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I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe +and the Online Distributed Proofreading Team + + + + + +KÉRABAN-LE-TÊTU par JULES VERNE + + + + + +PREMIERE PARTIE + + + + +I + + +DANS LEQUEL VAN MITTEN ET SON VALET BRUNO SE PROMÈNENT, REGARDENT, +CAUSENT, SANS RIEN COMPRENDRE A CE QUI SE PASSE. + +Ce jour-là, 16 août, à six heures du soir, la place de Top-Hané, +à Constantinople, si animée d'ordinaire par le va-et-vient et le +brouhaha de la foule, était silencieuse, morne, presque déserte. En le +regardant du haut de l'échelle qui descend au Bosphore, on eût encore +trouvé le tableau charmant, mais les personnages y manquaient. A peine +quelques étrangers passaient-ils pour remonter d'un pas rapide les +ruelles étroites, sordides, boueuses, embarrassées de chiens +jaunes, qui conduisent au faubourg de Péra. Là est le quartier plus +spécialement réservé aux Européens, dont les maisons de pierre se +détachent en blanc sur le rideau noir des cyprès de la colline. + +C'est qu'elle est toujours pittoresque, cette place,--même sans le +bariolage de costumes qui en relève les premiers plans,--pittoresque +et bien faite pour le plaisir des yeux, avec sa mosquée de Mahmoud, +aux sveltes minarets, sa jolie fontaine de style arabe, maintenant +veuve de son petit toit d'architecture célestienne, ses boutiques où +se débitent sorbets et confiseries de mille sortes, ses étalages, +encombrés de courges, de melons de Smyrne, de raisins de Scutari, +qui contrastent avec les éventaires des marchands de parfums et des +vendeurs de chapelets, son échelle à laquelle accostent des centaines +de caïques peinturlurés, dont la double rame, sous les mains croisées +des caïdjis, caressent plutôt qu'elles ne frappent les eaux bleues de +la Corne-d'Or et du Bosphore. + +Mais où étaient donc, à cette heure, ces flâneurs habitués de la place +de Top-Hané; ces Persans, coquettement coiffés du bonnet d'astracan; +ces Grecs balançant, non sans élégance, leur fustanelle à mille plis; +ces Circassiens, presque toujours en tenue militaire; ces Géorgiens, +restés Russes par le costume, même au delà de leur frontière; ces +Arnautes, dont la peau, gratinée au soleil, apparaît sous les +échancrures de leurs vestes brodées, et ces Turcs, enfin, ces Turcs, +ces Osmanlis, ces fils de l'antique Byzance et du vieux Stamboul, oui! +où étaient-ils? + +A coup sûr, il n'aurait pas fallu le demander à deux étrangers, deux +Occidentaux, qui, l'oeil inquisiteur, le nez au vent, le pas indécis, +se promenaient, à cette heure, presque solitairement sur la place: ils +n'auraient su que répondre. + +Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au delà du port, +un touriste eût observé ce même caractère de silence et d'abandon. De +l'autre côté de la Corne-d'Or,--profonde indentation ouverte entre le +vieux Sérail et le débarcadère de Top-Hané,--sur la rive droite unie +à la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphithéâtre de +Constantinople paraissait être endormi. Est-ce que personne ne +veillait alors au palais de Seraï-Bournou? N'y avait-il plus de +croyants, d'hadjis, de pèlerins, aux mosquées d'Ahmed, de Bayezidièh, +de Sainte-Sophie, de la Suleïmanièh? Faisait-il donc sa sieste, le +nonchalant gardien de la tour du Séraskierat, à l'exemple de son +collègue de la tour de Galata, tous deux chargés d'épier les débuts +d'incendie si fréquents dans la ville? En vérité, il n'était pas +jusqu'au mouvement perpétuel du port, qui ne parût quelque peu enrayé, +malgré la flottille de steamers autrichiens, français, anglais, de +mouches, de caïques, de chaloupes à vapeur, qui se pressent aux abords +des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or +baignent la base. + +Était-ce donc là cette Constantinople tant vantée, ce rêve de l'Orient +réalisé par la volonté des Constantin et des Mahomet II? Voilà ce que +se demandaient les deux étrangers qui erraient sur la place; et, s'ils +ne répondaient pas à cette question, ce n'était pas faute de connaître +la langue du pays. Ils savaient le turc très suffisamment: l'un, parce +qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale; +l'autre, pour avoir souvent servi de secrétaire à son maître, bien +qu'il ne fût près de lui qu'en qualité de domestique. + +C'étaient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten +et son valet Bruno, qu'une singulière destinée venait de pousser +jusqu'aux confins de l'extrême Europe. + +Van Mitten,--tout le monde le connaît,--un homme de quarante-cinq à +quarante-six ans, resté blond, oeil bleu céleste, favoris et barbiche +jaunes, sans moustaches, joues colorées, nez un peu trop court par +rapport à l'échelle du visage, tête assez forte, épaules larges, +taille au-dessus de la moyenne, ventre au début du bedonnement, pieds +mieux compris au point de vue de la solidité que de l'élégance,--en +réalité, l'air d'un brave homme, qui était bien de son pays. + +Peut-être Van Mitten, au moral, semblait-il être un peu mou de +tempérament. Il appartenait, sans conteste, à cette catégorie de gens +d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prêts à céder +sur tous les points, moins faits pour commander que pour obéir, +personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communément qu'ils +n'ont pas de volonté, même lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en +sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa +vie, Van Mitten, poussé à bout, s'était engagé dans une discussion +dont les conséquences avaient été des plus graves. Ce jour-là, il +était radicalement sorti de son caractère; mais depuis lors, il y +était rentré, comme on rentre chez soi. En réalité, peut-être eût-il +mieux fait de céder, et il n'aurait pas hésité, sans doute, s'il avait +su ce que lui réservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper +sur les événements, qui seront l'enseignement de cette histoire. + +«Eh bien, mon maître? lui dit Bruno, quand tous deux arrivèrent sur la +place de Top-Hané. + +--Eh bien, Bruno? + +--Nous voilà donc à Constantinople! + +--Oui, Bruno, à Constantinople, c'est-à-dire à quelque mille lieues de +Rotterdam! + +--Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de +la Hollande? + +--Je ne saurais jamais en être trop loin!» répondit Van Mitten, en +parlant à mi-voix, comme si la Hollande eût été assez près pour +l'entendre. + +Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument dévoué. Ce brave +homme, au physique, ressemblait quelque peu à son maître,--autant, du +moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble +depuis de longues années. En vingt ans, ils ne s'étaient peut-être pas +séparés un seul jour. Si Bruno était moins qu'un ami, dans la maison, +il était plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment, +méthodiquement, et ne se gênait pas de donner des conseils, dont Van +Mitten aurait pu faire son profit, ou même de faire entendre des +reproches, que son maître acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait, +c'était que celui-ci fût aux ordres de tout le monde, qu'il ne sût +pas résister aux volontés des autres, en un mot, qu'il manquât de +caractère. + +«Cela vous portera malheur! lui répétait-il souvent, et à moi, par la +même occasion!» + +Il faut ajouter que Bruno, alors âgé de quarante ans, était sédentaire +par nature, qu'il ne pouvait souffrir les déplacements. A se fatiguer +de la sorte, on compromet l'équilibre de son organisme, on s'éreinte, +on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les +semaines, tenait à ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il +était entré au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent +livres. Il était donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais. +Or, en moins d'un an, grâce à l'excellent régime de la maison, il +avait gagné trente livres et pouvait déjà se présenter partout. Il +devait donc à son maître, avec cette honorable bonne mine, les cent +soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,--ce qui mettrait dans la +bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut être modeste, d'ailleurs, +et il se réservait, pour ses vieux jours, d'arriver à deux cents +livres. + +En somme, attaché à sa maison, à sa ville natale, à son pays,--ce pays +conquis sur la mer du Nord,--jamais, sans de graves circonstances, +Bruno ne se fût résigné à quitter l'habitation du canal de +Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, à ses yeux, était +la première cité de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien être +le plus beau royaume du monde. + +Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-là, +Bruno était à Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des +Turcs, la capitale de l'empire ottoman. + +En fin de compte, qu'était donc Van Mitten?--Rien moins qu'un riche +commerçant de Rotterdam, un négociant en tabacs, un consignataire +des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de +Varinas, de Porto-Rico, et plus spécialement de la Macédoine, de la +Syrie, de l'Asie Mineure. + +Depuis vingt ans déjà, Van Mitten faisait des affaires considérables +en ce genre avec la maison Kéraban de Constantinople, qui expédiait +ses tabacs renommés et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un +si bon échange de correspondances avec cet important comptoir, il +était arrivé que le négociant hollandais connaissait à fond la langue +turque, c'est-à-dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il +le parlait comme un véritable sujet du Padichah ou un ministre de l' +«Émir-el-Moumenin», le Commandeur des Croyants. De là, par sympathie, +Bruno, ainsi qu'il a été dit plus haut, très au courant des affaires +de son maître, ne le parlait pas moins bien que lui. + +Il avait été même convenu, entre ces deux originaux, qu'ils +n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation +personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur +costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race. +Cela, d'ailleurs, plaisait à Van Mitten, bien que cela déplût à Bruno. + +Et cependant, cet obéissant serviteur se résignait à dire chaque matin +à son maître. + +«_Efendum, emriniz nè dir?_» + +Ce qui signifie: «Monsieur, que désirez-vous?» Et celui-ci de lui +répondre en bon turc: + +«_Sitrimi, pantalounymi fourtcha._» + +Ce qui signifie: «Brosse ma redingote et mon pantalon!» + +Par ce qui précède, on comprendra donc que Van Mitten et Bruno ne +devaient point être embarrassés d'aller et de venir dans cette vaste +métropole de Constantinople: d'abord, parce qu'ils parlaient très +suffisamment la langue du pays; ensuite, parce qu'ils ne pouvaient +manquer d'être amicalement accueillis dans la maison Kéraban, dont le +chef avait déjà fait un voyage en Hollande et, en vertu de la loi des +contrastes, s'était lié d'amitié avec son correspondant de Rotterdam. +C'était même la principale raison pour laquelle Van Mitten, après +avoir quitté son pays, avait eu la pensée de venir s'installer à +Constantinople, pourquoi Bruno, quoi qu'il en eût, s'était résigné +à l'y suivre, pourquoi enfin ils erraient tous deux sur la place de +Top-Hané. + +Cependant, à cette heure avancée, quelques passants commençaient à se +montrer, mais plutôt des étrangers que des Turcs. Toutefois, deux ou +trois sujets du Sultan se promenaient en causant, et le maître d'un +café, établi au fond de la place, rangeait, sans trop se hâter, ses +tables désertes jusqu'alors. + +«Avant une heure, dit l'un de ces Turcs, le soleil se sera couché dans +les eaux du Bosphore, et alors.... + +--Et alors, répondit l'autre, nous pourrons manger, boire et surtout +fumer à notre aise! + +--C'est un peu long, ce jeûne du Ramadan! + +--Comme tous les jeûnes!» + +D'autre part, deux étrangers échangeaient les propos suivants en se +promenant devant le café: + +«Ils sont étonnants, ces Turcs! disait l'un. Vraiment, un voyageur +qui viendrait visiter Constantinople pendant cette sorte d'ennuyeux +carême, emporterait une triste idée de la capitale de Mahomet II! + +--Bah! répliquait l'autre, Londres n'est pas plus gai le dimanche! Si +les Turcs jeûnent pendant le jour, ils se dédommagent pendant la nuit, +et, au coup de canon qui annoncera le coucher du soleil, avec l'odeur +des viandes rôties, le parfum des boissons, la fumée des chibouks et +des cigarettes, les rues vont reprendre leur aspect habituel!» + +Il fallait que ces deux étrangers eussent raison, car, au même moment, +le cafetier appelait son garçon et lui criait: + +«Que tout soit prêt! Dans une heure, les jeûneurs afflueront, et on ne +saura à qui entendre!» + +Puis les deux étrangers reprenaient leur conversation, en disant: + +«Je ne sais, mais il me semble que Constantinople est plus curieuse à +observer pendant cette période du Ramadan! Si la journée y est triste, +maussade, lamentable, comme un mercredi des Cendres, les nuits y sont +gaies, bruyantes, échevelées, comme un mardi de carnaval! + +--En effet, c'est un contraste.» + +Et pendant que tous deux échangeaient leurs observations, les Turcs +les regardaient, non sans envie. + +«Sont-ils heureux, ces étrangers! disait l'un. Ils peuvent boire, +manger et fumer, s'il leur plaît! + +--Sans doute, répondait l'autre, mais ils ne trouveraient, en ce +moment, ni un kébal de mouton, ni un pilaw de poulet au riz, ni +une galette de baklava, pas même une tranche de pastèque ou de +concombre.... + +--Parce qu'ils ignorent où sont les bons endroits! Avec quelques +piastres, on trouve toujours des vendeurs accommodants, qui ont reçu +des dispenses de Mahomet! + +--Par Allah, dit alors un de ces Turcs, mes cigarettes se dessèchent +dans ma poche, et il ne sera pas dit que je perdrai bénévolement +quelques paras de latakié!» + +Et, au risque de se faire mal venir, ce croyant, peu gêné par ses +croyances, prit une cigarette, l'alluma et en tira deux ou trois +bouffées rapides. + +«Fais attention! lui dit son compagnon. S'il passe quelque uléma peu +endurant, tu.... + +--Bon! j'en serai quitte pour avaler ma fumée, et il n'y verra rien!» +répondit l'autre. + +Et tous deux continuèrent leur promenade, en flânant sur la place, +puis dans les rues avoisinantes, qui remontent jusqu'aux faubourgs de +Péra et de Galata. + +«Décidément, mon maître, s'écria Bruno, en regardant à droite et à +gauche, c'est là une singulière ville! Depuis que nous avons quitté +notre hôtel, je n'ai vu que des ombres d'habitants, des fantômes de +Constantinopolitains! Tout dort dans les rues, sur les quais, sur les +places, jusqu'à ces chiens jaunes et efflanqués, qui ne se relèvent +même pas pour vous mordre aux mollets! Allons! allons! en dépit de ce +que racontent les voyageurs, on ne gagne rien à voyager! J'aime encore +mieux notre bonne cité de Rotterdam et le ciel gris de notre vieille +Hollande! + +--Patience, Bruno, patience! répondit le calme Van Mitten. Nous ne +sommes encore arrivés que depuis quelques heures! Cependant, je +l'avoue, ce n'est point là cette Constantinople que j'avais rêvée! On +s'imagine qu'on va entrer en plein Orient, plonger dans un songe des +_Mille et une Nuits_, et on se trouve emprisonné au fond.... + +--D'un immense couvent, répondit Bruno, au milieu de gens tristes +comme des moines cloîtrés! + +--Mon ami Kéraban nous expliquera ce que tout cela signifie! répondit +Van Mitten. + +--Mais où sommes-nous en ce moment? demanda Bruno. Quelle est cette +place? Quel est ce quai? + +--Si je ne me trompe, répondit Van Mitten, nous sommes sur la place de +Top-Hané, à l'extrémité même de la Corne-d'Or. Voici le Bosphore qui +baigne la côte d'Asie, et de l'autre côté du port, tu peux apercevoir +la pointe du Sérail et la ville turque qui s'étage au-dessus. + +--Le sérail! s'écria Bruno. Quoi! c'est là le palais du Sultan, où il +demeure avec ses quatre-vingt mille odalisques! + +--Quatre-vingt mille, c'est beaucoup, Bruno! Je pense que c'est +trop,--même pour un Turc! En Hollande, où l'on n'a qu'une femme, il +est quelquefois bien difficile d'avoir raison dans son ménage! + +--Bon! bon! mon maître! Ne parlons pas de cela!... Parlons-en le moins +possible!» + +Puis, Bruno, se retournant vers le café toujours désert: + +«Eh! mais il me semble que voilà un café, dit-il. Nous nous sommes +exténués à descendre ce faubourg de Péra! Le soleil du la Turquie +chauffe comme une gueule de four, et je ne serais pas étonné que mon +maître éprouvât le besoin de se rafraîchir! + +--Une façon de dire que tu as soif! répondit Van Mitten.--Eh bien, +entrons dans ce café.» + +Et tous deux allèrent s'asseoir à une petite table, devant la façade +de l'établissement. + +«Cawadji?» cria Bruno, en frappant à l'européenne. + +Personne ne parut. + +Bruno appela d'une voix forte. + +Le propriétaire du café se montra au fond de sa boutique, mais ne mit +aucun empressement à venir. + +«Des étrangers! murmura-t-il, dès qu'il aperçut les deux clients +installés devant la table! Croient-ils donc vraiment que....» + +Enfin, il s'approcha. + +--Cawadji, servez-nous un flacon d'eau de cerise, bien fraîche! +demanda Van Mitten. + +--Au coup de canon! répondit le cafetier. + +--Comment, de l'eau de cerise au coup de canon? s'écria Bruno! Mais +non à la menthe, cawadji, à la menthe! + +--Si vous n'avez pas d'eau de cerise, reprit Van Mitten, donnez-nous +un verre de rahtlokoum rose! Il paraît que c'est excellent, si je m'en +rapporte à mon guide! + +--Au coup de canon! répondit une seconde fois le cafetier, en haussant +les épaules. + +--Mais à qui en a-t-il, avec son coup de canon? répliqua Bruno en +interrogeant son maître. + +--Voyons! reprit celui-ci, toujours accommodant, si vous n'avez pas de +rahtlokoum, donnez-nous une tasse de moka ... un sorbet ... ce qu'il +vous plaira, mon ami! + +--Au coup de canon! + +--Au coup de canon? répéta Van Mitten. + +--Pas avant!» dit le cafetier. + +Et, sans plus de façons, il rentra dans son établissement. + +«Allons, mon maître, dit Bruno, quittons cette boutique! Il n'y a rien +à faire ici! Voyez-vous, ce malotru de Turc, qui vous répond par des +coups de canon! + +--Viens, Bruno, répondit Van Mitten. Nous trouverons, sans doute, +quelque autre cafetier de meilleure composition!» + +Et tous deux revinrent sur la place. + +«Décidément, mon maître, dit Bruno, il n'est pas trop tôt que nous +rencontrions votre ami le seigneur Kéraban. Nous saurions maintenant à +quoi nous en tenir, s'il eût été à son comptoir! + +--Oui, Bruno, mais un peu de patience! On nous a dit que nous le +trouverions sur cette place.... + +--Pas avant sept heures, mon maître! C'est ici, à l'échelle de +Top-Hané, que son caïque doit venir le prendre pour le transporter, de +l'autre côté du Bosphore, à sa villa de Scutari. + +--En effet, Bruno, et cet estimable négociant saura bien nous mettre +au courant de ce qui se passe ici! Ah! celui-là, c'est un véritable +Osmanli, un fidèle de ce parti des Vieux Turcs, qui ne veulent rien +admettre des choses actuelles, pas plus dans les idées que dans les +usages, qui protestent contre toutes les inventions de l'industrie +moderne, qui prennent une diligence de préférence à un chemin de fer, +et une tartane de préférence à un bateau à vapeur! Depuis vingt ans +que nous faisons des affaires ensemble, je ne me suis jamais aperçu +que les idées de mon ami Kéraban aient varié, si peu que ce soit. +Quand, voilà trois ans, il est venu me voir à Rotterdam, il est arrivé +en chaise de poste, et, au lieu de huit jours, il a mis un mois à s'y +rendre! Vois-tu, Bruno, j'ai vu bien des entêtés dans ma vie, mais +d'un entêtement comparable au sien, jamais! + +--Il sera singulièrement surpris de vous rencontrer ici, à +Constantinople! dit Bruno. + +--Je le crois, répondit Van Mitten, et j'ai préféré lui faire cette +surprise! Mais, au moins, dans sa société, nous serons en pleine +Turquie. Ah! ce n'est pas mon ami Kéraban qui consentira jamais à +revêtir le costume du Nizam, la redingote bleue et le fez rouge de ces +nouveaux Turcs!... + +--Lorsqu'ils ôtent leur fez, dit en riant Bruno, ils ont l'air de +bouteilles qui se débouchent. + +--Ah! ce cher et immutable Kéraban! reprit Van Mitten. Il sera vêtu +comme il l'était lorsqu'il est venu me voir là-bas, à l'autre bout de +l'Europe, turban évasé, cafetan jonquille ou cannelle.... + +--Un marchand de dattes, quoi! s'écria Bruno. + +--Oui, mais un marchand de dattes qui pourrait vendre des dattes d'or +... et même en manger à tous ses repas! Voilà! Il a fait le vrai +commerce qui convienne à ce pays! Négociant en tabac! Et comment ne +pas faire fortune dans une ville où tout le monde fume du matin au +soir, et même du soir au matin? + +--Comment, on fume? s'écria Bruno. Mais où voyez-vous donc ces gens +qui fument, mon maître? Personne ne fume, au contraire, personne! Et +moi qui m'attendais à rencontrer devant leur porte des groupes de +Turcs, enroulés dans les serpentins de leurs narghilés, ou le long +tuyau de cerisier à la main et le bouquin d'ambre à la bouche! Mais +non! Pas même un cigare! pas même une cigarette! + +--C'est à n'y rien comprendre, Bruno, répondit Van Mitten, et, en +vérité, les rues de Rotterdam sont plus enfumées de tabac que les rues +de Constantinople! + +--Ah ça! mon maître, dit Bruno, êtes-vous sûr que nous ne nous soyons +pas trompés de route? Est-ce bien ici la capitale de la Turquie? +Gageons que nous sommes allés à l'opposé, que ceci n'est point la +Corne-d'Or, mais la Tamise, avec ses mille bateaux à vapeur! Tenez, +cette mosquée là-bas, ce n'est pas Sainte-Sophie, c'est Saint-Paul! +Constantinople, cette ville? Jamais! C'est Londres! + +--Modère-toi, Bruno, répondit Van Mitten. Je te trouve beaucoup +trop nerveux pour un enfant de la Hollande! Reste calme, patient, +flegmatique, comme ton maître, et ne t'étonne de rien. Nous avons +quitté Rotterdam à la suite ... de ce que tu sais.... + +--Oui!... oui!... fit Bruno, en hochant la tête. + +--Nous sommes venus par Paris, le Saint-Gothard, l'Italie, Brindisi, +la Méditerranée, et tu aurais mauvaise grâce à croire que le paquebot +des Messageries nous a déposés à London-Bridge, après huit jours de +traversée, et non au pont de Galata! + +--Cependant... dit Bruno. + +--Je t'engage même, en présence de mon ami Kéraban, à ne point faire +de ces sortes de plaisanteries! Il pourrait bien les prendre fort mal, +discuter, s'entêter.... + +--On y veillera, mon maître, répondit Bruno. Mais, puisqu'on ne +peut se rafraîchir ici, il est bien permis, je suppose, de fumer sa +pipe!--Vous n'y voyez aucun inconvénient? + +--Aucun, Bruno. En ma qualité de marchand de tabac, rien ne m'est plus +agréable que de voir fumer les gens! Je regrette même que la nature +ne nous ait donné qu'une bouche! Il est vrai que le nez est là pour +priser le tabac.... + +--Et les dents pour le mâcher!» répondit Bruno. + +Et tout en parlant, il bourrait son énorme pipe de porcelaine +peinturlurée; puis, il l'alluma avec son briquet et en tira quelques +bouffées, non sans une évidente satisfaction. + +Mais, en ce moment, les deux Turcs, qui avaient si singulièrement +protesté contre les abstinences du Ramadan, reparurent sur la place. +Précisément, celui qui ne se gênait point de fumer sa cigarette +aperçut Bruno, flânant, la pipe à la bouche. + +«Par Allah! dit-il à son compagnon, voilà encore un de ces maudits +étrangers qui ose braver la défense du Koran! Je ne le souffrirai +pas.... + +--Éteins au moins ta cigarette! lui répondit l'autre. + +--Oui!» + +Et, jetant sa cigarette, il alla droit au digne Hollandais, qui ne +s'attendait point à être interpellé de la sorte: + +«Au coup de canon,» dit-il! + +Et il lui arracha brusquement sa pipe. + +«Eh! ma pipe! s'écria Bruno, que son maître cherchait vainement à +contenir. + +--Au coup de canon, chien de chrétien! + +--Chien de Turc toi-même! + +--Du calme, Bruno, dit Van Mitten. + +--Qu'il me rende ma pipe, au moins! répliqua Bruno. + +--Au coup de canon! répéta une dernière fois le Turc, en faisant +disparaître la pipe dans les plis de son cafetan. + +--Viens, Bruno, dit alors Van Mitten! Il ne faut jamais blesser les +usages des pays que l'on visite! + +--Des usages de voleurs! + +--Viens, te dis-je. Mon ami Kéraban ne doit pas se trouver sur cette +place avant sept heures. Continuons donc notre promenade, et nous le +rejoindrons quand il en sera temps!» + +Van Mitten entraîna Bruno, tout dépité d'avoir été si violemment +séparé d'une pipe, à laquelle il tenait en véritable fumeur. + +Et, pendant qu'ils s'en allaient ainsi, les deux Turcs se disaient: + +«En vérité, ces étrangers se croient tout permis!... + +--Même de fumer avant le coucher du soleil! + +--Veux-tu du feu? ajouta l'un. + +--Volontiers!» répondit l'autre, en allumant une autre cigarette. + + + + +II + + +OU L'INTENDANT SCARPANTE ET LE CAPITAINE YARHUD S'ENTRETIENNENT DE +PROJETS QU'IL EST BON DE CONNAITRE. + +Au moment où Van Mitten et Bruno suivaient le quai de Top-Hané, du +côté de ce premier pont de bateaux de la Validèh-Sultane, qui +met Galata en communication avec l'antique Stamboul à travers la +Corne-d'Or, un Turc tournait rapidement le coin de la mosquée de +Mahmoud et s'arrêtait sur la place. + +Il était six heures alors. Pour la quatrième fois de la journée, les +muezzins venaient de monter au balcon de ces minarets, dont le nombre +n'est jamais inférieur à quatre pour les mosquées de fondation +impériale. Leur voix avait lentement retenti au-dessus de la ville, +appelant les fidèles à la prière, et lançant dans l'espace cette +formule consacrée: «_La Ilah il Allah vé Mohammed reçoul Allah!_» +(Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu!) + +Le Turc se retourna un instant, regarda les rares passants de la +place, s'avança dans l'axe des diverses rues qui y aboutissent, +cherchant à voir, non sans quelques symptômes d'impatience, s'il ne +venait pas une personne qu'il attendait. + +«Ce Yarhud n'arrivera donc pas! murmurat-il. Il sait pourtant qu'il +doit être ici à l'heure convenue!» + +Le Turc fit encore quelques tours sur la place, il s'avança même +jusqu'à l'angle nord de la caserne de Top-Hané, regarda dans la +direction de la fonderie de canons, frappa du pied en homme qui n'aime +pas à attendre et revint devant le café, où Van Mitten et son valet +avaient demandé vainement à se rafraîchir. + +Alors le Turc alla se placer à une des tables désertes et s'assit, +sans rien réclamer du cawadji; scrupuleux observateur des jeûnes +du Ramadan, il savait que l'heure n'était pas venue de débiter les +boissons si variées des distilleries ottomanes. + +Ce Turc n'était rien moins que Scarpante, l'intendant du seigneur +Saffar, un riche Ottoman qui habitait Trébizonde, dans cette partie de +la Turquie d'Asie, dont se forme le littoral sud de la mer Noire. + +En ce moment, le seigneur Saffar voyageait à travers les provinces +méridionales de la Russie; puis, après avoir visité les districts +du Caucase, il devait regagner Trébizonde, ne doutant pas que son +intendant n'eût obtenu entier succès dans une entreprise dont il +l'avait spécialement chargé. C'était en son palais, où s'étalait tout +le faste d'une fortune orientale, au milieu de cette ville où ses +équipages étaient cités pour leur luxe, que Scarpante devait le +rejoindre, après avoir accompli sa mission. Le seigneur Saffar n'eût +jamais admis qu'un homme à lui eût échoué, quand il lui avait ordonné +de réussir. Il aimait à faire montre de la puissance que lui donnait +l'argent. En tout et partout, il agissait avec une ostentation qui est +assez dans les moeurs de ces nababs de l'Asie Mineure. + +Cet intendant était un homme audacieux, propre à tous les coups de +main, ne reculant devant aucun obstacle, décidé à satisfaire, _per fas +et nefas_, les moindres désirs de son maître. C'est à ce propos qu'il +venait d'arriver ce jour même à Constantinople, et qu'il attendait au +rendez-vous convenu un certain capitaine maltais, lequel ne valait pas +mieux que lui. + +Ce capitaine, nommé Yarhud, commandait la tartane _Guïdare_, et +faisait habituellement les voyages de la mer Noire. A son commerce +de contrebande il joignait un autre commerce encore moins avouable +d'esclaves noirs venus du Soudan, de l'Éthiopie ou de l'Égypte, et de +Circassiennes ou de Géorgiennes, dont le marché se tient précisément +dans ce quartier de Top-Hané,--marché sur lequel le gouvernement ferme +trop volontiers les yeux. + +Cependant, Scarpante attendait, et Yarhud n'arrivait pas. Bien que +l'intendant restât impassible, que rien au dehors ne trahît ses +pensées, une sorte de colère intérieure lui faisait bouillir le sang. + +«Où est-il, ce chien? murmurait-il. Lui est-il survenu quelque +contre-temps? Il a dû quitter Odessa avant-hier! Il devrait être +ici, sur cette place, à ce café, à cette heure, où je lui ai donné +rendez-vous!...» + +En ce moment, un marin maltais parut à l'angle du quai. C'était +Yarhud. Il regarda à droite, à gauche, et aperçut Scarpante. Celui-ci +se leva aussitôt, quitta le café, et vint rejoindre le capitaine de la +_Guïdare_, tandis que quelques passants, plus nombreux mais toujours +silencieux, allaient et venaient au fond de la place. + +«Je n'ai pas l'habitude d'attendre, Yarhud! dit Scarpante d'un ton +auquel le Maltais ne pouvait se méprendre. + +--Que Scarpante me pardonne, répondit Yarhud, mais j'ai fait toute la +diligence possible pour être exact à ce rendez-vous. + +--Tu arrives à l'instant? + +--A l'instant, par le chemin de fer de Ianboli à Andrinople, et, sans +un retard du train.... + +--Quand as-tu quitté Odessa? + +--Avant-hier. + +--Et ton navire? + +--Il m'attend à Odessa, dans le port. + +--Ton équipage, tu en es sûr? + +--Absolument sûr! Des Maltais, comme moi, dévoués à qui les paye +généreusement. + +--Ils t'obéiront?... + +--En cela, comme en tout. + +--Bien! Quelles nouvelles m'apportes-tu, Yarhud? + +--Des nouvelles à la fois bonnes et mauvaises, répondit le capitaine, +en baissant un peu la voix. + +--Quelles sont les mauvaises, d'abord? demanda Scarpante. + +--Les mauvaises, c'est que la jeune Amasia, la fille du banquier +Sélim, d'Odessa, doit bientôt se marier! C'est que son enlèvement +présentera plus de difficultés et demandera plus de hâte que si son +mariage n'était ni décidé ni prochain! + +--Ce mariage ne se fera pas, Yarhud! s'écria Scarpante un peu plus +haut qu'il ne convenait. Non, par Mahomet, il ne se fera pas! + +--Je n'ai pas dit qu'il se ferait, Scarpante, répondit Yarhud, j'ai +dit qu'il devait se faire. + +--Soit, répliqua l'intendant, mais avant trois jours, le seigneur +Saffar entend que cette jeune fille soit embarquée pour Trébizonde; +et, si tu le jugeais impossible.... + +--Je n'ai pas dit que c'était impossible, Scarpante. Rien n'est +impossible avec de l'audace et de l'argent. J'ai simplement dit que ce +serait plus difficile, voilà tout. + +--Difficile! répondit Scarpante. Ce ne sera pas la première fois +qu'une jeune fille turque ou russe aura disparu d'Odessa et manquera +au logis paternel! + +--Et ce ne sera pas la dernière, répondit + +Yarhud, ou le capitaine de la _Guïdare_ ne saurait plus son métier! + +--Quel est l'homme que doit prochainement épouser la jeune Amasia? +demanda Scarpante. + +--Un jeune Turc, de même race qu'elle. + +--Un Turc d'Odessa? + +--Non, de Constantinople. + +--Et il se nomme?... + +--Ahmet. + +--Qu'est-ce que cet Ahmet? + +--Le neveu et l'unique héritier d'un riche négociant de Galata, le +seigneur Kéraban. + +--Que fait ce Kéraban? + +--Le commerce des tabacs, dans lequel il a gagné une grande fortune. +Il a pour correspondant à Odessa le banquier Sélim. Ils font ensemble +d'importantes affaires et se rendent souvent visite. C'est dans ces +circonstances qu'Ahmet a connu Amasia. C'est de cette façon que le +mariage a été décidé entre le père de la jeune fille et l'oncle du +jeune homme. + +--Où le mariage doit-il se faire? demanda Scarpante. Est-ce ici, à +Constantinople? + +--Non, à Odessa. + +--A quelle époque? + +--Je ne sais, mais il est à craindre que, sur les instances du jeune +Ahmet, il ne se fasse d'un jour à l'autre. + +--Il n'y a donc pas un instant à perdre? + +--Pas un! + +--Où est maintenant cet Ahmet? + +--A Odessa. + +--Et ce Kéraban? + +--A Constantinople. + +--As-tu vu ce jeune homme, Yarhud, pendant le temps qui s'est écoulé +entre ton arrivée à Odessa et ton départ? + +--J'avais intérêt à le voir, à le connaître, Scarpante... Je l'ai vu +et je le connais. + +--Comment est-il? + +--C'est un jeune homme fait pour plaire, et qui plaît à la fille du +banquier Sélim. + +--Est-il à redouter? + +--On le dit très brave, très résolu, et, dans cette affaire, il faudra +compter avec lui! + +--Est-il indépendant par sa position, par sa fortune? demanda +Scarpante, en insistant sur les divers traits du caractère de ce jeune +Ahmet, qui ne laissait pas de l'inquiéter. + +--Non, Scarpante, répondit Yarhud. Ahmet dépend de son oncle et +tuteur, le seigneur Kéraban, qui l'aime comme un fils et qui, bientôt +sans doute, doit se rendre à Odessa pour la conclusion de ce mariage. + +--Ne pourrait-on retarder le départ de ce Kéraban? + +--Ce serait ce qu'il y aurait de mieux à faire, et cela nous donnerait +plus de temps pour agir. Quant à la manière de s'y prendre?... + +--C'est à toi de l'imaginer, Yarhud, répondit Scarpante, mais il faut +que les volontés du seigneur Saffar s'accomplissent et que la jeune +Amasia soit transportée à Trébizonde. Ce ne sera pas la première fois +que la tartane la _Guïdare_ aura visité, pour son compte, le littoral +de la mer Noire, et tu sais comment il paye les services... + +--Je le sais, Scarpante. + +--Or, le seigneur Saffar a vu cette jeune fille, rien qu'un instant, +dans son habitation d'Odessa, sa beauté l'a séduit, et elle ne sera +pas à plaindre d'avoir échangé la maison du banquier Sélim pour son +palais de Trébizonde! Amasia sera donc enlevée, et si ce n'est pas par +toi, Yarhud, ce sera par un autre! + +--Ce sera par moi, vous pouvez y compter! répondit simplement le +capitaine maltais. Je vous ai dit les nouvelles mauvaises, voici +maintenant quelles sont les bonnes. + +--Parle, répondit Scarpante, qui, après avoir fait quelques pas en +réfléchissant, revint près de Yarhud. + +--Si le mariage projeté, reprit le Maltais, rend plus difficile +d'enlever la jeune fille, puisque Ahmet ne la quitte pas, il me +fournit l'occasion de pénétrer dans la maison du banquier Sélim. En +effet, je suis non seulement un capitaine, mais un trafiquant. La +_Guïdare_ a une riche cargaison, étoffes de soie de Brousse, pelisses +de martre et de zibeline, brocarts diamantés, passementeries +travaillées par les plus habiles trayeurs d'or de l'Asie Mineure, et +cent objets qui peuvent exciter la convoitise d'une jeune fiancée. Au +moment de son mariage, elle se laissera aisément tenter. Je pourrai +sans doute l'attirer à bord, profiter d'un vent favorable et prendre +la mer, avant qu'on ait eu connaissance de l'enlèvement. + +--Cela me paraît bien imaginé, Yarhud, répondit Scarpante, et je ne +doute pas que tu ne réussisses! Mais aie bien soin que tout ceci sa +fasse dans le plus grand secret! + +--Soyez sans inquiétude, Scarpante, répondit Yarhud. + +--L'argent ne te manque pas? + +--Non, et il ne manquera jamais avec un seigneur aussi généreux que +votre maître. + +--Ne perds pas de temps! Le mariage fait, Amasia est la femme d'Ahmet, +répondit Scarpante, et ce n'est pas la femme d'Ahmet que le seigneur +Saffar compte trouver à Trébizonde! + +--Cela est compris. + +--Ainsi donc, dès que la fille du banquier Sélim sera à bord de la +_Guïdare_, tu feras route?... + +--Oui, car, avant d'agir, j'aurai eu soin d'attendre quelque brise +d'ouest bien établie. + +--Et combien de temps te faut-il, Yarhud, pour aller directement +d'Odessa à Trébizonde? + +--En comptant avec les retards possibles, les calmes de l'été ou les +vents qui changent fréquemment sur la mer Noire, la traversée peut +durer trois semaines. + +--Bien! répondit Scarpante. Je serai de retour à Trébizonde vers cette +époque, et mon maître ne tardera pas à y arriver. + +--J'espère y être avant vous. + +--Les ordres du seigneur Saffar sont formels et te prescrivent d'avoir +tous les égards possibles pour cette jeune fille. Ni brutalité, ni +violence, quand elle sera à ton bord!... + +--Elle sera respectée comme le veut le seigneur Saffar, et comme il le +serait lui-même! + +--Je compte sur ton zèle, Yarhud! + +--Il vous est tout acquis, Scarpante. + +--Et sur ton adresse! + +--En vérité, dit Yarhud, je serais plus certain de réussir si ce +mariage était retardé, et il pourrait l'être au cas où quelque +obstacle empêcherait le départ immédiat du seigneur Kéraban!... + +--Le connais-tu, ce négociant? + +--Il faut toujours connaître ses ennemis, ou ceux qui doivent le +devenir, répondit le Maltais. Aussi, mon premier soin, en arrivant +ici, a-t-il été de me présenter à son comptoir de Galata sous prétexte +d'affaires. + +--Tu l'as vu?... + +--Un instant, mais cela a suffi, et....» + +En ce moment, Yarhud se rapprocha vivement de Scarpante, et lui +parlant à voix basse: + +«Eh! Scarpante, dit-il, voilà au moins un hasard singulier, et +peut-être une heureuse rencontre! + +--Qu'est-ce donc? + +--Ce gros homme qui descend la rue de Péra, en compagnie de son +serviteur... + +--Ce serait lui? + +--Lui-même, Scarpante, répondit le capitaine. Tenons-nous à l'écart, +et ne le perdons pas de vue! Je sais que, chaque soir, il retourne à +son habitation de Scutari, et, s'il le faut, pour tacher de savoir +s'il compte bientôt partir, je le suivrai de l'autre côté du +Bosphore!» + +Scarpante et Yarhud, se mêlant aux passants, dont le nombre +s'accroissait sur la place de Top-Hané, se tinrent donc à portée de +voir et d'entendre, chose facile, car le «seigneur Kéraban»,--ainsi +l'appelait-on le plus communément dans le quartier de Galata,--parlait +volontiers à haute voix et ne cherchait jamais à dissimuler son +importante personne. + + + + +III + + +DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN EST TOUT SURPRIS DE SE RENCONTRER AVEC +SON AMI VAN MITTEN. + +Le seigneur Kéraban, pour employer une expression moderne, était un +«homme de surface», au physique comme au moral,--quarante ans par +sa figure, cinquante au moins par sa corpulence, en réalité +quarante-cinq; mais sa figure était intelligente, son corps +majestueux. Une barbe, déjà grisonnante, à deux pointes, qu'il tenait +plutôt courte que longue, des yeux noirs, fins, acérés, d'un regard +très vif, aussi sensibles aux impressions les plus fugitives que le +plateau d'une balance de précision à des différences d'un dixième +de carat, un menton carré, un nez en bec de perroquet, mais sans +exagération, qui allait bien avec l'acuité des yeux, une bouche aux +lèvres serrées, ne se desserrant que pour montrer des dents d'une +éclatante blancheur, un front haut, bien encadré, avec un pli +vertical, un vrai pli d'entêtement entre les deux sourcils d'un noir +de jais, tout cet ensemble lui faisait une physionomie particulière, +la physionomie d'un homme original, personnel, très en dehors, qu'on +ne pouvait oublier, lorsqu'elle avait, ne fût-ce qu'une fois, attiré +l'attention. + +Quant au costume du seigneur Kéraban, c'était celui des Vieux Turcs, +restés fidèles à l'ancien habillement du temps des Janissaires: le +large turban évasé, la vaste culotte flottante, tombant sur les +paboudj en maroquin, le gilet sans manches, garni de gros boutons +coupés à facettes et passementé de soie, la ceinture de châle +contenant l'expansion d'un ventre bien porté d'ailleurs, et enfin le +cafetan jonquille, dont les plis se drapaient majestueusement. Donc, +rien d'européanisant dans cette antique façon de s'habiller, qui +contrastait avec le vêtement des Orientaux de la nouvelle époque. +C'était une manière de repousser les invasions de l'industrialisme, +une protestation en faveur de la couleur locale qui tend à +disparaître, un défi porté aux arrêtés du sultan Mahmoud, dont la +toute-puissance a décrété le moderne costume des Osmanlis. + +Inutile d'ajouter que le serviteur du seigneur Kéraban, un garçon de +vingt-cinq ans, nommé Nizib, maigre à désespérer le Hollandais Bruno, +avait aussi le vieux costume turc. Comme il ne contrariait en rien +son maître, le plus entêté des hommes, il ne l'eût point contrarié en +cela. C'était un valet dévoué, mais absolument dépourvu d'idées +personnelles. Il disait toujours oui, d'avance, et, comme un écho, +répétait inconsciemment les fins de phrase du redoutable négociant. +C'était le plus sûr moyen d'être toujours de son avis, et de ne pas +s'attirer quelque rebuffade, dont le seigneur Kéraban se montrait +volontiers prodigue. + +Tous deux arrivaient sur la place de Top-Hané par une des rues +étroites et ravinées qui descendent du faubourg de Péra. Suivant son +habitude, le seigneur Kéraban parlait à haute voix, sans se soucier +aucunement d'être ou de ne pas être entendu. + +«Eh bien, non! disait-il. Qu'Allah nous protège, mais du temps des +Janissaires, chacun avait le droit d'agir à sa guise, lorsque le soir +était venu! Non! je ne me soumettrai pas à leurs nouveaux règlements +de police, et j'irai par les rues, sans lanterne à la main, si cela me +plaît, quand je devrais tomber dans une fondrière, ou me faire happer +aux mollets par quelque chien errant! + +--Chien errant!... répondit Nizib. + +--Et tu n'as pas besoin de me fatiguer les oreilles avec tes sottes +remontrances, ou, par Mahomet, j'allongerai les tiennes à rendre +jaloux un âne et son ânier! + +--Et son ânier!... répondit Nizib, qui, d'ailleurs, n'avait fait +aucune remontrance, comme bien l'on pense. + +--Et si le maître de police me met à l'amende, reprit le têtu +personnage, je payerai l'amende! Et s'il me met en prison, j'irai en +prison! Mais je ne céderai ni sur ce point ni sur aucun autre!» + +Nizib fit un signe d'assentiment. Il était prêt à suivre son maître en +prison si les choses en arrivaient la. + +«Ah! messieurs les nouveaux Turcs! s'écria le seigneur Kéraban, en +voyant passer quelques Constantinopolitains, vêtus de la redingote +droite et coiffés du fez rouge. Ah! vous voulez nous faire la loi, +rompre avec les anciens usages! Eh bien, quand je devrais être le +dernier à protester!... Nizib, as-tu bien dit à mon caïdji de se +trouver avec son caïque à l'échelle de Top-Hané dès sept heures? + +--Dès sept heures! + +--Pourquoi n'est-il pas là? + +--Pourquoi n'est-il pas là? répondit Nizib. + +--En vérité, c'est qu'il n'est pas encore sept heures. + +--Il n'est pas sept heures. + +--Et qu'en sais-tu? + +--Je le sais, parce que vous le dites, mon maître. + +--Et si je disais qu'il est cinq heures? + +--Il serait cinq heures, répondit Nizib. + +--On n'est pas plus stupide! + +--Non, pas plus stupide. + +--Ce garçon-là, murmura Kéraban, à force de ne pas me contredire, +finira par me contrarier!» + +En ce moment, Van Mitten et Bruno reparaissaient sur la place, et +Bruno répétait du ton d'un homme désappointé: + +«Allons-nous-en, mon maître, allons-nous-en, et repartons par le +premier train! Ça, Constantinople! Ça, la capitale du Commandeur des +Croyants?... Jamais! + +--Du calme, Bruno, du calme!» répondait Van Mitten. + +Le soir commençait à se faire. Le soleil, caché derrière les hauteurs +de l'antique Stamboul, laissait déjà la place de Top-Hané dans une +sorte de pénombre. Van Mitten ne reconnut donc pas le seigneur +Kéraban, qui se croisait avec lui, au moment où il se dirigeait +vers les quais de Galata. Il arriva même que, suivant une direction +inverse, tous deux se heurtèrent, cherchant en même temps à passer +à droite, puis à passer à gauche. De cette contrariété de leurs +mouvements, il se produisit là une demi-minute de balancements quelque +peu ridicules. + +«Eh! monsieur, je passerai! dit Kéraban, qui n'était point homme à +céder le pas. + +--Mais.... fit Van Mitten, en essayant, lui, de se ranger poliment, +sans y parvenir. + +--Je passerai quand même!.,. + +--Mais....» répéta Van Mitten. + +Puis, tout à coup, reconnaissant à qui il avait affaire: + +«Eh! mon ami Kéraban! s'écria-t-il. + +--Vous!... vous!... Van Mitten!... répondit Kéraban, au comble de la +surprise. Vous!... ici?... à Constantinople? + +--Moi-même! + +--Depuis quand? + +--Depuis ce matin! + +--Et votre première visite n'a pas été pour moi ... moi? + +--Elle a été pour vous, au contraire, répondit le Hollandais. Je me +suis rendu à votre comptoir, mais vous n'y étiez plus, et l'on m'a dit +qu'à sept heures je vous trouverais sur cette place.... + +--Et on a eu raison, Van Mitten! s'écria Kéraban, en serrant, avec une +vigueur qui touchait à la violence, la main de son correspondant de +Rotterdam. Ah! mon brave Van Mitten, jamais, non! jamais, je ne me +serais attendu à vous voir a Constantinople!... Pourquoi ne pas +m'avoir écrit? + +--J'ai quitté si précipitamment la Hollande! + +--Un voyage d'affaires? + +--Non ... un voyage ... d'agrément! Je ne connaissais ni +Constantinople ni la Turquie, et j'ai voulu vous rendre ici la visite +que vous m'aviez faite à Rotterdam. + +--C'est bien, cela!... Mais il me semble que je ne vois pas avec vous +madame Van Mitten? + +--En effet ... je ne l'ai point amenée! répondit le Hollandais, non +sans une certaine hésitation. Madame Van Mitten ne se déplace pas +facilement!... Aussi suis-je venu seul avec mon valet Bruno. + +--Ah! ce garçon? dit le seigneur Kéraban, en faisant un petit signe à +Bruno, qui crut devoir s'incliner à la turque, et ramener ses bras à +son chapeau, comme les deux anses d'une amphore. + +--Oui, reprit Van Milieu, ce brave garçon, qui voulait déjà +m'abandonner et repartir pour.... + +--Repartir! s'écria Kéraban. Repartir, sans que je lui en aie donné la +permission! + +--Oui, ami Kéraban. Il ne la trouve pas trop gaie ni très vivante, +cette capitale de l'empire ottoman! + +--Un mausolée! répondit Bruno! Personne dans les magasins!... Pas une +voiture sur les places!... Des ombres qui passent dans les rues, et +qui vous volent votre pipe! + +--Mais c'est le Ramadan, Van Mitten! répondit le seigneur Kéraban. +Nous sommes en plein Ramadan! + +--Ah! c'est le Ramadan? reprit Bruno. Alors tout s'explique!