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+The Project Gutenberg EBook of Kéraban-Le-Têtu, Volume II, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Kéraban-Le-Têtu, Volume II
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: March 24, 2015 [EBook #8175]
+Release Date: May, 2005
+First Posted: June 25, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KÉRABAN-LE-TÊTU, VOLUME II ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online
+Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+KÉRABAN-LE-TÊTU par JULES VERNE
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+ * * * * *
+
+
+I
+
+
+DANS LEQUEL ON RETROUVE LE SEIGNEUR KÉRABAN, FURIEUX D'AVOIR VOYAGÉ EN
+CHEMIN DE FER.
+
+On s'en souvient sans doute, Van Mitten, désolé de n'avoir pu visiter
+les ruines de l'ancienne Colchide, avait manifesté l'intention de se
+dédommager en explorant le mythologique Phase, qui, sous le nom moins
+euphonique de Rion, se jette maintenant à Poti dont il forme le petit
+port sur le littoral de la mer Noire.
+
+En vérité le digne Hollandais dût régulièrement rabattre encore de ses
+espérances! Il s'agissait bien vraiment de s'élancer sur les traces de
+Jason et des Argonautes, de parcourir les lieux célèbres où cet
+audacieux fils d'Eson alla conquérir la Toison d'Or! Non! ce qu'il
+convenait de faire au plus vite, c'était de quitter Poli, de se lancer
+sur les traces du seigneur Kéraban, et de le rejoindre à la frontière
+turco-russe.
+
+De là, nouvelle déception pour Van Mitten. Il était déjà cinq heures
+du soir. On comptait repartir le lendemain matin, 13 septembre. De
+Poti, Van Mitten ne put donc voir que le jardin public, où s'élèvent
+les ruines d'une ancienne forteresse, les maisons bâties sur pilotis,
+dans lesquelles s'abrite une population de six à sept mille âmes, les
+larges rues, bordées de fossés, d'où s'échappe un incessant concert de
+grenouilles, et le port, assez fréquenté, que domine un phare de
+premier ordre.
+
+Van Mitten ne put se consoler d'avoir si peu de temps à lui qu'en se
+faisant cette réflexion: c'est qu'à fuir si vite une telle bourgade,
+située au milieu des marais du Rion et de la Capatcha, il ne
+risquerait point d'y gagner quelque fièvre pernicieuse,--ce qui est
+fort à redouter dans les environs malsains de ce littoral.
+
+Pendant que le Hollandais s'abandonnait à ces réflexions de toutes
+sortes, Ahmet cherchait à remplacer la chaise de poste, qui eût encore
+rendu de si longs services sans l'inqualifiable imprudence de son
+propriétaire. Or, de trouver une autre voiture de voyage, neuve ou
+d'occasion, dans cette petite ville de Poti, il n'y fallait
+certainement pas compter. Une «perecladnaïa», une «araba» russes, cela
+pouvait se rencontrer et la bourse du seigneur Kéraban était là pour
+payer le prix de l'acquisition quel qu'il fût. Mais ces divers
+véhicules, ce ne sont en somme que des charrettes plus ou moins
+primitives, dépourvues de tout confort, et elles n'ont rien de commun
+avec une berline de voyage. Si vigoureux que soient les chevaux qu'on
+y attelle, ces charrettes ne sauraient courir avec la vitesse d'une
+chaise de poste. Aussi que de retards à craindre avant d'avoir achevé
+ce parcours! Cependant, il convient d'observer qu'Ahmet n'eut pas même
+lieu d'être embarrassé sur le choix du véhicule. Ni voitures, ni
+charrettes! Rien de disponible pour le moment! Or il lui importait de
+rejoindre au plus tôt son oncle, pour empêcher que son entêtement ne
+l'engageât encore en quelque déplorable affaire. Il se décida donc à
+faire à cheval ce trajet d'une vingtaine de lieues, entre Poti et la
+frontière turco-russe. Il était bon cavalier, cela va de soi, et Nizib
+l'avait souvent accompagné dans ses promenades. Van Mitten consulté
+par lui n'était point sans avoir reçu quelques principes d'équitation,
+et il répondit, sinon de l'habileté fort improbable de Bruno, du moins
+de son obéissance à le suivre dans ces conditions.
+
+Il fut donc décidé que le départ s'effectuerait le lendemain matin,
+afin d'atteindre la frontière le soir même.
+
+Cela fait, Ahmet écrivit une longue lettre à l'adresse du banquier
+Sélim, lettre qui naturellement commençait par ces mots: «Chère
+Amasia» Il lui racontait toutes les péripéties du voyage, quel
+incident venait de se produire à Poti, pourquoi il avait été séparé de
+son oncle, comment il comptait le retrouver. Il ajoutait que le retour
+ne serait en rien retardé par cette aventure, qu'il saurait bien faire
+marcher bêtes et gens en se tenant dans la moyenne du temps et du
+parcours qui lui restaient encore. Donc, instante recommandation de se
+trouver avec son père et Nedjeb à la villa de Scutari pour la date
+fixée, et même un peu avant, de manière à ne point manquer au
+rendez-vous.
+
+Cette lettre, à laquelle se mêlaient les plus tendres compliments pour
+la jeune fille, le paquebot, qui fait un service régulier de Poti à
+Odessa, devait l'emporter le lendemain. Donc, avant quarante-huit
+heures, elle serait arrivée à destination, ouverte, lue jusqu'entre
+les lignes, et peut-être pressée sur un coeur dont Ahmet croyait bien
+entendre les battements à l'autre bout de la mer Noire. Le fait est
+que les deux fiancés se trouvaient alors au plus loin l'un de l'autre,
+c'est-à-dire aux deux extrémités du grand axe d'une ellipse dont
+l'intraitable obstination de son oncle obligeait Ahmet à suivre la
+courbe!
+
+Et tandis qu'il écrivait ainsi pour rassurer, pour consoler Amasia,
+que faisait Van Mitten?
+
+Van Mitten, après avoir dîné à l'hôtel, se promenait en curieux dans
+les rues de Poti, sous les arbres du Jardin Central, le long des quais
+du port et dès jetées, dont la construction s'achevait alors. Mais il
+était seul. Bruno, cette fois, ne l'avait point accompagné.
+
+Et pourquoi Bruno ne marchait-il pas auprès de son maître, quitte à
+lui faire de respectueuses mais justes observations sur les
+complications du présent et les menaces de l'avenir?
+
+C'est que Bruno avait eu une idée. S'il n'y avait à Poti ni berline ni
+chaise de poste, il s'y trouverait peut-être une balance. Or, pour ce
+Hollandais amaigri, c'était là ou jamais l'occasion de se peser, de
+constater le chiffre de son poids actuel comparé au chiffre de son
+poids primitif.
+
+Bruno avait donc quitté l'hôtel, ayant eu soin d'emporter, sans en
+rien dire, le guide de son maître, qui devait lui donner en livres
+bataves l'évaluation des mesures russes dont il ne connaissait pas la
+valeur.
+
+Sur les quais d'un port où la douane exerce son office, il y a
+toujours quelques-unes de ces larges balances, sur les plateaux
+desquelles un homme peut se peser à l'aise.
+
+Bruno ne fut donc point embarrassé à ce sujet. Moyennant quelques
+kopeks, les préposés se prêtèrent à sa fantaisie. On mit un poids
+respectable sur un des plateaux d'une balance, et Bruno, non sans
+quelque secrète inquiétude, monta sur l'autre. A son grand déplaisir,
+le plateau qui supportait le poids, resta adhérent au sol. Bruno,
+quelque effort qu'il fit pour s'alourdir,--peut-être croyait-il qu'il
+y réussirait en se gonflant,--ne parvint même pas à l'enlever.
+
+«Diable! dit-il, voilà ce que je craignais!»
+
+Un poids un peu moins fort fut posé sur le plateau à la place du
+premier.... Le plateau ne bougea pas davantage.
+
+«Est-il possible!» s'écria Bruno, qui sentit tout son sang lui refluer
+au coeur.
+
+En ce moment, son regard s'arrêta sur une bonne figure, toute
+empreinte de bienveillance à son égard.
+
+«Mon maître!» s'écria-t-il.
+
+C'était Van Mitten, en effet, que les hasards de sa promenade venaient
+de conduire sur le quai, précisément à l'endroit où les préposés
+opéraient pour le compte de son serviteur.
+
+«Mon maître, répéta Bruno, vous ici?
+
+--Moi-même, répondit Van Mitten. Je vois avec plaisir que tu es en
+train de....
+
+--De me peser ... oui!
+
+--Le résultat de cette operation, c'est que je ne sais pas s'il
+existe des poids assez faibles pour indiquer ce que je pèse à l'heure
+qu'il est.»
+
+Et Bruno fit cette réponse avec une si douloureuse expression de
+physionomie que le reproche alla jusqu'au coeur de Van Mitten.
+
+«Quoi! dit celui-ci, depuis que nous sommes partis, tu aurais maigri à
+ce point, mon pauvre Bruno?
+
+--Vous allez en juger, mon maître.»
+
+En effet, on venait de placer, dans le plateau de la balance, un
+troisième poids très inférieur aux deux autres.
+
+Cette fois, Bruno le souleva peu a peu,--ce qui mit les deux plateaux
+en équilibre sur une même ligne horizontale.
+
+«Enfin! dit Bruno, mais quel est ce poids?
+
+--Oui! quel est ce poids?» répondit Van Mitten. Cela faisait tout
+juste, en mesures russes, quatre pounds, pas un de plus, pas un de
+moins.
+
+Aussitôt Van Mitten de prendre le guide que lui tendait Bruno et de se
+reporter à la table de comparaison entre les diverses mesures des deux
+pays.
+
+«Eh bien, mon maître? demanda Bruno, en proie à une curiosité mêlée
+d'une certaine angoisse, que vaut le pound russe?
+
+--Environ seize ponds et demi de Hollande, répondit Van Mitten, après
+un petit calcul mental.
+
+--Ce qui fait?...
+
+--Ce qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent
+cinquante et une livres.»
+
+Bruno poussa un cri de désespoir, et, s'élançant hors du plateau de la
+balance, dont l'autre plateau vint brusquement frapper le sol, il
+tomba sur un banc, à demi-pâmé.
+
+«Cent cinquante et une livres.» répétait-il, comme s'il eût perdu là
+près d'un neuvième de sa vie.
+
+En effet, à son départ, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds,
+ou cent soixante-huit livres, n'en pesait plus que soixante-quinze et
+demi, soit cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de
+dix-sept livres! Et cela en vingt-six jours d'un voyage qui avait été
+relativement facile, sans véritables privations ni grandes fatigues.
+Et maintenant que le mal avait commencé, où s'arrêterait-il? Que
+deviendrait ce ventre que Bruno s'était fabriqué lui-même, qu'il avait
+mis près de vingt ans à arrondir, grâce à l'observation d'une hygiène
+bien comprise? De combien tomberait-il au-dessous de cette honorable
+moyenne, dans laquelle il s'était maintenu jusqu'alors,--surtout à
+présent que, faute d'une chaise de poste, à travers des contrées sans
+ressources, avec menaces de fatigues et de dangers, cet absurde voyage
+allait s'accomplir dans des conditions nouvelles!
+
+Voilà ce que se demanda l'anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors,
+il se fit dans son esprit, comme une rapide vision d'éventualités
+terribles, au milieu desquelles apparaissait un Bruno méconnaissable,
+réduit à l'état de squelette ambulant!
+
+Aussi son parti fut-il pris sans l'ombre d'une hésitation. Il se
+releva, il entraina le Hollandais, qui n'aurait pas eu la force de lui
+résister, et, s'arrêtant sur le quai, au moment de rentrer à l'hôtel:
+
+«Mon maître, dit-il, il y a des bornes à tout, même à la sottise
+humaine! Nous n'irons pas plus loin!»
+
+Van Mitten reçut cette déclaration avec ce calme accoutumé, dont rien
+ne pouvait le faire se départir.
+
+«Comment, Bruno, dit-il, c'est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que
+tu me proposes de nous fixer?
+
+--Non, mon maître, non! Je vous propose tout simplement de laisser le
+seigneur Kéraban revenir comme il lui conviendra à Constantinople,
+pendant que nous y retournerons tranquillement par un des paquebots de
+Poti. La mer ne vous rend point malade, moi non plus, et je ne risque
+pas d'y maigrir davantage,--ce qui m'arriverait infailliblement, si je
+continuais à voyager dans ces conditions.
+
+--Ce parti est peut-être sage à ton point de vue, Bruno, répondit Van
+Mitten, mais au mien, c'est autre chose. Abandonner mon ami Kéraban
+lorsque les trois quarts du parcours sont déjà faits, cela mérite
+quelque réflexion!
+
+--Le seigneur Kéraban n'est point votre ami, répondit Bruno. Il est
+l'ami du seigneur Kéraban, voilà tout. D'ailleurs, il n'est et ne peut
+être le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste d'embonpoint
+pour la satisfaction de ses caprices d'amour-propre! Les trois quarts
+du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le quatrième
+quart me paraît offrir bien d'autres difficultés à travers un pays à
+demi sauvage! Qu'il ne vous soit encore rien survenu de personnellement
+désagréable, à vous, mon maître, d'accord; mais, je vous le répète, si
+vous vous obstinez, prenez garde! ... Il vous arrivera malheur!»
+
+L'insistance de Bruno à lui prophétiser quelque grave complication
+dont il ne se tirerait pas sain et sauf ne laissait point de tracasser
+Van Mitten. Ces conseils d'un fidèle serviteur étaient bien pour
+l'influencer quelque peu. En effet, ce voyage au delà de la frontière
+russe, à travers les régions peu fréquentées du pachalik de Trébizonde
+et de l'Anatolie septentrionale, qui échappent presque entièrement à
+l'autorité du gouvernement turc, cela valait au moins la peine que
+l'on regardât à deux fois avant de l'entreprendre. Aussi, étant donné
+son caractère un peu faible, Van Mitten se sentit-il ébranlé, et Bruno
+ne fut pas sans s'en apercevoir. Bruno redoubla donc ses instances. Il
+fit valoir maint argument à l'appui de sa cause, il montra ses habits
+flottant à la ceinture autour d'un ventre qui s'en allait de jour en
+jour. Insinuant, persuasif, éloquent même, sous l'empire d'une
+conviction profonde, il amena enfin son maître à partager ses idées
+sur la nécessité de séparer son sort du sort de son ami Kéraban.
+
+Van Mitten réfléchissait. Il écoutait avec attention, hochant la tête
+aux bons endroits. Lorsque cette grave conversation fut achevée, il
+n'était plus retenu que par la crainte d'avoir une discussion à ce
+sujet avec son incorrigible compagnon de voyage.
+
+«Eh bien, repartit Bruno, qui avait réponse à tout, les circonstances
+sont favorables. Puisque le seigneur Kéraban n'est plus là, brûlons la
+politesse au seigneur Kéraban, et laissons son neveu Ahmet aller le
+rejoindre à la frontière.»
+
+Van Mitten secoua la tête négativement.
+
+«A cela, il n'y a qu'un empêchement, dit-il.
+
+--Lequel? demanda Bruno.
+
+--C'est que j'ai quitté Constantinople, à peu près sans argent, et
+que maintenant, ma bourse est vide!
+
+--Ne pouvez-vous, mon maître, faire venir une somme suffisante de la
+banque de Constantinople?
+
+--Non, Bruno, c'est impossible! Le dépôt de ce que je possède à
+Rotterdam ne peut pas être déjà fait....
+
+--En sorte que pour avoir l'argent nécessaire à notre retour?...
+demanda Bruno.
+
+--Il faut de toute nécessité que je m'adresse à mon ami Kéraban!»
+répondit Van Mitten.
+
+Voilà qui n'était pas pour rassurer Bruno. Si son maître revoyait le
+seigneur Kéraban, s'il lui faisait part de son projet, il y aurait
+discussion, et Van Mitten ne serait pas le plus fort. Mais comment
+faire? S'adresser directement au jeune Ahmet? Non! ce serait inutile!
+Ahmet ne prendrait jamais sur lui de fournir à Van Mitten les moyens
+d'abandonner son oncle! Donc il n y fallait point songer.
+
+Enfin, voici ce qui fut décidé entre le maître et le serviteur, après
+un long débat. On quitterait Poti en compagnie d'Ahmet, on irait
+rejoindre le seigneur Kéraban à la frontière turco-russe. Là, Van
+Mitten, sous prétexte de santé, en prévision des fatigues à venir,
+déclarerait qu'il lui serait impossible de continuer un pareil voyage.
+Dans ces conditions, son ami Kéraban ne pourrait pas insister, et ne
+se refuserait pas à lui donner l'argent nécessaire pour qu'il pût
+revenir par mer à Constantinople.
+
+«N'importe! pensa Bruno, une conversation à ce sujet entre mon maître
+et le seigneur Kéraban, cela ne laisse pas d'être grave.»
+
+Tous deux revinrent à l'hôtel, où les attendait Ahmet. Ils ne lui
+dirent rien de leurs projets que celui-ci eût sans doute combattus. On
+soupa, on dormit. Van Mitten rêva que Kéraban le hachait menu comme
+chair à pâté. On se réveilla de grand matin, et l'on trouva à la porte
+quatre chevaux prêts à «dévorer l'espace».
+
+Une chose curieuse à voir, ce fut la mine de Bruno, lorsqu'il fut mis
+en demeure d'enfourcher sa monture. Nouveaux griefs à porter au compte
+du seigneur Kéraban. Mais il n'y avait pas d'autre moyen de voyager.
+Bruno dut donc obéir. Heureusement, son cheval était un vieux bidet,
+incapable de s'emballer, et dont il serait facile d'avoir raison. Les
+deux chevaux de Van Mitten et de Nizib n'étaient pas non plus pour les
+inquiéter. Seul, Ahmet avait un assez fringant animal; mais, bon
+cavalier, il ne devait avoir d'autre souci que de modérer sa vitesse,
+afin de ne point distancer ses compagnons de route.
+
+On quitta Poti à cinq heures du matin. A huit heures, un premier
+déjeuner était pris dans le bourg de Nikolaja, après une traite de
+vingt verstes, un second déjeuner à Kintryachi, quinze verstes plus
+loin, vers onze heures,--et, vers deux heures après midi, Ahmet, après
+une nouvelle étape de vingt autres verstes, faisait halte à Batoum,
+dans cette partie du Lazistan septentrional qui appartient à l'empire
+moscovite.
+
+Ce port était autrefois un port turc, très heureusement situé à
+l'embouchure du Tchorock, qui est le Bathys des anciens. Il est
+fâcheux que la Turquie l'ait perdu, car ce port, vaste, pourvu d'un
+bon ancrage, peut recevoir un grand nombre de bâtiments, même des
+navires d'un fort tirant d'eau. Quant à la ville, c'est simplement un
+important bazar, construit en bois, que traverse une rue principale.
+Mais la main de la Russie s'allonge démesurément sur les régions
+transcaucasiennes, et elle a saisi Batoum comme elle saisira plus tard
+les dernières limites du Lazistan.
+
+Là, Ahmet n'était donc pas encore chez lui, comme il y eût été
+quelques années auparavant. Il lui fallut dépasser Günièh, à
+l'embouchure du Tchorock, et, à vingt verstes de Batoum, la bourgade
+de Makrialos, pour atteindre la frontière, dix verstes plus loin.
+
+En cet endroit, au bord de la route, un homme attendait sous l'oeil
+peu paternel d'un détachement de Cosaques, les deux pieds posés sur la
+limite du sol ottoman, dans un état de fureur plus facile à comprendre
+qu'à décrire.
+
+C'était le seigneur Kéraban. Il était six heures du soir, et depuis le
+minuit de la veille,--instant précis où il avait été rendu à la
+liberté en dehors du territoire russe,--le seigneur Kéraban ne
+décolérait pas.
+
+Une assez pauvre cabane, bâtie au flanc de la route, misérablement
+habitée, mal couverte, mal close, encore plus mal fournie de vivres,
+lui avait servi d'abri ou plutôt de refuge.
+
+Une demi-verste avant d'y arriver, Ahmet et Van Mitten, ayant aperçu,
+l'un son oncle, l'autre son ami, avaient pressé leurs chevaux, et ils
+mirent pied à terre à quelques pas de lui.
+
+Le seigneur Kéraban, allant, venant, gesticulant, se parlant à
+lui-même ou plutôt se disputant avec lui-même, puisque personne
+n'était là pour lui tenir tête, ne semblait pas avoir aperçu ses
+compagnons.
+
+«Mon oncle! s'écria Ahmet en lui tendant les bras, pendant que Nizib
+et Bruno gardaient son cheval et celui du Hollandais, mon oncle!
+
+--Mon ami!» ajouta Van Mitten. Kéraban leur saisit la main à tous
+deux, et montrant les Cosaques, qui se promenaient sur la lisière de
+la route:
+
+«En chemin de fer! s'écria-t-il. Ces misérables m'ont forcé à monter
+en chemin de fer! ... Moi! ... moi!»
+
+Bien évidemment, d'avoir été réduit à ce mode de locomotion, indigne
+d'un vrai Turc, c'était ce qui excitait chez le seigneur Kéraban la
+plus violente irritation! Non! il ne pouvait digérer cela! Sa
+rencontre avec le seigneur Saffar, sa querelle avec cet insolent
+personnage et ce qui en était suivi, le bris de sa chaise de poste,
+l'embarras où il allait se trouver pour continuer son voyage, il
+oubliait tout devant cette énormité: avoir été en chemin de fer! Lui,
+un vieux croyant!
+
+«Oui! c'est indigne! répondit Ahmet, qui pensa que c'était ou jamais
+le cas de ne pas contrarier son oncle.
+
+--Oui, indigne! ajouta Van Mitten, mais, après tout, ami Kéraban, il
+ne vous est rien arrivé de grave....
+
+--Ah! prenez garde à vos paroles, monsieur Van Mitten! s'écria
+Kéraban. Rien de grave, dites-vous?»
+
+Un signe d'Ahmet au Hollandais lui indiqua qu'il faisait fausse route.
+Son vieil ami venait de le traiter de: «Monsieur Van Mitten» et
+continuait de l'interpeller de la sorte:
+
+«Me direz-vous ce que vous entendez par ces inqualifiables paroles:
+rien de grave?
+
+--Ami Kéraban, j'entends qu'aucun de ces accidents habituels aux
+chemins de fer, ni déraillement, ni tamponnement, ni collision....
+
+--Monsieur Van Mitten, mieux vaudrait avoir déraillé! s'écria
+Kéraban. Oui! par Allah! mieux vaudrait avoir déraillé, avoir perdu
+bras, jambes et tête, entendez-vous, que de survivre à pareille honte!
+
+--Croyez bien, ami Kéraban! ... reprit Van Mitten, qui ne savait
+comment pallier ses imprudentes paroles.
+
+--Il ne s'agit pas de ce que je puis croire! répondit Kéraban en
+marchant sur le Hollandais, mais de ce que vous croyez! ... Il s'agit
+de la façon dont vous envisagez ce qui vient d'arriver à l'homme qui,
+depuis trente ans, se croyait votre ami.»
+
+Ahmet voulut détourner une conversation dont le plus clair résultat
+eût été d'empirer les choses.
+
+«Mon oncle, dit-il, je crois pouvoir l'affirmer, vous avez mal compris
+monsieur Van Mitten....
+
+--Vraiment!
+
+--Ou plutôt monsieur Van Mitten s'est mal exprimé! Tout comme moi, il
+ressent une indignation profonde pour le traitement que ces maudits
+Cosaques vous ont infligé!»
+
+Heureusement, tout cela était dit en turc, et les «maudits Cosaques»
+n'y pouvaient rien comprendre.
+
+«Mais, en somme, mon oncle, c'est à un autre qu'il faut faire remonter
+la cause de tout cela! C'est un autre qui est responsable de ce qui
+vous est arrivé! C'est l'impudent personnage qui a fait obstacle à
+votre passage au railway de Poti! C'est ce Saffar!...
+
+--Oui! ce Saffar! s'écria Kéraban, très opportunément lancé par son
+neveu sur cette nouvelle piste.
+
+--Mille fois oui, ce Saffar! se hâta d'ajouter Van Mitten. C'est là
+ce que je voulais dire, ami Kéraban!
+
+--L'infâme Saffar! dit Kéraban.
+
+--L'infâme Saffar!» répéta Van Mitten en se mettant au diapason de
+son interlocuteur.
+
+Il aurait même voulu employer un qualificatif plus énergique encore,
+mais il n'en trouva pas.
+
+«Si nous le rencontrons jamais! ... dit Ahmet.
+
+--Et ne pouvoir retourner à Poti! s'écria Kéraban, pour lui faire
+payer son insolence, le provoquer, lui arracher l'âme du corps, le
+livrer à la main du bourreau!...
+
+--Le faire empaler!....» crut devoir ajouter Van Mitten, qui se
+faisait féroce pour reconquérir une amitié compromise.
+
+Et cette proposition, si bien turque, on en conviendra, lui valut un
+serrement de main de son ami Kéraban.
+
+«Mon oncle, dit alors Ahmet, il serait inutile, en ce moment, de se
+mettre à la recherche de ce Saffar!
+
+--Et pourquoi, mon neveu?
+
+--Ce personnage n'est plus à Poti, reprit Ahmet, Quand nous y sommes
+arrivés, il venait de s'embarquer sur le paquebot qui fait le service
+du littoral de l'Asie Mineure.
+
+--Le littoral de l'Asie Mineure! s'écria Kéraban, Mais notre
+itinéraire ne suit-il pas ce littoral?
+
+--En effet, mon oncle!
+
+--Eh bien! si l'infâme Saffar, répondit Kéraban, se rencontre sur mon
+chemin, _Vallah-billah tielah_! Malheur à lui!»
+
+Après avoir prononcé cette formule qui est le «serment de Dieu», le
+seigneur Kéraban ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut.
+
+Mais comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait
+aux voyageurs? De suivre la route à cheval, cela ne pouvait
+sérieusement se proposer au seigneur Kéraban. Sa corpulence s'y
+opposait. S'il eût souffert du cheval, le cheval aurait encore plus
+souffert de lui. Il fut donc convenu que l'on se rendrait à Choppa, la
+bourgade la plus rapprochée. Ce n'était que quelques verstes à faire,
+et Kéraban les ferait à pied,--Bruno aussi, car il était tellement
+moulu qu'il n'aurait pu réenfourcher sa monture.
+
+«Et cette demande d'argent dont vous devez parler? ... dit-il à son
+maître qu'il avait tiré à part.
+
+--A Choppa!» répondit Van Mitten.
+
+Et il ne voyait pas sans quelque inquiétude approcher le moment où il
+devrait toucher cette question délicate.
+
+Quelques instants après, les voyageurs descendaient la route dont la
+pente côtoie les rivages du Lazistan.
+
+Une dernière fois, le seigneur Kéraban se retourna pour montrer le
+poing aux Cosaques, qui l'avaient si désobligeamment embarqué,--lui!--
+dans un wagon de chemin de fer, et, au détour de la côte, il perdit de
+vue la frontière de l'empire moscovite.
+
+
+
+
+II
+
+
+DANS LEQUEL VAN MITTEN SE DÉCIDE A CÉDER AUX OBSESSIONS DE BRUNO, ET
+CE QUI S'ENSUIT.
+
+«Un singulier pays! écrivait Van Mitten sur son carnet de voyage, en
+notant quelques impressions prises au vol. Les femmes travaillent à la
+terre, portent les fardeaux, tandis que les hommes filent le chauvre
+et tricotent la laine.»
+
+Et le bon Hollandais ne se trompait pas. Cela se passe encore ainsi
+dans cette lointaine province du Lazistan, en laquelle commençait la
+seconde partie de l'itinéraire.
+
+C'est un pays encore peu connu, ce territoire qui part de la frontière
+caucasienne, cette portion de l'Arménie turque, comprise entre les
+vallées du Charchout, du Tschorock et le rivage de la Mer Noire. Peu
+de voyageurs, depuis le Français Th. Deyrolles, se sont aventurés à
+travers ces districts du pachalik de Trébizonde, entre ces montagnes
+de moyenne altitude, dont l'écheveau s'embrouille confusément jusqu'au
+lac de Van, et enserre la capitale de l'Arménie, celle Erzeroum,
+chef-lieu d'un villayet qui compte plus de douze cent mille habitants.
+
+Et cependant, ce pays a vu s'accomplir de grands faits historiques. En
+quittant ces plateaux où les deux branches de l'Euphrate prennent leur
+source, Xénophon et ses Dix Mille, reculant devant les armées
+d'Artaxerce Mnémon, arrivèrent sur le bord du Phase. Ce Phase n'est
+point le Rion qui se jette à Poti: c'est le Kour, descendu de la
+région caucasienne, et il ne coule pas loin de ce Lazistan à travers
+lequel le seigneur Kéraban et ses compagnons allaient maintenant
+s'engager.
+
+Ah! si Van Mitten en avait eu le temps, quelles observations
+précieuses il aurait sans doute faites et qui sont perdues pour les
+érudits de la Hollande! Et pourquoi n'aurait-il pas retrouvé l'endroit
+précis ou Xénophon, général, historien, philosophe, livra bataille aux
+Taoques et aux Chalybes en sortant du pays des Karduques, et ce mont
+Chenium, d'où les Grecs saluèrent de leurs acclamations les flots si
+désirés du Pont-Euxin?
+
+Mais Van Mitten n'avait ni le temps de voir ni le loisir d'étudier,
+ou plutôt on ne le lui laissait pas. Et alors Bruno de revenir à la
+charge, de relancer son maître, afin que celui-ci empruntât au
+seigneur Kéraban ce qu'il fallait pour se séparer de lui.
+
+«A Choppa!» répondait invariablement Van Mitten.
+
+On se dirigea donc vers Choppa. Mais là, trouverait-on un moyen de
+locomotion, un véhicule quelconque, pour remplacer la confortable
+chaise, brisée au railway de Poti?
+
+C'était une assez grave complication. Il y avait encore près de deux
+cent cinquante lieues à faire, et dix-sept jours seulement jusqu'à
+cette date du 30 courant. Or, c'était à cette date que le seigneur
+Kéraban devait être de retour! C'était à cette date qu'Ahmet comptait
+retrouver à la villa de Scutari la jeune Amasia qui l'y attendrait
+pour la célébration du mariage! On comprend donc que l'oncle et le
+neveu fussent non moins impatients l'un que l'autre. De là, un très
+sérieux embarras sur la manière dont s'accomplirait cette seconde
+moitié du voyage.
+
+De retrouver une chaise de poste ou tout simplement une voiture dans
+ces petites bourgades perdues de l'Asie Mineure, il n'y fallait point
+compter.
+
+Force serait de s'accommoder de l'un des véhicules du pays, et cet
+appareil de locomotion ne pourrait être que des plus rudimentaires.
+
+Ainsi donc, soucieux et pensifs, allaient, sur le chemin du littoral,
+le seigneur Kéraban à pied, Bruno traînant par la bride son cheval et
+celui de son maître qui préférait marcher à côté de son ami; Nizib,
+monté et tenant la tête de la petite caravane. Quant à Ahmet, il avait
+pris les devants, afin de préparer les logements à Choppa, et faire
+l'acquisition d'un véhicule, de manière à repartir au soleil levant.
+
+La route se fit lentement et en silence. Le seigneur Kéraban couvait
+intérieurement sa colère, qui se manifestait par ces mots souvent
+répétés: «Cosaques, railway, wagon, Saffar!» Lui, Van Mitten, guettait
+l'occasion de s'ouvrir à qui de droit de ses projets de séparation;
+mais il n'osait, ne trouvant pas le moment favorable, dans l'état où
+était son ami qui se fût enlevé au moindre mot.
+
+On arriva à Choppa à neuf heures du soir. Cette étape, faite à pied,
+exigeait le repos de toute une nuit. L'auberge était médiocre; mais,
+la fatigue aidant, tous y dormirent leurs dix heures consécutives,
+tandis qu'Ahmet, le soir même, se mettait en campagne pour trouver un
+moyen de transport.
+
+Le lendemain, 14 septembre, à sept heures, une araba était tout
+attelée devant la porte de l'auberge.
+
+Ah! qu'il y avait lieu de regretter l'antique chaise de poste,
+remplacée par une sorte de charrette grossière, montée sur deux roues,
+dans laquelle trois personnes pouvaient à peine trouver place! Deux
+chevaux à ses brancards, ce n'était pas trop pour enlever cette lourde
+machine. Très heureusement, Ahmet avait pu faire recouvrir l'araba
+d'une bâche imperméable, tendue sur des cercles de bois, de manière à
+tenir contre le vent et la pluie. Il fallait donc s'en contenter en
+attendant mieux; mais il n'était pas probable que l'on pût se rendre à
+Trébizonde en plus confortable et plus rapide équipage.
+
+On le comprendra aisément: à la vue de cette araba, Van Mitten, si
+philosophe qu'il fût, et Bruno, absolument éreinté, ne purent
+dissimuler une certaine grimace qu'un simple regard du seigneur
+Kéraban dissipa en un instant.
+
+«Voilà tout ce que j'ai pu trouver, mon oncle! dit Ahmet en montrant
+l'araba.
+
+--Et c'est tout ce qu'il nous faut! répondit Kéraban, qui, pour rien
+au monde, n'eût voulu laisser voir l'ombre d'un regret à l'endroit de
+son excellente chaise de poste.
+
+--Oui ... reprit Ahmet, avec une bonne litière de paille dans cette
+araba....
+
+--Nous serons comme des princes, mon neveu!
+
+--Des princes de théâtre! murmura Bruno.
+
+--Hein? fit Kéraban.
+
+--D'ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu'à cent soixante
+agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trébizonde, et là, j'y
+compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur équipage.
+
+--Je répète que celui-ci suffira!» dit Kéraban, en observant, sous
+son sourcil froncé, s'il surprendrait au visage de ses compagnons
+l'apparence d'une contradiction.
+
+Mais tous, écrasés par ce formidable regard s'étaient fait une figure
+impassible.
+
+Voici ce qui fut convenu: le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno
+devaient prendre place dans l'araba, dont l'un des chevaux serait
+monté par le postillon, chargé du soin de relayer après chaque étape;
+Ahmet et Nizib, très habitués aux fatigues de l'équitation, suivraient
+à cheval. On espérait ainsi ne point éprouver trop de retard jusqu'à
+Trébizonde. Là, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de
+terminer ce voyage le plus confortablement possible.
+
+Le seigneur Kéraban donna donc le signal du départ, après que l'araba
+eut été munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux
+narghilés, heureusement sauvés de la collision, et qui furent mis à la
+disposition de leurs propriétaires. D'ailleurs, les bourgades de cette
+partie du littoral sont assez rapprochées les unes des autres. Il est
+même rare que plus de quatre à cinq lieues les séparent. On pourrait
+donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que
+l'impatient Ahmet consentit à accorder quelques heures de repos et
+surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment
+approvisionnés.
+
+«En route!» répéta Ahmet après son oncle, qui avait déjà pris place
+dans l'araba.
+
+En ce moment, Bruno s'approcha de Van Mitten, et d'un ton grave,
+presque impérieux:
+
+«Mon maître, dit-il, et cette proposition que vous devez faire au
+seigneur Kéraban?
+
+--Je n'ai pas encore trouvé l'occasion, répondit évasivement Van
+Mitten. D'ailleurs, il ne me paraît pas très bien disposé....
+
+--Ainsi, nous allons monter là-dedans? reprit Bruno en désignant
+l'araba d'un geste de profond dédain!
+
+--Oui.... provisoirement!
+
+--Mais quand vous déciderez-vous à faire cette demande d'argent de
+laquelle dépend notre liberté?
+
+--A la prochaine bourgade, répondit Van Mitten.
+
+--A la prochaine bourgade?...
+
+--Oui! à Archawa!»
+
+Bruno hocha la tête en signe de désapprobation et s'installa derrière
+son maître au fond de l'araba. La lourde charrette partit d'un assez
+bon trot sur les pentes de la route.
+
+Le temps laissait à désirer. Des nuages, d'apparence orageuse,
+s'amoncelaient dans l'ouest. On sentait, au delà de l'horizon,
+certaines menaces de bourrasque. Cette portion de la côte, battue de
+plein fouet par les courants atmosphériques venus du large, ne devait
+pas être facile à suivre; mais on ne commande pas au temps, et les
+fatalistes fidèles de Mahomet savent mieux que tous autres le prendre
+comme il vient. Toutefois, il était à craindre que la mer Noire ne
+continuât pas à justifier longtemps son nom grec de _Pontus Euxinus_,
+le «bien hospitalier», mais plutôt son nom turc de _Kara Dequitz_,
+qui est de moins bon augure.
+
+Fort heureusement, ce n'était point la partie élevée et montagneuse du
+Lazistan que coupait l'itinéraire adopté. Là, les routes manquent
+absolument, et il faut s'aventurer à travers des forêts que la hache
+du bûcheron n'a point encore aménagées. Le passage de l'araba y eût
+été à peu près impossible. Mais la côte est plus praticable, et le
+chemin n'y fait jamais défaut d'une bourgade à l'autre. Il circule au
+milieu des arbres fruitiers, sous l'ombrage des noyers, des
+châtaigniers, entre les buissons de lauriers et de rosiers des Alpes,
+enguirlandés par les inextricables sarments de la vigne sauvage.
+
+Toutefois, si cette lisière du Lazistan offre un passage assez facile
+aux voyageurs, elle n'est pas saine dans ses parties basses. Là
+s'étendent des marécages pestilentiels; là règne le typhus à l'état
+endémique, depuis le mois d'août jusqu'au mois de mai. Par bonheur
+pour le seigneur Kéraban et les siens, on était en septembre, et leur
+santé ne courait plus aucun risque. Des fatigues, oui! des maladies,
+non! Or, si on ne se guérit pas toujours, on peut toujours se reposer.
+Et lorsque le plus entêté des Turcs raisonnait ainsi, ses compagnons
+ne pouvaient rien avoir à lui répondre.
+
+L'araba s'arrêta à la bourgade d'Archawa, vers neuf heures du matin.
+On se mit en mesure d'en repartir une heure après, sans que Van Mitten
+eût trouvé le joint pour toucher un mot de ses fameux projets
+d'emprunt à son ami Kéraban.
+
+De là, cette demande de Bruno:
+
+«Eh bien, mon maître, est-ce fait?...
+
+--Non, Bruno, pas encore.
+
+--Mais il serait temps de....
+
+--A la prochaine bourgade!
+
+--A la prochaine bourgade?...
+
+--Oui, à Witse.»
+
+Et Bruno, qui, au point de vue pécuniaire, dépendait de son maître
+comme son maître dépendait du seigneur Kéraban, reprit place dans
+l'araba, non sans dissimuler, cette fois, sa mauvaise humeur.
+
+«Qu'a-t-il donc, ce garçon? demanda Kéraban.
+
+--Rien, se hâta de répondre Van Mitten, pour détourner la
+conversation. Un peu fatigué, peut-être!
+
+--Lui! répliqua Kéraban. Il a une mine superbe! Je trouve même qu'il
+engraisse!
+
+--Moi! s'écria Bruno, touché au vif.
+
+--Oui! il a des dispositions à devenir un beau et bon Turc, de
+majestueuse corpulence!»
+
+Van Mitten saisit le bras de Bruno qui allait éclater à ce compliment,
+si inopportunément envoyé, et Bruno se tut.
+
+Cependant, l'araba se maintenait en bonne allure. Sans les cahots qui
+provoquaient de violentes secousses à l'intérieur, lesquelles se
+traduisaientpar des contusions plus désagréables que douloureuses, il
+n'y aurait rien eu à dire.
+
+La route n'était pas déserte. Quelques Lazes la parcouraient,
+descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur
+industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten eût été moins préoccupé
+de son «interpellation», il aurait pu noter sur ses tablettes les
+différences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes.
+Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroulées autour de
+la tête en manière de coiffure, remplace la calotte géorgienne. Sur la
+poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint,
+élégants et souples, s'écartèlent les deux cartouchières disposées
+comme les tuyaux d'une flûte de Pan. Un fusil court de canon, un
+poignard à large lame, fiché dans une ceinture bordée de cuivre,
+constituent leur armement habituel.
+
+Quelques âniers suivaient aussi la route et transportaient aux
+villages maritimes les productions en fruits de toutes les espèces,
+qui se récoltent dans la zone moyenne.
+
+En somme, si le temps eût été plus sûr, le ciel moins menaçant, les
+voyageurs n'auraient point eu trop à se plaindre du voyage, même fait
+dans ces conditions.
+
+A onze heures du matin, ils arrivèrent à Witse sur l'ancien Pyxites,
+dont le nom grec «buis» est suffisamment justifié par l'abondance de
+ce végétal aux environs. Là, on déjeuna sommairement,--trop
+sommairement, paraît-il, au gré du seigneur Kéraban,--qui, cette fois,
+laissa échapper un grognement de mauvaise humeur.
+
+Van Mitten ne trouva donc pas encore là l'occasion favorable pour lui
+toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir,
+lorsque Bruno, le tirant à part, lui dit:
+
+«Eh bien, mon maître?
+
+--Eh bien, Bruno, à la bourgade prochaine.
+
+--Comment?
+
+--Oui! à Artachen!»
+
+Et Bruno, outre d'une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond
+de l'araba, tandis que son maître jetait un coup d'oeil ému à ce
+romantique paysage, où se retrouvait toute la propreté hollandaise
+unie au pittoresque italien.
+
+Il en fut d'Artachen comme de Witse et d'Archawa. On y relaya à trois
+heures du soir; on en repartit à quatre; mais, sur une sérieuse mise
+en demeure de Bruno, qui ne lui permettait plus de temporiser, son
+maître s'engagea à faire sa demande, avant d'arriver à la bourgade
+d'Atina, où il avait été convenu que l'on passerait la nuit. Il y
+avait cinq lieues à enlever pour atteindre cette bourgade,--ce qui
+porterait à une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette
+journée. En vérité, ce n'était pas mal pour une simple charrette; mais
+la pluie, qui menaçait de tomber, allait la retarder, sans doute, en
+rendant la route peu praticable.
+
+Ahmet ne voyait pas sans inquiétude la période du mauvais temps
+s'accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au
+large. L'atmosphère alourdie rendait la respiration difficile. Très
+certainement, dans la nuit ou le soir, un orage éclaterait en mer.
+Après les premiers coups de foudre, l'espace, profondément troublé par
+les décharges électriques, serait balayé à coups de bourrasque, et la
+bourrasque ne se déchaînerait pas sans que les vapeurs ne se
+résolussent en pluie.
+
+Or, trois voyageurs, c'était tout ce que pouvait contenir l'araba. Ni
+Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui,
+d'ailleurs, ne résisterait peut-être pas aux assauts de la tourmente.
+Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait
+urgence à gagner la prochaine bourgade.
+
+Deux ou trois fois, le seigneur Kéraban passa la tête hors de la bâche
+et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus.
+
+«Du mauvais temps? fit-il.
+
+--Oui, mon oncle, répondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais
+avant que l'orage n'éclate!
+
+--Dès que la pluie commencera à tomber, reprit Kéraban, tu nous
+rejoindras dans la charrette.
+
+--Et qui me cédera sa place?
+
+--Bruno! Ce brave garçon prendra ton cheval....
+
+--Certainement,» ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise
+grâce à refuser ... pour son fidèle serviteur.
+
+Mais que l'on tienne pour certain qu'il ne le regarda pas en faisant
+cette réponse. Il ne l'aurait pas osé. Bruno devait se tenir à quatre
+pour ne point faire explosion. Son maître le sentait bien. «Le mieux
+est de nous dépêcher, reprit Ahmet. Si la tempête se déchaîne, les
+toiles de l'araba seront traversées en un instant, et la place n'y
+sera plus tenable.
+
+--Presse ton attelage, dit Kéraban au postillon, et ne lui épargne
+pas les coups de fouet!»
+
+Et, de fait, le postillon, qui n'avait pas moins hâte que ses
+voyageurs d'arriver à Atina, ne les épargnait guère. Mais les pauvres
+bêtes, accablées par la lourdeur de l'air, ne pouvaient se maintenir
+au trot sur une route que le macadam n'avait pas encore nivelée.
+
+Combien le seigneur Kéraban et les siens durent envier le «tchapar»,
+dont l'équipage croisa leur araba vers les sept heures du soir!
+C'était le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte
+à Téhéran les dépêches de l'Europe. Il n'emploie que douze jours pour
+se rendre de Trébizonde à la capitale de la Perse, avec les deux ou
+trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zaptiès qui
+l'escortent. Mais, aux relais, on lui doit la préférence sur tous
+autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant à Atina, de n'y
+plus trouver que des chevaux épuisés.
