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If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Kéraban-Le-Têtu, Volume II + +Author: Jules Verne + +Posting Date: March 24, 2015 [EBook #8175] +Release Date: May, 2005 +First Posted: June 25, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KÉRABAN-LE-TÊTU, VOLUME II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online +Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + + +KÉRABAN-LE-TÊTU par JULES VERNE + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + * * * * * + + +I + + +DANS LEQUEL ON RETROUVE LE SEIGNEUR KÉRABAN, FURIEUX D'AVOIR VOYAGÉ EN +CHEMIN DE FER. + +On s'en souvient sans doute, Van Mitten, désolé de n'avoir pu visiter +les ruines de l'ancienne Colchide, avait manifesté l'intention de se +dédommager en explorant le mythologique Phase, qui, sous le nom moins +euphonique de Rion, se jette maintenant à Poti dont il forme le petit +port sur le littoral de la mer Noire. + +En vérité le digne Hollandais dût régulièrement rabattre encore de ses +espérances! Il s'agissait bien vraiment de s'élancer sur les traces de +Jason et des Argonautes, de parcourir les lieux célèbres où cet +audacieux fils d'Eson alla conquérir la Toison d'Or! Non! ce qu'il +convenait de faire au plus vite, c'était de quitter Poli, de se lancer +sur les traces du seigneur Kéraban, et de le rejoindre à la frontière +turco-russe. + +De là, nouvelle déception pour Van Mitten. Il était déjà cinq heures +du soir. On comptait repartir le lendemain matin, 13 septembre. De +Poti, Van Mitten ne put donc voir que le jardin public, où s'élèvent +les ruines d'une ancienne forteresse, les maisons bâties sur pilotis, +dans lesquelles s'abrite une population de six à sept mille âmes, les +larges rues, bordées de fossés, d'où s'échappe un incessant concert de +grenouilles, et le port, assez fréquenté, que domine un phare de +premier ordre. + +Van Mitten ne put se consoler d'avoir si peu de temps à lui qu'en se +faisant cette réflexion: c'est qu'à fuir si vite une telle bourgade, +située au milieu des marais du Rion et de la Capatcha, il ne +risquerait point d'y gagner quelque fièvre pernicieuse,--ce qui est +fort à redouter dans les environs malsains de ce littoral. + +Pendant que le Hollandais s'abandonnait à ces réflexions de toutes +sortes, Ahmet cherchait à remplacer la chaise de poste, qui eût encore +rendu de si longs services sans l'inqualifiable imprudence de son +propriétaire. Or, de trouver une autre voiture de voyage, neuve ou +d'occasion, dans cette petite ville de Poti, il n'y fallait +certainement pas compter. Une «perecladnaïa», une «araba» russes, cela +pouvait se rencontrer et la bourse du seigneur Kéraban était là pour +payer le prix de l'acquisition quel qu'il fût. Mais ces divers +véhicules, ce ne sont en somme que des charrettes plus ou moins +primitives, dépourvues de tout confort, et elles n'ont rien de commun +avec une berline de voyage. Si vigoureux que soient les chevaux qu'on +y attelle, ces charrettes ne sauraient courir avec la vitesse d'une +chaise de poste. Aussi que de retards à craindre avant d'avoir achevé +ce parcours! Cependant, il convient d'observer qu'Ahmet n'eut pas même +lieu d'être embarrassé sur le choix du véhicule. Ni voitures, ni +charrettes! Rien de disponible pour le moment! Or il lui importait de +rejoindre au plus tôt son oncle, pour empêcher que son entêtement ne +l'engageât encore en quelque déplorable affaire. Il se décida donc à +faire à cheval ce trajet d'une vingtaine de lieues, entre Poti et la +frontière turco-russe. Il était bon cavalier, cela va de soi, et Nizib +l'avait souvent accompagné dans ses promenades. Van Mitten consulté +par lui n'était point sans avoir reçu quelques principes d'équitation, +et il répondit, sinon de l'habileté fort improbable de Bruno, du moins +de son obéissance à le suivre dans ces conditions. + +Il fut donc décidé que le départ s'effectuerait le lendemain matin, +afin d'atteindre la frontière le soir même. + +Cela fait, Ahmet écrivit une longue lettre à l'adresse du banquier +Sélim, lettre qui naturellement commençait par ces mots: «Chère +Amasia» Il lui racontait toutes les péripéties du voyage, quel +incident venait de se produire à Poti, pourquoi il avait été séparé de +son oncle, comment il comptait le retrouver. Il ajoutait que le retour +ne serait en rien retardé par cette aventure, qu'il saurait bien faire +marcher bêtes et gens en se tenant dans la moyenne du temps et du +parcours qui lui restaient encore. Donc, instante recommandation de se +trouver avec son père et Nedjeb à la villa de Scutari pour la date +fixée, et même un peu avant, de manière à ne point manquer au +rendez-vous. + +Cette lettre, à laquelle se mêlaient les plus tendres compliments pour +la jeune fille, le paquebot, qui fait un service régulier de Poti à +Odessa, devait l'emporter le lendemain. Donc, avant quarante-huit +heures, elle serait arrivée à destination, ouverte, lue jusqu'entre +les lignes, et peut-être pressée sur un coeur dont Ahmet croyait bien +entendre les battements à l'autre bout de la mer Noire. Le fait est +que les deux fiancés se trouvaient alors au plus loin l'un de l'autre, +c'est-à-dire aux deux extrémités du grand axe d'une ellipse dont +l'intraitable obstination de son oncle obligeait Ahmet à suivre la +courbe! + +Et tandis qu'il écrivait ainsi pour rassurer, pour consoler Amasia, +que faisait Van Mitten? + +Van Mitten, après avoir dîné à l'hôtel, se promenait en curieux dans +les rues de Poti, sous les arbres du Jardin Central, le long des quais +du port et dès jetées, dont la construction s'achevait alors. Mais il +était seul. Bruno, cette fois, ne l'avait point accompagné. + +Et pourquoi Bruno ne marchait-il pas auprès de son maître, quitte à +lui faire de respectueuses mais justes observations sur les +complications du présent et les menaces de l'avenir? + +C'est que Bruno avait eu une idée. S'il n'y avait à Poti ni berline ni +chaise de poste, il s'y trouverait peut-être une balance. Or, pour ce +Hollandais amaigri, c'était là ou jamais l'occasion de se peser, de +constater le chiffre de son poids actuel comparé au chiffre de son +poids primitif. + +Bruno avait donc quitté l'hôtel, ayant eu soin d'emporter, sans en +rien dire, le guide de son maître, qui devait lui donner en livres +bataves l'évaluation des mesures russes dont il ne connaissait pas la +valeur. + +Sur les quais d'un port où la douane exerce son office, il y a +toujours quelques-unes de ces larges balances, sur les plateaux +desquelles un homme peut se peser à l'aise. + +Bruno ne fut donc point embarrassé à ce sujet. Moyennant quelques +kopeks, les préposés se prêtèrent à sa fantaisie. On mit un poids +respectable sur un des plateaux d'une balance, et Bruno, non sans +quelque secrète inquiétude, monta sur l'autre. A son grand déplaisir, +le plateau qui supportait le poids, resta adhérent au sol. Bruno, +quelque effort qu'il fit pour s'alourdir,--peut-être croyait-il qu'il +y réussirait en se gonflant,--ne parvint même pas à l'enlever. + +«Diable! dit-il, voilà ce que je craignais!» + +Un poids un peu moins fort fut posé sur le plateau à la place du +premier.... Le plateau ne bougea pas davantage. + +«Est-il possible!» s'écria Bruno, qui sentit tout son sang lui refluer +au coeur. + +En ce moment, son regard s'arrêta sur une bonne figure, toute +empreinte de bienveillance à son égard. + +«Mon maître!» s'écria-t-il. + +C'était Van Mitten, en effet, que les hasards de sa promenade venaient +de conduire sur le quai, précisément à l'endroit où les préposés +opéraient pour le compte de son serviteur. + +«Mon maître, répéta Bruno, vous ici? + +--Moi-même, répondit Van Mitten. Je vois avec plaisir que tu es en +train de.... + +--De me peser ... oui! + +--Le résultat de cette operation, c'est que je ne sais pas s'il +existe des poids assez faibles pour indiquer ce que je pèse à l'heure +qu'il est.» + +Et Bruno fit cette réponse avec une si douloureuse expression de +physionomie que le reproche alla jusqu'au coeur de Van Mitten. + +«Quoi! dit celui-ci, depuis que nous sommes partis, tu aurais maigri à +ce point, mon pauvre Bruno? + +--Vous allez en juger, mon maître.» + +En effet, on venait de placer, dans le plateau de la balance, un +troisième poids très inférieur aux deux autres. + +Cette fois, Bruno le souleva peu a peu,--ce qui mit les deux plateaux +en équilibre sur une même ligne horizontale. + +«Enfin! dit Bruno, mais quel est ce poids? + +--Oui! quel est ce poids?» répondit Van Mitten. Cela faisait tout +juste, en mesures russes, quatre pounds, pas un de plus, pas un de +moins. + +Aussitôt Van Mitten de prendre le guide que lui tendait Bruno et de se +reporter à la table de comparaison entre les diverses mesures des deux +pays. + +«Eh bien, mon maître? demanda Bruno, en proie à une curiosité mêlée +d'une certaine angoisse, que vaut le pound russe? + +--Environ seize ponds et demi de Hollande, répondit Van Mitten, après +un petit calcul mental. + +--Ce qui fait?... + +--Ce qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent +cinquante et une livres.» + +Bruno poussa un cri de désespoir, et, s'élançant hors du plateau de la +balance, dont l'autre plateau vint brusquement frapper le sol, il +tomba sur un banc, à demi-pâmé. + +«Cent cinquante et une livres.» répétait-il, comme s'il eût perdu là +près d'un neuvième de sa vie. + +En effet, à son départ, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds, +ou cent soixante-huit livres, n'en pesait plus que soixante-quinze et +demi, soit cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de +dix-sept livres! Et cela en vingt-six jours d'un voyage qui avait été +relativement facile, sans véritables privations ni grandes fatigues. +Et maintenant que le mal avait commencé, où s'arrêterait-il? Que +deviendrait ce ventre que Bruno s'était fabriqué lui-même, qu'il avait +mis près de vingt ans à arrondir, grâce à l'observation d'une hygiène +bien comprise? De combien tomberait-il au-dessous de cette honorable +moyenne, dans laquelle il s'était maintenu jusqu'alors,--surtout à +présent que, faute d'une chaise de poste, à travers des contrées sans +ressources, avec menaces de fatigues et de dangers, cet absurde voyage +allait s'accomplir dans des conditions nouvelles! + +Voilà ce que se demanda l'anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors, +il se fit dans son esprit, comme une rapide vision d'éventualités +terribles, au milieu desquelles apparaissait un Bruno méconnaissable, +réduit à l'état de squelette ambulant! + +Aussi son parti fut-il pris sans l'ombre d'une hésitation. Il se +releva, il entraina le Hollandais, qui n'aurait pas eu la force de lui +résister, et, s'arrêtant sur le quai, au moment de rentrer à l'hôtel: + +«Mon maître, dit-il, il y a des bornes à tout, même à la sottise +humaine! Nous n'irons pas plus loin!» + +Van Mitten reçut cette déclaration avec ce calme accoutumé, dont rien +ne pouvait le faire se départir. + +«Comment, Bruno, dit-il, c'est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que +tu me proposes de nous fixer? + +--Non, mon maître, non! Je vous propose tout simplement de laisser le +seigneur Kéraban revenir comme il lui conviendra à Constantinople, +pendant que nous y retournerons tranquillement par un des paquebots de +Poti. La mer ne vous rend point malade, moi non plus, et je ne risque +pas d'y maigrir davantage,--ce qui m'arriverait infailliblement, si je +continuais à voyager dans ces conditions. + +--Ce parti est peut-être sage à ton point de vue, Bruno, répondit Van +Mitten, mais au mien, c'est autre chose. Abandonner mon ami Kéraban +lorsque les trois quarts du parcours sont déjà faits, cela mérite +quelque réflexion! + +--Le seigneur Kéraban n'est point votre ami, répondit Bruno. Il est +l'ami du seigneur Kéraban, voilà tout. D'ailleurs, il n'est et ne peut +être le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste d'embonpoint +pour la satisfaction de ses caprices d'amour-propre! Les trois quarts +du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le quatrième +quart me paraît offrir bien d'autres difficultés à travers un pays à +demi sauvage! Qu'il ne vous soit encore rien survenu de personnellement +désagréable, à vous, mon maître, d'accord; mais, je vous le répète, si +vous vous obstinez, prenez garde! ... Il vous arrivera malheur!» + +L'insistance de Bruno à lui prophétiser quelque grave complication +dont il ne se tirerait pas sain et sauf ne laissait point de tracasser +Van Mitten. Ces conseils d'un fidèle serviteur étaient bien pour +l'influencer quelque peu. En effet, ce voyage au delà de la frontière +russe, à travers les régions peu fréquentées du pachalik de Trébizonde +et de l'Anatolie septentrionale, qui échappent presque entièrement à +l'autorité du gouvernement turc, cela valait au moins la peine que +l'on regardât à deux fois avant de l'entreprendre. Aussi, étant donné +son caractère un peu faible, Van Mitten se sentit-il ébranlé, et Bruno +ne fut pas sans s'en apercevoir. Bruno redoubla donc ses instances. Il +fit valoir maint argument à l'appui de sa cause, il montra ses habits +flottant à la ceinture autour d'un ventre qui s'en allait de jour en +jour. Insinuant, persuasif, éloquent même, sous l'empire d'une +conviction profonde, il amena enfin son maître à partager ses idées +sur la nécessité de séparer son sort du sort de son ami Kéraban. + +Van Mitten réfléchissait. Il écoutait avec attention, hochant la tête +aux bons endroits. Lorsque cette grave conversation fut achevée, il +n'était plus retenu que par la crainte d'avoir une discussion à ce +sujet avec son incorrigible compagnon de voyage. + +«Eh bien, repartit Bruno, qui avait réponse à tout, les circonstances +sont favorables. Puisque le seigneur Kéraban n'est plus là, brûlons la +politesse au seigneur Kéraban, et laissons son neveu Ahmet aller le +rejoindre à la frontière.» + +Van Mitten secoua la tête négativement. + +«A cela, il n'y a qu'un empêchement, dit-il. + +--Lequel? demanda Bruno. + +--C'est que j'ai quitté Constantinople, à peu près sans argent, et +que maintenant, ma bourse est vide! + +--Ne pouvez-vous, mon maître, faire venir une somme suffisante de la +banque de Constantinople? + +--Non, Bruno, c'est impossible! Le dépôt de ce que je possède à +Rotterdam ne peut pas être déjà fait.... + +--En sorte que pour avoir l'argent nécessaire à notre retour?... +demanda Bruno. + +--Il faut de toute nécessité que je m'adresse à mon ami Kéraban!» +répondit Van Mitten. + +Voilà qui n'était pas pour rassurer Bruno. Si son maître revoyait le +seigneur Kéraban, s'il lui faisait part de son projet, il y aurait +discussion, et Van Mitten ne serait pas le plus fort. Mais comment +faire? S'adresser directement au jeune Ahmet? Non! ce serait inutile! +Ahmet ne prendrait jamais sur lui de fournir à Van Mitten les moyens +d'abandonner son oncle! Donc il n y fallait point songer. + +Enfin, voici ce qui fut décidé entre le maître et le serviteur, après +un long débat. On quitterait Poti en compagnie d'Ahmet, on irait +rejoindre le seigneur Kéraban à la frontière turco-russe. Là, Van +Mitten, sous prétexte de santé, en prévision des fatigues à venir, +déclarerait qu'il lui serait impossible de continuer un pareil voyage. +Dans ces conditions, son ami Kéraban ne pourrait pas insister, et ne +se refuserait pas à lui donner l'argent nécessaire pour qu'il pût +revenir par mer à Constantinople. + +«N'importe! pensa Bruno, une conversation à ce sujet entre mon maître +et le seigneur Kéraban, cela ne laisse pas d'être grave.» + +Tous deux revinrent à l'hôtel, où les attendait Ahmet. Ils ne lui +dirent rien de leurs projets que celui-ci eût sans doute combattus. On +soupa, on dormit. Van Mitten rêva que Kéraban le hachait menu comme +chair à pâté. On se réveilla de grand matin, et l'on trouva à la porte +quatre chevaux prêts à «dévorer l'espace». + +Une chose curieuse à voir, ce fut la mine de Bruno, lorsqu'il fut mis +en demeure d'enfourcher sa monture. Nouveaux griefs à porter au compte +du seigneur Kéraban. Mais il n'y avait pas d'autre moyen de voyager. +Bruno dut donc obéir. Heureusement, son cheval était un vieux bidet, +incapable de s'emballer, et dont il serait facile d'avoir raison. Les +deux chevaux de Van Mitten et de Nizib n'étaient pas non plus pour les +inquiéter. Seul, Ahmet avait un assez fringant animal; mais, bon +cavalier, il ne devait avoir d'autre souci que de modérer sa vitesse, +afin de ne point distancer ses compagnons de route. + +On quitta Poti à cinq heures du matin. A huit heures, un premier +déjeuner était pris dans le bourg de Nikolaja, après une traite de +vingt verstes, un second déjeuner à Kintryachi, quinze verstes plus +loin, vers onze heures,--et, vers deux heures après midi, Ahmet, après +une nouvelle étape de vingt autres verstes, faisait halte à Batoum, +dans cette partie du Lazistan septentrional qui appartient à l'empire +moscovite. + +Ce port était autrefois un port turc, très heureusement situé à +l'embouchure du Tchorock, qui est le Bathys des anciens. Il est +fâcheux que la Turquie l'ait perdu, car ce port, vaste, pourvu d'un +bon ancrage, peut recevoir un grand nombre de bâtiments, même des +navires d'un fort tirant d'eau. Quant à la ville, c'est simplement un +important bazar, construit en bois, que traverse une rue principale. +Mais la main de la Russie s'allonge démesurément sur les régions +transcaucasiennes, et elle a saisi Batoum comme elle saisira plus tard +les dernières limites du Lazistan. + +Là, Ahmet n'était donc pas encore chez lui, comme il y eût été +quelques années auparavant. Il lui fallut dépasser Günièh, à +l'embouchure du Tchorock, et, à vingt verstes de Batoum, la bourgade +de Makrialos, pour atteindre la frontière, dix verstes plus loin. + +En cet endroit, au bord de la route, un homme attendait sous l'oeil +peu paternel d'un détachement de Cosaques, les deux pieds posés sur la +limite du sol ottoman, dans un état de fureur plus facile à comprendre +qu'à décrire. + +C'était le seigneur Kéraban. Il était six heures du soir, et depuis le +minuit de la veille,--instant précis où il avait été rendu à la +liberté en dehors du territoire russe,--le seigneur Kéraban ne +décolérait pas. + +Une assez pauvre cabane, bâtie au flanc de la route, misérablement +habitée, mal couverte, mal close, encore plus mal fournie de vivres, +lui avait servi d'abri ou plutôt de refuge. + +Une demi-verste avant d'y arriver, Ahmet et Van Mitten, ayant aperçu, +l'un son oncle, l'autre son ami, avaient pressé leurs chevaux, et ils +mirent pied à terre à quelques pas de lui. + +Le seigneur Kéraban, allant, venant, gesticulant, se parlant à +lui-même ou plutôt se disputant avec lui-même, puisque personne +n'était là pour lui tenir tête, ne semblait pas avoir aperçu ses +compagnons. + +«Mon oncle! s'écria Ahmet en lui tendant les bras, pendant que Nizib +et Bruno gardaient son cheval et celui du Hollandais, mon oncle! + +--Mon ami!» ajouta Van Mitten. Kéraban leur saisit la main à tous +deux, et montrant les Cosaques, qui se promenaient sur la lisière de +la route: + +«En chemin de fer! s'écria-t-il. Ces misérables m'ont forcé à monter +en chemin de fer! ... Moi! ... moi!» + +Bien évidemment, d'avoir été réduit à ce mode de locomotion, indigne +d'un vrai Turc, c'était ce qui excitait chez le seigneur Kéraban la +plus violente irritation! Non! il ne pouvait digérer cela! Sa +rencontre avec le seigneur Saffar, sa querelle avec cet insolent +personnage et ce qui en était suivi, le bris de sa chaise de poste, +l'embarras où il allait se trouver pour continuer son voyage, il +oubliait tout devant cette énormité: avoir été en chemin de fer! Lui, +un vieux croyant! + +«Oui! c'est indigne! répondit Ahmet, qui pensa que c'était ou jamais +le cas de ne pas contrarier son oncle. + +--Oui, indigne! ajouta Van Mitten, mais, après tout, ami Kéraban, il +ne vous est rien arrivé de grave.... + +--Ah! prenez garde à vos paroles, monsieur Van Mitten! s'écria +Kéraban. Rien de grave, dites-vous?» + +Un signe d'Ahmet au Hollandais lui indiqua qu'il faisait fausse route. +Son vieil ami venait de le traiter de: «Monsieur Van Mitten» et +continuait de l'interpeller de la sorte: + +«Me direz-vous ce que vous entendez par ces inqualifiables paroles: +rien de grave? + +--Ami Kéraban, j'entends qu'aucun de ces accidents habituels aux +chemins de fer, ni déraillement, ni tamponnement, ni collision.... + +--Monsieur Van Mitten, mieux vaudrait avoir déraillé! s'écria +Kéraban. Oui! par Allah! mieux vaudrait avoir déraillé, avoir perdu +bras, jambes et tête, entendez-vous, que de survivre à pareille honte! + +--Croyez bien, ami Kéraban! ... reprit Van Mitten, qui ne savait +comment pallier ses imprudentes paroles. + +--Il ne s'agit pas de ce que je puis croire! répondit Kéraban en +marchant sur le Hollandais, mais de ce que vous croyez! ... Il s'agit +de la façon dont vous envisagez ce qui vient d'arriver à l'homme qui, +depuis trente ans, se croyait votre ami.» + +Ahmet voulut détourner une conversation dont le plus clair résultat +eût été d'empirer les choses. + +«Mon oncle, dit-il, je crois pouvoir l'affirmer, vous avez mal compris +monsieur Van Mitten.... + +--Vraiment! + +--Ou plutôt monsieur Van Mitten s'est mal exprimé! Tout comme moi, il +ressent une indignation profonde pour le traitement que ces maudits +Cosaques vous ont infligé!» + +Heureusement, tout cela était dit en turc, et les «maudits Cosaques» +n'y pouvaient rien comprendre. + +«Mais, en somme, mon oncle, c'est à un autre qu'il faut faire remonter +la cause de tout cela! C'est un autre qui est responsable de ce qui +vous est arrivé! C'est l'impudent personnage qui a fait obstacle à +votre passage au railway de Poti! C'est ce Saffar!... + +--Oui! ce Saffar! s'écria Kéraban, très opportunément lancé par son +neveu sur cette nouvelle piste. + +--Mille fois oui, ce Saffar! se hâta d'ajouter Van Mitten. C'est là +ce que je voulais dire, ami Kéraban! + +--L'infâme Saffar! dit Kéraban. + +--L'infâme Saffar!» répéta Van Mitten en se mettant au diapason de +son interlocuteur. + +Il aurait même voulu employer un qualificatif plus énergique encore, +mais il n'en trouva pas. + +«Si nous le rencontrons jamais! ... dit Ahmet. + +--Et ne pouvoir retourner à Poti! s'écria Kéraban, pour lui faire +payer son insolence, le provoquer, lui arracher l'âme du corps, le +livrer à la main du bourreau!... + +--Le faire empaler!....» crut devoir ajouter Van Mitten, qui se +faisait féroce pour reconquérir une amitié compromise. + +Et cette proposition, si bien turque, on en conviendra, lui valut un +serrement de main de son ami Kéraban. + +«Mon oncle, dit alors Ahmet, il serait inutile, en ce moment, de se +mettre à la recherche de ce Saffar! + +--Et pourquoi, mon neveu? + +--Ce personnage n'est plus à Poti, reprit Ahmet, Quand nous y sommes +arrivés, il venait de s'embarquer sur le paquebot qui fait le service +du littoral de l'Asie Mineure. + +--Le littoral de l'Asie Mineure! s'écria Kéraban, Mais notre +itinéraire ne suit-il pas ce littoral? + +--En effet, mon oncle! + +--Eh bien! si l'infâme Saffar, répondit Kéraban, se rencontre sur mon +chemin, _Vallah-billah tielah_! Malheur à lui!» + +Après avoir prononcé cette formule qui est le «serment de Dieu», le +seigneur Kéraban ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut. + +Mais comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait +aux voyageurs? De suivre la route à cheval, cela ne pouvait +sérieusement se proposer au seigneur Kéraban. Sa corpulence s'y +opposait. S'il eût souffert du cheval, le cheval aurait encore plus +souffert de lui. Il fut donc convenu que l'on se rendrait à Choppa, la +bourgade la plus rapprochée. Ce n'était que quelques verstes à faire, +et Kéraban les ferait à pied,--Bruno aussi, car il était tellement +moulu qu'il n'aurait pu réenfourcher sa monture. + +«Et cette demande d'argent dont vous devez parler? ... dit-il à son +maître qu'il avait tiré à part. + +--A Choppa!» répondit Van Mitten. + +Et il ne voyait pas sans quelque inquiétude approcher le moment où il +devrait toucher cette question délicate. + +Quelques instants après, les voyageurs descendaient la route dont la +pente côtoie les rivages du Lazistan. + +Une dernière fois, le seigneur Kéraban se retourna pour montrer le +poing aux Cosaques, qui l'avaient si désobligeamment embarqué,--lui!-- +dans un wagon de chemin de fer, et, au détour de la côte, il perdit de +vue la frontière de l'empire moscovite. + + + + +II + + +DANS LEQUEL VAN MITTEN SE DÉCIDE A CÉDER AUX OBSESSIONS DE BRUNO, ET +CE QUI S'ENSUIT. + +«Un singulier pays! écrivait Van Mitten sur son carnet de voyage, en +notant quelques impressions prises au vol. Les femmes travaillent à la +terre, portent les fardeaux, tandis que les hommes filent le chauvre +et tricotent la laine.» + +Et le bon Hollandais ne se trompait pas. Cela se passe encore ainsi +dans cette lointaine province du Lazistan, en laquelle commençait la +seconde partie de l'itinéraire. + +C'est un pays encore peu connu, ce territoire qui part de la frontière +caucasienne, cette portion de l'Arménie turque, comprise entre les +vallées du Charchout, du Tschorock et le rivage de la Mer Noire. Peu +de voyageurs, depuis le Français Th. Deyrolles, se sont aventurés à +travers ces districts du pachalik de Trébizonde, entre ces montagnes +de moyenne altitude, dont l'écheveau s'embrouille confusément jusqu'au +lac de Van, et enserre la capitale de l'Arménie, celle Erzeroum, +chef-lieu d'un villayet qui compte plus de douze cent mille habitants. + +Et cependant, ce pays a vu s'accomplir de grands faits historiques. En +quittant ces plateaux où les deux branches de l'Euphrate prennent leur +source, Xénophon et ses Dix Mille, reculant devant les armées +d'Artaxerce Mnémon, arrivèrent sur le bord du Phase. Ce Phase n'est +point le Rion qui se jette à Poti: c'est le Kour, descendu de la +région caucasienne, et il ne coule pas loin de ce Lazistan à travers +lequel le seigneur Kéraban et ses compagnons allaient maintenant +s'engager. + +Ah! si Van Mitten en avait eu le temps, quelles observations +précieuses il aurait sans doute faites et qui sont perdues pour les +érudits de la Hollande! Et pourquoi n'aurait-il pas retrouvé l'endroit +précis ou Xénophon, général, historien, philosophe, livra bataille aux +Taoques et aux Chalybes en sortant du pays des Karduques, et ce mont +Chenium, d'où les Grecs saluèrent de leurs acclamations les flots si +désirés du Pont-Euxin? + +Mais Van Mitten n'avait ni le temps de voir ni le loisir d'étudier, +ou plutôt on ne le lui laissait pas. Et alors Bruno de revenir à la +charge, de relancer son maître, afin que celui-ci empruntât au +seigneur Kéraban ce qu'il fallait pour se séparer de lui. + +«A Choppa!» répondait invariablement Van Mitten. + +On se dirigea donc vers Choppa. Mais là, trouverait-on un moyen de +locomotion, un véhicule quelconque, pour remplacer la confortable +chaise, brisée au railway de Poti? + +C'était une assez grave complication. Il y avait encore près de deux +cent cinquante lieues à faire, et dix-sept jours seulement jusqu'à +cette date du 30 courant. Or, c'était à cette date que le seigneur +Kéraban devait être de retour! C'était à cette date qu'Ahmet comptait +retrouver à la villa de Scutari la jeune Amasia qui l'y attendrait +pour la célébration du mariage! On comprend donc que l'oncle et le +neveu fussent non moins impatients l'un que l'autre. De là, un très +sérieux embarras sur la manière dont s'accomplirait cette seconde +moitié du voyage. + +De retrouver une chaise de poste ou tout simplement une voiture dans +ces petites bourgades perdues de l'Asie Mineure, il n'y fallait point +compter. + +Force serait de s'accommoder de l'un des véhicules du pays, et cet +appareil de locomotion ne pourrait être que des plus rudimentaires. + +Ainsi donc, soucieux et pensifs, allaient, sur le chemin du littoral, +le seigneur Kéraban à pied, Bruno traînant par la bride son cheval et +celui de son maître qui préférait marcher à côté de son ami; Nizib, +monté et tenant la tête de la petite caravane. Quant à Ahmet, il avait +pris les devants, afin de préparer les logements à Choppa, et faire +l'acquisition d'un véhicule, de manière à repartir au soleil levant. + +La route se fit lentement et en silence. Le seigneur Kéraban couvait +intérieurement sa colère, qui se manifestait par ces mots souvent +répétés: «Cosaques, railway, wagon, Saffar!» Lui, Van Mitten, guettait +l'occasion de s'ouvrir à qui de droit de ses projets de séparation; +mais il n'osait, ne trouvant pas le moment favorable, dans l'état où +était son ami qui se fût enlevé au moindre mot. + +On arriva à Choppa à neuf heures du soir. Cette étape, faite à pied, +exigeait le repos de toute une nuit. L'auberge était médiocre; mais, +la fatigue aidant, tous y dormirent leurs dix heures consécutives, +tandis qu'Ahmet, le soir même, se mettait en campagne pour trouver un +moyen de transport. + +Le lendemain, 14 septembre, à sept heures, une araba était tout +attelée devant la porte de l'auberge. + +Ah! qu'il y avait lieu de regretter l'antique chaise de poste, +remplacée par une sorte de charrette grossière, montée sur deux roues, +dans laquelle trois personnes pouvaient à peine trouver place! Deux +chevaux à ses brancards, ce n'était pas trop pour enlever cette lourde +machine. Très heureusement, Ahmet avait pu faire recouvrir l'araba +d'une bâche imperméable, tendue sur des cercles de bois, de manière à +tenir contre le vent et la pluie. Il fallait donc s'en contenter en +attendant mieux; mais il n'était pas probable que l'on pût se rendre à +Trébizonde en plus confortable et plus rapide équipage. + +On le comprendra aisément: à la vue de cette araba, Van Mitten, si +philosophe qu'il fût, et Bruno, absolument éreinté, ne purent +dissimuler une certaine grimace qu'un simple regard du seigneur +Kéraban dissipa en un instant. + +«Voilà tout ce que j'ai pu trouver, mon oncle! dit Ahmet en montrant +l'araba. + +--Et c'est tout ce qu'il nous faut! répondit Kéraban, qui, pour rien +au monde, n'eût voulu laisser voir l'ombre d'un regret à l'endroit de +son excellente chaise de poste. + +--Oui ... reprit Ahmet, avec une bonne litière de paille dans cette +araba.... + +--Nous serons comme des princes, mon neveu! + +--Des princes de théâtre! murmura Bruno. + +--Hein? fit Kéraban. + +--D'ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu'à cent soixante +agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trébizonde, et là, j'y +compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur équipage. + +--Je répète que celui-ci suffira!» dit Kéraban, en observant, sous +son sourcil froncé, s'il surprendrait au visage de ses compagnons +l'apparence d'une contradiction. + +Mais tous, écrasés par ce formidable regard s'étaient fait une figure +impassible. + +Voici ce qui fut convenu: le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno +devaient prendre place dans l'araba, dont l'un des chevaux serait +monté par le postillon, chargé du soin de relayer après chaque étape; +Ahmet et Nizib, très habitués aux fatigues de l'équitation, suivraient +à cheval. On espérait ainsi ne point éprouver trop de retard jusqu'à +Trébizonde. Là, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de +terminer ce voyage le plus confortablement possible. + +Le seigneur Kéraban donna donc le signal du départ, après que l'araba +eut été munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux +narghilés, heureusement sauvés de la collision, et qui furent mis à la +disposition de leurs propriétaires. D'ailleurs, les bourgades de cette +partie du littoral sont assez rapprochées les unes des autres. Il est +même rare que plus de quatre à cinq lieues les séparent. On pourrait +donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que +l'impatient Ahmet consentit à accorder quelques heures de repos et +surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment +approvisionnés. + +«En route!» répéta Ahmet après son oncle, qui avait déjà pris place +dans l'araba. + +En ce moment, Bruno s'approcha de Van Mitten, et d'un ton grave, +presque impérieux: + +«Mon maître, dit-il, et cette proposition que vous devez faire au +seigneur Kéraban? + +--Je n'ai pas encore trouvé l'occasion, répondit évasivement Van +Mitten. D'ailleurs, il ne me paraît pas très bien disposé.... + +--Ainsi, nous allons monter là-dedans? reprit Bruno en désignant +l'araba d'un geste de profond dédain! + +--Oui.... provisoirement! + +--Mais quand vous déciderez-vous à faire cette demande d'argent de +laquelle dépend notre liberté? + +--A la prochaine bourgade, répondit Van Mitten. + +--A la prochaine bourgade?... + +--Oui! à Archawa!» + +Bruno hocha la tête en signe de désapprobation et s'installa derrière +son maître au fond de l'araba. La lourde charrette partit d'un assez +bon trot sur les pentes de la route. + +Le temps laissait à désirer. Des nuages, d'apparence orageuse, +s'amoncelaient dans l'ouest. On sentait, au delà de l'horizon, +certaines menaces de bourrasque. Cette portion de la côte, battue de +plein fouet par les courants atmosphériques venus du large, ne devait +pas être facile à suivre; mais on ne commande pas au temps, et les +fatalistes fidèles de Mahomet savent mieux que tous autres le prendre +comme il vient. Toutefois, il était à craindre que la mer Noire ne +continuât pas à justifier longtemps son nom grec de _Pontus Euxinus_, +le «bien hospitalier», mais plutôt son nom turc de _Kara Dequitz_, +qui est de moins bon augure. + +Fort heureusement, ce n'était point la partie élevée et montagneuse du +Lazistan que coupait l'itinéraire adopté. Là, les routes manquent +absolument, et il faut s'aventurer à travers des forêts que la hache +du bûcheron n'a point encore aménagées. Le passage de l'araba y eût +été à peu près impossible. Mais la côte est plus praticable, et le +chemin n'y fait jamais défaut d'une bourgade à l'autre. Il circule au +milieu des arbres fruitiers, sous l'ombrage des noyers, des +châtaigniers, entre les buissons de lauriers et de rosiers des Alpes, +enguirlandés par les inextricables sarments de la vigne sauvage. + +Toutefois, si cette lisière du Lazistan offre un passage assez facile +aux voyageurs, elle n'est pas saine dans ses parties basses. Là +s'étendent des marécages pestilentiels; là règne le typhus à l'état +endémique, depuis le mois d'août jusqu'au mois de mai. Par bonheur +pour le seigneur Kéraban et les siens, on était en septembre, et leur +santé ne courait plus aucun risque. Des fatigues, oui! des maladies, +non! Or, si on ne se guérit pas toujours, on peut toujours se reposer. +Et lorsque le plus entêté des Turcs raisonnait ainsi, ses compagnons +ne pouvaient rien avoir à lui répondre. + +L'araba s'arrêta à la bourgade d'Archawa, vers neuf heures du matin. +On se mit en mesure d'en repartir une heure après, sans que Van Mitten +eût trouvé le joint pour toucher un mot de ses fameux projets +d'emprunt à son ami Kéraban. + +De là, cette demande de Bruno: + +«Eh bien, mon maître, est-ce fait?... + +--Non, Bruno, pas encore. + +--Mais il serait temps de.... + +--A la prochaine bourgade! + +--A la prochaine bourgade?... + +--Oui, à Witse.» + +Et Bruno, qui, au point de vue pécuniaire, dépendait de son maître +comme son maître dépendait du seigneur Kéraban, reprit place dans +l'araba, non sans dissimuler, cette fois, sa mauvaise humeur. + +«Qu'a-t-il donc, ce garçon? demanda Kéraban. + +--Rien, se hâta de répondre Van Mitten, pour détourner la +conversation. Un peu fatigué, peut-être! + +--Lui! répliqua Kéraban. Il a une mine superbe! Je trouve même qu'il +engraisse! + +--Moi! s'écria Bruno, touché au vif. + +--Oui! il a des dispositions à devenir un beau et bon Turc, de +majestueuse corpulence!» + +Van Mitten saisit le bras de Bruno qui allait éclater à ce compliment, +si inopportunément envoyé, et Bruno se tut. + +Cependant, l'araba se maintenait en bonne allure. Sans les cahots qui +provoquaient de violentes secousses à l'intérieur, lesquelles se +traduisaientpar des contusions plus désagréables que douloureuses, il +n'y aurait rien eu à dire. + +La route n'était pas déserte. Quelques Lazes la parcouraient, +descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur +industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten eût été moins préoccupé +de son «interpellation», il aurait pu noter sur ses tablettes les +différences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes. +Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroulées autour de +la tête en manière de coiffure, remplace la calotte géorgienne. Sur la +poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint, +élégants et souples, s'écartèlent les deux cartouchières disposées +comme les tuyaux d'une flûte de Pan. Un fusil court de canon, un +poignard à large lame, fiché dans une ceinture bordée de cuivre, +constituent leur armement habituel. + +Quelques âniers suivaient aussi la route et transportaient aux +villages maritimes les productions en fruits de toutes les espèces, +qui se récoltent dans la zone moyenne. + +En somme, si le temps eût été plus sûr, le ciel moins menaçant, les +voyageurs n'auraient point eu trop à se plaindre du voyage, même fait +dans ces conditions. + +A onze heures du matin, ils arrivèrent à Witse sur l'ancien Pyxites, +dont le nom grec «buis» est suffisamment justifié par l'abondance de +ce végétal aux environs. Là, on déjeuna sommairement,--trop +sommairement, paraît-il, au gré du seigneur Kéraban,--qui, cette fois, +laissa échapper un grognement de mauvaise humeur. + +Van Mitten ne trouva donc pas encore là l'occasion favorable pour lui +toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir, +lorsque Bruno, le tirant à part, lui dit: + +«Eh bien, mon maître? + +--Eh bien, Bruno, à la bourgade prochaine. + +--Comment? + +--Oui! à Artachen!» + +Et Bruno, outre d'une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond +de l'araba, tandis que son maître jetait un coup d'oeil ému à ce +romantique paysage, où se retrouvait toute la propreté hollandaise +unie au pittoresque italien. + +Il en fut d'Artachen comme de Witse et d'Archawa. On y relaya à trois +heures du soir; on en repartit à quatre; mais, sur une sérieuse mise +en demeure de Bruno, qui ne lui permettait plus de temporiser, son +maître s'engagea à faire sa demande, avant d'arriver à la bourgade +d'Atina, où il avait été convenu que l'on passerait la nuit. Il y +avait cinq lieues à enlever pour atteindre cette bourgade,--ce qui +porterait à une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette +journée. En vérité, ce n'était pas mal pour une simple charrette; mais +la pluie, qui menaçait de tomber, allait la retarder, sans doute, en +rendant la route peu praticable. + +Ahmet ne voyait pas sans inquiétude la période du mauvais temps +s'accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au +large. L'atmosphère alourdie rendait la respiration difficile. Très +certainement, dans la nuit ou le soir, un orage éclaterait en mer. +Après les premiers coups de foudre, l'espace, profondément troublé par +les décharges électriques, serait balayé à coups de bourrasque, et la +bourrasque ne se déchaînerait pas sans que les vapeurs ne se +résolussent en pluie. + +Or, trois voyageurs, c'était tout ce que pouvait contenir l'araba. Ni +Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui, +d'ailleurs, ne résisterait peut-être pas aux assauts de la tourmente. +Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait +urgence à gagner la prochaine bourgade. + +Deux ou trois fois, le seigneur Kéraban passa la tête hors de la bâche +et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus. + +«Du mauvais temps? fit-il. + +--Oui, mon oncle, répondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais +avant que l'orage n'éclate! + +--Dès que la pluie commencera à tomber, reprit Kéraban, tu nous +rejoindras dans la charrette. + +--Et qui me cédera sa place? + +--Bruno! Ce brave garçon prendra ton cheval.... + +--Certainement,» ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise +grâce à refuser ... pour son fidèle serviteur. + +Mais que l'on tienne pour certain qu'il ne le regarda pas en faisant +cette réponse. Il ne l'aurait pas osé. Bruno devait se tenir à quatre +pour ne point faire explosion. Son maître le sentait bien. «Le mieux +est de nous dépêcher, reprit Ahmet. Si la tempête se déchaîne, les +toiles de l'araba seront traversées en un instant, et la place n'y +sera plus tenable. + +--Presse ton attelage, dit Kéraban au postillon, et ne lui épargne +pas les coups de fouet!» + +Et, de fait, le postillon, qui n'avait pas moins hâte que ses +voyageurs d'arriver à Atina, ne les épargnait guère. Mais les pauvres +bêtes, accablées par la lourdeur de l'air, ne pouvaient se maintenir +au trot sur une route que le macadam n'avait pas encore nivelée. + +Combien le seigneur Kéraban et les siens durent envier le «tchapar», +dont l'équipage croisa leur araba vers les sept heures du soir! +C'était le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte +à Téhéran les dépêches de l'Europe. Il n'emploie que douze jours pour +se rendre de Trébizonde à la capitale de la Perse, avec les deux ou +trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zaptiès qui +l'escortent. Mais, aux relais, on lui doit la préférence sur tous +autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant à Atina, de n'y +plus trouver que des chevaux épuisés. + +Par bonheur, cette pensée ne vint point au seigneur Kéraban. Il aurait +eu là une occasion toute naturelle d'exhaler de nouvelles plaintes, et +en eût profité, sans doute! + +Peut-être, d'ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui +fut enfin fournie par Van Mitten. + +Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites à +Bruno, se hasarda enfin à s'exécuter, mais en y mettant toute +l'adresse possible. Le mauvais temps qui menaçait lui parut être un +excellent exorde pour entrer en matière. + +«Ami Kéraban, dit-il tout d'abord, du ton d'un homme qui ne veut point +donner de conseil, mais qui en demande plutôt, que pensez-vous de cet +état de l'atmosphère? + +--Ce que j'en pense?... + +--Oui! ... Vous le savez, nous touchons à l'équinoxe d'automne, et il +est à craindre que notre voyage ne soit pas aussi favorisé pendant la +seconde partie que pendant la première! + +--Eh bien, nous serons moins favorisés, voilà tout! répondit Kéraban +d'une voix sèche. Je n'ai pas le pouvoir de modifier à mon gré les +conditions atmosphériques! Je ne commande pas aux éléments, que je +sache, Van Mitten! + +--Non ... évidemment, répliqua le Hollandais, que ce début +n'encourageait guère. Ce n'est pas ce que je veux dire, mon digne ami! + +--Que voulez-vous dire, alors? + +--Qu'après tout, ce n'est peut-être là qu'une apparence d'orage ou +tout au plus un orage qui passera.... + +--Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins +longtemps, ... comme les discussions, mais ils passent, ... et le beau +temps leur succède ... naturellement! + +--A moins, fit observer Van Mitten, que l'atmosphère ne soit si +profondément troublée! ... Si ce n'était pas la période de +l'équinoxe.... + +--Quand on est dans l'équinoxe, répondit Kéraban, il faut bien se +résigner à y être! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans +l'équinoxe! ... On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez? + +--Non! ... Je vous assure.... Vous reprocher ... moi, ami Kéraban,» +répondit Van Mitten. + +L'affaire s'engageait mal, c'était trop évident. Peut-être, s'il +n'avait eu derrière lui Bruno, dont il entendait les sourdes +incitations, peut-être Van Mitten eût-il abandonné cette conversation +dangereuse, quitte à la reprendre plus tard. Mais il n'y avait plus +moyen de reculer,--d'autant moins que Kéraban, l'interpellant, d'une +façon directe, cette fois, lui dit en fronçant le sourcil: + +«Qu'avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une +arrière-pensée? + +--Moi? + +--Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n'aime pas les +gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi! + +--Moi! vous faire mauvaise mine? + +--Avez-vous quelque chose à me reprocher? Si je vous ai invité à +dîner à Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas à Scutari? Est-ce +ma faute, si ma chaise a été brisée sur ce maudit chemin de fer?» + +Oh! oui! c'était sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se +garda bien de le lui reprocher! + +«Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n'avons +plus qu'une araba pour tout véhicule? Voyons! parlez!» + +Van Mitten, troublé, ne savait déjà plus que répondre. Il se borna +donc à demander à son peu endurant compagnon s'il comptait rester soit +à Atina, soit même à Trébizonde, au cas où le mauvais temps rendrait +le voyage trop difficile. + +«Difficile ne veut pas dire impossible, n'est-ce pas? répondit +Kéraban, et comme j'entends être arrivé à Scutari pour la fin du mois, +nous continuerons notre route, quand bien même tous les éléments +seraient conjurés contre nous!» + +Van Mitten fit appel alors à tout son courage, et formula, non sans +une évidente hésitation dans la voix, sa fameuse proposition. + +«Eh bien, ami Kéraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je +vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission ... oui ... la +permission de rester à Atina. + +--Vous me demandez la permission de rester à Atina?... répondit +Kéraban en scandant chaque syllabe. + +--Oui ... la permission ... l'autorisation, ... car je ne voudrais +rien faire sans votre aveu ... de ... de.... + +--De nous séparer, n'est-ce pas? + +--Oh! temporairement ... très temporairement!... se hâta d'ajouter +Van Mitten. Nous sommes bien fatigués, Bruno et moi! Nous préférerions +revenir par mer à Constantinople ... oui! ... par mer.... + +--Par mer? + +--Oui ... ami Kéraban.... Oh! je sais que vous n'aimez pas la mer!... +Je ne dis pas cela pour vous contrarier! ... Je comprends très bien +que l'idée de faire une traversée quelconque vous soit désagréable!... +Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez à suivre la route du +littoral! ... Mais la fatigue commence à me rendre ce déplacement trop +pénible ... et ... à le bien regarder, Bruno maigrit! ... + +--Ah! ... Bruno maigrit! dit Kéraban, sans même se retourner vers +l'infortuné serviteur, qui, d'une main fébrile, montrait ses vêtements +flottant sur son corps émacié. + +--C'est pourquoi, ami Kéraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne +pas trop nous en vouloir, si nous restons à la bourgade d'Atina, d'où +nous gagnerons l'Europe dans des conditions plus acceptables! ... Je +vous le répète, nous vous retrouverons à Constantinople ... ou plutôt +à Scutari, oui ... à Scutari, et ce n'est pas moi qui me ferai +attendre pour le mariage de mon jeune ami Ahmet!» + +Van Mitten avait dit tout ce qu'il voulait dire. Il attendait la +réponse du seigneur Kéraban. Serait-ce un simple acquiescement à une +demande si naturelle, ou se formulerait-elle par quelque prise à +partie dans un éclat de colère? + +Le Hollandais courbait la tête, sans oser lever les yeux sur son +terrible compagnon. + +«Van Mitten, répondit Kéraban d'un ton plus calme qu'on n'aurait pu +l'espérer, Van Mitten, vous voudrez bien admettre que votre +proposition ait lieu de m'étonner, et qu'elle soit même de nature à +provoquer.... + +--Ami Kéraban! ... s'écria Van Mitten, qui sur ce mot, crut à quelque +violence imminente. + +--Laissez-moi achever, je vous prie! dit Kéraban. Vous devez bien +penser que je ne puis voir cette séparation sans un réel chagrin! +J'ajoute même que je ne me serais pas attendu à cela de la part d'un +correspondant, lié à moi par trente ans d'affaires.... + +--Kéraban! fit Van Mitten. + +--Eh! par Allah! laissez-moi donc achever! s'écria Kéraban, qui ne +put retenir ce mouvement si naturel chez lui. Mais, après tout, Van +Mitten, vous êtes libre! Vous n'êtes ni mon parent ni mon serviteur! +Vous n'êtes que mon ami, et un ami peut tout se permettre, même de +briser les liens d'une vieille amitié! + +--Kéraban!... mon cher Kéraban!... répondit Van Mitten, très ému de +ce reproche. + +--Vous resterez donc à Atina, s'il vous plaît de rester à Atina, ou +même à Trébizonde, s'il vous plaît de rester à Trébizonde!» + +Et là-dessus, le seigneur Kéraban s'accota dans son coin, comme un +homme qui n'a plus auprès de lui que des indifférents, des étrangers, +dont le hasard seul a fait ses compagnons de voyage. + +En somme, si Bruno était enchanté de la tournure qu'avaient prise les +choses, Van Mitten ne laissait pas d'être très chagriné d'avoir causé +cette peine à son ami. Mais enfin, son projet avait réussi, et, bien +que l'idée lui en vînt peut-être, il ne pensa pas qu'il y eût lieu de +retirer sa proposition. D'ailleurs, Bruno était là. + +Restait alors la question d'argent, l'emprunt à contracter pour être +en mesure, soit de demeurer quelque temps dans le pays, soit d'achever +le voyage dans d'autres conditions. Cela ne pouvait faire difficulté. +L'importante part qui revenait à Van Mitten dans sa maison de +Rotterdam, allait être prochainement versée à la banque de +Constantinople, et le seigneur Kéraban n'aurait qu'à se rembourser de +la somme prêtée au moyen du chèque que lui donnerait le Hollandais. + +«Ami Kéraban? dit Van Mitten, après quelques minutes d'un silence qui +ne fut interrompu par personne. + +--Qu'y a-t-il encore, monsieur? demanda Kéraban, comme s'il eût +répondu à quelque importun. + +--En arrivant à Atina! ... reprit Van Mitten, que ce mot de +«monsieur» avait frappé au coeur. + +--Eh bien, en arrivant à Atina, répondit Kéraban, nous nous +séparerons! ... C'est convenu! + +--Oui, sans doute ... Kéraban!» + +En vérité, il n'osa pas dire: mon ami Kéraban! + +«Oui ... sans doute.... Aussi je vous prierai de me laisser quelque +argent.... + +--De l'argent! Quel argent?... + +--Une petite somme ... dont vous vous rembourserez ... à la Banque de +Constantinople.... + +--Une petite somme? + +--Vous savez que je suis parti presque sans argent ... et, comme vous +vous étiez généreusement chargé des frais de ce voyage.... + +--Ces frais ne regardent que moi! + +--Soit! ... Je ne veux pas discuter.... + +--Je ne vous aurais pas laissé dépenser une seule livre, répondit +Kéraban, non pas même une! + +--Je vous en suis fort reconnaissant, répondit Van Mitten, mais +aujourd'hui, il ne me reste pas un seul para, et je vous serai obligé +de.... + +--Je n'ai point d'argent à vous prêter, répondit sèchement Kéraban, +et il ne me reste, à moi, que ce qu'il faut pour achever ce voyage! + +--Cependant ... vous me donnerez bien?... + +--Rien, vous dis-je! + +--Comment?... fit Bruno. + +--Bruno se permet de parler, je crois!... dit Kéraban d'un ton plein +de menaces. + +--Sans doute, répliqua Bruno. + +--Tais-toi, Bruno,» dit Van Mitten, qui ne voulait pas que cette +intervention de son serviteur pût envenimer le débat. + +Bruno se tut. + +«Mon cher Kéraban, reprit Van Mitten, il ne s'agit, après tout, que +d'une somme relativement minime, qui me permettra de demeurer quelques +jours à Trébizonde.... + +--Minime ou non, monsieur, dit Kéraban, n'attendez absolument rien de +moi! + +--Mille piastres suffiraient!... + +--Ni mille, ni cent, ni dix, ni une! riposta Kéraban, qui commençait +à se mettre en colère. + +--Quoi! rien? + +--Rien! + +--Mais alors.... + +--Alors, vous n'avez qu'à continuer ce voyage avec nous, monsieur Van +Mitten. Vous ne manquerez de rien! Mais quant à vous laisser une +piastre, un para, un demi-para, pour vous permettre de vous promener à +votre convenance ... jamais! + +--Jamais?... + +--Jamais!» + +La manière dont ce «jamais» fut prononcé était bien pour faire +comprendre à Van Mitten et même à Bruno, que la résolution de l'entêté +était irrévocable. Quand il avait dit non, c'était dix fois non! + +Van Mitten fut-il particulièrement blessé de ce refus de Kéraban, +autrefois son correspondant et naguère son ami, il serait difficile de +l'expliquer, tant le coeur humain, et en particulier le coeur d'un +Hollandais, flegmatique et réservé, renferme de mystères. Quant à +Bruno, il était outré! Quoi! il lui faudrait voyager dans ces +conditions, et peut-être dans de pires encore? Il lui faudrait +poursuivre cette route absurde, cet itinéraire insensé, en charrette, +à cheval, à pied, qui sait? Et tout cela pour la convenance d'un têtu +d'Osmanli, devant lequel tremblait son maître! Il lui faudrait perdre +enfin le peu qui lui restait de ventre, pendant que le seigneur +Kéraban, en dépit des contrariétés et des fatigues, continuerait à se +maintenir dans une rotondité majestueuse! + +Oui! Mais qu'y faire? Aussi Bruno, n'ayant pas d'autre ressource que +de grommeler, grommelat-il en son coin. Un instant, il songea à rester +seul, à abandonner Van Mitten à toutes les conséquences d'une pareille +tyrannie. Mais la question d'argent se dressait devant lui, comme elle +s'était dressée devant son maître, lequel n'avait pas seulement de +quoi lui payer ses gages. Donc, il fallait bien le suivre! + +Pendant ces discussions, l'araba marchait péniblement. Le ciel, +horriblement lourd, semblait s'abaisser sur la mer. Les sourds +mugissements du ressac indiquaient que la lame se faisait au large. Au +delà de l'horizon, le vent soufflait déjà en tempête. + +Le postillon pressait de son mieux ses chevaux. Ces pauvres bêtes ne +marchaient plus qu'avec peine. Ahmet les excitait de son côté, tant il +avait hâte d'arriver à la bourgade d'Atina; mais, qu'il y fût devancé +par l'orage, cela ne faisait plus maintenant aucun doute. + +Le seigneur Kéraban, les yeux fermés, ne disait pas un mot. Ce silence +pesait à Van Mitten, qui eût préféré quelque bonne bourrade de son +ancien ami. Il sentait tout ce que celui-ci devait amasser de +maugréements contre lui! Si jamais cet amas faisait explosion, ce +serait terrible! + +Enfin, Van Mitten n'y tint plus, et, se penchant à l'oreille de +Kéraban, de manière que Bruno ne put l'entendre: + +«Ami Kéraban? dit-il. + +--Qu'y a-t-il? demanda Kéraban. + +--Comment ai-je pu céder à cette idée de vous quitter, ne fût-ce +qu'un instant? reprit Van Mitten. + +--Oui! comment? + +--En vérité, je ne le comprends pas! + +--Ni moi!» répondit Kéraban. + +Et ce fut tout; mais la main de Van Mitten chercha la main de Kéraban, +qui accueillit ce repentir par une généreuse pression, dont les doigts +du Hollandais devaient porter longtemps la marque. + +Il était alors neuf heures du soir. La nuit se faisait très sombre. +L'orage venait d'éclater avec une extrême violence. L'horizon +s'embrasa de grands éclairs blancs, bien qu'on ne put entendre encore +les éclats de la foudre. La bourrasque devint bientôt si forte, que, +plusieurs fois, on put craindre que l'araba ne fût renversée sur la +route. Les chevaux, épuisés, épouvantés, s'arrêtaient à chaque +instant, se cabraient, reculaient, et le postillon ne parvenait que +bien difficilement à les maintenir. + +Que devenir dans ces conjonctures? On ne pouvait faire halte, sans +abri, sur cette falaise battue par les vents d'ouest. Il s'en fallait +encore d'une demi-heure avant que la bourgade ne pût être atteinte. + +Ahmet, très inquiet, ne savait quel parti prendre, lorsqu'au tournant +de la côte une vive lueur apparut à une portée de fusil. C'était le +feu du phare d'Atina, élevé sur la falaise, en avant de la bourgade, +et qui projetait une lumière assez intense au milieu de l'obscurité. + +Ahmet eut la pensée de demander, pour la nuit, l'hospitalité aux +gardiens, qui devaient être à leur poste. + +Il frappa à la porte de la maisonnette, construite au pied du phare. + +Quelques instants de plus, le seigneur Kéraban et ses compagnons +n'auraient pu résister aux coups de la tempête. + + + + +III + + +DANS LEQUEL BRUNO JOUE A SON CAMARADE NIZIB UN TOUR QUE LE LECTEUR +VOUDRA BIEN LUI PARDONNER. + +Une grossière maison de bois, divisée en deux chambres avec fenêtres +ouvertes sur la mer, un pylône, fait de poutrelles, supportant un +appareil catoptrique, c'est-à-dire une lanterne à réflecteurs, et +dominant le toit d'une soixantaine de pieds, tel était le phare +d'Atina et ses dépendances. Donc rien de plus rudimentaire. + +Mais, tel qu'il était, ce feu rendait de grands services à la +navigation, au milieu de ces parages. Son établissement ne datait que +de quelques années. Aussi, avant que les difficiles passes du petit +port d'Atina qui s'ouvre plus à l'ouest fussent éclairées, que de +navires s'étaient mis à la côte au fond de ce cul-de-sac du continent +asiatique! Sous la poussée des brises du nord et de l'ouest, un +steamer a de la peine à se relever, malgré les efforts de sa +machine,--à plus forte raison, un bâtiment à voiles, qui ne peut +lutter qu'en biaisant contre le vent. + +Deux gardiens demeuraient à poste fixe dans la maisonnette de bois, +disposée au pied du phare; une première chambre leur servait de salle +commune; une seconde contenait les deux couchettes qu'ils n'occupaient +jamais ensemble, l'un d'eux étant de garde chaque nuit, aussi bien +pour l'entretien du feu que pour le service des signaux, lorsque +quelque navire s'aventurait sans pilote dans les passes d'Atina. + +Aux coups qui furent frappés du dehors, la porte de la maisonnette +s'ouvrit. Le seigneur Kéraban, sous la violente poussée de l'ouragan +--ouragan lui-même!--entra précipitamment, suivi d'Ahmet, de Van +Mitten, de Bruno et de Nizib. + +«Que demandez-vous? dit l'un des gardiens, que son compagnon, réveillé +par le bruit, rejoignit presque aussitôt. + +--L'hospitalité pour la nuit? répondit Ahmet. + +--L'hospitalité? reprit le gardien. Si ce n'est qu'un abri qu'il vous +faut, la maison est ouverte. + +--Un abri, pour attendre le jour, répondit Kéraban, et de quoi +apaiser notre faim. + +--Soit, dit le gardien, mais vous auriez été mieux dans quelque +auberge du bourg d'Atina. + +--A quelle distance est ce bourg? demanda Van Mitten. + +--A une demi-lieue-environ du phare et en arrière des falaises, +répondit le gardien. + +--Une demi-lieue à faire par ce temps horrible! s'écria Kéraban. Non, +mes braves gens, non! ... Voici des bancs sur lesquels nous pourrons +passer la nuit! ... Si notre araba et nos chevaux peuvent s'abriter +derrière votre maisonnette, c'est tout ce qu'il nous faudra! ... +Demain, dès qu'il fera jour, nous gagnerons la bourgade, et qu'Allah +nous vienne en aide pour y trouver quelque véhicule plus +convenable.... + +--Plus rapide, surtout! ... ajouta Ahmet. + +--Et moins rude! ... murmura Bruno entre ses dents. + +--... que cette araba dont il ne faut pourtant pas dire du mal! ... +répliqua le seigneur Kéraban, qui jeta un regard sévère au rancunier +serviteur de Van Mitten. + +--Seigneur, reprit le gardien, je vous répète que notre demeure est à +votre service. Bien des voyageurs y ont déjà cherché asile contre le +mauvais temps et se sont contentés.... + +--De ce dont nous saurons bien nous contenter nous-mêmes!» répondit +Kéraban. + +Et cela dit, les voyageurs prirent leurs mesures pour passer la nuit +dans cette maisonnette. En tout cas, ils ne pouvaient que se féliciter +d'avoir trouvé un tel refuge, si peu confortable qu'il fût, à entendre +le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors. + +Mais, dormir, c'est bien, à la condition que le sommeil soit précédé +d'un souper quelconque. Ce fut naturellement Bruno qui en fit +l'observation, en rappelant que les réserves de l'araba étaient +absolument épuisées. + +«Au fait, demanda Kéraban, qu'avez-vous à nous offrir, mes braves +gens, ... en payant, bien entendu? + +--Bon ou mauvais, répondit un des gardiens, il y a ce qu'il y a, et +toutes les piastres du trésor impérial ne vous feraient pas trouver +autre chose ici que le peu qui nous reste des provisions du phare! + +--Ce sera suffisant! répondit Ahmet. + +--Oui! ... s'il y en a assez! ... murmura Bruno, dont les dents +s'allongeaient sous la surexcitation d'une véritable fringale. + +--Passez dans l'autre chambre, répondit le gardien. Ce qui est sur la +table est à votre disposition! + +--Et Bruno nous servira, répondit Kéraban, tandis que Nizib ira aider +le postillon à remiser le moins mal possible, à l'abri du vent, notre +araba et son équipage!» + +Sur un signe de son maître, Nizib sortit aussitôt, afin de tout +disposer pour le mieux. + +En même temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de +Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un +foyer de bois flambant, près d'une petite table. Là, dans des plats +grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les +voyageurs affamés firent honneur. Bruno, les regardant manger si +avidement, semblait même penser qu'ils leur en faisaient trop. + +«Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van +Mitten, après un quart d'heure d'un travail de mastication que le +serviteur du digne Hollandais trouva interminable. + +--Non certes, répondit le seigneur Kéraban, il n'y a pas de raison +pour qu'ils meurent de faim plus que leurs maîtres! + +--Il est vraiment bien bon! murmura Bruno. + +--Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! ... ajouta +Kéraban! ... Ah! ces Cosaques! ... on en pendrait cent.... + +--Oh! fit Van Mitten. + +--Mille ... dix mille ... cent mille ... ajouta Kéraban en secouant +son ami d'une main vigoureuse, qu'il en resterait trop encore!... Mais +la nuit s'avance! ... Allons dormir! + +--Oui, cela vaut mieux!» répondit Van Mitten, qui, par ce «oh!» +intempestif, avait failli provoquer le massacre d'une grande partie +des tribus nomades de l'Empire moscovite. + +Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la +première chambre, au moment où Nizib y rejoignait Bruno pour souper +avec lui. Là, s'enveloppant de leur manteau, étendus sur les bancs, +tous trois cherchèrent à tromper dans le sommeil les longues heures +d'une nuit de tempête. Mais il leur serait bien difficile, sans doute, +de dormir dans ces conditions. + +Cependant, Bruno et Nizib, attablés l'un devant l'autre, se +préparaient à achever consciencieusement ce qui restait dans les plats +et au fond des brocs,--Bruno, toujours très dominateur avec Nizib, +Nizib, toujours très déférent vis-à-vis de Bruno. + +«Nizib, dit Bruno, à mon avis, lorsque les maîtres ont soupé, c'est le +droit des serviteurs de manger les restes, quand ils veulent bien leur +en laisser. + +--Vous avez toujours faim, monsieur Bruno? demanda Nizib d'un air +approbateur. + +--Toujours faim, Nizib, surtout quand il y a douze heures que je n'ai +rien pris! + +--Il n'y paraît pas! + +--Il n'y paraît pas!... Mais, ne voyez-vous pas, Nizib, que j'ai +encore maigri de dix livres depuis huit jours! Avec mes vêtements +devenus trop larges, on habillerait un homme deux fois gros comme moi? + +--C'est vraiment singulier, ce qui vous arrive, monsieur Bruno! Moi! +j'engraisse plutôt à ce régime-là! + +--Ah! tu engraisses! ... murmura Bruno, qui regarda son camarade de +travers. + +--Voyons un peu ce qu'il y a dans ce plat, dit Nizib. + +--Hum! fit Bruno, il n'y reste pas grand chose ... et, quand il y en +a à peine pour un, à coup sûr il n'y en a pas pour deux! + +--En voyage, il faut savoir se contenter de ce que l'on trouve, +monsieur Bruno! + +--Ah! tu fais le philosophe, se dit Bruno! Ah! tu te permets +d'engraisser! ... toi!» + +Et ramenant à lui l'assiette de Nizib: «Eh! que diable vous êtes-vous +donc servi là? dit-il. + +--Je ne sais, mais cela ressemble beaucoup à un reste de mouton, +répondit Nizib, qui replaça l'assiette devant lui. + +--Du mouton? ... s'écria Bruno. Eh! Nizib, prenez garde! ... Je crois +que vous faites erreur! + +--Nous verrons bien, dit Nizib, en portant à sa bouche un morceau +qu'il venait de piquer avec sa fourchette. + +--Non! ... non! ... répliqua Bruno, en l'arrêtant de la main. Ne vous +pressez pas! Par Mahomet, comme vous dites, je crains bien que ce ne +soit de la chair d'un certain animal immonde,--immonde pour un Turc, +s'entend, et non pour un chrétien! + +--Vous croyez, monsieur Bruno? + +--Permettez-moi de m'en assurer, Nizib.» + +Et Bruno fit passer sur son assiette le morceau de viande choisi par +Nizib; puis, sous prétexte d'y goûter, il le fit entièrement +disparaître en quelques bouchées. + +«Eh bien? demanda Nizib, non sans une certaine inquiétude. + +--Eh bien, répondit Bruno, je ne me trompais pas! ... C'est du porc! + ... Horreur! Vous alliez manger du porc! + +--Du porc? s'écria Nizib. C'est défendu.... + +--Absolument. + +--Pourtant, il m'avait semblé.... + +--Que diable, Nizib, vous pouvez bien vous en rapporter à un homme +qui doit s'y connaître mieux que vous! + +--Alors, monsieur Bruno? ... + +--Alors, à votre place, je me contenterais de ce morceau de fromage +de chèvre. + +--C'est maigre! répondit Nizib. + +--Oui ... mais il a l'air excellent!» + +Et Bruno plaça le fromage devant son camarade. Nizib commença à +manger, non sans faire la grimace, tandis que l'autre achevait à +grands coups de dents le mets plus substantiel, improprement qualifié +par lui de porc. + +«A votre santé, Nizib, dit-il, en se servant un +plein gobelet du contenu d'un broc posé sur la table. + +--Quelle est cette boisson? demanda Nizib. + +--Hum! ... fit Bruno ... il me semble.... + +--Quoi donc? dit Nizib en tendant son verre. + +--Qu'il y a un peu d'eau-de-vie là-dedans.... répondit Bruno, et un +bon musulman ne peut se permettre.... + +--Je ne puis cependant manger sans boire! + +--Sans boire? ... non!... et voici dans ce broc une eau fraîche, dont +il faudra vous contenter, Nizib! Êtes-vous heureux, vous autres Turcs, +d'être habitués à cette boisson si salutaire!» + +Et, pendant que buvait Nizib: + +«Engraisse, murmurait Bruno, engraisse, mon garçon ... engraisse!...» + +Mais voilà que Nizib, en tournant la tête, aperçut un autre plat +déposé sur la cheminée, et dans lequel il restait encore un morceau de +viande d'appétissante mine. + +«Ah! s'écria Nizib, je vais donc pouvoir manger plus sérieusement, +cette fois!.... + +--Oui ... cette fois, Nizib, répondit Bruno, et nous allons partager +en bons camarades! ... Vraiment, cela me faisait de la peine de vous +voir réduit à ce fromage de chèvre! + +--Ceci doit être du mouton, monsieur Bruno! + +--Je le crois, Nizib.» + +Et Bruno, attirant le plat devant lui, commença à découper le morceau +que Nizib dévorait du regard. + +«Eh bien! dit-il. + +--Oui ... du mouton ... répondit Bruno, ce doit-être du mouton! ... +Du reste, nous avons rencontré tant de troupeaux de ces intéressants +quadrupèdes sur notre route! ... C'est à croire, vraiment, qu'il n'y a +que des moutons dans le pays! + +--Eh bien? ... dit Nizib en tendant son assiette. + +--Attendez, ... Nizib, ... attendez! ... Dans votre intérêt, il vaut +mieux que je m'assure ... Vous comprenez, ici ... à quelques lieues +seulement de la frontière ... c'est presque encore de la cuisine russe +... Et les Russes ... il faut s'en défier! + +--Je vous répète, monsieur Bruno, que, cette fois, il n'y a pas +d'erreur possible! + +--Non ... répondit Bruno qui venait de goûter au nouveau plat, c'est +bien du mouton, et cependant.... + +--Hein? ... fit Nizib. + +--On dirait.... répondit Bruno en avalant coup sur coup les morceaux +qu'il avait mis sur son assiette. + +--Pas si vite, monsieur Bruno! + +--Hum! ... Si c'est du mouton ... il a un singulier goût! + +--Ah! ... je saurai bien! ... s'écria Nizib, qui, en dépit de son +calme, commençait à se monter. + +--Prenez garde, Nizib, prenez garde!» + +Et ce disant, Bruno faisait précipitamment disparaître les dernières +bouchées de viande. + +«A la fin, monsieur Bruno!.... + +--Oui, Nizib, ... à la fin ... je suis fixé! ... Vous aviez +absolument raison, cette fois! + +--C'était du mouton? + +--Du vrai mouton! + +--Que vous avez dévoré!.... + +--Dévoré, Nizib? ... Ah! voilà un mot que je ne saurais admettre! ... +Dévoré? ... Non! ... J'y ai goûté seulement! + +--Et j'ai fait là un joli souper! répliqua Nizib d'un ton piteux. Il +me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part, +et ne point tout manger, pour vous assurer que c'était.... + +--Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m'oblige.... + +--Dites votre estomac! + +--A le reconnaître! ... Après tout, il n'y a pas lieu pour vous de le +regretter, Nizib! + +--Mais si, monsieur Bruno, mais si! + +--Non! ... Vous n'auriez pu en manger! + +--Et pourquoi? + +--Parce que ce mouton était piqué de lard, Nizib, vous entendez bien +... piqué de lard, ... et que le lard n'est point orthodoxe!» + +Là-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a +bien soupé; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du très +déconfit Nizib. + +Le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten, étendus sur les bancs de +bois, n'avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempête, +d'ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois +gémissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne fût +menacé d'une dislocation complète. Le vent ébranlait la porte et les +volets des fenêtres, comme s'ils eussent été frappés de quelque bélier +formidable. Il fallut les étayer solidement. Mais aux secousses du +pylone, encastré dans la muraille, on se rendait compte de ce que +pouvaient être, à cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de +la bourrasque. Le phare résisterait-il à cet assaut, le feu +continuerait-il à éclairer les passes d'Atina, où la mer devait être +démontée, il y avait doute à cela, un doute plein d'éventualités des +plus graves. Il était alors onze heures et demie du soir. + +«Il n'est pas possible de dormir ici! dit Kéraban, qui se leva et +parcourut à petits pas la salle commune. + +--Non, répondit Ahmet, et si la fureur de l'ouragan augmente encore, +il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu'il +est bon de nous tenir prêts à tout événement! + +--Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir?» +demanda Kéraban. + +Et il alla secouer son ami. + +«Je sommeillais, répondit Van Mitten. + +--Voilà ce que peuvent les natures placides! Là où personne ne +saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le +moment de sommeiller! + +--Je n'ai jamais vu pareille nuit! dit l'un des gardiens. Le vent bat +en côte, et qui sait si demain les roches d'Atina ne seront pas +couvertes d'épaves! + +--Est-ce qu'il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet. + +--Non ... répondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil. +Lorsque je suis monté au haut du phare pour l'allumer, je n'ai rien +aperçu au large. C'est heureux, car les parages d'Atina sont mauvais, +et même avec ce feu qui les éclaire jusqu'à cinq milles du petit port, +il est difficile de les accoster.» + +En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte à +l'intérieur de la chambre comme si elle venait de voler en éclats. + +Mais le seigneur Kéraban s'était jeté sur cette porte, il l'avait +repoussée, il avait lutté contre la bourrasque, et il parvint à la +refermer avec l'aide du gardien. + +«Quelle entêtée! s'écria-t-il, mais j'ai été plus têtu qu'elle! + +--La terrible tempête! s'écria Ahmet. + +--Terrible, en effet, répondit Van Mitten, une tempête presque +comparable à celles qui se jettent sur nos côtes de la Hollande, après +avoir traversé l'Atlantique! + +--Oh! fit Kéraban, presque comparable! + +--Songez donc, ami Kéraban! Ce sont des tempêtes qui nous viennent +d'Amérique à travers tout l'Océan! + +--Est-ce que les colères de l'Océan, Van Mitten, peuvent se comparer +à celles de la mer Noire? + +--Ami Kéraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en +vérité.... + +--En vérité, vous cherchez à le faire! répondit Kéraban, qui n'avait +pas lieu d'être de très bonne humour. + +--Non! ... je dis seulement.... + +--Vous dites?.... + +--Je dis qu'auprès de l'Océan, auprès de l'Atlantique, la mer Noire, +à proprement parler, n'est qu'un lac! + +--Un lac! ... s'écria Kéraban on redressant la tête. Par Allah! il me +semble que vous avez dit un lac! + +--Un vaste lac, si vous voulez! ... répondit Van Mitten qui cherchait +à adoucir ses expressions, un immense lac ... mais un lac! + +--Pourquoi pas un étang? + +--Je n'ai point dit un étang! + +--Pourquoi pas une mare? + +--Je n'ai point dit une mare! + +--Pourquoi pas une cuvette? + +--Je n'ai point dit une cuvette! + +--Non! ... Van Mitten, mais vous l'avez pensé! + +--Je vous assure.... + +--Eh bien, soit! ... une cuvette! ... Mais, que quelque cataclysme +vienne à jeter votre Hollande dans cette cuvette, et votre Hollande +s'y noiera tout entière! ... Cuvette!» + +Et sur ce mot qu'il répétait en le mâchonnant, le seigneur Kéraban se +mit à arpenter la chambre. + +«Je suis pourtant bien sûr de n'avoir point dit cuvette! murmurait Van +Mitten, absolument décontenancé. + +--Croyez, mon jeune ami, ajouta-t-il en s'adressant à Ahmet, que +cette expression ne m'est pas même venue à la pensée! ... +L'Atlantique. + +--Soit, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, mais ce n'est ni le lieu +ni l'heure de discuter là-dessus! + +--Cuvette! ...» répétait entre ses dents l'entêté personnage. + +Et il s'arrêtait pour regarder en face son ami le Hollandais, qui +n'osait plus prendre la défense de la Hollande, dont le seigneur +Kéraban menaçait d'engloutir le territoire sous les flots du +Pont-Euxin. + +Pendant une heure encore, l'intensité de la tourmente ne fit que +s'accroître. Les gardiens, très inquiets, sortaient de temps en temps +par l'arrière de la maisonnette pour surveiller le pylône de bois à +l'extrémité duquel oscillait la lanterne. Leurs hôtes, rompus par la +fatigue, avaient repris place sur les bancs de la salle et cherchaient +vainement à se reposer dans quelques instants de sommeil. + +Tout à coup, vers deux heures du matin, maîtres et domestiques furent +violemment secoués de leur torpeur. Les fenêtres, dont les auvents +avaient été arrachés, venaient de voler en éclats. + +En même temps, pendant une courte accalmie, un coup de canon se +faisait entendre au large. + + + + +IV + + +DANS LEQUEL TOUT SE PASSE AU MILIEU DES ÉCLATS DE LA FOUDRE ET DE LA +FULGURATION DES ÉCLAIRS + +Tous s'étaient levés, se précipitaient aux fenêtres, regardaient la +mer, dont les lames, pulvérisées par le vent, assaillaient d'une pluie +violente la maison du phare. L'obscurité était profonde, et il n'eût +pas été possible de rien voir, même à quelques pas, si, par +intervalles, de grands éclairs fauves n'eussent illuminé l'horizon. + +Ce fut dans un de ces éclairs qu'Ahmet signala un point mouvant, qui +apparaissait et disparaissait au large. + +«Est-ce un navire? s'écria-t-il. + +--Et si c'est un navire, est-ce lui qui a tiré ce coup de canon? +ajouta Kéraban. + +--Je monte à la galerie du phare, dit l'un des gardiens, en se +dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait accès à +l'échelle intérieure dans l'angle de la salle. + +--Je vous accompagne,» répondit Ahmet. + +Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le +second gardien, malgré la bourrasque, malgré les embruns, demeuraient +à la baie des fenêtres brisées. + +Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit, +la plate-forme qui servait de base au pylône. De là, dans l'entre-deux +des poutrelles, reliées par des croisillons, formant l'ensemble du +bâtis, se déroulait un escalier à jour, dont la soixantième marche +s'adaptait à la partie supérieure du phare, supportant l'appareil +éclairant. + +La tourmente était si violente que cette ascension ne pouvait qu'être +extrêmement difficile. Les solides montants du pylône oscillaient sur +leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement collé au +garde-fou de l'escalier qu'il devait craindre de ne plus pouvoir s'en +arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait à +franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non +moins embarrassé que lui, il put atteindre la galerie supérieure. De +là, quel émouvant spectacle! Une mer démontée se brisant en lames +monstrueuses contre les roches, des embruns s'éparpillant comme une +averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d'eau +se heurtant au large, et dont les arêtes trouvaient encore assez de +lumière diffuse dans l'atmosphère pour se dessiner en crêtes +blanchâtres, un ciel noir, chargé de nuages bas, chassant avec une +incomparable vitesse et découvrant parfois, dans leurs intervalles, +d'autres amas de vapeurs plus élevés, plus denses, d'où s'échappaient +quelques-uns de ces longs éclairs livides, illuminations silencieuses +et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain. + +Ahmet et le gardien s'étaient accrochés à l'appui de la galerie +supérieure. Placés à droite et à gauche de la plate-forme, ils +regardaient, cherchant soit le point mobile déjà entrevu, soit la +lueur d'un coup de canon qui en eût marqué la place. + +D'ailleurs, ils ne parlaient point, ils n'auraient pu s'entendre, mais +sous leurs yeux se développait un assez large secteur de vue. La +lumière de la lanterne, emprisonnée dans le réflecteur qui lui faisait +écran, ne pouvait les éblouir, et en avant d'eux, elle projetait son +faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles. + +Toutefois, n'était-il pas à craindre que cette lanterne ne vint +brusquement à s'éteindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait +jusqu'à la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son éclat. +En même temps, des oiseaux de mer, affolés par la tempête, venaient se +précipiter sur l'appareil, semblables à d'énormes insectes attirés par +une lampe, et ils se brisaient la tête contre le grillage en fer qui +le protégeait. C'étaient autant de cris assourdissants ajoutés à tous +les fracas de la tourmente. Le déchaînement de l'air était si violent +alors, que la partie supérieure du pylône subissait des oscillations +d'une amplitude effrayante. Que l'on n'en soit pas surpris: parfois, +les tours en maçonnerie des phares européens en éprouvent de telles +que les poids de leurs horloges s'embrouillent et ne fonctionnent +plus. A plus forte raison, ces grands bâtis de bois, dont la charpente +ne peut avoir la rigidité d'une construction en pierre. Là, à cette +place, le seigneur Kéraban, que les lames du Bosphore suffisaient à +rendre malade, eût certainement ressenti tous les effets d'un +véritable mal de mer. + +Ahmet et le gardien, cherchaient à retrouver au milieu d'une éclaircie +le point mobile qu'ils avaient déjà entrevu. Mais, ou ce point avait +disparu, ou les éclairs ne mettaient plus en lumière l'endroit qu'il +occupait. Si c'était un navire, rien d'impossible à ce qu'il eût +sombré sous les coups de l'ouragan. + +Soudain, la main d'Ahmet s'étendit vers l'horizon. Son regard ne +pouvait le tromper. Un effrayant météore venait de se dresser à la +surface de la mer jusqu'à la surface des nuages. + +Deux colonnes, de forme vésiculaire, gazeuses par le haut, liquides +par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animées d'un +mouvement giratoire d'une extrême vitesse, présentant une vaste +concavité au vent qui s'y engouffrait, se déplaçaient en faisant +tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on +entendait un sifflement aigu d'une telle intensité qu'il devait se +propagera une grande distance. De rapides éclairs en zigzags +sillonnaient l'énorme panache de ces deux colonnes, qui se perdait +dans la nue. + +C'étaient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d'être effrayé +à l'apparition de ces phénomènes, dont la véritable cause n'est pas +encore bien déterminée. + +Tout à coup, à peu de distance de l'une des trombes, retentit une +sourde détonation, que venait de précéder un vif éclat de lumière. + +«Un coup de canon, cette fois!» s'écria Ahmet, en tendant la main dans +la direction observée. + +Le gardien avait aussitôt concentré sur ce point toute la puissance de +son regard. + +«Oui! ... Là ... là?....» fit-il. + +Et dans l'illumination d'un vaste éclair, Ahmet venait d'apercevoir un +bâtiment de médiocre tonnage, qui luttait contre la tempête. + +C'était une tartane, désemparée, sa grande antenne en lambeaux. Sans +aucun moyen de pouvoir résister, elle dérivait irrésistiblement vers +la côte. Avec des roches sous le vent, avec la proximité de ces deux +trombes qui se dirigeaient vers elle, il était impossible qu'elle put +échapper à sa perte. Engloutie ou mise en pièces, ce ne devait plus +être que l'affaire de quelques instants. + +Et cependant, elle résistait, cette tartane. Peut-être, si elle +échappait à l'attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant +qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en côte, même +à sec de toile, peut-être saurait-elle donner dans le chenal, dont le +feu du phare lui marquait la direction? C'était une dernière chance. + +Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des +météores, qui menaçait de l'attirer dans son tourbillon. De là, ces +coups de canon, non de détresse, mais de défense. Il fallait rompre +cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y réussit, +mais d'une façon incomplète. Un boulet traversa la trombe vers le +tiers de sa hauteur, les deux segments se séparèrent, flottant dans +l'espace comme deux tronçons de quelque fantastique animal; puis, ils +se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant +l'air et l'eau sur leur passage. + +Il était alors trois heures du matin. La tartane dérivait toujours +vers l'extrémité du chenal. + +A ce moment, passa un coup de bourrasque qui ébranla le pylône jusqu'à +sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu'il ne fût déraciné du +sol. Les poutrelles craquées menaçaient d'échapper aux entretoises qui +les reliaient à l'ensemble du bâtis. Il fallut redescendre au plus +vite et chercher un abri dans la maison. + +C'est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine, +tant l'escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y réussirent +cependant et reparurent sur les premières marches, qui donnaient accès +à l'intérieur de la salle. + +«Eh bien? demanda Kéraban. + +--C'est un navire, répondit Ahmet. + +--En perdition?.... + +--Oui, répondit le gardien, à moins qu'il ne donne directement dans +le chenal d'Atina! + +--Mais le peut-il?.... + +--Il le peut si son capitaine connaît ce chenal, et tant que le feu +lui indiquera sa direction! + +--On ne peut rien pour le guider ... pour lui porter secours? demanda +Kéraban. + +--Rien!» + +Soudain, un immense éclair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de +tonnerre éclata aussitôt. Kéraban et les siens furent comme paralysés +par la commotion électrique. C'était miracle qu'ils n'eussent point +été foudroyés à cette place, sinon directement, du moins par un choc +en retour. + +Au même instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde +masse s'abattit sur le toit qui s'effondra, et l'ouragan, se +précipitant par cette large ouverture, saccagea l'intérieur de la +salle, dont les murs de bois s'affaissèrent sur le sol. + +Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s'y trouvaient n'avait +été blessé. Le toit, arraché, avait pour ainsi dire glissé vers la +droite, tandis qu'ils étaient groupés dans l'angle à gauche près de la +porte. + +«Au dehors! au dehors!» cria l'un des gardiens en s'élançant sur les +roches de la grève. + +Tous l'imitèrent, et là, ils reconnurent à quelle cause était due +cette catastrophe. + +Le phare, foudroyé par une décharge électrique, s'était rompu à la +base. Par suite, effondrement de la partie supérieure du pylône, qui, +dans sa chute, avait défoncé le toit. Puis, en un instant, l'ouragan +venait d'achever la démolition de la maisonnette. + +Maintenant, plus un feu pour éclairer le chenal du petit port de +refuge! Si la tartane échappait à l'engloutissement dont la menaçaient +les trombes, rien ne pourrait l'empêcher de se mettre au plein sur les +récifs. + +On la voyait alors irrésistiblement dressée, tandis que les colonnes +d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une +demi-encablure la séparait-elle d'une énorme roche, qui émergeait à +cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'était évidemment là +que le petit bâtiment viendrait toucher, se briser, périr. + +Kéraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grève, regardant +avec horreur cet émouvant spectacle, impuissants à porter secours au +navire en détresse, pouvant à peine résister eux-mêmes à ces violences +de l'air déchaîné, qui les couvrait d'embruns où le sable se mêlait à +l'eau de mer. + +Quelques pêcheurs du port d'Atina étaient accourus,--peut-être pour se +disputer les débris de cette tartane que le ressac allait bientôt +rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs +compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout +pour venir en aide aux naufragés. Ils voulaient plus encore: c'était, +dans la mesure du possible, que l'on indiquât à l'équipage de la +tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y +porter en évitant les écueils de droite et de gauche? + +«Des torches! ... des torches!....» s'écria Kéraban. + +Aussitôt, quelques branches résineuses, arrachées à un bouquet de pins +maritimes, groupés sur le flanc de la maison renversée, furent +enflammées, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaça, tant bien +que mal, le feu éteint du phare. + +Cependant, la tartane dérivait toujours. A travers les stries des +éclairs, on voyait son équipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de +gréer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la +grève; mais à peine hissée, la voile se déralingua sous le fouet de +l'ouragan, et des morceaux de toile furent projetés jusqu'aux +falaises, passant comme une volée de ces pétrels, qui sont les oiseaux +des tempêtes. + +La coque du petit bâtiment s'élevait parfois à une hauteur prodigieuse +et retombait dans un gouffre où elle se fût anéantie, s'il eût eu pour +fond quelque roche sous-marine. + +«Les malheureux! s'écriait Kéraban. Mes amis ... ne peut-on rien pour +les sauver? + +--Rien! répondirent les pêcheurs. + +--Rien!... Rien!... Eh bien, mille piastres!... dix mille piastres!... +cent mille ... à qui leur portera secours!» + +Mais les généreuses offres ne pouvaient être acceptées! Impossible de +se jeter au milieu de cette mer furieuse pour établir un va-et-vient +entre la tartane et la pointe extrême de la passe! Peut-être, avec un +de ces engins nouveaux, ces canons porte-amarres, eût-on pu jeter une +communication; mais ces engins manquaient et le petit port d'Atina ne +possédait même pas un canot de sauvetage. + +«Nous ne pouvons pourtant pas les laisser périr!» répétait Kéraban, +qui ne se contenait plus à la vue de ce spectacle. + +Ahmet et tous ses compagnons, épouvantés comme lui, comme lui étaient +réduits à l'impuissance. + +Tout à coup, un cri, parti du pont de la tartane, fit bondir Ahmet. Il +lui sembla que son nom,--oui! son nom!