée d'un désir longtemps contenu, l'espoir de voir
+des choses tout à fait extraordinaires, lui coupaient la respiration.
+Cependant l'abbé Faujas, cachant la clef entre ses gros doigts,
+l'avait glissée dans la serrure, sans qu'on entendit le bruit du fer.
+La porte tourna comme sur des gonds de velours. L'abbé, reculant,
+invita silencieusement Mouret à entrer.
+
+Les rideaux de coton pendus aux deux fenêtres étaient si épais, que
+la chambre avait une pâleur crayeuse, un demi-jour de cellule murée.
+Cette chambre était immense, haute de plafond, avec un papier déteint
+et propre, d'un jaune effacé. Mouret se hasarda, marchant à petits pas
+sur le carreau, net comme une glace, dont il lui semblait sentir le
+froid sous la semelle de ses souliers. Il tourna sournoisement les
+yeux, examina le lit de fer, sans rideaux, aux draps si bien tendus
+qu'on eût dit un banc de pierre blanche posé dans un coin. La commode,
+perdue à l'autre bout de la pièce, une petite table placée au milieu,
+avec deux chaises, une devant chaque fenêtre, complétait le mobilier.
+Pas un papier sur la table, pas un objet sur la commode, pas un
+vêtement aux murs: le bois nu, le marbre nu, le mur nu. Au-dessus de
+la commode, un grand christ de bois noir coupait seul d'une croix
+sombre cette nudité grise.
+
+--Tenez, monsieur, venez par ici, dit l'abbé; c'est dans ce coin que
+s'est produite une tache au plafond.
+
+Mais Mouret ne se pressait pas, il jouissait. Bien qu'il ne vît pas
+les choses singulières qu'il s'était vaguement promis de voir, la
+chambre avait pour lui, esprit fort, une odeur particulière. Elle
+sentait le prêtre, pensait-il; elle sentait un homme autrement fait
+que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne
+laisse traîner ni ses caleçons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait,
+c'était de ne rien trouver d'oublié sur les meubles ni dans les coins
+qui put lui donner matière à hypothèses. La pièce était comme ce
+diable d'homme, muette, froide, polie, impénétrable. Sa vive surprise
+fui de ne pas y éprouver, ainsi qu'il s'y attendait, une impression
+de misère; au contraire, elle lui produisait un effet qu'il avait
+ressenti autrefois, un jour qu'il était entré dans le salon
+très-richement meublé d'un préfet de Marseille. Le grand christ
+semblait l'emplir de ses bras noirs.
+
+Il fallut pourtant qu'il se décidât à s'approcher de l'encoignure où
+l'abbé Faujas l'appelait.
+
+--Vous voyez la tache, n'est-ce pas? reprit celui-ci. Elle s'est un
+peu effacée depuis hier.
+
+Mouret se haussait sur les pieds, clignait les yeux, sans rien voir.
+Le prêtre ayant tiré les rideaux, il finit par apercevoir une légère
+teinte de rouille.
+
+--Ce n'est pas bien grave, murmura-t-il.
+
+--Sans doute; mais j'ai cru devoir vous prévenir.... L'infiltration
+a dû avoir lieu au bord du toit. --Oui, vous avez raison, au bord du
+toit.
+
+Mouret ne répondait plus; il regardait la chambre, éclairée par la
+lumière crue du plein jour. Elle était moins solennelle, mais elle
+gardait son silence absolu. Décidément, pas un grain dépoussière n'y
+contait la vie de l'abbé.
+
+--D'ailleurs, continuait ce dernier, nous pourrions peut-être voir par
+la fenêtre.... Attendez.
+
+Et il ouvrit la fenêtre. Mais Mouret s'écria qu'il n'entendait pas le
+déranger davantage, que c'était une misère, que les ouvriers sauraient
+bien trouver le trou.
+
+--Vous ne me dérangez nullement, je vous assure, dit l'abbé en
+insistant d'une façon aimable. Je sais que les propriétaires aiment à
+se rendre compte.... Je vous en prie, examinez tout en détail.... La
+maison est à vous.
+
+Il sourit même en prononçant cette dernière phrase, ce qui lui
+arrivait rarement; puis, quand Mouret se fut penché avec lui sur la
+barre d'appui, levant tous deux les yeux vers la gouttière, il entra
+dans des explications d'architecte, disant comment la tache avait pu
+se produire.
+
+--Voyez-vous, je crois à un léger affaissement des tuiles, peut-être
+même y en a-t-il une de brisée; à moins que ce ne soit cette lézarde
+que vous apercevez là, le long de la corniche, qui se prolonge dans le
+mur de soutènement.
+
+--Oui, c'est bien possible, répondit Mouret. Je vous avoue, monsieur
+l'abbé, que je n'y entends rien. Le maçon verra.
+
+Alors, le prêtre ne causa plus réparations. Il resta là,
+tranquillement, regardant les jardins, au-dessous de lui. Mouret,
+accoudé à son côté, n'osa se retirer, par politesse. Il fut tout à
+fait gagné, lorsque son locataire lui dit de sa voix douce, au bout
+d'un silence:
+
+--Vous avez un joli jardin, monsieur.
+
+--Oh! bien ordinaire, répondit-il. Il y avait quelques beaux arbres
+que j'ai dû faire couper, car rien ne poussait à leur ombre. Que
+voulez-vous? il faut songer à l'utile. Ce coin nous suffit, nous avons
+des légumes pour toute la saison.
+
+L'abbé s'étonna, se fit donner des détails. Le jardin était un de ces
+vieux jardins de province, entourés de tonnelles, divisés en quatre
+carrés réguliers par de grands buis. Au milieu, se trouvait un étroit
+bassin sans eau. Un seul carré était réservé aux fleurs. Dans les
+trois autres, plantés à leurs angles d'arbres fruitiers, poussaient
+des choux magnifiques, des salades superbes. Les allées, sablées de
+jaune, étaient tenues bourgeoisement.
+
+--C'est un petit paradis, répétait l'abbé Faujas.
+
+--Il y a bien des inconvénients, allez, dit Mouret, plaidant contre
+la vive satisfaction qu'il éprouvait à entendre si bien parler de sa
+propriété. Par exemple, vous avez dû remarquer que nous sommes ici sur
+une côte. Les jardins sont étagés. Ainsi celui de monsieur Rastoil
+est plus bas que le mien, qui est également plus bas que celui de la
+sous-préfecture. Souvent, les eaux de pluie font des dégâts. Puis, ce
+qui est encore moins agréable, les gens de la sous-préfecture voient
+chez moi, d'autant plus qu'ils ont établi cette terrasse qui domine
+mon mur. Il est vrai que je vois chez monsieur Rastoil, un pauvre
+dédommagement, je vous assure, car je ne m'occupe jamais de ce que
+font les autres.
+
+Le prêtre semblait écouter par complaisance, hochant la tête,
+n'adressant aucune question. Il suivait des yeux les explications que
+son propriétaire lui donnait de la main.
+
+--Tenez, il y a encore un ennui, continua ce dernier, en montrant une
+ruelle longeant le fond du jardin. Vous voyez ce petit chemin pris
+entre deux murailles? C'est l'impasse des Chevilottes, qui aboutit à
+une porte charretière ouvrant sur les terrains de la sous-préfecture.
+Toutes les propriétés voisines ont une petite porte de sortie sur
+l'impasse, et il y a sans cesse des allées et venues mystérieuses....
+Moi qui ai des enfants, j'ai fait condamner ma porte avec deux bons
+clous.
+
+Il cligna les yeux en regardant l'abbé, espérant peut-être que
+celui-ci allait lui demander quelles étaient ces allées et venues
+mystérieuses. Mais l'abbé ne broncha pas; il examina l'impasse des
+Chevilottes, sans plus de curiosité, il ramena paisiblement ses
+regards dans le jardin des Mouret. En bas, au bord de la terrasse, à
+sa place ordinaire, Marthe ourlait des serviettes. Elle avait d'abord
+brusquement levé la tête en entendant les voix; puis, étonnée de
+reconnaître son mari en compagnie du prêtre à une fenêtre du second
+étage, elle s'était remise au travail. Elle semblait ne plus savoir
+qu'ils étaient là. Mouret avait pourtant haussé le ton, par une sorte
+de vantardise inconsciente, heureux de montrer qu'il venait enfin de
+pénétrer dans cet appartement obstinément fermé. Et le prêtre par
+instants arrêtait ses yeux tranquilles sur elle, sur cette femme dont
+il ne voyait que la nuque baissée, avec la masse noire du chignon.
+
+Il y eut un silence. L'abbé Faujas ne semblait toujours pas disposé à
+quitter la fenêtre. Il paraissait maintenant étudier les plates-bandes
+du voisin. Le jardin de M. Rastoil était disposé à l'anglaise, avec de
+petites allées, de petites pelouses, coupées de petites corbeilles. Au
+fond, il y avait une rotonde d'arbres, où se trouvaient une table et
+des chaises rustiques.
+
+--Monsieur Rastoil est fort riche, reprit Mouret, qui avait suivi la
+direction des yeux de l'abbé. Son jardin lui coûte bon; la cascade que
+vous ne voyez pas, là-bas, derrière les arbres, lui est revenue à
+plus de trois cents francs. Et pas un légume, rien que des fleurs.
+Un moment, les dames avaient même parlé de faire couper les arbres
+fruitiers; c'eût été un véritable meurtre, car les poiriers sont
+superbes. Bah! il a raison d'arranger son jardin à sa convenance.
+Quand on a les moyens! Et comme l'abbé se taisait toujours:
+
+--Vous connaissez monsieur Rastoil, n'est-ce pas? continua-t-il en se
+tournant vers lui. Tous les matins, il se promène sous ses arbres, de
+huit à neuf heures. Un gros homme, un peu court, chauve, sans barbe,
+la tête ronde comme une boule. Il a atteint la soixantaine dans les
+premiers jours d'août, je crois. Voilà près de vingt ans qu'il est
+président de notre tribunal civil. On le dit bonhomme. Moi, je ne le
+fréquente pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout.
+
+Il s'arrêta, en voyant plusieurs personnes descendre le perron de la
+maison voisine et se diriger vers la rotonde.
+
+--Eh! mais, dit-il en baissant la voix, c'est mardi, aujourd'hui ....
+On dîne, chez les Rastoil.
+
+L'abbé n'avait pu retenir un léger mouvement. Il s'était penché, pour
+mieux voir. Deux prêtres, qui marchaient aux côtés de deux grandes
+filles, paraissaient particulièrement l'intéresser.
+
+--Vous savez qui sont ces messieurs? demanda Mouret.
+
+Et, sur un geste vague de Faujas:
+
+--Ils traversaient la rue Balande, au moment où nous nous sommes
+rencontrés.... Le grand, le jeune, celui qui est entre les deux
+demoiselles Rastoil, est l'abbé Surin, le secrétaire de notre évêque.
+Un garçon bien aimable, dit-on. L'été, je le vois qui joue au volant,
+avec ces demoiselles... Le vieux, que vous apercevez un peu en
+arrière, est un de nos grands vicaires, monsieur l'abbé Fénil. C'est
+lui qui dirige le séminaire. Un terrible homme, plat et pointu comme
+un sabre. Je regrette qu'il ne se tourne pas; vous verriez ses
+yeux.... Il est surprenant que vous ne connaissiez pas ces messieurs.
+
+--Je sors peu, répondit l'abbé; je ne fréquente personne dans la
+ville.
+
+--Et vous avez tort! Vous devez vous ennuyer souvent.... Ah! monsieur
+l'abbé, il faut vous rendre une justice: vous n'êtes pas curieux.
+Comment! depuis un mois que vous êtes ici, vous ne savez seulement pas
+que monsieur Rastoil donne à dîner tous les mardis! Mais ça crève les
+yeux, de cette fenêtre!
+
+Mouret eut un léger rire. Il se moquait de l'abbé. Puis, d'un ton de
+voix confidentiel:
+
+--Vous voyez, ce grand vieillard qui accompagne madame Rastoil; oui,
+le maigre, l'homme au chapeau à larges bords. C'est monsieur de
+Bourdeu, l'ancien préfet de la Drôme, un préfet que la révolution de
+1848 a mis à pied. Encore un que vous ne connaissiez pas, je parie?...
+Et monsieur Maffre, le juge de paix? ce monsieur tout blanc, avec
+de gros yeux à fleur de tête, qui arrive le dernier avec monsieur
+Rastoil. Que diable! pour celui-là vous n'êtes pas pardonnable. Il
+est chanoine honoraire de Saint-Saturnin.... Entre nous, on l'accuse
+d'avoir tué sa femme par sa dureté et son avarice.
+
+Il s'arrêta, regarda l'abbé en face et lui dit avec une brusquerie
+guoguenarde:
+
+--Je vous demande pardon, mais je ne suis pas dévot, monsieur l'abbé.
+
+L'abbé fit de nouveau un geste vague de la main, ce geste qui
+répondait à tout en le dispensant de s'expliquer plus nettement.
+
+--Non, je ne suis pas dévot, répéta railleusement Mouret. Il faut
+laisser tout le monde libre, n'est-ce pas?... Chez les Rastoil, on
+pratique. Vous avez dû voir la mère et les filles à Saint-Saturnin.
+Elles sont vos paroisiennes.... Ces pauvres demoiselles! L'aînée,
+Angéline, a bien vingt-six ans; l'autre, Aurélie, va en avoir
+vingt-quatre. Et pas belles avec ça; toutes jaunes, l'air maussade. Le
+pis est qu'il faut marier la plus vieille d'abord. Elles finiront par
+trouver, à cause de la dot.... Quant à la mère, cette petite femme
+grasse qui marche avec une douceur de mouton, elle en a fait voir de
+rudes à ce pauvre Rastoil.
+
+Il cligna l'oeil gauche, tic qui lui était habituel, quand il lançait
+une plaisanterie un peu risquée. L'abbé avait baissé les paupières,
+attendant la suite; puis, l'autre se taisant, il les rouvrit et
+regarda la société d'à côté s'installer sous les arbres, autour de la
+table ronde.
+
+Mouret reprit ses explications.
+
+--Ils vont rester là jusqu'au dîner, à prendre le frais. C'est tous
+les mardis la même chose.... Cet abbé Surin a beaucoup de succès. Le
+voilà qui rit aux éclats avec mademoiselle Aurélie.... Ah! le grand
+vicaire nous a aperçus. Hein? quels yeux! Il ne m'aime guère, parce
+que j'ai eu une contestation avec un de ses parents.... Mais où donc
+est l'abbé Bourrette? Nous ne l'avons pas vu, n'est-ce pas? C'est bien
+surprenant. Il ne manque pas un des mardis de monsieur Rastoil. Il
+faut qu'il soit indisposé.... Vous le connaissez, celui-là. Et quel
+digne homme! La bête du bon Dieu.
+
+Mais l'abbé Faujas n'écoutait plus. Son regard se croisait à tout
+instant avec celui de l'abbé Fenil. Il ne détournait pas la tête, il
+soutenait l'examen du vicaire avec une froideur parfaite. Il s'était
+installé plus carrément sur la barre d'appui, et ses yeux semblaient
+être devenus plus grands.
+
+--Voilà la jeunesse, continua Mouret, en voyant arriver trois jeunes
+gens. Le plus âgé est le fils Rastoil; il vient d'être reçu avocat.
+Les deux autres sont les enfants du juge de paix, qui sont encore au
+collège.... Tiens, pourquoi donc mes deux polissons ne sont-ils pas
+rentrés?
+
+A ce moment, Octave et Serge parurent justement sur la terrasse. Ils
+s'adossèrent à la rampe, taquinant Désirée, qui venait de s'asseoir
+auprès de sa mère. Les enfants, ayant vu leur père au second étage,
+baissaient la voix, riant à rires, étouffés.
+
+--Toute ma petite famille, murmura Mouret avec complaisance. Nous
+restons chez nous, nous autres; nous ne recevons personne. Notre
+jardin est un paradis fermé, où il défie bien le diable de venir
+nous tenter.
+
+Il riait, en disant cela, parce qu'au fond de lui il continuait à
+s'amuser aux dépens de l'abbé. Celui-ci avait lentement ramené les
+yeux sur le groupe que formait, juste au-dessous de la fenêtre, la
+famille de son propriétaire. Il s'y arrêta un instant, considéra le
+vieux jardin aux carrés de légumes entourés de grands buis; puis, il
+regarda encore les allées prétentieuses de M. Rastoil; et, comme
+s'il eût voulu lever un plan des lieux, il passa au jardin de la
+sous-préfecture. Là, il n'y avait qu'une large pelouse centrale,
+un tapis d'herbe aux ondulations molles; des arbustes à feuillage
+persistant formaient des massifs; de hauts marronniers très-touffus
+changeaient en parc ce bout de terrain étranglé entre les maisons
+voisines.
+
+Cependant, l'abbé Faujas regardait avec affectation sous les
+marronniers. Il se décida à murmurer:
+
+--C'est très-gai, ces jardins.... Il y a aussi du monde dans celui de
+gauche.
+
+Mouret leva les yeux.
+
+--Comme toutes les après-midi, dit-il tranquillement: ce sont les
+intimes de monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet.... L'été,
+ils se réunissent également le soir, autour du bassin que vous ne
+pouvez voir, à gauche.... Ah! monsieur de Condamin est de retour.
+Ce beau vieillard, l'air conservé, fort de teint; c'est notre
+conservateur des eaux et forêts, un gaillard qu'on rencontre toujours
+à cheval, ganté, les culottes collantes. Et menteur avec ça! Il n'est
+pas du pays; il a épousé dernièrement une toute jeune femme.... Enfin,
+ce ne sont pas mes affaires, heureusement.
+
+Il baissa de nouveau la tête, en entendant Désirée, qui jouait avec
+Serge, rire de son rire de gamine. Mais l'abbé, dont le visage se
+colorait légèrement, le ramena d'un mot:
+
+--Est-ce le sous-préfet, demanda-t-il, le gros monsieur en cravate
+blanche?
+
+Cette question amusa Mouret extrêmement.
+
+--Ah! non, répondit-il en riant. On voit bien que vous ne connaissez
+pas monsieur Péqueur des Saulaies. Il n'a pas quarante ans. Il est
+grand, joli garçon, très-distingué.... Ce gros monsieur est le docteur
+Porquier, le médecin qui soigne la société de Plassans. Un homme
+heureux, je vous assure. Il n'a qu'un chagrin, son fils Guillaume....
+Maintenant, vous voyez les deux personnes qui sont assises sur le
+banc, et qui nous tournent le dos. C'est monsieur Paloque, le juge,
+et sa femme. Le ménage le plus laid du pays. On ne sait lequel est le
+plus abominable de la femme ou du mari. Heureusement qu'ils n'ont pas
+d'enfants.
+
+Et Mouret se mit à rire plus haut. Il s'échauffait, se démenait,
+frappant de la main la barre d'appui.
+
+--Non, reprit-il, montrant d'un double mouvement de tête le jardin des
+Rastoil et le jardin de la sous-préfecture, je ne puis regarder ces
+deux sociétés, sans que cela me fasse faire du bon sang.... Vous ne
+vous occupez pas de politique, monsieur l'abbé, autrement je vous
+ferais bien rire.... Imaginez-vous qu'à tort ou à raison je passe
+pour un républicain. Je cours beaucoup les campagnes, à cause de mes
+affaires; je suis l'ami des paysans; on a même parlé de moi pour le
+conseil général; enfin, mon nom est connu.... Eh bien! j'ai là, à
+droite, chez les Rastoil, la fine fleur de la légitimité, et là, à
+gauche, chez le sous-préfet, les gros bonnets de l'empire. Hein!
+est-ce assez drôle? mon pauvre vieux jardin si tranquille, mon petit
+coin de bonheur, entre ces deux camps ennemis. J'ai toujours peur
+qu'ils ne se jettent des pierres par-dessus mes murs.... Vous
+comprenez, leurs pierres pourraient tomber dans mon jardin. Cette
+plaisanterie acheva d'enchanter Mouret. Il se rapprocha de l'abbé, de
+l'air d'une commère qui va en dire long.
+
+--Plassans est fort curieux, au point de vue politique. Le coup d'État
+a réussi ici, parce que la ville est conservatrice. Mais, avant tout,
+elle est légitimiste et orléaniste, si bien que, dès le lendemain de
+l'empire, elle a voulu dicter ses conditions. Comme on ne l'a pas
+écoutée, elle s'est fâchée, elle est passée à l'opposition. Oui,
+monsieur l'abbé, à l'opposition. L'année dernière, nous avons nommé
+député le marquis de Lagrifoul, un vieux gentilhomme d'une intelligence
+médiocre, mais dont l'élection a joliment embêté la sous-préfecture....
+Et regardez, le voilà, monsieur Péqueur des Saulaies; il est avec le
+maire, monsieur Delangre.
+
+L'abbé regarda vivement. Le sous-préfet, très-brun, souriait, sous ses
+moustaches cirées; il était d'une correction irréprochable; son allure
+tenait du bel officier et du diplomate aimable. A côté de lui, le
+maire s'expliquait, avec toute une fièvre de gestes et de paroles. Il
+paraissait petit, les épaules carrées, le masque fouillé, tournant au
+polichinelle. Il devait parler trop.
+
+--Monsieur Péqueur des Saulaies, continua Mouret, a failli en tomber
+malade. Il croyait l'élection du candidat officiel assurée.... Je
+me suis bien amusé. Le soir de l'élection, le jardin de la
+sous-préfecture est resté noir et sinistre comme un cimetière; tandis
+que chez les Rastoil, il y avait des bougies sous les arbres, et des
+rires, et tout un vacarme de triomphe. Sur la rue, on ne laisse
+rien voir; dans les jardins, au contraire, on ne se gêne pas, on se
+déboutonne.... Allez, j'assiste à de singulières choses, sans rien
+dire.
+
+Il se tint un instant, comme ne voulant pas en conter davantage; mais
+la démangeaison de parler fut trop forte.
+
+--Maintenant, reprit-il, je me demande ce qu'ils vont faire, à
+la sous-préfecture. Jamais plus leur candidat ne passera. Ils ne
+connaissent pas le pays, ils ne sont pas de force. On m'a assuré
+que monsieur Péqueur des Saulaies devait avoir une préfecture, si
+l'élection avait bien marché. Va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Le
+voilà sous-préfet pour Longtemps.... Hein! que vont-ils inventer pour
+jeter par terre le marquis? car ils inventeront quelque chose, ils
+tâcheront, d'une façon ou d'une autre, de faire la conquête de
+Plassans.
+
+Il avait levé les yeux sur l'abbé, qu'il ne regardait plus depuis un
+instant. La vue du visage du prêtre, attentif, les yeux luisants, les
+oreilles comme élargies, l'arrêta net. Toute sa prudence de bourgeois
+paisible se réveilla; il sentit qu'il venait d'en dire beaucoup trop.
+Aussi murmura-t-il d'une voix fâchée:
+
+--Après tout, je ne sais rien. On répète tant de choses ridicules....
+Je demande seulement qu'on me laisse vivre tranquille chez moi.
+
+Il aurait bien voulu quitter la fenêtre, mais il n'osait pas s'en
+aller brusquement, après avoir bavardé d'une façon si intime. Il
+commençait à soupçonner que, si l'un des deux s'était moqué de
+l'autre, il n'avait certainement pas joué le beau rôle. L'abbé, avec
+son grand calme, continuait à jeter des regards à droite et à gauche,
+dans les deux jardins. Il ne fit pas la moindre tentative pour
+encourager Mouret à continuer. Celui-ci, qui souhaitait avec
+impatience que sa femme ou un de ses enfants eût la bonne idée de
+l'appeler, fut soulagé, lorsqu'il vit Rose paraître sur le perron.
+Elle leva la tête.
+
+--Eh bien! monsieur, cria-t-elle, ce n'est donc pas pour
+aujourd'hui?... Il y a un quart d'heure que la soupe est sur la table.
+
+--Bien! Rose, je descends, répondit-il.
+
+Il quitta la fenêtre, s'excusant. La froideur de la chambre, qu'il
+avait oubliée derrière son dos, acheva de le troubler. Elle lui parut
+être un grand confessionnal, avec son terrible christ noir, qui devait
+avoir tout entendu. Comme l'abbé Faujas prenait congé de lui, en lui
+faisant un court salut silencieux, il ne put supporter cette chute
+brusque de la conversation, il revint, levant les yeux vers le
+plafond.
+
+--Alors, dit-il, c'est bien dans cette encoignure-là?
+
+--Quoi donc? demanda l'abbé très-surpris.
+
+--La tache dont vous m'avez parlé.
+
+Le prêtre ne put cacher un sourire. De nouveau, il s'efforça de faire
+voir la tache à Mouret.
+
+--Oh! je l'aperçois très-bien, maintenant, dit celui-ci. C'est
+convenu; dès demain, je ferai venir les ouvriers.
+
+Il sortit enfin. Il était encore sur le palier, que la porte s'était
+refermée derrière lui, sans bruit. Le silence de l'escalier l'irrita
+profondément. Il descendit en murmurant:
+
+--Ce diable d'homme! il ne demande rien et on lui dit tout!
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain, la vieille madame Rougon, la mère de Marthe, vint rendre
+visite aux Mouret. C'était là tout un gros événement, car il y ait un
+peu de brouille entre le gendre et les parents de sa femme, surtout
+depuis l'élection du marquis de Lagrifoul, que ceux-ci l'accusaient
+d'avoir fait réussir par son influence dans les campagnes. Marthe
+allait seule chez ses parents. Sa mère, «cette noiraude de Félicité»,
+comme on la nommait, était restée, à soixante-six ans, d'une maigreur
+et d'une vivacité de jeune fille. Elle ne portait plus que des robes
+de soie, très-chargées de volants, et affectionnait particulièrement
+le jaune et le marron.
+
+Ce jour-là, quand elle se présenta, il n'y avait que Marthe et Mouret
+dans la salle à manger.
+
+--Tiens! dit ce dernier très-surpris, c'est ta mère ... Qu'est-ce
+qu'elle nous veut donc? Il n'y a pas un mois qu'elle est venue....
+Encore quelque manigance, c'est sûr.
+
+Les Rougon, dont il avait été le commis, avant son mariage, lorsque
+leur étroite boutique du vieux quartier sentait la faillite, étaient
+le sujet de ses éternelles défiances. Ils lui rendaient d'ailleurs une
+solide et profonde rancune, détestant surtout en lui le commerçant qui
+avait fait promptement de bonnes affaires. Quand leur gendre disait:
+«Moi, je ne dois ma fortune qu'à mon travail», ils pinçaient les
+lèvres, ils comprenaient parfaitement qu'il les accusait d'avoir gagné
+la leur dans des trafics inavouables. Félicité, malgré sa belle maison
+de la place de la Sous-Préfecture, enviait sourdement le petit
+logis tranquille des Mouret, avec la jalousie féroce d'une ancienne
+marchande qui ne doit pas son aisance à ses économies de comptoir.
+
+Félicité baisa Marthe au front, comme si celle-ci avait toujours eu
+seize ans. Elle tendit ensuite la main à Mouret. Tous deux causaient
+d'ordinaire sur un ton aigre-doux de moquerie.
+
+--Eh bien! lui demanda-t-elle en souriant, les gendarmes ne sont donc
+pas encore venus vous chercher, révolutionnaire?
+
+--Mais non, pas encore, répondit-il en riant également. Ils attendent
+pour ça que votre mari leur donne des ordres.
+
+--Ah! c'est très-joli, ce que vous dites là, répliqua Félicité, dont
+les yeux flambèrent.
+
+Marthe adressa un regard suppliant à Mouret; il venait d'aller
+vraiment trop loin. Mais il était lancé, il reprit:
+
+--Véritablement, nous ne songeons à rien; nous vous recevons là, dans
+la salle à manger. Passons au salon, je vous en prie.
+
+C'était une de ses plaisanteries habituelles. Il affectait les grands
+airs de Félicité, lorsqu'il la recevait chez lui. Marthe eut beau dire
+qu'on était bien là, il fallut qu'elle et sa mère le suivissent dans
+le salon. Et il s'y donna beaucoup de peine, ouvrant les volets,
+poussant des fauteuils. Le salon, où l'on n'entrait jamais, et dont
+les fenêtres restaient le plus souvent fermées, étaient une grande
+pièce abandonnée, dans laquelle traînait un meuble à housses blanches,
+jaunies par l'humidité du jardin.
+
+--C'est insupportable, murmura Mouret, en essuyant la poussière d'une
+petite console, cette Rose laisse tout à l'abandon.
+
+Et, se tournant vers sa belle-mère, d'une voix où l'ironie perçait:
+
+--Vous nous excusez de vous recevoir ainsi dans notre pauvre
+demeure.... Tout le monde ne peut pas être riche.
+
+Félicité suffoquait. Elle regarda un instant Mouret fixement, près
+d'éclater; puis, faisant effort, elle baissa lentement les paupières;
+quand elle les releva, elle dit d'une voix aimable:
+
+--Je viens de souhaiter le bonjour à madame de Condamin, et je suis
+entrée pour savoir comment va la petite famille.... Les enfants se
+portent bien, n'est-ce pas? et vous aussi, mon cher Mouret?
+
+--Oui, tout le monde se porte à merveille, répondit-il, étonné de
+cette grande amabilité.
+
+Mais la vieille dame ne lui laissa pas le temps de remettre la
+conversation sur un ton hostile. Elle questionna affectueusement
+Marthe sur une foule de riens, elle se fit bonne grand'maman, grondant
+son gendre de ne pas lui envoyer plus souvent «les petits et la
+petite». Elle était si heureuse de les voir!
+
+--Ah! vous savez, dit-elle enfin négligemment, voici octobre; je vais
+reprendre mon jour, le jeudi, comme les autres saisons.... Je compte
+sur toi, n'est-ce pas, ma chère Marthe?... Et vous, Mouret, ne vous
+verra-t-on pas quelque-fois, nous bouderez-vous toujours?
+
+Mouret, que le caquetage attendri de sa belle-mère finissait par
+troubler, resta court sur la riposte. Il ne s'attendait pas à ce coup,
+il ne trouva rien de méchant, se contentant de répondre: --Vous savez
+bien que je ne puis pas aller chez vous.... Vous recevez un tas de
+personnages qui seraient enchantés de m'être désagréables. Puis, je ne
+veux pas me fourrer dans la politique.
+
+--Mais vous vous trompez, répliqua Félicité, vous vous trompez,
+entendez-vous, Mouret! Ne dirait-on pas que mon salon est un club?
+C'est ce que je n'ai pas voulu. Toute la ville sait que je tâche de
+rendre ma maison aimable. Si l'on cause politique chez moi, c'est
+dans les coins, je vous assure. Ah bien! la politique, elle m'a assez
+ennuyée, autrefois.... Pourquoi dites-vous cela?
+
+--Vous recevez toute la bande de la sous-préfecture, murmura Mouret
+d'un air maussade.
+
+--La bande de la sous-préfecture? répéta-t-elle; la bande de la
+sous-préfecture.... Sans doute, je reçois ces messieurs. Je ne crois
+pourtant pas qu'on rencontre souvent chez moi monsieur Péqueur des
+Saulaies, cet hiver; mon mari lui a dit son fait, à propos des
+dernières élections. Il s'est laissé jouer comme un niais.... Quant à
+ses amis, ce sont des hommes de bonne compagnie. Monsieur Delangre,
+monsieur de Condamin sont très-aimables, ce brave Paloque est la
+bonté même, et vous n'avez rien à dire, je pense, contre le docteur
+Porquier.
+
+Mouret haussa les épaules.
+
+--D'ailleurs, continua-t-elle en appuyant ironiquement sur ses
+paroles, je reçois aussi la bande de monsieur Rastoil, le digne
+monsieur Maffre et notre savant ami monsieur de Bourdeu, l'ancien
+préfet.... Vous voyez bien que nous ne sommes pas exclusifs, toutes
+les opinions sont accueillies chez nous. Mais comprenez donc que je
+n'aurais pas quatre chats, si je choisissais mes invités dans un
+parti! Puis nous aimons l'esprit partout où il se trouve, nous avons
+la prétention d'avoir à nos soirées tout ce que Plassans renferme de
+personnes distinguées.... Mon salon est un terrain neutre; retenez
+bien cela, Mouret; oui, un terrain neutre, c'est le mot propre.
+
+Elle s'était animée en parlant. Chaque fois qu'on la mettait sur ce
+sujet, elle finissait par se fâcher. Son salon était sa grande gloire;
+comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti,
+mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient
+qu'elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par
+son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à
+Plassans, les douceurs et les amabilités de l'empire.
+
+--Vous direz ce que vous voudrez, mâcha sourdement Mouret, votre
+Maffre est un calotin, votre Bourdeu, un imbécile, et les autres
+sont des gredins, pour la plupart. Voilà ce que je pense.... Je vous
+remercie de votre invitation, mais ça me dérangerait trop. J'ai
+l'habitude de me coucher de bonne heure. Je reste chez moi.
+
+Félicité se leva, tourna le dos à Mouret, disant à sa fille:
+
+--Je compte toujours sur toi, n'est-ce pas, ma chérie?
+
+--Certainement, répondit Marthe, qui voulait adoucir le refus brutal
+de son mari.
+
+La vieille dame s'en allait, lorsqu'elle parut se raviser. Elle
+demanda à embrasser Désirée, qu'elle avait aperçue dans le jardin.
+Elle ne voulut pas même qu'on appelât l'enfant; elle descendit sur la
+terrasse, encore toute mouillée d'une légère pluie tombée le matin.
+Là, elle fut pleine de caresses pour sa petite fille, qui restait un
+peu effarouchée devant elle; puis, levant la tête comme par hasard,
+regardant les rideaux du second, elle s'écria:
+
+--Tiens! vous avez loué?... Ah! oui, je me souviens, à un prêtre, je
+crois. J'ai entendu parler de ça.... Quel homme est-ce, ce prêtre?
+
+Mouret la regarda fixement. Il eut comme un rapide soupçon, il pensa
+qu'elle était venue uniquement pour l'abbé Faujas. --Ma foi, dit-il
+sans la quitter des yeux, je n'en sais rien... Mais vous allez
+peut-être pouvoir me donner des renseignements, vous?
+
+--Moi? s'écria-t-elle d'un grand air de surprise. Eh! je je ne l'ai
+jamais vu.... Attendez, je sais qu'il est vicaire à Saint-Saturnin;
+c'est le père Bourrette qui m'a dit ça. Et tenez, cela me fait penser
+que je devrais l'inviter à mes jeudis. Je reçois déjà le directeur du
+grand séminaire et le secrétaire de monseigneur.
+
+Puis, se tournant vers Marthe:
+
+--Tu ne sais pas, quand tu verras ton locataire, tu devrais le sonder,
+de façon à me dire si une invitation lui serait agréable.
+
+--Nous ne le voyons presque pas, se hâta de répondre Mouret. Il
+entre et il sort sans ouvrir la bouche.... Puis, ce ne sont pas mes
+affaires.
+
+Et il continuait à l'examiner d'un air défiant. Certainement elle
+en savait plus long sur l'abbé Faujas qu'elle ne voulait en conter.
+D'ailleurs, elle ne bronchait pas sous l'examen attentif de son
+gendre.
+
+--Ça m'est égal, après tout, reprit-elle avec une aisance parfaite.
+Si c'est un homme convenable, je trouverai toujours une manière de
+l'inviter.... Au revoir, mes enfants.
+
+Elle remontait le perron, lorsqu'un grand vieillard se montra sur le
+seuil du vestibule. Il avait un paletot et un pantalon de drap bleu
+très-propres, avec une casquette de fourrure rabattue sur les yeux. Il
+tenait un fouet à la main.
+
+--Eh! c'est l'oncle Macquart! cria Mouret, en jetant un coup d'oeil
+curieux sur sa belle-mère.
+
+Félicité avait fait un geste de vive contrariété. Macquart, frère
+bâtard de Rougon, était rentré en France, grâce à celui-ci, après
+s'être compromis dans le soulèvement des campagnes,en 1851. Depuis son
+retour du Piémont, il menait une vie de bourgeois gras et renté. Il
+avait acheté, on ne savait avec quel argent, une petite maison située
+au village des Tulettes, à trois lieues de Plassans. Peu à peu, il
+s'était nippé; il avait même fini par faire l'emplette d'une carriole
+et d'un cheval, si bien qu'on ne rencontrait plus que lui sur les
+routes, fumant sa pipe, buvant le soleil, ricanant d'un air de loup
+rangé. Les ennemis des Rougon disaient tout bas que les deux frères
+avaient commis quelque mauvais coup ensemble, et que Pierre Rougon
+entretenait Antoine Macquart.
+
+--Bonjour, l'oncle, répétait Mouret avec affectation; vous venez donc
+nous faire une petite visite?
+
+--Mais oui, répondit Macquart d'un ton bon enfant. Tu sais, chaque
+fois que je passe à Plassans.... Ah! par exemple. Félicité, si je
+m'attendais à vous trouver ici! J'étais venu pour voir Rougon, j'avais
+quelque chose à lui dire....
+
+--Il était à la maison, n'est-ce pas? interrompit-elle avec une
+vivacité inquiète. C'est bien, c'est bien, Macquart.
+
+--Oui, il était à la maison, continua tranquillement l'oncle; je l'ai
+vu, et nous avons causé. C'est un bon enfant, Rougon.
+
+Il eut un léger rire. Et tandis que Félicité piétinait d'anxiété, il
+reprit de sa voix traînante, si étrangement brisée, qu'il semblait
+toujours se moquer du monde:
+
+--Mouret, mon garçon, je t'ai apporté deux lapins; ils sont là dans un
+panier. Je les ai donnés à Rose.... J'en avais aussi deux pour Rougon;
+vous les trouverez chez vous, Félicité, et vous m'en direz des
+nouvelles. Ah! les gredins, sont-ils gras! Je les ai engraissés pour
+vous.... Que voulez-vous, mes enfants? moi, ça me fait plaisir, de
+faire des cadeaux.
+
+Félicité était toute pâle, les lèvres serrées, tandis que Mouret
+continuait à la regarder avec un rire en dessous. Elle aurait bien
+voulu se retirer; mais elle craignait les bavardages, si elle laissait
+Macquart derrière elle.
+
+--Merci, l'oncle, dit Mouret. La dernière fois, vos prunes étaient
+joliment bonnes.... Vous boirez bien un coup?
+
+--Mais ça n'est pas de refus.
+
+Et, quand Rose lui eut apporté un verre de vin, il s'assit sur la
+rampe de la terrasse. Il but le verre avec lenteur, faisant claquer sa
+langue, regardant le vin au jour.
+
+--Ça vient du quartier de Saint-Eutrope, ce vin-là, murmura-t-il. Ce
+n'est pas moi qu'on tromperait. Je connais drôlement le pays.
+
+Il branlait la tête, ricanant.
+
+Alors, brusquement, Mouret lui demanda, avec une intention
+particulière dans la voix:
+
+--Et aux Tulettes, comment va-t-on?
+
+Il leva les yeux, regarda tout le monde; puis, faisant une dernière
+fois claquer la langue, posant le verre à côté de lui, sur la pierre,
+il répondit négligemment:
+
+--Pas mal.... J'ai eu de ses nouvelles avant-hier. Elle se porte
+toujours la même chose.
+
+Félicité avait tourné la tête. Il y eut un silence. Mouret venait de
+mettre le doigt sur une des plaies vives de la famille, en faisant
+allusion à la mère de Rougon et de Macquart, enfermée depuis plusieurs
+années comme folle, à la maison des aliénés des Tulettes. La petite
+propriété de Macquart était voisine, et il semblait que Rougon eût
+posté là le vieux drôle pour veiller sur l'aïeule.
+
+--Il se fait tard, finit par dire ce dernier en se levant; il faut
+que je sois rentré avant la nuit.... Dis donc, Mouret, mon garçon, je
+compte sur toi pour un de ces jours. Tu m'avais bien promis de venir.
+
+--J'irai, l'oncle, j'irai.
+
+--Ce n'est pas ça, je veux que tout le monde vienne; entends-tu? tout
+le monde.... Je m'ennuie là-bas tout seul. Je vous ferai la cuisine.
+
+Et, se tournant vers Félicité:
+
+--Dites à Rougon que je compte aussisur lui et sur vous. Ce n'est pas
+parce que la vieille mère est là, à côté, que ça doit vous empêcher de
+venir; alors, il n'y aurait plus moyen de se distraire.... Je vous dis
+qu'elle a bien, qu'on la soigne bien. Vous pouvez vous fier à moi....
+Vous goûterez d'un petit vin que j'ai trouvé sur un coteau de la Seille;
+un petit vin qui vous grise, vous verrez!
+
+Tout en parlant, il se dirigeait vers la porte. Félicité le suivait
+de si près, qu'elle semblait le pousser dehors. Tout le monde
+l'accompagna jusqu'à la rue. Il détachait son cheval, dont il avait
+noué les guides à une persienne, lorsque l'abbé Faujas, qui rentrait,
+passa au milieu du groupe, avec un léger salut. On eût dit une ombre
+noire filant sans bruit. Félicité se tourna lestement, le poursuivit
+du regard jusque dans l'escalier, n'ayant pas eu le temps de le
+dévisager. Macquart, muet de surprise, hochait la tète, murmurant:
+
+--Comment, mon garçon, tu loges des curés chez toi, maintenant? Et il
+a un singulier oeil, cet homme. Prends garde: les soutanes, ça porte
+malheur!
+
+Il s'assit sur le banc de la carriole, sifflant doucement, et
+descendit la rue Balande, au petit trot de son cheval. Son dos
+rond, avec sa casquette de fourrure, disparurent au coude de la rue
+Taravelle. Quand Mouret se retourna, il entendit sa belle-mère qui
+disait à Marthe:
+
+--J'aimerais mieux que ce fût toi, pour que l'invitation parût moins
+solennelle. Si tu trouvais moyen de lui en parler, tu me ferais
+plaisir.
+
+Elle se tut, se sentant surprise. Enfin, après avoir embrassé Désirée
+avec effusion, elle partit, jetant un dernier coup d'oeil, pour
+s'assurer que Macquart n'allait pas revenir, derrière elle, bavarder
+sur son compte.
+
+--Tu sais que je te défends absolument de te mêler des affaires de ta
+mère, dit Mouret à sa femme, en rentrant; elle est toujours dans un
+tas d'histoires où personne ne voit goutte. Que diable peut-elle
+vouloir faire de l'abbé? Elle ne l'inviterait pas pour ses beaux yeux,
+si elle n'avait point un intérêt caché. Ce curé-là n'est pas venu pour
+rien de Besançon à Plassans. Il y a quelque manigance là-dessous.
+
+Marthe s'était remise à cet éternel raccommodage du linge de la
+famille qui lui prenait des journées entières. Il tourna un instant
+encore autour d'elle, murmurant:
+
+--Ils m'amusent, le vieux Macquart et ta mère. Ah! pour ça, ils se
+détestent ferme! Tu as vu comme elle suffoquait, de le sentir ici. On
+dirait qu'elle a toujours peur de lui entendre raconter des choses
+qu'on ne doit pas savoir. Ce n'est pas l'embarras, il en raconterait
+de drôles.... Mais ce n'est pas moi qu'on prendra chez lui. J'ai juré
+de ne pas me fourrer dans ce gâchis.... Vois-tu, mon père avait raison
+de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne
+valaient pas la corde pour les pendre. J'ai de leur sang comme toi, ça
+ne peut pas te blesser que je dise cela. Je le dis, parce que
+c'est vrai. Ils ont fait fortune aujourd'hui, mais ça ne les a pas
+décrottés, au contraire.
+
+Il finit par aller faire un tour sur le cours Sauvaire, où il
+rencontrait des amis, avec lesquels il causait du temps, des récoltes,
+des événements de la veille. Une grosse commission d'amandes, dont il
+se chargea le lendemain, le tint pendant plus d'une semaine en allées
+et venues continuelles, ce qui lui fit presque oublier l'abbé Faujas.
+D'ailleurs, l'abbé commençait à l'ennuyer; il ne causait pas assez, il
+était trop cachottier. Il l'évita à deux reprises, croyant comprendre
+que l'autre le cherchait uniquement pour apprendre la fin des
+histoires sur la bande de la sous-préfecture et la bande des Rastoil.
+Rose lui ayant raconté que madame Faujas avait essayé de la faire
+causer, il s'était promis de ne plus ouvrir les lèvres. C'était un
+autre amusement qui occupait ses heures vides. Maintenant, quand il
+regardait les rideaux si bien fermés du second étage, il grommelait:
+--Cache-toi, va, mon bon... Je sais que tu me guettes, derrière tes
+rideaux; ça ne t'avance toujours pas à grand'chose. Si c'est par moi
+que tu comptes connaître les voisins!
+
+Cette pensée que l'abbé Faujas était à l'affût le réjouit extrêmement.
+Il se donna beaucoup de peine pour ne pas tomber dans quelque piège.
+Mais, un soir, comme il rentrait, il aperçut, à cinquante pas devant
+lui, l'abbé Bourrette et l'abbé Faujas arrêtés devant la porte de M.
+Rastoil. Il se cacha dans l'encoignure d'une maison. Les deux prêtres
+le tinrent là un grand quart d'heure. Ils causaient vivement, se
+séparaient, puis revenaient. Mouret crut comprendre que l'abbé
+Bourrette suppliait l'abbé Faujas de l'accompagner chez le président.
+Celui-ci s'excusait, finissait par refuser avec quelque impatience.
+C'était un mardi, un jour de dîner. Enfin, Bourrette entra chez M.
+Rastoil; Faujas se coula chez lui, de son allure humble. Mouret resta
+songeur. En effet, pourquoi l'abbé n'allait-il pas chez M. Rastoil?
+Tout Saint-Saturnin y dînait, l'abbé Fenil, l'abbé Surin et les
+autres. Il n'y avait pas une robe noire à Plassans qui n'eût pris le
+frais dans le jardin, devant la cascade. Ce refus du nouveau vicaire
+était une chose vraiment extraordinaire.
+
+Lorsque Mouret fut rentré, il alla vite au fond de son jardin, pour
+examiner les fenêtres du second étage. Au bout d'un instant, il vit
+remuer le rideau de la deuxième fenêtre, à droite. Pour sûr, l'abbé
+Faujas était là, à espionner ce qui se passait chez M. Rastoil. A
+certains mouvements du rideau, Mouret crut comprendre qu'il regardait
+également du côté de la sous-préfecture.
+
+Le lendemain, un mercredi, comme il sortait, Rose lui apprit que
+l'abbé Bourrette était chez les gens du second, depuis une heure au
+moins. Alors il rentra, fureta dans la salle à manger. Comme Marthe
+lui demandait ce qu'il cherchait ainsi, il devint furieux, parlant
+d'un papier sans lequel il ne pouvait sortir. Il monta voir s'il ne
+l'avait pas laissé au premier. Puis, lorsque, après une longue attente
+derrière la porte de sa chambre, il crut surprendre, au second étage,
+un remuement de chaises, il descendit lentement, s'arrêtant un instant
+dans le vestibule, pour donner à l'abbé Bourrette le temps de le
+rejoindre.
+
+--Tiens! vous voilà, monsieur l'abbé? Quelle heureuse rencontre!...
+Vous retournez à Saint-Saturnin? Cela tombe à merveille. Je vais de ce
+côté. Nous vous accompagnerons, si ça ne vous dérange pas.
+
+L'abbé Bourrette répondit qu'il serait enchanté. Tous deux montèrent
+lentement la rue Balande, se dirigeant vers la place de la
+Sous-Préfecture. L'abbé était un gros homme, au bon visage naïf, avec
+de grands yeux bleus d'enfant. Sa large ceinture de soie, fortement
+tendue, lui dessinait un ventre d'un rondeur douce et luisante, et il
+marchait, la tête un peu en arrière, les bras trop courts, les jambes
+déjà lourdes.
+
+--Eh bien! dit Mouret sans chercher de transition, vous venez de voir
+cet excellent monsieur Faujas.... J'ai à vous remercier, vous m'avez
+trouvé là un locataire comme il y en a peu.
+
+--Oui, oui, murmura le prêtre; c'est un digne homme.
+
+--Oh! pas le moindre bruit. Nous ne nous apercevons pas même qu'il y
+a un étranger chez nous. Et très-poli, très-bien élevé, avec cela....
+Vous ne savez pas, on m'a affirmé que c'était un esprit supérieur, un
+cadeau qu'on avait voulu faire au diocèse.
+
+Et, comme ils se trouvaient au milieu de la place de la
+Sous-Préfecture, Mouret s'arrêta net, regardant fixement l'abbé
+Bourrette.
+
+--Ah! vraiment, se contenta de répondre celui-ci, d'un air étonné.
+
+--On me l'a affirmé.... Notre évêque aurait des vues sur lui pour plus
+tard. En attendant, le nouveau vicaire se tiendrait dans l'ombre, pour
+ne pas exciter des jalousies.
+
+L'abbé Bourrette avait repris sa marche, tournant le coin de la rue de
+la Banne. Il dit tranquillement:
+
+--Vous me surprenez beaucoup.... Faujas est un homme simple, il a même
+trop d'humilité. Ainsi, à l'église, il se charge des petites besognes
+que nous abandonnons d'ordinaire aux prêtres habitués. C'est un saint,
+mais ce n'est pas un garçon habile. Je l'ai à peine entrevu chez
+Monseigneur. Dès le premier jour, il a été en froid avec l'abbé
+Fenil. Je lui avais pourtant expliqué qu'il fallait devenir l'ami du
+grand-vicaire, si l'on voulait être bien reçu à l'évêché. Il n'a pas
+compris; il est de jugement un peu étroit, je le crains.... Tenez,
+c'est comme ses continuelles visites à l'abbé Compan, notre pauvre
+curé, qui a pris le lit depuis quinze jours, et que nous allons
+sûrement perdre. Eh bien! elles sont hors de saison, elles lui feront
+un tort immense. Compan n'a jamais pu s'entendre avec Fenil; il faut
+vraiment arriver de Besançon pour ignorer une chose qui est connue du
+diocèse entier.
+
+Il s'animait. Il s'arrêta à son tour à l'entrée de la rue Canquoin, se
+plantant devant Mouret.
+
+--Non, mon cher monsieur, on vous a trompé: Faujas est innocent comme
+l'enfant qui vient de naître.... Moi, je n'ai pas d'ambition, n'est-ce
+pas? Et Dieu sait si j'aime Compan, un coeur d'or! Ça n'empêche pas
+que je vais lui serrer la main en cachette. Lui-même me l'a dit:
+«Bourrette, je n'en ai plus pour longtemps, mon vieil ami. Si tu veux
+être curé après moi, tâche qu'on ne te voie pas trop souvent sonner à
+ma porte. Viens la nuit et frappe trois coups, ma soeur t'ouvrira.»
+Maintenant, j'attends la nuit, vous comprenez.... C'est inutile de
+déranger sa vie. On a déjà tant de chagrins!
+
+La voix s'était attendrie. Il joignit les deux mains sur son ventre,
+il reprit sa marche, ému d'un égoïsme naïf qui le faisait pleurer sur
+lui-même, tandis qu'il murmurait:
+
+--Ce pauvre Compan, ce pauvre Compan....
+
+Mouret restait perplexe. L'abbé Faujas finissait par lui échapper tout
+à fait.
+
+--On m'avait pourtant donné des détails bien précis, essaya-t-il
+de dire encore. Ainsi, il était question de lui trouver une grande
+situation.
+
+--Eh! non, je vous assure que non! s'écria le prêtre; Faujas n'a pas
+d'avenir.... Un autre l'ait. Vous savez que je dîne tous les mardis
+chez monsieur le président. L'autre semaine, il m'avait prié
+instamment de lui amener Faujas. Il voulait le connaître, le juger
+sans doute.... Eh bien! vous ne devineriez jamais ce que Faujas
+a fait. Il a refusé l'invitation, mon cher monsieur, il a refusé
+carrément. J'ai eu beau lui dire qu'il allait se rendre l'existence
+impossible à Plassans, qu'il achevait de se brouiller avec Fenil, en
+faisant une pareille impolitesse à monsieur Rastoil; il s'est entêté,
+il n'a rien voulu entendre.... Je crois même, Dieu me pardonne!
+qu'il m'a dit, dans un moment de colère, qu'il n'avait pas besoin de
+s'engager en acceptant un dîner de la sorte.
+
+L'abbé Bourrette se mit à rire. Il était arrivé devant Saint-Saturnin;
+il retint un instant Mouret à la petite porte de l'église.
+
+--C'est un enfant, un grand enfant, continua-t-il. Je vous demande
+un peu, croire qu'un dîner de monsieur Rastoil pouvait le
+compromettre!... Aussi votre belle-mère, la bonne madame Rougon,
+m'ayant chargé hier d'une invitation pour Faujas, ne lui avais-je pas
+caché que je craignais fort d'être mal reçu.
+
+Mouret dressa l'oreille.
+
+--Ah! ma belle-mère vous avait chargé d'une invitation? --Oui,
+elle était venue hier à la sacristie.... Comme je tiens à lui être
+agréable, je lui avais promis d'aller voir aujourd'hui ce diable
+d'homme.... Moi, j'étais certain qu'il refuserait.
+
+--Et il a refusé?
+
+--Non, j'ai été bien surpris, il a accepté.
+
+Mouret ouvrit la bouche, puis la referma. Le prêtre clignait les yeux
+d'un air extrêmement satisfait.
+
+--Il faut confesser que j'ai été bien habile.... Il y avait plus
+d'une heure que j'expliquais à Faujas la situation de madame votre
+belle-mère. Il hochait la tête, ne se décidait pas, parlait de son
+amour de la retraite.... Enfin j'étais à bout, lorsque je me suis
+souvenu d'une recommandation de cette chère dame. Elle m'avait prié
+d'insister sur le caractère de son salon, qui est, comme toute la
+ville le sait, un terrain neutre.... C'est alors qu'il a semblé faire
+un effort et qu'il a consenti. Il a formellement promis pour demain...
+Je vais écrire deux lignes à l'excellente madame Rougon pour lui
+annoncer notre victoire.
+
+Il resta encore là un moment, se parlant à lui-même, roulant ses gros
+yeux bleus.
+
+--Monsieur Rastoil sera bien vexé, mais ce n'est pas ma faute.... Au
+revoir, cher monsieur Mouret, bien au revoir; tous mes compliments
+chez vous.
+
+Et il entra dans l'église, en laissant retomber doucement derrière lui
+la double porte rembourrée. Mouret regarda cette porte avec un léger
+haussement d'épaules.
+
+--Encore un bavard, grommela-t-il; encore un de ces hommes qui ne vous
+laissent pas placer dix paroles, et qui parlent toujours pour ne rien
+dire.... Ah! le Faujas va demain chez la noiraude; c'est bien fâcheux
+que je sois brouillé avec cet imbécile de Rougon.
+
+Puis, il courut toute l'après-midi pour ses affaires. Le soir, en se
+couchant, il demanda négligemment à sa femme: --Est-ce que tu vas chez
+ta mère demain soir?
+
+--Non, répondit Marthe; j'ai trop de choses à terminer. J'irai sans
+doute jeudi prochain.
+
+Il n'insista pas. Mais, avant de souffler la bougie:
+
+--Tu as tort de ne pas sortir plus souvent, reprit-il. Va donc chez ta
+mère, demain soir; tu t'amuseras un peu. Moi, je garderai les enfants.
+
+Marthe le regarda, étonnée. D'ordinaire, il la tenait au logis,
+ayant besoin d'elle pour mille petits services, grognant quand elle
+s'absentait pendant une heure.
+
+--J'irai, si tu le désires, dit-elle.
+
+Il souffla la bougie, il mit la tête sur l'oreiller, en murmurant:
+
+--C'est cela, et tu nous raconteras la soirée. Ça amusera les enfants.
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain soir, vers neuf heures, l'abbé Bourrette vint prendre
+l'abbé Faujas; il lui avait promis d'être son introducteur, de le
+présenter dans le salon des Rougon. Comme il le trouva prêt, debout au
+milieu de sa grande chambre nue, mettant des gants noirs blanchis au
+bout de chaque doigt, il le regarda avec une légère grimace.
+
+--Est-ce que vous n'avez pas une autre soutane? demanda-t-il.
+
+--Non, répondit tranquillement l'abbé Faujas; celle-ci est encore
+convenable, je crois.
+
+--Sans doute, sans doute, balbutia le vieux prêtre. Il fait un froid
+très-vif. Vous ne mettez rien sur vos épaules?... Alors partons.
+
+On était aux premières gelées. L'abbé Bourrette, chaudement enveloppé
+dans une douillette de soie, s'essouffla à suivre l'abbé Faujas, qui
+n'avait sur les épaules que sa mince soutane usée. Ils s'arrêtèrent
+au coin de la place de la Sous-Préfecture et de la rue de la Banne,
+devant une maison toute de pierres blanches, une des belles bâtisses
+de la ville neuve, avec des rosaces sculptées à chaque étage. Un
+domestique en habit bleu les reçut dans le vestibule; il sourit à
+l'abbé Bourrette en lui enlevant la douillette, et parut très-surpris
+à la vue de l'autre abbé, de ce grand diable taillé à coups de hache,
+sorti sans manteau par un froid pareil. Le salon était au premier
+étage.
+
+L'abbé Faujas entra, la tête haute, avec une aisance grave; tandis
+que l'abbé Bourrette, très ému lorsqu'il venait chez les Rougon, bien
+qu'il ne manquât pas une de leurs soirées, se tirait d'affaire en
+s'échappant dans une pièce voisine. Lui, traversa lentement tout le
+salon pour aller saluer la maîtresse de la maison, qu'il avait devinée
+au milieu d'un groupe de cinq ou six dames. Il dut se présenter
+lui-même; il le fit en trois paroles. Félicité s'était levée vivement.
+Elle l'examinait des pieds à la tête, d'un oeil prompt, revenant
+au visage, lui fouillant les yeux de son regard de fouine, tout en
+murmurant avec un sourire:
+
+--Je suis charmée, monsieur l'abbé, je suis vraiment charmée....
+
+Cependant le passage du prêtre, au milieu du salon, avait causé un
+étonnement. Une jeune femme, ayant levé brusquement la tête, eut même
+un geste contenu de terreur, en apercevant cette masse noire devant
+elle. L'impression fut défavorable: il était trop grand, trop carré
+des épaules; il avait la face trop dure, les mains trop grosses. Sous
+la lumière crue du lustre, sa soutane apparut si lamentable, que les
+dames eurent une sorte de honte, à voir un abbé si mal vêtu. Elles
+ramenèrent leurs éventails, elles se remirent à chuchoter, en
+affectant de tourner le dos. Les hommes avaient échangé des coups
+d'oeil, avec une moue significative.
+
+Félicité sentit le peu de bienveillance de cet accueil. Elle en sembla
+irritée; elle resta debout au milieu du salon, haussant le ton,
+forçant ses invités à entendre les compliments qu'elle adressait à
+l'abbé Faujas. --Ce cher Bourrette, disait-elle avec des cajoleries
+dans la voix, m'a conté le mal qu'il avait eu à vous décider.... Je
+vous en garde rancune, monsieur. Vous n'avez pas le droit de vous
+dérober ainsi au monde.
+
+Le prêtre s'inclinait sans répondre. La vieille dame continua en
+riant, avec une intention particulière dans certains mots:
+
+--Je vous connais plus que vous ne croyez, malgré vos soins à nous
+cacher vos vertus. On m'a parlé de vous; vous êtes un saint, et je
+veux être votre amie.... Nous causerons de tout ceci, n'est-ce pas?
+car maintenant vous êtes des nôtres.
+
+L'abbé Faujas la regarda fixement, comme s'il avait reconnu dans la
+façon dont elle manoeuvrait son éventail quelque signe maçonnique. Il
+répondit en baissant la voix:
+
+--Madame, je suis à votre entière disposition.
+
+--C'est bien ainsi que je l'entends, reprit-elle en riant plus haut.
+Vous verrez que nous voulons ici le bien de tout le monde.... Mais
+venez, je vous présenterai à monsieur Rougon.
+
+Elle traversa le salon, dérangea plusieurs personnes pour ouvrir un
+chemin à l'abbé Faujas, lui donna une importance qui acheva de mettre
+contre lui toutes les personnes présentes. Dans la pièce voisine, des
+tables de whist étaient dressées. Elle alla droit à son mari,
+qui jouait avec la mine grave d'un diplomate. Il fit un geste
+d'impatience, lorsqu'elle se pencha à son oreille; mais, dès qu'elle
+lui eut dit quelques mots, il se leva avec vivacité.
+
+--Très-bien! très-bien! murmura-t-il.
+
+Et, s'étant excusé auprès de ses partenaires, il vint serrer la
+main de l'abbé Faujas. Rougon était alors un gros homme blême, de
+soixante-dix ans; il avait pris une mine solennelle de millionnaire.
+On trouvait généralement, à Plassans, qu'il avait une belle tête, une
+tête blanche et muette de personnage politique. Après avoir échangé
+avec le prêtre quelques politesses, il reprit sa place à la table de
+jeu. Félicité, toujours souriante, venait de rentrer dans le salon.
+
+Quand l'abbé Faujas fut enfin seul, il ne parut pas embarrassé le
+moins du monde. Il resta un instant debout, à regarder les joueurs; en
+réalité, il examinait les tentures, le tapis, le meuble. C'était un
+petit salon couleur bois, avec trois corps de bibliothèque en poirier
+noirci, ornés de baguettes de cuivre, qui occupaient les trois grands
+panneaux de la pièce. On eût dit le cabinet d'un magistrat. Le prêtre,
+qui tenait sans doute à faire une inspection complète, traversade
+nouveau le grand salon. Il était vert, très-sérieux également, mais
+plus chargé de dorures, tenant à la fois de la gravité administrative
+d'un ministère et du luxe tapageur d'un grand restaurant. De l'autre
+côté, se trouvait encore une sorte de boudoir, où Félicité recevait
+dans la journée; un boudoir paille, avec un meuble brodé de ramages
+violets, si encombré de fauteuils, de pouffs, de canapés, qu'on
+pouvait à peine y circuler.
+
+L'abbé Faujas s'assit au coin de la cheminée, faisant mine de se
+chauffer les pieds. Il était placé de façon à voir, par une porte
+grande ouverte, une bonne moitié du salon vert. L'accueil si gracieux
+de madame Rougon le préoccupait; il fermait les yeux à demi,
+s'appliquant à quelque problème dont la solution lui échappait. Au
+bout d'un instant, dans sa rêverie, il entendit derrière lui un bruit
+de voix; son fauteuil, à dossier énorme, le cachait entièrement, et il
+baissa les paupières davantage. Il écouta, comme ensommeillé par la
+forte chaleur du feu.
+
+--Je suis allé une seule fois chez eux, dans ce temps-là, continuait
+une voix grasse; ils demeuraient en face, de l'autre côté de la rue de
+la Banne. Vous deviez être à Paris, car tout Plassans a connu le salon
+jaune des Rougon, à cette époque: un salon lamentable, avec du papier
+citron à quinze sous le rouleau, et un meuble recouvert de velours
+d'Utrecht, dont les fauteuils boitaient.... Regardez-la donc
+maintenant, cette noiraude, en satin marron, là-bas, sur ce pouff.
+Voyez comme elle tend la main au petit Delangre. Ma parole! elle va la
+lui donner à baiser.
+
+Une voix plus jeune ricana, en murmurant:
+
+--Ils ont dû joliment voler pour avoir un si beau salon vert, car vous
+savez que c'est le plus beau salon de la ville.
+
+--La dame, reprit l'autre, a toujours eu la passion de recevoir. Quand
+elle n'avait pas le sou, elle buvait de l'eau, pour offrir le soir des
+verres de limonade à ses invités... Oh! je les connais sur le bout du
+doigt, les Rougon; je les ai suivis. Ce sont des gens très-forts. Ils
+avaient une rage d'appétits à jouer du couteau au coin d'un bois. Le
+coup d'État les a aidés à satisfaire un rêve de jouissances qui les
+torturait depuis quarante ans. Aussi quelle gloutonnerie, quelle
+indigestion de bonnes choses!... Tenez, cette maison qu'ils habitent
+aujourd'hui, appartenait alors à un monsieur Peirotte, receveur
+particulier, qui fut tué à l'affaire de Sainte-Roure, lors de
+l'insurrection de 51. Oui, ma foi! ils ont eu toutes les chances:
+une balle égarée les a débarrassés de cet homme gênant, dont ils ont
+hérité.... Eh bien! entre la maison et la charge du receveur, Félicite
+aurait certainement choisi la maison. Elle la couvait des yeux depuis
+près de dix ans, prise d'une envie furieuse de femme grosse, se
+rendant malade à regarder les rideaux riches qui pendaient derrière
+les glaces des fenêtres. C'étaient ses Tuileries, à elle, selon le mot
+qui courut à Plassans, après le 2 Décembre.
+
+--Mais où ont-ils pris l'argent pour acheter la maison?
+
+--Ah! ceci, mon brave, c'est la bouteille à l'encre.... Leur fils
+Eugène, celui qui a fait à Paris une fortune politique si étonnante,
+député, ministre, conseiller familier des Tuileries, obtint facilement
+une recette particulière et la croix pour son père, qui avait joué ici
+une bien jolie farce. Quant à la maison, elle aura été payée à l'aide
+d'arrangements. Ils auront emprunté à quelque banquier.... En tous
+cas, aujourd'hui, ils sont riches, ils tripotent, ils rattrapent le
+temps perdu. J'imagine que leur fils est resté en correspondance avec
+eux, car ils n'ont pas encore commis une seule bêtise.
+
+La voix se tut, pour reprendre presque aussitôt avec un rire étouffé:
+
+--Non, je ris malgré moi, lorsque je lui vois faire ses mines de
+duchesse, cette sacrée cigale de Félicité!... Je me rappelle toujours
+le salon jaune, avec son tapis usé, ses consoles sales, la mousseline
+de son petit lustre couverte de chiures de mouches.... La voilà qui
+reçoit les demoiselles Rastoil à présent. Hein! comme elle manoeuvre
+la queue de sa robe.... Cette vieille-là, mon brave, crèvera un soir
+de triomphe, au milieu de son salon vert.
+
+L'abbé Faujas avait roulé doucement la tête, de façon à voir ce qui
+passait dans le grand salon. Il y aperçut madame Rougon, vraiment
+superbe, au milieu du cercle qui l'entourait; elle semblait grandir
+sur ses pieds de naine, et courber toutes les échines autour d'elle,
+d'un regard de reine victorieuse. Par instants, une courte pâmoison
+faisait battre ses paupières, dans les reflets d'or du plafond, dans
+la douceur grave des tentures.
+
+--Ah! voici votre père, dit la voix grasse; voici ce bon docteur qui
+entre.... C'est bien surprenant que le docteur ne vous ait pas raconté
+ces choses. Il en sait plus long que moi.
+
+--Eh! mon père a peur que je ne le compromette, reprit l'autre
+gaiement. Vous savez qu'il m'a maudit, en jurant que je lui ferai
+perdre sa clientèle.... Je vous demande pardon, j'aperçois les fils
+Maffre, je vais leur serrer la main.
+
+Il y eut un bruit de chaises, et l'abbé Faujas vit un grand jeune
+homme, au visage déjà fatigué, traverser le petit salon. L'autre
+personnage, celui qui accommodait si allègrement les Rougon, se leva
+également. Une dame qui passait se laissa dire par lui des choses fort
+douces; elle riait, elle l'appelait «ce cher monsieur de Condamin».
+Le prêtre reconnut alors le bel homme de soixante ans que Mouret lui
+avait montré dans le jardin de la sous-préfecture. M. de Condamin
+vint s'asseoir à l'autre coin de la cheminée. Là, il fut tout surpris
+d'apercevoir l'abbé Faujas, que le dossier du fauteuil lui avait
+caché; mais il ne se déconcerta nullement, il sourit, et avec un
+aplomb d'homme aimable:
+
+--Monsieur l'abbé, dit-il, je crois que nous venons de nous confesser
+sans le vouloi.... C'est un gros péché, n'est-ce pas, que de médire du
+prochain? Heureusement que vous étiez là pour nous absoudre.
+
+L'abbé, si maître qu'il fût de son visage, ne put s'empêcher de rougir
+légèrement. Il entendit à merveille que M. de Condamin lui reprochait
+d'avoir retenu son souffle pour écouter. Mais celui-ci n'était pas
+homme à garder rancune à un curieux, au contraire. Il fut ravi de
+cette pointe de complicité qu'il venait de mettre entre le prêtre
+et lui. Cela l'autorisait à causer librement, à tuer la soirée en
+racontant l'histoire scandaleuse des personnes qui étaient là. C'était
+son meilleur régal. Cet abbé nouvellement arrivé à Plassans lui
+semblait un excellent auditeur; d'autant plus qu'il avait une vilaine
+mine, une mine d'homme bon à tout entendre, et qu'il portait une
+soutane vraiment trop usée pour que les confidences qu'on se
+permettrait avec lui pussent tirer à conséquence.
+
+Au bout d'un quart d'heure, M. de Condamin s'était mis tout à l'aise.
+Il expliquait Plassans à l'abbé Faujas, avec sa grande politesse
+d'homme du monde.
+
+--Vous êtes étranger parmi nous, monsieur l'abbé, disait-il; je serais
+enchanté, si je vous étais bon à quelque chose.... Plassans est une
+petite ville où l'on s'accommode un trou à la longue. Moi, je suis des
+environs de Dijon. Eh bien! lorsqu'on m'a nommé ici conservateur
+des eaux et forêts, je détestais le pays, je m'y ennuyais à mourir.
+C'était à la veille de l'empire. Après 51 surtout, la province n'a
+rien eu de gai, je vous assure. Dans ce département, les habitants
+avaient une peur de chien. La vue d'un gendarme les aurait fait
+rentrer sous terre.... Cela s'est calmé peu à peu, ils ont repris leur
+traintrain habituel, et, ma foi, j'ai fini par me résigner. Je vis
+au dehors, je fais de longues promenades à cheval, je me suis créé
+quelques relations.
+
+Il baissa la voix, il continua d'un ton confidentiel:
+
+--Si vous m'en croyez, monsieur l'abbé, vous serez prudent. Vous ne
+vous imaginez pas dans quel guêpier j'ai failli tomber.... Plassans
+est divisé en trois quartiers absolument distincts: le vieux quartier,
+où vous n'aurez que des consolations et des aumônes à porter; le
+quartier Saint-Marc, habité par la noblesse du pays, un lieu d'ennui
+et de rancune dont vous ne sauriez trop vous mélier; et la ville
+neuve, le quartier qui se bâtit en ce moment encore autour de la
+sous-préfecture, le seul possible, le seul convenable... Moi, j'avais
+commis la sottise de descendre dans le quartier Saint-Marc, où je
+pensais que mes relations devaient m'appeler. Ah! bien oui, je n'ai
+trouvé que des douairières sèches comme des échalas et des marquis
+conservés sur de la paille. Tout le monde pleure le temps où Berthe
+filait. Pas la moindre réunion, pas un bout de fête; une conspiration
+sourde contre l'heureuse paix dans laquelle nous vivons.... J'ai
+manqué me compromettre, ma parole d'honneur. Péqueur s'est moqué de
+moi.... monsieur Péqueur des Saulaies, notre sous-préfet, vous le
+connaissez?... Alors j'ai passé le cours Sauvaire, j'ai pris un
+appartement là, sur la place. Voyez-vous, à Plassans, le peuple
+n'existe pas, la noblesse est indécrottable; il n'y a de tolérable que
+quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais
+pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est
+très-heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier
+des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays
+conquis.
+
+Il eut un rire de satisfaction, s'allongeant davantage, présentant ses
+semelles à la flamme; puis, il prit un verre de punch sur le plateau
+d'un domestique qui passait, but lentement, tout en continuant à
+regarder l'abbé Faujas du coin de l'oeil. Celui-ci sentit que la
+politesse exigeait qu'il trouvât une phrase.
+
+--Cette maison paraît fort agréable, dit-il en se tournant à demi vers
+le salon vert, où les conversations s'animaient.
+
+--Oui, oui, répondit M. de Condamin, qui s'arrêtait de temps à autre
+pour avaler une petite gorgée de punch; les Rougon nous font oublier
+Paris. On ne se croirait jamais à Plassans, ici. C'est le seul salon
+où l'on s'amuse, parce que c'est le seul où toutes les opinions se
+coudoient.. Péqueur a également des réunions fort aimables ... Ça
+doit leur coûter bon, aux Rougon, et ils ne touchent pas des frais de
+bureau comme Péqueur; mais ils ont mieux que ça, ils ont les poches
+des contribuables.
+
+Cette plaisanterie l'enchanta. Il posa sur la cheminée le verre vide
+qu'il tenait à la main; et, se rapprochant, se penchant:
+
+--Ce qu'il y a d'amusant, ce sont les comédies continuelles qui se
+jouent. Si vous connaissiez les personnages!... Vous voyez madame
+Rastoil là-bas, au milieu de ses deux filles, cette dame de
+quarante-cinq ans environ, celle qui a cette tête de brebis bêlante
+....Eh bien! avez-vous remarqué le battement de ses paupières, lorsque
+Delangre est venu s'asseoir en face d'elle? ce monsieur qui a l'air
+d'un polichinelle, ici, à gauche.... Ils se sont connus intimement, il
+y a quelque dix ans. On dit qu'une des deux demoiselles est de lui,
+mais on ne sait plus bien laquelle.... Le plus drôle est que Delangre,
+vers la même époque, a eu de petits ennuis avec sa femme; on raconte
+que sa fille est d'un peintre que tout Plassans connaît.
+
+L'abbé Faujas avait cru devoir prendre une mine grave pour recevoir
+de pareilles confidences; il fermait complètement les paupières;
+il semblait ne plus entendre. M. de Condamin reprit, comme pour se
+justifier:
+
+--Si je me permets de parler ainsi de Delangre, c'est que je le
+connais beaucoup. Il est diantrement fort, ce diable d'homme! Je crois
+que son père était maçon. Il y a une quinzaine d'années, il plaidait
+les petits procès dont les autres avocats ne voulaient pas. Madame
+Rastoil l'a positivement tiré de la misère; elle lui envoyait jusqu'à
+du bois l'hiver, pour qu'il eût bien chaud. C'est par elle qu'il a
+gagné ses premières causes.... Remarquez que Delangre avait alors
+l'habileté de ne montrer aucune opinion politique. Aussi, en 52,
+lorsqu'on a cherché un maire, a-t-on immédiatement songé à lui; lui
+seul pouvait accepter une pareille situation sans effrayer aucun des
+trois quartiers de la ville. Depuis ce temps, tout lui a réussi. Il
+a le plus bel avenir. Le malheur est qu'il ne s'entend guère avec
+Péqueur; ils discutent toujours ensemble sur des bêtises.
+
+Il s'arrêta, en voyant revenir le grand jeune homme avec lequel il
+causait un instant auparavant.
+
+--Monsieur Guillaume Porquier, dit-il en le présentant à l'abbé, le
+fils du docteur Porquier.
+
+Puis, lorsque Guillaume se fut assis, il lui demanda en ricanant:
+
+--Eh bien! qu'avez-vous vu de beau, là, à côté?
+
+--Rien assurément, répondit le jeune homme d'un ton plaisant. J'ai vu
+les Paloque. Madame Rougon tâche toujours de les mettre derrière un
+rideau, pour éviter des malheurs. Une femme grosse qui les a aperçus
+un jour, sur le cours, a failli avorter.... Paloque ne quitte pas des
+yeux le président Rastoil, espérant sans doute le tuer d'une peur
+rentrée. Vous savez que ce monstre de Paloque compte mourir président.
+
+Tous deux s'égayèrent. La laideur des Paloque était un sujet
+d'éternelles moqueries, dans le petit monde des fonctionnaires. Le
+fils Porquier continua, en baissant la voix:
+
+--J'ai vu aussi monsieur de Bourdeu. Ne trouvez-vous pas que le
+personnage a encore maigri, depuis l'élection du marquis de Lagrifoul?
+Jamais Bourdeu ne se consolera de n'être plus préfet; il a mis sa
+rancune d'orléaniste au service des légitimistes, dans l'espoir que
+cela le mènerait droit à la Chambre, où il rattraperait la préfecture
+tant regrettée... Aussi est-il horriblement blessé de ce qu'on lui a
+préféré le marquis, un sot, un âne bâté, qui ne sait pas trois mots de
+politique; tandis que lui, Bourdeu, est très-fort, tout à fait fort.
+
+--Il est assommant, Bourdeu, avec sa redingote boutonnée et son
+chapeau plat de doctrinaire, dit M. de Condamin en haussant les
+épaules. Si on les laissait aller, ces gens-là feraient de la France
+une Sorbonne d'avocats et de diplomates, où l'on s'ennuierait ferme,
+je vous assure ... Ah! je voulais vous dire, Guillaume; on m'a parlé
+de vous, il paraît que vous menez une jolie vie.
+
+--Moi! s'écria le jeune homme en riant.
+
+--Vous-même, mon brave; et remarquez que je tiens les choses de votre
+père. Il est désolé, il vous accuse de jouer, de passer la nuit au
+cercle et ailleurs ... Est-il vrai que vous ayez découvert un café
+borgne, derrière les prisons, où vous allez, avec toute une bande de
+chenapans, faire un train d'enfer? On m'a même raconté....
+
+M. de Condamin, voyant entrer deux dames, continua tout bas à
+l'oreille de Guillaume, qui faisait des signes affirmatifs, en
+pouffant de rire. Celui-ci, pour ajouter sans doute quelques détails,
+se pencha à son tour. Et tous deux, se rapprochant, les yeux allumés,
+se régalèrent longtemps de cette anecdote, qu'on ne pouvait risquer
+devant les dames.
+
+Cependant, l'abbé Faujas était resté là. Il n'écoutait plus; il
+suivait les mouvements de M. Delangre, qui s'agitait fort dans le
+salon vert, prodiguant les amabilités. Ce spectacle l'absorbait au
+point qu'il ne vit pas l'abbé Bourrette l'appelant de la main. L'abbé
+dut venir le toucher au bras, en le priant de le suivre. Il le mena
+jusque dans la pièce où l'on jouait, avec les précautions d'un homme
+qui aquelque chose de délicat à dire.
+
+--Mon ami, murmura-t-il, quand ils furent seuls dans un coin, vous
+êtes excusable, c'est la première fois que vous venez ici; mais je
+dois vous avertir, vous vous êtes compromis beaucoup en causant si
+longtemps avec les personnes que vous quittez.
+
+Et, comme l'abbé Faujas le regardait, très-surpris:
+
+--Ces personnes ne sont pas bien vues.... Certes, je n'entends pas les
+juger, je ne veux entrer dans aucune médisance. Par amitié pour vous,
+je vous avertis, voilà tout.
+
+Il voulait s'éloigner, mais l'autre le retint, en lui disant vivement:
+
+--Vous m'inquiétez, cher monsieur Bourrette; expliquez-vous, je vous
+en prie. Il me semble que, sans médire, vous pouvez me fournir des
+éclaircissements.
+
+--Eh bien! reprit le vieux prêtre après une hésitation, le jeune
+homme, le fils du docteur Porquier, fait la désolation de son
+honorable père et donne les plus mauvais exemples à la jeunesse
+studieuse de Plassans. Il n'a laissé que des dettes à Paris, il met
+ici la ville sens dessus dessous.... Quant à monsieur de Condamin....
+Il s'arrêta de nouveau, embarrassé par les choses énormes qu'il avait
+raconter; puis, baissant les paupières:
+
+--Monsieur de Condamin est leste en paroles, et je crains qu'il n'ait
+pas de sens moral. Il ne ménage personne, il scandalise toutes les
+âmes honnêtes.... Enfin, je ne sais trop comment vous apprendre cela,
+il aurait fait, dit-on, un mariage peu honorable. Vous voyez cette
+jeune femme qui n'a pas trente ans, celle qui est si entourée. Eh
+bien! il nous l'a ramenée un jour à Plassans, on ne sait trop d'où:
+Dès le lendemain de son arrivée, elle était toute-puissante ici. C'est
+elle qui a fait décorer son mari et le docteur Porquier. Elle a des
+amis, à Paris.... Je vous en prie, ne répétez point ces choses. Madame
+de Condamin est très-aimable, très-charitable. Je vais quelquefois
+chez elle, je serais désolé qu'elle me crût son ennemi. Si elle a
+des fautes à se faire pardonner, notre devoir, n'est-ce pas? est de
+l'aider à revenir au bien. Quant au mari, entre nous, c'est un vilain
+homme. Soyez froid avec lui.
+
+L'abbé Faujas regardait le digne Bourrette dans les yeux. Il venait,
+de remarquer que madame Rougon suivait de loin leur entretien, d'un
+air préoccupé.
+
+--Est-ce que ce n'est pas madame Rougon qui vous a prié de me donner
+un bon avis? demanda-t-il brusquement au vieux prêtre.
+
+--Tiens! comment savez-vous cela? s'écria celui-ci, très-étonné. Elle
+m'avait prié de ne pas parler d'elle; mais, puisque vous avez deviné
+... C'est une bonne personne, qui serait bien chagrine de voir un
+prêtre faire mauvaise figure chez elle. Elle est malheureusement
+forcée de recevoir toutes sortes de gens. L'abbé Faujas remercia, en
+promettant d'être prudent. Les joueurs, autour d'eux, n'avaient pas
+levé la tête. Il rentra dans le grand salon, où il se sentit de
+nouveau dans un milieu hostile; il constata même plus de froideur,
+plus de mépris muet. Les jupes s'écartaient sur son passage, comme
+s'il avait dû les salir; les habits noirs se détournaient, avec
+de légers ricanements. Lui, garda une sérénité superbe. Ayant cru
+entendre prononcer avec affectation le mot de Besançon, dans le coin
+de la pièce où trônait madame de Condamin, il marcha droit au groupe
+formé autour d'elle; mais, à son approche, la conversation tomba net,
+et tous les yeux le dévisagèrent, luisant d'une curiosité méchante. On
+parlait sûrement de lui, on racontait quelque vilaine histoire. Alors,
+comme il se tenait debout, derrière les demoiselles Bastoil, qui ne
+l'avaient point aperçu, il entendit la plus jeune demander à l'autre:
+
+--Qu'a-t-il donc fait, à Besançon, ce prêtre dont tout le monde parle?
+
+--Je ne sais trop, répondit l'aînée. Je crois qu'il a failli étrangler
+son curé dans une querelle. Papa dit aussi qu'il s'est mêlé d'une
+grande affaire industrielle qui a mal tourné.
+
+--Mais il est là, n'est-ce pas? dans le petit salon.... On vient de le
+voir rire avec monsieur de Condamin.
+
+--Alors, s'il rit avec monsieur de Condanin, on a raison de se méfier
+de lui.
+
+Ce bavardage des deux demoiselles mit une sueur aux tempes de l'abbé
+Faujas. Il ne sourcilla pas; sa bouche s'amincit, ses joues prirent
+une teinte terreuse. Maintenant, il entendait le salon entier parler
+du curé qu'il avait étranglé, des affaires véreuses dont il s'était
+mêlé. En face de lui, M. Delangre et le docteur Porquier restaient
+sévères; M. de Bourdeu avait une moue de dédain, en causant bas
+avec une dame; M. Maffre, le juge de paix, le regardait en dessous,
+dévotement, le flairant de loin, avant de se décider à mordre; et,
+à l'autre bout de la pièce, le ménage Paloque, les deux monstres,
+allongeaient leurs visages couturés par le fiel, où s'allumait la joie
+mauvaise de toutes les cruautés colportées à voix basse. L'abbé Faujas
+recula lentement, en voyant madame Rastoil, debout à quelques pas,
+revenir s'asseoir entre ses deux filles, comme pour les mettre sous
+son aile et les protéger de son contact. Il s'accouda au piano qu'il
+trouva derrière lui, il demeura là, le front haut, la face dure et
+muette comme une face de Pierre. Décidément, il y avait complot, on le
+traitait en paria.
+
+Dans son immobilité, le prêtre dont les regards fouillaient le salon,
+sous ses paupières à demi closes, eut un geste aussitôt réprimé. Il
+venait d'apercevoir, derrière une véritable barricade de jupes, l'abbé
+Fenil, allongé dans un fauteuil, souriant discrètement. Leurs yeux
+s'étant rencontrés, ils se regardèrent pendant quelques secondes, de
+l'air terrible de deux duellistes engageant un combat à mort. Puis, il
+se fit un bruit d'étoffe, et le grand vicaire disparut de nouveau dans
+les dentelles des dames.
+
+Cependant, Félicité avait manoeuvré habilement pour s'approcher du
+piano. Elle y installa l'aînée des demoiselles Rastoil, qui chantait
+agréablement la romance. Puis, lorsqu'elle put parler sans être
+entendue, attirant l'abbé Faujas dans l'embrasure d'une fenêtre:
+
+--Qu'avez-vous donc fait à l'abbé Fenil? lui demanda-t-elle.
+
+Ils continuèrent à voix très-basse. Le prêtre d'abord avait feint la
+surprise; mais, lorsque madame Rougon eut murmuré quelques paroles
+qu'elle accompagnait de haussements d'épaules, il parut se livrer,
+il causa. Ils souriaient, tous les deux, semblaient échanger des
+politesses, tandis que l'éclat de leurs yeux démentait cette banalité
+jouée. Le piano se tut, et il fallut que l'aînée des demoiselles
+Rastoil chantât la _Colombe du soldat_, qui avait alors un grand
+succès.
+
+--Votre début est tout à fait malheureux, murmurait Félicité; vous
+vous êtes rendu impossible, je vous conseille de ne pas revenir ici de
+quelque temps.... Il faut vous faire aimer, entendez-vous? Les coups
+de force vous perdraient. L'abbé Faujas restait songeur.
+
+--Vous dites que ces vilaines histoires ont dû être racontées par
+l'abbé Fenil? demanda-t-il.
+
+--Oh! il est trop fin pour se mettre ainsi en avant; il aura soufflé
+ces choses dans l'oreille de ses pénitentes. Je ne sais s'il vous a
+deviné, mais il a peur de vous, cela est certain; il va vous combattre
+par toutes les armes imaginables.... Le pis est qu'il confesse les
+personnes le plus comme il faut de la ville. C'est lui qui a fait
+nommer le marquis de Lagrifoul.
+
+--J'ai eu tort de venir à cette soirée, laissa échapper le prêtre.
+
+Félicité pinça les lèvres. Elle reprit vivement:
+
+--Vous avez eu tort de vous compromettre avec un homme tel que ce
+Condamin. Moi, j'ai fait pour le mieux. Lorsque la personne que vous
+savez m'a écrit de Paris, j'ai cru vous être utile en vous invitant.
+Je m'imaginais que vous sauriez vous faire ici des amis. C'était un
+premier pas. Mais, au lieu de chercher à plaire, vous lâchez tout le
+monde contre vous.... Tenez, excusez ma franchise, je trouve que vous
+tournez le dos au succès. Vous n'avez commis que des fautes, en allant
+vous loger chez mon gendre, en vous claquemurant chez vous, en portant
+une soutane qui fait la joie des gamins dans les rues.
+
+L'abbé Faujas ne put retenir un geste d'impatience. Il se contenta de
+répondre:
+
+--Je profiterai de vos bons conseils. Seulement, ne m'aidez pas, cela
+gâterait tout.
+
+--Oui, cette tactique est prudente, dit la vieille dame. Ne rentrez
+dans ce salon que triomphant.... Un dernier mot, cher monsieur. La
+personne de Paris tient beaucoup à votre succès, et c'est pourquoi je
+m'intéresse à vous. Eh bien! croyez-moi, ne vous faites pas terrible;
+soyez aimable, plaisez aux femmes. Retenez bien ceci, plaisez aux
+femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous.
+
+L'aînée des demoiselles Rastoil achevait sa romance, en plaquant un
+dernier accord. On applaudit discrètement. Madame Rougon avait quitté
+l'abbé Faujas pour féliciter la chanteuse. Elle se tint ensuite
+au milieu du salon, donnant des poignées de main aux invités
+qui commençaient à se retirer. Il était onze heures. L'abbé fut
+très-contrarié, lorsqu'il s'aperçut que le digne Bourrette avait
+profité de la musique pour disparaître. Il comptait s'en aller avec
+lui, ce qui devait lui ménager une sortie convenable. Maintenant, s'il
+partait seul, c'était un échec absolu; on raconterait le lendemain
+dans la ville qu'on l'avait jeté à la porte. Il se réfugia de nouveau
+dans l'embrasure d'une fenêtre, épiant une occasion, cherchant un
+moyen de faire une retraite honorable.
