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+The Project Gutenberg EBook of Nouveaux Contes a Ninon, by Emile Zola
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+Title: Nouveaux Contes a Ninon
+
+Author: Emile Zola
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+Release Date: July, 2005 [EBook #8416]
+[This file was first posted on July 8, 2003]
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+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, NOUVEAUX CONTES A NINON ***
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+Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+NOUVEAUX CONTES A NINON
+
+EMILE ZOLA
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ A NINON
+
+ CONTES
+ Un bain
+ Les fraises
+ Le grand Michu
+ Le jeûne
+ Les épaules de la marquise
+ Mon voisin Jacques
+ Le paradis des chats
+ Lili
+ La légende du Petit-Manteau bleu de l'amour
+ Le forgeron
+ Le chômage
+ Le petit village
+
+ SOUVENIRS
+
+ LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON
+ I.--Printemps
+ II.--Été
+ III.--Automne
+ IV.--Hiver
+
+
+
+
+
+A NINON
+
+
+Il y a juste dix ans, ma chère âme, que je t'ai conté mes premiers
+contes. Quels beaux amoureux nous étions alors! J'arrivais de cette
+terre de Provence, où j'ai grandi si libre, si confiant, si plein de
+tous les espoirs de la vie. J'étais à toi, à toi seule, à ta
+tendresse, à ton rêve.
+
+Te souviens-tu, Ninon? Le souvenir est aujourd'hui l'unique joie où
+mon coeur se repose. Jusqu'à vingt ans, nous avons battu ensemble les
+sentiers. J'entends tes petits pieds sur la terre dure; j'aperçois des
+bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles; je sens ton haleine
+parmi de lointains souffles de sauge, qui m'arrivent comme des
+bouffées de jeunesse. Et les heures charmantes se précisent: c'était
+un matin, sur la berge, au bord de l'eau réveillée à peine, toute
+pure, toute rosé des premières rougeurs du ciel; c'était une
+après-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la
+campagne écrasée, dormant autour de nous, sans un frisson; c'était un
+soir, au milieu d'un pré, lentement noyé sous le flot bleuâtre du
+crépuscule, qui coulait des coteaux; c'était une nuit, marchant le
+long d'une route interminable, allant tous deux à l'inconnu,
+insoucieux des étoiles elles-mêmes, au seul bonheur de laisser la
+ville, de nous perdre loin, très-loin, au fond de l'ombre discrète. Te
+souviens-tu, Ninon?
+
+Quelle vie heureuse! Nous étions lâchés dans l'amour, dans l'art, dans
+le songe. Il n'est pas de buisson qui n'ait caché nos baisers, étouffé
+nos causeries. Je t'emmenais, je te promenais, comme la vivante poésie
+de mon enfance. A nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les
+arbres, et les eaux, jusqu'aux roches nues qui fermaient l'horizon. Il
+me semblait, à cet âge, qu'en ouvrant les bras, j'allais prendre toute
+la campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me
+sentais des forces, des désirs, des bontés de géant. Nos courses de
+gamins échappés, nos amours d'oiseaux libres, m'avaient inspiré un
+grand mépris du monde, une tranquille croyance aux seules énergies de
+la vie. Oui, c'est dans tes tendresses de toutes les heures, mon amie,
+que j'ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons,
+plus tard, se sont si souvent étonnés. Les illusions de nos coeurs
+étaient des armures d'acier fin, qui me protègent encore.
+
+Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu étais l'âme, et ce
+fut toi que, dès la veille de la lutte, j'invoquais comme une bonne
+sainte. Tu eus mon premier livre. Il était tout plein de ton être,
+tout parfumé du parfum de tes cheveux. Tu m'avais envoyé au combat,
+avec un baiser au front, en amante brave qui veut la victoire du
+soldat qu'elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce
+baiser, je ne pensais qu'à toi, je ne pouvais parler que de toi.
+
+Dix ans se sont écoulés. Ah! ma chère âme, que de tempêtes ont grondé,
+que d'eau noire, que de débâcles ont passé depuis ce temps sous les
+ponts croulants de mes rêves! Dix ans de travaux forcés, dix ans
+d'amertume, de coups donnés et reçus, d'éternel combat! J'ai le coeur
+et le cerveau tout balafrés de blessures. Si tu voyais ton amoureux de
+jadis, ce grand garçon souple qui rêvait de déplacer les montagnes
+d'une chiquenaude, si tu le voyais passer dans le jour blafard de
+Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma
+pauvre Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis ardents,
+éteints à jamais. Certains soirs, je suis si brisé, que j'ai une envie
+lâche de m'asseoir au bord de la route, quitte à m'endormir pour
+toujours dans le fossé. Et sais-tu, Ninon, ce qui me pousse sans cesse
+en avant, ce qui me rend du coeur, à chaque faiblesse? C'est ta voix,
+ma bien-aimée, ta voix lointaine, ton filet de voix pure qui me crie
+mes serments.
+
+Certes, je te sais fille de courage. Je puis te montrer mes plaies, tu
+ne m'en aimeras que mieux. Cela me soulagera de me plaindre à toi, qui
+me consoleras. Je n'ai pas quitté la plume un seul jour, mon amie; je
+me suis battu en soldat qui a son pain à gagner; si la gloire vient,
+elle m'empêchera de manger mon pain sec. Que de besogne mauvaise, et
+dont j'ai encore le dégoût à la gorge! Pendant dix ans, j'ai alimenté
+comme tant d'autres du meilleur de moi la fournaise du journalisme. De
+ce labeur colossal, il ne reste rien, qu'un peu de cendre. Feuilles
+jetées au vent, fleurs tombées à la boue, mélange de l'excellent et du
+pire, gâché dans l'auge commune. J'ai touché à toutes choses, je me
+suis sali les mains dans ce torrent de médiocrité trouble qui coule à
+pleins bords. Mon amour de l'absolu saignait, au milieu de ces
+niaiseries, si grosses d'importance le matin, si oubliées le soir.
+Lorsque je rêvais quelque coup de pouce éternel donné dans le granit,
+quelque oeuvre de vie plantée debout à jamais, je soufflais des bulles
+de savon que crevait l'aile des mouches ronflantes au soleil. J'aurais
+glissé à l'hébétement d'un métier si, dans mon amour de la force, je
+n'avais eu une consolation, celle de cette production incessante, qui
+me rompait à toutes les fatigues.
+
+Puis, mou amie, j'étais armé en guerre. Tu ne saurais croire les
+soulèvements de colère que la sottise produisait en moi. J'avais la
+passion de mes opinions, j'aurais voulu enfoncer mes croyances dans la
+gorge des autres. Un livre me rendait malade, un tableau me
+désespérait comme une catastrophe publique; je vivais dans une
+bataille continue d'admiration et de mépris. En dehors des lettres, en
+dehors de l'art, le monde n'était plus. Et quels coups de plume, quels
+chocs furieux pour faire la place nette! Aujourd'hui, je hausse les
+épaules. Je suis un vieil endurci dans le mal, j'ai gardé ma foi, je
+crois même être plus intraitable encore; mais je me contente de
+m'enfermer et de travailler. C'est la seule façon de discuter
+sainement; car les oeuvres ne sont que des arguments, dans l'éternelle
+discussion du beau.
+
+Tu penses bien que je ne suis pas sorti intact de la bataille. J'ai
+des cicatrices un peu partout, je te l'ai dit, au cerveau et au coeur.
+Je ne riposte plus, j'attends qu'on s'habitue à mon air. Peut-être
+ainsi pourrai-je te revenir entier. C'est que, mon amie, j'ai quitté
+nos galants sentiers d'amoureux, où les fleurs poussent, où l'on ne
+cueille que des sourires. J'ai pris la grand'route, grise de
+poussière, aux arbres maigres; je me suis même, je le confesse, arrêté
+curieusement devant des chiens crevés, au coin des bornes; j'ai parlé
+de vérité, j'ai prétendu qu'on pouvait tout écrire, j'ai voulu prouver
+que l'art est dans la vie et non ailleurs. Naturellement, on m'a
+poussé au ruisseau. Moi, Ninon, moi qui ai employé ma jeunesse à
+glaner pour ton corsage les paquerettes et les bluets!
+
+Tu me pardonneras mes infidélités d'amant. Les hommes ne peuvent
+rester toujours dans les jupes des filles. Il vient une heure où vos
+fleurs sont trop douces. Tu te rappelles la pâle soirée d'automne, la
+soirée de nos adieux? C'est au sortir de tes bras frêles, que la
+vérité m'a emporté dans ses dures mains. J'ai été fou d'analyse
+exacte. Après les travaux courants, je prenais mes nuits, j'écrivais
+page à page les livres qui me hantaient. Si j'ai un orgueil, j'ai
+celui de cette volonté, dont l'effort m'a tiré lentement des besognes
+du métier. J'ai mangé, sans rien vendre de mes croyances. Je te devais
+ces confidences, à toi qui as le droit de savoir quel homme est devenu
+l'enfant dont tu as protégé les débuts.
+
+Aujourd'hui, ma seule souffrance est d'être seul. Le monde finit à la
+grille de mon jardin. Je me suis enfermé chez moi pour ne mettre que
+le travail dans ma vie, et je me suis si bien enfermé, que personne ne
+vient plus. C'est pourquoi, ma chère âme, j'ai évoqué ton souvenir, au
+milieu de la lutte. J'étais trop seul, après dix ans de séparation; je
+voulais te revoir, te baiser les cheveux, te dire que je t'aime
+toujours. Cela me soulage. Viens, et n'aie point peur, je ne suis pas
+si noir qu'on me fait. Je t'assure, je t'aime toujours, je rêve
+d'avoir encore des rosés, pour en mettre un bouquet à ton sein. J'ai
+des envies de laitage. Si je ne craignais de faire rire, je
+t'emmènerais sous quelque charmille, avec un mouton blanc, pour nous
+dire tous les trois des choses tendres.
+
+Et sais-tu ce que j'ai fait, Ninon, pour te retenir auprès de moi
+toute cette nuit? Je te le donne en mille. J'ai fouillé le passé, j'ai
+cherché dans ces centaines de pages écrites un peu partout, si je n'en
+trouverais pas d'assez délicates pour tes oreilles. Au beau milieu de
+mes rudesses, il m'a plu de mettre cette douceur. Oui, j'ai voulu ce
+régal pour nous deux. Nous redevenons enfants, nous goûtons sur
+l'herbe. Ce sont des contes, rien que des contes, de la confiture dans
+de la porcelaine de gamins. N'est-ce pas charmant? trois groseilles,
+deux grains de raisin sec, suffiront à notre faim, et nous nous
+griserons avec cinq gouttes de vin dans de l'eau claire. Écoute,
+curieuse. J'ai d'abord quelques contes assez décents; certains même
+ont un commencement et une fin; d'autres, il est vrai, vont pieds nus,
+après avoir jeté leur bonnet par-dessus les toits. Mais, je dois
+t'avertir que, plus loin, nous entrerons dans des fantaisies qui
+battent absolument la campagne. Dame! j'ai tout glané, il fallait bien
+te retenir la nuit entière. Là, je chante la chanson des «t'en
+souviens-tu?» Ce sont nos souvenirs à la queue-leu-leu, ma fille; tout
+ce qu'il y a de plus doux pour nous, le meilleur de nos amours. Si
+cela ennuie les autres, tant pis! ils n'ont pas besoin de venir mettre
+le nez dans nos affaires. Puis, pour te garder encore. j'entamerai une
+longue histoire, la dernière, celle qui nous mènera, je l'espère,
+jusqu'au matin. Elle est tout au bout des autres, placée à dessein
+pour t'endormir dans mes bras. Nous laisserons tomber le volume, et
+nous nous embrasserons.
+
+Ah! Ninon, quelle débauche de blanc et de rose! Je ne promets pas
+cependant que, malgré tous mes soins à enlever les épines, il ne reste
+pas quelque goutte de sang dans ma botte de fleurs. Je n'ai plus les
+mains assez pures pour nouer des bouquets sans danger. Mais ne
+t'inquiète point: si tu te piques, je baiserai tes doigts, je boirai
+ton sang. Ce sera moins fade.
+
+Demain, j'aurai rajeuni de dix ans. Il me semblera que j'arrive de la
+veille, du fond de notre jeunesse, avec le miel de ton baiser aux
+lèvres. Ce sera le recommencement de ma tâche. Ah! Ninon, je n'ai rien
+fait encore. Je pleure sur cette montagne de papier noirci; je me
+désole à penser que je n'ai pu étancher ma soif du vrai, que la grande
+nature échappe à mes bras trop courts. C'est l'âpre désir, prendre la
+terre, la posséder dans une étreinte, tout voir, tout savoir, tout
+dire. Je voudrais coucher l'humanité sur une page blanche, tous les
+êtres, toutes les choses; une oeuvre qui serait l'arche immense.
+
+Et ne m'attends pas de longtemps au rendez-vous que je t'ai donné, en
+Provence, après la tâche achevée. Il y a trop à faire. Je veux le
+roman, je veux le drame, je veux la vérité partout. Ne m'apporte plus
+ton cher souvenir que la nuit; viens sur le rayon de lune qui glisse
+entre mes rideaux, à l'heure où je pourrai pleurer avec toi sans être
+vu. J'ai besoin de toute ma virilité. Plus tard, oh! plus tard, ce
+sera moi qui irai te retrouver dans les campagnes tièdes encore de nos
+tendresses. Nous serons bien vieux; mais nous nous aimerons toujours.
+Tu me mèneras en pèlerinage sur la berge, au bord de l'eau, réveillée
+à peine; dans les trous de feuilles, avec la campagne ardente dormant
+autour de nous; au milieu des prés, lentement noyés sous le flot
+bleuâtre du crépuscule; le long de la route interminable, insoucieux
+des étoiles, au seul bonheur de nous perdre dans l'ombre. Et les
+arbres, les brins d'herbe, jusqu'aux cailloux, nous reconnaîtront de
+loin, à nos baisers, et nous souhaiteront la bien-venue.
+
+Écoute, pour que nous ne nous cherchions pas je veux te dire derrière
+quelle haie j'irai te prendre. Tu sais l'endroit où la rivière fait un
+coude, après le pont, plus bas que le lavoir, juste en face du grand
+rideau de peupliers? Souviens-toi, nous nous y sommes baisé les mains,
+un matin de mai. Eh bien! à gauche, il y a une haie d'aubépines, ce
+mur de verdure au pied duquel nous nous couchions pour ne plus voir
+que le bleu du ciel. C'est derrière la haie d'aubépines, ma chère âme,
+que je te donne rendez-vous, à des années, un jour de soleil pâle,
+lorsque ton coeur me saura dans les environs.
+
+ÉMILE ZOLA.
+
+Paris, 1er octobre 1874.
+
+
+
+
+
+CONTES
+
+
+
+
+UN BAIN
+
+
+Je te le donne en mille, Ninon. Cherche, invente, imagine: un vrai
+conte bleu, quelque chose de terrifiant et d'invraisemblable... Tu
+sais, la petite baronne, cette excellente Adeline de C***, qui avait
+juré... Non, tu ne devinerais pas, j'aime mieux te tout dire.
+
+Eh bien! Adeline se remarie, positivement. Tu doutes, n'est-ce pas? Il
+faut que je sois au Mesnil-Rouge, à soixante-sept lieues de Paris,
+pour croire à une pareille histoire. Ris, le mariage ne s'en fera pas
+moins. Cette pauvre Adeline, qui était veuve à vingt-deux ans, et que
+la haine et le mépris des hommes rendaient si jolie! En deux mois de
+vie commune, le défunt, un digne homme, certes, pas trop mal conservé,
+qui eût été parfait sans les infirmités dont il est mort, lui avait
+enseigné toute l'école du mariage. Elle avait juré que l'expérience
+suffisait. Et elle se remarie! Ce que c'est que de nous, pourtant!
+
+Il est vrai qu'Adeline a eu de la malechance. On ne prévoit pas une
+aventure pareille. Et si je te disais qui elle épouse! Tu connais le
+comte Octave de R***, ce grand jeune homme qu'elle détestait si
+parfaitement. Ils ne pouvaient se rencontrer sans échanger des
+sourires pointus, sans s'égorger doucement avec des phrases aimables.
+Ah! les malheureux! si tu savais où ils se sont rencontrés une
+dernière fois... Je vois bien qu'il faut que je te conte ça. C'est
+tout un roman. Il pleut ce matin. Je vais mettre la chose en
+chapitres.
+
+
+
+I
+
+
+Le Château est à six lieues de Tours. Du Mesnil-Rouge, j'en vois les
+toits d'ardoise, noyés dans les verdures du parc. On le nomme le
+Château de la Belle-au-Bois-dormant, parce qu'il fut jadis habité par
+un seigneur qui faillit y épouser une de ses fermières. La chère
+enfant y vécut cloîtrée, et je crois que son ombre y revient. Jamais
+pierres n'ont eu une telle senteur d'amour.
+
+La Belle qui y dort aujourd'hui est la vieille comtesse de M***, une
+tante d'Adeline. Il y a trente ans qu'elle doit venir passer un hiver
+à Paris. Ses nièces et ses neveux lui donnent chacun une quinzaine, à
+la belle saison. Adeline est très-ponctuelle. D'ailleurs, elle aime le
+Château, une ruine légendaire que les pluies et les vents émiettent,
+au milieu d'une forêt vierge.
+
+La vieille comtesse a formellement recommandé de ne toucher ni aux
+plafonds qui se lézardent, ni aux branches folles qui barrent les
+allées. Elle est heureuse de ce mur de feuilles qui s'épaissit là,
+chaque printemps, et elle dit, d'ordinaire, que la maison est encore
+plus solide qu'elle. La vérité est que toute une aile est par terre.
+Ces aimables retraites, bâties sous Louis XV, étaient, comme les
+amours du temps, un déjeuner de soleil. Les plâtres se sont fendus,
+les planchers ont cédé, la mousse a verdi jusqu'aux alcôves. Toute
+l'humidité du parc a mis là une fraîcheur où passe encore l'odeur
+musquée des tendresses d'autrefois.
+
+Le parc menace d'entrer dans la maison. Des arbres ont poussé au pied
+des perrons, dans les fentes des marches. Il n'y a plus que la grande
+allée qui soit carrossable; encore faut-il que le cocher conduise ses
+bêtes à la main. A droite, à gauche, les taillis restent vierges,
+creusés de rares sentiers, noirs d'ombre, où l'on avance, les mains
+tendues, écartant les herbes. Et les troncs abattus font des impasses
+de ces bouts de chemins, tandis que les clairières rétrécies
+ressemblent à des puits ouverts sur le bleu du ciel. La mousse pend
+des branches, les douces-amères tendent des rideaux sous les futaies;
+des pullulements d'insectes, des bourdonnements d'oiseaux qu'on ne
+voit pas, donnent une étrange vie à cette énormité de feuillages. J'ai
+eu souvent de petits frissons de peur, en allant rendre visite à la
+comtesse; les taillis me soufflaient sur la nuque des haleines
+inquiétantes.
+
+Mais il y a surtout un coin délicieux et troublant, dans le parc:
+c'est à gauche du Château, au bout d'un parterre, où il ne pousse plus
+que des coquelicots aussi grands que moi. Sous un bouquet d'arbres,
+une grotte se creuse, s'enfonçant au milieu d'une draperie de lierre,
+dont les bouts traînent jusque dans l'herbe. La grotte, envahie,
+obstruée, n'est plus qu'un trou noir, au fond duquel on aperçoit la
+blancheur d'un Amour de plâtre, souriant, un doigt sur la bouche. Le
+pauvre Amour est manchot, et il a, sur l'oeil droit, une tache de
+mousse qui le rend borgne. Il semble garder, avec son sourire pâle
+d'infirme, quelque amoureuse dame morte depuis un siècle.
+
+Une eau vive, qui sort de la grotte, s'étale en large nappe au milieu
+de la clairière; puis, elle s'échappe par un ruisseau perdu sous les
+feuilles. C'est un bassin naturel, au fond de sable, dans lequel les
+grands arbres se regardent; le trou bleu du ciel fait une tache bleue
+au centre du bassin. Des joncs ont grandi, des nénufars ont élargi
+leurs feuilles rondes. On n'entend, dans le jour verdâtre de ce puits
+de verdure, qui semble s'ouvrir en haut et en bas sur le lac du grand
+air, que la chanson de l'eau, tombant éternellement, d'un air de
+lassitude douce. De longues mouches d'eau patinent dans un coin. Un
+pinson vient boire, avec des mines délicates, craignant de se mouiller
+les pattes. Un frisson brusque des feuilles donne à la mare une
+pâmoison de vierge dont les paupières battent. Et, du noir de la
+grotte, l'Amour de plâtre commande le silence, le repos, toutes les
+discrétions des eaux et des bois, à ce coin voluptueux de nature.
+
+
+
+II
+
+
+Lorsque Adeline accorde une quinzaine à sa tante, ce pays de loups
+s'humanise. Il faut élargir les allées pour que les jupes d'Adeline
+puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux
+malles, qu'on a dû porter à bras, parce que le camion du chemin de fer
+n'a jamais osé s'engager dans les arbres. Il y serait resté, je te le
+jure.
+
+D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fêlée,
+là, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment
+drôles. Je la soupçonne de venir au Château de la Belle-au-Bois-dormant
+pour y dépenser, loin des curieux, son appétit d'extravagances. La
+tante reste dans son fauteuil, le Château appartient à la chère enfant
+qui doit y rêver les plus étonnantes fantaisies. Cela la soulage.
+Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une année.
+
+Pendant quinze jours, elle est la fée, l'âme des verdures. On la voit
+en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des noeuds de
+soie au milieu des broussailles. On m'a même assuré l'avoir rencontrée
+en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur
+l'herbe, dans le coin le plus désert du parc. D'autres fois, on a
+aperçu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les allées.
+Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette
+chère toquée.
+
+Je sais qu'elle fouille le Château des caves aux greniers. Elle furète
+dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits
+poings, flaire de son nez rosé toute cette poussière du passé. On la
+trouve sur des échelles, perdue au fond des grandes armoires,
+l'oreille tendue aux fenêtres, rêveuse devant les cheminées, avec
+l'envie évidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne
+trouve sans doute pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux
+grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les clairières
+blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant
+le lointain et vague parfum d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut
+cueillir.
+
+Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Château sent l'amour, au
+milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enfermée là
+dedans, et les murs ont conservé l'odeur de celte tendresse, comme les
+vieux coffrets où l'on a serré des bouquets de violettes. C'est cette
+odeur-là, je le jurerais, qui monte à la tête d'Adeline et qui la
+grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est
+grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes,
+elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage
+qui voudraient bien l'éveiller de son rêve de cent ans.
+
+Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois
+pour s'asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son
+soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les
+hauts feuillages. C'est là sa retraite. Elle est la fille de la
+source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de plâtre lui
+sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans
+l'eau, avec la tranquillité de Diane confiante dans la solitude. Elle
+n'a que les nénufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mêmes
+dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses épaules
+blanches hors de l'eau, et l'on dirait un cygne gonflant les ailes,
+filant sans bruit. La fraîcheur calme ses anxiétés. Elle serait
+parfaitement tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit.
+
+Une nuit, elle est allée au fond de la grotte, malgré la peur horrible
+de cette ombre humide; elle s'est dressée sur la pointe des pieds,
+mettant l'oreille aux lèvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui
+dirait rien.
+
+
+
+III
+
+
+Ce qu'il y a d'affreux, cette saison, c'est que la pauvre Adeline, en
+arrivant au Château, a trouvé, installé dans la plus belle chambre, le
+comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il
+paraît qu'il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de
+M... Adeline a juré qu'elle le délogerait. Elle a bravement défait ses
+malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles éternelles. Octave,
+pendant huit jours, l'a tranquillement regardée de sa fenêtre, en
+fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aiguës, plus de guerre
+sourde. Il était d'une telle politesse, qu'elle a fini par le trouver
+assommant, et qu'elle ne s'est plus occupée de lui. Lui, fumait
+toujours; elle, battait le parc et prenait ses bains.
+
+C'était vers minuit qu'elle descendait à la nappe d'eau, quand tout le
+monde dormait. Elle s'assurait surtout si le comte Octave avait bien
+soufflé sa bougie. Alors, à petits pas, elle s'en allait, comme à un
+rendez-vous d'amour, avec des désirs tout sensuels pour l'eau froide.
+Elle avait un petit frisson de peur exquis, depuis qu'elle savait un
+homme au Château. S'il ouvrait une fenêtre, s'il apercevait un coin de
+son épaule à travers les feuilles! Rien que cette pensée la faisait
+grelotter, quand elle sortait ruisselante de la nappe, et qu'un rayon
+de lune blanchissait sa nudité de statue.
+
+Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Château dormait depuis
+deux grandes heures. Cette nuit-là, elle se sentait des hardiesses
+particulières. Elle avait écouté à la porte du comte, et elle croyait
+l'avoir entendu ronfler. Fi! un homme qui ronfle! Cela lui avait donné
+un grand mépris pour les hommes, un grand désir des caresses fraîches
+de l'eau, dont le sommeil est si doux. Elle s'attarda sous les arbres,
+prenant plaisir à détacher ses vêtements un à un. Il faisait
+très-sombre, la lune se levait à peine; et le corps blanc de la chère
+enfant ne mettait sur la rive qu'une blancheur vague de jeune bouleau.
+Des souffles chauds venaient du ciel, qui passaient sur ses épaules
+avec des baisers tièdes. Elle était très à l'aise, un peu
+languissante, un peu étouffée par la chaleur, mais pleine d'une
+nonchalance heureuse qui lui faisait, sur le bord, tâter la source du
+pied.
+
+Cependant, la lune tournait, éclairait déjà un coin de la nappe.
+Alors, Adeline, épouvantée, aperçut sur cette nappe une tête qui la
+regardait, dans ce coin éclairé. Elle se laissa glisser, se mit de
+l'eau jusqu'au menton, croisa les bras comme pour ramener sur sa
+poitrine tous les voiles tremblants du bassin, et demanda d'une voix
+frémissante:
+
+--Qui est là?... Que faites-vous là?
+
+--C'est moi, madame, répondit tranquillement le comte Octave....
+N'ayez pas peur, je prends un bain.
+
+
+
+IV
+
+
+Il se fit un silence formidable. Il n'y avait plus, sur la nappe
+d'eau, que les ondulations qui s'élargissaient lentement autour des
+épaules d'Adeline et qui allaient mourir sur la poitrine du comte,
+avec un clapotement léger. Celui-ci, tranquillement, leva les bras,
+fit le geste de prendre une branche de saule pour sortir de l'eau.
+
+--Restez, je vous l'ordonne, cria Adeline d'une voix terrifiée....
+Rentrez dans l'eau, rentrez dans l'eau bien vite!
+
+--Mais, madame, répondit-il en rentrant dans l'eau jusqu'au cou, c'est
+qu'il y a plus d'une heure que je suis là.
+
+--Ça ne fait rien, monsieur, je ne veux pas que vous sortiez, vous
+comprenez.... Nous attendrons.
+
+Elle perdait la tête, la pauvre baronne. Elle parlait d'attendre, sans
+trop savoir, l'imagination détraquée par les éventualités terribles
+qui la menaçaient. Octave eut un sourire.
+
+--Mais, hasarda-t-il, il me semble qu'en tournant le dos....
+
+--Non, non, monsieur! Vous ne voyez donc pas la lune!
+
+Il était de fait que la lune avait marché et qu'elle éclairait en
+plein le bassin. C'était une lune superbe. Le bassin luisait, pareil à
+un miroir d'argent, au milieu du noir des feuilles; les joncs, les
+nénufars des bords, faisaient sur l'eau des ombres finement dessinées,
+comme lavées au pinceau, avec de l'encre de Chine. Une pluie chaude
+d'étoiles tombait dans le bassin par l'étroite ouverture des
+feuillages. Le filet d'eau coulait derrière Adeline, d'une voix plus
+basse et comme moqueuse. Elle hasarda un coup d'oeil dans la grotte,
+elle vit l'Amour de plâtre qui lui souriait d'un air d'intelligence.
+
+--La lune, certainement, murmura le comte, pourtant en tournant le
+dos...
+
+--Non, non, mille fois non. Nous attendrons que la lune ne soit plus
+là.... Vous voyez, elle marche. Quand elle aura atteint cet arbre,
+nous serons dans l'ombre....
+
+--C'est qu'il y en a pour une bonne heure, avant qu'elle soit derrière
+cet arbre!
+
+--Oh! trois quarts d'heure au plus.... Ça ne fait rien. Nous
+attendrons.... Quand la lune sera derrière l'arbre, vous pourrez vous
+en aller.
+
+Le comte voulut protester; mais, comme il faisait des gestes en
+parlant, et qu'il se découvrait jusqu'à la ceinture, elle poussa de
+petits cris de détresse si aigus, qu'il dut, par politesse, rentrer
+dans le bassin jusqu'au menton. Il eut la délicatesse de ne plus
+remuer. Alors, ils restèrent tous les deux là, en tête-à-tête, on peut
+le dire. Les deux têtes, cette adorable tête blonde de la baronne,
+avec les grands yeux que tu sais, et cette tête fine du comte, aux
+moustaches un peu ironiques, demeurèrent bien sagement immobiles, sur
+l'eau dormante, à une toise au plus l'une de l'autre. L'Amour de
+plâtre, sous la draperie de lierre, riait plus fort.
+
+
+
+V.
+
+
+Adeline s'était jetée en plein dans les nénufars. Quand la fraîcheur
+de l'eau l'eut remise, et qu'elle eut pris ses dispositions pour
+passer là une heure, elle vit que l'eau était d'une limpidité vraiment
+choquante. Au fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il
+faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle aussi, se
+roulait dans l'eau, l'emplissait des frétillements d'anguilles de ses
+rayons. C'était un bain d'or liquide et transparent. Peut-être le
+comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s'il voyait les pieds
+et la tête.... Adeline se couvrit, sous l'eau, d'une ceinture de
+nénufars. Doucement, elle attira de larges feuilles rondes qui
+nageaient, et s'en fit une grande collerette. Ainsi habillée, elle se
+sentit plus tranquille.
+
+Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoïquement.
+N'ayant pas trouvé une racine pour s'asseoir, il s'était résigné à se
+tenir à genoux. Et pour ne pas avoir l'air tout à fait ridicule, avec
+de l'eau au menton, comme un homme perdu dans un plat à barbe
+colossal, il avait lié conversation avec la comtesse, évitant tout ce
+qui pouvait rappeler le désagrément de leur position respective.
+
+--Il a fait bien chaud aujourd'hui, madame.
+
+--Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages
+donnent quelque fraîcheur.
+
+--Oh! certainement.... Cette brave tante est une digne personne,
+n'est-ce pas?
+
+--Une digne personne, en effet.
+
+Puis, ils parlèrent des dernières courses et des bals qu'on annonce
+déjà pour l'hiver prochain. Adeline, qui commençait à avoir froid,
+réfléchissait que le comte devait l'avoir vue pendant qu'elle
+s'attardait sur la rive. Cela était tout simplement horrible.
+Seulement, elle avait des doutes sur la gravité de l'accident. Il
+faisait noir sous les arbres, la lune n'était pas encore là; puis,
+elle se rappelait, maintenant, qu'elle se tenait derrière le tronc
+d'un gros chêne. Ce tronc avait dû la protéger. Mois, en vérité, ce
+comte était un homme abominable. Elle le haïssait, elle aurait voulu
+que le pied lui glissât, qu'il se noyât. Certes, ce n'est pas elle qui
+lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l'avait vue venir, ne lui
+avait-il pas crié qu'il était là, qu'il prenait un bain? La question
+se formula si nettement en elle, qu'elle ne put la retenir sur ses
+lèvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme
+des chapeaux.
+
+--Mais je ne savais pas, répondit-il; je vous assure que j'ai eu
+très-peur. Vous étiez toute blanche, j'ai cru que c'était la
+Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a été
+enfermée ici.... J'avais si peur, que je n'ai pas pu crier.
+
+
+Au bout d'une demi-heure, ils étaient bons amis, Adeline s'était dit
+qu'elle se décolletait bien dans les bals, et qu'en somme elle pouvait
+montrer ses épaules. Elle était sortie un peu de l'eau, elle avait
+échancré la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait
+risqué les bras. Elle ressemblait à une fille des sources, la gorge
+nue, les bras libres, vêtue de toute cette nappe verte qui s'étalait
+et s'en allait derrière elle comme une large traîne de satin.
+
+Le comte s'attendrissait. Il avait obtenu de faire quelques pas pour
+se rapprocher d'une racine. Ses dents claquaient un peu. Il regardait
+la lune avec un intérêt très-vif.
+
+--Hein! elle marche lentement? demanda Adeline.
+
+--Eh! non, elle a des ailes, répondit-il avec un soupir.
+
+Elle se mit à rire, en ajoutant:
+
+--Nous en avons encore pour un gros quart d'heure.
+
+Alors, il profita lâchement de la situation: il lui fit une
+déclaration. Il lui expliqua qu'il l'aimait depuis deux ans, et que
+s'il la taquinait, c'était qu'il avait trouvé cela plus drôle que de
+lui dire des fadeurs. Adeline, prise d'inquiétude, remonta sa robe
+verte jusqu'au cou, fourra les bras dans les manches. Elle ne passait
+plus que le bout de son nez rose sous les nénufars; et, comme elle
+recevait en plein la lune dans les yeux, elle était tout étourdie,
+tout éblouie. Elle ne voyait plus le comte, quand elle entendit un
+grand barbottement et qu'elle sentit l'eau s'agiter et lui monter aux
+lèvres.
+
+--Voulez-vous bien ne pas remuer! cria-t-elle; voulez-vous bien ne pas
+marcher comme cela dans l'eau!
+
+--Mais je n'ai pas marché, dit le comte, j'ai glissé... Je vous aime!
+
+--Taisez-vous, ne remuez plus, nous parlerons de tout cela, quand il
+fera noir... Attendons que la lune soit derrière l'arbre...
+
+
+
+VII
+
+
+La lune se cacha derrière l'arbre. L'Amour de plâtre éclata de rire.
+
+
+
+
+
+LES FRAISES
+
+
+
+I
+
+
+Un matin de juin, en ouvrant la fenêtre, je reçus au visage un souffle
+d'air frais. Il avait fait pendant la nuit un violent orage. Le ciel
+paraissait comme neuf, d'un bleu tendre, lavé par l'averse jusque dans
+ses plus petits coins. Les toits, les arbres dont j'apercevais les
+hautes branches entre les cheminées, étaient encore trempés de pluie,
+et ce bout d'horizon riait sous le soleil jaune. Il montait des
+jardins voisins une bonne odeur de terre mouillée.
+
+--Allons, Ninette, criai-je gaiement, mets ton chapeau, ma fille...
+Nous partons pour la campagne.
+
+Elle battit des mains. Elle eut terminé sa toilette en dix minutes, ce
+qui est très-méritoire pour une coquette de vingt ans.
+
+A neuf heures, nous étions dans les bois de Verrières.
+
+
+
+II
+
+
+Quels bois discrets, et que d'amoureux y ont promené leurs amours!
+Pendant la semaine, les taillis sont déserts, on peut marcher côte à
+côte, les bras à la taille, les lèvres se cherchant, sans autre danger
+que d'être vus par les fauvettes des buissons. Les allées s'allongent,
+hautes et larges, à travers les grandes futaies; le sol est couvert
+d'un tapis d'herbe fine, sur lequel le soleil, trouant les feuillages,
+jette des palets d'or. Et il y a des chemins creux, des sentiers
+étroits, très-sombres, où l'on est obligé de se serrer l'un contre
+l'autre. Et il y a encore des fourrés impénétrables, où l'on peut se
+perdre, si les baisers chantent trop haut.
+
+Ninon quittait mon bras, courait comme un jeune chien, heureuse de
+sentir les herbes frôler ses chevilles. Puis elle revenait et se
+pendait à mon épaule, lasse, caressante. Toujours le bois s'étendait,
+mer sans fin aux vagues de verdure. Le silence frissonnant, l'ombre
+vivante qui tombait des grands arbres nous montaient à la tête, nous
+grisaient de toute la sève ardente du printemps. On redevient enfant,
+dans le mystère des taillis.
+
+--Oh! des fraises, des fraises! cria Ninon en sautant un fossé comme
+une chèvre échappée, et en fouillant les broussailles.
+
+
+
+III
+
+
+Des fraises, hélas! non, mais des fraisiers, toute une nappe de
+fraisiers qui s'étalait sous les ronces.
+
+Ninon ne songeait plus aux bêtes dont elle avait une peur horrible.
+Elle promenait gaillardement les mains au milieu des herbes, soulevant
+chaque feuille, désespérée de ne pas rencontrer le moindre fruit.
+
+--On nous a devancés, dit-elle avec une moue de dépit... Oh! dis,
+cherchons bien, il y en a sans doute encore.
+
+Et nous nous mîmes à chercher avec une conscience exemplaire. Le corps
+plié, le cou tendu, les yeux fixés à terre, nous avancions à petits
+pas prudents, sans risquer une parole, de peur de faire envoler les
+fraises. Nous avions oublié la forêt, le silence et l'ombre, les
+larges allées et les sentiers étroits. Les fraises, rien que les
+fraises. A chaque touffe que nous rencontrions, nous nous baissions,
+et nos mains frémissantes se touchaient sous les herbes.
+
+Nous fîmes ainsi plus d'une lieue, courbés, errant à droite, à gauche.
+Pas la plus petite fraise. Des fraisiers superbes, avec de belles
+feuilles d'un vert sombre. Je voyais les lèvres de Ninon se pincer et
+ses yeux devenir humides.
+
+
+
+IV
+
+
+Nous étions arrivés en face d'un large talus, sur lequel le soleil
+tombait droit, avec des chaleurs lourdes. Ninon s'approcha de ce
+talus, décidée à ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un
+cri aigu. J'accourus, effrayé, croyant qu'elle s'était blessée. Je la
+trouvai accroupie; l'émotion l'avait assise par terre, et elle me
+montrait du doigt une petite fraise, à peine grosse comme un pois,
+mûre d'un côté seulement.
+
+--Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante.
+
+Je m'étais assis près d'elle, au bas du talus.
+
+--Non, répondis-je, c'est toi qui l'as trouvée, c'est toi qui dois la
+cueillir.
+
+--Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la.
+
+Je me défendis tant et si bien que Ninon se décida enfin à couper la
+tige de son ongle. Mais ce fut une bien autre histoire, quand il
+fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise
+qui nous coûtait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon
+voulait me la mettre dans la bouche. Je résistai fermement; puis, je
+finis par faire des concessions, et il fut arrêté que la fraise serait
+partagée en deux.
+
+Elle la mit entre ses lèvres, en me disant avec un sourire:
+
+--Allons, prends ta part.
+
+Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partagée fraternellement.
+Je ne sais même si je goûtai à la fraise, tant le miel du baiser de
+Ninon me parut bon.
+
+
+
+V
+
+
+Le talus était couvert de fraisiers, et ces fraisiers-là étaient
+des fraisiers sérieux. La récolte fut ample et joyeuse. Nous avions
+étalé à terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y
+déposer notre butin, sans rien en détourner. A plusieurs reprises
+pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main à sa bouche.
+
+Quand la récolte fut faite, nous décidâmes qu'il était temps de
+chercher un coin d'ombre pour déjeuner à l'aise. Je trouvai, à
+quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut
+religieusement placé à côté de nous.
+
+Grands dieux! qu'il faisait bon là, sur la mousse, dans la volupté de
+cette fraîcheur verte! Ninon me regardait avec des yeux humides. Le
+soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit
+toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me
+tendant les deux mains, avec un geste d'adorable abandon.
+
+Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or,
+à nos pieds, dans l'herbe fine. Les fauvettes elles-mêmes se taisaient
+et ne regardaient pas. Quand nous cherchâmes les fraises pour les
+manger, nous nous aperçûmes avec stupeur que nous étions couchés en
+plein sur le mouchoir.
+
+
+
+
+
+LE GRAND MICHU
+
+
+
+I
+
+
+Une après-midi, à la récréation de quatre heures, le grand Michu me
+prit à part, dans un coin de la cour. Il avait un air grave qui me
+frappa d'une certaine crainte; car le grand Michu était un gaillard,
+aux poings énormes, que, pour rien au monde, je n'aurais voulu avoir
+pour ennemi.
+
+--Écoute, me dit-il de sa voix grasse de paysan à peine dégrossi,
+écoute, veux-tu en être?
+
+Je répondis carrément: «Oui!» flatté d'être de quelque chose avec le
+grand Michu. Alors, il m'expliqua qu'il s'agissait d'un complot. Les
+confidences qu'il me fit, me causèrent une sensation délicieuse, que
+je n'ai jamais peut-être éprouvée depuis. Enfin, j'entrais dans les
+folles aventures de la vie, j'allais avoir un secret à garder, une
+bataille à livrer. Et, certes, l'effroi inavoué que je ressentais à
+l'idée de me compromettre de la sorte, comptait pour une bonne moitié
+dans les joies cuisantes de mon nouveau rôle de complice.
+
+Aussi, pendant que le grand Michu parlait, étais-je en admiration
+devant lui. Il m'initia d'un ton un peu rude, comme un conscrit dans
+l'énergie duquel on a une médiocre confiance. Cependant, le
+frémissement d'aise, l'air d'extase enthousiaste que je devais avoir
+en l'écoutant, finirent par lui donner une meilleure opinion de moi.
+
+Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre
+nos rangs pour rentrer à l'étude:
+
+--C'est entendu, n'est-ce pas? me dit-il à voix basse. Tu es des
+nôtres... Tu n'auras pas peur, au moins; tu ne trahiras pas?