--avait été jeté au milieu du +fracas des lames et du vent. + +Et en effet, pendant une courte accalmie, ce cri fut répété, et, +distinctement, il entendit: + +«Ahmet ... à moi! ... Ahmet!» + +Qui donc pouvait l'appeler ainsi? Sous le coup d'un irrésistible +pressentiment, son coeur battit à se rompre! ... Cette tartane, il lui +sembla qu'il la reconnaissait ... qu'il l'avait déjà, vue! ... Où? ... +N'était-ce pas à Odessa, devant la villa du banquier Sélim, le jour +même de son départ? + +«Ahmet! ... Ahmet! ...» + +Ce nom retentit encore. + +Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib, s'étaient rapprochés du jeune +homme, qui, les bras tendus vers la mer, restait immobile, comme s'il +eût été pétrifié. + +«Ton nom! ... C'est ton nom? répétait Kéraban. + +--Oui !... oui! ... disait-il ... mon nom!» + +Soudain, un éclair dont la durée dépassa deux secondes,--il se +propagea d'un horizon à l'autre--embrasa tout l'espace. Au milieu de +cette immense fulguration, la tartane apparut aussi nettement que si +elle eût été dessinée en blanc par quelque effluence électrique. Son +grand mât venait d'être frappé d'un coup de foudre et brûlait comme +une torche au souffle de la rafale. + +A l'arrière de la tartane, deux jeunes filles se tenaient enlacées +l'une à l'autre, et de leurs lèvres s'échappa encore ce cri: + +«Ahmet! ... Ahmet! + +--Elle! ...C'est elle! ... Amasia! ... s'écria le jeune homme en +bondissant sur une des roches. + +--Ahmet! ... Ahmet!» s'écria Kéraban à son tour. El il se précipita +vers son neveu, non pour le retenir, mais pour lui venir en aide, s'il +le fallait. + +«Ahmet!... Ahmet!» + +Ce nom fut, une dernière fois encore, jeté à travers l'espace. Il n'y +avait plus de doute possible. + +«Amasia! ... Amasia! ...» s'écria Ahmet. + +Et se lançant dans l'écume du ressac, il disparut. + +A ce moment, une des trombes venait d'atteindre la tartane par +l'avant; puis elle l'entraînait dans son tourbillon, elle la jetait +sur les récifs de gauche, vers la roche même, à l'endroit où elle +émergeait près de la pointe nord-ouest. Là, le petit bâtiment se broya +avec un fracas qui domina le bruit de la tourmente; puis, il s'abîma +en un clin d'oeil, et le météore, rompu lui aussi, à ce choc de +recueil, s'évanouit en éclatant comme une bombe gigantesque, rendant à +la mer sa base liquide, et à la nue les vapeurs qui formaient son +tournoyant panache. + +On devait croire perdus tous ceux que portait la tartane, perdu le +courageux sauveteur qui s'était précipité au secours des deux jeunes +filles! + +Kéraban voulu se lancer dans ces eaux furieuses, afin de lui venir en +aide ... Ses compagnons durent lutter avec lui pour l'empêcher de +courir à une perte certaine. + +Mais, pendant ce temps, on avait pu revoir Ahmet à la lueur des +éclairs continus qui illuminaient l'espace. Avec une vigueur +surhumaine, il venait de se hisser sur la roche. Il soulevait dans ses +bras l'une des naufragées! ... L'autre, accrochée à son vêtement, +remontait avec lui! ... Mais, sauf elles, personne n'avait reparu ... +Sans doute, tout l'équipage de la tartane, qui s'était jeté à la mer +au moment où l'assaillait la trombe, avait péri, et toutes deux +étaient les seules survivantes de ce naufrage. + +Ahmet, lorsqu'il se fut mis hors de la portée des lames, s'arrêta un +instant, et regarda l'intervalle qui le séparait de la pointe de la +passe. Au plus, une quinzaine de pieds. Et alors, profitant du retrait +d'une énorme vague, qui laissait à peine quelques pouces d'eau sur le +sable, il s'élança avec son fardeau, suivi de l'autre jeune fille, +vers les rochers de la grève qu'il atteignit heureusement. + +Une minute après, Ahmet était au milieu de ses compagnons. Là, il +tombait, brisé par l'émotion et la fatigue, après avoir remis entre +leurs bras celle qu'il venait de sauver. + +«Amasia! ... Amasia!» s'écria Kéraban. + +Oui! C'était bien Amasia ... Amasia qu'il avait laissée à Odessa, la +fille de son ami Sélim! C'était bien elle qui se trouvait à bord de +cette tartane, elle qui venait de se perdre, à trois cents lieues de +là, à l'autre extrémité de la mer Noire! Et avec elle, Nedjeb, sa +suivante! Que s'était-il donc passé! ... Mais Amasia ni la jeune +Zingare n'auraient pu le dire en ce moment: toutes deux avaient perdu +connaissance. + +Le seigneur Kéraban prit la jeune fille entre ses bras, tandis que +l'un des gardiens du phare soulevait Nedjeb. Ahmet était revenu à lui, +mais éperdu, comme un homme à qui le sentiment de la réalité échappe +encore. Puis, tous se dirigèrent vers la bourgade d'Atina, où l'un des +pêcheurs leur donna asile dans sa cabane. + +Amasia et Nedjeb furent déposées devant l'âtre, où flambait un bon feu +de sarments. + +Ahmet, penché sur la jeune fille, lui soutenait la tête! Il l'appelait +... il lui parlait! + +«Amasia! ... ma chère Amasia! ... Elle ne m'entend plus! ... Elle ne +me répond pas! ... Ah! si elle est morte, je mourrai! + +--Non! ... elle n'est pas morte, s'écria Kéraban. Elle respire! ... +Ahmet! ... Elle est vivante!....» + +En ce moment, Nedjeb venait de se relever. Puis, se jetant sur le +corps d'Amasia, + +«Ma maîtresse ... ma bien aimée maîtresse! ... disait-elle ... Oui! +... elle vit! ... Ses yeux se rouvrent!» + +Et, en effet, les paupières de la jeune fille venaient de se soulever +un instant. + +«Amasia! ... Amasia! s'écria Ahmet. + +--Ahmet ... mon cher Ahmet!» répondit la jeune fille. + +Kéraban les pressait tous les deux sur sa poitrine. + +«Mais quelle était cette tartane? ... demanda Ahmet. + +--Celle que nous devions visiter, seigneur Ahmet, avant votre départ +d'Odessa! répondit Nedjeb. + +--La _Guïdare_, capitaine Yarhud? + +--Oui! ... C'est lui qui nous a enlevées toutes deux! + +--Mais pour qui agissait-il? + +--Nous l'ignorons! + +--Et où allait cette tartane? + +--Nous l'ignorons aussi, Ahmet. répondit Amasia ... Mais vous êtes là +... J'ai tout oublié!.... + +--Je n'oublierai pas, moi!» s'écria le seigneur Kéraban. + +Et si, à ce moment, il se fût retourné, il eût aperçu un homme, qui +l'épiait à la porte de la cabane, s'enfuir rapidement. + +C'était Yarhud, seul survivant de son équipage. Presque aussitôt, sans +avoir été vu, il disparaissait dans une direction opposée au bourg +d'Atina. + +Le capitaine maltais avait tout entendu. Il savait maintenant que, par +une fatalité inconcevable, Ahmet s'était trouvé sur le lieu du +naufrage de la _Guïdare_, au moment où Amasia allait périr! + +Après avoir dépassé les dernières maisons de la bourgade, Yarhud +s'arrêta au détour de la route. + +«Le chemin est long d'Atina au Bosphore, dit-il, et je saurai bien +mettre a exécution les ordres du seigneur Saffar!» + + + + +V + + +DE QUOI L'ON CAUSE ET CE QUE L'ON VOIT SUR LA ROUTE D'ATINA A +TRÉBIZONDE. + +S'ils étaient heureux de s'être retrouvés ainsi, ces deux fiancés, +s'ils remercièrent Allah de ce providentiel hasard, qui avait conduit +Ahmet à l'endroit même où la tempête allait jeter cette tartane, s'ils +éprouvèrent une de ces émotions, mêlées de joie et d'épouvanté, dont +l'impression est ineffaçable, il est inutile d'y insister. + +Mais, on le conçoit, ce qui s'était passé depuis leur départ d'Odessa, +Ahmet, et non moins que lui, son oncle Kéraban, avaient une telle hâte +de l'apprendre, qu'Amasia, aidée de Nedjeb, ne put tarder à en faire +le récit dans tous ses détails. + +Il va sans dire que des vêtements de rechange avaient été procurés aux +deux jeunes filles, qu'Ahmet lui-même s'était vêtu d'un costume du +pays, et que tous, maîtres et serviteurs, assis sur des escabeaux +devant la flamme pétillante du foyer, n'avaient plus aucun souci de la +tourmente qui déchaînait au dehors ses dernières violences. + +Avec quelle émotion tous apprirent ce qui s'était passé à la villa +Sélim, peu d'heures après que le seigneur Kéraban les eut entraînés +sur les routes de la Chersonèse! Non! Ce n'était point pour vendre à +la jeune fille des étoffes précieuses que Yarhud avait jeté l'ancre +dans la petite baie, au pied même de l'habitation du banquier Sélim, +c'était pour opérer un odieux rapt, et tout donnait à penser que +l'affaire avait été préparée de longue main. + +Les deux jeunes filles enlevées, la tartane avait immédiatement pris +la mer. Mais ce que ni l'une ni l'autre ne put dire, ce qu'elles +ignoraient encore, c'est que Sélim eût entendu leurs cris, c'est que +ce malheureux père fût arrivé au moment où la _Guïdare_ doublait les +dernières roches de la petite baie, c'est que Sélim eût été atteint +d'un coup de feu, tiré du pont de la tartane, et qu'il fût +tombé,--mort peut-être!--sans avoir pu se mettre ni mettre aucun de +ses gens à la poursuite des ravisseurs. + +Quant à l'existence qui fut faite à bord aux deux jeunes filles, +Amasia n'eut que peu de choses à dire à ce sujet. Le capitaine et son +équipage avaient eu pour Nedjeb et pour elle des égards évidemment dus +à quelque recommandation puissante. La chambre la plus confortable du +petit bâtiment leur avait été réservée. Elles y prenaient leurs repas, +elles y reposaient. Elles pouvaient monter sur le pont toutes les fois +qu'elles le désiraient; mais elles se sentaient surveillées de près, +pour le cas où, dans un moment de désespoir, elles eussent voulu se +soustraire par la mort au sort qui les attendait. + +Ahmet écoutait ce récit le coeur serré. Il se demandait si, dans cet +enlèvement, le capitaine avait agi pour son propre compte, avec +l'intention d'aller revendre ses prisonnières sur les marchés de +l'Asie Mineure,--odieux trafic qui n'est pas rare, en effet!--ou si +c'était pour le compte de quelque riche seigneur de l'Anatolie que le +crime avait été commis. + +A cela, et bien que la question leur eût été directement posée, ni +Amasia ni Nedjeb ne purent répondre. Toutes les fois que, dans leur +désespoir, implorant ou pleurant, elles avaient interrogé là-dessus +Yarhud, celui-ci s'était toujours refusé à s'expliquer. Elles ne +savaient donc ni pour qui avait agi le capitaine de la tartane, +ni,--ce qu'Ahmet eût désiré surtout apprendre,--où devait les conduire +la _Guïdare_. + +Quant à la traversée, elle avait d'abord été bonne, mais lente, à +cause des calmes qui s'étaient maintenus pendant une période de +plusieurs jours. Il n'avait été que trop visible combien ces retards +contrariaient le capitaine, peu enclin à dissimuler son impatience. +Les deux jeunes filles en avaient donc conclu--Ahmet et le seigneur +Kéraban furent de cette opinion--que Yarhud s'était engagé à arriver +dans un délai convenu ... mais où? ... Cela, on l'ignorait, bien qu'il +fut certain que c'était en quelque port de l'Asie Mineure que la +_Guïdare_ devait être attendue. + +Enfin, les calmes cessèrent, et la tartane put reprendre sa marche +vers l'est, ou, comme le dit Amasia, dans la direction du lever du +soleil. Elle fit route ainsi pendant deux semaines, sans incidents; +plusieurs fois, elle croisa, soit des navires à voiles, bâtiments de +guerre ou de commerce, soit de ces rapides steamers qui coupent de +leurs itinéraires réguliers cette immense aire da la mer Noire; mais +alors, le capitaine Yarhud obligeait ses prisonnières à redescendre +dans leur chambre, dans la crainte qu'elles ne fissent quelque signal +de détresse qui aurait pu être aperçu. + +Le temps devint peu à peu menaçant, puis mauvais, puis détestable. +Deux jours avant le naufrage de la _Guïdare_, une violente tempête se +déclara. Amasia et Nedjeb comprirent bien, à la colère du capitaine, +qu'il était forcé de modifier sa route, et que la tourmente le +poussait là où il ne voulait point aller. Et alors, ce fut avec une +sorte de bonheur que les deux jeunes filles se sentirent emportées par +cette tempête, puisqu'elle les éloignait du but que la _Guïdare_ +voulait atteindre. + +«Oui, cher Ahmet, dit Amasia pour achever son récit, en pensant au +sort qui m'était destiné, en me voyant séparée de vous, entraînée là +où vous ne m'auriez jamais revue, ma résolution était bien prise! ... +Nedjeb le savait! ... Elle n'aurait pu m'empêcher de l'accomplir! ... +Et avant que la tartane n'eût atteint ce rivage maudit ... je me +serais précipitée dans les flots! ... Mais la tempête est venue! ... +Ce qui devait nous perdre nous a sauvées! ... Mon Ahmet, vous m'êtes +apparu au milieu des lames furieuses! ... Non! ... jamais je +n'oublierai.... + +--Chère Amasia ..., répondit Ahmet, Allah a voulu que vous fussiez +sauvée ... et sauvée par moi!... Mais, si je n'avais précédé mon +oncle, c'était lui qui se jetait à votre secours! + +--Par Mahomet, je le crois bien! s'écria Kéraban. + +--Et dire qu'un seigneur si entêté a si bon coeur! ne put s'empêcher +de murmurer Nedjeb. + +--Ah! cette petite qui me relance! riposta Kéraban. Et pourtant, mes +amis, avouez que mon entêtement a quelquefois du bon! + +--Quelquefois? demanda Van Mitten, très incrédule à ce sujet. Je +voudrais bien savoir.... + +--Sans doute, ami Van Mitten! Si j'avais cédé aux fantaisies d'Ahmet, +si nous avions pris les railways de la Crimée et du Caucase, au lieu +de suivre la côte, Ahmet se serait-il trouvé là, au moment du +naufrage, pour sauver sa fiancée? + +--Non, sans doute, reprit Van Mitten; mais, ami Kéraban, si vous ne +l'aviez forcé à quitter Odessa, sans doute aussi l'enlèvement ne se +fût pas accompli et.... + +--Ah! c'est ainsi que vous raisonnez, Van Mitten! Vous voulez +discuter à ce sujet? + +--Non! ... non! ... répondit Ahmet, qui sentait bien que, dans une +discussion présentée de la sorte, le Hollandais n'aurait pas le +dessus. Il est un peu tard, d'ailleurs, pour raisonner et déraisonner +sur le pour et le contre! Mieux vaut prendre quelque repos.... + +--Afin de repartir demain! dit Kéraban. + +--Demain, mon oncle, demain? ... répondit Ahmet. Et ne faut-il pas +qu'Amasia et Nedjeb.... + +--Oh! je suis forte, Ahmet, et demain.... + +--Ah! mon neveu, s'écria Kéraban, voilà que tu n'es plus si pressé, +maintenant que ma petite Amasia est près de toi! ... Et cependant, la +fin du mois approche ... la date fatale ... et il y a là un intérêt +qu'il ne faut pas négliger ... et tu permettras à un vieux négociant +d'être plus pratique que toi! ... Donc, que chacun dorme de son mieux, +et demain, lorsque nous aurons trouvé quelque moyen de transport, nous +nous remettrons en route!» + +On s'installa donc du mieux qu'il fut possible dans la maison du +pêcheur, et aussi bien, à coup sur, que le seigneur Kéraban et ses +compagnons l'eussent été dans une des auberges d'Atina. Tous, après +tant d'émotions, furent heureux de se reposer pendant quelques heures, +Van Mitten rêvant qu'il discutait encore avec son intraitable ami, +celui-ci rêvant qu'il se trouvait face à face avec le seigneur Saffar, +sur lequel il appelait toutes les malédictions d'Allah et de son +prophète. + +Seul, Ahmet ne put fermer l'oeil un instant. De savoir dans quel but +Amasia avait été enlevée par Yarhud, cela l'inquiétait, non plus pour +le passé, mais pour l'avenir. Il se demandait si tout danger avait +disparu avec le naufrage de la _Guïdare_. Certes, il avait lieu de +croire que pas un des hommes de l'équipage n'avait survécu à la +catastrophe, et il ignorait que le capitaine en fût sorti sain et +sauf. Mais cette catastrophe serait bientôt connue dans ces parages. +Celui pour le compte duquel agissait Yarhud,--quelque riche seigneur, +sans doute, peut-être quelque pacha des provinces de l'Anatolie,--on +serait rapidement instruit. Lui serait-il donc difficile de se +remettre sur les traces de la jeune fille? Entre Trébizonde et +Scutari, à travers cette province, presque déserte, traversée par +l'itinéraire, les périls ne pourraient-ils être accumulés, les pièges +tendus, les embûches préparées? + +Ahmet prit donc la résolution de veiller avec le plus grand soin. Il +ne se séparerait plus d'Amasia; il prendrait la direction de la petite +caravane et choisirait, au besoin, quelque guide sûr, qui pourrait le +diriger par les plus courtes voies du littoral. + +En même temps, Ahmet résolut de mettre le banquier Sélim, le père +d'Amasia, au courant de ce qui s'était passé depuis l'enlèvement de sa +fille. Il importait, avant tout, que Sélim apprît qu'Amasia était +sauvée, et qu'il eût soin de se trouver à Scutari pour l'époque +convenue, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Mais une lettre, +expédiée d'Atina ou de Trébizonde, eût mis trop de temps à parvenir à +Odessa. Aussi, Ahmet se décida-t-il, sans en rien dire à son +oncle,--que le mot télégramme eût fait bondir,--à envoyer une dépêche +à Sélim par le fil de Trébizonde. Il se promit aussi de lui marquer +que tout danger n'était pas écarté, peut-être, et que Sélim ne devait +pas hésiter à se porter au-devant de la petite caravane. + +Le lendemain, dès qu'Ahmet se retrouva avec la jeune fille, il lui fit +connaître ses projets, en partie du moins, sans insister à propos des +périls qu'elle pouvait courir encore. Amasia ne vit qu'une chose en +tout cela: c'est que son père allait être rassuré et dans le plus bref +délai. Aussi avait-elle hâte d'être arrivée à Trébizonde, d'où serait +expédié ce télégramme à l'insu de l'oncle Kéraban. + +Après quelques heures de sommeil, tous étaient sur pied, Kéraban plus +impatient que jamais, Van Mitten résigné à tous les caprices de son +ami, Bruno serrant ce qui lui restait de ventre dans ses vêtements +trop larges et ne répondant plus à son maître que par des +monosyllabes. + +Tout d'abord, Ahmet avait fouillé Atina, bourgadesans importance, +qui,--son nom l'indique,--fut jadis l'«Athènes» du Pont-Euxin. Aussi +y voit-on encore quelques colonnes d'ordre dorique, restes d'un temple +de Pallas. Mais si ces ruines intéressèrent Van Mitten, elles +laissèrent fort indifférent Ahmet. Combien il eût préféré trouver +quelque véhicule moins rude, moins rudimentaire que la charrette prise +à la frontière turco-russe! Mais il fallut en revenir à l'araba, qui +fut spécialement réservée aux deux jeunes filles. De là, nécessité de +se procurer d'autres montures, chevaux, ânes, mules ou mulets, afin +que maîtres et serviteurs pussent atteindre Trébizonde. + +Ah! que de regrets éprouva le seigneur Kéraban en songeant à sa chaise +de poste brisée au railway de Poti! Et que de récriminations, avec +invectives et menaces, il envoya à l'adresse de ce hautain Saffar, +selon lui responsable de tout le mal! + +Quant à Amasia et à Nedjeb, rien ne pouvait leur être plus agréable +que de voyager en araba! Oui! c'était du nouveau, de l'imprévu! Elles +ne l'eussent pas changée, cette charrette, pour le plus beau carrosse +du Padischah! Comme elles seraient à l'aise sous la bâche imperméable, +sur une fraîche litière qu'il était facile de renouveler à chaque +relais! Et, de temps en temps, elles offriraient une place près +d'elles au seigneur Kéraban, au jeune Ahmet, à M. Van Mitten! Et puis +ces cavaliers qui les escorteraient comme des princesses! ... Enfin, +c'était charmant! + +Il va sans dire que des réflexions de ce genre venaient de cette folle +de Nedjeb, si portée à ne prendre les événements que par leurs bons +côtés. Quant à Amasia, comment eût-elle eu la pensée de se plaindre, +après tant d'épreuves, puisqu'Ahmet était près d'elle, puisque ce +voyage allait s'achever dans des conditions si différentes et dans un +délai si court! Et on atteindrait enfin Scutari! ... Scutari! + +«Je suis certaine, répétait Nedjeb, qu'en se dressant sur la pointe +des pieds, on pourrait déjà l'apercevoir!» + +En réalité, il n'y avait dans la petite troupe que deux hommes à se +plaindre: le seigneur Kéraban, qui, faute d'un véhicule plus rapide, +craignait quelque retard, et Bruno, qu'une étape de trente-cinq +lieues,--trente-cinq lieues à dos de mule!--séparait encore de +Trébizonde. + +Là, par exemple, ainsi que le lui répétait Nizib, on se procurerait +certainement un moyen de transport plus approprié aux chemins des +longues plaines de l'Anatolie. + +Donc, ce jour-là, 15 septembre, toute la caravane quitta la petite +bourgade d'Atina, vers onze heures du matin. La tempête avait été si +violente que cette violence s'était faite aux dépens de sa durée. +Aussi, un calme presque complet régnait-il dans l'atmosphère. Les +nuages, reportés vers les hautes couches de l'air, se reposaient, +presque immobiles, encore tout lacérés des coups de l'ouragan. Par +intervalles, le soleil lançait quelques rayons qui animaient le +paysage. Seule, la mer, sourdement agitée, venait battre avec fracas +la base rocheuse des falaises. + +C'étaient les routes du Lazistan occidental que le seigneur Kéraban et +ses compagnons descendaient alors, et aussi rapidement que possible, +de manière à pouvoir franchir, avant le soir, la frontière du pachalik +de Trébizonde. Ces routes n'étaient point désertes. Il y passait des +caravanes, où les chameaux se comptaient par centaines; les oreilles +étaient assourdies du son des grelots, des sonnettes, des cloches même +qu'ils portaient au cou, en même temps que l'oeil s'amusait aux +couleurs violentes et variées de leurs pompons et de leurstresses +agrémentées de coquillages. Ces caravanes venaient de la Perse ou y +retournaient. + +Le littoral n'était pas plus désert que les routes. Toute une +population de pêcheurs et chasseurs s'y était donné rendez-vous. Les +pêcheurs, à la tombée de la nuit, avec leur barque dont l'arrière +s'éclaire d'une résine enflammée, y prennent, par quantités +considérables, cette espèce d'anchois, le «khamsi», dont il se fait +une consommation prodigieuse sur toute la côte anatolienne, et jusque +dans les provinces de l'Arménie centrale. Quant aux chasseurs, ils +n'ont rien à envier aux pêcheurs de khamsi pour l'abondance du gibier +qu'ils recherchent de préférence. Des milliers d'oiseaux de mer de +l'espèce des grèbes, des «koukarinas», pullulent sur les rivages de +cette portion de l'Asie Mineure. Aussi, est-ce par centaines de mille +qu'ils fournissent des peaux fort recherchées, dont le prix assez +élevé compense le déplacement, le temps, la fatigue, sans parler de ce +que coûte la poudre employée à leur donner la chasse. + +Vers trois heures après midi, la petite caravane fit halte à la +bourgade de Mapavra, à l'embouchure de la rivière de ce nom, dont les +eaux claires se mélangent au huileux liquide d'un courant de pétrole +qui descend des sources voisines. A cette heure, il était un peu trop +tôt pour diner; mais, comme on ne devait arriver que fort tard au +campement du soir, il parut sage de prendre quelque nourriture. Ce fut +du moins l'avis de Bruno, et l'avis de Bruno l'emporta, non sans +raison. S'il y eut abondance de khamsi sur la table de l'auberge où le +seigneur Kéraban et les siens avaient pris place, cela va sans dire. +C'est là, d'ailleurs, le mets préféré dans ces pachaliks de l'Asie +Mineure. On servit ces anchois salés ou frais au goût des amateurs, +mais il y eut aussi quelques plats plus sérieux, auxquels on fit bon +accueil. Et puis, il régnait tant de gaieté parmi ces convives, tant +de bonne humour! N'est-ce pas le meilleur assaisonnement de toutes +choses en ce monde? + +«Eh bien! Van Mitten, disait Kéraban, regrettez-vous encore +l'entêtement,--entêtement légitime,--de votre ami et correspondant, +qui vous a forcé de le suivre en un pareil voyage? + +--Non, Kéraban, non! répondait Van Mitten, et je le recommencerai, +quand il vous plaira! + +--Nous verrons, nous verrons, Van Mitten! Et toi, ma petite Amasia, +que penses-tu de ce méchant oncle, qui t'avait enlevé ton Ahmet? + +--Qu'il est toujours ce que je savais bien, le meilleur des hommes! +répondit la jeune fille. + +--Et le plus accommodant! ajouta Nedjeb. Il me semble même que le +seigneur Kéraban ne s'entête plus autant qu'autrefois! + +--Bon! voilà cette folle qui se moque de moi! s'écria Kéraban en +riant d'un bon rire. + +--Mois non, seigneur, mais non! + +--Mais si, petite! ... Bah! tu as raison! ... Je ne discute plus! ... +Je ne m'entête plus! ... L'ami Van Mitten, lui-même, ne parviendrait +plus à me provoquer! + +--Oh! ... il faudrait voir cela! ... répondit le Hollandais, en +hochant la tête d'un air peu convaincu. + +--C'est tout, vu Van Mitten! + +--Si l'on vous mettait sur certains chapitres? + +--Vous vous trompez bien! Je jure.... + +--Ne jurez pas! + +--Mais si! ... Je jurerai! ... répondit Kéraban, qui commençait à +s'animer quelque peu. Pourquoi ne jurerais-je pas? + +--Parce que c'est souvent chose difficile a tenir un serment! + +--Moins difficile à tenir que sa langue, en tout cas, Van Mitten, car +il est certain qu'en ce moment et pour le plaisir de me contredire.... + +--Moi, ami Kéraban? + +--Vous! ... et quand je vous répète que je suis résolu à ne plus +jamais m'entêter sur rien, je vous prie de ne point vous entêter, +vous, à me soutenir le contraire! + +--Allons, vous avez tort, monsieur Van Mitten, dit Ahmet, grand tort, +cette fois! + +--Absolument tort! ... dit Amasia en souriant. + +--Tout à fait tort!» ajouta Nedjeb. + +Et le digne Hollandais, voyant la majorité s'élever contre lui, jugea +bon de se taire. + +Au fond, malgré tout ce qui était arrivé, malgré les leçons qu'il +avait reçues et plus particulièrement dans ce voyage, si imprudemment +commencé, qui aurait pu si mal finir, le seigneur Kéraban était-il +aussi corrigé qu'il voulait le prétendre? on le verrait bien; mais, en +vérité, tous étaient certainement de l'avis de Van Mitten! Que les +bosses de l'entêtement fussent maintenant réduites sur cette tête de +têtu, il était quelque peu permis d'en douter! + +«En route! dit Kéraban, lorsque le repas fut achevé. Voilà un dîner +qui n'a point été mauvais, mais j'en sais un meilleur! + +--Et lequel? demanda Van Mitten. + +--Celui qui nous attend à Scutari!» + +On repartit vers quatre heures, et à huit heures du soir, on arrivait, +sans mésaventure, à la petite bourgade de Rize, toute semée d'écueils +au delà de ses grèves. + +Là, il fallut passer la nuit dans une sorte de khan assez peu +confortable,--si peu même que les deux jeunes filles préférèrent +demeurer sous la bâche de leur araba. L'important était que les +chevaux et les mules pussent trouver à se refaire de leurs fatigues. +Heureusement, la paille et l'orge ne manquaient point aux râteliers. +Le seigneur Kéraban et les siens n'eurent à leur disposition qu'une +litière, mais sèche et fraîche, et ils surent s'en contenter. La nuit +prochaine, ne devaient-ils pas la passer à Trébizonde, et avec tout le +confortable que devait leur offrir cette importante ville dans le +meilleur de ses hôtels? + +Quant à Ahmet, que la couche fût bonne ou mauvaise, peu lui importait. +Sous l'obsession de certaines idées il n'aurait pu dormir. Il +craignait toujours pour la sûreté de la jeune fille, et se disait que +tout péril n'avait peut-être pas cessé avec le naufrage de la +_Guïdare_. Il veilla donc, bien armé, aux abords du khan. + +Ahmet taisait bien: il avait raison de craindre. + +En effet, Yarhud, pendant cette journée, n'avait point perdu de vue la +petite caravane. Il marchait sur ses traces, mais de manière à ne +jamais se laisser voir, étant connu d'Ahmet aussi bien que des deux +jeunes filles. Puis, il épiait, il combinait des plans pour ressaisir +la proie qui lui était échappée,--et, à tout hasard, il avait écrit à +Scarpante. Cet intendant du seigneur Saffar, suivant ce qui avait été +convenu à l'entrevue de Constantinopple, devait être depuis quelque +temps à Trébizonde. Aussi, fut-ce une lieue avant d'arriver à cette +ville, au caravansérail de Rissar, que Yarhud lui avait donné +rendez-vous pour le lendemain, sans lui rien dire du naufrage de la +tartane ni de ses conséquences si funestes. + +Donc, Ahmet n'avait que trop raison de veiller; ses pressentiments ne +le trompaient pas. Yarhud, pendant la nuit, put même s'approcher assez +près du khan pour s'assurer que les jeunes filles dormaient dans leur +araba. Très heureusement pour lui, il s'aperçut à temps qu'Ahmet +faisait bonne garde, et il parvint à s'éloigner sans avoir été vu. + +Mais, cette fois, au lieu de rester sur les derrières de la caravane, +le capitaine maltais se jeta vers l'ouest, sur la route de Trébizonde. +Il lui importaitde devancer le seigneur Kéraban et ses compagnons. +Avant leur arrivée dans cette ville, il voulait avoir conféré avec +Scarpante. Aussi, faisant faire un détour au cheval qu'il montait +depuis son départ d'Atina, se dirigea-t-il rapidement vers le +caravansérail de Rissar. + +Allah est grand, soit! mais, en vérité, il aurait dû faire plus +grandement les choses, et ne pas laisser le capitaine Yarhud survivre +à cet équipage de coquins, disparu dans le naufrage de la _Guïdare_! +Le lendemain, 16 septembre, dès l'aube, tout le monde était sur pied, +de belle humeur,--sauf Bruno, qui se demandait combien de livres il +perdrait encore avant son arrivée à Scutari. + +«Ma petite Amasia, dit le seigneur Kéraban en se frottant les mains, +viens que je t'embrasse! + +--Volontiers, mon oncle, dit la jeune fille, si toutefois vous me +permettez de vous donner déjà ce nom? + +--Si je te le permets, ma chère fille! Tu peux même m'appeler ton +père. Est-ce qu'Ahmet n'est pas mon fils? + +--Il l'est tellement, oncle Kéraban, dit Ahmet, qu'il vient vous +donner un ordre, comme c'est le droit d'un fils envers son père! + +--Et quel ordre? + +--Celui de partir à l'instant. Les chevaux sont prêts, et il faut que +ce soir nous soyons à Trébizonde. + +--Et nous y serons, s'écria Kéraban, et nous en repartirons le +lendemain au soleil levant!--Eh bien! ami Van Mitten, il était donc +écrit que vous verriez un jour Trébizonde! + +--Oui! Trébizonde! ... Quel magnifique nom de ville! répondit le +Hollandais, Trébizonde et sa colline, où les Dix Mille célébrèrent des +jeux et des combats gymniques sous la présidence de Dracontius, si +j'en crois mon guide, qui me paraît fort bien rédigé! En vérité, ami +Kéraban, il ne me déplaît point de voir Trébizonde! + +--Eh bien, de ce voyage, ami Van Mitten, avouez qu'il vous restera de +fameux souvenirs! + +--Ils auraient pu être plus complets! + +--En somme, vous n'aurez pas eu lieu de vous plaindre! + +--Ce n'est pas fini! ...» murmura Bruno à l'oreille de son maître, +comme un mauvais augure chargé de rappeler aux humains l'instabilité +des choses humaines! + +La caravane quitta le khan à sept heures du matin. Le temps +s'améliorait de plus en plus, avec un beau ciel, mêlé de quelques +brumes matinales que le soleil allait dissiper. + +A midi, on s'arrêtait à la petite bourgade d'Of, sur l'Ophis des +anciens, où se retrouve l'origine des grandes familles de la Grèce. On +y déjeuna dans une modeste auberge, en utilisant les provisions que +portait l'araba et qui touchaient à leur fin. + +Au surplus, l'aubergiste n'avait guère la tête à lui, et, de s'occuper +de ses clients, ce n'était point ce qui l'inquiétait alors. Non! sa +femme était gravement malade, à ce brave homme, et il n'y avait point +de médecin dans le pays. Or, en faire venir un de Trébizonde, c'eût +été bien cher pour un pauvre hôtelier! + +Il s'ensuivit donc que le seigneur Kéraban, aidé en cela par son ami +Van Mitten, crut devoir faire l'office de «hakim» ou docteur, et +prescrivit quelques drogues très simples, qu'il serait facile de +trouver à Trébizonde. + +«Qu'Allah vous protège, seigneur! répondit le regardant époux de +l'hôtelière, mais, ces drogues, qu'est-ce qu'elles pourront bien me +coûter? + +--Une vingtaine de piastres, répondit Kéraban. + +--Une vingtaine de piastres! s'écria l'hôtelier. Eh! pour ce prix là, +j'aurais de quoi m'acheter une autre femme!» + +Et il s'en alla, non sans remercier ses hôtes de leurs bons conseils, +dont il entendait bien ne point profiter. + +«Voilà un mari pratique! dit Kéraban. Vous auriez dû vous marier dans +ce pays-ci, ami Van Mitten! + +--Peut-être!» répondit le Hollandais. + +A cinq heures du soir, les voyageurs faisaient halte pour dîner à la +bourgade de Surmenèh. Ils en repartaient à six, dans l'intention +d'atteindre Trébizonde avant la fin du crépuscule. Mais il y eut +quelque retard: une des roues de l'araba vint à se rompre à deux +lieues de la ville, vers les neuf heures du soir. Force fut donc +d'aller passer la nuit dans un caravansérail, élevé sur la +route,--caravansérail bien connu des voyageurs qui fréquentent cette +partie de l'Asie Mineure. + + + + +VI + + +OU IL EST QUESTIONS DE NOUVEAUX PERSONNAGES QUE LE SEIGNEUR KÉRABAN VA +RENCONTRER AU CARAVANSÉRAIL DE RISSAR. + +Le caravansérail de Rissar, comme toutes les constructions de ce +genre, est parfaitement approprié au service des voyageurs qui y font +halte avant d'entrer à Trébizonde. Son chef, son gardien,--ainsi qu'on +voudra l'appeler,--un certain Turc, nommé Kidros, fin matois, plus +rusé que ne le sont d'ordinaire les gens de sa race, le gérait avec +grand soin. Il cherchait à contenter ses hôtes de passage, pour le +plus grand avantage de ses intérêts qu'il entendait à merveille. Il +était toujours de leurs avis,--même lorsqu'il s'agissait de régler des +notes qu'il avait préalablement enflées, de manière à pouvoir les +ramener à un total très rémunérateur encore, et cela par pure +condescendance pour de si honorables voyageurs. + +Voici en quoi consistait le caravansérail de Rissar. Une vaste cour +fermée de quatre murs, avec large porte s'ouvrant sur la campagne. De +chaque côté de cette porte, deux poivrières, ornées du pavillon turc, +du haut desquelles on pouvait surveiller les environs, pour le cas où +les routes n'eussent pas été sûres. Dans l'épaisseur de ces murs, un +certain nombre de portes, donnant accès aux chambres isolées où les +voyageurs venaient passer la nuit, car il était rare qu'elles fussent +occupées pendant le jour. Au bord de la cour, quelques sycomores, +jetant un peu d'ombre sur le sol sablé, auquel le soleil de midi +n'épargnait point ses rayons. Au centre, un puits à fleur de terre, +desservi par le chapelet sans fin d'une noria, dont les godets +pouvaient se vider dans une sorte d'auge qui formait un bassin +semi-circulaire. Au dehors, une rangée de box, abrités sous des +hangars, où les chevaux trouvaient nourriture et litière en quantité +suffisante. En arrière, des piquets auxquels on attachait mules et +dromadaires, moins accoutumés que les chevaux au confortable d'une +écurie. + +Ce soir-la, le caravansérail, sans être entièrement occupé, comptait +un certain nombre de voyageurs, les uns en route pour Trébizonde, les +autres en route pour les provinces de l'Est, Arménie, Perse ou +Kurdistan. Une vingtaine de chambres étaient retenues, et leurs hôtes, +pour la plupart, y prenaient déjà leur repos. + +Vers neuf heures, deux hommes seulement se promenaient dans la cour. +Ils causaient avec vivacité et n'interrompaient leur conversation que +pour aller au dehors jeter un regard impatient. + +Ces deux hommes, vêtus de costumes très simples, de manière à ne point +attirer l'attention des passants ou des voyageurs, étaient le seigneur +Saffar et son intendant Scarpante. + +«Je vous le répète, seigneur Saffar, disait ce dernier, c'est ici le +caravansérail de Rissar! C'est ici et aujourd'hui même que la lettre +de Yarhud nous donne rendez-vous! + +--Le chien! s'écria Saffar. Comment se fait-il qu'il ne soit pas +encore arrivé? + +--Il ne peut tarder maintenant? + +--Et pourquoi cette idée d'amener ici la jeune Amasia, au lieu de la +conduire directement à Trébizonde?» + +Saffar et Scarpante, on le voit, ignoraient le naufrage de la +_Guïdare_ et quelles en avaient été les conséquences. + +«La lettre que Yarhud m'a adressée, reprit Scarpante, venait du port +d'Atina. Elle ne dit rien au sujet de la jeune fille enlevée, et se +borne à me prier de venir ce soir au caravansérail de Rissar. + +--Et il n'est pas encore là! s'écria le seigneur Saffar, en faisant +deux ou trois pas vers la porte. Ah! qu'il prenne garde de lasser ma +patience! J'ai le pressentiment que quelque catastrophe.... + +--Pourquoi, seigneur Saffar? Le temps a été très mauvais sur la mer +Noire! Il est probable que la tartane n'aura pu atteindre Trébizonde, +et, sans doute, rejetée jusqu'au port d'Atina.... + +--Et qui nous dit, Scarpante, que Yarhud a d'abord pu réussir, +lorsqu'il a tenté d'enlever la jeune fille, à Odessa? + +--Yarhud est non seulement un hardi marin, seigneur Saffar, répondit +Scarpante, c'est aussi un habile homme! + +--Et l'habileté ne suffit pas toujours!» répondit d'une voix calme le +capitaine maltais, qui depuis quelques instants se tenait immobile sur +le seuil du caravansérail. + +Le seigneur Saffar et Scarpante s'étaient aussitôt retournés, et +l'intendant de s'écrier: + +«Yarhud! + +--Enfin, te voilà! lui dit assez brutalement le seigneur Saffar, en +marchant vers lui. + +--Oui, seigneur Saffar, répondit le capitaine qui s'inclina +respectueusement, oui! ... me voilà ... enfin! + +--Et la fille du banquier Sélim? demanda Saffar. Est-ce que tu n'as +pu réussir à Odessa?.... + +--La fille du banquier Sélim, répondit Yarhud, a été enlevée par moi, +il y a environ six semaines, peu après le départ de son fiancé Ahmet, +forcé de suivre son oncle dans un voyage autour de la mer Noire. J'ai +immédiatement fait voile pour Trébizonde; mais, avec ces temps +d'équinoxe, ma tartane a été repoussée dans l'est, et, malgré tous mes +efforts, elle est venue faire côte sur les roches d'Atina, où a péri +tout mon équipage. + +--Tout ton équipage! ... s'écria Scarpante. + +--Oui! + +--Et Amasia? ... demanda vivement Saffar, que la perte de la +_Guïdare_ semblait peu toucher. + +--Elle est sauvée, répondit Yarhud, sauvée avec la jeune suivante que +j'avais dû enlever en même temps qu'elle! + +--Mais si elle est sauvée ... demanda Scarpante. + +--Où est-elle? s'écria Saffar. + +--Seigneur, répondit le capitaine maltais, la fatalité est contre moi, +ou plutôt contre vous! + +--Mais parle donc répliqua Saffar, dont toute l'attitude était pleine +de menaces. + +--La fille du banquier Sélim, répondit Yarhud, a été sauvée par son +fiancé Ahmet, que le plus regrettable hasard venait d'amener sur le +théâtre du naufrage! + +--Sauvée ... par lui?... s'écria Scarpante. + +--Et, en ce moment? ... demanda Saffar. + +--En ce moment, cette jeune fille, sous la protection d'Ahmet, de +l'oncle d'Ahmet et des quelques personnes qui les accompagnent, se +dirige vers Trébizonde. De là, tous doivent gagner Scutari pour la +célébration du mariage, qui doit être faite avant la fin de ce mois! + +--Maladroit! s'écria le seigneur Saffar. Avoirlaissé échapper Amasia +au lieu de la sauver toi-même! + +--Je l'eusse fait au péril de ma vie, seigneur Saffar, répondit +Yarhud, et elle serait en ce moment dans votre palais, à Trébizonde, +si cet Ahmet ne se fût trouvé là au moment où sombrait la _Guïdare!