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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/8416-8.txt b/8416-8.txt new file mode 100644 index 0000000..96053ee --- /dev/null +++ b/8416-8.txt @@ -0,0 +1,6859 @@ +The Project Gutenberg EBook of Nouveaux Contes à Ninon, by Émile Zola + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most +other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of +the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Nouveaux Contes à Ninon + +Author: Émile Zola + +Posting Date: March 8, 2015 [EBook #8416] +Release Date: July, 2005 +First Posted: July 8, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES À NINON *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the ibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + + +NOUVEAUX CONTES A NINON + +EMILE ZOLA + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + A NINON + + CONTES + Un bain + Les fraises + Le grand Michu + Le jeûne + Les épaules de la marquise + Mon voisin Jacques + Le paradis des chats + Lili + La légende du Petit-Manteau bleu de l'amour + Le forgeron + Le chômage + Le petit village + + SOUVENIRS + + LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON + I.--Printemps + II.--Été + III.--Automne + IV.--Hiver + + + + + +A NINON + + +Il y a juste dix ans, ma chère âme, que je t'ai conté mes premiers +contes. Quels beaux amoureux nous étions alors! J'arrivais de cette +terre de Provence, où j'ai grandi si libre, si confiant, si plein de +tous les espoirs de la vie. J'étais à toi, à toi seule, à ta +tendresse, à ton rêve. + +Te souviens-tu, Ninon? Le souvenir est aujourd'hui l'unique joie où +mon coeur se repose. Jusqu'à vingt ans, nous avons battu ensemble les +sentiers. J'entends tes petits pieds sur la terre dure; j'aperçois des +bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles; je sens ton haleine +parmi de lointains souffles de sauge, qui m'arrivent comme des +bouffées de jeunesse. Et les heures charmantes se précisent: c'était +un matin, sur la berge, au bord de l'eau réveillée à peine, toute +pure, toute rosé des premières rougeurs du ciel; c'était une +après-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la +campagne écrasée, dormant autour de nous, sans un frisson; c'était un +soir, au milieu d'un pré, lentement noyé sous le flot bleuâtre du +crépuscule, qui coulait des coteaux; c'était une nuit, marchant le +long d'une route interminable, allant tous deux à l'inconnu, +insoucieux des étoiles elles-mêmes, au seul bonheur de laisser la +ville, de nous perdre loin, très-loin, au fond de l'ombre discrète. Te +souviens-tu, Ninon? + +Quelle vie heureuse! Nous étions lâchés dans l'amour, dans l'art, dans +le songe. Il n'est pas de buisson qui n'ait caché nos baisers, étouffé +nos causeries. Je t'emmenais, je te promenais, comme la vivante poésie +de mon enfance. A nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les +arbres, et les eaux, jusqu'aux roches nues qui fermaient l'horizon. Il +me semblait, à cet âge, qu'en ouvrant les bras, j'allais prendre toute +la campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me +sentais des forces, des désirs, des bontés de géant. Nos courses de +gamins échappés, nos amours d'oiseaux libres, m'avaient inspiré un +grand mépris du monde, une tranquille croyance aux seules énergies de +la vie. Oui, c'est dans tes tendresses de toutes les heures, mon amie, +que j'ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons, +plus tard, se sont si souvent étonnés. Les illusions de nos coeurs +étaient des armures d'acier fin, qui me protègent encore. + +Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu étais l'âme, et ce +fut toi que, dès la veille de la lutte, j'invoquais comme une bonne +sainte. Tu eus mon premier livre. Il était tout plein de ton être, +tout parfumé du parfum de tes cheveux. Tu m'avais envoyé au combat, +avec un baiser au front, en amante brave qui veut la victoire du +soldat qu'elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce +baiser, je ne pensais qu'à toi, je ne pouvais parler que de toi. + +Dix ans se sont écoulés. Ah! ma chère âme, que de tempêtes ont grondé, +que d'eau noire, que de débâcles ont passé depuis ce temps sous les +ponts croulants de mes rêves! Dix ans de travaux forcés, dix ans +d'amertume, de coups donnés et reçus, d'éternel combat! J'ai le coeur +et le cerveau tout balafrés de blessures. Si tu voyais ton amoureux de +jadis, ce grand garçon souple qui rêvait de déplacer les montagnes +d'une chiquenaude, si tu le voyais passer dans le jour blafard de +Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma +pauvre Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis ardents, +éteints à jamais. Certains soirs, je suis si brisé, que j'ai une envie +lâche de m'asseoir au bord de la route, quitte à m'endormir pour +toujours dans le fossé. Et sais-tu, Ninon, ce qui me pousse sans cesse +en avant, ce qui me rend du coeur, à chaque faiblesse? C'est ta voix, +ma bien-aimée, ta voix lointaine, ton filet de voix pure qui me crie +mes serments. + +Certes, je te sais fille de courage. Je puis te montrer mes plaies, tu +ne m'en aimeras que mieux. Cela me soulagera de me plaindre à toi, qui +me consoleras. Je n'ai pas quitté la plume un seul jour, mon amie; je +me suis battu en soldat qui a son pain à gagner; si la gloire vient, +elle m'empêchera de manger mon pain sec. Que de besogne mauvaise, et +dont j'ai encore le dégoût à la gorge! Pendant dix ans, j'ai alimenté +comme tant d'autres du meilleur de moi la fournaise du journalisme. De +ce labeur colossal, il ne reste rien, qu'un peu de cendre. Feuilles +jetées au vent, fleurs tombées à la boue, mélange de l'excellent et du +pire, gâché dans l'auge commune. J'ai touché à toutes choses, je me +suis sali les mains dans ce torrent de médiocrité trouble qui coule à +pleins bords. Mon amour de l'absolu saignait, au milieu de ces +niaiseries, si grosses d'importance le matin, si oubliées le soir. +Lorsque je rêvais quelque coup de pouce éternel donné dans le granit, +quelque oeuvre de vie plantée debout à jamais, je soufflais des bulles +de savon que crevait l'aile des mouches ronflantes au soleil. J'aurais +glissé à l'hébétement d'un métier si, dans mon amour de la force, je +n'avais eu une consolation, celle de cette production incessante, qui +me rompait à toutes les fatigues. + +Puis, mou amie, j'étais armé en guerre. Tu ne saurais croire les +soulèvements de colère que la sottise produisait en moi. J'avais la +passion de mes opinions, j'aurais voulu enfoncer mes croyances dans la +gorge des autres. Un livre me rendait malade, un tableau me +désespérait comme une catastrophe publique; je vivais dans une +bataille continue d'admiration et de mépris. En dehors des lettres, en +dehors de l'art, le monde n'était plus. Et quels coups de plume, quels +chocs furieux pour faire la place nette! Aujourd'hui, je hausse les +épaules. Je suis un vieil endurci dans le mal, j'ai gardé ma foi, je +crois même être plus intraitable encore; mais je me contente de +m'enfermer et de travailler. C'est la seule façon de discuter +sainement; car les oeuvres ne sont que des arguments, dans l'éternelle +discussion du beau. + +Tu penses bien que je ne suis pas sorti intact de la bataille. J'ai +des cicatrices un peu partout, je te l'ai dit, au cerveau et au coeur. +Je ne riposte plus, j'attends qu'on s'habitue à mon air. Peut-être +ainsi pourrai-je te revenir entier. C'est que, mon amie, j'ai quitté +nos galants sentiers d'amoureux, où les fleurs poussent, où l'on ne +cueille que des sourires. J'ai pris la grand'route, grise de +poussière, aux arbres maigres; je me suis même, je le confesse, arrêté +curieusement devant des chiens crevés, au coin des bornes; j'ai parlé +de vérité, j'ai prétendu qu'on pouvait tout écrire, j'ai voulu prouver +que l'art est dans la vie et non ailleurs. Naturellement, on m'a +poussé au ruisseau. Moi, Ninon, moi qui ai employé ma jeunesse à +glaner pour ton corsage les paquerettes et les bluets! + +Tu me pardonneras mes infidélités d'amant. Les hommes ne peuvent +rester toujours dans les jupes des filles. Il vient une heure où vos +fleurs sont trop douces. Tu te rappelles la pâle soirée d'automne, la +soirée de nos adieux? C'est au sortir de tes bras frêles, que la +vérité m'a emporté dans ses dures mains. J'ai été fou d'analyse +exacte. Après les travaux courants, je prenais mes nuits, j'écrivais +page à page les livres qui me hantaient. Si j'ai un orgueil, j'ai +celui de cette volonté, dont l'effort m'a tiré lentement des besognes +du métier. J'ai mangé, sans rien vendre de mes croyances. Je te devais +ces confidences, à toi qui as le droit de savoir quel homme est devenu +l'enfant dont tu as protégé les débuts. + +Aujourd'hui, ma seule souffrance est d'être seul. Le monde finit à la +grille de mon jardin. Je me suis enfermé chez moi pour ne mettre que +le travail dans ma vie, et je me suis si bien enfermé, que personne ne +vient plus. C'est pourquoi, ma chère âme, j'ai évoqué ton souvenir, au +milieu de la lutte. J'étais trop seul, après dix ans de séparation; je +voulais te revoir, te baiser les cheveux, te dire que je t'aime +toujours. Cela me soulage. Viens, et n'aie point peur, je ne suis pas +si noir qu'on me fait. Je t'assure, je t'aime toujours, je rêve +d'avoir encore des rosés, pour en mettre un bouquet à ton sein. J'ai +des envies de laitage. Si je ne craignais de faire rire, je +t'emmènerais sous quelque charmille, avec un mouton blanc, pour nous +dire tous les trois des choses tendres. + +Et sais-tu ce que j'ai fait, Ninon, pour te retenir auprès de moi +toute cette nuit? Je te le donne en mille. J'ai fouillé le passé, j'ai +cherché dans ces centaines de pages écrites un peu partout, si je n'en +trouverais pas d'assez délicates pour tes oreilles. Au beau milieu de +mes rudesses, il m'a plu de mettre cette douceur. Oui, j'ai voulu ce +régal pour nous deux. Nous redevenons enfants, nous goûtons sur +l'herbe. Ce sont des contes, rien que des contes, de la confiture dans +de la porcelaine de gamins. N'est-ce pas charmant? trois groseilles, +deux grains de raisin sec, suffiront à notre faim, et nous nous +griserons avec cinq gouttes de vin dans de l'eau claire. Écoute, +curieuse. J'ai d'abord quelques contes assez décents; certains même +ont un commencement et une fin; d'autres, il est vrai, vont pieds nus, +après avoir jeté leur bonnet par-dessus les toits. Mais, je dois +t'avertir que, plus loin, nous entrerons dans des fantaisies qui +battent absolument la campagne. Dame! j'ai tout glané, il fallait bien +te retenir la nuit entière. Là, je chante la chanson des «t'en +souviens-tu?» Ce sont nos souvenirs à la queue-leu-leu, ma fille; tout +ce qu'il y a de plus doux pour nous, le meilleur de nos amours. Si +cela ennuie les autres, tant pis! ils n'ont pas besoin de venir mettre +le nez dans nos affaires. Puis, pour te garder encore. j'entamerai une +longue histoire, la dernière, celle qui nous mènera, je l'espère, +jusqu'au matin. Elle est tout au bout des autres, placée à dessein +pour t'endormir dans mes bras. Nous laisserons tomber le volume, et +nous nous embrasserons. + +Ah! Ninon, quelle débauche de blanc et de rose! Je ne promets pas +cependant que, malgré tous mes soins à enlever les épines, il ne reste +pas quelque goutte de sang dans ma botte de fleurs. Je n'ai plus les +mains assez pures pour nouer des bouquets sans danger. Mais ne +t'inquiète point: si tu te piques, je baiserai tes doigts, je boirai +ton sang. Ce sera moins fade. + +Demain, j'aurai rajeuni de dix ans. Il me semblera que j'arrive de la +veille, du fond de notre jeunesse, avec le miel de ton baiser aux +lèvres. Ce sera le recommencement de ma tâche. Ah! Ninon, je n'ai rien +fait encore. Je pleure sur cette montagne de papier noirci; je me +désole à penser que je n'ai pu étancher ma soif du vrai, que la grande +nature échappe à mes bras trop courts. C'est l'âpre désir, prendre la +terre, la posséder dans une étreinte, tout voir, tout savoir, tout +dire. Je voudrais coucher l'humanité sur une page blanche, tous les +êtres, toutes les choses; une oeuvre qui serait l'arche immense. + +Et ne m'attends pas de longtemps au rendez-vous que je t'ai donné, en +Provence, après la tâche achevée. Il y a trop à faire. Je veux le +roman, je veux le drame, je veux la vérité partout. Ne m'apporte plus +ton cher souvenir que la nuit; viens sur le rayon de lune qui glisse +entre mes rideaux, à l'heure où je pourrai pleurer avec toi sans être +vu. J'ai besoin de toute ma virilité. Plus tard, oh! plus tard, ce +sera moi qui irai te retrouver dans les campagnes tièdes encore de nos +tendresses. Nous serons bien vieux; mais nous nous aimerons toujours. +Tu me mèneras en pèlerinage sur la berge, au bord de l'eau, réveillée +à peine; dans les trous de feuilles, avec la campagne ardente dormant +autour de nous; au milieu des prés, lentement noyés sous le flot +bleuâtre du crépuscule; le long de la route interminable, insoucieux +des étoiles, au seul bonheur de nous perdre dans l'ombre. Et les +arbres, les brins d'herbe, jusqu'aux cailloux, nous reconnaîtront de +loin, à nos baisers, et nous souhaiteront la bien-venue. + +Écoute, pour que nous ne nous cherchions pas je veux te dire derrière +quelle haie j'irai te prendre. Tu sais l'endroit où la rivière fait un +coude, après le pont, plus bas que le lavoir, juste en face du grand +rideau de peupliers? Souviens-toi, nous nous y sommes baisé les mains, +un matin de mai. Eh bien! à gauche, il y a une haie d'aubépines, ce +mur de verdure au pied duquel nous nous couchions pour ne plus voir +que le bleu du ciel. C'est derrière la haie d'aubépines, ma chère âme, +que je te donne rendez-vous, à des années, un jour de soleil pâle, +lorsque ton coeur me saura dans les environs. + +ÉMILE ZOLA. + +Paris, 1er octobre 1874. + + + + + +CONTES + + + + +UN BAIN + + +Je te le donne en mille, Ninon. Cherche, invente, imagine: un vrai +conte bleu, quelque chose de terrifiant et d'invraisemblable... Tu +sais, la petite baronne, cette excellente Adeline de C***, qui avait +juré... Non, tu ne devinerais pas, j'aime mieux te tout dire. + +Eh bien! Adeline se remarie, positivement. Tu doutes, n'est-ce pas? Il +faut que je sois au Mesnil-Rouge, à soixante-sept lieues de Paris, +pour croire à une pareille histoire. Ris, le mariage ne s'en fera pas +moins. Cette pauvre Adeline, qui était veuve à vingt-deux ans, et que +la haine et le mépris des hommes rendaient si jolie! En deux mois de +vie commune, le défunt, un digne homme, certes, pas trop mal conservé, +qui eût été parfait sans les infirmités dont il est mort, lui avait +enseigné toute l'école du mariage. Elle avait juré que l'expérience +suffisait. Et elle se remarie! Ce que c'est que de nous, pourtant! + +Il est vrai qu'Adeline a eu de la malechance. On ne prévoit pas une +aventure pareille. Et si je te disais qui elle épouse! Tu connais le +comte Octave de R***, ce grand jeune homme qu'elle détestait si +parfaitement. Ils ne pouvaient se rencontrer sans échanger des +sourires pointus, sans s'égorger doucement avec des phrases aimables. +Ah! les malheureux! si tu savais où ils se sont rencontrés une +dernière fois... Je vois bien qu'il faut que je te conte ça. C'est +tout un roman. Il pleut ce matin. Je vais mettre la chose en +chapitres. + + + +I + + +Le Château est à six lieues de Tours. Du Mesnil-Rouge, j'en vois les +toits d'ardoise, noyés dans les verdures du parc. On le nomme le +Château de la Belle-au-Bois-dormant, parce qu'il fut jadis habité par +un seigneur qui faillit y épouser une de ses fermières. La chère +enfant y vécut cloîtrée, et je crois que son ombre y revient. Jamais +pierres n'ont eu une telle senteur d'amour. + +La Belle qui y dort aujourd'hui est la vieille comtesse de M***, une +tante d'Adeline. Il y a trente ans qu'elle doit venir passer un hiver +à Paris. Ses nièces et ses neveux lui donnent chacun une quinzaine, à +la belle saison. Adeline est très-ponctuelle. D'ailleurs, elle aime le +Château, une ruine légendaire que les pluies et les vents émiettent, +au milieu d'une forêt vierge. + +La vieille comtesse a formellement recommandé de ne toucher ni aux +plafonds qui se lézardent, ni aux branches folles qui barrent les +allées. Elle est heureuse de ce mur de feuilles qui s'épaissit là, +chaque printemps, et elle dit, d'ordinaire, que la maison est encore +plus solide qu'elle. La vérité est que toute une aile est par terre. +Ces aimables retraites, bâties sous Louis XV, étaient, comme les +amours du temps, un déjeuner de soleil. Les plâtres se sont fendus, +les planchers ont cédé, la mousse a verdi jusqu'aux alcôves. Toute +l'humidité du parc a mis là une fraîcheur où passe encore l'odeur +musquée des tendresses d'autrefois. + +Le parc menace d'entrer dans la maison. Des arbres ont poussé au pied +des perrons, dans les fentes des marches. Il n'y a plus que la grande +allée qui soit carrossable; encore faut-il que le cocher conduise ses +bêtes à la main. A droite, à gauche, les taillis restent vierges, +creusés de rares sentiers, noirs d'ombre, où l'on avance, les mains +tendues, écartant les herbes. Et les troncs abattus font des impasses +de ces bouts de chemins, tandis que les clairières rétrécies +ressemblent à des puits ouverts sur le bleu du ciel. La mousse pend +des branches, les douces-amères tendent des rideaux sous les futaies; +des pullulements d'insectes, des bourdonnements d'oiseaux qu'on ne +voit pas, donnent une étrange vie à cette énormité de feuillages. J'ai +eu souvent de petits frissons de peur, en allant rendre visite à la +comtesse; les taillis me soufflaient sur la nuque des haleines +inquiétantes. + +Mais il y a surtout un coin délicieux et troublant, dans le parc: +c'est à gauche du Château, au bout d'un parterre, où il ne pousse plus +que des coquelicots aussi grands que moi. Sous un bouquet d'arbres, +une grotte se creuse, s'enfonçant au milieu d'une draperie de lierre, +dont les bouts traînent jusque dans l'herbe. La grotte, envahie, +obstruée, n'est plus qu'un trou noir, au fond duquel on aperçoit la +blancheur d'un Amour de plâtre, souriant, un doigt sur la bouche. Le +pauvre Amour est manchot, et il a, sur l'oeil droit, une tache de +mousse qui le rend borgne. Il semble garder, avec son sourire pâle +d'infirme, quelque amoureuse dame morte depuis un siècle. + +Une eau vive, qui sort de la grotte, s'étale en large nappe au milieu +de la clairière; puis, elle s'échappe par un ruisseau perdu sous les +feuilles. C'est un bassin naturel, au fond de sable, dans lequel les +grands arbres se regardent; le trou bleu du ciel fait une tache bleue +au centre du bassin. Des joncs ont grandi, des nénufars ont élargi +leurs feuilles rondes. On n'entend, dans le jour verdâtre de ce puits +de verdure, qui semble s'ouvrir en haut et en bas sur le lac du grand +air, que la chanson de l'eau, tombant éternellement, d'un air de +lassitude douce. De longues mouches d'eau patinent dans un coin. Un +pinson vient boire, avec des mines délicates, craignant de se mouiller +les pattes. Un frisson brusque des feuilles donne à la mare une +pâmoison de vierge dont les paupières battent. Et, du noir de la +grotte, l'Amour de plâtre commande le silence, le repos, toutes les +discrétions des eaux et des bois, à ce coin voluptueux de nature. + + + +II + + +Lorsque Adeline accorde une quinzaine à sa tante, ce pays de loups +s'humanise. Il faut élargir les allées pour que les jupes d'Adeline +puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux +malles, qu'on a dû porter à bras, parce que le camion du chemin de fer +n'a jamais osé s'engager dans les arbres. Il y serait resté, je te le +jure. + +D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fêlée, +là, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment +drôles. Je la soupçonne de venir au Château de la Belle-au-Bois-dormant +pour y dépenser, loin des curieux, son appétit d'extravagances. La +tante reste dans son fauteuil, le Château appartient à la chère enfant +qui doit y rêver les plus étonnantes fantaisies. Cela la soulage. +Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une année. + +Pendant quinze jours, elle est la fée, l'âme des verdures. On la voit +en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des noeuds de +soie au milieu des broussailles. On m'a même assuré l'avoir rencontrée +en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur +l'herbe, dans le coin le plus désert du parc. D'autres fois, on a +aperçu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les allées. +Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette +chère toquée. + +Je sais qu'elle fouille le Château des caves aux greniers. Elle furète +dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits +poings, flaire de son nez rosé toute cette poussière du passé. On la +trouve sur des échelles, perdue au fond des grandes armoires, +l'oreille tendue aux fenêtres, rêveuse devant les cheminées, avec +l'envie évidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne +trouve sans doute pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux +grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les clairières +blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant +le lointain et vague parfum d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut +cueillir. + +Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Château sent l'amour, au +milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enfermée là +dedans, et les murs ont conservé l'odeur de celte tendresse, comme les +vieux coffrets où l'on a serré des bouquets de violettes. C'est cette +odeur-là, je le jurerais, qui monte à la tête d'Adeline et qui la +grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est +grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes, +elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage +qui voudraient bien l'éveiller de son rêve de cent ans. + +Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois +pour s'asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son +soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les +hauts feuillages. C'est là sa retraite. Elle est la fille de la +source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de plâtre lui +sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans +l'eau, avec la tranquillité de Diane confiante dans la solitude. Elle +n'a que les nénufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mêmes +dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses épaules +blanches hors de l'eau, et l'on dirait un cygne gonflant les ailes, +filant sans bruit. La fraîcheur calme ses anxiétés. Elle serait +parfaitement tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit. + +Une nuit, elle est allée au fond de la grotte, malgré la peur horrible +de cette ombre humide; elle s'est dressée sur la pointe des pieds, +mettant l'oreille aux lèvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui +dirait rien. + + + +III + + +Ce qu'il y a d'affreux, cette saison, c'est que la pauvre Adeline, en +arrivant au Château, a trouvé, installé dans la plus belle chambre, le +comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il +paraît qu'il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de +M... Adeline a juré qu'elle le délogerait. Elle a bravement défait ses +malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles éternelles. Octave, +pendant huit jours, l'a tranquillement regardée de sa fenêtre, en +fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aiguës, plus de guerre +sourde. Il était d'une telle politesse, qu'elle a fini par le trouver +assommant, et qu'elle ne s'est plus occupée de lui. Lui, fumait +toujours; elle, battait le parc et prenait ses bains. + +C'était vers minuit qu'elle descendait à la nappe d'eau, quand tout le +monde dormait. Elle s'assurait surtout si le comte Octave avait bien +soufflé sa bougie. Alors, à petits pas, elle s'en allait, comme à un +rendez-vous d'amour, avec des désirs tout sensuels pour l'eau froide. +Elle avait un petit frisson de peur exquis, depuis qu'elle savait un +homme au Château. S'il ouvrait une fenêtre, s'il apercevait un coin de +son épaule à travers les feuilles! Rien que cette pensée la faisait +grelotter, quand elle sortait ruisselante de la nappe, et qu'un rayon +de lune blanchissait sa nudité de statue. + +Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Château dormait depuis +deux grandes heures. Cette nuit-là, elle se sentait des hardiesses +particulières. Elle avait écouté à la porte du comte, et elle croyait +l'avoir entendu ronfler. Fi! un homme qui ronfle! Cela lui avait donné +un grand mépris pour les hommes, un grand désir des caresses fraîches +de l'eau, dont le sommeil est si doux. Elle s'attarda sous les arbres, +prenant plaisir à détacher ses vêtements un à un. Il faisait +très-sombre, la lune se levait à peine; et le corps blanc de la chère +enfant ne mettait sur la rive qu'une blancheur vague de jeune bouleau. +Des souffles chauds venaient du ciel, qui passaient sur ses épaules +avec des baisers tièdes. Elle était très à l'aise, un peu +languissante, un peu étouffée par la chaleur, mais pleine d'une +nonchalance heureuse qui lui faisait, sur le bord, tâter la source du +pied. + +Cependant, la lune tournait, éclairait déjà un coin de la nappe. +Alors, Adeline, épouvantée, aperçut sur cette nappe une tête qui la +regardait, dans ce coin éclairé. Elle se laissa glisser, se mit de +l'eau jusqu'au menton, croisa les bras comme pour ramener sur sa +poitrine tous les voiles tremblants du bassin, et demanda d'une voix +frémissante: + +--Qui est là?... Que faites-vous là? + +--C'est moi, madame, répondit tranquillement le comte Octave.... +N'ayez pas peur, je prends un bain. + + + +IV + + +Il se fit un silence formidable. Il n'y avait plus, sur la nappe +d'eau, que les ondulations qui s'élargissaient lentement autour des +épaules d'Adeline et qui allaient mourir sur la poitrine du comte, +avec un clapotement léger. Celui-ci, tranquillement, leva les bras, +fit le geste de prendre une branche de saule pour sortir de l'eau. + +--Restez, je vous l'ordonne, cria Adeline d'une voix terrifiée.... +Rentrez dans l'eau, rentrez dans l'eau bien vite! + +--Mais, madame, répondit-il en rentrant dans l'eau jusqu'au cou, c'est +qu'il y a plus d'une heure que je suis là. + +--Ça ne fait rien, monsieur, je ne veux pas que vous sortiez, vous +comprenez.... Nous attendrons. + +Elle perdait la tête, la pauvre baronne. Elle parlait d'attendre, sans +trop savoir, l'imagination détraquée par les éventualités terribles +qui la menaçaient. Octave eut un sourire. + +--Mais, hasarda-t-il, il me semble qu'en tournant le dos.... + +--Non, non, monsieur! Vous ne voyez donc pas la lune! + +Il était de fait que la lune avait marché et qu'elle éclairait en +plein le bassin. C'était une lune superbe. Le bassin luisait, pareil à +un miroir d'argent, au milieu du noir des feuilles; les joncs, les +nénufars des bords, faisaient sur l'eau des ombres finement dessinées, +comme lavées au pinceau, avec de l'encre de Chine. Une pluie chaude +d'étoiles tombait dans le bassin par l'étroite ouverture des +feuillages. Le filet d'eau coulait derrière Adeline, d'une voix plus +basse et comme moqueuse. Elle hasarda un coup d'oeil dans la grotte, +elle vit l'Amour de plâtre qui lui souriait d'un air d'intelligence. + +--La lune, certainement, murmura le comte, pourtant en tournant le +dos... + +--Non, non, mille fois non. Nous attendrons que la lune ne soit plus +là.... Vous voyez, elle marche. Quand elle aura atteint cet arbre, +nous serons dans l'ombre.... + +--C'est qu'il y en a pour une bonne heure, avant qu'elle soit derrière +cet arbre! + +--Oh! trois quarts d'heure au plus.... Ça ne fait rien. Nous +attendrons.... Quand la lune sera derrière l'arbre, vous pourrez vous +en aller. + +Le comte voulut protester; mais, comme il faisait des gestes en +parlant, et qu'il se découvrait jusqu'à la ceinture, elle poussa de +petits cris de détresse si aigus, qu'il dut, par politesse, rentrer +dans le bassin jusqu'au menton. Il eut la délicatesse de ne plus +remuer. Alors, ils restèrent tous les deux là, en tête-à-tête, on peut +le dire. Les deux têtes, cette adorable tête blonde de la baronne, +avec les grands yeux que tu sais, et cette tête fine du comte, aux +moustaches un peu ironiques, demeurèrent bien sagement immobiles, sur +l'eau dormante, à une toise au plus l'une de l'autre. L'Amour de +plâtre, sous la draperie de lierre, riait plus fort. + + + +V. + + +Adeline s'était jetée en plein dans les nénufars. Quand la fraîcheur +de l'eau l'eut remise, et qu'elle eut pris ses dispositions pour +passer là une heure, elle vit que l'eau était d'une limpidité vraiment +choquante. Au fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il +faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle aussi, se +roulait dans l'eau, l'emplissait des frétillements d'anguilles de ses +rayons. C'était un bain d'or liquide et transparent. Peut-être le +comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s'il voyait les pieds +et la tête.... Adeline se couvrit, sous l'eau, d'une ceinture de +nénufars. Doucement, elle attira de larges feuilles rondes qui +nageaient, et s'en fit une grande collerette. Ainsi habillée, elle se +sentit plus tranquille. + +Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoïquement. +N'ayant pas trouvé une racine pour s'asseoir, il s'était résigné à se +tenir à genoux. Et pour ne pas avoir l'air tout à fait ridicule, avec +de l'eau au menton, comme un homme perdu dans un plat à barbe +colossal, il avait lié conversation avec la comtesse, évitant tout ce +qui pouvait rappeler le désagrément de leur position respective. + +--Il a fait bien chaud aujourd'hui, madame. + +--Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages +donnent quelque fraîcheur. + +--Oh! certainement.... Cette brave tante est une digne personne, +n'est-ce pas? + +--Une digne personne, en effet. + +Puis, ils parlèrent des dernières courses et des bals qu'on annonce +déjà pour l'hiver prochain. Adeline, qui commençait à avoir froid, +réfléchissait que le comte devait l'avoir vue pendant qu'elle +s'attardait sur la rive. Cela était tout simplement horrible. +Seulement, elle avait des doutes sur la gravité de l'accident. Il +faisait noir sous les arbres, la lune n'était pas encore là; puis, +elle se rappelait, maintenant, qu'elle se tenait derrière le tronc +d'un gros chêne. Ce tronc avait dû la protéger. Mois, en vérité, ce +comte était un homme abominable. Elle le haïssait, elle aurait voulu +que le pied lui glissât, qu'il se noyât. Certes, ce n'est pas elle qui +lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l'avait vue venir, ne lui +avait-il pas crié qu'il était là, qu'il prenait un bain? La question +se formula si nettement en elle, qu'elle ne put la retenir sur ses +lèvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme +des chapeaux. + +--Mais je ne savais pas, répondit-il; je vous assure que j'ai eu +très-peur. Vous étiez toute blanche, j'ai cru que c'était la +Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a été +enfermée ici.... J'avais si peur, que je n'ai pas pu crier. + + +Au bout d'une demi-heure, ils étaient bons amis, Adeline s'était dit +qu'elle se décolletait bien dans les bals, et qu'en somme elle pouvait +montrer ses épaules. Elle était sortie un peu de l'eau, elle avait +échancré la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait +risqué les bras. Elle ressemblait à une fille des sources, la gorge +nue, les bras libres, vêtue de toute cette nappe verte qui s'étalait +et s'en allait derrière elle comme une large traîne de satin. + +Le comte s'attendrissait. Il avait obtenu de faire quelques pas pour +se rapprocher d'une racine. Ses dents claquaient un peu. Il regardait +la lune avec un intérêt très-vif. + +--Hein! elle marche lentement? demanda Adeline. + +--Eh! non, elle a des ailes, répondit-il avec un soupir. + +Elle se mit à rire, en ajoutant: + +--Nous en avons encore pour un gros quart d'heure. + +Alors, il profita lâchement de la situation: il lui fit une +déclaration. Il lui expliqua qu'il l'aimait depuis deux ans, et que +s'il la taquinait, c'était qu'il avait trouvé cela plus drôle que de +lui dire des fadeurs. Adeline, prise d'inquiétude, remonta sa robe +verte jusqu'au cou, fourra les bras dans les manches. Elle ne passait +plus que le bout de son nez rose sous les nénufars; et, comme elle +recevait en plein la lune dans les yeux, elle était tout étourdie, +tout éblouie. Elle ne voyait plus le comte, quand elle entendit un +grand barbottement et qu'elle sentit l'eau s'agiter et lui monter aux +lèvres. + +--Voulez-vous bien ne pas remuer! cria-t-elle; voulez-vous bien ne pas +marcher comme cela dans l'eau! + +--Mais je n'ai pas marché, dit le comte, j'ai glissé... Je vous aime! + +--Taisez-vous, ne remuez plus, nous parlerons de tout cela, quand il +fera noir... Attendons que la lune soit derrière l'arbre... + + + +VII + + +La lune se cacha derrière l'arbre. L'Amour de plâtre éclata de rire. + + + + + +LES FRAISES + + + +I + + +Un matin de juin, en ouvrant la fenêtre, je reçus au visage un souffle +d'air frais. Il avait fait pendant la nuit un violent orage. Le ciel +paraissait comme neuf, d'un bleu tendre, lavé par l'averse jusque dans +ses plus petits coins. Les toits, les arbres dont j'apercevais les +hautes branches entre les cheminées, étaient encore trempés de pluie, +et ce bout d'horizon riait sous le soleil jaune. Il montait des +jardins voisins une bonne odeur de terre mouillée. + +--Allons, Ninette, criai-je gaiement, mets ton chapeau, ma fille... +Nous partons pour la campagne. + +Elle battit des mains. Elle eut terminé sa toilette en dix minutes, ce +qui est très-méritoire pour une coquette de vingt ans. + +A neuf heures, nous étions dans les bois de Verrières. + + + +II + + +Quels bois discrets, et que d'amoureux y ont promené leurs amours! +Pendant la semaine, les taillis sont déserts, on peut marcher côte à +côte, les bras à la taille, les lèvres se cherchant, sans autre danger +que d'être vus par les fauvettes des buissons. Les allées s'allongent, +hautes et larges, à travers les grandes futaies; le sol est couvert +d'un tapis d'herbe fine, sur lequel le soleil, trouant les feuillages, +jette des palets d'or. Et il y a des chemins creux, des sentiers +étroits, très-sombres, où l'on est obligé de se serrer l'un contre +l'autre. Et il y a encore des fourrés impénétrables, où l'on peut se +perdre, si les baisers chantent trop haut. + +Ninon quittait mon bras, courait comme un jeune chien, heureuse de +sentir les herbes frôler ses chevilles. Puis elle revenait et se +pendait à mon épaule, lasse, caressante. Toujours le bois s'étendait, +mer sans fin aux vagues de verdure. Le silence frissonnant, l'ombre +vivante qui tombait des grands arbres nous montaient à la tête, nous +grisaient de toute la sève ardente du printemps. On redevient enfant, +dans le mystère des taillis. + +--Oh! des fraises, des fraises! cria Ninon en sautant un fossé comme +une chèvre échappée, et en fouillant les broussailles. + + + +III + + +Des fraises, hélas! non, mais des fraisiers, toute une nappe de +fraisiers qui s'étalait sous les ronces. + +Ninon ne songeait plus aux bêtes dont elle avait une peur horrible. +Elle promenait gaillardement les mains au milieu des herbes, soulevant +chaque feuille, désespérée de ne pas rencontrer le moindre fruit. + +--On nous a devancés, dit-elle avec une moue de dépit... Oh! dis, +cherchons bien, il y en a sans doute encore. + +Et nous nous mîmes à chercher avec une conscience exemplaire. Le corps +plié, le cou tendu, les yeux fixés à terre, nous avancions à petits +pas prudents, sans risquer une parole, de peur de faire envoler les +fraises. Nous avions oublié la forêt, le silence et l'ombre, les +larges allées et les sentiers étroits. Les fraises, rien que les +fraises. A chaque touffe que nous rencontrions, nous nous baissions, +et nos mains frémissantes se touchaient sous les herbes. + +Nous fîmes ainsi plus d'une lieue, courbés, errant à droite, à gauche. +Pas la plus petite fraise. Des fraisiers superbes, avec de belles +feuilles d'un vert sombre. Je voyais les lèvres de Ninon se pincer et +ses yeux devenir humides. + + + +IV + + +Nous étions arrivés en face d'un large talus, sur lequel le soleil +tombait droit, avec des chaleurs lourdes. Ninon s'approcha de ce +talus, décidée à ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un +cri aigu. J'accourus, effrayé, croyant qu'elle s'était blessée. Je la +trouvai accroupie; l'émotion l'avait assise par terre, et elle me +montrait du doigt une petite fraise, à peine grosse comme un pois, +mûre d'un côté seulement. + +--Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante. + +Je m'étais assis près d'elle, au bas du talus. + +--Non, répondis-je, c'est toi qui l'as trouvée, c'est toi qui dois la +cueillir. + +--Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la. + +Je me défendis tant et si bien que Ninon se décida enfin à couper la +tige de son ongle. Mais ce fut une bien autre histoire, quand il +fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise +qui nous coûtait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon +voulait me la mettre dans la bouche. Je résistai fermement; puis, je +finis par faire des concessions, et il fut arrêté que la fraise serait +partagée en deux. + +Elle la mit entre ses lèvres, en me disant avec un sourire: + +--Allons, prends ta part. + +Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partagée fraternellement. +Je ne sais même si je goûtai à la fraise, tant le miel du baiser de +Ninon me parut bon. + + + +V + + +Le talus était couvert de fraisiers, et ces fraisiers-là étaient +des fraisiers sérieux. La récolte fut ample et joyeuse. Nous avions +étalé à terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y +déposer notre butin, sans rien en détourner. A plusieurs reprises +pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main à sa bouche. + +Quand la récolte fut faite, nous décidâmes qu'il était temps de +chercher un coin d'ombre pour déjeuner à l'aise. Je trouvai, à +quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut +religieusement placé à côté de nous. + +Grands dieux! qu'il faisait bon là, sur la mousse, dans la volupté de +cette fraîcheur verte! Ninon me regardait avec des yeux humides. Le +soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit +toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me +tendant les deux mains, avec un geste d'adorable abandon. + +Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or, +à nos pieds, dans l'herbe fine. Les fauvettes elles-mêmes se taisaient +et ne regardaient pas. Quand nous cherchâmes les fraises pour les +manger, nous nous aperçûmes avec stupeur que nous étions couchés en +plein sur le mouchoir. + + + + + +LE GRAND MICHU + + + +I + + +Une après-midi, à la récréation de quatre heures, le grand Michu me +prit à part, dans un coin de la cour. Il avait un air grave qui me +frappa d'une certaine crainte; car le grand Michu était un gaillard, +aux poings énormes, que, pour rien au monde, je n'aurais voulu avoir +pour ennemi. + +--Écoute, me dit-il de sa voix grasse de paysan à peine dégrossi, +écoute, veux-tu en être? + +Je répondis carrément: «Oui!» flatté d'être de quelque chose avec le +grand Michu. Alors, il m'expliqua qu'il s'agissait d'un complot. Les +confidences qu'il me fit, me causèrent une sensation délicieuse, que +je n'ai jamais peut-être éprouvée depuis. Enfin, j'entrais dans les +folles aventures de la vie, j'allais avoir un secret à garder, une +bataille à livrer. Et, certes, l'effroi inavoué que je ressentais à +l'idée de me compromettre de la sorte, comptait pour une bonne moitié +dans les joies cuisantes de mon nouveau rôle de complice. + +Aussi, pendant que le grand Michu parlait, étais-je en admiration +devant lui. Il m'initia d'un ton un peu rude, comme un conscrit dans +l'énergie duquel on a une médiocre confiance. Cependant, le +frémissement d'aise, l'air d'extase enthousiaste que je devais avoir +en l'écoutant, finirent par lui donner une meilleure opinion de moi. + +Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre +nos rangs pour rentrer à l'étude: + +--C'est entendu, n'est-ce pas? me dit-il à voix basse. Tu es des +nôtres... Tu n'auras pas peur, au moins; tu ne trahiras pas? + +--Oh! non, tu verras... C'est juré. + +Il me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignité +d'homme mûr, et me dit encore: + +--Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partout que +tu es un traître, et personne ne te parlera plus. + +Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette +menace. Elle me donna un courage énorme. «Bast! me disais-je, ils +peuvent bien me donner deux mille vers; du diable si je trahis Michu!» +J'attendis avec une impatience fébrile l'heure du dîner. La révolte +devait éclater au réfectoire. + + + +II + + +Le grand Michu était du Var. Son père, un paysan qui possédait +quelques bouts de terre, avait fait le coup de feu en 51, lors de +l'insurrection provoquée par le coup d'État. Laissé pour mort dans la +plaine d'Uchâne, il avait réussi à se cacher. Quand il reparut, on ne +l'inquiéta pas. Seulement, les autorités du pays, les notables, les +gros et les petits rentiers ne l'appelèrent plus que ce brigand de +Michu. + +Ce brigand, cet honnête homme illettré, envoya son fils au collège +d'A... Sans doute il le voulait savant pour le triomphe de la cause +qu'il n'avait pu défendre, lui, que les armes à la main. Nous savions +vaguement cette histoire, au collège, ce qui nous faisait regarder +notre camarade comme un personnage très-redoutable. + +Le grand Michu était, d'ailleurs, beaucoup plus âgé que nous. Il avait +près de dix-huit ans, bien qu'il ne se trouvât encore qu'en quatrième. +Mais on n'osait le plaisanter. C'était un de ces esprits droits, qui +apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il +savait une chose, il la savait à fond et pour toujours. Fort, comme +taillé à coups de hache, il régnait en maître pendant les récréations. +Avec cela, d'une douceur extrême. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois en +colère; il voulait étrangler un pion qui nous enseignait que tous les +républicains étaient des voleurs et des assassins. On faillit mettre +le grand Michu à la porte. + +Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai revu mon ancien camarade dans mes +souvenirs, que j'ai pu comprendre son attitude douce et forte. De +bonne heure, son père avait dû en faire un homme. + + + +III + + +Le grand Michu se plaisait au collège, ce qui n'était pas le moindre +de nos étonnements. Il n'y éprouvait qu'un supplice dont il n'osait +parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim. + +Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil appétit. Lui qui était +très-fier, il allait parfois jusqu'à jouer des comédies humiliantes +pour nous escroquer un morceau de pain, un déjeuner ou un goûter. +Élevé en plein air, au pied de la chaîne des Maures, il souffrait +encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du collège. + +C'était là un de nos grands sujets de conversation, dans la cour, le +long du mur qui nous abritait de son filet d'ombre. Nous autres, nous +étions des délicats. Je me rappelle surtout une certaine morue à la +sauce rousse et certains haricots à la sauce blanche qui étaient +devenus le sujet d'une malédiction générale. Les jours où ces plats +apparaissaient, nous ne tarissions pas. Le grand Michu, par respect +humain, criait avec nous, bien qu'il eût avalé volontiers les six +portions de sa table. + +Le grand Michu ne se plaignait guère que de la quantité des vivres. Le +hasard, comme pour l'exaspérer, l'avait placé au bout de la table, à +côté du pion, un jeune gringalet qui nous laissait fumer en promenade. +La règle était que les maîtres d'étude avaient droit à deux portions. +Aussi, quand on servait des saucisses, fallait-il voir le grand Michu +lorgner les deux bouts de saucisses qui s'allongeaient côte à côte sur +l'assiette du petit pion. + +--Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c'est lui +qui a deux fois plus à manger que moi. Il ne laisse rien, va; il n'en +a pas de trop! + + + +IV + + +Or, les meneurs avaient résolu que nous devions à la fin nous révolter +contre la morue à la sauce rousse et les haricots à la sauce blanche. + +Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d'être leur +chef. Le plan de ces messieurs était d'une simplicité héroïque: il +suffirait, pensaient-ils, de mettre leur appétit en grève, de refuser +toute nourriture, jusqu'à ce que le proviseur déclarât solennellement +que l'ordinaire serait amélioré. L'approbation que le grand Michu +donna à ce plan, est un des plus beaux traits d'abnégation et de +courage que je connaisse. Il accepta d'être le chef du mouvement, avec +le tranquille héroïsme de ces anciens Romains qui se sacrifiaient pour +la chose publique. + +Songez donc! lui se souciait bien de voir disparaître la morue et les +haricots; il ne souhaitait qu'une chose, en avoir davantage, à +discrétion! Et, pour comble, on lui demandait de jeûner! Il m'a avoué +depuis que jamais cette vertu républicaine que son père lui avait +enseignée, la solidarité, le dévouement de l'individu aux intérêts de +la communauté, n'avait été mise en lui à une plus rude épreuve. + +Le soir, au réfectoire,--c'était le jour de la morue à la sausse +rousse,--la grève commença avec un ensemble vraiment beau. Le pain +seul était permis. Les plats arrivent, nous n'y touchons pas, nous +mangeons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer à voix basse, +comme nous en avions l'habitude. Il n'y avait que les petits qui +riaient. + +Le grand Michu fut superbe. Il alla, ce premier soir, jusqu'à ne pas +même manger de pain. Il avait mis les deux coudes sur la table, il +regardait dédaigneusement le petit pion qui dévorait. + +Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le +réfectoire comme une tempête. Il nous apostropha rudement, nous +demandant ce que nous pouvions reprocher à ce dîner, auquel il goûta +et qu'il déclara exquis. + +Alors le grand Michu se leva. + +--Monsieur, dit-il, c'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons +pas à la digérer. + +--Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le +temps de répondre, les autres soirs, vous avez pourtant mangé presque +tout le plat à vous seul. + +Le grand Michu rougit extrêmement. Ce soir-là, on nous envoya +simplement coucher, en nous disant que, le lendemain, nous aurions +sans doute réfléchi. + + + +V + + +Le lendemain et le surlendemain, le grand Michu fut terrible. Les +paroles du maître d'étude l'avaient frappé au coeur. Il nous soutint, +il nous dit que nous serions des lâches si nous cédions. Maintenant, +il mettait tout son orgueil à montrer que, lorsqu'il le voulait, il ne +mangeait pas. + +Ce fut un vrai martyr. Nous autres, nous cachions tous dans nos +pupitres du chocolat, des pots de confiture, jusqu'à de la +charcuterie, qui nous aidèrent à ne pas manger tout à fait sec le pain +dont nous emplissions nos poches. Lui, qui n'avait pas un parent dans +la ville, et qui se refusait d'ailleurs de pareilles douceurs, s'en +tint strictement aux quelques croûtes qu'il put trouver. + +Le surlendemain, le proviseur ayant déclaré que, puisque les élèves +s'entêtaient à ne pas toucher aux plats, il allait cesser de faire +distribuer du pain, la révolte éclata, au déjeuner. C'était le jour +des haricots à la sauce blanche. + +Le grand Michu, dont une faim atroce devait troubler la tête, se leva +brusquement. Il prit l'assiette du pion, qui mangeait à belles dents, +pour nous narguer et nous donner envie, la jeta au milieu de la salle, +puis entonna la _Marseillaise_ d'une voix forte. Ce fut comme un grand +souffle qui nous souleva tous. Les assiettes, les verres, les +bouteilles, dansèrent une jolie danse. Et les pions, enjambant les +débris, se hâtèrent de nous abandonner le réfectoire. Le gringalet, +dans sa fuite, reçut sur les épaules un plat de haricots, dont la +sauce lui fit une large collerette blanche. + +Cependant, il s'agissait de fortifier la place. Le grand Michu fut +nommé général. Il fit porter, entasser les tables devant les portes. +Je me souviens que nous avions tous pris nos couteaux à la main. Et la +_Marseillaise_ tonnait toujours. La révolte tournait à la révolution. +Heureusement, on nous laissa à nous-mêmes pendant trois grandes +heures. Il paraît qu'on était allé chercher la garde. Ces trois heures +de tapage suffirent pour nous calmer. + +Il y avait au fond du réfectoire deux larges fenêtres qui donnaient +sur la cour. Les plus timides, épouvantés de la longue impunité dans +laquelle on nous laissait, ouvrirent doucement une des fenêtres et +disparurent. Ils furent peu à peu suivis par les autres élèves. +Bientôt le grand Michu n'eut plus qu'une dizaine d'insurgés autour de +lui. Il leur dit alors d'une voix rude: + +--Allez retrouver les autres, il suffit qu'il y ait un coupable. + +Puis s'adressant à moi qui hésitais, il ajouta: + +--Je te rends la parole, entends-tu! + +Lorsque la garde eut enfoncé une des portes, elle trouva le grand +Michu tout seul, assis tranquillement sur le bout d'une table, au +milieu de la vaisselle cassée. Le soir même, il fut renvoyé à son +père. Quant à nous, nous profitâmes peu de cette révolte. On évita +bien pendant quelques semaines de nous servir de la morue et des +haricots. Puis, ils reparurent; seulement la morue était à la sauce +blanche, et les haricots, à la sauce rousse. + + + +VI + + +Longtemps après, j'ai revu le grand Michu. Il n'avait pu continuer ses +études. Il cultivait à son tour les quelques bouts de terre que son +père lui avait laissés en mourant. + +--J'aurais fait, m'a-t-il dit, un mauvais avocat ou un mauvais +médecin, car j'avais la tête bien dure. Il vaut mieux que je sois un +paysan. C'est mon affaire... N'importe, vous m'avez joliment lâché. Et +moi qui justement adorais la morue et les haricots! + + + + +LE JEUNE + + + +I + + +Quand le vicaire monta en chaire, avec son large surplis d'une +blancheur angélique; la petite baronne était béatement assise à sa +place accoutumée, près d'une bouche de chaleur, devant la chapelle des +Saints-Anges. + +Après le recueillement d'usage, le vicaire se passa délicatement sur +les lèvres un fin mouchoir de batiste; puis, il ouvrit les bras, +pareil à un séraphin qui va prendre son vol, pencha la tête, et parla. +Sa voix fut d'abord, dans la vaste nef, comme un murmure lointain +d'eau courante, comme une plainte amoureuse du vent au milieu des +feuillages. Et, peu à peu, le souffle grandit, la brise devint +tempête, la voix roula sous les voûtes avec de majestueux grondements +de tonnerre. Mais toujours, par instants, même au milieu de ses plus +formidables coups de foudre, la voix du vicaire se faisait subitement +douce, jetant un clair rayon de soleil au milieu du sombre ouragan de +son éloquence. + +La petite baronne, dès les premiers susurrements dans les feuilles, +avait pris la pose gourmande et charmée d'une personne d'oreille +délicate qui s'apprête à goûter toutes les finesses d'une symphonie +aimée. Elle parut ravie de la douceur exquise des phrases musicales du +début; elle suivit ensuite, avec une attention de connaisseur, les +renflements de la voix, l'épanouissement de l'orage final, ménagé avec +tant de science; et quand la voix eut acquis tout son développement, +quand elle tonna, grandie par les échos de la nef, la petite baronne +ne put retenir un bravo discret, un hochement de satisfaction. + +Dès lors, ce fut une jouissance céleste. Toutes les dévotes se +pâmaient. + + + +II + + +Cependant, le vicaire disait quelque chose; sa musique accompagnait +des paroles. Il prêchait sur le jeûne, il disait combien étaient +agréables à Dieu les mortifications de la créature. Penché au bord de +la chaire, dans son attitude de grand oiseau blanc, il soupirait: + +--L'heure est venue, mes frères et mes soeurs, où nous devons tous, +comme Jésus, porter notre croix, nous couronner d'épines, monter notre +calvaire, les pieds nus sur les rocs et dans les ronces. + +La petite baronne trouva sans doute la phrase mollement arrondie, car +elle cligna doucement les yeux, comme chatouillée au coeur. Puis, la +symphonie du vicaire la berçant, tout en continuant à suivre les +phrases mélodiques, elle se laissa aller y une demi-rêverie pleine de +voluptés intimes. + +En face d'elle, elle voyait une des longues fenêtres du choeur, grise +de brouillard. La pluie ne devait pas avoir cessé. La chère enfant +était venue au sermon par un temps atroce. Il faut bien pâtir un peu, +quand on a de la religion. Son cocher avait reçu une averse +épouvantable, et elle-même, en sautant sur le pavé, s'était légèrement +mouillé le bout des pieds. Son coupé, d'ailleurs, était excellent, +clos, capitonné comme une alcôve. Mais c'est si triste de voir, au +travers des glaces humides, une file de parapluies affairés courir sur +chaque trottoir! Et elle pensait que, s'il avait fait beau, elle +aurait pu venir en victoria. C'eût été beaucoup plus gai. + +Au fond, sa grande crainte était que le vicaire ne dépêchât trop +vivement son sermon. Il lui faudrait alors attendre sa voiture, car +elle ne consentirait certes pas à patauger par un temps pareil. Et +elle calculait que, du train dont il allait, jamais le vicaire +n'aurait de la voix pour deux heures; son cocher arriverait trop tard. +Cette anxiété lui gâtait un peu ses joies dévotes. + + + +III + + +Le vicaire, avec des colères brusques qui le redressaient, les cheveux +secoués, les poings en avant, comme un homme en proie à l'esprit +vengeur, grondait: + +--Et surtout malheur à vous, pécheresses, si vous ne versez pas sur +les pieds de Jésus le parfum de vos remords, l'huile odorante de vos +repentirs. Croyez-moi, tremblez et tombez à deux genoux sur la pierre. +C'est en venant vous enfermer dans le purgatoire de la pénitence, +ouvert par l'Église pendant ces jours de contrition universelle; c'est +en usant les dalles sous vos fronts pâlis par le jeûne, en descendant +dans les angoisses de la faim et du froid, du silence et de la nuit, +que vous mériterez le pardon divin, au jour fulgurant du triomphe! + +La petite baronne, tirée de sa préoccupation par ce terrible éclat, +dodelina de la tête, lentement, comme étant tout à fait de l'avis du +prêtre courroucé. Il fallait prendre des verges, se mettre dans un +coin bien noir, bien humide, bien glacial, et là se donner le fouet; +cela ne faisait pas de doute pour elle. + +Puis, elle retomba dans ses songeries; elle se perdit au fond d'un +bien-être, d'une extase attendrie. Elle était assise à l'aise sur une +chaise basse, à large dossier, et elle avait sous les pieds un coussin +brodé, qui lui empêchait de sentir le froid de la dalle. A demi +renversée, elle jouissait de l'église, de ce grand vaisseau où +traînaient des vapeurs d'encens, dont les profondeurs, pleines +d'ombres mystérieuses, s'emplissaient d'adorables visions. La nef, +avec ses tentures de velours rouge, ses ornements d'or et de marbre, +avec son air d'immense boudoir plein de senteurs troublantes, éclairé +de clartés tendres de veilleuse, clos et comme prêt pour des amours +surhumains, l'avait peu à peu enveloppée du charme de ses pompes. +C'était la fête de ses sens. Sa jolie personne grasse s'abandonnait, +flattée, bercée, caressée. Et sa volupté venait surtout de se sentir +si petite dans une si grande béatitude. + +Mais à son insu, ce qui la chatouillait encore le plus délicieusement, +c'était l'haleine tiède de la bouche de chaleur ouverte presque sous +ses jupes. Elle était très-frileuse, la petite baronne. La bouche de +chaleur soufflait discrètement ses caresses chaudes le long de ses bas +de soie. Des assoupissements la prenaient, dans ce bain d'une +souplesse molle. + + + +IV + + +Le vicaire était toujours en plein courroux. Il plongeait toutes les +dévotes présentes dans l'huile bouillante de l'enfer. + +--Si vous n'écoutez pas la voix de Dieu, si vous n'écoutez pas ma voix +qui est celle de Dieu lui-même, je vous le dis en vérité, vous +entendrez un jour vos os craquer d'angoisse, vous sentirez votre chair +se fendre sur des charbons ardents, et alors c'est en vain que vous +crierez: «Pitié, Seigneur, pitié, je me repens!» Dieu sera sans +miséricorde, et du pied vous rejettera dans l'abîme! + +A ce dernier trait, il y eut un frisson dans l'auditoire. La petite +baronne, qu'endormait décidément l'air chaud qui courait dans ses +jupes, sourit vaguement. Elle connaissait beaucoup le vicaire, la +petite baronne. La veille, il avait dîné chez elle. Il adorait le pâté +de saumon truffé, et le pomard était son vin favori. C'était, certes, +un bel homme, trente-cinq à quarante ans, brun, le visage si rond et +si rose, qu'on eût volontiers pris ce visage de prêtre pour la face +réjouie d'une servante de ferme. Avec cela, homme du monde, belle +fourchette, langue bien pendue. Les femmes l'adoraient, la petite +baronne en raffolait. Il lui disait d'une voix si adorablement sucrée: +«Ah! madame, avec une telle toilette, vous damneriez un saint.» + +Et il ne se damnait pas, le cher homme. Il courait débiter à la +comtesse, à la marquise, à ses autres pénitentes, la même galanterie, +ce qui en faisait l'enfant gâté de ces dames. + +Quand il allait dîner chez la petite baronne, le jeudi, elle le +soignait en chère créature que le moindre courant d'air pourrait +enrhumer, et à laquelle un mauvais morceau donnerait infailliblement +une indigestion. Au salon, son fauteuil était au coin de la cheminée; +à table, les gens de service avaient ordre de veiller particulièrement +sur son assiette, de verser à lui seul un certain pomard, âgé de douze +ans, qu'il buvait en fermant les yeux de ferveur, comme s'il eût +communié. + +Il était si bon, si bon, le vicaire! Tandis que, du haut de la chaire, +il parlait d'os qui craquent et de membres qui grillent, la petite +baronne, dans l'état de demi-sommeil où elle était, le voyait à sa +table, s'essuyant béatement les lèvres, lui disant: «Voici, chère +madame, une bisque qui vous ferait trouver grâce auprès de Dieu le +Père, si votre beauté ne suffisait déjà pas pour vous assurer le +paradis.» + + + +V + + +Le vicaire, quand il eut usé de la colère et de la menace, se mit à +sangloter. C'était, d'habitude, sa tactique. Presque à genoux dans la +chaire, ne montrant plus que les épaules, puis, tout d'un coup, se +relevant, se pliant, comme abattu par la douleur, il s'essuyait les +yeux, avec un grand froissement de mousseline empesée, il jetait ses +bras en l'air, à droite, à gauche, prenant des poses de pélican +blessé. C'était le bouquet, le final, le morceau à grand orchestre, la +scène mouvementée du dénoûment. + +--Pleurez, pleurez, larmoyait-il, la parole expirante; pleurez sur +vous, pleurez sur moi, pleurez sur Dieu.... + +La petite baronne dormait tout à fait, les yeux ouverts. La chaleur, +l'encens, l'ombre croissante, l'avaient comme engourdie. Elle s'était +pelotonnée, elle s'était renfermée dans les sensations voluptueuses +qu'elle éprouvait; et, sournoisement, elle rêvait des choses +très-agréables. + +A côté d'elle, dans la chapelle des Saints-Anges, il y avait une +grande fresque, représentant un groupe de beaux jeunes hommes, à demi +nus, avec des ailes dans le dos. Ils souriaient, d'un sourire d'amants +transis, tandis que leurs attitudes penchées, agenouillées, semblaient +adorer quelque petite baronne invisible. Les beaux garçons, lèvres +tendres, peau de satin, bras musculeux! Le pis était qu'un d'entre eux +ressemblait absolument au jeune duc de-P..., un des bons amis de la +petite baronne. Dans son assoupissement, elle se demandait si le duc +serait bien nu, avec des ailes dans le dos. Et, par moment, elle +s'imaginait que le grand chérubin rose portait l'habit noir du duc. +Puis, le rêve se fixa: ce fut véritablement le duc, très-court vêtu, +qui, du fond des ténèbres, lui envoyait des baisers. + + + +VI + + +Quand la petite baronne se réveilla, elle entendit le vicaire qui +disait la phrase sacramentelle: + +--Et c'est la grâce que je vous souhaite. + +Elle resta un instant étonnée; elle crut que le vicaire lui souhaitait +les baisers du jeune duc. + +Il y eut un grand bruit de chaises. Tout le monde s'en alla; la petite +baronne avait deviné juste, son cocher n'était point encore au bas des +marches. Ce diable de vicaire avait dépêché son sermon, volant à ses +pénitentes au moins vingt minutes d'éloquence. + +Et, comme la petite baronne s'impatientait dans une nef latérale, elle +rencontra le vicaire qui sortait précipitemment de la sacristie. Il +regardait l'heure à sa montre, il avait l'air, affairé d'un homme qui +ne veut point manquer un rendez-vous. + +--Ah! que je suis en retard! chère madame, dit-il. Vous savez, on +m'attend chez la comtesse. Il y a un concert spirituel, suivi d'une +petite collation. + + + + +LES ÉPAULES DE LA MARQUISE + + + +I + + +La marquise dort dans son grand lit, sous les larges rideaux de satin +jaune. A midi, au timbre clair de la pendule, elle se décide à ouvrir +les yeux. + +La chambre est tiède. Les tapis, les draperies des portes et des +fenêtres, en font un nid moelleux, où le froid n'entre pas. Des +chaleurs, des parfums traînent. Là, règne l'éternel printemps. + +Et, dès qu'elle est bien éveillée, la marquise semble prise d'une +anxiété subite. Elle rejette les couvertures, elle sonne Julie. + +--Madame a sonné? + +--Dites, est-ce qu'il dégèle? + +Oh! bonne marquise! Comme elle a fait cette question d'une voix émue! +Sa première pensée est pour ce froid terrible, ce vent du nord qu'elle +ne sent pas, mais qui doit souffler si cruellement dans les taudis des +pauvres gens. Et elle demande si le ciel a fait grâce, si elle peut +avoir chaud sans remords, sans songer à tous ceux qui grelottent. + +--Est-ce qu'il dégèle, Julie? + +La femme de chambre lui offre le peignoir du matin, qu'elle vient de +faire chauffer devant un grand feu. + +--Oh! non, madame, il ne dégèle pas. Il gèle plus fort, au +contraire.... On vient de trouver un homme mort de froid sur un +omnibus. + +La marquise est prise d'une joie d'enfant; elle tape ses mains l'une +contre l'autre, en criant: + +--Ah! tant mieux! j'irai patiner cette après-midi. + + + +II + + +Julie tire les rideaux, doucement, pour qu'une clarté brusque ne +blesse pas la vue tendre de la délicieuse marquise. + +Le reflet bleuâtre de la neige emplit la chambre d'une lumière toute +gaie. Le ciel est gris, mais d'un gris si joli qu'il rappelle à la +marquise une robe de soie gris-perle qu'elle portait, la veille, au +bal du ministère. Cette robe était garnie de guipures blanches, +pareilles à ces filets de neige qu'elle aperçoit au bord des toits, +sur la pâleur du ciel. + +La veille, elle était charmante, avec ses nouveaux diamants. Elle +s'est couchée à cinq heures. Aussi a-t-elle encore la tête un peu +lourde. Cependant, elle s'est assise devant une glace, et Julie a +relevé le flot blond de ses cheveux. Le peignoir glisse, les épaules +restent nues, jusqu'au milieu du dos. + +Toute une génération a déjà vieilli dans le spectacle des épaules de +la marquise. Depuis que, grâce à un pouvoir fort, les dames de naturel +joyeux peuvent se décolleter et danser aux Tuileries, elle a promené +ses épaules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduité qui +a fait d'elle l'enseigne vivante des charmes du second empire. Il lui +a bien fallu suivre la mode, échancrer ses robes, tantôt jusqu'à la +chute des reins, tantôt jusqu'aux pointes de la gorge; si bien que la +chère femme, fossette à fossette, a livré tous les trésors de son +corsage. Il n'y a pas grand comme ça de son dos et de sa poitrine qui +ne soit connu de la Madeleine à Saint-Thomas-d'Aquin. Les épaules de +la marquise, largement étalées, sont le blason voluptueux du règne. + + + +III + + +Certes, il est inutile de décrire les épaules de la marquise. Elles +sont populaires comme le pont Neuf. Elles ont fait pendant dix-huit +ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir +le moindre bout, dans un salon, au théâtre ou ailleurs, pour s'écrier: +«Tiens! la marquise! je reconnais le signe noir de son épaule gauche!» + +D'ailleurs, ce sont de fort belles épaules, blanches, grasses, +provoquantes. Les regards d'un gouvernement ont passé sur elles en +leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la +foule polissent à la longue. + +Si j'étais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton +de cristal du cabinet d'un ministre, usé par la main des solliciteurs, +que d'effleurer des lèvres ces épaules sur lesquelles a passé le +souffle chaud du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille désirs +qui ont frissonné autour d'elles, on se demande de quelle argile la +nature a dû les pétrir pour qu'elles ne soient pas rongées et +émiettées, comme ces nudités de statues, exposées au grand air des +jardins, et dont les vents ont mangé les contours. + +La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses épaules une +institution. Et comme elle a combattu pour le gouvernement de son +choix! Toujours sur la brèche, partout à la fois, aux Tuileries, chez +les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires, +ramenant les indécis à coups de sourires, étayant le trône de ses +seins d'albâtre, montrant dans les jours de danger des petits coins +cachés et délicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs, +plus décisifs que des épées de soldats, et menaçant, pour enlever un +vote, de rogner ses chemisettes jusqu'à ce que les plus farouches +membres de l'opposition se déclarent convaincus! + +Toujours les épaules de la marquise sont restées entières et +victorieuses. Elles ont porté un monde, sans qu'une ride vint en fêler +le marbre blanc. + + + +IV + + +Cette après-midi, au sortir des mains de Julie, la marquise, vêtue +d'une délicieuse toilette polonaise, est allée patiner. Elle patine +adorablement. + +Il faisait, au bois, un froid de loup, une bise qui piquait le nez et +les lèvres de ces dames, comme si le vent leur eût soufflé du sable +fin au visage. La marquise riait, cela l'amusait d'avoir froid. Elle +allait, de temps à autre, chauffer ses pieds aux brasiers allumés sur +les bords du petit lac. Puis elle rentrait dans l'air glacé, filant +comme une hirondelle qui rase le sol. + +Ah! quelle bonne partie, et comme c'est heureux que le dégel ne soit +pas encore venu! La marquise pourra patiner toute la semaine. + +En revenant, la marquise a vu, dans une contre-allée des +Champs-Élysées, une pauvresse grelottant au pied d'un arbre, à demi +morte de froid. + +--La malheureuse! a-t-elle murmurer d'une voix fâchée. + +Et comme la voiture filait trop vite, la marquise, ne pouvant trouver +sa bourse, a jeté son bouquet à la pauvresse, un bouquet de lilas +blancs qui valait bien cinq louis. + + + + +MON VOISIN JACQUES + + + +I + + +J'habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue +Gracieuse est une ruelle escarpée, qui descend la butte Saint-Victor, +derrière le jardin des Plantes. + +Je montais deux étages,--les maisons sont basses en ce pays,--m'aidant +d'une corde pour ne pas glisser sur les marches usées, et je gagnais +ainsi mon taudis dans la plus complète obscurité. La pièce, grande et +froide, avait les nudités, les clartés blafardes d'un caveau. J'ai eu +pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours où mon coeur +avait des rayons. + +Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui était +peuplé de toute une famille, le père, la mère, et une bambine de sept +à huit ans. + +Le père avait un air anguleux, la tête plantée de travers entre deux +épaules pointues. Son visage osseux était jaune, avec de gros yeux +noirs enfoncés sous d'épais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre, +gardait un bon sourire timide; on eût dit un grand enfant de cinquante +ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l'ombre, +filait le long des murs avec l'humilité d'un forçat gracié. + +Quelques saluts échangés m'en avaient fait un ami. Je me plaisais à +cette face étrange, pleine d'une bonhomie inquiète. Peu à peu, nous en +étions venus aux poignées de main. + + + +II + + +Au bout de six mois, j'ignorais encore le métier qui faisait vivre mon +voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J'avais bien, par pur +intérêt, questionné la femme à deux ou trois reprises; mais je n'avais +pu tirer d'elle que des réponses évasives, balbutiées avec embarras. + +Un jour,--il avait plu la veille, et mon coeur était endolori,--comme +je descendais le boulevard d'Enfer, je vis venir à moi un de ces +parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vêtu et coiffé de noir, +cravaté de blanc, tenant sous le bras la bière étroite d'un enfant +nouveau-né. + +Il allait, la tête basse, portant son léger fardeau avec une +insouciance rêveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La +matinée était blanche. J'eus plaisir à cette tristesse qui passait. Au +bruit de mes pas, l'homme leva la tête, puis la détourna vivement, +mais trop tard: je l'avais reconnu. Mon voisin Jacques était +croque-mort. + +Je le regardai s'éloigner, honteux de sa honte. J'eus regret de ne pas +avoir pris l'autre allée. Il s'en allait, la tête plus basse, se +disant sans doute qu'il venait de perdre la poignée de main que nous +échangions chaque soir. + + + +III + + +Le lendemain, je le rencontrai dans l'escalier. Il se rangea +peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec +humilité les plis de sa blouse, pour que la toile n'en touchât pas mon +vêtement. Il était là, le front incliné, et j'apercevais sa pauvre +tête grise tremblante d'émotion. + +Je m'arrêtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute +large. + +Il leva la tête, hésita, me regarda en face à son tour. Je vis ses +gros yeux s'agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me +prenant le bras brusquement, il m'accompagna dans mon grenier, où il +retrouva enfin la parole. + +--Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il; votre poignée de main +vient de me faire oublier bien des regards mauvais. + +Et il s'assit, se confessant à moi. Il m'avoua qu'avant d'être de la +partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu'il +rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues +heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait réfléchi +à ces choses, il s'était étonné du dégoût et de la crainte qu'il +soulevait sur son passage. + +J'avais vingt ans alors, j'aurais embrassé un bourreau. Je me lançai +dans des considérations philosophiques, voulant démontrer à mon voisin +Jacques que sa besogne était sainte. Mais il haussa ses épaules +pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix +lente et embarrassée: + +--Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards +des passants, m'inquiètent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient +du pain. Une seule chose me taquine. Je n'en dors pas la nuit, quand +j'y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus +la honte. Mais les jeunes filles, c'est ambitieux. Ma pauvre Marthe +rougira de moi plus tard. A cinq ans, elle a vu un de mes collègues, +et elle a tant pleuré, elle a eu si peur, que je n'ai pas encore osé +mettre le manteau noir devant elle. Je m'habille et me déshabille dans +l'escalier. + +J'eus pitié de mon voisin Jacques; je lui offris de déposer ses +vêtements dans ma chambre, et d'y venir les mettre à son aise, à +l'abri du froid. Il prit mille précautions pour transporter chez moi +sa sinistre défroque. A partir de ce jour, je le vis régulièrement +matin et soir. Il faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde. + + + +IV + + +J'avais un vieux coffre dont le bois s'émiettait, piqué par les vers. +Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de +journaux, il y plia délicatement ses vêtements noirs. + +Parfois, la nuit, lorsqu'un cauchemar m'éveillait en sursaut, je jetai +un regard effaré sur le vieux coffre, qui s'allongeait contre le mur, +en forme de bière. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le +manteau noir, la cravate blanche. + +Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits +bonds nerveux; le manteau s'élargissait, et, agitant ses pans comme +des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux; +la cravate blanche s'allongeait, s'allongeait, puis se mettait à +ramper doucement vers moi, la tête levée, la queue frétillante. + +J'ouvrais les yeux démesurément, j'apercevais le vieux coffre immobile +et sombre dans son coin. + + + +V + + +Je vivais dans le rêve, à cette époque, rêve d'amour, rêve de +tristesse aussi. Je me plaisais à mon cauchemar; j'aimais mon voisin +Jacques, parce qu'il vivait avec les morts, et qu'il m'apportait les +âcres senteurs des cimetières. Il m'avait fait des confidences. +J'écrivais les premières pages des _Mémoires d'un croque-mort_. + +Le soir, mon voisin Jacques, avant de se déshabiller, s'asseyait sur +le vieux coffre pour me conter sa journée. Il aimait à parler de ses +morts. Tantôt, c'était une jeune fille,--la pauvre enfant, morte +poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantôt, c'était un vieillard--ce +vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras, était un gros +fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et +j'avais des détails intimes sur chaque mort; je connaissais leur +poids, les bruits qui s'étaient produits dans les bières, la façon +dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers. + +Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard +et plus épanoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agrafé sur +l'épaule, le chapeau rejeté en arrière. Il avait rencontré des +héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau de +brie de la consolation.» Et il finissait par s'attendrir; il me +jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une +douceur de main toute amicale. + +Je vécus ainsi plus d'une année en pleine nécrologie. + +Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était +mort. + +Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j'étais sur le +seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bière, +qui se plaignait sourdement à chaque heurt. + +L'un d'eux, un petit gras, disait à l'autre, un grand maigre: + +--Le croque-mort est croqué. + + + + +LE PARADIS DES CHATS + +Une tante m'a légué un chat d'Angora qui est bien la bête la plus +stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m'a conté, un soir +d'hiver, devant les cendres chaudes. + + +J'avais alors deux ans, et j'étais bien le chat le plus gras et le +plus naïf qu'on pût voir. A cet âge tendre, je montrais encore toute +la présomption d'un animal qui dédaigne les douceurs du foyer. Et +pourtant que de remercîments je devais à la Providence pour m'avoir +placé chez votre tante! La brave femme m'adorait. J'avais, au fond +d'une armoire, une véritable chambre à coucher, coussin de plume en +triple couverture. La nourriture valait le coucher; jamais de pain, +jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante. + +Eh bien! au milieu de ces douceurs, je n'avais qu'un désir, qu'un +rêve, me glisser par la fenêtre entr'ouverte et me sauver sur les +toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me +donnait des nausées, j'étais gras à m'en écoeurer moi-même. Et je +m'ennuyais tout le long de la journée à être heureux. + +Il faut vous dire qu'en allongeant le cou, j'avais vu de la fenêtre le +toit d'en face. Quatre chats, ce jour-là, s'y battaient, le poil +hérissé, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand +soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n'avais contemplé un +spectacle si extraordinaire. Dès lors, mes croyances furent fixées. Le +véritable bonheur était sur ce toit, derrière cette fenêtre qu'on +fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu'on fermait +ainsi les portes des armoires, derrière lesquelles on cachait la +viande. + +J'arrêtai le projet de m'enfuir. Il devait y avoir dans la vie autre +chose que de la chair saignante. C'était là l'inconnu, l'idéal. Un +jour, on oublia de pousser la fenêtre de la cuisine. Je sautai sur un +petit toit qui se trouvait au-dessous. + + + +II + + +Que les toits étaient beaux! De larges gouttières les bordaient, +exhalant des senteurs délicieuses. Je suivis voluptueusement ces +gouttières, où mes pattes enfonçaient dans une boue fine, qui avait +une tiédeur et une douceur infinies. Il me semblait que je marchais +sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur +qui fondait ma graisse. + +Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. Il y +avait de l'épouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d'une +terrible émotion qui faillit me faire culbuter sur les pavés. Trois +chats qui roulèrent du faîte d'une maison, vinrent à moi en miaulant +affreusement. Et comme je défaillais, ils me traitèrent de grosse +bête, ils me dirent qu'ils miaulaient pour rire. Je me mis à miauler +avec eux. C'était charmant. Les gaillards n'avaient pas ma stupide +graisse. Ils se moquaient de moi, lorsque je glissais comme une boule +sur les plaques de zinc, chauffées par le grand soleil. Un vieux matou +de la bande me prit particulièrement en amitié. Il m'offrit de faire +mon éducation, ce que j'acceptai avec reconnaissance. + +Ah! que le mou de votre tante était loin: Je bus aux gouttières, et +jamais lait sucré ne m'avait semblé si doux. Tout me parut bon et +beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m'emplit +d'une émotion inconnue. Mes rêves seuls m'avaient jusque-là montré ces +créatures exquises dont l'échine a d'adorables souplesses. Nous nous +nous précipitâmes à la rencontre de la nouvelle venue, mes trois +compagnons et moi. Je devançai les autres, j'allais faire mon +compliment à la ravissante chatte, lorsqu'un de mes camarades me +mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur. + +--Bah! me dit le vieux matou en m'entraînant, vous en verrez bien +d'autres. + + + +II + + +Au bout d'une heure de promenade, je me sentis un appétit féroce. + +--Qu'est-ce qu'on mange sur les toits? demandai-je à mon ami le matou. + +--Ce qu'on trouve, me répondit-il doctement. + +Cette réponse m'embarrassa, car j'avais beau chercher, je ne trouvais +rien. J'aperçus enfin, dans une mansarde, une jeune ouvrière qui +préparait son déjeuner. Sur la table, au-dessous de la fenêtre, +s'étalait une belle côtelette, d'un rouge appétissant. + +--Voilà mon affaire, pensai-je en toute naïveté. + +Et je sautai sur la table, où je pris la côtelette. Mais l'ouvrière +m'ayant aperçu, m'asséna sur l'échine un terrible coup de balai. Je +lâchai la viande, je m'enfuis, en jetant un juron effroyable. + +--Vous sortez donc de votre village? me dit le matou. La viande qui +est sur les tables, est faite pour être désirée de loin. C'est dans +les gouttières qu'il faut chercher. + +Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n'appartînt pas +aux chats. Mon ventre commençait à se fâcher sérieusement. Le matou +acheva de me désespérer en me disant qu'il fallait attendre la nuit. +Alors nous descendrions dans la rue, nous fouillerions les tas +d'ordures. Attendre la nuit! Il disait cela tranquillement, en +philosophe endurci. Moi, je me sentais défaillir, à la seule pensée de +ce jeûne prolongé. + + + +IV + + +La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me glaça. La pluie +tomba bientôt, mince, pénétrante, fouettée par des souffles brusques +de vent. Nous descendîmes par la baie vitrée d'un escalier. Que la rue +me parut laide! Ce n'était plus cette bonne chaleur, ce large soleil, +ces toits blancs de lumière où l'on se vautrait si délicieusement. Mes +pattes glissaient sur le pavé gras. Je me souvins avec amertume de ma +triple couverture et de mon coussin de plume. + +A peine étions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit à +trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des +maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Dès qu'il rencontra +une porte cochère, il s'y réfugia à la hâte, en laissant échapper un +ronronnement de satisfaction. Comme je l'interrogeais sur cette fuite: + +--Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet? me +demanda-t-il. + +--Oui. + +--Eh bien! s'il nous avait aperçus, il nous aurait assommés et mangés +à la broche! + +--Mangés à la broche! m'écriai-je. Mais la rue n'est donc pas à nous? +On ne mange pas, et l'on est mangé! + + + +V + + +Cependant, on avait vidé les ordures devant les portes. Je fouillai +les tas avec désespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui +avaient traîné dans les cendres. C'est alors que je compris combien le +mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en +artiste. Il me fit courir jusqu'au matin, visitant chaque pavé, ne se +pressant point. Pendant près de dix heures je reçus la pluie, je +grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite liberté, et comme +je regrettai ma prison! + +Au jour, le matou, voyant que je chancelais: + +--Vous en avez assez? me demanda-t-il d'un air étrange. + +--Oh! oui, répondis-je. + +--Vous voulez rentrer chez vous? + +--Certes, mais comment retrouver la maison? + +--Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j'ai compris qu'un chat gras +comme vous n'était pas fait pour les joies âpres de la liberté. Je +connais votre demeure, je vais vous mettre à votre porte. + +Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fûmes arrivés: + +--Adieu, me dit-il, sans témoigner la moindre émotion. + +--Non, m'écriai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez +venir avec moi. Nous partagerons le même lit et la même viande. Ma +maîtresse est une brave femme... + +Il ne me laissa pas achever. + +--Taisez-vous, dit-il brusquement, vous êtes un sot. Je mourrais dans +vos tiédeurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats +bâtards. Les chats libres n'achèteront jamais au prix d'une prison +votre mou et votre coussin de plume... Adieu. + +Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre +frissonner d'aise aux caresses du soleil levant. + +Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m'administra une +correction que je reçus avec une joie profonde. Je goûtai largement la +volupté d'avoir chaud et d'être battu. Pendant qu'elle me frappait, je +songeais avec délices à la viande qu'elle allait me donner ensuite. + + + +VI + + +Voyez-vous,--a conclu mon chat, en s'allongeant devant la braise,--le +véritable bonheur, le paradis, mon cher maître, c'est d'être enfermé +et battu dans une pièce où il y a de la viande. + +Je parle pour les chats. + + + + +LILI + + + +I + + +Tu arrives des champs, Ninon, des vrais champs, aux senteurs âpres, +aux horizons larges. Tu n'es pas assez sotte pour aller t'enfermer +dans un Casino, au bord de quelque plage mondaine. Tu vas où ne va pas +la foule, dans un trou de feuillage, en pleine Bourgogne. Ta retraite +est une maison blanche, cachée comme un nid au milieu des arbres. +C'est là que tu vis tes printemps, dans la santé de l'air libre. Aussi +quand tu me reviens pour quelques jours, tes bonnes amies sont-elles +étonnées de tes joues aussi fraîches que tes aubépines, de tes lèvres +aussi rouges que les églantiers. + +Mais ta bouche est toute sucrée, et je jurerais qu'hier encore tu +mangeais des cerises. C'est que tu n'es pas une petite maîtresse qui +craint les guêpes et les ronces. Tu marches bravement au grand soleil, +sachant bien que le hâle de ton cou a des transparences d'ambre fin. +Et tu cours les champs en robe de toile, sous ton large chapeau, comme +une paysanne amie de la terre. Tu coupes les fruits avec tes petits +ciseaux de brodeuse, faisant une maigre besogne, il est vrai, mais +travaillant de tout ton coeur et rentrant au logis, fière des +égratignures roses que les chardons ont laissées sur tes mains +blanches. + +Que feras-tu en décembre prochain? Rien. Tu t'ennuieras, n'est-ce pas? +Tu n'es pas mondaine. Te souviens-tu de ce bal où je l'ai conduite, un +soir? Tu avais les épaules nues, tu grelottais dans la voiture. Il +faisait une chaleur étouffante, à ce bal, sous la lumière crue des +lustres. Tu es restée au fond de ton fauteuil, bien sage, étouffant de +légers bâillements derrière ton éventail. Ah! quel ennui! Et, lorsque +nous sommes rentrés, tu as murmuré, en me montrant ton bouquet fané: + +--Regarde ces pauvres fleurs. Je mourrais comme elles, si je vivais +dans cet air chaud. Mon cher printemps, où êtes-vous? + +Nous n'irons plus au bal, Ninon. Nous resterons chez nous, au coin de +notre cheminée. Nous nous aimerons; et, quand nous serons las, nous +nous aimerons encore. + +Je me rappelle ton cri de l'autre jour: «Vraiment une femme est bien +oisive.» J'ai songé jusqu'au soir à cet aveu. L'homme a pris tout le +travail, et vous a laissé la rêverie dangereuse. La faute est au bout +des longues songeries. A quoi penser quand on brode la journée +entière? On bâtit des châteaux où l'on s'endort comme la +Belle-au-Bois-dormant, dans l'attente des baisers du premier chevalier +qui passera sur la route. + +--Mon père, m'as-tu dit souvent, était un brave homme qui m'a laissée +grandir chez lui. Je n'ai point appris le mal à l'école de ces +délicieuses poupées qui cachent, en pension, les lettres de leurs +cousins dans leurs livres de messe. Jamais je n'ai confondu le bon +Dieu avec Croquemitaine, et j'avoue que j'ai toujours plus redouté de +faire du chagrin à mon père que d'aller cuire dans les marmites du +diable. Il faut te dire encore que je salue naturellement, sans avoir +étudié l'art des révérences; mon maître à danser ne m'a pas exercée +davantage à baisser les yeux, à sourire, à mentir du visage; je suis +d'une ignorance crasse sur le chapitre de ces grimaces de coquettes +qui constituent le plus clair d'une éducation de jeune fille bien née. +J'ai poussé librement, comme une plante vigoureuse. C'est pourquoi +j'étouffe dans l'air de Paris. + + + +II + + +Dernièrement, par une de ces rares belles après-midi que le printemps +nous ménage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune +des grands marronniers. Le jardin était presque vide. Quelques dames +brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants +jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines. + +Mes regards finirent par s'arrêter sur une petite fille de six ou sept +ans, dont la jeune mère causait avec une amie, à quelques pas de moi. +C'était une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait déjà des +airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces délicieuses +toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bébés: une +jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas +gris-perle; un corsage décolleté garni de dentelles; un toquet à +plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle +ressemblait à madame sa mère, avec un peu de coquetterie en plus. + +Elle avait réussi à lui prendre son ombrelle, et elle se promenait +gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y eût pas sous les arbres +le moindre filet de soleil. Elle s'étudiait à marcher légèrement, en +glissant avec grâce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes. +Elle ne se savait pas observée; elle répétait son rôle en toute +conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des +tours de tête, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le +tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira sérieusement une +demi-douzaine de grandes révérences. + +C'était une petite femme. Je fus vraiment terrifié de son aplomb et de +sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait déjà son métier +d'enchanteresse. C'est à Paris seulement qu'on trouve des fillettes si +précoces, connaissant la danse avant de connaître leurs lettres. Je me +rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se +traînent bêtement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gâter sa +belle toilette; elle préfère ne pas jouer; elle se tient bien droite +dans ses jupes empesées, mettant sa joie à être regardée, à entendre +dire autour d'elle: «Ah! la charmante enfant!» + +Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier. +Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes: +l'ombrelle penchée, le sourire aux lèvres, l'air un peu fou. Je +compris bientôt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte, +venait par la grande allée. C'était une amie, et il s'agissait de +s'aborder en toute élégance. + +Les deux bambines se touchèrent légèrement la main, firent les +grimaces d'usage entre femmes du même monde. Elles avaient ce sourire +heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand +elles eurent achevé leurs politesses, elle se mirent à marcher côte à +côte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de +jouer. + +--Vous avez là une jolie robe. + +--C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture. + +--Maman a été indisposée, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir +venir, ainsi que je vous l'avais promis. + +--Avez-vous vu la poupée de Thérèse? Elle a un trousseau magnifique. + +--Est-ce à vous cette ombrelle? Elle est charmante. + +Lili devint très-rouge. Elle faisait des grâces avec l'ombrelle de sa +mère, voyant qu'elle écrasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La +question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle était vaincue, +si elle disait la vérité. + +--Oui, répondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau. + +C'était le comble. Elle savait mentir, comme elle savait être belle. +Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie +femme. Avec de telles éducations, comment voulez-vous que les pauvres +maris dorment tranquilles? + +A ce moment un petit garçon de huit ans passa, traînant une charrette +chargée de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le +charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter +Lili. + +--Que c'est brutal un homme! dit-elle avec dédain. Voyez donc comme +cet enfant est débraillé! + +Ces demoiselles eurent un rire passablement méprisant. L'enfant, en +effet, devait leur paraître bien petit garçon de faire ainsi le +cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'épouse, elle le traitera +toujours avec la supériorité d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle +à sept ans, lorsqu'à cet âge il ne savait encore que déchirer ses +culottes. + +Lili s'était remise à marcher, après avoir rétabli soigneusement les +plis de sa jupe. + +--Regardez donc, reprit-elle, cette grande bête de fille en robe +blanche qui s'ennuie toute seule là-bas. L'autre jour, elle m'a fait +demander si je voulais bien qu'elle me fût présentée. Imaginez-vous, +ma chère, qu'elle est fille d'un petit employé. Vous comprenez, je +n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre. + +Lili avait une moue de princesse outragée. Son amie était décidément +battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait +la faveur de lui être présenté. Elle pâlissait en femme qui assiste au +triomphe d'une rivale. Elle avait passé le bras autour de la taille de +Lili, cherchant à la chiffonner par derrière, sans qu'elle s'en +aperçût. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec +de petites dents blanches, prêtes à mordre. + +Comme elles s'éloignaient de leurs mères, elles s'aperçurent enfin que +je les observais. Dès lors, elles se firent plus sucrées: elles eurent +des coquetteries de demoiselles qui veulent mériter et retenir +l'attention. Un monsieur était là qui les regardait. Ah! filles d'Ève, +le diable vous tente au berceau! + +Puis, elles éclatèrent de rire. Un détail de ma toilette devait les +surprendre, leur paraître très-comique: mon chapeau sans doute, dont +la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, à la lettre; +elles raillaient, la main sur les lèvres, retenant les perles de leurs +rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte, +par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je +m'enfuis, abandonnant la place à ces deux bambines qui avaient des +gaietés et des regards étranges de femmes faites. + + + +III + + +Ah! Ninon, Ninon, emmène-moi ces demoiselles dans des fermes, +habille-les de toile grise et laisse-les se rouler dans la mare où +barbottent les canards. Elle reviendront bêtes comme des oies, saines +et vigoureuses comme de jeunes arbres. Quand nous les épouserons, nous +leur apprendrons à nous aimer. Elles seront assez savantes. + + + + +LA LÉGENDE DU PETIT-MANTEAU BLEU DE L'AMOUR + + + +I + + +Elle naquit, la belle fille aux cheveux roux, un matin de décembre, +comme la neige tombait, lente et virginale. Il y eut, dans l'air, des +signes certains qui annoncèrent la mission d'amour qu'elle venait +accomplir; le soleil brilla, rose sur la neige blanche, et il passa +sur les toits des parfums de lilas et des chants d'oiseaux, comme au +printemps. + +Elle vit le jour au fond d'un bouge, par humilité sans doute, afin de +montrer qu'elle souhaitait les seules richesses du coeur. Elle n'eut +pas de famille, elle put aimer l'humanité entière, ayant les bras +assez souples pour embrasser le monde. Dès qu'elle atteignit l'âge +d'amour, elle quitta l'ombre où elle se recueillait; elle se mit à +marcher par les chemins, à chercher les affamés qu'elle rassassiait de +ses regards. + +C'était une grande et forte fille, aux yeux noirs, à la bouche rouge. +Elle avait une chair d'une pâleur mate, couverte d'un duvet léger qui +faisait de sa peau un velours blanc. Quand elle marchait, son corps +ondulait dans un rhythme tendre. + +D'ailleurs, en quittant la paille où elle était née, elle avait +compris qu'il entrait dans sa mission de se vêtir de soie et de +dentelle. Elle tenait en don ses dents blanches, ses joues roses; elle +sut trouver des colliers de perles blancs comme ses dents, des jupes +de satin roses comme ses joues. + +Et quand elle fut équipée, il fit bon la rencontrer dans les sentiers, +par les claires matinées de mai. Elle avait le coeur et les lèvres +ouvertes à tous venants. Lorsqu'elle trouvait un mendiant sur le bord +d'un fossé, elle le questionnait d'un sourire; s'il se plaignait des +brûlures, des fièvres âpres du coeur, toute sa bouche lui donnait une +aumône, et la misère du mendiant était soulagée. + +Aussi tous les pauvres de la paroisse la connaissaient-ils. Ils se +pressaient à sa porte, attendant la distribution. Comme une soeur +charitable, elle descendait matin et soir, partageant ses trésors de +tendresse, servant à chacun sa part. + +Elle était bonne et tendre comme le pain blanc. Les pauvres de la +paroisse l'avaient surnommée le Petit-Manteau bleu de l'amour. + + + +II + + +Or, il advint qu'une épidémie terrible désola la contrée. Tous les +jeunes gens furent frappés, et le plus grand nombre faillit en mourir. + +Les symptômes du fléau étaient terrifiants. Le coeur cessait de +battre, la tête se vidait, le moribond s'abêtissait. Les jeunes +hommes, pareils à des pantins ridicules, se promenaient en ricanant, +en achetant des coeurs à la foire, comme les enfants achètent des +bâtons de sucre d'orge. Quand l'épidémie s'attaquait à de braves +garçons, le mal se manifestait par une tristesse noire, une +désespérance mortelle. Les artistes pleuraient d'impuissance devant +leurs oeuvres, les amants inassouvis allaient se jeter dans les +rivières. + +Vous pensez que la belle enfant sut se distinguer, en cette +circonstance grave. Elle établit des ambulances, elle soigna les +malades nuit et jour, usant ses lèvres à fermer les blessures, +remerciant le ciel de la grande tâche qu'il lui donnait. + +Elle fut une providence pour les jeunes hommes. Elle en sauva un grand +nombre. Ceux dont elle ne put guérir le coeur, furent ceux qui +n'avaient déjà plus de coeur. Son traitement était simple: elle +donnait aux malades ses mains secourables, son souffle tiède. Jamais +elle ne demandait un payement. Elle se ruinait avec insouciance, +faisant l'aumône à pleine bouche. + +Aussi les avares du temps hochaient-ils la tête, en voyant la jeune +prodigue disperser de la sorte la grande fortune de ses grâces. Ils +disaient entre eux: + +--Elle mourra sur la paille, elle qui donne le sang de son coeur, sans +jamais en peser les gouttes. + + + +III + + +Un jour, en effet, comme elle fouillait son coeur, elle le trouva +vide: Elle eut un frisson de terreur: il lui restait à peine quelques +sous de tendresse. Et l'épidémie sévissait toujours. + +L'enfant se révolta, ne songeant plus à l'immense fortune qu'elle +avait dissipée follement, éprouvant des besoins de charité cuisants +qui lui rendaient sa misère plus affreuse. Il était si doux, par les +beaux soleils, d'aller en quête des mendiants, si doux d'aimer et +d'être aimée! Et, maintenant, il lui fallait vivre à l'ombre, en +attendant à son tour des aumônes qui ne viendraient peut-être jamais. + +Un instant, elle eut la sage pensée de garder précieusement les +quelques sous qui lui restaient et de les dépenser en toute prudence. +Mais il lui prit un tel froid, dans son isolement, qu'elle finit par +sortir, cherchant les rayons de mai. + +Sur son chemin, à la première borne, elle rencontra un jeune homme +dont le coeur se mourait évidemment d'inanition. A cette vue, sa +charité ardente s'éveilla. Elle ne pouvait mentir à sa mission. Et, +rayonnante de bonté, plus grande d'abnégation, elle mit tout le reste +de son coeur sur ses lèvres, se courba doucement, donna un baiser au +jeune homme, en lui disant: + +--Tiens, voilà mon dernier louis. Rends-moi la monnaie. + + + +IV + + +Le jeune homme lui rendit la monnaie. + +Le soir même, elle envoya à ses pauvres une lettre de faire-part, pour +leur apprendre qu'elle se voyait forcée de suspendre ses aumônes. Il +restait à la chère fille tout juste de quoi vivre dans une honnête +aisance, avec le dernier affamé qu'elle avait secouru. + +La légende du Petit-Manteau bleu de l'amour n'a pas de morale. + + + + +LE FORGERON + + +Le Forgeron était un grand, le plus grand du pays, les épaules +noueuses, la face et les bras noirs des flammes de la forge et de la +poussière de fer des marteaux. Il avait, dans son crâne carré, sous +l'épaisse broussaille de ses cheveux, de gros yeux bleus d'enfant, +clairs comme de l'acier. Sa mâchoire large roulait avec des rires, des +bruits d'haleine qui ronflaient, pareils à la respiration et aux +gaietés géantes de son soufflet; et, quand il levait les bras, dans un +geste de puissance satisfaite,--geste dont le travail de l'enclume +lui avait donné l'habitude,--il semblait porter ses cinquante ans plus +gaillardement encore qu'il ne soulevait «la Demoiselle,» une masse +pesant vingt-cinq livres, une terrible fillette qu'il pouvait seul +mettre en danse, de Vernon à Rouen. + +J'ai vécu une année chez le Forgeron, toute une année de +convalescence. J'avais perdu mon coeur, perdu mon cerveau, j'étais +parti, allant devant moi, me cherchant, cherchant un coin de paix et +de travail, où je pusse retrouver ma virilité. C'est ainsi qu'un soir, +sur la route, après avoir dépassé le village, j'ai aperçu la forge, +isolée, toute flambante, plantée de travers à la croix des +Quatre-Chemins. La lueur était telle, que la porte charretière, grande +ouverte, incendiait le carrefour, et que les peupliers, rangés en +face, le long du ruisseau, fumaient comme des torches. Au loin, au +milieu de la douceur du crépuscule, la cadence des marteaux sonnait à +une demi-lieue, semblable au galop de plus en plus rapproché de +quelque régiment de fer. Puis, là, sous la porte béante, dans la +clarté, dans le vacarme, dans l'ébranlement de ce tonnerre, je me suis +arrêté, heureux, consolé déjà, à voir ce travail, à regarder ces mains +d'homme tordre et aplatir les barres rouges. + +J'ai vu, par ce soir d'automne, le Forgeron pour la première fois. Il +forgeait le soc d'une charrue. La chemise ouverte, montrant sa rude +poitrine, où les côtes, à chaque souffle, marquaient leur carcasse de +métal éprouvé, il se renversait, prenait un élan, abattait le marteau. +Et cela, sans un arrêt, avec un balancement souple et continu du +corps, avec une poussée implacable des muscles. Le marteau tournait +dans un cercle régulier, emportant des étincelles, laissant derrière +lui un éclair. C'était «la Demoiselle», à laquelle le Forgeron +donnait ainsi le branle, à deux mains; tandis que son fils, un +gaillard de vingt ans, tenait le fer enflammé au bout de la pince, et +tapait de son côté, tapait des coups sourds qu'étouffait la danse +éclatante de la terrible fillette du vieux. Toc, toc,--toc, toc, on +eût dit la voix grave d'une mère encourageant les premiers bégayements +d'un enfant. «La Demoiselle» valsait toujours, en secouant les +paillettes de sa robe, en laissant ses talons marqués dans le soc +qu'elle façonnait, chaque fois qu'elle rebondissait sur l'enclume. Une +flamme saignante coulait jusqu'à terre, éclairant les arêtes +saillantes des deux ouvriers, dont les grandes ombres s'allongeaient +dans les coins sombres et confus de la forge. Peu à peu, l'incendie +pâlit, le Forgeron s'arrêta. Il resta noir, debout, appuyé sur le +manche du marteau, avec une sueur au front qu'il n'essuyait même pas. +J'entendais le souffle de ses côtes encore ébranlées, dans le +grondement du soufflet que son fils tirait, d'une main lente. + +Le soir, je couchais chez le Forgeron, et je ne m'en allais plus. Il +avait une chambre libre, en haut, au-dessus de la forge, qu'il +m'offrit et que j'acceptai. Dès cinq heures, avant le jour, j'entrais +dans la besogne de mon hôte. Je m'éveillais au rire de la maison +entière, qui s'animait jusqu'à la nuit de sa gaieté énorme. Sous moi, +les marteaux dansaient. Il semblait que «la Demoiselle» me jetât +hors du lit, en tapant au plafond, en me traitant de fainéant. Toute +la pauvre chambre, avec sa grande armoire, sa table de bois blanc, ses +deux chaises, craquait, me criait de me hâter. Et il me fallait +descendre. En bas, je trouvais la forge déjà rouge. Le soufflet +ronronnait, une flamme bleue et rose montait du charbon, où la rondeur +d'un astre semblait luire, sous le vent qui creusait la braise. +Cependant, le Forgeron préparait la besogne du jour. Il remuait du fer +dans les coins, retournait des charrues, examinait des roues. Quand il +m'apercevait, il mettait les poings aux côtes, le digne homme, et il +riait, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Cela l'égayait, de m'avoir +délogé du lit à cinq heures. Je crois qu'il tapait pour taper, le +matin, pour sonner le réveil avec le formidable carillon de ses +marteaux. Il posait ses grosses mains sur mes épaules, se penchait +comme s'il eût parlé à un enfant, en me disant que je me portais +mieux, depuis que je vivais au milieu de sa ferraille. Et tous les +jours, nous prenions le vin blanc ensemble, sur le cul d'une vieille +carriole renversée. + +Puis, souvent, je passais ma journée à la forge. L'hiver surtout, par +les temps de pluie, j'ai vécu toutes mes heures là. Je m'intéressais à +l'ouvrage. Cette lutte continue du Forgeron contre ce fer brut qu'il +pétrissait à sa guise, me passionnait comme un drame puissant. Je +suivais le métal du fourneau sur l'enclume, j'avais de continuelles +surprises à le voir se ployer, s'étendre, se rouler, pareil à une cire +molle, sous l'effort victorieux de l'ouvrier. Quand la charrue était +terminée, je m'agenouillais devant elle, je ne reconnaissais plus +l'ébauche informe de la veille, j'examinais les pièces, rêvant que des +doigts souverainement forts les avaient prises et façonnées ainsi sans +le secours du feu. Parfois, je souriais en songeant à une jeune fille +que j'avais aperçue, autrefois, pendant des journées entières, en face +de ma fenêtre, tordant de ses mains fluettes des tiges de laiton, sur +lesquelles elle attachait, à l'aide d'un fil de soie, des violettes +artificielles. + +Jamais le Forgeron ne se plaignait. Je l'ai vu, après avoir battu le +fer pendant des journées de quatorze heures, rire le soir de son bon +rire, en se frottant les bras d'un air satisfait. Il n'était jamais +triste, jamais las. Il aurait soutenu la maison sur son épaule, si la +maison avait croulé. L'hiver, il disait qu'il faisait bon dans sa +forge. L'été, il ouvrait la porte toute grande et laissait entrer +l'odeur des foins. Quand l'été vint, à la tombée du jour, j'allais +m'asseoir à côté de lui, devant la porte. On était à mi-côte; on +voyait de là toute la largeur de la vallée. Il était heureux de ce +tapis immense de terres labourées, qui se perdait à l'horizon dans le +lilas clair du crépuscule. Et le Forgeron plaisantait souvent. Il +disait que toutes ces terres lui appartenaient, que la forge, depuis +plus de deux cents ans, fournissait des charrues à tout le pays. +C'était son orgueil. Pas une moisson ne poussait sans lui. Si la +plaine était verte en mai et jaune en juillet, elle lui devait cette +soie changeante. Il aimait les récoltes comme ses filles, ravi des +grands soleils, levant le poing contre les nuages de grêle qui +crevaient. Souvent, il me montrait au loin quelque pièce de terre qui +paraissait moins large que le dos de sa veste, et il me racontait en +quelle année il avait forgé une charrue pour ce carré d'avoine ou de +seigle. A l'époque du labour, il lâchait parfois ses marteaux; il +venait au bord de la route; la main sur les yeux, il regardait. Il +regardait la famille nombreuse de ses charrues mordre le sol, tracer +leurs sillons, en face, à gauche, à droite. La vallée en était toute +pleine. On eût dit, à voir les attelages filer lentement, des +régiments en marche. Les socs des charrues luisaient au soleil, avec +des reflets d'argent. Et lui, levait les bras, m'appelait, me criait +de venir voir quelle «sacrée besogne» elles faisaient. + +Toute cette ferraille retentissante qui sonnait au-dessous de moi, me +mettait du fer dans le sang. Cela me valait mieux que les drogues des +pharmacies. J'étais accoutumé à ce vacarme, j'avais besoin de cette +musique des marteaux sur l'enclume pour m'entendre vivre. Dans ma +chambre tout animée par les ronflements du soufflet, j'avais retrouvé +ma pauvre tête. Toc, toc,--toc, toc,--c'était là comme le balancier +joyeux qui réglait mes heures de travail. Au plus fort de l'ouvrage, +lorsque le Forgeron se fâchait, que j'entendais le fer rouge craquer +sous les bonds des marteaux endiablés, j'avais une fièvre de géant +dans les poignets, j'aurais voulu aplatir le monde d'un coup de ma +plume. Puis, quand la forge se taisait, tout faisait silence dans mon +crâne; je descendais, et j'avais honte de ma besogne, à voir tout ce +métal vaincu et fumant encore. + +Ah! que je l'ai vu superbe, parfois, le forgeron, pendant les chaudes +après-midi! Il était nu jusqu'à la ceinture, les muscles saillants et +tendus, semblable à une de ces grandes figures de Michel-Ange, qui se +redressent dans un suprême effort. Je trouvais, à le regarder, la +ligne sculpturale moderne, que nos artistes cherchent péniblement dans +les chairs mortes de la Grèce. Il m'apparaissait comme le héros grandi +du travail, l'enfant infatigable de ce siècle, qui bat sans cesse sur +l'enclume l'outil de notre analyse, qui façonne dans le feu et par le +fer la société de demain. Lui, jouait avec ses marteaux. Quand il +voulait rire, il prenait «la demoiselle,» et, à toute volée, il +tapait. Alors il faisait le tonnerre chez lui, dans l'halétement rose +du fourneau. Je croyais entendre le soupir du peuple à l'ouvrage. + +C'est là, dans la forge, au milieu des charrues, que j'ai guéri à +jamais mon mal de paresse et de doute. + + + + +LE CHOMAGE + + + +I + + +Le matin, quand les ouvriers arrivent à l'atelier, ils le trouvent +froid, comme noir d'une tristesse de ruine. Au fond de la grande +salle, la machine est muette, avec ses bras maigres, ses roues +immobiles; et elle met là une mélancolie de plus, elle dont le souffle +et le branle animent toute la maison, d'ordinaire, du battement d'un +coeur de géant, rude à la besogne. + +Le patron descend de son petit cabinet. Il dit d'un air triste aux +ouvriers: + +--Mes enfants, il n'y a pas de travail aujourd'hui.... Les commandes +n'arrivent plus; de tous les côtés, je reçois des contre-ordres, je +vais rester avec de la marchandise sur les bras. Ce mois de décembre, +sur lequel je comptais, ce mois de gros travail, les autres années, +menace de ruiner les maisons les plus solides... Il faut tout +suspendre. + +Et comme il voit les ouvriers se regarder entre eux avec la peur du +retour au logis, la peur de la faim du lendemain, il ajoute d'un ton +plus bas: + +--Je ne suis pas égoïste, non, je vous le jure... Ma situation est +aussi terrible, plus terrible peut-être que la vôtre. En huit jours, +j'ai perdu cinquante mille francs. J'arrête le travail aujourd'hui, +pour ne pas creuser le gouffre davantage; et je n'ai pas le premier +sou de mes échéances du 15... Vous voyez, je vous parle en ami, je ne +vous cache rien. Demain, peut-être, les huissiers seront ici. Ce n'est +pas notre faute, n'est-ce pas? Nous avons lutté jusqu'au bout. +J'aurais voulu vous aider à passer ce mauvais moment; mais c'est fini, +je suis à terre; je n'ai plus de pain à partager. + +Alors, il leur tend la main. Les ouvriers la lui serrent +silencieusement. Et, pendant quelques minutes, ils restent là, à +regarder leurs outils inutiles, les poings serrés. Les autres matins, +dès le jour, les limes chantaient, les marteaux marquaient le rhythme; +et tout cela semble déjà dormir dans la poussière de la faillite. +C'est vingt, c'est trente familles qui ne mangeront pas la semaine +suivante. Quelques femmes qui travaillaient dans la fabrique ont des +larmes au bord des yeux. Les hommes veulent paraître plus fermes. Ils +font les braves, ils disent qu'on ne meurt pas de faim dans Paris. + +Puis, quand le patron les quitte, et qu'ils le voient s'en aller, +voûté en huit jours, écrasé peut-être par un désastre plus grand +encore qu'il ne l'avoue, ils se retirent un à un, étouffant dans la +salle, la gorge serrée, le froid au coeur, comme s'ils sortaient de la +chambre d'un mort. Le mort, c'est le travail, c'est la grande machine +muette, dont le squelette est sinistre dans l'ombre. + + + +II + + +L'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. Il a battu les +trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est +allé de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s'offrant +tout entier à n'importe quelle besogne, à la plus rebutante, à la plus +dure, à la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermées. + +Alors, l'ouvrier a offert de travailler à moitié prix. Les portes ne +se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu'on ne pourrait le +garder. C'est le chômage, le terrible chômage qui sonne le glas des +mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et l'argent, +l'argent lâche s'est caché. + +Au bout des huit jours, c'est bien fini. L'ouvrier a fait une suprême +tentative, et il revient lentement, les mains vides, éreinté de +misère. La pluie tombe; ce soir-là, Paris est funèbre dans la boue. Il +marche sous l'averse, sans la sentir, n'entendant que sa faim, +s'arrêtant pour arriver moins vite. Il s'est penché sur un parapet de +la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des +rejaillissements d'écume blanche se déchirent à une pile du pont. Il +se penche davantage, la coulée colossale passe sous lui, en lui jetant +un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lâche, et il s'en va. + +La pluie a cessé. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S'il +crevait une vitre, il prendrait d'une poignée du pain pour des années. +Les cuisines des restaurants s'allument; et, derrière les rideaux de +mousseline blanche, il aperçoit des gens qui mangent. Il hâte le pas, +il remonte au faubourg, le long des rôtisseries, des charcuteries, des +pâtisseries, de tout le Paris gourmand qui s'étale aux heures de la +faim. + +Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a +promis du pain pour le soir. Il n'a pas osé venir leur dire qu'il +avait menti, avant la nuit tombée. Tout en marchant, il se demande +comment il entrera, ce qu'il racontera, pour leur faire prendre +patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger. +Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chétives. + +Et, un instant, il a l'idée de mendier. Mais quand une dame ou un +monsieur passent à côté de lui, et qu'il songe à tendre la main, son +bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste planté sur le trottoir, +tandis que les gens comme il faut se détournent, le croyant ivre, à +voir son masque farouche d'affamé. + + + +III + + +La femme de l'ouvrier est descendue sur le seuil de la porte, laissant +en haut la petite endormie. La femme est toute maigre, avec une robe +d'indienne. Elle grelotte dans les souffles glacés de la rue. + +Elle n'a plus rien au logis; elle a tout porté au Mont-de-Piété. Huit +jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a +vendu chez un fripier la dernière poignée de laine de son matelas; le +matelas s'en est allé ainsi; maintenant, il ne reste que la toile. +Elle l'a accrochée devant la fenêtre pour empêcher l'air d'entrer, car +la petite tousse beaucoup. + +Sans le dire à son mari, elle a cherché de son côté. Mais le chômage a +frappé plus rudement les femmes que les hommes. Sur son palier, il y a +des malheureuses qu'elle entend sangloter pendant la nuit. Elle en a +rencontré une tout debout au coin d'un trottoir; une autre est morte; +une autre a disparu. + +Elle, heureusement, a un bon homme, un mari qui ne boit pas. Ils +seraient à l'aise, si des mortes saisons ne les avaient dépouillés de +tout. Elle a épuisé les crédits: elle doit au boulanger, à l'épicier, +à la fruitière, et elle n'ose plus même passer devant les boutiques. +L'après-midi, elle est allée chez sa soeur pour emprunter vingt sous; +mais elle a trouvé, là aussi, une telle misère qu'elle s'est mise à +pleurer, sans rien dire, et que toutes deux, sa soeur et elle, ont +pleuré longtemps ensemble. Puis, en s'en allant, elle a promis +d'apporter un morceau de pain, si son mari rentrait avec quelque +chose. + +Le mari ne rentre pas. La pluie tombe, se réfugie sous la porte; de +grosses gouttes clapotent à ses pieds, une poussière d'eau pénètre sa +mince robe. Par moments, l'impatience la prend, elle sort, malgré +l'averse, elle va jusqu'au bout de la rue, pour voir si elle +n'aperçoit pas celui qu'elle attend, au loin, sur la chaussée. Et +quand elle revient, elle est trempée; elle passe ses mains sur ses +cheveux pour les essuyer; elle patiente encore, secouée par de courts +frissons de fièvre. + +Le va-et-vient des passants la coudoie. Elle se fait toute petite pour +ne gêner personne. Des hommes la regardent en face; elle sent, par +moments, des haleines chaudes qui lui effleurent le cou. Tout le Paris +suspect, la rue avec sa boue, ses clartés crues, ses roulements de +voiture, semble vouloir la prendre et la jeter au ruisseau. Elle a +faim, elle est à tout le monde. En face, il y a un boulanger, et elle +pense à la petite qui dort, en haut. + +Puis, quand le mari se montre enfin, filant comme un misérable le long +des maisons, elle se précipite, elle le regarde anxieusement. + +--Eh bien! balbutie-t-elle. + +Lui, ne répond pas, baisse la tête. Alors, elle monte la première, +pâle comme une morte. + + + +IV + + +En haut, la petite ne dort pas. Elle s'est réveillée, elle songe, en +face du bout de chandelle qui agonise sur un coin de la table. Et on +ne sait quoi de monstrueux et de navrant passe sur la face de cette +gamine de sept ans, aux traits flétris et sérieux de femme faite. + +Elle est assise sur le bord du coffre qui lui sert de couche. Ses +pieds nus pendent, grelottants; ses mains de poupée maladive ramènent +contre sa poitrine les chiffons qui la couvrent. Elle sent là une +brûlure, un feu qu'elle voudrait éteindre. Elle songe. + +Elle n'a jamais eu de jouets. Elle ne peut aller à l'école, parce +qu'elle n'a pas de souliers. Plus petite, elle se rappelle que sa mère +la menait au soleil. Mais cela est loin; il a fallu déménager; et, +depuis ce temps, il lui semble qu'un grand froid a soufflé dans la +maison. Alors, elle n'a plus été contente; toujours elle a eu faim. + +C'est une chose profonde dans laquelle elle descend, sans pouvoir la +comprendre. Tout le monde a donc faim? Elle a pourtant tâché de +s'habituer à cela, et elle n'a pas pu. Elle pense qu'elle est trop +petite, qu'il faut être grande pour savoir. Sa mère sait, sans doute, +cette chose qu'on cache aux enfants. Si elle osait, elle lui +demanderait qui vous met ainsi au monde pour que vous ayez faim. + +Puis, c'est si laid, chez eux! Elle regarde la fenêtre où bat la toile +du matelas, les murs nus, les meubles écloppés, toute cette honte du +grenier que le chômage salit de son désespoir. Dans son ignorance, +elle croit avoir rêvé des chambres tièdes avec de beaux objets qui +luisaient; elle ferme les yeux pour revoir cela; et, à travers ses +paupières amincies, la lueur de la chandelle devient un grand +resplendissement d'or dans lequel elle voudrait entrer. Mais le vent +souffle, il vient un tel courant d'air par la fenêtre qu'elle est +prise d'un accès de toux. Elle a des larmes plein les yeux. + +Autrefois, elle avait peur, lorsqu'on la laissait toute seule; +maintenant, elle ne sait plus, ça lui est égal. Comme on n'a pas mangé +depuis la veille, elle pense que sa mère est descendue chercher du +pain. Alors, cette idée l'amuse. Elle taillera son pain en tout petits +morceaux; elle les prendra lentement, un à un. Elle jouera avec son +pain. + +La mère est rentrée; le père a fermé la porte. La petite leur regarde +les mains à tous deux, très-surprise. Et, comme ils ne disent rien, +au bout d'un bon moment, elle répète sur un ton chantant: + +--J'ai faim, j'ai faim. + +Le père s'est pris la tête entre les poings, dans un coin d'ombre; il +reste là, écrasé, les épaules secouées par de rudes sanglots +silencieux. La mère, étouffant ses larmes, est venue recoucher la +petite. Elle la couvre avec toutes les bardes du logis, elle lui dit +d'être sage, de dormir. Mais l'enfant, dont le froid fait claquer les +dents, et qui sent le feu de sa poitrine la brûler plus fort, devient +très-hardie. Elle se pend au cou de sa mère; puis, doucement: + +--Dis, maman, demande-t-elle, pourquoi donc avons-nous faim? + + + + +LE PETIT VILLAGE + + + +I + + +Où est-il, le petit village? Dans quel pli de terrain cache-t-il ses +maisons blanches? Se groupent-elles autour de l'église, au fond de +quelque creux? ou, le long d'une grande route, s'en vont-elles +gaiement à la file? ou encore grimpent-elles sur un coteau, comme des +chèvres capricieuses, étageant et cachant à demi leurs toits rouges +dans les verdures? + +A-t-il un nom doux à l'oreille, le petit village? Est-ce un nom +tendre, aisé aux lèvres françaises, ou quelque nom allemand, rude, +hérissé de consonnes, rauque comme un cri de corbeau? + +Et moissonne-t-on, vendange-t-on, dans le petit village? Est-ce pays +de blés ou pays de vignobles? A cette heure, que font les habitants +dans les terres, au grand soleil? Le soir, au retour, le long des +sentiers, s'arrêtent-ils pour voir d'un coup d'oeil les larges +récoltes, en remerciant le ciel de l'année heureuse? + + + +II + + +Je me l'imagine volontiers sur un coteau. Il est là, si discret dans +les arbres, que, de loin, on le prendrait pour un champ de rochers +écroulés et couverts de mousse. Mais des fumées sortent des branches; +dans un sentier qui descend la pente, des enfants poussent une +brouette. Alors, de la plaine, on le regarde avec une envie jalouse; +on passe, en emportant le souvenir de ce nid entrevu. + +Non, je le crois plutôt dans un coin de la plaine, au bord d'un +ruisseau. Il est si petit qu'un rideau de peupliers le cache à tous +les yeux. Ses chaumières, pareilles à des baigneuses chastes, +disparaissent dans les oseraies de la rive. Un bout de prairie verte +lui sert de tapis; une haie vive le clôt de toutes parts, comme un +grand jardin. On passe à côté de lui sans le voir. Les voix des +laveuses sonnent, semblables à des voix de fauvettes. Pas un filet de +fumée. Il dort dans sa paix, au fond de son alcôve verte. + +Aucun de nous ne le connaît. La ville voisine sait à peine qu'il +existe, et il est si humble que pas un géographe ne s'est soucié de +lui. Ce n'est personne. Son nom prononcé n'éveille aucun souvenir. +Dans la foule des villes, aux noms retentissants, il est un inconnu, +sans histoire, sans gloires et sans hontes, qui s'efface modestement. + +Et c'est pour cela sans doute qu'il sourit si doucement, le petit +village. Ses paysans vivent au désert; les marmots se roulent sur la +berge; les femmes filent dans l'ombre des arbres. Lui, tout heureux de +son obscurité, s'emplit des gaietés du ciel. Il est si loin de la boue +et du tapage des grandes cités! Son rayon de soleil lui suffit; sa +joie est faite de son silence, de son humilité, de ce rideau de +peupliers qui le cache au monde entier. + + + +III + + +Et, demain peut-être, le monde entier saura qu'il existe, le petit +village. + +Ah! misère! la rivière sera rouge, le rideau de peupliers aura été +rasé par les boulets, les chaumières éventrées montreront le désespoir +muet des familles, le petit village sera célèbre. + +Plus de chant de laveuses, plus de marmots se roulant sur la berge, +plus de récoltes, plus de silence, plus d'humilité heureuse. Un +nouveau nom dans l'histoire, victoire ou défaite, une nouvelle page +sanglante, un nouveau coin du pays engraissé par le sang de nos +enfants. + +Il rit, il sommeille, il ignore qu'il donnera son nom à une tuerie, et +demain il sanglotera, il retentira dans l'Europe avec des râles +d'agonie. Puis, il restera sur la terre comme une tache de sang. Lui, +si gai, si tendre, il s'entourera d'un cercle d'ombre sinistre, il +verra des visiteurs blêmes passer devant ses ruines, comme on passe +devant les dalles de la Morgue. Il sera maudit. + +Nous, s'il est Austerlitz ou Magenta, nous l'entendrons sonner dans +nos coeurs avec des éclats de clairons. Et, s'il est Waterloo, il +roulera lugubrement dans nos mémoires, comme le son d'un tambour voilé +d'un crêpe, menant les funérailles de la nation. + +Qu'il regrettera alors ses rives solitaires, ses paysans ignorants, +son coin perdu, si loin des hommes, connu seulement des hirondelles +qui y revenaient à chaque printemps! Souillé, honteux, avec son ciel +empli d'un vol de corbeaux, et ses terres grasses puant la mort, il +vivra éternellement dans les siècles, comme un coupe-gorge, un endroit +louche où deux nations se seront égorgées. + +Le nid d'amour, le nid de paix, le petit village, ne sera plus qu'un +cimetière, une fosse commune, où les mères éplorées ne pourront aller +déposer des couronnes. + + + +IV + + +La France a semé le monde de ces cimetières lointains. Aux quatre +coins de l'Europe, nous pourrions nous agenouiller et prier. Nos +champs de repos ne s'appellent pas seulement le Père-Lachaise, +Montmartre, Montparnasse; ils s'appellent encore du nom de toutes nos +victoires et de toutes nos défaites. Il n'y a pas, sous le ciel, un +coin de terre où ne soit couché un Français assassiné, de la Chine au +Mexique, des neiges de la Russie aux sables de l'Égypte. + +Cimetières silencieux et déserts qui dorment lourdement dans la paix +immense de la campagne. La plupart, presque tous, s'ouvrent au pied de +quelque hameau désolé dont les murs croulants sont encore pleins +d'épouvante. Waterloo n'était qu'une ferme, Magenta comptait à peine +cinquante maisons. Un vent affreux a soufflé sur ces infiniment +petits, et leurs syllabes, la veille innocentes, ont pris une telle +odeur de sang et de poudre, qu'à jamais l'humanité frissonnera, en les +sentant sur ses lèvres. + +Pensif, je regardais une carte du théâtre de la guerre. Je suivais les +bords du Rhin, j'interrogeais les plaines et les montagnes. Le petit +village était-il à gauche, était-il à droite du fleuve? Fallait-il le +chercher dans les environs des places fortes, ou plus loin, dans +quelque solitude large? + +Et j'essayais alors, en fermant les yeux, de m'imaginer celle paix, ce +rideau de peupliers tiré devant les maisons blanches, ce bout de +prairie que rase le vol des hirondelles, ces chansons des lavandières, +cette terre vierge que la guerre va violer, et dont les clairons +souffleront brutalement la souillure aux quatre coins de l'horizon. + +Où est-il donc, le petit village? + + +[Le petit village était en Alsace. Il s'appelait Woerth.] + + + + +SOUVENIRS + + + +I + + +Oh! l'éternelle pluie, l'ennuyeuse pluie, la pluie grise qui met un +crêpe au ciel de mai et de juin! On va à la fenêtre, on soulève un +coin de rideau. Le soleil est noyé. Entre deux ondées, il surnage, +blafard, verdi, comme un corps d'astre qui s'est suicidé de désespoir, +et que quelque marinier céleste ramène d'un coup de croc. + +Te rappelles-tu, Ninon, la bise aigre du printemps, quand il a plu? On +a quitté Paris avec le printemps des poètes, le printemps rêvé dans le +coeur, une saison tiède, des nappes de fleurs, des crépuscules +alanguis. On arrive à la nuit tombante, Le ciel est mort, pas un brin +de braise n'allume le couchant, morne foyer de cendres froides. Il +faut enjamber les flaques des sentiers, avec l'humidité pénétrante des +feuillages sur les épaules. Et quand on entre dans la grande pièce +mélancolique, où l'hiver a mis tous ses frissons, on grelotte, on +ferme portes et fenêtres, on allume un grand feu de sarment, en +maudissant les paresses du soleil. + +Pendant huit jours, la pluie vous tient au logis. Au loin, au milieu +du lac des prairies inondées, toujours le même rideau de peupliers qui +se fondent en eau, ruisselants, amaigris, vagues dans la buée qui les +noie. Puis, une mer grise, une poussière de pluie roulant et barrant +l'horizon. On bâille, on cherche à s'intéresser aux canards qui se +risquent sous l'averse, aux parapluies bleus des paysans qui passent. +On bâille plus largement. Les cheminées fument, le bois vert pleure +sans brûler, il semble que le déluge monte, qu'il gronde à la porte, +qu'il pénètre par toutes les fentes comme un sable fin. Et de +désespoir on reprend le chemin de fer, on rentre à Paris, niant le +soleil, niant le printemps. + +Et pourtant rien ne me désespère plus que ces fiacres que l'on +rencontre filant vers les gares. Ils sont chargés de malles, ils +traversent la ville avec la mine souriante de prisonniers dont on +vient de lever l'écrou. + +Je bats de mes pieds les trottoirs, je les regarde rouler vers les +rivières bleues, les grandes eaux, les grands monts, les grands bois. +Celui-ci va peut-être à un trou de rochers, que je connais près de +Marseille; on est bien, dans ce trou, où l'on peut se déshabiller +comme dans une cabine, et où les vagues viennent vous chercher. +Celui-là certainement court en Normandie, dans le coin de verdure que +j'aime, près du coteau qui produit ce petit vin aigre dont le bouquet +gratte si agréablement le gosier. Cet autre part sans doute pour +l'inconnu, ici ou là, quelque part où l'on sera très-bien, à l'ombre, +au soleil peut-être, je ne sais, enfin là où je brûle d'aller. + +Les cochers tapent leurs rosses du bout du fouet. Ils ne semblent +guère se douter qu'ils fouettent mon rêve. Eux, se disent que les +malles sont lourdes et que les pourboires sont légers. Ils ne savent +même pas qu'ils font le deuil des pauvres garçons qui passent, en +voiture dans leurs souliers, et qui sont condamnés à roussir leurs +semelles à Paris, sur l'ardent pavé de juillet et d'août. + +Oh! cette file de fiacres, chargés de malles, roulant vers les gares! +cette vision de la grande cage ouverte, des oiseaux heureux prenant +leur volée! cette raillerie cruelle de la liberté traversant les +galères de nos rues et de nos places! ce cauchemar de tous mes +printemps qui me trouble dans mon cachot, qui m'emplit du désir +inassouvi des feuillages et des cieux libres! + + ______ + +Je voudrais me faire tout petit, tout petit, et me glisser dans la +grande malle de cette dame en chapeau rose, dont le coupé se dirige +vers la gare de Lyon. On doit être très-bien, dans la malle de cette +dame. Je devine des jupes soyeuses, des linges fins, toutes sortes de +choses douces, parfumées, tièdes. Je me coucherai sur quelque soie +claire, j'aurai sous le nez des mouchoirs de batiste, et si j'ai +froid, ma foi, tant pis! je mettrai tous les jupons sur moi. + +Elle est fort jolie, cette dame. Vingt-cinq ans au plus. Un menton +ravissant avec une fossette qui doit se creuser quand elle rit. Je +voudrais la faire rire, pour voir. Ce diable de cocher est bienheureux +de la promener dans sa boîte. Elle doit aimer la violette. Je suis sûr +que son linge est parfumé à la violette. C'est exquis. Je roule au +fond de sa malle pendant des heures, pendant des jours. J'ai creusé +mon trou dans le coin à gauche, entre le paquet des chemises et un +grand carton qui me gêne un peu. J'ai eu la curiosité de soulever le +couvercle du carton; il contenait deux chapeaux, un petit portefeuille +plein de lettres, puis des choses que je n'ai pas voulu voir. J'ai mis +le carton sous ma tête et m'en suis fait un oreiller. Je roule, je +roule. Les bas sont à ma droite; j'ai sous moi trois costumes, et je +sens, à ma gauche, des objets plus résistants que je crois reconnaître +pour des paires de petites bottes. Mon Dieu, qu'on est donc bien, dans +tous ces chiffons musqués! + +Où pouvons-nous aller comme ça? Nous arrêterons-nous en Bourgogne? +Ferons-nous un détour vers la Suisse, ou descendrons-nous jusqu'à +Marseille? Je rêve que nous allons jusqu'au trou de rochers, vous +savez, celui où l'on se déshabille comme dans une cabine et où les +vagues viennent vous chercher. Elle se baignera. On est à cent lieues +des imbéciles. Au fond, le golfe s'arrondit, avec l'immense +bleuissement de la Méditerranée. Il y a trois vins, en haut, au bord +du trou. Et, pieds nus, sur les larges plaques de pierre jaune qui +dallent la mer, nous arracherons des arapèdes, du bout de nos +couteaux. Elle n'a pas l'air pimbêche. Elle aimera le grand air, et +nous ferons les gamins. Si elle ne sait pas nager, je lui apprendrai. + +La malle est rudement secouée. Nous devons monter la rue de Lyon. Et +que ce sera délicieux lorsque, arrivée à Marseille, elle ouvrira sa +malle! Elle sera bien surprise de me trouver là, dans le coin, à +gauche. Pourvu que je ne lui chiffonne pas trop tous ces volants sur +lesquels je suis couché!--«Comment, monsieur, vous êtes-là, vous +avez osé!--Mais certainement, madame; on ose tout pour sortir de +prison....» Et je lui expliquerai, et elle me pardonnera. + +Ah! nous voilà arrivés à la gare. Je crois qu'on m'enregistre.... + + ______ + +Hélas! hélas! il pleut, et la dame au chapeau rose s'en va toute seule +par la pluie, avec sa grande malle, bâiller chez quelque vieille tante +de province, où elle grelottera, dans la mauvaise humeur du printemps +frileux. + + + +II + + +Il faut avoir vécu dans une ville dévote et aristocratique, une de ces +petites villes où l'herbe pousse et où les cloches des couvents +sonnent les heures dans l'air endormi, pour savoir ce que sont encore +les processions de la Fête-Dieu. + +A Paris, quatre prêtres font le tour de la Madeleine. En Provence, +pendant huit jours, la rue appartient au clergé. Tout le moyen âge +ressuscite par les claires après-midi, et s'en va, chantant des +cantiques, promenant des cierges, avec deux gendarmes en tête, et le +maire, sanglé de son écharpe, à la queue. + + ______ + +Je me souviens. C'étaient des jours de joie pour nous collégiens, qui +ne demandions pas mieux que de courir les rues. S'il faut tout dire, +dans ces villes amoureuses, les processions font les affaires des +amants. Tout le long du cortège, les filles montrent leurs robes +neuves. La robe neuve est de rigueur. Il n'est pas si pauvre +demoiselle qui, ces jours-là, n'étrenne quelque indienne. Et le soir, +les églises sont noires, bien des mains se rencontrent. + +J'appartenais à une société musicale qui était de toutes les +solennités. J'ai de gros pèches sur la conscience. Je m'accuse +d'avoir, à cette époque, donné l'aubade à plus d'un fonctionnaire +revenant de Paris avec le ruban rouge. Je m'accuse d'avoir promené le +bon Dieu officiel, les Saints qui font pleuvoir, les saintes Vierges +qui guérissent du choléra. J'ai même aidé au déménagement d'un couvent +de nonnes cloîtrées. Les pauvres filles, enveloppées dans de larges +toiles grises, pour qu'on ne pût rien voir de leur visage ni de leurs +membres, trébuchaient, se soutenaient, comme des fantômes de +trépassées surpris par l'aube. Et des petites mains blanches, des +mains d'enfant, passaient, au bord des toiles grises. + +Hélas! oui, j'ai mangé les collations des sacristies. On ne nous +payait pas, on nous offrait quelques gâteaux. Je me rappelle que, le +jour des recluses, arrivés au nouveau couvent, nous fûmes servis au +moyen d'un tour. Les bouteilles, les assiettes de petits fours, se +succédaient dans le mur, comme par enchantement. Et quelles +bouteilles, grands dieux! des bouteilles de toutes formes, de toutes +couleurs, de toutes liqueurs. J'ai souvent rêvé à l'étrange cave qui +avait pu fournir une si curieuse variété de vins fins. C'était la +confusion dans la douceur. + +Depuis ces jours d'erreur, j'ai longuement fait pénitence, et je crois +être pardonné. + + ______ + +Dès le matin, on pavoise les rues que doit suivre la procession. +Chaque fenêtre a son lambeau. Dans les quartiers riches, ce sont de +vieilles tapisseries à grands personnages mythologiques, tout l'Olympe +païen, nu et blafard, venant regarder passer l'Olympe catholique, les +vierges blanches, les christs saignants; ce sont encore des +courtes-pointes de soie prises au lit de quelque marquise, des rideaux +de damas décrochés des tringles du salon, des tapis de velours, toutes +sortes d'étoffes riches qui émerveillent les passants. Les bourgeois +mettent leurs mousselines brodées, leurs toiles les plus fines. Et, +dans les quartiers pauvres, les bonnes femmes, plutôt que de ne rien +étaler, pendent leurs fichus, des foulards qu'elles ont cousus +ensemble. Alors, les rues sont dignes du bon Dieu. + +On a balayé. Dans certains coins, on a dressé des reposoirs. Ces +reposoirs sont le sujet de grandes jalousies, de haines qui durent de +longs mois. Si le reposoir du quartier des Chartreux est plus beau que +celui du quartier Saint-Marc, cela suffit pour faire blanchir les +cheveux des dévotes. Tout le quartier contribue au reposoir. Tel a +apporté les flambeaux, tel les vases dorés, tel les fleurs, tel les +dentelles. C'est un pied-à-terre que le quartier offre au ciel. + +Cependant, le long des minces trottoirs, on a aligné deux rangs de +chaises. Les curieux attendent, très-tapageurs, riant de ce rire +provençal qui a des sonneries de clairon. Les fenêtres se garnissent. +La grande chaleur tombe. Et, dans les souffles légers qui se lèvent, +passent au loin des volées de cloches, des roulements de tambours. + +C'est la procession qui sort de l'église. + + ______ + +En avant marchent tous les beaux jeunes gens de la ville. C'est une +promenade réglementaire. Ils viennent là pour voir et pour être vus. +Les filles sont sur les portes. Il y a de discrets saluts, des +sourires, des paroles chuchotées entre camarades. Les jeunes gens font +ainsi le tour de la ville, entre les deux rangées de croisées +pavoisées, uniquement pour passer devant une certaine fenêtre. Ils +lèvent la tête, et c'est tout. L'après-midi est douce; les cloches +sonnent; des enfants jettent, dans les ruisseaux et sur les pavés, des +poignées de fleurs de genêts et des poignées de roses effeuillées. + +La rue est rose; les fleurs de genêts font, sur ce carmin pâle, des +nappes d'or. Et ce sont d'abord les deux gendarmes qui se montrent. +Puis, vient la file des enfants assistés, des pensionnats, des +confréries, des vieilles dames, des vieux messieurs. Un christ se +balance au bout des bras d'un bedeau. Un moine trapu porte un emblème +compliqué où sont représentés tous les instruments de la Passion. +Quatre grosses gaillardes, dont la santé fait crever les robes +blanches, soutiennent avec des rubans une immense bannière, où dort +innocemment un petit mouton. Puis, au-dessus des têtes, dans la lueur +des cierges que le plein jour effare, des encensoirs d'argent montent, +jetant un éclair, laissant un flot de fumée épaisse, dont la blancheur +roule un instant, comme un lambeau envolé de toutes ces robes de +mousseline qui se suivent. + +La procession va lentement. C'est un piétinement sourd, qui laisse +entendre le bruit étouffé des voix. Un éclat de cymbale retentit, des +cuivres sonnent. Puis, ce sont des voix aiguës qui se perdent, minces +et frêles, dans le grand air. Des balbutiements de lèvres passent. Et, +brusquement, de grands silences se font. Ce n'est plus qu'un +glissement discret, une chapelle ardente perdue en plein soleil. Au +loin, les tambours battent une marche. + + ______ + +Je me souviens des pénitents. Il y en a encore de toutes les couleurs, +les blancs, les gris, les bleus. Ces derniers se sont donné la rude +mission d'enterrer les suppliciés. Ils comptent parmi eux les plus +illustres noms de la ville. Vêtus d'une robe de serge bleue, coiffés +d'une cagoule à bonnet pointu, à long voile percé de deux trous pour +les yeux, ils sont vraiment farouches. Les trous sont souvent trop +espacés, les yeux louchent sous ce masque terrifiant. Au bord de la +robe, passent des pantalons gris perle et des bottines vernies. + +Les pénitents sont la grande curiosité. Une procession sans pénitents +est un pauvre régal. Et, enfin, vient le clergé. Parfois, des petits +enfants portent des palmes, des épis de blé sur des coussins, des +couronnes, des pièces d'orfèvrerie. Mais les dévotes retournent leurs +chaises, s'agenouillent, regardent en dessous. C'est le dais qui +approche. Il est monumental, tendu de velours rouge, surmonté de +panaches, échafaudé sur des bâtons dorés. J'ai vu des sous-préfets +porter cette litière immense, dans laquelle la religion malade se fait +promener au soleil de juin. Une bande d'enfants de choeur marchent à +reculons, les encensoirs balancés à toute volée. On n'entend que la +psalmodie des prêtres et le bruit argentin des chaînes des encensoirs, +à chaque secousse. + +C'est le catholicisme écloppé qui se traîne sous le ciel bleu des +vieilles croyances. Le soleil se couche; des lueurs roses s'éteignent +sur les toits; une grande douceur tombe avec le crépuscule; et, dans +cet air limpide du Midi, la procession s'en va avec des voix +mourantes, effacement mélancolique de tout un âge qui descend dans la +terre. + +Les autorités suivent en costume, les tribunaux, les Facultés, sans +compter les marguilliers, avec des lanternes sculptées et dorées. Et +la vision disparaît. Les roses effeuillées, les genêts d'or sont +meurtris. Il ne monte plus des pavés que l'odeur âcre de toutes ces +fleurs fanées. + + ______ + +Parfois, la nuit surprend la procession, à l'heure où elle rentre par +les rues tortueuses du vieux quartier. Les robes blanches ne sont plus +que des pâleurs vagues; les pénitents se perdent en file sombre, le +long des trottoirs; les petites flammes des cierges mettent, dans +l'étranglement noir des maisons, des follets dansants, des étoiles +filant avec lenteur. Et les voix ont comme un frisson de peur, au +milieu de ces croix, de ces bannières, de ce dais, dont on distingue à +peine les bras morts dans les ténèbres. + +C'est l'heure où les galopins embrassent les jeunes coquines. L'orgue +gronde au fond de l'église, le bon Dieu est rentré chez lui. Alors, +les filles s'en vont avec un baiser sur le cou et un billet doux dans +la poche. + + + +III + + +Quand je passe sur les ponts, par ces soirées ardentes, la Seine +m'appelle avec des grondements d'amitié. Elle coule, large, fraîche, +pleine de lenteurs amoureuses, s'offrant, s'attardant entre les quais. +L'eau a des froissements de jupes moirées. C'est une amante souple, +dans laquelle on a des désirs irrésistibles de «piquer une tête.» + + ______ + +Les propriétaires de bains flottants qui regardaient avec +consternation tomber les continuelles pluies de mai, suent avec +béatitude sous les lourds soleils de juin. Enfin, l'eau est bonne. Dès +six heures du matin, c'est un encombrement. Les caleçons n'ont pas le +temps de sécher, et les peignoirs manquent, vers le soir. + +Je me souviens de ma première visite à un de ces bains, à une de ces +grandes cuves de bois, dans lesquelles les baigneurs tournent comme +des pailles dansant au fond d'une casserole d'eau bouillante. + +J'arrivais d'une petite ville, d'une petite rivière où j'avais +barbotté en toute liberté, et je fus consterné de cette auge, où l'eau +prenait des couleurs de suie. Vers six heures du soir, le grouillement +est tel, qu'il faut calculer son élan pour ne pas s'asseoir sur un dos +ou s'enfoncer dans un ventre. L'eau écume, les blancheurs des corps +l'emplissent d'un reflet blafard, tandis que les bouts de toile, +pendues à des cordes en guise de plafond, laissent tomber une clarté +louche. + +Le tapage est effroyable. Par moment, sous des élans brusques, l'eau a +des rejaillissements, qui roulent avec des bruits lointains de canon. +Des mains de farceurs battent la rivière du tic-tac des moulins; et il +y en a qui s'apprennent à tomber à la renverse, de façon à faire le +plus de vacarme possible et à inonder l'établissement. Mais ce n'est +rien encore auprès des cris intolérables, de ce glapissement de voix +qui rappelle les pensionnats en récréation. L'homme redevient enfant, +dans l'eau pure. Les promeneurs graves qui suivent les quais, jettent +un regard effaré sur ces toiles volantes, entre lesquelles ils voient +gambader de grands diables nus. Les dames passent plus vite. + + ______ + +J'ai goûté pourtant là de bonnes heures, de très-grand matin, quand la +ville dort encore. Ce n'est plus le pullulement d'épaules maigres, de +têtes chauves, de ventres énormes de l'après-midi. Le bain est presque +désert. Quelques jeunes gens y nagent en baigneurs convaincus. L'eau +est plus fraîche, après le sommeil de la nuit. Elle est plus pure, +plus vierge. + +Il faut y aller avant cinq heures. La ville à un réveil tiède. Rien +n'est délicieux comme de suivre les quais, en regardant l'eau, de ce +regard de convoitise des amants. Elle va être à vous. Dans le bain, +l'eau dort. C'est vous qui la réveillez. Vous pouvez la prendre entre +vos bras, en silence. Vous sentez le courant s'en aller tout du long +de votre chair, de la nuque aux talons, avec une caresse fuyante. + +Le soleil levant met des bandes roses sur les linges qui pavoisent le +plafond. Puis, un frisson court sur la peau avec les baisers plus vifs +de la rivière, et il fait bon alors s'envelopper d'un peignoir et +marcher sous les galeries. Vous êtes à Athènes, les pieds nus, le cou +libre, avec une simple robe roulée à la taille. Les culottes, le +gilet, et la redingote, et les bottes, et le chapeau, sont loin. Votre +nudité s'égaye à l'aise, dans ce lambeau d'étoffe. Le rêve va jusqu'au +printemps de la Grèce, au bord du bleu éternel de l'Archipel. + +Mais dès que la bande des baigneurs arrive, il faut fuir. Ils +apportent la chaleur des pavés à leurs talons. La rivière n'est plus +la vierge du petit jour; elle est la fille de midi qui se donne à +tous, qui est toute meurtrie, toute chaude des embrassements de la +foule. + + ______ + +Et quelles laideurs! Les dames font bien de hâter le pas, sur les +quais. Le musée des antiques, chargé par un artiste farceur, +n'arriverait pas à ce haut point de comique navrant. + +C'est une terrible épreuve pour un homme moderne, pour un Parisien, +que de se mettre nu. Les gens prudents ne vont jamais aux bains +froids. On m'y a montré, un jour, un conseiller d'État, si piteux avec +ses épaules pointues et son pauvre ventre plat, que toutes les fois +que j'ai rencontré son nom dans quelque grave affaire, je n'ai pu +retenir un sourire. + +Il y a les gros, il y a les maigres, et les grands, et les courts, +ceux qui se ballonnent sur l'eau comme des vessies, ceux qui +s'enfoncent et qui semblent se fondre comme des bâtons de sucre +d'orge. Les chairs tombent, les os s'accusent, les têtes entrent dans +les épaules ou se perchent sur des cous de poulets plumés, les bras +ont des longueurs de pattes, les jambes se ramassent pareilles à des +membres tordus de canard. Il y en a tout en derrière, d'autres tout en +ventre, et il y en a qui n'ont ni ventre ni derrière. Galerie +grotesque et lamentable, qui arrête l'éclat de rire dans la pitié. + +Le pis est que ces pauvres corps gardent l'orgueil de leur habit noir +et du porte-monnaie qu'ils ont laissé au vestiaire. Les uns se +drapent, ramènent les coins de leur peignoir, avec des cambrures de +propriétaires ayant pignon sur rue. D'autres marchent dans leur nudité +extravagante avec la dignité de chefs de bureaux traversant leur +peuple d'employés. Les plus jeunes font des grâces, comme s'ils se +croyaient en veston, dans les coulisses de quelque petit théâtre; les +plus vieux oublient qu'ils ont retiré leur corset et qu'ils ne sont +point au coin du feu, chez la belle comtesse de B.... + +J'ai vu, pendant toute une saison, aux bains du Pont-Royal, un gros +homme, rond comme une tonne, rouge comme une tomate mûre, qui jouait +les Alcibiade. Il avait étudié les plis de son peignoir devant quelque +tableau de David. Il était à l'Agora; il fumait avec des gestes +antiques. Quand il daignait se jeter dans la Seine, c'était Léandre +traversant l'Hellespont pour rejoindre Héro. Le pauvre homme! Je me +souviens encore de son torse court où l'eau mettait des plaques +violettes. O laideur humaine! + + ______ + +Non, je préfère encore ma petite rivière. Nous ne mettions pas même de +caleçons. A quoi bon! les martins-pêcheurs et les bergeronnettes ne +rougissaient seulement pas. Et nous choisissions les trous, «les +goures,» comme on dit dans le Midi. + +On traversait la rivière à pied sec, en sautant sur les grosses +pierres; mais les trous étaient tragiques. Certains de ces trous, +chaque année, dévoraient deux ou trois enfants. Il y avait des +légendes atroces, avec des poteaux pleins de menaces dont nous ne nous +inquiétions guère. Nous les prenions pour cibles, et il ne restait +souvent qu'un bout de planche tenu par un clou, que le vent balançait. + +Le soir, l'eau était brûlante. Les grands soleils chauffaient l'eau +des trous, au point qu'il fallait la laisser refroidir, dans les +premières fraîcheurs du crépuscule. Nous restions nus sur le sable, +pendant des heures, luttant, jetant des pierres aux poteaux, prenant +des grenouilles avec les mains, dans la vase. La nuit tombait, un +immense soupir, un soupir de soulagement passait sur les arbres. + +Alors, c'était des baignades sans fin. Quand nous étions las, nous +nous couchions dans l'eau, sur le bord, à un endroit peu profond, la +tête sur quelque touffe d'herbe. Et nous demeurions là, avec le +continuel glissement de la rivière sur notre peau, nos jambes +flottant, comme emportées à la dérive. C'était l'heure où les pions +étaient sévèrement jugés et où les devoirs du lendemain s'en allaient +dans la fumée des premières pipes. + +Bonne rivière où j'ai appris à faire la planche, eau tiède où les +petits poissons blancs cuisaient, je t'aime encore comme une maîtresse +enfantine. Tu nous as pris un camarade, un soir, dans un de ces trous +dont nous nous moquions, et c'est peut-être cette tache de sang sur +ta robe verte qui a laissé en moi des frissons de désir pour ton +maigre filet d'eau. Il y a des sanglots, dans ton babil d'innocente. + + + +IV + + +Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent +les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des lièvres et +des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on dédaigne les +alouettes, réservant son coup de feu aux seules grosses pièces. En +Provence, lièvres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux +fauvettes, à tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tué +leur douzaine de becfigues, ils rentrent très-fiers au logis. + +J'ai souvent couru les terres labourées, pendant des journées +entières, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonçais +jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir, +quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi. + +Si, par miracle, un lièvre passait entre mes jambes, je le regardais +courir avec un saint étonnement, tant j'étais peu habitué à rencontrer +de si grosses bêtes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se +leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes, +que je lâchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau +télégraphique. + +D'ailleurs, je confesse avoir toujours été un tireur détestable. Si +j'ai tué pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre +une hirondelle. + + ______ + +C'est sans doute pour cela que je préférais la chasse au poste. + +Imaginez une sorte de petite construction ronde, enfoncée dans la +terre, s'élevant à peine d'un mètre au-dessus du sol. Cette cabane, +faite de pierres sèches, est recouverte de tuiles qu'on dissimule le +plus possible sous des bouts de lierre. On dirait un débris de +tourelle rasée près des fondations et perdue dans l'herbe. + +A l'intérieur, l'étroite pièce prend jour par des meurtrières, que +ferment des vitres mobiles. Le plus souvent, le réduit a une cheminée +et des armoires; j'ai même connu un poste qui avait un divan. Autour +du poste sont plantés des arbres morts, des cimeaux, comme on les +nomme, au pied desquels on accroche les appeaux, les oiseaux +prisonniers chargés d'appeler les oiseaux libres. + +La tactique est simple. Le chasseur, tranquillement enfermé, attend en +fumant sa pipe. Il surveille les cimeaux par les meurtrières. Puis, +quand un oiseau se pose sur quelque branche sèche, il prend son fusil +méthodiquement, en appuie le canon sur le bord d'une meurtrière et +foudroie la malheureuse bête presque à bout portant. + +Les Provençaux ne chassent pas autrement aux oiseaux de passage, aux +ortolans en août, aux grives en novembre. + + ______ + +Je partais à trois heures du matin, par de glaciales matinées de +novembre. J'avais une lieue à faire dans la nuit, chargé comme un +mulet; car il faut porter les appeaux, et je vous assure qu'une +trentaine de cages ne se transportent pas facilement, dans un pays de +collines, par des sentiers à peine frayés. On pose les cages sur de +longs cadres de bois, où des ficelles les tiennent et les serrent les +unes contre les autres. + +Quand j'arrivais, il faisait noir encore, le plateau s'étendait, +profond, farouche, pareil à une mer d'ombre, avec ses broussailles +grises, à l'infini. J'entendais tout autour de moi, dans les ténèbres, +ce remous des pins, cette grande voix confuse qui ressemble aux +lamentations des vagues. J'avais alors quinze ans, et je n'étais pas +toujours très-rassuré. C'était déjà une émotion, un plaisir âcre. + +Mais il fallait se dépêcher. Les grives sont matinales. J'accrochais +mes cages, je m'enfermais dans le poste. Il était trop tôt encore, je +ne distinguais pas les branches des cimeaux. Et pourtant j'entendais +sur ma tête le sifflement rude des grives. Ces gueuses-là voyagent la +nuit. J'allumais du feu en grondant, je me hâtais d'obtenir un grand +brasier, qui luisait rose sur la cendre. Dès que la chasse a commencé, +il ne faut plus que le moindre filet de fumée sorte du poste. Cela +pourrait effaroucher le gibier. J'attendais le jour, en faisant +griller des côtelettes sur la braise. + +Et j'allais de meurtrière en meurtrière, épiant la première lueur +pâle. Rien encore; les cimeaux dressaient leurs bras désolés, +vaguement. J'avais déjà de mauvais yeux, je craignais de lâcher un +coup de fusil sur un bout de branche noirci, comme cela m'arrivait +quelquefois. Je ne me fiais pas seulement à ma vue, j'écoutais. Dans +le silence, frissonnaient mille bruits, ces chuchotements, ces soupirs +profonds de la terre à son réveil. La clameur des pins grandissait, et +il me semblait par moments qu'un vol innombrable de grives allait +s'abattre sur le poste, en sifflant furieusement. + + ______ + +Mais les nuées devenaient laiteuses. Sur le ciel clair, les cimeaux se +détachaient en noir, avec une singulière netteté. Alors, toutes mes +facultés se tendaient, je restais plié d'anxiété. + +Quel coup dans l'estomac, lorsque, brusquement, j'apercevais la longue +silhouette d'une grive sur un cimeau! La grive s'allonge, fait la +belle au premier rayon, reste droite, les yeux au soleil, dans le bain +matinal de lumière. Je prenais mon fusil avec des précautions +infinies, pour ne point heurter le canon ou la crosse. Je tirais, +l'oiseau tombait. Je n'allais pas le ramasser, cela aurait pu éloigner +d'autres victimes. + +Et je reprenais mon attente, secoué par cette émotion du joueur qui a +eu un coup heureux, et qui ne sait ce que lui garde la chance. Tout le +plaisir d'une pareille chasse consiste dans l'imprévu, dans la bonne +volonté que le gibier met à venir se faire tuer. Une autre grive se +posera-t-elle sur un des cimeaux? Question troublante. Je n'étais pas +difficile, d'ailleurs: quand les grives ne venaient pas, je tuais des +pinsons. + + ______ + +Je revois aujourd'hui le petit poste, au bord du grand plateau désert. +Il vient des collines une senteur fraîche de thym et de lavande. Les +appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil +montre à l'horizon une mèche de ses cheveux flambants, et il y a là, +sur un cimeau, dans la clarté blanche, une grive immobile. + +Allez courir les lièvres, et ne riez pas, car vous feriez envoler ma +grive. + + + +V + + +J'ai deux chattes. L'une, Françoise, est blanche comme une matinée de +mai. L'autre, Catherine, est noire comme une nuit d'orage. + +Françoise a la tête ronde et rieuse d'une fille d'Europe. Ses grands +yeux, d'un vert pâle, tiennent tout son visage. Son nez et ses lèvres +roses sont enduits de carmin. On la dirait peinte comme une vierge +folle de son corps. Elle est grasse, potelée, Parisienne jusqu'au bout +des griffes. Elle s'affiche en marchant, prenant des airs engageants, +retroussant la queue avec le frémissement brusque d'une petite dame +qui relève la traîne de sa robe. + +Catherine a la tête pointue et fine d'une déesse égyptienne. Ses yeux, +jaunes comme des lunes d'or, ont la fixité, la dureté impénétrable des +prunelles d'une idole barbare. Aux coins de ses lèvres minces, rit +l'éternelle ironie silencieuse des sphinx. Quand elle s'accroupit sur +ses pattes de derrière, la tête haute et immobile, elle est une +divinité de marbre noir, la grande Pacht hiératique des temples de +Thèbes. + + ______ + +Elles passent toutes deux leurs journées sur le sable jaune du jardin. + +Françoise se vautre, le ventre en l'air, toute à sa toilette, se +léchant les pattes avec le soin délicat d'une coquette qui se +blanchirait les mains dans de l'huile d'amande douce. Elle n'a pas +trois idées dans la tête. Cela se devine, à son air fou de grande +mondaine. + +Catherine songe. Elle songe, regardant sans voir, pénétrant du regard +dans le monde inconnu des dieux. Pendant des heures, elle demeure +droite, implacable, souriant de son étrange sourire de bête sacrée. + + ______ + +Quand je caresse Françoise de la main, elle arrondit le dos, en +poussant un