+
+--Oh! non, tu verras... C'est juré.
+
+Il me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignité
+d'homme mûr, et me dit encore:
+
+--Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partout que
+tu es un traître, et personne ne te parlera plus.
+
+Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette
+menace. Elle me donna un courage énorme. «Bast! me disais-je, ils
+peuvent bien me donner deux mille vers; du diable si je trahis Michu!»
+J'attendis avec une impatience fébrile l'heure du dîner. La révolte
+devait éclater au réfectoire.
+
+
+
+II
+
+
+Le grand Michu était du Var. Son père, un paysan qui possédait
+quelques bouts de terre, avait fait le coup de feu en 51, lors de
+l'insurrection provoquée par le coup d'État. Laissé pour mort dans la
+plaine d'Uchâne, il avait réussi à se cacher. Quand il reparut, on ne
+l'inquiéta pas. Seulement, les autorités du pays, les notables, les
+gros et les petits rentiers ne l'appelèrent plus que ce brigand de
+Michu.
+
+Ce brigand, cet honnête homme illettré, envoya son fils au collège
+d'A... Sans doute il le voulait savant pour le triomphe de la cause
+qu'il n'avait pu défendre, lui, que les armes à la main. Nous savions
+vaguement cette histoire, au collège, ce qui nous faisait regarder
+notre camarade comme un personnage très-redoutable.
+
+Le grand Michu était, d'ailleurs, beaucoup plus âgé que nous. Il avait
+près de dix-huit ans, bien qu'il ne se trouvât encore qu'en quatrième.
+Mais on n'osait le plaisanter. C'était un de ces esprits droits, qui
+apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il
+savait une chose, il la savait à fond et pour toujours. Fort, comme
+taillé à coups de hache, il régnait en maître pendant les récréations.
+Avec cela, d'une douceur extrême. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois en
+colère; il voulait étrangler un pion qui nous enseignait que tous les
+républicains étaient des voleurs et des assassins. On faillit mettre
+le grand Michu à la porte.
+
+Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai revu mon ancien camarade dans mes
+souvenirs, que j'ai pu comprendre son attitude douce et forte. De
+bonne heure, son père avait dû en faire un homme.
+
+
+
+III
+
+
+Le grand Michu se plaisait au collège, ce qui n'était pas le moindre
+de nos étonnements. Il n'y éprouvait qu'un supplice dont il n'osait
+parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim.
+
+Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil appétit. Lui qui était
+très-fier, il allait parfois jusqu'à jouer des comédies humiliantes
+pour nous escroquer un morceau de pain, un déjeuner ou un goûter.
+Élevé en plein air, au pied de la chaîne des Maures, il souffrait
+encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du collège.
+
+C'était là un de nos grands sujets de conversation, dans la cour, le
+long du mur qui nous abritait de son filet d'ombre. Nous autres, nous
+étions des délicats. Je me rappelle surtout une certaine morue à la
+sauce rousse et certains haricots à la sauce blanche qui étaient
+devenus le sujet d'une malédiction générale. Les jours où ces plats
+apparaissaient, nous ne tarissions pas. Le grand Michu, par respect
+humain, criait avec nous, bien qu'il eût avalé volontiers les six
+portions de sa table.
+
+Le grand Michu ne se plaignait guère que de la quantité des vivres. Le
+hasard, comme pour l'exaspérer, l'avait placé au bout de la table, à
+côté du pion, un jeune gringalet qui nous laissait fumer en promenade.
+La règle était que les maîtres d'étude avaient droit à deux portions.
+Aussi, quand on servait des saucisses, fallait-il voir le grand Michu
+lorgner les deux bouts de saucisses qui s'allongeaient côte à côte sur
+l'assiette du petit pion.
+
+--Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c'est lui
+qui a deux fois plus à manger que moi. Il ne laisse rien, va; il n'en
+a pas de trop!
+
+
+
+IV
+
+
+Or, les meneurs avaient résolu que nous devions à la fin nous révolter
+contre la morue à la sauce rousse et les haricots à la sauce blanche.
+
+Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d'être leur
+chef. Le plan de ces messieurs était d'une simplicité héroïque: il
+suffirait, pensaient-ils, de mettre leur appétit en grève, de refuser
+toute nourriture, jusqu'à ce que le proviseur déclarât solennellement
+que l'ordinaire serait amélioré. L'approbation que le grand Michu
+donna à ce plan, est un des plus beaux traits d'abnégation et de
+courage que je connaisse. Il accepta d'être le chef du mouvement, avec
+le tranquille héroïsme de ces anciens Romains qui se sacrifiaient pour
+la chose publique.
+
+Songez donc! lui se souciait bien de voir disparaître la morue et les
+haricots; il ne souhaitait qu'une chose, en avoir davantage, à
+discrétion! Et, pour comble, on lui demandait de jeûner! Il m'a avoué
+depuis que jamais cette vertu républicaine que son père lui avait
+enseignée, la solidarité, le dévouement de l'individu aux intérêts de
+la communauté, n'avait été mise en lui à une plus rude épreuve.
+
+Le soir, au réfectoire,--c'était le jour de la morue à la sausse
+rousse,--la grève commença avec un ensemble vraiment beau. Le pain
+seul était permis. Les plats arrivent, nous n'y touchons pas, nous
+mangeons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer à voix basse,
+comme nous en avions l'habitude. Il n'y avait que les petits qui
+riaient.
+
+Le grand Michu fut superbe. Il alla, ce premier soir, jusqu'à ne pas
+même manger de pain. Il avait mis les deux coudes sur la table, il
+regardait dédaigneusement le petit pion qui dévorait.
+
+Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le
+réfectoire comme une tempête. Il nous apostropha rudement, nous
+demandant ce que nous pouvions reprocher à ce dîner, auquel il goûta
+et qu'il déclara exquis.
+
+Alors le grand Michu se leva.
+
+--Monsieur, dit-il, c'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons
+pas à la digérer.
+
+--Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le
+temps de répondre, les autres soirs, vous avez pourtant mangé presque
+tout le plat à vous seul.
+
+Le grand Michu rougit extrêmement. Ce soir-là, on nous envoya
+simplement coucher, en nous disant que, le lendemain, nous aurions
+sans doute réfléchi.
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain et le surlendemain, le grand Michu fut terrible. Les
+paroles du maître d'étude l'avaient frappé au coeur. Il nous soutint,
+il nous dit que nous serions des lâches si nous cédions. Maintenant,
+il mettait tout son orgueil à montrer que, lorsqu'il le voulait, il ne
+mangeait pas.
+
+Ce fut un vrai martyr. Nous autres, nous cachions tous dans nos
+pupitres du chocolat, des pots de confiture, jusqu'à de la
+charcuterie, qui nous aidèrent à ne pas manger tout à fait sec le pain
+dont nous emplissions nos poches. Lui, qui n'avait pas un parent dans
+la ville, et qui se refusait d'ailleurs de pareilles douceurs, s'en
+tint strictement aux quelques croûtes qu'il put trouver.
+
+Le surlendemain, le proviseur ayant déclaré que, puisque les élèves
+s'entêtaient à ne pas toucher aux plats, il allait cesser de faire
+distribuer du pain, la révolte éclata, au déjeuner. C'était le jour
+des haricots à la sauce blanche.
+
+Le grand Michu, dont une faim atroce devait troubler la tête, se leva
+brusquement. Il prit l'assiette du pion, qui mangeait à belles dents,
+pour nous narguer et nous donner envie, la jeta au milieu de la salle,
+puis entonna la _Marseillaise_ d'une voix forte. Ce fut comme un grand
+souffle qui nous souleva tous. Les assiettes, les verres, les
+bouteilles, dansèrent une jolie danse. Et les pions, enjambant les
+débris, se hâtèrent de nous abandonner le réfectoire. Le gringalet,
+dans sa fuite, reçut sur les épaules un plat de haricots, dont la
+sauce lui fit une large collerette blanche.
+
+Cependant, il s'agissait de fortifier la place. Le grand Michu fut
+nommé général. Il fit porter, entasser les tables devant les portes.
+Je me souviens que nous avions tous pris nos couteaux à la main. Et la
+_Marseillaise_ tonnait toujours. La révolte tournait à la révolution.
+Heureusement, on nous laissa à nous-mêmes pendant trois grandes
+heures. Il paraît qu'on était allé chercher la garde. Ces trois heures
+de tapage suffirent pour nous calmer.
+
+Il y avait au fond du réfectoire deux larges fenêtres qui donnaient
+sur la cour. Les plus timides, épouvantés de la longue impunité dans
+laquelle on nous laissait, ouvrirent doucement une des fenêtres et
+disparurent. Ils furent peu à peu suivis par les autres élèves.
+Bientôt le grand Michu n'eut plus qu'une dizaine d'insurgés autour de
+lui. Il leur dit alors d'une voix rude:
+
+--Allez retrouver les autres, il suffit qu'il y ait un coupable.
+
+Puis s'adressant à moi qui hésitais, il ajouta:
+
+--Je te rends la parole, entends-tu!
+
+Lorsque la garde eut enfoncé une des portes, elle trouva le grand
+Michu tout seul, assis tranquillement sur le bout d'une table, au
+milieu de la vaisselle cassée. Le soir même, il fut renvoyé à son
+père. Quant à nous, nous profitâmes peu de cette révolte. On évita
+bien pendant quelques semaines de nous servir de la morue et des
+haricots. Puis, ils reparurent; seulement la morue était à la sauce
+blanche, et les haricots, à la sauce rousse.
+
+
+
+VI
+
+
+Longtemps après, j'ai revu le grand Michu. Il n'avait pu continuer ses
+études. Il cultivait à son tour les quelques bouts de terre que son
+père lui avait laissés en mourant.
+
+--J'aurais fait, m'a-t-il dit, un mauvais avocat ou un mauvais
+médecin, car j'avais la tête bien dure. Il vaut mieux que je sois un
+paysan. C'est mon affaire... N'importe, vous m'avez joliment lâché. Et
+moi qui justement adorais la morue et les haricots!
+
+
+
+
+LE JEUNE
+
+
+
+I
+
+
+Quand le vicaire monta en chaire, avec son large surplis d'une
+blancheur angélique; la petite baronne était béatement assise à sa
+place accoutumée, près d'une bouche de chaleur, devant la chapelle des
+Saints-Anges.
+
+Après le recueillement d'usage, le vicaire se passa délicatement sur
+les lèvres un fin mouchoir de batiste; puis, il ouvrit les bras,
+pareil à un séraphin qui va prendre son vol, pencha la tête, et parla.
+Sa voix fut d'abord, dans la vaste nef, comme un murmure lointain
+d'eau courante, comme une plainte amoureuse du vent au milieu des
+feuillages. Et, peu à peu, le souffle grandit, la brise devint
+tempête, la voix roula sous les voûtes avec de majestueux grondements
+de tonnerre. Mais toujours, par instants, même au milieu de ses plus
+formidables coups de foudre, la voix du vicaire se faisait subitement
+douce, jetant un clair rayon de soleil au milieu du sombre ouragan de
+son éloquence.
+
+La petite baronne, dès les premiers susurrements dans les feuilles,
+avait pris la pose gourmande et charmée d'une personne d'oreille
+délicate qui s'apprête à goûter toutes les finesses d'une symphonie
+aimée. Elle parut ravie de la douceur exquise des phrases musicales du
+début; elle suivit ensuite, avec une attention de connaisseur, les
+renflements de la voix, l'épanouissement de l'orage final, ménagé avec
+tant de science; et quand la voix eut acquis tout son développement,
+quand elle tonna, grandie par les échos de la nef, la petite baronne
+ne put retenir un bravo discret, un hochement de satisfaction.
+
+Dès lors, ce fut une jouissance céleste. Toutes les dévotes se
+pâmaient.
+
+
+
+II
+
+
+Cependant, le vicaire disait quelque chose; sa musique accompagnait
+des paroles. Il prêchait sur le jeûne, il disait combien étaient
+agréables à Dieu les mortifications de la créature. Penché au bord de
+la chaire, dans son attitude de grand oiseau blanc, il soupirait:
+
+--L'heure est venue, mes frères et mes soeurs, où nous devons tous,
+comme Jésus, porter notre croix, nous couronner d'épines, monter notre
+calvaire, les pieds nus sur les rocs et dans les ronces.
+
+La petite baronne trouva sans doute la phrase mollement arrondie, car
+elle cligna doucement les yeux, comme chatouillée au coeur. Puis, la
+symphonie du vicaire la berçant, tout en continuant à suivre les
+phrases mélodiques, elle se laissa aller y une demi-rêverie pleine de
+voluptés intimes.
+
+En face d'elle, elle voyait une des longues fenêtres du choeur, grise
+de brouillard. La pluie ne devait pas avoir cessé. La chère enfant
+était venue au sermon par un temps atroce. Il faut bien pâtir un peu,
+quand on a de la religion. Son cocher avait reçu une averse
+épouvantable, et elle-même, en sautant sur le pavé, s'était légèrement
+mouillé le bout des pieds. Son coupé, d'ailleurs, était excellent,
+clos, capitonné comme une alcôve. Mais c'est si triste de voir, au
+travers des glaces humides, une file de parapluies affairés courir sur
+chaque trottoir! Et elle pensait que, s'il avait fait beau, elle
+aurait pu venir en victoria. C'eût été beaucoup plus gai.
+
+Au fond, sa grande crainte était que le vicaire ne dépêchât trop
+vivement son sermon. Il lui faudrait alors attendre sa voiture, car
+elle ne consentirait certes pas à patauger par un temps pareil. Et
+elle calculait que, du train dont il allait, jamais le vicaire
+n'aurait de la voix pour deux heures; son cocher arriverait trop tard.
+Cette anxiété lui gâtait un peu ses joies dévotes.
+
+
+
+III
+
+
+Le vicaire, avec des colères brusques qui le redressaient, les cheveux
+secoués, les poings en avant, comme un homme en proie à l'esprit
+vengeur, grondait:
+
+--Et surtout malheur à vous, pécheresses, si vous ne versez pas sur
+les pieds de Jésus le parfum de vos remords, l'huile odorante de vos
+repentirs. Croyez-moi, tremblez et tombez à deux genoux sur la pierre.
+C'est en venant vous enfermer dans le purgatoire de la pénitence,
+ouvert par l'Église pendant ces jours de contrition universelle; c'est
+en usant les dalles sous vos fronts pâlis par le jeûne, en descendant
+dans les angoisses de la faim et du froid, du silence et de la nuit,
+que vous mériterez le pardon divin, au jour fulgurant du triomphe!
+
+La petite baronne, tirée de sa préoccupation par ce terrible éclat,
+dodelina de la tête, lentement, comme étant tout à fait de l'avis du
+prêtre courroucé. Il fallait prendre des verges, se mettre dans un
+coin bien noir, bien humide, bien glacial, et là se donner le fouet;
+cela ne faisait pas de doute pour elle.
+
+Puis, elle retomba dans ses songeries; elle se perdit au fond d'un
+bien-être, d'une extase attendrie. Elle était assise à l'aise sur une
+chaise basse, à large dossier, et elle avait sous les pieds un coussin
+brodé, qui lui empêchait de sentir le froid de la dalle. A demi
+renversée, elle jouissait de l'église, de ce grand vaisseau où
+traînaient des vapeurs d'encens, dont les profondeurs, pleines
+d'ombres mystérieuses, s'emplissaient d'adorables visions. La nef,
+avec ses tentures de velours rouge, ses ornements d'or et de marbre,
+avec son air d'immense boudoir plein de senteurs troublantes, éclairé
+de clartés tendres de veilleuse, clos et comme prêt pour des amours
+surhumains, l'avait peu à peu enveloppée du charme de ses pompes.
+C'était la fête de ses sens. Sa jolie personne grasse s'abandonnait,
+flattée, bercée, caressée. Et sa volupté venait surtout de se sentir
+si petite dans une si grande béatitude.
+
+Mais à son insu, ce qui la chatouillait encore le plus délicieusement,
+c'était l'haleine tiède de la bouche de chaleur ouverte presque sous
+ses jupes. Elle était très-frileuse, la petite baronne. La bouche de
+chaleur soufflait discrètement ses caresses chaudes le long de ses bas
+de soie. Des assoupissements la prenaient, dans ce bain d'une
+souplesse molle.
+
+
+
+IV
+
+
+Le vicaire était toujours en plein courroux. Il plongeait toutes les
+dévotes présentes dans l'huile bouillante de l'enfer.
+
+--Si vous n'écoutez pas la voix de Dieu, si vous n'écoutez pas ma voix
+qui est celle de Dieu lui-même, je vous le dis en vérité, vous
+entendrez un jour vos os craquer d'angoisse, vous sentirez votre chair
+se fendre sur des charbons ardents, et alors c'est en vain que vous
+crierez: «Pitié, Seigneur, pitié, je me repens!» Dieu sera sans
+miséricorde, et du pied vous rejettera dans l'abîme!
+
+A ce dernier trait, il y eut un frisson dans l'auditoire. La petite
+baronne, qu'endormait décidément l'air chaud qui courait dans ses
+jupes, sourit vaguement. Elle connaissait beaucoup le vicaire, la
+petite baronne. La veille, il avait dîné chez elle. Il adorait le pâté
+de saumon truffé, et le pomard était son vin favori. C'était, certes,
+un bel homme, trente-cinq à quarante ans, brun, le visage si rond et
+si rose, qu'on eût volontiers pris ce visage de prêtre pour la face
+réjouie d'une servante de ferme. Avec cela, homme du monde, belle
+fourchette, langue bien pendue. Les femmes l'adoraient, la petite
+baronne en raffolait. Il lui disait d'une voix si adorablement sucrée:
+«Ah! madame, avec une telle toilette, vous damneriez un saint.»
+
+Et il ne se damnait pas, le cher homme. Il courait débiter à la
+comtesse, à la marquise, à ses autres pénitentes, la même galanterie,
+ce qui en faisait l'enfant gâté de ces dames.
+
+Quand il allait dîner chez la petite baronne, le jeudi, elle le
+soignait en chère créature que le moindre courant d'air pourrait
+enrhumer, et à laquelle un mauvais morceau donnerait infailliblement
+une indigestion. Au salon, son fauteuil était au coin de la cheminée;
+à table, les gens de service avaient ordre de veiller particulièrement
+sur son assiette, de verser à lui seul un certain pomard, âgé de douze
+ans, qu'il buvait en fermant les yeux de ferveur, comme s'il eût
+communié.
+
+Il était si bon, si bon, le vicaire! Tandis que, du haut de la chaire,
+il parlait d'os qui craquent et de membres qui grillent, la petite
+baronne, dans l'état de demi-sommeil où elle était, le voyait à sa
+table, s'essuyant béatement les lèvres, lui disant: «Voici, chère
+madame, une bisque qui vous ferait trouver grâce auprès de Dieu le
+Père, si votre beauté ne suffisait déjà pas pour vous assurer le
+paradis.»
+
+
+
+V
+
+
+Le vicaire, quand il eut usé de la colère et de la menace, se mit à
+sangloter. C'était, d'habitude, sa tactique. Presque à genoux dans la
+chaire, ne montrant plus que les épaules, puis, tout d'un coup, se
+relevant, se pliant, comme abattu par la douleur, il s'essuyait les
+yeux, avec un grand froissement de mousseline empesée, il jetait ses
+bras en l'air, à droite, à gauche, prenant des poses de pélican
+blessé. C'était le bouquet, le final, le morceau à grand orchestre, la
+scène mouvementée du dénoûment.
+
+--Pleurez, pleurez, larmoyait-il, la parole expirante; pleurez sur
+vous, pleurez sur moi, pleurez sur Dieu....
+
+La petite baronne dormait tout à fait, les yeux ouverts. La chaleur,
+l'encens, l'ombre croissante, l'avaient comme engourdie. Elle s'était
+pelotonnée, elle s'était renfermée dans les sensations voluptueuses
+qu'elle éprouvait; et, sournoisement, elle rêvait des choses
+très-agréables.
+
+A côté d'elle, dans la chapelle des Saints-Anges, il y avait une
+grande fresque, représentant un groupe de beaux jeunes hommes, à demi
+nus, avec des ailes dans le dos. Ils souriaient, d'un sourire d'amants
+transis, tandis que leurs attitudes penchées, agenouillées, semblaient
+adorer quelque petite baronne invisible. Les beaux garçons, lèvres
+tendres, peau de satin, bras musculeux! Le pis était qu'un d'entre eux
+ressemblait absolument au jeune duc de-P..., un des bons amis de la
+petite baronne. Dans son assoupissement, elle se demandait si le duc
+serait bien nu, avec des ailes dans le dos. Et, par moment, elle
+s'imaginait que le grand chérubin rose portait l'habit noir du duc.
+Puis, le rêve se fixa: ce fut véritablement le duc, très-court vêtu,
+qui, du fond des ténèbres, lui envoyait des baisers.
+
+
+
+VI
+
+
+Quand la petite baronne se réveilla, elle entendit le vicaire qui
+disait la phrase sacramentelle:
+
+--Et c'est la grâce que je vous souhaite.
+
+Elle resta un instant étonnée; elle crut que le vicaire lui souhaitait
+les baisers du jeune duc.
+
+Il y eut un grand bruit de chaises. Tout le monde s'en alla; la petite
+baronne avait deviné juste, son cocher n'était point encore au bas des
+marches. Ce diable de vicaire avait dépêché son sermon, volant à ses
+pénitentes au moins vingt minutes d'éloquence.
+
+Et, comme la petite baronne s'impatientait dans une nef latérale, elle
+rencontra le vicaire qui sortait précipitemment de la sacristie. Il
+regardait l'heure à sa montre, il avait l'air, affairé d'un homme qui
+ne veut point manquer un rendez-vous.
+
+--Ah! que je suis en retard! chère madame, dit-il. Vous savez, on
+m'attend chez la comtesse. Il y a un concert spirituel, suivi d'une
+petite collation.
+
+
+
+
+LES ÉPAULES DE LA MARQUISE
+
+
+
+I
+
+
+La marquise dort dans son grand lit, sous les larges rideaux de satin
+jaune. A midi, au timbre clair de la pendule, elle se décide à ouvrir
+les yeux.
+
+La chambre est tiède. Les tapis, les draperies des portes et des
+fenêtres, en font un nid moelleux, où le froid n'entre pas. Des
+chaleurs, des parfums traînent. Là, règne l'éternel printemps.
+
+Et, dès qu'elle est bien éveillée, la marquise semble prise d'une
+anxiété subite. Elle rejette les couvertures, elle sonne Julie.
+
+--Madame a sonné?
+
+--Dites, est-ce qu'il dégèle?
+
+Oh! bonne marquise! Comme elle a fait cette question d'une voix émue!
+Sa première pensée est pour ce froid terrible, ce vent du nord qu'elle
+ne sent pas, mais qui doit souffler si cruellement dans les taudis des
+pauvres gens. Et elle demande si le ciel a fait grâce, si elle peut
+avoir chaud sans remords, sans songer à tous ceux qui grelottent.
+
+--Est-ce qu'il dégèle, Julie?
+
+La femme de chambre lui offre le peignoir du matin, qu'elle vient de
+faire chauffer devant un grand feu.
+
+--Oh! non, madame, il ne dégèle pas. Il gèle plus fort, au
+contraire.... On vient de trouver un homme mort de froid sur un
+omnibus.
+
+La marquise est prise d'une joie d'enfant; elle tape ses mains l'une
+contre l'autre, en criant:
+
+--Ah! tant mieux! j'irai patiner cette après-midi.
+
+
+
+II
+
+
+Julie tire les rideaux, doucement, pour qu'une clarté brusque ne
+blesse pas la vue tendre de la délicieuse marquise.
+
+Le reflet bleuâtre de la neige emplit la chambre d'une lumière toute
+gaie. Le ciel est gris, mais d'un gris si joli qu'il rappelle à la
+marquise une robe de soie gris-perle qu'elle portait, la veille, au
+bal du ministère. Cette robe était garnie de guipures blanches,
+pareilles à ces filets de neige qu'elle aperçoit au bord des toits,
+sur la pâleur du ciel.
+
+La veille, elle était charmante, avec ses nouveaux diamants. Elle
+s'est couchée à cinq heures. Aussi a-t-elle encore la tête un peu
+lourde. Cependant, elle s'est assise devant une glace, et Julie a
+relevé le flot blond de ses cheveux. Le peignoir glisse, les épaules
+restent nues, jusqu'au milieu du dos.
+
+Toute une génération a déjà vieilli dans le spectacle des épaules de
+la marquise. Depuis que, grâce à un pouvoir fort, les dames de naturel
+joyeux peuvent se décolleter et danser aux Tuileries, elle a promené
+ses épaules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduité qui
+a fait d'elle l'enseigne vivante des charmes du second empire. Il lui
+a bien fallu suivre la mode, échancrer ses robes, tantôt jusqu'à la
+chute des reins, tantôt jusqu'aux pointes de la gorge; si bien que la
+chère femme, fossette à fossette, a livré tous les trésors de son
+corsage. Il n'y a pas grand comme ça de son dos et de sa poitrine qui
+ne soit connu de la Madeleine à Saint-Thomas-d'Aquin. Les épaules de
+la marquise, largement étalées, sont le blason voluptueux du règne.
+
+
+
+III
+
+
+Certes, il est inutile de décrire les épaules de la marquise. Elles
+sont populaires comme le pont Neuf. Elles ont fait pendant dix-huit
+ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir
+le moindre bout, dans un salon, au théâtre ou ailleurs, pour s'écrier:
+«Tiens! la marquise! je reconnais le signe noir de son épaule gauche!»
+
+D'ailleurs, ce sont de fort belles épaules, blanches, grasses,
+provoquantes. Les regards d'un gouvernement ont passé sur elles en
+leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la
+foule polissent à la longue.
+
+Si j'étais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton
+de cristal du cabinet d'un ministre, usé par la main des solliciteurs,
+que d'effleurer des lèvres ces épaules sur lesquelles a passé le
+souffle chaud du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille désirs
+qui ont frissonné autour d'elles, on se demande de quelle argile la
+nature a dû les pétrir pour qu'elles ne soient pas rongées et
+émiettées, comme ces nudités de statues, exposées au grand air des
+jardins, et dont les vents ont mangé les contours.
+
+La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses épaules une
+institution. Et comme elle a combattu pour le gouvernement de son
+choix! Toujours sur la brèche, partout à la fois, aux Tuileries, chez
+les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires,
+ramenant les indécis à coups de sourires, étayant le trône de ses
+seins d'albâtre, montrant dans les jours de danger des petits coins
+cachés et délicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs,
+plus décisifs que des épées de soldats, et menaçant, pour enlever un
+vote, de rogner ses chemisettes jusqu'à ce que les plus farouches
+membres de l'opposition se déclarent convaincus!
+
+Toujours les épaules de la marquise sont restées entières et
+victorieuses. Elles ont porté un monde, sans qu'une ride vint en fêler
+le marbre blanc.
+
+
+
+IV
+
+
+Cette après-midi, au sortir des mains de Julie, la marquise, vêtue
+d'une délicieuse toilette polonaise, est allée patiner. Elle patine
+adorablement.
+
+Il faisait, au bois, un froid de loup, une bise qui piquait le nez et
+les lèvres de ces dames, comme si le vent leur eût soufflé du sable
+fin au visage. La marquise riait, cela l'amusait d'avoir froid. Elle
+allait, de temps à autre, chauffer ses pieds aux brasiers allumés sur
+les bords du petit lac. Puis elle rentrait dans l'air glacé, filant
+comme une hirondelle qui rase le sol.
+
+Ah! quelle bonne partie, et comme c'est heureux que le dégel ne soit
+pas encore venu! La marquise pourra patiner toute la semaine.
+
+En revenant, la marquise a vu, dans une contre-allée des
+Champs-Élysées, une pauvresse grelottant au pied d'un arbre, à demi
+morte de froid.
+
+--La malheureuse! a-t-elle murmurer d'une voix fâchée.
+
+Et comme la voiture filait trop vite, la marquise, ne pouvant trouver
+sa bourse, a jeté son bouquet à la pauvresse, un bouquet de lilas
+blancs qui valait bien cinq louis.
+
+
+
+
+MON VOISIN JACQUES
+
+
+
+I
+
+
+J'habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue
+Gracieuse est une ruelle escarpée, qui descend la butte Saint-Victor,
+derrière le jardin des Plantes.
+
+Je montais deux étages,--les maisons sont basses en ce pays,--m'aidant
+d'une corde pour ne pas glisser sur les marches usées, et je gagnais
+ainsi mon taudis dans la plus complète obscurité. La pièce, grande et
+froide, avait les nudités, les clartés blafardes d'un caveau. J'ai eu
+pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours où mon coeur
+avait des rayons.
+
+Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui était
+peuplé de toute une famille, le père, la mère, et une bambine de sept
+à huit ans.
+
+Le père avait un air anguleux, la tête plantée de travers entre deux
+épaules pointues. Son visage osseux était jaune, avec de gros yeux
+noirs enfoncés sous d'épais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre,
+gardait un bon sourire timide; on eût dit un grand enfant de cinquante
+ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l'ombre,
+filait le long des murs avec l'humilité d'un forçat gracié.
+
+Quelques saluts échangés m'en avaient fait un ami. Je me plaisais à
+cette face étrange, pleine d'une bonhomie inquiète. Peu à peu, nous en
+étions venus aux poignées de main.
+
+
+
+II
+
+
+Au bout de six mois, j'ignorais encore le métier qui faisait vivre mon
+voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J'avais bien, par pur
+intérêt, questionné la femme à deux ou trois reprises; mais je n'avais
+pu tirer d'elle que des réponses évasives, balbutiées avec embarras.
+
+Un jour,--il avait plu la veille, et mon coeur était endolori,--comme
+je descendais le boulevard d'Enfer, je vis venir à moi un de ces
+parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vêtu et coiffé de noir,
+cravaté de blanc, tenant sous le bras la bière étroite d'un enfant
+nouveau-né.
+
+Il allait, la tête basse, portant son léger fardeau avec une
+insouciance rêveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La
+matinée était blanche. J'eus plaisir à cette tristesse qui passait. Au
+bruit de mes pas, l'homme leva la tête, puis la détourna vivement,
+mais trop tard: je l'avais reconnu. Mon voisin Jacques était
+croque-mort.
+
+Je le regardai s'éloigner, honteux de sa honte. J'eus regret de ne pas
+avoir pris l'autre allée. Il s'en allait, la tête plus basse, se
+disant sans doute qu'il venait de perdre la poignée de main que nous
+échangions chaque soir.
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain, je le rencontrai dans l'escalier. Il se rangea
+peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec
+humilité les plis de sa blouse, pour que la toile n'en touchât pas mon
+vêtement. Il était là, le front incliné, et j'apercevais sa pauvre
+tête grise tremblante d'émotion.
+
+Je m'arrêtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute
+large.
+
+Il leva la tête, hésita, me regarda en face à son tour. Je vis ses
+gros yeux s'agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me
+prenant le bras brusquement, il m'accompagna dans mon grenier, où il
+retrouva enfin la parole.
+
+--Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il; votre poignée de main
+vient de me faire oublier bien des regards mauvais.
+
+Et il s'assit, se confessant à moi. Il m'avoua qu'avant d'être de la
+partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu'il
+rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues
+heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait réfléchi
+à ces choses, il s'était étonné du dégoût et de la crainte qu'il
+soulevait sur son passage.
+
+J'avais vingt ans alors, j'aurais embrassé un bourreau. Je me lançai
+dans des considérations philosophiques, voulant démontrer à mon voisin
+Jacques que sa besogne était sainte. Mais il haussa ses épaules
+pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix
+lente et embarrassée:
+
+--Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards
+des passants, m'inquiètent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient
+du pain. Une seule chose me taquine. Je n'en dors pas la nuit, quand
+j'y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus
+la honte. Mais les jeunes filles, c'est ambitieux. Ma pauvre Marthe
+rougira de moi plus tard. A cinq ans, elle a vu un de mes collègues,
+et elle a tant pleuré, elle a eu si peur, que je n'ai pas encore osé
+mettre le manteau noir devant elle. Je m'habille et me déshabille dans
+l'escalier.
+
+J'eus pitié de mon voisin Jacques; je lui offris de déposer ses
+vêtements dans ma chambre, et d'y venir les mettre à son aise, à
+l'abri du froid. Il prit mille précautions pour transporter chez moi
+sa sinistre défroque. A partir de ce jour, je le vis régulièrement
+matin et soir. Il faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde.
+
+
+
+IV
+
+
+J'avais un vieux coffre dont le bois s'émiettait, piqué par les vers.
+Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de
+journaux, il y plia délicatement ses vêtements noirs.
+
+Parfois, la nuit, lorsqu'un cauchemar m'éveillait en sursaut, je jetai
+un regard effaré sur le vieux coffre, qui s'allongeait contre le mur,
+en forme de bière. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le
+manteau noir, la cravate blanche.
+
+Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits
+bonds nerveux; le manteau s'élargissait, et, agitant ses pans comme
+des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux;
+la cravate blanche s'allongeait, s'allongeait, puis se mettait à
+ramper doucement vers moi, la tête levée, la queue frétillante.
+
+J'ouvrais les yeux démesurément, j'apercevais le vieux coffre immobile
+et sombre dans son coin.
+
+
+
+V
+
+
+Je vivais dans le rêve, à cette époque, rêve d'amour, rêve de
+tristesse aussi. Je me plaisais à mon cauchemar; j'aimais mon voisin
+Jacques, parce qu'il vivait avec les morts, et qu'il m'apportait les
+âcres senteurs des cimetières. Il m'avait fait des confidences.
+J'écrivais les premières pages des _Mémoires d'un croque-mort_.
+
+Le soir, mon voisin Jacques, avant de se déshabiller, s'asseyait sur
+le vieux coffre pour me conter sa journée. Il aimait à parler de ses
+morts. Tantôt, c'était une jeune fille,--la pauvre enfant, morte
+poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantôt, c'était un vieillard--ce
+vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras, était un gros
+fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et
+j'avais des détails intimes sur chaque mort; je connaissais leur
+poids, les bruits qui s'étaient produits dans les bières, la façon
+dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers.
+
+Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard
+et plus épanoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agrafé sur
+l'épaule, le chapeau rejeté en arrière. Il avait rencontré des
+héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau de
+brie de la consolation.» Et il finissait par s'attendrir; il me
+jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une
+douceur de main toute amicale.
+
+Je vécus ainsi plus d'une année en pleine nécrologie.
+
+Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était
+mort.
+
+Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j'étais sur le
+seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bière,
+qui se plaignait sourdement à chaque heurt.
+
+L'un d'eux, un petit gras, disait à l'autre, un grand maigre:
+
+--Le croque-mort est croqué.
+
+
+
+
+LE PARADIS DES CHATS
+
+Une tante m'a légué un chat d'Angora qui est bien la bête la plus
+stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m'a conté, un soir
+d'hiver, devant les cendres chaudes.
+
+
+J'avais alors deux ans, et j'étais bien le chat le plus gras et le
+plus naïf qu'on pût voir. A cet âge tendre, je montrais encore toute
+la présomption d'un animal qui dédaigne les douceurs du foyer. Et
+pourtant que de remercîments je devais à la Providence pour m'avoir
+placé chez votre tante! La brave femme m'adorait. J'avais, au fond
+d'une armoire, une véritable chambre à coucher, coussin de plume en
+triple couverture. La nourriture valait le coucher; jamais de pain,
+jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante.
+
+Eh bien! au milieu de ces douceurs, je n'avais qu'un désir, qu'un
+rêve, me glisser par la fenêtre entr'ouverte et me sauver sur les
+toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me
+donnait des nausées, j'étais gras à m'en écoeurer moi-même. Et je
+m'ennuyais tout le long de la journée à être heureux.
+
+Il faut vous dire qu'en allongeant le cou, j'avais vu de la fenêtre le
+toit d'en face. Quatre chats, ce jour-là, s'y battaient, le poil
+hérissé, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand
+soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n'avais contemplé un
+spectacle si extraordinaire. Dès lors, mes croyances furent fixées. Le
+véritable bonheur était sur ce toit, derrière cette fenêtre qu'on
+fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu'on fermait
+ainsi les portes des armoires, derrière lesquelles on cachait la
+viande.
+
+J'arrêtai le projet de m'enfuir. Il devait y avoir dans la vie autre
+chose que de la chair saignante. C'était là l'inconnu, l'idéal. Un
+jour, on oublia de pousser la fenêtre de la cuisine. Je sautai sur un
+petit toit qui se trouvait au-dessous.
+
+
+
+II
+
+
+Que les toits étaient beaux! De larges gouttières les bordaient,
+exhalant des senteurs délicieuses. Je suivis voluptueusement ces
+gouttières, où mes pattes enfonçaient dans une boue fine, qui avait
+une tiédeur et une douceur infinies. Il me semblait que je marchais
+sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur
+qui fondait ma graisse.
+
+Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. Il y
+avait de l'épouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d'une
+terrible émotion qui faillit me faire culbuter sur les pavés. Trois
+chats qui roulèrent du faîte d'une maison, vinrent à moi en miaulant
+affreusement. Et comme je défaillais, ils me traitèrent de grosse
+bête, ils me dirent qu'ils miaulaient pour rire. Je me mis à miauler
+avec eux. C'était charmant. Les gaillards n'avaient pas ma stupide
+graisse. Ils se moquaient de moi, lorsque je glissais comme une boule
+sur les plaques de zinc, chauffées par le grand soleil. Un vieux matou
+de la bande me prit particulièrement en amitié. Il m'offrit de faire
+mon éducation, ce que j'acceptai avec reconnaissance.
+
+Ah! que le mou de votre tante était loin: Je bus aux gouttières, et
+jamais lait sucré ne m'avait semblé si doux. Tout me parut bon et
+beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m'emplit
+d'une émotion inconnue. Mes rêves seuls m'avaient jusque-là montré ces
+créatures exquises dont l'échine a d'adorables souplesses. Nous nous
+nous précipitâmes à la rencontre de la nouvelle venue, mes trois
+compagnons et moi. Je devançai les autres, j'allais faire mon
+compliment à la ravissante chatte, lorsqu'un de mes camarades me
+mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur.
+
+--Bah! me dit le vieux matou en m'entraînant, vous en verrez bien
+d'autres.
+
+
+
+II
+
+
+Au bout d'une heure de promenade, je me sentis un appétit féroce.
+
+--Qu'est-ce qu'on mange sur les toits? demandai-je à mon ami le matou.
+
+--Ce qu'on trouve, me répondit-il doctement.
+
+Cette réponse m'embarrassa, car j'avais beau chercher, je ne trouvais
+rien. J'aperçus enfin, dans une mansarde, une jeune ouvrière qui
+préparait son déjeuner. Sur la table, au-dessous de la fenêtre,
+s'étalait une belle côtelette, d'un rouge appétissant.
+
+--Voilà mon affaire, pensai-je en toute naïveté.
+
+Et je sautai sur la table, où je pris la côtelette. Mais l'ouvrière
+m'ayant aperçu, m'asséna sur l'échine un terrible coup de balai. Je
+lâchai la viande, je m'enfuis, en jetant un juron effroyable.
+
+--Vous sortez donc de votre village? me dit le matou. La viande qui
+est sur les tables, est faite pour être désirée de loin. C'est dans
+les gouttières qu'il faut chercher.
+
+Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n'appartînt pas
+aux chats. Mon ventre commençait à se fâcher sérieusement. Le matou
+acheva de me désespérer en me disant qu'il fallait attendre la nuit.
+Alors nous descendrions dans la rue, nous fouillerions les tas
+d'ordures. Attendre la nuit! Il disait cela tranquillement, en
+philosophe endurci. Moi, je me sentais défaillir, à la seule pensée de
+ce jeûne prolongé.
+
+
+
+IV
+
+
+La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me glaça. La pluie
+tomba bientôt, mince, pénétrante, fouettée par des souffles brusques
+de vent. Nous descendîmes par la baie vitrée d'un escalier. Que la rue
+me parut laide! Ce n'était plus cette bonne chaleur, ce large soleil,
+ces toits blancs de lumière où l'on se vautrait si délicieusement. Mes
+pattes glissaient sur le pavé gras. Je me souvins avec amertume de ma
+triple couverture et de mon coussin de plume.
+
+A peine étions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit à
+trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des
+maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Dès qu'il rencontra
+une porte cochère, il s'y réfugia à la hâte, en laissant échapper un
+ronronnement de satisfaction. Comme je l'interrogeais sur cette fuite:
+
+--Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet? me
+demanda-t-il.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! s'il nous avait aperçus, il nous aurait assommés et mangés
+à la broche!
+
+--Mangés à la broche! m'écriai-je. Mais la rue n'est donc pas à nous?
+On ne mange pas, et l'on est mangé!
+
+
+
+V
+
+
+Cependant, on avait vidé les ordures devant les portes. Je fouillai
+les tas avec désespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui
+avaient traîné dans les cendres. C'est alors que je compris combien le
+mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en
+artiste. Il me fit courir jusqu'au matin, visitant chaque pavé, ne se
+pressant point. Pendant près de dix heures je reçus la pluie, je
+grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite liberté, et comme
+je regrettai ma prison!
+
+Au jour, le matou, voyant que je chancelais:
+
+--Vous en avez assez? me demanda-t-il d'un air étrange.
+
+--Oh! oui, répondis-je.
+
+--Vous voulez rentrer chez vous?
+
+--Certes, mais comment retrouver la maison?