+
+Par bonheur, cette pensée ne vint point au seigneur Kéraban. Il aurait
+eu là une occasion toute naturelle d'exhaler de nouvelles plaintes, et
+en eût profité, sans doute!
+
+Peut-être, d'ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui
+fut enfin fournie par Van Mitten.
+
+Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites à
+Bruno, se hasarda enfin à s'exécuter, mais en y mettant toute
+l'adresse possible. Le mauvais temps qui menaçait lui parut être un
+excellent exorde pour entrer en matière.
+
+«Ami Kéraban, dit-il tout d'abord, du ton d'un homme qui ne veut point
+donner de conseil, mais qui en demande plutôt, que pensez-vous de cet
+état de l'atmosphère?
+
+--Ce que j'en pense?...
+
+--Oui! ... Vous le savez, nous touchons à l'équinoxe d'automne, et il
+est à craindre que notre voyage ne soit pas aussi favorisé pendant la
+seconde partie que pendant la première!
+
+--Eh bien, nous serons moins favorisés, voilà tout! répondit Kéraban
+d'une voix sèche. Je n'ai pas le pouvoir de modifier à mon gré les
+conditions atmosphériques! Je ne commande pas aux éléments, que je
+sache, Van Mitten!
+
+--Non ... évidemment, répliqua le Hollandais, que ce début
+n'encourageait guère. Ce n'est pas ce que je veux dire, mon digne ami!
+
+--Que voulez-vous dire, alors?
+
+--Qu'après tout, ce n'est peut-être là qu'une apparence d'orage ou
+tout au plus un orage qui passera....
+
+--Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins
+longtemps, ... comme les discussions, mais ils passent, ... et le beau
+temps leur succède ... naturellement!
+
+--A moins, fit observer Van Mitten, que l'atmosphère ne soit si
+profondément troublée! ... Si ce n'était pas la période de
+l'équinoxe....
+
+--Quand on est dans l'équinoxe, répondit Kéraban, il faut bien se
+résigner à y être! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans
+l'équinoxe! ... On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez?
+
+--Non! ... Je vous assure.... Vous reprocher ... moi, ami Kéraban,»
+répondit Van Mitten.
+
+L'affaire s'engageait mal, c'était trop évident. Peut-être, s'il
+n'avait eu derrière lui Bruno, dont il entendait les sourdes
+incitations, peut-être Van Mitten eût-il abandonné cette conversation
+dangereuse, quitte à la reprendre plus tard. Mais il n'y avait plus
+moyen de reculer,--d'autant moins que Kéraban, l'interpellant, d'une
+façon directe, cette fois, lui dit en fronçant le sourcil:
+
+«Qu'avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une
+arrière-pensée?
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n'aime pas les
+gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi!
+
+--Moi! vous faire mauvaise mine?
+
+--Avez-vous quelque chose à me reprocher? Si je vous ai invité à
+dîner à Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas à Scutari? Est-ce
+ma faute, si ma chaise a été brisée sur ce maudit chemin de fer?»
+
+Oh! oui! c'était sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se
+garda bien de le lui reprocher!
+
+«Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n'avons
+plus qu'une araba pour tout véhicule? Voyons! parlez!»
+
+Van Mitten, troublé, ne savait déjà plus que répondre. Il se borna
+donc à demander à son peu endurant compagnon s'il comptait rester soit
+à Atina, soit même à Trébizonde, au cas où le mauvais temps rendrait
+le voyage trop difficile.
+
+«Difficile ne veut pas dire impossible, n'est-ce pas? répondit
+Kéraban, et comme j'entends être arrivé à Scutari pour la fin du mois,
+nous continuerons notre route, quand bien même tous les éléments
+seraient conjurés contre nous!»
+
+Van Mitten fit appel alors à tout son courage, et formula, non sans
+une évidente hésitation dans la voix, sa fameuse proposition.
+
+«Eh bien, ami Kéraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je
+vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission ... oui ... la
+permission de rester à Atina.
+
+--Vous me demandez la permission de rester à Atina?... répondit
+Kéraban en scandant chaque syllabe.
+
+--Oui ... la permission ... l'autorisation, ... car je ne voudrais
+rien faire sans votre aveu ... de ... de....
+
+--De nous séparer, n'est-ce pas?
+
+--Oh! temporairement ... très temporairement!... se hâta d'ajouter
+Van Mitten. Nous sommes bien fatigués, Bruno et moi! Nous préférerions
+revenir par mer à Constantinople ... oui! ... par mer....
+
+--Par mer?
+
+--Oui ... ami Kéraban.... Oh! je sais que vous n'aimez pas la mer!...
+Je ne dis pas cela pour vous contrarier! ... Je comprends très bien
+que l'idée de faire une traversée quelconque vous soit désagréable!...
+Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez à suivre la route du
+littoral! ... Mais la fatigue commence à me rendre ce déplacement trop
+pénible ... et ... à le bien regarder, Bruno maigrit! ...
+
+--Ah! ... Bruno maigrit! dit Kéraban, sans même se retourner vers
+l'infortuné serviteur, qui, d'une main fébrile, montrait ses vêtements
+flottant sur son corps émacié.
+
+--C'est pourquoi, ami Kéraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne
+pas trop nous en vouloir, si nous restons à la bourgade d'Atina, d'où
+nous gagnerons l'Europe dans des conditions plus acceptables! ... Je
+vous le répète, nous vous retrouverons à Constantinople ... ou plutôt
+à Scutari, oui ... à Scutari, et ce n'est pas moi qui me ferai
+attendre pour le mariage de mon jeune ami Ahmet!»
+
+Van Mitten avait dit tout ce qu'il voulait dire. Il attendait la
+réponse du seigneur Kéraban. Serait-ce un simple acquiescement à une
+demande si naturelle, ou se formulerait-elle par quelque prise à
+partie dans un éclat de colère?
+
+Le Hollandais courbait la tête, sans oser lever les yeux sur son
+terrible compagnon.
+
+«Van Mitten, répondit Kéraban d'un ton plus calme qu'on n'aurait pu
+l'espérer, Van Mitten, vous voudrez bien admettre que votre
+proposition ait lieu de m'étonner, et qu'elle soit même de nature à
+provoquer....
+
+--Ami Kéraban! ... s'écria Van Mitten, qui sur ce mot, crut à quelque
+violence imminente.
+
+--Laissez-moi achever, je vous prie! dit Kéraban. Vous devez bien
+penser que je ne puis voir cette séparation sans un réel chagrin!
+J'ajoute même que je ne me serais pas attendu à cela de la part d'un
+correspondant, lié à moi par trente ans d'affaires....
+
+--Kéraban! fit Van Mitten.
+
+--Eh! par Allah! laissez-moi donc achever! s'écria Kéraban, qui ne
+put retenir ce mouvement si naturel chez lui. Mais, après tout, Van
+Mitten, vous êtes libre! Vous n'êtes ni mon parent ni mon serviteur!
+Vous n'êtes que mon ami, et un ami peut tout se permettre, même de
+briser les liens d'une vieille amitié!
+
+--Kéraban!... mon cher Kéraban!... répondit Van Mitten, très ému de
+ce reproche.
+
+--Vous resterez donc à Atina, s'il vous plaît de rester à Atina, ou
+même à Trébizonde, s'il vous plaît de rester à Trébizonde!»
+
+Et là-dessus, le seigneur Kéraban s'accota dans son coin, comme un
+homme qui n'a plus auprès de lui que des indifférents, des étrangers,
+dont le hasard seul a fait ses compagnons de voyage.
+
+En somme, si Bruno était enchanté de la tournure qu'avaient prise les
+choses, Van Mitten ne laissait pas d'être très chagriné d'avoir causé
+cette peine à son ami. Mais enfin, son projet avait réussi, et, bien
+que l'idée lui en vînt peut-être, il ne pensa pas qu'il y eût lieu de
+retirer sa proposition. D'ailleurs, Bruno était là.
+
+Restait alors la question d'argent, l'emprunt à contracter pour être
+en mesure, soit de demeurer quelque temps dans le pays, soit d'achever
+le voyage dans d'autres conditions. Cela ne pouvait faire difficulté.
+L'importante part qui revenait à Van Mitten dans sa maison de
+Rotterdam, allait être prochainement versée à la banque de
+Constantinople, et le seigneur Kéraban n'aurait qu'à se rembourser de
+la somme prêtée au moyen du chèque que lui donnerait le Hollandais.
+
+«Ami Kéraban? dit Van Mitten, après quelques minutes d'un silence qui
+ne fut interrompu par personne.
+
+--Qu'y a-t-il encore, monsieur? demanda Kéraban, comme s'il eût
+répondu à quelque importun.
+
+--En arrivant à Atina! ... reprit Van Mitten, que ce mot de
+«monsieur» avait frappé au coeur.
+
+--Eh bien, en arrivant à Atina, répondit Kéraban, nous nous
+séparerons! ... C'est convenu!
+
+--Oui, sans doute ... Kéraban!»
+
+En vérité, il n'osa pas dire: mon ami Kéraban!
+
+«Oui ... sans doute.... Aussi je vous prierai de me laisser quelque
+argent....
+
+--De l'argent! Quel argent?...
+
+--Une petite somme ... dont vous vous rembourserez ... à la Banque de
+Constantinople....
+
+--Une petite somme?
+
+--Vous savez que je suis parti presque sans argent ... et, comme vous
+vous étiez généreusement chargé des frais de ce voyage....
+
+--Ces frais ne regardent que moi!
+
+--Soit! ... Je ne veux pas discuter....
+
+--Je ne vous aurais pas laissé dépenser une seule livre, répondit
+Kéraban, non pas même une!
+
+--Je vous en suis fort reconnaissant, répondit Van Mitten, mais
+aujourd'hui, il ne me reste pas un seul para, et je vous serai obligé
+de....
+
+--Je n'ai point d'argent à vous prêter, répondit sèchement Kéraban,
+et il ne me reste, à moi, que ce qu'il faut pour achever ce voyage!
+
+--Cependant ... vous me donnerez bien?...
+
+--Rien, vous dis-je!
+
+--Comment?... fit Bruno.
+
+--Bruno se permet de parler, je crois!... dit Kéraban d'un ton plein
+de menaces.
+
+--Sans doute, répliqua Bruno.
+
+--Tais-toi, Bruno,» dit Van Mitten, qui ne voulait pas que cette
+intervention de son serviteur pût envenimer le débat.
+
+Bruno se tut.
+
+«Mon cher Kéraban, reprit Van Mitten, il ne s'agit, après tout, que
+d'une somme relativement minime, qui me permettra de demeurer quelques
+jours à Trébizonde....
+
+--Minime ou non, monsieur, dit Kéraban, n'attendez absolument rien de
+moi!
+
+--Mille piastres suffiraient!...
+
+--Ni mille, ni cent, ni dix, ni une! riposta Kéraban, qui commençait
+à se mettre en colère.
+
+--Quoi! rien?
+
+--Rien!
+
+--Mais alors....
+
+--Alors, vous n'avez qu'à continuer ce voyage avec nous, monsieur Van
+Mitten. Vous ne manquerez de rien! Mais quant à vous laisser une
+piastre, un para, un demi-para, pour vous permettre de vous promener à
+votre convenance ... jamais!
+
+--Jamais?...
+
+--Jamais!»
+
+La manière dont ce «jamais» fut prononcé était bien pour faire
+comprendre à Van Mitten et même à Bruno, que la résolution de l'entêté
+était irrévocable. Quand il avait dit non, c'était dix fois non!
+
+Van Mitten fut-il particulièrement blessé de ce refus de Kéraban,
+autrefois son correspondant et naguère son ami, il serait difficile de
+l'expliquer, tant le coeur humain, et en particulier le coeur d'un
+Hollandais, flegmatique et réservé, renferme de mystères. Quant à
+Bruno, il était outré! Quoi! il lui faudrait voyager dans ces
+conditions, et peut-être dans de pires encore? Il lui faudrait
+poursuivre cette route absurde, cet itinéraire insensé, en charrette,
+à cheval, à pied, qui sait? Et tout cela pour la convenance d'un têtu
+d'Osmanli, devant lequel tremblait son maître! Il lui faudrait perdre
+enfin le peu qui lui restait de ventre, pendant que le seigneur
+Kéraban, en dépit des contrariétés et des fatigues, continuerait à se
+maintenir dans une rotondité majestueuse!
+
+Oui! Mais qu'y faire? Aussi Bruno, n'ayant pas d'autre ressource que
+de grommeler, grommelat-il en son coin. Un instant, il songea à rester
+seul, à abandonner Van Mitten à toutes les conséquences d'une pareille
+tyrannie. Mais la question d'argent se dressait devant lui, comme elle
+s'était dressée devant son maître, lequel n'avait pas seulement de
+quoi lui payer ses gages. Donc, il fallait bien le suivre!
+
+Pendant ces discussions, l'araba marchait péniblement. Le ciel,
+horriblement lourd, semblait s'abaisser sur la mer. Les sourds
+mugissements du ressac indiquaient que la lame se faisait au large. Au
+delà de l'horizon, le vent soufflait déjà en tempête.
+
+Le postillon pressait de son mieux ses chevaux. Ces pauvres bêtes ne
+marchaient plus qu'avec peine. Ahmet les excitait de son côté, tant il
+avait hâte d'arriver à la bourgade d'Atina; mais, qu'il y fût devancé
+par l'orage, cela ne faisait plus maintenant aucun doute.
+
+Le seigneur Kéraban, les yeux fermés, ne disait pas un mot. Ce silence
+pesait à Van Mitten, qui eût préféré quelque bonne bourrade de son
+ancien ami. Il sentait tout ce que celui-ci devait amasser de
+maugréements contre lui! Si jamais cet amas faisait explosion, ce
+serait terrible!
+
+Enfin, Van Mitten n'y tint plus, et, se penchant à l'oreille de
+Kéraban, de manière que Bruno ne put l'entendre:
+
+«Ami Kéraban? dit-il.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Kéraban.
+
+--Comment ai-je pu céder à cette idée de vous quitter, ne fût-ce
+qu'un instant? reprit Van Mitten.
+
+--Oui! comment?
+
+--En vérité, je ne le comprends pas!
+
+--Ni moi!» répondit Kéraban.
+
+Et ce fut tout; mais la main de Van Mitten chercha la main de Kéraban,
+qui accueillit ce repentir par une généreuse pression, dont les doigts
+du Hollandais devaient porter longtemps la marque.
+
+Il était alors neuf heures du soir. La nuit se faisait très sombre.
+L'orage venait d'éclater avec une extrême violence. L'horizon
+s'embrasa de grands éclairs blancs, bien qu'on ne put entendre encore
+les éclats de la foudre. La bourrasque devint bientôt si forte, que,
+plusieurs fois, on put craindre que l'araba ne fût renversée sur la
+route. Les chevaux, épuisés, épouvantés, s'arrêtaient à chaque
+instant, se cabraient, reculaient, et le postillon ne parvenait que
+bien difficilement à les maintenir.
+
+Que devenir dans ces conjonctures? On ne pouvait faire halte, sans
+abri, sur cette falaise battue par les vents d'ouest. Il s'en fallait
+encore d'une demi-heure avant que la bourgade ne pût être atteinte.
+
+Ahmet, très inquiet, ne savait quel parti prendre, lorsqu'au tournant
+de la côte une vive lueur apparut à une portée de fusil. C'était le
+feu du phare d'Atina, élevé sur la falaise, en avant de la bourgade,
+et qui projetait une lumière assez intense au milieu de l'obscurité.
+
+Ahmet eut la pensée de demander, pour la nuit, l'hospitalité aux
+gardiens, qui devaient être à leur poste.
+
+Il frappa à la porte de la maisonnette, construite au pied du phare.
+
+Quelques instants de plus, le seigneur Kéraban et ses compagnons
+n'auraient pu résister aux coups de la tempête.
+
+
+
+
+III
+
+
+DANS LEQUEL BRUNO JOUE A SON CAMARADE NIZIB UN TOUR QUE LE LECTEUR
+VOUDRA BIEN LUI PARDONNER.
+
+Une grossière maison de bois, divisée en deux chambres avec fenêtres
+ouvertes sur la mer, un pylône, fait de poutrelles, supportant un
+appareil catoptrique, c'est-à-dire une lanterne à réflecteurs, et
+dominant le toit d'une soixantaine de pieds, tel était le phare
+d'Atina et ses dépendances. Donc rien de plus rudimentaire.
+
+Mais, tel qu'il était, ce feu rendait de grands services à la
+navigation, au milieu de ces parages. Son établissement ne datait que
+de quelques années. Aussi, avant que les difficiles passes du petit
+port d'Atina qui s'ouvre plus à l'ouest fussent éclairées, que de
+navires s'étaient mis à la côte au fond de ce cul-de-sac du continent
+asiatique! Sous la poussée des brises du nord et de l'ouest, un
+steamer a de la peine à se relever, malgré les efforts de sa
+machine,--à plus forte raison, un bâtiment à voiles, qui ne peut
+lutter qu'en biaisant contre le vent.
+
+Deux gardiens demeuraient à poste fixe dans la maisonnette de bois,
+disposée au pied du phare; une première chambre leur servait de salle
+commune; une seconde contenait les deux couchettes qu'ils n'occupaient
+jamais ensemble, l'un d'eux étant de garde chaque nuit, aussi bien
+pour l'entretien du feu que pour le service des signaux, lorsque
+quelque navire s'aventurait sans pilote dans les passes d'Atina.
+
+Aux coups qui furent frappés du dehors, la porte de la maisonnette
+s'ouvrit. Le seigneur Kéraban, sous la violente poussée de l'ouragan
+--ouragan lui-même!--entra précipitamment, suivi d'Ahmet, de Van
+Mitten, de Bruno et de Nizib.
+
+«Que demandez-vous? dit l'un des gardiens, que son compagnon, réveillé
+par le bruit, rejoignit presque aussitôt.
+
+--L'hospitalité pour la nuit? répondit Ahmet.
+
+--L'hospitalité? reprit le gardien. Si ce n'est qu'un abri qu'il vous
+faut, la maison est ouverte.
+
+--Un abri, pour attendre le jour, répondit Kéraban, et de quoi
+apaiser notre faim.
+
+--Soit, dit le gardien, mais vous auriez été mieux dans quelque
+auberge du bourg d'Atina.
+
+--A quelle distance est ce bourg? demanda Van Mitten.
+
+--A une demi-lieue-environ du phare et en arrière des falaises,
+répondit le gardien.
+
+--Une demi-lieue à faire par ce temps horrible! s'écria Kéraban. Non,
+mes braves gens, non! ... Voici des bancs sur lesquels nous pourrons
+passer la nuit! ... Si notre araba et nos chevaux peuvent s'abriter
+derrière votre maisonnette, c'est tout ce qu'il nous faudra! ...
+Demain, dès qu'il fera jour, nous gagnerons la bourgade, et qu'Allah
+nous vienne en aide pour y trouver quelque véhicule plus
+convenable....
+
+--Plus rapide, surtout! ... ajouta Ahmet.
+
+--Et moins rude! ... murmura Bruno entre ses dents.
+
+--... que cette araba dont il ne faut pourtant pas dire du mal! ...
+répliqua le seigneur Kéraban, qui jeta un regard sévère au rancunier
+serviteur de Van Mitten.
+
+--Seigneur, reprit le gardien, je vous répète que notre demeure est à
+votre service. Bien des voyageurs y ont déjà cherché asile contre le
+mauvais temps et se sont contentés....
+
+--De ce dont nous saurons bien nous contenter nous-mêmes!» répondit
+Kéraban.
+
+Et cela dit, les voyageurs prirent leurs mesures pour passer la nuit
+dans cette maisonnette. En tout cas, ils ne pouvaient que se féliciter
+d'avoir trouvé un tel refuge, si peu confortable qu'il fût, à entendre
+le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors.
+
+Mais, dormir, c'est bien, à la condition que le sommeil soit précédé
+d'un souper quelconque. Ce fut naturellement Bruno qui en fit
+l'observation, en rappelant que les réserves de l'araba étaient
+absolument épuisées.
+
+«Au fait, demanda Kéraban, qu'avez-vous à nous offrir, mes braves
+gens, ... en payant, bien entendu?
+
+--Bon ou mauvais, répondit un des gardiens, il y a ce qu'il y a, et
+toutes les piastres du trésor impérial ne vous feraient pas trouver
+autre chose ici que le peu qui nous reste des provisions du phare!
+
+--Ce sera suffisant! répondit Ahmet.
+
+--Oui! ... s'il y en a assez! ... murmura Bruno, dont les dents
+s'allongeaient sous la surexcitation d'une véritable fringale.
+
+--Passez dans l'autre chambre, répondit le gardien. Ce qui est sur la
+table est à votre disposition!
+
+--Et Bruno nous servira, répondit Kéraban, tandis que Nizib ira aider
+le postillon à remiser le moins mal possible, à l'abri du vent, notre
+araba et son équipage!»
+
+Sur un signe de son maître, Nizib sortit aussitôt, afin de tout
+disposer pour le mieux.
+
+En même temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de
+Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un
+foyer de bois flambant, près d'une petite table. Là, dans des plats
+grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les
+voyageurs affamés firent honneur. Bruno, les regardant manger si
+avidement, semblait même penser qu'ils leur en faisaient trop.
+
+«Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van
+Mitten, après un quart d'heure d'un travail de mastication que le
+serviteur du digne Hollandais trouva interminable.
+
+--Non certes, répondit le seigneur Kéraban, il n'y a pas de raison
+pour qu'ils meurent de faim plus que leurs maîtres!
+
+--Il est vraiment bien bon! murmura Bruno.
+
+--Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! ... ajouta
+Kéraban! ... Ah! ces Cosaques! ... on en pendrait cent....
+
+--Oh! fit Van Mitten.
+
+--Mille ... dix mille ... cent mille ... ajouta Kéraban en secouant
+son ami d'une main vigoureuse, qu'il en resterait trop encore!... Mais
+la nuit s'avance! ... Allons dormir!
+
+--Oui, cela vaut mieux!» répondit Van Mitten, qui, par ce «oh!»
+intempestif, avait failli provoquer le massacre d'une grande partie
+des tribus nomades de l'Empire moscovite.
+
+Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la
+première chambre, au moment où Nizib y rejoignait Bruno pour souper
+avec lui. Là, s'enveloppant de leur manteau, étendus sur les bancs,
+tous trois cherchèrent à tromper dans le sommeil les longues heures
+d'une nuit de tempête. Mais il leur serait bien difficile, sans doute,
+de dormir dans ces conditions.
+
+Cependant, Bruno et Nizib, attablés l'un devant l'autre, se
+préparaient à achever consciencieusement ce qui restait dans les plats
+et au fond des brocs,--Bruno, toujours très dominateur avec Nizib,
+Nizib, toujours très déférent vis-à-vis de Bruno.
+
+«Nizib, dit Bruno, à mon avis, lorsque les maîtres ont soupé, c'est le
+droit des serviteurs de manger les restes, quand ils veulent bien leur
+en laisser.
+
+--Vous avez toujours faim, monsieur Bruno? demanda Nizib d'un air
+approbateur.
+
+--Toujours faim, Nizib, surtout quand il y a douze heures que je n'ai
+rien pris!
+
+--Il n'y paraît pas!
+
+--Il n'y paraît pas!... Mais, ne voyez-vous pas, Nizib, que j'ai
+encore maigri de dix livres depuis huit jours! Avec mes vêtements
+devenus trop larges, on habillerait un homme deux fois gros comme moi?
+
+--C'est vraiment singulier, ce qui vous arrive, monsieur Bruno! Moi!
+j'engraisse plutôt à ce régime-là!
+
+--Ah! tu engraisses! ... murmura Bruno, qui regarda son camarade de
+travers.
+
+--Voyons un peu ce qu'il y a dans ce plat, dit Nizib.
+
+--Hum! fit Bruno, il n'y reste pas grand chose ... et, quand il y en
+a à peine pour un, à coup sûr il n'y en a pas pour deux!
+
+--En voyage, il faut savoir se contenter de ce que l'on trouve,
+monsieur Bruno!
+
+--Ah! tu fais le philosophe, se dit Bruno! Ah! tu te permets
+d'engraisser! ... toi!»
+
+Et ramenant à lui l'assiette de Nizib: «Eh! que diable vous êtes-vous
+donc servi là? dit-il.
+
+--Je ne sais, mais cela ressemble beaucoup à un reste de mouton,
+répondit Nizib, qui replaça l'assiette devant lui.
+
+--Du mouton? ... s'écria Bruno. Eh! Nizib, prenez garde! ... Je crois
+que vous faites erreur!
+
+--Nous verrons bien, dit Nizib, en portant à sa bouche un morceau
+qu'il venait de piquer avec sa fourchette.
+
+--Non! ... non! ... répliqua Bruno, en l'arrêtant de la main. Ne vous
+pressez pas! Par Mahomet, comme vous dites, je crains bien que ce ne
+soit de la chair d'un certain animal immonde,--immonde pour un Turc,
+s'entend, et non pour un chrétien!
+
+--Vous croyez, monsieur Bruno?
+
+--Permettez-moi de m'en assurer, Nizib.»
+
+Et Bruno fit passer sur son assiette le morceau de viande choisi par
+Nizib; puis, sous prétexte d'y goûter, il le fit entièrement
+disparaître en quelques bouchées.
+
+«Eh bien? demanda Nizib, non sans une certaine inquiétude.
+
+--Eh bien, répondit Bruno, je ne me trompais pas! ... C'est du porc!
+ ... Horreur! Vous alliez manger du porc!
+
+--Du porc? s'écria Nizib. C'est défendu....
+
+--Absolument.
+
+--Pourtant, il m'avait semblé....
+
+--Que diable, Nizib, vous pouvez bien vous en rapporter à un homme
+qui doit s'y connaître mieux que vous!
+
+--Alors, monsieur Bruno? ...
+
+--Alors, à votre place, je me contenterais de ce morceau de fromage
+de chèvre.
+
+--C'est maigre! répondit Nizib.
+
+--Oui ... mais il a l'air excellent!»
+
+Et Bruno plaça le fromage devant son camarade. Nizib commença à
+manger, non sans faire la grimace, tandis que l'autre achevait à
+grands coups de dents le mets plus substantiel, improprement qualifié
+par lui de porc.
+
+«A votre santé, Nizib, dit-il, en se servant un
+plein gobelet du contenu d'un broc posé sur la table.
+
+--Quelle est cette boisson? demanda Nizib.
+
+--Hum! ... fit Bruno ... il me semble....
+
+--Quoi donc? dit Nizib en tendant son verre.
+
+--Qu'il y a un peu d'eau-de-vie là-dedans.... répondit Bruno, et un
+bon musulman ne peut se permettre....
+
+--Je ne puis cependant manger sans boire!
+
+--Sans boire? ... non!... et voici dans ce broc une eau fraîche, dont
+il faudra vous contenter, Nizib! Êtes-vous heureux, vous autres Turcs,
+d'être habitués à cette boisson si salutaire!»
+
+Et, pendant que buvait Nizib:
+
+«Engraisse, murmurait Bruno, engraisse, mon garçon ... engraisse!...»
+
+Mais voilà que Nizib, en tournant la tête, aperçut un autre plat
+déposé sur la cheminée, et dans lequel il restait encore un morceau de
+viande d'appétissante mine.
+
+«Ah! s'écria Nizib, je vais donc pouvoir manger plus sérieusement,
+cette fois!....
+
+--Oui ... cette fois, Nizib, répondit Bruno, et nous allons partager
+en bons camarades! ... Vraiment, cela me faisait de la peine de vous
+voir réduit à ce fromage de chèvre!
+
+--Ceci doit être du mouton, monsieur Bruno!
+
+--Je le crois, Nizib.»
+
+Et Bruno, attirant le plat devant lui, commença à découper le morceau
+que Nizib dévorait du regard.
+
+«Eh bien! dit-il.
+
+--Oui ... du mouton ... répondit Bruno, ce doit-être du mouton! ...
+Du reste, nous avons rencontré tant de troupeaux de ces intéressants
+quadrupèdes sur notre route! ... C'est à croire, vraiment, qu'il n'y a
+que des moutons dans le pays!
+
+--Eh bien? ... dit Nizib en tendant son assiette.
+
+--Attendez, ... Nizib, ... attendez! ... Dans votre intérêt, il vaut
+mieux que je m'assure ... Vous comprenez, ici ... à quelques lieues
+seulement de la frontière ... c'est presque encore de la cuisine russe
+... Et les Russes ... il faut s'en défier!
+
+--Je vous répète, monsieur Bruno, que, cette fois, il n'y a pas
+d'erreur possible!
+
+--Non ... répondit Bruno qui venait de goûter au nouveau plat, c'est
+bien du mouton, et cependant....
+
+--Hein? ... fit Nizib.
+
+--On dirait.... répondit Bruno en avalant coup sur coup les morceaux
+qu'il avait mis sur son assiette.
+
+--Pas si vite, monsieur Bruno!
+
+--Hum! ... Si c'est du mouton ... il a un singulier goût!
+
+--Ah! ... je saurai bien! ... s'écria Nizib, qui, en dépit de son
+calme, commençait à se monter.
+
+--Prenez garde, Nizib, prenez garde!»
+
+Et ce disant, Bruno faisait précipitamment disparaître les dernières
+bouchées de viande.
+
+«A la fin, monsieur Bruno!....
+
+--Oui, Nizib, ... à la fin ... je suis fixé! ... Vous aviez
+absolument raison, cette fois!
+
+--C'était du mouton?
+
+--Du vrai mouton!
+
+--Que vous avez dévoré!....
+
+--Dévoré, Nizib? ... Ah! voilà un mot que je ne saurais admettre! ...
+Dévoré? ... Non! ... J'y ai goûté seulement!
+
+--Et j'ai fait là un joli souper! répliqua Nizib d'un ton piteux. Il
+me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part,
+et ne point tout manger, pour vous assurer que c'était....
+
+--Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m'oblige....
+
+--Dites votre estomac!
+
+--A le reconnaître! ... Après tout, il n'y a pas lieu pour vous de le
+regretter, Nizib!
+
+--Mais si, monsieur Bruno, mais si!
+
+--Non! ... Vous n'auriez pu en manger!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que ce mouton était piqué de lard, Nizib, vous entendez bien
+... piqué de lard, ... et que le lard n'est point orthodoxe!»
+
+Là-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a
+bien soupé; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du très
+déconfit Nizib.
+
+Le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten, étendus sur les bancs de
+bois, n'avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempête,
+d'ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois
+gémissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne fût
+menacé d'une dislocation complète. Le vent ébranlait la porte et les
+volets des fenêtres, comme s'ils eussent été frappés de quelque bélier
+formidable. Il fallut les étayer solidement. Mais aux secousses du
+pylone, encastré dans la muraille, on se rendait compte de ce que
+pouvaient être, à cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de
+la bourrasque. Le phare résisterait-il à cet assaut, le feu
+continuerait-il à éclairer les passes d'Atina, où la mer devait être
+démontée, il y avait doute à cela, un doute plein d'éventualités des
+plus graves. Il était alors onze heures et demie du soir.
+
+«Il n'est pas possible de dormir ici! dit Kéraban, qui se leva et
+parcourut à petits pas la salle commune.
+
+--Non, répondit Ahmet, et si la fureur de l'ouragan augmente encore,
+il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu'il
+est bon de nous tenir prêts à tout événement!
+
+--Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir?»
+demanda Kéraban.
+
+Et il alla secouer son ami.
+
+«Je sommeillais, répondit Van Mitten.
+
+--Voilà ce que peuvent les natures placides! Là où personne ne
+saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le
+moment de sommeiller!
+
+--Je n'ai jamais vu pareille nuit! dit l'un des gardiens. Le vent bat
+en côte, et qui sait si demain les roches d'Atina ne seront pas
+couvertes d'épaves!
+
+--Est-ce qu'il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet.
+
+--Non ... répondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil.
+Lorsque je suis monté au haut du phare pour l'allumer, je n'ai rien
+aperçu au large. C'est heureux, car les parages d'Atina sont mauvais,
+et même avec ce feu qui les éclaire jusqu'à cinq milles du petit port,
+il est difficile de les accoster.»
+
+En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte à
+l'intérieur de la chambre comme si elle venait de voler en éclats.
+
+Mais le seigneur Kéraban s'était jeté sur cette porte, il l'avait
+repoussée, il avait lutté contre la bourrasque, et il parvint à la
+refermer avec l'aide du gardien.
+
+«Quelle entêtée! s'écria-t-il, mais j'ai été plus têtu qu'elle!
+
+--La terrible tempête! s'écria Ahmet.
+
+--Terrible, en effet, répondit Van Mitten, une tempête presque
+comparable à celles qui se jettent sur nos côtes de la Hollande, après
+avoir traversé l'Atlantique!
+
+--Oh! fit Kéraban, presque comparable!
+
+--Songez donc, ami Kéraban! Ce sont des tempêtes qui nous viennent
+d'Amérique à travers tout l'Océan!
+
+--Est-ce que les colères de l'Océan, Van Mitten, peuvent se comparer
+à celles de la mer Noire?
+
+--Ami Kéraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en
+vérité....
+
+--En vérité, vous cherchez à le faire! répondit Kéraban, qui n'avait
+pas lieu d'être de très bonne humour.
+
+--Non! ... je dis seulement....
+
+--Vous dites?....
+
+--Je dis qu'auprès de l'Océan, auprès de l'Atlantique, la mer Noire,
+à proprement parler, n'est qu'un lac!
+
+--Un lac! ... s'écria Kéraban on redressant la tête. Par Allah! il me
+semble que vous avez dit un lac!
+
+--Un vaste lac, si vous voulez! ... répondit Van Mitten qui cherchait
+à adoucir ses expressions, un immense lac ... mais un lac!
+
+--Pourquoi pas un étang?
+
+--Je n'ai point dit un étang!
+
+--Pourquoi pas une mare?
+
+--Je n'ai point dit une mare!
+
+--Pourquoi pas une cuvette?
+
+--Je n'ai point dit une cuvette!
+
+--Non! ... Van Mitten, mais vous l'avez pensé!
+
+--Je vous assure....
+
+--Eh bien, soit! ... une cuvette! ... Mais, que quelque cataclysme
+vienne à jeter votre Hollande dans cette cuvette, et votre Hollande
+s'y noiera tout entière! ... Cuvette!»
+
+Et sur ce mot qu'il répétait en le mâchonnant, le seigneur Kéraban se
+mit à arpenter la chambre.
+
+«Je suis pourtant bien sûr de n'avoir point dit cuvette! murmurait Van
+Mitten, absolument décontenancé.
+
+--Croyez, mon jeune ami, ajouta-t-il en s'adressant à Ahmet, que
+cette expression ne m'est pas même venue à la pensée! ...
+L'Atlantique.
+
+--Soit, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, mais ce n'est ni le lieu
+ni l'heure de discuter là-dessus!
+
+--Cuvette! ...» répétait entre ses dents l'entêté personnage.
+
+Et il s'arrêtait pour regarder en face son ami le Hollandais, qui
+n'osait plus prendre la défense de la Hollande, dont le seigneur
+Kéraban menaçait d'engloutir le territoire sous les flots du
+Pont-Euxin.
+
+Pendant une heure encore, l'intensité de la tourmente ne fit que
+s'accroître. Les gardiens, très inquiets, sortaient de temps en temps
+par l'arrière de la maisonnette pour surveiller le pylône de bois à
+l'extrémité duquel oscillait la lanterne. Leurs hôtes, rompus par la
+fatigue, avaient repris place sur les bancs de la salle et cherchaient
+vainement à se reposer dans quelques instants de sommeil.
+
+Tout à coup, vers deux heures du matin, maîtres et domestiques furent
+violemment secoués de leur torpeur. Les fenêtres, dont les auvents
+avaient été arrachés, venaient de voler en éclats.
+
+En même temps, pendant une courte accalmie, un coup de canon se
+faisait entendre au large.
+
+
+
+
+IV
+
+
+DANS LEQUEL TOUT SE PASSE AU MILIEU DES ÉCLATS DE LA FOUDRE ET DE LA
+FULGURATION DES ÉCLAIRS
+
+Tous s'étaient levés, se précipitaient aux fenêtres, regardaient la
+mer, dont les lames, pulvérisées par le vent, assaillaient d'une pluie
+violente la maison du phare. L'obscurité était profonde, et il n'eût
+pas été possible de rien voir, même à quelques pas, si, par
+intervalles, de grands éclairs fauves n'eussent illuminé l'horizon.
+
+Ce fut dans un de ces éclairs qu'Ahmet signala un point mouvant, qui
+apparaissait et disparaissait au large.
+
+«Est-ce un navire? s'écria-t-il.
+
+--Et si c'est un navire, est-ce lui qui a tiré ce coup de canon?
+ajouta Kéraban.
+
+--Je monte à la galerie du phare, dit l'un des gardiens, en se
+dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait accès à
+l'échelle intérieure dans l'angle de la salle.
+
+--Je vous accompagne,» répondit Ahmet.
+
+Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le
+second gardien, malgré la bourrasque, malgré les embruns, demeuraient
+à la baie des fenêtres brisées.
+
+Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit,
+la plate-forme qui servait de base au pylône. De là, dans l'entre-deux
+des poutrelles, reliées par des croisillons, formant l'ensemble du
+bâtis, se déroulait un escalier à jour, dont la soixantième marche
+s'adaptait à la partie supérieure du phare, supportant l'appareil
+éclairant.
+
+La tourmente était si violente que cette ascension ne pouvait qu'être
+extrêmement difficile. Les solides montants du pylône oscillaient sur
+leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement collé au
+garde-fou de l'escalier qu'il devait craindre de ne plus pouvoir s'en
+arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait à
+franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non
+moins embarrassé que lui, il put atteindre la galerie supérieure. De
+là, quel émouvant spectacle! Une mer démontée se brisant en lames
+monstrueuses contre les roches, des embruns s'éparpillant comme une
+averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d'eau
+se heurtant au large, et dont les arêtes trouvaient encore assez de
+lumière diffuse dans l'atmosphère pour se dessiner en crêtes
+blanchâtres, un ciel noir, chargé de nuages bas, chassant avec une
+incomparable vitesse et découvrant parfois, dans leurs intervalles,
+d'autres amas de vapeurs plus élevés, plus denses, d'où s'échappaient
+quelques-uns de ces longs éclairs livides, illuminations silencieuses
+et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain.
+
+Ahmet et le gardien s'étaient accrochés à l'appui de la galerie
+supérieure. Placés à droite et à gauche de la plate-forme, ils
+regardaient, cherchant soit le point mobile déjà entrevu, soit la
+lueur d'un coup de canon qui en eût marqué la place.
+
+D'ailleurs, ils ne parlaient point, ils n'auraient pu s'entendre, mais
+sous leurs yeux se développait un assez large secteur de vue. La
+lumière de la lanterne, emprisonnée dans le réflecteur qui lui faisait
+écran, ne pouvait les éblouir, et en avant d'eux, elle projetait son
+faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles.
+
+Toutefois, n'était-il pas à craindre que cette lanterne ne vint
+brusquement à s'éteindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait
+jusqu'à la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son éclat.
+En même temps, des oiseaux de mer, affolés par la tempête, venaient se
+précipiter sur l'appareil, semblables à d'énormes insectes attirés par
+une lampe, et ils se brisaient la tête contre le grillage en fer qui
+le protégeait. C'étaient autant de cris assourdissants ajoutés à tous
+les fracas de la tourmente. Le déchaînement de l'air était si violent
+alors, que la partie supérieure du pylône subissait des oscillations
+d'une amplitude effrayante. Que l'on n'en soit pas surpris: parfois,
+les tours en maçonnerie des phares européens en éprouvent de telles
+que les poids de leurs horloges s'embrouillent et ne fonctionnent
+plus. A plus forte raison, ces grands bâtis de bois, dont la charpente
+ne peut avoir la rigidité d'une construction en pierre. Là, à cette
+place, le seigneur Kéraban, que les lames du Bosphore suffisaient à
+rendre malade, eût certainement ressenti tous les effets d'un
+véritable mal de mer.
+
+Ahmet et le gardien, cherchaient à retrouver au milieu d'une éclaircie
+le point mobile qu'ils avaient déjà entrevu. Mais, ou ce point avait
+disparu, ou les éclairs ne mettaient plus en lumière l'endroit qu'il
+occupait. Si c'était un navire, rien d'impossible à ce qu'il eût
+sombré sous les coups de l'ouragan.
+
+Soudain, la main d'Ahmet s'étendit vers l'horizon. Son regard ne
+pouvait le tromper. Un effrayant météore venait de se dresser à la
+surface de la mer jusqu'à la surface des nuages.
+
+Deux colonnes, de forme vésiculaire, gazeuses par le haut, liquides
+par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animées d'un
+mouvement giratoire d'une extrême vitesse, présentant une vaste
+concavité au vent qui s'y engouffrait, se déplaçaient en faisant
+tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on
+entendait un sifflement aigu d'une telle intensité qu'il devait se
+propagera une grande distance. De rapides éclairs en zigzags
+sillonnaient l'énorme panache de ces deux colonnes, qui se perdait
+dans la nue.
+
+C'étaient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d'être effrayé
+à l'apparition de ces phénomènes, dont la véritable cause n'est pas
+encore bien déterminée.
+
+Tout à coup, à peu de distance de l'une des trombes, retentit une
+sourde détonation, que venait de précéder un vif éclat de lumière.
+
+«Un coup de canon, cette fois!» s'écria Ahmet, en tendant la main dans
+la direction observée.
+
+Le gardien avait aussitôt concentré sur ce point toute la puissance de
+son regard.
+
+«Oui! ... Là ... là?....» fit-il.
+
+Et dans l'illumination d'un vaste éclair, Ahmet venait d'apercevoir un
+bâtiment de médiocre tonnage, qui luttait contre la tempête.
+
+C'était une tartane, désemparée, sa grande antenne en lambeaux. Sans
+aucun moyen de pouvoir résister, elle dérivait irrésistiblement vers
+la côte. Avec des roches sous le vent, avec la proximité de ces deux
+trombes qui se dirigeaient vers elle, il était impossible qu'elle put
+échapper à sa perte. Engloutie ou mise en pièces, ce ne devait plus
+être que l'affaire de quelques instants.
+
+Et cependant, elle résistait, cette tartane. Peut-être, si elle
+échappait à l'attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant
+qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en côte, même
+à sec de toile, peut-être saurait-elle donner dans le chenal, dont le
+feu du phare lui marquait la direction? C'était une dernière chance.
+
+Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des
+météores, qui menaçait de l'attirer dans son tourbillon. De là, ces
+coups de canon, non de détresse, mais de défense. Il fallait rompre
+cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y réussit,
+mais d'une façon incomplète. Un boulet traversa la trombe vers le
+tiers de sa hauteur, les deux segments se séparèrent, flottant dans
+l'espace comme deux tronçons de quelque fantastique animal; puis, ils
+se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant
+l'air et l'eau sur leur passage.
+
+Il était alors trois heures du matin. La tartane dérivait toujours
+vers l'extrémité du chenal.
+
+A ce moment, passa un coup de bourrasque qui ébranla le pylône jusqu'à
+sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu'il ne fût déraciné du
+sol. Les poutrelles craquées menaçaient d'échapper aux entretoises qui
+les reliaient à l'ensemble du bâtis. Il fallut redescendre au plus
+vite et chercher un abri dans la maison.
+
+C'est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine,
+tant l'escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y réussirent
+cependant et reparurent sur les premières marches, qui donnaient accès
+à l'intérieur de la salle.
+
+«Eh bien? demanda Kéraban.
+
+--C'est un navire, répondit Ahmet.
+
+--En perdition?....
+
+--Oui, répondit le gardien, à moins qu'il ne donne directement dans
+le chenal d'Atina!
+
+--Mais le peut-il?....
+
+--Il le peut si son capitaine connaît ce chenal, et tant que le feu
+lui indiquera sa direction!
+
+--On ne peut rien pour le guider ... pour lui porter secours? demanda
+Kéraban.
+
+--Rien!»
+
+Soudain, un immense éclair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de
+tonnerre éclata aussitôt. Kéraban et les siens furent comme paralysés
+par la commotion électrique. C'était miracle qu'ils n'eussent point
+été foudroyés à cette place, sinon directement, du moins par un choc
+en retour.
+
+Au même instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde
+masse s'abattit sur le toit qui s'effondra, et l'ouragan, se
+précipitant par cette large ouverture, saccagea l'intérieur de la
+salle, dont les murs de bois s'affaissèrent sur le sol.