--Eh, s'il +vous plaît, qu'est-ce que cela, le Ramadan? + +--Un temps de jeûne et d'abstinence, répondit Kéraban. Pendant toute +sa durée, il est défendu de boire, de fumer, de manger, entre le lever +et le coucher du soleil. Mais, dans une demi-heure, au coup de canon +qui annoncera la fin du jour.... + +--Ah! voilà donc ce qu'ils veulent dire avec leur coup de canon! +s'écria Bruno. + +--On se dédommagera gaiement pendant toute la nuit des abstinences de +la journée! + +--Ainsi, demanda Bruno à Nizib, vous n'avez encore rien pris depuis ce +matin, parce que c'est le Ramadan? + +--Parce que c'est le Ramadan, répondit Nizib. + +--Eh bien, voilà qui me ferait maigrir! s'écria Bruno. Voilà qui me +coûterait une livre par jour ... au moins! + +--Au moins! répondit Nizib. + +--Mais vous allez voir cela, au coucher du soleil, Van Mitten, reprit +Kéraban, et vous serez émerveillé! Ce sera comme une transformation +magique, qui d'une ville morte fera une ville vivante! Ah! messieurs +les nouveaux Turcs, vous n'avez pas encore pu modifier ces vieux +usages avec toutes vos absurdes innovations! Le Koran tient bon contre +vos sottises! Que Mahomet vous étrangle! + +--Bon! ami Kéraban, répondit Van Mitten, je vois que vous êtes +toujours fidèle aux anciennes coutumes? + +--C'est plus que de la fidélité, Van Mitten, c'est de +l'entêtement!--Mais, dites-moi, mon digne ami, vous restez quelques +jours à Constantinople, n'est-ce pas? + +--Oui... et même... + +--Eh bien, vous m'appartenez! Je m'empare de votre personne! Vous ne +me quitterez plus! + +--Soit!... Je vous appartiens! + +--Et toi, Nizib, tu t'occuperas de ce garçon-là, ajouta Kéraban, en +montrant Bruno. Je te charge spécialement de modifier ses idées sur +notre merveilleuse capitale!» + +Nizib fit un signe d'assentiment et entraîna Bruno au milieu de la +foule, qui devenait plus compacte. + +«Mais, j'y pense! s'écria tout à coup le seigneur Kéraban. Vous +arrivez à propos, ami Van Mitten! Six semaines plus tard, vous ne +m'eussiez plus trouvé à Constantinople. + +--Vous, Kéraban? + +--Moi! j'aurais été parti pour Odessa! + +--Pour Odessa? + +--Eh bien, si vous êtes encore ici, nous partirons ensemble! Au fait, +pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas? + +--C'est que... répondit Van Mitten. + +--Vous m'accompagnerez, vous dis-je! + +--Je comptais me reposer ici des fatigues d'un voyage, qui a été +quelque peu rapide!... + +--Soit! Vous vous reposerez ici!... Puis, vous vous reposerez à +Odessa, pendant trois bonnes semaines! + +--Ami Kéraban.... + +--Je l'entends ainsi, Van Mitten! Vous n'allez pas, dès votre arrivée, +me contrarier, je suppose? Vous le savez, quand j'ai raison, je ne +cède pas facilement! + +--Oui ... je sais!... répondit Van Mitten. + +--D'ailleurs, reprit Kéraban, vous ne connaissez pas mon neveu Ahmet, +el il faut que vous fassiez connaissance avec lui! + +--Vous m'avez, en effet, parlé de votre neveu.... + +--Autant dire mon fils, Van Mitten, puisque je n'ai pas d'enfant. Vous +savez, les affaires!... les affaires!... Je n'ai jamais trouvé cinq +minutes pour me marier! + +--Une minute suffit! répondit gravement Van Mitten, et souvent même +... une minute, c'est trop! + +--Vous rencontrerez donc Ahmet à Odessa! reprit Kéraban. Un charmant +garçon!... Il déteste les affaires, par exemple, un peu artiste, un +peu poète, mais charmant ... charmant!... Il ne ressemble point à son +oncle et lui obéit sans broncher. + +--Ami Kéraban.... + +--Oui!... oui!... je m'entends!... C'est pour son mariage que nous +irons à Odessa. + +--Son mariage?... + +--Sans doute! Ahmet épouse une jolie personne...la jeune Amasia... la +fille de mon banquier Sélim, un vrai Turc, comme moi! Nous aurons des +fêtes! Ce sera superbe! Vous en serez! + +--Mais... j'aurais préféré... dit Van Mitten, qui voulut encore +soulever une dernière objection. + +--C'est convenu! répondit Kéraban. Vous n'avez pas la prétention de me +résister, n'est-ce pas? + +--Je le voudrais... répondit Van Mitten. + +--Que vous ne le pourriez pas!» + +En ce moment, Scarpante et le capitaine maltais, qui se promenaient au +fond de la place, s'approchèrent. Le seigneur Kéraban disait alors à +son compagnon: + +«C'est entendu! Dans six semaines, au plus tard, nous partirons tous +les deux pour Odessa! + +--Et le mariage se fera?... demanda Van Mitten. + +--Aussitôt notre arrivée,» répondit Kéraban. + +Yarhud s'était penché à l'oreille de Scarpante: + +«Six semaines! Nous aurons le temps d'agir!» + +--Oui, mais le plus tôt sera le mieux! répondit Scarpante. N'oublie +pas, Yarhud, qu'avant six semaines, le seigneur Saffar sera de retour +à Trébizonde!» + +Et tous deux continuèrent à aller et venir, l'oeil aux aguets, +l'oreille aux écoutes. + +Pendant ce temps, le seigneur Kéraban continuait de causer avec Van +Mitten et disait: + +«Mon ami Sélim, toujours pressé, et mon neveu Ahmet, plus impatient +encore, voulaient conclure le mariage immédiatement. Ils ont un motif +pour cela, je dois le dire. Il faut que la fille de Sélim soit mariée +avant d'avoir atteint ses dix-sept ans, ou elle perdra quelque chose +comme cent mille livres turques [note: Environ 2 225 000 francs] +qu'une vieille folle de tante lui a léguées à cette condition. Mais +ses dix-sept ans, elle ne les aura que dans six semaines! Aussi je +leur ai fait entendre raison, en disant: Que cela vous convienne ou +non, le mariage ne se fera pas avant la fin du mois prochain. + +--Et votre ami Sélim s'est rendu?... demanda Van Mitten. + +--Naturellement! + +--Et le jeune Ahmet? + +--Moins facilement, répondit Kéraban. Il adore cette jolie Amasia, et +je l'approuve! Il a le temps, lui! Il n'est pas dans les affaires, +lui! Hein! vous devez comprendre cela, ami Van Mitten, vous qui avez +épousé la belle madame Van.... + +--Oui, ami Kéraban, dit le Hollandais.... Il y a si longtemps déjà ... +que c'est à peine si je me souviens! + +--Mais au fait, ami Van Mitten, si, en Turquie, il est malséant de +demander à un Turc des nouvelles des femmes de son harem, il n'est pas +défendu vis-à-vis d'un étranger.... Madame Van Mitten se porte?... + +--Oh! très bien ... très bien!... répondit Van Mitten, que ces +politesses de son ami semblaient mettre mal à son aise. Oui ... très +bien!... Toujours souffrante, par exemple!... Vous savez ... les +femmes.... + +--Mais non, je ne sais pas! s'écria le seigneur Kéraban en riant d'un +bon rire. Les femmes! jamais! Les affaires tant qu'on voudra! Tabacs +de Macédoine pour nos fumeurs de cigarettes, tabacs de Perse pour nos +fumeurs de narghilés! Et mes correspondants de Salonique, d'Erzeroum, +de Latakié, de Bafra, de Trébizonde, sans oublier mon ami Van Mitten, +de Rotterdam! Depuis trente ans, en ai-je expédié de ces ballots de +tabac aux quatre coins de l'Europe! + +--Et fumé! dit Van Mitten. + +--Oui, fumé... comme une cheminée d'usine! Et je vous demande s'il est +quelque chose de meilleur au monde? + +--Non, certes, ami Kéraban. + +--Voilà quarante ans que je fume, ami Van Mitten, fidèle à mon +chibouk, fidèle à mon narghilé! C'est là tout mon harem, et il n'y a +pas de femme qui vaille une pipe de tombéki! + +--Je suis bien de votre avis! répondit le Hollandais. + +--A propos, reprit Kéraban, puisque je vous tiens, je ne vous +abandonne plus! Mon caïque va venir me prendre pour traverser le +Bosphore. Je dine à ma villa de Scutari, et je vous emmène... + +--C'est que... + +--Je vous emmène, vous dis-je! Allez-vous faire des façons, +maintenant... avec moi? + +--Non, j'accepte, ami Kéraban! répondit Van Mitten. Je vous appartiens +corps et âme! + +--Vous verrez, reprit le seigneur Kéraban, vous verrez quelle +charmante habitation je me suis construite, sous les noirs cyprès, à +mi-colline de Scutari, avec la vue du Bosphore et tout le panorama +de Constantinople! Ah! la vraie Turquie est toujours sur cette côte +asiatique! Ici, c'est l'Europe, mais là-bas, c'est l'Asie, et nos +progressistes en redingote ne sont pas près d'y faire passer leurs +idées! Elles se noieraient en traversant le Bosphore! Ainsi, nous +dînons ensemble! + +--Vous faites de moi ce que vous voulez! + +--Et il faut vous laisser faire!» répondit Kéraban. + +Puis, se retournant: + +«Où donc est Nizib?--Nizib!... Nizib!...» + +Nizib, qui se promenait avec Bruno, entendit la voix de son maître, et +tous deux accoururent. + +«Eh bien, demanda Kéraban, ce caïdji, il n'arrivera donc pas avec son +caïque? + +--Avec son caïque?... répondit Nizib. + +--Je le ferai bastonner, bien sûr! s'écria Kéraban! Oui, cent coups de +bâton! + +--Oh! fit Van Milieu. + +--Cinq cents! + +--Oh! fit Bruno. + +--Mille!... si l'on me contrarie! + +--Seigneur Kéraban, répondit Nizib, je l'aperçois, votre caïdji. Il +vient de quitter la pointe du Sérail, et, avant dix minutes, il aura +accosté l'échelle de Top-Hané.» + +Et, pendant que le seigneur Kéraban piétinait d'impatience au bras de +Van Mitten, Yarhud et Scarpante ne cessaient de l'observer. + + + + +IV + + +DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, ENCORE PLUS ENTÊTÉ QUE JAMAIS, TIENT +TÊTE AUX AUTORITÉS OTTOMANES. + +Cependant, le caïdji était arrivé et venait prévenir le seigneur +Kéraban que son caïque l'attendait à l'échelle. + +Les caïdjis se comptent par milliers sur les eaux du Bosphore et de +la Corne-d'Or. Leurs barques, à deux rames, pareillement effilées de +l'avant et de l'arrière, de manière à pouvoir se diriger dans les deux +sens, ont la forme de patins de quinze à vingt pieds de longueur, +faits de quelques planches de hêtre ou de cyprès, sculptées ou peintes +à l'intérieur. C'est merveilleux de voir avec quelle rapidité ces +sveltes embarcations se glissent, s'entrecroisent, se devancent dans +ce magnifique détroit, qui sépare le littoral des deux continents. +L'importante corporation des caïdjis est chargée de ce service depuis +la mer de Marmara jusqu'au delà du château d'Europe et du château +d'Asie, qui se font face dans le nord du Bosphore. + +Ce sont de beaux hommes, le plus généralement vêtus du burudjuk, sorte +de chemise de soie, d'un yelek à couleurs vives, soutaché de broderies +d'or, d'un caleçon de coton blanc, coiffés d'un fez, chaussés de +yéménis, jambes nues, bras nus. + +Si le caïdji du seigneur Kéraban,--c'était celui qui le conduisait à +Scutari chaque soir et l'en ramenait chaque matin,--si ce caïdji fut +mal reçu pour avoir tardé de quelques minutes, il est inutile d'y +insister. Le flegmatique marinier ne s'en émut pas autrement, +d'ailleurs, sachant bien qu'il fallait laisser crier une si excellente +pratique, et il ne répondit qu'en montrant le caïque amarré à +l'échelle. + +Donc, le seigneur Kéraban, accompagné de Van Mitten, suivi de Bruno et +de Nizib, se dirigeait vers l'embarcation, lorsqu'il se fit un certain +mouvement dans la foule sur la place de Top-Hané. + +Le seigneur Kéraban s'arrêta. + +«Qu'y a-t-il donc?» demanda-t-il. + +Le chef de police du quartier de Galata, entouré de gardes qui +faisaient ranger le populaire, arrivait en ce moment sur la place. +Un tambour et un trompette l'accompagnaient. L'un fit un roulement, +l'autre un appel, et le silence s'établit peu à peu parmi cette foule, +composée d'éléments assez hétérogènes, asiatiques et européens. + +«Encore quelque proclamation inique, sans doute!» murmura le seigneur +Kéraban, du ton d'un homme qui entend se maintenir dans son droit, +partout et toujours. + +Le chef de police tira alors un papier, revêtu des sceaux +réglementaires, et d'une voix haute, il lut l'arrêté suivant: + +«Par ordre du Muchir, présidant le Conseil de police, un impôt de dix +paras, à partir de ce jour, est établi sur toute personne qui voudra +traverser le Bosphore pour aller de Constantinople à Scutari ou de +Scutari à Constantinople, aussi bien par les caïques que par toute +autre embarcation à voile ou à vapeur. Quiconque refusera d'acquitter +cet impôt sera passible de prison et d'amende. + +«Fait au palais, ce 16 présent mois + +«Signé: LE MUCHIR.» + +Des murmures de mécontentement accueillirent cette nouvelle taxe, +équivalant environ à cinq centimes de France par tête. + +«Bon! un nouvel impôt! s'écria un Vieux Turc, qui, cependant, aurait +dû être bien habitué à ces caprices financiers du Padischah. + +--Dix paras! Le prix d'une demi-tasse de café!» répondit un autre. + +Le chef de police, sachant bien qu'en Turquie, comme partout, on +payerait après avoir murmuré, allait quitter la place, lorsque le +seigneur Kéraban s'avança vers lui. + +«Ainsi, dit-il, voilà une nouvelle taxe à l'adresse de tous ceux qui +voudront traverser le Bosphore? + +--Par arrêté du Muchir», répondit le chef de police. + +Puis, il ajouta: + +«Quoi! C'est le riche Kéraban qui réclame?... + +--Oui, le riche Kéraban! + +--Et vous allez bien, seigneur Kéraban! + +--Très bien... aussi bien que les impôts!--Ainsi, cet arrêté est +exécutoire?... + +--Sans doute... depuis sa proclamation. + +--Et si je veux me rendre ce soir ... à Scutari ... dans mon caïque, +ainsi que j'ai l'habitude de le faire?... + +--Vous payerez dix paras. + +--Et comme je traverse le Bosphore, matin et soir?... + +--Cela vous fera vingt paras par jour, répondit le chef de police. Une +bagatelle pour le riche Kéraban! + +--Vraiment? + +--Mon maître va se mettre une mauvaise affaire sur le dos! murmura +Nizib à Bruno. + +--Il faudra bien qu'il cède! + +--Lui! Vous ne le connaissez guère!» + +Le seigneur Kéraban, qui venait de se croiser les bras, regarda bien +en face le chef de police, les yeux dans les yeux, et, d'une voix +sifflante, où l'irritation commençait à percer: + +«Eh bien, voici mon caïdji qui vient m'avertir que son caïque est à ma +disposition, dit-il, et comme j'emmène avec moi mon ami, monsieur Van +Mitten, son domestique et le mien.... + +--Cela fera quarante paras, répondit le maître de police. Je répète +que vous avez le moyen de payer! + +--Que j'aie le moyen de payer quarante paras, reprit Kéraban, et cent, +et mille, et cent mille, et cinq cent mille, c'est possible, mais je +ne payerai rien et je passerai tout de même! + +--Je suis fâché de contrarier le seigneur Kéraban, répondit le chef de +police, mais il ne passera pas sans payer! + +--Il passera sans payer! + +--Non! + +--Si! + +--Ami Kéraban.... dit Van Mitten, dans la louable intention de faire +entendre raison au plus intraitable des hommes. + +--Laissez-moi tranquille, Van Mitten! répondit Kéraban avec l'accent +de la colère. L'impôt est inique, il est vexatoire! On ne doit pas +s'y soumettre! Jamais, non, jamais le gouvernement des Vieux Turcs +n'aurait osé frapper d'une taxe les caïques du Bosphore! + +--Eh bien, le gouvernement des nouveaux Turcs, qui a besoin d'argent, +n'a pas hésité à le faire! répondit le chef de police. + +--Nous allons voir! s'écria Kéraban. + +--Gardes, dit le chef de police en s'adressant aux soldats qui +l'accompagnaient, vous veillerez à l'exécution du nouvel arrêté. + +--Venez, Van Mitten, répliqua Kéraban, en frappant le sol du pied, +venez, Bruno, et suis-nous, Nizib! + +--Ce sera quarante paras.... dit le chef de police. + +--Quarante coups de bâton!» s'écria le seigneur Kéraban, dont +l'irritation était au comble. + +Mais, au moment où il se dirigeait vers l'échelle de Top-Hané, les +gardes l'entourèrent, et il dut revenir sur ses pas. + +«Laissez-moi! criait-il, en se débattant. Que pas un de vous ne me +touche, même du bout du doigt! Je passerai, par Allah! et je passerai +sans qu'un seul para sorte de ma poche! + +--Oui, vous passerez, mais alors ce sera par la porte de la prison, +répondit le chef de police, qui s'animait à son tour, et vous payerez +une belle amende pour en sortir! + +--J'irai à Scutari! + +--Jamais, en traversant le Bosphore, et, comme il n'est pas possible +de s'y rendre autrement... . + +--Vous croyez? répondit le seigneur Kéraban, les poings serrés, le +visage porté au rouge apoplectique. Vous croyez?... Eh bien, j'irai +à Scutari, et je ne traverserai pas le Bosphore, et je ne payerai +pas.... + +--Vraiment! + +--Quand je devrais ... oui!... quand je devrais faire le tour de la +mer Noire. + +--Sept cents lieues pour économiser dix paras! s'écria le chef de +police, en haussant les épaules. + +--Sept cents lieues, mille, dix mille, cent mille lieues, répondit +Kéraban, quand il ne s'agirait que de cinq, que de deux, que d'un seul +para! + +--Mais, mon ami.... dit Van Mitten. + +--Encore une fois, laissez-moi tranquille!... répondit Kéraban, en +repoussant son intervention. + +--Bon! Le voilà emballé! se dit Bruno. + +--Et je remonterai la Turquie, je traverserai la Chersonèse, je +franchirai le Caucase, j'enjamberai l'Anatolie, et j'arriverai à +Scutari, sans avoir payé un seul para de votre inique impôt! + +--Nous verrons bien! riposta le chef de police. + +--C'est tout vu! s'écria le seigneur Kéraban, au comble de la fureur, +et je partirai dès ce soir! + +--Diable! fit le capitaine Yarhud, en s'adressant à Scarpante, qui +n'avait pas perdu un mot de cette discussion si inattendue, voilà qui +pourrait déranger notre plan! + +--En effet, répondit Scarpante. Pour peu que cet entêté persiste dans +son projet, il va passer par Odessa, et s'il se décide à conclure le +mariage en passant!... + +--Mais!... dit encore une fois Van Mitten, qui voulut empêcher son ami +Kéraban dû faire une telle folie. + +--Laissez-moi, vous dis-je! + +--Et le mariage de votre neveu Ahmet? + +--Il s'agit bien de mariage!» + +Scarpante, prenant alors Yarhud à part: + +«Il n'y a pas une heure à perdre! + +--En effet, répondit le capitaine maltais, et, dès demain matin, je +pars pour Odessa par le railway d'Andrinople.» + +Puis tous deux se retirèrent. + +En ce moment, le seigneur Kéraban s'était brusquement retourné vers +son serviteur. + +«Nizib? dit-il. + +--Mon maître? + +--Suis-moi au comptoir! + +--Au comptoir! répondit Nizib. + +--Vous aussi, Van Mitten! ajouta Kéraban. + +--Moi? + +--Et vous également, Bruno. + +--Que je.... + +--Nous partirons tous ensemble. + +--Hein! fit Bruno, qui dressa l'oreille. + +--Oui! Je vous ai invités à dîner à Scutari, dit le seigneur Kéraban à +Van Milieu, et, par Allah! vous dinerez à Scutari ... à notre retour! + +--Mais ce ne sera pas avant?... répondit le Hollandais, tout +interloqué de la proposition. + +--Ce ne sera pas avant un mois, avant un an, avant dix ans! répliqua +Kéraban, d'une voix qui n'admettait pas la moindre contradiction, mais +vous avez accepté mon dîner, et vous mangerez mon dîner! + +--Il aura le temps de refroidir! murmura Bruno. + +--Permettez, ami Kéraban.... + +--Je ne permets rien, Van Mitten. Venez!» + +Et le seigneur Kéraban fit quelques pas vers le fond de la place. + +«Il n'y a pas moyen de résister à ce diable d'homme! dit Van Mitten à +Bruno. + +--Comment, mon maître, vous allez céder à un pareil caprice? + +--Que je sois ici ou ailleurs, Bruno, du moment que je ne suis plus à +Rotterdam! + +--Mais.... + +--Et, puisque je suis mon ami Kéraban, tu ne peux faire autrement que +de me suivre! + +--Voilà une complication! + +--Partons,» dit le seigneur Kéraban. + +Puis, s'adressant une dernière fois au chef de police, dont le sourire +narquois était bien fait pour l'exaspérer: + +«Je pars, dit-il, et, en dépit de tous vos arrêtés, j'irai à Scutari, +sans avoir traversé le Bosphore! + +--Je me ferai un plaisir d'assister à votre arrivée, après un si +curieux voyage! répondit le chef de police. + +--Et ce sera pour moi une joie véritable de vous trouver à mon retour! +répondit le seigneur Kéraban. + +--Mais je vous préviens, ajouta le chef de police, que si la taxe est +encore en vigueur.... + +--Eh bien?... + +--Je ne vous laisserai pas repasser le Bosphore pour revenir à +Constantinople, à moins de dix paras par tête! + +--Et si votre taxe inique est encore en vigueur, répondit le seigneur +Kéraban sur le même ton, je saurai bien revenir à Constantinople, sans +qu'il vous tombe un para de ma poche!» + +Là-dessus, le seigneur Kéraban, prenant Van Mitten par le bras, fit +signe à Bruno et à Nizib de les suivre; puis, il disparut au milieu +de la foule, qui salua de ses acclamations ce partisan du vieux parti +turc, si tenace dans la défense de ses droits. + +A cet instant, un coup de canon retentit au loin. Le soleil venait de +se coucher sous l'horizon de la mer de Marmara, le jeûne du Ramadan +était fini, et les fidèles sujets du Padischah pouvaient se dédommager +des abstinences de cette longue journée. + +Soudain, comme au coup de baguette de quelque génie, Constantinople se +transforma. Au silence de la place de Top-Hané succédèrent des cris +de joie, des hurrahs de plaisir. Les cigarettes, les chibouks, les +narghilés s'allumèrent, et l'air s'emplit de leur vapeur odorante. +Les cafés regorgèrent bientôt de consommateurs, assoiffés et affamés. +Rôtisseries de toute espèce, yaourth, de lait caillé, kaimak, sorte de +crème bouillie, kebab, tranches de mouton coupées en petits morceaux, +galettes de baklava sortant du four, boulettes de riz enveloppées de +feuilles de vigne, râpes de maïs bouilli, barils d'olives noires, +caques de caviar, pilaws de poulet, crêpes au miel, sirops, sorbets, +glaces, café, tout ce qui se mange, tout ce qui se boit en Orient, +apparut sur les tables des devantures, pendant que de petites lampes, +accrochées à une spirale de cuivre, montaient et descendaient sous le +coup de pouce des cawadjis, qui les mettaient en branle. + +Puis, la vieille ville et ses quartiers neufs s'illuminèrent comme par +magie. Les mosquées, Sainte-Sophie, la Suleïmanièh, Sultan-Ahmed, +tous les édifices religieux ou civils, depuis Seraï-Burnou jusqu'aux +collines d'Eyoub, se couronnèrent de feux multicolores. Des versets +lumineux, tendus d'un minaret à l'autre, tracèrent les préceptes du +Koran sur le fond sombre du ciel. Le Bosphore, sillonné de caïques aux +lanternes capricieusement balancées par les lames, scintilla comme si, +en vérité, les étoiles du firmament fussent tombées dans son lit. Les +palais, dressés sur ses bords, les villas de la rive d'Asie et de la +rive d'Europe, Scutari, l'ancienne Chrysopolis et ses maisons étagées +en amphithéâtre, ne présentaient plus que des lignes de feux, doublées +par la réverbération des eaux. + +Au loin, résonnaient le tambour de basque, la louta ou guitare, le +tabourka, le rebel et la flûte, mélangés aux chants des prières +psalmodiées à la chute du jour. Et, du haut des minarets, les +muezzins, d'une voix qui se prolongeait sur trois notes, jetèrent à la +ville en fête le dernier appel de la prière du soir, formée d'un mot +turc et de deux mots arabes: «_Allah, hoekk kébir!_» (Dieu, Dieu +grand!) + + + + +V + + +OU LE SEIGNEUR KÉRABAN DISCUTE A SA FAÇON LA MANIÈRE DONT IL ENTEND +LES VOYAGES ET QUITTE CONSTANTINOPLE. + +La Turquie d'Europe comprend actuellement trois divisions principales: +la Roumélie (Thrace et Macédoine), l'Albanie, la Thessalie, plus une +province tributaire, la Bulgarie. C'est depuis le traité de 1878 +que le royaume de Roumanie (Moldavie, Valachie et Dobroutc +les principautés de Serbie et de Montenegro), ont été déclarés +indépendants, et que l'Autriche occupe la Bosnie, moins le sandjak de +Novi-Bazar. + +Du moment que le seigneur Kéraban prétendait suivre le périmètre de la +mer Noire, son itinéraire allait d'abord se développer sur le littoral +de la Roumélie, de la Bulgarie et de la Roumanie, pour atteindre la +frontière russe. + +De là, à travers la Bessarabie, la Chersonèse, la Tauride ou bien le +pays des Tcherkesses, à travers le Caucase et la Transcaucasie, cet +itinéraire contournerait la côte septentrionale et orientale de +l'ancien Pont-Euxin jusqu'à la limite qui sépare la Russie de l'empire +ottoman. + +Puis ensuite, par le littoral de l'Anatolie, au sud de la mer Noire, +le plus têtu des Osmanlis rejoindrait le Bosphore à Scutari, sans +avoir rien payé de la taxe nouvelle. + +En réalité, c'était un parcours de six cent cinquante agatchs turcs, +qui valent environ deux mille huit cents kilomètres, ou,--pour compter +par lieue ottomane, c'est-à-dire la distance qu'un cheval de charge +fait en une heure au pas ordinaire,--c'était un parcours de sept cents +lieues de vingt-cinq au degré. Or, du 17 août au 30 septembre, il y +a quarante-cinq jours. Donc, c'était quinze lieues à faire par +vingt-quatre heures, si l'on voulait être de retour le 30 septembre, +date extrême à laquelle avait été fixé le mariage d'Amasia; sinon elle +ne serait plus dans les conditions déterminées pour toucher les cent +mille livres de sa tante. En somme, quoi qu'il arrivât, son invité +et lui ne s'asseoiraient pas à la table de la villa, où le dîner les +attendait, avant quarante-cinq jours. + +Cependant, à employer des moyens de transport rapides, tels que les +offrent divers tronçons de railways, il eût été facile de gagner du +temps et d'abréger la longueur de ce voyage. Ainsi, en partant +de Constantinople, un chemin de fer conduit à Andrinople et, par +embranchement, à Ianboli. Plus au nord, le railway de Varna à +Roustchouk se raccorde aux railways de la Roumanie, et ceux-ci, en +prolongeant l'itinéraire à travers la Russie méridionale, par Iassi, +Kisscheneff Kharkow, Taganrog, Nachintschewan, viennent buter contre +la chaîne du Caucase. Enfin un tronçon de Tinis à Poti se dessine +jusqu'au littoral de la mer Noire, presque à la frontière turco-russe. +Ensuite, il est vrai, à travers la Turquie d'Asie, il ne se trouve +plus aucune voie ferrée avant Brousse; mais là, encore, un dernier +tronçon vient aboutir à Scutari. + +Or, de faire entendre raison là-dessus au seigneur Kéraban, il n'y +fallait aucunement compter. S'introduire dans un wagon de chemin de +fer, sacrifier ainsi aux progrès de l'industrie moderne, lui un Vieux +Turc, qui, depuis quarante ans, résistait de tout son pouvoir à cet +envahissement des inventions européennes? Jamais! Il eût fait le +voyage à pied plutôt que de céder sur ce point. + +Aussi, le soir même, lorsque Van Mitten et lui furent arrivés +au comptoir de Galata, y eut-il à ce propos un commencement de +discussion. + +Aux premiers mots que le Hollandais dit des railways ottomans et +russes, le seigneur Kéraban répondit d'abord par un haussement +d'épaules, puis par un refus catégorique. + +«Cependant!... reprit Van Mitten, qui crut devoir insister pour la +forme, mais sans espoir de convaincre son hôte. + +--Quand j'ai dit non, c'est non! répliqua le seigneur Kéraban. Vous +m'appartenez, d'ailleurs, vous êtes mon invité, je me charge de vous, +et vous n'avez qu'à vous laisser faire! + +--Soit, reprit Van Mitten. Cependant, à défaut de railways, peut-être +y aurait-il un moyen très simple de nous rendre à Scutari sans +franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire? + +--Et lequel? demanda Kéraban, en fronçant le sourcil. Si ce moyen est +bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse. + +--Il est excellent, répondit Van Mitten. + +--Parlez vite! Nous avons à faire nos préparatifs de départ! Il n'y a +pas une heure à perdre! + +--Voici, ami Kéraban: Gagnons un des ports les plus rapprochés de +Constantinople sur la mer Noire, frétons un bateau à vapeur.... + +--Un bateau à vapeur! s'écria le seigneur Kéraban, que ce mot «vapeur» +avait le don de mettre hors de lui. + +--Non ... un bateau ... un simple bateau à voile, s'empressa d'ajouter +Van Mitten, un chébec, une tartane, une caravelle, et faisons route +pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur +ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par +terre à Scutari, où nous boirons ironiquement à la santé du Muchir!» + +Le seigneur Kéraban avait laissé parler son ami sans l'interrompre. +Peut-être celui-ci se figurait-il déjà qu'on allait faire bon accueil +à sa proposition, très acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait +toutes les questions d'amour-propre. + +Mais, à l'énoncé de cette proposition, l'oeil du seigneur Kéraban +s'anima, ses doigts se replièrent et se déplièrent successivement, et, +de ses deux mains tout à l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un +aspect que Nizib aurait trouvé peu rassurant. + +«Ainsi, Van Mitten, dit-il, ce que vous me conseillez, en somme, c'est +de m'embarquer sur la mer Noire, pour ne point passer par le Bosphore? + +--Ce serait bien joué, à mon avis, répondit Van Mitten. + +--Avez-vous entendu parler, quelquefois, reprit Kéraban, d'un certain +genre de mal qu'on appelle le mal de mer? + +--Sans doute, ami Kéraban. + +--Et vous ne l'avez jamais eu sans doute? + +--Jamais! D'ailleurs, pour une traversée aussi courte.... + +--Aussi courte! reprit Kéraban. Vous dites, je crois, une traversée +«aussi courte!» + +--A peine soixante lieues! + +--Mais n'y en eût-il que cinquante, que vingt, que dix, que cinq! +s'écria le seigneur Kéraban, que la contradiction commençait, comme +toujours, à surexciter, n'y en eût-il que deux, n'y en eût-il qu'une, +ce serait encore trop pour moi! + +--Veuillez pourtant réfléchir.... + +--Vous connaissez le Bosphore? + +--Oui! + +--Il a à peine une demi-lieue de large devant Scutari?... + +--En effet. + +--Eh bien, Van Mitten, pour peu qu'il fasse une légère brise, j'ai le +mal de mer quand je le traverse dans mon caïque! + +--Le mal de mer? + +--Je l'aurais sur un étang! Je l'aurais sur une baignoire! Osez donc, +maintenant, me parler de prendre cette route! Osez me proposer de +fréter un chebec, une tartane, une caravelle, ou tout autre machine +écoeurante de cette espèce! Osez-le!» + +Il va sans dire que le digne Hollandais ne l'osa point, et que la +question d'une traversée par mer fut abandonnée. + +Alors, comment voyagerait-on? Les communications sont assez +difficiles,--au moins dans la Turquie proprement dite,--mais elles +ne sont point impossibles. Sur les routes ordinaires, on trouve des +relais de poste, et rien n'empêche de voyager à cheval, avec ses +provisions, son campement, sa cantine, sous la conduite d'un guide, à +moins qu'on ne se mette à la suite du tatar, c'est-à-dire du courrier +chargé du service postal; mais, comme ce courrier ne doit employer +qu'un temps limité pour aller d'un point à un autre, le suivre est +très fatigant, pour ne pas dire impraticable, à qui n'a pas l'habitude +de ces longues traites. + +Il va de soi que le seigneur Kéraban ne comptait point faire de cette +façon le tour de la mer Noire. Il irait vite, soit! mais il irait +confortablement. Ce ne serait qu'une question d'argent, et cette +question n'était pas pour arrêter le riche négociant du faubourg de +Galata. + +«Eh bien, dit Van Mitten, tout résigné, d'ailleurs, puisque nous ne +voyagerons ni en chemin de fer, ni en bateau, comment voyagerons-nous, +ami Kéraban? + +--En chaise de poste. + +--Avec vos chevaux? + +--Avec des chevaux de relais. + +--Si vous en trouvez de disponibles tout le long du parcours!... + +--On en trouvera. + +--Cela vous coûtera cher! + +--Cela me coûtera ce que cela me coûtera! répondit le seigneur +Kéraban, qui recommençait à s'animer. + +--Et bien, vous n'en serez pas quitte pour mille livres turques [note: +La livre turque est une monnaie d'or qui vaut 23 fr. 55, soit environ +100 piastres, dont chacune équivaut à 22 centimes.], et peut-être +quinze cents! + +--Soit! Des milliers, des millions! s'écria Kéraban, oui! des +millions, s'il le faut! Avez-vous fini vos objections? + +--Oui! répondit le Hollandais. + +--Il était temps!» + +Ces derniers mots furent dits d'un ton tel que Van Mitten prit le +parti de se taire. + +Toutefois, il fit observer à son impérieux hôte, qu'un tel voyage +nécessiterait des dépenses assez considérables; qu'il attendait de +Rotterdam une somme très importante, dont il comptait faire le dépôt +à la banque de Constantinople; que, momentanément, il n'avait plus +d'argent, et que.... + +A cela, le seigneur Kéraban lui ferma la bouche, en lui disant que +toutes les dépenses de ce voyage le regardaient; que Van Mitten était +son invité; que le riche négociant du quartier de Galata n'avait pas +l'habitude de faire payer à ses hôtes, et que ... etc. + +Sur cet _et caetera_, le Hollandais se tut et fit bien. + +Si le seigneur Kéraban n'eût pas été possesseur d'une antique voiture +de fabrication anglaise, qu'il avait déjà mise à l'épreuve, il aurait +été réduit, pour ce long et difficile parcours, à l'araba turque, +attelée le plus souvent avec des boeufs. Mais la vieille chaise de +poste, avec laquelle il avait fait le voyage de Rotterdam, était +toujours là, sous la remise, et dans un parfait état. + +Cette chaise était confortablement disposée pour trois voyageurs. En +avant, entre les ressorts en cols de cygne, l'avant-train supportait +un énorme coffre à provisions et à bagages; derrière la caisse +principale était également établi un second coffre, que surmontait un +cabriolet, dans lequel deux domestiques pouvaient être fort à l'aise. +Cette voiture devant être conduite en poste, il n'y avait point de +siège pour un cocher. + +Tout cela eût paru quelque peu vieux de forme et aurait prêté à rire, +sans doute, aux connaisseurs en l'art de la carrosserie moderne; mais +le véhicule était solide; porté par de bons essieux, des roues à +larges jantes et à rayons épais, suspendu sur des ressorts d'acier +de premier choix, ni trop doux, ni trop durs, il pouvait défier les +cahots de routes à peine tracées à travers champs. + +Donc, Van Mitten et son ami Kéraban, occupant le fond du confortable +coupé, muni de glaces et de mantelets, Bruno et Nizib, juchés clans le +cabriolet, devant lequel pouvait se rabattre un châssis vitré, tous +quatre dans cet appareil de locomotion, ils auraient pu aller en +Chine. Fort heureusement, la mer Noire ne s'étendait pas jusqu'au +littoral du Pacifique, sans quoi Van Mitten aurait bien pu faire +connaissance avec le Céleste-Empire. + +Les préparatifs commencèrent immédiatement. Si le seigneur Kéraban ne +pouvait partir le soir même, ainsi qu'il l'avait dit dans la chaleur +de la discussion, au moins voulait-il se mettre en route le lendemain +matin, dès l'aube naissante. + +Or, ce n'était pas trop d'une nuit pour toutes les mesures à prendre, +les affaires à régler. Aussi les employés du comptoir furent-ils +réquisitionnés, au moment où ils allaient se remettre en quelque +cabaret des abstinences de cette longue journée de jeûne. En outre, +Nizib était là, très expéditif en ces occasions. + +Quant à Bruno, il dut retourner à l'_Hôtel de Pesth_, Grande rue de +Péra, où son maître et lui étaient descendus dans la matinée, afin +de faire transporter immédiatement au comptoir tout le bagage de Van +Mitten et le sien. L'obéissant Hollandais, que son ami ne perdait pas +de vue, n'aurait point osé le quitter un seul instant. + +«Ainsi, c'est bien décidé, mon maître? dit Bruno, au moment où il +allait quitter le comptoir. + +--Comment pourrait-il en être autrement avec ce diable d'homme! +répondit Van Mitten. + +--Nous allons faire le tour de la mer Noire? + +--A moins que mon ami Kéraban ne change d'avis en route, ce qui n'est +guère probable! + +--De toutes les têtes de Turc sur lesquelles on tape dans les foires, +répondit Bruno, je ne crois pas qu'il puisse jamais s'en trouver une +aussi dure que celle-là! + +--Ta comparaison, si elle n'est pas respectueuse, est très juste, +Bruno, répliqua Van Mitten. Aussi, comme je me briserais le poing sur +cette tête, je me dispenserai, à l'avenir, de frapper dessus! + +--J'espérais pourtant me reposer à Constantinople, mon maître! reprit +Bruno! Les voyages et moi.... + +--Ce n'est point un voyage, Bruno, répondit Van Mitten, c'est tout +simplement un autre chemin que prend mon ami Kéraban pour rentrer +dîner chez lui!» + +Cette façon d'envisager les choses ne rendit pas le calme à Bruno. Il +n'aimait pas les déplacements, et il allait se déplacer pendant des +semaines, des mois peut-être, à travers quelques pays variés, ce qui +l'intéressait assez peu, mais difficiles et même dangereux, ce dont il +se préoccupait davantage. De plus, avec les fatigues inhérentes à ces +longs parcours, il arriverait à maigrir et, par conséquent, à perdre +de ce poids normal,--cent soixante-sept livres!