_ + +--Ah! tu es indigne des missions qu'on te confie! répliqua Saffar, +qui ne put retenir un violent mouvement de colère. + +--Veuillez m'écouter, seigneur Saffar, dit alors Scarpante. Avec un +peu de calme, vous voudrez bien reconnaître que Yarhud a fait tout ce +qu'il pouvait faire! + +--Tout! répondit le capitaine maltais. + +--Tout n'est pas assez, répondit Saffar, lorsqu'il s'agit d'accomplir +un de mes ordres! + +--Ce qui est passé est passé, seigneur Saffar! reprit Scarpante. Mais +voyons le présent et examinons quelles chances il nous offre. La fille +du banquier Sélim pouvait ne pas avoir été enlevée a Odessa ... elle +l'a été! Elle pouvait périr dans ce naufrage de la _Guïdare_ ... elle +est vivante! Elle pouvait être déjà la femme de cet Ahmet ... elle ne +l'est pas encore! ... Donc, rien n'est perdu! + +--Non! ... rien! ... répondit Yarhud. Après le naufrage, j'ai suivi, +j'ai épié Ahmet et ses compagnons depuis leur départ d'Atina! Ils +voyagent sans défiance, et le chemin est long encore, à travers toute +l'Anatolie, depuis Trébizonde jusqu'aux rives du Bosphore! Or, ni la +jeune Amasia ni sa suivante ne savent quelle était la destination de +la _Guïdare_! De plus, personne ne connaît ni le seigneur Saffar, ni +Scarpante! Ne peut-on donc attirer cette petite caravane dans quelque +piège, et.... + +--Scarpante, répondit froidement Saffar, cette jeune fille, il me la +faut! Si la fatalité s'est mise contre moi, je saurai lutter contre +elle! Il ne sera pas dit que l'un de mes désirs n'aura pas été +satisfait! Et il le sera, seigneur Saffar! répondit Scarpante. Oui! +entre Trébizonde et Scutari, au milieu de ces régions désertes, il +serait possible ... facile même ... d'entrainer cette caravane ... +peut-être en lui donnant un guide qui saura l'égarer, puis, de la +faire attaquer par une troupe d'hommes à votre solde! ... Mais c'est +là agir par la force, et si la ruse pouvait réussir, mieux vaudrait la +ruse! + +--Et comment l'employer? demanda Saffar. + +--Tu dis, Yarhud, reprit Scarpante en s'adressant au capitaine +maltais, tu dis qu'Ahmet et ses compagnons se dirigent maintenant, à +petites marche vers Trébizonde? + +--Oui, Scarpante, répondit Yarhud, et j'ajoute qu'ils passeront +certainement cette nuit au caravansérail de Rissar. + +--Eh bien, demanda Scarpante, ne pourrait-on imaginer ici quelque +empêchement, quelque mauvaise affaire ... qui les retiendrait ... qui +séparerait la jeune Amasia de son fiancé? + +--J'aurais plus de confiance dans la force! répondit brutalement +Saffar. + +--Soit, dit Scarpante, et nous l'emploierons si la ruse est +impuissante! Mais laissez-moi attendre ici ... observer.... + +--Silence, Scarpante, dit Yarhud en saisissant le bras de +l'intendant, nous ne sommes plus seuls!» + +En effet, deux hommes venaient d'entrer dans la cour. L'un était +Kidros, le gardien du caravansérail, l'autre, un personnage +important,--à l'entendre du moins,--et qu'il convient de présenter au +lecteur. + +Le seigneur Saffar, Scarpante et Yarhud se mirent à l'écart dans un +coin obscur de la cour. De là, ils pouvaient écouter à leur aise, et +d'autant plus facilement que le personnage en question ne se gênait +guère pour parler d'une voix à la fois haute et hautaine. + +C'était un seigneur Kurde. Il se nommait Yanar. + +Cette région montagneuse de l'Asie, qui comprend l'ancienne Assyrie et +l'ancienne Médie, est appelée Kurdistan dans la géographie moderne. +Elle se divise en Kurdistan turc et en Kurdistan persan, suivant +qu'elle confine à la Perse ou à la Turquie. Le Kurdistan turc, qui +forme les pachaliks de Chehrezour et de Mossoul, ainsi qu'une partie +de ceux de Van et de Bagdad, compte plusieurs centaines de mille +habitants, et parmi eux,--nombre moins considérable,--ce seigneur +Yanar, arrivé depuis la veille au caravansérail de Rissar, avec sa +soeur, la noble Saraboul. + +Le seigneur Yanar et sa soeur avaient quitté Mossoul depuis deux mois +et voyageaient pour leur agrément. Ils se rendaient tous deux à +Trébizonde, où ils comptaient faire un séjour de quelques semaines. La +noble Saraboul,--on l'appelait ainsi dans son pachalik natal,--à l'âge +de trente à trente-deux ans, était déjà veuve de trois seigneurs +Kurdes. Ces divers époux n'avaient pu consacrer au bonheur de leur +épouse qu'une vie malheureusement trop courte. Leur veuve, encore fort +agréable de taille et de figure, se trouvait donc dans la situation +d'une femme qui se laisserait volontiers consoler par un quatrième +mari, de la perte des trois premiers. Chose difficile à réaliser, pour +peu qu'on la connût, bien qu'elle fût riche et de bonne origine car, +par l'impétuosité de ses manières, la violence d'un tempérament kurde, +elle était de nature à effrayer n'importe quel prétendant à sa main, +s'il s'en présentait. Son frère Yanar, qui s'était constitué son +protecteur, son garde-de-corps, lui avait conseillé de voyager,--le +hasard est si grand en voyage! Et voilà pourquoi ces deux personnages, +échappés de leur Kurdistan, se trouvaient alors sur la route de +Trébizonde. + +Le seigneur Yanar était un homme de quarante-cinq ans, de haute +taille, l'air peu endurant, la physionomie farouche,--un de ces +matamores qui sont venus au monde en fronçant les sourcils. Avec son +nez aquilin, ses yeux profondément enfoncés dans leur orbite, sa tête +rasée, ses énormes moustaches, il se rapprochait plus du type arménien +que du type turc. Coiffé d'un haut bonnet de feutre enroulé d'une +pièce de soie d'un rouge éclatant, vêtu d'une robe à manches ouvertes +sous une veste brodée d'or et d'un large pantalon qui lui tombait +jusqu'à la cheville, chaussé de bottines de cuir passementé, à tiges +plissées, la taille ceinte d'un châle de laine auquel s'accrochait +toute une panoplie de poignards, de pistolets et de yatagans, il avait +vraiment l'air terrible. Aussi maître Kidros ne lui parlait-il qu'avec +une extrême déférence, dans l'attitude d'un homme qui serait obligé de +faire des grâces devant la bouche d'un canon chargé à mitraille. + +«Oui, seigneur Yanar, disait alors Kidros en soulignant chacune de ses +paroles par les gestes les plus confirmatifs, je vous répète que le +juge va arriver ici, ce soir-même, et que, demain matin, dès l'aube, +il procédera à son enquête. + +--Maître Kidros, répondit Yanar, vous êtes le maître de ce +caravansérail, et qu'Allah vous étrangle, si vous ne tenez pas la main +à ce que les voyageurs soient en sûreté ici! + +--Certes, seigneur Yanar, certes! + +--Eh bien, la nuit dernière, des malfaiteurs, voleurs ou autres, ont +pénétré ... ont eu l'audace de pénétrer dans la chambre de ma soeur, +la noble Saraboul!» + +El Yanar montrait une des portes ouvertes dans le mur qui fermait la +cour à droite. + +«Les coquins! cria Kidros. + +--Et nous ne quitterons pas le caravansérail, reprit Yanar, qu'ils +n'aient été découverts, arrêtés, jugés et pendus!» + +Y avait-il eu véritablement tentative de vol pendant la nuit +précédente, c'est ce dont maître Kidros ne paraissait pas être +absolument convaincu. Ce qui était certain, c'est que la veuve +inconsolée, réveillée pour un motif ou pour un autre, avait quitté sa +chambre, effarée, poussant de grands cris, appelant son frère, que +tout le caravansérail avait été mis en révolution, et que les +malfaiteurs, en admettant qu'il y en eût, s'étaient échappés sans +laisser de trace. + +Quoi qu'il en fût, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette +conversation, se demanda immédiatement quel parti il y aurait à tirer +de l'aventure. + +«Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant +pour mieux donner à ce mot toute son importance, nous sommes des +Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et +nous n'admettrons jamais qu'un dommage quelconque ait pu être causé à +des Kurdes, sans qu'une juste réparation n'en soit obtenue par +justice! + +--Mais seigneur, quel dommage? osa dire maître Kidros, en reculant de +quelques pas, par prudence. + +--Quel dommage? s'écria Yanar. + +--Oui ... seigneur!... Sans doute, des malfaiteurs ont tenté de +s'introduire, la nuit dernière, dans la chambre de votre noble soeur, +mais enfin ils n'ont rien dérobé.... + +--Rien! ... répondit le seigneur Yanar, rien ... en effet, mais grâce +au courage de ma soeur, grâce à son énergie! N'est-elle pas aussi +habile à manier un pistolet qu'un yatagan? + +--Aussi, reprit maître Kidros, ces malfaiteurs, quels qu'ils soient, +ont-ils pris la fuite! + +--Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante +Saraboul en eut exterminé deux sur deux, quatre sur quatre! C'est +pourquoi, cette nuit encore, elle restera armée comme je le suis +moi-même, et malheur à quiconque oserait s'approcher de sa chambre! + +--Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit maître Kidros, qu'il +n'y a plus rien a craindre, et que ces voleurs,--si ce sont des +voleurs,--ne se hasarderont plus à.... + +--Comment! si ce sont des voleurs! s'écria le seigneur Yanar d'une +voix de tonnerre. Et que voulez-vous qu'ils soient, ces bandits? + +--Peut-être ... quelques présomptueux ... quelques fous! ... répondit +Kidros, qui cherchait à défendre l'honorabilité de son établissement. +Oui! ... pourquoi pas ... quelque amoureux attiré ... entraîné ... par +les charmes de la noble Saraboul!.... + +--Par Mahomet, répondit le seigneur Yanar, en portant la main à sa +panoplie, il ferait beau voir! L'honneur d'une Kurde serait en jeu? On +aurait voulu attenter a l'honneur d'une Kurde! ... Alors ce ne serait +plus assez de l'arrestation, de l'emprisonnement, du pal! ... Le plus +épouvantable des supplices ne suffirait pas ... à moins que l'audacieux +n'eût une position et une fortune qui lui permissent de réparer sa faute! + +--De grâce, veuillez vous calmer, seigneur Yanar, répondit maître +Kidros, et prenez patience! L'enquête nous fera connaître l'auteur ou +les auteurs de cet attentat. Je vous le répète, le juge a été mandé. +J'ai été moi-même le chercher à Trébizonde, et, quand je lui ai +raconté l'affaire, il m'a assuré qu'il avait un moyen à lui,--un moyen +sûr,--de découvrir les malfaiteurs, quels qu'ils fussent! + +--Et quel est ce moyen? demanda le seigneur Yanar d'un ton +passablement ironique. + +--Je l'ignore, répondit maître Kidros, mais le juge affirme que ce +moyen est infaillible! + +--Soit! dit le seigneur Yanar, nous verrons cela demain. Je me retire +dans ma chambre, mais je veillerai ... je veillerai en armes!» + +Et ce disant, le terrible personnage se dirigea vers sa chambre, +voisine de celle qu'occupait sa soeur. Là, il s'arrêta une dernière +fois sur le seuil, et, tendant un bras menaçant vers la cour du +caravansérail: + +«On ne plaisante pas avec l'honneur d'une Kurde!» s'écria-t-il d'une +voix formidable. + +Puis il disparut. + +Maître Kidros poussa un long soupir de soulagement. + +«Enfin, se dit-il, nous verrons bien comment tout cela finira! Mais +quant aux voleurs, s'il y en a jamais eu, mieux vaut qu'ils aient +décampé!» + +Pendant ce temps, Scarpante s'entretenait à voix basse avec le +seigneur Saffar et Yarhud. + +«Oui, leur disait-il, grâce à cette affaire, il y a peut-être quelque +coup à tenter! + +--Tu prétends? ... demanda Saffar. + +--Je prétends susciter ici même, à cet Ahmet, quelque désagréable +aventure, qui pourrait bien le retenir plusieurs jours à Trébizonde et +même le séparer de sa fiancée! + +--Soit, mais si la ruse échoue.... + +--La force alors,» répondit Scarpante. + +En ce moment, maître Kidros aperçut Saffar, Scarpante et Yarhud qu'il +n'avait pas encore vus. Il s'avança vers eux, et, du ton le plus +aimable: + +«Vous demandez, seigneurs? ... dit-il. + +--Des voyageurs, qui doivent arriver d'un instant à l'autre pour +passer la nuit au caravansérail,» répondit Scarpante. + +A cet instant, quelque bruit se fit entendre au dehors,--le bruit +d'une caravane, dont les chevaux ou les mulets s'arrêtaient à la porte +extérieure. + +«Les voici, sans doute?» dit maître Kidros. + +Et il se dirigea vers le fond de la cour, pour aller à la rencontre +des nouveaux arrivants. + +«En effet, reprit-il, en s'arrêtant sur la porte, voici des voyageurs +qui arrivent à cheval! Quelques riches personnages, sans doute, à en +juger sur leur mine! ... C'est bien le moins que j'aille au-devant +d'eux leur offrir mes services!» + +Et il sortit. + +Mais, en même temps que lui, Scarpante s'était avancé jusqu'à l'entrée +da la cour, puis, regardant au dehors; + +«Ces voyageurs, seraient-ce Ahmet et ses compagnons? demanda-t-il, en +s'adressant au capitaine maltais. + +--Ce sont eus! répondit Yarhud, qui recula vivement, afin de n'être +point reconnu. + +--Eux? s'écria le seigneur Saffar, en s'avançant à son tour, mais +sans sortir de la cour du caravansérail. + +--Oui! ... répondit Yarhud, voilà bien Ahmet, sa fiancée, sa suivante +... les deux serviteurs.... + +--Tenons-nous sur nos gardes! dit Scarpante, en faisant signe a +Yarhud de se cacher. + +--Et déjà vous pouvez entendre la voix du seigneur Kéraban? reprit le +capitaine maltais. + +--Kéraban?....» s'écria vivement Saffar. Et il se précipita vers la +porte. + +«Mais qu'avez-vous donc, seigneur Saffar? demanda Scarpante, très +surpris, et pourquoi ce nom de Kéraban vous cause-t-il une telle +émotion? + +--Lui! ... C'est bien lui! ... répondit Saffar. C'est ce voyageur, +avec lequel je me suis déjà rencontré au railway du Caucase, ... qui a +voulu me tenir tête et empêcher mes chevaux de passer! + +--Il vous connaît? + +--Oui ... et il ne me serait pas difficile de reprendre ici la suite +de cette querelle ... de l'arrêter.... + +--Eh! cela n'arrêterait pas son neveu! répondit Scarpante. + +--Je saurais bien me débarrasser du neveu comme de l'oncle! + +--Non! ... non!... pas de querelle! ... pas de bruit! ... répondit +Scarpante en insistant. Croyez-moi, seigneur Saffar, que ce Kéraban ne +puisse pas soupçonner votre présence ici! Qu'il ne sache pas que c'est +pour votre compte que Yarhud a enlevé la fille du banquier Sélim! ... +Ce serait risquer de tout perdre! + +--Soit! dit Saffar, je me retire et je me fie a ton adresse, +Scarpante! Mais réussis! + +--Je réussirai, seigneur Saffar, si vous me laissez agir! Retournez à +Trébizonde, ce soir même.... + +--J'y retournerai. + +--Toi aussi, Yarhud, quitte à l'instant le caravansérail! reprit +Scarpante. On te connaît, et il ne faut pas que l'on te reconnaisse! + +--Les voilà! dit Yarhud. + +--Laissez-moi! ... laissez-moi seul! ... s'écria Scarpante en +repoussant le capitaine de la _Guïdare_. + +--Mais comment disparaître sans être vu de cesgens-là? demanda +Saffar. + +--Par ici!» répondit Scarpante, en ouvrant une porte, percée +dans le mur de gauche, et qui donnait accès sur la campagne. + +Le seigneur Saffar et le capitaine maltais sortirent aussitôt. + +«Il était temps! se dit Scarpante. Et maintenant, ayons l'oeil et +l'oreille ouverts!» + + + + +VII + + +DANS LEQUEL LE JUGE DE TRÉBIZOND PROCÈDE A SON ENQUÊTE D'UNE FAÇON +ASSEZ INGÉNIEUSE. + +En effet, le seigneur Kéraban et ses compagnons, après avoir laissé +l'araba et leurs montures aux écuries extérieures, venaient d'entrer +dans le caravansérail. Maître Kidros les accompagnait, ne leur +ménageant point ses salamaleks les plus empressés, et il déposa dans +un coin sa lanterne allumée, qui ne projetait qu'une assez faible +clarté à l'intérieur de la cour. + +«Oui, seigneur, répétait Kidros en se courbant, entrez! ... Veuillez +entrer! ... C'est bien ici le caravansérail de Rissar. + +--Et nous ne sommes qu'à deux lieues de Trébizonde? demanda le +seigneur Kéraban. + +--A deux lieues, au plus! + +--Bien! Que l'on ait soin de nos chevaux. Nous les reprendrons demain +au point du jour.» + +Puis, se retournant vers Ahmet qui conduisait Amasia vers un banc, où +elle s'assit avec Nedjeb: + +«Voilà! dit-il d'un ton de bonne humeur. Depuis que mon neveu a +retrouvé cette petite, il ne s'occupe plus que d'elle, et c'est moi +qui suis obligé de préparer nos étapes! + +--C'est bien naturel, seigneur Kéraban! A quoi servirait d'être +oncle? répondit Nedjeb. + +--Il ne faut pas m'en vouloir! dit Ahmet en souriant. + +--Ni à moi, ajouta la jeune fille! + +--Eh! je n'en veux à personne! ... pas même à ce brave Van Mitten, +qui a pourtant eu l'idée ... oui! ... l'impardonnable idée de songer à +m'abandonner en route! + +--Oh! ne parlons plus de cela, répliqua Van Mitten, ni maintenant, ni +jamais! + +--Par Mahomet! s'écria le seigneur Kéraban, pourquoi n'en plus +parler? ... Une bonne petite discussion là-dessus ... ou même sur tout +autre sujet ... cela vous fouetterait le sang! + +--Je croyais, mon oncle, fit observer Ahmet, que vous aviez pris la +résolution de ne plus discuter. + +--C'est juste! Tu as raison, mon neveu, et si l'on m'y reprend +jamais, quand bien même j'aurais cent fois raison!.... + +--Nous verrons bien! murmura Nedjeb. + +--D'ailleurs, reprit Van Mitten, ce qu'il y a de mieux à faire, je +crois, c'est de nous reposer dans un bon sommeil de quelques heures! + +--Si toutefois l'on peut dormir ici? murmura Bruno, d'assez mauvaise +humeur comme toujours. + +--Vous avez des chambres à nous donner pour la nuit? demanda Kéraban +à maître Kidros. + +--Oui, seigneur, répondit maître Kidros, et tout autant qu'il vous en +faudra. + +--Bien! ... très bien! ... s'écria Kéraban. Demain nous serons à +Trébizonde, puis, dans une dizaine de jours, à Scutari ... où nous +ferons un bon dîner ... le dîner auquel je vous ai invité, ami Van +Mitten! + +--Vous nous devez bien cela, ami Kéraban! + +--Un dîner ... à Scutari? ... dit Bruno à l'oreille de son maître. +Oui! ... si nous y arrivons jamais! + +--Allons, Bruno, répliqua Van Mitten, un peu de courage, que diable! +... ne fût-ce que pour l'honneur de notre Hollande! + +--Eh! je lui ressemble, à notre Hollande! répondit Bruno en se tâtant +sous ses vêtements trop larges. Comme elle, je suis tout en côtes!» + +Scarpante, à l'écart, écoutait les propos qui s'échangeaient entre les +voyageurs, et épiait le moment où, dans son intérêt, il lui +conviendrait d'intervenir. + +«Eh bien, demanda Kéraban, quelle est la chambre destinée à ces deux +jeunes filles? + +--Celle-ci, répondit maître Kidros en indiquant une porte qui +s'ouvrait, dans le mur, à gauche. + +--Alors, bonsoir, ma petite Amasia, répondit Kéraban, et qu'Allah te +donne d'agréables rêves! + +--Comme à vous, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille. A demain, +cher Ahmet! + +--A demain, chère Amasia, répondit le jeune homme, après avoir pressé +Amasia sur son coeur. + +--Viens-tu, Nedjeb? dit Amasia. + +--Je vous suis, chère maîtresse, répondit Nedjeb, mais je sais bien +de qui nous serons à parler dans une heure encore!» + +Les deux jeunes filles entrèrent dans la chambre par la porte que +maître Kidros leur tenait ouverte. + +«Et, maintenant, où coucheront ces deux braves garçons? demanda +Kéraban, en montrant Bruno et Nizib. + +--Dans une chambre extérieure, où je vais les conduire,» répondit +maître Kidros. + +Et, se dirigeant vers la porte du fond, il fit signe à Nizib et à +Bruno de le suivre,--à quoi les deux «braves garçons», éreintés par +une longue journée de marche, obéirent, sans se faire prier, après +avoir souhaité le bonsoir à leurs maîtres. + +«Voici ou jamais le moment d'agir!» se dit Scarpante. + +Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, en attendant le retour de +Kidros, se promenaient dans la cour du caravansérail. L'oncle était +d'une charmante humeur. Tout allait au gré de ses désirs. Il +arriverait dans les délais voulus sur les rives du Bosphore. Il se +réjouissait déjà à la mine que feraient les autorités ottomanes en le +voyant apparaître! Pour Ahmet, le retour à Scutari, c'était la +célébration tant souhaitée de son mariage! Pour Van Mitten, le retour +... eh bien, c'était le retour! + +«Ah ça! est-ce qu'on nous oublie? ... Et notre chambre,?» dit bientôt +le seigneur Kéraban. + +En se retournant, il aperçut Scarpante, qui s'était avancé lentement +près de lui. + +«Vous demandez la chambre destinée au seigneur Kéraban et à ses +compagnons? dit-il en s'inclinant, comme s'il eût été un des +domestiques du caravansérail. + +--Oui! + +--La voici.» + +Et Scarpante montra, à droite, la porte qui s'ouvrait sur un couloir +où se trouvait la chambre occupée par la voyageuse kurde, près de +celle où veillait le seigneur Yanar. + +«Venez, mes amis, venez!» répondit Kéraban en poussant vivement la +porte que lui indiquait Scarpante. + +Tous trois entrèrent dans le couloir, mais avant qu'ils n'eussent eu +le temps de refermer cette porte, quelle agitation, quels cris, +quelles clameurs! Et quelle terrible voix de femme se fit entendre, à +laquelle se mêla bientôt une voix d'homme! + +Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Ahmet, ne comprenant rien à ce qui se +passait, s'étaient repliés vivement dans la cour du caravansérail. + +Aussitôt les diverses portes s'ouvraient de toutes parts. Des +voyageurs sortaient de leurs chambres. Amasia et Nedjeb reparaissaient +au bruit. Bruno et Nizib rentraient par la gauche. Puis, au milieu de +cette demi-obscurité, on voyait se dessiner la silhouette du farouche +Yanar. Et, enfin, une femme se précipitait hors du couloir dans lequel +le seigneur Kéraban et les siens s'étaient si imprudemment introduits! + +«Au vol! ... à l'attentat! ... au meurtre!» criait cette femme. + +C'était la noble Saraboul, grande, forte, à la démarche énergique, à +l'oeil vif, au teint coloré, à la chevelure noire, aux lèvres +impérieuses qui laissaient voir des dents inquiétantes,--en un mot, le +seigneur Yanar en femme. + +Évidemment, à toute conjoncture, la voyageuse veillait dans sa +chambre, au moment où des intrus en avaient forcé la porte, car elle +n'avait encore rien ôté de ses vêtements de jour, un «mintan» de drap +avec broderies d'or aux manches et au corsage, une «entari» en soie +éclatante semée de fusées jaunes et serrée à la taille par un châle où +ne manquaient ni le pistolet damasquiné, ni le yatagan dans son +fourreau de maroquin vert; sur la tête, un fez évasé, ceint de +mouchoirs à couleurs voyantes, d'où pendait un long «puskul» comme le +gland d'une sonnette; aux pieds, des bottes de cuir rouge dans +lesquelles se perdait le bas du «chalwar», ce pantalon des femmes de +l'Orient. Quelques voyageurs ont prétendu que la femme kurde, ainsi +vêtue, ressemble à une guêpe! Soit! + +La noble Saraboul n'était point faite pour démentir cette comparaison, +et cette guêpe-là devait posséder un aiguillon redoutable! + +«Quelle femme! dit à mi-voix Van Mitten. + +--Et quel homme!» répondit le seigneur Kéraban, en montrant le frère +Yanar. + +Et alors celui ci de s'écrier: + +«Encore un nouvel attentat! Qu'on arrête tout le monde! + +--Tenons-nous bien, murmura Ahmet à l'oreille de son oncle, car je +crains que nous ne soyons cause de tout ce tapage! + +--Bah! personne ne nous a vus, répondit Kéraban, et Mahomet lui-même +ne nous reconnaîtrait pas! + +--Qu'y a-t-il, Ahmet? demanda la jeune fille, qui venait d'accourir +près de son fiancé. + +--Rien! chère Amasia, répondit Ahmet, rien!» + +En ce moment, maître Kidros apparut sur le seuil de la grande porte, +au fond de la cour, et s'écria: + +«Oui! vous arrivez à propos, monsieur le juge!» En effet, le juge, +mandé à Trébizonde, venait d'arriver au caravansérail, où il devait +passer la nuit, afin de procéder le lendemain à l'enquête réclamée par +le couple kurde. Il était suivi de son greffier et s'arrêta sur le +seuil. + +«Comment, dit-il, ces coquins auraient recommencé leur tentative de la +nuit dernière? + +--Il paraît, monsieur le juge, répondit maître Kidros. + +--Que les portes du caravansérail soient fermées, dit le magistrat +d'une voix grave. Défense à qui que ce soit de sortir sans ma +permission!» + +Ces ordres furent aussitôt exécutés, et tous les voyageurs passèrent à +l'état de prisonniers, auxquels le caravansérail allait servir +momentanément de prison. + +«Et maintenant, juge, dit la noble Saraboul, je demande justice contre +ces malfaiteurs, qui n'ont pas craint, pour la seconde fois, de +s'attaquer à une femme sans défense.... + +--Non seulement à une femme, mais à une Kurde!» ajouta le seigneur +Yanar avec un geste menaçant. + +Scarpante, on le croira sans peine, suivait toute cette scène sans en +rien perdre. + +Le juge,--une figure finaude, s'il en fut, avec deux yeux en trous de +vrille, un nez pointu, une bouche serrée, qui disparaissait dans les +flocons de sa barbe,--cherchait à dévisager les personnes enfermées +dans le caravansérail, ce qui ne laissait pas d'être assez difficile, +avec le peu de clarté que répandait l'unique lanterne déposée dans un +coin de la cour. Cet examen rapidement fait, s'adressant à la noble +voyageuse: + +«Vous affirmez, lui demanda-t-il, que, la nuit dernière, des +malfaiteurs ont tenté de s'introduire dans votre chambre? + +--Je l'affirme! + +--Et qu'ils viennent de recommencer leur criminelle tentative? + +--Eux ou d'autres! + +--Il n'y a qu'un instant? + +--Il n'y a qu'un instant! + +--Les reconnaîtriez-vous? + +--Non! ... Ma chambre était sombre, cette cour aussi, et je n'ai pu +voir leur visage! + +--Étaient-ils nombreux? + +--Je l'ignore! + +--Nous le saurons, ma soeur, s'écria le seigneur Yanar, nous le +saurons, et malheur à ces coquins!» + +En ce moment, le seigneur Kéraban répétait à l'oreille de Van Mitten: + +«Il n'y a rien à craindre! Personne ne nous a vus! + +--Heureusement, répondit le Hollandais, incomplètement rassuré sur +les suites de cette aventure, car, avec ces diables de Kurdes, +l'affaire serait mauvaise pour nous!» + +Cependant, le juge allait et venait. Il ne semblait pas savoir quel +parti prendre, au grand déplaisir des plaignants. + +«Juge, reprit la noble Saraboul, en croisant ses bras sur sa poitrine, +la justice restera-t-elle désarmée entre vos mains? ... Ne sommes-nous +pas des sujets du Sultan, qui ont droit à sa protection? ... Une femme +de ma sorte aurait été victime d'un pareil attentat, et les coupables, +qui n'ont pu s'enfuir, échapperaient au châtiment? + +--Elle est vraiment superbe, cette Kurde! fit très justement observer +le seigneur Kéraban. + +--Superbe ... mais effrayante! répondit Van Mitten. + +--Que décidez-vous, juge? demanda le seigneur Yanar. + +--Qu'on apporte des flambeaux, des torches! s'écria la noble +Saraboul! ... Alors je verrai ... je chercherai ... je reconnaîtrai +peut-être les malfaiteurs qui ont osé.... + +--C'est inutile, répondit le juge. Je me charge, moi, de découvrir le +ou les coupables! + +--Sans lumière?.... + +--Sans lumière» + +Et, sur cette réponse, le juge fit un signe à son greffier, qui sortit +par la porte du fond, après avoir fait un geste affirmatif. + +Pendant ce temps, le Hollandais ne pouvait s'empêcher de dire tout bas +à son ami Kéraban: + +«Je ne sais pourquoi, mais je ne me sens pas très rassuré sur l'issue +de cette affaire! + +--Eh, par Allah! vous avez toujours peur!» répondit Kéraban. + +Tous se taisaient alors, attendant le retour du greffier, non sans un +sentiment de curiosité bien naturelle. + +«Ainsi, juge, demanda le seigneur Yanar, vous prétendez, au milieu de +cette obscurité, reconnaître.... + +--Moi? ... non! ... répondit le juge. Aussi vais-je charger de ce +soin un intelligent animal, qui m'est plus d'une fois et très +adroitement venu en aide dans mes enquêtes. + +--Un animal? s'écria la voyageuse. + +--Oui ... une chèvre ... une fine et maligne bête, qui, elle, saura +bien dénoncer le coupable, si le coupable est encore ici. Or, il doit +y être, puisque personne n'a pu quitter la cour du caravansérail, +depuis l'instant où a été commis l'attentat. + +--Il est fou, ce juge!» murmura le seigneur Kéraban. + +A ce moment, le greffier rentra, tirant par son licol une chèvre qu'il +amena au milieu de la cour. + +C'était un gentil animal, de l'espèce de ces égagres, dont les +intestins contiennent quelquefois une concrétion pierreuse, le bézoard +qui est si estimé en Orient pour ses prétendues qualités hygiéniques. +Cette chèvre, avec son museau délié, sa barbiche frisotante, son +regard intelligent, en un mot avec sa «physionomie spirituelle», +semblait être digne de ce rôle de devineresse que son maître +l'appelait à jouer. On rencontre, par grandes quantités, des troupeaux +de ces égagres, répandus dans toute l'Asie Mineure, l'Anatolie, +l'Arménie, la Perse, et ils sont remarquables par la finesse de leur +vue, de leur ouïe, de leur odorat et leur étonnante agilité. + +Cette chèvre,--dont le juge prisait si fort la sagacité,--était de +taille moyenne, blanchâtre au ventre, à la poitrine, au cou, mais +noire au front, au menton et sur la ligne médiane du dos. Elle s'était +gracieusement couchée sur le sable, et, d'un air malin, en remuant ses +petites cornes, elle regardait «la société». + +«Quelle jolie bête! s'écria Nedjeb. + +--Mais que veut donc faire ce juge? demanda Amasia. + +--Quelque sorcellerie, sans doute, répondit Ahmet, et à laquelle ces +ignorants vont se laisser prendre!» + +«C'était bien aussi l'opinion du seigneur Kéraban qui ne se gênait +point de hausser les épaules, tandis que Van Mitten regardait ces +préparatifs d'un air quelque peu inquiet. + +«Comment, juge, dit alors la noble Saraboul, c'est à cette chèvre que +vous allez demander de reconnaître les coupables? + +--A elle-même, répondit le juge. + +--Et elle répondra?.... + +--Elle répondra! + +--De quelle façon? demanda le seigneur Yanar, parfaitement disposé à +admettre, en sa qualité de Kurde, tout ce qui présentait quelque +apparence de superstition. + +--Rien n'est plus simple, répondit le juge. + +Chacun des voyageurs présents va venir, l'un après l'autre, passer la +main sur le dos de cette chèvre et, dès qu'elle sentira la main du +coupable, cette fine bête le désignera aussitôt par un bêlement. + +--Ce bonhomme-là est tout simplement un sorcier de foire! murmura +Kéraban. + +--Mais, juge, jamais ... fit observer la noble Saraboul, jamais un +simple animal.... + +--Vous allez bien le voir! + +--Et pourquoi pas? ... répondit le seigneur Yanar. Aussi, bien que je +ne puisse être accusé de cet attentat, je vais donner l'exemple et +commencer l'épreuve.» + +Ce disant, Yanar, allant près de la chèvre qui restait immobile, lui +passa la main sur le dos depuis le cou jusqu'à la queue. + +La chèvre resta muette. + +«Aux autres,» dit le juge. + +Et, successivement, les voyageurs, rassemblés dans la cour du +caravansérail, imitèrent le seigneur Yanar, et caressèrent le dos de +l'animal; mais ils n'étaient pas coupables, sans doute, puisque la +chèvre ne fit entendre aucun bêlement accusateur. + + + + +VIII + + +QUI FINIT D'UNE MANIÈRE TRÈS INATTENDUE, SURTOUT POUR L'AMI VAN +MITTEN. + +Pendant la durée de celle épreuve, le seigneur Kéraban avait pris à +part son ami Van Mitten et son neveu Ahmet. Et voici le bout de +dialogue qui s'échangeait entre eux,--dialogue dans lequel +l'incorrigible personnage, oubliant ses bonnes résolutions de ne plus +s'entêter à rien, allait encore imposer à autrui sa manière de voir et +sa manière de faire. + +«Eh! mes amis, dit-il, ce sorcier me paraît être tout simplement le +dernier des imbéciles! + +--Pourquoi? demanda le Hollandais. + +--Parce que rien n'empêche le coupable ou les coupables,--nous, par +exemple,--de faire semblant de caresser cette chèvre, en lui passant +la main au-dessus du dos, sans y toucher! Au moins, ce juge aurait-il +dû agir en pleine lumière, afin d'empêcher toute supercherie! ... Mais +dans l'ombre, c'est absurde! + +--En effet, dit Van Mitten.... + +--Ainsi vais-je faire, reprit Kéraban, et je vous engage fort à +suivre mon exemple. + +--Eh! mon oncle, reprit Ahmet, qu'on lui caresse ou qu'on ne lui +caresse pas le dos, vous savez bien que cet animal ne bêlera pas plus +pour les innocents que pour les coupables! + +--Évidemment, Ahmet, mais puisque ce bonhomme de juge est assez +simple pour opérer de la sorte, je prétends être moins simple que lui, +et je ne toucherai pas à sa bête! ... Et je vous prie même de faire +comme moi! + +--Mais, mon oncle?.... + +--Ah! pas de discussion là-dessus, répondit Kéraban, qui commençait à +s'échauffer. + +--Cependant ... dit le Hollandais. + +--Van Mitten, si vous étiez assez naïf pour frotter le dos de cette +chèvre je ne vous le pardonnerais pas! + +--Soit! Je ne frotterai rien du tout, pour ne point vous désobliger, +ami Kéraban! ... Peu importe, d'ailleurs, puisque, dans l'ombre, on ne +nous verra pas!» + +La plupart des voyageurs avaient alors achevé de subir l'épreuve, et +la chèvre n'avait encore accusé personne. + +«A notre tour, Bruno, dit Nizib. + +--Mon Dieu! que ces Orientaux sont stupides de s'en rapporter à cette +bête!» répondit Bruno. + +Et, l'un après l'autre, ils allèrent caresser le dos de la chèvre, qui +ne bêla pas plus pour eux que pour les voyageurs précédents. + +«Mais il ne dit rien, votre animal! s'écria la noble Saraboul, en +interpellant le juge. + +--Est-ce une plaisanterie? ajouta le seigneur Yanar. C'est qu'il ne +ferait pas bon plaisanter avec des Kurdes! + +--Patience! répondit le juge en secouant la tête d'un air malin, si +la chèvre n'a pas bêlé, c'est que le coupable ne l'a pas touchée +encore. + +--Diable! il n'y a plus que nous! murmura Van Mitten, qui, sans trop +savoir pourquoi, laissait percer quelque vague inquiétude. + +--A notre tour, dit Ahmet. + +--Oui! ... à moi d'abord!» répondit Kéraban. Et, en passant devant +son ami et son neveu: + +«N'y touchez pas, surtout!» répéta-t-il à voix basse. + +Puis, étendant la main au-dessus de la chèvre, il feignit de lui +caresser lentement le dos, mais sans frôler un seul de ses poils. + +La chèvre ne bêla pas. + +«Voilà qui est rassurant!» dit Ahmet. + +Et, suivant l'exemple de son oncle, à peine sa main effleura-t-elle le +dos de la chèvre. + +La chèvre ne bêla pas. + +C'était au tour du Hollandais. Van Mitten, le dernier de tous, allait +tenter l'épreuve ordonnée par le juge. 11 s'avança donc vers l'animal, +qui semblait le regarder en dessous; mais lui aussi, pour ne point +déplaire à son ami Kéraban, il se contenta de promener doucement sa +main au-dessus du dos de la chèvre. + +La chèvre ne bêla pas. + +Il y eut un «oh!» de surprise, et un «ah!» de satisfaction dans toute +l'assistance. + +«Décidément, votre chèvre n'est qu'une brute!... s'écria Yanar d'une +voix de tonnerre. + +--Elle n'a pas reconnu le coupable, s'écria à son tour la noble +Kurde, et, pourtant, le coupable est ici, puisque personne n'a pu +sortir de cette cour! + +--Hein! fit Kéraban, ce juge, avec sa bête si maligne, est-il assez +ridicule, Van Mitten? + +--En effet! répondit Van Mitten, absolument rassuré maintenant sur +l'issue de l'épreuve. + +--Pauvre petite chèvre, dit Nedjeb à sa maîtresse, est-ce qu'on va +lui faire du mal, puisqu'elle n'a rien dit?» + +Chacun regardait alors le juge, dont l'oeil, tout émerillonné de +malice, brillait dans l'ombre comme une escarboucle. + +«Et maintenant, monsieur le juge, dit Kéraban d'un ton quelque peu +sarcastique, maintenant que votre enquête est terminée, rien ne +s'oppose, je pense, à ce que nous nous retirions dans nos chambres.... +--Cela ne sera pas! s'écria la voyageuse irritée. Non! cela ne sera +pas! Un crime a été commis.... + +--Eh! madame la Kurde! répliqua Kéraban, non sans aigreur, vous +n'avez pas la prétention d'empêcher d'honnêtes gens d'aller dormir, +quand ils en ont envie! + +--Vous le prenez sur un ton, monsieur le Turc!... s'écria le seigneur +Yanar. + +--Sur le ton qui convient, monsieur le Kurde.» riposta le seigneur +Kéraban. + +Scarpante, pensant que le coup tenté par lui était manqué, puisque les +coupables n'avaient point été reconnus, ne vit pas sans une certaine +satisfaction cette querelle qui mettait aux prises le seigneur Kéraban +et le seigneur Yanar. De là, surgirait peut-être une complication de +nature à servir ses projets. + +Et, en effet, la dispute s'accentuait, entre ces deux personnages. +Kéraban se fût plutôt laissé arrêter, condamner, que de n'avoir pas le +dernier mot. Ahmet, lui-même, allait intervenir pour soutenir son +oncle, lorsque le juge dit simplement: + +«Rangez-vous tous, et qu'on apporte des lumières!» + +Maître Kidros, à qui s'adressait cet ordre, s'empressa de le faire +exécuter. Un instant après, quatre serviteurs du caravansérail +entraient avec des torches, et la cour s'éclairait vivement. + +«Que chacun lève la main droite!» dit le juge. + +Sur cette injonction, toutes les mains droites furent levées. + +Toutes étaient noires à la paume et aux doigts, toutes,--excepté +celles du seigneur Kéraban, d'Ahmet et de Van Mitten. + +Et aussitôt le juge les désignant tous trois: + +«Les malfaiteurs.... les voilà! dit-il. + +--Hein! fit-Kéraban. + +--Nous? ..., s'écria le Hollandais, sans rien comprendre à cette +affirmation inattendue. + +--Oui! ...eux! reprit le juge! Qu'ils aient craint ou non d'être +dénoncés par la chèvre, peu importe! Ce qui est certain, c'est que se +sachant coupables au lieu de caresser le dos de cot animal, qui était +enduit d'une couche de suie, ils n'ont fait que passer leur main +au-dessus et se sont accusés eux-mêmes!» + +Un murmure flatteur,--très flatteur pour l'ingéniosité du +juge--s'éleva aussitôt, tandis que le seigneur Kéraban et ses +compagnons, fort désappointés, baissaient la tête. + +«Ainsi, dit le seigneur Yanar, ce sont ces trois malfaiteurs qui ont +osé la nuit dernière.... + +--Eh! la nuit dernière, s'écria Ahmet, nous étions à dix lieues du +caravansérail de Rissar! + +--Qui le prouve? ... répliqua le juge. En tout cas, il n'y a qu'un +instant, c'est vous qui avez tenté de vous introduire dans la chambre +de cette noble voyageuse! + +--Eh bien, oui, s'écria Kéraban, furieux de s'être si maladroitement +laissé prendre à ce piège, oui!... c'est nous qui sommes entrés dans +ce couloir! Mais ce n'est qu'une erreur de notre part ... ou plutôt +une erreur de l'un des serviteurs du caravansérail! + +--Vraiment! répondit ironiquement le seigneur Yanar. + +--Sans doute! On nous avait indiqué la chambre de cette dame comme +étant la nôtre!.... + +--A d'autres! dit le juge. + +--Allons, pincés, se dit Bruno à part lui, l'oncle, le neveu, et mon +maître avec!» + +Le fait est que, quel que fut son aplomb habituel, le seigneur Kéraban +était absolument décontenancé, et il le fut bien davantage, lorsque le +juge dit, en se tournant vers Van Mitten, Ahmet et lui: + +«Qu'on les mène en prison! + +--Oui! ... en prison!» répéta le seigneur Yanar. Et tous ces +voyageurs, auxquels se joignirent les gens du caravansérail, de +s'écrier: + +«En prison! ... En prison!» + +En somme, à voir la tournure que prenaient les choses, Scarpante ne +pouvait que s'applaudir de ce qu'il avait fait. Le seigneur Kéraban, +Van Mitten, Ahmet, tenus sous les verroux, c'était, à la fois, le +voyage interrompu, un retard apporté à la célébration du mariage, +c'était surtout la séparation immédiate d'Amasia et de son fiancé, la +possibilité d'agir dans des conditions meilleures et de reprendre la +tentative qui venait d'échouer avec le capitaine maltais. + +Ahmet, songeant aux conséquences de cette aventure, à la pensée d'être +séparé d'Amasia, fut pris d'un sentiment de mauvaise humeur contre son +oncle. N'était-ce pas le seigneur Kéraban, qui, par une obstination +nouvelle, les avait jetés dans cet embarras? Ne les avait-il pas +empêchés, ne leur avait-il pas positivement défendu de caresser cette +chèvre, et cela pour faire pièce à ce bonhomme de juge, qui, au bout +du compte, s'était montré plus fin qu'eux? A qui la faute, s'ils +venaient de tomber dans ce piège tendu à leur simplicité, et s'ils +étaient menacés d'aller en prison, au moins pour quelques jours? +Aussi, de son côté, le seigneur Kéraban enrageait-il sourdement, en +pensant au peu de temps qui lui restait pour accomplir son voyage, +s'il voulait arriver à Scutari dans les délais déterminés. Encore un +entêtement aussi inutile qu'absurde qui pouvait coûter toute une +fortune à son neveu! + +Quant à Van Mitten, il regardait à droite, à gauche, se balançant +d'une jambe sur l'autre, très embarrassé de sa personne, osant à peine +lever le yeux sur Bruno, qui semblait lui répéter ces paroles de +mauvais augure: + +«Ne vous avais-je pas prévenu, monsieur, que tôt ou tard il vous +arriverait malheur!» + +Et, adressant à son ami Kéraban ce simple reproche, en somme bien +mérité: + +«Aussi, dit-il, pourquoi nous avoir empêchés dépasser la main sur le +dos de cet inoffensif animal!» + +Pour la première fois de sa vie, le seigneur Kéraban resta sans +pouvoir répondre. + +Cependant, les cris: en prison! retentissaient avec plus d'énergie, et +Scarpante,--cela va de soi--ne se gênait guère pour crier plus haut +que les autres. + +«Oui, en prison, ces malfaiteurs! répéta le vindicatif Yanar, tout +disposé à prêter main-forte à l'autorité, s'il le fallait. Qu'on