miaulement léger de béatitude. Elle est si heureuse qu'on +s'occupe d'elle! Elle lève la tête, d'un mouvement câlin, me rendant +ma caresse en frottant son nez contre ma joue. Ses poils frémissent, +sa queue a de lentes ondulations. Et elle finit par se pâmer, les yeux +clos, ronronnant d'une façon douce. + +Quand je veux caresser Catherine, elle évite ma main. Elle préfère +vivre solitaire, au fond de son rêve religieux. Elle a une pudeur de +déesse qu'irrite et blesse tout contact humain. Si je parviens à la +prendre sur mes genoux, elle s'aplatit, la tête allongée, les yeux +fixes, prête à s'échapper d'un bond. Ses membres nerveux, son corps +maigre reste inerte sous mes doigts qui la flattent. Elle ne daigne +point descendre à la joie d'amour d'une mortelle. + + ______ + +Et c'est ainsi que Françoise est une fille de Paris, lorette ou +marquise, créature légère et charmante qui se vendrait pour un +compliment sur sa robe blanche; c'est ainsi que Catherine est une +fille de quelque cité en ruines, je ne sais où, là-bas, du côté du +soleil. Elles sont de deux civilisations, poupée moderne, idole d'une +nation morte. + +Ah! si je pouvais lire dans leurs yeux! Je les prends dans mes bras, +je les regarde fixement, pour qu'elles me content leur secret. Elles +ne baissent pas les paupières, et ce sont elles qui m'étudient. Je ne +lis rien dans la transparence vitreuse de ces yeux qui s'ouvrent comme +des trous sans fond, comme des puits de clarté pâle où nagent des +étincelles ardentes. + +Et Françoise ronronne plus tendrement, tandis que les regards jaunes +de Catherine me pénètrent comme des tiges de laiton. + + ______ + +Dernièrement, Françoise est devenue mère. Cette écervelée a un +excellent coeur. Elle soigne avec des tendresses exquises le petit +qu'on lui a laissé. Elle le prend délicatement par la peau du cou, +pour le promener dans toutes les armoires de la maison. + +Catherine la regarde faire, perdue dans de profondes réflexions. Le +petit l'intéresse. Elle a, en face de lui, des attitudes de philosophe +ancien songeant à la vie et à la mort des créatures, bâtissant dans le +rêve tout un système de philosophie. + +Hier, pendant que la mère était sortie, elle est venue s'accroupir à +côté de l'enfant. Elle l'a senti, l'a retourné avec la patte. Puis, +brusquement, elle l'a emporté dans un coin obscur. Là, se croyant bien +cachée, elle s'est posée devant le petit, avec les yeux luisants, +l'échine frémissante d'une prêtresse s'apprêtant pour un sacrifice. +Elle allait, je crois, broyer d'un coup de dents la tête de la +victime, lorsque je me suis hâté d'intervenir et de la chasser. Elle +m'a jeté, en s'enfuyant, des regards diaboliques, souple, silencieuse, +sans un jurement. + + ______ + +Eh bien! j'aime toujours Catherine; je l'aime parce qu'elle est +perfide et cruelle, comme une bête de l'enfer. Que m'importent les +grâces légères de Françoise, ses moues délicieuses, ses allures de +vierge folle! Toutes nos filles d'Ève ont sa blancheur ronronnante. +Mais je n'ai pu encore trouver une soeur à Catherine, une créature +perverse et froide, une idole noire qui vive dans le songe éternel du +mal. + + + +IV + + +Les rosiers, dans les cimetières, épanouissent des fleurs larges, +d'une blancheur de lait, d'un rouge sombre. Les racines vont, au fond +des bières, prendre la pâleur des poitrines virginales, l'éclat +sanglant des coeurs meurtris. Cette rose blanche, c'est la floraison +d'une enfant morte à seize ans; cette rose rouge, c'est la dernière +goutte de sang d'un homme tombé dans la lutte. + +O fleurs éclatantes, fleurs vivantes, où il y a un peu de nos morts! + + ______ + +A la campagne, les pruniers et les abricotiers poussent gaillardement +derrière l'église, le long des murs croulants du petit cimetière. Le +grand soleil dore les fruits, le grand air leur donne une saveur +exquise. Et la gouvernante du curé fait des confitures qui sont +renommées à plus de dix lieues à la ronde. J'en ai mangé. On dirait, +selon l'heureuse expression des paysans, qu'on avale «la culotte de +velours du bon Dieu.» + +Je connais un de ces cimetières étroits de village où il y a des +groseilliers superbes, hauts comme des arbres. Les groseilles, rouges +sous les feuilles vertes, ressemblent à des grappes de cerises. Et +j'ai vu le bedeau venir, le matin, avec une miche de pain sous le +bras, et déjeuner tranquillement, assis sur le coin d'une vieille +pierre tombale. Une bande de moineaux l'entouraient. Il cueillait les +groseilles, il jetait des mies de pain aux moineaux; tout ce petit +monde-là mangeait avec un grand appétit sur la tête des morts. + +C'est une fête pour le cimetière. L'herbe pousse, drue et forte. Dans +un coin, des touffes de coquelicots mettent une nappe rouge. L'air +vient largement de la plaine, soufflant toutes les bonnes odeurs des +foins coupés. A midi, les abeilles bourdonnent dans le soleil; les +petits lézards gris se pâment, la gueule ouverte, buvant la chaleur, +au bord de leur trou. Les morts ont chaud; et ce n'est plus un +cimetière, c'est un coin de la vie universelle, où l'âme des morts +passe dans le tronc des arbres, où il n'y a plus qu'un vaste baiser de +ce qui était hier et de ce qui sera demain. Les fleurs, ce sont les +sourires des filles; les fruits, ce sont les besognes des hommes. + +Là, il n'y a pas crime à cueillir les bleuets et les coquelicots. Les +enfants viennent faire des bouquets. Le curé ne se fâche que quand ils +montent dans les pruniers. Les pruniers sont au curé, mais les fleurs +sont à tout le monde. Parfois, on est obligé de faucher le cimetière; +l'herbe est si haute, que les croix de bois noir sont noyées; alors, +c'est la jument du curé qui mange le foin. Le village n'y entend pas +malice, et pas un des paroissiens ne songe à accuser la jument de +mordre à l'âme des morts. + +Mathurine avait planté un rosier sur la tombe de son promis, et tous +les dimanches, en mai, Mathurine allait cueillir une rose qu'elle +mettait à son fichu. Elle passait le dimanche dans le parfum de son +amour disparu. Quand elle baissait les yeux sur son fichu, il lui +semblait que son promis lui souriait. + + ______ + +J'aime les cimetières, quand le ciel est bleu. J'y vais tête nue, +oubliant mes haines, comme dans une ville sainte où l'on est tout +amour et tout pardon. + +Un de ces derniers matins, je suis allé au Père-Lachaise. Le +cimetière, sur la limpidité bleue de l'horizon, étageait ses rangs de +tombes blanches. Des masses d'arbres montaient sur la hauteur, +laissant voir, sous la dentelle encore tendre de leurs feuilles, les +coins éclatants des grands tombeaux. Le printemps est doux pour les +champs déserts où reposent nos morts bien-aimés; il sème de gazon les +molles allées que suivent à pas lents les jeunes veuves; il blanchit +les marbres d'une gaieté enfantine et claire. De loin, le cimetière +ressemblait à un énorme bouquet de verdure, piqué ça et là d'une +touffe d'aubépine. Les tombeaux sont comme les fleurs virginales des +herbes et des feuillages. + + ______ + +J'ai suivi lentement les allées. Quel silence frissonnant, quelles +senteurs pénétrantes, quels souffles tièdes, venus on ne sait d'où, +comme des haleines caressantes de femmes qu'on ne voit pas! On sent +que tout un peuple dort dans cette terre émue et douloureuse sous le +pied du promeneur. Il s'échappe de chaque arbuste des massifs, de +chaque fente des dalles, une respiration régulière et douce comme +celle d'un enfant, qui se traîne au ras du sol, avec toute la paix du +dernier sommeil. + +Des hivers nouveaux ont passé sur le marbre de Musset. Je l'ai +retrouvé plus pâle, plus attendri. Les dernières pluies lui ont mis +une robe neuve. Un rayon, tombant d'un arbre voisin, éclairait d'une +clarté vivante le profil fin et nerveux du poète. Ce médaillon, avec +son éternel sourire, a une grâce qui attriste. + +D'où vient donc l'étrange puissance de Musset sur ma génération? Il +est peu de jeunes hommes qui, après l'avoir lu, n'ait gardé au coeur +une douceur éternelle. Et pourtant Musset ne nous a appris ni à vivre +ni à mourir; il est tombé à chaque pas; il n'a pu, dans son agonie, +que se relever sur les genoux, pour pleurer comme un enfant. +N'importe, nous l'aimons; nous l'aimons d'amour, ainsi qu'une +maîtresse qui nous féconderait le coeur en le meurtrissant. + +C'est qu'il a jeté le cri de désespérance du siècle; c'est qu'il a été +le plus jeune et le plus saignant de nous. + +Le saule que des mains pieuses ont planté devant son tombeau, est +toujours languissant. Jamais ce saule, à l'ombre duquel il a voulu +dormir, n'a poussé, vigoureux et libre, dans la force de sa sève. Son +feuillage jeune pend tristement, ses tiges retombent comme des larmes +lourdes et lasses. Peut-être ses racines vont-elles boire, dans le +coeur du mort, toutes les amertumes d'une vie gaspillée. + +Longtemps, je suis resté rêveur. Là-bas, Paris grondait. Ici, un cri +d'oiseau, le susurrement d'un insecte, le craquement subit d'une +branche. Puis, des silences profonds, dans lesquels l'haleine des +tombes s'entendait plus forte. Seul, un habitant du quartier, quelque +petit rentier, suivait doucement l'allée, les pieds dans des +pantoufles, les mains derrière le dos, en bon bourgeois qui hume les +premières tiédeurs de l'air. + + ______ + +Mes souvenirs s'éveillaient. Ils me parlaient de ma jeunesse, de cette +époque heureuse où je courais les sentiers de ma chère Provence. +Musset était alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier; et, +derrière le premier buisson j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je +lisais le poète, dans cette ombre chaude du Midi, parfumée de sauge et +de lavande. + +Je lui dois mes premiers chagrins et mes premières joies. Aujourd'hui +encore, dans la passion d'analyse exacte qui m'a pris, lorsqu'il me +monte au visage de soudaines bouffées de jeunesse, je songe à ce +désespéré, je le remercie de m'avoir enseigné à pleurer. + + + +VII + + +Mai, le mois des fleurs, le mois des nids! Le soleil sourit +discrètement, ce matin, et je veux croire au soleil. Je m'en vais par +les rues, dans la blanche matinée, attentif aux seules gaietés des +moineaux. + +S'il pleut ce soir, que le ciel me pardonne mon chant de joie qui +salue le printemps. + + ______ + +Au parc Monceau, ce matin, une jeune femme, une jeune épouse qui +allait être mère, était assise devant une pelouse. Elle portait une +robe de soie grise. Ses petites mains gantées, les dentelles de sa +jupe et de son corsage, la pâleur tendre de son visage, témoignaient +de l'élégante et riche oisiveté de sa vie. C'était une heureuse de ce +monde. + +La jeune dame regardait deux moineaux qui sautaient gaillardement dans +l'herbe, à ses pieds. A tour de rôle, ils venaient voler un brin de +foin et se sauvaient sur un arbre voisin. Ils bâtissaient leur nid. La +femelle prenait délicatement chaque fétu, le tressait aux autres +matériaux déjà apportés, l'aplatissait sous le poids tiède et +frissonnant de sa gorge. C'était un va-et-vient furtif, une besogne +d'amour où la tendresse suppléait à la force. + +L'inconnue vêtue de soie grise, contemplait les deux amants qui +préparaient en toute hâte le berceau. Elle apprenait la science des +pauvres gens qui n'ont que quelques brins de foin et la chaleur de +leurs caresses pour protéger leurs petits contre les nuits fraîches. + +Elle eut un sourire d'une douceur triste, et je crus lire la rêverie +qui passait dans ses yeux songeurs. + +--«Hélas! je suis riche, je dois ignorer la joie de ces oiseaux. Un +ébéniste fait en ce moment la bercelonnette de bois de rose, dans +laquelle une nourrice normande ou picarde bercera mon enfant. Un +métier fabrique quelque part les tissus de laine et de fil qui +réchaufferont ses membres délicats. Une ouvrière coud la layette. Une +sage-femme donnera les premiers soins au nouveau-né. Je ne serai qu'à +moitié la mère du cher petit; je le mettrai nu au monde, il ne tiendra +pas tout de moi. Et ces moineaux construisent le berceau, tissent et +cousent les étoffes; ils n'ont rien, ils créent tout, par un miracle +d'amour; ils changent en bercelonnette tiède le premier trou de +muraille venu. Ce sont des artisans de tendresse que les jeunes mères +envient.» + + ______ + +Aux champs, les nids poussent naturellement, dans les haies et sur les +arbres, comme des fleurs vivantes. Ils s'ouvrent, ils s'épanouissent +au premier rayon du soleil. Ils laissent échapper des gazouillements, +à l'heure où l'aubépine exhale des parfums. + +Les pinsons, les chardonnerets, les bouvreuils, choisissent les +arbustes pour alcôves; les corbeaux et les pies montent jusqu'aux plus +hautes branches des peupliers; les alouettes, les fauvettes, restent à +terre, dans les blés et dans les broussailles. Il faut à ces amants, +jaloux de leurs tendresses, le grand silence de la campagne. Je sais +bien qu'il existe des misérables qui violent les nids pour plumer les +petits et pour manger les oeufs en omelette. Aussi les oiseaux, à +chaque saison, se cachent-ils davantage; ils vont au désert. + +Seuls, les moineaux et les hirondelles osent confier leurs amours aux +murs et aux arbres de Paris. Ils vivent, ils aiment parmi nous. Nous +avons bien des serins en cage qui pondent et couvent. Mais quels +tristes amoureux! On dirait que nos serins sont mariés devant monsieur +le maire. Leur union forcée, gardée sous grille, est bête comme un +mariage. Ils ont des petits moroses et pâlots, qui ne donnent jamais +les libres coups d'ailes des enfants de l'amour. + +Il faut voir les moineaux libres dans les trous des vieux murs, les +hirondelles libres au faîte des cheminées. Ceux-là s'aiment, +conçoivent en plein ciel; il n'y a parmi eux que des mariages +d'inclination. + + ______ + +Les hirondelles font de Paris leur villa d'été. Dès leur arrivée, les +voyageuses visitent les berceaux vides qu'elles ont dû abandonner aux +premiers froids. Elles réparent la frêle maison, la consolident, la +meublent de duvet. Et les poëtes, les amoureux qui passent, l'oreille +et le coeur ouverts, entendent, pendant tout l'été, leurs petits cris +de tendresse dominant le roulement des fiacres. + +Mais le véritable enfant de Paris, le gamin de l'air, est le moineau +franc, le pierrot, qui porte la blouse grise du faubourien. Il est +populacier, gouailleur, effronté. Son cri semble une moquerie, son +battement d'aile un geste railleur; ses airs de tête ont je ne sais +quelle insouciance goguenarde et aggressive. + +Il préfère, certes, les allées grises de poussière, les boulevards +brûlants, aux frais ombrages de Meudon et de Montmorency. Il se plaît +dans le tapage des roues, boit au ruisseau, mange du pain, se promène +tranquillement sur les trottoirs. Il a quitté les champs où il +s'ennuyait en compagnie de bêtes sottes et arriérées, pour venir vivre +parmi nous, logeant sous nos tuiles, la nuit s'éclairant au gaz, et le +jour faisant ses petites affaires dans nos rues, en promeneur ou en +homme pressé. + +Le pierrot est un Parisien qui ne paye pas ses contributions. Il est +le titi de la nation ailée, et il a un faible pour le pain d'épices et +pour la civilisation moderne. + +C'est surtout dans les jardins publics qu'il faut étudier, en mai, les +allures lestes et tendres des pierrots. Il y a des gens qui vont au +Jardin des Plantes pour se poser devant les grilles et regarder les +bêtes enfermées. Si vous visitez un jour la Ménagerie, regardez donc +les bêtes libres, les pierrots qui volent en plein soleil. + +Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il +célèbrent haut le grand air. Ils entrent impunément dans les cages, +les emplissent de leur liberté, sont l'éternel désespoir des +malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux +ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un +balancement de tête plein d'une dédaigneuse impatience. Eux, ils se +sauvent, ils sont la créature libre et gaie, dans cette arche où +l'homme essaye d'enfermer la création. + +En mai, les pierrots du Jardin des Plantes bâtissent leur nid sous les +tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils +essayent de voler un brin de laine ou de crin à la fourrure des +animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tête puissante +sur ses pattes étendues, regardant un pierrot qui sautait +gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rêverie douce et +poignante fermait à demi les yeux de la bête fauve. Le grand lion +songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil +roux de sa patte. + + + +VIII + + +Je suis allé aux Halles, une de ces dernières nuits. Paris est morne à +ces heures matinales. On ne lui a point encore fait un bout de +toilette. Il ressemble à quelque vaste salle à manger toute tiède, +toute grasse du repas de la veille; des os traînent, des ordures +encombrent la nappe sale des pavés. Les maîtres se sont couchés sans +faire desservir; et, le matin seulement, la servante donne un coup de +balai, met du linge propre pour le déjeuner. + +Aux Halles, le vacarme est grand. C'est l'office colossal où +s'engoufre la nourriture de Paris endormi. Quand il ouvrira les yeux, +il aura déjà le ventre plein. Dans les clartés frissonnantes du matin, +au milieu du grouillement de la foule, s'entassent des quartiers +rouges de viande, des paniers de poissons qui luisent avec des éclairs +d'argent, des montagnes de légumes piquant l'ombre de taches blanches +et vertes. C'est un éboulement de mangeailles, des charrettes vidées +sur le pavé, des caisses éventrées, des sacs ouverts, laissant couler +leur contenu, un flot montant de salades, d'oeufs, de fruits, de +volailles, qui menacent de gagner les rues voisines et d'inonder Paris +entier. + +J'allais curieusement au milieu de ce tohu-bohu, lorsque j'ai aperçu +des femmes qui fouillaient à pleines mains dans de larges tas +noirâtres, étalés sur le carreau. Les lueurs des lanternes dansaient, +je distinguais mal, et j'ai cru d'abord que c'était là des débris de +viande qu'on vendait au rabais. + +Je me suis approché. Les tas de débris de viande étaient des tas de +roses. + + ______ + +Tout le printemps des rues de Paris traîne sur ce carreau boueux, +parmi les mangeailles des Halles. Les jours de grande fête, la vente +commence à deux heures du matin. + +Les jardiniers de la banlieue apportent leurs fleurs par grosses +bottes. Les bottes, suivant la saison, ont un prix courant, comme les +poireaux et les navets. Cette vente est une oeuvre de nuit. Les +revendeuses, les petites marchandes, qui enfoncent leurs bras +jusqu'aux coudes dans des charretées de roses, ont l'air de faire un +mauvais coup, de tremper leurs mains au fond de quelque besogne +sanglante. + +C'est affaire de toilette. Les boeufs éventrés qui saignent seront +lavés, tatoués de guirlandes, ornés de fleurs artificielles; les roses +qu'on foule aux pieds, montées sur des brins d'osier, auront un parfum +discret dans leur collerette de feuilles vertes. + +Je m'étais arrêté devant ces pauvres fleurs expirantes. Elles étaient +humides encore, serrées brutalement par des liens qui coupaient leurs +tiges délicates. Elles gardaient l'odeur forte des choux en compagnie +desquels elles étaient venues. Et il y avait des bottes roulées dans +le ruisseau qui agonisaient. + +J'ai ramassé une de ces bottes. Elle était toute boueuse d'un côté. On +la lavera dans un seau d'eau, elle retrouvera son parfum doux et +tendre. Un peu de boue, restée tout au fond des pétales, témoignera +seul de sa visite au ruisseau. Les lèvres qui la baiseront le soir +seront peut-être moins pures qu'elle. + + ______ + +Alors, au milieu de l'abominable tapage des Halles, je me suis souvenu +de cette promenade que je fis avec toi, Ninon, il y a quelque dix ans. +Le printemps naissait, les jeunes feuillages luisaient au blanc soleil +d'avril. Le petit sentier qui suivait la côte était bordé de larges +champs de violettes. Quand on passait, on sentait monter autour de soi +une odeur douce qui vous pénétrait et alanguissait votre âme. + +Tu t'appuyais sur mon bras toute pâmée, comme endormie d'amour par +l'odeur douce. La campagne était claire, et il y avait de petites +mouches qui volaient dans le soleil. Un grand silence tombait du ciel. +Notre baiser fut si discret, qu'il n'effaroucha pas les pinsons des +cerisiers en fleurs. + +Au détour d'un chemin, dans un champ, nous vîmes des vieilles femmes +courbées, qui cueillaient des violettes qu'elles jetaient dans de +grands paniers. J'appelai une de ces femmes. + +--Vous voulez des violettes? me demanda-t-elle. Combien?... une livre? + +Elle vendait ses fleurs à la livre! Nous nous sauvâmes, désolés tous +deux, croyant voir le Printemps ouvrir, dans l'amoureuse campagne, une +boutique d'épicerie. Je me glissai le long des haies, je volai +quelques violettes maigres, qui eurent pour toi un parfum de plus. +Mais voilà que dans le bois, en haut, sur le plateau, il poussait des +violettes, des violettes toutes petites qui avaient une peur terrible, +et qui savaient se cacher sous les feuilles avec une foule de ruses. + +Vite, tu jetas les violettes volées, ces bêtes de violettes qui +poussaient dans de la terre labourée, et qu'on vendait à la livre. Tu +voulais des fleurs libres, des filles de la rosée et du soleil levant. +Pendant deux grandes heures, je furetai dans l'herbe. Dès que j'avais +trouvé une fleur, je courais te la vendre. Tu me l'achetais un baiser. + + ______ + +Et je songeais à ces choses lointaines, dans les odeurs grasses, dans +le vacarme assourdissant des Halles, devant les pauvres fleurs mortes +sur le carreau. Je me rappelais mon amoureuse et ce bouquet de +violettes séchées que j'ai chez moi, au fond d'un tiroir. J'ai compté, +en rentrant, les brins flétris; il y en a vingt, et j'ai senti sur mes +lèvres la brûlure douce de vingt baisers. + + + +IX + + +J'ai visité un campement de Bohémiens, établi en face du poste-caserne +de la porte Saint-Ouen. Ces sauvages doivent bien rire de cette grande +bête de ville qui se dérange pour eux. Il m'a suffi de suivre la +foule; tout le faubourg se portait autour de leurs tentes, et j'ai +même eu la honte de voir des gens qui n'avaient pourtant pas l'air +tout à fait d'imbéciles, arriver en voiture découverte, avec des +valets de pied en livrée. + +Quand ce pauvre Paris a une curiosité, il ne la marchande guère. Le +cas de ces Bohémiens est celui-ci. Ils étaient venus pour rétamer les +casseroles et poser des pièces aux chaudrons du faubourg. Seulement, +dès le premier jour, à voir la bande de gamins qui les dévisageaient, +ils ont compris à quel genre de ville civilisée ils avaient affaire. +Aussi se sont-ils empressés de lâcher les chaudrons et les casseroles. +Comprenant qu'on les traitait en ménagerie curieuse, ils ont consenti, +avec une bonhomie railleuse, à se montrer pour deux sous. Une +palissade entoure le campement; deux hommes se sont placés à deux +ouvertures très-étroites, où ils recueillent les offrandes des +messieurs et des dames qui veulent visiter le chenil. C'est une +poussée, un écrasement. Et il a même fallu mettre là des sergents de +ville. Les Bohémiens tournent parfois la tête pour ne pas s'égayer au +nez des braves gens qui s'oublient jusqu'à leur jeter des pièces de +monnaie blanche. + +Je me les imagine, le soir, comptant la recette, quand le monde n'est +plus là. Quelles gorges chaudes! Ils ont traversé la France, dans les +rebuffades des paysans et les méfiances des gardes champêtres. Ils +arrivent à Paris, avec la crainte qu'on ne les jette au fond de +quelque basse fosse. Et ils s'éveillent au milieu de ce rêve doré de +tout un peuple de messieurs et de dames en extase devant leurs +guenilles. Eux, eux qu'on chasse de ville en ville! Il me semble les +voir se dresser sur le talus des fortifications, drapés dans leurs +loques, jetant un grand rire de mépris à Paris endormi. + + ______ + +La palissade entoure sept ou huit tentes, ménageant entre elles une +sorte de rue. Des chevaux étiques, petits et nerveux, broutent l'herbe +roussie, derrière les tentes. Sous des lambeaux de vieilles bâches, on +aperçoit les roues basses des voitures. + +Au dedans, règne une puanteur insupportable de saleté et de misère. Le +sol est déjà battu, émietté, purulent. Sur les pointes des palissades, +la literie prend l'air, des paillots, des couvertures déteintes, des +matelas carrés où deux familles doivent dormir à l'aise, tout le +déballage de quelque hôpital de lépreux séchant au soleil. Dans les +tentes, dressées à la mode arabe, très-hautes et s'ouvrant comme les +rideaux d'un ciel de lit, des chiffons s'entassent, des selles, des +harnais, un bric-à-brac sans nom, des objets qui n'ont plus ni +couleur, ni forme, qui dorment là dans une couche de crasse superbe, +chaude de ton et faite pour ravir un peintre. + +Pourtant, j'ai cru découvrir la cuisine, au bout du campement, dans +une tente plus étroite que les autres. Il y avait là quelques marmites +de fer et des trépieds; j'ai même reconnu une assiette. D'ailleurs, +pas la moindre apparence de pot-au-feu. Les marmites servent peut-être +à préparer la bouillie du sabbat. + +Les hommes sont grands, forts, la face ronde, les cheveux très-longs, +bouclés, d'un noir lisse et huileux. Ils sont vêtus de toutes les +défroques ramassées en chemin. Un d'eux se promenait, drapé dans un +rideau de cretonne à grands ramages jaunes. Un autre avait une veste +qui devait provenir de quelque habit noir dont on avait arraché la +queue. Plusieurs ont des jupons de femme. Ils sourient dans leurs +longues barbes, claires et soyeuses. Leurs coiffures de prédilection +paraissent être des fonds de vieux chapeaux de feutre, dont ils ont +fait des calottes en en coupant les ailes. + +Les femmes sont également grandes et fortes. Les vieilles, séchées, +hideuses avec leurs maigreurs nues et leurs cheveux dénoués, +ressemblent à des sorcières cuites aux feux de l'enfer. Parmi les +jeunes, il y en a de très-belles, sous leur couche de crasse, la peau +cuivrée, avec de grands yeux noirs d'une douceur exquise. Celles-là +font les coquettes; elles ont les cheveux nattés en deux grosses +nattes tombantes, rattachées derrière les oreilles, étranglées de +place en place par des bouts de chiffons rouges. Dans leur jupon de +couleur, les épaules couvertes d'un châle noué à la ceinture, coiffées +d'un mouchoir qui les serre au front, elles ont un grand air de reines +barbares tombées dans la vermine. + +Et les enfants, tout un troupeau d'enfants, grouillent. J'en ai vu un +en chemise, avec un gilet d'homme immense qui lui battait les mollets; +il tenait un beau cerf-volant bleu. Un autre, un tout petit, deux ans +au plus, allait nu, absolument nu, très-grave, au milieu des rires +bruyants des filles curieuses du quartier. Et il était si sale, le +cher petit, si vert et si rouge, qu'on l'aurait pris pour un bronze +florentin, une de ces charmantes figurines de la Renaissance. + + ______ + +Toute la bande reste impassible devant la curiosité bruyante de la +foule. Des hommes et des femmes dorment sous les tentes. Une mère +allaite, le sein nu et noir comme une gourde brunie par l'usage, un +poupon tout jaune, qui a l'air d'être en cuivre. D'autres femmes, +accroupies, regardent sérieusement ces Parisiens étranges qui furètent +dans la saleté. J'ai demandé à une d'elles ce qu'elle pensait de nous; +elle a souri faiblement, sans répondre. + +Une belle fille d'une vingtaine d'années se promène au milieu des +badauds, tente les dames en chapeau et en robe de soie, auxquelles +elle offre de dire la bonne aventure. Je l'ai vue opérer. Elle a pris +la main d'une jeune femme, la gardant dans la sienne, d'une façon +caline, si bien que la main a fini par s'abandonner à elle. Alors, +elle a fait entendre qu'il fallait mettre une pièce de monnaie dans la +main; une pièce de dix sous n'a pas suffi, elle en a voulu deux, et +même elle parlait de cinq francs. Au bout de quelques secondes, après +avoir promis une longue vie, des enfants, beaucoup de bonheur, elle a +pris les deux pièces de dix sous, s'en est servie pour faire des +signes de croix sur le bord du chapeau de la jeune femme, et au mot: +_Amen_, les a fait disparaître dans sa poche, une poche immense, où +j'ai entrevu des poignées de monnaie blanche. + +Il est vrai qu'elle vend un talisman. Elle casse, entre les dents, un +petit morceau d'une matière rougeâtre, qui ressemble à de l'écorce +d'orange séchée; elle noue ce morceau dans le coin du mouchoir de la +personne à laquelle elle vient de dire la bonne aventure; puis, elle +lui recommande d'ajouter au talisman du pain, du sel et du sucre. Cela +doit empêcher toutes les maladies et conjurer le mauvais esprit. + +Et la diablesse fait son métier avec une gravité étonnante. Si on lui +reprend une des pièces de monnaie qu'elle a fait mettre dans la main, +elle jure que ses bons souhaits se tourneront en des maux effroyables. +C'est naïf, mais le geste et l'accent sont excellents. + + ______ + +Dans la petite ville provençale où j'ai grandi, les Bohémiens sont +tolérés; mais ils ne soulèvent pas une telle émeute de curiosité. On +les accuse de manger les chiens et les chats perdus, ce qui les fait +regarder de travers par les bourgeois. Les gens comme il faut tournent +la tête, quand ils ont à passer dans leur voisinage. + +Ils arrivent avec leur maison roulante, s'installent dans le coin de +quelque terrain abandonné des faubourgs. Certains coins, d'un bout de +l'année à l'autre, sont habités par des tribus d'enfants déguenillés, +d'hommes et de femmes vautrés au soleil. J'y ai vu des créatures +belles à ravir. Nous autres galopins, qui n'avions pas les dégoûts des +gens comme il faut, nous allions regarder au fond des voitures où ces +gens dorment l'hiver. Et je me souviens qu'un jour, ayant sur le coeur +quelque gros chagrin d'écolier, je fis le rêve de monter dans une de +ces voitures qui partaient, de m'en aller avec ces grandes belles +filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m'en aller bien loin, +au bout du monde, roulant à jamais le long des routes. + + + +X + + +Un jeune chimiste de mes amis me dit, un matin: + +--Je connais un vieux savant qui s'est retiré dans une petite maison +du boulevard d'Enfer, pour y étudier en paix la cristallisation des +diamants. Il a déjà obtenu de jolis résultats. Veux-tu que je te mène +chez lui? + +J'ai accepté avec une secrète terreur. Un sorcier m'aurait moins +effrayé, car j'ai une peur médiocre du diable; mais je crains +l'argent, et j'avoue que l'homme qui trouvera un de ces jours la +pierre philosophale me frappera d'une respectueuse épouvante. + + ______ + +En chemin, mon ami me donna quelques détails sur la fabrication des +pierres précieuses. Nos chimistes s'en occupent depuis longtemps. Mais +les cristaux qu'ils ont déjà obtenus, sont si petits, et les frais de +fabrication s'élèvent si haut, que les expériences ont dû rester à +l'état de simples curiosités scientifiques. La question en est là. Il +s'agit uniquement de trouver des agents plus puissants, des procédés +plus économiques, pour pouvoir fabriquer à bas prix. + +Cependant, nous étions arrivés. Mon ami, avant de sonner, me prévint +que le vieux savant n'aimant pas les curieux, allait sans doute me +recevoir fort mal. J'étais le premier profane qui pénétrait dans le +sanctuaire. + +Le chimiste nous ouvrit, et je dois confesser que je lui trouvai +d'abord l'air stupide, un air de cordonnier hâve et abruti. Il +accueillit mon ami affectueusement, m'acceptant avec un sourd +grognement, comme un chien qui aurait appartenu à son jeune disciple. +Nous traversâmes un jardin laissé inculte. Au fond, se trouvait la +maison, une masure en ruines. Le locataire a abattu toutes les +cloisons pour ne faire qu'une seule pièce, vaste et haute. Il y avait +là un outillage complet de laboratoire, des appareils bizarres, dont +je n'essayai même pas de m'expliquer l'usage. Pour tout luxe, pour +tout ameublement, un banc et une table de bois noir. + +C'est dans ce bouge que j'ai eu un des éblouissements les plus +aveuglants de ma vie. Le long des murs, sur le carreau, étaient rangés +des fonds de corbeilles lamentables, dont l'osier crevait, pleins à +déborder de pierres précieuses. Chaque tas était fait d'une espèce de +pierre. Les rubis, les améthystes, les émeraudes, les saphirs, les +opales, les turquoises, jetés dans les coins comme des pelletées de +cailloux au bord d'un chemin, luisaient avec des lueurs vivantes, +éclairaient la pièce du pétillement de leurs flammes. C'étaient des +brasiers, des charbons ardents, rouges, violets, verts, bleus, roses. +Et l'on eût dit des millions d'yeux de fées qui riaient dans l'ombre, +à fleur de terre. Jamais conte arabe n'a étalé un pareil trésor, +jamais femme n'a rêvé un tel paradis. + + ______ + +Je ne pas retenir un cri d'admiration: + +--Quelle richesse! m'écriai-je. Il y a là des milliards. + +Le vieux savant haussa les épaules. Il parut me regarder d'un air de +pitié profonde. + +--Chacun de ces tas reviennent à quelques francs, me dit-il de sa voix +lente et sourde. Ils m'embarrassent. Je les sèmerai demain dans les +allées de mon jardin, en guise de graviers. + +Puis se tournant vers mon ami, il continua, en prenant les pierreries +à poignées: + +--Voyez donc ces rubis. Ce sont les plus beaux que j'aie encore +obtenus... Je ne suis pas satisfait de ces émeraudes; elles sont trop +pures; celles que la nature fait ont toutes quelque tache, et je ne +veux pas faire mieux que la nature... Ce qui me désespère, c'est que +je n'ai encore pu obtenir le diamant blanc. J'ai recommencé hier mes +expériences... Dès que j'aurai réussi, l'oeuvre de ma vie sera +couronné, je mourrai heureux. + +L'homme avait grandi. Je ne lui trouvai plus l'air stupide; je +commençai à frissonner devant ce vieillard blême qui pouvait jeter sur +Paris une pluie miraculeuse. + +--Mais vous devez avoir peur des voleurs? lui demandai-je. Je vois à +votre porte et à vos fenêtres de solides barres de fer. C'est une +précaution. + +--Oui, j'ai peur parfois, murmura-t-il, peur que des imbéciles ne me +tuent avant que j'aie trouvé le diamant blanc... Ces cailloux qui +n'auront plus aucune valeur demain, pourraient aujourd'hui tenter mes +héritiers. Ce sont mes héritiers qui m'épouvantent; ils savent qu'en +me faisant disparaître, ils enseveliraient avec moi les secrets de ma +fabrication, et qu'ils conserveraient ainsi tout son prix à ce +prétendu trésor. + +Il resta songeur et triste. Nous nous étions assis sur les tas de +diamants, et je le regardai, la main gauche perdue dans le panier des +rubis, la main droite faisant couler machinalement des poignées +d'émeraudes. Les enfants font ainsi couler le sable entre leurs +doigts. + + ______ + +Au bout d'un silence: + +--Vous devez mener une vie intolérable! m'écriai-je. Vous vivez ici +dans la haine des hommes... N'avez-vous aucun plaisir? + +Il me regarda, d'un air surpris. + +--Je travaille, répondit-il simplement, je ne m'ennuie jamais... Quand +je suis en gaieté, mes jours de folie, je mets quelques-uns de ces +cailloux dans ma poche, et je vais m'installer au bout de mon jardin, +derrière une meurtrière qui donne sur le boulevard... Là, de temps à +autre, je lance un diamant au millieu de la chaussée.... + +Il riait encore au souvenir de cette excellente plaisanterie. + +--Vous ne sauriez vous imaginer les grimaces des gens qui trouvent mes +cailloux. Ils frissonnent, ils regardent derrière eux, puis ils se +sauvent avec des pâleurs de mort. Ah! les pauvres gens, quelles bonnes +comédies ils m'ont données! J'ai passé là de joyeuses heures. + +Sa voix sèche me causait un malaise inexprimable. Évidemment, il se +moquait de moi. + +--Hein! jeune homme, reprit-il, j'ai là de quoi acheter bien des +femmes; mais je suis un vieux diable... Vous comprenez que, si j'avais +la moindre ambition, il y a longtemps que je serais roi quelque +part... Bah! je ne tuerais pas une mouche, je suis bon, et c'est pour +cela que je laisse vivre les hommes. + +Il ne pouvait me dire plus poliment que, s'il lui en prenait la +fantaisie, il m'enverrait à l'échafaud. + + ______ + +Des pensées chaudes montaient en moi, sonnant à mes oreilles toutes +les cloches du vertige. Les yeux de fées des pierreries me regardaient +de leurs regards aigus, rouges, violets, verts, bleus, roses. J'avais +serré les mains sans le savoir, je tenais à gauche une poignée de +rubis, à droite une poignée d'émeraudes. Et, s'il faut tout dire, une +envie irrésistible me poussait à les glisser dans mes poches. + +Je lâchai ces cailloux maudits, je m'en allai avec des galops de +gendarmes dans le crâne. + + + +XI + + +J'étais allé à Versailles, et je montais la vaste cour des Maréchaux, +solitude de pierres qui m'a rappelé souvent la lande déserte de la +Crau, dont la mer de cailloux verdit au grand soleil. + +L'hiver dernier, j'ai vu le château par des temps de neige, le toit +bleuâtre, majestueux et triste sur le gris du ciel, comme le royal +palais du froid. L'été, il est triste encore, plus mélancolique, plus +abandonné, dans les tiédeurs de l'air, au milieu des pousses +puissantes des arbres du parc. A chaque belle saison, les vieux troncs +se refont une jeunesse de feuilles. Le château agonise; la sève de la +vie ne monte plus dans ses pierres qui s'émiettent; la ruine vient, +implacable, rongeant les angles, descellant les dalles, faisant à +chaque heure son travail de mort. + +Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent +et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes +qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la +mort, les autres las et vacillants avant l'âge. Je me souviens de +maisons entrevues de la portière d'un vagon, sur le bord des routes: +bâtiments neufs, pavillons discrets, châteaux déserts, donjons +écroulés. Et tous ces êtres de pierre me parlaient, me contaient la +santé dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l'homme +ferme portes et fenêtres et qu'il part, c'est le sang de la maison qui +s'en va. Elle se traîne des années au soleil, avec la face ravagée des +moribondes; puis, par une nuit d'hiver, vient un coup de vent qui +l'emporte. + +C'est de cet abandon que meurt le château de Versailles. Il a été bâti +trop vaste pour la vie que l'homme peut y mettre. Il faudrait tout un +peuple d'habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans +fin, dans ces enfilades de pièces immenses. Il fut l'erreur colossale +de l'orgueil d'un roi, qui le voua dès l'enfance à la ruine, en le +voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n'emplit plus même la +chambre où il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale +ne met aujourd'hui qu'un peu de poussière de plus. + + ______ + +Je montais la cour des Maréchaux, et je vis à droite, dans un coin +perdu de cette lande, la vieille femme, la Sarcleuse légendaire qui, +depuis cinquante ans, arrache l'herbe des pavés. Du matin au soir, +elle est là, au milieu du champ de pierres, luttant contre l'invasion, +contre le flot montant des giroflées sauvages et des coquelicots. Elle +marche, courbée, visitant chaque fente, épiant les brins verts, les +mousses folles. Il lui faut près d'un mois pour aller d'un bout à +l'autre de son désert. Et, derrière elle, l'herbe repousse, +victorieuse, si drue, si implacable, que, lorsqu'elle recommence son +éternelle besogne, elle retrouve les mêmes herbes poussées de nouveau, +les mêmes coins de cimetière envahis par les fleurs grasses. + +La Sarcleuse connaît la flore de ces ruines. Elle sait que les +coquelicots préfèrent le côté sud, que les pissenlits poussent au +nord, que les giroflées affectionnent les fentes des piédestaux. La +mousse est une lèpre qui s'étend partout. Il y a des plantes +persistantes dont elle a beau arracher la racine et qui repoussent +toujours; une goutte de sang est peut-être tombée là, une âme mauvaise +y doit être enterrée, jetant à jamais hors de terre les pointes +rousses de ses chardons. Dans ce cimetière de la royauté, les morts +ont des floraisons étranges. + +Mais il faut entendre la Sarcleuse raconter l'histoire de ces herbes. +Elles n'ont pas poussé à toutes les époques avec la même sève. Sous +Charles X, elles étaient encore timides; elles s'étendaient à peine +comme un gazon léger, tapis de verdure tendre qui amollissait les +pavés sous les pieds des dames. La cour venait encore au château, les +talons des courtisans battaient le sol, faisaient en une matinée la +besogne qui demande à la Sarcleuse un grand mois. Sous Louis-Philippe, +les herbes se durcirent; le château, peuplé des fantômes paisibles du +Musée historique, commençait à n'être plus que le palais des ombres. +Et ce fut sous le second empire que les herbes triomphèrent; elles +grandirent impudemment, prirent possession de leur proie, menacèrent +un instant de gagner les galeries, de verdir les grands et les petits +appartements. + + ______ + +J'ai rêvé, à voir la Sarcleuse s'en aller lentement, le tablier plein +d'herbe, courbée dans sa vieille jupe d'indienne. Elle est la dernière +pitié qui empêche aux orties de monter et de cacher la tombe de la +monarchie. Elle soigne, en bonne femme, cette lande où poussent les +verdures des fosses. + +Je me suis imaginé qu'elle était l'ombre de quelque marquise, revenue +d'un des bosquets du parc, et qui avait la religion de ces ruines. +Elle lutte sans cesse, de ses pauvres doigts raidis, contre la mousse +impitoyable. Elle s'entête dans sa besogne vaine, sentant bien que si +elle s'arrêtait un jour, le flot des herbes déborderait et la noierait +elle-même. Parfois, quand elle se redresse, elle jette un long regard +sur le champ de pierres, elle en surveille les coins éloignés, où la +végétation est plus grasse. Et elle reste là, un instant, la face +pâle, comprenant peut-être l'inutilité de ses bons soins, heureuse de +la joie amère d'être la suprême consolatrice de ces pavés. + +Mais il viendra un jour où les doigts de la Sarcleuse se raidiront +encore. Alors le château croulera dans un dernier hoquet du vent. Le +champ de pierres sera livré aux orties, aux chardons, à toutes les +herbes folles. Il deviendra broussaille énorme, taillis de plantes +tordues et aigres. Et la Sarcleuse se perdra dans les fourrés, +écartant des poignées de tiges plus hautes qu'elle, se frayant un +passage au milieu de brins de chiendent grands comme de jeunes +bouleaux, luttant encore, jusqu'au jour où ces brins la lieront de +toutes parts, la prendront aux membres, à la taille, à la gorge, pour +la jeter morte à cette mer qui la roulera dans le flot toujours +montant des verdures. + + + +XII + + +La guerre, la guerre infâme, la guerre maudite! Nous ne la +connaissions pas, nous autres jeunes hommes qui n'avions pas vingt ans +en 1859. Nous étions encore sur les bancs du collège. Son nom +terrible, qui fait pâlir les mères, ne nous rappelait que des jours de +congé. + +Et nous n'apercevions, dans nos souvenirs, que des soirées tièdes où +le peuple riait sur les trottoirs; le matin, la nouvelle d'une +victoire avait passé sur Paris comme un souffle de fête; et, dès le +crépuscule, les boutiquiers illuminaient, les gamins tiraient des +pétards d'un sou dans les rues. Sur la porte des cafés, il y avait des +messieurs qui buvaient de la bière en faisant de la politique. Tandis +que, là-bas, dans quelque coin perdu de l'Italie ou de la Russie, les +morts, étendus sur le dos, regardaient naître les étoiles avec leurs +grands yeux ouverts, vides de regard. + +En 1859, le jour où la nouvelle de la bataille de Magenta se répandit, +je me souviens qu'au sortir du collège, j'allai sur la place de la +Sorbonne, pour voir, pour me promener dans cette fièvre qui courait +les rues. Là, il y avait un tas de galopins qui criaient: «Victoire! +victoire!» Nous flairions un jour de congé. Et, dans ces rires, dans +ces cris, j'entendis des sanglots. C'était un vieux savetier qui +pleurait au fond de son échoppe. Le pauvre homme avait deux enfants en +Italie. + +J'ai souvent, depuis cette époque, entendu ces sanglots dans ma +mémoire. A chaque bruit de guerre, il me semble que le vieux savetier, +le peuple en cheveux blancs, pleure au loin, dans les frissons chauds +des places publiques. + + ______ + +Mais je me souviens mieux encore de l'autre guerre, de la campagne de +Crimée. J'avais alors quatorze ans, je vivais au fond de la province, +j'étais en pleine insouciance, à ce point que je ne voyais autre chose +dans la guerre que le continuel passage des troupes, dont le défilé +était devenu une de nos récréations les plus passionnées. + +La petite ville du Midi que j'habitais fut, je crois, traversée par +presque tous les soldats qui allèrent en Orient. Un journal de la +localité annonçait à l'avance les régiments qui devaient passer. Les +départs avaient lieu vers cinq heures du matin. Dès quatre heures, +nous étions sur le Cours; pas un externe du collège ne manquait au +rendez-vous. + +Ah! les beaux hommes! et les cuirassiers, et les lanciers, et les +dragons, et les hussards! Nous avions un faible pour les cuirassiers. +Quand le soleil se levait et que ses rayons obliques flambaient dans +les cuirasses, nous reculions, aveuglés, ravis, comme si une armée +d'astres à cheval eut passé devant nous. + +Puis les clairons sonnaient. Et l'on partait. + +Nous partions avec les soldats. Nous les suivions sur les grandes +routes blanches. La musique jouait alors, remerciait la ville de son +hospitalité. Et, dans l'air clair, dans la matinée limpide, c'était +une fête. + +Je me rappelle avoir fait des lieues de la sorte. Nous marchions au +pas, nos livres attachés sur le dos par une courroie, comme une +giberne. Nous ne devions jamais accompagner les soldats plus loin que +la Poudrière; puis, nous allions jusqu'au pont; puis, nous remontions +la côte; puis, nous nous accordions jusqu'au prochain village. + +Et quand la peur nous prenait et que nous consentions à nous arrêter, +nous grimpions sur un coteau, et de là, au loin, entre les plis des +terrains, le long des coudes de la route, nous suivions le régiment, +nous le regardions se perdre et s'effacer, avec ses mille petites +flammes, dans la lumière éclatante de l'horizon. + +Ces jours-là, on se souciait bien du collège! On faisait l'école +buissonnière, on s'amusait à tous les tas de cailloux. Et il n'était +pas rare que la bande descendît à la rivière et s'y oubliât jusqu'au +soir. + + ______ + +Dans le Midi, les soldats sont peu aimés. J'en ai vu pleurer de +lassitude et de rage, assis sur les trottoirs, leur billet de logement +à la main: les bourgeois, les petits rentiers pointus, les gros +négociants épaissis, n'avaient pas voulu les recevoir. Il fallait que +l'autorité s'en mêlât. + +Chez nous, c'était la maison du bon Dieu. Ma grand'mère, qui était +Beauceronne, riait à tous ces enfants du Nord qui lui rappelaient le +pays. Elle causait avec eux, leur demandait le nom de leur village, et +quelle joie, lorsque ce village se trouvait à quelques lieues du sien! + +On nous envoyait deux hommes, à chaque régiment. Nous ne pouvions les +garder, nous les mettions à l'auberge; mais ils ne s'en allaient pas, +sans que ma grand'mère leur eût fait subir son petit interrogatoire. + +Je me souviens qu'un jour il en vint deux qui étaient de son pays +même. Ceux-là, elle ne voulut pas les laisser partir. Elle les fit +dîner à la cuisine. Et ce fut elle qui leur servit à boire. Moi, en +rentrant du collège, je vins voir les soldats; je crois même que je +trinquai avec eux. + +Il y en avait un petit et un grand. Je me souviens bien qu'au moment +de partir les yeux du grand s'emplirent de larmes. Celui-là avait +laissé au pays une pauvre vieille femme, et il remerciait avec +effusion ma grand'mère qui lui rappelait sa chère Beauce, tout ce +qu'il abandonnait derrière lui. + +--Bast! lui dit la bonne femme, vous reviendrez, et vous aurez la +croix. + +Mais il hochait douloureusement la tête. + +--Eh bien! reprit-elle, si vous repassez par ici, il faudra revenir me +voir. Je vous garderai une bouteille de ce vin, que vous avez trouvé +bon. + +Les deux pauvres garçons se mirent à rire. Cette invitation leur fit +oublier un instant l'avenir terrible, et ils se revirent sans doute de +retour, attablés dans cette petite maison hospitalière, buvant aux +dangers passés. Ils s'engagèrent formellement à revenir boire la +bouteille. + + ______ + +Que j'ai suivi de régiments à cette époque, et que de soldats blêmes +sont venus frapper à notre porte! Toujours je me rappellerai la +procession interminable de ces hommes qui marchaient à la mort. +Parfois, en fermant les yeux, je les revois encore, je me rappelle +certaines figures, et je me demande: «Dans quel fossé perdu est-il +couché celui-là?» + +Puis, les régiments devinrent plus rares, et un jour on les vit +repasser en sens inverse, écloppés, saignants, se traînant sur les +routes. Certes, nous n'allions plus les attendre, nous ne les +accompagnions plus, ces infirmes. Ce n'étaient plus nos beaux soldats. +Ils ne valaient pas le moindre pensum. + +Le triste défilé dura longtemps. L'armée semait des agonisants en +chemin. Parfois, ma grand'mère disait: + +--Et les deux Beaucerons, tu sais, est-ce qu'ils vont m'oublier? + +Mais un soir, au crépuscule, un soldat vint frapper à la porte. Il +était seul. C'était le petit. + +--Le camarade est mort, dit-il en entrant. Ma grand'mère apporta la +bouteille. + +--Oui, dit-il, je boirai tout seul. + +Et quand il se vit là, attablé, levant son verre, et qu'il chercha le +verre du camarade pour trinquer, il poussa un gros soupir, en +murmurant: + +--C'est moi qu'il a chargé d'aller consoler sa vieille; j'aimerais +mieux être resté là-bas à sa place. + +Plus tard, j'ai eu Chauvin pour camarade, dans une administration. +Nous étions petits employés tous deux, et nos bureaux se touchaient au +fond d'une pièce noire, trou excellent pour ne rien faire, en +attendant l'heure de la sortie. + +Chauvin avait été sergent, et il revenait de Solférino, avec des +fièvres qu'il avait prises dans les rizières du Piémont. Il sacrait +contre ses douleurs, mais il se consolait en les mettant sur le compte +des Autrichiens. C'était ces gueux-là qui l'avaient arrangé de la +sorte. + +Que d'heures passées à commérer! Je tenais mon ancien soldat, et +j'étais bien décidé à ne pas le lâcher avant de lui avoir arraché +certaines vérités. Je ne me payais point des grands mots: gloire, +victoire, lauriers, guerriers, qui prenaient dans sa bouche un +ronflement superbe. Je laissais passer le flot de son enthousiasme. Je +l'attaquais par les petits détails. Je consentais à écouter le même +récit vingt fois, pour saisir l'esprit vrai. Sans qu'il s'en doutât, +Chauvin finit par me faire de belles confidences. + +Au fond, il était d'une naïveté d'enfant. Il ne se vantait pas pour +lui-même; il parlait simplement une langue courante de fanfaronnade +militaire, c'était un «blagueur» inconscient, un brave garçon dont les +casernes avaient fait une insupportable ganache. + +Il avait des récits, des mots tout prêts, on sentait cela. Les phrases +faites à l'avance ornaient ses anecdotes de «troupiers invincibles» et +de «braves officiers sauvés dans le carnage par l'héroïsme de leurs +soldats.» Pendant deux ans, j'ai subi, quatre heures par jour, la +campagne d'Italie. Mais je ne m'en plains pas. Chauvin a complété mon +instruction. + +Grâce à lui, grâce aux aveux qu'il m'a faits, dans notre trou noir, +sans songer à mal, je connais la guerre, la vraie, non pas celle dont +les historiens nous racontent les épisodes héroïques, mais celle qui +sue la peur en plein soleil et glisse dans le sang comme une fille +soûle. + + ______ + +Je questionnais Chauvin. + +--Et les soldats, ils allaient gaiement au feu? + +--Les soldats! on les poussait, donc! Je me souviens de conscrits qui +n'avaient jamais vu le feu et qui se cabraient comme des chevaux +ombrageux. Il avaient peur; à deux reprises ils prirent la fuite. Mais +on les ramena, et une batterie en tua la moitié. Il fallait alors les +voir, couverts de sang, aveuglés, se jetant comme des loups sur les +Autrichiens. Ils ne se connaissaient plus, ils pleuraient de rage, ils +voulaient mourir. + +--C'est un apprentissage à faire, disais-je pour le pousser. + +--Oh! oui, un rude, j'en réponds. Voyez-vous, les plus crânes ont des +sueurs froides. Il faut être gris pour bien se battre. Alors on ne +voit plus rien, on tape devant soi comme un furieux. + +Et il se laissait aller à ses souvenirs. + +--Un jour, on nous avait placés à cent mètres d'un village occupé par +les ennemis, avec ordre de ne pas bouger, de ne pas tirer. Voilà que +ces gueux d'Autrichiens ouvrent sur notre régiment une fusillade de +tous les diables. Pas moyen de s'en aller. A chaque raffale de balles, +nous baissions la tête. J'en ai vu qui se jetaient à plat ventre. +C'était honteux. On nous a laissés là pendant un quart d'heure. Et il +y a deux de mes camarades dont les cheveux ont blanchi. + +Puis il reprenait: + +--Non, vous n'avez point la moindre idée de cela. Les livres arrangent +la chose... Tenez, le soir de Solférino, nous ne savions seulement pas +si nous étions vainqueurs. Des bruits couraient que les Autrichiens +allaient venir nous massacrer. Je vous assure que nous n'étions pas à +la noce. Aussi, le matin, quand on nous fit lever avant le jour, nous +grelottions, nous avions une peur terrible que la bataille ne reprît +de plus belle. Ce jour-là, nous aurions été vaincus, car nous n'avions +plus pour deux liards de force. Puis, on vint nous dire: la paix est +signée. Alors tout le régiment se mit à faire des cabrioles. Ce fut +une joie bête. Des soldats se prenaient les mains et faisaient des +rondes, comme des petites filles... Je ne mens pas, allez. J'y étais. +Nous étions bien contents. + +Chauvin, qui me voyait sourire, s'imaginait que je ne pouvais croire à +un si grand amour de la paix dans l'armée française. Il était d'une +simplesse adorable. Je le menais parfois très-loin. Je lui demandais: + +--Et vous, n'aviez-vous jamais peur? + +--Oh! moi, répondait-il en riant modestement, j'étais comme les +autres... Je ne savais pas... Est-ce que vous croyez qu'on sait si +l'on est courageux? On tremble et l'on cogne, voilà la vérité... Une +fois, une balle morte me renversa. Je restai par terre, en +réfléchissant que si je me relevais, je pourrais bien attraper quelque +chose de pire. + + + +XIII + + +.....Il est mort en chevalier, comme il a vécu. + +Vous vous souvenez, mes amis, de ce doux printemps, lorsque nous +allions lui serrer la main dans sa petite maison de Clamart. Jacques +nous accueillait avec son bon sourire. Et nous dînions sous le berceau +couvert de vignes vierges, tandis que Paris, là-bas, à l'horizon, +grondait dans la nuit tombante. + +Vous n'avez jamais bien connu sa vie. Moi qui ai grandi dans le même +berceau que lui, je puis vous conter son coeur. Il vivait à Clamart, +depuis deux ans, avec cette grande fille blonde qui se mourait si +doucement. C'est toute une histoire exquise et poignante. + + ______ + +Jacques avait rencontré Madeleine à la fête de Saint-Cloud. Il se mit +à l'aimer, parce qu'elle était triste et souffrante. Il voulait, avant +que la pauvre enfant s'en allât dans la terre, lui donner deux saisons +d'amour. Et il vint se cacher avec elle, dans ce pli de terrain de +Clamart, où les roses poussent comme des herbes folles. + +Vous connaissez la maison. Elle était toute modeste, toute blanche, +perdue comme un nid dans les feuilles vertes. Dès le seuil, on y +respirait une discrète affection. Jacques, peu à peu, s'était pris +d'un amour infini pour la mourante. Il regardait le mal la pâlir +davantage chaque jour, avec d'amères tendresses. Madeleine, comme une +de ces veilleuses d'église, qui jettent une lueur vive avant de +s'éteindre, souriait, éclairait de ses yeux bleus la petite maison +blanche. + +Pendant deux saisons, l'enfant sortit à peine. Elle emplit le jardin +étroit de son être charmant, de ses robes claires, de ses pas légers. +Ce fut elle qui planta les grandes giroflées fauves dont elle nous +faisait des bouquets. Et les géraniums, les rhododendrons, les +héliotropes, toutes ces fleurs vivantes, ne vivaient que par elle, que +pour elle. Elle était l'âme de ce coin de nature. + +Puis, à l'automne, vous vous souvenez, Jacques vint un soir nous dire, +de sa voix lente: «Elle est morte.» Elle était morte sous le +berceau, comme une enfant qui s'endort, à l'heure pâle où le soleil se +couche. Elle était morte au milieu de ses verdures, dans le trou perdu +où l'amour avait bercé deux ans son agonie. + + ______ + +Je n'avais plus revu Jacques. Je savais qu'il vivait toujours à +Clamart, sous le berceau, dans le souvenir de Madeleine. Depuis le +commencement du siège, j'étais si brisé de fatigue, que je ne songeais +plus à lui, lorsque le 13 au matin, apprenant qu'on se battait du côté +de Meudon et de Sèvres, je revis brusquement dans mon souvenir la +petite maison blanche, cachée sous les feuilles vertes. Et je revis +aussi Madeleine, Jacques, nous tous, prenant le thé dans le jardin, au +milieu de la grande paix du soir, en face de Paris ronflant sourdement +à l'horizon. + +Alors, je sortis par la porte de Vanves, et j'allai devant moi. Les +routes étaient encombrées de blessés. J'arrivai ainsi aux Moulineaux, +où j'appris notre succès; mais, quand j'eus tourné le bois et que je +me trouvai sur le coteau, une émotion terrible me serra le coeur. + +En face de moi, dans les terres piétinées, ravagées, je ne vis plus, à +la place de la petite maison blanche, qu'un trou noir où la mitraille +et l'incendie avaient passé. Je descendis le coteau, les larmes aux +yeux. + + ______ + +Ah! mes amis, quelle épouvantable chose! Vous savez, la haie +d'aubépines, elle a été rasée au pied par les boulets. Les grandes +giroflées fauves, les géraniums, les rhododendrons, traînaient, +hachés, broyés, si lamentables à voir, que j'ai eu pitié d'eux, comme +si j'avais eu devant moi les membres saignants de pauvres gens de ma +connaissance. + +La maison est tout écroulée d'un côté. Elle montre, par sa plaie +béante, la chambre de Madeleine, cette chambre pudique, tendue d'une +perse rose, et dont on voyait de la route les rideaux toujours fermés. +Cette chambre, brutalement ouverte par la canonnade prussienne, cette +alcôve amoureuse qu'on aperçoit maintenant de toute la vallée, m'ont +fait saigner l'âme, et je me suis dit que j'étais au milieu du +cimetière de notre jeunesse. Le sol couvert de débris, creusé par les +obus, ressemblait à ces terrains fraîchement remués par la pelle des +fossoyeurs, et dans lequel on devine des bières neuves. + +Jacques avait dû abandonner cette maison criblée par la mitraille. +J'avançai encore, j'entrai sous le berceau, qui, par miracle, est +resté presque intact. Là, à terre, dans une mare de sang, Jacques +dormait, la poitrine trouée de plus de vingt blessures. Il n'avait pas +quitté les vignes vierges où il avait aimé, il était mort où était +morte Madeleine. + +J'ai ramassé à ses pieds sa giberne vide, son chassepot brisé, et j'ai +vu que les mains du pauvre mort étaient noires de poudre. Jacques, +pendant cinq heures, seul avec son arme, avait défendu furieusement le +blanc fantôme de Madeleine. + + + +XIV + + +Pauvre Neuilly! Je me souviendrai longtemps de la lamentable promenade +que j'ai faite hier, 25 avril 1871. A neuf heures, dès que l'armistice +conclu entre Paris et Versailles a été connu, une foule considérable +s'est portée vers la porte Maillot. Cette porte n'existe plus; les +batteries du rond-point de Courbevoie et du mont Valérien en ont fait +un tas de décombres. Lorsque j'ai franchi cette ruine, des gardes +nationaux étaient occupés à réparer la porte; peine perdue, car +quelques coups de canon suffiront pour emporter les sacs de terre et +les pavés qu'ils entassaient. + +A partir de la porte Maillot, on marche en pleines ruines. Toutes les +maisons avoisinantes sont effondrées. Par les fenêtres brisées, +j'aperçois des coins de mobiliers luxueux; un rideau pend déchiqueté à +un balcon, un serin vit encore dans une cage accrochée à la corniche +d'une mansarde. Plus on avance, plus les désastres s'amoncèlent. +L'avenue est semée de débris, labourée par les obus; on dirait une +voie de douleur, le calvaire maudit de la guerre civile. + + ______ + +Je me suis engagé dans les rues de traverse, espérant échapper à cette +horrible grand'route, le long de laquelle, à chaque pas, on rencontre +des mares de sang. Hélas! dans les petites rues qui aboutissent à +l'avenue, les ravages sont peut-être plus horribles encore. Là, on +s'est battu pied à pied, à l'arme blanche. Les maisons ont été prises +et reprises dix fois; les soldats des deux partis ont creusé les murs +pour cheminer à l'intérieur, et ce que les obus ont épargné, ils l'ont +renversé à coups de pioche. Ce sont surtout les jardins qui ont +souffert. Les pauvres jardins printaniers! Les murs de clôture ont des +brèches béantes, les corbeilles de fleurs sont défoncées, les allées, +piétinées, ravagées. Et, sur tout ce printemps souillé de sang, +fleurit seule une mer de lilas. Jamais mois d'avril n'a vu une +pareille floraison. Les curieux entrent dans les jardins par les +brèches ouvertes. Ils emportent sur leurs épaules des brassées de +lilas, des bouquets si lourds que des brins s'échappent à chaque pas, +et que les rues de Neuilly sont bientôt toutes semées de fleurs, comme +pour le passage d'une procession. + +Les plaies des maisons, les trous des murs apitoient la foule. Mais il +est une plus grande tristesse. C'est le déménagement du malheureux +village. Il y a là trois ou quatre mille personnes qui fuient en +emportant leurs objets précieux. Je vois des gens qui rentrent dans +Paris avec un petit panier de linge et une énorme pendule de zinc doré +entre les bras. Toutes les voitures de déménagement ont été +réquisitionnées. On va jusqu'à emporter des armoires à glace sur des +civières, comme des blessées que le moindre heurt pourrait tuer. + +Les habitants ont souffert atrocement. J'ai causé avec un des fugitifs +qui est resté quinze jours enfermé dans une cave avec une trentaine +d'autres personnes. Ces malheureux mouraient de faim. Un d'entre eux +s'étant dévoué pour aller chercher du pain, fut frappé sur le seuil de +la cave, et son cadavre, pendant six jours, resta sur les premières +marches. N'est-ce pas un véritable cauchemar? la guerre qui laisse +ainsi les cadavres pourrir au milieu des vivants, n'est-elle pas une +guerre impie? Tôt ou tard, la patrie portera la peine de ces crimes. + + ______ + +Jusqu'à cinq heures, la foule s'est promenée sur le théâtre de la +lutte. J'ai vu des petites filles, venues tout doucement des +Champs-Élysées, qui jouaient au cerceau parmi les décombres. Et leurs +mères, souriantes, causaient entre elles, s'arrêtaient parfois, prises +d'une pointe d'horreur charmante. Étrange peuple que ce peuple de +Paris qui s'oublie entre des canons chargés, qui pousse la badauderie +jusqu'à vouloir regarder si les boulets sont bien dans les gueules de +bronze. À la porte Maillot, des gardes nationaux ont dû se fâcher +contre des dames qui voulaient absolument toucher à une mitrailleuse +pour s'en expliquer le mécanisme. + +Lorsque j'ai quitté Neuilly, vers sept heures, pas un coup de canon +n'avait encore été tiré. La foule rentrait lentement dans Paris. Aux +Champs-Élysées, on aurait pu se croire à quelque retour attardé des +courses de Longchamps. Et longtemps encore, jusqu'à là nuit close, on +a rencontré, dans les rues de Paris, des promeneurs, des familles +entières qui pliaient sous des charges de lilas. Du village sinistre +où des frères s'égorgent, de l'avenue maudite, aux maisons effondrées +dans le sang, il n'y a, à cette heure, sur nos cheminées, que des +grappes fleuries et odorantes. + + ______ + + +Nous venons d'avoir trois jours de soleil. Les boulevards étaient +pleins de promeneurs. Ce qui fait mon continuel étonnement, c'est +l'aspect animé des squares et des jardins publics. Aux Tuileries, des +femmes brodent à l'ombre des marronniers, des enfants jouent, tandis +que, là-haut, du côté de l'Arc de Triomphe, les obus éclatent. Ce +bruit intolérable d'artillerie ne fait même plus tourner la tête à ce +petit peuple joueur. On voit des mères tenant des bébés par chaque +main, qui viennent examiner de près les formidables barricades +construites sur la place de la Concorde. + +Mais le trait le plus caractéristique est la partie de plaisir que, +pendant huit jours, les Parisiens sont allés faire à la butte +Montmartre. Là, sur la face ouest, dans un terrain vague, tout Paris +s'est donné rendez-vous. C'est un magnifique amphithéâtre pour +assister de loin à la bataille qui se livre de Neuilly à Asnières. On +apportait des chaises, des pliants. Des industriels avaient même +établi des bancs; pour deux sous, on était placé tout comme au +parterre d'un théâtre. Les femmes, surtout, venaient en grand nombre. +Puis, c'étaient de grands éclats de rire dans cette foule. A chaque +obus, dont on apercevait au loin l'explosion, on trépignait d'aise, on +trouvait quelque bonne plaisanterie qui courait dans les groupes comme +une fusée de gaieté. J'ai même vu des personnes apporter là leur +déjeuner, un morceau de charcuterie sur du pain. Pour ne pas quitter +la place, elles mangeaient debout, elles envoyaient chercher du vin +chez un débitant du voisinage. Il faut des spectacles à ces foules; +quand les théâtres ferment et que la guerre civile ouvre, elles vont +voir mourir pour tout de bon, avec la même curiosité goguenarde +qu'elles mettent à attendre le cinquième acte d'un mélodrame. + +--C'est si loin, disait une charmante jeune femme, blonde et pâle, que +ça ne me fait rien du tout de leur voir faire la cabriole. Quand les +hommes sont coupés en deux, on dirait qu'on les plie comme des +écheveaux. + + + + +LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON + + + +I + +PRINTEMPS. + + +Ce jour-là, vers cinq heures du matin, le soleil entra avec une +brusquerie joyeuse dans la petite chambre que j'occupais chez mon +oncle Lazare, curé du hameau de Dourgues. Un large rayon jaune tomba +sur mes paupières closes, et je m'éveillai dans de la lumière. + +Ma chambre, blanchie à la chaux, avec ses murailles et ses meubles de +bois blanc, avait une gaieté engageante. Je me mis à la fenêtre, et je +regardai la Durance qui coulait, toute large, au milieu des verdures +noires de la vallée. Et des souffles frais me caressaient le visage, +les murmures de la rivière et des arbres semblaient m'appeler. + +J'ouvris ma porte doucement. Il me fallait, pour sortir, traverser la +chambre de mon oncle. J'avançai sur la pointe des pieds, craignant que +le craquement de mes gros souliers ne réveillât le digne homme qui +dormait encore, la face souriante. Et je tremblais d'entendre la +cloche de l'église sonner _l'Angélus_. Mon oncle Lazare, depuis +quelques jours, me suivait partout, d'un air triste et fâché. Il +m'aurait peut-être empêché d'aller là-bas, sur le bord de la rivière, +et de me cacher sous les saules de la rive, afin de guetter au passage +Babet, la grande fille brune, qui était née pour moi avec le printemps +nouveau. + +Mais mon oncle dormait d'un profond sommeil. J'eus comme un remords de +le tromper et de me sauver ainsi. Je m'arrêtai un instant à regarder +son visage calme, que le repos rendait plus doux; je me souvins avec +attendrissement du jour où il était venu me chercher dans la maison +froide et déserte que quittait le convoi de ma mère. Depuis ce jour, +que de tendresse, que de dévouement, que de sages paroles! Il m'avait +donné sa science et sa bonté, toute son intelligence et tout son +coeur. + +Je fus un instant tenté de lui crier: + +--Levez-vous, mon oncle Lazare! allons faire ensemble un bout de +promenade, dans cette allée que vous aimez, au bord de la Durance. +L'air frais et le jeune soleil vous réjouiront. Vous verrez au retour +quel vaillant appétit! + +Et Babet qui allait descendre à la rivière, et que je ne pourrais +voir, vêtue de ses jupes claires du matin! Mon oncle serait là, il me +faudrait baisser les yeux. Il devait faire si bon sous les saules, +couché à plat ventre, dans l'herbe fine! Je sentis une langueur +glisser en moi, et, lentement, à petits pas, retenant mon souffle, je +gagnais la porte. Je descendis l'escalier, je me mis à courir comme un +fou dans l'air tiède de la joyeuse matinée de mai. + +Le ciel était tout blanc à l'horizon, avec des teintes bleues et roses +d'une délicatesse exquise. Le soleil pâle semblait une grande lampe +d'argent, dont les rayons pleuvaient dans la Durance en une averse de +clartés. Et la rivière, large et molle, s'étendant avec paresse sur le +sable rouge, allait d'un bout à l'autre de la vallée, pareille à la +coulée d'un métal en fusion. Au couchant, une ligne de collines basses +et dentelées faisait sur la pâleur du ciel de légères taches +violettes. + +Depuis dix ans, j'habitais ce coin perdu. Que de fois mon oncle Lazare +m'avait attendu pour me donner ma leçon de latin! Le digne homme +voulait faire de moi un savant. Moi, j'étais de l'autre côté de la +Durance, je dénichais des pies, je faisais la découverte d'un coteau +sur lequel je n'avais pas encore grimpé. Puis, au retour, c'était des +remontrances: le latin était oublié, mon pauvre oncle me grondait +d'avoir déchiré mes culottes, et il frissonnait en voyant parfois que +la peau, par-dessous, se trouvait entamée. La vallée était à moi, bien +à moi; je l'avais conquise avec mes jambes, j'en étais le vrai +propriétaire, par droit d'amitié. Et ce bout de rivière, ces deux +lieues de Durance, comme je les aimais, comme nous nous entendions +bien ensemble! Je connaissais tous les caprices de ma chère rivière, +ses colères, ses grâces, ses physionomies diverses à chaque heure de +la journée. + +Ce matin-là, lorsque j'arrivai au bord de l'eau, j'eus comme un +éblouissement à la voir si douce et si blanche. Jamais elle n'avait eu +un si gai visage. Je me glissai vivement sous les saules, dans une +clairière où il y avait une grande nappe de soleil posée sur l'herbe +noire. Là, je me couchai à plat ventre, l'oreille tendue, regardant +entre les branches le sentier par lequel allait descendre Babet. + +--Oh! comme l'oncle Lazare doit dormir! pensais-je. + +Et je m'étendais de tout mon long sur la mousse. Le soleil pénétrait +mon dos d'une chaleur tiède, tandis que ma poitrine, enfoncée dans +l'herbe, était toute fraîche. + +N'avez-vous jamais regardé dans l'herbe, de tout près, les yeux sur +les brins de gazon? Moi, en attendant Babet, je fouillais +indiscrètement du regard une touffe de gazon qui était vraiment tout +un monde. Dans ma touffe de gazon, il y avait des rues, des +carrefours, des places publiques, des villes entières. Au fond, je +distinguais un grand tas d'ombre où les feuilles du dernier printemps +pourrissaient de tristesse; puis les tiges légères se levaient, +s'allongeaient, se courbaient avec mille élégances, et c'étaient des +colonnades frêles, des églises, des forêts vierges. Je vis deux +insectes maigres qui se promenaient au milieu de cette immensité; ils +étaient certainement perdus, les pauvres enfants, car ils allaient de +colonnade en colonnade, de rue en rue, d'une façon effarouchée et +inquiète. + +Ce fut juste à ce moment qu'en levant les yeux je vis tout au haut du +sentier les jupes blanches de Babet se détachant sur la terre noire. +Je reconnus sa robe d'indienne grise à petites fleurs bleues. Je +m'enfonçai dans l'herbe davantage, j'entendis mon coeur qui battait +contre la terre, qui me soulevait presque par légères secousses. Ma +poitrine brûlait maintenant, je ne sentais plus les fraîcheurs de la +rosée. + +La jeune fille descendait lestement. Ses jupes, rasant le sol, avaient +des balancements qui me ravissaient. Je la voyais de bas en haut, +toute droite, dans sa grâce fière et heureuse. Elle ne me savait point +là, derrière les saules; elle marchait d'un pas libre, elle courait +sans se soucier du vent qui soulevait un coin de sa robe. Je +distinguais ses pieds, trottant vite, vite, et un morceau de ses bas +blancs, qui était bien large comme la main, et qui me faisait rougir +d'une façon douce et pénible. + +Oh! alors, je ne vis plus rien, ni la Durance, ni les saules, ni la +blancheur du ciel. Je me moquais bien de la vallée! Elle n'était plus +ma bonne amie; ses joies, ses tristesses me laissaient parfaitement +froid. Que m'importaient mes camarades, les cailloux et les arbres des +coteaux! La rivière pouvait s'en aller tout d'un trait si elle +voulait; ce n'est pas moi qui l'aurais regrettée. + +Et le printemps, je ne me souciais nullement du printemps! Il aurait +emporté le soleil qui me chauffait le dos, ses feuillages, ses rayons, +toute sa matinée de mai, que je serais resté là, en extase, à regarder +Babet, courant dans le sentier en balançant délicieusement ses jupes. +Car Babet avait pris dans mon coeur la place de la vallée, Babet était +le printemps. Jamais je ne lui avais parlé. Nous rougissions tous les +deux, lorsque nous nous rencontrions dans l'église de mon oncle +Lazare. J'aurais juré qu'elle me détestait. + +Elle causa, ce jour-là, pendant quelques minutes avec les lavandières. +Ses rires perlés arrivaient jusqu'à moi, mêlés à la grande voix de la +Durance. Puis, elle se baissa pour prendre un peu d'eau dans le creux +de sa main; mais la rive était haute, Babet, qui faillit glisser, se +retint aux herbes. + +Je ne sais quel frisson me glaça le sang. Je me levai brusquement, et, +sans honte, sans rougeur, je courus auprès de la jeune fille. Elle me +regarda, effarouchée; puis, elle se mit à sourire. Moi, je me penchai, +au risque de tomber. Je réussis à remplir d'eau ma main droite, dont +je serrais les doigts. Et je tendis à Babet cette coupe nouvelle, +l'invitant à boire. + +Les lavandières riaient. Babet, confuse, n'osait accepter, hésitait, +tournait la tête à demi. Enfin, elle se décida, elle appuya +délicatement les lèvres sur le bout de mes doigts; mais elle avait +trop tardé, toute l'eau s'en était allée. Alors elle éclata de rire, +elle redevint enfant, et je vis bien qu'elle se moquait de moi. + +J'étais fort sot. Je me penchai de nouveau. Cette fois, je pris de +l'eau dans mes deux mains, me hâtant de les porter aux lèvres de +Babet. Elle but, et je sentis le baiser tiède de sa bouche, qui +remonta le long de mes bras jusque dans ma poitrine, qu'il emplit de +chaleur. + +--Oh! que mon oncle doit dormir! me disais-je tout bas. + +Comme je me disais cela, j'aperçus une ombre noire à côté de moi, et, +m'étant tourné, j'aperçus mon oncle Lazare en personne, à quelques +pas, nous regardant d'un air fâché, Babet et moi. Sa soutane +paraissait toute blanche au soleil; il y avait dans ses yeux des +reproches qui me donnèrent envie de pleurer. + +Babet eut grand'peur. Elle devint rouge, elle se sauva en balbutiant: + +--Merci, monsieur Jean, je vous remercie bien. + +Moi, essuyant mes mains mouillées, je restai confus, immobile devant +mon oncle Lazare. + +Le digne homme, les bras pliés, ramenant un coin de sa soutane, +regarda Babet qui remontait le sentier en courant, sans tourner la +tête. Puis, lorsqu'elle eut disparu derrière les haies, il abaissa ses +regards vers moi, et je vis sa bonne figure sourire tristement. + +--Jean, me dit-il, viens dans la grande allée. Le déjeuner n'est pas +prêt. Nous avons une demi-heure à perdre. + +Il se mit à marcher de son pas un peu pesant, évitant les touffes +d'herbe mouillées de rosée. Sa soutane, dont un bout traînait sur les +graviers, avait de petits claquements sourds. Il tenait son bréviaire +sous le bras; mais il avait oublié sa lecture du matin, et il +s'avançait, la tête baissée, rêvant, ne parlant point. + +Son silence m'accablait. Il était bavard d'ordinaire. A chaque pas, +mon inquiétude croissait. Pour sûr, il m'avait vu donner à boire à +Babet. Quel spectacle, Seigneur! La jeune fille, riant et rougissant, +me baisait le bout des doigts, tandis que moi, me dressant sur les +pieds, tendant les bras, je me penchais comme pour l'embrasser. C'est +alors que mon action me parut épouvantable d'audace. Et toute ma +timidité revint. Je me demandai comment j'avais pu oser me faire +baiser les doigts d'une façon si douce. + +Et mon oncle Lazare qui ne disait rien, qui marchait toujours à petits +pas devant moi, sans avoir un seul regard pour les vieux arbres qu'il +aimait! Il préparait sûrement un sermon. Il ne m'emmenait dans la +grande allée qu'afin de me gronder à l'aise. Nous en aurions au moins +pour une heure: le déjeuner serait froid, je ne pourrais revenir au +bord de l'eau et rêver aux tièdes brûlures que les lèvres de Babet +avaient laissées sur mes mains. + +Nous étions dans la grande allée. Cette allée, large et courte, +longeait la rivière; elle était faite de chênes énormes, aux troncs +crevassés, qui allongeaient puissamment leurs hautes branches. L'herbe +fine tendait un tapis sous les arbres, et le soleil, criblant les +feuillages, brodait ce tapis de rosaces d'or. Au loin, tout autour, +s'élargissaient des prairies d'un vert cru. + +Mon oncle, sans se retourner, sans changer son pas, alla jusqu'au bout +de l'allée. Là, il s'arrêta, et je me tins à son côté, comprenant que +le moment terrible était venu. + +La rivière tournait brusquement; un petit parapet faisait du bout de +l'allée une sorte de terrasse. Cette voûte d'ombre donnait sur une +vallée de lumière. La campagne s'agrandit largement devant nous, à +plusieurs lieues. Le soleil montait dans le ciel, où les rayons +d'argent du matin s'étaient changés en un ruissellement d'or; des +clartés aveuglantes coulaient de l'horizon, le long des coteaux, +s'étalant dans la plaine avec des lueurs d'incendie. + +Après un instant de silence, mon oncle Lazare se tourna vers moi. + +--Bon Dieu, le sermon! pensai-je. + +Et je baissai