+
+Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames.
+Alors, il remarqua une personne fort simplement mise. C'était madame
+Mouret, rajeunie par des bandeaux légèrement ondulés. Elle le surprit
+beaucoup par son tranquille visage, où deux grands yeux noirs
+semblaient dormir. Il ne l'avait pas aperçue de la soirée; elle était
+sans doute restée dans son coin, sans bouger, contrariée de perdre
+ainsi le temps, les mains sur les genoux, à ne rien faire. Comme il
+l'examinait, elle se leva pour prendre congé de sa mère.
+
+Celle-ci goûtait une de ses joies les plus aiguës, à voir le beau
+monde de Plassans s'en aller avec des révérences, la remerciant de son
+punch, de son salon vert, des heures agréables qu'il venait de passer
+chez elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur
+la chair, selon sa rude expression, tandis que, à cette heure, les
+plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette
+chère madame Rougon. --Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre,
+on oublie ici la marche des heures.
+
+--Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la
+jolie madame de Condamin.
+
+--Nous vous attendons à dîner demain, disait M. Delangre; mais à la
+fortune du pot, nous ne faisons pas de façons comme vous.
+
+Marthe dut traverser cette ovation pour arriver près de sa mère. Elle
+l'embrassa, et se retirait, lorsque Félicité la retint, cherchant
+quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas:
+
+--Monsieur l'abbé, dit-elle en riant, êtes-vous un homme galant?
+
+L'abbé s'inclina.
+
+--Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui
+demeurez dans la maison; cela ne vous dérangera pas, et il y a un bout
+de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant.
+
+Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'était pas une petite
+fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa mère ayant insisté, disant
+qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abbé.
+Et, comme celui-ci s'en allait avec elle, Félicité, qui les avait
+accompagnés jusqu'au palier, répéta à l'oreille du prêtre avec un
+sourire:
+
+--Rappelez-vous ce que j'ai dit.... Plaisez aux femmes, si vous voulez
+que Plassans soit à vous.
+
+
+
+VII
+
+
+Le soir même, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions,
+voulant connaître les événements de la soirée. Elle répondit que
+tout s'était passé comme à l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqué
+d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abbé Faujas l'avait
+accompagnée, en causant avec elle de choses insignifiantes. Mouret fut
+très-contrarié de ce qu'il appelait «l'indolence» de sa femme.
+
+--On pourrait bien s'assassiner chez ta mère, dit-il en s'enfonçant la
+tête dans l'oreiller d'un air furieux; ce n'est certainement pas toi
+qui m'en apporterais la nouvelle.
+
+Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dîner, il cria à Marthe, du
+plus loin qu'il l'aperçut:
+
+--Je le savais bien, tu as des yeux pour ne pas voir, ma bonne ... Ah!
+que je te reconnais là! Rester la soirée entière dans un salon, sans
+seulement te douter de ce qu'on a dit et fait autour de toi!... Mais
+toute la ville en cause, entends-tu! Je n'ai pu faire un pas sans
+rencontrer quelqu'un qui m'en parlât.
+
+--De quoi donc, mon ami? demanda Marthe étonnée.
+
+--Du beau succès de l'abbé Faujas, pardieu! On l'a mis à la porte du
+salon vert.
+
+--Mais non, je t'assure; je n'ai rien vu de semblable.
+
+--Eh! je te l'ai dit, tu ne vois rien!... Sais-tu ce qu'il a fait à
+Besançon, l'abbé? Il a étranglé un curé ou il a commis des faux. On ne
+peut pas affirmer au juste ... N'importe, il paraît qu'on l'a joliment
+arrangé. Il était vert. C'est un homme fini.
+
+Marthe avait baissé la tête, laissant son mari triompher de l'échec du
+prêtre. Mouret était enchanté.
+
+--Je garde ma première idée, continua-t-il; ta mère doit manigancer
+quelque chose avec lui. On m'a raconté qu'elle s'était montrée
+très-aimable. C'est elle, n'est-ce pas, qui a prié l'abbé de
+t'accompagner? Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela?
+
+Elle haussa doucement les épaules, sans répondre.
+
+--Tu es étonnante, vraiment! s'écria-t-il. Tous ces détails-là ont
+beaucoup d'importance .... Ainsi, madame Paloque, que je viens de
+rencontrer, m'a dit qu'elle était restée avec plusieurs dames, pour
+voir comment l'abbé sortirait. Ta mère s'est servie de toi pour
+protéger la retraite du calottin, tu ne comprends donc pas!... Voyons,
+tâche de te souvenir; que t'a-t-il dit, en te ramenant ici?
+
+Il s'était assis devant sa femme, il la tenait sous l'interrogation
+aiguë de ses petits yeux.
+
+--Mon Dieu, répondit-elle patiemment, il m'a dit des choses sans
+importance, des choses comme tout le monde peut en dire ... Il a parlé
+du froid, qui était très-vif; de la tranquillité de la ville pendant
+la nuit; puis, je crois, de l'agréable soirée qu'il venait de passer.
+
+--Ah! le tartufe!... Et il ne t'a pas questionnée sur ta mère, sur les
+gens qu'elle reçoit?
+
+--Non. D'ailleurs, le chemin n'est pas long, de la rue de la Banne
+ici; nous n'avons pas mis trois minutes. Il marchait à côté de moi,
+sans me donner le bras; il faisait de si grandes enjambées, que
+j'étais presque forcée de courir ... Je ne sais ce qu'on a, à
+s'acharner ainsi après lui. Il n'a pas l'air heureux. Il grelottait,
+le pauvre homme, dans sa vieille soutane.
+
+Mouret n'était pas méchant.
+
+--Ça, c'est vrai, murmura-t-il; il ne doit pas avoir chaud, depuis
+qu'il gèle.
+
+--Puis, continua Marthe, nous n'avons pas à nous plaindre de lui: il
+paye exactement, il ne fait pas de tapage.... Où trouverais-tu un
+aussi bon locataire?
+
+--Nulle part, je le sais.... Ce que j'en disais, tout à l'heure,
+c'était pour te montrer combien peu tu fais attention, quand tu vas
+quelque part. Autrement, je connais trop la clique que ta mère reçoit,
+pour m'arrêter à ce qui sort du fameux salon vert. Toujours des
+cancans, des menteries, des histoires bonnes à faire battre les
+montagnes. L'abbé n'a sans doute étranglé personne, pas plus qu'il ne
+doit avoir fait banqueroute.... Je le disais à madame Paloque: «Avant
+de déshabiller les autres, on ferait bien de laver son propre linge
+sale.» Tant mieux, si elle a pris cela pour elle!
+
+Mouret mentait, il n'avait pas dit cela à madame Paloque. Mais la
+douceur de Marthe lui faisait quelque honte de la joie qu'il venait de
+témoigner, au sujet des malheurs de l'abbé. Les jours suivants, il se
+mit nettement du côté du prêtre. Ayant rencontré plusieurs personnages
+qu'il détestait, M. de Bourdeu, M. Delangre, le docteur Porquier, leur
+fit un magnifique éloge de l'abbé Faujas, pour ne pas dire comme eux,
+pour les contrarier et les étonner. C'était, à l'entendre, un homme
+tout à fait remarquable, d'un grand courage, d'une grande simplicité
+dans la pauvreté. Il fallait qu'il y eût vraiment des gens bien
+méchants. Et il glissait des allusions sur les personnes que
+recevaient les Rougon, un tas d'hypocrites, de cafards, de sots
+vaniteux, qui craignaient l'éclat de la véritable vertu. Au bout de
+quelque temps, il avait fait absolument sienne la querelle de l'abbé,
+il se servait de lui pour assommer la bande des Rastoil et la bande de
+la sous-préfecture.
+
+--Si cela n'est pas pitoyable! disait-il parfois à sa femme, oubliant
+que Marthe avait entendu un autre langage dans sa bouche; voir des
+gens qui ont volé leur fortune on ne sait où, s'acharner ainsi après
+un pauvre homme qui n'a pas seulement vingt francs pour s'acheter une
+charretée de bois!... Non, vois-tu, ces choses-là me révoltent. Moi,
+que diable! je puis me porter garant pour lui. Je sais ce qu'il fait,
+je sais comment il est, puisqu'il habite chez moi. Aussi je ne leur
+mâche pas la vérité, je les traite comme ils le méritent, lorsque je
+les rencontre.... Et je ne m'en tiendrai pas là. Je veux que l'abbé
+devienne mon ami. Je veux le promener à mon bras, sur le cours, pour
+montrer que je ne crains pas d'être vu avec lui, tout honnête homme
+et tout riche que je suis.... D'abord, je te recommande d'être
+très-aimable pour ces pauvres gens.
+
+Marthe souriait discrètement. Elle était heureuse des bonnes
+dispositions de son mari à l'égard de leurs locataires. Rose reçut
+l'ordre de se montrer complaisante. Le matin, quand il pleuvait, elle
+pouvait s'offrir pour faire les commissions de madame Faujas. Mais
+celle-ci refusa toujours l'aide de la cuisinière. Cependant, elle
+n'avait plus la raideur muette des premiers temps. Un matin, ayant
+rencontré Marthe, qui descendait du grenier où l'on conservait les
+fruits, elle causa un instant, elle s'humanisa même jusqu'à accepter
+deux superbes poires. Ce furent ces deux poires qui devinrent
+l'occasion d'une liaison plus étroite.
+
+L'abbé Faujas, de son côté, ne filait plus si rapidement le long de la
+rampe. Le frôlement de sa soutane sur les marches avertissait Mouret,
+qui, presque chaque jour maintenant, se trouvait au bas de l'escalier,
+heureux de faire, comme il le disait, un bout de chemin avec lui.
+Il l'avait remercié du petit service rendu à sa femme, tout en le
+questionnant habilement pour savoir s'il retournerait chez les Rougon.
+L'abbé s'était mis à sourire; il avouait sans embarras ne pas être
+fait pour le monde. Mouret fut charmé; s'imaginant entrer pour quelque
+chose dans la détermination de son locataire. Alors, il rêva de
+l'enlever complètement au salon vert, de le garder pour lui. Aussi,
+le soir où Marthe lui raconta que madame Faujas avait accepté deux
+poires, vit-il là une heureuse circonstance qui allait faciliter ses
+projets.
+
+--Est-ce que réellement ils n'allument pas de feu, au second, par le
+froid qu'il fait? demanda-t-il devant Rose.
+
+--Dame! monsieur, répondit la cuisinière, qui comprit que la question
+s'adressait à elle, ça serait difficile, puisque je n'ai jamais vu
+apporter le moindre fagot. A moins qu'ils ne brûlent leurs quatre
+chaises ou que madame Faujas ne monte du bois dans son panier.
+
+--Vous avez tort de rire, Rose, dit Marthe. Ces malheureux doivent
+grelotter, dans ces grandes chambres.
+
+--Je crois bien, reprit Mouret: il y a eu dix degrés, la nuit
+dernière, et l'on craint pour les oliviers. Notre pot à eau a gelé, en
+haut.... Ici, la pièce est petite; on a chaud tout de suite.
+
+En effet, la salle à manger était soigneusement garnie de bourrelets,
+de façon que pas un souffle d'air ne passait par les fentes des
+boiseries. Un grand poêle de faïence entretenait là une chaleur de
+baignoire. L'hiver, les enfants lisaient ou jouaient autour de la
+table; tandis que Mouret, en attendant l'heure du coucher, forçait sa
+femme à faire un piquet, ce qui était un véritable supplice pour elle.
+Longtemps elle avait refusé de toucher aux cartes, disant qu'elle ne
+savait aucun jeu; mais il lui avait appris le piquet, et dès lors elle
+s'était résignée.
+
+--Tu ne sais pas, continua-t-il, il faut inviter les Faujas à venir
+passer la soirée ici. Comme cela, ils se chaufferont au moins pendant
+deux ou trois heures. Puis, ça nous fera une compagnie, nous nous
+ennuierons moins.... Invite-les, toi; ils n'oseront pas refuser.
+
+Le lendemain, Marthe, ayant rencontré madame Faujas dans le vestibule,
+fit l'invitation. La vieille dame accepta sur-le-champ, au nom de son
+fils, sans le moindre embarras.
+
+--C'est bien étonnant qu'elle n'ait pas fait de grimaces, dit Mouret.
+Je croyais qu'il aurait fallu les prier davantage. L'abbé commence à
+comprendre qu'il a tort de vivre en loup.
+
+Le soir, Mouret voulut que la table fût desservie de bonne heure. Il
+avait sorti une bouteille de vin cuit et fait acheter une assiettée de
+petits gâteaux. Bien qu'il ne fût pas large, il tenait à montrer qu'il
+n'y avait pas que les Rougon qui sussent faire les choses. Les gens du
+second descendirent, vers huit heures. L'abbé Faujas avait une soutane
+neuve. Cela surprit Mouret si fort, qu'il ne put que balbutier
+quelques mots, en réponse aux compliments du prêtre.
+
+--Vraiment, monsieur l'abbé; tout l'honneur est pour nous.... Voyons,
+mes enfants, donnez donc des chaises.
+
+On s'assit autour de la table. Il faisait trop chaud, Mouret ayant
+bourré le poêle outre mesure, pour prouver qu'il ne regardait pas
+à une bûche de plus. L'abbé Faujas se montra très-doux; il caressa
+Désirée, interrogea les deux garçons sur leurs études. Marthe,
+qui tricotait des bas, levait par instants les yeux, étonnée des
+inflexions souples de cette voix étrangère, qu'elle n'était pas
+habituée à entendre dans la paix lourde de la salle à manger. Elle
+regardait en face le visage fort du prêtre, ses traits carrés; puis,
+elle baissait de nouveau la tête, sans chercher à cacher l'intérêt
+qu'elle prenait à cet homme si robuste et si tendre, qu'elle savait
+très-pauvre. Mouret, maladroitement dévorait la soutane neuve du
+regard; il ne put s'empêcher de dire avec un rire sournois:
+
+--Monsieur l'abbé, vous avez eu tort de faire toilette pour venir ici.
+Nous sommes sans façon, vous le savez bien.
+
+Marthe rougit. Mais le prêtre raconta gaiement qu'il avait acheté
+cette soutane dans la journée. Il la gardait pour faire plaisir à sa
+mère, qui le trouvait plus beau qu'un roi, ainsi vêtu de neuf.
+
+--N'est-ce pas, mère?
+
+Madame Faujas fit un signe affirmatif, sans quitter son fils des yeux.
+Elle s'était assise en face de lui, elle le regardait sous la clarté
+crue de la lampe, d'un air d'extase.
+
+Puis, on causa de toutes sortes de choses. Il semblait que l'abbé
+Faujas eût perdu sa froideur triste. Il restait grave, mais d'une
+gravité obligeante, pleine de bonhomie. Il écouta Mouret, lui répondit
+sur les sujets les plus insignifiants, parut s'intéresser à ses
+commérages. Celui-ci en était venu à lui expliquer la façon dont il
+vivait:
+
+--Ainsi, finit-il par dire, nous passons la soirée comme vous le voyez
+là; jamais plus d'embarras. Nous n'invitons personne, parce qu'on est
+toujours mieux en famille. Chaque soir, je fais un piquet avec ma
+femme. C'est une vieille habitude, j'aurais de la peine à m'endormir
+autrement.
+
+--Mais nous ne voulons pas vous déranger, s'écria l'abbé Faujas. Je
+vous prie en grâce de ne pas vous gêner pour nous.
+
+--Non, non, que diable! je ne suis pas un maniaque; je n'en mourrai
+pas, pour une fois.
+
+Le prêtre insista. Voyant que Marthe se défendait avec plus de
+vivacité encore que son mari, il se tourna vers sa mère, qui restait
+silencieuse, les deux mains croisées devant elle.
+
+--Mère, lui dit-il, faites donc un piquet avec monsieur Mouret. Elle
+le regarda attentivement dans les yeux. Mouret continuait à s'agiter,
+refusant, déclarant qu'il ne voulait pas troubler la soirée; mais,
+quand le prêtre lui eut dit que sa mère était d'une jolie force, il
+faiblit, il murmura:
+
+--Vraiment?... Alors, si madame le veut absolument, si cela ne
+contrarie personne....
+
+--Allons, mère, faites une partie, répéta l'abbé Faujas d'une voix
+plus nette.
+
+--Certainement, répondit-elle enfin, ça me fera plaisir.... Seulement,
+il faut que je change de place.
+
+--Pardieu! ce n'est pas difficile, reprit Mouret enchanté. Vous allez
+changer de place avec votre fils.... Monsieur l'abbé, ayez donc
+l'obligeance de vous mettre à côté de ma femme; madame va s'asseoir
+là, à côté de moi.... Vous voyez, c'est parfait, maintenant.
+
+Le prêtre, qui s'était d'abord assis en face de Marthe, de l'autre
+côté de la table, se trouva ainsi poussé auprès d'elle. Ils furent
+même comme isolés à un bout, les joueurs ayant rapproché leurs chaises
+pour engager la lutte. Octave et Serge venaient de monter dans leur
+chambre. Désirée, comme à son habitude, dormait sur la table. Quand
+dix heures sonnèrent, Mouret, qui avait perdu une première partie, ne
+voulut absolument pas aller se coucher; il exigea une revanche. Madame
+Faujas consulta son fils d'un regard; puis, de son air tranquille,
+elle se mit à battre les cartes. Cependant, l'abbé échangeait à
+peine quelques mots avec Marthe. Ce premier soir, il parla de choses
+indifférentes, du ménage, du prix des vivres à Plassans, des soucis
+que les enfants causent. Marthe répondait obligeamment, levant de
+temps à autre son regard clair, donnant à la conversation un peu de sa
+lenteur sage.
+
+Il était près d'onze heures, lorsque Mouret jeta ses cartes avec
+quelque dépit.
+
+--Allons, j'ai encore perdu, dit-il. Je n'ai pas eu une belle carte
+de la soirée. Demain, j'aurai peut-être plus de chance.... A demain,
+n'est-ce pas, madame?
+
+Et comme l'abbé Faujas s'excusait, disant qu'ils ne voulaient pas
+abuser, qu'ils ne pouvaient les déranger ainsi chaque soir:
+
+--Mais vous ne nous dérangez pas! s'écria-t-il; vous nous faites
+plaisir.... D'ailleurs, que diable! je perds, madame ne peut me
+refuser une partie.
+
+Quand ils eurent accepté et qu'ils furent remontés, Mouret bougonna,
+se défendit d'avoir perdu. Il était furieux.
+
+--La vieille est moins forte que moi, j'en suis sûr, dit-il à sa
+femme. Seulement elle a des yeux! C'est à croire qu'elle triche, ma
+parole d'honneur!... Demain, il faudra voir.
+
+Dès lors, chaque jour, régulièrement, les Faujas descendirent passer
+la soirée avec les Mouret. Il s'était engagé une bataille formidable
+entre la vieille dame et son propriétaire. Elle semblait se jouer de
+lui, le laisser gagner juste assez pour ne pas le décourager; ce qui
+l'entretenait dans une rage sourde, d'autant plus qu'il se piquait de
+jouer fort joliment le piquet. Lui, rêvait de la battre pendant des
+semaines entières, sans lui laisser prendre une partie. Elle, gardait
+un sang-froid merveilleux; son visage carré de paysanne restait
+muet, ses grosses mains abattaient les cartes avec une force et une
+régularité de machine. Dès huit heures, ils s'asseyaient tous deux à
+leur bout de table, s'enfonçant dans leur jeu, ne bougeant plus.
+
+A l'autre bout, aux deux côtés du poêle, l'abbé Faujas et Marthe
+étaient comme seuls. L'abbé avait un mépris d'homme et de prêtre pour
+la femme; il l'écartait, ainsi qu'un obstacle honteux, indigne des
+forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus
+rude. Et Marthe, alors, prise d'une anxiété étrange, levait les yeux,
+avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si
+quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. D'autres fois, au milieu
+d'un rire, elle s'arrêtait brusquement, en apercevant sa soutane; elle
+s'arrêtait, embarrassée, étonnée de parler ainsi avec un homme qui
+n'était pas comme les autres. L'intimité fut longue à s'établir entre
+eux.
+
+Jamais l'abbé Faujas n'interrogea nettement Marthe sur son mari, ses
+enfants, sa maison. Peu à peu, il n'en pénétra pas moins dans les plus
+minces détails de leur histoire et de leur existence actuelle. Chaque
+soir, pendant que Mouret et madame Faujas se battaient rageusement, il
+apprenait quelque fait nouveau. Une fois, il fit la remarque que les
+deux époux se ressemblaient étonnamment.
+
+--Oui, répondit Marthe avec un sourire; quand nous avions vingt ans,
+on nous prenait pour le frère et la soeur. C'est même un peu ce qui a
+décidé notre mariage; on plaisantait, on nous mettait toujours à côté
+l'un de l'autre, on nous disait que nous ferions un joli couple. La
+ressemblance était si frappante, que le digne monsieur Compan, qui
+pourtant nous connaissait, hésitait à nous marier.
+
+--Mais vous êtes cousin et cousine? demanda le prêtre.
+
+--En effet, dit-elle en rougissant légèrement, mon mari est un
+Macquart, moi je suis une Rougon.
+
+Elle se tut un instant, gênée, devinant que le prêtre connaissait
+l'histoire de sa famille, célèbre à Plassans. Les Macquart étaient une
+branche bâtarde des Rougon.
+
+--Le plus singulier, reprit-elle pour cacher son embarras, c'est que
+nous ressemblons tous les deux à notre grand'mère. La mère de mon mari
+lui a transmis cette ressemblance, tandis que, chez moi, elle s'est
+reproduite à distance. On dirait qu'elle a sauté par-dessus mon père.
+
+Alors l'abbé cita un exemple semblable dans sa famille. Il avait une
+soeur qui était, paraissait-il, le vivant portrait du grand-père de sa
+mère. La ressemblance, dans ce cas, avait sauté deux générations,
+Et sa soeur rappelait en tout le bon-homme par son caractère, les
+habitudes, jusqu'aux gestes et au son de la voix.
+
+--C'est comme moi, dit Marthe, j'entendais dire, quand j'étais petite:
+«C'est tante Dide tout craché.» La pauvre femme est aujourd'hui aux
+Tulettes; elle n'avait jamais eu la tête bien forte.... Avec l'âge, je
+suis devenue tout à fait calme, je me suis mieux portée; mais, je me
+souviens, à vingt ans, je n'était guère solide, j'avais des vertiges,
+des idées baroques. Tenez, je ris encore, quand je pense quelle
+étrange gamine je faisais.
+
+--Et votre mari?
+
+--Oh! lui tient de son père, un ouvrier chapelier, une nature sage et
+méthodique.... Nous nous ressemblions de visage; mais pour le dedans,
+c'était autre chose.... A la longue, nous sommes devenus tout à
+fait semblables. Nous étions si tranquilles, dans nos magasins de
+Marseille! J'ai passé là quinze années qui m'ont appris à être
+heureuse, chez moi, au milieu de mes enfants.
+
+L'abbé Faujas, chaque fois qu'il la mettait sur ce sujet, sentait en
+elle une légère amertume. Elle était certainement heureuse, comme elle
+le disait; mais il croyait deviner d'anciens combats dans cette nature
+nerveuse, apaisée aux approches de la quarantaine. Et il s'imaginait
+ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs
+connaissances jugeaient faits l'un pour l'autre, tandis que, au fond
+de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés
+et toujours révoltés, irritaient l'antagonisme de deux tempéraments
+différents. Puis, il s'expliquait les détentes fatales d'une vie
+réglée, l'usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce,
+l'assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en
+quinze années, mangée modestement au fond d'un quartier désert de
+petite ville. Aujourd'hui, bien qu'ils fussent encore jeunes tous
+les deux, il ne semblait plus y avoir en eux que des cendres. L'abbé
+essaya habilement de savoir si Marthe était résignée. Il la trouvait
+très-raisonnable.
+
+--Non, disait-elle, je me plais chez moi; mes enfants me suffisent.
+Je n'ai jamais été très-gaie. Je m'ennuyais un peu, voilà tout; il
+m'aurait fallu une occupation d'esprit que je n'ai pas trouvée ...
+Mais à quoi bon? Je me serais peut-être cassé la tête. Je ne pouvais
+seulement pas lire un roman, sans avoir des migraines affreuses;
+pendant trois nuits, tous les personnages me dansaient dans la
+cervelle.... Il n'y a que la couture qui ne m'a jamais fatiguée. Je
+reste chez moi, pour éviter tous ces bruits du dehors, ces commérages,
+ces niaiseries qui me fatiguent.
+
+Elle s'arrêtait parfois, regardait Désirée endormie sur la table,
+souriant dans son sommeil de son sourire d'innocente.
+
+--Pauvre enfant! murmurait-elle, elle ne peut pas même coudre, elle a
+des vertiges tout de suite.... Elle n'aime que les bêtes. Quand elle
+va passer un mois chez sa nourrice, elle vit dans la basse-cour, et
+elle me revient les joues roses, toute bien portante.
+
+Et elle reparlait souvent des Tulettes, avec une peur sourde de la
+folie. L'abbé Faujas sentit ainsi un étrange effarement, au fond de
+cette maison si paisible. Marthe aimait certainement son mari d'une
+bonne amitié; seulement, il entrait dans son affection une crainte des
+plaisanteries de Mouret, de ses taquineries continuelles. Elle était
+aussi blessée de son égoïsme, de l'abandon où il la laissait; elle lui
+gardait une vague rancune de la paix qu'il avait faite autour d'elle,
+de ce bonheur dont elle se disait heureuse. Quand elle parlait de son
+mari, elle répétait:
+
+--Il est très-bon pour nous.... Vous devez l'entendre crier
+quelquefois; c'est qu'il aime l'ordre en toutes choses, voyez-vous,
+jusqu'à en être ridicule, souvent; il se fâcha pour un pot de fleurs
+dérangé dans le jardin, pour un jouet qui traîne sur le parquet ...
+Autrement, il a bien raison de n'en faire qu'à sa tête. Je sais qu'on
+lui en veut, parce qu'il a amassé quelque argent, et qu'il continue
+à faire, de temps à autre, de bons coups, tout en se moquant des
+bavardages.... On le plaisante aussi à cause de moi. On dit qu'il
+est avare, qu'il me tient à la maison, qu'il me refuse jusqu'à des
+bottines. Ce n'est pas vrai. Je suis absolument libre. Sans doute, il
+préfère me trouver ici, quand il rentre, au lieu de me savoir toujours
+par les rues, à me promener ou à rendre des visites. D'ailleurs, il
+connaît mes goûts. Qu'irais-je chercher au dehors?
+
+Lorsqu'elle défendait Mouret contre les bavardages de Plassans, elle
+mettait dans ses paroles une vivacité soudaine, comme si elle avait eu
+le besoin de le défendre également contre des accusations secrètes qui
+montaient d'elle-même; et elle revenait avec une inquiétude nerveuse à
+cette vie du dehors. Elle semblait se réfugier dans l'étroite salle
+à manger, dans le vieux jardin aux grands buis, prise de la peur de
+l'inconnu, doutant de ses forces, redoutant quelque catastrophe. Puis,
+elle souriait de cette épouvante d'enfant; elle haussait les épaules,
+se remettait lentement à tricoter son bas ou à raccommoder quelque
+vieille chemise. Alors, l'abbé Faujas n'avait plus devant lui qu'une
+bourgeoise froide, au teint reposé, aux yeux pâles, qui mettait dans
+la maison une odeur de linge frais et de bouquet cueilli à l'ombre.
+
+Deux mois se passèrent ainsi. L'abbé Faujas et sa mère étaient entrés
+dans les habitudes des Mouret. Le soir, chacun avait sa place marquée
+autour de la table; la lampe était à la même place, les mêmes mots
+des joueurs tombaient dans les mêmes silences, dans les mêmes paroles
+adoucies du prêtre et de Marthe. Mouret, lorsque madame Faujas ne
+l'avait pas trop brutalement battu, trouvait ses locataires «des gens
+très comme il faut» Toute sa curiosité de bourgeois inoccupé s'était
+calmée dans le souci des parties de la soirée; il n'épiait plus
+l'abbé, disant que maintenant il le connaissait bien, qu'il le tenait
+pour un brave homme.
+
+--Eh! laissez-moi donc tranquille! criait-il à ceux qui attaquaient
+l'abbé Faujas devant lui. Vous faites un tas d'histoires, vous allez
+chercher midi à quatorze heures, lorsqu'il est si aisé d'expliquer les
+choses simplement.... Que diable! je le sais sur le bout du doigt. Il
+me fait l'amitié de venir passer toutes ses soirées avec nous....
+Ah! ce n'est pas un homme qui se prodigue, je comprends qu'on lui en
+veuille et qu'on l'accuse de fierté.
+
+Mouret jouissait d'être le seul dans Plassans qui pût se vanter de
+connaître l'abbé Faujas; il abusait même un peu de cet avantage.
+Chaque fois qu'il rencontrait madame Rougon, il triomphait, il lui
+donnait à entendre qu'il lui avait volé son invité. Celle-ci se
+contentait de sourire finement. Avec ses intimes, Mouret poussait les
+confidences plus loin: il murmurait que ces diables de prêtres
+ne peuvent rien faire de la même façon que les autres hommes; il
+racontait alors des petits détails, la façon dont l'abbé buvait, dont
+il parlait aux femmes, dont il tenait les genoux écartés sans jamais
+croiser les jambes; légères anecdotes où il mettait son effarement
+inquiet de libre-penseur en face de cette mystérieuse soutane tombant
+jusqu'aux talons de son hôte.
+
+Les soirées se succédant, on était arrivé aux premiers jours de
+février. Dans leur tête-à-tête, il semblait que l'abbé Faujas évitât
+soigneusement de causer religion avec Marthe. Elle lui avait dit une
+fois, presque gaiement:
+
+--Non, monsieur l'abbé, je ne suis pas dévote, je ne vais pas souvent
+à l'église.... Que voulez-vous? À Marseille, j'étais toujours
+très-occupée; maintenant, j'ai la paresse de sortir. Puis, je dois
+vous l'avouer, je n'ai pas été élevée dans des idées religieuses. Ma
+mère disait que le bon Dieu venait chez nous.
+
+Le prêtre s'était incliné sans répondre, voulant faire entendre par
+là qu'il préférait ne pas causer de ces choses, en de telles
+circonstances. Cepandant, un soir, il traça le tableau du secours
+inespéré que les âmes souffrantes trouvent dans la religion. Il était
+question d'une pauvre femme que des revers de toute sorte venaient de
+conduire au suicide.
+
+--Elle a eu tort de désespérer, dit le prêtre de sa voix profonde.
+Elle ignorait sans doute les consolations de la prière. J'en ai vu
+souvent venir à nous, pleurantes, brisées, et elles s'en allaient avec
+une résignation vainement cherchée ailleurs, une joie de vivre. C'est
+qu'elles s'étaient agenouillées, qu'elles avaient goûté le bonheur de
+s'humilier dans un coin perdu de l'église. Elles revenaient, elles
+oubliaient tout, elles étaient à Dieu.
+
+Marthe avait écouté d'un air rêveur ces paroles, dont les derniers
+mots s'alanguirent sur un ton de félicité extra-humaine.
+
+--Oui, ce doit être un bonheur, murmura-t-elle comme se parlant à
+elle-même; j'y ai songé parfois, mais j'ai toujours eu peur.
+
+L'abbé ne touchait que très-rarement à de tels sujets; au contraire,
+il parlait souvent charité. Marthe était très-bonne; les larmes
+montaient à ses yeux, au récit de la moindre infortune. Lui,
+paraissait se plaire, à la voir ainsi frisonnante de pitié; il avait
+chaque soir quelque nouvelle histoire touchante, il la brisait d'une
+compassion continue qui la faisait s'abandonner. Elle laissait tomber
+son ouvrage, joignait les mains, la face toute douloureuse, le
+regardant, pendant qu'il entrait dans des détails navrants sur les
+gens qui meurent de faim, sur les malheureux que la misère pousse aux
+méchantes actions. Alors elle lui appartenait, il aurait fait d'elle
+ce qu'il aurait voulu. Et souvent, à l'autre bout de la salle, une
+querelle éclatait, entre Mouret et madame Faujas, sur un quatorze de
+rois annoncé à tort ou sur une carte reprise dans un écart.
+
+Ce fut vers le milieu de février qu'une déplorable aventure vint
+consterner Plassans. On découvrit qu'une bande de toutes jeunes
+filles, presque des enfants, avaient glissé à la débauche en
+galopinant dans les rues; et l'affaire n'était pas seulement entre
+gamins du même âge, on disait que des personnages bien posés allaient
+se trouver compromis. Pendant huit jours, Marthe fut très-frappée de
+cette histoire, qui faisait un bruit énorme; elle connaissait une des
+malheureuses, une blondine qu'elle avait souvent caressée et qui était
+la nièce de sa cuisinière Rose; elle ne pouvait plus penser à cette
+pauvre petite, disait-elle, sans avoir un frisson par tout le corps.
+
+--Il est fâcheux, lui dit un soir l'abbé Faujas, qu'il n'y ait pas
+à Plassans une maison pieuse, sur le modèle de celle qui existe à
+Besançon.
+
+Et pressé de questions par Marthe, il lui dit ce qu'était cette
+maison pieuse. Il s'agissait d'une sorte de crèche pour les filles
+d'ouvriers, pour celles qui ont de huit à quinze ans, et que les
+parents sont obligés de laisser seules au logis, en se rendant à leur
+ouvrage. On les occupait, dans la journée, à des travaux de couture;
+puis, le soir, on les rendait aux parents, lorsque ceux-ci rentraient
+chez eux. De cette façon, les pauvres enfants grandissaient loin
+du vice, au milieu des meilleurs exemples. Marthe trouva l'idée
+généreuse. Peu à peu, elle en fut envahie au point qu'elle ne parlait
+plus que de la nécessité de créer à Plassans une maison semblable.
+
+--On la placerait sous le patronage de la Vierge, insinuait l'abbé
+Faujas. Mais que de difficultés à vaincre! Vous ne savez pas les
+peines que coûte la moindre bonne oeuvre. Il faudrait, pour conduire à
+bien une telle oeuvre, un coeur maternel, chaud, tout dévoué.
+
+Marthe baissait la tête, regardait Désirée endormie à son côté,
+sentait des larmes au bord de ses paupières. Elle s'informait des
+démarches à faire, des frais d'établissement, des dépenses annuelles.
+
+--Voulez-vous m'aider? demanda-t-elle un soir brusquement au prêtre.
+
+L'abbé Faujas, gravement, lui prit une main, qu'il garda un instant
+dans la sienne, en murmurant qu'elle avait une des plus belles
+âmes qu'il eût encore rencontrées. Il acceptait, mais il comptait
+absolument sur elle; lui, pouvait bien peu. C'était elle qui
+trouverait dans la ville des dames pour former un comité, qui
+réunirait les souscriptions, qui se chargerait, en un mot, des détails
+si délicats, si laborieux d'un appel à la charité publique. Et il lui
+donna un rendez-vous, dès le lendemain, à Saint-Saturnin, pour la
+mettre en rapport avec l'architecte du diocèse, qui pourrait, beaucoup
+mieux que lui, la renseigner sur les dépenses.
+
+Ce soir-là, en se couchant, Mouret était fort gai. Il n'avait pas
+laissé prendre une partie à madame Faujas.
+
+--Tu as l'air tout heureux, ma bonne, dit-il à sa femme. Hein! tu
+as vu comme je lui ai flanqué sa quinte par terre? Elle en était
+retournée, la vieille!
+
+Et, comme Marthe sortait d'une armoire une robe de soie, il lui
+demanda avec surprise si elle comptait sortir le lendemain. Il n'avait
+rien entendu, en bas.
+
+--Oui, répondit-elle, j'ai des courses; j'ai un rendez-vous à
+l'église, avec l'abbé Faujas, pour des choses que je te dirai.
+
+Il resta planté devant elle, stupéfait, la regardant, pour voir si
+elle ne se moquait pas du lui. Puis, sans se fâcher, de son air
+goguenard:
+
+--Tiens, tiens, murmura-t-il, je n'avais pas vu ça. Voilà que tu
+donnes dans la calotte, maintenant.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Marthe, le lendemain, alla d'abord chez sa mère. Elle lui expliqua la
+bonne oeuvre dont elle rêvait. Comme la vieille dame hochait la tête
+en souriant, elle se fâcha presque; elle lui fit entendre qu'elle
+avait peu de charité.
+
+--C'est une idée de l'abbé Faujas, ça, dit brusquement Félicité.
+
+--En effet, murmura Marthe, surprise: nous en avons longuement causé
+ensemble. Comment le savez-vous?
+
+Madame Rougon eut un léger haussement d'épaules, sans répondre plus
+nettement. Elle reprit avec vivacité:
+
+--Eh bien, ma chérie, tu as raison! il faut t'occuper, et ce que tu as
+trouvé là est très-bien. Ça me chagrine vraiment de te voir toujours
+enfermée dans cette maison retirée, qui sent la mort. Seulement, ne
+compte pas sur moi, je ne veux être pour rien dans ton affaire. On
+dirait que c'est moi qui fais tout, que nous nous sommes entendues
+pour imposer nos idées à la ville. Je désire, au contraire, que
+tu aies tout le bénéfice de ta bonne pensée. Je t'aiderai de mes
+conseils, si tu y consens, mais pas davantage.
+
+--J'avais pourtant compté sur vous pour faire partie du comité
+fondateur, dit Marthe, que la pensée d'être seule, dans une si grosse
+aventure, effrayait un peu.
+
+--Non, non, ma présence gâterait les choses, je t'assure. Dis au
+contraire bien haut que je ne puis être du comité, que je t'ai refusé,
+en prétextant des occupations. Laisse entendre même que je n'ai pas
+foi dans ton projet.... Cela décidera ces dames, tu verras.... Elles
+seront enchantées d'être d'une bonne oeuvre dont je ne serai pas. Vois
+madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois également
+madame Paloque, mais la dernière; elle sera flattée, elle te servira
+plus que toutes les autres.... Et si tu te trouvais embarrassée, viens
+me consulter.
+
+Elle reconduisit sa fille jusque sur l'escalier. Puis, la regardant en
+face, avec son sourire pointu de vieille:
+
+--Il se porte bien, ce cher abbé? demanda-t-elle.
+
+--Très-bien, répondit Marthe tranquillement. Je vais à Saint-Saturnin,
+où je dois voir l'architecte du diocèse.
+
+Marthe et le prêtre avaient pensé que les choses étaient encore
+trop en l'air pour déranger l'architecte. Ils comptaient se ménager
+simplement une rencontre avec ce dernier, qui se rendait chaque jour
+à Saint-Saturnin, où l'on réparait justement une chapelle. Ils
+pourraient l'y consulter comme par hasard. Marthe, ayant traversé
+l'église, aperçut l'abbé Faujas et M. Lieutaud, causant sur un
+échafaudage, d'où ils se hâtèrent de descendre. Une des épaules de
+l'abbé était toute blanche de plâtre; il s'intéressait aux travaux.
+
+A cette heure de l'après-midi, il n'y avait pas une dévote, la nef et
+les bas-côtés étaient déserts, encombrés d'une débandade de chaises
+que deux bedeaux rangeaient bruyamment. Des maçons s'appelaient du
+haut des échelles, au milieu d'un bruit de truelles grattant les
+murs. Saint-Saturnin n'avait rien de religieux, si bien que Marthe
+ne s'était pas même signée. Elle s'assit devant la chapelle en
+réparation, entre l'abbé Faujas et M. Lieutaud, comme elle l'aurait
+fait dans le cabinet de travail de celui-ci, si elle était allée
+prendre son avis chez lui.
+
+L'entretien dura une bonne demi-heure. L'architecte se montra
+très-complaisant; son opinion fut qu'il ne fallait pas bâtir un local
+pour l'oeuvre de la Vierge, ainsi que l'abbé appelait l'établissement
+projeté. Cela reviendrait bien trop cher. Il était préférable
+d'acheter une bâtisse toute faite, qu'on approprierait aux besoins de
+l'oeuvre. Et il indiqua même, dans le faubourg, un ancien pensionnat,
+où s'était ensuite établi un marchand de fourrages, et qui était
+à vendre. Avec quelques milliers de francs, il se faisait fort
+de transformer complètement cette ruine; il promettait même des
+merveilles, une entrée élégante, de vastes salles, une cour plantée
+d'arbres. Peu à peu, Marthe et le prêtre avaient élevé la voix, ils
+discutaient les détails sous la voûte sonore de la nef, tandis que
+M. Lieutaud, du bout de sa canne, égratignait les dalles, pour leur
+donner une idée de la façade.
+
+--Alors, c'est convenu, monsieur, dit Marthe en prenant congé de
+l'architecte; vous ferez un petit devis, de façon que nous sachions
+à quoi nous en tenir.... Et veuillez nous garder le secret, n'est-ce
+pas?
+
+L'abbé Faujas voulut l'accompagner jusqu'à la petite porte de
+l'église. Comme ils passaient ensemble devant le maître-autel, et
+qu'elle continuait à s'entretenir vivement avec lui, elle fut toute
+surprise de ne plus le trouver à son côté; elle le chercha, elle
+l'aperçut, plié en deux, en face de la grande croix cachée dans son
+étui de mousseline. Ce prêtre, qui s'inclinait ainsi, couvert de
+plâtre, lui causa une singulière sensation. Elle se rappela où elle
+était, regardant autour d'elle d'un air inquiet, étouffant le bruit
+de ses pas. A la porte, l'abbé, devenu très-grave, lui tendit
+silencieusement son doigt mouillé d'eau bénite. Elle se signa, toute
+troublée Le double battant rembourré retomba derrière elle doucement,
+avec un soupir étouffé.
+
+De là, Marthe alla chez madame de Condamin. Elle était heureuse de
+marcher au grand air, dans les rues; les quelques courses qui lui
+restaient à faire, lui semblaient une partie de plaisir. Madame de
+Condamin la reçut avec des étonnements d'amitié. Cette chère madame
+Mouret venait si rarement! Lorsqu'elle sut de quoi il s'agissait, elle
+se déclara enchantée, prête à tous les dévouements. Elle était vêtue
+d'une délicieuse robe mauve à noeuds de ruban gris-perle, dans un
+boudoir où elle jouait à la Parisienne exilée en province.
+
+--Que vous avez bien fait de compter sur moi! dit-elle en serrant les
+mains de Marthe. Ces pauvres filles, qui leur viendra donc en aide, si
+ce n'est nous autres, qu'on accuse de leur donner le mauvais exemple
+du luxe.... Puis c'est affreux de penser que l'enfance est exposée à
+toutes ces vilaines choses. J'en ai été malade.... Disposez absolument
+de moi.
+
+Et quand Marthe lui eut appris que sa mère ne pouvait faire partie du
+comité, elle redoubla encore de bon vouloir.
+
+--C'est bien fâcheux qu'elle ait tant d'occupations, reprit-elle avec
+une pointe d'ironie; elle nous aurait été d'un grand secours.... Mais
+que voulez-vous? nous ferons ce que nous pourrons. J'ai quelques amis.
+J'irai voir Monseigneur; je remuerai ciel et terre, s'il le faut....
+Nous réussirons, je vous le promets.
+
+Elle ne voulut écouter aucun détail d'aménagement ni de dépense. On
+trouverait toujours l'argent nécessaire. Elle entendait que l'oeuvre
+fit honneur au comité, que tout y fût beau et confortable. Elle ajouta
+en riant qu'elle perdait la tête au milieu des chiffres, qu'elle se
+chargeait particulièrement des premières démarches, de la conduite
+générale du projet. Cette chère madame Mouret n'était pas habituée à
+solliciter; elle l'accompagnerait dans ses courses, elle pourrait même
+lui en épargner plusieurs. Au bout d'un quart d'heure, l'oeuvre fut sa
+chose propre, et c'était elle qui donnait des instructions à Marthe.
+Celle-ci allait se retirer, lorsque M. de Condamin entra; elle
+resta, gênée, n'osant plus parler de l'objet de sa visite, devant le
+conservateur des eaux et forêts, qui était, disait-on, compromis dans
+l'affaire de ces pauvres filles, dont la honte occupait la ville.
+
+Ce fut madame de Condamin qui expliqua la grande idée à son mari, qui
+se montra parfait de tranquillité et de bons sentiments. Il trouva la
+chose excessivement morale.
+
+--C'est une idée qui ne pouvait venir qu'à une mère, dit-il gravement,
+sans qu'il fût possible de deviner s'il ne se moquait pas; Plassans
+vous devra de bonnes moeurs, madame.
+
+--Je vous avoue que j'ai simplement ramassé l'idée, répondit Marthe,
+gênée par ces éloges; elle m'a été inspirée par une personne que
+j'estime beaucoup.
+
+--Quelle personne? demanda curieusement madame de Condamin.
+
+--Monsieur l'abbé Faujas.
+
+Et Marthe, avec une grande simplicité, dit tout le bien qu'elle
+pensait du prêtre. Elle ne fit d'ailleurs aucune allusion aux mauvais
+bruits qui avaient couru; elle le donna comme un homme digne de tous
+les respects, auquel elle était heureuse d'ouvrir sa maison. Madame de
+Condamin écoutait en faisant de petits signes de tête.
+
+--Je l'ai toujours dit, s'écria-t-elle, l'abbé Faujas est un prêtre
+très-distingué ... Si vous saviez comme il y a de méchantes gens! Mais
+depuis que vous le recevez, on n'ose plus parler. Cela a coupé court à
+toutes les mauvaises suppositions.... Alors, vous dites que l'idée est
+de lui? Il faudra le décider à se mettre en avant. Jusque-là, il est
+entendu que nous serons discrètes.... Je vous assure, je l'ai toujours
+aimé et défendu, ce prêtre....
+
+--J'ai causé avec lui, il m'a semblé tout à fait bon enfant,
+interrompit le conservateur des eaux et forêts.
+
+Mais sa femme le fit taire d'un geste; elle le traitait en valet,
+souvent. Dans le mariage louche que l'on reprochait à M. de Condamin,
+il était arrivé que lui seul portait la honte; la jeune femme qu'il
+avait amenée on ne savait d'où, s'était fait pardonner et aimer
+de toute la ville, par une bonne grâce, par une beauté aimable,
+auxquelles les provinciaux sont plus sensibles qu'on ne le pense. Il
+comprit qu'il était de trop dans cet entretien vertueux.
+
+--Je vous laisse avec le bon Dieu, dit-il d'un air légèrement
+ironique. Je vais fumer un cigare ... Octavie, n'oublie pas de
+t'habiller de bonne heure; nous allons à la sous-préfecture, ce soir.
+
+Quand il ne fut plus là, les deux femmes causèrent encore un instant,
+revenant sur ce qu'elles avaient déjà dit, s'apitoyant sur les pauvres
+jeunes filles qui tournent mal, s'excitant de plus en plus à les
+mettre à l'abri de toutes les séductions. Madame de Condamin parlait
+très-éloquemment contre la débauche.
+
+--Eh bien! c'est convenu, dit-elle en serrant une dernière fois la
+main de Marthe, je suis à vous au premier appel ... Si vous allez voir
+madame Rastoil et madame Delangre, dites-leur que je me charge de
+tout; elles n'auront qu'à nous apporter leurs noms ... Mon idée est
+bonne, n'est-ce pas? Nous ne nous en écarterons pas d'une ligne ...
+Mes compliments à l'abbé Faujas.
+
+Marthe se rendit immédiatement chez madame Delangre, puis chez madame
+Rastoil. Elle les trouva polies, mais plus froides que madame de
+Condamin. Toutes deux discutèrent le côté pécuniaire du projet; il
+faudrait beaucoup d'argent, jamais la charité publique ne fournirait
+les sommes nécessaires, on risquait d'aboutir à quelque dénoûment
+ridicule. Marthe les rassura, leur donna des chiffres. Alors, elles
+voulurent savoir quelles dames avaient déjà consenti à faire partie du
+comité. Le nom de madame de Condamin les laissa muettes. Puis, quand
+elles surent que madame Rougon s'était excusée, elles se firent plus
+aimables.
+
+Madame Delangre avait reçu Marthe dans le cabinet de son mari.
+C'était une petite femme pâle, d'une douceur de servante, dont les
+débordements étaient restés légendaires à Plassans.
+
+--Mon Dieu, murmura-t-elle enfin, je ne demande pas mieux. Ce serait
+une école de vertu pour la jeunesse ouvrière. On sauverait bien de
+faibles âmes. Je ne puis refuser, car je sens que je vous serai
+très-utile par mon mari que ses fonctions de maire mettent en
+continuel rapport avec tous les gens influents. Seulement je vous
+demande jusqu'à demain pour vous donner une réponse définitive. Notre
+situation nous engage à beaucoup de prudence, et je veux consulter
+monsieur Delangre.
+
+Chez madame Rastoil, Marthe trouva une femme tout aussi molle,
+très-prude, cherchant des mots purs pour parler des malheureuses qui
+oublient leurs devoirs. Elle était grasse, celle-ci, et elle brodait
+une aube très-riche, entre ses deux filles. Elle les avait fait
+sortir, dès les premiers mots.
+
+--Je vous remercie d'avoir songé à moi, dit-elle; mais, vraiment, je
+suis bien embarrassée. Je fais partie déjà de plusieurs comités, je
+ne sais si j'aurais le temps ... J'avais eu la même pensée que vous;
+seulement, mon projet était plus large, plus complet peut-être. Il y a
+un grand mois que je me promets d'en aller parler à Monseigneur, sans
+jamais trouver une minute. Enfin, nous pourrons unir nos efforts. Je
+vous dirai ma façon de voir, car je crois que vous êtes dans l'erreur
+sur beaucoup de points ... Puisqu'il le faut, je me dévouerai encore.
+Mon mari me le disait hier: «Vraiment vous n'êtes plus à vos affaires,
+vous êtes toute à celles des autres.»
+
+Marthe la regardait curieusement, en songeant à son ancienne liaison
+avec M. Delangre, dont on faisait encore des gorges chaudes dans les
+cafés du cours Sauvaire. La femme du maire et la femme du président
+avaient accueilli le nom de l'abbé Faujas avec une grande
+circonspection; la seconde surtout. Marthe s'était même un peu piquée
+de cette méfiance, au sujet d'une personne dont elle répondait; aussi
+avait-elle insisté sur les belles qualités de l'abbé, ce qui avait
+obligé les deux femmes à convenir du mérite de ce prêtre, vivant dans
+la retraite et soutenant sa mère.
+
+En sortant de chez madame Rastoil, Marthe n'eut qu'à traverser la
+chaussée pour se rendre chez madame Paloque, qui demeurait de l'autre
+côté de la rue Balande. Il était sept heures; mais elle désirait se
+débarrasser de cette dernière course, quitte à faire attendre Mouret
+et à être grondée par lui. Les Paloque allaient se mettre à table,
+dans une salle à manger froide, où se sentait la gêne de province, une
+gêne propre, soigneusement cachée. Madame Paloque se hâta de couvrir
+la soupe qu'elle allait servir, contrariée d'être ainsi trouvée à
+table. Elle fut très-polie, presque humble, inquiète au fond d'une
+visite qu'elle n'attendait guère. Son mari, le juge, resta devant son
+assiette vide, les mains sur les genoux.
+
+--Des petites coquines! s'écria-t-il, lorsque Marthe eut parlé des
+filles du vieux quartier. J'ai eu de jolis détails, aujourd'hui,
+au palais. Ce sont elles qui ont provoqué à la débauche des gens
+très-honorables ... Vous avez tort, madame, de vous intéresser à cette
+vermine-là.
+
+--D'ailleurs, dit à son tour madame Paloque, j'ai grand'peur de ne
+vous être d'aucune utilité. Je ne connais personne. Mon mari se ferait
+plutôt couper une main que de solliciter la moindre chose. Nous nous
+sommes mis à l'écart, par dégoût de toutes les injustices que nous
+avons vues. Nous vivons modestement ici, bien heureux qu'on nous
+oublie ... Tenez, on offrirait de l'avancement à mon mari qu'il
+refuserait, maintenant. N'est-ce pas, mon ami?
+
+Le juge branla la tête d'un air d'assentiment. Tous deux échangeaient
+un mince sourire, et Marthe resta embarrassée, en face de ces deux
+affreux visages, couturés, livides de bile, qui s'entendaient si
+bien dans cette comédie d'une résignation menteuse. Elle se rappela
+heureusement les conseils de sa mère.
+
+--J'avais cependant compté sur vous, dit-elle en se faisant
+très-aimable. Nous aurons toutes ces dames, madame Delangre, madame
+Rastoil, madame de Condamin; mais, entre nous, ces dames ne
+donneront guère que leurs noms. J'aurais voulu trouver une personne
+très-respectable, très-dévouée, qui prît la chose plus à coeur, et
+j'avais pensé que vous voudriez bien être cette personne ... Songez
+quelle reconnaissance Plassans nous devra, si nous menons à bien un
+tel projet!
+
+--Certainement, certainement, murmura madame Paloque, ravie de ces
+bonnes paroles.
+
+--Puis, vous avez tort de vous croire sans aucun pouvoir. On sait que
+monsieur Paloque est très-bien vu à la sous- préfecture. Entre nous,
+on lui réserve la succession de monsieur Rastoil. Ne vous défendez
+pas; vos mérites sont connus, vous avez beau vous cacher. Et, tenez,
+voilà une excellente occasion pour madame Paloque de sortir un peu de
+l'ombre où elle se tient, de faire voir quelle femme de tête et de
+coeur il y a en elle.
+
+Le juge s'agitait beaucoup. Il regardait sa femme de ses yeux
+clignotants.
+
+--Madame Paloque n'a pas refusé, dit-il. --Non, sans doute, reprit
+celle-ci. Puisque vous avez véritablement besoin de moi, cela suffit.
+Je vais peut-être commettre encore une bêtise, me donner bien du mal,
+pour ne jamais en être récompensée. Demandez à monsieur Paloque tout
+le bien que nous avons fait, sans rien dire. Vous voyez où cela nous
+a menés... N'importe, on ne peut pas se changer, n'est-ce pas? Nous
+serons des dupes jusqu'à la fin ... Comptez sur moi, chère madame.
+
+Les Paloque se levèrent, et Marthe prit congé d'eux, en les remerciant
+de leur dévouement. Comme elle restait un instant sur le palier, pour
+retirer le volant de sa robe pris entre la rampe et les marches, elle
+les entendit causer vivement, derrière la porte.
+
+--Ils viennent te chercher parce qu'ils ont besoin de toi, disait le
+juge d'une voix aigre. Tu seras leur bête de somme.
+
+--Parbleu! répondait sa femme; mais si tu crois qu'ils ne payeront pas
+ça avec le reste!
+
+Lorsque Marthe rentra enfin chez elle, il était près de huit heures.
+Mouret l'attendait depuis une grande demi-heure pour se mettre à
+table. Elle redoutait quelque scène affreuse. Mais, lorsqu'elle
+fut désabillée et qu'elle descendit, elle trouva son mari assis à
+califourchon sur une chaise retournée, jouant tranquillement la
+retraite du bout des doigts sur la nappe. Il fut terrible de moquerie,
+de taquineries de toutes sortes.
+
+--Moi, dit-il, je croyais que tu coucherais dans un confessionnal,
+cette nuit ... Maintenant que tu vas à l'église, il faudra m'avertir,
+pour que je soupe dehors, quand tu seras invitée par les curés.
+
+Pendant tout le dîner il trouva des plaisanteries de ce goût. Marthe
+souffrait beaucoup plus que s'il l'avait querellée. À deux ou trois
+reprises elle l'implora du regard, elle le supplia de la laisser
+tranquille. Mais cela ne fit que fouetter sa verve. Octave et Désirée
+riaient. Serge se taisait, prenant le parti de sa mère. Au dessert,
+Rose vint dire, tout effarée, que M. Delangre était là, et qu'il
+demandait à parler à madame.
+
+--Ah! tu es aussi avec les autorités? ricana Mouret de son air
+goguenard.
+
+Marthe alla recevoir le maire au salon. Celui-ci, très-aimable,
+presque galant, lui dit qu'il n'avait pas voulu attendre le lendemain
+pour la féliciter de son idée généreuse. Madame Delangre était un peu
+timide; elle avait eu tort de ne pas accepter sur-le-champ, et il
+venait répondre en son nom qu'elle serait très-flattée de faire partie
+du comité des dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge. Quant à
+lui, il entendait contribuer le plus possible à la réussite d'un
+projet si utile, si moral.
+
+Marthe le reconduisit jusqu'à la porte de la rue. Là, pendant que Rose
+levait la lampe pour éclairer le trottoir, le maire ajouta:
+
+--Dites à monsieur l'abbé Faujas que je serais très-heureux de causer
+avec lui, s'il voulait prendre la peine de passer chez moi. Puisqu'il
+a vu un établissement de ce genre à Besançon, il pourrait me donner
+des renseignements précieux. Je veux que la ville paye au moins le
+local. Au revoir, chère dame; tous mes compliments à monsieur Mouret,
+que je ne veux pas déranger.
+
+A huit heures, quand l'abbé Faujas descendit avec sa mère, Mouret se
+contenta de lui dire en riant:
+
+--Vous m'avez donc pris ma femme, aujourd'hui? Ne me la gâtez pas trop
+au moins, n'en faites pas une sainte.
+
+Puis, il s'enfonça dans les cartes; il avait à prendre sur madame
+Faujas une terrible revanche, grossie par trois jours de perte. Marthe
+fut libre de raconter ses démarches au prêtre. Elle avait une joie
+d'enfant, encore toute vibrante de cette après-midi passée hors de
+chez elle. L'abbé lui fit répéter certains détails; il promit d'aller
+chez M. Delangre, bien qu'il eût préféré rester complètement dans
+l'ombre.
+
+--Vous avez eu tort de me nommer tout de suite, lui dit-il rudement
+en la voyant si émue, si abandonnée devant lui. Mais vous êtes comme
+toutes les femmes, les meilleures causes se gâtent dans vos mains.
+
+Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant
+cette sensation d'épouvante qu'elle ressentait parfois encore en face
+de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se pesaient
+sur ses épaules et la pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c'est
+l'ennemie. Lorsqu'il la vit révoltée sous cette correction trop
+sévère, il se radoucit, murmurant:
+
+--Je ne pense qu'au succès de votre noble projet ... J'ai peur d'en
+compromettre le succès, si je m'en occupe. Vous savez qu'on ne m'aime
+guère dans la ville.
+
+Marthe, en voyant son humilité, l'assura qu'il se trompait, que toutes
+ces dames avaient parlé de lui dans les meilleurs termes. On savait
+qu'il soutenait sa mère, qu'il menait une vie retirée, digne de tous
+les éloges. Puis, jusqu'à onze heures, ils causèrent du grand projet,
+revenant sur les moindres détails. Ce fut une soirée charmante.
+
+Mouret avait saisi quelques mots, entre deux coups de carte.
+
+--Alors, dit-il, lorsqu'on alla se coucher, vous supprimez le vice à
+vous deux ... C'est une belle invention.
+
+Trois jours plus tard, le comité des dames patronnasses se trouvait
+constitué. Ces dames ayant nommé Marthe présidente, celle-ci, sur les
+recommandations de sa mère, qu'elle consultait en secret, s'était
+empressée de désigner madame Paloque comme trésorière. Toutes deux se
+donnaient beaucoup de mal, rédigeant des circulaires, s'occupant de
+mille détails intérieurs. Pendant ce temps, madame de Condamin allait
+de la sous-préfecture à l'évêché, et de l'évêché chez les personnages
+influents, expliquant avec sa bonne grâce «l'heureux projet qu'elle
+avait conçu», promenant des toilettes adorables, récoltant des aumônes
+et des promesses d'appui; de son côté, madame Rastoil, dévotement,
+racontait aux prêtres qu'elle recevait le mardi, comment lui était
+venue la pensée de sauver du vice tant de malheureuses enfants, tout
+en se contentant de charger l'abbé Bourrette de faire des démarches
+auprès des soeurs de Saint-Joseph, pour obtenir qu'elles voulussent
+bien des servir l'établissement projeté; tandis que madame Delangre
+faisait au petit monde des fonctionnaires la confidence que la ville
+devrait cet établissement à son mari, à la gracieuseté duquel le
+comité était déjà redevable d'une salle de la mairie, où il se
+réunissait et se concertait à l'aise. Plassans était tout remué par ce
+vacarme pieux. Bientôt il n'y fut plus question que de l'oeuvre de la
+Vierge. Il y eut alors une explosion d'éloges, les intimes de chaque
+dame patronnesse se mettant de la partie, chaque cercle travaillant au
+succès de l'entreprise. Des listes de souscription, qui coururent
+dans les trois quartiers, furent couvertes en une semaine. Comme
+la _Gazette de Plassans_ publiait ces listes, avec le chiffre des
+versements, l'amour-propre s'éveilla, les familles les plus en vue
+rivalisèrent entre elles de générosité.
+
+Cependant, au milieu du tapage, le nom de l'abbé Faujas revenait
+souvent. Bien que chaque dame patronnesse réclamât l'idée première
+comme sienne, on croyait savoir que l'abbé avait apporté cette idée
+fameuse de Besançon. M. Delangre le déclara nettement au conseil
+municipal, dans la séance où fut voté l'achat de l'immeuble désigné
+par l'architecte du diocèse comme très-propre à l'installation de
+l'oeuvre de la Vierge. La veille, le maire avait eu avec le prêtre un
+très-long entretien, et ils s'étaient séparés en échangeant de longues
+poignées demain. Le secrétaire de la mairie les avait même entendus
+se traiter de «cher monsieur». Cela opéra une révolution en faveur de
+l'abbé. Il eut, dès lors, des partisans qui le défendirent contre les
+attaques de ses ennemis.
+
+Les Mouret, d'ailleurs, étaient devenus l'honorabilité de l'abbé
+Faujas. Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d'une bonne
+oeuvre dont il refusait modestement la paternité, il n'avait plus,
+dans les rues, celle allure humble qui lui faisait raser les murs. Il
+étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée.
+De la rue Balande à Saint-Saturnin, il lui fallait déjà répondre à
+un grand nombre de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin
+l'avait arrêté à la sortie des vêpres, sur la place de l'Évêché, où
+elle s'était entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure.
+
+--Eh bien! monsieur l'abbé, lui disait Mouret en riant, vous voilà en
+odeur de sainteté, maintenant ... Et dire que j'étais le seul à vous
+défendre, il n'y a pas six mois!... Cependant, à votre place, je me
+méfierais. Vous avez toujours l'évêché contre vous.
+
+Le prêtre haussait légèrement les épaules. Il n'ignorait pas que
+l'hostilité qu'il rencontrait encore venait du clergé. L'abbé Fenil
+tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volonté.
+Vers la fin du mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un
+petit voyage, l'abbé Faujas parut profiter de celle absence pour
+rendre plusieurs visites à l'évêque. L'abbé Surin, le secrétaire
+particulier, racontait que «ce diable d'homme» restait enfermé
+pendant des heures entières avec monseigneur, et que celui-ci était
+d'une humeur atroce, après ces longs entretiens. Lorsque l'abbé Fenil
+revint, l'abbé Faujas cessa ses visites, s'effaçant de nouveau
+devant lui. Mais l'évêque resta inquiet; il fut évident que quelque
+catastrophe s'était produite dans son bien-être de prélat insouciant.
+À un dîner qu'il donna à son clergé, il fut particulièrement aimable
+pour l'abbé Faujas, qui n'était pourtant toujours qu'un humble vicaire
+de Saint-Saturnin. Les lèvres minces de l'abbé Fenil se pinçaient
+davantage; ses pénitentes lui donnaient des colères contenues, en lui
+demandant obligeamment des nouvelles de sa santé.
+
+Alors, l'abbé Faujas entra en pleine sérénité. Il continuait sa vie
+sévère; seulement, il prenait une aisance aimable. Ce fut un mardi
+soir qu'il triompha définitivement. Il était chez lui, à une fenêtre,
+jouissant des premières tiédeurs du printemps, lorsque la société de
+M. Péqueur de Saulaies descendit au jardin et le salua de loin; il y
+avait là madame de Condamin, qui poussa la familiarité jusqu'à agiter
+son mouchoir. Mais au même moment, de l'autre côté, la société de M.
+Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des sièges rustiques. M.
+Delangre, appuyé à la terrasse de la sous-préfecture, guettait ce qui
+se passait chez le juge, par-dessus le jardin des Mouret, grâce à la
+pente des terrains.
+
+--Vous verrez qu'ils ne daigneront pas même l'apercevoir,
+murmura-t-il.
+
+Il se trompait. L'abbé Fenil, ayant tourné la tête, comme par hasard,
+ôta son chapeau. Alors tous les prêtres qui étaient là en firent
+autant, et l'abbé Faujas rendit le salut. Puis, après avoir lentement
+promené son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés,
+il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrétion
+religieuse.
+
+
+
+IX
+
+
+Le mois d'avril fut très-doux. Le soir, après le dîner, les enfants
+quittaient la salle à manger, pour aller jouer dans le jardin. Comme
+on étouffait au fond de l'étroite pièce, Marthe et le prêtre finirent,
+eux aussi, par descendre sur la terrasse. Ils s'asseyaient à quelques
+pas de la fenêtre, grande ouverte, en dehors du rayon cru dont
+la lampe rayait les grands buis. Là, ils parlaient, dans la nuit
+tombante, des mille soins de l'oeuvre de la Vierge. Cette continuelle
+préoccupation de charité mettait dans leur causerie une douceur de
+plus. En face d'eux, entre les énormes poiriers de M. Rastoil et les
+marronniers noirs de la sous-préfecture, un large morceau de ciel
+montait. Les enfants couraient sous les tonnelles, à l'autre bout
+du jardin; tandis que de courtes querelles, dans la salle à manger,
+haussaient brusquement les voix de Mouret et de madame Faujas, restés
+seuls, s'acharnant au jeu.
+
+Et parfois Marthe, attendrie, pénétrée d'une langueur qui ralentissait
+les paroles sur ses lèvres, s'arrêtait, en voyant la fusée d'or de
+quelque étoile filante. Elle souriait, la tête un peu renversée,
+regardant le ciel.
+
+--Encore une âme du purgatoire qui entre au paradis, murmurait-elle.
+
+Puis, le prêtre restant silencieux, elle ajoutait:
+
+--Ce sont de charmantes croyances, toutes ces naïvetés ... On devrait
+rester petite fille, monsieur l'abbé.
+
+Maintenant, le soir, elle ne raccommodait plus le linge de la famille,
+il aurait fallu allumer une lampe sur la terrasse, et elle préférait
+cette ombre, cette nuit tiède, au fond de laquelle elle se trouvait
+bien. D'ailleurs, elle sortait presque tous les jours, ce qui la
+fatiguait beaucoup. Après le dîner, elle n'avait pas même le courage
+de prendre une aiguille. Il fallut que Rose se mît à raccommoder
+le linge, Mouret s'étant plaint que toutes ses chaussettes étaient
+percées.
+
+A la vérité, Marthe était très-occupée. Outre les séances du comité,
+qu'elle présidait, elle avait une foule de soucis, les visites à
+faire, les surveillances à exercer. Elle se déchargeait bien sur
+madame Paloque des écritures et des menus soins; mais elle éprouvait
+une telle fièvre de voir enfin l'oeuvre fonctionner, qu'elle allait au
+faubourg jusqu'à trois fois par semaine, pour s'assurer du zèle des
+ouvriers. Comme les choses lui semblaient toujours marcher trop
+lentement, elle accourait à Saint-Saturnin, en quête de l'architecte,
+le grondant, le suppliant de ne pas abandonner ses hommes, jalouse
+même des travaux qu'il exécutait là, trouvant que la réparation de la
+chapelle avançait beaucoup plus vite. M. Lieutaud souriait, en lui
+affirmant que tout serait terminé l'époque convenue.
+
+L'abbé Faujas déclarait, lui aussi, que rien ne marchait. Il la
+poussait à ne pas laisser une minute de répit à l'architecte. Alors,
+Marthe finit par venir tous les jours à Saint-Saturnin. Elle y
+entrait, la tête pleine de chiffres, préoccupée de murs à abattre et à
+reconstruire. Le froid de l'église la calmait un peu. Elle prenait
+de l'eau bénite, se signait machinalement, pour faire comme tout le
+monde. Cependant, les bedeaux finissaient par la connaître et la
+saluaient; elle-même se familiarisait avec les différentes chapelles,
+la sacristie, où elle allait parfois chercher l'abbé Faujas, les
+grands corridors, les petites cours du cloître, qu'on lui faisait
+traverser. Au bout d'un mois, Saint-Saturnin n'avait plus un coin
+qu'elle ignorât. Parfois, il lui fallait attendre l'architecte; elle
+s'asseyait, dans une chapelle écartée, se reposant de sa course trop
+rapide, repassant au fond de sa mémoire les mille recommandations
+qu'elle se promettait de faire à M. Lieutaud; puis, ce grand silence
+frissonnant qui l'enveloppait, cette ombre religieuse des vitraux,
+la jetaient dans une sorte de rêverie vague et très-douce. Elle
+commençait à aimer les hautes voûtes, la nudité solennelle des murs,
+des autels garnis de leurs housses, des chaises rangées régulièrement
+à la file. C'était, dès que la double porte rembourrée retombait
+mollement derrière elle, comme une sensation de repos suprême, d'oubli
+des tracasseries du monde, d'anéantissement de tout son être dans la
+paix de la terre.
+
+--C'est à Saint-Saturnin qu'il fait bon! laissa-t-elle échapper un
+soir devant son mari, après une chaude journée d'orage.
+
+--Veux-tu que nous allions y coucher? dit Mouret en riant.
+
+Marthe fut blessée. Cette pensée du bien-être purement physique
+qu'elle éprouvait dans l'église, la choqua comme une chose
+inconvenante. Elle n'alla plus à Saint-Saturnin qu'avec un léger
+trouble, s'efforçant de rester indifférente, d'entrer là, de même
+qu'elle entrait dans les grandes salles de la mairie, et malgré elle
+remuée jusqu'aux entrailles par un frisson. Elle en souffrait, elle
+revenait volontiers à cette souffrance. L'abbé Faujas semblait ne pas
+s'apercevoir du lent réveil qui l'animait chaque jour davantage. Il
+restait pour elle un homme affairé, obligeant, laissant le ciel
+de côté. Jamais le prêtre ne perçait. Parfois, pourtant, elle le
+dérangeait d'un enterrement; il venait en surplis, causait un instant
+entre deux piliers, apportant avec lui une vague odeur d'encens et
+de cire. C'était souvent pour un mémoire de maçon, une exigence
+du menuisier. Il indiquait des chiffres précis, et s'en allait
+accompagner son mort, tandis qu'elle demeurait là, s'attardait dans
+la nef vide, où un bedeau éteignait les cierges. Quand l'abbé Faujas,
+traversant l'église avec elle, s'inclinait devant le maître-autel,
+elle avait pris l'habitude de s'incliner de même, d'abord par simple
+convenance; puis, ce salut était devenu machinal, et elle saluait même
+lorsqu'elle se trouvait seule. Jusque-là, cette révérence était toute
+sa dévotion. Deux ou trois fois, elle vint sans savoir, des jours de
+grande cérémonie; mais en entendant le bruit des orgues, en voyant
+l'église pleine, elle s'était sauvée, prise de peur, n'osant franchir
+la porte.
+
+--Eh bien! lui demandait souvent Mouret avec son ricanement, à quand
+ta première communion?
+
+Il continuait à la cribler de ses plaisanteries. Elle ne répondait
+jamais; elle arrêtait sur lui des yeux fixes, où une flamme courte
+s'allumait, lorsqu'il allait trop loin. Peu à peu, il devint plus
+amer, il n'eut plus le coeur à se moquer. Puis, au bout d'un mois, il
+se fâcha.
+
+--Est-ce qu'il y a du bon sens à se fourrer avec la prêtraille!
+grondait-il, les jours où il ne trouvait pas son dîner prêt. Tu es
+toujours dehors maintenant, on ne peut pas te garder une heure à la
+maison ... Ça me serait encore égal, si tout n'en souffrait pas ici.
+Mais je n'ai plus de linge raccommodé, la table n'est seulement pas
+mise à sept heures, on ne peut plus venir à bout de Rose, la maison
+est au pillage.
+
+Et il ramassait un torchon qui traînait, serrait une bouteille de
+vin oubliée, essuyait la poussière des meubles du bout des doigts,
+fouettant sa colère de plus en plus, criant:
+
+--Je n'ai plus qu'à prendre un balai, n'est-ce pas, et à passer un
+tablier de cuisine!... Tu tolérerais cela, ma parole d'honneur! tu me
+laisserais faire le ménage, sans seulement t'en apercevoir. Sais-tu
+que j'ai passé deux heures ce matin à mettre cette armoire en ordre?
+Non, ma bonne, ça ne peut pas continuer ainsi.
+
+D'autres fois, la querelle éclatait à propos des enfants. Mouret, en
+rentrant, avait trouvé Désirée «faite comme un petit cochon», toute
+seule dans le jardin, à plat-ventre devant un trou de fourmis, pour
+voir ce que les fourmis faisaient dans la terre.
+
+--C'est bien heureux que tu ne couches pas dehors! criait-il à sa
+femme, dès qu'il l'apercevait. Viens donc voir ta fille. Je n'ai
+pas voulu qu'elle changeât de robe, pour que tu jouisses de ce beau
+spectacle.
+
+La petite fille pleurait à chaudes larmes, pendant que son père la
+tournait sur tous les sens.
+
+--Hein! est-elle jolie?... Voilà comment s'arrangent les enfants,
+quand on les laisse seuls. Ce n'est pas sa faute, à cette innocente.
+Tu ne voulais pas la quitter cinq minutes, tu disais qu'elle mettrait
+le feu ... Oui, elle mettra le feu, tout brûlera, et ce sera bien
+fait.
+
+Puis, quand Rose avait emmené Désirée, il continuait pendant des
+heures:
+
+--Tu vis pour les enfants des autres, maintenant. Tu ne peux plus
+prendre soin des tiens. Ça s'explique ... Ah! tu es bien bête!
+t'éreinter pour un tas de gueuses qui se moquent de toi, qui ont des
+rendez-vous dans tous les coins des remparts! Va donc te promener, un
+soir, du côté du Mail, tu les verras avec leur jupon sur la tête, ces
+coquines que tu mets sous la protection de la Vierge.... Il reprenait
+haleine, il continuait:
+
+--Veille au moins sur Désirée, avant d'aller ramasser des filles dans
+le ruisseau. Elle a des trous comme le poing dans sa robe. Un de ces
+jours, nous la trouverons avec quelque membre cassé, dans le jardin
+... Je ne te parle pas d'Octave ni de Serge, bien que j'aimerais
+te savoir à la maison, lorsqu'ils rentrent du collège. Ils ont des
+inventions diaboliques. Hier, ils ont fendu deux dalles de la terrasse
+en tirant des pétards ... Je te dis que, si tu ne te tiens pas chez
+toi, nous trouverons la maison par terre, un de ces jours. Marthe
+s'excusait en quelques paroles. Elle avait dû sortir. Mouret, avec
+son bon sens taquin, disait vrai: la maison tournait mal. Ce coin
+tranquille, où le soleil se couchait si heureusement, devenait criard,
+abandonné, empli de la débandade des enfants, des méchantes humeurs du
+père, des lassitudes indifférentes de la mère. A table, le soir, tout
+ce monde mangeait mal et se querellait. Rose n'en faisait qu'à sa
+tête. D'ailleurs, la cuisinière donnait raison à madame.
+
+Les choses allèrent à ce point que Mouret, ayant rencontré sa
+belle-mère, se plaignit amèrement de Marthe, bien qu'il sentît le
+plaisir qu'il faisait à la vieille dame, en lui racontant les ennuis
+de son ménage.
+
+--Vous m'étonnez beaucoup, dit Félicité avec un sourire. Marthe
+paraissait vous craindre; je la trouvais même trop faible, trop
+obéissante. Une femme ne doit pas trembler devant son mari.
+
+--Eh oui! s'écria Mouret désespéré. Pour éviter une querelle, elle
+serait rentrée sous terre. Un seul regard suffisait; elle faisait tout
+ce que je voulais ... Maintenant, pas du tout; j'ai beau crier, elle
+n'en agit pas moins à sa guise. Elle ne répond pas, c'est vrai; elle
+ne me tient pas tête, mais ça viendra....
+
+Félicité répondit hypocritement:
+
+--Si vous voulez, je parlerai à Marthe. Seulement, cela pourrait la
+blesser. Ces sortes de choses doivent rester entre mari et femme ...
+Je ne suis pas inquiète: vous saurez bien retrouver cette paix dont
+vous étiez si fier.
+
+Mouret hochait la tète, les yeux à terre. Il reprit:
+
+--Non, non, je me connais; je crie, mais ça n'avance à rien. Je suis
+faible comme un enfant, au fond ... On a tort de croire que j'ai
+toujours conduit ma femme à la baguette. Si elle a souvent fait ça que
+j'ai voulu, c'était parce qu'elle s'en moquait, que cela lui était
+indifférent de faire une chose ou une autre. Avec son air doux, elle
+est très-entêtée... Enfin je tâcherai de la bien prendre.
+
+Puis, relevant la tête:
+
+--J'aurais mieux fait de ne pas vous raconter tout ça; n'en parlez à
+personne, n'est-ce pas?
+
+Le lendemain, Marthe étant allée voir sa mère, celle-ci prit un air
+pincé, en lui disant:
+
+--Tu as tort, ma fille, de te mal conduire à l'égard de ton mari ...
+Je l'ai vu hier, il est exaspéré. Je sais bien qu'il a beaucoup de
+ridicules, mais ce n'est pas une raison pour délaisser ton ménage.
+
+Marthe regarda fixement sa mère.
+
+--Ah! il se plaint de moi, dit-elle d'une voix brève. Il devrait se
+taire au moins; moi, je ne me plains pas de lui.
+
+Et elle parla d'autre chose; mais madame Rougon la ramena à sou mari,
+en lui demandant des nouvelles de l'abbé Faujas.
+
+--Dis-moi, peut-être que Mouret ne l'aime guère, l'abbé, et qu'il te
+boude à cause de lui?
+
+Marthe resta toute surprise.
+
+--Quelle idée! murmura-t-elle. Pourquoi voulez-vous que mon mari
+n'aime pas l'abbé Faujas? Du moins, il ne m'a jamais rien dit qui
+puisse me faire supposer cela. Il ne vous a rien dit non plus,
+n'est-ce pas?... Non, vous vous trompez. Il irait les chercher dans
+leur chambre, si la mère ne descendait pas faire sa partie.
+
+En effet, Mouret n'ouvrait pas la bouche sur l'abbé Faujas. Il le
+plaisantait un peu rudement parfois. Il le mêlait aux taquineries dont
+il torturait sa femme, à propos de la religion. Mais c'était tout.
+
+Un matin, il cria à Marthe, en se faisant la barbe:
+
+--Dis donc, ma bonne, si tu vas jamais à confesse, prends donc l'abbé
+pour directeur. Tes péchés resteront entre nous, au moins.
+
+L'abbé Faujas confessait les mardis et les vendredis. Ces jours-là,
+Marthe évitait de se rendre à Saint-Saturnin, elle disait qu'elle ne
+voulait pas le déranger; mais elle obéissait plus encore à cette sorte
+de pudeur effrayée qui la gênait, lorsqu'elle le trouvait en surplis,
+apportant dans la mousseline les odeurs discrètes de la sacristie. Un
+vendredi, elle alla avec madame de Condamin voir où en étaient les
+travaux de l'oeuvre de la Vierge. Les ouvriers achevaient la façade.
+Madame de Condamin se récria, trouvant la décoration mesquine, sans
+caractère; il aurait fallu deux légères colonnes avec une ogive,
+quelque chose de jeune et de religieux à la fois, un bout
+d'architecture qui fit honneur au comité des dames patronnesses.
+Marthe, hésitante, peu à peu ébranlée, finit par avouer que ce serait
+bien pauvre en effet. Puis, comme l'autre la poussait, elle promit
+de parler le jour même à M. Lieutaud. Avant de rentrer, pour tenir
+parole, elle passa par la cathédrale. Il était quatre heures,
+l'architecte venait de partir. Quand elle demanda l'abbé Faujas,
+un sacristain lui répondit qu'il confessait dans la chapelle
+Sainte-Aurélie. Alors seulement elle se souvint du jour, elle murmura
+qu'elle ne pouvait attendre. Mais en se retirant, lorsqu'elle passa
+devant la chapelle Sainte-Aurélie, elle pensa que l'abbé l'avait
+peut-être vue. La vérité était qu'elle se sentait prise d'une
+faiblesse singulière. Elle s'assit en dehors de la chapelle, contre la
+grille. Elle resta là.
+
+Le ciel était gris, l'église s'emplissait d'un lent crépuscule. Dans
+les bas-côtés, déjà noirs, luisaient l'étoile d'une veilleuse, le pied
+doré d'un chandelier, la robe d'argent d'une Vierge; et, enfilant la
+grande nef, un rayon pâle se mourait sur le chêne poli des bancs et
+des stalles. Marthe n'avait point encore éprouvé là un tel abandon
+d'elle-même; ses jambes lui semblaient comme cassées; ses mains
+étaient si lourdes, qu'elle les joignait sur ses genoux, pour ne pas
+avoir la peine de les porter. Elle se laissait aller à un sommeil,
+dans lequel elle continuait de voir et d'entendre, mais d'une façon
+très-douce. Les légers bruits qui roulaient sous la voûte, la chute
+d'une chaise, le pas attardé d'une dévote, l'attendrissaient,
+prenaient une sonorité musicale qui la charmait jusqu'au coeur; tandis
+que les derniers reflets du jour, les ombres, montant le long
+des piliers comme des housses de serge, prenaient pour elle des
+délicatesses de soie changeante, tout un évanouissement exquis qui la
+gagnait, au fond duquel elle sentait son être se fondre et mourir.
+Puis, tout s'éteignit autour d'elle. Elle fut parfaitement heureuse
+dans quelque chose d'innomé.
+
+Le bruit d'une voix la tira de cette extase.
+
+--Je suis bien fâché, disait l'abbé Faujas. Je vous avais aperçue,
+mais je ne pouvais quitter....
+
+Alors, elle parut s'éveiller en sursaut. Elle le regarda. Il était en
+surplis, debout, dans le jour mourant. Sa dernière pénitente venait de
+partir, et l'église vide s'enfonçait plus solennelle.
+
+--Vous aviez à me parler? demanda-t-il.
+
+Elle fit un effort, chercha à se souvenir.
+
+--Oui, murmura-t-elle, je ne sais plus ... Ah! c'est la façade que
+madame de Condamin trouve trop mesquine. Il faudrait deux colonnes, au
+lieu de cette porte plate qui ne dit rien. On mettrait une ogive avec
+des vitraux. Ce serait très-joli ... Vous comprenez, n'est-ce pas?
+
+Il la contemplait d'un air profond, les mains nouées sur son surplis,
+la dominant, baissant vers elle sa face grave; et elle, toujours
+assise, n'ayant pas la force de se mettre debout, balbutiait
+davantage, comme surprise dans un sommeil de sa volonté, qu'elle ne
+pouvait secouer.
+
+--Ce serait encore de la dépense, c'est vrai ... On pourrait se
+contenter de colonnes en pierre tendre, avec une simple moulure ...
+Nous en parlerons au maître maçon, si vous voulez; il nous dira les
+prix. Seulement il serait bon de lui régler auparavant son dernier
+mémoire. C'est deux mille cent et quelques francs, je crois. Nous
+avons les fonds, madame Paloque me l'a dit ce matin ... Tout cela peut
+s'arranger, monsieur l'abbé.
+
+Elle avait baissé la tête, comme oppressée par le regard qu'elle
+sentait sur elle. Quand elle la releva et qu'elle rencontra les yeux
+du prêtre, elle joignit les mains avec le geste d'un enfant qui
+demande grâce, elle éclata en sanglots. Le prêtre la laissa pleurer,
+toujours debout, silencieux. Alors, elle tomba à genoux devant lui,
+pleurant dans ses mains fermées, dont elle se couvrait le visage.
+
+--Je vous en prie, relevez-vous, dit doucement l'abbé Foujas; c'est
+devant Dieu que vous vous agenouillerez.
+
+Il l'aida à se relever, il s'assit à côté d'elle. Puis, à voix basse,
+ils causèrent longuement. La nuit était tout à fait venue, les
+veilleuses piquaient de leurs pointes d'or les profondeurs noires de
+l'église. Seul, le murmure de leurs voix mettait un frisson devant la
+chapelle Sainte-Aurélie. On entendait la parole abondante du prêtre
+couler longuement, sans arrêt, après chaque réponse faible et brisée
+de Marthe. Quand ils se levèrent enfin, il parut refuser une grâce
+qu'elle réclamait avec instance, il la mena du côté de la porte,
+élevant le ton: --Non, je ne puis, je vous assure, dit-il; il est
+préférable que vous preniez l'abbé Bourrette.
+
+--J'aurais pourtant grand besoin de vos conseils, murmura Marthe
+suppliante. Il me semble qu'avec vous tout me deviendrait facile.
+
+--Vous vous trompez, reprit-il d'une voix plus rude. J'ai peur,
+au contraire, que ma direction ne vous soit mauvaise, dans les
+commencements. L'abbé Bourrette est le prêtre qu'il vous faut,
+croyez-moi ... Plus tard, je vous donnerai peut-être une autre
+réponse.
+
+Marthe obéit. Le lendemain, les dévotes de Saint-Saturnin furent
+grandement surprises en voyant madame Mouret venir s'agenouiller
+devant le confessionnal de l'abbé Bourrette. Deux jours après, il
+n'était bruit dans Plassans que de cette conversion. Le nom de l'abbé
+Faujas fut prononcé avec de fins sourires, par certaines gens; mais,
+en somme, l'impression fut excellente, toute au profit de l'abbé.
+Madame Rastoil complimenta madame Mouret, en plein comité; madame
+Delangre voulut voir là une première bénédiction de Dieu, récompensant
+les dames patronnesses de leur bonne oeuvre, en touchant le coeur de
+la seule d'entre elles qui ne pratiquât pas; tandis que madame de
+Condamin dit à Marthe, en la prenant à l'écart:
+
+--Allez, ma chère, vous avez eu raison; cela est nécessaire pour une
+femme. Puis, vraiment, dès qu'on sort un peu, il faut bien aller à
+l'église.
+
+On s'étonna seulement du choix de l'abbé Bourrette. Le digne homme ne
+confessait guère que les petites filles. Ces dames le trouvaient «si
+peu amusant!» Au jeudi des Rougon, comme Marthe n'était pas encore
+arrivée, on en causa dans un coin du salon vert, et ce fut madame
+Paloque qui, de sa langue de vipère, trouva le dernier mot de ces
+commérages.
+
+--L'abbé Faujas a bien fait de ne pas la garder pour lui, dit-elle
+avec une moue qui la rendit plus affreuse; l'abbé Bourrette sauve tout
+et n'a rien de choquant.
+
+Quand Marthe arriva, ce jour-là, sa mère alla à sa rencontre, mettant
+quelque affectation à l'embrasser tendrement devant le monde. Elle
+s'était elle-même réconciliée avec Dieu, au lendemain du coup d'État.
+Il lui sembla que l'abbé Faujas pouvait se hasarder désormais dans le
+salon vert; mais il se fit excuser, en parlant de ses occupations, de
+son amour de la solitude. Elle crut comprendre qu'il se ménageait une
+rentrée triomphale pour l'hiver suivant. D'ailleurs, les succès de
+l'abbé grandissaient. Dans les premiers mois, il n'avait eu pour
+pénitentes que les dévotes du marché aux herbes qui se tient
+derrière la cathédrale, des marchandes de salades, dont il écoutait
+tranquillement le patois, sans toujours les comprendre; taudis que,
+maintenant, surtout depuis le bruit occasionné par l'oeuvre de la
+Vierge, il voyait, les mardis et les vendredis, tout un cercle de
+bourgeoises en robes de soie agenouillées autour du son confessionnal.
+Lorsque Marthe eut naïvement raconté qu'il n'avait pas voulu d'elle,
+madame de Condamin fit un coup de tête; elle quitta son directeur, le
+premier vicaire de Saint-Saturnin, que cet abandon désespéra, et
+passa bruyamment à l'abbé Faujas. Un tel éclat posa définitivement ce
+dernier dans la société de Plassans.