+
+Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s'y trouvaient n'avait
+été blessé. Le toit, arraché, avait pour ainsi dire glissé vers la
+droite, tandis qu'ils étaient groupés dans l'angle à gauche près de la
+porte.
+
+«Au dehors! au dehors!» cria l'un des gardiens en s'élançant sur les
+roches de la grève.
+
+Tous l'imitèrent, et là, ils reconnurent à quelle cause était due
+cette catastrophe.
+
+Le phare, foudroyé par une décharge électrique, s'était rompu à la
+base. Par suite, effondrement de la partie supérieure du pylône, qui,
+dans sa chute, avait défoncé le toit. Puis, en un instant, l'ouragan
+venait d'achever la démolition de la maisonnette.
+
+Maintenant, plus un feu pour éclairer le chenal du petit port de
+refuge! Si la tartane échappait à l'engloutissement dont la menaçaient
+les trombes, rien ne pourrait l'empêcher de se mettre au plein sur les
+récifs.
+
+On la voyait alors irrésistiblement dressée, tandis que les colonnes
+d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une
+demi-encablure la séparait-elle d'une énorme roche, qui émergeait à
+cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'était évidemment là
+que le petit bâtiment viendrait toucher, se briser, périr.
+
+Kéraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grève, regardant
+avec horreur cet émouvant spectacle, impuissants à porter secours au
+navire en détresse, pouvant à peine résister eux-mêmes à ces violences
+de l'air déchaîné, qui les couvrait d'embruns où le sable se mêlait à
+l'eau de mer.
+
+Quelques pêcheurs du port d'Atina étaient accourus,--peut-être pour se
+disputer les débris de cette tartane que le ressac allait bientôt
+rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs
+compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout
+pour venir en aide aux naufragés. Ils voulaient plus encore: c'était,
+dans la mesure du possible, que l'on indiquât à l'équipage de la
+tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y
+porter en évitant les écueils de droite et de gauche?
+
+«Des torches! ... des torches!....» s'écria Kéraban.
+
+Aussitôt, quelques branches résineuses, arrachées à un bouquet de pins
+maritimes, groupés sur le flanc de la maison renversée, furent
+enflammées, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaça, tant bien
+que mal, le feu éteint du phare.
+
+Cependant, la tartane dérivait toujours. A travers les stries des
+éclairs, on voyait son équipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de
+gréer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la
+grève; mais à peine hissée, la voile se déralingua sous le fouet de
+l'ouragan, et des morceaux de toile furent projetés jusqu'aux
+falaises, passant comme une volée de ces pétrels, qui sont les oiseaux
+des tempêtes.
+
+La coque du petit bâtiment s'élevait parfois à une hauteur prodigieuse
+et retombait dans un gouffre où elle se fût anéantie, s'il eût eu pour
+fond quelque roche sous-marine.
+
+«Les malheureux! s'écriait Kéraban. Mes amis ... ne peut-on rien pour
+les sauver?
+
+--Rien! répondirent les pêcheurs.
+
+--Rien!... Rien!... Eh bien, mille piastres!... dix mille piastres!...
+cent mille ... à qui leur portera secours!»
+
+Mais les généreuses offres ne pouvaient être acceptées! Impossible de
+se jeter au milieu de cette mer furieuse pour établir un va-et-vient
+entre la tartane et la pointe extrême de la passe! Peut-être, avec un
+de ces engins nouveaux, ces canons porte-amarres, eût-on pu jeter une
+communication; mais ces engins manquaient et le petit port d'Atina ne
+possédait même pas un canot de sauvetage.
+
+«Nous ne pouvons pourtant pas les laisser périr!» répétait Kéraban,
+qui ne se contenait plus à la vue de ce spectacle.
+
+Ahmet et tous ses compagnons, épouvantés comme lui, comme lui étaient
+réduits à l'impuissance.
+
+Tout à coup, un cri, parti du pont de la tartane, fit bondir Ahmet. Il
+lui sembla que son nom,--oui! son nom!--avait été jeté au milieu du
+fracas des lames et du vent.
+
+Et en effet, pendant une courte accalmie, ce cri fut répété, et,
+distinctement, il entendit:
+
+«Ahmet ... à moi! ... Ahmet!»
+
+Qui donc pouvait l'appeler ainsi? Sous le coup d'un irrésistible
+pressentiment, son coeur battit à se rompre! ... Cette tartane, il lui
+sembla qu'il la reconnaissait ... qu'il l'avait déjà, vue! ... Où? ...
+N'était-ce pas à Odessa, devant la villa du banquier Sélim, le jour
+même de son départ?
+
+«Ahmet! ... Ahmet! ...»
+
+Ce nom retentit encore.
+
+Kéraban, Van Mitten, Bruno, Nizib, s'étaient rapprochés du jeune
+homme, qui, les bras tendus vers la mer, restait immobile, comme s'il
+eût été pétrifié.
+
+«Ton nom! ... C'est ton nom? répétait Kéraban.
+
+--Oui !... oui! ... disait-il ... mon nom!»
+
+Soudain, un éclair dont la durée dépassa deux secondes,--il se
+propagea d'un horizon à l'autre--embrasa tout l'espace. Au milieu de
+cette immense fulguration, la tartane apparut aussi nettement que si
+elle eût été dessinée en blanc par quelque effluence électrique. Son
+grand mât venait d'être frappé d'un coup de foudre et brûlait comme
+une torche au souffle de la rafale.
+
+A l'arrière de la tartane, deux jeunes filles se tenaient enlacées
+l'une à l'autre, et de leurs lèvres s'échappa encore ce cri:
+
+«Ahmet! ... Ahmet!
+
+--Elle! ...C'est elle! ... Amasia! ... s'écria le jeune homme en
+bondissant sur une des roches.
+
+--Ahmet! ... Ahmet!» s'écria Kéraban à son tour. El il se précipita
+vers son neveu, non pour le retenir, mais pour lui venir en aide, s'il
+le fallait.
+
+«Ahmet!... Ahmet!»
+
+Ce nom fut, une dernière fois encore, jeté à travers l'espace. Il n'y
+avait plus de doute possible.
+
+«Amasia! ... Amasia! ...» s'écria Ahmet.
+
+Et se lançant dans l'écume du ressac, il disparut.
+
+A ce moment, une des trombes venait d'atteindre la tartane par
+l'avant; puis elle l'entraînait dans son tourbillon, elle la jetait
+sur les récifs de gauche, vers la roche même, à l'endroit où elle
+émergeait près de la pointe nord-ouest. Là, le petit bâtiment se broya
+avec un fracas qui domina le bruit de la tourmente; puis, il s'abîma
+en un clin d'oeil, et le météore, rompu lui aussi, à ce choc de
+recueil, s'évanouit en éclatant comme une bombe gigantesque, rendant à
+la mer sa base liquide, et à la nue les vapeurs qui formaient son
+tournoyant panache.
+
+On devait croire perdus tous ceux que portait la tartane, perdu le
+courageux sauveteur qui s'était précipité au secours des deux jeunes
+filles!
+
+Kéraban voulu se lancer dans ces eaux furieuses, afin de lui venir en
+aide ... Ses compagnons durent lutter avec lui pour l'empêcher de
+courir à une perte certaine.
+
+Mais, pendant ce temps, on avait pu revoir Ahmet à la lueur des
+éclairs continus qui illuminaient l'espace. Avec une vigueur
+surhumaine, il venait de se hisser sur la roche. Il soulevait dans ses
+bras l'une des naufragées! ... L'autre, accrochée à son vêtement,
+remontait avec lui! ... Mais, sauf elles, personne n'avait reparu ...
+Sans doute, tout l'équipage de la tartane, qui s'était jeté à la mer
+au moment où l'assaillait la trombe, avait péri, et toutes deux
+étaient les seules survivantes de ce naufrage.
+
+Ahmet, lorsqu'il se fut mis hors de la portée des lames, s'arrêta un
+instant, et regarda l'intervalle qui le séparait de la pointe de la
+passe. Au plus, une quinzaine de pieds. Et alors, profitant du retrait
+d'une énorme vague, qui laissait à peine quelques pouces d'eau sur le
+sable, il s'élança avec son fardeau, suivi de l'autre jeune fille,
+vers les rochers de la grève qu'il atteignit heureusement.
+
+Une minute après, Ahmet était au milieu de ses compagnons. Là, il
+tombait, brisé par l'émotion et la fatigue, après avoir remis entre
+leurs bras celle qu'il venait de sauver.
+
+«Amasia! ... Amasia!» s'écria Kéraban.
+
+Oui! C'était bien Amasia ... Amasia qu'il avait laissée à Odessa, la
+fille de son ami Sélim! C'était bien elle qui se trouvait à bord de
+cette tartane, elle qui venait de se perdre, à trois cents lieues de
+là, à l'autre extrémité de la mer Noire! Et avec elle, Nedjeb, sa
+suivante! Que s'était-il donc passé! ... Mais Amasia ni la jeune
+Zingare n'auraient pu le dire en ce moment: toutes deux avaient perdu
+connaissance.
+
+Le seigneur Kéraban prit la jeune fille entre ses bras, tandis que
+l'un des gardiens du phare soulevait Nedjeb. Ahmet était revenu à lui,
+mais éperdu, comme un homme à qui le sentiment de la réalité échappe
+encore. Puis, tous se dirigèrent vers la bourgade d'Atina, où l'un des
+pêcheurs leur donna asile dans sa cabane.
+
+Amasia et Nedjeb furent déposées devant l'âtre, où flambait un bon feu
+de sarments.
+
+Ahmet, penché sur la jeune fille, lui soutenait la tête! Il l'appelait
+... il lui parlait!
+
+«Amasia! ... ma chère Amasia! ... Elle ne m'entend plus! ... Elle ne
+me répond pas! ... Ah! si elle est morte, je mourrai!
+
+--Non! ... elle n'est pas morte, s'écria Kéraban. Elle respire! ...
+Ahmet! ... Elle est vivante!....»
+
+En ce moment, Nedjeb venait de se relever. Puis, se jetant sur le
+corps d'Amasia,
+
+«Ma maîtresse ... ma bien aimée maîtresse! ... disait-elle ... Oui!
+... elle vit! ... Ses yeux se rouvrent!»
+
+Et, en effet, les paupières de la jeune fille venaient de se soulever
+un instant.
+
+«Amasia! ... Amasia! s'écria Ahmet.
+
+--Ahmet ... mon cher Ahmet!» répondit la jeune fille.
+
+Kéraban les pressait tous les deux sur sa poitrine.
+
+«Mais quelle était cette tartane? ... demanda Ahmet.
+
+--Celle que nous devions visiter, seigneur Ahmet, avant votre départ
+d'Odessa! répondit Nedjeb.
+
+--La _Guïdare_, capitaine Yarhud?
+
+--Oui! ... C'est lui qui nous a enlevées toutes deux!
+
+--Mais pour qui agissait-il?
+
+--Nous l'ignorons!
+
+--Et où allait cette tartane?
+
+--Nous l'ignorons aussi, Ahmet. répondit Amasia ... Mais vous êtes là
+... J'ai tout oublié!....
+
+--Je n'oublierai pas, moi!» s'écria le seigneur Kéraban.
+
+Et si, à ce moment, il se fût retourné, il eût aperçu un homme, qui
+l'épiait à la porte de la cabane, s'enfuir rapidement.
+
+C'était Yarhud, seul survivant de son équipage. Presque aussitôt, sans
+avoir été vu, il disparaissait dans une direction opposée au bourg
+d'Atina.
+
+Le capitaine maltais avait tout entendu. Il savait maintenant que, par
+une fatalité inconcevable, Ahmet s'était trouvé sur le lieu du
+naufrage de la _Guïdare_, au moment où Amasia allait périr!
+
+Après avoir dépassé les dernières maisons de la bourgade, Yarhud
+s'arrêta au détour de la route.
+
+«Le chemin est long d'Atina au Bosphore, dit-il, et je saurai bien
+mettre a exécution les ordres du seigneur Saffar!»
+
+
+
+
+V
+
+
+DE QUOI L'ON CAUSE ET CE QUE L'ON VOIT SUR LA ROUTE D'ATINA A
+TRÉBIZONDE.
+
+S'ils étaient heureux de s'être retrouvés ainsi, ces deux fiancés,
+s'ils remercièrent Allah de ce providentiel hasard, qui avait conduit
+Ahmet à l'endroit même où la tempête allait jeter cette tartane, s'ils
+éprouvèrent une de ces émotions, mêlées de joie et d'épouvanté, dont
+l'impression est ineffaçable, il est inutile d'y insister.
+
+Mais, on le conçoit, ce qui s'était passé depuis leur départ d'Odessa,
+Ahmet, et non moins que lui, son oncle Kéraban, avaient une telle hâte
+de l'apprendre, qu'Amasia, aidée de Nedjeb, ne put tarder à en faire
+le récit dans tous ses détails.
+
+Il va sans dire que des vêtements de rechange avaient été procurés aux
+deux jeunes filles, qu'Ahmet lui-même s'était vêtu d'un costume du
+pays, et que tous, maîtres et serviteurs, assis sur des escabeaux
+devant la flamme pétillante du foyer, n'avaient plus aucun souci de la
+tourmente qui déchaînait au dehors ses dernières violences.
+
+Avec quelle émotion tous apprirent ce qui s'était passé à la villa
+Sélim, peu d'heures après que le seigneur Kéraban les eut entraînés
+sur les routes de la Chersonèse! Non! Ce n'était point pour vendre à
+la jeune fille des étoffes précieuses que Yarhud avait jeté l'ancre
+dans la petite baie, au pied même de l'habitation du banquier Sélim,
+c'était pour opérer un odieux rapt, et tout donnait à penser que
+l'affaire avait été préparée de longue main.
+
+Les deux jeunes filles enlevées, la tartane avait immédiatement pris
+la mer. Mais ce que ni l'une ni l'autre ne put dire, ce qu'elles
+ignoraient encore, c'est que Sélim eût entendu leurs cris, c'est que
+ce malheureux père fût arrivé au moment où la _Guïdare_ doublait les
+dernières roches de la petite baie, c'est que Sélim eût été atteint
+d'un coup de feu, tiré du pont de la tartane, et qu'il fût
+tombé,--mort peut-être!--sans avoir pu se mettre ni mettre aucun de
+ses gens à la poursuite des ravisseurs.
+
+Quant à l'existence qui fut faite à bord aux deux jeunes filles,
+Amasia n'eut que peu de choses à dire à ce sujet. Le capitaine et son
+équipage avaient eu pour Nedjeb et pour elle des égards évidemment dus
+à quelque recommandation puissante. La chambre la plus confortable du
+petit bâtiment leur avait été réservée. Elles y prenaient leurs repas,
+elles y reposaient. Elles pouvaient monter sur le pont toutes les fois
+qu'elles le désiraient; mais elles se sentaient surveillées de près,
+pour le cas où, dans un moment de désespoir, elles eussent voulu se
+soustraire par la mort au sort qui les attendait.
+
+Ahmet écoutait ce récit le coeur serré. Il se demandait si, dans cet
+enlèvement, le capitaine avait agi pour son propre compte, avec
+l'intention d'aller revendre ses prisonnières sur les marchés de
+l'Asie Mineure,--odieux trafic qui n'est pas rare, en effet!--ou si
+c'était pour le compte de quelque riche seigneur de l'Anatolie que le
+crime avait été commis.
+
+A cela, et bien que la question leur eût été directement posée, ni
+Amasia ni Nedjeb ne purent répondre. Toutes les fois que, dans leur
+désespoir, implorant ou pleurant, elles avaient interrogé là-dessus
+Yarhud, celui-ci s'était toujours refusé à s'expliquer. Elles ne
+savaient donc ni pour qui avait agi le capitaine de la tartane,
+ni,--ce qu'Ahmet eût désiré surtout apprendre,--où devait les conduire
+la _Guïdare_.
+
+Quant à la traversée, elle avait d'abord été bonne, mais lente, à
+cause des calmes qui s'étaient maintenus pendant une période de
+plusieurs jours. Il n'avait été que trop visible combien ces retards
+contrariaient le capitaine, peu enclin à dissimuler son impatience.
+Les deux jeunes filles en avaient donc conclu--Ahmet et le seigneur
+Kéraban furent de cette opinion--que Yarhud s'était engagé à arriver
+dans un délai convenu ... mais où? ... Cela, on l'ignorait, bien qu'il
+fut certain que c'était en quelque port de l'Asie Mineure que la
+_Guïdare_ devait être attendue.
+
+Enfin, les calmes cessèrent, et la tartane put reprendre sa marche
+vers l'est, ou, comme le dit Amasia, dans la direction du lever du
+soleil. Elle fit route ainsi pendant deux semaines, sans incidents;
+plusieurs fois, elle croisa, soit des navires à voiles, bâtiments de
+guerre ou de commerce, soit de ces rapides steamers qui coupent de
+leurs itinéraires réguliers cette immense aire da la mer Noire; mais
+alors, le capitaine Yarhud obligeait ses prisonnières à redescendre
+dans leur chambre, dans la crainte qu'elles ne fissent quelque signal
+de détresse qui aurait pu être aperçu.
+
+Le temps devint peu à peu menaçant, puis mauvais, puis détestable.
+Deux jours avant le naufrage de la _Guïdare_, une violente tempête se
+déclara. Amasia et Nedjeb comprirent bien, à la colère du capitaine,
+qu'il était forcé de modifier sa route, et que la tourmente le
+poussait là où il ne voulait point aller. Et alors, ce fut avec une
+sorte de bonheur que les deux jeunes filles se sentirent emportées par
+cette tempête, puisqu'elle les éloignait du but que la _Guïdare_
+voulait atteindre.
+
+«Oui, cher Ahmet, dit Amasia pour achever son récit, en pensant au
+sort qui m'était destiné, en me voyant séparée de vous, entraînée là
+où vous ne m'auriez jamais revue, ma résolution était bien prise! ...
+Nedjeb le savait! ... Elle n'aurait pu m'empêcher de l'accomplir! ...
+Et avant que la tartane n'eût atteint ce rivage maudit ... je me
+serais précipitée dans les flots! ... Mais la tempête est venue! ...
+Ce qui devait nous perdre nous a sauvées! ... Mon Ahmet, vous m'êtes
+apparu au milieu des lames furieuses! ... Non! ... jamais je
+n'oublierai....
+
+--Chère Amasia ..., répondit Ahmet, Allah a voulu que vous fussiez
+sauvée ... et sauvée par moi!... Mais, si je n'avais précédé mon
+oncle, c'était lui qui se jetait à votre secours!
+
+--Par Mahomet, je le crois bien! s'écria Kéraban.
+
+--Et dire qu'un seigneur si entêté a si bon coeur! ne put s'empêcher
+de murmurer Nedjeb.
+
+--Ah! cette petite qui me relance! riposta Kéraban. Et pourtant, mes
+amis, avouez que mon entêtement a quelquefois du bon!
+
+--Quelquefois? demanda Van Mitten, très incrédule à ce sujet. Je
+voudrais bien savoir....
+
+--Sans doute, ami Van Mitten! Si j'avais cédé aux fantaisies d'Ahmet,
+si nous avions pris les railways de la Crimée et du Caucase, au lieu
+de suivre la côte, Ahmet se serait-il trouvé là, au moment du
+naufrage, pour sauver sa fiancée?
+
+--Non, sans doute, reprit Van Mitten; mais, ami Kéraban, si vous ne
+l'aviez forcé à quitter Odessa, sans doute aussi l'enlèvement ne se
+fût pas accompli et....
+
+--Ah! c'est ainsi que vous raisonnez, Van Mitten! Vous voulez
+discuter à ce sujet?
+
+--Non! ... non! ... répondit Ahmet, qui sentait bien que, dans une
+discussion présentée de la sorte, le Hollandais n'aurait pas le
+dessus. Il est un peu tard, d'ailleurs, pour raisonner et déraisonner
+sur le pour et le contre! Mieux vaut prendre quelque repos....
+
+--Afin de repartir demain! dit Kéraban.
+
+--Demain, mon oncle, demain? ... répondit Ahmet. Et ne faut-il pas
+qu'Amasia et Nedjeb....
+
+--Oh! je suis forte, Ahmet, et demain....
+
+--Ah! mon neveu, s'écria Kéraban, voilà que tu n'es plus si pressé,
+maintenant que ma petite Amasia est près de toi! ... Et cependant, la
+fin du mois approche ... la date fatale ... et il y a là un intérêt
+qu'il ne faut pas négliger ... et tu permettras à un vieux négociant
+d'être plus pratique que toi! ... Donc, que chacun dorme de son mieux,
+et demain, lorsque nous aurons trouvé quelque moyen de transport, nous
+nous remettrons en route!»
+
+On s'installa donc du mieux qu'il fut possible dans la maison du
+pêcheur, et aussi bien, à coup sur, que le seigneur Kéraban et ses
+compagnons l'eussent été dans une des auberges d'Atina. Tous, après
+tant d'émotions, furent heureux de se reposer pendant quelques heures,
+Van Mitten rêvant qu'il discutait encore avec son intraitable ami,
+celui-ci rêvant qu'il se trouvait face à face avec le seigneur Saffar,
+sur lequel il appelait toutes les malédictions d'Allah et de son
+prophète.
+
+Seul, Ahmet ne put fermer l'oeil un instant. De savoir dans quel but
+Amasia avait été enlevée par Yarhud, cela l'inquiétait, non plus pour
+le passé, mais pour l'avenir. Il se demandait si tout danger avait
+disparu avec le naufrage de la _Guïdare_. Certes, il avait lieu de
+croire que pas un des hommes de l'équipage n'avait survécu à la
+catastrophe, et il ignorait que le capitaine en fût sorti sain et
+sauf. Mais cette catastrophe serait bientôt connue dans ces parages.
+Celui pour le compte duquel agissait Yarhud,--quelque riche seigneur,
+sans doute, peut-être quelque pacha des provinces de l'Anatolie,--on
+serait rapidement instruit. Lui serait-il donc difficile de se
+remettre sur les traces de la jeune fille? Entre Trébizonde et
+Scutari, à travers cette province, presque déserte, traversée par
+l'itinéraire, les périls ne pourraient-ils être accumulés, les pièges
+tendus, les embûches préparées?
+
+Ahmet prit donc la résolution de veiller avec le plus grand soin. Il
+ne se séparerait plus d'Amasia; il prendrait la direction de la petite
+caravane et choisirait, au besoin, quelque guide sûr, qui pourrait le
+diriger par les plus courtes voies du littoral.
+
+En même temps, Ahmet résolut de mettre le banquier Sélim, le père
+d'Amasia, au courant de ce qui s'était passé depuis l'enlèvement de sa
+fille. Il importait, avant tout, que Sélim apprît qu'Amasia était
+sauvée, et qu'il eût soin de se trouver à Scutari pour l'époque
+convenue, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Mais une lettre,
+expédiée d'Atina ou de Trébizonde, eût mis trop de temps à parvenir à
+Odessa. Aussi, Ahmet se décida-t-il, sans en rien dire à son
+oncle,--que le mot télégramme eût fait bondir,--à envoyer une dépêche
+à Sélim par le fil de Trébizonde. Il se promit aussi de lui marquer
+que tout danger n'était pas écarté, peut-être, et que Sélim ne devait
+pas hésiter à se porter au-devant de la petite caravane.
+
+Le lendemain, dès qu'Ahmet se retrouva avec la jeune fille, il lui fit
+connaître ses projets, en partie du moins, sans insister à propos des
+périls qu'elle pouvait courir encore. Amasia ne vit qu'une chose en
+tout cela: c'est que son père allait être rassuré et dans le plus bref
+délai. Aussi avait-elle hâte d'être arrivée à Trébizonde, d'où serait
+expédié ce télégramme à l'insu de l'oncle Kéraban.
+
+Après quelques heures de sommeil, tous étaient sur pied, Kéraban plus
+impatient que jamais, Van Mitten résigné à tous les caprices de son
+ami, Bruno serrant ce qui lui restait de ventre dans ses vêtements
+trop larges et ne répondant plus à son maître que par des
+monosyllabes.
+
+Tout d'abord, Ahmet avait fouillé Atina, bourgadesans importance,
+qui,--son nom l'indique,--fut jadis l'«Athènes» du Pont-Euxin. Aussi
+y voit-on encore quelques colonnes d'ordre dorique, restes d'un temple
+de Pallas. Mais si ces ruines intéressèrent Van Mitten, elles
+laissèrent fort indifférent Ahmet. Combien il eût préféré trouver
+quelque véhicule moins rude, moins rudimentaire que la charrette prise
+à la frontière turco-russe! Mais il fallut en revenir à l'araba, qui
+fut spécialement réservée aux deux jeunes filles. De là, nécessité de
+se procurer d'autres montures, chevaux, ânes, mules ou mulets, afin
+que maîtres et serviteurs pussent atteindre Trébizonde.
+
+Ah! que de regrets éprouva le seigneur Kéraban en songeant à sa chaise
+de poste brisée au railway de Poti! Et que de récriminations, avec
+invectives et menaces, il envoya à l'adresse de ce hautain Saffar,
+selon lui responsable de tout le mal!
+
+Quant à Amasia et à Nedjeb, rien ne pouvait leur être plus agréable
+que de voyager en araba! Oui! c'était du nouveau, de l'imprévu! Elles
+ne l'eussent pas changée, cette charrette, pour le plus beau carrosse
+du Padischah! Comme elles seraient à l'aise sous la bâche imperméable,
+sur une fraîche litière qu'il était facile de renouveler à chaque
+relais! Et, de temps en temps, elles offriraient une place près
+d'elles au seigneur Kéraban, au jeune Ahmet, à M. Van Mitten! Et puis
+ces cavaliers qui les escorteraient comme des princesses! ... Enfin,
+c'était charmant!
+
+Il va sans dire que des réflexions de ce genre venaient de cette folle
+de Nedjeb, si portée à ne prendre les événements que par leurs bons
+côtés. Quant à Amasia, comment eût-elle eu la pensée de se plaindre,
+après tant d'épreuves, puisqu'Ahmet était près d'elle, puisque ce
+voyage allait s'achever dans des conditions si différentes et dans un
+délai si court! Et on atteindrait enfin Scutari! ... Scutari!
+
+«Je suis certaine, répétait Nedjeb, qu'en se dressant sur la pointe
+des pieds, on pourrait déjà l'apercevoir!»
+
+En réalité, il n'y avait dans la petite troupe que deux hommes à se
+plaindre: le seigneur Kéraban, qui, faute d'un véhicule plus rapide,
+craignait quelque retard, et Bruno, qu'une étape de trente-cinq
+lieues,--trente-cinq lieues à dos de mule!--séparait encore de
+Trébizonde.
+
+Là, par exemple, ainsi que le lui répétait Nizib, on se procurerait
+certainement un moyen de transport plus approprié aux chemins des
+longues plaines de l'Anatolie.
+
+Donc, ce jour-là, 15 septembre, toute la caravane quitta la petite
+bourgade d'Atina, vers onze heures du matin. La tempête avait été si
+violente que cette violence s'était faite aux dépens de sa durée.
+Aussi, un calme presque complet régnait-il dans l'atmosphère. Les
+nuages, reportés vers les hautes couches de l'air, se reposaient,
+presque immobiles, encore tout lacérés des coups de l'ouragan. Par
+intervalles, le soleil lançait quelques rayons qui animaient le
+paysage. Seule, la mer, sourdement agitée, venait battre avec fracas
+la base rocheuse des falaises.
+
+C'étaient les routes du Lazistan occidental que le seigneur Kéraban et
+ses compagnons descendaient alors, et aussi rapidement que possible,
+de manière à pouvoir franchir, avant le soir, la frontière du pachalik
+de Trébizonde. Ces routes n'étaient point désertes. Il y passait des
+caravanes, où les chameaux se comptaient par centaines; les oreilles
+étaient assourdies du son des grelots, des sonnettes, des cloches même
+qu'ils portaient au cou, en même temps que l'oeil s'amusait aux
+couleurs violentes et variées de leurs pompons et de leurstresses
+agrémentées de coquillages. Ces caravanes venaient de la Perse ou y
+retournaient.
+
+Le littoral n'était pas plus désert que les routes. Toute une
+population de pêcheurs et chasseurs s'y était donné rendez-vous. Les
+pêcheurs, à la tombée de la nuit, avec leur barque dont l'arrière
+s'éclaire d'une résine enflammée, y prennent, par quantités
+considérables, cette espèce d'anchois, le «khamsi», dont il se fait
+une consommation prodigieuse sur toute la côte anatolienne, et jusque
+dans les provinces de l'Arménie centrale. Quant aux chasseurs, ils
+n'ont rien à envier aux pêcheurs de khamsi pour l'abondance du gibier
+qu'ils recherchent de préférence. Des milliers d'oiseaux de mer de
+l'espèce des grèbes, des «koukarinas», pullulent sur les rivages de
+cette portion de l'Asie Mineure. Aussi, est-ce par centaines de mille
+qu'ils fournissent des peaux fort recherchées, dont le prix assez
+élevé compense le déplacement, le temps, la fatigue, sans parler de ce
+que coûte la poudre employée à leur donner la chasse.
+
+Vers trois heures après midi, la petite caravane fit halte à la
+bourgade de Mapavra, à l'embouchure de la rivière de ce nom, dont les
+eaux claires se mélangent au huileux liquide d'un courant de pétrole
+qui descend des sources voisines. A cette heure, il était un peu trop
+tôt pour diner; mais, comme on ne devait arriver que fort tard au
+campement du soir, il parut sage de prendre quelque nourriture. Ce fut
+du moins l'avis de Bruno, et l'avis de Bruno l'emporta, non sans
+raison. S'il y eut abondance de khamsi sur la table de l'auberge où le
+seigneur Kéraban et les siens avaient pris place, cela va sans dire.
+C'est là, d'ailleurs, le mets préféré dans ces pachaliks de l'Asie
+Mineure. On servit ces anchois salés ou frais au goût des amateurs,
+mais il y eut aussi quelques plats plus sérieux, auxquels on fit bon
+accueil. Et puis, il régnait tant de gaieté parmi ces convives, tant
+de bonne humour! N'est-ce pas le meilleur assaisonnement de toutes
+choses en ce monde?
+
+«Eh bien! Van Mitten, disait Kéraban, regrettez-vous encore
+l'entêtement,--entêtement légitime,--de votre ami et correspondant,
+qui vous a forcé de le suivre en un pareil voyage?
+
+--Non, Kéraban, non! répondait Van Mitten, et je le recommencerai,
+quand il vous plaira!
+
+--Nous verrons, nous verrons, Van Mitten! Et toi, ma petite Amasia,
+que penses-tu de ce méchant oncle, qui t'avait enlevé ton Ahmet?
+
+--Qu'il est toujours ce que je savais bien, le meilleur des hommes!
+répondit la jeune fille.
+
+--Et le plus accommodant! ajouta Nedjeb. Il me semble même que le
+seigneur Kéraban ne s'entête plus autant qu'autrefois!
+
+--Bon! voilà cette folle qui se moque de moi! s'écria Kéraban en
+riant d'un bon rire.
+
+--Mois non, seigneur, mais non!
+
+--Mais si, petite! ... Bah! tu as raison! ... Je ne discute plus! ...
+Je ne m'entête plus! ... L'ami Van Mitten, lui-même, ne parviendrait
+plus à me provoquer!
+
+--Oh! ... il faudrait voir cela! ... répondit le Hollandais, en
+hochant la tête d'un air peu convaincu.
+
+--C'est tout, vu Van Mitten!
+
+--Si l'on vous mettait sur certains chapitres?
+
+--Vous vous trompez bien! Je jure....
+
+--Ne jurez pas!
+
+--Mais si! ... Je jurerai! ... répondit Kéraban, qui commençait à
+s'animer quelque peu. Pourquoi ne jurerais-je pas?
+
+--Parce que c'est souvent chose difficile a tenir un serment!
+
+--Moins difficile à tenir que sa langue, en tout cas, Van Mitten, car
+il est certain qu'en ce moment et pour le plaisir de me contredire....
+
+--Moi, ami Kéraban?
+
+--Vous! ... et quand je vous répète que je suis résolu à ne plus
+jamais m'entêter sur rien, je vous prie de ne point vous entêter,
+vous, à me soutenir le contraire!
+
+--Allons, vous avez tort, monsieur Van Mitten, dit Ahmet, grand tort,
+cette fois!
+
+--Absolument tort! ... dit Amasia en souriant.
+
+--Tout à fait tort!» ajouta Nedjeb.
+
+Et le digne Hollandais, voyant la majorité s'élever contre lui, jugea
+bon de se taire.
+
+Au fond, malgré tout ce qui était arrivé, malgré les leçons qu'il
+avait reçues et plus particulièrement dans ce voyage, si imprudemment
+commencé, qui aurait pu si mal finir, le seigneur Kéraban était-il
+aussi corrigé qu'il voulait le prétendre? on le verrait bien; mais, en
+vérité, tous étaient certainement de l'avis de Van Mitten! Que les
+bosses de l'entêtement fussent maintenant réduites sur cette tête de
+têtu, il était quelque peu permis d'en douter!
+
+«En route! dit Kéraban, lorsque le repas fut achevé. Voilà un dîner
+qui n'a point été mauvais, mais j'en sais un meilleur!
+
+--Et lequel? demanda Van Mitten.
+
+--Celui qui nous attend à Scutari!»
+
+On repartit vers quatre heures, et à huit heures du soir, on arrivait,
+sans mésaventure, à la petite bourgade de Rize, toute semée d'écueils
+au delà de ses grèves.
+
+Là, il fallut passer la nuit dans une sorte de khan assez peu
+confortable,--si peu même que les deux jeunes filles préférèrent
+demeurer sous la bâche de leur araba. L'important était que les
+chevaux et les mules pussent trouver à se refaire de leurs fatigues.
+Heureusement, la paille et l'orge ne manquaient point aux râteliers.
+Le seigneur Kéraban et les siens n'eurent à leur disposition qu'une
+litière, mais sèche et fraîche, et ils surent s'en contenter. La nuit
+prochaine, ne devaient-ils pas la passer à Trébizonde, et avec tout le
+confortable que devait leur offrir cette importante ville dans le
+meilleur de ses hôtels?
+
+Quant à Ahmet, que la couche fût bonne ou mauvaise, peu lui importait.
+Sous l'obsession de certaines idées il n'aurait pu dormir. Il
+craignait toujours pour la sûreté de la jeune fille, et se disait que
+tout péril n'avait peut-être pas cessé avec le naufrage de la
+_Guïdare_. Il veilla donc, bien armé, aux abords du khan.
+
+Ahmet taisait bien: il avait raison de craindre.
+
+En effet, Yarhud, pendant cette journée, n'avait point perdu de vue la
+petite caravane. Il marchait sur ses traces, mais de manière à ne
+jamais se laisser voir, étant connu d'Ahmet aussi bien que des deux
+jeunes filles. Puis, il épiait, il combinait des plans pour ressaisir
+la proie qui lui était échappée,--et, à tout hasard, il avait écrit à
+Scarpante. Cet intendant du seigneur Saffar, suivant ce qui avait été
+convenu à l'entrevue de Constantinopple, devait être depuis quelque
+temps à Trébizonde. Aussi, fut-ce une lieue avant d'arriver à cette
+ville, au caravansérail de Rissar, que Yarhud lui avait donné
+rendez-vous pour le lendemain, sans lui rien dire du naufrage de la
+tartane ni de ses conséquences si funestes.
+
+Donc, Ahmet n'avait que trop raison de veiller; ses pressentiments ne
+le trompaient pas. Yarhud, pendant la nuit, put même s'approcher assez
+près du khan pour s'assurer que les jeunes filles dormaient dans leur
+araba. Très heureusement pour lui, il s'aperçut à temps qu'Ahmet
+faisait bonne garde, et il parvint à s'éloigner sans avoir été vu.
+
+Mais, cette fois, au lieu de rester sur les derrières de la caravane,
+le capitaine maltais se jeta vers l'ouest, sur la route de Trébizonde.
+Il lui importaitde devancer le seigneur Kéraban et ses compagnons.
+Avant leur arrivée dans cette ville, il voulait avoir conféré avec
+Scarpante. Aussi, faisant faire un détour au cheval qu'il montait
+depuis son départ d'Atina, se dirigea-t-il rapidement vers le
+caravansérail de Rissar.
+
+Allah est grand, soit! mais, en vérité, il aurait dû faire plus
+grandement les choses, et ne pas laisser le capitaine Yarhud survivre
+à cet équipage de coquins, disparu dans le naufrage de la _Guïdare_!
+Le lendemain, 16 septembre, dès l'aube, tout le monde était sur pied,
+de belle humeur,--sauf Bruno, qui se demandait combien de livres il
+perdrait encore avant son arrivée à Scutari.
+
+«Ma petite Amasia, dit le seigneur Kéraban en se frottant les mains,
+viens que je t'embrasse!
+
+--Volontiers, mon oncle, dit la jeune fille, si toutefois vous me
+permettez de vous donner déjà ce nom?
+
+--Si je te le permets, ma chère fille! Tu peux même m'appeler ton
+père. Est-ce qu'Ahmet n'est pas mon fils?
+
+--Il l'est tellement, oncle Kéraban, dit Ahmet, qu'il vient vous
+donner un ordre, comme c'est le droit d'un fils envers son père!
+
+--Et quel ordre?
+
+--Celui de partir à l'instant. Les chevaux sont prêts, et il faut que
+ce soir nous soyons à Trébizonde.
+
+--Et nous y serons, s'écria Kéraban, et nous en repartirons le
+lendemain au soleil levant!--Eh bien! ami Van Mitten, il était donc
+écrit que vous verriez un jour Trébizonde!
+
+--Oui! Trébizonde! ... Quel magnifique nom de ville! répondit le
+Hollandais, Trébizonde et sa colline, où les Dix Mille célébrèrent des
+jeux et des combats gymniques sous la présidence de Dracontius, si
+j'en crois mon guide, qui me paraît fort bien rédigé! En vérité, ami
+Kéraban, il ne me déplaît point de voir Trébizonde!
+
+--Eh bien, de ce voyage, ami Van Mitten, avouez qu'il vous restera de
+fameux souvenirs!
+
+--Ils auraient pu être plus complets!
+
+--En somme, vous n'aurez pas eu lieu de vous plaindre!
+
+--Ce n'est pas fini! ...» murmura Bruno à l'oreille de son maître,
+comme un mauvais augure chargé de rappeler aux humains l'instabilité
+des choses humaines!
+
+La caravane quitta le khan à sept heures du matin. Le temps
+s'améliorait de plus en plus, avec un beau ciel, mêlé de quelques
+brumes matinales que le soleil allait dissiper.
+
+A midi, on s'arrêtait à la petite bourgade d'Of, sur l'Ophis des
+anciens, où se retrouve l'origine des grandes familles de la Grèce. On
+y déjeuna dans une modeste auberge, en utilisant les provisions que
+portait l'araba et qui touchaient à leur fin.
+
+Au surplus, l'aubergiste n'avait guère la tête à lui, et, de s'occuper
+de ses clients, ce n'était point ce qui l'inquiétait alors. Non! sa
+femme était gravement malade, à ce brave homme, et il n'y avait point
+de médecin dans le pays. Or, en faire venir un de Trébizonde, c'eût
+été bien cher pour un pauvre hôtelier!
+
+Il s'ensuivit donc que le seigneur Kéraban, aidé en cela par son ami
+Van Mitten, crut devoir faire l'office de «hakim» ou docteur, et
+prescrivit quelques drogues très simples, qu'il serait facile de
+trouver à Trébizonde.
+
+«Qu'Allah vous protège, seigneur! répondit le regardant époux de
+l'hôtelière, mais, ces drogues, qu'est-ce qu'elles pourront bien me
+coûter?
+
+--Une vingtaine de piastres, répondit Kéraban.
+
+--Une vingtaine de piastres! s'écria l'hôtelier. Eh! pour ce prix là,
+j'aurais de quoi m'acheter une autre femme!»
+
+Et il s'en alla, non sans remercier ses hôtes de leurs bons conseils,
+dont il entendait bien ne point profiter.
+
+«Voilà un mari pratique! dit Kéraban. Vous auriez dû vous marier dans
+ce pays-ci, ami Van Mitten!
+
+--Peut-être!» répondit le Hollandais.
+
+A cinq heures du soir, les voyageurs faisaient halte pour dîner à la
+bourgade de Surmenèh. Ils en repartaient à six, dans l'intention
+d'atteindre Trébizonde avant la fin du crépuscule. Mais il y eut
+quelque retard: une des roues de l'araba vint à se rompre à deux
+lieues de la ville, vers les neuf heures du soir. Force fut donc
+d'aller passer la nuit dans un caravansérail, élevé sur la
+route,--caravansérail bien connu des voyageurs qui fréquentent cette
+partie de l'Asie Mineure.
+
+
+
+
+VI
+
+
+OU IL EST QUESTIONS DE NOUVEAUX PERSONNAGES QUE LE SEIGNEUR KÉRABAN VA
+RENCONTRER AU CARAVANSÉRAIL DE RISSAR.
+
+Le caravansérail de Rissar, comme toutes les constructions de ce
+genre, est parfaitement approprié au service des voyageurs qui y font
+halte avant d'entrer à Trébizonde. Son chef, son gardien,--ainsi qu'on
+voudra l'appeler,--un certain Turc, nommé Kidros, fin matois, plus
+rusé que ne le sont d'ordinaire les gens de sa race, le gérait avec
+grand soin. Il cherchait à contenter ses hôtes de passage, pour le
+plus grand avantage de ses intérêts qu'il entendait à merveille. Il
+était toujours de leurs avis,--même lorsqu'il s'agissait de régler des
+notes qu'il avait préalablement enflées, de manière à pouvoir les
+ramener à un total très rémunérateur encore, et cela par pure
+condescendance pour de si honorables voyageurs.
+
+Voici en quoi consistait le caravansérail de Rissar. Une vaste cour
+fermée de quatre murs, avec large porte s'ouvrant sur la campagne. De
+chaque côté de cette porte, deux poivrières, ornées du pavillon turc,
+du haut desquelles on pouvait surveiller les environs, pour le cas où
+les routes n'eussent pas été sûres. Dans l'épaisseur de ces murs, un
+certain nombre de portes, donnant accès aux chambres isolées où les
+voyageurs venaient passer la nuit, car il était rare qu'elles fussent
+occupées pendant le jour. Au bord de la cour, quelques sycomores,
+jetant un peu d'ombre sur le sol sablé, auquel le soleil de midi
+n'épargnait point ses rayons. Au centre, un puits à fleur de terre,
+desservi par le chapelet sans fin d'une noria, dont les godets
+pouvaient se vider dans une sorte d'auge qui formait un bassin
+semi-circulaire. Au dehors, une rangée de box, abrités sous des
+hangars, où les chevaux trouvaient nourriture et litière en quantité
+suffisante. En arrière, des piquets auxquels on attachait mules et
+dromadaires, moins accoutumés que les chevaux au confortable d'une
+écurie.
+
+Ce soir-la, le caravansérail, sans être entièrement occupé, comptait
+un certain nombre de voyageurs, les uns en route pour Trébizonde, les
+autres en route pour les provinces de l'Est, Arménie, Perse ou
+Kurdistan. Une vingtaine de chambres étaient retenues, et leurs hôtes,
+pour la plupart, y prenaient déjà leur repos.
+
+Vers neuf heures, deux hommes seulement se promenaient dans la cour.
+Ils causaient avec vivacité et n'interrompaient leur conversation que
+pour aller au dehors jeter un regard impatient.
+
+Ces deux hommes, vêtus de costumes très simples, de manière à ne point
+attirer l'attention des passants ou des voyageurs, étaient le seigneur
+Saffar et son intendant Scarpante.
+
+«Je vous le répète, seigneur Saffar, disait ce dernier, c'est ici le
+caravansérail de Rissar! C'est ici et aujourd'hui même que la lettre
+de Yarhud nous donne rendez-vous!
+
+--Le chien! s'écria Saffar. Comment se fait-il qu'il ne soit pas
+encore arrivé?
+
+--Il ne peut tarder maintenant?
+
+--Et pourquoi cette idée d'amener ici la jeune Amasia, au lieu de la
+conduire directement à Trébizonde?»
+
+Saffar et Scarpante, on le voit, ignoraient le naufrage de la
+_Guïdare_ et quelles en avaient été les conséquences.
+
+«La lettre que Yarhud m'a adressée, reprit Scarpante, venait du port
+d'Atina. Elle ne dit rien au sujet de la jeune fille enlevée, et se
+borne à me prier de venir ce soir au caravansérail de Rissar.