les +mène en prison! ... En prison, tous les trois!.... + +--Oui! ... tous les trois ... à moins que l'un d'eux ne s'accuse! +répondit la noble Saraboul, qui n'aurait pas voulu que deux innocents +payassent pour un coupable. + +--C'est de toute équité! ajouta le juge. Eh bien, lequel de vous a +tenté de s'introduire dans cette chambre?» + +Il y eut un moment d'indécision dans l'esprit des trois accusés, mais +il ne fut pas de longue durée. + +Le seigneur Kéraban avait demandé au juge la permission de +s'entretenir un instant avec ses deux compagnons,--ce qui lui fut +accordé; puis, prenant à part Ahmet et Van Mitten, de ce ton qui +n'admettait pas de réplique: + +«Mes amis, leur dit-il, il n'y a véritablement qu'une chose à faire! +Il faut que l'un de nous prenne à son compte toute cette sotte +aventure, qui n'a rien de grave!» + +Ici, le Hollandais commença, comme par préssentissement, a dresser +l'oreille. + +«Or, reprit Kéraban, le choix ne peut être douteux. La présence +d'Ahmet, dans un très court délai, est nécessaire à Scutari pour la +célébration de son mariage! + +--Oui, mon oncle, oui! répondit Ahmet. + +--La mienne aussi, naturellement, puisque je dois l'assister en ma +qualité de tuteur! + +--Hein?... fit Van Mitten. + +--Donc, ami Mitten, reprit Kéraban, il n'y a pas d'objection +possible, je crois! II faut vousdévouer! + +--Moi ... que? ... + +--Il faut vous accuser! ... Que risquez-vous? ... Quelques jours de +prison? ... Bagatelle! ... Nous saurons bien vous tirer de là! + +--Mais ... répondit Van Mitten, auquel il semblait qu'on disposait un +peu bien sans façon de sa personne. + +--Cher monsieur Van Mitten, reprit Ahmet, il le faut! ... Au nom +d'Amasia, je vous en supplie! ... Voulez-vous que tout son avenir soit +perdu, que, faute d'arriver en temps voulu à Scutari.... + +--Oh! monsieur Van Mitten! vint dire la jeune fille, qui avait +entendu ce colloque. + +--Quoi ... vous voudriez? ... répétait Van Mitten. + +--Hum! se dit Bruno, qui comprenait bien ce qui se passait là, encore +une nouvelle sottise qu'ils vont faire commettre à mon maître! + +--Monsieur Van Mitten! ... reprit Ahmet. + +--Voyons ... un bon mouvement!» dit Kéraban en lui serrant la main à +la briser. + +Cependant, les cris: «en prison! en prison!» devenaient de plus en +plus pressants. + +Le malheureux Hollandais ne savait plus que faire ni à qui entendre. +Il disait oui de la tête, puis, il disait non. + +Au moment où les gens du caravansérail s'avançaient pour saisir les +trois coupables sur un geste du juge: + +«Arrêtez! dit Van Mitten, d'une voix qui n'avait rien de bien +convaincu. Arrêtez! ... Je crois bien que c'est moi qui ai.... + +--Bon! fit Bruno, cela y est! + +--Coup manqué! se dit Scarpante, sans avoir pu retenir un violent +mouvraient de dépit. + +--C'est vous? ... demanda le juge au Hollandais. + +--Moi! ... oui ... moi! + +--Bon monsieur Van Mitten! murmura la jeune fille à l'oreille du +digne homme. + +--Oh! oui!» ajouta Nedjeb. + +Pendant ce temps, que faisait la noble Saraboul? Eh bien, cette +intelligente femme observait, non sans intérêt, celui qui avait eu +l'audace de s'attaquer à elle. + +«Ainsi, demanda le seigneur Yanar, c'est vous qui avez osé pénétrer +dans la chambre de cette noble Kurde! + +--Oui! ... répondit Van Mitten. + +--Vous n'avez pourtant pas l'air d'un voleur! + +--Un voleur! ... Moi! ... un négociant! Moi! un Hollandais ... de +Rotterdam! Ah! mais non! ... s'écria Van Mitten, qui, devant cette +accusation, ne put retenir un cri d'indignation bien naturel. + +--Mais alors ... dit Yanar. + +--Alors ... dit Saraboul, alors ... c'est donc mon honneur que vous +avez tenté de compromettre? + +--L'honneur d'une Kurde! s'écria le seigneur Yanar, en portant la +main à son yatagan. + +--Vraiment, il n'est pas mal, ce Hollandais! répétait la noble +voyageuse, en minaudant quelque peu. + +--Eh bien, tout votre sang ne suffira pas à payer un pareil outrage! +reprit Yanar. + +--Mon frère ... mon frère! + +--Si vous vous refusez à réparer le tort.... + +--Hein! fit Ahmet. + +--Vous épouserez ma soeur, ou sinon.... + +--Par Allah! se dit Kéraban, voilà bien une autre complication, +maintenant! + +--Epouser? ... moi! ... épouser! ... répétait Van Mitten, en levant +les bras au ciel. + +--Vous réfusez? s'écria le seigneur Yanar. + +--Si je refuse! ... Si je refuse! ... répondit Van Mitten, au comble +de l'épouvante. Mais je suis déjà...» + +Van Mitten n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le seigneur Kéraban +venait de lui saisir le bras. + +«Pas un mot de plus! ... lui dit-il. Consentez! ... Il le faut! ... +Pas d'hésitation! + +--Moi consentir? Moi ... déjà marié? ... moi, répliqua Van Mitten, +moi, bigame! + +--En Turquie ... bigame, trigame ... quadrugame! ... C'est +parfaitement permis! ... Donc, dites oui! + +--Mais?.... + +--Epousez, Van Mitten, épousez! ... De cette manière, vous n'aurez +pas même à faire une heure de prison! Nous continuerons le voyage tous +ensemble! Puis, une fois à Scutari, vous prendrez par le plus court, +et bonsoir à la nouvelle madame Van Mitten! + +--Pour le coup, ami Kéraban, vous me demandez là une chose +impossible! répondit le Hollandais. + +--Il le faut, ou tout est perdu!» + +En ce moment, le seigneur Yanar, saisissant Van Mitten par le bras +droit, lui disait: + +«Il le faut? + +--Il le faut! répéta Saraboul, qui vint à son tour le saisir par le +bras gauche. + +--Puisqu'il le faut! répondit Van Mitten, que ses jambes n'avaient +plus la force de soutenir. + +--Quoi! mon maître, vous allez encore céder là-dessus? dit Bruno en +s'approchant. + +--Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d'une si +faible voix qu'on put à peine l'entendre. + +--Allons, droit! s'écria le seigneur Yanar, en relevant d'un coup sec +son futur beau-frère. + +--Et ferme! répéta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son +futur époux. + +--Ainsi que doit être le beau-frère.... + +--Et le mari d'une Kurde!» + +Van Mitten s'était redressé vivement sous cette double poussée; mais +sa tête ne cessait de ballotter, comme si elle en eût été à demi +détachée de ses épaules. + +«Une Kurde! ... murmurait-il ... Moi ... citoyen de Rotterdam ... +épouser une Kurde! + +--Ne craignez rien! ... Mariage pour rire! lui dit bas à l'oreille le +seigneur Kéraban. + +--Il ne faut jamais rire avec ces choses-là!» répondit Van Mitten +d'un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque +peine à ne point éclater. + +Nedjeb, montrant à sa maîtresse la figure épanouie de la voyageuse, +lui disait tout bas: + +«Je me trompe bien, si ce n'est pas là une veuve qui courait à la +recherche d'un autre mari! + +--Pauvre monsieur Van Mitten! répondit Amasia. + +--J'aurais mieux aimé huit mois de prison, dit Bruno en hochant la +tête, que huit jours de ce mariage-là!» + +Cependant, le seigneur Yanar s'était retourné vers l'assistance et +disait à voix haute: + +«Demain, à Trébizonde, nous célébrerons en grande pompe les +fiançailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul!» + +Sur ce mot «fiançailles», le seigneur Kéraban, ses compagnons, et +surtout Van Mitten, s'étaient dits que cette aventure serait moins +grave qu'on ne pouvait le craindre! + +Mais il faut faire observer ici que, d'après les usages du Kurdistan, +ce sont les fiançailles qui forment l'indissoluble noeud du mariage. +On pourrait comparer cette cérémonie au mariage civil de certains +peuples européens, et celle qui la suit au mariage religieux, par +laquelle s'achève l'union des époux. Au Kurdistan, après les +fiançailles, le mari n'est encore, il est vrai, qu'un fiancé, mais +c'est un fiancé absolument lié à celle qu'il a choisie,--ou à celle +qui l'a choisi, comme dans le présent cas. + +C'est ce qui fut bien et dûment expliqué à Van Mitten par le seigneur +Yanar, qui finit en disant: + +«Donc, fiancé à Trébizonde! + +--Et mari à Mossoul!» ajouta tendrement la noble Kurde. + +Et à part, Scarpante, au moment où il quittait le caravansérail dont +la porte venait d'être ouverte, prononçait ces paroles grosses de +menaces pour l'avenir: + +«La ruse a échoué! ... À la force, maintenant!» + +Puis, il disparaissait, sans avoir été remarqué ni du seigneur Kéraban +ni d'aucun des siens. + +«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait Ahmet, en voyant la mine toute +déconfite du Hollandais. + +--Bon! répondit Kéraban, il faut en rire! Fiançailles nulles! Dans +dix jours, il n'en sera plus question! Cela ne compte pas! + +--Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d'être fiancé pendant +dix jours à cette impérieuse Kurde, cela compte!» + +Cinq minutes après, la cour du caravansérail de Rissar était vide. +Chacun de ses hôtes avait regagné sa chambre pour y passer la nuit. +Mais Van Mitten allait être gardé à vue par son terrible beau-frère, +et le silence se fit enfin sur le théâtre de cette tragi-comédie, qui +venait de se dénouer sur le dos de l'infortuné Hollandais! + + + + +IX + + +DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANÇANT A LA NOBLE SARABOUL, A +L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRÈRE DU SEIGNEUR YANAR. + +Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux +habitants d'une colonie milésienne, qui fut conquise par Mithridate, +qui tomba au pouvoir de Pompée, qui subit la domination des Perses et +celle des Scythes, qui fut chrétienne sous Constantin-le-Grand et +redevint païenne jusqu'au sixième siècle, qui fut délivrée par +Bélisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnènes dont +Napoléon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers +le milieu du quinzième siècle, époque à laquelle finit l'Empire de +Trébizonde, après une durée de deux cent cinquante-six ans,--celle +ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire +du monde. On ne s'étonnera donc pas que, pendant toute la première +partie de ce voyage, Van Mitten se fût réjoui à la pensée de visiter +une cité si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre, +choisie pour cadre à leurs merveilleuses aventures. + +Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten était libre de tout +souci. Il n'avait qu'à suivre son ami Kéraban sur cet itinéraire qui +contournait l'antiquePont-Euxin. Et maintenant, fiancé--provisoirement +du moins, pour quelques jours seulement,--mais fiancé à cette noble +Kurde qui le tenait en laisse, il n'était plus d'humeur à pouvoir +apprécier les splendeurs historiques de Trébizonde. + +Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures après +avoir quitté le caravansérail de Rissar, que le seigneur Kéraban et +ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs, +firent une superbe entrée dans la capitale du pachalik moderne, bâtie +au milieu d'une campagne alpestre, avec vallées, montagnes, cours +d'eau capricieux,--paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de +l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol +ont été transportés sur cette portion du littoral de la mer Noire. + +Trébizonde, située à trois cent vingt-cinq kilomètres d'Erzeroum, +cette importante capitale de l'Arménie, est maintenant en +communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le +gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kané, Baibourt et Erzeroum,--ce +qui lui rendra peut-être quelque peu de son ancienne valeur +commerciale. + +Cette cité est divisée en deux villes disposées en amphithéâtre sur +une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanquées +de grosses tours, défendue autrefois par son vieux château de mer, ne +comprend pas moins d'une quarantaine de mosquées, dont les minarets +émergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un +aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chrétienne, la plus +commerçante, où se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis, +d'étoffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres +précieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne +hebdomadaire de bateaux à vapeur, qui mettent Trébizonde en +communication directe avec les principaux points de la mer Noire. + +Dans cette ville s'agite ou végète,--suivant les divers éléments dont +elle se compose,--une population de quarante mille habitants, Turcs, +Persans, chrétiens du rite arménien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes +et Européens. Mais, ce jour-là, cette population était plus que +quintuplée par le concours des fidèles venus de tous les coins de +l'Asie mineure, pour assister aux fêtes superbes qui allaient être +célébrées en l'honneur de Mahomet. + +Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement +convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a +Trébizonde, car l'intention formelle du seigneur Kéraban était bien +d'en partir, dès le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y +avait pas un jour à perdre, si on voulait y arriver avant la fin du +mois. + +Ce fut dans un hôtel franco-italien, au milieu d'un véritable quartier +de caravansérails, de khans, d'auberges, déjà encombrés de voyageurs, +près de la place de Giaour-Meïdan, dans la partie la plus commerçante +de la ville et par conséquent en dehors de la cité turque, que le +seigneur Kéraban et sa suite trouvèrent seulement à se loger. Mais +l'hôtel était assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour +et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet +n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colère contre +l'hôtelier. + +Mais, pendant que le seigneur Kéraban et les siens, arrivés à ce point +de leur voyage, croyaient en avoir fini,--sinon avec les fatigues, du +moins avec les dangers de toutes sortes,--un complot se tramait contre +eux dans la ville turque, où résidait leur plus mortel ennemi. + +C'était au palais du seigneur Saffar, bâti sur les premiers +contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent +doucement vers la mer, qu'une heure auparavant était arrivé +l'intendant Scarpanto, après avoir quitté le caravansérail de Rissar. + +Là, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; là, tout +d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'était passé pendant +la nuit précédente; là, il racontait comment Kéraban et Ahmet avaient +été sauvés d'un emprisonnement, qui eût laissé Amasia sans défense, et +sauvés par le dévouement stupide de ce Van Mitten; là, dans cette +conférence de trois hommes ayant un unique intérêt, furent prises les +résolutions qui menaçaient directement les voyageurs, sur ce parcours +de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trébizonde. Ce +qu'était ce projet, l'avenir le fera connaître, mais on peut dire +qu'il eut, ce jour même, un commencement d'exécution: en effet, le +seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquiéter des fêtes qui allaient +être célébrées, quittaient Trébizonde et prenaient dans l'ouest la +route de l'Anatolie qui mène à l'embouchure du Bosphore. + +Scarpante, lui, restait à la ville. N'étant connu ni du seigneur +Kéraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en +toute liberté. A lui de jouer dans ce drame l'important rôle qui +devait désormais substituer la force à la ruse. + +Aussi, Scarpante put-il se mêler a la foule et flâner sur la place du +Giaour-Meïdan. Ce n'était pas, pour avoir, un instant et dans l'ombre, +au caravansérail de Rissar, adressé la parole au seigneur Kéraban et à +son neveu, qu'il pouvait craindre d'être reconnu. Aussi lui fut-il +facile d'épier leurs pas et démarches on toute sécurité. + +C'est dans ces conditions qu'il vit Ahmet, peu de temps après son +arrivée à Trébizonde, se diriger vers le port, à travers les rues +assez misérablement entretenues qui y aboutissent. Là, sandals, +caboteurs, mahones barques de toutes sortes, étaient au sec, après +avoir débarqué leurs cargaisons de fidèles, tandis que les navires de +commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large. + +Un hammal venait d'indiquer à Ahmet le bureau du télégraphe, et +Scarpante put s'assurer que le fiancé d'Amasia expédiait un assez long +télégramme à l'adresse du banquier Sélim, à Odessa. + +«Buh! se dit-il, voilà une dépêche qui n'arrivera jamais à son +destinataire! Sélim a été mortellement frappé d'une balle que lui a +envoyée Yarhud, et cela n'est pas pour nous inquiéter!» + +Et, de fait, Scarpante ne s'en inquiéta pas autrement. + +Puis, Ahmet revint à l'hôtel du Giaour-Meïdan. Il retrouva Amasia en +compagnie de Nedjeb, qui l'attendait, non sans quelque impatience, et +la jeune fille put être certaine qu'avant quelques heures, on serait +rassuré sur son sort à la villa Sélim. + +«Une lettre aurait mis trop de temps à arriver à Odessa, ajouta Ahmet, +et, d'ailleurs, je crains toujours....» + +Ahmet s'était interrompu sur ce mot. + +«Vous craignez, mon cher Ahmet? ... Que voulez-vous dire? demanda +Amasia, un peu surprise. + +--Rien, chère Amasia, répondit Ahmet, rien!.... + +J'ai voulu rappeler à votre père qu'il eût soin de se trouver à +Scutari pour notre arrivée, et même avant, afin de faire toutes les +démarches nécessaires pour que notre mariage n'éprouve aucun retard!» + +La vérité est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives +d'enlèvement, au cas où les complices de Yarhud eussent appris ce qui +s'était passé après le naufrage de la _Guïdare_, marquait au banquier +Sélim que tout danger n'était peut-être pas écarté encore; mais, ne +voulant pas inquiéter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda +bien de lui dire quelles étaient ses appréhensions,--appréhensions +vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments. + +Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son père +par dépêche,--dût-il encourir, pour avoir usé du fil télégraphique, +les malédictions de l'oncle Kéraban. + +Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten? + +L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgré lui, l'heureux fiancé de la +noble Saraboul et le piteux beau frère du seigneur Vanar! + +Comment eût-il pu résister? D'une part, Kéraban lui répétait qu'il +fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait +les renvoyer tous les trois en prison,--ce qui compromettrait +irréparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il était +valable en Turquie, où la polygamie est admise, serait radicalement +nul pour la Hollande, où Van Mitten était déjà marié; que, par +conséquent, il pourrait, à son choix, être monogame dans son pays, ou +bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten était +fait: il préférait n'être «game» nulle part. + +D'un autre côté, il y avait là un frère et une soeur incapables de +lâcher leur proie. Il n'était donc que prudent de les satisfaire, sauf +à leur fausser compagnie au delà des rives du Bosphore,--ce qui les +empêcherait d'exercer leurs prétendus droits de beau-frère et +d'épouse. + +Aussi Van Mitten n'entendait-il point résister et s'abandonna-t-il au +cour des événements. + +Très heureusement, le seigneur Kéraban avait obtenu ceci: c'est +qu'avant d'aller achever le mariage à Mossoul, le seigneur Yanar et sa +soeur les accompagneraient jusqu'à Scutari, qu'ils assisteraient à +l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiancée kurde ne repartirait +avec son fiancé hollandais que deux ou trois jours après pour le pays +de ses ancêtres. + +Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maître n'avait que +ce qu'il méritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le +plaindre, à le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme. +Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,--fou rire que +purent à peine réprimer Kéraban, Ahmet et les deux jeunes +filles,--lorsque l'on vit Van Mitten, au moment où la cérémonie des +fiançailles allait s'accomplir, affublé du costume de ce pays +extravagant. + +«Quoi! vous, Van Mitten, s'écria Kéraban, c'est bien vous, ainsi vêtu +à l'orientale? + +--C'est moi, ami Kéraban. + +--En Kurde? + +--En Kurde! + +--Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sûr que, dès que +vous y serez habitué, vous trouverez ce vêtement plus commode que vos +habits étriqués d'Europe! + +--Vous êtes bien bon, ami Kéraban. + +--Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c'est +aujourd'hui jour de carnaval et que ce n'est qu'un déguisement pour un +mariage en l'air! + +--Ce n'est pas le déguisement qui m'inquiète le plus, répondit Van +Mitten. + +--Et qu'est-ce donc? + +--C'est le mariage! + +--Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, répondit Kéraban, et +madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop +consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fiançailles ne vous +engagent en rien, puisque vous êtes déjà marié à Rotterdam, quand vous +lui donnerez congé en bonne forme, je veux être là, Van Mitten! En +vérité! il ne peut pas être permis d'épouser les gens malgré eux! +C'est déjà beaucoup quand ils veulent bien y consentir!» + +Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter +la situation. Le mieux, au total, était de la prendre par son côté +risible, puisqu'elle prêtait à rire, et de s'y résigner, puisqu'elle +sauvegardait les intérêts de tous. + +D'ailleurs, ce jour-là, Van Mitten aurait à peine eu le temps de se +reconnaître. Le seigneur Yanar et sa soeur n'aimaient décidément pas à +laisser languir les choses. Aussitôt pris, aussitôt pendu, et elle +était toute prête, cette potence du mariage, à laquelle ils +prétendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande. + +Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalités en usage dans +le Kurdistan eussent été, en quoi que ce soit, omises ou seulement +négligées. Non! le beau-frère veillait à tout avec un soin +particulier, et, dans cette grande cité, les éléments ne manquaient +point, qui devaient donner à ce mariage toute la solennité possible. + +En effet, parmi la population de Trébizonde, on compte un certain +nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des +consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un +devoir d'assister leur noble compatriote en cette occasion qui +s'offrait à elle, et pour la quatrième fois, de se consacrer au +bonheur d'un époux. Il y eut donc, du côté de la fiancée, tout un clan +d'invités à la cérémonie, tandis que Kéraban, Ahmet, leurs compagnons, +s'empressaient de figurer à côté du fiancé. Encore faut-il bien +comprendre que Van Mitten, sévèrement gardé à vue, ne se trouva jamais +seul avec ses amis, depuis ces dernières paroles échangées au moment +où il venait de revêtir le costume traditionnel des seigneurs de +Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser +jusqu'à lui et répéter d'un voix sinistre: + +«Prenez garde, mon maître, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout +ceci! + +--Eh! puis-je faire autrement, Bruno? répondit Van Mitten d'un ton +résigné. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis +d'embarras, et les suites n'en seront point graves! + +--Hum! fit Bruno en hochant la tête, se marier, mon maître, c'est se +marier, et....» + +Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de +quelle façon le fidèle serviteur aurait achevé cette phrase +véritablement comminatoire! + +Il était midi, au moment où le seigneur Yanar et autres Kurdes de +grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter +jusqu'à la fin de la cérémonie. + +Et alors, ce noeud des fiançailles fut noué en grand appareil. Pendant +cette opération, il n'y eût pas même à critiquer la tenue des deux +conjoints, Van Mitten ne laissant rien paraître d'une certaine +inquiétude qui le dominait, la noble Saraboul fière d'enchaîner un +homme du nord de l'Europe à une femme du nord de l'Asie! Quelle +gloire, en effet, d'avoir allié la Hollande au Kurdistan. + +La fiancée était superbe dans son costume de mariage,--un costume +qu'évidemment elle emportait en voyage, à tout hasard,--bonne +précaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont +«mitan» de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient +sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus +riche que ce châle qui lui serrait à la taille, cet «entari» à raies +alternées de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces +mousselines de Brousse désignées sous le nom de «tchembers!» Rien de +plus majestueux que ce «chalwar» en gaze de Salonique, dont les jambes +se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodées de +perles! Et ce fez évasé, entouré de «yéminis» aux fleurs voyantes, +d'où se développait jusqu'à mi-corps un long «puskul» orné de +dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pièces d'or, +tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles +formés de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chaînettes +supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en +vermeil, et les épingles en filigrane azuré, figurant une palme +indienne, et ces colliers irradiants à double rangée, ces +«guerdanliks» composés d'une suite d'agates serties en griffes, +gravées chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiancée ne +s'était vue marchant dans les rues de Trébizonde, et en cette +circonstance, elles auraient dû être recouvertes d'un tapis de +pourpre, comme elles le furent jadis à la naissance de Constantin +Porphyrogénète! + +Mais si la noble Saraboul était superbe, le seigneur Van Mitten, lui, +était magnifique, et son ami Kéraban ne lui ménagea pas des +compliments, qui ne pouvaient être ironiques de la part d'un vieux +croyant resté fidèle au vêtement oriental. + +Il faut en convenir, ce costume donnait à Van Mitten une tournure +martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose +de farouche, enfin, peu en rapport avec son tempérament de négociant +rotterdamois! Et comment en eût-il été autrement avec ce léger manteau +do mousseline chargé d'applications de cotonnade, ce large pantalon de +satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, éperonnées, +ergotées et treillissées d'or sous les mille plis de leur tige, cette +robe ouverte dont les manches se déroulaient jusqu'à terre, et ce fez, +orné de «yéminis», et ce «puskul», dont la grosseur invraisemblable +indiquait le rang qu'allait bientôt occuper au Kurdistan l'époux de la +noble Saraboul? + +Le grand bazar de Trébizonde avait fourni tous ces ajustements, qui, +faits sur mesure, n'auraient pas plus élégamment vêtu Van Mitten. Il +avait procuré aussi ces armes merveilleuses, dont le fiancé portait +tout un arsenal au châle brodé, soutachat passementé, qui lui serrait +la taille: poignant damasquinés, avec manche en jade vert et lame en +damas à double tranchant, pistolets à crosse d'argent gravés comme un +collier d'idole, sabre à lame courte, au tranchant taillé en dents de +scie avec poignée noire ornée d'un quadrillé en argent et pommeau à +rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en méplat +gravés et dorés et finissant en lame ondulée comme le fer des +anciensfauchards! + +Ah! le Kurdistan peut sans crainte déclarer la guerre à la Turquie! Ce +ne sont pas de pareils guerriers que les armées du Padischah pourront +jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui eût dit qu'un jour tu aurais +été affublé de la sorte! Heureusement, comme le répétait le seigneur +Kéraban, et, après lui, son neveu Ahmet, et après Ahmet, Amasia et +Nedjeb, et après elle, tous, excepté Bruno: + +«Bah! c'est pour rire!» + +Pendant la cérémonie des fiançailles, les choses se passeront le plus +convenablement du monde. Si ce n'est que le fiancé fut trouvé un peu +froid par son terrible beau-frère et par sa non moins terrible soeur, +tout alla bien. + +A Trébizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions +d'officiers ministériels, qui eussent réclamé l'honneur d'enregistrer +un pareil contrat,--d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque +profit;--mais ce fut le magistrat même dont on avait pu apprécier la +sagacité dans l'affaire du caravansérail de Rissar qui fut chargé de +cettehonorable tâche et de complimenter, en bons termes, les futurs +époux. + +Puis, après la signature du contrat, les deux fiancés et leur suite, +au milieu d'un immense concours de populaire, se transportèrent à la +ville close, dans une mosquée qui fut autrefois une église byzantine, +et dont les murailles sont décorées de curieuses mosaïques. Là, +retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus +mélodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme, +que les chants turcs ou arméniens. Quelques instruments, dont la +sonorité se rapproche d'un simple cliquetis métallique et que dominait +la note aiguë de deux ou trois petites flûtes, joignirent leurs +accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraîchies pour +cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple prière, et Van Mitten +fut enfin fiancé, bien fiancé, ainsi que le répéta le seigneur Kéraban +à la noble Saraboul,--non sans une certaine arrière-pensée,--lorsqu'il +lui adressa ses meilleurs compliments. + +Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, où de nouvelles +fêtes dureraient pendant plusieurs semaines. Là, Van Mitten aurait à +se conformer aux coutumes kurdes,--ou, du moins, il devrait essayer de +s'y conformer. En effet, lorsque l'épouse arrive devant la maison +conjugale, son époux se présente inopinément devant elle, il l'entoure +de ses bras, il la prend sur ses épaules, et il la porte ainsi jusqu'à +la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par là, épargner sa pudeur, +car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gré dans une +demeure étrangère. Lorsqu'il en serait à cet heureux moment, Van +Mitten verrait à ne rien faire qui pût blesser les usages du pays. +Mais heureusement, il en était encore loin. + +Ici, les fêtes des fiançailles furent tout naturellement complétées +par celles qui se donnaient, fort à propos, pour célébrer la nuit de +l'ascension du Prophète, cet _eilet-ul-my'râdy_, qui a lieu +ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de +circonstances particulières, dues à une concurrence politico-religieuse, +une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixée à cette date. + +Le soir même, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement +disposé a cet effet, des milliers et des milliers de fidèles +s'empressaient à une cérémonie qui les avait attirés à Trébizonde de +tous les points de l'Asie musulmane. + +La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son +fiancé en public. Quant au seigneur Kéraban, à son neveu, aux deux +jeunes filles, à leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux, +pour passer les quelques heures de la soirée, que d'assister en grand +apparat à ce merveilleux spectacle? + +Merveilleux, en effet, et comment ne l'eût-il pas été dans ce pays de +l'Orient, où tous les rêves de ce monde se transforment en réalités +dans l'autre! Ce qu'allait être cette fête donnée en l'honneur du +Prophète, il serait plus facile au pinceau de le représenter, en +employant tous les tons de la palette, qu'à la plume de le décrire, +même en empruntant les cadences, les images, les périodes des plus +grands poètes du monde! + +«La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe, +la pompe chez les Ottomans!» + +Et ce fut réellement au milieu d'une pompe incomparable que se +déroulèrent les péripéties d'une poétique affabulation, à laquelle les +plus gracieuses filles de l'Asie Mineure prêtèrent le charme de leurs +danses et l'enchantement de leur beauté. Elle reposait sur cette +légende, imitée de la légende chrétienne, que, jusqu'à sa mort, +arrivée en l'an dixième de l'Hégire,--six cent trente-deux ans après +l'ère nouvelle,--ce paradis était fermé à tous les fidèles, endormis +dans le vague des espaces, en attendant l'arrivée du Prophète. Ce +jour-là, il apparaissait à cheval sur «el-borak», l'hippogryphe qui +l'attendait à la porte du temple de Jérusalem; puis, son tombeau +miraculeux, quittant la terre, montait à travers les cieux et restait +suspendu entre le zénith et le nadir, au milieu des splendeurs du +paradis de l'Islam. Tous se réveillaient alors pour rendre hommage au +Prophète; la période de l'éternel bonheur promis aux croyants, +commençait enfin, et Mahomet s'élevait dans une apothéose +éblouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la +forme de houris innombrables, gravitaient autour du front +resplendissant d'Allah! + +En un mot, cette fête, ce fut comme une réalisation de ce rêve de l'un +des poètes qui a le mieux senti la poésie des pays orientaux, +lorsqu'il dit, à propos de ces physionomies extatiques des derviches, +emportés dans leurs rondes si étrangement rhythmées: + +«Que voyaient-ils en ces visions qui les berçaient? les forêts +d'émeraudes à fruits de rubis, les montagnes d'ambre et de myrrhe, les +kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!» + + + + +X + + +PENDANT LEQUEL LES HÉROS DE CETTE HISTOIRE NE PERDENT NI UN JOUR NI +UNE HEURE. + +Le lendemain, 18 septembre, au moment où le soleil commençait à dorer +de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite +caravane sortait par l'une des portes de l'enceinte fortifiée et +jetait un dernier adieu à la poétique Trébizonde. + +Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les +chemins du littoral sous la direction d'un guide, dont le seigneur +Kéraban avait volontiers accepté les services. + +Ce guide, en effet, devait parfaitement connaître cette portion +septentrionale de l'Anatolie: c'était un de ces nomades connus dans le +pays sous le nom de «loupeurs». + +On désigne par ce nom une certaine spécialité de bûcherons, faisant +métier de courir les forêts de cette partie de l'Anatolie et de l'Asie +Mineure, où croît abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres +poussent des loupes ou excroissances naturelles, d'une remarquable +dureté, dont le bois, par cela même qu'il se prête à toutes les +exigences de l'outil d'ébéniste, est particulièrement recherché. + +Ce loupeur, ayant appris que des étrangers allaient quitter Trébizonde +pour se rendre à Scutari, était venu la veille leur offrir ses +services. Il avait paru intelligent, très pratique de ces routes, dont +il connaissait parfaitement les enchevêtrements multiples. Aussi, +après des réponses très nettes aux questions posées par le seigneur +Kéraban, le loupeur avait-il été engagé à un bon prix, qui devait être +doublé si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze +jours,--dernier délai fixé pour la célébration du mariage d'Amasia et +d'Ahmet. + +Ahmet, après avoir interrogé ce guide et bien qu'il y eût, dans sa +figure froide, dans son attitude réservée, cet on ne sait quoi qui ne +prévient guère en faveur des gens, ne jugea pas qu'il y eût lieu de ne +point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d'ailleurs, qu'un +homme connaissant ces régions pour les avoir parcourues toute sa vie, +rien de plus rassurant au point de vue d'un voyage qui devait +s'exécuter dans les plus grandes conditions de célérité. + +Le loupeur était donc le guide du seigneur Kéraban et de ses +compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il +choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il +veillerait à la sûreté de tous, et lorsqu'on lui promit de doubler son +salaire sous condition d'arriver à Scutari dans les délais voulus: + +«Le seigneur Kéraban peut être assuré de tout mon zèle, répondit-il, +et puisqu'il me propose double prix pour payer mes services, moi, je +m'engage à ne lui rien réclamer si, avant douze jours, il n'est pas de +retour à sa villa de Scutari. + +--Par Mahomet, voilà un homme qui me va! dit Kéraban, lorsqu'il +rapporta ce propos à son neveu. + +--Oui, répondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle, +n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces +routes de l'Anatolie! + +--Ah! toujours tes craintes! + +--Oncle Kéraban, je ne nous croirai véritablement à l'abri de toute +éventualité, que lorsque nous serons à Scutari.... + +--Et que tu seras marié! Soit! répondit Kéraban en serrant la main +d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la +femme du plus défiant des neveux.... + +--Et la nièce du.... + +--Du meilleur des oncles» s'écria Kéraban, qui termina sa phrase par +un bel éclat de rire. + +Le matériel roulant de la caravane était ainsi composé: deux +«talikas», sorte de calèches assez confortables, qui peuvent se fermer +en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attelés par couple à +chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait été trop heureux, +même pour un haut prix, de trouver ces véhicules à Trébizonde, ce qui +lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur +Kéraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la première talika, +dont Nizib occupait le siège de derrière. Au fond de la seconde trônait +la noble Saraboul, auprès de son fiancé et en face de son frère, avec +Bruno, faisant office de valet de pied. + +Un des chevaux de selle était monté par Ahmet, l'autre par le guide, +qui tantôt galopait aux portièresdes talikas, conduites en poste, +tantôt éclairait la route par quelque pointe en avant. + +Comme le pays pouvait ne pas être très sur, les voyageurs s'étaient +munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient +d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les +fameux pistolets râteurs du seigneur Kéraban. Ahmet, bien que le guide +lui assurât qu'il n'y avait rien à craindre sur ces routes, avait +voulu se précautionner contre toute agression. + +En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces +moyens de transport, même sans relayer dans une contrée où les maisons +de poste étaient rares, même en laissant aux chevaux le repos de +chaque nuit, il n'y avait rien là qui fût absolument difficile. Donc, +à moins d'accidents imprévus ou improbables, ce voyage circulaire +devait s'achever dans les délais voulus. Le pays qui s'étend depuis +Trébizonde jusqu'à Sinope est appelé Djanik par les Turcs. C'est au +delà que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie, +devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui +comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour +capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes. + +La petite caravane, partie à six heures du matin de Trébizonde, +arrivait à neuf heures à Platana, après une étape de cinq lieues. + +Platana, c'est l'ancienne Hermouassa. Pour l'atteindre, il faut +traverser une sorte de vallée, où poussent l'orge, le blé, le maïs, où +se développent de magnifiques plantations de tabac qui y réussissent +merveilleusement. Le seigneur Kéraban ne put se retenir d'admirer les +produits de cette solanée d'Asie, dont les feuilles, scellées sans +aucune préparation, deviennent d'un jaune d'or. Très probablement, son +correspondant et ami Van Mitten n'eût pas contenu davantage les élans +de son admiration, s'il ne lui avait été défendu de rien admirer en +dehors de la noble Saraboul. + +Dans toute cette contrée s'élèvent de beaux arbres, des abiès, des +pins, des hêtres comparables aux plus majestueux du Holstein et du +Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages. +Bruno, non sans un certain sentiment d'envie, put observer aussi que +les indigènes de ce pays, même en bas âge, avaient déjà de gros +ventres,--ce qui était bien humiliant pour un Hollandais réduit à +l'état de squelette. + +A midi, on dépassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la +gauche les premières ondulations des Alpes Pontiques. A travers les +chemins se croisaient, allant vers Trébizonde ou en revenant, des +paysans vêtus d'étoffes de grosse laine brune, coiffés du fez ou du +bonnet de peau de mouton, accompagnés de leurs femmes, qui +s'enveloppaient de morceaux de cotonnades rayées, bien apparentes sur +leurs jupons de laine rouge. + +Tout ce pays était un peu celui de Xénophon, illustré par sa fameuse +retraite des Dix Mille. Mais l'infortuné Van Mitten le traversait sous +le regard menaçant de Yanar, sans même avoir le droit de consulter son +guide! Aussi avait-il donné l'ordre à Bruno de le consulter pour lui +et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait à +tout autre chose qu'aux exploits du général grec, et voilà pourquoi, +en sortant de Trébizonde, il avait négligé de montrer à son maître +cette colline qui domine la côte, et du haut de laquelle les Dix +Mille, revenant des provinces Macroniennes, saluèrent de leurs +enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vérité, cela n'était +pas d'un fidèle serviteur. + +Le soir, après une journée d'une vingtaine de lieues, la caravane +s'arrêtait et couchait à Tireboli. Là, le «caïwak», fait avec la +caillette des agneaux sorte de crème obtenue par l'attiédissement du +lait, «yaourk», fromage fabriqué avec du lait aigri au moyen de +présure, furent sérieusement appréciés de voyageurs qu'une longue +route avait mis en appétit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses +formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en régaler, sans +craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui +chicaner sa part du souper. + +Cette petite bourgade, qui n'est méme qu'un simple village, fut +quittée dès le matin du 19 septembre. Dans la journée, on dépassa Zèpe +et son port étroit, où peuvent s'abriter seulement trois ou quatre +bâtiments de commerce d'un médiocre tirant d'eau. Puis, toujours sous +la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement +ces routes à peine tracées quelquefois au milieu de longues plaines, +on arrivait très tard a Kérésoum, après une