+
+Quand Mouret apprit que sa femme allait à confesse, il lui dit
+simplement:
+
+--Tu fais donc quelque chose de mal à présent, que tu éprouves le
+besoin de raconter les affaires à une soutane?
+
+D'ailleurs, au milieu de toute cette agitation pieuse, il parut
+s'isoler, se renfermer davantage dans ses habitudes, dans sa vie
+étroite. Sa femme lui avait reproché de s'être plaint.
+
+--Tu as raison, j'ai eu tort, avait-il répondu. Il ne faut pas faire
+plaisir aux autres, en leur racontant ses ennuis.... Je te promets de
+ne pas donner à ta mère cette joie une seconde fois. J'ai réfléchi.
+La maison peut bien me tomber sur la tête, du diable si je pleurniche
+devant quelqu'un!
+
+Et, depuis ce moment, en effet, il avait eu le respect de son ménage,
+ne querellant sa femme devant personne, se disant comme autrefois le
+plus heureux des hommes. Cet effort de bon sens lui coûta peu, il
+entrait dans le calcul constant de son bien-être. Il exagéra même son
+rôle de bourgeois méthodique, satisfait de vivre. Marthe ne sentait
+ses impatiences qu'à ses piétinements plus vifs. Il la respectait des
+semaines entières, criblant ses enfants et Rose de ses moqueries,
+criant contre eux, du matin au soir, pour les moindres peccadilles.
+S'il la blessait, c'était le plus souvent par des méchancetés qu'elle
+seule pouvait comprendre. Il n'était qu'économe, il devint avare.
+
+--Il n'y a pas de bon sens, grondait-il, à dépenser de l'argent comme
+nous le faisons. Je parie que tu donnes tout à tes petites gueuses.
+C'est bien assez déjà de perdre ton temps ... Écoute, ma bonne, je te
+remettrai cent francs par mois pour la nourriture. Si tu veux faire
+absolument des aumônes à des filles qui ne le méritent pas, tu
+prendras l'argent sur ta toilette.
+
+Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à
+Marthe, sous prétexte que cela dérangerait ses comptes et qu'il
+l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à
+chaudes larmes, dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut;
+elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier son chagrin.
+Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il
+avait la migraine, et que c'était cela qui lui donnait les yeux
+rouges.
+
+--Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bête comme toi, pour
+sangloter!
+
+Elle fut blessée. Le lendemain, il affecta une grande gaieté. Puis, à
+quelques jours de là, après le dîner, comme l'abbé Faujas et sa mère
+étaient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait
+pas la tête au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres
+prétextes, si bien que les parties cessèrent. Tout le monde descendait
+sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abbé,
+causant, cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait
+le plus longtemps possible; tandis que madame Faujas, à quelques pas,
+se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux,
+pareille à une de ces figures légendaires gardant un trésor avec la
+fidélité rogue d'une chienne accroupie.
+
+--Hein! la belle soirée, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur
+ici que dans la salle à manger. Vous aviez bien raison de venir
+prendre le frais ... Tiens! une étoile filante! avez-vous vu, monsieur
+l'abbé? Je me suis laissé dire que c'est saint Pierre qui allume sa
+pipe, là-haut.
+
+Il riait. Marthe restait grave, gênée par les plaisanteries dont il
+gâtait le large ciel qui s'étendait devant elle, entre les poiriers
+de M. Rastoil et les marronniers de la sous-préfecture. Il affectait
+parfois d'ignorer qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abbé à
+partie, en lui déclarant qu'il comptait sur lui pour faire le salut de
+toute la maison. D'autres fois, il ne commençait pas une phrase
+sans dire sur un ton de bonne humeur: «A présent que ma femme va à
+confesse....» Puis, lorsqu'il était las de cet éternel sujet, il
+écoutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait
+les voix légères qui s'élevaient, portées par l'air tranquille de la
+nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'éteignaient, au
+loin.
+
+--Ça, murmurait-il, l'oreille tendue du côté de la sous-préfecture,
+ce sont les voix de monsieur de Condamin et du docteur Porquier. Ils
+doivent se moquer des Paloque ... Avez-vous entendu le fausset de
+monsieur Delangre, qui a dit: «Mesdames, vous devriez rentrer; l'air
+devient frais.» Vous ne trouvez pas qu'il a toujours l'air d'avoir
+avalé un mirliton, le petit Delangre?
+
+Et il se tournait du côté du jardin des Rastoil.
+
+--Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien ... Ah!
+si, les grandes dindes de filles sont devant la cascade. On dirait que
+l'aînée mâche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont
+pour une bonne heure à jaboter. Si elles se confient les déclarations
+qu'on leur fait, ça ne doit pourtant pas être long ... Eh! ils y sont
+tous. Voilà l'abbé Surin, qui a une voix de flûte, et l'abbé Fénil,
+qui pourrait servir de crécelle, le vendredi saint. Dans ce jardin,
+ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer seulement un
+doigt. Je crois qu'ils se mettent là pour écouter ce que nous disons.
+
+A tous ces bavardages, l'abbé Faujas et Marthe répondaient par de
+courtes phrases, lorsqu'il les interrogeait directement. D'ordinaire,
+le visage levé, les yeux perdus, ils étaient ensemble, ailleurs, plus
+loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se
+mirent à causer; ils baissaient la voix, ils approchaient leurs têtes.
+Et, à quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les
+oreilles élargies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir,
+semblait les garder.
+
+
+
+
+X
+
+
+L'été se passa. L'abbé Faujas ne semblait nullement pressé de tirer
+les bénéfices de sa popularité naissante. Il continua à s'enfermer
+chez les Mouret, heureux de la solitude du jardin, où il avait fini
+par descendre même dans la journée. Il lisait son bréviaire sous la
+tonnelle du fond, marchait lentement, la tête baissée, tout le long du
+mur de clôture. Parfois, il fermait le livre, il ralentissait encore
+le pas, comme absorbé dans une rêverie profonde; et Mouret, qui
+l'épiait, finissait par être pris d'une impatience sourde, à voir,
+pendant des heures, cette figure noire aller et venir, derrière ses
+arbres fruitiers.
+
+--On n'est plus chez soi, murmurit-il. Je ne puis lever les yeux,
+maintenant, sans apercevoir cette soutane ... Il est comme les
+corbeaux, ce gaillard-là; il a un oeil rond qui semble guetter
+et attendre quelque chose. Je ne me fie pas à ses grands airs de
+désintéressement.
+
+Vers les premiers jours de septembre seulement, le local de l'oeuvre
+de la Vierge fut prêt. Les travaux s'éternisent en province. Il faut
+dire que les dames patronnesses, à deux deprises, avaient bouleversé
+les plans de M. Lieutaud par des idées à elles. Lorsque le comité prit
+possession de rétablissement, elles récompensèrent l'architecte de
+sa complaisance par les éloges les plus aimables. Tout leur parut
+convenable: vastes salles, dégagements excellents, cour plantée
+d'arbres et ornée de deux petites fontaines. Madame de Condamin fut
+charmée de la façade, une de ses idées. Au-dessus de la porte, sur une
+plaque de marbre noir, les mots: _Oeuvre de la Vierge_, étaient gravés
+en lettres d'or.
+
+L'inauguration donna lieu à une fête très-touchante. L'évêque en
+personne, avec le chapitre, vint installer les soeurs de Saint-Joseph,
+qui étaient autorisées à desservir l'établissement. On avait réuni une
+cinquantaine de filles du huit à quinze ans, ramassées dans les rues
+du vieux quartier. Les parents, pour les faire admettre, avaient eu
+simplement à déclarer que leurs occupations les forçaient à s'absenter
+de chez eux la journée entière. M. Delangre prononça un discours
+très-applaudi; il expliqua longuement, en style noble, cette crèche
+d'un nouveau genre; il l'appela «l'école des bonnes moeurs et du
+travail, où de jeunes et intéressantes créatures allaient échapper aux
+tentations mauvaises.» On remarqua beaucoup, vers la fin du discours,
+une délicate allusion au véritable auteur de l'oeuvre, à l'abbé
+Faujas. Il était là, mêlé aux autres prêtres. Il resta paisible, avec
+sa belle face grave, lorsque tous les yeux se tournèrent vers lui.
+Marthe avait rougi, sur l'estrade où elle siégeait, au milieu des
+dames patronnesses.
+
+Quand la cérémonie fut terminée, l'évêque voulut visiter la maison
+dans ses moindres détails. Malgré la mauvaise humeur évidente de
+l'abbé Fenil, il fit appeler l'abbé Faujas, dont les grands yeux noirs
+ne l'avaient pas quitté un seul instant, et le pria de vouloir bien
+l'accompagner, en ajoutant tout haut, avec un sourire, qu'il ne
+pouvait certainement choisir un guide mieux renseigné. Le mot courut
+parmi les assistants qui se retiraient; le soir, tout Plassans
+commentait l'attitude de monseigneur.
+
+Le comité des dames patronnesses s'était réservé une salle dans la
+maison. Elles y offrirent une collation à l'évêque, qui accepta un
+biscuit et deux doigts de malaga, en trouvant le moyen d'être aimable
+pour chacune d'elles. Cela termina heureusement cette fête pieuse;
+car il y avait eu, avant et pendant la cérémonie, des froissements
+d'amour-propre entre ces dames, que les louanges délicates de
+monseigneur Rousselot remirent en belle humeur. Lorsqu'elles se
+retrouvèrent seules, elles déclarèrent que tout s'était très-bien
+passé; elles ne tarissaient pas sur la bonne grâce du prélat. Seule,
+madame Paloque resta blême. L'évêque, dans sa distribution de
+compliments, l'avait oubliée.
+
+--Tu avais raison, dit-elle rageusement à son mari, lorsqu'elle
+rentra, j'ai été le chien, dans leurs bêtises! Une belle idée, que de
+mettre ensemble ces gamines corrompues!... Enfin, je leur ai donné
+tout mon temps, et ce grand innocent d'évêque qui tremble devant son
+clergé, n'a pas seulement trouvé un merci pour moi!... Comme si madame
+de Condamin avait fait quelque chose! Elle est bien trop occupée à
+montrer ses toilettes, cette ancienne ... Nous savons ce que nous
+savons, n'est-ce pas? on finira par nous faire raconter des histoires
+que tout le monde ne trouvera pas drôles. Nous n'avons rien à cacher,
+nous autres.... Et madame Delangre, et madame Rastoil! ce serait
+facile de les faire rougir jusqu'au blanc des jeux. Est-ce qu'elles
+ont seulement bougé de leurs salons? est-ce qu'elles ont pris la
+moitié de la peine que j'ai eue? Et cette madame Mouret, qui avait
+l'air de mener la barque, et qui n'était occupée qu'à se pendre à la
+soutane de son abbé Faujas! Encore une hypocrite, celle-là, qui va
+nous en faire voir de belles.... Eh bien! toutes, toutes ont eu un
+mot charmant; moi, rien. Je suis le chien ... Ça ne peut pas durer,
+vois-tu, Paloque. Le chien finira par mordre.
+
+A partir de ce jour, madame Paloque se montra beaucoup moins
+complaisante. Elle ne tint plus les écritures que très-irégulièrement,
+elle refusa les besognes qui lui déplaisaient, à ce point que les
+dames patronnesses parlèrent de prendre un employé. Marthe conta ces
+ennuis à l'abbé Faujas, auquel elle demanda s'il n'avait pas un bon
+sujet à lui recommander.
+
+--Ne cherchez personne, lui répondit-il: j'aurai peut- être quelqu'un
+... Laissez-moi deux ou trois jours.
+
+Depuis quelque temps, il recevait des lettres fréquentes, timbrées
+de Besançon. Elles étaient toutes de la même écriture, une grosse
+écriture laide. Rose, qui les lui montait, prétendait qu'il se
+fâchait, rien qu'à voir les enveloppes.
+
+--Sa figure devient toute chose, disait-elle. Bien sûr qu'il n'aime
+guère la personne qui lui écrit si souvent.
+
+L'ancienne curiosité de Mouret se réveilla un instant, à propos de
+cette correspondance. Un jour, il monta lui-même une des lettres, avec
+un aimable sourire, en s'excusant, en disant que Rose n'était pas là.
+L'abbé se méfiait sans doute, car il fit l'homme enchanté, comme s'il
+avait attendu cette lettre impatiemment. Mais Mouret ne se laissa pas
+prendre à cette comédie; il resta sur le palier, collant son oreille
+contre la serrure.
+
+--Encore de ta soeur, n'est-ce pas? disait la voix rude de madame
+Faujas. Qu'a-t-elle donc à te poursuivre comme ça?
+
+Il y eut un silence; puis, un papier fut froissé violemment, et la
+voix de l'abbé gronda:
+
+--Parbleu! toujours la même chanson. Elle veut venir nous retrouver
+et nous amener son mari, pour qu'on le lui place. Elle croit que nous
+nageons dans l'or ... J'ai peur qu ils ne fassent un coup de tête,
+qu'ils ne nous tombent ici, un beau matin. --Non, non, nous n'avons
+pas besoin d'eux, entends-tu, Ovide! reprit la voix de la mère. Ils ne
+t'ont jamais aimé, ils ont toujours été jaloux de toi ... Trouche est
+un garnement, et Olympe, une sans-coeur. Tu verrais qu'ils voudraient
+tout le profit pour eux. Ils te compromettraient, ils te dérangeraient
+dans tes affaires.
+
+Mouret entendait mal, très-ému par la vilaine action qu'il commettait.
+Il crut qu'on touchait à la porte, il se sauva. D'ailleurs, il n'eut
+garde de se vanter de cette expédition. Ce fut quelques jours plus
+tard, en sa présence, sur la terrasse, que l'abbé Faujas rendit une
+réponse définitive à Marthe.
+
+--J'ai un employé à vous proposer, dit-il de son grand air tranquille;
+c'est un de mes parents, mon beau-frère, qui va arriver de Besançon
+dans quelques jours.
+
+Mouret tendit l'oreille. Marthe parut charmée.
+
+--Ah! tant mieux! s'écria-t-elle. J'étais bien embarrassée pour
+faire un bon choix. Vous comprenez, il faut un homme d'une moralité
+parfaite, avec toutes ces jeunes filles ... Mais du moment qu'il
+s'agit d'un de vos parents....
+
+--Oui, reprit le prêtre. Ma soeur avait un petit commerce de lingerie,
+à Besançon; elle a dû liquider pour des raisons de santé; maintenant,
+elle désire nous rejoindre, les médecins lui ayant ordonné l'air du
+Midi ... Ma mère est bien heureuse.
+
+--Sans doute, dit Marthe, vous ne vous étiez peut-être jamais quittés,
+cela va vous paraître bon, de vous retrouver en famille ... Et vous ne
+savez pas ce qu'il faut faire? Il y a deux chambres dont vous ne
+vous servez pas, en haut. Pourquoi votre soeur et son mari ne
+logeraient-ils pas là?... Ils n'ont point d'enfants?
+
+--Non, ils ne sont que tous les deux ... J'avais en effet pensé un
+instant à leur donner ces deux chambres; seulement, j'ai eu peur de
+vous contrarier, en introduisant tout ce monde chez vous. --Mais
+nullement, je vous assure; vous êtes des gens paisibles....
+
+Elle s'arrêta. Mouret tirait violemment un coin de sa robe. Il ne
+voulait pas de la famille de l'abbé dans sa maison, il se rappelait la
+belle façon dont madame Faujas traitait sa fille et son gendre.
+
+--Les chambres sont bien petites, dit-il à son tour; monsieur l'abbé
+serait gêné ... Il vaudrait mieux, pour tout le monde, que la soeur de
+monsieur l'abbé louât à côté; il y a justement un logement libre, dans
+la maison des Paloque, en face.
+
+La conversation tomba net. Le prêtre ne répondit rien, regarda en
+l'air. Marthe le crut blessé et souffrit beaucoup de la brutalité de
+son mari. Aussi, au bout d'un instant, ne put-elle supporter davantage
+ce silence embarrassé.
+
+--C'est convenu, reprit-elle, sans chercher à renouer plus habilement
+la conversation; Rose aidera votre mère à nettoyer les deux
+chambres... Mon mari ne songeait qu'à vos commodités personnelles;
+mais, du moment que vous le désirez, ce n'est pas nous qui vous
+empêcherons de disposer de l'appartement à voire guise.
+
+Quand Mouret fut seul avec sa femme, il s'emporta.
+
+--Je ne te comprends pas, vraiment. Lorsque j'ai loué à l'abbé,
+tu boudais, tu ne voulais pas laisser entrer un chat chez toi;
+maintenant, l'abbé t'amènerait toute sa famille, toute la séquelle,
+jusqu'aux arrière-petits-cousins, que tu lui dirais merci ... Je t'ai
+pourtant assez tirée par la robe. Tu ne le sentais donc pas? C'était
+bien clair, je ne voulais pas de ces gens ... Ce ne sont pas
+d'honnêtes gens.
+
+--Comment peux-tu le savoir? s'écria Marthe, que l'injustice irritait.
+Qui te l'a dit?
+
+--Eh! l'abbé Faujas lui-même ... Oui, je l'ai entendu, un jour; il
+causait avec sa mère.
+
+Elle le regarda fixement. Alors il rougit un peu, il balbutia:
+--Enfin, je le sais, cela suffit ... La soeur est une sans-coeur, et
+le mari, un garnement. Tu as beau prendre tes airs de reine offensée:
+ce sont leurs paroles, je n'invente rien. Tu comprends, je n'ai pas
+besoin de cette clique chez moi. La vieille était la première à ne pas
+vouloir entendre parler de sa fille. Maintenant, l'abbé dit autrement.
+J'ignore ce qui a pu le retourner. Quelque nouvelle cachotterie de sa
+part. Il doit avoir besoin d'eux.
+
+Marthe haussa les épaules et le laissa crier. Il donna ordre à Rose de
+ne pas nettoyer les chambres; mais Rose n'obéissait plus qu'à
+madame. Pendant cinq jours, sa colère s'usa en paroles amères,
+en récriminations terribles. Quand l'abbé Faujas était là, il se
+contentait de bouder, il n'osait l'attaquer en face. Puis, comme
+toujours, il se fit une raison. Il ne trouva plus que des moqueries
+contre ces gens qui allaient venir. Il serra davantage les cordons
+de sa bourse, s'isola encore, s'enfonça tout à fait dans le cercle
+égoïste où il tournait. Quand les Trouche se présentèrent, un soir
+d'octobre, il murmura simplement:
+
+--Diable! ils ne sentent pas bon, ils ont de fichues mines.
+
+L'abbé Faujas parut peu désireux de laisser voir sa soeur et son
+beau-frère, le jour de leur arrivée. La mère s'était postée sur le
+seuil de la porte. Dès qu'elle les aperçut débouchant de la place de
+la Sous-Préfecture, elle guetta, jetant des coups d'oeil inquiets
+derrière elle, dans le corridor et dans la cuisine. Mais elle joua de
+malheur. Comme les Trouche entraient, Marthe, qui allait sortir, monta
+du jardin, suivie des enfants.
+
+--Ah! voilà toute la famille, dit-elle avec un sourire obligeant.
+
+Madame Faujas, si maîtresse d'elle-même d'ordinaire, se troubla
+légèrement, balbutiant un mot de réponse. Pendant quelques minutes, on
+resta là, face à face, au milieu du vestibule, à s'examiner. Mouret
+avait prestement enjambé les marches du perron. Rose s'était plantée
+sur le seuil de sa cuisine.
+
+--Vous devez être bien heureuse? reprit Marthe, en s'adressant à
+madame Faujas.
+
+Puis, ayant conscience de l'embarras qui tenait tout le monde muet,
+voulant se montrer aimable pour les nouveaux venus, elle se tourna
+vers Trouche, en ajoutant:
+
+--Vous êtes arrivés par le train de cinq heures, n'est-ce pas?... Et
+combien y a-t-il de Besançon ici?
+
+--Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa
+bouche vide de dents. En troisième, je vous réponds que c'est raide
+... On a le ventre rudement secoué.
+
+Il se mit à rire, avec un singulier bruit de mâchoires. Madame Faujus
+lui jeta un coup d'oeil terrible. Alors, machinalement, il essaya de
+remettre un bouton crevé de sa redingote graisseuse, ramenant sur ses
+cuisses, sans doute pour cacher des taches, deux cartons à chapeau
+qu'il portait, l'un vert, l'autre jaune. Son cou rougeâtre avait un
+gloussement continu, sous un lambeau de cravate noire tordue, ne
+laissant passer qu'un bout de chemise sale. Sa face, toute couturée,
+suant le vice, était comme allumée par deux petits yeux noirs, qui
+roulaient sans cesse sur les gens, sur les choses, d'un air de
+convoitise et d'effarement; des yeux de voleur étudiant la maison où
+il reviendra, la nuit, faire un coup.
+
+Mouret crut que Trouche regardait les serrures.
+
+--C'est qu'il a des yeux à prendre des empreintes, ce gaillard-là,
+pensa-t-il.
+
+Cependant, Olympe comprit que son mari venait de dire une bêtise.
+C'était une grande femme mince, blonde, fanée, à la figure plate et
+ingrate. Elle portait une petite caisse de bois blanc et un gros
+paquet noué dans une nappe. --Nous avions emporté des oreillers,
+dit-elle en montrant d'un regard le gros paquet. On n'est pas mal, en
+troisième, avec des oreillers. On est aussi bien qu'en première....
+Dame! c'est une fière économie. On a beau avoir de l'argent, c'est
+inutile de le jeter par les fenêtres, n'est-ce pas, madame?
+
+--Certainement, répondit Marthe, un peu surprise des personnages.
+
+Olympe s'avança, se mit en pleine lumière, entrant en conversation,
+d'un ton engageant.
+
+--C'est comme les habits; moi, je mets tout ce que j'ai de plus
+mauvais, quand je pars en voyage. J'ai dit à Honoré: «Va, ta vieille
+redingotte est bien assez bonne.» Il a aussi son pantalon de travail,
+un pantalon qu'il est las de traîner ... Vous voyez, j'ai choisi ma
+plus vilaine robe; elle a même des trous, je crois. Ce châle me vient
+de maman; je repassais dessus, à la maison. Et mon bonnet donc! un
+vieux bonnet dont je ne me servais plus que pour aller au lavoir
+... Tout ça, c'est encore trop bon pour la poussière, n'est-ce pas,
+madame?
+
+--Certainement, certainement, répéta Marthe, qui tâchait de sourire.
+
+A ce moment, une voix irritée se fit entendre au haut de l'escalier,
+jetant cette brève exclamation:
+
+--Eh bien, mère?
+
+Mouret, levant la tête, aperçut l'abbé Faujas, appuyé à la rampe du
+second étage, le visage terrible, se penchant, au risque de tomber,
+pour mieux voir ce qui se passait dans le vestibule. Il avait
+entendu le bruit des voix, il devait être là depuis un instant, à
+s'impatienter.
+
+--Eh bien, mère? cria-t-il de nouveau.
+
+--Oui, oui, nous montons, répondit madame Faujas, que l'accent furieux
+de son fils parut faire trembler.
+
+Et, se tournant vers les Trouche: --Allons, mes enfants, il faut
+monter ... Laissons madame aller à ses affaires.
+
+Mais les Trouche semblèrent ne pas entendre. Ils étaient bien dans le
+vestibule; ils regardaient autour d'eux, d'un air ravi, comme si on
+leur eût fait cadeau de la maison.
+
+--C'est très-gentil, très-gentil, murmura Olympe, n'est-ce pas,
+Honoré? D'après les lettres d'Ovide, nous ne pensions pas que cela fût
+si gentil. Je te le disais: «Il faut aller là-bas, nous serons mieux,
+je me porterai mieux....» Hein! j'avais raison.
+
+--Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche entre ses dents
+... Et le jardin est assez grand, je crois.
+
+Puis, s'adressant à Mouret:
+
+--Monsieur, est-ce que vous permettez à vos locataires de se promener
+dans le jardin?
+
+Mouret n'eut pas le temps de répondre. L'abbé Faujas, qui était
+descendu, cria d'une voix tonnante:
+
+--Eh bien, Trouche? eh bien, Olympe?
+
+Ils se tournèrent. Lorsqu'ils le virent debout sur une marche,
+formidable de colère, ils se firent tout petits, ils le suivirent, en
+baissant l'échine. Lui, monta devant eux, sans ajouter une parole,
+sans même paraître s'apercevoir que les Mouret étaient là, qui
+regardaient ce singulier défilé. Madame Faujas, pour arranger les
+choses, sourit à Marthe, en fermant le cortège. Mais, quand celle-ci
+fut sortie, et que Mouret se trouva seul, il resta un instant dans
+le vestibule. En haut, au second étage, les portes claquaient avec
+violence. Il y eut des éclats de voix, puis un silence de mort régna.
+
+--Est-ce qu'il les a mis au cachot? dit-il en riant. N'importe, c'est
+une sale famille.
+
+Dès le lendemain, Trouche, habillé convenablement, tout en noir, rasé,
+ses rares cheveux ramenés soignement sur les tempes, fut présenté
+par l'abbé Faujas à Marthe et aux dames patronnesses. Il avait
+quarante-cinq ans, possédait une fort belle écriture, disait avoir
+tenu longtemps les livres dans une maison de commerce. Ces dames
+l'installèrent immédiatement. Il devait représenter le comité,
+s'occuper des détails matériels, de dix à quatre heures, dans un
+bureau qui se trouvait au premier étage de l'oeuvre de la Vierge. Ses
+appointements étaient de quinze cents francs.
+
+--Tu vois qu'ils sont très-tranquilles, ces braves gens, dit Marthe à
+son mari, au bout de quelques jours.
+
+En effet, les Trouche ne faisaient pas plus de bruit que les Faujas.
+A deux ou trois reprises, Rose prétendait bien avoir entendu des
+querelles entre la mère et la fille; mais aussitôt la voix grave de
+l'abbé s'élevait, mettant la paix. Trouche, régulièrement, partait à
+dix heures moins un quart et rentrait à quatre heures un quart;
+le soir, il ne sortait jamais. Olympe, parfois, allait faire les
+commissions avec madame Faujas; personne ne l'avait encore vue
+descendre seule.
+
+La fenêtre de la chambre où les Trouche couchaient, donnait sur le
+jardin; elle était la dernière, à droite, en face des arbres de la
+sous-préfecture. De grands rideaux de calicot rouge, bordés d'une
+bande jaune, pendaient derrière les vitres, tranchant sur la façade,
+à côté des rideaux blancs du prêtre. D'ailleurs, la fenêtre restait
+constamment fermée. Un soir, comme l'abbé Faujas était avec sa mère,
+sur la terrasse, en compagnie des Mouret, une petite toux involontaire
+se fit entendre. L'abbé, levant vivement la tête, d'un air irrité,
+aperçut les ombres d'Olympe et de son mari qui se penchaient, accoudé,
+immobiles. Il demeura un instant, les yeux en l'air, coupant la
+conversation qu'il avait avec Marthe. Les Trouche disparurent. On
+entendit le grincement étouffé de l'espagnolette.
+
+--Mère, dit le prêtre, tu devrais monter; j'ai peur que tu ne prennes
+mal. Madame Faujas souhaita le bonsoir à la compagnie. Lorsqu'elle
+se fut retirée, Marthe reprit l'entretien, en demandant de sa voix
+obligeante:
+
+--Est-ce que votre soeur est plus malade? Il y a huit jours que je ne
+l'ai vue.
+
+--Elle a grand besoin de repos, répondit sèchement le prêtre.
+
+Mais elle insista par bonté.
+
+--Elle se renferme trop, l'air lui ferait du bien.... Ces soirées
+d'octobre sont encore tièdes ... Pourquoi ne descend-elle jamais au
+jardin? Elle n'y a pas mis les pieds. Vous savez pourtant que le
+jardin est à votre entière disposition.
+
+Il s'excusa en mâchant de sourdes paroles; tandis que Mouret, pour
+l'embarrasser davantage, se faisait plus aimable que sa femme.
+
+--Eh! c'est ce je disais, ce matin. La soeur de monsieur l'abbé
+pourrait bien venir coudre au soleil, l'après-midi, au lieu de rester
+claquemurée, en haut. On croirait qu'elle n'ose pas même paraître à la
+fenêtre. Est-ce que nous lui faisons peur, par hasard? Nous ne sommes
+pourtant pas si terribles que cela ... C'est comme monsieur Trouche,
+il monte l'escalier quatre à quatre. Dites-leur donc de venir, de
+temps à autre, passer une soirée avec nous. Ils doivent s'ennuyer à
+périr, tout seuls, dans leur chambre.
+
+L'abbé, ce soir-là, n'était pas d'humeur à tolérer les moqueries de
+son propriétaire. Il le regarda en face, et très-carrément:
+
+--Je vous remercie, mais il est peu probable qu'ils acceptent. Ils
+sont las, le soir, ils se couchent. D'ailleurs, c'est ce qu'ils ont de
+mieux à faire.
+
+--A leur aise, mon cher monsieur, répondit Mouret, piqué du ton rude
+de l'abbé.
+
+Et, quand il fut seul avec Marthe:
+
+--Ah ça! est-ce qu'il croit qu'il me fera prendre des vessies pour
+des lanternes, l'abbé! C'est clair, il tremble que les gueux qu'il a
+recueillis chez lui ne lui jouent quelque mauvais tour.... Tu as
+vu, ce soir, comme il a fait le pion, lorsqu'il les a aperçus à la
+fenêtre. Ils étaient là à nous espionner. Tout cela finira mal.
+
+Marthe vivait dans une grande douceur. Elle n'entendait plus les
+criailleries de Mouret. Les approches de la foi étaient pour elle
+une jouissance exquise; elle glissait à la dévotion, lentement, sans
+secousse; elle s'y berçait, s'y endormait. L'abbé Faujas évitait
+toujours de lui parler de Dieu; il restait son ami, ne la charmait que
+par sa gravité, par cette vague odeur d'encens qui se dégageait de
+sa soutane. A deux ou trois reprises, seule avec lui, elle avait de
+nouveau éclaté en sanglots nerveux, sans savoir pourquoi, ayant du
+bonheur à pleurer ainsi. Chaque fois, il s'était contenté de lui
+prendre les mains, silencieux, la calmant de son regard tranquille et
+puissant. Quand elle voulait lui parler de ses tristesses sans cause,
+de ses secrètes joies, de ses besoins d'être guidée, il la faisait
+faire en souriant; il disait que ces choses ne le regardaient point,
+qu'il fallait parler à l'abbé Bourrette. Alors elle gardait tout en
+elle, elle demeurait frissonnante. Et lui, prenait une hauteur plus
+grande, se mettait hors de sa portée, comme un dieu aux pieds duquel
+elle finissait par agenouiller son âme.
+
+Les grosses occupations de Marthe, maintenant, étaient les messes et
+les exercices religieux auxquels elle assistait. Elle se trouvait
+bien, dans la vaste nef de Saint-Saturnin; elle y goûtait plus
+parfaitement ce repos tout physique qu'elle cherchait. Quand elle
+était là, elle oubliait tout, c'était comme une fenêtre immense
+ouverte sur une autre vie, une vie large, infinie, pleine d'une
+émotion qui l'emplissait et lui suffisait. Mais elle avait encore peur
+de l'église; elle y venait avec une pudeur inquiète, une honte qui
+instinctivement lui faisait jeter un regard derrière elle, lorsqu'elle
+poussait la porte, pour voir si personne n'était là, à la regarder
+entrer. Puis, elle s'abandonnait, tout s'attendrissait, jusqu'à cette
+voix grasse de l'abbé Bourrette qui, après l'avoir confessée, la
+tenait parfois agenouillée encore pendant quelques minutes, à lui
+parler des dîners de madame Rastoil ou de la dernière soirée des
+Rougon.
+
+Marthe, souvent, rentrait accablée. La religion la brisait. Rose était
+devenue toute-puissante au logis. Elle bousculait Mouret, le grondait,
+parce qu'il salissait trop de linge, le faisait manger quand le dîner
+était prêt. Elle entreprit même de travailler à son salut.
+
+--Madame a bien raison de vivre en chrétienne, lui disait-elle. Vous
+serez damné, vous, monsieur, et ce sera bien fait, parce qu'au fond
+vous n'êtes pas bon; non, vous n'êtes pas bon!... Vous devriez la
+conduire à la messe, dimanche prochain.
+
+Mouret haussait les épaules. Il laissait les choses aller, se mettant
+lui-même au ménage, donnant un coup de balai, quand la salle à manger
+lui paraissait trop sale. Les enfants l'inquiétaient davantage.
+Pendant les vacances, la mère n'étant presque jamais là, Désirée
+et Octave, qui avait encore échoué aux examens du baccalauréat,
+bouleversèrent la maison; Serge fut souffrant, garda le lit, resta des
+journées entières à lire dans sa chambre. Il était devenu le préféré
+de l'abbé Faujas, qui lui prêtait des livres. Mouret passa deux
+mois abominables, ne sachant comment guider ce petit monde; Octave
+particulièrement le rendait fou. Il ne voulut pas attendre la rentrée,
+il décida que l'enfant ne retournerait plus au collège, qu'on le
+placerait dans une maison de commerce de Marseille.
+
+--Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il à Marthe, il faut
+bien que je les case quelque part ... Moi, je suis à bout, je préfère
+les flanquer à la porte. Tant pis, si tu en souffres!... D'abord,
+Octave est insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux
+lui apprendre tout de suite à gagner sa vie que de le laisser flâner
+avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville.
+
+Marthe fut très-émue; elle s'éveilla comme d'un rêve, en apprenant
+qu'un de ses enfants allait se séparer d'elle. Pendant huit jours,
+elle obtint que le départ serait différé. Elle resta même davantage
+à la maison, elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle
+s'alanguit de nouveau; et, le jour où Octave l'embrassa, en lui
+apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force,
+elle se contenta de lui donner de bons conseils.
+
+Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il
+chercha sa femme, la trouva dans le jardin, sous une tonnelle où elle
+pleurait. Là, il se soulagea.
+
+--En voilà un de moins! cria-t-il. Ça doit te faire plaisir. Tu
+pourras rôder dans les églises à ton aise ... Va, sois tranquille, les
+deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il
+est très-doux, et que je le trouve un peu jeune pour aller faire son
+droit; mais, s'il te gêne, tu le diras, je t'en débarrasserai aussi
+... Quant à Désirée, elle ira chez sa nourrice.
+
+Marthe continuait à pleurer silencieusement.
+
+--Que veux-tu? on ne peut pas être dehors et chez soi. Tu as choisi
+le dehors, tes enfants ne sont plus rien pour toi, c'est logique ...
+D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour
+tout ce monde qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande,
+notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met pas à la porte
+nous-mêmes.
+
+Il avait levé la tête, il examinait les fenêtres du second étage.
+Puis, baissant la voix:
+
+--Ne pleure donc pas comme une bête; on te regarde. Tu n'aperçois pas
+cette paire d'yeux entre les rideaux rouges? Ce sont les yeux de la
+soeur de l'abbé, je les connais bien. On est sûr de les trouver là,
+pendant toute la journée ... Vois-tu, l'abbé est peut-être un brave
+homme; mais ces Trouche, je les sens accroupis derrière leurs rideaux
+comme des loups à l'affût. Je parie que si l'abbé ne les empêchait
+pas, ils descendraient la nuit par la fenêtre pour me voler mes poires
+... Essuie tes yeux, ma bonne; sois sûre qu'ils se régalent de nos
+querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du
+départ de l'enfant, pour leur montrer le mal que ce départ nous fait à
+tous les deux.
+
+Sa voix s'attendrissait, il était près lui-même de sangloter. Marthe,
+navrée, touchée au coeur par ses dernières paroles, allait se jeter
+dans ses bras. Mais ils eurent peur d'être vus, ils sentirent comme
+un obstacle entre eux. Alors, ils se séparèrent; tandis que les yeux
+d'Olympe luisaient toujours, entre les deux rideaux rouges.
+
+
+
+XI
+
+
+Un matin, l'abbé Bourrette arriva, la face bouleversée. Il aperçut
+Marthe sur le perron, il vint lui serrer les mains, en balbutiant:
+
+--Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt.... Je vais monter, il
+faut que je voie Faujas tout de suite.
+
+Et quand Marthe lui eut montré le prêtre, qui, selon son habitude, se
+promenait au fond du jardin, en lisant son bréviaire, il courut à lui,
+fléchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la
+fâcheuse nouvelle; mais la douleur l'étrangla, il ne put que se jeter
+à son cou, la gorge pleine de sanglots.
+
+--Eh bien! qu'ont-ils donc, les deux abbés? demanda Mouret, qui se
+hâta de sortir de la salle à manger.
+
+--Il paraît que le curé de Saint-Saturnin est à la mort, répondit
+Marthe très-émue.
+
+Mouret fit une moue de surprise. Il rentra, murmurant:
+
+--Bah! ce brave Bourrette se consolera demain, lorsqu'on le nommera
+curé, en remplacement de l'autre. ... Il compte sur la place; il me
+l'a dit.
+
+Cependant, l'abbé Faujas s'était dégagé de l'étreinte du vieux prêtre.
+Il reçut la mauvaise nouvelle avec gravité et ferma posément son
+bréviaire.
+
+--Compan veut vous voir, bégayait l'abbé Bourrette; il ne passera pas
+la matinée.... Ah! c'était un ami bien cher. Nous avions fait nos
+études ensemble.... Il veut vous dire adieu; il m'a répété toute la
+nuit que vous seul aviez du courage dans le diocèse. Depuis plus d'un
+an qu'il languissait, pas un prêtre de Plassans n'osait aller lui
+serrer la main. Et vous qui le connaissiez à peine, vous lui donniez
+toutes les semaines une après-midi. Il pleurait tout à l'heure, en
+parlant de vous. ... Il faut vous hâter, mon ami.
+
+L'abbé Faujas monta un instant à son appartement, pendant que l'abbé
+Bourrette piétinait d'impatience et de désespoir dans le vestibule;
+enfin, au bout d'un quart d'heure, tous deux partirent. Le vieux
+prêtre s'essuyait le front, roulait sur le pavé, en laissant échapper
+des phrases décousues.
+
+--Il serait mort sans une prière, comme un chien, si sa soeur n'était
+venue me prévenir, hier soir, vers onze heures. Elle a bien fait, la
+chère demoiselle. ... Il ne voulait compromettre aucun de nous, il
+n'aurait pas même reçu les derniers sacrements. ... Oui, mon ami, il
+était en train de mourir dans un coin, seul, abandonné, lui qui a eu
+une si belle intelligence et qui n'a vécu que pour le bien.
+
+Il se tut; puis, au bout d'un silence, d'une voix changée:
+
+--Croyez-vous que Fenil me pardonne ça? Non, jamais, n'est-ce pas?...
+Lorsque Compan m'a vu arriver avec les saintes huiles, il ne voulait
+pas, il me criait de m'en aller. Eh bien, c'est fait! Je ne serai
+jamais curé. J'aime mieux ça. Je n'aurai pas laissé mourir Compan
+comme un chien.... Il y avait trente ans qu'il était en guerre avec
+Fenil. Quand il s'est mis au lit, il me l'a dit: «Allons, c'est Fenil
+qui l'emporte; maintenant que je suis par terre, il va m'assommer....»
+Ah! ce pauvre Compan, lui que j'ai vu si fier, si énergique, à
+Saint-Saturnin!... Le petit Eusèbe, l'enfant de choeur que j'ai emmené
+pour sonner le viatique, est resté tout embarrassé, lorsqu'il a vu où
+nous allions; il regardait derrière lui, à chaque coup de sonnette,
+comme s'il avait craint que Fenil put l'entendre.
+
+L'abbé Faujas, marchant vite, la tête basse, l'air préoccupé,
+continuait à garder le silence; il semblait ne pas écouter son
+compagnon.
+
+--Monseigneur est-il prévenu? demanda-t-il brusquement.
+
+Mais l'abbé Bourrette, à son tour, paraissait songeur. Il ne répondit
+pas; puis, en arrivant devant la porte de l'abbé Compan, il murmura:
+
+--Dites-lui que nous venons de rencontrer Fenil et qu'il nous a
+salués. Cela lui fera plaisir. ... Il croira que je suis curé.
+
+Ils montèrent silencieusement. La soeur du moribond vint leur ouvrir.
+En voyant les deux prêtres, elle éclata en sanglots, balbutiant au
+milieu de ses larmes:
+
+--Tout est fini. Il vient de passer entre mes bras... j'étais seule.
+Il a regardé autour de lui en mourant, il a murmuré «J'ai donc la
+peste, qu'on m'a abandonné...» Ah! mes sieurs, il est mort avec des
+larmes plein les yeux.
+
+Ils entrèrent dans la petite chambre où le curé Compan, la tête sur un
+oreiller, paraissait dormir. Ses yeux étaient restés ouverts, et
+cette face blanche, profondément triste, pleurait encore; les larmes
+coulaient le long des joues. Alors, l'abbé Bourrette tomba à genoux,
+sanglotant, priant, le front contre les couvertures qui pendaient.
+L'abbé Faujas resta debout, regardant le pauvre mort; puis, après
+s'être agenouillé un instant, il sortit discrètement. L'abbé
+Bourrette, perdu dans sa douleur, ne l'entendit même pas refermer la
+porte.
+
+L'abbé Faujas alla droit à l'évêché. Dans l'antichambre de monseigneur
+Rousselot, il rencontra l'abbé Surin, chargé de papiers.
+
+--Est-ce que vous désiriez parler à monseigneur? lui demanda le
+secrétaire avec son éternel sourire. Vous tomberiez mal. Monseigneur
+est tellement occupé qu'il a fait condamner sa porte.
+
+--C'est pour une affaire très-pressante, dit tranquillement l'abbé
+Faujas. Ou peut toujours le prévenir, lui faire savoir que je suis là.
+J'attendrai, s'il le faut.
+
+--Je crains que ce ne soit inutile. Monseigneur a plusieurs personnes
+avec lui. Revenez demain, cela vaudra mieux.
+
+Mais l'abbé prenait une chaise, lorsque l'évêque ouvrit la porte de
+son cabinet. Il parut très-contrarié en apercevant le visiteur, qu'il
+feignit d'abord de ne pas reconnaître.
+
+--Mon enfant, dit-il à Surin, quand vous aurez classé ces papiers,
+vous reviendrez tout de suite; j'ai une lettre à vous dicter.
+
+Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait respectueusement
+debout:
+
+--Ah! c'est vous, monsieur Faujas? J'ai bien du plaisir à vous voir.
+... Vous avez quelque chose à me dire peut-être? Entrez, entrez dans
+mon cabinet; vous ne me dérangez jamais.
+
+Le cabinet de monseigneur Rousselot était une vaste pièce, un peu
+sombre, où un grand feu de bois brûlait continuellement, été comme
+hiver. Le tapis, les rideaux très-épais, étouffaient l'air. Il
+semblait qu'on entrât dans une eau tiède. L'évêque vivait là,
+frileusement, dans un fauteuil, en douairière retirée du monde, ayant
+horreur du bruit, se déchargeant sur l'abbé Fenil du soin de son
+diocèse. Il adorait les littératures anciennes. On racontait qu'il
+traduisait Horace en secret; les petits vers de l'Anthologie grecque
+l'enthousiasmaient également, et il lui échappait des citations
+scabreuses, qu'il goûtait avec une naïveté de lettré insensible aux
+pudeurs du vulgaire.
+
+--Vous voyez, je n'ai personne, dit-il en s'installant devant le feu;
+mais je suis un peu souffrant, j'avais fait défendre ma porte. Vous
+pouvez parler, je me mets à votre disposition.
+
+Il y avait, dans son amabilité ordinaire, une vague inquiétude, une
+sorte de soumission résignée. Quand l'abbé Faujas lui eut appris la
+mort du curé Compan, il se leva, effaré, irrité:
+
+--Comment! s'écria-t-il, mon brave Compan est mort, et je n'ai pu lui
+dire adieu!... Personne ne m'a averti!... Ah! tenez, mon ami, vous
+aviez raison, lorsque vous me faisiez entendre que je n'étais plus le
+maître ici; on abuse de ma bonté.
+
+--Monseigneur, dit l'abbé Faujas, sait combien je lui suis dévoué; je
+n'attends qu'un signe de lui. L'évêque hocha la tête, murmurant:
+
+--Oui, oui, je me rappelle ce que vous m'avez offert; vous êtes un
+excellent coeur. Seulement quel vacarme, si je rompais avec Fenil!
+j'aurais les oreilles cassées pendant huit jours. Et pourtant si
+j'étais bien sûr que vous me débarrassiez d'un coup du personnage, si
+je n'avais pas peur qu'au bout d'une semaine il revînt vous mettre un
+pied sur la gorge....
+
+L'abbé Faujas ne put réprimer un sourire. Des larmes montèrent aux
+yeux de l'évêque.
+
+--J'ai peur, c'est vrai, reprit-il en se laissant tomber de nouveau
+dans son fauteuil; j'en suis à ce point. C'est ce malheureux qui a tué
+Compan et qui m'a fait cacher son agonie, pour que je ne puisse
+aller lui fermer les yeux; il a des inventions terribles.... Mais,
+voyez-vous, j'aime mieux vivre en paix. Fenil est très-actif, il me
+rend de grands services dans le diocèse. Quand je ne serai plus là,
+les choses s'arrangeront peut-être plus sagement.
+
+Il se calmait, il retrouvait son sourire.
+
+--D'ailleurs, tout va bien en ce moment, je ne vois aucune
+difficulté.... On peut attendre.
+
+L'abbé Faujas s'assit, et tranquillement:
+
+--Sans doute.... Pourtant il va falloir que vous nommiez un curé à
+Saint-Saturnin, en remplacement de monsieur l'abbé Compan.
+
+Monseigneur Rousselot porta ses mains à ses tempes, d'un air
+désespéré.
+
+--Mon Dieu! vous avez raison, balbutia-t-il. Je ne pensais plus à
+cela.... Le brave Compan ne sait pas dans quel souci il me met, en
+mourant si brusquement, sans que je sois prévenu. Je vous avais promis
+la place, n'est-ce pas?
+
+L'abbé s'inclina.
+
+--Eh bien! mon ami, vous allez me sauver; vous me laisserez reprendre
+ma parole. Vous savez combien Fenil vous déteste; le succès de
+l'oeuvre de la Vierge l'a rendu tout à fait furieux; il jure qu'il
+vous empêchera de conquérir Plassans. Vous voyez que je vous parle à
+coeur ouvert. Or, ces jours derniers, comme on causait de la cure de
+Saint-Saturnin, j'ai prononcé votre nom. Fenil est entré dans une
+colère affreuse, et j'ai dû jurer que je donnerais la cure à un de ses
+protégés, l'abbé Chardon, que vous connaissez, un homme très-digne
+d'ailleurs.... Mon ami, faites cela pour moi, renoncez à cette idée.
+Je vous donnerai tel dédommagement qu'il vous plaira.
+
+Le prêtre resta grave. Après un silence, comme s'il s'était consulté:
+
+--Vous n'ignorez pas, monseigneur, dit-il, que je n'ai aucune ambition
+personnelle; je désire vivre dans la retraite, ce serait pour moi une
+grande joie de renoncer à cette cure. Seulement je ne suis pas mon
+maître, je tiens à satisfaire les protecteurs qui s'intéressent à
+moi.... Pour vous-même, monseigneur, réfléchissez avant de prendre une
+détermination que vous pourriez regretter plus tard.
+
+Bien que l'abbé Faujas eût parlé très-humblement, l'évêque sentit la
+menace cachée que contenaient ces paroles. Il se leva, fit quelques
+pas, en proie à une perplexité pleine d'angoisse. Puis, levant les
+mains:
+
+--Allons, voilà du tourment pour longtemps.... J'aurais voulu éviter
+toutes ces explications; mais, puisque vous insistez, il faut parler
+franchement.... Eh bien! cher monsieur, l'abbé Fenil vous reproche
+beaucoup de choses. Comme je crois vous l'avoir déjà dit, il a dû
+écrire à Besançon, d'où il aura appris les fâcheuses histoires que
+vous savez.... Certes, vous m'avez expliqué tout cela, je connais vos
+mérites, votre vie de repentir et de retraite; mais que voulez-vous?
+le grand vicaire a des armes contre vous, il en use terriblement.
+Souvent je ne sais comment vous défendre.... Quand le ministre m'a
+prié de vous accepter dans mon diocèse, je ne lui ai pas caché que
+votre situation serait difficile. Il s'est montré plus pressant,
+il m'a dit que cela vous regardait, et j'ai fini par consentir.
+Seulement, il ne faut pas aujourd'hui me demander l'impossible.
+
+L'abbé Faujas n'avait pas baissé la tête; il la releva même, il
+regarda l'évêque en face, disant de sa voix brève:
+
+--Vous m'avez donné votre parole, monseigneur.
+
+--Certainement, certainement.... Le pauvre Compan baissait tous les
+jours, vous êtes venu me confier certaines choses; alors, j'ai promis,
+je ne le nie pas.... Écoutez, je veux vous tout dire, pour que vous ne
+puissiez m'accuser de tourner comme une girouette. Vous prétendiez
+que le ministre désirait vivement votre nomination à la cure de
+Saint-Saturnin. Eh bien! j'ai écrit, je me suis informé, un de mes
+amis est allé au ministère. On lui a presque ri au nez, on lui a dit
+qu'on ne vous connaissait même pas. Le ministre se défend absolument
+d'être votre protecteur, entendez-vous! Si vous le souhaitez, je vais
+vous faire lire une lettre où il se montre bien sévère à votre égard.
+
+Et il tendait le bras pour fouiller dans un tiroir; mais l'abbé Faujas
+s'était mis debout, sans le quitter des yeux, avec un sourire où
+perçait une pointe d'ironie et de pitié.
+
+--Ah! monseigneur, monseigneur! murmura-t-il. Puis, au bout d'un
+silence, comme ne voulant pas s'expliquer davantage:
+
+--Je vous rends votre parole, monseigneur, reprit-il. Croyez que, dans
+tout ceci, je travaillais plus encore pour vous que pour moi. Plus
+tard, quand il ne sera plus temps, vous vous souviendrez de mes
+avertissements. Il se dirigeait vers la porte; mais l'évêque le
+retint, le ramena, en murmurant d'un air inquiet:
+
+--Voyons, que voulez-vous dire? Expliquez-vous, cher monsieur Faujas.
+Je sais bien qu'on me boude à Paris, depuis l'élection du marquis de
+Lagrifoul. On me connaît vraiment bien peu, si l'on s'imagine que j'ai
+trempé là dedans; je ne sors pas de ce cabinet deux fois par mois....
+Alors vous croyez qu'on m'accuse d'avoir fait nommer le marquis?
+
+--Oui, je le crains, dit nettement le prêtre.
+
+--Eh! c'est absurde, je n'ai jamais mis le nez dans la politique, je
+vis avec mes chers livres. C'est Fenil qui a tout fait. Je lui ai dit
+vingt fois qu'il finirait par me causer des embarras à Paris.
+
+Il s'arrêta, rougit légèrement d'avoir laissé échapper ces dernières
+paroles. L'abbé Faujas s'assit de nouveau devant lui, et d'une voix
+profonde:
+
+--Monseigneur, vous venez de condamner votre grand vicaire.... Je ne
+vous ai point dit autre chose. Ne continuez pas à faire cause commune
+avec lui, ou il vous causera des soucis très-graves. J'ai des amis
+à Paris, quoi que vous puissiez croire. Je sais que l'élection du
+marquis de Lagrifoul a fortement indisposé le gouvernement contre
+vous. A tort ou à raison, on vous croit la cause unique du mouvement
+d'opposition qui se manifeste à Plassans, où le ministre, pour des
+motifs particuliers, tient absolument à obtenir la majorité. Si, aux
+élections prochaines, le candidat légitimiste passait encore, ce
+serait extrêmement fâcheux, je craindrais pour votre tranquilité.
+
+--Mais c'est abominable! s'écria le malheureux évêque, en s'agitant
+dans son fauteuil; je ne puis pas empêcher la candidat légitimiste
+dépasser, moi! Est-ce que j'ai la moindre influence, est-ce que je me
+suis jamais mêlé de ces choses?... Ah! tenez, il y a des jours où
+j'ai envie d'aller m'enfermer au fond d'un couvent. J'emporterais ma
+bibliothèque, je vivrais bien tranquille.... C'est Fenil qui devrait
+être évêque à ma place. Si j'écoutais Fenil, je me mettrais tout à
+fait en travers du gouvernement, je n'écouterais que Rome, j'enverrais
+promener Paris. Mais ce n'est pas mon tempérament, je veux mourir
+tranquille.... Alors, vous dites que le ministre est furieux contre
+moi?
+
+Le prêtre ne répondit pas; deux plis qui se creusaient aux coins de sa
+bouche, donnaient à sa face un mépris muet.
+
+--Mon Dieu, continua l'évêque; si je pensais lui être agréable en
+vous nommant curé de Saint-Saturnin, je tâcherais d'arranger cela....
+Seulement, je vous assure, vous vous trompez; vous êtes peu en odeur
+de sainteté.
+
+L'abbé Faujas eut un geste brusque. Il se livra, dans une courte
+impatience:
+
+--Eh! dit-il, oubliez-vous que des infamies courent sur mon compte et
+que je suis arrivé à Plassans avec une soutane percé! Lorsqu'on envoie
+un homme perdu à un poste dangereux, on le renie jusqu'au jour du
+triomphe.... Aidez-moi à réussir, monseigneur, vous verrez que j'ai
+des amis à Paris.
+
+Puis, comme l'évêque, surpris de cette figure d'aventurier énergique
+qui venait de se dresser devant lui, continuait à le regarder
+silencieusement, il redevint souple; il reprit:
+
+--Ce sont des suppositions, je veux dire que j'ai beaucoup à me faire
+pardonner. Mes amis, attendent pour vous remercier, que ma situation
+soit complètement assise.
+
+Monseigneur Rousselot resta muet un instant encore. C'était une nature
+très-fine, ayant appris le vice humain dans les livres. Il avait
+conscience de sa grande faiblesse, il en était même un peu honteux;
+mais il se consolait, en jugeant les hommes pour ce qu'ils valaient.
+Dans sa vie d'épicurien lettré, il y avait, par instants, une profonde
+moquerie des ambitieux qui l'entouraient en se disputant les lambeaux
+de son pouvoir.
+
+--Allons, dit-il en souriant, vous êtes un homme tenace, cher monsieur
+Faujas. Puisque je vous ai fait une promesse, je la tiendrai.... Il
+y a six mois, je l'avoue, j'aurais eu peur de soulever tout Plassans
+contre moi; mais vous avez su vous faire aimer, les dames de la ville
+me parlent souvent de vous avec de grands éloges. En vous donnant la
+cure de Saint-Saturnin, je paye la dette de l'oeuvre de la Vierge.
+
+L'évêque avait retrouvé son amabilité enjouée, ses manières exquises
+de prélat charmant. L'abbé Surin, à ce moment, passa sa jolie tête
+dans l'entre-bâillement de la porte.
+
+--Non, mon enfant, dit l'évêque, je ne vous dicterai pas cette
+lettre.... Je n'ai plus besoin de vous. Vous pouvez vous retirer.
+
+--Monsieur l'abbé Fenil est là, murmura le jeune prêtre.
+
+--Ah! bien, qu'il attende.
+
+Monseigneur Rousselot avait eu un léger tressaillement, mais il fit un
+geste de décision presque plaisant, il regarda l'abbé Faujas d'un air
+d'intelligence.
+
+--Tenez, sortez par ici, lui dit-il en ouvrant une porte cachée sous
+une portière.
+
+Il l'arrêta sur le seuil, il continua à le regarder en riant.
+
+--Fenil va être furieux.... Vous me promettez de me défendre contre
+lui, s'il crie trop fort? Je vous le mets sur les bras, je vous en
+avertis. Je compte bien aussi que vous ne laisserez pas réélire
+le marquis de Lagrifoul.... Dame! c'est sur vous que je m'appuie
+maintenant, cher monsieur Faujas.
+
+Il le salua du bout de sa main blanche, puis rentra nonchalamment
+dans la tiédeur de son cabinet. L'abbé était resté courbé, surpris de
+l'aisance toute féminine avec laquelle monseigneur Rousselot changeait
+de maître et se livrait au plus fort. Alors seulement il sentit que
+l'évêque venait de se moquer de lui, comme il devait se moquer de
+l'abbé Fenil, du fauteuil moelleux où il traduisait Horace.
+
+Le jeudi suivant, vers dix heures, au moment où la belle société de
+Plassans s'écrasait dans le salon vert des Rougon, l'abbé Faujas parut
+sur le seuil. Il était superbe, grand, rose, vêtu d'une soutane fine
+qui luisait comme un satin. Il resta grave avec un léger sourire, à
+peine un pli aimable des lèvres, tout juste ce qu'il fallait pour
+éclairer sa face austère d'un rayon de bonhomie.
+
+--Ah! c'est ce cher curé! cria gaiement madame de Condamin.
+
+Mais la maîtresse de la maison se précipita; elle prit dans ses deux
+mains une des mains de l'abbé, l'amenant au milieu du salon, le
+cajolant du regard, avec un doux balancement de tête.
+
+--Quelle surprise, quelle bonne surprise! répéta-t-elle. Voilà un
+siècle qu'on ne vous a vu. Il faut donc que le bonheur tombe chez
+vous, pour que vous vous souveniez de vos amis? Lui, saluait avec
+aisance. Autour de lui, c'était une ovation flatteuse, un chuchotement
+de femmes ravies. Madame Delangre et madame Rastoil n'attendirent pas
+qu'il vînt les saluer; elles s'avancèrent pour le complimenter de sa
+nomination qui était officielle depuis le matin. Le maire, le juge de
+paix, jusqu'à monsieur de Bourdeu, lui donnèrent des poignées de main
+vigoureuses.
+
+--Hein! quel gaillard! murmura M. de Condamin à l'oreille du docteur
+Porquier; il ira loin. Je l'ai flairé dès le premier jour.... Vous
+savez qu'ils mentent comme des arracheurs de dents, la vieille Rougon
+et lui, avec leurs simagrées. Je l'ai vu se glisser ici plus de
+dix fois, à la nuit tombante. Ils doivent tremper dans de jolies
+histoires, tous les deux!
+
+Mais le docteur Porquier eût une peur atroce que M. de Condamin ne le
+compromît; il se hâta de le quitter pour serrer, comme les autres, la
+main de l'abbé Faujas, bien qu'il ne lui eût jamais adressé la parole.
+
+Cette entrée triomphale fut le grand événement de la soirée. L'abbé
+s'étant assis, un triple cercle de jupes l'entoura. Il causa avec une
+charmante bonhomie, parla de toutes choses, évitant soigneusement de
+répondre aux allusions. Félicité l'ayant questionné directement, il se
+contenta de dire qu'il n'habiterait pas la cure, qu'il préférait le
+logement où il vivait si tranquille, depuis près de trois ans. Marthe
+était là, parmi les dames, très-réservée, ainsi qu'à son ordinaire.
+Elle avait simplement souri à l'abbé, le regardant de loin, un peu
+pâle, l'air las et inquiet. Mais, lorsqu'il eut fait connaître son
+intention de ne pas quitter la rue Balande, elle rougit beaucoup,
+elle se leva pour passer dans le petit salon, comme suffoquée par la
+chaleur. Madame Paloque, auprès de laquelle M. de Condamin était allé
+s'asseoir, ricana en lui disant assez haut pour être entendue: --C'est
+propre, n'est-ce pas?... Elle devrait au moins ne pas lui donner des
+rendez-vous ici, puisqu'ils ont toute la journée chez eux.
+
+Seul, M. de Condamin se mit à rire. Les autres personnes prirent un
+air froid. Madame Paloque, comprenant qu'elle venait de se faire du
+tort, essaya de tourner la chose en plaisanterie. Cependant, dans les
+coins, on causait de l'abbé Fenil. La grande curiosité était de savoir
+s'il allait venir. M. de Bourdeu, un des amis du grand vicaire,
+raconta doctement qu'il était souffrant. La nouvelle de cette
+indisposition fut accueillie par des sourires discrets. Tout le monde
+était au courant de la révolution qui avait eu lieu à l'évêché. L'abbé
+Surin donnait à ces dames des détails très-curieux, sur l'horrible
+scène survenue entre monseigneur et le grand vicaire. Ce dernier,
+battu par monseigneur, faisait raconter qu'une attaque de goutte le
+clouait chez lui. Mais ce n'était pas là un dénoûment, et l'abbé Surin
+ajoutait que «l'on en verrait bien d'autres.» Cela se répétait à
+l'oreille avec de petites exclamations, des hochements de tête, des
+moues de surprise et de doute. Pour l'instant, du moins, c'était
+l'abbé Faujas qui l'emportait. Aussi les belles dévotes se
+chauffaient-elles doucement à ce soleil levant.
+
+Vers le milieu de la soirée, l'abbé Bourrette entra. Les conversations
+se turent, on le regarda curieusement. Personne n'ignorait que, la
+veille encore, il comptait sur la cure de Saint-Saturnin; il avait
+suppléé l'abbé Compan pendant sa longue maladie; la place était à lui.
+Il resta un instant sur le seuil sans remarquer le mouvement que son
+arrivée produisait, un peu essoufflé, les paupières battantes. Puis,
+ayant aperçu l'abbé Faujas, il se précipita, lui serra les deux mains
+avec effusion, en s'écriant:
+
+--Ah! mon bon ami, laissez-moi vous féliciter.... Je viens de chez
+vous, où j'ai appris par votre mère que vous étiez ici.... Je suis
+bien heureux de vous rencontrer.
+
+L'abbé Faujas s'était levé, gêné, malgré son grand sang-froid, surpris
+par ces tendresses qu'il n'attendait point.
+
+--Oui, murmura-t-il, j'ai dû accepter, malgré mon peu de mérite....
+J'avais d'abord refusé, citant à monseigneur des prêtres plus dignes,
+vous citant vous-même....
+
+L'abbé Bourrette cligna les yeux; et, l'emmenant à l'écart, baissant
+la voix:
+
+--Monseigneur m'a tout conté.... Il paraît que Fenil ne voulait
+absolument pas entendre parler de moi. Il aurait mis le feu au
+diocèse, si j'avais été nommé: ce sont ses propres paroles. Mon crime
+est d'avoir fermé les yeux à ce pauvre Compan.... Et il exigeait,
+comme vous le savez, la nomination de l'abbé Chardon. Un homme pieux
+sans doute, mais d'une insuffisance notoire. Le grand vicaire comptait
+régner sous son nom à Saint-Saturnin.... C'est alors que monseigneur
+vous a donné la place pour lui échapper et lui faire pièce. Cela me
+venge. Je suis enchanté, mon cher ami.... Est-ce que vous connaissiez
+l'histoire?
+
+--Non, pas dans les détails.
+
+--Eh bien! les choses se sont passées ainsi, je vous l'affirme. Je
+tiens les faits de la bouche même de monseigneur.... Entre nous, il
+m'a laissé entrevoir un beau dédommagement. Le second grand vicaire,
+l'abbé Vial, a depuis longtemps le désir d'aller se fixer à Rome; la
+place serait libre, vous entendez. Enfin, silence sur tout ceci.... Je
+ne donnerais pas ma journée pour beaucoup d'argent.
+
+Et il continuait à serrer les mains de l'abbé Faujas, tandis que sa
+large face jubilait d'aise. Autour d'eux, les dames se regardaient
+d'un air étonné, avec des sourires. Mais la joie du bonhomme était si
+franche, qu'elle finit par se communiquer à tout le salon vert, où
+l'ovation faite au nouveau curé prit un caractère plus intime et
+plus attendri. Les jupes se rapprochèrent; on parla des orgues de la
+cathédrale, qui avaient besoin d'être réparées; madame de Condamin
+promit un reposoir superbe pour la procession de la prochaine
+Fête-Dieu.
+
+L'abbé Bourrette prenait sa part du triomphe, lorsque madame Paloque,
+allongeant sa face de monstre, lui toucha l'épaule, en lui murmurant à
+l'oreille:
+
+--Alors, monsieur l'abbé, demain, vous ne confesserez pas dans la
+chapelle Saint-Michel?
+
+Le prêtre, depuis qu'il suppléait l'abbé Compan, avait pris le
+confessionnal de la chapelle Saint-Michel, le plus grand, le plus
+commode de l'église, qui était réservé particulièrement au curé. Il ne
+comprit pas d'abord; il cligna les yeux, en regardant madame Paloque.
+
+--Je vous demande, reprit-elle, si vous reprendrez demain votre ancien
+confessionnal dans la chapelle des Saints-Anges.
+
+Il devint un peu pâle et garda le silence un instant encore. Il
+baissait les yeux sur le tapis, éprouvant une légère douleur à la
+nuque, comme s'il venait d'être frappé par derrière. Puis, sentant que
+madame Paloque restait là, à le dévisager:
+
+--Certainement, balbutia-t-il, je reprends mon ancien
+confessionnal.... Venez à la chapelle des Saints-Anges, la dernière
+à gauche, du côté du cloître.... Elle est très-humide. Couvrez-vous
+bien, chère dame, couvrez-vous bien.
+
+Il avait des larmes au bord des paupières. Il s'était pris de
+tendresse pour le beau confessionnal de la chapelle Saint-Michel, où
+le soleil entrait, l'après-midi, juste à l'heure de la confession.
+Jusque-là, il n'avait éprouvé aucun regret à remettre la cathédrale
+aux mains de l'abbé Faujas; mais ce petit fait, ce déménagement d'une
+chapelle à une autre, lui parut horriblement pénible; il lui sembla
+que le but de toute sa vie était manqué. Madame Paloque fit remarquer
+à voix haute qu'il était devenu triste tout d'un coup; mais lui, se
+défendit, essaya de sourire encore. Il quitta le salon de bonne heure.
+
+L'abbé Faujas resta un des derniers. Rougon était venu le
+complimenter, causant gravement, assis tous deux aux deux coins d'un
+canapé. Ils parlaient de la nécessité des sentiments religieux dans
+un État sagement administré; tandis que chaque dame qui se retirait,
+avait devant eux une longue révérence.
+
+--Monsieur l'abbé, dit gracieusement Félicité, vous savez que vous
+êtes le cavalier de ma fille.
+
+Il se leva. Marthe l'attendait, près de la porte. La nuit était très
+noire. Dans la rue, il furent comme aveuglés par l'obscurité. Ils
+traversèrent la place de la Sous-Préfecture, sans prononcer une
+parole; mais, rue Balande, devant la maison, Marthe lui toucha le
+bras, au moment où il allait mettre la clef dans la serrure.
+
+--Je suis bien heureuse du bonheur qui vous arrive, lui dit-elle d'une
+voix très-émue.... Soyez bon, aujourd'hui, faites-moi la grâce que
+vous m'avez refusée jusqu'à présent. Je vous assure, l'abbé Bourrette
+ne m'entend pas. Vous seul pouvez me diriger et me sauver.
+
+Il l'écarta d'un geste. Puis, quand il eut ouvert la porte et allumé
+la petite lampe que Rose laissait au bas de l'escalier, il monta, en
+lui disant doucement:
+
+--Vous m'avez promis d'être raisonnable.... Je songerai à ce que vous
+demandez. Nous en causerons.
+
+Elle lui aurait baisé les mains. Elle n'entra chez elle que
+lorsqu'elle l'eût entendu refermer sa porte, à l'étage supérieur. Et,
+pendant qu'elle se déshabillait et qu'elle se couchait, elle n'écouta
+pas Mouret, à moitié endormi, qui lui racontait longuement les cancans
+qui couraient la ville. Il était allé à son cercle, le cercle du
+Commerce, où il mettait rarement les pieds. --L'abbé Faujas a roulé
+l'abbé Bourrette, répétait-il pour la dixième fois, en tournant
+lentement la tête sur l'oreiller. Cet abbé Bourrette, quel pauvre
+homme! N'importe, c'est amusant de voir les calotins se manger entre
+eux. L'autre jour, tu te souviens, lorsqu'ils s'embrassaient, au fond
+du jardin, est-ce qu'on n'aurait pas dit deux frères? Ah! bien, oui,
+ils se volent jusqu'à leurs dévotes.... Pourquoi ne réponds-tu pas, ma
+bonne? Tu crois que ce n'est pas vrai?... Non, tu dors, n'est-ce pas?
+Alors bonsoir, à demain.
+
+Il se rendormit, mâchant des lambeaux de phrases. Marthe, les yeux
+grands ouverts, regardait en l'air, suivait au plafond, éclairé par
+la veilleuse, le frôlement des pantoufles de l'abbé Faujas, qui se
+mettait au lit.
+
+
+
+XII
+
+
+Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque
+soir prendre le frais sur la terrasse. Mouret devenait morose. Il
+refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il
+restait là, à se dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans
+même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait:
+
+--Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle?
+
+Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il
+retrouvait sa femme et l'abbé à la même place, sur la terrasse; tandis
+que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de
+gardienne muette et aveugle.
+
+Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il
+continuait à en faire le plus grand éloge. C'était décidément un homme
+supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés.
+Jamais madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la
+méchanceté qu'elle mettait à lui demander des nouvelles de sa femme,
+au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame
+Rougon ne réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle
+croyait deviner sous sa bonhomie; elle le dévisageait en souriant
+finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par
+la langue duquel toute la ville passait, était maintenant pris d'une
+pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage.
+
+--Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité
+à sa fille. Il te laisse libre.
+
+Marthe la regarda d'un air de surprise.
+
+--J'ai toujours été libre, dit-elle.
+
+--Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser.... Tu m'avais dit qu'il
+voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil.
+
+--Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous
+étiez imaginé cela.... Mon mari est au mieux avec monsieur l'abbé
+Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble.
+
+Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à
+vouloir que son mari et l'abbé ne fussent pas bons amis. Souvent, au
+comité de l'oeuvre de la Vierge, ces dames lui posaient des
+questions qui l'impatientaient. La vérité était qu'elle se trouvait
+très-heureuse, très-calme; jamais la maison de la rue Balande ne lui
+avait paru plus tiède. L'abbé Faujas lui ayant laissé entendre
+qu'il se chargerait de sa conscience, lorsqu'il jugerait que l'abbé
+Bourrette deviendrait insuffisant, elle vivait dans cette espérance,
+avec des joies naïves de première communiante à laquelle on a promis
+des images de sainteté, si elle est sage. Elle croyait, par instants,
+redevenir enfant; elle avait des fraîcheurs de sensation, des
+puérilités de désir, qui l'attendrissaient. Au printemps, Mouret, qui
+taillait ses grands buis, la surprit, les yeux baignés de larmes, sous
+la tonnelle du fond, au milieu des jeunes pousses, dans l'air chaud.
+
+--Qu'as-tu donc, ma bonne? lui demanda-t-il avec inquiétude.
+
+--Rien,
+je t'assure, lui dit-elle en souriant. Je suis contente, bien
+contente.
+
+Il haussa les épaules, tout en donnant de délicats coups de
+ciseaux pour bien égaliser la ligne des buis; il mettait un grand
+amour-propre, chaque année, à avoir les buis les plus corrects du
+quartier. Marthe, qui avait essuyé ses yeux, pleura de nouveau, à
+grosses larmes chaudes, serrée à la gorge, touchée jusqu'au coeur par
+l'odeur de toute cette verdure coupée. Elle avait alors quarante ans,
+et c'était sa jeunesse qui pleurait.
+
+Cependant, l'abbé Faujas, depuis qu'il était curé de Saint-Saturnin,
+avait une dignité douce, qui semblait le grandir encore. Il portait
+son bréviaire et son chapeau magistralement. A la cathédrale, il
+s'était révélé par des coups de force qui lui assurèrent le respect du
+clergé. L'abbé Fenil, vaincu de nouveau sur deux ou trois questions
+de détail, paraissait laisser la place libre à son adversaire. Mais
+celui-ci ne commettait pas la sottise de triompher brutalement.
+Il avait une fierté à lui, d'une souplesse et d'une humilité
+surprenantes. Il sentait parfaitement que Plassans était loin de lui
+appartenir encore. Ainsi, s'il s'arrêtait parfois dans la rue pour
+serrer la main de M. Delangre, il échangeait simplement de courts
+saluts avec M. de Bourdeu, M. Maffre et les autres invités du
+président Rastoil. Toute une partie de la société de la ville gardait
+à son égard une grande méfiance. On l'accusait d'avoir des opinions
+politiques fort louches. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se
+déclarât pour un parti. Mais lui, souriait, disait qu'il était du
+parti des honnêtes gens, ce qui le dispensait de répondre plus
+nettement. D'ailleurs, il ne montrait aucune hâte, il continuait de
+rester à l'écart, attendant que les portes s'ouvrissent d'elles-mêmes.
+
+--Non, mon ami, plus tard, nous verrons, disait il à l'abbé Bourrette,
+qui le pressait de faire une visite à M. Rastoil. Et l'on sut qu'il
+avait refusé deux invitations à dîner de la sous-préfecture. Il
+ne fréquentait toujours que les Mouret. Il restait là, comme en
+observation, entre les deux camps ennemis. Le mardi, lorsque les deux
+sociétés étaient réunies dans les jardins, à droite et à gauche, il se
+mettait à la fenêtre, regardait le soleil se coucher au loin, derrière
+les forêts de la Seille; puis, avant de se retirer, il baissait les
+yeux, il répondait d'une façon également aimable aux saluts des
+Rastoil et aux saints de la sous-préfecture. C'étaient là tous les
+rapports qu'il eût encore avec les voisins.
+
+Un mardi pourtant, il descendit au jardin. Le jardin de Mouret lui
+appartenait maintenant. Il ne se contentait plus de se réserver la
+tonnelle du fond, aux heures de son bréviaire; toutes les allées,
+toutes les plates-bandes, étaient à lui; sa soutane tachait de noir
+toutes les verdures. Ce mardi-là, il fit le tour, salua M. Maffre et
+madame Rastoil, qu'il aperçut en contre-bas; puis, il vint passer
+sous la terrasse de la sous-préfecture, où se trouvait accoudé M. de
+Condamin, en compagnie du docteur Porquier. Ces messieurs l'ayant
+salué, il remontait l'allée, lorsque le docteur l'appela.
+
+--Monsieur l'abbé, un mot, je vous prie?
+
+Et il lui demanda à quelle heure il pourrait le voir, le lendemain.
+C'était la première fois qu'une des deux sociétés adressait ainsi la
+parole au prêtre, d'un jardin à l'autre. Le docteur était dans un
+grand souci: son garnement de fils venait d'être surpris, avec une
+bande d'autres vauriens, dans une maison suspecte, derrière les
+prisons. Le pis était qu'on accusait Guillaume d'être le chef de la
+bande et d'avoir corrompu les fils Maffre, beaucoup plus jeunes que
+lui.
+
+--Bah! dit M. de Condamin avec son rire sceptique, il faut bien que
+jeunesse se passe. Voilà une belle affaire! Toute la ville est en
+révolution, parce que ces jeunes gens jouaient au baccarat et qu'on a
+trouvé une dame avec eux.
+
+Le docteur se montra très-choqué.
+
+--Je veux vous demander conseil, dit-il en s'adressant au prêtre.
+Monsieur Maffre est venu comme un furieux chez moi; il m'a fait les
+plus sanglants reproches, en criant que c'est ma faute, que j'ai mal
+élevé mon fils.... Ma position est vraiment bien pénible. On devrait
+pourtant mieux me connaître. J'ai soixante ans de vie sans tache
+derrière moi.
+
+Et il continua à gémir, disant les sacrifices qu'il avait faits pour
+son fils, parlant de sa clientèle, qu'il craignait de perdre. L'abbé
+Faujas, debout au milieu de l'allée, levait la tête, écoutait
+gravement.
+
+--Je ne demande pas mieux que de vous être utile, dit-il avec
+obligeance. Je verrai monsieur Maffre, je lui ferai comprendre qu'une
+juste indignation l'a emporté trop loin; je vais même le prier de
+m'accorder rendez-vous pour demain. Il est là, à côté.
+
+Il traversa le jardin, se pencha vers M. Maffre, qui, en effet, était
+toujours là, en compagnie de madame Rastoil. Mais, quand le juge de
+paix sut que le curé désirait avoir un entretien avec lui, il ne
+voulut pas qu'il se dérangeât, il se mit à sa disposition, en lui
+disant qu'il aurait l'honneur de lui rendre visite le lendemain.
+
+--Ah! monsieur le curé, ajouta madame Rastoil, mes compliments pour
+votre prône de dimanche. Toutes ces dames étaient bien émues, je vous
+assure.
+
+Il salua, il traversa de nouveau le jardin, pour venir rassurer le
+docteur Porquier. Puis, lentement, il se promena jusqu'à la nuit dans
+les allées, sans se mêler davantage aux conversations, écoutant les
+rires des deux sociétés, à droite et à gauche.
+
+Le lendemain, lorsque M. Maffre se présenta, l'abbé Faujas surveillait
+les travaux de deux ouvriers qui réparaient le bassin. Il avait
+témoigné le désir de voir le jet d'eau marcher; ce bassin sans eau
+était triste, disait-il. Mouret ne voulait pas, prétendait qu'il
+pouvait arriver des accidents; mais Marthe avait arrangé les choses,
+en décidant qu'on entourerait le bassin d'un grillage.
+
+--Monsieur le curé, cria Rose, il y a là monsieur le juge de paix qui
+vous demande.
+
+L'abbé Faujas se hâta. Il voulait faire monter M. Maffre au second, à
+son appartement; mais Rose avait déjà ouvert la porte du salon.
+
+--Entrez donc, disait-elle. Est-ce que vous n'êtes pas chez vous ici!
+Il est inutile de faire monter deux étages à monsieur le juge de
+paix.... Seulement, si vous m'aviez prévenue ce matin, j'aurais
+épousseté le salon.
+
+Comme elle refermait la porte sur eux, après avoir ouvert les volets,
+Mouret l'appela dans la salle à manger.
+
+--C'est ça, Rose, dit-il, tu lui donneras mon dîner, ce soir, à ton
+curé, et, s'il n'a pas assez de couvertures en haut, tu l'apporteras
+dans mon lit, n'est-ce pas?
+
+La cuisinière échangea un regard d'intelligence avec Marthe, qui
+travaillait devant la fenêtre, en attendant que le soleil eût quitté
+la terrasse. Puis, haussant les épaules:
+
+--Tenez, monsieur, murmurait-elle, vous n'avez jamais eu bon coeur.
+
+Et elle s'en alla. Marthe continua à travailler sans lever la tête.
+Depuis quelques jours, elle s'était remise au travail avec une sorte
+de fièvre. Elle brodait une nappe d'autel; c'était un cadeau pour la
+cathédrale. Ces dames voulaient donner un autel tout entier. Mesdames
+Rastoil et Delangre s'étaient chargées des candélabres, madame de
+Condamin faisait venir de Paris un superbe christ d'argent.
+
+Cependant, dans le salon, l'abbé Faujas adressait de douces
+remontrances à M. Maffre, en lui disant que le docteur Porquier était
+un homme religieux, d'une grande honorabilité, et qu'il souffrait,
+le premier de la déplorable conduite de son fils. Le juge de paix
+l'écoutait béatement; sa face épaisse, ses gros yeux à fleur de
+tête, prenaient un air d'extase, à certains mots pieux que le prêtre
+prononçait d'une façon plus pénétrante. Il convint qu'il s'était
+montré un peu vif, il dit être prêt à toutes les excuses, du moment
+que monsieur le curé pensait qu'il avait péché.
+
+--Et vos fils? demanda l'abbé; il faudra me les envoyer, je leur
+parlerai.
+
+M. Maffre secoua la tête avec un léger ricanement.
+
+--N'ayez pas peur, monsieur le curé: les gredins ne recommenceront
+pas.... Il y a trois jours qu'ils sont enfermés dans leur chambre, au
+pain et à l'eau. Voyez-vous, quand j'ai appris l'affaire, si j'avais
+eu un bâton, je le leur aurais cassé sur l'échine.
+
+L'abbé le regarda, en se souvenant que Mouret l'accusait d'avoir
+tué sa femme par sa dureté et son avarice; puis, avec un geste de
+protestation:
+
+-- Non, non, dit-il; ce n'est pas ainsi qu'il faut prendre les jeunes
+gens. Votre aîné, Ambroise, a une vingtaine d'années, et le cadet va
+sur ses dix-huit ans, n'est-ce pas? Songez que ce ne sont plus des
+bambins; il faut leur tolérer quelques amusements.
+
+Le juge de paix restait muet de surprise.
+
+--Alors vous les laisseriez fumer, vous leur permettriez d'aller au
+café? murmura-t-il.
+
+--Sans doute, reprit le prêtre en souriant. Je vous répète que les
+jeunes gens doivent pouvoir se réunir pour causer ensemble, fumer des
+cigarettes, jouer même une partie de billard ou d'échecs.... Ils se
+permettront tout, si vous ne leur tolérez rien.... Seulement, vous
+devez bien penser, que je ne les enverrais pas dans tous les cafés. Je
+voudrais pour eux un établissement particulier, un cercle, comme j'en
+ai vu dans plusieurs villes. Et il développa tout un plan. M. Maffre,
+peu à peu, comprenait, hochait la tête, disant:
+
+--Parfait, parfait.... Ce serait le digne pendant de l'oeuvre de la
+Vierge. Ah! monsieur le curé, il faut mettre à exécution un si beau
+projet.
+
+--Eh bien, conclut le prêtre en le reconduisant jusque dans la rue,
+puisque l'idée vous semble bonne, dites-en un mot à vos amis. Je
+verrai monsieur Delangre, je lui en parlerai également.... Dimanche,
+après les vêpres, nous pourrions nous réunir à la cathédrale, pour
+prendre une décision.
+
+Le dimanche, M. Maffre amena M. Rastoil. Ils trouvèrent l'abbé Faujas
+et M. Delangre dans une petite pièce attenante à la sacristie. Ces
+messieurs se montraient très-enthousiastes. En principe, la création
+d'un cercle de jeunes gens fut résolue; seulement, on batailla quelque
+temps sur le nom que ce cercle porterait. M. Maffre voulait absolument
+qu'on le nommât le cercle de Jésus.
+
+--Eh! non, finit par s'écrier le prêtre impatienté; vous n'aurez
+personne, on se moquera des rares adhérents. Comprenez donc qu'il
+ne s'agit pas de mettre quand même la religion dans l'affaire; au
+contraire, je compte bien laisser la religion à la porte. Nous voulons
+distraire honnêtement la jeunesse, la gagner à notre cause, rien de
+plus.
+
+Le juge de paix regardait le président d'un air si étonné, si anxieux,
+que M. Delangre dut baisser le nez pour cacher un sourire. Il tira
+sournoisement la soutane de l'abbé. Celui-ci, se calmant, reprit avec
+plus de douceur:
+
+--J'imagine que vous ne doutez pas de moi, messieurs. Laissez-moi, je
+vous en prie, la conduite de cette affaire. Je propose de choisir un
+nom tout simple, par exemple celui-ci: le cercle de la Jeunesse, qui
+dit bien ce qu'il veut dire.
+
+M. Rastoil et M. Maffre s'inclinèrent, bien que cela leur parût un peu
+fade. Ils parlèrent ensuite de nommer monsieur le curé président d'un
+comité provisoire.
+
+--Je crois, murmura M. Delangre en jetant un coup d'oeil à l'abbé
+Faujas, que cela n'entre pas dans les idées de monsieur le curé.
+
+--Sans doute, je refuse, dit l'abbé en haussant légèrement les
+épaules; ma soutane effrayerait les timides, les tièdes. Nous
+n'aurions que les jeunes gens pieux, et ce n'est pas pour ceux-là que
+nous ouvrons le cercle. Nous désirons ramener à nous les égarés; en un
+mot, faire des disciples, n'est-ce pas?
+
+--Évidemment, répondit le président.
+
+--Eh bien! il est préférable que nous nous tenions dans l'ombre, moi
+surtout. Voici ce que je vous propose. Votre fils, monsieur Rastoil,
+et le vôtre, monsieur Delangre, vont seuls se mettre en avant. Ce
+seront eux qui auront eu l'idée du cercle. Envoyez-les-moi demain, je
+m'entendrai tout au long avec eux. J'ai déjà un local en vue, avec
+un projet de statuts tout prêt.... Quant à vos deux fils, monsieur
+Maffre, ils seront naturellement inscrits en tête de la liste des
+adhérents.
+
+Le président parut flatté du rôle destiné à son fils. Aussi les choses
+furent-elles ainsi convenues, malgré la résistance du juge de paix,
+qui avait espéré tirer quelque gloire de la fondation du cercle. Dès
+le lendemain, Séverin Rastoil et Lucien Delangre se mirent en rapport
+avec l'abbé Faujas. Séverin était un grand jeune homme de vingt-cinq
+ans, le crâne mal fait, la cervelle obtuse, qui venait d'être reçu
+avocat, grâce à la position occupée par son père; celui-ci rêvait
+anxieusement d'en faire un substitut, désespérant de lui voir se créer
+une clientèle. Lucien, au contraire, petit de taille, l'oeil vif, la
+tête futée, plaidait avec l'aplomb d'un vieux praticien, bien que plus
+jeune d'une année; la _Gazette de Plassans_ l'annonçait comme une
+lumière future du barreau. Ce fut surtout à ce dernier que l'abbé
+donna les instructions les plus minutieuses; le fils du président
+faisait les courses, crevait d'importance. En trois semaines, le
+cercle de la Jeunesse fut créé et installé.
+
+Il y avait alors, sous l'église des Minimes, située au bout du cours
+Sauvaire, de vastes offices et un ancien réfectoire du couvent, dont
+on ne se servait plus. C'était là le local que l'abbé Faujas avait en
+vue. Le clergé de la paroisse le céda très-volontiers. Un matin, le
+comité provisoire du cercle de la Jeunesse ayant mis les ouvriers dans
+ces sortes de caves, les bourgeois de Plassans restèrent stupéfaits en
+constatant qu'on installait un café sous l'église. Dès le cinquième
+jour, le doute ne fut plus permis. Il s'agissait bel et bien d'un
+café. On apportait des divans, des tables de marbre, des chaises, deux
+billards, trois caisses de vaisselle et de verrerie. Une porte fut
+percée, à l'extrémité du bâtiment, le plus loin possible du portail
+des Minimes; de grands rideaux rouges, des rideaux de restaurant,
+pendaient derrière la porte vitrée, que l'on poussait, après avoir
+descendu cinq marches de pierre. Là se trouvait d'abord une grande
+salle; puis, à droite, s'ouvraient une salle plus étroite et un salon
+de lecture; enfin, dans une pièce carrée, au fond, on avait placé les
+deux billards. Ils étaient juste sous le maître-autel.
+
+--Ah! mes pauvres petits, dit un jour Guillaume Porquier aux fils
+Maffre, qu'il rencontra sur le cours, on va donc vous faire servir la
+messe, maintenant, entre deux parties de bezigue.
+
+Ambroise et Alphonse le supplièrent de ne plus leur parler en plein
+jour, parce que leur père les avait menacés de les engager dans la
+marine, s'ils le fréquentaient encore. La vérité était que, le premier
+étonnement passé, le cercle de la Jeunesse obtenait un grand succès.
+Monseigneur Rousselot en avait accepté la présidence honoraire; il y
+vint même un soir, en compagnie de son secrétaire, l'abbé Surin; ils
+burent chacun un verre de sirop de groseille, dans le petit salon; et
+l'on garda avec respect, sur un dressoir, le verre dont s'était servi
+monseigneur. On raconte encore cette anecdote avec émotion à Plassans.
+Cela détermina l'adhésion de tous les jeunes gens de la société.
+Il fut très-mauvais genre de ne pas faire partie du cercle de la
+Jeunesse.
+
+Cependant, Guillaume Porquier rôdait autour du cercle, avec des rires
+de jeune loup rêvant d'entrer dans la bergerie. Les fils Maffre,
+malgré la peur affreuse qu'ils avaient de leur père, adoraient ce
+grand garçon éhonté, qui leur racontait des histoires de Paris, et
+leur ménageait des parties fines, dans les campagnes des environs.
+Aussi finirent-ils par lui donner un rendez-vous chaque samedi, à neuf
+heures, sur un banc de la promenade du Mail. Ils s'échappaient du
+cercle, bavardaient jusqu'à onze heures, cachés dans l'ombre noire
+des platanes. Guillaume revenait avec insistance aux soirées qu'ils
+passaient sous l'église des Minimes.