+
+--Et il n'est pas encore là! s'écria le seigneur Saffar, en faisant
+deux ou trois pas vers la porte. Ah! qu'il prenne garde de lasser ma
+patience! J'ai le pressentiment que quelque catastrophe....
+
+--Pourquoi, seigneur Saffar? Le temps a été très mauvais sur la mer
+Noire! Il est probable que la tartane n'aura pu atteindre Trébizonde,
+et, sans doute, rejetée jusqu'au port d'Atina....
+
+--Et qui nous dit, Scarpante, que Yarhud a d'abord pu réussir,
+lorsqu'il a tenté d'enlever la jeune fille, à Odessa?
+
+--Yarhud est non seulement un hardi marin, seigneur Saffar, répondit
+Scarpante, c'est aussi un habile homme!
+
+--Et l'habileté ne suffit pas toujours!» répondit d'une voix calme le
+capitaine maltais, qui depuis quelques instants se tenait immobile sur
+le seuil du caravansérail.
+
+Le seigneur Saffar et Scarpante s'étaient aussitôt retournés, et
+l'intendant de s'écrier:
+
+«Yarhud!
+
+--Enfin, te voilà! lui dit assez brutalement le seigneur Saffar, en
+marchant vers lui.
+
+--Oui, seigneur Saffar, répondit le capitaine qui s'inclina
+respectueusement, oui! ... me voilà ... enfin!
+
+--Et la fille du banquier Sélim? demanda Saffar. Est-ce que tu n'as
+pu réussir à Odessa?....
+
+--La fille du banquier Sélim, répondit Yarhud, a été enlevée par moi,
+il y a environ six semaines, peu après le départ de son fiancé Ahmet,
+forcé de suivre son oncle dans un voyage autour de la mer Noire. J'ai
+immédiatement fait voile pour Trébizonde; mais, avec ces temps
+d'équinoxe, ma tartane a été repoussée dans l'est, et, malgré tous mes
+efforts, elle est venue faire côte sur les roches d'Atina, où a péri
+tout mon équipage.
+
+--Tout ton équipage! ... s'écria Scarpante.
+
+--Oui!
+
+--Et Amasia? ... demanda vivement Saffar, que la perte de la
+_Guïdare_ semblait peu toucher.
+
+--Elle est sauvée, répondit Yarhud, sauvée avec la jeune suivante que
+j'avais dû enlever en même temps qu'elle!
+
+--Mais si elle est sauvée ... demanda Scarpante.
+
+--Où est-elle? s'écria Saffar.
+
+--Seigneur, répondit le capitaine maltais, la fatalité est contre moi,
+ou plutôt contre vous!
+
+--Mais parle donc répliqua Saffar, dont toute l'attitude était pleine
+de menaces.
+
+--La fille du banquier Sélim, répondit Yarhud, a été sauvée par son
+fiancé Ahmet, que le plus regrettable hasard venait d'amener sur le
+théâtre du naufrage!
+
+--Sauvée ... par lui?... s'écria Scarpante.
+
+--Et, en ce moment? ... demanda Saffar.
+
+--En ce moment, cette jeune fille, sous la protection d'Ahmet, de
+l'oncle d'Ahmet et des quelques personnes qui les accompagnent, se
+dirige vers Trébizonde. De là, tous doivent gagner Scutari pour la
+célébration du mariage, qui doit être faite avant la fin de ce mois!
+
+--Maladroit! s'écria le seigneur Saffar. Avoirlaissé échapper Amasia
+au lieu de la sauver toi-même!
+
+--Je l'eusse fait au péril de ma vie, seigneur Saffar, répondit
+Yarhud, et elle serait en ce moment dans votre palais, à Trébizonde,
+si cet Ahmet ne se fût trouvé là au moment où sombrait la _Guïdare!_
+
+--Ah! tu es indigne des missions qu'on te confie! répliqua Saffar,
+qui ne put retenir un violent mouvement de colère.
+
+--Veuillez m'écouter, seigneur Saffar, dit alors Scarpante. Avec un
+peu de calme, vous voudrez bien reconnaître que Yarhud a fait tout ce
+qu'il pouvait faire!
+
+--Tout! répondit le capitaine maltais.
+
+--Tout n'est pas assez, répondit Saffar, lorsqu'il s'agit d'accomplir
+un de mes ordres!
+
+--Ce qui est passé est passé, seigneur Saffar! reprit Scarpante. Mais
+voyons le présent et examinons quelles chances il nous offre. La fille
+du banquier Sélim pouvait ne pas avoir été enlevée a Odessa ... elle
+l'a été! Elle pouvait périr dans ce naufrage de la _Guïdare_ ... elle
+est vivante! Elle pouvait être déjà la femme de cet Ahmet ... elle ne
+l'est pas encore! ... Donc, rien n'est perdu!
+
+--Non! ... rien! ... répondit Yarhud. Après le naufrage, j'ai suivi,
+j'ai épié Ahmet et ses compagnons depuis leur départ d'Atina! Ils
+voyagent sans défiance, et le chemin est long encore, à travers toute
+l'Anatolie, depuis Trébizonde jusqu'aux rives du Bosphore! Or, ni la
+jeune Amasia ni sa suivante ne savent quelle était la destination de
+la _Guïdare_! De plus, personne ne connaît ni le seigneur Saffar, ni
+Scarpante! Ne peut-on donc attirer cette petite caravane dans quelque
+piège, et....
+
+--Scarpante, répondit froidement Saffar, cette jeune fille, il me la
+faut! Si la fatalité s'est mise contre moi, je saurai lutter contre
+elle! Il ne sera pas dit que l'un de mes désirs n'aura pas été
+satisfait! Et il le sera, seigneur Saffar! répondit Scarpante. Oui!
+entre Trébizonde et Scutari, au milieu de ces régions désertes, il
+serait possible ... facile même ... d'entrainer cette caravane ...
+peut-être en lui donnant un guide qui saura l'égarer, puis, de la
+faire attaquer par une troupe d'hommes à votre solde! ... Mais c'est
+là agir par la force, et si la ruse pouvait réussir, mieux vaudrait la
+ruse!
+
+--Et comment l'employer? demanda Saffar.
+
+--Tu dis, Yarhud, reprit Scarpante en s'adressant au capitaine
+maltais, tu dis qu'Ahmet et ses compagnons se dirigent maintenant, à
+petites marche vers Trébizonde?
+
+--Oui, Scarpante, répondit Yarhud, et j'ajoute qu'ils passeront
+certainement cette nuit au caravansérail de Rissar.
+
+--Eh bien, demanda Scarpante, ne pourrait-on imaginer ici quelque
+empêchement, quelque mauvaise affaire ... qui les retiendrait ... qui
+séparerait la jeune Amasia de son fiancé?
+
+--J'aurais plus de confiance dans la force! répondit brutalement
+Saffar.
+
+--Soit, dit Scarpante, et nous l'emploierons si la ruse est
+impuissante! Mais laissez-moi attendre ici ... observer....
+
+--Silence, Scarpante, dit Yarhud en saisissant le bras de
+l'intendant, nous ne sommes plus seuls!»
+
+En effet, deux hommes venaient d'entrer dans la cour. L'un était
+Kidros, le gardien du caravansérail, l'autre, un personnage
+important,--à l'entendre du moins,--et qu'il convient de présenter au
+lecteur.
+
+Le seigneur Saffar, Scarpante et Yarhud se mirent à l'écart dans un
+coin obscur de la cour. De là, ils pouvaient écouter à leur aise, et
+d'autant plus facilement que le personnage en question ne se gênait
+guère pour parler d'une voix à la fois haute et hautaine.
+
+C'était un seigneur Kurde. Il se nommait Yanar.
+
+Cette région montagneuse de l'Asie, qui comprend l'ancienne Assyrie et
+l'ancienne Médie, est appelée Kurdistan dans la géographie moderne.
+Elle se divise en Kurdistan turc et en Kurdistan persan, suivant
+qu'elle confine à la Perse ou à la Turquie. Le Kurdistan turc, qui
+forme les pachaliks de Chehrezour et de Mossoul, ainsi qu'une partie
+de ceux de Van et de Bagdad, compte plusieurs centaines de mille
+habitants, et parmi eux,--nombre moins considérable,--ce seigneur
+Yanar, arrivé depuis la veille au caravansérail de Rissar, avec sa
+soeur, la noble Saraboul.
+
+Le seigneur Yanar et sa soeur avaient quitté Mossoul depuis deux mois
+et voyageaient pour leur agrément. Ils se rendaient tous deux à
+Trébizonde, où ils comptaient faire un séjour de quelques semaines. La
+noble Saraboul,--on l'appelait ainsi dans son pachalik natal,--à l'âge
+de trente à trente-deux ans, était déjà veuve de trois seigneurs
+Kurdes. Ces divers époux n'avaient pu consacrer au bonheur de leur
+épouse qu'une vie malheureusement trop courte. Leur veuve, encore fort
+agréable de taille et de figure, se trouvait donc dans la situation
+d'une femme qui se laisserait volontiers consoler par un quatrième
+mari, de la perte des trois premiers. Chose difficile à réaliser, pour
+peu qu'on la connût, bien qu'elle fût riche et de bonne origine car,
+par l'impétuosité de ses manières, la violence d'un tempérament kurde,
+elle était de nature à effrayer n'importe quel prétendant à sa main,
+s'il s'en présentait. Son frère Yanar, qui s'était constitué son
+protecteur, son garde-de-corps, lui avait conseillé de voyager,--le
+hasard est si grand en voyage! Et voilà pourquoi ces deux personnages,
+échappés de leur Kurdistan, se trouvaient alors sur la route de
+Trébizonde.
+
+Le seigneur Yanar était un homme de quarante-cinq ans, de haute
+taille, l'air peu endurant, la physionomie farouche,--un de ces
+matamores qui sont venus au monde en fronçant les sourcils. Avec son
+nez aquilin, ses yeux profondément enfoncés dans leur orbite, sa tête
+rasée, ses énormes moustaches, il se rapprochait plus du type arménien
+que du type turc. Coiffé d'un haut bonnet de feutre enroulé d'une
+pièce de soie d'un rouge éclatant, vêtu d'une robe à manches ouvertes
+sous une veste brodée d'or et d'un large pantalon qui lui tombait
+jusqu'à la cheville, chaussé de bottines de cuir passementé, à tiges
+plissées, la taille ceinte d'un châle de laine auquel s'accrochait
+toute une panoplie de poignards, de pistolets et de yatagans, il avait
+vraiment l'air terrible. Aussi maître Kidros ne lui parlait-il qu'avec
+une extrême déférence, dans l'attitude d'un homme qui serait obligé de
+faire des grâces devant la bouche d'un canon chargé à mitraille.
+
+«Oui, seigneur Yanar, disait alors Kidros en soulignant chacune de ses
+paroles par les gestes les plus confirmatifs, je vous répète que le
+juge va arriver ici, ce soir-même, et que, demain matin, dès l'aube,
+il procédera à son enquête.
+
+--Maître Kidros, répondit Yanar, vous êtes le maître de ce
+caravansérail, et qu'Allah vous étrangle, si vous ne tenez pas la main
+à ce que les voyageurs soient en sûreté ici!
+
+--Certes, seigneur Yanar, certes!
+
+--Eh bien, la nuit dernière, des malfaiteurs, voleurs ou autres, ont
+pénétré ... ont eu l'audace de pénétrer dans la chambre de ma soeur,
+la noble Saraboul!»
+
+El Yanar montrait une des portes ouvertes dans le mur qui fermait la
+cour à droite.
+
+«Les coquins! cria Kidros.
+
+--Et nous ne quitterons pas le caravansérail, reprit Yanar, qu'ils
+n'aient été découverts, arrêtés, jugés et pendus!»
+
+Y avait-il eu véritablement tentative de vol pendant la nuit
+précédente, c'est ce dont maître Kidros ne paraissait pas être
+absolument convaincu. Ce qui était certain, c'est que la veuve
+inconsolée, réveillée pour un motif ou pour un autre, avait quitté sa
+chambre, effarée, poussant de grands cris, appelant son frère, que
+tout le caravansérail avait été mis en révolution, et que les
+malfaiteurs, en admettant qu'il y en eût, s'étaient échappés sans
+laisser de trace.
+
+Quoi qu'il en fût, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette
+conversation, se demanda immédiatement quel parti il y aurait à tirer
+de l'aventure.
+
+«Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant
+pour mieux donner à ce mot toute son importance, nous sommes des
+Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et
+nous n'admettrons jamais qu'un dommage quelconque ait pu être causé à
+des Kurdes, sans qu'une juste réparation n'en soit obtenue par
+justice!
+
+--Mais seigneur, quel dommage? osa dire maître Kidros, en reculant de
+quelques pas, par prudence.
+
+--Quel dommage? s'écria Yanar.
+
+--Oui ... seigneur!... Sans doute, des malfaiteurs ont tenté de
+s'introduire, la nuit dernière, dans la chambre de votre noble soeur,
+mais enfin ils n'ont rien dérobé....
+
+--Rien! ... répondit le seigneur Yanar, rien ... en effet, mais grâce
+au courage de ma soeur, grâce à son énergie! N'est-elle pas aussi
+habile à manier un pistolet qu'un yatagan?
+
+--Aussi, reprit maître Kidros, ces malfaiteurs, quels qu'ils soient,
+ont-ils pris la fuite!
+
+--Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante
+Saraboul en eut exterminé deux sur deux, quatre sur quatre! C'est
+pourquoi, cette nuit encore, elle restera armée comme je le suis
+moi-même, et malheur à quiconque oserait s'approcher de sa chambre!
+
+--Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit maître Kidros, qu'il
+n'y a plus rien a craindre, et que ces voleurs,--si ce sont des
+voleurs,--ne se hasarderont plus à....
+
+--Comment! si ce sont des voleurs! s'écria le seigneur Yanar d'une
+voix de tonnerre. Et que voulez-vous qu'ils soient, ces bandits?
+
+--Peut-être ... quelques présomptueux ... quelques fous! ... répondit
+Kidros, qui cherchait à défendre l'honorabilité de son établissement.
+Oui! ... pourquoi pas ... quelque amoureux attiré ... entraîné ... par
+les charmes de la noble Saraboul!....
+
+--Par Mahomet, répondit le seigneur Yanar, en portant la main à sa
+panoplie, il ferait beau voir! L'honneur d'une Kurde serait en jeu? On
+aurait voulu attenter a l'honneur d'une Kurde! ... Alors ce ne serait
+plus assez de l'arrestation, de l'emprisonnement, du pal! ... Le plus
+épouvantable des supplices ne suffirait pas ... à moins que l'audacieux
+n'eût une position et une fortune qui lui permissent de réparer sa faute!
+
+--De grâce, veuillez vous calmer, seigneur Yanar, répondit maître
+Kidros, et prenez patience! L'enquête nous fera connaître l'auteur ou
+les auteurs de cet attentat. Je vous le répète, le juge a été mandé.
+J'ai été moi-même le chercher à Trébizonde, et, quand je lui ai
+raconté l'affaire, il m'a assuré qu'il avait un moyen à lui,--un moyen
+sûr,--de découvrir les malfaiteurs, quels qu'ils fussent!
+
+--Et quel est ce moyen? demanda le seigneur Yanar d'un ton
+passablement ironique.
+
+--Je l'ignore, répondit maître Kidros, mais le juge affirme que ce
+moyen est infaillible!
+
+--Soit! dit le seigneur Yanar, nous verrons cela demain. Je me retire
+dans ma chambre, mais je veillerai ... je veillerai en armes!»
+
+Et ce disant, le terrible personnage se dirigea vers sa chambre,
+voisine de celle qu'occupait sa soeur. Là, il s'arrêta une dernière
+fois sur le seuil, et, tendant un bras menaçant vers la cour du
+caravansérail:
+
+«On ne plaisante pas avec l'honneur d'une Kurde!» s'écria-t-il d'une
+voix formidable.
+
+Puis il disparut.
+
+Maître Kidros poussa un long soupir de soulagement.
+
+«Enfin, se dit-il, nous verrons bien comment tout cela finira! Mais
+quant aux voleurs, s'il y en a jamais eu, mieux vaut qu'ils aient
+décampé!»
+
+Pendant ce temps, Scarpante s'entretenait à voix basse avec le
+seigneur Saffar et Yarhud.
+
+«Oui, leur disait-il, grâce à cette affaire, il y a peut-être quelque
+coup à tenter!
+
+--Tu prétends? ... demanda Saffar.
+
+--Je prétends susciter ici même, à cet Ahmet, quelque désagréable
+aventure, qui pourrait bien le retenir plusieurs jours à Trébizonde et
+même le séparer de sa fiancée!
+
+--Soit, mais si la ruse échoue....
+
+--La force alors,» répondit Scarpante.
+
+En ce moment, maître Kidros aperçut Saffar, Scarpante et Yarhud qu'il
+n'avait pas encore vus. Il s'avança vers eux, et, du ton le plus
+aimable:
+
+«Vous demandez, seigneurs? ... dit-il.
+
+--Des voyageurs, qui doivent arriver d'un instant à l'autre pour
+passer la nuit au caravansérail,» répondit Scarpante.
+
+A cet instant, quelque bruit se fit entendre au dehors,--le bruit
+d'une caravane, dont les chevaux ou les mulets s'arrêtaient à la porte
+extérieure.
+
+«Les voici, sans doute?» dit maître Kidros.
+
+Et il se dirigea vers le fond de la cour, pour aller à la rencontre
+des nouveaux arrivants.
+
+«En effet, reprit-il, en s'arrêtant sur la porte, voici des voyageurs
+qui arrivent à cheval! Quelques riches personnages, sans doute, à en
+juger sur leur mine! ... C'est bien le moins que j'aille au-devant
+d'eux leur offrir mes services!»
+
+Et il sortit.
+
+Mais, en même temps que lui, Scarpante s'était avancé jusqu'à l'entrée
+da la cour, puis, regardant au dehors;
+
+«Ces voyageurs, seraient-ce Ahmet et ses compagnons? demanda-t-il, en
+s'adressant au capitaine maltais.
+
+--Ce sont eus! répondit Yarhud, qui recula vivement, afin de n'être
+point reconnu.
+
+--Eux? s'écria le seigneur Saffar, en s'avançant à son tour, mais
+sans sortir de la cour du caravansérail.
+
+--Oui! ... répondit Yarhud, voilà bien Ahmet, sa fiancée, sa suivante
+... les deux serviteurs....
+
+--Tenons-nous sur nos gardes! dit Scarpante, en faisant signe a
+Yarhud de se cacher.
+
+--Et déjà vous pouvez entendre la voix du seigneur Kéraban? reprit le
+capitaine maltais.
+
+--Kéraban?....» s'écria vivement Saffar. Et il se précipita vers la
+porte.
+
+«Mais qu'avez-vous donc, seigneur Saffar? demanda Scarpante, très
+surpris, et pourquoi ce nom de Kéraban vous cause-t-il une telle
+émotion?
+
+--Lui! ... C'est bien lui! ... répondit Saffar. C'est ce voyageur,
+avec lequel je me suis déjà rencontré au railway du Caucase, ... qui a
+voulu me tenir tête et empêcher mes chevaux de passer!
+
+--Il vous connaît?
+
+--Oui ... et il ne me serait pas difficile de reprendre ici la suite
+de cette querelle ... de l'arrêter....
+
+--Eh! cela n'arrêterait pas son neveu! répondit Scarpante.
+
+--Je saurais bien me débarrasser du neveu comme de l'oncle!
+
+--Non! ... non!... pas de querelle! ... pas de bruit! ... répondit
+Scarpante en insistant. Croyez-moi, seigneur Saffar, que ce Kéraban ne
+puisse pas soupçonner votre présence ici! Qu'il ne sache pas que c'est
+pour votre compte que Yarhud a enlevé la fille du banquier Sélim! ...
+Ce serait risquer de tout perdre!
+
+--Soit! dit Saffar, je me retire et je me fie a ton adresse,
+Scarpante! Mais réussis!
+
+--Je réussirai, seigneur Saffar, si vous me laissez agir! Retournez à
+Trébizonde, ce soir même....
+
+--J'y retournerai.
+
+--Toi aussi, Yarhud, quitte à l'instant le caravansérail! reprit
+Scarpante. On te connaît, et il ne faut pas que l'on te reconnaisse!
+
+--Les voilà! dit Yarhud.
+
+--Laissez-moi! ... laissez-moi seul! ... s'écria Scarpante en
+repoussant le capitaine de la _Guïdare_.
+
+--Mais comment disparaître sans être vu de cesgens-là? demanda
+Saffar.
+
+--Par ici!» répondit Scarpante, en ouvrant une porte, percée
+dans le mur de gauche, et qui donnait accès sur la campagne.
+
+Le seigneur Saffar et le capitaine maltais sortirent aussitôt.
+
+«Il était temps! se dit Scarpante. Et maintenant, ayons l'oeil et
+l'oreille ouverts!»
+
+
+
+
+VII
+
+
+DANS LEQUEL LE JUGE DE TRÉBIZOND PROCÈDE A SON ENQUÊTE D'UNE FAÇON
+ASSEZ INGÉNIEUSE.
+
+En effet, le seigneur Kéraban et ses compagnons, après avoir laissé
+l'araba et leurs montures aux écuries extérieures, venaient d'entrer
+dans le caravansérail. Maître Kidros les accompagnait, ne leur
+ménageant point ses salamaleks les plus empressés, et il déposa dans
+un coin sa lanterne allumée, qui ne projetait qu'une assez faible
+clarté à l'intérieur de la cour.
+
+«Oui, seigneur, répétait Kidros en se courbant, entrez! ... Veuillez
+entrer! ... C'est bien ici le caravansérail de Rissar.
+
+--Et nous ne sommes qu'à deux lieues de Trébizonde? demanda le
+seigneur Kéraban.
+
+--A deux lieues, au plus!
+
+--Bien! Que l'on ait soin de nos chevaux. Nous les reprendrons demain
+au point du jour.»
+
+Puis, se retournant vers Ahmet qui conduisait Amasia vers un banc, où
+elle s'assit avec Nedjeb:
+
+«Voilà! dit-il d'un ton de bonne humeur. Depuis que mon neveu a
+retrouvé cette petite, il ne s'occupe plus que d'elle, et c'est moi
+qui suis obligé de préparer nos étapes!
+
+--C'est bien naturel, seigneur Kéraban! A quoi servirait d'être
+oncle? répondit Nedjeb.
+
+--Il ne faut pas m'en vouloir! dit Ahmet en souriant.
+
+--Ni à moi, ajouta la jeune fille!
+
+--Eh! je n'en veux à personne! ... pas même à ce brave Van Mitten,
+qui a pourtant eu l'idée ... oui! ... l'impardonnable idée de songer à
+m'abandonner en route!
+
+--Oh! ne parlons plus de cela, répliqua Van Mitten, ni maintenant, ni
+jamais!
+
+--Par Mahomet! s'écria le seigneur Kéraban, pourquoi n'en plus
+parler? ... Une bonne petite discussion là-dessus ... ou même sur tout
+autre sujet ... cela vous fouetterait le sang!
+
+--Je croyais, mon oncle, fit observer Ahmet, que vous aviez pris la
+résolution de ne plus discuter.
+
+--C'est juste! Tu as raison, mon neveu, et si l'on m'y reprend
+jamais, quand bien même j'aurais cent fois raison!....
+
+--Nous verrons bien! murmura Nedjeb.
+
+--D'ailleurs, reprit Van Mitten, ce qu'il y a de mieux à faire, je
+crois, c'est de nous reposer dans un bon sommeil de quelques heures!
+
+--Si toutefois l'on peut dormir ici? murmura Bruno, d'assez mauvaise
+humeur comme toujours.
+
+--Vous avez des chambres à nous donner pour la nuit? demanda Kéraban
+à maître Kidros.
+
+--Oui, seigneur, répondit maître Kidros, et tout autant qu'il vous en
+faudra.
+
+--Bien! ... très bien! ... s'écria Kéraban. Demain nous serons à
+Trébizonde, puis, dans une dizaine de jours, à Scutari ... où nous
+ferons un bon dîner ... le dîner auquel je vous ai invité, ami Van
+Mitten!
+
+--Vous nous devez bien cela, ami Kéraban!
+
+--Un dîner ... à Scutari? ... dit Bruno à l'oreille de son maître.
+Oui! ... si nous y arrivons jamais!
+
+--Allons, Bruno, répliqua Van Mitten, un peu de courage, que diable!
+... ne fût-ce que pour l'honneur de notre Hollande!
+
+--Eh! je lui ressemble, à notre Hollande! répondit Bruno en se tâtant
+sous ses vêtements trop larges. Comme elle, je suis tout en côtes!»
+
+Scarpante, à l'écart, écoutait les propos qui s'échangeaient entre les
+voyageurs, et épiait le moment où, dans son intérêt, il lui
+conviendrait d'intervenir.
+
+«Eh bien, demanda Kéraban, quelle est la chambre destinée à ces deux
+jeunes filles?
+
+--Celle-ci, répondit maître Kidros en indiquant une porte qui
+s'ouvrait, dans le mur, à gauche.
+
+--Alors, bonsoir, ma petite Amasia, répondit Kéraban, et qu'Allah te
+donne d'agréables rêves!
+
+--Comme à vous, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille. A demain,
+cher Ahmet!
+
+--A demain, chère Amasia, répondit le jeune homme, après avoir pressé
+Amasia sur son coeur.
+
+--Viens-tu, Nedjeb? dit Amasia.
+
+--Je vous suis, chère maîtresse, répondit Nedjeb, mais je sais bien
+de qui nous serons à parler dans une heure encore!»
+
+Les deux jeunes filles entrèrent dans la chambre par la porte que
+maître Kidros leur tenait ouverte.
+
+«Et, maintenant, où coucheront ces deux braves garçons? demanda
+Kéraban, en montrant Bruno et Nizib.
+
+--Dans une chambre extérieure, où je vais les conduire,» répondit
+maître Kidros.
+
+Et, se dirigeant vers la porte du fond, il fit signe à Nizib et à
+Bruno de le suivre,--à quoi les deux «braves garçons», éreintés par
+une longue journée de marche, obéirent, sans se faire prier, après
+avoir souhaité le bonsoir à leurs maîtres.
+
+«Voici ou jamais le moment d'agir!» se dit Scarpante.
+
+Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Ahmet, en attendant le retour de
+Kidros, se promenaient dans la cour du caravansérail. L'oncle était
+d'une charmante humeur. Tout allait au gré de ses désirs. Il
+arriverait dans les délais voulus sur les rives du Bosphore. Il se
+réjouissait déjà à la mine que feraient les autorités ottomanes en le
+voyant apparaître! Pour Ahmet, le retour à Scutari, c'était la
+célébration tant souhaitée de son mariage! Pour Van Mitten, le retour
+... eh bien, c'était le retour!
+
+«Ah ça! est-ce qu'on nous oublie? ... Et notre chambre,?» dit bientôt
+le seigneur Kéraban.
+
+En se retournant, il aperçut Scarpante, qui s'était avancé lentement
+près de lui.
+
+«Vous demandez la chambre destinée au seigneur Kéraban et à ses
+compagnons? dit-il en s'inclinant, comme s'il eût été un des
+domestiques du caravansérail.
+
+--Oui!
+
+--La voici.»
+
+Et Scarpante montra, à droite, la porte qui s'ouvrait sur un couloir
+où se trouvait la chambre occupée par la voyageuse kurde, près de
+celle où veillait le seigneur Yanar.
+
+«Venez, mes amis, venez!» répondit Kéraban en poussant vivement la
+porte que lui indiquait Scarpante.
+
+Tous trois entrèrent dans le couloir, mais avant qu'ils n'eussent eu
+le temps de refermer cette porte, quelle agitation, quels cris,
+quelles clameurs! Et quelle terrible voix de femme se fit entendre, à
+laquelle se mêla bientôt une voix d'homme!
+
+Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Ahmet, ne comprenant rien à ce qui se
+passait, s'étaient repliés vivement dans la cour du caravansérail.
+
+Aussitôt les diverses portes s'ouvraient de toutes parts. Des
+voyageurs sortaient de leurs chambres. Amasia et Nedjeb reparaissaient
+au bruit. Bruno et Nizib rentraient par la gauche. Puis, au milieu de
+cette demi-obscurité, on voyait se dessiner la silhouette du farouche
+Yanar. Et, enfin, une femme se précipitait hors du couloir dans lequel
+le seigneur Kéraban et les siens s'étaient si imprudemment introduits!
+
+«Au vol! ... à l'attentat! ... au meurtre!» criait cette femme.
+
+C'était la noble Saraboul, grande, forte, à la démarche énergique, à
+l'oeil vif, au teint coloré, à la chevelure noire, aux lèvres
+impérieuses qui laissaient voir des dents inquiétantes,--en un mot, le
+seigneur Yanar en femme.
+
+Évidemment, à toute conjoncture, la voyageuse veillait dans sa
+chambre, au moment où des intrus en avaient forcé la porte, car elle
+n'avait encore rien ôté de ses vêtements de jour, un «mintan» de drap
+avec broderies d'or aux manches et au corsage, une «entari» en soie
+éclatante semée de fusées jaunes et serrée à la taille par un châle où
+ne manquaient ni le pistolet damasquiné, ni le yatagan dans son
+fourreau de maroquin vert; sur la tête, un fez évasé, ceint de
+mouchoirs à couleurs voyantes, d'où pendait un long «puskul» comme le
+gland d'une sonnette; aux pieds, des bottes de cuir rouge dans
+lesquelles se perdait le bas du «chalwar», ce pantalon des femmes de
+l'Orient. Quelques voyageurs ont prétendu que la femme kurde, ainsi
+vêtue, ressemble à une guêpe! Soit!
+
+La noble Saraboul n'était point faite pour démentir cette comparaison,
+et cette guêpe-là devait posséder un aiguillon redoutable!
+
+«Quelle femme! dit à mi-voix Van Mitten.
+
+--Et quel homme!» répondit le seigneur Kéraban, en montrant le frère
+Yanar.
+
+Et alors celui ci de s'écrier:
+
+«Encore un nouvel attentat! Qu'on arrête tout le monde!
+
+--Tenons-nous bien, murmura Ahmet à l'oreille de son oncle, car je
+crains que nous ne soyons cause de tout ce tapage!
+
+--Bah! personne ne nous a vus, répondit Kéraban, et Mahomet lui-même
+ne nous reconnaîtrait pas!
+
+--Qu'y a-t-il, Ahmet? demanda la jeune fille, qui venait d'accourir
+près de son fiancé.
+
+--Rien! chère Amasia, répondit Ahmet, rien!»
+
+En ce moment, maître Kidros apparut sur le seuil de la grande porte,
+au fond de la cour, et s'écria:
+
+«Oui! vous arrivez à propos, monsieur le juge!» En effet, le juge,
+mandé à Trébizonde, venait d'arriver au caravansérail, où il devait
+passer la nuit, afin de procéder le lendemain à l'enquête réclamée par
+le couple kurde. Il était suivi de son greffier et s'arrêta sur le
+seuil.
+
+«Comment, dit-il, ces coquins auraient recommencé leur tentative de la
+nuit dernière?
+
+--Il paraît, monsieur le juge, répondit maître Kidros.
+
+--Que les portes du caravansérail soient fermées, dit le magistrat
+d'une voix grave. Défense à qui que ce soit de sortir sans ma
+permission!»
+
+Ces ordres furent aussitôt exécutés, et tous les voyageurs passèrent à
+l'état de prisonniers, auxquels le caravansérail allait servir
+momentanément de prison.
+
+«Et maintenant, juge, dit la noble Saraboul, je demande justice contre
+ces malfaiteurs, qui n'ont pas craint, pour la seconde fois, de
+s'attaquer à une femme sans défense....
+
+--Non seulement à une femme, mais à une Kurde!» ajouta le seigneur
+Yanar avec un geste menaçant.
+
+Scarpante, on le croira sans peine, suivait toute cette scène sans en
+rien perdre.
+
+Le juge,--une figure finaude, s'il en fut, avec deux yeux en trous de
+vrille, un nez pointu, une bouche serrée, qui disparaissait dans les
+flocons de sa barbe,--cherchait à dévisager les personnes enfermées
+dans le caravansérail, ce qui ne laissait pas d'être assez difficile,
+avec le peu de clarté que répandait l'unique lanterne déposée dans un
+coin de la cour. Cet examen rapidement fait, s'adressant à la noble
+voyageuse:
+
+«Vous affirmez, lui demanda-t-il, que, la nuit dernière, des
+malfaiteurs ont tenté de s'introduire dans votre chambre?
+
+--Je l'affirme!
+
+--Et qu'ils viennent de recommencer leur criminelle tentative?
+
+--Eux ou d'autres!
+
+--Il n'y a qu'un instant?
+
+--Il n'y a qu'un instant!
+
+--Les reconnaîtriez-vous?
+
+--Non! ... Ma chambre était sombre, cette cour aussi, et je n'ai pu
+voir leur visage!
+
+--Étaient-ils nombreux?
+
+--Je l'ignore!
+
+--Nous le saurons, ma soeur, s'écria le seigneur Yanar, nous le
+saurons, et malheur à ces coquins!»
+
+En ce moment, le seigneur Kéraban répétait à l'oreille de Van Mitten:
+
+«Il n'y a rien à craindre! Personne ne nous a vus!
+
+--Heureusement, répondit le Hollandais, incomplètement rassuré sur
+les suites de cette aventure, car, avec ces diables de Kurdes,
+l'affaire serait mauvaise pour nous!»
+
+Cependant, le juge allait et venait. Il ne semblait pas savoir quel
+parti prendre, au grand déplaisir des plaignants.
+
+«Juge, reprit la noble Saraboul, en croisant ses bras sur sa poitrine,
+la justice restera-t-elle désarmée entre vos mains? ... Ne sommes-nous
+pas des sujets du Sultan, qui ont droit à sa protection? ... Une femme
+de ma sorte aurait été victime d'un pareil attentat, et les coupables,
+qui n'ont pu s'enfuir, échapperaient au châtiment?
+
+--Elle est vraiment superbe, cette Kurde! fit très justement observer
+le seigneur Kéraban.
+
+--Superbe ... mais effrayante! répondit Van Mitten.
+
+--Que décidez-vous, juge? demanda le seigneur Yanar.
+
+--Qu'on apporte des flambeaux, des torches! s'écria la noble
+Saraboul! ... Alors je verrai ... je chercherai ... je reconnaîtrai
+peut-être les malfaiteurs qui ont osé....
+
+--C'est inutile, répondit le juge. Je me charge, moi, de découvrir le
+ou les coupables!
+
+--Sans lumière?....
+
+--Sans lumière»
+
+Et, sur cette réponse, le juge fit un signe à son greffier, qui sortit
+par la porte du fond, après avoir fait un geste affirmatif.
+
+Pendant ce temps, le Hollandais ne pouvait s'empêcher de dire tout bas
+à son ami Kéraban:
+
+«Je ne sais pourquoi, mais je ne me sens pas très rassuré sur l'issue
+de cette affaire!
+
+--Eh, par Allah! vous avez toujours peur!» répondit Kéraban.
+
+Tous se taisaient alors, attendant le retour du greffier, non sans un
+sentiment de curiosité bien naturelle.
+
+«Ainsi, juge, demanda le seigneur Yanar, vous prétendez, au milieu de
+cette obscurité, reconnaître....
+
+--Moi? ... non! ... répondit le juge. Aussi vais-je charger de ce
+soin un intelligent animal, qui m'est plus d'une fois et très
+adroitement venu en aide dans mes enquêtes.
+
+--Un animal? s'écria la voyageuse.
+
+--Oui ... une chèvre ... une fine et maligne bête, qui, elle, saura
+bien dénoncer le coupable, si le coupable est encore ici. Or, il doit
+y être, puisque personne n'a pu quitter la cour du caravansérail,
+depuis l'instant où a été commis l'attentat.
+
+--Il est fou, ce juge!» murmura le seigneur Kéraban.
+
+A ce moment, le greffier rentra, tirant par son licol une chèvre qu'il
+amena au milieu de la cour.
+
+C'était un gentil animal, de l'espèce de ces égagres, dont les
+intestins contiennent quelquefois une concrétion pierreuse, le bézoard
+qui est si estimé en Orient pour ses prétendues qualités hygiéniques.
+Cette chèvre, avec son museau délié, sa barbiche frisotante, son
+regard intelligent, en un mot avec sa «physionomie spirituelle»,
+semblait être digne de ce rôle de devineresse que son maître
+l'appelait à jouer. On rencontre, par grandes quantités, des troupeaux
+de ces égagres, répandus dans toute l'Asie Mineure, l'Anatolie,
+l'Arménie, la Perse, et ils sont remarquables par la finesse de leur
+vue, de leur ouïe, de leur odorat et leur étonnante agilité.
+
+Cette chèvre,--dont le juge prisait si fort la sagacité,--était de
+taille moyenne, blanchâtre au ventre, à la poitrine, au cou, mais
+noire au front, au menton et sur la ligne médiane du dos. Elle s'était
+gracieusement couchée sur le sable, et, d'un air malin, en remuant ses
+petites cornes, elle regardait «la société».
+
+«Quelle jolie bête! s'écria Nedjeb.
+
+--Mais que veut donc faire ce juge? demanda Amasia.
+
+--Quelque sorcellerie, sans doute, répondit Ahmet, et à laquelle ces
+ignorants vont se laisser prendre!»
+
+«C'était bien aussi l'opinion du seigneur Kéraban qui ne se gênait
+point de hausser les épaules, tandis que Van Mitten regardait ces
+préparatifs d'un air quelque peu inquiet.
+
+«Comment, juge, dit alors la noble Saraboul, c'est à cette chèvre que
+vous allez demander de reconnaître les coupables?
+
+--A elle-même, répondit le juge.
+
+--Et elle répondra?....
+
+--Elle répondra!
+
+--De quelle façon? demanda le seigneur Yanar, parfaitement disposé à
+admettre, en sa qualité de Kurde, tout ce qui présentait quelque
+apparence de superstition.
+
+--Rien n'est plus simple, répondit le juge.
+
+Chacun des voyageurs présents va venir, l'un après l'autre, passer la
+main sur le dos de cette chèvre et, dès qu'elle sentira la main du
+coupable, cette fine bête le désignera aussitôt par un bêlement.
+
+--Ce bonhomme-là est tout simplement un sorcier de foire! murmura
+Kéraban.
+
+--Mais, juge, jamais ... fit observer la noble Saraboul, jamais un
+simple animal....
+
+--Vous allez bien le voir!
+
+--Et pourquoi pas? ... répondit le seigneur Yanar. Aussi, bien que je
+ne puisse être accusé de cet attentat, je vais donner l'exemple et
+commencer l'épreuve.»
+
+Ce disant, Yanar, allant près de la chèvre qui restait immobile, lui
+passa la main sur le dos depuis le cou jusqu'à la queue.
+
+La chèvre resta muette.
+
+«Aux autres,» dit le juge.
+
+Et, successivement, les voyageurs, rassemblés dans la cour du
+caravansérail, imitèrent le seigneur Yanar, et caressèrent le dos de
+l'animal; mais ils n'étaient pas coupables, sans doute, puisque la
+chèvre ne fit entendre aucun bêlement accusateur.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+QUI FINIT D'UNE MANIÈRE TRÈS INATTENDUE, SURTOUT POUR L'AMI VAN
+MITTEN.
+
+Pendant la durée de celle épreuve, le seigneur Kéraban avait pris à
+part son ami Van Mitten et son neveu Ahmet. Et voici le bout de
+dialogue qui s'échangeait entre eux,--dialogue dans lequel
+l'incorrigible personnage, oubliant ses bonnes résolutions de ne plus
+s'entêter à rien, allait encore imposer à autrui sa manière de voir et
+sa manière de faire.
+
+«Eh! mes amis, dit-il, ce sorcier me paraît être tout simplement le
+dernier des imbéciles!
+
+--Pourquoi? demanda le Hollandais.
+
+--Parce que rien n'empêche le coupable ou les coupables,--nous, par
+exemple,--de faire semblant de caresser cette chèvre, en lui passant
+la main au-dessus du dos, sans y toucher! Au moins, ce juge aurait-il
+dû agir en pleine lumière, afin d'empêcher toute supercherie! ... Mais
+dans l'ombre, c'est absurde!
+
+--En effet, dit Van Mitten....
+
+--Ainsi vais-je faire, reprit Kéraban, et je vous engage fort à
+suivre mon exemple.
+
+--Eh! mon oncle, reprit Ahmet, qu'on lui caresse ou qu'on ne lui
+caresse pas le dos, vous savez bien que cet animal ne bêlera pas plus
+pour les innocents que pour les coupables!
+
+--Évidemment, Ahmet, mais puisque ce bonhomme de juge est assez
+simple pour opérer de la sorte, je prétends être moins simple que lui,
+et je ne toucherai pas à sa bête! ... Et je vous prie même de faire
+comme moi!
+
+--Mais, mon oncle?....
+
+--Ah! pas de discussion là-dessus, répondit Kéraban, qui commençait à
+s'échauffer.
+
+--Cependant ... dit le Hollandais.
+
+--Van Mitten, si vous étiez assez naïf pour frotter le dos de cette
+chèvre je ne vous le pardonnerais pas!
+
+--Soit! Je ne frotterai rien du tout, pour ne point vous désobliger,
+ami Kéraban! ... Peu importe, d'ailleurs, puisque, dans l'ombre, on ne
+nous verra pas!»
+
+La plupart des voyageurs avaient alors achevé de subir l'épreuve, et
+la chèvre n'avait encore accusé personne.
+
+«A notre tour, Bruno, dit Nizib.
+
+--Mon Dieu! que ces Orientaux sont stupides de s'en rapporter à cette
+bête!» répondit Bruno.
+
+Et, l'un après l'autre, ils allèrent caresser le dos de la chèvre, qui
+ne bêla pas plus pour eux que pour les voyageurs précédents.
+
+«Mais il ne dit rien, votre animal! s'écria la noble Saraboul, en
+interpellant le juge.
+
+--Est-ce une plaisanterie? ajouta le seigneur Yanar. C'est qu'il ne
+ferait pas bon plaisanter avec des Kurdes!
+
+--Patience! répondit le juge en secouant la tête d'un air malin, si
+la chèvre n'a pas bêlé, c'est que le coupable ne l'a pas touchée
+encore.
+
+--Diable! il n'y a plus que nous! murmura Van Mitten, qui, sans trop
+savoir pourquoi, laissait percer quelque vague inquiétude.
+
+--A notre tour, dit Ahmet.
+
+--Oui! ... à moi d'abord!» répondit Kéraban. Et, en passant devant
+son ami et son neveu:
+
+«N'y touchez pas, surtout!» répéta-t-il à voix basse.
+
+Puis, étendant la main au-dessus de la chèvre, il feignit de lui
+caresser lentement le dos, mais sans frôler un seul de ses poils.
+
+La chèvre ne bêla pas.
+
+«Voilà qui est rassurant!» dit Ahmet.
+
+Et, suivant l'exemple de son oncle, à peine sa main effleura-t-elle le
+dos de la chèvre.
+
+La chèvre ne bêla pas.
+
+C'était au tour du Hollandais. Van Mitten, le dernier de tous, allait
+tenter l'épreuve ordonnée par le juge. 11 s'avança donc vers l'animal,
+qui semblait le regarder en dessous; mais lui aussi, pour ne point
+déplaire à son ami Kéraban, il se contenta de promener doucement sa
+main au-dessus du dos de la chèvre.
+
+La chèvre ne bêla pas.
+
+Il y eut un «oh!» de surprise, et un «ah!» de satisfaction dans toute
+l'assistance.
+
+«Décidément, votre chèvre n'est qu'une brute!... s'écria Yanar d'une
+voix de tonnerre.
+
+--Elle n'a pas reconnu le coupable, s'écria à son tour la noble
+Kurde, et, pourtant, le coupable est ici, puisque personne n'a pu
+sortir de cette cour!
+
+--Hein! fit Kéraban, ce juge, avec sa bête si maligne, est-il assez
+ridicule, Van Mitten?
+
+--En effet! répondit Van Mitten, absolument rassuré maintenant sur
+l'issue de l'épreuve.
+
+--Pauvre petite chèvre, dit Nedjeb à sa maîtresse, est-ce qu'on va
+lui faire du mal, puisqu'elle n'a rien dit?»
+
+Chacun regardait alors le juge, dont l'oeil, tout émerillonné de
+malice, brillait dans l'ombre comme une escarboucle.
+
+«Et maintenant, monsieur le juge, dit Kéraban d'un ton quelque peu
+sarcastique, maintenant que votre enquête est terminée, rien ne
+s'oppose, je pense, à ce que nous nous retirions dans nos chambres....
+--Cela ne sera pas! s'écria la voyageuse irritée. Non! cela ne sera
+pas! Un crime a été commis....