la tête. D'un geste large, mon oncle me montra la +vallée; puis, se redressant: + +--Regarde, Jean, me dit-il d'une voix lente, voilà le printemps. La +terre est en joie, mon garçon, et je t'ai amené ici, en face de cette +plaine de lumière, pour te montrer les premiers sourires de la jeune +saison. Vois quel éclat et quelle douceur! Il monte de la campagne des +senteurs tièdes qui passent sur nos visages comme des souffles de vie. + +Il se tut, paraissant rêver. J'avais relevé le front, étonné, +respirant à l'aise. Mon oncle ne prêchait pas. + +--C'est une belle matinée, reprit-il, une matinée de jeunesse. Tes +dix-huit ans vivent largement, au milieu de ces verdures âgées au plus +de dix-huit jours. Tout est splendeur et parfum, n'est-ce pas? la +grande vallée te semble un lieu de délices: la rivière est là pour te +donner sa fraîcheur, les arbres pour te prêter leur ombre, la campagne +entière pour te parler de tendresse, le ciel lui-même pour embraser +ces horizons que tu interroges avec espérance et désir. Le printemps +appartient aux gamins de ton âge. C'est lui qui enseigne aux garçons +la façon de faire boire les jeunes filles... + +Je baissai la tête de nouveau. Décidément, mon oncle Lazare m'avait +vu. + +--Un vieux bonhomme comme moi, continua-t-il, sait malheureusement à +quoi s'en tenir sur les grâces du printemps. Moi, mon pauvre Jean, +j'aime la Durance parce qu'elle arrose ces prairies et qu'elle fait +vivre toute la vallée; j'aime ces jeunes feuillages parce qu'ils +m'annoncent les fruits de l'été et de l'automne; j'aime ce ciel parce +qu'il est bon pour nous, parce que sa chaleur hâte la fécondité de la +terre. Il me faudrait te dire cela un jour ou l'autre; je préfère te +le dire aujourd'hui, à cette heure matinale. C'est le printemps +lui-même qui te fait la leçon. La terre est un vaste atelier où l'on +ne chôme jamais. Regarde cette fleur, à nos pieds: elle est un parfum +pour toi; pour moi elle est un travail, elle accomplit sa tâche en +produisant sa part de vie, une petite graine noire qui travaillera à +son tour, le printemps prochain. Et, maintenant, interroge le vaste +horizon. Toute cette joie n'est qu'un enfantement. Si la campagne +sourit, c'est qu'elle recommence l'éternelle besogne. L'entends-tu à +présent respirer fortement, active et pressée? Les feuilles soupirent, +les fleurs se hâtent, le blé pousse sans relâche; toutes les plantes, +toutes les herbes se disputent à qui grandira le plus vite; et l'eau +vivante, la rivière vient aider le travail commun, et le jeune soleil +qui monte dans le ciel, a charge d'égayer l'éternelle besogne des +travailleurs. + +Mon oncle, à ce moment, me força à le regarder en face. Il acheva en +ces termes: + +--Jean, tu entends ce que te dit ton ami le printemps. Il est la +jeunesse, mais il prépare l'âge mûr; son clair sourire n'est que la +gaieté du travail. L'été sera puissant, l'automne sera fécond, car le +printemps chante à cette heure, en accomplissant bravement sa tâche. + +Je restai fort sot. Je comprenais mon oncle Lazare. Il me faisait bel +et bien un sermon, dans lequel il me disait que j'étais un paresseux +et que le moment de travailler était venu. + +Mon oncle paraissait aussi embarrassé que moi. Après avoir hésité +pendant quelques instants: + +--Jean, dit-il en balbutiant un peu, tu as eu tort de ne pas venir me +tout conter... Puisque tu aimes Babet et que Babet t'aime... + +--Babet m'aime! m'écriai-je. + +Mon oncle eut un geste d'humeur. + +--Eh! laisse-moi dire. Je n'ai pas besoin d'un nouvel aveu... Elle me +l'a avoué elle-même. + +--Elle vous a avoué cela, elle vous a avoué cela! + +Et je sautai brusquement au cou de mon oncle Lazare. + +--Oh! que c'est bon! ajoutai-je... Je ne lui avais jamais parlé, +vrai... Elle vous a dit ça à confesse, n'est ce pas?... Jamais je +n'aurais osé lui demander si elle m'aimait, moi, jamais je n'en aurais +rien su... Oh! que je vous remercie! + +Mon oncle Lazare était tout rouge. Il sentait qu'il venait de +commettre une maladresse. Il avait pensé que je n'en étais pas à ma +première rencontre avec la jeune fille, et voilà qu'il me donnait une +certitude, lorsque je n'osais encore rêver une espérance. Il se +taisait maintenant; c'était moi qui parlais avec volubilité. + +--Je comprends tout, continuai-je. Vous avez raison, il faut que je +travaille pour gagner Babet. Mais vous verrez comme je serai +courageux... Ah! que vous êtes bon, mon oncle Lazare, et que vous +parlez bien! J'entends ce que dit le printemps; je veux avoir, moi +aussi, un été puissant, un automne fécond. On est bien ici, on voit +toute la vallée; je suis jeune comme elle, je sens la jeunesse en moi +qui demande à remplir sa tâche... + +Mon oncle me calma. + +--C'est bien, Jean, me dit-il. J'ai longtemps espéré faire de toi un +prêtre, je ne t'avais donné ma science que dans ce but. Mais ce que +j'ai vu ce matin au bord de l'eau, me force à renoncer définitivement +à mon rêve le plus cher. C'est le ciel qui dispose de nous. Tu aimeras +Dieu d'une autre façon... Tu ne peux rester maintenant dans ce +village, où je veux que tu ne rentres que mûri par l'âge et le +travail. J'ai choisi pour toi le métier de typographe; ton instruction +te servira. Un de mes amis, un imprimeur de Grenoble, t'attend lundi +prochain. + +Une inquiétude me prit. + +--Et je reviendrai épouser Babet? demandai-je. + +Mon oncle eut un imperceptible sourire. Sans répondre directement: + +--Le reste est à la volonté du ciel, répondit-il. + +--Le ciel, c'est vous, et j'ai foi en votre bonté. Oh! mon oncle, +faites que Babet ne m'oublie pas. Je vais travailler pour elle. + +Alors mon oncle Lazare me montra de nouveau la vallée que la lumière +inondait de plus en plus, chaude et dorée. + +--Voilà l'espérance, me dit-il. Ne sois pas aussi vieux que moi, Jean. +Oublie mon sermon, garde l'ignorance de cette campagne. Elle ne songe +pas à l'automne; elle est toute à la joie de son sourire; elle +travaille, insouciante et courageuse. Elle espère. + +Et nous revînmes à la cure, marchant lentement dans l'herbe que le +soleil avait séchée, causant avec des attendrissements de notre +prochaine séparation. Le déjeuner était froid, comme je l'avais prévu; +mais cela m'importait peu. J'avais des larmes dans les yeux, chaque +fois que je regardais mon oncle Lazare. Et, au souvenir de Babet, mon +coeur battait à m'étouffer. + +Je ne me rappelle pas ce que je fis le reste du jour. J'allai, je +crois, me coucher sous mes saules, au bord de l'eau. Mon oncle avait +raison, la terre travaillait. En appliquant l'oreille contre le gazon, +il me semblait entendre des bruits continus. Alors, je rêvais ma vie. +Enfoncé dans l'herbe, jusqu'au soir, j'arrangeai une existence toute +de travail, entre Babet et mon oncle Lazare. La jeunesse énergique de +la terre avait pénétré dans ma poitrine, que j'appuyais fortement +contre la mère commune, et je m'imaginais par instants être un des +saules vigoureux qui vivaient autour de moi. Le soir, je ne pus dîner. +Mon oncle comprit sans doute les pensées qui m'étouffaient, car il +feignit de ne pas remarquer mon peu d'appétit. Dès qu'il me fut permis +de me lever, je me hâtai de retourner respirer l'air libre du dehors. + +Un vent frais montait de la rivière, dont j'entendais au loin les +clapotements sourds. Une lumière veloutée tombait du ciel. La vallée +s'étendait comme une mer d'ombre, sans rivage, douce et transparente. +Il y avait des bruits vagues dans l'air, une sorte de frémissement +passionné, comme un large battement d'ailes, qui aurait passé sur ma +tête. Des odeurs poignantes montaient avec la fraîcheur de l'herbe. + +J'étais sortis pour voir Babet; je savais que, tous les soirs, elle +venait à la cure, et j'allai m'embusquer derrière une haie. Je n'avais +plus mes timidités du matin; je trouvais tout naturel de l'attendre +là, puisqu'elle m'aimait et que je devais lui annoncer mon départ. + +Quand je vis ses jupes dans la nuit limpide, je m'avançai sans bruit. +Puis, à voix basse: + +--Babet, murmurai-je, Babet, je suis ici. + +Elle ne me reconnut pas d'abord, elle eut un mouvement de terreur. +Quand elle m'eut reconnu, elle parut plus effrayée encore, ce qui +m'étonna profondément. + +--C'est vous, monsieur Jean, me dit-elle. Que faites-vous là? que +voulez-vous? + +J'étais près d'elle, je lui pris la main. + +--Vous m'aimez bien, n'est-ce pas? + +--Moi! qui vous a dit cela? + +--Mon oncle Lazare. + +Elle demeura atterrée. Sa main se mit à trembler dans la mienne. Comme +elle allait se sauver, je pris son autre main. Nous étions face à +face, dans une sorte de creux que formait la haie, et je sentais le +souffle haletant de Babet qui courait tout chaud sur mon visage. La +fraîcheur, le silence frissonnant de la nuit, traînaient lentement +autour de dans. + +--Je ne sais pas, balbutia la jeune fille, je n'ai jamais dit cela... +Monsieur le curé a mal entendu... Par grâce, laissez-moi, je suis +pressée. + +--Non, non, repris-je, je veux que vous sachiez que je pars demain, et +que vous me promettiez de m'aimer toujours. + +--Vous partez demain! + +Oh! le doux cri, et que Babet y mit de tendresse! Il me semble encore +entendre sa voix alarmée, pleine de désolation et d'amour. + +--Vous voyez bien, criai-je à mon tour, que mon oncle Lazare a dit la +vérité. D'ailleurs, il ne ment jamais. Vous m'aimez, vous m'aimez, +Babet! Vos lèvres, ce matin, l'avaient confié tout bas à mes doigts. + +Et je la fis asseoir au pied de la haie. Mes souvenirs m'ont gardé ma +première causerie d'amour, dans sa religieuse innocence. Babet +m'écouta comme une petite soeur. Elle n'avait plus peur, elle me +confia l'histoire de son amour. Et ce furent des serments solennels, +des aveux naïfs, des projets sans fin. Elle jura de n'épouser que moi, +je jurai de mériter sa main à force de travail et de tendresse. Il y +avait un grillon derrière la haie, qui accompagnait notre causerie de +son chant d'espérance, et toute la vallée, chuchotant dans l'ombre, +prenait plaisir à nous entendre causer si doucement. + +Nous nous séparâmes en oubliant de nous embrasser. + +Quand je rentrai dans ma petite chambre, il me sembla que je l'avais +quittée depuis une année au moins. Cette journée si courte me +paraissait éternelle de bonheur. C'était là ma journée de printemps, +la plus tiède, la plus parfumée de ma vie, celle dont le souvenir est +aujourd'hui la voix lointaine et émue de ma jeune saison. + + + +II + +ÉTÉ. + + +Ce jour-là, lorsque je m'éveillai, vers trois heures du matin, j'étais +couché sur la terre dure, brisé de lassitude, le visage couvert de +sueur. Une nuit de juillet, chaude et lourde, pesait sur ma poitrine. + +Autour de moi, mes compagnons dormaient, enveloppés dans leurs +capotes; ils tachaient de noir la terre grise, et la plaine obscure +haletait; il me semblait entendre la respiration forte d'une multitude +endormie. Des bruits perdus, des hennissements de chevaux, des chocs +d'armes, s'élevaient dans le silence frissonnant. + +Vers minuit, l'armée avait fait halte, et nous avions reçu l'ordre de +nous coucher et de dormir. Depuis trois jours nous marchions, brûlés +par le soleil, aveuglés par la poussière. L'ennemi était enfin devant +nous, là-bas, sur les coteaux de l'horizon. Au petit jour, une +bataille décisive devait être livrée. + +Un accablement m'avait pris. Pendant trois heures, j'étais resté comme +écrasé, sans souffle et sans rêves. L'excès même de la fatigue venait +de me réveiller. Maintenant, couché sur le dos, les yeux grands +ouverts, je songeais en regardant la nuit, je songeais à cette +bataille, à cette tuerie que le soleil allait éclairer. Depuis plus de +six ans, au premier coup de feu de chaque combat, je disais adieu à +mes chères affections, à Babet, à l'oncle Lazare. Et voilà, un mois à +peine avant ma libération, qu'il me fallait leur dire adieu encore, +cette fois pour toujours peut-être! + +Puis mes pensées s'adoucirent. Les yeux fermés, je vis Babet et mon +oncle Lazare. Comme il y avait longtemps que je ne les avais +embrassés! Je me souvenais du jour de notre séparation; mon oncle +pleurait d'être pauvre, de me laisser partir ainsi, et Babet, le soir, +m'avait juré de m'attendre, de ne jamais aimer que moi. J'avais dû +tout quitter, mon patron de Grenoble, mes amis de Dourgues. De loin en +loin, quelques lettres étaient venues me dire qu'on m'aimait toujours, +que le bonheur m'attendait dans ma bien-aimée vallée. Et moi, j'allais +me battre, j'allais me faire tuer. + +Je me mis à rêver le retour. Je vis mon pauvre vieil oncle sur le +seuil de la cure, tendant vers moi ses bras tremblants; et, derrière +lui, il y avait Babet toute rouge, en larmes et souriante. Je me +jetais dans leurs bras, je les embrassais en balbutiant... + +Brusquement, un roulement de tambour me ramena à la terrible réalité. +L'aube était venue, la plaine grise s'élargissait dans les vapeurs du +matin. Le sol s'anima, des formes vagues surgirent de toutes parts. Un +bruit grandissant emplit l'air; c'étaient des appels de clairon, des +galops de chevaux, des roulements d'artillerie, des cris de +commandement. La guerre se dressait, menaçante, au milieu de mon rêve +de tendresse. + +Je me levai péniblement; il me sembla que mes os étaient rompus et que +ma tête allait se fendre. Je réunis mes hommes à la hâte; car je dois +vous dire que j'avais atteint le grade de sergent. Nous reçûmes +bientôt l'ordre de nous porter sur la gauche et d'occuper un petit +coteau qui dominait la plaine. + +Comme nous étions près de partir, le vaguemestre passa en courant, et +cria: + +--Une lettre pour le sergent Gourdon! + +Et il me remit une lettre froissée, maculée, qui traînait depuis huit +jours peut-être dans les sacs de cuir de l'administration des postes. +Je n'eus que le temps de reconnaître l'écriture de mon oncle Lazare. + +--En avant, marche! cria le commandant. + +Il me fallut marcher. Pendant quelques secondes, je tins ma pauvre +lettre à la main, la dévorant des yeux; elle me brûlait les doigts, +j'aurais donné tout au monde pour m'asseoir, pour pleurer à mon aise +en la lisant. Je dus me décider à la glisser sous ma tunique, contre +mon coeur. + +Jamais je n'avais éprouvé une angoisse pareille. Je me disais, pour me +consoler, ce que mon oncle m'avait répété souvent: j'étais à l'été de +ma vie, à l'heure de la lutte ardente, et il me fallait remplir +bravement mon devoir, si je voulais avoir un automne paisible et +fécond. Mais ces raisonnements m'exaspéraient davantage; cette lettre, +qui venait me parler de bonheur, brûlait mon coeur révolté contre la +folie de la guerre. Et je ne pouvais même la lire! J'allais mourir +peut-être sans savoir ce qu'elle contenait, sans entendre une dernière +fois les bonnes paroles de mon oncle Lazare. + +Nous étions arrivés sur le coteau. Nous devions attendre là l'ordre de +nous porter en avant. Le champ de bataille se trouvait merveilleusement +choisi pour s'égorger à l'aise. L'immense plaine s'étendait toute nue, +à plusieurs lieues, sans un arbre, sans une maison. Des haies, des +broussailles faisaient de maigres taches sur la blancheur du sol. +Jamais je n'ai revu une pareille campagne, une mer de poussière, un sol +crayeux, crevé ça et là, montrant ses entrailles brunes. Et jamais non +plus, je n'ai revu un ciel d'une pureté si ardente, une si belle et si +chaude journée de juillet; à huit heures, l'air embrasé brûlait déjà +nos visages. O la splendide matinée, et quelle plaine stérile pour tuer +et mourir! + +Depuis longtemps la fusillade éclatait avec des bruits secs et +irréguliers, appuyée de la voix grave du canon. Les ennemis, des +Autrichiens aux vêtements blafards, avaient quitté les hauteurs, et la +plaine était sillonnée de longues files d'hommes qui me paraissaient +gros comme des insectes. On eût dit une fourmilière en insurrection. +Des nuages de fumée traînaient sur le champ de bataille. Par instants, +lorsque ces nuages se déchiraient, j'apercevais des soldats qui +fuyaient, pris d'une terreur panique. Il y avait ainsi des courants +d'effroi qui emportaient les hommes, des élans de honte et de courage +qui les amenaient sous les balles. + +Je ne pouvais entendre les cris des blessés, ni voir couler le sang. +Je distinguais seulement, pareils à des points noirs, les morts que +les bataillons laissaient derrière eux. Je me mis à regarder avec +curiosité les mouvements des troupes, m'irritant contre la fumée qui +me cachait une bonne moitié du spectacle, trouvant une sorte de +plaisir égoïste à me savoir en sûreté, tandis que les autres +mouraient. + +Vers neuf heures, on nous fit avancer. Nous descendîmes le coteau au +pas gymnastique, nous dirigeant vers le centre qui pliait. Le bruit +régulier de nos pas me parut funèbre. Les plus braves d'entre nous +haletaient, pâles, les traits tirés. + +Je me suis promis de dire la vérité. Aux premiers sifflements des +balles, le bataillon s'arrêta brusquement, tenté de fuir. + +--En avant, en avant! criaient les chefs. + +Mais nous étions cloués au sol, baissant la tête, lorsqu'une balle +sifflait à nos oreilles. Ce mouvement est instinctif; si la honte ne +m'avait retenu, je me serais jeté à plat ventre dans la poussière. + +Devant nous, il y avait un grand rideau de fumée que nous n'osions +franchir. Des éclairs rouges traversaient cette fumée. Et, +frémissants, nous n'avancions toujours pas. Mais les balles venaient +jusqu'à nous; des soldats tombaient avec un hurlement. Les chefs +criaient plus haut: + +--En avant, en avant! + +Les rangs de derrière, qu'ils poussaient, nous forçaient à marcher. +Alors, fermant les yeux, nous prîmes un nouvel élan, nous entrâmes +dans la fumée. + +Une rage furieuse s'était emparée de nous. Lorsque retentit le cri de: +Halte! nous eûmes peine à nous arrêter. Dès qu'on reste immobile, la +peur revient, on a des envies de se sauver. La fusillade commença. +Nous tirions devant nous, sans viser, trouvant quelque soulagement à +envoyer des balles dans la fumée. Je me rappelle que je lâchais mes +coups de feu machinalement, les lèvres serrées, les yeux agrandis; je +n'avais plus peur, car, à vrai dire, je ne savais plus si j'existais. +La seule idée qui me battait dans la tête, était que je tirerais +jusqu'à ce que tout fût fini. Mon compagnon de gauche reçut une balle +en plein visage et il tomba sur moi; je le repoussai brutalement, +essuyant ma joue qu'il avait inondée de sang. Et je me remis à tirer. + +Je me souviens encore d'avoir vu notre colonel, M. de Montrevert, +ferme et droit sur son cheval, regardant tranquillement du côté de +l'ennemi. Cet homme me parut gigantesque. Il n'avait pas de fusil pour +se distraire, et sa poitrine s'étalait toute large au-dessus de nous. +De temps à autre, il abaissait ses regards, il nous criait d'une voix +sèche: + +--Serrez les rangs, serrez les rangs! + +Nous serrions les rangs comme des moutons, marchant sur les morts, +hébétés, tirant toujours. Jusque-là, l'ennemi ne nous avait envoyé que +des balles; un éclat sourd se fit entendre, un boulet nous emporta +cinq hommes. Une batterie, qui devait être en face de nous et que nous +ne pouvions voir, venait d'ouvrir son feu. Les boulets frappaient en +plein tas, presqu'au même endroit, faisant une trouée sanglante que +nous bouchions sans cesse, avec un entêtement de brutes farouches. + +--Serrez les rangs, serrez les rangs! répétait froidement le colonel. + +Nous donnions de la chair humaine au canon. A chaque soldat qui +tombait, je faisais un pas de plus vers la mort, je me rapprochais de +l'endroit où les boulets ronflaient sourdement, écrasant les hommes +dont le tour était venu de mourir. Les cadavres s'amoncelaient à cette +place, et bientôt les boulets ne frappèrent plus que dans un tas de +chairs meurtries; des lambeaux de membres volaient, à chaque nouveau +coup de canon. Nous ne pouvions plus serrer les rangs. + +Les soldats hurlaient, les chefs eux-mêmes furent entraînés. + +--A la baïonnette, à la baïonnette! + +Et, sous une pluie de balles, le bataillon courut avec rage au-devant +des boulets. Le rideau de fumée se déchira; sur un petit monticule, +nous aperçûmes la batterie ennemie rouge de flammes, qui faisait feu +sur nous de toutes les gueules de ses pièces. Mais l'élan était pris, +les boulets n'arrêtaient que les morts. + +Je courais à côté du colonel Montrevert, dont le cheval venait d'être +tué, et qui se battait comme un simple soldat. Brusquement, je fus +foudroyé; il me sembla que ma poitrine s'ouvrait et que mon épaule +était emportée. Un vent terrible me passa sur la face. + +Et je tombai. Le colonel s'abattit à mon côté. Je me sentis mourir, je +songeai à mes chères affections, je m'évanouis en cherchant d'une main +défaillante la lettre de mon oncle Lazare. + +Lorsque je revins à moi, j'étais couché sur le flanc, dans la +poussière. Une stupeur profonde m'anéantissait. Les yeux grands +ouverts, je regardais devant moi, sans rien voir; il me semblait que +je n'avais plus de membres et que mon cerveau était vide. Je ne +souffrais pas, car la vie paraissait s'en être allée de ma chair. + +Un soleil lourd, implacable, tombait sur ma face comme du plomb fondu. +Je ne le sentais pas. Peu à peu la vie me revint; mes membres +devinrent plus légers, mon épaule seule resta broyée par un poids +énorme. Alors, avec l'instinct d'une bête blessée, je voulus me mettre +sur mon séant. Je poussai un cri de douleur et je retombai sur le sol. + +Mais je vivais maintenant, je voyais, je comprenais. La plaine +s'élargissait nue et déserte, toute blanche au grand soleil. Elle +étalait sa désolation sous la sérénité ardente du ciel; des tas de +cadavres dormaient dans la chaleur, et les arbres abattus semblaient +d'autres morts qui séchaient. Il n'y avait pas un souffle d'air. Un +silence effrayant sortait des tas de cadavres; puis, par instants, des +plaintes sourdes qui traversaient ce silence, lui donnaient un long +frisson. A l'horizon, sur les coteaux, de minces nuages de fumée +traînaient, tachaient seuls de gris le bleu éclatant du ciel. La +tuerie continuait sur les hauteurs. + +Je pensai que nous étions vainqueurs, je goûtai un plaisir égoïste à +me dire que je pourrais mourir en paix dans cette plaine déserte. +Autour de moi, la terre était noire. En levant la tête, je vis, à +quelques mètres, la batterie ennemie sur laquelle nous nous étions +rués. La lutte avait dû être horrible; le monticule était couvert de +corps hachés et défigurés; le sang avait coulé si abondamment, que la +poussière semblait un large tapis rouge. Au-dessus des cadavres, les +canons allongeaient leurs gueules sombres. Je frissonnai, en écoutant +le silence de ces canons. + +Alors, doucement, avec de précautions infinies, je parvins à me mettre +sur le ventre. J'appuyai ma tête sur une grosse pierre tout +éclaboussée, et je tirai de ma poitrine la lettre de mon oncle Lazare. +Je la posai devant mes yeux; mes larmes m'empêchaient de la lire. + +Et le soleil me brûlait le dos, des odeurs âcres de sang me prenaient +à la gorge. Je sentais autour de moi la plaine navrante, j'étais comme +roidi par la rigidité des morts. C'était dans le silence chaud et +nauséabond du meurtre que mon pauvre coeur pleurait. + +L'oncle Lazare m'écrivait: + +«Mon cher enfant, + +«J'apprends que la guerre est déclarée, et j'espère encore que tu +recevras ton congé avant l'ouverture de la campagne. Chaque matin, je +prie Dieu de t'épargner de nouveaux dangers; il m'exaucera, il voudra +bien que tu puisses un jour me fermer les yeux. + +«Ah! mon pauvre Jean, je deviens vieux, j'ai grand besoin de ton bras. +Depuis ton départ, je ne sens plus à mon côté ta jeunesse qui me +rendait mes vingt ans. Te souviens-tu de nos promenades du matin dans +l'allée de chênes? Maintenant, je n'ose plus aller sous ces arbres; je +suis seul, j'ai peur. La Durance pleure. Viens vite me consoler, +apaiser mes inquiétudes...» + +Les sanglots me suffoquaient, je ne pus continuer. A ce moment, un cri +déchirant se fit entendre à quelques pas de moi; je vis un soldat se +dresser brusquement, la face contractée; il leva les bras avec +angoisse, et s'abattit sur le sol, où il se tordit dans des +convulsions effroyables; puis, il ne bougea plus. + +«J'ai mis mon espoir en Dieu, continuait mon oncle, il te ramènera à +Dourgues sain et sauf, nous recommencerons notre douce vie. Laisse-moi +rêver tout haut, te dire mes projets d'avenir. Tu n'iras plus à +Grenoble, tu resteras près de moi; je ferai de mon enfant un fils de +la terre, un paysan qui vivra gaiement au milieu des travaux de la +campagne. + +«Et moi, je me retirerai dans ta ferme. Mes mains tremblantes ne +pourront bientôt plus tenir l'hostie. Je ne demande au ciel que deux +années d'une pareille existence. Ce sera la récompense des quelques +bonnes oeuvres que j'ai pu faire. Alors tu me conduiras parfois dans +les sentiers de notre chère vallée, où chaque rocher, chaque haie me +rappellera ta jeunesse que j'ai tant aimée...» + +Je dus m'arrêter de nouveau. J'éprouvai à l'épaule une douleur si +vive, que je faillis m'évanouir une seconde fois. Une inquiétude +terrible venait de me prendre; il me semblait que le bruit de la +fusillade se rapprochait, et je me disais avec terreur que notre armée +reculait peut-être, que dans sa fuite elle allait descendre me passer +sur le corps. Mais je ne voyais toujours que les minces nuages de +fumée qui traînaient sur les coteaux. + +Mon oncle Lazare ajoutait: + +«Et nous serons trois à nous aimer. Ah! mon bien-aimé Jean, comme tu +as eu raison de lui donner à boire, un matin, au bord de la Durance. +Moi, je redoutais Babet, j'étais de méchante humeur, et maintenant je +suis jaloux, car je vois bien que jamais je ne pourrais t'aimer autant +qu'elle t'aime. «Dites-lui, me répétait-elle hier en rougissant, que +s'il se fait tuer, j'irai me jeter dans la rivière, à l'endroit où il +m'a donné à boire.» + +«Pour l'amour de Dieu! ménage ta vie. Il est des choses que je ne puis +comprendre, mais je sens bien que le bonheur t'attend ici. J'appelle +déjà Babet ma fille; je la vois à ton bras, dans l'église, lorsque je +bénirai votre union. Je veux que ce soit là ma dernière messe. + +«Babet est une grande et belle fille maintenant. Elle t'aidera dans +tes travaux...» + +Le bruit de la fusillade s'était éloigné. Je pleurais des larmes +douces. Il y avait des plaintes sourdes parmi les soldats qui râlaient +entre les roues des canons. J'en apercevais un qui faisait des efforts +pour se débarrasser d'un de ses camarades, blessé comme lui, dont le +corps lui écrasait la poitrine; et, comme ce blessé se déballait en se +plaignant, le soldat le repoussa brutalement, le fit rouler sur la +pente du monticule, où le misérable hurla de douleur. A ce +gémissement, une rumeur monta de l'entassement des cadavres. Le +soleil, qui baissait, avait des rayons d'un blond fauve. Le bleu du +ciel était plus doux. + +J'achevai la lettre de mon oncle Lazare. + +«Je voulais simplement, disait-il encore, te donner de nos nouvelles, +te supplier de venir au plus tôt nous rendre heureux. Et voilà que je +pleure, que je bavarde comme un vieil enfant. Espère, mon pauvre Jean, +je prie, et Dieu est bon. + +«Réponds-moi vite, fixe-moi, s'il est possible, l'époque de ton +retour. Nous comptons les semaines, Babet et moi. A bientôt, bonne +espérance.» + +L'époque de mon retour!... Je baisai la lettre en sanglotant, je crus +un instant que j'embrassais Babet et mon oncle. Jamais, sans doute, je +ne les reverrais. J'allais mourir comme un chien, dans la poussière, +sous le soleil de plomb. Et c'était dans cette plaine désolée, au +milieu de râles d'agonie, que mes chères affections me disaient adieu. +Un silence bourdonnant m'emplissait les oreilles; je regardais la +terre blanche tachée de sang, qui s'étendait déserte jusqu'aux lignes +grises de l'horizon. Je répétais: «Il faut mourir.» Alors, je fermai +les yeux, j'évoquai le souvenir de Babet et de mon oncle Lazare. + +Je ne sais combien je passai de temps dans une sorte de somnolence +douloureuse. Mon coeur souffrait autant que ma chair. Des larmes +coulaient sur mes joues, lentes et chaudes. Au milieu des cauchemars +que me donnait la fièvre, j'entendais un râle pareil à la plainte +continue d'un enfant qui souffre. Par instants, je m'éveillais, je +regardais le ciel avec étonnement. + +Je compris enfin que c'était M. de Montrevert, gisant à quelques pas, +qui râlait ainsi. Je l'avais cru mort. Il était couché la face contre +terre, les bras écartés. Cet homme avait été bon pour moi; je me dis +que je ne pouvais le laisser mourir ainsi, le visage dans la terre, et +je me mis à ramper doucement vers lui. + +Deux cadavres nous séparaient. J'eus un instant la pensée de passer +sur le ventre de ces morts pour abréger le chemin; car, à chaque +mouvement, mon épaule me faisait horriblement souffrir. Mais je n'osai +pas. J'avançai sur les genoux, m'aidant d'une main. Quand je fus +arrivé auprès du colonel, je poussai un soupir de soulagement; il me +sembla que j'étais moins seul; nous allions mourir ensemble, et cette +mort partagée ne m'épouvantait plus. + +Je voulais qu'il vît le soleil, je le retournai le plus délicatement +possible. Quand les rayons tombèrent sur son visage, il souffla +fortement; il ouvrit les yeux. Penché sur lui, j'essayai de lui +sourire. Il abaissa de nouveau les paupières; à ses lèvres qui +tremblaient, je compris qu'il avait conscience de ses souffrances. + +--C'est vous, Gourdon, me dit-il enfin d'une voix faible; la bataille +est-elle gagnée? + +--Je le crois, colonel, lui répondis-je. + +Il y eut un instant de silence. Puis, ouvrant les yeux et me +regardant: + +--Où êtes-vous blessé? me demanda-t-il. + +--A l'épaule... Et vous, colonel? + +--Je dois avoir le coude broyé... Je me rappelle, c'est le même boulet +qui nous a arrangés comme cela, mon garçon. + +Il fit un effort pour se remettre sur son séant. + +--Ah! ça, dit-il avec une gaieté brusque, nous n'allons pas coucher +ici? + +Vous ne sauriez croire combien cette bonhomie courageuse me donna des +forces et de l'espoir. Je me sentais tout autre depuis que nous étions +deux à lutter contre la mort. + +--Attendez, m'écriai-je, je vais bander votre bras avec mon mouchoir, +et nous tâcherons de nous porter l'un l'autre jusqu'à la prochaine +ambulance. + +--C'est ça, mon garçon... Ne serrez pas trop fort... Maintenant, +prenons-nous chacun par notre bonne main et essayons de nous lever. + +Nous nous levâmes en chancelant. Nous avions perdu beaucoup de sang; +nos têtes tournaient, nos jambes se dérobaient. On nous aurait pris +pour des hommes ivres, trébuchant, nous soutenant, nous poussant, +faisant des détours pour éviter les morts. Le soleil se couchait dans +une lueur rose, et nos ombres gigantesques dansaient bizarrement sur +le champ de bataille. C'était la fin d'un beau jour. + +Le colonel plaisantait; des frissons crispaient ses lèvres, ses rires +ressemblaient à des sanglots. Je sentais bien que nous allions tomber +dans un coin pour ne plus nous relever. Par instants, des vertiges +nous prenaient, nous étions obligés de nous arrêter, fermant les yeux. +Au fond de la plaine, les ambulances faisaient de petites taches +grises sur la terre sombre. + +Nous heurtâmes un gros caillou, et nous fûmes renversés l'un sur +l'autre. Le colonel jura comme un païen. Nous essayâmes de marcher à +quatre pattes, en nous accrochant aux ronces. Nous fîmes ainsi, sur +les genoux, une centaine de mètres. Mais nos genoux saignaient. + +--J'en ai assez, dit le colonel en se couchant; on viendra me ramasser +si l'on veut. Dormons. + +J'eus encore la force de me dresser à demi et de crier de tout le +souffle qui me restait. Des hommes passaient au loin, ramassant les +blessés; ils accoururent, ils nous couchèrent côte à côte sur une +civière. + +--Mon camarade, me dit le colonel pendant le trajet, la mort ne veut +pas de nous. Je vous dois la vie, je m'acquitterai de ma dette, le +jour où vous aurez besoin de moi... Donnez-moi votre main. + +Je mis ma main dans la sienne, et c'est ainsi que nous arrivâmes aux +ambulances. On avait allumé des torches; les chirurgiens coupaient et +sciaient, au milieu de hurlements épouvantables; une odeur fade +s'exhalait des linges ensanglantés, tandis que les torches jetaient +dans les cuvettes des moires d'un rose sombre. + +Le colonel supporta courageusement l'amputation de son bras; je vis +seulement ses lèvres blanchir et ses yeux se voiler. Quand mon tour +fut venu, un chirurgien me visita l'épaule. + +--C'est un boulet qui vous a fait cela, dit-il, deux centimètres plus +bas, et vous aviez l'épaule emportée. La chair seule a été meurtrie. + +Et, comme je demandais à l'aide qui me pansait si ma blessure était +grave: + +--Grave! me répondit-il en riant, vous en avez pour trois semaines à +garder le lit et à vous refaire du sang. + +Je me tournai contre le mur, ne voulant pas laisser voir mes larmes. +Et j'aperçus des yeux du coeur Babet et mon oncle Lazare qui me +tendaient les bras. J'en avais fini avec les luttes sanglantes de ma +journée d'été. + +III + +AUTOMNE. + +Il y avait près de quinze ans que j'avais épousé Babet dans la petite +église de mon oncle Lazare. Nous avions demandé le bonheur à notre +chère vallée. Je m'étais fait cultivateur; la Durance, ma première +amante, était maintenant pour moi une bonne mère qui semblait se +plaire à rendre mes champs gras et fertiles. Peu à peu, appliquant les +méthodes nouvelles de culture, je devenais un des plus riches +propriétaires du pays. + +A la mort des parents de ma femme, nous avions acheté l'allée de +chênes et les prairies qui s'étendaient le long de la rivière. J'avais +fait bâtir sur ce terrain une habitation modeste qu'il nous fallut +bientôt agrandir; chaque année, je trouvais moyen d'arrondir nos +terres de quelque champ voisin, et nos greniers étaient trop étroits +pour nos moissons. + +Ces quinze premières années furent simples et heureuses. Elles +s'écoulèrent dans une joie sereine, et elles n'ont laissé en moi que +le souvenir vague d'un bonheur calme et continu. Mon oncle Lazare +avait réalisé son rêve en se retirant chez nous; son grand âge ne lui +permettait même plus de lire chaque matin son bréviaire; il regrettait +parfois sa chère église, il se consolait en allant rendre visite au +jeune vicaire qui l'avait remplacé. Dès le lever du soleil, il +descendait de la petite chambre qu'il occupait, et souvent il +m'accompagnait aux champs, se plaisant au grand air, retrouvant une +jeunesse au milieu des senteurs fortes de la campagne. + +Une seule tristesse nous faisait soupirer parfois. Dans la fécondité +qui nous entourait, Babet restait stérile. Bien que nous fussions +trois à nous aimer, certains jours, nous nous trouvions trop seuls: +nous aurions voulu avoir dans nos jambes une tête blonde qui nous eût +tourmentés et caressés. + +L'oncle Lazare avait une peur terrible de mourir avant d'être +grand-oncle. Il était redevenu enfant, il se désolait de ce que Babet +ne lui donnait pas un camarade qui aurait joué avec lui. Le jour où ma +femme nous confia en hésitant que nous allions sans doute être bientôt +quatre, je vis le cher oncle tout pâle, se retenant pour ne pas +pleurer. Il nous embrassa, songeant déjà au baptême, parlant de +l'enfant comme s'il était âgé de trois ou quatre ans. + +Et les mois passèrent dans une tendresse recueillie. Nous parlions bas +entre nous, attendant quelqu'un. Je n'aimais plus Babet, je l'adorais +à mains jointes, je l'adorais pour deux, pour elle et pour le petit. + +Le grand jour approchait. J'avais fait venir de Grenoble une +sage-femme qui ne quittait plus la ferme. L'oncle était dans des +transes horribles; il n'entendait rien à de pareilles aventures, il +alla jusqu'à me dire qu'il avait eu tort de se faire prêtre et qu'il +regrettait beaucoup de n'être pas médecin. + +Un matin de septembre, vers six heures, j'entrai dans la chambre de ma +chère Babet qui sommeillait encore. Son visage souriant reposait +paisiblement sur la toile blanche de l'oreiller. Je me penchai, +retenant mon souffle. Le ciel me comblait de ses biens. Je songeai +tout à coup à cette journée d'été où je râlais dans la poussière, et +je sentis en même temps, autour de moi, le bien-être du travail, la +paix du bonheur. Ma brave femme dormait, toute rose, au milieu de son +grand lit; tandis que la chambre entière me rappelait nos quinze +années de tendresse. + +J'embrassai doucement Babet sur les lèvres. Elle ouvrit les yeux, me +sourit, sans parler. J'avais des envies folles de la prendre dans mes +bras, de la serrer contre mon coeur; mais, depuis quelque temps, +j'osais à peine lui presser la main, tant elle me semblait fragile et +sacrée. + +Je m'assis sur le bord de la couche, et, à voix basse: + +--Est-ce pour aujourd'hui? lui demandai-je. + +--Non, je ne crois pas, me répondit-elle... Je rêvais que j'avais un +garçon: il était déjà très-grand et portait d'adorables petites +moustaches noires... L'oncle Lazare me disait hier qu'il l'avait aussi +vu en rêve. + +Je commis une grosse maladresse. + +--Je connais l'enfant mieux que vous, repris-je. Je le vois chaque +nuit. C'est une fille... + +Et comme Babet se tournait vers la muraille, près de pleurer, je +compris ma bêtise, je me hâtai d'ajouter: + +--Quand je dis une fille... je ne suis pas bien sûr. Je vois l'enfant +tout petit, avec une longue robe blanche... C'est certainement un +garçon. + +Babet m'embrassa pour cette bonne parole. + +--Va surveiller les vendanges, reprit-elle. Je me sens calme, ce +matin. + +--Tu me ferais prévenir s'il arrivait quelque chose? + +--Oui, oui... Je suis très-lasse. Je vais encore dormir. Tu ne m'en +veux pas de ma paresse?... + +Et Babet ferma les yeux, languissante et attendrie. Je restai penché +sur elle, recevant au visage le souffle tiède de ses lèvres. Elle +s'endormit peu à peu, sans cesser de sourire. Alors, je dégageai ma +main de la sienne avec des précautions infinies; je travaillai pendant +cinq minutes pour mener à bien cette besogne délicate. Puis, je posai +sur son front un baiser qu'elle ne sentit pas, et je me retirai, +palpitant, le coeur débordant d'amour. + +Je trouvai, en bas, dans la cour, mon oncle Lazare qui regardait avec +inquiétude la fenêtre de la chambre de Babet. Dès qu'il m'aperçut: + +--Eh bien! me demanda-t-il, est-ce pour aujourd'hui? + +Depuis un mois il m'adressait régulièrement cette question chaque +matin. + +--Il paraît que non, lui répondis-je. Venez-vous avec moi voir +vendanger? + +Il alla chercher sa canne, et nous descendîmes l'allée de chênes. +Lorsque nous fûmes au bout de l'allée, sur cette terrasse qui dominait +la Durance, nous nous arrêtâmes tous deux, regardant la vallée. + +De petits nuages blancs frissonnaient dans le ciel pâle. Le soleil +avait des rayons blonds qui jetaient comme une poussière d'or sur la +campagne, dont la nappe jaune s'étendait toute mûre, n'ayant plus les +lumières ni les ombres énergiques de l'été. Les feuillages doraient, +par larges plaques, la terre noire. La rivière coulait plus lente, +lasse d'avoir fécondé les champs pendant une saison. Et la vallée +restait calme et forte. Elle portait déjà les premières rides de +l'hiver, mais son flanc gardait la chaleur de ses derniers +enfantements, étalant ses formes amples, dépouillée des herbes folles +du printemps, plus orgueilleusement belle de cette seconde jeunesse de +la femme qui a fait oeuvre de vie. + +Mon oncle Lazare resta silencieux; puis, se tournant vers moi: + +--Te souviens-tu? Jean, me dit-il, il y a plus de vingt ans, je t'ai +conduit ici par une jeune matinée de mai. Ce jour-là, je t'ai montré +la vallée prise d'une activité folle, travaillant aux fruits de +l'automne. Regarde: la vallée vient encore une fois d'achever son +travail. + +--Je me souviens, cher oncle, répondis-je. J'avais grand'peur ce +jour-là; mais vous étiez bon, et votre leçon fut convaincante. Je vous +dois toutes mes joies. + +--Oui, tu en es à l'automne, tu as travaillé et tu récoltes. L'homme, +mon enfant, a été créé à l'image de la terre. Et, comme la mère +commune, nous sommes éternels: les feuilles vertes renaissent chaque +année des feuilles sèches; moi, je renais en toi, et toi, tu renaîtras +dans tes enfants. Je te dis cela pour que la vieillesse ne t'effraye +pas, pour que tu saches mourir en paix, comme meurt cette verdure, qui +repoussera de ses propres germes au printemps prochain. + +J'écoutais mon oncle, et je songeais à Babet, qui dormait dans son +grand lit de toile blanche. La chère créature allait enfanter, à +l'image de ce sol puissant qui nous avait donné la fortune. Elle aussi +en était à l'automne: elle avait le sourire fort, l'ampleur sereine de +la vallée. Je croyais la voir sous le soleil blond, lasse et heureuse, +trouvant une généreuse volupté à être mère. Et je ne savais plus si +mon oncle Lazare me parlait de ma chère vallée ou de ma chère Babet. + +Nous montâmes lentement sur les coteaux. En bas, le long de la +Durance, étaient les prairies, de larges tapis d'un vert cru; puis +venaient des terres jaunes que, ça et là, les oliviers grisâtres et +les maigres amandiers coupaient en allées largement espacées; puis, +tout en haut, se trouvaient les vignes, des souches puissantes dont +les ceps traînaient sur le sol. + +Dans le midi de la France, on traite la vigne en rude commère, et non +en délicate demoiselle, comme dans le nord. Elle pousse un peu à +l'aventure, selon le bon plaisir de la pluie et du soleil. Les +souches, alignées sur deux rangs, en longues files, jettent autour +d'elles des jets d'une verdure sombre. Dans les intervalles, on sème +du blé ou de l'avoine. Un vignoble ressemble à une immense pièce +d'étoffe rayée, faite de la bande verte des pampres et du ruban jaune +des chaumes. + +Des hommes et des femmes, accroupis dans les vignes, coupaient les +grappes de raisin, qu'ils jetaient ensuite au fond de grands paniers. +Nous marchions lentement, mon oncle et moi, le long des allées de +chaume. Lorsque nous passions, les vendangeurs tournaient la tête et +nous saluaient. Mon oncle s'arrêtait parfois pour causer avec les plus +vieux des travailleurs. + +--Hé! père André, disait-il, le raisin est-il bien mûr, le vin +sera-t-il bon, cette année? + +Et les paysans, levant leurs bras nus, montraient au soleil de longues +grappes d'un noir d'encre, dont les grains pressés semblaient éclater +d'abondance et de force. + +--Voyez, monsieur le curé, criaient-ils, ce sont là les petites. Il y +en a qui pèsent plusieurs livres. Voici dix ans que nous n'avions eu +une pareille besogne. + +Puis, ils rentraient dans les feuilles. Leurs vestes brunes faisaient +des taches sur la verdure. Et les femmes, nu-tête, ayant au cou un +mince fichu bleu, se courbaient en chantant. Il y avait des enfants +qui se roulaient au soleil, dans les chaumes, poussant des rires +aigus, égayant de leur turbulence l'atelier en plein air. Au bord du +champ, de grosses charrettes immobiles attendaient le raisin; elles se +détachaient sur le ciel clair, tandis que des hommes allaient et +venaient sans cesse, portant les paniers pleins, rapportant les +paniers vides. + +Je l'avoue, au milieu de ce champ, il me vint des pensées d'orgueil. +J'entendais la terre enfanter sous mes pas; la vie mûre et +toute-puissante coulait dans les veines de la vigne, et chargeait +l'air de souffles larges. Un sang chaud battait dans ma chair, j'étais +comme soulevé par la fécondation qui débordait du sol et qui montait +en moi. Le labeur de ce peuple d'ouvriers était mon oeuvre, ces vignes +étaient mes enfants; cette campagne entière devenait ma famille +plantureuse et obéissante. J'avais plaisir à sentir mes pieds +s'enfoncer dans la terre grasse. + +Alors, j'embrassai d'un coup d'oeil les terrains qui descendaient +jusqu'à la Durance, et je possédai ces vignobles, ces prés, ces +chaumes, ces oliviers. La maison blanchissait à côté de l'allée de +chênes; la rivière semblait une frange d'argent posée au bord du grand +manteau vert de mes pâturages. Je crus un instant que ma taille +grandissait, qu'en étendant les bras, j'allais pouvoir serrer contre +ma poitrine la propriété entière, les arbres et les prairies, la +maison et les terres labourées. + +Et comme je regardais, je vis, dans l'étroit sentier qui montait le +coteau, une de nos servantes courant à perdre haleine. Elle se +heurtait aux cailloux, emportée par son élan, agitant les deux bras, +nous appelant de ses gestes éperdus. Une émotion inexprimable me prit +à la gorge. + +--Mon oncle, mon oncle! criai-je, voyez donc courir Marguerite... Je +crois que c'est pour aujourd'hui. + +Mon oncle Lazare devint tout pâle. La servante était enfin arrivée sur +le plateau; elle venait à nous, en sautant par-dessus les vignes. +Quand elle fut devant moi, l'haleine lui manqua; elle étouffait, +appuyant les mains sur sa poitrine. + +--Parlez donc! lui dis-je. Qu'arrive-t-il? + +Elle poussa un gros soupir, fit aller les mains, put enfin prononcer +ce seul mot: + +--Madame... + +Je n'attendis pas davantage. + +--Venez, venez vite, oncle Lazare! Ah! ma pauvre et chère Babet! + +Et je descendis le sentier, lancé à me briser les os. Les vendangeurs, +qui s'étaient mis debout, me regardaient courir en souriant. L'oncle +Lazare, ne pouvant me rejoindre, agitait sa canne avec désespoir. + +--Hé! Jean, que diable! criait-il, attends-moi. je ne veux pas arriver +le dernier. + +Mais je n'entendais plus l'oncle Lazare, je courais toujours. + +J'arrivai à la ferme, haletant, plein de terreur et d'espérance. Je +montai rapidement l'escalier, je frappai du poing à la porte de Babet, +riant, pleurant, la tête perdue. La sage-femme entrebâilla la porte, +pour me dire d'un ton fâché de ne point faire tant de bruit. Je +demeurai désespéré et honteux. + +--Vous ne pouvez entrer, ajouta-t-elle. Allez attendre dans la cour. + +Et comme je ne bougeais pas: + +--Tout va bien, continua la sage-femme. Je vous appellerai. + +La porte se referma. Je restai droit devant elle, ne me décidant pas à +descendre. J'entendais Babet se plaindre d'une voix brisée. Et, comme +j'étais là, elle poussa un cri déchirant qui me frappa comme une balle +en pleine poitrine. Il me prit une envie irrésistible d'enfoncer la +porte d'un coup d'épaule. Pour ne pas céder à cette envie, je mis les +mains à mes oreilles, je me précipitai follement dans l'escalier. + +Je trouvai dans la cour mon oncle Lazare qui arrivait tout essoufflé. +Le cher homme fut obligé de s'asseoir sur la margelle du puits. + +--Eh bien! me demanda-t-il, où est l'enfant? + +--Je ne sais pas, répondis-je; on m'a mis à la porte... Babet souffre +et pleure. + +Nous nous regardâmes, n'osant prononcer une parole. Nous tendions +l'oreille avec angoisse, nous ne quittions pas des yeux la fenêtre de +Babet, cherchant à voir au travers des petits rideaux blancs. L'oncle, +tremblant, restait immobile, les deux mains appuyées fortement sur sa +canne; moi, pris de fièvre, je marchais devant lui à grands pas. Par +moments, nous échangions des sourires inquiets. + +Les charrettes des vendangeurs arrivaient une à une. Les paniers de +raisin étaient posés contre un des murs de la cour, et des hommes, les +jambes nues, foulaient les grappes sous leurs pieds, dans des auges de +bois. Les mulets hennissaient, les charretiers juraient, tandis que le +vin tombait avec des bruits sourds au fond de la cuve. Des odeurs +âcres montaient dans l'air tiède. + +Et j'allais toujours de long en large, comme grisé par ces odeurs. Ma +pauvre tête éclatait, je songeais à Babet, en regardant couler le sang +du raisin. Je me disais avec une joie toute physique que mon enfant +naissait à l'époque féconde de la vendange, dans les senteurs du vin +nouveau. + +L'impatience me torturait, je montai de nouveau. Mais je n'osai +frapper, je collai mon oreille contre le bois de la porte, et +j'entendis les plaintes de Babet, qui sanglotait tout bas. Alors le +coeur me manqua, je maudis la souffrance. L'oncle Lazare, qui était +doucement monté derrière moi, dut me ramener dans la cour. Il voulut +me distraire, il me dit que le vin serait excellent; mais il parlait +sans s'écouter lui-même. Et, par instants, nous nous taisions tous +deux, écoutant avec anxiété une plainte plus prolongée de Babet. + +Peu à peu, les cris s'adoucirent, ce ne fut plus qu'un murmure +douloureux, une voix d'enfant qui s'endort en pleurant. Puis, un grand +silence se fit. Bientôt ce silence me causa une épouvante indicible. +La maison me paraissait vide, maintenant que Babet ne sanglotait plus. +J'allais monter, lorsque la sage-femme ouvrit sans bruit la fenêtre. +Elle se pencha, et, me faisant signe de la main: + +--Venez, me dit-elle. + +Je montai lentement, goûtant des joies plus profondes à chaque marche. +Mon oncle Lazare frappait déjà à la porte, que j'étais encore au +milieu de l'escalier, prenant une sorte de plaisir étrange à retarder +le moment où j'embrasserais ma femme. + +Sur le seuil je m'arrêtai, le coeur battant à grands coups. Mon oncle +était penché sur le berceau. Babet, toute blanche, les yeux fermés, +semblait dormir. J'oubliai l'enfant, j'allai droit à Babet, je pris sa +chère tête entre mes mains. Les larmes n'avaient pas séché sur ses +joues, et ses lèvres, encore frémissantes, souriaient, trempées de +pleurs. Elle leva paresseusement les paupières. Elle ne me parla pas, +mais je l'entendis me dire: «J'ai bien souffert, mon brave Jean, mais +j'étais si heureuse de souffrir! Je te sentais en moi.» + +Alors, je me penchai, je baisai les yeux de Babet, je bus ses larmes. +Elle riait doucement, elle s'abandonnait avec une langueur caressante. +La fatigue la tenait endolorie. Elle dégagea lentement ses mains du +drap de lit, et, me prenant par le cou, approchant sa bouche de mon +oreille: + +--C'est un garçon, murmura-t-elle d'une voix faible, avec un air de +triomphe. + +Ce furent là les premiers mots qu'elle prononça après la terrible +crise qui venait de la secouer. + +--Je savais bien que ce serait un garçon, continua-t-elle, je voyais +l'enfant chaque nuit... Donne-le moi, couche-le à mon côté. + +Je me tournai, et je vis la sage-femme et mon oncle se quereller. La +sage-femme avait toutes les peines du monde à empêcher l'oncle Lazare +de prendre le petit entre ses bras. Il voulait le bercer. + +Je regardai l'enfant que la mère m'avait fait oublier. Il était tout +rose. Babet disait avec conviction qu'il me ressemblait; la sage-femme +trouvait qu'il avait les yeux de sa mère; moi je ne savais pas, +j'étais ému jusqu'aux larmes, j'embrassai le cher petit comme du pain, +croyant encore embrasser Babet. + +Je posai l'enfant sur le lit. Il poussait des cris continus qui nous +semblaient être une musique céleste. Je m'assis sur le bord de la +couche, mon oncle se mit dans un grand fauteuil, et Babet, lasse et +sereine, couverte jusqu'au menton, resta les paupières levées, les +yeux souriants. + +La fenêtre était ouverte toute grande. L'odeur du raisin entrait avec +les tiédeurs de la douce après-midi d'automne. On entendait les +piétinements des vendangeurs, les secousses des charrettes, les +claquements des fouets; par moments, montait la chanson aiguë d'une +servante qui traversait la cour. Tous ces bruits s'adoucissaient dans +la sérénité de cette chambre, encore émue des sanglots de Babet. Et la +fenêtre taillait en plein ciel et en pleine campagne une large bande +de paysage. Nous apercevions l'allée de chênes dans sa longueur; puis +la Durance, comme un ruban de satin blanc, passait au milieu de l'or +et de la pourpre des feuillages; tandis que, au-dessus de ce coin de +terre, un ciel pâle, bleu et rose, creusait ses limpides profondeurs. + +C'est dans le calme de cet horizon, dans les exhalaisons de la cuve, +dans les joies du travail et de l'enfantement, que nous causions tous +trois, Babet, l'oncle Lazare et moi, en regardant le cher petit +nouveau-né. + +--Oncle Lazare, disait Babet, quel nom donnerez-vous à l'enfant? + +--La mère de Jean s'appelait Jacqueline, répondit l'oncle, je nommerai +l'enfant Jacques. + +--Jacques, Jacques, répéta Babet... Oui, c'est un joli nom... Et, +dites-moi, que ferons-nous de ce petit homme: un curé ou un soldat, un +monsieur ou un paysan? + +Je me mis à rire. + +--Nous avons le temps de songer à cela, lui dis-je. + +--Mais non, reprit Babet presque fâchée, il grandira vite. Vois comme +il est fort. Ses yeux parlent déjà. + +Mon oncle Lazare pensait absolument comme ma femme. Il reprit d'un ton +grave: + +--N'en faites ni un prêtre ni un soldat, à moins que le garçon n'ait +une vocation irrésistible... En faire un monsieur, cela est grave... + +Babet, anxieuse, me regardait. La chère femme n'avait pas un brin +d'orgueil pour elle; mais, comme toutes les mères, elle eût voulu être +humble et fière devant son fils. J'aurais juré qu'elle le voyait déjà +notaire ou médecin. Je l'embrassai, je lui dis doucement: + +--Je désire que l'enfant habite notre chère vallée. Un jour, il +trouvera, au bord de la Durance, une Babet de seize ans, à laquelle il +offrira à boire. Souviens-toi, mon amie... La campagne nous a donné la +paix: notre fils sera paysan comme nous, heureux comme nous. + +Babet, tout émue, m'embrassa à son tour. Elle regarda par la fenêtre +les feuillages et la rivière, les prairies et le ciel; puis, en +souriant: + +--Tu as raison, Jean, me dit-elle. Ce pays a été bon pour nous, il le +sera pour notre petit Jacques... Oncle Lazare, vous serez le parrain +d'un fermier. + +L'oncle Lazare, approuva de la tête, d'un signe las et affectueux. +Depuis un instant, je l'examinais, et je voyais ses yeux se voiler, +ses lèvres pâlir. Renversé dans le fauteuil, en face de la fenêtre +ouverte, il avait posé ses mains blanches sur ses genoux, il regardait +fixement le ciel d'un air d'extase recueillie. + +Je fus pris d'inquiétude. + +--Souffrez-vous, oncle Lazare? lui demandai-je. Qu'avez-vous?... +Répondez, par grâce. + +Il leva doucement une de ses mains, comme pour me prier de parler plus +bas; puis il la laissa retomber, et, d'une voix faible: + +--Je suis brisé, dit-il. A mon âge, le bonheur est mortel... Ne faites +pas de bruit... Il me semble que ma chair est devenue toute légère: je +ne sens plus mes jambes ni mes bras. + +Babet, effrayée, se souleva, regardant l'oncle Lazare. Je me mis à +genoux devant lui, le contemplant avec anxiété. Lui, souriait. + +--Ne vous épouvantez pas, reprit-il. Je n'éprouve aucune souffrance; +une douceur descend en moi, je crois que je vais m'endormir d'un +sommeil juste et bon... Cela vient de me prendre tout d'un coup, et je +remercie Dieu. Ah! mon pauvre Jean, j'ai trop couru dans le sentier du +coteau, l'enfant m'a donné trop de joie. + +Et comme nous comprenions, comme nous éclations en sanglots, l'oncle +Lazare continua, sans cesser de regarder le ciel: + +--Ne gâtez pas ma joie, je vous en supplie... Si vous saviez combien +je suis heureux de m'endormir pour toujours dans ce fauteuil! Jamais +je n'ai osé rêver une mort si consolante. Toutes mes tendresses sont +là, à mes côtés... Et voyez quel ciel bleu! Dieu m'envoie une belle +soirée. + +Le soleil se couchait derrière l'allée de chênes. Les rayons obliques +jetaient des nappes d'or sous les arbres qui prenaient des tons de +vieux cuivre. Au loin, la campagne verte se perdait dans une sérénité +vague. L'oncle Lazare s'affaiblissait de plus en plus, en face de ce +silence attendri, de ce coucher de soleil, apaisé, entrant par la +fenêtre ouverte. Il s'éteignait lentement, comme ces lueurs légères +qui pâlissaient sur les hautes branches. + +--Ah! ma bonne vallée, murmura-t-il, tu me fais de tendres adieux... +J'avais peur de mourir l'hiver, lorsque tu es toute noire. + +Nous retenions nos larmes, nous ne voulions pas troubler cette mort si +sainte. Babet priait à voix basse. L'enfant jetait toujours de légers +cris. + +Mon oncle Lazare entendit ces cris, dans le rêve de son agonie. Il +essaya de se tourner vers Babet, et, souriant encore: + +-J'ai vu l'enfant, dit-il, je meurs bien heureux. + +Alors, il regarda le ciel pâle, la campagne blonde, et, renversant la +tête, il poussa un faible soupir. Aucun frisson ne secoua le corps de +l'oncle Lazare; il entra dans la mort comme on entre dans le sommeil. + +Une telle douceur s'était faite en nous, que nous restâmes muets, sans +larmes. Nous n'éprouvions qu'une tristesse sereine en face de tant de +simplicité dans la mort. Le crépuscule tombait, les adieux de l'oncle +Lazare nous laissaient confiants, ainsi que les adieux du soleil qui +meurt le soir pour renaître le matin. + +Telle fut ma journée d'automne, qui me donna un fils et qui emporta +mon oncle Lazare dans la paix du crépuscule. + + + +IV + +HIVER. + + +Janvier a de sinistres matinées, qui glacent le coeur. Au réveil, ce +jour-là, je fus pris d'une inquiétude vague. Pendant la nuit, le dégel +était venu, et, lorsque, du seuil de la porte, je regardai la +campagne, elle m'apparut comme un immense haillon d'un gris sale, +souillé de boue, troué de déchirures. + +Un rideau de brouillard cachait les horizons. Dans ce brouillard, les +chênes de l'allée dressaient lugubrement leurs bras noirs, pareils à +une rangée de spectres gardant l'abîme de vapeur qui se creusait +derrière eux. Les terres étaient défoncées, couvertes de flaques +d'eau, le long desquelles traînaient des lambeaux de neige salie. Au +loin, la grande voix de la Durance s'enflait. + +L'hiver est d'une vigueur saine, lorsque le ciel est clair et que la +terre est dure. L'air pince les oreilles, on marche gaillardement dans +les sentiers gelés qui sonnent sous les pas avec des bruits d'argent. +Les champs s'élargissent, propres et nets, blancs de glace, jaunes de +soleil. Mais je ne sais rien de plus attristant que ces temps fades de +dégel; je hais les brouillards dont l'humidité pèse aux épaules. + +Je frissonnai devant ce ciel cuivré; je me hâtai de rentrer, décidé à +ne point aller aux champs, ce jour-là. Il ne manquait pas de travail +dans l'intérieur de la ferme. + +Jacques était levé depuis longtemps. Je l'entendais siffler sous un +hangar, où il donnait un coup de main à des hommes qui enlevaient des +sacs de blé. Le garçon avait déjà dix-huit ans; c'était un grand +gaillard, aux bras forts. Il n'avait pas eu un oncle Lazare pour le +gâter et lui apprendre le latin, il n'allait point rêver sous les +saules de la rive. Jacques était devenu un vrai paysan, un travailleur +infatigable, qui se fâchait, lorsque je touchais à quelque chose, me +disant que je me faisais vieux et que je devais me reposer. + +Et, comme je le regardais de loin, un être doux et léger, qui me sauta +sur les épaules, posa ses petites mains sur mes yeux, en me demandant: + +--Qui est-ce? + +Je me mis à rire. + +--C'est, répondis-je, la petite Marie, que sa mère vient d'habiller. + +La chère fillette allait avoir dix ans, et, depuis dix ans, elle était +la joie de la ferme. Venue la dernière, à une époque où nous +n'espérions plus avoir d'enfant, elle était doublement aimée. Sa santé +chancelante nous la rendait chère. On la traitait en demoiselle; sa +mère voulait absolument en faire une dame, et je n'avais pas le +courage de vouloir autre chose, tant la petite Marie était mignonne, +dans ses belles jupes de soie ornées de rubans. + +Marie n'était pas descendue de mes épaules. + +--Maman, maman, criait-elle, viens donc voir; je joue au cheval. + +Babet, qui entrait, eut un sourire. Ah! ma pauvre Babet, comme nous +étions vieux! Je me souviens que nous grelottions de lassitude, ce +jour-là, en nous regardant d'un air triste, lorsque nous étions seuls. +Nos enfants nous rendaient notre jeunesse. + +Le déjeuner fut silencieux. Nous avions été obligés d'allumer la +lampe. Les clartés rousses qui traînaient dans la pièce, étaient d'une +tristesse à mourir. + +--Bah! disait Jacques, il vaut mieux cette pluie tiède qu'un grand +froid qui gèlerait nos oliviers et nos vignes. + +Et il essayait de plaisanter. Mais il était inquiet comme nous, sans +savoir pourquoi. Babet avait fait de mauvais rêves. Nous écoutions le +récit de ses cauchemars, riant des lèvres, le coeur serré. + +--C'est le temps qui nous met l'âme à l'envers, dis-je pour rassurer +tout le monde. + +--Oui, oui, c'est le temps, se hâta de reprendre Jacques. Je vais +mettre quelques sarments dans le feu. + +Une flambée joyeuse jeta de larges nappes de lumière contre les murs. +Les ceps brûlaient avec des pétillements, laissant des brasiers roses. +Nous nous étions assis devant la cheminée; l'air, au dehors, était +tiède; mais, dans l'intérieur de la ferme, il tombait des plafonds une +humidité glaciale. Babet avait pris la petite Marie sur ses genoux; +elle causait tout bas avec elle, s'égayant de son babil d'enfant. + +--Venez-vous, père? me demanda Jacques. Nous allons visiter les caves +et les greniers. + +Je sortis avec lui. Depuis quelques années, les récoltes devenaient +mauvaises. Nous subissions de grosses pertes: nos vignes, nos arbres +étaient surpris par les froids; la grêle hachait nos blés et nos +avoines. Et je disais parfois que je devenais vieux, que la fortune, +qui est femme, n'aime pas les vieillards. Jacques riait, en me +répondant qu'il était jeune, lui, et qu'il allait faire la cour à la +fortune. + +J'en étais à l'hiver, à la saison froide. Je sentais bien que tout +mourait autour de moi. A chaque gaieté qui s'en allait, je songeais à +l'oncle Lazare, qui était resté si calme dans la mort; je demandais +des forces à son cher souvenir. + +Vers trois heures, le jour tomba complètement. Nous descendîmes dans +la salle commune. Babet cousait au coin de la cheminée, la tête +penchée; la petite Marie, assise par terre, en face du feu, habillait +gravement une poupée. Jacques et moi, nous nous étions mis devant un +bureau d'acajou, qui nous venait de l'oncle Lazare; nous nous +occupions à vérifier nos comptes. + +La fenêtre était comme murée; le brouillard, collé aux vitres, +bâtissait une véritable muraille de ténèbres. Derrière cette muraille, +se creusait le vide, l'inconnu. Seule, une clameur large, une voix +haute, qui emplissait l'ombre, s'élevait dans le silence. + +Nous avions congédié les travailleurs, ne gardant avec nous que notre +vieille servante Marguerite. Quand je levais la tête et que +j'écoutais, il me semblait que la ferme se trouvait suspendue au +milieu d'un gouffre. Aucun bruit humain ne venait du dehors, je +n'entendais que la clameur de l'abîme. Alors je regardais ma femme et +mes enfants, j'avais les lâchetés des vieilles gens qui se sentent +trop faibles pour protéger ceux qui les entourent contre les périls +inconnus. + +La clameur devint plus rauque, et il nous sembla qu'on heurtait à la +porte. Au même instant, les chevaux de l'écurie se mirent à hennir +furieusement, les bestiaux poussèrent des beuglements étouffés. Nous +nous étions tous levés, pâles d'inquiétude. Jacques se précipita vers +la porte, l'ouvrit toute grande. + +Un flot d'eau trouble entra brusquement et s'étala dans la pièce. + +La Durance débordait. C'était elle qui jetait la clameur s'élargissant +au loin depuis le matin. Les neiges fondaient dans les montagnes, +chaque coteau était devenu un torrent qui enflait la rivière. Le +rideau de brouillard nous avait caché cette crue soudaine. + +Souvent, dans les hivers rigoureux, en temps de dégel, l'eau était +ainsi montée jusqu'à la porte de la ferme. Mais jamais le flot n'avait +grandi si rapide. Par la porte ouverte, nous apercevions la cour +transformée en lac. Nous avions déjà de l'eau jusqu'aux chevilles. + +Babet avait soulevé la petite Marie, qui pleurait en serrant sa poupée +contre sa poitrine. Jacques voulait aller ouvrir les portes des +écuries et des étables; mais sa mère, le retenant par ses vêtements, +le supplia de ne point sortir. L'eau montait toujours. Je poussai +Babet vers l'escalier. + +--Vite, vite, allons dans les chambres, criai-je. + +Et je forçai Jacques à passer devant moi. Je quittai le +rez-de-chaussée le dernier. + +Marguerite, terrifiée, descendit du grenier où elle se trouvait. Je la +fis asseoir au fond de la pièce, à côté de Babet, qui restait +silencieuse, pâle, les yeux suppliants. Nous avions couché la petite +Marie dans le lit; elle n'avait pas voulu se séparer de sa poupée, +elle s'endormait doucement, en la serrant entre ses bras. Ce sommeil +de l'enfant me soulageait; lorsque je me tournais et que je voyais +Babet, écoutant le souffle régulier de la fillette, j'oubliais le +danger, je n'entendais plus l'eau qui battait les murs. + +Mais nous ne pouvions, Jacques et moi, nous empêcher de regarder le +péril en face. L'anxiété nous poussait à nous rendre compte des +progrès de l'inondation. Nous avions ouvert la fenêtre toute grande, +nous nous penchions au risque de tomber, nous interrogions la nuit. Le +brouillard, plus épais, traînait sur l'eau, suant une pluie fine qui +nous pénétrait de frissons. De vagues reflets d'acier indiquaient +seuls la nappe mouvante, au fond des ténèbres. En bas, dans la cour, +le flot clapotait, montant le long des murailles avec des ondulations +douces. Et nous n'entendions toujours que la colère de la Durance et +que l'épouvante des chevaux et des bestiaux. + +Les hennissements, les beuglements de ces pauvres bêtes me fendaient +l'âme. Jacques m'interrogeait du regard; il aurait voulu tenter de les +délivrer. Bientôt leurs plaintes d'agonie devinrent lamentables, et un +grand craquement se fit entendre. Les boeufs venaient de briser les +portes de l'étable. Nous les vîmes passer devant nous, emportés par +les eaux, roulés dans le courant. Et ils disparurent dans la clameur +de la rivière. + +Alors la colère me prit à la gorge, je devins comme fou, je montrai le +poing à la Durance. Debout devant la fenêtre, je l'insultais. + +--Mauvaise! criai-je au milieu du vacarme des eaux, je t'ai aimée +d'amour, tu as été ma première maîtresse, et tu me voles aujourd'hui, +tu viens ébranler ma ferme et emporter mes bestiaux. Ah! maudite, +maudite!... Puis, tu m'as donné Babet, tu t'es promenée avec douceur +au bord de mes prés. Moi, je croyais que tu étais une bonne mère, je +me rappelais que l'oncle Lazare avait eu de la tendresse pour tes eaux +claires, je pensais te devoir de la reconnaissance... Tu es une +marâtre, je ne te dois que de la haine... + +Mais la Durance, de sa voix de tonnerre, étouffait mes cris; et, +large, indifférente, elle étalait et poussait ses flots avec +l'entêtement tranquille des choses. + +Je rentrai dans la chambre, j'allai embrasser Babet qui pleurait. La +petite Marie dormait en souriant. + +--Ne t'effraye pas, dis-je à ma femme. L'eau ne peut toujours +monter... Elle va certainement descendre... Il n'y a aucun danger. + +--Non, il n'y a aucun danger, répétait Jacques fiévreusement. La +maison est solide. + +A ce moment, Marguerite, qui s'était approchée de la fenêtre, prise de +la curiosité de la peur, se pencha comme folle, et tomba, en poussant +un cri. Je me jetai devant la fenêtre, mais je ne pus empêcher Jacques +de sauter dans l'eau. Marguerite l'avait bercé, il éprouvait pour la +pauvre vieille une tendresse de fils. Au bruit des deux chutes, Babet +s'était levée, épouvantée, les mains jointes. Elle resta là, debout, +la bouche ouverte, les yeux agrandis, regardant la fenêtre. + +Je m'étais assis sur l'appui de bois, les oreilles pleines du +grondement des eaux. Je ne sais depuis combien de temps nous étions, +Babet et moi, dans cette stupeur douloureuse, lorsqu'une voix +m'appela. C'était Jacques qui se tenait au mur, sous la fenêtre. Je +lui tendis la main, et il remonta. + +Babet le prit avec force dans ses bras. Elle pouvait sangloter, +maintenant; elle se soulageait. + +Il ne fut pas question de Marguerite. Jacques n'osait dire qu'il +n'avait pu la retrouver, et nous n'osions le questionner sur ses +recherches. + +Il me prit à part, il me ramena à la fenêtre. + +--Père, me dit-il à demi-voix, il y a déjà plus de deux mètres d'eau +dans la cour, et la rivière monte toujours. Nous ne pouvons rester ici +davantage. + +Jacques avait raison. La maison s'émiettait, les planches des hangars +s'en allaient une à une. Puis, cette mort de Marguerite pesait sur +nous. Babet, affolée, nous suppliait. Sur le grand lit, la petite +Marie restait seule paisible, sa poupée entre les bras, dormant avec +son bon sourire d'ange. + +A chaque minute, le péril croissait. L'eau allait atteindre l'appui de +la fenêtre et envahir la chambre. On aurait dit qu'une machine de +guerre ébranlait la ferme à coups sourds, profonds, réguliers. Le +courant devait nous prendre en pleine façade. Et nous ne pouvions +espérer aucuns secours humains! + +--Les minutes sont précieuses, dit Jacques avec angoisse. Nous allons +être écrasés sous les décombres... Cherchons des planches, +construisons un radeau. + +Il disait cela dans la fièvre. Certes, j'aurais mille fois préféré +être au milieu de la rivière, sur quelques poutres liées ensemble, que +sous le toit de cette maison qui allait s'effondrer. Mais où prendre +les poutres nécessaires? De rage, j'arrachai les planches des +armoires, Jacques brisa les meubles, nous enlevâmes les volets, toutes +les pièces de bois que nous pûmes atteindre. Et sentant qu'il était +impossible d'utiliser ces débris, nous les jetions au milieu de la +chambre, devenus furieux, cherchant toujours. + +Notre dernière espérance s'en allait, nous comprenions notre misère et +notre impuissance. L'eau montait; les voix rauques de la Durance nous +appelaient avec colère. Alors, j'éclatai en sanglots, je pris Babet +entre mes bras frémissants, je suppliai Jacques de venir près de nous. +Je voulais que nous mourions tous dans une même étreinte. + +Jacques s'était remis à la fenêtre. Et, brusquement: + +--Père, cria-t-il, nous sommes sauvés!... Viens voir. + +Le ciel était bon. Le toit d'un hangar, arraché par le courant, venait +d'échouer devant la fenêtre. Ce toit, large de plusieurs mètres, était +fait de poutres légères et de chaume; il surnageait, il devait fermer +un excellent radeau. Je joignis les mains, j'aurais adoré ce bois et +cette paille. + +Jacques sauta sur le toit, après l'avoir fortement amarré. Il marcha +sur le chaume, s'assurant de la solidité de chaque partie. Le chaume +résista; nous pouvions nous aventurer sans crainte. + +--Oh! il nous portera bien tous, dit Jacques joyeusement. Vois donc +comme il s'enfonce peu dans l'eau!... La difficile sera de le diriger. + +Il regarda autour de lui et saisit au passage deux perches que le +courant emportait. + +--Eh! voici les rames, continua-t-il... Père, nous nous mettrons, toi +à l'arrière, moi à l'avant, et nous conduirons aisément le radeau. Il +n'y a pas trois mètres de fond... Vite, vite, embarquez, il ne faut +pas perdre une minute. + +Ma pauvre Babet tâchait de sourire. Elle enveloppa délicatement la +petite Marie dans un châle; l'enfant venait de se réveiller; toute +effrayée, elle gardait un silence coupé de gros soupirs. Je mis une +chaise devant la fenêtre, je fis monter Babet sur le radeau. Comme je +la tenais dans mes bras, je l'embrassai avec une émotion poignante; je +sentais que ce baiser était un baiser suprême. + +L'eau commençait à couler dans la chambre. Nous avions les pieds +trempés. Je m'embarquai le dernier; puis, je déliai la corde. Le +courant nous collait contre le mur; il nous fallut des précautions et +des efforts infinis pour nous éloigner de la ferme. + +Peu à peu, le brouillard était tombé. Lorsque nous partîmes, il +pouvait être minuit. Les étoiles se noyaient encore dans une buée; la +lune, presque au bord de l'horizon, éclairait la nuit d'une sorte +d'aurore blafarde. + +C'est alors que l'inondation nous apparut dans toute son horreur +grandiose. La vallée était devenue fleuve. D'un coteau à l'autre, +entre les masses sombres des cultures, la Durance passait énorme, +seule vivante dans l'horizon mort, grondant d'une voix souveraine, +gardant dans sa colère la majesté de son jet colossal. Par endroits, +des bouquets d'arbres émergeaient, tachant la nappe pâle de marbrures +noires. Je reconnus, devant nous, les cimes des chênes de l'allée; le +courant nous poussait vers ces branches qui étaient pour nous autant +de récifs. Autour du radeau flottaient des débris, des pièces de bois, +des tonneaux vides, des paquets d'herbes; la rivière charriait les +ruines que sa colère avait faites. + +A gauche, nous apercevions les lumières de Dourgues. Des lueurs de +lanternes couraient dans la nuit. L'eau n'avait pas dû monter jusqu'au +village; les terres basses seules étaient envahies. Des secours +allaient arriver sans doute. Nous interrogions les clartés qui +traînaient sur l'eau; il nous semblait, à chaque instant, entendre des +bruits de rames. + +Nous étions partis à l'aventure. Dès que le radeau fut au milieu du +courant, perdu dans les tourbillons de la rivière, l'angoisse nous +reprit, nous regrettâmes presque d'avoir quitté la ferme. Je me +tournai parfois, je regardai la maison qui restait toujours debout, +grise sur l'eau blanche. Babet, accroupie au milieu du radeau, dans le +chaume du toit, tenait la petite Marie sur ses genoux, la tête contre +sa poitrine, pour lui cacher l'horreur de la rivière, toutes deux +repliées, courbées dans un embrassement, comme rapetissées par la +crainte. Jacques, debout à l'avant, appuyait de toute sa puissance sur +sa perche; il nous jetait, par instants, de rapides regards, puis se +remettait silencieusement à la besogne. Je le secondais de mon mieux, +mais nos efforts pour gagner la rive restaient sans effet. Peu à peu, +malgré nos perches que nous enfoncions dans la vase à les briser, nous +étions dérivés; une force, qui semblait venir du fond de l'eau, nous +poussait au large. Lentement, la Durance s'emparait de nous. + +Luttant, baignés de sueur, nous en étions arrivés à la colère, nous +nous battions avec la rivière comme avec un être vivant, cherchant à +la vaincre, à la blesser, à la tuer. Elle nous serrait entre ses bras +de géant, et nos perches devenaient, dans nos mains, des armes que +nous lui enfoncions en pleine poitrine avec rage. Elle rugissait, elle +nous jetait sa bave au visage, elle se tordait sous nos coups. Les +dents serrées, nous résistions à sa victoire. Nous ne voulions pas +être vaincus. Et il nous prenait des envies folles d'assommer le +monstre, de le calmer à coups de poing. + +Lentement, nous allions au large. Nous étions déjà à l'entrée de +l'allée de chênes. Les branches noires perçaient l'eau qu'elles +déchiraient avec des bruits lamentables. La mort nous attendait +peut-être là, dans un heurt. Je criai à Jacques de prendre l'allée et +de la suivre, en s'appuyant aux branches. Et c'est ainsi que je passai +une dernière fois au milieu de cette allée de chênes où j'avais +promené ma jeunesse et mon âge mûr. Dans la nuit terrible, sur le +gouffre hurlant, je songeai à mon oncle Lazare, je vis les belles +heures de ma vie me sourire tristement. + +Au bout de l'allée, la Durance triompha. Nos perches ne touchèrent +plus le fond. L'eau nous emporta dans l'élan furieux de sa victoire. +Et maintenant elle pouvait faire de nous ce qu'il lui plairait. Nous +nous abandonnâmes. Nous descendions avec une rapidité effrayante. De +grands nuages, des haillons sales et troués traînaient dans le ciel; +puis, lorsque la lune se cachait, une obscurité lugubre tombait. Alors +nous roulions dans le chaos. Des flots énormes d'un noir d'encre, +pareils à des dos de poissons, nous emportaient en tournoyant. Je ne +voyais plus Babet ni les enfants. Je me sentais déjà dans la mort. + +J'ignore combien de temps dura cette course suprême. Brusquement, la +lune se dégagea, les horizons blanchirent. Et, dans cette lumière, +j'aperçus en face de nous une masse noire, qui barrait le chemin, et +sur laquelle nous courions de toute la violence du courant. Nous +étions perdus, nous allions nous briser là. + +Babet s'était levée toute droite. Elle me tendait la petite Marie. + +--Prends l'enfant, me cria-t-elle... Laisse-moi, laisse-moi! + +Jacques avait déjà saisi Babet dans ses bras. D'une voix forte: + +--Père, dit-il, sauvez la petite... Je sauverai ma mère. + +La masse noire était devant nous. Je crus reconnaître un arbre. Le +choc fut terrible, et le radeau, fendu en deux, sema sa paille et ses +poutres dans le tourbillon de l'eau. + +Je tombai, serrant avec force la petite Marie. L'eau glacée me rendit +tout mon courage. Remonté à la surface de la rivière, je maintins +l'enfant, je la couchai à moitié sur mon cou, et je me mis à nager +péniblement. Si la petite ne s'était pas évanouie et qu'elle se fût +débattue, nous serions restés tous les deux au fond du gouffre. + +Et, tandis que je nageais, une anxiété me serrait à la gorge. +J'appelais Jacques, je cherchais à voir au loin; mais je n'entendais +que le grondement, je ne voyais que la nappe pâle de la Durance. +Jacques et Babet étaient au fond. Elle avait dû s'attacher à lui, +l'entraîner dans une étreinte mortelle. Quelle agonie atroce! J'aurais +voulu mourir; j'enfonçais lentement, j'allais les retrouver sous l'eau +noire. Et, dès que le flot touchait à la face de la petite Marie, je +luttais de nouveau avec une énergie farouche pour me rapprocher de la +rive. + +C'est ainsi que j'abandonnai Babet et Jacques, désespéré de ne pouvoir +mourir comme eux, les appelant toujours d'une voix rauque. La rivière +me jeta sur les cailloux, pareil à un de ces paquets d'herbe qu'elle +laissait dans sa course. Lorsque je revins à moi, je pris entre les +bras ma fille qui ouvrait les yeux. Le jour naissait. Ma nuit d'hiver +était finie, cette terrible nuit qui avait été complice du meurtre de +ma femme et de mon fils. + +A cette heure, après des années de regrets, une dernière consolation +me reste. Je suis l'hiver glacé, mais je sens en moi tressaillir le +printemps prochain. Mon oncle Lazare le disait: nous ne mourons +jamais. J'ai eu les quatre saisons, et voilà que je reviens au +printemps, voilà que ma chère Marie recommence les éternelles joies et +les éternelles douleurs. + + + +FIN. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux Contes à Ninon, by Émile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES À NINON *** + +***** This file should be named 8416-8.txt or 8416-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/4/1/8416/ + +Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online +Distributed Proofreading Team. 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Quels beaux amoureux nous étions alors! J'arrivais de cette +terre de Provence, où j'ai grandi si libre, si confiant, si plein de +tous les espoirs de la vie. J'étais à toi, à toi seule, à ta +tendresse, à ton rêve. + +Te souviens-tu, Ninon? Le souvenir est aujourd'hui l'unique joie où +mon coeur se repose. Jusqu'à vingt ans, nous avons battu ensemble les +sentiers. J'entends tes petits pieds sur la terre dure; j'aperçois des +bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles; je sens ton haleine +parmi de lointains souffles de sauge, qui m'arrivent comme des +bouffées de jeunesse. Et les heures charmantes se précisent: c'était +un matin, sur la berge, au bord de l'eau réveillée à peine, toute +pure, toute rosé des premières rougeurs du ciel; c'était une +après-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la +campagne écrasée, dormant autour de nous, sans un frisson; c'était un +soir, au milieu d'un pré, lentement noyé sous le flot bleuâtre du +crépuscule, qui coulait des coteaux; c'était une nuit, marchant le +long d'une route interminable, allant tous deux à l'inconnu, +insoucieux des étoiles elles-mêmes, au seul bonheur de laisser la +ville, de nous perdre loin, très-loin, au fond de l'ombre discrète. Te +souviens-tu, Ninon? + +Quelle vie heureuse! Nous étions lâchés dans l'amour, dans l'art, dans +le songe. Il n'est pas de buisson qui n'ait caché nos baisers, étouffé +nos causeries. Je t'emmenais, je te promenais, comme la vivante poésie +de mon enfance. A nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les +arbres, et les eaux, jusqu'aux roches nues qui fermaient l'horizon. Il +me semblait, à cet âge, qu'en ouvrant les bras, j'allais prendre toute +la campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me +sentais des forces, des désirs, des bontés de géant. Nos courses de +gamins échappés, nos amours d'oiseaux libres, m'avaient inspiré un +grand mépris du monde, une tranquille croyance aux seules énergies de +la vie. Oui, c'est dans tes tendresses de toutes les heures, mon amie, +que j'ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons, +plus tard, se sont si souvent étonnés. Les illusions de nos coeurs +étaient des armures d'acier fin, qui me protègent encore. + +Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu étais l'âme, et ce +fut toi que, dès la veille de la lutte, j'invoquais comme une bonne +sainte. Tu eus mon premier livre. Il était tout plein de ton être, +tout parfumé du parfum de tes cheveux. Tu m'avais envoyé au combat, +avec un baiser au front, en amante brave qui veut la victoire du +soldat qu'elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce +baiser, je ne pensais qu'à toi, je ne pouvais parler que de toi. + +Dix ans se sont écoulés. Ah! ma chère âme, que de tempêtes ont grondé, +que d'eau noire, que de débâcles ont passé depuis ce temps sous les +ponts croulants de mes rêves! Dix ans de travaux forcés, dix ans +d'amertume, de coups donnés et reçus, d'éternel combat! J'ai le coeur +et le cerveau tout balafrés de blessures. Si tu voyais ton amoureux de +jadis, ce grand garçon souple qui rêvait de déplacer les montagnes +d'une chiquenaude, si tu le voyais passer dans le jour blafard de +Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma +pauvre Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis ardents, +éteints à jamais. Certains soirs, je suis si brisé, que j'ai une envie +lâche de m'asseoir au bord de la route, quitte à m'endormir pour +toujours dans le fossé. Et sais-tu, Ninon, ce qui me pousse sans cesse +en avant, ce qui me rend du coeur, à chaque faiblesse? C'est ta voix, +ma bien-aimée, ta voix lointaine, ton filet de voix pure qui me crie +mes serments. + +Certes, je te sais fille de courage. Je puis te montrer mes plaies, tu +ne m'en aimeras que mieux. Cela me soulagera de me plaindre à toi, qui +me consoleras. Je n'ai pas quitté la plume un seul jour, mon amie; je +me suis battu en soldat qui a son pain à gagner; si la gloire vient, +elle m'empêchera de manger mon pain sec. Que de besogne mauvaise, et +dont j'ai encore le dégoût à la gorge! Pendant dix ans, j'ai alimenté +comme tant d'autres du meilleur de moi la fournaise du journalisme. De +ce labeur colossal, il ne reste rien, qu'un peu de cendre. Feuilles +jetées au vent, fleurs tombées à la boue, mélange de l'excellent et du +pire, gâché dans l'auge commune. J'ai touché à toutes choses, je me +suis sali les mains dans ce torrent de médiocrité trouble qui coule à +pleins bords. Mon amour de l'absolu saignait, au milieu de ces +niaiseries, si grosses d'importance le matin, si oubliées le soir. +Lorsque je rêvais quelque coup de pouce éternel donné dans le granit, +quelque oeuvre de vie plantée debout à jamais, je soufflais des bulles +de savon que crevait l'aile des mouches ronflantes au soleil. J'aurais +glissé à l'hébétement d'un métier si, dans mon amour de la force, je +n'avais eu une consolation, celle de cette production incessante, qui +me rompait à toutes les fatigues. + +Puis, mou amie, j'étais armé en guerre. Tu ne saurais croire les +soulèvements de colère que la sottise produisait en moi. J'avais la +passion de mes opinions, j'aurais voulu enfoncer mes croyances dans la +gorge des autres. Un livre me rendait malade, un tableau me +désespérait comme une catastrophe publique; je vivais dans une +bataille continue d'admiration et de mépris. En dehors des lettres, en +dehors de l'art, le monde n'était plus. Et quels coups de plume, quels +chocs furieux pour faire la place nette! Aujourd'hui, je hausse les +épaules. Je suis un vieil endurci dans le mal, j'ai gardé ma foi, je +crois même être plus intraitable encore; mais je me contente de +m'enfermer et de travailler. C'est la seule façon de discuter +sainement; car les oeuvres ne sont que des arguments, dans l'éternelle +discussion du beau. + +Tu penses bien que je ne suis pas sorti intact de la bataille. J'ai +des cicatrices un peu partout, je te l'ai dit, au cerveau et au coeur. +Je ne riposte plus, j'attends qu'on s'habitue à mon air. Peut-être +ainsi pourrai-je te revenir entier. C'est que, mon amie, j'ai quitté +nos galants sentiers d'amoureux, où les fleurs poussent, où l'on ne +cueille que des sourires. J'ai pris la grand'route, grise de +poussière, aux arbres maigres; je me suis même, je le confesse, arrêté +curieusement devant des chiens crevés, au coin des bornes; j'ai parlé +de vérité, j'ai prétendu qu'on pouvait tout écrire, j'ai voulu prouver +que l'art est dans la vie et non ailleurs. Naturellement, on m'a +poussé au ruisseau. Moi, Ninon, moi qui ai employé ma jeunesse à +glaner pour ton corsage les paquerettes et les bluets! + +Tu me pardonneras mes infidélités d'amant. Les hommes ne peuvent +rester toujours dans les jupes des filles. Il vient une heure où vos +fleurs sont trop douces. Tu te rappelles la pâle soirée d'automne, la +soirée de nos adieux? C'est au sortir de tes bras frêles, que la +vérité m'a emporté dans ses dures mains. J'ai été fou d'analyse +exacte. Après les travaux courants, je prenais mes nuits, j'écrivais +page à page les livres qui me hantaient. Si j'ai un orgueil, j'ai +celui de cette volonté, dont l'effort m'a tiré lentement des besognes +du métier. J'ai mangé, sans rien vendre de mes croyances. Je te devais +ces confidences, à toi qui as le droit de savoir quel homme est devenu +l'enfant dont tu as protégé les débuts. + +Aujourd'hui, ma seule souffrance est d'être seul. Le monde finit à la +grille de mon jardin. Je me suis enfermé chez moi pour ne mettre que +le travail dans ma vie, et je me suis si bien enfermé, que personne ne +vient plus. C'est pourquoi, ma chère âme, j'ai évoqué ton souvenir, au +milieu de la lutte. J'étais trop seul, après dix ans de séparation; je +voulais te revoir, te baiser les cheveux, te dire que je t'aime +toujours. Cela me soulage. Viens, et n'aie point peur, je ne suis pas +si noir qu'on me fait. Je t'assure, je t'aime toujours, je rêve +d'avoir encore des rosés, pour en mettre un bouquet à ton sein. J'ai +des envies de laitage. Si je ne craignais de faire rire, je +t'emmènerais sous quelque charmille, avec un mouton blanc, pour nous +dire tous les trois des choses tendres. + +Et sais-tu ce que j'ai fait, Ninon, pour te retenir auprès de moi +toute cette nuit? Je te le donne en mille. J'ai fouillé le passé, j'ai +cherché dans ces centaines de pages écrites un peu partout, si je n'en +trouverais pas d'assez délicates pour tes oreilles. Au beau milieu de +mes rudesses, il m'a plu de mettre cette douceur. Oui, j'ai voulu ce +régal pour nous deux. Nous redevenons enfants, nous goûtons sur +l'herbe. Ce sont des contes, rien que des contes, de la confiture dans +de la porcelaine de gamins. N'est-ce pas charmant? trois groseilles, +deux grains de raisin sec, suffiront à notre faim, et nous nous +griserons avec cinq gouttes de vin dans de l'eau claire. Écoute, +curieuse. J'ai d'abord quelques contes assez décents; certains même +ont un commencement et une fin; d'autres, il est vrai, vont pieds nus, +après avoir jeté leur bonnet par-dessus les toits. Mais, je dois +t'avertir que, plus loin, nous entrerons dans des fantaisies qui +battent absolument la campagne. Dame! j'ai tout glané, il fallait bien +te retenir la nuit entière. Là, je chante la chanson des «t'en +souviens-tu?» Ce sont nos souvenirs à la queue-leu-leu, ma fille; tout +ce qu'il y a de plus doux pour nous, le meilleur de nos amours. Si +cela ennuie les autres, tant pis! ils n'ont pas besoin de venir mettre +le nez dans nos affaires. Puis, pour te garder encore. j'entamerai une +longue histoire, la dernière, celle qui nous mènera, je l'espère, +jusqu'au matin. Elle est tout au bout des autres, placée à dessein +pour t'endormir dans mes bras. Nous laisserons tomber le volume, et +nous nous embrasserons. + +Ah! Ninon, quelle débauche de blanc et de rose! Je ne promets pas +cependant que, malgré tous mes soins à enlever les épines, il ne reste +pas quelque goutte de sang dans ma botte de fleurs. Je n'ai plus les +mains assez pures pour nouer des bouquets sans danger. Mais ne +t'inquiète point: si tu te piques, je baiserai tes doigts, je boirai +ton sang. Ce sera moins fade. + +Demain, j'aurai rajeuni de dix ans. Il me semblera que j'arrive de la +veille, du fond de notre jeunesse, avec le miel de ton baiser aux +lèvres. Ce sera le recommencement de ma tâche. Ah! Ninon, je n'ai rien +fait encore. Je pleure sur cette montagne de papier noirci; je me +désole à penser que je n'ai pu étancher ma soif du vrai, que la grande +nature échappe à mes bras trop courts. C'est l'âpre désir, prendre la +terre, la posséder dans une étreinte, tout voir, tout savoir, tout +dire. Je voudrais coucher l'humanité sur une page blanche, tous les +êtres, toutes les choses; une oeuvre qui serait l'arche immense. + +Et ne m'attends pas de longtemps au rendez-vous que je t'ai donné, en +Provence, après la tâche achevée. Il y a trop à faire. Je veux le +roman, je veux le drame, je veux la vérité partout. Ne m'apporte plus +ton cher souvenir que la nuit; viens sur le rayon de lune qui glisse +entre mes rideaux, à l'heure où je pourrai pleurer avec toi sans être +vu. J'ai besoin de toute ma virilité. Plus tard, oh! plus tard, ce +sera moi qui irai te retrouver dans les campagnes tièdes encore de nos +tendresses. Nous serons bien vieux; mais nous nous aimerons toujours. +Tu me mèneras en pèlerinage sur la berge, au bord de l'eau, réveillée +à peine; dans les trous de feuilles, avec la campagne ardente dormant +autour de nous; au milieu des prés, lentement noyés sous le flot +bleuâtre du crépuscule; le long de la route interminable, insoucieux +des étoiles, au seul bonheur de nous perdre dans l'ombre. Et les +arbres, les brins d'herbe, jusqu'aux cailloux, nous reconnaîtront de +loin, à nos baisers, et nous souhaiteront la bien-venue. + +Écoute, pour que nous ne nous cherchions pas je veux te dire derrière +quelle haie j'irai te prendre. Tu sais l'endroit où la rivière fait un +coude, après le pont, plus bas que le lavoir, juste en face du grand +rideau de peupliers? Souviens-toi, nous nous y sommes baisé les mains, +un matin de mai. Eh bien! à gauche, il y a une haie d'aubépines, ce +mur de verdure au pied duquel nous nous couchions pour ne plus voir +que le bleu du ciel. C'est derrière la haie d'aubépines, ma chère âme, +que je te donne rendez-vous, à des années, un jour de soleil pâle, +lorsque ton coeur me saura dans les environs. + +ÉMILE ZOLA. + +Paris, 1er octobre 1874. + + + + + +CONTES + + + + +UN BAIN + + +Je te le donne en mille, Ninon. Cherche, invente, imagine: un vrai +conte bleu, quelque chose de terrifiant et d'invraisemblable... Tu +sais, la petite baronne, cette excellente Adeline de C***, qui avait +juré... Non, tu ne devinerais pas, j'aime mieux te tout dire. + +Eh bien! Adeline se remarie, positivement. Tu doutes, n'est-ce pas? Il +faut que je sois au Mesnil-Rouge, à soixante-sept lieues de Paris, +pour croire à une pareille histoire. Ris, le mariage ne s'en fera pas +moins. Cette pauvre Adeline, qui était veuve à vingt-deux ans, et que +la haine et le mépris des hommes rendaient si jolie! En deux mois de +vie commune, le défunt, un digne homme, certes, pas trop mal conservé, +qui eût été parfait sans les infirmités dont il est mort, lui avait +enseigné toute l'école du mariage. Elle avait juré que l'expérience +suffisait. Et elle se remarie! Ce que c'est que de nous, pourtant! + +Il est vrai qu'Adeline a eu de la malechance. On ne prévoit pas une +aventure pareille. Et si je te disais qui elle épouse! Tu connais le +comte Octave de R***, ce grand jeune homme qu'elle détestait si +parfaitement. Ils ne pouvaient se rencontrer sans échanger des +sourires pointus, sans s'égorger doucement avec des phrases aimables. +Ah! les malheureux! si tu savais où ils se sont rencontrés une +dernière fois... Je vois bien qu'il faut que je te conte ça. C'est +tout un roman. Il pleut ce matin. Je vais mettre la chose en +chapitres. + + + +I + + +Le Château est à six lieues de Tours. Du Mesnil-Rouge, j'en vois les +toits d'ardoise, noyés dans les verdures du parc. On le nomme le +Château de la Belle-au-Bois-dormant, parce qu'il fut jadis habité par +un seigneur qui faillit y épouser une de ses fermières. La chère +enfant y vécut cloîtrée, et je crois que son ombre y revient. Jamais +pierres n'ont eu une telle senteur d'amour. + +La Belle qui y dort aujourd'hui est la vieille comtesse de M***, une +tante d'Adeline. Il y a trente ans qu'elle doit venir passer un hiver +à Paris. Ses nièces et ses neveux lui donnent chacun une quinzaine, à +la belle saison. Adeline est très-ponctuelle. D'ailleurs, elle aime le +Château, une ruine légendaire que les pluies et les vents émiettent, +au milieu d'une forêt vierge. + +La vieille comtesse a formellement recommandé de ne toucher ni aux +plafonds qui se lézardent, ni aux branches folles qui barrent les +allées. Elle est heureuse de ce mur de feuilles qui s'épaissit là, +chaque printemps, et elle dit, d'ordinaire, que la maison est encore +plus solide qu'elle. La vérité est que toute une aile est par terre. +Ces aimables retraites, bâties sous Louis XV, étaient, comme les +amours du temps, un déjeuner de soleil. Les plâtres se sont fendus, +les planchers ont cédé, la mousse a verdi jusqu'aux alcôves. Toute +l'humidité du parc a mis là une fraîcheur où passe encore l'odeur +musquée des tendresses d'autrefois. + +Le parc menace d'entrer dans la maison. Des arbres ont poussé au pied +des perrons, dans les fentes des marches. Il n'y a plus que la grande +allée qui soit carrossable; encore faut-il que le cocher conduise ses +bêtes à la main. A droite, à gauche, les taillis restent vierges, +creusés de rares sentiers, noirs d'ombre, où l'on avance, les mains +tendues, écartant les herbes. Et les troncs abattus font des impasses +de ces bouts de chemins, tandis que les clairières rétrécies +ressemblent à des puits ouverts sur le bleu du ciel. La mousse pend +des branches, les douces-amères tendent des rideaux sous les futaies; +des pullulements d'insectes, des bourdonnements d'oiseaux qu'on ne +voit pas, donnent une étrange vie à cette énormité de feuillages. J'ai +eu souvent de petits frissons de peur, en allant rendre visite à la +comtesse; les taillis me soufflaient sur la nuque des haleines +inquiétantes. + +Mais il y a surtout un coin délicieux et troublant, dans le parc: +c'est à gauche du Château, au bout d'un parterre, où il ne pousse plus +que des coquelicots aussi grands que moi. Sous un bouquet d'arbres, +une grotte se creuse, s'enfonçant au milieu d'une draperie de lierre, +dont les bouts traînent jusque dans l'herbe. La grotte, envahie, +obstruée, n'est plus qu'un trou noir, au fond duquel on aperçoit la +blancheur d'un Amour de plâtre, souriant, un doigt sur la bouche. Le +pauvre Amour est manchot, et il a, sur l'oeil droit, une tache de +mousse qui le rend borgne. Il semble garder, avec son sourire pâle +d'infirme, quelque amoureuse dame morte depuis un siècle. + +Une eau vive, qui sort de la grotte, s'étale en large nappe au milieu +de la clairière; puis, elle s'échappe par un ruisseau perdu sous les +feuilles. C'est un bassin naturel, au fond de sable, dans lequel les +grands arbres se regardent; le trou bleu du ciel fait une tache bleue +au centre du bassin. Des joncs ont grandi, des nénufars ont élargi +leurs feuilles rondes. On n'entend, dans le jour verdâtre de ce puits +de verdure, qui semble s'ouvrir en haut et en bas sur le lac du grand +air, que la chanson de l'eau, tombant éternellement, d'un air de +lassitude douce. De longues mouches d'eau patinent dans un coin. Un +pinson vient boire, avec des mines délicates, craignant de se mouiller +les pattes. Un frisson brusque des feuilles donne à la mare une +pâmoison de vierge dont les paupières battent. Et, du noir de la +grotte, l'Amour de plâtre commande le silence, le repos, toutes les +discrétions des eaux et des bois, à ce coin voluptueux de nature. + + + +II + + +Lorsque Adeline accorde une quinzaine à sa tante, ce pays de loups +s'humanise. Il faut élargir les allées pour que les jupes d'Adeline +puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux +malles, qu'on a dû porter à bras, parce que le camion du chemin de fer +n'a jamais osé s'engager dans les arbres. Il y serait resté, je te le +jure. + +D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fêlée, +là, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment +drôles. Je la soupçonne de venir au Château de la Belle-au-Bois-dormant +pour y dépenser, loin des curieux, son appétit d'extravagances. La +tante reste dans son fauteuil, le Château appartient à la chère enfant +qui doit y rêver les plus étonnantes fantaisies. Cela la soulage. +Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une année. + +Pendant quinze jours, elle est la fée, l'âme des verdures. On la voit +en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des noeuds de +soie au milieu des broussailles. On m'a même assuré l'avoir rencontrée +en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur +l'herbe, dans le coin le plus désert du parc. D'autres fois, on a +aperçu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les allées. +Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette +chère toquée. + +Je sais qu'elle fouille le Château des caves aux greniers. Elle furète +dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits +poings, flaire de son nez rosé toute cette poussière du passé. On la +trouve sur des échelles, perdue au fond des grandes armoires, +l'oreille tendue aux fenêtres, rêveuse devant les cheminées, avec +l'envie évidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne +trouve sans doute pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux +grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les clairières +blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant +le lointain et vague parfum d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut +cueillir. + +Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Château sent l'amour, au +milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enfermée là +dedans, et les murs ont conservé l'odeur de celte tendresse, comme les +vieux coffrets où l'on a serré des bouquets de violettes. C'est cette +odeur-là, je le jurerais, qui monte à la tête d'Adeline et qui la +grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est +grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes, +elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage +qui voudraient bien l'éveiller de son rêve de cent ans. + +Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois +pour s'asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son +soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les +hauts feuillages. C'est là sa retraite. Elle est la fille de la +source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de plâtre lui +sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans +l'eau, avec la tranquillité de Diane confiante dans la solitude. Elle +n'a que les nénufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mêmes +dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses épaules +blanches hors de l'eau, et l'on dirait un cygne gonflant les ailes, +filant sans bruit. La fraîcheur calme ses anxiétés. Elle serait +parfaitement tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit. + +Une nuit, elle est allée au fond de la grotte, malgré la peur horrible +de cette ombre humide; elle s'est dressée sur la pointe des pieds, +mettant l'oreille aux lèvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui +dirait rien. + + + +III + + +Ce qu'il y a d'affreux, cette saison, c'est que la pauvre Adeline, en +arrivant au Château, a trouvé, installé dans la plus belle chambre, le +comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il +paraît qu'il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de +M... Adeline a juré qu'elle le délogerait. Elle a bravement défait ses +malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles éternelles. Octave, +pendant huit jours, l'a tranquillement regardée de sa fenêtre, en +fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aiguës, plus de guerre +sourde. Il était d'une telle politesse, qu'elle a fini par le trouver +assommant, et qu'elle ne s'est plus occupée de lui. Lui, fumait +toujours; elle, battait le parc et prenait ses bains. + +C'était vers minuit qu'elle descendait à la nappe d'eau, quand tout le +monde dormait. Elle s'assurait surtout si le comte Octave avait bien +soufflé sa bougie. Alors, à petits pas, elle s'en allait, comme à un +rendez-vous d'amour, avec des désirs tout sensuels pour l'eau froide. +Elle avait un petit frisson de peur exquis, depuis qu'elle savait un +homme au Château. S'il ouvrait une fenêtre, s'il apercevait un coin de +son épaule à travers les feuilles! Rien que cette pensée la faisait +grelotter, quand elle sortait ruisselante de la nappe, et qu'un rayon +de lune blanchissait sa nudité de statue. + +Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Château dormait depuis +deux grandes heures. Cette nuit-là, elle se sentait des hardiesses +particulières. Elle avait écouté à la porte du comte, et elle croyait +l'avoir entendu ronfler. Fi! un homme qui ronfle! Cela lui avait donné +un grand mépris pour les hommes, un grand désir des caresses fraîches +de l'eau, dont le sommeil est si doux. Elle s'attarda sous les arbres, +prenant plaisir à détacher ses vêtements un à un. Il faisait +très-sombre, la lune se levait à peine; et le corps blanc de la chère +enfant ne mettait sur la rive qu'une blancheur vague de jeune bouleau. +Des souffles chauds venaient du ciel, qui passaient sur ses épaules +avec des baisers tièdes. Elle était très à l'aise, un peu +languissante, un peu étouffée par la chaleur, mais pleine d'une +nonchalance heureuse qui lui faisait, sur le bord, tâter la source du +pied. + +Cependant, la lune tournait, éclairait déjà un coin de la nappe. +Alors, Adeline, épouvantée, aperçut sur cette nappe une tête qui la +regardait, dans ce coin éclairé. Elle se laissa glisser, se mit de +l'eau jusqu'au menton, croisa les bras comme pour ramener sur sa +poitrine tous les voiles tremblants du bassin, et demanda d'une voix +frémissante: + +--Qui est là?... Que faites-vous là? + +--C'est moi, madame, répondit tranquillement le comte Octave.... +N'ayez pas peur, je prends un bain. + + + +IV + + +Il se fit un silence formidable. Il n'y avait plus, sur la nappe +d'eau, que les ondulations qui s'élargissaient lentement autour des +épaules d'Adeline et qui allaient mourir sur la poitrine du comte, +avec un clapotement léger. Celui-ci, tranquillement, leva les bras, +fit le geste de prendre une branche de saule pour sortir de l'eau. + +--Restez, je vous l'ordonne, cria Adeline d'une voix terrifiée.... +Rentrez dans l'eau, rentrez dans l'eau bien vite! + +--Mais, madame, répondit-il en rentrant dans l'eau jusqu'au cou, c'est +qu'il y a plus d'une heure que je suis là. + +--Ça ne fait rien, monsieur, je ne veux pas que vous sortiez, vous +comprenez.... Nous attendrons. + +Elle perdait la tête, la pauvre baronne. Elle parlait d'attendre, sans +trop savoir, l'imagination détraquée par les éventualités terribles +qui la menaçaient. Octave eut un sourire. + +--Mais, hasarda-t-il, il me semble qu'en tournant le dos.... + +--Non, non, monsieur! Vous ne voyez donc pas la lune! + +Il était de fait que la lune avait marché et qu'elle éclairait en +plein le bassin. C'était une lune superbe. Le bassin luisait, pareil à +un miroir d'argent, au milieu du noir des feuilles; les joncs, les +nénufars des bords, faisaient sur l'eau des ombres finement dessinées, +comme lavées au pinceau, avec de l'encre de Chine. Une pluie chaude +d'étoiles tombait dans le bassin par l'étroite ouverture des +feuillages. Le filet d'eau coulait derrière Adeline, d'une voix plus +basse et comme moqueuse. Elle hasarda un coup d'oeil dans la grotte, +elle vit l'Amour de plâtre qui lui souriait d'un air d'intelligence. + +--La lune, certainement, murmura le comte, pourtant en tournant le +dos... + +--Non, non, mille fois non. Nous attendrons que la lune ne soit plus +là.... Vous voyez, elle marche. Quand elle aura atteint cet arbre, +nous serons dans l'ombre.... + +--C'est qu'il y en a pour une bonne heure, avant qu'elle soit derrière +cet arbre! + +--Oh! trois quarts d'heure au plus.... Ça ne fait rien. Nous +attendrons.... Quand la lune sera derrière l'arbre, vous pourrez vous +en aller. + +Le comte voulut protester; mais, comme il faisait des gestes en +parlant, et qu'il se découvrait jusqu'à la ceinture, elle poussa de +petits cris de détresse si aigus, qu'il dut, par politesse, rentrer +dans le bassin jusqu'au menton. Il eut la délicatesse de ne plus +remuer. Alors, ils restèrent tous les deux là, en tête-à-tête, on peut +le dire. Les deux têtes, cette adorable tête blonde de la baronne, +avec les grands yeux que tu sais, et cette tête fine du comte, aux +moustaches un peu ironiques, demeurèrent bien sagement immobiles, sur +l'eau dormante, à une toise au plus l'une de l'autre. L'Amour de +plâtre, sous la draperie de lierre, riait plus fort. + + + +V. + + +Adeline s'était jetée en plein dans les nénufars. Quand la fraîcheur +de l'eau l'eut remise, et qu'elle eut pris ses dispositions pour +passer là une heure, elle vit que l'eau était d'une limpidité vraiment +choquante. Au fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il +faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle aussi, se +roulait dans l'eau, l'emplissait des frétillements d'anguilles de ses +rayons. C'était un bain d'or liquide et transparent. Peut-être le +comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s'il voyait les pieds +et la tête.... Adeline se couvrit, sous l'eau, d'une ceinture de +nénufars. Doucement, elle attira de larges feuilles rondes qui +nageaient, et s'en fit une grande collerette. Ainsi habillée, elle se +sentit plus tranquille. + +Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoïquement. +N'ayant pas trouvé une racine pour s'asseoir, il s'était résigné à se +tenir à genoux. Et pour ne pas avoir l'air tout à fait ridicule, avec +de l'eau au menton, comme un homme perdu dans un plat à barbe +colossal, il avait lié conversation avec la comtesse, évitant tout ce +qui pouvait rappeler le désagrément de leur position respective. + +--Il a fait bien chaud aujourd'hui, madame. + +--Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages +donnent quelque fraîcheur. + +--Oh! certainement.... Cette brave tante est une digne personne, +n'est-ce pas? + +--Une digne personne, en effet. + +Puis, ils parlèrent des dernières courses et des bals qu'on annonce +déjà pour l'hiver prochain. Adeline, qui commençait à avoir froid, +réfléchissait que le comte devait l'avoir vue pendant qu'elle +s'attardait sur la rive. Cela était tout simplement horrible. +Seulement, elle avait des doutes sur la gravité de l'accident. Il +faisait noir sous les arbres, la lune n'était pas encore là; puis, +elle se rappelait, maintenant, qu'elle se tenait derrière le tronc +d'un gros chêne. Ce tronc avait dû la protéger. Mois, en vérité, ce +comte était un homme abominable. Elle le haïssait, elle aurait voulu +que le pied lui glissât, qu'il se noyât. Certes, ce n'est pas elle qui +lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l'avait vue venir, ne lui +avait-il pas crié qu'il était là, qu'il prenait un bain? La question +se formula si nettement en elle, qu'elle ne put la retenir sur ses +lèvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme +des chapeaux. + +--Mais je ne savais pas, répondit-il; je vous assure que j'ai eu +très-peur. Vous étiez toute blanche, j'ai cru que c'était la +Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a été +enfermée ici.... J'avais si peur, que je n'ai pas pu crier. + + +Au bout d'une demi-heure, ils étaient bons amis, Adeline s'était dit +qu'elle se décolletait bien dans les bals, et qu'en somme elle pouvait +montrer ses épaules. Elle était sortie un peu de l'eau, elle avait +échancré la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait +risqué les bras. Elle ressemblait à une fille des sources, la gorge +nue, les bras libres, vêtue de toute cette nappe verte qui s'étalait +et s'en allait derrière elle comme une large traîne de satin. + +Le comte s'attendrissait. Il avait obtenu de faire quelques pas pour +se rapprocher d'une racine. Ses dents claquaient un peu. Il regardait +la lune avec un intérêt très-vif. + +--Hein! elle marche lentement? demanda Adeline. + +--Eh! non, elle a des ailes, répondit-il avec un soupir. + +Elle se mit à rire, en ajoutant: + +--Nous en avons encore pour un gros quart d'heure. + +Alors, il profita lâchement de la situation: il lui fit une +déclaration. Il lui expliqua qu'il l'aimait depuis deux ans, et que +s'il la taquinait, c'était qu'il avait trouvé cela plus drôle que de +lui dire des fadeurs. Adeline, prise d'inquiétude, remonta sa robe +verte jusqu'au cou, fourra les bras dans les manches. Elle ne passait +plus que le bout de son nez rose sous les nénufars; et, comme elle +recevait en plein la lune dans les yeux, elle était tout étourdie, +tout éblouie. Elle ne voyait plus le comte, quand elle entendit un +grand barbottement et qu'elle sentit l'eau s'agiter et lui monter aux +lèvres. + +--Voulez-vous bien ne pas remuer! cria-t-elle; voulez-vous bien ne pas +marcher comme cela dans l'eau! + +--Mais je n'ai pas marché, dit le comte, j'ai glissé... Je vous aime! + +--Taisez-vous, ne remuez plus, nous parlerons de tout cela, quand il +fera noir... Attendons que la lune soit derrière l'arbre... + + + +VII + + +La lune se cacha derrière l'arbre. L'Amour de plâtre éclata de rire. + + + + + +LES FRAISES + + + +I + + +Un matin de juin, en ouvrant la fenêtre, je reçus au visage un souffle +d'air frais. Il avait fait pendant la nuit un violent orage. Le ciel +paraissait comme neuf, d'un bleu tendre, lavé par l'averse jusque dans +ses plus petits coins. Les toits, les arbres dont j'apercevais les +hautes branches entre les cheminées, étaient encore trempés de pluie, +et ce bout d'horizon riait sous le soleil jaune. Il montait des +jardins voisins une bonne odeur de terre mouillée. + +--Allons, Ninette, criai-je gaiement, mets ton chapeau, ma fille... +Nous partons pour la campagne. + +Elle battit des mains. Elle eut terminé sa toilette en dix minutes, ce +qui est très-méritoire pour une coquette de vingt ans. + +A neuf heures, nous étions dans les bois de Verrières. + + + +II + + +Quels bois discrets, et que d'amoureux y ont promené leurs amours! +Pendant la semaine, les taillis sont déserts, on peut marcher côte à +côte, les bras à la taille, les lèvres se cherchant, sans autre danger +que d'être vus par les fauvettes des buissons. Les allées s'allongent, +hautes et larges, à travers les grandes futaies; le sol est couvert +d'un tapis d'herbe fine, sur lequel le soleil, trouant les feuillages, +jette des palets d'or. Et il y a des chemins creux, des sentiers +étroits, très-sombres, où l'on est obligé de se serrer l'un contre +l'autre. Et il y a encore des fourrés impénétrables, où l'on peut se +perdre, si les baisers chantent trop haut. + +Ninon quittait mon bras, courait comme un jeune chien, heureuse de +sentir les herbes frôler ses chevilles. Puis elle revenait et se +pendait à mon épaule, lasse, caressante. Toujours le bois s'étendait, +mer sans fin aux vagues de verdure. Le silence frissonnant, l'ombre +vivante qui tombait des grands arbres nous montaient à la tête, nous +grisaient de toute la sève ardente du printemps. On redevient enfant, +dans le mystère des taillis. + +--Oh! des fraises, des fraises! cria Ninon en sautant un fossé comme +une chèvre échappée, et en fouillant les broussailles. + + + +III + + +Des fraises, hélas! non, mais des fraisiers, toute une nappe de +fraisiers qui s'étalait sous les ronces. + +Ninon ne songeait plus aux bêtes dont elle avait une peur horrible. +Elle promenait gaillardement les mains au milieu des herbes, soulevant +chaque feuille, désespérée de ne pas rencontrer le moindre fruit. + +--On nous a devancés, dit-elle avec une moue de dépit... Oh! dis, +cherchons bien, il y en a sans doute encore. + +Et nous nous mîmes à chercher avec une conscience exemplaire. Le corps +plié, le cou tendu, les yeux fixés à terre, nous avancions à petits +pas prudents, sans risquer une parole, de peur de faire envoler les +fraises. Nous avions oublié la forêt, le silence et l'ombre, les +larges allées et les sentiers étroits. Les fraises, rien que les +fraises. A chaque touffe que nous rencontrions, nous nous baissions, +et nos mains frémissantes se touchaient sous les herbes. + +Nous fîmes ainsi plus d'une lieue, courbés, errant à droite, à gauche. +Pas la plus petite fraise. Des fraisiers superbes, avec de belles +feuilles d'un vert sombre. Je voyais les lèvres de Ninon se pincer et +ses yeux devenir humides. + + + +IV + + +Nous étions arrivés en face d'un large talus, sur lequel le soleil +tombait droit, avec des chaleurs lourdes. Ninon s'approcha de ce +talus, décidée à ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un +cri aigu. J'accourus, effrayé, croyant qu'elle s'était blessée. Je la +trouvai accroupie; l'émotion l'avait assise par terre, et elle me +montrait du doigt une petite fraise, à peine grosse comme un pois, +mûre d'un côté seulement. + +--Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante. + +Je m'étais assis près d'elle, au bas du talus. + +--Non, répondis-je, c'est toi qui l'as trouvée, c'est toi qui dois la +cueillir. + +--Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la. + +Je me défendis tant et si bien que Ninon se décida enfin à couper la +tige de son ongle. Mais ce fut une bien autre histoire, quand il +fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise +qui nous coûtait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon +voulait me la mettre dans la bouche. Je résistai fermement; puis, je +finis par faire des concessions, et il fut arrêté que la fraise serait +partagée en deux. + +Elle la mit entre ses lèvres, en me disant avec un sourire: + +--Allons, prends ta part. + +Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partagée fraternellement. +Je ne sais même si je goûtai à la fraise, tant le miel du baiser de +Ninon me parut bon. + + + +V + + +Le talus était couvert de fraisiers, et ces fraisiers-là étaient +des fraisiers sérieux. La récolte fut ample et joyeuse. Nous avions +étalé à terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y +déposer notre butin, sans rien en détourner. A plusieurs reprises +pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main à sa bouche. + +Quand la récolte fut faite, nous décidâmes qu'il était temps de +chercher un coin d'ombre pour déjeuner à l'aise. Je trouvai, à +quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut +religieusement placé à côté de nous. + +Grands dieux! qu'il faisait bon là, sur la mousse, dans la volupté de +cette fraîcheur verte! Ninon me regardait avec des yeux humides. Le +soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit +toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me +tendant les deux mains, avec un geste d'adorable abandon. + +Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or, +à nos pieds, dans l'herbe fine. Les fauvettes elles-mêmes se taisaient +et ne regardaient pas. Quand nous cherchâmes les fraises pour les +manger, nous nous aperçûmes avec stupeur que nous étions couchés en +plein sur le mouchoir. + + + + + +LE GRAND MICHU + + + +I + + +Une après-midi, à la récréation de quatre heures, le grand Michu me +prit à part, dans un coin de la cour. Il avait un air grave qui me +frappa d'une certaine crainte; car le grand Michu était un gaillard, +aux poings énormes, que, pour rien au monde, je n'aurais voulu avoir +pour ennemi. + +--Écoute, me dit-il de sa voix grasse de paysan à peine dégrossi, +écoute, veux-tu en être? + +Je répondis carrément: «Oui!» flatté d'être de quelque chose avec le +grand Michu. Alors, il m'expliqua qu'il s'agissait d'un complot. Les +confidences qu'il me fit, me causèrent une sensation délicieuse, que +je n'ai jamais peut-être éprouvée depuis. Enfin, j'entrais dans les +folles aventures de la vie, j'allais avoir un secret à garder, une +bataille à livrer. Et, certes, l'effroi inavoué que je ressentais à +l'idée de me compromettre de la sorte, comptait pour une bonne moitié +dans les joies cuisantes de mon nouveau rôle de complice. + +Aussi, pendant que le grand Michu parlait, étais-je en admiration +devant lui. Il m'initia d'un ton un peu rude, comme un conscrit dans +l'énergie duquel on a une médiocre confiance. Cependant, le +frémissement d'aise, l'air d'extase enthousiaste que je devais avoir +en l'écoutant, finirent par lui donner une meilleure opinion de moi. + +Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre +nos rangs pour rentrer à l'étude: + +--C'est entendu, n'est-ce pas? me dit-il à voix basse. Tu es des +nôtres... Tu n'auras pas peur, au moins; tu ne trahiras pas? + +--Oh! non, tu verras... C'est juré. + +Il me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignité +d'homme mûr, et me dit encore: + +--Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partout que +tu es un traître, et personne ne te parlera plus. + +Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette +menace. Elle me donna un courage énorme. «Bast! me disais-je, ils +peuvent bien me donner deux mille vers; du diable si je trahis Michu!» +J'attendis avec une impatience fébrile l'heure du dîner. La révolte +devait éclater au réfectoire. + + + +II + + +Le grand Michu était du Var. Son père, un paysan qui possédait +quelques bouts de terre, avait fait le coup de feu en 51, lors de +l'insurrection provoquée par le coup d'État. Laissé pour mort dans la +plaine d'Uchâne, il avait réussi à se cacher. Quand il reparut, on ne +l'inquiéta pas. Seulement, les autorités du pays, les notables, les +gros et les petits rentiers ne l'appelèrent plus que ce brigand de +Michu. + +Ce brigand, cet honnête homme illettré, envoya son fils au collège +d'A... Sans doute il le voulait savant pour le triomphe de la cause +qu'il n'avait pu défendre, lui, que les armes à la main. Nous savions +vaguement cette histoire, au collège, ce qui nous faisait regarder +notre camarade comme un personnage très-redoutable. + +Le grand Michu était, d'ailleurs, beaucoup plus âgé que nous. Il avait +près de dix-huit ans, bien qu'il ne se trouvât encore qu'en quatrième. +Mais on n'osait le plaisanter. C'était un de ces esprits droits, qui +apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il +savait une chose, il la savait à fond et pour toujours. Fort, comme +taillé à coups de hache, il régnait en maître pendant les récréations. +Avec cela, d'une douceur extrême. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois en +colère; il voulait étrangler un pion qui nous enseignait que tous les +républicains étaient des voleurs et des assassins. On faillit mettre +le grand Michu à la porte. + +Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai revu mon ancien camarade dans mes +souvenirs, que j'ai pu comprendre son attitude douce et forte. De +bonne heure, son père avait dû en faire un homme. + + + +III + + +Le grand Michu se plaisait au collège, ce qui n'était pas le moindre +de nos étonnements. Il n'y éprouvait qu'un supplice dont il n'osait +parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim. + +Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil appétit. Lui qui était +très-fier, il allait parfois jusqu'à jouer des comédies humiliantes +pour nous escroquer un morceau de pain, un déjeuner ou un goûter. +Élevé en plein air, au pied de la chaîne des Maures, il souffrait +encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du collège. + +C'était là un de nos grands sujets de conversation, dans la cour, le +long du mur qui nous abritait de son filet d'ombre. Nous autres, nous +étions des délicats. Je me rappelle surtout une certaine morue à la +sauce rousse et certains haricots à la sauce blanche qui étaient +devenus le sujet d'une malédiction générale. Les jours où ces plats +apparaissaient, nous ne tarissions pas. Le grand Michu, par respect +humain, criait avec nous, bien qu'il eût avalé volontiers les six +portions de sa table. + +Le grand Michu ne se plaignait guère que de la quantité des vivres. Le +hasard, comme pour l'exaspérer, l'avait placé au bout de la table, à +côté du pion, un jeune gringalet qui nous laissait fumer en promenade. +La règle était que les maîtres d'étude avaient droit à deux portions. +Aussi, quand on servait des saucisses, fallait-il voir le grand Michu +lorgner les deux bouts de saucisses qui s'allongeaient côte à côte sur +l'assiette du petit pion. + +--Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c'est lui +qui a deux fois plus à manger que moi. Il ne laisse rien, va; il n'en +a pas de trop! + + + +IV + + +Or, les meneurs avaient résolu que nous devions à la fin nous révolter +contre la morue à la sauce rousse et les haricots à la sauce blanche. + +Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d'être leur +chef. Le plan de ces messieurs était d'une simplicité héroïque: il +suffirait, pensaient-ils, de mettre leur appétit en grève, de refuser +toute nourriture, jusqu'à ce que le proviseur déclarât solennellement +que l'ordinaire serait amélioré. L'approbation que le grand Michu +donna à ce plan, est un des plus beaux traits d'abnégation et de +courage que je connaisse. Il accepta d'être le chef du mouvement, avec +le tranquille héroïsme de ces anciens Romains qui se sacrifiaient pour +la chose publique. + +Songez donc! lui se souciait bien de voir disparaître la morue et les +haricots; il ne souhaitait qu'une chose, en avoir davantage, à +discrétion! Et, pour comble, on lui demandait de jeûner! Il m'a avoué +depuis que jamais cette vertu républicaine que son père lui avait +enseignée, la solidarité, le dévouement de l'individu aux intérêts de +la communauté, n'avait été mise en lui à une plus rude épreuve. + +Le soir, au réfectoire,--c'était le jour de la morue à la sausse +rousse,--la grève commença avec un ensemble vraiment beau. Le pain +seul était permis. Les plats arrivent, nous n'y touchons pas, nous +mangeons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer à voix basse, +comme nous en avions l'habitude. Il n'y avait que les petits qui +riaient. + +Le grand Michu fut superbe. Il alla, ce premier soir, jusqu'à ne pas +même manger de pain. Il avait mis les deux coudes sur la table, il +regardait dédaigneusement le petit pion qui dévorait. + +Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le +réfectoire comme une tempête. Il nous apostropha rudement, nous +demandant ce que nous pouvions reprocher à ce dîner, auquel il goûta +et qu'il déclara exquis. + +Alors le grand Michu se leva. + +--Monsieur, dit-il, c'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons +pas à la digérer. + +--Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le +temps de répondre, les autres soirs, vous avez pourtant mangé presque +tout le plat à vous seul. + +Le grand Michu rougit extrêmement. Ce soir-là, on nous envoya +simplement coucher, en nous disant que, le lendemain, nous aurions +sans doute réfléchi. + + + +V + + +Le lendemain et le surlendemain, le grand Michu fut terrible. Les +paroles du maître d'étude l'avaient frappé au coeur. Il nous soutint, +il nous dit que nous serions des lâches si nous cédions. Maintenant, +il mettait tout son orgueil à montrer que, lorsqu'il le voulait, il ne +mangeait pas. + +Ce fut un vrai martyr. Nous autres, nous cachions tous dans nos +pupitres du chocolat, des pots de confiture, jusqu'à de la +charcuterie, qui nous aidèrent à ne pas manger tout à fait sec le pain +dont nous emplissions nos poches. Lui, qui n'avait pas un parent dans +la ville, et qui se refusait d'ailleurs de pareilles douceurs, s'en +tint strictement aux quelques croûtes qu'il put trouver. + +Le surlendemain, le proviseur ayant déclaré que, puisque les élèves +s'entêtaient à ne pas toucher aux plats, il allait cesser de faire +distribuer du pain, la révolte éclata, au déjeuner. C'était le jour +des haricots à la sauce blanche. + +Le grand Michu, dont une faim atroce devait troubler la tête, se leva +brusquement. Il prit l'assiette du pion, qui mangeait à belles dents, +pour nous narguer et nous donner envie, la jeta au milieu de la salle, +puis entonna la _Marseillaise_ d'une voix forte. Ce fut comme un grand +souffle qui nous souleva tous. Les assiettes, les verres, les +bouteilles, dansèrent une jolie danse. Et les pions, enjambant les +débris, se hâtèrent de nous abandonner le réfectoire. Le gringalet, +dans sa fuite, reçut sur les épaules un plat de haricots, dont la +sauce lui fit une large collerette blanche. + +Cependant, il s'agissait de fortifier la place. Le grand Michu fut +nommé général. Il fit porter, entasser les tables devant les portes. +Je me souviens que nous avions tous pris nos couteaux à la main. Et la +_Marseillaise_ tonnait toujours. La révolte tournait à la révolution. +Heureusement, on nous laissa à nous-mêmes pendant trois grandes +heures. Il paraît qu'on était allé chercher la garde. Ces trois heures +de tapage suffirent pour nous calmer. + +Il y avait au fond du réfectoire deux larges fenêtres qui donnaient +sur la cour. Les plus timides, épouvantés de la longue impunité dans +laquelle on nous laissait, ouvrirent doucement une des fenêtres et +disparurent. Ils furent peu à peu suivis par les autres élèves. +Bientôt le grand Michu n'eut plus qu'une dizaine d'insurgés autour de +lui. Il leur dit alors d'une voix rude: + +--Allez retrouver les autres, il suffit qu'il y ait un coupable. + +Puis s'adressant à moi qui hésitais, il ajouta: + +--Je te rends la parole, entends-tu! + +Lorsque la garde eut enfoncé une des portes, elle trouva le grand +Michu tout seul, assis tranquillement sur le bout d'une table, au +milieu de la vaisselle cassée. Le soir même, il fut renvoyé à son +père. Quant à nous, nous profitâmes peu de cette révolte. On évita +bien pendant quelques semaines de nous servir de la morue et des +haricots. Puis, ils reparurent; seulement la morue était à la sauce +blanche, et les haricots, à la sauce rousse. + + + +VI + + +Longtemps après, j'ai revu le grand Michu. Il n'avait pu continuer ses +études. Il cultivait à son tour les quelques bouts de terre que son +père lui avait laissés en mourant. + +--J'aurais fait, m'a-t-il dit, un mauvais avocat ou un mauvais +médecin, car j'avais la tête bien dure. Il vaut mieux que je sois un +paysan. C'est mon affaire... N'importe, vous m'avez joliment lâché. Et +moi qui justement adorais la morue et les haricots! + + + + +LE JEUNE + + + +I + + +Quand le vicaire monta en chaire, avec son large surplis d'une +blancheur angélique; la petite baronne était béatement assise à sa +place accoutumée, près d'une bouche de chaleur, devant la chapelle des +Saints-Anges. + +Après le recueillement d'usage, le vicaire se passa délicatement sur +les lèvres un fin mouchoir de batiste; puis, il ouvrit les bras, +pareil à un séraphin qui va prendre son vol, pencha la tête, et parla. +Sa voix fut d'abord, dans la vaste nef, comme un murmure lointain +d'eau courante, comme une plainte amoureuse du vent au milieu des +feuillages. Et, peu à peu, le souffle grandit, la brise devint +tempête, la voix roula sous les voûtes avec de majestueux grondements +de tonnerre. Mais toujours, par instants, même au milieu de ses plus +formidables coups de foudre, la voix du vicaire se faisait subitement +douce, jetant un clair rayon de soleil au milieu du sombre ouragan de +son éloquence. + +La petite baronne, dès les premiers susurrements dans les feuilles, +avait pris la pose gourmande et charmée d'une personne d'oreille +délicate qui s'apprête à goûter toutes les finesses d'une symphonie +aimée. Elle parut ravie de la douceur exquise des phrases musicales du +début; elle suivit ensuite, avec une attention de connaisseur, les +renflements de la voix, l'épanouissement de l'orage final, ménagé avec +tant de science; et quand la voix eut acquis tout son développement, +quand elle tonna, grandie par les échos de la nef, la petite baronne +ne put retenir un bravo discret, un hochement de satisfaction. + +Dès lors, ce fut une jouissance céleste. Toutes les dévotes se +pâmaient. + + + +II + + +Cependant, le vicaire disait quelque chose; sa musique accompagnait +des paroles. Il prêchait sur le jeûne, il disait combien étaient +agréables à Dieu les mortifications de la créature. Penché au bord de +la chaire, dans son attitude de grand oiseau blanc, il soupirait: + +--L'heure est venue, mes frères et mes soeurs, où nous devons tous, +comme Jésus, porter notre croix, nous couronner d'épines, monter notre +calvaire, les pieds nus sur les rocs et dans les ronces. + +La petite baronne trouva sans doute la phrase mollement arrondie, car +elle cligna doucement les yeux, comme chatouillée au coeur. Puis, la +symphonie du vicaire la berçant, tout en continuant à suivre les +phrases mélodiques, elle se laissa aller y une demi-rêverie pleine de +voluptés intimes. + +En face d'elle, elle voyait une des longues fenêtres du choeur, grise +de brouillard. La pluie ne devait pas avoir cessé. La chère enfant +était venue au sermon par un temps atroce. Il faut bien pâtir un peu, +quand on a de la religion. Son cocher avait reçu une averse +épouvantable, et elle-même, en sautant sur le pavé, s'était légèrement +mouillé le bout des pieds. Son coupé, d'ailleurs, était excellent, +clos, capitonné comme une alcôve. Mais c'est si triste de voir, au +travers des glaces humides, une file de parapluies affairés courir sur +chaque trottoir! Et elle pensait que, s'il avait fait beau, elle +aurait pu venir en victoria. C'eût été beaucoup plus gai. + +Au fond, sa grande crainte était que le vicaire ne dépêchât trop +vivement son sermon. Il lui faudrait alors attendre sa voiture, car +elle ne consentirait certes pas à patauger par un temps pareil. Et +elle calculait que, du train dont il allait, jamais le vicaire +n'aurait de la voix pour deux heures; son cocher arriverait trop tard. +Cette anxiété lui gâtait un peu ses joies dévotes. + + + +III + + +Le vicaire, avec des colères brusques qui le redressaient, les cheveux +secoués, les poings en avant, comme un homme en proie à l'esprit +vengeur, grondait: + +--Et surtout malheur à vous, pécheresses, si vous ne versez pas sur +les pieds de Jésus le parfum de vos remords, l'huile odorante de vos +repentirs. Croyez-moi, tremblez et tombez à deux genoux sur la pierre. +C'est en venant vous enfermer dans le purgatoire de la pénitence, +ouvert par l'Église pendant ces jours de contrition universelle; c'est +en usant les dalles sous vos fronts pâlis par le jeûne, en descendant +dans les angoisses de la faim et du froid, du silence et de la nuit, +que vous mériterez le pardon divin, au jour fulgurant du triomphe! + +La petite baronne, tirée de sa préoccupation par ce terrible éclat, +dodelina de la tête, lentement, comme étant tout à fait de l'avis du +prêtre courroucé. Il fallait prendre des verges, se mettre dans un +coin bien noir, bien humide, bien glacial, et là se donner le fouet; +cela ne faisait pas de doute pour elle. + +Puis, elle retomba dans ses songeries; elle se perdit au fond d'un +bien-être, d'une extase attendrie. Elle était assise à l'aise sur une +chaise basse, à large dossier, et elle avait sous les pieds un coussin +brodé, qui lui empêchait de sentir le froid de la dalle. A demi +renversée, elle jouissait de l'église, de ce grand vaisseau où +traînaient des vapeurs d'encens, dont les profondeurs, pleines +d'ombres mystérieuses, s'emplissaient d'adorables visions. La nef, +avec ses tentures de velours rouge, ses ornements d'or et de marbre, +avec son air d'immense boudoir plein de senteurs troublantes, éclairé +de clartés tendres de veilleuse, clos et comme prêt pour des amours +surhumains, l'avait peu à peu enveloppée du charme de ses pompes. +C'était la fête de ses sens. Sa jolie personne grasse s'abandonnait, +flattée, bercée, caressée. Et sa volupté venait surtout de se sentir +si petite dans une si grande béatitude. + +Mais à son insu, ce qui la chatouillait encore le plus délicieusement, +c'était l'haleine tiède de la bouche de chaleur ouverte presque sous +ses jupes. Elle était très-frileuse, la petite baronne. La bouche de +chaleur soufflait discrètement ses caresses chaudes le long de ses bas +de soie. Des assoupissements la prenaient, dans ce bain d'une +souplesse molle. + + + +IV + + +Le vicaire était toujours en plein courroux. Il plongeait toutes les +dévotes présentes dans l'huile bouillante de l'enfer. + +--Si vous n'écoutez pas la voix de Dieu, si vous n'écoutez pas ma voix +qui est celle de Dieu lui-même, je vous le dis en vérité, vous +entendrez un jour vos os craquer d'angoisse, vous sentirez votre chair +se fendre sur des charbons ardents, et alors c'est en vain que vous +crierez: «Pitié, Seigneur, pitié, je me repens!» Dieu sera sans +miséricorde, et du pied vous rejettera dans l'abîme! + +A ce dernier trait, il y eut un frisson dans l'auditoire. La petite +baronne, qu'endormait décidément l'air chaud qui courait dans ses +jupes, sourit vaguement. Elle connaissait beaucoup le vicaire, la +petite baronne. La veille, il avait dîné chez elle. Il adorait le pâté +de saumon truffé, et le pomard était son vin favori. C'était, certes, +un bel homme, trente-cinq à quarante ans, brun, le visage si rond et +si rose, qu'on eût volontiers pris ce visage de prêtre pour la face +réjouie d'une servante de ferme. Avec cela, homme du monde, belle +fourchette, langue bien pendue. Les femmes l'adoraient, la petite +baronne en raffolait. Il lui disait d'une voix si adorablement sucrée: +«Ah! madame, avec une telle toilette, vous damneriez un saint.» + +Et il ne se damnait pas, le cher homme. Il courait débiter à la +comtesse, à la marquise, à ses autres pénitentes, la même galanterie, +ce qui en faisait l'enfant gâté de ces dames. + +Quand il allait dîner chez la petite baronne, le jeudi, elle le +soignait en chère créature que le moindre courant d'air pourrait +enrhumer, et à laquelle un mauvais morceau donnerait infailliblement +une indigestion. Au salon, son fauteuil était au coin de la cheminée; +à table, les gens de service avaient ordre de veiller particulièrement +sur son assiette, de verser à lui seul un certain pomard, âgé de douze +ans, qu'il buvait en fermant les yeux de ferveur, comme s'il eût +communié. + +Il était si bon, si bon, le vicaire! Tandis que, du haut de la chaire, +il parlait d'os qui craquent et de membres qui grillent, la petite +baronne, dans l'état de demi-sommeil où elle était, le voyait à sa +table, s'essuyant béatement les lèvres, lui disant: «Voici, chère +madame, une bisque qui vous ferait trouver grâce auprès de Dieu le +Père, si votre beauté ne suffisait déjà pas pour vous assurer le +paradis.» + + + +V + + +Le vicaire, quand il eut usé de la colère et de la menace, se mit à +sangloter. C'était, d'habitude, sa tactique. Presque à genoux dans la +chaire, ne montrant plus que les épaules, puis, tout d'un coup, se +relevant, se pliant, comme abattu par la douleur, il s'essuyait les +yeux, avec un grand froissement de mousseline empesée, il jetait ses +bras en l'air, à droite, à gauche, prenant des poses de pélican +blessé. C'était le bouquet, le final, le morceau à grand orchestre, la +scène mouvementée du dénoûment. + +--Pleurez, pleurez, larmoyait-il, la parole expirante; pleurez sur +vous, pleurez sur moi, pleurez sur Dieu.... + +La petite baronne dormait tout à fait, les yeux ouverts. La chaleur, +l'encens, l'ombre croissante, l'avaient comme engourdie. Elle s'était +pelotonnée, elle s'était renfermée dans les sensations voluptueuses +qu'elle éprouvait; et, sournoisement, elle rêvait des choses +très-agréables. + +A côté d'elle, dans la chapelle des Saints-Anges, il y avait une +grande fresque, représentant un groupe de beaux jeunes hommes, à demi +nus, avec des ailes dans le dos. Ils souriaient, d'un sourire d'amants +transis, tandis que leurs attitudes penchées, agenouillées, semblaient +adorer quelque petite baronne invisible. Les beaux garçons, lèvres +tendres, peau de satin, bras musculeux! Le pis était qu'un d'entre eux +ressemblait absolument au jeune duc de-P..., un des bons amis de la +petite baronne. Dans son assoupissement, elle se demandait si le duc +serait bien nu, avec des ailes dans le dos. Et, par moment, elle +s'imaginait que le grand chérubin rose portait l'habit noir du duc. +Puis, le rêve se fixa: ce fut véritablement le duc, très-court vêtu, +qui, du fond des ténèbres, lui envoyait des baisers. + + + +VI + + +Quand la petite baronne se réveilla, elle entendit le vicaire qui +disait la phrase sacramentelle: + +--Et c'est la grâce que je vous souhaite. + +Elle resta un instant étonnée; elle crut que le vicaire lui souhaitait +les baisers du jeune duc. + +Il y eut un grand bruit de chaises. Tout le monde s'en alla; la petite +baronne avait deviné juste, son cocher n'était point encore au bas des +marches. Ce diable de vicaire avait dépêché son sermon, volant à ses +pénitentes au moins vingt minutes d'éloquence. + +Et, comme la petite baronne s'impatientait dans une nef latérale, elle +rencontra le vicaire qui sortait précipitemment de la sacristie. Il +regardait l'heure à sa montre, il avait l'air, affairé d'un homme qui +ne veut point manquer un rendez-vous. + +--Ah! que je suis en retard! chère madame, dit-il. Vous savez, on +m'attend chez la comtesse. Il y a un concert spirituel, suivi d'une +petite collation. + + + + +LES ÉPAULES DE LA MARQUISE + + + +I + + +La marquise dort dans son grand lit, sous les larges rideaux de satin +jaune. A midi, au timbre clair de la pendule, elle se décide à ouvrir +les yeux. + +La chambre est tiède. Les tapis, les draperies des portes et des +fenêtres, en font un nid moelleux, où le froid n'entre pas. Des +chaleurs, des parfums traînent. Là, règne l'éternel printemps. + +Et, dès qu'elle est bien éveillée, la marquise semble prise d'une +anxiété subite. Elle rejette les couvertures, elle sonne Julie. + +--Madame a sonné? + +--Dites, est-ce qu'il dégèle? + +Oh! bonne marquise! Comme elle a fait cette question d'une voix émue! +Sa première pensée est pour ce froid terrible, ce vent du nord qu'elle +ne sent pas, mais qui doit souffler si cruellement dans les taudis des +pauvres gens. Et elle demande si le ciel a fait grâce, si elle peut +avoir chaud sans remords, sans songer à tous ceux qui grelottent. + +--Est-ce qu'il dégèle, Julie? + +La femme de chambre lui offre le peignoir du matin, qu'elle vient de +faire chauffer devant un grand feu. + +--Oh! non, madame, il ne dégèle pas. Il gèle plus fort, au +contraire.... On vient de trouver un homme mort de froid sur un +omnibus. + +La marquise est prise d'une joie d'enfant; elle tape ses mains l'une +contre l'autre, en criant: + +--Ah! tant mieux! j'irai patiner cette après-midi. + + + +II + + +Julie tire les rideaux, doucement, pour qu'une clarté brusque ne +blesse pas la vue tendre de la délicieuse marquise. + +Le reflet bleuâtre de la neige emplit la chambre d'une lumière toute +gaie. Le ciel est gris, mais d'un gris si joli qu'il rappelle à la +marquise une robe de soie gris-perle qu'elle portait, la veille, au +bal du ministère. Cette robe était garnie de guipures blanches, +pareilles à ces filets de neige qu'elle aperçoit au bord des toits, +sur la pâleur du ciel. + +La veille, elle était charmante, avec ses nouveaux diamants. Elle +s'est couchée à cinq heures. Aussi a-t-elle encore la tête un peu +lourde. Cependant, elle s'est assise devant une glace, et Julie a +relevé le flot blond de ses cheveux. Le peignoir glisse, les épaules +restent nues, jusqu'au milieu du dos. + +Toute une génération a déjà vieilli dans le spectacle des épaules de +la marquise. Depuis que, grâce à un pouvoir fort, les dames de naturel +joyeux peuvent se décolleter et danser aux Tuileries, elle a promené +ses épaules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduité qui +a fait d'elle l'enseigne vivante des charmes du second empire. Il lui +a bien fallu suivre la mode, échancrer ses robes, tantôt jusqu'à la +chute des reins, tantôt jusqu'aux pointes de la gorge; si bien que la +chère femme, fossette à fossette, a livré tous les trésors de son +corsage. Il n'y a pas grand comme ça de son dos et de sa poitrine qui +ne soit connu de la Madeleine à Saint-Thomas-d'Aquin. Les épaules de +la marquise, largement étalées, sont le blason voluptueux du règne. + + + +III + + +Certes, il est inutile de décrire les épaules de la marquise. Elles +sont populaires comme le pont Neuf. Elles ont fait pendant dix-huit +ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir +le moindre bout, dans un salon, au théâtre ou ailleurs, pour s'écrier: +«Tiens! la marquise! je reconnais le signe noir de son épaule gauche!» + +D'ailleurs, ce sont de fort belles épaules, blanches, grasses, +provoquantes. Les regards d'un gouvernement ont passé sur elles en +leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la +foule polissent à la longue. + +Si j'étais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton +de cristal du cabinet d'un ministre, usé par la main des solliciteurs, +que d'effleurer des lèvres ces épaules sur lesquelles a passé le +souffle chaud du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille désirs +qui ont frissonné autour d'elles, on se demande de quelle argile la +nature a dû les pétrir pour qu'elles ne soient pas rongées et +émiettées, comme ces nudités de statues, exposées au grand air des +jardins, et dont les vents ont mangé les contours. + +La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses épaules une +institution. Et comme elle a combattu pour le gouvernement de son +choix! Toujours sur la brèche, partout à la fois, aux Tuileries, chez +les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires, +ramenant les indécis à coups de sourires, étayant le trône de ses +seins d'albâtre, montrant dans les jours de danger des petits coins +cachés et délicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs, +plus décisifs que des épées de soldats, et menaçant, pour enlever un +vote, de rogner ses chemisettes jusqu'à ce que les plus farouches +membres de l'opposition se déclarent convaincus! + +Toujours les épaules de la marquise sont restées entières et +victorieuses. Elles ont porté un monde, sans qu'une ride vint en fêler +le marbre blanc. + + + +IV + + +Cette après-midi, au sortir des mains de Julie, la marquise, vêtue +d'une délicieuse toilette polonaise, est allée patiner. Elle patine +adorablement. + +Il faisait, au bois, un froid de loup, une bise qui piquait le nez et +les lèvres de ces dames, comme si le vent leur eût soufflé du sable +fin au visage. La marquise riait, cela l'amusait d'avoir froid. Elle +allait, de temps à autre, chauffer ses pieds aux brasiers allumés sur +les bords du petit lac. Puis elle rentrait dans l'air glacé, filant +comme une hirondelle qui rase le sol. + +Ah! quelle bonne partie, et comme c'est heureux que le dégel ne soit +pas encore venu! La marquise pourra patiner toute la semaine. + +En revenant, la marquise a vu, dans une contre-allée des +Champs-Élysées, une pauvresse grelottant au pied d'un arbre, à demi +morte de froid. + +--La malheureuse! a-t-elle murmurer d'une voix fâchée. + +Et comme la voiture filait trop vite, la marquise, ne pouvant trouver +sa bourse, a jeté son bouquet à la pauvresse, un bouquet de lilas +blancs qui valait bien cinq louis. + + + + +MON VOISIN JACQUES + + + +I + + +J'habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue +Gracieuse est une ruelle escarpée, qui descend la butte Saint-Victor, +derrière le jardin des Plantes. + +Je montais deux étages,--les maisons sont basses en ce pays,--m'aidant +d'une corde pour ne pas glisser sur les marches usées, et je gagnais +ainsi mon taudis dans la plus complète obscurité. La pièce, grande et +froide, avait les nudités, les clartés blafardes d'un caveau. J'ai eu +pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours où mon coeur +avait des rayons. + +Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui était +peuplé de toute une famille, le père, la mère, et une bambine de sept +à huit ans. + +Le père avait un air anguleux, la tête plantée de travers entre deux +épaules pointues. Son visage osseux était jaune, avec de gros yeux +noirs enfoncés sous d'épais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre, +gardait un bon sourire timide; on eût dit un grand enfant de cinquante +ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l'ombre, +filait le long des murs avec l'humilité d'un forçat gracié. + +Quelques saluts échangés m'en avaient fait un ami. Je me plaisais à +cette face étrange, pleine d'une bonhomie inquiète. Peu à peu, nous en +étions venus aux poignées de main. + + + +II + + +Au bout de six mois, j'ignorais encore le métier qui faisait vivre mon +voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J'avais bien, par pur +intérêt, questionné la femme à deux ou trois reprises; mais je n'avais +pu tirer d'elle que des réponses évasives, balbutiées avec embarras. + +Un jour,--il avait plu la veille, et mon coeur était endolori,--comme +je descendais le boulevard d'Enfer, je vis venir à moi un de ces +parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vêtu et coiffé de noir, +cravaté de blanc, tenant sous le bras la bière étroite d'un enfant +nouveau-né. + +Il allait, la tête basse, portant son léger fardeau avec une +insouciance rêveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La +matinée était blanche. J'eus plaisir à cette tristesse qui passait. Au +bruit de mes pas, l'homme leva la tête, puis la détourna vivement, +mais trop tard: je l'avais reconnu. Mon voisin Jacques était +croque-mort. + +Je le regardai s'éloigner, honteux de sa honte. J'eus regret de ne pas +avoir pris l'autre allée. Il s'en allait, la tête plus basse, se +disant sans doute qu'il venait de perdre la poignée de main que nous +échangions chaque soir. + + + +III + + +Le lendemain, je le rencontrai dans l'escalier. Il se rangea +peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec +humilité les plis de sa blouse, pour que la toile n'en touchât pas mon +vêtement. Il était là, le front incliné, et j'apercevais sa pauvre +tête grise tremblante d'émotion. + +Je m'arrêtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute +large. + +Il leva la tête, hésita, me regarda en face à son tour. Je vis ses +gros yeux s'agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me +prenant le bras brusquement, il m'accompagna dans mon grenier, où il +retrouva enfin la parole. + +--Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il; votre poignée de main +vient de me faire oublier bien des regards mauvais. + +Et il s'assit, se confessant à moi. Il m'avoua qu'avant d'être de la +partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu'il +rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues +heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait réfléchi +à ces choses, il s'était étonné du dégoût et de la crainte qu'il +soulevait sur son passage. + +J'avais vingt ans alors, j'aurais embrassé un bourreau. Je me lançai +dans des considérations philosophiques, voulant démontrer à mon voisin +Jacques que sa besogne était sainte. Mais il haussa ses épaules +pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix +lente et embarrassée: + +--Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards +des passants, m'inquiètent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient +du pain. Une seule chose me taquine. Je n'en dors pas la nuit, quand +j'y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus +la honte. Mais les jeunes filles, c'est ambitieux. Ma pauvre Marthe +rougira de moi plus tard. A cinq ans, elle a vu un de mes collègues, +et elle a tant pleuré, elle a eu si peur, que je n'ai pas encore osé +mettre le manteau noir devant elle. Je m'habille et me déshabille dans +l'escalier. + +J'eus pitié de mon voisin Jacques; je lui offris de déposer ses +vêtements dans ma chambre, et d'y venir les mettre à son aise, à +l'abri du froid. Il prit mille précautions pour transporter chez moi +sa sinistre défroque. A partir de ce jour, je le vis régulièrement +matin et soir. Il faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde. + + + +IV + + +J'avais un vieux coffre dont le bois s'émiettait, piqué par les vers. +Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de +journaux, il y plia délicatement ses vêtements noirs. + +Parfois, la nuit, lorsqu'un cauchemar m'éveillait en sursaut, je jetai +un regard effaré sur le vieux coffre, qui s'allongeait contre le mur, +en forme de bière. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le +manteau noir, la cravate blanche. + +Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits +bonds nerveux; le manteau s'élargissait, et, agitant ses pans comme +des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux; +la cravate blanche s'allongeait, s'allongeait, puis se mettait à +ramper doucement vers moi, la tête levée, la queue frétillante. + +J'ouvrais les yeux démesurément, j'apercevais le vieux coffre immobile +et sombre dans son coin. + + + +V + + +Je vivais dans le rêve, à cette époque, rêve d'amour, rêve de +tristesse aussi. Je me plaisais à mon cauchemar; j'aimais mon voisin +Jacques, parce qu'il vivait avec les morts, et qu'il m'apportait les +âcres senteurs des cimetières. Il m'avait fait des confidences. +J'écrivais les premières pages des _Mémoires d'un croque-mort_. + +Le soir, mon voisin Jacques, avant de se déshabiller, s'asseyait sur +le vieux coffre pour me conter sa journée. Il aimait à parler de ses +morts. Tantôt, c'était une jeune fille,--la pauvre enfant, morte +poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantôt, c'était un vieillard--ce +vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras, était un gros +fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et +j'avais des détails intimes sur chaque mort; je connaissais leur +poids, les bruits qui s'étaient produits dans les bières, la façon +dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers. + +Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard +et plus épanoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agrafé sur +l'épaule, le chapeau rejeté en arrière. Il avait rencontré des +héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau de +brie de la consolation.» Et il finissait par s'attendrir; il me +jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une +douceur de main toute amicale. + +Je vécus ainsi plus d'une année en pleine nécrologie. + +Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était +mort. + +Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j'étais sur le +seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bière, +qui se plaignait sourdement à chaque heurt. + +L'un d'eux, un petit gras, disait à l'autre, un grand maigre: + +--Le croque-mort est croqué. + + + + +LE PARADIS DES CHATS + +Une tante m'a légué un chat d'Angora qui est bien la bête la plus +stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m'a conté, un soir +d'hiver, devant les cendres chaudes. + + +J'avais alors deux ans, et j'étais bien le chat le plus gras et le +plus naïf qu'on pût voir. A cet âge tendre, je montrais encore toute +la présomption d'un animal qui dédaigne les douceurs du foyer. Et +pourtant que de remercîments je devais à la Providence pour m'avoir +placé chez votre tante! La brave femme m'adorait. J'avais, au fond +d'une armoire, une véritable chambre à coucher, coussin de plume en +triple couverture. La nourriture valait le coucher; jamais de pain, +jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante. + +Eh bien! au milieu de ces douceurs, je n'avais qu'un désir, qu'un +rêve, me glisser par la fenêtre entr'ouverte et me sauver sur les +toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me +donnait des nausées, j'étais gras à m'en écoeurer moi-même. Et je +m'ennuyais tout le long de la journée à être heureux. + +Il faut vous dire qu'en allongeant le cou, j'avais vu de la fenêtre le +toit d'en face. Quatre chats, ce jour-là, s'y battaient, le poil +hérissé, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand +soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n'avais contemplé un +spectacle si extraordinaire. Dès lors, mes croyances furent fixées. Le +véritable bonheur était sur ce toit, derrière cette fenêtre qu'on +fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu'on fermait +ainsi les portes des armoires, derrière lesquelles on cachait la +viande. + +J'arrêtai le projet de m'enfuir. Il devait y avoir dans la vie autre +chose que de la chair saignante. C'était là l'inconnu, l'idéal. Un +jour, on oublia de pousser la fenêtre de la cuisine. Je sautai sur un +petit toit qui se trouvait au-dessous. + + + +II + + +Que les toits étaient beaux! De larges gouttières les bordaient, +exhalant des senteurs délicieuses. Je suivis voluptueusement ces +gouttières, où mes pattes enfonçaient dans une boue fine, qui avait +une tiédeur et une douceur infinies. Il me semblait que je marchais +sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur +qui fondait ma graisse. + +Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. Il y +avait de l'épouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d'une +terrible émotion qui faillit me faire culbuter sur les pavés. Trois +chats qui roulèrent du faîte d'une maison, vinrent à moi en miaulant +affreusement. Et comme je défaillais, ils me traitèrent de grosse +bête, ils me dirent qu'ils miaulaient pour rire. Je me mis à miauler +avec eux. C'était charmant. Les gaillards n'avaient pas ma stupide +graisse. Ils se moquaient de moi, lorsque je glissais comme une boule +sur les plaques de zinc, chauffées par le grand soleil. Un vieux matou +de la bande me prit particulièrement en amitié. Il m'offrit de faire +mon éducation, ce que j'acceptai avec reconnaissance. + +Ah! que le mou de votre tante était loin: Je bus aux gouttières, et +jamais lait sucré ne m'avait semblé si doux. Tout me parut bon et +beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m'emplit +d'une émotion inconnue. Mes rêves seuls m'avaient jusque-là montré ces +créatures exquises dont l'échine a d'adorables souplesses. Nous nous +nous précipitâmes à la rencontre de la nouvelle venue, mes trois +compagnons et moi. Je devançai les autres, j'allais faire mon +compliment à la ravissante chatte, lorsqu'un de mes camarades me +mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur. + +--Bah! me dit le vieux matou en m'entraînant, vous en verrez bien +d'autres. + + + +II + + +Au bout d'une heure de promenade, je me sentis un appétit féroce. + +--Qu'est-ce qu'on mange sur les toits? demandai-je à mon ami le matou. + +--Ce qu'on trouve, me répondit-il doctement. + +Cette réponse m'embarrassa, car j'avais beau chercher, je ne trouvais +rien. J'aperçus enfin, dans une mansarde, une jeune ouvrière qui +préparait son déjeuner. Sur la table, au-dessous de la fenêtre, +s'étalait une belle côtelette, d'un rouge appétissant. + +--Voilà mon affaire, pensai-je en toute naïveté. + +Et je sautai sur la table, où je pris la côtelette. Mais l'ouvrière +m'ayant aperçu, m'asséna sur l'échine un terrible coup de balai. Je +lâchai la viande, je m'enfuis, en jetant un juron effroyable. + +--Vous sortez donc de votre village? me dit le matou. La viande qui +est sur les tables, est faite pour être désirée de loin. C'est dans +les gouttières qu'il faut chercher. + +Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n'appartînt pas +aux chats. Mon ventre commençait à se fâcher sérieusement. Le matou +acheva de me désespérer en me disant qu'il fallait attendre la nuit. +Alors nous descendrions dans la rue, nous fouillerions les tas +d'ordures. Attendre la nuit! Il disait cela tranquillement, en +philosophe endurci. Moi, je me sentais défaillir, à la seule pensée de +ce jeûne prolongé. + + + +IV + + +La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me glaça. La pluie +tomba bientôt, mince, pénétrante, fouettée par des souffles brusques +de vent. Nous descendîmes par la baie vitrée d'un escalier. Que la rue +me parut laide! Ce n'était plus cette bonne chaleur, ce large soleil, +ces toits blancs de lumière où l'on se vautrait si délicieusement. Mes +pattes glissaient sur le pavé gras. Je me souvins avec amertume de ma +triple couverture et de mon coussin de plume. + +A peine étions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit à +trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des +maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Dès qu'il rencontra +une porte cochère, il s'y réfugia à la hâte, en laissant échapper un +ronronnement de satisfaction. Comme je l'interrogeais sur cette fuite: + +--Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet? me +demanda-t-il. + +--Oui. + +--Eh bien! s'il nous avait aperçus, il nous aurait assommés et mangés +à la broche! + +--Mangés à la broche! m'écriai-je. Mais la rue n'est donc pas à nous? +On ne mange pas, et l'on est mangé! + + + +V + + +Cependant, on avait vidé les ordures devant les portes. Je fouillai +les tas avec désespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui +avaient traîné dans les cendres. C'est alors que je compris combien le +mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en +artiste. Il me fit courir jusqu'au matin, visitant chaque pavé, ne se +pressant point. Pendant près de dix heures je reçus la pluie, je +grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite liberté, et comme +je regrettai ma prison! + +Au jour, le matou, voyant que je chancelais: + +--Vous en avez assez? me demanda-t-il d'un air étrange. + +--Oh! oui, répondis-je. + +--Vous voulez rentrer chez vous? + +--Certes, mais comment retrouver la maison? + +--Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j'ai compris qu'un chat gras +comme vous n'était pas fait pour les joies âpres de la liberté. Je +connais votre demeure, je vais vous mettre à votre porte. + +Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fûmes arrivés: + +--Adieu, me dit-il, sans témoigner la moindre émotion. + +--Non, m'écriai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez +venir avec moi. Nous partagerons le même lit et la même viande. Ma +maîtresse est une brave femme... + +Il ne me laissa pas achever. + +--Taisez-vous, dit-il brusquement, vous êtes un sot. Je mourrais dans +vos tiédeurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats +bâtards. Les chats libres n'achèteront jamais au prix d'une prison +votre mou et votre coussin de plume... Adieu. + +Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre +frissonner d'aise aux caresses du soleil levant. + +Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m'administra une +correction que je reçus avec une joie profonde. Je goûtai largement la +volupté d'avoir chaud et d'être battu. Pendant qu'elle me frappait, je +songeais avec délices à la viande qu'elle allait me donner ensuite. + + + +VI + + +Voyez-vous,--a conclu mon chat, en s'allongeant devant la braise,--le +véritable bonheur, le paradis, mon cher maître, c'est d'être enfermé +et battu dans une pièce où il y a de la viande. + +Je parle pour les chats. + + + + +LILI + + + +I + + +Tu arrives des champs, Ninon, des vrais champs, aux senteurs âpres, +aux horizons larges. Tu n'es pas assez sotte pour aller t'enfermer +dans un Casino, au bord de quelque plage mondaine. Tu vas où ne va pas +la foule, dans un trou de feuillage, en pleine Bourgogne. Ta retraite +est une maison blanche, cachée comme un nid au milieu des arbres. +C'est là que tu vis tes printemps, dans la santé de l'air libre. Aussi +quand tu me reviens pour quelques jours, tes bonnes amies sont-elles +étonnées de tes joues aussi fraîches que tes aubépines, de tes lèvres +aussi rouges que les églantiers. + +Mais ta bouche est toute sucrée, et je jurerais qu'hier encore tu +mangeais des cerises. C'est que tu n'es pas une petite maîtresse qui +craint les guêpes et les ronces. Tu marches bravement au grand soleil, +sachant bien que le hâle de ton cou a des transparences d'ambre fin. +Et tu cours les champs en robe de toile, sous ton large chapeau, comme +une paysanne amie de la terre. Tu coupes les fruits avec tes petits +ciseaux de brodeuse, faisant une maigre besogne, il est vrai, mais +travaillant de tout ton coeur et rentrant au logis, fière des +égratignures roses que les chardons ont laissées sur tes mains +blanches. + +Que feras-tu en décembre prochain? Rien. Tu t'ennuieras, n'est-ce pas? +Tu n'es pas mondaine. Te souviens-tu de ce bal où je l'ai conduite, un +soir? Tu avais les épaules nues, tu grelottais dans la voiture. Il +faisait une chaleur étouffante, à ce bal, sous la lumière crue des +lustres. Tu es restée au fond de ton fauteuil, bien sage, étouffant de +légers bâillements derrière ton éventail. Ah! quel ennui! Et, lorsque +nous sommes rentrés, tu as murmuré, en me montrant ton bouquet fané: + +--Regarde ces pauvres fleurs. Je mourrais comme elles, si je vivais +dans cet air chaud. Mon cher printemps, où êtes-vous? + +Nous n'irons plus au bal, Ninon. Nous resterons chez nous, au coin de +notre cheminée. Nous nous aimerons; et, quand nous serons las, nous +nous aimerons encore. + +Je me rappelle ton cri de l'autre jour: «Vraiment une femme est bien +oisive.» J'ai songé jusqu'au soir à cet aveu. L'homme a pris tout le +travail, et vous a laissé la rêverie dangereuse. La faute est au bout +des longues songeries. A quoi penser quand on brode la journée +entière? On bâtit des châteaux où l'on s'endort comme la +Belle-au-Bois-dormant, dans l'attente des baisers du premier chevalier +qui passera sur la route. + +--Mon père, m'as-tu dit souvent, était un brave homme qui m'a laissée +grandir chez lui. Je n'ai point appris le mal à l'école de ces +délicieuses poupées qui cachent, en pension, les lettres de leurs +cousins dans leurs livres de messe. Jamais je n'ai confondu le bon +Dieu avec Croquemitaine, et j'avoue que j'ai toujours plus redouté de +faire du chagrin à mon père que d'aller cuire dans les marmites du +diable. Il faut te dire encore que je salue naturellement, sans avoir +étudié l'art des révérences; mon maître à danser ne m'a pas exercée +davantage à baisser les yeux, à sourire, à mentir du visage; je suis +d'une ignorance crasse sur le chapitre de ces grimaces de coquettes +qui constituent le plus clair d'une éducation de jeune fille bien née. +J'ai poussé librement, comme une plante vigoureuse. C'est pourquoi +j'étouffe dans l'air de Paris. + + + +II + + +Dernièrement, par une de ces rares belles après-midi que le printemps +nous ménage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune +des grands marronniers. Le jardin était presque vide. Quelques dames +brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants +jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines. + +Mes regards finirent par s'arrêter sur une petite fille de six ou sept +ans, dont la jeune mère causait avec une amie, à quelques pas de moi. +C'était une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait déjà des +airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces délicieuses +toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bébés: une +jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas +gris-perle; un corsage décolleté garni de dentelles; un toquet à +plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle +ressemblait à madame sa mère, avec un peu de coquetterie en plus. + +Elle avait réussi à lui prendre son ombrelle, et elle se promenait +gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y eût pas sous les arbres +le moindre filet de soleil. Elle s'étudiait à marcher légèrement, en +glissant avec grâce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes. +Elle ne se savait pas observée; elle répétait son rôle en toute +conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des +tours de tête, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le +tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira sérieusement une +demi-douzaine de grandes révérences. + +C'était une petite femme. Je fus vraiment terrifié de son aplomb et de +sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait déjà son métier +d'enchanteresse. C'est à Paris seulement qu'on trouve des fillettes si +précoces, connaissant la danse avant de connaître leurs lettres. Je me +rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se +traînent bêtement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gâter sa +belle toilette; elle préfère ne pas jouer; elle se tient bien droite +dans ses jupes empesées, mettant sa joie à être regardée, à entendre +dire autour d'elle: «Ah! la charmante enfant!» + +Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier. +Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes: +l'ombrelle penchée, le sourire aux lèvres, l'air un peu fou. Je +compris bientôt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte, +venait par la grande allée. C'était une amie, et il s'agissait de +s'aborder en toute élégance. + +Les deux bambines se touchèrent légèrement la main, firent les +grimaces d'usage entre femmes du même monde. Elles avaient ce sourire +heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand +elles eurent achevé leurs politesses, elle se mirent à marcher côte à +côte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de +jouer. + +--Vous avez là une jolie robe. + +--C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture. + +--Maman a été indisposée, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir +venir, ainsi que je vous l'avais promis. + +--Avez-vous vu la poupée de Thérèse? Elle a un trousseau magnifique. + +--Est-ce à vous cette ombrelle? Elle est charmante. + +Lili devint très-rouge. Elle faisait des grâces avec l'ombrelle de sa +mère, voyant qu'elle écrasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La +question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle était vaincue, +si elle disait la vérité. + +--Oui, répondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau. + +C'était le comble. Elle savait mentir, comme elle savait être belle. +Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie +femme. Avec de telles éducations, comment voulez-vous que les pauvres +maris dorment tranquilles? + +A ce moment un petit garçon de huit ans passa, traînant une charrette +chargée de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le +charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter +Lili. + +--Que c'est brutal un homme! dit-elle avec dédain. Voyez donc comme +cet enfant est débraillé! + +Ces demoiselles eurent un rire passablement méprisant. L'enfant, en +effet, devait leur paraître bien petit garçon de faire ainsi le +cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'épouse, elle le traitera +toujours avec la supériorité d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle +à sept ans, lorsqu'à cet âge il ne savait encore que déchirer ses +culottes. + +Lili s'était remise à marcher, après avoir rétabli soigneusement les +plis de sa jupe. + +--Regardez donc, reprit-elle, cette grande bête de fille en robe +blanche qui s'ennuie toute seule là-bas. L'autre jour, elle m'a fait +demander si je voulais bien qu'elle me fût présentée. Imaginez-vous, +ma chère, qu'elle est fille d'un petit employé. Vous comprenez, je +n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre. + +Lili avait une moue de princesse outragée. Son amie était décidément +battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait +la faveur de lui être présenté. Elle pâlissait en femme qui assiste au +triomphe d'une rivale. Elle avait passé le bras autour de la taille de +Lili, cherchant à la chiffonner par derrière, sans qu'elle s'en +aperçût. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec +de petites dents blanches, prêtes à mordre. + +Comme elles s'éloignaient de leurs mères, elles s'aperçurent enfin que +je les observais. Dès lors, elles se firent plus sucrées: elles eurent +des coquetteries de demoiselles qui veulent mériter et retenir +l'attention. Un monsieur était là qui les regardait. Ah! filles d'Ève, +le diable vous tente au berceau! + +Puis, elles éclatèrent de rire. Un détail de ma toilette devait les +surprendre, leur paraître très-comique: mon chapeau sans doute, dont +la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, à la lettre; +elles raillaient, la main sur les lèvres, retenant les perles de leurs +rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte, +par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je +m'enfuis, abandonnant la place à ces deux bambines qui avaient des +gaietés et des regards étranges de femmes faites. + + + +III + + +Ah! Ninon, Ninon, emmène-moi ces demoiselles dans des fermes, +habille-les de toile grise et laisse-les se rouler dans la mare où +barbottent les canards. Elle reviendront bêtes comme des oies, saines +et vigoureuses comme de jeunes arbres. Quand nous les épouserons, nous +leur apprendrons à nous aimer. Elles seront assez savantes. + + + + +LA LÉGENDE DU PETIT-MANTEAU BLEU DE L'AMOUR + + + +I + + +Elle naquit, la belle fille aux cheveux roux, un matin de décembre, +comme la neige tombait, lente et virginale. Il y eut, dans l'air, des +signes certains qui annoncèrent la mission d'amour qu'elle venait +accomplir; le soleil brilla, rose sur la neige blanche, et il passa +sur les toits des parfums de lilas et des chants d'oiseaux, comme au +printemps. + +Elle vit le jour au fond d'un bouge, par humilité sans doute, afin de +montrer qu'elle souhaitait les seules richesses du coeur. Elle n'eut +pas de famille, elle put aimer l'humanité entière, ayant les bras +assez souples pour embrasser le monde. Dès qu'elle atteignit l'âge +d'amour, elle quitta l'ombre où elle se recueillait; elle se mit à +marcher par les chemins, à chercher les affamés qu'elle rassassiait de +ses regards. + +C'était une grande et forte fille, aux yeux noirs, à la bouche rouge. +Elle avait une chair d'une pâleur mate, couverte d'un duvet léger qui +faisait de sa peau un velours blanc. Quand elle marchait, son corps +ondulait dans un rhythme tendre. + +D'ailleurs, en quittant la paille où elle était née, elle avait +compris qu'il entrait dans sa mission de se vêtir de soie et de +dentelle. Elle tenait en don ses dents blanches, ses joues roses; elle +sut trouver des colliers de perles blancs comme ses dents, des jupes +de satin roses comme ses joues. + +Et quand elle fut équipée, il fit bon la rencontrer dans les sentiers, +par les claires matinées de mai. Elle avait le coeur et les lèvres +ouvertes à tous venants. Lorsqu'elle trouvait un mendiant sur le bord +d'un fossé, elle le questionnait d'un sourire; s'il se plaignait des +brûlures, des fièvres âpres du coeur, toute sa bouche lui donnait une +aumône, et la misère du mendiant était soulagée. + +Aussi tous les pauvres de la paroisse la connaissaient-ils. Ils se +pressaient à sa porte, attendant la distribution. Comme une soeur +charitable, elle descendait matin et soir, partageant ses trésors de +tendresse, servant à chacun sa part. + +Elle était bonne et tendre comme le pain blanc. Les pauvres de la +paroisse l'avaient surnommée le Petit-Manteau bleu de l'amour. + + + +II + + +Or, il advint qu'une épidémie terrible désola la contrée. Tous les +jeunes gens furent frappés, et le plus grand nombre faillit en mourir. + +Les symptômes du fléau étaient terrifiants. Le coeur cessait de +battre, la tête se vidait, le moribond s'abêtissait. Les jeunes +hommes, pareils à des pantins ridicules, se promenaient en ricanant, +en achetant des coeurs à la foire, comme les enfants achètent des +bâtons de sucre d'orge. Quand l'épidémie s'attaquait à de braves +garçons, le mal se manifestait par une tristesse noire, une +désespérance mortelle. Les artistes pleuraient d'impuissance devant +leurs oeuvres, les amants inassouvis allaient se jeter dans les +rivières. + +Vous pensez que la belle enfant sut se distinguer, en cette +circonstance grave. Elle établit des ambulances, elle soigna les +malades nuit et jour, usant ses lèvres à fermer les blessures, +remerciant le ciel de la grande tâche qu'il lui donnait. + +Elle fut une providence pour les jeunes hommes. Elle en sauva un grand +nombre. Ceux dont elle ne put guérir le coeur, furent ceux qui +n'avaient déjà plus de coeur. Son traitement était simple: elle +donnait aux malades ses mains secourables, son souffle tiède. Jamais +elle ne demandait un payement. Elle se ruinait avec insouciance, +faisant l'aumône à pleine bouche. + +Aussi les avares du temps hochaient-ils la tête, en voyant la jeune +prodigue disperser de la sorte la grande fortune de ses grâces. Ils +disaient entre eux: + +--Elle mourra sur la paille, elle qui donne le sang de son coeur, sans +jamais en peser les gouttes. + + + +III + + +Un jour, en effet, comme elle fouillait son coeur, elle le trouva +vide: Elle eut un frisson de terreur: il lui restait à peine quelques +sous de tendresse. Et l'épidémie sévissait toujours. + +L'enfant se révolta, ne songeant plus à l'immense fortune qu'elle +avait dissipée follement, éprouvant des besoins de charité cuisants +qui lui rendaient sa misère plus affreuse. Il était si doux, par les +beaux soleils, d'aller en quête des mendiants, si doux d'aimer et +d'être aimée! Et, maintenant, il lui fallait vivre à l'ombre, en +attendant à son tour des aumônes qui ne viendraient peut-être jamais. + +Un instant, elle eut la sage pensée de garder précieusement les +quelques sous qui lui restaient et de les dépenser en toute prudence. +Mais il lui prit un tel froid, dans son isolement, qu'elle finit par +sortir, cherchant les rayons de mai. + +Sur son chemin, à la première borne, elle rencontra un jeune homme +dont le coeur se mourait évidemment d'inanition. A cette vue, sa +charité ardente s'éveilla. Elle ne pouvait mentir à sa mission. Et, +rayonnante de bonté, plus grande d'abnégation, elle mit tout le reste +de son coeur sur ses lèvres, se courba doucement, donna un baiser au +jeune homme, en lui disant: + +--Tiens, voilà mon dernier louis. Rends-moi la monnaie. + + + +IV + + +Le jeune homme lui rendit la monnaie. + +Le soir même, elle envoya à ses pauvres une lettre de faire-part, pour +leur apprendre qu'elle se voyait forcée de suspendre ses aumônes. Il +restait à la chère fille tout juste de quoi vivre dans une honnête +aisance, avec le dernier affamé qu'elle avait secouru. + +La légende du Petit-Manteau bleu de l'amour n'a pas de morale. + + + + +LE FORGERON + + +Le Forgeron était un grand, le plus grand du pays, les épaules +noueuses, la face et les bras noirs des flammes de la forge et de la +poussière de fer des marteaux. Il avait, dans son crâne carré, sous +l'épaisse broussaille de ses cheveux, de gros yeux bleus d'enfant, +clairs comme de l'acier. Sa mâchoire large roulait avec des rires, des +bruits d'haleine qui ronflaient, pareils à la respiration et aux +gaietés géantes de son soufflet; et, quand il levait les bras, dans un +geste de puissance satisfaite,--geste dont le travail de l'enclume +lui avait donné l'habitude,--il semblait porter ses cinquante ans plus +gaillardement encore qu'il ne soulevait «la Demoiselle,» une masse +pesant vingt-cinq livres, une terrible fillette qu'il pouvait seul +mettre en danse, de Vernon à Rouen. + +J'ai vécu une année chez le Forgeron, toute une année de +convalescence. J'avais perdu mon coeur, perdu mon cerveau, j'étais +parti, allant devant moi, me cherchant, cherchant un coin de paix et +de travail, où je pusse retrouver ma virilité. C'est ainsi qu'un soir, +sur la route, après avoir dépassé le village, j'ai aperçu la forge, +isolée, toute flambante, plantée de travers à la croix des +Quatre-Chemins. La lueur était telle, que la porte charretière, grande +ouverte, incendiait le carrefour, et que les peupliers, rangés en +face, le long du ruisseau, fumaient comme des torches. Au loin, au +milieu de la douceur du crépuscule, la cadence des marteaux sonnait à +une demi-lieue, semblable au galop de plus en plus rapproché de +quelque régiment de fer. Puis, là, sous la porte béante, dans la +clarté, dans le vacarme, dans l'ébranlement de ce tonnerre, je me suis +arrêté, heureux, consolé déjà, à voir ce travail, à regarder ces mains +d'homme tordre et aplatir les barres rouges. + +J'ai vu, par ce soir d'automne, le Forgeron pour la première fois. Il +forgeait le soc d'une charrue. La chemise ouverte, montrant sa rude +poitrine, où les côtes, à chaque souffle, marquaient leur carcasse de +métal éprouvé, il se renversait, prenait un élan, abattait le marteau. +Et cela, sans un arrêt, avec un balancement souple et continu du +corps, avec une poussée implacable des muscles. Le marteau tournait +dans un cercle régulier, emportant des étincelles, laissant derrière +lui un éclair. C'était «la Demoiselle», à laquelle le Forgeron +donnait ainsi le branle, à deux mains; tandis que son fils, un +gaillard de vingt ans, tenait le fer enflammé au bout de la pince, et +tapait de son côté, tapait des coups sourds qu'étouffait la danse +éclatante de la terrible fillette du vieux. Toc, toc,--toc, toc, on +eût dit la voix grave d'une mère encourageant les premiers bégayements +d'un enfant. «La Demoiselle» valsait toujours, en secouant les +paillettes de sa robe, en laissant ses talons marqués dans le soc +qu'elle façonnait, chaque fois qu'elle rebondissait sur l'enclume. Une +flamme saignante coulait jusqu'à terre, éclairant les arêtes +saillantes des deux ouvriers, dont les grandes ombres s'allongeaient +dans les coins sombres et confus de la forge. Peu à peu, l'incendie +pâlit, le Forgeron s'arrêta. Il resta noir, debout, appuyé sur le +manche du marteau, avec une sueur au front qu'il n'essuyait même pas. +J'entendais le souffle de ses côtes encore ébranlées, dans le +grondement du soufflet que son fils tirait, d'une main lente. + +Le soir, je couchais chez le Forgeron, et je ne m'en allais plus. Il +avait une chambre libre, en haut, au-dessus de la forge, qu'il +m'offrit et que j'acceptai. Dès cinq heures, avant le jour, j'entrais +dans la besogne de mon hôte. Je m'éveillais au rire de la maison +entière, qui s'animait jusqu'à la nuit de sa gaieté énorme. Sous moi, +les marteaux dansaient. Il semblait que «la Demoiselle» me jetât +hors du lit, en tapant au plafond, en me traitant de fainéant. Toute +la pauvre chambre, avec sa grande armoire, sa table de bois blanc, ses +deux chaises, craquait, me criait de me hâter. Et il me fallait +descendre. En bas, je trouvais la forge déjà rouge. Le soufflet +ronronnait, une flamme bleue et rose montait du charbon, où la rondeur +d'un astre semblait luire, sous le vent qui creusait la braise. +Cependant, le Forgeron préparait la besogne du jour. Il remuait du fer +dans les coins, retournait des charrues, examinait des roues. Quand il +m'apercevait, il mettait les poings aux côtes, le digne homme, et il +riait, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Cela l'égayait, de m'avoir +délogé du lit à cinq heures. Je crois qu'il tapait pour taper, le +matin, pour sonner le réveil avec le formidable carillon de ses +marteaux. Il posait ses grosses mains sur mes épaules, se penchait +comme s'il eût parlé à un enfant, en me disant que je me portais +mieux, depuis que je vivais au milieu de sa ferraille. Et tous les +jours, nous prenions le vin blanc ensemble, sur le cul d'une vieille +carriole renversée. + +Puis, souvent, je passais ma journée à la forge. L'hiver surtout, par +les temps de pluie, j'ai vécu toutes mes heures là. Je m'intéressais à +l'ouvrage. Cette lutte continue du Forgeron contre ce fer brut qu'il +pétrissait à sa guise, me passionnait comme un drame puissant. Je +suivais le métal du fourneau sur l'enclume, j'avais de continuelles +surprises à le voir se ployer, s'étendre, se rouler, pareil à une cire +molle, sous l'effort victorieux de l'ouvrier. Quand la charrue était +terminée, je m'agenouillais devant elle, je ne reconnaissais plus +l'ébauche informe de la veille, j'examinais les pièces, rêvant que des +doigts souverainement forts les avaient prises et façonnées ainsi sans +le secours du feu. Parfois, je souriais en songeant à une jeune fille +que j'avais aperçue, autrefois, pendant des journées entières, en face +de ma fenêtre, tordant de ses mains fluettes des tiges de laiton, sur +lesquelles elle attachait, à l'aide d'un fil de soie, des violettes +artificielles. + +Jamais le Forgeron ne se plaignait. Je l'ai vu, après avoir battu le +fer pendant des journées de quatorze heures, rire le soir de son bon +rire, en se frottant les bras d'un air satisfait. Il n'était jamais +triste, jamais las. Il aurait soutenu la maison sur son épaule, si la +maison avait croulé. L'hiver, il disait qu'il faisait bon dans sa +forge. L'été, il ouvrait la porte toute grande et laissait entrer +l'odeur des foins. Quand l'été vint, à la tombée du jour, j'allais +m'asseoir à côté de lui, devant la porte. On était à mi-côte; on +voyait de là toute la largeur de la vallée. Il était heureux de ce +tapis immense de terres labourées, qui se perdait à l'horizon dans le +lilas clair du crépuscule. Et le Forgeron plaisantait souvent. Il +disait que toutes ces terres lui appartenaient, que la forge, depuis +plus de deux cents ans, fournissait des charrues à tout le pays. +C'était son orgueil. Pas une moisson ne poussait sans lui. Si la +plaine était verte en mai et jaune en juillet, elle lui devait cette +soie changeante. Il aimait les récoltes comme ses filles, ravi des +grands soleils, levant le poing contre les nuages de grêle qui +crevaient. Souvent, il me montrait au loin quelque pièce de terre qui +paraissait moins large que le dos de sa veste, et il me racontait en +quelle année il avait forgé une charrue pour ce carré d'avoine ou de +seigle. A l'époque du labour, il lâchait parfois ses marteaux; il +venait au bord de la route; la main sur les yeux, il regardait. Il +regardait la famille nombreuse de ses charrues mordre le sol, tracer +leurs sillons, en face, à gauche, à droite. La vallée en était toute +pleine. On eût dit, à voir les attelages filer lentement, des +régiments en marche. Les socs des charrues luisaient au soleil, avec +des reflets d'argent. Et lui, levait les bras, m'appelait, me criait +de venir voir quelle «sacrée besogne» elles faisaient. + +Toute cette ferraille retentissante qui sonnait au-dessous de moi, me +mettait du fer dans le sang. Cela me valait mieux que les drogues des +pharmacies. J'étais accoutumé à ce vacarme, j'avais besoin de cette +musique des marteaux sur l'enclume pour m'entendre vivre. Dans ma +chambre tout animée par les ronflements du soufflet, j'avais retrouvé +ma pauvre tête. Toc, toc,--toc, toc,--c'était là comme le balancier +joyeux qui réglait mes heures de travail. Au plus fort de l'ouvrage, +lorsque le Forgeron se fâchait, que j'entendais le fer rouge craquer +sous les bonds des marteaux endiablés, j'avais une fièvre de géant +dans les poignets, j'aurais voulu aplatir le monde d'un coup de ma +plume. Puis, quand la forge se taisait, tout faisait silence dans mon +crâne; je descendais, et j'avais honte de ma besogne, à voir tout ce +métal vaincu et fumant encore. + +Ah! que je l'ai vu superbe, parfois, le forgeron, pendant les chaudes +après-midi! Il était nu jusqu'à la ceinture, les muscles saillants et +tendus, semblable à une de ces grandes figures de Michel-Ange, qui se +redressent dans un suprême effort. Je trouvais, à le regarder, la +ligne sculpturale moderne, que nos artistes cherchent péniblement dans +les chairs mortes de la Grèce. Il m'apparaissait comme le héros grandi +du travail, l'enfant infatigable de ce siècle, qui bat sans cesse sur +l'enclume l'outil de notre analyse, qui façonne dans le feu et par le +fer la société de demain. Lui, jouait avec ses marteaux. Quand il +voulait rire, il prenait «la demoiselle,» et, à toute volée, il +tapait. Alors il faisait le tonnerre chez lui, dans l'halétement rose +du fourneau. Je croyais entendre le soupir du peuple à l'ouvrage. + +C'est là, dans la forge, au milieu des charrues, que j'ai guéri à +jamais mon mal de paresse et de doute. + + + + +LE CHOMAGE + + + +I + + +Le matin, quand les ouvriers arrivent à l'atelier, ils le trouvent +froid, comme noir d'une tristesse de ruine. Au fond de la grande +salle, la machine est muette, avec ses bras maigres, ses roues +immobiles; et elle met là une mélancolie de plus, elle dont le souffle +et le branle animent toute la maison, d'ordinaire, du battement d'un +coeur de géant, rude à la besogne. + +Le patron descend de son petit cabinet. Il dit d'un air triste aux +ouvriers: + +--Mes enfants, il n'y a pas de travail aujourd'hui.... Les commandes +n'arrivent plus; de tous les côtés, je reçois des contre-ordres, je +vais rester avec de la marchandise sur les bras. Ce mois de décembre, +sur lequel je comptais, ce mois de gros travail, les autres années, +menace de ruiner les maisons les plus solides... Il faut tout +suspendre. + +Et comme il voit les ouvriers se regarder entre eux avec la peur du +retour au logis, la peur de la faim du lendemain, il ajoute d'un ton +plus bas: + +--Je ne suis pas égoïste, non, je vous le jure... Ma situation est +aussi terrible, plus terrible peut-être que la vôtre. En huit jours, +j'ai perdu cinquante mille francs. J'arrête le travail aujourd'hui, +pour ne pas creuser le gouffre davantage; et je n'ai pas le premier +sou de mes échéances du 15... Vous voyez, je vous parle en ami, je ne +vous cache rien. Demain, peut-être, les huissiers seront ici. Ce n'est +pas notre faute, n'est-ce pas? Nous avons lutté jusqu'au bout. +J'aurais voulu vous aider à passer ce mauvais moment; mais c'est fini, +je suis à terre; je n'ai plus de pain à partager. + +Alors, il leur tend la main. Les ouvriers la lui serrent +silencieusement. Et, pendant quelques minutes, ils restent là, à +regarder leurs outils inutiles, les poings serrés. Les autres matins, +dès le jour, les limes chantaient, les marteaux marquaient le rhythme; +et tout cela semble déjà dormir dans la poussière de la faillite. +C'est vingt, c'est trente familles qui ne mangeront pas la semaine +suivante. Quelques femmes qui travaillaient dans la fabrique ont des +larmes au bord des yeux. Les hommes veulent paraître plus fermes. Ils +font les braves, ils disent qu'on ne meurt pas de faim dans Paris. + +Puis, quand le patron les quitte, et qu'ils le voient s'en aller, +voûté en huit jours, écrasé peut-être par un désastre plus grand +encore qu'il ne l'avoue, ils se retirent un à un, étouffant dans la +salle, la gorge serrée, le froid au coeur, comme s'ils sortaient de la +chambre d'un mort. Le mort, c'est le travail, c'est la grande machine +muette, dont le squelette est sinistre dans l'ombre. + + + +II + + +L'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. Il a battu les +trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est +allé de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s'offrant +tout entier à n'importe quelle besogne, à la plus rebutante, à la plus +dure, à la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermées. + +Alors, l'ouvrier a offert de travailler à moitié prix. Les portes ne +se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu'on ne pourrait le +garder. C'est le chômage, le terrible chômage qui sonne le glas des +mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et l'argent, +l'argent lâche s'est caché. + +Au bout des huit jours, c'est bien fini. L'ouvrier a fait une suprême +tentative, et il revient lentement, les mains vides, éreinté de +misère. La pluie tombe; ce soir-là, Paris est funèbre dans la boue. Il +marche sous l'averse, sans la sentir, n'entendant que sa faim, +s'arrêtant pour arriver moins vite. Il s'est penché sur un parapet de +la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des +rejaillissements d'écume blanche se déchirent à une pile du pont. Il +se penche davantage, la coulée colossale passe sous lui, en lui jetant +un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lâche, et il s'en va. + +La pluie a cessé. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S'il +crevait une vitre, il prendrait d'une poignée du pain pour des années. +Les cuisines des restaurants s'allument; et, derrière les rideaux de +mousseline blanche, il aperçoit des gens qui mangent. Il hâte le pas, +il remonte au faubourg, le long des rôtisseries, des charcuteries, des +pâtisseries, de tout le Paris gourmand qui s'étale aux heures de la +faim. + +Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a +promis du pain pour le soir. Il n'a pas osé venir leur dire qu'il +avait menti, avant la nuit tombée. Tout en marchant, il se demande +comment il entrera, ce qu'il racontera, pour leur faire prendre +patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger. +Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chétives. + +Et, un instant, il a l'idée de mendier. Mais quand une dame ou un +monsieur passent à côté de lui, et qu'il songe à tendre la main, son +bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste planté sur le trottoir, +tandis que les gens comme il faut se détournent, le croyant ivre, à +voir son masque farouche d'affamé. + + + +III + + +La femme de l'ouvrier est descendue sur le seuil de la porte, laissant +en haut la petite endormie. La femme est toute maigre, avec une robe +d'indienne. Elle grelotte dans les souffles glacés de la rue. + +Elle n'a plus rien au logis; elle a tout porté au Mont-de-Piété. Huit +jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a +vendu chez un fripier la dernière poignée de laine de son matelas; le +matelas s'en est allé ainsi; maintenant, il ne reste que la toile. +Elle l'a accrochée devant la fenêtre pour empêcher l'air d'entrer, car +la petite tousse beaucoup. + +Sans le dire à son mari, elle a cherché de son côté. Mais le chômage a +frappé plus rudement les femmes que les hommes. Sur son palier, il y a +des malheureuses qu'elle entend sangloter pendant la nuit. Elle en a +rencontré une tout debout au coin d'un trottoir; une autre est morte; +une autre a disparu. + +Elle, heureusement, a un bon homme, un mari qui ne boit pas. Ils +seraient à l'aise, si des mortes saisons ne les avaient dépouillés de +tout. Elle a épuisé les crédits: elle doit au boulanger, à l'épicier, +à la fruitière, et elle n'ose plus même passer devant les boutiques. +L'après-midi, elle est allée chez sa soeur pour emprunter vingt sous; +mais elle a trouvé, là aussi, une telle misère qu'elle s'est mise à +pleurer, sans rien dire, et que toutes deux, sa soeur et elle, ont +pleuré longtemps ensemble. Puis, en s'en allant, elle a promis +d'apporter un morceau de pain, si son mari rentrait avec quelque +chose. + +Le mari ne rentre pas. La pluie tombe, se réfugie sous la porte; de +grosses gouttes clapotent à ses pieds, une poussière d'eau pénètre sa +mince robe. Par moments, l'impatience la prend, elle sort, malgré +l'averse, elle va jusqu'au bout de la rue, pour voir si elle +n'aperçoit pas celui qu'elle attend, au loin, sur la chaussée. Et +quand elle revient, elle est trempée; elle passe ses mains sur ses +cheveux pour les essuyer; elle patiente encore, secouée par de courts +frissons de fièvre. + +Le va-et-vient des passants la coudoie. Elle se fait toute petite pour +ne gêner personne. Des hommes la regardent en face; elle sent, par +moments, des haleines chaudes qui lui effleurent le cou. Tout le Paris +suspect, la rue avec sa boue, ses clartés crues, ses roulements de +voiture, semble vouloir la prendre et la jeter au ruisseau. Elle a +faim, elle est à tout le monde. En face, il y a un boulanger, et elle +pense à la petite qui dort, en haut. + +Puis, quand le mari se montre enfin, filant comme un misérable le long +des maisons, elle se précipite, elle le regarde anxieusement. + +--Eh bien! balbutie-t-elle. + +Lui, ne répond pas, baisse la tête. Alors, elle monte la première, +pâle comme une morte. + + + +IV + + +En haut, la petite ne dort pas. Elle s'est réveillée, elle songe, en +face du bout de chandelle qui agonise sur un coin de la table. Et on +ne sait quoi de monstrueux et de navrant passe sur la face de cette +gamine de sept ans, aux traits flétris et sérieux de femme faite. + +Elle est assise sur le bord du coffre qui lui sert de couche. Ses +pieds nus pendent, grelottants; ses mains de poupée maladive ramènent +contre sa poitrine les chiffons qui la couvrent. Elle sent là une +brûlure, un feu qu'elle voudrait éteindre. Elle songe. + +Elle n'a jamais eu de jouets. Elle ne peut aller à l'école, parce +qu'elle n'a pas de souliers. Plus petite, elle se rappelle que sa mère +la menait au soleil. Mais cela est loin; il a fallu déménager; et, +depuis ce temps, il lui semble qu'un grand froid a soufflé dans la +maison. Alors, elle n'a plus été contente; toujours elle a eu faim. + +C'est une chose profonde dans laquelle elle descend, sans pouvoir la +comprendre. Tout le monde a donc faim? Elle a pourtant tâché de +s'habituer à cela, et elle n'a pas pu. Elle pense qu'elle est trop +petite, qu'il faut être grande pour savoir. Sa mère sait, sans doute, +cette chose qu'on cache aux enfants. Si elle osait, elle lui +demanderait qui vous met ainsi au monde pour que vous ayez faim. + +Puis, c'est si laid, chez eux! Elle regarde la fenêtre où bat la toile +du matelas, les murs nus, les meubles écloppés, toute cette honte du +grenier que le chômage salit de son désespoir. Dans son ignorance, +elle croit avoir rêvé des chambres tièdes avec de beaux objets qui +luisaient; elle ferme les yeux pour revoir cela; et, à travers ses +paupières amincies, la lueur de la chandelle devient un grand +resplendissement d'or dans lequel elle voudrait entrer. Mais le vent +souffle, il vient un tel courant d'air par la fenêtre qu'elle est +prise d'un accès de toux. Elle a des larmes plein les yeux. + +Autrefois, elle avait peur, lorsqu'on la laissait toute seule; +maintenant, elle ne sait plus, ça lui est égal. Comme on n'a pas mangé +depuis la veille, elle pense que sa mère est descendue chercher du +pain. Alors, cette idée l'amuse. Elle taillera son pain en tout petits +morceaux; elle les prendra lentement, un à un. Elle jouera avec son +pain. + +La mère est rentrée; le père a fermé la porte. La petite leur regarde +les mains à tous deux, très-surprise. Et, comme ils ne disent rien, +au bout d'un bon moment, elle répète sur un ton chantant: + +--J'ai faim, j'ai faim. + +Le père s'est pris la tête entre les poings, dans un coin d'ombre; il +reste là, écrasé, les épaules secouées par de rudes sanglots +silencieux. La mère, étouffant ses larmes, est venue recoucher la +petite. Elle la couvre avec toutes les bardes du logis, elle lui dit +d'être sage, de dormir. Mais l'enfant, dont le froid fait claquer les +dents, et qui sent le feu de sa poitrine la brûler plus fort, devient +très-hardie. Elle se pend au cou de sa mère; puis, doucement: + +--Dis, maman, demande-t-elle, pourquoi donc avons-nous faim? + + + + +LE PETIT VILLAGE + + + +I + + +Où est-il, le petit village? Dans quel pli de terrain cache-t-il ses +maisons blanches? Se groupent-elles autour de l'église, au fond de +quelque creux? ou, le long d'une grande route, s'en vont-elles +gaiement à la file? ou encore grimpent-elles sur un coteau, comme des +chèvres capricieuses, étageant et cachant à demi leurs toits rouges +dans les verdures? + +A-t-il un nom doux à l'oreille, le petit village? Est-ce un nom +tendre, aisé aux lèvres françaises, ou quelque nom allemand, rude, +hérissé de consonnes, rauque comme un cri de corbeau? + +Et moissonne-t-on, vendange-t-on, dans le petit village? Est-ce pays +de blés ou pays de vignobles? A cette heure, que font les habitants +dans les terres, au grand soleil? Le soir, au retour, le long des +sentiers, s'arrêtent-ils pour voir d'un coup d'oeil les larges +récoltes, en remerciant le ciel de l'année heureuse? + + + +II + + +Je me l'imagine volontiers sur un coteau. Il est là, si discret dans +les arbres, que, de loin, on le prendrait pour un champ de rochers +écroulés et couverts de mousse. Mais des fumées sortent des branches; +dans un sentier qui descend la pente, des enfants poussent une +brouette. Alors, de la plaine, on le regarde avec une envie jalouse; +on passe, en emportant le souvenir de ce nid entrevu. + +Non, je le crois plutôt dans un coin de la plaine, au bord d'un +ruisseau. Il est si petit qu'un rideau de peupliers le cache à tous +les yeux. Ses chaumières, pareilles à des baigneuses chastes, +disparaissent dans les oseraies de la rive. Un bout de prairie verte +lui sert de tapis; une haie vive le clôt de toutes parts, comme un +grand jardin. On passe à côté de lui sans le voir. Les voix des +laveuses sonnent, semblables à des voix de fauvettes. Pas un filet de +fumée. Il dort dans sa paix, au fond de son alcôve verte. + +Aucun de nous ne le connaît. La ville voisine sait à peine qu'il +existe, et il est si humble que pas un géographe ne s'est soucié de +lui. Ce n'est personne. Son nom prononcé n'éveille aucun souvenir. +Dans la foule des villes, aux noms retentissants, il est un inconnu, +sans histoire, sans gloires et sans hontes, qui s'efface modestement. + +Et c'est pour cela sans doute qu'il sourit si doucement, le petit +village. Ses paysans vivent au désert; les marmots se roulent sur la +berge; les femmes filent dans l'ombre des arbres. Lui, tout heureux de +son obscurité, s'emplit des gaietés du ciel. Il est si loin de la boue +et du tapage des grandes cités! Son rayon de soleil lui suffit; sa +joie est faite de son silence, de son humilité, de ce rideau de +peupliers qui le cache au monde entier. + + + +III + + +Et, demain peut-être, le monde entier saura qu'il existe, le petit +village. + +Ah! misère! la rivière sera rouge, le rideau de peupliers aura été +rasé par les boulets, les chaumières éventrées montreront le désespoir +muet des familles, le petit village sera célèbre. + +Plus de chant de laveuses, plus de marmots se roulant sur la berge, +plus de récoltes, plus de silence, plus d'humilité heureuse. Un +nouveau nom dans l'histoire, victoire ou défaite, une nouvelle page +sanglante, un nouveau coin du pays engraissé par le sang de nos +enfants. + +Il rit, il sommeille, il ignore qu'il donnera son nom à une tuerie, et +demain il sanglotera, il retentira dans l'Europe avec des râles +d'agonie. Puis, il restera sur la terre comme une tache de sang. Lui, +si gai, si tendre, il s'entourera d'un cercle d'ombre sinistre, il +verra des visiteurs blêmes passer devant ses ruines, comme on passe +devant les dalles de la Morgue. Il sera maudit. + +Nous, s'il est Austerlitz ou Magenta, nous l'entendrons sonner dans +nos coeurs avec des éclats de clairons. Et, s'il est Waterloo, il +roulera lugubrement dans nos mémoires, comme le son d'un tambour voilé +d'un crêpe, menant les funérailles de la nation. + +Qu'il regrettera alors ses rives solitaires, ses paysans ignorants, +son coin perdu, si loin des hommes, connu seulement des hirondelles +qui y revenaient à chaque printemps! Souillé, honteux, avec son ciel +empli d'un vol de corbeaux, et ses terres grasses puant la mort, il +vivra éternellement dans les siècles, comme un coupe-gorge, un endroit +louche où deux nations se seront égorgées. + +Le nid d'amour, le nid de paix, le petit village, ne sera plus qu'un +cimetière, une fosse commune, où les mères éplorées ne pourront aller +déposer des couronnes. + + + +IV + + +La France a semé le monde de ces cimetières lointains. Aux quatre +coins de l'Europe, nous pourrions nous agenouiller et prier. Nos +champs de repos ne s'appellent pas seulement le Père-Lachaise, +Montmartre, Montparnasse; ils s'appellent encore du nom de toutes nos +victoires et de toutes nos défaites. Il n'y a pas, sous le ciel, un +coin de terre où ne soit couché un Français assassiné, de la Chine au +Mexique, des neiges de la Russie aux sables de l'Égypte. + +Cimetières silencieux et déserts qui dorment lourdement dans la paix +immense de la campagne. La plupart, presque tous, s'ouvrent au pied de +quelque hameau désolé dont les murs croulants sont encore pleins +d'épouvante. Waterloo n'était qu'une ferme, Magenta comptait à peine +cinquante maisons. Un vent affreux a soufflé sur ces infiniment +petits, et leurs syllabes, la veille innocentes, ont pris une telle +odeur de sang et de poudre, qu'à jamais l'humanité frissonnera, en les +sentant sur ses lèvres. + +Pensif, je regardais une carte du théâtre de la guerre. Je suivais les +bords du Rhin, j'interrogeais les plaines et les montagnes. Le petit +village était-il à gauche, était-il à droite du fleuve? Fallait-il le +chercher dans les environs des places fortes, ou plus loin, dans +quelque solitude large? + +Et j'essayais alors, en fermant les yeux, de m'imaginer celle paix, ce +rideau de peupliers tiré devant les maisons blanches, ce bout de +prairie que rase le vol des hirondelles, ces chansons des lavandières, +cette terre vierge que la guerre va violer, et dont les clairons +souffleront brutalement la souillure aux quatre coins de l'horizon. + +Où est-il donc, le petit village? + + +[Le petit village était en Alsace. Il s'appelait Woerth.] + + + + +SOUVENIRS + + + +I + + +Oh! l'éternelle pluie, l'ennuyeuse pluie, la pluie grise qui met un +crêpe au ciel de mai et de juin! On va à la fenêtre, on soulève un +coin de rideau. Le soleil est noyé. Entre deux ondées, il surnage, +blafard, verdi, comme un corps d'astre qui s'est suicidé de désespoir, +et que quelque marinier céleste ramène d'un coup de croc. + +Te rappelles-tu, Ninon, la bise aigre du printemps, quand il a plu? On +a quitté Paris avec le printemps des poètes, le printemps rêvé dans le +coeur, une saison tiède, des nappes de fleurs, des crépuscules +alanguis. On arrive à la nuit tombante, Le ciel est mort, pas un brin +de braise n'allume le couchant, morne foyer de cendres froides. Il +faut enjamber les flaques des sentiers, avec l'humidité pénétrante des +feuillages sur les épaules. Et quand on entre dans la grande pièce +mélancolique, où l'hiver a mis tous ses frissons, on grelotte, on +ferme portes et fenêtres, on allume un grand feu de sarment, en +maudissant les paresses du soleil. + +Pendant huit jours, la pluie vous tient au logis. Au loin, au milieu +du lac des prairies inondées, toujours le même rideau de peupliers qui +se fondent en eau, ruisselants, amaigris, vagues dans la buée qui les +noie. Puis, une mer grise, une poussière de pluie roulant et barrant +l'horizon. On bâille, on cherche à s'intéresser aux canards qui se +risquent sous l'averse, aux parapluies bleus des paysans qui passent. +On bâille plus largement. Les cheminées fument, le bois vert pleure +sans brûler, il semble que le déluge monte, qu'il gronde à la porte, +qu'il pénètre par toutes les fentes comme un sable fin. Et de +désespoir on reprend le chemin de fer, on rentre à Paris, niant le +soleil, niant le printemps. + +Et pourtant rien ne me désespère plus que ces fiacres que l'on +rencontre filant vers les gares. Ils sont chargés de malles, ils +traversent la ville avec la mine souriante de prisonniers dont on +vient de lever l'écrou. + +Je bats de mes pieds les trottoirs, je les regarde rouler vers les +rivières bleues, les grandes eaux, les grands monts, les grands bois. +Celui-ci va peut-être à un trou de rochers, que je connais près de +Marseille; on est bien, dans ce trou, où l'on peut se déshabiller +comme dans une cabine, et où les vagues viennent vous chercher. +Celui-là certainement court en Normandie, dans le coin de verdure que +j'aime, près du coteau qui produit ce petit vin aigre dont le bouquet +gratte si agréablement le gosier. Cet autre part sans doute pour +l'inconnu, ici ou là, quelque part où l'on sera très-bien, à l'ombre, +au soleil peut-être, je ne sais, enfin là où je brûle d'aller. + +Les cochers tapent leurs rosses du bout du fouet. Ils ne semblent +guère se douter qu'ils fouettent mon rêve. Eux, se disent que les +malles sont lourdes et que les pourboires sont légers. Ils ne savent +même pas qu'ils font le deuil des pauvres garçons qui passent, en +voiture dans leurs souliers, et qui sont condamnés à roussir leurs +semelles à Paris, sur l'ardent pavé de juillet et d'août. + +Oh! cette file de fiacres, chargés de malles, roulant vers les gares! +cette vision de la grande cage ouverte, des oiseaux heureux prenant +leur volée! cette raillerie cruelle de la liberté traversant les +galères de nos rues et de nos places! ce cauchemar de tous mes +printemps qui me trouble dans mon cachot, qui m'emplit du désir +inassouvi des feuillages et des cieux libres! + + ______ + +Je voudrais me faire tout petit, tout petit, et me glisser dans la +grande malle de cette dame en chapeau rose, dont le coupé se dirige +vers la gare de Lyon. On doit être très-bien, dans la malle de cette +dame. Je devine des jupes soyeuses, des linges fins, toutes sortes de +choses douces, parfumées, tièdes. Je me coucherai sur quelque soie +claire, j'aurai sous le nez des mouchoirs de batiste, et si j'ai +froid, ma foi, tant pis! je mettrai tous les jupons sur moi. + +Elle est fort jolie, cette dame. Vingt-cinq ans au plus. Un menton +ravissant avec une fossette qui doit se creuser quand elle rit. Je +voudrais la faire rire, pour voir. Ce diable de cocher est bienheureux +de la promener dans sa boîte. Elle doit aimer la violette. Je suis sûr +que son linge est parfumé à la violette. C'est exquis. Je roule au +fond de sa malle pendant des heures, pendant des jours. J'ai creusé +mon trou dans le coin à gauche, entre le paquet des chemises et un +grand carton qui me gêne un peu. J'ai eu la curiosité de soulever le +couvercle du carton; il contenait deux chapeaux, un petit portefeuille +plein de lettres, puis des choses que je n'ai pas voulu voir. J'ai mis +le carton sous ma tête et m'en suis fait un oreiller. Je roule, je +roule. Les bas sont à ma droite; j'ai sous moi trois costumes, et je +sens, à ma gauche, des objets plus résistants que je crois reconnaître +pour des paires de petites bottes. Mon Dieu, qu'on est donc bien, dans +tous ces chiffons musqués! + +Où pouvons-nous aller comme ça? Nous arrêterons-nous en Bourgogne? +Ferons-nous un détour vers la Suisse, ou descendrons-nous jusqu'à +Marseille? Je rêve que nous allons jusqu'au trou de rochers, vous +savez, celui où l'on se déshabille comme dans une cabine et où les +vagues viennent vous chercher. Elle se baignera. On est à cent lieues +des imbéciles. Au fond, le golfe s'arrondit, avec l'immense +bleuissement de la Méditerranée. Il y a trois vins, en haut, au bord +du trou. Et, pieds nus, sur les larges plaques de pierre jaune qui +dallent la mer, nous arracherons des arapèdes, du bout de nos +couteaux. Elle n'a pas l'air pimbêche. Elle aimera le grand air, et +nous ferons les gamins. Si elle ne sait pas nager, je lui apprendrai. + +La malle est rudement secouée. Nous devons monter la rue de Lyon. Et +que ce sera délicieux lorsque, arrivée à Marseille, elle ouvrira sa +malle! Elle sera bien surprise de me trouver là, dans le coin, à +gauche. Pourvu que je ne lui chiffonne pas trop tous ces volants sur +lesquels je suis couché!--«Comment, monsieur, vous êtes-là, vous +avez osé!--Mais certainement, madame; on ose tout pour sortir de +prison....» Et je lui expliquerai, et elle me pardonnera. + +Ah! nous voilà arrivés à la gare. Je crois qu'on m'enregistre.... + + ______ + +Hélas! hélas! il pleut, et la dame au chapeau rose s'en va toute seule +par la pluie, avec sa grande malle, bâiller chez quelque vieille tante +de province, où elle grelottera, dans la mauvaise humeur du printemps +frileux. + + + +II + + +Il faut avoir vécu dans une ville dévote et aristocratique, une de ces +petites villes où l'herbe pousse et où les cloches des couvents +sonnent les heures dans l'air endormi, pour savoir ce que sont encore +les processions de la Fête-Dieu. + +A Paris, quatre prêtres font le tour de la Madeleine. En Provence, +pendant huit jours, la rue appartient au clergé. Tout le moyen âge +ressuscite par les claires après-midi, et s'en va, chantant des +cantiques, promenant des cierges, avec deux gendarmes en tête, et le +maire, sanglé de son écharpe, à la queue. + + ______ + +Je me souviens. C'étaient des jours de joie pour nous collégiens, qui +ne demandions pas mieux que de courir les rues. S'il faut tout dire, +dans ces villes amoureuses, les processions font les affaires des +amants. Tout le long du cortège, les filles montrent leurs robes +neuves. La robe neuve est de rigueur. Il n'est pas si pauvre +demoiselle qui, ces jours-là, n'étrenne quelque indienne. Et le soir, +les églises sont noires, bien des mains se rencontrent. + +J'appartenais à une société musicale qui était de toutes les +solennités. J'ai de gros pèches sur la conscience. Je m'accuse +d'avoir, à cette époque, donné l'aubade à plus d'un fonctionnaire +revenant de Paris avec le ruban rouge. Je m'accuse d'avoir promené le +bon Dieu officiel, les Saints qui font pleuvoir, les saintes Vierges +qui guérissent du choléra. J'ai même aidé au déménagement d'un couvent +de nonnes cloîtrées. Les pauvres filles, enveloppées dans de larges +toiles grises, pour qu'on ne pût rien voir de leur visage ni de leurs +membres, trébuchaient, se soutenaient, comme des fantômes de +trépassées surpris par l'aube. Et des petites mains blanches, des +mains d'enfant, passaient, au bord des toiles grises. + +Hélas! oui, j'ai mangé les collations des sacristies. On ne nous +payait pas, on nous offrait quelques gâteaux. Je me rappelle que, le +jour des recluses, arrivés au nouveau couvent, nous fûmes servis au +moyen d'un tour. Les bouteilles, les assiettes de petits fours, se +succédaient dans le mur, comme par enchantement. Et quelles +bouteilles, grands dieux! des bouteilles de toutes formes, de toutes +couleurs, de toutes liqueurs. J'ai souvent rêvé à l'étrange cave qui +avait pu fournir une si curieuse variété de vins fins. C'était la +confusion dans la douceur. + +Depuis ces jours d'erreur, j'ai longuement fait pénitence, et je crois +être pardonné. + + ______ + +Dès le matin, on pavoise les rues que doit suivre la procession. +Chaque fenêtre a son lambeau. Dans les quartiers riches, ce sont de +vieilles tapisseries à grands personnages mythologiques, tout l'Olympe +païen, nu et blafard, venant regarder passer l'Olympe catholique, les +vierges blanches, les christs saignants; ce sont encore des +courtes-pointes de soie prises au lit de quelque marquise, des rideaux +de damas décrochés des tringles du salon, des tapis de velours, toutes +sortes d'étoffes riches qui émerveillent les passants. Les bourgeois +mettent leurs mousselines brodées, leurs toiles les plus fines. Et, +dans les quartiers pauvres, les bonnes femmes, plutôt que de ne rien +étaler, pendent leurs fichus, des foulards qu'elles ont cousus +ensemble. Alors, les rues sont dignes du bon Dieu. + +On a balayé. Dans certains coins, on a dressé des reposoirs. Ces +reposoirs sont le sujet de grandes jalousies, de haines qui durent de +longs mois. Si le reposoir du quartier des Chartreux est plus beau que +celui du quartier Saint-Marc, cela suffit pour faire blanchir les +cheveux des dévotes. Tout le quartier contribue au reposoir. Tel a +apporté les flambeaux, tel les vases dorés, tel les fleurs, tel les +dentelles. C'est un pied-à-terre que le quartier offre au ciel. + +Cependant, le long des minces trottoirs, on a aligné deux rangs de +chaises. Les curieux attendent, très-tapageurs, riant de ce rire +provençal qui a des sonneries de clairon. Les fenêtres se garnissent. +La grande chaleur tombe. Et, dans les souffles légers qui se lèvent, +passent au loin des volées de cloches, des roulements de tambours. + +C'est la procession qui sort de l'église. + + ______ + +En avant marchent tous les beaux jeunes gens de la ville. C'est une +promenade réglementaire. Ils viennent là pour voir et pour être vus. +Les filles sont sur les portes. Il y a de discrets saluts, des +sourires, des paroles chuchotées entre camarades. Les jeunes gens font +ainsi le tour de la ville, entre les deux rangées de croisées +pavoisées, uniquement pour passer devant une certaine fenêtre. Ils +lèvent la tête, et c'est tout. L'après-midi est douce; les cloches +sonnent; des enfants jettent, dans les ruisseaux et sur les pavés, des +poignées de fleurs de genêts et des poignées de roses effeuillées. + +La rue est rose; les fleurs de genêts font, sur ce carmin pâle, des +nappes d'or. Et ce sont d'abord les deux gendarmes qui se montrent. +Puis, vient la file des enfants assistés, des pensionnats, des +confréries, des vieilles dames, des vieux messieurs. Un christ se +balance au bout des bras d'un bedeau. Un moine trapu porte un emblème +compliqué où sont représentés tous les instruments de la Passion. +Quatre grosses gaillardes, dont la santé fait crever les robes +blanches, soutiennent avec des rubans une immense bannière, où dort +innocemment un petit mouton. Puis, au-dessus des têtes, dans la lueur +des cierges que le plein jour effare, des encensoirs d'argent montent, +jetant un éclair, laissant un flot de fumée épaisse, dont la blancheur +roule un instant, comme un lambeau envolé de toutes ces robes de +mousseline qui se suivent. + +La procession va lentement. C'est un piétinement sourd, qui laisse +entendre le bruit étouffé des voix. Un éclat de cymbale retentit, des +cuivres sonnent. Puis, ce sont des voix aiguës qui se perdent, minces +et frêles, dans le grand air. Des balbutiements de lèvres passent. Et, +brusquement, de grands silences se font. Ce n'est plus qu'un +glissement discret, une chapelle ardente perdue en plein soleil. Au +loin, les tambours battent une marche. + + ______ + +Je me souviens des pénitents. Il y en a encore de toutes les couleurs, +les blancs, les gris, les bleus. Ces derniers se sont donné la rude +mission d'enterrer les suppliciés. Ils comptent parmi eux les plus +illustres noms de la ville. Vêtus d'une robe de serge bleue, coiffés +d'une cagoule à bonnet pointu, à long voile percé de deux trous pour +les yeux, ils sont vraiment farouches. Les trous sont souvent trop +espacés, les yeux louchent sous ce masque terrifiant. Au bord de la +robe, passent des pantalons gris perle et des bottines vernies. + +Les pénitents sont la grande curiosité. Une procession sans pénitents +est un pauvre régal. Et, enfin, vient le clergé. Parfois, des petits +enfants portent des palmes, des épis de blé sur des coussins, des +couronnes, des pièces d'orfèvrerie. Mais les dévotes retournent leurs +chaises, s'agenouillent, regardent en dessous. C'est le dais qui +approche. Il est monumental, tendu de velours rouge, surmonté de +panaches, échafaudé sur des bâtons dorés. J'ai vu des sous-préfets +porter cette litière immense, dans laquelle la religion malade se fait +promener au soleil de juin. Une bande d'enfants de choeur marchent à +reculons, les encensoirs balancés à toute volée. On n'entend que la +psalmodie des prêtres et le bruit argentin des chaînes des encensoirs, +à chaque secousse. + +C'est le catholicisme écloppé qui se traîne sous le ciel bleu des +vieilles croyances. Le soleil se couche; des lueurs roses s'éteignent +sur les toits; une grande douceur tombe avec le crépuscule; et, dans +cet air limpide du Midi, la procession s'en va avec des voix +mourantes, effacement mélancolique de tout un âge qui descend dans la +terre. + +Les autorités suivent en costume, les tribunaux, les Facultés, sans +compter les marguilliers, avec des lanternes sculptées et dorées. Et +la vision disparaît. Les roses effeuillées, les genêts d'or sont +meurtris. Il ne monte plus des pavés que l'odeur âcre de toutes ces +fleurs fanées. + + ______ + +Parfois, la nuit surprend la procession, à l'heure où elle rentre par +les rues tortueuses du vieux quartier. Les robes blanches ne sont plus +que des pâleurs vagues; les pénitents se perdent en file sombre, le +long des trottoirs; les petites flammes des cierges mettent, dans +l'étranglement noir des maisons, des follets dansants, des étoiles +filant avec lenteur. Et les voix ont comme un frisson de peur, au +milieu de ces croix, de ces bannières, de ce dais, dont on distingue à +peine les bras morts dans les ténèbres. + +C'est l'heure où les galopins embrassent les jeunes coquines. L'orgue +gronde au fond de l'église, le bon Dieu est rentré chez lui. Alors, +les filles s'en vont avec un baiser sur le cou et un billet doux dans +la poche. + + + +III + + +Quand je passe sur les ponts, par ces soirées ardentes, la Seine +m'appelle avec des grondements d'amitié. Elle coule, large, fraîche, +pleine de lenteurs amoureuses, s'offrant, s'attardant entre les quais. +L'eau a des froissements de jupes moirées. C'est une amante souple, +dans laquelle on a des désirs irrésistibles de «piquer une tête.» + + ______ + +Les propriétaires de bains flottants qui regardaient avec +consternation tomber les continuelles pluies de mai, suent avec +béatitude sous les lourds soleils de juin. Enfin, l'eau est bonne. Dès +six heures du matin, c'est un encombrement. Les caleçons n'ont pas le +temps de sécher, et les peignoirs manquent, vers le soir. + +Je me souviens de ma première visite à un de ces bains, à une de ces +grandes cuves de bois, dans lesquelles les baigneurs tournent comme +des pailles dansant au fond d'une casserole d'eau bouillante. + +J'arrivais d'une petite ville, d'une petite rivière où j'avais +barbotté en toute liberté, et je fus consterné de cette auge, où l'eau +prenait des couleurs de suie. Vers six heures du soir, le grouillement +est tel, qu'il faut calculer son élan pour ne pas s'asseoir sur un dos +ou s'enfoncer dans un ventre. L'eau écume, les blancheurs des corps +l'emplissent d'un reflet blafard, tandis que les bouts de toile, +pendues à des cordes en guise de plafond, laissent tomber une clarté +louche. + +Le tapage est effroyable. Par moment, sous des élans brusques, l'eau a +des rejaillissements, qui roulent avec des bruits lointains de canon. +Des mains de farceurs battent la rivière du tic-tac des moulins; et il +y en a qui s'apprennent à tomber à la renverse, de façon à faire le +plus de vacarme possible et à inonder l'établissement. Mais ce n'est +rien encore auprès des cris intolérables, de ce glapissement de voix +qui rappelle les pensionnats en récréation. L'homme redevient enfant, +dans l'eau pure. Les promeneurs graves qui suivent les quais, jettent +un regard effaré sur ces toiles volantes, entre lesquelles ils voient +gambader de grands diables nus. Les dames passent plus vite. + + ______ + +J'ai goûté pourtant là de bonnes heures, de très-grand matin, quand la +ville dort encore. Ce n'est plus le pullulement d'épaules maigres, de +têtes chauves, de ventres énormes de l'après-midi. Le bain est presque +désert. Quelques jeunes gens y nagent en baigneurs convaincus. L'eau +est plus fraîche, après le sommeil de la nuit. Elle est plus pure, +plus vierge. + +Il faut y aller avant cinq heures. La ville à un réveil tiède. Rien +n'est délicieux comme de suivre les quais, en regardant l'eau, de ce +regard de convoitise des amants. Elle va être à vous. Dans le bain, +l'eau dort. C'est vous qui la réveillez. Vous pouvez la prendre entre +vos bras, en silence. Vous sentez le courant s'en aller tout du long +de votre chair, de la nuque aux talons, avec une caresse fuyante. + +Le soleil levant met des bandes roses sur les linges qui pavoisent le +plafond. Puis, un frisson court sur la peau avec les baisers plus vifs +de la rivière, et il fait bon alors s'envelopper d'un peignoir et +marcher sous les galeries. Vous êtes à Athènes, les pieds nus, le cou +libre, avec une simple robe roulée à la taille. Les culottes, le +gilet, et la redingote, et les bottes, et le chapeau, sont loin. Votre +nudité s'égaye à l'aise, dans ce lambeau d'étoffe. Le rêve va jusqu'au +printemps de la Grèce, au bord du bleu éternel de l'Archipel. + +Mais dès que la bande des baigneurs arrive, il faut fuir. Ils +apportent la chaleur des pavés à leurs talons. La rivière n'est plus +la vierge du petit jour; elle est la fille de midi qui se donne à +tous, qui est toute meurtrie, toute chaude des embrassements de la +foule. + + ______ + +Et quelles laideurs! Les dames font bien de hâter le pas, sur les +quais. Le musée des antiques, chargé par un artiste farceur, +n'arriverait pas à ce haut point de comique navrant. + +C'est une terrible épreuve pour un homme moderne, pour un Parisien, +que de se mettre nu. Les gens prudents ne vont jamais aux bains +froids. On m'y a montré, un jour, un conseiller d'État, si piteux avec +ses épaules pointues et son pauvre ventre plat, que toutes les fois +que j'ai rencontré son nom dans quelque grave affaire, je n'ai pu +retenir un sourire. + +Il y a les gros, il y a les maigres, et les grands, et les courts, +ceux qui se ballonnent sur l'eau comme des vessies, ceux qui +s'enfoncent et qui semblent se fondre comme des bâtons de sucre +d'orge. Les chairs tombent, les os s'accusent, les têtes entrent dans +les épaules ou se perchent sur des cous de poulets plumés, les bras +ont des longueurs de pattes, les jambes se ramassent pareilles à des +membres tordus de canard. Il y en a tout en derrière, d'autres tout en +ventre, et il y en a qui n'ont ni ventre ni derrière. Galerie +grotesque et lamentable, qui arrête l'éclat de rire dans la pitié. + +Le pis est que ces pauvres corps gardent l'orgueil de leur habit noir +et du porte-monnaie qu'ils ont laissé au vestiaire. Les uns se +drapent, ramènent les coins de leur peignoir, avec des cambrures de +propriétaires ayant pignon sur rue. D'autres marchent dans leur nudité +extravagante avec la dignité de chefs de bureaux traversant leur +peuple d'employés. Les plus jeunes font des grâces, comme s'ils se +croyaient en veston, dans les coulisses de quelque petit théâtre; les +plus vieux oublient qu'ils ont retiré leur corset et qu'ils ne sont +point au coin du feu, chez la belle comtesse de B.... + +J'ai vu, pendant toute une saison, aux bains du Pont-Royal, un gros +homme, rond comme une tonne, rouge comme une tomate mûre, qui jouait +les Alcibiade. Il avait étudié les plis de son peignoir devant quelque +tableau de David. Il était à l'Agora; il fumait avec des gestes +antiques. Quand il daignait se jeter dans la Seine, c'était Léandre +traversant l'Hellespont pour rejoindre Héro. Le pauvre homme! Je me +souviens encore de son torse court où l'eau mettait des plaques +violettes. O laideur humaine! + + ______ + +Non, je préfère encore ma petite rivière. Nous ne mettions pas même de +caleçons. A quoi bon! les martins-pêcheurs et les bergeronnettes ne +rougissaient seulement pas. Et nous choisissions les trous, «les +goures,» comme on dit dans le Midi. + +On traversait la rivière à pied sec, en sautant sur les grosses +pierres; mais les trous étaient tragiques. Certains de ces trous, +chaque année, dévoraient deux ou trois enfants. Il y avait des +légendes atroces, avec des poteaux pleins de menaces dont nous ne nous +inquiétions guère. Nous les prenions pour cibles, et il ne restait +souvent qu'un bout de planche tenu par un clou, que le vent balançait. + +Le soir, l'eau était brûlante. Les grands soleils chauffaient l'eau +des trous, au point qu'il fallait la laisser refroidir, dans les +premières fraîcheurs du crépuscule. Nous restions nus sur le sable, +pendant des heures, luttant, jetant des pierres aux poteaux, prenant +des grenouilles avec les mains, dans la vase. La nuit tombait, un +immense soupir, un soupir de soulagement passait sur les arbres. + +Alors, c'était des baignades sans fin. Quand nous étions las, nous +nous couchions dans l'eau, sur le bord, à un endroit peu profond, la +tête sur quelque touffe d'herbe. Et nous demeurions là, avec le +continuel glissement de la rivière sur notre peau, nos jambes +flottant, comme emportées à la dérive. C'était l'heure où les pions +étaient sévèrement jugés et où les devoirs du lendemain s'en allaient +dans la fumée des premières pipes. + +Bonne rivière où j'ai appris à faire la planche, eau tiède où les +petits poissons blancs cuisaient, je t'aime encore comme une maîtresse +enfantine. Tu nous as pris un camarade, un soir, dans un de ces trous +dont nous nous moquions, et c'est peut-être cette tache de sang sur +ta robe verte qui a laissé en moi des frissons de désir pour ton +maigre filet d'eau. Il y a des sanglots, dans ton babil d'innocente. + + + +IV + + +Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent +les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des lièvres et +des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on dédaigne les +alouettes, réservant son coup de feu aux seules grosses pièces. En +Provence, lièvres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux +fauvettes, à tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tué +leur douzaine de becfigues, ils rentrent très-fiers au logis. + +J'ai souvent couru les terres labourées, pendant des journées +entières, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonçais +jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir, +quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi. + +Si, par miracle, un lièvre passait entre mes jambes, je le regardais +courir avec un saint étonnement, tant j'étais peu habitué à rencontrer +de si grosses bêtes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se +leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes, +que je lâchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau +télégraphique. + +D'ailleurs, je confesse avoir toujours été un tireur détestable. Si +j'ai tué pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre +une hirondelle. + + ______ + +C'est sans doute pour cela que je préférais la chasse au poste. + +Imaginez une sorte de petite construction ronde, enfoncée dans la +terre, s'élevant à peine d'un mètre au-dessus du sol. Cette cabane, +faite de pierres sèches, est recouverte de tuiles qu'on dissimule le +plus possible sous des bouts de lierre. On dirait un débris de +tourelle rasée près des fondations et perdue dans l'herbe. + +A l'intérieur, l'étroite pièce prend jour par des meurtrières, que +ferment des vitres mobiles. Le plus souvent, le réduit a une cheminée +et des armoires; j'ai même connu un poste qui avait un divan. Autour +du poste sont plantés des arbres morts, des cimeaux, comme on les +nomme, au pied desquels on accroche les appeaux, les oiseaux +prisonniers chargés d'appeler les oiseaux libres. + +La tactique est simple. Le chasseur, tranquillement enfermé, attend en +fumant sa pipe. Il surveille les cimeaux par les meurtrières. Puis, +quand un oiseau se pose sur quelque branche sèche, il prend son fusil +méthodiquement, en appuie le canon sur le bord d'une meurtrière et +foudroie la malheureuse bête presque à bout portant. + +Les Provençaux ne chassent pas autrement aux oiseaux de passage, aux +ortolans en août, aux grives en novembre. + + ______ + +Je partais à trois heures du matin, par de glaciales matinées de +novembre. J'avais une lieue à faire dans la nuit, chargé comme un +mulet; car il faut porter les appeaux, et je vous assure qu'une +trentaine de cages ne se transportent pas facilement, dans un pays de +collines, par des sentiers à peine frayés. On pose les cages sur de +longs cadres de bois, où des ficelles les tiennent et les serrent les +unes contre les autres. + +Quand j'arrivais, il faisait noir encore, le plateau s'étendait, +profond, farouche, pareil à une mer d'ombre, avec ses broussailles +grises, à l'infini. J'entendais tout autour de moi, dans les ténèbres, +ce remous des pins, cette grande voix confuse qui ressemble aux +lamentations des vagues. J'avais alors quinze ans, et je n'étais pas +toujours très-rassuré. C'était déjà une émotion, un plaisir âcre. + +Mais il fallait se dépêcher. Les grives sont matinales. J'accrochais +mes cages, je m'enfermais dans le poste. Il était trop tôt encore, je +ne distinguais pas les branches des cimeaux. Et pourtant j'entendais +sur ma tête le sifflement rude des grives. Ces gueuses-là voyagent la +nuit. J'allumais du feu en grondant, je me hâtais d'obtenir un grand +brasier, qui luisait rose sur la cendre. Dès que la chasse a commencé, +il ne faut plus que le moindre filet de fumée sorte du poste. Cela +pourrait effaroucher le gibier. J'attendais le jour, en faisant +griller des côtelettes sur la braise. + +Et j'allais de meurtrière en meurtrière, épiant la première lueur +pâle. Rien encore; les cimeaux dressaient leurs bras désolés, +vaguement. J'avais déjà de mauvais yeux, je craignais de lâcher un +coup de fusil sur un bout de branche noirci, comme cela m'arrivait +quelquefois. Je ne me fiais pas seulement à ma vue, j'écoutais. Dans +le silence, frissonnaient mille bruits, ces chuchotements, ces soupirs +profonds de la terre à son réveil. La clameur des pins grandissait, et +il me semblait par moments qu'un vol innombrable de grives allait +s'abattre sur le poste, en sifflant furieusement. + + ______ + +Mais les nuées devenaient laiteuses. Sur le ciel clair, les cimeaux se +détachaient en noir, avec une singulière netteté. Alors, toutes mes +facultés se tendaient, je restais plié d'anxiété. + +Quel coup dans l'estomac, lorsque, brusquement, j'apercevais la longue +silhouette d'une grive sur un cimeau! La grive s'allonge, fait la +belle au premier rayon, reste droite, les yeux au soleil, dans le bain +matinal de lumière. Je prenais mon fusil avec des précautions +infinies, pour ne point heurter le canon ou la crosse. Je tirais, +l'oiseau tombait. Je n'allais pas le ramasser, cela aurait pu éloigner +d'autres victimes. + +Et je reprenais mon attente, secoué par cette émotion du joueur qui a +eu un coup heureux, et qui ne sait ce que lui garde la chance. Tout le +plaisir d'une pareille chasse consiste dans l'imprévu, dans la bonne +volonté que le gibier met à venir se faire tuer. Une autre grive se +posera-t-elle sur un des cimeaux? Question troublante. Je n'étais pas +difficile, d'ailleurs: quand les grives ne venaient pas, je tuais des +pinsons. + + ______ + +Je revois aujourd'hui le petit poste, au bord du grand plateau désert. +Il vient des collines une senteur fraîche de thym et de lavande. Les +appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil +montre à l'horizon une mèche de ses cheveux flambants, et il y a là, +sur un cimeau, dans la clarté blanche, une grive immobile. + +Allez courir les lièvres, et ne riez pas, car vous feriez envoler ma +grive. + + + +V + + +J'ai deux chattes. L'une, Françoise, est blanche comme une matinée de +mai. L'autre, Catherine, est noire comme une nuit d'orage. + +Françoise a la tête ronde et rieuse d'une fille d'Europe. Ses grands +yeux, d'un vert pâle, tiennent tout son visage. Son nez et ses lèvres +roses sont enduits de carmin. On la dirait peinte comme une vierge +folle de son corps. Elle est grasse, potelée, Parisienne jusqu'au bout +des griffes. Elle s'affiche en marchant, prenant des airs engageants, +retroussant la queue avec le frémissement brusque d'une petite dame +qui relève la traîne de sa robe. + +Catherine a la tête pointue et fine d'une déesse égyptienne. Ses yeux, +jaunes comme des lunes d'or, ont la fixité, la dureté impénétrable des +prunelles d'une idole barbare. Aux coins de ses lèvres minces, rit +l'éternelle ironie silencieuse des sphinx. Quand elle s'accroupit sur +ses pattes de derrière, la tête haute et immobile, elle est une +divinité de marbre noir, la grande Pacht hiératique des temples de +Thèbes. + + ______ + +Elles passent toutes deux leurs journées sur le sable jaune du jardin. + +Françoise se vautre, le ventre en l'air, toute à sa toilette, se +léchant les pattes avec le soin délicat d'une coquette qui se +blanchirait les mains dans de l'huile d'amande douce. Elle n'a pas +trois idées dans la tête. Cela se devine, à son air fou de grande +mondaine. + +Catherine songe. Elle songe, regardant sans voir, pénétrant du regard +dans le monde inconnu des dieux. Pendant des heures, elle demeure +droite, implacable, souriant de son étrange sourire de bête sacrée. + + ______ + +Quand je caresse Françoise de la main, elle arrondit le dos, en +poussant un miaulement léger de béatitude. Elle est si heureuse qu'on +s'occupe d'elle! Elle lève la tête, d'un mouvement câlin, me rendant +ma caresse en frottant son nez contre ma joue. Ses poils frémissent, +sa queue a de lentes ondulations. Et elle finit par se pâmer, les yeux +clos, ronronnant d'une façon douce. + +Quand je veux caresser Catherine, elle évite ma main. Elle préfère +vivre solitaire, au fond de son rêve religieux. Elle a une pudeur de +déesse qu'irrite et blesse tout contact humain. Si je parviens à la +prendre sur mes genoux, elle s'aplatit, la tête allongée, les yeux +fixes, prête à s'échapper d'un bond. Ses membres nerveux, son corps +maigre reste inerte sous mes doigts qui la flattent. Elle ne daigne +point descendre à la joie d'amour d'une mortelle. + + ______ + +Et c'est ainsi que Françoise est une fille de