+
+--Vous êtes encore bons, vous autres, disait-il, de vous laisser mener
+par le bout du nez.... C'est le bedeau, n'est-ce pas, qui vous sert
+des verres d'eau sucrée, comme s'il vous donnait la communion?
+
+--Mais non, tu te trompes, je t'assure, affirmait Ambroise. On se
+croirait absolument dans un des cafés du Cours, le café de France ou
+le café des Voyageurs.... On boit de la bière, du punch, du madère, ce
+qu'on veut enfin, tout ce qu'on boit ailleurs.
+
+Guillaume continuait à ricaner.
+
+--N'importe, murmurait-il; moi, je ne voudrais pas boire de toutes
+leurs saletés; j'aurais trop peur qu'ils n'eussent mis dedans quelque
+drogue pour me faire aller à confesse. Je parle que vous jouez la
+consommation à la main chaude ou à pigeon-vole?
+
+Les fils Maffre riaient beaucoup de ces plaisanteries. Ils le
+détrompaient pourtant, lui racontaient que les cartes elles-mêmes
+étaient permises. Ça ne sentait pas du tout l'église. Et l'on était
+très-bien, les divans étaient bons, il y avait des glaces partout.
+
+--Voyons, reprenait Guillaume, vous ne me ferez pas croire qu'on
+n'entend pas les orgues, lorsqu'il y a une cérémonie, le soir, aux
+Minimes.... J'avalerais mon café de travers, rien que de savoir qu'on
+baptise, qu'on marie et qu'on enterre au-dessus de ma demi-tasse.
+
+--Ça, c'est un peu vrai, disait Alphonse; l'autre jour, pendant que
+je faisais une partie de billard avec Séverin, dans la journée, nous
+avons parfaitement entendu qu'on enterrait quelqu'un. C'était la
+petite du boucher qui est au coin de la rue de la Banne.... Ce Séverin
+est bête comme tout; il croyait me faire peur, en me racontant que
+l'enterrement allait me tomber sur la tête.
+
+--Ah bien, il est joli, voire cercle! s'écriait Guillaume. Je n'y
+mettrais pas les pieds pour tout l'or du monde. Autant vaut-il prendre
+son café dans une sacristie.
+
+Guillaume se trouvait très-blessé de ne pas faire partie du cercle de
+la Jeunesse. Son père lui avait défendu de se présenter, craignant
+qu'il ne fût pas admis. Mais l'irritation qu'il éprouvait devint trop
+forte; il lança une demande, sans avertir personne. Cela fit toute
+une grosse affaire. La commission chargée de se prononcer sur les
+admissions comptait alors les fils Maffre parmi ses membres. Lucien
+Delangre était président, et Séverin Rastoil, secrétaire. L'embarras
+de ces jeunes gens fut terrible. Tout en n'osant appuyer la demande,
+ils ne voulaient pas être désagréables au docteur Porquier, cet homme
+si digne, si bien cravaté, qui avait l'absolue confiance des dames
+de la société. Ambroise et Alphonse conjurèrent Guillaume de ne pas
+pousser les choses plus loin, en lui donnant à entendre qu'il n'avait
+aucune chance.
+
+--Laissez donc! leur répondit-il; vous êtes des lâches tous les
+deux.... Est-ce que vous croyez que je tiens à entrer dans votre
+confrérie? C'est une farce que je fais. Je veux voir si vous aurez le
+courage de voter contre moi.... Je rirai bien, le jour où ces cagots
+me fermeront la porte au nez. Quant à vous, mes petits, vous pourrez
+aller vous amuser où vous voudrez; je ne vous reparlerai de la vie.
+
+Les fils Maffre, consternés, supplièrent Lucien Delangre d'arranger
+les choses de façon à éviter un éclat. Lucien soumit la difficulté à
+son conseiller ordinaire, l'abbé Faujas, pour lequel il s'était pris
+d'une admiration de disciple. L'abbé, toutes les après-midi, de cinq à
+six heures, venait au cercle de la Jeunesse. Il traversait la grande
+salle d'un air affable, saluant, s'arrêtant parfois, debout devant une
+table, à causer quelques minutes avec un groupe de jeunes gens. Jamais
+il n'acceptait rien, pas même un verre d'eau pure. Puis, il entrait
+dans le salon de lecture, s'asseyait devant la grande table couverte
+d'un tapis vert, lisait attentivement tous les journaux que recevait
+le cercle, les feuilles légitimistes de Paris et des départements
+voisins. Parfois, il prenait une note rapide, sur un petit carnet.
+Après quoi, il se retirait discrètement, souriant de nouveau aux
+habitués, leur donnant des poignées de main. Certains jours pourtant,
+il demeurait plus longtemps, s'intéressait à une partie d'échecs,
+parlait avec gaieté de toutes choses. Les jeunes gens, qui l'aimaient
+beaucoup, disaient de lui:
+
+--Quand il cause, on ne croirait jamais que c'est un prêtre.
+
+Lorsque le fils du maire lui eût parlé de l'embarras où la demande de
+Guillaume mettait la commission, l'abbé Faujas promit de s'interposer.
+En effet, dès le lendemain, il vit le docteur Porquier, auquel il
+conta l'affaire. Le docteur fut atterré. Son fils voulait donc le
+faire mourir de chagrin, en déshonorant ses cheveux blancs. Et que
+résoudre, à cette heure? Si la demande était retirée, la honte n'en
+serait pas moins grande. Le prêtre lui conseilla d'exiler Guillaume,
+pendant deux ou trois mois, dans une propriété qu'il possédait à
+quelques lieues; lui, se chargeait du reste. Le dénoûment fut des plus
+simples. Dès que Guillaume fut parti, la commission mit la demande de
+côté, en déclarant que rien ne pressait et qu'un décision serait prise
+ultérieurement.
+
+Le docteur Porquier apprit cette solution par Lucien Delangre, une
+après-midi, comme il se trouvait dans le jardin de la sous-préfecture.
+Il courut à la terrasse. C'était l'heure du bréviaire de l'abbé
+Faujas; il était là, sous la tonnelle des Mouret.
+
+--Ah! monsieur le curé, que de remercîments! dit le docteur en se
+penchant. Je serais bien heureux de vous serrer la main.
+
+--C'est un peu haut, répondit le prêtre, qui regardait le mur avec un
+sourire.
+
+Mais le docteur Porquier était un homme plein d'effusion, que les
+obstacles ne décourageaient pas.
+
+--Attendez, s'écria-t-il. Si vous le permettez, monsieur le curé, je
+vais faire le tour.
+
+Et il disparut. L'abbé, toujours souriant, se dirigea lentement vers
+la petite porte qui s'ouvrait sur l'impasse des Chevillottes. Le
+docteur donnait déjà contre le bois de petits coups discrets.
+
+--C'est que cette porte est condamnée, murmura le prêtre.... Il y a un
+des clous qui est cassé.... Si l'on avait un outil, ça ne serait pas
+difficile d'enlever l'autre.
+
+Il regarda autour de lui, aperçut une bêche. Alors, d'un léger effort,
+il ouvrit la porte, dont il avait tiré les verroux. Puis, il sortit
+dans l'impasse des Chevillottes, où le docteur Porquier l'accabla
+de bonnes paroles. Comme ils se promenaient en causant le long de
+l'impasse, M. Maffre, qui se trouvait justement dans le jardin de
+M. Rastoil, ouvrit de son côté la petite porte cachée derrière la
+cascade. Et ces messieurs rirent beaucoup de se trouver, ainsi tous
+les trois dans cette ruelle déserte.
+
+Ils restèrent là un instant. Lorsqu'ils prirent congé de l'abbé, le
+juge de paix et le docteur allongèrent la tête dans le jardin des
+Mouret, regardant curieusement autour d'eux.
+
+Cependant, Mouret, qui mettait des tuteurs à des pieds de tomates, les
+aperçut en levant les yeux. Il resta muet de surprise.
+
+--Eh bien! les voilà chez moi maintenant, murmura-t-il. Il ne manque
+plus que le curé amène ici les deux bandes! XIII
+
+
+Serge avait alors dix-neuf ans. Il occupait au second étage, une
+petite chambre, en face de l'appartement du prêtre, où il vivait
+presque cloîtré, lisant beaucoup.
+
+--Il faudra que je jette tes bouquins au feu, lui disait Mouret avec
+colère. Tu verras que tu finiras par te mettre au lit.
+
+En effet, le jeune homme était d'un tempérament si nerveux, qu'il
+avait, à la moindre imprudence, des indispositions de fille, des bobos
+qui le retenaient dans sa chambre pendant deux ou trois jours. Rose le
+noyait alors de tisane, et lorsque Mouret montait pour le secouer un
+peu, comme il le disait, si la cuisinière était là, elle mettait son
+maître à la porte, en lui criant:
+
+--Laissez-le donc tranquille, ce mignon! vous voyez bien que vous le
+tuez avec vos brutalités.... Allez, il ne tient guère de vous, il est
+tout le portrait de sa mère. Vous ne les comprendrez jamais, ni l'un
+ni l'autre.
+
+Serge souriait. Son père, en le voyant si délicat, hésitait, depuis sa
+sortie du collège, à l'envoyer faire son droit à Paris. Il ne voulait
+pas entendre parler d'une Faculté de province; Paris, selon lui, était
+nécessaire à un garçon qui voulait aller loin. Il mettait dans son
+fils une grande ambition, disant que de plus bêtes--ses cousins
+Rougon, par exemple,--avaient fait un joli chemin. Chaque fois que le
+jeune homme lui semblait gaillard, il fixait son départ aux premiers
+jours du mois suivant; puis, la malle n'était jamais prête, le jeune
+homme toussait un peu, le départ se trouvait de nouveau renvoyé.
+
+Marthe, avec sa douceur indifférente, se contentait de murmurer chaque
+fois:
+
+--Il n'a pas encore vingt ans. Ce n'est guère prudent d'envoyer un
+enfant si jeune à Paris.... D'ailleurs il ne perd pas son temps ici.
+Tu trouves toi-même qu'il travaille trop.
+
+Serge accompagnait sa mère à la messe. Il était d'esprit religieux,
+très-tendre et très-grave. Le docteur Porquier lui ayant recommandé
+beaucoup d'exercice, il s'était pris de passion pour la botanique,
+faisant des excursions, passant ensuite ses après-midi à dessécher
+les herbes qu'il avait cueillies, à les coller, à les classer, à les
+étiqueter. Ce fut alors que l'abbé Faujas devint son grand ami. L'abbé
+avait herborisé autrefois; il lui donna certains conseils pratiques
+dont le jeune homme se montra très-reconnaissant. Ils se prêtèrent
+quelques livres, ils allèrent un jour ensemble à la recherche d'une
+plante que le prêtre disait devoir pousser dans le pays. Quand Serge
+était souffrant, chaque matin, il recevait la visite de son voisin,
+qui causait longuement au chevet de son lit. Les autres jours,
+lorsqu'il se retrouvait sur pied, c'était lui qui frappait à la porte
+de l'abbé Faujas, dès qu'il l'entendait marcher dans sa chambre. Ils
+n'étaient séparés que par l'étroit palier, ils finissaient par vivre
+l'un chez l'autre.
+
+Souvent Mouret s'emportait encore, malgré la tranquillité impassible
+de Marthe et les yeux irrités de Rose. --Qu'est-ce qu'il peut faire
+là-haut, ce garnement? grondait-il. Je passe des journées entières
+sans seulement l'apercevoir. Il ne sort plus de chez le curé; ils sont
+toujours à causer dans les coins... D'abord il va partir pour Paris.
+Il est fort comme un Turc. Tous ces bobos-là sont des frimes pour se
+faire dorloter. Vous avez beau me regarder toutes les deux, je ne veux
+pas que le curé fasse un cagot du petit.
+
+Alors, il guetta son fils. Lorsqu'il le croyait chez l'abbé, il
+l'appelait rudement.
+
+--J'aimerais mieux qu'il allât voir les femmes! cria-t-il un jour
+exaspéré.
+
+--Oh! monsieur, dit Rose, c'est abominable, des idées pareilles.
+
+--Oui, les femmes! Et je l'y mènerai moi-même, si vous me poussez à
+bout avec votre prêtraille!
+
+Serge fit naturellement partie du cercle de la Jeunesse. Il y allait
+peu, d'ailleurs, préférant sa solitude. Sans la présence de l'abbé
+Faujas, avec lequel il s'y rencontrait parfois, il n'y aurait sans
+doute jamais mis les pieds. L'abbé, dans le salon de lecture, lui
+apprit à jouer aux échecs. Mouret, qui sut que «le petit» se
+retrouvait avec le curé, même au café, jura qu'il le conduirait
+au chemin de fer, dès le lundi suivant. La malle était faite, et
+sérieusement cette fois, lorsque Serge, qui avait voulu passer une
+dernière matinée en pleins champs, rentra, trempé par une averse
+brusque. Il dut se mettre au lit, les dents claquant de fièvre.
+Pendant trois semaines, il fut entre la vie et la mort. La
+convalescence dura deux grands mois. Les premiers jours surtout, il
+était si faible, qu'il restait la tête soulevée sur des oreillers, les
+bras étendus le long des draps, pareil à une figure de cire.
+
+--C'est votre faute, monsieur, criait la cuisinière à Mouret. Si
+l'enfant meurt, vous aurez ça sur la conscience. Tant que son fils
+fut en danger, Mouret, assombri, les yeux rouges de larmes, rôda
+silencieusement dans la maison. Il montait rarement, piétinait dans le
+vestibule, à attendre le médecin à sa sortie. Quand il sut que Serge
+était sauvé, il se glissa dans la chambre, offrant ses services. Mais
+Rose le mit à la porte. On n'avait pas besoin de lui; l'enfant n'était
+pas encore assez fort pour supporter ses brutalités; il ferait bien
+mieux d'aller à ses affaires, que d'encombrer ainsi le plancher.
+Alors, Mouret resta tout seul au rez-de-chaussée, plus triste et plus
+désoeuvré; il n'avait de goût à rien, disait-il. Quand il traversait
+le vestibule, il entendait souvent, au second, la voix de l'abbé
+Faujas, qui passait les après-midi entières au chevet de Serge
+convalescent.
+
+--Comment va-t-il aujourd'hui, monsieur le curé? demandait Mouret au
+prêtre timidement, lorsque ce dernier descendait au jardin.
+
+--Assez bien; ce sera long, il faut de grands ménagements.
+
+Et il lisait tranquillement son bréviaire, tandis que le père, un
+sécateur à la main, le suivait dans les allées, cherchant à renouer la
+conversation, pour avoir des nouvelles plus détaillées sur «le petit».
+Lorsque la convalescence s'avança, il remarqua que le prêtre ne
+quittait plus la chambre de Serge. Étant monté à plusieurs reprises,
+pendant que les femmes n'étaient pas là, il l'avait toujours trouvé
+assis auprès du jeune homme, causant doucement avec lui, lui rendant
+les petits services de sucrer sa tisane, de relever ses couvertures,
+de lui donner les objets qu'il désirait. Et c'était dans la maison
+tout un murmure adouci, des paroles échangées à voix basse entre
+Marthe et Rose, un recueillement particulier qui transformait le
+second étage en un coin de couvent. Mouret sentait comme une odeur
+d'encens chez lui; il lui semblait parfois, au balbutiement des voix,
+qu'on disait la messe, en haut.
+
+--Que font-ils donc? pensait-il. Le petit est sauvé, pourtant; ils
+ne lui donnent pas l'extrême-onction.
+
+Serge lui-même l'inquiétait. Il ressemblait à une fille, dans ses
+linges blancs. Ses yeux s'étaient agrandis; son sourire était une
+extase douce des lèvres, qu'il gardait même au milieu des plus
+cruelles souffrances. Mouret n'osait plus parler de Paris, tant le
+cher malade lui paraissait féminin et pudique.
+
+Une après-midi, il était monté en étouffant le bruit de ses pas. Par
+la porte entre-bâillée, il aperçut Serge au soleil, dans un fauteuil.
+Le jeune homme pleurait, les yeux au ciel, tandis que sa mère, devant
+lui, sanglotait également. Ils se tournèrent tous les deux, au bruit
+de la porte, sans essuyer leurs larmes. Et, tout de suite, de sa voix
+faible de convalescent:
+
+--Mon père, dit Serge, j'ai une grâce à vous demander. Ma mère prétend
+que vous vous fâcherez, que vous me refuserez une autorisation qui me
+comblerait de joie.... Je voudrais entrer au séminaire.
+
+Il avait joint les mains avec une sorte de dévotion fiévreuse.
+
+--Toi! toi! murmura Mouret.
+
+Et il regarda Marthe qui détournait la tête. Il n'ajouta rien, alla
+à la fenêtre, revint s'asseoir au pied du lit, machinalement, comme
+assommé sous le coup.
+
+--Mon père, reprit Serge au bout d'un long silence, j'ai vu Dieu, si
+près de la mort; j'ai juré d'être à lui. Je vous assure que toute ma
+joie est là. Croyez-moi, ne me désolez point.
+
+Mouret, la face morne, les yeux à terre, ne prononçait toujours pas
+une parole. Il fit un geste de suprême découragement, en murmurant:
+
+--Si j'avais le moindre courage, je mettrais deux chemises dans un
+mouchoir et je m'en irais. Puis, il se leva, vint battre contre les
+vitres du bout des doigts. Comme Serge allait l'implorer de nouveau:
+
+--Non, non; c'est entendu, dit-il simplement. Fais-toi curé, mon
+garçon.
+
+Et il sortit. Le lendemain, sans avertir personne, il partit pour
+Marseille, où il passa huit jours avec son fils Octave. Mais il revint
+soucieux, vieilli. Octave lui donnait peu de consolation. Il l'avait
+trouvé menant joyeuse vie, criblé de dettes, cachant des maîtresses
+dans ses armoires; d'ailleurs, il n'ouvrit pas les lèvres sur ces
+choses. Il devenait tout à fait sédentaire, ne faisait plus un seul de
+ces bons coups, un de ces achats de récolte sur pied, dont il était si
+glorieux autrefois. Rose remarqua qu'il affectait un silence presque
+absolu, qu'il évitait même de saluer l'abbé Faujas.
+
+--Savez-vous que vous n'êtes guère poli? lui dit-elle un jour
+hardiment; monsieur le curé vient de passer, et vous lui avez tourné
+le dos.... Si c'est à cause de l'enfant que vous faites ça, vous avez
+bien tort. Monsieur le curé ne voulait pas qu'il entrât au séminaire;
+il l'a assez chapitré là-dessus; je l'ai entendu.... Ah! la maison est
+gaie maintenant; vous ne causez plus, même avec madame; quand vous
+vous mettez à table, on dirait un enterrement.... Moi, je commence à
+en avoir assez, monsieur.
+
+Mouret quittait la pièce, mais la cuisinière le poursuivait dans le
+jardin.
+
+--Est-ce que vous ne devriez pas être heureux de voir l'enfant sur ses
+pieds? Il a mangé une côtelette hier, le chérubin, et avec bon appétit
+encore.... Ça vous est bien égal, n'est-ce pas? Vous vouliez en faire
+un païen comme vous.... Allez, vous avez trop besoin de prières; c'est
+le bon Dieu qui veut notre salut à tous. A votre place, je pleurerais
+de joie, en pensant que ce pauvre petit coeur va prier pour moi. Mais
+vous êtes de pierre, vous, monsieur... Et comme il sera gentil, le
+mignon, en soutane! Alors, Mouret montait au premier étage. Là, il
+s'enfermait dans une chambre, qu'il appelait son bureau, une grande
+pièce nue, meublée d'une table et de deux chaises. Cette pièce devint
+son refuge, aux heures où la cuisinière le traquait. Il s'y ennuyait,
+redescendait au jardin, qu'il cultivait avec une sollicitude plus
+grande. Marthe ne semblait pas avoir conscience des bouderies de
+son mari; il restait parfois une semaine silencieux, sans qu'elle
+s'inquiétât ni se fâchât. Elle se détachait chaque jour davantage de
+ce qui l'entourait; elle crut même, tant la maison lui parut paisible,
+lorsqu'elle n'entendit plus, à toute heure, la voix grondeuse de
+Mouret, que celui-ci s'était raisonné, qu'il s'était arrangé comme
+elle un coin de bonheur. Cela la tranquillisa, l'autorisa à s'enfoncer
+plus avant dans son rêve. Quand il la regardait, les yeux troubles,
+ne la reconnaissant plus, elle lui souriait, elle ne voyait pas les
+larmes qui lui gonflaient les paupières.
+
+Le jour où Serge, complètement guéri, entra au séminaire, Mouret resta
+seul à la maison avec Désirée. Maintenant, il la gardait souvent.
+Cette grande enfant, qui touchait à sa seizième année, aurait pu
+tomber dans le bassin, ou mettre le feu à la maison, en jouant avec
+des allumettes, comme une gamine de six ans. Lorsque Marthe rentra,
+elle trouva les portes ouvertes, les pièces vides. La maison lui
+sembla toute nue. Elle descendit sur la terrasse, et aperçut, au fond
+d'une allée, son mari qui jouait avec la jeune fille. Il était assis
+par terre, sur le sable; il emplissait gravement, à l'aide d'une
+petite pelle de bois, un chariot que Désirée tenait par une ficelle.
+
+--Hue! hue! criait l'enfant.
+
+--Mais attends donc, disait patiemment le bonhomme; il n'est pas
+plein.... Puisque tu veux faire le cheval, il faut attendre qu'il soit
+plein.
+
+Alors, elle battit des pieds en faisant le cheval qui s'impatiente;
+puis, ne pouvant rester en place, elle partit, riant aux éclats. Le
+chariot sautait, se vidait. Quand elle eut fait le tour du jardin,
+elle revint, criant:
+
+--Remplis-le, remplis-le encore!
+
+Mouret le remplit de nouveau, à petites pelletées. Marthe était restée
+sur la terrasse, regardant, émue, mal à l'aise; ces portes ouvertes,
+cet homme jouant avec cette enfant, au fond de la maison vide,
+l'attristaient, sans qu'elle eût une conscience nette de ce qui se
+passait en elle. Elle monta se déshabiller, entendant Rose, qui était
+rentrée également, dire du haut du perron:
+
+--Mon Dieu! que monsieur est bête!
+
+Selon l'expression de ses amis du cours Sauvaire, des petits rentiers
+avec lesquels il faisait tous les jours son tour de promenade, Mouret
+«était touché». Ses cheveux avaient grisonné en quelques mois, il
+fléchissait sur les jambes, il n'était plus le terrible moqueur que
+toute la ville redoutait. On crut un instant qu'il s'était lancé dans
+des spéculations hasardeuses et qu'il pliait sous quelque grosse perte
+d'argent.
+
+Madame Paloque, accoudée à la fenêtre de sa salle à manger, qui
+donnait sur la rue Balande, disait même «qu'il filait un vilain
+coton», chaque fois qu'elle le voyait sortir. Et si l'abbé Faujas
+traversait la rue, quelques minutes plus tard, elle prenait plaisir à
+s'écrier, surtout lorsqu'elle avait du monde chez elle:
+
+--Voyez donc monsieur le curé; en voilà un qui engraisse!... S'il
+mangeait dans la même assiette que monsieur Mouret, on croirait qu'il
+ne lui laisse que les os.
+
+Elle riait, et l'on riait avec elle. L'abbé Faujas, en effet, devenait
+superbe, toujours ganté de noir, la soutane luisante. Il avait un
+sourire particulier, un plissement ironique des lèvres, lorsque madame
+de Condamin le complimentait sur sa bonne mine. Ces dames l'aimaient
+bien mis, vêtu d'une façon cossue et douillette. Lui, devait rêver
+la lutte à poings fermés, les bras nus, sans souci du haillon. Mais,
+lorsqu'il se négligeait, le moindre reproche de la vieille madame
+Rougon le tirait de son abandon; il souriait, il allait acheter des
+bas de soie, un chapeau, une ceinture neuve. Il usait beaucoup, son
+grand corps faisait tout craquer.
+
+Depuis la fondation de l'oeuvre de la Vierge, toutes les femmes
+étaient pour lui; elles le défendaient contre les vilaines histoires
+qui couraient encore parfois, sans qu'on pût en deviner nettement la
+source. Elles le trouvaient bien un peu rude par moments; mais cette
+brutalité ne leur déplaisait pas, surtout dans le confessionnal, où
+elles aimaient à sentir cette main de fer s'abattre sur leur nuque.
+
+--Ma chère, dit un jour madame de Condamin à Marthe, il m'a grondée
+hier. Je crois qu'il m'aurait battue, s'il n'y avait pas eu une
+planche entre nous.... Ah! il n'est pas toujours commode!
+
+Et elle eut un petit rire, jouissant encore de cette querelle avec son
+directeur. Il faut dire que madame de Condamin avait cru remarquer la
+pâleur de Marthe, quand elle lui faisait certaines confidences sur la
+façon dont l'abbé Faujas confessait; elle devinait sa jalousie, elle
+prenait un méchant plaisir à la torturer, en redoublant de détails
+intimes.
+
+Lorsque l'abbé Faujas eut créé le cercle de la Jeunesse, il se fit bon
+enfant; ce fut comme une nouvelle incarnation. Sous l'effort de la
+volonté, sa nature sévère se pliait ainsi qu'une cire molle. Il laissa
+conter la part qu'il avait prise à l'ouverture du cercle, il devint
+l'ami de tous les jeunes gens de la ville, se surveillant davantage,
+sachant que les collégiens échappés n'ont pas le goût des femmes pour
+les brutalités. Il faillit se fâcher avec le fils Rastoil, dont il
+menaça de tirer les oreilles, à propos d'une altercation sur le
+règlement intérieur du cercle; mais, avec un empire surprenant sur
+lui-même, il lui tendit la main presque aussitôt, s'humiliant, mettant
+les assistants de son côté par sa bonne grâce à offrir des excuses «à
+cette grande bête de Saturnin,» comme on le nommait.
+
+Si l'abbé avait conquis les femmes et les enfants, il restait sur un
+pied de simple politesse avec les pères et les maris. Les personnages
+graves continuaient à se méfier de lui, en le voyant rester à l'écart
+de tout groupe politique. A la sous-préfecture, M. Péqueur des
+Saulaies le discutait vivement; tandis que M. Delangre, sans le
+défendre d'une façon nette, disait avec de fins sourires qu'il fallait
+attendre pour le juger. Chez M. Rastoil, il était devenu un véritable
+trouble-ménage. Séverin et sa mère ne cessaient de fatiguer le
+président des éloges du prêtre.
+
+--Bien! bien! il a toutes les qualités que vous voudrez, criait le
+malheureux. C'est convenu, laissez-moi tranquille. Je l'ai fait
+inviter à dîner; il n'est pas venu. Je ne puis pourtant pas aller le
+prendre par le bras pour l'amener.
+
+--Mais, mon ami, disait madame Rastoil, quand tu le rencontres, tu le
+salues à peine. C'est cela qui a dû le froisser.
+
+--Sans doute, ajoutait Séverin; il s'aperçoit bien que vous n'êtes pas
+avec lui comme vous devriez être.
+
+M. Rastoil haussait les épaules. Lorsque M. de Bourdeu était là, tous
+deux accusaient l'abbé Faujas de pencher vers la sous-préfecture.
+Madame Rastoil faisait remarquer qu'il n'y dînait pas, qu'il n'y avait
+même jamais mis les pieds.
+
+--Certainement, répondait le président, je ne l'accuse pas d'être
+bonapartiste.... Je dis qu'il penche, voilà tout. Il a eu des rapports
+avec monsieur Delangre.
+
+--Eh! vous aussi, s'écriait Séverin, vous avez eu des rapports avec le
+maire! On y est bien forcé, dans certaines circonstances.... Dites que
+vous ne pouvez pas souffrir l'abbé Faujas, cela vaudra mieux. Et
+tout le monde se boudait dans la maison Rastoil pendant des journées
+entières. L'abbé Fenil n'y venait plus que rarement, se disant cloué
+chez lui par la goutte. D'ailleurs, à deux reprises, mis en demeure de
+se prononcer sur le curé de Saint-Saturnin, il avait fait son éloge,
+en quelques paroles brèves. L'abbé Surin et l'abbé Bourrette, ainsi
+que M. Maffre, étaient toujours du même avis que la maîtresse de la
+maison. L'opposition venait donc uniquement du président, soutenu par
+M. de Bourdeu, tous deux déclarant gravement ne pouvoir compromettre
+leur situation politique en accueillant un homme qui cachait ses
+opinions.
+
+Séverin, par taquinerie, inventa alors d'aller frapper à la petite
+porte de l'impasse des Chevillottes, lorsqu'il voulait dire quelque
+chose au prêtre. Peu à peu, l'impasse devint un terrain neutre. Le
+docteur Porquier, qui avait le premier usé de ce chemin, le fils
+Delangre, le juge de paix, indistinctement, y vinrent causer avec
+l'abbé Faujas. Parfois, pendant toute une après-midi, les petites
+portes des deux jardins, ainsi que la porte charretière de la
+sous-préfecture, restaient grandes ouvertes. L'abbé était là, au fond
+de ce cul-de-sac, appuyé au mur, souriant, donnant des poignées de
+main aux personnes des deux sociétés qui voulaient bien le venir
+saluer. Mais M. Péqueur des Saulaies affectait de ne pas vouloir
+mettre les pieds hors du jardin de la sous-préfecture; tandis que M.
+Rastoil et M. de Bourdeu, s'obstinant également à ne point se montrer
+dans l'impasse, restaient assis sous les arbres, devant la cascade.
+Rarement la petite cour du prêtre envahissait la tonnelle des Mouret.
+De temps à autre, seulement, une tête s'allongeait, jetait un coup
+d'oeil, disparaissait.
+
+D'ailleurs, l'abbé Faujas ne se gênait point; il ne surveillait guère
+avec inquiétude que la fenêtre des Trouche, où luisaient à toute heure
+les yeux d'Olympe. Les Trouche se tenaient là en embuscade, derrière
+les rideaux rouges, rongés par une envie rageuse de descendre, eux
+aussi, de goûter aux fruits, de causer avec le beau monde. Ils
+tapaient les persiennes, s'accoudaient un instant, se retiraient,
+furieux, sous les regards dompteurs du prêtre; puis, ils revenaient,
+à pas de loup, coller leurs faces blêmes, à un coin des vitres,
+espionnant chacun de ses mouvements, torturés de le voir jouir si à
+l'aise de ce paradis qu'il leur défendait.
+
+--C'est trop bête! dit un jour Olympe à son mari; il nous mettrait
+dans une armoire, s'il pouvait, pour garder tout le plaisir.... Nous
+allons descendre, si tu veux. Nous verrons ce qu'il dira.
+
+Trouche venait de rentrer de son bureau. Il changea de faux-col,
+épousseta ses souliers, voulant être tout à fait bien. Olympe mit une
+robe claire. Puis, ils descendirent bravement dans le jardin, marchant
+à petits pas le long des grands buis, s'arrêtant devant les fleurs.
+Justement, l'abbé Faujas tournait le dos, causant avec M. Maffre, sur
+le seuil de la petite porte de l'impasse. Lorsqu'il entendit crier le
+sable, les Trouche étaient derrière son dos, sous la tonnelle. Il se
+tourna, s'arrêta net au milieu d'une phrase, stupéfait de les trouver
+là. M. Maffre, qui ne les connaissait pas, les regardait curieusement.
+
+--Un bien joli temps, n'est-ce pas, messieurs? dit Olympe, qui avait
+pâli sous le regard de son frère.
+
+L'abbé, brusquement, entraîna le juge de paix dans l'impasse, où il se
+débarrassa de lui.
+
+--Il est furieux, murmura Olympe. Tant pis! il faut rester. Si nous
+remontons, il croira que nous avons peur.... J'en ai assez. Tu vas
+voir comme je vais lui parler.
+
+Et elle fit asseoir Trouche sur une des chaises que Rose avait
+apportées, quelques instants auparavant. Quand l'abbé rentra, il les
+aperçut tranquillement installés. Il poussa les verrous de la petite
+porte, s'assura d'un coup d'oeil que les feuilles les cachaient
+suffisamment; puis s'approchant, à voix étouffée:
+
+--Vous oubliez nos conventions, dit-il: vous m'aviez promis de rester
+chez vous.
+
+--Il fait trop chaud, là-haut, répondit Olympe. Nous ne commettons pas
+un crime, en venant respirer le frais ici.
+
+Le prêtre allait s'emporter; mais sa soeur, toute blême de l'effort
+qu'elle faisait en lui résistant, ajouta d'un ton singulier:
+
+--Ne crie pas; il y a du monde à côté, tu pourrais te faire du tort.
+
+Les Trouche eurent un petit rire. Il les regarda, il se prit le front,
+d'un geste silencieux et terrible.
+
+--Assieds-toi, dit Olympe. Tu veux une explication, n'est-ce pas? Eh
+bien, la voici.... Nous sommes las de nous claquemurer. Toi, tu vis
+ici comme un coq en pâte; la maison est à toi, le jardin est à toi.
+C'est tant mieux, ça nous fait plaisir de voir que tes affaires
+marchent bien; mais il ne faut pas pour cela nous traiter en
+va-nu-pieds. Jamais tu n'as eu l'attention de me monter une grappe de
+raisin; tu nous as donné la plus vilaine chambre; tu nous caches, tu
+as honte de nous, tu nous enfermes, comme si nous avions la peste....
+Comprends-tu, ça ne peut plus durer!
+
+--Je ne suis pas le maître, dit l'abbé Faujas. Adressez-vous à
+monsieur Mouret, si vous voulez dévaster la propriété.
+
+Les Trouche échangèrent un nouveau sourire.
+
+--Nous ne te demandons pas tes affaires, poursuivit Olympe; nous
+savons ce que nous savons, cela suffit.... Tout ceci prouve que tu as
+un mauvais coeur. Crois-tu que, si nous étions dans la position, nous
+ne te dirions pas de prendre ta part?
+
+--Mais enfin que voulez-vous de moi? demanda l'abbé. Est-ce que vous
+vous imaginez que je nage dans l'or? Vous connaissez ma chambre, je
+suis plus mal meublé que vous. Je ne puis pourtant pas vous donner
+cette maison, qui ne m'appartient pas.
+
+Olympe haussa les épaules; elle fit taire son mari qui allait
+répondre, et tranquillement:
+
+--Chacun entend la vie à sa façon. Tu aurais des millions que tu
+n'achèterais pas une descente de lit; tu dépenserais ton argent à
+quelque grande affaire bête. Nous autres, nous aimons à être à notre
+aise chez nous.... Ose donc dire que, si tu voulais les plus beaux
+meubles de la maison, et le linge, et les provisions, et tout, tu ne
+l'aurais pas ce soir?.... Eh bien, un bon frère, dans ce cas-là, aurait
+déjà songé à ses parents; il ne les laisserait pas dans la crotte,
+comme tu nous y laisses.
+
+L'abbé Faujas regarda profondément les Trouche. Ils se dandinaient
+tous les deux sur leurs chaises.
+
+--Vous êtes ingrats, leur dit-il au bout d'un silence. J'ai déjà fait
+beaucoup pour vous. Si vous mangez du pain aujourd'hui, c'est à moi
+que vous le devez; car j'ai encore tes lettres, Olympe, ces lettres où
+tu me suppliais de vous sauver de la misère, en vous faisant venir
+à Plassans. Maintenant que vous voilà auprès de moi, avec votre vie
+assurée, ce sont de nouvelles exigences....
+
+--Bah! interrompit brutalement Trouche, si vous nous avez fait venir,
+c'était que vous aviez besoin de nous. Je suis payé pour ne croire aux
+beaux sentiments de personne... Je laissais parler ma femme tout à
+l'heure; mais les femmes n'arrivent jamais au fait.... En deux mots,
+mon cher ami, vous avez tort de nous tenir en cage, comme des dogues
+fidèles, qu'on sort seulement les jours de danger. Nous nous ennuyons,
+nous finirons par faire des bêtises. Laissez-nous un peu de liberté,
+que diable! Puisque la maison n'est pas à vous et que vous dédaignez
+les douceurs, qu'est-ce que cela peut vous faire, si nous nous
+installons à notre guise? Nous ne mangerons pas les murs, peut-être!
+--Sans doute, insista Olympe; on deviendrait enragé, toujours sous
+clef... Nous serons bien gentils pour toi. Tu sais que mon mari
+n'attend qu'un signe.... Va ton chemin, compte sur nous; mais nous
+voulons notre part.... N'est-ce pas, c'est entendu?
+
+L'abbé Faujas avait baissé la tête; il resta un moment silencieux;
+puis, se levant:
+
+--Écoutez, dit-il, sans répondre directement, si vous devenez jamais
+un empêchement pour moi, je vous jure que je vous renvoie dans un coin
+crever sur la paille.
+
+Et il remonta, les laissant sous la tonnelle. A partir de ce moment,
+les Trouche descendirent presque chaque jour au jardin; mais ils y
+mettaient quelque discrétion, ils évitaient de s'y trouver aux heures
+où le prêtre causait avec les sociétés des jardins voisins.
+
+La semaine suivante, Olympe se plaignit tellement de la chambre
+qu'elle occupait, que Marthe, obligeamment, lui offrit celle de Serge,
+restée libre. Les Trouche gardèrent les deux pièces. Ils couchèrent
+dans l'ancienne chambre du jeune homme, dont pas un meuble d'ailleurs
+ne fut enlevé, et ils firent de l'autre pièce une sorte de salon, pour
+lequel Rose leur trouva dans le grenier un ancien meuble de velours.
+Olympe, ravie, se commanda un peignoir rose chez la meilleure
+couturière de Plassans.
+
+Mouret, oubliant un soir que Marthe lui avait demandé de prêter la
+chambre de Serge, fut tout surpris d'y trouver les Trouche. Il montait
+pour prendre un couteau que le jeune homme avait dû laisser au fond de
+quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne
+de poirier, qu'il venait de couper dans le jardin. Alors, Mouret
+redescendit, en s'excusant.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+À la procession générale de la Fête-Dieu, sur la place de la
+Sous-Préfecture, lorsque Mgr Rousselot descendit les marches du
+magnifique reposoir dressé par les soins de madame de Condamin, contre
+la porte même du petit hôtel qu'elle habitait, on remarqua avec
+surprise dans l'assistance que le prélat tournait brusquement le dos à
+l'abbé Faujas.
+
+--Tiens! dit madame Rougon, qui se trouvait à la fenêtre de son salon,
+il y a donc de la brouille?
+
+--Vous ne le saviez pas? répondit madame Paloque, accoudée à côté de
+la vieille dame; on en parle depuis hier. L'abbé Fenil est rentré en
+grâce.
+
+M. de Condamin, debout derrière ces dames, se mit à rire. Il s'était
+sauvé de chez lui, en disant que «ça puait l'église.»
+
+--Ah bien! murmura-t-il, si vous vous arrêtez à ces histoires!...
+L'évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil
+souffle sur lui; aujourd'hui l'un, demain l'autre. Ils se sont fâchés
+et remis plus de dix fois. Vous verrez qu'avant trois jours ce sera le
+Faujas qui sera l'enfant gâté.
+
+--Je ne crois pas, reprit madame Paloque; cette fois, c'est sérieux...
+Il paraît que l'abbé Faujas attire de gros désagréments à monseigneur.
+Il aurait fait anciennement des sermons qui ont beaucoup déplu à Rome.
+Je ne puis pas vous expliquer ça tout au long, moi. Enfin je sais que
+monseigneur a reçu de Rome des lettres de reproches, dans lesquelles
+on lui dit de se tenir sur ses gardes.... On prétend que l'abbé Faujas
+est un agent politique.
+
+--Qui prétend cela? demanda madame Rougon, en clignant les yeux comme
+pour suivre la procession, qui s'allongeait dans la rue de la Banne.
+
+--Je l'ai entendu dire, je ne sais plus, dit la femme du juge d'un air
+indifférent.
+
+Et elle se retira, assurant qu'on devait mieux voir de la fenêtre d'à
+côté. M. de Condamin prit sa place auprès de madame Rougon, à laquelle
+il dit à l'oreille:
+
+--Je l'ai vue entrer déjà deux fois chez l'abbé Fenil; elle complote
+certainement quelque chose avec lui.... L'abbé Faujas a dû marcher sur
+cette vipère, et elle cherche à le mordre.... Si elle n'était pas si
+laide, je lui rendrais le service de l'avertir que jamais son mari ne
+sera président.
+
+--Pourquoi? je ne comprends pas, murmura la vieille dame d'un air
+naïf.
+
+M. de Condamin la regarda curieusement; puis il se mit à rire.
+
+Les deux derniers gendarmes de la procession venaient de disparaître
+au coin du cours Sauvaire. Alors, les quelques personnes que madame
+Rougon avaient invitées à venir voir bénir le reposoir, rentrèrent
+dans le salon, causant un instant de la bonne grâce de monseigneur,
+des bannières neuves des congrégations, surtout des jeunes filles de
+l'oeuvre de la Vierge, dont le passage venait d'être très-remarqué.
+Les dames ne tarissaient pas, et le nom de l'abbé Faujas était
+prononcé à chaque instant avec de vifs éloges.
+
+--C'est un saint, décidément, dit en ricanant madame Paloque à M. de
+Condamin, qui était allé s'asseoir près d'elle.
+
+Puis, se penchant:
+
+--Je n'ai pas pu parler librement devant la mère... On cause beaucoup
+trop de l'abbé Faujas et de madame Mouret. Ces vilains bruits ont dû
+arriver aux oreilles de monseigneur.
+
+M. de Condamin se contenta de répondre:
+
+--Madame Mouret est une femme charmante, très-désirable encore malgré
+ses quarante ans.
+
+--Oh! charmante, charmante, murmura madame Paloque, dont un flot de
+bile verdit la face.
+
+--Tout à fait charmante, insista le conservateur des eaux et forêts;
+elle est à l'âge des grandes passions et des grands bonheurs.... Vous
+vous jugez très-mal entre femmes.
+
+Et il quitta le salon, heureux de la rage contenue de madame Paloque.
+La ville, en effet, s'occupait passionnément de la lutte continue que
+l'abbé Faujas soutenait contre l'abbé Fenil, pour conquérir sur
+lui Mgr Rousselot. C'était un combat de chaque heure, un assaut de
+servantes-maîtresses se disputant les tendresses d'un vieillard.
+L'évêque souriait finement; il avait trouvé une sorte d'équilibre
+entre ces deux volontés contraires, il les battait l'un par l'autre,
+s'amusait de les voir à terre tour à tour, quitte à toujours accepter
+les soins du plus fort, pour avoir la paix. Quant aux médisances
+qu'on lui rapportait sur ses favoris, elles le laissaient plein
+d'indulgence; ils les savait capables de s'accuser mutuellement
+d'assassinat.
+
+--Vois-tu, mon enfant, disait-il à l'abbé Surin, dans ses heures de
+confidences, ils sont pires tous les deux.... Je crois que Paris
+l'emportera et que Rome sera battue; mais je n'en suis pas assez
+sûr, je les laisse se détruire, en attendant. Quand l'un aura achevé
+l'autre, nous le saurons bien.... Tiens, lis-moi la troisième ode
+d'Horace: il y a là un vers que je crains d'avoir mal traduit.
+
+Le mardi qui suivit la procession générale, le temps était superbe.
+Des rires venaient du jardin des Rastoil et du jardin de la
+sous-préfecture. Il y avait là, des deux côtés, nombreuse société sous
+les arbres. Dans le jardin des Mouret, l'abbé Faujas, à son habitude,
+lisait son bréviaire, en se promenant doucement le long des grands
+buis. Depuis quelques jours, il tenait la porte de l'impasse fermée;
+il coquettait avec les voisins, semblait se cacher pour qu'on le
+désirât. Peut-être avait-il remarqué un léger refroidissement, à
+la suite de sa dernière brouille avec monseigneur et des histoires
+abominables que ses ennemis faisaient courir.
+
+Vers cinq heures, comme le soleil baissait, l'abbé Surin proposa aux
+demoiselles Rastoil une partie de volant. Il était de première force.
+Malgré l'approche de la trentaine, Angéline et Aurélie adoraient
+les petits jeux; leur mère leur aurait encore fait porter des robes
+courtes, si elle avait osé. Quand la bonne eut apporté les raquettes,
+l'abbé Surin, qui cherchait des yeux une place dans le jardin, tout
+ensoleillé par les derniers rayons, eut une idée que ces demoiselles
+approuvèrent vivement.
+
+--Si nous allions nous mettre dans l'impasse des Chevillottes? dit-il,
+nous serions à l'ombre des marronniers; puis, nous aurions bien plus
+de recul.
+
+Ils sortirent, et la partie la plus agréable du monde s'engagea. Les
+deux demoiselles commencèrent. Ce fut Angéline qui manqua la première
+le volant. L'abbé Surin l'ayant remplacée tint la raquette avec une
+adresse et une ampleur vraiment magistrales. Il avait ramené sa
+soutane entre ses jambes; il bondissait en avant, en arrière, sur les
+côtes, ramassait le volant au ras du sol, le saisissait d'un revers
+à des hauteurs surprenantes, le lançait roide comme une balle ou lui
+faisait décrire des courbes élégantes, calculées avec une science
+parfaite. D'ordinaire, il préférait les mauvais joueurs, qui, en
+jetant le volant au hasard, sans aucun rhythme, selon son expression,
+l'obligeaient à déployer toute la souplesse de son jeu. Mademoiselle
+Aurélie était d'une jolie force; elle poussait un cri d'hirondelle à
+chaque coup de raquette, riant comme une folle quand le volant s'en
+allait droit sur le nez du jeune abbé; puis, elle se ramassait dans
+ses jupes pour l'attendre ou reculait par petits sauts, avec un bruit
+terrible d'étoffe froissée, lorsqu'il lui faisait la niche de taper
+plus fort. Enfin, le volant étant venu se planter dans ses cheveux,
+elle faillit tomber à la renverse, ce qui les égaya beaucoup tous les
+trois. Angéline prit la place. Dans le jardin des Mouret, chaque fois
+que l'abbé Faujas levait les yeux de son bréviaire, il apercevait
+le vol blanc du volant au-dessus de la muraille, pareil à un gros
+papillon.
+
+--Monsieur le curé, êtes-vous là? cria Angéline, en venant frapper à
+la petite porte; notre volant est entré chez vous.
+
+L'abbé, ayant ramassé le volant tombé à ses pieds, se décida à ouvrir.
+
+--Ah! merci, monsieur le curé, dit Aurélie, qui tenait déjà la
+raquette. Il n'y a qu'Angéline pour un coup pareil.... L'autre jour,
+papa nous regardait; elle lui a envoyé ça dans l'oreille, et si fort,
+qu'il en est resté sourd jusqu'au lendemain.
+
+Les rires éclatèrent de nouveau. L'abbé Surin, rose comme une fille,
+s'essuyait délicatement le front, à petites tapes, avec un fin
+mouchoir. Il rejetait ses cheveux blonds derrière les oreilles, les
+yeux luisants, la taille souple, se servant de sa raquette comme d'un
+éventail. Dans le feu du plaisir, son rabat avait légèrement tourné.
+--Monsieur le curé, dit-il en se remettant en position, vous allez
+juger les coups.
+
+L'abbé Faujas, son bréviaire sous le bras, souriant d'un air paternel,
+resta sur le seuil de la petite porte. Cependant, par la porte
+charretière de la sous-préfecture entr'ouverte, le prêtre avait dû
+apercevoir M. Péqueur des Saulaies assis devant la pièce d'eau,
+au milieu de ses familiers. Il ne tourna pourtant pas la tête; il
+marquait les points, complimentait l'abbé Surin, consolait les
+demoiselles Rastoil.
+
+--Dites donc, Péqueur, vint murmurer plaisamment M. de Condamin à
+l'oreille du sous-préfet, vous avez tort de ne pas inviter ce petit
+abbé à vos soirées; il est bien agréable avec les dames, il doit
+valser à ravir.
+
+Mais M. Péqueur des Saulaies, qui causait vivement avec M. Delangre,
+parut ne pas entendre. Il continua, s'adressant au maire:
+
+--Vraiment, mon cher ami, je ne sais où vous voyez en lui les
+belles choses dont vous me parlez. L'abbé Faujas est au contraire
+très-compromettant. Son passé est fort louche, on colporte ici
+certaines choses... Je ne vois pas pourquoi je me mettrais aux genoux
+de ce curé-là, d'autant plus que le clergé de Plassans nous est
+hostile.... D'abord ça ne me servirait à rien.
+
+M. Delangre et M. de Condamin, qui avaient échangé un regard, se
+contentèrent de hocher la tête, sans répondre.
+
+--A rien du tout, reprit le sous-préfet. Vous n'avez pas besoin de
+faire les mystérieux. Tenez, j'ai écrit à Paris, moi. J'avais la tête
+cassée; je voulais avoir le coeur net sur le Faujas, que vous semblez
+traiter en prince déguisé. Eh bien, savez-vous ce qu'on m'a répondu?
+On m'a répondu qu'on ne le connaissait pas, qu'on n'avait rien à me
+dire, que je devais, d'ailleurs, éviter avec soin de me mêler des
+affaires du clergé.... On est déjà assez mécontent à Paris, depuis que
+cet imbécile de Lagrifoul a passé. Je suis prudent, vous comprenez.
+
+Le maire échangea un nouveau regard avec le conservateur des eaux et
+forêts. Il haussa même légèrement les épaules devant les moustaches
+correctes de M. Péqueur des Saulaies.
+
+--Écoutez-moi bien, lui dit-il au bout d'un silence; vous voulez être
+préfet, n'est-ce pas?
+
+Le sous-préfet sourit en se dandinant sur sa chaise.
+
+--Alors, allez donner tout de suite une poignée de main à l'abbé
+Faujas, qui vous attend là-bas en regardant jouer au volant.
+
+M. Péqueur des Saulaies resta muet, très-surpris, ne comprenant pas.
+Il leva les yeux sur M. de Condamin, auquel il demanda avec une
+certaine inquiétude:
+
+--Est-ce aussi votre avis?
+
+--Mais sans doute; allez lui donner une poignée de main, répondit le
+conservateur des eaux et forêts.
+
+Puis, il ajouta avec une pointe de moquerie:
+
+--Interrogez ma femme, en qui vous avez toute confiance.
+
+Madame de Condamin arrivait. Elle avait une délicieuse toilette rose
+et grise. Quand on lui eut parlé de l'abbé:
+
+--Ah! vous avez tort de manquer de religion, dit-elle gracieusement au
+sous-préfet; c'est à peine si l'on vous voit à l'église, les jours de
+cérémonies officielles. Vraiment, cela me fait trop de chagrin;
+il faut que je vous convertisse. Que voulez-vous qu'on pense du
+gouvernement que vous représentez, si vous n'êtes pas bien avec le bon
+Dieu?... Laissez-nous, messieurs; je vais confesser monsieur Péqueur.
+
+Elle s'était assise, plaisantant, souriant.
+
+--Octavie, murmura le sous-préfet, lorsqu'ils furent seuls, ne vous
+moquez pas de moi. Vous n'étiez pas dévote, à Paris, rue du Helder.
+Vous savez que je me tiens à quatre, pour ne pas éclater, quand je
+vous vois donner le pain bénit, à Saint-Saturnin.
+
+--Vous n'êtes point sérieux, mon cher, répondit-elle sur le même ton;
+cela vous jouera quelque mauvais tour. Réellement, vous m'inquiétez,
+je vous ai connu plus intelligent. Êtes-vous assez aveugle pour ne pas
+voir que vous branlez dans le manche? Comprenez donc que si l'on
+ne vous a point encore fait sauter, c'est qu'on ne veut pas donner
+l'éveil au légitimistes de Plassans. Le jour où ils verront arriver
+un autre sous-préfet, ils se méfieront; tandis qu'avec vous, ils
+s'endorment, ils se croient certains de la victoire, aux prochaines
+élections. Ce n'est pas flatteur, je le sais, d'autant plus que j'ai
+la certitude absolue qu'on agit sans vous... Entendez-vous? mon cher,
+vous êtes perdu, si vous ne devinez certaines choses.
+
+Il la regardait avec une véritable épouvante.
+
+--Est-ce que «le grand homme» vous a écrit? demanda-t-il, faisant
+allusion à un personnage qu'ils désignaient ainsi entre eux.
+
+--Non, il a rompu entièrement avec moi. Je ne suis pas une sotte, j'ai
+compris la première la nécessité de cette séparation. D'ailleurs, je
+n'ai pas à me plaindre: il s'est montré très-bon, il m'a mariée, il
+m'a donné d'excellents conseils, dont je me trouve bien.... Mais j'ai
+gardé des amis à Paris. Je vous jure que vous n'avez que juste le
+temps de vous raccrocher aux branches. Ne faites plus le païen, allez
+vite donner une poignée de main à l'abbé Faujas... Vous comprendrez
+plus tard, si vous ne devinez pas aujourd'hui.
+
+M. Péqueur des Saulaies restait le nez baissé, un peu honteux de la
+leçon. Il était très-fat, il montra ses dents blanches, chercha à se
+tirer du ridicule, en murmurant tendrement: --Si vous aviez voulu,
+Octavie, nous aurions gouverné Plassans à nous deux. Je vous avais
+offert de reprendre cette vie si douce....
+
+--Décidément, vous êtes un sot, interrompit-elle d'une voix fâchée.
+Vous m'agacez avec votre «Octavie». Je suis madame de Condamin pour
+tout le monde, mon cher.... Vous ne comprenez donc rien? J'ai trente
+mille francs de rente; je règne sur toute une sous-préfecture; je
+vais partout, je suis partout respectée, saluée, aimée. Ceux qui
+soupçonneraient le passé, n'auraient que plus d'amabilité pour moi....
+Qu'est-ce que je ferais de vous, bon Dieu! Vous me gêneriez. Je suis
+une honnête femme, mon cher.
+
+Elle s'était levée. Elle s'approcha du docteur Porquier, qui, selon
+son habitude, venait après ses visites passer une heure dans le jardin
+de la sous-préfecture, pour entretenir sa belle clientèle.
+
+--Oh! docteur, j'ai une migraine, mais une migraine! dit-elle avec des
+mines charmantes. Ça me tient là, dans le sourcil gauche.
+
+--C'est le côté du coeur, madame, répondit galamment le docteur.
+
+Madame de Condamin sourit, sans pousser plus loin la consultation.
+Madame Paloque se pencha à l'oreille de son mari, qu'elle amenait
+chaque jour, afin de te recommander constamment à l'influence du
+sous-préfet:
+
+--Il ne les guérit pas autrement, murmura-t-elle.
+
+Cependant, M. Péqueur des Saulaies, après avoir rejoint M. de Condamin
+et M. Delangre, manoeuvrait habilement pour les conduire du côté de
+la porte charretière. Quand il n'en fut plus qu'à quelques pas, il
+s'arrêta, comme intéressé par la partie de volant qui continuait
+dans l'impasse. L'abbé Surin, les cheveux au vent, les manches de la
+soutane retroussées, montrant ses poignets blancs et minces comme ceux
+d'une femme, venait de reculer la distance, en plaçant mademoiselle
+Aurélie à vingt pas. Il se sentait regardé, il se surpassait vraiment.
+Mademoiselle Aurélie était, elle aussi, dans un de ses bons jours, au
+contact d'un tel maître. Le volant, lancé du poignet décrivait une
+courbe molle, très-allongée; et cela avec une telle régularité, qu'il
+semblait tomber de lui-même sur les raquettes, voler de l'une à
+l'autre, du même vol souple, sans que les joueurs bougeassent de
+place. L'abbé Surin, la taille un peu renversée, développait les
+grâces de son buste.
+
+--Très-bien, très-bien! cria le sous-préfet ravi. Ah! monsieur l'abbé,
+je vous fais mes compliments.
+
+Puis, se tournant vers madame de Condamin, le docteur Porquier et les
+Paloque:
+
+--Venez donc, je n'ai jamais rien vu de pareil.... Vous permettez que
+nous vous admirions, monsieur l'abbé?
+
+Toute la société de la sous-préfecture forma alors un groupe, au fond
+de l'impasse. L'abbé Faujas n'avait pas bougé; il répondit, par un
+léger signe de tête aux saluts de M. Delangre et de M. de Condamin. Il
+marquait toujours les points. Quand Aurélie manqua le volant, il dit
+avec bonhomie:
+
+--Cela vous fait trois cent dix points, depuis qu'on a changé la
+distance; votre soeur n'en a que quarante-sept.
+
+Tout en ayant l'air de suivre le volant avec un vif intérêt, il jetait
+de rapides coups d'oeil sur la porte du jardin des Rastoil, restée
+grande ouverte. M. Maffre seul s'y était montré jusque-là. Il fut
+appelé de l'intérieur du jardin.
+
+--Qu'ont-ils donc à rire si fort? lui demanda M. Rastoil, qui causait
+avec M. de Bourdeu, devant la table rustique.
+
+--C'est le secrétaire de monseigneur qui joue, répondit M. Maffre. Il
+fait des choses étonnantes, tout le quartier le regarde.... Monsieur
+le curé, qui est là, en est émerveillé.
+
+M. de Bourdeu prit une large prise, en murmurant: --Ah! monsieur
+l'abbé Faujas est là?
+
+Il rencontra le regard de M. Rastoil. Tous deux semblèrent gênés.
+
+--On m'a raconté, hasarda le président, que l'abbé est rentré en
+faveur auprès de monseigneur.
+
+--Oui, ce matin même, dit M. Maffre. Oh! une réconciliation complète.
+J'ai eu des détails très-touchants. Monseigneur a pleuré.... Vraiment,
+l'abbé Fenil a eu quelques torts.
+
+--Je vous croyais l'ami du grand vicaire, fit remarquer M. de Bourdeu.
+
+--Sans doute, mais je suis aussi l'ami de monsieur le curé, répliqua
+vivement le juge de paix. Dieu merci! il est d'une piété qui défie les
+calomnies. N'est-on pas allé jusqu'à attaquer sa moralité? C'est une
+honte!
+
+L'ancien préfet regarda de nouveau le président d'un air singulier.
+
+--Et n'a-t-on pas cherché à compromettre monsieur le curé dans les
+affaires politiques! continua M. Maffre. On disait qu'il venait
+tout bouleverser ici, donner des places à droite et à gauche, faire
+triompher la clique de Paris. On n'aurait pas plus mal parlé d'un chef
+de brigands.... Un tas de mensonges, enfin!
+
+M. de Bourdeu, du bout de sa canne, dessinait un profil sur le sable
+de l'allée.
+
+--Oui, j'ai entendu parler de ces choses, dit-il négligemment; il
+est bien peu croyable qu'un ministre de la religion accepte un tel
+rôle.... D'ailleurs, pour l'honneur de Plassans, je veux croire qu'il
+échouerait complètement. Il n'y a ici personne à acheter.
+
+--Des cancans! s'écria le président, en haussant les épaules. Est-ce
+qu'on retourne une ville comme une vieille veste? Paris peut nous
+envoyer tous ses mouchards, Plassans restera légitimiste. Voyez le
+petit Péqueur? Nous n'en avons fait qu'une bouchée.... Il faut que
+le monde soit bien bête! On s'imagine alors que des personnages
+mystérieux parcourent les provinces, offrant des places. Je vous avoue
+que je serais bien curieux de voir un de ces messieurs.
+
+Il se fâchait. M. Maffre, inquiet, crut devoir se défendre.
+
+--Permettez, interrompit-il, je n'ai pas affirmé que monsieur l'abbé
+Faujas fût un agent bonapartiste; au contraire, j'ai trouvé cette
+accusation absurde.
+
+--Eh! il n'est plus question de l'abbé Faujas; je parle en général. On
+ne se vend pas comme cela, que diable!... L'abbé Faujas est au-dessus
+de tous les soupçons.
+
+Il y eut un silence. M. de Bourdeu achevait le profil, sur le sable,
+par une grande barbe en pointe.
+
+--L'abbé Faujas n'a pas d'opinion politique, dit-il de sa voix sèche.
+
+--Évidemment, reprit M. Rastoil; nous lui reprochions son
+indifférence; mais, aujourd'hui, je l'approuve. Avec tous ces
+bavardages, la religion se trouverait compromise.... Vous le savez
+comme moi, Bourdeu, on ne peut l'accuser de la moindre démarche
+louche. Jamais on ne l'a vu à la sous-préfecture, n'est-ce pas? Il est
+resté très-dignement à sa place.... S'il était bonapartiste, il ne
+s'en cacherait pas, parbleu!
+
+--Sans doute.
+
+--Ajoutez qu'il mène une vie exemplaire. Ma femme et mon fils m'ont
+donné sur son compte des détails qui m'ont vivement ému.
+
+A ce moment, les rires redoublèrent, dans l'impasse. La voix de l'abbé
+Faujas s'éleva, complimentant mademoiselle Aurélie sur un coup de
+raquette vraiment remarquable. M. Rastoil, qui s'était interrompu,
+reprit avec un sourire:
+
+--Vous entendez? Qu'ont-ils donc à s'amuser ainsi? Cela donne envie
+d'être jeune.
+
+Puis, de sa voix grave: --Oui, ma femme et mon fils m'ont fait aimer
+l'abbé Faujas. Nous regrettons vivement que sa discrétion l'empêche
+d'être des nôtres.
+
+M. de Bourdeu approuvait de la tête, lorsque des applaudissements
+s'élevèrent dans l'impasse. Il y eut un tohu-bohu de piétinements, de
+rires, de cris, toute une bouffée de gaieté d'écoliers en récréation.
+M. Rastoil quitta son siège rustique.
+
+--Ma foi! dit-il avec bonhomie, allons voir; je finis par avoir des
+démangeaisons dans les jambes.
+
+Les deux autres le suivirent. Tous trois restèrent devant la petite
+porte. C'était la première fois que le président et l'ancien préfet
+s'aventuraient jusque-là. Quand ils aperçurent, au fond de l'impasse,
+le groupe formé par la société de la sous-préfecture, ils prirent des
+mines graves. M. Péqueur des Saulaies de son côté, se redressa, se
+campa dans une attitude officielle; tandis que madame de Condamin,
+très-rieuse, se glissait le long des murs, emplissant l'impasse du
+frôlement de sa toilette rose. Les deux sociétés s'épiaient par des
+coups d'oeil de côté, ne voulant céder la place ni l'une ni l'autre;
+et, entre elles, l'abbé Faujas, toujours sur la porte des Mouret,
+tenant son bréviaire sous le bras, s'égayait doucement, sans paraître
+le moins du monde comprendre la délicatesse de la situation.
+
+Cependant, tous les assistants retenaient leur haleine. L'abbé Surin,
+voyant grossir son public, voulut enlever les applaudissements par un
+dernier tour d'adresse. Il s'ingénia, se proposa des difficultés, se
+tournant, jouant sans regarder venir le volant, le devinant en quelque
+sorte, le renvoyant à mademoiselle Aurélie, par-dessus sa tête, avec
+une précision mathématique. Il était très-rouge, suant, décoiffé;
+son rabat, qui avait complétement tourné, lui pendait maintenant sur
+l'épaule droite. Mais il restait vainqueur, l'air riant, charmant
+toujours. Les deux sociétés s'oubliaient à l'admirer; madame de
+Condamin réprimait les bravos, qui éclataient trop tôt, en agitant son
+mouchoir de dentelle. Alors, le jeune abbé, raffinant encore, se mit à
+faire de petits sauts sur lui-même, à droite, à gauche, les calculant
+de façon à recevoir chaque fois le volant dans une nouvelle position.
+C'était le grand exercice final. Il accélérait le mouvement, lorsque,
+en sautant, le pied lui manqua; il faillit tomber sur la poitrine de
+madame de Condamin, qui avait tendu les bras en poussant un cri. Les
+assistants, le croyant blessé, se précipitèrent; mais lui, chancelant,
+se rattrapant à terre sur les genoux et sur les mains, se releva d'un
+bond suprême, ramassa, renvoya à mademoiselle Aurélie le volant, qui
+n'avait pas encore touché le sol. Et la raquette haute, il triompha,
+
+--Bravo! bravo! cria M. Péqueur des Saulaies en s'approchant.
+
+--Bravo! le coup est superbe! répéta M. Rastoil, qui s'avança
+également.
+
+La partie fut interrompue. Les deux sociétés avaient envahi l'impasse;
+elles se mêlaient, entouraient l'abbé Surin, qui, hors d'haleine,
+s'appuyait au mur, à côté de l'abbé Faujas. Tout le monde parlait à la
+fois.
+
+--J'ai cru qu'il avait la tête cassée en deux, disait le docteur
+Porquier à M. Maffre d'une voix pleine d'émotion.
+
+--Vraiment, tous ces jeux finissent mal, murmura M. de Bourdeu en
+s'adressant à M. Delangre et aux Paloque, tout en acceptant une
+poignée de main de M. de Condamin, qu'il évitait dans les rues, pour
+ne pas avoir à le saluer.
+
+Madame de Condamin allait du sous-préfet au président, les mettait en
+face l'un de l'autre, répétait:
+
+--Mon Dieu! je suis plus malade que lui, j'ai cru que nous allions
+tomber tous les deux. Vous avez vu, c'est une grosse pierre. --Elle
+est là, tenez, dit M. Rastoil; il a dû la rencontrer sous son talon.
+
+--C'est cette pierre ronde, vous croyez? demanda M. Péqueur des
+Saulaies en ramassant le caillou.
+
+Jamais ils ne s'étaient parlé en dehors des cérémonies officielles.
+Tous deux se mirent à examiner la pierre; ils se la passaient, se
+faisaient remarquer qu'elle était tranchante et qu'elle aurait pu
+couper le soulier de l'abbé. Madame de Condamin, entre eux, leur
+souriait, leur assurait qu'elle commençait à se remettre.
+
+--Monsieur l'abbé se trouve mal! s'écrièrent les demoiselles Rastoil.
+
+L'abbé Surin, en effet, était devenu très-pâle, en entendant parler du
+danger qu'il avait couru. Il fléchissait, lorsque l'abbé Faujas, qui
+s'était tenu à l'écart, le prit entre ses bras puissants et le porta
+dans le jardin des Mouret, où il l'assit sur une chaise. Les deux
+sociétés envahirent la tonnelle. Là, le jeune abbé s'évanouit
+complètement.
+
+--Rose, de l'eau, du vinaigre! cria l'abbé Faujas en s'élançant vers
+le perron.
+
+Mouret, qui était dans la salle à manger, parut à la fenêtre; mais, en
+voyant tout ce monde au fond de son jardin, il recula comme pris de
+peur; il se cacha, ne se montra plus. Cependant, Rose arrivait avec
+toute une pharmacie. Elle se hâtait, elle grognait:
+
+--Si madame était là, au moins; elle est au séminaire, pour le
+petit... Je suis toute seule, je ne peux pas faire l'impossible,
+n'est-ce pas?... Allez, ce n'est pas monsieur qui bougerait. On
+pourrait mourir avec lui. Il est dans la salle à manger, à se cacher
+comme un sournois. Non, un verre d'eau, il ne vous le donnerait pas;
+il vous laisserait crever.
+
+Tout en mâchant ces paroles, elle était arrivée devant l'abbé Surin
+évanoui. --Oh! le Jésus! dit-elle avec une tendresse apitoyée de
+commère.
+
+L'abbé Surin, les yeux fermés, la face pâle entre ses longs cheveux
+blonds, ressemblait à un de ces martyrs aimables qui se pâment sur les
+images de sainteté. L'aînée des demoiselles Rastoil lui soutenait la
+tête, renversée mollement, découvrant le cou blanc et délicat. On
+s'empressa. Madame de Condamin, à légers coups, lui tamponna les
+tempes avec un linge trempé dans de l'eau vinaigrée. Les deux sociétés
+attendaient, anxieuses. Enfin il ouvrit les yeux, mais il les referma.
+Il s'évanouit encore deux fois.
+
+--Vous m'avez fait une belle peur! lui dit poliment le docteur
+Porquier, qui avait gardé sa main dans la sienne.
+
+L'abbé restait assis, confus, remerciant, assurant que ce n'était
+rien. Puis, il vit qu'on lui avait déboutonné sa soutane et qu'il
+avait le cou nu; il sourit, il remit son rabat. Et, comme on lui
+conseillait de se tenir tranquille, il voulut montrer qu'il était
+solide; il retourna dans l'impasse avec les demoiselles Rastoil, pour
+finir la partie.
+
+--Vous êtes très-bien ici, dit M. Rastoil à l'abbé Faujas, qu'il
+n'avait pas quitté.
+
+--L'air est excellent sur cette côte, ajouta M. Péqueur des Saulaies
+de son air charmant.
+
+Les deux sociétés regardaient curieusement la maison des Mouret.
+
+--Si ces dames et ces messieurs, dit Rose, veulent rester un instant
+dans le jardin.... Monsieur le curé est chez lui.... Attendez, je vais
+aller chercher des chaises.
+
+Et elle fit trois voyages, malgré les protestations. Alors, après
+s'être regardées un instant, les deux sociétés s'assirent par
+politesse. Le sous-préfet s'était mis à la droite de l'abbé Faujas,
+tandis que le président se plaçait à sa gauche. La conversation fut
+très-amicale.
+
+--Vous n'êtes pas un voisin tapageur, monsieur le curé, répétait
+gracieusement M. Péqueur des Saulaies. Vous ne sauriez croire le
+plaisir que j'ai à vous apercevoir, tous les jours, aux mêmes heures,
+dans ce petit paradis. Cela me repose de mes tracas.
+
+--Un bon voisin, c'est chose si rare! reprenait M. Rastoil.
+
+--Sans doute, interrompait M. de Bourdeu; monsieur le curé a mis
+ici une heureuse tranquillité de cloître. Pendant que l'abbé Faujas
+souriait et saluait, M. de Condamin, qui ne s'était pas assis, vint se
+pencher à l'oreille de M. Delangre, en murmurant:
+
+--Voilà Rastoil qui rêve une place de substitut pour son flandrin de
+fils.
+
+M. Delangre lui lança un regard terrible, tremblant à l'idée que
+ce buvard incorrigible pouvait tout gâter; ce qui n'empêcha pas le
+conservateur des eaux et forêts d'ajouter:
+
+--Et Bourdeu qui croit déjà avoir rattrapé sa préfecture!
+
+Mais madame de Condamin venait de produire une sensation, en disant
+d'un air fin:
+
+--Ce que j'aime dans ce jardin, c'est ce charme intime qui semble en
+faire un petit coin fermé à toutes les misères de ce monde. Caïn et
+Abel s'y seraient réconciliés.
+
+Et elle avait souligné sa phrase en l'accompagnant de deux coups
+d'oeil, à droite et à gauche, vers les jardins voisins. M. Maffre et
+le docteur Porquier hochèrent la tête d'un air d'approbation; tandis
+que les Paloque s'interrogeaient, inquiets, ne comprenant pas,
+craignant de se compromettre d'un côté ou d'un autre, s'ils ouvraient
+la bouche.
+
+Au bout d'un quart d'heure, M. Rastoil se leva.
+
+--Ma femme ne va plus savoir où nous sommes passés, murmura-t-il.
+
+Tout le monde s'était mis debout, un peu embarrassé pour prendre
+congé. Mais l'abbé Faujas tendit les mains: --Mon paradis reste
+ouvert, dit-il de son air le plus souriant.
+
+Alors, le président promit de rendre, de temps à autre, une visite
+à monsieur le curé. Le sous-préfet s'engagea de même, avec plus
+d'effusion. Et les deux sociétés restèrent encore là cinq grandes
+minutes à se complimenter, pendant que, dans l'impasse, les rires des
+demoiselles Rastoil et de l'abbé Surin s'élevaient de nouveau. La
+partie avait repris tout son feu; le volant allait et venait, d'un vol
+régulier, au-dessus de la muraille.
+
+
+
+XV
+
+
+Un vendredi, madame Paloque, qui entrait à Saint-Saturnin, fut
+toute surprise d'apercevoir Marthe agenouillée devant la chapelle
+Saint-Michel. L'abbé Faujas confessait.
+
+--Tiens! pensa-t-elle, est-ce qu'elle aurait fini par toucher le coeur
+de l'abbé? Il faut que je reste. Si madame de Condamin venait, ce
+serait drôle.
+
+Elle prit une chaise, un peu en arrière, s'agenouillant à demi, la
+face entre les mains, comme abîmée dans une prière ardente; elle
+écarta les doigts, elle regarda. L'église était très-sombre. Marthe,
+la tête tombée sur son livre de messe, semblait dormir; elle faisait
+une masse noire contre la blancheur d'un pilier; et, de tout son être,
+ses épaules seules vivaient, soulevées par de gros soupirs. Elle était
+si profondément abattue, qu'elle laissait passer son tour, à chaque
+nouvelle pénitente que l'abbé Faujas expédiait. L'abbé attendait une
+minute, s'impatientait, frappait de petits coups secs contre le bois
+du confessionnal. Alors, une des femmes qui se trouvaient là, voyant
+que Marthe ne bougeait pas, se décidait à prendre sa place. La
+chapelle se vidait, Marthe restait immobile et pâmée. --Elle est
+joliment prise, se dit la Paloque; c'est indécent, de s'étaler comme
+ça dans une église.... Ah! voici madame de Condamin.
+
+En effet, madame de Condamin entrait. Elle s'arrêta un instant devant
+le bénitier, ôtant son gant, se signant d'un geste joli. Sa robe de
+soie eut un murmure dans l'étroit chemin ménagé entre les chaises.
+Quand elle s'agenouilla, elle emplit la haute voûte du frisson de
+ses jupes. Elle avait son air affable, elle souriait aux ténèbres
+de l'église. Bientôt, il ne resta plus qu'elle et Marthe. L'abbé se
+fâchait, tapait plus fort contre le bois du confessionnal.
+
+--Madame, c'est à vous, je suis la dernière, murmura obligeamment
+madame de Condamin, en se penchant vers Marthe, qu'elle n'avait pas
+reconnue.
+
+Celle-ci tourna la face, une face nerveusement amincie, pâle d'une
+émotion extraordinaire; elle ne parut pas comprendre. Elle sortait
+comme d'un sommeil extatique, les paupières battantes.
+
+--Eh bien, mesdames, eh bien? dit l'abbé, qui entr'ouvrit la porte du
+confessionnal.
+
+Madame de Condamin se leva, souriante, obéissant à l'appel du prêtre.
+Mais, l'ayant reconnue, Marthe entra brusquement dans la chapelle;
+puis, elle tomba de nouveau sur les genoux, demeura là, à trois pas.
+
+La Paloque s'amusait beaucoup; elle espérait que les deux femmes
+allaient se prendre aux cheveux. Marthe devait tout entendre, car
+madame de Condamin avait une voix de flûte; elle bavardait ses péchés,
+elle animait le confessionnal d'un commérage adorable. A un moment,
+elle eut même un rire, un petit rire étouffé, qui fit lever la face
+souffrante de Marthe. D'ailleurs elle eut promptement fini. Elle s'en
+allait, lorsqu'elle revint, se courbant, causant toujours, mais sans
+s'agenouiller.
+
+--Cette grande diablesse se moque de madame Mouret et de l'abbé,
+pensait la femme du juge; elle est trop fine pour déranger sa vie.
+
+Enfin, madame de Condamin se retira. Marthe la suivit des yeux,
+paraissant attendre qu'elle ne fût plus là. Alors, elle s'appuya au
+confessionnal, se laissa aller, heurta rudement le bois de ses genoux.
+Madame Paloque s'était rapprochée, allongeant le cou; mais elle ne vit
+que la robe sombre de la pénitente qui débordait et s'étalait. Pendant
+près d'une demi-heure, rien ne bougea. Elle crut un moment surprendre
+des sanglots étouffés dans le silence frissonnant, que coupait parfois
+un craquement sec du confessionnal. Cet espionnage finissait par
+l'ennuyer; elle ne restait que pour dévisager Marthe à sa sortie.
+
+L'abbé Faujas quitta le confessionnal le premier, fermant la porte
+d'une main irritée. Madame Mouret demeura longtemps encore, immobile,
+courbée, dans l'étroite caisse. Quand elle se retira, la voilette
+baissée, elle paraissait brisée. Elle oublia de se signer.
+
+--Il y a de la brouille, l'abbé n'a pas été gentil, murmura la
+Paloque, qui la suivit jusque sur la place de l'Archevêché.
+
+Elle s'arrêta, hésita un instant; puis, après s'être assurée que
+personne ne l'épiait, elle fila sournoisement dans la maison
+qu'occupait l'abbé Fenil, à un des angles de la place.
+
+Maintenant, Marthe vivait à Saint-Saturnin. Elle remplissait ses
+devoirs religieux avec une grande ferveur. Même l'abbé Faujas la
+grondait souvent de la passion qu'elle mettait dans la pratique. Il ne
+lui permettait de communier qu'une fois par mois, réglait ses heures
+d'exercices pieux, exigeait d'elle qu'elle ne s'enfermât pas dans la
+dévotion. Elle l'avait longtemps supplié, avant qu'il lui accordât
+d'assister chaque matin à une messe basse. Un jour, comme elle lui
+racontait qu'elle s'était couchée pendant une heure sur le carreau
+glacé de sa chambre, pour se punir d'une faute, il s'emporta, il lui
+dit que le confesseur avait seul le droit d'imposer des pénitences.
+Il la menait très-durement, la menaçait de la renvoyer à l'abbé
+Bourrette, si elle ne s'humiliait pas.
+
+--J'ai eu tort de vous accepter, répétait-il souvent; je ne veux que
+des âmes obéissantes.
+
+Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la
+main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de
+laquelle elle aurait voulu s'anéantir, la fouettait d'un désir sans
+cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à
+peu dans l'amour, arrêtée brusquement, devinant d'autres profondeurs,
+ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu'elle
+ignorait. Ce grand repos qu'elle avait d'abord goûté dans l'église,
+cet oubli du dehors et d'elle-même, se changeait en une jouissance
+active, en un bonheur qu'elle évoquait, qu'elle louchait. C'était le
+bonheur dont elle avait vaguement senti le désir depuis sa jeunesse,
+et qu'elle trouvait enfin à quarante ans; un bonheur qui lui
+suffisait, qui l'emplissait de ses belles années mortes, qui la
+faisait vivre en égoïste, occupée à toutes les sensations nouvelles
+s'éveillant en elle comme des caresses.
+
+--Soyez bon, murmurait-elle à l'abbé Faujas; soyez bon, car j'ai
+besoin de bonté.
+
+Et lorsqu'il était bon, elle l'aurait remercié à deux genoux. Il se
+montrait souple alors, lui parlait paternellement, lui expliquait
+qu'elle était trop vive d'imagination. Dieu, disait-il, n'aimait
+pas qu'on l'adorât ainsi, par coups de tête. Elle souriait, elle
+redevenait belle, et jeune, et rougissante. Elle promettait d'être
+sage. Puis, dans quelque coin noir, elle avait des actes de foi qui
+l'écrasaient sur les dalles; elle n'était plus agenouillée, elle
+glissait, presque assise à terre, balbutiant des paroles ardentes; et,
+quand les paroles se mouraient, elle continuait sa prière par un élan
+de tout son être, par un appel à ce baiser divin qui passait sur ses
+cheveux, sans se poser jamais.
+
+Marthe, au logis, devint querelleuse. Jusque-là elle s'était
+traînée, indifférente, lasse, heureuse, lorsque son mari la laissait
+tranquille; mais, depuis qu'il passait les journées à la maison,
+ayant perdu son bavardage taquin, maigrissant et jaunissant, il
+l'impatientait.
+
+--Il est toujours dans nos jambes, disait-elle à la cuisinière.
+
+--Pardi! c'est par méchanceté, répondait celle-ci. Au fond, il n'est
+pas bon homme. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'en aperçois. C'est
+comme la mine sournoise qu'il fait, lui qui aime tant à parler,
+croyez-vous qu'il ne joue pas la comédie pour nous apitoyer? Il enrage
+de bouder, mais il tient bon, afin qu'on le plaigne et qu'on en passe
+par ses volontés. Allez, madame, vous avez joliment raison de ne pas
+vous arrêter à ces simagrées-là.
+
+Mouret tenait les deux femmes par l'argent. Il ne voulait point se
+disputer, de peur de troubler davantage sa vie. S'il ne grondait plus,
+tatillonnant, piétinant, il occupait encore les tristesses qui le
+prenaient en refusant une pièce de cent sous à Marthe ou à Rose. Il
+donnait par mois cent francs à cette dernière pour la nourriture; le
+vin, l'huile, les conserves étaient dans la maison. Mais il fallait
+quand même que la cuisinière arrivât au bout du mois, quitte à y
+mettre du sien. Quant à Marthe, elle n'avait rien; il la laissait
+absolument sans un sou. Elle en était réduite à s'entendre avec Rose,
+à tâcher d'économiser dix francs sur les cent francs du mois. Souvent
+elle n'avait pas de bottines à se mettre. Elle était obligée d'aller
+chez sa mère pour lui emprunter l'argent d'une robe ou d'un chapeau.
+
+--Mais Mouret devient fou! criait madame Rougon; tu ne peux pourtant
+pas aller toute nue. Je lui parlerai.
+
+--Je vous en supplie, ma mère, n'en faites rien, répondait-elle. Il
+vous déteste. Il me traiterait encore plus mal, s'il savait que je
+vous raconte ces choses.
+
+Elle pleurait, elle ajoutait:
+
+--Je l'ai longtemps défendu, mais aujourd'hui je n'ai plus la force de
+me taire.... Vous vous rappelez, lorsqu'il ne voulait pas que je misse
+seulement le pied dans la rue. Il m'enfermait, il usait de moi comme
+d'une chose. Maintenant, s'il se montre si dur, c'est qu'il voit bien
+que je lui ai échappé, et que je ne consentirai jamais plus à être sa
+bonne. C'est un homme sans religion, un égoïste, un mauvais coeur.
+
+--Il ne te bat pas, au moins?
+
+--Non, mais cela viendra. Il n'en est qu'à tout me refuser. Voilà cinq
+ans que je n'ai pas acheté de chemises. Hier, je lui montrais celles
+que j'ai; elles sont usées, et si pleines de reprises, que j'ai honte
+de les porter. Il les a regardées, les a tâtées, en disant qu'elles
+pouvaient parfaitement aller jusqu'à l'année prochaine... Je n'ai pas
+un centime à moi; il faut que je pleure pour une pièce de vingt sous.
+L'autre jour, j'ai dû emprunter deux sous à Rose pour acheter du fil.
+J'ai recousu mes gants, qui s'ouvraient de tous les côtés.
+
+Et elle racontait vingt autres détails: les points qu'elle faisait
+elle-même à ses bottines avec du fil poissé; les rubans qu'elle lavait
+dans du thé, pour rafraîchir ses chapeaux; l'encre qu'elle étalait sur
+les plis limés de son unique robe de soie, afin d'en cacher l'usure.
+Madame Rougon s'apitoyait, l'encourageait à la révolte. Mouret était
+un monstre. Il poussait l'avarice, disait Rose, jusqu'à compter les
+poires du grenier et les morceaux de sucre des armoires, surveillant
+les conserves, mangeant lui-même les croûtes de pain de la veille.
+
+Marthe souffrait surtout de ne pouvoir donner aux quêtes de
+Saint-Saturnin; elle cachait des pièces de dix sous dans des morceaux
+de papier, qu'elle gardait précieusement pour les grand'messes des
+dimanches. Maintenant, quand les dames patronnesses de l'oeuvre de la
+Vierge offraient quelque cadeau à la cathédrale, un saint-ciboire,
+une croix d'argent, une bannière, elle était toute honteuse; elle les
+évitait, feignant d'ignorer leur projet. Ces dames la plaignaient
+beaucoup. Elle aurait volé son mari, si elle avait trouvé la clef sur
+le secrétaire, tant le besoin d'orner cette église qu'elle aimait, la
+torturait. Une jalousie de femme trompée la prenait aux entrailles,
+lorsque l'abbé Faujas se servait d'un calice donné par madame de
+Condamin; tandis que, les jours où il disait la messe sur la nappe
+d'autel qu'elle avait brodée, elle éprouvait une joie profonde, priant
+avec des frissons, comme si quelque chose d'elle-même se trouvait sous
+les mains élargies du prêtre. Elle aurait voulu qu'une chapelle tout
+entière lui appartînt; elle rêvait d'y mettre une fortune, de s'y
+enfermer, de recevoir Dieu chez elle, pour elle seule.
+
+Rose, qui recevait ses confidences, s'ingéniait pour lui procurer de
+l'argent. Cette année-là, elle fit disparaître les plus beaux fruits
+du jardin et les vendit; elle débarrassa également le grenier d'un tas
+de vieux meubles, si bien qu'elle finit par réunir une somme de trois
+cents francs, qu'elle remit triomphalement à Marthe. Celle-ci embrassa
+la vieille cuisinière.
+
+--Ah! que tu es bonne! dit-elle en la tutoyant. Tu es sûre au moins
+qu'il n'a rien vu?... J'ai regardé, l'autre jour, rue des Orfèvres,
+des petites burettes d'argent ciselé, toutes mignonnes; elles sont de
+deux cents francs.... Tu vas me rendre un service, n'est-ce pas? Je ne
+veux pas les acheter moi-même, parce qu'on pourrait me voir entrer.
+Dis à ta soeur d'aller les prendre; elle les apportera à la nuit, elle
+te les remettra par la fenêtre de ta cuisine.
+
+Cet achat des burettes fut pour elle toute une intrigue défendue, où
+elle goûta de vives jouissances. Elle les garda, pendant trois jours,
+au fond d'une armoire, cachées derrière des paquets de linge;
+et, lorsqu'elle les donna à l'abbé Faujas, dans la sacristie de
+Saint-Saturnin, elle tremblait, elle balbutiait. Lui, la gronda
+amicalement. Il n'aimait point les cadeaux; il parlait de l'argent
+avec le dédain d'un homme fort, qui n'a que des besoins de puissance
+et de domination. Pendant ses deux premières années de misère, même
+les jours où sa mère et lui vivaient de pain et d'eau, il n'avait
+jamais songé à emprunter dix francs aux Mouret.
+
+Marthe trouva une cachette sûre pour les cent francs qui lui
+restaient. Elle devenait avare, elle aussi; elle calculait l'emploi
+de cet argent, achetait chaque matin une chose nouvelle. Comme elle
+restait très-hésitante, Rose lui apprit que madame Trouche voulait lui
+parler en particulier. Olympe, qui s'arrêtait pendant des heures dans
+la cuisine, était devenue l'amie intime de Rose, à laquelle elle
+empruntait souvent quarante sous, pour ne pas avoir à remonter les
+deux étages, les jours où elle disait avoir oublié son porte-monnaie.
+
+--Montez la voir, ajouta la cuisinière; vous serez mieux pour
+causer.... Ce sont de braves gens, et qui aiment beaucoup monsieur le
+curé. Ils ont eu bien des tourments, allez. Ça fend le coeur, tout ce
+que madame Olympe m'a raconté.
+
+Marthe trouva Olympe en larmes. Ils étaient trop bons, on avait
+toujours abusé d'eux; et elle entra dans des explications sur leurs
+affaires de Besançon, où la coquinerie d'un associé leur avait mis
+de lourdes dettes sur le dos. Le pis était que les créanciers se
+fâchaient. Elle venait de recevoir une lettre d'injures, dans laquelle
+on la menaçait d'écrire au maire et à l'évêque de Plassans.
+
+-Je suis prête à tout souffrir, ajouta-t-elle en sanglotant; mais je
+donnerais ma tête, pour que mon frère ne fût pas compromis.... Il a
+déjà trop fait pour nous; je ne veux lui parler de rien, car il n'est
+pas riche, il se tourmenterait inutilement .... Mon Dieu! comment
+faire pour empêcher cet homme d'écrire? Ce serait à mourir de honte,
+si une pareille lettre arrivait à la mairie et à l'évêché. Oui, je
+connais mon frère, il en mourrait.
+
+Alors, les larmes montèrent aussi aux yeux de Marthe. Elle était toute
+pâle, elle serrait les mains d'Olympe. Puis, sans que celle-ci lui eût
+rien demandé, elle offrit ses cent francs.
+
+--C'est peu sans doute; mais, si cela pouvait conjurer le péril?
+demanda-t-elle avec anxiété.
+
+--Cent francs, cent francs, répétait Olympe; non, non, il ne se
+contentera jamais de cent francs.
+
+Marthe fut désespérée. Elle jurait qu'elle ne possédait pas davantage.
+Elle s'oublia jusqu'à parler des burettes. Si elle ne les avait pas
+achetées, elle aurait pu donner les trois cents francs. Les yeux de
+madame Trouche s'étaient allumés.