+
+--Eh! madame la Kurde! répliqua Kéraban, non sans aigreur, vous
+n'avez pas la prétention d'empêcher d'honnêtes gens d'aller dormir,
+quand ils en ont envie!
+
+--Vous le prenez sur un ton, monsieur le Turc!... s'écria le seigneur
+Yanar.
+
+--Sur le ton qui convient, monsieur le Kurde.» riposta le seigneur
+Kéraban.
+
+Scarpante, pensant que le coup tenté par lui était manqué, puisque les
+coupables n'avaient point été reconnus, ne vit pas sans une certaine
+satisfaction cette querelle qui mettait aux prises le seigneur Kéraban
+et le seigneur Yanar. De là, surgirait peut-être une complication de
+nature à servir ses projets.
+
+Et, en effet, la dispute s'accentuait, entre ces deux personnages.
+Kéraban se fût plutôt laissé arrêter, condamner, que de n'avoir pas le
+dernier mot. Ahmet, lui-même, allait intervenir pour soutenir son
+oncle, lorsque le juge dit simplement:
+
+«Rangez-vous tous, et qu'on apporte des lumières!»
+
+Maître Kidros, à qui s'adressait cet ordre, s'empressa de le faire
+exécuter. Un instant après, quatre serviteurs du caravansérail
+entraient avec des torches, et la cour s'éclairait vivement.
+
+«Que chacun lève la main droite!» dit le juge.
+
+Sur cette injonction, toutes les mains droites furent levées.
+
+Toutes étaient noires à la paume et aux doigts, toutes,--excepté
+celles du seigneur Kéraban, d'Ahmet et de Van Mitten.
+
+Et aussitôt le juge les désignant tous trois:
+
+«Les malfaiteurs.... les voilà! dit-il.
+
+--Hein! fit-Kéraban.
+
+--Nous? ..., s'écria le Hollandais, sans rien comprendre à cette
+affirmation inattendue.
+
+--Oui! ...eux! reprit le juge! Qu'ils aient craint ou non d'être
+dénoncés par la chèvre, peu importe! Ce qui est certain, c'est que se
+sachant coupables au lieu de caresser le dos de cot animal, qui était
+enduit d'une couche de suie, ils n'ont fait que passer leur main
+au-dessus et se sont accusés eux-mêmes!»
+
+Un murmure flatteur,--très flatteur pour l'ingéniosité du
+juge--s'éleva aussitôt, tandis que le seigneur Kéraban et ses
+compagnons, fort désappointés, baissaient la tête.
+
+«Ainsi, dit le seigneur Yanar, ce sont ces trois malfaiteurs qui ont
+osé la nuit dernière....
+
+--Eh! la nuit dernière, s'écria Ahmet, nous étions à dix lieues du
+caravansérail de Rissar!
+
+--Qui le prouve? ... répliqua le juge. En tout cas, il n'y a qu'un
+instant, c'est vous qui avez tenté de vous introduire dans la chambre
+de cette noble voyageuse!
+
+--Eh bien, oui, s'écria Kéraban, furieux de s'être si maladroitement
+laissé prendre à ce piège, oui!... c'est nous qui sommes entrés dans
+ce couloir! Mais ce n'est qu'une erreur de notre part ... ou plutôt
+une erreur de l'un des serviteurs du caravansérail!
+
+--Vraiment! répondit ironiquement le seigneur Yanar.
+
+--Sans doute! On nous avait indiqué la chambre de cette dame comme
+étant la nôtre!....
+
+--A d'autres! dit le juge.
+
+--Allons, pincés, se dit Bruno à part lui, l'oncle, le neveu, et mon
+maître avec!»
+
+Le fait est que, quel que fut son aplomb habituel, le seigneur Kéraban
+était absolument décontenancé, et il le fut bien davantage, lorsque le
+juge dit, en se tournant vers Van Mitten, Ahmet et lui:
+
+«Qu'on les mène en prison!
+
+--Oui! ... en prison!» répéta le seigneur Yanar. Et tous ces
+voyageurs, auxquels se joignirent les gens du caravansérail, de
+s'écrier:
+
+«En prison! ... En prison!»
+
+En somme, à voir la tournure que prenaient les choses, Scarpante ne
+pouvait que s'applaudir de ce qu'il avait fait. Le seigneur Kéraban,
+Van Mitten, Ahmet, tenus sous les verroux, c'était, à la fois, le
+voyage interrompu, un retard apporté à la célébration du mariage,
+c'était surtout la séparation immédiate d'Amasia et de son fiancé, la
+possibilité d'agir dans des conditions meilleures et de reprendre la
+tentative qui venait d'échouer avec le capitaine maltais.
+
+Ahmet, songeant aux conséquences de cette aventure, à la pensée d'être
+séparé d'Amasia, fut pris d'un sentiment de mauvaise humeur contre son
+oncle. N'était-ce pas le seigneur Kéraban, qui, par une obstination
+nouvelle, les avait jetés dans cet embarras? Ne les avait-il pas
+empêchés, ne leur avait-il pas positivement défendu de caresser cette
+chèvre, et cela pour faire pièce à ce bonhomme de juge, qui, au bout
+du compte, s'était montré plus fin qu'eux? A qui la faute, s'ils
+venaient de tomber dans ce piège tendu à leur simplicité, et s'ils
+étaient menacés d'aller en prison, au moins pour quelques jours?
+Aussi, de son côté, le seigneur Kéraban enrageait-il sourdement, en
+pensant au peu de temps qui lui restait pour accomplir son voyage,
+s'il voulait arriver à Scutari dans les délais déterminés. Encore un
+entêtement aussi inutile qu'absurde qui pouvait coûter toute une
+fortune à son neveu!
+
+Quant à Van Mitten, il regardait à droite, à gauche, se balançant
+d'une jambe sur l'autre, très embarrassé de sa personne, osant à peine
+lever le yeux sur Bruno, qui semblait lui répéter ces paroles de
+mauvais augure:
+
+«Ne vous avais-je pas prévenu, monsieur, que tôt ou tard il vous
+arriverait malheur!»
+
+Et, adressant à son ami Kéraban ce simple reproche, en somme bien
+mérité:
+
+«Aussi, dit-il, pourquoi nous avoir empêchés dépasser la main sur le
+dos de cet inoffensif animal!»
+
+Pour la première fois de sa vie, le seigneur Kéraban resta sans
+pouvoir répondre.
+
+Cependant, les cris: en prison! retentissaient avec plus d'énergie, et
+Scarpante,--cela va de soi--ne se gênait guère pour crier plus haut
+que les autres.
+
+«Oui, en prison, ces malfaiteurs! répéta le vindicatif Yanar, tout
+disposé à prêter main-forte à l'autorité, s'il le fallait. Qu'on les
+mène en prison! ... En prison, tous les trois!....
+
+--Oui! ... tous les trois ... à moins que l'un d'eux ne s'accuse!
+répondit la noble Saraboul, qui n'aurait pas voulu que deux innocents
+payassent pour un coupable.
+
+--C'est de toute équité! ajouta le juge. Eh bien, lequel de vous a
+tenté de s'introduire dans cette chambre?»
+
+Il y eut un moment d'indécision dans l'esprit des trois accusés, mais
+il ne fut pas de longue durée.
+
+Le seigneur Kéraban avait demandé au juge la permission de
+s'entretenir un instant avec ses deux compagnons,--ce qui lui fut
+accordé; puis, prenant à part Ahmet et Van Mitten, de ce ton qui
+n'admettait pas de réplique:
+
+«Mes amis, leur dit-il, il n'y a véritablement qu'une chose à faire!
+Il faut que l'un de nous prenne à son compte toute cette sotte
+aventure, qui n'a rien de grave!»
+
+Ici, le Hollandais commença, comme par préssentissement, a dresser
+l'oreille.
+
+«Or, reprit Kéraban, le choix ne peut être douteux. La présence
+d'Ahmet, dans un très court délai, est nécessaire à Scutari pour la
+célébration de son mariage!
+
+--Oui, mon oncle, oui! répondit Ahmet.
+
+--La mienne aussi, naturellement, puisque je dois l'assister en ma
+qualité de tuteur!
+
+--Hein?... fit Van Mitten.
+
+--Donc, ami Mitten, reprit Kéraban, il n'y a pas d'objection
+possible, je crois! II faut vousdévouer!
+
+--Moi ... que? ...
+
+--Il faut vous accuser! ... Que risquez-vous? ... Quelques jours de
+prison? ... Bagatelle! ... Nous saurons bien vous tirer de là!
+
+--Mais ... répondit Van Mitten, auquel il semblait qu'on disposait un
+peu bien sans façon de sa personne.
+
+--Cher monsieur Van Mitten, reprit Ahmet, il le faut! ... Au nom
+d'Amasia, je vous en supplie! ... Voulez-vous que tout son avenir soit
+perdu, que, faute d'arriver en temps voulu à Scutari....
+
+--Oh! monsieur Van Mitten! vint dire la jeune fille, qui avait
+entendu ce colloque.
+
+--Quoi ... vous voudriez? ... répétait Van Mitten.
+
+--Hum! se dit Bruno, qui comprenait bien ce qui se passait là, encore
+une nouvelle sottise qu'ils vont faire commettre à mon maître!
+
+--Monsieur Van Mitten! ... reprit Ahmet.
+
+--Voyons ... un bon mouvement!» dit Kéraban en lui serrant la main à
+la briser.
+
+Cependant, les cris: «en prison! en prison!» devenaient de plus en
+plus pressants.
+
+Le malheureux Hollandais ne savait plus que faire ni à qui entendre.
+Il disait oui de la tête, puis, il disait non.
+
+Au moment où les gens du caravansérail s'avançaient pour saisir les
+trois coupables sur un geste du juge:
+
+«Arrêtez! dit Van Mitten, d'une voix qui n'avait rien de bien
+convaincu. Arrêtez! ... Je crois bien que c'est moi qui ai....
+
+--Bon! fit Bruno, cela y est!
+
+--Coup manqué! se dit Scarpante, sans avoir pu retenir un violent
+mouvraient de dépit.
+
+--C'est vous? ... demanda le juge au Hollandais.
+
+--Moi! ... oui ... moi!
+
+--Bon monsieur Van Mitten! murmura la jeune fille à l'oreille du
+digne homme.
+
+--Oh! oui!» ajouta Nedjeb.
+
+Pendant ce temps, que faisait la noble Saraboul? Eh bien, cette
+intelligente femme observait, non sans intérêt, celui qui avait eu
+l'audace de s'attaquer à elle.
+
+«Ainsi, demanda le seigneur Yanar, c'est vous qui avez osé pénétrer
+dans la chambre de cette noble Kurde!
+
+--Oui! ... répondit Van Mitten.
+
+--Vous n'avez pourtant pas l'air d'un voleur!
+
+--Un voleur! ... Moi! ... un négociant! Moi! un Hollandais ... de
+Rotterdam! Ah! mais non! ... s'écria Van Mitten, qui, devant cette
+accusation, ne put retenir un cri d'indignation bien naturel.
+
+--Mais alors ... dit Yanar.
+
+--Alors ... dit Saraboul, alors ... c'est donc mon honneur que vous
+avez tenté de compromettre?
+
+--L'honneur d'une Kurde! s'écria le seigneur Yanar, en portant la
+main à son yatagan.
+
+--Vraiment, il n'est pas mal, ce Hollandais! répétait la noble
+voyageuse, en minaudant quelque peu.
+
+--Eh bien, tout votre sang ne suffira pas à payer un pareil outrage!
+reprit Yanar.
+
+--Mon frère ... mon frère!
+
+--Si vous vous refusez à réparer le tort....
+
+--Hein! fit Ahmet.
+
+--Vous épouserez ma soeur, ou sinon....
+
+--Par Allah! se dit Kéraban, voilà bien une autre complication,
+maintenant!
+
+--Epouser? ... moi! ... épouser! ... répétait Van Mitten, en levant
+les bras au ciel.
+
+--Vous réfusez? s'écria le seigneur Yanar.
+
+--Si je refuse! ... Si je refuse! ... répondit Van Mitten, au comble
+de l'épouvante. Mais je suis déjà...»
+
+Van Mitten n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le seigneur Kéraban
+venait de lui saisir le bras.
+
+«Pas un mot de plus! ... lui dit-il. Consentez! ... Il le faut! ...
+Pas d'hésitation!
+
+--Moi consentir? Moi ... déjà marié? ... moi, répliqua Van Mitten,
+moi, bigame!
+
+--En Turquie ... bigame, trigame ... quadrugame! ... C'est
+parfaitement permis! ... Donc, dites oui!
+
+--Mais?....
+
+--Epousez, Van Mitten, épousez! ... De cette manière, vous n'aurez
+pas même à faire une heure de prison! Nous continuerons le voyage tous
+ensemble! Puis, une fois à Scutari, vous prendrez par le plus court,
+et bonsoir à la nouvelle madame Van Mitten!
+
+--Pour le coup, ami Kéraban, vous me demandez là une chose
+impossible! répondit le Hollandais.
+
+--Il le faut, ou tout est perdu!»
+
+En ce moment, le seigneur Yanar, saisissant Van Mitten par le bras
+droit, lui disait:
+
+«Il le faut?
+
+--Il le faut! répéta Saraboul, qui vint à son tour le saisir par le
+bras gauche.
+
+--Puisqu'il le faut! répondit Van Mitten, que ses jambes n'avaient
+plus la force de soutenir.
+
+--Quoi! mon maître, vous allez encore céder là-dessus? dit Bruno en
+s'approchant.
+
+--Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d'une si
+faible voix qu'on put à peine l'entendre.
+
+--Allons, droit! s'écria le seigneur Yanar, en relevant d'un coup sec
+son futur beau-frère.
+
+--Et ferme! répéta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son
+futur époux.
+
+--Ainsi que doit être le beau-frère....
+
+--Et le mari d'une Kurde!»
+
+Van Mitten s'était redressé vivement sous cette double poussée; mais
+sa tête ne cessait de ballotter, comme si elle en eût été à demi
+détachée de ses épaules.
+
+«Une Kurde! ... murmurait-il ... Moi ... citoyen de Rotterdam ...
+épouser une Kurde!
+
+--Ne craignez rien! ... Mariage pour rire! lui dit bas à l'oreille le
+seigneur Kéraban.
+
+--Il ne faut jamais rire avec ces choses-là!» répondit Van Mitten
+d'un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque
+peine à ne point éclater.
+
+Nedjeb, montrant à sa maîtresse la figure épanouie de la voyageuse,
+lui disait tout bas:
+
+«Je me trompe bien, si ce n'est pas là une veuve qui courait à la
+recherche d'un autre mari!
+
+--Pauvre monsieur Van Mitten! répondit Amasia.
+
+--J'aurais mieux aimé huit mois de prison, dit Bruno en hochant la
+tête, que huit jours de ce mariage-là!»
+
+Cependant, le seigneur Yanar s'était retourné vers l'assistance et
+disait à voix haute:
+
+«Demain, à Trébizonde, nous célébrerons en grande pompe les
+fiançailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul!»
+
+Sur ce mot «fiançailles», le seigneur Kéraban, ses compagnons, et
+surtout Van Mitten, s'étaient dits que cette aventure serait moins
+grave qu'on ne pouvait le craindre!
+
+Mais il faut faire observer ici que, d'après les usages du Kurdistan,
+ce sont les fiançailles qui forment l'indissoluble noeud du mariage.
+On pourrait comparer cette cérémonie au mariage civil de certains
+peuples européens, et celle qui la suit au mariage religieux, par
+laquelle s'achève l'union des époux. Au Kurdistan, après les
+fiançailles, le mari n'est encore, il est vrai, qu'un fiancé, mais
+c'est un fiancé absolument lié à celle qu'il a choisie,--ou à celle
+qui l'a choisi, comme dans le présent cas.
+
+C'est ce qui fut bien et dûment expliqué à Van Mitten par le seigneur
+Yanar, qui finit en disant:
+
+«Donc, fiancé à Trébizonde!
+
+--Et mari à Mossoul!» ajouta tendrement la noble Kurde.
+
+Et à part, Scarpante, au moment où il quittait le caravansérail dont
+la porte venait d'être ouverte, prononçait ces paroles grosses de
+menaces pour l'avenir:
+
+«La ruse a échoué! ... À la force, maintenant!»
+
+Puis, il disparaissait, sans avoir été remarqué ni du seigneur Kéraban
+ni d'aucun des siens.
+
+«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait Ahmet, en voyant la mine toute
+déconfite du Hollandais.
+
+--Bon! répondit Kéraban, il faut en rire! Fiançailles nulles! Dans
+dix jours, il n'en sera plus question! Cela ne compte pas!
+
+--Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d'être fiancé pendant
+dix jours à cette impérieuse Kurde, cela compte!»
+
+Cinq minutes après, la cour du caravansérail de Rissar était vide.
+Chacun de ses hôtes avait regagné sa chambre pour y passer la nuit.
+Mais Van Mitten allait être gardé à vue par son terrible beau-frère,
+et le silence se fit enfin sur le théâtre de cette tragi-comédie, qui
+venait de se dénouer sur le dos de l'infortuné Hollandais!
+
+
+
+
+IX
+
+
+DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANÇANT A LA NOBLE SARABOUL, A
+L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRÈRE DU SEIGNEUR YANAR.
+
+Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux
+habitants d'une colonie milésienne, qui fut conquise par Mithridate,
+qui tomba au pouvoir de Pompée, qui subit la domination des Perses et
+celle des Scythes, qui fut chrétienne sous Constantin-le-Grand et
+redevint païenne jusqu'au sixième siècle, qui fut délivrée par
+Bélisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnènes dont
+Napoléon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers
+le milieu du quinzième siècle, époque à laquelle finit l'Empire de
+Trébizonde, après une durée de deux cent cinquante-six ans,--celle
+ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire
+du monde. On ne s'étonnera donc pas que, pendant toute la première
+partie de ce voyage, Van Mitten se fût réjoui à la pensée de visiter
+une cité si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre,
+choisie pour cadre à leurs merveilleuses aventures.
+
+Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten était libre de tout
+souci. Il n'avait qu'à suivre son ami Kéraban sur cet itinéraire qui
+contournait l'antiquePont-Euxin. Et maintenant, fiancé--provisoirement
+du moins, pour quelques jours seulement,--mais fiancé à cette noble
+Kurde qui le tenait en laisse, il n'était plus d'humeur à pouvoir
+apprécier les splendeurs historiques de Trébizonde.
+
+Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures après
+avoir quitté le caravansérail de Rissar, que le seigneur Kéraban et
+ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs,
+firent une superbe entrée dans la capitale du pachalik moderne, bâtie
+au milieu d'une campagne alpestre, avec vallées, montagnes, cours
+d'eau capricieux,--paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de
+l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol
+ont été transportés sur cette portion du littoral de la mer Noire.
+
+Trébizonde, située à trois cent vingt-cinq kilomètres d'Erzeroum,
+cette importante capitale de l'Arménie, est maintenant en
+communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le
+gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kané, Baibourt et Erzeroum,--ce
+qui lui rendra peut-être quelque peu de son ancienne valeur
+commerciale.
+
+Cette cité est divisée en deux villes disposées en amphithéâtre sur
+une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanquées
+de grosses tours, défendue autrefois par son vieux château de mer, ne
+comprend pas moins d'une quarantaine de mosquées, dont les minarets
+émergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un
+aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chrétienne, la plus
+commerçante, où se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis,
+d'étoffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres
+précieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne
+hebdomadaire de bateaux à vapeur, qui mettent Trébizonde en
+communication directe avec les principaux points de la mer Noire.
+
+Dans cette ville s'agite ou végète,--suivant les divers éléments dont
+elle se compose,--une population de quarante mille habitants, Turcs,
+Persans, chrétiens du rite arménien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes
+et Européens. Mais, ce jour-là, cette population était plus que
+quintuplée par le concours des fidèles venus de tous les coins de
+l'Asie mineure, pour assister aux fêtes superbes qui allaient être
+célébrées en l'honneur de Mahomet.
+
+Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement
+convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a
+Trébizonde, car l'intention formelle du seigneur Kéraban était bien
+d'en partir, dès le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y
+avait pas un jour à perdre, si on voulait y arriver avant la fin du
+mois.
+
+Ce fut dans un hôtel franco-italien, au milieu d'un véritable quartier
+de caravansérails, de khans, d'auberges, déjà encombrés de voyageurs,
+près de la place de Giaour-Meïdan, dans la partie la plus commerçante
+de la ville et par conséquent en dehors de la cité turque, que le
+seigneur Kéraban et sa suite trouvèrent seulement à se loger. Mais
+l'hôtel était assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour
+et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet
+n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colère contre
+l'hôtelier.
+
+Mais, pendant que le seigneur Kéraban et les siens, arrivés à ce point
+de leur voyage, croyaient en avoir fini,--sinon avec les fatigues, du
+moins avec les dangers de toutes sortes,--un complot se tramait contre
+eux dans la ville turque, où résidait leur plus mortel ennemi.
+
+C'était au palais du seigneur Saffar, bâti sur les premiers
+contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent
+doucement vers la mer, qu'une heure auparavant était arrivé
+l'intendant Scarpanto, après avoir quitté le caravansérail de Rissar.
+
+Là, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; là, tout
+d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'était passé pendant
+la nuit précédente; là, il racontait comment Kéraban et Ahmet avaient
+été sauvés d'un emprisonnement, qui eût laissé Amasia sans défense, et
+sauvés par le dévouement stupide de ce Van Mitten; là, dans cette
+conférence de trois hommes ayant un unique intérêt, furent prises les
+résolutions qui menaçaient directement les voyageurs, sur ce parcours
+de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trébizonde. Ce
+qu'était ce projet, l'avenir le fera connaître, mais on peut dire
+qu'il eut, ce jour même, un commencement d'exécution: en effet, le
+seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquiéter des fêtes qui allaient
+être célébrées, quittaient Trébizonde et prenaient dans l'ouest la
+route de l'Anatolie qui mène à l'embouchure du Bosphore.
+
+Scarpante, lui, restait à la ville. N'étant connu ni du seigneur
+Kéraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en
+toute liberté. A lui de jouer dans ce drame l'important rôle qui
+devait désormais substituer la force à la ruse.
+
+Aussi, Scarpante put-il se mêler a la foule et flâner sur la place du
+Giaour-Meïdan. Ce n'était pas, pour avoir, un instant et dans l'ombre,
+au caravansérail de Rissar, adressé la parole au seigneur Kéraban et à
+son neveu, qu'il pouvait craindre d'être reconnu. Aussi lui fut-il
+facile d'épier leurs pas et démarches on toute sécurité.
+
+C'est dans ces conditions qu'il vit Ahmet, peu de temps après son
+arrivée à Trébizonde, se diriger vers le port, à travers les rues
+assez misérablement entretenues qui y aboutissent. Là, sandals,
+caboteurs, mahones barques de toutes sortes, étaient au sec, après
+avoir débarqué leurs cargaisons de fidèles, tandis que les navires de
+commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large.
+
+Un hammal venait d'indiquer à Ahmet le bureau du télégraphe, et
+Scarpante put s'assurer que le fiancé d'Amasia expédiait un assez long
+télégramme à l'adresse du banquier Sélim, à Odessa.
+
+«Buh! se dit-il, voilà une dépêche qui n'arrivera jamais à son
+destinataire! Sélim a été mortellement frappé d'une balle que lui a
+envoyée Yarhud, et cela n'est pas pour nous inquiéter!»
+
+Et, de fait, Scarpante ne s'en inquiéta pas autrement.
+
+Puis, Ahmet revint à l'hôtel du Giaour-Meïdan. Il retrouva Amasia en
+compagnie de Nedjeb, qui l'attendait, non sans quelque impatience, et
+la jeune fille put être certaine qu'avant quelques heures, on serait
+rassuré sur son sort à la villa Sélim.
+
+«Une lettre aurait mis trop de temps à arriver à Odessa, ajouta Ahmet,
+et, d'ailleurs, je crains toujours....»
+
+Ahmet s'était interrompu sur ce mot.
+
+«Vous craignez, mon cher Ahmet? ... Que voulez-vous dire? demanda
+Amasia, un peu surprise.
+
+--Rien, chère Amasia, répondit Ahmet, rien!....
+
+J'ai voulu rappeler à votre père qu'il eût soin de se trouver à
+Scutari pour notre arrivée, et même avant, afin de faire toutes les
+démarches nécessaires pour que notre mariage n'éprouve aucun retard!»
+
+La vérité est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives
+d'enlèvement, au cas où les complices de Yarhud eussent appris ce qui
+s'était passé après le naufrage de la _Guïdare_, marquait au banquier
+Sélim que tout danger n'était peut-être pas écarté encore; mais, ne
+voulant pas inquiéter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda
+bien de lui dire quelles étaient ses appréhensions,--appréhensions
+vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.
+
+Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son père
+par dépêche,--dût-il encourir, pour avoir usé du fil télégraphique,
+les malédictions de l'oncle Kéraban.
+
+Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten?
+
+L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgré lui, l'heureux fiancé de la
+noble Saraboul et le piteux beau frère du seigneur Vanar!
+
+Comment eût-il pu résister? D'une part, Kéraban lui répétait qu'il
+fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait
+les renvoyer tous les trois en prison,--ce qui compromettrait
+irréparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il était
+valable en Turquie, où la polygamie est admise, serait radicalement
+nul pour la Hollande, où Van Mitten était déjà marié; que, par
+conséquent, il pourrait, à son choix, être monogame dans son pays, ou
+bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten était
+fait: il préférait n'être «game» nulle part.
+
+D'un autre côté, il y avait là un frère et une soeur incapables de
+lâcher leur proie. Il n'était donc que prudent de les satisfaire, sauf
+à leur fausser compagnie au delà des rives du Bosphore,--ce qui les
+empêcherait d'exercer leurs prétendus droits de beau-frère et
+d'épouse.
+
+Aussi Van Mitten n'entendait-il point résister et s'abandonna-t-il au
+cour des événements.
+
+Très heureusement, le seigneur Kéraban avait obtenu ceci: c'est
+qu'avant d'aller achever le mariage à Mossoul, le seigneur Yanar et sa
+soeur les accompagneraient jusqu'à Scutari, qu'ils assisteraient à
+l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiancée kurde ne repartirait
+avec son fiancé hollandais que deux ou trois jours après pour le pays
+de ses ancêtres.
+
+Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maître n'avait que
+ce qu'il méritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le
+plaindre, à le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme.
+Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,--fou rire que
+purent à peine réprimer Kéraban, Ahmet et les deux jeunes
+filles,--lorsque l'on vit Van Mitten, au moment où la cérémonie des
+fiançailles allait s'accomplir, affublé du costume de ce pays
+extravagant.
+
+«Quoi! vous, Van Mitten, s'écria Kéraban, c'est bien vous, ainsi vêtu
+à l'orientale?
+
+--C'est moi, ami Kéraban.
+
+--En Kurde?
+
+--En Kurde!
+
+--Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sûr que, dès que
+vous y serez habitué, vous trouverez ce vêtement plus commode que vos
+habits étriqués d'Europe!
+
+--Vous êtes bien bon, ami Kéraban.
+
+--Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c'est
+aujourd'hui jour de carnaval et que ce n'est qu'un déguisement pour un
+mariage en l'air!
+
+--Ce n'est pas le déguisement qui m'inquiète le plus, répondit Van
+Mitten.
+
+--Et qu'est-ce donc?
+
+--C'est le mariage!
+
+--Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, répondit Kéraban, et
+madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop
+consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fiançailles ne vous
+engagent en rien, puisque vous êtes déjà marié à Rotterdam, quand vous
+lui donnerez congé en bonne forme, je veux être là, Van Mitten! En
+vérité! il ne peut pas être permis d'épouser les gens malgré eux!
+C'est déjà beaucoup quand ils veulent bien y consentir!»
+
+Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter
+la situation. Le mieux, au total, était de la prendre par son côté
+risible, puisqu'elle prêtait à rire, et de s'y résigner, puisqu'elle
+sauvegardait les intérêts de tous.
+
+D'ailleurs, ce jour-là, Van Mitten aurait à peine eu le temps de se
+reconnaître. Le seigneur Yanar et sa soeur n'aimaient décidément pas à
+laisser languir les choses. Aussitôt pris, aussitôt pendu, et elle
+était toute prête, cette potence du mariage, à laquelle ils
+prétendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande.
+
+Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalités en usage dans
+le Kurdistan eussent été, en quoi que ce soit, omises ou seulement
+négligées. Non! le beau-frère veillait à tout avec un soin
+particulier, et, dans cette grande cité, les éléments ne manquaient
+point, qui devaient donner à ce mariage toute la solennité possible.
+
+En effet, parmi la population de Trébizonde, on compte un certain
+nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des
+consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un
+devoir d'assister leur noble compatriote en cette occasion qui
+s'offrait à elle, et pour la quatrième fois, de se consacrer au
+bonheur d'un époux. Il y eut donc, du côté de la fiancée, tout un clan
+d'invités à la cérémonie, tandis que Kéraban, Ahmet, leurs compagnons,
+s'empressaient de figurer à côté du fiancé. Encore faut-il bien
+comprendre que Van Mitten, sévèrement gardé à vue, ne se trouva jamais
+seul avec ses amis, depuis ces dernières paroles échangées au moment
+où il venait de revêtir le costume traditionnel des seigneurs de
+Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser
+jusqu'à lui et répéter d'un voix sinistre:
+
+«Prenez garde, mon maître, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout
+ceci!
+
+--Eh! puis-je faire autrement, Bruno? répondit Van Mitten d'un ton
+résigné. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis
+d'embarras, et les suites n'en seront point graves!
+
+--Hum! fit Bruno en hochant la tête, se marier, mon maître, c'est se
+marier, et....»
+
+Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de
+quelle façon le fidèle serviteur aurait achevé cette phrase
+véritablement comminatoire!
+
+Il était midi, au moment où le seigneur Yanar et autres Kurdes de
+grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter
+jusqu'à la fin de la cérémonie.
+
+Et alors, ce noeud des fiançailles fut noué en grand appareil. Pendant
+cette opération, il n'y eût pas même à critiquer la tenue des deux
+conjoints, Van Mitten ne laissant rien paraître d'une certaine
+inquiétude qui le dominait, la noble Saraboul fière d'enchaîner un
+homme du nord de l'Europe à une femme du nord de l'Asie! Quelle
+gloire, en effet, d'avoir allié la Hollande au Kurdistan.
+
+La fiancée était superbe dans son costume de mariage,--un costume
+qu'évidemment elle emportait en voyage, à tout hasard,--bonne
+précaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont
+«mitan» de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient
+sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus
+riche que ce châle qui lui serrait à la taille, cet «entari» à raies
+alternées de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces
+mousselines de Brousse désignées sous le nom de «tchembers!» Rien de
+plus majestueux que ce «chalwar» en gaze de Salonique, dont les jambes
+se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodées de
+perles! Et ce fez évasé, entouré de «yéminis» aux fleurs voyantes,
+d'où se développait jusqu'à mi-corps un long «puskul» orné de
+dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pièces d'or,
+tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles
+formés de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chaînettes
+supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en
+vermeil, et les épingles en filigrane azuré, figurant une palme
+indienne, et ces colliers irradiants à double rangée, ces
+«guerdanliks» composés d'une suite d'agates serties en griffes,
+gravées chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiancée ne
+s'était vue marchant dans les rues de Trébizonde, et en cette
+circonstance, elles auraient dû être recouvertes d'un tapis de
+pourpre, comme elles le furent jadis à la naissance de Constantin
+Porphyrogénète!
+
+Mais si la noble Saraboul était superbe, le seigneur Van Mitten, lui,
+était magnifique, et son ami Kéraban ne lui ménagea pas des
+compliments, qui ne pouvaient être ironiques de la part d'un vieux
+croyant resté fidèle au vêtement oriental.
+
+Il faut en convenir, ce costume donnait à Van Mitten une tournure
+martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose
+de farouche, enfin, peu en rapport avec son tempérament de négociant
+rotterdamois! Et comment en eût-il été autrement avec ce léger manteau
+do mousseline chargé d'applications de cotonnade, ce large pantalon de
+satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, éperonnées,
+ergotées et treillissées d'or sous les mille plis de leur tige, cette
+robe ouverte dont les manches se déroulaient jusqu'à terre, et ce fez,
+orné de «yéminis», et ce «puskul», dont la grosseur invraisemblable
+indiquait le rang qu'allait bientôt occuper au Kurdistan l'époux de la
+noble Saraboul?
+
+Le grand bazar de Trébizonde avait fourni tous ces ajustements, qui,
+faits sur mesure, n'auraient pas plus élégamment vêtu Van Mitten. Il
+avait procuré aussi ces armes merveilleuses, dont le fiancé portait
+tout un arsenal au châle brodé, soutachat passementé, qui lui serrait
+la taille: poignant damasquinés, avec manche en jade vert et lame en
+damas à double tranchant, pistolets à crosse d'argent gravés comme un
+collier d'idole, sabre à lame courte, au tranchant taillé en dents de
+scie avec poignée noire ornée d'un quadrillé en argent et pommeau à
+rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en méplat
+gravés et dorés et finissant en lame ondulée comme le fer des
+anciensfauchards!
+
+Ah! le Kurdistan peut sans crainte déclarer la guerre à la Turquie! Ce
+ne sont pas de pareils guerriers que les armées du Padischah pourront
+jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui eût dit qu'un jour tu aurais
+été affublé de la sorte! Heureusement, comme le répétait le seigneur
+Kéraban, et, après lui, son neveu Ahmet, et après Ahmet, Amasia et
+Nedjeb, et après elle, tous, excepté Bruno:
+
+«Bah! c'est pour rire!»
+
+Pendant la cérémonie des fiançailles, les choses se passeront le plus
+convenablement du monde. Si ce n'est que le fiancé fut trouvé un peu
+froid par son terrible beau-frère et par sa non moins terrible soeur,
+tout alla bien.
+
+A Trébizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions
+d'officiers ministériels, qui eussent réclamé l'honneur d'enregistrer
+un pareil contrat,--d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque
+profit;--mais ce fut le magistrat même dont on avait pu apprécier la
+sagacité dans l'affaire du caravansérail de Rissar qui fut chargé de
+cettehonorable tâche et de complimenter, en bons termes, les futurs
+époux.
+
+Puis, après la signature du contrat, les deux fiancés et leur suite,
+au milieu d'un immense concours de populaire, se transportèrent à la
+ville close, dans une mosquée qui fut autrefois une église byzantine,
+et dont les murailles sont décorées de curieuses mosaïques. Là,
+retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus
+mélodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme,
+que les chants turcs ou arméniens. Quelques instruments, dont la
+sonorité se rapproche d'un simple cliquetis métallique et que dominait
+la note aiguë de deux ou trois petites flûtes, joignirent leurs
+accords bizarres au concert des voix suffisamment rafraîchies pour
+cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple prière, et Van Mitten
+fut enfin fiancé, bien fiancé, ainsi que le répéta le seigneur Kéraban
+à la noble Saraboul,--non sans une certaine arrière-pensée,--lorsqu'il
+lui adressa ses meilleurs compliments.
+
+Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, où de nouvelles
+fêtes dureraient pendant plusieurs semaines. Là, Van Mitten aurait à
+se conformer aux coutumes kurdes,--ou, du moins, il devrait essayer de
+s'y conformer. En effet, lorsque l'épouse arrive devant la maison
+conjugale, son époux se présente inopinément devant elle, il l'entoure
+de ses bras, il la prend sur ses épaules, et il la porte ainsi jusqu'à
+la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par là, épargner sa pudeur,
+car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gré dans une
+demeure étrangère. Lorsqu'il en serait à cet heureux moment, Van
+Mitten verrait à ne rien faire qui pût blesser les usages du pays.
+Mais heureusement, il en était encore loin.
+
+Ici, les fêtes des fiançailles furent tout naturellement complétées
+par celles qui se donnaient, fort à propos, pour célébrer la nuit de
+l'ascension du Prophète, cet _eilet-ul-my'râdy_, qui a lieu
+ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de
+circonstances particulières, dues à une concurrence politico-religieuse,
+une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixée à cette date.
+
+Le soir même, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement
+disposé a cet effet, des milliers et des milliers de fidèles
+s'empressaient à une cérémonie qui les avait attirés à Trébizonde de
+tous les points de l'Asie musulmane.
+
+La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son
+fiancé en public. Quant au seigneur Kéraban, à son neveu, aux deux
+jeunes filles, à leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux,
+pour passer les quelques heures de la soirée, que d'assister en grand
+apparat à ce merveilleux spectacle?
+
+Merveilleux, en effet, et comment ne l'eût-il pas été dans ce pays de
+l'Orient, où tous les rêves de ce monde se transforment en réalités
+dans l'autre! Ce qu'allait être cette fête donnée en l'honneur du
+Prophète, il serait plus facile au pinceau de le représenter, en
+employant tous les tons de la palette, qu'à la plume de le décrire,
+même en empruntant les cadences, les images, les périodes des plus
+grands poètes du monde!
+
+«La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe,
+la pompe chez les Ottomans!»
+
+Et ce fut réellement au milieu d'une pompe incomparable que se
+déroulèrent les péripéties d'une poétique affabulation, à laquelle les
+plus gracieuses filles de l'Asie Mineure prêtèrent le charme de leurs
+danses et l'enchantement de leur beauté. Elle reposait sur cette
+légende, imitée de la légende chrétienne, que, jusqu'à sa mort,
+arrivée en l'an dixième de l'Hégire,--six cent trente-deux ans après
+l'ère nouvelle,--ce paradis était fermé à tous les fidèles, endormis
+dans le vague des espaces, en attendant l'arrivée du Prophète. Ce
+jour-là, il apparaissait à cheval sur «el-borak», l'hippogryphe qui
+l'attendait à la porte du temple de Jérusalem; puis, son tombeau
+miraculeux, quittant la terre, montait à travers les cieux et restait
+suspendu entre le zénith et le nadir, au milieu des splendeurs du
+paradis de l'Islam. Tous se réveillaient alors pour rendre hommage au
+Prophète; la période de l'éternel bonheur promis aux croyants,
+commençait enfin, et Mahomet s'élevait dans une apothéose
+éblouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la
+forme de houris innombrables, gravitaient autour du front
+resplendissant d'Allah!
+
+En un mot, cette fête, ce fut comme une réalisation de ce rêve de l'un
+des poètes qui a le mieux senti la poésie des pays orientaux,
+lorsqu'il dit, à propos de ces physionomies extatiques des derviches,
+emportés dans leurs rondes si étrangement rhythmées:
+
+«Que voyaient-ils en ces visions qui les berçaient? les forêts
+d'émeraudes à fruits de rubis, les montagnes d'ambre et de myrrhe, les
+kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!»
+
+
+
+
+X
+
+
+PENDANT LEQUEL LES HÉROS DE CETTE HISTOIRE NE PERDENT NI UN JOUR NI
+UNE HEURE.
+
+Le lendemain, 18 septembre, au moment où le soleil commençait à dorer
+de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite
+caravane sortait par l'une des portes de l'enceinte fortifiée et
+jetait un dernier adieu à la poétique Trébizonde.
+
+Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les
+chemins du littoral sous la direction d'un guide, dont le seigneur
+Kéraban avait volontiers accepté les services.
+
+Ce guide, en effet, devait parfaitement connaître cette portion
+septentrionale de l'Anatolie: c'était un de ces nomades connus dans le
+pays sous le nom de «loupeurs».
+
+On désigne par ce nom une certaine spécialité de bûcherons, faisant
+métier de courir les forêts de cette partie de l'Anatolie et de l'Asie
+Mineure, où croît abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres
+poussent des loupes ou excroissances naturelles, d'une remarquable
+dureté, dont le bois, par cela même qu'il se prête à toutes les
+exigences de l'outil d'ébéniste, est particulièrement recherché.
+
+Ce loupeur, ayant appris que des étrangers allaient quitter Trébizonde
+pour se rendre à Scutari, était venu la veille leur offrir ses
+services. Il avait paru intelligent, très pratique de ces routes, dont
+il connaissait parfaitement les enchevêtrements multiples. Aussi,
+après des réponses très nettes aux questions posées par le seigneur
+Kéraban, le loupeur avait-il été engagé à un bon prix, qui devait être
+doublé si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze
+jours,--dernier délai fixé pour la célébration du mariage d'Amasia et
+d'Ahmet.
+
+Ahmet, après avoir interrogé ce guide et bien qu'il y eût, dans sa
+figure froide, dans son attitude réservée, cet on ne sait quoi qui ne
+prévient guère en faveur des gens, ne jugea pas qu'il y eût lieu de ne
+point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d'ailleurs, qu'un
+homme connaissant ces régions pour les avoir parcourues toute sa vie,
+rien de plus rassurant au point de vue d'un voyage qui devait
+s'exécuter dans les plus grandes conditions de célérité.
+
+Le loupeur était donc le guide du seigneur Kéraban et de ses
+compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il
+choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il
+veillerait à la sûreté de tous, et lorsqu'on lui promit de doubler son
+salaire sous condition d'arriver à Scutari dans les délais voulus:
+
+«Le seigneur Kéraban peut être assuré de tout mon zèle, répondit-il,
+et puisqu'il me propose double prix pour payer mes services, moi, je
+m'engage à ne lui rien réclamer si, avant douze jours, il n'est pas de
+retour à sa villa de Scutari.
+
+--Par Mahomet, voilà un homme qui me va! dit Kéraban, lorsqu'il
+rapporta ce propos à son neveu.
+
+--Oui, répondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle,
+n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces
+routes de l'Anatolie!
+
+--Ah! toujours tes craintes!
+
+--Oncle Kéraban, je ne nous croirai véritablement à l'abri de toute
+éventualité, que lorsque nous serons à Scutari....
+
+--Et que tu seras marié! Soit! répondit Kéraban en serrant la main
+d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la
+femme du plus défiant des neveux....
+
+--Et la nièce du....
+
+--Du meilleur des oncles» s'écria Kéraban, qui termina sa phrase par
+un bel éclat de rire.
+
+Le matériel roulant de la caravane était ainsi composé: deux
+«talikas», sorte de calèches assez confortables, qui peuvent se fermer
+en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attelés par couple à
+chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait été trop heureux,
+même pour un haut prix, de trouver ces véhicules à Trébizonde, ce qui
+lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur
+Kéraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la première talika,
+dont Nizib occupait le siège de derrière. Au fond de la seconde trônait
+la noble Saraboul, auprès de son fiancé et en face de son frère, avec
+Bruno, faisant office de valet de pied.
+
+Un des chevaux de selle était monté par Ahmet, l'autre par le guide,
+qui tantôt galopait aux portièresdes talikas, conduites en poste,
+tantôt éclairait la route par quelque pointe en avant.
+
+Comme le pays pouvait ne pas être très sur, les voyageurs s'étaient
+munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient
+d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les
+fameux pistolets râteurs du seigneur Kéraban. Ahmet, bien que le guide
+lui assurât qu'il n'y avait rien à craindre sur ces routes, avait
+voulu se précautionner contre toute agression.
+
+En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces
+moyens de transport, même sans relayer dans une contrée où les maisons
+de poste étaient rares, même en laissant aux chevaux le repos de
+chaque nuit, il n'y avait rien là qui fût absolument difficile. Donc,
+à moins d'accidents imprévus ou improbables, ce voyage circulaire
+devait s'achever dans les délais voulus. Le pays qui s'étend depuis
+Trébizonde jusqu'à Sinope est appelé Djanik par les Turcs. C'est au
+delà que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie,
+devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui
+comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour
+capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes.
+
+La petite caravane, partie à six heures du matin de Trébizonde,
+arrivait à neuf heures à Platana, après une étape de cinq lieues.
+
+Platana, c'est l'ancienne Hermouassa. Pour l'atteindre, il faut
+traverser une sorte de vallée, où poussent l'orge, le blé, le maïs, où
+se développent de magnifiques plantations de tabac qui y réussissent
+merveilleusement. Le seigneur Kéraban ne put se retenir d'admirer les
+produits de cette solanée d'Asie, dont les feuilles, scellées sans
+aucune préparation, deviennent d'un jaune d'or. Très probablement, son
+correspondant et ami Van Mitten n'eût pas contenu davantage les élans
+de son admiration, s'il ne lui avait été défendu de rien admirer en
+dehors de la noble Saraboul.
+
+Dans toute cette contrée s'élèvent de beaux arbres, des abiès, des
+pins, des hêtres comparables aux plus majestueux du Holstein et du
+Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages.