--auquel il tenait +tant. + +Et alors son éternel et lamentable refrain de revenir à l'oreille de +son maître: + +«Il vous arrivera malheur, monsieur, je vous le répète, il vous +arrivera malheur! + +--Nous le verrons bien, répondit le Hollandais; mais va toujours +chercher mes bagages, pendant que j'achèterai un guide pour étudier +ces divers pays, et un carnet pour noter mes impressions; puis, tu +reviendras ici, Bruno, et tu te reposeras.... + +--Quand?... + +--Quand nous aurons fait le tour de la mer Noire, puisqu'il est dans +notre destinée de le faire!» + +Sur cette réflexion fataliste, qu'un Musulman n'eût pas désavouée, +Bruno, hochant la tête, quitta le comptoir et se rendit à l'hôtel. En +vérité, ce voyage ne lui disait rien de bon! + +Deux heures après, Bruno revenait avec plusieurs portefaix, munis de +leurs crochets sans montants, retenus au dos par de fortes bretelles. +C'étaient de ces indigènes, vêtus d'une étoffe feutrée, de bas de +laine à côtes, coiffés d'un kalah brodé de soies multicolores, +et chaussés de chaussures doubles, en un mot de ces hammals, que +Théophile Gautier a si justement appelés «chameaux à deux pieds sans +bosses». + +La gibbosité, cependant, ne manquait point à ceux-ci, grâce aux +nombreux colis qu'ils portaient sur leur dos. Tout cela fut déposé +dans la cour du comptoir, et on commença à charger la chaise de poste, +qui avait été tirée de sa remise. + +Pendant ce temps, le seigneur Kéraban, en négociant soigneux, mettait +ordre à ses affaires. Il visitait l'état de sa caisse, il vérifiait +son journal, il donnait ses instructions au chef des employés, il +écrivait quelques lettres, et prenait une grosse somme en or, le +papier-monnaie, démonétisé en 1862, n'ayant plus cours. Kéraban ayant +besoin d'une certaine quantité de monnaie russe pour la partie du +parcours qui longeait le littoral de l'empire moscovite, son intention +était de changer ses livres ottomans chez son ami, le banquier Sélim, +puisque cet itinéraire l'obligeait à passer par Odessa. + +Les préparatifs furent rapidement achevés. Des provisions +s'entassèrent dans les coffres de la chaise. Quelques armes furent +déposées à l'intérieur,--on ne savait pas ce qui pouvait arriver, et +il fallait être prêt à tout événement. En outre, le seigneur Kéraban +n'eut garde d'oublier deux narghilés, l'un pour Van Mitten, l'autre +pour lui, ustensiles indispensables à un Turc, qui est en même temps +un négociant en tabacs. + +Quant aux chevaux, ils avaient été commandés le soir même et devaient +être amenés dès l'aube. De minuit au lever du jour, il restait +quelques heures qui furent consacrées d'abord au souper, puis au +repos. Le lendemain, lorsque le seigneur Kéraban donna le signal du +réveil, tous, sautant hors du lit, endossèrent leurs habits de +voyage. La chaise de poste attellée, chargée, le postillon en selle, +n'attendait plus que les voyageurs. + +Le seigneur Kéraban renouvela ses dernières instructions aux employés +du comptoir. Il n'y avait plus qu'à partir. + +Van Mitten, Bruno, Nizib, attendaient silencieusement dans la vaste +cour du comptoir. + +«Ainsi, c'est bien décidé!» dit une dernière fois Van Mitten à son ami +Kéraban. + +Pour toute réponse, celui-ci montra la voiture, dont la portière était +ouverte. + +Van Mitten s'inclina, gravit le marchepied et s'installa dans le fond +du coupé à gauche. Le seigneur Kéraban prit place auprès de lui. Nizib +et Bruno grimpèrent dans le cabriolet. + +«Ah! ma lettre!» dit Kéraban, au moment où le bruyant équipage allait +quitter le comptoir. + +Et, baissant la vitre, il tendit à l'un des employés une lettre qu'il +lui ordonna de mettre, ce matin même, à la poste. + +Cette lettre était adressée au cuisinier de la villa de Scutari et ne +contenait que ces mots; + +«Dîner remis à mon retour. Modifiez le menu: soupe au lait caillé, +épaule de mouton aux épices. Surtout pas trop cuit.» + +Puis, la chaise s'ébranla, descendit les rues du faubourg, traversa la +Corne-d'Or sur le pont de la Validèh-Sultane, et sortit de la ville +par Ieni-Kapoussi, la «porte nouvelle». + +Le seigneur Kéraban est parti! Qu'Allah le protège! + + + + +VI + + +OU LES VOYAGEURS COMMENCENT A ÉPROUVER QUELQUES DIFFICULTÉS, +PRINCIPALEMENT DANS LE DELTA DU DANUBE. + +Au point de vue administratif, la Turquie d'Europe est divisée en +vilayets, gouvernements ou départements, administrés par un vali, +gouverneur général, sorte de préfet nommé par le Sultan. Les +vilayets se subdivisent en sandjaks ou arrondissements, régis par un +moustesarif; en kazas ou cantons, administrés par un caïmacan; en +nahiës ou communes, avec un moudir ou maire élu. C'est donc, à peu +près, le système administratif tel qu'il est institué en France. + +En somme, le seigneur Kéraban ne devait avoir que peu ou point de +rapport avec les autorités des vilayets de la Roumélie, que traverse +la route de Constantinople à la frontière. Cette route était celle +qui s'écartait moins du littoral de la mer Noire et elle abrégeait le +parcours autant que possible. + +Il faisait un beau temps de voyage, une température rafraîchie par la +brise de mer, qui courait sans obstacles à travers ce pays assez +plat. C'étaient des champs de maïs, d'orge et de seigle, et de ces +vignobles, qui prospèrent dans les parties méridionales de l'empire +ottoman; puis, des forêts de chênes, de sapins, de hêtres, de +bouleaux; puis, groupés ça et là, des platanes, des arbres de Judée, +des lauriers, des figuiers, des caroubiers, et plus particulièrement, +dans les portions voisines de la mer, des grenadiers et des oliviers, +identiques à ceux des mêmes latitudes de la basse Europe. + +En sortant par la porte d'Iéni, la chaise prit la route de +Constantinople à Choumla, d'où se détache un embranchement sur +Andrinople par Kirk-Kilissé. Cette route suit latéralement et croise +même, en plusieurs points, le railway qui met Andrinople, cette +seconde capitale de la Turquie européenne, en communication avec la +métropole de l'empire ottoman. + +Précisément, au moment où la chaise longeait le chemin de fer, le +train vint à passer. Un voyageur mit rapidement la tête à la portière +de son wagon, et put apercevoir l'équipage du seigneur Kéraban, +rapidement enlevé par son vigoureux attelage. + +Ce voyageur n'était autre que le capitaine maltais Yarhud, en route +pour Odessa, où, grâce à la rapidité des trains, il allait arriver +beaucoup plus tôt que l'oncle du jeune Ahmet. + +Van Mitten ne put se retenir de montrer à son ami le convoi filant à +toute vapeur. + +Celui-ci, suivant son habitude, haussa les épaules. + +«Eh! ami Kéraban, on arrive vite! dit Van Mitten. + +--Quand on arrive!» répondit le seigneur Kéraban. + +Pendant cette première journée de voyage, il faut dire que pas une +heure ne fut perdue. L'argent aidant, il n'y eut jamais aucune +difficulté aux relais de poste. Les chevaux ne se firent pas plus +prier pour se laisser atteler que les postillons pour véhiculer un +seigneur qui payait si généreusement. + +On passa par Tchalaldjé, par Bayuk-Khan, sur la limite des pentes +d'écoulement pour les tributaires de la mer de Marmara, par la vallée +de Tchorlou, par le village de Yéni-Keui, puis par la vallée de +Galata, à travers laquelle, si l'on en croit la légende, sont forés +des canaux souterrains, qui amenaient autrefois l'eau à la capitale. + +Le soir venu, la chaise s'arrêtait une heure seulement à la bourgade +de Seraï. Comme les provisions, emportées dans les coffres, étaient +destinées plus spécialement aux régions dans lesquelles il serait +difficile de se procurer les éléments d'un repas, même médiocre, il +convenait de les réserver. On dîna donc à Seraï, passablement même, et +la route fut reprise. + +Peut-être Bruno trouva-t-il un peu dur de passer la nuit dans son +cabriolet; mais Nizib regarda cette éventualité comme toute naturelle, +et il dormit d'un sommeil contagieux, qui gagna son compagnon. + +La nuit s'acheva sans incidents, grâce à un long et sinueux lacet que +faisait la route aux approches de Viza, pour éviter les rudes pentes +et les terrains marécageux de la vallée. A son grand regret, Van +Mitten ne vit donc rien de cette petite ville de sept mille habitants, +presque entièrement occupée par une population grecque, et qui est +la résidence d'un évêque orthodoxe. Il n'était pas venu pour voir, +d'ailleurs, mais bien pour accompagner l'impérieux seigneur Kéraban, +lequel se souciait médiocrement de recueillir des impressions de +voyage. + +Le soir, vers cinq heures, après avoir traversé les villages de +Bounar-Hissan, d'Iéna, d'Uskup, les voyageurs contournèrent un petit +bois semé de tombes, où reposent les restes des victimes égorgées par +une bande de brigands qui jadis opéraient en cet endroit; puis elle +atteignit une ville assez importante, de seize mille habitants, +Kirk-Kilissé. Son nom «Quarante Églises» est justifié par le grand +nombre de ses monuments religieux. C'est, à vrai dire, une sorte de +petite vallée, dont les maisons occupent le fond et les flancs, que +Van Mitten, suivi du fidèle Bruno, explora en quelques heures. + +La chaise fut remisée dans la cour d'un hôtel assez bien tenu, où le +seigneur Kéraban et ses compagnons passèrent la nuit, et d'où ils +repartirent au point du jour. + +Pendant la journée du 19 août, les postillons dépassèrent le village +de Karabounar, et arrivèrent le soir très tard au village de Bourgaz, +bâti sur le golfe de ce nom. Les voyageurs couchèrent, cette nuit-là, +dans un «khani», espèce d'auberge fort rudimentaire, qui certainement +ne valait pas leur chaise de poste. + +Le lendemain au matin, la route, qui s'écarte du littoral de la +mer Noire, les ramena vers Aïdos, et, le soir, à Paravadi, une des +stations du petit railway de Choumla à Varna. Ils traversaient alors +la province de Bulgarie, à l'extrémité sud de la Dobroutcha, au pied +des derniers contreforts de la chaîne des Balkans. + +Là, les difficultés furent grandes, pendant ce difficile passage, +tantôt au milieu de vallées marécageuses, tantôt à travers des forêts +de plantes aquatiques, d'un développement extraordinaire, dans +lesquelles la chaise avait bien de la peine à se glisser, troublant +dans leurs retraites des milliers de pilets, de bécasses, de +bécassines, remisés sur le sol de cette région si accidentée. + +On sait que les Balkans forment une chaîne importante. En courant +entre la Roumélie et la Bulgarie vers la mer Noire, elle détache de +son versant septentrional de nombreux contreforts, dont le mouvement +se fait sentir presque jusqu'au Danube. + +Le seigneur Kéraban eut là l'occasion de voir sa patience mise à une +rude épreuve. + +Lorsqu'il fallut franchir l'extrémité de la chaîne, afin de +redescendre sur la Dobroutcha, des pentes d'une raideur presque +inabordable, des tournants dont le coude brusque ne permettait pas +à l'attelage de tirer d'ensemble, des chemins étroits, bordés de +précipices, plus faits pour le cheval que pour la voiture, tout cela +prit du temps et ne se fit pas sans une grande dépense de mauvaise +humeur et de récriminations. Plusieurs fois, on dut dételer, et il +fallut caler les roues pour se tirer de quelque passe difficile,--et +les caler surtout avec un grand nombre de piastres, qui tombaient dans +la poche des postillons, menaçant de revenir sur leurs pas. + +Ah! le seigneur Kéraban eut beau jeu pour pester contre le +gouvernement actuel, qui entretenait si mal les routes de l'empire, +et se souciait si peu d'assurer une bonne viabilité à travers les +provinces! Le Divan ne se gênait pas, pourtant, quand il s'agissait +d'impôts, de taxes, de vexations de toutes sortes, et le seigneur +Kéraban le savait de reste! Dix paras pour traverser le Bosphore! Il +en revenait toujours là, comme obsédé par une idée fixe! Dix paras! +dix paras! + +Van Mitten se gardait bien de répondre quoi que ce soit à son +compagnon de route. L'apparence d'une contradiction eût amené quelque +scène. + +Aussi, pour l'apaiser, daubait-il à son tour le gouvernement turc en +particulier, et tous les gouvernements en général. + +«Mais il n'est pas possible, disait Kéraban, qu'en Hollande, il y ait +de pareils abus! + +--Il y en a, au contraire, ami Kéraban, répondait Van Mitten, qui +voulait, avant tout, calmer son compagnon. + +--Je vous dis que non! reprenait celui-ci. Je vous dis qu'il n'y a que +Constantinople où de pareilles iniquités soient possibles! Est-ce qu'à +Rotterdam on a jamais songé à mettre un impôt sur les caïques? + +--Nous n'avons pas de caïques! + +--Peu importe! + +--Comment, peu importe? + +--Eh! vous en auriez, que jamais votre roi n'eût osé les taxer! +Allez-vous maintenant me soutenir que le gouvernement de ces nouveaux +Turcs n'est pas le pire gouvernement qu'il y ait au monde? + +--Le pire, à coup sûr!» répondait Van Mitten, pour couper court à une +discussion qu'il sentait poindre. + +Et, pour mieux clore ce qui n'était encore qu'une simple conversation, +il tira sa longue pipe hollandaise. Cela donna au seigneur Kéraban +l'envie de s'étourdir, lui aussi, dans les fumées du narghilé. Le +coupé ne tarda donc pas à s'emplir de vapeurs, et il fallut baisser +les glaces pour leur donner issue. Mais, dans cet assoupissement +narcotique qui finissait par s'emparer de lui, l'entêté voyageur +redevenait muet et calme jusqu'au moment où quelque incident le +rappelait à la réalité. + +Cependant, faute d'un lieu de halte dans ce pays demi sauvage, on +passa la nuit du 20 au 2l août en chaise de poste. Ce fut vers +le matin seulement que, les dernières ramifications des Balkans +dépassées, on se retrouva, au delà de la frontière roumaine, sur les +terrains plus carrossables de la Dobroutcha. + +Cette région est comme une presqu'île, formée par un large coude du +Danube, qui, après s'être élevé au nord vers Galatz, revient à l'est +sur la mer Noire, dans laquelle il se jette par plusieurs bouches. +Au vrai, cette sorte d'isthme qui rattache cette presqu'île à la +péninsule des Balkans, se trouve circonscrite par la portion de la +province située entre Tchernavoda et Kustendjé, où court la ligne +d'un petit railway de quinze à seize lieues au plus, qui part de +Tchernavoda. Mais, dans le sud du railway, la contrée étant +sensiblement la même qu'au nord, au point de vue topographique, on +peut dire que les plaines de la Dobroutcha prennent naissance à la +base des derniers chaînons des Balkans. + +«Le bon pays», c'est ainsi que les Turcs appellent cette tranche +fertile, dans laquelle la terre appartient au premier occupant. Elle +est, sinon habitée, parcourue du moins par des Tatars pasteurs, et +peuplée de Valaques, dans la partie qui avoisine le fleuve. L'empire +ottoman possède là une immense contrée, dont les vallées creusent à +peine le sol, presque sans relief. Elle présente plutôt une succession +de plateaux, qui s'étendent jusqu'aux forêts semées aux embouchures du +Danube. + +Sur ce sol, les routes, sans côtes abruptes ni pentes brusques, +permirent à la chaise de rouler plus rapidement. Les maîtres de poste +n'avaient plus le droit de maugréer en voyant atteler leurs chevaux, +ou, s'ils le faisaient, c'était pour ne point en perdre l'habitude. + +On alla donc vite et bien. Ce jour, 2l août, à midi, la chaise +relayait à Koslidcha, et, le soir même à Bazardjik. + +Là, le seigneur Kéraban se décida à passer la nuit, pour donner +quelque repos à tout son monde,--ce dont Bruno lui sut gré, sans en +rien dire, par prudence. + +Le lendemain, dès la première aube, la chaise, attelée de chevaux +frais, courait dans la direction du lac Karasou, sorte de vaste +entonnoir, dont le contenu, alimenté par des sources de fond, se +déverse dans le Danube, à l'époque des basses eaux. Vingt-quatre +lieues environ étaient enlevées en douze heures, et, vers huit heures +du soir, les voyageurs s'arrêtaient devant le railway de Kustendjé a +Tchernavoda, en face de la station de Medjidié, une ville toute neuve, +qui compte déjà vingt mille âmes et promet de devenir plus importante. + +Là, à son grand déplaisir, le seigneur Kéraban ne put immédiatement +franchir la voie pour rejoindre le khan, où il devait passer la nuit. +La voie était occupée par un train, et il fallut attendre pendant un +grand quart d'heure que le passage fut libre. + +De là, des plaintes, des récriminations contre ces administrations de +chemins de fer, qui se croient tout permis, non seulement d'écraser +les voyageurs qui ont la sottise de monter dans leurs véhicules, mais +de retarder ceux qui se refusent à y prendre place. + +«En tout cas, dit-il à Van Mitten, ce n'est pas à moi qu'il arrivera +jamais un accident de chemin de fer! + +--On ne sait! répondit, peut-être imprudemment, le digne Hollandais. + +--Je le sais, moi!» répliqua le seigneur Kéraban d'un ton qui coupa +court à toute discussion. + +Enfin, le train quitta la station de Modjidié, les barrières +s'ouvrirent, la chaise passa, et les voyageurs se reposèrent dans un +khan assez confortablement établi en cette ville, dont le nom fut +choisi en l'honneur du sultan Abdul-Medjid. + +Le lendemain, tous arrivaient, sans encombre, à travers une sorte de +plaine déserte, à Babadagh, mais tellement tard, qu'il parut plus +convenable de continuer le voyage pendant la nuit. Le soir, vers cinq +heures, on s'arrêtait à Toultcha, l'une des plus importantes villes de +la Moldavie. + +En cette cité de trente à quarante mille âmes, où se confondent +Tcherkesses, Nogaïs, Persans, Kurdes, Bulgares, Roumains, Grecs, +Arméniens, + +Turcs et Juifs, le seigneur Kéraban ne pouvait être embarrassé pour +trouver un hôtel à peu près confortable. C'est ce qui fut fait. Van +Mitten eut, avec la permission de son compagnon, le temps de visiter +Toultcha, dont l'amphithéâtre, très pittoresque, se déploie sur le +versant nord d'une petite chaîne, au fond d'un golfe formé par un +élargissement du fleuve, presque en face de la double ville d'Ismaïl. + +Le lendemain, 24 août, la chaise traversait le Danube, devant +Toultcha, et s'aventurait à travers le delta du fleuve, formé par deux +grandes branches. La première, celle que suivent les bateaux à vapeur +est dite la branche de Toultcha; la seconde, plus au nord, passe à +Ismaïl, puis à Kilia, et atteint au-dessous la mer Noire, après s'être +ramifiée en cinq chenaux. C'est ce qu'on appelle les bouches du +Danube. + +Au delà de Kilia et de la frontière, se développe la Bessarabie, +qui, pendant une quinzaine de lieues, se jette vers le nord-est, et +emprunte un morceau du littoral de la mer Noire. + +Il va sans dire que l'origine du nom du Danube, qui a donné lieu à +nombre de contestations scientifiques, amena une discussion purement +géographique entre le seigneur Kéraban et Van Mitten. + +Que les Grecs, au temps d'Hésiode, l'aient connu sous le nom d'Istor +ou Histor; que le nom de _Danuvius_ ait été importé par les armées +romaines, et que César, le premier, l'ait fait connaître sous ce nom; +que dans la langue des Thraces, il signifie «nuageux»; qu'il vienne du +celtique, du sanscrit, du zend ou du grec; que le professeur Bupp ait +raison, ou que le professeur Windishmann n'ait pas tort, lorsqu'ils +disputent sur cette origine, ce fut le seigneur Kéraban qui, comme +toujours, réduisit finalement son adversaire au silence, en faisant +venir le mot Danube, du mot zend «asdanu», qui signifie: la rivière +rapide. + +Mais, si rapide qu'elle soit, son cours ne suffit pas à entraîner la +masse de ses eaux, en les contenant dans les divers lits qu'elle s'est +creusés, et il faut compter avec les inondations du grand fleuve. +Or, par entêtement, le seigneur Kéraban ne compta pas, en dépit des +observations qui lui furent faites, et il lança sa chaise à travers le +vaste delta. + +Il n'était pas seul, dans cette solitude, en ce sens que nombre de +canards, d'oies sauvages, d'ibis, de hérons, de cygnes, de pélicans, +semblaient lui faire cortège. Mais, il oubliait que, si la nature a +fait de ces oiseaux aquatiques des êchassiers ou des palmipèdes, c'est +qu'il faut des palmes ou des échasses pour fréquenter cette région +trop souvent submergée, à l'époque des grandes crues, après la saison +pluvieuse. + +Or, les chevaux de la chaise étaient insuffisamment conformés, on +en conviendra, pour fouler du pied ces terrains détrempés par les +dernières inondations. Au delà de cette branche du Danube, qui va se +jeter dans la mer Noire à Sulina, ce n'était plus qu'un vaste marécage +au travers duquel se dessinait une route à peu près impraticable. +Malgré les conseils des postillons, auxquels se joignit Van Mitten, +le seigneur Kéraban donna l'ordre de pousser plus avant, et il fallut +bien lui obéir. Il arriva donc ceci: c'est que, vers le soir, la +chaise fut bien et dûment embourbée, sans qu'il fût possible aux +chevaux de la tirer de là. + +«Les routes ne sont pas suffisamment entretenues dans cette contrée! +crut devoir faire observer Van Mitten. + +--Elles sont ce qu'elles sont! répondit Kéraban. Elles sont ce +qu'elles peuvent être sous un pareil gouvernement! + +--Nous ferions peut-être mieux de revenir en arrière et de prendre un +autre chemin? + +--Nous ferons mieux, au contraire, de continuer à marcher en avant et +de ne rien changer à notre itinéraire! + +--Mais le moyen?... + +--Le moyen, répondit le têtu personnage, consiste à envoyer chercher +des chevaux du renfort au village le plus voisin. Que nous couchions +dans notre voiture ou dans une auberge, peu importe!» + +Il n'y avait rien à répliquer. Le postillon et Nizib furent détachés +à la recherche du plus prochain village, qui ne laissait pas d'être +assez éloigné. Très probablement, ils ne pourraient être de retour +qu'au lever du soleil. Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno durent +donc se résigner à passer la nuit au milieu de cette vaste steppe, +aussi abandonnés qu'ils l'eussent été au plus profond des déserts de +l'Australie centrale. Très heureusement, la chaise, enfoncée dans +les vases jusqu'au moyeu des roues, ne menaçait pas de s'enliser +davantage. + +Cependant, la nuit était fort obscure. De gros nuages, très bas, en +voie de condensation, chassés par les vents de la mer Noire, couraient +à travers l'espace. S'il ne pleuvait pas, une forte humidité montait +du sol imprégné d'eau, qui mouillait comme un brouillard polaire. +A dix pas, on ne se voyait plus. Les deux lanternes de la voiture +projetaient seules une lueur douteuse sous l'épaisse buée évaporée du +marécage, et peut-être eut-il mieux valu les éteindre. + +En effet, cette lueur pouvait attirer quelque importune visite. Mais +Van Mitten ayant émis cette observation, son intraitable ami crut +devoir la discuter, et de la discussion il résulta qu'il ne fut point +donné suite à la proposition de Van Mitten. + +Il avait pourtant raison, le sage Hollandais, et avec un peu plus de +finesse, il aurait proposé è son compagnon de laisser les lanternes +allumées: très vraisemblablement, le seigneur Kéraban les eût fait +éteindre. + + + + +VII + + +DANS LEQUEL LES CHEVAUX DE LA CHAISE FONT PAR PEUR CE QU'ILS N'ONT PU +FAIRE SOUS LE FOUET DU POSTILLON. + +Il était dix heures du soir. Kéraban, Van Mitten et Bruno, après +un souper prélevé sur les provisions serrées dans le coffre de la +voiture, se promenèrent en fumant, pendant une demi-heure environ, le +long d'une étroite sente, dont le sol ne cédait pas sous le pied. + +«Et maintenant, dit Van Mitten, je pense, ami Kéraban, que vous ne +voyez aucune objection à ce que nous allions dormir jusqu'au moment où +arriveront les chevaux de renfort? + +--Je n'en vois aucune, répondit Kéraban, après avoir réfléchi, avant +de faire cette réponse un peu extraordinaire de la part d'un homme qui +n'était jamais à court d'objections. + +--Je veux croire que nous n'avons rien à craindre? ajouta le +Hollandais, au milieu de cette plaine absolument déserte? + +--Je veux le croire aussi. + +--Aucune attaque n'est à redouter? + +--Aucune. + +--Si ce n'est, toutefois, l'attaque des moustiques!» répondit Bruno, +qui venait de s'appliquer une claque formidable sur le front pour +écraser une demi-douzaine de ces importuns diptères. + +Et, en effet, des nuées d'insectes très voraces, qu'attirait peut-être +la lueur des lanternes, commençaient à tourbillonner effrontément +autour de la chaise. + +«Hum! fit Van Mitten, il y a ici une fière quantité de ces moustiques, +et une moustiquaire n'eût pas été de trop! + +--Ce ne sont point des moustiques, répondit le seigneur Kéraban, en se +grattant le bas de la nuque, et ce n'est point une moustiquaire qui +nous manque! + +--Qu'est-ce donc? demanda le Hollandais. + +--Une cousiniaire, répondit Kéraban, car ces prétendus moustiques sont +des cousins! + +--Du diable si j'en ferais la différence! pensa Van Mitten, qui +ne jugea pas à propos d'entamer une discussion sur cette question +purement entomologique. + +--Ce qu'il y a de curieux, fit observer Kéraban; c'est que ce sont +uniquement les femelles de ces insectes qui s'attaquent à l'homme. + +--Je les reconnais bien là, ces représentants du beau sexe! répondit +Bruno, en se frottant les mollets. + +--Je crois que nous ferons sagement de rentrer dans la voilure, dit +alors Van Mitten, car nous allons être dévorés! + +--En effet, répondit Kéraban, les contrées que traverse le bas Danube +sont particulièrement infestées par ces cousins, et on ne les combat +qu'en semant son lit pendant la nuit, su chemise et ses bas pendant le +jour, de poudre du pyrèthre.... + +--Dont nous sommes absolument et malheureusement dépourvus! ajouta le +Hollandais. + +--Absolument, répondit Kéraban. Mais qui pouvait prévoir que nous +resterions en détresse dans les marécages de la Dobroutcha? + +--Personne, ami Kéraban. + +--J'ai entendu parler, ami Van Mitten, d'une colonie de Tatars +criméens, auxquels le gouvernement turc avait accordé une vaste +concession dans ce delta du fleuve, et que des légions de ces cousins +forcèrent à s'expatrier. + +--D'après ce que nous voyons, ami Kéraban, l'histoire n'est point +invraisemblable! + +--Rentrons donc dans la chaise! + +--Nous n'avons que trop tardé! répondit Van Mitten, qui s'agitait au +milieu d'un bourdonnement d'ailes, dont les frémissements se chiffrent +par millions à la seconde. + +Au moment où le seigneur Kéraban et son compagnon allaient remonter +dans la voiture, le premier s'arrêta. + +«Bien qu'il n'y ait rien à craindre, dit-il, il serait bon que Bruno +veillât jusqu'au retour du postillon. + +--Il ne s'y refusera pas, répondit Van Mitten. + +--Je ne m'y refuserai pas, dit Bruno, parce que mon devoir est de ne +pas m'y refuser, mais je vais être dévoré vivant! + +--Non! répliqua Kéraban. Je me suis laissé dire que les cousins ne +piquaient pas deux fois à la même place, de sorte que Bruno sera +bientôt à l'abri de leurs attaques. + +--Oui!... lorsque j'aurai été criblé de mille piqûres! + +--C'est ainsi que je l'entends, Bruno. + +--Mais, au moins, pourrai-je veiller dans le cabriolet? + +--Parfaitement, à la condition de ne point vous y endormir! + +--Et comment dormirais-je, au milieu de cet effroyable essaim de +moustiques? + +--De cousins, Bruno, répondit Kéraban, de simples cousins!... Ne +l'oubliez pas!» + +Sur cette observation, le seigneur Kéraban et Van Mitten remontèrent +dans le coupé, laissant à Bruno le soin de veiller à la garde de son +maître, ou mieux de ses maîtres. Depuis la rencontre de Kéraban et de +Van Mitten, ne pouvait-il se dire qu'il en avait deux? + +Après s'être assuré que les portières de la chaise étaient bien +fermées, Bruno visita l'attelage. Les chevaux, épuisés de fatigue, +étaient étendus sur le sol, respirant avec bruit, mêlant leur chaude +haleine au brouillard de cette plaine marécageuse. + +«Le diable ne les tirerait pas de cette ornière! se dit Bruno. Il faut +convenir que le seigneur Kéraban a eu là une fière idée de prendre +cette route! Après tout, cela le regarde!» + +Et Bruno remonta dans le cabriolet, dont il baissa le châssis vitré, +à travers lequel il pouvait voir dans le rayon du faisceau lumineux +projeté par les lanternes. + +Que pouvait faire de mieux le serviteur de Van Mitten, si ce n'est de +rêver, les yeux ouverts, et de combattre le sommeil, en réfléchissant +à la série d'aventures, dans lesquelles l'entraînait son maître, à la +suite du plus têtu des Osmanlis? + +Ainsi, lui, un enfant de l'ancienne Batavie, un traîneur du pavé de +Rotterdam, un habitué des quais de la Meuse, un pêcheur à la ligne +émérite, un musard des canaux qui sillonnent sa ville natale, il avait +été transporté à l'autre extrémité de l'Europe! De la Hollande à +l'empire ottoman, il avait fait cette gigantesque enjambée! Et à peine +débarqué à Constantinople, la fatalité venait de le jeter à travers +les steppes du bas Danube! Et il se voyait là, juché dans le cabriolet +d'une chaise de poste, au milieu des marais de la Dobroutcha, perdu +dans une nuit profonde, et plus enraciné à ce sol que la tour gothique +de Zuidekerk! Et tout cela, parce qu'il était tenu d'obéir à son +maître, lequel, sans y être forcé, n'en obéissait pas moins au +seigneur Kéraban. + +«Oh! bizarrerie des complications humaines! + +se répétait Bruno. Me voilà, en train de faire le tour de la mer +Noire, si nous le faisons jamais, et cela pour épargner dix paras que +j'eusse volontiers payés de ma poche, si j'avais été assez avisé pour +le faire en cachette du moins endurant des Turcs! Ah! Le têtu! le +têtu! Je suis sûr que, depuis le départ, j'ai déjà maigri de +deux livres!... En quatre jours! .. Que sera-ce donc dans quatre +semaines!--Bon! encore ces maudits insectes!». + +Et, si hermétiquement que Bruno eût fermé le châssis du cabriolet, +quelques douzaines de cousins avaient pu y pénétrer et s'acharnaient +contre le pauvre homme. Aussi, que de tapes, que de grattements, et +comme il s'en donnait de les traiter de moustiques, alors que le +seigneur Kéraban ne pouvait l'entendre! + +Une heure se passa ainsi, puis une autre heure encore. Peut-être, sans +l'agaçante attaque de ces insectes, Bruno, succombant à la fatigue, +se serait-il enfin laissé aller au sommeil? Mais dormir dans ces +conditions eût été impossible. + +Il devait être un peu plus de minuit, lorsque Bruno eut une idée. Elle +eût même dû lui venir plus tôt, à lui, un de ces Hollandais pur sang, +qui, en venant au monde, cherchent plutôt le tuyau d'une pipe que +le sein de leur nourrice. Ce fut de se mettre à fumer, de combattre +l'envahissement des cousins à coups de bouffées de tabac. Comment n'y +avait-il pas déjà songé? S'ils résistaient à l'atmosphère nicotique +qu'il allait emprisonner dans son cabriolet, c'est que ces insectes +ont la vie dure au milieu des marécages du bas Danube! + +Bruno tira donc de sa poche sa pipe de porcelaine à fleurs +émaillées,--une soeur de celle qui lui avait été si impudemment volée +à Constantinople. Il la bourra comme il eût fait d'une arme à feu +qu'il comptait décharger sur les troupes ennemies; puis, il battit le +briquet, alluma le fourneau, aspira à pleins poumons la fumée d'un +excellent tabac de Hollande, et la rejeta en énormes volutes. + +L'essaim bourdonna tout d'abord en redoublant ses assourdissants coups +d'ailes, et se dispersa peu à peu dans les angles les plus obscurs du +cabriolet. + +Bruno ne put que se féliciter de sa manoeuvre. La batterie qu'il +venait de démasquer faisait merveille, les assaillants se +repliaient en désordre; mais, comme il ne cherchait pas à faire de +prisonniers,--bien au contraire,--il ouvrit rapidement le châssis, +afin de donner une issue aux insectes du dedans, sachant bien que ses +bordées de fumée interdiraient tout accès aux insectes du dehors. + +Ainsi fut-il fait. Bruno, débarrassé de cette importune légion de +diptères, put même se hasarder à regarder à droite et à gauche. La +nuit était toujours aussi noire. Il passait de grands coups de brise, +qui ébranlaient parfois la voiture; mais elle adhérait fortement au +sol, trop fortement même. Donc, nulle crainte qu'elle fût renversée. + +Bruno chercha à voir en avant, vers l'horizon du nord, si quelque +lumière ne se montrait pas, qui eût annoncé le retour du postillon et +des chevaux de renfort. Obscurité complète, ténèbres d'autant plus +profondes, au lointain, que le devant de la chaise de poste se +découpait dans le segment lumineux des lanternes. Cependant, en +portant ses regards sur les côtés, à une distance de soixante pas +environ, Bruno crut apercevoir quelques points brillants, qui se +déplaçaient dans l'ombre, rapidement, sans bruit, tantôt au ras du +sol, tantôt à deux ou trois pieds au-dessus. + +Bruno se demanda tout d'abord si ce n'étaient pas là quelques +phosphorescences de feux follets, dont le dégagement se produisait à +la surface d'un marais où ne manque pas l'hydrogène sulfuré. + +Mais si, en sa qualité d'être raisonnant, sa raison risquait de +l'induire en erreur, il ne pouvait en être ainsi des chevaux de +la chaise, que leur instinct n'eût pas trompés sur la cause de ce +phénomène. En effet, ils commencèrent à donner quelques signes +d'agitation, les naseaux éventés, renâclant d'une façon insolite. + +«Eh! qu'est-ce cela? se dit Bruno. Quelque nouvelle complication, sans +doute! Seraient-ce des loups?». + +Que ce fût là une bande de loups, attirée par l'odeur de l'attelage, à +cela rien d'impossible. Ces animaux, toujours affamés, sont nombreux +dans le delta du Danube. + +«Diable! murmura Bruno, voilà qui serait encore plus malfaisant que +les moustiques ou les cousins de notre entêté! La fumée de tabac n'y +ferait rien, cette fois!» + +Cependant, les chevaux ressentaient une vive inquiétude, à laquelle on +ne pouvait se méprendre. Ils essayaient de ruer dans la boue épaisse, +ils se cabraient, ils donnaient de violentes secousses à la voiture. +Les points lumineux semblaient s'être rapprochés. Une sorte de +grognement sourd se mêlait aux sifflements de la brise. + +«Je pense, se dit Bruno, qu'il est opportun de prévenir le seigneur +Kéraban et mon maître!» + +Cela était urgent, en effet. Bruno se laissa donc lentement glisser +sur le sol; il abaissa le marchepied de la chaise, ouvrit la portière, +puis la referma, après s'être introduit dans le coupé, où les deux +amis dormaient tranquillement l'un près de l'autre. + +«Mon maître?... dit Bruno à voix basse, en appuyant sa main sur +l'épaule de Van Mitten. + +--Au diable l'importun qui me réveille! murmura le Hollandais en se +frottant les yeux. + +--Il ne s'agit pas d'envoyer les gens au diable, surtout quand le +diable est peut-être là! répondit Bruno. + +--Mais qui donc me parle?... + +--Moi, votre serviteur. + +--Ah! Bruno!... c'est toi?... Après tout, tu as bien fait de me +réveiller! Je rêvais que madame Van Mitten.... + +--Vous cherchait querelle!... répondit Bruno. Il est bien question de +cela maintenant! + +--Qu'y a-t-il donc? + + +--Voudriez-vous, s'il vous plaît, réveiller le seigneur Kéraban? + +--Que je réveille?... + +--Oui! Il n'est que temps!» + +Sans en demander davantage, le Hollandais, dormant encore à moitié, +secoua son compagnon. + +Rien de tel qu'un sommeil de Turc, quand ce Turc a un bon estomac et +une conscience nette. C'était le cas du compagnon de Van Mitten. Il +fallut s'y prendre à plusieurs reprises. + +Le seigneur Kéraban, sans relever ses paupières, grommelait et +grognait, en homme qui n'est pas d'humeur à se rendre. Pour peu qu'il +fût aussi têtu dans l'état de sommeil que dans l'état de veille, bien +certainement il faudrait le laisser dormir. + +Cependant, les insistances de Van Mitten et de Bruno furent telles que +le seigneur Kéraban se réveilla, détira ses bras, ouvrit les yeux, et +d'une voix encore brouillée d'assoupissement: + +«Hum! fit-il, les chevaux de renfort sont donc arrivés avec le +postillon et Nizib? + +--Pas encore, répondit Van Mitten. + +--Alors pourquoi me réveiller? + +--Parce que, si les chevaux ne sont pas arrivés, répondit Bruno, +d'autres animaux très suspects sont là, qui entourent la voiture et se +préparent à l'attaquer! + +--Quels sont ces animaux? + +--Voyez!» + +La vitre de la portière fut abaissée, et Kéraban se pencha au dehors. + +«Allah nous protège! s'écria-t-il. Voilà toute une bande de sangliers +sauvages!» + +Il n'y avait pas à s'y tromper. C'étaient bien des sangliers. Ces +animaux sont très nombreux dans toute la contrée qui confine à +l'estuaire danubien; leur attaque est fort à redouter, et ils peuvent +être rangés dans la catégorie des bêtes féroces. + +«Et qu'allons-nous faire? demanda le Hollandais. + +--Rester tranquilles, s'ils n'attaquent pas, répondit Kéraban. Nous +défendre, s'ils attaquent! + +--Pourquoi ces sangliers nous attaqueraient-ils? reprit Van Mitten, +Ils ne sont point carnassiers, que je sache! + +--Soit, répondit Kéraban, mais si nous ne courons pas la chance d'être +dévorés, nous courons la chance d'être éventrés! + +--Cela se vaut, fit tranquillement observer Bruno. + +--Aussi, tenons-nous prêts à tout événement!» + +Cela dit, le seigneur Kéraban fit mettre les armes en état. Van Mitten +et Bruno avaient chacun un revolver à six coups et un certain nombre +de cartouches. Lui, Vieux Turc, ennemi déclaré de toute invention +moderne, ne possédait que deux pistolets de fabrication ottomane, +au canon damasquiné, à la crosse incrustée d'écaille et de pierres +précieuses, mais plus faits pour orner la ceinture d'un agha que pour +détonner dans une attaque sérieuse. Van Mitten, Kéraban et Bruno +devaient donc se contenter de ces seules armes, et ne les employer +qu'à coup sûr. + +Cependant, les sangliers, au nombre d'une vingtaine, s'étaient +rapprochés peu à peu et entouraient la voiture. A la lueur des +lanternes, qui les avait sans doute attirés, on pouvait les voir se +démener violemment et fouiller le sol à coups de défenses. C'étaient +d'énormes suiliens, de la taille d'un âne, d'une force prodigieuse, +capables de découdre chacun toute une meute. La situation des +voyageurs, emprisonnés dans leur coupé, ne laissait donc pas d'être +très inquiétante, s'ils venaient à être assaillis de part et d'autre, +avant le lever du jour. + +Les chevaux de l'attelage le sentaient bien. Au milieu des grognements +de la bande, ils s'ébrouaient, ils se jetaient de côté, à faire +craindre qu'ils ne rompissent ou leurs traits ou les brancards de la +chaise. + +Soudain, plusieurs détonations éclatèrent. Van Mitten et Bruno +venaient de décharger chacun deux coups de leur revolver sur ceux des +sangliers qui se lançaient à l'assaut. Ces animaux, plus ou moins +blessés, firent entendre des rugissements de rage, en se roulant sur +le sol. Mais les autres, rendus furieux, se précipitèrent sur la +voiture et l'attaquèrent à coups de défenses. Les panneaux furent +percés en maints endroits, et il devint évident qu'avant peu ils +seraient défoncés. + +«Diable! diable! murmurait Bruno. + +--Feu! feu!» répétait le seigneur Kéraban, en déchargeant ses +pistolets, qui rataient généralement une fois sur quatre,--bien qu'il +n'en voulût pas convenir. + +Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessèrent encore un certain +nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncèrent +directement sur l'attelage. + +De là, épouvante bien naturelle des chevaux que menaçaient les +défenses des sangliers, et qui ne pouvaient répondre qu'à coups de +pied, sans avoir la liberté de leurs mouvements. S'ils eussent été +libres, ils se seraient jetés à travers la campagne, et ce n'aurait +plus été qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils +essayèrent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits, +afin de s'échapper. Mais les traits, faits d'une corde à torons +serrés, résistèrent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise +se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachât du sol sous ces +terribles coups de collier. + +Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui +leur paraissait le plus à craindre, c'était que leur voiture ne vînt à +chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus +en respect, se seraient jetés dessus, et c'en eût été fait de ceux +qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille +éventualité? N'étaient-ils pas à la merci de cette troupe furieuse? +Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'épargnèrent +point les coups de revolver. + +Tout à coup, une secousse plus violente ébranla la chaise, comme si +l'avant-train s'en fût détaché. + +«Eh! tant mieux! s'écria Kéraban. Que nos chevaux s'emportent à +travers la steppe! Les sangliers se mettront à leur poursuite, et ils +nous laisseront en repos!» + +Mais l'avant-train tenait bon et résistait avec une solidité qui +faisait honneur à cet antique produit de la carrosserie anglaise. +Donc, il ne céda pas. Ce fut la chaise qui céda. Les secousses +devinrent telles, qu'elle fut arrachée aux profondes ornières où elle +plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage, +fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voilà roulant au +galop de ses chevaux emportés, que rien ne guidait au milieu de cette +nuit profonde. + +Cependant, les sangliers n'avaient point abandonné la partie. Ils +couraient sur les côtés, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres +à la voiture, qui ne parvenait pas à les distancer. + +Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno s'étaient rejetés dans le +fond du coupé. + +«Ou nous verserons... dit Van Mitten. + +--Ou nous ne verserons pas, répondit Kéraban. + +--Il faudrait tâcher de ressaisir les guides!», fit judicieusement +observer Bruno. + +Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les +guides étaient à sa portée; mais les chevaux, en