+
+--Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j'ai compris qu'un chat gras
+comme vous n'était pas fait pour les joies âpres de la liberté. Je
+connais votre demeure, je vais vous mettre à votre porte.
+
+Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fûmes arrivés:
+
+--Adieu, me dit-il, sans témoigner la moindre émotion.
+
+--Non, m'écriai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez
+venir avec moi. Nous partagerons le même lit et la même viande. Ma
+maîtresse est une brave femme...
+
+Il ne me laissa pas achever.
+
+--Taisez-vous, dit-il brusquement, vous êtes un sot. Je mourrais dans
+vos tiédeurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats
+bâtards. Les chats libres n'achèteront jamais au prix d'une prison
+votre mou et votre coussin de plume... Adieu.
+
+Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre
+frissonner d'aise aux caresses du soleil levant.
+
+Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m'administra une
+correction que je reçus avec une joie profonde. Je goûtai largement la
+volupté d'avoir chaud et d'être battu. Pendant qu'elle me frappait, je
+songeais avec délices à la viande qu'elle allait me donner ensuite.
+
+
+
+VI
+
+
+Voyez-vous,--a conclu mon chat, en s'allongeant devant la braise,--le
+véritable bonheur, le paradis, mon cher maître, c'est d'être enfermé
+et battu dans une pièce où il y a de la viande.
+
+Je parle pour les chats.
+
+
+
+
+LILI
+
+
+
+I
+
+
+Tu arrives des champs, Ninon, des vrais champs, aux senteurs âpres,
+aux horizons larges. Tu n'es pas assez sotte pour aller t'enfermer
+dans un Casino, au bord de quelque plage mondaine. Tu vas où ne va pas
+la foule, dans un trou de feuillage, en pleine Bourgogne. Ta retraite
+est une maison blanche, cachée comme un nid au milieu des arbres.
+C'est là que tu vis tes printemps, dans la santé de l'air libre. Aussi
+quand tu me reviens pour quelques jours, tes bonnes amies sont-elles
+étonnées de tes joues aussi fraîches que tes aubépines, de tes lèvres
+aussi rouges que les églantiers.
+
+Mais ta bouche est toute sucrée, et je jurerais qu'hier encore tu
+mangeais des cerises. C'est que tu n'es pas une petite maîtresse qui
+craint les guêpes et les ronces. Tu marches bravement au grand soleil,
+sachant bien que le hâle de ton cou a des transparences d'ambre fin.
+Et tu cours les champs en robe de toile, sous ton large chapeau, comme
+une paysanne amie de la terre. Tu coupes les fruits avec tes petits
+ciseaux de brodeuse, faisant une maigre besogne, il est vrai, mais
+travaillant de tout ton coeur et rentrant au logis, fière des
+égratignures roses que les chardons ont laissées sur tes mains
+blanches.
+
+Que feras-tu en décembre prochain? Rien. Tu t'ennuieras, n'est-ce pas?
+Tu n'es pas mondaine. Te souviens-tu de ce bal où je l'ai conduite, un
+soir? Tu avais les épaules nues, tu grelottais dans la voiture. Il
+faisait une chaleur étouffante, à ce bal, sous la lumière crue des
+lustres. Tu es restée au fond de ton fauteuil, bien sage, étouffant de
+légers bâillements derrière ton éventail. Ah! quel ennui! Et, lorsque
+nous sommes rentrés, tu as murmuré, en me montrant ton bouquet fané:
+
+--Regarde ces pauvres fleurs. Je mourrais comme elles, si je vivais
+dans cet air chaud. Mon cher printemps, où êtes-vous?
+
+Nous n'irons plus au bal, Ninon. Nous resterons chez nous, au coin de
+notre cheminée. Nous nous aimerons; et, quand nous serons las, nous
+nous aimerons encore.
+
+Je me rappelle ton cri de l'autre jour: «Vraiment une femme est bien
+oisive.» J'ai songé jusqu'au soir à cet aveu. L'homme a pris tout le
+travail, et vous a laissé la rêverie dangereuse. La faute est au bout
+des longues songeries. A quoi penser quand on brode la journée
+entière? On bâtit des châteaux où l'on s'endort comme la
+Belle-au-Bois-dormant, dans l'attente des baisers du premier chevalier
+qui passera sur la route.
+
+--Mon père, m'as-tu dit souvent, était un brave homme qui m'a laissée
+grandir chez lui. Je n'ai point appris le mal à l'école de ces
+délicieuses poupées qui cachent, en pension, les lettres de leurs
+cousins dans leurs livres de messe. Jamais je n'ai confondu le bon
+Dieu avec Croquemitaine, et j'avoue que j'ai toujours plus redouté de
+faire du chagrin à mon père que d'aller cuire dans les marmites du
+diable. Il faut te dire encore que je salue naturellement, sans avoir
+étudié l'art des révérences; mon maître à danser ne m'a pas exercée
+davantage à baisser les yeux, à sourire, à mentir du visage; je suis
+d'une ignorance crasse sur le chapitre de ces grimaces de coquettes
+qui constituent le plus clair d'une éducation de jeune fille bien née.
+J'ai poussé librement, comme une plante vigoureuse. C'est pourquoi
+j'étouffe dans l'air de Paris.
+
+
+
+II
+
+
+Dernièrement, par une de ces rares belles après-midi que le printemps
+nous ménage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune
+des grands marronniers. Le jardin était presque vide. Quelques dames
+brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants
+jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines.
+
+Mes regards finirent par s'arrêter sur une petite fille de six ou sept
+ans, dont la jeune mère causait avec une amie, à quelques pas de moi.
+C'était une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait déjà des
+airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces délicieuses
+toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bébés: une
+jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas
+gris-perle; un corsage décolleté garni de dentelles; un toquet à
+plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle
+ressemblait à madame sa mère, avec un peu de coquetterie en plus.
+
+Elle avait réussi à lui prendre son ombrelle, et elle se promenait
+gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y eût pas sous les arbres
+le moindre filet de soleil. Elle s'étudiait à marcher légèrement, en
+glissant avec grâce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes.
+Elle ne se savait pas observée; elle répétait son rôle en toute
+conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des
+tours de tête, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le
+tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira sérieusement une
+demi-douzaine de grandes révérences.
+
+C'était une petite femme. Je fus vraiment terrifié de son aplomb et de
+sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait déjà son métier
+d'enchanteresse. C'est à Paris seulement qu'on trouve des fillettes si
+précoces, connaissant la danse avant de connaître leurs lettres. Je me
+rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se
+traînent bêtement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gâter sa
+belle toilette; elle préfère ne pas jouer; elle se tient bien droite
+dans ses jupes empesées, mettant sa joie à être regardée, à entendre
+dire autour d'elle: «Ah! la charmante enfant!»
+
+Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier.
+Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes:
+l'ombrelle penchée, le sourire aux lèvres, l'air un peu fou. Je
+compris bientôt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte,
+venait par la grande allée. C'était une amie, et il s'agissait de
+s'aborder en toute élégance.
+
+Les deux bambines se touchèrent légèrement la main, firent les
+grimaces d'usage entre femmes du même monde. Elles avaient ce sourire
+heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand
+elles eurent achevé leurs politesses, elle se mirent à marcher côte à
+côte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de
+jouer.
+
+--Vous avez là une jolie robe.
+
+--C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture.
+
+--Maman a été indisposée, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir
+venir, ainsi que je vous l'avais promis.
+
+--Avez-vous vu la poupée de Thérèse? Elle a un trousseau magnifique.
+
+--Est-ce à vous cette ombrelle? Elle est charmante.
+
+Lili devint très-rouge. Elle faisait des grâces avec l'ombrelle de sa
+mère, voyant qu'elle écrasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La
+question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle était vaincue,
+si elle disait la vérité.
+
+--Oui, répondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau.
+
+C'était le comble. Elle savait mentir, comme elle savait être belle.
+Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie
+femme. Avec de telles éducations, comment voulez-vous que les pauvres
+maris dorment tranquilles?
+
+A ce moment un petit garçon de huit ans passa, traînant une charrette
+chargée de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le
+charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter
+Lili.
+
+--Que c'est brutal un homme! dit-elle avec dédain. Voyez donc comme
+cet enfant est débraillé!
+
+Ces demoiselles eurent un rire passablement méprisant. L'enfant, en
+effet, devait leur paraître bien petit garçon de faire ainsi le
+cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'épouse, elle le traitera
+toujours avec la supériorité d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle
+à sept ans, lorsqu'à cet âge il ne savait encore que déchirer ses
+culottes.
+
+Lili s'était remise à marcher, après avoir rétabli soigneusement les
+plis de sa jupe.
+
+--Regardez donc, reprit-elle, cette grande bête de fille en robe
+blanche qui s'ennuie toute seule là-bas. L'autre jour, elle m'a fait
+demander si je voulais bien qu'elle me fût présentée. Imaginez-vous,
+ma chère, qu'elle est fille d'un petit employé. Vous comprenez, je
+n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre.
+
+Lili avait une moue de princesse outragée. Son amie était décidément
+battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait
+la faveur de lui être présenté. Elle pâlissait en femme qui assiste au
+triomphe d'une rivale. Elle avait passé le bras autour de la taille de
+Lili, cherchant à la chiffonner par derrière, sans qu'elle s'en
+aperçût. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec
+de petites dents blanches, prêtes à mordre.
+
+Comme elles s'éloignaient de leurs mères, elles s'aperçurent enfin que
+je les observais. Dès lors, elles se firent plus sucrées: elles eurent
+des coquetteries de demoiselles qui veulent mériter et retenir
+l'attention. Un monsieur était là qui les regardait. Ah! filles d'Ève,
+le diable vous tente au berceau!
+
+Puis, elles éclatèrent de rire. Un détail de ma toilette devait les
+surprendre, leur paraître très-comique: mon chapeau sans doute, dont
+la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, à la lettre;
+elles raillaient, la main sur les lèvres, retenant les perles de leurs
+rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte,
+par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je
+m'enfuis, abandonnant la place à ces deux bambines qui avaient des
+gaietés et des regards étranges de femmes faites.
+
+
+
+III
+
+
+Ah! Ninon, Ninon, emmène-moi ces demoiselles dans des fermes,
+habille-les de toile grise et laisse-les se rouler dans la mare où
+barbottent les canards. Elle reviendront bêtes comme des oies, saines
+et vigoureuses comme de jeunes arbres. Quand nous les épouserons, nous
+leur apprendrons à nous aimer. Elles seront assez savantes.
+
+
+
+
+LA LÉGENDE DU PETIT-MANTEAU BLEU DE L'AMOUR
+
+
+
+I
+
+
+Elle naquit, la belle fille aux cheveux roux, un matin de décembre,
+comme la neige tombait, lente et virginale. Il y eut, dans l'air, des
+signes certains qui annoncèrent la mission d'amour qu'elle venait
+accomplir; le soleil brilla, rose sur la neige blanche, et il passa
+sur les toits des parfums de lilas et des chants d'oiseaux, comme au
+printemps.
+
+Elle vit le jour au fond d'un bouge, par humilité sans doute, afin de
+montrer qu'elle souhaitait les seules richesses du coeur. Elle n'eut
+pas de famille, elle put aimer l'humanité entière, ayant les bras
+assez souples pour embrasser le monde. Dès qu'elle atteignit l'âge
+d'amour, elle quitta l'ombre où elle se recueillait; elle se mit à
+marcher par les chemins, à chercher les affamés qu'elle rassassiait de
+ses regards.
+
+C'était une grande et forte fille, aux yeux noirs, à la bouche rouge.
+Elle avait une chair d'une pâleur mate, couverte d'un duvet léger qui
+faisait de sa peau un velours blanc. Quand elle marchait, son corps
+ondulait dans un rhythme tendre.
+
+D'ailleurs, en quittant la paille où elle était née, elle avait
+compris qu'il entrait dans sa mission de se vêtir de soie et de
+dentelle. Elle tenait en don ses dents blanches, ses joues roses; elle
+sut trouver des colliers de perles blancs comme ses dents, des jupes
+de satin roses comme ses joues.
+
+Et quand elle fut équipée, il fit bon la rencontrer dans les sentiers,
+par les claires matinées de mai. Elle avait le coeur et les lèvres
+ouvertes à tous venants. Lorsqu'elle trouvait un mendiant sur le bord
+d'un fossé, elle le questionnait d'un sourire; s'il se plaignait des
+brûlures, des fièvres âpres du coeur, toute sa bouche lui donnait une
+aumône, et la misère du mendiant était soulagée.
+
+Aussi tous les pauvres de la paroisse la connaissaient-ils. Ils se
+pressaient à sa porte, attendant la distribution. Comme une soeur
+charitable, elle descendait matin et soir, partageant ses trésors de
+tendresse, servant à chacun sa part.
+
+Elle était bonne et tendre comme le pain blanc. Les pauvres de la
+paroisse l'avaient surnommée le Petit-Manteau bleu de l'amour.
+
+
+
+II
+
+
+Or, il advint qu'une épidémie terrible désola la contrée. Tous les
+jeunes gens furent frappés, et le plus grand nombre faillit en mourir.
+
+Les symptômes du fléau étaient terrifiants. Le coeur cessait de
+battre, la tête se vidait, le moribond s'abêtissait. Les jeunes
+hommes, pareils à des pantins ridicules, se promenaient en ricanant,
+en achetant des coeurs à la foire, comme les enfants achètent des
+bâtons de sucre d'orge. Quand l'épidémie s'attaquait à de braves
+garçons, le mal se manifestait par une tristesse noire, une
+désespérance mortelle. Les artistes pleuraient d'impuissance devant
+leurs oeuvres, les amants inassouvis allaient se jeter dans les
+rivières.
+
+Vous pensez que la belle enfant sut se distinguer, en cette
+circonstance grave. Elle établit des ambulances, elle soigna les
+malades nuit et jour, usant ses lèvres à fermer les blessures,
+remerciant le ciel de la grande tâche qu'il lui donnait.
+
+Elle fut une providence pour les jeunes hommes. Elle en sauva un grand
+nombre. Ceux dont elle ne put guérir le coeur, furent ceux qui
+n'avaient déjà plus de coeur. Son traitement était simple: elle
+donnait aux malades ses mains secourables, son souffle tiède. Jamais
+elle ne demandait un payement. Elle se ruinait avec insouciance,
+faisant l'aumône à pleine bouche.
+
+Aussi les avares du temps hochaient-ils la tête, en voyant la jeune
+prodigue disperser de la sorte la grande fortune de ses grâces. Ils
+disaient entre eux:
+
+--Elle mourra sur la paille, elle qui donne le sang de son coeur, sans
+jamais en peser les gouttes.
+
+
+
+III
+
+
+Un jour, en effet, comme elle fouillait son coeur, elle le trouva
+vide: Elle eut un frisson de terreur: il lui restait à peine quelques
+sous de tendresse. Et l'épidémie sévissait toujours.
+
+L'enfant se révolta, ne songeant plus à l'immense fortune qu'elle
+avait dissipée follement, éprouvant des besoins de charité cuisants
+qui lui rendaient sa misère plus affreuse. Il était si doux, par les
+beaux soleils, d'aller en quête des mendiants, si doux d'aimer et
+d'être aimée! Et, maintenant, il lui fallait vivre à l'ombre, en
+attendant à son tour des aumônes qui ne viendraient peut-être jamais.
+
+Un instant, elle eut la sage pensée de garder précieusement les
+quelques sous qui lui restaient et de les dépenser en toute prudence.
+Mais il lui prit un tel froid, dans son isolement, qu'elle finit par
+sortir, cherchant les rayons de mai.
+
+Sur son chemin, à la première borne, elle rencontra un jeune homme
+dont le coeur se mourait évidemment d'inanition. A cette vue, sa
+charité ardente s'éveilla. Elle ne pouvait mentir à sa mission. Et,
+rayonnante de bonté, plus grande d'abnégation, elle mit tout le reste
+de son coeur sur ses lèvres, se courba doucement, donna un baiser au
+jeune homme, en lui disant:
+
+--Tiens, voilà mon dernier louis. Rends-moi la monnaie.
+
+
+
+IV
+
+
+Le jeune homme lui rendit la monnaie.
+
+Le soir même, elle envoya à ses pauvres une lettre de faire-part, pour
+leur apprendre qu'elle se voyait forcée de suspendre ses aumônes. Il
+restait à la chère fille tout juste de quoi vivre dans une honnête
+aisance, avec le dernier affamé qu'elle avait secouru.
+
+La légende du Petit-Manteau bleu de l'amour n'a pas de morale.
+
+
+
+
+LE FORGERON
+
+
+Le Forgeron était un grand, le plus grand du pays, les épaules
+noueuses, la face et les bras noirs des flammes de la forge et de la
+poussière de fer des marteaux. Il avait, dans son crâne carré, sous
+l'épaisse broussaille de ses cheveux, de gros yeux bleus d'enfant,
+clairs comme de l'acier. Sa mâchoire large roulait avec des rires, des
+bruits d'haleine qui ronflaient, pareils à la respiration et aux
+gaietés géantes de son soufflet; et, quand il levait les bras, dans un
+geste de puissance satisfaite,--geste dont le travail de l'enclume
+lui avait donné l'habitude,--il semblait porter ses cinquante ans plus
+gaillardement encore qu'il ne soulevait «la Demoiselle,» une masse
+pesant vingt-cinq livres, une terrible fillette qu'il pouvait seul
+mettre en danse, de Vernon à Rouen.
+
+J'ai vécu une année chez le Forgeron, toute une année de
+convalescence. J'avais perdu mon coeur, perdu mon cerveau, j'étais
+parti, allant devant moi, me cherchant, cherchant un coin de paix et
+de travail, où je pusse retrouver ma virilité. C'est ainsi qu'un soir,
+sur la route, après avoir dépassé le village, j'ai aperçu la forge,
+isolée, toute flambante, plantée de travers à la croix des
+Quatre-Chemins. La lueur était telle, que la porte charretière, grande
+ouverte, incendiait le carrefour, et que les peupliers, rangés en
+face, le long du ruisseau, fumaient comme des torches. Au loin, au
+milieu de la douceur du crépuscule, la cadence des marteaux sonnait à
+une demi-lieue, semblable au galop de plus en plus rapproché de
+quelque régiment de fer. Puis, là, sous la porte béante, dans la
+clarté, dans le vacarme, dans l'ébranlement de ce tonnerre, je me suis
+arrêté, heureux, consolé déjà, à voir ce travail, à regarder ces mains
+d'homme tordre et aplatir les barres rouges.
+
+J'ai vu, par ce soir d'automne, le Forgeron pour la première fois. Il
+forgeait le soc d'une charrue. La chemise ouverte, montrant sa rude
+poitrine, où les côtes, à chaque souffle, marquaient leur carcasse de
+métal éprouvé, il se renversait, prenait un élan, abattait le marteau.
+Et cela, sans un arrêt, avec un balancement souple et continu du
+corps, avec une poussée implacable des muscles. Le marteau tournait
+dans un cercle régulier, emportant des étincelles, laissant derrière
+lui un éclair. C'était «la Demoiselle», à laquelle le Forgeron
+donnait ainsi le branle, à deux mains; tandis que son fils, un
+gaillard de vingt ans, tenait le fer enflammé au bout de la pince, et
+tapait de son côté, tapait des coups sourds qu'étouffait la danse
+éclatante de la terrible fillette du vieux. Toc, toc,--toc, toc, on
+eût dit la voix grave d'une mère encourageant les premiers bégayements
+d'un enfant. «La Demoiselle» valsait toujours, en secouant les
+paillettes de sa robe, en laissant ses talons marqués dans le soc
+qu'elle façonnait, chaque fois qu'elle rebondissait sur l'enclume. Une
+flamme saignante coulait jusqu'à terre, éclairant les arêtes
+saillantes des deux ouvriers, dont les grandes ombres s'allongeaient
+dans les coins sombres et confus de la forge. Peu à peu, l'incendie
+pâlit, le Forgeron s'arrêta. Il resta noir, debout, appuyé sur le
+manche du marteau, avec une sueur au front qu'il n'essuyait même pas.
+J'entendais le souffle de ses côtes encore ébranlées, dans le
+grondement du soufflet que son fils tirait, d'une main lente.
+
+Le soir, je couchais chez le Forgeron, et je ne m'en allais plus. Il
+avait une chambre libre, en haut, au-dessus de la forge, qu'il
+m'offrit et que j'acceptai. Dès cinq heures, avant le jour, j'entrais
+dans la besogne de mon hôte. Je m'éveillais au rire de la maison
+entière, qui s'animait jusqu'à la nuit de sa gaieté énorme. Sous moi,
+les marteaux dansaient. Il semblait que «la Demoiselle» me jetât
+hors du lit, en tapant au plafond, en me traitant de fainéant. Toute
+la pauvre chambre, avec sa grande armoire, sa table de bois blanc, ses
+deux chaises, craquait, me criait de me hâter. Et il me fallait
+descendre. En bas, je trouvais la forge déjà rouge. Le soufflet
+ronronnait, une flamme bleue et rose montait du charbon, où la rondeur
+d'un astre semblait luire, sous le vent qui creusait la braise.
+Cependant, le Forgeron préparait la besogne du jour. Il remuait du fer
+dans les coins, retournait des charrues, examinait des roues. Quand il
+m'apercevait, il mettait les poings aux côtes, le digne homme, et il
+riait, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Cela l'égayait, de m'avoir
+délogé du lit à cinq heures. Je crois qu'il tapait pour taper, le
+matin, pour sonner le réveil avec le formidable carillon de ses
+marteaux. Il posait ses grosses mains sur mes épaules, se penchait
+comme s'il eût parlé à un enfant, en me disant que je me portais
+mieux, depuis que je vivais au milieu de sa ferraille. Et tous les
+jours, nous prenions le vin blanc ensemble, sur le cul d'une vieille
+carriole renversée.
+
+Puis, souvent, je passais ma journée à la forge. L'hiver surtout, par
+les temps de pluie, j'ai vécu toutes mes heures là. Je m'intéressais à
+l'ouvrage. Cette lutte continue du Forgeron contre ce fer brut qu'il
+pétrissait à sa guise, me passionnait comme un drame puissant. Je
+suivais le métal du fourneau sur l'enclume, j'avais de continuelles
+surprises à le voir se ployer, s'étendre, se rouler, pareil à une cire
+molle, sous l'effort victorieux de l'ouvrier. Quand la charrue était
+terminée, je m'agenouillais devant elle, je ne reconnaissais plus
+l'ébauche informe de la veille, j'examinais les pièces, rêvant que des
+doigts souverainement forts les avaient prises et façonnées ainsi sans
+le secours du feu. Parfois, je souriais en songeant à une jeune fille
+que j'avais aperçue, autrefois, pendant des journées entières, en face
+de ma fenêtre, tordant de ses mains fluettes des tiges de laiton, sur
+lesquelles elle attachait, à l'aide d'un fil de soie, des violettes
+artificielles.
+
+Jamais le Forgeron ne se plaignait. Je l'ai vu, après avoir battu le
+fer pendant des journées de quatorze heures, rire le soir de son bon
+rire, en se frottant les bras d'un air satisfait. Il n'était jamais
+triste, jamais las. Il aurait soutenu la maison sur son épaule, si la
+maison avait croulé. L'hiver, il disait qu'il faisait bon dans sa
+forge. L'été, il ouvrait la porte toute grande et laissait entrer
+l'odeur des foins. Quand l'été vint, à la tombée du jour, j'allais
+m'asseoir à côté de lui, devant la porte. On était à mi-côte; on
+voyait de là toute la largeur de la vallée. Il était heureux de ce
+tapis immense de terres labourées, qui se perdait à l'horizon dans le
+lilas clair du crépuscule. Et le Forgeron plaisantait souvent. Il
+disait que toutes ces terres lui appartenaient, que la forge, depuis
+plus de deux cents ans, fournissait des charrues à tout le pays.
+C'était son orgueil. Pas une moisson ne poussait sans lui. Si la
+plaine était verte en mai et jaune en juillet, elle lui devait cette
+soie changeante. Il aimait les récoltes comme ses filles, ravi des
+grands soleils, levant le poing contre les nuages de grêle qui
+crevaient. Souvent, il me montrait au loin quelque pièce de terre qui
+paraissait moins large que le dos de sa veste, et il me racontait en
+quelle année il avait forgé une charrue pour ce carré d'avoine ou de
+seigle. A l'époque du labour, il lâchait parfois ses marteaux; il
+venait au bord de la route; la main sur les yeux, il regardait. Il
+regardait la famille nombreuse de ses charrues mordre le sol, tracer
+leurs sillons, en face, à gauche, à droite. La vallée en était toute
+pleine. On eût dit, à voir les attelages filer lentement, des
+régiments en marche. Les socs des charrues luisaient au soleil, avec
+des reflets d'argent. Et lui, levait les bras, m'appelait, me criait
+de venir voir quelle «sacrée besogne» elles faisaient.
+
+Toute cette ferraille retentissante qui sonnait au-dessous de moi, me
+mettait du fer dans le sang. Cela me valait mieux que les drogues des
+pharmacies. J'étais accoutumé à ce vacarme, j'avais besoin de cette
+musique des marteaux sur l'enclume pour m'entendre vivre. Dans ma
+chambre tout animée par les ronflements du soufflet, j'avais retrouvé
+ma pauvre tête. Toc, toc,--toc, toc,--c'était là comme le balancier
+joyeux qui réglait mes heures de travail. Au plus fort de l'ouvrage,
+lorsque le Forgeron se fâchait, que j'entendais le fer rouge craquer
+sous les bonds des marteaux endiablés, j'avais une fièvre de géant
+dans les poignets, j'aurais voulu aplatir le monde d'un coup de ma
+plume. Puis, quand la forge se taisait, tout faisait silence dans mon
+crâne; je descendais, et j'avais honte de ma besogne, à voir tout ce
+métal vaincu et fumant encore.
+
+Ah! que je l'ai vu superbe, parfois, le forgeron, pendant les chaudes
+après-midi! Il était nu jusqu'à la ceinture, les muscles saillants et
+tendus, semblable à une de ces grandes figures de Michel-Ange, qui se
+redressent dans un suprême effort. Je trouvais, à le regarder, la
+ligne sculpturale moderne, que nos artistes cherchent péniblement dans
+les chairs mortes de la Grèce. Il m'apparaissait comme le héros grandi
+du travail, l'enfant infatigable de ce siècle, qui bat sans cesse sur
+l'enclume l'outil de notre analyse, qui façonne dans le feu et par le
+fer la société de demain. Lui, jouait avec ses marteaux. Quand il
+voulait rire, il prenait «la demoiselle,» et, à toute volée, il
+tapait. Alors il faisait le tonnerre chez lui, dans l'halétement rose
+du fourneau. Je croyais entendre le soupir du peuple à l'ouvrage.
+
+C'est là, dans la forge, au milieu des charrues, que j'ai guéri à
+jamais mon mal de paresse et de doute.
+
+
+
+
+LE CHOMAGE
+
+
+
+I
+
+
+Le matin, quand les ouvriers arrivent à l'atelier, ils le trouvent
+froid, comme noir d'une tristesse de ruine. Au fond de la grande
+salle, la machine est muette, avec ses bras maigres, ses roues
+immobiles; et elle met là une mélancolie de plus, elle dont le souffle
+et le branle animent toute la maison, d'ordinaire, du battement d'un
+coeur de géant, rude à la besogne.
+
+Le patron descend de son petit cabinet. Il dit d'un air triste aux
+ouvriers:
+
+--Mes enfants, il n'y a pas de travail aujourd'hui.... Les commandes
+n'arrivent plus; de tous les côtés, je reçois des contre-ordres, je
+vais rester avec de la marchandise sur les bras. Ce mois de décembre,
+sur lequel je comptais, ce mois de gros travail, les autres années,
+menace de ruiner les maisons les plus solides... Il faut tout
+suspendre.
+
+Et comme il voit les ouvriers se regarder entre eux avec la peur du
+retour au logis, la peur de la faim du lendemain, il ajoute d'un ton
+plus bas:
+
+--Je ne suis pas égoïste, non, je vous le jure... Ma situation est
+aussi terrible, plus terrible peut-être que la vôtre. En huit jours,
+j'ai perdu cinquante mille francs. J'arrête le travail aujourd'hui,
+pour ne pas creuser le gouffre davantage; et je n'ai pas le premier
+sou de mes échéances du 15... Vous voyez, je vous parle en ami, je ne
+vous cache rien. Demain, peut-être, les huissiers seront ici. Ce n'est
+pas notre faute, n'est-ce pas? Nous avons lutté jusqu'au bout.
+J'aurais voulu vous aider à passer ce mauvais moment; mais c'est fini,
+je suis à terre; je n'ai plus de pain à partager.
+
+Alors, il leur tend la main. Les ouvriers la lui serrent
+silencieusement. Et, pendant quelques minutes, ils restent là, à
+regarder leurs outils inutiles, les poings serrés. Les autres matins,
+dès le jour, les limes chantaient, les marteaux marquaient le rhythme;
+et tout cela semble déjà dormir dans la poussière de la faillite.
+C'est vingt, c'est trente familles qui ne mangeront pas la semaine
+suivante. Quelques femmes qui travaillaient dans la fabrique ont des
+larmes au bord des yeux. Les hommes veulent paraître plus fermes. Ils
+font les braves, ils disent qu'on ne meurt pas de faim dans Paris.
+
+Puis, quand le patron les quitte, et qu'ils le voient s'en aller,
+voûté en huit jours, écrasé peut-être par un désastre plus grand
+encore qu'il ne l'avoue, ils se retirent un à un, étouffant dans la
+salle, la gorge serrée, le froid au coeur, comme s'ils sortaient de la
+chambre d'un mort. Le mort, c'est le travail, c'est la grande machine
+muette, dont le squelette est sinistre dans l'ombre.
+
+
+
+II
+
+
+L'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. Il a battu les
+trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est
+allé de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s'offrant
+tout entier à n'importe quelle besogne, à la plus rebutante, à la plus
+dure, à la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermées.
+
+Alors, l'ouvrier a offert de travailler à moitié prix. Les portes ne
+se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu'on ne pourrait le
+garder. C'est le chômage, le terrible chômage qui sonne le glas des
+mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et l'argent,
+l'argent lâche s'est caché.
+
+Au bout des huit jours, c'est bien fini. L'ouvrier a fait une suprême
+tentative, et il revient lentement, les mains vides, éreinté de
+misère. La pluie tombe; ce soir-là, Paris est funèbre dans la boue. Il
+marche sous l'averse, sans la sentir, n'entendant que sa faim,
+s'arrêtant pour arriver moins vite. Il s'est penché sur un parapet de
+la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des
+rejaillissements d'écume blanche se déchirent à une pile du pont. Il
+se penche davantage, la coulée colossale passe sous lui, en lui jetant
+un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lâche, et il s'en va.
+
+La pluie a cessé. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S'il
+crevait une vitre, il prendrait d'une poignée du pain pour des années.
+Les cuisines des restaurants s'allument; et, derrière les rideaux de
+mousseline blanche, il aperçoit des gens qui mangent. Il hâte le pas,
+il remonte au faubourg, le long des rôtisseries, des charcuteries, des
+pâtisseries, de tout le Paris gourmand qui s'étale aux heures de la
+faim.
+
+Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a
+promis du pain pour le soir. Il n'a pas osé venir leur dire qu'il
+avait menti, avant la nuit tombée. Tout en marchant, il se demande
+comment il entrera, ce qu'il racontera, pour leur faire prendre
+patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger.
+Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chétives.
+
+Et, un instant, il a l'idée de mendier. Mais quand une dame ou un
+monsieur passent à côté de lui, et qu'il songe à tendre la main, son
+bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste planté sur le trottoir,
+tandis que les gens comme il faut se détournent, le croyant ivre, à
+voir son masque farouche d'affamé.
+
+
+
+III
+
+
+La femme de l'ouvrier est descendue sur le seuil de la porte, laissant
+en haut la petite endormie. La femme est toute maigre, avec une robe
+d'indienne. Elle grelotte dans les souffles glacés de la rue.
+
+Elle n'a plus rien au logis; elle a tout porté au Mont-de-Piété. Huit
+jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a
+vendu chez un fripier la dernière poignée de laine de son matelas; le
+matelas s'en est allé ainsi; maintenant, il ne reste que la toile.
+Elle l'a accrochée devant la fenêtre pour empêcher l'air d'entrer, car
+la petite tousse beaucoup.
+
+Sans le dire à son mari, elle a cherché de son côté. Mais le chômage a
+frappé plus rudement les femmes que les hommes. Sur son palier, il y a
+des malheureuses qu'elle entend sangloter pendant la nuit. Elle en a
+rencontré une tout debout au coin d'un trottoir; une autre est morte;
+une autre a disparu.
+
+Elle, heureusement, a un bon homme, un mari qui ne boit pas. Ils
+seraient à l'aise, si des mortes saisons ne les avaient dépouillés de
+tout. Elle a épuisé les crédits: elle doit au boulanger, à l'épicier,
+à la fruitière, et elle n'ose plus même passer devant les boutiques.
+L'après-midi, elle est allée chez sa soeur pour emprunter vingt sous;
+mais elle a trouvé, là aussi, une telle misère qu'elle s'est mise à
+pleurer, sans rien dire, et que toutes deux, sa soeur et elle, ont
+pleuré longtemps ensemble. Puis, en s'en allant, elle a promis
+d'apporter un morceau de pain, si son mari rentrait avec quelque
+chose.
+
+Le mari ne rentre pas. La pluie tombe, se réfugie sous la porte; de
+grosses gouttes clapotent à ses pieds, une poussière d'eau pénètre sa
+mince robe. Par moments, l'impatience la prend, elle sort, malgré
+l'averse, elle va jusqu'au bout de la rue, pour voir si elle
+n'aperçoit pas celui qu'elle attend, au loin, sur la chaussée. Et
+quand elle revient, elle est trempée; elle passe ses mains sur ses
+cheveux pour les essuyer; elle patiente encore, secouée par de courts
+frissons de fièvre.
+
+Le va-et-vient des passants la coudoie. Elle se fait toute petite pour
+ne gêner personne. Des hommes la regardent en face; elle sent, par
+moments, des haleines chaudes qui lui effleurent le cou. Tout le Paris
+suspect, la rue avec sa boue, ses clartés crues, ses roulements de
+voiture, semble vouloir la prendre et la jeter au ruisseau. Elle a
+faim, elle est à tout le monde. En face, il y a un boulanger, et elle
+pense à la petite qui dort, en haut.
+
+Puis, quand le mari se montre enfin, filant comme un misérable le long
+des maisons, elle se précipite, elle le regarde anxieusement.
+
+--Eh bien! balbutie-t-elle.
+
+Lui, ne répond pas, baisse la tête. Alors, elle monte la première,
+pâle comme une morte.
+
+
+
+IV
+
+
+En haut, la petite ne dort pas. Elle s'est réveillée, elle songe, en
+face du bout de chandelle qui agonise sur un coin de la table. Et on
+ne sait quoi de monstrueux et de navrant passe sur la face de cette
+gamine de sept ans, aux traits flétris et sérieux de femme faite.
+
+Elle est assise sur le bord du coffre qui lui sert de couche. Ses
+pieds nus pendent, grelottants; ses mains de poupée maladive ramènent
+contre sa poitrine les chiffons qui la couvrent. Elle sent là une
+brûlure, un feu qu'elle voudrait éteindre. Elle songe.
+
+Elle n'a jamais eu de jouets. Elle ne peut aller à l'école, parce
+qu'elle n'a pas de souliers. Plus petite, elle se rappelle que sa mère
+la menait au soleil. Mais cela est loin; il a fallu déménager; et,
+depuis ce temps, il lui semble qu'un grand froid a soufflé dans la
+maison. Alors, elle n'a plus été contente; toujours elle a eu faim.
+
+C'est une chose profonde dans laquelle elle descend, sans pouvoir la
+comprendre. Tout le monde a donc faim? Elle a pourtant tâché de
+s'habituer à cela, et elle n'a pas pu. Elle pense qu'elle est trop
+petite, qu'il faut être grande pour savoir. Sa mère sait, sans doute,
+cette chose qu'on cache aux enfants. Si elle osait, elle lui
+demanderait qui vous met ainsi au monde pour que vous ayez faim.
+
+Puis, c'est si laid, chez eux! Elle regarde la fenêtre où bat la toile
+du matelas, les murs nus, les meubles écloppés, toute cette honte du
+grenier que le chômage salit de son désespoir. Dans son ignorance,
+elle croit avoir rêvé des chambres tièdes avec de beaux objets qui
+luisaient; elle ferme les yeux pour revoir cela; et, à travers ses
+paupières amincies, la lueur de la chandelle devient un grand
+resplendissement d'or dans lequel elle voudrait entrer. Mais le vent
+souffle, il vient un tel courant d'air par la fenêtre qu'elle est
+prise d'un accès de toux. Elle a des larmes plein les yeux.
+
+Autrefois, elle avait peur, lorsqu'on la laissait toute seule;
+maintenant, elle ne sait plus, ça lui est égal. Comme on n'a pas mangé
+depuis la veille, elle pense que sa mère est descendue chercher du
+pain. Alors, cette idée l'amuse. Elle taillera son pain en tout petits
+morceaux; elle les prendra lentement, un à un. Elle jouera avec son
+pain.
+
+La mère est rentrée; le père a fermé la porte. La petite leur regarde
+les mains à tous deux, très-surprise. Et, comme ils ne disent rien,
+au bout d'un bon moment, elle répète sur un ton chantant:
+
+--J'ai faim, j'ai faim.
+
+Le père s'est pris la tête entre les poings, dans un coin d'ombre; il
+reste là, écrasé, les épaules secouées par de rudes sanglots
+silencieux. La mère, étouffant ses larmes, est venue recoucher la
+petite. Elle la couvre avec toutes les bardes du logis, elle lui dit
+d'être sage, de dormir. Mais l'enfant, dont le froid fait claquer les
+dents, et qui sent le feu de sa poitrine la brûler plus fort, devient
+très-hardie. Elle se pend au cou de sa mère; puis, doucement:
+
+--Dis, maman, demande-t-elle, pourquoi donc avons-nous faim?
+
+
+
+
+LE PETIT VILLAGE
+
+
+
+I
+
+
+Où est-il, le petit village? Dans quel pli de terrain cache-t-il ses
+maisons blanches? Se groupent-elles autour de l'église, au fond de
+quelque creux? ou, le long d'une grande route, s'en vont-elles
+gaiement à la file? ou encore grimpent-elles sur un coteau, comme des
+chèvres capricieuses, étageant et cachant à demi leurs toits rouges
+dans les verdures?
+
+A-t-il un nom doux à l'oreille, le petit village? Est-ce un nom
+tendre, aisé aux lèvres françaises, ou quelque nom allemand, rude,
+hérissé de consonnes, rauque comme un cri de corbeau?
+
+Et moissonne-t-on, vendange-t-on, dans le petit village? Est-ce pays
+de blés ou pays de vignobles? A cette heure, que font les habitants
+dans les terres, au grand soleil? Le soir, au retour, le long des
+sentiers, s'arrêtent-ils pour voir d'un coup d'oeil les larges
+récoltes, en remerciant le ciel de l'année heureuse?
+
+
+
+II
+
+
+Je me l'imagine volontiers sur un coteau. Il est là, si discret dans
+les arbres, que, de loin, on le prendrait pour un champ de rochers
+écroulés et couverts de mousse. Mais des fumées sortent des branches;
+dans un sentier qui descend la pente, des enfants poussent une
+brouette. Alors, de la plaine, on le regarde avec une envie jalouse;
+on passe, en emportant le souvenir de ce nid entrevu.
+
+Non, je le crois plutôt dans un coin de la plaine, au bord d'un
+ruisseau. Il est si petit qu'un rideau de peupliers le cache à tous
+les yeux. Ses chaumières, pareilles à des baigneuses chastes,
+disparaissent dans les oseraies de la rive. Un bout de prairie verte
+lui sert de tapis; une haie vive le clôt de toutes parts, comme un
+grand jardin. On passe à côté de lui sans le voir. Les voix des
+laveuses sonnent, semblables à des voix de fauvettes. Pas un filet de
+fumée. Il dort dans sa paix, au fond de son alcôve verte.
+
+Aucun de nous ne le connaît. La ville voisine sait à peine qu'il
+existe, et il est si humble que pas un géographe ne s'est soucié de
+lui. Ce n'est personne. Son nom prononcé n'éveille aucun souvenir.
+Dans la foule des villes, aux noms retentissants, il est un inconnu,
+sans histoire, sans gloires et sans hontes, qui s'efface modestement.
+
+Et c'est pour cela sans doute qu'il sourit si doucement, le petit
+village. Ses paysans vivent au désert; les marmots se roulent sur la
+berge; les femmes filent dans l'ombre des arbres. Lui, tout heureux de
+son obscurité, s'emplit des gaietés du ciel. Il est si loin de la boue
+et du tapage des grandes cités! Son rayon de soleil lui suffit; sa
+joie est faite de son silence, de son humilité, de ce rideau de
+peupliers qui le cache au monde entier.
+
+
+
+III
+
+
+Et, demain peut-être, le monde entier saura qu'il existe, le petit
+village.
+
+Ah! misère! la rivière sera rouge, le rideau de peupliers aura été
+rasé par les boulets, les chaumières éventrées montreront le désespoir
+muet des familles, le petit village sera célèbre.
+
+Plus de chant de laveuses, plus de marmots se roulant sur la berge,
+plus de récoltes, plus de silence, plus d'humilité heureuse. Un
+nouveau nom dans l'histoire, victoire ou défaite, une nouvelle page
+sanglante, un nouveau coin du pays engraissé par le sang de nos
+enfants.