Paris, lorette ou +marquise, créature légère et charmante qui se vendrait pour un +compliment sur sa robe blanche; c'est ainsi que Catherine est une +fille de quelque cité en ruines, je ne sais où, là-bas, du côté du +soleil. Elles sont de deux civilisations, poupée moderne, idole d'une +nation morte. + +Ah! si je pouvais lire dans leurs yeux! Je les prends dans mes bras, +je les regarde fixement, pour qu'elles me content leur secret. Elles +ne baissent pas les paupières, et ce sont elles qui m'étudient. Je ne +lis rien dans la transparence vitreuse de ces yeux qui s'ouvrent comme +des trous sans fond, comme des puits de clarté pâle où nagent des +étincelles ardentes. + +Et Françoise ronronne plus tendrement, tandis que les regards jaunes +de Catherine me pénètrent comme des tiges de laiton. + + ______ + +Dernièrement, Françoise est devenue mère. Cette écervelée a un +excellent coeur. Elle soigne avec des tendresses exquises le petit +qu'on lui a laissé. Elle le prend délicatement par la peau du cou, +pour le promener dans toutes les armoires de la maison. + +Catherine la regarde faire, perdue dans de profondes réflexions. Le +petit l'intéresse. Elle a, en face de lui, des attitudes de philosophe +ancien songeant à la vie et à la mort des créatures, bâtissant dans le +rêve tout un système de philosophie. + +Hier, pendant que la mère était sortie, elle est venue s'accroupir à +côté de l'enfant. Elle l'a senti, l'a retourné avec la patte. Puis, +brusquement, elle l'a emporté dans un coin obscur. Là, se croyant bien +cachée, elle s'est posée devant le petit, avec les yeux luisants, +l'échine frémissante d'une prêtresse s'apprêtant pour un sacrifice. +Elle allait, je crois, broyer d'un coup de dents la tête de la +victime, lorsque je me suis hâté d'intervenir et de la chasser. Elle +m'a jeté, en s'enfuyant, des regards diaboliques, souple, silencieuse, +sans un jurement. + + ______ + +Eh bien! j'aime toujours Catherine; je l'aime parce qu'elle est +perfide et cruelle, comme une bête de l'enfer. Que m'importent les +grâces légères de Françoise, ses moues délicieuses, ses allures de +vierge folle! Toutes nos filles d'Ève ont sa blancheur ronronnante. +Mais je n'ai pu encore trouver une soeur à Catherine, une créature +perverse et froide, une idole noire qui vive dans le songe éternel du +mal. + + + +IV + + +Les rosiers, dans les cimetières, épanouissent des fleurs larges, +d'une blancheur de lait, d'un rouge sombre. Les racines vont, au fond +des bières, prendre la pâleur des poitrines virginales, l'éclat +sanglant des coeurs meurtris. Cette rose blanche, c'est la floraison +d'une enfant morte à seize ans; cette rose rouge, c'est la dernière +goutte de sang d'un homme tombé dans la lutte. + +O fleurs éclatantes, fleurs vivantes, où il y a un peu de nos morts! + + ______ + +A la campagne, les pruniers et les abricotiers poussent gaillardement +derrière l'église, le long des murs croulants du petit cimetière. Le +grand soleil dore les fruits, le grand air leur donne une saveur +exquise. Et la gouvernante du curé fait des confitures qui sont +renommées à plus de dix lieues à la ronde. J'en ai mangé. On dirait, +selon l'heureuse expression des paysans, qu'on avale «la culotte de +velours du bon Dieu.» + +Je connais un de ces cimetières étroits de village où il y a des +groseilliers superbes, hauts comme des arbres. Les groseilles, rouges +sous les feuilles vertes, ressemblent à des grappes de cerises. Et +j'ai vu le bedeau venir, le matin, avec une miche de pain sous le +bras, et déjeuner tranquillement, assis sur le coin d'une vieille +pierre tombale. Une bande de moineaux l'entouraient. Il cueillait les +groseilles, il jetait des mies de pain aux moineaux; tout ce petit +monde-là mangeait avec un grand appétit sur la tête des morts. + +C'est une fête pour le cimetière. L'herbe pousse, drue et forte. Dans +un coin, des touffes de coquelicots mettent une nappe rouge. L'air +vient largement de la plaine, soufflant toutes les bonnes odeurs des +foins coupés. A midi, les abeilles bourdonnent dans le soleil; les +petits lézards gris se pâment, la gueule ouverte, buvant la chaleur, +au bord de leur trou. Les morts ont chaud; et ce n'est plus un +cimetière, c'est un coin de la vie universelle, où l'âme des morts +passe dans le tronc des arbres, où il n'y a plus qu'un vaste baiser de +ce qui était hier et de ce qui sera demain. Les fleurs, ce sont les +sourires des filles; les fruits, ce sont les besognes des hommes. + +Là, il n'y a pas crime à cueillir les bleuets et les coquelicots. Les +enfants viennent faire des bouquets. Le curé ne se fâche que quand ils +montent dans les pruniers. Les pruniers sont au curé, mais les fleurs +sont à tout le monde. Parfois, on est obligé de faucher le cimetière; +l'herbe est si haute, que les croix de bois noir sont noyées; alors, +c'est la jument du curé qui mange le foin. Le village n'y entend pas +malice, et pas un des paroissiens ne songe à accuser la jument de +mordre à l'âme des morts. + +Mathurine avait planté un rosier sur la tombe de son promis, et tous +les dimanches, en mai, Mathurine allait cueillir une rose qu'elle +mettait à son fichu. Elle passait le dimanche dans le parfum de son +amour disparu. Quand elle baissait les yeux sur son fichu, il lui +semblait que son promis lui souriait. + + ______ + +J'aime les cimetières, quand le ciel est bleu. J'y vais tête nue, +oubliant mes haines, comme dans une ville sainte où l'on est tout +amour et tout pardon. + +Un de ces derniers matins, je suis allé au Père-Lachaise. Le +cimetière, sur la limpidité bleue de l'horizon, étageait ses rangs de +tombes blanches. Des masses d'arbres montaient sur la hauteur, +laissant voir, sous la dentelle encore tendre de leurs feuilles, les +coins éclatants des grands tombeaux. Le printemps est doux pour les +champs déserts où reposent nos morts bien-aimés; il sème de gazon les +molles allées que suivent à pas lents les jeunes veuves; il blanchit +les marbres d'une gaieté enfantine et claire. De loin, le cimetière +ressemblait à un énorme bouquet de verdure, piqué ça et là d'une +touffe d'aubépine. Les tombeaux sont comme les fleurs virginales des +herbes et des feuillages. + + ______ + +J'ai suivi lentement les allées. Quel silence frissonnant, quelles +senteurs pénétrantes, quels souffles tièdes, venus on ne sait d'où, +comme des haleines caressantes de femmes qu'on ne voit pas! On sent +que tout un peuple dort dans cette terre émue et douloureuse sous le +pied du promeneur. Il s'échappe de chaque arbuste des massifs, de +chaque fente des dalles, une respiration régulière et douce comme +celle d'un enfant, qui se traîne au ras du sol, avec toute la paix du +dernier sommeil. + +Des hivers nouveaux ont passé sur le marbre de Musset. Je l'ai +retrouvé plus pâle, plus attendri. Les dernières pluies lui ont mis +une robe neuve. Un rayon, tombant d'un arbre voisin, éclairait d'une +clarté vivante le profil fin et nerveux du poète. Ce médaillon, avec +son éternel sourire, a une grâce qui attriste. + +D'où vient donc l'étrange puissance de Musset sur ma génération? Il +est peu de jeunes hommes qui, après l'avoir lu, n'ait gardé au coeur +une douceur éternelle. Et pourtant Musset ne nous a appris ni à vivre +ni à mourir; il est tombé à chaque pas; il n'a pu, dans son agonie, +que se relever sur les genoux, pour pleurer comme un enfant. +N'importe, nous l'aimons; nous l'aimons d'amour, ainsi qu'une +maîtresse qui nous féconderait le coeur en le meurtrissant. + +C'est qu'il a jeté le cri de désespérance du siècle; c'est qu'il a été +le plus jeune et le plus saignant de nous. + +Le saule que des mains pieuses ont planté devant son tombeau, est +toujours languissant. Jamais ce saule, à l'ombre duquel il a voulu +dormir, n'a poussé, vigoureux et libre, dans la force de sa sève. Son +feuillage jeune pend tristement, ses tiges retombent comme des larmes +lourdes et lasses. Peut-être ses racines vont-elles boire, dans le +coeur du mort, toutes les amertumes d'une vie gaspillée. + +Longtemps, je suis resté rêveur. Là-bas, Paris grondait. Ici, un cri +d'oiseau, le susurrement d'un insecte, le craquement subit d'une +branche. Puis, des silences profonds, dans lesquels l'haleine des +tombes s'entendait plus forte. Seul, un habitant du quartier, quelque +petit rentier, suivait doucement l'allée, les pieds dans des +pantoufles, les mains derrière le dos, en bon bourgeois qui hume les +premières tiédeurs de l'air. + + ______ + +Mes souvenirs s'éveillaient. Ils me parlaient de ma jeunesse, de cette +époque heureuse où je courais les sentiers de ma chère Provence. +Musset était alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier; et, +derrière le premier buisson j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je +lisais le poète, dans cette ombre chaude du Midi, parfumée de sauge et +de lavande. + +Je lui dois mes premiers chagrins et mes premières joies. Aujourd'hui +encore, dans la passion d'analyse exacte qui m'a pris, lorsqu'il me +monte au visage de soudaines bouffées de jeunesse, je songe à ce +désespéré, je le remercie de m'avoir enseigné à pleurer. + + + +VII + + +Mai, le mois des fleurs, le mois des nids! Le soleil sourit +discrètement, ce matin, et je veux croire au soleil. Je m'en vais par +les rues, dans la blanche matinée, attentif aux seules gaietés des +moineaux. + +S'il pleut ce soir, que le ciel me pardonne mon chant de joie qui +salue le printemps. + + ______ + +Au parc Monceau, ce matin, une jeune femme, une jeune épouse qui +allait être mère, était assise devant une pelouse. Elle portait une +robe de soie grise. Ses petites mains gantées, les dentelles de sa +jupe et de son corsage, la pâleur tendre de son visage, témoignaient +de l'élégante et riche oisiveté de sa vie. C'était une heureuse de ce +monde. + +La jeune dame regardait deux moineaux qui sautaient gaillardement dans +l'herbe, à ses pieds. A tour de rôle, ils venaient voler un brin de +foin et se sauvaient sur un arbre voisin. Ils bâtissaient leur nid. La +femelle prenait délicatement chaque fétu, le tressait aux autres +matériaux déjà apportés, l'aplatissait sous le poids tiède et +frissonnant de sa gorge. C'était un va-et-vient furtif, une besogne +d'amour où la tendresse suppléait à la force. + +L'inconnue vêtue de soie grise, contemplait les deux amants qui +préparaient en toute hâte le berceau. Elle apprenait la science des +pauvres gens qui n'ont que quelques brins de foin et la chaleur de +leurs caresses pour protéger leurs petits contre les nuits fraîches. + +Elle eut un sourire d'une douceur triste, et je crus lire la rêverie +qui passait dans ses yeux songeurs. + +--«Hélas! je suis riche, je dois ignorer la joie de ces oiseaux. Un +ébéniste fait en ce moment la bercelonnette de bois de rose, dans +laquelle une nourrice normande ou picarde bercera mon enfant. Un +métier fabrique quelque part les tissus de laine et de fil qui +réchaufferont ses membres délicats. Une ouvrière coud la layette. Une +sage-femme donnera les premiers soins au nouveau-né. Je ne serai qu'à +moitié la mère du cher petit; je le mettrai nu au monde, il ne tiendra +pas tout de moi. Et ces moineaux construisent le berceau, tissent et +cousent les étoffes; ils n'ont rien, ils créent tout, par un miracle +d'amour; ils changent en bercelonnette tiède le premier trou de +muraille venu. Ce sont des artisans de tendresse que les jeunes mères +envient.» + + ______ + +Aux champs, les nids poussent naturellement, dans les haies et sur les +arbres, comme des fleurs vivantes. Ils s'ouvrent, ils s'épanouissent +au premier rayon du soleil. Ils laissent échapper des gazouillements, +à l'heure où l'aubépine exhale des parfums. + +Les pinsons, les chardonnerets, les bouvreuils, choisissent les +arbustes pour alcôves; les corbeaux et les pies montent jusqu'aux plus +hautes branches des peupliers; les alouettes, les fauvettes, restent à +terre, dans les blés et dans les broussailles. Il faut à ces amants, +jaloux de leurs tendresses, le grand silence de la campagne. Je sais +bien qu'il existe des misérables qui violent les nids pour plumer les +petits et pour manger les oeufs en omelette. Aussi les oiseaux, à +chaque saison, se cachent-ils davantage; ils vont au désert. + +Seuls, les moineaux et les hirondelles osent confier leurs amours aux +murs et aux arbres de Paris. Ils vivent, ils aiment parmi nous. Nous +avons bien des serins en cage qui pondent et couvent. Mais quels +tristes amoureux! On dirait que nos serins sont mariés devant monsieur +le maire. Leur union forcée, gardée sous grille, est bête comme un +mariage. Ils ont des petits moroses et pâlots, qui ne donnent jamais +les libres coups d'ailes des enfants de l'amour. + +Il faut voir les moineaux libres dans les trous des vieux murs, les +hirondelles libres au faîte des cheminées. Ceux-là s'aiment, +conçoivent en plein ciel; il n'y a parmi eux que des mariages +d'inclination. + + ______ + +Les hirondelles font de Paris leur villa d'été. Dès leur arrivée, les +voyageuses visitent les berceaux vides qu'elles ont dû abandonner aux +premiers froids. Elles réparent la frêle maison, la consolident, la +meublent de duvet. Et les poëtes, les amoureux qui passent, l'oreille +et le coeur ouverts, entendent, pendant tout l'été, leurs petits cris +de tendresse dominant le roulement des fiacres. + +Mais le véritable enfant de Paris, le gamin de l'air, est le moineau +franc, le pierrot, qui porte la blouse grise du faubourien. Il est +populacier, gouailleur, effronté. Son cri semble une moquerie, son +battement d'aile un geste railleur; ses airs de tête ont je ne sais +quelle insouciance goguenarde et aggressive. + +Il préfère, certes, les allées grises de poussière, les boulevards +brûlants, aux frais ombrages de Meudon et de Montmorency. Il se plaît +dans le tapage des roues, boit au ruisseau, mange du pain, se promène +tranquillement sur les trottoirs. Il a quitté les champs où il +s'ennuyait en compagnie de bêtes sottes et arriérées, pour venir vivre +parmi nous, logeant sous nos tuiles, la nuit s'éclairant au gaz, et le +jour faisant ses petites affaires dans nos rues, en promeneur ou en +homme pressé. + +Le pierrot est un Parisien qui ne paye pas ses contributions. Il est +le titi de la nation ailée, et il a un faible pour le pain d'épices et +pour la civilisation moderne. + +C'est surtout dans les jardins publics qu'il faut étudier, en mai, les +allures lestes et tendres des pierrots. Il y a des gens qui vont au +Jardin des Plantes pour se poser devant les grilles et regarder les +bêtes enfermées. Si vous visitez un jour la Ménagerie, regardez donc +les bêtes libres, les pierrots qui volent en plein soleil. + +Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il +célèbrent haut le grand air. Ils entrent impunément dans les cages, +les emplissent de leur liberté, sont l'éternel désespoir des +malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux +ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un +balancement de tête plein d'une dédaigneuse impatience. Eux, ils se +sauvent, ils sont la créature libre et gaie, dans cette arche où +l'homme essaye d'enfermer la création. + +En mai, les pierrots du Jardin des Plantes bâtissent leur nid sous les +tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils +essayent de voler un brin de laine ou de crin à la fourrure des +animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tête puissante +sur ses pattes étendues, regardant un pierrot qui sautait +gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rêverie douce et +poignante fermait à demi les yeux de la bête fauve. Le grand lion +songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil +roux de sa patte. + + + +VIII + + +Je suis allé aux Halles, une de ces dernières nuits. Paris est morne à +ces heures matinales. On ne lui a point encore fait un bout de +toilette. Il ressemble à quelque vaste salle à manger toute tiède, +toute grasse du repas de la veille; des os traînent, des ordures +encombrent la nappe sale des pavés. Les maîtres se sont couchés sans +faire desservir; et, le matin seulement, la servante donne un coup de +balai, met du linge propre pour le déjeuner. + +Aux Halles, le vacarme est grand. C'est l'office colossal où +s'engoufre la nourriture de Paris endormi. Quand il ouvrira les yeux, +il aura déjà le ventre plein. Dans les clartés frissonnantes du matin, +au milieu du grouillement de la foule, s'entassent des quartiers +rouges de viande, des paniers de poissons qui luisent avec des éclairs +d'argent, des montagnes de légumes piquant l'ombre de taches blanches +et vertes. C'est un éboulement de mangeailles, des charrettes vidées +sur le pavé, des caisses éventrées, des sacs ouverts, laissant couler +leur contenu, un flot montant de salades, d'oeufs, de fruits, de +volailles, qui menacent de gagner les rues voisines et d'inonder Paris +entier. + +J'allais curieusement au milieu de ce tohu-bohu, lorsque j'ai aperçu +des femmes qui fouillaient à pleines mains dans de larges tas +noirâtres, étalés sur le carreau. Les lueurs des lanternes dansaient, +je distinguais mal, et j'ai cru d'abord que c'était là des débris de +viande qu'on vendait au rabais. + +Je me suis approché. Les tas de débris de viande étaient des tas de +roses. + + ______ + +Tout le printemps des rues de Paris traîne sur ce carreau boueux, +parmi les mangeailles des Halles. Les jours de grande fête, la vente +commence à deux heures du matin. + +Les jardiniers de la banlieue apportent leurs fleurs par grosses +bottes. Les bottes, suivant la saison, ont un prix courant, comme les +poireaux et les navets. Cette vente est une oeuvre de nuit. Les +revendeuses, les petites marchandes, qui enfoncent leurs bras +jusqu'aux coudes dans des charretées de roses, ont l'air de faire un +mauvais coup, de tremper leurs mains au fond de quelque besogne +sanglante. + +C'est affaire de toilette. Les boeufs éventrés qui saignent seront +lavés, tatoués de guirlandes, ornés de fleurs artificielles; les roses +qu'on foule aux pieds, montées sur des brins d'osier, auront un parfum +discret dans leur collerette de feuilles vertes. + +Je m'étais arrêté devant ces pauvres fleurs expirantes. Elles étaient +humides encore, serrées brutalement par des liens qui coupaient leurs +tiges délicates. Elles gardaient l'odeur forte des choux en compagnie +desquels elles étaient venues. Et il y avait des bottes roulées dans +le ruisseau qui agonisaient. + +J'ai ramassé une de ces bottes. Elle était toute boueuse d'un côté. On +la lavera dans un seau d'eau, elle retrouvera son parfum doux et +tendre. Un peu de boue, restée tout au fond des pétales, témoignera +seul de sa visite au ruisseau. Les lèvres qui la baiseront le soir +seront peut-être moins pures qu'elle. + + ______ + +Alors, au milieu de l'abominable tapage des Halles, je me suis souvenu +de cette promenade que je fis avec toi, Ninon, il y a quelque dix ans. +Le printemps naissait, les jeunes feuillages luisaient au blanc soleil +d'avril. Le petit sentier qui suivait la côte était bordé de larges +champs de violettes. Quand on passait, on sentait monter autour de soi +une odeur douce qui vous pénétrait et alanguissait votre âme. + +Tu t'appuyais sur mon bras toute pâmée, comme endormie d'amour par +l'odeur douce. La campagne était claire, et il y avait de petites +mouches qui volaient dans le soleil. Un grand silence tombait du ciel. +Notre baiser fut si discret, qu'il n'effaroucha pas les pinsons des +cerisiers en fleurs. + +Au détour d'un chemin, dans un champ, nous vîmes des vieilles femmes +courbées, qui cueillaient des violettes qu'elles jetaient dans de +grands paniers. J'appelai une de ces femmes. + +--Vous voulez des violettes? me demanda-t-elle. Combien?... une livre? + +Elle vendait ses fleurs à la livre! Nous nous sauvâmes, désolés tous +deux, croyant voir le Printemps ouvrir, dans l'amoureuse campagne, une +boutique d'épicerie. Je me glissai le long des haies, je volai +quelques violettes maigres, qui eurent pour toi un parfum de plus. +Mais voilà que dans le bois, en haut, sur le plateau, il poussait des +violettes, des violettes toutes petites qui avaient une peur terrible, +et qui savaient se cacher sous les feuilles avec une foule de ruses. + +Vite, tu jetas les violettes volées, ces bêtes de violettes qui +poussaient dans de la terre labourée, et qu'on vendait à la livre. Tu +voulais des fleurs libres, des filles de la rosée et du soleil levant. +Pendant deux grandes heures, je furetai dans l'herbe. Dès que j'avais +trouvé une fleur, je courais te la vendre. Tu me l'achetais un baiser. + + ______ + +Et je songeais à ces choses lointaines, dans les odeurs grasses, dans +le vacarme assourdissant des Halles, devant les pauvres fleurs mortes +sur le carreau. Je me rappelais mon amoureuse et ce bouquet de +violettes séchées que j'ai chez moi, au fond d'un tiroir. J'ai compté, +en rentrant, les brins flétris; il y en a vingt, et j'ai senti sur mes +lèvres la brûlure douce de vingt baisers. + + + +IX + + +J'ai visité un campement de Bohémiens, établi en face du poste-caserne +de la porte Saint-Ouen. Ces sauvages doivent bien rire de cette grande +bête de ville qui se dérange pour eux. Il m'a suffi de suivre la +foule; tout le faubourg se portait autour de leurs tentes, et j'ai +même eu la honte de voir des gens qui n'avaient pourtant pas l'air +tout à fait d'imbéciles, arriver en voiture découverte, avec des +valets de pied en livrée. + +Quand ce pauvre Paris a une curiosité, il ne la marchande guère. Le +cas de ces Bohémiens est celui-ci. Ils étaient venus pour rétamer les +casseroles et poser des pièces aux chaudrons du faubourg. Seulement, +dès le premier jour, à voir la bande de gamins qui les dévisageaient, +ils ont compris à quel genre de ville civilisée ils avaient affaire. +Aussi se sont-ils empressés de lâcher les chaudrons et les casseroles. +Comprenant qu'on les traitait en ménagerie curieuse, ils ont consenti, +avec une bonhomie railleuse, à se montrer pour deux sous. Une +palissade entoure le campement; deux hommes se sont placés à deux +ouvertures très-étroites, où ils recueillent les offrandes des +messieurs et des dames qui veulent visiter le chenil. C'est une +poussée, un écrasement. Et il a même fallu mettre là des sergents de +ville. Les Bohémiens tournent parfois la tête pour ne pas s'égayer au +nez des braves gens qui s'oublient jusqu'à leur jeter des pièces de +monnaie blanche. + +Je me les imagine, le soir, comptant la recette, quand le monde n'est +plus là. Quelles gorges chaudes! Ils ont traversé la France, dans les +rebuffades des paysans et les méfiances des gardes champêtres. Ils +arrivent à Paris, avec la crainte qu'on ne les jette au fond de +quelque basse fosse. Et ils s'éveillent au milieu de ce rêve doré de +tout un peuple de messieurs et de dames en extase devant leurs +guenilles. Eux, eux qu'on chasse de ville en ville! Il me semble les +voir se dresser sur le talus des fortifications, drapés dans leurs +loques, jetant un grand rire de mépris à Paris endormi. + + ______ + +La palissade entoure sept ou huit tentes, ménageant entre elles une +sorte de rue. Des chevaux étiques, petits et nerveux, broutent l'herbe +roussie, derrière les tentes. Sous des lambeaux de vieilles bâches, on +aperçoit les roues basses des voitures. + +Au dedans, règne une puanteur insupportable de saleté et de misère. Le +sol est déjà battu, émietté, purulent. Sur les pointes des palissades, +la literie prend l'air, des paillots, des couvertures déteintes, des +matelas carrés où deux familles doivent dormir à l'aise, tout le +déballage de quelque hôpital de lépreux séchant au soleil. Dans les +tentes, dressées à la mode arabe, très-hautes et s'ouvrant comme les +rideaux d'un ciel de lit, des chiffons s'entassent, des selles, des +harnais, un bric-à-brac sans nom, des objets qui n'ont plus ni +couleur, ni forme, qui dorment là dans une couche de crasse superbe, +chaude de ton et faite pour ravir un peintre. + +Pourtant, j'ai cru découvrir la cuisine, au bout du campement, dans +une tente plus étroite que les autres. Il y avait là quelques marmites +de fer et des trépieds; j'ai même reconnu une assiette. D'ailleurs, +pas la moindre apparence de pot-au-feu. Les marmites servent peut-être +à préparer la bouillie du sabbat. + +Les hommes sont grands, forts, la face ronde, les cheveux très-longs, +bouclés, d'un noir lisse et huileux. Ils sont vêtus de toutes les +défroques ramassées en chemin. Un d'eux se promenait, drapé dans un +rideau de cretonne à grands ramages jaunes. Un autre avait une veste +qui devait provenir de quelque habit noir dont on avait arraché la +queue. Plusieurs ont des jupons de femme. Ils sourient dans leurs +longues barbes, claires et soyeuses. Leurs coiffures de prédilection +paraissent être des fonds de vieux chapeaux de feutre, dont ils ont +fait des calottes en en coupant les ailes. + +Les femmes sont également grandes et fortes. Les vieilles, séchées, +hideuses avec leurs maigreurs nues et leurs cheveux dénoués, +ressemblent à des sorcières cuites aux feux de l'enfer. Parmi les +jeunes, il y en a de très-belles, sous leur couche de crasse, la peau +cuivrée, avec de grands yeux noirs d'une douceur exquise. Celles-là +font les coquettes; elles ont les cheveux nattés en deux grosses +nattes tombantes, rattachées derrière les oreilles, étranglées de +place en place par des bouts de chiffons rouges. Dans leur jupon de +couleur, les épaules couvertes d'un châle noué à la ceinture, coiffées +d'un mouchoir qui les serre au front, elles ont un grand air de reines +barbares tombées dans la vermine. + +Et les enfants, tout un troupeau d'enfants, grouillent. J'en ai vu un +en chemise, avec un gilet d'homme immense qui lui battait les mollets; +il tenait un beau cerf-volant bleu. Un autre, un tout petit, deux ans +au plus, allait nu, absolument nu, très-grave, au milieu des rires +bruyants des filles curieuses du quartier. Et il était si sale, le +cher petit, si vert et si rouge, qu'on l'aurait pris pour un bronze +florentin, une de ces charmantes figurines de la Renaissance. + + ______ + +Toute la bande reste impassible devant la curiosité bruyante de la +foule. Des hommes et des femmes dorment sous les tentes. Une mère +allaite, le sein nu et noir comme une gourde brunie par l'usage, un +poupon tout jaune, qui a l'air d'être en cuivre. D'autres femmes, +accroupies, regardent sérieusement ces Parisiens étranges qui furètent +dans la saleté. J'ai demandé à une d'elles ce qu'elle pensait de nous; +elle a souri faiblement, sans répondre. + +Une belle fille d'une vingtaine d'années se promène au milieu des +badauds, tente les dames en chapeau et en robe de soie, auxquelles +elle offre de dire la bonne aventure. Je l'ai vue opérer. Elle a pris +la main d'une jeune femme, la gardant dans la sienne, d'une façon +caline, si bien que la main a fini par s'abandonner à elle. Alors, +elle a fait entendre qu'il fallait mettre une pièce de monnaie dans la +main; une pièce de dix sous n'a pas suffi, elle en a voulu deux, et +même elle parlait de cinq francs. Au bout de quelques secondes, après +avoir promis une longue vie, des enfants, beaucoup de bonheur, elle a +pris les deux pièces de dix sous, s'en est servie pour faire des +signes de croix sur le bord du chapeau de la jeune femme, et au mot: +_Amen_, les a fait disparaître dans sa poche, une poche immense, où +j'ai entrevu des poignées de monnaie blanche. + +Il est vrai qu'elle vend un talisman. Elle casse, entre les dents, un +petit morceau d'une matière rougeâtre, qui ressemble à de l'écorce +d'orange séchée; elle noue ce morceau dans le coin du mouchoir de la +personne à laquelle elle vient de dire la bonne aventure; puis, elle +lui recommande d'ajouter au talisman du pain, du sel et du sucre. Cela +doit empêcher toutes les maladies et conjurer le mauvais esprit. + +Et la diablesse fait son métier avec une gravité étonnante. Si on lui +reprend une des pièces de monnaie qu'elle a fait mettre dans la main, +elle jure que ses bons souhaits se tourneront en des maux effroyables. +C'est naïf, mais le geste et l'accent sont excellents. + + ______ + +Dans la petite ville provençale où j'ai grandi, les Bohémiens sont +tolérés; mais ils ne soulèvent pas une telle émeute de curiosité. On +les accuse de manger les chiens et les chats perdus, ce qui les fait +regarder de travers par les bourgeois. Les gens comme il faut tournent +la tête, quand ils ont à passer dans leur voisinage. + +Ils arrivent avec leur maison roulante, s'installent dans le coin de +quelque terrain abandonné des faubourgs. Certains coins, d'un bout de +l'année à l'autre, sont habités par des tribus d'enfants déguenillés, +d'hommes et de femmes vautrés au soleil. J'y ai vu des créatures +belles à ravir. Nous autres galopins, qui n'avions pas les dégoûts des +gens comme il faut, nous allions regarder au fond des voitures où ces +gens dorment l'hiver. Et je me souviens qu'un jour, ayant sur le coeur +quelque gros chagrin d'écolier, je fis le rêve de monter dans une de +ces voitures qui partaient, de m'en aller avec ces grandes belles +filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m'en aller bien loin, +au bout du monde, roulant à jamais le long des routes. + + + +X + + +Un jeune chimiste de mes amis me dit, un matin: + +--Je connais un vieux savant qui s'est retiré dans une petite maison +du boulevard d'Enfer, pour y étudier en paix la cristallisation des +diamants. Il a déjà obtenu de jolis résultats. Veux-tu que je te mène +chez lui? + +J'ai accepté avec une secrète terreur. Un sorcier m'aurait moins +effrayé, car j'ai une peur médiocre du diable; mais je crains +l'argent, et j'avoue que l'homme qui trouvera un de ces jours la +pierre philosophale me frappera d'une respectueuse épouvante. + + ______ + +En chemin, mon ami me donna quelques détails sur la fabrication des +pierres précieuses. Nos chimistes s'en occupent depuis longtemps. Mais +les cristaux qu'ils ont déjà obtenus, sont si petits, et les frais de +fabrication s'élèvent si haut, que les expériences ont dû rester à +l'état de simples curiosités scientifiques. La question en est là. Il +s'agit uniquement de trouver des agents plus puissants, des procédés +plus économiques, pour pouvoir fabriquer à bas prix. + +Cependant, nous étions arrivés. Mon ami, avant de sonner, me prévint +que le vieux savant n'aimant pas les curieux, allait sans doute me +recevoir fort mal. J'étais le premier profane qui pénétrait dans le +sanctuaire. + +Le chimiste nous ouvrit, et je dois confesser que je lui trouvai +d'abord l'air stupide, un air de cordonnier hâve et abruti. Il +accueillit mon ami affectueusement, m'acceptant avec un sourd +grognement, comme un chien qui aurait appartenu à son jeune disciple. +Nous traversâmes un jardin laissé inculte. Au fond, se trouvait la +maison, une masure en ruines. Le locataire a abattu toutes les +cloisons pour ne faire qu'une seule pièce, vaste et haute. Il y avait +là un outillage complet de laboratoire, des appareils bizarres, dont +je n'essayai même pas de m'expliquer l'usage. Pour tout luxe, pour +tout ameublement, un banc et une table de bois noir. + +C'est dans ce bouge que j'ai eu un des éblouissements les plus +aveuglants de ma vie. Le long des murs, sur le carreau, étaient rangés +des fonds de corbeilles lamentables, dont l'osier crevait, pleins à +déborder de pierres précieuses. Chaque tas était fait d'une espèce de +pierre. Les rubis, les améthystes, les émeraudes, les saphirs, les +opales, les turquoises, jetés dans les coins comme des pelletées de +cailloux au bord d'un chemin, luisaient avec des lueurs vivantes, +éclairaient la pièce du pétillement de leurs flammes. C'étaient des +brasiers, des charbons ardents, rouges, violets, verts, bleus, roses. +Et l'on eût dit des millions d'yeux de fées qui riaient dans l'ombre, +à fleur de terre. Jamais conte arabe n'a étalé un pareil trésor, +jamais femme n'a rêvé un tel paradis. + + ______ + +Je ne pas retenir un cri d'admiration: + +--Quelle richesse! m'écriai-je. Il y a là des milliards. + +Le vieux savant haussa les épaules. Il parut me regarder d'un air de +pitié profonde. + +--Chacun de ces tas reviennent à quelques francs, me dit-il de sa voix +lente et sourde. Ils m'embarrassent. Je les sèmerai demain dans les +allées de mon jardin, en guise de graviers. + +Puis se tournant vers mon ami, il continua, en prenant les pierreries +à poignées: + +--Voyez donc ces rubis. Ce sont les plus beaux que j'aie encore +obtenus... Je ne suis pas satisfait de ces émeraudes; elles sont trop +pures; celles que la nature fait ont toutes quelque tache, et je ne +veux pas faire mieux que la nature... Ce qui me désespère, c'est que +je n'ai encore pu obtenir le diamant blanc. J'ai recommencé hier mes +expériences... Dès que j'aurai réussi, l'oeuvre de ma vie sera +couronné, je mourrai heureux. + +L'homme avait grandi. Je ne lui trouvai plus l'air stupide; je +commençai à frissonner devant ce vieillard blême qui pouvait jeter sur +Paris une pluie miraculeuse. + +--Mais vous devez avoir peur des voleurs? lui demandai-je. Je vois à +votre porte et à vos fenêtres de solides barres de fer. C'est une +précaution. + +--Oui, j'ai peur parfois, murmura-t-il, peur que des imbéciles ne me +tuent avant que j'aie trouvé le diamant blanc... Ces cailloux qui +n'auront plus aucune valeur demain, pourraient aujourd'hui tenter mes +héritiers. Ce sont mes héritiers qui m'épouvantent; ils savent qu'en +me faisant disparaître, ils enseveliraient avec moi les secrets de ma +fabrication, et qu'ils conserveraient ainsi tout son prix à ce +prétendu trésor. + +Il resta songeur et triste. Nous nous étions assis sur les tas de +diamants, et je le regardai, la main gauche perdue dans le panier des +rubis, la main droite faisant couler machinalement des poignées +d'émeraudes. Les enfants font ainsi couler le sable entre leurs +doigts. + + ______ + +Au bout d'un silence: + +--Vous devez mener une vie intolérable! m'écriai-je. Vous vivez ici +dans la haine des hommes... N'avez-vous aucun plaisir? + +Il me regarda, d'un air surpris. + +--Je travaille, répondit-il simplement, je ne m'ennuie jamais... Quand +je suis en gaieté, mes jours de folie, je mets quelques-uns de ces +cailloux dans ma poche, et je vais m'installer au bout de mon jardin, +derrière une meurtrière qui donne sur le boulevard... Là, de temps à +autre, je lance un diamant au millieu de la chaussée.... + +Il riait encore au souvenir de cette excellente plaisanterie. + +--Vous ne sauriez vous imaginer les grimaces des gens qui trouvent mes +cailloux. Ils frissonnent, ils regardent derrière eux, puis ils se +sauvent avec des pâleurs de mort. Ah! les pauvres gens, quelles bonnes +comédies ils m'ont données! J'ai passé là de joyeuses heures. + +Sa voix sèche me causait un malaise inexprimable. Évidemment, il se +moquait de moi. + +--Hein! jeune homme, reprit-il, j'ai là de quoi acheter bien des +femmes; mais je suis un vieux diable... Vous comprenez que, si j'avais +la moindre ambition, il y a longtemps que je serais roi quelque +part... Bah! je ne tuerais pas une mouche, je suis bon, et c'est pour +cela que je laisse vivre les hommes. + +Il ne pouvait me dire plus poliment que, s'il lui en prenait la +fantaisie, il m'enverrait à l'échafaud. + + ______ + +Des pensées chaudes montaient en moi, sonnant à mes oreilles toutes +les cloches du vertige. Les yeux de fées des pierreries me regardaient +de leurs regards aigus, rouges, violets, verts, bleus, roses. J'avais +serré les mains sans le savoir, je tenais à gauche une poignée de +rubis, à droite une poignée d'émeraudes. Et, s'il faut tout dire, une +envie irrésistible me poussait à les glisser dans mes poches. + +Je lâchai ces cailloux maudits, je m'en allai avec des galops de +gendarmes dans le crâne. + + + +XI + + +J'étais allé à Versailles, et je montais la vaste cour des Maréchaux, +solitude de pierres qui m'a rappelé souvent la lande déserte de la +Crau, dont la mer de cailloux verdit au grand soleil. + +L'hiver dernier, j'ai vu le château par des temps de neige, le toit +bleuâtre, majestueux et triste sur le gris du ciel, comme le royal +palais du froid. L'été, il est triste encore, plus mélancolique, plus +abandonné, dans les tiédeurs de l'air, au milieu des pousses +puissantes des arbres du parc. A chaque belle saison, les vieux troncs +se refont une jeunesse de feuilles. Le château agonise; la sève de la +vie ne monte plus dans ses pierres qui s'émiettent; la ruine vient, +implacable, rongeant les angles, descellant les dalles, faisant à +chaque heure son travail de mort. + +Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent +et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes +qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la +mort, les autres las et vacillants avant l'âge. Je me souviens de +maisons entrevues de la portière d'un vagon, sur le bord des routes: +bâtiments neufs, pavillons discrets, châteaux déserts, donjons +écroulés. Et tous ces êtres de pierre me parlaient, me contaient la +santé dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l'homme +ferme portes et fenêtres et qu'il part, c'est le sang de la maison qui +s'en va. Elle se traîne des années au soleil, avec la face ravagée des +moribondes; puis, par une nuit d'hiver, vient un coup de vent qui +l'emporte. + +C'est de cet abandon que meurt le château de Versailles. Il a été bâti +trop vaste pour la vie que l'homme peut y mettre. Il faudrait tout un +peuple d'habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans +fin, dans ces enfilades de pièces immenses. Il fut l'erreur colossale +de l'orgueil d'un roi, qui le voua dès l'enfance à la ruine, en le +voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n'emplit plus même la +chambre où il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale +ne met aujourd'hui qu'un peu de poussière de plus. + + ______ + +Je montais la cour des Maréchaux, et je vis à droite, dans un coin +perdu de cette lande, la vieille femme, la Sarcleuse légendaire qui, +depuis cinquante ans, arrache l'herbe des pavés. Du matin au soir, +elle est là, au milieu du champ de pierres, luttant contre l'invasion, +contre le flot montant des giroflées sauvages et des coquelicots. Elle +marche, courbée, visitant chaque fente, épiant les brins verts, les +mousses folles. Il lui faut près d'un mois pour aller d'un bout à +l'autre de son désert. Et, derrière elle, l'herbe repousse, +victorieuse, si drue, si implacable, que, lorsqu'elle recommence son +éternelle besogne, elle retrouve les mêmes herbes poussées de nouveau, +les mêmes coins de cimetière envahis par les fleurs grasses. + +La Sarcleuse connaît la flore de ces ruines. Elle sait que les +coquelicots préfèrent le côté sud, que les pissenlits poussent au +nord, que les giroflées affectionnent les fentes des piédestaux. La +mousse est une lèpre qui s'étend partout. Il y a des plantes +persistantes dont elle a beau arracher la racine et qui repoussent +toujours; une goutte de sang est peut-être tombée là, une âme mauvaise +y doit être enterrée, jetant à jamais hors de terre les pointes +rousses de ses chardons. Dans ce cimetière de la royauté, les morts +ont des floraisons étranges. + +Mais il faut entendre la Sarcleuse raconter l'histoire de ces herbes. +Elles n'ont pas poussé à toutes les époques avec la même sève. Sous +Charles X, elles étaient encore timides; elles s'étendaient à peine +comme un gazon léger, tapis de verdure tendre qui amollissait les +pavés sous les pieds des dames. La cour venait encore au château, les +talons des courtisans battaient le sol, faisaient en une matinée la +besogne qui demande à la Sarcleuse un grand mois. Sous Louis-Philippe, +les herbes se durcirent; le château, peuplé des fantômes paisibles du +Musée historique, commençait à n'être plus que le palais des ombres. +Et ce fut sous le second empire que les herbes triomphèrent; elles +grandirent impudemment, prirent possession de leur proie, menacèrent +un instant de gagner les galeries, de verdir les grands et les petits +appartements. + + ______ + +J'ai rêvé, à voir la Sarcleuse s'en aller lentement, le tablier plein +d'herbe, courbée dans sa vieille jupe d'indienne. Elle est la dernière +pitié qui empêche aux orties de monter et de cacher la tombe de la +monarchie. Elle soigne, en bonne femme, cette lande où poussent les +verdures des fosses. + +Je me suis imaginé qu'elle était l'ombre de quelque marquise, revenue +d'un des bosquets du parc, et qui avait la religion de ces ruines. +Elle lutte sans cesse, de ses pauvres doigts raidis, contre la mousse +impitoyable. Elle s'entête dans sa besogne vaine, sentant bien que si +elle s'arrêtait un jour, le flot des herbes déborderait et la noierait +elle-même. Parfois, quand elle se redresse, elle jette un long regard +sur le champ de pierres, elle en surveille les coins éloignés, où la +végétation est plus grasse. Et elle reste là, un instant, la face +pâle, comprenant peut-être l'inutilité de ses bons soins, heureuse de +la joie amère d'être la suprême consolatrice de ces pavés. + +Mais il viendra un jour où les doigts de la Sarcleuse se raidiront +encore. Alors le château croulera dans un dernier hoquet du vent. Le +champ de pierres sera livré aux orties, aux chardons, à toutes les +herbes folles. Il deviendra broussaille énorme, taillis de plantes +tordues et aigres. Et la Sarcleuse se perdra dans les fourrés, +écartant des poignées de tiges plus hautes qu'elle, se frayant un +passage au milieu de brins de chiendent grands comme de jeunes +bouleaux, luttant encore, jusqu'au jour où ces brins la lieront de +toutes parts, la prendront aux membres, à la taille, à la gorge, pour +la jeter morte à cette mer qui la roulera dans le flot toujours +montant des verdures. + + + +XII + + +La guerre, la guerre infâme, la guerre maudite! Nous ne la +connaissions pas, nous autres jeunes hommes qui n'avions pas vingt ans +en 1859. Nous étions encore sur les bancs du collège. Son nom +terrible, qui fait pâlir les mères, ne nous rappelait que des jours de +congé. + +Et nous n'apercevions, dans nos souvenirs, que des soirées tièdes où +le peuple riait sur les trottoirs; le matin, la nouvelle d'une +victoire avait passé sur Paris comme un souffle de fête; et, dès le +crépuscule, les boutiquiers illuminaient, les gamins tiraient des +pétards d'un sou dans les rues. Sur la porte des cafés, il y avait des +messieurs qui buvaient de la bière en faisant de la politique. Tandis +que, là-bas, dans quelque coin perdu de l'Italie ou de la Russie, les +morts, étendus sur le dos, regardaient naître les étoiles avec leurs +grands yeux ouverts, vides de regard. + +En 1859, le jour où la nouvelle de la bataille de Magenta se répandit, +je me souviens qu'au sortir du collège, j'allai sur la place de la +Sorbonne, pour voir, pour me promener dans cette fièvre qui courait +les rues. Là, il y avait un tas de galopins qui criaient: «Victoire! +victoire!» Nous flairions un jour de congé. Et, dans ces rires, dans +ces cris, j'entendis des sanglots. C'était un vieux savetier qui +pleurait au fond de son échoppe. Le pauvre homme avait deux enfants en +Italie. + +J'ai souvent, depuis cette époque, entendu ces sanglots dans ma +mémoire. A chaque bruit de guerre, il me semble que le vieux savetier, +le peuple en cheveux blancs, pleure au loin, dans les frissons chauds +des places publiques. + + ______ + +Mais je me souviens mieux encore de l'autre guerre, de la campagne de +Crimée. J'avais alors quatorze ans, je vivais au fond de la province, +j'étais en pleine insouciance, à ce point que je ne voyais autre chose +dans la guerre que le continuel passage des troupes, dont le défilé +était devenu une de nos récréations les plus passionnées. + +La petite ville du Midi que j'habitais fut, je crois, traversée par +presque tous les soldats qui allèrent en Orient. Un journal de la +localité annonçait à l'avance les régiments qui devaient passer. Les +départs avaient lieu vers cinq heures du matin. Dès quatre heures, +nous étions sur le Cours; pas un externe du collège ne manquait au +rendez-vous. + +Ah! les beaux hommes! et les cuirassiers, et les lanciers, et les +dragons, et les hussards! Nous avions un faible pour les cuirassiers. +Quand le soleil se levait et que ses rayons obliques flambaient dans +les cuirasses, nous reculions, aveuglés, ravis, comme si une armée +d'astres à cheval eut passé devant nous. + +Puis les clairons sonnaient. Et l'on partait. + +Nous partions avec les soldats. Nous les suivions sur les grandes +routes blanches. La musique jouait alors, remerciait la ville de son +hospitalité. Et, dans l'air clair, dans la matinée limpide, c'était +une fête. + +Je me rappelle avoir fait des lieues de la sorte. Nous marchions au +pas, nos livres attachés sur le dos par une courroie, comme une +giberne. Nous ne devions jamais accompagner les soldats plus loin que +la Poudrière; puis, nous allions jusqu'au pont; puis, nous remontions +la côte; puis, nous nous accordions jusqu'au prochain village. + +Et quand la peur nous prenait et que nous consentions à nous arrêter, +nous grimpions sur un coteau, et de là, au loin, entre les plis des +terrains, le long des coudes de la route, nous suivions le régiment, +nous le regardions se perdre et s'effacer, avec ses mille petites +flammes, dans la lumière éclatante de l'horizon. + +Ces jours-là, on se souciait bien du collège! On faisait l'école +buissonnière, on s'amusait à tous les tas de cailloux. Et il n'était +pas rare que la bande descendît à la rivière et s'y oubliât jusqu'au +soir. + + ______ + +Dans le Midi, les soldats sont peu aimés. J'en ai vu pleurer de +lassitude et de rage, assis sur les trottoirs, leur billet de logement +à la main: les bourgeois, les petits rentiers pointus, les gros +négociants épaissis, n'avaient pas voulu les recevoir. Il fallait que +l'autorité s'en mêlât. + +Chez nous, c'était la maison du bon Dieu. Ma grand'mère, qui était +Beauceronne, riait à tous ces enfants du Nord qui lui rappelaient le +pays. Elle causait avec eux, leur demandait le nom de leur village, et +quelle joie, lorsque ce village se trouvait à quelques lieues du sien! + +On nous envoyait deux hommes, à chaque régiment. Nous ne pouvions les +garder, nous les mettions à l'auberge; mais ils ne s'en allaient pas, +sans que ma grand'mère leur eût fait subir son petit interrogatoire. + +Je me souviens qu'un jour il en vint deux qui étaient de son pays +même. Ceux-là, elle ne voulut pas les laisser partir. Elle les fit +dîner à la cuisine. Et ce fut elle qui leur servit à boire. Moi, en +rentrant du collège, je vins voir les soldats; je crois même que je +trinquai avec eux. + +Il y en avait un petit et un grand. Je me souviens bien qu'au moment +de partir les yeux du grand s'emplirent de larmes. Celui-là avait +laissé au pays une pauvre vieille femme, et il remerciait avec +effusion ma grand'mère qui lui rappelait sa chère Beauce, tout ce +qu'il abandonnait derrière lui. + +--Bast! lui dit la bonne femme, vous reviendrez, et vous aurez la +croix. + +Mais il hochait douloureusement la tête. + +--Eh bien! reprit-elle, si vous repassez par ici, il faudra revenir me +voir. Je vous garderai une bouteille de ce vin, que vous avez trouvé +bon. + +Les deux pauvres garçons se mirent à rire. Cette invitation leur fit +oublier un instant l'avenir terrible, et ils se revirent sans doute de +retour, attablés dans cette petite maison hospitalière, buvant aux +dangers passés. Ils s'engagèrent formellement à revenir boire la +bouteille. + + ______ + +Que j'ai suivi de régiments à cette époque, et que de soldats blêmes +sont venus frapper à notre porte! Toujours je me rappellerai la +procession interminable de ces hommes qui marchaient à la mort. +Parfois, en fermant les yeux, je les revois encore, je me rappelle +certaines figures, et je me demande: «Dans quel fossé perdu est-il +couché celui-là?» + +Puis, les régiments devinrent plus rares, et un jour on les vit +repasser en sens inverse, écloppés, saignants, se traînant sur les +routes. Certes, nous n'allions plus les attendre, nous ne les +accompagnions plus, ces infirmes. Ce n'étaient plus nos beaux soldats. +Ils ne valaient pas le moindre pensum. + +Le triste défilé dura longtemps. L'armée semait des agonisants en +chemin. Parfois, ma grand'mère disait: + +--Et les deux Beaucerons, tu sais, est-ce qu'ils vont m'oublier? + +Mais un soir, au crépuscule, un soldat vint frapper à la porte. Il +était seul. C'était le petit. + +--Le camarade est mort, dit-il en entrant. Ma grand'mère apporta la +bouteille. + +--Oui, dit-il, je boirai tout seul. + +Et quand il se vit là, attablé, levant son verre, et qu'il chercha le +verre du camarade pour trinquer, il poussa un gros soupir, en +murmurant: + +--C'est moi qu'il a chargé d'aller consoler sa vieille; j'aimerais +mieux être resté là-bas à sa place. + +Plus tard, j'ai eu Chauvin pour camarade, dans une administration. +Nous étions petits employés tous deux, et nos bureaux se touchaient au +fond d'une pièce noire, trou excellent pour ne rien faire, en +attendant l'heure de la sortie. + +Chauvin avait été sergent, et il revenait de Solférino, avec des +fièvres qu'il avait prises dans les rizières du Piémont. Il sacrait +contre ses douleurs, mais il se consolait en les mettant sur le compte +des Autrichiens. C'était ces gueux-là qui l'avaient arrangé de la +sorte. + +Que d'heures passées à commérer! Je tenais mon ancien soldat, et +j'étais bien décidé à ne pas le lâcher avant de lui avoir arraché +certaines vérités. Je ne me payais point des grands mots: gloire, +victoire, lauriers, guerriers, qui prenaient dans sa bouche un +ronflement superbe. Je laissais passer le flot de son enthousiasme. Je +l'attaquais par les petits détails. Je consentais à écouter le même +récit vingt fois, pour saisir l'esprit vrai. Sans qu'il s'en doutât, +Chauvin finit par me faire de belles confidences. + +Au fond, il était d'une naïveté d'enfant. Il ne se vantait pas pour +lui-même; il parlait simplement une langue courante de fanfaronnade +militaire, c'était un «blagueur» inconscient, un brave garçon dont les +casernes avaient fait une insupportable ganache. + +Il avait des récits, des mots tout prêts, on sentait cela. Les phrases +faites à l'avance ornaient ses anecdotes de «troupiers invincibles» et +de «braves officiers sauvés dans le carnage par l'héroïsme de leurs +soldats.» Pendant deux ans, j'ai subi, quatre heures par jour, la +campagne d'Italie. Mais je ne m'en plains pas. Chauvin a complété mon +instruction. + +Grâce à lui, grâce aux aveux qu'il m'a faits, dans notre trou noir, +sans songer à mal, je connais la guerre, la vraie, non pas celle dont +les historiens nous racontent les épisodes héroïques, mais celle qui +sue la peur en plein soleil et glisse dans le sang comme une fille +soûle. + + ______ + +Je questionnais Chauvin. + +--Et les soldats, ils allaient gaiement au feu? + +--Les soldats! on les poussait, donc! Je me souviens de conscrits qui +n'avaient jamais vu le feu et qui se cabraient comme des chevaux +ombrageux. Il avaient peur; à deux reprises ils prirent la fuite. Mais +on les ramena, et une batterie en tua la moitié. Il fallait alors les +voir, couverts de sang, aveuglés, se jetant comme des loups sur les +Autrichiens. Ils ne se connaissaient plus, ils pleuraient de rage, ils +voulaient mourir. + +--C'est un apprentissage à faire, disais-je pour le pousser. + +--Oh! oui, un rude, j'en réponds. Voyez-vous, les plus crânes ont des +sueurs froides. Il faut être gris pour bien se battre. Alors on ne +voit plus rien, on tape devant soi comme un furieux. + +Et il se laissait aller à ses souvenirs. + +--Un jour, on nous avait placés à cent mètres d'un village occupé par +les ennemis, avec ordre de ne pas bouger, de ne pas tirer. Voilà que +ces gueux d'Autrichiens ouvrent sur notre régiment une fusillade de +tous les diables. Pas moyen de s'en aller. A chaque raffale de balles, +nous baissions la tête. J'en ai vu qui se jetaient à plat ventre. +C'était honteux. On nous a laissés là pendant un quart d'heure. Et il +y a deux de mes camarades dont les cheveux ont blanchi. + +Puis il reprenait: + +--Non, vous n'avez point la moindre idée de cela. Les livres arrangent +la chose... Tenez, le soir de Solférino, nous ne savions seulement pas +si nous étions vainqueurs. Des bruits couraient que les Autrichiens +allaient venir nous massacrer. Je vous assure que nous n'étions pas à +la noce. Aussi, le matin, quand on nous fit lever avant le jour, nous +grelottions, nous avions une peur terrible que la bataille ne reprît +de plus belle. Ce jour-là, nous aurions été vaincus, car nous n'avions +plus pour deux liards de force. Puis, on vint nous dire: la paix est +signée. Alors tout le régiment se mit à faire des cabrioles. Ce fut +une joie bête. Des soldats se prenaient les mains et faisaient des +rondes, comme des petites filles... Je ne mens pas, allez. J'y étais. +Nous étions bien contents. + +Chauvin, qui me voyait sourire, s'imaginait que je ne pouvais croire à +un si grand amour de la paix dans l'armée française. Il était d'une +simplesse adorable. Je le menais parfois très-loin. Je lui demandais: + +--Et vous, n'aviez-vous jamais peur? + +--Oh! moi, répondait-il en riant modestement, j'étais comme les +autres... Je ne savais pas... Est-ce que vous croyez qu'on sait si +l'on est courageux? On tremble et l'on cogne, voilà la vérité... Une +fois, une balle morte me renversa. Je restai par terre, en +réfléchissant que si je me relevais, je pourrais bien attraper quelque +chose de pire. + + + +XIII + + +.....Il est mort en chevalier, comme il a vécu. + +Vous vous souvenez, mes amis, de ce doux printemps, lorsque nous +allions lui serrer la main dans sa petite maison de Clamart. Jacques +nous accueillait avec son bon sourire. Et nous dînions sous le berceau +couvert de vignes vierges, tandis que Paris, là-bas, à l'horizon, +grondait dans la nuit tombante. + +Vous n'avez jamais bien connu sa vie. Moi qui ai grandi dans le même +berceau que lui, je puis vous conter son coeur. Il vivait à Clamart, +depuis deux ans, avec cette grande fille blonde qui se mourait si +doucement. C'est toute une histoire exquise et poignante. + + ______ + +Jacques avait rencontré Madeleine à la fête de Saint-Cloud. Il se mit +à l'aimer, parce qu'elle était triste et souffrante. Il voulait, avant +que la pauvre enfant s'en allât dans la terre, lui donner deux saisons +d'amour. Et il vint se cacher avec elle, dans ce pli de terrain de +Clamart, où les roses poussent comme des herbes folles. + +Vous connaissez la maison. Elle était toute modeste, toute blanche, +perdue comme un nid dans les feuilles vertes. Dès le seuil, on y +respirait une discrète affection. Jacques, peu à peu, s'était pris +d'un amour infini pour la mourante. Il regardait le mal la pâlir +davantage chaque jour, avec d'amères tendresses. Madeleine, comme une +de ces veilleuses d'église, qui jettent une lueur vive avant de +s'éteindre, souriait, éclairait de ses yeux bleus la petite maison +blanche. + +Pendant deux saisons, l'enfant sortit à peine. Elle emplit le jardin +étroit de son être charmant, de ses robes claires, de ses pas légers. +Ce fut elle qui planta les grandes giroflées fauves dont elle nous +faisait des bouquets. Et les géraniums, les rhododendrons, les +héliotropes, toutes ces fleurs vivantes, ne vivaient que par elle, que +pour elle. Elle était l'âme de ce coin de nature. + +Puis, à l'automne, vous vous souvenez, Jacques vint un soir nous dire, +de sa voix lente: «Elle est morte.» Elle était morte sous le +berceau, comme une enfant qui s'endort, à l'heure pâle où le soleil se +couche. Elle était morte au milieu de ses verdures, dans le trou perdu +où l'amour avait bercé deux ans son agonie. + + ______ + +Je n'avais plus revu Jacques. Je savais qu'il vivait toujours à +Clamart, sous le berceau, dans le souvenir de Madeleine. Depuis le +commencement du siège, j'étais si brisé de fatigue, que je ne songeais +plus à lui, lorsque le 13 au matin, apprenant qu'on se battait du côté +de Meudon et de Sèvres, je revis brusquement dans mon souvenir la +petite maison blanche, cachée sous les feuilles vertes. Et je revis +aussi Madeleine, Jacques, nous tous, prenant le thé dans le jardin, au +milieu de la grande paix du soir, en face de Paris ronflant sourdement +à l'horizon. + +Alors, je sortis par la porte de Vanves, et j'allai devant moi. Les +routes étaient encombrées de blessés. J'arrivai ainsi aux Moulineaux, +où j'appris notre succès; mais, quand j'eus tourné le bois et que je +me trouvai sur le coteau, une émotion terrible me serra le coeur. + +En face de moi, dans les terres piétinées, ravagées, je ne vis plus, à +la place de la petite maison blanche, qu'un trou noir où la mitraille +et l'incendie avaient passé. Je descendis le coteau, les larmes aux +yeux. + + ______ + +Ah! mes amis, quelle épouvantable chose! Vous savez, la haie +d'aubépines, elle a été rasée au pied par les boulets. Les grandes +giroflées fauves, les géraniums, les rhododendrons, traînaient, +hachés, broyés, si lamentables à voir, que j'ai eu pitié d'eux, comme +si j'avais eu devant moi les membres saignants de pauvres gens de ma +connaissance. + +La maison est tout écroulée d'un côté. Elle montre, par sa plaie +béante, la chambre de Madeleine, cette chambre pudique, tendue d'une +perse rose, et dont on voyait de la route les rideaux toujours fermés. +Cette chambre, brutalement ouverte par la canonnade prussienne, cette +alcôve amoureuse qu'on aperçoit maintenant de toute la vallée, m'ont +fait saigner l'âme, et je me suis dit que j'étais au milieu du +cimetière de notre jeunesse. Le sol couvert de débris, creusé par les +obus, ressemblait à ces terrains fraîchement remués par la pelle des +fossoyeurs, et dans lequel on devine des bières neuves. + +Jacques avait dû abandonner cette maison criblée par la mitraille. +J'avançai encore, j'entrai sous le berceau, qui, par miracle, est +resté presque intact. Là, à terre, dans une mare de sang, Jacques +dormait, la poitrine trouée de plus de vingt blessures. Il n'avait pas +quitté les vignes vierges où il avait aimé, il était mort où était +morte Madeleine. + +J'ai ramassé à ses pieds sa giberne vide, son chassepot brisé, et j'ai +vu que les mains du pauvre mort étaient noires de poudre. Jacques, +pendant cinq heures, seul avec son arme, avait défendu furieusement le +blanc fantôme de Madeleine. + + + +XIV + + +Pauvre Neuilly! Je me souviendrai longtemps de la lamentable promenade +que j'ai faite hier, 25 avril 1871. A neuf heures, dès que l'armistice +conclu entre Paris et Versailles a été connu, une foule considérable +s'est portée vers la porte Maillot. Cette porte n'existe plus; les +batteries du rond-point de Courbevoie et du mont Valérien en ont fait +un tas de décombres. Lorsque j'ai franchi cette ruine, des gardes +nationaux étaient occupés à réparer la porte; peine perdue, car +quelques coups de canon suffiront pour emporter les sacs de terre et +les pavés qu'ils entassaient. + +A partir de la porte Maillot, on marche en pleines ruines. Toutes les +maisons avoisinantes sont effondrées. Par les fenêtres brisées, +j'aperçois des coins de mobiliers luxueux; un rideau pend déchiqueté à +un balcon, un serin vit encore dans une cage accrochée à la corniche +d'une mansarde. Plus on avance, plus les désastres s'amoncèlent. +L'avenue est semée de débris, labourée par les obus; on dirait une +voie de douleur, le calvaire maudit de la guerre civile. + + ______ + +Je me suis engagé dans les rues de traverse, espérant échapper à cette +horrible grand'route, le long de laquelle, à chaque pas, on rencontre +des mares de sang. Hélas! dans les petites rues qui aboutissent à +l'avenue, les ravages sont peut-être plus horribles encore. Là, on +s'est battu pied à pied, à l'arme blanche. Les maisons ont été prises +et reprises dix fois; les soldats des deux partis ont creusé les murs +pour cheminer à l'intérieur, et ce que les obus ont épargné, ils l'ont +renversé à coups de pioche. Ce sont surtout les jardins qui ont +souffert. Les pauvres jardins printaniers! Les murs de clôture ont des +brèches béantes, les corbeilles de fleurs sont défoncées, les allées, +piétinées, ravagées. Et, sur tout ce printemps souillé de sang, +fleurit seule une mer de lilas. Jamais mois d'avril n'a vu une +pareille floraison. Les curieux entrent dans les jardins par les +brèches ouvertes. Ils emportent sur leurs épaules des brassées de +lilas, des bouquets si lourds que des brins s'échappent à chaque pas, +et que les rues de Neuilly sont bientôt toutes semées de fleurs, comme +pour le passage d'une procession. + +Les plaies des maisons, les trous des murs apitoient la foule. Mais il +est une plus grande tristesse. C'est le déménagement du malheureux +village. Il y a là trois ou quatre mille personnes qui fuient en +emportant leurs objets précieux. Je vois des gens qui rentrent dans +Paris avec un petit panier de linge et une énorme pendule de zinc doré +entre les bras. Toutes les voitures de déménagement ont été +réquisitionnées. On va jusqu'à emporter des armoires à glace sur des +civières, comme des blessées que le moindre heurt pourrait tuer. + +Les habitants ont souffert atrocement. J'ai causé avec un des fugitifs +qui est resté quinze jours enfermé dans une cave avec une trentaine +d'autres personnes. Ces malheureux mouraient de faim. Un d'entre eux +s'étant dévoué pour aller chercher du pain, fut frappé sur le seuil de +la cave, et son cadavre, pendant six jours, resta sur les premières +marches. N'est-ce pas un véritable cauchemar? la guerre qui laisse +ainsi les cadavres pourrir au milieu des vivants, n'est-elle pas une +guerre impie? Tôt ou tard, la patrie portera la peine de ces crimes. + + ______ + +Jusqu'à cinq heures, la foule s'est promenée sur le théâtre de la +lutte. J'ai vu des petites filles, venues tout doucement des +Champs-Élysées, qui jouaient au cerceau parmi les décombres. Et leurs +mères, souriantes, causaient entre elles, s'arrêtaient parfois, prises +d'une pointe d'horreur charmante. Étrange peuple que ce peuple de +Paris qui s'oublie entre des canons chargés, qui pousse la badauderie +jusqu'à vouloir regarder si les boulets sont bien dans les gueules de +bronze. À la porte Maillot, des gardes nationaux ont dû se fâcher +contre des dames qui voulaient absolument toucher à une mitrailleuse +pour s'en expliquer le mécanisme. + +Lorsque j'ai quitté Neuilly, vers sept heures, pas un coup de canon +n'avait encore été tiré. La foule rentrait lentement dans Paris. Aux +Champs-Élysées, on aurait pu se croire à quelque retour attardé des +courses de Longchamps. Et longtemps encore, jusqu'à là nuit close, on +a rencontré, dans les rues de Paris, des promeneurs, des familles +entières qui pliaient sous des charges de lilas. Du village sinistre +où des frères s'égorgent, de l'avenue maudite, aux maisons effondrées +dans le sang, il n'y a, à cette heure, sur nos cheminées, que des +grappes fleuries et odorantes. + + ______ + + +Nous venons d'avoir trois jours de soleil. Les boulevards étaient +pleins de promeneurs. Ce qui fait mon continuel étonnement, c'est +l'aspect animé des squares et des jardins publics. Aux Tuileries, des +femmes brodent à l'ombre des marronniers, des enfants jouent, tandis +que, là-haut, du côté de l'Arc de Triomphe, les obus éclatent. Ce +bruit intolérable d'artillerie ne fait même plus tourner la tête à ce +petit peuple joueur. On voit des mères tenant des bébés par chaque +main, qui viennent examiner de près les formidables barricades +construites sur la place de la Concorde. + +Mais le trait le plus caractéristique est la partie de plaisir que, +pendant huit jours, les Parisiens sont allés faire à la butte +Montmartre. Là, sur la face ouest, dans un terrain vague, tout Paris +s'est donné rendez-vous. C'est un magnifique amphithéâtre pour +assister de loin à la bataille qui se livre de Neuilly à Asnières. On +apportait des chaises, des pliants. Des industriels avaient même +établi des bancs; pour deux sous, on était placé tout comme au +parterre d'un théâtre. Les femmes, surtout, venaient en grand nombre. +Puis, c'étaient de grands éclats de rire dans cette foule. A chaque +obus, dont on apercevait au loin l'explosion, on trépignait d'aise, on +trouvait quelque bonne plaisanterie qui courait dans les groupes comme +une fusée de gaieté. J'ai même vu des personnes apporter là leur +déjeuner, un morceau de charcuterie sur du pain. Pour ne pas quitter +la place, elles mangeaient debout, elles envoyaient chercher du vin +chez un débitant du voisinage. Il faut des spectacles à ces foules; +quand les théâtres ferment et que la guerre civile ouvre, elles vont +voir mourir pour tout de bon, avec la même curiosité goguenarde +qu'elles mettent à attendre le cinquième acte d'un mélodrame. + +--C'est si loin, disait une charmante jeune femme, blonde et pâle, que +ça ne me fait rien du tout de leur voir faire la cabriole. Quand les +hommes sont coupés en deux, on dirait qu'on les plie comme des +écheveaux. + + + + +LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON + + + +I + +PRINTEMPS. + + +Ce jour-là, vers cinq heures du matin, le soleil entra avec une +brusquerie joyeuse dans la petite chambre que j'occupais chez mon +oncle Lazare, curé du hameau de Dourgues. Un large rayon jaune tomba +sur mes paupières closes, et je m'éveillai dans de la lumière. + +Ma chambre, blanchie à la chaux, avec ses murailles et ses meubles de +bois blanc, avait une gaieté engageante. Je me mis à la fenêtre, et je +regardai la Durance qui coulait, toute large, au milieu des verdures +noires de la vallée. Et des souffles frais me caressaient le visage, +les murmures de la rivière et des arbres semblaient m'appeler. + +J'ouvris ma porte doucement. Il me fallait, pour sortir, traverser la +chambre de mon oncle. J'avançai sur la pointe des pieds, craignant que +le craquement de mes gros souliers ne réveillât le digne homme qui +dormait encore, la face souriante. Et je tremblais d'entendre la +cloche de l'église sonner _l'Angélus_. Mon oncle Lazare, depuis +quelques jours, me suivait partout, d'un air triste et fâché. Il +m'aurait peut-être empêché d'aller là-bas, sur le bord de la rivière, +et de me cacher sous les saules de la rive, afin de guetter au passage +Babet, la grande fille brune, qui était née pour moi avec le printemps +nouveau. + +Mais mon oncle dormait d'un profond sommeil. J'eus comme un remords de +le tromper et de me sauver ainsi. Je m'arrêtai un instant à regarder +son visage calme, que le repos rendait plus doux; je me souvins avec +attendrissement du jour où il était venu me chercher dans la maison +froide et déserte que quittait le convoi de ma mère. Depuis ce jour, +que de tendresse, que de dévouement, que de sages paroles! Il m'avait +donné sa science et sa bonté, toute son intelligence et tout son +coeur. + +Je fus un instant tenté de lui crier: + +--Levez-vous, mon oncle Lazare! allons faire ensemble un bout de +promenade, dans cette allée que vous aimez, au bord de la Durance. +L'air frais et le jeune soleil vous réjouiront. Vous verrez au retour +quel vaillant appétit! + +Et Babet qui allait descendre à la rivière, et que je ne pourrais +voir, vêtue de ses jupes claires du matin! Mon oncle serait là, il me +faudrait baisser les yeux. Il devait faire si bon sous les saules, +couché à plat ventre, dans l'herbe fine! Je sentis une langueur +glisser en moi, et, lentement, à petits pas, retenant mon souffle, je +gagnais la porte. Je descendis l'escalier, je me mis à courir comme un +fou dans l'air tiède de la joyeuse matinée de mai. + +Le ciel était tout blanc à l'horizon, avec des teintes bleues et roses +d'une délicatesse exquise. Le soleil pâle semblait une grande lampe +d'argent, dont les rayons pleuvaient dans la Durance en une averse de +clartés. Et la rivière, large et molle, s'étendant avec paresse sur le +sable rouge, allait d'un bout à l'autre de la vallée, pareille à la +coulée d'un métal en fusion. Au couchant, une ligne de collines basses +et dentelées faisait sur la pâleur du ciel de légères taches +violettes. + +Depuis dix ans, j'habitais ce coin perdu. Que de fois mon oncle Lazare +m'avait attendu pour me donner ma leçon de latin! Le digne homme +voulait faire de moi un savant. Moi, j'étais de l'autre côté de la +Durance, je dénichais des pies, je faisais la découverte d'un coteau +sur lequel je n'avais pas encore grimpé. Puis, au retour, c'était des +remontrances: le latin était oublié, mon pauvre oncle me grondait +d'avoir déchiré mes culottes, et il frissonnait en voyant parfois que +la peau, par-dessous, se trouvait entamée. La vallée était à moi, bien +à moi; je l'avais conquise avec mes jambes, j'en étais le vrai +propriétaire, par droit d'amitié. Et ce bout de rivière, ces deux +lieues de Durance, comme je les aimais, comme nous nous entendions +bien ensemble! Je connaissais tous les caprices de ma chère rivière, +ses colères, ses grâces, ses physionomies diverses à chaque heure de +la journée. + +Ce matin-là, lorsque j'arrivai au bord de l'eau, j'eus comme un +éblouissement à la voir si douce et si blanche. Jamais elle n'avait eu +un si gai visage. Je me glissai vivement sous les saules, dans une +clairière où il y avait une grande nappe de soleil posée sur l'herbe +noire. Là, je me couchai à plat ventre, l'oreille tendue, regardant +entre les branches le sentier par lequel allait descendre Babet. + +--Oh! comme l'oncle Lazare doit dormir! pensais-je. + +Et je m'étendais de tout mon long sur la mousse. Le soleil pénétrait +mon dos d'une chaleur tiède, tandis que ma poitrine, enfoncée dans +l'herbe, était toute fraîche. + +N'avez-vous jamais regardé dans l'herbe, de tout près, les yeux sur +les brins de gazon? Moi, en attendant Babet, je fouillais +indiscrètement du regard une touffe de gazon qui était vraiment tout +un monde. Dans ma touffe de gazon, il y avait des rues, des +carrefours, des places publiques, des villes entières. Au fond, je +distinguais un grand tas d'ombre où les feuilles du dernier printemps +pourrissaient de tristesse; puis les tiges légères se levaient, +s'allongeaient, se courbaient avec mille élégances, et c'étaient des +colonnades frêles, des églises, des forêts vierges. Je vis deux +insectes maigres qui se promenaient au milieu de cette immensité; ils +étaient certainement perdus, les pauvres enfants, car ils allaient de +colonnade en colonnade, de rue en rue, d'une façon effarouchée et +inquiète. + +Ce fut juste à ce moment qu'en levant les yeux je vis tout au haut du +sentier les jupes blanches de Babet se détachant sur la terre noire. +Je reconnus sa robe d'indienne grise à petites fleurs bleues. Je +m'enfonçai dans l'herbe davantage, j'entendis mon coeur qui battait +contre la terre, qui me soulevait presque par légères secousses. Ma +poitrine brûlait maintenant, je ne sentais plus les fraîcheurs de la +rosée. + +La jeune fille descendait lestement. Ses jupes, rasant le sol, avaient +des balancements qui me ravissaient. Je la voyais de bas en haut, +toute droite, dans sa grâce fière et heureuse. Elle ne me savait point +là, derrière les saules; elle marchait d'un pas libre, elle courait +sans se soucier du vent qui soulevait un coin de sa robe. Je +distinguais ses pieds, trottant vite, vite, et un morceau de ses bas +blancs, qui était bien large comme la main, et qui me faisait rougir +d'une façon douce et pénible. + +Oh! alors, je ne vis plus rien, ni la Durance, ni les saules, ni la +blancheur du ciel. Je me moquais bien de la vallée! Elle n'était plus +ma bonne amie; ses joies, ses tristesses me laissaient parfaitement +froid. Que m'importaient mes camarades, les cailloux et les arbres des +coteaux! La rivière pouvait s'en aller tout d'un trait si elle +voulait; ce n'est pas moi qui l'aurais regrettée. + +Et le printemps, je ne me souciais nullement du printemps! Il aurait +emporté le soleil qui me chauffait le dos, ses feuillages, ses rayons, +toute sa matinée de mai, que je serais resté là, en extase, à regarder +Babet, courant dans le sentier en balançant délicieusement ses jupes. +Car Babet avait pris dans mon coeur la place de la vallée, Babet était +le printemps. Jamais je ne lui avais parlé. Nous rougissions tous les +deux, lorsque nous nous rencontrions dans l'église de mon oncle +Lazare. J'aurais juré qu'elle me détestait. + +Elle causa, ce jour-là, pendant quelques minutes avec les lavandières. +Ses rires perlés arrivaient jusqu'à moi, mêlés à la grande voix de la +Durance. Puis, elle se baissa pour prendre un peu d'eau dans le creux +de sa main; mais la rive était haute, Babet, qui faillit glisser, se +retint aux herbes. + +Je ne sais quel frisson me glaça le sang. Je me levai brusquement, et, +sans honte, sans rougeur, je courus auprès de la jeune fille. Elle me +regarda, effarouchée; puis, elle se mit à sourire. Moi, je me penchai, +au risque de tomber. Je réussis à remplir d'eau ma main droite, dont +je serrais les doigts. Et je tendis à Babet cette coupe nouvelle, +l'invitant à boire. + +Les lavandières riaient. Babet, confuse, n'osait accepter, hésitait, +tournait la tête à demi. Enfin, elle se décida, elle appuya +délicatement les lèvres sur le bout de mes doigts; mais elle avait +trop tardé, toute l'eau s'en était allée. Alors elle éclata de rire, +elle redevint enfant, et je vis bien qu'elle se moquait de moi. + +J'étais fort sot. Je me penchai de nouveau. Cette fois, je pris de +l'eau dans mes deux mains, me hâtant de les porter aux lèvres de +Babet. Elle but, et je sentis le baiser tiède de sa bouche, qui +remonta le long de mes bras jusque dans ma poitrine, qu'il emplit de +chaleur. + +--Oh! que mon oncle doit dormir! me disais-je tout bas. + +Comme je me disais cela, j'aperçus une ombre noire à côté de moi, et, +m'étant tourné, j'aperçus mon oncle Lazare en personne, à quelques +pas, nous regardant d'un air fâché, Babet et moi. Sa soutane +paraissait toute blanche au soleil; il y avait dans ses yeux des +reproches qui me donnèrent envie de pleurer. + +Babet eut grand'peur. Elle devint rouge, elle se sauva en balbutiant: + +--Merci, monsieur Jean, je vous remercie bien. + +Moi, essuyant mes mains mouillées, je restai confus, immobile devant +mon oncle Lazare. + +Le digne homme, les bras pliés, ramenant un coin de sa soutane, +regarda Babet qui remontait le sentier en courant, sans tourner la +tête. Puis, lorsqu'elle eut disparu derrière les haies, il abaissa ses +regards vers moi, et je vis sa bonne figure sourire tristement. + +--Jean, me dit-il, viens dans la grande allée. Le déjeuner n'est pas +prêt. Nous avons une demi-heure à perdre. + +Il se mit à marcher de son pas un peu pesant, évitant les touffes +d'herbe mouillées de rosée. Sa soutane, dont un bout traînait sur les +graviers, avait de petits claquements sourds. Il tenait son bréviaire +sous le bras; mais il avait oublié sa lecture du matin, et il +s'avançait, la tête baissée, rêvant, ne parlant point. + +Son silence m'accablait. Il était bavard d'ordinaire. A chaque pas, +mon inquiétude croissait. Pour sûr, il m'avait vu donner à boire à +Babet. Quel spectacle, Seigneur! La jeune fille, riant et rougissant, +me baisait le bout des doigts, tandis que moi, me dressant sur les +pieds, tendant les bras, je me penchais comme pour l'embrasser. C'est +alors que mon action me parut épouvantable d'audace. Et toute ma +timidité revint. Je me demandai comment j'avais pu oser me faire +baiser les doigts d'une façon si douce. + +Et mon oncle Lazare qui ne disait rien, qui marchait toujours à petits +pas devant moi, sans avoir un seul regard pour les vieux arbres qu'il +aimait! Il préparait sûrement un sermon. Il ne m'emmenait dans la +grande allée qu'afin de me gronder à l'aise. Nous en aurions au moins +pour une heure: le déjeuner serait froid, je ne pourrais revenir au +bord de l'eau et rêver aux tièdes brûlures que les lèvres de Babet +avaient laissées sur mes mains. + +Nous étions dans la grande allée. Cette allée, large et courte, +longeait la rivière; elle était faite de chênes énormes, aux troncs +crevassés, qui allongeaient puissamment leurs hautes branches. L'herbe +fine tendait un tapis sous les arbres, et le soleil, criblant les +feuillages, brodait ce tapis de rosaces d'or. Au loin, tout autour, +s'élargissaient des prairies d'un vert cru. + +Mon oncle, sans se retourner, sans changer son pas, alla jusqu'au bout +de l'allée. Là, il s'arrêta, et je me tins à son côté, comprenant que +le moment terrible était venu. + +La rivière tournait brusquement; un petit parapet faisait du bout de +l'allée une sorte de terrasse. Cette voûte d'ombre donnait sur une +vallée de lumière. La campagne s'agrandit largement devant nous, à +plusieurs lieues. Le soleil montait dans le ciel, où les rayons +d'argent du matin s'étaient changés en un ruissellement d'or; des +clartés aveuglantes coulaient de l'horizon, le long des coteaux, +s'étalant dans la plaine avec des lueurs d'incendie. + +Après un instant de silence, mon oncle Lazare se tourna vers moi. + +--Bon Dieu, le sermon! pensai-je. + +Et je baissai la tête. D'un geste large, mon oncle me montra la +vallée; puis, se redressant: + +--Regarde, Jean, me dit-il d'une voix lente, voilà le printemps. La +terre est en joie, mon garçon, et je t'ai amené ici, en face de cette +plaine de lumière, pour te montrer les premiers sourires de la jeune +saison. Vois quel éclat et quelle douceur! Il monte de la campagne des +senteurs tièdes qui passent sur nos visages comme des souffles de vie. + +Il se tut, paraissant rêver. J'avais relevé le front, étonné, +respirant à l'aise. Mon oncle ne prêchait pas. + +--C'est une belle matinée, reprit-il, une matinée de jeunesse. Tes +dix-huit ans vivent largement, au milieu de ces verdures âgées au plus +de dix-huit jours. Tout est splendeur et parfum, n'est-ce pas? la +grande vallée te semble un lieu de délices: la rivière est là pour