se débattant, les +avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au +hasard de cette course folle à travers une contrée marécageuse. Pour +arrêter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arrêter, en même +temps, la bande enragée qui le poursuivait. Or, les armes à feu, dont +les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu +suffire. Les voyageurs, projetés les uns sur les autres, ou lancés +d'un coin à l'autre du coupé à chaque cahot de la route,--celui-ci +résigné à son sort comme tout bon musulman, ceux-là, flegmatiques +comme des Hollandais,--n'échangèrent plus une parole. + +Une grande heure s'écoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les +sangliers ne l'abandonnaient pas. + +«Ami Van Mitten, dit enfin Kéraban, je me suis laissé raconter qu'en +pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups à +travers les steppes de la Russie, avait été sauvé, grâce au sublime +dévouement de son domestique. + +--Et comment? demanda Van Mitten. + +--Oh! rien de plus simple, reprit Kéraban. Le domestique embrassa son +maître, recommanda son âme à Dieu, se jeta hors de la voiture et, +pendant que les loups s'arrêtaient à le dévorer, son maître parvint à +les distancer et il fut sauvé. + +--Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas là!» répondit +tranquillement Bruno. + +Puis, sur cette réflexion, tous trois retombèrent dans le plus profond +silence. + +Cependant la nuit s'avançait. L'attelage ne perdait rien de son +effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour +pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point, +si une roue brisée, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la +chaise, le seigneur Kéraban et Van Mitten gardaient quelque chance +d'être sauvés,--même sans un dévouement dont Bruno se sentait +incapable. + +Il faut dire, en outre, que les chevaux, guidés par leur instinct, +s'étaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient +l'habitude de parcourir. C'était en droite ligne, vers le relais de +poste qu'ils s'étaient imperturbablement dirigés. + +Aussi, lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à dessiner +la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en étaient plus éloignés que de +quelques verstes. + +La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu à +peu, elle resta en arrière; mais l'attelage ne ralentit pas sa course +un seul instant, et il ne s'arrêta que pour tomber, absolument fourbu, +à quelque centaine de pas de la maison de poste. + +Le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient sauvés. Aussi +le Dieu des chrétiens ne fut-il pas moins remercié que le Dieu des +infidèles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs +hollandais et turc pendant cette nuit périlleuse. + +Au moment où la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui +n'avaient pu s'aventurer à travers ces profondes ténèbres, allaient +en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacèrent donc +l'attelage que le seigneur Kéraban dut payer un bon prix; puis, sans +se donner même une heure de repos, la chaise, dont les traits et le +timon avaient été réparés, reprenait son train habituel et s'élançait +sur la route de Kilia. + +Cette petite ville, dont les Russes ont détruit les fortifications +avant de la rendre à la Roumanie, est aussi un port du Danube, situé +sur le bras qui porte son nom. + +La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soirée du 25 +août. Les voyageurs, exténués, descendirent à l'un des principaux +hôtels de la ville, et se rattrapèrent, pendant douze heures d'un bon +sommeil, des fatigues de la nuit précédente. + +Le lendemain, ils repartirent dès l'aube, et ils arrivèrent rapidement +à la frontière russe. + +Là, il y eut encore quelques difficultés. Les formalités assez +vexatoires de la douane moscovite ne laissèrent pas de mettre à +une rude épreuve la patience du seigneur Kéraban, qui, grâce à ses +relations d'affaires,--par malheur ou par bonheur, comme on +voudra,--parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un +instant, on put croire que son entêtement à contester les agissements +des douaniers l'empêcherait de passer la frontière. + +Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint à le calmer. Kéraban +consentit donc à se soumettre aux exigences de la visite, à laisser +fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans +avoir à plusieurs reprises émis cette réflexion absolument juste: + +«Décidément, les gouvernements sont tous les mêmes et ne valent pas +l'écorce d'une pastèque!» + +Enfin la frontière roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise +se lançait à travers cette portion de la Bessarabie que dessine le +littoral de la mer Noire vers le nord-est. + +Le seigneur Kéraban et Van Mitten n'étaient plus qu'à une vingtaine de +lieues d'Odessa. + + + + +VIII + + +OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON +FIANCÉ AHMET. + +La jeune Amasia, fille unique du banquier Sélim, d'origine turque, et +sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une +habitation charmante, dont les jardins s'étendaient en terrasses +jusqu'au bord de la mer Noire. + +De la dernière terrasse, dont les marches se baignaient dans les +eaux, calmes ce jour-là, mais souvent battues par les vents d'est de +l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, à une demi-lieue vers le +sud, dans toute sa splendeur. + +Cette ville,--une oasis au milieu de l'immense steppe qui +l'entoure,--forme un magnifique panorama de palais, d'églises, +d'hôtels, de maisons, bâtis sur la falaise escarpée, dont la base +se plonge à pic dans la mer. De l'habitation du banquier Sélim, on +pouvait même apercevoir la grande place ornée d'arbres, et l'escalier +monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme +d'État fut le fondateur de cette cité et en resta l'administrateur +jusqu'à l'heure où il dut venir travailler à la libération du +territoire français, envahi par l'Europe coalisée. + +Si le climat de la ville est desséchant, sous l'influence des vents +du nord et de l'est, si les riches habitants de cette capitale de la +nouvelle Russie sont forcés, pendant la saison brûlante, d'aller +chercher la fraîcheur à l'ombrage des khoutors, cela suffit à +expliquer pourquoi ces villas se sont multipliées sur le littoral, +pour l'agrément de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques +mois de villégiature sous le ciel de la Crimée méridionale. Entre +ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Sélim, à +laquelle son orientation épargnait les inconvénients d'une sécheresse +excessive. + +Si l'on demande pourquoi ce nom d'Odessa, c'est-à-dire «la ville +d'Ulysse» a été donné à une bourgade qui, au temps de Potemkin, +s'appelait encore Hadji-Bey, comme sa forteresse, c'est que les +colons, attirés par les privilèges octroyés à la nouvelle cité, +demandèrent un nom à l'impératrice Catherine II. L'impératrice +consulta l'Académie de Saint-Pétersbourg; les académiciens fouillèrent +l'histoire de la guerre de Troie; ces fouilles mirent à nu l'existence +plus ou moins problématique d'une ville d'Odyssos, qui aurait +jadis existé sur cette partie du littoral: d'où ce nom d'Odessa, +apparaissant dans le second tiers du dix-huitième siècle. + +Odessa était une ville commerçante, elle l'est restée, on peut croire +qu'elle le sera toujours. Ses cent cinquante mille habitants +se composent non seulement de Russes, mais de Turcs, de +Grecs, d'Arméniens,--enfin une agglomération cosmopolite de gens qui +ont le goût des affaires. Or, si le commerce, et principalement le +commerce d'exportation, ne se fait pas sans commerçants, il ne se fait +pas sans banquiers non plus. De là, la création de maisons de banque, +dès l'origine de la ville nouvelle, et, parmi elles, modeste à ses +débuts, maintenant classée à un rang estimable sur la place, celle du +banquier Sélim. + +On le connaîtra suffisamment, lorsqu'il aura été dit que Sélim +appartenait à la catégorie, plus nombreuse qu'on ne croit, des Turcs +monogames; qu'il était veuf de la seule femme qu'il eût eue: qu'il +avait pour fille unique Amasia, la fiancée du jeune Ahmet, neveu du +seigneur Kéraban; enfin qu'il était le correspondant et l'ami du plus +entêté Osmanli dont la tête se soit jamais cachée sous les plis du +turban traditionnel. + +Le mariage d'Ahmet et d'Amasia, on le sait, allait être célébré à +Odessa. La fille du banquier Sélim n'était point destinée à devenir la +première femme d'un harem, partageant avec de plus ou moins nombreuses +rivales le gynécée d'un Turc égoïste et capricieux. Non! Elle devait, +seule avec Ahmet, revenir à Constantinople, dans la maison de son +oncle Kéraban. Seule et sans partage, elle était destinée à vivre près +de ce mari qu'elle aimait, qui l'aimait depuis son enfance. Dût cet +avenir paraître singulier pour une jeune femme turque dans le pays de +Mahomet, il en serait ainsi, cependant, et Ahmet n'était point homme à +faire exception aux usages de sa famille. + +On sait, en outre, qu'une tante d'Amasia, une soeur de son père, lui +avait légué en mourant l'énorme somme de cent mille livres turques, à +la condition qu'elle fût mariée avant seize ans révolus,--un caprice +de vieille fille qui n'ayant jamais pu trouver un mari, s'était dit +que sa nièce n'en trouverait jamais assez tôt,--et l'on sait aussi que +ce délai expirait dans six semaines. Faute de quoi l'héritage, qui +constituait la plus grande partie de la fortune de la jeune fille, +s'en irait à des collatéraux. + +Au reste, Amasia eût été charmante, même pour les yeux d'un Européen. +Si son iachmak ou voile de mousseline blanche, si la coiffure en +étoffe tissée d'or qui lui couvrait la tête, si le triple rang de +sequins de son front se fussent dérangés, on aurait vu flotter les +tortils d'une magnifique chevelure noire. Amasia n'empruntait point +aux modes de son pays de quoi rehausser sa beauté. Ni le hanum ne +dessinait ses sourcils, ni le khol ne teignait ses cils, ni le henné +n'estompait ses paupières. Pas de blanc de bismuth ni de carmin pour +peindre son visage. Pas de kermès liquide pour rougir ses lèvres. Une +femme d'Occident, arrangée à la déplorable mode du jour, eût été plus +peinte qu'elle. Mais son élégance naturelle, la flexibilité de sa +taille, la grâce de sa démarche, se devinaient sous le féredjé, large +manteau en cachemire, qui la drapait du cou jusqu'aux pieds comme une +dalmatique. + +Ce jour-là, dans la galerie ouverte sur les jardins de l'habitation, +Amasia portait une longue chemise de soie de Brousse, que recouvrait +l'ample chalwar, se rattachant à une petite veste brodée, et une +entari à longue traîne de soie, tailladée aux manches et garnie d'une +passementerie d'oya, sorte de dentelle exclusivement fabriquée en +Turquie. Une ceinture en cachemire lui retenait les pointes de la +traîne, de manière à faciliter sa marche. Des boucles d'oreille et +une bague étaient ses seuls bijoux. D'élégants padjoubs de velours +cachaient le bas de sa jambe, et ses petits pieds disparaissaient dans +une chaussure soutachée d'or. + +Sa suivante Nedjeb, jeune fille vive, enjouée, sa dévouée +compagne,--on pourrait dire presque son amie,--était alors près +d'elle, allant, venant, causant, riant, égayant cet intérieur par sa +belle humeur franche et communicative. + +Nedjeb, d'origine zingare, n'était point une esclave. Si l'on voit +encore des Éthiopiens ou des noirs du Soudan mis en vente sur quelques +marchés de l'empire, l'esclavage n'en est pas moins aboli, en +principe. Bien que le nombre des domestiques soit considérable +pour les besoins des grandes familles turques,--nombre qui, à +Constantinople, comprend le tiers de la population musulmane,--ces +domestiques ne sont point réduits à l'état de servitude, et il faut +dire que, limités chacun dans sa spécialité, ils n'ont pas grand'chose +à faire. + +C'était un peu sur ce pied qu'était montée la maison du banquier +Sélim; mais Nedjeb, uniquement attachée au service d'Amasia, après +avoir été recueillie tout enfant dans cette maison, occupait une +situation spéciale, qui ne la soumettait à aucun des services de la +domesticité. + +Amasia, à demi étendue sur un divan recouvert d'une riche étoffe +persane, laissait son regard parcourir la baie du côté d'Odessa. + +«Chère maîtresse, dit Nedjeb, en venant s'asseoir sur un coussin aux +pieds de la jeune fille, le seigneur Ahmet n'est pas encore ici? Que +fait donc le seigneur Ahmet? + +--Il est allé à la ville, répondit Amasia, et peut-être nous +rapportera-t-il une lettre de son oncle Kéraban? + +--Une lettre! une lettre! s'écria la jeune suivante. Ce n'est pas une +lettre qu'il nous faut, c'est l'oncle lui-même, et, en vérité, l'oncle +se fait bien attendre! + +--Un peu de patience, Nedjeb! + +--Vous en parlez à votre aise, ma chère maîtresse! Si vous étiez a ma +place, vous ne seriez pas si patiente! + +--Folle! répondit Amasia. Ne dirait-on pas qu'il s'agit de ton +mariage, non du mien! + +--Et croyez-vous donc que ce ne soit pas une chose grave, de passer au +service d'une dame, après avoir été au service d'une jeune fille? + +--Je ne t'en aimerai pas mieux, Nedjeb! + +--Ni moi, ma chère maîtresse! Mais, en vérité, je vous verrai si +heureuse, si heureuse, lorsque vous serez la femme du seigneur Ahmet, +qu'il rejaillira sur moi un peu de votre bonheur! + +--Cher Ahmet! murmura la jeune fille, dont les beaux yeux se voilèrent +un instant, pendant qu'elle évoquait le souvenir de son fiancé. + +--Allons! vous voilà forcée de fermer les yeux pour le voir, ma +bien-aimée maîtresse! s'écria malicieusement Nedjeb, tandis que, s'il +était ici, il suffirait de les ouvrir! + +--Je te répète, Nedjeb, qu'il est allé prendre connaissance du +courrier à la maison de banque, et que, sans doute, il nous rapportera +une lettre de son oncle. + +--Oui!... une lettre du seigneur Kéraban, où le seigneur Kéraban +répétera, suivant son habitude, que ses affaires le retiennent à +Constantinople, qu'il ne peut encore quitter son comptoir, que les +tabacs sont en hausse, à moins qu'ils ne soient en baisse qu'il +arrivera dans huit jours, sans faute, à moins que ce ne soit dans +quinze!... Et cela presse! Nous n'avons plus que six semaines, et il +faut que vous soyez mariée, sinon toute votre fortune... + +--Ce n'est pas pour ma fortune que je suis aimée d'Ahmet! + +--Soit... mais il ne faut pas compromettre par un retard!... Oh! ce +seigneur Kéraban... si c'était mon oncle! + +--Et que ferais-tu, si c'était ton oncle? + +--Je n'en ferais rien, chère maîtresse, puisqu'il paraît qu'on n'en +peut rien faire!... Et cependant, s'il était ici, s'il arrivait +aujourd'hui même... demain, au plus tard, nous irions faire +enregistrer le contrat chez le juge, et, après-demain, une fois la +prière dite par l'imam, nous serions mariés, et bien mariés, et +les fêtes se prolongeraient pendant quinze jours à la villa, et le +seigneur Kéraban repartirait avant la fin, si cela lui faisait plaisir +de s'en retourner là-bas!» + +Il est certain que les choses pourraient se passer ainsi, à la +condition que l'oncle Kéraban ne tarderait pas davantage à quitter +Constantinople. Le contrat enregistré chez le mollah, qui remplit la +fonction d'officier ministériel,--contrat par lequel, en principe, le +futur s'oblige à donner à sa femme l'ameublement, l'habillement et +la batterie de cuisine,--puis, la cérémonie religieuse, toutes ces +formalités, rien n'empêcherait de les accomplir en aussi peu de temps +que le disait Nedjeb. Mais encore fallait-il que le seigneur Kéraban, +dont la présence était indispensable pour la validation du mariage, +en sa qualité de tuteur du fiancé, pût prendre sur ses affai +les quelques jours que réclamait, au nom de sa jolie maîtresse, +l'impatiente Zingare. + +En ce moment, la jeune suivante s'écria: + +«Ah! voyez!... voyez donc ce petit bâtiment qui vient de jeter l'ancre +au pied des jardins! + +--En effet!» répondit Amasia. + +Et les deux jeunes filles se dirigèrent vers l'escalier qui descendait +à la mer, afin de mieux apercevoir le léger navire, gracieusement +mouillé en cet endroit. + +C'était une tartane, dont la voile pendait maintenant sur ses cargues. +Une petite brise lui avait permis de traverser la baie d'Odessa. Sa +chaîne la maintenait à moins d'une encâblure du rivage, et elle se +balançait doucement sur les dernières lames, qui venaient mourir au +pied de l'habitation. Le pavillon turc,--une étamine rouge avec un +croissant d'argent,--flottait à l'extrémité de son antenne. + +«Peux-tu lire son nom? demanda Amasia à Nedjeb. + +--Oui, répondit la jeune fille. Voyez! Elle se présente par l'arrière. +Son nom est _Guïdare_.» + +La _Guïdare_, en effet, capitaine Yarhud, venait de mouiller en cette +partie de la baie. Mais il ne semblait pas qu'elle dût y séjourner +longtemps, car ses voiles ne furent point serrées, et un marin aurait +reconnu qu'elle restait en appareillage. + +«Vraiment, dit Nedjeb, ce serait délicieux de se promener sur cette +jolie tartane, par une mer bien bleue, avec un peu de vent, qui la +ferait incliner sous ses grandes ailes blanches!» + +Puis, grâce à la mobilité de son imagination, la jeune Zingare, +apercevant un coffret, déposé sur une petite table en laque de Chine, +près du divan, alla l'ouvrir et en tira quelques bijoux. + +«Et ces belles choses que le seigneur Ahmet a fait apporter pour vous, +s'écria-t-elle. Il me semble que voilà bien une grande heure que nous +ne les avons regardées! + +--Le penses-tu? murmura Amasia, en prenant un collier et des +bracelets, qui scintillèrent sous ses doigts. + +--Avec ces bijoux, le seigneur Ahmet espère vous rendre encore plus +belle, mais il n'y réussira pas! + +--Que dis-tu, Nedjeb? répondit Amasia. Quelle femme ne gagnerait pas à +s'orner de ces magnifiques parures? Vois ces diamants de Visapour! Ce +sont des joyaux de feu, et ils semblent me regarder comme les beaux +yeux de mon fiancé! + +--Eh! chère maîtresse, lorsque les vôtres le regardent, ne lui +faites-vous pas un cadeau qui vaut le sien? + +--Folle! reprit Amasia. Et ce saphir d'Ormuz, et ces perles d'Ophir, +et ces turquoises de Macédoine!... + +--Turquoise pour turquoise! répondit Nedjeb, avec un joyeux rire, il +n'y perd pas, le seigneur Ahmet? + +--Heureusement, Nedjeb, il n'est pas là pour t'entendre! + +--Bon! s'il était là, chère maîtresse, c'est lui-même qui vous dirait +toutes ces vérités, et, de sa bouche, elles auraient un bien autre +prix que de la mienne!» + +Puis, prenant une paire de pantoufles, déposées près du coffret, +Nedjeb se prit à dire: + +«Et ces jolies babouches, toutes pailletées et passementées, avec des +houppes de cygne, faites pour deux petits pieds que je connais!... +Voyons laissez-moi vous les essayer! + +--Essaye-les toi-même, Nedjeb. + +--Moi? + +--Ce ne serait pas la première fois que, pour me faire plaisir... + +--Sans doute! sans doute! répondit Nedjeb. Oui! j'ai déjà essayé vos +belles toilettes... et j'allais me montrer sur les terrasses de la +villa... et l'on risquait de me prendre pour vous, chère maîtresse! +C'est que j'étais bien belle ainsi!... Mais non! cela ne doit pas +être, et aujourd'hui moins que jamais. + +--Voyons, essayez ces jolies pantoufles! + +--Tu le veux?» + +Et Amasia se prêta complaisamment au caprice de Nedjeb, qui la chaussa +de pantoufles dignes d'être mises en évidence derrière quelque vitrine +de bibelots précieux. + +«Ah! comment ose-t-on marcher avec cela! s'écria la jeune Zingare. Et +qui va être jalouse, maintenant? Votre tête, chère maîtresse, jalouse +de vos petits pieds! + +--Tu me fais rire, Nedjeb, répondit Amasia, et pourtant.... + +--Et ces bras, ces jolis bras, que vous laissez tout nus! Que vous +ont-il donc fait? Le seigneur Ahmet ne les a pas oubliés, lui! Je vois +là des bracelets qui leur iront à merveille! Pauvres petits bras, +comme on vous traite!... Heureusement, je suis la!» + +Et tout en riant, Nedjeb passait aux poignets de la jeune fille deux +magnifiques bracelets, plus resplendissants sur cette peau blanche et +chaude que sur le velours de leur écrin. + +Amasia se laissait faire. Tous ces bijoux lui parlaient d'Ahmet, et, +à travers l'incessant babil de Nedjeb, ses yeux, allant de l'un à +l'autre, lui répondaient en silence. + +«Chère Amasia!» + +La jeune fille, à cette voix, se leva précipitamment. + +Un jeune homme, dont les vingt-deux ans allaient bien aux seize ans +de sa fiancée, était près d'elle. Taille au-dessus de la moyenne, +tournure élégante, à la fois fière et gracieuse, yeux noirs d'une +grande douceur, que la passion pouvait emplir d'éclairs, chevelure +brune, dont les boucles tremblaient sous le puckul de soie, qui +pendait à son fez, fines moustaches tracées à la mode albanaise, dents +blanches,--enfin un air très aristocratique, si cette épithète pouvait +avoir cours dans un pays où, le nom n'étant pas transmissible, il +n'existe aucune aristocratie héréditaire. + +Ahmet était consciencieusement vêtu à la turque, et pouvait-il en +être autrement du neveu d'un oncle qui se serait cru déshonoré en +s'européanisant comme un simple fonctionnaire? Sa veste brodée d'or, +son chalwar d'une coupe irréprochable, que ne surchargeait aucune +passementerie de mauvais goût, sa ceinture qui l'enroulait d'un pli +gracieux, son fez entouré d'un saryk en coton de Brousse, ses bottes +de maroquin, lui faisaient un costume tout à son avantage. + +Ahmet s'était avancé près de la jeune fille, il lui avait pris les +mains, il l'avait doucement obligée à se rasseoir, tandis que Nedjeb +s'écriait: + +«Eh bien, seigneur Ahmet, avons-nous ce matin une lettre de +Constantinople? + +--Non, répondit Ahmet, pas même une lettre d'affaires de mon oncle +Kéraban! + +--Oh! le vilain homme! s'écria la jeune Zingare. + +--Je trouve même assez inexplicable, reprit Ahmet, que le courrier +n'ait apporté aucune correspondance de son comptoir. C'est le jour où, +d'habitude, sans y manquer jamais, il règle ses opérations avec son +banquier d'Odessa, et votre père n'a point reçu de lettre à ce sujet! + +--En effet, mon cher Ahmet, de la part d'un négociant aussi régulier +dans ses affaires que votre oncle Kéraban, cela a lieu d'étonner! +Peut-être une dépêche?... + +--Lui? envoyer une dépêche? Mais, chère Amasia, vous savez bien qu'il +ne correspond pas plus par le télégraphe qu'il ne voyage par le chemin +de fer! Utiliser ces inventions modernes, même pour ses relations +commerciales! Il aimerait mieux, je crois, recevoir une mauvaise +nouvelle par lettre, qu'une bonne par dépêche! Ah! l'oncle Kéraban!... + +--Vous lui aviez écrit pourtant, cher Ahmet? demanda la jeune fille, +dont les regards se levèrent doucement sur son fiancé. + +--Je lui ai écrit dix fois pour presser son arrivée à Odessa, pour +le prier de fixer à une date plus rapprochée la célébration de notre +mariage! Je lui ai répété qu'il était un oncle barbare.... + +--Bien! s'écria Nedjeb. + +--Un oncle sans coeur, tout en étant le meilleur des hommes!... + +--Oh! fit Nedjeb, en secouant la tête. + +--Un oncle sans entrailles, tout en étant un père pour son neveu!... +Mais il m'a répondu que, pourvu qu'il arrivât avant six semaines, on +ne pouvait rien lui demander de plus! + +--Il nous faudra donc attendre son bon vouloir Ahmet! + +--Attendre, Amasia, attendre!... répondit Ahmet! Ce sont autant de +jours de bonheur qu'il nous vole! + +--Et on arrête des voleurs, oui! des voleurs, qui n'ont jamais fait +pis! s'écria Nedjeb, en frappant du pied. + +--Que voulez-vous? reprit Ahmet. J'essayerai encore d'attendrir mon +oncle Kéraban. Si demain il n'a pas répondu à ma lettre, je pars pour +Constantinople, et.... + +--Non, cher Ahmet, répondit Amasia, qui saisit la main du jeune homme, +comme si elle eût voulu le retenir. Je souffrirais plus de votre +absence que je ne me réjouirais de quelques jours gagnés pour notre +mariage! Non! restez! Qui sait si quelque circonstance ne changera pas +les idées de votre oncle? + +--Changer les idées de l'oncle Kéraban! répondit Ahmet. Autant +vaudrait essayer de changer le cours des astres, faire lever la lune à +la place du soleil, modifier les lois du ciel! + +--Ah! si j'étais sa nièce! dit Nedjeb. + +--Et que ferais-tu, si tu étais sa nièce? demanda Ahmet. + +--Moi!... J'irais si bien le saisir par son cafetan, répondit la jeune +Zingare, que... + +--Que tu déchirerais son cafetan, Nebjeb, et rien de plus! + +--Eh bien, je le tirerais si vigoureusement par sa barbe.... + +--Que sa barbe te resterait dans la main! + +--Et pourtant, dit Amasia, le seigneur Kéraban est le meilleur des +hommes! + +--Sans doute, sans doute, répondit Ahmet, mais tellement entêté, que +s'il luttait d'entêtement avec un mulet, ce n'est pas pour le mulet +que je parierais!» + + + + +IX + + +DANS LEQUEL IL S'EN FAUT BIEN PEU QUE LE PLAN DU CAPITAINE YARHUD NE +RÉUSSISSE. + +En ce moment, un des serviteurs de l'habitation,--celui qui, d'après +les usages ottomans, était uniquement destiné à annoncer les +visiteurs,--parut à l'une des portes latérales de la galerie. + +«Seigneur Ahmet, dit-il en s'adressant au jeune homme, un étranger est +là, qui désirerait vous parler. + +--Quel est-il? demanda Ahmet. + +--Un capitaine maltais. Il insiste vivement pour que vous vouliez bien +le recevoir. + +--Soit! Je vais.... répondit Ahmet. + +--Mon cher Ahmet, dit Amasia, recevez ici ce capitaine, s'il n'a rien +de particulier à vous dire. + +--C'est peut-être celui qui commande cette charmante tartane? fit +observer Nedjeb, en montrant le petit bâtiment mouillé dans les eaux +mêmes de l'habitation. + +--Peut-être! répondit Ahmet. Faites entrer.» + +Le serviteur se retira, et, un instant après, l'étranger se présentait +à la porte de la galerie. + +C'était bien le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guïdare_, +rapide navire d'une centaine de tonneaux, aussi propre au cabotage de +la mer Noire qu'à la navigation des Échelles du Levant. + +A son grand déplaisir, Yarhud avait éprouvé quelque retard avant +d'avoir pu jeter l'ancre à portée de la villa du banquier Sélim. Sans +perdre une heure, après sa conversation avec Scarpante, l'intendant du +seigneur Saffar, il s'était transporté de Constantinople à Odessa par +les railways de la Bulgarie et de la Roumanie. Yarhud devançait ainsi +de plusieurs jours l'arrivée du seigneur Kéraban, qui, dans sa lenteur +de Vieux Turc, ne se déplaçait que de quinze à seize lieues par +vingt-quatre heures; mais, à Odessa, il trouva le temps si mauvais, +qu'il n'osa se hasarder à faire sortir la _Guïdare_ du port, et dut +attendre que le vent de nord-est eût hâlé un peu la terre d'Europe. +Ce matin, seulement, sa tartane avait pu mouiller en vue de la villa. +Donc, de ce chef, un retard qui ne lui donnait plus que peu d'avance +sur le seigneur Kéraban et pouvait être préjudiciable à ses intérêts. + +Yarhud devait maintenant agir sans perdre un jour. Son plan était tout +indiqué: la ruse d'abord, la force ensuite, si la ruse échouait; +mais il fallait que, le soir même, la _Guïdare_ eût quitté la rade +d'Odessa, ayant Amasia à son bord. Avant que l'éveil ne fût donné et +qu'on pût la poursuivre, la tartane serait hors de portée avec ces +brises de nord-ouest. + +Les enlèvements de ce genre s'opèrent encore, et plus fréquemment +qu'on ne saurait le croire, sur les divers points du littoral. S'ils +sont assez fréquents dans les eaux turques, aux environs des parages +de l'Anatolie, on doit également les redouter même sur les portions du +territoire, directement soumis à l'autorité moscovite. Il y a quelques +années à peine, Odessa avait été précisément éprouvée par une série +de rapts, dont les auteurs sont demeurés inconnus. Plusieurs jeunes +filles, appartenant à la haute société odessienne, disparurent, et +il n'était que trop certain qu'elles avaient été enlevées à bord de +bâtiments destinés à cet odieux commerce d'esclaves pour les marchés +de l'Asie Mineure. + +Or, ce que des misérables avaient fait dans cette capitale de la +Russie méridionale, Yarhud comptait le refaire au profit du seigneur +Saffar. La _Guïdare_ n'en était plus à son coup d'essai en pareille +matière, et son capitaine n'eût pas cédé à dix pour cent de perte les +profits qu'il espérait retirer de cette entreprise «commerciale». + +Voici quel était le plan de Yarhud: attirer la jeune fille à bord de +la _Guïdare_, sous prétexte de lui montrer et de lui vendre diverses +étoffes précieuses, achetées aux principales fabriques du littoral. +Très probablement, Ahmet accompagnerait Amasia à sa première visite; +mais peut-être y reviendrait-elle seule avec Nedjeb? Ne serait-il pas +possible alors de prendre la mer, avant qu'on pût lui porter secours. +Si, au contraire, Amasia ne se laissait pas tenter par les offres +de Yarhud, si elle refusait de venir à bord, le capitaine maltais +essayerait de l'enlever de vive force. L'habitation du banquier Sélim +était isolée dans une petite anse, au fond de la baie, et ses gens +n'étaient point en état de résister à l'équipage de la tartane. Mais, +dans ce cas, il y aurait lutte. On ne tarderait pas à savoir en +quelles conditions se serait fait l'enlèvement. Donc, dans l'intérêt +des ravisseurs, mieux valait qu'il s'accomplit sans éclat. + +«Le seigneur Ahmet? dit en se présentant le capitaine Yarhud, qui +était accompagné d'un de ses matelots, portant sous son bras quelques +coupons d'étoffes. + +--C'est moi, répondit Ahmet. Vous êtes?... + +--Le capitaine Yarhud, commandant la tartane _Guïdare_, qui est +mouillée là, devant l'habitation du banquier Sélim. + +--Et que voulez-vous? + +--Seigneur Ahmet, répondit Yarhud, j'ai entendu parler de votre +prochain mariage.... + +--Vous avez entendu parler là, capitaine, de la chose qui me tient le +plus au coeur! + +--Je le comprends, seigneur Ahmet, répondit Yarhud en se retournant +vers Amasia. Aussi ai-je eu la pensée de venir mettre à votre +disposition toutes les richesses que contient ma tartane. + +--Eh! capitaine Yarhud, vous n'avez point eu là une mauvaise idée! +répondit Ahmet. + +--Mon cher Ahmet, en vérité, que me faut-il donc de plus? dit la jeune +fille. + +--Que sait-on? répondit Ahmet. Ces capitaines levantins ont souvent un +choix d'objets précieux, et il faut voir.... + +--Oui! il faut voir et acheter, s'écria Nedjeb, quand nous devrions +ruiner le seigneur Kéraban pour le punir de son retard! + +--Et de quels objets se compose votre cargaison, capitaine? demanda +Ahmet. + +--D'étoffes de prix que j'ai été chercher dans les lieux de +production, répondit Yarhud, et dont je fais habituellement le +commerce. + +--Eh bien, il faudra montrer cela à ces jeunes femmes! Elles s'y +connaissent beaucoup mieux que moi, et je serai heureux, ma chère +Amasia, si le capitaine de la _Guïdare_ a dans sa cargaison quelques +étoffes qui puissent vous plaire! + +--Je n'en doute pas, répondit Yarhud, et, d'ailleurs, j'ai eu soin +d'apporter divers échantillons que je vous prie d'examiner, avant même +de venir à bord. + +--Voyons! voyons! s'écria Nedjed. Mais je vous préviens, capitaine, +que rien ne peut être trop beau pour ma maîtresse! + +---Rien, en effet!» répondit Ahmet. + +Sur un signe de Yarhud, le matelot avait étalé plusieurs échantillons, +que le capitaine de la tartane présenta à la jeune fille. + +«Voici des soies de Brousse, brodées d'argent, dit-il, et qui viennent +de faire leur apparition dans les bazars de Constantinople. + +--Cela est vraiment d'un beau travail, répondit Amasia, en regardant +ces étoffes, qui, sous les doigts agiles de Nedjeb, scintillaient +comme si elles eussent été tissues de rayons lumineux. + +--Voyez! voyez! répétait la jeune Zingare. Nous n'aurions pas trouvé +mieux chez les marchands d'Odessa! + +--En vérité, cela semble avoir été fabriqué exprès pour vous, ma chère +Amasia! dit Ahmet. + +--Je vous engage aussi, reprit Yarhud, à bien examiner ces mousselines +de Scutari et de Tournovo. Vous pourrez juger, sur cet échantillon, de +la perfection du travail; mais c'est à bord que vous serez émerveillés +par la variété des dessins et l'éclat des couleurs de ces tissus. + +--Eh bien, c'est entendu, capitaine, nous irons rendre visite a la +_Guïdare_! s'écria Nedjeb. + +--Et vous ne le regretterez pas, reprit Yarhud. Mais permettez-moi +de vous montrer encore quelques autres articles. Voici des brocarts +diamantés, des chemises de soie crêpée à rayures diaphanes, des tissus +pour féredjés, des mousselines pour iachmaks, des châles de Perse pour +ceinture, des taffetas pour pantalons...» + +Amasia ne se lassait pas d'admirer ces magnifiques étoffes que le +capitaine maltais faisait chatoyer sous ses yeux avec un art infini. +Pour peu qu'il fût aussi bon marin qu'il était habile marchand, la +_Guïdare_ devait être habituée aux navigations heureuses. Toute femme, +--et les jeunes dames turques ne font point exception,--se fût laissé +tenter à la vue de ces tissus empruntés aux meilleures fabriques de +l'Orient. + +Ahmet vit aisément combien sa fiancée les regardait avec admiration. +Certainement, ainsi que l'avait dit Nedjeb, ni les bazars d'Odessa, ni +ceux de Constantinople,--pas même les magasins de Ludovic, le célèbre +marchand arménien,--n'eussent offert un choix plus merveilleux. + +«Chère Amasia, dit Ahmet, vous ne voudriez pas que ce honnête +capitaine se fût dérangé pour rien? Puisqu'il vous montre de si belles +étoffes, et puisque sa tartane en apporte de plus belles encore, nous +irons visiter sa tartane. + +--Oui! oui! s'écria Nedjeb, qui ne tenait plus en place et courait +déjà vers la mer. + +--Et nous trouverons bien, ajouta Ahmet, quelque soierie qui plaise à +cette folle de Nedjeb! + +--Eh! ne faut-il point qu'elle fasse honneur à sa maîtresse, répondit +Nedjeb, le jour où l'on célébrera son mariage avec un seigneur aussi +généreux que le seigneur Ahmet? + +--Et, surtout, aussi bon! ajouta la jeune fille, en tendant la main à +son fiancé. + +--Voilà qui est convenu, capitaine, dit Ahmet. Vous nous recevrez à +bord de votre tartane. + +--A quelle heure? demanda Yarhud, car je veux être là pour vous +montrer toutes mes richesses? + +--Eh bien... dans l'après-midi. + +--Pourquoi pas tout de suite? s'écria Nedjeb. + +--Oh! l'impatiente! répondit en riant Amasia. Elle est encore plus +pressée que moi de visiter ce bazar flottant! On voit bien qu'Ahmet +lui a promis quelque cadeau, qui la rendra plus coquette encore! + +--Coquette, s'écria Nedjeb, de sa voix caressante, coquette pour vous +seule, ma bien-aimée maîtresse! + +--Il ne tient qu'à vous, seigneur Ahmet, dit alors le capitaine +Yarhud, de venir dès à présent visiter la _Guïdare_. Je puis héler +mon canot, il accostera au pied de la terrasse, et, en quelques coups +d'avirons, il vous aura déposé à bord. + +--Faites donc, capitaine, répondit Ahmet. + +--Oui... à bord! s'écria Nedjeb. + +--A bord, puisque Nedjeb le veut!» ajouta la jeune fille. + +Le capitaine Yarhud ordonna à son matelot de réemballer tous les +échantillons qu'il avait apportés. + +Pendant ce temps, il se dirigea vers la balustrade, à l'extrémité de +la terrasse, et lança un long hélement. + +On put aussitôt voir quelque mouvement se faire sur le pont de la +tartane. Le grand canot, hissé sur les pistolets de bâbord, fut +lestement descendu à la mer; puis, moins de cinq minutes après, +une embarcation, effilée et légère, sous l'impulsion de ses quatre +avirons, venait accoster les premiers degrés de la terrasse. + +Le capitaine Yarhud fit alors signe au seigneur Ahmet que le canot +était à sa disposition. + +Yarhud, malgré tout l'empire qu'il possédait sur lui-même, ne fut pas +sans éprouver une vive émotion. N'était-ce pas là une occasion qui +se présentait d'accomplir cet enlèvement? Le temps pressait, car le +seigneur Kéraban pouvait arriver d'une heure à l'autre. Rien ne +prouvait, d'ailleurs, qu'avant d'opérer ce voyage insensé autour de +la mer Noire, il ne voudrait pas célébrer dans le plus bref délai le +mariage d'Amasia et d'Ahmet. Or, Amasia, femme d'Ahmet, ne serait plus +la jeune fille qu'attendait le palais du seigneur Saffar! + +Oui! le capitaine Yarhud se sentit tout soudainement poussé à quelque +coup de force. C'était bien dans sa nature brutale, qui ne connaissait +aucun ménagement. Au surplus, les circonstances étaient propices, le +vent favorable pour se dégager des passes. La tartane serait en +pleine mer, avant qu'on eût pu songer à la poursuivre, au cas où la +disparition de la jeune fille se fût subitement ébruitée. +Certainement, Ahmet absent, si Amasia et Nedjeb seules eussent rendu +visite à la _Guïdare_, Yarhud n'aurait pas hésité à se mettre en +appareillage et à prendre la mer, dès que les deux jeunes filles, sans +défiance, auraient été occupées à faire un choix dans la cargaison. +Il eût été facile de les retenir prisonnières dans l'entrepont, +d'étouffer leurs cris, jusqu'au sortir de la baie. Ahmet présent, +c'était plus difficile, non impossible cependant. Quanta se +débarrasser plus tard de ce jeune homme, si énergique qu'il fût, même +au prix d'un meurtre, cela n'était pas pour gêner le capitaine de la +_Guïdare_. Le meurtre serait porté sur la note, et le rapt payé plus +cher par le seigneur Saffar, voilà tout. + +Yarhud attendait donc sur les marches de la terrasse, tout en +réfléchissant à ce qu'il convenait de faire, que le seigneur Ahmet et +ses compagnes se fussent embarqués dans le canot de la _Guïdare_. +Le léger bâtiment se balançait avec grâce sur ces eaux légèrement +gonflées par la brise, à moins d'une encablure. + +Ahmet, se tenant sur la dernière marche, avait déjà aidé Amasia à +prendre place sur le banc d'arrière de l'embarcation, lorsque la +porte de la galerie s'ouvrit. Puis, un homme, âgé d'une cinquantaine +d'années au plus, dont l'habillement turc se rapprochait du vêtement +européen, entra précipitamment, en criant: + +«Amasia?... Ahmet?» + +C'était le banquier Sélim, le père de la jeune fiancée, le +correspondant et l'ami du seigneur Kéraban. + +«Ma fille?... Ahmet?» répéta Sélim. + +Amasia, reprenant la main que lui tendait Ahmet, débarqua aussitôt et +s'élança sur la terrasse. + +«Mon père, qu'y a-t-il? demanda-t-elle. Quel motif vous ramène si vite +de la ville? + +--Une grande nouvelle! + +--Bonne?... demanda Ahmet. + +--Excellente! répondit Sélim. Un exprès, envoyé par mon ami Kéraban, +vient de se présenter à mon comptoir! + +--Est-il possible? s'écria Nedjeb. + +--Un exprès, qui m'annonce son arrivée, répondit Sélim, et ne le +précède même que de peu d'instants! + +--Mon oncle Kéraban! répétait Ahmet... mon oncle Kéraban n'est plus à +Constantinople? + +--Non, et je l'attends ici!» + +Fort heureusement pour le capitaine de la _Guïdare_, personne ne +vit le geste de colère qu'il ne put retenir. L'arrivée immédiate de +l'oncle d'Ahmet était la plus grave éventualité qu'il pût redouter +pour l'accomplissement de ses projets. + +«Ah! le bon seigneur Kéraban! s'écria Nedjeb. + +--Mais pourquoi vient-il? demanda la jeune fille. + +--Pour votre mariage, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Sans cela, que +viendrait-il faire à Odessa? + +--Cela doit être, dit Sélim. + +-Je le pense! répondit Ahmet, Pourquoi aurait-il quitté +Constantinople, sans ce motif? Il se sera ravisé, mon digne oncle! Il +a abandonné son comptoir, ses affaires, brusquement, sans prévenir!... +C'est une surprise qu'il a voulu nous faire! + +--Comme il va être reçu! s'écria Nedjeb, et quel bon accueil l'attend +ici! + +--Et son exprès ne vous a rien dit de ce qui l'amène, mon père? +demanda Amasia. + +--Rien, répondit Sélim. Cet homme a pris un cheval à la maison de +poste de Majaki, où la voiture de mon ami Kéraban s'était arrêtée pour +relayer. Il est arrivé au comptoir, afin de m'annoncer que mon ami +Kéraban viendrait directement ici, sans s'arrêter à Odessa, et par +conséquent, d'un instant à l'autre, mon ami Kéraban va apparaître!» + +Si l'ami Kéraban pour le banquier Sélim, l'oncle Kéraban pour Amasia +et Ahmet, le seigneur Kéraban pour Nedjeb, fut «par contumace» salué +en cet instant des qualifications les plus aimables, il est inutile +d'y insister. Cette arrivée, c'était la célébration du mariage à bref +délai! C'était le bonheur des fiancés à courte échéance! L'union tant +souhaitée n'attendrait même plus le délai fatal pour s'accomplir! Ah! +si le seigneur Kéraban était le plus entêté, c'était aussi le meilleur +des hommes! + +Yarhud, impassible, assistait à toute cette scène de famille. +Cependant, il n'avait point renvoyé son canot. Il lui importait de +savoir quels étaient, au juste, les projets du seigneur Kéraban. Ne +pouvait-il craindre, en effet, que celui-ci ne voulût célébrer le +mariage d'Amasia et d'Ahmet, avant de continuer son voyage autour de +la mer Noire? + +En ce moment, des voix que dominait une voix plus impérieuse se firent +entendre au dehors. La porte s'ouvrit, et, suivi de Van Mitten, de +Bruno, de Nizib, apparut le seigneur Kéraban. + + + + +X + + +DANS LEQUEL AHMET PREND UNE ÉNERGIQUE RÉSOLUTION, COMMANDÉE, +D'AILLEURS, PAR LES CIRCONSTANCES. + +«Bonjour, ami Sélim! bonjour! Qu'Allah te protège, toi et toute ta +maison!» + +Et, cela dit, le seigneur Kéraban serra solidement la main de son +correspondant d'Odessa. + +«Bonjour, neveu Ahmet!» + +Et le seigneur Kéraban pressa sur sa poitrine, dans une vigoureuse +étreinte, son neveu Ahmet. + +«Bonjour, ma petite Amasia!» + +Et le seigneur Kéraban embrassa sur les deux joues la jeune fille qui +allait devenir sa nièce. + +Tout cela fut fait si rapidement, que personne n'avait encore eu le +temps de répondre. + +«Et maintenant, au revoir et en route!» ajouta le seigneur Kéraban, en +se retournant vers Van Mitten. + +Le flegmatique Hollandais, qui n'avait point été présenté, semblait +être, avec son impassible figure, quelque étrange personnage, évoqué +dans la scène capitale d'un drame. + +Tous, à voir le seigneur Kéraban distribuer avec tant de prodigalité +ses baisers et ses poignées de main, ne doutaient plus qu'il ne fût +venu pour hâter le mariage; mais, lorsqu'ils l'entendirent s'écrier + +«En route!», ils tombèrent dans le plus parfait ahurissement. + +Ce fut Ahmet qui intervint le premier en disant: + +«Comment, en route! + +--Oui! en route, mon neveu! + +--Vous allez repartir, mon oncle? + +--A l'instant!» Nouvelle stupéfaction générale, tandis que Van Mitten +disait à l'oreille de Bruno: + +«En vérité, ces façons d'agir sont bien dans le caractère de mon ami +Kéraban! + +--Trop bien!» répondit Bruno. + +Cependant, Amasia regardait Ahmet, qui regardait Sélim, tandis que +Nedjeb n'avait d'yeux que pour cet oncle invraisemblable,--un homme +capable de partir avant même d'être arrivé! + +«Allons, Van Mitten, reprit le seigneur Kéraban, en se dirigeant vers +la porte. + +--Monsieur, me direz-vous?... dit Ahmet à Van Mitten. + +--Que pourrais-je vous dire?» répliqua le Hollandais, qui marchait +déjà sur les talons de son ami. + +Mais le seigneur Kéraban, au moment de sortir, venait de s'arrêter, +et, s'adressant au banquier: + +«A propos, ami Sélim, lui demanda-t-il, vous me changerez bien +quelques milliers de piastres pour leur valeur en roubles? + +--Quelques milliers de piastres?... répondit Sélim, qui n'essayait +même plus de comprendre. + +--Oui ... Sélim ... de l'argent russe, dont j'ai besoin pour mon +passage sur le territoire moscovite. + +--Mais, mon oncle, nous direz-vous enfin?... s'écria Ahmet, auquel se +joignit la jeune fille. + +--A quel taux le change aujourd'hui? demanda le seigneur Kéraban. + +--Trois et demi pour cent, répondit Sélim, chez qui le banquier +reparut un instant. + +--Quoi! trois et demi? + +--Les roubles sont en hausse! répondit Sélim. On les demande sur le +marché.... + +--Allons, pour moi, ami Sélim, ce sera trois un quart seulement! Vous +entendez!... Trois un quart! + +--Pour vous, oui!... pour vous ... ami Kéraban, et même sans aucune +commission!» + +Le banquier Sélim ne savait évidemment plus ni ce qu'il disait ni ce +qu'il faisait. + +Il va sans dire que, du fond de la galerie où il se tenait à l'écart, +Yarhud observait toute cette scène avec une extrême attention. +Qu'allait-il se produire de favorable ou de nuisible à ses projets? + +En ce moment, Ahmet vint saisir son oncle par le bras; il l'arrêta sur +le seuil de la porte qu'il allait franchir, et il le força, non sans +peine, étant donné le caractère de l'entêté, à revenir sur ses pas. + +«Mon oncle, lui dit-il, vous nous avez tous embrassés au moment où +vous arriviez.... + +--Mais non! mais non! mon neveu, répondit Kéraban, au moment où +j'allais repartir! + +--Soit, mon oncle!... je ne veux pas vous contrarier.... Mais, au +moins, dites-nous pourquoi vous êtes venu à Odessa! + +--Je ne suis venu à Odessa, répondit Kéraban, que parce qu'Odessa +était sur ma route. Si Odessa n'avait point été sur ma route, je ne +serais pas venu à Odessa!