+
+--Trois cents francs, c'est juste ce qu'il demande, dit-elle. Allez,
+vous auriez rendu un plus grand service à mon frère, en ne lui faisant
+pas ce cadeau, qui restera à l'église, d'ailleurs. Que de belles
+choses les dames de Besançon lui ont apportées! Aujourd'hui, il n'en
+est pas plus riche pour cela. Ne donnez plus rien, c'est une volerie.
+Consultez-moi. Il y a tant de misères cachées! Non, cent francs ne
+suffiront jamais.
+
+Au bout d'une grande demi-heure de lamentations, lorsqu'elle vit que
+Marthe n'avait réellement que cent francs, elle finit cependant par
+les accepter.
+
+--Je vais les envoyer pour faire patienter cet homme, murmura-t-elle,
+mais il ne nous laissera pas la paix longtemps.... Et surtout, je vous
+en supplie, ne parlez pas de cela à mon frère; vous le tueriez.... Il
+vaut mieux aussi que mon mari ignore nos petites affaires; il est si
+fier, qu'il ferait des bêtises pour s'acquitter envers vous. Entre
+femmes, on s'entend toujours. Marthe fut très-heureuse de ce prêt. Dès
+lors, elle eut un nouveau souci: écarter de l'abbé Faujas, sans qu'il
+s'en doutât, le danger qui le menaçait. Elle montait souvent chez les
+Trouche, passait là des heures, à chercher avec Olympe le moyen de
+payer les créances. Celle-ci lui avait raconté que de nombreux billets
+en souffrance étaient endossés par le prêtre, et que le scandale
+serait énorme, si jamais ces billets étaient envoyés à quelque
+huissier de Plassans. Le chiffre des créances était si gros, selon
+elle, que longtemps elle refusa de le dire, pleurant plus fort,
+lorsque Marthe la pressait. Un jour enfin, elle parla de vingt mille
+francs. Marthe resta glacée. Jamais elle ne trouverait vingt mille
+francs. Les yeux fixes, elle pensait qu'il lui faudrait attendre la
+mort de Mouret, pour disposer d'une pareille somme.
+
+--Je dis vingt mille francs en gros, se hâta d'ajouter Olympe, que sa
+mine grave inquiéta; mais nous serions bien contents de pouvoir les
+payer en dix ans, par petits à-compte. Les créanciers attendraient
+tout le temps qu'on voudrait, s'ils savaient toucher régulièrement....
+C'est bien fâcheux que nous ne trouvions pas une personne qui ait
+confiance en nous et qui nous fasse les quelques avances nécessaires.
+
+C'était là le sujet habituel de leur conversation. Olympe parlait
+souvent aussi de l'abbé Faujas, qu'elle paraissait adorer. Elle
+racontait à Marthe des particularités intimes sur le prêtre: il
+craignait les chatouilles; il ne pouvait pas dormir sur le côté
+gauche; il avait une fraise à l'épaule droite, que rougissait en mai,
+comme un fruit naturel. Marthe souriait, ne se lassait jamais de ces
+détails; elle questionnait la jeune femme sur son enfance, sur celle
+de son frère. Puis, quand la question d'argent revenait, elle était
+comme folle de son impuissance; elle se laissait aller à se plaindre
+amèrement de Mouret, qu'Olympe, enhardie, finit par ne plus nommer
+devant elle que «le vieux grigou». Parfois, lorsque Trouche rentrait
+de son bureau, les deux femmes étaient encore là, à causer; elles se
+taisaient, changeaient de conversation. Trouche gardait une attitude
+digne. Les dames patronnesses de l'oeuvre de la Vierge étaient
+très-contentes de lui. On ne le voyait dans aucun café de la ville.
+
+Cependant, Marthe, pour venir en aide à Olympe, qui parlait certains
+jours de se jeter par la fenêtre, poussa Rose à porter chez un
+brocanteur du marché toutes les vieilleries inutiles jetées dans
+les coins. Les deux femmes furent d'abord timides; elles ne firent
+enlever, pendant l'absence de Mouret, que les chaises et les tables
+écloppées; puis, elles s'attaquèrent aux objets sérieux, vendirent
+des porcelaines, des bijoux, tout ce qui pouvait disparaître, sans
+produire un trop grand vide. Elles étaient sur une pente fatale; elles
+auraient fini par enlever les gros meubles et ne laisser que les
+quatre murs, si Mouret n'avait traité Rose un jour de voleuse, en la
+menaçant du commissaire.
+
+--Moi, une voleuse! monsieur! s'était-elle écriée. Faites bien
+attention à ce que vous dites!... Parce que vous m'avez vue vendre
+une bague de madame. Elle était à moi, cette bague; madame me l'avait
+donnée, madame n'est pas chienne comme vous... Vous n'avez pas honte,
+de laisser votre pauvre femme sans un sou! Elle n'a pas de souliers à
+se mettre. L'autre jour, j'ai payé la laitière.... Eh bien! oui, j'ai
+vendu sa bague. Après? Est-ce que sa bague n'est pas à elle? Elle
+peut bien en faire de l'argent, puisque vous lui refusez tout.... Je
+vendrais la maison, vous entendez? La maison tout entière. Cela me
+fait trop de peine de la voir aller nue comme saint Jean.
+
+Mouret alors exerça une surveillance de toutes les heures; il ferma
+les armoires et prit les clefs. Quand Rose sortait, il lui regardait
+les mains d'un air défiant; il tâtait ses poches, s'il croyait
+remarquer quelque gonflement suspect sous sa jupe. Il racheta chez
+le brocanteur du marché certains objets qu'il posa à leur place, les
+essuyant, les soignant avec affectation, devant Marthe, pour lui
+rappeler ce qu'il nommait «les vols de Rose». Jamais il ne la mettait
+directement en cause. Il la tortura surtout avec une carafe en cristal
+taillé, vendue pour vingt sous par la cuisinière. Celle-ci, qui avait
+prétendu l'avoir cassée, devait la lui apporter sur la table, à chaque
+repas. Un matin, au déjeuner, exaspérée, elle la laissa tomber devant
+lui.
+
+--Maintenant, monsieur, elle est bien cassée, n'est-ce pas? dit-elle
+en lui riant au nez.
+
+Et, comme il la chassait:
+
+--Essayez donc!... Il y a vingt-cinq ans que je vous sers, monsieur.
+Madame s'en irait avec moi.
+
+Marthe, poussée à bout, conseillée par Rose et par Olympe, se révolta
+enfin. Il lui fallait absolument cinq cents francs. Depuis huit jours,
+Olympe sanglotait, en prétendant que si elle n'avait pas cinq cents
+francs à la fin du mois, un des billets endossés par l'abbé Faujas
+«allait être publié dans un journal de Plassans». Ce billet publié,
+cette menace effrayante qu'elle ne s'expliquait pas nettement,
+épouvanta Marthe et la décida à tout oser. Le soir, en se couchant,
+elle demanda les cinq cents francs à Mouret; puis, comme il la
+regardait ahuri, elle parla de ses quinze années d'abnégation, des
+quinze années passées par elle à Marseille, derrière un comptoir, la
+plume à l'oreille, ainsi qu'un commis.
+
+--Nous avons gagné l'argent ensemble, dit-elle; il est à nous deux. Je
+veux cinq cents francs.
+
+Mouret sortit de son mutisme avec une violence extrême. Tout son
+emportement bavard reparut.
+
+--Cinq cents francs! cria-t-il. Est-ce pour ton curé?... Je fais
+l'imbécile, maintenant, je me tais, parce que j'en aurais trop à dire.
+Mais il ne faut pas croire que vous vous moquerez de moi jusqu'à la
+fin.... Cinq cents francs! Pourquoi pas la maison! Il est vrai qu'elle
+est à lui, la maison! Et il veut l'argent, n'est-ce pas? Il t'a dit
+de me demander l'argent?... Quand je pense que je suis chez moi comme
+dans un bois! On finira par me voler mon mouchoir dans ma poche. Je
+parie que, si je montais fouiller sa chambre, je trouverais toutes mes
+pauvres affaires au fond de ses tiroirs. Il me manque trois caleçons,
+sept paires de chaussettes, quatre ou cinq chemises; j'ai fait le
+compte hier. Plus rien n'est à moi, tout disparaît, tout s'en va....
+Non, pas un sou, pas un sou, entends-tu!
+
+--Je veux cinq cents francs, la moitié de l'argent m'appartient,
+répéta-t-elle tranquillement.
+
+Pendant une heure, Mouret tempêta, se fouettant, se lassant à crier
+vingt fois le même reproche. Il ne reconnaissait plus sa femme; elle
+l'aimait avant l'arrivée du curé, elle l'écoutait, elle prenait
+les intérêts de la maison, il fallait vraiment que les gens qui la
+poussaient contre lui fussent de bien méchantes gens. Puis, sa voix
+s'embarrassa; il se laissa aller dans un fauteuil, rompu, aussi faible
+qu'un enfant.
+
+--Donne-moi la clef du secrétaire? demanda Marthe.
+
+Il se releva, mit ses dernières forces dans un cri suprême.
+
+--Tu veux tout prendre, n'est-ce pas? laisser tes enfants sur la
+paille, ne pas nous garder un morceau de pain?... Eh bien! prends
+tout, appelle Rose pour qu'elle emplisse son tablier. Tiens, voici la
+clef.
+
+Et il jeta la clef, que Marthe cacha sous son oreiller. Elle était
+toute pâle de cette querelle, la première querelle violente qu'elle
+eût avec son mari. Elle se coucha; lui, passa la nuit dans le
+fauteuil. Vers le matin, elle l'entendit sangloter. Elle lui aurait
+rendu la clef, s'il n'était descendu au jardin comme un fou, bien
+qu'il fit encore nuit noire.
+
+La paix parut se rétablir. La clef du secrétaire restait pendue à un
+clou, près de la glace. Marthe, qui n'était pas habituée à voir de
+grosses sommes à la fois, avait une sorte de peur de l'argent. Elle se
+montra d'abord très-discrète, honteuse, chaque fois qu'elle ouvrait
+le tiroir, où Mouret gardait toujours en espèces une dizaine de mille
+francs pour ses achats de vin. Elle prenait strictement ce dont elle
+avait besoin. Olympe, d'ailleurs, lui donnait d'excellents conseils:
+puisqu'elle avait la clef maintenant, elle devait se montrer économe.
+Même, en la voyant toute tremblante devant «le magot», elle cessa
+pendant quelque temps de lui parler des dettes de Besançon.
+
+Mouret retomba dans son silence morne. Il avait reçu un nouveau coup,
+plus violent encore que le premier, lors de l'entrée de Serge au
+séminaire. Ses amis du cours Sauvaire, les petits rentiers qui
+faisaient régulièrement un tour de promenade, de quatre à six heures,
+commençaient à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'ils le voyaient
+arriver, les bras ballants, l'air hébété, répondant à peine, comme
+envahi par un mal incurable.
+
+--Il baisse, il baisse, murmuraient-ils. A quarante-quatre ans, c'est
+inconcevable. La tête finira par déménager.
+
+Il semblait ne plus entendre les allusions qu'on risquait méchamment
+devant lui. Si on le questionnait d'une façon directe sur l'abbé
+Faujas, il rougissait légèrement, en répondant que c'était un bon
+locataire, qu'il payait son terme avec une grande exactitude. Derrière
+son dos, les petits rentiers ricanaient, assis sur quelque banc du
+cours, au soleil.
+
+--Il n'a que ce qu'il mérite, après tout, disait un ancien marchand
+d'amandes. Vous vous rappelez comme il était chaud pour le curé;
+c'est lui qui allait faire son éloge aux quatre coins de Plassans.
+Aujourd'hui, quand on le remet sur ce sujet-là, il a une drôle de
+mine.
+
+Ces messieurs répétaient alors certains cancans scandaleux qu'ils se
+confiaient à l'oreille, d'un bout du banc à l'autre.
+
+--N'importe, reprenait à demi-voix un maître tanneur retiré, Mouret
+n'est pas crâne; moi, je flanquerais le curé à la porte.
+
+Et tous déclaraient, en effet, que Mouret n'était pas crâne, lui qui
+s'était tant moqué des maris que leurs femmes menaient par le bout du
+nez.
+
+Dans la ville, ces calomnies, malgré la persistance que certaines
+personnes semblaient mettre à les répandre, ne dépassaient pas un
+certain monde d'oisifs et de bavards. Si l'abbé, refusant d'aller
+occuper la maison curiale, était resté chez les Mouret, ce ne pouvait
+être, comme il le disait lui-même, que par tendresse pour ce beau
+jardin, où il lisait si tranquillement son bréviaire. Sa haute
+piété, sa vie rigide, son dédain des coquetteries que les prêtres se
+permettent, le mettaient au-dessus de tous les soupçons. Les membres
+du cercle de la Jeunesse accusaient l'abbé Fenil de chercher à le
+perdre. Toute la ville neuve, d'ailleurs, lui appartenait. Il n'avait
+plus contre lui que le quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants
+se tenaient sur la réserve, lorsqu'ils le rencontraient dans les
+salons de Mgr Rousselot. Cependant, il hochait la tête, les jours où
+la vieille madame Rougon lui disait qu'il pouvait tout oser.
+
+--Rien n'est solide encore, murmurait-il; je ne tiens personne. Il ne
+faudrait qu'une paille pour faire crouler l'édifice.
+
+Marthe l'inquiétait depuis quelque temps. Il se sentait impuissant à
+calmer cette fièvre de dévotion qui la brûlait. Elle lui échappait,
+désobéissait, se jetait plus avant qu'il n'aurait voulu. Cette femme
+si utile, cette patronne respectée, pouvait le perdre. Il y avait en
+elle une flamme intérieure qui brisait sa taille, lui bistrait la
+peau, lui meurtrissait les yeux. C'était comme un mal grandissant, un
+affolement de l'être entier, gagnant de proche en proche le cerveau et
+le coeur. Sa face se noyait d'extase, ses mains se tendaient avec des
+tremblements nerveux. Une toux sèche parfois la secouait de la tête
+aux pieds, sans qu'elle parût en sentir le déchirement. Et lui, se
+faisait plus dur, repoussait cet amour qui s'offrait, lui défendait de
+venir à Saint-Saturnin.
+
+--L'église est glacée, disait-il; vous toussez trop. Je ne veux pas
+que vous aggraviez votre mal.
+
+Elle assurait que ce n'était rien, une simple irritation de la gorge.
+Puis, elle pliait, elle acceptait cette défense d'aller à l'église,
+comme un châtiment mérité, qui lui fermait la porte du ciel. Elle
+sanglotait, se croyait damnée, traînait des ournées vides; et malgré
+elle, comme une femme qui retourne à la tendresse défendue, lorsque
+arrivait le vendredi, elle se glissait humblement dans la chapelle
+Saint-Michel, venait appuyer son front brûlant contre le bois du
+confessionnal. Elle ne parlait pas, elle restait là, écrasée; tandis
+que l'abbé Faujas, irrité, la traitait brutalement en fille indigne.
+Il la renvoyait. Alors, elle s'en allait, soulagée, heureuse.
+
+Le prêtre eut peur des ténèbres de la chapelle Saint-Michel. Il fit
+intervenir le docteur Porquier, qui décida Marthe à se confesser dans
+le petit oratoire de l'oeuvre de la Vierge, au faubourg. L'abbé Faujas
+promit de l'y attendre toutes les quinzaines, le samedi. Cet oratoire,
+établi dans une grande pièce blanchie à la chaux, avec quatre immenses
+fenêtres, était d'une gaieté sur laquelle il comptait pour calmer
+l'imagination, surexcitée de sa pénitente. Là, il la dominerait, il
+en ferait une esclave soumise, sans avoir à craindre un scandale
+possible. D'ailleurs, pour couper court à tous les mauvais bruits, il
+voulut que sa mère accompagnât Marthe. Pendant qu'il confessait cette
+dernière, madame Faujas restait à la porte. La vieille dame, n'aimant
+pas à perdre son temps, apportait un bas, qu'elle tricotait.
+
+--Ma chère enfant, lui disait-elle souvent, lorsqu'elles revenaient
+ensemble à la rue Balande, j'ai encore entendu Ovide parler bien fort
+aujourd'hui. Vous ne pouvez donc pas le contenter? vous ne l'aimez
+donc pas? Ah! que je voudrais être à votre place, pour lui baiser les
+pieds.... Je finirai par vous détester, si vous ne savez que lui faire
+du chagrin.
+
+Marthe baissait la tête. Elle avait une grande honte devant madame
+Faujas. Elle ne l'aimait pas, la jalousait, en la trouvant toujours
+entre elle et le prêtre. Puis, elle souffrait sous les regards
+noirs de la vieille dame, qu'elle rencontrait sans cesse, pleins de
+recommandations étranges et inquiétantes.
+
+Le mauvais état de la santé de Marthe suffit pour expliquer ses
+rendez-vous avec l'abbé Faujas, dans l'oratoire de l'oeuvre de la
+Vierge. Le docteur Porquier assurait qu'elle suivait simplement là une
+de ses ordonnances. Ce mot fit beaucoup rire les promeneurs du cours.
+
+--N'importe, dit madame Paloque à son mari, un jour qu'elle regardait
+Marthe descendre la rue Balande, en compagnie de madame Faujas, je
+serais bien curieuse d'être dans un petit coin, pour voir ce que le
+curé fait avec son amoureuse.... Elle est amusante, lorsqu'elle parle
+de son gros rhume! Comme si un gros rhume empêchait de se confesser
+dans une église! J'ai été enrhumée, moi; je ne suis pas allée pour
+cela me cacher dans les chapelles avec les abbés.
+
+--Tu as tort de t'occuper des affaires de l'abbé Faujas, répondit le
+juge. On m'a averti. C'est un homme qu'il faut ménager; tu es trop
+rancunière, tu nous empêcheras d'arriver.
+
+--Tiens! reprit-elle aigrement, ils m'ont marché sur le ventre; ils
+auront de mes nouvelles.... Ton abbé Faujas est un grand imbécile.
+Est-ce que tu crois que l'abbé Fenil ne serait pas reconnaissant,
+si je surprenais le curé et sa belle se disant des douceurs! Va,
+il payerait bien cher un pareil scandale.... Laisse-moi faire, tu
+n'entends rien à ces choses-là.
+
+Quinze jours plus tard, le samedi, madame Paloque guetta la sortie
+de Marthe. Elle était tout habillée derrière ses rideaux, cachant sa
+figure de monstre, surveillant la rue par un trou de la mousseline.
+Quand les deux femmes eurent disparu au coin de la rue Taravelle, elle
+ricana, la bouche fendue. Elle ne se pressa pas, mit des gants, s'en
+alla tout doucement par la place de la Sous-Préfecture, faisant le
+grand tour, s'attardant sur le pavé pointu. En passant devant le petit
+hôtel de madame de Condamin, elle eut un instant l'idée de monter la
+prendre; mais celle-ci aurait peut-être des scrupules. Somme toute, il
+valait mieux se passer d'un témoin et conduire l'expédition rondement.
+
+--Je leur ai laissé le temps d'arriver aux gros péchés, je crois que
+je puis me présenter maintenant, pensa-t-elle, au bout d'un quart
+d'heure de promenade.
+
+Alors, elle hâta le pas. Elle venait souvent à l'oeuvre de la Vierge
+pour s'entendre avec Trouche sur des détails de comptabilité. Ce
+jour-là, au lieu d'entrer dans le cabinet de remployé, elle longea le
+corridor, redescendit, alla directement à l'oratoire. Devant la porte,
+sur une chaise, madame Faujas tricotait tranquillement. La femme du
+juge avait prévu cet obstacle; elle arriva droit dans la porte, de
+l'air brusque d'une personne affairée. Mais, avant même qu'elle eût
+allongé le bras pour tourner le bouton, la vieille dame, qui s'était
+levée, l'avait jetée de côté avec une vigueur extraordinaire.
+
+--Où allez-vous? lui demanda-t-elle de sa voix rude de paysanne.
+
+--Je vais où j'ai besoin, répondit madame Paloque, le bras meurtri,
+la face toute convulsée de colère. Vous êtes une insolente et une
+brutale.... Laissez-moi passer. Je suis trésorière de l'oeuvre de la
+Vierge, j'ai le droit d'entrer partout ici.
+
+Madame Faujas, debout, appuyée contre la porte, avait rajusté ses
+lunettes sur son nez. Elle se remit à son tricot avec le plus beau
+sang-froid du monde.
+
+--Non, dit-elle carrément, vous n'entrerez pas.
+
+--Ah!... Et pourquoi, je vous prie?
+
+--Parce que je ne veux pas.
+
+La femme du juge sentit que son coup était manqué; la bile
+l'étouffait. Elle devint effrayante, répétant, bégayant:
+
+--Je ne vous connais pas, je ne sais pas ce que vous faites là, je
+pourrais crier et vous faire arrêter; car vous m'avez battue. Il faut
+qu'il se passe de bien vilaines choses, derrière cette porte, pour que
+vous soyez chargée d'empêcher les gens de la maison d'entrer. Je
+suis de la maison, entendez-vous? ... Laissez-moi passer, ou je vais
+appeler tout le monde.
+
+--Appelez qui vous voudrez, répondit la vieille dame en haussant les
+épaules. Je vous ai dit que vous n'entreriez pas; je ne veux pas,
+c'est clair ... Est-ce que je sais si vous êtes de la maison?
+D'ailleurs, vous en seriez, que cela serait tout comme. Personne ne
+peut entrer.... C'est mon affaire.
+
+Alors, madame Paloque perdit toute mesure; elle éleva le ton, elle
+cria:
+
+--Je n'ai pas besoin d'entrer. Ça me suffit. Je suis édifiée. Vous
+êtes la mère de l'abbé Faujas, n'est-ce pas? Eh bien! c'est du propre,
+vous faites là un joli métier!... Certes non, je n'entrerai pas; je ne
+veux pas me mêler de toutes ces saletés.
+
+Madame Faujas, posant son tricot sur la chaise, la regardait à travers
+ses lunettes avec des yeux luisants, un peu courbée, les mains en
+avant, comme près de se jeter sur elle, pour la faire taire. Elle
+allait s'élancer, lorsque la porte, s'ouvrit brusquement et que l'abbé
+Faujas parut sur le seuil. Il était en surplis, l'air sévère. --Eh
+bien! mère, demanda-t-il, que se passe-t-il donc?
+
+La vieille dame baissa la tête, recula comme un dogue qui se met
+derrière les jambes de son maître.
+
+--C'est vous, chère madame Paloque, continua le prêtre. Vous désiriez
+me parler?
+
+La femme du juge, par un effort suprême de volonté, s'était faite
+souriante. Elle répondit d'un ton terriblement aimable, avec une
+raillerie aiguë:
+
+--Comment! vous étiez là, monsieur le curé? Ah! si je l'avais su, je
+n'aurais point insisté. Je voulais voir la nappe de notre autel, qui
+ne doit plus être en bon état. Vous savez, je suis la bonne ménagère,
+ici; je veille aux petits détails. Mais du moment que vous êtes
+occupé, je ne veux pas vous déranger. Faites, faites vos affaires,
+la maison est à vous. Madame n'avait qu'un mot à dire, je l'aurais
+laissée veiller à votre tranquillité.
+
+Madame Faujas laissa échapper un grondement. Un regard de son fils la
+calma.
+
+--Entrez, je vous en prie, reprit-il; vous ne me dérangez nullement.
+Je confessais madame Mouret, qui est un peu souffrante.... Entrez
+donc. La nappe de l'autel pourrait être changée, en effet.
+
+--Non, non, je reviendrai, répéta-t-elle; je suis confuse de vous
+avoir interrompu. Continuez, continuez, monsieur le curé.
+
+Elle entra cependant. Pendant qu'elle regardait avec Marthe la nappe
+de l'autel, le prêtre gronda sa mère, à voix basse:
+
+--Pourquoi l'avez-vous arrêtée, mère? Je ne vous ai pas dit de garder
+la porte.
+
+Elle regardait fixement devant elle, de son air de bête têtue.
+
+--Elle m'aurait passé sur le ventre avant d'entrer, murmura-t-elle.
+--Mais pourquoi?
+
+--Parce que... Écoute, Ovide, ne te fâche pas; tu sais que tu me tues,
+lorsque tu te fâches.... Tu m'avais dit d'accompagner la propriétaire
+ici, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai cru que tu avais besoin de moi, à
+cause des curieux. Alors je me suis assise là. Va, je te réponds que
+vous étiez libres de faire ce que vous auriez voulu; personne n'y
+aurait mis le nez.
+
+Il comprit, il lui saisit les mains, la secouant, lui disant:
+
+--Comment, mère, c'est vous qui avez pu supposer...?
+
+--Eh! je n'ai rien supposé, répondit-elle avec une insouciance
+sublime. Tu es maître de faire ce qu'il te plaît, et tout ce que tu
+fais est bien fait, vois-tu; tu es mon enfant.... J'irais voler pour
+toi, c'est clair.
+
+Mais lui, n'écoutait plus. Il avait lâché les mains de sa mère, il la
+regardait, comme perdu dans les réflexions qui rendaient sa face plus
+austère et plus dure.
+
+--Non, jamais, jamais, dit-il avec un orgueil âpre. Vous vous trompez,
+mère.... Les hommes chastes sont les seuls forts.
+
+
+
+XVI
+
+
+A dix-sept ans, Désirée riait toujours de son rire d'innocente. Elle
+était devenue une grande belle enfant, toute grasse, avec des bras
+et des épaules de femme faite. Elle poussait comme une forte
+plante, heureuse de croître, insouciante du malheur qui vidait et
+assombrissait la maison.
+
+--Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde?
+C'est ça qui est amusant!
+
+Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait,
+plantait des légumes, arrosait. Les gros travaux étaient sa joie.
+Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses
+légumes, des poules qu'elle grondait avec des tendresses de mère.
+A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se salissait,
+terriblement.
+
+--C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle
+entre dans ma cuisine, elle met de la boue partout.... Allez, madame,
+vous êtes bien bonne de la pomponner; à votre place, je la laisserais
+patauger à son aise.
+
+Marthe, dans l'envahissement de son être, ne veilla même plus à ce que
+Désirée changeât de linge. L'enfant gardait parfois la même chemise
+pendant trois semaines; ses bas, qui tombaient sur ses souliers
+éculés, n'avaient plus de talons; ses jupes lamentables pendaient
+comme des loques de mendiante. Mouret, un jour, dut prendre une
+aiguille; la robe fendue par derrière, du haut en bas, montrait sa
+peau. Elle riait d'être à moitié nue, les cheveux tombés sur les
+épaules, les mains noires, la figure toute barbouillée.
+
+Marthe finit par avoir une sorte de dégoût. Lorsqu'elle revenait de la
+messe, gardant dans ses cheveux les vagues parfums de l'église, elle
+était choquée de l'odeur puissante de terre que sa fille portait sur
+elle. Elle la renvoyait au jardin, dès la fin du déjeuner; elle ne
+pouvait la tolérer à côté d'elle, inquiétée par cette santé robuste,
+ce rire clair qui s'amusait de tout.
+
+--Mon Dieu! que cette enfant est fatigante! murmurait-elle parfois,
+d'un air de lassitude énervée.
+
+Mouret, l'entendant se plaindre, lui dit dans un mouvement de colère:
+
+--Si elle te gêne, on peut la mettre à la porte, comme les deux
+autres.
+
+--Ma foi! je serais bien tranquille, si elle n'était plus là,
+répondit-elle nettement.
+
+Vers la fin de l'été, une après-midi, Mouret s'effraya de ne plus
+entendre Désirée, qui faisait, quelques minutes auparavant, un tapage
+affreux dans le fond du jardin. Il courut, il la trouva par terre,
+tombée d'une échelle sur laquelle elle était montée pour cueillit
+des figues; les buis avaient heureusement amorti sa chute. Mouret,
+épouvanté, la prit dans ses bras, en appelant au secours. Il la
+croyait morte; mais elle revint à elle, assura qu'elle ne s'était pas
+fait de mal, et voulut remonter sur l'échelle.
+
+Cependant, Marthe avait descendu le perron. Quand elle entendit
+Désirée rire, elle se fâcha. --Cette enfant me fera mourir, dit-elle;
+elle ne sait qu'inventer pour me donner des secousses. Je suis sûre
+qu'elle s'est jetée par terre exprès. Ce n'est plus tenable. Je
+m'enfermerai dans ma chambre, je partirai le matin pour ne rentrer que
+le soir... Oui, ris donc, grande bête! Est-ce possible d'avoir mis au
+monde une pareille bête! Va, tu me coûteras cher.
+
+--Ça, c'est sûr, ajouta Rose qui était accourue de la cuisine, c'est
+un gros embarras, et il n'y a pas de danger qu'on puisse jamais la
+marier.
+
+Mouret, frappé au coeur, les écoutait, les regardait. Il ne répondit
+rien, il resta au fond du jardin avec la jeune fille. Jusqu'à la
+tombée de la nuit, ils parurent causer doucement ensemble. Le
+lendemain, Marthe et Rose devaient s'absenter toute la matinée; elles
+allaient, à une lieue de Plassans, entendre la messe dans une chapelle
+dédiée à saint Janvier, où toutes les dévotes de la ville se rendaient
+ce jour-là en pèlerinage. Lorsqu'elles rentrèrent, la cuisinière se
+hâta da servir un déjeuner froid. Marthe mangeait depuis quelques
+minutes, lorsqu'elle s'aperçut que sa fille n'était pas à table.
+
+--Désirée n'a donc pas faim? demanda-t-elle; pourquoi ne
+déjeune-t-elle pas avec nous?
+
+--Désirée n'est plus ici, dit Mouret, qui laissait les morceaux
+sur son assiette; je l'ai menée ce matin à Saint-Eutrope, chez sa
+nourrice.
+
+Elle posa sa fourchette, un peu pâle, surprise et blessée.
+
+--Tu aurais pu me consulter, reprit-elle.
+
+Mais lui, continua, sans répondre directement:
+
+--Elle est bien chez sa nourrice. Cette brave femme, qui l'aime
+beaucoup, veillera sur elle... De cette façon, l'enfant ne te
+tourmentera plus, tout le monde sera content.
+
+Et, comme elle restait muette, il ajouta: --Si la maison ne te semble
+pas assez tranquille, tu me le diras, et je m'en irai.
+
+Elle se leva à demi, une lueur passa dans ses yeux. Il venait de la
+frapper si cruellement, qu'elle avança la main, comme pour lui jeter
+la bouteille à la tête. Dans cette nature si longtemps soumise, des
+colères inconnues soufflaient; une haine grandissait contre cet homme
+qui rôdait sans cesse autour d'elle, pareil à un remords. Elle se
+remit à manger avec affectation, sans parler davantage de sa fille.
+Mouret avait plié sa serviette; il restait assis devant elle, écoutant
+le bruit de sa fourchette, jetant de lents regards autour de cette
+salle à manger, si joyeuse autrefois du tapage des enfants, si vide et
+si triste aujourd'hui. La pièce lui semblait glacée. Des larmes lui
+montaient aux yeux, lorsque Marthe appela Rose pour le dessert.
+
+--Vous avez bon appétit, n'est-ce pas, madame? dit celle-ci en
+apportant une assiette de fruits. C'est que nous avons joliment
+marché!... Si monsieur, au lieu de faire le païen, était venu avec
+nous, il ne vous aurait pas laissé manger le reste du gigot à vous
+toute seule.
+
+Elle changea les assiettes, bavardant toujours.
+
+--Elle est bien jolie, la chapelle de Saint-Janvier, mais elle est
+trop petite.... Vous avez vu les dames qui sont arrivées en retard;
+elles ont dû s'agenouiller dehors, sur l'herbe, en plein soleil.... Ce
+que je ne comprends pas, c'est que madame de Condamin soit venue en
+voiture; il n'y a plus de mérite alors, à faire le pèlerinage.... Nous
+avons passé une bonne matinée tout de même, n'est-ce pas, madame?
+
+--Oui, une bonne matinée, répéta Marthe. L'abbé Mousseau, qui a
+prêché, a été très-touchant.
+
+Lorsque Rose s'aperçut à son tour de l'absence de Désirée, et qu'elle
+connut le départ de l'enfant, elle s'écria:
+
+--Ma foi, monsieur a eu une bonne idée!... Elle me prenait toutes mes
+casseroles pour arroser ses salades.... On va pouvoir respirer un peu.
+
+--Sans doute, dit Marthe qui entamait une poire.
+
+Mouret étouffait. Il quitta la salle à manger, sans écouter Rose, qui
+lui criait que le café allait être prêt tout de suite. Marthe, restée
+seule dans la salle à manger, acheva tranquillement sa poire.
+
+Madame Faujas descendait, lorsque la cuisinière apporta le café.
+
+--Entrez donc, lui dit cette dernière; vous tiendrez compagnie à
+madame, et vous prendrez la tasse de monsieur, qui s'est sauvé comme
+un fou.
+
+La vieille dame s'assit à la place de Mouret.
+
+--Je croyais que vous ne preniez jamais de café, fit-elle remarquer en
+se sucrant.
+
+--Oui, autrefois, répondit Rose, lorsque monsieur tenait la bourse....
+Maintenant, madame serait bien bête de se priver de ce qu'elle aime.
+
+Elles causèrent une bonne heure. Marthe, attendrie, finit par conter
+ses chagrins à madame Faujas; son mari venait de lui faire une scène
+affreuse, à propos de sa fille, qu'il avait conduite chez sa nourrice,
+dans un coup de tête. Et elle se défendait; elle assurait qu'elle
+aimait beaucoup l'enfant, qu'elle irait la chercher un jour.
+
+--Elle était un peu bruyante, insinua madame Faujas. Je vous ai
+plainte bien souvent.... Mon fils aurait renoncé à venir lire son
+bréviaire dans le jardin; elle lui cassait la tête.
+
+A partir de ce jour, les repas de Marthe et de Mouret furent
+silencieux. L'automne était très-humide; la salle à manger restait
+mélancolique, avec les deux couverts isolés, séparés par toute la
+largeur de la grande table. L'ombre emplissait les coins, le froid
+tombait du plafond. Ou aurait dit un enterrement, selon l'expression
+de Rose. --Ah bien! disait-elle souvent en apportant les plats, il
+ne faut pas faire tant de bruit.... De ce train-là, il n'y a pas de
+danger que vous vous écorchiez la langue.... Soyez donc plus gai,
+monsieur; vous avez l'air de suivre un mort. Vous finirez par mettre
+madame au lit. Ce n'est pas bon pour la santé, de manger sans parler.
+
+Quand vinrent les premiers froids, Rose, qui cherchait à obliger
+madame Faujas, lui offrit son fourneau pour faire la cuisine. Cela
+commença par des bouillottes d'eau que la vieille dame descendit faire
+chauffer; elle n'avait pas de feu, et l'abbé était pressé de se raser.
+Elle emprunta ensuite des fers à repasser, se servit de quelques
+casseroles, demanda ta rôtissoire pour mettre un gigot à la broche;
+puis, comme elle n'avait pas, en haut, une cheminée disposée d'une
+façon convenable, elle finit par accepter les offres de Rose, qui
+alluma un feu de sarments, à rôtir un mouton tout entier.
+
+--Ne vous gênez donc pas, répétait-elle en tournant elle-même le
+gigot. La cuisine est grande, n'est-ce pas? Il y a bien de la place
+pour deux.... Je ne sais pas comment vous avez pu tenir jusqu'à
+présent, à faire votre cuisine par terre, devant la cheminée de votre
+chambre, sur un méchant fourneau de tôle. Moi, j'aurais eu peur des
+coups de sang.... Aussi monsieur Mouret est ridicule; on ne loue pas
+un appartement sans cuisine. Il faut que vous soyez de braves gens,
+pas fiers, commodes à vivre.
+
+Peu à peu, madame Faujas fit son déjeuner et son dîner dans la cuisine
+des Mouret. Les premiers temps, elle fournit son charbon, son huile,
+ses épices. Dans la suite, lorsqu'elle oublia quelque provision, la
+cuisinière ne voulut pas qu'elle remontât chez elle; elle la forçait
+de prendre dans l'armoire ce qui lui manquait.
+
+--Tenez, le beurre est là. Ce n'est pas ce que vous allez prendre sur
+le bout de votre couteau, qui nous ruinera. Vous savez bien que tout
+est à votre disposition, ici.... Madame me gronderait, si vous ne vous
+mettiez pas à votre aise.
+
+Alors, une grande intimité s'établit entre Rose et madame Faujas; la
+cuisinière était ravie d'avoir toujours là une personne qui consentît
+à l'écouter, pendant qu'elle tournait ses sauces. Elle s'entendait
+à merveille, d'ailleurs, avec la mère du prêtre, dont les robes
+d'indienne, le masque rude, la brutalité populacière, la mettaient
+presque sur un pied d'égalité. Pendant des heures, elles s'attardaient
+ensemble devant leurs fourneaux éteints. Madame Faujas eut bientôt un
+empire absolu dans la cuisine; elle gardait son attitude impénétrable,
+ne disait que ce qu'elle voulait bien dire, se faisait conter ce
+qu'elle désirait savoir. Elle décida du dîner des Mouret, goûta avant
+eux aux plats qu'elle leur envoyait; souvent même Rose faisait à part
+des friandises destinées particulièrement à l'abbé, des pommes au
+sucre, des gâteaux de riz, des beignets soufflés. Les provisions se
+mêlaient, les casseroles allaient à la débandade, les deux dîners se
+confondaient, à ce point que la cuisinière s'écriait en riant, au
+moment de servir:
+
+--Dites, madame, est-ce que les oeufs sur le plat sont à vous? Je
+ne sais plus, moi!... Ma parole! il vaudrait mieux qu'on mangeât
+ensemble.
+
+Ce fut le jour de la Toussaint que l'abbé Faujas déjeuna pour la
+première fois dans la salle à manger des Mouret. Il était très-pressé,
+il devait retourner à Saint-Saturnin. Marthe, pour qu'il perdît moins
+de temps, le fit asseoir devant la table, en lui disant que sa mère
+n'aurait pas deux étages à monter. Une semaine plus tard, l'habitude
+était prise, les Faujas descendaient à chaque repas, s'attablaient,
+allaient jusqu'au café. Les premiers jours, les deux cuisines
+restèrent différentes; puis, Rose trouva ça «très-bête», disant
+qu'elle pouvait bien faire de la cuisine pour quatre personnes, et
+qu'elle s'entendrait avec madame Faujas. --Ne me remerciez pas,
+ajouta-t-elle. C'est vous qui êtes bien gentils de descendre tenir
+compagnie à madame; vous allez apporter un peu de gaieté.... Je
+n'osais plus entrer dans la salle à manger; il me semblait que
+j'entrais chez un mort. C'était vide à faire peur.... Si monsieur
+boude à présent, tant pis pour lui! il boudera tout seul.
+
+Le poêle ronflait, la pièce était toute tiède. Ce fut un hiver
+charmant. Jamais Rose n'avait mis le couvert avec du linge plus net;
+elle plaçait la chaise de monsieur le curé près du poêle, de façon
+qu'il eût le dos au feu. Elle soignait particulièrement son verre,
+son couteau, sa fourchette; elle veillait, dès que la nappe avait
+la moindre tache, à ce que la tache ne fût pas de son côté. Puis,
+c'étaient mille attentions délicates.
+
+Quand elle lui ménageait un plat qu'il aimait, elle l'avertissait pour
+qu'il réservât son appétit. Parfois, au contraire, elle lui faisait
+une surprise; elle apportait le plat couvert, riait en dessous des
+regards interrogateurs, disait, d'un air de triomphe contenu:
+
+--C'est pour monsieur le curé, une macreuse farcie aux olives, comme
+il les aime.... Madame, donnez un filet à monsieur le curé, n'est-ce
+pas? Le plat est pour lui.
+
+Marthe servait. Elle insistait, avec des yeux suppliants, pour
+qu'il acceptât les bons morceaux. Elle commençait toujours par lui,
+fouillait le plat, tandis que Rose, penchée au-dessus d'elle, lui
+indiquait du doigt ce qu'elle croyait le meilleur. Et elles avaient
+même de courtes querelles sur l'excellence de telles ou telles parties
+d'un poulet ou d'un lapin. Rose poussait un coussin de tapisserie
+sous les pieds du prêtre. Marthe exigeait qu'il eût sa bouteille de
+bordeaux et son pain, un petit pain doré qu'elle commandait tous les
+jours chez le boulanger.
+
+--Eh! rien n'est trop bon, répétait Rose, quand l'abbé les remerciait.
+Qui donc vivrait bien, si les braves coeurs comme vous n'avaient pas
+leurs aises? Laissez-nous faire, le bon Dieu payera votre dette.
+
+Madame Faujas, assise à table en face de son fils, souriait de toutes
+ces cajoleries. Elle se prenait à aimer Marthe et Rose; elle
+trouvait, d'ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme
+très-heureuses d'être ainsi à genoux devant son dieu. La tête carrée,
+mangeant lentement et beaucoup, en paysanne qui va loin en besogne,
+elle présidait réellement les repas, voyant tout sans perdre un coup
+de fourchette, veillant à ce que Marthe restât dans son rôle de
+servante, couvant son fils d'un regard de jouissance satisfaite. Elle
+ne parlait que pour dire en trois mots les goûts de l'abbé ou pour
+couper court aux refus polis qu'il hasardait encore. Parfois, elle
+haussait les épaules, lui poussait le pied. Est-ce que la table
+n'était pas à lui? Il pouvait bien manger le plat tout entier, si cela
+lui faisait plaisir; les autres se seraient contentés de mordre à leur
+pain sec en le regardant.
+
+Quant à l'abbé Faujas, il restait indifférent aux soins tendres
+dont il était l'objet; très-frugal, mangeant vite, l'esprit occupé
+ailleurs, il ne s'apercevait souvent pas des gâteries qu'on lui
+réservait. Il avait cédé aux instances de sa mère, en acceptant
+la compagnie des Mouret; il ne goûtait, dans la salle à manger du
+rez-de-chaussée, que la joie d'être absolument débarrassé des soucis
+de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à
+peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s'étonnant plus,
+ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de la
+maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis
+de son visage grave.
+
+Et Mouret, assis en face de sa femme, restait oublié. Il se tenait,
+les poignets au bord de la table, comme un enfant, en attendant que
+Marthe voulût bien songer à lui. Elle le servait le dernier, au
+hasard, maigrement. Rose, debout derrière elle, l'avertissait,
+lorsqu'elle se trompait et qu'elle tombait sur un bon morceau.
+
+--Non, non, pas ce morceau-là.... Vous savez que monsieur aime la
+tête; il suce les petits os.
+
+Mouret, diminué, mangeait avec des hontes de pique-assiette. Il
+sentait que madame Faujas le regardait lorsqu'il se coupait du pain.
+Il réfléchissait une grande minute, les yeux sur la bouteille, avant
+d'oser se servir à boire. Une fois, il se trompa, prit trois doigts
+du bordeaux de monsieur le curé. Ce fut une belle affaire! Pendant un
+mois, Rose lui reprocha ces trois doigts de vin. Quand elle faisait
+quelque plat de sucrerie, elle s'écriait:
+
+--Je ne veux pas que monsieur y goûte.... Il ne m'a jamais fait un
+compliment. Une fois, il m'a dit que mon omelette au rhum était
+brûlée. Alors, je lui ai répondu: «Elles seront toujours brûlées pour
+vous.» Entendez-vous, madame, n'en donnez pas à monsieur.
+
+Puis, c'étaient des taquineries. Elle lui passait les assiettes
+fêlées, lui mettait un pied de la table entre les jambes, laissait à
+son verre les peluches du torchon, posait le pain, le vin, le sel, à
+l'autre bout de lu table. Mouret seul aimait la moutarde; il allait
+lui-même chez l'épicier en acheter des pots, que la cuisinière faisait
+régulièrement disparaître, sous prétexte que «ça puait». La privation
+de moutarde suffisait à lui gâter ses repas. Ce qui le désespérait
+plus encore, ce qui lui coupait absolument l'appétit, c'était d'avoir
+été chassé de sa place, de la place qu'il avait occupée de tout temps,
+devant la fenêtre, et qu'on donnait au prêtre comme étant la plus
+agréable. Maintenant, il faisait face à la porte; il lui semblait
+manger chez des étrangers, depuis qu'à chaque bouchée il ne pouvait
+jeter un coup d'oeil sur ses arbres fruitiers.
+
+Marthe n'avait pas les aigreurs de Rose; elle le traitait en parent
+pauvre, qu'on tolère; elle finissait par ignorer qu'il fût là, ne lui
+adressant presque jamais la parole, agissant comme si l'abbé Faujas
+eût seul donné des ordres dans la maison. D'ailleurs, Mouret ne se
+révoltait pas; il échangeait quelques mots de politesse avec le
+prêtre, mangeait en silence, répondait par de lents regards aux
+attaques de la cuisinière. Puis, comme il avait toujours fini le
+premier, il pliait sa serviette méthodiquement, et se retirait,
+souvent avant le dessert.
+
+Rose prétendait qu'il enrageait. Quand elle causait avec madame Faujas
+dans la cuisine, elle lui expliquait son maître tout au long.
+
+--Je le connais bien, il ne m'a jamais bien effrayée... Avant que vous
+veniez ici, madame tremblait devant lui, parce qu'il était toujours à
+criailler, à faire l'homme terrible. Il nous embêtait tous d'une jolie
+manière, sans cesse sur notre dos, ne trouvant rien de bien, fourrant
+son nez partout, voulant montrer qu'il était le maître... Maintenant,
+il est doux comme un mouton, n'est-ce pas? C'est que madame a pris
+le dessus. Ah! s'il était brave, s'il ne craignait pas toute sorte
+d'ennuis, vous entendriez une jolie chanson. Mais il a trop peur de
+votre fils; oui, il a peur de monsieur le curé.... On dirait qu'il
+devient imbécile, par moments. Après tout, puisqu'il ne nous gêne
+plus, il peut bien être comme il lui plaît, n'est-ce pas, madame?
+
+Madame Faujas répondait que M. Mouret lui paraissait un très-digne
+homme; il avait le seul tort de ne pas être religieux. Mais il
+reviendrait certainement au bien, plus tard. Et la vieille dame
+s'emparait lentement du rez-de-chaussée, allant de la cuisine à la
+salle à manger, trottant dans le vestibule et dans le corridor.
+Mouret, quand il la rencontrait, se rappelait le jour de l'arrivée des
+Faujas, lorsque, vêtue d'une loque noire, ne lâchant pas le panier
+qu'elle tenait à deux mains, elle allongeait le cou dans chaque pièce,
+avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une maison à
+vendre. Depuis que les Faujas mangeaient au rez-de-chaussée, le second
+étage appartenait aux Trouche. Ils y devenaient bruyants; des bruits
+de meubles roulés, des piétinements, des éclats de voix, descendaient
+par les portes ouvertes et violemment refermées. Madame Faujas, en
+train de causer dans la cuisine, levait la tête d'un air inquiet.
+Rose, pour arranger les choses, disait que cette pauvre madame Trouche
+avait bien du mal. Une nuit, l'abbé, qui n'était point encore couché,
+entendit dans l'escalier un tapage étrange. Étant sorti avec son
+bougeoir, il aperçut Trouche abominablement gris, qui montait les
+marches sur les genoux. Il le souleva de son bras robuste, le jeta
+chez lui. Olympe, couchée, lisait tranquillement un roman, en buvant à
+petits coups un grog posé sur la table de nuit.
+
+--Écoutez, dit l'abbé Faujas, livide de colère, vous ferez vos malles
+demain matin, et vous partirez.
+
+--Tiens, pourquoi donc? demanda Olympe sans se troubler; nous sommes
+bien ici.
+
+Mais le prêtre l'interrompit rudement.
+
+--Tais-toi! Tu es une malheureuse, tu n'as jamais cherché qu'à me
+nuire. Notre mère avait raison, je n'aurais pas dû vous tirer de votre
+misère.... Voilà qu'il me faut ramasser ton mari dans l'escalier,
+maintenant! C'est une honte. Et pense au scandale, si on le voyait
+dans cet état.... Vous partirez demain.
+
+Olympe s'était assise pour boire une gorgée de grog.
+
+--Ah! non, par exemple! murmura-t-elle.
+
+Trouche riait. Il avait l'ivresse gaie. Il était tombé dans un
+fauteuil, épanoui, ravi.
+
+--Ne nous fâchons pas, bégaya-t-il. Ce n'est rien, un petit
+étourdissement, à cause de l'air, qui est très-vif. Avec ça, les rues
+sont drôles dans cette sacrée ville.... Je vais vous dire, Faujas, ce
+sont des jeunes gens très-convenables. Il y a là le fils du docteur
+Porquier. Vous connaissez bien, le docteur Porquier?... Alors, nous
+nous voyons dans un café, derrière les prisons. Il est tenu par une
+Arlésienne, une belle femme, une brune....
+
+Le prêtre, les bras croisés, le regardait d'un air terrible. --Non, je
+vous assure, Faujas, vous avez tort de m'en vouloir.... Vous savez que
+je suis un homme bien élevé; je connais les convenances. Dans le jour,
+je ne prendrais pas un verre de sirop, de peur de vous compromettre...
+Enfin, depuis que je suis ici, je vais à mon bureau comme si j'allais
+à l'école, avec des tartines de confiture dans un panier; c'est même
+bête, ce métier-là. Je me trouve bête, oui, parole d'honneur; et si ce
+n'était pas pour vous rendre service... Mais, la nuit, on ne me voit
+pas, peut-être. Je puis me promener la nuit. Ça me fait du bien, je
+finirais par crever à rester sous clef. D'abord, il n'y a personne
+dans les rues, elles sont si drôles!...
+
+--Ivrogne! dit le prêtre entre ses dents serrées.
+
+--Vous ne faites pas la paix?... Tant pis! mon cher. Moi, je suis bon
+enfant; je n'aime pas les fichues mines. Si ça vous déplaît, je vous
+plante-là avec vos béguines. Il n'y a guère que la petite Condamin
+qui soit gentille, et encore l'Arlésienne est mieux... Vous avez beau
+rouler vos yeux, je n'ai pas besoin de vous. Tenez, voulez-vous que je
+vous prête cent francs?
+
+Et il tira des billets de banque, qu'il étala sur ses genoux, en
+riant aux éclats; puis, il les fit voltiger, les passa sous le nez de
+l'abbé, les jeta en l'air. Olympe, d'un bond, se leva à moitié nue;
+elle ramassa les billets, qu'elle cacha sous le traversin, d'un
+air contrarié. Cependant, l'abbé Faujas regardait autour de lui,
+très-surpris; il voyait des bouteilles de liqueur rangées le long de
+la commode, un pâté presque entier sur la cheminée, des dragées dans
+une vieille boîte crevée. La chambre était remplie d'achats récents:
+des robes jetées sur les chaises; un paquet de dentelle déplié; une
+superbe redingote toute neuve, pendue à l'espagnolette de la fenêtre;
+une peau d'ours étalée devant le lit. A côté du grog, sur la table de
+nuit, une petite montre de femme, en or, luisait, dans une coupe de
+porcelaine.
+
+--Qui donc ont-ils dévalisé? pensa le prêtre.
+
+Alors, il se souvint d'avoir vu Olympe baisant les mains de Marthe.
+
+--Mais, malheureux, s'écria-t-il, vous volez!
+
+Trouche se leva. Sa femme l'envoya tomber sur le canapé.
+
+--Tiens-toi tranquille, lui dit-elle; dors, tu en as besoin. Et, se
+tournant vers son frère:
+
+--Il est une heure, tu peux nous laisser dormir, si tu n'as que des
+choses désagréables à nous dire... Mon mari a eu tort de se soûler,
+c'est vrai; mais ce n'est pas une raison pour le maltraiter....Nous
+avons eu déjà plusieurs explications; il faut que celle-ci soit la
+dernière, entends-tu? Ovide... Nous sommes frère et soeur, n'est-ce
+pas? Eh bien! je te l'ai dit, nous devons partager.... Tu te
+goberges en bas, tu te fais faire des petits plats, tu vis comme un
+bien-heureux entre la propriétaire et la cuisinière. Ça te regarde.
+Nous n'allons pas, nous autres, regarder dans ton assiette ni te
+retirer les morceaux de la bouche. Nous te laissons conduire ta barque
+comme tu l'entends. Alors, ne nous tourmente pas, accorde-nous la même
+liberté.... Il me semble que je suis bien raisonnable....
+
+Et comme le prêtre faisait un geste:
+
+--Oui, je comprends, continua-t-elle, tu as toujours peur que nous
+ne gâtions tes affaires.... La meilleure façon pour que nous ne les
+gâtions pas, c'est de ne point nous taquiner. Quand tu répéteras: «Ah!
+si j'avais su, je vous aurais laissés où vous étiez!» Tiens! lu n'es
+pas fort, malgré tes grands airs. Nous avons les mêmes intérêts que
+toi; nous sommes en famille, nous pouvons faire notre trou tous
+ensemble. Ce serait tout à fait gentil, si tu voulais.... Va te
+coucher. Je gronderai Trouche demain; je te l'enverrai, tu lui
+donneras tes ordres.
+
+--Sans doute, murmura l'ivrogne, qui s'endormait. Faujas est drôle....
+Je ne veux pas de la propriétaire, j'aime mieux ses écus.
+
+Alors, Olympe se mit à rire effrontément, en regardant son frère. Elle
+s'était recouchée, s'arrangeant commodément, le dos contre l'oreiller.
+Le prêtre, un peu pâle, réfléchissait; puis, il s'en alla, sans dire
+un mot, tandis qu'elle reprenait son roman et que Trouche ronflait sur
+le canapé.
+
+Le lendemain, Trouche dégrisé eut un long entretien avec l'abbé
+Faujas. Lorsqu'il revint auprès de sa femme, il lui apprit à quelles
+conditions la paix était faite.
+
+--Écoute, mon chéri, lui dit-elle, contente-le, fais bien ce qu'il
+demande; tâche surtout de lui être utile, puisqu'il t'en donne les
+moyens.... J'ai l'air brave, quand il est là; mais, au fond, je sais
+qu'il nous mettrait à la rue, comme des chiens, si nous le poussions à
+bout. Et je ne veux pas m'en aller.... Es-tu sûr qu'il nous gardera?
+
+--Oui, ne crains rien, répondit l'employé. Il a besoin de moi, il nous
+laissera faire notre pelote.
+
+A partir de ce moment, Trouche sortit tous les soirs, vers neuf
+heures, lorsque les rues étaient désertes. Il racontait à sa femme
+qu'il allait dans le vieux quartier faire de la propagande pour
+l'abbé. D'ailleurs, Olympe n'était pas jalouse; elle riait, lorsqu'il
+lui rapportait quoique histoire risquée; elle préférait les chatteries
+solitaires, les petits verres pris toute seule, les gâteaux mangés
+en cachette, les longues soirées passées chaudement dans le lit, à
+dévorer un vieux fonds de cabinet de lecture, découvert par elle rue
+Canquoin. Trouche rentrait gris raisonnablement; il ôtait ses souliers
+dans le vestibule, pour monter l'escalier sans bruit. Quand il avait
+trop bu, quand il empoisonnait la pipe et l'eau-de-vie, sa femme ne le
+voulait pas à côté d'elle; elle le forçait à coucher sur le canapé.
+C'était alors une lutte sourde, silencieuse. Il revenait avec
+l'entêtement de l'ivresse, s'accrochait aux couvertures; mais il
+chancelait, glissait, tombait sur les mains, et elle finissait par le
+rouler comme une masse. S'il commençait à crier, elle le serrait à la
+gorge, le regardant fixement, murmurant:
+
+--Ovide t'entend, Ovide va venir.
+
+Il était alors pris de peur, ainsi qu'un enfant auquel on parle du
+loup; puis, il s'endormait en mâchant des excuses. D'ailleurs, dès le
+soleil levé, il faisait sa toilette d'homme grave, essuyait de son
+visage marbré les hontes de la nuit, mettait une certaine cravate qui,
+selon son expression, lui donnait «l'air calotin». Il passait devant
+les cafés en baissant les yeux. A l'oeuvre de la Vierge, on le
+respectait. Parfois, lorsque les jeunes filles jouaient dans la cour,
+il levait un coin du rideau, les regardait d'un air paterne, avec des
+flammes courtes qui flambaient sous ses paupières à demi baissées.
+
+Les Trouche étaient encore tenus en respect par madame Faujas. La
+fille et la mère restaient en continuelle querelle, l'une se plaignant
+d'avoir toujours été sacrifiée à son frère, l'autre la traitant de
+mauvaise bête qu'elle aurait dû écraser au berceau. Mordant à la même
+proie, elles se surveillaient, sans lâcher le morceau, furieuses,
+inquiètes de savoir laquelle des deux taillerait la plus grosse part.
+Madame Faujas voulait toute la maison; elle en défendait jusqu'aux
+balayures contre les doigts crochus d'Olympe. Lorsqu'elle s'aperçut
+des grosses sommes que celle-ci tirait des poches de Marthe, elle
+devint terrible. Son fils ayant haussé les épaules en homme qui
+dédaigne ces misères, et qui se trouve forcé de fermer les yeux, elle
+eut à son tour une explication épouvantable avec sa fille, qu'elle
+appela voleuse, comme si elle eût pris l'argent dans sa propre poche.
+
+--Hein? maman, c'est assez, n'est-ce pas? dit Olympe impatientée. Ce
+n'est pas votre bourse qui danse peut-être.... Moi, je n'emprunte
+encore que de l'argent, je ne me fais pas nourrir.
+
+--Que veux-tu dire, méchante gale? balbutia madame Faujas, au comble
+de l'exaspération. Est-ce que nous ne payons pas nos repas? Demande à
+la cuisinière, elle le montrera notre livre de compte.
+
+Olympe éclata de rire.
+
+--Ah! très-joli! reprit-elle. Je le connais, le livre de compte. Vous
+payez les radis et le beurre, n'est-ce pas?... Tenez, maman, restez au
+rez-de-chaussée; je ne vais pas vous y déranger, moi. Mais ne montez
+plus me tourmenter, ou je crie. Vous savez qu'Ovide a défendu qu'on
+fît du bruit.
+
+Madame Faujas redescendait en grondant. Cette menace de tapage la
+forçait à battre en retraite. Olympe, pour se moquer, chantonnait
+derrière son dos. Mais, lorsqu'elle allait au jardin, sa mère se
+vengeait, sans cesse sur ses talons, regardant ses mains, la guettant.
+Elle ne la tolérait ni dans la cuisine ni dans la salle à manger.
+Elle l'avait fâchée avec Rose, à propos d'une casserole prêtée et non
+rendue. Cependant, elle n'osait l'attaquer dans l'amitié de Marthe, de
+peur de quelque esclandre, dont l'abbé aurait souffert.
+
+--Puisque tu es si peu soucieux de tes intérêts, dit-elle un jour à
+son fils, je saurai bien les défendre à ta place; n'aie pas peur,
+je serai prudente.... Si je n'étais pas là, vois-tu, ta soeur te
+retirerait le pain des mains.
+
+Marthe n'avait pas conscience du drame qui se nouait autour d'elle. La
+maison lui semblait simplement plus vivante, depuis que tout ce monde
+emplissait le vestibule, l'escalier, les corridors. On eût dit le
+vacarme d'un hôtel garni, avec le bruit étouffé des querelles, les
+portes battantes, la vie sans gêne et personnelle de chaque locataire,
+la cuisine flambante, où Rose semblait avoir toute une table d'hôte
+à traiter. Puis, c'était une procession continuelle de fournisseurs.
+Olympe, se soignant les mains, ne voulant plus laver la vaisselle, se
+faisait tout apporter du dehors, de chez un pâtissier de la rue de la
+Banne, qui préparait des repas pour la ville. Et Marthe souriait, se
+disait heureuse de ce branle de la maison entière; elle n'aimait plus
+rester seule, avait besoin d'occuper la fièvre dont elle était brûlée.
+
+Cependant, Mouret, comme pour fuir ce vacarme, s'enfermait dans la
+pièce du premier étage, qu'il appelait son bureau; il avait vaincu sa
+répugnance de la solitude; il ne descendait presque plus au jardin,
+disparaissait souvent du matin au soir.
+
+--Je voudrais bien savoir ce qu'il peut faire, là dedans, disait Rose
+à madame Faujas. On ne l'entend pas remuer. On le croirait mort. S'il
+se cache, n'est-ce pas? c'est qu'il n'a rien de propre à faire.
+
+Quand l'été vint, la maison s'anima encore. L'abbé Faujas recevait les
+sociétés du sous-préfet et du président, au fond du jardin, sous la
+tonnelle. Rose, sur l'ordre de Marthe, avait acheté une douzaine de
+chaises rustiques, afin qu'on pût prendre le frais, sans toujours
+déménager les sièges de la salle à manger. L'habitude était prise.
+Chaque mardi, dans l'après-midi, les portes de l'impasse restaient
+ouvertes; ces messieurs et ces dames venaient saluer monsieur le curé,
+en voisins, coiffés de chapeaux de paille, chaussés de pantoufles,
+les redingotes déboutonnées, les jupes relevées par des épingles. Les
+visiteurs arrivaient un à un; puis, les deux sociétés finissaient par
+se trouver au complet, mêlées, confondues, s'égayant, commérant dans
+la plus grande intimité.
+
+--Vous ne craignez pas, dit un jour M. de Bourdeu à M. Rastoil, que
+ces rencontres avec la bande de la sous-préfecture ne soient mal
+jugées?... Voici les élections générales qui approchent.
+
+--Pourquoi seraient-elles mal jugées? répondit M. Rastoil. Nous
+n'allons pas à la sous-préfecture, nous sommes sur un terrain
+neutre.... Puis, mon cher ami, il n'y a aucune cérémonie là dedans. Je
+garde ma veste de toile. C'est de la vie privée. Personne n'a le
+droit de juger ce que je fais sur le derrière de ma maison.... Sur
+le devant, c'est autre chose; nous appartenons au public, sur le
+devant.... Nous ne nous saluons seulement pas, monsieur Péqueur et moi
+dans les rues.
+
+--Monsieur Péqueur des Saulaies est un homme qui gagne beaucoup à être
+connu, hasarda l'ancien préfet, après un silence.
+
+--Sans doute, répliqua le président, je suis enchanté d'avoir fait
+sa connaissance.... Et quel digne homme que l'abbé Faujas!... Non,
+certes, je ne crains pas les médisances, en allant saluer notre
+excellent voisin.
+
+M. de Bourdeu, depuis qu'il était question des élections générales,
+devenait inquiet; il disait que les premières chaleurs le fatiguaient
+beaucoup. Souvent, il avait des scrupules, il témoignait des doutes
+à M. Rastoil, pour que celui-ci le rassurât. Jamais, d'ailleurs, on
+n'abordait la politique dans le jardin des Mouret. Une après-midi, M.
+de Bourdeu, après avoir vainement cherché une transition, s'écria, en
+s'adressant au docteur Porquier:
+
+--Dites donc, docteur, avez-vous lu le _Moniteur_, ce matin?
+Le marquis a enfin parlé; il a prononcé treize mots, je les ai
+comptés.... Ce pauvre Lagrifoul! Il a eu un succès de fou rire.
+
+L'abbé Faujas avait levé un doigt, d'un air de fine bonhomie.
+
+--Pas de politique, messieurs, pas de politique! murmura-t-il. M.
+Péqueur des Saulaies causait avec M. Rastoil; ils feignirent tous
+deux de n'avoir rien entendu. Madame de Condamin eut un sourire. Elle
+continua, en interpellant l'abbé Surin:
+
+--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'on empèse vos surplis avec une
+eau gommée très-faible?
+
+--Oui, madame, avec de l'eau gommée, répondit le jeune prêtre. Il y
+a des blanchisseuses qui se servent d'empois cuit; mais ça coupe la
+mousseline, ça ne vaut rien.
+
+--Eh bien! reprit la jeune femme, je ne puis pas obtenir de ma
+blanchisseuse qu'elle emploie de la gomme pour mes jupons.
+
+Alors, l'abbé Surin lui donna obligeamment le nom et l'adresse de sa
+blanchisseuse, sur le revers d'une de ses cartes de visite. On causait
+ainsi de toilette, du temps, des récoltes, des événements de la
+semaine. On passait là une heure charmante. Des parties de raquettes,
+dans l'impasse, coupaient les conversations. L'abbé Bourrette venait
+très-souvent, racontant de son air ravi de petites histoires de
+sainteté, que M. Maffre écoutait jusqu'au bout. Une seule fois
+madame Delangre s'était rencontrée avec madame Rastoil, toutes deux
+très-polies, très-cérémonieuses, gardant dans leurs yeux éteints la
+flamme brusque de leur ancienne rivalité. M. Delangre ne se
+prodiguait pas. Quant aux Paloque, s'ils fréquentaient toujours la
+sous-préfecture, ils évitaient de se trouver là, lorsque M. Péqueur
+des Saulaies allait voisiner avec l'abbé Faujas; la femme du juge
+restait perplexe, depuis son expédition malheureuse à l'oratoire de
+l'oeuvre de la Vierge. Mais le personnage qui se montrait le plus
+assidu était certainement M. de Condamin, toujours admirablement
+ganté, venant là pour se moquer du monde, mentant, risquant des
+ordures avec un aplomb extraordinaire, s'amusant la semaine entière
+des intrigues qu'il avait flairées. Ce grand vieillard, si droit dans
+sa redingote pincée à la taille, avait la passion de la jeunesse; il
+se moquait des «vieux», s'isolait avec les demoiselles de la bande,
+pouffait de rire dans les coins.
+
+--Par ici, la marmaille! disait-il avec un sourire; laissons les vieux
+ensemble.
+
+Un jour, il avait failli battre l'abbé Surin dans une formidable
+partie de volant. La vérité était qu'il taquinait tout ce petit monde.
+Il avait surtout pris pour victime le fils Rastoil, garçon innocent
+auquel il contait des choses énormes. Il finit par l'accuser de faire
+la cour à sa femme, et il roulait des yeux terribles, qui donnaient
+des sueurs d'angoisse au malheureux Séverin. Le pis fut que celui-ci
+se crut réellement amoureux de madame de Condamin, devant laquelle
+il se plantait avec des mines attendries et effrayées, dont le mari
+s'amusait extrêmement.
+
+Les demoiselles Rastoil, pour lesquelles le conservateur des eaux et
+forêts se montrait d'une galanterie de jeune veuf, étaient aussi
+le sujet de ses plaisanteries les plus cruelles. Bien qu'elles
+touchassent à la trentaine, il les poussait à des jeux d'enfant,
+leur parlait comme à des pensionnaires. Son grand régal était de les
+étudier, lorsque Lucien Delangre, le fils du maire, se trouvait là. Il
+prenait à part le docteur Porquier, un homme bon à tout entendre, il
+lui murmurait à l'oreille, en faisant allusion à l'ancienne liaison de
+M. Delangre avec madame Rastoil:
+
+--Dites donc, Porquier, voilà un garçon bien embarrassé.... Est-ce
+Angéline, est-ce Aurélie qui est de Delangre?... Devine, si tu peux,
+et choisis, si tu l'oses.
+
+Cependant, l'abbé Faujas était aimable pour tous les visiteurs, même
+pour ce terrible Condamin, si inquiétant. Il s'effaçait le plus
+possible, parlait peu, laissait les deux sociétés se fondre, semblait
+n'avoir que la joie discrète d'un maître de maison, heureux d'être
+un trait d'union entre des personnes distinguées, faites pour se
+comprendre. Marthe, à deux reprises, avait cru devoir mettre les
+visiteurs à leur aise, en se montrant. Mais elle souffrait de voir
+l'abbé au milieu de tout ce monde; elle attendait qu'il fût seul, elle
+le préférait, grave, marchant lentement, sous la paix de la tonnelle.
+Les Trouche, eux, le mardi, reprenaient leur espionnage envieux,
+derrière les rideaux; tandis que madame Faujas et Rose, du fond du
+vestibule, allongeaient la tête, admiraient avec des ravissements la
+bonne grâce que monsieur le curé mettait à recevoir les gens les mieux
+posés de Plassans.
+
+--Allez, madame, disait la cuisinière, on voit bien tout de suite que
+c'est un homme distingué.... Tenez, le voilà qui salue le sous-préfet.
+Moi, j'aime mieux monsieur le curé, quoique le sous-préfet soit un
+joli homme.... Pourquoi donc n'allez-vous pas dans le jardin? Si
+j'étais à votre place, je mettrais une robe de soie, et j'irais. Vous
+êtes sa mère, après tout.
+
+Mais la vieille paysanne haussait les épaules.
+
+--Il n'a pas honte de moi, répondait-elle; mais j'aurais peur de le
+gêner.... J'aime mieux le regarder d'ici. Ça me fait davantage de
+plaisir.
+
+--Ah! je comprends ça. Vous devez être bien fière!... Ce n'est pas
+comme monsieur Mouret, qui avait cloué la porte pour que personne
+n'entrât. Jamais une visite, pas un dîner à faire, le jardin vide à
+donner peur le soir. Nous vivions en loups. Il est vrai que monsieur
+Mouret n'aurait pas su recevoir; il avait une mine, quand il venait
+quelqu'un, par hasard.... Je vous demande un peu s'il ne devrait
+pas prendre exemple sur monsieur le curé. Au lieu de m'enfermer, je
+descendrais au jardin, je m'amuserais avec les autres; je tiendrais
+mon rang, enfin.... Non, il est là-haut, caché comme s'il craignait
+qu'on lui donnât la gale.... A propos, voulez-vous que nous montions
+voir ce qu'il fait, là-haut?
+
+Un mardi, elles montèrent. Ce jour-là, les deux sociétés étaient
+très-bruyantes; les rires montaient dans la maison par les fenêtres
+ouvertes, pendant qu'un fournisseur, qui apportait aux Trouche un
+panier de vin, faisait au second étage un bruit de vaisselle cassée,
+en reprenant les bouteilles vides. Mouret était enfermé à double tour
+dans son bureau.
+
+--La clef m'empêche de voir, dit Rose, après avoir mis un oeil à la
+serrure.
+
+--Attendez, murmura madame Faujas.
+
+Elle tourna délicatement le bout de la clef, qui dépassait un peu.
+Mouret était assis au milieu de la pièce, devant la grande table vide,
+couverte d'une épaisse couche de poussière, sans un livre, sans un
+papier; il se renversait contre le dossier de sa chaise, les bras
+ballants, la tête blanche et fixe, le regard perdu. Il ne bougeait
+pas.
+
+Les deux femmes, silencieusement, l'examinèrent l'une après l'autre.
+
+--Il m'a donné froid aux os, dit Rose en redescendant. Avez-vous
+remarqué ses yeux? Et quelle saleté! Il y a bien deux mois qu'il n'a
+posé une plume sur le bureau. Moi qui m'imaginais qu'il écrivait là
+dedans!... Quand on pense que la maison est si gaie, et qu'il s'amuse
+à faire le mort, tout seul!
+
+
+
+XVII
+
+
+La santé de Marthe causait des inquiétudes au docteur Porquier. Il
+gardait son sourire affable, la traitait en médecin de la belle
+société, pour lequel la maladie n'existait jamais, et qui donnait une
+consultation comme une couturière essaye une robe; mais certain pli
+de ses lèvres disait que «la chère madame» n'avait pas seulement une
+légère toux de sang, ainsi qu'il le lui persuadait. Dans les beaux
+jours, il lui conseilla de se distraire, de faire des promenades en
+voiture, sans se fatiguer pourtant. Alors, Marthe, qui était prise
+de plus en plus d'une angoisse vague, d'un besoin d'occuper ses
+impatiences nerveuses, organisa des promenades aux villages voisins.
+Deux fois par semaine, elle partait après le déjeuner, dans une
+vieille calèche repeinte, que lui louait un carrossier de Plassans;
+elle allait à deux ou trois lieues, de façon à être de retour vers six
+heures. Son rêve caressé était d'emmener avec elle l'abbé Faujas; elle
+n'avait même consenti à suivre l'ordonnance du docteur que dans cet
+espoir; mais l'abbé, sans refuser nettement, se prétendait toujours
+trop occupé. Elle devait se contenter de la compagnie d'Olympe ou de
+madame Faujas.
+
+Une après-midi, comme elle passait avec Olympe au village des
+Tulettes, le long de la petite propriété de l'oncle Macquart, celui-ci
+l'ayant aperçue lui cria, du haut de sa terrasse plantée de deux
+mûriers:
+
+--Et Mouret? Pourquoi Mouret n'est-il pas venu?
+
+Elle dut s'arrêter un instant chez l'oncle, auquel il fallut expliquer
+longuement qu'elle était souffrante et qu'elle ne pouvait dîner avec
+lui. Il voulait absolument tuer un poulet.
+
+--Ça ne fait rien, dit-il enfin. Je le tuerai tout de même. Tu
+l'emporteras.
+
+Et il alla le tuer tout de suite. Quand il eut rapporté le poulet, il
+l'étendit sur la table de pierre, devant la maison, en murmurant d'un
+air ravi:
+
+--Hein? est-il gras, ce gaillard-là!
+
+L'oncle était justement en train de boire une bouteille de vin, sous
+ses mûriers, en compagnie d'un grand garçon maigre, tout habillé de
+gris. Il avait décidé les deux femmes à s'asseoir, apportant des
+chaises, faisant les honneurs de chez lui avec un ricanement de
+satisfaction. --Je suis bien ici, n'est-ce pas?... Mes mûriers sont
+joliment beaux. L'été, je fume ma pipe au frais. L'hiver, je m'asseois
+là-bas contre le mur, au soleil.... Tu vois mes légumes? Le poulailler
+est au fond. J'ai encore une pièce de terre derrière la maison, où
+il y a des pommes de terre et de la luzerne.... Ah! dame, je me fais
+vieux; c'est bien le temps que je jouisse un peu.
+
+Il se frottait les mains, roulant doucement la tête, couvant sa
+propriété d'un regard attendri. Mais une pensée parut l'assombrir.
+
+--Est-ce qu'il y a longtemps que tu as vu ton père? demanda-t-il
+brusquement. Rougon n'est pas gentil.... Là, à gauche, le champ de blé
+est à vendre. S'il avait voulu, nous l'aurions acheté. Un homme qui
+dort sur les pièces de cent sous, qu'est-ce que ça pouvait lui faire?
+une méchante somme de trois mille francs, je crois.... Il a refusé.
+La dernière fois, il m'a même fait dire par ta mère qu'il n'y était
+pas.... Tu verras, ça ne leur portera pas bonheur.
+
+Et il répéta plusieurs fois, hochant la tête, retrouvant son rire
+mauvais:
+
+--Non, ça ne leur portera pas bonheur.
+
+Puis, il alla chercher des verres, voulant absolument faire goûter son
+vin aux deux femmes. C'était le petit vin de Saint-Eutrope, un vin
+qu'il avait découvert; il le buvait avec religion. Marthe trempa à
+peine ses lèvres. Olympe acheva de vider la bouteille. Elle accepta
+ensuite un verre de sirop. Le vin était bien fort, disait-elle.
+
+--Et ton curé, qu'est-ce que tu en fais? demanda tout à coup l'oncle à
+sa nièce.
+
+Marthe, surprise, choquée, le regarda sans répondre.
+
+--On m'a dit qu'il te serrait de près, continua l'oncle bruyamment.
+Ces soutanes n'aiment qu'à godailler. Quand on m'a raconté ça, j'ai
+répondu que c'était bien fait pour Mouret. Je l'avais averti.... Ah!
+c'est moi qui te flanquerais le curé à la porte. Mouret n'a qu'à venir
+me demander conseil; je lui donnerai même un coup demain, s'il veut.
+Je n'ai jamais pu les souffrir, ces animaux-là.... J'en connais un,
+l'abbé Fenil, qui a une maison de l'autre côté de la route. Il n'est
+pas meilleur que les autres; mais il est malin comme un singe, il
+m'amuse. Je crois qu'il ne s'entend pas très-bien avec ton curé,
+n'est-ce pas?
+
+Marthe était devenue toute pâle. --Madame est la soeur de monsieur
+l'abbé Faujas, dit-elle en montrant Olympe, qui écoutait curieusement.
+
+--Ça ne touche pas madame, ce que je dis, reprit l'oncle sans se
+déconcerter. Madame n'est pas fâchée.... Elle va reprendre un peu de
+sirop. Olympe se laissa verser trois doigts de sirop. Mais Marthe,
+qui s'était levée, voulait partir. L'oncle la força à visiter sa
+propriété. Au bout du jardin, elle s'arrêta, regardant une grande
+maison blanche, bâtie sur la pente, à quelques centaines de mètres des
+Tulettes. Les cours intérieures ressemblaient aux préaux d'une prison;
+les étroites fenêtres, régulières, qui marquaient les façades de
+barres noires, donnaient au corps de logis central une nudité blafarde
+d'hôpital.
+
+--C'est la maison des Aliénés, murmura l'oncle, qui avait suivi
+la direction des yeux de Marthe. Le garçon qui est là est un des
+gardiens. Nous sommes très-bien ensemble, il vient boire une bouteille
+de temps à autre.
+
+Et se tournant vers l'homme vêtu de gris, qui achevait son verre sous
+les mûriers:
+
+--Hé! Alexandre, cria-t-il, viens donc dire à ma nièce où est la
+fenêtre de notre pauvre vieille.
+
+Alexandre s'avança obligeamment.
+
+--Voyez-vous ces trois arbres? dit-il, le doigt tendu, comme s'il
+eût tracé un plan dans l'air. Eh bien, un peu au-dessus de celui
+de gauche, vous devez apercevoir une fontaine, dans le coin d'une
+cour.... Suivez les fenêtres du rez-de-chaussée, à droite: c'est la
+cinquième fenêtre.
+
+Marthe restait silencieuse, les lèvres blanches, les yeux cloués
+malgré elle sur cette fenêtre qu'on lui montrait. L'oncle Macquart
+regardait aussi, mais avec une complaisance qui lui faisait cligner
+les yeux.
+
+--Quelquefois, je la vois, reprit-il, le matin, lorsque le soleil est
+de l'autre côté. Elle se porte très-bien, n'est-ce pas, Alexandre?
+C'est ce que je leur dis toujours, lorsque je vais à Plassans.... Je
+suis bien placé ici pour veiller sur elle. On ne peut pas être mieux
+placé.
+
+Il laissa échapper son ricanement de satisfaction.
+
+--Vois-tu, ma fille, la tête n'est pas plus solide chez les Rougon que
+chez les Macquart. Quand je m'asseois à cette place, en face de cette
+grande coquine de maison, je me dis souvent que toute la clique y
+viendra peut-être un jour, puisque la maman y est.... Dieu merci! je
+n'ai pas peur pour moi, j'ai la caboche à sa place. Mais j'en connais
+qui ont un joli coup de marteau.... Eh bien, je serai là pour les
+recevoir, je les verrai de mon trou, je les recommanderai à Alexandre,
+bien qu'on n'ait pas toujours été gentil pour moi dans la famille.
+
+Et il ajouta avec son effrayant sourire de loup rangé:
+
+--C'est une fameuse chance pour vous tous que je sois aux Tulettes.
+
+Marthe fut prise d'un tremblement. Bien qu'elle connût le goût de
+l'oncle pour les plaisanteries féroces et la joie qu'il goûtait à
+torturer les gens auxquels il portait des lapins, il lui sembla qu'il
+disait vrai, que toute la famille viendrait se loger là, dans ces
+files grises de cabanons. Elle ne voulut pas rester une minute de
+plus, malgré les instances de Macquart, qui parlait de déboucher une
+autre bouteille.
+
+--Eh bien, et le poulet? cria-t-il, au moment où elle montait en
+voiture.
+
+Il courut le chercher, il le lui mit sur les genoux.
+
+--C'est pour Mouret, entends-tu? répétait-il avec une intention
+méchante; pour Mouret, pas pour un autre, n'est-ce pas? D'ailleurs,
+quand j'irai vous voir, je lui demanderai comment il l'a trouvé.
+
+Il clignait les yeux, en regardant Olympe. Le cocher allait fouetter,
+lorsqu'il se cramponna de nouveau à la voiture, continuant:
+
+--Va chez ton père, parle-lui du champ de blé.... Tiens, c'est le
+champ qui est là devant nous.... Rougon a tort. Nous sommes de trop
+vieux compères pour nous fâcher. Ça serait tant pis pour lui, il le
+sait bien.... Fais-lui comprendre qu'il a tort.
+
+La calèche partit. Olympe, en se tournant, vit Macquart sous ses
+mûriers, ricanant avec Alexandre, débouchant cette seconde bouteille
+dont il avait parlé. Marthe recommanda expressément au cocher de
+ne plus passer aux Tulettes. D'ailleurs, elle se fatiguait de ces
+promenades; elles les fit de plus en plus rares, les abandonna tout à
+fait, lorsqu'elle comprit que jamais l'abbé Faujas ne consentirait à
+l'accompagner.
+
+Toute une nouvelle femme grandissait en Marthe. Elle était affinée par
+la vie nerveuse qu'elle menait. Son épaisseur bourgeoise, cette paix
+lourde acquise par quinze années de somnolence derrière un comptoir,
+semblait se fondre dans la flamme de sa dévotion. Elle s'habillait
+mieux, causait chez les Rougon, le jeudi.
+
+--Madame Mouret redevient jeune fille, disait madame de Condamin,
+émerveillée.
+
+--Oui, murmurait le docteur Porquier en hochant la tête, elle descend
+la vie à reculons.
+
+Marthe, plus mince, les joues rosées, les yeux superbes, ardents et
+noirs, eut alors pendant quelques mois une beauté singulière. La face
+rayonnait; une dépense extraordinaire de vie sortait de tout son être,
+l'enveloppait d'une vibration chaude. Il semblait que sa jeunesse
+oubliée brûlât en elle, à quarante ans, avec une splendeur d'incendie.
+Maintenant, lâchée dans la prière, emportée par un besoin de toutes
+les heures, elle désobéissait à l'abbé Faujas. Elle usait ses genoux
+sur les dalles de Saint-Saturnin, vivait dans les cantiques, dans
+les adorations, se soulageait en face des ostensoirs rayonnants, des
+chapelles flambantes, des autels et des prêtres luisants avec des
+lueurs d'astres sur le fond noir de la nef. Il y avait, chez elle, une
+sorte d'appétit physique de ces gloires, un appétit qui la torturait,
+qui lui creusait la poitrine, lui vidait le crâne, lorsqu'elle ne
+le contentait pas. Elle souffrait trop, elle se mourait, et il lui
+fallait venir prendre la nourriture de sa passion, se blottir dans les
+chuchotements des confessionnaux, se courber sous le frisson puissant
+des orgues, s'évanouir dans le spasme de la communion. Alors, elle ne
+sentait plus rien, son corps ne lui faisait plus mal. Elle était ravie
+à la terre, agonisant sans souffrance, devenant une pure flamme qui se
+consumait d'amour.
+
+L'abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenait encore en la
+rudoyant. Elle l'étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur
+à aimer et à mourir. Souvent, il la questionnait de nouveau sur son
+enfance. Il alla chez madame Rougon, resta quelque temps perplexe,
+mécontent de lui.
+
+--La propriétaire se plaint de toi, lui disait sa mère? Pourquoi ne la
+laisses-tu pas aller à l'église quand ça lui plaît?... Tu as tort de
+la contrarier; elle est très-bonnepour nous.
+
+--Elle se tue, murmurait le prêtre. Madame Faujas avait alors le
+haussement d'épaules qui lui était habituel.
+
+--Ça la regarde. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Il vaut
+mieux se tuer à prier qu'à se donner des indigestions, comme cette
+coquine d'Olympe.... Sois moins sévère pour madame Mouret. Ça finirait
+par rendre la maison impossible.
+
+Un jour qu'elle lui donnait ces conseils, il dit d'une voix sombre:
+
+--Mère, cette femme sera l'obstacle.
+
+--Elle! s'écria la vieille paysanne, mais elle t'adore, Ovide!... Tu
+feras d'elle tout ce que tu voudras, lorsque tu ne la gronderas plus.
+Les jours de pluie, elle le porterait d'ici à la cathédrale, pour que
+tu ne te mouilles pas les pieds.
+
+L'abbé Faujas comprit lui-même la nécessité de ne pas employer la
+rudesse davantage. Il redoutait un éclat. Peu à peu, il laissa une
+plus grande liberté à Marthe, lui permettant les retraites, les longs
+chapelets, les prières répétées devant chaque station du chemin de
+la croix; il lui permit même de venir deux fois par semaine, à son
+confessionnal de Saint-Saturnin. Marthe, n'entendant plus cette voix
+terrible qui l'accusait de sa piété comme d'un vice honteusement
+satisfait, pensa que Dieu lui avait fait grâce. Elle entra enfin dans
+les délices du paradis. Elle eut des attendrissements, des larmes
+intarissables qu'elle pleurait sans les sentir couler; crises
+nerveuses, d'où elle sortait affaiblie, évanouie, comme si toute sa
+vie s'en était allée le long de ses joues. Rose la portait alors sur
+son lit, où elle restait pendant des heures avec les lèvres minces,
+les yeux entr'ouverts d'une morte.
+
+Une après-midi, la cuisinière, effrayée de son immobilité, crut
+qu'elle expirait. Elle ne songea pas à frapper à la porte de la pièce
+où Mouret était enfermé; elle monta au second étage, supplia l'abbé
+Faujas de descendre auprès de sa maîtresse. Quand il fut là, dans la
+chambre à coucher, elle courut chercher de l'éther, le laissant seul,
+en face de cette femme évanouie, jetée en travers du lit. Lui, se
+contenta de prendre les mains de Marthe entre les siennes. Alors, elle
+s'agita, répétant des mots sans suite. Puis, lorsqu'elle le reconnut,
+debout au seuil de l'alcôve, un flot de sang lui monta à la face,
+elle ramena sa tête sur l'oreiller, fit un geste comme pour tirer les
+couvertures à elle.
+
+--Allez-vous mieux, ma chère enfant? lui demanda-t-il. Vous me donnez
+bien de l'inquiétude.
+
+La gorge serrée, ne pouvant répondre, elle éclata en sanglots, elle
+laissa rouler sa tête entre les bras du prêtre.
+
+--Je ne souffre pas, je suis trop heureuse, murmura-t-elle d'une voix
+faible comme un souffle. Laissez-moi pleurer, les larmes sont ma
+joie. Ah! que vous êtes bon d'être venu! Il y a longtemps que je vous
+attendais, que je vous appelais. Sa voix faiblissait de plus en plus,
+n'était plus qu'un murmure de prière ardente.
+
+--Qui me donnera des ailes pour voler vers vous? Mon âme, éloignée
+de vous, impatiente d'être remplie de vous, languit sans vous, vous
+souhaite avec ardeur, et soupire après vous, ô mon Dieu, ô mon unique
+bien, ma consolation, ma douceur, mon trésor, mon bonheur et ma vie,
+mon Dieu et mon tout....
+
+Elle souriait, en balbutiant ce lambeau de l'acte de désir. Elle
+joignait les mains, semblait voir la tête grave de l'abbé Faujas dans
+une auréole. Celui-ci avait toujours réussi à arrêter un aveu sur les
+lèvres de Marthe; il eut peur un instant, dégagea vivement ses bras.
+Et, se tenant debout:
+
+--Soyez raisonnable, je le veux, dit-il avec autorité. Dieu refusera
+vos hommages, si vous ne les lui adressez pas dans le calme de votre
+raison.... Il s'agit de vous soigner en ce moment.
+
+Rose revenait, désespérée de n'avoir pas trouvé de l'éther. Il
+l'installa auprès du lit, répétant à Marthe d'une voix douce:
+
+--Ne vous tourmentez pas. Dieu sera touché de votre amour. Quand
+l'heure viendra, il descendra en vous, il vous emplira d'une éternelle
+félicité.
+
+Quand il quitta la chambre, il laissa Marthe rayonnante, comme
+ressuscitée. A partir de ce jour, il la mania ainsi qu'une cire molle.
+Elle lui devint très-utile, dans certaines missions délicates auprès
+de madame de Condamin; elle fréquenta aussi assidûment madame Rastoil,
+sur un simple désir qu'il exprima. Elle était d'une obéissance
+absolue, ne cherchant pas à comprendre, répétant ce qu'il la priait
+de répéter. Il ne prenait même plus aucune précaution avec elle, lui
+faisait crûment sa leçon, se servait d'elle comme d'une pure machine.
+Elle aurait mendié dans les rues, s'il lui eu avait donné l'ordre. Et
+quand elle devenait inquiète, qu'elle tendait les mains vers lui, le
+coeur crevé, les lèvres gonflées de passion, il la jetait à terre d'un
+mot, il l'écrasait sous la volonté du ciel. Jamais elle n'osa parler.
+Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût.
+Quand il sortait des courtes luttes qu'il avait à soutenir avec elle,
+il haussait les épaules, plein du mépris d'un lutteur arrêté par un
+enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s'il eût touché malgré lui
+à une bête impure.
+
+--Pourquoi ne te sers-tu pas de la douzaine de mouchoirs que madame
+Mouret t'a donnée? lui demandait sa mère. La pauvre femme serait si
+heureuse de les voir dans tes mains. Elle a passé un mois à les broder
+à ton chiffre.
+
+Il avait un geste rude, il répondait:
+
+--Non, usez-les, mère. Ce sont des mouchoirs de femme. Ils ont une
+odeur qui m'est insupportable.
+
+Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n'était plus que sa chose,
+elle s'aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les
+mille petits soucis de la vie. Rose disait qu'elle ne l'avait jamais
+vue «si chipotière». Mais sa haine grandissait surtout contre son
+mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s'éveillait en face de ce
+fils d'une Macquart, de cet homme qu'elle accusait d'être le tourment
+de sa vie. En bas, dans la salle à manger, lorsque madame Faujas
+ou Olympe venait lui tenir compagnie, elle ne se gênait plus, elle
+accablait Mouret.
+
+--Quand on pense qu'il m'a tenue vingt ans, comme un employé, la plume
+à l'oreille, entre une jarre d'huile et un sac d'amandes! Jamais
+un plaisir, jamais un cadeau.... Il m'a enlevé mes enfants. Il est
+capable de se sauver, un de ces matins, pour faire croire que je lui
+rends la vie impossible. Heureusement que vous êtes là. Vous diriez
+partout la vérité.
+
+Elle se jetait ainsi sur Mouret sans provocation aucune. Tout ce qu'il
+faisait, ses regards, ses gestes, les rares paroles qu'il prononçait,
+la mettaient hors d'elle-même. Elle ne pouvait même plus l'apercevoir,
+sans être comme soulevée par une fureur inconsciente. Les querelles
+éclataient surtout à la fin des repas, lorsque Mouret, sans attendre
+le dessert, pliait sa serviette et se levait silencieusement.
+
+--Vous pourriez bien quitter la table en même temps que tout le monde,
+lui disait-elle aigrement; ce n'est guère poli, ce que vous faites là!
+
+--J'ai fini, je m'en vais, répondait-il de sa voix lente.
+
+Mais elle voyait dans cette retraite de chaque jour une tactique
+imaginée par son mari pour blesser l'abbé Faujas. Alors, elle perdait
+toute mesure:
+
+--Vous êtes un mal élevé, vous me faites honte, tenez!... Ah! je
+serais heureuse avec vous, si je n'avais pas rencontré des amis qui
+veulent bien me consoler de vos brutalités. Vous ne savez pas
+même vous tenir à table; vous m'empêchez de faire un seul repas
+paisible.... Restez, entendez-vous! Si vous ne mangez pas, vous nous
+regarderez.
+
+Il achevait de plier sa serviette en toute tranquillité, comme
+s'il n'avait pas entendu; puis, à petits pas, il s'en allait. On
+l'entendait monter l'escalier et s'enfermer à double tour. Alors, elle
+étouffait, balbutiait:
+
+--Oh! le monstre.... Il me tue, il me tue!
+
+Il fallait que madame Faujas la consolât. Rose courait au bas de
+l'escalier, criant de toutes ses forces, pour que Mouret entendît à
+travers la porte;
+
+--Vous êtes un monstre, monsieur; madame a bien raison de dire que
+vous êtes un monstre!
+
+Certaines querelles furent particulièrement violentes. Marthe, dont la
+raison chancelait, s'imagina que son mari voulait la battre: ce fut
+une idée fixe. Elle prétendait qu'il la guettait, qu'il attendait une
+occasion. Il n'osait pas, disait-elle, parce qu'il ne la trouvait
+jamais seule; la nuit, il avait peur qu'elle ne criât, qu'elle
+n'appelât à son secours. Rose jura qu'elle avait vu monsieur cacher un
+gros bâton dans son bureau. Madame Faujas et Olympe ne firent aucune
+difficulté de croire ces histoires; elles plaignaient beaucoup
+leur propriétaire, elles se la disputaient, se constituaient ses
+gardiennes. «Ce sauvage», comme elles nommaient à présent Mouret, ne
+la brutaliserait peut-être pas en leur présence. Le soir, elles lui
+recommandaient bien de les venir chercher s'il bougeait. La maison ne
+vécut plus que dans les alarmes.
+
+--Il est capable d'un mauvais coup, affirmait la cuisinière.
+
+Cette année-là, Marthe suivit les cérémonies religieuses de la semaine
+sainte avec une grande ferveur. Le vendredi, dans l'église noire,
+elle agonisa, pendant que les cierges, un à un, s'éteignaient sous la
+tempête lamentable des voix qui roulait au fond des ténèbres de la
+nef. Il lui semblait que son souffle s'en allait avec ces lueurs.
+Quand le dernier cierge expira, que le mur d'ombre, en face d'elle,
+fut implacable et fermé, elle s'évanouit, les flancs serrés, la
+poitrine vide. Elle resta une heure pliée sur sa chaise, dans
+l'attitude de la prière, sans que les femmes agenouillées autour
+d'elle s'aperçussent de cette crise. L'église était déserte,
+lorsqu'elle revint à elle. Elle rêvait qu'on la battait de verges,
+que le sang coulait de ses membres; elle éprouvait à la tête de si
+intolérables douleurs qu'elle y portait les mains, comme pour arracher
+les épines dont elle sentait les pointes dans son crâne. Le soir, au
+dîner, elle fut singulière. L'ébranlement nerveux persistait; elle
+revoyait, en fermant les yeux, les âmes mourantes des cierges
+s'envolant dans le noir; elle examinait machinalement ses mains,
+cherchant les trous par lesquels son sang avait coulé. Toute la
+Passion saignait en elle.
+
+Madame Faujas, la voyant souffrante, voulut qu'elle se couchât de
+bonne heure. Elle l'accompagna, la mit au lit. Mouret, qui avait une
+clef de la chambre à coucher, s'était déjà retiré dans son bureau, où
+il passait les soirées. Quand Marthe, les couvertures au menton, dit
+qu'elle avait chaud, qu'elle se trouvait mieux, madame Faujas parla de
+souffler la bougie, pour qu'elle dormît tranquillement; mais la malade
+se souleva effarée, suppliante:
+
+--Non, n'éteignez pas la lumière; mettez-la sur la commode, que je
+puisse la voir.... Je mourrais dans ces ténèbres.
+
+Et, les yeux agrandis, comme frissonnant au souvenir de quelque drame
+affreux:
+
+--C'est horrible, horrible! murmura-t-elle plus bas avec une pitié
+épouvantée.
+
+Elle retomba sur l'oreiller, elle parut s'assoupir, et madame Faujas
+quitta la chambre doucement. Ce soir-là, toute la maison fut couchée
+à dix heures. Rose, en montant, remarqua que Mouret était encore dans
+son bureau. Elle regarda par la serrure, elle le vit endormi sur la
+table, à côté d'une chandelle de la cuisine dont la mèche lugubre
+charbonnait.
+
+--Ma foi, tant pis! je ne le réveille pas, dit-elle en continuant à
+monter. Qu'il prenne un torticolis, si ça lui fait plaisir.
+
+Vers minuit, la maison dormait profondément, lorsque des cris se
+firent entendre au premier étage. Ce furent d'abord des plaintes
+sourdes, qui devinrent bientôt de véritables hurlements, des appels
+étranglés et rauques de victime qu'on égorge. L'abbé Faujas, éveillé
+en sursaut, appela sa mère. Celle-ci prit à peine le temps de passer
+un jupon. Elle alla frapper à la porte de Rose, disant:
+
+--Descendez vite, je crois qu'on assassine madame Mouret. Cependant,
+les cris redoublaient. La maison fut bientôt debout. Olympe se montra,
+les épaules couvertes d'un simple fichu, suivie de Trouche, qui
+rentrait à peine, légèrement gris. Rose descendit, suivie des autres
+locataires. --Ouvrez, ouvrez, madame! cria-t-elle, la tête perdue,
+tapant du poing contre la porte.
+
+De grands soupirs répondirent seuls; puis, un corps tomba, une
+lutte atroce parut s'engager sur le parquet, au milieu des meubles
+renversés. Des coups sourds ébranlaient les murs; un râle passait sous
+la porte, si terrible que les Faujas et les Trouche se regardèrent en
+pâlissant.
+
+--C'est son mari qui l'assomme, murmura Olympe.
+
+--Vous avez raison, c'est ce sauvage! dit la cuisinière. Je l'ai vu,
+en montant, qui faisait semblant de dormir. Il préparait son coup.
+
+Et heurtant de nouveau la porte des deux poings, à la briser, elle
+reprit:
+
+--Ouvrez, monsieur. Nous allons faire venir la garde, si vous n'ouvrez
+pas.... Oh! le gueux, il finira sur l'échafaud!
+
+Alors, les hurlements recommencèrent. Trouche prétendait que le
+gaillard devait saigner la pauvre dame comme un poulet.
+
+--On ne peut pourtant pas se contenter de frapper, dit l'abbé Faujas
+en s'avançant. Attendez.
+
+Il mit une de ses fortes épaules contre la porte, qu'il enfonça, d'un
+effort lent et continu. Les femmes se précipitèrent dans la chambre,
+où le plus étrange des spectacles s'offrit à leurs yeux.
+
+Au milieu de la pièce, sur le carreau, Marthe gisait, haletante, la
+chemise déchirée, la peau saignante d'écorchures, bleuie de coups. Ses
+cheveux dénoués s'étaient enroulés au pied d'une chaise; ses mains
+avaient dû se cramponner à la commode avec une telle force, que le
+meuble se trouvait en travers de la porte. Dans un coin, Mouret
+debout, tenant le bougeoir, la regardait se tordre à terre, d'un air
+hébété.
+
+Il fallut que l'abbé Faujas repoussât la commode.
+
+--Vous êtes un monstre! s'écria Rose en allant montrer le poing à
+Mouret. Mettre une femme dans un état pareil!... Il l'aurait achevée,
+si nous n'étions pas arrivés à temps.
+
+Madame Faujas et Olympe s'empressaient autour de Marthe.
+
+--Pauvre amie! murmurait la première. Elle avait un pressentiment ce
+soir, elle était toute effrayée.
+
+--Où avez-vous mal? demandait l'autre. Vous n'avez rien de cassé,
+n'est-ce pas?... Voilà une épaule toute noire; le genou a une
+grande écorchure.... Calmez-vous. Nous sommes avec vous, nous vous
+défendrons.
+
+Marthe ne geignait plus que comme un enfant. Tandis que les deux
+femmes l'examinaient, oubliant qu'il y avait là des hommes, Trouche
+allongeait la tête en jetant des regards sournois à l'abbé, qui, sans
+affectation, achevait de ranger les meubles. Rose vint aider à
+la recoucher. Quand elle fut dans le lit, les cheveux noués, ils
+restèrent tous là un instant, étudiant curieusement la chambre,
+attendant des détails. Mouret était demeuré debout dans le même coin,
+sans lâcher le bougeoir, comme pétrifié par ce qu'il avait vu.
+
+--Je vous assure, balbutia-t-il, je ne lui ai pas fait de mal, je ne
+l'ai pas touchée du bout du doigt.
+
+--Eh! il y a un mois que vous guettez une occasion, cria Rose
+exaspérée; nous le savons bien, nous vous avons assez surveillé. La
+chère femme s'attendait à vos mauvais traitements. Tenez, ne mentez
+pas; cela me met hors de moi!
+
+Les deux autres femmes, si elles ne se croyaient pas autorisées à lui
+parler de la sorte, lui jetaient des regards menaçants.
+
+--Je vous assure, répéta Mouret d'une voix douce, je ne l'ai pas
+battue. Je venais me coucher, j'avais mis mon foulard. C'est lorsque
+j'ai touché à la bougie, qui était sur la commode, qu'elle s'est
+éveillée en sursaut; elle a étendu les bras en poussant un cri, elle
+s'est mise à se taper le front avec les poings, à se déchirer le corps
+avec les ongles. La cuisinière branla terriblement la tête.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas ouvert? demanda-t-elle; nous avons cogné
+assez fort.
+
+--Je vous assure, ce n'est pas moi, dit-il de nouveau avec plus de
+douceur encore. Je ne savais pas ce qu'elle avait. Elle s'est jetée
+par terre, elle se mordait, elle faisait des bonds à crever les
+meubles. Je n'ai pas osé passer; j'étais imbécile. Je vous ai crié
+deux fois d'entrer, mais vous n'avez pas dû m'entendre parce qu'elle
+criait trop fort. J'ai eu bien peur. Ce n'est pas moi, je vous assure.
+
+--Oui, c'est elle qui s'est battue, n'est-ce pas? reprit Rose en
+ricanant.
+
+Et elle ajouta, en s'adressant à madame Faujas:
+
+--Il aura jeté son bâton par la fenêtre, lorsqu'il nous aura entendu
+arriver.
+
+Mouret, reposant enfin le bougeoir sur la commode, s'était assis, les
+mains aux genoux. Il ne se défendait plus; il regardait stupidement
+ces femmes, à moitié vêtues, agitant leurs bras maigres devant le lit.
+Tronche avait échangé un coup d'oeil avec l'abbé Faujas. Le pauvre
+homme leur paraissait peu féroce, en bras de chemise, un foulard jaune
+noué sur son crâne chauve. Ils se rapprochèrent, examinèrent Marthe,
+qui, la face convulsée, semblait sortir d'un rêve.
+
+--Qu'y a-t-il, Rose? demanda-t-elle. Pourquoi tout ce monde est-il là?
+Je suis brisée. Je t'en prie, dis qu'on me laisse tranquille.
+
+Rose hésita un moment.
+
+--Votre mari est dans la chambre, madame, murmura-t-elle. Vous ne
+craignez pas de rester seule avec lui?
+
+Marthe la regarda, étonnée.
+
+--Non, non, répondit-elle. Allez-vous-en, j'ai bien sommeil. Alors,
+les cinq personnes quittèrent la chambre, laissant Mouret assis, les
+yeux perdus, fixés sur l'alcôve.
+
+--Il ne pourra pas refermer la porte, dit la cuisinière en remontant.
+Au premier cri, je dégringole, je lui tombe sur la carcasse. Je vais
+me coucher habillée.... Avez-vous entendu, la chère femme, comme elle
+mentait, pour qu'on ne fit pas un mauvais parti à ce sauvage? Elle
+se laisserait tuer sans l'accuser. Quelle mine d'hypocrite il avait,
+hein?
+
+Les trois femmes causèrent un instant, sur le palier du second étage,
+tenant leurs bougeoirs, montrant les sécheresses de leurs os sous les
+fichus mal attachés; elles conclurent qu'il n'y avait pas de supplice
+assez fort pour un tel homme. Trouche, qui était monté le dernier,
+murmura en ricanant, derrière la soutane de l'abbé Faujas:
+
+--Elle est encore grassouillette, la propriétaire; seulement ça ne
+doit pas être toujours agréable, une femme qui gigote comme un ver sur
+le carreau.
+
+Ils se séparèrent. La maison rentra dans son grand silence, la
+nuit s'acheva paisiblement. Le lendemain, lorsque les trois femmes
+voulurent revenir sur l'épouvantable scène, elles trouvèrent Marthe
+surprise, comme honteuse et embarrassée; elle ne répondait pas,
+coupait court à la conversation. Elle attendit que personne ne fût
+là pour faire venir un ouvrier qui répara la porte. Madame Faujas et
+Olympe en conclurent que madame Mouret voulait éviter un scandale en
+ne parlant pas.
+
+Le surlendemain, le jour de Pâques, Marthe goûta, à Saint-Saturnin,
+tout un réveil ardent, dans les joies triomphantes de la résurrection.
+Les ténèbres du vendredi étaient balayées par une aurore; l'église
+s'enfonçait, blanche, embaumée, illuminée, comme pour des noces
+divines; les voix des enfants de choeur avaient des sons filés de
+flûte; et elle, au milieu de ce cantique d'allégresse, se sentait
+soulevée par une jouissance plus terrible encore que ses angoisses du
+crucifiement. Elle rentra, les yeux brûlants, la voix sèche; elle
+fit traîner la soirée, causant avec une gaieté qui ne lui était pas
+ordinaire. Lorsqu'elle monta se coucher, Mouret était déjà au lit. Et,
+vers minuit, des cris terrifiants réveillèrent de nouveau la maison.
+
+La scène de l'avant-veille se renouvela; seulement, au premier coup de
+poing donné dans la porte, Mouret vint ouvrir, en chemise, le visage
+bouleversé. Marthe, toute vêtue, pleurait à gros sanglots, allongée
+sur le ventre, se cognant la tête contre le pied du lit. Le corsage de
+sa robe semblait arraché; deux meurtrissures se voyaient sur son cou
+mis à nu.
+
+--Il aura voulu l'étrangler cette fois, murmura Rose.
+
+Les femmes la déshabillèrent. Mouret, après avoir ouvert la porte,
+s'était remis au lit, frissonnant, pâle comme un linge. Il ne se
+défendit pas, ne parut même pas entendre les mauvaises paroles,
+disparaissant, s'enfonçant dans la ruelle.
+
+Dès lors, de semblables scènes eurent lieu à des intervalles
+irréguliers. La maison ne vivait plus que dans la peur de quelque
+crime; au moindre bruit, les locataires du second étaient sur pied.
+Marthe évitait toujours les allusions; elle ne voulait absolument pas
+que Rose dressât un lit de sangle pour Mouret dans le bureau. Lorsque
+le jour se levait, il semblait qu'il emportât jusqu'au souvenir du
+drame de la nuit.
+
+Cependant, peu à peu, dans le quartier, le bruit se répandait qu'il se
+passait d'étranges choses chez les Mouret. On racontait que le mari
+assommait la femme, toutes les nuits, à coups de trique. Rose avait
+fait jurer à madame Faujas et à Olympe de ne rien dire, puisque
+sa maîtresse paraissait vouloir se taire; mais elle-même, par ses
+apitoiements, par ses allusions et ses restrictions; avait contribué à
+former chez les fournisseurs la légende qui circulait. Le boucher, un
+farceur, prétendait que Mouret tapait sur sa femme parce qu'il l'avait
+trouvée avec le curé; mais la fruitière défendait «la pauvre dame», un
+véritable agneau, incapable de mal tourner; tandis que la boulangère
+voyait dans le mari «un de ces hommes qui brutalisent leur femme pour
+le plaisir». Au marché, on ne nommait plus Marthe que les yeux au
+ciel, avec ces cajoleries de paroles qu'on a pour les enfants malades.
+Lorsque Olympe allait acheter une livre de cerises ou un pot de
+fraises, la conversation tombait inévitablement sur les Mouret.
+C'était pendant un quart d'heure un flot de paroles attendries.
+
+--Eh bien! et chez vous?
+
+--Ne m'en parlez pas. Elle pleure toutes les larmes de son corps....
+Ça fait pitié. On voudrait la savoir morte.
+
+--Elle m'a acheté des artichauts, l'autre jour; elle avait la joue
+déchirée.
+
+--Pardi! il la massacre.... Et si vous voyiez son corps comme je l'ai
+vu!... Ce n'est plus qu'une plaie.... Il lui donne des coups de talon,
+lorsqu'elle est par terre. J'ai toujours peur de lui trouver la tête
+écrasée, la nuit, quand nous descendons.
+
+--Ça ne doit pas être amusant pour vous, de demeurer dans cette
+maison-là. Moi, je déménagerais; je tomberais malade, à assister
+toutes les nuits à de pareilles horreurs.
+
+--Et cette malheureuse, qu'est-ce qu'elle deviendrait? Elle est si
+distinguée, si douce! Nous restons pour elle.... C'est cinq sous,
+n'est-ce pas, la livre de cerises?
+
+--Oui, cinq sous.... N'importe, vous avez de la constance, vous êtes
+une bonne âme.
+
+Cette histoire d'un mari qui attendait minuit pour tomber sur sa femme
+avec un bâton, était surtout destinée à passionner les commères du
+marché. Des détails effrayants grossissaient l'histoire de jour en
+jour. Une dévote affirmait que Mouret était possédé, qu'il prenait
+sa femme au cou avec les dents, si rudement que l'abbé Faujas devait
+faire du pouce gauche trois croix en l'air pour l'obliger à lâcher
+prise. Alors, ajouta-elle, Mouret tombait comme une masse sur le
+carreau, et un gros rat noir sautait de sa bouche et disparaissait,
+sans que jamais on pût découvrir le moindre trou dans le plancher. Le
+tripier du coin de la rue Taravelle terrifia le quartier en émettant
+l'opinion que «ce brigand avait peut-être été mordu par un chien
+enragé».
+
+Mais l'histoire trouvait des incrédules parmi les personnes comme il
+faut de Plassans. Lorsqu'elle parvint sur le cours Sauvaire, elle
+amusa beaucoup les petits rentiers, alignés en file sur les bancs, au
+tiède soleil de mai.
+
+--Mouret est incapable de battre sa femme, disaient les marchands
+d'amandes retirés; il a l'air d'avoir reçu le fouet, il ne fait même
+plus son tour de promenade.... C'est sa femme qui doit le mettre au
+pain sec.
+
+--Ou ne peut pas savoir, reprenait un capitaine en retraite. J'ai
+connu un officier de mon régiment que sa femme souffletait pour un
+oui, pour un non. Cela durait depuis dix ans. Un jour, elle s'avisa
+de lui donner des coups de pied; il devint furieux et faillit
+l'étrangler.... Peut-être que Mouret n'aime pas non plus les coups de
+pied.
+
+--Il aime encore moins les curés, sans doute, concluait une voix en
+ricanant.
+
+Madame Rougon parut ignorer quelque temps le scandale qui occupait la
+ville. Elle restait souriante, évitait de comprendre les allusions
+qu'on faisait devant elle. Mais un jour, après une longue visite que
+lui avait rendue M. Delangre, elle arriva chez sa fille, l'air effaré,
+les larmes aux yeux.
+
+Ah! ma bonne chérie, dit-elle, en prenant Marthe entre ses bras, que
+vient-on de m'apprendre? Ton mari s'oublierait jusqu'à lever la main
+sur toi!... Ce sont des mensonges, n'est-ce pas?... J'ai donné le
+démenti le plus formel. Je connais Mouret. Il est mal élevé, mais il
+n'est pas méchant.
+
+Marthe rougit; elle eut cet embarras, cette honte qu'elle éprouvait,
+chaque fois qu'on abordait ce sujet en sa présence.
+
+--Allez, madame ne se plaindra pas! s'écria Rose avec sa hardiesse
+ordinaire. Il y a longtemps que je serais allée vous avertir, si je
+n'avais pas eu peur d'être grondée par madame.
+
+La vieille dame laissa tomber ses mains, d'un air d'immense et
+douloureuse surprise.
+
+--C'est donc vrai, murmura-t-elle, il te bat?... Oh! le malheureux!
+
+Elle se mit à pleurer.
+
+--Être arrivée à mon âge pour voir des choses pareilles!... Un homme
+que nous avons comblé de bienfaits, à la mort de son père, lorsqu'il
+n'était que petit employé chez nous!... C'est Rougon qui a voulu votre
+mariage. Je lui disais bien que Mouret avait l'oeil faux. D'ailleurs,
+jamais il ne s'est bien conduit à notre égard; il n'est venu se
+retirer à Plassans que pour nous narguer avec les quatre sous qu'il
+avait amassés. Dieu merci! nous n'avions pas besoin de lui, nous
+étions plus riches que lui, et c'est bien ce qui l'a fâché. Il a
+l'esprit petit; il est tellement jaloux, qu'il s'est toujours refusé
+comme un malotru à mettre les pieds dans mon salon; il y serait crevé
+d'envie.... Mais je ne te laisserai pas avec un tel monstre, ma fille.
+Il y a des lois, heureusement.
+
+--Calmez-vous; on exagère beaucoup, je vous assure, murmura Marthe de
+plus en plus gênée.
+
+--Vous allez voir qu'elle va le défendre! dit la cuisinière.
+
+A ce moment, l'abbé Faujas et Trouche, qui étaient en grande
+conférence au fond du jardin, s'avancèrent, attirés par le bruit.
+
+--Monsieur le curé, je suis une bien malheureuse mère, reprit madame
+Rougon en se lamentant plus haut; je n'ai plus qu'une fille auprès de
+moi, et j'apprends qu'elle n'a pas assez de ses yeux pour pleurer....
+Je vous en supplie, vous qui vivez auprès d'elle, consolez-la,
+protégez-la.
+
+L'abbé la regardait, comme pour pénétrer le mot de cette douleur
+subite.
+
+--Je viens de voir une personne que je ne veux pas nommer,
+continua-t-elle, fixant à son tour ses regards sur le prêtre. Cette
+personne m'a effrayée.... Dieu sait si je cherche à accabler mon
+gendre! Mais j'ai le devoir, n'est-ce pas, de défendre les intérêts de
+ma fille?... Eh bien, mon gendre est un malheureux; il maltraite sa
+femme, il scandalise la ville, il se met de toutes les sales affaires.
+Vous verrez qu'il se compromettra encore dans la politique, lorsque
+les élections vont venir. La dernière fois, c'était lui qui conduisait
+la crapule des faubourgs.... J'en mourrai, monsieur le curé.
+
+--Monsieur Mouret ne permettrait pas qu'on lui fit des observations,
+hasarda l'abbé.
+
+--Pourtant je ne puis abandonner ma fille à un tel homme! s'écria
+madame Rougon. Je ne nous laisserai pas déshonorer.... La justice
+n'est pas faite pour les chiens.
+
+Trouche se dandinait. Il profita d'un silence.
+
+--Monsieur Mouret est fou, déclara-t-il brutalement.
+
+Le mot tomba comme un coup de massue, tout le monde se regarda.
+
+--Je veux dire qu'il n'a pas la tête solide, continua Trouche. Vous
+n'avez qu'à étudier ses yeux.... Moi, je vous avoue que je ne suis pas
+tranquille. Il y avait un homme à Besançon qui adorait sa fille et qui
+l'a assassinée une nuit, sans savoir ce qu'il faisait.
+
+--Il y a beau temps que monsieur est fêlé, murmura Rose.
+
+--Mais c'est épouvantable! dit madame Rougon. Vous avez raison, il m'a
+eu l'air tout extraordinaire, la dernière fois que je l'ai vu. Il
+n'a jamais eu l'intelligence bien nette.... Ah! ma pauvre chérie,
+promets-moi de tout me confier. Je ne vais plus dormir en paix
+maintenant. Entends-tu, à la première extravagance de ton mari,
+n'hésite pas, ne t'expose pas davantage.... Les fous, on les enferme!
+
+Elle partit sur ce mot. Quand Trouche fut seul avec l'abbé Faujas, il
+ricana de son mauvais rire, qui montrait ses dents noires.
+
+--C'est la propriétaire qui me devra un beau cierge! murmura-t-il.
+Elle pourra gigoter tant qu'elle voudra, la nuit.
+
+Le prêtre, le visage terreux, les yeux à terre, ne répondit pas. Puis,
+il haussa les épaules, il alla lire son bréviaire, sous la tonnelle,
+au fond du jardin.
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le dimanche, par une habitude d'ancien commerçant, Mouret sortait,
+faisait un tour en ville. Il ne quittait plus que ce jour-là la
+solitude étroite où il s'enfermait avec une sorte de honte. C'était
+machinal. Dès le matin, il se rasait, passait une chemise blanche,
+brossait sa redingote et son chapeau; puis, après le déjeuner, sans
+qu'il sût comment, il se trouvait dans la rue, marchant à petits pas,
+l'air propre, les mains derrière le dos.
+
+Un dimanche, comme il mettait le pied hors de chez lui, il aperçut,
+sur le trottoir de la rue Balande, Rose, qui causait vivement avec
+la bonne de M. Rastoil. Les deux cuisinières se turent en le voyant.
+Elles l'examinaient d'un air tellement singulier, qu'il s'assura si un
+bout de son mouchoir ne pendait pas d'une de ses poches de derrière.
+Lorsqu'il fut arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il tourna
+la tête, il les retrouva plantées à la même place: Rose imitait le
+balancement d'un homme ivre, tandis que la bonne du président riait
+aux éclats. --Je marche trop vite, elles se moquent de moi, pensa
+Mouret.
+
+Il ralentit encore le pas. Dans la rue de la Banne, à mesure qu'il
+avançait vers le marché, les boutiquiers accouraient sur les portes,
+le suivaient curieusement des yeux. Il fit un petit signe de tête au
+boucher, qui resta ahuri, sans lui rendre son salut. La boulangère, à
+laquelle il adressa un coup de chapeau, parut si effrayée, qu'elle
+se rejeta en arrière. La fruitière, l'épicier, le pâtissier, se
+le montraient du doigt, d'un trottoir à l'autre. Derrière lui, il
+laissait toute une agitation; des groupes se formaient, des bruits de
+voix s'élevaient, mêlés de ricanements.
+
+--Avez-vous vu comme il marche raide?
+
+--Oui.... Quand il a voulu enjamber le ruisseau, il a failli faire la
+cabriole.
+
+--On dit qu'ils sont tous comme ça.
+
+--N'importe, j'ai eu bien peur.... Pourquoi le laisse-t-on sortir? Ça
+devrait être défendu.
+
+Mouret, intimidé, n'osait plus se retourner; il était pris d'une vague
+inquiétude, tout en ne comprenant pas nettement qu'on parlait de lui.
+Il marcha plus vite, fit aller les bras d'un air aisé. Il regretta
+d'avoir mis sa vieille redingote, une redingote noisette, qui n'était
+plus à la mode. Arrivé au marché, il hésita un moment, puis s'engagea
+résolûment au milieu des marchandes de légumes. Mais là sa vue
+produisit une véritable révolution.
+
+Les ménagères de tout Plassans firent la haie sur son passage.
+Les marchandes, debout à leurs bancs, les poings aux côtés, le
+dévisagèrent. Il y eut des poussées, des femmes montèrent sur les
+bornes de la halle au blé. Lui, hâtait toujours le pas, cherchant à
+se dégager, ne pouvant croire décidément qu'il était la cause de ce
+vacarme.
+
+--Ah! bien, on dirait que ses bras sont des ailes de moulins à vert,
+dit une paysanne qui vendait des fruits. --Il marche comme un dératé;
+il a failli renverser mon étalage, ajouta une marchande de salades.
+
+--Arrêtez-le! arrêtez-le! crièrent plaisamment les meuniers.
+
+Mouret, pris de curiosité, s'arrêta net, se haussa naïvement sur la
+pointe des pieds, pour voir ce qui se passait: il croyait qu'on venait
+de surprendre un voleur. Un immense éclat de rire courut dans la
+foule; des huées, des sifflets, des cris d'animaux se firent entendre.
+
+--Il n'est pas méchant, ne lui faites pas de mal.
+
+--Tiens! je ne m'y fierais pas.... Il se lève la nuit pour étrangler
+les gens.
+
+--Le fait est qu'il a de vilains yeux.
+
+--Alors ça lui a pris tout d'un coup?
+
+--Oui, tout d'un coup.... Ce que c'est que de nous pourtant! Un homme
+qui était si doux!... Je m'en vais; ça me fait du mal.... Voici trois
+sous pour les navets.
+
+Mouret venait de reconnaître Olympe au milieu d'un groupe de femmes.
+Elle avait acheté des pêches superbes, qu'elle portait dans un petit
+sac à ouvrage de dame comme il faut. Elle devait raconter quelque
+histoire émouvante, car les commères qui l'entouraient poussaient des
+exclamations étouffées, en joignant les mains d'une façon lamentable.
+
+--Alors, achevait-elle, il l'a saisie par les cheveux, et lui aurait
+coupé la gorge avec un rasoir qui était sur la commode, si nous
+n'étions pas arrivés à temps pour empêcher le crime.... Ne lui dites
+rien, il ferait un malheur.
+
+--Hein? quel malheur? demanda Mouret effaré à Olympe.
+
+Les femmes s'étaient écartées, Olympe avait l'air de se tenir sur ses
+gardes; elle s'esquiva prudemment, murmurant:
+
+--Ne vous fâchez pas, monsieur Mouret.... Vous feriez mieux de rentrer
+à la maison.
+
+Mouret se réfugia dans une ruelle qui menait au cours Sauvaire. Les
+cris redoublaient, il fut poursuivi un instant par la rumeur grondante
+du marché.
+
+--Qu'ont-ils donc aujourd'hui? pensa-t-il. C'était peut-être de moi
+qu'ils se moquaient; pourtant je n'ai pas entendu mon nom.... Il y
+aura eu quelque accident.
+
+Il ôta son chapeau, le regarda, craignant que quelque gamin ne lui
+eût jeté une poignée de plâtre; il n'avait non plus ni cerf-volant ni
+queue de rat pendu dans le dos. Cette inspection le calma. Il reprit
+sa marche de bourgeois en promenade, dans le silence de la ruelle; il
+déboucha tranquillement sur le cours Sauvaire. Les petits rentiers
+étaient à leur place, sur un banc, au soleil.
+
+--Tiens! c'est Mouret, dit le capitaine en retraite, d'un air de
+profond étonnement.
+
+La plus vive curiosité se peignit sur les visages endormis de ces
+messieurs. Ils allongèrent le cou, sans se lever, laissant
+Mouret debout devant eux; ils l'étudiaient, des pieds à la tête,
+minutieusement.
+
+--Alors, vous faites un petit tour? reprit le capitaine, qui
+paraissait le plus hardi.
+
+--Oui, un petit tour, répéta Mouret, d'une façon distraite; le temps
+est très-beau.
+
+Ces messieurs échangèrent des sourires d'intelligence. Ils avaient
+froid, et le ciel venait de se couvrir.
+
+--Très-beau, murmura l'ancien tanneur, vous n'êtes pas difficile... Il
+est vrai que vous voilà déjà habillé en hiver. Vous avez une drôle de
+redingote.
+
+Les sourires se changèrent en ricanements. Mouret sembla pris d'une
+idée subite.
+
+--Regardez donc, demanda-t-il en se tournant brusquement, si je n'ai
+pas un soleil dans le dos.
+
+Les marchands d'amandes retirés ne purent tenir leur sérieux
+davantage, ils éclatèrent. Le farceur de la bande, le capitaine,
+cligna les yeux. --Où donc, un soleil? demanda-t-il. Je ne vois qu'une
+lune.
+
+Les autres pouffaient, trouvaient cela extrêmement spirituel.
+
+--Une lune? dit Mouret. Rendez-moi le service de l'effacer; elle m'a
+causé des ennuis.
+
+Le capitaine lui donna trois ou quatre tapes, en ajoutant:
+
+--La! mon brave, vous voilà débarrassé. Ça ne doit pas être commode
+d'avoir une lune dans le dos.... Vous avez l'air souffrant?
+
+--Je ne me porte pas très-bien, répondit-il de sa voix indifférente.
+
+Et, croyant surprendre des chuchotements sur le banc:
+
+--Oh! je suis joliment soigné à la maison. Ma femme est très-bonne,
+elle me gâte.... Mais j'ai besoin de beaucoup de repos. C'est pour
+cela que je ne sors plus, qu'on ne me voit plus comme autrefois. Quand
+je serai guéri, je reprendrai les affaires.
+
+--Tiens! interrompit brutalement l'ancien maître tanneur, on prétend
+que c'est votre femme qui ne se porte pas bien.
+
+--Ma femme.... Elle n'est pas malade, ce sont des mensonges!
+s'écria-t-il en s'animant. Elle n'a rien, rien du tout.... On nous en
+veut, parce que nous nous tenons tranquilles chez nous.... Ah bien!
+malade, ma femme! Elle est très-forte, elle n'a seulement jamais mal à
+la tête.
+
+Et il continua par phrases courtes, balbutiant avec des yeux
+inquiets d'homme qui ment et une langue embarrassée de bavard devenu
+silencieux. Les petits rentiers avaient des hochements de tête
+apitoyés, tandis que le capitaine se frappait le front de l'index.
+Un ancien chapelier du faubourg, qui avait examiné Mouret depuis son
+noeud de cravate jusqu'au dernier bouton de sa redingote, s'était
+finalement absorbé dans le spectacle de ses souliers. Le lacet du
+soulier gauche se trouvait dénoué, ce qui paraissait exorbitant au
+chapelier; il poussait du coude ses voisins, leur montrant, d'un
+clignement d'yeux, ce lacet dont les bouts pendaient. Bientôt tout le
+banc n'eut plus de regards que pour le lacet. Ce fut le comble.
+Ces messieurs haussèrent les épaules, de façon à montrer qu'ils ne
+gardaient plus le moindre espoir.
+
+--Mouret, dit paternellement le capitaine, nouez donc les cordons de
+votre soulier.
+
+Mouret regarda ses pieds; mais il ne sembla pas comprendre, il se
+remit à parler. Puis, comme on ne lui répondait plus, il se tut, resta
+là encore un instant, finit par continuer doucement sa promenade.
+
+--Il va tomber, c'est sûr, déclara le maître tanneur en se levant pour
+le voir plus longtemps. Hein! est-il drôle? a-t-il assez déménagé?
+
+Au bout du cours Sauvaire, lorsque Mouret passa devant le cercle de la
+Jeunesse, il retrouva les rires étouffés qui l'accompagnaient depuis
+qu'il avait mis les pieds dans la rue. Il vit parfaitement, sur le
+seuil du cercle, Séverin Rastoil qui le désignait à un groupe de
+jeunes gens. Décidément, c'était de lui que la ville riait ainsi. Il
+baissa la tête, pris d'une sorte de peur, ne s'expliquant pas cet
+acharnement, filant le long des maisons. Comme il allait entrer dans
+la rue Canquoin, il entendit un bruit derrière lui; il tourna la tête,
+il aperçut trois gamins qui le suivaient: deux grands, l'air effronté,
+et un tout petit, très-sérieux, tenant à la main une vieille orange
+ramassée dans un ruisseau. Alors, il suivit la rue Canquoin, coupa par
+la place des Récollets, se trouva dans la rue de la Banne. Les gamins
+le suivaient toujours.
+
+--Voulez-vous que j'aille vous tirer les oreilles? leur cria-t-il en
+marchant sur eux brusquement.
+
+Ils se jetèrent de côté, riant, hurlant, s'échappant à quatre pattes.
+Mouret, très-rouge, se sentit ridicule. Il fit un effort pour se
+calmer, il reprit son pas de promenade. Ce qui l'épouvantait, c'était
+de traverser la place de la Sous-Préfecture, de passer sous les
+fenêtres des Rougon, avec cette suite de vauriens qu'il entendait
+grossir et s'enhardir derrière son dos. Comme il avançait, il fut
+justement obligé de faire un détour pour éviter sa belle-mère qui
+rentrait des vêpres en compagnie de madame de Condamin.
+
+--Au loup, au loup! criaient les gamins.
+
+Mouret, la sueur au front, les pieds buttant contre les pavés,
+entendit la vieille madame Bougon dire à la femme du conservateur des
+eaux et forêts:
+
+--Oh! voyez donc, le malheureux! C'est une honte. Nous ne pouvons
+tolérer cela plus longtemps.
+
+Alors, irrésistiblement, Mouret se mit à courir. Les bras tendus, la
+tête perdue, il se précipita dans la rue Balande, où s'engouffra avec
+lui la bande des gamins, au nombre de dix à douze. Il lui semblait
+que les boutiquiers de la rue de la Banne, les femmes du marché, les
+promeneurs du cours, les jeunes messieurs du cercle, les Rougon, les
+Condamin, tout Plassans, avec ses rires étouffés, roulaient derrière
+son dos, le long de la pente raide de la rue. Les enfants tapaient des
+pieds, glissaient sur les pavés pointus, faisaient un vacarme de meute
+lâchée dans le quartier tranquille.
+
+--Attrape-le! hurlaient-ils.
+
+--Houp! houp! il est rien cocasse, avec sa redingote!
+
+--Ohé! vous autres, prenez par la rue Taravelle; vous le pincerez.
+
+--Au galop! au galop!
+
+Mouvet, affolé, prit un élan désespéré pour atteindre sa porte; mais
+le pied lui manqua, il roula sur le trottoir, où il resta quelques
+secondes, abattu. Les gamins, craignant les ruades, firent le cercle
+en poussant des cris de triomphe; tandis que le tout petit, s'avançant
+gravement, lui jeta l'orange pourrie, qui s'écrasa sur son oeil
+gauche. Il se releva péniblement, rentra chez lui, sans s'essuyer.
+Rose dut prendre un balai pour chasser les vauriens. A partir de ce
+dimanche, tout Plassans fut convaincu que Mouret était fou à lier. On
+citait des faits surprenants. Par exemple, il s'enfermait des journées
+entières dans une pièce nue, où l'on n'avait pas balayé depuis un an;
+et la chose n'était pas inventée à plaisir, puisque les personnes
+qui la contaient, la tenaient de la bonne même de la maison. Que
+pouvait-il faire dans cette pièce nue? Les versions différaient;
+la bonne disait qu'il faisait le mort, ce qui épouvantait tout le
+quartier. Au marché, on croyait fermement qu'il cachait une bière,
+dans laquelle il s'étendait tout de son long, les yeux ouverts, les
+mains sur la poitrine; et cela du matin au soir, par plaisir.
+
+--Il y a longtemps que la crise le menaçait, répétait Olympe dans
+toutes les boutiques. Ça couvait; il devenait triste, il cherchait les
+coins pour se cacher, vous savez, comme les bêtes qui tombent malades.
+Moi, dès le jour où j'ai mis le pied dans la maison, j'ai dit à mon
+mari: «Le propriétaire file un vilain coton». Il avait les yeux
+jaunes, la mine sournoise. Et depuis lors la maison a été en l'air....
+Il a eu toutes sortes de lubies. Il comptait les morceaux de sucre,
+enfermait jusqu'au pain. Il était d'une avarice tellement crasse, que
+sa pauvre femme n'avait plus de chaussures à se mettre.... En voilà
+une malheureuse, que je plains de tout mon coeur! Elle en a passé,
+allez! Vous figurez-vous sa vie avec ce maniaque, qui ne sait plus
+même se tenir proprement à table; il jette sa serviette au milieu
+du dîner, il s'en va comme un hébété, après avoir pataugé dans son
+assiette.... Et taquin avec cela! Il faisait des scènes pour un pot de
+moutarde dérangé. Maintenant il ne dit plus rien; il a des regards de
+bête sauvage, il saute à la gorge des gens sans pousser un cri....
+J'en vois de drôles. Si je voulais parler....
+
+Lorsqu'elle avait éveillé d'ardentes curiosités et qu'on la pressait
+de questions, elle murmurait: --Non, non, ça ne me regarde pas....
+Madame Mouret est une sainte femme, qui souffre en vraie chrétienne;
+elle a ses idées là-dessus, il faut les respecter.... Croyez-vous
+qu'il a voulu lui couper le cou avec un rasoir!
+
+C'était toujours la même histoire, mais elle obtenait un effet
+certain: les poings se fermaient, les femmes parlaient d'étrangler
+Mouret. Quand un incrédule hochait la tête, on l'embarrassait tout net
+en lui demandant d'expliquer les épouvantables scènes de chaque nuit;
+un fou seul était capable de sauter ainsi à la gorge de sa femme, dès
+qu'elle se couchait. Il y avait là une pointe de mystère qui aida
+singulièrement à répandre l'histoire dans la ville. Pendant près d'un
+mois, la rumeur grossit. Rue Balande, malgré les commérages tragiques
+colportés par Olympe, le calme s'était fait, les nuits se passaient
+tranquillement. Marthe avait des impatiences nerveuses, lorsque,
+sans parler clairement, ses intimes lui recommandaient d'être
+très-prudente.
+
+--Vous voulez n'en faire qu'à votre tète, n'est-ce pas? disait Rose.
+Vous venez.... Il recommencera. Nous vous trouverons assassinée, un de
+ces quatre matins.
+
+Madame Rougon affectait maintenant d'accourir tous les deux jours.
+Elle entrait d'un air plein d'angoisse, elle demandait à Rose, dès le
+vestibule:
+
+--Eh bien? aucun accident, aujourd'hui?
+
+Puis, quand elle voyait sa fille, elle l'embrassait avec une fureur de
+tendresse, comme si elle avait eu peur de ne plus la trouver là. Elle
+passait des nuits affreuses, disait-elle; elle tremblait à chaque coup
+de sonnette, s'imaginant toujours qu'on venait lui apprendre quelque
+malheur; elle ne vivait plus. Et, lorsque Marthe lui affirmait qu'elle
+ne courait aucun danger, elle la regardait avec admiration, elle
+s'écriait:
+
+--Tu es un ange! Si je n'étais pas là, tu te laisserais tuer sans
+pousser un soupir. Mais, sois tranquille, je veille sur toi, je prends
+mes précautions. Le jour où ton mari lèvera le petit doigt, il aura de
+mes nouvelles.
+
+Elle ne s'expliquait pas davantage. La vérité était qu'elle rendait
+visite à toutes les autorités de Plassans. Elle avait ainsi raconté
+les malheurs de sa fille au maire, au sous-préfet, au président du
+tribunal, d'une façon confidentielle, en leur faisant jurer une
+discrétion absolue.
+
+--C'est une mère au désespoir qui s'adresse à vous, murmurait-elle
+avec une larme; je vous livre l'honneur, la dignité de ma pauvre
+enfant. Mon mari tomberait malade, si un scandale public avait lieu,
+et pourtant je ne puis attendre quelque fatale catastrophe....
+Conseillez-moi, dites-moi ce que je dois faire.
+
+Ces messieurs furent charmants. Ils la tranquillisèrent, lui promirent
+de veiller sur madame Mouret, tout en se tenant à l'écart; d'ailleurs,
+au moindre danger, ils agiraient. Elle insista particulièrement auprès
+de M. Péqueur des Saulaies et de M. Rastoil, tous les deux voisins
+de son gendre, pouvant intervenir sur-le-champ, si quelque malheur
+arrivait.
+
+Cette histoire de fou raisonnable, attendant le coup de minuit pour
+devenir furieux, donna un vif intérêt aux réunions des deux sociétés
+dans le jardin des Mouret. On se montra très-empressé de venir saluer
+l'abbé Faujas. Dès quatre heures, celui-ci descendait, faisant avec
+bonhomie les honneurs de la tonnelle; il continuait à s'effacer,
+répondant par des hochements de tête. Les premiers jours, on ne fit
+que des allusions détournées au drame qui se passait dans la maison;
+mais, un mardi, M. Maffre, qui regardait la façade d'un air inquiet,
+se hasarda à demander, en désignant d'un coup d'oeil une fenêtre du
+premier étage:
+
+--C'est la chambre, n'est-ce pas?
+
+Alors, en baissant la voix, les deux sociétés causèrent de l'étrange
+aventure qui bouleversait le quartier. Le prêtre donna quelques vagues
+explications: c'était bien fâcheux, bien triste, et il plaignait tout
+le monde, sans s'aventurer davantage.
+
+--Mais vous, docteur, demanda madame de Condamin à M. Porquier, vous
+qui êtes le médecin de la maison, qu'est-ce que vous pensez de tout
+cela?
+
+Le docteur Porquier hocha longtemps la tête avant de répondre. Il se
+posa d'abord en homme discret.
+
+--C'est bien délicat, murmura-t-il. Madame Mouret n'est pas d'une
+forte santé. Quant à monsieur Mouret....
+
+--J'ai vu madame Rougon, dit le sous-préfet. Elle est très-inquiète.
+
+--Son gendre l'a toujours gênée, interrompit brutalement M. de
+Condamin. Moi, j'ai rencontré Mouret, l'autre jour, au cercle. Il m'a
+battu au piquet. Je l'ai trouvé aussi intelligent qu'à l'ordinaire....
+Le digne homme n'a jamais été un aigle.
+
+--Je n'ai point dit qu'il fût fou, comme le vulgaire l'entend, reprit
+le docteur, qui se crut attaqué; seulement, je ne dis pas non plus
+qu'il soit prudent de le laisser en liberté.
+
+Cette déclaration produisit une certaine émotion. M. Rastoil regarda
+instinctivement le mur qui séparait les deux jardins. Tous les visages
+se tendaient vers le docteur.
+
+--J'ai connu, continuait-il, une dame charmante, qui tenait grand
+train, donnant à dîner, recevant les personnes les plus distinguées,
+causant elle-même avec beaucoup d'esprit. Eh bien, dès que cette dame
+était rentrée dans sa chambre, elle s'enfermait et passait une partie
+de la nuit à marcher à quatre pattes autour de la pièce, en aboyant
+comme une chienne. Ses gens crurent longtemps qu'elle cachait une
+chienne chez elle.... Cette dame offrait un cas de ce que nous autres
+médecins nous nommons la folie lucide.
+
+L'abbé Surin retenait de petits rires en regardant les demoiselles
+Rastoil, qu'égayait cette histoire d'une personne comme il faut
+faisant le chien. Le docteur Porquier se moucha gravement.
+
+--Je pourrais citer vingt histoires semblables, ajouta-t-il; des
+gens qui paraissent avoir toute leur raison et qui se livrent aux
+extravagances les plus surprenantes, dès qu'ils se trouvent seuls.
+Monsieur de Bourdeu a parfaitement connu un marquis, que je ne veux
+pas nommer, à Valence....
+
+--Il a été mon ami intime, dit M. de Bourdeu; il dînait souvent à la
+préfecture. Son histoire a fait un bruit énorme.
+
+--Quelle histoire? demanda madame de Condamin, en voyant que le
+docteur et l'ancien préfet se taisaient.
+
+--L'histoire n'est pas très-propre, reprit M. de Bourdeu, qui se mit à
+rire. Le marquis, d'une intelligence faible, d'ailleurs, passait les
+journées entières dans son cabinet, où il se disait occupé à un grand
+ouvrage d'économie politique.... Au bout de dix ans, on découvrit
+qu'il y faisait, du matin au soir, de petites boulettes d'égales
+grosseur avec....
+
+--Avec ses excréments, acheva le docteur d'une voix si grave, que le
+mot passa et ne fit pas même rougir les dames.
+
+--Moi, dit l'abbé Bourrette, que ces anecdotes amusaient comme des
+contes de fées, j'ai eu une pénitente bien singulière.... Elle avait
+la passion de tuer les mouches; elle ne pouvait en voir une, sans
+éprouver l'irrésistible envie de la prendre. Chez elle, elle les
+enfilait dans des aiguilles à tricoter. Puis, lorsqu'elle se
+confessait, elle pleurait à chaudes larmes; elle s'accusait de la mort
+des pauvres bêtes, elle se croyait damnée.... Jamais je n'ai pu la
+corriger.
+
+L'histoire de l'abbé eut du succès. M. Péqueur des Saulaies et M.
+Rastoil eux-mêmes daignèrent sourire.
+
+--Il n'y a pas grand mal, lorsqu'on ne tue que des mouches, fit
+remarquer le docteur. Mais les fous lucides n'ont pas tous cette
+innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice
+caché, passé à l'état de manie, des misérables qui boivent, qui se
+livrent à des débauches secrètes, qui volent par besoin de voler, qui
+agonisent d'orgueil, de jalousie, d'ambition. Et ils ont l'hypocrisie
+de leur folie, à ce point qu'ils parviennent à se surveiller, à
+mener jusqu'au bout les projets les plus compliqués, à répondre
+raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lésions
+cérébrales; puis, des qu'ils rentrent dans l'intimité, dès qu'ils
+sont seuls avec leurs victimes, ils s'abandonnent à leurs conceptions
+délirantes, ils se changent en bourreaux.... S'ils n'assassinent pas,
+ils tuent en détail.
+
+--Alors monsieur Mouret? demanda madame de Condamin.
+
+--Monsieur Mouret a toujours été taquin, inquiet, despotique. La
+lésion paraît s'être aggravée avec l'âge. Aujourd'hui, je n'hésite
+pas à le placer parmi les fous méchants.... J'ai eu une cliente qui
+s'enfermait comme lui dans une pièce écartée, où elle passait les
+journées entières à combiner les actions les plus abominables.
+
+--Mais, docteur, si tel est votre avis, il faut aviser! s'écria M.
+Rastoil. Vous devriez faire un rapport à qui de droit.
+
+Le docteur Porquier resta légèrement embarrassé.
+
+--Nous causons, dit-il, en reprenant son sourire de médecin des dames.
+Si je suis requis, si les choses deviennent graves, je ferai mon
+devoir.
+
+--Bah! conclut méchamment M. de Condamin, les plus fous ne sont pas
+ceux qu'on pense.... Il n'y a pas de cervelle saine, pour un médecin
+aliéniste.... Le docteur vient de nous réciter là une page d'un livre
+sur la folie lucide, que j'ai lu, et qui est intéressant comme un
+roman.
+
+L'abbé Faujas avait écouté curieusement, sans prendre part à la
+conversation. Puis, comme on se taisait, il fit entendre que ces
+histoires de fou attristaient les dames; il voulut qu'on parlât
+d'autre chose. Mais la curiosité était éveillée, les deux sociétés se
+mirent à épier les moindres actes de Mouret. Celui-ci ne descendait
+plus qu'une heure par jour au jardin, après le déjeuner, pendant que
+les Faujas restaient à table avec sa femme. Dès qu'il y avait mis les
+pieds, il tombait sous la surveillance active de la famille Rastoil et
+des familiers de la sous-préfecture. Il ne pouvait s'arrêter devant un
+carré de légumes, s'intéresser à une salade, hasarder un geste,
+sans donner lieu, à droite et à gauche, dans les deux jardins, aux
+commentaires les plus désobligeants. Tout le monde se tournait contre
+lui. M. de Condamin seul le défendait encore. Mais, un jour, la belle
+Octavie lui dit, en déjeunant:
+
+--Qu'est-ce que cela peut vous faire que ce Mouret soit fou?
+
+--A moi? chère amie, absolument rien, répondit-il, étonné.
+
+--Eh bien, alors, laissez-le fou, puisque tout le monde vous dit qu'il
+est fou.... Je ne sais quelle rage vous avez d'être d'un autre avis
+que votre femme. Cela ne vous portera pas bonheur, mon cher.... Ayez
+donc l'esprit, à Plassans, de n'être pas spirituel.
+
+M. de Condamin sourit.
+
+--Vous avez raison comme toujours, dit-il galamment; vous savez que
+j'ai mis ma fortune entre vos mains.... Ne m'attendez pas pour dîner.
+Je vais à cheval jusqu'à Saint-Eutrope, pour donner un coup d'oeil à
+une coupe de bois.
+
+Il partit, mâchonnant un cigare.
+
+Madame de Condamin n'ignorait pas qu'il avait des tendresses pour une
+petite fille, du côté de Saint-Eutrope. Mais elle était tolérante,
+elle l'avait même sauvé deux fois des conséquences de très-vilaines
+histoires. Quant à lui, il était bien tranquille sur la vertu de sa
+femme; il la savait trop fine pour avoir une intrigue à Plassans.
+
+--Vous n'imagineriez jamais à quoi Mouret passe son temps dans la
+pièce où il s'enferme? dit le lendemain le conservateur des eaux et
+forêts, lorsqu'il se rendit à la sous-préfecture. Eh bien, il compte
+les _s_ qui se trouvent dans la Bible. Il a craint de s'être trompé,
+et il a déjà recommencé trois fois son calcul... Ma foi! vous aviez
+raison, il est fêlé du haut en bas, ce farceur-là!
+
+Et, à partir de ce moment, M. de Condamin chargea terriblement Mouret.
+Il poussait même les choses un peu loin, mettant toute sa hâblerie
+à inventer des histoires saugrenues, qui ahurissaient la famille
+Rastoil. Il prit surtout pour victime M. Maffre. Un jour, il lui
+racontait qu'il avait aperçu Mouret à une des fenêtres de la rue, tout
+nu, coiffé seulement d'un bonnet de femme, faisant des révérences dans
+le vide. Un autre jour, il affirmait avec un aplomb étonnant qu'il
+était certain d'avoir rencontré à trois lieues Mouret, dansant au fond
+d'un petit bois, comme un homme sauvage; puis, comme le juge de paix
+semblait douter, il se fâchait, il disait que Mouret pouvait bien
+s'en aller par les tuyaux de descente, sans qu'on s'en aperçût. Les
+familiers de la sous-préfecture souriaient; mais, dès le lendemain, la
+bonne des Rastoil répandait ces récits extraordinaires dans la ville,
+où la légende de l'homme qui battait sa femme prenait des proportions
+extraordinaires.
+
+Une après-midi, l'aînée des demoiselles Rastoil, Aurélie, raconta en
+rougissant que, la veille, s'étant mise à la fenêtre, vers minuit,
+elle avait aperçu le voisin qui se promenait dans son jardin avec un
+grand cierge. M. de Condamin crut que la jeune fille se moquait de
+lui; mais elle donnait des détails précis.
+
+--Il tenait le cierge de la main gauche. Il s'est agenouillé par
+terre; puis, il s'est traîné sur les genoux en sanglotant. --Peut-être
+qu'il a commis un crime et qu'il a enterré le cadavre dans son jardin,
+dit M. Maffre, devenu blême.
+
+Alors, les deux sociétés convinrent de veiller un soir, jusqu'à
+minuit, s'il le fallait, pour avoir le coeur net de cette aventure. La
+nuit suivante, elles se tinrent aux aguets dans les deux jardins;
+mais Mouret ne parut pas. Trois soirées furent ainsi perdues. La
+sous-préfecture abandonnait la partie; madame de Condamin refusait de
+rester sous les marronniers, où il faisait un noir terrible, lorsque,
+la quatrième nuit, par un ciel d'encre, une lumière tremblota au
+rez-de-chaussée des Mouret. M. Péqueur des Saulaies, averti, se glissa
+lui-même dans l'impasse des Chevillottes, pour inviter la famille
+Rastoil à venir sur la terrasse de son hôtel, d'où l'on dominait le
+jardin voisin. Le président, à l'affût avec ses demoiselles
+derrière sa cascade, eut une courte hésitation, réfléchissant que,
+politiquement, il s'engageait beaucoup en allant ainsi chez le
+sous-préfet; mais la nuit était si sombre, sa fille Aurélie tenait
+tellement à prouver la réalité de son histoire, qu'il suivit M.
+Péqueur des Saulaies, à pas étouffés, dans l'ombre. Ce fut de la sorte
+que la légitimité, à Plassans, pénétra pour la première fois chez un
+fonctionnaire bonapartiste.
+
+--Ne faites pas de bruit, recommanda le sous-préfet; penchez-vous sur
+la terrasse.
+
+M. Rastoil et ses demoiselles trouvèrent là le docteur Porquier,
+madame de Condamin et son mari. Les ténèbres étaient si épaisses,
+qu'on se salua sans se voir. Cependant, toutes les respirations
+restaient suspendues. Mouret venait de se montrer sur le perron, avec
+une bougie plantée dans un grand chandelier de cuisine.
+
+--Vous voyez qu'il tient un cierge, murmura Aurélie.
+
+Personne ne protesta. Le fait fut acquis, Mouret tenait un cierge.
+Il descendit lentement le perron, tourna à gauche, demeura immobile
+devant un carré de laitues. Il levait la bougie pour éclairer les
+salades; sa face apparaissait toute jaune sur le fond noir de la nuit.
+
+--Quelle figure! dit madame de Condamin; j'en rêverai, c'est
+certain.... Est-ce qu'il dort, docteur? --Non, non, répondit M.
+Porquier, il n'est pas somnambule, il est bien éveillé.... Vous
+distinguez la fixité de ses regards; je vous prie aussi de remarquer
+la sécheresse de ses mouvements....
+
+--Taisez-vous donc, nous n'avons pas besoin d'une conférence,
+interrompit M. Péqueur des Saulaies.
+
+Alors, le silence le plus profond régna. Mouret ayant enjambé les
+buis, s'était agenouillé au milieu des salades. Il baissait la bougie,
+il cherchait le long des rigoles, sous les feuilles vertes étalées.
+De temps à autre, il avait un petit grognement; il semblait écraser,
+enfoncer quelque chose en terre. Cela dura près d'une demi-heure.
+
+--Il pleure, je vous le disais bien, répétait complaisamment Aurélie.
+
+--C'est réellement très-effrayant, balbutiait madame de Condamin.
+Rentrons, je vous en prie.
+
+Mouret laissa tomber sa bougie, qui s'éteignit. On l'entendit se
+fâcher et remonter le perron en buttant contre les marches. Les
+demoiselles Rastoil avaient poussé un léger cri de terreur. Elles ne
+se rassurèrent que dans le petit salon éclairé, où M. Péqueur des
+Saulaies voulut absolument que la société acceptât une tasse de thé et
+des biscuits. Madame de Condamin continuait à être toute tremblante;
+elle se pelotonnait dans le coin d'une causeuse; elle assurait,
+avec un sourire attendri, que jamais elle ne s'était sentie si
+impressionnée, même un matin où elle avait eu la vilaine curiosité
+d'aller voir une exécution capitale.
+
+--C'est singulier, dit M. Rastoil, qui réfléchissait profondément
+depuis un instant, Mouret avait l'air de chercher des limaces sous ses
+salades. Les jardins en sont empoisonnés, et je me suis laissé dire
+qu'on ne les détruit bien que la nuit.
+
+--Les limaces! s'écria M. de Condamin; allez, il s'inquiète bien des
+limaces! Est-ce qu'on va chercher des limaces avec un cierge? Je crois
+plutôt, comme monsieur Maffre, qu'il y a quelque crime là-dessous....
+Ce Mouret n'a-t-il jamais eu une domestique qui ait disparu? Il
+faudrait faire une enquête.
+
+M. Péqueur des Saulaies comprit que son ami le conservateur des eaux
+et forêts allait un peu loin. Il murmura, en buvant une gorgée de thé:
+
+--Non, non, mon cher. Il est fou, il a des imaginations
+extraordinaires, voilà tout.... C'est déjà bien assez terrifiant.
+
+Il prit l'assiette de biscuits, qu'il présenta aux demoiselles Rastoil
+en cambrant sa taille de bel officier; puis, reposant l'assiette, il
+continua:
+
+--Quand on pense que ce malheureux s'est occupé de politique! Je ne
+veux pas vous reprocher votre alliance avec les républicains, monsieur
+le président; mais avouez que le marquis de Lagrifoul avait là un
+partisan bien étrange.
+
+M. Rastoil était devenu très-grave. Il fit un geste vague, sans
+répondre.
+
+--Et il s'en occupe toujours; c'est peut-être la politique qui lui
+tourne la tête, dit la belle Octavie en s'essuyant délicatement les
+lèvres. On le donne comme très-ardent pour les prochaines élections,
+n'est-ce pas, mon ami?
+
+Elle s'adressait à son mari, auquel elle jeta un regard.
+
+--Il en crèvera! s'écria M. de Condamin; il répète partout qu'il est
+le maître du scrutin, qu'il fera nommer un cordonnier, si cela lui
+plaît.
+
+--Vous exagérez, dit le docteur Porquier; il n'a plus autant
+d'influence, la ville entière se moque de lui.
+
+--Eh! c'est ce qui vous trompe! S'il le veut, il mènera aux urnes tout
+le vieux quartier et un grand nombre de villages.... Il est fou,
+c'est vrai, mais c'est une recommandation.... Je le trouve encore
+très-raisonnable, pour un républicain.
+
+Cette plaisanterie médiocre obtint un vif succès. Les demoiselles
+Rastoil eurent elles-mêmes de petits rires de pensionnaire. Le
+président voulut bien approuver de la tête; il sortit de sa gravité,
+il dit en évitant de regarder le sous-préfet:
+
+--Lagrifoul ne nous a peut-être pas rendu les services que nous étions
+en droit d'attendre; mais un cordonnier, ce serait vraiment honteux
+pour Plassans!
+
+Et il ajouta vivement, comme pour couper court sur la déclaration
+qu'il venait de faire:
+
+--Il est une heure et demie; c'est une débauche.... Monsieur le
+sous-préfet, tous nos remercîments.
+
+Ce fut madame de Condamin, qui, en jetant un châle sur ses épaules,
+trouva moyen de conclure.
+
+--Enfin, dit-elle, on ne peut pas laisser conduire les élections par
+un homme qui va s'agenouiller au milieu de ses salades, à minuit
+passé.
+
+Cette nuit devint légendaire. M. de Condamin eut beau jeu, lorsqu'il
+raconta l'aventure à M. de Bourdeu, à M. Maffre et aux abbés, qui
+n'avaient pas vu le voisin avec un cierge. Trois jours plus tard, le
+quartier jurait avoir aperçu le fou qui battait sa femme se promenant
+la tête couverte d'un drap de lit. Sous la tonnelle, aux réunions de
+l'après-midi, on se préoccupait surtout de la candidature possible du
+cordonnier de Mouret. On riait, tout en s'étudiant les uns les
+autres. C'était une façon de se tâter politiquement. M. de Bourdeu,
+à certaines confidences de son ami le président, croyait comprendre
+qu'une entente tacite pourrait se faire sur son nom entre la
+sous-préfecture et l'opposition modérée, de façon à battre
+honteusement les républicains. Aussi se montrait-il de plus en
+plus sarcastique contre le marquis de Lagrifoul, dont il relevait
+scrupuleusement les moindres bévues à la Chambre. M. Delangre, qui
+ne venait que de loin en loin, en alléguant les soucis de son
+administration municipale, souriait finement, à chaque nouvelle
+moquerie de l'ancien préfet.
+
+--Vous n'avez plus qu'à enterrer le marquis, monsieur le curé, dit-il
+un jour à l'oreille de l'abbé Faujas.
+
+Madame de Condamin qui l'entendit, tourna la tête, posant un doigt sur
+ses lèvres avec une moue d'une malice exquise.
+
+L'abbé Faujas, maintenant, laissait parler politique devant lui. Il
+donnait même parfois un avis, était pour l'union des esprits honnêtes
+et religieux. Alors, tous renchérissaient, M. Péqueur des Saulaies, M.
+Rastoil, M. de Bourdeu, jusqu'à M. Maffre. Il devait être si facile
+de s'entendre entre gens de bien, de travailler en commun à la
+consolidation des grands principes, sans lesquels aucune société ne
+saurait exister! Et la conversation tournait sur la propriété, sur la
+famille, sur la religion. Parfois le nom de Mouret revenait, et M. de
+Condamin murmurait:
+
+--Je ne laisse venir ma femme ici qu'en tremblant. J'ai peur, que
+voulez-vous!... Vous verrez de drôles de choses, aux élections, s'il
+est encore libre!
+
+Cependant, tous les matins, Trouche tachait d'effrayer l'abbé Faujas,
+dans l'entretien qu'il avait régulièrement avec lui. Il lui donnait
+les nouvelles les plus alarmantes: les ouvriers du vieux quartier
+s'occupaient beaucoup trop de la maison Mouret; ils parlaient de voir
+le bonhomme, de juger son état, de prendre son avis.
+
+Le prêtre, d'ordinaire, haussait les épaules. Mais, un jour, Trouche
+sortit de chez lui, l'air enchanté. Il vint embrasser Olympe en
+s'écriant:
+
+--Cette fois, ma fille, c'est fait. --Il te permet d'agir?
+demanda-t-elle.
+
+--Oui, en toute liberté.... Nous allons être joliment tranquilles,
+quand l'autre ne sera plus là.
+
+Elle était encore couchée; elle se renfonça sous la couverture,
+faisant des sauts de carpe, riant comme une enfant.
+
+--Ah bien! tout va être à nous, n'est-ce pas?... Je prendrai une autre
+chambre. Et je veux aller dans le jardin, je veux faire ma cuisine en
+bas.... Tiens! mon frère nous doit bien ça. Tu lui auras donné un fier
+coup de main!
+
+Le soir, Trouche arriva vers dix heures seulement au café borgne dans
+lequel il se rencontrait avec Guillaume Porquier et d'autres jeunes
+gens comme il faut de la ville. On le plaisanta sur son retard, on
+l'accusa d'être allé aux remparts avec une des jeunes coquines de
+l'oeuvre de la Vierge. Cette plaisanterie, d'habitude, le flattait;
+mais il resta grave. Il dit qu'il avait eu des affaires, des affaires
+sérieuses. Ce ne fut que vers minuit, quand il eut vidé les carafons
+du comptoir, qu'il devint tendre et expansif. Il tutoya Guillaume, il
+balbutia, le dos contre le mur, rallumant sa pipe à chaque phrase:
+
+--J'ai vu ton père, ce soir. C'est un brave homme... J'avais besoin
+d'un papier. Il a été très-gentil, très-gentil. Il me l'a donné. Je
+l'ai là, dans ma poche.... Ah! il ne voulait pas d'abord. Il disait
+que ça regardait la famille. Je lui ai dit: «Moi, je suis la famille,
+j'ai l'ordre de la maman....» Tu la connais, la maman; tu vas chez
+elle. Une brave femme. Elle avait paru très-contente, lorsque j'étais
+allé lui conter l'affaire, auparavant.... Alors, il m'a donné le
+papier. Tu peux le toucher, tu le sentiras dans ma poche....
+
+Guillaume le regardait fixement, cachant sa vive curiosité sous un
+rire de doute.
+
+--Je ne mens pas, continua l'ivrogne; le papier est dans ma poche....
+Tu l'as senti? --C'est un journal, dit le jeune homme.
+
+Trouche, en ricanant, tira de sa redingote une grande enveloppe, qu'il
+posa sur la table au milieu des tasses et des verres. Il la défendit
+un instant contre Guillaume qui avait allongé la main; puis, il la
+lui laissa prendre, riant plus fort, comme si on l'avait chatouillé.
+C'était une déclaration du docteur Porquier, fort détaillée, sur
+l'état mental du sieur François Mouret, propriétaire, à Plassans.
+
+--Alors on va le coffrer? demanda Guillaume en rendant le papier.
+
+--Ça ne te regarde pas, mon petit, répondit Trouche, redevenu défiant.
+C'est pour sa femme, ce papier-là. Moi, je ne suis qu'un ami qui aime
+à rendre service. Elle fera ce qu'elle voudra.... Elle ne peut pas non
+plus se laisser massacrer, cette pauvre dame.
+
+Il était si gris, que, lorsqu'on les mit à la porte du café, Guillaume
+dut l'accompagner jusqu'à la rue Balande. Il voulait se coucher
+sur tous les bancs du cours Sauvaire. Arrivé à la place de la
+Sous-Préfecture, il sanglota, il répéta:
+
+--Il n'y a plus d'amis, c'est parce que je suis pauvre qu'on me
+méprise... Toi, tu es un bon garçon. Tu viendras prendre le café
+avec nous, quand nous serons les maîtres. Si l'abbé nous gêne, nous
+l'enverrons rejoindre l'autre... Il n'est pas fort, l'abbé, malgré ses
+grands airs; je lui fais voir les étoiles en plein midi... Tu es un
+ami, un vrai, n'est-ce pas? Le Mouret est enfoncé, nous boirons son
+vin.
+
+Lorsqu'il eut mis Trouche à sa porte, Guillaume traversa Plassans
+endormi et vint siffler doucement devant la maison du juge de paix.
+C'était un signal. Les fils Maffre, que leur père enfermait de sa main
+dans leur chambre, ouvrirent une croisée du premier étage, d'où
+ils descendirent en s'aidant des barreaux dont les fenêtres du
+rez-de-chaussée étaient barricadées. Chaque nuit, ils allaient ainsi
+au vice, en compagnie du fils Porquier.
+
+--Ah bien! leur dit celui-ci, lorsqu'ils eurent gagné en silence les
+ruelles noires des remparts, nous aurions tort de nous gêner.... Si
+mon père parle encore de m'envoyer faire pénitence dans quelque trou,
+j'ai de quoi lui répondre.... Voulez-vous parier que je me fais
+recevoir du cercle de la Jeunesse, quand je voudrai?
+
+Les fils Maffre tinrent le pari. Tous trois se glissèrent dans une
+maison jaune, à persiennes vertes, adossée dans un angle des remparts,
+au fond d'un cul-de-sac.
+
+La nuit suivante, Marthe eut une crise épouvantable. Elle avait
+assisté, le matin, à une longue cérémonie religieuse, qu'Olympe avait
+tenu à voir jusqu'au bout. Lorsque Rose et les locataires accoururent
+aux cris déchirants qu'elle jetait, ils la trouvèrent étendue au pied
+du lit, le front fendu. Mouret, à genoux au milieu des couvertures,
+frissonnait.
+
+--Cette fois, il l'a tuée! cria la cuisinière.
+
+Et elle le prit entre ses bras, bien qu'il fût en chemise, le poussa à
+travers la chambre, jusque dans son bureau, dont la porte se trouvait
+de l'autre côté du palier; elle retourna lui jeter un matelas et
+des couvertures. Trouche était parti en courant chercher le docteur
+Porquier. Le docteur pansa la plaie de Marthe; deux lignes plus bas,
+dit-il, le coup était mortel. En bas, dans le vestibule, devant tout
+le monde, il déclara qu'il fallait agir, qu'on ne pouvait laisser plus
+longtemps la vie de madame Mouret à la merci d'un fou furieux.
+
+Marthe dut garder le lit, le lendemain. Elle avait encore un peu de
+délire; elle voyait une main de fer qui lui ouvrait le crâne avec
+une épée flamboyante. Rose refusa absolument à Mouret de le laisser
+entrer. Elle lui servit à déjeuner dans le bureau, sur la table
+poussiéreuse. Il ne mangea pas. Il regardait stupidement son assiette,
+lorsque la cuisinière introduisit auprès de lui trois messieurs vêtus
+de noir.
+
+--Vous êtes les médecins? demanda-t-il. Comment va-t-elle?
+
+--Elle va mieux, répondit un des messieurs.
+
+Mouret coupa machinalement du pain, comme s'il allait se mettre à
+manger.
+
+--J'aurais voulu que les enfants fussent là, murmura-t-il; ils la
+soigneraient, nous serions moins seuls.... C'est depuis que les
+enfants sont partis qu'elle est malade.... Je ne suis pas bien, moi
+non plus.
+
+Il avait porté une bouchée de pain à sa bouche, et de grosses larmes
+coulaient sur ses joues. Le personnage qui avait déjà parlé, lui dit
+alors, en jetant un regard sur ses deux compagnons:
+
+--Voulez-vous que nous allions les chercher, vos enfants?
+
+--Je veux bien! s'écria Mouret, qui se leva. Partons tout de suite.
+
+Dans l'escalier, il ne vit pas Trouche et sa femme, penchés au-dessus
+de la rampe du second étage, qui le suivaient à chaque marche, de
+leurs yeux ardents. Olympe descendit rapidement derrière lui, se jeta
+dans la cuisine, où Rose guettait par la fenêtre, très-émotionnée. Et
+quand une voiture, qui attendait à la porte, eut emmené Mouret, elle
+remonta quatre à quatre les deux étages, prit Trouche par les épaules,
+le fit danser autour du palier, crevant de joie.
+
+--Emballé! cria-t-elle.
+
+Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque
+après-midi, se montrait d'une tendresse extraordinaire. Les Faujas,
+les Trouche, se succédaient autour de son lit. Madame de Condamin
+elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de
+Mouret. Rose répondait à sa maîtresse que monsieur avait dû aller à
+Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et
+se mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda
+son mari avec un commencement d'inquiétude.
+
+--Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas;
+vous retomberez au lit. Il a fallu prendre un parti. Vos amis ont dû
+se consulter et agir dans vos intérêts.
+
+--Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le
+coup de bâton qu'il vous a donné sur la tête. Le quartier respire
+depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu
+ou qu'il ne sortît dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous
+les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur Rastoil aussi... Et
+votre pauvre mère qui ne vivait plus!... Allez, le monde qui venait
+vous voir pendant votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs,
+me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est un bon
+débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand
+un homme comme ça va et vient en liberté.
+
+Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement
+pâle. Elle avait laissé retomber sa cuiller; elle regardait en face
+d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant
+derrière les arbres fruitiers du jardin, l'avait térrifiée.
+
+--Les Tulettes, les Tulettes! bégaya-t-elle en se cachant les yeux
+sous ses mains frémissantes.
+
+Elle se renversait, se roidissait déjà dans une attaque de nerfs,
+lorsque l'abbé Faujas, qui avait achevé son potage, lui prit les
+mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus
+souple:
+
+--Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous
+accordera des consolations, si vous ne vous révoltez pas; il saura
+vous ménager le bonheur que vous méritez. Sous la pression des
+mains du prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se
+redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes.
+
+--Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur,
+promettez-moi beaucoup de bonheur.
+
+
+
+XIX
+
+Les élections générales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu
+de septembre, monseigneur Rousselot partit brusquement pour Paris,
+après avoir eu un long entretien avec l'abbé Faujas. On parla d'une
+maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours
+plus tard, il était de retour; il se faisait faire une lecture par
+l'abbé Surin, dans son cabinet. Renversé au fond d'un fauteuil,
+frileusement enveloppé dans une douillette de soie violette, bien que
+la saison fut encore très-chaude, il écoutait avec un sourire la
+voix féminine du jeune abbé qui scandait amoureusement des strophes
+d'Anacréon.
+
+--Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle
+langue.
+
+Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit:
+
+--Est-ce que l'abbé Faujas est déjà venu ce matin?... Ah! mon enfant,
+que de tracas! J'ai encore dans les oreilles cet abominable tapage du
+chemin de fer... A Paris, il a plu tout le temps! J'avais des courses
+aux quatre coins de la ville, je n'ai vu que de la boue. L'abbé Surin
+posa son livre sur le coin d'une console.
+
+--Monseigneur est-il satisfait des résultats de son voyage?
+demanda-t-il avec la familiarité d'un enfant gâté.
+
+--Je sais ce que je voulais savoir, répondit l'évêque en retrouvant
+son fin sourire. J'aurais dû vous emmener. Vous auriez appris des
+choses utiles à connaître, quand on a votre âge, et qu'on est destiné
+à l'épiscopat par sa naissance et ses relations.
+
+--Je vous écoute, monseigneur, dit le jeune prêtre d'un air suppliant.
+
+Mais le prélat hocha la tête.
+
+--Non, non, ces choses-là ne se disent pas... Soyez l'ami de l'abbé
+Faujas, il pourra peut-être beaucoup pour vous un jour. J'ai eu des
+renseignements très-complets.
+
+L'abbé Surin joignit les mains, d'un geste de curiosité si câline, que
+monseigneur Rousselot continua:
+
+--Il avait eu des difficultés à Besançon.... Il était à Paris,
+très-pauvre, dans un hôtel garni. C'est lui qui est allé s'offrir. Le
+ministre cherchait justement des prêtres dévoués au gouvernement. J'ai
+compris que Faujas l'avait d'abord effrayé, avec sa mine noire et
+sa vieille soutane. C'est à tout hasard qu'il l'a envoyé ici.... Le
+ministre s'est montré très-aimable pour moi.
+
+L'évêque achevait ses phrases par un léger balancement de la main,
+cherchant les mots, craignant d'en trop dire. Puis, l'affection qu'il
+portait à son secrétaire remporta; il ajouta vivement:
+
+--Enfin, croyez-moi, soyez utile au curé de Saint-Saturnin; il va
+avoir besoin de tout le monde, il me paraît homme à n'oublier ni une
+injure ni un bienfait. Mais ne vous liez pas avec lui. Il finira mal.
+Ceci est une impression personnelle.
+
+--Il finira mal? répéta le jeune abbé avec surprise.
+
+--Oh! en ce moment, il est en plein triomphe.... C'est sa figure qui
+m'inquiète, mon enfant; il a un masque terrible. Cet homme-là ne
+mourra pas dans son lit.... N'allez pas me compromettre; je ne demande
+qu'à vivre tranquille, je n'ai plus besoin que de repos.
+
+L'abbé Surin reprenait son livre, lorsque l'abbé Faujas se fit
+annoncer. Monseigneur Rousselot, l'air riant, les mains tendues,
+s'avança à sa rencontre, en l'appelant «mon cher curé».
+
+--Laissez-nous, mon enfant, dit-il à son secrétaire, qui se retira.
+
+Il parla de son voyage. Sa soeur allait mieux; il avait pu serrer la
+main à de vieux amis.
+
+--Et avez-vous vu le ministre? demanda l'abbé Faujas en le regardant
+fixement.
+
+--Oui, j'ai cru devoir lui faire une visite, répondit l'évêque, qui se
+sentit rougir. Il m'a dit un grand bien de vous.
+
+--Alors vous ne doutez plus, vous vous confiez à moi?
+
+--Absolument, mon cher curé. D'ailleurs je n'entends rien à la
+politique, je vous laisse le maître.
+
+Ils causèrent ensemble toute la matinée. L'abbé Faujas obtint de lui
+qu!il ferait une tournée dans le diocèse; il l'accompagnerait, lui
+soufflerait ses moindres paroles. Il était nécessaire, en outre,
+de mander tous les doyens, de façon que les curés des plus petites
+communes pussent recevoir des instructions. Cela ne présentait aucune
+difficulté, le clergé obéirait. La besogne la plus délicate était dans
+Plassans même, dans le quartier Saint-Marc. La noblesse, claquemurée
+au fond de ses hôtels, échappait entièrement à l'action du prêtre;
+il n'avait pu agir jusqu'alors que sur les royalistes ambitieux,
+les Rastoil, les Maffre, les Bourdeu. L'évêque lui promit de sonder
+certains salons du quartier Saint-Marc où il était reçu. D'ailleurs,
+en admettant même que la noblesse votât mal, elle ne réunirait
+qu'une minorité ridicule, si la bourgeoisie cléricale l'abandonnait.
+--Maintenant, dit monseigneur Rousselot eu se levant, il serait
+peut-être bon que je connusse le nom de votre candidat, afin de le
+recommander en toutes lettres.
+
+L'abbé Faujas sourit.
+
+--Un nom est dangereux, répondit-il. Dans huit jours, il ne resterait
+plus un morceau de notre candidat, si nous le nommions aujourd'hui....
+Le marquis de Lagrifoul est devenu impossible. Monsieur de Bourdeu,
+qui compte se mettre sur les rangs, est plus impossible encore. Nous
+les laisserons se détruire l'un par l'autre, nous n'interviendrons
+qu'au dernier moment.... Dites simplement qu'une élection purement
+politique serait regrettable, qu'il faudrait, dans l'intérêt de
+Plassans, un homme choisi en dehors des partis, connaissant à fond les
+besoins de la ville et du département. Donnez même à entendre que cet
+homme est trouvé; mais n'allez pas plus loin.
+
+L'évêque sourit à son tour. Il retint le prêtre, au moment où celui-ci
+prenait congé.
+
+--Et l'abbé Fenil? lui demanda-t-il en baissant la voix. Ne
+craignez-vous pas qu'il se jette en travers de vos projets?
+
+L'abbé Faujas haussa les épaules.
+
+--Il n'a plus bougé, dit-il.
+
+--Justement, reprit le prélat, cette tranquillité m'inquiète. Je
+connais Fenil, c'est le prêtre le plus haineux de mon diocèse. Il a
+peut-être abandonné la vanité de vous battre sur le terrain politique;
+mais soyez sûr qu'il se vengera d'homme à homme.... Il doit vous
+guetter du fond de sa retraite.
+
+--Bah! dit l'abbé Faujas, qui montra ses dents blanches, il ne me
+mangera pas tout vivant, peut-être.
+
+L'abbé Surin venait d'entrer. Quand le curé de Saint-Saturnin fut
+parti, il égaya beaucoup monseigneur Rousselot, en murmurant: --S'ils
+pouvaient se dévorer l'un l'autre, comme les deux renards dont il ne
+resta que les deux queues?
+
+La période électorale allait s'ouvrir. Plassans, que les questions
+politiques laissent parfaitement calme d'ordinaire, avait un
+commencement de légère fièvre. Une bouche invisible semblait souffler
+la guerre dans les rues paisibles. Le marquis de Lagrifoul, qui
+habitait la Palud, une grosse bourgade voisine, était descendu, depuis
+quinze jours, chez un de ses parents, le comte de Valqueyras, dont
+l'hôtel occupait tout un coin du quartier Saint-Marc. Il se faisait
+voir, se promenait sur le cours Sauvaire, allait à Saint-Saturnin,
+saluait les personnes influentes, sans sortir cependant de sa
+maussaderie de gentilhomme. Mais ces efforts d'amabilité, qui avaient
+suffi une première fois, ne paraissaient pas avoir un grand succès.
+Des accusations couraient, grossies chaque jour, venues on ne savait
+de quelle source: le marquis était d'une nullité déplorable; avec un
+autre homme que le marquis, Plassans aurait eu depuis longtemps un
+embranchement de chemin de fer, le reliant à la ligne de Nice; enfin,
+quand un enfant du pays allait voir le marquis à Paris, il devait
+faire trois ou quatre visites avant d'obtenir le moindre service.
+Cependant, bien que la candidature du député sortant fût
+très-compromise par ces reproches, aucun autre candidat ne s'était
+encore mis sur les rangs d'une façon nette. On parlait de M. de
+Bourdeu, tout en disant qu'il serait très-difficile de réunir une
+majorité sur le nom de cet ancien préfet de Louis-Philippe, qui
+n'avait nulle part des attaches solides. La vérité était qu'une
+influence inconnue venait, à Plassans, de déranger absolument les
+chances prévues des différentes candidatures, en rompant l'alliance
+des légitimistes et des républicains. Ce qui dominait, c'était une
+perplexité générale, une confusion pleine d'ennui, un besoin de bâcler
+au plus vite l'élection.
+
+--La majorité est déplacée, répétaient les uns politiques du cours
+Sauvaire. La question est de savoir comment elle se fixera.
+
+Dans cette fièvre de division qui passait sur la ville, les
+républicains voulurent avoir leur candidat. Ils choisirent un maître
+chapelier, un sieur Maurin, bonhomme très-aimé des ouvriers. Trouche,
+dans les cafés, le soir, trouvait Maurin bien pâle; il proposait un
+proscrit de décembre, un charron des Tulettes, qui avait le bon sens
+de refuser. Il faut dire que Trouche se donnait comme un républicain
+des plus ardents. Il se serait mis lui-même en avant, disait-il, s'il
+n'avait pas eu le frère de sa femme dans la calotte; à son grand
+regret, il se voyait forcé de manger le pain des cagots, ce qui
+l'obligeait à rester dans l'ombre. Il fut un des premiers à répandre
+de vilains bruits sur le marquis Lagrifoul; il conseilla également
+la rupture avec les légitimistes. Les républicains, à Plassans, qui
+étaient fort peu nombreux, devaient être forcément battus. Mais le
+triomphe de Trouche fut d'accuser la bande de la sous-préfecture et la
+bande des Rastoil d'avoir fait disparaître le pauvre Mouret, dans
+le but de priver le parti démocratique d'un de ses chefs les plus
+honorables. Le soir où il lança cette accusation, chez un liquoriste
+de la rue Canquoin, les gens qui se trouvaient là, se regardèrent d'un
+air singulier. Les commérages du vieux quartier, s'attendrissant
+sur «le fou qui battait sa femme», maintenant qu'il était enfermé,
+racontaient que l'abbé Faujas avait voulu se débarrasser d'un mari
+gênant. Trouche alors, chaque soir, répéta son histoire, en tapant du
+poing sur les tables des cafés, avec une telle conviction, qu'il finit
+par imposer une légende dans laquelle M. Péqueur des Saulaies jouait
+le rôle le plus étrange du monde. Il y eut un retour absolu en faveur
+de Mouret. Il devint une victime politique, un homme dont on avait
+craint l'influence, au point de le loger dans un cabanon des Tulettes.
+
+--Laissez-moi arranger mes affaires, disait Trouche d'un air
+confidentiel. Je planterai là toutes ces sacrées dévotes, et j'en
+raconterai de belles sur leur oeuvre de la Vierge.... Une jolie
+maison, où ces dames donnent des rendez-vous!
+
+Cependant, l'abbé Faujas se multipliait; on ne voyait que lui dans les
+rues, depuis quelque temps. Il se soignait davantage, faisait effort
+pour garder un sourire aimable aux lèvres. Les paupières, par
+instants, se baissaient, éteignant la flamme sombre de son regard.