étape de vingt-cinq +lieues. + +Kérésoum est bâtie au pied d'une colline, dans un double escarpement +de la côte. Cette ancienne Pharnacea, où les Dix Mille s'arrêtèrent +pendant dix jours pour y réparer leurs forces, est très pittoresque +avec les ruines de son château qui dominent l'entrée du port. + +Là, le seigneur Kéraban aurait pu aisément faire une ample provision +de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important +commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik, +et Van Mitten crut devoir raconter à sa fiancée ce grand fait +historique: c'est que ce fut précisément de Kérésoum que le proconsul +Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimatés en +Europe. + +Saraboul n'avait jamais entendu parler du célèbre gourmet et ne parut +prendre qu'un médiocre intérêt aux savantes dissertations de Van +Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altière +personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on pût imaginer. Et +cependant, son ami Kéraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou +non, ne cessait de le féliciter sur la façon dont il portait son +nouveau costume,--ce qui faisait hausser les épaules à Bruno. + +«Oui, Van Mitten, oui! répétait Kéraban, cela vous va parfaitement, +cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour être un Kurde au complet, +il ne vous manque plus que de grosses et menaçantes moustaches, telles +qu'en porte le seigneur Yanar! + +--Je n'ai jamais eu de moustaches, répondit Van Mitten. + +--Vous n'avez pas de moustaches? s'écria Saraboul. + +--Il n'a pas de moustaches? répéta le seigneur Yanar du ton le plus +dédaigneux. + +--A peine, du moins, noble Saraboul! + +--Eh bien, vous en aurez, reprit l'impérieuse Kurde, et je me charge, +moi, de vous les faire pousser! + +--Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le +récompensant d'un bon regard. + +--Bon! tout cela finira par un éclat de rire» répétait Nedjeb, tandis +que Bruno secouait la tête comme un oiseau de mauvais augure. + +Le lendemain, 20 septembre, après avoir suivi l'amorce d'une voie +romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie +aux provinces arméniennes, la petite troupe, très favorisée par le +temps, laissait en arrière le village d'Aptar, puis, vers midi, la +bourgade d'Ordu. Cette étape côtoyait la lisière de forêts superbes, +qui s'étagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences +les plus variées, chênes, charmes, ormes, érables, platanes, pruniers, +oliviers d'une espèce bâtarde, genévriers, aulnes, peupliers blancs, +grenadiers, mûriers blancs et noirs, noyers et sycomores. Là, la +vigne, d'une exubérance végétale qui en fait comme le lierre des pays +tempérés, enguirlande les arbres jusqu'à leurs plus hautes cimes. Et +cela, sans parler des arbustes, aubépines, épines-vinettes, coudriers, +viornes, sureaux, néfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus +variées, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses, +narcisses jaunes, asclépiades, mauves, centaurées, giroflées, +clématites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu'à des +tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les +instincts de l'amateur ne se réveillassent en lui, bien que la vue de +ces plantes fût plutôt de nature à évoquer quelque déplaisant souvenir +de sa première union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van +Mitten était maintenant une garantie contre les prétentions +matrimoniales de la seconde. Il était heureux, ma foi, et dix fois +heureux que le digne Hollandais fût déjà marié en première noce! + +Le cap Jessoun Bouroun une fois dépassé, le guide dirigea la caravane +à travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la +bourgade de Fatisa, où voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil +pendant toute la nuit. + +Ahmet, l'esprit toujours en éveil, n'avait jusque-là rien surpris de +suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'être franchies depuis +Trébizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le +seigneur Kéraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa +nature, s'était toujours tiré d'affaire, pendant les cheminements et +les haltes, avec intelligence et sagacité. Et cependant, Ahmet +éprouvait pour cet homme une certaine défiance qu'il ne pouvait +maîtriser. Aussi ne négligeait-il rien de ce qui devait assurer la +sécurité de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser +voir. + +Le 21, dès l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la +droite le port d'Ounièh et ses chantiers de construction, à +l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se développa à travers +d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbèb, où la +légende a placé une tribu d'Amazones, de manière à contourner des caps +et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette côte +si curieusement historique. Le bourg de Terme fût dépassé dans +l'après-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athénienne, +servit de lieu de halte pour la nuit. + +Sansoun est une des plus importantes échelles de ce levant de la mer +Noire, bien que sa rade soit peu sûre et son port insuffisamment +profond à l'embouchure de l'Ékil-Irmak. Cependant, le commerce y est +assez actif et expédie jusqu'à Constantinople des cargaisons de melons +d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les +environs. Un vieux fort, pittoresquement bâti sur la côte, ne la +défendrait que très imparfaitement contre une attaque par mer. + +Dans l'état d'amaigrissement où se trouvait Bruno, il lui sembla que +ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kéraban et ses +compagnons se régalèrent, ne seraient point de nature à le fortifier, +et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garçon, quoique +très éprouvé déjà dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de +maigrir, et Kéraban lui-même fut obligé de le reconnaître. + +«Mais, lui disait-il en manière de consolation, nous approchons de +l'Egypte, et là, s'il lui plaît, Bruno pourra faire un trafic +avantageux de sa personne! + +--Et de quelle façon? ... demandait Bruno. + +--En se vendant comme momie!» + +Si ces propos déplaisaient à l'infortuné serviteur, s'il souhaitait au +seigneur Kéraban quelque aventure plus déplorable encore que le second +mariage de son maître, cela va de soi. + +«Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien, à ce Turc, murmurait-il, +et que toute la malechance sera pour des chrétiens comme nous!» + +Et, en vérité, le seigneur Kéraban se portait à merveille, sans +compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses +projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de +sécurité. + +Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passé sur un pont de +bateaux pendant la journée du 22 septembre, ni Gerse où on arriva le +lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arrêtèrent les attelages, si +ce n'est le temps nécessaire à leur donner quelque repos. Cependant, +le seigneur Kéraban eût aimé à visiter, ne fût-ce que pendant quelques +heures, Bafira ou Bafra, située un peu en arrière, où se fait un grand +commerce de ces tabacs, dont les «tays» ou paquets, ficelés entre de +longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de +Constantinople; mais il eût fallu faire un détour d'une dizaine de +lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue +encore. + +Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre à Sinope, +sur la frontière de l'Anatolie proprement dite. + +Encore une échelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur +son isthme, l'antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est +toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents +bois des montagnes d'Aio-Antonio, qui s'élèvent aux environs. Elle +possède un château enfermé dans une double enceinte, mais ne compte +que cinq cents maisons au plus et à peine cinq à six mille âmes. + +Ah! pourquoi Van Mitten n'était-il pas né deux à trois mille ans plus +tôt! Combien il eût admiré cette ville célèbre, dont on attribue la +fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie +milésienne, qui mérita d'être appelée la Cartilage du Pont-Euxin, dont +les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui +finit par être cédée à Mahomet II «parce qu'elle plaisait beaucoup à +ce Commandeur des Croyants!» Mais il était trop tard pour en retrouver +toutes les splendeurs écroulées, dont il ne reste plus que des +fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles. +Il faut d'ailleurs observer que, si cette cité tire son nom de Sinope, +fille d'Asope et de Methone, qui fut enlevée par Apollon et conduite +en cet endroit, cette fois, c'était la nymphe qui enlevait l'objet de +sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement +fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur. + +Cent vingt-cinq lieues environ séparent Sinope de Scutari. Il restait +au seigneur Kéraban sept jours seulement pour les faire. S'il n'était +pas en retard, il n'était point en avance non plus. Il convenait donc +de ne pas perdre un instant. + +Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les détours du +rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait +Istifan, à midi, la bourgade d'Apana, et le soir, après une journée de +quinze lieues, elle s'arrêtait à Ineboli, dont la rade foraine, battue +par tous les vents, est peu sûre pour les bâtiments de commerce. + +Ahmet proposa alors de ne prendre là que deux heures de repos et de +voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnées valaient bien +quelque surcroît de fatigue. Le seigneur Kéraban accepta donc la +proposition de son neveu. Personne ne réclama,--pas même Bruno. +D'ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hâte d'être +arrivés sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du +Kurdistan, et Van Mitten une hâte non moins grande mais pour s'enfuir +aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait +horreur! + +Le guide ne fit aucune opposition à ce projet et se déclara prêt à +partir dès qu'on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n'était +pas pour l'embarrasser, et ce loupeur, habitué à marcher par instinct +au milieu de forêts épaisses, ne pouvait être gêné de se reconnaître +sur des chemins qui suivaient la côte. + +On partit donc, à huit heures du soir, par une belle lune, pleine et +brillante, qui s'éleva dans l'est sur un horizon de mer, peu après le +coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kéraban, la noble +Saraboul, Yanar et Van Mitten, étendus dans leurs calèches, se +laissèrent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent à une bonne +allure. + +Ils ne virent donc rien du cap Kerembé, entourbillonné d'oiseaux de +mer, dont les cris assourdissants remplissaient l'espace. Le matin, +ils dépassaient Timlé, sans qu'aucun incident eût troublé leur voyage; +puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour +toute la nuit à Amastra. Ils avaient bien droit à quelques heures de +repos, après une traite de plus de soixante lieues, enlevées en +trente-six heures. + +Peut-être Van Mitten,--car il faut toujours en revenir à cet excellent +homme, préalablement nourri des lectures de son guide,--peut-être Van +Mitten, s'il eût été libre de ses actes, si le temps et l'argent ne +lui eussent pas manqué, peut-être eût-il fait fouiller le port +d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait +contester la valeur archéologique. + +Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant +Jésus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des +capitaines d'Alexandre, la célèbre fondatrice de cette ville, fut +enfermée dans un sac de cuir, puis jetée par ses frères dans les eaux +mêmes du port qu'elle avait créé. Or, quelle gloire pour Van Mitten, +si, sur la foi de son guide, il eût réussi à repêcher le fameux sac +historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient +défaut, et, sans confier à personne,--pas même à la noble +Saraboul,--le sujet de sa rêverie, il s'en tint à ses regrets +d'archéologue. + +Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne métropole des Génois, +qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez misérable village, où se +fabriquent quelques jouets d'enfants, était quittée dès l'aube. Trois +ou quatre lieues plus loin, c'était la bourgade de Bartan dont on +dépassait les limites, puis, dans l'après-midi, celle de Filias, puis, +à la tombée du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade +d'Éregli. + +On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'était peu, car les +chevaux, sans parler des voyageurs, commençaient à être sérieusement +fatigués par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait +laissé que de rares répits depuis Trébizonde. Mais quatre jours +restaient pour atteindre le terme de cet itinéraire,--quatre jours +seulement,--les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernière +journée, fallait-il la déduire, puisqu'elle devait être employée d'une +toute autre façon. Si le 30, dès les premières heures du matin, le +seigneur Kéraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives +du Bosphore, la situation serait singulièrement compromise. Il n'y +avait donc pas un instant à perdre, et le seigneur Kéraban pressa le +départ, qui s'effectua au lever du soleil. + +Éregli, c'est l'ancienne Héraclée, grêcque d'origine. Ce fut autrefois +une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotées à des +figuiers énormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis très +important, bien protégé par son enceinte, a dégénéré comme la ville, +qui ne compte plus que six à sept mille habitants. Après les Romains, +après les Grecs, après les Génois, elle devait tomber sous la +domination de Mahomet II, et, de cité qui eut ses jours de splendeur, +devenir une simple bourgade, morte à l'industrie, morte au commerce. + +L'heureux fiancé de Saraboul aurait encore eu là plus d'une curiosité +à satisfaire. N'y a-t-il pas, tout près d'Héraclée, cette presqu'île +d'Achérusia, où s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des +entrées du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est +par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbère, en revenant du sombre +royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses désirs au plus profond de +son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbère, n'en retrouvait-il pas la fidèle +image en ce beau-frère Yanar qui le gardait à vue? Sans doute, le +seigneur kurde n'avait pas trois têtes; mais une lui suffisait, et, +quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents, +apparaissant sous ses épaisses moustaches, allaient mordre comme +celles du chien tricéphale que Pluton tenait à la chaîne! + +Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis +atteignit vers le soir le cap Kerpe, à l'endroit même où, seize +siècles avant, fut tué l'empereur Aurélien. Là, on fit halte pour la +nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu +l'itinéraire, afin d'arriver à Scutari dans les quarante-huit heures, +c'est-à-dire dès le matin de la dernière journée marquée pour le +retour. + + + + +XI + + +DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN SE RANGE A L'AVIS DU GUIDE, UN PEU +CONTRE L'OPINION DE SON NEVEU AHMET. + +Voici, en effet, une proposition qui avait été faite par le guide, et +dont l'opportunité méritait d'être prise en considération. + +Quelle distance séparait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari? +Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la +franchir? Quarante-huit heures. C'était peu, si les attelages se +refusaient à marcher pendant la nuit. + +Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosités de la côte +allongent sensiblement, en se jetant à travers cet angle extrême de +l'Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la +mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait +abréger l'itinéraire d'une bonne douzaine de lieues. + +«Voici donc, seigneur Kéraban, le projet que je vous propose, dit le +guide de ce ton froid qui le caractérisait, et j'ajouterai que je vous +engagevivement à l'accepter. + +--Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sûres que celles +de l'intérieur? demanda Kéraban. + +--Il n'y a pas plus de dangers à redouter à l'intérieur que sur les +côtes, répondit le guide. + +--Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de +prendre? reprit Kéraban. + +--Je les ai parcourus vingt fois, répliqua le guide, lorsque +j'exploitais ces forêts de l'Anatolie. + +--Il me semble qu'il n'y a pas à hésiter, dit Kéraban, et qu'une +douzaine de lieues à économiser sur ce qui nous reste à faire, cela +vaut la peine qu'on modifie sa route.» + +Ahmet écoutait sans rien dire. + +«Qu'en penses-tu, Ahmet?» demanda le seigneur Kéraban en interpellant +son neveu. + +Ahmet ne répondit pas. Il avait certainement des préventions contre ce +guide,--préventions qui, il faut bien l'avouer, s'étaient accrues, non +sans raison, à mesure qu'on se rapprochait du but. + +En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences +inexplicables, pendant lesquelles il devançait la caravane, le soin +qu'il prenait de se tenir toujours à l'écart, aux heures de halte, +sous prétexte de préparer les campements, des regards singuliers, +suspects même, jetés sur Amasia, une surveillance qui semblait plus +spécialement porter sur la jeune fille, tout cela n'était pas pour +rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accepté à +Trébizonde sans que l'on sût trop ni qui il était, ni d'où il venait. +Mais son oncle Kéraban n'était point homme à partager ses craintes, et +il eût été difficile de lui faire admettre pour réel ce qui n'était +encore qu'à l'état de pressentiment. + +«Eh bien, Ahmet? redemanda Kéraban, avant de prendre un parti sur la +nouvelle proposition du guide, j'attends la réponse! Que penses-tu de +cet itinéraire? + +--Je pense, mon oncle, que, jusqu'ici, nous nous sommes bien trouvés +de suivre les bords de la mer Noire, et qu'il y aurait peut-être +imprudence à les abandonner. + +--Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connaît parfaitement ces +routes de l'intérieur qu'il nous propose de suivre? D'ailleurs, +l'économie de temps en vaut la peine! + +--Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages, +regagner aisément.... + +--Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne! +s'écria Kéraban. Mais si, maintenant, elle était à nous attendre à +Scutari, tu serais le premier à presser notre marche! + +--C'est possible, mon oncle! + +--Eh bien, moi, qui prends en mains tes intérêts, Ahmet, je pense que +plus tôt nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours à la +merci d'un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en +changeant notre itinéraire, il n'y a pas a hésiter! + +--Soit, mon oncle, répondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne +discuterai pas à ce sujet.... + +--Ce n'est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te +manquent, mon neveu, et que j'aurais trop beau jeu à te battre.» + +Ahmet ne répondit pas. En tout cas, le guide put être convaincu que le +jeune homme ne voyait pas, sans quelque arrière-pensée, cette +modification proposée par lui. Leurs regards se croisèrent un instant +à peine; mais cela leur suffit «à se tâter», comme on dit en langage +d'escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais «en +garde» qu'Ahmet résolut de se tenir. Pour lui, le guide était un +ennemi, n'attendant que l'occasion de l'attaquer traîtreusement. + +Du reste, la détermination d'abréger le voyage ne pouvait que plaire à +des voyageurs qui n'avaient guère chômé depuis Trébizonde. Van Mitten +et Bruno avaient hâte d'être à Scutari pour liquider une situation +pénible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au +Kurdistan avec leur beau-frère et fiancé sur les paquebots du +littoral, Amasia pour être enfin, unie à Ahmet, et Nedjeb pour +assister aux fêtes de ce mariage! + +La proposition fut donc bien accueillie. On résolut de se reposer +pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et +longue étape pendant la journée suivante. + +Toutefois il y eut quelques précautions à prendre, qui furent +indiquées par le guide. Il importait, en effet, de se munir de +provisions pour vingt-quatre heures, car la région à traverser +manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni +doukhans, ni auberges sur la route. Donc, nécessité de s'approvisionner +de manière à suffire à tous les besoins. + +On put heureusement se procurer ce qui était nécessaire, au cap Kerpe, +en le payant d'un bon prix, et même faire acquisition d'un âne pour +porter ce surcroît de charge. + +Il faut le dire, le seigneur Kéraban avait un faible pour les +ânes,--sympathie de têtu à têtu, sans doute,--et celui qu'il acheta au +cap Kerpe lui plut tout particulièrement. + +C'était un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la +charge d'un cheval, soit environ quatre-vingt-dix «oks», ou plus de +cent kilogrammes,--un de ces ânes comme on en rencontre par milliers +dans ces régions de l'Anatolie, où ils transportent des céréales +jusqu'aux divers ports de la côte. + +Ce frétillant et alerte baudet avait les narines fendues +artificiellement, ce qui permettait de le débarrasser avec plus de +facilité des mouches qui s'introduisaient dans son nez. Cela lui +donnait un air tout réjoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut +mérité d'être nommé «l'âne qui rit» Bien différent de ces pauvres +petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables bêtes «aux oreilles +flasques, à l'échiné maigre et saigneuse», il devait probablement être +aussi entêté que le seigneur Kéraban, et Bruno se dit que celui-ci +avait peut-être trouvé là son maître. + +Quant aux provisions, quartier de mouton que l'on ferait cuire sur +place, «bourgboul», sorte de pain fabriqué avec du froment +préalablement séché au four et additionné de beurre, c'était tout ce +qu'il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette à deux +roues, à laquelle fut attelé l'âne, devait suffire à les transporter. + +Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le +monde était sur pied. Les chevaux furent aussitôt attelés aux talikas, +dans lesquelles chacun prit sa place accoutumée. Ahmet et le guide, +enfourchant leur monture, se mirent en tête de la caravane que +précédait l'âne, et l'on se mit en route. Une heure après, la vaste +étendue de la mer Noire avait disparu derrière les hautes falaises. +C'était une région légèrement accidentée, qui se développait devant +les pas des voyageurs. + +La journée ne fut pas trop pénible, bien que la viabilité des routes +laissât à désirer,--ce qui permit au seigneur Kéraban de reprendre la +litanie de ses lamentations contre l'incurie des autorités ottomanes. + +«On voit bien, répétait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne +Constantinople! + +--Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le +seigneur Yanar. + +--Je le crois volontiers, répondit Kéraban, et mon ami Van Mitten +n'aura pas même à regretter la Hollande sous ce rapport! + +--Sous aucun rapport» répliqua vertement la noble Kurde, dont, à +chaque occasion, le caractère impérieux se montrait dans toute sa +splendeur. + +Van Mitten eût volontiers donné au diable son ami Kéraban, qui +semblait vraiment prendre quelque plaisir à le taquiner! Mais, en +somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvré sa liberté +pleine et entière, et il lui passa ses plaisanteries. + +Le soir, la caravane s'arrêta auprès d'un village délabré, un amas de +huttes, à peine faites pour abriter des bêtes de somme. Là, végétaient +quelques centaines de pauvres gens, vivant d'un peu de laitage, de +viandes de mauvaise qualité, d'un pain où il entrait plus de son que +de farine. Une odeur nauséabonde emplissait l'atmosphère: c'était +celle que dégage en brûlant le «tezek», sorte de tourbe artificielle, +composée de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces +campagnes et dont sont quelquefois faits les murs mêmes des huttes. + +Il était heureux que, d'après les conseils du guide, la question des +vivres eût été préalablement réglée. On n'eût rien trouvé dans ce +misérable village, dont les habitants auraient été plus près de +demander l'aumône que de la faire. + +La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, où +gisaient quelques bottes de paille fraîche. Ahmet veilla avec plus de +circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la +nuit, le guide quitta le village et s'aventura à quelques centaines de +pas en avant. + +Ahmet le suivit, sans être vu, et ne rentra au campement qu'au moment +où le guide y rentrait lui-même. + +Qu'était donc allé faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner. +Il s'était assuré que le guide n'avait communiqué avec personne. Pas +un être vivant ne s'était approché de lui! Pas un cri éloigné n'avait +été jeté à travers le calme de la nuit! Pas un signal n'avait été fait +en un point quelconque de la plaine! + +«Pas un signal?... se dit Ahmet, lorsqu'il eut repris sa place sous le +hangar. Mais n'était-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a +paru un instant au ras de l'horizon dans l'ouest?» + +Et alors un fait, dont il n'avait pas d'abord tenu compte, se +représenta obstinément à l'esprit d'Ahmet. Il se rappela très +nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un +exhaussement du sol, un feu avait brillé au loin, puis jeté trois +éclats distincts à de courts intervalles, avant de disparaître. Or, ce +feu, Ahmet l'avait tout d'abord pris pour un feu de pâtre? Maintenant, +dans le silence de la solitude, sous l'impression particulière que +donne cette torpeur qui n'est pas du sommeil, il réfléchissait, il le +revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui +allait au delà d'un simple pressentiment. + +«Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c'est évident! Il agit dans +l'intérêt de quelque personnage puissant....» + +Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette +trahison devait se rattacher à l'enlèvement d'Amasia. Arrachée aux +mains de ceux qui avaient commis le rapt d'Odessa, était-elle menacée +de nouveaux périls, et maintenant, à quelques journées de marche de +Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet +passa le reste de la nuit dans une extrême inquiétude. Quel parti +prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, démasquer la +trahison de ce guide,--trahison qui, dans sa pensée, ne faisait plus +aucun doute,--ou attendre, pour le confondre et le punir, qu'il y eût +eu quelque commencement d'exécution? + +Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se décida +alors à patienter pendant cette journée encore, afin de mieux pénétrer +les intentions du guide. Bien résolu à ne plus le perdre de vue un +instant, il ne le laisserait pas s'éloigner pendant les marches ni à +l'heure des haltes. D'ailleurs, ses compagnons et lui étaient bien +armés, et, si le salut d'Amasia n'eût été en jeu, il n'aurait pas +craint de résister à n'importe quelle agression. + +Ahmet était redevenu maître de lui-même. Son visage ne fit rien +paraître de ce qu'il éprouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni même +à ceux d'Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son +âme,--pas même à ceux du guide, qui, de son côté, ne cessait de +l'observer avec une certaine obstination. + +La seule résolution que prit Ahmet fut de faire part à son oncle +Kéraban des nouvelles inquiétudes qu'il avait conçues, et cela, dès +que l'occasion s'en présenterait, dût-il, à cet égard, engager et +soutenir la plus orageuse des discussions. + +Le lendemain, de grand matin, on quitta ce misérable village. S'il ne +se produisait ni trahison ni erreur, cette journée devait être la +dernière de ce voyage entrepris pour une satisfaction d'amour, propre +par le plus entêté des Osmanlis. En tout cas, elle fut très pénible. +Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser +cette partie montagneuse, qui devait appartenir au système +orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort à regretter +d'avoir accepté une modification de l'itinéraire primitif. Plusieurs +fois, il fallut mettre pied à terre pour alléger les voitures. Amasia +et Nedjeb montrèrent beaucoup d'énergie pendant ces rudes passages. La +noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant à Van +Mitten, le fiancé de son choix, toujours un peu affaissé depuis le +départ de Trébizonde, il dut marcher au doigt et à la baguette. + +Du reste, il n'y eut aucune hésitation sur la direction à prendre. +Évidemment, le guide n'ignorait rien des détours de cette contrée. Il +la connaissait à fond, suivant Kéraban. Il la connaissait trop, +suivant Ahmet. De là, des compliments de l'oncle, que le neveu ne +pouvait accepter pour l'homme dont il suspectait la conduite. Il faut +ajouter, d'ailleurs, que, pendant cette journée, celui-ci ne quitta +pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tête de la petite +caravane. + +Les choses semblaient donc aller tout naturellement, à part les +difficultés inhérentes à l'état des routes, à leur raideur, +lorsqu'elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de +leur sol, lorsqu'on les traversait en quelques endroits ravinés par +les dernières pluies. Cependant, les chevaux s'en tirèrent, et, comme +ce devait être leur dernière étape, on put leur demander un peu plus +d'efforts que d'habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se +reposer. + +Il n'était pas jusqu'au petit âne, qui ne portât allègrement sa +charge. Aussi, le seigneur Kéraban l'avait-il pris en amitié. + +«Par Allah! il me plaît, cet animal, répétait-il, et, pour mieux +narguer les autorités ottomanes, j'ai bonne envie d'arriver, perché +sur son dos, aux rives du Bosphore.» + +On en conviendra, c'était là une idée,--une idée à la Kéraban!--mais +personne ne la discuta, afin que son auteur ne fût point tenté de la +mettre à exécution. + +Vers neuf heures du soir, après une journée véritablement fatigante, +la petite troupe s'arrêta, et, sur le conseil du guide, on s'occupa +d'organiser le campement. + +«A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari? +demanda Ahmet. + +--A cinq ou six lieues encore, répondit le guide. + +--Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En +quelques heures, nous pourrions être arrivés.... + +--Seigneur Ahmet, répondit le guide, je ne me soucie pas de +m'aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, où je +risquerais de m'égarer! Demain, au contraire, avec les premières +lueurs du jour, je n'aurai rien à craindre, et, avant midi, nous +serons arrivés au terme du voyage. + +--Cet homme a raison, dit le seigneur Kéraban. Il ne faut pas +compromettre la partie par tant de hâte! Campons ici, mon neveu, +prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant +dix heures, nous aurons salué les eaux du Bosphore!» + +Tous, sauf Ahmet, furent de l'avis du seigneur Kéraban, On se disposa +donc à camper dans les meilleures conditions possibles pour cette +dernière nuit de voyage. + +Du reste, l'endroit avait été bien choisi par le guide. C'était un +assez étroit défilé, creusé entre des montagnes qui ne sont plus, à +proprement parler, que des collines en cette partie de l'Anatolie +occidentale. On donnait à cette passe le nom de gorges de Nérissa. Au +fond, de hautes roches se reliaient aux premières assises d'un massif, +dont les gradins semi-circulaires s'étageaient sur la gauche. A +droite, s'ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe +tout entière pouvait trouver un abri,--ce qui fut constaté après +examen de ladite caxerne. + +Si le lieu était convenable pour une halte de voyageurs, il ne l'était +pas moins pour les attelages, aussi désireux do nourriture que de +repos. A quelques centaines de pas de là, en dehors de la sinueuse +gorge, s'étendait une prairie, où ne manquaient ni l'eau ni l'herbe. +C'est là que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait être +préposé à leur garde, suivant son habitude pendant les haltes +nocturnes. + +Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l'accompagna, afin de +reconnaître les lieux et s'assurer que, de ce côté, il n'y avait aucun +danger à craindre. + +En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans +l'ouest quelques collines longuement ondulées, était absolument +déserte. A sa tombée, la nuit était calme, et la lune, qui devait se +lever vers onze heures, allait bientôt l'emplir d'une suffisante +clarté. Quelques étoiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles +et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne +traversait l'atmosphère, pas un bruit ne se faisait entendre à travers +l'espace. Ahmet observa avec la plus extrême attention l'horizon sur +tout son périmètre. Quelque feu, ce soir-là, allait-il apparaître +encore à la crête des collines environnantes? Quelque signal serait-il +fait que le guide viendrait plus tard surprendre?.... Aucun feu ne se +montra sur la lisière de la prairie. Aucun signal ne fut envoyé du +lointain de la plaine. + +Ahmet recommanda à Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il +lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas où +quelque éventualité se produirait avant que les attelages n'eussent pu +être ramenés au campement. Puis, en toute hâte, il reprit le chemin +des gorges de Nérissa. + + + + +XII + + +DANS LEQUEL IL EST RAPPORTÉ QUELQUES PROPOS ÉCHANGÉS ENTRE LA NOBLE +SARABOULET SON NOUVEAU FIANCÉ. + +Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernières dispositions, +pour souper d'abord, pour dormir ensuite, avaient été convenablement +prises. La chambre à coucher, ou plutôt le dortoir commun, c'était la +caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, où chacun +pourrait se blottir à son gré et même à son aise. La salle à manger, +c'était cette partie plane du campement, sur laquelle des roches +éboulées, des fragments de pierre, pouvaient servir de sièges et de +tables. + +Quelques provisions avaient été tirées de la charrette traînée par le +petit âne,--lequel comptait au nombre des convives, ayant été +spécialement invité par son ami le seigneur Kéraban. Un peu de +fourrage, dont on avait fait une bonne récolte, lui assurait une +suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction. + +«Soupons, s'écria Kéraban d'un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons +et buvons à notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave âne aura +à traîner jusqu'à Scutari.» Il va sans dire que, pour ce repas en +plein air, au milieu de ce campement éclairé de quelques torches +résineuses, chacun s'était placé à sa guise. Au fond, le seigneur +Kéraban trônait sur une roche, véritable fauteuil d'honneur de cette +réunion épulatoire. Amasia et Nedjeb, l'une près de l'autre, comme +deux amies,--il n'y avait plus ni maîtresse ni servante,--assises sur +de plus modestes pierres, avaient réservé une place à Ahmet, qui ne +tarda pas à les rejoindre. + +Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu'il était flanqué, à +droite de l'inévitable Yanar, à gauche de l'inséparable Saraboul, et, +tous les trois, ils s'étaient attablés devant un gros fragment de roc, +que les soupirs du nouveau fiancé auraient dû attendrir. + +Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et +venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Kéraban +était de belle humeur, comme quelqu'un à qui tout réussit, mais, +suivant son habitude, sa joie s'épanchait en propos plaisants, +lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il était +ainsi fait, que l'aventure matrimoniale arrivée à ce pauvre +homme,--par dévouement pour lui et les siens,--ne cessait guère +d'exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette +histoire aurait pris fin et Van Mitten n'entendrait plus parler ni du +frère ni de la soeur kurdes! De là, une sorte de raison que Kéraban se +donnait à lui-même pour ne point se gêner à l'égard de son compagnon +de voyage. + +«Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se +frottant les mains. Vous voilà au comble de vos voeux! ... De bons +amis vous font cortège! ... Une aimable femme, qui s'est heureusement +rencontrée sur votre route, vous accompagne! ... Allah n'aurait pu +faire davantage pour vous, quand bien même vous eussiez été l'un de +ses plus fidèles croyants.» + +Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lèvres, +mais sans répondre. + +«Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar. + +--Non! ... Je parle ... je parle en dedans! + +--A qui? demanda impérieusement la noble Kurde, qui lui saisit +vivement le bras. + +--A vous, chère Saraboul, ... à vous» répondît sans conviction +l'interloqué Van Mitten. + +Puis, se levant: + +«Ouf» fit-il. + +Le seigneur Yanar et sa soeur, s'étant redressés au même moment, le +suivaient dans toutes ses allées et venues. + +«Si vous voulez,» reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet +pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que +quelques heures à Scutari? + +--Si je le veux?.... + +--N'êtes-vous pas mon maître, seigneur Van Mitten? ajouta +l'insinuante personne. + +--Oui! murmura Bruno, il est son maître ... comme on est le maître +d'un dogue qui peut, à chaque instant, vous sauter à la gorge! + +--Heureusement, se disait Van Mitten, demain ... à Scutari ... +rupture et abandon! ... Mais quelle scène en perspective.» + +Amasia le regardait avec un véritable sentiment de commisération, et, +n'osant le plaindre à haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois à son +fidèle serviteur: + +«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait-elle à Bruno. Voilà pourtant où +l'amené son dévouement pour nous! + +--Et sa platitude envers le seigneur Kéraban! répondait Bruno, qui ne +pouvait pardonner à son maître une condescendance poussée à ce degré +de faiblesse. + +--Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un +cour bon et généreux! + +--Trop généreux! répliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon maître a +consenti à suivre le seigneur Kéraban en un pareil voyage, je n'ai +cessé de lui répéter qu'il lui arriverait malheur tôt ou tard! Mais un +malheur pareil! Devenir le fiancé, ne fût-ce que pour quelques jours, +de cette Kurde endiablée! Jamais je n'aurais pu imaginer cela ... non! +jamais! La première madame Van Mitten était une colombe en comparaison +de la seconde.» + +Cependant, le Hollandais s'était assis à une autre place, toujours +flanqué de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir +quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en appétit. + +«Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le +régardait entre les deux yeux. + +--Je n'ai pas faim! + +--Vraiment, vous n'avez pas faim! répliqua le seigneur Yanar. Au +Kurdistan on a toujours faim ... même après les repas! + +--Ah! au Kurdistan? ... répondit Van Mitten en avalant les morceaux +doubles,--par obéissance. + +--Et buvez! ajouta la noble Saraboul. + +--Mais, je bois ... je bois vos paroles!» Et il n'osa pas ajouter: + +«Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac! + +--Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar. + +--Je n'ai pas soif! + +--Au Kurdistan, on a toujours soif ... même après les repas.» + +Pendant ce temps, Ahmet, toujours en éveil, observait attentivement le +guide. + +Cet homme, assis à l'écart, prenait sa part du repas, mais il ne +pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet +crut le remarquer. Et comment eût-il pu en être autrement? A ses yeux, +cet homme était un traître! Il devait avoir hâte que tous ses +compagnons et lui eussent cherché refuge dans la caverne, où le +sommeil les livrerait sans défense, à quelque agression convenue! +Peut-être même le guide aurait-il voulu s'éloigner pour quelque +secrète machination; mais il n'osait, en présence d'Ahmet, dont il +connaissait les défiances. + +«Allons, mes amis, s'écria Kéraban, voilà un bon repas pour un repas +en plein air! Nous aurons bien réparé nos forces avant notre dernière +étape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia? + +--Oui, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis +forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?.... + +--Tu le recommencerais?.... + +--Pour vous suivre. + +--Surtout après avoir fait une certaine halte a Scutari! s'écria +Kéraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en +a fait une à Trébizonde! + +--Et, par-dessus le marché, il me plaisante!» murmurait Van Mitten. + +Il enrageait, au fond, mais n'osait répondre en présence de la trop +nerveuse Saraboul. + +«Ah! reprit Kéraban, le mariage d'Ahmet et d'Amasia, ce ne sera +peut-être pas si beau que les fiançailles de notre ami Van Mitten et +de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fête +au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur +moi! Je veux que tout Scutari soit convié à la noce, et que nos amis +de Constantinople emplissent les jardins de la villa! + +--Il ne nous en faut pas tant! répondit la jeune fille. + +--Oui! ... oui! ... chère maîtresse! s'écria Nedjeb. + +--Et si je le veux, moi! ... si je le veux! ... ajouta le seigneur +Kéraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier? + +--Oh! seigneur Kéraban! + +--Eh bien, reprit l'oncle en levant son verre, au bonheur de ces +jeunes gens qui méritent si bien d'être heureux! + +--Au seigneur Ahmet! ... A la jeune Amasia! ... répétèrent d'une +commune voix tous ces convives en belle humeur. + +--Et à l'union, ajouta Kéraban, oui! ... à l'union du Kurdistan et de +la Hollande!» + +Sur cette «santé», portée d'une voix joyeuse, devant toutes ces mains +tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gré mal gré, dut +s'incliner en manière de remerciement et boire à son propre bonheur. + +Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, était achevé. Encore +quelques heures de repos, et l'on pourrait terminer ce voyage sans +trop de fatigues. + +«Allons dormir jusqu'au jour, dit Kéraban. Lorsque le moment en sera +venu, je charge notre guide de nous éveiller tous! + +--Soit, seigneur Kéraban, répondit cet homme, mais n'est-il pas plus +à propos que j'aille remplacer votre serviteur Nizib à la garde des +attelages? + +--Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien où il est et je +préfère que vous restiez ici! ... Nous veillerons ensemble! + +--Veiller? ... reprit le guide, en dissimulant mal la contrariété +qu'il éprouvait. Il n'y a pas le moindre danger à craindre dans cette +région extrême de l'Anatolie! + +--C'est possible, répondit Ahmet, mais un excès de prudence ne peut +nuire! ... Je me charge, moi, de remplacer Nizib à la garde des +chevaux! Donc, restez! + +--Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, répondit le guide. Disposons +donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir +plus à l'aise. + +--Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l'agrément +de monsieur Van Mitten. + +--Va, Bruno, va!» répondit le Hollandais. + +Le guide et Bruno entrèrent dans la caverne, emportant les couvertures +de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie. +Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s'étaient point montrés +difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait +les trouver aussi accommodants, sans doute. + +Pendant que s'achevaient les derniers préparatifs, Amasia s'était +rapprochée d'Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait: + +«Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans +reposer? + +--Oui, répondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses +inquiétudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers? + +--Enfin, ce sera pour la dernière fois? + +--La dernière! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les +fatigues de ce voyage! + +--Demain! ... répéta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune +homme, dont le regard répondit au sien, ce demain qui semblait ne +devoir jamais arriver.... + +--Et qui maintenant va durer toujours! répondit Ahmet. + +--Toujours!» murmura la jeune fille. + +La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fiancé, et, +lui montrant Amasia et Ahmet: + +«Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux! +dit-elle en soupirant. + +--Qui? ... répondit le Hollandais, dont les pensées étaient loin de +suivre un cours aussi tendre. + +--Qui?... répliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiancés!... +En vérité, je vous trouve singulièrement contenu! + +--Vous savez, répondit Van Mitten, les Hollandais! ... La Hollande +est un pays de digues! ... Il y a des digues partout! + +--Il n'y a pas de digues au Kurdistan! s'écria la noble Saraboul, +blessée de tant de froideur. + +--Non! il n'y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le +bras de son beau-frère, qui faillit être écrasé dans cet étau vivant. + +--Heureusement, ne put s'empêcher de dire Kéraban, il sera libéré +demain, notre ami Van Mitten.» + +Puis, se retournant vers ses compagnons: «Eh bien, la chambre doit +être prête! ... Une chambre d'amis, où il y a place pour tout le +monde!... Voilà bientôt onze heures! ... Déjà la lune se lève! ... +Allons dormir! + +--Viens, Nedjeb, dit Amasia à la jeune Zingare. + +--Je vous suis, chère maîtresse. + +--Bonsoir, Ahmet! + +--A demain, chère Amasia, à demain! répondit Ahmet en conduisant la +jeune fille jusqu'à l'entrée de la caverne. + +--Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d'un ton qui +n'avait rien de bien engageant. + +--Certainement, répondit le Hollandais. Toutefois, si cela était +nécessaire, je pourrais tenir compagnie à mon jeune ami Ahmet! + +--Vous dites?... s'écria l'impérieuse Kurde. + +--Il dit? ... répéta le seigneur Yanar. + +--Je dis ... répondit Van Mitten ... je dis, chère Saraboul, que mon +devoir m'oblige à veiller sur vous ... et que.... + +--Soit!... Vous veillerez ... mais là!» + +Et elle lui montra d'une main la caverne, tandis que Yanar le poussait +par l'épaule, en disant: + +«Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur +Van Mitten? + +--Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? ... Et laquelle, +s'il vous plaît? + +--C'est qu'en épousant ma soeur, vous avez épousé un volcan.» + +Sous l'impulsion donnée par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le +seuil de la caverne, où sa fiancée venait de le précéder, et dans +laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar. + +Au moment où Kéraban allait y pénétrer à son tour, Ahmet le retint en +disant: + +«Mon oncle, un mot! + +--Rien qu'un seul, Ahmet! répondit Kéraban. Je suis fatigué et j'ai +besoin de dormir. + +--Soit, mais je vous prie de m'entendre! + +--Qu'as-tu à me dire? + +--Savez-vous où nous sommes ici? + +--Oui ... dans le défilé des gorges de Nérissa! + +--A quelle distance de Scutari? + +--Cinq ou six lieues à peine! + +--Qui vous l'a dit? + +--Mais ... c'est notre guide! + +--Et vous avez confiance en cet homme? + +--Pourquoi m'en défierais-je? + +--Parce que cet homme, que j'observe depuis quelques jours, a des +allures de plus en plus suspectes! répondit Ahmet, Le connaissez-vous, +mon oncle? Non! A Trébizonde, il est venu s'offrir pour vous conduire +jusqu'au Bosphore! Vous avez accepté ses services, sans même savoir +qui il était! Nous sommes partis sous sa direction.... + +--Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouvé qu'il connaissait ces +chemins de l'Anatolie, ce me semble! + +--Incontestablement, mon oncle! + +--Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Kéraban, +dont le front commença à se plisser avec une persistance quelque peu +inquiétante. + +--Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune +intention de vous être désagréable!... Mais, que voulez-vous, je ne +suis pas tranquille, et j'ai peur pour tous ceux que j'aime!» + +L'émotion d'Ahmet était si visible, pendant qu'il parlait ainsi, que +son oncle ne put l'entendre sans en être profondément remué. + +«Voyons, Ahmet, mon enfant, qu'as-tu? reprit-il. Pourquoi ces +craintes, au moment où toutes nos épreuves vont finir! Je veux bien +convenir avec toi,... mais avec toi seulement! ... que j'ai fait un +coup de tête en entreprenant ce voyage insensé! + +J'avouerai même que, sans mon entêtement à te faire quitter Odessa, +l'enlèvement d'Amasia ne se serait probablement point accompli! ... +Oui! tout cela, c'est ma faute! ... Mais enfin, nous voici au tonne de +ce voyage! ... Ton mariage n'aura pas même été retardé d'un jour! +...Demain, nous serons à Scutari ... et demain.... + +--Et si, demain, nous n'étions pas à Scutari, mon oncle? Si nous en +étions beaucoup plus éloignés que ne le dit ce guide? S'il nous avait +égarés à dessein, après avoir conseillé d'abandonner les routes du +littoral? Enfin, si cet homme était un traître? + +--Un traître? ... s'écria Kéraban. + +--Oui, reprit Ahmet, et si ce traître servait les intérêts de ceux +qui ont fait enlever Amasia? + +--Par Allah! mon neveu, d'où peut te venir cette idée, et sur quoi +repose-t-elle? Sur de simples pressentiments? + +--Non! sur des faits, mon oncle! Écoutez-moi! Depuis quelques jours, +cet homme nous a souvent quittés pendant les haltes, sous prétexte +d'aller reconnaître la route! ... A plusieurs reprises, il s'est +éloigné, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas être +vu!... La nuit dernière, il a abandonné pendant une heure le +campement! ... Je l'ai suivi, en me cachant, et j'affirmerais ... +j'affirme même qu'un signal de feu lui a été envoyé d'un point de +l'horizon ... un signal qu'il attendait! + +--En effet, cela est grave, Ahmet! répondit Kéraban. Mais pourquoi +rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont +amené l'enlèvement d'Amasia sur la _Guïdare_? + +--Eh! mon oncle, cette tartane, où allait-elle? Etait-ce à ce petit +port d'Atina, où elle s'est perdue. Non évidemment! ... Ne savons-nous +pas qu'elle a été rejetée par la tempête hors de sa route? ... Eh +bien, à mon avis, sa destination était Trébizonde, où s'approvisionnent +trop souvent les harems de ces nababs de l'Anatolie! ... Là, on a pu +facilement apprendre que la jeune fille enlevée avait été sauvée du +naufrage, se mettre sur ses traces, et nous dépêcher ce guide pour +conduire notre petite caravane à quelque guet-apens! + +--Oui! ... Ahmet! ... répondit Kéraban, en effet!... Tu pourrais +avoir raison! ... Il est possible qu'un danger nous menace! ... Tu as +veillé ... tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi! + +--Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!.... + +Je suis bien armé, et, à la première alerte.... + +--Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Kéraban. Il ne sera +pas dit que la folie d'un têtu de mon espèce aura pu amener quelque +nouvelle catastrophe! + +--Non, ne vous fatiguez pas inutilement! ... Le guide, sur mon ordre, +doit passer la nuit dans la caverne! ... Rentrez! + +--Je ne rentrerai pas! + +--Mon oncle.... + +--A la fin, vas-tu me contrarier là-dessus! répliqua Kéraban. Ah! +prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m'a tenu tête! + +--Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble! + +--Oui! une veillée sous les armes, et malheur à qui s'approchera de +notre campement» + +Le seigneur Kéraban et Ahmet, allant et venant, les regards attachés +sur l'étroite passe, écoutant les moindres bruits qui auraient pu se +propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidèle +garde à l'entrée de la caverne. + +Deux heures se passèrent ainsi, puis, une heure encore. Rien de +suspect ne s'était produit, qui fût de nature à justifier les soupçons +du seigneur Kéraban et de son neveu, Ils pouvaient donc espérer que la +nuit s'écoulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin, +des cris, de véritables cris d'épouvanté, retentirent à l'extrémité de +la passe. + +Aussitôt Kéraban et Ahmet sautèrent sur leurs armes, qui avaient été +déposées au pied d'une roche, et, cette fois, peu confiant dans la +justesse de ses pistolets, l'oncle avait pris un fusil. + +Au même instant, Nizib, accourant tout essoufflé, apparaissait à +l'entrée du défilé. + +«Ah! mon maître! + +--Qu'y a-t-il, Nizib? + +--Mon maître ... là-bas ... là-bas!.... + +--Là-bas? ... dit Ahmet. + +--Les chevaux! + +--Nos chevaux?.... + +--Oui! + +--Mais parle donc, stupide animal! s'écria Kéraban, qui secoua +rudement le pauvre garçon. Nos chevaux?.... + +--Volés! + +--Volés? + +--Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jetés dans le +pâturage ... pour s'en emparer.... + +--Ils se sont emparés de nos chevaux! s'écria Ahmet, et ils les ont +entraînés, dis-tu? + +--Oui! + +--Sur la route ... de ce côté? ... reprit Ahmet en indiquant la +direction de l'ouest. + +--De ce côté! + +--Il faut courir ... courir après ces bandits ... les rejoindre! ... +s'écria Kéraban. + +--Restez, mon oncle! répondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos +chevaux, c'est impossible! ... Ce qu'il faut, avant tout, c'est mettre +notre campement en état de défense! + +--Ah! ... mon maître! ... dit soudain Nizib à mi-voix. Voyez! ... +Voyez! ... Là! ... là!....» + +Et de la main, il montrait l'arête d'une haute roche, qui se dressait +à gauche. + + + + +XIII + + +DANS LEQUEL, APRÈS AVOIR TENU TÊTE A SON ÂNE, LE SEIGNEUR KÉRABAN +TIENT TÊTE A SON PLUS MORTEL ENNEMI. + +Le seigneur Kéraban et Ahmet s'étaient retournés. Ils regardaient dans +la direction indiquée par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitôt +reculer, de manière à ne pouvoir être aperçus. + +Sur l'arête supérieure de cette roche, à l'opposé de la caverne, +rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extrême,--sans +doute pour observer de plus près les dispositions du campement. De là, +à penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme, +c'était naturellement indiqué. + +En réalité, il faut le dire, dans toute cette machination organisée +autour de Kéraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son +oncle fut bien forcé de le reconnaître. Il fallait, en outre, conclure +que le péril était imminent, qu'une agression se préparait dans +l'ombre, et que, cette nuit même la petite caravane, après avoir été +attirée dans une embuscade, courait à une destruction totale. + +Dans un premier mouvement irréfléchi, Kéraban, son fusil rapidement +épaulé, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait à venir +jusqu'à la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup +partait, et l'homme fût tombé, mortellement frappé, sans doute! Mais +n'eût-ce pas été donner l'éveil et compromettre une situation déjà +grave. + +«Arrêtez, mon oncle! dit Ahmet à voix basse, en relevant l'arme +braquée vers le sommet de la roche. + +--Mais, Ahmet.... + +--Non ... pas de détonation qui puisse devenir un signal d'attaque! +Et, quant à cet homme, mieux vaut le prendre vivant! Il faut savoir +pour le compte de qui ces misérables agissent! + +--Mais comment s'en emparer? + +--Laissez-moi faire,» répondit Ahmet. + +Et il disparut vers la gauche, de manière à contourner la roche, afin +de la gravir à revers. + +Pendant ce temps, Kéraban et Nizib se tenaient prêts a intervenir, le +cas échéant. + +L'espion, couché sur le ventre, avait alors atteint l'angle extrême de +la roche. Sa tête en dépassait seule l'arête. A la brillante clarté de +la lune, il cherchait à voir l'entrée de la caverne. + +Une demi-minute après, Ahmet apparaissait sur le plateau supérieur, +et, rampant à son tour avec une extrême précaution, il s'avançait vers +l'espion, qui ne pouvait l'apercevoir. + +Par malheur, une circonstance inattendue allait mettre cet homme sur +ses gardes et lui révéler le danger qui le menaçait. + +A ce moment même, Amasia venait de quitter la caverne. Une profonde +inquiétude, dont elle ne se rendait pas compte, la troublait au point +qu'elle ne pouvait dormir. Elle sentait Ahmet menacé, à la merci d'un +coup de fusil ou d'un coup de poignard! + +A peine Kéraban eût-il aperçu la jeune fille qu'il lui fit signe de +s'arrêter. Mais Amasia ne le comprit pas, et, levant la tête, elle +aperçut Ahmet, au moment où celui-ci se redressait vers la roche. Un +cri d'épouvanté lui échappa. + +A ce cri, l'espion s'était retourné rapidement, puis redressé, et, +voyant Ahmet à demi-courbe encore, il se jeta sur lui. + +Amasia, clouée sur place par la terreur, eut cependant encore la force +de crier: + +«Ahmet! ... Ahmet!....» + +L'espion, un couteau à la main, allait frapper son adversaire; mais +Kéraban, épaulant son fusil, tira. + +L'espion, atteint mortellement en pleine poitrine, laissa tomber son +poignard et roula jusqu'à terre. + +Un instant après, Amasia était dans les bras d'Ahmet qui, se laissant +glisser du haut de la roche, venait de la rejoindre. + +Cependant, tous les hôtes de la caverne venaient d'en sortir au bruit +de la détonation,--tous, sauf le guide. + +Le seigneur Kéraban, brandissant son arme, s'écriait: + +«Par Allah! voilà un maître coup de feu! + +--Encore des dangers! murmura Bruno. + +--Ne me quittez pas, Van Mitten! dit l'énergique Saraboul en +saisissant le bras de son fiancé. + +--Il ne vous quittera pas, ma sur.» répondit résolument le seigneur +Yanar. + +Cependant, Ahmet s'était approché du corps de l'espion. + +«Cet homme est mort, dit-il, et il nous l'aurait fallu vivant.» + +Nedjeb l'avait rejoint, et, aussitôt de s'écrier: + +«Mais... cet homme... c'est....» + +Amasia venait de s'approcher à son tour: + +«Oui! ... C'est lui! ... C'est Yarhud! dit-elle. C'est le capitaine de +la _Guïdare_! + +--Yarhud? s'écria Kéraban. + +--Ah! j'avais donc raison! dit Ahmet. + +--Oui! ... reprit Amasia. C'est bien cet homme qui nous a enlevées de +la maison de mon père! + +--Je le reconnais, ajouta Ahmet, je le reconnais, moi aussi! C'est +lui qui est venu à la villa nous offrir ses marchandises, quelques +instants avant mon départ! ... Mais il ne peut être seul! ... Toute +une bande de malfaiteurs est sur nos traces! ... Et pour nous mettre +dans l'impossibilité de continuer notre route, ils viennent d'enlever +nos chevaux! + +--Nos chevaux enlevés! s'écria Saraboul. + +--Rien de tout cela ne nous serait arrivé, si nous avions repris la +route du Kurdistan,» ajouta le seigneur Yanar. + +Et son regard, pesant sur Van Mitten, semblait rendre le pauvre homme +responsable de toutes ces complications. + +«Mais enfin, pour le compte de qui agissait donc ce Yarhud? demanda +Kéraban. + +--S'il était vivant, nous saurions bien lui arracher son secret! +s'écria Ahmet. + +--Peut-être a-t-il sur lui quelque papier ... dit Amasia. + +--Oui!... Il faut fouiller ce cadavre.» répondit Kéraban. + +Ahmet se pencha sur le corps de Yarhud, tandis que Nizib approchait +une lanterne allumée qu'il venait de prendre dans la caverne. + +«Une lettre! ... Voici une lettre!» dit Ahmet, en retirant sa main de +la poche du capitaine maltais. + +Cette lettre était adressée à un certain Scarpante. + +«Lis donc!... lis donc, Ahmet!» s'écria Kéraban, qui ne pouvait plus +maîtriser son impatience! + +Et Ahmet, après avoir ouvert la lettre, lut ce qui suit: + +«Les chevaux de la caravane une fois enlevés, lorsque Kéraban et ses +compagnons seront endormis dans la caverne où les aura conduits +Scarpante....» + +--Scarpante! s'écria Kéraban.... C'est donc le nom de notre guide, le +nom de ce traître? + +--Oui! ... Je ne m'étais pas trompé sur son compte» dit Ahmet.... + +Puis, continuant: + +«Que Scarpante fasse un signal en agitant une torche, et nos hommes se +jetteront dans les gorges de Nérissa.» + +--Et cela est signé? ... demanda Kéraban. + +--Cela est signé ... Saffar! + +--Saffar! ... Saffar! ... Serait-ce donc?.... + +--Oui! répondit Ahmet, c'est évidemment cet insolent personnage que +nous avons rencontré au railway de Poti, et qui, quelques heures +après, s'embarquait pour Trébizonde! ... Oui! c'est ce Saffar qui a +fait enlever Amasia et qui veut à tout prix la reprendre! + +--Ah! seigneur Saffar! ... s'écria Kéraban, en levant son poing fermé +qu'il laissa retomber sur une tête imaginaire, si je me trouve jamais +face à face avec toi! + +--Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, où est-il?» + +Bruno s'était précipité dans la caverne et en ressortait presque +aussitôt en disant: + +«Disparu ... par quelque autre issue, sans doute.» + +C'était, en effet, ce qui était arrivé. Scarpante, sa trahison +découverte, venait de s'échapper par le fond de la caverne. + +Ainsi, cette criminelle machination était maintenant connue dans tous +ses détails! C'était bien l'intendant du seigneur Saffar, qui s'était +offert comme guide! C'était bien ce Scarpante, qui avait conduit la +petite caravane, d'abord par les routes de la côte, ensuite à travers +ces montagneuses régions de l'Anatolie! C'était bien Yarhud dont les +signaux avaient été aperçus par Ahmet pendant la nuit précédente, et +c'était bien le capitaine de la _Guïdare_, qui venait, en se glissant +dans l'ombre, apporter à Scarpante les derniers ordres de Saffar! + +Mais la vigilance et surtout la perspicacité d'Ahmet avaient déjoué +toute cette manoeuvre. Le traître démasqué, les desseins criminels de +son maître étaient connus. Le nom de l'auteur de l'enlèvement +d'Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c'était précisément +ce Saffar que le seigneur Kéraban menaçait de ses plus terribles +représailles. + +Mais, si le guet-apens dans lequel avait été attirée la petite +caravane était découvert, le péril n'en était pas moins grand +puisqu'elle pouvait être attaquée d'un instant à l'autre. + +Aussi Ahmet, avec son caractère résolu, prit-il rapidement le seul +parti qu'il y eût à prendre. + +«Mes amis, dit-il, il faut quitter à l'instant ces gorges de Nérissa. +Si l'on nous attaquait dans cet étroit défilé, dominé par de hautes +roches, nous n'en sortirions pas vivants! + +--Partons! répondit Kéraban.--Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar, +que vos armes soient prêtes à tout événement! + +--Comptez sur nous, seigneur Kéraban, répondit Yanar, et vous verrez +ce que nous saurons faire, ma soeur et moi! + +--Certes! répondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan +dans un mouvement magnifique. Je n'oublierai pas que j'ai maintenant +un fiancé à défendre!» + +Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d'entendre +l'intrépide femme parler ainsi. Mais, à son tour, il saisit un +revolver, bien décidé à faire son devoir. + +Tous allaient donc remonter le défilé, de manière à gagner les +plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette +réflexion, en homme que la question des repas tient toujours en éveil. + +«Mais cet âne, on ne peut le laisser ici! + +--En effet, répondit Ahmet. Peut-être Scarpante nous a-t-il égarés +dans cette portion reculée de l'Anatolie! Peut-être sommes-nous plus +éloignés de Scutari que nous ne le pensons! ... Et dans cette +charrette sont les seules provisions qui nous restent!» + +Toutes ces hypothèses étaient fort plausibles. On devait craindre, +maintenant, que cette intervention d'un traître n'eût compromis +l'arrivée du seigneur Kéraban et des siens sur les rives du Bosphore, +en les éloignant de leur but. + +Mais, ce n'était pas l'instant de raisonner sur tout cela: il fallait +agir sans perdre un instant. + +«Eh bien, dit Kéraban, il nous suivra, cet âne, et pourquoi ne nous +suivrait-il pas?» + +Et, ce disant, il alla prendre l'animal par sa longe, puis, il essaya +de le tirer a lui. + +«Allons!» dit-il. + +L'âne ne bougea pas. + +«Viendras-tu de bon gré?» reprit Kéraban, en lui donnant une forte +secousse. + +L'âne, qui, sans doute, était fort têtu de sa nature, ne bougea pas +davantage. + +«Pousse-le, Nizib!» dit Kéraban. + +Nizib, aidé de Bruno, essaya de pousser l'âne par derrière ... L'âne +recula plutôt qu'il n'avança, + +«Ah! tu t'entêtes! s'écria Kéraban, qui commençait à se fâcher +sérieusement. + +--Bon! murmura Bruno, têtu contre têtu! + +--Tu me résistes ... à moi? reprit Kéraban. + +--Votre maître a trouvé le sien! dit Bruno à Nizib, en prenant soin +de n'être point entendu. + +--Cela m'étonnerait.» répondit Nizib sur le même ton. + +Cependant, Ahmet répétait avec impatience: + +«Mais il faut partir! ... Nous ne pouvons tarder d'une minute ... +quitte à abandonner cet âne! + +--Moi! ... lui céder! ... jamais!» s'écria Kéraban. + +Et, prenant la tête du baudet par les oreilles, puis, les secouant +comme s'il eût voulu les arracher: + +«Marcheras-tu?» s'écria-t-il. L'âne ne bougea pas. + +«Ah! tu ne veux pas m'obéir! ... dit Kéraban. Eh bien, je saurai t'y +forcer quand même.» + +Et voilà Kéraban courant à l'entrée de la caverne, et y ramassant +quelques poignées d'herbe sèche, dont il fit une petite botte qu'il +présenta à l'âne. Celui-ci fit un pas en avant. + +«Ah! ah! s'écria Kéraban, il faut cela pour te décidera marcher!... Eh +bien, par Mahomet, tu marcheras!» + +Un instant après, cette petite botte d'herbe était attachée à +l'extrémité des brancards de la charrette, mais a une distance +suffisante pour que l'âne, même en allongeant la tête, ne put +l'atteindre. Il arriva donc ceci: c'est que l'animal, sollicité par +cet appât qui allait toujours se déplacer en avant de lui, se décida à +marcher dans la direction de la passe. + +«Très ingénieux! dit Van Mitten. + +--Eh bien, imitez-le!» s'écria la noble Saraboul, en l'entraînant à +la suite de la charrette. + +Elle aussi, c'était un appât qui se déplaçait, mais un appât que Van +Mitten, en cela bien différent de l'âne, redoutait surtout +d'atteindre! + +Tous, suivant la même direction, en troupe serrée, eurent bientôt +abandonné le campement, où la position n'eût pas été tenable. + +«Ainsi, Ahmet, dit Kéraban, à ton avis, ce Saffar, c'est bien le même +insolent personnage qui, par pur entêtement, a fait écraser ma chaise +de poste au railway de Poti? + +--Oui, mon oncle, mais c'est, avant tout, le misérable qui a fait +enlever Amasia, et c'est à moi qu'il appartient! + +--Part à deux, neveu Ahmet, part à deux, répondit Kéraban, et +qu'Allah nous vienne en aide!» + +A peine le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils +remonté le défilé d'une cinquantaine de pas, que le sommet des roches +se couronnait d'assaillants. Des cris étaient jetés dans l'air, des +coups de feu éclataient de toutes parts. + +«En arrière! En arrière!» cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde +jusqu'à la lisière du campement. + +Il était trop tard pour abandonner les gorges de Nérissa, trop tard +pour aller chercher sur les plateaux supérieurs une meilleure position +défensive. Les hommes à la solde de Saffar, au nombre d'une douzaine, +venaient d'attaquer. Leur chef les excitait à cette criminelle +agression, et, dans la situation qu'ils occupaient, tout l'avantage +était pour eux. + +Le sort du seigneur Kéraban et de ses compagnons était donc absolument +à leur merci. + +«A nous! à nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte. + +--Les femmes au milieu.» répondit Kéraban. + +Amasia, Saraboul, Nedjeb, formèrent aussitôt un groupe, autour duquel +Kéraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger. +Ils étaient six hommes pour résister à la troupe de Saffar,--un contre +deux,--avec le désavantage de la position. + +Presque aussitôt, ces bandits, en poussant d'horribles vociférations, +firent irruption par la passe et roulèrent, comme une avalanche, au +milieu du campement. + +«Mes amis, cria Ahmet, défendons-nous jusqu'à la mort!» + +Le combat s'engagea aussitôt. Tout d'abord, Nizib et Bruno avaient été +touchés légèrement, mais ils ne rompirent pas, ils luttèrent, et non +moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet répondit +aux détonations des assaillants. + +Il était évident, d'ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s'emparer +d'Amasia, de la prendre vivante, et qu'ils cherchèrent à combattre +plutôt à l'arme blanche, afin de ne point avoir à regretter quelque +maladroit coup de feu qui eût frappé la jeune fille. + +Aussi, dans les premiers instants, malgré la supériorité de leur +nombre, l'avantage ne fut-il point à eux, et plusieurs tombèrent-ils +très grièvement blessés. + +Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables, +apparurent sur le théâtre de la lutte. + +C'étaient Saffar et Scarpante. + +«Ah! le misérable! s'écria Kéraban. C'est bien lui! C'est bien l'homme +du railway!» + +Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y réussir, +étant obligé de faire face à ceux qui l'attaquaient. + +Ahmet et les siens, cependant, résistaient intrépidement. Tous +n'avaient qu'une pensée: à tout prix sauver Amasia, à tout prix +l'empêcher de retomber entre les mains de Saffar. + +Mais, malgré tant de dévouement et de courage, il leur fallut bientôt +céder devant le nombre. Aussi peu à peu, Kéraban et ses compagnons +commencèrent-ils à plier, à se désunir, puis à s'acculer aux roches du +défilé. Déjà le désarroi se mettait parmi eux. + +Saffar s'en aperçut. + +«A lui, Scarpante, à toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille. + +--Oui! Seigneur Saffar, répondit Scarpante, et cette fois elle ne +vous échappera plus.» + +Profitant du désordre, Scarpante parvint à se jeter sur Amasia qu'il +saisit et il s'efforça d'entraîner hors du campement. + +«Amasia! ... Amasia!....» cria Ahmet. + +Il voulut se précipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa +la route; il fut obligé de s'arrêter pour leur faire face. + +Yanar essaya alors d'arracher la jeune fille aux étreintes de +Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l'enlevant entre ses +bras, fit quelques pas vers le défilé. + +Mais Kéraban venait d'ajuster Scarpante, et le traître tombait +mortellement atteint, après avoir lâché la jeune fille, qui tenta +vainement de rejoindre Ahmet. + +«Scarpante!... mort!... Vengeons-le! s'écria le chef de ces bandits, +vengeons-le!» + +Tous se jetèrent alors sur Kéraban et les siens avec un acharnement +auquel il n'était plus possible de résister. Pressés de toutes parts, +ceux-ci pouvaient à peine faire usage de leurs armes. + +«Amasia! ... Amasia! ... décria Ahmet, en essayant de venir au secours +de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu'il +entraînait hors du campement. + +--Courage! ... Courage!....» ne cessait de crier Kéraban. + +Mais il sentait bien que les siens et lui, accablés par le nombre, +étaient perdus! + +En ce moment, un coup de feu, tiré du haut des roches, fit rouler l'un +des assaillants sur le sol. D'autres détonations lui succédèrent +aussitôt. + +Quelques-uns des bandits tombèrent encore, et leur chute jeta +l'épouvante parmi leurs compagnons. + +Saffar s'était arrêté un instant, cherchant à se rendre compte de +cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au +seigneur Kéraban? + +Mais déjà Amasia avait pu se dégager des bras de Saffar, déconcerté +par cette subite attaque. + +«Mon père! ... Mon père! ... criait la jeune fille. + +C'était Sélim, en effet, Sélim, suivi d'une vingtaine d'hommes, bien +armés, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment même +où elle allait être écrasée. + +«Sauve qui peut!» s'écria le chef des bandits, en donnant l'exemple de +la fuite. + +Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la +caverne, dont une seconde issue, on le sait, s'ouvrait au dehors. + +«Lâches! s'écria Saffar en se voyant ainsi abandonné. Eh bien, on ne +l'aura pas vivante.» + +Et il se précipita sur Amasia, au moment où Ahmet s'élançait sur lui. + +Saffar déchargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver: +il le manqua. Mais Kéraban, qui n'avait rien perdu de son sang-froid, +ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit à la gorge, et +le frappa d'un coup de poignard au coeur. + +Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernières convulsions, +ne put même pas entendre son adversaire s'écrier: + +«Voilà pour t'apprendre à faire écraser ma voiture!» + +Le seigneur Kéraban et ses compagnons étaient sauvés. A peine les uns +ou les autres avaient-ils reçu quelques légères blessures. Et +cependant, tous s'étaient bien comportés,--tous,--Bruno et Nizib, dont +le courage ne s'était point démenti; le seigneur Yanar, qui avait +vaillamment lutté; Van Mitten, qui s'était distingué dans la mêlée, et +l'énergique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort +de l'action. + +Toutefois, sans l'arrivée inexplicable de Sélim, c'en eût été fait +d'Amasia et de ses défenseurs. Tous eussent péri, car ils étaient +décidés à se faire tuer pour elle. + +«Mon père!... mon père!... s'écria la jeune fille en se jetant dans +les bras de Sélim. + +--Mon vieil ami, dit Kéraban, vous ... vous ... ici? + +--Oui!... Moi! répondit Sélim. + +--Comment le hasard vous a-t-il amené?... demanda Ahmet. + +--Ce n'est point un hasard! répondit Sélim, et, depuis longtemps +déjà, je me serais mis à la recherche de ma fille, si, au moment où ce +capitaine l'enlevait de la villa, je n'eusse été blessé.... + +--Blessé, mon père? + +--Oui! ... Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois, +retenu par cette blessure, je n'ai pu quitter Odessa! Mais, il y a +quelques jours, une dépêche d'Ahmet.... + +--Une dépêche? s'écria Kéraban, que ce mot malsonnant mit soudain en +éveil. + +--Oui ... une dépêche ... datée de Trébizonde! + +--Ah! c'était une.... + +--Sans doute, mon oncle, répondit Ahmet, qui sauta au cou de Kéraban, +et pour la première fois qu'il m'arrive d'envoyer un télégramme à +votre insu, avouez que j'ai bien fait! + +--Oui ... mal bien fait! répondit Kéraban en hochant la tête, mais +que je ne t'y reprenne plus, mon neveu! + +--Alors, reprit Sélim, apprenant par cette dépêche que tout péril +n'était peut être pas écarté pour votre petite caravane, j'ai réuni +ces braves serviteurs, je suis arrivé à Scutari, je me suis lancé sur +la route du littoral.... + +--Et par Allah! ami Sélim, st'écria Kéraban, vous êtes arrivé à +temps! ... Sans vous, nous étions perdus! ... Et cependant, on se +battait bien dans notre petite troupe! + +--Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montré qu'elle savait, +au besoin, faire le coup de feu! + +--Quelle femme!» murmura Van Mitten. + +En ce moment, les nouvelles lueurs de l'aube commençaient à blanchir +l'horizon. Quelques nuages, immobilisés au zénith, se nuançaient des +premiers rayons du jour. + +«Mais où sommes-nous, ami Sélim, demanda le seigneur Kéraban, et +comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette région où un traître +avait entraîné notre caravane.... + +--Et loin de notre route? ajouta Ahmet. + +--Mais non mes amis, mais non! répondit Sélim. Vous êtes bien sur le +chemin de Scutari, à quelques lieues seulement de la mer! + +--Hein? ... fit Kéraban. + +--Les rives du Bosphore sont là! ajouta Sélim en tendant sa main vers +le nord-ouest. + +--Les rives du Bosphore?» s'écria Ahmet. + +Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau supérieur qui +s'étendait au-dessus des gorges de Nérissa. + +« Voyez ... voyez!....» dit Sélim. + +En effet, un phénomène se produisait, en ce moment,--phénomène naturel +qui, par un simple effet de réfraction, faisait apparaître au loin les +parages tant désirés. A mesure que se faisait le jour, un mirage +relevait peu à peu les objets situés au-dessous de l'horizon. On eût +dit que les collines, qui s'arrondissaient à la lisière de la plaine, +s'enfonçaient dans le sol comme une ferme de décor. + +«La mer! ... C'est la mer!» s'écria Ahmet! + +Et tous de répéter avec lui: + +«La mer! ... La mer!» + +Et, bien que ce ne fut qu'un effet de mirage, la mer n'en était pas +moins là, à quelques lieues à peine. + +«La mer! ... La mer! ... ne cessait de répéter le seigneur Kéraban. +Mais, si ce n'est pas le Bosphore, si ce n'est pas Scutari, nous +sommes au dernier jour du mois, et.... + +--C'est le Bosphore! ... C'est Scutari! ...» s'écria Ahmet. + +Le phénomène venait de s'accentuer, et, maintenant, toute la +silhouette d'une ville, bâtie en amphithéâtre, se découpait sur les +derniers plans de l'horizon. + +«Par Allah! c'est Scutari! répéta Kéraban. Voilà son panorama qui +domine le détroit! ... Voilà la mosquée de Buyuk Djami!» + +Et, en effet, c'était bien Scutari, que Sélim venait de quitter trois +heures auparavant. + +«En route, en route!» s'écria Kéraban. + +Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnaît la grandeur +de Dieu: + +«_Ilah il Allah!_» ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant. + +Un instant après, la petite caravane s'élançait vers la route qui +longe la rive gauche du détroit. Quatre heures après, à cette date du +30 septembre,--dernier jour fixé pour la célébration du mariage +d'Amasia et d'Ahmet,--le seigneur Kéraban, ses compagnons et son âne, +après avoir achevé ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les +hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du +Bosphore. + + + + +XIV + + +DANS LEQUEL VAN MITTEN ESSAIE DE FAIRE COMPRENDRE LA SITUATION A LA +NOBLE SARABOUL. + +C'était en un des plus heureux sites qui se puisse rêver, à mi-côte de +la colline sur laquelle se développe Scutari, que s'élevait la villa +du seigneur Kéraban. + +Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople, l'ancienne +Chrysopolis, ses mosquées aux toits d'or, tout le bariolage de ses +quartiers où se presse une population de cinquante mille habitants, +son débarcadère flottant sur les eaux du détroit, l'immense rideau des +cyprès de son cimetière,--ce champ de repos préféré des riches +Musulmans, qui craignent que la capitale suivant une légende, ne soit +prise pendant que les fidèles seront à la prière--puis, à une lieue de +là, le mont Boulgourlou qui domine cet ensemble et permet à la vue de +s'étendre sur la mer de Marmara, le golfe de Nicomédie, le canal de +Constantinople, rien ne peut donner une idée de ce splendide panorama, +unique au monde, sur lequel s'ouvraient les fenêtres de la villa du +riche négociant. + +A cet extérieur, à ces jardins en terrasse, aux beaux arbres, +platanes, hêtres et cyprès qui les ombragent, répondait dignement +l'intérieur de l'habitation. Vraiment, il eût été dommage de s'en +défaire pour n'avoir point à payer quotidiennement les quelques paras +auxquels étaient maintenant taxés les caïques du Bosphore! + +Il était alors midi. Depuis trois heures environ, le maître de céans +et ses hôtes étaient installés dans cette splendide villa. Après avoir +refait leur toilette, ils s'y reposaient des fatigues et des émotions +de ce voyage, Kéraban, tout fier de son succès, se moquant du Muchir +et de ses impôts vexatoires; Amasia et Ahmet, heureux comme des +fiancés qui vont devenir époux; Nedjeb, un perpétuel éclat de rire; +Bruno, satisfait en se disant qu'il rengraissait déjà, mais inquiet +pour son maître; Nizib, toujours calme, même dans les grandes +circonstances, le seigneur Yanar, plus farouche que jamais, sans qu'on +pût savoir pourquoi; la noble Saraboul, aussi impérieuse qu'elle eût +pu l'être dans la capitale du Kurdistan; Van Mitten enfin, assez +préoccupé de l'issue de cette aventure. + +Si Bruno constatait déjà une certaine amélioration dans son +embonpoint, ce n'était pas sans raison. Il y avait eu un déjeuner +aussi abondant que magnifique. Ce n'était pas le fameux dîner auquel +le seigneur Kéraban avait invité son ami Van Mitten, six semaines +auparavant; mais, pour être devenu un déjeuner, il n'en avait pas été +moins superbe. Et maintenant, tous les convives, réunis dans le plus +charmant salon de la villa, dont les larges baies s'ouvraient, sur le +Bosphore, achevaient, dans une conversation animée, de se congratuler +les uns les autres. + +«Mon cher Van Mitten, dit le seigneur Kéraban, qui allait, venait, +serrant la main à ses hôtes, c'était un dîner auquel je vous avais +invité, mais il ne faut pas m'en vouloir si l'heure nous a obligés +à.... + +--Je ne me plains pas, ami Kéraban, répondit le Hollandais. Votre +cuisinier a bien fait les choses! + +--Oui, très bonne cuisine, en vérité, très bonne cuisine! ajouta le +seigneur Yanar, qui avait mangé plus qu'il ne convient, même à un +Kurde de grand appétit. + +--On ne ferait pas mieux au Kurdistan, répondit Saraboul, et si +jamais, seigneur Kéraban, vous venez à Mossoul nous rendre visite.... + +--Comment donc? s'écria Kéraban, mais j'irai, belle Saraboul, j'irai +vous voir, vous et mon ami Van Mitten! + +--Et nous tâcherons de ne pas vous faire regretter votre villa, ... +pas plus que vous ne regretterez la Hollande, ajouta l'aimable femme +en se retournant vers son fiancé. + +--Près de vous, noble Saraboul! ...» crut devoir répondre Van Mitten, +qui ne parvint pas à finir sa phrase. + +Puis, pendant que l'aimable Kurde se dirigeait du côté des fenêtres du +salon, qui s'ouvraient sur le Bosphore: + +«Le moment est venu, je crois, dit-il à Kéraban, de lui apprendre que +ce mariage est nul! + +--Aussi nul, Van Mitten, que s'il n'avait jamais été fait! + +--Vous m'aiderez bien un peu, Kéraban, dans cette tâche ... qui ne +laisse pas d'être scabreuse! + +--Hum!... ami Van Mitten, répondit Kéraban, ce sont là de ces choses +intimes ... qu'on ne doit traiter qu'en tête-à-tête! + +--Diable!» fit le Hollandais. + +Et il alla s'asseoir dans un coin, pour chercher quel pourrait être le +meilleur mode d'opérer. + +«Digne Van Mitten, dit alors Kéraban à son neveu, quelle scène avec sa +Kurdistane! + +--Il ne faut pourtant pas oublier, répondit Ahmet, que c'est pour +nous qu'il a poussé le dévouement jusqu'à l'épouser! + +--Aussi lui viendrons-nous en aide, mon neveu! Bah! il était marié, +au moment où, sous peine de prison, on l'a obligé à contracter ce +nouveau mariage, et, pour un Occidental, c'est un cas de nullité +absolue! Donc, il n'a rien à craindre ... rien! + +--Je le sais, mon oncle, mais, quand madame Saraboul recevra ce coup +en pleine poitrine, quel bondissement de panthère trompée! ... Et le +beau-frère Yanar, quelle explosion de poudrière! + +--Par Mahomet! répondit Kéraban, nous leur ferons entendre raison! +Après tout, Van Mitten n'était coupable de quoi que ce soit, et, au +caravansérail de Rissar, l'honneur de la noble Saraboul n'a jamais, de +son fait, couru l'ombre d'un danger! + +--Jamais, oncle Kéraban, et il est clair que cette tendre veuve +cherchait à se remarier à tout prix! + +--Sans doute, Ahmet. Aussi n'a-t-elle pas hésité à mettre la main sur +ce bon Van Mitten! + +--Une main de fer, oncle Kéraban! + +--D'acier! répliqua Kéraban. + +--Mais enfin, mon oncle, s'il s'agit tout à l'heure de défaire ce faux +mariage.... + +--Il s'agit aussi d'en faire un vrai, n'est-ce pas? répondit Kéraban, +en tournant et retournant ses mains l'une sur l'autre comme s'il les +eût savonnées. + +--Oui ... le mien! dit Ahmet. + +--Le nôtre! ajouta la jeune fille, qui venait des'approcher. Nous +l'avons bien mérité? + +--Bien mérité, dit Sélim. + +--Oui, ma petite Amasia, répondit Kéraban, mérité dix fois, cent +fois, mille fois! Ah! chère enfant! quand je songe que, par ma