--N'est-il pas vrai, Van Mitten?» + +Le Hollandais se contenta de faire un signe affirmatif, en abaissant +lentement la tête. + +«Ah! au fait, vous n'avez pas été présenté, et il faut que je vous +présente!» dit le seigneur Kéraban. + +Et, s'adressant à Sélim: + +«Mon ami Van Mitten, lui dit-il, mon correspondant de Rotterdam, que +j'emmène dîner à Scutari! + +--A Scutari? s'écria le banquier. + +--Il paraît!... dit Van Mitten. + +--Et son valet Bruno, ajouta Kéraban, un brave serviteur, qui n'a pas +voulu se séparer de son maître! + +--Il paraît!... répondit Bruno, comme un écho fidèle. + +--Et maintenant, en route!» + +Ahmet intervint de nouveau: + +«Soit, mon oncle, dit-il, et croyez bien que personne ici n'a l'envie +de vous résister.... Mais si vous n'êtes venu à Odessa que parce +qu'Odessa est sur votre route, quelle route voulez-vous donc suivre +pour aller de Constantinople à Scutari? + +--La route qui fait le tour de la mer Noire! + +--Le tour de la mer Noire!» s'écria Ahmet. + +Et il y eut un instant de silence. + +«Ah ça! reprit Kéraban, qu'y a-t-il d'étonnant, d'extraordinaire, +s'il vous plaît, à ce que je me rende de Constantinople à Scutari en +faisant le tour de la mer Noire?» + +Le banquier Sélim et Ahmet se regardèrent. Est-ce que le riche +négociant de Galata était devenu fou? + +«Ami Kéraban, dit alors Sélim, nous ne songeons point à vous +contrarier....» + +C'était la phrase habituelle par laquelle on commençait prudemment +toute conversation avec le têtu personnage. + +«... Nous ne voulons pas vous contrarier, mais il nous semble que, +pour aller directement de Constantinople à Scutari, il n'y a qu'à +traverser le Bosphore! + +--Il n'y a plus de Bosphore! + +--Plus de Bosphore?... répéta Ahmet. + +--Pour moi, du moins! Il n'y en a que pour ceux qui veulent se +soumettre à payer un impôt inique, un impôt de dix paras par personne, +un impôt dont le gouvernement des nouveaux Turcs vient de frapper ces +eaux libres de tout droit jusqu'à ce jour! + +--Quoi!... un nouvel impôt! s'écria Ahmet, qui comprit en un instant +dans quelle aventure un entêtement indéracinable venait de lancer son +oncle. + +--Oui, reprit le seigneur Kéraban en s'animant de plus belle. Au +moment où j'allais m'embarquer dans mon caïque ... pour aller dîner +à Scutari ... avec mon ami Van Mitten, cet impôt de dix paras venait +d'être établi!... Naturellement, j'ai refusé de payer!... On a refusé +de me laisser passer!... J'ai dit que je saurais bien aller à Scutari +sans traverser le Bosphore!... On m'a répondu que cela ne serait +pas!... J'ai répondu que cela serait!... Et cela sera! Par Allah! je +me serais plutôt coupé la main que de la porter à ma poche pour en +tirer ces dix paras! Non! par Mahomet! par Mahomet! ils ne connaissent +pas Kéraban!» + +Évidemment, ils ne connaissaient pas Kéraban! Mais son ami Sélim, son +neveu Ahmet, Van Mitten, Amasia, le connaissaient, et ils virent +bien, après ce qui s'était passé, qu'il serait impossible de le faire +revenir sur sa résolution. Il n'y avait donc pas à discuter,--ce qui +aurait compliqué les choses,--mais à accepter la situation. + +C'était tellement indiqué que cela se fit d'un commun accord, sans +même entente préalable. + +«Après tout, mon oncle, vous avez raison! dit Ahmet. + +--Absolument raison! ajouta Sélim. + +--Toujours raison! répondit Kéraban. + +--Il faut résister aux prétentions iniques, reprit Ahmet, résister, +quand il devrait vous en coûter la fortune.... + +--Et la vie! ajouta Kéraban. + +--Vous avez donc bien fait de vous refuser au payement de cet impôt, +et de montrer que vous saurez aller de Constantinople à Scutari, sans +franchir le Bosphore.... + +--Et sans débourser dix paras, ajouta Kéraban, dût-il m'en coûter cinq +cent mille! + +--Mais vous n'êtes pas absolument pressé de partir, je suppose?... +demanda Ahmet. + +--Absolument pressé, mon neveu, répondit Kéraban. Il faut, tu sais +pourquoi, que je sois de retour avant six semaines! + +--Bon! mon cher oncle, vous pourriez bien nous donner quelque huit +jours à Odessa?... + +--Pas cinq jours, pas quatre, pas un, répondit Kéraban, pas même une +heure!» + +Ahmet, voyant que le naturel allait reprendre le dessus, fit signe à +Amasia d'intervenir. + +«Et notre mariage, monsieur Kéraban? dit la jeune fille, en lui +prenant la main. + +--Ton mariage, Amasia? répondit Kéraban, il ne sera en aucune façon +reculé. Il faut qu'il soit fait avant la fin du mois prochain!... Eh +bien, il le sera!... Mon voyage ne le retardera pas d'un jour ... à la +condition que je parte, sans perdre un instant!» + +Ainsi tombait cet échafaudage d'espérances que tous avaient édifié sur +l'arrivée inattendue du seigneur Kéraban. Le mariage ne serait pas +hâté, mais il ne serait pas reculé non plus! disait-il. Eh! qui +pouvait en répondre? Comment prévoir les éventualités d'un si long et +si pénible voyage, fait dans ces conditions? + +Ahmet ne put retenir un mouvement de dépit, que son oncle ne vit pas, +heureusement,--pas plus qu'il n'aperçut le nuage qui obscurcit le +front d'Amasia,--pas plus qu'il n'entendit Nedjeb murmurer: + +«Ah! le vilain oncle! + +--D'ailleurs, ajouta celui-ci du ton d'un homme qui fait une +proposition à laquelle il n'est pas d'objection possible, d'ailleurs, +je compte bien qu'Ahmet m'accompagnera! + +--Diable! voilà un coup droit, difficile à parer! dit à mi-voix Van +Mitten. + +--On ne le parera pas!» répondit Bruno. + +Ahmet, en effet, avait reçu ce coup en plein coeur. De son côté, +Amasia, vivement atteinte par l'annonce du départ de son fiancé, +demeurait immobile, près de Nedjeb, qui aurait arraché les yeux au +seigneur Kéraban. + +Au fond de la galerie, le capitaine de la _Guïdare_ ne perdait pas +un mot de cette conversation. Cela prenait évidemment une tournure +favorable à ses projets. + +Sélim, bien qu'il eût peu d'espoir de modifier la résolution de son +ami, crut devoir intervenir, pourtant, et dit: + +«Est-il donc nécessaire, Kéraban, que votre neveu fasse avec vous le +tour de la mer Noire? + +--Nécessaire, non! répondit Kéraban, mais je ne pense pas qu'Ahmet +hésite à m'accompagner! + +--Cependant!... reprit Sélim. + +--Cependant?...» répondit l'oncle, dont les dents se serrèrent, ainsi +qu'il lui arrivait au début de toute discussion. + +Une minute de silence, qui parut interminable, suivit le dernier mot +prononcé par le seigneur Kéraban. Mais Ahmet avait énergiquement pris +son parti. Il parlait bas à la jeune fille. Il lui faisait comprendre +que, quelque chagrin qu'ils dussent ressentir tous deux de ce départ, +mieux valait ne pas résister; que, sans lui, ce voyage pourrait +éprouver des retards de toutes sortes; qu'avec lui, au contraire, +ce voyage s'accomplirait plus rapidement; qu'avec sa parfaite +connaissance de la langue russe, il ne laisserait perdre ni un jour +ni une heure; qu'il saurait bien obliger son oncle à faire les pas +doubles, comme on dit, cela dût-il lui coûter le triple; qu'enfin, +avant la fin du prochain mois, c'est-à-dire avant la date à laquelle +Amasia devait être mariée pour sauvegarder un intérêt de fortune +considérable, il aurait ramené Kéraban sur la rive gauche du Bosphore. + +Amasia n'avait pas eu la force de dire oui, mais elle comprenait que +c'était le meilleur parti à prendre. + +«Eh bien, c'est convenu, mon oncle! dit Ahmet. Je vous accompagnerai, +et je suis prêt à partir, mais.... + +--Oh! pas de conditions, mon neveu! + +--Soit, sans conditions!» répondit Ahmet. + +Et, mentalement, il ajouta: + +«Je saurai bien te faire courir, quand tu devrais t'y époumonner, oh! +le plus têtu des oncles! + +--En route donc,» dit Kéraban. + +Et se retournant vers Sélim: + +«Ces roubles en échange de mes piastres?... + +--Je vous les donnerai à Odessa, où je vais vous accompagner, répondit +Sélim. + +--Vous êtes prêt, Van Mitten? demanda Kéraban. + +--Toujours prêt. + +--Eh bien, Ahmet, reprit Kéraban, embrasse ta fiancée, embrasse-la +bien, et partons!» + +Ahmet serrait déjà la jeune fille dans ses bras. Amasia ne pouvait +retenir ses larmes. + +«Ahmet, mon cher Ahmet!... répétait-elle. + +--Ne pleurez pas, chère Amasia! disait Ahmet. Si notre mariage n'est +pas avancé, il ne sera pas retardé non plus, je vous le promets!... +Ce ne sont que quelques semaines d'absence!... + +--Ah! chère maîtresse, dit Nedjeb, si le seigneur Kéraban pouvait +seulement se casser une jambe ou deux avant de sortir d'ici! +Voulez-vous que je m'occupe de cela?» + +Mais Ahmet ordonna à la jeune Zingare de se tenir tranquille, et il +fit bien. Certainement, Nedjeb était femme à tout tenter pour arrêter +cet oncle intraitable. + +Les adieux étaient faits, les derniers baisers étaient échangés. Tous +se sentaient émus. Le Hollandais lui-même éprouvait comme un serrement +de coeur. Seul, le seigneur Kéraban ne voyait rien ou ne voulait rien +voir de l'attendrissement général. + +«La chaise est-elle prête? demanda-t-il à Nizib, qui entrait à ce +moment dans la galerie. + +--La chaise est prête, répondit Nizib. + +--En route! dit Kéraban. Ah! messieurs les modernes Ottomans, qui vous +habillez à l'européenne! Ah! messieurs les nouveaux Turcs, qui ne +savez plus même être gras!...» + +C'était évidemment là une impardonnable décadence aux yeux du seigneur +Kéraban. + +«... Ah! messieurs les renégats, qui vous soumettez aux prescriptions +de Mahmoud, je vous montrerai qu'il y a encore de Vieux Croyants, dont +vous n'aurez jamais raison!» + +Personne ne le contredisait alors, le seigneur Kéraban, et pourtant il +s'animait de plus belle. + +«Ah! vous prétendez monopoliser le Bosphore à votre profit! Eh +bien, je m'en passerai, de votre Bosphore! Je m'en moque, de votre +Bosphore!--Vous dites, Van Mitten?... + +--Je ne dis rien, répondit Van Mitten, qui, de fait, n'avait pas même +ouvert la bouche et s'en fût bien gardé! + +--Votre Bosphore! Leur Bosphore! reprit la seigneur Kéraban, en +tendant son poing vers le sud. Heureusement, la mer Noire est là! Elle +a un littoral, la mer Noire, et il n'est pas uniquement fait pour les +conducteurs de caravanes! Je le suivrai, je le contournerai! Hein! +mes amis, voyez-vous d'ici la figure que feront ces employés du +gouvernement, quand ils me verront apparaître sur les hauteurs de +Scutari, sans avoir jeté même un demi-para dans leur sébille de +mendiants administratifs!» + +Il faut bien en convenir, le seigneur Kéraban, tout débordant de +menaces en cette suprême imprécation, était magnifique. + +«Allons, Ahmet! allons, Van Mitten! s'écria-t-il. En route! en route! +en route!» + +Il était déjà sur la porte, lorsque Sélim l'arrêta d'un mot: + +«Ami Kéraban, dit-il, une simple observation. + +--Pas d'observations! + +--Eh bien, une simple remarque que je désirerais vous faire, reprit le +banquier. + +--Eh! avons-nous le temps?... + +--Écoutez-moi, ami Kéraban. Une fois arrivé à Scutari, après avoir +achevé ce tour de la mer Noire, que ferez-vous? + +--Moi?... Eh bien, je ... je.... + +--Vous n'allez pas, je suppose, vous fixer à Scutari, sans jamais +revenir à Constantinople, où est le siège de votre maison de commerce? + +--Non.... répondit Kéraban, en hésitant un peu. + +--Au fait, mon oncle, fit observer Ahmet, pour peu que vous vous +obstiniez à ne plus passer le Bosphore, notre mariage.... + +--Ami Sélim, rien n'est plus simple! répondit Kéraban, en éludant la +première question, qui ne laissait pas de l'embarrasser. Qui vous +empêche de venir avec Amasia à Scutari? Cela vous coûtera dix paras +par tête, il est vrai, pour franchir leur Bosphore, mais votre honneur +n'est pas engagé comme le mien dans l'affaire! + +--Oui! oui! Venez à Scutari, dans un mois! s'écria Ahmet. Vous nous +attendrez là, ma chère Amasia, et nous ferons en sorte de ne pas trop +vous faire attendre! + +--Soit! Rendez-vous à Scutari! répondit Sélim. C'est là que nous +célébrerons le mariage!--Mais enfin, ami Kéraban, le mariage fait, ne +reviendrez vous pas à Constantinople? + +--J'y reviendrai, s'écria Kéraban, certes, j'y reviendrai! + +--Et comment? + +--Eh bien, ou cet impôt vexatoire sera aboli, et je passerai le +Bosphore ... sans payer.... + +--Et s'il ne l'est pas? + +--S'il ne l'est pas?... répondit le seigneur Kéraban avec un geste +superbe. Par Allah! je reprendrai le même chemin, et je referai le +tour de la mer Noire!» + + + + +XI + + +DANS LEQUEL IL SE MÊLE UN PEU DE DRAME A CETTE FANTAISISTE HISTOIRE DE +VOYAGE. + +Ils étaient tous partis! Ils avaient quitté la villa, le seigneur +Kéraban pour accomplir ce voyage, Van Mitten pour accompagner son ami, +Ahmet pour suivre son oncle, Nizib et Bruno, parce qu'ils ne pouvaient +faire autrement! L'habitation était maintenant déserte, à ne point +compter cinq ou six serviteurs, qui s'occupaient de leur besogne +dans les communs. Le banquier Sélim, lui-même, venait de se rendre à +Odessa, afin de remettre aux voyageurs les roubles échangés contre +leurs piastres ottomanes. + +La villa ne comptait plus parmi ses hôtes que les deux jeunes filles, +Amasia et Nedjeb. + +Le capitaine maltais le savait bien. Toutes les péripéties de cette +scène d'adieux, il les avait suivies avec un intérêt facile à +comprendre. Le seigneur Kéraban remettrait-il à son retour le mariage +d'Amasia et d'Ahmet? Il l'avait remis: première bonne carte dans son +jeu. Ahmet consentirait-il à accompagner son oncle?... Il y avait +consenti: seconde bonne carte dans le jeu d'Yarhud. + +Eh bien, le Maltais en avait une troisième: Amasia et Nedjeb étaient +maintenant seules dans la villa, ou, tout au moins, dans la +galerie qui s'ouvrait sur la mer. Sa tartane se trouvait là, à une +demi-encâblure.... Son canot l'attendait au bas des degrés.... Ses +matelots étaient gens à lui obéir sur un signe.... Il n'avait qu'à +vouloir! + +Le capitaine fut vivement tenté d'employer la violence pour s'emparer +d'Amasia. Mais, au fond, comme c'était un homme prudent, ne +voulant rien donner au hasard, décidé à ne laisser aucune trace de +l'enlèvement, il se mit à réfléchir. + +Or, il faisait grand jour alors. S'il tentait d'agir par force, Amasia +appellerait à son aide. Nedjeb joindrait ses cris aux siens. Peut-être +seraient-elles entendues de quelque serviteur! Peut-être verrait-on la +_Guïdare_ appareillant en toute hâte pour sortir de la baie d'Odessa! +Ce serait là un indice, un commencement de preuve.... Non! mieux +valait opérer avec plus de circonspection et attendre la nuit pour +agir. L'important était qu'Ahmet ne fût plus là..., et il n'y était +plus. + +Le Maltais resta donc à l'écart, assis à l'arrière de son canot que +dissimulait en partie la balustrade, et il observait les deux jeunes +filles. Elles ne songeaient guère à la présence de ce dangereux +personnage. + +Toutefois, si, par suite de la visite convenue, Amasia et Nedjeb +consentaient à venir à bord de la tartane, soit pour examiner les +articles dont elles devaient faire emplette, soit pour tout autre +motif,--et Yarhud avait une idée à cet égard,--il verrait s'il serait +opportun de se décider, sans attendre la nuit. + +Après le départ d'Ahmet, Amasia, frappée de ce coup subit, était +restée silencieuse, pensive, regardant le lointain horizon qui +se déroulait vers le nord. Là se dessinait ce littoral, dont les +voyageurs allaient obstinément suivre le contour; là, cette route où +les retards, les dangers peut-être, mettraient à l'épreuve le soigneur +Kéraban et tous ceux qu'il entraînait malgré eux! Si son mariage +eût été fait, elle n'aurait pas hésité à accompagner Ahmet! Comment +l'oncle s'y serait-il opposé? Il ne l'eût pas voulu. Non! Devenue sa +nièce, il lui semblait qu'elle aurait eu quelque influence sur lui, +qu'elle l'aurait arrêté sur cette pente dangereuse, où son obstination +pouvait le pousser encore! Et maintenant, elle était seule, et il lui +fallait attendre bien des semaines avant de se retrouver avec Ahmet +dans cette villa de Scutari, où leur union devait s'accomplir! + +Mais si Amasia était triste, Nedjeb était furieuse, elle, furieuse +contre l'entêté, cause de toutes ces déceptions! Ah! s'il se fût agi +de son propre mariage, la jeune Zingare ne se fût point laissé enlever +ainsi son fiancé! Elle aurait tenu tête au têtu! Non! cela ne se +serait pas passé de la sorte! + +Nedjeb s'approcha de la jeune fille. Elle la prit par la main; elle +la ramena vers le divan; elle la força de s'y reposer, et, prenant un +coussin, s'assit à ses pieds. + +«Chère maîtresse, dit-elle, à votre place, au lieu de penser au +seigneur Ahmet pour le plaindre, je penserais au seigneur Kéraban pour +le maudire à mon aise! + +--A quoi bon? répondit Amasia. + +--Il me semble que ce serait moins triste! reprit Nedjeb. Si vous le +voulez, nous allons accabler cet oncle de toutes nos malédictions! Il +les mérite, et je vous assure que je lui ferai bonne mesure! + +--Non, Nedjeb, répondit Amasia. Parlons plutôt d'Ahmet! C'est à lui +seul que je dois penser! c'est à lui seul que je pense! + +--Parlons-en donc, chère maîtresse, dit Nedjeb. En vérité, c'est bien +le plus charmant fiancé que puisse rêver une jeune fille, mais quel +oncle il a! Ce despote, cet égoïste, ce vilain homme, qui n'avait +qu'un mot à dire et qui ne l'a pas dit, qui n'avait qu'à nous donner +quelques jours et qui les a refusés! Vraiment! il mériterait.... + +--Parlons d'Ahmet! reprit Amasia. + +--Oui, chère maîtresse! Comme il vous aime! Combien vous serez +heureuse avec lui! Ah! il serait parfait s'il n'avait pas un pareil +oncle! Mais en quoi est-il bâti, cet homme-là? Savez-vous qu'il a +bien fait de ne point prendre de femme, ni une ni plusieurs! Avec ses +entêtements, il aurait fait révolter jusqu'aux esclaves de son harem! + +--Voilà que tu parles encore de lui, Nedjeb! dit Amasia, dont les +pensées suivaient un tout autre cours. + +--Non!... non!... je parle du seigneur Ahmet! Comme vous, je ne songe +qu'au seigneur Ahmet! + +Eh, tenez! à sa place, je ne me serais pas rendue! J'aurais +insisté!... Je lui croyais plus d'énergie! + +--Qui te dit, Nedjeb, qu'il n'a pas montré plus d'énergie à céder aux +ordres de son oncle qu'à lui résister? Ne vois-tu pas, quelque douleur +que cela me cause, que mieux valait qu'il fût de ce voyage, pour le +hâter par tous les moyens possibles, pour prévenir peut-être des +dangers dans lesquels le seigneur Kéraban risque de se jeter avec son +entêtement habituel. Non! Nedjeb, non! En partant, Ahmet a fait preuve +de courage! En partant, il m'a donné une nouvelle preuve de son amour! + +--Il faut que vous ayez raison, ma chère maîtresse! répondit Nedjeb, +qui, emportée par la vivacité de son sang de Zingare, ne pouvait se +rendre! Oui! le seigneur Ahmet s'est montré énergique en partant! Mais +n'eût-il pas été plus énergique encore s'il eût empêché son oncle de +partir! + +--Était-ce possible, Nedjeb? reprit Amasia. Je te le demande, était-ce +possible? + +--Oui ... non!... peut-être! répondit Nedjeb. Il n'y a pas de barre +de fer qu'on ne puisse faire plier ... ou briser, au besoin! Ah! cet +oncle Kéraban! C'est bien à lui seul qu'il faut s'en prendre! Et s'il +arrive quelque accident, c'est lui seul qui en sera responsable! Et +quand je pense que c'est pour ne pas payer dix paras qu'il fait le +malheur du seigneur Ahmet, le vôtre ... et, par conséquent, le mien. +Je voudrais, oui!... je voudrais que la mer Noire débordât jusqu'aux +dernières limites du monde, pour voir s'il s'obstinerait encore à en +faire le tour! + +--Il le ferait! répondit Amasia d'un ton de conviction profonde. Mais +parlons d'Ahmet, Nedjeb, et ne parlons que de lui!» + +En ce moment, Yarhud venait de quitter son canot, et, sans être vu, il +s'avançait vers les deux jeunes filles. Au bruit de ses pas, toutes +deux se retournèrent. Leur surprise, mêlée d'un peu de crainte, fut +grande en l'apercevant près d'elles. + +Nedjeb s'était relevée la première. + +«Vous, capitaine? dit-elle. Que venez-vous faire ici? Que voulez-vous +donc?... + +--Je ne veux rien, répondit Yarhud, en feignant quelque étonnement de +se voir accueilli de la sorte, je ne veux rien, si ce n'est me mettre +à votre disposition pour.... + +--Pour?... répéta Nedjeb. + +--Pour vous conduire à bord de la tartane, répondit le capitaine. +N'avez-vous pas décidé de venir visiter sa cargaison et de faire un +choix de ce qui pourrait vous convenir? + +--C'est vrai, chère maîtresse, s'écria Nedjeb. Nous avions promis au +capitaine.... + +--Nous avions promis, quand Ahmet était encore là, répondit la jeune +fille, mais Ahmet est parti, et il n'y a plus lieu de nous rendre à +bord de la _Guïdare_!» + +Les sourcils du capitaine se froncèrent un instant; puis, du ton le +plus calme: + +«La _Guïdare_, dit-il, ne peut faire un long séjour dans la baie +d'Odessa, et il est possible que j'appareille demain ou après-demain +au plus tard. Si donc la fiancée du seigneur Ahmet veut faire +acquisition de quelques-unes de ces étoffes dont les échantillons ont +paru lui plaire, il faudrait profiter de cette occasion. Mon canot est +là, et, en quelques instants, nous pourrons être à bord. + +--Nous vous remercions, capitaine, répondit froidement Amasia, mais +j'aurais peu de goût à m'occuper de pareilles fantaisies en l'absence +du seigneur Ahmet! Il devait nous accompagner dans cette visite à la +_Guïdare_, il devait nous aider de ses conseils... Il n'est plus là, +et, sans lui, je ne peux et ne veux rien faire! + +--Je le regrette, répondit Yarhud, d'autant plus que le seigneur +Ahmet, je n'en doute pas, serait agréablement surpris, à son retour, +si vous aviez fait ces acquisitions! C'est une occasion qui ne se +retrouvera plus, et que vous regretterez! + +--Cela est possible, capitaine, répondit Nedjeb, mais, en ce moment, +vous ferez mieux, je pense, de ne point insister à ce sujet! + +--Soit, reprit Yarhud, en s'inclinant. Toutefois, laissez-moi +espérer que si, dans quelques semaines, les hasards de ma navigation +ramenaient la _Guïdare_ à Odessa, vous voudriez bien ne point oublier +que vous aviez promis de lui rendre visite. + +--Nous ne l'oublierons pas, capitaine,» répondit Amasia, en faisant +comprendre au Maltais qu'il pouvait se retirer. + +Yarhud salua donc les deux jeunes filles; il fit quelques pas vers +la terrasse; puis, s'arrêtant, comme si quelque idée lui fût venue +soudain, il revint vers Amasia, au moment où la jeune fille allait +quitter la galerie. + +«Un mot encore, dit-il, ou plutôt une proposition, qui ne peut qu'être +agréable à la fiancée du seigneur Ahmet. + +--De quoi s'agit-il? demanda Amasia, un peu impatientée de cette +obstination du capitaine maltais à lui imposer sa présence et cette +conversation dans la villa. + +--Le hasard m'a fait assister à toute cette scène, qui a précédé le +départ du seigneur Ahmet. + +--Le hasard? répondit Amasia, devenue méfiante, comme par un +pressentiment. + +--Le hasard seul! répondit Yarhud. J'étais la, dans mon canot, qui +était resté à votre disposition.... + +--Quelle proposition avez-vous à nous faire, capitaine? demanda la +jeune fille. + +--Une proposition très naturelle, répondit Yarhud. J'ai vu combien la +fille du banquier Sélim avait été affectée de ce brusque départ, et, +s'il lui plaisait de revoir encore une fois le seigneur Ahmet?... + +--Revoir encore une fois!... Que voulez-vous dire? répondit Amasia, +dont le coeur battit à cette pensée. + +--Je veux dire, reprit Yarhud, que, dans une heure, l'équipage du +seigneur Kéraban passera nécessairement à la pointe de ce petit cap +que vous apercevez là-bas!» + +Amasia s'était avancée et regardait, la légère courbure de la côte à +l'endroit indiqué par le capitaine. + +«Là?... là?... fit-elle. + +--Oui. + +--Chère maîtresse, s'écria Nedjeb, si nous pouvions nous rendre à +cette pointe? + +--Rien n'est plus facile, répondit Yarhud. En une demi-heure, avec +le vent portant, la _Guïdare_ peut avoir atteint ce cap, et, si vous +voulez vous embarquer, nous appareillerons immédiatement. + +--Oui!... oui!...» s'écria Nedjeb, qui ne voyait, dans cette promenade +en mer, qu'une occasion pour Amasia de revoir encore une fois son +fiancé. + +Mais Amasia avait réfléchi. Devant cette hésitation, le capitaine +n'avait pu retenir un mouvement, qui ne lui avait point échappé. Il +lui sembla alors que la physionomie de Yarhud ne prévenait guère en sa +faveur. Elle redevint défiante. + +Quittant la balustrade, sur laquelle elle s'était accoudée pour mieux +apercevoir la prolongation du littoral, Amasia rentra dans la galerie +avec Nedjeb, dont elle avait saisi la main. + +«J'attends vos ordres? dit le capitaine. + +--Non, capitaine, répondit Amasia. En revoyant mon fiancé dans ces +conditions, je crois que je lui ferais moins de plaisir que de peine!» + +Yarhud, comprenant que rien ne ferait revenir la jeune fille sur son +refus, se retira froidement. + +Un instant après, l'embarcation débordait, emmenant le capitaine +maltais et ses hommes; puis, elle accostait la tartane, et restait +élongée sur son flanc de bâbord, tourné au large. + +Les deux jeunes filles demeurèrent seules dans la galerie, pendant +une heure encore. Amasia revint s'accouder sur la balustrade. Elle +regardait obstinément ce point du littoral, indiqué par Yarhud, que +devait franchir la chaise du seigneur Kéraban. + +Nedjeb observait, comme elle, ce retour de la côte, qui se développait +à près d'une lieue dans l'est. + +Au bout d'une heure, en effet, la jeune Zingare de s'écrier: + +«Ah! chère maîtresse, voyez! voyez! N'apercevez-vous pas une voiture +qui suit la route, là-bas, au sommet de la falaise? + +--Oui! oui! répondit Amasia! Ce sont eux! C'est lui, lui! + +--Il ne peut vous voir!... + +--Qu'importe! Je sens qu'il me regarde! + +--N'en doutez pas, chère maîtresse! répondit Nedjeb. Ses yeux auront +bien su découvrir la villa au milieu des arbres, au fond de la baie, +et peut-être nous. + +--Au revoir, mon Ahmet! au revoir!» dit une dernière fois la jeune +fille, comme si cet adieu eût pu parvenir jusqu'à son fiancé. + +Amasia et Nedjeb, lorsque la chaise de poste eut disparu au tournant +de la route, sur l'extrême pente de la falaise, quittèrent la galerie +et regagnèrent l'intérieur de l'habitation. + +Du pont de la tartane, Yarhud les vit se retirer, et il donna l'ordre +aux hommes de quart de guetter leur retour, si elles revenaient, +lorsque la nuit commencerait à tomber. Alors, il agirait par la force, +puisque la ruse n'avait pu lui réussir. + +Sans doute, depuis le départ d'Ahmet, avec cette heureuse circonstance +que le mariage ne se ferait pas avant six semaines, l'enlèvement de la +jeune fille ne demandait plus à être accompli aussi hâtivement. Mais +il fallait compter avec les impatiences du seigneur Saffar, dont la +rentrée à Trébizonde était peut-être prochaine. Or, étant données les +incertitudes d'une navigation sur la mer Noire, un bâtiment à voile +peut éprouver des retards de quinze à vingt jours. Il importait donc +de partir le plus tôt possible, si Yarhud voulait arriver à l'époque +fixée dans son entretien avec l'intendant Scarpante. Sans doute, +Yarhud était un coquin, mais c'était un coquin qui tenait à faire +honneur à ses engagements. De là, son projet d'opérer sans perdre un +seul instant. + +Les circonstances ne devaient que trop le servir. En effet, vers le +soir, avant même que son père fût revenu de la maison de banque, +Amasia rentra dans la galerie. Elle était seule, cette fois. Sans +attendre que la nuit fût complète, la jeune fille voulait revoir +encore une fois ce lointain panorama de falaises qui fermait l'horizon +dans le nord. C'était par là que s'en allait tout son coeur. Elle +reprit donc cette place, à laquelle elle reviendrait souvent, sans +doute, elle s'accouda sur la balustrade, et demeura pensive, ayant +dans les yeux un de ces regards qui vont au delà du possible, et +qu'aucune distance ne peut arrêter. + +Mais aussi, perdue dans ses réflexions, Amasia n'aperçut pas une +embarcation qui se détachait de la _Guïdare_, déjà à peine visible +dans l'ombre. Elle ne la vit pas s'approcher sans bruit, longer en +les contournant les degrés de la terrasse, et s'arrêter aux premières +marches que baignaient les eaux de la baie. + +Cependant, Yarhud, suivi de trois matelots, s'était glissé en rampant +sur les gradins. + +La jeune fille, absorbée dans sa rêveuse pensée, ne l'avait pas +aperçu. + +Soudain, Yarhud, bondissant sur elle, la saisit avec tant de force et +d'à-propos qu'elle fut dans l'impossibilité de lui résister. + +«A moi! à moi!» put cependant crier la malheureuse enfant. + +Ses cris furent aussitôt étouffés; mais ils avaient été entendus de +Nedjeb, qui venait chercher sa maîtresse. + +A peine la jeune Zingare eut-elle franchi la porte de la galerie, +que deux des matelots, se jetant sur elle, comprimaient aussitôt ses +mouvements et ses cris. + +«A bord!» dit Yarhud. + +Les deux jeunes filles, irrésistiblement emportées, furent déposées +dans l'embarcation, qui déborda pour rallier la tartane. + +La _Guïdare_, son ancre à pic, ses voiles hautes, n'avait plus qu'à +déraper pour appareiller. + +C'est ce qui fut fait, dès qu'Amasia et Nedjeb eurent été enfermées +à bord, dans une cabine de l'arrière, ne pouvant plus rien voir, ne +pouvant plus se faire entendre. + +Cependant, la tartane, ayant pris le vent, s'inclinait sous ses +grandes antennes, de manière à sortir de la petite anse qui bordait +les murs de la villa. Mais, si rapidement qu'eut été fait ce coup de +force, il avait éveillé l'attention de quelques serviteurs, occupés +dans les jardins. + +L'un d'eux avait entendu le cri poussé par Amasia: il donna aussitôt +l'alarme. + +A ce moment, le banquier Sélim rentrait à son habitation. Il fut mis +au courant de ce qui venait de se passer. Dans une angoisse dont il +ne pouvait sa rendre compte, il chercha sa fille ... Sa fille avait +disparu. + +Mais, en voyant la tartane évoluer pour doubler l'extrémité sud de la +petite anse, Sélim comprit tout. Il courut, à travers les jardins, +vers une pointe que devait raser d'assez près la _Guïdare_, afin +d'éviter les dernières roches du littoral. + +«Misérables! criait-il. On enlève ma fille! ma fille! Amasia! +Arrêtez-les!... arrêtez!...» + +Un coup de feu, parti du pont de la _Guïdare_, fut l'unique réponse à +son appel. + +Sélim tomba frappé d'une balle à l'épaule. Un instant après, la +tartane, toutes voiles dessus, enlevée par la fraîche brise du soir, +avait disparu au large de l'habitation. + + + + +XII + + +DANS LEQUEL VAN MITTEN RACONTE UNE HISTOIRE DE TULIPES, QUI +INTÉRESSERA PEUT-ÊTRE LE LECTEUR. + +La chaise de poste, attelée de chevaux frais, avait quitté Odessa vers +une heure de l'après-midi. Le seigneur Kéraban occupait le coin de +gauche du coupé, Van Mitten, le coin de droite, Ahmet, la place du +milieu. Bruno et Nizib étaient remontés dans le cabriolet, où le temps +se passait pour eux moins à causer qu'à dormir. + +Un soleil assez vif égayait la campagne, et les eaux de la mer se +détachaient en bleu sombre sur les falaises grisâtres du littoral. + +Dans le coupé, on commença par être tout aussi silencieux que dans +le cabriolet, à cela près que, si l'on sommeillait en haut, on +réfléchissait en bas. + +Le seigneur Kéraban s'enfonçait avec délices dans ses rêves +d'entêtement, et ne songeait qu'au «bon tour» qu'il prétendait jouer +aux autorités ottomanes. + +Van Mitten pensait à ce voyage imprévu, et ne cessait de se demander +pourquoi lui, citoyen des provinces bataves, il était lancé sur les +routes littorales de la mer Noire, lorsqu'il pouvait tranquillement +rester dans le faubourg de Péra, à Constantinople. + +Ahmet, lui, avait franchement pris son parti de ce départ. Mais il +était bien décidé à ne point épargner la bourse de son oncle, dans +tous les cas où un retard devrait être évité ou un obstacle franchi +à prix d'argent. On irait par le plus court, mais aussi par le plus +vite. + +Le jeune homme ruminait tout cela dans sa tête, quand, au tournant du +petit cap, il aperçut au fond de la baie la villa du banquier Sélim. +Ses yeux se fixèrent sur ce point,--sans doute au moment où les yeux +d'Amasia se portaient vers lui,--et il est probable que leurs regards +se croisèrent sans avoir pu s'atteindre. + +Puis, s'adressant à son oncle, Ahmet, résolu à toucher une question +des plus délicates, lui demanda s'il avait arrêté minutieusement tous +les détails de l'itinéraire. + +«Oui, mon neveu, répondit Kéraban. Nous suivrons, sans jamais +l'abandonner, la route qui contourne le littoral. + +--Et nous nous dirigeons, en ce moment?... + +--Sur Koblewo, à une douzaine de lieues d'Odessa, et je compte bien y +arriver ce soir. + +--Et une fois à Koblewo? demanda Ahmet.... + +--Nous voyagerons toute la nuit, mon neveu, afin d'arriver à Nikolaief +demain, vers midi, après avoir franchi les dix-huit lieues qui +séparent cette ville de la bourgade. + +--Très bien, oncle Kéraban, il s'agit d'aller vite, en effet!... Mais, +arrivé à Nikolaief, ne songerez-vous pas à atteindre, en quelques +jours seulement, les districts du Caucase? + +--Et comment? + +--En usant des chemins de fer de la Russie méridionale, qui, par +Alexandroff et Rostow, nous permettront d'accomplir ainsi un bon tiers +de notre voyage. + +--Les chemins de fer?» s'écria Kéraban. + +En ce moment, Van Mitten poussa légèrement le coude de son jeune +compagnon: + +«Inutile! lui dit-il à mi-voix.... Discussion inutile!... Horreur des +chemins de fer!» + +Ahmet n'était pas sans savoir quelles étaient les idées de son oncle +sur ces moyens de locomotion trop modernes pour un fidèle du vieux +parti turc; mais enfin, en ces conjonctures, il lui semblait que le +seigneur Kéraban pourrait bien, pour une fois, se départir de ses +déplorables préventions. + +Céder, même un instant, sur un point quelconque!... Kéraban n'eût plus +été Kéraban. + +«Tu parles de chemin de fer, je crois?... dit-il. + +--Sans doute, mon oncle. + +--Tu veux que moi, Kéraban, je consente à faire ce que je n'ai jamais +fait encore? + +--Il me semble que.... + +--Tu veux que moi, Kéraban, je me fasse stupidement traîner par une +machine à vapeur? + +--Quand vous aurez essayé.... + +--Ahmet, il est évident que tu ne réfléchis pas à ce que tu as +l'audace de me proposer! + +--Mais, mon oncle!... + +--Je dis que tu ne réfléchis pas, puisque tu te permets de formuler +cette proposition! + +--Je vous assure, mon oncle, que dans ces wagons.... + +--Wagons?... dit Kéraban, en répétant ce mot d'importation étrangère +avec un intonation difficile à rendre. + +--Oui ... ces wagons, qui glissent sur des rails.... + +--Rails?... fit Kéraban. Quels sont ces horribles mots, et quelle +langue parlons-nous, s'il te plait? + +--Mais la langue des voyageurs modernes! + +--Dis donc, mon neveu, répondit l'entêté personnage, en s'animant, +est-ce que j'ai l'air d'un voyageur moderne, qui consente jamais à +monter en wagon et à se faire tirer par une mécanique? Est-ce que j'ai +besoin de glisser sur des rails, quand je puis rouler sur une route? + +--Lorsqu'on est pressé, mon oncle.... + +--Ahmet, regarde-moi bien en face et retiens ceci: il n'y aurait plus +de voitures, que j'irais en charrette; plus de charrettes, que j'irais +à cheval; plus de cheval, que j'irais à âne; plus d'âne, que j'irais +à pied; plus de pieds, que j'irais à genoux; plus de genoux, que +j'irais.... + +--Ami Kéraban, arrêtez-vous, de grâce! s'écria Van Mitten. + +--...Que j'irais sur le ventre! répliqua le seigneur Kéraban. Oui!... +sur le ventre!» + +Et saisissant le bras d'Ahmet: + +«Est-ce que tu as jamais entendu dire que Mahomet ait pris le chemin +de fer pour aller à la Mecque?» + +A ce dernier argument, il n'y avait évidemment rien à répondre. Aussi, +Ahmet, qui aurait pu répliquer que, s'il y avait eu des chemins de fer +de son temps, Mahomet les eût pris, sans doute, se tut-il, pendant +que le seigneur Kéraban continuait à grommeler dans son coin, en +dénaturant à plaisir tous les mots de l'argot railwayen. + +Cependant, si la chaise ne pouvait prétendre à lutter de rapidité avec +un express, elle marchait bien. Son attelage, sur une route assez +bonne, l'enlevait au petit galop, et il n'y avait pas à se plaindre. +Les chevaux ne manquaient point aux relais. Ahmet, qui s'était chargé +du règlement de toutes les dépenses,--son oncle y avait volontiers +consenti,--payait des surtaxes et soldait les bakhchichs ou pourboires +des postillons avec une générosité impériale. Les billets s'envolaient +de sa poche. On eût dit d'un cavalier semant des roubles sur les +chemins d'un «rallie-paper»! + +Tant et si bien que, le jour même, la chaise, en longeant le littoral, +passa par les bourgades de Schumirka, d'Alexandrowka, et, le soir, +arriva à la bourgade de Koblewo. + +De là, pendant la nuit, remontant dans l'intérieur de la province, de +manière à franchir le Bug, à la hauteur de Nikolaief, à travers le +gouvernement de Kherson, les voyageurs atteignirent facilement cette +ville, vers le midi du 28 août. + +Trois heures de halte retinrent la chaise devant un hôtel passable, +qui fournit un déjeûner de même qualité, dont Bruno prit sa bonne +part. Ahmet profita de ce répit pour écrire au banquier Sélim que le +voyage se faisait dans des conditions acceptables, en ajoutant de +bien douces choses pour Amasia. Le seigneur Kéraban, lui, ne crut pas +pouvoir mieux passer ces heures d'attente qu'en prolongeant le dessert +entre les suaves absorptions du moka et les odorantes aspirations de +son narghilé. + +Quant à Van Mitten, d'accord avec Bruno sur ce point qu'il valait +autant que ce singulier voyage servit à leur instruction, il alla +visiter cette ville de Nikolaief, dont la prospérité s'accroît +visiblement aux dépens de sa rivale Kherson et menace même de +substituer son nom au sien dans