+Bruno, non sans un certain sentiment d'envie, put observer aussi que
+les indigènes de ce pays, même en bas âge, avaient déjà de gros
+ventres,--ce qui était bien humiliant pour un Hollandais réduit à
+l'état de squelette.
+
+A midi, on dépassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la
+gauche les premières ondulations des Alpes Pontiques. A travers les
+chemins se croisaient, allant vers Trébizonde ou en revenant, des
+paysans vêtus d'étoffes de grosse laine brune, coiffés du fez ou du
+bonnet de peau de mouton, accompagnés de leurs femmes, qui
+s'enveloppaient de morceaux de cotonnades rayées, bien apparentes sur
+leurs jupons de laine rouge.
+
+Tout ce pays était un peu celui de Xénophon, illustré par sa fameuse
+retraite des Dix Mille. Mais l'infortuné Van Mitten le traversait sous
+le regard menaçant de Yanar, sans même avoir le droit de consulter son
+guide! Aussi avait-il donné l'ordre à Bruno de le consulter pour lui
+et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait à
+tout autre chose qu'aux exploits du général grec, et voilà pourquoi,
+en sortant de Trébizonde, il avait négligé de montrer à son maître
+cette colline qui domine la côte, et du haut de laquelle les Dix
+Mille, revenant des provinces Macroniennes, saluèrent de leurs
+enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vérité, cela n'était
+pas d'un fidèle serviteur.
+
+Le soir, après une journée d'une vingtaine de lieues, la caravane
+s'arrêtait et couchait à Tireboli. Là, le «caïwak», fait avec la
+caillette des agneaux sorte de crème obtenue par l'attiédissement du
+lait, «yaourk», fromage fabriqué avec du lait aigri au moyen de
+présure, furent sérieusement appréciés de voyageurs qu'une longue
+route avait mis en appétit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses
+formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en régaler, sans
+craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui
+chicaner sa part du souper.
+
+Cette petite bourgade, qui n'est méme qu'un simple village, fut
+quittée dès le matin du 19 septembre. Dans la journée, on dépassa Zèpe
+et son port étroit, où peuvent s'abriter seulement trois ou quatre
+bâtiments de commerce d'un médiocre tirant d'eau. Puis, toujours sous
+la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement
+ces routes à peine tracées quelquefois au milieu de longues plaines,
+on arrivait très tard a Kérésoum, après une étape de vingt-cinq
+lieues.
+
+Kérésoum est bâtie au pied d'une colline, dans un double escarpement
+de la côte. Cette ancienne Pharnacea, où les Dix Mille s'arrêtèrent
+pendant dix jours pour y réparer leurs forces, est très pittoresque
+avec les ruines de son château qui dominent l'entrée du port.
+
+Là, le seigneur Kéraban aurait pu aisément faire une ample provision
+de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important
+commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik,
+et Van Mitten crut devoir raconter à sa fiancée ce grand fait
+historique: c'est que ce fut précisément de Kérésoum que le proconsul
+Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimatés en
+Europe.
+
+Saraboul n'avait jamais entendu parler du célèbre gourmet et ne parut
+prendre qu'un médiocre intérêt aux savantes dissertations de Van
+Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altière
+personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on pût imaginer. Et
+cependant, son ami Kéraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou
+non, ne cessait de le féliciter sur la façon dont il portait son
+nouveau costume,--ce qui faisait hausser les épaules à Bruno.
+
+«Oui, Van Mitten, oui! répétait Kéraban, cela vous va parfaitement,
+cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour être un Kurde au complet,
+il ne vous manque plus que de grosses et menaçantes moustaches, telles
+qu'en porte le seigneur Yanar!
+
+--Je n'ai jamais eu de moustaches, répondit Van Mitten.
+
+--Vous n'avez pas de moustaches? s'écria Saraboul.
+
+--Il n'a pas de moustaches? répéta le seigneur Yanar du ton le plus
+dédaigneux.
+
+--A peine, du moins, noble Saraboul!
+
+--Eh bien, vous en aurez, reprit l'impérieuse Kurde, et je me charge,
+moi, de vous les faire pousser!
+
+--Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le
+récompensant d'un bon regard.
+
+--Bon! tout cela finira par un éclat de rire» répétait Nedjeb, tandis
+que Bruno secouait la tête comme un oiseau de mauvais augure.
+
+Le lendemain, 20 septembre, après avoir suivi l'amorce d'une voie
+romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie
+aux provinces arméniennes, la petite troupe, très favorisée par le
+temps, laissait en arrière le village d'Aptar, puis, vers midi, la
+bourgade d'Ordu. Cette étape côtoyait la lisière de forêts superbes,
+qui s'étagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences
+les plus variées, chênes, charmes, ormes, érables, platanes, pruniers,
+oliviers d'une espèce bâtarde, genévriers, aulnes, peupliers blancs,
+grenadiers, mûriers blancs et noirs, noyers et sycomores. Là, la
+vigne, d'une exubérance végétale qui en fait comme le lierre des pays
+tempérés, enguirlande les arbres jusqu'à leurs plus hautes cimes. Et
+cela, sans parler des arbustes, aubépines, épines-vinettes, coudriers,
+viornes, sureaux, néfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus
+variées, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses,
+narcisses jaunes, asclépiades, mauves, centaurées, giroflées,
+clématites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu'à des
+tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les
+instincts de l'amateur ne se réveillassent en lui, bien que la vue de
+ces plantes fût plutôt de nature à évoquer quelque déplaisant souvenir
+de sa première union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van
+Mitten était maintenant une garantie contre les prétentions
+matrimoniales de la seconde. Il était heureux, ma foi, et dix fois
+heureux que le digne Hollandais fût déjà marié en première noce!
+
+Le cap Jessoun Bouroun une fois dépassé, le guide dirigea la caravane
+à travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la
+bourgade de Fatisa, où voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil
+pendant toute la nuit.
+
+Ahmet, l'esprit toujours en éveil, n'avait jusque-là rien surpris de
+suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'être franchies depuis
+Trébizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le
+seigneur Kéraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa
+nature, s'était toujours tiré d'affaire, pendant les cheminements et
+les haltes, avec intelligence et sagacité. Et cependant, Ahmet
+éprouvait pour cet homme une certaine défiance qu'il ne pouvait
+maîtriser. Aussi ne négligeait-il rien de ce qui devait assurer la
+sécurité de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser
+voir.
+
+Le 21, dès l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la
+droite le port d'Ounièh et ses chantiers de construction, à
+l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se développa à travers
+d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbèb, où la
+légende a placé une tribu d'Amazones, de manière à contourner des caps
+et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette côte
+si curieusement historique. Le bourg de Terme fût dépassé dans
+l'après-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athénienne,
+servit de lieu de halte pour la nuit.
+
+Sansoun est une des plus importantes échelles de ce levant de la mer
+Noire, bien que sa rade soit peu sûre et son port insuffisamment
+profond à l'embouchure de l'Ékil-Irmak. Cependant, le commerce y est
+assez actif et expédie jusqu'à Constantinople des cargaisons de melons
+d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les
+environs. Un vieux fort, pittoresquement bâti sur la côte, ne la
+défendrait que très imparfaitement contre une attaque par mer.
+
+Dans l'état d'amaigrissement où se trouvait Bruno, il lui sembla que
+ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kéraban et ses
+compagnons se régalèrent, ne seraient point de nature à le fortifier,
+et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garçon, quoique
+très éprouvé déjà dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de
+maigrir, et Kéraban lui-même fut obligé de le reconnaître.
+
+«Mais, lui disait-il en manière de consolation, nous approchons de
+l'Egypte, et là, s'il lui plaît, Bruno pourra faire un trafic
+avantageux de sa personne!
+
+--Et de quelle façon? ... demandait Bruno.
+
+--En se vendant comme momie!»
+
+Si ces propos déplaisaient à l'infortuné serviteur, s'il souhaitait au
+seigneur Kéraban quelque aventure plus déplorable encore que le second
+mariage de son maître, cela va de soi.
+
+«Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien, à ce Turc, murmurait-il,
+et que toute la malechance sera pour des chrétiens comme nous!»
+
+Et, en vérité, le seigneur Kéraban se portait à merveille, sans
+compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses
+projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de
+sécurité.
+
+Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut passé sur un pont de
+bateaux pendant la journée du 22 septembre, ni Gerse où on arriva le
+lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arrêtèrent les attelages, si
+ce n'est le temps nécessaire à leur donner quelque repos. Cependant,
+le seigneur Kéraban eût aimé à visiter, ne fût-ce que pendant quelques
+heures, Bafira ou Bafra, située un peu en arrière, où se fait un grand
+commerce de ces tabacs, dont les «tays» ou paquets, ficelés entre de
+longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de
+Constantinople; mais il eût fallu faire un détour d'une dizaine de
+lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue
+encore.
+
+Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre à Sinope,
+sur la frontière de l'Anatolie proprement dite.
+
+Encore une échelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur
+son isthme, l'antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est
+toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents
+bois des montagnes d'Aio-Antonio, qui s'élèvent aux environs. Elle
+possède un château enfermé dans une double enceinte, mais ne compte
+que cinq cents maisons au plus et à peine cinq à six mille âmes.
+
+Ah! pourquoi Van Mitten n'était-il pas né deux à trois mille ans plus
+tôt! Combien il eût admiré cette ville célèbre, dont on attribue la
+fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie
+milésienne, qui mérita d'être appelée la Cartilage du Pont-Euxin, dont
+les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui
+finit par être cédée à Mahomet II «parce qu'elle plaisait beaucoup à
+ce Commandeur des Croyants!» Mais il était trop tard pour en retrouver
+toutes les splendeurs écroulées, dont il ne reste plus que des
+fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles.
+Il faut d'ailleurs observer que, si cette cité tire son nom de Sinope,
+fille d'Asope et de Methone, qui fut enlevée par Apollon et conduite
+en cet endroit, cette fois, c'était la nymphe qui enlevait l'objet de
+sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement
+fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur.
+
+Cent vingt-cinq lieues environ séparent Sinope de Scutari. Il restait
+au seigneur Kéraban sept jours seulement pour les faire. S'il n'était
+pas en retard, il n'était point en avance non plus. Il convenait donc
+de ne pas perdre un instant.
+
+Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les détours du
+rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait
+Istifan, à midi, la bourgade d'Apana, et le soir, après une journée de
+quinze lieues, elle s'arrêtait à Ineboli, dont la rade foraine, battue
+par tous les vents, est peu sûre pour les bâtiments de commerce.
+
+Ahmet proposa alors de ne prendre là que deux heures de repos et de
+voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnées valaient bien
+quelque surcroît de fatigue. Le seigneur Kéraban accepta donc la
+proposition de son neveu. Personne ne réclama,--pas même Bruno.
+D'ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hâte d'être
+arrivés sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du
+Kurdistan, et Van Mitten une hâte non moins grande mais pour s'enfuir
+aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait
+horreur!
+
+Le guide ne fit aucune opposition à ce projet et se déclara prêt à
+partir dès qu'on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n'était
+pas pour l'embarrasser, et ce loupeur, habitué à marcher par instinct
+au milieu de forêts épaisses, ne pouvait être gêné de se reconnaître
+sur des chemins qui suivaient la côte.
+
+On partit donc, à huit heures du soir, par une belle lune, pleine et
+brillante, qui s'éleva dans l'est sur un horizon de mer, peu après le
+coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kéraban, la noble
+Saraboul, Yanar et Van Mitten, étendus dans leurs calèches, se
+laissèrent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent à une bonne
+allure.
+
+Ils ne virent donc rien du cap Kerembé, entourbillonné d'oiseaux de
+mer, dont les cris assourdissants remplissaient l'espace. Le matin,
+ils dépassaient Timlé, sans qu'aucun incident eût troublé leur voyage;
+puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour
+toute la nuit à Amastra. Ils avaient bien droit à quelques heures de
+repos, après une traite de plus de soixante lieues, enlevées en
+trente-six heures.
+
+Peut-être Van Mitten,--car il faut toujours en revenir à cet excellent
+homme, préalablement nourri des lectures de son guide,--peut-être Van
+Mitten, s'il eût été libre de ses actes, si le temps et l'argent ne
+lui eussent pas manqué, peut-être eût-il fait fouiller le port
+d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait
+contester la valeur archéologique.
+
+Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant
+Jésus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des
+capitaines d'Alexandre, la célèbre fondatrice de cette ville, fut
+enfermée dans un sac de cuir, puis jetée par ses frères dans les eaux
+mêmes du port qu'elle avait créé. Or, quelle gloire pour Van Mitten,
+si, sur la foi de son guide, il eût réussi à repêcher le fameux sac
+historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient
+défaut, et, sans confier à personne,--pas même à la noble
+Saraboul,--le sujet de sa rêverie, il s'en tint à ses regrets
+d'archéologue.
+
+Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne métropole des Génois,
+qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez misérable village, où se
+fabriquent quelques jouets d'enfants, était quittée dès l'aube. Trois
+ou quatre lieues plus loin, c'était la bourgade de Bartan dont on
+dépassait les limites, puis, dans l'après-midi, celle de Filias, puis,
+à la tombée du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade
+d'Éregli.
+
+On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'était peu, car les
+chevaux, sans parler des voyageurs, commençaient à être sérieusement
+fatigués par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait
+laissé que de rares répits depuis Trébizonde. Mais quatre jours
+restaient pour atteindre le terme de cet itinéraire,--quatre jours
+seulement,--les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernière
+journée, fallait-il la déduire, puisqu'elle devait être employée d'une
+toute autre façon. Si le 30, dès les premières heures du matin, le
+seigneur Kéraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives
+du Bosphore, la situation serait singulièrement compromise. Il n'y
+avait donc pas un instant à perdre, et le seigneur Kéraban pressa le
+départ, qui s'effectua au lever du soleil.
+
+Éregli, c'est l'ancienne Héraclée, grêcque d'origine. Ce fut autrefois
+une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotées à des
+figuiers énormes, indiquent encore le contour. Le port, jadis très
+important, bien protégé par son enceinte, a dégénéré comme la ville,
+qui ne compte plus que six à sept mille habitants. Après les Romains,
+après les Grecs, après les Génois, elle devait tomber sous la
+domination de Mahomet II, et, de cité qui eut ses jours de splendeur,
+devenir une simple bourgade, morte à l'industrie, morte au commerce.
+
+L'heureux fiancé de Saraboul aurait encore eu là plus d'une curiosité
+à satisfaire. N'y a-t-il pas, tout près d'Héraclée, cette presqu'île
+d'Achérusia, où s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des
+entrées du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est
+par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbère, en revenant du sombre
+royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses désirs au plus profond de
+son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbère, n'en retrouvait-il pas la fidèle
+image en ce beau-frère Yanar qui le gardait à vue? Sans doute, le
+seigneur kurde n'avait pas trois têtes; mais une lui suffisait, et,
+quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents,
+apparaissant sous ses épaisses moustaches, allaient mordre comme
+celles du chien tricéphale que Pluton tenait à la chaîne!
+
+Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis
+atteignit vers le soir le cap Kerpe, à l'endroit même où, seize
+siècles avant, fut tué l'empereur Aurélien. Là, on fit halte pour la
+nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu
+l'itinéraire, afin d'arriver à Scutari dans les quarante-huit heures,
+c'est-à-dire dès le matin de la dernière journée marquée pour le
+retour.
+
+
+
+
+XI
+
+
+DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN SE RANGE A L'AVIS DU GUIDE, UN PEU
+CONTRE L'OPINION DE SON NEVEU AHMET.
+
+Voici, en effet, une proposition qui avait été faite par le guide, et
+dont l'opportunité méritait d'être prise en considération.
+
+Quelle distance séparait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari?
+Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la
+franchir? Quarante-huit heures. C'était peu, si les attelages se
+refusaient à marcher pendant la nuit.
+
+Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosités de la côte
+allongent sensiblement, en se jetant à travers cet angle extrême de
+l'Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la
+mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait
+abréger l'itinéraire d'une bonne douzaine de lieues.
+
+«Voici donc, seigneur Kéraban, le projet que je vous propose, dit le
+guide de ce ton froid qui le caractérisait, et j'ajouterai que je vous
+engagevivement à l'accepter.
+
+--Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sûres que celles
+de l'intérieur? demanda Kéraban.
+
+--Il n'y a pas plus de dangers à redouter à l'intérieur que sur les
+côtes, répondit le guide.
+
+--Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de
+prendre? reprit Kéraban.
+
+--Je les ai parcourus vingt fois, répliqua le guide, lorsque
+j'exploitais ces forêts de l'Anatolie.
+
+--Il me semble qu'il n'y a pas à hésiter, dit Kéraban, et qu'une
+douzaine de lieues à économiser sur ce qui nous reste à faire, cela
+vaut la peine qu'on modifie sa route.»
+
+Ahmet écoutait sans rien dire.
+
+«Qu'en penses-tu, Ahmet?» demanda le seigneur Kéraban en interpellant
+son neveu.
+
+Ahmet ne répondit pas. Il avait certainement des préventions contre ce
+guide,--préventions qui, il faut bien l'avouer, s'étaient accrues, non
+sans raison, à mesure qu'on se rapprochait du but.
+
+En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences
+inexplicables, pendant lesquelles il devançait la caravane, le soin
+qu'il prenait de se tenir toujours à l'écart, aux heures de halte,
+sous prétexte de préparer les campements, des regards singuliers,
+suspects même, jetés sur Amasia, une surveillance qui semblait plus
+spécialement porter sur la jeune fille, tout cela n'était pas pour
+rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accepté à
+Trébizonde sans que l'on sût trop ni qui il était, ni d'où il venait.
+Mais son oncle Kéraban n'était point homme à partager ses craintes, et
+il eût été difficile de lui faire admettre pour réel ce qui n'était
+encore qu'à l'état de pressentiment.
+
+«Eh bien, Ahmet? redemanda Kéraban, avant de prendre un parti sur la
+nouvelle proposition du guide, j'attends la réponse! Que penses-tu de
+cet itinéraire?
+
+--Je pense, mon oncle, que, jusqu'ici, nous nous sommes bien trouvés
+de suivre les bords de la mer Noire, et qu'il y aurait peut-être
+imprudence à les abandonner.
+
+--Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connaît parfaitement ces
+routes de l'intérieur qu'il nous propose de suivre? D'ailleurs,
+l'économie de temps en vaut la peine!
+
+--Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages,
+regagner aisément....
+
+--Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne!
+s'écria Kéraban. Mais si, maintenant, elle était à nous attendre à
+Scutari, tu serais le premier à presser notre marche!
+
+--C'est possible, mon oncle!
+
+--Eh bien, moi, qui prends en mains tes intérêts, Ahmet, je pense que
+plus tôt nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours à la
+merci d'un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en
+changeant notre itinéraire, il n'y a pas a hésiter!
+
+--Soit, mon oncle, répondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne
+discuterai pas à ce sujet....
+
+--Ce n'est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te
+manquent, mon neveu, et que j'aurais trop beau jeu à te battre.»
+
+Ahmet ne répondit pas. En tout cas, le guide put être convaincu que le
+jeune homme ne voyait pas, sans quelque arrière-pensée, cette
+modification proposée par lui. Leurs regards se croisèrent un instant
+à peine; mais cela leur suffit «à se tâter», comme on dit en langage
+d'escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais «en
+garde» qu'Ahmet résolut de se tenir. Pour lui, le guide était un
+ennemi, n'attendant que l'occasion de l'attaquer traîtreusement.
+
+Du reste, la détermination d'abréger le voyage ne pouvait que plaire à
+des voyageurs qui n'avaient guère chômé depuis Trébizonde. Van Mitten
+et Bruno avaient hâte d'être à Scutari pour liquider une situation
+pénible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au
+Kurdistan avec leur beau-frère et fiancé sur les paquebots du
+littoral, Amasia pour être enfin, unie à Ahmet, et Nedjeb pour
+assister aux fêtes de ce mariage!
+
+La proposition fut donc bien accueillie. On résolut de se reposer
+pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et
+longue étape pendant la journée suivante.
+
+Toutefois il y eut quelques précautions à prendre, qui furent
+indiquées par le guide. Il importait, en effet, de se munir de
+provisions pour vingt-quatre heures, car la région à traverser
+manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni
+doukhans, ni auberges sur la route. Donc, nécessité de s'approvisionner
+de manière à suffire à tous les besoins.
+
+On put heureusement se procurer ce qui était nécessaire, au cap Kerpe,
+en le payant d'un bon prix, et même faire acquisition d'un âne pour
+porter ce surcroît de charge.
+
+Il faut le dire, le seigneur Kéraban avait un faible pour les
+ânes,--sympathie de têtu à têtu, sans doute,--et celui qu'il acheta au
+cap Kerpe lui plut tout particulièrement.
+
+C'était un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la
+charge d'un cheval, soit environ quatre-vingt-dix «oks», ou plus de
+cent kilogrammes,--un de ces ânes comme on en rencontre par milliers
+dans ces régions de l'Anatolie, où ils transportent des céréales
+jusqu'aux divers ports de la côte.
+
+Ce frétillant et alerte baudet avait les narines fendues
+artificiellement, ce qui permettait de le débarrasser avec plus de
+facilité des mouches qui s'introduisaient dans son nez. Cela lui
+donnait un air tout réjoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut
+mérité d'être nommé «l'âne qui rit» Bien différent de ces pauvres
+petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables bêtes «aux oreilles
+flasques, à l'échiné maigre et saigneuse», il devait probablement être
+aussi entêté que le seigneur Kéraban, et Bruno se dit que celui-ci
+avait peut-être trouvé là son maître.
+
+Quant aux provisions, quartier de mouton que l'on ferait cuire sur
+place, «bourgboul», sorte de pain fabriqué avec du froment
+préalablement séché au four et additionné de beurre, c'était tout ce
+qu'il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette à deux
+roues, à laquelle fut attelé l'âne, devait suffire à les transporter.
+
+Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le
+monde était sur pied. Les chevaux furent aussitôt attelés aux talikas,
+dans lesquelles chacun prit sa place accoutumée. Ahmet et le guide,
+enfourchant leur monture, se mirent en tête de la caravane que
+précédait l'âne, et l'on se mit en route. Une heure après, la vaste
+étendue de la mer Noire avait disparu derrière les hautes falaises.
+C'était une région légèrement accidentée, qui se développait devant
+les pas des voyageurs.
+
+La journée ne fut pas trop pénible, bien que la viabilité des routes
+laissât à désirer,--ce qui permit au seigneur Kéraban de reprendre la
+litanie de ses lamentations contre l'incurie des autorités ottomanes.
+
+«On voit bien, répétait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne
+Constantinople!
+
+--Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le
+seigneur Yanar.
+
+--Je le crois volontiers, répondit Kéraban, et mon ami Van Mitten
+n'aura pas même à regretter la Hollande sous ce rapport!
+
+--Sous aucun rapport» répliqua vertement la noble Kurde, dont, à
+chaque occasion, le caractère impérieux se montrait dans toute sa
+splendeur.
+
+Van Mitten eût volontiers donné au diable son ami Kéraban, qui
+semblait vraiment prendre quelque plaisir à le taquiner! Mais, en
+somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvré sa liberté
+pleine et entière, et il lui passa ses plaisanteries.
+
+Le soir, la caravane s'arrêta auprès d'un village délabré, un amas de
+huttes, à peine faites pour abriter des bêtes de somme. Là, végétaient
+quelques centaines de pauvres gens, vivant d'un peu de laitage, de
+viandes de mauvaise qualité, d'un pain où il entrait plus de son que
+de farine. Une odeur nauséabonde emplissait l'atmosphère: c'était
+celle que dégage en brûlant le «tezek», sorte de tourbe artificielle,
+composée de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces
+campagnes et dont sont quelquefois faits les murs mêmes des huttes.
+
+Il était heureux que, d'après les conseils du guide, la question des
+vivres eût été préalablement réglée. On n'eût rien trouvé dans ce
+misérable village, dont les habitants auraient été plus près de
+demander l'aumône que de la faire.
+
+La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, où
+gisaient quelques bottes de paille fraîche. Ahmet veilla avec plus de
+circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la
+nuit, le guide quitta le village et s'aventura à quelques centaines de
+pas en avant.
+
+Ahmet le suivit, sans être vu, et ne rentra au campement qu'au moment
+où le guide y rentrait lui-même.
+
+Qu'était donc allé faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner.
+Il s'était assuré que le guide n'avait communiqué avec personne. Pas
+un être vivant ne s'était approché de lui! Pas un cri éloigné n'avait
+été jeté à travers le calme de la nuit! Pas un signal n'avait été fait
+en un point quelconque de la plaine!
+
+«Pas un signal?... se dit Ahmet, lorsqu'il eut repris sa place sous le
+hangar. Mais n'était-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a
+paru un instant au ras de l'horizon dans l'ouest?»
+
+Et alors un fait, dont il n'avait pas d'abord tenu compte, se
+représenta obstinément à l'esprit d'Ahmet. Il se rappela très
+nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un
+exhaussement du sol, un feu avait brillé au loin, puis jeté trois
+éclats distincts à de courts intervalles, avant de disparaître. Or, ce
+feu, Ahmet l'avait tout d'abord pris pour un feu de pâtre? Maintenant,
+dans le silence de la solitude, sous l'impression particulière que
+donne cette torpeur qui n'est pas du sommeil, il réfléchissait, il le
+revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui
+allait au delà d'un simple pressentiment.
+
+«Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c'est évident! Il agit dans
+l'intérêt de quelque personnage puissant....»
+
+Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette
+trahison devait se rattacher à l'enlèvement d'Amasia. Arrachée aux
+mains de ceux qui avaient commis le rapt d'Odessa, était-elle menacée
+de nouveaux périls, et maintenant, à quelques journées de marche de
+Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet
+passa le reste de la nuit dans une extrême inquiétude. Quel parti
+prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, démasquer la
+trahison de ce guide,--trahison qui, dans sa pensée, ne faisait plus
+aucun doute,--ou attendre, pour le confondre et le punir, qu'il y eût
+eu quelque commencement d'exécution?
+
+Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se décida
+alors à patienter pendant cette journée encore, afin de mieux pénétrer
+les intentions du guide. Bien résolu à ne plus le perdre de vue un
+instant, il ne le laisserait pas s'éloigner pendant les marches ni à
+l'heure des haltes. D'ailleurs, ses compagnons et lui étaient bien
+armés, et, si le salut d'Amasia n'eût été en jeu, il n'aurait pas
+craint de résister à n'importe quelle agression.
+
+Ahmet était redevenu maître de lui-même. Son visage ne fit rien
+paraître de ce qu'il éprouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni même
+à ceux d'Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son
+âme,--pas même à ceux du guide, qui, de son côté, ne cessait de
+l'observer avec une certaine obstination.
+
+La seule résolution que prit Ahmet fut de faire part à son oncle
+Kéraban des nouvelles inquiétudes qu'il avait conçues, et cela, dès
+que l'occasion s'en présenterait, dût-il, à cet égard, engager et
+soutenir la plus orageuse des discussions.
+
+Le lendemain, de grand matin, on quitta ce misérable village. S'il ne
+se produisait ni trahison ni erreur, cette journée devait être la
+dernière de ce voyage entrepris pour une satisfaction d'amour, propre
+par le plus entêté des Osmanlis. En tout cas, elle fut très pénible.
+Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser
+cette partie montagneuse, qui devait appartenir au système
+orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort à regretter
+d'avoir accepté une modification de l'itinéraire primitif. Plusieurs
+fois, il fallut mettre pied à terre pour alléger les voitures. Amasia
+et Nedjeb montrèrent beaucoup d'énergie pendant ces rudes passages. La
+noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant à Van
+Mitten, le fiancé de son choix, toujours un peu affaissé depuis le
+départ de Trébizonde, il dut marcher au doigt et à la baguette.
+
+Du reste, il n'y eut aucune hésitation sur la direction à prendre.
+Évidemment, le guide n'ignorait rien des détours de cette contrée. Il
+la connaissait à fond, suivant Kéraban. Il la connaissait trop,
+suivant Ahmet. De là, des compliments de l'oncle, que le neveu ne
+pouvait accepter pour l'homme dont il suspectait la conduite. Il faut
+ajouter, d'ailleurs, que, pendant cette journée, celui-ci ne quitta
+pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tête de la petite
+caravane.
+
+Les choses semblaient donc aller tout naturellement, à part les
+difficultés inhérentes à l'état des routes, à leur raideur,
+lorsqu'elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de
+leur sol, lorsqu'on les traversait en quelques endroits ravinés par
+les dernières pluies. Cependant, les chevaux s'en tirèrent, et, comme
+ce devait être leur dernière étape, on put leur demander un peu plus
+d'efforts que d'habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se
+reposer.
+
+Il n'était pas jusqu'au petit âne, qui ne portât allègrement sa
+charge. Aussi, le seigneur Kéraban l'avait-il pris en amitié.
+
+«Par Allah! il me plaît, cet animal, répétait-il, et, pour mieux
+narguer les autorités ottomanes, j'ai bonne envie d'arriver, perché
+sur son dos, aux rives du Bosphore.»
+
+On en conviendra, c'était là une idée,--une idée à la Kéraban!--mais
+personne ne la discuta, afin que son auteur ne fût point tenté de la
+mettre à exécution.
+
+Vers neuf heures du soir, après une journée véritablement fatigante,
+la petite troupe s'arrêta, et, sur le conseil du guide, on s'occupa
+d'organiser le campement.
+
+«A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari?
+demanda Ahmet.
+
+--A cinq ou six lieues encore, répondit le guide.
+
+--Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En
+quelques heures, nous pourrions être arrivés....
+
+--Seigneur Ahmet, répondit le guide, je ne me soucie pas de
+m'aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, où je
+risquerais de m'égarer! Demain, au contraire, avec les premières
+lueurs du jour, je n'aurai rien à craindre, et, avant midi, nous
+serons arrivés au terme du voyage.
+
+--Cet homme a raison, dit le seigneur Kéraban. Il ne faut pas
+compromettre la partie par tant de hâte! Campons ici, mon neveu,
+prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant
+dix heures, nous aurons salué les eaux du Bosphore!»
+
+Tous, sauf Ahmet, furent de l'avis du seigneur Kéraban, On se disposa
+donc à camper dans les meilleures conditions possibles pour cette
+dernière nuit de voyage.
+
+Du reste, l'endroit avait été bien choisi par le guide. C'était un
+assez étroit défilé, creusé entre des montagnes qui ne sont plus, à
+proprement parler, que des collines en cette partie de l'Anatolie
+occidentale. On donnait à cette passe le nom de gorges de Nérissa. Au
+fond, de hautes roches se reliaient aux premières assises d'un massif,
+dont les gradins semi-circulaires s'étageaient sur la gauche. A
+droite, s'ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe
+tout entière pouvait trouver un abri,--ce qui fut constaté après
+examen de ladite caxerne.
+
+Si le lieu était convenable pour une halte de voyageurs, il ne l'était
+pas moins pour les attelages, aussi désireux do nourriture que de
+repos. A quelques centaines de pas de là, en dehors de la sinueuse
+gorge, s'étendait une prairie, où ne manquaient ni l'eau ni l'herbe.
+C'est là que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait être
+préposé à leur garde, suivant son habitude pendant les haltes
+nocturnes.
+
+Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l'accompagna, afin de
+reconnaître les lieux et s'assurer que, de ce côté, il n'y avait aucun
+danger à craindre.
+
+En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans
+l'ouest quelques collines longuement ondulées, était absolument
+déserte. A sa tombée, la nuit était calme, et la lune, qui devait se
+lever vers onze heures, allait bientôt l'emplir d'une suffisante
+clarté. Quelques étoiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles
+et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne
+traversait l'atmosphère, pas un bruit ne se faisait entendre à travers
+l'espace. Ahmet observa avec la plus extrême attention l'horizon sur
+tout son périmètre. Quelque feu, ce soir-là, allait-il apparaître
+encore à la crête des collines environnantes? Quelque signal serait-il
+fait que le guide viendrait plus tard surprendre?.... Aucun feu ne se
+montra sur la lisière de la prairie. Aucun signal ne fut envoyé du
+lointain de la plaine.
+
+Ahmet recommanda à Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il
+lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas où
+quelque éventualité se produirait avant que les attelages n'eussent pu
+être ramenés au campement. Puis, en toute hâte, il reprit le chemin
+des gorges de Nérissa.
+
+
+
+
+XII
+
+
+DANS LEQUEL IL EST RAPPORTÉ QUELQUES PROPOS ÉCHANGÉS ENTRE LA NOBLE
+SARABOULET SON NOUVEAU FIANCÉ.
+
+Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernières dispositions,
+pour souper d'abord, pour dormir ensuite, avaient été convenablement
+prises. La chambre à coucher, ou plutôt le dortoir commun, c'était la
+caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, où chacun
+pourrait se blottir à son gré et même à son aise. La salle à manger,
+c'était cette partie plane du campement, sur laquelle des roches
+éboulées, des fragments de pierre, pouvaient servir de sièges et de
+tables.
+
+Quelques provisions avaient été tirées de la charrette traînée par le
+petit âne,--lequel comptait au nombre des convives, ayant été
+spécialement invité par son ami le seigneur Kéraban. Un peu de
+fourrage, dont on avait fait une bonne récolte, lui assurait une
+suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction.
+
+«Soupons, s'écria Kéraban d'un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons
+et buvons à notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave âne aura
+à traîner jusqu'à Scutari.» Il va sans dire que, pour ce repas en
+plein air, au milieu de ce campement éclairé de quelques torches
+résineuses, chacun s'était placé à sa guise. Au fond, le seigneur
+Kéraban trônait sur une roche, véritable fauteuil d'honneur de cette
+réunion épulatoire. Amasia et Nedjeb, l'une près de l'autre, comme
+deux amies,--il n'y avait plus ni maîtresse ni servante,--assises sur
+de plus modestes pierres, avaient réservé une place à Ahmet, qui ne
+tarda pas à les rejoindre.
+
+Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu'il était flanqué, à
+droite de l'inévitable Yanar, à gauche de l'inséparable Saraboul, et,
+tous les trois, ils s'étaient attablés devant un gros fragment de roc,
+que les soupirs du nouveau fiancé auraient dû attendrir.
+
+Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et
+venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Kéraban
+était de belle humeur, comme quelqu'un à qui tout réussit, mais,
+suivant son habitude, sa joie s'épanchait en propos plaisants,
+lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il était
+ainsi fait, que l'aventure matrimoniale arrivée à ce pauvre
+homme,--par dévouement pour lui et les siens,--ne cessait guère
+d'exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette
+histoire aurait pris fin et Van Mitten n'entendrait plus parler ni du
+frère ni de la soeur kurdes! De là, une sorte de raison que Kéraban se
+donnait à lui-même pour ne point se gêner à l'égard de son compagnon
+de voyage.
+
+«Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se
+frottant les mains. Vous voilà au comble de vos voeux! ... De bons
+amis vous font cortège! ... Une aimable femme, qui s'est heureusement
+rencontrée sur votre route, vous accompagne! ... Allah n'aurait pu
+faire davantage pour vous, quand bien même vous eussiez été l'un de
+ses plus fidèles croyants.»
+
+Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lèvres,
+mais sans répondre.
+
+«Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar.
+
+--Non! ... Je parle ... je parle en dedans!
+
+--A qui? demanda impérieusement la noble Kurde, qui lui saisit
+vivement le bras.
+
+--A vous, chère Saraboul, ... à vous» répondît sans conviction
+l'interloqué Van Mitten.
+
+Puis, se levant:
+
+«Ouf» fit-il.
+
+Le seigneur Yanar et sa soeur, s'étant redressés au même moment, le
+suivaient dans toutes ses allées et venues.
+
+«Si vous voulez,» reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet
+pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que
+quelques heures à Scutari?
+
+--Si je le veux?....
+
+--N'êtes-vous pas mon maître, seigneur Van Mitten? ajouta
+l'insinuante personne.
+
+--Oui! murmura Bruno, il est son maître ... comme on est le maître
+d'un dogue qui peut, à chaque instant, vous sauter à la gorge!
+
+--Heureusement, se disait Van Mitten, demain ... à Scutari ...
+rupture et abandon! ... Mais quelle scène en perspective.»
+
+Amasia le regardait avec un véritable sentiment de commisération, et,
+n'osant le plaindre à haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois à son
+fidèle serviteur:
+
+«Pauvre monsieur Van Mitten! répétait-elle à Bruno. Voilà pourtant où
+l'amené son dévouement pour nous!
+
+--Et sa platitude envers le seigneur Kéraban! répondait Bruno, qui ne
+pouvait pardonner à son maître une condescendance poussée à ce degré
+de faiblesse.
+
+--Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un
+cour bon et généreux!
+
+--Trop généreux! répliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon maître a
+consenti à suivre le seigneur Kéraban en un pareil voyage, je n'ai
+cessé de lui répéter qu'il lui arriverait malheur tôt ou tard! Mais un
+malheur pareil! Devenir le fiancé, ne fût-ce que pour quelques jours,
+de cette Kurde endiablée! Jamais je n'aurais pu imaginer cela ... non!
+jamais! La première madame Van Mitten était une colombe en comparaison
+de la seconde.»
+
+Cependant, le Hollandais s'était assis à une autre place, toujours
+flanqué de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir
+quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en appétit.
+
+«Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le
+régardait entre les deux yeux.
+
+--Je n'ai pas faim!
+
+--Vraiment, vous n'avez pas faim! répliqua le seigneur Yanar. Au
+Kurdistan on a toujours faim ... même après les repas!
+
+--Ah! au Kurdistan? ... répondit Van Mitten en avalant les morceaux
+doubles,--par obéissance.
+
+--Et buvez! ajouta la noble Saraboul.
+
+--Mais, je bois ... je bois vos paroles!» Et il n'osa pas ajouter:
+
+«Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac!
+
+--Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar.
+
+--Je n'ai pas soif!
+
+--Au Kurdistan, on a toujours soif ... même après les repas.»
+
+Pendant ce temps, Ahmet, toujours en éveil, observait attentivement le
+guide.
+
+Cet homme, assis à l'écart, prenait sa part du repas, mais il ne
+pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet
+crut le remarquer. Et comment eût-il pu en être autrement? A ses yeux,
+cet homme était un traître! Il devait avoir hâte que tous ses
+compagnons et lui eussent cherché refuge dans la caverne, où le
+sommeil les livrerait sans défense, à quelque agression convenue!
+Peut-être même le guide aurait-il voulu s'éloigner pour quelque
+secrète machination; mais il n'osait, en présence d'Ahmet, dont il
+connaissait les défiances.
+
+«Allons, mes amis, s'écria Kéraban, voilà un bon repas pour un repas
+en plein air! Nous aurons bien réparé nos forces avant notre dernière
+étape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia?
+
+--Oui, seigneur Kéraban, répondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis
+forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?....
+
+--Tu le recommencerais?....
+
+--Pour vous suivre.
+
+--Surtout après avoir fait une certaine halte a Scutari! s'écria
+Kéraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en
+a fait une à Trébizonde!
+
+--Et, par-dessus le marché, il me plaisante!» murmurait Van Mitten.
+
+Il enrageait, au fond, mais n'osait répondre en présence de la trop
+nerveuse Saraboul.
+
+«Ah! reprit Kéraban, le mariage d'Ahmet et d'Amasia, ce ne sera
+peut-être pas si beau que les fiançailles de notre ami Van Mitten et
+de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fête
+au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur
+moi! Je veux que tout Scutari soit convié à la noce, et que nos amis
+de Constantinople emplissent les jardins de la villa!
+
+--Il ne nous en faut pas tant! répondit la jeune fille.
+
+--Oui! ... oui! ... chère maîtresse! s'écria Nedjeb.
+
+--Et si je le veux, moi! ... si je le veux! ... ajouta le seigneur
+Kéraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier?
+
+--Oh! seigneur Kéraban!
+
+--Eh bien, reprit l'oncle en levant son verre, au bonheur de ces
+jeunes gens qui méritent si bien d'être heureux!
+
+--Au seigneur Ahmet! ... A la jeune Amasia! ... répétèrent d'une
+commune voix tous ces convives en belle humeur.
+
+--Et à l'union, ajouta Kéraban, oui! ... à l'union du Kurdistan et de
+la Hollande!»
+
+Sur cette «santé», portée d'une voix joyeuse, devant toutes ces mains
+tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gré mal gré, dut
+s'incliner en manière de remerciement et boire à son propre bonheur.
+
+Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, était achevé. Encore
+quelques heures de repos, et l'on pourrait terminer ce voyage sans
+trop de fatigues.
+
+«Allons dormir jusqu'au jour, dit Kéraban. Lorsque le moment en sera
+venu, je charge notre guide de nous éveiller tous!
+
+--Soit, seigneur Kéraban, répondit cet homme, mais n'est-il pas plus
+à propos que j'aille remplacer votre serviteur Nizib à la garde des
+attelages?
+
+--Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien où il est et je
+préfère que vous restiez ici! ... Nous veillerons ensemble!
+
+--Veiller? ... reprit le guide, en dissimulant mal la contrariété
+qu'il éprouvait. Il n'y a pas le moindre danger à craindre dans cette
+région extrême de l'Anatolie!
+
+--C'est possible, répondit Ahmet, mais un excès de prudence ne peut
+nuire! ... Je me charge, moi, de remplacer Nizib à la garde des
+chevaux! Donc, restez!
+
+--Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, répondit le guide. Disposons
+donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir
+plus à l'aise.
+
+--Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l'agrément
+de monsieur Van Mitten.
+
+--Va, Bruno, va!» répondit le Hollandais.
+
+Le guide et Bruno entrèrent dans la caverne, emportant les couvertures
+de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie.
+Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s'étaient point montrés
+difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait
+les trouver aussi accommodants, sans doute.
+
+Pendant que s'achevaient les derniers préparatifs, Amasia s'était
+rapprochée d'Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait:
+
+«Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans
+reposer?
+
+--Oui, répondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses
+inquiétudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers?
+
+--Enfin, ce sera pour la dernière fois?
+
+--La dernière! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les
+fatigues de ce voyage!
+
+--Demain! ... répéta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune
+homme, dont le regard répondit au sien, ce demain qui semblait ne
+devoir jamais arriver....
+
+--Et qui maintenant va durer toujours! répondit Ahmet.
+
+--Toujours!» murmura la jeune fille.
+
+La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fiancé, et,
+lui montrant Amasia et Ahmet:
+
+«Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux!
+dit-elle en soupirant.
+
+--Qui? ... répondit le Hollandais, dont les pensées étaient loin de
+suivre un cours aussi tendre.
+
+--Qui?... répliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiancés!...
+En vérité, je vous trouve singulièrement contenu!
+
+--Vous savez, répondit Van Mitten, les Hollandais! ... La Hollande
+est un pays de digues! ... Il y a des digues partout!
+
+--Il n'y a pas de digues au Kurdistan! s'écria la noble Saraboul,
+blessée de tant de froideur.
+
+--Non! il n'y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le
+bras de son beau-frère, qui faillit être écrasé dans cet étau vivant.
+
+--Heureusement, ne put s'empêcher de dire Kéraban, il sera libéré
+demain, notre ami Van Mitten.»
+
+Puis, se retournant vers ses compagnons: «Eh bien, la chambre doit
+être prête! ... Une chambre d'amis, où il y a place pour tout le
+monde!... Voilà bientôt onze heures! ... Déjà la lune se lève! ...
+Allons dormir!
+
+--Viens, Nedjeb, dit Amasia à la jeune Zingare.
+
+--Je vous suis, chère maîtresse.
+
+--Bonsoir, Ahmet!
+
+--A demain, chère Amasia, à demain! répondit Ahmet en conduisant la
+jeune fille jusqu'à l'entrée de la caverne.
+
+--Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d'un ton qui
+n'avait rien de bien engageant.
+
+--Certainement, répondit le Hollandais. Toutefois, si cela était
+nécessaire, je pourrais tenir compagnie à mon jeune ami Ahmet!
+
+--Vous dites?... s'écria l'impérieuse Kurde.
+
+--Il dit? ... répéta le seigneur Yanar.
+
+--Je dis ... répondit Van Mitten ... je dis, chère Saraboul, que mon
+devoir m'oblige à veiller sur vous ... et que....
+
+--Soit!... Vous veillerez ... mais là!»
+
+Et elle lui montra d'une main la caverne, tandis que Yanar le poussait
+par l'épaule, en disant:
+
+«Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur
+Van Mitten?
+
+--Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? ... Et laquelle,
+s'il vous plaît?
+
+--C'est qu'en épousant ma soeur, vous avez épousé un volcan.»