+
+Il rit, il sommeille, il ignore qu'il donnera son nom à une tuerie, et
+demain il sanglotera, il retentira dans l'Europe avec des râles
+d'agonie. Puis, il restera sur la terre comme une tache de sang. Lui,
+si gai, si tendre, il s'entourera d'un cercle d'ombre sinistre, il
+verra des visiteurs blêmes passer devant ses ruines, comme on passe
+devant les dalles de la Morgue. Il sera maudit.
+
+Nous, s'il est Austerlitz ou Magenta, nous l'entendrons sonner dans
+nos coeurs avec des éclats de clairons. Et, s'il est Waterloo, il
+roulera lugubrement dans nos mémoires, comme le son d'un tambour voilé
+d'un crêpe, menant les funérailles de la nation.
+
+Qu'il regrettera alors ses rives solitaires, ses paysans ignorants,
+son coin perdu, si loin des hommes, connu seulement des hirondelles
+qui y revenaient à chaque printemps! Souillé, honteux, avec son ciel
+empli d'un vol de corbeaux, et ses terres grasses puant la mort, il
+vivra éternellement dans les siècles, comme un coupe-gorge, un endroit
+louche où deux nations se seront égorgées.
+
+Le nid d'amour, le nid de paix, le petit village, ne sera plus qu'un
+cimetière, une fosse commune, où les mères éplorées ne pourront aller
+déposer des couronnes.
+
+
+
+IV
+
+
+La France a semé le monde de ces cimetières lointains. Aux quatre
+coins de l'Europe, nous pourrions nous agenouiller et prier. Nos
+champs de repos ne s'appellent pas seulement le Père-Lachaise,
+Montmartre, Montparnasse; ils s'appellent encore du nom de toutes nos
+victoires et de toutes nos défaites. Il n'y a pas, sous le ciel, un
+coin de terre où ne soit couché un Français assassiné, de la Chine au
+Mexique, des neiges de la Russie aux sables de l'Égypte.
+
+Cimetières silencieux et déserts qui dorment lourdement dans la paix
+immense de la campagne. La plupart, presque tous, s'ouvrent au pied de
+quelque hameau désolé dont les murs croulants sont encore pleins
+d'épouvante. Waterloo n'était qu'une ferme, Magenta comptait à peine
+cinquante maisons. Un vent affreux a soufflé sur ces infiniment
+petits, et leurs syllabes, la veille innocentes, ont pris une telle
+odeur de sang et de poudre, qu'à jamais l'humanité frissonnera, en les
+sentant sur ses lèvres.
+
+Pensif, je regardais une carte du théâtre de la guerre. Je suivais les
+bords du Rhin, j'interrogeais les plaines et les montagnes. Le petit
+village était-il à gauche, était-il à droite du fleuve? Fallait-il le
+chercher dans les environs des places fortes, ou plus loin, dans
+quelque solitude large?
+
+Et j'essayais alors, en fermant les yeux, de m'imaginer celle paix, ce
+rideau de peupliers tiré devant les maisons blanches, ce bout de
+prairie que rase le vol des hirondelles, ces chansons des lavandières,
+cette terre vierge que la guerre va violer, et dont les clairons
+souffleront brutalement la souillure aux quatre coins de l'horizon.
+
+Où est-il donc, le petit village?
+
+
+[Le petit village était en Alsace. Il s'appelait Woerth.]
+
+
+
+
+SOUVENIRS
+
+
+
+I
+
+
+Oh! l'éternelle pluie, l'ennuyeuse pluie, la pluie grise qui met un
+crêpe au ciel de mai et de juin! On va à la fenêtre, on soulève un
+coin de rideau. Le soleil est noyé. Entre deux ondées, il surnage,
+blafard, verdi, comme un corps d'astre qui s'est suicidé de désespoir,
+et que quelque marinier céleste ramène d'un coup de croc.
+
+Te rappelles-tu, Ninon, la bise aigre du printemps, quand il a plu? On
+a quitté Paris avec le printemps des poètes, le printemps rêvé dans le
+coeur, une saison tiède, des nappes de fleurs, des crépuscules
+alanguis. On arrive à la nuit tombante, Le ciel est mort, pas un brin
+de braise n'allume le couchant, morne foyer de cendres froides. Il
+faut enjamber les flaques des sentiers, avec l'humidité pénétrante des
+feuillages sur les épaules. Et quand on entre dans la grande pièce
+mélancolique, où l'hiver a mis tous ses frissons, on grelotte, on
+ferme portes et fenêtres, on allume un grand feu de sarment, en
+maudissant les paresses du soleil.
+
+Pendant huit jours, la pluie vous tient au logis. Au loin, au milieu
+du lac des prairies inondées, toujours le même rideau de peupliers qui
+se fondent en eau, ruisselants, amaigris, vagues dans la buée qui les
+noie. Puis, une mer grise, une poussière de pluie roulant et barrant
+l'horizon. On bâille, on cherche à s'intéresser aux canards qui se
+risquent sous l'averse, aux parapluies bleus des paysans qui passent.
+On bâille plus largement. Les cheminées fument, le bois vert pleure
+sans brûler, il semble que le déluge monte, qu'il gronde à la porte,
+qu'il pénètre par toutes les fentes comme un sable fin. Et de
+désespoir on reprend le chemin de fer, on rentre à Paris, niant le
+soleil, niant le printemps.
+
+Et pourtant rien ne me désespère plus que ces fiacres que l'on
+rencontre filant vers les gares. Ils sont chargés de malles, ils
+traversent la ville avec la mine souriante de prisonniers dont on
+vient de lever l'écrou.
+
+Je bats de mes pieds les trottoirs, je les regarde rouler vers les
+rivières bleues, les grandes eaux, les grands monts, les grands bois.
+Celui-ci va peut-être à un trou de rochers, que je connais près de
+Marseille; on est bien, dans ce trou, où l'on peut se déshabiller
+comme dans une cabine, et où les vagues viennent vous chercher.
+Celui-là certainement court en Normandie, dans le coin de verdure que
+j'aime, près du coteau qui produit ce petit vin aigre dont le bouquet
+gratte si agréablement le gosier. Cet autre part sans doute pour
+l'inconnu, ici ou là, quelque part où l'on sera très-bien, à l'ombre,
+au soleil peut-être, je ne sais, enfin là où je brûle d'aller.
+
+Les cochers tapent leurs rosses du bout du fouet. Ils ne semblent
+guère se douter qu'ils fouettent mon rêve. Eux, se disent que les
+malles sont lourdes et que les pourboires sont légers. Ils ne savent
+même pas qu'ils font le deuil des pauvres garçons qui passent, en
+voiture dans leurs souliers, et qui sont condamnés à roussir leurs
+semelles à Paris, sur l'ardent pavé de juillet et d'août.
+
+Oh! cette file de fiacres, chargés de malles, roulant vers les gares!
+cette vision de la grande cage ouverte, des oiseaux heureux prenant
+leur volée! cette raillerie cruelle de la liberté traversant les
+galères de nos rues et de nos places! ce cauchemar de tous mes
+printemps qui me trouble dans mon cachot, qui m'emplit du désir
+inassouvi des feuillages et des cieux libres!
+
+ ______
+
+Je voudrais me faire tout petit, tout petit, et me glisser dans la
+grande malle de cette dame en chapeau rose, dont le coupé se dirige
+vers la gare de Lyon. On doit être très-bien, dans la malle de cette
+dame. Je devine des jupes soyeuses, des linges fins, toutes sortes de
+choses douces, parfumées, tièdes. Je me coucherai sur quelque soie
+claire, j'aurai sous le nez des mouchoirs de batiste, et si j'ai
+froid, ma foi, tant pis! je mettrai tous les jupons sur moi.
+
+Elle est fort jolie, cette dame. Vingt-cinq ans au plus. Un menton
+ravissant avec une fossette qui doit se creuser quand elle rit. Je
+voudrais la faire rire, pour voir. Ce diable de cocher est bienheureux
+de la promener dans sa boîte. Elle doit aimer la violette. Je suis sûr
+que son linge est parfumé à la violette. C'est exquis. Je roule au
+fond de sa malle pendant des heures, pendant des jours. J'ai creusé
+mon trou dans le coin à gauche, entre le paquet des chemises et un
+grand carton qui me gêne un peu. J'ai eu la curiosité de soulever le
+couvercle du carton; il contenait deux chapeaux, un petit portefeuille
+plein de lettres, puis des choses que je n'ai pas voulu voir. J'ai mis
+le carton sous ma tête et m'en suis fait un oreiller. Je roule, je
+roule. Les bas sont à ma droite; j'ai sous moi trois costumes, et je
+sens, à ma gauche, des objets plus résistants que je crois reconnaître
+pour des paires de petites bottes. Mon Dieu, qu'on est donc bien, dans
+tous ces chiffons musqués!
+
+Où pouvons-nous aller comme ça? Nous arrêterons-nous en Bourgogne?
+Ferons-nous un détour vers la Suisse, ou descendrons-nous jusqu'à
+Marseille? Je rêve que nous allons jusqu'au trou de rochers, vous
+savez, celui où l'on se déshabille comme dans une cabine et où les
+vagues viennent vous chercher. Elle se baignera. On est à cent lieues
+des imbéciles. Au fond, le golfe s'arrondit, avec l'immense
+bleuissement de la Méditerranée. Il y a trois vins, en haut, au bord
+du trou. Et, pieds nus, sur les larges plaques de pierre jaune qui
+dallent la mer, nous arracherons des arapèdes, du bout de nos
+couteaux. Elle n'a pas l'air pimbêche. Elle aimera le grand air, et
+nous ferons les gamins. Si elle ne sait pas nager, je lui apprendrai.
+
+La malle est rudement secouée. Nous devons monter la rue de Lyon. Et
+que ce sera délicieux lorsque, arrivée à Marseille, elle ouvrira sa
+malle! Elle sera bien surprise de me trouver là, dans le coin, à
+gauche. Pourvu que je ne lui chiffonne pas trop tous ces volants sur
+lesquels je suis couché!--«Comment, monsieur, vous êtes-là, vous
+avez osé!--Mais certainement, madame; on ose tout pour sortir de
+prison....» Et je lui expliquerai, et elle me pardonnera.
+
+Ah! nous voilà arrivés à la gare. Je crois qu'on m'enregistre....
+
+ ______
+
+Hélas! hélas! il pleut, et la dame au chapeau rose s'en va toute seule
+par la pluie, avec sa grande malle, bâiller chez quelque vieille tante
+de province, où elle grelottera, dans la mauvaise humeur du printemps
+frileux.
+
+
+
+II
+
+
+Il faut avoir vécu dans une ville dévote et aristocratique, une de ces
+petites villes où l'herbe pousse et où les cloches des couvents
+sonnent les heures dans l'air endormi, pour savoir ce que sont encore
+les processions de la Fête-Dieu.
+
+A Paris, quatre prêtres font le tour de la Madeleine. En Provence,
+pendant huit jours, la rue appartient au clergé. Tout le moyen âge
+ressuscite par les claires après-midi, et s'en va, chantant des
+cantiques, promenant des cierges, avec deux gendarmes en tête, et le
+maire, sanglé de son écharpe, à la queue.
+
+ ______
+
+Je me souviens. C'étaient des jours de joie pour nous collégiens, qui
+ne demandions pas mieux que de courir les rues. S'il faut tout dire,
+dans ces villes amoureuses, les processions font les affaires des
+amants. Tout le long du cortège, les filles montrent leurs robes
+neuves. La robe neuve est de rigueur. Il n'est pas si pauvre
+demoiselle qui, ces jours-là, n'étrenne quelque indienne. Et le soir,
+les églises sont noires, bien des mains se rencontrent.
+
+J'appartenais à une société musicale qui était de toutes les
+solennités. J'ai de gros pèches sur la conscience. Je m'accuse
+d'avoir, à cette époque, donné l'aubade à plus d'un fonctionnaire
+revenant de Paris avec le ruban rouge. Je m'accuse d'avoir promené le
+bon Dieu officiel, les Saints qui font pleuvoir, les saintes Vierges
+qui guérissent du choléra. J'ai même aidé au déménagement d'un couvent
+de nonnes cloîtrées. Les pauvres filles, enveloppées dans de larges
+toiles grises, pour qu'on ne pût rien voir de leur visage ni de leurs
+membres, trébuchaient, se soutenaient, comme des fantômes de
+trépassées surpris par l'aube. Et des petites mains blanches, des
+mains d'enfant, passaient, au bord des toiles grises.
+
+Hélas! oui, j'ai mangé les collations des sacristies. On ne nous
+payait pas, on nous offrait quelques gâteaux. Je me rappelle que, le
+jour des recluses, arrivés au nouveau couvent, nous fûmes servis au
+moyen d'un tour. Les bouteilles, les assiettes de petits fours, se
+succédaient dans le mur, comme par enchantement. Et quelles
+bouteilles, grands dieux! des bouteilles de toutes formes, de toutes
+couleurs, de toutes liqueurs. J'ai souvent rêvé à l'étrange cave qui
+avait pu fournir une si curieuse variété de vins fins. C'était la
+confusion dans la douceur.
+
+Depuis ces jours d'erreur, j'ai longuement fait pénitence, et je crois
+être pardonné.
+
+ ______
+
+Dès le matin, on pavoise les rues que doit suivre la procession.
+Chaque fenêtre a son lambeau. Dans les quartiers riches, ce sont de
+vieilles tapisseries à grands personnages mythologiques, tout l'Olympe
+païen, nu et blafard, venant regarder passer l'Olympe catholique, les
+vierges blanches, les christs saignants; ce sont encore des
+courtes-pointes de soie prises au lit de quelque marquise, des rideaux
+de damas décrochés des tringles du salon, des tapis de velours, toutes
+sortes d'étoffes riches qui émerveillent les passants. Les bourgeois
+mettent leurs mousselines brodées, leurs toiles les plus fines. Et,
+dans les quartiers pauvres, les bonnes femmes, plutôt que de ne rien
+étaler, pendent leurs fichus, des foulards qu'elles ont cousus
+ensemble. Alors, les rues sont dignes du bon Dieu.
+
+On a balayé. Dans certains coins, on a dressé des reposoirs. Ces
+reposoirs sont le sujet de grandes jalousies, de haines qui durent de
+longs mois. Si le reposoir du quartier des Chartreux est plus beau que
+celui du quartier Saint-Marc, cela suffit pour faire blanchir les
+cheveux des dévotes. Tout le quartier contribue au reposoir. Tel a
+apporté les flambeaux, tel les vases dorés, tel les fleurs, tel les
+dentelles. C'est un pied-à-terre que le quartier offre au ciel.
+
+Cependant, le long des minces trottoirs, on a aligné deux rangs de
+chaises. Les curieux attendent, très-tapageurs, riant de ce rire
+provençal qui a des sonneries de clairon. Les fenêtres se garnissent.
+La grande chaleur tombe. Et, dans les souffles légers qui se lèvent,
+passent au loin des volées de cloches, des roulements de tambours.
+
+C'est la procession qui sort de l'église.
+
+ ______
+
+En avant marchent tous les beaux jeunes gens de la ville. C'est une
+promenade réglementaire. Ils viennent là pour voir et pour être vus.
+Les filles sont sur les portes. Il y a de discrets saluts, des
+sourires, des paroles chuchotées entre camarades. Les jeunes gens font
+ainsi le tour de la ville, entre les deux rangées de croisées
+pavoisées, uniquement pour passer devant une certaine fenêtre. Ils
+lèvent la tête, et c'est tout. L'après-midi est douce; les cloches
+sonnent; des enfants jettent, dans les ruisseaux et sur les pavés, des
+poignées de fleurs de genêts et des poignées de roses effeuillées.
+
+La rue est rose; les fleurs de genêts font, sur ce carmin pâle, des
+nappes d'or. Et ce sont d'abord les deux gendarmes qui se montrent.
+Puis, vient la file des enfants assistés, des pensionnats, des
+confréries, des vieilles dames, des vieux messieurs. Un christ se
+balance au bout des bras d'un bedeau. Un moine trapu porte un emblème
+compliqué où sont représentés tous les instruments de la Passion.
+Quatre grosses gaillardes, dont la santé fait crever les robes
+blanches, soutiennent avec des rubans une immense bannière, où dort
+innocemment un petit mouton. Puis, au-dessus des têtes, dans la lueur
+des cierges que le plein jour effare, des encensoirs d'argent montent,
+jetant un éclair, laissant un flot de fumée épaisse, dont la blancheur
+roule un instant, comme un lambeau envolé de toutes ces robes de
+mousseline qui se suivent.
+
+La procession va lentement. C'est un piétinement sourd, qui laisse
+entendre le bruit étouffé des voix. Un éclat de cymbale retentit, des
+cuivres sonnent. Puis, ce sont des voix aiguës qui se perdent, minces
+et frêles, dans le grand air. Des balbutiements de lèvres passent. Et,
+brusquement, de grands silences se font. Ce n'est plus qu'un
+glissement discret, une chapelle ardente perdue en plein soleil. Au
+loin, les tambours battent une marche.
+
+ ______
+
+Je me souviens des pénitents. Il y en a encore de toutes les couleurs,
+les blancs, les gris, les bleus. Ces derniers se sont donné la rude
+mission d'enterrer les suppliciés. Ils comptent parmi eux les plus
+illustres noms de la ville. Vêtus d'une robe de serge bleue, coiffés
+d'une cagoule à bonnet pointu, à long voile percé de deux trous pour
+les yeux, ils sont vraiment farouches. Les trous sont souvent trop
+espacés, les yeux louchent sous ce masque terrifiant. Au bord de la
+robe, passent des pantalons gris perle et des bottines vernies.
+
+Les pénitents sont la grande curiosité. Une procession sans pénitents
+est un pauvre régal. Et, enfin, vient le clergé. Parfois, des petits
+enfants portent des palmes, des épis de blé sur des coussins, des
+couronnes, des pièces d'orfèvrerie. Mais les dévotes retournent leurs
+chaises, s'agenouillent, regardent en dessous. C'est le dais qui
+approche. Il est monumental, tendu de velours rouge, surmonté de
+panaches, échafaudé sur des bâtons dorés. J'ai vu des sous-préfets
+porter cette litière immense, dans laquelle la religion malade se fait
+promener au soleil de juin. Une bande d'enfants de choeur marchent à
+reculons, les encensoirs balancés à toute volée. On n'entend que la
+psalmodie des prêtres et le bruit argentin des chaînes des encensoirs,
+à chaque secousse.
+
+C'est le catholicisme écloppé qui se traîne sous le ciel bleu des
+vieilles croyances. Le soleil se couche; des lueurs roses s'éteignent
+sur les toits; une grande douceur tombe avec le crépuscule; et, dans
+cet air limpide du Midi, la procession s'en va avec des voix
+mourantes, effacement mélancolique de tout un âge qui descend dans la
+terre.
+
+Les autorités suivent en costume, les tribunaux, les Facultés, sans
+compter les marguilliers, avec des lanternes sculptées et dorées. Et
+la vision disparaît. Les roses effeuillées, les genêts d'or sont
+meurtris. Il ne monte plus des pavés que l'odeur âcre de toutes ces
+fleurs fanées.
+
+ ______
+
+Parfois, la nuit surprend la procession, à l'heure où elle rentre par
+les rues tortueuses du vieux quartier. Les robes blanches ne sont plus
+que des pâleurs vagues; les pénitents se perdent en file sombre, le
+long des trottoirs; les petites flammes des cierges mettent, dans
+l'étranglement noir des maisons, des follets dansants, des étoiles
+filant avec lenteur. Et les voix ont comme un frisson de peur, au
+milieu de ces croix, de ces bannières, de ce dais, dont on distingue à
+peine les bras morts dans les ténèbres.
+
+C'est l'heure où les galopins embrassent les jeunes coquines. L'orgue
+gronde au fond de l'église, le bon Dieu est rentré chez lui. Alors,
+les filles s'en vont avec un baiser sur le cou et un billet doux dans
+la poche.
+
+
+
+III
+
+
+Quand je passe sur les ponts, par ces soirées ardentes, la Seine
+m'appelle avec des grondements d'amitié. Elle coule, large, fraîche,
+pleine de lenteurs amoureuses, s'offrant, s'attardant entre les quais.
+L'eau a des froissements de jupes moirées. C'est une amante souple,
+dans laquelle on a des désirs irrésistibles de «piquer une tête.»
+
+ ______
+
+Les propriétaires de bains flottants qui regardaient avec
+consternation tomber les continuelles pluies de mai, suent avec
+béatitude sous les lourds soleils de juin. Enfin, l'eau est bonne. Dès
+six heures du matin, c'est un encombrement. Les caleçons n'ont pas le
+temps de sécher, et les peignoirs manquent, vers le soir.
+
+Je me souviens de ma première visite à un de ces bains, à une de ces
+grandes cuves de bois, dans lesquelles les baigneurs tournent comme
+des pailles dansant au fond d'une casserole d'eau bouillante.
+
+J'arrivais d'une petite ville, d'une petite rivière où j'avais
+barbotté en toute liberté, et je fus consterné de cette auge, où l'eau
+prenait des couleurs de suie. Vers six heures du soir, le grouillement
+est tel, qu'il faut calculer son élan pour ne pas s'asseoir sur un dos
+ou s'enfoncer dans un ventre. L'eau écume, les blancheurs des corps
+l'emplissent d'un reflet blafard, tandis que les bouts de toile,
+pendues à des cordes en guise de plafond, laissent tomber une clarté
+louche.
+
+Le tapage est effroyable. Par moment, sous des élans brusques, l'eau a
+des rejaillissements, qui roulent avec des bruits lointains de canon.
+Des mains de farceurs battent la rivière du tic-tac des moulins; et il
+y en a qui s'apprennent à tomber à la renverse, de façon à faire le
+plus de vacarme possible et à inonder l'établissement. Mais ce n'est
+rien encore auprès des cris intolérables, de ce glapissement de voix
+qui rappelle les pensionnats en récréation. L'homme redevient enfant,
+dans l'eau pure. Les promeneurs graves qui suivent les quais, jettent
+un regard effaré sur ces toiles volantes, entre lesquelles ils voient
+gambader de grands diables nus. Les dames passent plus vite.
+
+ ______
+
+J'ai goûté pourtant là de bonnes heures, de très-grand matin, quand la
+ville dort encore. Ce n'est plus le pullulement d'épaules maigres, de
+têtes chauves, de ventres énormes de l'après-midi. Le bain est presque
+désert. Quelques jeunes gens y nagent en baigneurs convaincus. L'eau
+est plus fraîche, après le sommeil de la nuit. Elle est plus pure,
+plus vierge.
+
+Il faut y aller avant cinq heures. La ville à un réveil tiède. Rien
+n'est délicieux comme de suivre les quais, en regardant l'eau, de ce
+regard de convoitise des amants. Elle va être à vous. Dans le bain,
+l'eau dort. C'est vous qui la réveillez. Vous pouvez la prendre entre
+vos bras, en silence. Vous sentez le courant s'en aller tout du long
+de votre chair, de la nuque aux talons, avec une caresse fuyante.
+
+Le soleil levant met des bandes roses sur les linges qui pavoisent le
+plafond. Puis, un frisson court sur la peau avec les baisers plus vifs
+de la rivière, et il fait bon alors s'envelopper d'un peignoir et
+marcher sous les galeries. Vous êtes à Athènes, les pieds nus, le cou
+libre, avec une simple robe roulée à la taille. Les culottes, le
+gilet, et la redingote, et les bottes, et le chapeau, sont loin. Votre
+nudité s'égaye à l'aise, dans ce lambeau d'étoffe. Le rêve va jusqu'au
+printemps de la Grèce, au bord du bleu éternel de l'Archipel.
+
+Mais dès que la bande des baigneurs arrive, il faut fuir. Ils
+apportent la chaleur des pavés à leurs talons. La rivière n'est plus
+la vierge du petit jour; elle est la fille de midi qui se donne à
+tous, qui est toute meurtrie, toute chaude des embrassements de la
+foule.
+
+ ______
+
+Et quelles laideurs! Les dames font bien de hâter le pas, sur les
+quais. Le musée des antiques, chargé par un artiste farceur,
+n'arriverait pas à ce haut point de comique navrant.
+
+C'est une terrible épreuve pour un homme moderne, pour un Parisien,
+que de se mettre nu. Les gens prudents ne vont jamais aux bains
+froids. On m'y a montré, un jour, un conseiller d'État, si piteux avec
+ses épaules pointues et son pauvre ventre plat, que toutes les fois
+que j'ai rencontré son nom dans quelque grave affaire, je n'ai pu
+retenir un sourire.
+
+Il y a les gros, il y a les maigres, et les grands, et les courts,
+ceux qui se ballonnent sur l'eau comme des vessies, ceux qui
+s'enfoncent et qui semblent se fondre comme des bâtons de sucre
+d'orge. Les chairs tombent, les os s'accusent, les têtes entrent dans
+les épaules ou se perchent sur des cous de poulets plumés, les bras
+ont des longueurs de pattes, les jambes se ramassent pareilles à des
+membres tordus de canard. Il y en a tout en derrière, d'autres tout en
+ventre, et il y en a qui n'ont ni ventre ni derrière. Galerie
+grotesque et lamentable, qui arrête l'éclat de rire dans la pitié.
+
+Le pis est que ces pauvres corps gardent l'orgueil de leur habit noir
+et du porte-monnaie qu'ils ont laissé au vestiaire. Les uns se
+drapent, ramènent les coins de leur peignoir, avec des cambrures de
+propriétaires ayant pignon sur rue. D'autres marchent dans leur nudité
+extravagante avec la dignité de chefs de bureaux traversant leur
+peuple d'employés. Les plus jeunes font des grâces, comme s'ils se
+croyaient en veston, dans les coulisses de quelque petit théâtre; les
+plus vieux oublient qu'ils ont retiré leur corset et qu'ils ne sont
+point au coin du feu, chez la belle comtesse de B....
+
+J'ai vu, pendant toute une saison, aux bains du Pont-Royal, un gros
+homme, rond comme une tonne, rouge comme une tomate mûre, qui jouait
+les Alcibiade. Il avait étudié les plis de son peignoir devant quelque
+tableau de David. Il était à l'Agora; il fumait avec des gestes
+antiques. Quand il daignait se jeter dans la Seine, c'était Léandre
+traversant l'Hellespont pour rejoindre Héro. Le pauvre homme! Je me
+souviens encore de son torse court où l'eau mettait des plaques
+violettes. O laideur humaine!
+
+ ______
+
+Non, je préfère encore ma petite rivière. Nous ne mettions pas même de
+caleçons. A quoi bon! les martins-pêcheurs et les bergeronnettes ne
+rougissaient seulement pas. Et nous choisissions les trous, «les
+goures,» comme on dit dans le Midi.
+
+On traversait la rivière à pied sec, en sautant sur les grosses
+pierres; mais les trous étaient tragiques. Certains de ces trous,
+chaque année, dévoraient deux ou trois enfants. Il y avait des
+légendes atroces, avec des poteaux pleins de menaces dont nous ne nous
+inquiétions guère. Nous les prenions pour cibles, et il ne restait
+souvent qu'un bout de planche tenu par un clou, que le vent balançait.
+
+Le soir, l'eau était brûlante. Les grands soleils chauffaient l'eau
+des trous, au point qu'il fallait la laisser refroidir, dans les
+premières fraîcheurs du crépuscule. Nous restions nus sur le sable,
+pendant des heures, luttant, jetant des pierres aux poteaux, prenant
+des grenouilles avec les mains, dans la vase. La nuit tombait, un
+immense soupir, un soupir de soulagement passait sur les arbres.
+
+Alors, c'était des baignades sans fin. Quand nous étions las, nous
+nous couchions dans l'eau, sur le bord, à un endroit peu profond, la
+tête sur quelque touffe d'herbe. Et nous demeurions là, avec le
+continuel glissement de la rivière sur notre peau, nos jambes
+flottant, comme emportées à la dérive. C'était l'heure où les pions
+étaient sévèrement jugés et où les devoirs du lendemain s'en allaient
+dans la fumée des premières pipes.
+
+Bonne rivière où j'ai appris à faire la planche, eau tiède où les
+petits poissons blancs cuisaient, je t'aime encore comme une maîtresse
+enfantine. Tu nous as pris un camarade, un soir, dans un de ces trous
+dont nous nous moquions, et c'est peut-être cette tache de sang sur
+ta robe verte qui a laissé en moi des frissons de désir pour ton
+maigre filet d'eau. Il y a des sanglots, dans ton babil d'innocente.
+
+
+
+IV
+
+
+Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent
+les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des lièvres et
+des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on dédaigne les
+alouettes, réservant son coup de feu aux seules grosses pièces. En
+Provence, lièvres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux
+fauvettes, à tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tué
+leur douzaine de becfigues, ils rentrent très-fiers au logis.
+
+J'ai souvent couru les terres labourées, pendant des journées
+entières, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonçais
+jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir,
+quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi.
+
+Si, par miracle, un lièvre passait entre mes jambes, je le regardais
+courir avec un saint étonnement, tant j'étais peu habitué à rencontrer
+de si grosses bêtes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se
+leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes,
+que je lâchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau
+télégraphique.
+
+D'ailleurs, je confesse avoir toujours été un tireur détestable. Si
+j'ai tué pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre
+une hirondelle.
+
+ ______
+
+C'est sans doute pour cela que je préférais la chasse au poste.
+
+Imaginez une sorte de petite construction ronde, enfoncée dans la
+terre, s'élevant à peine d'un mètre au-dessus du sol. Cette cabane,
+faite de pierres sèches, est recouverte de tuiles qu'on dissimule le
+plus possible sous des bouts de lierre. On dirait un débris de
+tourelle rasée près des fondations et perdue dans l'herbe.
+
+A l'intérieur, l'étroite pièce prend jour par des meurtrières, que
+ferment des vitres mobiles. Le plus souvent, le réduit a une cheminée
+et des armoires; j'ai même connu un poste qui avait un divan. Autour
+du poste sont plantés des arbres morts, des cimeaux, comme on les
+nomme, au pied desquels on accroche les appeaux, les oiseaux
+prisonniers chargés d'appeler les oiseaux libres.
+
+La tactique est simple. Le chasseur, tranquillement enfermé, attend en
+fumant sa pipe. Il surveille les cimeaux par les meurtrières. Puis,
+quand un oiseau se pose sur quelque branche sèche, il prend son fusil
+méthodiquement, en appuie le canon sur le bord d'une meurtrière et
+foudroie la malheureuse bête presque à bout portant.
+
+Les Provençaux ne chassent pas autrement aux oiseaux de passage, aux
+ortolans en août, aux grives en novembre.
+
+ ______
+
+Je partais à trois heures du matin, par de glaciales matinées de
+novembre. J'avais une lieue à faire dans la nuit, chargé comme un
+mulet; car il faut porter les appeaux, et je vous assure qu'une
+trentaine de cages ne se transportent pas facilement, dans un pays de
+collines, par des sentiers à peine frayés. On pose les cages sur de
+longs cadres de bois, où des ficelles les tiennent et les serrent les
+unes contre les autres.
+
+Quand j'arrivais, il faisait noir encore, le plateau s'étendait,
+profond, farouche, pareil à une mer d'ombre, avec ses broussailles
+grises, à l'infini. J'entendais tout autour de moi, dans les ténèbres,
+ce remous des pins, cette grande voix confuse qui ressemble aux
+lamentations des vagues. J'avais alors quinze ans, et je n'étais pas
+toujours très-rassuré. C'était déjà une émotion, un plaisir âcre.
+
+Mais il fallait se dépêcher. Les grives sont matinales. J'accrochais
+mes cages, je m'enfermais dans le poste. Il était trop tôt encore, je
+ne distinguais pas les branches des cimeaux. Et pourtant j'entendais
+sur ma tête le sifflement rude des grives. Ces gueuses-là voyagent la
+nuit. J'allumais du feu en grondant, je me hâtais d'obtenir un grand
+brasier, qui luisait rose sur la cendre. Dès que la chasse a commencé,
+il ne faut plus que le moindre filet de fumée sorte du poste. Cela
+pourrait effaroucher le gibier. J'attendais le jour, en faisant
+griller des côtelettes sur la braise.
+
+Et j'allais de meurtrière en meurtrière, épiant la première lueur
+pâle. Rien encore; les cimeaux dressaient leurs bras désolés,
+vaguement. J'avais déjà de mauvais yeux, je craignais de lâcher un
+coup de fusil sur un bout de branche noirci, comme cela m'arrivait
+quelquefois. Je ne me fiais pas seulement à ma vue, j'écoutais. Dans
+le silence, frissonnaient mille bruits, ces chuchotements, ces soupirs
+profonds de la terre à son réveil. La clameur des pins grandissait, et
+il me semblait par moments qu'un vol innombrable de grives allait
+s'abattre sur le poste, en sifflant furieusement.
+
+ ______
+
+Mais les nuées devenaient laiteuses. Sur le ciel clair, les cimeaux se
+détachaient en noir, avec une singulière netteté. Alors, toutes mes
+facultés se tendaient, je restais plié d'anxiété.
+
+Quel coup dans l'estomac, lorsque, brusquement, j'apercevais la longue
+silhouette d'une grive sur un cimeau! La grive s'allonge, fait la
+belle au premier rayon, reste droite, les yeux au soleil, dans le bain
+matinal de lumière. Je prenais mon fusil avec des précautions
+infinies, pour ne point heurter le canon ou la crosse. Je tirais,
+l'oiseau tombait. Je n'allais pas le ramasser, cela aurait pu éloigner
+d'autres victimes.
+
+Et je reprenais mon attente, secoué par cette émotion du joueur qui a
+eu un coup heureux, et qui ne sait ce que lui garde la chance. Tout le
+plaisir d'une pareille chasse consiste dans l'imprévu, dans la bonne
+volonté que le gibier met à venir se faire tuer. Une autre grive se
+posera-t-elle sur un des cimeaux? Question troublante. Je n'étais pas
+difficile, d'ailleurs: quand les grives ne venaient pas, je tuais des
+pinsons.
+
+ ______
+
+Je revois aujourd'hui le petit poste, au bord du grand plateau désert.
+Il vient des collines une senteur fraîche de thym et de lavande. Les
+appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil
+montre à l'horizon une mèche de ses cheveux flambants, et il y a là,
+sur un cimeau, dans la clarté blanche, une grive immobile.
+
+Allez courir les lièvres, et ne riez pas, car vous feriez envoler ma
+grive.
+
+
+
+V
+
+
+J'ai deux chattes. L'une, Françoise, est blanche comme une matinée de
+mai. L'autre, Catherine, est noire comme une nuit d'orage.
+
+Françoise a la tête ronde et rieuse d'une fille d'Europe. Ses grands
+yeux, d'un vert pâle, tiennent tout son visage. Son nez et ses lèvres
+roses sont enduits de carmin. On la dirait peinte comme une vierge
+folle de son corps. Elle est grasse, potelée, Parisienne jusqu'au bout
+des griffes. Elle s'affiche en marchant, prenant des airs engageants,
+retroussant la queue avec le frémissement brusque d'une petite dame
+qui relève la traîne de sa robe.
+
+Catherine a la tête pointue et fine d'une déesse égyptienne. Ses yeux,
+jaunes comme des lunes d'or, ont la fixité, la dureté impénétrable des
+prunelles d'une idole barbare. Aux coins de ses lèvres minces, rit
+l'éternelle ironie silencieuse des sphinx. Quand elle s'accroupit sur
+ses pattes de derrière, la tête haute et immobile, elle est une
+divinité de marbre noir, la grande Pacht hiératique des temples de
+Thèbes.
+
+ ______
+
+Elles passent toutes deux leurs journées sur le sable jaune du jardin.
+
+Françoise se vautre, le ventre en l'air, toute à sa toilette, se
+léchant les pattes avec le soin délicat d'une coquette qui se
+blanchirait les mains dans de l'huile d'amande douce. Elle n'a pas
+trois idées dans la tête. Cela se devine, à son air fou de grande
+mondaine.
+
+Catherine songe. Elle songe, regardant sans voir, pénétrant du regard
+dans le monde inconnu des dieux. Pendant des heures, elle demeure
+droite, implacable, souriant de son étrange sourire de bête sacrée.
+
+ ______
+
+Quand je caresse Françoise de la main, elle arrondit le dos, en
+poussant un miaulement léger de béatitude. Elle est si heureuse qu'on
+s'occupe d'elle! Elle lève la tête, d'un mouvement câlin, me rendant
+ma caresse en frottant son nez contre ma joue. Ses poils frémissent,
+sa queue a de lentes ondulations. Et elle finit par se pâmer, les yeux
+clos, ronronnant d'une façon douce.
+
+Quand je veux caresser Catherine, elle évite ma main. Elle préfère
+vivre solitaire, au fond de son rêve religieux. Elle a une pudeur de
+déesse qu'irrite et blesse tout contact humain. Si je parviens à la
+prendre sur mes genoux, elle s'aplatit, la tête allongée, les yeux
+fixes, prête à s'échapper d'un bond. Ses membres nerveux, son corps
+maigre reste inerte sous mes doigts qui la flattent. Elle ne daigne
+point descendre à la joie d'amour d'une mortelle.
+
+ ______
+
+Et c'est ainsi que Françoise est une fille de Paris, lorette ou
+marquise, créature légère et charmante qui se vendrait pour un
+compliment sur sa robe blanche; c'est ainsi que Catherine est une
+fille de quelque cité en ruines, je ne sais où, là-bas, du côté du
+soleil. Elles sont de deux civilisations, poupée moderne, idole d'une
+nation morte.
+
+Ah! si je pouvais lire dans leurs yeux! Je les prends dans mes bras,
+je les regarde fixement, pour qu'elles me content leur secret. Elles
+ne baissent pas les paupières, et ce sont elles qui m'étudient. Je ne
+lis rien dans la transparence vitreuse de ces yeux qui s'ouvrent comme
+des trous sans fond, comme des puits de clarté pâle où nagent des
+étincelles ardentes.
+
+Et Françoise ronronne plus tendrement, tandis que les regards jaunes
+de Catherine me pénètrent comme des tiges de laiton.
+
+ ______
+
+Dernièrement, Françoise est devenue mère. Cette écervelée a un
+excellent coeur. Elle soigne avec des tendresses exquises le petit
+qu'on lui a laissé. Elle le prend délicatement par la peau du cou,
+pour le promener dans toutes les armoires de la maison.
+
+Catherine la regarde faire, perdue dans de profondes réflexions. Le
+petit l'intéresse. Elle a, en face de lui, des attitudes de philosophe
+ancien songeant à la vie et à la mort des créatures, bâtissant dans le
+rêve tout un système de philosophie.
+
+Hier, pendant que la mère était sortie, elle est venue s'accroupir à
+côté de l'enfant. Elle l'a senti, l'a retourné avec la patte. Puis,
+brusquement, elle l'a emporté dans un coin obscur. Là, se croyant bien
+cachée, elle s'est posée devant le petit, avec les yeux luisants,
+l'échine frémissante d'une prêtresse s'apprêtant pour un sacrifice.
+Elle allait, je crois, broyer d'un coup de dents la tête de la
+victime, lorsque je me suis hâté d'intervenir et de la chasser. Elle
+m'a jeté, en s'enfuyant, des regards diaboliques, souple, silencieuse,
+sans un jurement.
+
+ ______
+
+Eh bien! j'aime toujours Catherine; je l'aime parce qu'elle est
+perfide et cruelle, comme une bête de l'enfer. Que m'importent les
+grâces légères de Françoise, ses moues délicieuses, ses allures de
+vierge folle! Toutes nos filles d'Ève ont sa blancheur ronronnante.
+Mais je n'ai pu encore trouver une soeur à Catherine, une créature
+perverse et froide, une idole noire qui vive dans le songe éternel du
+mal.
+
+
+
+IV
+
+
+Les rosiers, dans les cimetières, épanouissent des fleurs larges,
+d'une blancheur de lait, d'un rouge sombre. Les racines vont, au fond
+des bières, prendre la pâleur des poitrines virginales, l'éclat
+sanglant des coeurs meurtris. Cette rose blanche, c'est la floraison
+d'une enfant morte à seize ans; cette rose rouge, c'est la dernière
+goutte de sang d'un homme tombé dans la lutte.
+
+O fleurs éclatantes, fleurs vivantes, où il y a un peu de nos morts!
+
+ ______
+
+A la campagne, les pruniers et les abricotiers poussent gaillardement
+derrière l'église, le long des murs croulants du petit cimetière. Le
+grand soleil dore les fruits, le grand air leur donne une saveur
+exquise. Et la gouvernante du curé fait des confitures qui sont
+renommées à plus de dix lieues à la ronde. J'en ai mangé. On dirait,
+selon l'heureuse expression des paysans, qu'on avale «la culotte de
+velours du bon Dieu.»
+
+Je connais un de ces cimetières étroits de village où il y a des
+groseilliers superbes, hauts comme des arbres. Les groseilles, rouges
+sous les feuilles vertes, ressemblent à des grappes de cerises. Et
+j'ai vu le bedeau venir, le matin, avec une miche de pain sous le
+bras, et déjeuner tranquillement, assis sur le coin d'une vieille
+pierre tombale. Une bande de moineaux l'entouraient. Il cueillait les
+groseilles, il jetait des mies de pain aux moineaux; tout ce petit
+monde-là mangeait avec un grand appétit sur la tête des morts.