l'appellation géographique du +gouvernement. + +Ahmet fut le premier à donner le signal du départ. Le Hollandais n'eut +garde de le faire attendre. + +Le seigneur Kéraban lança la dernière bouffée de son narghilé, au +moment où le postillon se mettait en selle, et la chaise prit la route +qui descend vers Kherson. + +Il y avait dix-sept lieues à faire à travers un pays peu fertile. +Ça et là, des mûriers, des peupliers, des saules. Aux approches du +Dnieper, dont le cours de près de quatre cents lieues se termine à +Kherson, s'étendent de longues plaines de roseaux, qui semblaient +tachetées de bleuets; mais ces bleuets s'envolaient à tire d'ailes au +bruit de la chaise: c'étaient des geais azurés, et leurs piaulements +causaient plus de déplaisir aux oreilles que leurs chatoyantes +couleurs ne causaient de plaisir aux yeux. + +Le 29 août, dès l'aube, le seigneur Kéraban et ses compagnons, +après une nuit sans incidents, arrivaient à Kherson, chef-lieu du +gouvernement, dont la fondation est due à Potemkin. Les voyageurs ne +purent que se féliciter de cette création de l'impérieux favori de +Catherine II. Là, en effet, se trouvaient un bon hôtel, dans lequel +ils firent halte pendant quelques heures, et des magasins suffisamment +approvisionnés pour refaire les réserves comestibles de la +chaise,--tâche dont Bruno, infiniment plus débrouillard que Nizib, +s'acquitta à merveille. + +Quelques heures plus tard, ils relayaient à l'importante bourgade +d'Aleschki et se dirigeaient en redescendant vers l'isthme de Pérékop, +qui rattache la Crimée au littoral de la Russie méridionale. + +Ahmet n'avait point négligé d'adresser à Odessa une lettre datée de +la bourgade d'Aleschki. Quand ils eurent repris place dans la chaise, +lorsque l'attelage fut lancé à fond de train sur la route de Pérékop, +le seigneur Kéraban demanda à son neveu s'il avait eu l'attention +d'envoyer ses meilleurs «allahs», en même temps que les siens, à son +ami Sélim. + +«Oui, sans doute, je ne l'ai point oublié, mon oncle, répondit Ahmet, +et j'ai même ajouté que nous faisions toute diligence pour atteindre +Scutari le plus tôt possible. + +--Tu as bien fait, mon neveu, et il ne faudra pas négliger de donner +de nos nouvelles, toutes les fois que nous aurons un bureau de poste à +notre disposition. + +--Malheureusement, comme nous ne savons jamais d'avance où nous nous +arrêterons, fit observer Ahmet, nos lettres resteront toujours sans +réponse! + +--En effet, ajouta Van Mitten. + +--Mais, à ce propos, dit Kéraban, en s'adressant à son ami de +Rotterdam, il me semble que vous n'êtes pas très empressé de +correspondre avec madame Van Mitten? Que pensera cette excellente +femme de votre négligence à son égard? + +--Madame Van Mitten?... répondit le Hollandais. + +--Oui! + +--Madame Van Mitten est, à coup sûr, une fort honnête dame! Comme +femme, je n'ai jamais eu un seul reproche à lui adresser, mais, comme +compagne de ma vie.... Au fait, ami Kéraban, pourquoi parlons-nous de +madame Van Mitten? + +--Eh! parce que, autant qu'il m'en souvient, c'était une très aimable +personne! + +--Ah?... fit Van Mitten, comme si on lui eût appris une chose toute +nouvelle pour lui. + +--Ne t'en ai-je pas parlé dans les meilleurs termes, neveu Ahmet, +lorsque je suis revenu de Rotterdam? + +--En effet, mon oncle. + +--Et pendant mon voyage, n'ai-je pas été particulièrement charmé de +l'accueil qu'elle me fit? + +--Ah?... répéta Van Mitten. + +--Cependant, reprit Kéraban, elle avait bien parfois, j'en conviens, +quelques idées singulières, des caprices ... des vapeurs!... Mais cela +est inhérent au caractère des femmes, et, si l'on ne peut leur passer +cela, mieux vaut n'en jamais prendre! C'est précisément ce que j'ai +fait. + +--Et vous avez fait sagement, répondit Van Mitten. + +--Elle aime toujours passionnément les tulipes, en vraie Hollandaise +qu'elle est? demanda Kéraban. + +--Passionnément. + +--Voyons, Van Mitten, parlons avec franchise! Je vous trouve froid +pour votre femme! + +--Froid serait une expression encore trop chaude pour ce que j'éprouve +à son égard! + +--Vous dites?... s'écria Kéraban. + +--Je dis, répondit le Hollandais, que je ne vous aurais peut-être +jamais parlé de madame Van Mitten; mais, puisque vous m'en parlez, et +puisque l'occasion s'en présente, je vais vous faire un aveu. + +--Un aveu? + +--Oui, ami Kéraban! Madame Van Mitten et moi, nous sommes présentement +séparés! + +--Séparés, s'écria Kéraban ... d'un commun accord?... + +--D'un commun accord! + +--Et pour toujours?... + +--Pour toujours! + +--Contez-moi donc cela, à moins que l'émotion.... + +--L'émotion? répondit le Hollandais. Et pourquoi voulez-vous que je +ressente de l'émotion? + +--Alors, parlez, parlez, Van Mitten! reprit Kéraban. En ma qualité de +Turc, j'aime les histoires, et en ma qualité de célibataire, j'adore +surtout les histoires de ménage! + +--Eh bien, ami Kéraban, reprit le Hollandais, du ton dont il eût conté +les aventures d'un autre, depuis quelques années, la vie était devenue +intolérable entre madame Van Mitten et moi. Discussions incessantes +sur toutes choses, sur l'heure de se lever, sur l'heure de se coucher, +sur l'heure des repas, sur ce qu'on mangerait, sur ce qu'on ne +mangerait pas, sur ce qu'on boirait, sur ce qu'on ne boirait pas, sur +le temps qu'il faisait, sur le temps qu'il allait faire, sur le temps +qu'il avait fait, sur les meubles que l'on placerait ici ou que l'on +placerait là, sur le feu qu'il fallait allumer dans une chambre plutôt +que dans l'autre, sur la fenêtre qu'il convenait d'ouvrir, sur la +porte qu'il convenait de fermer, sur les plantes que l'on planterait +dans le jardin, sur celles qu'on arracherait, enfin.... + +--Enfin, ça allait bien! dit Kéraban. + +--Comme vous voyez, mais ça allait surtout en empirant, parce qu'au +fond, je suis d'un caractère doux, d'un tempérament docile, et que je +cédais sur tout pour n'avoir de querelle sur rien! + +--C'était peut-être le plus sage! dit Ahmet. + +--C'était, au contraire, le moins sage! répondit Kéraban, prêt à +soutenir une discussion sur ce sujet. + +--Je n'en sais rien, reprit Van Mitten; mais, quoi qu'il en soit, dans +notre dernière dispute, j'ai voulu résister.... J'ai résisté, oui, +comme un véritable Kéraban! + +--Par Allah! cela n'est pas possible! s'écria l'oncle d'Ahmet, qui se +connaissait bien. + +--Plus qu'un Kéraban, ajouta Van Mitten! + +--Mahomet me protège! répondit Kéraban. Mais prétendre que vous êtes +plus entêté que moi!... + +--C'est évidemment improbable! répondit Ahmet, avec un accent de +conviction qui alla jusqu'au coeur de son oncle. + +--Vous allez voir, reprit tranquillement Van Mitten, et.... + +--Nous ne verrons rien! s'écria Kéraban. + +--Veuillez m'entendre jusqu'au bout. C'était à propos de tulipes, +cette discussion qui s'éleva entre madame Van Mitten et moi, de ces +belles tulipes d'amateurs, de ces _Genners_, qui montent droit sur +leur tige, et dont il y a plus de cent variétés. Je n'en avais pas qui +me coûtassent moins de mille florins l'oignon! + +--Huit mille piastres, dit Kéraban, habitué à tout chiffrer en monnaie +turque. + +--Oui, huit mille piastres environ! répondit le Hollandais. Or, ne +voilà-t-il pas que madame Van Mitten s'avise, un jour, de faire +arracher une _Valentia_ pour la remplacer par un _Oeil de Soleil_! +Cela passait les bornes! Je m'y oppose.... Elle s'entête!... Je +veux la saisir.... Elle m'échappe!... Elle se précipite sur la +_Valentia_... Elle l'arrache... + +--Coût: huit mille piastres! dit Kéraban. + +--Alors, reprit Van Mitten, je me jette à mon tour sur son _Oeil de +Soleil_, que j'écrase! + +--Coût: seize mille piastres! dit Kéraban. + +--Elle tombe sur une seconde _Valentia_.... dit Van Mitten. + +--Coût: vingt-quatre mille piastres! répondit Kéraban, comme s'il eût +passé les écritures de son livre de caisse. + +--Je lui réponds par un second _Oeil de Soleil_!... + +--Coût: trente-deux mille piastres. + +--Et alors la bataille s'engage, reprit Van Mitten. Madame Van Mitten +ne se possédait plus. Je reçois deux magnifiques «caïeux» du plus +grand prix par la tête.... + +--Coût: quarante-huit mille piastres! + +--Elle en reçoit trois autres en pleine poitrine!... + +--Coût: soixante-douze mille piastres! + +--C'était une véritable pluie d'oignons de tulipes, comme on n'en a +peut-être jamais vu! Cela a duré une demi-heure! Tout le jardin y a +passé, puis la serre après le jardin!... Il ne restait plus rien de ma +collection! + +--Et, finalement, ça vous a coûté?... demanda Kéraban. + +--Plus cher que si nous ne nous étions jetés que des injures à la +tête, comme les économes héros d'Homère, soit environ vingt-cinq mille +florins. + +--Deux cent mille piastres [note: Environ 50,000 francs.]! dit +Kéraban. + +--Mais je m'étais montré! + +--Ça valait bien cela! + +--Et là-dessus, reprit Van Mitten, je suis parti, après avoir donné +des ordres pour réaliser ma part de fortune et la verser à la banque +de Constantinople. Puis, j'ai fui Rotterdam avec mon fidèle Bruno, +bien décidé à ne rentrer dans ma maison que lorsque madame Van Mitten +l'aura quittée ... pour un monde meilleur.... + +--Où il ne pousse pas de tulipes! dit Ahmet. + +--Eh bien, ami Kéraban, reprit Van Mitten, avez-vous eu beaucoup +d'entêtements qui vous aient coûté deux cent mille piastres? + +--Moi? répondit Kéraban, légèrement piqué par cette observation de son +ami. + +--Mais certainement, dit Ahmet, mon oncle en a eu, et, pour ma part, +j'en connais au moins un! + +--Et lequel, s'il vous plaît? demanda le Hollandais. + +--Mais cet entêtement qui le pousse, pour ne pas payer dix paras, à +faire le tour de la mer Noire! Ça lui coûtera plus cher que votre +averse de tulipes! + +--Ça coûtera ce que ça coûtera! riposta le seigneur Kéraban, d'un ton +sec. Mais je trouve que l'ami Van Mitten n'a pas payé sa liberté d'un +trop haut prix! Voilà ce que c'est de n'avoir affaire qu'à une +seule femme! Mahomet connaissait bien ce sexe enchanteur, quand il +permettait à ses adeptes d'en prendre autant qu'ils le pouvaient! + +--Certes! répondit Van Mitten. Je pense que dix femmes sont moins +difficiles à gouverner qu'une seule! + +--Et ce qui est moins difficile encore, ajouta Kéraban en manière de +moralité, c'est pas de femme du tout!» + +Sur cette observation, la conversation fut close. + +La chaise arrivait alors à une maison de poste. On relaya, on courut +toute la nuit. Le lendemain, à midi, les voyageurs, assez fatigués, +mais sur les instances d'Ahmet, décidés à ne pas perdre une heure, +après avoir passé par Bolschoi-Kopani et Kalantschak, arrivaient à la +bourgade de Pérékop, au fond du golfe de ce nom, à l'amorce même de +l'isthme qui rattache la Crimée à la Russie méridonale. + + + + +XIII + + +DANS LEQUEL ON TRAVERSE OBLIQUEMENT L'ANCIENNE TAURIDE, ET AVEC QUEL +ATTELAGE ON EN SORT. + +La Crimée! cette Chersonèse taurique des anciens, un quadrilatère, +ou plutôt un losange irrégulier, qui semble avoir été enlevé au plus +enchanteur des rivages de l'Italie, une presqu'île dont M. Ferdinand +de Lesseps ferait une île en deux coups de canif, un coin de terre +qui fut l'objectif de tous les peuples jaloux de se disputer l'empire +d'Orient, un ancien royaume du Bosphore, que soumirent successivement +les Héracléens, six cents ans avant l'ère chrétienne, puis, +Mithridate, les Alains, les Goths, les Huns, les Hongrois, les +Tartares, les Génois, une province enfin dont Mahomet II fit une riche +dépendance de son empire, et que Catherine II rattacha définitivement +à la Russie en 1791! + +Comment cette contrée, bénie des dieux et disputée des mortels, +eût-elle pu échapper à l'enlacement des légendes mythologiques? +N'a-t-on pas voulu retrouver dans les marécages du Sivach des traces +des gigantesques travaux de ce problématique peuple des Atlantes? Les +poètes de l'antiquité n'ont-ils pas placé une entrée des Enfers près +du cap Kerberian, dont les trois môles formaient le Cerbère aux trois +têtes? Iphigénie, la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, devenue +prêtresse de Diane, en Tauride, ne fut-elle pas sur le point d'immoler +à la chaste déesse son frère Oreste, jeté par les vents aux rivages du +cap Parthenium? + +Et maintenant, la Crimée, dans sa partie méridionale, qui vaut plus +à elle seule que toutes les arides îles de l'archipel, avec ce +Tchadir-Dagh, qui montre à quinze cents mètres d'altitude sa table où +l'on pourrait dresser un festin pour tous les dieux de l'Olympe, ses +amphithéâtres de forêts, dont le manteau de verdure s'étend jusqu'à +la mer, ses bouquets de marronniers sauvages, de cyprès, d'oliviers, +d'arbres de Judée, d'amandiers, de cythises, ses cascades chantées par +Pouschkine, n'est-elle point le plus beau joyau de cette couronne de +provinces, qui s'étendent de la mer Noire à la mer Arctique? N'est-ce +pas sous ce climat vivifiant et tempéré, que les Russes du nord, aussi +bien que les Russes du sud, viennent chercher, les uns un refuge +contre les âpretés de l'hiver hyperboréen, les autres un abri contre +les desséchantes brises de l'été? N'est-ce pas là, autour de ce cap +Aïa, ce front de bélier, qui fait tête aux flots du Pont-Euxin, à +l'extrême pointe sud de la Tauride, que se sont fondées ces colonies +de châteaux, de villas, de cottages, Yalta, Aloupka, qui appartient au +prince Woronsow, manoir féodal à l'extérieur, rêve d'une imagination +orientale à l'intérieur, Kisil-Tasch, au comte Poniatowski, Arteck, +au prince André Galitzine, Marsanda, Orcanda, Eriklik, propriétés +impériales, Livadia, palais admirable, avec ses sources vives, ses +torrents capricieux, ses jardins d'hiver, retraite favorite de +l'impératrice de toutes les Russies? + +Il semble, en outre, que l'esprit le plus curieux, le plus +sentimental, le plus artiste, le plus romantique, trouverait à +satisfaire ses aspirations dans ce coin de terre,--un vrai microcosme, +dans lequel l'Europe et l'Asie se donnent rendez-vous. Là, sont réunis +des villages tartares, des bourgades grecques, des villes orientales +avec mosquées et minarets, muezzins et derviches, des monastères +du rite russe, des seraïs de khans, des thébaïdes où sont venues +s'ensevelir quelques romanesques aventures, des lieux saints vers les +quels rayonnent les pèlerinages, une montagne juive qui appartient à +la tribu des Karaïtes, et une vallée de Josaphat, creusée comme +une succursale de la célèbre vallée du Cédron, où des milliards de +justiciables doivent se réunir au son des trompettes du jugement +dernier. + +Que de merveilles aurait eu à visiter Van Mitten! Que d'impressions à +noter en ce pays où l'entraînait son étrange destinée! Mais son +ami Kéraban ne voyageait pas pour voir, et Ahmet, qui, d'ailleurs, +connaissait toutes ces splendeurs de la Crimée, ne lui eût pas accordé +une heure pour en prendre un aperçu sommaire. + +«Peut-être, après tout, peut-être, se disait Van Mitten, me sera-t-il +possible, en passant, de saisir une légère impression de cette antique +Chersonèse, si justement vantée?» + +Il ne devait point en être ainsi. La chaise allait se lancer par le +plus court, suivant une ligne oblique du nord au sud-ouest, sans +atteindre ni le centre ni la côte méridionale de l'ancienne Tauride. + +En effet, l'itinéraire tel qu'il suit avait été arrêté en un conseil, +où le Hollandais n'avait pas eu même voix consultative. Si, en +traversant la Crimée, on économisait le tour de la mer d'Azof,--qui +eût allongé de cent cinquante lieues, au moins, ce voyage +circulaire,--on gagnait encore une partie du parcours, en coupant +droit de Pérékop sur la presqu'île de Kertsch. Puis, de l'autre côté +du détroit d'Iénikalé, la presqu'île de Taman offrirait un passage +régulier jusqu'au littoral caucasien. + +La chaise roula donc sur l'étroit isthme, auquel la Crimée pend comme +une magnifique orange à la branche d'un oranger. D'un côté, c'était la +baie de Pérékop, de l'autre les marais de Sivach, plus connus sous le +nom de mer Putride, vaste étang de deux milliards de mètres carrés, +alimenté par les eaux de la Tauride et par les eaux de la mer d'Azof, +auxquelles la coupure de Ghénitché sert de canal. + +En passant, les voyageurs purent observer ce Sivach, qui n'a guère +qu'un mètre de profondeur en moyenne, et dont le degré de salure est +presque au point de saturation, en de certains endroits. Or, comme +c'est dans ces conditions que le sel cristallisé commence à se déposer +naturellement, on pourrait faire de cette mer Putride l'une des plus +productives salines du globe. + +Mais il faut le dire, à longer ce Sivach, il n'y a rien de bien +agréable pour l'odorat. L'atmosphère s'y mélange d'une certaine +quantité d'acide sulfhydrique, et les poissons, qui pénètrent dans ce +lac, y trouvent presque aussitôt la mort. Ce serait donc là comme un +équivalent du lac Asphaltite de la Palestine. + +C'est au milieu de ces marais que se dessine le railway, qui descend +d'Alexandroff à Sébastopol. Aussi, le seigneur Kéraban put-il entendre +avec horreur les sifflets assourdissants que lançaient, dans la nuit, +les locomotives hennissantes, en courant sur ces rails auxquels +viennent se heurter parfois les lourdes eaux de la mer Putride. + +Le lendemain, 31 août, pendant la journée, le chemin se déroula au +milieu d'une campagne verdoyante. C'étaient des bouquets d'oliviers, +dont les feuilles, en se retournant sous la brise, semblaient +frétiller comme une pluie de vif-argent, des cyprès d'un vert qui +touchait au noir, des chênes magnifiques, des arbousiers de haute +taille. Partout, sur les coteaux, s'étageaient des lignes de ceps, qui +produisent, sans trop d'infériorité, quelques crus des vignobles de +France. + +Cependant, sous l'instigation d'Ahmet, grâce à ces poignées de roubles +qu'il prodiguait, les chevaux étaient toujours prêts à s'atteler à la +chaise, et les postillons, stimulés, coupaient par le plus court. Le +soir, on avait dépassé la bourgade de Dorte, et quelques lieues plus +loin, on retrouvait les bords de la mer Putride. + +En cet endroit, la curieuse lagune n'est séparée de la mer d'Azof que +par une langue de sable peu élevée, faite d'un bourrelet de coquilles, +dont la largeur moyenne peut être évaluée à un quart de lieue. + +Cette langue s'appelle flèche d'Arabat. Elle s'étend depuis le +village de ce nom, au sud, jusqu'à Ghénitché, au nord,--en terre +ferme,--coupée seulement en cet endroit par une saignée de trois cents +pieds, par laquelle entrent les eaux de la mer d'Azof, ainsi qu'il a +été dit plus haut. + +Avec le lever du jour, le seigneur Kéraban et ses compagnons furent +entourés de vapeurs humides, épaisses, malsaines, qui se dissipèrent +peu à peu sous l'action des rayons solaires. + +La campagne était moins boisée, plus déserte aussi. On y voyait paître +en liberté des dromadaires de grande taille,--ce qui faisait de cette +contrée comme une annexe du désert arabique. Les charrettes qui +passaient, construites en bois, sans un seul morceau de fer, +assourdissaient l'air en grinçant sur leurs essieux frottés de bitume. +Tout cet aspect est assez primitif; mais, dans les maisons des +villages, dans les fermes isolées, se retrouve encore la générosité de +l'hospitalité tartare. Chacun peut y entrer, s'asseoir à la table du +maître, puiser aux plats qui y sont incessamment servis, manger à sa +faim, boire à sa soif, et s'en aller avec un simple «merci» pour toute +rétribution. + +Il va sans dire que les voyageurs n'abusèrent jamais de la simplicité +de ces vieilles coutumes, qui ne tarderont pas à disparaître. Ils +laissèrent toujours et partout, sous forme de roubles, des marques +suffisantes de leur passage. Le soir, l'attelage, épuisé par une +longue course, s'arrêtait à la bourgade d'Arabat, à l'extrémité sud de +la flèche. + +Là, sur le sable, s'élève une forteresse, au pied de laquelle les +maisons sont bâties pêle-mêle. Partout des massifs de fenouil, +qui sont de véritables réceptacles à couleuvres, et des champs de +pastèques, dont la récolte est extrêmement abondante. + +Il était neuf heures du soir, lorsque la chaise fit halte devant une +auberge d'assez mince apparence. Mais, il faut en convenir, c'était +encore la meilleure de l'endroit. En ces régions perdues de la +Chersonèse, il ne convenait pas de se montrer trop difficile. + +«Neveu Ahmet, dit le seigneur Kéraban, voilà plusieurs nuits et +plusieurs jours que nous courons sans stationner ailleurs qu'aux +relais de poste. Or, je ne serais pas fâché de m'étendre quelques +heures dans un lit, fut-ce même dans un lit d'auberge. + +--Et moi, j'en serais enchanté, ajouta Van Mitten, en se redressant +sur les reins. + +--Quoi! perdre douze heures! s'écria Ahmet. Douze heures sur un voyage +de six semaines! + +--Veux-tu que nous entamions une discussion à ce sujet? demanda +Kéraban, de ce ton quelque peu agressif qui lui allait si bien. + +--Non, mon oncle, non! répondit Ahmet. Du moment que vous avez besoin +de repos.... + +--Oui! j'en ai besoin, Van Mitten aussi, et Bruno, je suppose, et même +Nizib, qui ne demandera pas mieux! + +--Seigneur Kéraban, répondit Bruno, directement interpellé, je regarde +cette idée comme une des meilleures que vous ayez jamais eues, surtout +si un bon souper nous prépare à bien dormir!» + +L'observation de Bruno venait très à propos. Les provisions de la +chaise étaient presque épuisées. Ce qui en restait, dans les coffres, +il importait de n'y point toucher, avant d'être arrivé à Kertsch, +ville importante de la presqu'île de ce nom, où elles pourraient être +abondamment renouvelées. + +Malheureusement, si les lits de l'auberge d'Arabat étaient à peu près +convenables, même pour des voyageurs de cette importance, l'office +laissait à désirer. Ils ne sont pas nombreux, les touristes qui, +n'importe à quelle époque de l'année, s'aventurent vers les extrêmes +confins de la Tauride. Quelques marchands ou négociants sauniers, +dont les chevaux ou les charrettes fréquentent la route de Kertsch à +Pérékop, tels sont les principaux chalands de l'auberge d'Arabat, +gens peu difficiles, sachant coucher à la dure et manger ce qui se +rencontre. + +Le seigneur Kéraban et ses compagnons durent donc se contenter d'un +assez maigre menu, c'est à dire un plat de pilaw, qui est toujours le +mets national, mais avec plus de riz que de poulet et plus d'os de +carcasse que de blancs d'ailes. En outre, ce volatile était si vieux, +et, par suite, si dur, qu'il faillit résister à Kéraban lui-même; +mais les solides molaires de l'entêté personnage eurent raison de sa +coriacité, et, en cette circonstance, il ne céda pas plus que +d'habitude. + +A ce plat réglementaire succéda une véritable terrine de yaourtz ou +lait caillé, qui arriva fort à propos pour faciliter la déglutition du +pilaw; puis, apparurent des galettes assez appétissantes, connues sous +le nom de katlamas dans le pays. + +Bruno et Nizib furent un peu moins bien, ou un peu plus mal partagés, +comme on voudra, que leurs maîtres. Certes, leurs mâchoires auraient +eu raison du plus récalcitrant des poulets; mais ils n'eurent pas +l'occasion de les exercer. Le pilaw fut remplacé sur leur table par +une sorte de substance noirâtre, fumée comme une plaque de cheminée, +après un long séjour au fond de l'âtre. + +«Qu'est-ce que cela? demanda Bruno. + +--Je ne saurais le dire, répliqua Nizib. + +--Comment, vous qui êtes du pays?... + +--Je ne suis pas du pays. + +--A peu près, puisque vous êtes turc! répondit Bruno. Eh bien, mon +camarade, goûtez un peu à cette semelle desséchée, et vous me direz ce +qu'il faut en penser!» + +Et Nizib, toujours docile, mordit à belles dents dans le morceau de +ladite semelle. + +«Eh bien?... demanda Bruno. + +--Eh bien, ça n'est pas bon, certes! mais ça se laisse manger tout de +même! + +--Oui, Nizib, quand on meurt de faim et qu'on n'a pas autre chose à se +mettre sous la dent!» + +Et Bruno y goûta à son tour, en homme décidé, pour ne pas maigrir, à +risquer le tout pour le tout. + +En somme, cela pouvait passer, en l'aidant de quelques verres d'une +sorte de bière alcoolisée,--ce que firent les deux convives. + +Mais, soudain, Nizib de s'écrier: + +«Eh! Allah me vienne en aide! + +--Qu'est-ce qui vous prend, Nizib? + +--Si ce que j'ai mangé là était du porc?... + +--Du porc! répliqua Bruno. Ah! c'est juste, Nizib! Un bon musulman +comme vous ne peut se nourrir de cet excellent mais immonde animal! Eh +bien! il me semble que, si ce mets inconnue est du porc, vous n'avez +plus qu'une chose à faire! + +--Et laquelle? + +--C'est de le digérer tout tranquillement, maintenant qu'il est +mangé!» + +Cela ne laissait pas d'inquiéter Nizib, très observateur des lois du +Prophète, et, comme il se sentait la conscience profondément troublée, +Bruno dut aller aux informations près du maître de l'auberge. + +Nizib fut alors rassuré et put laisser sa digestion s'accomplir sans +aucun remords. Ce n'était même pas de la viande, c'était du poisson, +du shebac, une sorte de Saint-Pierre, que l'on fend en deux comme +une morue, que l'on sèche au soleil, que l'on fume, en le suspendant +au-dessus de l'âtre, que l'on mange cru ou à peu près, et dont il se +fait une exportation considérable pour tout le littoral du port de +Rostow, situé au fond de la pointe nord-est de la mer d'Azof. + +Maîtres et serviteurs durent donc se contenter de ce maigre souper de +l'auberge d'Arabat. Les lits leur parurent plus durs que les coussins +de la voiture; mais, enfin, ils n'étaient point soumis aux cahoteuses +secousses d'une route, ils ne remuaient pas, et le sommeil qu'ils +trouvèrent dans ces chambres peu confortables, fut suffisant pour les +remettre de leurs précédentes fatigues. + +Le lendemain, 2 septembre, dès le soleil levant, Ahmet était sur pied, +et s'occupait de chercher la maison de poste, pour y prendre des +chevaux de relais. L'attelage de la veille, surmené par une étape, +longue et dure, n'aurait pu se remettre en route, sans avoir pris au +moins vingt-quatre heures de repos. + +Ahmet comptait amener la chaise toute attelée à l'auberge, de manière +que son oncle et Van Mitten n'eussent plus qu'à y monter pour suivre +le chemin de la presqu'île de Kertsch. + +La maison de poste était bien là, à l'extrémité du village, avec son +toit agrémenté de ces crosses de bois qui ressemblent à des manches +de contrebasse; mais, de chevaux frais, il n'y avait point apparence. +L'écurie était vide et, même à prix d'or, le maître n'aurait pu en +fournir. + +Ahmet, très désappointé de ce contre-temps, revint donc à l'auberge. +Le seigneur Kéraban, Van Mitten, Bruno et Nizib, prêts à partir, +attendaient que la chaise arrivât. Déjà même, l'un d'eux,--il est +inutile de le nommer,--commençait à donner de visibles signes +d'impatience. + +«Eh bien, Ahmet, s'écria-t-il, tu reviens seul? Faut-il donc que nous +allions chercher la chaise au relais? + +--Ce serait malheureusement inutile, mon oncle! répondit Ahmet. Il n'y +a plus un seul cheval! + +--Pas de chevaux?... dit Kéraban. + +--Et nous ne pourrons en avoir que demain! + +--Que demain?... + +--Oui! C'est vingt-quatre heures à perdre! + +--Vingt-quatre heures à perdre! s'écria Kéraban, mais j'entends ne pas +en perdre dix, pas même cinq, pas même une! + +--Cependant, fit observer le Hollandais à son ami, qui se montait +déjà, s'il n'y a pas de chevaux?... + +--Il y en aura!» répondit le seigneur Kéraban. Et sur un signe, tous +le suivirent. + +Un quart d'heure plus tard, ils atteignaient le relais et s'arrêtaient +devant la porte. + +Le maître de poste se tenait sur le seuil, dans la nonchalante +attitude d'un homme qui sait parfaitement qu'on ne pourra l'obliger à +donner ce qu'il n'a pas. + +«Vous n'avez plus de chevaux? demanda Kéraban, d'un ton peu +accommodant déjà. + +--Je n'ai que ceux qui vous ont amenés hier soir, répondit le maître +de poste, et ils ne peuvent marcher. + +--Eh pourquoi, s'il vous plaît, n'avez-vous pas de chevaux frais dans +vos écuries? + +--Parce qu'ils ont été pris par un seigneur turc, qui se rend à +Kertsch, d'où il doit gagner Poti, après avoir traversé le Caucase. + +--Un seigneur turc, s'écria Kéraban! Un de ces Ottomans à la mode +européenne, sans doute! Vraiment! ils ne se contentent pas de vous +embarrasser dans les rues de Constantinople, il faut encore qu'on les +rencontre sur les routes de la Crimée! + +--Et quel est-il? + +--Je sais qu'il se nomme le seigneur Saffar, voilà tout, répondit +tranquillement le maître de poste. + +--Eh bien, pourquoi vous êtes-vous permis de donner ce qui vous +restait de chevaux à ce seigneur Saffar? demanda Kéraban, avec +l'accent du plus parfait mépris. + +--Parce que ce voyageur est arrivé au relais, hier matin, douze heures +avant vous, et que les chevaux étant disponibles, je n'avais aucune +raison pour les lui refuser. + +--Il y en avait, au contraire!... + +--Il y en avait?... répéta le maître de poste. + +--Sans doute, puisque je devais arriver!» + +Que peut-on répondre à des arguments de cette valeur? Van Mitten +voulut intervenir: il en fut pour une bourrade de son ami. Quant au +maître de poste, après avoir regardé le seigneur Kéraban d'un air +goguenard, il allait rentrer dans sa maison, lorsque celui-ci +l'arrêta, en disant: + +«Peu importe, après tout! Que vous ayez des chevaux ou non, il faut +que nous partions à l'instant! + +--A l'instant?... répondit le maître de poste. Je vous répète que je +n'ai pas de chevaux. + +--Trouvez-en! + +--Il n'y en a pas à Arabat. + +--Trouvez-en deux, trouvez-en un, répondit Kéraban, qui commençait à +ne plus se posséder, trouvez-en la moitié d'un ... mais trouvez-en! + +--Cependant, s'il n'y en a pas?... crut devoir répéter doucement le +conciliant Van Mitten. + +--Il faut qu'il y en ait! + +--Peut-être pourriez-vous nous procurer un attelage de mules ou +mulets? demanda Ahmet au maître de poste. + +--Soit! des mules ou des mulets! ajouta le seigneur Kéraban. Nous +nous en contenterons!--Je n'ai jamais vu ni mules ni mulets dans la +province! répondit le maître de poste. + +--Eh bien, il en voit un aujourd'hui, murmura Bruno à l'oreille de son +maître, en désignant Kéraban, et un fameux! + +--Des ânes alors?... dit Ahmet. + +--Pas plus d'ânes que de mulets! + +--Pas plus d'ânes!... s'écria le seigneur Kéraban. Ah ça! vous +moquez-vous de moi, monsieur le maître de poste! Comment, pas d'ânes +dans le pays! Pas de quoi faire un attelage, quel qu'il soit? Pas de +quoi relayer une voiture?» + +Et l'obstiné personnage, en parlant ainsi, jetait des regards +courroucés, à droite et à gauche, sur une douzaine d'indigènes, qui +s'étaient assemblés à la porte du relais. + +«Il serait capable de les faire atteler à sa chaise! dit Bruno. + +Oui!... eux ou nous!» répondit Nizib, en homme qui connaissait bien +son maître. + +Cependant, puisqu'il n'y avait ni chevaux, ni mulets, ni ânes, il +devenait évident qu'on ne pourrait partir. Donc, nécessité de +se résigner à un retard de vingt-quatre heures. Ahmet, que cela +contrariait autant que son oncle, allait pourtant essayer de lui faire +entendre raison en présence de cette impossibilité absolue, lorsque le +seigneur Kéraban de s'écrier: + +«Cent roubles à qui me procurera un attelage!» + +Un certain frémissement courut parmi les indigènes d'Arabat. L'un +d'eux s'avança résolument. + +«Seigneur Turc, dit-il, j'ai deux dromadaires à vendre! + +--Je les achète!» répondit Kéraban. + +Atteler des dromadaires à une chaise de poste, cela ne s'était jamais +vu. Cela se vit cette fois. + +En moins d'une heure le marché fut conclu, et pour un bon prix. Peu +importait! Le seigneur Kéraban en eût payé le double. Les deux bêtes +furent donc harnachées tant bien que mal, attelées aux brancards, et, +sous la promesse d'un pourboire exceptionnel, leur ex-propriétaire, +transformé en postillon, se campa en avant de la bosse de l'un de ces +ruminants; puis, la chaise, au grand ébahissement de la population +d'Arabat, mais à l'extrême satisfaction des voyageurs, descendit la +route de Kertsch au trot allongé de son étrange attelage. + +Le soir, on arrivait sans encombre au village d'Argin, à douze lieues +d'Arabat. + +Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du +seigneur Saffar. Il fallut se résoudre à coucher à Argin, afin de +donner quelque repos aux dromadaires. + +Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les mêmes +conditions, franchissant dans la journée la distance qui sépare Argin +du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit, +le quittait dès l'aube, et, dans la soirée, après une étape de douze +lieues, arrivait à Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes +secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes bêtes, mal +dressées à ce genre de service. + +En somme, le seigneur Kéraban et ses compagnons, partis depuis le +17 août, après dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois +septièmes de leur voyage,--trois cents lieues environ sur sept cents. +Ils étaient donc dans une bonne moyenne, et, s'ils s'y maintenaient +pendant vingt-six jours encore, jusqu'au 30 septembre courant, ils +devaient avoir achevé le tour de la mer Noire dans les délais voulus. + +«Et pourtant, répétait souvent Bruno à son maître, j'ai la +pressentiment que cela finira mal! + +--Pour mon ami Kéraban? + +--Pour votre ami Kéraban ... ou pour ceux qui l'accompagnent! + + + + +XIV + + +DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN SE MONTRE PLUS FORT EN GÉOGRAPHIE QUE +NE LE CROYAIT SON NEVEU AHMET. + +La ville de Kertsch est située sur la presqu'île qui porte son nom, à +l'extrémité orientale de la Tauride. Elle est assise en croissant sur +la côte nord de cette langue de terre. Un mont, sur lequel s'élevait +autrefois l'acropole, la domine majestueusement. C'est le mont +Mithridate. Le nom de ce terrible et implacable ennemi des Romains, +qui faillit les chasser de l'Asie, ce général audacieux, ce polyglotte +émérite, ce toxicologue légendaire, a justement sa place au front +d'une cité qui fut la capitale du royaume du Bosphore. C'est là que ce +roi de Pont, ce terrible Eupator, se fit percer de l'épée d'un soldat +gaulois, après avoir vainement tenté d'empoisonner ce corps de fer, +qu'il avait habitué aux poisons. + +Tel fut le petit cours d'histoire que Van Mitten, pendant une +demi-heure de halte, crut devoir faire à ses compagnons. Ce qui lui +attira cette réponse de son ami Kéraban: + +«Mithridate n'était qu'un maladroit! + +--Et pourquoi? demanda Van Mitten. + +--S'il voulait s'empoisonner sérieusement, il n'avait qu'a aller dîner +à notre auberge d'Arabat!» + +Là-dessus, le Hollandais ne crut pas devoir continuer l'éloge de +l'époux de la belle Monime; mais il se promit bien de visiter sa +capitale, pendant les quelques heures qui lui seraient laissées. + +La chaise traversa la ville, avec son singulier équipage, pour la plus +grande surprise d'une population hybride, composée de juifs en très +grand nombre, de Tatars, de Grecs et même de Russes,--en tout une +douzaine de mille habitants. + +Le premier soin d'Ahmet, en arrivant à l'_Hôtel Constantin_, fut de +s'enquérir s'il pourrait se procurer des chevaux pour le lendemain +matin. A son extrême satisfaction, ils ne manquaient point, cette +fois, aux écuries de la maison de poste. + +«Il est heureux, fit observer Kéraban, que le seigneur Saffar n'ait +pas tout pris à ce relais!» + +Mais le peu endurant oncle d'Ahmet n'en garda pas moins une vive +rancune à l'égard de cet importun, qui se permettait de le devancer +sur les routes et de lui prendre ses chevaux. + +En tout cas, comme il n'avait plus l'emploi des dromadaires, il +les revendit à un chef de caravane, qui partait pour le détroit +d'Iénikalé; mais il ne les vendit vivants que pour la prix qu'on les +eût achetés morts. De là, une perte assez sensible que le rancunier +Kéraban porta, _in petto_, au passif du seigneur Saffar. + +Il va sans dire que ce Saffar n'était point à Kertsch,--ce qui +lui évita sans doute une discussion des plus sérieuses avec son +concurrent. Depuis deux jours, il avait quitté la ville, pour prendre +le chemin du Caucase. Circonstance heureuse, puisqu'il ne précéderait +plus des voyageurs décidés à suivre la route du littoral. + +Un bon souper à l'_Hôtel Constantin_, une bonne nuit dans des chambres +assez confortables, firent oublier les ennuis passés aux maîtres +aussi bien qu'aux serviteurs. Aussi, une lettre, adressée par Ahmet à +Odessa, put-elle dire que le voyage s'accomplissait régulièrement. + +Comme le départ n'avait été décidé pour le lendemain, 5 septembre, +qu'à dix heures du matin, le consciencieux Van Mitten se leva en même +temps que le soleil, afin de visiter la ville. Il trouva, cette fois, +Ahmet prêt à l'accompagner. + +Tous deux s'en allèrent donc à travers les larges rues de Kertsch, +bordées de trottoirs dallés, où fourmillaient des chiens vagabonds, +qu'un bohémien, exécuteur patenté de ces basses oeuvres, est chargé +d'assommer à coups de bâton. Mais, sans doute, le bourreau avait passé +une partie de la nuit à boire, car Ahmet et le Hollandais eurent +quelque peine à échapper aux crocs de ces dangereuses bêtes. + +Le quai de pierre, construit sur la mer, au fond de la baie formée par +un retour de la côte, qui se prolonge jusqu'aux rives du détroit, +leur permit de se promener plus aisément. Là s'élèvent le palais du +gouverneur et la maison de la douane. Un peu au large, par suite du +manque d'eau, sont mouillés les navires, auxquels le port de Kertsch +offre un bon ancrage, non loin du lazaret. Ce port est devenu assez +commerçant, depuis la cession de la ville à la Russie en 1774, et on +y trouve un vaste entrepôt de ce sel que fournissent les salines de +Pérékop. + +«Avons-nous le temps de monter là? dit Van Mitten, en désignant le +mont Mithridate, sur lequel se dresse actuellement un temple grec, +enrichi des dépouilles de ces tumuli, si nombreux dans la province de +Kertsch,--temple qui a remplacé l'antique acropole. + +--Hum! fit Ahmet, il ne faudrait pas risquer de faire attendre l'oncle +Kéraban! + +--Ni son neveu! répondit en souriant Van Mitten. + +--Il est bien vrai, reprit Ahmet, que pendant tout ce voyage, je ne +songe guère qu'à notre prochain retour à Scutari!