+Souvent, à bout de patience, las de ces luttes mesquines de chaque
+jour, il rentrait dans sa chambre nue, les poings serrés, les épaules
+gonflées de sa force inutile, souhaitant quelque colosse à étouffer
+pour se soulager. La vieille madame Rougon, qu'il continuait à voir en
+secret, était son bon génie; elle le chapitrait d'importance, tenait
+son grand corps plié devant elle sur une chaise basse, lui répétait
+qu'il devrait plaire, qu'il gâterait tout en montrant bêtement
+ses bras nus de lutteur. Plus tard, quand il serait le maître, il
+prendrait Plassans à la gorge, il l'étranglerait, si cela pouvait
+le contenter. Certes, elle n'était pas tendre pour Plassans, contre
+lequel elle avait une rancune de quarante années de misère, et qu'elle
+faisait crever de dépit depuis le coup d'État.
+
+--C'est moi qui porte la soutane, lui disait-elle parfois en souriant;
+vous avez des allures de gendarme, mon cher curé.
+
+Le prêtre se montrait surtout très-assidu à la salle de lecture du
+cercle de la Jeunesse. Il y écoulait d'une façon indulgente les jeunes
+gens parler politique, hochant la tète, répétant que l'honnêteté
+suffisait. Sa popularité grandissait. Il avait consenti un soir à
+jouer au billard, s'y montrant d'une force remarquable; en petit
+comité, il acceptait des cigarettes. Aussi le cercle prenait-il son
+avis en toutes choses. Ce qui acheva de le poser comme un homme
+tolérant, ce fut la façon pleine de bonhomie dont il plaida la
+réception de Guillaume Porquier, qui avait renouvelé sa demande.
+--J'ai vu ce jeune homme, dit-il; il est venu me faire sa confession
+générale, et, ma foi! je lui ai donné l'absolution. A tout péché,
+miséricorde.... Ce n'est pas parce qu'il a décroché quelques enseignes
+à Plassans et fait des dettes à Paris, qu'il faut le traiter en
+lépreux.
+
+Lorsque Guillaume eut été reçu, il dit en ricanant aux fils Maffre:
+
+--Eh bien, vous me devez deux bouteilles de champagne.... Vous voyez
+que le curé fait tout ce que je veux. J'ai une petite machine pour le
+chatouiller à l'endroit sensible, et alors il rit, mes enfants, il n'a
+plus rien à me refuser.
+
+--Il n'a pas l'air de beaucoup t'aimer pourtant, fit remarquer
+Alphonse; il te regarde joliment de travers.
+
+--Bah! c'est que je l'aurai chatouillé trop fort.... Vous verrez que
+nous serons bientôt les meilleurs amis du monde.
+
+En effet, l'abbé Faujas parut se prendre d'affection pour le fils
+du docteur; il disait que ce pauvre jeune homme avait besoin d'être
+conduit par une main très-douce. Guillaume, en peu de temps, devint
+le boute-en-train du cercle; il inventa des jeux, fit connaître la
+recette d'un punch au kirsch, débaucha les tout jeunes gens échappés
+du collège. Ses vices aimables lui donnèrent une influence énorme.
+Pendant que les orgues ronflaient au-dessus de la salle de billard, il
+buvait des chopes, entouré des fils de tous les personnages comme il
+faut de Plassans, leur racontant des indécences qui les faisaient
+pouffer de rire. Le cercle glissa ainsi aux polissonneries complotées
+dans les coins. Mais l'abbé Faujas n'entendait rien. Guillaume le
+donnait «comme une forte caboche», qui roulait de grandes pensées.
+
+--L'abbé sera évêque quand il voudra, racontait-il. Il a déjà refusé
+une cure à Paris. Il désire rester à Plassans, il s'est pris de
+tendresse pour la ville.... Moi, je le nommerais député. C'est lui qui
+ferait nos affaires à la Chambre! Mais il n'accepterait pas, il
+est trop modeste.... On pourra le consulter, quand viendront les
+élections. Il ne mettra personne dedans, celui-là!
+
+Lucien Delangre restait l'homme grave du cercle. Il montrait une
+grande déférence pour l'abbé Faujas, il lui conquérait le groupe
+des jeunes gens studieux. Souvent il se rendait avec lui au cercle,
+causant vivement, se taisant dès qu'ils entraient dans la salle
+commune.
+
+L'abbé, régulièrement, en sortant du café établi dans les caves des
+Minimes, se rendait à l'oeuvre de la Vierge. Il arrivait au milieu de
+la récréation, se montrait en souriant sur le perron de la cour.
+Alors toutes les galopines accouraient, se disputant ses poches,
+où traînaient toujours des images de sainteté, des chapelets, des
+médailles bénites. Il s'était fait adorer de ces grandes filles en
+leur donnant de petites tapes sur les joues et en leur recommandant
+d'être bien sages, ce qui mettait des rires sournois sur leurs mines
+effrontées. Souvent les religieuses se plaignaient à lui; les enfants
+confiées à leur garde étaient indisciplinables, elles se battaient à
+s'arracher les cheveux, elles faisaient pis encore. Lui, ne voyait que
+des peccadilles; il sermonait les plus turbulentes, dans la chapelle,
+d'où elles sortaient soumises. Parfois, il prenait prétexte d'une
+faute plus grave pour faire appeler les parents, et les renvoyait,
+touchés de sa bonhomie. Les galopines de l'oeuvre de la Vierge lui
+avaient ainsi gagné le coeur des familles pauvres de Plassans.
+Le soir, en rentrant chez elles, elles racontaient des choses
+extraordinaires sur monsieur le curé. Il n'était pas rare d'en
+rencontrer deux, dans les coins sombres des remparts, en train de se
+gifler, sur la question de décider laquelle des deux monsieur le curé
+aimait le mieux.
+
+--Ces petites coquines représentent bien deux à trois milliers de
+voix, pensait Trouche en regardant, de la fenêtre de son bureau, les
+amabilités de l'abbé Faujas. Il s'était offert pour conquérir «ces
+petits coeurs», comme il nommait les jeunes filles; mais le prêtre,
+inquiet de ses regards luisants, lui avait formellement interdit
+de mettre les pieds dans la cour. Il se contentait, lorsque les
+religieuses tournaient le dos, de jeter des friandises aux «petits
+coeurs», comme on jette des miettes de pain aux moineaux. Il
+emplissait surtout de dragées le tablier d'une grande blonde, la fille
+d'un tanneur, qui avait, à treize ans, des épaules de femme faite.
+
+La journée de l'abbé Faujas n'était point finie; il rendait ensuite
+de courtes visites aux dames de la société. Madame Rastoil, madame
+Delangre, lu recevaient avec des mines ravies; elles répétaient ses
+moindres mots, se faisaient avec lui un fonds de conversation pour
+toute une semaine. Mais sa grande amie était madame de Condamin.
+Celle-là gardait une familiarité souriante, une supériorité de
+jolie femme qui se sait toute-puissante. Elle avait des bouts
+de conversation à voix basse, des coups d'oeil, des sourires
+particuliers, témoignant d'une alliance tenue secrète. Lorsque le
+prêtre se présentait chez elle, elle mettait d'un regard son mari à la
+porte. «Le gouvernement entrait en séance», comme disait plaisamment
+le conservateur des eaux et forêts, qui montait à cheval en toute
+philosophie. C'était madame Rougon qui avait désigné madame de
+Condamin au prêtre.
+
+--Elle n'est point encore tout à fait acceptée, lui expliqua-t-elle;
+c'est une femme très-forte, sous son air joli de coquette. Vous pouvez
+vous ouvrir à elle; elle verra dans votre triomphe une façon de
+s'imposer complètement; elle vous sera de la plus sérieuse utilité, si
+vous avez des places et des croix à distribuer.... Elle a gardé un bon
+ami à Paris, qui lui envoie du ruban rouge autant qu'elle en demande.
+
+Madame Rougon se tenant à l'écart par une manoeuvre de haute habileté,
+la belle Octavie était ainsi devenue l'alliée la plus active de l'abbé
+Faujas. Elle lui conquit ses amis et les amis de ses amis. Elle
+partait en campagne chaque matin, faisait une étonnante propagande,
+rien qu'à l'aide des petits saluts qu'elle jetait du bout de ses
+doigts gantés. Elle agissait surtout sur les bourgeoises, elle
+décuplait l'influence féminine, dont le prêtre avait senti l'absolue
+nécessité, dès ses premiers pas dans le monde étroit de Plassans. Ce
+fut elle qui ferma la bouche aux Paloque, qui s'acharnaient sur la
+maison des Mouret; elle jeta un gâteau de miel à ces deux monstres.
+
+--Vous nous tenez donc rancune, chère dame? dit-elle un jour à la
+femme du juge, qu'elle rencontra. Vous avez grand tort; vos amis ne
+vous oublient pas, ils s'occupent de vous, ils vous ménagent une
+surprise.
+
+--Une belle surprise! quelque casse-cou! s'écria aigrement madame
+Paloque. Allez, on ne se moquera plus de nous; j'ai bien juré de
+rester dans mon coin.
+
+Madame de Condamin souriait.
+
+--Que diriez-vous, demanda-t-elle, si monsieur Paloque était décoré?
+
+La femme du juge resta muette. Un flot de sang lui bleuit la face et
+la rendit affreuse.
+
+--Vous plaisantez, bégaya-t-elle; c'est encore un coup monté contre
+nous.... Si ce n'était pas vrai, je ne vous pardonnerais de la vie.
+
+La belle Octavie dut lui jurer que rien n'était plus vrai. La
+nomination était sûre; seulement, elle ne paraîtrait au _Moniteur_
+qu'après les élections, parce que le gouvernement ne voulait pas avoir
+l'air d'acheter les voix de la magistrature. Et elle laissa entendre
+que l'abbé Faujas n'était pas étranger à cette récompense attendue
+depuis si longtemps; il en avait causé avec le sous-préfet.
+
+--Alors, mon mari avait raison, dit madame Paloque effarée. Voilà
+longtemps qu'il me fait des scènes abominables pour que j'aille offrir
+des excuses à l'abbé. Moi, je suis entêtée, je me serais plutôt laissé
+tuer.... Mais du moment que l'abbé veut bien faire le premier pas....
+Certainement, nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec
+tout le monde. Nous irons demain à la sous-préfecture.
+
+Le lendemain, les Paloque furent très-humbles. La femme dit un mal
+affreux de l'abbé Fenil. Avec une impudence parfaite, elle raconta
+même qu'elle était allée le voir, un jour; il avait parlé en sa
+présence de jeter à la porte de Plassans «toute la clique de l'abbé
+Faujas».
+
+--Si vous voulez, dit-elle au prêtre en le prenant à l'écart, je vous
+donnerai une note écrite sous la dictée du grand vicaire. Il y est
+question de vous. Ce sont, je crois, de vilaines histoires qu'il
+cherchait à faire imprimer dans la _Gazette de Plassans_.
+
+--Comment cette note est-elle entre vos mains? demanda l'abbé.
+
+--Elle y est, cela suffit, répondit-elle sans se déconcerter.
+
+Puis, se mettant à sourire:
+
+--Je l'ai trouvée, reprit-elle. Et je me rappelle maintenant qu'il y
+a, au-dessus d'une rature, deux ou trois mots ajoutés de la main même
+du grand vicaire.... Je confierai tout cela à votre honneur, n'est-ce
+pas? Nous sommes de braves gens, nous désirons ne pas être compromis.
+
+Avant d'apporter la note, pendant trois jours, elle feignit d'avoir
+des scrupules. Il fallut que madame de Condamin lui jurât en
+particulier que la mise à la retraite de M. Rastoil serait demandée
+prochainement, de façon à ce que M. Paloque pût enfin hériter de la
+présidence. Alors, elle livra le papier. L'abbé Faujas ne voulut pas
+le garder; il le porta à madame Rougon, en la chargeant d'en faire
+usage, tout en restant elle-même dans l'ombre, si le grand vicaire
+paraissait se mêler le moins du monde des élections.
+
+Madame de Condamin laissa aussi entrevoir à M. Maffre que l'empereur
+songeait à le décorer, et promit formellement au docteur Porquier de
+trouver une place possible pour son garnement de fils. Elle était
+surtout exquise d'obligeance dans les jardins, aux réunions intimes
+de l'après-midi. L'été tirait sur sa fin; elle arrivait avec des
+toilettes légères, un peu frissonnante, risquant des rhumes pour
+montrer ses bras et vaincre les derniers scrupules de la société
+Rastoil. Ce fut réellement sous la tonnelle des Mouret que l'élection
+se décida.
+
+--Eh, bien, monsieur le sous-préfet, dit l'abbé Faujas en souriant, un
+jour que les deux sociétés étaient réunies, voici la grande bataille
+qui approche.
+
+On en était venu à rire en petit comité des luttes politiques. On se
+serrait la main, sur le derrière des maisons, dans les jardins, tout
+en se dévorant, sur les façades. Madame de Condamin jeta un vif
+regard à M. Péqueur des Saulaies, qui s'inclina avec sa correction
+accoutumée, en récitant tout d'une haleine:
+
+--Je resterai sous ma tente, monsieur le curé. J'ai été assez heureux
+pour faire entendre à Son Excellence que le gouvernement devait
+s'abstenir, dans l'intérêt immédiat de Plassans. Il n'y aura pas de
+candidat officiel.
+
+M. de Bourdeu devint pâle. Ses paupières battaient, ses mains avaient
+un tressaillement de joie.
+
+--Il n'y aura pas de candidat officiel! répéta M. Rastoil, très-remué
+par cette nouvelle inattendue, sortant de la réserve où il s'était
+tenu jusque-là.
+
+--Non, reprit M. Péqueur des Saulaies, la ville compte assez d'hommes
+honorables et elle est assez grande fille pour faire elle-même le
+choix de son représentant.
+
+Il s'était légèrement incliné du côté de M. de Bourdeu, qui se leva,
+en balbutiant:
+
+--Sans doute, sans doute.
+
+Cependant, l'abbé Surin avait organisé une partie de «torchon brûlé».
+Les demoiselles Rastoil, les fils Maffre, Séverin, étaient justement
+en train de chercher le torchon, le mouchoir même de l'abbé, roulé en
+tampon, qu'il venait de cacher. Toute la jeunesse tournait autour
+du groupe des personnes graves, tandis que le prêtre, de sa voix de
+fausset, criait:
+
+--Il brûle! il brûle!
+
+Ce fut Angélique qui trouva le torchon, dans la poche béante du
+docteur Porquier, où l'abbé Surin l'avait adroitement glissé. On rit
+beaucoup, on regarda le choix de celle cachette comme une plaisanterie
+très-ingénieuse.
+
+--Bourdeu a des chances maintenant, dit M. Rastoil en prenant l'abbé
+Faujas à part. C'est très-fâcheux. Je ne puis lui dire cela, mais nous
+ne voterons pas pour lui; il est trop compromis comme orléaniste.
+
+--Voyez donc votre fils Séverin, s'écria madame de Condamin, qui vint
+se jeter au travers de la conversation. Quel grand enfant! il avait
+mis le mouchoir sous le chapeau de l'abbé Bourrette.
+
+Puis, elle baissa la voix.
+
+--A propos, je vous félicite, monsieur Rastoil. J'ai reçu une lettre
+de Paris, où l'on m'assure avoir vu le nom de votre fils sur une liste
+du garde des sceaux; il sera, je crois, nommé substitut à Faverolles.
+
+Le président s'inclina, le sang au visage. Le ministère ne lui avait
+jamais pardonné l'élection du marquis de Lagrifoul. C'était depuis ce
+temps que, par une sorte de fatalité, il n'avait pu ni caser son
+fils, ni marier ses filles. Il ne se plaignait pas, mais il avait des
+pincements de lèvres qui en disaient long.
+
+--Je vous faisais donc remarquer, reprit-il, pour cacher son émotion,
+que Bourdeu est dangereux; d'autre part, il n'est pas de Plassans, il
+ne connaît pas nos besoins. Autant vaudrait-il réélire le marquis.
+
+--Si monsieur de Bourdeu maintient sa candidature, déclara l'abbé
+Faujas, les républicains réuniront une minorité imposante, ce qui sera
+du plus détestable effet.
+
+Madame de Condamin souriait. Elle prétendit ne rien entendre à la
+politique; elle se sauva, tandis que l'abbé emmenait le président
+jusqu'au fond de la tonnelle, où il continua l'entretien à voix basse.
+Quand ils revinrent à petits pas, M. Rastoil répondait:
+
+--Vous avez raison, ce serait un candidat convenable; il n'est d'aucun
+parti, l'entente se ferait sur son nom.... Je n'aime pas plus que vous
+l'empire, n'est-ce pas? Mais cela finit par devenir puéril d'envoyer
+à la Chambre des députés qui n'ont pour mandat que de taquiner le
+gouvernement. Plassans souffre; il lui faut un homme d'affaires, un
+enfant du pays en situation de défendre ses intérêts.
+
+--Il brûle! il brûle! criait la voix fluette d'Aurélie.
+
+L'abbé Surin qui conduisait la bande, traversa la tonnelle en
+furetant.
+
+--Dans l'eau! dans l'eau! répétait maintenant la demoiselle, égayée
+par l'inutilité des recherches.
+
+Mais un des fils Maffre, ayant soulevé un pot de fleurs, découvrit le
+mouchoir plié en quatre.
+
+--Cette grande perche d'Aurélie aurait pu se le fourrer dans la
+bouche, dit madame Paloque: il y a de la place, et personne ne serait
+allé le chercher là.
+
+Son mari la fit taire d'un regard furieux. Il ne lui tolérait plus la
+moindre parole aigre. Craignant que M. de Condamin eût entendu, il
+murmura:
+
+--Quelle belle jeunesse!
+
+--Cher monsieur, disait le garde des eaux et forêts à M. de Bourdeu,
+votre succès est certain; seulement, prenez vos précautions, lorsque
+vous serez à Paris. Je sais de bonne source que le gouvernement est
+décidé à un coup de force, si l'opposition devient gênante.
+
+L'ancien préfet le regarda, très-inquiet, se demandant s'il se moquait
+de lui. M. Péqueur des Saulaies se contenta de sourire en caressant
+ses moustaches. Puis, la conversation redevint générale, et M. de
+Bourdeu crut remarquer que tout le monde le félicitait de son prochain
+triomphe avec une discrétion pleine de tact. Il goûta une heure de
+popularité exquise.
+
+--C'est surprenant comme le raisin mûrit plus vite au soleil, fit
+remarquer l'abbé Bourrette, qui n'avait pas bougé de sa chaise, les
+yeux levés sur la tonnelle.
+
+--Dans le nord, expliqua le docteur Porquier, la maturité ne s'obtient
+souvent qu'en dégageant les grappes des feuilles environnantes.
+
+Une discussion sur ce point s'engageait, lorsque Séverin jeta à son
+tour le cri:
+
+--Il brûle! il brûle!
+
+Mais il avait pendu le mouchoir si naïvement derrière la porte du
+jardin, que l'abbé Surin le trouva tout de suite. Lorsque ce dernier
+l'eut caché, la bande fouilla inutilement le jardin, pendant près
+d'une demi-heure; elle dut donner sa langue aux chiens. Alors, l'abbé
+le montra au beau milieu d'une plate-bande, roulé si artistement
+qu'il ressemblait à une pierre blanche. Ce fut le plus joli coup de
+l'après-midi.
+
+La nouvelle que le gouvernement renonçait à patronner un candidat
+courut la ville, où elle produisit une grande émotion. Cette
+abstention eut le résultat logique d'inquiéter les différents groupes
+politiques qui comptaient chacun sur la diversion d'une candidature
+officielle pour l'emporter. Le marquis de Lagrifoul, M. de Bourdeu,
+le chapelier Mourin, semblaient devoir se partager les voix en trois
+tiers à peu près égaux; il y aurait certainement ballottage, et Dieu
+savait quel nom sortirait au second tour! A la vérité, on parlait d'un
+quatrième candidat dont personne ne pouvait dire au juste le nom, un
+homme de bonne volonté qui consentirait peut-être à mettre tout le
+monde d'accord. Les électeurs de Plassans, pris de peur, depuis qu'ils
+se sentaient la bride sur le cou, ne demandaient pas mieux que de
+s'entendre, en choisissant un de leurs concitoyens agréable aux divers
+partis.
+
+--Le gouvernement a tort de nous traiter en enfants terribles,
+disaient d'un ton piqué les fins politiques du cercle du Commerce.
+Ne dirait-on pas que la ville est un foyer révolutionnaire! Si
+l'administration avait eu le tact de patronner un candidat possible,
+nous aurions tous voté pour lui.... Le sous-préfet a parlé d'une
+leçon. Eh bien, nous ne l'acceptons pas, la leçon. Nous saurons
+trouver notre candidat nous-mêmes, nous montrerons que Plassans est
+une ville de bon sens et de véritable liberté.
+
+Et l'on cherchait. Mais les noms mis en avant par des amis ou des
+intéressés ne faisaient que redoubler la confusion. Plassans, en une
+semaine, eut plus de vingt candidats. Madame Rougon, inquiète, ne
+comprenant plus, alla trouver l'abbé Faujas, furieuse contre le
+sous-préfet. Ce Péqueur était un âne, un bellâtre, un mannequin, bon
+à décorer un salon officiel; il avait déjà laissé battre le
+gouvernement, il allait achever de le compromettre par une attitude
+d'indifférence ridicule.
+
+--Calmez-vous, dit le prêtre qui souriait; cette fois, monsieur
+Péqueur des Saulaies se contente d'obéir.... La victoire est certaine.
+
+--Eh! vous n'avez point de candidat! s'écria-t-elle. Où est votre
+candidat?
+
+Alors, il développa son plan. Elle l'approuva en femme intelligente;
+mais elle accueillit avec la plus grande surprise le nom qu'il lui
+confia.
+
+--Comment! dit-elle, c'est lui que vous avez choisi?... Personne n'a
+jamais songé à lui, je vous assure.
+
+--Je l'espère bien, reprit le prêtre en souriant de nouveau. Nous
+avions besoin d'un candidat auquel personne ne songeât, de façon que
+tout le monde pût l'accepter sans se croire compromis.
+
+Puis, avec l'abandon d'un homme fort qui consent à expliquer sa
+conduite:
+
+--J'ai beaucoup de remercîments à vous adresser, continua-t-il; vous
+m'avez évité bien des fautes. Je regardais le but, je ne voyais point
+les ficelles tendues qui auraient peut- être suffi pour me faire
+casser les membres.... Dieu merci! toute cette petite guerre puérile
+est finie; je vais pouvoir me remuer à l'aise.... Quant à mon choix,
+il est bon, soyez-en persuadée. Dès le lendemain de mon arrivée à
+Plassans, j'ai cherché un homme, et je n'ai trouvé que celui-là.
+Il est souple, très-capable, très-actif; il a su ne se fâcher avec
+personne jusqu'ici, ce qui n'est pas d'un ambitieux vulgaire. Je
+n'ignore pas que vous n'êtes guère de ses amies; c'est même pour cela
+que je ne vous ai point mise dans la confidence. Mais vous avez tort,
+vous verrez le chemin que le personnage fera, dès qu'il aura le pied à
+l'étrier; il mourra dans l'habit d'un sénateur.... Ce qui m'a décidé,
+enfin, ce sont les histoires qu'on m'a contées de sa fortune. Il
+aurait repris trois fois sa femme, trouvée en flagrant délit, après
+s'être fait donner cent mille francs chaque fois par son bonhomme de
+beau-père. S'il a réellement battu monnaie de cette façon, c'est un
+gaillard qui sera très-utile à Paris pour certaines besognes.... Oh!
+vous pouvez chercher. Si vous le mettez à part, il n'y a plus que des
+imbéciles à Plassans.
+
+--Alors, c'est un cadeau que vous faites au gouvernement, dit en riant
+Félicité.
+
+Elle se laissa convaincre. Et ce fut le lendemain que le nom de
+Delangre courut d'un bout à l'autre de la ville. Des amis, disait-on,
+à force d'insistance, l'avaient décidé à accepter la candidature. Il
+s'y était longtemps refusé, se jugeant indigne, répétant qu'il n'était
+pas un homme politique, que MM. de Lagrifoul et de Bourdeu, au
+contraire, avaient la longue expérience des affaires publiques. Puis,
+comme on lui jurait que Plassans avait justement besoin d'un député
+en dehors des partis, il s'était laissé toucher, mais en faisant les
+professions de foi les plus expresses. Il était bien entendu qu'il
+n'irait à la Chambre ni pour vexer, ni pour soutenir quand même le
+gouvernement; qu'il se considérerait uniquement comme le représentant
+des intérêts de la ville; que, d'ailleurs, il voterait toujours pour
+la liberté dans l'ordre et pour l'ordre dans la liberté; enfin qu'il
+resterait maire de Plassans, de façon à bien montrer le rôle tout
+conciliant, tout administratif, dont il consentait à se charger. De
+telles paroles parurent singulièrement sages. Les fins politiques du
+cercle du Commerce répétaient, le soir même, à l'envi:
+
+--Je l'avais dit, Delangre est l'homme qu'il nous faut.... Je suis
+curieux de savoir ce que le sous-préfet pourra répondre, quand le nom
+du maire sortira de l'urne. On ne nous accusera peut-être pas d'avoir
+voté en écoliers boudeurs; pas plus qu'on ne pourra nous reprocher de
+nous être mis à genoux devant le gouvernement.... Si l'empire recevait
+quelques leçons de ce genre, les affaires iraient mieux.
+
+Ce fut une traînée de poudre. La mine était prête, une étincelle avait
+suffi. De toutes parts à la fois, des trois quartiers de la ville,
+dans chaque maison, dans chaque famille, le nom de M. Delangre monta
+au milieu d'un concert d'éloges. Il devenait le Messie attendu, le
+sauveur ignoré la veille, révélé le matin et adoré le soir.
+
+Au fond des sacristies, au fond des confessionnaux, le nom de M.
+Delangre était balbutié; il roulait dans l'écho des nefs, tombait des
+chaires de la banlieue, s'administrait d'oreille à oreille, comme un
+sacrement, s'élargissait jusqu'au fond des dernières maisons dévotes.
+Les prêtres le portaient entre les plis de leur soutane; l'abbé
+Bourrette lui donnait la bonhomie respectable de son ventre; l'abbé
+Surin, la grâce de son sourire; monseigneur Rousselot, le charme
+tout féminin de sa bénédiction pastorale. Les dames de la société
+ne tarissaient pas sur M. Delangre; elles lui trouvaient un si
+beau caractère, une figure si fine, si spirituelle! Madame
+Rastoil rougissait encore; madame Paloque était presque belle en
+s'enthousiasmant; quant à madame de Condamin, elle se serait battue à
+coups d'éventail pour lui, elle lui gagnait les coeurs par la façon
+dont elle serrait tendrement la main aux électeurs qui promettaient
+leurs voix. Enfin, M. Delangre passionnait le cercle de la Jeunesse,
+Sèverin l'avait pris pour héros, tandis que Guillaume et les fils
+Maffre allaient lui conquérir des sympathies dans les mauvais lieux de
+la ville. Et il n'était pas jusqu'aux jeunes coquines de l'oeuvre de
+la Vierge qui, au fond des ruelles désertes des remparts, ne jouassent
+au bouchon avec les apprentis tanneurs du quartier, en célébrant les
+mérites de M. Delangre.
+
+Au jour du scrutin, la majorité fut écrasante. Toute la ville était
+complice. Le marquis de Lagrifoul, puis M. de Bourdeu, furibonds tous
+deux, criant à la trahison, avaient retiré leurs candidatures. M.
+Delangre était donc resté seul en présence du chapelier Maurin. Ce
+dernier obtint les voix des quinze cents républicains intraitables
+du faubourg. Le maire eut pour lui les campagnes, la colonie
+bonapartiste, les bourgeois cléricaux de la ville neuve, les petits
+détaillants poltrons du vieux quartier, même quelques royalistes naïfs
+du quartier Saint-Marc, dont les nobles habitants s'abstinrent.
+Il réunit ainsi trente-trois mille voix. L'affaire fut menée si
+rondement, le succès emporté avec une telle gaillardise, que Plassans
+demeura tout surpris, le soir de l'élection, d'avoir eu une volonté
+si unanime. La ville crut qu'elle venait de faire un rêve héroïque,
+qu'une main puissante avait dû frapper le sol pour en tirer ces
+trente-trois mille électeurs, cette armée légèrement effrayante, dont
+personne jusque là n'avait soupçonné la force. Les politiques du
+cercle du Commerce se regardaient d'un air perplexe, en hommes que la
+victoire confond.
+
+Le soir, la société de M. Rastoil se réunit à la société de M. Péqueur
+des Saulaies, pour se réjouir discrètement dans un petit salon de la
+sous-préfecture, donnant sur les jardins. On prit le thé. Le grand
+triomphe de la journée achevait de fondre les deux groupes en un seul.
+Tous les habitués étaient là.
+
+--Je n'ai fait de l'opposition systématique à aucun gouvernement,
+finit par déclarer M. Rastoil en acceptant des petits fours que lui
+passait M. Péqueur des Saulaies. La magistrature doit se désintéresser
+des luttes politiques. Je confesse même volontiers que l'empire a déjà
+accompli de grandes choses et qu'il est appelé à en réaliser de plus
+grandes, s'il persiste dans la voie de la justice et de la liberté.
+
+Le sous-préfet s'inclina, comme si ces éloges se fussent adressés
+personnellement à lui. La veille, M. Rastoil avait lu au _Moniteur_
+le décret nommant son fils Séverin substitut à Faverolles. On causait
+beaucoup aussi d'un mariage, arrêté entre Lucien Delangre et l'aînée
+des demoiselles Rastoil.
+
+--Oui, c'est une affaire faite, répondit tout bas M. de Condamin à
+madame Paloque, qui venait de le questionner à ce sujet. Il a choisi
+Angeline. Je crois qu'il aurait préféré Aurélie. Mais on lui aura fait
+comprendre qu'on ne pouvait récemment marier la cadette avant l'aînée.
+
+--Angeline, vous êtes sûr? murmura méchamment madame Paloque; je
+croyais qu'Angeline avait une ressemblance...
+
+Le conservateur des eaux et forêts mit un doigt sur ses lèvres, en
+souriant.
+
+--Enfin, c'est au petit bonheur, n'est-ce pas? continua-t-elle. Les
+liens seront plus forts entre les deux familles.... On est ami,
+maintenant. Paloque attend la croix. Moi, je trouve tout bien.
+
+M. Delangre n'arriva que très-tard. On lui fit une véritable ovation.
+Madame de Condamin venait d'apprendre au docteur Porquier que son fils
+Guillaume était nommé commis principal à la poste. Elle distribuait de
+bonnes nouvelles, disait que l'abbé Bourrette serait grand vicaire de
+monseigneur, l'année suivante, donnait un évêché à l'abbé Surin, avant
+quarante ans, annonçait la croix pour M. Maffre.
+
+--Ce pauvre Bourdeu! dit M. Rastoil avec un dernier regret.
+
+--Eh! il n'est pas à plaindre, s'écria-t-elle gaiement. Je me charge
+de le consoler. La Chambre n'était pas son affaire. Il lui faut une
+préfecture.... Dites-lui qu'on finira par lui trouver une préfecture.
+
+Les rires montèrent. L'humeur aimable de la belle Octavie, le soin
+qu'elle mettait à contenter tout le monde, enchantaient la société.
+Elle faisait réellement les honneurs de la sous-préfecture. Elle
+régnait. Et ce fut elle qui, tout en plaisantant, donna à M. Delangre
+les conseils les plus pratiques sur la place qu'il devait occuper au
+Corps législatif. Elle le prit à part, lui offrit de l'introduire chez
+des personnages considérables, ce qu'il accepta avec reconnaissance.
+Vers onze heures, M. de Condamin parla d'illuminer le jardin. Mais
+elle calma l'enthousiasme de ces messieurs, en disant que ce ne serait
+pas convenable, qu'il ne fallait pas avoir l'air de se moquer de la
+ville.
+
+--Et l'abbé Fenil? demanda-t-elle brusquement à l'abbé Faujas, en le
+menant dans une embrasure de fenêtre. Je songe à lui, maintenant....
+Il n'a donc pas bougé?
+
+--L'abbé Fenil est un homme de sens, répondit le prêtre avec un mince
+sourire. On lui a fait comprendre qu'il aurait tort de s'occuper de
+politique désormais.
+
+L'abbé Faujas, au milieu de cette joie triomphante, restait grave.
+Il avait la victoire rude. Le caquetage de madame de Condamin le
+fatiguait; la satisfaction de ces ambitieux vulgaires l'emplissait de
+mépris. Debout, appuyé contre la cheminée, il semblait rêver, les yeux
+au loin. Il était le maître, il n'avait plus besoin de mentir à ses
+instincts; il pouvait allonger la main, prendre la ville, la faire
+trembler. Cette haute figure noire emplissait le salon. Peu à peu, les
+fauteuils s'étaient rapprochés, formant le cercle autour de lui. Les
+hommes attendaient qu'il eût un mot de satisfaction, les femmes le
+sollicitaient des yeux en esclaves soumises. Mais lui, brutalement,
+rompant le cercle, s'en alla le premier, en prenant congé d'une parole
+brève.
+
+Quand il rentra chez les Mouret, par l'impasse des Chevillottes et par
+le jardin, il trouva Marthe seule dans la salle à manger, s'oubliant
+sur une chaise, contre le mur, très-pâle, regardant de ses yeux vagues
+la lampe qui charbonnait. En haut, Trouche recevait, chantant une
+polissonnerie aimable, qu'Olympe et les invités accompagnaient, en
+tapant les verres du manche des couteaux.
+
+
+
+XX
+
+L'abbé Faujas posa la main sur l'épaule de Marthe.
+
+--Que faites-vous là? demanda-t-il. Pourquoi n'êtes-vous pas allée
+vous coucher?...Je vous avais défendu de m'attendre.
+
+Elle s'éveilla comme en sursaut. Elle balbutia:
+
+--Je croyais que vous rentreriez de meilleure heure. Je me suis
+endormie.... Rose a dû faire du thé.
+
+Mais le prêtre, appelant la cuisinière, la gronda de ne pas avoir
+forcé sa maîtresse à se coucher. Il lui parlait sur un ton de
+commandement, ne souffrant pas de réplique.
+
+--Rose, donnez le thé à monsieur le curé, dit Marthe.
+
+--Eh! je n'ai pas besoin de thé! s'écria-t-il en se fâchant.
+Couchez-vous tout de suite. C'est ridicule. Je ne suis plus mon
+maître.... Rose, éclairez-moi.
+
+La cuisinière l'accompagna jusqu'au pied de l'escalier.
+
+--Monsieur le curé sait bien qu'il n'y a pas de ma faute, disait-elle.
+Madame est bien drôle. Toute malade qu'elle est, elle ne peut pas
+rester une heure dans sa chambre. Il faut qu'elle aille, qu'elle
+vienne, qu'elle s'essouffle, qu'elle tourne pour le plaisir de
+tourner, sans rien faire.... Allez, j'en souffre la première; elle est
+toujours dans mes jambes, â me gêner.... Puis, lorsqu'elle tombe sur
+une chaise, c'est pour longtemps. Elle reste là, à regarder
+devant elle, d'un air effrayé, comme si elle voyait des choses
+abominables.... Je lui ai dit plus de dix fois, ce soir, qu'elle
+vous fâcherait en ne montant pas. Elle n'a pas seulement fait mine
+d'entendre.
+
+Le prêtre prit la rampe, sans répondre. En haut, devant la chambre des
+Trouche, il allongea le bras, comme pour heurter la porte du poing.
+Mais les chants avaient cessé; il comprit, au bruit des chaises, que
+les convives se retiraient; il se hâta de rentrer chez lui. Trouche,
+en effet, descendit presque aussitôt avec deux camarades ramassés sous
+les tables de quelque café borgne; il criait dans l'escalier qu'il
+savait vivre et qu'il allait les reconduire. Olympe se pencha sur la
+rampe.
+
+--Vous pouvez mettre les verrous, dit-elle à Rose. Il ne rentrera
+encore que demain matin.
+
+Rose, à laquelle elle n'avait pu cacher l'inconduite de son mari, la
+plaignait beaucoup. Elle poussa les verrous, grommelant:
+
+--Mariez-vous donc! Les hommes vous battent ou vont courir la
+gueuse.... Ah bien! j'aime encore mieux être comme je suis.
+
+Quand elle revint, elle trouva de nouveau sa maîtresse assise,
+retombée dans une sorte de stupeur douloureuse, les regards sur la
+lampe. Elle la bouscula, la fit monter se mettre au lit. Marthe était
+devenue très-peureuse. La nuit, disait-elle, elle voyait de grandes
+clartés sur les murs de sa chambre, elle entendait des coups violents
+à son chevet. Rose, maintenant, couchait à côté d'elle, dans un
+cabinet, d'où elle accourait la rassurer, au moindre gémissement.
+Cette nuit-là, elle se déshabillait encore, lorsqu'elle l'entendit
+râler; elle la trouva au milieu des couvertures arrachées, les yeux
+agrandis par une horreur muette, les poings sur la bouche, pour ne pas
+crier. Elle dut lui parler ainsi qu'à un enfant, écartant les rideaux,
+regardant sous les meubles, lui jurant qu'elle s'était trompée, que
+personne n'était là. Ces peurs se terminaient par des crises de
+catalepsie, qui la tenaient comme morte, la tête sur les oreillers,
+les paupières levées.
+
+--C'est monsieur qui la tourmente, murmura la cuisinière, en se
+mettant enfin au lit.
+
+Le lendemain était un des jours de visite du docteur Porquier. Il
+venait voir madame Mouret deux fois par semaine, régulièrement. Il lui
+tapota dans les mains, lui répéta avec son optimisme aimable:
+
+--Allons, chère dame, ce ne sera rien.....Vous toussez toujours un
+peu, n'est-ce pas? Un simple rhume négligé que nous guérirons avec des
+sirops.
+
+Alors, elle se plaignit de douleurs intolérables dans le dos et dans
+la poitrine, sans le quitter du regard, cherchant sur son visage, sur
+toute sa personne, les choses qu'il ne disait pas.
+
+--J'ai peur de devenir folle! laissa-t-elle échapper dans un sanglot.
+
+Il la rassura en souriant. La vue du docteur lui causait toujours une
+vive anxiété; elle avait une épouvante de cet homme si poli et si
+doux. Souvent, elle défendait à Rose de le laisser entrer, disant
+qu'elle n'était pas malade, qu'elle n'avait pas besoin de voir
+constamment un médecin chez elle. Rose haussait les épaules,
+introduisait le docteur quand même. D'ailleurs, il finissait par ne
+plus lui parler de son mal, il semblait lui faire de simples visites
+de politesse.
+
+Quand il sortit, il rencontra l'abbé Faujas, qui se rendait à
+Saint-Saturnin. Le prêtre l'ayant questionné sur l'état de madame
+Mouret: --La science est parfois impuissante, répondit-il gravement;
+mais la Providence reste inépuisable en bontés.... La pauvre dame a
+été bien ébranlée. Je ne la condamne pas absolument. La poitrine n'est
+encore que faiblement attaquée, et le climat est bon, ici.
+
+Il entama alors une dissertation sur le traitement des maladies de
+poitrine, dans l'arrondissement de Plassans. Il préparait une brochure
+sur ce sujet, non pas pour la publier, car il avait l'adresse de
+n'être point un savant, mais pour la lire à quelques amis intimes.
+
+--Et voilà les raisons, dit-il en terminant, qui me font croire que
+la température égale, la flore aromatique, les eaux salubres de nos
+coteaux, sont d'une excellence absolue pour la guérison des affections
+de poitrine.
+
+Le prêtre l'avait écouté de son air dur et silencieux.
+
+--Vous avez tort, répliqua-t-il lentement. Madame Mouret est fort mal
+à Plassans....Pourquoi ne l'envoyez-vous pas passer l'hiver à Nice?
+
+--À Nice! répéta le docteur inquiet.
+
+Il regarda le prêtre un instant; puis, de sa voix complaisante:
+
+--Elle serait, en effet, très-bien à Nice. Dans l'état de
+surexcitation nerveuse où elle se trouve, un déplacement aurait de
+bons résultats. Il faudra que je lui conseille ce voyage.... Vous avez
+là une excellente idée, monsieur le curé.
+
+Il salua, il entra chez madame de Condamin, dont les moindres
+migraines lui causaient des soucis extraordinaires. Le lendemain, au
+dîner, Marthe parla du docteur en termes presque violents. Elle jurait
+de ne plus le recevoir.
+
+--C'est lui qui me rend malade, dit-elle. N'est-il pas venu me
+conseiller de voyager, cette après-midi?
+
+--Et je l'approuve fort, déclara l'abbé Faujas, qui pliait sa
+serviette. Elle le regarda fixement, très-pâle, murmurant à voix plus
+basse:
+
+--Alors, vous aussi, vous me renvoyez de Plassans? Mais je mourrais,
+dans un pays inconnu, loin de mes habitudes, loin de ceux que j'aime!
+
+Le prêtre était debout, près de quitter la salle à manger. Il
+s'approcha, il reprit avec un sourire:
+
+--Vos amis ne désirent que votre santé. Pourquoi vous révoltez-vous
+ainsi?
+
+--Non, je ne veux pas, je ne veux pas, entendez-vous! s'écria-t-elle
+en reculant.
+
+Il y eut une courte lutte. Le sang était monté aux joues de l'abbé;
+il avait croisé les bras, comme pour résister à la tentation de la
+battre. Elle, adossée au mur, s'était redressée, avec le désespoir de
+sa faiblesse. Puis, vaincue, elle tendit les mains, elle balbutia:
+
+--Je vous en supplie, laissez-moi ici.... Je vous obéirai.
+
+Et, comme elle éclatait en sanglots, il s'en alla, en haussant les
+épaules, de l'air d'un mari qui redoute les crises de larmes. Madame
+Faujas qui achevait tranquillement de dîner, avait assisté à cette
+scène, la bouche pleine. Elle laissa pleurer Marthe tout à son aise.
+
+--Vous n'êtes pas raisonnable, ma chère enfant, dit-elle enfin en
+reprenant des confitures. Vous finirez par vous faire détester
+d'Ovide. Vous ne savez pas le prendre.... Pourquoi refusez-vous de
+voyager, si cela doit vous faire du bien? Nous garderions votre
+maison. Vous retrouveriez tout à sa place, allez!
+
+Marthe sanglotait toujours, sans paraître entendre.
+
+--Ovide a tant de soucis, continua la vieille dame. Savez-vous qu'il
+travaille souvent jusqu'à quatre heures du matin.... Quand vous
+toussez la nuit, cela l'affecte beaucoup et lui ôte toutes ses idées.
+Il ne peut plus travailler, il souffre plus que vous.... Faites-le
+pour Ovide, ma chère enfant; allez-vous en, revenez-nous bien
+portante.
+
+Mais, relevant sa face rouge de larmes, mettant dans un cri toute son
+angoisse, Marthe cria:
+
+--Ah! tenez, le ciel ment!
+
+Les jours suivants, il ne fut plus question du voyage à Nice. Madame
+Mouret s'affolait à la moindre allusion. Elle refusait de quitter
+Plassans, avec une énergie si désespérée, que le prêtre lui-même
+comprit le danger d'insister sur ce projet. Elle commençait à
+l'embarrasser terriblement dans son triomphe. Comme le disait Trouche
+en ricanant, c'était elle qu'on aurait dû envoyer aux Tulettes la
+première. Depuis l'enlèvement de Mouret, elle s'enfermait dans les
+pratiques religieuses les plus rigides, évitant de prononcer le nom de
+son mari, demandant à la prière un engourdissement de tout son être.
+Mais elle restait inquiète, revenant de Saint-Saturnin, avec un besoin
+plus âpre d'oubli.
+
+--La propriétaire tourne joliment de l'oeil, racontait chaque soir
+Olympe à son mari. Aujourd'hui je l'ai accompagnée à l'église; j'ai dû
+la ramasser par terre.... Tu rirais, si je te répétais tout ce qu'elle
+vomit contre Ovide; elle est furieuse, elle dit qu'il n'a pas de
+coeur, qu'il l'a trompée en lui promettant un tas de consolations. Et
+contre le bon Dieu, donc! Il faut l'entendre! Il n'y a qu'une dévote
+pour si mal parler de la religion. On croirait que le bon Dieu lui a
+fait tort d'une grosse somme d'argent.... Veux-tu que je te dise? je
+crois que son mari vient lui tirer les pieds, la nuit.
+
+Trouche s'amusait beaucoup de toutes ces histoires.
+
+--Tant pis pour elle, répondait-t-il. Si ce farceur de Mouret est
+là-bas, c'est qu'elle l'a bien voulu. A la place de Faujas, je sais
+comment j'arrangerais les choses; je la rendrais contente et douce
+comme un mouton. Mais il est bête, Faujas; il y laissera sa peau, tu
+verras.... Écoute, ma fille, ton frère n'est pas assez gentil avec
+nous pour qu'on le tire d'embarras. Moi, je rirais le jour où la
+propriétaire lui fera faire le plongeon. Que diable, quand on est bâti
+comme ça, on ne met pas une femme dans son feu!
+
+--Oui, Ovide nous méprise trop, murmurait Olympe.
+
+Alors Trouche baissait la voix.
+
+--Dis donc, si la propriétaire se jetait dans quelque puits avec ton
+bête de frère, nous resterions les maîtres; la maison serait à nous.
+Il y aurait une jolie pelote à faire.... Ce serait un vrai dénoûment,
+celui-là.
+
+Les Trouche d'ailleurs, avaient envahi le rez-de-chaussée, depuis le
+départ de Mouret. Olympe s'était plainte d'abord que les cheminées
+fumaient, en haut; puis, elle avait fini par persuader à Marthe que le
+salon, abandonné jusque-là, était la pièce la plus saine de la maison.
+Rose ayant reçu l'ordre d'y faire un grand feu, les deux femmes
+passèrent là les journées, dans des causeries sans fin, en face des
+bûches énormes qui flambaient. Un des rêves d'Olympe était de vivre
+ainsi, bien habillée, allongée sur un canapé, au milieu du luxe d'un
+bel appartement. Elle décida Marthe à changer le papier du salon,
+à acheter des meubles et un tapis. Alors, elle fut une dame. Elle
+descendait en pantoufles et en peignoir, elle parlait en maîtresse de
+maison.
+
+--Cette pauvre madame Mouret, disait-elle, a tant de tracas, qu'elle
+m'a suppliée de l'aider. Je m'occupe un peu de ses affaires. Que
+voulez-vous? c'est une bonne oeuvre.
+
+Elle avait, en effet, su gagner la confiance de Marthe, qui, par
+lassitude, se déchargeait sur elle des menus soins de la maison.
+C'était elle qui tenait les clefs de la cave et des armoires; en
+outre, elle payait les fournisseurs. Longtemps elle se consulta pour
+savoir si elle manoeuvrerait de façon à s'installer également dans
+la salle à manger. Mais Trouche l'en dissuada: ils ne seraient plus
+libres de manger ni de boire à leur gré; ils n'oseraient seulement
+pas boire leur vin pur ni inviter un ami à venir prendre le café.
+Seulement, Olympe promit à son mari de lui monter sa portion des
+desserts. Elle s'emplissait les poches de sucre, elle apportait
+jusqu'à des bouts de bougie. A cet effet, elle avait cousu de grandes
+poches de toile, qu'elle attachait sous sa jupe et qu'elle mettait un
+bon quart d'heure à vider chaque soir.
+
+--Vois-tu, c'est une poire pour la soif, murmurait-elle en entassant
+les provisions pêle-mêle dans une malle, qu'elle poussait ensuite sous
+son lit. Si nous venions à nous lâcher avec la propriétaire, nous
+trouverions là de quoi aller un bout de temps.... Il faudra que je
+monte des pots de confitures et du petit salé.
+
+--Tu es bien bonne de te cacher, répondait Trouche. A ta place, je me
+ferais apporter tout ça par Rose, puisque tu es la maîtresse.
+
+Lui, s'était donné le jardin. Longtemps il avait jalousé Mouret en le
+voyant tailler ses arbres, sabler ses allées, arroser ses laitues; il
+caressait le rêve d'avoir à son tour un coin de terre, où il bêcherait
+et planterait à son aise. Aussi, lorsque Mouret ne fut plus là,
+envahit-il le jardin avec des projets de bouleversements, de
+transformations complètes. Il commença par condamner les légumes. Il
+se disait d'âme tendre et aimait les fleurs. Mais le travail de la
+bêche le fatigua dès le second jour; un jardinier fut appelé, qui
+défonça les carrés sous ses ordres, jeta au fumier les salades,
+prépara le sol à recevoir au printemps des pivoines, des rosiers, des
+lis, des graines de pieds-d'alouette et de volubilis, des boutures
+d'oeillets et de géraniums. Puis, une idée lui poussa: il crut
+comprendre que le deuil, l'air noir des plates-bandes, leur venait de
+ces grands buis sombres qui les bordaient, et il médita longuement
+d'arracher les buis.
+
+--Tu as bien raison, déclara Olympe consultée; ça ressemble à un
+cimetière. Moi, j'aimerais pour bordure des branches de fonte imitant
+des bois rustiques.... Je déciderai la propriétaire. Fais toujours
+arracher les buis.
+
+Les buis furent arrachés. Huit jours plus tard, le jardinier posait
+les bois rustiques. Trouche déplaça encore plusieurs arbres fruitiers
+qui gênaient la vue, fit repeindre les tonnelles en vert clair,
+orna le jet d'eau de rocailles. La cascade de M. Rastoil le tentait
+furieusement; mais il se contenta de choisir la place où il en
+établirait une semblable, «si les affaires marchaient bien».
+
+--Ce sont les voisins qui doivent ouvrir des yeux! disait-il le soir à
+sa femme. Ils voient bien qu'un homme de goût est là maintenant.... Au
+moins, cet été, quand nous nous mettrons à la fenêtre, ça sentira bon,
+et nous aurons une jolie vue.
+
+Marthe laissait faire, approuvait tous les projets qu'on lui
+soumettait; d'ailleurs, on finissait par ne plus même la consulter.
+Les Trouche n'avaient à lutter que contre madame Faujas, qui
+continuait à leur disputer la maison pied à pied. Lorsque Olympe
+s'était emparée du salon, elle avait dû livrer une bataille en règle
+à sa mère. Peu s'en était fallu que celle-ci ne l'emportât. Ce fut le
+prêtre qui dérangea la victoire.
+
+--Ta gueuse de soeur dit pis que pendre de nous à la propriétaire, se
+plaignait sans cesse madame Faujas. Je vois dans son jeu, elle veut
+nous supplanter, avoir tout l'agrément pour elle.... Est-ce qu'elle
+ne s'établit pas maintenant dans le salon, comme une dame, cette
+vaurienne!
+
+Le prêtre n'écoutait pas, avait des gestes brusques d'impatience. Un
+jour il se fâcha, il cria:
+
+--Je vous en prie, mère, laissez-moi tranquille. Ne me parlez plus
+d'Olympe ni de Trouche.... Qu'ils se fassent pendre, s'ils veulent!
+
+--Ils prennent la maison, Ovide, ils ont des dents de rat. Quand
+tu voudras ta part, ils auront tout rongé.... Il n'y a que toi qui
+puisses les faire tenir tranquilles. Il regarda sa mère avec son
+sourire mince.
+
+--Mère, vous m'aimez bien, murmura-t-il; je vous pardonne....
+Rassurez-vous, je veux autre chose que la maison; elle n'est pas à
+moi, et je ne garde que ce que je gagne. Vous serez glorieuse, lorsque
+vous verrez ma part.... Trouche m'a été utile. Il faut bien fermer un
+peu les yeux.
+
+Madame Faujas dut alors battre en retraite. Elle le fit de
+très-mauvaise grâce, en grondant sous les rires de triomphe dont
+Olympe la poursuivait. Le désintéressement absolu de son fils la
+désespérait dans ses rudes appétits, dans ses économies prudentes
+de paysanne. Elle aurait voulu mettre la maison en sûreté, vide et
+propre, pour qu'Ovide la trouvât, le jour où il en aurait besoin.
+Aussi les Trouche, avec leurs dents longues, lui causaient-ils un
+désespoir d'avare dépouillé par des étrangers; il lui semblait qu'ils
+dévoraient son bien, qu'ils lui mangeaient la chair, qu'ils les
+mettaient sur la paille, elle et son enfant préféré. Quand l'abbé
+lui eut défendu de s'opposer au lent envahissement des Trouche, elle
+résolut tout au moins de sauver du pillage ce qu'elle pourrait. Alors,
+elle se prit à voler dans les armoires, comme Olympe; elle s'attacha
+aussi de grandes poches sous les jupes; elle eut un coffre qu'elle
+emplit de tout ce qu'elle ramassa, provisions, linge, petits objets.
+
+--Que cachez-vous donc là, mère? lui demanda un soir l'abbé en entrant
+dans sa chambre, attiré par le bruit qu'elle faisait en remuant le
+coffre.
+
+Elle balbutia. Mais lui, comprenant, s'abandonna à une colère
+épouvantable.
+
+--Quelle honte! cria-t-il. Vous voilà voleuse, maintenant! Et
+qu'arriverait-il, si l'on vous surprenait? Je serais la fable de la
+ville.
+
+--C'est pour toi, Ovide, murmurait-elle. --Voleuse, ma mère est
+voleuse! Vous croyez peut-être que je vole aussi, moi, que je suis
+venu ici pour voler, que ma seule ambition est d'allonger les mains et
+de voler! Mon Dieu! quelle idée avez-vous donc de moi?... Il faudra
+nous séparer, mère, si nous ne nous entendons pas davantage.
+
+Cette parole terrassa la vieille femme. Elle était restée agenouillée
+devant le coffre; elle se trouva assise sur le carreau, toute pâle,
+étranglant, les mains tendues. Puis, quand elle put parler:
+
+--C'est pour toi, mon enfant, pour toi seul, je te jure.... Je te l'ai
+dit, ils prennent tout; elle emporte tout dans ses poches. Toi, tu
+n'auras rien, pas un morceau de sucre.... Non, non, je ne prendrai
+plus rien, puisque cela te contrarie; mais tu me garderas avec toi,
+n'est-ce pas? tu me garderas avec toi....
+
+L'abbé Faujas ne voulut rien lui promettre, tant qu'elle n'aurait pas
+remis en place tout ce qu'elle avait enlevé. Il présida lui-même,
+pendant près d'une semaine, au déménagement secret du coffre; il lui
+regardait emplir ses poches et attendait qu'elle remontât pour faire
+un nouveau voyage. Par prudence, il ne lui laissait faire que deux
+voyages, le soir. La vieille femme avait le coeur crevé, à chaque
+objet qu'elle rendait; elle n'osait pleurer, mais des larmes de regret
+lui gonflaient les paupières; ses mains étaient plus tremblantes
+que lorsqu'elle avait vidé les armoires. Ce qui l'acheva, ce fut de
+constater, dès le second jour, que sa fille Olympe, à chaque chose
+qu'elle replaçait, venait derrière elle, et s'en emparait. Le linge,
+les provisions, les bouts de bougie, ne faisaient que changer de
+poche.
+
+--Je ne descends plus rien, dit-elle à son fils en se révoltant sous
+ce coup imprévu. C'est inutile, ta soeur ramasse tout derrière mon
+dos. Ah! la coquine! Autant valait-il lui donner le coffre. Elle doit
+avoir un joli magot, là-haut .... Je t'en supplie, Ovide, laisse-moi
+garder ce qui reste. Ça ne fait pas de tort à la propriétaire,
+puisque, de toutes les façons, c'est perdu pour elle.
+
+--Ma soeur est ce qu'elle est, répondit tranquillement le prêtre; mais
+je veux que ma mère soit une honnête femme. Vous m'aiderez davantage
+en ne commettant pas de pareilles actions.
+
+Elle dut tout rendre, et elle vécut dès lors dans une haine farouche
+des Trouche, de Marthe, de la maison entière. Elle disait que le jour
+viendrait où il lui faudrait défendre Ovide contre tout ce monde.
+
+Les Trouche alors régnèrent en maîtres. Ils achevèrent la conquête
+de la maison, ils pénétrèrent dans les coins les plus étroits.
+L'appartement de l'abbé fut seul respecté. Ils ne tremblaient que
+devant lui. Ce qui ne les empêchait pas d'inviter des amis, de faire
+des «gueuletons» qui duraient jusqu'à deux heures du matin. Guillaume
+Porquier vint avec des bandes de tout jeunes gens. Olympe, malgré ses
+trente-sept ans, minaudait, et plus d'un collégien échappé la serra
+de fort près, ce qui lui donnait des rires de femme chatouillée et
+heureuse. La maison devint pour elle un paradis. Trouche ricanait,
+la plaisantait, lorsqu'il était seul avec elle; il prétendait avoir
+trouvé un cartable d'écolier sous ses jupons.
+
+--Tiens! disait-elle sans se fâcher, est-ce que tu ne t'amuses pas,
+toi?... Tu sais bien que nous sommes libres.
+
+La vérité était que Trouche avait failli compromettre cette vie de
+cocagne par une escapade trop forte. Une religieuse l'avait surpris
+en compagnie de la fille d'un tanneur, de cette grande gamine blonde
+qu'il couvait des yeux depuis longtemps. La petite raconta qu'elle
+n'était pas la seule, que d'autres aussi avaient reçu des bonbons.
+La religieuse, connaissant la parenté de Trouche avec le curé de
+Saint-Saturnin, eut la prudence de ne pas ébruiter l'aventure, avant
+d'avoir vu ce dernier. Il la remercia, lui fit entendre que la
+religion serait la première à souffrir d'un pareil scandale. L'affaire
+fut étouffée, les dames patronnesses de l'oeuvre ne soupçonnèrent
+rien. Mais l'abbé Faujas eut avec son beau-frère une explication
+terrible, qu'il provoqua devant Olympe, pour que la femme possédât une
+arme contre le mari et pût le tenir en respect. Aussi depuis cette
+histoire, chaque fois que Trouche la contrariait, Olympe lui
+disait-elle sèchement:
+
+--Va donc donner des bonbons aux petites filles! Ils eurent longtemps
+une autre épouvante. Malgré la vie grasse qu'ils menaient, bien que
+fournis de tout par les armoires de la propriétaire, ils étaient
+criblés de dettes dans le quartier. Trouche mangeait ses appointements
+au café; Olympe employait à des fantaisies l'argent qu'elle tirait
+des poches de Marthe, en lui racontant des histoires extraordinaires.
+Quant aux choses nécessaires à la vie, elles étaient prises
+religieusement à crédit par le ménage. Une note qui les inquiéta
+beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Bane,--elle
+montait à plus de cent francs, --d'autant plus que ce pâtissier était
+un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l'abbé Faujas.
+Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène
+épouvantable; mais le jour où la note lui fut présentée, l'abbé Faujas
+paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le
+prêtre semblait au-dessus de ces misères; il continuait à vivre, noir
+et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s'apercevoir des
+dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu
+faisait craquer les plafonds. Tout s'abîmait autour de lui, pendant
+qu'il allait droit à son rêve d'ambition. Il campait toujours en
+soldat dans sa grande chambre nue, ne s'accordant aucun bien-être, se
+fâchant quand on voulait le gâter. Depuis qu'il était le maître de
+Plassans, il redevenait sale: son chapeau était rouge, ses bas se
+crottaient; sa soutane, reprisée chaque matin par sa mère, ressemblait
+à la loque lamentable, usée, blanchie, qu'il portait dans les premiers
+temps.
+
+--Bah! elle est encore très-bonne, répondait-il, lorsqu'on hasardait
+autour de lui quelques timides observations.
+
+Et il l'étalait, la promenait dans les rues, la tête haute, sans
+s'inquiéter des étranges regards qu'on lui jetait. Il n'y avait pas de
+bravade dans son cas; c'était une pente naturelle. Maintenant qu'il
+croyait ne plus avoir besoin de plaire, il retournait à son dédain de
+toute grâce. Son triomphe était de s'asseoir tel qu'il était, avec son
+grand corps mal taillé, sa rudesse, ses vêtements crevés, au milieu de
+Plassans conquis.
+
+Madame de Condamin blessée de cette odeur âcre de combattant qui
+montait de sa soutane, voulut un jour le gronder maternellement.
+
+--Savez-vous que ces dames commencent à vous détester? lui dit-elle
+en riant. Elles vous accusent de ne plus faire le moindre frais de
+toilette.... Auparavant, lorsque vous tiriez votre mouchoir, il
+semblait qu'un enfant de choeur balançât un encensoir derrière vous.
+
+Il parut très-etonné. Il n'avait pas changé, croyait-il. Mais elle se
+rapprocha, et d'une voix amicale:
+
+--Voyons, mon cher curé, vous me permettrez de vous parler à coeur
+ouvert.... Eh bien! vous avez tort de vous négliger. C'est à peine si
+votre barbe est faite, vous ne vous peignez plus, vos cheveux sont
+ébourriffés comme si vous veniez de vous battre à coups de poing. Je
+vous assure, cela produit un très-mauvais effet.... Madame Rastoil
+et madame Delangre me disaient hier qu'elles ne vous reconnaissaient
+plus. Vous compromettez vos succès.
+
+Il se mit à rire, d'un rire de défi, en branlant sa tête inculte et
+puissante. --Maintenant c'est fait, se contenta-t-il de répondre; il
+faudra bien qu'elles me prennent mal peigné.
+
+Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se
+dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés.
+Sa face redevenue terreuse avait des regards d'aigle; ses grosses
+mains se levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut
+positivement terrifiée, en voyant le maître qu'elle s'était donné
+grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l'odeur forte,
+le poil roussi d'un diable. La peur sourde des femmes affermit encore
+son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n'osa le
+quitter; elles venaient a lui avec des frissons dont elles goûtaient
+la fièvre.
+
+--Ma chère, avouait madame de Condamin à Marthe, j'avais tort en
+voulant qu'il se parfumât; je m'habitue, je trouve même qu'il est
+beaucoup mieux.... Voilà un homme!
+
+L'abbé Faujas régnait surtout à l'évêché. Depuis les élections,
+il avait fait à monseigneur Rousselot une vie de prélat fainéant.
+L'évêque vivait avec ses chers bouquins, dans son cabinet, où l'abbé,
+qui dirigeait le diocèse de la pièce voisine, le tenait réellement
+sous clef, le laissant voir seulement aux personnes dont il ne se
+défiait pas. Le clergé tremblait sous ce maître absolu; les
+vieux prêtres en cheveux blancs se courbaient avec leur humilité
+ecclésiastique, leur abandon de toute volonté. Souvent, monseigneur
+Rousselot enfermé avec l'abbé Surin, pleurait de grosses larmes
+silencieuses; il regrettait la main sèche de l'abbé Fenil, qui avait
+des heures de caresse, tandis que, maintenant, il se sentait comme
+écrasé sous une pression implacable et continue. Puis, il souriait, il
+se résignait, murmurant avec son égoïsme aimable:
+
+--Allons, mon enfant, mettons-nous au travail.... Je ne devrais pas me
+plaindre, j'ai la vie que j'ai toujours rêvée: une solitude absolue et
+des livres. Il soupirait, il ajoutait à voix basse:
+
+--Je serais heureux, si je ne craignais de vous perdre, mon cher
+Surin.... Il finira par ne plus vous tolérer ici. Hier, il m'a paru
+vous regarder avec des yeux soupçonneux. Je vous en conjure, dites
+toujours comme lui, mettez-vous de son côté, ne m'épargnez pas. Hélas!
+je n'ai plus que vous.
+
+Deux mois après les élections, l'abbé Vial, un des grands vicaires de
+monseigneur, alla s'installer à Rome. Naturellement l'abbé Faujas se
+donna la place, bien qu'elle fût promise depuis longtemps à
+l'abbé Bourrette. Il ne nomma pas même ce dernier à la cure de
+Saint-Saturnin, qu'il quittait; il mit là un jeune prêtre ambitieux,
+dont il avait fait sa créature.
+
+--Monseigneur n'a pas voulu entendre parler de vous, dit-il sèchement
+à l'abbé Bourrette, lorsqu'il le rencontra.
+
+Et comme le vieux prêtre balbutiait qu'il verrait monseigneur, qu'il
+lui demanderait une explication, il ajouti plus doucement:
+
+--Monseigneur est trop souffrant pour vous recevoir. Reposez-vous sur
+moi, je plaiderai votre cause.
+
+Dès son entrée à la Chambre, M. Delangre avait voté avec la majorité.
+Plassans était conquis ouvertement à l'empire. Il semblait même que
+l'abbé mît quelque vengeance à brutaliser ces bourgeois prudents,
+condamnant de nouveau les petites portes de l'impasse des
+Chevillottes, forçant M. Rastoil et ses amis à entrer chez le
+sous-préfet par la place, par la porte officielle. Quand il se
+montrait aux réunions intimes, ces messieurs restaient très-humbles
+devant lui. Et telle était la fascination, la terreur sourde de son
+grand corps débraillé, que, même lorsqu'il n'était pas là, personne
+n'osait risquer le moindre mot équivoque sur son compte.
+
+--C'est un homme du plus grand mérite, déclarait M. Péqueur
+des Saulaies, qui comptait sur une préfecture. --Un homme bien
+remarquable, répétait le docteur Porquier.
+
+Tous hochaient la tête. M. de Condamin, que ce concert d'éloges
+finissait par agacer, se donnait parfois la joie de les mettre dans
+l'embarras.
+
+--Il n'a pas un bon caractère, en tout cas, murmurait-il. Cette phrase
+glaçait la société. Chacun de ces messieurs soupçonnait son voisin
+d'être vendu au terrible abbé.
+
+--Le grand vicaire a le coeur excellent, hasardait M. Rastoil
+prudemment; seulement, comme tous les grands esprits, il est peut-être
+d'un abord un peu sévère.
+
+--C'est absolument comme moi, je suis très-facile à vivre et j'ai
+toujours passé pour un homme dur, s'écriait M. de Bourdeu, réconcilié
+avec la société depuis qu'il avait eu un long entretien particulier
+avec l'abbé Faujas.
+
+Et, voulant remettre tout le monde à son aise, le président reprenait:
+
+--Savez-vous qu'il est question d'un évêché pour le grand vicaire?
+
+Alors, c'était un épanouissement. M. Maffre comptait bien que ce
+serait à Plassans même que l'abbé Faujas deviendrait évêque, après le
+départ de monseigneur Rousselot, dont la santé était chancelante.
+
+---Chacun y gagnerait, disait naïvement l'abbé Bourrette. La maladie a
+aigri monseigneur, et je sais que notre excellent Faujas fait les plus
+grands efforts pour détruire dans son esprit certaines préventions
+injustes.
+
+--Il vous aime beaucoup, assurait le juge Paloque, qui venait d'être
+décoré; ma femme l'a entendu se plaindre de l'oubli dans lequel on
+vous laisse.
+
+Lorsque l'abbé Surin était là, il faisait chorus; mais, bien qu'il eût
+la mître dans la poche, selon l'expression des prêtres du diocèse, le
+succès de l'abbé Faujas l'inquiétait. Il le regardait de son air joli,
+blessé de sa rudesse, se souvenant de la prédiction de monseigneur,
+cherchant la fente qui ferait tomber en poudre le colosse.
+
+Cependant, ces messieurs étaient satisfaits, sauf M. de Bourdeu et
+M. Péqueur des Saulaies, qui attendaient encore les bonnes grâces du
+gouvernement. Aussi ces deux-là étaient-ils les plus chauds partisans
+de l'abbé Faujas. Les autres, à la vérité, se seraient révoltés
+volontiers, s'ils avaient osé; ils étaient las de la reconnaissance
+continue exigée par le maître, ils souhaitaient ardemment qu'une main
+courageuse les délivrât. Aussi échangèrent-ils d'étranges regards,
+aussitôt détournés, le jour où madame Paloque demanda, en affectant
+une grande indifférence:
+
+--Et l'abbé Fenil, que devient-il donc? Il y a un siècle que je n'ai
+entendu parler de lui.
+
+Un profond silence s'était fait. M. de Condamin était seul capable de
+se hasarder sur un terrain aussi brûlant; on le regarda.
+
+--Mais, répondit-il tranquillement, je le crois claquemuré dans sa
+propriété des Tulettes.
+
+Et madame de Condamin ajouta avec un rire d'ironie:
+
+--On peut dormir en paix: c'est un homme fini, qui ne se mêlera plus
+des affaires de Plassans.
+
+Marthe seule restait un obstacle. L'abbé Faujas la sentait lui
+échapper chaque jour davantage; il roidissait sa volonté, appelait ses
+forces de prêtre et d'homme pour la plier, sans parvenir à modérer en
+elle l'ardeur qu'il lui avait soufflée. Elle allait au but logique de
+toute passion, exigeait d'entrer plus avant à chaque heure dans la
+paix, dans l'extase, dans le néant parfait du bonheur divin. Et
+c'était en elle une angoisse mortelle d'être comme murée au fond de sa
+chair, de ne pouvoir se hausser à ce seuil de lumière, qu'elle croyait
+apercevoir, toujours plus loin; toujours plus haut. Maintenant, elle
+grelottait, à Saint-Saturnin, dans cette ombre froide où elle avait
+goûté des approches si pleines d'ardentes délices; les ronflements
+des orgues passaient sur sa nuque inclinée, sans soulever ses poils
+follets d'un frisson de volupté; les fumées blanches de l'encens ne
+l'assoupissaient plus au milieu d'un rêve mystique; les chapelles
+flambantes, les saints ciboires rayonnant comme des astres, les
+chasubles d'or et d'argent, pâlissaient, se noyaient, sous ses regards
+obscurcis de larmes. Alors, ainsi qu'une damnée, brûlée des feux du
+paradis, elle levait les bras désespérément, elle réclamait l'amant
+qui se refusait à elle, balbutiant, criant:
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi vous-êtes vous retiré de moi?
+
+Honteuse, comme blessée de la froideur muette des voûtes, Marthe
+quittait l'église avec la colère d'une femme dédaignée. Elle rêvait
+des supplices pour offrir son sang; elle se débattait furieusement
+dans cette impuissance à aller plus loin que la prière, à ne pas se
+jeter d'un bond entre les bras de Dieu. Puis, rentrée chez elle, elle
+n'avait d'espoir qu'en l'abbé Faujas. Lui seul pouvait la donner
+à Dieu; il lui avait ouvert les joies de l'initiation, il devait
+maintenant déchirer le voile entier. Et elle imaginait une suite de
+pratiques aboutissant à la satisfaction complète de son être. Mais
+le prêtre s'emportait, s'oubliait jusqu'à la traiter grossièrement,
+refusait de l'entendre, tint qu'elle ne serait point à genoux,
+humiliée, inerte, ainsi qu'un cadavre. Elle l'écoutait, debout,
+soulevée par une révolte de tout son corps, tournant contre lui la
+rancune de ses désirs trompés, l'accusant de la lâche trahison dont
+elle agonisait.
+
+Souvent, la vieille madame Rougon crut devoir intervenir entre l'abbé
+et sa fille, comme elle le faisait autrefois entre celle-ci et Mouret.
+Marthe lui ayant conté ses chagrins, elle parla au prête en belle-mère
+voulant le bonheur de ses enfants, passant le temps à mettre la paix
+dans leur ménage. --Voyons, lui dit-elle en souriant, vous ne pouvez
+donc vivre tranquilles! Marthe se plaint toujours, et vous sembla
+continuellement la bouder.... Je sais bien que les femmes
+sont exigeantes, mais avouez aussi que vous manquez un peu de
+complaisance.... Je suis vraiment peinée de ce qui se passe; il serait
+si facile de vous entendre! Je vous en prie, mon cher abbé, soyez plus
+doux.
+
+Elle le grondait aussi amicalement de sa mauvaise tenue. Elle sentait,
+de son flair de femme adroite, qu'il abusait de la victoire. Puis
+elle excusait sa fille; la chère enfant avait beaucoup souffert, sa
+sensibilité nerveuse demandait de grands ménagements; d'ailleurs, elle
+possédait un excellent caractère, un naturel aimant, dont un homme
+habile devait disposer à sa guise. Mais, un jour qu'elle lui
+enseignait ainsi la façon de faire de Marthe tout ce qu'il voudrait,
+l'abbé Faujas se lassa de ces éternels conseils.
+
+--Eh! non, cria-t-il brutalement, votre fille est folle, elle
+m'assomme, je ne veux plus m'occuper d'elle.... Je payerais cher le
+garçon qui m'en débarrasserait.
+
+Madame Rougon le regarda fixement, les lèvres pincées.
+
+--Écoutez, mon cher, lui répondit-elle au bout d'un silence, vous
+manquez de tact; cela vous perdra. Faites la culbute, si ça vous
+amuse. Moi, en somme, je m'en lave les mains. Je vous ai aidé, non pas
+pour vos beaux yeux, mais pour être agréable à nos amis de Paris. On
+m'écrivait de vous piloter, je vous pilotais.... Seulement, retenez
+bien ceci: je ne souffrirai pas que vous veniez faire le maître chez
+moi. Que le petit Péqueur, que le bonhomme Rastoil tremblent à la vue
+de votre soutane, cela est bon. Nous autres, nous n'avons pas peur,
+nous entendons rester les maîtres. Mon mari a conquis Plassans avant
+vous, et nous garderons Plassans, je vous en préviens.
+
+A partir de ce jour, il y eut un grand froid entre les Rougon et
+l'abbé Faujas. Lorsque Marthe vint se plaindre de nouveau, sa mère lui
+dit nettement:
+
+--Ton abbé se moque de toi. Tu n'auras jamais la moindre satisfaction
+avec cet homme.... A ta place, je ne me gênerais pas pour lui jeter
+à la figure ses quatre vérités. D'abord, il est sale comme un peigne
+depuis quelque temps; je ne comprends pas comment tu peux manger à
+côté de lui.
+
+La vérité était que madame Rougon avait soufflé à son mari un plan
+fort ingénieux. Il s'agissait d'évincer l'abbé pour bénéficier de
+son succès. Maintenant que la ville votait correctement, Rougon, qui
+n'avait point voulu risquer une campagne ouverte, devait suffire à
+la maintenir dans le bon chemin. Le salon vert n'en serait que plus
+puissant. Félicité, dès lors, attendit avec cette ruse patiente à
+laquelle elle devait sa fortune.
+
+Le jour où sa mère lui jura que l'abbé «se moquait d'elle», Marthe
+se rendit à Saint-Saturnin, le coeur saignant, résolue à un appel
+suprême. Elle demeura là deux heures, dans l'église déserte,
+épuisant les prières, attendant l'extase, se torturant à chercher
+le soulagement. Des humilités l'aplatissaient sur les dalles, des
+révoltes la redressaient les dents serrées, tandis que tout son être,
+tendu follement, se brisait à ne saisir, à ne baiser que le vide de
+sa passion. Quand elle se leva, quand elle sortit, le ciel lui parut
+noir; elle ne sentait pas le pavé sons ses pieds, et les rues étroites
+lui laissaient l'impression d'une immense solitude. Elle jeta son
+chapeau et son châle sur la table de la salle à manger, elle monta
+droit à la chambre de l'abbé Faujas.
+
+L'abbé, assis devant sa petite table, songeait, la plume tombée des
+doigts. Il lui ouvrit, préoccupé; mais, lorsqu'il l'aperçut toute pâle
+devant lui, avec une résolution ardente dans les yeux, il eut un geste
+de colère.
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-il, pourquoi êtes-vous montée?...
+Redescendez et attendez-moi, si vous avez quelque chose à me dire.
+
+Elle le poussa, elle entra sans prononcer une parole.
+
+Lui, hésita un instant, luttant contre la brutalité qui lui faisait
+déjà lever la main. Il restait debout, en face d'elle, sans refermer
+la porte grande ouverte.
+
+--Que voulez vous? répéta-t-il; je suis occupé.
+
+Alors, elle alla fermer la porte. Puis, seule avec lui, elle
+s'approcha. Elle dit enfin:
+
+--J'ai à vous parler.
+
+Elle s'était assise, regardant la chambre, le lit étroit, la commode
+pauvre, le grand Christ de bois noir, dont la brusque apparition sur
+la nudité du mur lui donna un court frisson. Une paix glaciale tombait
+du plafond. Le foyer de la cheminée était vide, sans une pincée de
+cendre.
+
+--Vous allez prendre froid, dit le prêtre d'une voix calmée. Je vous
+en prie, descendons.
+
+--Non, j'ai à vous parler, dit-elle de nouveau.
+
+Et, les mains jointes, en pénitente qui se confesse:
+
+--Je vous dois beaucoup.... Avant votre venue, j'étais sans âme. C'est
+vous qui avez voulu mon salut. C'est par vous que j'ai connu les
+seules joies de mon existence. Vous êtes mon sauveur et mon père.
+Depuis cinq ans, je ne vis que par vous et pour vous.
+
+Sa voix se brisait, elle glissait sur les genoux. Il l'arrêta d'un
+geste.
+
+--Eh bien! cria-t-elle, aujourd'hui je souffre, j'ai besoin de votre
+aide.... Écoutez-moi, mon père. Ne vous retirez pas de moi. Vous ne
+pouvez m'abandonner ainsi.... Je vous dis que Dieu ne m'entend plus.
+Je ne le sens plus.... Ayez pitié, je vous en prie. Conseillez-moi,
+menez-moi à ces grâces divines dont vous m'avez fait connaître les
+premiers bonheurs; apprenez-moi ce que je dois faire pour guérir, pour
+aller toujours plus avant dans l'amour de Dieu. --Il faut prier, dit
+gravement le prêtre.
+
+--J'ai prié, j'ai prié pendant des heures, la tête dans les mains,
+cherchant à m'anéantir au fond de chaque mot d'adoration, et je n'ai
+pas été soulagée, et je n'ai pas senti Dieu.
+
+--Il faut prier, prier encore, prier toujours, prier jusqu'à ce que
+Dieu soit touché et qu'il descende en vous.
+
+Elle le regardait avec angoisse.
+
+--Alors, demanda-t-elle, il n'y a que la prière? Vous ne pouvez rien
+pour moi?
+
+--Non, rien, déclara-t-il rudement.
+
+Elle leva ses mains tremblantes, dans un élan désespéré, la gorge
+gonflée de colère. Mais elle se contint. Elle balbutia:
+
+--Votre ciel est fermé. Vous m'avez menée jusque-là pour me heurter
+contre ce mur..... J'étais bien tranquille, vous vous souvenez, quand
+vous êtes venu. Je vivais dans mon coin, sans un désir, sans une
+curiosité. Et c'est vous qui m'avez reveillée avec des paroles qui
+me retournaient le coeur. C'est vous qui m'avez fait entrer dans une
+autre jeunesse .... Ah! vous ne savez pas quelles jouissances vous me
+donniez, dans les commencements! C'était une chaleur en moi, douce,
+qui allait jusqu'au bout de mon être. J'entendais mon coeur. J'avais
+une espérance immense. A quarante ans, cela me semblait ridicule
+parfois, et je souriais; puis, je me pardonnais, tant je me trouvais
+heureuse.... Mais, maintenant, je veux le reste du bonheur promis. Ça
+ne peut pas être tout. Il y a autre chose, n'est-ce pas? Comprenez
+donc que je suis lasse de ce désir toujours en éveil, que ce désir m'a
+brûlée, que ce désir me met en agonie. Il faut que je me dépêche, à
+présent que je n'ai plus de santé; je ne veux pas être dupe.... Il y a
+autre chose, dites-moi qu'il y a autre chose.
+
+L'abbé Faujas restait impassible, laissant passer ce flot de paroles
+ardentes. --Il n'y a rien, il n'y a rien! continua-t-elle avec
+emportement; alors vous m'avez trompée.... Vous m'avez promis le ciel,
+en bas, sur la terrasse, par ces soirées pleines d'étoiles. Moi, j'ai
+accepté. Je me suis vendue, je me suis livrée. J'étais folle, dans ces
+premières tendresses de la prière.... Aujourd'hui, le marché ne tient
+plus; j'entends rentrer dans mon coin, retrouver ma vie calme.
+Je mettrai tout le monde à la porte, j'arrangerai la maison, je
+raccommoderai le linge à ma place accoutumée, sur la terrasse.... Oui,
+j'aimais à raccommoder le linge. La couture ne me fatiguait pas....
+Et je veux que Désirée soit à côté de moi, sur son petit banc; elle
+riait, elle faisait des poupées, la chère innocente....
+
+Elle éclata en sanglots.
+
+--Je veux mes enfants!....C'étaient eux qui me protégeaient.
+Lorsqu'ils n'ont plus été là, j'ai perdu la tête, j'ai commencé à mal
+vivre.... Pourquoi me les avez-vous pris?... Ils s'en sont allés un à
+un, et la maison m'est devenue comme étrangère. Je n'y avais plus le
+coeur. J'étais contente, lorsque je la quittais pour une après-midi;
+puis, le soir, quand je rentrais, il me semblait descendre chez des
+inconnus. Jusqu'aux meubles qui me paraissaient hostiles et glacés. Je
+haïssais la maison.... Mais j'irai les reprendre, les pauvres petits.
+Ils changeront tout ici, dès leur arrivée.... Ah! si je pouvais me
+rendormir de mon bon sommeil!
+
+Elle s'exaltait de plus en plus. Le prêtre tenta de la calmer par un
+moyen qui lui avait souvent réussi.
+
+--Voyons, soyez raisonnable, chère dame, dit-il en cherchant à
+s'emparer de ses mains pour les tenir serrées entre les siennes.
+
+--Ne me touchez pas! cria-t-elle en reculant. Je ne veux pas.... Quand
+vous me tenez, je suis faible comme un enfant. La chaleur de vos mains
+m'emplit de lâcheté.... Ce serait à recommencer demain; car je ne puis
+plus vivre, voyez-vous, et vous ne m'apaisez que pour une heure.
+
+Elle était devenue sombre. Elle murmura:
+
+--Non, je suis damnée à présent. Jamais je n'aimerai plus la maison.
+Et si les enfants venaient, ils demanderaient leur père.... Ah! tenez,
+c'est cela qui m'étouffe.... Je ne serai pardonnée que lorsque j'aurai
+dit mon crime à un prêtre.
+
+Et tombant à genoux:
+
+--Je suis coupable. C'est pourquoi la face de Dieu se détourne de moi.
+
+Mais l'abbé Faujas voulut la relever.
+
+--Taisez-vous, dit-il avec éclat. Je ne puis recevoir ici votre aveu.
+Venez demain à Saint-Saturnin.
+
+--Mon père, reprit-elle en se faisant suppliante, ayez pitié! Demain,
+je n'aurai plus la force.
+
+--Je vous défends de parler, cria-t-il plus violemment; je ne veux
+rien savoir, je détournerai la tête, je fermerai les oreilles.
+
+Il reculait, les bras tendus, comme pour arrêter l'aveu sur les lèvres
+de Marthe. Tous deux se regardèrent un instant en silence, avec la
+sourde colère de leur complicité.
+
+--Ce n'est pas un prêtre qui vous entendrait, ajouta-t-il d'une voix
+plus étouffée. Il n'y a ici qu'un homme pour vous juger et vous
+condamner.
+
+--Un homme! répéta-t-elle affolée. Eh bien! cela vaut mieux. Je
+préfère un homme.
+
+Elle se releva, continua dans sa fièvre:
+
+--Je ne me confesse pas, je vous dis ma faute. Après les enfants, j'ai
+laissé partir le père. Jamais il ne m'a battue, le malheureux! C'était
+moi qui étais folle. Je sentais des brûlures par tout le corps, et je
+m'égratignais, j'avais besoin du froid des carreaux pour me calmer.
+Puis, c'était une telle honte après la crise, de me voir ainsi toute
+nue devant le monde, que je n'osais parler. Si vous saviez quels
+effroyables cauchemars me jetaient par terre! Tout l'enfer me tournait
+dans la tête. Lui, le pauvre homme, me faisait pitié, à claquer des
+dents. Il avait peur de moi. Quand vous n'étiez plus là, il n'osait
+approcher, il passait la nuit sur une chaise.
+
+L'abbé Faujas essaya de l'interrompre.
+
+--Vous vous tuez, dit-il. Ne remuez pas ces souvenirs. Dieu vous
+tiendra compte de vos souffrances.
+
+--C'est moi qui l'ai envoyé aux Tulettes, reprit-elle, en lui imposant
+silence d'un geste énergique. Vous tous, vous me disiez qu'il était
+fou.... Ah! quelle vie intolérable! Toujours, j'ai eu l'épouvante de
+la folie. Quand j'étais jeune, il me semblait qu'on m'enlevait le
+crâne et que ma tête se vidait. J'avais comme un bloc de glace dans le
+front. Eh bien! cette sensation de froid mortel, je l'ai retrouvée,
+j'ai eu peur de devenir folle, toujours, toujours... Lui, on l'a
+emmené. J'ai laissé faire. Je ne savais plus. Mais, depuis ce temps,
+je ne peux fermer les yeux, sans le voir, là. C'est ce qui me rend
+singulière, ce qui me cloue pendant des heures à la même place, les
+yeux ouverts.... Et je connais la maison, je l'ai dans les yeux.
+L'oncle Macquart me l'a montrée. Elle toute grise comme une prison,
+avec des fenêtres noires.
+
+Elle étouffait. Elle porta à ses lèvres un mouchoir, qu'elle retira
+tâché de quelques gouttes de sang. Le prêtre, les bras croisés
+fortement, attendait la fin de la crise.
+
+--Vous savez tout, n'est-ce pas? acheva-t-elle en balbutiant. Je
+suis une misérable, j'ai péché pour vous.... Mais donnez-moi la vie,
+donnez-moi la joie, et j'entre sans remords dans ce bonheur surhumain
+que vous m'avez promis.
+
+--Vous mentez, dit lentement le prêtre, je ne sais rien, j'ignorais
+que vous eussiez commis ce crime.
+
+Elle recula à son tour, les mains jointes, bégayant, fixant sur lui
+des regards terrifiés. Puis, emportée, perdant conscience, se faisant
+familière:
+
+--Écoutez, Ovide, murmura-t-elle, je vous aime, et vous le savez,
+n'est-ce pas? Je vous ai aimé, Ovide, le jour où vous êtes entré
+ici.... Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait.
+Mais je sentais bien que vous deviniez mon coeur. J'étais satisfaite,
+j'espérais que nous pourrions être heureux un jour, dans une union
+toute divine.... Alors, c'est pour vous que j'ai vidé la maison. Je
+me suis trainée sur les genoux, j'ai été votre servante.... Vous ne
+pouvez pourtant pas être cruel jusqu'au bout. Vous avez consenti à
+tout, vous m'avez permis d'être à vous seul, d'écarter les obstacles
+qui nous séparaient. Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que
+me voilà malade, abandonnée, le coeur meurtri, la tête vide, il est
+impossible que vous me repoussiez.... Nous n'avons rien dit tout haut,
+c'est vrai. Mais mon amour parlait et votre silence répondait. C'est
+à l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prêtre. Vous m'avez dit
+qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra.... Je vous aime,
+Ovide, je vous aime, et j'en meurs.
+
+Elle sanglotait. L'abbé Faujas avait redressé sa haute taille, il
+s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle son mépris de la femme.
+
+--Ah! misérable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez
+raisonnable, que jamais vous n'en viendriez à cette honte de dire tout
+haut ces ordures.... Oui, c'est l'éternelle lutte du mal contre les
+volontés fortes. Vous êtes la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute
+finale. Le prêtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et l'on devrait
+vous chasser des églises, comme impures et maudites.
+
+--Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime,
+secourez-moi.
+
+--Je vous ai déjà trop approchée, continua-t-il. Si j'échoue, ce
+sera vous, femme, qui m'aurez ôté de ma force par votre seul désir.
+Retirez-vous, allez-vous-en, vous êtes Satan! Je vous battrai pour
+faire sortir le mauvais ange de votre corps.
+
+Elle s'était laissé glisser, assise à demi contre le mur muette de
+terreur, devant le poing dont le prêtre la menaçait. Ses cheveux se
+dénouaient, une grande mèche blanche lui barrait le front. Lorsque,
+cherchant un secours dans la chambre nue, elle aperçut le Christ de
+bois noir, elle eut encore la force de tendre les mains vers lui, d'un
+geste passionné.
+
+--N'implorez pas la croix, s'écria le prêtre au comble de
+l'emportement. Jésus a vécu chaste, et c'est pour cela qu'il a su
+mourir.
+
+Madame Faujas rentrait, tenant au bras un gros panier de provisions.
+Elle se débarrassa vite, en voyant son fils dans cette épouvantable
+colère. Elle lui prit les bras.
+
+--Ovide, calme toi, mon enfant, murmura-t-elle en le caressant.