+
+C'est une fête pour le cimetière. L'herbe pousse, drue et forte. Dans
+un coin, des touffes de coquelicots mettent une nappe rouge. L'air
+vient largement de la plaine, soufflant toutes les bonnes odeurs des
+foins coupés. A midi, les abeilles bourdonnent dans le soleil; les
+petits lézards gris se pâment, la gueule ouverte, buvant la chaleur,
+au bord de leur trou. Les morts ont chaud; et ce n'est plus un
+cimetière, c'est un coin de la vie universelle, où l'âme des morts
+passe dans le tronc des arbres, où il n'y a plus qu'un vaste baiser de
+ce qui était hier et de ce qui sera demain. Les fleurs, ce sont les
+sourires des filles; les fruits, ce sont les besognes des hommes.
+
+Là, il n'y a pas crime à cueillir les bleuets et les coquelicots. Les
+enfants viennent faire des bouquets. Le curé ne se fâche que quand ils
+montent dans les pruniers. Les pruniers sont au curé, mais les fleurs
+sont à tout le monde. Parfois, on est obligé de faucher le cimetière;
+l'herbe est si haute, que les croix de bois noir sont noyées; alors,
+c'est la jument du curé qui mange le foin. Le village n'y entend pas
+malice, et pas un des paroissiens ne songe à accuser la jument de
+mordre à l'âme des morts.
+
+Mathurine avait planté un rosier sur la tombe de son promis, et tous
+les dimanches, en mai, Mathurine allait cueillir une rose qu'elle
+mettait à son fichu. Elle passait le dimanche dans le parfum de son
+amour disparu. Quand elle baissait les yeux sur son fichu, il lui
+semblait que son promis lui souriait.
+
+ ______
+
+J'aime les cimetières, quand le ciel est bleu. J'y vais tête nue,
+oubliant mes haines, comme dans une ville sainte où l'on est tout
+amour et tout pardon.
+
+Un de ces derniers matins, je suis allé au Père-Lachaise. Le
+cimetière, sur la limpidité bleue de l'horizon, étageait ses rangs de
+tombes blanches. Des masses d'arbres montaient sur la hauteur,
+laissant voir, sous la dentelle encore tendre de leurs feuilles, les
+coins éclatants des grands tombeaux. Le printemps est doux pour les
+champs déserts où reposent nos morts bien-aimés; il sème de gazon les
+molles allées que suivent à pas lents les jeunes veuves; il blanchit
+les marbres d'une gaieté enfantine et claire. De loin, le cimetière
+ressemblait à un énorme bouquet de verdure, piqué ça et là d'une
+touffe d'aubépine. Les tombeaux sont comme les fleurs virginales des
+herbes et des feuillages.
+
+ ______
+
+J'ai suivi lentement les allées. Quel silence frissonnant, quelles
+senteurs pénétrantes, quels souffles tièdes, venus on ne sait d'où,
+comme des haleines caressantes de femmes qu'on ne voit pas! On sent
+que tout un peuple dort dans cette terre émue et douloureuse sous le
+pied du promeneur. Il s'échappe de chaque arbuste des massifs, de
+chaque fente des dalles, une respiration régulière et douce comme
+celle d'un enfant, qui se traîne au ras du sol, avec toute la paix du
+dernier sommeil.
+
+Des hivers nouveaux ont passé sur le marbre de Musset. Je l'ai
+retrouvé plus pâle, plus attendri. Les dernières pluies lui ont mis
+une robe neuve. Un rayon, tombant d'un arbre voisin, éclairait d'une
+clarté vivante le profil fin et nerveux du poète. Ce médaillon, avec
+son éternel sourire, a une grâce qui attriste.
+
+D'où vient donc l'étrange puissance de Musset sur ma génération? Il
+est peu de jeunes hommes qui, après l'avoir lu, n'ait gardé au coeur
+une douceur éternelle. Et pourtant Musset ne nous a appris ni à vivre
+ni à mourir; il est tombé à chaque pas; il n'a pu, dans son agonie,
+que se relever sur les genoux, pour pleurer comme un enfant.
+N'importe, nous l'aimons; nous l'aimons d'amour, ainsi qu'une
+maîtresse qui nous féconderait le coeur en le meurtrissant.
+
+C'est qu'il a jeté le cri de désespérance du siècle; c'est qu'il a été
+le plus jeune et le plus saignant de nous.
+
+Le saule que des mains pieuses ont planté devant son tombeau, est
+toujours languissant. Jamais ce saule, à l'ombre duquel il a voulu
+dormir, n'a poussé, vigoureux et libre, dans la force de sa sève. Son
+feuillage jeune pend tristement, ses tiges retombent comme des larmes
+lourdes et lasses. Peut-être ses racines vont-elles boire, dans le
+coeur du mort, toutes les amertumes d'une vie gaspillée.
+
+Longtemps, je suis resté rêveur. Là-bas, Paris grondait. Ici, un cri
+d'oiseau, le susurrement d'un insecte, le craquement subit d'une
+branche. Puis, des silences profonds, dans lesquels l'haleine des
+tombes s'entendait plus forte. Seul, un habitant du quartier, quelque
+petit rentier, suivait doucement l'allée, les pieds dans des
+pantoufles, les mains derrière le dos, en bon bourgeois qui hume les
+premières tiédeurs de l'air.
+
+ ______
+
+Mes souvenirs s'éveillaient. Ils me parlaient de ma jeunesse, de cette
+époque heureuse où je courais les sentiers de ma chère Provence.
+Musset était alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier; et,
+derrière le premier buisson j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je
+lisais le poète, dans cette ombre chaude du Midi, parfumée de sauge et
+de lavande.
+
+Je lui dois mes premiers chagrins et mes premières joies. Aujourd'hui
+encore, dans la passion d'analyse exacte qui m'a pris, lorsqu'il me
+monte au visage de soudaines bouffées de jeunesse, je songe à ce
+désespéré, je le remercie de m'avoir enseigné à pleurer.
+
+
+
+VII
+
+
+Mai, le mois des fleurs, le mois des nids! Le soleil sourit
+discrètement, ce matin, et je veux croire au soleil. Je m'en vais par
+les rues, dans la blanche matinée, attentif aux seules gaietés des
+moineaux.
+
+S'il pleut ce soir, que le ciel me pardonne mon chant de joie qui
+salue le printemps.
+
+ ______
+
+Au parc Monceau, ce matin, une jeune femme, une jeune épouse qui
+allait être mère, était assise devant une pelouse. Elle portait une
+robe de soie grise. Ses petites mains gantées, les dentelles de sa
+jupe et de son corsage, la pâleur tendre de son visage, témoignaient
+de l'élégante et riche oisiveté de sa vie. C'était une heureuse de ce
+monde.
+
+La jeune dame regardait deux moineaux qui sautaient gaillardement dans
+l'herbe, à ses pieds. A tour de rôle, ils venaient voler un brin de
+foin et se sauvaient sur un arbre voisin. Ils bâtissaient leur nid. La
+femelle prenait délicatement chaque fétu, le tressait aux autres
+matériaux déjà apportés, l'aplatissait sous le poids tiède et
+frissonnant de sa gorge. C'était un va-et-vient furtif, une besogne
+d'amour où la tendresse suppléait à la force.
+
+L'inconnue vêtue de soie grise, contemplait les deux amants qui
+préparaient en toute hâte le berceau. Elle apprenait la science des
+pauvres gens qui n'ont que quelques brins de foin et la chaleur de
+leurs caresses pour protéger leurs petits contre les nuits fraîches.
+
+Elle eut un sourire d'une douceur triste, et je crus lire la rêverie
+qui passait dans ses yeux songeurs.
+
+--«Hélas! je suis riche, je dois ignorer la joie de ces oiseaux. Un
+ébéniste fait en ce moment la bercelonnette de bois de rose, dans
+laquelle une nourrice normande ou picarde bercera mon enfant. Un
+métier fabrique quelque part les tissus de laine et de fil qui
+réchaufferont ses membres délicats. Une ouvrière coud la layette. Une
+sage-femme donnera les premiers soins au nouveau-né. Je ne serai qu'à
+moitié la mère du cher petit; je le mettrai nu au monde, il ne tiendra
+pas tout de moi. Et ces moineaux construisent le berceau, tissent et
+cousent les étoffes; ils n'ont rien, ils créent tout, par un miracle
+d'amour; ils changent en bercelonnette tiède le premier trou de
+muraille venu. Ce sont des artisans de tendresse que les jeunes mères
+envient.»
+
+ ______
+
+Aux champs, les nids poussent naturellement, dans les haies et sur les
+arbres, comme des fleurs vivantes. Ils s'ouvrent, ils s'épanouissent
+au premier rayon du soleil. Ils laissent échapper des gazouillements,
+à l'heure où l'aubépine exhale des parfums.
+
+Les pinsons, les chardonnerets, les bouvreuils, choisissent les
+arbustes pour alcôves; les corbeaux et les pies montent jusqu'aux plus
+hautes branches des peupliers; les alouettes, les fauvettes, restent à
+terre, dans les blés et dans les broussailles. Il faut à ces amants,
+jaloux de leurs tendresses, le grand silence de la campagne. Je sais
+bien qu'il existe des misérables qui violent les nids pour plumer les
+petits et pour manger les oeufs en omelette. Aussi les oiseaux, à
+chaque saison, se cachent-ils davantage; ils vont au désert.
+
+Seuls, les moineaux et les hirondelles osent confier leurs amours aux
+murs et aux arbres de Paris. Ils vivent, ils aiment parmi nous. Nous
+avons bien des serins en cage qui pondent et couvent. Mais quels
+tristes amoureux! On dirait que nos serins sont mariés devant monsieur
+le maire. Leur union forcée, gardée sous grille, est bête comme un
+mariage. Ils ont des petits moroses et pâlots, qui ne donnent jamais
+les libres coups d'ailes des enfants de l'amour.
+
+Il faut voir les moineaux libres dans les trous des vieux murs, les
+hirondelles libres au faîte des cheminées. Ceux-là s'aiment,
+conçoivent en plein ciel; il n'y a parmi eux que des mariages
+d'inclination.
+
+ ______
+
+Les hirondelles font de Paris leur villa d'été. Dès leur arrivée, les
+voyageuses visitent les berceaux vides qu'elles ont dû abandonner aux
+premiers froids. Elles réparent la frêle maison, la consolident, la
+meublent de duvet. Et les poëtes, les amoureux qui passent, l'oreille
+et le coeur ouverts, entendent, pendant tout l'été, leurs petits cris
+de tendresse dominant le roulement des fiacres.
+
+Mais le véritable enfant de Paris, le gamin de l'air, est le moineau
+franc, le pierrot, qui porte la blouse grise du faubourien. Il est
+populacier, gouailleur, effronté. Son cri semble une moquerie, son
+battement d'aile un geste railleur; ses airs de tête ont je ne sais
+quelle insouciance goguenarde et aggressive.
+
+Il préfère, certes, les allées grises de poussière, les boulevards
+brûlants, aux frais ombrages de Meudon et de Montmorency. Il se plaît
+dans le tapage des roues, boit au ruisseau, mange du pain, se promène
+tranquillement sur les trottoirs. Il a quitté les champs où il
+s'ennuyait en compagnie de bêtes sottes et arriérées, pour venir vivre
+parmi nous, logeant sous nos tuiles, la nuit s'éclairant au gaz, et le
+jour faisant ses petites affaires dans nos rues, en promeneur ou en
+homme pressé.
+
+Le pierrot est un Parisien qui ne paye pas ses contributions. Il est
+le titi de la nation ailée, et il a un faible pour le pain d'épices et
+pour la civilisation moderne.
+
+C'est surtout dans les jardins publics qu'il faut étudier, en mai, les
+allures lestes et tendres des pierrots. Il y a des gens qui vont au
+Jardin des Plantes pour se poser devant les grilles et regarder les
+bêtes enfermées. Si vous visitez un jour la Ménagerie, regardez donc
+les bêtes libres, les pierrots qui volent en plein soleil.
+
+Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il
+célèbrent haut le grand air. Ils entrent impunément dans les cages,
+les emplissent de leur liberté, sont l'éternel désespoir des
+malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux
+ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un
+balancement de tête plein d'une dédaigneuse impatience. Eux, ils se
+sauvent, ils sont la créature libre et gaie, dans cette arche où
+l'homme essaye d'enfermer la création.
+
+En mai, les pierrots du Jardin des Plantes bâtissent leur nid sous les
+tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils
+essayent de voler un brin de laine ou de crin à la fourrure des
+animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tête puissante
+sur ses pattes étendues, regardant un pierrot qui sautait
+gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rêverie douce et
+poignante fermait à demi les yeux de la bête fauve. Le grand lion
+songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil
+roux de sa patte.
+
+
+
+VIII
+
+
+Je suis allé aux Halles, une de ces dernières nuits. Paris est morne à
+ces heures matinales. On ne lui a point encore fait un bout de
+toilette. Il ressemble à quelque vaste salle à manger toute tiède,
+toute grasse du repas de la veille; des os traînent, des ordures
+encombrent la nappe sale des pavés. Les maîtres se sont couchés sans
+faire desservir; et, le matin seulement, la servante donne un coup de
+balai, met du linge propre pour le déjeuner.
+
+Aux Halles, le vacarme est grand. C'est l'office colossal où
+s'engoufre la nourriture de Paris endormi. Quand il ouvrira les yeux,
+il aura déjà le ventre plein. Dans les clartés frissonnantes du matin,
+au milieu du grouillement de la foule, s'entassent des quartiers
+rouges de viande, des paniers de poissons qui luisent avec des éclairs
+d'argent, des montagnes de légumes piquant l'ombre de taches blanches
+et vertes. C'est un éboulement de mangeailles, des charrettes vidées
+sur le pavé, des caisses éventrées, des sacs ouverts, laissant couler
+leur contenu, un flot montant de salades, d'oeufs, de fruits, de
+volailles, qui menacent de gagner les rues voisines et d'inonder Paris
+entier.
+
+J'allais curieusement au milieu de ce tohu-bohu, lorsque j'ai aperçu
+des femmes qui fouillaient à pleines mains dans de larges tas
+noirâtres, étalés sur le carreau. Les lueurs des lanternes dansaient,
+je distinguais mal, et j'ai cru d'abord que c'était là des débris de
+viande qu'on vendait au rabais.
+
+Je me suis approché. Les tas de débris de viande étaient des tas de
+roses.
+
+ ______
+
+Tout le printemps des rues de Paris traîne sur ce carreau boueux,
+parmi les mangeailles des Halles. Les jours de grande fête, la vente
+commence à deux heures du matin.
+
+Les jardiniers de la banlieue apportent leurs fleurs par grosses
+bottes. Les bottes, suivant la saison, ont un prix courant, comme les
+poireaux et les navets. Cette vente est une oeuvre de nuit. Les
+revendeuses, les petites marchandes, qui enfoncent leurs bras
+jusqu'aux coudes dans des charretées de roses, ont l'air de faire un
+mauvais coup, de tremper leurs mains au fond de quelque besogne
+sanglante.
+
+C'est affaire de toilette. Les boeufs éventrés qui saignent seront
+lavés, tatoués de guirlandes, ornés de fleurs artificielles; les roses
+qu'on foule aux pieds, montées sur des brins d'osier, auront un parfum
+discret dans leur collerette de feuilles vertes.
+
+Je m'étais arrêté devant ces pauvres fleurs expirantes. Elles étaient
+humides encore, serrées brutalement par des liens qui coupaient leurs
+tiges délicates. Elles gardaient l'odeur forte des choux en compagnie
+desquels elles étaient venues. Et il y avait des bottes roulées dans
+le ruisseau qui agonisaient.
+
+J'ai ramassé une de ces bottes. Elle était toute boueuse d'un côté. On
+la lavera dans un seau d'eau, elle retrouvera son parfum doux et
+tendre. Un peu de boue, restée tout au fond des pétales, témoignera
+seul de sa visite au ruisseau. Les lèvres qui la baiseront le soir
+seront peut-être moins pures qu'elle.
+
+ ______
+
+Alors, au milieu de l'abominable tapage des Halles, je me suis souvenu
+de cette promenade que je fis avec toi, Ninon, il y a quelque dix ans.
+Le printemps naissait, les jeunes feuillages luisaient au blanc soleil
+d'avril. Le petit sentier qui suivait la côte était bordé de larges
+champs de violettes. Quand on passait, on sentait monter autour de soi
+une odeur douce qui vous pénétrait et alanguissait votre âme.
+
+Tu t'appuyais sur mon bras toute pâmée, comme endormie d'amour par
+l'odeur douce. La campagne était claire, et il y avait de petites
+mouches qui volaient dans le soleil. Un grand silence tombait du ciel.
+Notre baiser fut si discret, qu'il n'effaroucha pas les pinsons des
+cerisiers en fleurs.
+
+Au détour d'un chemin, dans un champ, nous vîmes des vieilles femmes
+courbées, qui cueillaient des violettes qu'elles jetaient dans de
+grands paniers. J'appelai une de ces femmes.
+
+--Vous voulez des violettes? me demanda-t-elle. Combien?... une livre?
+
+Elle vendait ses fleurs à la livre! Nous nous sauvâmes, désolés tous
+deux, croyant voir le Printemps ouvrir, dans l'amoureuse campagne, une
+boutique d'épicerie. Je me glissai le long des haies, je volai
+quelques violettes maigres, qui eurent pour toi un parfum de plus.
+Mais voilà que dans le bois, en haut, sur le plateau, il poussait des
+violettes, des violettes toutes petites qui avaient une peur terrible,
+et qui savaient se cacher sous les feuilles avec une foule de ruses.
+
+Vite, tu jetas les violettes volées, ces bêtes de violettes qui
+poussaient dans de la terre labourée, et qu'on vendait à la livre. Tu
+voulais des fleurs libres, des filles de la rosée et du soleil levant.
+Pendant deux grandes heures, je furetai dans l'herbe. Dès que j'avais
+trouvé une fleur, je courais te la vendre. Tu me l'achetais un baiser.
+
+ ______
+
+Et je songeais à ces choses lointaines, dans les odeurs grasses, dans
+le vacarme assourdissant des Halles, devant les pauvres fleurs mortes
+sur le carreau. Je me rappelais mon amoureuse et ce bouquet de
+violettes séchées que j'ai chez moi, au fond d'un tiroir. J'ai compté,
+en rentrant, les brins flétris; il y en a vingt, et j'ai senti sur mes
+lèvres la brûlure douce de vingt baisers.
+
+
+
+IX
+
+
+J'ai visité un campement de Bohémiens, établi en face du poste-caserne
+de la porte Saint-Ouen. Ces sauvages doivent bien rire de cette grande
+bête de ville qui se dérange pour eux. Il m'a suffi de suivre la
+foule; tout le faubourg se portait autour de leurs tentes, et j'ai
+même eu la honte de voir des gens qui n'avaient pourtant pas l'air
+tout à fait d'imbéciles, arriver en voiture découverte, avec des
+valets de pied en livrée.
+
+Quand ce pauvre Paris a une curiosité, il ne la marchande guère. Le
+cas de ces Bohémiens est celui-ci. Ils étaient venus pour rétamer les
+casseroles et poser des pièces aux chaudrons du faubourg. Seulement,
+dès le premier jour, à voir la bande de gamins qui les dévisageaient,
+ils ont compris à quel genre de ville civilisée ils avaient affaire.
+Aussi se sont-ils empressés de lâcher les chaudrons et les casseroles.
+Comprenant qu'on les traitait en ménagerie curieuse, ils ont consenti,
+avec une bonhomie railleuse, à se montrer pour deux sous. Une
+palissade entoure le campement; deux hommes se sont placés à deux
+ouvertures très-étroites, où ils recueillent les offrandes des
+messieurs et des dames qui veulent visiter le chenil. C'est une
+poussée, un écrasement. Et il a même fallu mettre là des sergents de
+ville. Les Bohémiens tournent parfois la tête pour ne pas s'égayer au
+nez des braves gens qui s'oublient jusqu'à leur jeter des pièces de
+monnaie blanche.
+
+Je me les imagine, le soir, comptant la recette, quand le monde n'est
+plus là. Quelles gorges chaudes! Ils ont traversé la France, dans les
+rebuffades des paysans et les méfiances des gardes champêtres. Ils
+arrivent à Paris, avec la crainte qu'on ne les jette au fond de
+quelque basse fosse. Et ils s'éveillent au milieu de ce rêve doré de
+tout un peuple de messieurs et de dames en extase devant leurs
+guenilles. Eux, eux qu'on chasse de ville en ville! Il me semble les
+voir se dresser sur le talus des fortifications, drapés dans leurs
+loques, jetant un grand rire de mépris à Paris endormi.
+
+ ______
+
+La palissade entoure sept ou huit tentes, ménageant entre elles une
+sorte de rue. Des chevaux étiques, petits et nerveux, broutent l'herbe
+roussie, derrière les tentes. Sous des lambeaux de vieilles bâches, on
+aperçoit les roues basses des voitures.
+
+Au dedans, règne une puanteur insupportable de saleté et de misère. Le
+sol est déjà battu, émietté, purulent. Sur les pointes des palissades,
+la literie prend l'air, des paillots, des couvertures déteintes, des
+matelas carrés où deux familles doivent dormir à l'aise, tout le
+déballage de quelque hôpital de lépreux séchant au soleil. Dans les
+tentes, dressées à la mode arabe, très-hautes et s'ouvrant comme les
+rideaux d'un ciel de lit, des chiffons s'entassent, des selles, des
+harnais, un bric-à-brac sans nom, des objets qui n'ont plus ni
+couleur, ni forme, qui dorment là dans une couche de crasse superbe,
+chaude de ton et faite pour ravir un peintre.
+
+Pourtant, j'ai cru découvrir la cuisine, au bout du campement, dans
+une tente plus étroite que les autres. Il y avait là quelques marmites
+de fer et des trépieds; j'ai même reconnu une assiette. D'ailleurs,
+pas la moindre apparence de pot-au-feu. Les marmites servent peut-être
+à préparer la bouillie du sabbat.
+
+Les hommes sont grands, forts, la face ronde, les cheveux très-longs,
+bouclés, d'un noir lisse et huileux. Ils sont vêtus de toutes les
+défroques ramassées en chemin. Un d'eux se promenait, drapé dans un
+rideau de cretonne à grands ramages jaunes. Un autre avait une veste
+qui devait provenir de quelque habit noir dont on avait arraché la
+queue. Plusieurs ont des jupons de femme. Ils sourient dans leurs
+longues barbes, claires et soyeuses. Leurs coiffures de prédilection
+paraissent être des fonds de vieux chapeaux de feutre, dont ils ont
+fait des calottes en en coupant les ailes.
+
+Les femmes sont également grandes et fortes. Les vieilles, séchées,
+hideuses avec leurs maigreurs nues et leurs cheveux dénoués,
+ressemblent à des sorcières cuites aux feux de l'enfer. Parmi les
+jeunes, il y en a de très-belles, sous leur couche de crasse, la peau
+cuivrée, avec de grands yeux noirs d'une douceur exquise. Celles-là
+font les coquettes; elles ont les cheveux nattés en deux grosses
+nattes tombantes, rattachées derrière les oreilles, étranglées de
+place en place par des bouts de chiffons rouges. Dans leur jupon de
+couleur, les épaules couvertes d'un châle noué à la ceinture, coiffées
+d'un mouchoir qui les serre au front, elles ont un grand air de reines
+barbares tombées dans la vermine.
+
+Et les enfants, tout un troupeau d'enfants, grouillent. J'en ai vu un
+en chemise, avec un gilet d'homme immense qui lui battait les mollets;
+il tenait un beau cerf-volant bleu. Un autre, un tout petit, deux ans
+au plus, allait nu, absolument nu, très-grave, au milieu des rires
+bruyants des filles curieuses du quartier. Et il était si sale, le
+cher petit, si vert et si rouge, qu'on l'aurait pris pour un bronze
+florentin, une de ces charmantes figurines de la Renaissance.
+
+ ______
+
+Toute la bande reste impassible devant la curiosité bruyante de la
+foule. Des hommes et des femmes dorment sous les tentes. Une mère
+allaite, le sein nu et noir comme une gourde brunie par l'usage, un
+poupon tout jaune, qui a l'air d'être en cuivre. D'autres femmes,
+accroupies, regardent sérieusement ces Parisiens étranges qui furètent
+dans la saleté. J'ai demandé à une d'elles ce qu'elle pensait de nous;
+elle a souri faiblement, sans répondre.
+
+Une belle fille d'une vingtaine d'années se promène au milieu des
+badauds, tente les dames en chapeau et en robe de soie, auxquelles
+elle offre de dire la bonne aventure. Je l'ai vue opérer. Elle a pris
+la main d'une jeune femme, la gardant dans la sienne, d'une façon
+caline, si bien que la main a fini par s'abandonner à elle. Alors,
+elle a fait entendre qu'il fallait mettre une pièce de monnaie dans la
+main; une pièce de dix sous n'a pas suffi, elle en a voulu deux, et
+même elle parlait de cinq francs. Au bout de quelques secondes, après
+avoir promis une longue vie, des enfants, beaucoup de bonheur, elle a
+pris les deux pièces de dix sous, s'en est servie pour faire des
+signes de croix sur le bord du chapeau de la jeune femme, et au mot:
+_Amen_, les a fait disparaître dans sa poche, une poche immense, où
+j'ai entrevu des poignées de monnaie blanche.
+
+Il est vrai qu'elle vend un talisman. Elle casse, entre les dents, un
+petit morceau d'une matière rougeâtre, qui ressemble à de l'écorce
+d'orange séchée; elle noue ce morceau dans le coin du mouchoir de la
+personne à laquelle elle vient de dire la bonne aventure; puis, elle
+lui recommande d'ajouter au talisman du pain, du sel et du sucre. Cela
+doit empêcher toutes les maladies et conjurer le mauvais esprit.
+
+Et la diablesse fait son métier avec une gravité étonnante. Si on lui
+reprend une des pièces de monnaie qu'elle a fait mettre dans la main,
+elle jure que ses bons souhaits se tourneront en des maux effroyables.
+C'est naïf, mais le geste et l'accent sont excellents.
+
+ ______
+
+Dans la petite ville provençale où j'ai grandi, les Bohémiens sont
+tolérés; mais ils ne soulèvent pas une telle émeute de curiosité. On
+les accuse de manger les chiens et les chats perdus, ce qui les fait
+regarder de travers par les bourgeois. Les gens comme il faut tournent
+la tête, quand ils ont à passer dans leur voisinage.
+
+Ils arrivent avec leur maison roulante, s'installent dans le coin de
+quelque terrain abandonné des faubourgs. Certains coins, d'un bout de
+l'année à l'autre, sont habités par des tribus d'enfants déguenillés,
+d'hommes et de femmes vautrés au soleil. J'y ai vu des créatures
+belles à ravir. Nous autres galopins, qui n'avions pas les dégoûts des
+gens comme il faut, nous allions regarder au fond des voitures où ces
+gens dorment l'hiver. Et je me souviens qu'un jour, ayant sur le coeur
+quelque gros chagrin d'écolier, je fis le rêve de monter dans une de
+ces voitures qui partaient, de m'en aller avec ces grandes belles
+filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m'en aller bien loin,
+au bout du monde, roulant à jamais le long des routes.
+
+
+
+X
+
+
+Un jeune chimiste de mes amis me dit, un matin:
+
+--Je connais un vieux savant qui s'est retiré dans une petite maison
+du boulevard d'Enfer, pour y étudier en paix la cristallisation des
+diamants. Il a déjà obtenu de jolis résultats. Veux-tu que je te mène
+chez lui?
+
+J'ai accepté avec une secrète terreur. Un sorcier m'aurait moins
+effrayé, car j'ai une peur médiocre du diable; mais je crains
+l'argent, et j'avoue que l'homme qui trouvera un de ces jours la
+pierre philosophale me frappera d'une respectueuse épouvante.
+
+ ______
+
+En chemin, mon ami me donna quelques détails sur la fabrication des
+pierres précieuses. Nos chimistes s'en occupent depuis longtemps. Mais
+les cristaux qu'ils ont déjà obtenus, sont si petits, et les frais de
+fabrication s'élèvent si haut, que les expériences ont dû rester à
+l'état de simples curiosités scientifiques. La question en est là. Il
+s'agit uniquement de trouver des agents plus puissants, des procédés
+plus économiques, pour pouvoir fabriquer à bas prix.
+
+Cependant, nous étions arrivés. Mon ami, avant de sonner, me prévint
+que le vieux savant n'aimant pas les curieux, allait sans doute me
+recevoir fort mal. J'étais le premier profane qui pénétrait dans le
+sanctuaire.
+
+Le chimiste nous ouvrit, et je dois confesser que je lui trouvai
+d'abord l'air stupide, un air de cordonnier hâve et abruti. Il
+accueillit mon ami affectueusement, m'acceptant avec un sourd
+grognement, comme un chien qui aurait appartenu à son jeune disciple.
+Nous traversâmes un jardin laissé inculte. Au fond, se trouvait la
+maison, une masure en ruines. Le locataire a abattu toutes les
+cloisons pour ne faire qu'une seule pièce, vaste et haute. Il y avait
+là un outillage complet de laboratoire, des appareils bizarres, dont
+je n'essayai même pas de m'expliquer l'usage. Pour tout luxe, pour
+tout ameublement, un banc et une table de bois noir.
+
+C'est dans ce bouge que j'ai eu un des éblouissements les plus
+aveuglants de ma vie. Le long des murs, sur le carreau, étaient rangés
+des fonds de corbeilles lamentables, dont l'osier crevait, pleins à
+déborder de pierres précieuses. Chaque tas était fait d'une espèce de
+pierre. Les rubis, les améthystes, les émeraudes, les saphirs, les
+opales, les turquoises, jetés dans les coins comme des pelletées de
+cailloux au bord d'un chemin, luisaient avec des lueurs vivantes,
+éclairaient la pièce du pétillement de leurs flammes. C'étaient des
+brasiers, des charbons ardents, rouges, violets, verts, bleus, roses.
+Et l'on eût dit des millions d'yeux de fées qui riaient dans l'ombre,
+à fleur de terre. Jamais conte arabe n'a étalé un pareil trésor,
+jamais femme n'a rêvé un tel paradis.
+
+ ______
+
+Je ne pas retenir un cri d'admiration:
+
+--Quelle richesse! m'écriai-je. Il y a là des milliards.
+
+Le vieux savant haussa les épaules. Il parut me regarder d'un air de
+pitié profonde.
+
+--Chacun de ces tas reviennent à quelques francs, me dit-il de sa voix
+lente et sourde. Ils m'embarrassent. Je les sèmerai demain dans les
+allées de mon jardin, en guise de graviers.
+
+Puis se tournant vers mon ami, il continua, en prenant les pierreries
+à poignées:
+
+--Voyez donc ces rubis. Ce sont les plus beaux que j'aie encore
+obtenus... Je ne suis pas satisfait de ces émeraudes; elles sont trop
+pures; celles que la nature fait ont toutes quelque tache, et je ne
+veux pas faire mieux que la nature... Ce qui me désespère, c'est que
+je n'ai encore pu obtenir le diamant blanc. J'ai recommencé hier mes
+expériences... Dès que j'aurai réussi, l'oeuvre de ma vie sera
+couronné, je mourrai heureux.
+
+L'homme avait grandi. Je ne lui trouvai plus l'air stupide; je
+commençai à frissonner devant ce vieillard blême qui pouvait jeter sur
+Paris une pluie miraculeuse.
+
+--Mais vous devez avoir peur des voleurs? lui demandai-je. Je vois à
+votre porte et à vos fenêtres de solides barres de fer. C'est une
+précaution.
+
+--Oui, j'ai peur parfois, murmura-t-il, peur que des imbéciles ne me
+tuent avant que j'aie trouvé le diamant blanc... Ces cailloux qui
+n'auront plus aucune valeur demain, pourraient aujourd'hui tenter mes
+héritiers. Ce sont mes héritiers qui m'épouvantent; ils savent qu'en
+me faisant disparaître, ils enseveliraient avec moi les secrets de ma
+fabrication, et qu'ils conserveraient ainsi tout son prix à ce
+prétendu trésor.
+
+Il resta songeur et triste. Nous nous étions assis sur les tas de
+diamants, et je le regardai, la main gauche perdue dans le panier des
+rubis, la main droite faisant couler machinalement des poignées
+d'émeraudes. Les enfants font ainsi couler le sable entre leurs
+doigts.
+
+ ______
+
+Au bout d'un silence:
+
+--Vous devez mener une vie intolérable! m'écriai-je. Vous vivez ici
+dans la haine des hommes... N'avez-vous aucun plaisir?
+
+Il me regarda, d'un air surpris.
+
+--Je travaille, répondit-il simplement, je ne m'ennuie jamais... Quand
+je suis en gaieté, mes jours de folie, je mets quelques-uns de ces
+cailloux dans ma poche, et je vais m'installer au bout de mon jardin,
+derrière une meurtrière qui donne sur le boulevard... Là, de temps à
+autre, je lance un diamant au millieu de la chaussée....
+
+Il riait encore au souvenir de cette excellente plaisanterie.
+
+--Vous ne sauriez vous imaginer les grimaces des gens qui trouvent mes
+cailloux. Ils frissonnent, ils regardent derrière eux, puis ils se
+sauvent avec des pâleurs de mort. Ah! les pauvres gens, quelles bonnes
+comédies ils m'ont données! J'ai passé là de joyeuses heures.
+
+Sa voix sèche me causait un malaise inexprimable. Évidemment, il se
+moquait de moi.
+
+--Hein! jeune homme, reprit-il, j'ai là de quoi acheter bien des
+femmes; mais je suis un vieux diable... Vous comprenez que, si j'avais
+la moindre ambition, il y a longtemps que je serais roi quelque
+part... Bah! je ne tuerais pas une mouche, je suis bon, et c'est pour
+cela que je laisse vivre les hommes.
+
+Il ne pouvait me dire plus poliment que, s'il lui en prenait la
+fantaisie, il m'enverrait à l'échafaud.
+
+ ______
+
+Des pensées chaudes montaient en moi, sonnant à mes oreilles toutes
+les cloches du vertige. Les yeux de fées des pierreries me regardaient
+de leurs regards aigus, rouges, violets, verts, bleus, roses. J'avais
+serré les mains sans le savoir, je tenais à gauche une poignée de
+rubis, à droite une poignée d'émeraudes. Et, s'il faut tout dire, une
+envie irrésistible me poussait à les glisser dans mes poches.
+
+Je lâchai ces cailloux maudits, je m'en allai avec des galops de
+gendarmes dans le crâne.
+
+
+
+XI
+
+
+J'étais allé à Versailles, et je montais la vaste cour des Maréchaux,
+solitude de pierres qui m'a rappelé souvent la lande déserte de la
+Crau, dont la mer de cailloux verdit au grand soleil.
+
+L'hiver dernier, j'ai vu le château par des temps de neige, le toit
+bleuâtre, majestueux et triste sur le gris du ciel, comme le royal
+palais du froid. L'été, il est triste encore, plus mélancolique, plus
+abandonné, dans les tiédeurs de l'air, au milieu des pousses
+puissantes des arbres du parc. A chaque belle saison, les vieux troncs
+se refont une jeunesse de feuilles. Le château agonise; la sève de la
+vie ne monte plus dans ses pierres qui s'émiettent; la ruine vient,
+implacable, rongeant les angles, descellant les dalles, faisant à
+chaque heure son travail de mort.
+
+Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent
+et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes
+qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la
+mort, les autres las et vacillants avant l'âge. Je me souviens de
+maisons entrevues de la portière d'un vagon, sur le bord des routes:
+bâtiments neufs, pavillons discrets, châteaux déserts, donjons
+écroulés. Et tous ces êtres de pierre me parlaient, me contaient la
+santé dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l'homme
+ferme portes et fenêtres et qu'il part, c'est le sang de la maison qui
+s'en va. Elle se traîne des années au soleil, avec la face ravagée des
+moribondes; puis, par une nuit d'hiver, vient un coup de vent qui
+l'emporte.
+
+C'est de cet abandon que meurt le château de Versailles. Il a été bâti
+trop vaste pour la vie que l'homme peut y mettre. Il faudrait tout un
+peuple d'habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans
+fin, dans ces enfilades de pièces immenses. Il fut l'erreur colossale
+de l'orgueil d'un roi, qui le voua dès l'enfance à la ruine, en le
+voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n'emplit plus même la
+chambre où il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale
+ne met aujourd'hui qu'un peu de poussière de plus.
+
+ ______
+
+Je montais la cour des Maréchaux, et je vis à droite, dans un coin
+perdu de cette lande, la vieille femme, la Sarcleuse légendaire qui,
+depuis cinquante ans, arrache l'herbe des pavés. Du matin au soir,
+elle est là, au milieu du champ de pierres, luttant contre l'invasion,
+contre le flot montant des giroflées sauvages et des coquelicots. Elle
+marche, courbée, visitant chaque fente, épiant les brins verts, les
+mousses folles. Il lui faut près d'un mois pour aller d'un bout à
+l'autre de son désert. Et, derrière elle, l'herbe repousse,
+victorieuse, si drue, si implacable, que, lorsqu'elle recommence son
+éternelle besogne, elle retrouve les mêmes herbes poussées de nouveau,
+les mêmes coins de cimetière envahis par les fleurs grasses.
+
+La Sarcleuse connaît la flore de ces ruines. Elle sait que les
+coquelicots préfèrent le côté sud, que les pissenlits poussent au
+nord, que les giroflées affectionnent les fentes des piédestaux. La
+mousse est une lèpre qui s'étend partout. Il y a des plantes
+persistantes dont elle a beau arracher la racine et qui repoussent
+toujours; une goutte de sang est peut-être tombée là, une âme mauvaise
+y doit être enterrée, jetant à jamais hors de terre les pointes
+rousses de ses chardons. Dans ce cimetière de la royauté, les morts
+ont des floraisons étranges.
+
+Mais il faut entendre la Sarcleuse raconter l'histoire de ces herbes.
+Elles n'ont pas poussé à toutes les époques avec la même sève. Sous
+Charles X, elles étaient encore timides; elles s'étendaient à peine
+comme un gazon léger, tapis de verdure tendre qui amollissait les
+pavés sous les pieds des dames. La cour venait encore au château, les
+talons des courtisans battaient le sol, faisaient en une matinée la
+besogne qui demande à la Sarcleuse un grand mois. Sous Louis-Philippe,
+les herbes se durcirent; le château, peuplé des fantômes paisibles du
+Musée historique, commençait à n'être plus que le palais des ombres.
+Et ce fut sous le second empire que les herbes triomphèrent; elles
+grandirent impudemment, prirent possession de leur proie, menacèrent
+un instant de gagner les galeries, de verdir les grands et les petits
+appartements.
+
+ ______
+
+J'ai rêvé, à voir la Sarcleuse s'en aller lentement, le tablier plein
+d'herbe, courbée dans sa vieille jupe d'indienne. Elle est la dernière
+pitié qui empêche aux orties de monter et de cacher la tombe de la
+monarchie. Elle soigne, en bonne femme, cette lande où poussent les
+verdures des fosses.
+
+Je me suis imaginé qu'elle était l'ombre de quelque marquise, revenue
+d'un des bosquets du parc, et qui avait la religion de ces ruines.
+Elle lutte sans cesse, de ses pauvres doigts raidis, contre la mousse
+impitoyable. Elle s'entête dans sa besogne vaine, sentant bien que si
+elle s'arrêtait un jour, le flot des herbes déborderait et la noierait
+elle-même. Parfois, quand elle se redresse, elle jette un long regard
+sur le champ de pierres, elle en surveille les coins éloignés, où la
+végétation est plus grasse. Et elle reste là, un instant, la face
+pâle, comprenant peut-être l'inutilité de ses bons soins, heureuse de
+la joie amère d'être la suprême consolatrice de ces pavés.
+
+Mais il viendra un jour où les doigts de la Sarcleuse se raidiront
+encore. Alors le château croulera dans un dernier hoquet du vent. Le
+champ de pierres sera livré aux orties, aux chardons, à toutes les
+herbes folles. Il deviendra broussaille énorme, taillis de plantes
+tordues et aigres. Et la Sarcleuse se perdra dans les fourrés,
+écartant des poignées de tiges plus hautes qu'elle, se frayant un
+passage au milieu de brins de chiendent grands comme de jeunes
+bouleaux, luttant encore, jusqu'au jour où ces brins la lieront de
+toutes parts, la prendront aux membres, à la taille, à la gorge, pour
+la jeter morte à cette mer qui la roulera dans le flot toujours
+montant des verdures.
+
+
+
+XII
+
+
+La guerre, la guerre infâme, la guerre maudite! Nous ne la
+connaissions pas, nous autres jeunes hommes qui n'avions pas vingt ans
+en 1859. Nous étions encore sur les bancs du collège. Son nom
+terrible, qui fait pâlir les mères, ne nous rappelait que des jours de
+congé.
+
+Et nous n'apercevions, dans nos souvenirs, que des soirées tièdes où
+le peuple riait sur les trottoirs; le matin, la nouvelle d'une
+victoire avait passé sur Paris comme un souffle de fête; et, dès le
+crépuscule, les boutiquiers illuminaient, les gamins tiraient des
+pétards d'un sou dans les rues. Sur la porte des cafés, il y avait des
+messieurs qui buvaient de la bière en faisant de la politique. Tandis
+que, là-bas, dans quelque coin perdu de l'Italie ou de la Russie, les
+morts, étendus sur le dos, regardaient naître les étoiles avec leurs
+grands yeux ouverts, vides de regard.
+
+En 1859, le jour où la nouvelle de la bataille de Magenta se répandit,
+je me souviens qu'au sortir du collège, j'allai sur la place de la
+Sorbonne, pour voir, pour me promener dans cette fièvre qui courait
+les rues. Là, il y avait un tas de galopins qui criaient: «Victoire!