+
+Sous l'impulsion donnée par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le
+seuil de la caverne, où sa fiancée venait de le précéder, et dans
+laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar.
+
+Au moment où Kéraban allait y pénétrer à son tour, Ahmet le retint en
+disant:
+
+«Mon oncle, un mot!
+
+--Rien qu'un seul, Ahmet! répondit Kéraban. Je suis fatigué et j'ai
+besoin de dormir.
+
+--Soit, mais je vous prie de m'entendre!
+
+--Qu'as-tu à me dire?
+
+--Savez-vous où nous sommes ici?
+
+--Oui ... dans le défilé des gorges de Nérissa!
+
+--A quelle distance de Scutari?
+
+--Cinq ou six lieues à peine!
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Mais ... c'est notre guide!
+
+--Et vous avez confiance en cet homme?
+
+--Pourquoi m'en défierais-je?
+
+--Parce que cet homme, que j'observe depuis quelques jours, a des
+allures de plus en plus suspectes! répondit Ahmet, Le connaissez-vous,
+mon oncle? Non! A Trébizonde, il est venu s'offrir pour vous conduire
+jusqu'au Bosphore! Vous avez accepté ses services, sans même savoir
+qui il était! Nous sommes partis sous sa direction....
+
+--Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouvé qu'il connaissait ces
+chemins de l'Anatolie, ce me semble!
+
+--Incontestablement, mon oncle!
+
+--Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Kéraban,
+dont le front commença à se plisser avec une persistance quelque peu
+inquiétante.
+
+--Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune
+intention de vous être désagréable!... Mais, que voulez-vous, je ne
+suis pas tranquille, et j'ai peur pour tous ceux que j'aime!»
+
+L'émotion d'Ahmet était si visible, pendant qu'il parlait ainsi, que
+son oncle ne put l'entendre sans en être profondément remué.
+
+«Voyons, Ahmet, mon enfant, qu'as-tu? reprit-il. Pourquoi ces
+craintes, au moment où toutes nos épreuves vont finir! Je veux bien
+convenir avec toi,... mais avec toi seulement! ... que j'ai fait un
+coup de tête en entreprenant ce voyage insensé!
+
+J'avouerai même que, sans mon entêtement à te faire quitter Odessa,
+l'enlèvement d'Amasia ne se serait probablement point accompli! ...
+Oui! tout cela, c'est ma faute! ... Mais enfin, nous voici au tonne de
+ce voyage! ... Ton mariage n'aura pas même été retardé d'un jour!
+...Demain, nous serons à Scutari ... et demain....
+
+--Et si, demain, nous n'étions pas à Scutari, mon oncle? Si nous en
+étions beaucoup plus éloignés que ne le dit ce guide? S'il nous avait
+égarés à dessein, après avoir conseillé d'abandonner les routes du
+littoral? Enfin, si cet homme était un traître?
+
+--Un traître? ... s'écria Kéraban.
+
+--Oui, reprit Ahmet, et si ce traître servait les intérêts de ceux
+qui ont fait enlever Amasia?
+
+--Par Allah! mon neveu, d'où peut te venir cette idée, et sur quoi
+repose-t-elle? Sur de simples pressentiments?
+
+--Non! sur des faits, mon oncle! Écoutez-moi! Depuis quelques jours,
+cet homme nous a souvent quittés pendant les haltes, sous prétexte
+d'aller reconnaître la route! ... A plusieurs reprises, il s'est
+éloigné, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas être
+vu!... La nuit dernière, il a abandonné pendant une heure le
+campement! ... Je l'ai suivi, en me cachant, et j'affirmerais ...
+j'affirme même qu'un signal de feu lui a été envoyé d'un point de
+l'horizon ... un signal qu'il attendait!
+
+--En effet, cela est grave, Ahmet! répondit Kéraban. Mais pourquoi
+rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont
+amené l'enlèvement d'Amasia sur la _Guïdare_?
+
+--Eh! mon oncle, cette tartane, où allait-elle? Etait-ce à ce petit
+port d'Atina, où elle s'est perdue. Non évidemment! ... Ne savons-nous
+pas qu'elle a été rejetée par la tempête hors de sa route? ... Eh
+bien, à mon avis, sa destination était Trébizonde, où s'approvisionnent
+trop souvent les harems de ces nababs de l'Anatolie! ... Là, on a pu
+facilement apprendre que la jeune fille enlevée avait été sauvée du
+naufrage, se mettre sur ses traces, et nous dépêcher ce guide pour
+conduire notre petite caravane à quelque guet-apens!
+
+--Oui! ... Ahmet! ... répondit Kéraban, en effet!... Tu pourrais
+avoir raison! ... Il est possible qu'un danger nous menace! ... Tu as
+veillé ... tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi!
+
+--Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!....
+
+Je suis bien armé, et, à la première alerte....
+
+--Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Kéraban. Il ne sera
+pas dit que la folie d'un têtu de mon espèce aura pu amener quelque
+nouvelle catastrophe!
+
+--Non, ne vous fatiguez pas inutilement! ... Le guide, sur mon ordre,
+doit passer la nuit dans la caverne! ... Rentrez!
+
+--Je ne rentrerai pas!
+
+--Mon oncle....
+
+--A la fin, vas-tu me contrarier là-dessus! répliqua Kéraban. Ah!
+prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m'a tenu tête!
+
+--Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble!
+
+--Oui! une veillée sous les armes, et malheur à qui s'approchera de
+notre campement»
+
+Le seigneur Kéraban et Ahmet, allant et venant, les regards attachés
+sur l'étroite passe, écoutant les moindres bruits qui auraient pu se
+propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidèle
+garde à l'entrée de la caverne.
+
+Deux heures se passèrent ainsi, puis, une heure encore. Rien de
+suspect ne s'était produit, qui fût de nature à justifier les soupçons
+du seigneur Kéraban et de son neveu, Ils pouvaient donc espérer que la
+nuit s'écoulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin,
+des cris, de véritables cris d'épouvanté, retentirent à l'extrémité de
+la passe.
+
+Aussitôt Kéraban et Ahmet sautèrent sur leurs armes, qui avaient été
+déposées au pied d'une roche, et, cette fois, peu confiant dans la
+justesse de ses pistolets, l'oncle avait pris un fusil.
+
+Au même instant, Nizib, accourant tout essoufflé, apparaissait à
+l'entrée du défilé.
+
+«Ah! mon maître!
+
+--Qu'y a-t-il, Nizib?
+
+--Mon maître ... là-bas ... là-bas!....
+
+--Là-bas? ... dit Ahmet.
+
+--Les chevaux!
+
+--Nos chevaux?....
+
+--Oui!
+
+--Mais parle donc, stupide animal! s'écria Kéraban, qui secoua
+rudement le pauvre garçon. Nos chevaux?....
+
+--Volés!
+
+--Volés?
+
+--Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jetés dans le
+pâturage ... pour s'en emparer....
+
+--Ils se sont emparés de nos chevaux! s'écria Ahmet, et ils les ont
+entraînés, dis-tu?
+
+--Oui!
+
+--Sur la route ... de ce côté? ... reprit Ahmet en indiquant la
+direction de l'ouest.
+
+--De ce côté!
+
+--Il faut courir ... courir après ces bandits ... les rejoindre! ...
+s'écria Kéraban.
+
+--Restez, mon oncle! répondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos
+chevaux, c'est impossible! ... Ce qu'il faut, avant tout, c'est mettre
+notre campement en état de défense!
+
+--Ah! ... mon maître! ... dit soudain Nizib à mi-voix. Voyez! ...
+Voyez! ... Là! ... là!....»
+
+Et de la main, il montrait l'arête d'une haute roche, qui se dressait
+à gauche.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+DANS LEQUEL, APRÈS AVOIR TENU TÊTE A SON ÂNE, LE SEIGNEUR KÉRABAN
+TIENT TÊTE A SON PLUS MORTEL ENNEMI.
+
+Le seigneur Kéraban et Ahmet s'étaient retournés. Ils regardaient dans
+la direction indiquée par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitôt
+reculer, de manière à ne pouvoir être aperçus.
+
+Sur l'arête supérieure de cette roche, à l'opposé de la caverne,
+rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extrême,--sans
+doute pour observer de plus près les dispositions du campement. De là,
+à penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme,
+c'était naturellement indiqué.
+
+En réalité, il faut le dire, dans toute cette machination organisée
+autour de Kéraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son
+oncle fut bien forcé de le reconnaître. Il fallait, en outre, conclure
+que le péril était imminent, qu'une agression se préparait dans
+l'ombre, et que, cette nuit même la petite caravane, après avoir été
+attirée dans une embuscade, courait à une destruction totale.
+
+Dans un premier mouvement irréfléchi, Kéraban, son fusil rapidement
+épaulé, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait à venir
+jusqu'à la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup
+partait, et l'homme fût tombé, mortellement frappé, sans doute! Mais
+n'eût-ce pas été donner l'éveil et compromettre une situation déjà
+grave.
+
+«Arrêtez, mon oncle! dit Ahmet à voix basse, en relevant l'arme
+braquée vers le sommet de la roche.
+
+--Mais, Ahmet....
+
+--Non ... pas de détonation qui puisse devenir un signal d'attaque!
+Et, quant à cet homme, mieux vaut le prendre vivant! Il faut savoir
+pour le compte de qui ces misérables agissent!
+
+--Mais comment s'en emparer?
+
+--Laissez-moi faire,» répondit Ahmet.
+
+Et il disparut vers la gauche, de manière à contourner la roche, afin
+de la gravir à revers.
+
+Pendant ce temps, Kéraban et Nizib se tenaient prêts a intervenir, le
+cas échéant.
+
+L'espion, couché sur le ventre, avait alors atteint l'angle extrême de
+la roche. Sa tête en dépassait seule l'arête. A la brillante clarté de
+la lune, il cherchait à voir l'entrée de la caverne.
+
+Une demi-minute après, Ahmet apparaissait sur le plateau supérieur,
+et, rampant à son tour avec une extrême précaution, il s'avançait vers
+l'espion, qui ne pouvait l'apercevoir.
+
+Par malheur, une circonstance inattendue allait mettre cet homme sur
+ses gardes et lui révéler le danger qui le menaçait.
+
+A ce moment même, Amasia venait de quitter la caverne. Une profonde
+inquiétude, dont elle ne se rendait pas compte, la troublait au point
+qu'elle ne pouvait dormir. Elle sentait Ahmet menacé, à la merci d'un
+coup de fusil ou d'un coup de poignard!
+
+A peine Kéraban eût-il aperçu la jeune fille qu'il lui fit signe de
+s'arrêter. Mais Amasia ne le comprit pas, et, levant la tête, elle
+aperçut Ahmet, au moment où celui-ci se redressait vers la roche. Un
+cri d'épouvanté lui échappa.
+
+A ce cri, l'espion s'était retourné rapidement, puis redressé, et,
+voyant Ahmet à demi-courbe encore, il se jeta sur lui.
+
+Amasia, clouée sur place par la terreur, eut cependant encore la force
+de crier:
+
+«Ahmet! ... Ahmet!....»
+
+L'espion, un couteau à la main, allait frapper son adversaire; mais
+Kéraban, épaulant son fusil, tira.
+
+L'espion, atteint mortellement en pleine poitrine, laissa tomber son
+poignard et roula jusqu'à terre.
+
+Un instant après, Amasia était dans les bras d'Ahmet qui, se laissant
+glisser du haut de la roche, venait de la rejoindre.
+
+Cependant, tous les hôtes de la caverne venaient d'en sortir au bruit
+de la détonation,--tous, sauf le guide.
+
+Le seigneur Kéraban, brandissant son arme, s'écriait:
+
+«Par Allah! voilà un maître coup de feu!
+
+--Encore des dangers! murmura Bruno.
+
+--Ne me quittez pas, Van Mitten! dit l'énergique Saraboul en
+saisissant le bras de son fiancé.
+
+--Il ne vous quittera pas, ma sur.» répondit résolument le seigneur
+Yanar.
+
+Cependant, Ahmet s'était approché du corps de l'espion.
+
+«Cet homme est mort, dit-il, et il nous l'aurait fallu vivant.»
+
+Nedjeb l'avait rejoint, et, aussitôt de s'écrier:
+
+«Mais... cet homme... c'est....»
+
+Amasia venait de s'approcher à son tour:
+
+«Oui! ... C'est lui! ... C'est Yarhud! dit-elle. C'est le capitaine de
+la _Guïdare_!
+
+--Yarhud? s'écria Kéraban.
+
+--Ah! j'avais donc raison! dit Ahmet.
+
+--Oui! ... reprit Amasia. C'est bien cet homme qui nous a enlevées de
+la maison de mon père!
+
+--Je le reconnais, ajouta Ahmet, je le reconnais, moi aussi! C'est
+lui qui est venu à la villa nous offrir ses marchandises, quelques
+instants avant mon départ! ... Mais il ne peut être seul! ... Toute
+une bande de malfaiteurs est sur nos traces! ... Et pour nous mettre
+dans l'impossibilité de continuer notre route, ils viennent d'enlever
+nos chevaux!
+
+--Nos chevaux enlevés! s'écria Saraboul.
+
+--Rien de tout cela ne nous serait arrivé, si nous avions repris la
+route du Kurdistan,» ajouta le seigneur Yanar.
+
+Et son regard, pesant sur Van Mitten, semblait rendre le pauvre homme
+responsable de toutes ces complications.
+
+«Mais enfin, pour le compte de qui agissait donc ce Yarhud? demanda
+Kéraban.
+
+--S'il était vivant, nous saurions bien lui arracher son secret!
+s'écria Ahmet.
+
+--Peut-être a-t-il sur lui quelque papier ... dit Amasia.
+
+--Oui!... Il faut fouiller ce cadavre.» répondit Kéraban.
+
+Ahmet se pencha sur le corps de Yarhud, tandis que Nizib approchait
+une lanterne allumée qu'il venait de prendre dans la caverne.
+
+«Une lettre! ... Voici une lettre!» dit Ahmet, en retirant sa main de
+la poche du capitaine maltais.
+
+Cette lettre était adressée à un certain Scarpante.
+
+«Lis donc!... lis donc, Ahmet!» s'écria Kéraban, qui ne pouvait plus
+maîtriser son impatience!
+
+Et Ahmet, après avoir ouvert la lettre, lut ce qui suit:
+
+«Les chevaux de la caravane une fois enlevés, lorsque Kéraban et ses
+compagnons seront endormis dans la caverne où les aura conduits
+Scarpante....»
+
+--Scarpante! s'écria Kéraban.... C'est donc le nom de notre guide, le
+nom de ce traître?
+
+--Oui! ... Je ne m'étais pas trompé sur son compte» dit Ahmet....
+
+Puis, continuant:
+
+«Que Scarpante fasse un signal en agitant une torche, et nos hommes se
+jetteront dans les gorges de Nérissa.»
+
+--Et cela est signé? ... demanda Kéraban.
+
+--Cela est signé ... Saffar!
+
+--Saffar! ... Saffar! ... Serait-ce donc?....
+
+--Oui! répondit Ahmet, c'est évidemment cet insolent personnage que
+nous avons rencontré au railway de Poti, et qui, quelques heures
+après, s'embarquait pour Trébizonde! ... Oui! c'est ce Saffar qui a
+fait enlever Amasia et qui veut à tout prix la reprendre!
+
+--Ah! seigneur Saffar! ... s'écria Kéraban, en levant son poing fermé
+qu'il laissa retomber sur une tête imaginaire, si je me trouve jamais
+face à face avec toi!
+
+--Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, où est-il?»
+
+Bruno s'était précipité dans la caverne et en ressortait presque
+aussitôt en disant:
+
+«Disparu ... par quelque autre issue, sans doute.»
+
+C'était, en effet, ce qui était arrivé. Scarpante, sa trahison
+découverte, venait de s'échapper par le fond de la caverne.
+
+Ainsi, cette criminelle machination était maintenant connue dans tous
+ses détails! C'était bien l'intendant du seigneur Saffar, qui s'était
+offert comme guide! C'était bien ce Scarpante, qui avait conduit la
+petite caravane, d'abord par les routes de la côte, ensuite à travers
+ces montagneuses régions de l'Anatolie! C'était bien Yarhud dont les
+signaux avaient été aperçus par Ahmet pendant la nuit précédente, et
+c'était bien le capitaine de la _Guïdare_, qui venait, en se glissant
+dans l'ombre, apporter à Scarpante les derniers ordres de Saffar!
+
+Mais la vigilance et surtout la perspicacité d'Ahmet avaient déjoué
+toute cette manoeuvre. Le traître démasqué, les desseins criminels de
+son maître étaient connus. Le nom de l'auteur de l'enlèvement
+d'Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c'était précisément
+ce Saffar que le seigneur Kéraban menaçait de ses plus terribles
+représailles.
+
+Mais, si le guet-apens dans lequel avait été attirée la petite
+caravane était découvert, le péril n'en était pas moins grand
+puisqu'elle pouvait être attaquée d'un instant à l'autre.
+
+Aussi Ahmet, avec son caractère résolu, prit-il rapidement le seul
+parti qu'il y eût à prendre.
+
+«Mes amis, dit-il, il faut quitter à l'instant ces gorges de Nérissa.
+Si l'on nous attaquait dans cet étroit défilé, dominé par de hautes
+roches, nous n'en sortirions pas vivants!
+
+--Partons! répondit Kéraban.--Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar,
+que vos armes soient prêtes à tout événement!
+
+--Comptez sur nous, seigneur Kéraban, répondit Yanar, et vous verrez
+ce que nous saurons faire, ma soeur et moi!
+
+--Certes! répondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan
+dans un mouvement magnifique. Je n'oublierai pas que j'ai maintenant
+un fiancé à défendre!»
+
+Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d'entendre
+l'intrépide femme parler ainsi. Mais, à son tour, il saisit un
+revolver, bien décidé à faire son devoir.
+
+Tous allaient donc remonter le défilé, de manière à gagner les
+plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette
+réflexion, en homme que la question des repas tient toujours en éveil.
+
+«Mais cet âne, on ne peut le laisser ici!
+
+--En effet, répondit Ahmet. Peut-être Scarpante nous a-t-il égarés
+dans cette portion reculée de l'Anatolie! Peut-être sommes-nous plus
+éloignés de Scutari que nous ne le pensons! ... Et dans cette
+charrette sont les seules provisions qui nous restent!»
+
+Toutes ces hypothèses étaient fort plausibles. On devait craindre,
+maintenant, que cette intervention d'un traître n'eût compromis
+l'arrivée du seigneur Kéraban et des siens sur les rives du Bosphore,
+en les éloignant de leur but.
+
+Mais, ce n'était pas l'instant de raisonner sur tout cela: il fallait
+agir sans perdre un instant.
+
+«Eh bien, dit Kéraban, il nous suivra, cet âne, et pourquoi ne nous
+suivrait-il pas?»
+
+Et, ce disant, il alla prendre l'animal par sa longe, puis, il essaya
+de le tirer a lui.
+
+«Allons!» dit-il.
+
+L'âne ne bougea pas.
+
+«Viendras-tu de bon gré?» reprit Kéraban, en lui donnant une forte
+secousse.
+
+L'âne, qui, sans doute, était fort têtu de sa nature, ne bougea pas
+davantage.
+
+«Pousse-le, Nizib!» dit Kéraban.
+
+Nizib, aidé de Bruno, essaya de pousser l'âne par derrière ... L'âne
+recula plutôt qu'il n'avança,
+
+«Ah! tu t'entêtes! s'écria Kéraban, qui commençait à se fâcher
+sérieusement.
+
+--Bon! murmura Bruno, têtu contre têtu!
+
+--Tu me résistes ... à moi? reprit Kéraban.
+
+--Votre maître a trouvé le sien! dit Bruno à Nizib, en prenant soin
+de n'être point entendu.
+
+--Cela m'étonnerait.» répondit Nizib sur le même ton.
+
+Cependant, Ahmet répétait avec impatience:
+
+«Mais il faut partir! ... Nous ne pouvons tarder d'une minute ...
+quitte à abandonner cet âne!
+
+--Moi! ... lui céder! ... jamais!» s'écria Kéraban.
+
+Et, prenant la tête du baudet par les oreilles, puis, les secouant
+comme s'il eût voulu les arracher:
+
+«Marcheras-tu?» s'écria-t-il. L'âne ne bougea pas.
+
+«Ah! tu ne veux pas m'obéir! ... dit Kéraban. Eh bien, je saurai t'y
+forcer quand même.»
+
+Et voilà Kéraban courant à l'entrée de la caverne, et y ramassant
+quelques poignées d'herbe sèche, dont il fit une petite botte qu'il
+présenta à l'âne. Celui-ci fit un pas en avant.
+
+«Ah! ah! s'écria Kéraban, il faut cela pour te décidera marcher!... Eh
+bien, par Mahomet, tu marcheras!»
+
+Un instant après, cette petite botte d'herbe était attachée à
+l'extrémité des brancards de la charrette, mais a une distance
+suffisante pour que l'âne, même en allongeant la tête, ne put
+l'atteindre. Il arriva donc ceci: c'est que l'animal, sollicité par
+cet appât qui allait toujours se déplacer en avant de lui, se décida à
+marcher dans la direction de la passe.
+
+«Très ingénieux! dit Van Mitten.
+
+--Eh bien, imitez-le!» s'écria la noble Saraboul, en l'entraînant à
+la suite de la charrette.
+
+Elle aussi, c'était un appât qui se déplaçait, mais un appât que Van
+Mitten, en cela bien différent de l'âne, redoutait surtout
+d'atteindre!
+
+Tous, suivant la même direction, en troupe serrée, eurent bientôt
+abandonné le campement, où la position n'eût pas été tenable.
+
+«Ainsi, Ahmet, dit Kéraban, à ton avis, ce Saffar, c'est bien le même
+insolent personnage qui, par pur entêtement, a fait écraser ma chaise
+de poste au railway de Poti?
+
+--Oui, mon oncle, mais c'est, avant tout, le misérable qui a fait
+enlever Amasia, et c'est à moi qu'il appartient!
+
+--Part à deux, neveu Ahmet, part à deux, répondit Kéraban, et
+qu'Allah nous vienne en aide!»
+
+A peine le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils
+remonté le défilé d'une cinquantaine de pas, que le sommet des roches
+se couronnait d'assaillants. Des cris étaient jetés dans l'air, des
+coups de feu éclataient de toutes parts.
+
+«En arrière! En arrière!» cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde
+jusqu'à la lisière du campement.
+
+Il était trop tard pour abandonner les gorges de Nérissa, trop tard
+pour aller chercher sur les plateaux supérieurs une meilleure position
+défensive. Les hommes à la solde de Saffar, au nombre d'une douzaine,
+venaient d'attaquer. Leur chef les excitait à cette criminelle
+agression, et, dans la situation qu'ils occupaient, tout l'avantage
+était pour eux.
+
+Le sort du seigneur Kéraban et de ses compagnons était donc absolument
+à leur merci.
+
+«A nous! à nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte.
+
+--Les femmes au milieu.» répondit Kéraban.
+
+Amasia, Saraboul, Nedjeb, formèrent aussitôt un groupe, autour duquel
+Kéraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger.
+Ils étaient six hommes pour résister à la troupe de Saffar,--un contre
+deux,--avec le désavantage de la position.
+
+Presque aussitôt, ces bandits, en poussant d'horribles vociférations,
+firent irruption par la passe et roulèrent, comme une avalanche, au
+milieu du campement.
+
+«Mes amis, cria Ahmet, défendons-nous jusqu'à la mort!»
+
+Le combat s'engagea aussitôt. Tout d'abord, Nizib et Bruno avaient été
+touchés légèrement, mais ils ne rompirent pas, ils luttèrent, et non
+moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet répondit
+aux détonations des assaillants.
+
+Il était évident, d'ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s'emparer
+d'Amasia, de la prendre vivante, et qu'ils cherchèrent à combattre
+plutôt à l'arme blanche, afin de ne point avoir à regretter quelque
+maladroit coup de feu qui eût frappé la jeune fille.
+
+Aussi, dans les premiers instants, malgré la supériorité de leur
+nombre, l'avantage ne fut-il point à eux, et plusieurs tombèrent-ils
+très grièvement blessés.
+
+Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables,
+apparurent sur le théâtre de la lutte.
+
+C'étaient Saffar et Scarpante.
+
+«Ah! le misérable! s'écria Kéraban. C'est bien lui! C'est bien l'homme
+du railway!»
+
+Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y réussir,
+étant obligé de faire face à ceux qui l'attaquaient.
+
+Ahmet et les siens, cependant, résistaient intrépidement. Tous
+n'avaient qu'une pensée: à tout prix sauver Amasia, à tout prix
+l'empêcher de retomber entre les mains de Saffar.
+
+Mais, malgré tant de dévouement et de courage, il leur fallut bientôt
+céder devant le nombre. Aussi peu à peu, Kéraban et ses compagnons
+commencèrent-ils à plier, à se désunir, puis à s'acculer aux roches du
+défilé. Déjà le désarroi se mettait parmi eux.
+
+Saffar s'en aperçut.
+
+«A lui, Scarpante, à toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille.
+
+--Oui! Seigneur Saffar, répondit Scarpante, et cette fois elle ne
+vous échappera plus.»
+
+Profitant du désordre, Scarpante parvint à se jeter sur Amasia qu'il
+saisit et il s'efforça d'entraîner hors du campement.
+
+«Amasia! ... Amasia!....» cria Ahmet.
+
+Il voulut se précipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa
+la route; il fut obligé de s'arrêter pour leur faire face.
+
+Yanar essaya alors d'arracher la jeune fille aux étreintes de
+Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l'enlevant entre ses
+bras, fit quelques pas vers le défilé.
+
+Mais Kéraban venait d'ajuster Scarpante, et le traître tombait
+mortellement atteint, après avoir lâché la jeune fille, qui tenta
+vainement de rejoindre Ahmet.
+
+«Scarpante!... mort!... Vengeons-le! s'écria le chef de ces bandits,
+vengeons-le!»
+
+Tous se jetèrent alors sur Kéraban et les siens avec un acharnement
+auquel il n'était plus possible de résister. Pressés de toutes parts,
+ceux-ci pouvaient à peine faire usage de leurs armes.
+
+«Amasia! ... Amasia! ... décria Ahmet, en essayant de venir au secours
+de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu'il
+entraînait hors du campement.
+
+--Courage! ... Courage!....» ne cessait de crier Kéraban.
+
+Mais il sentait bien que les siens et lui, accablés par le nombre,
+étaient perdus!
+
+En ce moment, un coup de feu, tiré du haut des roches, fit rouler l'un
+des assaillants sur le sol. D'autres détonations lui succédèrent
+aussitôt.
+
+Quelques-uns des bandits tombèrent encore, et leur chute jeta
+l'épouvante parmi leurs compagnons.
+
+Saffar s'était arrêté un instant, cherchant à se rendre compte de
+cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au
+seigneur Kéraban?
+
+Mais déjà Amasia avait pu se dégager des bras de Saffar, déconcerté
+par cette subite attaque.
+
+«Mon père! ... Mon père! ... criait la jeune fille.
+
+C'était Sélim, en effet, Sélim, suivi d'une vingtaine d'hommes, bien
+armés, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment même
+où elle allait être écrasée.
+
+«Sauve qui peut!» s'écria le chef des bandits, en donnant l'exemple de
+la fuite.
+
+Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la
+caverne, dont une seconde issue, on le sait, s'ouvrait au dehors.
+
+«Lâches! s'écria Saffar en se voyant ainsi abandonné. Eh bien, on ne
+l'aura pas vivante.»
+
+Et il se précipita sur Amasia, au moment où Ahmet s'élançait sur lui.
+
+Saffar déchargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver:
+il le manqua. Mais Kéraban, qui n'avait rien perdu de son sang-froid,
+ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit à la gorge, et
+le frappa d'un coup de poignard au coeur.
+
+Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernières convulsions,
+ne put même pas entendre son adversaire s'écrier:
+
+«Voilà pour t'apprendre à faire écraser ma voiture!»
+
+Le seigneur Kéraban et ses compagnons étaient sauvés. A peine les uns
+ou les autres avaient-ils reçu quelques légères blessures. Et
+cependant, tous s'étaient bien comportés,--tous,--Bruno et Nizib, dont
+le courage ne s'était point démenti; le seigneur Yanar, qui avait
+vaillamment lutté; Van Mitten, qui s'était distingué dans la mêlée, et
+l'énergique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort
+de l'action.
+
+Toutefois, sans l'arrivée inexplicable de Sélim, c'en eût été fait
+d'Amasia et de ses défenseurs. Tous eussent péri, car ils étaient
+décidés à se faire tuer pour elle.
+
+«Mon père!... mon père!... s'écria la jeune fille en se jetant dans
+les bras de Sélim.
+
+--Mon vieil ami, dit Kéraban, vous ... vous ... ici?
+
+--Oui!... Moi! répondit Sélim.
+
+--Comment le hasard vous a-t-il amené?... demanda Ahmet.
+
+--Ce n'est point un hasard! répondit Sélim, et, depuis longtemps
+déjà, je me serais mis à la recherche de ma fille, si, au moment où ce
+capitaine l'enlevait de la villa, je n'eusse été blessé....
+
+--Blessé, mon père?
+
+--Oui! ... Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois,
+retenu par cette blessure, je n'ai pu quitter Odessa! Mais, il y a
+quelques jours, une dépêche d'Ahmet....
+
+--Une dépêche? s'écria Kéraban, que ce mot malsonnant mit soudain en
+éveil.
+
+--Oui ... une dépêche ... datée de Trébizonde!
+
+--Ah! c'était une....
+
+--Sans doute, mon oncle, répondit Ahmet, qui sauta au cou de Kéraban,
+et pour la première fois qu'il m'arrive d'envoyer un télégramme à
+votre insu, avouez que j'ai bien fait!
+
+--Oui ... mal bien fait! répondit Kéraban en hochant la tête, mais
+que je ne t'y reprenne plus, mon neveu!
+
+--Alors, reprit Sélim, apprenant par cette dépêche que tout péril
+n'était peut être pas écarté pour votre petite caravane, j'ai réuni
+ces braves serviteurs, je suis arrivé à Scutari, je me suis lancé sur
+la route du littoral....
+
+--Et par Allah! ami Sélim, st'écria Kéraban, vous êtes arrivé à
+temps! ... Sans vous, nous étions perdus! ... Et cependant, on se
+battait bien dans notre petite troupe!
+
+--Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montré qu'elle savait,
+au besoin, faire le coup de feu!
+
+--Quelle femme!» murmura Van Mitten.
+
+En ce moment, les nouvelles lueurs de l'aube commençaient à blanchir
+l'horizon. Quelques nuages, immobilisés au zénith, se nuançaient des
+premiers rayons du jour.
+
+«Mais où sommes-nous, ami Sélim, demanda le seigneur Kéraban, et
+comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette région où un traître
+avait entraîné notre caravane....
+
+--Et loin de notre route? ajouta Ahmet.
+
+--Mais non mes amis, mais non! répondit Sélim. Vous êtes bien sur le
+chemin de Scutari, à quelques lieues seulement de la mer!
+
+--Hein? ... fit Kéraban.
+
+--Les rives du Bosphore sont là! ajouta Sélim en tendant sa main vers
+le nord-ouest.
+
+--Les rives du Bosphore?» s'écria Ahmet.
+
+Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau supérieur qui
+s'étendait au-dessus des gorges de Nérissa.
+
+« Voyez ... voyez!....» dit Sélim.
+
+En effet, un phénomène se produisait, en ce moment,--phénomène naturel
+qui, par un simple effet de réfraction, faisait apparaître au loin les
+parages tant désirés. A mesure que se faisait le jour, un mirage
+relevait peu à peu les objets situés au-dessous de l'horizon. On eût
+dit que les collines, qui s'arrondissaient à la lisière de la plaine,
+s'enfonçaient dans le sol comme une ferme de décor.
+
+«La mer! ... C'est la mer!» s'écria Ahmet!
+
+Et tous de répéter avec lui:
+
+«La mer! ... La mer!»
+
+Et, bien que ce ne fut qu'un effet de mirage, la mer n'en était pas
+moins là, à quelques lieues à peine.
+
+«La mer! ... La mer! ... ne cessait de répéter le seigneur Kéraban.
+Mais, si ce n'est pas le Bosphore, si ce n'est pas Scutari, nous
+sommes au dernier jour du mois, et....
+
+--C'est le Bosphore! ... C'est Scutari! ...» s'écria Ahmet.
+
+Le phénomène venait de s'accentuer, et, maintenant, toute la
+silhouette d'une ville, bâtie en amphithéâtre, se découpait sur les
+derniers plans de l'horizon.
+
+«Par Allah! c'est Scutari! répéta Kéraban. Voilà son panorama qui
+domine le détroit! ... Voilà la mosquée de Buyuk Djami!»
+
+Et, en effet, c'était bien Scutari, que Sélim venait de quitter trois
+heures auparavant.
+
+«En route, en route!» s'écria Kéraban.
+
+Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnaît la grandeur
+de Dieu:
+
+«_Ilah il Allah!_» ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant.
+
+Un instant après, la petite caravane s'élançait vers la route qui
+longe la rive gauche du détroit. Quatre heures après, à cette date du
+30 septembre,--dernier jour fixé pour la célébration du mariage
+d'Amasia et d'Ahmet,--le seigneur Kéraban, ses compagnons et son âne,
+après avoir achevé ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les
+hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du
+Bosphore.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+DANS LEQUEL VAN MITTEN ESSAIE DE FAIRE COMPRENDRE LA SITUATION A LA
+NOBLE SARABOUL.
+
+C'était en un des plus heureux sites qui se puisse rêver, à mi-côte de
+la colline sur laquelle se développe Scutari, que s'élevait la villa
+du seigneur Kéraban.
+
+Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople, l'ancienne
+Chrysopolis, ses mosquées aux toits d'or, tout le bariolage de ses
+quartiers où se presse une population de cinquante mille habitants,
+son débarcadère flottant sur les eaux du détroit, l'immense rideau des
+cyprès de son cimetière,--ce champ de repos préféré des riches
+Musulmans, qui craignent que la capitale suivant une légende, ne soit
+prise pendant que les fidèles seront à la prière--puis, à une lieue de
+là, le mont Boulgourlou qui domine cet ensemble et permet à la vue de
+s'étendre sur la mer de Marmara, le golfe de Nicomédie, le canal de
+Constantinople, rien ne peut donner une idée de ce splendide panorama,
+unique au monde, sur lequel s'ouvraient les fenêtres de la villa du
+riche négociant.
+
+A cet extérieur, à ces jardins en terrasse, aux beaux arbres,
+platanes, hêtres et cyprès qui les ombragent, répondait dignement
+l'intérieur de l'habitation. Vraiment, il eût été dommage de s'en
+défaire pour n'avoir point à payer quotidiennement les quelques paras
+auxquels étaient maintenant taxés les caïques du Bosphore!
+
+Il était alors midi. Depuis trois heures environ, le maître de céans
+et ses hôtes étaient installés dans cette splendide villa. Après avoir
+refait leur toilette, ils s'y reposaient des fatigues et des émotions
+de ce voyage, Kéraban, tout fier de son succès, se moquant du Muchir
+et de ses impôts vexatoires; Amasia et Ahmet, heureux comme des
+fiancés qui vont devenir époux; Nedjeb, un perpétuel éclat de rire;
+Bruno, satisfait en se disant qu'il rengraissait déjà, mais inquiet
+pour son maître; Nizib, toujours calme, même dans les grandes
+circonstances, le seigneur Yanar, plus farouche que jamais, sans qu'on
+pût savoir pourquoi; la noble Saraboul, aussi impérieuse qu'elle eût
+pu l'être dans la capitale du Kurdistan; Van Mitten enfin, assez
+préoccupé de l'issue de cette aventure.
+
+Si Bruno constatait déjà une certaine amélioration dans son
+embonpoint, ce n'était pas sans raison. Il y avait eu un déjeuner
+aussi abondant que magnifique. Ce n'était pas le fameux dîner auquel
+le seigneur Kéraban avait invité son ami Van Mitten, six semaines
+auparavant; mais, pour être devenu un déjeuner, il n'en avait pas été
+moins superbe. Et maintenant, tous les convives, réunis dans le plus
+charmant salon de la villa, dont les larges baies s'ouvraient, sur le
+Bosphore, achevaient, dans une conversation animée, de se congratuler
+les uns les autres.
+
+«Mon cher Van Mitten, dit le seigneur Kéraban, qui allait, venait,
+serrant la main à ses hôtes, c'était un dîner auquel je vous avais
+invité, mais il ne faut pas m'en vouloir si l'heure nous a obligés
+à....
+
+--Je ne me plains pas, ami Kéraban, répondit le Hollandais. Votre
+cuisinier a bien fait les choses!
+
+--Oui, très bonne cuisine, en vérité, très bonne cuisine! ajouta le
+seigneur Yanar, qui avait mangé plus qu'il ne convient, même à un
+Kurde de grand appétit.
+
+--On ne ferait pas mieux au Kurdistan, répondit Saraboul, et si
+jamais, seigneur Kéraban, vous venez à Mossoul nous rendre visite....
+
+--Comment donc? s'écria Kéraban, mais j'irai, belle Saraboul, j'irai
+vous voir, vous et mon ami Van Mitten!
+
+--Et nous tâcherons de ne pas vous faire regretter votre villa, ...
+pas plus que vous ne regretterez la Hollande, ajouta l'aimable femme
+en se retournant vers son fiancé.
+
+--Près de vous, noble Saraboul! ...» crut devoir répondre Van Mitten,
+qui ne parvint pas à finir sa phrase.
+
+Puis, pendant que l'aimable Kurde se dirigeait du côté des fenêtres du
+salon, qui s'ouvraient sur le Bosphore:
+
+«Le moment est venu, je crois, dit-il à Kéraban, de lui apprendre que
+ce mariage est nul!
+
+--Aussi nul, Van Mitten, que s'il n'avait jamais été fait!
+
+--Vous m'aiderez bien un peu, Kéraban, dans cette tâche ... qui ne
+laisse pas d'être scabreuse!
+
+--Hum!... ami Van Mitten, répondit Kéraban, ce sont là de ces choses
+intimes ... qu'on ne doit traiter qu'en tête-à-tête!
+
+--Diable!» fit le Hollandais.
+
+Et il alla s'asseoir dans un coin, pour chercher quel pourrait être le
+meilleur mode d'opérer.
+
+«Digne Van Mitten, dit alors Kéraban à son neveu, quelle scène avec sa
+Kurdistane!
+
+--Il ne faut pourtant pas oublier, répondit Ahmet, que c'est pour
+nous qu'il a poussé le dévouement jusqu'à l'épouser!
+
+--Aussi lui viendrons-nous en aide, mon neveu! Bah! il était marié,
+au moment où, sous peine de prison, on l'a obligé à contracter ce
+nouveau mariage, et, pour un Occidental, c'est un cas de nullité
+absolue! Donc, il n'a rien à craindre ... rien!
+
+--Je le sais, mon oncle, mais, quand madame Saraboul recevra ce coup
+en pleine poitrine, quel bondissement de panthère trompée! ... Et le
+beau-frère Yanar, quelle explosion de poudrière!
+
+--Par Mahomet! répondit Kéraban, nous leur ferons entendre raison!
+Après tout, Van Mitten n'était coupable de quoi que ce soit, et, au
+caravansérail de Rissar, l'honneur de la noble Saraboul n'a jamais, de
+son fait, couru l'ombre d'un danger!
+
+--Jamais, oncle Kéraban, et il est clair que cette tendre veuve
+cherchait à se remarier à tout prix!
+
+--Sans doute, Ahmet. Aussi n'a-t-elle pas hésité à mettre la main sur
+ce bon Van Mitten!
+
+--Une main de fer, oncle Kéraban!
+
+--D'acier! répliqua Kéraban.
+
+--Mais enfin, mon oncle, s'il s'agit tout à l'heure de défaire ce faux
+mariage....
+
+--Il s'agit aussi d'en faire un vrai, n'est-ce pas? répondit Kéraban,
+en tournant et retournant ses mains l'une sur l'autre comme s'il les
+eût savonnées.
+
+--Oui ... le mien! dit Ahmet.
+
+--Le nôtre! ajouta la jeune fille, qui venait des'approcher. Nous
+l'avons bien mérité?
+
+--Bien mérité, dit Sélim.
+
+--Oui, ma petite Amasia, répondit Kéraban, mérité dix fois, cent
+fois, mille fois! Ah! chère enfant! quand je songe que, par ma faute,
+par mon entêtement, tu as failli....
+
+--Bon! Ne parlons plus de cela! dit Ahmet.
+
+--Non, jamais, oncle Kéraban! dit la jeune fille en lui fermant la
+bouche de sa petite main.
+
+--Aussi, reprit Kéraban, j'ai fait voeu ... Oui!... j'ai fait voeu
+... de ne plus m'entêter à quoi que ce soit!
+
+--Je voudrais voir cela pour y croire! s'écria Nedjeb en partant d'un
+bel éclat de rire.
+
+--Hein? ... Qu'a-t-elle dit, cette moqueuse de Nedjeb?
+
+--Oh! rien, seigneur Kéraban!
+
+--Oui, reprit celui-ci, je ne veux plus jamais m'entêter ... si ce
+n'est à vous aimer tous les deux!
+
+--Quand le seigneur Kéraban renoncera à être le plus têtu des
+hommes!... murmura Bruno.
+
+--C'est qu'il n'aura plus de tête! répondit Nizib.
+
+--Et encore!» ajouta le rancunier serviteur de Van Mitten.
+
+Cependant, la noble Kurde s'était rapprochée de son fiancé, qui
+restait tout pensif en son coin, trouvant sans doute sa tâche d'autant
+plus difficile qu'à lui seul incombait le soin de l'exécuter.
+
+«Qu'avez-vous donc, seigneur Van Mitten? lui demanda-t-elle. Je vous
+trouve l'air soucieux!
+
+--En effet, beau-frère! ajouta le seigneur Yanar. Que faites-vous là?
+Vous ne nous avez pas amenés à Scutari pour n'y rien voir, j'imagine!
+Montrez-nous donc le Bosphore comme nous vous montrerons dans quelques
+jours le Kurdistan!»
+
+A ce nom redouté, le Hollandais tressauta comme s'il eût reçu la
+secousse d'une pile électrique.
+
+«Allons, venez, seigneur Van Mitten! reprit Saraboul en l'obligeant à
+se lever.
+
+--A vos ordres ... belle Saraboul! ... Je suis entièrement à vos
+ordres!» répondit Van Mitten.
+
+Et, mentalement, il se disait et se redisait.
+
+«Comment lui apprendre?....»
+
+A ce moment, la jeune Zingare, après avoir ouvert une des grandes
+baies du salon, qu'une riche tenture abritait des rayons du soleil,
+s'écriait joyeusement:
+
+«Voyez! ... Voyez! ... Scutari est en grande animation!.... ce sera
+très intéressant de s'y promener aujourd'hui!»
+
+Les hôtes de la villa s'étaient avancés près des fenêtres.
+
+«En effet, dit Kéraban, le Bosphore est couvert d'embarcations
+pavoisées! Sur les places et dans les rues, j'aperçois des acrobates,
+des jongleurs!....
+
+On entend la musique, et les quais sont pleins de monde comme pour un
+spectacle!
+
+--Oui, dit Sélim, la ville est en fête!
+
+--J'espère bien que cela ne nous empêchera pas de célébrer notre
+mariage? dit Ahmet.
+
+--Non, certes! répondit le seigneur Kéraban. Nous allons avoir à
+Scutari le pendant de ces fêtes de Trébizonde, qui semblaient avoir
+été données en l'honneur de notre ami Van Mitten!
+
+--Il me plaisantera jusqu'au bout! murmura le Hollandais. Mais c'est
+dans le sang! Il ne faut pas lui en vouloir!
+
+--Mes amis, dit alors Sélim, occupons-nous immédiatement de notre
+grande affaire! C'est le dernier jour, aujourd'hui....
+
+--Et ne l'oublions pas! répondit Kéraban.
+
+--Je vais chez le juge de Scutari, reprit Sélim, afin de faire
+préparer le contrat.
+
+--Nous vous y rejoindrons! répondit Ahmet. Vous savez, mon oncle, que
+votre présence est indispensable....
+
+--Presque autant que la tienne! s'écria Kéraban, en accentuant sa
+réponse d'un bon gros rire.
+
+--Oui, mon oncle ... plus indispensable encore, si vous le voulez
+bien ... en votre qualité de tuteur!
+
+--Eh bien, dit Sélim, dans une heure, rendez-vous chez le juge de
+Scutari!»