te +donner sa fraîcheur, les arbres pour te prêter leur ombre, la campagne +entière pour te parler de tendresse, le ciel lui-même pour embraser +ces horizons que tu interroges avec espérance et désir. Le printemps +appartient aux gamins de ton âge. C'est lui qui enseigne aux garçons +la façon de faire boire les jeunes filles... + +Je baissai la tête de nouveau. Décidément, mon oncle Lazare m'avait +vu. + +--Un vieux bonhomme comme moi, continua-t-il, sait malheureusement à +quoi s'en tenir sur les grâces du printemps. Moi, mon pauvre Jean, +j'aime la Durance parce qu'elle arrose ces prairies et qu'elle fait +vivre toute la vallée; j'aime ces jeunes feuillages parce qu'ils +m'annoncent les fruits de l'été et de l'automne; j'aime ce ciel parce +qu'il est bon pour nous, parce que sa chaleur hâte la fécondité de la +terre. Il me faudrait te dire cela un jour ou l'autre; je préfère te +le dire aujourd'hui, à cette heure matinale. C'est le printemps +lui-même qui te fait la leçon. La terre est un vaste atelier où l'on +ne chôme jamais. Regarde cette fleur, à nos pieds: elle est un parfum +pour toi; pour moi elle est un travail, elle accomplit sa tâche en +produisant sa part de vie, une petite graine noire qui travaillera à +son tour, le printemps prochain. Et, maintenant, interroge le vaste +horizon. Toute cette joie n'est qu'un enfantement. Si la campagne +sourit, c'est qu'elle recommence l'éternelle besogne. L'entends-tu à +présent respirer fortement, active et pressée? Les feuilles soupirent, +les fleurs se hâtent, le blé pousse sans relâche; toutes les plantes, +toutes les herbes se disputent à qui grandira le plus vite; et l'eau +vivante, la rivière vient aider le travail commun, et le jeune soleil +qui monte dans le ciel, a charge d'égayer l'éternelle besogne des +travailleurs. + +Mon oncle, à ce moment, me força à le regarder en face. Il acheva en +ces termes: + +--Jean, tu entends ce que te dit ton ami le printemps. Il est la +jeunesse, mais il prépare l'âge mûr; son clair sourire n'est que la +gaieté du travail. L'été sera puissant, l'automne sera fécond, car le +printemps chante à cette heure, en accomplissant bravement sa tâche. + +Je restai fort sot. Je comprenais mon oncle Lazare. Il me faisait bel +et bien un sermon, dans lequel il me disait que j'étais un paresseux +et que le moment de travailler était venu. + +Mon oncle paraissait aussi embarrassé que moi. Après avoir hésité +pendant quelques instants: + +--Jean, dit-il en balbutiant un peu, tu as eu tort de ne pas venir me +tout conter... Puisque tu aimes Babet et que Babet t'aime... + +--Babet m'aime! m'écriai-je. + +Mon oncle eut un geste d'humeur. + +--Eh! laisse-moi dire. Je n'ai pas besoin d'un nouvel aveu... Elle me +l'a avoué elle-même. + +--Elle vous a avoué cela, elle vous a avoué cela! + +Et je sautai brusquement au cou de mon oncle Lazare. + +--Oh! que c'est bon! ajoutai-je... Je ne lui avais jamais parlé, +vrai... Elle vous a dit ça à confesse, n'est ce pas?... Jamais je +n'aurais osé lui demander si elle m'aimait, moi, jamais je n'en aurais +rien su... Oh! que je vous remercie! + +Mon oncle Lazare était tout rouge. Il sentait qu'il venait de +commettre une maladresse. Il avait pensé que je n'en étais pas à ma +première rencontre avec la jeune fille, et voilà qu'il me donnait une +certitude, lorsque je n'osais encore rêver une espérance. Il se +taisait maintenant; c'était moi qui parlais avec volubilité. + +--Je comprends tout, continuai-je. Vous avez raison, il faut que je +travaille pour gagner Babet. Mais vous verrez comme je serai +courageux... Ah! que vous êtes bon, mon oncle Lazare, et que vous +parlez bien! J'entends ce que dit le printemps; je veux avoir, moi +aussi, un été puissant, un automne fécond. On est bien ici, on voit +toute la vallée; je suis jeune comme elle, je sens la jeunesse en moi +qui demande à remplir sa tâche... + +Mon oncle me calma. + +--C'est bien, Jean, me dit-il. J'ai longtemps espéré faire de toi un +prêtre, je ne t'avais donné ma science que dans ce but. Mais ce que +j'ai vu ce matin au bord de l'eau, me force à renoncer définitivement +à mon rêve le plus cher. C'est le ciel qui dispose de nous. Tu aimeras +Dieu d'une autre façon... Tu ne peux rester maintenant dans ce +village, où je veux que tu ne rentres que mûri par l'âge et le +travail. J'ai choisi pour toi le métier de typographe; ton instruction +te servira. Un de mes amis, un imprimeur de Grenoble, t'attend lundi +prochain. + +Une inquiétude me prit. + +--Et je reviendrai épouser Babet? demandai-je. + +Mon oncle eut un imperceptible sourire. Sans répondre directement: + +--Le reste est à la volonté du ciel, répondit-il. + +--Le ciel, c'est vous, et j'ai foi en votre bonté. Oh! mon oncle, +faites que Babet ne m'oublie pas. Je vais travailler pour elle. + +Alors mon oncle Lazare me montra de nouveau la vallée que la lumière +inondait de plus en plus, chaude et dorée. + +--Voilà l'espérance, me dit-il. Ne sois pas aussi vieux que moi, Jean. +Oublie mon sermon, garde l'ignorance de cette campagne. Elle ne songe +pas à l'automne; elle est toute à la joie de son sourire; elle +travaille, insouciante et courageuse. Elle espère. + +Et nous revînmes à la cure, marchant lentement dans l'herbe que le +soleil avait séchée, causant avec des attendrissements de notre +prochaine séparation. Le déjeuner était froid, comme je l'avais prévu; +mais cela m'importait peu. J'avais des larmes dans les yeux, chaque +fois que je regardais mon oncle Lazare. Et, au souvenir de Babet, mon +coeur battait à m'étouffer. + +Je ne me rappelle pas ce que je fis le reste du jour. J'allai, je +crois, me coucher sous mes saules, au bord de l'eau. Mon oncle avait +raison, la terre travaillait. En appliquant l'oreille contre le gazon, +il me semblait entendre des bruits continus. Alors, je rêvais ma vie. +Enfoncé dans l'herbe, jusqu'au soir, j'arrangeai une existence toute +de travail, entre Babet et mon oncle Lazare. La jeunesse énergique de +la terre avait pénétré dans ma poitrine, que j'appuyais fortement +contre la mère commune, et je m'imaginais par instants être un des +saules vigoureux qui vivaient autour de moi. Le soir, je ne pus dîner. +Mon oncle comprit sans doute les pensées qui m'étouffaient, car il +feignit de ne pas remarquer mon peu d'appétit. Dès qu'il me fut permis +de me lever, je me hâtai de retourner respirer l'air libre du dehors. + +Un vent frais montait de la rivière, dont j'entendais au loin les +clapotements sourds. Une lumière veloutée tombait du ciel. La vallée +s'étendait comme une mer d'ombre, sans rivage, douce et transparente. +Il y avait des bruits vagues dans l'air, une sorte de frémissement +passionné, comme un large battement d'ailes, qui aurait passé sur ma +tête. Des odeurs poignantes montaient avec la fraîcheur de l'herbe. + +J'étais sortis pour voir Babet; je savais que, tous les soirs, elle +venait à la cure, et j'allai m'embusquer derrière une haie. Je n'avais +plus mes timidités du matin; je trouvais tout naturel de l'attendre +là, puisqu'elle m'aimait et que je devais lui annoncer mon départ. + +Quand je vis ses jupes dans la nuit limpide, je m'avançai sans bruit. +Puis, à voix basse: + +--Babet, murmurai-je, Babet, je suis ici. + +Elle ne me reconnut pas d'abord, elle eut un mouvement de terreur. +Quand elle m'eut reconnu, elle parut plus effrayée encore, ce qui +m'étonna profondément. + +--C'est vous, monsieur Jean, me dit-elle. Que faites-vous là? que +voulez-vous? + +J'étais près d'elle, je lui pris la main. + +--Vous m'aimez bien, n'est-ce pas? + +--Moi! qui vous a dit cela? + +--Mon oncle Lazare. + +Elle demeura atterrée. Sa main se mit à trembler dans la mienne. Comme +elle allait se sauver, je pris son autre main. Nous étions face à +face, dans une sorte de creux que formait la haie, et je sentais le +souffle haletant de Babet qui courait tout chaud sur mon visage. La +fraîcheur, le silence frissonnant de la nuit, traînaient lentement +autour de dans. + +--Je ne sais pas, balbutia la jeune fille, je n'ai jamais dit cela... +Monsieur le curé a mal entendu... Par grâce, laissez-moi, je suis +pressée. + +--Non, non, repris-je, je veux que vous sachiez que je pars demain, et +que vous me promettiez de m'aimer toujours. + +--Vous partez demain! + +Oh! le doux cri, et que Babet y mit de tendresse! Il me semble encore +entendre sa voix alarmée, pleine de désolation et d'amour. + +--Vous voyez bien, criai-je à mon tour, que mon oncle Lazare a dit la +vérité. D'ailleurs, il ne ment jamais. Vous m'aimez, vous m'aimez, +Babet! Vos lèvres, ce matin, l'avaient confié tout bas à mes doigts. + +Et je la fis asseoir au pied de la haie. Mes souvenirs m'ont gardé ma +première causerie d'amour, dans sa religieuse innocence. Babet +m'écouta comme une petite soeur. Elle n'avait plus peur, elle me +confia l'histoire de son amour. Et ce furent des serments solennels, +des aveux naïfs, des projets sans fin. Elle jura de n'épouser que moi, +je jurai de mériter sa main à force de travail et de tendresse. Il y +avait un grillon derrière la haie, qui accompagnait notre causerie de +son chant d'espérance, et toute la vallée, chuchotant dans l'ombre, +prenait plaisir à nous entendre causer si doucement. + +Nous nous séparâmes en oubliant de nous embrasser. + +Quand je rentrai dans ma petite chambre, il me sembla que je l'avais +quittée depuis une année au moins. Cette journée si courte me +paraissait éternelle de bonheur. C'était là ma journée de printemps, +la plus tiède, la plus parfumée de ma vie, celle dont le souvenir est +aujourd'hui la voix lointaine et émue de ma jeune saison. + + + +II + +ÉTÉ. + + +Ce jour-là, lorsque je m'éveillai, vers trois heures du matin, j'étais +couché sur la terre dure, brisé de lassitude, le visage couvert de +sueur. Une nuit de juillet, chaude et lourde, pesait sur ma poitrine. + +Autour de moi, mes compagnons dormaient, enveloppés dans leurs +capotes; ils tachaient de noir la terre grise, et la plaine obscure +haletait; il me semblait entendre la respiration forte d'une multitude +endormie. Des bruits perdus, des hennissements de chevaux, des chocs +d'armes, s'élevaient dans le silence frissonnant. + +Vers minuit, l'armée avait fait halte, et nous avions reçu l'ordre de +nous coucher et de dormir. Depuis trois jours nous marchions, brûlés +par le soleil, aveuglés par la poussière. L'ennemi était enfin devant +nous, là-bas, sur les coteaux de l'horizon. Au petit jour, une +bataille décisive devait être livrée. + +Un accablement m'avait pris. Pendant trois heures, j'étais resté comme +écrasé, sans souffle et sans rêves. L'excès même de la fatigue venait +de me réveiller. Maintenant, couché sur le dos, les yeux grands +ouverts, je songeais en regardant la nuit, je songeais à cette +bataille, à cette tuerie que le soleil allait éclairer. Depuis plus de +six ans, au premier coup de feu de chaque combat, je disais adieu à +mes chères affections, à Babet, à l'oncle Lazare. Et voilà, un mois à +peine avant ma libération, qu'il me fallait leur dire adieu encore, +cette fois pour toujours peut-être! + +Puis mes pensées s'adoucirent. Les yeux fermés, je vis Babet et mon +oncle Lazare. Comme il y avait longtemps que je ne les avais +embrassés! Je me souvenais du jour de notre séparation; mon oncle +pleurait d'être pauvre, de me laisser partir ainsi, et Babet, le soir, +m'avait juré de m'attendre, de ne jamais aimer que moi. J'avais dû +tout quitter, mon patron de Grenoble, mes amis de Dourgues. De loin en +loin, quelques lettres étaient venues me dire qu'on m'aimait toujours, +que le bonheur m'attendait dans ma bien-aimée vallée. Et moi, j'allais +me battre, j'allais me faire tuer. + +Je me mis à rêver le retour. Je vis mon pauvre vieil oncle sur le +seuil de la cure, tendant vers moi ses bras tremblants; et, derrière +lui, il y avait Babet toute rouge, en larmes et souriante. Je me +jetais dans leurs bras, je les embrassais en balbutiant... + +Brusquement, un roulement de tambour me ramena à la terrible réalité. +L'aube était venue, la plaine grise s'élargissait dans les vapeurs du +matin. Le sol s'anima, des formes vagues surgirent de toutes parts. Un +bruit grandissant emplit l'air; c'étaient des appels de clairon, des +galops de chevaux, des roulements d'artillerie, des cris de +commandement. La guerre se dressait, menaçante, au milieu de mon rêve +de tendresse. + +Je me levai péniblement; il me sembla que mes os étaient rompus et que +ma tête allait se fendre. Je réunis mes hommes à la hâte; car je dois +vous dire que j'avais atteint le grade de sergent. Nous reçûmes +bientôt l'ordre de nous porter sur la gauche et d'occuper un petit +coteau qui dominait la plaine. + +Comme nous étions près de partir, le vaguemestre passa en courant, et +cria: + +--Une lettre pour le sergent Gourdon! + +Et il me remit une lettre froissée, maculée, qui traînait depuis huit +jours peut-être dans les sacs de cuir de l'administration des postes. +Je n'eus que le temps de reconnaître l'écriture de mon oncle Lazare. + +--En avant, marche! cria le commandant. + +Il me fallut marcher. Pendant quelques secondes, je tins ma pauvre +lettre à la main, la dévorant des yeux; elle me brûlait les doigts, +j'aurais donné tout au monde pour m'asseoir, pour pleurer à mon aise +en la lisant. Je dus me décider à la glisser sous ma tunique, contre +mon coeur. + +Jamais je n'avais éprouvé une angoisse pareille. Je me disais, pour me +consoler, ce que mon oncle m'avait répété souvent: j'étais à l'été de +ma vie, à l'heure de la lutte ardente, et il me fallait remplir +bravement mon devoir, si je voulais avoir un automne paisible et +fécond. Mais ces raisonnements m'exaspéraient davantage; cette lettre, +qui venait me parler de bonheur, brûlait mon coeur révolté contre la +folie de la guerre. Et je ne pouvais même la lire! J'allais mourir +peut-être sans savoir ce qu'elle contenait, sans entendre une dernière +fois les bonnes paroles de mon oncle Lazare. + +Nous étions arrivés sur le coteau. Nous devions attendre là l'ordre de +nous porter en avant. Le champ de bataille se trouvait merveilleusement +choisi pour s'égorger à l'aise. L'immense plaine s'étendait toute nue, +à plusieurs lieues, sans un arbre, sans une maison. Des haies, des +broussailles faisaient de maigres taches sur la blancheur du sol. +Jamais je n'ai revu une pareille campagne, une mer de poussière, un sol +crayeux, crevé ça et là, montrant ses entrailles brunes. Et jamais non +plus, je n'ai revu un ciel d'une pureté si ardente, une si belle et si +chaude journée de juillet; à huit heures, l'air embrasé brûlait déjà +nos visages. O la splendide matinée, et quelle plaine stérile pour tuer +et mourir! + +Depuis longtemps la fusillade éclatait avec des bruits secs et +irréguliers, appuyée de la voix grave du canon. Les ennemis, des +Autrichiens aux vêtements blafards, avaient quitté les hauteurs, et la +plaine était sillonnée de longues files d'hommes qui me paraissaient +gros comme des insectes. On eût dit une fourmilière en insurrection. +Des nuages de fumée traînaient sur le champ de bataille. Par instants, +lorsque ces nuages se déchiraient, j'apercevais des soldats qui +fuyaient, pris d'une terreur panique. Il y avait ainsi des courants +d'effroi qui emportaient les hommes, des élans de honte et de courage +qui les amenaient sous les balles. + +Je ne pouvais entendre les cris des blessés, ni voir couler le sang. +Je distinguais seulement, pareils à des points noirs, les morts que +les bataillons laissaient derrière eux. Je me mis à regarder avec +curiosité les mouvements des troupes, m'irritant contre la fumée qui +me cachait une bonne moitié du spectacle, trouvant une sorte de +plaisir égoïste à me savoir en sûreté, tandis que les autres +mouraient. + +Vers neuf heures, on nous fit avancer. Nous descendîmes le coteau au +pas gymnastique, nous dirigeant vers le centre qui pliait. Le bruit +régulier de nos pas me parut funèbre. Les plus braves d'entre nous +haletaient, pâles, les traits tirés. + +Je me suis promis de dire la vérité. Aux premiers sifflements des +balles, le bataillon s'arrêta brusquement, tenté de fuir. + +--En avant, en avant! criaient les chefs. + +Mais nous étions cloués au sol, baissant la tête, lorsqu'une balle +sifflait à nos oreilles. Ce mouvement est instinctif; si la honte ne +m'avait retenu, je me serais jeté à plat ventre dans la poussière. + +Devant nous, il y avait un grand rideau de fumée que nous n'osions +franchir. Des éclairs rouges traversaient cette fumée. Et, +frémissants, nous n'avancions toujours pas. Mais les balles venaient +jusqu'à nous; des soldats tombaient avec un hurlement. Les chefs +criaient plus haut: + +--En avant, en avant! + +Les rangs de derrière, qu'ils poussaient, nous forçaient à marcher. +Alors, fermant les yeux, nous prîmes un nouvel élan, nous entrâmes +dans la fumée. + +Une rage furieuse s'était emparée de nous. Lorsque retentit le cri de: +Halte! nous eûmes peine à nous arrêter. Dès qu'on reste immobile, la +peur revient, on a des envies de se sauver. La fusillade commença. +Nous tirions devant nous, sans viser, trouvant quelque soulagement à +envoyer des balles dans la fumée. Je me rappelle que je lâchais mes +coups de feu machinalement, les lèvres serrées, les yeux agrandis; je +n'avais plus peur, car, à vrai dire, je ne savais plus si j'existais. +La seule idée qui me battait dans la tête, était que je tirerais +jusqu'à ce que tout fût fini. Mon compagnon de gauche reçut une balle +en plein visage et il tomba sur moi; je le repoussai brutalement, +essuyant ma joue qu'il avait inondée de sang. Et je me remis à tirer. + +Je me souviens encore d'avoir vu notre colonel, M. de Montrevert, +ferme et droit sur son cheval, regardant tranquillement du côté de +l'ennemi. Cet homme me parut gigantesque. Il n'avait pas de fusil pour +se distraire, et sa poitrine s'étalait toute large au-dessus de nous. +De temps à autre, il abaissait ses regards, il nous criait d'une voix +sèche: + +--Serrez les rangs, serrez les rangs! + +Nous serrions les rangs comme des moutons, marchant sur les morts, +hébétés, tirant toujours. Jusque-là, l'ennemi ne nous avait envoyé que +des balles; un éclat sourd se fit entendre, un boulet nous emporta +cinq hommes. Une batterie, qui devait être en face de nous et que nous +ne pouvions voir, venait d'ouvrir son feu. Les boulets frappaient en +plein tas, presqu'au même endroit, faisant une trouée sanglante que +nous bouchions sans cesse, avec un entêtement de brutes farouches. + +--Serrez les rangs, serrez les rangs! répétait froidement le colonel. + +Nous donnions de la chair humaine au canon. A chaque soldat qui +tombait, je faisais un pas de plus vers la mort, je me rapprochais de +l'endroit où les boulets ronflaient sourdement, écrasant les hommes +dont le tour était venu de mourir. Les cadavres s'amoncelaient à cette +place, et bientôt les boulets ne frappèrent plus que dans un tas de +chairs meurtries; des lambeaux de membres volaient, à chaque nouveau +coup de canon. Nous ne pouvions plus serrer les rangs. + +Les soldats hurlaient, les chefs eux-mêmes furent entraînés. + +--A la baïonnette, à la baïonnette! + +Et, sous une pluie de balles, le bataillon courut avec rage au-devant +des boulets. Le rideau de fumée se déchira; sur un petit monticule, +nous aperçûmes la batterie ennemie rouge de flammes, qui faisait feu +sur nous de toutes les gueules de ses pièces. Mais l'élan était pris, +les boulets n'arrêtaient que les morts. + +Je courais à côté du colonel Montrevert, dont le cheval venait d'être +tué, et qui se battait comme un simple soldat. Brusquement, je fus +foudroyé; il me sembla que ma poitrine s'ouvrait et que mon épaule +était emportée. Un vent terrible me passa sur la face. + +Et je tombai. Le colonel s'abattit à mon côté. Je me sentis mourir, je +songeai à mes chères affections, je m'évanouis en cherchant d'une main +défaillante la lettre de mon oncle Lazare. + +Lorsque je revins à moi, j'étais couché sur le flanc, dans la +poussière. Une stupeur profonde m'anéantissait. Les yeux grands +ouverts, je regardais devant moi, sans rien voir; il me semblait que +je n'avais plus de membres et que mon cerveau était vide. Je ne +souffrais pas, car la vie paraissait s'en être allée de ma chair. + +Un soleil lourd, implacable, tombait sur ma face comme du plomb fondu. +Je ne le sentais pas. Peu à peu la vie me revint; mes membres +devinrent plus légers, mon épaule seule resta broyée par un poids +énorme. Alors, avec l'instinct d'une bête blessée, je voulus me mettre +sur mon séant. Je poussai un cri de douleur et je retombai sur le sol. + +Mais je vivais maintenant, je voyais, je comprenais. La plaine +s'élargissait nue et déserte, toute blanche au grand soleil. Elle +étalait sa désolation sous la sérénité ardente du ciel; des tas de +cadavres dormaient dans la chaleur, et les arbres abattus semblaient +d'autres morts qui séchaient. Il n'y avait pas un souffle d'air. Un +silence effrayant sortait des tas de cadavres; puis, par instants, des +plaintes sourdes qui traversaient ce silence, lui donnaient un long +frisson. A l'horizon, sur les coteaux, de minces nuages de fumée +traînaient, tachaient seuls de gris le bleu éclatant du ciel. La +tuerie continuait sur les hauteurs. + +Je pensai que nous étions vainqueurs, je goûtai un plaisir égoïste à +me dire que je pourrais mourir en paix dans cette plaine déserte. +Autour de moi, la terre était noire. En levant la tête, je vis, à +quelques mètres, la batterie ennemie sur laquelle nous nous étions +rués. La lutte avait dû être horrible; le monticule était couvert de +corps hachés et défigurés; le sang avait coulé si abondamment, que la +poussière semblait un large tapis rouge. Au-dessus des cadavres, les +canons allongeaient leurs gueules sombres. Je frissonnai, en écoutant +le silence de ces canons. + +Alors, doucement, avec de précautions infinies, je parvins à me mettre +sur le ventre. J'appuyai ma tête sur une grosse pierre tout +éclaboussée, et je tirai de ma poitrine la lettre de mon oncle Lazare. +Je la posai devant mes yeux; mes larmes m'empêchaient de la lire. + +Et le soleil me brûlait le dos, des odeurs âcres de sang me prenaient +à la gorge. Je sentais autour de moi la plaine navrante, j'étais comme +roidi par la rigidité des morts. C'était dans le silence chaud et +nauséabond du meurtre que mon pauvre coeur pleurait. + +L'oncle Lazare m'écrivait: + +«Mon cher enfant, + +«J'apprends que la guerre est déclarée, et j'espère encore que tu +recevras ton congé avant l'ouverture de la campagne. Chaque matin, je +prie Dieu de t'épargner de nouveaux dangers; il m'exaucera, il voudra +bien que tu puisses un jour me fermer les yeux. + +«Ah! mon pauvre Jean, je deviens vieux, j'ai grand besoin de ton bras. +Depuis ton départ, je ne sens plus à mon côté ta jeunesse qui me +rendait mes vingt ans. Te souviens-tu de nos promenades du matin dans +l'allée de chênes? Maintenant, je n'ose plus aller sous ces arbres; je +suis seul, j'ai peur. La Durance pleure. Viens vite me consoler, +apaiser mes inquiétudes...» + +Les sanglots me suffoquaient, je ne pus continuer. A ce moment, un cri +déchirant se fit entendre à quelques pas de moi; je vis un soldat se +dresser brusquement, la face contractée; il leva les bras avec +angoisse, et s'abattit sur le sol, où il se tordit dans des +convulsions effroyables; puis, il ne bougea plus. + +«J'ai mis mon espoir en Dieu, continuait mon oncle, il te ramènera à +Dourgues sain et sauf, nous recommencerons notre douce vie. Laisse-moi +rêver tout haut, te dire mes projets d'avenir. Tu n'iras plus à +Grenoble, tu resteras près de moi; je ferai de mon enfant un fils de +la terre, un paysan qui vivra gaiement au milieu des travaux de la +campagne. + +«Et moi, je me retirerai dans ta ferme. Mes mains tremblantes ne +pourront bientôt plus tenir l'hostie. Je ne demande au ciel que deux +années d'une pareille existence. Ce sera la récompense des quelques +bonnes oeuvres que j'ai pu faire. Alors tu me conduiras parfois dans +les sentiers de notre chère vallée, où chaque rocher, chaque haie me +rappellera ta jeunesse que j'ai tant aimée...» + +Je dus m'arrêter de nouveau. J'éprouvai à l'épaule une douleur si +vive, que je faillis m'évanouir une seconde fois. Une inquiétude +terrible venait de me prendre; il me semblait que le bruit de la +fusillade se rapprochait, et je me disais avec terreur que notre armée +reculait peut-être, que dans sa fuite elle allait descendre me passer +sur le corps. Mais je ne voyais toujours que les minces nuages de +fumée qui traînaient sur les coteaux. + +Mon oncle Lazare ajoutait: + +«Et nous serons trois à nous aimer. Ah! mon bien-aimé Jean, comme tu +as eu raison de lui donner à boire, un matin, au bord de la Durance. +Moi, je redoutais Babet, j'étais de méchante humeur, et maintenant je +suis jaloux, car je vois bien que jamais je ne pourrais t'aimer autant +qu'elle t'aime. «Dites-lui, me répétait-elle hier en rougissant, que +s'il se fait tuer, j'irai me jeter dans la rivière, à l'endroit où il +m'a donné à boire.» + +«Pour l'amour de Dieu! ménage ta vie. Il est des choses que je ne puis +comprendre, mais je sens bien que le bonheur t'attend ici. J'appelle +déjà Babet ma fille; je la vois à ton bras, dans l'église, lorsque je +bénirai votre union. Je veux que ce soit là ma dernière messe. + +«Babet est une grande et belle fille maintenant. Elle t'aidera dans +tes travaux...» + +Le bruit de la fusillade s'était éloigné. Je pleurais des larmes +douces. Il y avait des plaintes sourdes parmi les soldats qui râlaient +entre les roues des canons. J'en apercevais un qui faisait des efforts +pour se débarrasser d'un de ses camarades, blessé comme lui, dont le +corps lui écrasait la poitrine; et, comme ce blessé se déballait en se +plaignant, le soldat le repoussa brutalement, le fit rouler sur la +pente du monticule, où le misérable hurla de douleur. A ce +gémissement, une rumeur monta de l'entassement des cadavres. Le +soleil, qui baissait, avait des rayons d'un blond fauve. Le bleu du +ciel était plus doux. + +J'achevai la lettre de mon oncle Lazare. + +«Je voulais simplement, disait-il encore, te donner de nos nouvelles, +te supplier de venir au plus tôt nous rendre heureux. Et voilà que je +pleure, que je bavarde comme un vieil enfant. Espère, mon pauvre Jean, +je prie, et Dieu est bon. + +«Réponds-moi vite, fixe-moi, s'il est possible, l'époque de ton +retour. Nous comptons les semaines, Babet et moi. A bientôt, bonne +espérance.» + +L'époque de mon retour!... Je baisai la lettre en sanglotant, je crus +un instant que j'embrassais Babet et mon oncle. Jamais, sans doute, je +ne les reverrais. J'allais mourir comme un chien, dans la poussière, +sous le soleil de plomb. Et c'était dans cette plaine désolée, au +milieu de râles d'agonie, que mes chères affections me disaient adieu. +Un silence bourdonnant m'emplissait les oreilles; je regardais la +terre blanche tachée de sang, qui s'étendait déserte jusqu'aux lignes +grises de l'horizon. Je répétais: «Il faut mourir.» Alors, je fermai +les yeux, j'évoquai le souvenir de Babet et de mon oncle Lazare. + +Je ne sais combien je passai de temps dans une sorte de somnolence +douloureuse. Mon coeur souffrait autant que ma chair. Des larmes +coulaient sur mes joues, lentes et chaudes. Au milieu des cauchemars +que me donnait la fièvre, j'entendais un râle pareil à la plainte +continue d'un enfant qui souffre. Par instants, je m'éveillais, je +regardais le ciel avec étonnement. + +Je compris enfin que c'était M. de Montrevert, gisant à quelques pas, +qui râlait ainsi. Je l'avais cru mort. Il était couché la face contre +terre, les bras écartés. Cet homme avait été bon pour moi; je me dis +que je ne pouvais le laisser mourir ainsi, le visage dans la terre, et +je me mis à ramper doucement vers lui. + +Deux cadavres nous séparaient. J'eus un instant la pensée de passer +sur le ventre de ces morts pour abréger le chemin; car, à chaque +mouvement, mon épaule me faisait horriblement souffrir. Mais je n'osai +pas. J'avançai sur les genoux, m'aidant d'une main. Quand je fus +arrivé auprès du colonel, je poussai un soupir de soulagement; il me +sembla que j'étais moins seul; nous allions mourir ensemble, et cette +mort partagée ne m'épouvantait plus. + +Je voulais qu'il vît le soleil, je le retournai le plus délicatement +possible. Quand les rayons tombèrent sur son visage, il souffla +fortement; il ouvrit les yeux. Penché sur lui, j'essayai de lui +sourire. Il abaissa de nouveau les paupières; à ses lèvres qui +tremblaient, je compris qu'il avait conscience de ses souffrances. + +--C'est vous, Gourdon, me dit-il enfin d'une voix faible; la bataille +est-elle gagnée? + +--Je le crois, colonel, lui répondis-je. + +Il y eut un instant de silence. Puis, ouvrant les yeux et me +regardant: + +--Où êtes-vous blessé? me demanda-t-il. + +--A l'épaule... Et vous, colonel? + +--Je dois avoir le coude broyé... Je me rappelle, c'est le même boulet +qui nous a arrangés comme cela, mon garçon. + +Il fit un effort pour se remettre sur son séant. + +--Ah! ça, dit-il avec une gaieté brusque, nous n'allons pas coucher +ici? + +Vous ne sauriez croire combien cette bonhomie courageuse me donna des +forces et de l'espoir. Je me sentais tout autre depuis que nous étions +deux à lutter contre la mort. + +--Attendez, m'écriai-je, je vais bander votre bras avec mon mouchoir, +et nous tâcherons de nous porter l'un l'autre jusqu'à la prochaine +ambulance. + +--C'est ça, mon garçon... Ne serrez pas trop fort... Maintenant, +prenons-nous chacun par notre bonne main et essayons de nous lever. + +Nous nous levâmes en chancelant. Nous avions perdu beaucoup de sang; +nos têtes tournaient, nos jambes se dérobaient. On nous aurait pris +pour des hommes ivres, trébuchant, nous soutenant, nous poussant, +faisant des détours pour éviter les morts. Le soleil se couchait dans +une lueur rose, et nos ombres gigantesques dansaient bizarrement sur +le champ de bataille. C'était la fin d'un beau jour. + +Le colonel plaisantait; des frissons crispaient ses lèvres, ses rires +ressemblaient à des sanglots. Je sentais bien que nous allions tomber +dans un coin pour ne plus nous relever. Par instants, des vertiges +nous prenaient, nous étions obligés de nous arrêter, fermant les yeux. +Au fond de la plaine, les ambulances faisaient de petites taches +grises sur la terre sombre. + +Nous heurtâmes un gros caillou, et nous fûmes renversés l'un sur +l'autre. Le colonel jura comme un païen. Nous essayâmes de marcher à +quatre pattes, en nous accrochant aux ronces. Nous fîmes ainsi, sur +les genoux, une centaine de mètres. Mais nos genoux saignaient. + +--J'en ai assez, dit le colonel en se couchant; on viendra me ramasser +si l'on veut. Dormons. + +J'eus encore la force de me dresser à demi et de crier de tout le +souffle qui me restait. Des hommes passaient au loin, ramassant les +blessés; ils accoururent, ils nous couchèrent côte à côte sur une +civière. + +--Mon camarade, me dit le colonel pendant le trajet, la mort ne veut +pas de nous. Je vous dois la vie, je m'acquitterai de ma dette, le +jour où vous aurez besoin de moi... Donnez-moi votre main. + +Je mis ma main dans la sienne, et c'est ainsi que nous arrivâmes aux +ambulances. On avait allumé des torches; les chirurgiens coupaient et +sciaient, au milieu de hurlements épouvantables; une odeur fade +s'exhalait des linges ensanglantés, tandis que les torches jetaient +dans les cuvettes des moires d'un rose sombre. + +Le colonel supporta courageusement l'amputation de son bras; je vis +seulement ses lèvres blanchir et ses yeux se voiler. Quand mon tour +fut venu, un chirurgien me visita l'épaule. + +--C'est un boulet qui vous a fait cela, dit-il, deux centimètres plus +bas, et vous aviez l'épaule emportée. La chair seule a été meurtrie. + +Et, comme je demandais à l'aide qui me pansait si ma blessure était +grave: + +--Grave! me répondit-il en riant, vous en avez pour trois semaines à +garder le lit et à vous refaire du sang. + +Je me tournai contre le mur, ne voulant pas laisser voir mes larmes. +Et j'aperçus des yeux du coeur Babet et mon oncle Lazare qui me +tendaient les bras. J'en avais fini avec les luttes sanglantes de ma +journée d'été. + +III + +AUTOMNE. + +Il y avait près de quinze ans que j'avais épousé Babet dans la petite +église de mon oncle Lazare. Nous avions demandé le bonheur à notre +chère vallée. Je m'étais fait cultivateur; la Durance, ma première +amante, était maintenant pour moi une bonne mère qui semblait se +plaire à rendre mes champs gras et fertiles. Peu à peu, appliquant les +méthodes nouvelles de culture, je devenais un des plus riches +propriétaires du pays. + +A la mort des parents de ma femme, nous avions acheté l'allée de +chênes et les prairies qui s'étendaient le long de la rivière. J'avais +fait bâtir sur ce terrain une habitation modeste qu'il nous fallut +bientôt agrandir; chaque année, je trouvais moyen d'arrondir nos +terres de quelque champ voisin, et nos greniers étaient trop étroits +pour nos moissons. + +Ces quinze premières années furent simples et heureuses. Elles +s'écoulèrent dans une joie sereine, et elles n'ont laissé en moi que +le souvenir vague d'un bonheur calme et continu. Mon oncle Lazare +avait réalisé son rêve en se retirant chez nous; son grand âge ne lui +permettait même plus de lire chaque matin son bréviaire; il regrettait +parfois sa chère église, il se consolait en allant rendre visite au +jeune vicaire qui l'avait remplacé. Dès le lever du soleil, il +descendait de la petite chambre qu'il occupait, et souvent il +m'accompagnait aux champs, se plaisant au grand air, retrouvant une +jeunesse au milieu des senteurs fortes de la campagne. + +Une seule tristesse nous faisait soupirer parfois. Dans la fécondité +qui nous entourait, Babet restait stérile. Bien que nous fussions +trois à nous aimer, certains jours, nous nous trouvions trop seuls: +nous aurions voulu avoir dans nos jambes une tête blonde qui nous eût +tourmentés et caressés. + +L'oncle Lazare avait une peur terrible de mourir avant d'être +grand-oncle. Il était redevenu enfant, il se désolait de ce que Babet +ne lui donnait pas un camarade qui aurait joué avec lui. Le jour où ma +femme nous confia en hésitant que nous allions sans doute être bientôt +quatre, je vis le cher oncle tout pâle, se retenant pour ne pas +pleurer. Il nous embrassa, songeant déjà au baptême, parlant de +l'enfant comme s'il était âgé de trois ou quatre ans. + +Et les mois passèrent dans une tendresse recueillie. Nous parlions bas +entre nous, attendant quelqu'un. Je n'aimais plus Babet, je l'adorais +à mains jointes, je l'adorais pour deux, pour elle et pour le petit. + +Le grand jour approchait. J'avais fait venir de Grenoble une +sage-femme qui ne quittait plus la ferme. L'oncle était dans des +transes horribles; il n'entendait rien à de pareilles aventures, il +alla jusqu'à me dire qu'il avait eu tort de se faire prêtre et qu'il +regrettait beaucoup de n'être pas médecin. + +Un matin de septembre, vers six heures, j'entrai dans la chambre de ma +chère Babet qui sommeillait encore. Son visage souriant reposait +paisiblement sur la toile blanche de l'oreiller. Je me penchai, +retenant mon souffle. Le ciel me comblait de ses biens. Je songeai +tout à coup à cette journée d'été où je râlais dans la poussière, et +je sentis en même temps, autour de moi, le bien-être du travail, la +paix du bonheur. Ma brave femme dormait, toute rose, au milieu de son +grand lit; tandis que la chambre entière me rappelait nos quinze +années de tendresse. + +J'embrassai doucement Babet sur les lèvres. Elle ouvrit les yeux, me +sourit, sans parler. J'avais des envies folles de la prendre dans mes +bras, de la serrer contre mon coeur; mais, depuis quelque temps, +j'osais à peine lui presser la main, tant elle me semblait fragile et +sacrée. + +Je m'assis sur le bord de la couche, et, à voix basse: + +--Est-ce pour aujourd'hui? lui demandai-je. + +--Non, je ne crois pas, me répondit-elle... Je rêvais que j'avais un +garçon: il était déjà très-grand et portait d'adorables petites +moustaches noires... L'oncle Lazare me disait hier qu'il l'avait aussi +vu en rêve. + +Je commis une grosse maladresse. + +--Je connais l'enfant mieux que vous, repris-je. Je le vois chaque +nuit. C'est une fille... + +Et comme Babet se tournait vers la muraille, près de pleurer, je +compris ma bêtise, je me hâtai d'ajouter: + +--Quand je dis une fille... je ne suis pas bien sûr. Je vois l'enfant +tout petit, avec une longue robe blanche... C'est certainement un +garçon. + +Babet m'embrassa pour cette bonne parole. + +--Va surveiller les vendanges, reprit-elle. Je me sens calme, ce +matin. + +--Tu me ferais prévenir s'il arrivait quelque chose? + +--Oui, oui... Je suis très-lasse. Je vais encore dormir. Tu ne m'en +veux pas de ma paresse?... + +Et Babet ferma les yeux, languissante et attendrie. Je restai penché +sur elle, recevant au visage le souffle tiède de ses lèvres. Elle +s'endormit peu à peu, sans cesser de sourire. Alors, je dégageai ma +main de la sienne avec des précautions infinies; je travaillai pendant +cinq minutes pour mener à bien cette besogne délicate. Puis, je posai +sur son front un baiser qu'elle ne sentit pas, et je me retirai, +palpitant, le coeur débordant d'amour. + +Je trouvai, en bas, dans la cour, mon oncle Lazare qui regardait avec +inquiétude la fenêtre de la chambre de Babet. Dès qu'il m'aperçut: + +--Eh bien! me demanda-t-il, est-ce pour aujourd'hui? + +Depuis un mois il m'adressait régulièrement cette question chaque +matin. + +--Il paraît que non, lui répondis-je. Venez-vous avec moi voir +vendanger? + +Il alla chercher sa canne, et nous descendîmes l'allée de chênes. +Lorsque nous fûmes au bout de l'allée, sur cette terrasse qui dominait +la Durance, nous nous arrêtâmes tous deux, regardant la vallée. + +De petits nuages blancs frissonnaient dans le ciel pâle. Le soleil +avait des rayons blonds qui jetaient comme une poussière d'or sur la +campagne, dont la nappe jaune s'étendait toute mûre, n'ayant plus les +lumières ni les ombres énergiques de l'été. Les feuillages doraient, +par larges plaques, la terre noire. La rivière coulait plus lente, +lasse d'avoir fécondé les champs pendant une saison. Et la vallée +restait calme et forte. Elle portait déjà les premières rides de +l'hiver, mais son flanc gardait la chaleur de ses derniers +enfantements, étalant ses formes amples, dépouillée des herbes folles +du printemps, plus orgueilleusement belle de cette seconde jeunesse de +la femme qui a fait oeuvre de vie. + +Mon oncle Lazare resta silencieux; puis, se tournant vers moi: + +--Te souviens-tu? Jean, me dit-il, il y a plus de vingt ans, je t'ai +conduit ici par une jeune matinée de mai. Ce jour-là, je t'ai montré +la vallée prise d'une activité folle, travaillant aux fruits de +l'automne. Regarde: la vallée vient encore une fois d'achever son +travail. + +--Je me souviens, cher oncle, répondis-je. J'avais grand'peur ce +jour-là; mais vous étiez bon, et votre leçon fut convaincante. Je vous +dois toutes mes joies. + +--Oui, tu en es à l'automne, tu as travaillé et tu récoltes. L'homme, +mon enfant, a été créé à l'image de la terre. Et, comme la mère +commune, nous sommes éternels: les feuilles vertes renaissent chaque +année des feuilles sèches; moi, je renais en toi, et toi, tu renaîtras +dans tes enfants. Je te dis cela pour que la vieillesse ne t'effraye +pas, pour que tu saches mourir en paix, comme meurt cette verdure, qui +repoussera de ses propres germes au printemps prochain. + +J'écoutais mon oncle, et je songeais à Babet, qui dormait dans son +grand lit de toile blanche. La chère créature allait enfanter, à +l'image de ce sol puissant qui nous avait donné la fortune. Elle aussi +en était à l'automne: elle avait le sourire fort, l'ampleur sereine de +la vallée. Je croyais la voir sous le soleil blond, lasse et heureuse, +trouvant une généreuse volupté à être mère. Et je ne savais plus si +mon oncle Lazare me parlait de ma chère vallée ou de ma chère Babet. + +Nous montâmes lentement sur les coteaux. En bas, le long de la +Durance, étaient les prairies, de larges tapis d'un vert cru; puis +venaient des terres jaunes que, ça et là, les oliviers grisâtres et +les maigres amandiers coupaient en allées largement espacées; puis, +tout en haut, se trouvaient les vignes, des souches puissantes dont +les ceps traînaient sur le sol. + +Dans le midi de la France, on traite la vigne en rude commère, et non +en délicate demoiselle, comme dans le nord. Elle pousse un peu à +l'aventure, selon le bon plaisir de la pluie et du soleil. Les +souches, alignées sur deux rangs, en longues files, jettent autour +d'elles des jets d'une verdure sombre. Dans les intervalles, on sème +du blé ou de l'avoine. Un vignoble ressemble à une immense pièce +d'étoffe rayée, faite de la bande verte des pampres et du ruban jaune +des chaumes. + +Des hommes et des femmes, accroupis dans les vignes, coupaient les +grappes de raisin, qu'ils jetaient ensuite au fond de grands paniers. +Nous marchions lentement, mon oncle et moi, le long des allées de +chaume. Lorsque nous passions, les vendangeurs tournaient la tête et +nous saluaient. Mon oncle s'arrêtait parfois pour causer avec les plus +vieux des travailleurs. + +--Hé! père André, disait-il, le raisin est-il bien mûr, le vin +sera-t-il bon, cette année? + +Et les paysans, levant leurs bras nus, montraient au soleil de longues +grappes d'un noir d'encre, dont les grains pressés semblaient éclater +d'abondance et de force. + +--Voyez, monsieur le curé, criaient-ils, ce sont là les petites. Il y +en a qui pèsent plusieurs livres. Voici dix ans que nous n'avions eu +une pareille besogne. + +Puis, ils rentraient dans les feuilles. Leurs vestes brunes faisaient +des taches sur la verdure. Et les femmes, nu-tête, ayant au cou un +mince fichu bleu, se courbaient en chantant. Il y avait des enfants +qui se roulaient au soleil, dans les chaumes, poussant des rires +aigus, égayant de leur turbulence l'atelier en plein air. Au bord du +champ, de grosses charrettes immobiles attendaient le raisin; elles se +détachaient sur le ciel clair, tandis que des hommes allaient et +venaient sans cesse, portant les paniers pleins, rapportant les +paniers vides. + +Je l'avoue, au milieu de ce champ, il me vint des pensées d'orgueil. +J'entendais la terre enfanter sous mes pas; la vie mûre et +toute-puissante coulait dans les veines de la vigne, et chargeait +l'air de souffles larges. Un sang chaud battait dans ma chair, j'étais +comme soulevé par la fécondation qui débordait du sol et qui montait +en moi. Le labeur de ce peuple d'ouvriers était mon oeuvre, ces vignes +étaient mes enfants; cette campagne entière devenait ma famille +plantureuse et obéissante. J'avais plaisir à sentir mes pieds +s'enfoncer dans la terre grasse. + +Alors, j'embrassai d'un coup d'oeil les terrains qui descendaient +jusqu'à la Durance, et je possédai ces vignobles, ces prés, ces +chaumes, ces oliviers. La maison blanchissait à côté de l'allée de +chênes; la rivière semblait une frange d'argent posée au bord du grand +manteau vert de mes pâturages. Je crus un instant que ma taille +grandissait, qu'en étendant les bras, j'allais pouvoir serrer contre +ma poitrine la propriété entière, les arbres et les prairies, la +maison et les terres labourées. + +Et comme je regardais, je vis, dans l'étroit sentier qui montait le +coteau, une de nos servantes courant à perdre haleine. Elle se +heurtait aux cailloux, emportée par son élan, agitant les deux bras, +nous appelant de ses gestes éperdus. Une émotion inexprimable me prit +à la gorge. + +--Mon oncle, mon oncle! criai-je, voyez donc courir Marguerite... Je +crois que c'est pour aujourd'hui. + +Mon oncle Lazare devint tout pâle. La servante était enfin arrivée sur +le plateau; elle venait à nous, en sautant par-dessus les vignes. +Quand elle fut devant moi, l'haleine lui manqua; elle étouffait, +appuyant les mains sur sa poitrine. + +--Parlez donc! lui dis-je. Qu'arrive-t-il? + +Elle poussa un gros soupir, fit aller les mains, put enfin prononcer +ce seul mot: + +--Madame... + +Je n'attendis pas davantage. + +--Venez, venez vite, oncle Lazare! Ah! ma pauvre et chère Babet! + +Et je descendis le sentier, lancé à me briser les os. Les vendangeurs, +qui s'étaient mis debout, me regardaient courir en souriant. L'oncle +Lazare, ne pouvant me rejoindre, agitait sa canne avec désespoir. + +--Hé! Jean, que diable! criait-il, attends-moi. je ne veux pas arriver +le dernier. + +Mais je n'entendais plus l'oncle Lazare, je courais toujours. + +J'arrivai à la ferme, haletant, plein de terreur et d'espérance. Je +montai rapidement l'escalier, je frappai du poing à la porte de Babet, +riant, pleurant, la tête perdue. La sage-femme entrebâilla la porte, +pour me dire d'un ton fâché de ne point faire tant de bruit. Je +demeurai désespéré et honteux. + +--Vous ne pouvez entrer, ajouta-t-elle. Allez attendre dans la cour. + +Et comme je ne bougeais pas: + +--Tout va bien, continua la sage-femme. Je vous appellerai. + +La porte se referma. Je restai droit devant elle, ne me décidant pas à +descendre. J'entendais Babet se plaindre d'une voix brisée. Et, comme +j'étais là, elle poussa un cri déchirant qui me frappa comme une balle +en pleine poitrine. Il me prit une envie irrésistible d'enfoncer la +porte d'un coup d'épaule. Pour ne pas céder à cette envie, je mis les +mains à mes oreilles, je me précipitai follement dans l'escalier. + +Je trouvai dans la cour mon oncle Lazare qui arrivait tout essoufflé. +Le cher homme fut obligé de s'asseoir sur la margelle du puits. + +--Eh bien! me demanda-t-il, où est l'enfant? + +--Je ne sais pas, répondis-je; on m'a mis à la porte... Babet souffre +et pleure. + +Nous nous regardâmes, n'osant prononcer une parole. Nous tendions +l'oreille avec angoisse, nous ne quittions pas des yeux la fenêtre de +Babet, cherchant à voir au travers des petits rideaux blancs. L'oncle, +tremblant, restait immobile, les deux mains appuyées fortement sur sa +canne; moi, pris de fièvre, je marchais devant lui à grands pas. Par +moments, nous échangions des sourires inquiets. + +Les charrettes des vendangeurs arrivaient une à une. Les paniers de +raisin étaient posés contre un des murs de la cour, et des hommes, les +jambes nues, foulaient les grappes sous leurs pieds, dans des auges de +bois. Les mulets hennissaient, les charretiers juraient, tandis que le +vin tombait avec des bruits sourds au fond de la cuve. Des odeurs +âcres montaient dans l'air tiède. + +Et j'allais toujours de long en large, comme grisé par ces odeurs. Ma +pauvre tête éclatait, je songeais à Babet, en regardant couler le sang +du raisin. Je me disais avec une joie toute physique que mon enfant +naissait à l'époque féconde de la vendange, dans les senteurs du vin +nouveau. + +L'impatience me torturait, je montai de nouveau. Mais je n'osai +frapper, je collai mon oreille contre le bois de la porte, et +j'entendis les plaintes de Babet, qui sanglotait tout bas. Alors le +coeur me manqua, je maudis la souffrance. L'oncle Lazare, qui était +doucement monté derrière moi, dut me ramener dans la cour. Il voulut +me distraire, il me dit que le vin serait excellent; mais il parlait +sans s'écouter lui-même. Et, par instants, nous nous taisions tous +deux, écoutant avec anxiété une plainte plus prolongée de Babet. + +Peu à peu, les cris s'adoucirent, ce ne fut plus qu'un murmure +douloureux, une voix d'enfant qui s'endort en pleurant. Puis, un grand +silence se fit. Bientôt ce silence me causa une épouvante indicible. +La maison me paraissait vide, maintenant que Babet ne sanglotait plus. +J'allais monter, lorsque la sage-femme ouvrit sans bruit la fenêtre. +Elle se pencha, et, me faisant signe de la main: + +--Venez, me dit-elle. + +Je montai lentement, goûtant des joies plus profondes à chaque marche. +Mon oncle Lazare frappait déjà à la porte, que j'étais encore au +milieu de l'escalier, prenant une sorte de plaisir étrange à retarder +le moment où j'embrasserais ma femme. + +Sur le seuil je m'arrêtai, le coeur battant à grands coups. Mon oncle +était penché sur le berceau. Babet, toute blanche, les yeux fermés, +semblait dormir. J'oubliai l'enfant, j'allai droit à Babet, je pris sa +chère tête entre mes mains. Les larmes n'avaient pas séché sur ses +joues, et ses lèvres, encore frémissantes, souriaient, trempées de +pleurs. Elle leva paresseusement les paupières. Elle ne me parla pas, +mais je l'entendis me dire: «J'ai bien souffert, mon brave Jean, mais +j'étais si heureuse de souffrir! Je te sentais en moi.» + +Alors, je me penchai, je baisai les yeux de Babet, je bus ses larmes. +Elle riait doucement, elle s'abandonnait avec une langueur caressante. +La fatigue la tenait endolorie. Elle dégagea lentement ses mains du +drap de lit, et, me prenant par le cou, approchant sa bouche de mon +oreille: + +--C'est un garçon, murmura-t-elle d'une voix faible, avec un air de +triomphe. + +Ce furent là les premiers mots qu'elle prononça après la terrible +crise qui venait de la secouer. + +--Je savais bien que ce serait un garçon, continua-t-elle, je voyais +l'enfant chaque nuit... Donne-le moi, couche-le à mon côté. + +Je me tournai, et je vis la sage-femme et mon oncle se quereller. La +sage-femme avait toutes les peines du monde à empêcher l'oncle Lazare +de prendre le petit entre ses bras. Il voulait le bercer. + +Je regardai l'enfant que la mère m'avait fait oublier. Il était tout +rose. Babet disait avec conviction qu'il me ressemblait; la sage-femme +trouvait qu'il avait les yeux de sa mère; moi je ne savais pas, +j'étais ému jusqu'aux larmes, j'embrassai le cher petit comme du pain, +croyant encore embrasser Babet. + +Je posai l'enfant sur le lit. Il poussait des cris continus qui nous +semblaient être une musique céleste. Je m'assis sur le bord de la +couche, mon oncle se mit dans un grand fauteuil, et Babet, lasse et +sereine, couverte jusqu'au menton, resta les paupières levées, les +yeux souriants. + +La fenêtre était ouverte toute grande. L'odeur du raisin entrait avec +les tiédeurs de la douce après-midi d'automne. On entendait les +piétinements des vendangeurs, les secousses des charrettes, les +claquements des fouets; par moments, montait la chanson aiguë d'une +servante qui traversait la cour. Tous ces bruits s'adoucissaient dans +la sérénité de cette chambre, encore émue des sanglots de Babet. Et la +fenêtre taillait en plein ciel et en pleine campagne une large bande +de paysage. Nous apercevions l'allée de chênes dans sa longueur; puis +la Durance, comme un ruban de satin blanc, passait au milieu de l'or +et de la pourpre des feuillages; tandis que, au-dessus de ce coin de +terre, un ciel pâle, bleu et rose, creusait ses limpides profondeurs. + +C'est dans le calme de cet horizon, dans les exhalaisons de la cuve, +dans les joies du travail et de l'enfantement, que nous causions tous +trois, Babet, l'oncle Lazare et moi, en regardant le cher petit +nouveau-né. + +--Oncle Lazare, disait Babet, quel nom donnerez-vous à l'enfant? + +--La mère de Jean s'appelait Jacqueline, répondit l'oncle, je nommerai +l'enfant Jacques. + +--Jacques, Jacques, répéta Babet... Oui, c'est un joli nom... Et, +dites-moi, que ferons-nous de ce petit homme: un curé ou un soldat, un +monsieur ou un paysan? + +Je me mis à rire. + +--Nous avons le temps de songer à cela, lui dis-je. + +--Mais non, reprit Babet presque fâchée, il grandira vite. Vois comme +il est fort. Ses yeux parlent déjà. + +Mon oncle Lazare pensait absolument comme ma femme. Il reprit d'un ton +grave: + +--N'en faites ni un prêtre ni un soldat, à moins que le garçon n'ait +une vocation irrésistible... En faire un monsieur, cela est grave... + +Babet, anxieuse, me regardait. La chère femme n'avait pas un brin +d'orgueil pour elle; mais, comme toutes les mères, elle eût voulu être +humble et fière devant son fils. J'aurais juré qu'elle le voyait déjà +notaire ou médecin. Je l'embrassai, je lui dis doucement: + +--Je désire que l'enfant habite notre chère vallée. Un jour, il +trouvera, au bord de la Durance, une Babet de seize ans, à laquelle il +offrira à boire. Souviens-toi, mon amie... La campagne nous a donné la +paix: notre fils sera paysan comme nous, heureux comme nous. + +Babet, tout émue, m'embrassa à son tour. Elle regarda par la fenêtre +les feuillages et la rivière, les prairies et le ciel; puis, en +souriant: + +--Tu as raison, Jean, me dit-elle. Ce pays a été bon pour nous, il le +sera pour notre petit Jacques... Oncle Lazare, vous serez le parrain +d'un fermier. + +L'oncle Lazare, approuva de la tête, d'un signe las et affectueux. +Depuis un instant, je l'examinais, et je voyais ses yeux se voiler, +ses lèvres pâlir. Renversé dans le fauteuil, en face de la fenêtre +ouverte, il avait posé ses mains blanches sur ses genoux, il regardait +fixement le ciel d'un air d'extase recueillie. + +Je fus pris d'inquiétude. + +--Souffrez-vous, oncle Lazare? lui demandai-je. Qu'avez-vous?... +Répondez, par grâce. + +Il leva doucement une de ses mains, comme pour me prier de parler plus +bas; puis il la laissa retomber, et, d'une voix faible: + +--Je suis brisé, dit-il. A mon âge, le bonheur est mortel... Ne faites +pas de bruit... Il me semble que ma chair est devenue toute légère: je +ne sens plus mes jambes ni mes bras. + +Babet, effrayée, se souleva, regardant l'oncle Lazare. Je me mis à +genoux devant lui, le contemplant avec anxiété. Lui, souriait. + +--Ne vous épouvantez pas, reprit-il. Je n'éprouve aucune souffrance; +une douceur descend en moi, je crois que je vais m'endormir d'un +sommeil juste et bon... Cela vient de me prendre tout d'un coup, et je +remercie Dieu. Ah! mon pauvre Jean, j'ai trop couru dans le sentier du +coteau, l'enfant m'a donné trop de joie. + +Et comme nous comprenions, comme nous éclations en sanglots, l'oncle +Lazare continua, sans cesser de regarder le ciel: + +--Ne gâtez pas ma joie, je vous en supplie... Si vous saviez combien +je suis heureux de m'endormir pour toujours dans ce fauteuil! Jamais +je n'ai osé rêver une mort si consolante. Toutes mes tendresses sont +là, à mes côtés... Et voyez quel ciel bleu! Dieu m'envoie une belle +soirée. + +Le soleil se couchait derrière l'allée de chênes. Les rayons obliques +jetaient des nappes d'or sous les arbres qui prenaient des tons de +vieux cuivre. Au loin, la campagne verte se perdait dans une sérénité +vague. L'oncle Lazare s'affaiblissait de plus en plus, en face de ce +silence attendri, de ce coucher de soleil, apaisé, entrant par la +fenêtre ouverte. Il s'éteignait lentement, comme ces lueurs légères +qui pâlissaient sur les hautes branches. + +--Ah! ma bonne vallée, murmura-t-il, tu me fais de tendres adieux... +J'avais peur de mourir l'hiver, lorsque tu es toute noire. + +Nous retenions nos larmes, nous ne voulions pas troubler cette mort si +sainte. Babet priait à voix basse. L'enfant jetait toujours de légers +cris. + +Mon oncle Lazare entendit ces cris, dans le rêve de son agonie. Il +essaya de se tourner vers Babet, et, souriant encore: + +-J'ai vu l'enfant, dit-il, je meurs bien heureux. + +Alors, il regarda le ciel pâle, la campagne blonde, et, renversant la +tête, il poussa un faible soupir. Aucun frisson ne secoua le corps de +l'oncle Lazare; il entra dans la mort comme on entre dans le sommeil. + +Une telle douceur s'était faite en nous, que nous restâmes muets, sans +larmes. Nous n'éprouvions qu'une tristesse sereine en face de tant de +simplicité dans la mort. Le crépuscule tombait, les adieux de l'oncle +Lazare nous laissaient confiants, ainsi que les adieux du soleil qui +meurt le soir pour renaître le matin. + +Telle fut ma journée d'automne, qui me donna un fils et qui emporta +mon oncle Lazare dans la paix du crépuscule. + + + +IV + +HIVER. + + +Janvier a de sinistres matinées, qui glacent le coeur. Au réveil, ce +jour-là, je fus pris d'une inquiétude vague. Pendant la nuit, le dégel +était venu, et, lorsque, du seuil de la porte, je regardai la +campagne, elle m'apparut comme un immense haillon d'un gris sale, +souillé de boue, troué de déchirures. + +Un rideau de brouillard cachait les horizons. Dans ce brouillard, les +chênes de l'allée dressaient lugubrement leurs bras noirs, pareils à +une rangée de spectres gardant l'abîme de vapeur qui se creusait +derrière eux. Les terres étaient défoncées, couvertes de flaques +d'eau, le long desquelles traînaient des lambeaux de neige salie. Au +loin, la grande voix de la Durance s'enflait. + +L'hiver est d'une vigueur saine, lorsque le ciel est clair et que la +terre est dure. L'air pince les oreilles, on marche gaillardement dans +les sentiers gelés qui sonnent sous les pas avec des bruits d'argent. +Les champs s'élargissent, propres et nets, blancs de glace, jaunes de +soleil. Mais je ne sais rien de plus attristant que ces temps fades de +dégel; je hais les brouillards dont l'humidité pèse aux épaules. + +Je frissonnai devant ce ciel cuivré; je me hâtai de rentrer, décidé à +ne point aller aux champs, ce jour-là. Il ne manquait pas de travail +dans l'intérieur de la ferme. + +Jacques était levé depuis longtemps. Je l'entendais siffler sous un +hangar, où il donnait un coup de main à des hommes qui enlevaient des +sacs de blé. Le garçon avait déjà dix-huit ans; c'était un grand +gaillard, aux bras forts. Il n'avait pas eu un oncle Lazare pour le +gâter et lui apprendre le latin, il n'allait point rêver sous les +saules de la rive. Jacques était devenu un vrai paysan, un travailleur +infatigable, qui se fâchait, lorsque je touchais à quelque chose, me +disant que je me faisais vieux et que je devais me reposer. + +Et, comme je le regardais de loin, un être doux et léger, qui me sauta +sur les épaules, posa ses petites mains sur mes yeux, en me demandant: + +--Qui est-ce? + +Je me mis à rire. + +--C'est, répondis-je, la petite Marie, que sa mère vient d'habiller. + +La chère fillette allait avoir dix ans, et, depuis dix ans, elle était +la joie de la ferme. Venue la dernière, à une époque où nous +n'espérions plus avoir d'enfant, elle était doublement aimée. Sa santé +chancelante nous la rendait chère. On la traitait en demoiselle; sa +mère voulait absolument en faire une dame, et je n'avais pas le +courage de vouloir autre chose, tant la petite Marie était mignonne, +dans ses belles jupes de soie ornées de rubans. + +Marie n'était pas descendue de mes épaules. + +--Maman, maman, criait-elle, viens donc voir; je joue au cheval. + +Babet, qui entrait, eut un sourire. Ah! ma pauvre Babet, comme nous +étions vieux! Je me souviens que nous grelottions de lassitude, ce +jour-là, en nous regardant d'un air triste, lorsque nous étions seuls. +Nos enfants nous rendaient notre jeunesse. + +Le déjeuner fut silencieux. Nous avions été obligés d'allumer la +lampe. Les clartés rousses qui traînaient dans la pièce, étaient d'une +tristesse à mourir. + +--Bah! disait Jacques, il vaut mieux cette pluie tiède qu'un grand +froid qui gèlerait nos oliviers et nos vignes. + +Et il essayait de plaisanter. Mais il était inquiet comme nous, sans +savoir pourquoi. Babet avait fait de mauvais rêves. Nous écoutions le +récit de ses cauchemars, riant des lèvres, le coeur serré. + +--C'est le temps qui nous met l'âme à l'envers, dis-je pour rassurer +tout le monde. + +--Oui, oui, c'est le temps, se hâta de reprendre Jacques. Je vais +mettre quelques sarments dans le feu. + +Une flambée joyeuse jeta de larges nappes de lumière contre les murs. +Les ceps brûlaient avec des pétillements, laissant des brasiers roses. +Nous nous étions assis devant la cheminée; l'air, au dehors, était +tiède; mais, dans l'intérieur de la ferme, il tombait des plafonds une +humidité glaciale. Babet avait pris la petite Marie sur ses genoux; +elle causait tout bas avec elle, s'égayant de son babil d'enfant. + +--Venez-vous, père? me demanda Jacques. Nous allons visiter les caves +et les greniers. + +Je sortis avec lui. Depuis quelques années, les récoltes devenaient +mauvaises. Nous subissions de grosses pertes: nos vignes, nos arbres +étaient surpris par les froids; la grêle hachait nos blés et nos +avoines. Et je disais parfois que je devenais vieux, que la fortune, +qui est femme, n'aime pas les vieillards. Jacques riait, en me +répondant qu'il était jeune, lui, et qu'il allait faire la cour à la +fortune. + +J'en étais à l'hiver, à la saison froide. Je sentais bien que tout +mourait autour de moi. A chaque gaieté qui s'en allait, je songeais à +l'oncle Lazare, qui était resté si calme dans la mort; je demandais +des forces à son cher souvenir. + +Vers trois heures, le jour tomba complètement. Nous descendîmes dans +la salle commune. Babet cousait au coin de la cheminée, la tête +penchée; la petite Marie, assise par terre, en face du feu, habillait +gravement une poupée. Jacques et moi, nous nous étions mis devant un +bureau d'acajou, qui nous venait de l'oncle Lazare; nous nous +occupions à vérifier nos comptes. + +La fenêtre était comme murée; le brouillard, collé aux vitres, +bâtissait une véritable muraille de ténèbres. Derrière cette muraille, +se creusait le vide, l'inconnu. Seule, une clameur large, une voix +haute, qui emplissait l'ombre, s'élevait dans le silence. + +Nous avions congédié les travailleurs, ne gardant avec nous que notre +vieille servante Marguerite. Quand je levais la tête et que +j'écoutais, il me semblait que la ferme se trouvait suspendue au +milieu d'un gouffre. Aucun bruit humain ne venait du dehors, je +n'entendais que la clameur de l'abîme. Alors je regardais ma femme et +mes enfants, j'avais les lâchetés des vieilles gens qui se sentent +trop faibles pour protéger ceux qui les entourent contre les périls +inconnus. + +La clameur devint plus rauque, et il nous sembla qu'on heurtait à la +porte. Au même instant, les chevaux de l'écurie se mirent à hennir +furieusement, les bestiaux poussèrent des beuglements étouffés. Nous +nous étions tous levés, pâles d'inquiétude. Jacques se précipita vers +la porte, l'ouvrit toute grande. + +Un flot d'eau trouble entra brusquement et s'étala dans la pièce. + +La Durance débordait. C'était elle qui jetait la clameur s'élargissant +au loin depuis le matin. Les neiges fondaient dans les montagnes, +chaque coteau était devenu un torrent qui enflait la rivière. Le +rideau de brouillard nous avait caché cette crue soudaine. + +Souvent, dans les hivers rigoureux, en temps de dégel, l'eau était +ainsi montée jusqu'à la porte de la ferme. Mais jamais le flot n'avait +grandi si rapide. Par la porte ouverte, nous apercevions la cour +transformée en lac. Nous avions déjà de l'eau jusqu'aux chevilles. + +Babet avait soulevé la petite Marie, qui pleurait en serrant sa poupée +contre sa poitrine. Jacques voulait aller ouvrir les portes des +écuries et des étables; mais sa mère, le retenant par ses vêtements, +le supplia de ne point sortir. L'eau montait toujours. Je poussai +Babet vers l'escalier. + +--Vite, vite, allons dans les chambres, criai-je. + +Et je forçai Jacques à passer devant moi. Je quittai le +rez-de-chaussée le dernier. + +Marguerite, terrifiée, descendit du grenier où elle se trouvait. Je la +fis asseoir au fond de la pièce, à côté de Babet, qui restait +silencieuse, pâle, les yeux suppliants. Nous avions couché la petite +Marie dans le lit; elle n'avait pas voulu se séparer de sa poupée, +elle s'endormait doucement, en la serrant entre ses bras. Ce sommeil +de l'enfant me soulageait; lorsque je me tournais et que je voyais +Babet, écoutant le souffle régulier de la fillette, j'oubliais le +danger, je n'entendais plus l'eau qui battait les murs. + +Mais nous ne pouvions, Jacques et moi, nous empêcher de regarder le +péril en face. L'anxiété nous poussait à nous rendre compte des +progrès de l'inondation. Nous avions ouvert la fenêtre toute grande, +nous nous penchions au risque de tomber, nous interrogions la nuit. Le +brouillard, plus épais, traînait sur l'eau, suant une pluie fine qui +nous pénétrait de frissons. De vagues reflets d'acier indiquaient +seuls la nappe mouvante, au fond des ténèbres. En bas, dans la cour, +le flot clapotait, montant le long des murailles avec des ondulations +douces. Et nous n'entendions toujours que la colère de la Durance et +que l'épouvante des chevaux et des bestiaux. + +Les hennissements, les beuglements de ces pauvres bêtes me fendaient +l'âme. Jacques m'interrogeait du regard; il aurait voulu tenter de les +délivrer. Bientôt leurs plaintes d'agonie devinrent lamentables, et un +grand craquement se fit entendre. Les boeufs venaient de briser les +portes de l'étable. Nous les vîmes passer devant nous, emportés par +les eaux, roulés dans le courant. Et ils disparurent dans la clameur +de la rivière. + +Alors la colère me prit à la gorge, je devins comme fou, je montrai le +poing à la Durance. Debout devant la fenêtre, je l'insultais. + +--Mauvaise! criai-je au milieu du vacarme des eaux, je t'ai aimée +d'amour, tu as été ma première maîtresse, et tu me voles aujourd'hui, +tu viens ébranler ma ferme et emporter mes bestiaux. Ah! maudite, +maudite!... Puis, tu m'as donné Babet, tu t'es promenée avec douceur +au bord de mes prés. Moi, je croyais que tu étais une bonne mère, je +me rappelais que l'oncle Lazare avait eu de la tendresse pour tes eaux +claires, je pensais te devoir de la reconnaissance... Tu es une +marâtre, je ne te dois que de la haine... + +Mais la Durance, de sa voix de tonnerre, étouffait mes cris; et, +large, indifférente, elle étalait et poussait ses flots avec +l'entêtement tranquille des choses. + +Je rentrai dans la chambre, j'allai embrasser Babet qui pleurait. La +petite Marie dormait en souriant. + +--Ne t'effraye pas, dis-je à ma femme. L'eau ne peut toujours +monter... Elle va certainement descendre... Il n'y a aucun danger. + +--Non, il n'y a aucun danger, répétait Jacques fiévreusement. La +maison est solide. + +A ce moment, Marguerite, qui s'était approchée de la fenêtre, prise de +la curiosité de la peur, se pencha comme folle, et tomba, en poussant +un cri. Je me jetai devant la fenêtre, mais je ne pus empêcher Jacques +de sauter dans l'eau. Marguerite l'avait bercé, il éprouvait pour la +pauvre vieille une tendresse de fils. Au bruit des deux chutes, Babet +s'était levée, épouvantée, les mains jointes. Elle resta là, debout, +la bouche ouverte, les yeux agrandis, regardant la fenêtre. + +Je m'étais assis sur l'appui de bois, les oreilles pleines du +grondement des eaux. Je ne sais depuis combien de temps nous étions, +Babet et moi, dans cette stupeur douloureuse, lorsqu'une voix +m'appela. C'était Jacques qui se tenait au mur, sous la fenêtre. Je +lui tendis la main, et il remonta. + +Babet le prit avec force dans ses bras. Elle pouvait sangloter, +maintenant; elle se soulageait. + +Il ne fut pas question de Marguerite. Jacques n'osait dire qu'il +n'avait pu la retrouver, et nous n'osions le questionner sur ses +recherches. + +Il me prit à part, il me ramena à la fenêtre. + +--Père, me dit-il à demi-voix, il y a déjà plus de deux mètres d'eau +dans la cour, et la rivière monte toujours. Nous ne pouvons rester ici +davantage. + +Jacques avait raison. La maison s'émiettait, les planches des hangars +s'en allaient une à une. Puis, cette mort de Marguerite pesait sur +nous. Babet, affolée, nous suppliait. Sur le grand lit, la petite +Marie restait seule paisible, sa poupée entre les bras, dormant avec +son bon sourire d'ange. + +A chaque minute, le péril croissait. L'eau allait atteindre l'appui de +la fenêtre et envahir la chambre. On aurait dit qu'une machine de +guerre ébranlait la ferme à coups sourds, profonds, réguliers. Le +courant devait nous prendre en pleine façade. Et nous ne pouvions +espérer aucuns secours humains! + +--Les minutes sont précieuses, dit Jacques avec angoisse. Nous allons +être écrasés sous les décombres... Cherchons des planches, +construisons un radeau. + +Il disait cela dans la fièvre. Certes, j'aurais mille fois préféré +être au milieu de la rivière, sur quelques poutres liées ensemble, que +sous le toit de cette maison qui allait s'effondrer. Mais où prendre +les poutres nécessaires? De rage, j'arrachai les planches des +armoires, Jacques brisa les meubles, nous enlevâmes les volets, toutes +les pièces de bois que nous pûmes atteindre. Et sentant qu'il était +impossible d'utiliser ces débris, nous les jetions au milieu de la +chambre, devenus furieux, cherchant toujours. + +Notre dernière espérance s'en allait, nous comprenions notre misère et +notre impuissance. L'eau montait; les voix rauques de la Durance nous +appelaient avec colère. Alors, j'éclatai en sanglots, je pris Babet +entre mes bras frémissants, je suppliai Jacques de venir près de nous. +Je voulais que nous mourions tous dans une même étreinte. + +Jacques s'était remis à la fenêtre. Et, brusquement: + +--Père, cria-t-il, nous sommes sauvés!... Viens voir. + +Le ciel était bon. Le toit d'un hangar, arraché par le courant, venait +d'échouer devant la fenêtre. Ce toit, large de plusieurs mètres, était +fait de poutres légères et de chaume; il surnageait, il devait fermer +un excellent radeau. Je joignis les mains, j'aurais adoré ce bois et +cette paille. + +Jacques sauta sur le toit, après l'avoir fortement amarré. Il marcha +sur le chaume, s'assurant de la solidité de chaque partie. Le chaume +résista; nous pouvions nous aventurer sans crainte. + +--Oh! il nous portera bien tous, dit Jacques joyeusement. Vois donc +comme il s'enfonce peu dans l'eau!... La difficile sera de le diriger. + +Il regarda autour de lui et saisit au passage deux perches que le +courant emportait. + +--Eh! voici les rames, continua-t-il... Père, nous nous mettrons, toi +à l'arrière, moi à l'avant, et nous conduirons aisément le radeau. Il +n'y a pas trois mètres de fond... Vite, vite, embarquez, il ne faut +pas perdre une minute. + +Ma pauvre Babet tâchait de sourire. Elle enveloppa délicatement la +petite Marie dans un châle; l'enfant venait de se réveiller; toute +effrayée, elle gardait un silence coupé de gros soupirs. Je mis une +chaise devant la fenêtre, je fis monter Babet sur le radeau. Comme je +la tenais dans mes bras, je l'embrassai avec une émotion poignante; je +sentais que ce baiser était un baiser suprême. + +L'eau commençait à couler dans la chambre. Nous avions les pieds +trempés. Je m'embarquai le dernier; puis, je déliai la corde. Le +courant nous collait contre le mur; il nous fallut des précautions et +des efforts infinis pour nous éloigner de la ferme. + +Peu à peu, le brouillard était tombé. Lorsque nous partîmes, il +pouvait être minuit. Les étoiles se noyaient encore dans une buée; la +lune, presque au bord de l'horizon, éclairait la nuit d'une sorte +d'aurore blafarde. + +C'est alors que l'inondation nous apparut dans toute son horreur +grandiose. La vallée était devenue fleuve. D'un coteau à l'autre, +entre les masses sombres des cultures, la Durance passait énorme, +seule vivante dans l'horizon mort, grondant d'une voix souveraine, +gardant dans sa colère la majesté de son jet colossal. Par endroits, +des bouquets d'arbres émergeaient, tachant la nappe pâle de marbrures +noires. Je reconnus, devant nous, les cimes des chênes de l'allée; le +courant nous poussait vers ces branches qui étaient pour nous autant +de récifs. Autour du radeau flottaient des débris, des pièces de bois, +des tonneaux vides, des paquets d'herbes; la rivière charriait les +ruines que sa colère avait faites. + +A gauche, nous apercevions les lumières de Dourgues. Des lueurs de +lanternes couraient dans la nuit. L'eau n'avait pas dû monter jusqu'au +village; les terres basses seules étaient envahies. Des secours +allaient arriver sans doute. Nous interrogions les clartés qui +traînaient sur l'eau; il nous semblait, à chaque instant, entendre des +bruits de rames. + +Nous étions partis à l'aventure. Dès que le radeau fut au milieu du +courant, perdu dans les tourbillons de la rivière, l'angoisse nous +reprit, nous regrettâmes presque d'avoir quitté la ferme. Je me +tournai parfois, je regardai la maison qui restait toujours debout, +grise sur l'eau blanche. Babet, accroupie au milieu du radeau, dans le +chaume du toit, tenait la petite Marie sur ses genoux, la tête contre +sa poitrine, pour lui cacher l'horreur de la rivière, toutes deux +repliées, courbées dans un embrassement, comme rapetissées par la +crainte. Jacques, debout à l'avant, appuyait de toute sa puissance sur +sa perche; il nous jetait, par instants, de rapides regards, puis se +remettait silencieusement à la besogne. Je le secondais de mon mieux, +mais nos efforts pour gagner la rive restaient sans effet. Peu à peu, +malgré nos perches que nous enfoncions dans la vase à les briser, nous +étions dérivés; une force, qui semblait venir du fond de l'eau, nous +poussait au large. Lentement, la Durance s'emparait de nous. + +Luttant, baignés de sueur, nous en étions arrivés à la colère, nous +nous battions avec la rivière comme avec un être vivant, cherchant à +la vaincre, à la blesser, à la tuer. Elle nous serrait entre ses bras +de géant, et nos perches devenaient, dans nos mains, des armes que +nous lui enfoncions en pleine poitrine avec rage. Elle rugissait, elle +nous jetait sa bave au visage, elle se tordait sous nos coups. Les +dents serrées, nous résistions à sa victoire. Nous ne voulions pas +être vaincus. Et il nous prenait des envies folles d'assommer le +monstre, de le calmer à coups de poing. + +Lentement, nous allions au large. Nous étions déjà à l'entrée de +l'allée de chênes. Les branches noires perçaient l'eau qu'elles +déchiraient avec des bruits lamentables. La mort nous attendait +peut-être là, dans un heurt. Je criai à Jacques de prendre l'allée et +de la suivre, en s'appuyant aux branches. Et c'est ainsi que je passai +une dernière fois au milieu de cette allée de chênes où j'avais +promené ma jeunesse et mon âge mûr. Dans la nuit terrible, sur le +gouffre hurlant, je songeai à mon oncle Lazare, je vis les belles +heures de ma vie me sourire tristement. + +Au bout de l'allée, la Durance triompha. Nos perches ne touchèrent +plus le fond. L'eau nous emporta dans l'élan furieux de sa victoire. +Et maintenant elle pouvait faire de nous ce qu'il lui plairait. Nous +nous abandonnâmes. Nous descendions avec une rapidité effrayante. De +grands nuages, des haillons sales et troués traînaient dans le ciel; +puis, lorsque la lune se cachait, une obscurité lugubre tombait. Alors +nous roulions dans le chaos. Des flots énormes d'un noir d'encre, +pareils à des dos de poissons, nous emportaient en tournoyant. Je ne +voyais plus Babet ni les enfants. Je me sentais déjà dans la mort. + +J'ignore combien de temps dura cette course suprême. Brusquement, la +lune se dégagea, les horizons blanchirent. Et, dans cette lumière, +j'aperçus en face de nous une masse noire, qui barrait le chemin, et +sur laquelle nous courions de toute la violence du courant. Nous +étions perdus, nous allions nous briser là. + +Babet s'était levée toute droite. Elle me tendait la petite Marie. + +--Prends l'enfant, me cria-t-elle... Laisse-moi, laisse-moi! + +Jacques avait déjà saisi Babet dans ses bras. D'une voix forte: + +--Père, dit-il, sauvez la petite... Je sauverai ma mère. + +La masse noire était devant nous. Je crus reconnaître un arbre. Le +choc fut terrible, et le radeau, fendu en deux, sema sa paille et ses +poutres dans le tourbillon de l'eau. + +Je tombai, serrant avec force la petite Marie. L'eau glacée me rendit +tout mon courage. Remonté à la surface de la rivière, je maintins +l'enfant, je la couchai à moitié sur mon cou, et je me mis à nager +péniblement. Si la petite ne s'était pas évanouie et qu'elle se fût +débattue, nous serions restés tous les deux au fond du gouffre. + +Et, tandis que je nageais, une anxiété me serrait à la gorge. +J'appelais Jacques, je cherchais à voir au loin; mais je n'entendais +que le grondement, je ne voyais que la nappe pâle de la Durance. +Jacques et Babet étaient au fond. Elle avait dû s'attacher à lui, +l'entraîner dans une étreinte mortelle. Quelle agonie atroce! J'aurais +voulu mourir; j'enfonçais lentement, j'allais les retrouver sous l'eau +noire. Et, dès que le flot touchait à la face de la petite Marie, je +luttais de nouveau avec une énergie farouche pour me rapprocher de la +rive. + +C'est ainsi que j'abandonnai Babet et Jacques, désespéré de ne pouvoir +mourir comme eux, les appelant toujours d'une voix rauque. La rivière +me jeta sur les cailloux, pareil à un de ces paquets d'herbe qu'elle +laissait dans sa course. Lorsque je revins à moi, je pris entre les +bras ma fille qui ouvrait les yeux. Le jour naissait. Ma nuit d'hiver +était finie, cette terrible nuit qui avait été complice du meurtre de +ma femme et de mon fils. + +A cette heure, après des années de regrets, une dernière consolation +me reste. Je suis l'hiver glacé, mais je sens en moi tressaillir le +printemps prochain. Mon oncle Lazare le disait: nous ne mourons +jamais. J'ai eu les quatre saisons, et voilà que je reviens au +printemps, voilà que ma chère Marie recommence les éternelles joies et +les éternelles douleurs. + + + +FIN. + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, NOUVEAUX CONTES A NINON *** + +This file should be named nvxcn10.txt or nvxcn10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, nvxcn11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, nvxcn10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext05 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext05 + +Or /etext04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, +91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + + PROJECT GUTENBERG LITERARY ARCHIVE FOUNDATION + 809 North 1500 West + Salt Lake City, UT 84116 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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