+victoire!» Nous flairions un jour de congé. Et, dans ces rires, dans
+ces cris, j'entendis des sanglots. C'était un vieux savetier qui
+pleurait au fond de son échoppe. Le pauvre homme avait deux enfants en
+Italie.
+
+J'ai souvent, depuis cette époque, entendu ces sanglots dans ma
+mémoire. A chaque bruit de guerre, il me semble que le vieux savetier,
+le peuple en cheveux blancs, pleure au loin, dans les frissons chauds
+des places publiques.
+
+ ______
+
+Mais je me souviens mieux encore de l'autre guerre, de la campagne de
+Crimée. J'avais alors quatorze ans, je vivais au fond de la province,
+j'étais en pleine insouciance, à ce point que je ne voyais autre chose
+dans la guerre que le continuel passage des troupes, dont le défilé
+était devenu une de nos récréations les plus passionnées.
+
+La petite ville du Midi que j'habitais fut, je crois, traversée par
+presque tous les soldats qui allèrent en Orient. Un journal de la
+localité annonçait à l'avance les régiments qui devaient passer. Les
+départs avaient lieu vers cinq heures du matin. Dès quatre heures,
+nous étions sur le Cours; pas un externe du collège ne manquait au
+rendez-vous.
+
+Ah! les beaux hommes! et les cuirassiers, et les lanciers, et les
+dragons, et les hussards! Nous avions un faible pour les cuirassiers.
+Quand le soleil se levait et que ses rayons obliques flambaient dans
+les cuirasses, nous reculions, aveuglés, ravis, comme si une armée
+d'astres à cheval eut passé devant nous.
+
+Puis les clairons sonnaient. Et l'on partait.
+
+Nous partions avec les soldats. Nous les suivions sur les grandes
+routes blanches. La musique jouait alors, remerciait la ville de son
+hospitalité. Et, dans l'air clair, dans la matinée limpide, c'était
+une fête.
+
+Je me rappelle avoir fait des lieues de la sorte. Nous marchions au
+pas, nos livres attachés sur le dos par une courroie, comme une
+giberne. Nous ne devions jamais accompagner les soldats plus loin que
+la Poudrière; puis, nous allions jusqu'au pont; puis, nous remontions
+la côte; puis, nous nous accordions jusqu'au prochain village.
+
+Et quand la peur nous prenait et que nous consentions à nous arrêter,
+nous grimpions sur un coteau, et de là, au loin, entre les plis des
+terrains, le long des coudes de la route, nous suivions le régiment,
+nous le regardions se perdre et s'effacer, avec ses mille petites
+flammes, dans la lumière éclatante de l'horizon.
+
+Ces jours-là, on se souciait bien du collège! On faisait l'école
+buissonnière, on s'amusait à tous les tas de cailloux. Et il n'était
+pas rare que la bande descendît à la rivière et s'y oubliât jusqu'au
+soir.
+
+ ______
+
+Dans le Midi, les soldats sont peu aimés. J'en ai vu pleurer de
+lassitude et de rage, assis sur les trottoirs, leur billet de logement
+à la main: les bourgeois, les petits rentiers pointus, les gros
+négociants épaissis, n'avaient pas voulu les recevoir. Il fallait que
+l'autorité s'en mêlât.
+
+Chez nous, c'était la maison du bon Dieu. Ma grand'mère, qui était
+Beauceronne, riait à tous ces enfants du Nord qui lui rappelaient le
+pays. Elle causait avec eux, leur demandait le nom de leur village, et
+quelle joie, lorsque ce village se trouvait à quelques lieues du sien!
+
+On nous envoyait deux hommes, à chaque régiment. Nous ne pouvions les
+garder, nous les mettions à l'auberge; mais ils ne s'en allaient pas,
+sans que ma grand'mère leur eût fait subir son petit interrogatoire.
+
+Je me souviens qu'un jour il en vint deux qui étaient de son pays
+même. Ceux-là, elle ne voulut pas les laisser partir. Elle les fit
+dîner à la cuisine. Et ce fut elle qui leur servit à boire. Moi, en
+rentrant du collège, je vins voir les soldats; je crois même que je
+trinquai avec eux.
+
+Il y en avait un petit et un grand. Je me souviens bien qu'au moment
+de partir les yeux du grand s'emplirent de larmes. Celui-là avait
+laissé au pays une pauvre vieille femme, et il remerciait avec
+effusion ma grand'mère qui lui rappelait sa chère Beauce, tout ce
+qu'il abandonnait derrière lui.
+
+--Bast! lui dit la bonne femme, vous reviendrez, et vous aurez la
+croix.
+
+Mais il hochait douloureusement la tête.
+
+--Eh bien! reprit-elle, si vous repassez par ici, il faudra revenir me
+voir. Je vous garderai une bouteille de ce vin, que vous avez trouvé
+bon.
+
+Les deux pauvres garçons se mirent à rire. Cette invitation leur fit
+oublier un instant l'avenir terrible, et ils se revirent sans doute de
+retour, attablés dans cette petite maison hospitalière, buvant aux
+dangers passés. Ils s'engagèrent formellement à revenir boire la
+bouteille.
+
+ ______
+
+Que j'ai suivi de régiments à cette époque, et que de soldats blêmes
+sont venus frapper à notre porte! Toujours je me rappellerai la
+procession interminable de ces hommes qui marchaient à la mort.
+Parfois, en fermant les yeux, je les revois encore, je me rappelle
+certaines figures, et je me demande: «Dans quel fossé perdu est-il
+couché celui-là?»
+
+Puis, les régiments devinrent plus rares, et un jour on les vit
+repasser en sens inverse, écloppés, saignants, se traînant sur les
+routes. Certes, nous n'allions plus les attendre, nous ne les
+accompagnions plus, ces infirmes. Ce n'étaient plus nos beaux soldats.
+Ils ne valaient pas le moindre pensum.
+
+Le triste défilé dura longtemps. L'armée semait des agonisants en
+chemin. Parfois, ma grand'mère disait:
+
+--Et les deux Beaucerons, tu sais, est-ce qu'ils vont m'oublier?
+
+Mais un soir, au crépuscule, un soldat vint frapper à la porte. Il
+était seul. C'était le petit.
+
+--Le camarade est mort, dit-il en entrant. Ma grand'mère apporta la
+bouteille.
+
+--Oui, dit-il, je boirai tout seul.
+
+Et quand il se vit là, attablé, levant son verre, et qu'il chercha le
+verre du camarade pour trinquer, il poussa un gros soupir, en
+murmurant:
+
+--C'est moi qu'il a chargé d'aller consoler sa vieille; j'aimerais
+mieux être resté là-bas à sa place.
+
+Plus tard, j'ai eu Chauvin pour camarade, dans une administration.
+Nous étions petits employés tous deux, et nos bureaux se touchaient au
+fond d'une pièce noire, trou excellent pour ne rien faire, en
+attendant l'heure de la sortie.
+
+Chauvin avait été sergent, et il revenait de Solférino, avec des
+fièvres qu'il avait prises dans les rizières du Piémont. Il sacrait
+contre ses douleurs, mais il se consolait en les mettant sur le compte
+des Autrichiens. C'était ces gueux-là qui l'avaient arrangé de la
+sorte.
+
+Que d'heures passées à commérer! Je tenais mon ancien soldat, et
+j'étais bien décidé à ne pas le lâcher avant de lui avoir arraché
+certaines vérités. Je ne me payais point des grands mots: gloire,
+victoire, lauriers, guerriers, qui prenaient dans sa bouche un
+ronflement superbe. Je laissais passer le flot de son enthousiasme. Je
+l'attaquais par les petits détails. Je consentais à écouter le même
+récit vingt fois, pour saisir l'esprit vrai. Sans qu'il s'en doutât,
+Chauvin finit par me faire de belles confidences.
+
+Au fond, il était d'une naïveté d'enfant. Il ne se vantait pas pour
+lui-même; il parlait simplement une langue courante de fanfaronnade
+militaire, c'était un «blagueur» inconscient, un brave garçon dont les
+casernes avaient fait une insupportable ganache.
+
+Il avait des récits, des mots tout prêts, on sentait cela. Les phrases
+faites à l'avance ornaient ses anecdotes de «troupiers invincibles» et
+de «braves officiers sauvés dans le carnage par l'héroïsme de leurs
+soldats.» Pendant deux ans, j'ai subi, quatre heures par jour, la
+campagne d'Italie. Mais je ne m'en plains pas. Chauvin a complété mon
+instruction.
+
+Grâce à lui, grâce aux aveux qu'il m'a faits, dans notre trou noir,
+sans songer à mal, je connais la guerre, la vraie, non pas celle dont
+les historiens nous racontent les épisodes héroïques, mais celle qui
+sue la peur en plein soleil et glisse dans le sang comme une fille
+soûle.
+
+ ______
+
+Je questionnais Chauvin.
+
+--Et les soldats, ils allaient gaiement au feu?
+
+--Les soldats! on les poussait, donc! Je me souviens de conscrits qui
+n'avaient jamais vu le feu et qui se cabraient comme des chevaux
+ombrageux. Il avaient peur; à deux reprises ils prirent la fuite. Mais
+on les ramena, et une batterie en tua la moitié. Il fallait alors les
+voir, couverts de sang, aveuglés, se jetant comme des loups sur les
+Autrichiens. Ils ne se connaissaient plus, ils pleuraient de rage, ils
+voulaient mourir.
+
+--C'est un apprentissage à faire, disais-je pour le pousser.
+
+--Oh! oui, un rude, j'en réponds. Voyez-vous, les plus crânes ont des
+sueurs froides. Il faut être gris pour bien se battre. Alors on ne
+voit plus rien, on tape devant soi comme un furieux.
+
+Et il se laissait aller à ses souvenirs.
+
+--Un jour, on nous avait placés à cent mètres d'un village occupé par
+les ennemis, avec ordre de ne pas bouger, de ne pas tirer. Voilà que
+ces gueux d'Autrichiens ouvrent sur notre régiment une fusillade de
+tous les diables. Pas moyen de s'en aller. A chaque raffale de balles,
+nous baissions la tête. J'en ai vu qui se jetaient à plat ventre.
+C'était honteux. On nous a laissés là pendant un quart d'heure. Et il
+y a deux de mes camarades dont les cheveux ont blanchi.
+
+Puis il reprenait:
+
+--Non, vous n'avez point la moindre idée de cela. Les livres arrangent
+la chose... Tenez, le soir de Solférino, nous ne savions seulement pas
+si nous étions vainqueurs. Des bruits couraient que les Autrichiens
+allaient venir nous massacrer. Je vous assure que nous n'étions pas à
+la noce. Aussi, le matin, quand on nous fit lever avant le jour, nous
+grelottions, nous avions une peur terrible que la bataille ne reprît
+de plus belle. Ce jour-là, nous aurions été vaincus, car nous n'avions
+plus pour deux liards de force. Puis, on vint nous dire: la paix est
+signée. Alors tout le régiment se mit à faire des cabrioles. Ce fut
+une joie bête. Des soldats se prenaient les mains et faisaient des
+rondes, comme des petites filles... Je ne mens pas, allez. J'y étais.
+Nous étions bien contents.
+
+Chauvin, qui me voyait sourire, s'imaginait que je ne pouvais croire à
+un si grand amour de la paix dans l'armée française. Il était d'une
+simplesse adorable. Je le menais parfois très-loin. Je lui demandais:
+
+--Et vous, n'aviez-vous jamais peur?
+
+--Oh! moi, répondait-il en riant modestement, j'étais comme les
+autres... Je ne savais pas... Est-ce que vous croyez qu'on sait si
+l'on est courageux? On tremble et l'on cogne, voilà la vérité... Une
+fois, une balle morte me renversa. Je restai par terre, en
+réfléchissant que si je me relevais, je pourrais bien attraper quelque
+chose de pire.
+
+
+
+XIII
+
+
+.....Il est mort en chevalier, comme il a vécu.
+
+Vous vous souvenez, mes amis, de ce doux printemps, lorsque nous
+allions lui serrer la main dans sa petite maison de Clamart. Jacques
+nous accueillait avec son bon sourire. Et nous dînions sous le berceau
+couvert de vignes vierges, tandis que Paris, là-bas, à l'horizon,
+grondait dans la nuit tombante.
+
+Vous n'avez jamais bien connu sa vie. Moi qui ai grandi dans le même
+berceau que lui, je puis vous conter son coeur. Il vivait à Clamart,
+depuis deux ans, avec cette grande fille blonde qui se mourait si
+doucement. C'est toute une histoire exquise et poignante.
+
+ ______
+
+Jacques avait rencontré Madeleine à la fête de Saint-Cloud. Il se mit
+à l'aimer, parce qu'elle était triste et souffrante. Il voulait, avant
+que la pauvre enfant s'en allât dans la terre, lui donner deux saisons
+d'amour. Et il vint se cacher avec elle, dans ce pli de terrain de
+Clamart, où les roses poussent comme des herbes folles.
+
+Vous connaissez la maison. Elle était toute modeste, toute blanche,
+perdue comme un nid dans les feuilles vertes. Dès le seuil, on y
+respirait une discrète affection. Jacques, peu à peu, s'était pris
+d'un amour infini pour la mourante. Il regardait le mal la pâlir
+davantage chaque jour, avec d'amères tendresses. Madeleine, comme une
+de ces veilleuses d'église, qui jettent une lueur vive avant de
+s'éteindre, souriait, éclairait de ses yeux bleus la petite maison
+blanche.
+
+Pendant deux saisons, l'enfant sortit à peine. Elle emplit le jardin
+étroit de son être charmant, de ses robes claires, de ses pas légers.
+Ce fut elle qui planta les grandes giroflées fauves dont elle nous
+faisait des bouquets. Et les géraniums, les rhododendrons, les
+héliotropes, toutes ces fleurs vivantes, ne vivaient que par elle, que
+pour elle. Elle était l'âme de ce coin de nature.
+
+Puis, à l'automne, vous vous souvenez, Jacques vint un soir nous dire,
+de sa voix lente: «Elle est morte.» Elle était morte sous le
+berceau, comme une enfant qui s'endort, à l'heure pâle où le soleil se
+couche. Elle était morte au milieu de ses verdures, dans le trou perdu
+où l'amour avait bercé deux ans son agonie.
+
+ ______
+
+Je n'avais plus revu Jacques. Je savais qu'il vivait toujours à
+Clamart, sous le berceau, dans le souvenir de Madeleine. Depuis le
+commencement du siège, j'étais si brisé de fatigue, que je ne songeais
+plus à lui, lorsque le 13 au matin, apprenant qu'on se battait du côté
+de Meudon et de Sèvres, je revis brusquement dans mon souvenir la
+petite maison blanche, cachée sous les feuilles vertes. Et je revis
+aussi Madeleine, Jacques, nous tous, prenant le thé dans le jardin, au
+milieu de la grande paix du soir, en face de Paris ronflant sourdement
+à l'horizon.
+
+Alors, je sortis par la porte de Vanves, et j'allai devant moi. Les
+routes étaient encombrées de blessés. J'arrivai ainsi aux Moulineaux,
+où j'appris notre succès; mais, quand j'eus tourné le bois et que je
+me trouvai sur le coteau, une émotion terrible me serra le coeur.
+
+En face de moi, dans les terres piétinées, ravagées, je ne vis plus, à
+la place de la petite maison blanche, qu'un trou noir où la mitraille
+et l'incendie avaient passé. Je descendis le coteau, les larmes aux
+yeux.
+
+ ______
+
+Ah! mes amis, quelle épouvantable chose! Vous savez, la haie
+d'aubépines, elle a été rasée au pied par les boulets. Les grandes
+giroflées fauves, les géraniums, les rhododendrons, traînaient,
+hachés, broyés, si lamentables à voir, que j'ai eu pitié d'eux, comme
+si j'avais eu devant moi les membres saignants de pauvres gens de ma
+connaissance.
+
+La maison est tout écroulée d'un côté. Elle montre, par sa plaie
+béante, la chambre de Madeleine, cette chambre pudique, tendue d'une
+perse rose, et dont on voyait de la route les rideaux toujours fermés.
+Cette chambre, brutalement ouverte par la canonnade prussienne, cette
+alcôve amoureuse qu'on aperçoit maintenant de toute la vallée, m'ont
+fait saigner l'âme, et je me suis dit que j'étais au milieu du
+cimetière de notre jeunesse. Le sol couvert de débris, creusé par les
+obus, ressemblait à ces terrains fraîchement remués par la pelle des
+fossoyeurs, et dans lequel on devine des bières neuves.
+
+Jacques avait dû abandonner cette maison criblée par la mitraille.
+J'avançai encore, j'entrai sous le berceau, qui, par miracle, est
+resté presque intact. Là, à terre, dans une mare de sang, Jacques
+dormait, la poitrine trouée de plus de vingt blessures. Il n'avait pas
+quitté les vignes vierges où il avait aimé, il était mort où était
+morte Madeleine.
+
+J'ai ramassé à ses pieds sa giberne vide, son chassepot brisé, et j'ai
+vu que les mains du pauvre mort étaient noires de poudre. Jacques,
+pendant cinq heures, seul avec son arme, avait défendu furieusement le
+blanc fantôme de Madeleine.
+
+
+
+XIV
+
+
+Pauvre Neuilly! Je me souviendrai longtemps de la lamentable promenade
+que j'ai faite hier, 25 avril 1871. A neuf heures, dès que l'armistice
+conclu entre Paris et Versailles a été connu, une foule considérable
+s'est portée vers la porte Maillot. Cette porte n'existe plus; les
+batteries du rond-point de Courbevoie et du mont Valérien en ont fait
+un tas de décombres. Lorsque j'ai franchi cette ruine, des gardes
+nationaux étaient occupés à réparer la porte; peine perdue, car
+quelques coups de canon suffiront pour emporter les sacs de terre et
+les pavés qu'ils entassaient.
+
+A partir de la porte Maillot, on marche en pleines ruines. Toutes les
+maisons avoisinantes sont effondrées. Par les fenêtres brisées,
+j'aperçois des coins de mobiliers luxueux; un rideau pend déchiqueté à
+un balcon, un serin vit encore dans une cage accrochée à la corniche
+d'une mansarde. Plus on avance, plus les désastres s'amoncèlent.
+L'avenue est semée de débris, labourée par les obus; on dirait une
+voie de douleur, le calvaire maudit de la guerre civile.
+
+ ______
+
+Je me suis engagé dans les rues de traverse, espérant échapper à cette
+horrible grand'route, le long de laquelle, à chaque pas, on rencontre
+des mares de sang. Hélas! dans les petites rues qui aboutissent à
+l'avenue, les ravages sont peut-être plus horribles encore. Là, on
+s'est battu pied à pied, à l'arme blanche. Les maisons ont été prises
+et reprises dix fois; les soldats des deux partis ont creusé les murs
+pour cheminer à l'intérieur, et ce que les obus ont épargné, ils l'ont
+renversé à coups de pioche. Ce sont surtout les jardins qui ont
+souffert. Les pauvres jardins printaniers! Les murs de clôture ont des
+brèches béantes, les corbeilles de fleurs sont défoncées, les allées,
+piétinées, ravagées. Et, sur tout ce printemps souillé de sang,
+fleurit seule une mer de lilas. Jamais mois d'avril n'a vu une
+pareille floraison. Les curieux entrent dans les jardins par les
+brèches ouvertes. Ils emportent sur leurs épaules des brassées de
+lilas, des bouquets si lourds que des brins s'échappent à chaque pas,
+et que les rues de Neuilly sont bientôt toutes semées de fleurs, comme
+pour le passage d'une procession.
+
+Les plaies des maisons, les trous des murs apitoient la foule. Mais il
+est une plus grande tristesse. C'est le déménagement du malheureux
+village. Il y a là trois ou quatre mille personnes qui fuient en
+emportant leurs objets précieux. Je vois des gens qui rentrent dans
+Paris avec un petit panier de linge et une énorme pendule de zinc doré
+entre les bras. Toutes les voitures de déménagement ont été
+réquisitionnées. On va jusqu'à emporter des armoires à glace sur des
+civières, comme des blessées que le moindre heurt pourrait tuer.
+
+Les habitants ont souffert atrocement. J'ai causé avec un des fugitifs
+qui est resté quinze jours enfermé dans une cave avec une trentaine
+d'autres personnes. Ces malheureux mouraient de faim. Un d'entre eux
+s'étant dévoué pour aller chercher du pain, fut frappé sur le seuil de
+la cave, et son cadavre, pendant six jours, resta sur les premières
+marches. N'est-ce pas un véritable cauchemar? la guerre qui laisse
+ainsi les cadavres pourrir au milieu des vivants, n'est-elle pas une
+guerre impie? Tôt ou tard, la patrie portera la peine de ces crimes.
+
+ ______
+
+Jusqu'à cinq heures, la foule s'est promenée sur le théâtre de la
+lutte. J'ai vu des petites filles, venues tout doucement des
+Champs-Élysées, qui jouaient au cerceau parmi les décombres. Et leurs
+mères, souriantes, causaient entre elles, s'arrêtaient parfois, prises
+d'une pointe d'horreur charmante. Étrange peuple que ce peuple de
+Paris qui s'oublie entre des canons chargés, qui pousse la badauderie
+jusqu'à vouloir regarder si les boulets sont bien dans les gueules de
+bronze. À la porte Maillot, des gardes nationaux ont dû se fâcher
+contre des dames qui voulaient absolument toucher à une mitrailleuse
+pour s'en expliquer le mécanisme.
+
+Lorsque j'ai quitté Neuilly, vers sept heures, pas un coup de canon
+n'avait encore été tiré. La foule rentrait lentement dans Paris. Aux
+Champs-Élysées, on aurait pu se croire à quelque retour attardé des
+courses de Longchamps. Et longtemps encore, jusqu'à là nuit close, on
+a rencontré, dans les rues de Paris, des promeneurs, des familles
+entières qui pliaient sous des charges de lilas. Du village sinistre
+où des frères s'égorgent, de l'avenue maudite, aux maisons effondrées
+dans le sang, il n'y a, à cette heure, sur nos cheminées, que des
+grappes fleuries et odorantes.
+
+ ______
+
+
+Nous venons d'avoir trois jours de soleil. Les boulevards étaient
+pleins de promeneurs. Ce qui fait mon continuel étonnement, c'est
+l'aspect animé des squares et des jardins publics. Aux Tuileries, des
+femmes brodent à l'ombre des marronniers, des enfants jouent, tandis
+que, là-haut, du côté de l'Arc de Triomphe, les obus éclatent. Ce
+bruit intolérable d'artillerie ne fait même plus tourner la tête à ce
+petit peuple joueur. On voit des mères tenant des bébés par chaque
+main, qui viennent examiner de près les formidables barricades
+construites sur la place de la Concorde.
+
+Mais le trait le plus caractéristique est la partie de plaisir que,
+pendant huit jours, les Parisiens sont allés faire à la butte
+Montmartre. Là, sur la face ouest, dans un terrain vague, tout Paris
+s'est donné rendez-vous. C'est un magnifique amphithéâtre pour
+assister de loin à la bataille qui se livre de Neuilly à Asnières. On
+apportait des chaises, des pliants. Des industriels avaient même
+établi des bancs; pour deux sous, on était placé tout comme au
+parterre d'un théâtre. Les femmes, surtout, venaient en grand nombre.
+Puis, c'étaient de grands éclats de rire dans cette foule. A chaque
+obus, dont on apercevait au loin l'explosion, on trépignait d'aise, on
+trouvait quelque bonne plaisanterie qui courait dans les groupes comme
+une fusée de gaieté. J'ai même vu des personnes apporter là leur
+déjeuner, un morceau de charcuterie sur du pain. Pour ne pas quitter
+la place, elles mangeaient debout, elles envoyaient chercher du vin
+chez un débitant du voisinage. Il faut des spectacles à ces foules;
+quand les théâtres ferment et que la guerre civile ouvre, elles vont
+voir mourir pour tout de bon, avec la même curiosité goguenarde
+qu'elles mettent à attendre le cinquième acte d'un mélodrame.
+
+--C'est si loin, disait une charmante jeune femme, blonde et pâle, que
+ça ne me fait rien du tout de leur voir faire la cabriole. Quand les
+hommes sont coupés en deux, on dirait qu'on les plie comme des
+écheveaux.
+
+
+
+
+LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON
+
+
+
+I
+
+PRINTEMPS.
+
+
+Ce jour-là, vers cinq heures du matin, le soleil entra avec une
+brusquerie joyeuse dans la petite chambre que j'occupais chez mon
+oncle Lazare, curé du hameau de Dourgues. Un large rayon jaune tomba
+sur mes paupières closes, et je m'éveillai dans de la lumière.
+
+Ma chambre, blanchie à la chaux, avec ses murailles et ses meubles de
+bois blanc, avait une gaieté engageante. Je me mis à la fenêtre, et je
+regardai la Durance qui coulait, toute large, au milieu des verdures
+noires de la vallée. Et des souffles frais me caressaient le visage,
+les murmures de la rivière et des arbres semblaient m'appeler.
+
+J'ouvris ma porte doucement. Il me fallait, pour sortir, traverser la
+chambre de mon oncle. J'avançai sur la pointe des pieds, craignant que
+le craquement de mes gros souliers ne réveillât le digne homme qui
+dormait encore, la face souriante. Et je tremblais d'entendre la
+cloche de l'église sonner _l'Angélus_. Mon oncle Lazare, depuis
+quelques jours, me suivait partout, d'un air triste et fâché. Il
+m'aurait peut-être empêché d'aller là-bas, sur le bord de la rivière,
+et de me cacher sous les saules de la rive, afin de guetter au passage
+Babet, la grande fille brune, qui était née pour moi avec le printemps
+nouveau.
+
+Mais mon oncle dormait d'un profond sommeil. J'eus comme un remords de
+le tromper et de me sauver ainsi. Je m'arrêtai un instant à regarder
+son visage calme, que le repos rendait plus doux; je me souvins avec
+attendrissement du jour où il était venu me chercher dans la maison
+froide et déserte que quittait le convoi de ma mère. Depuis ce jour,
+que de tendresse, que de dévouement, que de sages paroles! Il m'avait
+donné sa science et sa bonté, toute son intelligence et tout son
+coeur.
+
+Je fus un instant tenté de lui crier:
+
+--Levez-vous, mon oncle Lazare! allons faire ensemble un bout de
+promenade, dans cette allée que vous aimez, au bord de la Durance.
+L'air frais et le jeune soleil vous réjouiront. Vous verrez au retour
+quel vaillant appétit!
+
+Et Babet qui allait descendre à la rivière, et que je ne pourrais
+voir, vêtue de ses jupes claires du matin! Mon oncle serait là, il me
+faudrait baisser les yeux. Il devait faire si bon sous les saules,
+couché à plat ventre, dans l'herbe fine! Je sentis une langueur
+glisser en moi, et, lentement, à petits pas, retenant mon souffle, je
+gagnais la porte. Je descendis l'escalier, je me mis à courir comme un
+fou dans l'air tiède de la joyeuse matinée de mai.
+
+Le ciel était tout blanc à l'horizon, avec des teintes bleues et roses
+d'une délicatesse exquise. Le soleil pâle semblait une grande lampe
+d'argent, dont les rayons pleuvaient dans la Durance en une averse de
+clartés. Et la rivière, large et molle, s'étendant avec paresse sur le
+sable rouge, allait d'un bout à l'autre de la vallée, pareille à la
+coulée d'un métal en fusion. Au couchant, une ligne de collines basses
+et dentelées faisait sur la pâleur du ciel de légères taches
+violettes.
+
+Depuis dix ans, j'habitais ce coin perdu. Que de fois mon oncle Lazare
+m'avait attendu pour me donner ma leçon de latin! Le digne homme
+voulait faire de moi un savant. Moi, j'étais de l'autre côté de la
+Durance, je dénichais des pies, je faisais la découverte d'un coteau
+sur lequel je n'avais pas encore grimpé. Puis, au retour, c'était des
+remontrances: le latin était oublié, mon pauvre oncle me grondait
+d'avoir déchiré mes culottes, et il frissonnait en voyant parfois que
+la peau, par-dessous, se trouvait entamée. La vallée était à moi, bien
+à moi; je l'avais conquise avec mes jambes, j'en étais le vrai
+propriétaire, par droit d'amitié. Et ce bout de rivière, ces deux
+lieues de Durance, comme je les aimais, comme nous nous entendions
+bien ensemble! Je connaissais tous les caprices de ma chère rivière,
+ses colères, ses grâces, ses physionomies diverses à chaque heure de
+la journée.
+
+Ce matin-là, lorsque j'arrivai au bord de l'eau, j'eus comme un
+éblouissement à la voir si douce et si blanche. Jamais elle n'avait eu
+un si gai visage. Je me glissai vivement sous les saules, dans une
+clairière où il y avait une grande nappe de soleil posée sur l'herbe
+noire. Là, je me couchai à plat ventre, l'oreille tendue, regardant
+entre les branches le sentier par lequel allait descendre Babet.
+
+--Oh! comme l'oncle Lazare doit dormir! pensais-je.
+
+Et je m'étendais de tout mon long sur la mousse. Le soleil pénétrait
+mon dos d'une chaleur tiède, tandis que ma poitrine, enfoncée dans
+l'herbe, était toute fraîche.
+
+N'avez-vous jamais regardé dans l'herbe, de tout près, les yeux sur
+les brins de gazon? Moi, en attendant Babet, je fouillais
+indiscrètement du regard une touffe de gazon qui était vraiment tout
+un monde. Dans ma touffe de gazon, il y avait des rues, des
+carrefours, des places publiques, des villes entières. Au fond, je
+distinguais un grand tas d'ombre où les feuilles du dernier printemps
+pourrissaient de tristesse; puis les tiges légères se levaient,
+s'allongeaient, se courbaient avec mille élégances, et c'étaient des
+colonnades frêles, des églises, des forêts vierges. Je vis deux
+insectes maigres qui se promenaient au milieu de cette immensité; ils
+étaient certainement perdus, les pauvres enfants, car ils allaient de
+colonnade en colonnade, de rue en rue, d'une façon effarouchée et
+inquiète.
+
+Ce fut juste à ce moment qu'en levant les yeux je vis tout au haut du
+sentier les jupes blanches de Babet se détachant sur la terre noire.
+Je reconnus sa robe d'indienne grise à petites fleurs bleues. Je
+m'enfonçai dans l'herbe davantage, j'entendis mon coeur qui battait
+contre la terre, qui me soulevait presque par légères secousses. Ma
+poitrine brûlait maintenant, je ne sentais plus les fraîcheurs de la
+rosée.
+
+La jeune fille descendait lestement. Ses jupes, rasant le sol, avaient
+des balancements qui me ravissaient. Je la voyais de bas en haut,
+toute droite, dans sa grâce fière et heureuse. Elle ne me savait point
+là, derrière les saules; elle marchait d'un pas libre, elle courait
+sans se soucier du vent qui soulevait un coin de sa robe. Je
+distinguais ses pieds, trottant vite, vite, et un morceau de ses bas
+blancs, qui était bien large comme la main, et qui me faisait rougir
+d'une façon douce et pénible.
+
+Oh! alors, je ne vis plus rien, ni la Durance, ni les saules, ni la
+blancheur du ciel. Je me moquais bien de la vallée! Elle n'était plus
+ma bonne amie; ses joies, ses tristesses me laissaient parfaitement
+froid. Que m'importaient mes camarades, les cailloux et les arbres des
+coteaux! La rivière pouvait s'en aller tout d'un trait si elle
+voulait; ce n'est pas moi qui l'aurais regrettée.
+
+Et le printemps, je ne me souciais nullement du printemps! Il aurait
+emporté le soleil qui me chauffait le dos, ses feuillages, ses rayons,
+toute sa matinée de mai, que je serais resté là, en extase, à regarder
+Babet, courant dans le sentier en balançant délicieusement ses jupes.
+Car Babet avait pris dans mon coeur la place de la vallée, Babet était
+le printemps. Jamais je ne lui avais parlé. Nous rougissions tous les
+deux, lorsque nous nous rencontrions dans l'église de mon oncle
+Lazare. J'aurais juré qu'elle me détestait.
+
+Elle causa, ce jour-là, pendant quelques minutes avec les lavandières.
+Ses rires perlés arrivaient jusqu'à moi, mêlés à la grande voix de la
+Durance. Puis, elle se baissa pour prendre un peu d'eau dans le creux
+de sa main; mais la rive était haute, Babet, qui faillit glisser, se
+retint aux herbes.
+
+Je ne sais quel frisson me glaça le sang. Je me levai brusquement, et,
+sans honte, sans rougeur, je courus auprès de la jeune fille. Elle me
+regarda, effarouchée; puis, elle se mit à sourire. Moi, je me penchai,
+au risque de tomber. Je réussis à remplir d'eau ma main droite, dont
+je serrais les doigts. Et je tendis à Babet cette coupe nouvelle,
+l'invitant à boire.
+
+Les lavandières riaient. Babet, confuse, n'osait accepter, hésitait,
+tournait la tête à demi. Enfin, elle se décida, elle appuya
+délicatement les lèvres sur le bout de mes doigts; mais elle avait
+trop tardé, toute l'eau s'en était allée. Alors elle éclata de rire,
+elle redevint enfant, et je vis bien qu'elle se moquait de moi.
+
+J'étais fort sot. Je me penchai de nouveau. Cette fois, je pris de
+l'eau dans mes deux mains, me hâtant de les porter aux lèvres de
+Babet. Elle but, et je sentis le baiser tiède de sa bouche, qui
+remonta le long de mes bras jusque dans ma poitrine, qu'il emplit de
+chaleur.
+
+--Oh! que mon oncle doit dormir! me disais-je tout bas.
+
+Comme je me disais cela, j'aperçus une ombre noire à côté de moi, et,
+m'étant tourné, j'aperçus mon oncle Lazare en personne, à quelques
+pas, nous regardant d'un air fâché, Babet et moi. Sa soutane
+paraissait toute blanche au soleil; il y avait dans ses yeux des
+reproches qui me donnèrent envie de pleurer.
+
+Babet eut grand'peur. Elle devint rouge, elle se sauva en balbutiant:
+
+--Merci, monsieur Jean, je vous remercie bien.
+
+Moi, essuyant mes mains mouillées, je restai confus, immobile devant
+mon oncle Lazare.
+
+Le digne homme, les bras pliés, ramenant un coin de sa soutane,
+regarda Babet qui remontait le sentier en courant, sans tourner la
+tête. Puis, lorsqu'elle eut disparu derrière les haies, il abaissa ses
+regards vers moi, et je vis sa bonne figure sourire tristement.
+
+--Jean, me dit-il, viens dans la grande allée. Le déjeuner n'est pas
+prêt. Nous avons une demi-heure à perdre.
+
+Il se mit à marcher de son pas un peu pesant, évitant les touffes
+d'herbe mouillées de rosée. Sa soutane, dont un bout traînait sur les
+graviers, avait de petits claquements sourds. Il tenait son bréviaire
+sous le bras; mais il avait oublié sa lecture du matin, et il
+s'avançait, la tête baissée, rêvant, ne parlant point.
+
+Son silence m'accablait. Il était bavard d'ordinaire. A chaque pas,
+mon inquiétude croissait. Pour sûr, il m'avait vu donner à boire à
+Babet. Quel spectacle, Seigneur! La jeune fille, riant et rougissant,
+me baisait le bout des doigts, tandis que moi, me dressant sur les
+pieds, tendant les bras, je me penchais comme pour l'embrasser. C'est
+alors que mon action me parut épouvantable d'audace. Et toute ma
+timidité revint. Je me demandai comment j'avais pu oser me faire
+baiser les doigts d'une façon si douce.
+
+Et mon oncle Lazare qui ne disait rien, qui marchait toujours à petits
+pas devant moi, sans avoir un seul regard pour les vieux arbres qu'il
+aimait! Il préparait sûrement un sermon. Il ne m'emmenait dans la
+grande allée qu'afin de me gronder à l'aise. Nous en aurions au moins
+pour une heure: le déjeuner serait froid, je ne pourrais revenir au
+bord de l'eau et rêver aux tièdes brûlures que les lèvres de Babet
+avaient laissées sur mes mains.
+
+Nous étions dans la grande allée. Cette allée, large et courte,
+longeait la rivière; elle était faite de chênes énormes, aux troncs
+crevassés, qui allongeaient puissamment leurs hautes branches. L'herbe
+fine tendait un tapis sous les arbres, et le soleil, criblant les
+feuillages, brodait ce tapis de rosaces d'or. Au loin, tout autour,
+s'élargissaient des prairies d'un vert cru.
+
+Mon oncle, sans se retourner, sans changer son pas, alla jusqu'au bout
+de l'allée. Là, il s'arrêta, et je me tins à son côté, comprenant que
+le moment terrible était venu.
+
+La rivière tournait brusquement; un petit parapet faisait du bout de
+l'allée une sorte de terrasse. Cette voûte d'ombre donnait sur une
+vallée de lumière. La campagne s'agrandit largement devant nous, à
+plusieurs lieues. Le soleil montait dans le ciel, où les rayons
+d'argent du matin s'étaient changés en un ruissellement d'or; des
+clartés aveuglantes coulaient de l'horizon, le long des coteaux,
+s'étalant dans la plaine avec des lueurs d'incendie.
+
+Après un instant de silence, mon oncle Lazare se tourna vers moi.
+
+--Bon Dieu, le sermon! pensai-je.
+
+Et je baissai la tête. D'un geste large, mon oncle me montra la
+vallée; puis, se redressant:
+
+--Regarde, Jean, me dit-il d'une voix lente, voilà le printemps. La
+terre est en joie, mon garçon, et je t'ai amené ici, en face de cette
+plaine de lumière, pour te montrer les premiers sourires de la jeune
+saison. Vois quel éclat et quelle douceur! Il monte de la campagne des
+senteurs tièdes qui passent sur nos visages comme des souffles de vie.
+
+Il se tut, paraissant rêver. J'avais relevé le front, étonné,
+respirant à l'aise. Mon oncle ne prêchait pas.
+
+--C'est une belle matinée, reprit-il, une matinée de jeunesse. Tes
+dix-huit ans vivent largement, au milieu de ces verdures âgées au plus
+de dix-huit jours. Tout est splendeur et parfum, n'est-ce pas? la
+grande vallée te semble un lieu de délices: la rivière est là pour te
+donner sa fraîcheur, les arbres pour te prêter leur ombre, la campagne
+entière pour te parler de tendresse, le ciel lui-même pour embraser
+ces horizons que tu interroges avec espérance et désir. Le printemps
+appartient aux gamins de ton âge. C'est lui qui enseigne aux garçons
+la façon de faire boire les jeunes filles...
+
+Je baissai la tête de nouveau. Décidément, mon oncle Lazare m'avait
+vu.
+
+--Un vieux bonhomme comme moi, continua-t-il, sait malheureusement à
+quoi s'en tenir sur les grâces du printemps. Moi, mon pauvre Jean,
+j'aime la Durance parce qu'elle arrose ces prairies et qu'elle fait
+vivre toute la vallée; j'aime ces jeunes feuillages parce qu'ils
+m'annoncent les fruits de l'été et de l'automne; j'aime ce ciel parce
+qu'il est bon pour nous, parce que sa chaleur hâte la fécondité de la
+terre. Il me faudrait te dire cela un jour ou l'autre; je préfère te
+le dire aujourd'hui, à cette heure matinale. C'est le printemps
+lui-même qui te fait la leçon. La terre est un vaste atelier où l'on
+ne chôme jamais. Regarde cette fleur, à nos pieds: elle est un parfum
+pour toi; pour moi elle est un travail, elle accomplit sa tâche en
+produisant sa part de vie, une petite graine noire qui travaillera à
+son tour, le printemps prochain. Et, maintenant, interroge le vaste
+horizon. Toute cette joie n'est qu'un enfantement. Si la campagne
+sourit, c'est qu'elle recommence l'éternelle besogne. L'entends-tu à
+présent respirer fortement, active et pressée? Les feuilles soupirent,
+les fleurs se hâtent, le blé pousse sans relâche; toutes les plantes,
+toutes les herbes se disputent à qui grandira le plus vite; et l'eau
+vivante, la rivière vient aider le travail commun, et le jeune soleil
+qui monte dans le ciel, a charge d'égayer l'éternelle besogne des
+travailleurs.
+
+Mon oncle, à ce moment, me força à le regarder en face. Il acheva en
+ces termes:
+
+--Jean, tu entends ce que te dit ton ami le printemps. Il est la
+jeunesse, mais il prépare l'âge mûr; son clair sourire n'est que la
+gaieté du travail. L'été sera puissant, l'automne sera fécond, car le
+printemps chante à cette heure, en accomplissant bravement sa tâche.
+
+Je restai fort sot. Je comprenais mon oncle Lazare. Il me faisait bel
+et bien un sermon, dans lequel il me disait que j'étais un paresseux
+et que le moment de travailler était venu.
+
+Mon oncle paraissait aussi embarrassé que moi. Après avoir hésité
+pendant quelques instants:
+
+--Jean, dit-il en balbutiant un peu, tu as eu tort de ne pas venir me
+tout conter... Puisque tu aimes Babet et que Babet t'aime...
+
+--Babet m'aime! m'écriai-je.
+
+Mon oncle eut un geste d'humeur.
+
+--Eh! laisse-moi dire. Je n'ai pas besoin d'un nouvel aveu... Elle me
+l'a avoué elle-même.
+
+--Elle vous a avoué cela, elle vous a avoué cela!