--Vous me comprenez, +monsieur Van Mitten? + +--Oui..., je comprends, mon jeune ami, répondit le Hollandais, et +pourtant le mari de madame Van Mitten aurait bien le droit de ne pas +vous comprendre!» + +Sur cette réflexion, trop justifiée par les épreuves du ménage de +Rotterdam, tous deux commencèrent à gravir le mont Mithridate, ayant +encore deux heures devant eux avant le départ. + +De ce point élevé, une vue magnifique s'étend sur la baie de Kertsch. +Dans le sud se dessine l'angle extrême de la presqu'île. Vers l'est +s'arrondissent les deux langues de terre qui entourent la baie de +Taman, au delà du détroit d'Iénikalé. Le ciel, assez pur, permettait +d'apercevoir alors les divers accidents de la contrée, et ces +khourghans, ou tombeaux anciens, dont la campagne est couverte +jusqu'en ses moindres collines de corallites. + +Lorsque Ahmet jugea que le moment était venu de regagner l'hôtel, il +montra à Van Mitten un escalier monumental, orné de balustres, qui +descend du mont Mithridate à la ville et aboutit à la place du marché. +Un quart d'heure plus tard, tous deux rejoignaient le seigneur +Kéraban, lequel essayait vainement de discuter avec son hôte, un Tatar +des plus placides. Il était temps d'arriver, car il eût fini par se +fâcher en ne trouvant point l'occasion de se mettre en colère. + +La chaise était là, attelée de bons chevaux d'origine persane, dont il +se fait un important commerce à Kertsch. Chacun reprit sa place, et +on partit au galop d'un attelage qui ne fit point regretter le trot +fatigant des dromadaires. + +Ahmet n'était pas sans éprouver une certaine inquiétude en approchant +du détroit. On se rappelle, en effet, ce qui s'était passé, lorsque +l'itinéraire fut modifié à Kherson. Sur les instances de son neveu, +le seigneur Kéraban avait consenti à ne point faire le tour de la mer +d'Azof, afin de couper au plus court par la Crimée. Mais, ce faisant, +il devait penser que la terre ferme ne lui manquerait en aucun point +du parcours. Il se trompait, et Ahmet n'avait rien fait pour dissiper +son erreur. + +On peut être un très bon Turc, un excellent négociant en tabacs, et +ne pas connaître à fond la géographie. L'oncle d'Ahmet devait +probablement ignorer que l'écoulement de la mer d'Azof dans la mer +Noire se fait par un large sund, cet antique Bosphore cimmérien, qui +porte le nom de détroit d'Iénikalé, et que, par conséquent, il lui +faudrait forcément traverser ce détroit, entre la presqu'île de +Kertsch et la presqu'île de Taman. + +Or, le seigneur Kéraban avait pour la mer une répugnance que son +neveu connaissait de longue date. Que dirait-il donc, lorsqu'il se +trouverait en face de cette passe, si, à cause des courants ou du peu +de profondeur des eaux, il fallait la franchir dans sa plus grande +largeur, qui peut être estimée à vingt milles? Et s'il refusait +obstinément de s'y aventurer? Et s'il prétendait remonter toute la +côte orientale de la Crimée pour suivre le littoral de la mer d'Azof +jusqu'aux premiers contreforts du Caucase? Quelle prolongation +de voyage! Que de temps perdu! Que d'intérêts compromis! Comment +serait-on à Scutari pour la date du 30 septembre? + +Voilà quelles réflexions se faisait Ahmet, pendant que la chaise +roulait à travers la presqu'île. Avant deux heures, elle aurait +atteint le détroit, et l'oncle saurait à quoi s'en tenir. +Convenait-il, dès à présent, de le préparer à cette grave éventualité? +Mais, alors, que d'adresse à déployer pour que la conversation ne +dégénérât pas en discussion, et de discussion en dispute! Si le +seigneur Kéraban s'entêtait, rien ne le ferait démordre de son idée, +et, bon gré, mal gré, il obligerait la chaise de poste à reprendre le +chemin de Kertsch. + +Ahmet ne savait donc à quel parti s'arrêter. S'il avouait sa ruse, il +risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux, +dût-il passer lui-même pour un ignorant, feindre la plus parfaite +surprise, en trouvant un détroit là où l'on croyait trouver la terre +ferme? + +«Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet. + +Et il attendit avec résignation que le Dieu des musulmans voulût bien +le tirer d'affaire. + +La presqu'île de Kertsch est divisée par une longue tranchée, faite +aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui +la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret; +puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes +vers le littoral. + +L'attelage ne put donc marcher très rapidement pendant la matinée,--ce +qui permit à Van Mitten de prendre un aperçu plus complet de cette +portion de la Chersonèse. + +En somme, c'était la steppe russe, dans toute sa nudité. Quelques +caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart +d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale. +D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient +l'aspect peu récréatif d'un immense cimetière. C'étaient autant de +tombeaux que les antiquaires avaient fouillés jusque dans leurs +profondeurs, et dont les richesses, vases étrusques, pierres de +cénotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et +les salles du musée de Kertsch. + +Vers midi, apparut à l'horizon une grosse tour carrée, flanquée de +quatre tourelles: c'était le fort qui s'élève au nord de la bourgade +d'Iénikalé. + +Dans le sud, à l'extrémité de la baie de Kertsch, se dessinait le cap +Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le détroit +s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de +Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la côte +asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmérien. + +Il est bien certain que ce détroit ressemblait à un bras de mer, à +ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami +Kéraban, regarda Ahmet d'un air très étonné. + +Ahmet lui fit signe de se taire. Très heureusement, l'oncle +sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de +la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus +étroite mesure de cinq à six milles de large. + +«Diable!» se dit Van Mitten. + +Il était vraiment fâcheux que le seigneur Kéraban ne fût pas né +quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'était fait à cette époque, +Ahmet n'aurait pas eu sujet d'être inquiet, comme il l'était en ce +moment. + +En effet, ce détroit tend à s'ensabler, et finira, avec +l'agglomération des sables coquilliers, par ne plus être qu'un étroit +chenal à courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux +de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assiéger Azof, +maintenant, les bâtiments de commerce sont forcés d'attendre que les +eaux, refoulées par les vents du sud, leur donnent une profondeur de +dix à douze pieds. + +Mais on était en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter +les conditions hydrographiques telles qu'elles se présentaient. + +Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent à +Iénikalé, faisant partir d'assourdissantes volées d'outardes, remisées +dans les grandes herbes. Elle s'arrêta à la principale auberge de la +bourgade, et le seigneur Kéraban se réveilla. + +«Nous sommes au relais? demanda-t-il. + +--Oui! au relais d'Iénikalé,» répondit simplement Ahmet. + +Tous mirent pied à terre et entrèrent dans l'auberge, pendant que la +voiture regagnait la maison de poste. De là, elle devait se rendre au +quai d'embarquement, où se trouve le bac, destiné au transport des +voyageurs à pied, à cheval, en charrette, et même au passage des +caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe. + +Iénikalé est une bourgade où se fait un lucratif commerce de sel, de +caviar, de suif, de laine. Les pêcheries d'esturgeons et de turbots +occupent une partie de sa population, qui est presque entièrement +grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du détroit et du +littoral voisin sur de légères embarcations, gréées de deux +voiles latines. Iénikalé se trouve dans une importante situation +stratégique,--ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifiée, +après l'avoir enlevée aux Turcs en 4771. C'est une des portes de +la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de sûreté: la clef +d'Iénikalé, d'un côté, la clef de Taman, de l'autre. + +Après une demi-heure de halte, le seigneur Kéraban donna à ses +compagnons le signal du départ, et ils se dirigèrent vers le quai où +les attendait le bac. + +Tout d'abord, les regards de Kéraban se portèrent à droite, à gauche, +et une exclamation lui échappa. + +«Qu'avez-vous, mon oncle? demanda Ahmet, qui ne se sentait point à +l'aise. + +--C'est une rivière, cela? dit Kéraban, en montrant le détroit. + +--Une rivière, en effet! répondit Ahmet, qui crut devoir laisser son +oncle dans l'erreur. + +--Une rivière!...» s'écria Bruno. + +Un signe de son maître lui fit comprendre qu'il devait ne pas insister +sur ce point. + +«Mais non! C'est un....» dit Nizib. + +Il ne put achever. Un violent coup de coude de son camarade Bruno +lui coupa la parole, au moment où il allait qualifier, comme elle le +méritait, cette disposition hydrographique. + +Cependant, le seigneur Kéraban regardait toujours cette rivière, qui +lui barrait la route. + +«Elle est large! dit-il. + +--En effet ... assez large ... par suite de quelque crue, +probablement! répondit Ahmet. + +--Crue ... due à la fonte des neiges!, ajouta Van Mitten, pour appuyer +son jeune ami. + +--La fonte des neiges ... au mois de septembre? dit Kéraban, en se +retournant vers le Hollandais. + +--Sans doute ... la fonte des neiges ... des vieilles neiges ... les +neiges du Caucase! répondit Van Mitten, qui ne savait plus trop ce +qu'il disait. + +--Mais je ne vois pas de pont qui permette de franchir cette rivière? +reprit Kéraban. + +--En effet, mon oncle, il n'y en a plus! répondit Ahmet, en se faisant +une longue-vue de ses deux mains à demi fermées, comme pour mieux +apercevoir le prétendu pont de la prétendue rivière. + +--Cependant, il devrait y avoir un pont ... dit Van Mitten. Mon guide +mentionne l'existence d'un pont.... + +--Ah! votre guide mentionne l'existence d'un pont?... répliqua +Kéraban, qui, fronçant les sourcils, regardait en face son ami Van +Mitten. + +--Oui ... ce fameux pont ... dit en balbutiant le Hollandais.... Vous +savez bien ... le Pont-Euxin ... _Pontus Axenos_ des anciens.... + +--Tellement ancien, répliqua Kéraban, dont les paroles sifflaient +entre ses lèvres à demi serrées, qu'il n'aura pu résister à la crue +produite par la fonte des neiges ... des vieilles neiges.... + +--Du Caucase!» put ajouter Van Mitten, mais il était à bout +d'imagination. + +Ahmet se tenait un peu à l'écart. Il ne savait plus que répondre à son +oncle, ne voulant pas provoquer une discussion qui aurait évidemment +mal tourné. + +«Eh bien, mon neveu, dit Kéraban d'un ton sec, comment ferons-nous +pour passer cette rivière, puisqu'il n'y a pas ou puisqu'il n'y a plus +de pont?--Oh! nous trouverons bien un gué! dit négligemment Ahmet. Il +y a si peu d'eau!... + +--A peine de quoi se mouiller les talons!... ajouta le Hollandais, qui +certainement aurait mieux fait de se taire. + +--Eh bien, Van Mitten, s'écria Kéraban, retroussez votre pantalon, +entrez dans cette rivière, et nous vous suivons! + +--Mais ... je.... + +--Allons!... retroussez!... retroussez!» + +Le fidèle Bruno crut devoir intervenir pour tirer son maître de cette +mauvaise passe. + +«C'est inutile, seigneur Kéraban, dit-il. Nous passerons sans nous +mouiller les pieds. Il y a un bac. + +--Ah! il y a un bac? répondit Kéraban. Il est vraiment heureux qu'on +ait songé à installer un bac sur cette rivière ... pour remplacer le +pont emporté ... ce fameux Pont-Euxin!... Pourquoi ne pas avoir dit +plus tôt qu'il y avait un bac?--Et où est-il, ce bac? + +--Le voici, mon oncle, répondit Ahmet, en montrant le bac amarré au +quai. Notre voiture est déjà dedans! + +--Vraiment! Notre voiture est déjà...? + +--Oui! tout attelée! + +--Tout attelée?--Et qui a donné l'ordre? + +--Personne, mon oncle! répondit Ahmet. Le maître de poste l'y a +conduite lui-même ... comme il fait toujours.... + +--Depuis qu'il n'y a plus de pont, n'est-ce pas? + +--D'ailleurs, mon oncle, il n'y avait pas d'autre moyen de continuer +notre voyage! + +--Il y en avait un autre, neveu Ahmet! Il y avait à revenir sur ses +pas et à faire le tour de la mer d'Azof par le nord! + +--Deux cents lieues de plus, mon oncle! Et mon mariage? Et la date du +trente? Avez-vous donc oublié le trente?... + +--Point! mon neveu, et avant cette date, je saurai bien être de +retour! Partons!» + +Ahmet eut un instant d'émotion bien vive. Son oncle allait-il mettre +à exécution ce projet insensé de revenir sur ses pas à travers la +presqu'île? Allait-il, au contraire, prendre place dans le bac et +traverser le détroit d'Iénikalé? + +Le seigneur Kéraban s'était dirigé vers le bac. Van Mitten, Ahmet, +Nizib et Bruno le suivaient, ne voulant donner aucun prétexte à la +violente discussion qui menaçait d'éclater. + +Kéraban, pendant une longue minute, s'arrêta sur le quai a regarder +autour de lui. + +Ses compagnons s'arrêtèrent. + +Kéraban entra dans le bac. + +Ses compagnons y entrèrent à sa suite. + +Kéraban monta dans la chaise de poste. + +Les autres y montèrent à sa suite. + +Puis le bac fut démarré, il déborda, et le courant le porta vers la +côte opposée. + +Kéraban ne parlait pas, et chacun imitait son silence. + +Les eaux étaient heureusement fort calmes, et les bateliers n'eurent +aucune peine à diriger leur bac, tantôt au moyen de longues gaffes, +tantôt avec de larges pelles, suivant les exigences du fond. + +Cependant, il y eut un moment où l'on put craindre que quelque +accident se produisit. + +En effet, un léger courant, détourné par la flèche sud de la baie de +Taman, avait saisi obliquement le bac. Au lieu d'atterrir à cette +pointe, il fut menacé d'être entraîné jusqu'au fond de la baie. C'eût +été cinq lieues à franchir au lieu d'une, et le seigneur Kéraban, +dont l'impatience se manifestait visiblement, allait peut-être donner +l'ordre de revenir en arrière. + +Mais les bateliers, auxquels Ahmet, avant l'embarquement, avait dit +quelques mots,--le mot rouble plusieurs fois répété,--manoeuvrèrent si +adroitement, qu'ils se rendirent maîtres du bac. + +Aussi, une heure après avoir quitté le quai d'Iénikalé, voyageurs, +chevaux et voiture accostaient-ils l'extrémité de cette flèche +méridionale, qui prend en russe le nom de Ioujnaïa-Kossa. + +La chaise débarqua sans difficulté, et les mariniers reçurent un +nombre respectable de roubles. + +Autrefois, la flèche formait deux îles et une presqu'île, c'est-à-dire +qu'elle était coupée en deux endroits par un chenal, et il eût été +impossible de la traverser en voiture. Mais ces coupures sont comblées +maintenant. Aussi, l'attelage put-il enlever d'un trait les quatres +verstes qui séparent la pointe de la bourgade de Taman. + +Une heure après, il faisait son entrée dans cette bourgade, et le +seigneur Kéraban se contentait de dire, en regardant son neveu: + +«Décidément, les eaux de la mer d'Azof et les eaux de la mer Noire ne +font pas trop mauvais ménage dans le détroit d'Iénikalé!» + +Et ce fut tout, et plus jamais il ne fut question ni de la rivière du +neveu Ahmet, ni du Pont-Euxin de l'ami Van Mitten. + + + + +XV + + +DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KÉRABAN, AHMET, VAN MITTEN ET LEURS SERVITEURS +JOUENT LE RÔLE DE SALAMANDRES. + +Taman n'est qu'une bourgade d'un aspect assez triste avec ses maisons +peu confortables, ses chaumes décolorés par l'action du temps, son +église de bois, dont le clocher est incessamment enveloppé dans un +épais tournoiement de faucons. + +La chaise ne fit que traverser Taman. Van Mitten ne put donc visiter +ni le poste militaire, qui est important, ni la forteresse de +Phanagorie, ni les ruines de Tmoutarakan. + +Si Kertsch est grecque par sa population et ses coutumes, Taman, elle, +est cosaque. De là, un contraste que le Hollandais ne put observer +qu'au passage. + +La chaise, prenant invariablement par les routes les plus courtes, +suivit, pendant une heure, le littoral sud de la baie de Taman. Ce fut +assez pour que les voyageurs pussent reconnaître que c'était là un +extraordinaire pays de chasse,--tel qu'il ne s'en rencontre peut-être +pas de pareil en aucun autre point du globe. + +En effet, pélicans, cormorans, grèbes, sans compter des bandes +d'outardes, se remisaient dans ces marécages en quantités vraiment +incroyables. + +«Je n'ai jamais tant vu de gibier d'eau! fit justement observer Van +Mitten. On pourrait tirer un coup de fusil au hasard sur ces marais! +Pas un grain de plomb ne serait perdu!» + +Cette observation du Hollandais n'amena aucune discussion. Le seigneur +Kéraban n'était point chasseur, et, en vérité, Ahmet songeait à tout +autre chose. + +Il n'y eut un commencement de contestation qu'à propos d'une volée +de canards que l'attelage fit partir, au moment où il laissait le +littoral sur la gauche pour obliquer vers le sud-est. + +«En voilà une compagnie! s'écria Van Mitten. Il y a même, là tout un +régiment! + +--Un régiment? Vous voulez dire une armée! répliqua Kéraban, qui +haussa les épaules. + +--Ma foi, vous avez raison! reprit Van Mitten. Il y a bien là cent +mille canards! + +--Cent mille canards! s'écria Kéraban. Si vous disiez deux cent mille? + +--Oh! deux cent mille! + +--Je dirais même trois cent mille, Van Mitten, que je serais encore +au-dessous de la vérité! + +--Vous avez raison, ami Kéraban,» répondit prudemment le Hollandais, +qui ne voulut pas exciter son compagnon à lui jeter un million de +canards à la tête. + +Mais, en somme, c'était lui qui disait vrai. Cent mille canards, +c'est déjà une belle passée, mais il n'y en avait pas moins dans ce +prodigieux nuage de volatiles qui promena une immense ombre sur la +baie en se développant devant le soleil. + +Le temps était assez beau, la route suffisamment carrossable. +L'attelage marcha rapidement, et les chevaux des divers relais ne se +firent point attendre. Il n'y avait plus de seigneur Saffar, devançant +les voyageurs sur le chemin de la presqu'île. + +Il va sans dire que la nuit qui venait, on la passerait tout entière +à courir vers les premiers contreforts du Caucase, dont la masse +apparaissait confusément à l'horizon. Puisque la nuitée avait été +complète à l'hôtel de Kertsch, c'était bien le moins que personne ne +songeât à quitter la chaise avant trente-six heures. + +Cependant, vers le soir, à l'heure du souper, les voyageurs +s'arrêtèrent devant un des relais, qui était en même temps une +auberge. Ils ne savaient trop ce que seraient les ressources du +littoral caucasien, et si l'on trouverait aisément a s'y nourrir. +Donc, c'était prudence que d'économiser les provisions faites à +Kertsch. + +L'auberge était médiocre, mais les vivres n'y manquaient pas. A ce +sujet, il n'y eut point à se plaindre. + +Seulement, détail caractéristique, l'hôtelier, soit défiance +naturelle, soit habitude du pays, voulut faire tout payer au fur et à +mesure de la consommation. + +Ainsi, lorsqu'il apporta du pain: + +«C'est dix kopeks» dit-il. [note: Le kopek est une monnaie de cuivre +qui vaut quatre centimes.] + +Et Ahmet dut donner dix kopeks. + +Et, lorsque les oeufs furent servis: + +«C'est quatre-vingts kopeks!» + +Et Ahmet dut payer les quatre-vingts kopeks demandés. + +Pour le kwass, tant! pour les canards, tant! pour le sel, oui! pour le +sel, tant! + +Et Ahmet de s'exécuter. + +Il n'y eut pas jusqu'à la nappe, jusqu'aux serviettes, jusqu'aux bancs +qu'il fallut régler séparément et d'avance, même les couteaux, les +verres, les cuillers, les fourchettes, les assiettes. + +On le comprend, cela ne pouvait tarder à agacer le seigneur Kéraban, +si bien qu'il finit par acheter en bloc les divers ustensiles +nécessaires à son souper, mais non sans de vives objurgations, que +l'hôtelier reçut, d'ailleurs, avec une impassibilité qui eût fait +honneur à Van Mitten. + +Puis, le repas acheté, Kéraban retrocéda ces objets, qui lui furent +repris avec cinquante pour cent de perte. + +«Il est encore heureux qu'il ne vous fasse pas payer la digestion! +dit-il. Quel homme! Il serait digne d'être ministre des finances de +l'empire ottoman! En voilà un qui saurait taxer chaque coup de rames +des caïques du Bosphore!» + +Mais, on avait assez convenablement soupe, c'était l'important, ainsi +que le fit observer Bruno, et l'on partit, lorsque la nuit était déjà +faite,--une nuit sombre et sans lune. + +C'est une impression toute particulière, mais qui n'est pas sans +charme, que de se sentir emporté au trot soutenu d'un attelage, au +milieu d'une obscurité profonde, à travers un pays inconnu, où les +villages sont très éloignés les uns des autres, les rares fermes +disséminées dans la steppe à de grandes distances. Le grelot des +chevaux, le cadencement irrégulier de leurs sabots sur le sol, le +grincement des roues à la surface des terrains sablonneux, leur choc +aux ornières de chemins fréquemment ravinés par les pluies, les +claquements de fouet du postillon, les lueurs des lanternes, qui se +perdent dans l'ombre, lorsque la route est plane, ou s'accrochent +vivement aux arbres, aux blocs de pierre, aux poteaux indicateurs, +dressés sur les remblais de la chaussée, tout cela constitue un +ensemble de bruits divers et de visions rapides, auxquels peu de +voyageurs sont insensibles. On les entend, ces bruits, on les voit, +ces visions, à travers une demi-somnolence, qui leur prête un éclat +quelque peu fantastique. + +Le seigneur Kéraban et ses compagnons ne pouvaient échapper à ce +sentiment, dont l'intensité est par instant très grande. A travers les +vitres antérieures du coupé, les yeux à demi fermés, ils regardaient +les grandes ombres de l'attelage, ombres capricieuses, démesurées, +mouvantes, qui se développaient en avant sur la route vaguement +éclairée. + +Il devait être environ onze heures du soir, quand un bruit singulier +les tira de leur rêverie. C'était une sorte de sifflement, comparable +à celui que produit l'eau de Seltz en s'échappant de la bouteille, +mais décuplé. On eût dit plutôt que quelque chaudière laissait +échapper sa vapeur comprimée par son tuyau de vidange. + +L'attelage s'était arrêté. Le postillon éprouvait de la peine à +maîtriser ses chevaux. Ahmet, voulant savoir à quoi s'en tenir, baissa +rapidement les vitres et se pencha au dehors. + +«Qu'y a-t-il donc? Pourquoi ne marchons-nous plus? demanda-t-il. D'où +vient ce bruit? + +--Ce sont les volcans de boue, répondit le postillon. + +--Des volcans de boue? s'écria Kéraban. Qui a jamais entendu parler de +volcans de boue? En vérité, c'est une plaisante route que tu nous as +fait prendre là, neveu Ahmet! + +Seigneur Kéraban, vous et vos compagnons, vous feriez bien de +descendre, dit alors le postillon. + +--Descendre! descendre! + +--Oui!... Je vous engage à suivre la chaise à pied, pendant que nous +traverserons cette région, car je ne suis pas maître de mes chevaux, +et ils pourraient s'emporter. + +--Allons, dit Ahmet, cet homme a raison. Il faut descendre. + +--Ce sont cinq ou six verstes à faire, ajouta le postillon, peut être +huit, mais pas plus! + +--Vous décidez-vous, mon oncle? reprit Ahmet. + +--Descendons, ami Kéraban, dit Van Mitten. Des volcans de boue?... Il +faut voir ce que cela peut être!» + +Le seigneur Kéraban se décida, non sans protester. Tous mirent pied à +terre; puis, marchant derrière la chaise qui n'avançait qu'au pas, ils +la suivirent à la lueur des lanternes. + +La nuit était extrêmement sombre. Si le Hollandais espérait voir, si +peu que ce fût, des phénomènes naturels signalés par le postillon, il +se trompait; mais, quant à ces sifflements singuliers qui emplissaient +parfois l'air d'une rumeur assourdissante, il eût été difficile de ne +pas les entendre, à moins d'être sourd. + +En somme, s'il avait fait jour, voici ce qu'on aurait vu: une steppe +boursouflée, sur une grande étendue, de petits cônes d'éruption, +semblables à ces fourmilières énormes qui se rencontrent en certaines +parties de l'Afrique équatoriale. De ces cônes s'échappent des sources +gazeuses et bitumineuses, effectivement désignées sous le nom de +«volcans de boue», bien que l'action volcanique n'intervienne en +aucune façon dans la production du phénomène. C'est uniquement un +mélange de vase, de gypse, de calcaire, de pyrite, de pétrole même, +qui, sous la poussée du gaz hydrogène carboné, parfois phosphoré, +s'échappe avec une certaine violence. Ces tumescences qui s'élèvent +peu à peu, se découronnent pour laisser fuir la matière éruptive, et +s'affaissent ensuite, quand ces terrains tertiaires de la presqu'île +se sont vidés dans un espace de temps plus ou moins long. + +Le gaz hydrogène, qui se produit dans ces conditions, est dû à la +décomposition lente mais permanente du pétrole, mélangé à ces diverses +substances. Les parois rocheuses, dans lesquelles il est renfermé, +finissent par se briser sous l'action des eaux, eaux de pluie ou +eaux de sources, dont les infiltrations sont continues. Alors, +l'épanchement se fait, ainsi qu'on l'a très bien dit, à la manière +d'une bouteille emplie d'un liquide mousseux, que l'élasticité du gaz +vide complètement. + +Ces cônes de déjections s'ouvrent en grand nombre à la surface de +la presqu'île de Taman. On les rencontre aussi sur les terrains +semblables de la presqu'île de Kertsch, mais non dans le voisinage de +la route suivie par la chaise de poste,--ce qui explique pourquoi les +voyageurs n'en avaient rien aperçu. + +Cependant, ils passaient entre ces grosses loupes, empanachées de +vapeurs, au milieu de ces jaillissements de boue liquide, dont le +postillon leur avait tant bien que mal expliqué la nature. Ils en +étaient si rapprochés parfois, qu'ils recevaient en plein visage ces +souffles de gaz, d'une odeur caractéristique, comme s'ils se fussent +échappés du gazomètre d'une usine. + +«Eh, dit Van Mitten, en reconnaissant la présence du gaz d'éclairage, +voilà un chemin qui n'est pas sans danger! Pourvu qu'il ne se produise +pas quelque explosion. + +--Mais vous avez raison, répondit Ahmet. Il faudrait, par précaution, +éteindre...» + +L'observation que faisait Ahmet, le postillon, habitué à traverser +cette région, se l'était faite aussi, sans doute, car les lanternes de +la chaise s'éteignirent soudain. + +«Attention à ne pas fumer, vous autres! dit Ahmet, en s'adressant à +Bruno et à Nizib. + +--Soyez tranquille, seigneur Ahmet! répondit Bruno. Nous ne tenons +point à sauter! + +--Comment, s'écria Kéraban, voilà maintenant qu'il n'est pas permis de +fumer ici? + +--Non, mon oncle, répondit vivement Ahmet, non..., pendant quelques +verstes du moins! + +--Pas même une cigarette? ajouta l'entêté, qui roulait déjà entre ses +doigts une bonne pincée de tombéki avec l'adresse d'un vieux fumeur. + +--Plus tard, ami Kéraban, plus tard ... dans notre intérêt à tous! dit +Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au +milieu d'une poudrière. + +--Joli pays! murmura Kéraban. Je serais bien étonné si les marchands +de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte à se +retarder de quelques jours, mieux eût valu contourner la mer d'Azof!» + +Ahmet ne répondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion +à ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincée de tombéki +dans sa poche, et ils continuèrent à suivre la chaise, dont la masse +informe se dessinait à peine au milieu de cette profonde obscurité. + +Il importait donc de ne marcher qu'avec une extrême précaution, afin +d'éviter les chutes. La route, ravinée par places, n'était pas sûre au +pied. Elle montait légèrement en gagnant vers l'est. Heureusement, +à travers cette atmosphère embrumée, il n'y avait pas un souffle de +vent. Aussi, les vapeurs s'élevaient-elles droit dans l'air, au lieu +de se rabattre sur les voyageurs,--ce qui les eût fort incommodés. + +On alla ainsi pendant une demi-heure environ, à très petits pas. En +avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon +avait peine à les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque +les roues glissaient dans quelque ornière; mais elle était solide, +on le sait, et avait déjà fait ses preuves dans les marécages du bas +Danube. + +Un quart d'heure encore, et la région des cônes d'éruption serait +certainement franchie. + +Tout à coup, une vive lueur se produisit sur le côté gauche de la +route. Un des cônes venait de s'allumer et projetait une flamme +intense. La steppe en fut éclairée dans le rayon d'une verste. + +«On fume donc!» s'écria Ahmet, qui marchait un peu en avant de ses +compagnons et recula précipitamment. + +Personne ne fumait. + +Soudain, les cris du postillon se firent entendre en avant. Les +claquements de son fouet s'y joignirent. Il ne pouvait plus maîtriser +son attelage. Les chevaux épouvantés s'emportèrent, la chaise fut +entraînée avec une extrême vitesse. + +Tous s'étaient arrêtés. La steppe présentait, au milieu de cette nuit +sombre, un aspect terrifiant. + +En effet, les flammes, développées par le cône, venaient de se +communiquer aux cônes voisins. Ils faisaient explosion les uns après +les autres, éclatant avec violence, comme les batteries d'un feu +d'artifice, dont les jets de feu s'entre-croisent. + +Maintenant, une immense illumination emplissait la plaine. Sous cet +éclat apparaissaient des centaines de grosses verrues ignivomes, dont +le gaz brûlait au milieu des déjections de matières liquides, les uns +avec la lueur sinistre du pétrole, les autres diversement colorés par +la présence du soufre blanc, des pyrites ou du carbonate de fer. + +En même temps, des grondements sourds couraient à travers les marnes +du sol. La terre allait-elle donc s'entr'ouvrir et se changer en un +cratère sous la poussée d'un trop-plein de matières éruptives? + +Il y avait là un danger imminent. Instinctivement, le seigneur Kéraban +et ses compagnons s'étaient écartés les uns des autres, afin de +diminuer les chances d'un engloutissement commun. Mais il ne fallait +pas s'arrêter. Il fallait marcher rapidement. Il importait de +traverser au plus vite cette zone dangereuse. La route, bien éclairée, +semblait être praticable. Tout en sinuant au milieu des cônes, elle +traversait cette steppe en feu. + +«En avant! en avant!» criait Ahmet. + +On ne lui répondait pas, mais on lui obéissait. Chacun s'élançait dans +la direction de la chaise de poste, qu'on ne pouvait plus apercevoir. +Au delà de l'horizon, il semblait que l'obscurité de la nuit se +refaisait sur cette partie de la steppe.... Là était donc la limite de +cette région des cônes qu'il fallait dépasser. + +Tout à coup, une plus vive explosion éclata sur la route même. Un jet +de feu avait jailli d'une énorme loupe, qui venait de boursoufler le +sol en un instant. + +Kéraban fut renversé, et on put l'apercevoir se débattant à travers la +flamme. C'en était fait de lui, s'il ne parvenait pas à se relever... + +D'un bond, Ahmet se précipita au secours de son oncle. Il le saisit, +avant que les gaz enflammés n'eussent pu l'atteindre. Il l'entraîna à +demi suffoqué par les émanations de l'hydrogène. + +«Mon oncle!... mon oncle!» s'écriait-il. + +Et tous, Van Mitten, Bruno, Nizib, après l'avoir porté sur le bord +d'un talus, essayèrent de rendre un peu d'air à ses poumons. + +Enfin, un «brum! brum!» vigoureux et de bon augure se fit entendre. La +poitrine du solide Kéraban commença à s'abaisser et à se soulever +par intervalles précipités, en chassant les gaz délétères qui +l'emplissaient. Puis il respira longuement, il revint au sentiment, à +la vie, et ses premières paroles furent celles-ci: + +«Oseras-tu encore me soutenir, Ahmet, qu'il ne valait pas mieux faire +le tour de la mer d'Azof? + +--Vous avez raison, mon oncle! + +--Comme toujours, mon neveu, comme toujours!» + +Le seigneur Kéraban avait à peine achevé sa phrase, qu'une profonde +obscurité remplaçait l'intense lueur dont s'était illuminée toute la +steppe. Les cônes s'étaient éteints subitement et simultanément. On +eût dit que la main d'un machiniste venait de fermer le compteur +d'un théâtre. Tout redevint noir, et d'autant plus noir que les yeux +conservaient encore sur leur rétine l'impression de cette violente +lumière, dont la source s'était instantanément tarie. + +Que s'était-il donc passé? Pourquoi ces cônes avaient-ils pris feu, +puisque aucune lumière n'avait été approchée de leur cratère? + +En voici l'explication probable: sous l'influence d'un gaz qui brûle +de lui-même au contact de l'air, il s'était produit un phénomène +identique à celui qui incendia les environs de Taman en 1840. Ce gaz, +c'est l'hydrogène phosphoré, dû à la présence de produits phosphatés, +provenant des cadavres d'animaux marins enfouis dans ces couches +marneuses. Il s'enflamme et communique le feu à l'hydrogène carboné, +qui n'est autre chose que le gaz d'éclairage. Donc, à tout instant, +sous l'influence peut-être de certaines conditions climatériques, ces +phénomènes d'ignition spontanée peuvent se produire, sans que rien les +puisse faire prévoir. + +A ce point de vue, les routes des presqu'îles de Kertsch et de Taman +présentent donc des dangers sérieux, auxquels il est difficile de +parer, puisqu'ils peuvent être subits. + +Le seigneur Kéraban n'avait donc pas tort, quand il disait que +n'importe quelle autre route eût été préférable à celle que les +impatiences d'Ahmet lui avaient fait suivre. + +Mais enfin, tous avaient échappé au péril,--l'oncle et le neveu, un +peu roussis sans doute, leurs compagnons, sans même avoir eu la plus +légère brûlure. + +A trois verstes de là, le postillon, maître de ses chevaux, s'était +arrêté. Aussitôt les flammes éteintes, il levait rallumé les lanternes +de la chaise, et, guidés par cette lueur, les voyageurs purent la +rejoindre sans danger, sinon sans fatigue. + +Chacun reprit sa place. On repartit, et la nuit s'acheva +tranquillement. Mais Van Mitten devait conserver un émouvant souvenir +de ce spectacle. Il n'eût pas été plus émerveillé, si les hasards de +sa vie l'eussent conduit dans ces régions de la Nouvelle-Zélande, au +moment où s'enflamment les sources étagées sur l'amphithéâtre de ses +collines éruptives. + +Le lendemain, 6 septembre, à dix-huit lieues de Taman, la chaise, +après avoir contourné la baie de Kisiltasch, traversait la bourgade +d'Anapa, et le soir, vers huit heures, elle s'arrêtait à la bourgade +de Rajewskaja, sur la limite de la région caucasienne. + + + + +XVI + + +OU IL EST QUESTION DE L'EXCELLENCE DES TABACS DE LA PERSE ET DE L'ASIE +MINEURE. + +Le Caucase est cette partie de la Russie méridionale, faite de hautes +montagnes et de plateaux immenses, dont le système orographique se +dessine à peu près de l'ouest à l'est, sur une longueur de trois cent +cinquante kilomètres. Au nord s'étendent le pays des Cosaques du Don, +le gouvernement de Stavropol, avec les steppes des Kalmouks et des +Nogaïs nomades; au sud, les gouvernements de Tiflis, capitale de la +Géorgie, de Koutaïs, de Bakou, d'Élisabethpol, d'Érivan, plus les +provinces de la Mingrélie, de l'Iméréthie, de l'Abkasie, du Gouriel. +A l'ouest du Caucase, c'est la mer Noire; à l'est, c'est la mer +Caspienne. + +Toute la contrée, située au sud de la principale chaîne du Caucase, se +nomme aussi la Transcaucasie, et n'a d'autres frontières que celles de +la Turquie et de la Perse, au point de contact de ce mont Ararat où, +suivant la Bible, l'arche de Noé vint atterrir après le déluge. + +Les tribus diverses sont nombreuses, qui habitent ou parcourent cette +importante région. Elles appartiennent aux races kaztevel, arménienne, +tscherkesse, tschetschène, lesghienne. Au nord, il y a des Kalmouks, +des Nogaïs, des Tatars de race mongole; au sud, il y a des Tatars de +race turque, des Kurdes et des Cosaques. + +S'il faut en croire les savants les plus compétents en pareille +matière, c'est de cette contrée demi-européenne, demi-asiatique, +que serait sortie la race blanche, qui peuple aujourd'hui l'Asie et +l'Europe. Aussi lui ont-ils donné le nom de «race caucasienne». + +Trois grandes routes russes traversent cette énorme barrière, que +dominent les cimes du Chat-Elbrouz à quatre mille mètres, du Kazbek +à quatre mille huit cents,--altitude du mont Blanc,--de l'Elbrouz à +cinq mille six cents mètres. + +La première de ces routes, d'une double importance stratégique et +commerciale, va de Taman à Poti, le long du littoral de la mer Noire; +la deuxième, de Mosdok A Tiflis, en passant par le col du Darial; la +troisième, de Kizliar à Bakou, par Derbend. + +Il va sans dire que, de ces trois routes, le seigneur Kéraban, +d'accord avec son neveu Ahmet, devait prendre la première. A quoi +bon s'engager dans le dédale du groupe caucasien, s'exposer à des +difficultés, et par suite à des retards? Un chemin s'ouvre jusqu'au +port de Poti, et ni bourgades ni villages ne manquent sur le littoral +est de la mer Noire. + +Il y avait bien le railway de Rostow à Vladi-Caucase, puis celui de +Tiflis à Poti, qu'il eût été possible d'utiliser successivement, +puisque une distance de cent verstes à peine sépare leurs deux lignes; +mais Ahmet évita sagement de proposer ce mode de locomotion, auquel +son oncle avait fait un trop mauvais accueil, lorsqu'il fut question +des chemins de fer de la Tauride et de la Chersonèse. + +Tout étant bien convenu, la chaise de poste, l'indestructible chaise, +à laquelle on fit seulement quelques réparations peu importantes, +quitta la bourgade de Rajewskaja, dès le matin du 7 septembre, et se +lança sur la route du littoral. + +Ahmet était résolu à marcher avec la plus grande rapidité. +Vingt-quatre jours lui restaient encore pour achever son itinéraire, +pour atteindre Scutari à la date fixée. Sur ce point, son oncle était +d'accord avec lui. Sans doute, Van Mitten eût préféré voyager à son +aise, recueillir des impressions plus durables, n'être point tenu +d'arriver à un jour près; mais on ne consultait pas Van Mitten. +C'était un convive, pas autre chose, qui avait accepté de dîner chez +son ami Kéraban. Eh bien, on le conduisait à Scutari. Qu'aurait-il pu +vouloir de plus? + +Cependant, Bruno, par acquit de conscience, au moment de s'aventurer +dans la Russie caucasienne, avait cru devoir lui faire quelques +observations. Le Hollandais, après l'avoir écouté, lui demanda de +conclure. + +«Eh bien, mon maître, dit Bruno, pourquoi ne pas laisser le seigneur +Kéraban et le seigneur Ahmet courir tous les deux, sans repos ni +trêve, le long de cette mer Noire? + +--Les quitter, Bruno? avait répondu Van Mitten. + +--Les quitter, oui, mon maître, les quitter, après leur avoir souhaité +bon voyage! + +--Et rester ici?... + +--Oui, rester ici, afin de visiter tranquillement le Caucase, puisque +notre mauvaise étoile nous y a conduits! Après tout, nous serons, +aussi bien là qu'à Constantinople, à l'abri des revendications de +madame Van.... + +--Ne prononce pas ce nom, Bruno! + +--Je ne le prononcerai pas, mon maître, pour ne point vous être +désagréable! Mais, c'est à elle, en somme, que nous devons d'être +embarqués dans une pareille aventure! Courir jour et nuit en chaise de +poste, risquer de s'embourber dans les marécages ou de se rôtir dans +des provinces en combustion, franchement, c'est trop, c'est beaucoup +trop! Je vous propose donc, non point de discuter cela avec le +seigneur Kéraban,--vous n'aurez pas le dessus!--mais de le laisser +partir en le prévenant, par un petit mot bien aimable, que vous le +retrouverez à Constantinople, quand il vous plaira d'y retourner! + +--Ce ne serait pas convenable, répondit Van Mitten. + +--Ce serait prudent, répliqua Bruno. + +--Tu te trouves donc bien à plaindre? + +--Très à plaindre, et d'ailleurs, je ne sais si vous vous en +apercevez, mais je commence à maigrir! + +--Pas trop, Bruno, pas trop! + +--Si! je le sens bien, et, à continuer un pareil régime, j'arriverai +bientôt à l'état de squelette! + +--T'es-tu pesé, Bruno? + +--J'ai voulu me peser à Kertsch, répondit Bruno, mais je n'ai trouvé +qu'un pèse-lettre.... + +--Et cela n'a pu suffire?... répondit en riant Van Mitten. + +--Non, mon maître, répondit gravement Bruno, mais avant peu, cela +suffira pour peser votre serviteur!