+
+Et il sortit du salon, au moment où Ahmet ajoutait, en s'adressant à
+la jeune fille:
+
+«Puis, après la signature chez le juge, chère Amasia, une visite à
+l'iman, qui nous dira sa meilleure prière ... puis....
+
+--Puis ... nous serons mariés! s'écria Nedjeb, comme s'il se fût agi
+d'elle.
+
+--Cher Ahmet!» murmura la jeune fille.
+
+Cependant, la noble Saraboul s'était une seconde fois rapprochée de
+Van Mitten, qui, de plus en plus pensif, venait de s'asseoir dans un
+autre coin du salon.
+
+«En attendant cette cérémonie, lui dit-elle, pourquoi ne
+descendrions-nous pas jusqu'au Bosphore?
+
+--Le Bosphore? ... répondit Van Mitten, l'air hébété. Vous parlez du
+Bosphore?
+
+--Oui! ... le Bosphore! reprit le seigneur Yanar. On dirait que vous
+ne comprenez pas!
+
+--Si ... si! ... Je suis prêt, répondit Van Mitten en se relevant
+sous la main puissante de son beau-frère. Oui ... le Bosphore! ...
+Mais, auparavant, je désirerais ... je voudrais....
+
+--Vous voudriez? répéta Saraboul.
+
+--Je serais heureux d'avoir un entretien ... particulier ... avec
+vous ... belle Saraboul!
+
+--Un entretien particulier?
+
+--Soit! Je vous laisse alors, dit Yanar.
+
+--Non ... restez, mon frère, répondit Saraboul, qui dévisageait son
+fiancé, restez!... J'ai comme un pressentiment que votre présence ne
+sera pas inutile!
+
+--Par Mahomet, comment va-t-il s'en tirer? murmura Kéraban à
+l'oreille de son neveu.
+
+--Ce sera dur! dit Ahmet.
+
+--Aussi, ne nous éloignons pas, afin de soutenir, au besoin, les
+opérations de Van Mitten!
+
+--Pour sûr, il va être mis en pièces!» murmura Bruno.
+
+Le seigneur Kéraban, Ahmet, Amasia et Nedjeb, Bruno et Nizib se
+dirigèrent vers la porte, afin de laisser la place libre aux
+combattants.
+
+«Courage, Van Mitten! dit Kéraban, qui serra la main de son ami en
+passant près de lui. Je ne m'éloigne pas, je vais me tenir dans la
+pièce à côté et veillerai sur vous.
+
+--Courage, mon maître, ajouta Bruno, ou garele Kurdistan!»
+
+Un instant après, la noble Kurde, Van Mitten, le seigneur Yanar,
+étaient seuls dans le salon, et le Hollandais, se grattant le front de
+l'index, se disait dans un _a parte_ mélancolique:
+
+«Si je sais de quelle façon commencer!»
+
+Saraboul alla franchement à lui:
+
+«Qu'avez-vous à nous dire, seigneur Van Mitten? demanda-t-elle d'un
+ton suffisamment contenu pour permettre à une discussion de commencer
+sans trop d'éclat.
+
+--Allons! Parlez! dit plus durement Yanar.
+
+--Si nous nous asseyions? dit Van Mitten, qui sentait ses jambes se
+dérober sous lui.
+
+--Ce que l'on peut dire assis, on peut le dire debout! répliqua
+Saraboul. Nous vous écoutons!»
+
+Van Mitten, faisant appel à tout son courage, débuta par cette phrase
+dont les mots semblent combinés tout exprès pour les gens embarrassés:
+
+«Belle Saraboul, soyez certaine que ... tout d'abord ... et bien
+malgré moi ... je regrette....
+
+--Vous regrettez?... répondit l'impérieuse femme. Qu'est-ce que vous
+regrettez?... Serait-ce votre mariage? Il n'est, après tout, qu'une
+légitime réparation....
+
+--Oh' réparation! ... réparation! ... se risqua à dire, mais à
+mi-voix, l'hésitant Van Mitten.
+
+--Et moi aussi, je regrette ... répliqua ironiquement Saraboul, oui
+certes!
+
+--Ah! vous regrettez?....
+
+--Je regrette que l'audacieux, qui s'est introduit dans ma chambre au
+caravansérail de Rissar, n'ait été ni le seigneur Ahmet!....»
+
+Elle devait dire vrai, la veuve consolable, et ses regrets se
+comprendront de reste!
+
+«Ni même le seigneur Kéraban! ajouta-t-elle. Au moins, c'eût été un
+homme que j'aurais épousé....
+
+--Bien parlé, ma soeur! s'écria le seigneur Yanar.
+
+--Au lieu d'un....
+
+--Encore mieux parlé, ma soeur, quoique vous n'ayez pas cru devoir
+achever votre pensée!
+
+--Permettez ... dit Van Mitten, blessé d'une observation qui
+l'attaquait directement dans sa personne.
+
+--Qui aurait jamais pu croire, ajouta Saraboul, que l'auteur de cet
+attentat eût été un Hollandais conservé dans la glace!
+
+--Ah! à la fin, je m'insurge! s'écria Van Mitten, absolument froissé
+d'être assimilé à une conserve. Et, d'abord, madame Saraboul, il n'y a
+pas eu attentat!
+
+--Vraiment? dit Yanar.
+
+--Non, reprit Van Mitten, mais une erreur! Nous nous sommes, ou
+plutôt, sur un faux et peut-être perfide renseignement, je me suis
+trompé de chambre!
+
+--En vérité! fit Saraboul.
+
+--Un simple malentendu qu'il m'a fallu, sous peine de prison, réparer
+par un mariage ... hâtif!
+
+--Hâtif ou non! ... répliqua Saraboul, vous n'en êtes pas moins marié
+... marié avec moi! Et, croyez-le bien, monsieur, ce qui a été
+commencé à Trébizonde, s'achèvera au Kurdistan!
+
+--Oui! ... Parlons-en du Kurdistan! ... répondit Van Mitten, qui
+commençait à se monter.
+
+--Et, comme je m'aperçois que la société de vos amis vous rend peu
+aimable à mon égard, aujourd'hui même nous quitterons Scutari, et nous
+partirons pour Mossoul, où je saurai bien vous infuser un peu de sang
+kurde dans les veines!
+
+--Je proteste! s'écria Van Mitten.
+
+--Encore un mot, et nous partons à l'instant!
+
+--Vous partirez, madame Saraboul! répondit Van Mitten, dont la voix
+prit une inflexion légèrement ironique. Vous partirez, si cela vous
+convient, et personne ne songera à vous retenir! ... Mais, moi, je ne
+partirai pas!
+
+--Vous ne partirez pas? s'écria Saraboul, outrée de cette résistance
+inattendue d'un mouton en face de deux tigres.
+
+--Non!
+
+--Et vous avez la prétention de nous résister? demanda le seigneur
+Yanar, en se croisant les bras.
+
+--J'ai cette prétention!
+
+--A moi ... et à elle, une Kurde!
+
+--Fut-elle dix fois plus Kurde encore!
+
+--Savez-vous bien, monsieur le Hollandais, dit la noble Saraboul en
+marchant vers son fiancé, savez-vous bien quelle femme je suis ... et
+quelle femme j'ai été! ... Savez-vous bien qu'à quinze ans, j'étais
+déjà veuve!
+
+--Oui ... déjà! ... répéta Yanar, et quand on a pris cette habitude
+de bonne heure....
+
+--Soit, madame! répondit Van Mitten. Mais savez-vous, à votre tour,
+ce que je vous défie de devenir jamais, malgré l'habitude que vous en
+pouvez avoir?
+
+--C'est?....
+
+--C'est de devenir veuve de moi!
+
+--Monsieur Van Mitten, s'écria Yanar en portant la main à son
+yatagan, il suffirait pour cela d'un coup.....
+
+--C'est en quoi vous vous trompez, seigneur Yanar, et votre sabre ne
+ferait pas de madame Saraboul une veuve ... par cette excellente
+raison que je n'ai jamais pu être son mari!
+
+--Hein?
+
+--Et que notre mariage même serait nul!
+
+--Nul?
+
+--Parce que, si madame Saraboul a le bonheur d'être veuve de ses
+premiers époux, je n'ai pas celui d'être veuf de ma première femme!
+
+--Marié! ... Il était marié! ... s'écria la noble Kurde, mise hors
+d'elle-même par ce foudroyant aveu.
+
+--Oui! ... répondit Van Mitten, maintenant emballé dans la
+discussion, oui, marié! Et ce n'est que pour sauver mes amis, pour les
+empêcher d'être arrêtés au caravansérail de Rissar, que je me suis
+sacrifié!
+
+--Sacrifié! ... répliqua Saraboul, qui répéta ce mot en se laissant
+tomber sur un divan.
+
+--Sachant bien que ce mariage ne serait pas valable, continua Van
+Mitten, puisque la première madame Van Mitten n'est pas plus morte que
+je ne suis veuf ... et qu'elle m'attend en Hollande!»
+
+La fausse épouse outragée s'était relevée, et, se retournant vers le
+seigneur Yanar:
+
+«Vous l'entendez, mon frère! dit-elle.
+
+--Je l'entends!
+
+--Votre soeur vient d'être jouée!
+
+--Outragée!
+
+--Et ce traître est encore vivant?....
+
+--Il n'a plus que quelques instants à vivre!
+
+--Mais ils sont enragés! s'écria Van Mitten, véritablement inquiet de
+l'attitude menaçante du couple kurde.
+
+--Je vous vengerai, ma soeur! s'écria le seigneur Yanar, qui, la main
+haute, marcha vers le Hollandais.
+
+--Je me vengerai moi-môme!» Et, ce disant, la noble Saraboul se
+précipita sur Van Mitten, en poussant des cris de fureur qui furent
+heureusement entendus du dehors.
+
+
+
+
+XV
+
+
+OU L'ON VERRA LE SEIGNEUR KÉRABAN PLUS TÊTU ENCORE QU'IL NE L'A JAMAIS
+ÉTÉ.
+
+La porte du salon s'ouvrit aussitôt. Le seigneur Kéraban, Ahmet,
+Amasia, Nedjeb, Bruno, parurent sur le seuil.
+
+Kéraban eut vite fait de dégager Van Mitten.
+
+«Eh, madame! dit Ahmet, on n'étrangle pas ainsi les gens ... pour un
+malentendu!
+
+--Diable! murmura Bruno, il était temps d'arriver!
+
+--Pauvre monsieur Van Mitten! dit Amasia, qui éprouvait un sentiment
+de sincère commisération pour son compagnon de voyage.
+
+--Ce n'est décidément pas la femme qu'il lui faut!» ajouta Nedjeb en
+secouant la tête.
+
+Cependant, Van Mitten reprenait peu à peu ses esprits.
+
+«Cela a été dur? dit Kéraban.
+
+--Un peu plus, j'y passais!» répondît Van Mitten. En ce moment, la
+noble Saraboul revint sur le seigneur Kéraban, et, le prenant
+directement à parti:
+
+«Et c'est vous qui vous êtes prêté, dit-elle, à cette....
+
+--Mystification, répondit Kéraban d'un ton aimable. C'est le mot
+propre ... mystification!
+
+--Je me vengerai! ... Il y a des juges à Constantinople!....
+
+--Belle Saraboul, répondit le seigneur Kéraban, n'accusez que
+vous-même! Vous vouliez bien, pour un prétendu attentat, nous faire
+arrêter et compromettre notre voyage! Eh! par Allah! on s'en tire
+comme on peut! Nous nous en sommes tirés par un prétendu mariage et
+nous avions droit à cette revanche, assurément!»
+
+A cette réponse, Saraboul se laissa choir une seconde fois sur un
+divan, en proie à une de ces attaques de nerfs dont les femmes ont le
+secret, même au Kurdistan.
+
+Nedjeb et Amasia s'empressèrent à la secourir.
+
+«Je m'en vais! ... Je m'en-vais! ... criait-elle au plus fort de sa
+crise.
+
+Bon voyage!» répondit Bruno.
+
+Mais voici qu'à ce moment Nizib parut sur le seuil de la porte.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda Kéraban.
+
+--C'est une dépêche qu'on vient d'apporter du comptoir de Galata,
+répondit Nizib.
+
+--Pour qui? demanda Kéraban.
+
+--Pour monsieur Van Mitten, mon maître. Elle vient d'arriver
+aujourd'hui même.
+
+--Donnez!» dit Van Mitten.
+
+Il prit la dépêche, l'ouvrit, et en regarda la signature.
+
+«C'est de mon premier commis de Rotterdam!» dit-il.
+
+Puis, lisant les premiers mots: «_Madame Van Mitten ... depuis cinq
+semaines ... décédée_....»
+
+La dépêche froissée dans sa main, Van Mitten demeura anéanti, et,
+pourquoi le cacher? ses yeux s'étaient subitement remplis de larmes.
+
+Mais, sur ces derniers mots, Saraboul venait de se redresser
+subitement, comme un diable à ressort.
+
+«Cinq semaines! s'écria-t-elle, à la fois heureuse et ravie. Il a dit
+cinq semaines!
+
+L'imprudent! murmura Ahmet, qu'avait-il besoin de crier cette date et
+en ce moment!
+
+--Donc, reprit Saraboul triomphante, donc, il y a dix jours, quand je
+vous faisais l'honneur de me fiancer à vous....
+
+--Mahomet l'étrangle! s'écria Kéraban, peut-être un peu plus haut
+qu'il ne voulait.
+
+--Vous étiez veuf, seigneur mon époux! dit Saraboul avec l'accent du
+triomphe.
+
+--Absolument veuf, seigneur mon beau-frère! ajouta Yanar.
+
+--Et notre mariage est valable!»
+
+A son tour, Van Mitten, écrasé par la logique de cet argument, s'était
+laissé tomber sur le divan.
+
+«Le pauvre homme, dit Ahmet à son oncle, il n'a plus qu'à se jeter
+dans le Bosphore!
+
+--Bon! répondit Kéraban, elle s'y jetterait après lui et serait
+capable de le sauver ... par vengeance!»
+
+La noble Saraboul avait saisi par le bras celui qui, cette fois, était
+bien sa propriété.
+
+«Levez-vous! dit-elle.
+
+--Oui, chère Saraboul, répondit Van Mitten en baissant la tête.... Me
+voici prêt!
+
+--Et suivez-nous! ajouta Yanar.
+
+--Oui, cher beau-frère! répondit Van Mitten, absolument mâté et
+démâté. Prêt à vous suivre ... où vous voudrez!
+
+--A Constantinople, où nous nous embarquerons sur le premier
+paquebot! répondit Saraboul.
+
+--Pour?....
+
+--Pour le Kurdistan! répondit Yanar.
+
+--Le Kur? ... Tu m'accompagneras, Bruno! ... On y mange bien! ... Ce
+sera, pour toi, une véritable compensation!»
+
+Bruno ne put que faire un signe de tête affirmatif.
+
+Et la noble Saraboul et le seigneur Yanar emmenèrent l'infortuné
+Hollandais, que ses amis voulurent en vain retenir, tandis que son
+fidèle domestique le suivait en murmurant:
+
+«Lui avais-je assez prédit qu'il lui arriverait malheur!»
+
+Les compagnons de Van Mitten et Kéraban lui-même étaient restés
+anéantis, muets, devant ce coup de foudre.
+
+«Le voilà marié! dit Amasia.
+
+--Par dévouement pour nous! répondit Àhmet.
+
+--Et pour tout de bon cette fois! ajouta Nedjeb.
+
+--Il n'aura plus qu'une ressource au Kurdistan, dit Kéraban le plus
+sérieusement du monde.
+
+--Ce sera, mon oncle?
+
+--Ce sera, pour qu'elles se neutralisent, d'en épouser une douzaine
+de pareilles!»
+
+En ce moment, la porte s'ouvrit, et Sélim parut, la figure inquiète,
+la respiration haletante, comme s'il eût couru à perdre haleine.
+
+«Mon père, qu'avez-vous? demanda Amasia.
+
+--Qu'est-il arrivé? s'écria Ahmet.
+
+--Eh bien, mes amis, il est impossible de célébrer le mariage
+d'Amasia et d'Ahmet....
+
+--Vous dites?
+
+--A Scutari, du moins! reprit Sélim.
+
+--A Scutari?
+
+--Il ne peut se faire qu'à Constantinople!
+
+--A Constantinople? ... répondit Kéraban, qui ne put s'empêcher de
+dresser l'oreille. Et pourquoi?
+
+--Parce que le juge de Scutari refuse absolument de faire enregistrer
+le contrat!
+
+--Il refuse? ... dit Ahmet.
+
+--Oui! ... sous ce prétexte que le domicile de Kéraban, et, par
+conséquent, celui d'Ahmet, n'est point à Scutari, mais à
+Constantinople!
+
+--A Constantinople? répéta Kéraban, dont les soucils commencèrent à
+se froncer.
+
+--Or, reprit Sélim, c'est aujourd'hui le dernier jour assigné au
+mariage de ma fille pour qu'elle puisse entrer en possession de la
+fortune qui lui a été léguée! Il faut donc, sans perdre un instant,
+nous rendre chez le juge qui recevra le contrat à Constantinople!
+
+--Partons! dit Ahmet en se dirigeant vers la porte.
+
+--Partons! ajouta Amasia qui le suivait déjà.
+
+--Seigneur Kéraban, est-ce que cela vous contrarierait de nous
+accompagner?» demanda la jeune fille.
+
+Le seigneur Kéraban était immobile et silencieux.
+
+«Eh bien, mon oncle? dit Ahmet en revenant.
+
+--Vous ne venez pas? dit Sélim.
+
+--Faut-il donc que j'emploie la force? ajouta Amasia, qui prit
+doucement le bras de Kéraban.
+
+--J'ai fait préparer un caïque, dit Sélim, et nous n'avons qu'à
+traverser le Bosphore!
+
+--Le Bosphore?» s'écria Kéraban.
+
+Puis, d'un ton sec:
+
+«Un instant! dit-il, Sélim, est-ce que cette taxe de dix paras par
+tête est toujours exigée de ceux qui traversent le Bosphore?
+
+--Oui, sans doute, ami Kéraban, dit Sélim. Mais, maintenant que vous
+avez joué ce bon tour aux autorités ottomanes, d'être allé de
+Constantinople à Scutari sans payer, je pense que vous ne refuserez
+pas....
+
+--Je refuserai! répondit nettement Kéraban.
+
+--Alors on ne vous laissera pas passer! reprit Sélim
+
+--Soit! ... Je ne passerai pas!
+
+--Et notre mariage ... s'écria Ahmet, notre mariage qui doit être
+fait aujourd'hui même?
+
+--Vous vous marierez sans moi!
+
+--C'est impossible! Vous êtes mon tuteur, oncle Kéraban, et, vous le
+savez bien, votre présence est indispensable!
+
+--Eh bien, Ahmet, attends que j'aie fait établir mon domicile à
+Scutari ... et tu te marieras à Scutari!»
+
+Toutes ces réponses étaient envoyées d'un ton cassant, qui devait
+laisser peu d'espoir aux contradicteurs de l'entêté personnage.
+
+«Ami Kéraban, reprit Sélim, c'est aujourd'hui le dernier jour ... vous
+entendez bien, et toute la fortune qui doit revenir à ma fille, sera
+perdue, si....»
+
+Kéraban fit un signe de tête négatif, lequel fut accompagné d'un geste
+plus négatif encore.
+
+«Mon oncle, s'écria Ahmet, vous ne voudrez pas....
+
+--Si l'on veut m'obliger à payer dix paras, répondit Keraban, jamais,
+non, jamais je ne passerai le Bosphore! Par Allah! plutôt refaire le
+tour de la mer Noire pour revenir à Constantinople!»
+
+Et en vérité, le têtu eût été homme à recommencer!
+
+«Mon oncle, reprit Ahmet, c'est mal ce que vous faites là! ... Cet
+entêtement, en pareille circonstance, permettez-moi de vous le dire,
+ne peut s'expliquer d'un homme tel que vous! ... Vous allez causer le
+malheur de ceux qui n'ont jamais eu pour vous que la plus vive amitié!
+... C'est mal!
+
+--Ahmet, fais attention à tes paroles! répondit Keraban d'un ton
+sourd, qui indiquait une colère prête à éclater.
+
+--Non, mon oncle, non! ... Mon coeur déborde, et rien ne m'empêchera
+de parler! ... C'est ... c'est d'un mauvais homme!
+
+--Cher Ahmet, dit alors Amasia, calmez-vous! Ne parlez pas ainsi de
+votre oncle! ... Si cette fortune sur laquelle vous aviez le droit de
+compter vous échappe ... renoncez à ce mariage!
+
+--Que je renonce à vous, répondit Ahmet en pressant la jeune fille
+sur son coeur! Jamais! ... Non! ... Jamais! ... Venez! ... Quittons
+cette ville pour n'y plus revenir! Il nous restera bien encore de quoi
+pouvoir payer dix paras pour passer à Constantinople!»
+
+Et Ahmet, dans un mouvement dont il n'était plus maître, entraîna la
+jeune fille vers la porte.
+
+«Kéraban? ... dit Sélim, qui voulut tenter, une dernière fois, de
+faire revenir son ami sur sa détermination.
+
+--Laissez-moi, Sélim, laissez-moi!
+
+--Hélas! partons, mon père!» dit Amasia, jetant sur Kéraban un regard
+humide de larmes qu'elle retenait à grand'peine.
+
+Et elle allait se diriger avec Ahmet vers la porte du salon, quand
+celui-ci s'arrêta.
+
+«Une dernière fois, mon oncle, dit-il, vous refusez de nous
+accompagner à Constantinople, chez le juge, où votre présence est
+indispensable pour notre mariage?
+
+--Ce que je refuse, répondit Kéraban, dont le pied frappa le parquet
+à le défoncer, c'est de jamais me soumettre à payer cette taxe!
+
+--Kéraban! dit Sélim.
+
+--Non! par Allah! Non!
+
+--Eh bien, adieu, mon oncle! dit Ahmet. Votre entêtement nous coûtera
+une fortune! ... Vous aurez ruiné celle qui doit être votre nièce! ...
+Soit! ... Ce n'est pas la fortune que je regrette! ... Mais vous aurez
+apporté un retard à notre bonheur! ... Nous ne nous reverrons plus!»
+
+Et le jeune homme, entraînant Amasia, suivi de Sélim, de Nedjeb, de
+Nizib, quitta le salon, puis la villa, et, quelques instants après,
+tous s'embarquaient dans un caïque pour revenir à Constantinople.
+
+Le seigneur Kéraban, resté seul, allait et venait en proie à la plus
+extrême agitation.
+
+«Non! par Allah! Non! par Mahomet! se disait-il. Ce serait indigne de
+moi! ... Avoir fait le tour de la mer Noire pour ne pas payer cette
+taxe, et, au retour, tirer de ma poche ces dix paras! ... Non! ...
+Plutôt ne jamais remettre le pied à Constantinople! ... Je vendrai ma
+maison de Galata! ... Je cesserai les affaires! ... Je donnerai toute
+ma fortune à Ahmet pour remplacer celle qu'Amasia aura perdue! ... Il
+sera riche ... et moi ... je serai pauvre ... mais non! je ne céderai
+pas! ... Je ne céderai pas!»
+
+Et, tout en parlant ainsi, le combat qui se livrait en lui se
+déchaînait avec plus de violence.
+
+«Céder! ... payer! ... répétait-il. Moi ... Kéraban!...
+Arriver devant le chef de police qui m'a défié ... qui m'a vu partir
+... qui m'attend au retour ... qui me narguerait à la face de tous en
+me réclamant cet odieux impôt!... Jamais!»
+
+Il était visible que le seigneur Kéraban se débattait contre sa
+conscience, et qu'il sentait bien que les conséquences de cet
+entêtement, absurde au fond, retomberaient sur d'autres que lui!
+
+«Oui! ... reprit-il, mais Ahmet voudra-t-il accepter? ... Il est parti
+désolé et furieux de mon entêtement! ... Je le conçois! ...Il est
+fier! ... Il refusera tout de moi maintenant! ... Voyons! ... Je suis
+un honnête homme! ... Vais-je par une stupide résolution empêcher le
+bonheur de ces enfants? ... Ah! que Mahomet étrangle le Divan tout
+entier, et avec lui tous les Turcs du nouveau régime!»
+
+Le seigneur Kéraban arpentait son salon d'un pas fébrile. Il
+repoussait du pied les fauteuils et les coussins. Il cherchait quelque
+objet fragile à briser pour soulager sa fureur, et bientôt deux
+potiches volèrent en éclats. Puis, il en revenait toujours là:
+
+«Amasia ... Ahmet ... non! ... Je ne puis pas être la cause de leur
+malheur ... et cela, pour une question d'amour-propre! ... Retarder ce
+mariage ..., c'est l'empêcher, peut-être! ... Mais ... céder! ...
+céder! ... moi! ... Ah! qu'Allah me vienne en aide!»
+
+Et, sur cette dernière invocation, le soigneur Kéraban, emporté par
+une de ces colères qui ne peuvent plus se traduire ni par gestes ni
+par paroles, s'élança hors du salon.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+OU IL EST DÉMONTRÉ UNE FOIS DE PLUS QU'IL N'Y A RIEN DE TEL QUE LE
+HASARD POUR ARRANGER LES CHOSES.
+
+Si Scutari était en fête, si, sur les quais, depuis le port jusqu'au
+delà du Kiosque du sultan, il y avait foule, la foule n'était pas
+moins considérable de l'autre côté du détroit, à Constantinople, sur
+les quais de Galata, depuis le premier pont de bateaux jusqu'aux
+casernes de la place de Top'hané. Aussi bien les eaux douces d'Europe,
+qui forment le port de la Corne-d'Or, que les eaux amères du Bosphore,
+disparaissaient sous la flottille de caïques, d'embarcations
+pavoisées, de chaloupes à vapeur, chargées de Turcs, d'Albanais, de
+Grecs, d'Européens ou d'Asiatiques, qui faisaient un incessant
+va-et-vient entre les rives des deux continents. Très certainement, ce
+devait être un attrayant et peu ordinaire spectacle que celui qui
+pouvait attirer un tel concours de populaire.
+
+Donc, lorsque Ahmet et Sélim, Amasia et Nedjeb, après avoir payé la
+nouvelle taxe, débarquèrent à l'échelle de Top'hané, se trouvèrent-ils
+transportés dans un brouhaha de plaisirs, auquel ils étaient peu
+d'humeur à prendre part.
+
+Mais, puisque le spectacle, quel qu'il fût, avait eu le privilège
+d'attirer une telle foule, il était naturel que le seigneur Van
+Mitten,--il l'était bien, maintenant, et seigneur kurde, encore! sa
+fiancée, la noble Saraboul, et son beau-frère, le seigneur Yanar,
+suivis de l'obéissant Bruno, fussent au nombre des curieux.
+
+Aussi, Ahmet, trouva-t-il sur le quai ses anciens compagnons de
+voyage. Était-ce Van Mitten qui promenait sa nouvelle famille, ou
+n'était-il pas plutôt promené par elle? Ce dernier cas paraît
+infiniment plus probable.
+
+Quoi qu'il en fût, au moment où Ahmet les rencontra, Saraboul disait à
+son fiancé:
+
+«Oui, seigneur Van Mitten, nous avons des fêtes encore plus belles au
+Kurdistan!»
+
+Et Van Mitten répondait d'un ton résigné:
+
+«Je suis tout disposé à le croire, belle Saraboul.»
+
+Ce qui lui valut de Yanar cette très sèche réponse:
+
+«Et vous faites bien.»
+
+Cependant, quelques cris,--on eût même dit des cris qui dénotaient une
+certaine impatience,--se faisaient entendre parfois dans cette foule;
+mais Ahmet et Amasia n'y prêtaient guère attention.
+
+«Non, chère Amasia, disait Ahmet, je connaissais bien mon oncle, et
+cependant je ne l'aurais jamais cru capable de pousser l'entêtement
+jusqu'à une telle dureté de coeur!
+
+--Alors, dit Nedjeb, tant qu'il faudra payer cet impôt, il ne
+reviendra jamais à Constantinople?
+
+--Lui?... jamais! répondit Ahmet.
+
+--Si je regrette cette fortune que le seigneur Kéraban va nous faire
+perdre, dit Amasia, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, mon cher
+Ahmet, pour vous seul!
+
+--Oublions tout cela ... répondit Ahmet, et, pour le mieux oublier,
+pour rompre avec cet oncle intraitable, en qui j'avais vu un père
+jusqu'ici, nous quitterons Constantinople pour retourner à Odessa!
+
+--Ah! ce Kéraban! s'écria Sélim qui était outré. Il serait digne du
+dernier supplice!
+
+--Oui, répondit Nedjeb, comme, par exemple, d'être le mari de cette
+Kurde! Pourquoi n'est-ce pas lui qui l'a épousée?»
+
+Il va sans dire que Saraboul, tout entière au fiancé qu'elle venait de
+reconquérir, n'entendit pas cette désobligeante réflexion de Nedjeb,
+ni la réponse de Sélim, disant:
+
+«Lui? ... il aurait fini par la dompter ... comme, à force
+d'entêtement, il dompterait des bêtes féroces!
+
+--Peut-être bien! murmura mélancoliquement Bruno. Mais, en attendant,
+c'est mon pauvre maître qui est entré dans la cage!»
+
+Cependant, Ahmet et ses compagnons ne prenaient qu'un fort médiocre
+intérêt à tout ce qui se passait sur les quais de Péra et de la
+Corne-d'Or. Dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient, cela
+les intéressait peu, et c'est à peine s'ils entendirent un Turc dire à
+un autre Turc:
+
+«Un homme vraiment audacieux, ce Storchi! Oser traverser le Bosphore
+... d'une façon....
+
+--Oui, répondit l'autre en riant, d'une façon que n'ont point prévue
+les collecteurs chargés de percevoir la nouvelle taxe des caïques!»
+
+Mais, si Ahmet ne chercha même pas à se rendre compte de ce que se
+disaient ces deux Turcs, il lui fallut bien répondre, quand il
+s'entendit interpeller directement par ces mots:
+
+«Eh! voilà le seigneur Ahmet!»
+
+C'était le chef de police,--celui-là même dont le défi avait lancé le
+seigneur Kéraban dans ce voyage autour de la mer Noire,--qui lui
+adressait la parole.
+
+«Ah! c'est vous, monsieur? répondit Ahmet.
+
+--Oui ... et tous nos compliments, en vérité! Je viens d'apprendre
+que le seigneur Kéraban a réussi à tenir sa promesse! Il vient
+d'arriver à Scutari, sans avoir traversé le Bosphore!
+
+--En effet! répliqua Ahmet d'un ton assez sec.
+
+--C'est héroïque! Pour ne pas payer dix paras, il lui en aura coûté
+quelques milliers de livres!
+
+--Comme vous dites!
+
+--Eh! le voilà bien avancé, le seigneur Kéraban! répondit
+ironiquement le chef de police. La taxe existe toujours, et, pour peu
+qu'il persiste encore dans son entêtement, il sera forcé de reprendre
+le même chemin pour revenir à Constantinople!
+
+--Si cela lui plait, il le fera! riposta Ahmet, qui, tout furieux
+qu'il fut contre son oncle, n'était pas d'humeur à écouter, sans y
+répondre, les moqueuses observations du chef de police.
+
+--Bah! il finira par céder, reprit celui-ci, et il traversera le
+Bosphore! ... Mais les préposés guettent les caïques et l'attendent au
+débarquement! ... Et, à moins qu'il ne passe à la nage ... ou en
+volant....
+
+--Pourquoi pas, si cela lui convient?....» répliqua très sèchement
+Ahmet.
+
+En ce moment, un vif mouvement de curiosité agita la foule. Un murmure
+plus accentué se fit entendre. Tous les bras se tendirent vers le
+Bosphore, en convergeant vers Scutari. Toutes les têtes étaient en
+l'air.
+
+«Le voilà! ... Storchi! ... Storchi!»
+
+Des cris retentirent bientôt de toutes parts.
+
+Ahmet et Amasia, Sélim et Nedjeb, Saraboul, Van Mitten et Yanar, Bruno
+et Nizib se trouvaient alors à l'angle que fait le quai de la
+Corne-d'Or, près de l'échelle de Top'hané, et ils purent voir quel
+émouvant spectacle était offert à la curiosité publique.
+
+Du côté de Scutari, hors des eaux du Bosphore, environ à six cents
+pieds de la rive, s'élève une tour qui est improprement appelée Tour
+de Léandre. En effet, c'est l'Hellespont, c'est-à-dire le détroit
+actuel des Dardanelles, que ce célèbre nageur traversa entre Sestos et
+Abydos pour aller rejoindre Héro, la charmante prétresse de
+Vénus,--exploit qui fut renouvelé, il y a quelque soixante ans, par
+lord Byron, fier comme peut l'être un Anglais d'avoir franchi en une
+heure dix minutes les douze cents mètres qui séparent les deux rives.
+
+Est-ce que ce haut fait allait être renouvelé, à travers le Bosphore,
+par quelque amateur, jaloux du héros mythologique et de l'auteur du
+_Corsaire_? Non.
+
+Une longue corde était tendue entre les rives de Scutari et la tour de
+Léandre, dont le nom moderne est Keuz-Koulessi,--ce qui signifie Tour
+de la Vierge. De là, cette corde, après avoir repris un point d'appui
+solide, traversait tout le détroit sur une longueur de treize cents
+mètres, et venait se rattacher à un pylône de bois, dressé à l'angle
+du quai de Galata et de la place de Top'hané.
+
+Or, c'était sur cette corde qu'un célèbre acrobate, le fameux
+Storchi,--un émule du non moins fameux Blondin,--allait tenter de
+franchir le Bosphore. Il est vrai que, si Blondin, en traversant ainsi
+le Niagara, eût absolument risqué sa vie dans une chute de près de
+cent cinquante pieds au milieu des irrésistibles rapides de la
+rivière, ici, dans ces eaux tranquilles, Storchi, en cas d'accident,
+devait en être quitte pour un plongeon dont il se retirerait sans
+grand mal.
+
+Mais, de même que Blondin avait accompli sa traversée du Niagara en
+portant un très confiant ami sur ses épaules, de même Storchi allait
+suivre cette route aérienne avec un de ses confrères en gymnastique.
+Seulement, s'il ne le portait pas sur son dos, il allait le véhiculer
+dans une brouette, dont la roue, creusée en gorge à sa jante, devait
+mordre plus solidement tout le long de la corde tendue.
+
+On en conviendra, c'était là un curieux spectacle: treize cents mètres
+au lieu des neuf cents pieds du Niagara! Chemin long et propice à plus
+d'une chute!
+
+Cependant, Storchi avait paru sur la première partie de la corde, qui
+réunissait la rive asiatique à la Tour de la Vierge. Il poussait son
+compagnon devant lui, dans la brouette, et il arriva, sans accidents,
+au phare placé au sommet de Keuz-Koulessi.
+
+De nombreux hurrahs saluèrent ce premier succès.
+
+On vit alors le gymnaste redescendre adroitement la corde qui, si
+fortement qu'on l'eût tendue, se courbait en son milieu presque à
+toucher les eaux du Bosphore. Il brouettait toujours son confrère,
+s'avançant d'un pied sûr, et conservant son équilibre avec une
+imperturbable adresse. C'était vraiment superbe!
+
+Lorsque Storchi eut atteint le milieu du trajet, les difficultés
+devinrent plus grandes, car il s'agissait alors de remonter la pente
+pour arriver au sommet du pylône. Mais les muscles de l'acrobate
+étaient vigoureux, ses bras et ses jambes fonctionnaient
+merveilleusement, et il poussait toujours la brouette, où se tenait
+son compagnon immobile, impassible, aussi exposé et aussi brave que
+lui, à coup sûr, et qui ne se permettait pas un seul mouvement de
+nature à compromettre la stabilité du véhicule.
+
+Enfin, un concert d'admiration et un cri de soulagement éclatèrent!
+
+Storchi était arrivé, sain et sauf, à la partie supérieure du pylône,
+et il en descendait, ainsi que son confrère, par une échelle qui
+aboutissait à l'angle du quai, où Ahmet et les siens se trouvaient
+placés.
+
+L'audacieuse entreprise avait donc pleinement réussi, mais, on en
+conviendra, celui que Storchi venait de brouetter de la sorte avait
+bien droit à la moitié des bravos que l'Asie, en leur honneur,
+envoyait à l'Europe.
+
+Mais, quel cri fut alors poussé par Ahmet! Devait-il, pouvait-il en
+croire ses yeux? Ce compagnon du célèbre acrobate, après avoir sérré
+la main de Storchi, s'était arrêté devant lui et le regardait en
+souriant.
+
+«Kéraban, mon oncle Kéraban!....» s'écria Ahmet, pendant que les deux
+jeunes filles, Saraboul, Van Mitten, Yanar, Sélim, Bruno, tous se
+pressaient à ses côtés.
+
+C'était le seigneur Kéraban en personne!
+
+«Moi-même, mes amis, répondit-il avec l'accent du triomphe, moi-même
+qui ai trouvé ce bravo gymnaste prêt à partir, moi qui ai pris la
+place de son compagnon, moi qui ai passé le Bosphore! ... non! ...
+par-dessus le Bosphore, pour venir signer à ton contrat, neveu Ahmet!
+
+--Ah! seigneur Kéraban! ... mon oncle! s'écriait Amasia. Je savais
+bien que vous ne nous abandonneriez pas!
+
+--C'est bien, cela! répétait Nedjeb en battant des mains.
+
+--Quel homme! dit Van Mitten! On ne trouverait pas son pareil dans
+toute la Hollande!
+
+--C'est mon avis! répondit assez sèchement Saraboul.
+
+--Oui! j'ai passé, et sans payer, reprit Kéraban en s'adressant cette
+fois au chef de police, oui! sans payer ... , si ce n'est deux mille
+piastres que m'a coûté ma place dans la brouette et les huit cent
+mille dépensées pendant le voyage!
+
+--Tous mes compliments,» répondit le chef de police, qui n'avait pas
+autre chose à faire qu'à s'incliner devant un entêtement pareil.
+
+Les cris d'acclamation retentirent alors de toutes parts en l'honneur
+du seigneur Kéraban, pendant que ce bienfaisant têtu embrassait de bon
+coeur sa fille Amasia et son fils Ahmet.
+
+Mais il n'était point homme à perdre son temps,--même dans
+l'enivrement du triomphe.
+
+«Et maintenant, allons chez le juge de Constantinople! dit-il.
+
+--Oui, mon oncle, chez le juge, répondit Ahmet. Ah! vous êtes bien le
+meilleur des hommes!
+
+--Et, quoi que vous en disiez, répliqua le seigneur Kéraban, pas
+entêté du tout ... à moins qu'on ne me contrarie!»
+
+Il est inutile d'insister sur ce qui se passa ensuite. Ce jour-même,
+dans l'après-midi, le juge recevait le contrat, puis, l'iman disait
+une prière à la mosquée, puis, on rentrait à la maison de Galata, et,
+avant que le minuit du 30 de ce mois fut sonné, Ahmet était marié,
+bien marié, à sa chère Amasia, à la richissime fille du banquier
+Sélim.
+
+Le soir même, Van Mitten, anéanti, se préparait à partir pour le
+Kurdistan en compagnie du seigneur Yanar, son beau-frère, et de la
+noble Saraboul, dont une dernière cérémonie, en ce pays lointain,
+allait faire définitivement sa femme.
+
+Au moment des adieux, en présence d'Ahmet, d'Amasia, de Nedjeb, de
+Bruno, il ne put s'empêcher de dire avec un doux reproche à son ami:
+
+«Quand je pense, Kéraban, que c'est pour n'avoir pas voulu vous
+contrarier que me voilà marié ... marié une seconde fois!
+
+--Mon pauvre Van Mitten, répondit le seigneur Kéraban, si ce mariage
+devient autre chose qu'un rêve, je ne me le pardonnerai jamais!
+
+--Un rêve! ... reprit Van Mitten! Est-ce que cela a l'air d'un rêve!
+Ah! sans cette dépêche!....»
+
+Et, en parlant ainsi, il tirait de sa poche la dépêche froissée, et il
+la parcourait machinalement.
+
+--Oui! ... Cette dépêche ... _Madame Van Mitten, depuis cinq
+semaines, décédée ... à rejoindre...._
+
+--Décédée à rejoindre? ... s'écria Kéraban. Qu'est-ce que cela
+signifie?» Puis, lui arrachant la dépêche des mains, il lisait:
+
+«Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, décidée à rejoindre son
+mari, est parté pour Constantinople.»
+
+Décidée!... pas décédée!
+
+--Il n'est pas veuf!»
+
+Ces mots s'échappaient de toutes les bouches, pendant que Kéraban
+s'écriait, non sans raison cette fois:
+
+«Encore une erreur de ce stupide télégraphe!... Il n'en fait jamais
+d'autres!
+
+--Non! pas veuf! ... pas veuf! ... répétait Van Mitten, et trop
+heureux de revenir à ma première femme ... par peur de la seconde!»
+
+Quand le seigneur Yanar et la noble Saraboul apprirent ce qui s'était
+passé, il y eut une explosion terrible. Mais enfin il fallut bien se
+rendre. Van Mitten était marié, et, le jour même, il retrouvait sa
+première, son unique femme, qui lui apportait, en guise de
+réconciliation, un magnifique oignon de _Valentia_.
+
+«Nous aurons mieux, ma soeur, dit Yanar pour consoler l'inconsolable
+veuve, mieux que....
+
+--Que ce glacon de Hollande! ... répondit la noble Saraboul, et ce ne
+sera pas difficile!»
+
+Et ils repartirent tous deux pour le Kurdistan, mais il est probable
+qu'une généreuse indemnité de déplacement, offerte par le riche ami de
+Van Mitten contribua à leur rendre moins pénible leur retour en ce
+pays lointain.
+
+Mais enfin, le seigneur Kéraban ne pouvait avoir toujours une corde
+tendue de Constantinople à Scutari pour passer le Bosphore.
+Renonça-t-il donc à le jamais traverser?
+
+Non! Pendant quelque temps, il tint bon et ne bougea pas. Mais, un
+jour, il alla tout simplement offrir au gouvernement de lui racheter
+ce droit sur les caïques. L'offre fut acceptée. Cela lui coûta gros
+sans doute, mais il devint plus populaire encore, et les étrangers ne
+manquent jamais de rendre maintenant visite à Kéraban-le-Têtu, comme à
+l'une des plus étonnantes curiosités de la capitale de l'Empire
+Ottoman.
+
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ * * * * *
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+I.--Dans lequel on retrouve le seigneur Kéraban, furieux d'avoir
+vojagé en chemin de fer.
+
+II.--Dans lequel Van Mitten se décide à céder aux obsessions de Bruno
+et ce qui s'en suit.
+
+III.--Dans lequel Bruno joue à son camarade Nizib un tour que le
+lecteur voudra bien lui pardonner.
+
+IV.--Dans lequel tout se passe au milieu des éclats de la foudre et de
+la fulguration des éclairs.
+
+V.--De quoi l'on cause et ce que l'on voit sur la route d'Atina à
+Trébizonde.
+
+VI.--Où il est question de nouveaux personnages que le seigneur
+Kéraban va rencontrer au caravansérail de Rissar.
+
+VII.--Dans lequel le juge de Trébizonde procède à son enquête d'une
+façon assez ingénieuse.
+
+VIII.--Qui finit d'une manière très inattendue, surtout pour l'ami Van
+Mitten.
+
+IX.--Dans lequel Van Mitten, en se fiançant à la noble Saraboul, a
+l'honneur de devenir beau-frère du seigneur Yanar.
+
+X.--Pendant lequel les héros de cette histoire ne perdent ni un jour
+ni une heure.
+
+XI.--Dans lequel le seigneur Kéraban se ranga à l'avis du guide, un
+peu contre l'opinion de son neveu Ahmet.
+
+XII.--Dans lequel il est rapporta quelques propos échangés entre la
+noble Saraboul et son nouveau fiancé.
+
+XIII.--Dans lequel, après avoir tenu tête à son âne, le seigneur
+Kéraban tient tête à son plus mortel ennemi XIV.--Dans lequel Van
+Mitten essaie de faire comprendre la situation à la noble Saraboul.
+
+XV.--Où l'on verra le seigneur Kéraban plus têtu encore qu'il ne l'a
+jamais été.
+
+XVI.--Où il est démontré une fois de plus qu'il n'y a rien de tel que
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Kéraban-Le-Têtu, Volume II, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK KÉRABAN-LE-TÊTU, VOLUME II ***
+
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+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
+mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
+volunteers and employees are scattered throughout numerous
+locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation's web site and
+official page at www.gutenberg.org/contact
+
+For additional contact information:
+
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
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+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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+
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