+
+Et je sautai brusquement au cou de mon oncle Lazare.
+
+--Oh! que c'est bon! ajoutai-je... Je ne lui avais jamais parlé,
+vrai... Elle vous a dit ça à confesse, n'est ce pas?... Jamais je
+n'aurais osé lui demander si elle m'aimait, moi, jamais je n'en aurais
+rien su... Oh! que je vous remercie!
+
+Mon oncle Lazare était tout rouge. Il sentait qu'il venait de
+commettre une maladresse. Il avait pensé que je n'en étais pas à ma
+première rencontre avec la jeune fille, et voilà qu'il me donnait une
+certitude, lorsque je n'osais encore rêver une espérance. Il se
+taisait maintenant; c'était moi qui parlais avec volubilité.
+
+--Je comprends tout, continuai-je. Vous avez raison, il faut que je
+travaille pour gagner Babet. Mais vous verrez comme je serai
+courageux... Ah! que vous êtes bon, mon oncle Lazare, et que vous
+parlez bien! J'entends ce que dit le printemps; je veux avoir, moi
+aussi, un été puissant, un automne fécond. On est bien ici, on voit
+toute la vallée; je suis jeune comme elle, je sens la jeunesse en moi
+qui demande à remplir sa tâche...
+
+Mon oncle me calma.
+
+--C'est bien, Jean, me dit-il. J'ai longtemps espéré faire de toi un
+prêtre, je ne t'avais donné ma science que dans ce but. Mais ce que
+j'ai vu ce matin au bord de l'eau, me force à renoncer définitivement
+à mon rêve le plus cher. C'est le ciel qui dispose de nous. Tu aimeras
+Dieu d'une autre façon... Tu ne peux rester maintenant dans ce
+village, où je veux que tu ne rentres que mûri par l'âge et le
+travail. J'ai choisi pour toi le métier de typographe; ton instruction
+te servira. Un de mes amis, un imprimeur de Grenoble, t'attend lundi
+prochain.
+
+Une inquiétude me prit.
+
+--Et je reviendrai épouser Babet? demandai-je.
+
+Mon oncle eut un imperceptible sourire. Sans répondre directement:
+
+--Le reste est à la volonté du ciel, répondit-il.
+
+--Le ciel, c'est vous, et j'ai foi en votre bonté. Oh! mon oncle,
+faites que Babet ne m'oublie pas. Je vais travailler pour elle.
+
+Alors mon oncle Lazare me montra de nouveau la vallée que la lumière
+inondait de plus en plus, chaude et dorée.
+
+--Voilà l'espérance, me dit-il. Ne sois pas aussi vieux que moi, Jean.
+Oublie mon sermon, garde l'ignorance de cette campagne. Elle ne songe
+pas à l'automne; elle est toute à la joie de son sourire; elle
+travaille, insouciante et courageuse. Elle espère.
+
+Et nous revînmes à la cure, marchant lentement dans l'herbe que le
+soleil avait séchée, causant avec des attendrissements de notre
+prochaine séparation. Le déjeuner était froid, comme je l'avais prévu;
+mais cela m'importait peu. J'avais des larmes dans les yeux, chaque
+fois que je regardais mon oncle Lazare. Et, au souvenir de Babet, mon
+coeur battait à m'étouffer.
+
+Je ne me rappelle pas ce que je fis le reste du jour. J'allai, je
+crois, me coucher sous mes saules, au bord de l'eau. Mon oncle avait
+raison, la terre travaillait. En appliquant l'oreille contre le gazon,
+il me semblait entendre des bruits continus. Alors, je rêvais ma vie.
+Enfoncé dans l'herbe, jusqu'au soir, j'arrangeai une existence toute
+de travail, entre Babet et mon oncle Lazare. La jeunesse énergique de
+la terre avait pénétré dans ma poitrine, que j'appuyais fortement
+contre la mère commune, et je m'imaginais par instants être un des
+saules vigoureux qui vivaient autour de moi. Le soir, je ne pus dîner.
+Mon oncle comprit sans doute les pensées qui m'étouffaient, car il
+feignit de ne pas remarquer mon peu d'appétit. Dès qu'il me fut permis
+de me lever, je me hâtai de retourner respirer l'air libre du dehors.
+
+Un vent frais montait de la rivière, dont j'entendais au loin les
+clapotements sourds. Une lumière veloutée tombait du ciel. La vallée
+s'étendait comme une mer d'ombre, sans rivage, douce et transparente.
+Il y avait des bruits vagues dans l'air, une sorte de frémissement
+passionné, comme un large battement d'ailes, qui aurait passé sur ma
+tête. Des odeurs poignantes montaient avec la fraîcheur de l'herbe.
+
+J'étais sortis pour voir Babet; je savais que, tous les soirs, elle
+venait à la cure, et j'allai m'embusquer derrière une haie. Je n'avais
+plus mes timidités du matin; je trouvais tout naturel de l'attendre
+là, puisqu'elle m'aimait et que je devais lui annoncer mon départ.
+
+Quand je vis ses jupes dans la nuit limpide, je m'avançai sans bruit.
+Puis, à voix basse:
+
+--Babet, murmurai-je, Babet, je suis ici.
+
+Elle ne me reconnut pas d'abord, elle eut un mouvement de terreur.
+Quand elle m'eut reconnu, elle parut plus effrayée encore, ce qui
+m'étonna profondément.
+
+--C'est vous, monsieur Jean, me dit-elle. Que faites-vous là? que
+voulez-vous?
+
+J'étais près d'elle, je lui pris la main.
+
+--Vous m'aimez bien, n'est-ce pas?
+
+--Moi! qui vous a dit cela?
+
+--Mon oncle Lazare.
+
+Elle demeura atterrée. Sa main se mit à trembler dans la mienne. Comme
+elle allait se sauver, je pris son autre main. Nous étions face à
+face, dans une sorte de creux que formait la haie, et je sentais le
+souffle haletant de Babet qui courait tout chaud sur mon visage. La
+fraîcheur, le silence frissonnant de la nuit, traînaient lentement
+autour de dans.
+
+--Je ne sais pas, balbutia la jeune fille, je n'ai jamais dit cela...
+Monsieur le curé a mal entendu... Par grâce, laissez-moi, je suis
+pressée.
+
+--Non, non, repris-je, je veux que vous sachiez que je pars demain, et
+que vous me promettiez de m'aimer toujours.
+
+--Vous partez demain!
+
+Oh! le doux cri, et que Babet y mit de tendresse! Il me semble encore
+entendre sa voix alarmée, pleine de désolation et d'amour.
+
+--Vous voyez bien, criai-je à mon tour, que mon oncle Lazare a dit la
+vérité. D'ailleurs, il ne ment jamais. Vous m'aimez, vous m'aimez,
+Babet! Vos lèvres, ce matin, l'avaient confié tout bas à mes doigts.
+
+Et je la fis asseoir au pied de la haie. Mes souvenirs m'ont gardé ma
+première causerie d'amour, dans sa religieuse innocence. Babet
+m'écouta comme une petite soeur. Elle n'avait plus peur, elle me
+confia l'histoire de son amour. Et ce furent des serments solennels,
+des aveux naïfs, des projets sans fin. Elle jura de n'épouser que moi,
+je jurai de mériter sa main à force de travail et de tendresse. Il y
+avait un grillon derrière la haie, qui accompagnait notre causerie de
+son chant d'espérance, et toute la vallée, chuchotant dans l'ombre,
+prenait plaisir à nous entendre causer si doucement.
+
+Nous nous séparâmes en oubliant de nous embrasser.
+
+Quand je rentrai dans ma petite chambre, il me sembla que je l'avais
+quittée depuis une année au moins. Cette journée si courte me
+paraissait éternelle de bonheur. C'était là ma journée de printemps,
+la plus tiède, la plus parfumée de ma vie, celle dont le souvenir est
+aujourd'hui la voix lointaine et émue de ma jeune saison.
+
+
+
+II
+
+ÉTÉ.
+
+
+Ce jour-là, lorsque je m'éveillai, vers trois heures du matin, j'étais
+couché sur la terre dure, brisé de lassitude, le visage couvert de
+sueur. Une nuit de juillet, chaude et lourde, pesait sur ma poitrine.
+
+Autour de moi, mes compagnons dormaient, enveloppés dans leurs
+capotes; ils tachaient de noir la terre grise, et la plaine obscure
+haletait; il me semblait entendre la respiration forte d'une multitude
+endormie. Des bruits perdus, des hennissements de chevaux, des chocs
+d'armes, s'élevaient dans le silence frissonnant.
+
+Vers minuit, l'armée avait fait halte, et nous avions reçu l'ordre de
+nous coucher et de dormir. Depuis trois jours nous marchions, brûlés
+par le soleil, aveuglés par la poussière. L'ennemi était enfin devant
+nous, là-bas, sur les coteaux de l'horizon. Au petit jour, une
+bataille décisive devait être livrée.
+
+Un accablement m'avait pris. Pendant trois heures, j'étais resté comme
+écrasé, sans souffle et sans rêves. L'excès même de la fatigue venait
+de me réveiller. Maintenant, couché sur le dos, les yeux grands
+ouverts, je songeais en regardant la nuit, je songeais à cette
+bataille, à cette tuerie que le soleil allait éclairer. Depuis plus de
+six ans, au premier coup de feu de chaque combat, je disais adieu à
+mes chères affections, à Babet, à l'oncle Lazare. Et voilà, un mois à
+peine avant ma libération, qu'il me fallait leur dire adieu encore,
+cette fois pour toujours peut-être!
+
+Puis mes pensées s'adoucirent. Les yeux fermés, je vis Babet et mon
+oncle Lazare. Comme il y avait longtemps que je ne les avais
+embrassés! Je me souvenais du jour de notre séparation; mon oncle
+pleurait d'être pauvre, de me laisser partir ainsi, et Babet, le soir,
+m'avait juré de m'attendre, de ne jamais aimer que moi. J'avais dû
+tout quitter, mon patron de Grenoble, mes amis de Dourgues. De loin en
+loin, quelques lettres étaient venues me dire qu'on m'aimait toujours,
+que le bonheur m'attendait dans ma bien-aimée vallée. Et moi, j'allais
+me battre, j'allais me faire tuer.
+
+Je me mis à rêver le retour. Je vis mon pauvre vieil oncle sur le
+seuil de la cure, tendant vers moi ses bras tremblants; et, derrière
+lui, il y avait Babet toute rouge, en larmes et souriante. Je me
+jetais dans leurs bras, je les embrassais en balbutiant...
+
+Brusquement, un roulement de tambour me ramena à la terrible réalité.
+L'aube était venue, la plaine grise s'élargissait dans les vapeurs du
+matin. Le sol s'anima, des formes vagues surgirent de toutes parts. Un
+bruit grandissant emplit l'air; c'étaient des appels de clairon, des
+galops de chevaux, des roulements d'artillerie, des cris de
+commandement. La guerre se dressait, menaçante, au milieu de mon rêve
+de tendresse.
+
+Je me levai péniblement; il me sembla que mes os étaient rompus et que
+ma tête allait se fendre. Je réunis mes hommes à la hâte; car je dois
+vous dire que j'avais atteint le grade de sergent. Nous reçûmes
+bientôt l'ordre de nous porter sur la gauche et d'occuper un petit
+coteau qui dominait la plaine.
+
+Comme nous étions près de partir, le vaguemestre passa en courant, et
+cria:
+
+--Une lettre pour le sergent Gourdon!
+
+Et il me remit une lettre froissée, maculée, qui traînait depuis huit
+jours peut-être dans les sacs de cuir de l'administration des postes.
+Je n'eus que le temps de reconnaître l'écriture de mon oncle Lazare.
+
+--En avant, marche! cria le commandant.
+
+Il me fallut marcher. Pendant quelques secondes, je tins ma pauvre
+lettre à la main, la dévorant des yeux; elle me brûlait les doigts,
+j'aurais donné tout au monde pour m'asseoir, pour pleurer à mon aise
+en la lisant. Je dus me décider à la glisser sous ma tunique, contre
+mon coeur.
+
+Jamais je n'avais éprouvé une angoisse pareille. Je me disais, pour me
+consoler, ce que mon oncle m'avait répété souvent: j'étais à l'été de
+ma vie, à l'heure de la lutte ardente, et il me fallait remplir
+bravement mon devoir, si je voulais avoir un automne paisible et
+fécond. Mais ces raisonnements m'exaspéraient davantage; cette lettre,
+qui venait me parler de bonheur, brûlait mon coeur révolté contre la
+folie de la guerre. Et je ne pouvais même la lire! J'allais mourir
+peut-être sans savoir ce qu'elle contenait, sans entendre une dernière
+fois les bonnes paroles de mon oncle Lazare.
+
+Nous étions arrivés sur le coteau. Nous devions attendre là l'ordre de
+nous porter en avant. Le champ de bataille se trouvait merveilleusement
+choisi pour s'égorger à l'aise. L'immense plaine s'étendait toute nue,
+à plusieurs lieues, sans un arbre, sans une maison. Des haies, des
+broussailles faisaient de maigres taches sur la blancheur du sol.
+Jamais je n'ai revu une pareille campagne, une mer de poussière, un sol
+crayeux, crevé ça et là, montrant ses entrailles brunes. Et jamais non
+plus, je n'ai revu un ciel d'une pureté si ardente, une si belle et si
+chaude journée de juillet; à huit heures, l'air embrasé brûlait déjà
+nos visages. O la splendide matinée, et quelle plaine stérile pour tuer
+et mourir!
+
+Depuis longtemps la fusillade éclatait avec des bruits secs et
+irréguliers, appuyée de la voix grave du canon. Les ennemis, des
+Autrichiens aux vêtements blafards, avaient quitté les hauteurs, et la
+plaine était sillonnée de longues files d'hommes qui me paraissaient
+gros comme des insectes. On eût dit une fourmilière en insurrection.
+Des nuages de fumée traînaient sur le champ de bataille. Par instants,
+lorsque ces nuages se déchiraient, j'apercevais des soldats qui
+fuyaient, pris d'une terreur panique. Il y avait ainsi des courants
+d'effroi qui emportaient les hommes, des élans de honte et de courage
+qui les amenaient sous les balles.
+
+Je ne pouvais entendre les cris des blessés, ni voir couler le sang.
+Je distinguais seulement, pareils à des points noirs, les morts que
+les bataillons laissaient derrière eux. Je me mis à regarder avec
+curiosité les mouvements des troupes, m'irritant contre la fumée qui
+me cachait une bonne moitié du spectacle, trouvant une sorte de
+plaisir égoïste à me savoir en sûreté, tandis que les autres
+mouraient.
+
+Vers neuf heures, on nous fit avancer. Nous descendîmes le coteau au
+pas gymnastique, nous dirigeant vers le centre qui pliait. Le bruit
+régulier de nos pas me parut funèbre. Les plus braves d'entre nous
+haletaient, pâles, les traits tirés.
+
+Je me suis promis de dire la vérité. Aux premiers sifflements des
+balles, le bataillon s'arrêta brusquement, tenté de fuir.
+
+--En avant, en avant! criaient les chefs.
+
+Mais nous étions cloués au sol, baissant la tête, lorsqu'une balle
+sifflait à nos oreilles. Ce mouvement est instinctif; si la honte ne
+m'avait retenu, je me serais jeté à plat ventre dans la poussière.
+
+Devant nous, il y avait un grand rideau de fumée que nous n'osions
+franchir. Des éclairs rouges traversaient cette fumée. Et,
+frémissants, nous n'avancions toujours pas. Mais les balles venaient
+jusqu'à nous; des soldats tombaient avec un hurlement. Les chefs
+criaient plus haut:
+
+--En avant, en avant!
+
+Les rangs de derrière, qu'ils poussaient, nous forçaient à marcher.
+Alors, fermant les yeux, nous prîmes un nouvel élan, nous entrâmes
+dans la fumée.
+
+Une rage furieuse s'était emparée de nous. Lorsque retentit le cri de:
+Halte! nous eûmes peine à nous arrêter. Dès qu'on reste immobile, la
+peur revient, on a des envies de se sauver. La fusillade commença.
+Nous tirions devant nous, sans viser, trouvant quelque soulagement à
+envoyer des balles dans la fumée. Je me rappelle que je lâchais mes
+coups de feu machinalement, les lèvres serrées, les yeux agrandis; je
+n'avais plus peur, car, à vrai dire, je ne savais plus si j'existais.
+La seule idée qui me battait dans la tête, était que je tirerais
+jusqu'à ce que tout fût fini. Mon compagnon de gauche reçut une balle
+en plein visage et il tomba sur moi; je le repoussai brutalement,
+essuyant ma joue qu'il avait inondée de sang. Et je me remis à tirer.
+
+Je me souviens encore d'avoir vu notre colonel, M. de Montrevert,
+ferme et droit sur son cheval, regardant tranquillement du côté de
+l'ennemi. Cet homme me parut gigantesque. Il n'avait pas de fusil pour
+se distraire, et sa poitrine s'étalait toute large au-dessus de nous.
+De temps à autre, il abaissait ses regards, il nous criait d'une voix
+sèche:
+
+--Serrez les rangs, serrez les rangs!
+
+Nous serrions les rangs comme des moutons, marchant sur les morts,
+hébétés, tirant toujours. Jusque-là, l'ennemi ne nous avait envoyé que
+des balles; un éclat sourd se fit entendre, un boulet nous emporta
+cinq hommes. Une batterie, qui devait être en face de nous et que nous
+ne pouvions voir, venait d'ouvrir son feu. Les boulets frappaient en
+plein tas, presqu'au même endroit, faisant une trouée sanglante que
+nous bouchions sans cesse, avec un entêtement de brutes farouches.
+
+--Serrez les rangs, serrez les rangs! répétait froidement le colonel.
+
+Nous donnions de la chair humaine au canon. A chaque soldat qui
+tombait, je faisais un pas de plus vers la mort, je me rapprochais de
+l'endroit où les boulets ronflaient sourdement, écrasant les hommes
+dont le tour était venu de mourir. Les cadavres s'amoncelaient à cette
+place, et bientôt les boulets ne frappèrent plus que dans un tas de
+chairs meurtries; des lambeaux de membres volaient, à chaque nouveau
+coup de canon. Nous ne pouvions plus serrer les rangs.
+
+Les soldats hurlaient, les chefs eux-mêmes furent entraînés.
+
+--A la baïonnette, à la baïonnette!
+
+Et, sous une pluie de balles, le bataillon courut avec rage au-devant
+des boulets. Le rideau de fumée se déchira; sur un petit monticule,
+nous aperçûmes la batterie ennemie rouge de flammes, qui faisait feu
+sur nous de toutes les gueules de ses pièces. Mais l'élan était pris,
+les boulets n'arrêtaient que les morts.
+
+Je courais à côté du colonel Montrevert, dont le cheval venait d'être
+tué, et qui se battait comme un simple soldat. Brusquement, je fus
+foudroyé; il me sembla que ma poitrine s'ouvrait et que mon épaule
+était emportée. Un vent terrible me passa sur la face.
+
+Et je tombai. Le colonel s'abattit à mon côté. Je me sentis mourir, je
+songeai à mes chères affections, je m'évanouis en cherchant d'une main
+défaillante la lettre de mon oncle Lazare.
+
+Lorsque je revins à moi, j'étais couché sur le flanc, dans la
+poussière. Une stupeur profonde m'anéantissait. Les yeux grands
+ouverts, je regardais devant moi, sans rien voir; il me semblait que
+je n'avais plus de membres et que mon cerveau était vide. Je ne
+souffrais pas, car la vie paraissait s'en être allée de ma chair.
+
+Un soleil lourd, implacable, tombait sur ma face comme du plomb fondu.
+Je ne le sentais pas. Peu à peu la vie me revint; mes membres
+devinrent plus légers, mon épaule seule resta broyée par un poids
+énorme. Alors, avec l'instinct d'une bête blessée, je voulus me mettre
+sur mon séant. Je poussai un cri de douleur et je retombai sur le sol.
+
+Mais je vivais maintenant, je voyais, je comprenais. La plaine
+s'élargissait nue et déserte, toute blanche au grand soleil. Elle
+étalait sa désolation sous la sérénité ardente du ciel; des tas de
+cadavres dormaient dans la chaleur, et les arbres abattus semblaient
+d'autres morts qui séchaient. Il n'y avait pas un souffle d'air. Un
+silence effrayant sortait des tas de cadavres; puis, par instants, des
+plaintes sourdes qui traversaient ce silence, lui donnaient un long
+frisson. A l'horizon, sur les coteaux, de minces nuages de fumée
+traînaient, tachaient seuls de gris le bleu éclatant du ciel. La
+tuerie continuait sur les hauteurs.
+
+Je pensai que nous étions vainqueurs, je goûtai un plaisir égoïste à
+me dire que je pourrais mourir en paix dans cette plaine déserte.
+Autour de moi, la terre était noire. En levant la tête, je vis, à
+quelques mètres, la batterie ennemie sur laquelle nous nous étions
+rués. La lutte avait dû être horrible; le monticule était couvert de
+corps hachés et défigurés; le sang avait coulé si abondamment, que la
+poussière semblait un large tapis rouge. Au-dessus des cadavres, les
+canons allongeaient leurs gueules sombres. Je frissonnai, en écoutant
+le silence de ces canons.
+
+Alors, doucement, avec de précautions infinies, je parvins à me mettre
+sur le ventre. J'appuyai ma tête sur une grosse pierre tout
+éclaboussée, et je tirai de ma poitrine la lettre de mon oncle Lazare.
+Je la posai devant mes yeux; mes larmes m'empêchaient de la lire.
+
+Et le soleil me brûlait le dos, des odeurs âcres de sang me prenaient
+à la gorge. Je sentais autour de moi la plaine navrante, j'étais comme
+roidi par la rigidité des morts. C'était dans le silence chaud et
+nauséabond du meurtre que mon pauvre coeur pleurait.
+
+L'oncle Lazare m'écrivait:
+
+«Mon cher enfant,
+
+«J'apprends que la guerre est déclarée, et j'espère encore que tu
+recevras ton congé avant l'ouverture de la campagne. Chaque matin, je
+prie Dieu de t'épargner de nouveaux dangers; il m'exaucera, il voudra
+bien que tu puisses un jour me fermer les yeux.
+
+«Ah! mon pauvre Jean, je deviens vieux, j'ai grand besoin de ton bras.
+Depuis ton départ, je ne sens plus à mon côté ta jeunesse qui me
+rendait mes vingt ans. Te souviens-tu de nos promenades du matin dans
+l'allée de chênes? Maintenant, je n'ose plus aller sous ces arbres; je
+suis seul, j'ai peur. La Durance pleure. Viens vite me consoler,
+apaiser mes inquiétudes...»
+
+Les sanglots me suffoquaient, je ne pus continuer. A ce moment, un cri
+déchirant se fit entendre à quelques pas de moi; je vis un soldat se
+dresser brusquement, la face contractée; il leva les bras avec
+angoisse, et s'abattit sur le sol, où il se tordit dans des
+convulsions effroyables; puis, il ne bougea plus.
+
+«J'ai mis mon espoir en Dieu, continuait mon oncle, il te ramènera à
+Dourgues sain et sauf, nous recommencerons notre douce vie. Laisse-moi
+rêver tout haut, te dire mes projets d'avenir. Tu n'iras plus à
+Grenoble, tu resteras près de moi; je ferai de mon enfant un fils de
+la terre, un paysan qui vivra gaiement au milieu des travaux de la
+campagne.
+
+«Et moi, je me retirerai dans ta ferme. Mes mains tremblantes ne
+pourront bientôt plus tenir l'hostie. Je ne demande au ciel que deux
+années d'une pareille existence. Ce sera la récompense des quelques
+bonnes oeuvres que j'ai pu faire. Alors tu me conduiras parfois dans
+les sentiers de notre chère vallée, où chaque rocher, chaque haie me
+rappellera ta jeunesse que j'ai tant aimée...»
+
+Je dus m'arrêter de nouveau. J'éprouvai à l'épaule une douleur si
+vive, que je faillis m'évanouir une seconde fois. Une inquiétude
+terrible venait de me prendre; il me semblait que le bruit de la
+fusillade se rapprochait, et je me disais avec terreur que notre armée
+reculait peut-être, que dans sa fuite elle allait descendre me passer
+sur le corps. Mais je ne voyais toujours que les minces nuages de
+fumée qui traînaient sur les coteaux.
+
+Mon oncle Lazare ajoutait:
+
+«Et nous serons trois à nous aimer. Ah! mon bien-aimé Jean, comme tu
+as eu raison de lui donner à boire, un matin, au bord de la Durance.
+Moi, je redoutais Babet, j'étais de méchante humeur, et maintenant je
+suis jaloux, car je vois bien que jamais je ne pourrais t'aimer autant
+qu'elle t'aime. «Dites-lui, me répétait-elle hier en rougissant, que
+s'il se fait tuer, j'irai me jeter dans la rivière, à l'endroit où il
+m'a donné à boire.»
+
+«Pour l'amour de Dieu! ménage ta vie. Il est des choses que je ne puis
+comprendre, mais je sens bien que le bonheur t'attend ici. J'appelle
+déjà Babet ma fille; je la vois à ton bras, dans l'église, lorsque je
+bénirai votre union. Je veux que ce soit là ma dernière messe.
+
+«Babet est une grande et belle fille maintenant. Elle t'aidera dans
+tes travaux...»
+
+Le bruit de la fusillade s'était éloigné. Je pleurais des larmes
+douces. Il y avait des plaintes sourdes parmi les soldats qui râlaient
+entre les roues des canons. J'en apercevais un qui faisait des efforts
+pour se débarrasser d'un de ses camarades, blessé comme lui, dont le
+corps lui écrasait la poitrine; et, comme ce blessé se déballait en se
+plaignant, le soldat le repoussa brutalement, le fit rouler sur la
+pente du monticule, où le misérable hurla de douleur. A ce
+gémissement, une rumeur monta de l'entassement des cadavres. Le
+soleil, qui baissait, avait des rayons d'un blond fauve. Le bleu du
+ciel était plus doux.
+
+J'achevai la lettre de mon oncle Lazare.
+
+«Je voulais simplement, disait-il encore, te donner de nos nouvelles,
+te supplier de venir au plus tôt nous rendre heureux. Et voilà que je
+pleure, que je bavarde comme un vieil enfant. Espère, mon pauvre Jean,
+je prie, et Dieu est bon.
+
+«Réponds-moi vite, fixe-moi, s'il est possible, l'époque de ton
+retour. Nous comptons les semaines, Babet et moi. A bientôt, bonne
+espérance.»
+
+L'époque de mon retour!... Je baisai la lettre en sanglotant, je crus
+un instant que j'embrassais Babet et mon oncle. Jamais, sans doute, je
+ne les reverrais. J'allais mourir comme un chien, dans la poussière,
+sous le soleil de plomb. Et c'était dans cette plaine désolée, au
+milieu de râles d'agonie, que mes chères affections me disaient adieu.
+Un silence bourdonnant m'emplissait les oreilles; je regardais la
+terre blanche tachée de sang, qui s'étendait déserte jusqu'aux lignes
+grises de l'horizon. Je répétais: «Il faut mourir.» Alors, je fermai
+les yeux, j'évoquai le souvenir de Babet et de mon oncle Lazare.
+
+Je ne sais combien je passai de temps dans une sorte de somnolence
+douloureuse. Mon coeur souffrait autant que ma chair. Des larmes
+coulaient sur mes joues, lentes et chaudes. Au milieu des cauchemars
+que me donnait la fièvre, j'entendais un râle pareil à la plainte
+continue d'un enfant qui souffre. Par instants, je m'éveillais, je
+regardais le ciel avec étonnement.
+
+Je compris enfin que c'était M. de Montrevert, gisant à quelques pas,
+qui râlait ainsi. Je l'avais cru mort. Il était couché la face contre
+terre, les bras écartés. Cet homme avait été bon pour moi; je me dis
+que je ne pouvais le laisser mourir ainsi, le visage dans la terre, et
+je me mis à ramper doucement vers lui.
+
+Deux cadavres nous séparaient. J'eus un instant la pensée de passer
+sur le ventre de ces morts pour abréger le chemin; car, à chaque
+mouvement, mon épaule me faisait horriblement souffrir. Mais je n'osai
+pas. J'avançai sur les genoux, m'aidant d'une main. Quand je fus
+arrivé auprès du colonel, je poussai un soupir de soulagement; il me
+sembla que j'étais moins seul; nous allions mourir ensemble, et cette
+mort partagée ne m'épouvantait plus.
+
+Je voulais qu'il vît le soleil, je le retournai le plus délicatement
+possible. Quand les rayons tombèrent sur son visage, il souffla
+fortement; il ouvrit les yeux. Penché sur lui, j'essayai de lui
+sourire. Il abaissa de nouveau les paupières; à ses lèvres qui
+tremblaient, je compris qu'il avait conscience de ses souffrances.
+
+--C'est vous, Gourdon, me dit-il enfin d'une voix faible; la bataille
+est-elle gagnée?
+
+--Je le crois, colonel, lui répondis-je.
+
+Il y eut un instant de silence. Puis, ouvrant les yeux et me
+regardant:
+
+--Où êtes-vous blessé? me demanda-t-il.
+
+--A l'épaule... Et vous, colonel?
+
+--Je dois avoir le coude broyé... Je me rappelle, c'est le même boulet
+qui nous a arrangés comme cela, mon garçon.
+
+Il fit un effort pour se remettre sur son séant.
+
+--Ah! ça, dit-il avec une gaieté brusque, nous n'allons pas coucher
+ici?
+
+Vous ne sauriez croire combien cette bonhomie courageuse me donna des
+forces et de l'espoir. Je me sentais tout autre depuis que nous étions
+deux à lutter contre la mort.
+
+--Attendez, m'écriai-je, je vais bander votre bras avec mon mouchoir,
+et nous tâcherons de nous porter l'un l'autre jusqu'à la prochaine
+ambulance.
+
+--C'est ça, mon garçon... Ne serrez pas trop fort... Maintenant,
+prenons-nous chacun par notre bonne main et essayons de nous lever.
+
+Nous nous levâmes en chancelant. Nous avions perdu beaucoup de sang;
+nos têtes tournaient, nos jambes se dérobaient. On nous aurait pris
+pour des hommes ivres, trébuchant, nous soutenant, nous poussant,
+faisant des détours pour éviter les morts. Le soleil se couchait dans
+une lueur rose, et nos ombres gigantesques dansaient bizarrement sur
+le champ de bataille. C'était la fin d'un beau jour.
+
+Le colonel plaisantait; des frissons crispaient ses lèvres, ses rires
+ressemblaient à des sanglots. Je sentais bien que nous allions tomber
+dans un coin pour ne plus nous relever. Par instants, des vertiges
+nous prenaient, nous étions obligés de nous arrêter, fermant les yeux.
+Au fond de la plaine, les ambulances faisaient de petites taches
+grises sur la terre sombre.
+
+Nous heurtâmes un gros caillou, et nous fûmes renversés l'un sur
+l'autre. Le colonel jura comme un païen. Nous essayâmes de marcher à
+quatre pattes, en nous accrochant aux ronces. Nous fîmes ainsi, sur
+les genoux, une centaine de mètres. Mais nos genoux saignaient.
+
+--J'en ai assez, dit le colonel en se couchant; on viendra me ramasser
+si l'on veut. Dormons.
+
+J'eus encore la force de me dresser à demi et de crier de tout le
+souffle qui me restait. Des hommes passaient au loin, ramassant les
+blessés; ils accoururent, ils nous couchèrent côte à côte sur une
+civière.
+
+--Mon camarade, me dit le colonel pendant le trajet, la mort ne veut
+pas de nous. Je vous dois la vie, je m'acquitterai de ma dette, le
+jour où vous aurez besoin de moi... Donnez-moi votre main.
+
+Je mis ma main dans la sienne, et c'est ainsi que nous arrivâmes aux
+ambulances. On avait allumé des torches; les chirurgiens coupaient et
+sciaient, au milieu de hurlements épouvantables; une odeur fade
+s'exhalait des linges ensanglantés, tandis que les torches jetaient
+dans les cuvettes des moires d'un rose sombre.
+
+Le colonel supporta courageusement l'amputation de son bras; je vis
+seulement ses lèvres blanchir et ses yeux se voiler. Quand mon tour
+fut venu, un chirurgien me visita l'épaule.
+
+--C'est un boulet qui vous a fait cela, dit-il, deux centimètres plus
+bas, et vous aviez l'épaule emportée. La chair seule a été meurtrie.
+
+Et, comme je demandais à l'aide qui me pansait si ma blessure était
+grave:
+
+--Grave! me répondit-il en riant, vous en avez pour trois semaines à
+garder le lit et à vous refaire du sang.
+
+Je me tournai contre le mur, ne voulant pas laisser voir mes larmes.
+Et j'aperçus des yeux du coeur Babet et mon oncle Lazare qui me
+tendaient les bras. J'en avais fini avec les luttes sanglantes de ma
+journée d'été.
+
+III
+
+AUTOMNE.
+
+Il y avait près de quinze ans que j'avais épousé Babet dans la petite
+église de mon oncle Lazare. Nous avions demandé le bonheur à notre
+chère vallée. Je m'étais fait cultivateur; la Durance, ma première
+amante, était maintenant pour moi une bonne mère qui semblait se
+plaire à rendre mes champs gras et fertiles. Peu à peu, appliquant les
+méthodes nouvelles de culture, je devenais un des plus riches
+propriétaires du pays.
+
+A la mort des parents de ma femme, nous avions acheté l'allée de
+chênes et les prairies qui s'étendaient le long de la rivière. J'avais
+fait bâtir sur ce terrain une habitation modeste qu'il nous fallut
+bientôt agrandir; chaque année, je trouvais moyen d'arrondir nos
+terres de quelque champ voisin, et nos greniers étaient trop étroits
+pour nos moissons.
+
+Ces quinze premières années furent simples et heureuses. Elles
+s'écoulèrent dans une joie sereine, et elles n'ont laissé en moi que
+le souvenir vague d'un bonheur calme et continu. Mon oncle Lazare
+avait réalisé son rêve en se retirant chez nous; son grand âge ne lui
+permettait même plus de lire chaque matin son bréviaire; il regrettait
+parfois sa chère église, il se consolait en allant rendre visite au
+jeune vicaire qui l'avait remplacé. Dès le lever du soleil, il
+descendait de la petite chambre qu'il occupait, et souvent il
+m'accompagnait aux champs, se plaisant au grand air, retrouvant une
+jeunesse au milieu des senteurs fortes de la campagne.
+
+Une seule tristesse nous faisait soupirer parfois. Dans la fécondité
+qui nous entourait, Babet restait stérile. Bien que nous fussions
+trois à nous aimer, certains jours, nous nous trouvions trop seuls:
+nous aurions voulu avoir dans nos jambes une tête blonde qui nous eût
+tourmentés et caressés.
+
+L'oncle Lazare avait une peur terrible de mourir avant d'être
+grand-oncle. Il était redevenu enfant, il se désolait de ce que Babet
+ne lui donnait pas un camarade qui aurait joué avec lui. Le jour où ma
+femme nous confia en hésitant que nous allions sans doute être bientôt
+quatre, je vis le cher oncle tout pâle, se retenant pour ne pas
+pleurer. Il nous embrassa, songeant déjà au baptême, parlant de
+l'enfant comme s'il était âgé de trois ou quatre ans.
+
+Et les mois passèrent dans une tendresse recueillie. Nous parlions bas
+entre nous, attendant quelqu'un. Je n'aimais plus Babet, je l'adorais
+à mains jointes, je l'adorais pour deux, pour elle et pour le petit.
+
+Le grand jour approchait. J'avais fait venir de Grenoble une
+sage-femme qui ne quittait plus la ferme. L'oncle était dans des
+transes horribles; il n'entendait rien à de pareilles aventures, il
+alla jusqu'à me dire qu'il avait eu tort de se faire prêtre et qu'il
+regrettait beaucoup de n'être pas médecin.
+
+Un matin de septembre, vers six heures, j'entrai dans la chambre de ma
+chère Babet qui sommeillait encore. Son visage souriant reposait
+paisiblement sur la toile blanche de l'oreiller. Je me penchai,
+retenant mon souffle. Le ciel me comblait de ses biens. Je songeai
+tout à coup à cette journée d'été où je râlais dans la poussière, et
+je sentis en même temps, autour de moi, le bien-être du travail, la
+paix du bonheur. Ma brave femme dormait, toute rose, au milieu de son
+grand lit; tandis que la chambre entière me rappelait nos quinze
+années de tendresse.
+
+J'embrassai doucement Babet sur les lèvres. Elle ouvrit les yeux, me
+sourit, sans parler. J'avais des envies folles de la prendre dans mes
+bras, de la serrer contre mon coeur; mais, depuis quelque temps,
+j'osais à peine lui presser la main, tant elle me semblait fragile et
+sacrée.
+
+Je m'assis sur le bord de la couche, et, à voix basse:
+
+--Est-ce pour aujourd'hui? lui demandai-je.
+
+--Non, je ne crois pas, me répondit-elle... Je rêvais que j'avais un
+garçon: il était déjà très-grand et portait d'adorables petites
+moustaches noires... L'oncle Lazare me disait hier qu'il l'avait aussi
+vu en rêve.
+
+Je commis une grosse maladresse.
+
+--Je connais l'enfant mieux que vous, repris-je. Je le vois chaque
+nuit. C'est une fille...
+
+Et comme Babet se tournait vers la muraille, près de pleurer, je
+compris ma bêtise, je me hâtai d'ajouter:
+
+--Quand je dis une fille... je ne suis pas bien sûr. Je vois l'enfant
+tout petit, avec une longue robe blanche... C'est certainement un
+garçon.
+
+Babet m'embrassa pour cette bonne parole.
+
+--Va surveiller les vendanges, reprit-elle. Je me sens calme, ce
+matin.
+
+--Tu me ferais prévenir s'il arrivait quelque chose?
+
+--Oui, oui... Je suis très-lasse. Je vais encore dormir. Tu ne m'en
+veux pas de ma paresse?...
+
+Et Babet ferma les yeux, languissante et attendrie. Je restai penché
+sur elle, recevant au visage le souffle tiède de ses lèvres. Elle
+s'endormit peu à peu, sans cesser de sourire. Alors, je dégageai ma
+main de la sienne avec des précautions infinies; je travaillai pendant
+cinq minutes pour mener à bien cette besogne délicate. Puis, je posai
+sur son front un baiser qu'elle ne sentit pas, et je me retirai,
+palpitant, le coeur débordant d'amour.
+
+Je trouvai, en bas, dans la cour, mon oncle Lazare qui regardait avec
+inquiétude la fenêtre de la chambre de Babet. Dès qu'il m'aperçut:
+
+--Eh bien! me demanda-t-il, est-ce pour aujourd'hui?
+
+Depuis un mois il m'adressait régulièrement cette question chaque
+matin.
+
+--Il paraît que non, lui répondis-je. Venez-vous avec moi voir
+vendanger?
+
+Il alla chercher sa canne, et nous descendîmes l'allée de chênes.
+Lorsque nous fûmes au bout de l'allée, sur cette terrasse qui dominait
+la Durance, nous nous arrêtâmes tous deux, regardant la vallée.
+
+De petits nuages blancs frissonnaient dans le ciel pâle. Le soleil
+avait des rayons blonds qui jetaient comme une poussière d'or sur la
+campagne, dont la nappe jaune s'étendait toute mûre, n'ayant plus les
+lumières ni les ombres énergiques de l'été. Les feuillages doraient,
+par larges plaques, la terre noire. La rivière coulait plus lente,
+lasse d'avoir fécondé les champs pendant une saison. Et la vallée
+restait calme et forte. Elle portait déjà les premières rides de
+l'hiver, mais son flanc gardait la chaleur de ses derniers
+enfantements, étalant ses formes amples, dépouillée des herbes folles
+du printemps, plus orgueilleusement belle de cette seconde jeunesse de
+la femme qui a fait oeuvre de vie.
+
+Mon oncle Lazare resta silencieux; puis, se tournant vers moi:
+
+--Te souviens-tu? Jean, me dit-il, il y a plus de vingt ans, je t'ai
+conduit ici par une jeune matinée de mai. Ce jour-là, je t'ai montré
+la vallée prise d'une activité folle, travaillant aux fruits de
+l'automne. Regarde: la vallée vient encore une fois d'achever son
+travail.
+
+--Je me souviens, cher oncle, répondis-je. J'avais grand'peur ce
+jour-là; mais vous étiez bon, et votre leçon fut convaincante. Je vous
+dois toutes mes joies.
+
+--Oui, tu en es à l'automne, tu as travaillé et tu récoltes. L'homme,
+mon enfant, a été créé à l'image de la terre. Et, comme la mère
+commune, nous sommes éternels: les feuilles vertes renaissent chaque
+année des feuilles sèches; moi, je renais en toi, et toi, tu renaîtras
+dans tes enfants. Je te dis cela pour que la vieillesse ne t'effraye
+pas, pour que tu saches mourir en paix, comme meurt cette verdure, qui
+repoussera de ses propres germes au printemps prochain.
+
+J'écoutais mon oncle, et je songeais à Babet, qui dormait dans son
+grand lit de toile blanche. La chère créature allait enfanter, à
+l'image de ce sol puissant qui nous avait donné la fortune. Elle aussi
+en était à l'automne: elle avait le sourire fort, l'ampleur sereine de
+la vallée. Je croyais la voir sous le soleil blond, lasse et heureuse,
+trouvant une généreuse volupté à être mère. Et je ne savais plus si
+mon oncle Lazare me parlait de ma chère vallée ou de ma chère Babet.