--Voyons! laissons-nous le seigneur +Kéraban continuer sa route?» + +Certes, cette manière de voyager ne pouvait plaire à Van Mitten, brave +homme d'un tempérament rassis, jamais pressé en rien. Mais la pensée +de désobliger son ami Kéraban, en l'abandonnant, lui eût été si +désagréable qu'il refusa de se rendre. + +«Non, Bruno, non, dit-il, je suis son invité.... + +--Un invité, s'écria Bruno, un invité qu'on oblige à faire sept cents +lieues au lieu d'une! + +--N'importe! + +--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, mon maître! répliqua +Bruno. Je vous le répète pour la dixième fois! Nous ne sommes pas au +bout de nos misères, et j'ai comme un pressentiment que vous, plus que +nous peut-être, vous en aurez votre bonne part!» + +Les pressentiments de Bruno se réaliseraient-ils? L'avenir devait +l'apprendre. Quoi qu'il en soit, à prévenir son maître, il avait +rempli son devoir de serviteur dévoué, et, puisque Van Mitten était +résolu à continuer ce voyage, aussi absurde que fatigant, il n'avait +plus qu'à le suivre. + +Cette route littorale longe presque invariablement les contours de la +mer Noire. Si elle s'en éloigne quelquefois, pour éviter un obstacle +du terrain ou desservir quelque bourgade en arrière, ce n'est jamais +que de quelques verstes au plus. Les dernières ramifications de la +chaîne du Caucase, qui court alors presque parallèlement à la côte, +viennent mourir à la lisière de ces rivages peu fréquentés. A +l'horizon, dans l'est, se dessine, comme une arête à dents inégales +qui mordent le ciel, cette cime éternellement neigeuse. + +A une heure de l'après-midi, on commença à contourner la petite baie +de Zèmes, à sept lieues de Rajewskaja, de manière à gagner, huit +lieues plus loin, le village de Gélendschik. + +Ces bourgades, on le voit, sont peu éloignées les unes des autres. + +Sur le littoral des districts de la mer Noire, on en compte à peu près +une à cette moyenne distance; mais, en dehors de ces ensembles de +maisons, pas plus importants quelquefois qu'un village ou un hameau, +le pays est à peu près désert, et le commerce se fait plutôt par les +caboteurs de la côte. + +Cette bande de terre, entre le pied de la chaîne et la mer, est d'un +aspect plaisant. Le sol y est boisé. Ce sont des groupes de chênes, de +tilleuls, de noyers, de châtaigniers, de platanes, que les capricieux +sarments de la vigne sauvage enguirlandent comme les lianes d'une +forêt tropicale. Partout, rossignols et fauvettes s'échappent en +gazouillant de champs d'azélias, que la seule nature a semés sur ces +terrains fertiles. + +Vers midi, les voyageurs rencontrèrent tout un clan de Kalmouks +nomades, de ceux qui sont divisés en oulousses, comprenant plusieurs +khotonnes. Ces khotonnes sont de véritables villages ambulants, +composés d'un certain nombre de kibitkas ou tentes, qui vont se +planter ça et là, tantôt dans la steppe, tantôt dans les vallées +verdoyantes, tantôt sur le bord des cours d'eau, au gré des chefs. +On sait que ces Kalmouks sont d'origine mongole. Ils étaient fort +nombreux autrefois dans la région caucasienne; mais les exigences de +l'administration russe, pour ne pas dire ses vexations, ont provoqué +une forte émigration vers l'Asie. + +Les Kalmouks ont gardé des moeurs à part et un costume spécial. Van +Mitten put noter, sur ses tablettes, que les hommes portaient un large +pantalon, des bottes de maroquin, une khalate, sorte de douillette +très ample, et un bonnet carré qu'entoure une bande d'étoffe, fourrée +de peau de mouton. Pour les femmes, c'est à peu de chose près le même +habillement, moins la ceinture, plus un bonnet, d'où sortent des +tresses de cheveux agrémentées de rubans de couleur. Quant aux +enfants, ils vont presque nus, et, l'hiver, pour se réchauffer, ils +se blottissent dans l'âtre de la kibitka et dorment sous la cendre +chaude. + +Petits de taille, mais robustes, excellents cavaliers, vifs, adroits, +alertes, vivant d'un peu de bouillie de farine cuite à l'eau avec +des morceaux de viande de cheval, mais ivrognes endurcis, voleurs +émérites, ignorants au point de ne savoir lire, superstitieux a +l'excès, joueurs incorrigibles, tels sont ces nomades qui courent +incessamment les steppes du Caucase. La chaise de poste traversa un +de leurs khotonnes, sans presque attirer leur attention. A peine se +dérangèrent-ils pour regarder ces voyageurs, dont l'un, tout au moins, +les observait avec intérêt. Peut-être jetèrent-ils des regards d'envie +à ce rapide attelage qui galopait sur la route. Mais, heureusement +pour le seigneur Kéraban, ils s'en tinrent là. Les chevaux purent donc +arriver au prochain relais, sans avoir échangé le box de leur écurie +pour le piquet d'un campement kalmouk. + +La chaise, après avoir contourné la baie de Zèmes, trouva une route +étroitement resserrée entre les premiers contreforts de la chaîne et +le littoral; mais, au delà, cette route s'élargissait sensiblement et +devenait plus aisément praticable. + +A huit heures du soir, la bourgade de Gélendschik était atteinte. On y +relayait, on y soupait sommairement, on en repartait à neuf heures, on +courait toute la nuit sous un ciel parfois nuageux, parfois étoile, au +bruit du ressac d'une côte battue par les mauvais temps d'équinoxe, +on atteignait le lendemain, à sept heures du matin, la bourgade de +Beregowaja, à midi, la bourgade de Dschuba, à six heures du soir, la +bourgade de Tenginsk, à minuit la bourgade de Nebugsk, le lendemain, +à huit heures, la bourgade de Golowinsk, à onze heures la bourgade de +Lachowsk, et, deux heures après, la bourgade de Ducha. + +Ahmet aurait eu mauvaise grâce à se plaindre. Le voyage +s'accomplissait sans accidents,--ce qui lui agréait fort, mais sans +incidents,--ce qui ne laissait pas de contrarier Van Mitten. Ses +tablettes ne se surchargeaient, en effet, que de fastidieux noms +géographiques. Pas un aperçu nouveau, pas une impression digne de +fixer le souvenir! + +A Ducha, la chaise dut stationner deux heures, pendant que le maître +de poste allait quérir ses chevaux, envoyés au pâturage. + +«Eh bien, dit Kéraban, dînons aussi confortablement et aussi +longuement que le comportentles circonstances. + +--Oui, dînons, répondit Van Mitten. + +--Et dînons bien, si c'est possible! murmura Bruno, en regardant son +ventre amaigri. + +--Peut-être cette halle, reprit le Hollandais, nous donnera-t-elle un +peu de l'imprévu qui manque à notre voyage! Je pense que mon jeune ami +Ahmet nous permettra de respirer?... + +--Jusqu'à l'arrivée des chevaux, répondit Ahmet. + +Nous sommes déjà an neuvième jour du mois! + +--Voilà une réponse comme je les aime! répliqua Kéraban. Voyons ce +qu'il y a à l'office!» + +C'était une assez médiocre auberge, que l'auberge de Ducha, bâtie sur +le bords de la petite rivière de Mdsymta, qui coule torrentiellement +des contreforts du voisinage. + +Cette bourgade ressemblait beaucoup à ces villages cosaques, qui +portent le nom de stamisti, avec palissade et portes que surmonte +une tourelle carrée, où veille nuit et jour quelque sentinelle. Les +maisons, à hauts toits de chaume, aux murs de bois emplâtres +de glaise, abritées sous l'ombrage de beaux arbres, logent une +population, sinon aisée, du moins au-dessus de l'indigence. + +Du reste, les Cosaques ont presque entièrement perdu leur originalité +native à ce contact incessant avec les ruraux de la Russie orientale. +Mais ils sont restés braves, alertes, vigilants, gardiens excellents +des lignes militaires confiées à leur surveillance, et passent avec +raison pour les premiers cavaliers du monde, aussi bien dans les +chasses qu'ils donnent aux montagnards dont la rébellion est à l'état +chronique, que dans les joutes ou tournois où ils se montrent écuyers +émérites. + +Ces indigènes sont d'une belle race, reconnaissable à son élégance, à +la beauté de ses formes, mais non à son costume, qui se confond avec +celui du montagnard caucasien. Cependant, sous le haut bonnet fourré, +il est encore facile de retrouver ces faces énergiques qu'une épaisse +barbe recouvre jusqu'aux pommettes. + +Lorsque le seigneur Kéraban, Ahmet et Van Mitten s'assirent a la table +de l'auberge, on leur servit un repas dont les éléments avaient été +pris au doukhan voisin, sorte d'échoppe où le charcutier, le +boucher, l'épicier, se confondent le plus souvent en un seul et mémo +industriel. Il y avait un dindon rôti, un de ces gâteaux de farine de +maïs piqués de languettes d'un fromage de buffle, qui portent le nom +de gatschapouri, l'inévitable plat national, le blini, sorte de crêpe +au lait acide; puis, pour boisson, quelques bouteilles d'une bière +épaisse, et des flacons de vadka, eau-de-vie très forte, dont les +Russes font une incroyable consommation. + +Franchement, on ne pouvait exiger mieux dans l'auberge d'une petite +bourgade perdue sur les extrêmes confins de la mer Noire, et, +l'appétit aidant, les convives firent honneur à ce repas qui variait +l'ordinaire de leurs provisions de voyage. + +Le dîner achevé, Ahmet quitta la table, pendant que Bruno et Nizib +prenaient largement leur part du dindon rôti et des crêpes nationales. +Suivant son habitude, il allait lui-même au relais de poste, afin +de presser l'arrivée de l'attelage, bien décidé à décupler, s'il le +fallait, les cinq kopeks par verste et par cheval que les règlements +accordent aux maîtres de poste, sans parler du pourboire des +postillons. + +En l'attendant, le seigneur Kéraban et son ami Van Mitten vinrent +s'établir dans une sorte de gloriette verdoyante, dont la rivière +baignait en grondant les pilotis moussus. + +C'était ou jamais l'occasion de s'abandonner aux douceurs de ce +farniente, de cette rêverie délicieuse, à laquelle les Orientaux +donnent le nom de kief. + +En outre, le fonctionnement des narghilés s'imposait de lui-même, +comme complément d'un repas si digne d'être convenablement digéré. +Aussi, les deux ustensiles furent-ils retirés de la chaise et apportés +aux fumeurs, qui s'accordaient si bien sur les douceurs de ce +passe-temps, auquel ils devaient leur fortune. + +Le fourneau des narghilés fut aussitôt empli de tabac; mais il va +sans dire que, si le seigneur Kéraban fit bourrer le sien de tombéki +d'origine persane, suivant son invariable coutume, Van Mitten s'en +tint à son ordinaire, qui était du latakié de l'Asie Mineure. + +Puis, les fourneaux furent allumés; les fumeurs s'étendirent sur un +banc, l'un près de l'autre; le long serpenteau, entouré de fil d'or et +terminé par un bouquin d'ambre de la Baltique, trouva place entre les +lèvres des deux amis. + +Bientôt l'atmosphère fut saturée de cette fumée odorante, qui +n'arrivait à la bouche qu'après avoir été délicatement rafraîchie par +l'eau limpide du narghilé. + +Pendant quelques instants, le seigneur Kéraban et Van Mitten, tout à +cette infinie jouissance que procure le narghilé, bien préférable au +chibouk, au cigare ou à la cigarette, demeurèrent silencieux, les yeux +à demi fermés, et comme appuyés sur les volutes de vapeurs qui leur +faisaient un édredon aérien. + +«Ah! voilà qui est de la volupté pure! dit enfin le seigneur Kéraban, +et je ne sais rien de mieux, pour passer une heure, que cette causerie +intime avec son narghilé! + +--Causerie sans discussion! répondit Van Mitten, et qui n'en est que +plus agréable! + +--Aussi, reprit Kéraban, le gouvernement turc a-t-il été fort mal +avisé, comme toujours, en frappant le tabac d'un impôt qui en a +décuplé le prix! C'est grâce à cette sotte idée que l'usage du +narghilé tend peu à peu à disparaître et disparaîtra un jour! + +--Ce serait regrettable, en effet, ami Kéraban! + +--Quant à moi, ami Van Mitten, j'ai pour le tabac une telle +prédilection, que j'aimerais mieux mourir que d'y renoncer. Oui! +mourir! Et si j'avais vécu au temps d'Amurat IV, ce despote qui voulut +en proscrire l'usage sous peine de mort, on aurait vu tomber ma tête +de mes épaules avant ma pipe de mes lèvres! + +--Je pense comme vous, ami Kéraban, répondit le Hollandais, en humant +deux ou trois bonnes bouffées coup sur coup. + +--Pas si vite, Van Mitten, de grâce, n'aspirez pas si vite! Vous +n'avez pas le temps de goûter à cette fumée savoureuse, et vous me +faites l'effet d'un glouton qui avale les morceaux sans les mâcher! + +--Vous avez toujours raison, ami Kéraban, répondit Van Mitten, qui, +pour rien au monde, n'aurait pas voulu troubler si douce quiétude par +les éclats d'une discussion. + +--Toujours raison, ami Van Mitten! + +--Mais ce qui m'étonne, en vérité, ami Kéraban, c'est que nous, des +négociants en tabac, nous éprouvions tant de plaisir à utiliser notre +propre marchandise! + +--Et pourquoi donc? demanda Kéraban, qui ne cessait de se tenir un peu +sur l'oeil. + +--Mais parce que, s'il est vrai que les pâtissiers sont généralement +dégoûtés de la pâtisserie, et les confiseurs des sucreries qu'ils +confisent, il me semble qu'un marchand de tabac devrait avoir horreur +de.... + +--Une seule observation, Van Mitten, répondit Kéraban, une seule, je +vous prie! + +--Laquelle? + +--Avez-vous jamais entendu dire qu'un marchand de vin ait fait fi des +boissons qu'il débite? + +--Non, certes! + +--Eh bien, marchands de vin ou marchands de tabac, c'est exactement la +même chose. + +--Soit! répondit le Hollandais. L'explication que vous donnez là me +paraît excellente! + +--Mais, reprit Kéraban, puisque vous semblez me chercher noise à ce +sujet.... + +--Je ne vous cherche pas noise, ami Kéraban! répondit vivement Van +Mitten. + +--Si! + +--Non, je vous assure! + +--Enfin, puisque vous me faites une observation quelque peu aggressive +sur mon goût pour le tabac.... + +--Croyez-bien.... + +--Mais si ... mais si! répondit Kéraban, en s'animant.... Je sais +comprendre les insinuations.... + +--Il n'y a pas eu la moindre insinuation de ma part, répondit Van +Mitten, qui, sans trop savoir pourquoi,--peut-être sous l'influence du +bon dîner qu'il venait de faire,--commençait à s'impatienter de cette +insistance. + +--Il y en a eu, répliqua Kéraban, et, à mon tour de vous faire une +observation! + +--Faites donc! + +--Je ne comprends pas, non! je ne comprends pas que vous vous +permettiez de fumer du latakié dans un narghilé! C'est un manque de +goût indigne d'un fumeur qui se respecte! + +--Mais il me semble que j'en ai bien le droit, répondit Van Mitten, +puisque je préfère le tabac de l'Asie Mineure.... + +--L'Asie Mineure! Vraiment! L'Asie Mineure est loin de valoir la +Perse, quand il s'agit de tabac à fumer! + +--Cela dépend! + +--Le tombéki, même lorsqu'il a subi un double lavage, possède encore +des propriétés actives, infiniment supérieures à celles du latakié! + +--Je le crois bien! s'écria le Hollandais. Des propriétés trop +actives, qui sont dues à la présence de la belladone! + +--La belladone, en proportions convenables, ne peut qu'accroître les +qualités du tabac!... + +--Pour les gens qui veulent tout doucement s'empoisonner! répartit Van +Mitten. + +--Ce n'est point un poison! + +--C'en est un, et des plus énergiques! + +--Est-ce que j'en suis mort! s'écria Kéraban, qui, dans l'intérêt de +sa cause, avala sa bouffée tout entière! + +--Non, mais vous en mourrez! + +--Eh bien, même à l'heure de ma mort, répéta Kéraban, dont la voix +prit une intensité inquiétante, je soutiendrais encore que le tombéki +est préférable à ce foin desséché qu'on appelle du latakié! + +--Il est impossible de laisser passer, sans protestation, une telle +erreur! dit Van Mitten, qui s'emballait à son tour. + +--Elle passera, cependant! + +--Et vous osez dire cela à un homme, qui, pendant vingt ans, a acheté +des tabacs! + +--Et vous osez soutenir le contraire à un homme qui, pendant trente +ans, en a vendu! + +--Vingt ans! + +--Trente ans!» + +Sur cette nouvelle phase de la discussion, les deux contradicteurs +s'étaient redressés au même instant. Mais, pendant qu'ils +gesticulaient avec vivacité, les bouquins s'échappèrent de leurs +lèvres, les tuyaux tombèrent sur le sol. Aussitôt, tous deux de les +ramasser, en continuant de se disputer, au point d'en arriver aux +personnalités les plus désagréables. + +«Décidément, Van Mitten, dit Kéraban, vous êtes bien le plus fieffé +têtu que je connaisse! + +--Après vous, Kéraban, après vous! + +--Moi? + +--Vous! s'écria le Hollandais, qui ne se maîtrisait plus. Mais +regardez donc la fumée du latakié, qui s'échappe de mes lèvres! + +--Et vous, riposta Kéraban, la fumée du tombéki, que je rejette comme +un nuage odorant!» + +Et tous deux tiraient sur leurs bouts d'ambre à en perdre haleine! Et +tous deux s'envoyaient cette fumée au visage! + +«Mais sentez donc, disait l'un, l'odeur de mon tabac! + +--Sentez donc, répétait l'autre, l'odeur du mien!--Je vous forcerai +bien d'avouer, dit enfin Van Mitten, qu'en fait de tabac, vous n'y +connaissez rien! + +--Et vous, répliqua Kéraban, que vous êtes au-dessous du dernier des +fumeurs!» + +Tous deux parlèrent si haut alors, sous l'impression de la colère, +qu'on les entendait du dehors Très certainement, ils en étaient +arrivés à ce point que de grosses injures allaient éclater entre eux, +comme des obus sur un champ de bataille.... + +Mais, à ce moment, Ahmet parut. Bruno et Nizib, attirés par le bruit, +le suivaient. Tous trois s'arrêtèrent sur le seuil de la gloriette. + +«Tiens! s'écria Ahmet, en éclatant de rire, mon oncle Kéraban qui fume +le narghilé de monsieur Van Mitten, et monsieur Van Mitten qui fume le +narghilé de mon oncle Kéraban!» + +Et Nizib et Bruno de faire chorus. + +En effet, en ramassant leurs bouquins, les deux disputeurs s'étaient +trompés et avaient pris le tuyau l'un de l'autre, ce qui faisait que, +sans s'en apercevoir, et tout en continuant à proclamer les qualités +supérieures de leurs tabacs de prédilection, Kéraban fumait du +latakié, pendant que Van Mitten fumait du tombéki! + +En vérité, ils ne purent s'empêcher de rire, et, finalement, ils +se donnèrent la main de bon coeur, comme deux amis, dont aucune +discussion, même sur un sujet aussi grave, ne pouvait altérer +l'amitié. + +«Les chevaux sont à la chaise, dit alors Ahmet. Nous n'avons plus qu'à +partir! + +--Partons donc!» répondit Kéraban. + +Van Mitten et lui remirent à Bruno et à Nizib les deux narghilés, qui +avaient failli se transformer en engins de guerre, et tous eurent +bientôt repris place dans leur voiture de voyage. + +Mais en y montant, Kéraban ne put s'empêcher de dire tout bas à son +ami: + +«Puisque vous y avez goûté, Van Mitten, avouez maintenant que le +tombéki est bien supérieur au latakié! + +--J'aime mieux l'avouer! répondit le Hollandais, qui s'en voulait +d'avoir osé tenir tête à son ami. + +--Merci, ami Van Mitten, répondit Kéraban, ému par tant de +condescendance, voila un aveu que je n'oublierai jamais!» + +Et tous deux cimentèrent par une vigoureuse poignée de main un nouveau +pacte d'amitié qui ne devait jamais se rompre. + +Cependant, la chaise, emportée au galop de son attelage, roulait avec +rapidité sur la route du littoral. + +A huit heures du soir, la frontière de l'Abkasie était atteinte, et +les voyageurs y faisaient halte au relais de poste, où ils dormirent +jusqu'au lendemain matin. + + + + +XVII + + +DANS LEQUEL IL ARRIVE UNE AVENTURE DES PLUS GRAVES, QUI TERMINE LA +PREMIÈRE PARTIE DE CETTE HISTOIRE. + +L'Abkasie est une province à part, au milieu de la région caucasienne, +dans laquelle le régime civil n'a pas encore été introduit et qui ne +relève que du régime militaire. Elle a pour limite au sud le fleuve +Ingour, dont les eaux forment la lisière de la Mingrélie, l'une des +principales divisions du gouvernement de Koutaïs. + +C'est une belle province, une des plus riches du Caucase, mais le +système qui la régit n'est pas fait pour mettre ses richesses +en valeur. C'est à peine si ses habitants commencent à devenir +propriétaires d'un sol qui appartenait tout entier aux princes +régnants, descendant d'une dynastie persane. Aussi l'indigène y est-il +encore à demi sauvage, ayant à peine la notion du temps, sans langue +écrite, parlant une sorte de patois que ses voisins ne peuvent +comprendre,--un patois si pauvre même, qu'il manque de mots pour +exprimer les idées les plus élémentaires. + +Van Mitten ne fut point sans remarquer, au passage, le vif contraste +de cette contrée avec les districts plus avancés en civilisation qu'il +venait de traverser. + +A la gauche de la route, développement de champs de maïs, rarement de +champs de blé, des chèvres et des moutons, très surveillés et gardés, +des buffles, des chevaux et des vaches, vaguant en liberté dans les +pâturages, de beaux arbres, des peupliers blancs, des figuiers, des +noyers, des chênes, des tilleuls, des platanes, de longs buissons de +buis et de houx, tel est l'aspect de cette province de l'Abkasie. +Ainsi que l'a justement fait observer une intrépide voyageuse, madame +Caria Serena, «si l'on compare entre elles ces trois provinces +limitrophes l'une de l'autre, la Mingrélie, le Samourzakan, l'Abkasie, +on peut dire que leur civilisation respective est au même degré +d'avancement que la culture des monts qui les environnent: la +Mingrélie, qui, socialement, marche en tête, a des hauteurs boisées et +mises en valeur; le Samourzakan, déjà plus arriéré, présente un +relief à moitié sauvage; l'Abkasie, enfin, demeurée presque à l'état +primitif, n'a qu'un écheveau de montagnes incultes, que n'a pas encore +touché la main de l'homme. C'est donc l'Abkasie qui, de tous les +districts caucasiens, sera le plus tard entré en jouissance des +bienfaits de la liberté individuelle.» + +La première halte que firent les voyageurs après avoir franchi +la frontière, fut à la bourgade de Gagri, joli village, avec une +charmante église de Sainte-Hypata, dont la sacristie sert maintenant +de cellier, un fort, qui est en même temps un hôpital militaire, un +torrent, sec alors, le Gagrinska, la mer d'un côté, de l'autre, toute +une campagne fruitière, plantée de grands accacias, semée de bosquets +de roses odorantes. Au loin, mais à moins de cinquante verstes, se +développe la chaîne limitrophe entre l'Abkasie et la Circassie, dont +les habitants, défaits par les Russes, après la sanglante campagne de +1859, ont abandonné ce beau littoral. + +La chaise, arrivée là, à neuf heures du soir, y passa la nuit. Le +seigneur Kéraban et ses compagnons reposèrent dans un des doukhans de +la bourgade, et en repartirent le lendemain matin. + +A midi, six lieues plus loin, Pizunda leur offrait des chevaux de +rechange. Là, Van Mitten eut une demi-heure pour admirer l'église où +résidèrent les anciens patriarches du Caucase occidental; cet édifice, +avec sa coupole de briques, autrefois coiffée de cuivre, l'agencement +de ses nefs suivant le plan de la croix grecque, les fresques de ses +murailles, sa façade ombragée par des ormes séculaires, mérite d'être +compté parmi les plus curieux monuments de la période byzantine au +sixième siècle. + +Puis, dans la même journée, ce furent les petites bourgades de +Goudouati et de Gounista, et, à minuit, après une rapide étape de +dix-huit lieues, les voyageurs venaient prendre quelques heures de +repos à la bourgade Soukhoum-Kalé, bâtie sur une large baie foraine, +qui s'étend dans le sud jusqu'au cap Kodor. + +Soukhoum-Kalé est le principal port de l'Abkasie; mais la dernière +guerre du Caucase a en partie détruit la ville, où se pressait une +population hybride de Grecs, d'Arméniens, de Turcs, de Russes, encore +plus que d'Abkases. Maintenant, l'élément militaire y domine, et +les steamers d'Odessa ou de Poti envoient de nombreux visiteurs aux +casernes, construites près de l'ancienne forteresse, qui fut élevée +au seizième siècle, sous le règne d'Amurah, époque de la domination +ottomane. + +Un repas, d'un menu très géorgien, composé d'une soupe aigre au +bouillon de poule, d'un ragoût de viande farcie, assaisonné de lait +acide au safran,--repas qui ne pouvait être que médiocrement apprécié +par deux Turcs et un Hollandais,--précéda le départ, à neuf heures du +matin. + +Après avoir laissé en arrière la jolie bourgade de Kélasouri, bâtie +dans l'ombreuse vallée de Kélassur, les voyageurs franchirent le +Kodor à vingt-sept verstes de Soukhoum-Kalé. La chaise longea ensuite +d'énormes futaies, que l'on pouvait comparer à de véritables forêts +vierges, avec lianes inextricables, broussailles touffues, dont on +n'a raison que par le fer ou le feu, et auxquelles ne manquent ni les +serpents, ni les loups, ni les ours, ni les chacals,--un coin de +l'Amérique tropicale, jeté sur le littoral de la mer Noire. Mais déjà +la hache des exploitants se promène à travers ces forêts que tant de +siècles ont respectées, et ces beaux arbres disparaîtront avant peu +pour les besoins de l'industrie, charpentes de maisons ou charpentes +de navires. + +Otchemchiri, chef-lieu du district qui comprend le Kodor et le +Samourzakan, importante bourgade maritime, assise sur deux cours +d'eau, Hori, dont le sanctuaire byzantin mérite d'être visité, mais, +faute de temps, ne put l'être en cette circonstance, Gajida et +Anaklifa, furent dépassés dans cette journée,--une des plus longues +par les heures employées à courir, une des plus rapides par l'espace +qui fut dévoré au galop de l'attelage. Mais aussi, le soir, vers onze +heures, les voyageurs arrivaient à la frontière de l'Abkasie, ils +franchissaient à gué le fleuve Ingour, et, vingt-cinq verstes plus +loin, ils s'arrêtaient a Redout-Kalé, chef-lieu de la Mingrélie, l'une +des provinces du gouvernement de Koutaïs. + +Les quelques heures de nuit qui restaient furent consacrées au +sommeil. Cependant, si fatigué qu'il fut, Van Mitten se leva de grand +matin, afin de faire au moins une excursion profitable avant son +départ. Mais il trouva Ahmet levé aussi tôt que lui, tandis que le +seigneur Kéraban dormait encore dans une assez bonne chambre de la +principale auberge. + +«Déjà hors du lit? dit Van Mitten, en apercevant Ahmet, qui allait +sortir! Est-ce que mon jeune ami a l'intention de m'accompagner dans +ma promenade matinale? + +--En ai-je le temps, monsieur Van Mitten? répondit Ahmet. Ne faut-il +pas que je m'occupe de renouveler nos provisions de voyage? Nous ne +tarderons pas à franchir la frontière russo-turque, et il ne sera pas +aisé de se ravitailler dans les déserts du Lazistan et de l'Anatolie! +Vous voyez donc bien que je n'ai pas un instant à perdre! + +--Mais, cela fait, répondit le Hollandais, ne pourrez-vous disposer de +quelques heures?... + +--Cela fait, monsieur Van Mitten, j'aurai à visiter notre chaise de +poste, à m'entendre avec un charron pour qu'il en resserre les écrous, +qu'il graisse les essieux, qu'il voie si le frein n'a pas joué, +et qu'il change la chaîne du sabot. Il ne faut pas, au delà de la +frontière, que nous ayons besoin de nous réparer! J'entends donc +remettre la chaise en parfait état, et je compte bien qu'elle finira +avec nous cet étonnant voyage! + +--Bien! Mais cela fait?... répéta Van Mitten. + +--Cela fait, j'aurai à m'occuper du relais, et j'irai à la maison de +poste pour régler tout cela! + +--Très bien! Mais cela fait?... dit encore Van Mitten, qui ne +démordait pas de son idée. + +--Cela fait, répondit Ahmet, il sera temps de partir, et nous +partirons! Donc, je vous laisse. + +--Un instant, mon jeune ami, reprit le Hollandais, et permettez-moi de +vous adresser une question. + +--Parlez, mais vite, monsieur Van Mitten. + +--Vous savez, sans doute, ce que c'est que cette curieuse province de +Mingrélie? + +--A peu près. + +--C'est la contrée, arrosée par le poétique Phase, dont les paillettes +d'or venaient jadis s'accrocher aux degrés de marbre des palais élevés +sur ses bords? + +--En effet. + +--Ici s'étend cette légendaire Colchide, où Jason et ses Argonautes, +aidés de la magicienne Médée, vinrent conquérir la précieuse toison, +que gardait un formidable dragon, sans parler de terribles taureaux +qui vomissaient des flammes fantastiques! + +--Je ne dis pas non. + +--Enfin, c'est ici, dans ces montagnes, qui se pressent à l'horizon, +sur ce rocher de Khomli, dominant la cité moderne de Koutaïs, que +Prométhée, fils de Japet et de Clymène, après avoir audacieusement +ravi le feu du ciel, fut enchaîné par ordre de Jupiter, et c'est là +qu'un vautour lui ronge éternellement le coeur! + +--Rien de plus vrai, monsieur Van Mitten; mais, je vous le répète, je +suis pressé! Où voulez-vous en venir? + +--A ceci, mon jeune ami, repondit le Hollandais, en prenant son air le +plus aimable: c'est que quelques jours passés dans cette partie de la +Mingrélie et jusque dans le Koutaïs pourraient être bien employés au +profit de ce voyage, et que.... + +--Ainsi, répondit Ahmet, vous nous proposez de demeurer quelque temps +à Redout-Kalé? + +--Oh! quatre ou cinq jours suffiraient.... + +--Proposeriez-vous cela à mon oncle Kéraban? demanda Ahmet non sans +quelque malice. + +--Moi!... jamais, mon jeune ami! répondit le Hollandais. Ce serait +matière à discussion, et depuis la regrettable scène des narghilés, +il ne m'arrivera plus, je vous l'assure, d'entamer une discussion +quelconque avec cet excellent homme! + +--Et vous ferez sagement! + +--Mais, en ce moment, ce n'est point au terrible Kéraban que je +m'adresse, c'est à mon jeune ami Ahmet. + +--C'est ce qui vous trompe, monsieur Van Mitten, répondit Ahmet, en +lui prenant la main. Ce n'est point à votre jeune ami que vous parlez +en ce moment! + +--Et à qui donc?... + +--Au fiancé d'Amasia, monsieur Van Mitten, et vous savez bien que le +fiancé d'Amasia n'a pas une heure à perdre! + +Là-dessus, Ahmet se sauva pour s'occuper des préparatifs du départ. +Van Mitten, tout dépité, n'eut que la ressource de faire une promenade +peu instructive dans la bourgade du Redout-Kalé en compagnie du fidèle +mais décourageant Bruno. + +A midi, tous les voyageurs étaient prêts à partir. La chaise, examinée +avec soin, revue en quelques parties, promettait de fournir encore de +longues étapes dans d'excellentes conditions. La caisse aux provisions +remplie, plus rien à craindre sous ce rapport, pendant un nombre +considérable de verstes ou plutôt d'agatchs, puisque les provinces de +la Turquie asiatique allaient être traversées pendant cette seconde +partie de l'itinéraire; mais Ahmet, en homme avisé, ne pouvait que +s'applaudir d'avoir pourvu à toutes les éventualités de l'alimentation +et de la locomotion. + +Le seigneur Kéraban ne voyait pas, sans une satisfaction extrême, le +parcours s'accomplir sans incidents ni accidents. Combien il serait +satisfait dans son amour-propre de Vieux Turc, au moment où il +apparaîtrait sur la rive gauche du Bosphore, narguant les autorités +ottomanes et les décréteurs de taxes injustes, il serait oiseux d'y +insister. + +Enfin, Redout-Kalé n'étant plus qu'à quatre-vingt-dix verstes environ +de la frontière turque, avant vingt-quatre heures, le plus entêté des +Osmanlis comptait bien avoir remis le pied sur la terre ottomane. Là, +enfin, il serait chez lui. + +«En route, mon neveu, et qu'Allah continue à nous protéger! +s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur. + +--En route, mon oncle!» répondit Ahmet. Et tous deux prirent place +dans le coupé, suivis de Van Mitten, qui essayait, mais en vain, +d'apercevoir cette mythologique cime du Caucase, sur laquelle +Prométhée expiait sa tentative sacrilège! + +On partit au claquement du fouet du iemschik et aux hennissements d'un +vigoureux attelage. + +Une heure après, la chaise passait cette frontière du Gouriel, qui +est annexé à la Mingrélie depuis 1801. Il a pour chef-lieu Poti, port +assez important de la mer Noire, qu'une voie ferrée rattache à Tiflis, +la capitale de la Géorgie. + +La route remontait un peu à l'intérieur d'une campagne fertile. Çà et +là, des villages, où les maisons ne sont point groupées, mais éparses +au milieu des champs de maïs. Rien de singulier comme l'aspect de ces +constructions, qui ne sont plus en bois, mais en paille tressée, comme +un ouvrage de vannier. Van Mitten n'oublia pas de mentionner cette +particularité sur son carnet de voyage. Et pourtant ce n'étaient +point ces insignifiants détails qu'il s'attendait à noter pendant son +passage à travers l'ancienne Colchide! Enfin, peut-être serait-il plus +heureux, quand il arriverait sur les rives du Rion, ce fleuve de Poti, +qui n'est autre que le célèbre Phase de l'antiquité, et, s'il faut en +croire quelques savants géographes, l'un des quatre cours d'eau de +l'Éden! + +Une heure plus tard, les voyageurs s'arrêtaient devant la ligne du +railway de Poti-Tiflis, à un point où le chemin coupe la voie ferrée, +une verste au-dessous de la station de Sakario. Là s'ouvrait un +passage à niveau qu'il fallait nécessairement franchir, si l'on +voulait, en abrégeant la route, rejoindre Poti par la rive gauche du +fleuve. + +Les chevaux vinrent donc s'arrêter devant la barrière du railway, qui +était fermée. + +Les glaces du coupé avaient été baissées, de telle sorte que le +seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient à même de voir ce qui +se passait devant eux. + +Le postillon commença par héler le garde-barrière, qui ne parut point +tout d'abord. + +Kéraban mit la tête à la portière. + +«Est-ce que cette maudite compagnie de chemin de fer, s'écria-t-il, va +encore nous faire perdre notre temps? Pourquoi cette barrière est-elle +fermée aux voitures? + +--Sans doute parce qu'un train va bientôt passer! fit simplement +observer Van Mitten. + +--Pourquoi viendrait-il un train?» répliqua Kéraban. + +Le postillon continuait d'appeler, sans résultat. Personne ne +paraissait à la porte de la maisonnette du gardien. + +«Qu'Allah lui torde le cou! s'écria Kéraban. S'il ne vient pas, je +saurai bien ouvrir moi-même!... + +--Un peu de calme, mon oncle! dit Ahmet, en retenant Kéraban, qui se +préparait à descendre. + +--Du calme?... + +--Oui! voici ce gardien!» + +En effet, le garde-barrière, sortant de sa maisonnette, se dirigeait +tranquillement vers l'attelage. + +«Pouvons-nous passer, oui ou non? demanda Kéraban d'un ton sec. + +--Vous le pouvez, répondit le gardien. Le train de Poti n'arrivera pas +avant dix minutes. + +--Ouvrez votre barrière, alors, et ne nous retardez pas inutilement! +Nous sommes pressés! + +--Je vais vous ouvrir,» répondit le garde. + +Et, ce disant, il alla d'abord repousser la barrière placée de l'autre +côté de la voie, puis, il revint manoeuvrer celle devant laquelle +l'attelage s'était arrêté, mais tout cela posément, en homme qui n'a +pour les exigences des voyageurs qu'une indifférence parfaite. + +Le seigneur Kéraban bouillait déjà d'impatience. + +Enfin, le passage fut libre des quatre côtés, et la chaise s'engagea à +travers la voie. + +À ce moment, à l'opposé, parut un groupe de voyageurs. Un seigneur +turc, monté sur un magnifique cheval, suivi de quatre cavaliers qui +lui faisaient escorte, se disposait à franchir le passage à niveau. + +C'était évidemment un personnage considérable. Agé de trente-cinq +ans environ, sa taille élevée se dégageait avec cette noblesse +particulière aux races asiatiques. Figure assez belle, avec des yeux +qui ne s'animaient qu'au feu de la passion, front d'un ton mat, barbe +noire, dont les volutes s'étageaient jusqu'à mi-poitrine, bouche ornée +de dents très blanches, lèvres qui ne savaient pas sourire: en somme, +la physionomie d'un homme impérieux, puissant par sa situation et +sa fortune, habitué à la réalisation de tous ses désirs, à +l'accomplissement de toutes ses volontés, et que la résistance eût +poussé aux plus grands excès. Il y avait encore du sauvage dans cette +nature, où le type turc confinait au type arabe. + +Ce seigneur portait un simple costume de voyage, taillé à la mode des +riches Osmanlis, qui sont plus Asiatiques qu'Européens. Sans doute, +sous son cafetan de couleur sombre, il tenait à dissimuler le riche +personnage qu'il était. + +Au moment où l'attelage atteignait le milieu de la voie, le groupe +des cavaliers l'atteignait aussi. Comme l'étroitesse des barrières ne +permettait pas à la chaise et au groupe de passer en même temps, il +fallait bien que l'un ou l'autre reculât. + +L'attelage s'était donc arrêté, tandis que les cavaliers en faisaient +autant; mais il ne semblait pas que le seigneur étranger fût d'humeur +à céder passage au seigneur Kéraban. Turc contre Turc, cela pouvait +amener quelque complication. + +«Rangez-vous! cria Kéraban aux cavaliers, dont les chevaux faisaient +tête à ceux de l'attelage. + +--Rangez-vous vous-mêmes! répondit le nouveau venu, qui semblait +décidé à ne pas faire un pas en arrière. + +--Je suis arrivé le premier! + +--Eh bien, vous passerez le second! + +--Je ne céderai pas! + +--Ni moi!» + +Montée sur ce ton, la discussion menaçait de prendre une assez +mauvaise tournure. + +«Mon oncle!... dit Ahmet, que nous importe.... + +--Mon neveu, il importe beaucoup! + +--Mon ami!... dit Van Mitten. + +--Laissez-moi tranquille!» répondit Kéraban d'un ton qui cloua le +Hollandais dans son coin. + +Cependant, le garde-barrière, intervenant, s'écriait: + +«Hâtez-vous! bâtez-vous!... Le train de Poti ne peut tarder à +arriver!... Hâtez-vous!» + +Mais le seigneur Kéraban ne l'écoutait guère! Après avoir ouvert la +portière de la chaise, il était descendu sur la voie, suivi d'Ahmet +et de Van Mitten, tandis que Bruno et Nizib se précipitaient hors du +cabriolet. + +Le seigneur Kéraban alla droit au cavalier, et saisissant son cheval +par la bride: + +«Voulez-vous me livrer passage? s'écria-t-il, avec une violence qu'il +ne pouvait plus contenir. + +--Jamais! + +--Nous allons bien voir! + +--Voir?... + +--Vous ne connaissez pas le seigneur Kéraban! + +--Ni vous le seigneur Saffar?» + +En effet, c'était le seigueur Saffar, qui se dirigeait vers Poti, +après une rapide excursion dans les provinces du Caucase méridional. + +Mais ce nom de Saffar, ce nom du personnage qui avait accaparé les +chevaux du relais de Kertsch, voilà qui ne pouvait que surexciter la +colère de Kéraban! Céder à cet homme contre lequel il avait tant pesté +déjà! Jamais! Il se fût plutôt fait écraser sous les pieds de son cheval. + +«Ah! c'est vous le seigneur Saffar? s'écria-t-il. Eh bien, arrière, le +seigneur Saffar! + +--En avant,» dit Saffar, en faisant signe aux cavaliers de son escorte +de forcer le passage. + +Ahmet et Van Mitten, comprenant que rien ne ferait céder Kéraban se +préparaient à lui venir en aide. + +«Mais passez! passez donc! répétait le gardien. Passez donc!... Voici +le train!» + +Et, en effet, on entendait le sifflet de la locomotive, que cachait +encore un coude du railway. + +«Arrière! cria Kéraban. + +--Arrière!» cria Saffar. + +En ce moment, les hennissements de la locomotive s'accentuèrent. Le +gardien, éperdu, agitait son drapeau, afin d'arrêter le train.... Il +était trop tard.... Le train débouchait de la courbe.... + +Le seigneur Saffar, voyant qu'il n'avait plus le temps de franchir la +voie, recula précipitamment. Bruno et Nizib s'étaient jetés de côté. +Ahmet et Van Mitten, saisissant Kéraban, venaient de l'entraîner +précipitamment, pendant que le postillon, enlevant son attelage, le +poussait tout entier hors de la barrière. + +A ce moment même, le train passait avec la rapidité d'un express. Mais +en passant, il heurta l'arrière-train de la chaise, qui n'avait pu +être entièrement dégagée, il le mit en pièces, et disparut, sans que +ses voyageurs eussent seulement ressenti le choc de ce léger obstacle. + +Le seigneur Kéraban, hors de lui, voulut se jeter sur son adversaire; +mais celui-ci, poussant son cheval, traversa la voie, dédaigneusement, +sans même l'honorer d'un regard, et, suivi de ses quatre cavaliers, il +disparut au galop sur cette autre route, qui suit la rive droite du +fleuve. + +«Le lâche! le misérable!... s'écriait Kéraban, que retenait son ami +Van Mitten, si jamais je le rencontre! + +--Oui, mais en attendant, nous n'avons plus de chaise de poste! +répondit Ahmet, en regardant les restes informes de la voiture rejetés +hors de la voie. + +--Soit! mon neveu, soit! mais je n'en ai pas moins passé, et passé le +premier!» + +Cela, c'était du Kéraban tout pur. + +En ce moment, quelques Cosaques, de ceux qui sont chargés en Russie +de surveiller les routes, s'approchèrent. Ils avaient vu tout ce qui +était arrivé à la barrière du railway. + +Leur premier mouvement fut de rejoindre le seigneur Kéraban et de +lui mettre la main au collet. De là, protestation dudit Kéraban, +intervention inutile de son neveu et de son ami, résistance plus +violente du plus têtu des hommes, qui, après une contravention aux +règlements de police des chemins de fer, menaçait d'empirer sa +situation par une rébellion aux ordres de l'autorité. + +On ne raisonne pas plus avec des Cosaques qu'avec des gendarmes. On +ne leur résiste pas davantage. Quoiqu'il fit, le seigneur Kéraban, au +comble de la fureur, fut emmené à la station de Sakario, pendant +qu'Ahmet, Van Mitten, Bruno et Nizib restaient abasourdis devant leur +chaise brisée. + +«Nous voilà dans un joli embarras! dit le Hollandais. + +--Et mon oncle donc! répondit Ahmet. Nous ne pouvons pourtant par +l'abandonner!» + +Vingt minutes après, le train de Tiflis, descendant sur Poti, passait +devant eux. Ils regardèrent.... + +A la fenêtre d'un compartiment, apparaissait la tête ébouriffée du +seigneur Kéraban, rouge de fureur, les yeux injectés, hors de lui, non +moins parce qu'il avait été arrêté que parce que, pour la première +fois de sa vie, ces féroces Cosaques l'obligeaient à voyager en chemin +de fer! + +Mais il importait de ne pas le laisser seul dans cette situation. +Il fallait au plus vite le tirer de ce mauvais pas, où son seul +entêtement l'avait conduit, et ne pas compromettre le retour à Scutari +par un retard qui pouvait peut-être se prolonger. + +Laissant donc les débris de la chaise dont on ne pouvait plus faire +usage, Ahmet et ses compagnons louèrent une charrette, le postillon y +attela ses chevaux, et, aussi rapidement que cela était possible, ils +s'élancèrent sur la route de Poti. + +C'étaient six lieues à faire. Elles furent franchies en deux heures. + +Ahmet et Van Mitten, dès qu'ils eurent atteint la bourgade, se +dirigèrent vers la maison de police, afin d'y réclamer l'infortuné +Kéraban et lui faire rendre la liberté. + +Là, ils apprirent une chose, qui ne laissa pas de les rassurer dans +une certaine mesure, aussi bien sur le sort réservé au délinquant que +sur l'éventualité de nouveaux retards. + +Le seigneur Kéraban, après avoir payé une forte amende pour la +contravention d'abord, pour la résistance aux agents ensuite, avait +été remis entre les mains des Cosaques, puis dirigé sur la frontière. + +Il s'agissait donc de l'y rejoindre au plus tôt, et, dans ce but, de +se procurer un moyen de transport. + +Quant au seigneur Saffar, Ahmet voulut s'informer de ce qu'il était +devenu. + +Le seigneur Saffar avait déjà quitté Poti. Il venait de s'embarquer +sur le steamer qui fait escale aux diverses échelles de l'Asie +Mineure. Mais Ahmet ne put apprendre où allait ce hautain personnage, +et il ne vit plus à l'horizon que la dernière traînée de vapeur du +bâtiment qui l'emportait vers Trébizonde. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + +TABLE DE MATIÈRES + + +I. Dans lequel Van Mitten et son valet Bruno se promènent, regardent, +causent, sans rien comprendre à ce qui se passe. + +II. Où l'intendant Scarpante et le capitaine Yarhud s'entretiennent de +projets qu'il est bon de connaître. + +III. Dans lequel le seigneur Kéraban est tout surpris de se rencontrer +avec son ami Van Mitten. + +IV. Dans lequel le seigneur Kéraban, encore plus entêté que jamais, tient +tête aux autorité Ottomanes. + +V. Où le seigneur Kéraban discute à sa façon la manière dont il entend +les voyages et quitte Constantinople. + +VI. Où les voyageurs commencent à éprouver quelques difficultés, +principalement dans le delta du Danube. + +VII. Dans lequel les chevaux de la chaise font par peur ce qu'il n'ont +pu faire sous le fouet du postillion. + +VIII. Où le lecteur fera volontiers connaissance avec la jeune Amasia +et son fiancé Ahmet. + +IX. Dans lequel il s'en faut bien peu que le plan du capitaine Yarhud +ne réussisse. + +X. Dans lequel Ahmet prend une énergique résolution, commandée, +d'ailleurs, par les circonstances. + +XI. Dans lequel il se mêle un peu de drâme à cette fantaisiste histoire +de voyage. + +XII. Dans lequel Van Mitten raconte une histoire de tulipes, qui +intéressera peut-être le lecteur. + +XIII. Dans lequel on traverse obliquement l'ancienne Tauride, et avec +quel attelage on en sort. + +XIV. Dans lequel le seigneur Kéraban se montre plus fort en géographie +que ne le croyait son neveu Ahmet. + +XV. Dans lequel le seigneur Kéraban, Ahmet, Van Mitten et leurs serviteurs +jouent le rôle de salamandres. + +XVI. Où il est question de l'excellence des tabacs de la Perse et de +l'Asie mineure. + +XVII. Dans lequel il arrive une aventure des plus graves, qui termine +la première partie de cette histoire. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. I, by Jules Verne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. I *** + +This file should be named 8tet110.txt or 8tet110.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8tet111.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8tet110a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe +and the Online Distributed Proofreading Team + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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