faute, +par mon entêtement, tu as failli.... + +--Bon! Ne parlons plus de cela! dit Ahmet. + +--Non, jamais, oncle Kéraban! dit la jeune fille en lui fermant la +bouche de sa petite main. + +--Aussi, reprit Kéraban, j'ai fait voeu ... Oui!... j'ai fait voeu +... de ne plus m'entêter à quoi que ce soit! + +--Je voudrais voir cela pour y croire! s'écria Nedjeb en partant d'un +bel éclat de rire. + +--Hein? ... Qu'a-t-elle dit, cette moqueuse de Nedjeb? + +--Oh! rien, seigneur Kéraban! + +--Oui, reprit celui-ci, je ne veux plus jamais m'entêter ... si ce +n'est à vous aimer tous les deux! + +--Quand le seigneur Kéraban renoncera à être le plus têtu des +hommes!... murmura Bruno. + +--C'est qu'il n'aura plus de tête! répondit Nizib. + +--Et encore!» ajouta le rancunier serviteur de Van Mitten. + +Cependant, la noble Kurde s'était rapprochée de son fiancé, qui +restait tout pensif en son coin, trouvant sans doute sa tâche d'autant +plus difficile qu'à lui seul incombait le soin de l'exécuter. + +«Qu'avez-vous donc, seigneur Van Mitten? lui demanda-t-elle. Je vous +trouve l'air soucieux! + +--En effet, beau-frère! ajouta le seigneur Yanar. Que faites-vous là? +Vous ne nous avez pas amenés à Scutari pour n'y rien voir, j'imagine! +Montrez-nous donc le Bosphore comme nous vous montrerons dans quelques +jours le Kurdistan!» + +A ce nom redouté, le Hollandais tressauta comme s'il eût reçu la +secousse d'une pile électrique. + +«Allons, venez, seigneur Van Mitten! reprit Saraboul en l'obligeant à +se lever. + +--A vos ordres ... belle Saraboul! ... Je suis entièrement à vos +ordres!» répondit Van Mitten. + +Et, mentalement, il se disait et se redisait. + +«Comment lui apprendre?....» + +A ce moment, la jeune Zingare, après avoir ouvert une des grandes +baies du salon, qu'une riche tenture abritait des rayons du soleil, +s'écriait joyeusement: + +«Voyez! ... Voyez! ... Scutari est en grande animation!.... ce sera +très intéressant de s'y promener aujourd'hui!» + +Les hôtes de la villa s'étaient avancés près des fenêtres. + +«En effet, dit Kéraban, le Bosphore est couvert d'embarcations +pavoisées! Sur les places et dans les rues, j'aperçois des acrobates, +des jongleurs!.... + +On entend la musique, et les quais sont pleins de monde comme pour un +spectacle! + +--Oui, dit Sélim, la ville est en fête! + +--J'espère bien que cela ne nous empêchera pas de célébrer notre +mariage? dit Ahmet. + +--Non, certes! répondit le seigneur Kéraban. Nous allons avoir à +Scutari le pendant de ces fêtes de Trébizonde, qui semblaient avoir +été données en l'honneur de notre ami Van Mitten! + +--Il me plaisantera jusqu'au bout! murmura le Hollandais. Mais c'est +dans le sang! Il ne faut pas lui en vouloir! + +--Mes amis, dit alors Sélim, occupons-nous immédiatement de notre +grande affaire! C'est le dernier jour, aujourd'hui.... + +--Et ne l'oublions pas! répondit Kéraban. + +--Je vais chez le juge de Scutari, reprit Sélim, afin de faire +préparer le contrat. + +--Nous vous y rejoindrons! répondit Ahmet. Vous savez, mon oncle, que +votre présence est indispensable.... + +--Presque autant que la tienne! s'écria Kéraban, en accentuant sa +réponse d'un bon gros rire. + +--Oui, mon oncle ... plus indispensable encore, si vous le voulez +bien ... en votre qualité de tuteur! + +--Eh bien, dit Sélim, dans une heure, rendez-vous chez le juge de +Scutari!» + +Et il sortit du salon, au moment où Ahmet ajoutait, en s'adressant à +la jeune fille: + +«Puis, après la signature chez le juge, chère Amasia, une visite à +l'iman, qui nous dira sa meilleure prière ... puis.... + +--Puis ... nous serons mariés! s'écria Nedjeb, comme s'il se fût agi +d'elle. + +--Cher Ahmet!» murmura la jeune fille. + +Cependant, la noble Saraboul s'était une seconde fois rapprochée de +Van Mitten, qui, de plus en plus pensif, venait de s'asseoir dans un +autre coin du salon. + +«En attendant cette cérémonie, lui dit-elle, pourquoi ne +descendrions-nous pas jusqu'au Bosphore? + +--Le Bosphore? ... répondit Van Mitten, l'air hébété. Vous parlez du +Bosphore? + +--Oui! ... le Bosphore! reprit le seigneur Yanar. On dirait que vous +ne comprenez pas! + +--Si ... si! ... Je suis prêt, répondit Van Mitten en se relevant +sous la main puissante de son beau-frère. Oui ... le Bosphore! ... +Mais, auparavant, je désirerais ... je voudrais.... + +--Vous voudriez? répéta Saraboul. + +--Je serais heureux d'avoir un entretien ... particulier ... avec +vous ... belle Saraboul! + +--Un entretien particulier? + +--Soit! Je vous laisse alors, dit Yanar. + +--Non ... restez, mon frère, répondit Saraboul, qui dévisageait son +fiancé, restez!... J'ai comme un pressentiment que votre présence ne +sera pas inutile! + +--Par Mahomet, comment va-t-il s'en tirer? murmura Kéraban à +l'oreille de son neveu. + +--Ce sera dur! dit Ahmet. + +--Aussi, ne nous éloignons pas, afin de soutenir, au besoin, les +opérations de Van Mitten! + +--Pour sûr, il va être mis en pièces!» murmura Bruno. + +Le seigneur Kéraban, Ahmet, Amasia et Nedjeb, Bruno et Nizib se +dirigèrent vers la porte, afin de laisser la place libre aux +combattants. + +«Courage, Van Mitten! dit Kéraban, qui serra la main de son ami en +passant près de lui. Je ne m'éloigne pas, je vais me tenir dans la +pièce à côté et veillerai sur vous. + +--Courage, mon maître, ajouta Bruno, ou garele Kurdistan!» + +Un instant après, la noble Kurde, Van Mitten, le seigneur Yanar, +étaient seuls dans le salon, et le Hollandais, se grattant le front de +l'index, se disait dans un _a parte_ mélancolique: + +«Si je sais de quelle façon commencer!» + +Saraboul alla franchement à lui: + +«Qu'avez-vous à nous dire, seigneur Van Mitten? demanda-t-elle d'un +ton suffisamment contenu pour permettre à une discussion de commencer +sans trop d'éclat. + +--Allons! Parlez! dit plus durement Yanar. + +--Si nous nous asseyions? dit Van Mitten, qui sentait ses jambes se +dérober sous lui. + +--Ce que l'on peut dire assis, on peut le dire debout! répliqua +Saraboul. Nous vous écoutons!» + +Van Mitten, faisant appel à tout son courage, débuta par cette phrase +dont les mots semblent combinés tout exprès pour les gens embarrassés: + +«Belle Saraboul, soyez certaine que ... tout d'abord ... et bien +malgré moi ... je regrette.... + +--Vous regrettez?... répondit l'impérieuse femme. Qu'est-ce que vous +regrettez?... Serait-ce votre mariage? Il n'est, après tout, qu'une +légitime réparation.... + +--Oh' réparation! ... réparation! ... se risqua à dire, mais à +mi-voix, l'hésitant Van Mitten. + +--Et moi aussi, je regrette ... répliqua ironiquement Saraboul, oui +certes! + +--Ah! vous regrettez?.... + +--Je regrette que l'audacieux, qui s'est introduit dans ma chambre au +caravansérail de Rissar, n'ait été ni le seigneur Ahmet!....» + +Elle devait dire vrai, la veuve consolable, et ses regrets se +comprendront de reste! + +«Ni même le seigneur Kéraban! ajouta-t-elle. Au moins, c'eût été un +homme que j'aurais épousé.... + +--Bien parlé, ma soeur! s'écria le seigneur Yanar. + +--Au lieu d'un.... + +--Encore mieux parlé, ma soeur, quoique vous n'ayez pas cru devoir +achever votre pensée! + +--Permettez ... dit Van Mitten, blessé d'une observation qui +l'attaquait directement dans sa personne. + +--Qui aurait jamais pu croire, ajouta Saraboul, que l'auteur de cet +attentat eût été un Hollandais conservé dans la glace! + +--Ah! à la fin, je m'insurge! s'écria Van Mitten, absolument froissé +d'être assimilé à une conserve. Et, d'abord, madame Saraboul, il n'y a +pas eu attentat! + +--Vraiment? dit Yanar. + +--Non, reprit Van Mitten, mais une erreur! Nous nous sommes, ou +plutôt, sur un faux et peut-être perfide renseignement, je me suis +trompé de chambre! + +--En vérité! fit Saraboul. + +--Un simple malentendu qu'il m'a fallu, sous peine de prison, réparer +par un mariage ... hâtif! + +--Hâtif ou non! ... répliqua Saraboul, vous n'en êtes pas moins marié +... marié avec moi! Et, croyez-le bien, monsieur, ce qui a été +commencé à Trébizonde, s'achèvera au Kurdistan! + +--Oui! ... Parlons-en du Kurdistan! ... répondit Van Mitten, qui +commençait à se monter. + +--Et, comme je m'aperçois que la société de vos amis vous rend peu +aimable à mon égard, aujourd'hui même nous quitterons Scutari, et nous +partirons pour Mossoul, où je saurai bien vous infuser un peu de sang +kurde dans les veines! + +--Je proteste! s'écria Van Mitten. + +--Encore un mot, et nous partons à l'instant! + +--Vous partirez, madame Saraboul! répondit Van Mitten, dont la voix +prit une inflexion légèrement ironique. Vous partirez, si cela vous +convient, et personne ne songera à vous retenir! ... Mais, moi, je ne +partirai pas! + +--Vous ne partirez pas? s'écria Saraboul, outrée de cette résistance +inattendue d'un mouton en face de deux tigres. + +--Non! + +--Et vous avez la prétention de nous résister? demanda le seigneur +Yanar, en se croisant les bras. + +--J'ai cette prétention! + +--A moi ... et à elle, une Kurde! + +--Fut-elle dix fois plus Kurde encore! + +--Savez-vous bien, monsieur le Hollandais, dit la noble Saraboul en +marchant vers son fiancé, savez-vous bien quelle femme je suis ... et +quelle femme j'ai été! ... Savez-vous bien qu'à quinze ans, j'étais +déjà veuve! + +--Oui ... déjà! ... répéta Yanar, et quand on a pris cette habitude +de bonne heure.... + +--Soit, madame! répondit Van Mitten. Mais savez-vous, à votre tour, +ce que je vous défie de devenir jamais, malgré l'habitude que vous en +pouvez avoir? + +--C'est?.... + +--C'est de devenir veuve de moi! + +--Monsieur Van Mitten, s'écria Yanar en portant la main à son +yatagan, il suffirait pour cela d'un coup..... + +--C'est en quoi vous vous trompez, seigneur Yanar, et votre sabre ne +ferait pas de madame Saraboul une veuve ... par cette excellente +raison que je n'ai jamais pu être son mari! + +--Hein? + +--Et que notre mariage même serait nul! + +--Nul? + +--Parce que, si madame Saraboul a le bonheur d'être veuve de ses +premiers époux, je n'ai pas celui d'être veuf de ma première femme! + +--Marié! ... Il était marié! ... s'écria la noble Kurde, mise hors +d'elle-même par ce foudroyant aveu. + +--Oui! ... répondit Van Mitten, maintenant emballé dans la +discussion, oui, marié! Et ce n'est que pour sauver mes amis, pour les +empêcher d'être arrêtés au caravansérail de Rissar, que je me suis +sacrifié! + +--Sacrifié! ... répliqua Saraboul, qui répéta ce mot en se laissant +tomber sur un divan. + +--Sachant bien que ce mariage ne serait pas valable, continua Van +Mitten, puisque la première madame Van Mitten n'est pas plus morte que +je ne suis veuf ... et qu'elle m'attend en Hollande!» + +La fausse épouse outragée s'était relevée, et, se retournant vers le +seigneur Yanar: + +«Vous l'entendez, mon frère! dit-elle. + +--Je l'entends! + +--Votre soeur vient d'être jouée! + +--Outragée! + +--Et ce traître est encore vivant?.... + +--Il n'a plus que quelques instants à vivre! + +--Mais ils sont enragés! s'écria Van Mitten, véritablement inquiet de +l'attitude menaçante du couple kurde. + +--Je vous vengerai, ma soeur! s'écria le seigneur Yanar, qui, la main +haute, marcha vers le Hollandais. + +--Je me vengerai moi-môme!» Et, ce disant, la noble Saraboul se +précipita sur Van Mitten, en poussant des cris de fureur qui furent +heureusement entendus du dehors. + + + + +XV + + +OU L'ON VERRA LE SEIGNEUR KÉRABAN PLUS TÊTU ENCORE QU'IL NE L'A JAMAIS +ÉTÉ. + +La porte du salon s'ouvrit aussitôt. Le seigneur Kéraban, Ahmet, +Amasia, Nedjeb, Bruno, parurent sur le seuil. + +Kéraban eut vite fait de dégager Van Mitten. + +«Eh, madame! dit Ahmet, on n'étrangle pas ainsi les gens ... pour un +malentendu! + +--Diable! murmura Bruno, il était temps d'arriver! + +--Pauvre monsieur Van Mitten! dit Amasia, qui éprouvait un sentiment +de sincère commisération pour son compagnon de voyage. + +--Ce n'est décidément pas la femme qu'il lui faut!» ajouta Nedjeb en +secouant la tête. + +Cependant, Van Mitten reprenait peu à peu ses esprits. + +«Cela a été dur? dit Kéraban. + +--Un peu plus, j'y passais!» répondît Van Mitten. En ce moment, la +noble Saraboul revint sur le seigneur Kéraban, et, le prenant +directement à parti: + +«Et c'est vous qui vous êtes prêté, dit-elle, à cette.... + +--Mystification, répondit Kéraban d'un ton aimable. C'est le mot +propre ... mystification! + +--Je me vengerai! ... Il y a des juges à Constantinople!.... + +--Belle Saraboul, répondit le seigneur Kéraban, n'accusez que +vous-même! Vous vouliez bien, pour un prétendu attentat, nous faire +arrêter et compromettre notre voyage! Eh! par Allah! on s'en tire +comme on peut! Nous nous en sommes tirés par un prétendu mariage et +nous avions droit à cette revanche, assurément!» + +A cette réponse, Saraboul se laissa choir une seconde fois sur un +divan, en proie à une de ces attaques de nerfs dont les femmes ont le +secret, même au Kurdistan. + +Nedjeb et Amasia s'empressèrent à la secourir. + +«Je m'en vais! ... Je m'en-vais! ... criait-elle au plus fort de sa +crise. + +Bon voyage!» répondit Bruno. + +Mais voici qu'à ce moment Nizib parut sur le seuil de la porte. + +«Qu'y a-t-il? demanda Kéraban. + +--C'est une dépêche qu'on vient d'apporter du comptoir de Galata, +répondit Nizib. + +--Pour qui? demanda Kéraban. + +--Pour monsieur Van Mitten, mon maître. Elle vient d'arriver +aujourd'hui même. + +--Donnez!» dit Van Mitten. + +Il prit la dépêche, l'ouvrit, et en regarda la signature. + +«C'est de mon premier commis de Rotterdam!» dit-il. + +Puis, lisant les premiers mots: «_Madame Van Mitten ... depuis cinq +semaines ... décédée_....» + +La dépêche froissée dans sa main, Van Mitten demeura anéanti, et, +pourquoi le cacher? ses yeux s'étaient subitement remplis de larmes. + +Mais, sur ces derniers mots, Saraboul venait de se redresser +subitement, comme un diable à ressort. + +«Cinq semaines! s'écria-t-elle, à la fois heureuse et ravie. Il a dit +cinq semaines! + +L'imprudent! murmura Ahmet, qu'avait-il besoin de crier cette date et +en ce moment! + +--Donc, reprit Saraboul triomphante, donc, il y a dix jours, quand je +vous faisais l'honneur de me fiancer à vous.... + +--Mahomet l'étrangle! s'écria Kéraban, peut-être un peu plus haut +qu'il ne voulait. + +--Vous étiez veuf, seigneur mon époux! dit Saraboul avec l'accent du +triomphe. + +--Absolument veuf, seigneur mon beau-frère! ajouta Yanar. + +--Et notre mariage est valable!» + +A son tour, Van Mitten, écrasé par la logique de cet argument, s'était +laissé tomber sur le divan. + +«Le pauvre homme, dit Ahmet à son oncle, il n'a plus qu'à se jeter +dans le Bosphore! + +--Bon! répondit Kéraban, elle s'y jetterait après lui et serait +capable de le sauver ... par vengeance!» + +La noble Saraboul avait saisi par le bras celui qui, cette fois, était +bien sa propriété. + +«Levez-vous! dit-elle. + +--Oui, chère Saraboul, répondit Van Mitten en baissant la tête.... Me +voici prêt! + +--Et suivez-nous! ajouta Yanar. + +--Oui, cher beau-frère! répondit Van Mitten, absolument mâté et +démâté. Prêt à vous suivre ... où vous voudrez! + +--A Constantinople, où nous nous embarquerons sur le premier +paquebot! répondit Saraboul. + +--Pour?.... + +--Pour le Kurdistan! répondit Yanar. + +--Le Kur? ... Tu m'accompagneras, Bruno! ... On y mange bien! ... Ce +sera, pour toi, une véritable compensation!» + +Bruno ne put que faire un signe de tête affirmatif. + +Et la noble Saraboul et le seigneur Yanar emmenèrent l'infortuné +Hollandais, que ses amis voulurent en vain retenir, tandis que son +fidèle domestique le suivait en murmurant: + +«Lui avais-je assez prédit qu'il lui arriverait malheur!» + +Les compagnons de Van Mitten et Kéraban lui-même étaient restés +anéantis, muets, devant ce coup de foudre. + +«Le voilà marié! dit Amasia. + +--Par dévouement pour nous! répondit Àhmet. + +--Et pour tout de bon cette fois! ajouta Nedjeb. + +--Il n'aura plus qu'une ressource au Kurdistan, dit Kéraban le plus +sérieusement du monde. + +--Ce sera, mon oncle? + +--Ce sera, pour qu'elles se neutralisent, d'en épouser une douzaine +de pareilles!» + +En ce moment, la porte s'ouvrit, et Sélim parut, la figure inquiète, +la respiration haletante, comme s'il eût couru à perdre haleine. + +«Mon père, qu'avez-vous? demanda Amasia. + +--Qu'est-il arrivé? s'écria Ahmet. + +--Eh bien, mes amis, il est impossible de célébrer le mariage +d'Amasia et d'Ahmet.... + +--Vous dites? + +--A Scutari, du moins! reprit Sélim. + +--A Scutari? + +--Il ne peut se faire qu'à Constantinople! + +--A Constantinople? ... répondit Kéraban, qui ne put s'empêcher de +dresser l'oreille. Et pourquoi? + +--Parce que le juge de Scutari refuse absolument de faire enregistrer +le contrat! + +--Il refuse? ... dit Ahmet. + +--Oui! ... sous ce prétexte que le domicile de Kéraban, et, par +conséquent, celui d'Ahmet, n'est point à Scutari, mais à +Constantinople! + +--A Constantinople? répéta Kéraban, dont les soucils commencèrent à +se froncer. + +--Or, reprit Sélim, c'est aujourd'hui le dernier jour assigné au +mariage de ma fille pour qu'elle puisse entrer en possession de la +fortune qui lui a été léguée! Il faut donc, sans perdre un instant, +nous rendre chez le juge qui recevra le contrat à Constantinople! + +--Partons! dit Ahmet en se dirigeant vers la porte. + +--Partons! ajouta Amasia qui le suivait déjà. + +--Seigneur Kéraban, est-ce que cela vous contrarierait de nous +accompagner?» demanda la jeune fille. + +Le seigneur Kéraban était immobile et silencieux. + +«Eh bien, mon oncle? dit Ahmet en revenant. + +--Vous ne venez pas? dit Sélim. + +--Faut-il donc que j'emploie la force? ajouta Amasia, qui prit +doucement le bras de Kéraban. + +--J'ai fait préparer un caïque, dit Sélim, et nous n'avons qu'à +traverser le Bosphore! + +--Le Bosphore?» s'écria Kéraban. + +Puis, d'un ton sec: + +«Un instant! dit-il, Sélim, est-ce que cette taxe de dix paras par +tête est toujours exigée de ceux qui traversent le Bosphore? + +--Oui, sans doute, ami Kéraban, dit Sélim. Mais, maintenant que vous +avez joué ce bon tour aux autorités ottomanes, d'être allé de +Constantinople à Scutari sans payer, je pense que vous ne refuserez +pas.... + +--Je refuserai! répondit nettement Kéraban. + +--Alors on ne vous laissera pas passer! reprit Sélim + +--Soit! ... Je ne passerai pas! + +--Et notre mariage ... s'écria Ahmet, notre mariage qui doit être +fait aujourd'hui même? + +--Vous vous marierez sans moi! + +--C'est impossible! Vous êtes mon tuteur, oncle Kéraban, et, vous le +savez bien, votre présence est indispensable! + +--Eh bien, Ahmet, attends que j'aie fait établir mon domicile à +Scutari ... et tu te marieras à Scutari!» + +Toutes ces réponses étaient envoyées d'un ton cassant, qui devait +laisser peu d'espoir aux contradicteurs de l'entêté personnage. + +«Ami Kéraban, reprit Sélim, c'est aujourd'hui le dernier jour ... vous +entendez bien, et toute la fortune qui doit revenir à ma fille, sera +perdue, si....» + +Kéraban fit un signe de tête négatif, lequel fut accompagné d'un geste +plus négatif encore. + +«Mon oncle, s'écria Ahmet, vous ne voudrez pas.... + +--Si l'on veut m'obliger à payer dix paras, répondit Keraban, jamais, +non, jamais je ne passerai le Bosphore! Par Allah! plutôt refaire le +tour de la mer Noire pour revenir à Constantinople!» + +Et en vérité, le têtu eût été homme à recommencer! + +«Mon oncle, reprit Ahmet, c'est mal ce que vous faites là! ... Cet +entêtement, en pareille circonstance, permettez-moi de vous le dire, +ne peut s'expliquer d'un homme tel que vous! ... Vous allez causer le +malheur de ceux qui n'ont jamais eu pour vous que la plus vive amitié! +... C'est mal! + +--Ahmet, fais attention à tes paroles! répondit Keraban d'un ton +sourd, qui indiquait une colère prête à éclater. + +--Non, mon oncle, non! ... Mon coeur déborde, et rien ne m'empêchera +de parler! ... C'est ... c'est d'un mauvais homme! + +--Cher Ahmet, dit alors Amasia, calmez-vous! Ne parlez pas ainsi de +votre oncle! ... Si cette fortune sur laquelle vous aviez le droit de +compter vous échappe ... renoncez à ce mariage! + +--Que je renonce à vous, répondit Ahmet en pressant la jeune fille +sur son coeur! Jamais! ... Non! ... Jamais! ... Venez! ... Quittons +cette ville pour n'y plus revenir! Il nous restera bien encore de quoi +pouvoir payer dix paras pour passer à Constantinople!» + +Et Ahmet, dans un mouvement dont il n'était plus maître, entraîna la +jeune fille vers la porte. + +«Kéraban? ... dit Sélim, qui voulut tenter, une dernière fois, de +faire revenir son ami sur sa détermination. + +--Laissez-moi, Sélim, laissez-moi! + +--Hélas! partons, mon père!» dit Amasia, jetant sur Kéraban un regard +humide de larmes qu'elle retenait à grand'peine. + +Et elle allait se diriger avec Ahmet vers la porte du salon, quand +celui-ci s'arrêta. + +«Une dernière fois, mon oncle, dit-il, vous refusez de nous +accompagner à Constantinople, chez le juge, où votre présence est +indispensable pour notre mariage? + +--Ce que je refuse, répondit Kéraban, dont le pied frappa le parquet +à le défoncer, c'est de jamais me soumettre à payer cette taxe! + +--Kéraban! dit Sélim. + +--Non! par Allah! Non! + +--Eh bien, adieu, mon oncle! dit Ahmet. Votre entêtement nous coûtera +une fortune! ... Vous aurez ruiné celle qui doit être votre nièce! ... +Soit! ... Ce n'est pas la fortune que je regrette! ... Mais vous aurez +apporté un retard à notre bonheur! ... Nous ne nous reverrons plus!» + +Et le jeune homme, entraînant Amasia, suivi de Sélim, de Nedjeb, de +Nizib, quitta le salon, puis la villa, et, quelques instants après, +tous s'embarquaient dans un caïque pour revenir à Constantinople. + +Le seigneur Kéraban, resté seul, allait et venait en proie à la plus +extrême agitation. + +«Non! par Allah! Non! par Mahomet! se disait-il. Ce serait indigne de +moi! ... Avoir fait le tour de la mer Noire pour ne pas payer cette +taxe, et, au retour, tirer de ma poche ces dix paras! ... Non! ... +Plutôt ne jamais remettre le pied à Constantinople! ... Je vendrai ma +maison de Galata! ... Je cesserai les affaires! ... Je donnerai toute +ma fortune à Ahmet pour remplacer celle qu'Amasia aura perdue! ... Il +sera riche ... et moi ... je serai pauvre ... mais non! je ne céderai +pas! ... Je ne céderai pas!» + +Et, tout en parlant ainsi, le combat qui se livrait en lui se +déchaînait avec plus de violence. + +«Céder! ... payer! ... répétait-il. Moi ... Kéraban!... +Arriver devant le chef de police qui m'a défié ... qui m'a vu partir +... qui m'attend au retour ... qui me narguerait à la face de tous en +me réclamant cet odieux impôt!... Jamais!» + +Il était visible que le seigneur Kéraban se débattait contre sa +conscience, et qu'il sentait bien que les conséquences de cet +entêtement, absurde au fond, retomberaient sur d'autres que lui! + +«Oui! ... reprit-il, mais Ahmet voudra-t-il accepter? ... Il est parti +désolé et furieux de mon entêtement! ... Je le conçois! ...Il est +fier! ... Il refusera tout de moi maintenant! ... Voyons! ... Je suis +un honnête homme! ... Vais-je par une stupide résolution empêcher le +bonheur de ces enfants? ... Ah! que Mahomet étrangle le Divan tout +entier, et avec lui tous les Turcs du nouveau régime!» + +Le seigneur Kéraban arpentait son salon d'un pas fébrile. Il +repoussait du pied les fauteuils et les coussins. Il cherchait quelque +objet fragile à briser pour soulager sa fureur, et bientôt deux +potiches volèrent en éclats. Puis, il en revenait toujours là: + +«Amasia ... Ahmet ... non! ... Je ne puis pas être la cause de leur +malheur ... et cela, pour une question d'amour-propre! ... Retarder ce +mariage ..., c'est l'empêcher, peut-être! ... Mais ... céder! ... +céder! ... moi! ... Ah! qu'Allah me vienne en aide!» + +Et, sur cette dernière invocation, le soigneur Kéraban, emporté par +une de ces colères qui ne peuvent plus se traduire ni par gestes ni +par paroles, s'élança hors du salon. + + + + +XVI + + +OU IL EST DÉMONTRÉ UNE FOIS DE PLUS QU'IL N'Y A RIEN DE TEL QUE LE +HASARD POUR ARRANGER LES CHOSES. + +Si Scutari était en fête, si, sur les quais, depuis le port jusqu'au +delà du Kiosque du sultan, il y avait foule, la foule n'était pas +moins considérable de l'autre côté du détroit, à Constantinople, sur +les quais de Galata, depuis le premier pont de bateaux jusqu'aux +casernes de la place de Top'hané. Aussi bien les eaux douces d'Europe, +qui forment le port de la Corne-d'Or, que les eaux amères du Bosphore, +disparaissaient sous la flottille de caïques, d'embarcations +pavoisées, de chaloupes à vapeur, chargées de Turcs, d'Albanais, de +Grecs, d'Européens ou d'Asiatiques, qui faisaient un incessant +va-et-vient entre les rives des deux continents. Très certainement, ce +devait être un attrayant et peu ordinaire spectacle que celui qui +pouvait attirer un tel concours de populaire. + +Donc, lorsque Ahmet et Sélim, Amasia et Nedjeb, après avoir payé la +nouvelle taxe, débarquèrent à l'échelle de Top'hané, se trouvèrent-ils +transportés dans un brouhaha de plaisirs, auquel ils étaient peu +d'humeur à prendre part. + +Mais, puisque le spectacle, quel qu'il fût, avait eu le privilège +d'attirer une telle foule, il était naturel que le seigneur Van +Mitten,--il l'était bien, maintenant, et seigneur kurde, encore! sa +fiancée, la noble Saraboul, et son beau-frère, le seigneur Yanar, +suivis de l'obéissant Bruno, fussent au nombre des curieux. + +Aussi, Ahmet, trouva-t-il sur le quai ses anciens compagnons de +voyage. Était-ce Van Mitten qui promenait sa nouvelle famille, ou +n'était-il pas plutôt promené par elle? Ce dernier cas paraît +infiniment plus probable. + +Quoi qu'il en fût, au moment où Ahmet les rencontra, Saraboul disait à +son fiancé: + +«Oui, seigneur Van Mitten, nous avons des fêtes encore plus belles au +Kurdistan!» + +Et Van Mitten répondait d'un ton résigné: + +«Je suis tout disposé à le croire, belle Saraboul.» + +Ce qui lui valut de Yanar cette très sèche réponse: + +«Et vous faites bien.» + +Cependant, quelques cris,--on eût même dit des cris qui dénotaient une +certaine impatience,--se faisaient entendre parfois dans cette foule; +mais Ahmet et Amasia n'y prêtaient guère attention. + +«Non, chère Amasia, disait Ahmet, je connaissais bien mon oncle, et +cependant je ne l'aurais jamais cru capable de pousser l'entêtement +jusqu'à une telle dureté de coeur! + +--Alors, dit Nedjeb, tant qu'il faudra payer cet impôt, il ne +reviendra jamais à Constantinople? + +--Lui?... jamais! répondit Ahmet. + +--Si je regrette cette fortune que le seigneur Kéraban va nous faire +perdre, dit Amasia, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, mon cher +Ahmet, pour vous seul! + +--Oublions tout cela ... répondit Ahmet, et, pour le mieux oublier, +pour rompre avec cet oncle intraitable, en qui j'avais vu un père +jusqu'ici, nous quitterons Constantinople pour retourner à Odessa! + +--Ah! ce Kéraban! s'écria Sélim qui était outré. Il serait digne du +dernier supplice! + +--Oui, répondit Nedjeb, comme, par exemple, d'être le mari de cette +Kurde! Pourquoi n'est-ce pas lui qui l'a épousée?» + +Il va sans dire que Saraboul, tout entière au fiancé qu'elle venait de +reconquérir, n'entendit pas cette désobligeante réflexion de Nedjeb, +ni la réponse de Sélim, disant: + +«Lui? ... il aurait fini par la dompter ... comme, à force +d'entêtement, il dompterait des bêtes féroces! + +--Peut-être bien! murmura mélancoliquement Bruno. Mais, en attendant, +c'est mon pauvre maître qui est entré dans la cage!» + +Cependant, Ahmet et ses compagnons ne prenaient qu'un fort médiocre +intérêt à tout ce qui se passait sur les quais de Péra et de la +Corne-d'Or. Dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient, cela +les intéressait peu, et c'est à peine s'ils entendirent un Turc dire à +un autre Turc: + +«Un homme vraiment audacieux, ce Storchi! Oser traverser le Bosphore +... d'une façon.... + +--Oui, répondit l'autre en riant, d'une façon que n'ont point prévue +les collecteurs chargés de percevoir la nouvelle taxe des caïques!» + +Mais, si Ahmet ne chercha même pas à se rendre compte de ce que se +disaient ces deux Turcs, il lui fallut bien répondre, quand il +s'entendit interpeller directement par ces mots: + +«Eh! voilà le seigneur Ahmet!» + +C'était le chef de police,--celui-là même dont le défi avait lancé le +seigneur Kéraban dans ce voyage autour de la mer Noire,--qui lui +adressait la parole. + +«Ah! c'est vous, monsieur? répondit Ahmet. + +--Oui ... et tous nos compliments, en vérité! Je viens d'apprendre +que le seigneur Kéraban a réussi à tenir sa promesse! Il vient +d'arriver à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore! + +--En effet! répliqua Ahmet d'un ton assez sec. + +--C'est héroïque! Pour ne pas payer dix paras, il lui en aura coûté +quelques milliers de livres! + +--Comme vous dites! + +--Eh! le voilà bien avancé, le seigneur Kéraban! répondit +ironiquement le chef de police. La taxe existe toujours, et, pour peu +qu'il persiste encore dans son entêtement, il sera forcé de reprendre +le même chemin pour revenir à Constantinople! + +--Si cela lui plait, il le fera! riposta Ahmet, qui, tout furieux +qu'il fut contre son oncle, n'était pas d'humeur à écouter, sans y +répondre, les moqueuses observations du chef de police. + +--Bah! il finira par céder, reprit celui-ci, et il traversera le +Bosphore! ... Mais les préposés guettent les caïques et l'attendent au +débarquement! ... Et, à moins qu'il ne passe à la nage ... ou en +volant.... + +--Pourquoi pas, si cela lui convient?....» répliqua très sèchement +Ahmet. + +En ce moment, un vif mouvement de curiosité agita la foule. Un murmure +plus accentué se fit entendre. Tous les bras se tendirent vers le +Bosphore, en convergeant vers Scutari. Toutes les têtes étaient en +l'air. + +«Le voilà! ... Storchi! ... Storchi!» + +Des cris retentirent bientôt de toutes parts. + +Ahmet et Amasia, Sélim et Nedjeb, Saraboul, Van Mitten et Yanar, Bruno +et Nizib se trouvaient alors à l'angle que fait le quai de la +Corne-d'Or, près de l'échelle de Top'hané, et ils purent voir quel +émouvant spectacle était offert à la curiosité publique. + +Du côté de Scutari, hors des eaux du Bosphore, environ à six cents +pieds de la rive, s'élève une tour qui est improprement appelée Tour +de Léandre. En effet, c'est l'Hellespont, c'est-à-dire le détroit +actuel des Dardanelles, que ce célèbre nageur traversa entre Sestos et +Abydos pour aller rejoindre Héro, la charmante prétresse de +Vénus,--exploit qui fut renouvelé, il y a quelque soixante ans, par +lord Byron, fier comme peut l'être un Anglais d'avoir franchi en une +heure dix minutes les douze cents mètres qui séparent les deux rives. + +Est-ce que ce haut fait allait être renouvelé, à travers le Bosphore, +par quelque amateur, jaloux du héros mythologique et de l'auteur du +_Corsaire_? Non. + +Une longue corde était tendue entre les rives de Scutari et la tour de +Léandre, dont le nom moderne est Keuz-Koulessi,--ce qui signifie Tour +de la Vierge. De là, cette corde, après avoir repris un point d'appui +solide, traversait tout le détroit sur une longueur de treize cents +mètres, et venait se rattacher à un pylône de bois, dressé à l'angle +du quai de Galata et de la place de Top'hané. + +Or, c'était sur cette corde qu'un célèbre acrobate, le fameux +Storchi,--un émule du non moins fameux Blondin,--allait tenter de +franchir le Bosphore. Il est vrai que, si Blondin, en traversant ainsi +le Niagara, eût absolument risqué sa vie dans une chute de près de +cent cinquante pieds au milieu des irrésistibles rapides de la +rivière, ici, dans ces eaux tranquilles, Storchi, en cas d'accident, +devait en être quitte pour un plongeon dont il se retirerait sans +grand mal. + +Mais, de même que Blondin avait accompli sa traversée du Niagara en +portant un très confiant ami sur ses épaules, de même Storchi allait +suivre cette route aérienne avec un de ses confrères en gymnastique. +Seulement, s'il ne le portait pas sur son dos, il allait le véhiculer +dans une brouette, dont la roue, creusée en gorge à sa jante, devait +mordre plus solidement tout le long de la corde tendue. + +On en conviendra, c'était là un curieux spectacle: treize cents mètres +au lieu des neuf cents pieds du Niagara! Chemin long et propice à plus +d'une chute! + +Cependant, Storchi avait paru sur la première partie de la corde, qui +réunissait la rive asiatique à la Tour de la Vierge. Il poussait son +compagnon devant lui, dans la brouette, et il arriva, sans accidents, +au phare placé au sommet de Keuz-Koulessi. + +De nombreux hurrahs saluèrent ce premier succès. + +On vit alors le gymnaste redescendre adroitement la corde qui, si +fortement qu'on l'eût tendue, se courbait en son milieu presque à +toucher les eaux du Bosphore. Il brouettait toujours son confrère, +s'avançant d'un pied sûr, et conservant son équilibre avec une +imperturbable adresse. C'était vraiment superbe! + +Lorsque Storchi eut atteint le milieu du trajet, les difficultés +devinrent plus grandes, car il s'agissait alors de remonter la pente +pour arriver au sommet du pylône. Mais les muscles de l'acrobate +étaient vigoureux, ses bras et ses jambes fonctionnaient +merveilleusement, et il poussait toujours la brouette, où se tenait +son compagnon immobile, impassible, aussi exposé et aussi brave que +lui, à coup sûr, et qui ne se permettait pas un seul mouvement de +nature à compromettre la stabilité du véhicule. + +Enfin, un concert d'admiration et un cri de soulagement éclatèrent! + +Storchi était arrivé, sain et sauf, à la partie supérieure du pylône, +et il en descendait, ainsi que son confrère, par une échelle qui +aboutissait à l'angle du quai, où Ahmet et les siens se trouvaient +placés. + +L'audacieuse entreprise avait donc pleinement réussi, mais, on en +conviendra, celui que Storchi venait de brouetter de la sorte avait +bien droit à la moitié des bravos que l'Asie, en leur honneur, +envoyait à l'Europe. + +Mais, quel cri fut alors poussé par Ahmet! Devait-il, pouvait-il en +croire ses yeux? Ce compagnon du célèbre acrobate, après avoir sérré +la main de Storchi, s'était arrêté devant lui et le regardait en +souriant. + +«Kéraban, mon oncle Kéraban!....» s'écria Ahmet, pendant que les deux +jeunes filles, Saraboul, Van Mitten, Yanar, Sélim, Bruno, tous se +pressaient à ses côtés. + +C'était le seigneur Kéraban en personne! + +«Moi-même, mes amis, répondit-il avec l'accent du triomphe, moi-même +qui ai trouvé ce bravo gymnaste prêt à partir, moi qui ai pris la +place de son compagnon, moi qui ai passé le Bosphore! ... non! ... +par-dessus le Bosphore, pour venir signer à ton contrat, neveu Ahmet! + +--Ah! seigneur Kéraban! ... mon oncle! s'écriait Amasia. Je savais +bien que vous ne nous abandonneriez pas! + +--C'est bien, cela! répétait Nedjeb en battant des mains. + +--Quel homme! dit Van Mitten! On ne trouverait pas son pareil dans +toute la Hollande! + +--C'est mon avis! répondit assez sèchement Saraboul. + +--Oui! j'ai passé, et sans payer, reprit Kéraban en s'adressant cette +fois au chef de police, oui! sans payer ... , si ce n'est deux mille +piastres que m'a coûté ma place dans la brouette et les huit cent +mille dépensées pendant le voyage! + +--Tous mes compliments,» répondit le chef de police, qui n'avait pas +autre chose à faire qu'à s'incliner devant un entêtement pareil. + +Les cris d'acclamation retentirent alors de toutes parts en l'honneur +du seigneur Kéraban, pendant que ce bienfaisant têtu embrassait de bon +coeur sa fille Amasia et son fils Ahmet. + +Mais il n'était point homme à perdre son temps,--même dans +l'enivrement du triomphe. + +«Et maintenant, allons chez le juge de Constantinople! dit-il. + +--Oui, mon oncle, chez le juge, répondit Ahmet. Ah! vous êtes bien le +meilleur des hommes! + +--Et, quoi que vous en disiez, répliqua le seigneur Kéraban, pas +entêté du tout ... à moins qu'on ne me contrarie!» + +Il est inutile d'insister sur ce qui se passa ensuite. Ce jour-même, +dans l'après-midi, le juge recevait le contrat, puis, l'iman disait +une prière à la mosquée, puis, on rentrait à la maison de Galata, et, +avant que le minuit du 30 de ce mois fut sonné, Ahmet était marié, +bien marié, à sa chère Amasia, à la richissime fille du banquier +Sélim. + +Le soir même, Van Mitten, anéanti, se préparait à partir pour le +Kurdistan en compagnie du seigneur Yanar, son beau-frère, et de la +noble Saraboul, dont une dernière cérémonie, en ce pays lointain, +allait faire définitivement sa femme. + +Au moment des adieux, en présence d'Ahmet, d'Amasia, de Nedjeb, de +Bruno, il ne put s'empêcher de dire avec un doux reproche à son ami: + +«Quand je pense, Kéraban, que c'est pour n'avoir pas voulu vous +contrarier que me voilà marié ... marié une seconde fois! + +--Mon pauvre Van Mitten, répondit le seigneur Kéraban, si ce mariage +devient autre chose qu'un rêve, je ne me le pardonnerai jamais! + +--Un rêve! ... reprit Van Mitten! Est-ce que cela a l'air d'un rêve! +Ah! sans cette dépêche!....» + +Et, en parlant ainsi, il tirait de sa poche la dépêche froissée, et il +la parcourait machinalement. + +--Oui! ... Cette dépêche ... _Madame Van Mitten, depuis cinq +semaines, décédée ... à rejoindre...._ + +--Décédée à rejoindre? ... s'écria Kéraban. Qu'est-ce que cela +signifie?» Puis, lui arrachant la dépêche des mains, il lisait: + +«Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, décidée à rejoindre son +mari, est parté pour Constantinople.» + +Décidée!... pas décédée! + +--Il n'est pas veuf!» + +Ces mots s'échappaient de toutes les bouches, pendant que Kéraban +s'écriait, non sans raison cette fois: + +«Encore une erreur de ce stupide télégraphe!... Il n'en fait jamais +d'autres! + +--Non! pas veuf! ... pas veuf! ... répétait Van Mitten, et trop +heureux de revenir à ma première femme ... par peur de la seconde!» + +Quand le seigneur Yanar et la noble Saraboul apprirent ce qui s'était +passé, il y eut une explosion terrible. Mais enfin il fallut bien se +rendre. Van Mitten était marié, et, le jour même, il retrouvait sa +première, son unique femme, qui lui apportait, en guise de +réconciliation, un magnifique oignon de _Valentia_. + +«Nous aurons mieux, ma soeur, dit Yanar pour consoler l'inconsolable +veuve, mieux que.... + +--Que ce glacon de Hollande! ... répondit la noble Saraboul, et ce ne +sera pas difficile!» + +Et ils repartirent tous deux pour le Kurdistan, mais il est probable +qu'une généreuse indemnité de déplacement, offerte par le riche ami de +Van Mitten contribua à leur rendre moins pénible leur retour en ce +pays lointain. + +Mais enfin, le seigneur Kéraban ne pouvait avoir toujours une corde +tendue de Constantinople à Scutari pour passer le Bosphore. +Renonça-t-il donc à le jamais traverser? + +Non! Pendant quelque temps, il tint bon et ne bougea pas. Mais, un +jour, il alla tout simplement offrir au gouvernement de lui racheter +ce droit sur les caïques. L'offre fut acceptée. Cela lui coûta gros +sans doute, mais il devint plus populaire encore, et les étrangers ne +manquent jamais de rendre maintenant visite à Kéraban-le-Têtu, comme à +l'une des plus étonnantes curiosités de la capitale de l'Empire +Ottoman. + + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + * * * * * + +DEUXIÈME PARTIE + +I.--Dans lequel on retrouve le seigneur Kéraban, furieux d'avoir +vojagé en chemin de fer. + +II.--Dans lequel Van Mitten se décide à céder aux obsessions de Bruno +et ce qui s'en suit. + +III.--Dans lequel Bruno joue à son camarade Nizib un tour que le +lecteur voudra bien lui pardonner. + +IV.--Dans lequel tout se passe au milieu des éclats de la foudre et de +la fulguration des éclairs. + +V.--De quoi l'on cause et ce que l'on voit sur la route d'Atina à +Trébizonde. + +VI.--Où il est question de nouveaux personnages que le seigneur +Kéraban va rencontrer au caravansérail de Rissar. + +VII.--Dans lequel le juge de Trébizonde procède à son enquête d'une +façon assez ingénieuse. + +VIII.--Qui finit d'une manière très inattendue, surtout pour l'ami Van +Mitten. + +IX.--Dans lequel Van Mitten, en se fiançant à la noble Saraboul, a +l'honneur de devenir beau-frère du seigneur Yanar. + +X.--Pendant lequel les héros de cette histoire ne perdent ni un jour +ni une heure. + +XI.--Dans lequel le seigneur Kéraban se ranga à l'avis du guide, un +peu contre l'opinion de son neveu Ahmet. + +XII.--Dans lequel il est rapporta quelques propos échangés entre la +noble Saraboul et son nouveau fiancé. + +XIII.--Dans lequel, après avoir tenu tête à son âne, le seigneur +Kéraban tient tête à son plus mortel ennemi XIV.--Dans lequel Van +Mitten essaie de faire comprendre la situation à la noble Saraboul. + +XV.--Où l'on verra le seigneur Kéraban plus têtu encore qu'il ne l'a +jamais été. + +XVI.--Où il est démontré une fois de plus qu'il n'y a rien de tel que + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Kéraban-Le-Têtu, Volume II, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KÉRABAN-LE-TÊTU, VOLUME II *** + +***** This file should be named 8175-8.txt or 8175-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/1/7/8175/ + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online +Distributed Proofreading Team + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at +www.gutenberg.org + + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the +mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its +volunteers and employees are scattered throughout numerous +locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt +Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. 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