+
+Nous montâmes lentement sur les coteaux. En bas, le long de la
+Durance, étaient les prairies, de larges tapis d'un vert cru; puis
+venaient des terres jaunes que, ça et là, les oliviers grisâtres et
+les maigres amandiers coupaient en allées largement espacées; puis,
+tout en haut, se trouvaient les vignes, des souches puissantes dont
+les ceps traînaient sur le sol.
+
+Dans le midi de la France, on traite la vigne en rude commère, et non
+en délicate demoiselle, comme dans le nord. Elle pousse un peu à
+l'aventure, selon le bon plaisir de la pluie et du soleil. Les
+souches, alignées sur deux rangs, en longues files, jettent autour
+d'elles des jets d'une verdure sombre. Dans les intervalles, on sème
+du blé ou de l'avoine. Un vignoble ressemble à une immense pièce
+d'étoffe rayée, faite de la bande verte des pampres et du ruban jaune
+des chaumes.
+
+Des hommes et des femmes, accroupis dans les vignes, coupaient les
+grappes de raisin, qu'ils jetaient ensuite au fond de grands paniers.
+Nous marchions lentement, mon oncle et moi, le long des allées de
+chaume. Lorsque nous passions, les vendangeurs tournaient la tête et
+nous saluaient. Mon oncle s'arrêtait parfois pour causer avec les plus
+vieux des travailleurs.
+
+--Hé! père André, disait-il, le raisin est-il bien mûr, le vin
+sera-t-il bon, cette année?
+
+Et les paysans, levant leurs bras nus, montraient au soleil de longues
+grappes d'un noir d'encre, dont les grains pressés semblaient éclater
+d'abondance et de force.
+
+--Voyez, monsieur le curé, criaient-ils, ce sont là les petites. Il y
+en a qui pèsent plusieurs livres. Voici dix ans que nous n'avions eu
+une pareille besogne.
+
+Puis, ils rentraient dans les feuilles. Leurs vestes brunes faisaient
+des taches sur la verdure. Et les femmes, nu-tête, ayant au cou un
+mince fichu bleu, se courbaient en chantant. Il y avait des enfants
+qui se roulaient au soleil, dans les chaumes, poussant des rires
+aigus, égayant de leur turbulence l'atelier en plein air. Au bord du
+champ, de grosses charrettes immobiles attendaient le raisin; elles se
+détachaient sur le ciel clair, tandis que des hommes allaient et
+venaient sans cesse, portant les paniers pleins, rapportant les
+paniers vides.
+
+Je l'avoue, au milieu de ce champ, il me vint des pensées d'orgueil.
+J'entendais la terre enfanter sous mes pas; la vie mûre et
+toute-puissante coulait dans les veines de la vigne, et chargeait
+l'air de souffles larges. Un sang chaud battait dans ma chair, j'étais
+comme soulevé par la fécondation qui débordait du sol et qui montait
+en moi. Le labeur de ce peuple d'ouvriers était mon oeuvre, ces vignes
+étaient mes enfants; cette campagne entière devenait ma famille
+plantureuse et obéissante. J'avais plaisir à sentir mes pieds
+s'enfoncer dans la terre grasse.
+
+Alors, j'embrassai d'un coup d'oeil les terrains qui descendaient
+jusqu'à la Durance, et je possédai ces vignobles, ces prés, ces
+chaumes, ces oliviers. La maison blanchissait à côté de l'allée de
+chênes; la rivière semblait une frange d'argent posée au bord du grand
+manteau vert de mes pâturages. Je crus un instant que ma taille
+grandissait, qu'en étendant les bras, j'allais pouvoir serrer contre
+ma poitrine la propriété entière, les arbres et les prairies, la
+maison et les terres labourées.
+
+Et comme je regardais, je vis, dans l'étroit sentier qui montait le
+coteau, une de nos servantes courant à perdre haleine. Elle se
+heurtait aux cailloux, emportée par son élan, agitant les deux bras,
+nous appelant de ses gestes éperdus. Une émotion inexprimable me prit
+à la gorge.
+
+--Mon oncle, mon oncle! criai-je, voyez donc courir Marguerite... Je
+crois que c'est pour aujourd'hui.
+
+Mon oncle Lazare devint tout pâle. La servante était enfin arrivée sur
+le plateau; elle venait à nous, en sautant par-dessus les vignes.
+Quand elle fut devant moi, l'haleine lui manqua; elle étouffait,
+appuyant les mains sur sa poitrine.
+
+--Parlez donc! lui dis-je. Qu'arrive-t-il?
+
+Elle poussa un gros soupir, fit aller les mains, put enfin prononcer
+ce seul mot:
+
+--Madame...
+
+Je n'attendis pas davantage.
+
+--Venez, venez vite, oncle Lazare! Ah! ma pauvre et chère Babet!
+
+Et je descendis le sentier, lancé à me briser les os. Les vendangeurs,
+qui s'étaient mis debout, me regardaient courir en souriant. L'oncle
+Lazare, ne pouvant me rejoindre, agitait sa canne avec désespoir.
+
+--Hé! Jean, que diable! criait-il, attends-moi. je ne veux pas arriver
+le dernier.
+
+Mais je n'entendais plus l'oncle Lazare, je courais toujours.
+
+J'arrivai à la ferme, haletant, plein de terreur et d'espérance. Je
+montai rapidement l'escalier, je frappai du poing à la porte de Babet,
+riant, pleurant, la tête perdue. La sage-femme entrebâilla la porte,
+pour me dire d'un ton fâché de ne point faire tant de bruit. Je
+demeurai désespéré et honteux.
+
+--Vous ne pouvez entrer, ajouta-t-elle. Allez attendre dans la cour.
+
+Et comme je ne bougeais pas:
+
+--Tout va bien, continua la sage-femme. Je vous appellerai.
+
+La porte se referma. Je restai droit devant elle, ne me décidant pas à
+descendre. J'entendais Babet se plaindre d'une voix brisée. Et, comme
+j'étais là, elle poussa un cri déchirant qui me frappa comme une balle
+en pleine poitrine. Il me prit une envie irrésistible d'enfoncer la
+porte d'un coup d'épaule. Pour ne pas céder à cette envie, je mis les
+mains à mes oreilles, je me précipitai follement dans l'escalier.
+
+Je trouvai dans la cour mon oncle Lazare qui arrivait tout essoufflé.
+Le cher homme fut obligé de s'asseoir sur la margelle du puits.
+
+--Eh bien! me demanda-t-il, où est l'enfant?
+
+--Je ne sais pas, répondis-je; on m'a mis à la porte... Babet souffre
+et pleure.
+
+Nous nous regardâmes, n'osant prononcer une parole. Nous tendions
+l'oreille avec angoisse, nous ne quittions pas des yeux la fenêtre de
+Babet, cherchant à voir au travers des petits rideaux blancs. L'oncle,
+tremblant, restait immobile, les deux mains appuyées fortement sur sa
+canne; moi, pris de fièvre, je marchais devant lui à grands pas. Par
+moments, nous échangions des sourires inquiets.
+
+Les charrettes des vendangeurs arrivaient une à une. Les paniers de
+raisin étaient posés contre un des murs de la cour, et des hommes, les
+jambes nues, foulaient les grappes sous leurs pieds, dans des auges de
+bois. Les mulets hennissaient, les charretiers juraient, tandis que le
+vin tombait avec des bruits sourds au fond de la cuve. Des odeurs
+âcres montaient dans l'air tiède.
+
+Et j'allais toujours de long en large, comme grisé par ces odeurs. Ma
+pauvre tête éclatait, je songeais à Babet, en regardant couler le sang
+du raisin. Je me disais avec une joie toute physique que mon enfant
+naissait à l'époque féconde de la vendange, dans les senteurs du vin
+nouveau.
+
+L'impatience me torturait, je montai de nouveau. Mais je n'osai
+frapper, je collai mon oreille contre le bois de la porte, et
+j'entendis les plaintes de Babet, qui sanglotait tout bas. Alors le
+coeur me manqua, je maudis la souffrance. L'oncle Lazare, qui était
+doucement monté derrière moi, dut me ramener dans la cour. Il voulut
+me distraire, il me dit que le vin serait excellent; mais il parlait
+sans s'écouter lui-même. Et, par instants, nous nous taisions tous
+deux, écoutant avec anxiété une plainte plus prolongée de Babet.
+
+Peu à peu, les cris s'adoucirent, ce ne fut plus qu'un murmure
+douloureux, une voix d'enfant qui s'endort en pleurant. Puis, un grand
+silence se fit. Bientôt ce silence me causa une épouvante indicible.
+La maison me paraissait vide, maintenant que Babet ne sanglotait plus.
+J'allais monter, lorsque la sage-femme ouvrit sans bruit la fenêtre.
+Elle se pencha, et, me faisant signe de la main:
+
+--Venez, me dit-elle.
+
+Je montai lentement, goûtant des joies plus profondes à chaque marche.
+Mon oncle Lazare frappait déjà à la porte, que j'étais encore au
+milieu de l'escalier, prenant une sorte de plaisir étrange à retarder
+le moment où j'embrasserais ma femme.
+
+Sur le seuil je m'arrêtai, le coeur battant à grands coups. Mon oncle
+était penché sur le berceau. Babet, toute blanche, les yeux fermés,
+semblait dormir. J'oubliai l'enfant, j'allai droit à Babet, je pris sa
+chère tête entre mes mains. Les larmes n'avaient pas séché sur ses
+joues, et ses lèvres, encore frémissantes, souriaient, trempées de
+pleurs. Elle leva paresseusement les paupières. Elle ne me parla pas,
+mais je l'entendis me dire: «J'ai bien souffert, mon brave Jean, mais
+j'étais si heureuse de souffrir! Je te sentais en moi.»
+
+Alors, je me penchai, je baisai les yeux de Babet, je bus ses larmes.
+Elle riait doucement, elle s'abandonnait avec une langueur caressante.
+La fatigue la tenait endolorie. Elle dégagea lentement ses mains du
+drap de lit, et, me prenant par le cou, approchant sa bouche de mon
+oreille:
+
+--C'est un garçon, murmura-t-elle d'une voix faible, avec un air de
+triomphe.
+
+Ce furent là les premiers mots qu'elle prononça après la terrible
+crise qui venait de la secouer.
+
+--Je savais bien que ce serait un garçon, continua-t-elle, je voyais
+l'enfant chaque nuit... Donne-le moi, couche-le à mon côté.
+
+Je me tournai, et je vis la sage-femme et mon oncle se quereller. La
+sage-femme avait toutes les peines du monde à empêcher l'oncle Lazare
+de prendre le petit entre ses bras. Il voulait le bercer.
+
+Je regardai l'enfant que la mère m'avait fait oublier. Il était tout
+rose. Babet disait avec conviction qu'il me ressemblait; la sage-femme
+trouvait qu'il avait les yeux de sa mère; moi je ne savais pas,
+j'étais ému jusqu'aux larmes, j'embrassai le cher petit comme du pain,
+croyant encore embrasser Babet.
+
+Je posai l'enfant sur le lit. Il poussait des cris continus qui nous
+semblaient être une musique céleste. Je m'assis sur le bord de la
+couche, mon oncle se mit dans un grand fauteuil, et Babet, lasse et
+sereine, couverte jusqu'au menton, resta les paupières levées, les
+yeux souriants.
+
+La fenêtre était ouverte toute grande. L'odeur du raisin entrait avec
+les tiédeurs de la douce après-midi d'automne. On entendait les
+piétinements des vendangeurs, les secousses des charrettes, les
+claquements des fouets; par moments, montait la chanson aiguë d'une
+servante qui traversait la cour. Tous ces bruits s'adoucissaient dans
+la sérénité de cette chambre, encore émue des sanglots de Babet. Et la
+fenêtre taillait en plein ciel et en pleine campagne une large bande
+de paysage. Nous apercevions l'allée de chênes dans sa longueur; puis
+la Durance, comme un ruban de satin blanc, passait au milieu de l'or
+et de la pourpre des feuillages; tandis que, au-dessus de ce coin de
+terre, un ciel pâle, bleu et rose, creusait ses limpides profondeurs.
+
+C'est dans le calme de cet horizon, dans les exhalaisons de la cuve,
+dans les joies du travail et de l'enfantement, que nous causions tous
+trois, Babet, l'oncle Lazare et moi, en regardant le cher petit
+nouveau-né.
+
+--Oncle Lazare, disait Babet, quel nom donnerez-vous à l'enfant?
+
+--La mère de Jean s'appelait Jacqueline, répondit l'oncle, je nommerai
+l'enfant Jacques.
+
+--Jacques, Jacques, répéta Babet... Oui, c'est un joli nom... Et,
+dites-moi, que ferons-nous de ce petit homme: un curé ou un soldat, un
+monsieur ou un paysan?
+
+Je me mis à rire.
+
+--Nous avons le temps de songer à cela, lui dis-je.
+
+--Mais non, reprit Babet presque fâchée, il grandira vite. Vois comme
+il est fort. Ses yeux parlent déjà.
+
+Mon oncle Lazare pensait absolument comme ma femme. Il reprit d'un ton
+grave:
+
+--N'en faites ni un prêtre ni un soldat, à moins que le garçon n'ait
+une vocation irrésistible... En faire un monsieur, cela est grave...
+
+Babet, anxieuse, me regardait. La chère femme n'avait pas un brin
+d'orgueil pour elle; mais, comme toutes les mères, elle eût voulu être
+humble et fière devant son fils. J'aurais juré qu'elle le voyait déjà
+notaire ou médecin. Je l'embrassai, je lui dis doucement:
+
+--Je désire que l'enfant habite notre chère vallée. Un jour, il
+trouvera, au bord de la Durance, une Babet de seize ans, à laquelle il
+offrira à boire. Souviens-toi, mon amie... La campagne nous a donné la
+paix: notre fils sera paysan comme nous, heureux comme nous.
+
+Babet, tout émue, m'embrassa à son tour. Elle regarda par la fenêtre
+les feuillages et la rivière, les prairies et le ciel; puis, en
+souriant:
+
+--Tu as raison, Jean, me dit-elle. Ce pays a été bon pour nous, il le
+sera pour notre petit Jacques... Oncle Lazare, vous serez le parrain
+d'un fermier.
+
+L'oncle Lazare, approuva de la tête, d'un signe las et affectueux.
+Depuis un instant, je l'examinais, et je voyais ses yeux se voiler,
+ses lèvres pâlir. Renversé dans le fauteuil, en face de la fenêtre
+ouverte, il avait posé ses mains blanches sur ses genoux, il regardait
+fixement le ciel d'un air d'extase recueillie.
+
+Je fus pris d'inquiétude.
+
+--Souffrez-vous, oncle Lazare? lui demandai-je. Qu'avez-vous?...
+Répondez, par grâce.
+
+Il leva doucement une de ses mains, comme pour me prier de parler plus
+bas; puis il la laissa retomber, et, d'une voix faible:
+
+--Je suis brisé, dit-il. A mon âge, le bonheur est mortel... Ne faites
+pas de bruit... Il me semble que ma chair est devenue toute légère: je
+ne sens plus mes jambes ni mes bras.
+
+Babet, effrayée, se souleva, regardant l'oncle Lazare. Je me mis à
+genoux devant lui, le contemplant avec anxiété. Lui, souriait.
+
+--Ne vous épouvantez pas, reprit-il. Je n'éprouve aucune souffrance;
+une douceur descend en moi, je crois que je vais m'endormir d'un
+sommeil juste et bon... Cela vient de me prendre tout d'un coup, et je
+remercie Dieu. Ah! mon pauvre Jean, j'ai trop couru dans le sentier du
+coteau, l'enfant m'a donné trop de joie.
+
+Et comme nous comprenions, comme nous éclations en sanglots, l'oncle
+Lazare continua, sans cesser de regarder le ciel:
+
+--Ne gâtez pas ma joie, je vous en supplie... Si vous saviez combien
+je suis heureux de m'endormir pour toujours dans ce fauteuil! Jamais
+je n'ai osé rêver une mort si consolante. Toutes mes tendresses sont
+là, à mes côtés... Et voyez quel ciel bleu! Dieu m'envoie une belle
+soirée.
+
+Le soleil se couchait derrière l'allée de chênes. Les rayons obliques
+jetaient des nappes d'or sous les arbres qui prenaient des tons de
+vieux cuivre. Au loin, la campagne verte se perdait dans une sérénité
+vague. L'oncle Lazare s'affaiblissait de plus en plus, en face de ce
+silence attendri, de ce coucher de soleil, apaisé, entrant par la
+fenêtre ouverte. Il s'éteignait lentement, comme ces lueurs légères
+qui pâlissaient sur les hautes branches.
+
+--Ah! ma bonne vallée, murmura-t-il, tu me fais de tendres adieux...
+J'avais peur de mourir l'hiver, lorsque tu es toute noire.
+
+Nous retenions nos larmes, nous ne voulions pas troubler cette mort si
+sainte. Babet priait à voix basse. L'enfant jetait toujours de légers
+cris.
+
+Mon oncle Lazare entendit ces cris, dans le rêve de son agonie. Il
+essaya de se tourner vers Babet, et, souriant encore:
+
+-J'ai vu l'enfant, dit-il, je meurs bien heureux.
+
+Alors, il regarda le ciel pâle, la campagne blonde, et, renversant la
+tête, il poussa un faible soupir. Aucun frisson ne secoua le corps de
+l'oncle Lazare; il entra dans la mort comme on entre dans le sommeil.
+
+Une telle douceur s'était faite en nous, que nous restâmes muets, sans
+larmes. Nous n'éprouvions qu'une tristesse sereine en face de tant de
+simplicité dans la mort. Le crépuscule tombait, les adieux de l'oncle
+Lazare nous laissaient confiants, ainsi que les adieux du soleil qui
+meurt le soir pour renaître le matin.
+
+Telle fut ma journée d'automne, qui me donna un fils et qui emporta
+mon oncle Lazare dans la paix du crépuscule.
+
+
+
+IV
+
+HIVER.
+
+
+Janvier a de sinistres matinées, qui glacent le coeur. Au réveil, ce
+jour-là, je fus pris d'une inquiétude vague. Pendant la nuit, le dégel
+était venu, et, lorsque, du seuil de la porte, je regardai la
+campagne, elle m'apparut comme un immense haillon d'un gris sale,
+souillé de boue, troué de déchirures.
+
+Un rideau de brouillard cachait les horizons. Dans ce brouillard, les
+chênes de l'allée dressaient lugubrement leurs bras noirs, pareils à
+une rangée de spectres gardant l'abîme de vapeur qui se creusait
+derrière eux. Les terres étaient défoncées, couvertes de flaques
+d'eau, le long desquelles traînaient des lambeaux de neige salie. Au
+loin, la grande voix de la Durance s'enflait.
+
+L'hiver est d'une vigueur saine, lorsque le ciel est clair et que la
+terre est dure. L'air pince les oreilles, on marche gaillardement dans
+les sentiers gelés qui sonnent sous les pas avec des bruits d'argent.
+Les champs s'élargissent, propres et nets, blancs de glace, jaunes de
+soleil. Mais je ne sais rien de plus attristant que ces temps fades de
+dégel; je hais les brouillards dont l'humidité pèse aux épaules.
+
+Je frissonnai devant ce ciel cuivré; je me hâtai de rentrer, décidé à
+ne point aller aux champs, ce jour-là. Il ne manquait pas de travail
+dans l'intérieur de la ferme.
+
+Jacques était levé depuis longtemps. Je l'entendais siffler sous un
+hangar, où il donnait un coup de main à des hommes qui enlevaient des
+sacs de blé. Le garçon avait déjà dix-huit ans; c'était un grand
+gaillard, aux bras forts. Il n'avait pas eu un oncle Lazare pour le
+gâter et lui apprendre le latin, il n'allait point rêver sous les
+saules de la rive. Jacques était devenu un vrai paysan, un travailleur
+infatigable, qui se fâchait, lorsque je touchais à quelque chose, me
+disant que je me faisais vieux et que je devais me reposer.
+
+Et, comme je le regardais de loin, un être doux et léger, qui me sauta
+sur les épaules, posa ses petites mains sur mes yeux, en me demandant:
+
+--Qui est-ce?
+
+Je me mis à rire.
+
+--C'est, répondis-je, la petite Marie, que sa mère vient d'habiller.
+
+La chère fillette allait avoir dix ans, et, depuis dix ans, elle était
+la joie de la ferme. Venue la dernière, à une époque où nous
+n'espérions plus avoir d'enfant, elle était doublement aimée. Sa santé
+chancelante nous la rendait chère. On la traitait en demoiselle; sa
+mère voulait absolument en faire une dame, et je n'avais pas le
+courage de vouloir autre chose, tant la petite Marie était mignonne,
+dans ses belles jupes de soie ornées de rubans.
+
+Marie n'était pas descendue de mes épaules.
+
+--Maman, maman, criait-elle, viens donc voir; je joue au cheval.
+
+Babet, qui entrait, eut un sourire. Ah! ma pauvre Babet, comme nous
+étions vieux! Je me souviens que nous grelottions de lassitude, ce
+jour-là, en nous regardant d'un air triste, lorsque nous étions seuls.
+Nos enfants nous rendaient notre jeunesse.
+
+Le déjeuner fut silencieux. Nous avions été obligés d'allumer la
+lampe. Les clartés rousses qui traînaient dans la pièce, étaient d'une
+tristesse à mourir.
+
+--Bah! disait Jacques, il vaut mieux cette pluie tiède qu'un grand
+froid qui gèlerait nos oliviers et nos vignes.
+
+Et il essayait de plaisanter. Mais il était inquiet comme nous, sans
+savoir pourquoi. Babet avait fait de mauvais rêves. Nous écoutions le
+récit de ses cauchemars, riant des lèvres, le coeur serré.
+
+--C'est le temps qui nous met l'âme à l'envers, dis-je pour rassurer
+tout le monde.
+
+--Oui, oui, c'est le temps, se hâta de reprendre Jacques. Je vais
+mettre quelques sarments dans le feu.
+
+Une flambée joyeuse jeta de larges nappes de lumière contre les murs.
+Les ceps brûlaient avec des pétillements, laissant des brasiers roses.
+Nous nous étions assis devant la cheminée; l'air, au dehors, était
+tiède; mais, dans l'intérieur de la ferme, il tombait des plafonds une
+humidité glaciale. Babet avait pris la petite Marie sur ses genoux;
+elle causait tout bas avec elle, s'égayant de son babil d'enfant.
+
+--Venez-vous, père? me demanda Jacques. Nous allons visiter les caves
+et les greniers.
+
+Je sortis avec lui. Depuis quelques années, les récoltes devenaient
+mauvaises. Nous subissions de grosses pertes: nos vignes, nos arbres
+étaient surpris par les froids; la grêle hachait nos blés et nos
+avoines. Et je disais parfois que je devenais vieux, que la fortune,
+qui est femme, n'aime pas les vieillards. Jacques riait, en me
+répondant qu'il était jeune, lui, et qu'il allait faire la cour à la
+fortune.
+
+J'en étais à l'hiver, à la saison froide. Je sentais bien que tout
+mourait autour de moi. A chaque gaieté qui s'en allait, je songeais à
+l'oncle Lazare, qui était resté si calme dans la mort; je demandais
+des forces à son cher souvenir.
+
+Vers trois heures, le jour tomba complètement. Nous descendîmes dans
+la salle commune. Babet cousait au coin de la cheminée, la tête
+penchée; la petite Marie, assise par terre, en face du feu, habillait
+gravement une poupée. Jacques et moi, nous nous étions mis devant un
+bureau d'acajou, qui nous venait de l'oncle Lazare; nous nous
+occupions à vérifier nos comptes.
+
+La fenêtre était comme murée; le brouillard, collé aux vitres,
+bâtissait une véritable muraille de ténèbres. Derrière cette muraille,
+se creusait le vide, l'inconnu. Seule, une clameur large, une voix
+haute, qui emplissait l'ombre, s'élevait dans le silence.
+
+Nous avions congédié les travailleurs, ne gardant avec nous que notre
+vieille servante Marguerite. Quand je levais la tête et que
+j'écoutais, il me semblait que la ferme se trouvait suspendue au
+milieu d'un gouffre. Aucun bruit humain ne venait du dehors, je
+n'entendais que la clameur de l'abîme. Alors je regardais ma femme et
+mes enfants, j'avais les lâchetés des vieilles gens qui se sentent
+trop faibles pour protéger ceux qui les entourent contre les périls
+inconnus.
+
+La clameur devint plus rauque, et il nous sembla qu'on heurtait à la
+porte. Au même instant, les chevaux de l'écurie se mirent à hennir
+furieusement, les bestiaux poussèrent des beuglements étouffés. Nous
+nous étions tous levés, pâles d'inquiétude. Jacques se précipita vers
+la porte, l'ouvrit toute grande.
+
+Un flot d'eau trouble entra brusquement et s'étala dans la pièce.
+
+La Durance débordait. C'était elle qui jetait la clameur s'élargissant
+au loin depuis le matin. Les neiges fondaient dans les montagnes,
+chaque coteau était devenu un torrent qui enflait la rivière. Le
+rideau de brouillard nous avait caché cette crue soudaine.
+
+Souvent, dans les hivers rigoureux, en temps de dégel, l'eau était
+ainsi montée jusqu'à la porte de la ferme. Mais jamais le flot n'avait
+grandi si rapide. Par la porte ouverte, nous apercevions la cour
+transformée en lac. Nous avions déjà de l'eau jusqu'aux chevilles.
+
+Babet avait soulevé la petite Marie, qui pleurait en serrant sa poupée
+contre sa poitrine. Jacques voulait aller ouvrir les portes des
+écuries et des étables; mais sa mère, le retenant par ses vêtements,
+le supplia de ne point sortir. L'eau montait toujours. Je poussai
+Babet vers l'escalier.
+
+--Vite, vite, allons dans les chambres, criai-je.
+
+Et je forçai Jacques à passer devant moi. Je quittai le
+rez-de-chaussée le dernier.
+
+Marguerite, terrifiée, descendit du grenier où elle se trouvait. Je la
+fis asseoir au fond de la pièce, à côté de Babet, qui restait
+silencieuse, pâle, les yeux suppliants. Nous avions couché la petite
+Marie dans le lit; elle n'avait pas voulu se séparer de sa poupée,
+elle s'endormait doucement, en la serrant entre ses bras. Ce sommeil
+de l'enfant me soulageait; lorsque je me tournais et que je voyais
+Babet, écoutant le souffle régulier de la fillette, j'oubliais le
+danger, je n'entendais plus l'eau qui battait les murs.
+
+Mais nous ne pouvions, Jacques et moi, nous empêcher de regarder le
+péril en face. L'anxiété nous poussait à nous rendre compte des
+progrès de l'inondation. Nous avions ouvert la fenêtre toute grande,
+nous nous penchions au risque de tomber, nous interrogions la nuit. Le
+brouillard, plus épais, traînait sur l'eau, suant une pluie fine qui
+nous pénétrait de frissons. De vagues reflets d'acier indiquaient
+seuls la nappe mouvante, au fond des ténèbres. En bas, dans la cour,
+le flot clapotait, montant le long des murailles avec des ondulations
+douces. Et nous n'entendions toujours que la colère de la Durance et
+que l'épouvante des chevaux et des bestiaux.
+
+Les hennissements, les beuglements de ces pauvres bêtes me fendaient
+l'âme. Jacques m'interrogeait du regard; il aurait voulu tenter de les
+délivrer. Bientôt leurs plaintes d'agonie devinrent lamentables, et un
+grand craquement se fit entendre. Les boeufs venaient de briser les
+portes de l'étable. Nous les vîmes passer devant nous, emportés par
+les eaux, roulés dans le courant. Et ils disparurent dans la clameur
+de la rivière.
+
+Alors la colère me prit à la gorge, je devins comme fou, je montrai le
+poing à la Durance. Debout devant la fenêtre, je l'insultais.
+
+--Mauvaise! criai-je au milieu du vacarme des eaux, je t'ai aimée
+d'amour, tu as été ma première maîtresse, et tu me voles aujourd'hui,
+tu viens ébranler ma ferme et emporter mes bestiaux. Ah! maudite,
+maudite!... Puis, tu m'as donné Babet, tu t'es promenée avec douceur
+au bord de mes prés. Moi, je croyais que tu étais une bonne mère, je
+me rappelais que l'oncle Lazare avait eu de la tendresse pour tes eaux
+claires, je pensais te devoir de la reconnaissance... Tu es une
+marâtre, je ne te dois que de la haine...
+
+Mais la Durance, de sa voix de tonnerre, étouffait mes cris; et,
+large, indifférente, elle étalait et poussait ses flots avec
+l'entêtement tranquille des choses.
+
+Je rentrai dans la chambre, j'allai embrasser Babet qui pleurait. La
+petite Marie dormait en souriant.
+
+--Ne t'effraye pas, dis-je à ma femme. L'eau ne peut toujours
+monter... Elle va certainement descendre... Il n'y a aucun danger.
+
+--Non, il n'y a aucun danger, répétait Jacques fiévreusement. La
+maison est solide.
+
+A ce moment, Marguerite, qui s'était approchée de la fenêtre, prise de
+la curiosité de la peur, se pencha comme folle, et tomba, en poussant
+un cri. Je me jetai devant la fenêtre, mais je ne pus empêcher Jacques
+de sauter dans l'eau. Marguerite l'avait bercé, il éprouvait pour la
+pauvre vieille une tendresse de fils. Au bruit des deux chutes, Babet
+s'était levée, épouvantée, les mains jointes. Elle resta là, debout,
+la bouche ouverte, les yeux agrandis, regardant la fenêtre.
+
+Je m'étais assis sur l'appui de bois, les oreilles pleines du
+grondement des eaux. Je ne sais depuis combien de temps nous étions,
+Babet et moi, dans cette stupeur douloureuse, lorsqu'une voix
+m'appela. C'était Jacques qui se tenait au mur, sous la fenêtre. Je
+lui tendis la main, et il remonta.
+
+Babet le prit avec force dans ses bras. Elle pouvait sangloter,
+maintenant; elle se soulageait.
+
+Il ne fut pas question de Marguerite. Jacques n'osait dire qu'il
+n'avait pu la retrouver, et nous n'osions le questionner sur ses
+recherches.
+
+Il me prit à part, il me ramena à la fenêtre.
+
+--Père, me dit-il à demi-voix, il y a déjà plus de deux mètres d'eau
+dans la cour, et la rivière monte toujours. Nous ne pouvons rester ici
+davantage.
+
+Jacques avait raison. La maison s'émiettait, les planches des hangars
+s'en allaient une à une. Puis, cette mort de Marguerite pesait sur
+nous. Babet, affolée, nous suppliait. Sur le grand lit, la petite
+Marie restait seule paisible, sa poupée entre les bras, dormant avec
+son bon sourire d'ange.
+
+A chaque minute, le péril croissait. L'eau allait atteindre l'appui de
+la fenêtre et envahir la chambre. On aurait dit qu'une machine de
+guerre ébranlait la ferme à coups sourds, profonds, réguliers. Le
+courant devait nous prendre en pleine façade. Et nous ne pouvions
+espérer aucuns secours humains!
+
+--Les minutes sont précieuses, dit Jacques avec angoisse. Nous allons
+être écrasés sous les décombres... Cherchons des planches,
+construisons un radeau.
+
+Il disait cela dans la fièvre. Certes, j'aurais mille fois préféré
+être au milieu de la rivière, sur quelques poutres liées ensemble, que
+sous le toit de cette maison qui allait s'effondrer. Mais où prendre
+les poutres nécessaires? De rage, j'arrachai les planches des
+armoires, Jacques brisa les meubles, nous enlevâmes les volets, toutes
+les pièces de bois que nous pûmes atteindre. Et sentant qu'il était
+impossible d'utiliser ces débris, nous les jetions au milieu de la
+chambre, devenus furieux, cherchant toujours.
+
+Notre dernière espérance s'en allait, nous comprenions notre misère et
+notre impuissance. L'eau montait; les voix rauques de la Durance nous
+appelaient avec colère. Alors, j'éclatai en sanglots, je pris Babet
+entre mes bras frémissants, je suppliai Jacques de venir près de nous.
+Je voulais que nous mourions tous dans une même étreinte.
+
+Jacques s'était remis à la fenêtre. Et, brusquement:
+
+--Père, cria-t-il, nous sommes sauvés!... Viens voir.
+
+Le ciel était bon. Le toit d'un hangar, arraché par le courant, venait
+d'échouer devant la fenêtre. Ce toit, large de plusieurs mètres, était
+fait de poutres légères et de chaume; il surnageait, il devait fermer
+un excellent radeau. Je joignis les mains, j'aurais adoré ce bois et
+cette paille.
+
+Jacques sauta sur le toit, après l'avoir fortement amarré. Il marcha
+sur le chaume, s'assurant de la solidité de chaque partie. Le chaume
+résista; nous pouvions nous aventurer sans crainte.
+
+--Oh! il nous portera bien tous, dit Jacques joyeusement. Vois donc
+comme il s'enfonce peu dans l'eau!... La difficile sera de le diriger.
+
+Il regarda autour de lui et saisit au passage deux perches que le
+courant emportait.
+
+--Eh! voici les rames, continua-t-il... Père, nous nous mettrons, toi
+à l'arrière, moi à l'avant, et nous conduirons aisément le radeau. Il
+n'y a pas trois mètres de fond... Vite, vite, embarquez, il ne faut
+pas perdre une minute.
+
+Ma pauvre Babet tâchait de sourire. Elle enveloppa délicatement la
+petite Marie dans un châle; l'enfant venait de se réveiller; toute
+effrayée, elle gardait un silence coupé de gros soupirs. Je mis une
+chaise devant la fenêtre, je fis monter Babet sur le radeau. Comme je
+la tenais dans mes bras, je l'embrassai avec une émotion poignante; je
+sentais que ce baiser était un baiser suprême.
+
+L'eau commençait à couler dans la chambre. Nous avions les pieds
+trempés. Je m'embarquai le dernier; puis, je déliai la corde. Le
+courant nous collait contre le mur; il nous fallut des précautions et
+des efforts infinis pour nous éloigner de la ferme.
+
+Peu à peu, le brouillard était tombé. Lorsque nous partîmes, il
+pouvait être minuit. Les étoiles se noyaient encore dans une buée; la
+lune, presque au bord de l'horizon, éclairait la nuit d'une sorte
+d'aurore blafarde.
+
+C'est alors que l'inondation nous apparut dans toute son horreur
+grandiose. La vallée était devenue fleuve. D'un coteau à l'autre,
+entre les masses sombres des cultures, la Durance passait énorme,
+seule vivante dans l'horizon mort, grondant d'une voix souveraine,
+gardant dans sa colère la majesté de son jet colossal. Par endroits,
+des bouquets d'arbres émergeaient, tachant la nappe pâle de marbrures
+noires. Je reconnus, devant nous, les cimes des chênes de l'allée; le
+courant nous poussait vers ces branches qui étaient pour nous autant
+de récifs. Autour du radeau flottaient des débris, des pièces de bois,
+des tonneaux vides, des paquets d'herbes; la rivière charriait les
+ruines que sa colère avait faites.
+
+A gauche, nous apercevions les lumières de Dourgues. Des lueurs de
+lanternes couraient dans la nuit. L'eau n'avait pas dû monter jusqu'au
+village; les terres basses seules étaient envahies. Des secours
+allaient arriver sans doute. Nous interrogions les clartés qui
+traînaient sur l'eau; il nous semblait, à chaque instant, entendre des
+bruits de rames.
+
+Nous étions partis à l'aventure. Dès que le radeau fut au milieu du
+courant, perdu dans les tourbillons de la rivière, l'angoisse nous
+reprit, nous regrettâmes presque d'avoir quitté la ferme. Je me
+tournai parfois, je regardai la maison qui restait toujours debout,
+grise sur l'eau blanche. Babet, accroupie au milieu du radeau, dans le
+chaume du toit, tenait la petite Marie sur ses genoux, la tête contre
+sa poitrine, pour lui cacher l'horreur de la rivière, toutes deux
+repliées, courbées dans un embrassement, comme rapetissées par la
+crainte. Jacques, debout à l'avant, appuyait de toute sa puissance sur
+sa perche; il nous jetait, par instants, de rapides regards, puis se
+remettait silencieusement à la besogne. Je le secondais de mon mieux,
+mais nos efforts pour gagner la rive restaient sans effet. Peu à peu,
+malgré nos perches que nous enfoncions dans la vase à les briser, nous
+étions dérivés; une force, qui semblait venir du fond de l'eau, nous
+poussait au large. Lentement, la Durance s'emparait de nous.
+
+Luttant, baignés de sueur, nous en étions arrivés à la colère, nous
+nous battions avec la rivière comme avec un être vivant, cherchant à
+la vaincre, à la blesser, à la tuer. Elle nous serrait entre ses bras
+de géant, et nos perches devenaient, dans nos mains, des armes que
+nous lui enfoncions en pleine poitrine avec rage. Elle rugissait, elle
+nous jetait sa bave au visage, elle se tordait sous nos coups. Les
+dents serrées, nous résistions à sa victoire. Nous ne voulions pas
+être vaincus. Et il nous prenait des envies folles d'assommer le
+monstre, de le calmer à coups de poing.
+
+Lentement, nous allions au large. Nous étions déjà à l'entrée de
+l'allée de chênes. Les branches noires perçaient l'eau qu'elles
+déchiraient avec des bruits lamentables. La mort nous attendait
+peut-être là, dans un heurt. Je criai à Jacques de prendre l'allée et
+de la suivre, en s'appuyant aux branches. Et c'est ainsi que je passai
+une dernière fois au milieu de cette allée de chênes où j'avais
+promené ma jeunesse et mon âge mûr. Dans la nuit terrible, sur le
+gouffre hurlant, je songeai à mon oncle Lazare, je vis les belles
+heures de ma vie me sourire tristement.
+
+Au bout de l'allée, la Durance triompha. Nos perches ne touchèrent
+plus le fond. L'eau nous emporta dans l'élan furieux de sa victoire.
+Et maintenant elle pouvait faire de nous ce qu'il lui plairait. Nous
+nous abandonnâmes. Nous descendions avec une rapidité effrayante. De
+grands nuages, des haillons sales et troués traînaient dans le ciel;
+puis, lorsque la lune se cachait, une obscurité lugubre tombait. Alors
+nous roulions dans le chaos. Des flots énormes d'un noir d'encre,
+pareils à des dos de poissons, nous emportaient en tournoyant. Je ne
+voyais plus Babet ni les enfants. Je me sentais déjà dans la mort.
+
+J'ignore combien de temps dura cette course suprême. Brusquement, la
+lune se dégagea, les horizons blanchirent. Et, dans cette lumière,
+j'aperçus en face de nous une masse noire, qui barrait le chemin, et
+sur laquelle nous courions de toute la violence du courant. Nous
+étions perdus, nous allions nous briser là.
+
+Babet s'était levée toute droite. Elle me tendait la petite Marie.
+
+--Prends l'enfant, me cria-t-elle... Laisse-moi, laisse-moi!
+
+Jacques avait déjà saisi Babet dans ses bras. D'une voix forte:
+
+--Père, dit-il, sauvez la petite... Je sauverai ma mère.
+
+La masse noire était devant nous. Je crus reconnaître un arbre. Le
+choc fut terrible, et le radeau, fendu en deux, sema sa paille et ses
+poutres dans le tourbillon de l'eau.
+
+Je tombai, serrant avec force la petite Marie. L'eau glacée me rendit
+tout mon courage. Remonté à la surface de la rivière, je maintins
+l'enfant, je la couchai à moitié sur mon cou, et je me mis à nager
+péniblement. Si la petite ne s'était pas évanouie et qu'elle se fût
+débattue, nous serions restés tous les deux au fond du gouffre.
+
+Et, tandis que je nageais, une anxiété me serrait à la gorge.
+J'appelais Jacques, je cherchais à voir au loin; mais je n'entendais
+que le grondement, je ne voyais que la nappe pâle de la Durance.
+Jacques et Babet étaient au fond. Elle avait dû s'attacher à lui,
+l'entraîner dans une étreinte mortelle. Quelle agonie atroce! J'aurais
+voulu mourir; j'enfonçais lentement, j'allais les retrouver sous l'eau
+noire. Et, dès que le flot touchait à la face de la petite Marie, je
+luttais de nouveau avec une énergie farouche pour me rapprocher de la
+rive.
+
+C'est ainsi que j'abandonnai Babet et Jacques, désespéré de ne pouvoir
+mourir comme eux, les appelant toujours d'une voix rauque. La rivière
+me jeta sur les cailloux, pareil à un de ces paquets d'herbe qu'elle
+laissait dans sa course. Lorsque je revins à moi, je pris entre les
+bras ma fille qui ouvrait les yeux. Le jour naissait. Ma nuit d'hiver
+était finie, cette terrible nuit qui avait été complice du meurtre de
+ma femme et de mon fils.
+
+A cette heure, après des années de regrets, une dernière consolation
+me reste. Je suis l'hiver glacé, mais je sens en moi tressaillir le
+printemps prochain. Mon oncle Lazare le disait: nous ne mourons
+jamais. J'ai eu les quatre saisons, et voilà que je reviens au
+printemps, voilà que ma chère Marie recommence les éternelles joies et
+les éternelles douleurs.
+
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, NOUVEAUX CONTES A NINON ***
+
+This file should be named nvxcn10.txt or nvxcn10.zip
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+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+Most people start at our Web sites at:
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+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
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+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
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+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05
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+91 or 90
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+as it appears in our Newsletters.
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+Information about Project Gutenberg (one page)
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
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+eBooks Year Month
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
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+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
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