+
+Et, se tournant vers Marthe écrasée, la foudroyant du regard:
+
+--Vous ne pouvez donc pas le laisser tranquille!... Puis-qu'il ne veut
+pas de vous, ne le rendez pas malade, au moins. Allons, descendez, il
+est impossible que vous restiez là. Marthe ne bougeait pas. Madame
+Faujas dut la relever et la pousser vers la porte; elle grondait,
+l'accusait d'avoir attendu qu'elle fût sortie, lui faisait promettre
+de ne plus remonter pour bouleverser la maison par de pareilles
+scènes. Puis, elle ferma violemment la porte sur elle.
+
+Marthe descendit en chancelant. Elle ne pleurait plus. Elle répétait:
+
+--François reviendra, François les mettra tous à la rue.
+
+
+
+XXI
+
+
+La voiture de Toulon, qui passait aux Tulettes, ou se trouvait un
+relais, partait de Plassans à trois heures. Marthe, redressée par le
+coup de fouet d'une idée fixe, ne voulut pas perdre un instant; elle
+remit son châle et son chapeau, ordonna à Rose de s'habiller tout de
+suite.
+
+--Je ne sais ce que madame peut avoir, dit la cuisinière à Olympe; je
+crois que nous partons pour un voyage de quelques jours.
+
+Marthe laissa les clefs aux portes. Elle avait hâte d'être dans la
+rue. Olympe, qui l'accompagnait, essayait vainement de savoir où elle
+allait et combien de jours elle resterait absente.
+
+--Enfin, soyez tranquille, lui dit-elle sur le seuil, de sa voix
+aimable; je soignerai bien tout, vous retrouverez tout en ordre....
+Prenez votre temps, faites vos affaires. Si vous allez à Marseille,
+rapportez-nous des coquillages frais.
+
+Et Marthe n'avait pas tourné le coin de la rue Taravelle, qu'Olympe
+prenait possession de la maison entière. Quand Trouche rentra, il
+trouva sa femme en train de faire battre les portes, de fouiller les
+meubles, furetant, chantonnant, emplissant les pièces du vol de ses
+jupes.
+
+--Elle est partie, et sa rosse de bonne avec elle! lui cria-t-elle,
+en s'étalant dans un fauteuil. Hein? ce serait une fameuse chance, si
+elles restaient toutes les deux au fond d'un fossé!... N'importe, nous
+allons être joliment à notre aise pendant quelque temps. Ouf! c'est
+bon d'être seuls, n'est-ce pas, Honoré? Tiens, viens m'embrasser pour
+la peine! Nous sommes chez nous, nous pouvons nous mettre en chemise,
+si nous voulons.
+
+Cependant, Marthe et Rose arrivèrent juste sur le cours Sauvaire
+comme la voiture de Toulon partait. Le coupé était libre. Quand
+la domestique entendit sa maîtresse dire au conducteur qu'elle
+s'arrêterait aux Tulettes, elle ne s'installa qu'en rechignant. La
+voiture n'avait pas encore quitté la ville qu'elle grognait déjà,
+répétant de son air revêche:
+
+--Moi qui croyais que vous étiez enfin raisonnable! Je m'imaginais
+que nous partions pour Marseille voir monsieur Octave. Nous aurions
+rapporté une langouste et des clovisses.... Ah bien! je me suis trop
+pressée. Vous êtes toujours la même, vous allez toujours au chagrin,
+vous ne savez qu'inventer pour vous mettre la tête à l'envers.
+
+Marthe, dans le coin du coupé, à demi évanouie, s'abandonnait. Une
+faiblesse mortelle s'emparait d'elle, maintenant qu'elle ne se
+roidissait plus contre la douleur qui lui brisait la poitrine. Mais la
+cuisinière ne la regardait même pas.
+
+-- Si ce n'est pas une invention baroque d'aller voir monsieur!
+reprenait-elle. Un joli spectacle, et qui va vous égayer! Nous en
+aurons pour huit jours à ne pas dormir. Vous pourrez bien avoir peur
+la nuit, du diable si je me lève pour regarder sous les meubles!...
+Encore, si votre visite faisait du bien à monsieur; mais il est
+capable de vous dévisager et d'en crever lui-même. J'espère bien qu'on
+ne vous laissera pas entrer. C'est défendu d'abord.... Voyez-vous,
+je n'aurais pas dû monter dans la voiture, quand vous avez parlé des
+Tulettes; vous n'auriez peut-être pas osé faire la bêtise toute seule.
+
+Un soupir de Marthe l'interrompit. Elle se tourna, la vit toute blême
+qui étouffait, et se fâcha plus fort, en baissant un carreau pour
+donner de l'air.
+
+-- C'est cela, passez-moi entre les bras maintenant, n'est-ce pas?
+Est-ce que vous ne seriez pas mieux dans votre lit, à vous soigner ?
+Quand on pense que vous avez eu la chance de ne rencontrer autour de
+vous que des gens dévoués, sans seulement dire merci au bon Dieu! Vous
+savez bien que c'est la vérité. Monsieur le curé, sa mère, sa soeur,
+jusqu'à monsieur Trouche, sont aux petits soins pour vous; ils se
+jetteraient dans le feu, ils sont debout à toute heure du jour et de
+la nuit. J'ai vu madame Olympe pleurer, oui pleurer, lorsque vous
+étiez malade, la dernière fois. Eh bien! comment reconnaissez-vous
+leurs bontés ? Vous les mettez dans la peine, vous partez comme une
+sournoise pour voir monsieur, tout en sachant que cela leur fera
+beaucoup de chagrin; car ils ne peuvent pas aimer monsieur, qui était
+si dur pour vous... Tenez, voulez-vous que je vous le dise, madame
+? le mariage ne vous a rien valu, vous avez pris la méchanceté de
+monsieur. Entendez-vous, il y a des jours où vous êtes aussi méchante
+que lui.
+
+Elle continua ainsi jusqu'aux Tulettes, défendant les Faujas et les
+Trouche, accusant sa maîtresse de toutes sortes de vilenies. Elle
+finit par dire:
+
+--Ce sont ces gens-là qui seraient de braves maîtres, s'ils avaient
+assez d'argent pour avoir des domestiques! Mais la fortune ne tombe
+jamais qu'aux mauvais coeurs.
+
+Marthe, plus calme, ne répondait pas. Elle regardait vaguement les
+arbres maigres filer le long de la route, les vastes champs se déplier
+comme des pièces d'étoffes brune. Les grondements de Rose se perdaient
+dans les cahots de la voiture.
+
+Aux Tulettes, Marthe se dirigea vivement vers la maison de l'oncle
+Macquart, suivie de la cuisinière, qui se taisait maintenant, haussant
+les épaules, les lèvres pincées.
+
+--Comment! c'est toi! s'écria l'oncle, très-surpris. Je te croyais
+dans ton lit. On m'avait raconté que tu étais malade.... Eh! eh!
+petite, tu n'as pas l'air fort... Est-ce que tu viens me demander à
+dîner ?
+
+--Je voudrais voir François, mon oncle, dit Marthe.
+
+--François ? répéta Macquart en la regardant en face, tu voudrais voir
+François ? C'est l'idée d'une bonne femme. Le pauvre garçon a assez
+crié après toi. Je l'apercevais du bout de mon jardin, qui donnait des
+coups de poing dans les murs en t'appelant.... Ah! tu viens le voir ?
+Je croyais que vous l'aviez tous oublié là-bas.
+
+De grosses larmes étaient montées aux yeux de Marthe.
+
+--Ce ne sera pas facile de le voir aujourd'hui, continua Macquart. Il
+va être quatre heures. Puis, je ne sais trop si le directeur voudra te
+donner la permission. Mouret n'est pas sage depuis quelque temps; il
+casse tout, il parle de mettre le feu à la boutique. Dame! les fous ne
+sont pas aimables tous les jours.
+
+Elle écoutait, toute frissonnante. Elle allait questionner l'oncle,
+mais elle se contenta de tendre les mains vers lui.
+
+--Je vous en supplie, dit-elle. J'ai fait le voyage exprès; il faut
+absolument que je parle à François aujourd'hui, à l'instant... Vous
+avez des amis dans la maison, vous pouvez m'ouvrir les portes.
+
+--Sans doute, sans doute, murmura-t-il, sans se prononcer plus
+nettement.
+
+Il semblait pris d'une grande perplexité, ne pénétrant pas clairement
+la cause de ce voyage brusque, paraissant discuter le cas à un point
+de vue personnel, connu de lui seul. Il interrogea du regard la
+cuisinière, qui tourna le dos. Un mince sourire finit par paraître sur
+ses lèvres.
+
+--Enfin, puisque tu le veux, murmura-t-il, je vais tenter l'affaire.
+Seulement, souviens-toi que, si ta mère se fâchait, tu lui
+expliquerais que je n'ai pas pu te résister.... J'ai peur que tu ne te
+fasses du mal. Ça n'a rien de gai, je t'assure.
+
+Lorsqu'ils partirent, Rose refusa absolument de les accompagner. Elle
+s'était assise devant un feu de souches de vigne, qui brûlait dans la
+grande cheminée.
+
+--Je n'ai pas besoin d'aller me faire arracher les yeux, dit-elle
+aigrement. Monsieur ne m'aimait pas assez.... Je reste ici, je préfère
+me chauffer.
+
+--Vous seriez bien gentille alors de nous préparer un pot de vin
+chaud, lui glissa l'oncle à l'oreille; le vin et le sucre sont là,
+dans l'armoire. Nous aurons besoin de ça, quand nous reviendrons.
+
+Macquart ne fit pas entrer sa nièce par la grille principale de la
+maison des Aliénés. Il tourna à gauche, demanda à une petite porte
+basse le gardien Alexandre, avec lequel il échangea quelques paroles à
+demi-voix. Puis, silencieusement, ils s'engagèrent tous trois dans des
+corridors interminables. Le gardien marchait le premier.
+
+--Je vais t'attendre ici, dit Macquart en s'arrêtant dans une petite
+cour; Alexandre restera avec toi.
+
+--J'aurais voulu être seule, murmura Marthe.
+
+--Madame ne serait pas à la noce, répondit le gardien avec un sourire
+tranquille; je risque déjà beaucoup.
+
+Il lui fit traverser une seconde cour et s'arrêta devant une petite
+porte. Comme il tournait doucement la clef, il reprit en baissant la
+voix:
+
+-- N'ayez pas peur.... Il est plus calme depuis ce matin; on a pu lui
+retirer la camisole.... S'il se fâchait, vous sortiriez à reculons,
+n'est-ce pas? et vous me laisseriez seul avec lui. Marthe entra,
+tremblante, la gorge sèche. Elle ne vit d'abord qu'une masse repliée
+contre le mur, dans un coin. Le jour pâlissait, le cabanon n'était
+éclairé que par une lueur de cave, tombant d'une fenêtre grillée,
+garnie d'un tablier de planches.
+
+--Eh! mon brave, cria familièrement Alexandre, en allant taper sur
+l'épaule de Mouret, je vous amène une visite.... Vous allez être
+gentil, j'espère.
+
+Il revint s'adosser contre la porte, les bras ballants, ne quittant
+pas le fou des yeux. Mouret s'était lentement relevé. Il ne parut pas
+surpris le moins du monde.
+
+--C'est toi, ma bonne? dit-il de sa voix paisible; je t'attendais,
+j'étais inquiet des enfants.
+
+Marthe, dont les genoux fléchissaient, le regardait avec anxiété,
+rendue muette par cet accueil attendri. D'ailleurs, il n'avait point
+changé; il se portait même mieux, gros et gras, la barbe faite, les
+yeux clairs. Ses tics de bourgeois satisfait avaient reparu; il se
+frotta les mains, cligna la paupière droite, piétina, en bavardant de
+son air goguenard des bons jours.
+
+--Je suis tout à fait bien, ma bonne. Nous allons pouvoir retourner à
+la maison.... Tu viens me chercher, n'est-ce pas?... Est-ce qu'on a
+pris soin de mes salades? Les limaces aiment diantrement les laitues,
+le jardin en était rongé; mais je sais un moyen pour les détruire....
+J'ai des projets, tu verras. Nous sommes assez riches, nous pouvons
+nous payer nos fantaisies.... Dis, tu n'as pas vu le père Gautier,
+de Saint-Eutrope, pendant mon absence? Je lui avais acheté trente
+milleroles de gros vin pour des coupages. Il faudra que j'aille le
+voir.... Toi tu n'as pas de mémoire pour deux sous.
+
+Il se moquait, il la menaçait amicalement du doigt.
+
+--Je parie que je vais trouver tout en désordre, continua-t-il. Vous
+ne faites attention à rien; les outils traînent, les armoires restent
+ouvertes, Rose salit les pièces avec son balai.... Et Rose, pourquoi
+n'est-elle pas venue? Ah! quelle tête! En voilà une dont nous ne
+ferons jamais rien! Tu ne sais pas, elle a voulu me mettre à la porte,
+un jour. Parfaitement.... La maison est à elle, c'est à mourir de
+rire.... Mais tu ne me parles pas des enfants? Désirée est toujours
+chez sa nourrice, n'est-ce pas? Nous irons l'embrasser, nous lui
+demanderons si elle s'ennuie. Je veux aussi aller à Marseille, car
+Octave me donne de l'inquiétude; la dernière fois que je l'ai vu, je
+l'ai trouvé bien dissipé. Je ne parle pas de Serge: celui-là est trop
+sage, il sanctifiera toute la famille.... Tiens, cela me fait plaisir
+de parler de la maison.
+
+Et il parla, parla toujours, demandant des nouvelles de chaque arbre
+de son jardin, s'arrêtant aux détails les plus minimes du ménage,
+montrant une mémoire extraordinaire, à propos d'une foule de petits
+faits. Marthe, profondément touchée de l'affection tatillonne qu'il
+lui témoignait, croyait voir une délicatesse suprême dans le soin
+qu'il prenait de ne lui adresser aucun reproche, de ne pas même faire
+la moindre allusion à ses souffrances. Elle était pardonnée; elle
+jurait de racheter son crime en devenant la servante soumise de cet
+homme, si grand dans sa bonhomie; et de grosses larmes silencieuses
+coulaient sur ses joues, pendant que ses genoux se pliaient pour lui
+crier merci.
+
+--Méfiez-vous, lui dit le gardien à l'oreille; il a des yeux qui
+m'inquiètent.
+
+--Mais il n'est pas fou! balbutia-t-elle; je vous jure qu'il n'est pas
+fou!.... Il faut que je parle au directeur. Je veux l'emmener tout de
+suite.
+
+--Méfiez-vous, répéta rudement le gardien, en la tirant par le bras.
+
+Mouret, au milieu de son bavardage, venait de tourner sur lui-même,
+comme une bête assommée. Il s'aplatit par terre; puis, lestement, il
+marcha à quatre pattes, le long du mur.
+
+--Hou! hou! hurlait-il d'une voix rauque et prolongée. Il s'enleva
+d'un bond, il retomba sur le flanc. Alors, ce fut une épouvantable
+scène: il se tordait comme un ver, se bleuissait la face à coups de
+poing, s'arrachait la peau avec les ongles. Bientôt il se trouva à
+demi nu, les vêtements en lambeau, écrasé, meurtri, râlant.
+
+--Sortez donc, madame! criait le gardien.
+
+Marthe était clouée. Elle se reconnaissait par terre; elle se jetait
+ainsi sur le carreau, dans la chambre, s'égratignait ainsi, se battait
+ainsi. Et jusqu'à sa voix qu'elle retrouvait; Mouret avait exactement
+son râle. C'était elle qui avait fait ce misérable.
+
+--Il n'est pas fou! bégayait-elle; il ne peut pas être fou!... Ce
+serait horrible. J'aimerais mieux mourir.
+
+Le gardien, la prenant à bras le corps, la mit à la porte; mais elle
+resta là, collée au bois. Elle entendit, dans le cabanon, un bruit
+da lutte, des cris de cochon qu'on égorge; puis, il y eut une chute
+sourde, pareille à celle d'un paquet de linge mouillé; et un silence
+de mort régna. Quand le gardien ressortit, la nuit était presque
+tombée. Elle n'aperçut qu'un trou noir, par la porte entre-baillée.
+
+--Fichtre! dit le gardien encore furieux, vous êtes drôle, vous,
+madame, à crier qu'il n'est pas fou! J'ai failli y laisser mon pouce,
+qu'il tenait entre ses dents.... Le voilà tranquille pour quelques
+heures.
+
+Et tout en la reconduisant, il continuait:
+
+--Vous ne savez pas comme ils sont tous malins ici!... Ils font les
+gentils pendant des heures entières, ils vous racontent des histoires
+qui ont l'air raisonnable; puis, crac, sans crier gare, ils vous
+sautent à la gorge.... Je voyais bien tout à l'heure qu'il manigançait
+quelque chose, pendant qu'il parlait de ses enfants; il avait les yeux
+tout à l'envers. Quand Marthe retrouva l'oncle Macquart dans la petite
+cour, elle répéta fiévreusement, sans pouvoir pleurer, d'une voix
+lente et cassée:
+
+--Il est fou! il est fou!
+
+--Sans doute, il est fou, dit l'oncle en ricanant. Est-ce que tu
+comptais le trouver faisant le jeune homme? On ne l'a pas mis ici pour
+des prunes, peut-être.... D'ailleurs, la maison n'est pas saine. Au
+bout de deux heures, eh! eh! j'y deviendrais enragé, moi.
+
+Il l'étudiait du coin de l'oeil, surveillant ses moindres
+tressaillements nerveux. Puis, de son ton bonhomme:
+
+--Tu veux peut-être voir la grand'mère?
+
+Marthe eut un geste d'effroi, en se cachant le visage entre ses mains.
+
+--Ça n'aurait dérangé personne, reprit-il. Alexandre nous aurait fait
+ce plaisir.... Elle est là, à côté, et il n'y a rien à craindre avec
+elle; elle est bien douce. N'est-ce pas, Alexandre, qu'elle n'a jamais
+donné de l'ennui à la maison? Elle reste assise, à regarder devant
+elle. Depuis douze ans, elle n'a pas bougé.... Enfin, puisque tu ne
+veux pas la voir....
+
+Comme le gardien prenait congé d'eux, il l'invita à venir boire un
+verre de vin chaud, en clignant les yeux d'une certaine façon, ce qui
+parut décider Alexandre à accepter. Ils durent soutenir Marthe, dont
+les jambes se dérobaient à chaque pas. Quand ils arrivèrent, ils la
+portaient, la face convulsée, les yeux ouverts, roidie par une de ces
+crises nerveuses qui la tenaient comme morte pendant des heures.
+
+--La, qu'est-ce que j'avais dit? cria Rose en les apercevant. Elle
+est dans un joli état, et nous voilà propres pour retourner! Est-il
+permis, mon Dieu! d'avoir une tête si drôlement bâtie? Monsieur aurait
+dû l'étrangler, ça lui aurait donné une leçon.
+
+--Bah! dit l'oncle, je vais l'allonger sur mon lit. Nous n'en mourrons
+pas pour passer la nuit autour du feu. Il tira un rideau de cotonnade
+qui masquait une alcôve. Rose alla déshabiller sa maîtresse en
+grondant. Il n'y avait rien à faire, disait-elle, qu'à lui mettre une
+brique chaude aux pieds.
+
+--Maintenant qu'elle est dans le dodo, nous allons boire un coup,
+reprit l'oncle avec son ricanement de loup rangé. Il sent diablement
+bon, votre vin chaud, la mère!
+
+--J'ai trouvé un citron sur la cheminée, je l'ai pris, dit Rose.
+
+--Et vous avez bien fait. Il y a de tout, ici. Quand je fais un lapin,
+rien n'y manque, je vous en réponds.
+
+Il avait avancé la table devant la cheminée. Il s'assit entre la
+cuisinière et Alexandre, versant le vin chaud dans de grandes tasses
+jaunes. Quand il eut avalé deux gorgées, religieusement:
+
+--Bigre! s'écria-t-il en faisant claquer la langue, voilà du bon vin
+chaud! Eh! eh! vous vous y entendez; il est meilleur que le mien. Il
+faudra que vous me laissiez votre recette.
+
+Rose, calmée, chatouillée par ces compliments, se mit à rire. Le feu
+de souches de vigne étalait un grand brasier rouge. Les tasses furent
+remplies de nouveau.
+
+--Alors, dit Macquart en s'accoudant pour regarder la cuisinière en
+face, ma nièce est venue comme ça, par un coup de tête?
+
+--Ne m'en parlez pas, répondit-elle, cela me remettrait en colère....
+Madame devient folle comme monsieur; elle ne sait plus qui elle aime
+ni qui elle n'aime pas.... Je crois qu'elle a eu une dispute avec
+monsieur le curé, avant de partir; j'ai entendu leurs voix qui
+criaient.
+
+L'oncle eut un gros rire.
+
+--Ils étaient pourtant bien d'accord, murmura-t-il.
+
+--Sans doute, mais rien ne dure avec une cervelle comme celle de
+madame.... Je parie qu'elle regrette les volées que monsieur lui
+administrait la nuit. Nous avons retrouvé le bâton dans le jardin.
+
+Il la regarda plus attentivement, en disant entre deux gorgées de vin
+chaud:
+
+--Peut-être qu'elle venait chercher François.
+
+--Ah! Dieu nous en garde! cria Rose d'un air d'effroi. Monsieur ferait
+un beau ravage, à la maison; il nous tuerait tous.... Tenez, c'est là
+ma grande peur. Je tremble toujours qu'il n'arrive une de ces nuits
+pour nous assassiner. Quand je songe à cela, dans mon lit, je ne puis
+m'endormir. Il me semble que je le vois entrer par la fenêtre, avec
+des cheveux hérissés et des yeux luisants comme des allumettes.
+
+Macquart s'égayait bruyamment, tapant sa tasse sur la table.
+
+--Ça serait drôle, ça serait drôle! répéta-t-il. Il ne doit pas vous
+aimer, le curé surtout, qui a pris sa place. Il n'en ferait qu'une
+bouchée, du curé, tout gaillard qu'il est, car les fous sont rudement
+forts, à ce qu'on assure.... Dis, Alexandre, vois-tu le pauvre
+François tomber chez lui? Il nettoierait le plancher proprement. Moi,
+ça m'amuserait.
+
+Et il jetait des coups d'oeil au gardien, qui buvait le vin chaud d'un
+air tranquille, se contentant d'approuver de la tête.
+
+--C'est une supposition, c'est pour rire, reprit Macquart, en voyant
+les regards épouvantés que Rose fixait sur lui.
+
+A ce moment, Marthe se tordit furieusement derrière le rideau de
+cotonnade; il fallut la maintenir pendant quelques minutes, pour
+qu'elle ne tombât pas. Lorsqu'elle se fut allongée; de nouveau dans sa
+rigidité de cadavre, l'oncle revint se chauffer les cuisses devant le
+brasier, réfléchissant, murmurant sans songer à ce qu'il disait:
+
+--Elle n'est pas commode, la petite.
+
+Puis, brusquement, il demanda: --Et les Rougon, qu'est-ce qu'ils
+disent de toutes ces histoires? Ils sont du parti de l'abbé, n'est-ce
+pas?
+
+--Monsieur n'était pas assez aimable pour qu'ils le regrettent,
+répondit Rose; il ne savait quelle malice inventer contre eux.
+
+--Ça, il n'avait pas tort, reprit l'oncle. Les Rougon sont des
+pingres. Quand on pense qu'il n'ont jamais voulu acheter le champ de
+blé, là, en face; une magnifique opération dont je me chargeais....
+C'est Félicité qui ferait un drôle de nez, si elle voyait revenir
+François!
+
+Il ricana encore, tourna autour de la table. Et rallumant sa pipe avec
+un geste de résolution:
+
+--Il ne faut pas oublier l'heure, mon garçon, dit-il à Alexandre avec
+un nouveau clignement d'yeux. Je vais t'accompagner.... Marthe a l'air
+tranquille, maintenant. Rose mettra la table en m'attendant.... Vous
+devez avoir faim, n'est-ce pas, Rose? Puisque vous voilà forcée de
+passer la nuit ici, vous mangerez un morceau avec moi.
+
+Il emmena le gardien. Au bout d'une demi-heure, il n'était pas encore
+rentré. La cuisinière, qui s'ennuyait d'être seule, ouvrit la porte,
+se pencha sur le terrasse, regardant la route vide, dans la nuit
+claire. Comme elle rentrait, elle crut apercevoir, de l'autre côté du
+chemin, deux ombres noires plantées au milieu d'un soulier, derrière
+une haie.
+
+--On dirait l'oncle, pensa-t-elle; il a l'air de causer avec un
+prêtre.
+
+Quelques minutes plus tard, l'oncle arriva. Il disait que ce diable
+d'Alexandre lui avait raconté des histoires à n'en plus finir.
+
+--Est-ce que ce n'était pas vous qui étiez là tout à l'heure avec un
+prêtre? demanda Rose.
+
+--Moi, avec un prêtre! s'écria-t-il; où, diable! avez-vous rêvé cela!
+il n'y a pas de prêtre dans le pays. Il roulait ses petits yeux
+ardents. Puis, il parut mécontent de son mensonge, il reprit:
+
+--Il y a l'abbé Fenil, mais c'est comme s'il n'y était pas; il ne sort
+jamais.
+
+--L'abbé Fenil est un pas grand'chose, dit la cuisinière Alors,
+l'oncle se fâcha.
+
+--Pourquoi ça, un pas grand'chose? Il fait beaucoup de bien, ici; il
+est très-fort, le gaillard.... Il vaut mieux qu'un tas de prêtres qui
+font des embarras.
+
+Mais sa colère tomba tout d'un coup. Il se prit à rire, en voyant que
+Rose le regardait d'un air surpris.
+
+--Je m'en moque, après tout, murmura-t-il. Vous avez raison, tous les
+curés, ça se vaut, c'est hypocrite et compagnie.... Je sais maintenant
+avec qui vous avez pu me voir. J'ai rencontré l'épicière; elle avait
+une robe noire, vous aurez pris ça pour une soutane.
+
+Rose fit une omelette, l'oncle posa sur la table un morceau de
+fromage. Ils n'avaient pas fini de manger que Marthe se dressa sur
+son séant, de l'air étonné d'une personne qui s'éveille dans un lieu
+inconnu. Quand elle eut écarté ses cheveux, et que la mémoire lui
+revint, elle sauta à terre, disant qu'elle voulait partir, partir
+sur-le-champ. Macquart parut très-contrarié de ce réveil.
+
+--C'est impossible, tu ne peux pas retourner à Plassans ce soir,
+dit-il. Tu grelottes de fièvre, tu tomberas malade en chemin.
+Repose-toi. Demain, nous verrons.... D'abord, il n'y a pas de voiture.
+
+--Vous allez me conduire dans votre carriole, répondit-elle.
+
+--Non, je ne veux pas, je ne peux pas.
+
+Marthe, qui s'habillait avec une hâte fébrile, déclara qu'elle irait
+à Plassans à pied, plutôt que de passer la nuit aux Tulettes. L'oncle
+délibérait; il avait fermé la porte, et glissé la clef dans sa poche.
+Il supplia sa nièce, la menaça, inventa des histoires, pendant que,
+sans l'écouter, elle achevait de mettre son chapeau.
+
+--Si vous croyez que vous la ferez céder! dit Rose, qui finissait
+paisiblement son morceau de fromage: elle préférerait passer par la
+fenêtre. Attelez votre cheval, ça vaudra mieux.
+
+L'oncle, après un court silence, haussa les épaules, s'écriant avec
+colère:
+
+--Ça m'est égal, en somme! Qu'elle prenne mal, si elle y tient! Moi,
+je voulais éviter un accident.... Va comme je te pousse. Il n'arrivera
+jamais que ce qui doit arriver, je vais vous conduire.
+
+Il fallut porter Marthe dans la carriole; une grosse fièvre la
+secouait. L'oncle lui jeta un vieux manteau sur les épaules. Il fit
+entendre un léger claquement de langue, et l'on partit.
+
+--Moi, dit-il, ça ne me fait pas de peine d'aller ce soir à Plassans;
+au contraire!... On s'amuse, à Plassans.
+
+Il était environ dix heures. Le ciel, chargé de pluie, avait une lueur
+rousse qui éclairait faiblement le chemin. Tout le long de la route,
+Macquart se pencha, regardant dans les fossés, derrière les haies.
+Rose lui ayant demandé ce qu'il cherchait, il répondit qu'il était
+descendu des loups des gorges de la Seille. Il avait retrouvé toute sa
+belle humeur. A une lieue de Plassans, la pluie se mit à tomber, une
+pluie d'averse, drue et froide. Alors, l'oncle jura. Rose aurait battu
+sa maîtresse, qui agonisait sous le manteau. Quand ils arrivèrent
+enfin, le ciel était redevenu bleu.
+
+--Est-ce que vous allez rue Balande? demanda Macquart.
+
+--Certainement, dit Rose étonnée.
+
+Il lui expliqua alors que Marthe lui semblait très-malade, et qu'il
+vaudrait peut-être mieux la mener chez sa mère. Il consentit pourtant,
+après une longue hésitation, à arrêter son cheval devant la maison
+des Mouret. Marthe n'avait pas même emporté de passe-partout. Rose,
+heureusement, trouva le sien dans sa poche; mais, quand elle voulut
+ouvrir, la porte ne céda pas; les Trouche devaient avoir poussé les
+verroux. Elle frappa du poing, sans éveiller d'autre bruit que l'écho
+sourd du grand vestibule.
+
+--Vous avez tort de vous entêter, dit l'oncle qui riait entre ses
+dents; ils ne descendront pas, ça les dérangerait.... Vous voilà bel
+et bien à la porte de chez vous, mes enfants. Ma première idée est
+bonne, voyez-vous. Il faut mener la chère enfant chez Rougon; elle
+sera mieux là que dans sa propre chambre, c'est moi qui l'affirme.
+
+Félicité entra dans un désespoir bruyant, lorsqu'elle aperçut sa fille
+à une pareille heure, trempée de pluie, à demi-morte. Elle la coucha
+au second étage, bouleversa la maison, mit tous les domestiques sur
+pied. Quand elle fut un peu calmée, et qu'elle se trouva assise au
+chevet de Marthe, elle demanda des explications.
+
+--Mais qu'est-il arrivé? Comment se fait-il que vous la rameniez dans
+un tel état?
+
+Macquart, d'un ton de grande bonhomie, raconta le voyage de «la
+chère enfant.» Il se défendait, il disait qu'il avait tout fait pour
+l'empêcher de se rendre auprès de François. Il finit par invoquer le
+témoignage de Rose, en voyant Félicité l'examiner attentivement d'un
+air soupçonneux. Mais celle-ci continua à branler la tête.
+
+--C'est bien louche, cette histoire! murmura-t-elle; il y a quelque
+chose que je ne comprends pas.
+
+Elle connaissait Macquart, elle flairait une coquinerie, dans la joie
+secrète qui lui pinçait le coin des paupières.
+
+--Vous êtes singulière, dit-il en se fâchant pour échapper à son
+examen; vous vous imaginez toujours des choses de l'autre monde. Je ne
+puis pas vous dire ce que je ne sais pas.... J'aime Marthe plus que
+vous, je n'ai jamais agi que dans son intérêt. Tenez, je vais courir
+chercher le médecin, si vous voulez.
+
+Madame Rougon le suivit des yeux. Elle questionna Rose longuement,
+sans rien apprendre. D'ailleurs, elle semblait très-heureuse d'avoir
+sa fille chez elle; elle parlait amèrement des gens qui vous
+laisseraient crever à la porte de votre maison, sans seulement vous
+ouvrir. Marthe, la tête renversée sur l'oreiller, se mourait.
+
+
+
+XXII
+
+
+Dans le cabanon des Tulettes, il faisait nuit noire. Un souffle
+glacial tira Mouret de la stupeur cataleptique où l'avait jeté la
+crise de la soirée. Accroupi contre le mur, il resta un instant
+immobile, les yeux ouverts, roulant doucement la tête sur le froid de
+la pierre, geignant comme un enfant qui s'éveille. Mais il avait
+les jambes coupées par un courant d'air si humide, qu'il se leva
+et regarda. En face de lui, il aperçut la porte du cabanon grande
+ouverte.
+
+--Elle a laissé la porte ouverte, dit le fou à voix haute; elle doit
+m'attendre, il faut que je parte.
+
+Il sortit, revint en tâtant ses vêtements, de l'air minutieux d'un
+homme rangé qui craint d'oublier quelque chose; puis, il referma la
+porte, soigneusement. Il traversa la première cour, de son petit pas
+tranquille de bourgeois flâneur. Comme il entrait dans la seconde,
+il vit un gardien qui semblait guetter. Il s'arrêta, se consulta un
+moment. Mais, le gardien ayant disparu, il se trouva à l'autre bout de
+la cour, devant une nouvelle porte ouverte donnant sur la campagne. Il
+la referma derrière lui, sans s'étonner, sans se presser.
+
+--C'est une bonne femme tout de même, murmura-t-il, elle aura entendu
+que je l'appelais.... Il doit être tard. Je vais rentrer, pour qu'ils
+ne soient pas inquiets à la maison.
+
+Il prit un chemin. Cela lui semblait naturel d'être en pleins champs.
+Au bout de cent pas, il oublia les Tulettes derrière lui; il s'imagina
+qu'il venait de chez un vigneron auquel il avait acheté cinquante
+milleroles de vin. Comme il arrivait à un carrefour où se croisait
+cinq routes, il reconnu le pays. Il se mit à rire, en disant:
+
+--Que je suis bête! j'allais monter sur le plateau, du côté de
+Saint-Eutrope; c'est à gauche que je dois prendre.... Dans une bonne
+heure et demie, je serai à Plassans.
+
+Alors, il suivit la grand'route, gaillardement, regardant comme une
+vieille connaissance chaque borne kilométrique. Il s'arrêtait devant
+certains champs, devant certaines maisons de campagne, d'un air
+d'intérêt. Le ciel était couleur de cendre, avec de grandes traînées
+rosaires, éclairant la nuit d'un pâle reflet de brasier agonisant.
+De fortes gouttes commençaient à tomber; le vent soufflait de l'est,
+trempé de pluie.
+
+--Diable! il ne faut pas que je m'amuse, dit Mouret en examinant le
+ciel avec inquiétude; le vent est à l'est, il va en tomber une jolie
+décoction! Jamais je n'aurai le temps d'arriver à Plassans avant la
+pluie. Avec ça, je suis peu couvert.
+
+Et il ramena sur sa poitrine la veste de grosse laine grise qu'il
+avait mise en lambeaux aux Tulettes. Il avait à la mâchoire une
+profonde meurtrissure, à laquelle il portait la main, sans se rendre
+compte de la vive douleur qu'il éprouvait là. La grand'route restait
+déserte; il ne rencontra qu'une charrette, descendant une côte, d'une
+allure paresseuse. Le charretier, qui dormait, ne répondit pas au
+bonsoir amical qu'il lui jeta. Ce fut au pont de la Viorne que la
+pluie le surprit. L'eau lui étant très-désagréable, il descendit sous
+le pont se mettre à l'abri, en grondant que c'était insupportable, que
+rien n'abîmait les vêtements comme cela, que s'il avait su, il aurait
+emporté un parapluie. Il patienta une bonne demi-heure, s'amusant à
+écouter le ruissellement de l'eau; puis, quand l'averse fut passée, il
+remonta sur la route, il entra enfin à Plassans. Il mettait un soin
+extrême à éviter les flaques de boue.
+
+Il était alors près de minuit. Mouret calculait que huit heures ne
+devaient pas encore avoir sonné. Il traversa les rues vides, tout à
+l'ennui d'avoir fait attendre sa femme si longtemps.
+
+--Elle ne doit plus savoir ce que cela veut dire, pensait-il. Le dîner
+sera froid.... Ah! bien, c'est Rose qui va joliment me recevoir!
+
+Il était arrivé rue Balande; il se tenait debout devant sa porte.
+
+--Tiens! dit-il, je n'ai pas mon passe-partout.
+
+Cependant, il ne frappait pas. La fenêtre de la cuisine restait
+sombre, les autres fenêtres de la façade semblaient également mortes.
+Une grande défiance s'empara du fou; avec un instinct tout animal, il
+flaira un danger. Il recula dans l'ombre des maisons voisins, examina
+encore la façade; puis, il parut prendre un parti, fit le tour par
+l'impasse des Chevillottes. Mais la petite porte du jardin était
+fermée au verrou. Alors, avec une force prodigieuse, emporté par une
+rage brusque, il se jeta dans cette porte, qui se fendit en deux,
+rongée d'humidité. La violence du choc le laissa étourdi, ne sachant
+plus pourquoi il venait de briser la porte, qu'il essayait de
+raccommoder en rapprochant les morceaux.
+
+--Voilà un beau coup, lorsqu'il était si facile de frapper!
+murmura-t-il avec un regret subit. Une porte neuve me coûtera au
+moins trente francs. Il était dans le jardin. Ayant levé la tête,
+apercevant, au premier étage, la chambre à coucher vivement éclairée;
+il crut que sa femme se mettait au lit. Cela lui causa un grand
+étonnement. Sans doute il avait dormi sous le pont en attendant la fin
+de l'averse. Il devait être très-tard. En effet, les fenêtre voisines,
+celles de M. Rastoil aussi bien que celles de la sous-préfecture,
+étaient noires. Et il ramenait les yeux, lorsqu'il vit une lueur de
+lampe, au second étage, derrière les rideaux épais de l'abbé Faujas.
+Ce fut comme un oeil flamboyant, allumé au front de la façade, qui le
+brûlait. Il se serra les tempes entre ses mains brûlantes, la tête
+perdue, roulant dans un souvenir abominable, dans un cauchemar
+évanoui, où rien de net ne se formulait, où s'agitait, pour lui et les
+siens, la menace d'un péril ancien, grandi lentement, devenu terrible,
+au fond duquel la maison allait s'engloutir, s'il ne la sauvait.
+
+--Marthe, Marthe, où es-tu? balbutia-t-il à demi-voix. Viens, emmène
+les enfants.
+
+Il chercha Marthe dans le jardin. Mais il ne reconnaissait plus le
+jardin. Il lui semblait plus grand, et vide, et gris, et pareil à un
+cimetière. Les buis avaient disparu, les laitues n'étaient plus là,
+les arbres fruitiers semblaient avoir marché. Il revint sur ses pas,
+se mit à genoux pour voir si ce n'était pas les limaces qui avaient
+tout mangé. Les buis surtout, la mort de cette haute verdure lui
+serrait le coeur, comme la mort d'un coin vivant de la maison. Qui
+donc avait tué les buis? Quelle faux avait passé là, rasant tout,
+bouleversant jusqu'aux touffes de violettes qu'il avait plantées au
+pied de la terrasse? Un sourd grondement montait en lui, en face de
+cette ruine.
+
+--Marthe, Marthe, où es-tu? appela-t-il de nouveau.
+
+Il la chercha dans la petite serre, à droite de la terrasse.
+
+La petite serre était encombrée des cadavres sèches des grands
+buis; ils s'empilaient, en fascines, au milieu de tronçons d'arbres
+fruitiers, épars comme des membres coupés. Dans un coin, la cage qui
+avait servi aux oiseaux de Désirée, pendait à un clou, lamentable, la
+porte crevée, avec des bouts de fil de fer qui se hérissaient. Le fou
+recula, pris de peur, comme s'il avait ouvert la porte d'un caveau.
+Bégayant, le sang à la gorge, il monta sur la terrasse, rôda devant
+la porte et les fenêtres closes. La colère qui grandissait en lui,
+donnait à ses membres une souplesse de bête; il se ramassait, marchait
+sans bruit, cherchait une fissure. Un soupirail de la cave lui suffit.
+Il s'amincit, se glissa avec une habileté de chat, égratignant le mur
+de ses ongles. Enfin il était dans la maison.
+
+La cave ne fermait qu'au loquet. Il s'avança au milieu des ténèbres
+épaisses du vestibule, tâtant les murs, poussant la porte de la
+cuisine. Les allumettes étaient à gauche, sur une planche. Il alla
+droit à cette planche, frotta une allumette, s'éclaira pour prendre
+une lampe sur le manteau de la cheminée, sans rien casser. Puis, il
+regarda. Il devait y avoir eu, le soir, quelque gros repas. La cuisine
+était dans un désordre de bombance: les assiettes, les plats, les
+verres sales, encombraient la table; une débandade de casseroles,
+tièdes encore, traînaient sur l'évier, sur les chaises, sur le
+carreau; une cafetière, oubliée au bord d'un fourneau allumé,
+bouillait, le ventre roulé en avant comme une personne soûle. Mouret
+redressa la cafetière, rangea les casseroles; il les sentait, flairait
+les restes de liqueur dans les verres, comptait les plats et les
+assiettes avec un grondement plus irrité. Ce n'était pas sa cuisine
+propre et froide de commerçant retiré; on avait gâché là la nourriture
+de toute une auberge; cette malpropreté goulue suait l'indigestion.
+
+--Marthe! Marthe! reprit-il en revenant dans le vestibule, la lampe à
+la main; réponds-moi, dis-moi où ils t'ont enfermée? Il faut partir,
+partir tout de suite. Il la chercha dans la salle à manger. Les deux
+armoires, à droite et à gauche du poêle, étaient ouvertes; au bord
+d'une planche, un sac de papier gris, crevé, laissait couler des
+morceaux de sucre jusque sur le plancher. Plus haut, il aperçut une
+bouteille de cognac sans goulot, bouchée avec un tampon de linge. Et
+il monta sur une chaise pour visiter les armoires. Elles étaient à
+moitié vides: les bocaux de fruits à l'eau-de-vie tous entamés à la
+fois, les pots de confiture ouverts et sucés, les fruits mordus, les
+provisions de toutes sortes rongées, salies comme par le passage d'une
+armée de rats. Ne trouvant pas Marthe dans les armoires, il regarda
+partout, derrière les rideaux, sous la table; des os y roulaient,
+parmi des mies de pain gâchées; sur la toile cirée, les culs des
+verres avaient laissé des ronds de sirop. Alors, il traversa le
+corridor, il la chercha dans le salon. Mais, dès le seuil, il
+s'arrêta: il n'était plus chez lui. Le papier mauve clair du salon,
+le tapis à fleurs rouges, les nouveaux fauteuils recouverts de damas
+cerise, l'étonnèrent profondément. Il craignit d'entrer chez un autre,
+il referma la porte.
+
+--Marthe! Marthe! bégaya-t-il encore avec désespoir.
+
+Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant
+apaiser ce souffle rauque qui s'enflait dans sa gorge. Où se
+trouvait-il donc, qu'il ne reconnaissait aucune pièce? Qui donc lui
+avait ainsi changé sa maison? Et les souvenirs se noyaient. Il ne
+voyait que des ombres se glisser le long du corridor: deux ombres
+noires d'abord, pauvres, polies, s'effaçant; puis deux ombres grises
+et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s'effarait;
+les ombres grandissaient, s'allongeaient contre les murs, montaient
+dans la cage de l'escalier, emplissaient, dévoraient la maison
+entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition
+introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les
+murailles. Alors, il entendit la maison s'émietter comme un platras
+tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une
+eau tiède.
+
+En haut, des rires clairs sonnaient, qui lui hérissaient le poil.
+Posant la lampe à terre, il monta pour chercher Marthe; il monta à
+quatre pattes, sans bruit, avec une légèreté et une douceur de loup.
+Quand il fut sur le palier du premier étage, il s'accroupit devant la
+porte de la chambre à coucher. Une raie de lumière passait sous la
+porte. Marthe devait se mettre au lit.
+
+--Ah bien! dit la voix d'Olympe, il est joliment bon leur lit! Vois
+donc comme on enfonce, Honoré; j'ai de la plume jusqu'aux yeux.
+
+Elle riait, elle s'étalait, sautait au milieu des couvertures.
+
+--Veux-tu que je te dise? reprit-elle. Eh bien! depuis que je suis
+ici, j'ai envie de coucher dans ce dodo-là.... C'était une maladie,
+quoi! Je ne pouvais pas voir cette bringue de propriétaire se carrer
+là dedans, sans avoir une envie furieuse de la jeter par terre pour me
+mettre à sa place... C'est qu'on a chaud tout de suite! Il me semble
+que je suis dans du coton.
+
+Trouche, qui n'était pas couché, remuait les flacons de la toilette.
+
+--Elle a toutes sortes d'odeurs, murmurait-il.
+
+--Tiens! continua Olympe, puisqu'elle n'y est pas, nous pouvons bien
+nous payer la belle chambre! Il n'y a pas de danger qu'elle vienne
+nous déranger; j'ai poussé les verrous.... Tu vas prendre froid,
+Honoré.
+
+Il ouvrait les tiroirs de la commode, fouillait dans le linge.
+
+--Mets donc cela, dit-il en jetant une chemise de nuit à Olympe; c'est
+plein de dentelles. J'ai toujours rêvé de coucher avec une femme qui
+aurait de la dentelle... Moi, je vais prendre ce foulard rouge....
+Est-ce que tu as changé les draps? --Ma foi! non, répondit-elle; je
+n'y ai pas pensé; ils sont encore propres.... Elle est très-soigneuse
+de sa personne, elle ne me dégoûte pas.
+
+Et, comme Trouche se couchait enfin, elle lui cria:
+
+--Apporte les grogs sur la table de nuit! Nous n'allons pas nous
+relever pour les boire à l'autre bout de la chambre.... La, mon gros
+chéri, nous sommes comme de vrais propriétaires.
+
+Ils s'étaient allongés côte à côte, l'édredon au menton, cuisant dans
+une chaleur douce.
+
+--J'ai bien mangé ce soir, murmura Trouche au bout d'un silence.
+
+--Et bien bu! ajouta Olympe en riant. Moi, je suis très-chic; je vois
+tout tourner.... Ce qui est embêtant, c'est que maman est toujours sur
+notre dos; aujourd'hui, elle a été assommante. Je ne puis plus faire
+un pas dans la maison.... Ce n'est pas la peine que la propriétaire
+s'en aille si maman reste ici à faire le gendarme. Ça m'a gâté ma
+journée.
+
+--Est-ce que l'abbé ne songe pas à s'en aller? demanda Trouche, après
+un nouveau silence. Si on le nomme évêque, il faudra bien qu'il nous
+lâche la maison.
+
+--On ne sait pas, répondit-elle, de méchante humeur. Maman pense
+peut-être à la garder.... On serait si bien, tout seul! Je ferais
+coucher la propriétaire dans la chambre de mon frère, en haut; je lui
+dirais qu'elle est plus saine... Passe-moi donc le verre, Honoré.
+
+Ils burent tous les deux, ils se renfoncèrent sous les couvertures.
+
+--Bah! reprit Trouche, ce ne serait pas facile de les faire déguerpir;
+mais on pourrait toujours essayer.... Je crois que l'abbé aurait déjà
+changé de logement, s'il ne craignait que la propriétaire fît un
+scandale, en se voyant lâchée.... J'ai envie de travailler la
+propriétaire; je lui conterai des histoires, pour les faire flanquer à
+la porte. Il but de nouveau.
+
+--Si je lui faisais la cour, hein! ma chérie? dit-il plus bas.
+
+--Ah! non, s'écria Olympe, qui se mit à rire comme si on la
+chatouillait. Tu es trop vieux, tu n'es pas assez beau. Ça me serait
+bien égal, mais elle ne voudrait pas de toi, c'est sûr.... Laisse-moi
+faire, je lui monterai la tête. C'est moi qui donnerai congé à maman
+et à Ovide, puisqu'ils sont si peu gentils avec nous.
+
+--D'ailleurs, si tu ne réussis pas, murmura-t-il, j'irai dire partout
+qu'on a trouvé l'abbé couché avec la propriétaire. Cela fera un tel
+bruit, qu'il sera bien forcé de déménager.
+
+Olympe s'était assise sur son séant.
+
+--Tiens, dit-elle, mais c'est une bonne idée, ça! Dès demain, il faut
+commencer. Avant un mois la cambuse est à nous.... Je vais t'embrasser
+pour la peine.
+
+Cela les égaya beaucoup. Ils dirent comment ils arrangeraient la
+chambre; ils changeraient la commode de place, ils monteraient deux
+fauteuils du salon. Leur langue s'embarrassait de plus en plus. Un
+silence se fit.
+
+--Allons, bon! te voilà parti, bégaya Olympe; tu ronfles les yeux
+ouverts. Laisse-moi me mettre sur le devant; au moins, je finirai mon
+roman. Je n'ai pas sommeil, moi.
+
+Elle se leva, le roula comme une masse vers la ruelle, et se mit à
+lire. Mais, dès la première page, elle tourna la tête avec inquiétude
+du côté de la porte. Elle croyait entendre un singulier grondement
+dans le corridor. Puis, elle se fâcha.
+
+--Tu sais bien que je n'aime pas ces plaisanteries-là, dit-elle en
+donnant un coup de coude à son mari. Ne fais pas le loup.... On dirait
+qu'il y a un loup à la porte. Continue, si ça t'amuse. Va, tu es bien
+agaçant.
+
+Et elle se replongea dans son roman, furieuse, après avoir sucé la
+tranche de citron de son grog. Mouret, de son allure souple, quitta
+la porte où il était resté blotti. Il monta au second étage,
+s'agenouiller devant la chambre de l'abbé Faujas, se haussant jusqu'au
+trou de la serrure. Il étouffait le nom de Marthe dans sa gorge,
+l'oeil ardent, fouillant les coins de la chambre, s'assurant qu'on ne
+la cachait point là. La grande pièce nue était pleine d'ombre, une
+petite lampe posée au bord de la table laissait tomber sur le carreau
+un rond étroit de clarté; le prêtre, qui écrivait, ne faisait lui-même
+qu'une tache noire, au milieu de cette lueur jaune. Après avoir
+cherché derrière la commode, derrière les rideaux, Mouret s'était
+arrêté au lit de fer, sur lequel le chapeau du prêtre étalait comme
+une chevelure de femme. Marthe sans doute était dans le lit. Les
+Trouche l'avaient dit, elle couchait là, maintenant. Mais il vit le
+lit froid, aux draps bien tirés, qui ressemblait à une pierre tombale;
+il s'habituait à l'ombre. L'abbé Faujas dut entendre quelque bruit,
+car il regarda la porte. Lorsque le fou aperçut le visage calme du
+prêtre, ses yeux rougirent, une légère écume parut aux coins de ses
+lèvres; il retint un hurlement, il s'en alla à quatre pattes par
+l'escalier, par les corridors, répétant à voix basse:
+
+--Marthe! Marthe!
+
+Il la chercha dans toute la maison: dans la chambre de Rose, qu'il
+trouva vide; dans le logement des Trouche, empli du déménagement des
+autres pièces; dans les anciennes chambres des enfants, où il sanglota
+en rencontrant sous sa main une paire de petites bottines éculées
+que Désirée avait portées. Il montait, descendait, s'accrochait à la
+rampe, se glissait le long des murs, faisait le tour des pièces
+à tâtons, sans se cogner, avec son agilité extraordinaire de fou
+prudent. Bientôt, il n'y eut pas un coin, de la cave au grenier, qu'il
+n'eût flairé. Marthe n'était pas dans la maison, les enfants non plus,
+Rose non plus. La maison était vide, la maison pouvait crouler. Mouret
+s'assit sur une marche de l'escalier, entre le premier et le second
+étage. Il étouffait ce souffle puissant qui, malgré lui, gonflait sa
+poitrine. Il attendait, les mains croisées, le dos appuyé à la rampe,
+les yeux ouverts dans la nuit, tout à l'idée fixe qu'il mûrissait
+patiemment. Ses sens prenaient une finesse telle, qu'il surprenait
+les plus petits bruits de la maison. En bas, Trouche ronflait; Olympe
+tournait les pages de son roman, avec le léger froissement du doigt
+contre le papier. Au second étage, la plume de l'abbé Faujas avait un
+bruissement de pattes d'insecte; tandis que, dans la chambre voisine,
+madame Faujas endormie semblait accompagner cette aigre musique de sa
+respiration forte. Mouret passa une heure, les oreilles aux aguets. Ce
+fut Olympe qui succomba la première au sommeil; il entendit le roman
+tomber sur le tapis. Puis, l'abbé Faujas posa sa plume, se déshabilla
+avec des frôlements discrets de pantoufles; les vêtements glissaient
+mollement, le lit ne craqua même pas. Toute la maison était couchée.
+Mais le fou sentait, à l'haleine trop grêle de l'abbé, qu'il ne
+dormait pas. Peu à peu, cette haleine grossit. Toute la maison
+dormait.
+
+Mouret attendit encore une demi-heure. Il écoutait toujours avec un
+grand soin, comme s'il eût entendu les quatre personnes couchées là,
+descendre, d'un pas de plus en plus lourd, dans l'engourdissement du
+profond sommeil. La maison, écrasée dans les ténèbres, s'abandonnait.
+Alors il se leva, gagna lentement le vestibule. Il grondait:
+
+--Marthe n'y est plus, la maison n'y est plus, rien n'y est plus.
+
+Il ouvrit la porte donnant sur le jardin, il descendit à la petite
+serre. Là, il déménagea méthodiquement les grands buis sèches; il en
+emportait des brassées énormes, qu'il montait, qu'il empilait devant
+les portes des Trouche et des Faujas. Comme il était pris d'un besoin
+de grande clarté, il alla allumer dans la cuisine toutes les lampes,
+qu'il revint poser sur les tables des pièces, sur les paliers de
+l'escalier, le long des corridors. Puis, il transporta le reste des
+fascines de buis. Les tas s'élevaient plus haut que les portes.
+Mais, en faisant un dernier voyage, il leva les yeux, il aperçut les
+fenêtres. Alors, il retourna chercher les arbres fruitiers et dressa
+un bûcher sous les fenêtres, en ménageant fort habilement des courants
+d'air pour que la flamme fût belle. Le bûcher lui parut petit.
+
+--Il n'y a plus rien, répétait-il; il faut qu'il n'y ait plus rien.
+
+Il se souvint, il descendit à la cave, recommença ses voyages.
+Maintenant, il remontait la provision de chauffage pour l'hiver:
+le charbon, les sarments, le bois. Le bûcher, sous les fenêtres,
+grandissait. A chaque paquet de sarments qu'il rangeait proprement,
+il était secoué d'une satisfaction plus vive. Il distribua ensuite le
+combustible dans les pièces du rez-de-chaussée, en laissa un tas dans
+le vestibule, un autre dans la cuisine. Il finit par renverser les
+meubles, par les pousser sur les tas. Une heure lui avait suffi pour
+celle rude besogne. Sans souliers, courant les bras chargés, il
+s'était glissé partout, avait tout charrié avec une telle adresse
+qu'il n'avait pas laissé tomber une seule bûche trop rudement.
+Il semblait doué d'une vie nouvelle, d'une logique de mouvements
+extraordinaires. Il était, dans l'idée fixe, très-fort,
+très-intelligent.
+
+Quand tout fut prêt, il jouit un instant de son oeuvre. Il allait de
+tas en tas, se plaisait à la forme carrée des bûchers, faisait le tour
+de chacun d'eux, en frappant doucement dans ses mains d'un air de
+satisfaction extrême. Quelques morceaux de charbon étant tombés le
+long de l'escalier, il courut chercher un balai, enleva proprement
+la poussière noire des marches. Il acheva ainsi son inspection, en
+bourgeois soigneux qui entend faire les choses comme elles doivent
+être faites, d'une façon réfléchie. La jouissance l'effarait peu à
+peu; il se courbait, se retrouvait à quatre pattes, courant sur les
+mains, soufflant plus fort, avec un ronflement de joie terrible.
+
+Alors, il prit un sarment. Il alluma les tas. il commença par les tas
+de la terrasse, sous les fenêtres. D'un bond, il rentra, enflamma les
+tas du salon et de la salle à manger, de la cuisine et du vestibule.
+Puis, il sauta d'étage en étage, jetant les débris embrasés de son
+sarment sur les tas barrant les portes des Trouche et des Faujas. Une
+fureur croissante le secouait, la grande clarté de l'incendie achevait
+de l'affoler. Il descendit à deux reprises avec des sauts prodigieux,
+tournant sur lui même, traversant l'épaisse fumée, activant de son
+souffle les brasiers, dans lesquels il rejetait des poignées de
+charbons ardents. La vue des flammes s'écrasant déjà aux plafonds
+des pièces, le faisait asseoir par moments sur le derrière, riant,
+applaudissant de toute la force de ses mains.
+
+Cependant, la maison ronflait, comme un poêle trop bourré. L'incendie
+éclatait sur tous les points à la fois, avec une violence qui fendait
+les planchers. Le fou remonta, au milieu des nappes de feu, les
+cheveux grillés, les vêtements noircis. Il se posta au second étage,
+accroupi sur les poings, avançant sa tête grondante de bête. Il
+gardait le passage, il ne quittait pas du regard la porte du prêtre.
+
+--Ovide! Ovide! appela une voix terrible.
+
+Au fond du corridor, la porte de madame Faujas s'étant brusquement
+ouverte, la flamme s'engouffra dans la chambre avec le roulement d'une
+tempête. La vieille femme parut au milieu du feu. Les mains en avant,
+elle écarta les fascines qui flambaient, sauta dans le corridor,
+rejeta à coups de pied, à coups de poing, les tisons qui masquaient la
+porte de son fils, qu'elle continuait à appeler désespérément. Le fou
+s'était aplati davantage, les yeux ardents, se plaignant toujours.
+--Attends-moi, ne descends pas par la fenêtre, criait-elle, en
+frappant à la porte.
+
+Elle dut l'enfoncer; la porte qui brûlait, céda facilement. Elle
+reparut, tenant son fils entre les bras. Il avait pris le temps de
+mettre sa soutane; il étouffait, suffoqué par la fumée.
+
+--Écoute, Ovide, je vais t'emporter, dit-elle avec une rudesse
+énergique. Tiens-toi bien à mes épaules; cramponne-toi à mes cheveux,
+si tu te sens glisser.... Va, j'irai jusqu'au bout.
+
+Elle le chargea sur ses épaules comme un enfant, et cette mère
+sublime, cette vieille paysanne, dévouée jusqu'à la mort, ne
+chancela point sous le poids écrasant de ce grand corps évanoui
+qui s'abandonnait. Elle éteignait les charbons sous ses pieds nus,
+s'ouvrait un passage en repoussant les flammes de sa main ouverte,
+pour que son fils n'en fût pas même effleuré. Mais, au moment où elle
+allait descendre, le fou, qu'elle n'avait pas vu, sauta sur l'abbé
+Faujas, qu'il lui arracha des épaules. Sa plainte lugubre s'achevait
+dans un hurlement tandis qu'une crise le tordait au bord de
+l'escalier. Il meurtrissait le prêtre, l'égratignait, l'étranglait.
+
+--Marthe! Marthe! cria-t-il.
+
+Et il roula avec le corps le long des marches embrasées; pendant que
+madame Faujas, qui lui avait enfoncé les dents en pleine gorge, buvait
+son sang. Les Trouche flambaient dans leur ivresse, sans un soupir.
+La maison, dévastée et minée, s'abattait au milieu d'une poussière
+d'étincelles.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Macquart ne trouva pas chez lui le docteur Porquier, qui accourut
+seulement vers minuit et demi. Toute la maison était encore sur pied.
+Rougon seul n'avait pas bougé de son lit: les émotions le tuaient,
+disait-il. Félicité assise sur la même chaise, au chevet de Marthe, se
+leva pour aller à la rencontre du médecin.
+
+--Ah! cher docteur, nous sommes bien inquiets, murmura-t-elle. La
+pauvre enfant n'a pas fait un mouvement, depuis que nous l'avons
+couchée là.... Ses mains sont déjà froides; je les ai gardées dans les
+miennes, inutilement.
+
+Le docteur Porquier regarda attentivement le visage de Marthe; puis,
+sans l'examiner autrement, il resta debout, pinçant les lèvres,
+faisant de la main un geste vague.
+
+--Ma bonne madame Rougon, dit-il, il vous faut bien du courage.
+
+Félicité éclata en sanglots.
+
+--C'est la fin, continua-t-il à voix plus basse. Il y a longtemps que
+j'attends ce triste dénoûment, je dois vous le confesser aujourd'hui.
+La pauvre madame Mouret avait les deux poumons attaqués, et la
+phthisie chez elle se compliquait d'une maladie nerveuse.
+
+Il s'était assis, gardant aux coins des lèvres son sourire de médecin
+bien élevé, qui se montrait poli même à l'égard de la mort.
+
+--Ne vous désespérez pas, ne vous rendez pas malade, chère dame. La
+catastrophe était prévue, une circonstance pouvait la hâter tous
+les jours.... La pauvre madame Mouret devait tousser, étant jeune,
+n'est-ce pas? J'estime qu'elle a couvé pendant des années les germes
+du mal. Dans ces derniers temps, depuis trois ans surtout, la phthisie
+faisait en elle des progrès effrayants. Et quelle piété! quelle
+ferveur! J'étais touché à la voir s'en aller si saintement.... Que
+voulez-vous? les décrets de Dieu sont insondables, la science est bien
+souvent impuissante.
+
+Et comme madame Rougon pleurait toujours, il lui prodigua les plus
+tendres consolations, il voulut absolument qu'elle prit une tasse de
+tilleul pour se calmer.
+
+--Ne vous tourmentez pas, je vous en conjure, répétait-il. Je vous
+assure qu'elle ne sent déjà plus son mal; elle va s'endormir ainsi
+tranquillement, elle ne reprendra connaissance qu'au moment de
+l'agonie.... Je ne vous abandonne pas, d'ailleurs; je reste là, bien
+que tous mes soins soient inutiles à présent. Je reste, en ami, chère
+dame, en ami, entendez-vous?
+
+Il s'installa commodément pour la nuit, dans un fauteuil. Félicité
+s'apaisait un peu. Le docteur Porquier lui ayant fait entendre que
+Marthe n'avait plus que quelques heures à vivre, elle eut l'idée
+d'envoyer chercher Serge au séminaire, qui était voisin. Quand elle
+pria Rose de se rendre au séminaire, celle-ci refusa d'abord.
+
+--Vous voulez donc le tuer aussi, ce pauvre petit! dit-elle. Ça lui
+porterait un coup trop rude, d'être réveillé au milieu de la nuit,
+pour venir voir une morte.... Je ne veux pas être son bourreau.
+
+Rose gardait rancune à sa maîtresse. Depuis que celle-ci agonisait,
+elle tournait autour du lit, furieuse, bousculant les tasses et les
+bouteilles d'eau chaude.
+
+--Est-ce qu'il y a du bon sens à faire ce que madame a fait?
+ajouta-t-elle. Ce n'est la faute à personne, si elle est allée prendre
+la mort auprès de monsieur. Et, maintenant, il faut que tout soit en
+l'air, elle nous fait tous pleurer.... Non, certes, je ne veux pas
+qu'on force le petit à se lever en sursaut.
+
+Cependant, elle finit par se rendre au séminaire. Le docteur Porquier
+s'était allongé devant le feu; les yeux à demi fermés, il continuait à
+prodiguer de bonnes paroles à madame Rougon. Un léger râle commençait
+à soulever les flancs de Marthe. L'oncle Macquart, qui n'avait point
+reparu depuis deux grandes heures, poussa doucement la porte.
+
+--D'où venez-vous donc? lui demanda Félicité, qui l'emmena dans un
+coin.
+
+Il répondit qu'il était allé remiser sa carriole et son cheval à
+l'auberge des Trois-Pigeons. Mais il avait des yeux si vifs, un air de
+sournoiserie si diabolique, qu'elle était reprise de mille soupçons.
+Elle oublia sa fille mourante, flairant une coquinerie qu'elle devait
+avoir intérêt à connaître.
+
+--On dirait que vous avez suivi et guetté quelqu'un, reprit-elle,
+en remarquant son pantalon boueux. Vous me cachez quelque chose,
+Macquart. Cela n'est pas bien. Nous avons toujours été gentils pour
+vous.
+
+--Oh! gentils! murmura l'oncle en ricanant, c'est vous qui le dites.
+Rougon est un cancre; dans l'affaire du champ de blé, il s'est méfié
+de moi, il m'a traité comme le dernier des derniers.... Où donc
+est-il, Rougon? Il se dorlote, lui; il ne se moque pas mal de la
+peine qu'on prend pour la famille. Le sourire dont il accompagna ces
+dernières paroles inquiéta vivement Félicité. Elle le regardait en
+face.
+
+--Quelle peine avez-vous prise pour la famille? dit-elle.
+
+Vous n'allez peut-être pas me reprocher d'avoir ramené ma pauvre
+Marthe des Tulettes.... D'ailleurs, je vous le répète, tout ceci m'a
+l'air bien louche. J'ai questionné Rose--il paraît que vous aviez
+l'idée de venir droit ici.... Je m'étonne aussi que vous n'ayez pas
+frappé plus fort, rue Balande; on vous aurait ouvert.... Ce n'est pas
+que je sois fâchée d'avoir la chère enfant chez moi; elle mourra
+au moins parmi les siens, elle n'aura que des visages amis autour
+d'elle....
+
+L'oncle parut très-surpris; il l'interrompit d'un air inquiet.
+
+--Je vous croyais au mieux avec l'abbé Faujas?
+
+Elle ne répondit pas; elle s'approcha de Marthe, dont le souffle
+devenait plus douloureux. Quand elle revint, elle vit Macquart qui,
+soulevant le rideau, semblait interroger la nuit, en frottant la vitre
+humide de la main.
+
+--Ne partez pas demain avant de causer avec moi, lui
+recommanda-t-elle; je veux éclaircir tout ceci.
+
+--Comme vous voudrez, répondit-il. On serait bien embarrassé pour vous
+faire plaisir. Vous aimez les gens, vous ne les aimez plus... Moi, je
+m'en moque; je vais toujours mon petit bonhomme de chemin.
+
+Il était évidemment très-contrarié d'apprendre que les Rougon ne
+faisaient plus cause commune avec l'abbé Faujas. Il tapait la vitre du
+bout des doigts, sans quitter des yeux la nuit noire. A ce moment, une
+grande lueur rougit le ciel.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Félicité.
+
+Il ouvrit la croisée, il regarda.
+
+--Ou dirait un incendie, murmura-t-il, d'un ton paisible. Ça brûle
+derrière la sous-préfecture.
+
+La place s'emplissait de bruit. Un domestique entra tout effaré,
+racontant que le feu venait de prendre chez la fille de madame. On
+croyait avoir vu le gendre de madame, celui qu'on avait dû enfermer,
+se promener dans le jardin avec un sarment allumé. Le pis était qu'on
+désespérait de sauver les locataires. Félicité se tourna vivement,
+réfléchit une minute encore, les yeux fixés sur Macquart. Elle
+comprenait enfin.
+
+--Vous nous aviez bien promis, dit-elle à voix basse, de vous tenir
+tranquille, lorsque nous vous avons installé dans votre petite maison
+des Tulettes. Rien ne vous manque pourtant, vous êtes là comme un vrai
+rentier.... C'est honteux, entendez-vous!... Combien l'abbé Fenil vous
+a-t-il donné pour ouvrir la porte à François?
+
+Il se fâcha, mais elle le fit taire. Elle semblait beaucoup plus
+inquiète des suites de l'affaire qu'indignée par le crime lui-même.
+
+--Et quel abominable scandale, si l'on venait à savoir! murmura-t-elle
+encore. Est-ce que nous vous avons jamais rien refusé? Nous causerons
+demain, nous reparlerons de ce champ dont vous nous cassez les
+oreilles.... Si Rougon apprenait une pareille chose, il en mourrait de
+chagrin.
+
+L'oncle ne put s'empêcher de sourire. Il se défendit plus violemment,
+jura qu'il ne savait rien, qu'il n'avait trempé dans rien. Puis, comme
+le ciel s'embrasait de plus, et que le docteur Porquier était déjà
+descendu, l'oncle quitta la chambre, en disant d'un air pressé de
+curieux:
+
+--Je vais voir.
+
+C'était M. Péqueur des Saulaies qui avait donné l'alarme. Il y avait
+eu soirée à la sous-préfecture. Il se couchait, lorsque, vers une
+heure moins quelques minutes, il aperçut un singulier reflet rouge sur
+le plafond de sa chambre. S'étant s'approche de la fenêtre, il était
+resté très-surpris en voyant un grand feu brûler dans le jardin des
+Mouret, tandis qu'une ombre, qu'il ne reconnut pas d'abord, dansait au
+milieu de la fumée en brandissant un sarment allumé. Presque
+aussitôt des flammes s'échappèrent par toutes les ouvertures du
+rez-de-chaussée. Le sous-préfet s'empressa de remettre son pantalon;
+il appela son domestique, lança le concierge à la recherche des
+pompiers et des autorités. Puis, avant de se rendre sur le lieu du
+sinistre, il acheva de s'habiller, s'assurant devant une glace de la
+correction de sa moustache. Il arriva le premier rue Balande. La rue
+était absolument déserte; deux chats la traversaient en courant.
+
+--Ils vont se laisser griller comme des côtelettes, là-dedans! pensa
+M. Péqueur des Saulaies, étonné du sommeil paisible de la maison, sur
+la rue, où pas une flamme ne se montrait encore.
+
+Il frappa violemment, mais il n'entendit que le ronflement de
+l'incendie, dans la cage de l'escalier. Il frappa alors à la porte
+de M. Rastoil. Là, des cris perçants s'élevaient, accompagnés de
+piétinements, de claquements de portes, d'appels étouffés.
+
+--Aurélie, couvre-toi les épaules! criait la voix du président.
+
+M. Rastoil se précipita sur le trottoir, suivi de madame Rastoil et de
+la cadette de ses demoiselles, celle qui n'était pas encore mariée.
+Aurélie dans sa précipitation, avait jeté sur ses épaules un paletot
+de son père, qui lui laissait les bras nus; elle devint toute rouge,
+lorsqu'elle aperçut M. Péqueur des Saulaies.
+
+--Quel épouvantable malheur! balbutiait le président. Tout va brûler.
+Le mur de ma chambre est déjà chaud. Les deux maisons n'en font
+qu'une, si j'ose dire.... Ah! monsieur le sous-préfet, je n'ai pas
+même pris le temps d'enlever les pendules. Il faut organiser les
+secours. On ne peut pas perdre son mobilier en quelques heures.
+
+Madame Rastoil, à demi vêtue d'un peignoir, pleurait le meuble de
+son salon, qu'elle venait justement de faire recouvrir. Cependant,
+quelques voisins s'étaient montrés aux fenêtres. Le président les
+appela et commença le déménagement de sa maison; il se chargeait
+particulièrement des pendules, qu'il déposait sur le trottoir d'en
+face. Lorsqu'on eut sorti les fauteuils du salon, il fit asseoir sa
+femme et sa fille, tandis que le sous-préfet restait auprès d'elles,
+pour les rassurer.
+
+--Tranquillisez-vous, mesdames, disait-il. La pompe va arriver, le feu
+sera attaqué vigoureusement.... Je crois pouvoir vous promettre qu'on
+sauvera votre maison.
+
+Les croisées des Mouret éclatèrent, les flammes parurent au premier
+étage. Brusquement, la rue fut éclairée par une grande lueur; il
+faisait clair comme en plein jour. Un tambour, au loin, passait sur
+la place de la Sous-Préfecture, en battant le rappel. Des hommes
+accouraient, une chaîne s'organisait, mais les seaux manquaient, la
+pompe n'arrivait pas. Au milieu de l'effarement général, M. Péqueur
+des Saulaies, sans quitter les dames Rastoil, criait des ordres à
+pleine voix:
+
+--Laissez le passage libre! La chaîne est trop serrée là-bas!
+Mettez-vous à deux pieds les uns des autres!
+
+Puis, se tournant vers Aurélie, d'une voix douce:
+
+--Je suis bien surpris que la pompe ne soit pas encore là.... C'est
+une pompe neuve; on va justement l'étrenner.... J'ai pourtant envoyé
+le concierge tout de suite; il a dû passer aussi à la gendarmerie.
+
+Les gendarmes se montrèrent les premiers; ils continrent les curieux,
+dont le nombre augmentait, malgré l'heure avancée. Le sous-préfet
+était allé en personne rectifier la chaîne, qui se bossuait au milieu
+des poussées de certains farceurs accourus du faubourg. La petite
+cloche de Saint-Saturnin sonnait le tocsin de sa voix fêlée; un second
+tambour battait le rappel, plus languissamment, vers le bas de la rue,
+du côté du Mail. Enfin la pompe arriva, avec un tapage de ferraille
+secouée. Les groupes s'écartèrent; les quinze pompiers de Plassans
+parurent, courant et soufflant; mais, malgré l'intervention de M.
+Péqueur des Saulaies, il fallut encore un grand quart d'heure pour
+mettre la pompe en état.
+
+--Je vous dis que le piston ne glisse pas! criait furieusement le
+capitaine au sous-préfet, qui prétendait que les écrous étaient trop
+serrés.
+
+Lorsqu'un jet d'eau s'éleva, la foule eut un soupir de satisfaction.
+La maison flambait alors, du rez-de-chaussée au second étage, comme
+une immense torche. L'eau entrait dans le brasier avec un sifflement;
+tandis que les flammes, se déchirant en nappes jaunes, s'élevaient
+plus haut. Des pompiers étaient montés sur le toit de la maison du
+président, dont ils enfonçaient les tuiles, à coups de pic, pour faire
+la part du feu.
+
+--La baraque est perdue, murmura Macquart, les mains dans les poches,
+planté tranquillement sur le trottoir d'en face, d'où il suivait les
+progrès de l'incendie avec un vif intérêt.
+
+Il s'était formé là, au bord du ruisseau, un salon en plein air. Les
+fauteuils se trouvaient rangés en demi-cercle, comme pour permettre
+d'assister à l'aise au spectacle. Madame de Condamin et son mari
+venaient d'arriver; ils rentraient à peine de la sous-préfecture,
+disaient-ils, lorsqu'ils avaient entendu battre le rappel. M. de
+Bourdeu, M. Maffre, le docteur Porquier, M. Delangre, accompagné de
+plusieurs membres du conseil municipal, s'étaient également empressés
+d'accourir. Tous entouraient ces pauvres dames Rastoil, les
+réconfortaient, s'abordaient avec des exclamations apitoyées. La
+société finit par s'asseoir sur les fauteuils. Et la conversation
+s'engagea, pendant que la pompe soufflait à dix pas et que les poutres
+embrasées craquaient. --As-tu pris ma montre, mon ami? demanda madame
+Rastoil; elle était sur la cheminée, avec la chaîne.
+
+--Oui, oui, je l'ai dans ma poche, répondit le président, la face
+gonflée, chancelant d'émotion. J'ai aussi l'argenterie.... J'aurais
+tout emporté; mais les pompiers ne veulent pas, ils disent que c'est
+ridicule.
+
+M. Péqueur des Saulaies se montrait toujours très-calme et
+très-obligeant.
+
+--Je vous assure que votre maison ne court plus aucun risque,
+affirma-t-il; la part du feu est faite. Vous pouvez aller remettre vos
+couverts dans votre salle à manger.
+
+Mais M. Rastoil ne consentit pas à se séparer de son argenterie, qu'il
+tenait sous le bras, pliée dans un journal.
+
+--Toutes les portes sont ouvertes, balbutia-t-il; la maison est pleine
+de gens que je ne connais pas.... Ils ont fait dans mon toit un trou
+qui me coûtera cher à boucher.
+
+Madame de Condamin interrogeait le sous-préfet. Elle s'écria:
+
+--Mais c'est horrible! mais je croyais que les locataires avaient eu
+le temps de se sauver!... Alors, on n'a pas de nouvelles de l'abbé
+Faujas?
+
+--J'ai frappé moi-même, dit M. Péqueur des Saulaies; personne n'a
+répondu. Quand les pompiers sont arrivés, j'ai fait enfoncer la porte,
+j'ai ordonné d'appliquer des échelles aux fenêtres.... Tout a été
+inutile. Un de nos braves gendarmes, qui s'est aventuré dans le
+vestibule, a failli être asphyxié par la fumée.
+
+-Ainsi l'abbé Faujas?... Quelle abominable mort! Reprit la belle
+Octavie avec un frisson.
+
+Ces messieurs et ces dames se regardèrent, blêmes dans les clartés
+vacillantes de l'incendie. Le docteur Porquier expliqua que la
+mort par le feu n'était peut-être pas aussi douloureuse qu'on se
+l'imaginait.
+
+--On est saisi, dit-il en terminant; ça doit être l'affaire de
+quelques secondes. Il faut dire aussi que cela dépend de la violence
+du brasier.
+
+M. de Condamin comptait sur ses doigts.
+
+--Si madame Mouret est chez ses parents, comme on le prétend, cela
+fait toujours quatre: l'abbé Faujas, sa mère, sa soeur et son
+beau-frère.... C'est joli!
+
+A ce moment, madame Rastoil se pencha à l'oreille de son mari.
+
+--Donne-moi ma montre, murmura-t-elle. Je ne suis pas tranquille. Tu
+le remues. Tu vas t'asseoir dessus. Une voix ayant crié que le vent
+poussait les flammèches du côté de la sous-préfecture, M. Péqueur
+des Saulaies s'excusa, s'élança, afin de parer à ce nouveau danger.
+Cependant, M. Delangre voulait qu'on tentât un dernier effort pour
+porter secours aux victimes. Le capitaine des pompiers lui répondit
+brutalement de monter aux échelles lui-même, s'il croyait la chose
+possible; il disait n'avoir jamais vu un feu pareil. C'était le diable
+qui avait dû allumer ce feu-là, pour que la maison brûlât, comme un
+fagot, par tous les bouts à la fois. Le maire, suivi de quelques
+hommes de bonne volonté, fit alors le tour par l'impasse des
+Chevillottes. Du côté du jardin, peut-être pourrait-on monter.
+
+--Ce serait très-beau, si ce n'était pas si triste, remarqua madame de
+Condamin, qui se calmait.
+
+En effet, l'incendie devenait superbe. Des fusées d'étincelles
+montaient dans de larges flammes bleues; des trous d'un rouge ardent
+se creusaient au fond de chaque fenêtre béante; tandis que la fumée
+roulait doucement, s'en allait en un gros nuage violâtre, pareille à
+la fumée des feux de Bengale, pendant les feux d'artifice. Ces
+dames et ces messieurs s'étaient pelotonnés dans les fauteuils; ils
+s'accoudaient, s'allongeaient, levaient le menton; puis, des silences
+se faisaient, coupés de remarques, lorsqu'un tourbillon de flammes
+plus violent s'élevait. Au loin, dans les clartés dansantes qui
+illuminaient brusquement des profondeurs de têtes moutonnantes,
+grossissaient un brouhaha de foule, un bruit d'eau courante, tout un
+tapage noyé. Et la pompe, à dix pas, gardait son haleine régulière,
+son crachement de gosier de métal écorché.
+
+--Regardez donc la troisième fenêtre, au second étage, s'écria tout
+à coup M. Maffre émerveillé; on voit très-bien, à gauche, un lit qui
+brûle. Les rideaux sont jaunes; ils flambent comme du papier.
+
+M. Péqueur des Saulaies revenait au petit trot tranquilliser la
+société. C'était une panique. --Les flammèches, dit-il, sont bien
+portées par le vent du côté de la sous-préfecture; mais elles
+s'éteignent en l'air. Il n'y a aucun danger, on est maître du feu.
+
+--Mais, demanda madame de Condamin, sait-on comment le feu a pris?
+
+M. de Bourdeu assura qu'il avait d'abord vu une grosse fumée sortir
+de la cuisine. M. Maffre prétendait, au contraire, que les flammes
+avaient d'abord paru dans une chambre du premier étage. Le sous-préfet
+hochait la tête d'un air de prudence officielle; il finit par dire à
+demi-voix:
+
+--Je crois que la malveillance n'est pas étrangère au sinistre. J'ai
+déjà ordonné une enquête.
+
+Et il raconta qu'il avait vu un homme allumer le feu avec un sarment.
+
+--Oui, je l'ai vu aussi, interrompit Aurélie Rastoil. C'est monsieur
+Mouret.
+
+Ce fut une surprise extraordinaire. La chose était impossible. M.
+Mouret s'échappant et brûlant sa maison, quel épouvantable drame! Et
+l'on accablait Aurélie de questions. Elle rougissait, tandis que sa
+mère la regardait sévèrement. Il n'était pas convenable qu'une jeune
+fille fût ainsi toutes les nuits à la fenêtre.
+
+--Je vous assure, j'ai bien reconnu monsieur Mouret, reprit-elle. Je
+ne dormais pas, je me suis levée, en voyant une grande lumière....
+Monsieur Mouret dansait au milieu du feu.
+
+Le sous-préfet se prononça.
+
+--Parfaitement, mademoiselle a raison.... Je reconnais le malheureux,
+maintenant. Il était si effrayant, que je restais perplexe, bien que
+sa figure ne me fût pas inconnue.... Je vous demande pardon, ceci est
+très-grave; il faut que j'aille donner quelques ordres.
+
+Il s'en alla de nouveau, pendant que la société commentait celle
+aventure terrible, un propriétaire brûlant ses locataires. M. de
+Bourdeu s'emporta contre les maisons d'aliénés; la surveillance y
+était faite d'une façon tout à fait insuffisante. A la vérité, M. de
+Bourdeu tremblait de voir flamber dans l'incendie la préfecture que
+l'abbé Faujas lui avait promise.
+
+--Les fous sont pleins de rancune, dit simplement M. de Condamin.
+
+Ce mot embarrassa tout le monde. La conversation tomba net. Les dames
+eurent de légers frissons, tandis que ces messieurs échangaient des
+regards singuliers. La maison en flammes devenait beaucoup plus
+intéressante, depuis que la société connaissait la main qui avait mis
+le feu. Les yeux clignant d'une terreur délicieuse, se fixaient sur le
+brasier, avec le rêve du drame qui avait dû se passer là.
+
+--Si le papa Mouret est là dedans, ça fait cinq, dit encore M. de
+Condamin, que les dames firent taire, en l'accusant d'être un homme
+atroce.
+
+Depuis le commencement de l'incendie, les Paloque, accoudés à la
+fenêtre de leur salle à manger, regardaient. Ils étaient juste
+au-dessus du salon improvisé sur le trottoir. La femme du juge finit
+par descendre pour offrir gracieusement l'hospitalité aux dames
+Rastoil, ainsi qu'aux personnes qui les entouraient. --On voit bien de
+nos fenêtres, je vous assure, dit-elle.
+
+Et, comme ces dames refusaient:
+
+--Mais vous allez prendre froid, continua-t-elle; la nuit est
+très-fraîche.
+
+Madame de Condamin eut un sourire, en allongeant sur le pavé ses
+petits pieds, qu'elle montra au bord de sa jupe.
+
+--Ah bien! oui, nous n'avons pas froid! répondit-elle. Moi, j'ai les
+pieds brûlants. Je suis très-bien.... Est-ce que vous avez froid,
+mademoiselle?
+
+--J'ai trop chaud, assura Aurélie. On dirait une nuit d'été. Ce feu-là
+chauffe joliment.
+
+Tout le monde déclara qu'il faisait bon, et madame Paloque se décida
+alors à rester, à s'asseoir, elle aussi, dans un fauteuil. M. Maffre
+venait de partir; il avait aperçu, au milieu de la foule, ses deux
+fils, en compagnie de Guillaume Porquier, accourus tous les trois,
+sans cravate, d'une maison des remparts, pour voir le feu. Le juge de
+paix, qui était certain de les avoir enfermés à double tour dans leur
+chambre, emmena Alphonse et Ambroise par les oreilles.
+
+--Si nous allions nous coucher? dit M. de Bourdeu, de plus en plus
+maussade.
+
+M. Péqueur des Saulaies avait reparu, infatigable, n'oubliant pas les
+dames, malgré les soins de toutes sortes dont il était accablé. Il
+alla vivement au-devant de M. Delangre, qui revenait de l'impasse des
+Chevillottes. Ils causèrent à voix basse. Le maire avait dû assister à
+quelque scène épouvantable; il se passait la main sur la face, comme
+pour chasser de ses yeux l'image atroce qui le poursuivait. Les dames
+l'entendirent seulement murmurer: «Nous sommes arrivés trop tard!
+C'est horrible, horrible!...» Il ne voulut répondre à aucune question.
+--Il n'y a que Bourdeu et Delangre qui regrettent l'abbé, murmura M.
+de Condamin à l'oreille de madame Paloque.
+
+--Ils avaient des affaires avec lui, répondit tranquillement celle-ci.
+Voyez donc, voici l'abbé Bourrette. Celui-là pleure pour de bon.
+
+L'abbé Bourrette, qui avait fait la chaîne, sanglotait à chaudes
+larmes. Le pauvre homme n'entendait pas les consolations. Jamais il ne
+voulut s'asseoir dans un fauteuil; il resta debout, les yeux troubles,
+regardant brûler les dernières poutres. On avait aussi vu l'abbé
+Surin; mais il avait disparu, après avoir écouté, de groupe en groupe,
+les renseignements qui couraient.
+
+--Allons nous coucher, répéta M. de Bourdeu. C'est bête à la fin de
+rester là.
+
+Toute la société se leva. Il fut décidé que M. Rastoil, sa dame et sa
+demoiselle, passeraient la nuit chez les Paloque. Madame de Condamin
+donnait de petites tapes sur sa jupe, légèrement froissée. On recula
+les fauteuils, on se tint un instant debout, à se souhaiter une bonne
+nuit. La pompe ronflait toujours, l'incendie pâlissait, au milieu
+d'une fumée noire; on n'entendait plus que le piétinement affaibli de
+la foule et la hache attardée d'un pompier abattant une charpente.
+
+--C'est fini, pensa Macquart, qui n'avait pas quitté le trottoir d'en
+face.
+
+Il resta pourtant encore un instant, à écouter les dernières paroles
+que M. de Condamin échangeait à demi-voix avec madame Paloque.
+
+--Bah! disait la femme du juge, personne ne le pleurera, si ce n'est
+cette grosse bête de Bourrette. Il était devenu insupportable, nous
+étions tous esclaves. Monseigneur doit rire à l'heure qu'il est.
+Enfin, Plassans est délivré! --Et les Rougon! fit remarquer M. de
+Condamin, ils doivent être enchantés.
+
+--Pardieu! les Rougon sont aux anges. Ils vont hériter de la conquête
+de l'abbé.... Allez, ils auraient payé bien cher celui qui se serait
+risqué à mettre le feu à la baraque.
+
+Macquart s'en alla, mécontent, il finissait par craindre d'avoir été
+dupe. La joie des Rougon le consternait. Les Rougon étaient des malins
+qui jouaient toujours un double jeu, et avec lesquels on
+finissait quand même par être volé. En traversant la place de la
+sous-préfecture, il se jurait de ne plus travailler comme cela, à
+l'aveuglette.
+
+Comme il remontait à la chambre où Marthe agonisait, il trouva Rose
+assise sur une marche de l'escalier. Elle était dans une colère bleue,
+elle grondait:
+
+--Non, certes, je ne resterai pas dans la chambre; je ne veux pas voir
+des choses pareilles. Qu'elle crève sans moi! qu'elle crève comme un
+chien! Je ne l'aime plus, je n'aime plus personne.... Aller chercher
+le petit, pour le faire assister à ça! Et j'ai consenti! Je m'en
+voudrai toute la vie.... Il était pâle comme sa chemise, le chérubin.
+J'ai dû le porter du séminaire ici. J'ai cru qu'il allait rendre
+l'âme en roule, tant il pleurait. C'est une pitié!... Et il est là,
+maintenant, à l'embrasser. Moi, ça me donne la chair de poule. Je
+voudrais que la maison nous tombât sur la tête, pour que ça fût fini
+d'un coup.... J'irai dans un trou, je vivrai toute seule, je ne verrai
+jamais personne, jamais, jamais. La vie entière, c'est fait pour
+pleurer et pour se mettre en colère.
+
+Macquart entra dans la chambre. Madame Rougon, à genoux, se cachait
+la face entre les mains; tandis que Serge, debout devant le lit, les
+joues ruisselantes de larmes, soutenait la tête de la mourante. Elle
+n'avait point encore repris connaissance. Les dernières lueurs de
+l'incendie éclairaient la chambre d'un reflet rouge. Un hoquet secoua
+Marthe. Elle ouvrit des yeux surpris, se mit sur son séant pour
+regarder autour d'elle. Puis, elle joignit les mains avec une
+épouvante indicible, elle expira, en apercevant, dans la clarté rouge,
+la soutane de Serge.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Conquete De Plassans, by Emile Zola
+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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